100%.png

Ingres d’après une correspondance inédite/Texte entier

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
Planches  ►
Ingres-correspondances 0012.png
DERNIER PORTRAIT D’INGRES
PAR LUI-MÊME
(1858)
BIBLIOTHEQUE DU VIEUX PARIS


Ingres
d’après
une Correspondance inédite



Introduction, Commentaires et Notes
par
BOYER D’AGEN



Ouvrage orné de 2 planches gravées et de 88 planches hors texte
reproduisant 130 dessins et croquis
Ingres-correspondances 0013.png
PARIS (IXe)
H. DARAGON, LIBRAIRE-ÉDITEUR
96-98, Rue Blanche, 96-98

MDCCCCIX

THE LIBRÂRY BRIGHAM YOUNo UNIVERSÏïY

PROVO, UTAH
À Léon BONNAT
Cher Maître,

Au moment de publier pour la première fois, ces lettres d’Ingres à ses amis de Montauban et de leur donner le complément de plusieurs autres déjà connues, j’ose, au nom de notre chère Gascogne, solliciter votre hospitalité parisienne de grand Cadet, en faveur de notre grand Aîné. Vous l’aviez accueilli déjà, avec cette Collection de dessins incomparables où se sont unis inséparablement vos deux noms qu’avait déjà rapprochés, depuis longtemps, dans une même sympathie publique, la même discipline de la ligne classique dans l’enseignement des Beaux-Arts.

Vous l’accueillerez encore avec cet Épistolaire, où notre adorateur d’Homère et de Raphaël, — qui n’aima ni Shakespeare ni Rembrandt, — ne prouve que plus éloquemment la grandeur de ces mêmes Beaux-Arts dont la Direction vous appartient après lui, et où, pour faire encore à Ingres les honneurs d’une maison fidèle à des traditions si françaises, il vous plaît d’en garder les portes largement ouvertes aux plus libérales formules et à de tels professeurs d’idéal.

Votre dévoué,
B. d’A.
Paris, le 20 janvier 1909.

« Aujourd’hui, que les cartons d’Ingres ont été vidés et ses croquis mis sous les yeux du public dans des expositions ou reproduits dans des ouvrages, il importe que les tiroirs s’ouvrent à leur tour et que les lettres viennent enfin compléter l’enseignement donné par cette conscience artistique. Le vœu est trop légitime pour n’être pas exécuté tôt ou tard et la mémoire d’Ingres y gagnera la consécration qu’a déjà trouvée celle de Delacroix à la publication de sa correspondance. »

(Extrait de la Revue Bleue du 4 juillet 1908).

INTRODUCTION

LA JEUNESSE D’INGRES
(De Montauban à Rome, 1780-1818)
I

Le voyageur qui descend vers Montauban par les causses rocailleux du Quercy, ou celui qui monte des plaines verdoyantes de la Gascogne et du Languedoc, observent, sur ce point précis de la carte de France, un phénomène assez particulier. C’est le mélange de deux races différentes, par l’âpre rusticité de l’une et par la seyante urbanité de l’autre. Ces deux pousses diverses se greffent à cette ramification du chêne national, pour y produire un troisième type qui doit au premier sa robustesse de paysan et au second sa finesse de citadin, comme un produit de commune origine et de diverse éducation. La taille plus haute et plus épaisse de l’homme du Nord semble s’y être restreinte à celle de l’homme du midi, en un corps plus ramassé et plus nerveux. La langue même, en descendant des rocailles sonores de ces causses arides vers ces plaines herbeuses et ces guérets féconds, a étouffé aux herbes sourdes et adouci aux sillons gras la rudesse du ton et jusqu’à la terminaison devenue francimande des mots dont les radicales sont restées à ce point latines, que vous croyez entendre parler encore les mercenaires de César. À ce langage plus latin que français, sur cette vaste plaine qui court de France en Italie et depuis Bordeaux jusqu’à Rome, vous retournez la tête pour voir si ne vont pas apparaître encore les antiques Légions. Et, à la place du César de l’ancienne conquête, c’est un autre César des victoires nouvelles que vous avez soudain salué, en la personne d’un autre imperator au front lauré de lutteur indomptable et d’invincible conquérant. Court de jambes, haut de buste, rond de tête, opiniâtre de volonté, inébranlable de caractère, ce Quercynois têtu et ce Gascon madré, vous l’avez reconnu dans le même homme, et vous avez nommé le maître de Montauban et le souverain des Beaux-Arts au XIXe siècle, — Jean-Auguste Dominique Ingres.

Sa ville natale, — qui a célébré en 1908 la constitution centenaire de son département de Tarn-et-Garonne, composé par Napoléon, en 1808, du morcellement des cinq départements limitrophes [1], — n’avait attendu que l’an de grâce et des rois 1780 pour produire à la France des arts ce révolutionnaire devancier des Grands Ancêtres, trop prématuré pour l’être à son heure d’une autre manière que la sienne. C’est-à-dire que Ingres, né sous le règne de Louis XVI, fut, dans les beaux-arts qu’il devait servir 87 ans de sa longue vie, exclusivement à toute autre royauté éphémère, un royaliste par principe et naissance, un républicain par tempérament et conséquence, — nous avons déjà dit un révolutionnaire. Le librettiste passager de sa gloire durable, qui a proclamé pendant les fêtes du centenaire que « Montauban devait enfanter ce héros intellectuel » et que « nulle autre cité ne pouvait le porter dans ses entrailles » en a trop dit, ou bien il n’a dit qu’une vérité chère à son voisin de département, M. de La Palice. Évidemment J.-A.-D. Ingres ne put naître que dans la ville qui lui donna le jour, et il semblerait plus intéressant d’apprendre comment se lit jour à lui-même, ce pauvre enfant né, le 29 août 1780, dans l’obscure ruelle de Mourancy, d’un humble « sculpteur sur plâtre », Joseph Ingrou, et d’Anne Moulet, fille d’un simple perruquier de la Cour des Aydes, au quartier Saint-Jacques. Son église paroissiale nous fait lire cet acte baptismal, 16 jours après :

« L’an dix-sept cent quatre-vingt et le quatorzième jour du mois de septembre, par nous, prêtre, vicaire de cette paroisse, soussigné, ont été suppliées (sic) les cérémonies du baptême à Jean-Auguste-Dominique Ingre (sic), fils de Jean-Marie-Joseph Ingre, sculpteur, et de Anne Moulet, mariés ; né le vingt-neuvième aoust dernier, ondoyé à la maison le lendemain trentième du dit mois d’aoust, par permission de MM. les vicaires généraux. Parrain, M. Auguste-Pierre-Jean-François-Marie de Roare, bachelier : marraine, demoiselle Jeanne-Marie Puylignieux (sic), fille de messire Dominique-Antoine de Puylignieux, chevalier, conseiller du Roy en tous ses conseils, premier président de la souveraine Cour des Aydes et Finances ; le père présent, témoins soussignés avec nous, etc. » [2].

Venu au monde, le premier des cinq enfants qui furent toute la richesse de ce pauvre ménage [3], comment le petit Dominique fut, à 11 ans, le portraitiste de son grand-père, d’une de ses sœurs, de sa mère et de son père, en quatre dessins que le Musée de Montauban nous conserve et que l’artiste, à un âge si tendre, eût pu signer vraisemblablement « l’auteur des auteurs de ses jours » ? Comment, à 12 ans, ce petit prodige raclait déjà, sur le violon paternel, les premiers airs de Méhul que cet autre Joseph apprenait à son Benjamin pour commencer à lui faire gagner sa misérable vie, chez Mgr Anne-François-Victor Le Tonnelier de Breteuil, évêque de Montauban, et au Théâtre de Toulouse ? Comment une première amitié, — autre genre de fortune pour ce pauvre déshérité du sort, dans cette ville de protestants où la Religion claquemure, aujourd’hui encore, les portes qu’a depuis longtemps fermées l’intransigeance catholique des uns et l’orgueilleuse aristocratie des autres, en ce Montauban coupé en deux et séparé par des fossés de sang, depuis les inoubliables dates de la Réforme et de l’Édit de Nantes, — comment une première amitié naquit sur les bancs d’une petite école de même quartier, entre ce petit Ingres qui y venait apprendre les seules Lettres qu’il saurait jamais, et Jean-François Gilibert, de quatre ans plus jeune que son aîné et aussi plus fortuné que lui, en sa belle maison de la Place Trimon ? De là partira, jusqu’à la mort de cet ami fidèle, de 1818 à 1850, la plus intime correspondance à laquelle Ingres, devenu grand, donnera tout son cœur que la célébrité aura laissé à l’homme illustre et toute sa littérature qu’aura pu lui

apprendre, pour son pauvre lot d’écrivain, cette petite école du Carrayrou de Mourancy, à l’entrée de la rue dite aujourd’hui Lasserre.

Tel est le Jean-Dominique Ingres de derrière les fagots, — les fagots dangereux du bûcher de la gloire, — que ses biographes si nombreux ont oublié de nous faire connaître. Peut-être ignorent-ils encore la plus importante portion de cette curieuse correspondance où le maître a raconté la plus sincère vie d’un artiste à ses trois élèves préférés et montalbanais comme lui, Jean Gilibert, Prosper Debia et Armand Cambon. Nous aurons donc l’honneur de les introduire, avec ce livre, dans ces foyers de famille très fermés et d’amitiés très fidèles qui nous ont conservé, d’Ingres, ce qu’il a fait de meilleur en sa longue carrière de maître, tour à tour triomphant et battu, et de lion rugissant d’orgueil sur ses victimes ou de douleur sur ses propres blessures, le peu qui reste d’un grand homme ici-bas, — un paquet de lettres jaunies, où il confesse avec sincérité, comme tout autre homme, sa gloire d’avoir tant œuvré et sa tristesse de n’en laisser que la périssable mémoire.

II

Si, à la manière des Trois Musiciens de Brème rendus célèbres par le conteur allemand, les trois amis de Montauban nous promettent, avec leur correspondance inédite, une monographie d’Ingres dont l’intérêt peut dépasser les pages que MM. Henri Delaborde, Charles Blanc, Jules Momméja et Henry Lapauze ont consacrées au peintre ; il convient, avant d’entendre le maître se raconter lui-même depuis la date de 1818 où commencent ses lettres écrites à Gilibert, de connaître ses premières années de jeunesse par d’autres lettres qui nous en restent et par les souvenirs que ses contemporains nous en ont transmis.

Nous savons qu’à la date de 1792, le jeune Dominique Ingres quitta Montauban pour Toulouse, et l’école des Maristes de sa ville natale où l’indigence des siens lui avait fait à peine apprendre à lire et à écrire, pour celle du musée des religieux Cordeliers que quelques artistes Toulousains inauguraient alors, avec des débris de la Révolution, dans « cette grande et belle ville, comme écrira plus, tard Ingres, presqu’aussi riche en monuments d’art que Rome, à qui elle ressemble ». L’époux parfois volage de la sage ménagère du Carrayrou de Mourancy, où Anne Moulet resterait désormais seule, conduisit donc son fils à Toulouse avec, pour gagne-pain, leurs deux violons qu’ils utilisèrent au Grand-Théâtre, en certains concertos dont celui de Viotti ne fut pas leur moindre succès. Le futur maître de la Source ne faillit-il pas même y noyer irrémissiblement l’avenir qui l’attendait chez les peintres ? L’un d’eux, Joseph Roques, se rencontra heureusement pour repêcher ce petit racleur de rebec et prosterner l’adoration de l’enfant devant les Vierges de Raphaël à qui, depuis, toute sa vie, Ingres devait rester fidèle.

Sans doute, avant d’entrer à l’atelier de Roques, notre jeune rapin fréquenta les cours de Vigan, précédemment directeur de l’Académie Royale de Toulouse, et faillit y contracter les goûts personnels de ce professeur pour la peinture monumentale, d’après la ronde-bosse des Antiques. Il n’évita même ce Charybde de la vieille école que pour se risquer dans le Scylla d’un autre prétendu maître, appelé Joseph Bertrand (et non Briant), paysagiste « du beau feuillé » à la manière mal comprise du Poussin. Ingres, déjà conscient de son tempérament à la fois classique et réaliste, s’évada de ces trois ateliers et de ces trois influences diverses pour aller suivre encore, à Paris, celle de Roques, dans l’atelier de David où l’envoya, vers la fin de 1796, ce petit Joseph qui avait connu ce grand Louis à Rome, dans la compagnie de Vien et de quelques autres amateurs des faux copistes du pur ait grec. On les appelait les artistes Romains, ou les pompiers du Capitole.

Ingres n’était qu’à la moitié de sa seizième année quand, à l’entrée de l’hiver de 1796, en compagnie du fils de son cher maître Roques, dont il n’oublierait jamais les premières leçons, il partit pour Paris et pour ce traditionnel « Tour de France » qu’avaient alors coutume d’entreprendre les pauvres artisans de tous métiers. Pour ce départ, le courageux voyageur ne quitta point sans un serrement de cœur cette artistique et gaie Toulouse, sa seconde Rome, au Capitole aussi glorieux pour lui que celui des grands Césars, d’où l’enfant grandi ne reviendrait plus à sa mère. Mais la jeunesse, si riche d’avenir, a tous les charmes. Nos deux piétons égayèrent, jusqu’à la capitale, leur route dure. Pour s’amuser ou pour gagner le pain qui leur manquait, chemin faisant, n’avaient-ils pas emporté dans leur musette, l’un sa flûte où Roques lutinait et l’autre son violon où Ingres, plus tard maître en peinture, prétendit surtout exceller ? D’une étape à l’autre et d’une auberge à un château, aubades et sérénades leur procurèrent, au hasard des rencontres, le gîte et le couvert. Ils atteignirent ainsi Paris et l’atelier de Louis David où la modeste recommandation de Roques les introduisit timidement.

On sait, par le livre de Delécluze qui l’a esquissé amplement, comment campait, dans une des grandes salles basses du Louvre, ce caravansérail populeux où la révolution des arts continuait celle de la politique, avec le maître du Serment du Jeu de Paume pour président de ces orageuses assises, rentre David qui s’obstinait, en peintre-sénateur de la République et du Consulat, à ne relever pour tout art nouveau que l’ancienne Rome, et ses élèves insoumis dont les plus classiques préféraient être des primitifs et remonter jusqu’aux Grecs, et dont les plus réfractaires se prévalaient des muscadins de leur époque et habillaient à la moderne leur modèles tintamarresques et leurs palais-royalesques personnes, quelle influence convenait-il de subir et quel genre adopter ? De cette foire d’atelier que présentait celui de David, quand Ingres y frappa, les plus sérieux élèves s’étaient déjà retirés, pour aller ouvrir d’autres écoles, sous la rubrique des Quatre G, à laquelle répondaient les noms de quatre maîtres prêts à former eux-mêmes des élèves, Guérin, Gros, Gérard et Girodet. — Restaient, pour représenter là toutes les aspirations mort-nées de la Révolution à terme, Ducis, Hulard et Gautherot, les sans-culotte des Beaux-Arts qui tutoyaient leur maître et voulaient s’en aller tout nus, comme des Apollon, par amour de la Grèce. — Donnant leur préférence aux incroyables, le comte d’Houdetot et le marquis d’Hautpoul transformaient leurs pinceaux d’amateurs en badines de maîtres et prenaient congé de David pour aller batifoler dans les « folies » à la mode, en compagnie du comte de Forbin, leur camarade d’atelier qui, plus tard, deviendrait le ministre des arts dont il n’avait pu rester le sujet. — Dans cette mêlée révolutionnaire aux plus extrêmes et plus désespérants partis, deux types se faisaient remarquer pour leur amour de la Nature supérieure aux Grecs et aux Romains, de la Nature dont ils prenaient les leçons préférables à celles de David et des Primitifs mêmes. L’un était sculpteur et s’appelait Bartolini. L’autre était peintre et se nommait Granet. Amant, comme eux, de la Nature maîtresse de tous les arts et de toutes les écoles qui l’interprètent à leur manière, Ingres, déjà conscient que la sienne serait la probité et ne relèverait que du dessin, fit, de Bartolini surtout, le confident de ses déceptions présentes et de ses luttes prochaines.

On s’est demandé pourquoi Ingres, dont David reconnut et apprécia aussitôt la maîtrise, au point de lui confier les études pour le portrait de Madame Récamier que l’élève dessina et que le maître n’eut qu’à peindre, se vit, en 1799, enlever par le même David, le Prix de Rome qui lut décerné [4] à Granger, de beaucoup inférieur en talent à son camarade d’atelier.

On a allégué l’inimitié de David le Romain pour Flaxman le Grec qui avait fait, à plusieurs reprises, l’éloge d’Ingres. Mais Flaxman connut-il Ingres avant l’année 1801 ? Ne pénétrerait-on pas plus aisément le secret de ce premier échec, si l’on comptait le nombre des ennemis ou des indifférents que valut, dans l’atelier tumultueux de David, la calme théorie de naturalisme que ce nouveau révolutionnaire à sa façon ne craignit pas de formuler, envers et contre tous, — le maître de la maison y compris. L’indomptable lutteur n’obtint pas moins son prix en 1801, pour n’en jouir qu’en 1806. Le Ministère des Beaux-Arts, ruiné par la Révolution, eut ainsi le temps de réparer ses finances, et Ingres celui d’aller prendre au Musée des Petits-Augustins cette manie des documents graphiques qu’il continuera à entasser, sa vie entière, dans un fatras de cahiers qui lui feront perdre, en projets sans nombre d’histoire et de littérature, le temps qui ne pourra suffire à la réalisation des meilleurs. Cinq ans après, de Rome où il était enfin arrivé avec tant de peine, il put lancer ce premier manifeste de sa formule aussi classique que révolutionnaire et aussi modernisante qu’antique, cet Odipe sans casque ni clamyde et tout nu, tel que l’exprimerait, en chef-d’œuvre digne de tous les âges, un dessin sans surprise et une peinture sans fard. Ce fut aussi cette formule d’art aussi discipliné aux lois de la beauté absolue, que ré Ira claire aux conventions d’une école trop composite et trop faiblarde : cette même vieillotte et inféconde académie à qui ce barbare idéal réserverait, au cours de sa longue carrière d’inlassable adversaire, les plus mortelles de ses flèches. Elle les lui rendit bien, en vain. « En considérant le talent que M. Ingres montre dans ses ouvrages, notait M. Lethière, le 16 septembre 1807, dans son rapport sur les travaux de l’Académie de France à Rome, on désirerait qu’il se pénétrât davantage du beau caractère de l’antiquité et du style grand et noble que doivent inspirer les belles productions des grands maîtres des beaux temps de l’école romaine. » À défaut de grand style que l’honorable directeur de l’École de Rome regrettait dans les ouvrages de l’élève Ingres, M. Lethière avait heureusement des tableaux de grande romanité tels que la Mort de Virginie que le Musée du Louvre devait, plus tard, vouer à l’admiration tardive de la postérité. Ingres parut comprendre autrement les Antiques ; et, jusqu’en 1818 où il vécut à Rome, pour son premier séjour dans la ville de ses plus idéales passions, il n eut de temps et de loisirs que pour des œuvres de classique révolutionnaire qui sont devenues des chefs-d’œuvre et qu’il serait trop long de citer ici, tout entières.

III

On sait qu’en attendant son départ pour Rome, Ingres avait peint une série de portraits, sans compter son Bonaparte premier consul (1805) et son Napoléon empereur (1806), dont les commandes officielles furent si peu rétribuées. Mais la magistrale tenue en plaça l’élève à l’égal de son maître, pour les plus remarquables que David présentait à l’unanime admiration de ses contemporains, (entr’autres ceux de Pie VII, de Mme de Tingry, des familles Pécoul et Sériziat, et de David même). Les inoubliables portraits de la famille Rivière (1804), ceux des camarades Couderc et Granet, Gilibert et Bartolini (1805), préludèrent à Paris à ceux que le jeune maître, déjà célèbre en ce genre, allait continuer à Rome en une incomparable série dont Mme de Senonnes (1806) et Mme Devauçay (1807) ne lurent pas les moins remarquables modèles. L’esprit s’étonne devant une telle puissance de labeur qui permit à un seul artiste de produire, entre une infinité d’autres portraits, un nombre déconcertant de tableaux composés ou en esquisse. Leur exécution définitive demandera à ce créateur sans trêve la somme du reste de ses jours qu’il emploiera, dans la suite, à perfectionner ou à peindre ces premières compositions d’une si féconde jeunesse. De ce premier séjour à Rome qu’Ingres ne pouvait plus se résoudre à quitter après son stage de pensionnaire, il faut dater la Vénus Anadyomène (1807), sœur aînée de cette Source qui naquit alors auprès d’elle, pour ne se décider à descendre du chevalet de l’artiste toujours mécontent de son œuvre, que cinquante ans plus tard, quand Ingres sera déjà vieux devant sa création si jeune encore [5]. De cette époque est aussi la Baigneuse, commencée à Rome en 1808 et exposée seulement au Salon de 1855. Il est vrai que, pour avoir été plus précoce, l’Odalisque couchée, qu’Ingres peignit en 1814 et qu’il exposa en 1819, ne le récompensa guère de sa hâte exceptionnelle, avec les quelques misérables cents francs de l’amateur tout d’abord anonyme que ce Salon procura à cette œuvre. Que faire pourtant, entre ce Jupiter et Thétis de 1811, ce Romulus et ce Virgile de 1812, ce Henri IV et cette Chapelle Sixtine de 1814 que l’amateur Marcotte lui commanda enfin, à l’heure où l’infatigable travailleur, perdant son père à Montauban, allait recevoir sa mère à Rome et se croire finalement assez riche pour prendre femme et la faire venir aussi de Guéret, pour ses noces permises par la vente du dernier tableau, le mieux payé des précédents qui ne le furent guère ? Mais ce premier argent, tant mérité, n’allait-il pas faire tourner la tête de son généreux possesseur, qui se résolut à le partager aussitôt en deux, avec son cœur de fiancé lointain pour qui la vie serait peut-être moins cruelle, à la supporter désormais en famille ?

Il ne nous reste aucune lettre d’Ingres amoureux, à cette date, et c’est dommage. Ce fut l’époque où le premier facteur de sa première et désirée fortune fut un camarade d’atelier, le graveur Gatteaux, par qui Ingres connut le riche amateur M. Marcotte. Alors aussi Ingres fréquentait un employé du gouvernement français au département du Tibre, M. Loréal, un compatriote qui se chargea de rapprocher les distances, pour le bonheur de l’ex-pensionnaire de l’Académie de France et d’une Champenoise alors caissière au Grand Café du sieur Dubreuil, à Guéret. Le grand père maternel de Mlle Madeleine Chapelle, fondateur de ce café de province avait été chef de la troupe dramatique Chapelle-Aubry et même, précédemment, violon à la maîtrise de la Chapelle du roi Louis XV, en 1763. En tout cas, si les lettres du « prétendu » nous font défaut, en voici une de la « promise » qui, avant de quitter Guéret pour Home, fait à sa sœur et à sa manière aussi le portrait de celui qui en peint de si beaux. Ce n’est ni du dernier Régence ni du dernier Watteau. La Belle Jardinière n’en sera pas plus laide.

« Guéret, le 30 août 1813.

» Tu dois, ma bonne amie, me trouver bien négligente d’avoir tant tardé à te répondre, mais c’est qu’il y avait de grandes affaires sous jeu et je ne voulais pas écrire avant que cela fût bien décidé ; tu voudrais déjà savoir de quoi il est question. Un moment, ne te presse pas, je vais te le dire.

» Je vous avais donné la commission de me trouver un mari, mais vous pensez à moi quand vous me voyez. Il faut te dire que je commençais à perdre patience, quand je me suis rappelée ce que tu m’écrivis lors de ton mariage, « que vieille fille et vieux froment trouvent toujours leur temps ». Je me suis rassurée quand, aux beaux jours, on m’écrivit de Rome que l’on avait trouvé tout ce qu’il me fallait. Tu peux bien juger du plaisir que l’on m’a fait éprouver et cela me rajeunit de dix ans, de sorte que je n’en parais plus que vingt. Maintenant, parlons raison, si je le puis. C’est un peu difficile, j’en conviens.

» Il est pourtant bien vrai, ma bonne amie, que je vais me marier, toutefois que cela convienne à mon père ; je te charge de lui demander son consentement et sa bénédiction. Je voulais bien aller les lui demander moi-même, mais cela est impossible, ce sera pour l’année prochaine et j’espère bien lui mener son troisième gendre… Ah ! dame, c’est un joli garçon. Je t’ai toujours dit que j’en voulais un bien joli ; je t’enverrais bien son portrait, mais ce sera pour la première lettre.

» À présent, tu voudrais bien savoir qui il est. Je vais de le dire : c’est un peintre. Non un peintre en bâtiment, mais c’est un grand peintre d’histoire, un grand talent. Il se fait de dix à douze mille livres de rente ; tu vois qu’avec cela on ne meurt pas de faim. Il est d’un bon caractère, très doux ; il n’est ni buveur, ni joueur, ni libertin ; il n’a pas de défauts à craindre ; il promet de me rendre bien heureuse, et j’aime à le croire.

» Tu crois que c’est à Guéret que je vais me marier. Pas du tout, ma bonne amie ! C’est à Rome, entends-tu bien, c’est à Rome. Je vais devenir Italienne, je vais demeurer avec mes cousines ; c’est à elles que je devrai mon bonheur.

» Il faut que mon papa ait la complaisance de me faire afficher à la Municipalité et fasse publier mes bans, et ensuite envoie son consentement et mon extrait de baptême avec l’extrait mortuaire de ma mère. Je t’envoie un certificat du maire de Guéret afin de ne pas apporter de retard. Il faut tout adresser à mon cousin Loréal et mettre le tout sous enveloppe avec cette adresse, qui est la sienne : « Monsieur Moissony de Loréal, greffier en chef à la Cour impériale, à Rome, département du Tibre. » Voici les nom et prénoms de mon futur époux : Jean-Auguste-Dominique Ingres. Il a trente-quatre ans Tu vois que c’est bien assorti.

» Je suis bien punie de ne pouvoir aller à Chalon, mais je suis obligée de partir le 14 septembre pour me rendre à Lyon, où l’on vient me chercher, et de là me conduire à Rome. Mon futur est à Rome. Tu vois que nous nous faisons la cour d’un peu loin.

» J’ai cédé ma boutique à Melle Aubry et n’ai plus à m’occuper que des apprêts de mon voyage. Si tu veux que je reçoive ta réponse, il faut la faire de suite. Je ne t’invite pas à la noce ; tu n’y viendrais pas. Nous comptons venir nous fixer à Paris, avec mon cousin Loréal, sa femme et puis ma cousine Joséphine, qui va aussi se marier, et cela le même jour que moi. Elle épouse un architecte ; il y a six ans qu’ils se font la cour ; ils doivent se connaître.

» Adieu, ma bonne amie. Embrasse bien mon père et dis-lui que je serai heureuse. Je le serais bien davantage, si je pouvais avoir le bonheur de vous avoir tous auprès de moi.

» Adieu je vous embrasse tous ; comme je vous aime.

» Magdeleine ».

Cette lettre, que M. Henry Lapauze doit à Mme Lasserre, petite-nièce de Mme Borel, née Chapelle, nous montre, en la sœur de cette dernière à qui elle écrivait si gaiement, un autre genre de charmante et rieuse « fille à Mme Angot », en compagnie de laquelle allait passer peut-être une vie moins triste ce « peintre d’histoire » et non « en bâtiment » qui ne semblait avoir fréquenté, jusqu’à cette heure, que les dieux impassibles. C’était « un joli garçon », disait-elle, qui avait trente-quatre ans. Elle était mieux que lui et n’accusait pas son âge, à elle, se contentant d’ajouter qu’ils étaient bien assortis. Le cousin Loréal, « greffier à la Cour Impériale de Rome, département du Tibre », avait bien fait les choses en négociant ce mariage bleu, entre ses cartons verts d’officier de l’état-civil et les toiles peintes de son compatriote cadurcien, ex pensionnaire de l’Académie de France au département des Beaux-Arts. Dans cette grande Rome, où, pour des cœurs bien nés, la patrie la plus chère était leur petit coin natal de Montauban et de Guéret, nous nous représentons aisément ces deux compatriotes de même voisinage se rapprocher plus sympathiquement, surtout aux abords de cette année 1814, qui allait voir la fin du règne de Murât à Naples, — un autre grand, beau et cordial compatriote quercynois, dont Ingres s’était naturellement épris pour y perdre, sinon aussi une couronne, du moins des œuvres dont il ne reverrait jamais plus ni les toiles ni leur prix [6]. Une femme seule pouvait combler ce vide et réparer peut-être cette ruine avec le charme de son sourire et l’économie de sa sagesse ménagère. Et Magdeleine Chapelle vint, le 4 décembre 1813, unir son nom à celui d’Ingres pour lui rester fidèle, aimante et gaie, jusqu’au 27 juillet 1847 ou la mort seule la sépara de son époux et de son dieu.

Leurs modestes escabeaux de chevalet et de cuisine s’étaient donc joints pour le bonheur de vivre et de souffrir mieux à deux, dans cet humble atelier en deux corps de logis voisin de la Villa Medicis, dont l’ancien pensionnaire ne pouvait se résoudre de s’éloigner. — imitant ainsi l’exemple de Nicolas Poussin et de tant d’autres glorieux ancêtres de la grande maison où ils avaient vécu un temps et où ils auraient voulu mourir. Mme Ingres jeune était, depuis quelques mois à peine, la ménagère avisée du logis de l’artiste, quand la bonne maman Mme Moulet annonça sa visite. La pauvre veuve de Joseph Ingres, mort cette année même 1814, était si seule à Montauban ! Et ce fils, qui lui ressemblait tant par le caractère d’indéconcertable courage et d’infrangible honnêteté, et même par les traits du visage où la hauteur de la lèvre supérieure donnait un tel écartement au nez et une telle sévérité à la physionomie entière que la familiarité ne s’exprima jamais sur cette face, cet Olympien sourcilleux désirait tant faire le portrait de sa paysanne de mère, — Alma Mater, à sa manière ! Cet atelier de Rome, dont nous a laissé un croquis si savoureux l’artiste jouant de son violon, entre son chat fidèle et sa femme fidèle, en avait, pourtant, bien assez, de ces dessins et de ces toiles qui ne se vendaient point. Pour les seules impressions d’Italie, le Musée de Montauban cataloguera 15.000 pièces [7] parmi le nombre de celles qu’Ingres léguera à sa ville natale après sa mort. Mais le portrait d’Anne Moulet sera le plus cher au cœur de ce bon fils qui toujours souvenant, écrira, dans sa vieillesse, en tête d’un cahier, cette note, d’une écriture aussi tremblée qu’émue : « Je perdis mon pauvre et digne père, l’an 1814 » à Montauban, âgé de soixante ans, moi à Rome ; et ma pauvre et digne mère à Montauban, l’an 1817, à cinquante-neuf ans, moi à Rome », La lettre qu’on va lire et que nous devons encore à l’éditeur des Dessins d’Ingres au Musée de Montauban pouvait donc annoncer l’heureuse arrivée d’Anne Moulet à Rome, où elle passerait quelques-uns de ses derniers jours déjà comptés, à apprendre à un fils aimé comment venait de mourir son père et comment ses deux sœurs restaient encore au pauvre foyer, dans l’attente de la dot qui ne se constituait pas et du mari auquel il faudrait peut-être renoncer, faute d’elle.

« À Monsieur Ingres, peintre, poste restante à Rome

 » Montauban, le 5 août 1814.
: » Mon cher et tendre fils,

» J’ai reçu ta lettre du 5 août sous le couvert de M. Boissonnade, notre ami. Je connais ton bon cœur et ta sensibilité, et je ne doute pas de la douleur que tu éprouves de la mort de ton père ; tu la sens comme nous tous, cette perte irréparable ! Il était, dans nos moments de détresse, notre appui et subvenait à nos besoins urgents ; il aurait pu laisser une expectative moins affligeante à ses enfants sans état, mais respectons ses cendres et conservons l’espérance dont il n’a cessé de nous fortifier dans ses derniers moments, que nous retrouverions en toi la reconnaissance de tous les sacrifices qu’il fît pour te procurer le développement de tes dispositions naturelles dans la carrière honorable que tu parcours. Ses assurances ne sont point vaines, puisque tu commences à en donner la preuve à ta bonne mère.

» Oui mon cher fils, je vais me rendre auprès de toi pour y puiser l’entière consolation à nos peines dont tes cadets, par leurs soins et leur attachement, ont adouci l’amertume. Tu ne peux croire combien il m’en coûte pour me séparer d’eux, j’ose à peine croire que j’en aurai le courage. Cependant, l’idée de te revoir, de te presser contre mon cœur ; te voir jouir, au sein de la plus tendre union, d’une félicité parfaite, l’emporte sur tout autre sentiment ; te voir heureux et moi jouir de ce spectacle, est le tableau le plus séduisant que puisse enfanter mon imagination. Je me transporte déjà près de toi et de ma fille Madeleine, dont la lettre amicale et affectueuse m’a fait le plus grand plaisir, partageant avec elle les soins du ménage ; car, quoique mon existence ait été parsemée de plus d’épines que de roses, je me porte encore bien et l’activité que tu m’as connue ne s’est pas encore affaiblie. J’aime le travail et mon bonheur ne sera parfait qu’autant que tu me laisseras la faculté d’exercer mes membres, auxquels l’exercice est nécessaire pour ma santé.

» La pauvre Ménine (grand’mère) n’est plus, depuis quatre ans. Elle avait pour toi le plus vif attachement, et, comme je t’en connaissais aussi beaucoup pour elle, j’ai tardé de te donner cette nouvelle affligeante ; le seul regret qu’elle a témoigné, c’est de sortir de ce bas-monde sans voir son cher fils. Sois tranquille sur son compte, comme sur celui de ton père ; ils sont morts tous deux dans le sein de la religion, et nous leur avons prodigué et fait donner des prières proportionnées à nos moyens.

» Tu me demandes des renseignements sur nos moyens d’existence ; je vais t’en tracer ici l’état ponctuel. Dans la maladie de ton père, il était sans argent comptant ; je l’ai donc aidé de mes faibles ressources. À son inventaire, nous trouvâmes 832 francs de billets ; ils sont pour ainsi dire perdus ou, du moins, avec beaucoup de frais et d’avance, on n’en pourra tirer que 400 par des saisies et par des acomptes d’année en année. L inventaire du mobilier se monte à 976 francs ; je fus donc forcée de vendre les objets de plus de valeur pour couvrir les frais de sépulture, d’apposition et de levée des scellés, de nomination de curateur, etc…, qui s’élevaient à 308 francs. Je dus acquitter ensuite divers mémoires : comme du boulanger, médecin, apothicaire, chirurgien, cordonnier, etc., qui montaient à 417 francs. Je fis, il y a peu de jours, un voyage à Toulouse, pour y vendre quelques effets dont je ne trouvais aucun prix ici, et là on me réclame encore des dettes de mon mari qu’il a fallu acquitter et même une des tiennes à M. Roques, de 78 francs, restant du billet de 150 livres qui t’a été présenté par son fils et auquel tu n’avais donné à compte que trois louis ; je te les porterai. En sorte que, tout compte réglé, nos espérances après le décès de ton père se réalisent presque à rien : il nous reste de lui une partie des meubles, quantité de vieux modèles, des plâtres, gravures, un peu de bibliothèque, celle que tu lui as vue. Tu vois d’après cela, d’après cet exposé, ce que je laisse à tes deux sœurs et à ton jeune frère jumeau qui a 15 ans, avec le peu de meubles précité, les miens et le peu d’argent comptant provenant de la dernière vente faite à Toulouse. Tes deux sœurs savent un peu de musique : la cadette touche le piano et l’aînée la guitare ; mais elles n’ont pu avoir assez de maîtres pour les perfectionner, de manière que ces talents sont infructueux. Elles brodent et cousent très bien, et c’est avec cette seule industrie qu’elles se pourvoient, talent peu lucratif, mais qui suffira, je l’espère, à leurs besoins. Le plus jeune n’a jamais eu de dispositions ; tu sais la manière qu’avait ton père, quand tu étais à l’étude, et celui-ci ne l’encourageait pas à en faire un peintre ; il lui fît choisir l’état de chapelier ; il est à sa dernière année d’apprentissage. On le dit très adroit. Après cela, il se pourvoiera de son mieux ; il faut que je lui assure encore sa nourriture pour un an et son entretien.

» Tes études et croquis et notamment ce que tu me demandes, sont ici ; je les arrangerai comme tu me le prescris et les emporterai avec moi, lors de mon départ pour Aix, qui est fixé du 20 au 25 courant. Ce moment, que je crains autant que je le désire et qui doit m’arracher des bras de mes plus jeunes enfants, n’est adouci que par l’espoir que tu contribueras par la suite, autant que les circonstances le permettront, à alléger leur sort ; ils s’en reposent, au reste, sur ton bon cœur pour leur en donner la preuve dans tes jours de prospérité.

» Ta gloire fait notre félicité, et la nouvelle marque d’encouragement dont t’honore le Gouvernement dans la délivrance de la décoration du lis m’est un sûr garant qu’il n’oublie pas ceux qu’il distingue. Nous partageons bien sincèrement ta joie pour cette nouvelle faveur ; elle ne peut que contribuer à ton avancement, et tout ce qui a trait à ta satisfaction fait notre félicité.

» M. Boissonnade et tous ceux de tes amis qui t’ont connu, en faisant l’éloge de ton bon cœur, et principalement M. Roques, qui t’aime plus que ses enfants, me pressent de me rendre au plus tôt auprès de toi. Crois bien que je mets tout l’empressement que me dictent les sentiments de mon cœur ; il a su apprécier dans tous les temps l’attachement du tien, et ce sera dans le mélange de nos affections mutuelles que nous éprouverons quelques jours de félicité.

» Dans cette flatteuse espérance, je t’embrasse, ainsi que ma chère Madeleine, ma fille, du meilleur de mon cœur, et je suis pour la vie ta bonne et tendre mère,

 » Anne Moulet, Vve Ingres. »

« Tes sœurs et frères font les mêmes vœux, ainsi que nos parents et amis. »

Les plus beaux jours sont aussi les plus courts. Quand la vieille maman eut assez vu, quelques semaines durant, le bonheur parfait de son jeune dieu en ménage, elle repensa à ses filles qui n’étaient rien moins que des déesses, et elle reprit son modeste cabas de voyage pour regagner Montauban. Ne laissait-elle pas au fils et à l’artiste le meilleur souvenir qu’il souhaitait : son portrait ? Ah ! il pouvait en venir, dans ce pauvre atelier, des dames du grand monde, pour demander au nouveau maître de les interpréter au crayon ou à l’huile, à des prix qui le faisaient rougir et le pressaient de s’en aller cacher sa honte à Florence, où la fortune ne le traiterait guère mieux.

— Est-ce ici que demeure le dessinateur de petits portraits ?

— Non : celui qui demeure ici est un peintre î En attendant que put répondre ainsi à la fortune enfin vaincue ce pauvre Ingres qu’on payait, alors, de 5 à 25 francs pour chacune de ces 300 mines de plomb qui firent plus tard le lot le plus certain de sa gloire durable [8], le lion malheureux n’avait plus qu’à rentrer dans son gite où lui restait, pour sa consolation, le tout petit portrait fait par lui-même, et pour lui seul, de sa pauvre paysanne de mère. Dans le silence de cet atelier romain, laissé bien vide par le départ de la petite vieille, il la voyait regagnant de ville en ville ce Montauban si lointain et, partant, si aimé, où le triste foyer de la veuve allait se rallumer par les soins des deux filles restées, du moins, fidèles au seuil natal, jusqu’à ce que la mort prochaine souillât dessus. Elle éteignit en même temps la vie de la mère et l’âtre du Carrayrou de Mourancy, où les sœurs orphelines n’auraient plus qu’à attendre les longs retours du frère absent, — Antigones sacrifiées d’un autre Œdipe malheureux. Ceux que la gloire prend à l’aurore dans leurs foyers obscurs, elle risque tant de ne les rendre qu’au soleil déclinant, avec la nuit venue [9] !

Ce fut le cas de Ingres. Il avait heureusement conservé dans sa ville natale trois fidèles amis. Par rang d’âge et de date, nous aurons à les connaître, au cours de cette correspondance édifiante que nous entreprenons de publier aujourd’hui. Ils s’appelèrent Gilibert, Debia et Gambon ; et nous consacrerons à chacun l’hommage de reconnaissance que mérite leur amitié fidèle, quand nous arriverons aux événements qui provoquèrent leurs lettres et celles de leur illustre compatriote.

Le premier des trois, Jean-François Gilibert, né en 1784, nous l’avons déjà vu se lier d’amitié avec le petit Ingres, son aîné de quatre ans, sur les bancs de la petite école de leur quartier commun, où ils apprirent à lire. Puis, des études plus sérieuses les séparèrent, en raison de la différence notoire de leur fortune. Ils se retrouvèrent à Paris pendant qu’ils y préparaient, l’un son Prix de Rome, l’autre son Cours de Droit. Là, l’étudiant, grâce au peintre, connut de futurs maîtres qui allaient s’appeler Bartolini, Dupaty, Vernet, Granger et Gros même, pour qui Gilibert posa une des têtes, dans son tableau célèbre de la Bataille d’Aboukir. En sorte que lorsque, après quatre ans de séjour à Paris, ces deux amis inséparables se quittèrent pour gagner, l’un Rome et l’autre Montauban, l’avocat Gilibert, initié aux Beaux-Arts par de tels maîtres, se promit bien de faire autre chose que de la plaidoirie au cours des longs loisirs de son existence provinciale. La mort de la mère d’Ingres, survenant en 1817, provoqua entre les deux Montalbanais cette correspondance qui ne devait s’arrêter qu’à la mort de Gilibert, en 1850. Et c’est parce qu’elle nous semble à peu près inconnue et parce qu’Ingres y raconte les plus impressionnantes années de sa vie artistique, que nous la publions ici, comme le récit le plus autorisé de ce maître des maîtres dans l’art du dessin au XIX e siècle. Nous ne proposons donc pas, avec ce livre, des pages littéraires, toujours faciles à écrire quand il ne s’agit que d’interpréter avec art les sentiments de son héros. C’est, avec la langue d’un pauvre enfant du peuple qui avait appris à peine à lire et avec les pensées d’un artiste qui finit par s’apprendre à lui-même la langue des seuls génies classiques qu’il aima ; c’est, en cent lettres, avec des éclats de tableaux sublimes et malheureux, avec des éclairs de tempête et d’apothéose par des nuits de misère et des jours de splendeur, ce qu’il a fallu de nerf et d’âme, de discipline et d’enseignement, d’idéalisme et de réalisme, de batailles et de défaites, de victoire finale et de volonté couronnée, pour faire un Ingres, — au travail encore à quatre-vingt-sept ans.

Lisez-le.

B. d’A.

Nous adressons l’expression de notre gratitude personnelle à Mme Pauline Montet, née Gilibert, et à Mme veuve Delmas, née Debia, pour la communication de la correspondance qu’Ingres adressa à leurs pères, ses plus intimes amis, et dont elles nous permettent de faire connaître pour la première fois les textes in-extenso, comme une « Vie de Ingres par Ingres », la plus curieuse et la plus rare que le maître de Montauban ait pu écrire de lui-même.



PREMIERE PARTIE

ÉPISTOLAIRE D’INGRES
Le « Vœu de Louis XIII », à Florence, à Paris et à Montauban

(1818-1827)

sommaire
I. — La mort de sa mère. — Son mariage. — M. de Blacas, après le roi Murat, lui fait des commandes — Le sculpteur Bartolini retrouvé appelle Ingres à Florence
rien
II. — Préparatifs de départ pour Florence — Raphaël ou Jouvenet ? — Le Christ remettant les Clefs à saint Pierre, peint à la Trinité des Monts.
rien
III. — Éloge de Bartolini. — Pauvreté du ménage d’Ingres. — L’État lui commande un tableau religieux pour la Cathédrale de Montauban, au prix de 3.000 francs. — Demander 5.000 francs, pour un tableau de 10 pieds.
rien
IV. — Vive la médiocrité ! À bas le luxe ! — Pour qui finir la Venus naissante ? Tout au grand tableau pour le Salon. — Secours à ses sœurs et frères. — Landon et sa critique d’aboyeur. — Préparer l’avenir par le travail.
rien
V. — Les épreuves vont-elles finir enlin ? — Règlement de la journée par Ingres et Bartolini. — Cent soixante louis, pour tout avoir à 40 ans. — Continuer les traditions de Raphaël. — l’Assomption pour un Salon prochain. — La Stratonice ou Don Pedro de Tolède pour M. Graves.
rien
VI. — Commande du Préfet de Montauban pour un Vœu de Louis XIII et non une Assomnption. — Ingres peindra ces deux sujets en un seul. — Sa réputation ne vit pas de Capucins, comme celle de Granet. — Mauvaise vente de ses tableaux au Salon : son Odalisque, p. e. — Demander 3.000 francs de plus à l’État, pour le tableau commandé.
rien
VII. — Raisons de l’amitié. — Ingres se décide enfin pour un Louis XIII contre une Assomption. — Lui envoyer au moins le calque d’un costume royal. — Le cas qu’il fait de la critique. — Il préfère celle de Miel à celle de Kératry.
rien
VIII. — Plus de Salon jusqu’au Vœu de Louis XIII achevé. — Vie de travail à l’atelier. — Debia vernira le tableau qu’il envoie à Montauban. Critique du Henri IV.
rien
IX. — Un tableau embarqué via Marseille. — Un procédé pour bien vernir. — Un cadre noir, s. v. p. !
rien
X. — Les petits monstres de tableaux. — Singe ou ange, devant Raphaël ? — Savoir imiter et être original. — L’art tombé en quenouille. Ingres serait il le seul à le relever ? — Regrets de Montauban et joie d’y revenir.
rien
XI. — Ingres détruit plus qu’il ne crée. — Il aime le beau et ne le voit que dans le vrai. — Il faut être exclusif, en art. — Il est monstrueux d’aimer également Murillo, Velasquez et Raphaël. — Aimons surtout la musique et Mozart, le Raphaël des sons. — Visite de Guérin. — Que pense Allaux ? — Toute chose imitée de la nature est une œuvre. — Il peint trop lentement, les tinances baissent. — Sa femme confectionne tout, excepté l’habit, par économie. — Demande d’une recette de boudin à la mode de Montauban.
rien
XII. Les avantages de la vie à Paris. — De Glück à Mesplet. — Qu’est ce que M. Hersent ? — Ingres ne revoit plus Bartolini, ce Gascon d’Italie. — Il faut travailler pour le Salon.
rien
XIII. — Le Vœu. de Louis XIII le rend fou au travail. — Il avance dans la parenté de la Vierge de Foligno. — Travaille et tu seras heureux, mais n’oublie pas la musique. — Beethoven est un Mozart en délire.
rien
XIV. — Ce tyran de tableau ! — Enfin fini, après 4 ans ! — Il va partir pour Paris. — Je l’accompagnerai.
rien
XV. — Heureux accueil à Paris. — Raphaël et Ingres ? — L’influence italienne arrivée à temps, pour sauver le goût français — Pas même le temps de voir le tableau de Debia.
rien
XVI. — De succès en succès. — Le volcan des amours-propres, où il marche. — Sa première décoration. — Remplacera-t-il à l’Institut Girodet, mort avec deux dessins d’Ingres à son chevet ? — Ses tableaux sextuplent leurs premiers prix. — À l’Institut il laissera passer M. Thévenin, ex-directeur de la Villa Médicis. — Le Louis XIII est pour Montauban.
rien
XVII. — Vie diabolique à Paris. — Les dessins pour le Sacre. — Au diable, les portraits ! — N’accompagnera-t-il pas son Louis XIII à Montauban ?
rien
XVIII. — Le voyage est décidé. — Le tableau part le premier. — Préparatifs pour le recevoir à Montauban. — Ferons-nous un quatuor ?
rien
XIX. — Recommandation pour l’arrivée du tableau : grande salle et beau jour. — Nous irons à Bruniquel ! — Il ira aussi voir les fresques de Sainte-Cécile d’Albi. — Le Ministère lui accorde un logement aux Quatre Nations.
rien
XX. — Les premières salves pour Ingres à Montauban. — Descendra-t-il au Tapis Vert ? — Qu’on reçoive surtout bien Louis XIII, et qu’on l’étende aussitôt sur deux chaises, bien déroulé.
rien

ÉPISTOLAIRE D’INGRES
Le « Vœu de Louis XIII »

« Ingres prie son cher rédacteur de mettre au net cet écrit, dans le même style, mais dégagé pourtant des fautes les plus essentielles de la plus ordinaire orthographe. Il n’y faudra rien ajouter, il suffira d’éviter les redites, les mots inutiles, et de faire usage, au choix, des petites annotations. Je ne voudrais pas un style plus littéraire, plus élégant, meilleur enfin : je veux le mien, à tous risques et périls ; car il me semhle, comme on l’a bien dit, que « le style c’est l’homme ».
(Lettre de J.-A.-D. Ingres)
.


INGRES À GILIBERT [10]
I
Rome, 7 juillet 1818.

Mon cher ami, je reçus ta bonne lettre dans le moment où j’apprenais que je n’avais plus de mère. Elle contribua à calmer un peu ce premier désespoir qui déchire le cœur, bien juste tribut que l’on doit aux siens. J’ai fait en bien peu de temps deux pertes bien sensibles, irréparables ; elles ont jeté du noir sur ma vie. Mon pauvre père, il t’aimait bien ! son portrait fait cependant encore ma consolation ; je crois le revoir vivant. Ma pauvre mère s’est refusée, par caractère, au plaisir de vivre longtemps heureuse près de nous. Je t’entretiens bien tristement, mon cher ami ! Pardonne:mais c’est à l’amitié que l’on aime à confier ses peines, parce qu’on est toujours bien reçu et bien entendu. Mais parlons de nous et plus gaiement.

Que tu es bon, mon cher Gilibert, de fermer les yeux sur mon espèce d’ingratitude. J’efface ce nom et dirai inconcevable négligence à prendre la plume, défaut qui fait trop souvent tort à mes affaires et qui m’enlève souvent des amis, sans que mon cœur ait jamais changé pour eux. C’est donc bien à moi, de te demander si tu ne m’as pas oublié. Mais ta lettre me prouve toute la générosité de ton cœur. Pour moi, en retour, je te proteste que tu es pour moi le plus ancien (puisque nous nous sommes connus enfants) et le seul véritable ami; et tels nous serons toujours, j’espère, tant que nous vivrons. Ainsi donc, renouons au plus vite une amitié qui n’a jamais cessé et qui est cimentée, de mon côté, par la plus vive reconnaissance pour tout ce que tu as fait pour moi, et sur quoi tu as toujours gardé un si généreux silence.

Je te remercie de tout ce que tu m’apprends, pour tout ce qui te touche. Je le lis avec un plaisir avide, et je vois que tu es né pour cultiver les arts plutôt que le barreau. Ce n’est pas moi, qui te dirai non. Lorsque l’on est né avec ce sentiment, on s’élève au-dessus des autres hommes ; on est véritablement quelque chose de plus qu’eux. Moi, mon ami, je suis pour les arts, comme tu m’as connu ; l’âge et la réflexion auront, j’espère, assuré mon goût sans en diminuer la chaleur. Mes adorations sont toujours : en peinture, Raphaël et son siècle, les Anciens avant tous, les Grecs divins ; en musique, Gluck, Mozart, Haydn. Ma bibliothèque est composée d’une vingtaine de volumes, chefs-d’œuvre que tu devines bien. Avec cela, la vie a bien des charmes.

Je te dirai aussi, mon cher ami, que j’ai uni mon sort à une excellente épouse, qui fait mon continuel bonheur. Elle m’a apporté une véritable dot en elle-même et notre ménage est, j’ose le dire, cité en exemple. J’éprouve, de ce côté, le bonheur le plus parfait. Mais il faut te dire aussi, qu’elle est Française, une bonne Champenoise. Si ce n’était ainsi, je serais bien à plaindre, mon cher ami ; car, avec mon talent, je n’ai pu encore parvenir à mettre rien de côté et je vis, comme on dit, à la journée. Un tableau pousse l’autre. La chute de la famille Murât, à Naples, m’a ruiné par des tableaux perdus ou vendus sans être payés ; ce qui a causé un dérangement si grand dans mon petit ménage que je ne l’ai pas encore réparé, à cause de dettes que j’ai dû contracter pour vivre dans un malheureux moment où je ne pouvais pas vendre un seul tableau.

Je fus obligé alors d’adopter un genre de dessin, (portraits au crayon), métier que j’ai fait à Rome près de deux ans. J’espère que tu reconnaîtras en cela ma bonne étoile. Depuis deux ans, le comte de Blacas, notre ambassadeur, qui m’a remis le pinceau à la main, me distingue et je peins pour lui. J’ai un assez bon nombre de tableaux à faire pour la France et l’Espagne. Mais, comme je fais de la peinture pour la bien faire, je suis long et, par conséquent, je gagne peu, parce que ces tableaux, étant, pour la plupart, de très petite dimension, veulent être très finis. Et, à la fin, c’est tout au plus si j’y retrouve de quoi vivre.

Il faut donc quitter ce pays dans lequel j’ai trop séjourné et dans lequel les « alliés » artistes nous font une autre espèce de guerre, parce que nous valons mieux qu’eux. Ils sont d’accord contre nous, avec une horde de mauvais artistes, Romains et Italiens, pleins de médiocrité et de mauvaise foi. Mais tout ce que j’aurais à te dire là-dessus est trop long.

M. Bardoux voudra bien satisfaire ta curiosité sur d’autres points. C’est un homme sage, instruit, et que j’ai vu avec grand plaisir. Je le charge de te mettre la puce à l’oreille pour venir nous trouver à Rome, où j’ai encore un an à passer. Après cela j’irai à Florence, bien voir ce pays et toute la Toscane et le reste de l’Italie, et rentrer en France.

Voilà une bonne occasion, mon cher ami, de nous retrouver. Et dans quel beau pays ! Combien il me serait doux de te revoir ! Ce voyage manque à tes talents, à ton instruction, à notre amitié. Oui, mon ami, je t’en conjure, ne rejette pas mes vœux ; nous vivrons ensemble, trop heureux de trouver cette occasion de m’acquitter en partie de ce que tu as si généreusement fait pour moi, lorsque le malheur pesait sur moi. Nous ne sommes pas opulents, il s’en faut, mais le bon pot-au-feu et un bon plat t’attendent ; et il faut que tu viennes et que tu acceptes ce que nous t’offrons du meilleur de notre cœur, sans cela tu seras cause que je ne saurai jamais entièrement quitter l’Italie.

Pense aussi au plaisir de retrouver Bartolini à Florence. Aussi paresseux l’un que l’autre, nous nous sommes perdus aussi très longtemps de vue. Mais il est toujours le même, pour toi et pour moi. Il m’a donné une grande preuve d’amitié dernièrement. J’en réserve le détail à ma prochaine lettre. Tu sauras qu’il est très heureux à Florence ; il a une grande vogue pour les portraits en marbre. Tous les étrangers se font pourtraicturer par lui. Il a toujours le plus beau talent et est le premier, de l’aveu de tous. Je le parlerai aussi de mes progrès et de mes ouvrages, en attendant que tu voies par toi-même.

Je prends, à présent, une autre thèse. J’ai un service à te demander. Je ne connais que ton amitié et ta franchise pour le remplir… Tu en comprends l’importance et toute l’obligation que je t’en aurai.

Adieu, mon cher ami. Notre correspondance est établie ; je te répondrai bien exactement. Pense bien à notre projet de voyage et crois-moi, pour la vie, ton meilleur ami. Mille amitiés à notre ami Gentillon Gouderc et à la Parisienne, son épouse. Je lui désire toute sorte de prospérité, etc.

II
Rome, juin 1819.

Mon cher Gilibert, malgré l’énorme laps de temps que j’ai mis à te répondre, il n’est pas moins vrai que je suis aussi touché aux larmes d’amitié et de reconnaissance pour toi, que tu veux bien l’être pour moi ; car mes torts et ma négligence deviendraient véritablement coupables si tu n’étais ce que tu es pour moi, c’est-à-dire le meilleur des amis, le seul vrai ami que je puisse essentiellement nommer ainsi. L’enfance a commencé : le reste de notre vie doit être embelli par le charme de cette amitié rare que, certainement, peu d’hommes peuvent et savent goûter. Enfin, mon cher ami, quel plaisir me fait continuellement cette lettre où ton amitié est si vive et si généreuse ! Je puis donc être un paresseux, un horrible négligent, mais, pour ce qui est de correspondre à tes sentiments, je ne peux rien te céder et suis et serai, toute ma vie, ton vrai ami, ton frère.

Voici des nouvelles de Bartolini et je crois que, d’après elles, toute espèce de doute doit s’évanouir sur son compte. Il ne s’agit donc plus de mauvaises raisons ; il faut que tu viennes au plus vite nous trouver à Florence et compléter le triumvirat d’amitié. Nous ferons assaut, alors, à qui mieux te traitera ; trop heureux, mon cher ami, de pouvoir a notre tour te prouver comme véritablement nous t’aimons. Mets donc six chemises dans ta malle, le reste à l’avenant, retiens ta place et arrive.

Après treize ans d’esclavage, sans jamais en être sorti que pour aller passer trois mois à Naples, je vais à Florence le dernier jour de ce mois de juin. Juge de mon plaisir d’y revoir notre ami que j’aime encore plus, depuis qu’il te prouve si bien sa constante amitié pour toi. Il faudrait être, d’ailleurs, bien dénaturé pour ne pas sentir tout ce que nous devons à ton amitié généreuse et fraternelle. Ne nous oie pas l’occasion de te prouver que nous y sommes sensibles. Mais, après avoir prié, j’ordonne et ordonnons que tu te mettes en route, de suite et sans réplique. Tu n’auras à penser à rien qu’à jouir du plus beau pays de la terre, avec tes meilleurs amis : pays riche plus qu’aucun en objets d’art, bibliothèques, cabinets en tous genres. Je m’y rends moi-même, à la fin de ce mois, pour l’adopter si j’y ai les mêmes ressources qu’à Rome pour les modèles, objets si essentiels dans l’art. Enfin, ou à Rome, ou à Florence, tu seras alternativement à notre amitié dans l’une de ces belles cités.

Je conçois toutes tes petites raisons, mais je ne vois pas pourquoi ton père ne voudrait pas concourir à te donner même ce qu’il te donne, (quoique avec nous tu peux t’en passer, entends-tu bien), pour procurer à son fils chéri l’occasion de voyager ; ce qui, de tout temps et sous tous les rapports, rend un homme complet. Tu es niché dans un trou (que je voudrais bien revoir, s’il m’était possible, parce qu’à des cœurs bien nés la patrie est chère) ; mais tu as trop de moyens pour que tu ne doives pas mieux vivre, comme homme toujours touché du beau. Songe, mon cher ami, au seul plaisir de taire ensemble les divins quatuors de Haydn, Mozart, Beethoven, avec ton vieux ami ; et je crois que nous pourrions dresser notre Bartolini à faire un second violon ou la quinte, car j’ai appris qu’il a travaillé cet instrument. Eh bien ! qu’en dis-tu ? Avec quel plaisir j’ai appris que tu cultives cet art divin, d’une manière si distinguée. Cela ne m’a pas surpris, car je t’ai toujours connu musicien de la bonne note et doué d’une sensibilité exquise.

Je n’essaierai pas de te parler des arts relatifs à moi, mes plus chères pensées, mes projets, mes opinions, mes persécutions, pour vouloir plutôt suivre l’école de Raphaël que celle de Jouvenet ou la mode, parce que je n’en finirais pas, et surtout parce que j’espère bien en causer bientôt, de vive voix, avec toi. Sache seulement que, malgré les nombreux chagrins que m’ont dû occasionner ce grand nombre d’injustes et dégoûtantes critiques, pleines de mauvaise foi, d’ignorance et de méchanceté, j’ai été un des plus courus au Salon, que j’ai trouvé une grande masse d’approbateurs, à la tête desquels je me fais honneur de citer ceux qui tiennent le premier rang dans les arts, pour me rendre justice.

Cet article, écrit par Gérard, ici, au Directeur de l’Académie, M. Thévenin, notre digne ami, te fera sûrement plaisir, et je te l’envoie :

« Voulez-vous avoir la bonté, mon cher ami, de parler à M. Ingres du grand plaisir que ses ouvrages m’ont fait ? Son tableau de Philippe V prouve combien le sentiment du beau lui est naturel. Il a su parfaitement conserver dans cet ouvrage toute la vérité du costume, des convenances, des airs de tête du temps, et relever ces qualités par un caractère et une exécution tout à fait historiques. Ses deux autres tableaux sont d’une forme et d’une simplicité de tons que le vulgaire même des artistes ne peut apprécier. J’ai la vanité de croire que je sais lui rendre justice, et je m’estimerais heureux s’il m’accordait assez de confiance et d’amitié pour trouver dans mon opinion un dédommagement à quelques critiques qui ne devraient pas le toucher. »

Enfin, je suis à terminer un tableau, grand comme nature, pour l’église de la Trinité du Mont, à Rome [11] ; et cet ouvrage est, dit-on, ce que j’ai fait de mieux. Quoique mon intention soit bien de te peindre un tableau, je retiens de t’envoyer quelques petites esquisses que j’aime mieux te donner à Florence, où nous recevrons le plus tôt possible l’annonce de ta chère arrivée et où tu auras ta chambre chez l’ami, à côté des nôtres.

Adieu donc, mon cher et cher ami. Ma jeunesse, la joie de ma maison, est bien sensible à tes aimables vœux et désire beaucoup connaître l’ami de cœur de son mari. En attendant, je t’embrasse du meilleur de mon être.

Donne-moi, si cela se peut ! de bonnes nouvelles de mes sœurs. Lorsque je pourrai les aider en quelque chose, je leur écrirai. Ce qu’il y a de vrai et comme tu peux te l’imaginer, est que je serai toujours, et en occasion essentielle, leur digne et bon frère. Je te prie, en attendant, de veiller de loin sur elles et que je puisse n’avoir jamais à trop rougir. Donne-moi de même des nouvelles plus particulières d’un pauvre frère que je ne connais pas, mais à qui je m’intéresse tendrement sous tous les rapports. J’espère qu’il sera appuyé de mon oncle, à Toulouse. Je te prie de t’en bien informer.

Recommande-moi bien au bon souvenir du bon Gentillon, de qui je conserve le souvenir le plus cher. Je t’embrasse et félicite ta chère moitié, avec toutes sortes de bons vœux pour votre prospérité. De même, pour M. Bardou et tous ceux qui m’aiment dans ma chère patrie.

P.-S. — N’oublie pas d’apporter toute ta musique et surtout fais-moi le plaisir de chercher partout, non mes ouvrages, mais bien ceux de mon pauvre et bon père, de quelque genre qu’ils soient. Paye-les ; ce qui te sera remboursé ici.

Cette dernière lettre d’Ingres à Gilibert, en date de juin 1819, termine le premier séjour à Rome. Il convient de compléter les précédentes avec celles que le jeune pensionnaire avait écrites, de la Villa Médicis, en 1806 et 1807, à d’autres amis de Montauban. Ces lettres ont été publiées par M. Henry Lapauze dans son Catalogue des dessins d’Ingres au Musée de Montauban.

À Monsieur Jean Forestier, juge suppléant
au Petit Hôtel Bouillon, quai Malaquais, n° 15, à Paris
Florence, ce 5 octobre 1806.

Cher Monsieur Forestier et la chère famille, au moment où je prends la plume pour vous écrire, je reçois par les mains de M. Bartolini père votre chère lettre. La musique de Gluck n’est rien, pour moi, au prix du plaisir que je ressens de lire votre lettre et de vous entendre parler français. Patrie, patrie, où êtes vous ? Elle me semble perdue pour moi, tant je la regrette. Dites à mes aimables dames et à vous de se bien ménager, car je crains toujours pour vos chères santés. Vous avez la bonté de me parler de M. Ingres au Salon. Grand sujet d’inquiétude pour moi, qui ne vois ni n’entends rien. Je voudrais bien m’y voir dans ce Salon. Je me jugerais bien, moi, cependant ; ce que vous m’en dites à mon égard est assez tranquillisant. Quant à la petite Rivière, le procédé de Denon ranime la haine que je lui portais [12].

J’ai confiance en votre jugement, vous le savez ; je vous demande donc toujours la même franchise dans vos opinions ; et ce que vous entendrez dire aux autres, bon ou mauvais, me fera grand plaisir. Le bon Grégorius est d’accord avec vous sur l’effet de mes ouvrages. J’espère savoir par la suite le vrai sentiment de mes amis Bartolini et Dumai [13], à qui je vous prie de me rappeler, ainsi qu’au bon M. Simon et son aimable épouse. Je leur écrirai de Rome.

Je vous dois cependant compte de nos aventures depuis mon départ de Lyon, et je commence. J’ai traversé l’horrible Savoie la plupart du temps entre des gorges effroyables, au bord des précipices. Le temps avec cela est toujours malade ; car vous saurez que je le suis toujours en voyage ; mais, une fois arrivé, je me porte bien. Me voici au pied du mont Cenis ; je n’entreprends pas de vous décrire la beauté des Alpes ; à peine si je puis m’en rendre compte à moi-même, tant cela est beau, surprenant et donne une idée grande et sublime du Créateur. Je désirais voir des montagnes. Eh bien ! j’en ai vu. Figurez-vous un escalier tournant, voilà comme on le monte. La route est de la plus grande beauté ; il faisait alors le plus beau temps possible. La montée en est si douce qu’on ne s’aperçoit pas que l’on monte. Sur le sommet est un plateau qui a deux lieues de tour et dans lequel est un très beau lac ; alors il faisait très froid, même pour le descendre. Nous avons mis dix heures pour le passage et nous sommes arrivés à neuf heures du soir à Suze, première ville d’Italie. J’avais le cœur bien serré de ne me savoir plus en France. Ah ! monsieur, si vous saviez combien de montagnes, de villes, de rivières nous séparent, combien je suis loin de vous, mes chers amis, je ne puis supporter encore l’idée de n’être plus avec vous. Me voici donc en Italie. Nous n’avons quitté la chaîne des Alpes qu’à Turin, ville admirable. De là nous sommes arrivés à Milan, grande villasse ennuyeuse, excepté les églises, qui sont en Italie de la plus grande beauté. De Milan, nous sommes allés coucher à Lodi, de Lodi à Plaisance, de Plaisance à Parme, de Parme à Arregio, d’Arregio à la belle Modène, de Modène à Bologne la grasse, où tout est noble et beau ; j’y ai vu une tour qui a l’air de tomber et qui, néanmoins, est très solide, car elle a été bâtie ainsi. Voilà l’efFet quelle fait (ici un croquis), et de Bologne à Florence la belle, à bien juste titre, où tout rappelle les Médicis et la belle Renaissance des arts en Italie. Il règne dans les églises un luxe oriental ; j’ose dire aussi que c’est un peuple de prêtres ; on est coudoyé par des légions de moines, des petits apprentis prêtres de l’âge de dix ans jusqu’à la caducité, ce qui est très choquant, selon moi, sauf le respect que j’ai pour ma religion. Au reste, Florence est une ville de palais ; partout de la peinture ; les cloîtres en sont pleins. Je vais tous les jours faire un pèlerinage à l’église des Carmes, où est une chapelle que l’on peut nommer l’antichambre du paradis : elle est peinte par Masaccio, ancien peintre de la Renaissance. Je suis allé au théâtre de la Pergolla, le premier théâtre où j’ai vu représenter Artémise, grand opéra, et, quoique la musique fût du célèbre Gimarosa, je n’y ai rien compris ; c’est le plus ennuyeux galimatias comme exécution instrumentale ; point de goût ni, qui plus est, point de mesure ; la moitié de l’orchestre est toujours en arrière d’une mesure avec l’autre. Pour la peinture, j’ai vu les ouvrages des premiers peintres modernes. Malheureusement pour eux, ils sont en arrière de trente ans et font rougir, bien rougir, la cendre de Michel-Ange, etc., etc. Il passe dans ce moment une procession qui a l’air d’une mascarade, et le son des cloches me casse la tête ; car elles sont, je crois, en aussi grand nombre que les habitants. Je n’ai ni le temps ni le talent de vous faire un livre, de tout ce que je vois d’admirable et de curieux ; quant aux arts, je réserve à vous en faire le détail à Paris, en famille, au coin du feu, l’hiver, quand Paris est impraticable. Eh bien, vive Paris ! Il n’y a encore que Paris dans le monde ; je ne sais si c’est parce que vous y êtes, mes chers amis, mais je le pleure tous les jours et je suis vraiment malheureux, lorsque j’y pense. Combien je vous regrette, et ma chère Julie ; plaignez-moi et donnez-moi des consolations tant que vous pourrez, car je suis tout seul.

Je vous suis bien obligé du bon accueil que vous faites à Grégorius le bon, au cher Dumai et à Bartolini ; c’est une preuve de votre bonne amitié pour moi. Je ne vous embrasse, malheureusement qu’en idée, bien tendrement tous les trois, sans oublier la bonne Clotilde. Je pars le 7 octobre pour Rome, où j’arriverai le 12 ; j’espère y trouver de vos bonnes nouvelles et le second Bulletin du Salon sur mes ouvrages.

Adieu, bonne madame Forestier, ma chère Julie Forestier ; à vous, mon cher monsieur Forestier ; aimez-moi autant que je vous aime ; rappelez-moi, je vous prie, au souvenir de M. Salé, que j’aime et respecte beaucoup. Adieu, le meilleur de mes amis.

Ingres.

Faites-moi grâce, je vous prie, du galimatias de ma lettre et pardonnez-moi les mots qui y manquent, ceux qui y sont de trop, les points, les virgules et tout ce qui n’est pas bien. Je voudrais pouvoir écrire aussi vite que la pensée et je manque de patience à former les mots ; il y a trois jours que je suis arrivé à Florence.

Rome, ce 22 octobre 1806.

Et vous aussi, mes chers amis, m’abandonneriez-vous à tout ce qui m’accable ? Quelles horreurs est-ce que je viens d’apprendre ? Je sais tout ce qui se passe à Paris sur mon compte. Le Salon est donc le théâtre de ma honte ; je suis victime de l’ignorance, la mauvaise foi, la calomnie, et je n’ai de vous aucune consolation, mes chers amis. Les scélérats, ils ont attendu que je sois parti pour m’assassiner de réputation. D’un jour à l’autre, suis-je changé, de peintre distingué, en un homme dont on ne peut regarder les ouvrages, dont l’effet met en furie, dont tout Paris s’entretient d’une manière affreuse ? Et je ne suis pas là, je ne peux me défendre ; je sacrifierais ma vie ou cette horde croassante de jaloux, d’ignorants, aurait cessé de crier. Mais, de grâce, par pitié, voyez mon désespoir ; je n’ai depuis mon arrivée à Rome aucune nouvelle de vous ; j’avale des couleuvres la nuit, et, le jour, je meurs d’ennui : jamais je n’ai été si malheureux. Est-il vrai que le peu d’amis et hommes de goût ayant pris ma défense n’osent à peine, depuis ce moment, aller au Salon ! Quel crime ai-je commis ? quel désastre ai-je fait naître ? De grâce, mes chers amis, que j’apprenne quelque chose de vous. Je savais avoir beaucoup d’ennemis, je n’ai jamais été complaisant avec eux et ne le serai jamais ; mon plus grand désir serait de voler au Salon et de les confondre devant mes ouvrages, qui ne ressemblent pas aux leurs ; et plus j’irai en avant, et moins ils leur ressembleront. L’estime de sa propre conscience et celle des hommes de grand talent, tels que Gérard, devraient me tranquilliser un peu ; mais le ridicule qu’ils emploient à me persécuter, accompagné de la fureur qu’ils y mettent et leur mauvaise foi et acharnement, me navre au point que je voudrais être mort ou être à Paris, et je prendrais la poste si j’en avais les moyens ; mais les lâches n’ont osé ourdir cette horrible trame que parce qu’ils m’ont su parti. Et, pour surcroit de malheur, rien de vous pour me consoler. Granger fait tout ce qu’il peut pour me donner courage ; il gémit de ce qui se passe et le conçoit aussi peu que moi. Mes ouvrages ont donc été repeints ? Je m’y perds. Par grâce, instruisez-moi alors si je me suis trompé et s’il est vrai qu’on ne voit dans mes ouvrages, ni dessin, ni couleur, ni sentiment. J’étouffe, je n’en puis plus. Pardonnez-moi cependant le bruit que je vous fais ; il est causé par le plus grand désespoir.

Ingres.

Dans une autre lettre du 23 nov. 1806, à M. Forestier :

Je n’exposerai plus au Salon, tant que j’aurai de pareils juges ; cela fait trop souffrir, surtout quand on ne peut voir en face cette horde d’aboyeurs à gages. Mais il est peut-être heureux pour moi que je n’y sois pas, car j’aurais fait quelque sottise que ni votre amitié, ni vos bons conseils n’eussent pu empêcher, car les scélérats m’assassinent bien à leur aise et bien lâchement.

Et plus loin :

J’écris à mon cher papa, qui vous aime autant que je vous aime. Je ne sais comment lui parler du Salon ; il n’est pas du tout au courant de ce qui se passe, et ce maudit journal qui parle de ma défaite comme si j’étais vaincu ! Tout cela me chagrine beaucoup, moi qui suis déjà si privé de leur douce présence et qui ne voudrais jouir d’une vraie gloire que pour leur offrir et leur donner de la joie. Ah ! M. Forestier, je ne suis rien moins qu’heureux, il me faut bien du courage pour supporter tant d’amertume et il ne faut rien moins que votre bonne amitié et la divine Providence en laquelle j’espère pour l’avenir… Je reviens à ces fameuses critiques dictées par la rage, la mauvaise foi ou l’ignorance, et ces viles cabales dont vous avez été témoin. Tous les pamphlets criés à la porte du Salon, pleins d’ordures, faits pour les laquais et les faire rire, je ne désire pas les voir, d’abord parce qu’ils me feraient beaucoup de peine, et puis vous savez que je n’aime pas les parodies. Pour les journaux bien ou mal raisonnes, je devais m’y attendre, et si leur critique était juste, je serais le premier à l’avouer et à en profiter. Mais elle est pleine d’inconséquences, d’abord parce qu’ils me font des compliments que je voudrais tout à fait mériter, les trois quarts du temps croyant me dire des sottises.

Je ne suis pas assez sot de croire que mes ouvrages ne laissent à désirer, mais je ne reconnais valable aucune de ces critiques : j’en excepte, comme vous pouvez croire, celles de mes amis On ne peut entendre dire de sang-froid, et lire « que la génération présente jouit en les voyant des immenses progrès que la peinture a faits depuis cette époque jusqu’à nos jours » : le cher Dumai a parfaitement répondu à cela. Oui l’art aurait bon besoin qu’on le réforme et je voudrais bien être ce révolutionnaire-là ; mais patience, je ferai tant des pieds et des dents, que cela sera peut-être un jour. J’y mets toute mon ambition. Ils affermissent encore plus mes idées dans cette belle route, ils ont beau me crier que je m’égare… Insensés, c’est vous qui ne marchez pas droit. Je ne sais où ils ont été citer Jean de Bruges, comme si mes ouvrages voulaient tenir de ce peintre. J’estime beaucoup Jean de Bruges, je voudrais lui ressembler en beaucoup de choses ; mais encore ce n’est pas là mon peintre, et je crois qu’ils ont cité au hasard. J’aime surtout le soin qu’ils prennent de me crier que je m’égare, et l’invitation à rentrer dans la bonne route ; mais je ne devrai pas leur en tant vouloir, car sitôt après une impertinence, ils ont bien le soin de me faire un compliment, notamment celui de faire remonter mon style à celui de la Renaissance, etc…

Je ne leur tiens pas compte de la justice qu’ils veulent quelquefois me rendre : le blâme et les louanges d’un sot doivent m’être indifférents ! Après cela j’ai des yeux et des amis qui sont déjà des hommes pour le talent et qui, je l’espère, en toute occasion me donneront les mêmes marques d’amitié et de franchise. Je vous prie de leur dire, en attendant, que je suis bien sensible à l’amitié qu’ils me témoignent et que je profiterai de leurs bons avis. Vous êtes assez judicieux et vous avez assez de tact pour sentir et être d’accord avec eux, ce dont je suis bien content. Enfin, mon cher Monsieur Forestier, croyez que je n’ignore pas mes défauts et ce qu’il me reste à acquérir dans cet art divin. Je n’ai pas, je crois, de plus sévère juge que moi-même sur mes ouvrages. Car plus j’avance et plus j’y vois clair, et plus je viens mon tyran ; l’ambition me dévore, vous le savez, et je veux tout ou rien. Me voilà bien brave, n’est-ce pas, pour un homme qui a l’esprit si malade. Il est vrai que voilà le résultat de ce que je pense bien solidement. Mais j’ai des moments où je manderais tout aller promener. J’envie alors le sort de ceux qui ne savent rien et qui jouissent paisiblement de la vie, enfin de ceux qui n’exposent pas au Salon. Mais cela ne dure pas et la fièvre me reprend plus que jamais.

Je me doute bien de la conduite que tient mon cher maître M. David dans tout ceci. Vous me feriez plaisir de m’en écrire un petit mot. Je vous l’ai peint plus d’une fois, cet homme ; mais il aura beau m’écrire, il n’a pas affaire à une bête, il aura beau jeter l’hameçon, il ne m’y prendra pas.

Je suis sensible à la bienveillance de M. Gérard, j’en suis fier, car il ne s’est sur moi jamais démenti, il m’étonnerait cruellement s’il me trompait. Je ne me rends pas encore bien compte de ce qu’il a voulu dire comme style de portrait ; du reste, il est plein d’esprit et j’ai admiré comme vous tout ce qu’il a dit. Pour ce qu’il me conseille, nous avons besoin d’en causer et discuter, car il est urgent de ne pas perdre de temps et de bien commencer. Je me propose de lui écrire incessamment et le remercier de l’intérêt qu’il prend à ce qui me touche. Si j’avais pu écarter mon M. Des. marets à cinq ou six lieues de là, je l’aurais fait, alors qu’il est venu vous interrompre. Le pauvre Robert Lefèvre n’est pas digne de ma colère, mon rival, mon cabaleur ! Ah ! divine Providence, vous êtes visible dans les petites choses comme dans les grandes. Sa lettre impartiale n’a donc pas fait fortune !…

Le 17 janvier 1807, il écrivait encore à M. Forestier :

Je ne vous cache pas que je suis bien refroidi sur l’estime que je dois tenir de pareils juges qui viennent de me traiter avec tant d’injustice. Si cela continue, mes ouvrages ne seront jamais goûtés ; car je ne ne suis pas d’humeur à changer la seule et vraie route que je me suis tracée, bien au contraire ; je suis dedans plus que jamais, avec seulement l’idée de la perfection ; je suis inflexible, et incapable d’aucune espèce de complaisance pour le mauvais goût qui est général, même j’ose dire dans ceux qui font le mieux. Je suis las des conseils que l’on me donne. Je n’en veux plus, ils n’ont qu’à les garder pour eux, puisqu’ils les trouvent bons. Pour moi, je n’en veux que de moi. Avec leur gothique, les insensés, ils appellent ainsi ce qui porte le vrai caractère ; il n’est pas possible qu’en un seul jour je sois devenu gothique, c’est plutôt la comparaison du voisinage de leur peinture flasque et lâche qui a pu mettre même ceux qui s’y connaissaient dans l’erreur sur mes ouvrages, et prendre pour gothique ce qui est sévère et noble. Oui c’est ainsi que je parle de mes ouvrages. J’ai beau me les rappeler, je n’y vois rien de gothique et il n’y manque que la perfection de ce qu’ils appellent gothique pour les rendre parfaits. Du gothique dans M me Rivière, sa fille. Je m’y perds et je ne les entends plus. Au reste, Bartolini est l’homme à qui je reconnais non seulement le plus de talent, mais un talent du temps de Périclès, c’est-à-dire beau. J’ai en lui la plus grande confiance ; faites-moi le plaisir de le sonder adroitement là-dessus : je consens à me croire gothique, s’il trouve en moi ce défaut. Mais je finis, car je me fais du mauvais sang en vous écrivant et c’en est assez. J’en reviens à vous dire qu’après tout ceci, me lasse et me fatigue, que j’ai peur d’être toujours malheureux et rendre pareillement tous ceux qui m’entourent, car je crois être né sous une mauvaise étoile. J’ai vécu depuis l’âge de raison dans les chagrins, pour moi jamais rien d’heureux entièrement. À Paris, livré à moi-même, soit par ma faute ou involontairement, je n’ai su me conduire dans ma manière de vivre ; et vous en voyez les effets dans le dérangement de mes affaires. Une extrême sensibilité et un désir insatiable de gloire me tourmentent, et ce que j’éprouve depuis quatre mois n’est guère propre à me donner le courage nécessaire pour surmonter tout cela. Mais j’ai peur de vous lasser vous-même et je dois prendre cependant un parti. Je crois que je vais exécuter le tableau de Stratonice que j’aime d’inclination, que ce tableau demi-nature, c’est-à-dire tableau de chevalet, sera encore assez grand pour paraître une belle chose par le précieux et la délicatesse et la beauté ; que ce tableau enfin sera très agréable et gracieux et aisé à placer par sa proportion. Raphaël a fait aussi de petits tableaux qui ne sont pas moins estimés que les grands…


III
Ingres a Gilibert, Florence, 7 octobre 1820.
Florence, 7 octobre 1820.

Mon très cher ami, nous t’avons laissé le temps de la réflexion. Tes bonnes lettres nous font encore mieux sentir, s’il est possible, combien tu nous prives et nous rends malheureux, en ne venant pas au milieu de tes bons amis.

Bartolini t’écrit et t’en fait ses plaintes. Je ne pourrai jamais assez te dire combien tu as tort et quelle occasion, j’ose dire, tu manques pour venir jouir de ce pays classique que tu ne peux t’empêcher de voir, un jour, et où nous ne serons peut-être plus ; un pays auquel on peut appliquer ce dit-on des Grecs : que l’on mourrait malheureux de n’avoir pas vu le Jupiter Olympien. L’excellent Bartolini, le plus grand sculpteur de ce siècle, qui n’a toujours pour rival que les Anciens, (et ceci est sans adulation, comme tu dois bien le penser), en est enragé et même, tu le désobliges ; car tes conseils, ta sagacité, ton ordre, feraient que ses affaires en iraient mieux. C’est un petit ministère que ses ateliers, sa correspondance et huit ou neuf monuments de marbre qu’il a à faire. Enfin, en t’attendant, il se venge sur nous, nous héberge comme des seigneurs, (car il vit ainsi), et nous comble d’amitié dont les preuves sont au bout des paroles, En vérité, il n’y a rien d’Italien en lui, que son génie et son esprit. Pour le cœur, il est tout Français. Mais il est assez malheureux de n’avoir jamais fait que des ingrats, par toute sorte de charités, de générosités et trop de bontés de cœur. Ajoute à cela qu’il est entouré d’ennemis de toute espèce que lui attire son grand talent qui est, parmi eux, comme une belle et vive lumière au milieu du chaos ; et son esprit juste lui fait mépriser tout ce qui est bourgeois. Enfin, pour éviter des redites, voilà aussi mon histoire ; à cela près cependant qu’il est en train, malgré tout, de faire fortune, c’est-à-dire d’acquérir trois ou quatre mille livres de rente ou, pour autant dire, la liberté ; et que moi, pauvre diable, avec le travail le plus assidu et j’ose dire distingué, je me trouve, à trente-huit ans, n’avoir encore pu mettre de côté qu’à peine mille écus.

Encore faut-il vivre tous les jours ! Mais ma philosophie, ma bonne conscience et l’amour de l’art me soutiennent et me donnent le courage, avec les précieuses qualités d’une excellente femme, de me trouver encore passablement heureux ; et rien ne manquerait à notre bonheur que de t’avoir chez moi, avec ton amitié et tout ce que je possède à toi et pour toi. Ma bonne femme partage à ton égard tous mes sentiments. Il faudrait nous voir tous les deux pleurer de tendresse, à la lecture de tes chères lettres. Il n’est donc pas question que tu nous donnes des raisons, qui n’en sont pas pour nous ; il faut que tu viennes. Tous les temps sont bons. J’ai même pensé, (pardonne à mon indiscrétion), que quelque raison de cœur pouvait te retenir. Un an d’absence, si on t’aime véritablement, ne doit faire qu’augmenter rattachement. Mais nous sommes des égoïstes et nous ne pensons que pour nous, sur cela.

Passons aux affaires. Ta bonne sollicitude pour moi a eu le succès que tu en attendais ; Le Ministre de l’Intérieur vient de me charger de peindre un tableau pour la cathédrale de Montauban, et de m’entendre directement avec le Préfet pour cette affaire. Je lui écris en même temps qu’à toi. Fais-moi le plaisir de le voir et lui exprimer encore, par ta voix d’ami, la joie où je suis et le vif désir que j’ai de faire honneur à la patrie, à mes chers compatriotes et je te prie aussi bien de l’engager à me faire parvenir le plus tôt possible, (vu que je suis extrêmement pressé par le temps), le sujet du tableau, sa juste mesure, le lieu qu’il doit occuper et, aussi bien, comment il sera éclairé. Et même, fais-moi le plaisir de foire toi-même un petit croquis, dans ta lettre, de la chapelle. Si tu ne pouvais le faire toi-même, l’ami Gentillon pourrait très bien le faire. Il me ferait, en cela, un bien grand plaisir, à charge de revanche, payable sitôt reçu, en même monnaie.

Il est bien vrai que rien ne me fait plus de plaisir que cette circonstance qui me met en rapport si touchant avec le pays qui m’a vu naître, et je t’en remercie de tout mon cœur. J’espère aussi que mes compatriotes en ressentent quelque plaisir, malgré ce que tu me dis de leur peu d’inclination pour les arts. Je me flatte, peut-être, mais j’ai la conscience de croire que ma peinture pourrait leur faire quelque sensation ; ce dont ils devraient, je dois l’espérer, me tenir un peu compte pour remédier à la très modique somme de trois mille francs que le Ministre a allouée à cet ouvrage.

Tu vois, mon ami, que toujours, ils affectent, là-bas, de me traiter comme un jeune artiste qui s’essaie dans la carrière : et tout cela parce que ce jeune artiste, qui est un maître, les gêne toujours beaucoup. Tu m’entends. Je laisse donc à tes soins d’ami de voir, puisque c’est le Ministre qui paie d’ailleurs, ce que mes compatriotes pourraient faire pour faire monter le prix au moins à cinq mille. Tout le monde ici croit que cela se pratique toujours ainsi. Je dois dire même que, si la grandeur du tableau passait dix pieds environ, je me verrais forcé d’en appeler au Ministre, parce que mes moyens et mon temps ne me permettent nullement de faire des sacrifices. C’est bien, au contraire, aux autres d’en faire pour moi.

Mais je prêche à un converti et je m’abandonne entièrement à ta prudence, bien persuadé en ceci qu’on est bien heureux de pouvoir remettre ses intérêts dans de si chères mains. J’ai dû parler ainsi à un ami, tel que tu l’es pour moi ; je dois espérer que tu entreras dans mes raisons, sans me croire un homme intéressé. Certes, ce serait la première fois de ma vie.

Adieu donc, mon très cher et je puis dire mon premier et unique ami ! Donne-moi de tes chères nouvelles qui me rendent si heureux. Cette circonstance me les doit assurer encore plus vite. J’ai tends, pour t’envoyer de mes ouvrages, que tu nous affirmes impitoyablement que tu ne veux pas venir, ce qui nous donnera un véritable chagrin. Si tu viens pour notre bonheur, tu les trouveras ici ; ils t’attendent. Avec toute notre tendresse et notre inaltérable amitié, je t’embrasse. Rappelle-moi, je te prie, malgré tout, au souvenir de ton bon père et à ta famille, à laquelle j’adresse tout mon respect, et à l’amitié de notre bon Couderc, de Bardou et de tous ceux qui m’aiment.

L’ami Bartolini ne peut pas t’envoyer aujourd’hui sa lettre, quoique écrite aux trois quarts et demi, vu qu’il a impérieusement modèle. Il te fait mille et mille amitiés jusqu’au prochain courrier. Je dois aussi te prévenir que je ne suis à Florence que jusqu’au 10 du mois prochain. Je n’ai ni le temps ni la place de te parler musique, que tu entends et sens si bien, ni peinture. Viens donc en faire ensemble et me voir peindre un tableau.

IV
Florence, 2 janvier 1821.

Mon cher et cher ami, je t’embrasse du plus profond de mon cœur et te souhaite, aujourd’hui, pas plus particulièrement que les autres jours, le plus parfait bonheur dans ce monde. Vivre sagement, borner ses désirs et se croire heureux, c’est l’être véritablement. Vive la médiocrité ! C’est le plus heureux état de la vie, ce me semble. Une certaine aisance, avec laquelle on a, d’ailleurs, l’abondance juste des choses nécessaires et même très agréables de la vie, vous donne, d’abord une belle santé et vous laisse le temps de vous occuper, par le cœur, à des choses bonnes et honnêtes. Le luxe superflu et ruineux, en tout, corrompt les délicieuses qualités du cœur ; car il est malheureusement vrai que, plus on a et plus on est dur, plus on veut avoir et moins on croit posséder. Sans la stupide dissipation de ce qu’on appelle le monde et la société, on vit, avec un petit nombre d’amis que l’on s’est faits par l’expérience et l’inclination, et l’on exerce délicieusement les beaux-arts. Avec de l’esprit et du goût surtout, les lettres et connaissances humaines peuvent occuper tous vos instants et vous rendre un autre homme que le vulgaire. Les sources de ces jouissances, tu le sais, elles sont inaltérables et inépuisables. Voilà donc, selon moi, l’homme heureux, le vrai sage, la vraie philosophie et le vrai secret de se rendre heureux.

Donc, d’après tout ce que tu me dis de toi et ce que je sais, cher ami, de ta manière d’user de la vie, je crois te reconnaître dans ce portrait. Si cela n’était pas, je voudrais que cela fut pour ton bonheur et pour tout le bien que je te veux, mon unique ami ! Es-tu de mon avis ? Quand donc pourrai-je partager un peu ce beau château en Espagne, avec toi ? Car, Dieu merci ! quoique nous ayons déjà vécu, nous pouvons compter un bon nombre de beaux jours encore, selon les probabilités. Ah ! tu aimes mon griffonnage : eh bien, en voilà ! Je suis si heureux, d’ailleurs, de pouvoir te communiquer mes sensations ! Non seulement c’est un plaisir, mais un besoin impérieux de cœur et d’âme.

Mais venons à nos choses présentes. Ton avant-dernière m’avait beaucoup affligé, tout autant que toi-même. Cependant, je l’ai prise de toi, comme une nouvelle preuve de ton attachement. On ne se plaint pas ainsi aux indifférents.

Je te dirai, cher ami, que l’année commence pour moi sous de bons auspices. Ma mauvaise étoile paraît avoir un peu changé. Une excellente maison suisse, toute patriarcale, dont nous sommes devenus les amis les plus chers et les plus recherchés, nous en a fait connaître d’autres et surtout un Français, très riche et tout aussi bon et généreux et qui nous a épousés, au point de nous accabler de politesses et aussi de demandes de tableaux, portraits, etc. Je dois lui finir un tableau de Vénus naissante avec les Amours, grand comme nature, que j’ai commencé il y au moins treize ans à Rome [14]. Cette ébauche avancée a toujours, je puis le dire, fait l’admiration de tous. Mais jamais personne ne m’avait dit : « Finissez-la pour moi. » J’ai dû faire d’autres ouvrages ; moins de mon inclination, et beaucoup de petits et désagréables même, par nécessité ; tandis que j’étais plein de feu et d’inspiration pour ce qu’il y a de plus grand et de plus divin.

Mais ne rappelons pas ces temps malheureux où je fus jalousé ou peu senti, n’ayant jamais eu que le savoir et jamais le savoir-faire, chose bien différente et que l’on peut confondre facilement. Enfin, je l’ai trouvé, celui qui me rend à moi-même ; et ce qui me flatte le plus, c’est qu’il est Français. Le prix de ce tableau est fixé à six mille francs, dont trois sont déjà à ma disposition, et d’autant plus généreusement que cet homme parait faire autant de cas de mon bien-être que des intérêts de ma gloire. Il consent à ce que je ne m’occupe pour le présent que de notre tableau, que j’aille moi-même au Salon l’apporter et que je ne travaille pour lui qu’à mon retour à Florence. Est-on plus généreux, et suis je heureux de pouvoir te l’apprendre, cher ami ? À présent, je commence à espérer que je pourrai exécuter le projet que ton amitié nous a proposé, de mettre quelque chose de côté et de vouloir toi-même être notre administrateur. J’espère donc, dans le courant de l’année, pouvoir commencer à te remettre une somme. J’ai encore quelques petites rentrées et tout ira bien, j’espère.

Je ne perds pas un moment. Toutes mes heures sont comptées pour pouvoir arriver au Salon. Le tableau va tout seul ; je compte beaucoup sur lui. Tu me désespères de me dire que tu ne seras pas à Paris à cette époque. Il faudra alors que je fasse une petite apparition dans ma bonne patrie où le plaisir de t’y voir, cher ami, sera le plus grand.

Je reviens à ta dernière lettre. Ta modestie m’a presque donné de l’humeur ; mais si tu ne connais pas ce que tu vaux et ce que tu es, c’est assez que d’autres le sachent, sans parler de tes talents effectifs et de tout ce que je te connais, qui est meilleur. Avec qui, depuis quatorze ans, ai-je pu si bien causer, m’en tendre et si bien entrer, par la plus saine philosophie, dans le secret des arts ? À la vérité, les plus sages ont dit : « Je sais que je ne sais rien » ; mais il faut savoir beaucoup, pour dire ainsi. Rougis tant que tu voudras ; c’est une vérité et tes lettres sont des monuments, à l’appui de ce que je dis, et la vraie preuve de ton noble esprit et de ton excellent cœur.

Ayant encore fait quelques retouches à notre petit tableau d’Henri IV, qui sèchent difficilement parce qu’il est peint sur bois, je n’ai pu, jusqu’à ce jour, l’expédier. On est donc à faire sa petite caisse et on peut le regarder, comme parti. Pour ce qui concerne sa direction de voyage, je me consulte avec mon ami M. Gonin, ce négociant suisse dont je t’ai parlé. Si la voie que ta m’indiques est plus sûre, je la prendrai ; à moins que la sienne ne le soit encore davantage : car cela est bien important, en Italie. Adonc, dans trois ou quatre jours, le tableau part. Je t’apprendrai, de suite, par une lettre, quelle est sa vraie route et ne te parlerai que de lui. Quant à son prix, soisen le dépositaire et sers-t-en si tu en as besoin, je t’en prie.

Si mes sœurs ou bien mon frère inconnu qui est, je crois, à Toulouse, et dont j’ignore le sort, manquaient du nécessaire, (car, pour le reste, je ne suis point dans le cas de leur faire des cadeaux), aide-les, je te prie, selon qu’ils en auraient besoin, du seul côté de leur existence. Mais je dispose, cher ami, d’un bien qui ne m’appartient pas, puisque je suis moi-même ton débiteur, et quel débiteur plus effectif ! Enfin, nous compterons, un jour. En attendant, mon ami, s’il arrivait par hasard que le tableau n’eût pas rempli toute l’attente de M. Graves, bien entendu, il est à toi, en attendant qu’il soit remplacé par un autre qui pourrait te plaire encore davantage. Je me flatte, ou je crois que tu me tiendras compte de son petit mérite, pour le soin avec lequel il est fait et le sens dans lequel il est senti, comme geste, expression, recherches et costumes, pour la teinte de son siècle et de ses costumes.

Mais en voilà beaucoup trop, sur une bagatelle à comparer à notre grande page pour laquelle je veux développer tout le luxe de la grande peinture et sur laquelle j’espère acquérir, du moins j’en ai le vif désir, le contre-pied de ce qu’a pu dire ce méchant aboyeur de Landon. Qu’on soit bien persuadé qu’il en a menti de tout point, par sa bouche. Avant ce temps, je voudrais espérer que l’on commençât à voir à Montauban, d’après le petit tableau, combien il est le plus grand calomniateur et le plus ignorant. Cher ami, je sais combien les morsures de ce chien enragé te paraissent cruelles pour moi. Bartolini m’a dit quelque chose d’une de tes lettres, où tu paraissais t’occuper trop tôt de lui. Il n’en est pas temps encore. Bien entendu que mes ouvrages finis et vus nous vengeront, j’espère. Je ne refuse pas la voix de la vérité venant surtout de toi, mon meilleur ami, appuyée de mes compatriotes, pour venger, j’ose dire, de la manière la plus éclatante, non seulement moi, mais nous. Pour cela, il faut frapper sur, juste et fort, et je suis à forger les armes.

Je pense, cher ami, que je ne dois écrire à M. Graves que lorsque nous aurons contracté ; on est, comme cela, plus libre. Exprime-lui, en attendant, combien je suis flatté de la confiance qu’il parait avoir en moi, que je suis extrêmement sensible à ce qu’il ait désiré avoir un de mes ouvrages que je me fais honneur de placer en de si bonnes mains, que je suis extrêmement fâché du retard que j’ai mis à le servir, sans qu’il y ait cependant de ma faute ; et cela, avec toute l’expression de mon respectueux dévouement.

Quant à ce qui touche notre définitive réunion, bien sûre et bien vivement désirée pour ma part, nous en causerons, j’espère, bientôt de vive voix. Certes, la vérité est que, établi ici, j’y ai deux beaux ateliers presque pour rien. Je les trouverais difficilement à Paris, en les payant dix fois plus. Je m’y suis mis dans mes meubles, sans beaucoup d’argent, encore que sans aucune espèce de luxe. C’est un pays charmant, délicieux, abondant en tout et en travaux que forcément j’y dois faire pour profiter des sacrifices d’établissement et de toutes autres raisons d’économie, (car on peut compter ici de moitié, à comparer avec Paris). Toutes ces raisons, m’empêchant de m’établir dans la capitale ainsi que je le suis à Florence, me font presque adopter de séjourner encore ici jusqu’à l’époque de la prochaine Exposition. Ce projet n’est pas celui de mon désir, comme tu le peux penser, mais celui de la raison. Bien établi comme je suis ici, j’ai le temps, sans nouvelles dépenses, de produire une grande quantité d’ouvrages commandés qui me feront rond, alors, d’argent et peut-être de gloire. Alors, je quitterai l’Italie, dont j’ai assez, et nous voilà réunis. Qu’en dis-tu ? Et pourquoi ne puis-je espérer que tu ne viennes me rejoindre ? Rien n’est moins incroyable que cela. Bartolini, qui nous a laissés dans son appartement que nous pourrons conserver, j’espère, nous permet en même de t’y garder ton ancienne chambre que je t’offre, à mon tour, avec ton couvert, bien entendu.

Cher ami, voilà que je vais à présent t’entretenir, et tu sais si c’est de bon cœur. Que de moments heureux ! Ne t’y refuse pas. Le bon temps perdu ne se retrouve plus. J’espère que tu t’occupes toujours de musique : c’est une bonne amie que celle-là, point d’infidélité avec elle. Adorons toujours, avec la même ferveur et passion, Gluck, Mozart, Haydn et Beethoven. On a beau dire, mon ami, tout ce qui n’est pas ces hommes vraiment divins, cloche à leur côté. On y revient toujours. Leurs beautés sont tellement inépuisables qu’on croit encore les entendre pour la première fois, et la dernière est toujours la plus belle. J’ai à présent quelques occasions de m’occuper de ces hommes divins et, quoique je ne les joue pas bien, je ne les sens pas trop mal et je me fais quelquefois plaisir. Viens donc, cher ami, les lire ensemble et confondre nos sensations, comme nos deux cœurs dont l’harmonie et l’amitié est et sera éternelle. Je t’embrasse.

Ma bonne femme t’embrasse aussi, comme le meilleur ami de son petit homme, et croit à la possibilité de nos projets pour t’offrir les soins de l’amitié.

V
Florence, 20 avril 1821.

Si tu étais venu près de nous, mon très cher ami, je n’en serais pas toujours à demander grâce de mon horrible paresse pour écrire même à toi, le premier et le meilleur de mes amis. Je te promets cependant plus d’exactitude, à l’avenir, et de n’être pas plus de deux jours sans répondre à tes bonnes et généreuses lettres.

Il faut que je te dise pourtant, pour ma mauvaise cause, que j’ai été jusqu’ici bien tourmenté : des voyages, des indécisions, des emballages, des douanes, et tout ceci deux fois pour une. Arrivé et définitivement fixé ici, j’ai été trois mois sans atelier, obligé d’être chez l’un, chez l’autre. Les ayant trouvés, nouveaux tourments et tracasseries, procès avec des ouvriers vomis par l’enfer, je crois, pour faire enrager un honnête homme qu’ils ont fait payer un tiers de trop, n’ayant demandé les deux autres que pour avoir l’air de travailler deux jours, je devais en courir quatre pour presque les prier. Un peu malade avec cela, je te demande combien bilieux et nerveux surtout, combien j’étais content !

Mais heureusement que les peines finies sont oubliées, et que je me vois possesseur de deux superbes ateliers, au milieu de Florence où, à présent, rien ne me manque pour y opérer, que des modèles d’homme. Chose singulière, ils font défaut dans une ville où il y en a beaucoup de femme et de très beaux. Mais, le mois prochain, il nous en viendra un de Rome pour ne servir uniquement qu’à nous, à nous seuls. Les hommes étant partout les mêmes, nous aurons l’agrément ici de nous passer d’eux.

Voici comme nous vivons chez l’ami Bartolini. Levés à six heures, nous déjeunons de café, à sept, et nous nous séparons pour occuper toute notre journée au travail, dans notre atelier. On se revoit le soir à sept heures pour dîner, moment de repos et de conversation jusqu’à l’heure du théâtre, où Bartolini va tous les soirs de sa vie. On se retrouve le lendemain, à déjeuner, et ainsi tous les jours. Cette vie uniforme, à la vérité, est celle qui convient à des artistes uniquement occupés de leur art.

Nous avons seulement une maison française [15] amie où nous allons assez souvent passer la soirée, et voilà tout. Si tu avais voulu partager notre sort ici, ou si tu le pouvais, tu pourrais, vivant avec nous, occuper ton temps aux arts, à la musique, dont nous ferions, entre nous, bien souvent des quatuors, car notre ami travaille la quinte ; et nous serions, ainsi, véritablement bien heureux.

Ma bonne femme s’occupe tranquillement de son petit ménage et se trouve très heureuse toujours de moi, et moi d’elle. Mon atelier est fini d’arranger d’hier, prêt à y peindre, et je t’assure que je n’y dormirai pas. J’ai près de quarante ans et j’ai produit, jusqu’ici, beaucoup d’ouvrages ; la stricte économie et l’ordre ont toujours présidé à notre petit ménage que l’on cite, j’ose le dire. Cela aurait du me donner, sinon une fortune, du moins une honnête aisance et des épargnes, mes ouvrages étant, (j’ose te l’assurer et, avec toi, je n’ai pas besoin de faire le charlatan), au moins, bien au moins ce que sont ceux des autres, s’ils ne sont parfaits dans un meilleur sens. Eh bien ! je possède en tout bien, en tout meuble, en toute propriété, la simple somme de cent cinquante à cent soixante louis ; de plus, la rentrée des fonds d’un portrait que je viens de peindre d’un seigneur russe, ici. Tous les pourquoi, tu les sais. Ils sont expliqués dans ce que et parce que l’ardeur du gain ne m’a jamais « fait hâter les soins que je donne à mes ouvrages conçus et exécutés dans un sens étranger aux modernes ; car, après tout, leur plus grand défaut, aux yeux de mes ennemis, est de ne pas assez ressembler aux leurs. Je ne sais pas qui, d’eux ou de moi, aura raison à la fin. L’affaire n’est pas encore jugée. Il faut attendre la sentence de la tardive, mais équitable postérité. Toutefois, je veux bien que l’on sache que, depuis longtemps, mes ouvrages ne reconnaissent d’autre discipline que celle des anciens, c’est-à-dire des grands maîtres qui fleurissaient dans ce siècle de glorieuse mémoire où Raphaël posa les bornes éternelles et incontestables du sublime, dans l’art. Je crois avoir prouvé dans mes ouvrages que mon unique ambition est de leur ressembler et de continuer l’art en le reprenant où ils l’ont laissé. Je suis donc un conservateur des bonnes doctrines, et non un novateur. Je ne suis pas, non plus, comme le prétendent mes détracteurs, un servile imitateur des écoles du XIII e et du XIV e siècles, quoique je sache m’en servir avec plus de fruit qu’ils ne savent le voir. Virgile sut trouver des perles dans le fumier d’Ennius. Oui, dût-on m’accuser de fanatisme pour Raphaël et son siècle, je n’aurai jamais de modestie que devant la nature et leurs chefs-d’œuvre. Mes pas et mes progrès dans la carrière, je les dois uniquement à mes études constantes et approfondies des beautés classiques de ces législateurs de l’art. Leurs successeurs ne m’ont rien appris que de vicieux et que je n’aie dû oublier. »

Ceci est le fragment d’une très longue épître que j’ai écrite et que je voulais adresser à M. Portai, ministre et membre de la Commission, qui a demandé, pour moi, le tableau que je vais peindre pour notre cathédrale. Je la fis dans l’excès de ma sensibilité, lorsque, victime toujours de mes ennemis secrets et ouverts, on m’a alloué un tableau de trois mille francs, d’abord, et non un tableau de premier ordre dont un plus haut prix honore déjà l’artiste qui en est chargé. Et, pour mieux faire entendre et soutenir mes prétentions et sa protection vengeresse que je lui demandais en cette occasion, je lui présentais l’histoire de ma vie à l’époque de mon départ pour Rome, et le sort successif de tous les ouvrages que j’y ai produits ; ce que j’ai été, ce que je devais être et que je serais, si, au lieu de m’encourager honorablement plus tôt, on ne m’avait pas toujours écrasé. Je t’enverrais cette lettre tout entière, mais je crains de faire un trop gros paquet que je pourrais à la vérité affranchir, mais que je n’ose risquer, n’étant pas sûr qu’il t’arrive. Enfin, le tout est écrit, comme ce fragment. Dis-m’en ton sentiment et juge, par le caractère de celui à qui je voulais l’adresser, si je ferais bien de le faire encore, oui ou non. J’avais pensé qu’étant pour moi un compatriote et un illustre protecteur, je devais me faire connaître ainsi à M. Portai.

Quoiqu’il en soit, je suis très décidé à faire le tableau de l’Assomption. Fais la dernière démarche auprès du Préfet, à qui, par ton conseil, j’écris en lui exposant les observations que tu m’as conseillé de faire sur cette composition, pour ne peindre que la seule Assomption et lui rappeler combien est modique la somme de trois mille francs, dont les frais seuls emportent déjà le tiers. Mais, jaloux de me faire honneur dans le berceau natal, je n’ai garde de ne pas profiter de l’occasion ; et je suis décidé, malgré tout, à battre au Salon le fer tandis qu’il est chaud, et à combattre avec de beaux ouvrages jusques à la fin. J’espère avoir terminé pour le Salon prochain. Je donne au tableau la proportion que l’on m’a envoyée, 14 pieds sur 8. Il n’en sera que plus beau, et je compte dessus. Combien je regrette que tu ne sois pas ici, à le voir faire !

Parlons à présent de M. Graves, à qui je suis bien reconnaissant de ce qu’il veut de moi. Dislui, je te prie, tout de que tu peux trouver d’affectueux pour moi, en même temps que pour les deux tableaux de 3 pieds sur 2 1/2. Je ne pourrais les peindre qu’au prix de deux mille francs l’un, sans compter que d’autres ouvrages arriérés et notre grand tableau m’empêcheraient d’y mettre la main avant l’année prochaine.

Voici, à présent, d’autres propositions. Tu sais l’inclination que j’ai pour le sujet de Stratonice. J’ai ce tableau avancé au tiers. Il est d’environ six pieds de long, avec figures de la grandeur de celles du Poussin. Parce qu’il est commencé, son prix est de trois mille francs ; mais il ne sera pas achevé avant l’année prochaine et si M. Graves veut avoir quelque chose de moi ; en celle-ci, j’ai, à moitié fait, un tableau très fini sur bois dont le sujet est Don Pèdre de Tolède baisant l’épée d’Henri IV. Après cela, je te dirai, mon cher ami, que les petits tableaux sont plus longs et plus vétilleux que les grands et que, les faisant comme jusqu’ici, je n’y ai pas gagné de l’eau à boire, parce qu’étant petits ils n’ont jamais été assez payés. Je désirerais, de toi à moi, que M. Graves voulût s’accommoder de Stratonice. Le prix du petit serait de trente louis.

Adieu, mon cher philosophe. Ma lettre a l’air de celle d’un intéressé, et combien ton amitié est douce et précieuse pour moi. Ma prochaine te vengera de mon égoïsme. En attendant, crois à l’amitié la mieux sentie. L’ami Bartolini t’en voudrait-il ? Il est toujours ton meilleur ami et t’embrasse de tout cœur. Ma bonne femme, bien sensible à ton bon souvenir, t’embrasse et moi aussi. Tu es toujours si indulgent et si bon que nous osons espérer prompte réponse.

VI
Florence, le 3 juin 1821.

Je reçois à l’instant la lettre du Préfet et, quoiqu’un peu malade, je veux profiter de ce courrier pour te prévenir que je n’ai pas osé profiter, (vu le peu d’exactitude qu’il y a ici par la voie des courriers et commissionnaires pour Gènes), de ce mode d’envoi. J’ai préféré charger de mes commissions, M. Ramey, sculpteur, qui, de Rome, va à Paris. Arrivé là, il doit t’expédier le petit rouleau de fer blanc à ton adresse, tout simplement. C’est un jeune artiste très distingué par son talent et par son obligeance à moi bien connue,

Je te prie d’excuser la pénurie des ouvrages que je t’envoie. Ma dernière t’en a déjà parlé. Mais nous sommes heureusement gens de revue et, si j’ai mal commencé, j’espère bien finir. Je t’ai envoyé un peu de tout, même deux dessins de Granet qui, par parenthèse, avec ce talent, s’est fait une fortune et une réputation européenne. La vogue et l’engouement le font regorger de biens et d’honneurs pour avoir fait un tableau de Capucins qui, pour moi, ne sont pas même des capucins, comme il faut l’être aujourd’hui pour arriver. Il est un compose d’égoïsme et d’ambition telle qu’il m’a, avec ses Capucins, toujours mis de côté à Rome, sachant bien, néanmoins au fond de son àme, que mon tableau de Saint Pierre est un bel ouvrage historique et, par conséquent, au dessus par la qualité de tous les capucins du monde ; que, non seulement ce tableau, mais une des plus petites parties de ce tableau devraient me donner la véritable croix d’honneur et la fortune. Et pourtant, c’est à lui et au Forbin que je dois une partie de ma mauvaise fortune, par la poca cura qu’ils ont eu de mes ouvrages au dernier Salon. Ils m’ont trahi vilainement. Je ne crois pas que Forbin ait eu aucune part à l’article du Moniteur. C’est l’excellent M. Thévenin, directeur de l’Académie de France à Rome, par son compte-rendu au ministre, qui m’a valu la demande d’un tableau, et c’est ce tableau que MM. de Montauban ont obtenu.

Mais pourquoi donc ce tableau classique de Saint Pierre, qui avait fait crier d’admiration M. de Forbin et Yernet à Rome, et généralement amis et ennemis, se trouve-t-il pour ainsi dire oublié et perdu ? C’est parce que ceux-là même qui devraient toujours le relever, entendent bien l’art perfide d’abnèguer et de soustraire un honnête artiste à sa gloire et que cet ouvrage, pour mon malheur, ne pourra jamais être vu à Paris et sortir de sa tombe. Bien heureux si, quand je ne serai plus que terre, on en parle selon la justice.

Mais je ne suis pas de force à continuer plus longtemps cette triste élégie et je veux te parler du but de ma lettre. Je t’envoie L’esquisse de ce tableau : ce n’en est que la première pensée, et il y a une notable différence entre l’esquisse et l’ouvrage fini. J’ai désigné, comme te revenant, l’esquisse de mon portrait. Pour les autres, fais comme tu jugeras à propos. À l’ami Gentillon, par exemple, un dessin de ton choix pour reconnaître sa complaisance et me remettre en son bon souvenir. Quant à notre tableau, (on s’entend mal lorsqu’on est si loin), ce que je puis te dire, c’est qu’en accusant réception au Préfet de son obligeante lettre, j’ai accepté qu’il me laissât le soin de contenter tout le monde, ce qui sera : car, quoique il y ait anachronisme dans le Vœu de Louis XIII et la Madone, il y a liaison dans le sujet. Je n’ai jamais pensé ne pas peindre l’Assomption, qui est le bouquet du tableau. Et sans en plus reparler, voici comment le tableau sera fait. La moitié du tableau est la Madone qui monte au ciel, soutenue par des anges ; l’autre moitié est le roi, dans sa chapelle ou oratoire. Ce jour même, Louis XIII croit voir la Madone en sainte vision. Il prend alors son sceptre et sa couronne déposés sur les marches de l’autel et les offre en protectionà la Vierge, qui y prend une sorte de part.

Ceci est de toi à moi, pour ne pas réveiller les si et les mais. Lorsque le tableau sera fait, je crois qu’il conviendra à tous. Dis même, cher ami, ton sentiment. Dans ma dernière lettre où je t’annonçais mes dernières idées et que tu n’as pu recevoir, ce qui me fâche, je te priais d’intéresser MM. de la Commission à m’envoyer de Paris les documents nécessaires. Si tu as commencé à t’occuper de cela, tu peux en arrêter l’ordre, vu que j’espère trouver ici mon affaire. Dans huit jours, je saurai ce que j’aurai trouvé et je demanderai alors à ces messieurs ce qui me manquerait.

En deux mots, pour ce qui est ici de ma situation, elle est assez vague, pour ne point dire pas heureuse. J’ai fait un pas de clerc, en quittant Rome et la clientèle bonne ou mauvaise que j’y avais, séduit par de fausses promesses dictées, je veux bien le croire, par une grande légèreté suivie de caprice, d’extravagance de caractère, de bizarrerie, d’imprudence, d’orgueil, d’un mélange inconcevable de qualités nuisibles et d’un peu de bonnes. Voilà le caractère de l’homme en qui j’ai cru trop facilement. Ajoute à cela qu’il a ici autant d’ennemis que de cailloux dans les rues ; les trois quarts, à la vérité, sont atroces et injustes et bien ignorants. Voilà sa situation avec, toujours, le plus beau talent que la nature puisse accorder à un homme. Lorsque je suis parti de Rome j’avais plus de trois mille livres d’épargne, les plus difficiles à acquérir. J’ai presque tout mangé en transport d’effets d’art, en atelier, etc. ; j’y ai acquis un ennemi extrêmement méchant, un peintre français, le type du médiocre. Le crédit de l’homme ci-dessus était néant. Nul ici ne me connaît ; j’ai des ouvrages que personne ne vient voir et encore moins acheter.

J’ai bien besoin, cher ami, de tes consolations pour sortir de ce mauvais pas. Non que je craigne la misère ; une petite et dernière ressource de ma bonne femme et le premier tiers du tableau que je vais demander au Ministre, l’esquisse faite, nous sauveront, j’espère, jusqu’au moment ou je pourrai regagner la France. Si à Paris j’éprouve de nouveaux tourments, j’irai de grand cœur me fixer et finir à Montauban, après avoir vécu avec un ami tel que toi, ma seule consolation.

Le parti que j’ai tiré d’un seul tableau, mon Odalisque que j’avais au Salon, a été très mauvais et très malheureux ; puisque, j’ose le dire à la honte de celui qui l’a acheté, cet ouvrage enfin si célèbre, malgré tout, m’a été payé 1.200 francs ! J’ai su d’un Anglais, a Florence à présent et alors à Paris, qu’il y aurait mis la somme de six mille francs ; mais il ne l’a pas demandé, croyant ne pouvoir l’avoir pour ce prix. Une autre personne m’a dit de même. J’ai été desservi horriblement. On avait, par méchanceté, négligé, (et cela de soi-disant protecteurs, des amis de Forbin et Granet), de mettre sur le Livret : Appartient à l’Auteur. Voilà de mes coups de fortune. Il faut espérer qu’elle se lassera de me persécuter. À propos, mon cher ami, nous aurions bien désiré que tu eusses été à la source de ces journaux qui, dis-tu, ont bien parlé de mon dernier tableau, envoyé à Paris et dont le sujet est Francesca di Rimini, épisode de Dante. Si tu peux le faire, tu nous obligeras. Je t’envoie copie de la lettre que j’adresse au Préfet, pour que tu en puisses discuter. Je te prie d’aller le voir et de recevoir sa réponse que je désire avoir au plus tôt, pour faire mettre la main à la toile. Fais-moi le plaisir de me dire si c’est à St Jean ou à St Martin qu’est dédiée notre cathédrale.

« Monsieur le Préfet.

M’ayant fait l’honneur, etc…

Au moment de mettre la main à ce grand œuvre, me serait-il permis de vous présenter quelques réflexions que j’ai faites sur la composition de ce tableau, dont le sujet présenté est le Vœu de Louis XVIII mettant sous La protection de la Vierge le royaume de France. Le vœu de ce roi me parait ici un double sujet et peut distraire l’intérêt et l’unité du principal : l’Assomption de la Vierge. Ce premier pourrait même, à lui seul, fournir matière à un tableau important. Par le fruit de mes constantes études sur l’art italien où ces sortes de sujets anachroniques abondent, j’ai toujours été choqué de leur inconvenance, surtout lorsque, placés dans un grand temple, ils ne devraient y rappeler que la seule divinité. J’ajouterai encore que les costumes modernes de notre monarchie cessent d’être beaux et pittoresques, à cette époque ; que, peignant ce tableau à Florence, il me serait Tort difficile, même impossible de me procurer de Paris tous les documents nécessaires, comme portraits, costûmes, choses indispensables pour sa parfaite exécution. Je pense donc que le sujet de l’Assomption de la Vierge serait convenable et » doit donner assez de quoi exercer… »

Mais ce que je ne lui écris point et que je te prie d’exposer verbalement, c’est combien est modique le prix de 3.000 francs que le Ministre a alloué a cet ouvrage, qu’il ignore sans doute toute son importance, que le tiers de la somme doit passer en simples frais, que je le prie de voir si, dans cette occasion, c’est le Gouvernement, la Ville ou moi, qui devons faire des sacrifices : mais que, quoi qu’il arrive, je le ferai avec le plus grand cœur. Je te prie de faire observer à M. le Préfet que notre tableau occupera la place la plus belle que j’aie jamais vue, par l’isolement et la majesté… Adresse à M. Ingres, chez M. Bartolini.

VII
Florence, 15 juillet 1821.

Cher ami, j’ai parfaitement goûté tes bonnes raisons, dictées par l’amitié, la justice et le sentiment. Crois que j’en profiterai et que tu n’auras plus, par la suite, de reproches graves à me faire à ce sujet. Je ne te ferai pas de journal, mais je t’écrirai, au moins une bonne fois par mois, du griffonnage, parce que c’est ma manière d’écrire à un ami avec lequel on a toute liberté, à celui qui pardonne toute gêne et qui souffre toute mauvaise orthographe, obscurité, galimatias même, sachant, mieux qu’un autre, y démêler les véritables sentiments.

Mais aussi, pourquoi es-tu si parfait dans tes lettres ? Style, peinture, tout y est ; et ce que je prise encore plus, c’est ta vive amitié et ton excellent cœur, ton bon esprit, ton tact et le touchant intérêt que tu me portes. Bien cher ami, le seul vraiment que je puisse nommer de ce nom, que bienheureux on est lorsqu’on peut s’en croire un ! Ta bonne amitié me console et m’aide à supporter mes continuelles disgrâces et déplaisirs. Tout ce que je puis t’en dire pour le moment, c’est que tu as eu bon nez de ne pas te déranger de chez toi. C’est vous en dire assez : le reste est inutile. Je te prie même, et bien expressément, de t’abstenir dans ta réponse d’aucune espèce de réflexion sur ce sujet, jusqu’à ce que tu sois instruit. Alors, tu m’adresseras tes réflexions, poste restante, et a mon seul nom.

Revenons à nos affaires. Quelques jours après que j’eusse expédié la lettre au Préfet, mes réflexions sur l’économie de la composition, des conseils et une plus mûre connaissance du Vœu de Louis XIII, m’ont définitivement décidé à l’adopter. Toi, tu sais ce que c’est que l’imagination d’un véritable artiste qui doit vingt fois sur le métier remettre ses pensées et qui, par conséquent, défait aujourd’hui ce qu’il a fait hier. Mais le vulgaire des hommes croit que cette incertitude est preuve d’incapacité. Il faut donc parer le coup, et je compte sur toi pour cet important service. Ma faute la plus grave est de ne m’être décidé affatto qu’après ma lettre au Préfet et surtout de ne pas t’avoir prévenu plus tôt de ma décision.

Je crois donc, mon cher ami, ne pas te prier de peu de chose en te chargeant de voir le Préfet et de lui dire que ma résolution est parfaitement arrêtée. Tâche de lui faire adopter mes raisons. Je compte beaucoup sur ton éloquence et son bon esprit. Si vous aviez même à Montauban, dans les bibliothèques, estampes, peintures, medaglie, le portrait de ce roi et qu’on put m’en envoyer des calques ombrés, cela me serait d’un grand secours ; même son seul costume royal, avec sceptre et couronne ; fût-ce même ceux de son glorieux père. J’écris à Paris pour ce même objet. Dis-moi cependant si on n’en pourrait pas mieux faire prendre le soin à MM. les Députés qui sont sur les lieux et mont fait donner ce tableau. J’ai peur d’être mal servi. Sache avec le Préfet ce que l’on peut attendre de ma demande. Fais-lui bien valoir que je suis embarrassé, qu’une ville peut plus que moi et que l’on me doit aussi quelque chose. Tous ces matériaux se trouvent sûrement à la Bibliothèque Royale ; une empreinte, un profil du roi sur quelque belle grande médaille du temps, sa stature en grand costume, ces documents dessinés ou calqués avec soin, y compris les détails séparés des fleurs de lys, couronne et sceptre, me suffiront. Tu sais bien qu’il n’y a rien de si facile à Paris et qu’on y trouverait trente artistes pour un, qui se chargeraient de la chose. J’en tiendrai, si l’on veut, compte, mais pourvu que l’artiste soit homme de goût pour bien choisir et, surtout, qu’il ait de la conscience. J’insiste sur cette demande. Fais-moi le plaisir de me dire ce que j’en dois espérer le plus tôt possible, parce que je suis très pressé et que je n’ai réellement à Paris personne d’assez zélé pour me bien servir.

Je te remercie, mon cher ami, de ce que tu me dis sur le Ministre. J’enverrai ma lettre, mais au moment nécessaire. Faisons ce tableau, et il sera fait et expédié au Salon, je t’en réponds, surtout si je suis bien servi en ce que je te demande.

Je te suis bien obligé de l’article du Moniteur. À ma prochaine, je te dirai ce que j’en dois penser. Je te parlerai de M. de Forbin et du tableau de Saint Pierre que j’ai peint à Rome, pour l’église française de la Trinité-du-Mont ; je t’en ferai l’histoire toujours inconcevable sur le malheur que j’ai, de faire de la peinture classique et de la bonne religion. Je n’en suis pas moins curieux de voir l’article que tu m’as annoncé sur la Francesca di Rimini, et dont, toujours inconcevablement, je n’ai jamais eu aucune nouvelle que par M. Vernet qui le trouvait enchanteur et digne d’une belle estampe. Sois tranquille, je t’en envoie un petit dessin et l’esquisse peinte du Saint Pierre. Ce n’en est que la première pensée. Tu sais bien, mon cher ami, que je ne suis pas un faiseur d’esquisses ou de dessins pour fignoler, comme on dit, et que je ne reconnais dans les œuvres que leurs beaux résultats. Donc, lorsque je fais des études, ou sur papier ou sur toile, c’est pour qu’elles puissent me servir essentiellement et non pour être étalées dans des cabinets. Aussi, je te prie de ne pas les prendre à la lettre ; je ne te les envoie que pour ne pas me refuser à ton désir, me croyant, cher ami, bien plus engagé avec toi que pour des esquisses. Si la nécessité et le temps me l’avaient permis, je t’aurais peint un tableau que tu auras, bien sûr.

Quant à M. Graves, si, (excepté le petit Henri), tu ne lui a pas encore parlé des autres tableaux, ne le fais pas ; car je ne pourrai, cette année, tenir mes engagements pour un autre ouvrage.

Je suis sensible à ce que tu me dis de Gros. Cela ne m’étonne pas ; il a plus de bonne foi que les autres, quoique plus rude.

Landon est un brigand, qui ment par sa bouche ; il est au nombre de ceux que je peux avoir piqués et qui s’en vengent stupidement ; sa critique n’est que le coup de pied de l’âne, et n’en est que plus dangereuse. Quant à Miel, tu te trompes sur son compte. Il n’est point artiste et me rend beaucoup justice, il est d’une grande générosité et touche à des points très forts, sur moi et sur la route malheureuse que prend la peinture. Je t’enverrai son article ; il est intitulé : Annuaire de l’École française de Peinture ou Lettre sur le Salon de 1819, en réponse au titre de cet ouvrage par M. de Kératry qui me maltraite sans savoir. Ne va-t-il pas parler d’un ouvrage dont il confond même le sujet, je veux dire mon tableau de Roger et Angélique, qu’il appelle stupidement et infidèlement Persée et Andromède. Voilà comment on est critiqué !

Mais je n’ai que le temps de t’embrasser. Ma femme est bien sensible à ton bon souvenir, et Bartolini te fait ses amitiés.

VIII
Florence, 29 août 1822.

Mon cher ami, plus de Paris, plus de Salon ! Je suis extrêmement désappointe en cela et, au désespoir d’avoir manqué battre le fer chaud, reculé de deux ans. Et tout cela pour avoir cédé à des complaisances, pour vaquer à de petits ouvrages, détails qui ont pris tout mon temps le mieux choisi, le plus à propos et le plus essentiel à mon talent, à mes intérêts, à ma réputation.

Je nie suis toujours reconnu un malin génie, qui a présidé à mes infortunes. Rien, jamais, ne m’a réussi, avec tout ce qu’il faut pour réussir peut-être. J’ai peur de compromettre tes soins généreux, car je désespère de mon sort. L’avenir commence à m’effrayer et mon découragement est presque total. Ah ! combien je sens que ta présence ici me rendrait la vie heureuse ! J’y pourrais compter sur un autre moi-même ! Car, pour notre ami de jadis, je le vois, en un mot, une fois tous les mois et, au total, je n’en suis pas fâché ; C’est t’en dire assez. Comme je suis malheureux de manquer l’occasion de te revoir, ce dont je me faisais une si chère fête ! Car j’étais bien décidé à aller à Montauban, sinon te voir à Paris.

Tout ce qui va se passer au Salon, où je devrais certainement jouer un rôle intéressant, me perce le cœur de regrets. Je viens d’en écrire à M. de Forbin pour le prier de ne rien recevoir de moi au Salon, puisque je ne puis qu’apporter le tableau de Montauban, (le Vœu de Louis XIII, commandé par l’État). Il ne faut cependant pas jeter le manche après la cognée. J’attends donc de ton amitié, non des reproches, mais des consolations et du courage pour remettre nos projets à deux ans. Ils passeront vite, car je serai fort occupé et, par conséquent, j’aurai moins de beaux et grands ouvrages à opposer. Je t’en ferai, plus tard, rémunération. Ne crois pas que j’aie été sans m’occuper du grand tableau dont j’ai déjà fait un très grand tiers. J’espère prouver qu’il n’y a pas de sujets indifférents en peinture ; le tout est de bien voir, et juste surtout.

Dieu merci ! Je peux avec toi penser tout haut. Je me trouverais trop heureux si les moyens légitimes pour se faire un nom n’avaient la puissance d’ameuter l’envie et l’ignorance de ce siècle contre un honnête artiste. Je me sens dans la force du talent, je me vois de la facilité à produire. Une chose est ennemie de mon repos ; je ne suis point un homme de société, et on veut que je voie le monde. Je suis obligé de m’arracher de mon atelier pour des visites de curieux. Faire une toilette est pour moi un des travaux d’Hercule. J’aurais voulu être ici inconnu, ne m’occupant exclusivement que des tableaux d’histoire et ne point me sacrifier à de petits ouvrages, qui prennent plus de temps que les grands. J’aurais voulu surtout n’être vivant que dans mon atelier. La vie studieuse est la plus heureuse ; elle fait tout oublier du dégoûtant de ce monde. Je veux entreprendre de m’isoler, et puis surprendre et frapper fort.

Pour surcroît de fâcheux incidents, ta dernière lettre est restée prisonnière à la poste. J’ai eu l’inspiration de l’y réclamer ; sans cela, elle y serait encore. Je tremble que tu ne sois à Paris. J’espère que le tableau est arrivé, et en bon état. Tout bien pesé, il peut recevoir un peu de vernis. Prie M. Debia de nous rendre ce service. Je suis enchanté d’être son confrère en art et son compatriote, et je fais des vœux sincères pour qu’il soit remarqué au Salon.

Quant à notre épée d’Henri IV, tu ne dois pas tarder à m’en écrire. Je te prie de ne rien forcer pour son acquisition. S’il n’allait point à genio y ce qui arrive tous les jours, cher ami ! L’argent est à toi, à ta disposition. Viens à Paris ; ou mieux, viens revoir ton vieil ami à Florence. Je puis, sans me gêner, t’offrir une chambre fort agréable. Tu partageras notre petit ordinaire, Avec le peu que te fait ton père, ou point même, ne pourrais-tu point accepter ce que notre cœur t’offre, à condition cependant que ce serait chez moi, non chez d’autres, que tu vivrais. Penses-y et envisage le plaisir indescriptible que tu me ferais.

Je te remercie de ce que tu m’apprends de ma famille, de mon pauvre frère surtout. Puisse-t-il toujours marcher dans les voies de l’honneur ! Je te prie de m’excuser auprès du Préfet et de mes compatriotes. Je te remercie et je ne refuse pas, s’il y a lieu, que tu écrives un article sur ce tableau. Je te prie surtout de t’étendre peu, mais d’appuyer fort. Rien d’exagéré, je te prie. La rigueur avec laquelle on me traite, offre naturellement assez de matière. Je dois t’avertir pour ta règle, si jamais on en avait vent à Paris, de faire la description particulière du fond du tableau, vu que j’ai déjà envoyé ce même tableau aux Expositions précédentes. Tu en auras sûrement lu alors les insignifiantes et injurieuses critiques, à solito ; il n’est même pas mal que tu te les procures. J’ai, à la vérité, refait ce tableau, n’en ayant conservé que des parties, des figures, des têtes. La composition en fut blâmée. Je me rappelle qu’on disait, — à côté du sens commun et contre la vérité historique, — que l’ambassadeur avait l’air d’adorer une relique. Je demande à tous ceux qui raisonnent et qui ont le jugement sain, si l’épée d’Henri IV n’est point effectivement ici une véritable relique, et si l’acte de l’ambassadeur n’est point une espèce d’adoration ? C’est ainsi que j’ai été toujours critiqué. Si j’ai donc refait ce tableau et prêté de nouvelles grâces, ce n’est point en me corrigeant d’après de telles critiques, qui ne sont qu’erronées et où il n’y a de vrai que l’affreux plaisir de nuire. Je t’engage à voir aussi un article que fit, à la fin du Salon, M. Miel. Il est de la plus grande force et fait le plus terrible procès à mes ennemis [16].

Réservons pour plus tard nos plus beaux moyens : nous en aurons sûrement besoin. Ne disons pas tout à la fois. Je n’ai que le temps de te remercier de l’intérêt que tu prends à ce qui me touche. Ma femme, qui est toujours la bonté et l’ordre domestique, approuve vivement ta proposition financière qui est, comme tu dis bien, la source de notre petit bonheur. J’aurais aussi à te parler musique. J’ai entendu, hier, une divine messe d’Haydn. Pourras-tu croire que je n’ai encore rien reçu de Paris, concernant les matériaux nécessaires au Louis XIII, et que je ne cesse de les demander ?…

IX
Florence, 4 octobre 1822.

Notre tableau, (pour M. Graves, de Montauban), vient d’être embarqué et dûment empaqueté, vissé dans sa caisse, goudronné et emballé : tout cela, avec une tendresse de père. Notre ami M. Gomier a jugé à propos de profiter de l’occasion que tu m’indiquas, la trouvant très bonne pour son heureux transport. Il est donc parti, ces jours derniers, de Livourne, adressé à M. Imbert, négociant à Marseille. De là, il ira droit à Montauban, adressé à MM. Paris frères, et à ton adresse aussi, car tu es son vrai parrain en tout.

Achève, je te prie, de le présenter dans le monde et fais-lui sa dernière éducation. Voici comme tu dois t’y prendre. Déballe-le et ne sois point effrayé s’il est couvert de poussière. Arme-toi d’une éponge douce et propre et, avec de l’eau presque tiède, lave-le et essuie-le très doucement avec un fin mouchoir de batiste. Je désire qu’il soit vu, (en attendant qu’il entre dans son cadre), dans sa caisse de voyage. Après donc que tu l’auras essuyé, comme il ne devra être verni que dans un an, il faut cependant y passer un vernis du moment. Et voici comme tu dois t’y prendre. Procure-toi un œuf frais, enlève le jaune, recueille le plus beau de la glaire dans une assiette bien propre, verse dessus une demi-cuillerée à café d’eau-de-vie, autant de sucre pilé et blanc, arme-toi d’une fourchette et bats le tout jusqu’à ce que ce tout devienne extrêmement mousseux, comme des œufs à la neige. Alors, avec une petite éponge bien propre et bien douce, (pour ne pas rayer le tableau), prends e blanc d’œuf et passes-en bien également partout, sans qu’il y ait, en regardant de côté, aucune épaisseur.

Tu vois que ce n’est pas difficile à faire. Il y a peut-être bien à Montauban quelque peintre qui pourrait le faire, mais j’aime mieux que ce soit toi, parce que tu ne dois montrer le tabïeau qu’après toilette faite. Je te prie en grâce et exige de toi qu’il n’y ait personne, personne que toi seul qui le voies, avant cette opération, et tu dois aisément sentir les pourquoi. Alors, place le bien dans son jour, sur une table ; si tu bouches les premiers carreaux d’en bas de la croisée, ce sera mieux Ensuite, pour son cadre, le hasard m’a fait voir, (appuyé d’ailleurs par l’exemple des Flamands, notamment dans la Galerie de Rubens, où l’on présente le portrait de Marie de Médicis à Henri IV dans un cadre noir), que c’est là le goût du temps. Je désire que le cadre soit noir ; non, bien entendu, d’un noir vernissé au pinceau, mais d’un beau bois de cette couleur et je t’en envoie le profil et dessin, comme je voudrais qu’il fut fait, sans ornements et sans qu’il y entre de l’or, en aucune manière.

Je n’ai ni la place ni le temps de t’en dire davantage.

X
Florence, le Ier novembre 1822.

Tu dois être, et avec raison, étonné de mon silence, les choses diverses qui me touchent n’allant pas comme j’aurais voulu. Mais je t’avais donne l’engagement de finir notre petit tableau qui, lors de ta bonne dernière lettre, ne Tétait pas à beaucoup près. J’ai voulu t’annoncer qu’il est fini, non sans peines et soupirs, vu le dégoût que in inspirent à présent ces petits monstres d’ouvrages que je fais (entre nous) avec trop de conscience ; car ils me prennent, en leur petitesse et délicatesse, autant de temps qu’un grand. J’ai aussi voulu l’apprendre que je viens de finir d’ébaucher notre grande page, et te dire ce qu’on en dit déjà, petits et grands.

Ma modestie, même avec toi, doit avoir sa pudeur. En tout ce que je te dirai, je n’épargnerai rien pour rendre la chose raphaëllesque et à moi, puisant dans la nature, (cette véritable mère des grands artistes), où l’on trouve encore et où on trouvera toujours d’aussi immenses ressources que la variété et le nombre des objets que renferme son sein. À bien réfléchir, Raphaël n’est lui que parce qu’il a seulement, mieux que les autres, connu la nature. Et voilà tout son secret, secret que tout le monde connaît et dont si peu savent user pour les progrès de l’art.

Ne crois pas cependant que l’amour exclusif que j’ai pour ce peintre me fasse son singe, chose d’ailleurs si difficile et impossible. Je pense, d’après ce que tu me dis d’encourageant sur les petits objets que je t’ai envoyés, que je saurai être original en imitant. Et qui est-ce, chez les grands, qui n’a pas imité ? On ne fait rien de rien et c’est en se rendant familières les idées et inventions des autres, qu’on s’en fait de bonnes. Les hommes des arts et des lettres sont tous enfants d’Homère. Que l’on tasse quelque chose de bon, c’est émané de son génie, de sa raison. Je serais trop long à les citer tous ; tu les connais aussi bien que moi. Je remets à en parler lorsque nous serons réunis, ou quand nous nous reverrons, ce qui pourrait être plus tôt que tu ne penses.

Je reviens à notre petit tableau : il est fini, au contentement de tous. Est-il temps encore de te l’envoyer et de l’offrir à M. Graves ? J’attends, par ta première lettre, de savoir si je dois agir. Quant au sujet, je l’ai tiré, je crois, de Péréfixe. Ce sujet n’est pas, à la vérité, très brillant ; mais il a néanmoins un peu d’action et voici quel il est. Dom Pedro de Tolède, passant par Paris pour aller dans les Pays-Bas, rencontre au Louvre un officier qui portait l’épée de Henri IY. Il s’avance, met un genou en terre et la baise en disant : « Rendons cet honneur à la plus glorieuse épée de la chrétienté. » Il est à noter que ce même personnage avait eu, quelques jours auparavant, un démêlé assez fort avec le roi, le piquant de paroles ; si bien que le roi lui avait dit enfin : « Monsieur l’Ambassadeur, vous êtes Espagnol, et moi Gascon ; ne nous échauffons pas. » Il m’a donc semblé que l’éloge d’un grand homme, de la part d’un ennemi, est à la gloire de celui qui en est l’objet, puisqu’il est dicté par la force et l’ascendant irrésistible de la vertu.

Donc, mon cher ami, je diligente et dirige mes occupations, à ne pas perdre une heure, pour terminer le grand tableau et l’apporter moi-même à Paris, au prochain Salon. J’aurai encore un tableau de Vénus naissante, commencé depuis bien longtemps, pour parer aux dépenses et frais de mon voyage. Le Salon n’est probablement qu’au mois d août. Serait-il même en avril, que je m’arrangerais toujours pour arriver avec la grande page, vers le milieu du Salon. Adonc, cher ami, ou tu viendras alors à Paris, ou moi j’irai à Montauban. Tous ceux qui me veulent du bien m’engagent à aller à Paris avec mes ouvrages. Il est bien différent pour mes intérêts d’y être, que de n’y être pas.

Cette idée de revoir mon pays et surtout de t’y revoir, mon brave et digne ami, le seul que je puisse véritablement croire de ce nom, me met hors de moi, de plaisir et d’espoir. Peut-être notre réunion sera pour toujours. J’ai besoin de toi, pour être heureux. N’y aurait-il que de pouvoir parler à qui vous entend bien et à qui on peut si bien communiquer ses sensations, moi, qui ne vis que par elles ! Je n’ignore pas toutes les difficultés que j’ai à surmonter, celles de la fortune surtout et des moyens de me refaire une nouvelle case. J’irai sonder le terrain. Ma femme, si bonne et si raisonnable, restera à Florence pour diminuer la dépense, et je verrai ce que je dois espérer. J’ai encore à Paris d’assez bonnes connaissances qui m’ont toujours engagé à y revenir ; de même que tous mes camarades d’art, qui, je t’assure, me rendent pleine justice et ne cessent de m’appeler vers eux. (Tout ceci est confidentiel et je loue ta prudence à y répondre, comme tu le fais.) À grands cris, ils conviennent que l’art est tombé en quenouille et que je suis celui et le seul qui peut le relever. Je ne crois pas cela, à la lettre : mes malheurs me rendent trop défiant et poinl glorieux de ce que je fais, cherchant toujours à mieux faire. Les éloges les plus flatteurs et les persécutions les plus iniques ne me font que mieux prendre garde à me corriger et à devenir toujours meilleur. Heureux si, dans cette circonstance, je puis dignement m’élever et, par mes efforts, prouver à mes compatriotes combien je désire me distinguer pour eux et leur laisser croire, par mes œuvres, combien sont fausses, stupides et férocement injustes, les vociférations d’un malheureux Landon, qui aurait pu surprendre ceux qui ne me connaissent pas assez et donner une fausse opinion de moi. Ce malheureux, qui ment par sa bouche, m’enfonce le poignard dans l’endroit le plus sensible.

M. Ramey m’a affectueusement écrit et a été fort gentil avec nous. Je l’ai chargé de me procurer les matériaux indispensables et j’en aurai contentement, par la manière dont je me suis arrangé. Je te remercie de tout ce que tu me dis de généreux sur les petits objets envoyés et, quoique je sois honteux de leur peu de valeur, la manière sentie dont tu les a analysés m’encourage et me fait voir que nos sensations sont absolument les mêmes dans la manière de tout envisager, et j’en suis tout joyeux.

Je n’ai ce plaisir qu’avec toi. Ici, rien. Notre ami fait toujours de très beaux ouvrages, mais il n’est pas communicatif. Il a une toute autre ambition que la mienne. Il se marie dans peu de jours et il a acheté une maison où il veut, dit-il, nous loger. Croyant ici faire mieux nos affaires, nous avons inconsidérément acheté des meubles. Il lui est, sois-en bien sur, impossible de ne pas toujours t’aimer avec tendresse, et je ne doute pas que tu ne sois bientôt content de lui, sous tous les rapports. Je ferai en sorte de mettre tes bons conseils à profit sur la manière de vivre avec les hommes, ce que je n’ai jamais su faire. Je les ai toujours mal connus jusqu’ici, et certes, le progrès que j’ai fait dans cette connaissance n’est pas en leur faveur. J’apprends tous les jours à mettre un peu de politique avec eux.

Cher ami, puissé-je être bientôt à même de profiter des soins que tu m’offres, pour les intérêts de ma fortune. Tes soins sages et empressés ont été bien sentis par nous et, quand nous le pourrons, nous serons trop heureux que tu veuilles t’en occuper. Mais cela n’a pas été encore possible. Le peu que j’avais, je te l’ai dit, a passé à nos dépenses extraordinaires d’ici ; et, si je n’avais pas quitté Rome, j’aurais pu les épargner, parce que j’étais casé et que j’avais encore une meilleure clientèle. Nous avons cru trop légèrement à qui nous promettait, comme on dit, plus de beurre que de pain, et nous sommes à recommencer. Nos dépenses ont été très fortes, mais je ne, dois, Dieu merci ! rien à personne, encore que j’aie très peu gagné ou, pour mieux dire, rien. J’ai bien des choses à dire, dont ceci est la substance. Cependant l’espoir d’un meilleur avenir soutient mon courage.

Avec quelle sensibilité n’avons-nous pas vu l’expression de ton bon cœur et de ta généreuse amitié ! Que veux-tu et que peux-tu faire par la suite, pour ton ami ? J’ai tant à faire, moi, pour m’acquitter et reconnaître ce que tu as déjà fait pour moi, que ma vie entière ne sera consacrée qu’à ma reconnaissance. Ma chère femme partage mes sentiments d’amitié pour toi. Je ne puis, cette fois, répondre à tout ce que tu me dis ; mais tu auras tant à faire pour lire mon gribouillage, que je te prie de me pardonner. Je n’ose te prier de me répondre de suite, je n’ai plus ce droit-là…

XI
Florence, le 24 décembre 1822.

Bien cher ami, tu veux bien trouver quelques qualités dans mon galimatias. C’est à ton amitié que je dois une pareille justice, ou mieux indulgence. Il est naturel de voir ses amis en beau, excepté cependant quand ils tomberont dans le faux. Alors c’est de la vraie amitié, de la charité ; car cette qualité-ci n’est pas seulement de donner dans la main, mais d’assister, de redresser et de fortifier l’âme et le cœur par des conseils éclairés et sincères pour la conduite de la vie, et surtout pour ce qui est bon, beau et profitable. Et tu es, cher ami, cet homme.

Je t’avouerai cependant, (car je ne pourrai jamais te rien cacher), que j’ai ressenti un extrême plaisir à me voir ainsi loué par toi, et je me rappelle peu d’époques de ma vie où je me suis senti aussi heureux. Dans ceci, il n’y a aucune autre vanité que celle, bien permise, de se voir approuvé de ceux qu’on estime. La louange d’un fat ou d’un ignorant doit plutôt vous donner l’éveil de quelque faute. Je dis donc, cher ami, que ce que j’accepte dans ce que tu penses en bien de moi, c’est de me dire que je suis dans le bon sentiment des choses. Je généralise, car notre art n’est pas seulement dans le maniement du pinceau : il y a beaucoup de sœurs et de frères dans ses harmonies. La nature m’a doué de quelque intelligence ; aussi je m’efforce de pénétrer plus avant, par toute sorte d’études, et chaque pas que je fais de plus dans la connaissance de la nature me fait voir que je ne sais rien. Plus je suis touché du grand et de la perfection, plus je me trouve admis au désespérant avantage de mesurer toute l’étendue de ce qui me manque. Je détruis plus que je ne crée et je suis très long à combiner de beaux résultats, amant surtout du vrai et ne voyant le beau que dans le vrai. Ce vrai a fait Homère et Raphaël, et peu de gens le sentent. Avec cela, les sottes ignorances du public et ses critiques sur le caractère que je veux donner à mes ouvrages, en voilà assez pour posséder tous mes plus petits moments et me faire passer de mauvaises nuits. Voilà pourquoi notre tableau ne sera terminé que vers le mois d’avril. Tout ee mal et cette peine ressemblent au mal délicieux des amoureux, ou mieux aux souffrances courageuses et tendres de la maternité. Un succès, un peu de gloire et surtout une conscience à peu près contente : tout est compensé, et on reprend ses chères couleurs.

Voilà encore du galimatias, puisqu’il ne te déplaît pas. Comment peux-tu l’amuser à le lire, deux fois ? Si cela arrivait, je l’écrirais encore plus rarement ; parce que je voudrais t’imiter, ce que je ne sais faire. Tu connais, d’abord, mon amitié exclusive pour toi, mon amour pour la vérité et la justice, et tu devines le reste. Ajoute, retranche ; tu m’entends, cher ami, et cela sutfit. Il n’en est pas de même de tes lettres : elles sont des modèles. Tu y montres toutes les qualités du cœur, de l’esprit, du savoir, du goût le plus pur, du tact le mieux aiguisé et de l’amitié la plus généreuse. Je ne puis assez t’exprimer combien tu me rends heureux par elles ; je veux, en les conservant chèrement, les mettre en recueil et les lire et les relire toujours, avec ma bonne femme qui y est extrêmement sensible. Elles serviront, d’ailleurs, de matériaux à un projet dont nous parlerons plus plus tard.

Que j’ai bien senti et admiré ton raisonnement sur l’avantage que l’on a d’être exclusif, et que je me trouve lier d’y être pour quelque chose ! Comme tu as raison ! Combien il y a peu de gens touchés du beau ! Comme ce beau est mal aimé ! Grands génies, par combien de sots et d’aveugles vous êtes prostitués !

Dans ta dernière, tu réponds toi-même aux critiques, (à moi relatives), que tu m’as transmises. J’en adopte quelque chose et cherche à me corriger des contours tranchants. Tes observations sur les maîtres Espagnols et sur Raphaël répondent aux autres. Les nôtres ne sont pas assez exclusifs pour me juger ave compétence. Ceci soit dit sans mépris, car je trouve leurs critiques réservées et obligeantes. Mais ils ne peuvent pas m’en donner d’autres et je suis bien plus difficile critique à moi-même, sur mes défauts, auxquels je fais une guerre continuelle. C’est Raphaël qui m’en avertit, et non des artistes dont le goût et les doctrines me sont toujours suspects. Je reviens cependant à penser que, dans la foule des critiques, on peut en trouver de bonnes. Mais nous aurons, par la suite, l’occasion intime de bien définir la critique et quelle est la meilleure.

Au reste, je te remercie de tout ce que tu me dis la-dessus. Une fois pour toutes, tu me feras toujours plaisir non seulement de me transmettre ce que tu entendras dire, mais aussi d’y mettre ton propre sentiment, ton opinion. Tu causes peinture, d’ailleurs, aussi bien que moi, je t’assure. Le sentiment des arts est inné chez toi, Ion esprit est juste en toutes, choses. La parfaite connaissance devra appartenir à ceux qui te ressemblent. La grande élude est de devenir ' exclusif et cela s’apprend, si j’ose dire, par la fréquentation continuelle du seul beau. Ah ! le plaisant et monstrueux amour d’aimer, de la même passion, Murillo, Vélasquez et Raphaël ! Ceux qui pensent ainsi, n’ont jamais été admis à l’intelligence suprême de la beauté ; et la nature, en les créant, leur a refusé un sens. Que de choses à le dire, sur ce point ! Quand pourrons-nous échanger nos délicieuses sensations, en peinture et en musique ?

À propos de celle-ci, depuis quelques jours, j’ai fait la connaissance d’un Allemand, un second Chik. (Je ne sais si tu le rappelles de sa personne et de son nom). Enfin, il est passionné et nous passionnons la musique, tous deux. Nous avons formé le quatuor, avec deux artistes du pays. Il est virtuose sur le piano et presque autant sur le violon dont, premièrement, il jouait surtout. Il aime et sent, par conséquent, bien la musique et mieux une certaine musique. Mais je vais essayer de te le peindre. Il a une grande facilité sur l’instrument et grimpe, comme un chat, par octaves jusque sur son chevalet ; et cela avec art et une certaine grâce, si bien qu’il me décourage par cet art qui me manque absolument et auquel je n’ai pu donner malheureusement beaucoup de temps, que je n’ai jamais eu. Enfin, lorsqu’il joue un quatuor de Cramer, de Spor, de Ramberg, — nos Vélasquez en musique, — il dit fort bien. Mais lorsqu’il joue un Haydn, un Mozart, un Beethoven, je le plains Donc, il n’est pas assez touché par le beau et trop par le médiocre, — il n’est pas exclusif.

Que j’aurais de plaisir à musiquer avec toi ! Combien tu me manques ! L’avenir réparera tout cela ; mais le temps, qui est un avare, ne rend rien.

À Paris, dans seize mois ! L’argent que tu me gardes, (et qui est à toi, d’ailleurs), me répond de ce cher rendez-vous. Quel plaisir de te revoir à Paris et avec Auber et son Raphaël, (Mozart, qui est bien aussi le nôtre). Et combien, d’autres que tu me nommes et pour lesquels j’ai de l’estime et de l’amitié ! Cette visite devra fixer mon séjour, là ou en Italie. Si je pouvais ne plus te quitter I La vie est courte. Hâtons-nous d’en jouir. Que de jolis détails tu me donnes sur cette république des arts, et dans combien de privations je passe ici ma vie !

Quant aux hommes comme Gérard, dont je respecte toujours le talent et déteste les finesses, je n’ai d’autre arme pour forcer son estime que de bons ouvrages faits avec conscience, dans une route qui n’est pas la sienne. Il a trop dé talent, d’ailleurs, pour ne pas reconnaître, parmi mes défauts, mes bonnes qualités. Mais comment se fait-il que tu n’aies pas vu mon Odalisque ? Ton séjour si court, à Paris, m’a empêché de t’adresser au meilleur de mes amis, (après toi, bien’entendu), M. Marcotte, pour voir chez lui mon tableau de la Chapelle Sixtine : puis à M. de Pourtalès, le frère, qui a mon Odalisque et mon Raphaël et la Fornarina. Mais nous reverrons tout cela ensemble.

Je remercie de tout mon cœur M. Debia, pour la trop bonne opinion qu’il a de moi. Je désire beaucoup connaître ses ouvrages. Qu’il veuille bien, en attendant, agréer l’expression de ma reconnaissance et de mon amitié. Quant à M. Graves, c’est avec déplaisir que je désespère de pouvoir le servir de sitôt. Tout se fait avec le temps.

Je viens de voir Guérin, à son passage pour Rome. Il est venu voir mon atelier, y est resté longtemps, et j’ai lieu d’être satisfait et excessivement flatté du grand plaisir que lui ont fait mes ouvrages et surtout notre page dont il attend le plus beau résultat. Il a tout regardé avec tant d’intérêt et de temps, que ses observations critiques, rares, mais toujours justes, m’ont assuré de sa sincérité. Je lui ai témoigné combien je lui en étais sensible et nous nous sommes quittés, je crois, fort contents l’un de l’autre. Une lettre que je reçois de lui, dès son arrivée à Rome, me confirme les mêmes sentiments. Il est d’autant plus généreux que nous ne l’avons pas toujours si bien traité. Je saurai ce qu’il dira de mon Saint Pierre et des autres tableaux que j’ai là.

Un peu par faiblesse et prédilection pour ce premier tableau, fais-moi le plaisir de me redire ce que t’en a dit le brave Allaux, autant que tu pourras t’en rappeler. Ce n’a jamais été que par d’autres que j’ai su ses opinions sur moi, parce qu’il est assez froid. Mais il m’est toujours avantageux de tout savoir, pour en profiter, s’il y a lieu. Comme il arrive souvent, j’ai eu assez de malheur : ce dernier, quittant Paris, a oublié son livre de croquis dans lequel était le dessin qu’il m’avait fait du costume de Louis XIII, et il est encore à venir. Heureusement que j’ai enfin trouvé un très beau portrait d’Henri IV, en grand costume dont tous les détails sont d’une grande beauté. J’ai cru pouvoir, sans rien choquer, habiller le fils de l’habit du père, mais rien de plus. J’attaque de suite cette figure.

Que d’ouvrage, cher ami, jusqu’à l’époque du Salon ! Avec de l’ordre, tout se finira. Je ne m’occupe que de notre tableau et de celui de Vénus. Comme tu le sais toi-même, il m’est impossible de satisfaire plus toi mes compatriotes, et cela à mon grand regret. Engage-les à la patience, en leur exposant toutes mes raisons.

Nous parlerons une autre fois du tableau de Francesca di Rimini et de Roger. Je suis content qu’ils t’aient plu à ce point. Je te remercie des détails intéressants que tu me donnes sur tous mes contemporains. Tout ce que tu m’en as dit, a été senti et goûté. Moi, qui ne sais rien dire que longuement et tout estropier, quoique tu en penses, je n’essaie seulement pas de te parler d’ici. Il faut venir nous y rejoindre. La matière est trop belle et trop étendue. Cependant, rien ne sera omis.

À propos, cher ami, je ne sais assez t’engager à cultiver l’art. Fais fructuer (sic) ce que tu sais. Que d’avantages cela procure ! Adonc, dessine, peins, imite surtout, fût-ce de la nature morte. Toute chose imitée de la nature est une œuvre, et celle imitation mène à tout. Tu as de l’intelligence, tu connais le beau, va ton train. Tu en retireras un fruit bien agréable. Après que tu auras un peu barbouillé, dessine, dessine encore et dessine toujours. Je me rappelle que j’ai eu autrefois la barbarie de te retenir quelques-uns de tes croquis, d’après les bas-reliefs d’Athènes : je les revois toujours avec un nouveau plaisir. Ils sont fort bien.

Parlons de l’avenir. Il dépend absolument de mon succès à Paris. S’il n’en est pas ainsi, j’ai toujours bien de quoi travailler, au moins encore pour trois ou quatre a us, sur des ouvrages commandés et que je peux même taire ici où je vis très heureusement, dans toute l’étendue du mot. Et ce bonheur sera complet, si tu viens nous rejoindre. Quant aux finances et économies, c’est avec regret que je vois que je ne peux pas même y penser, malgré toute la sagesse avec laquelle nous vivons. La raison en est toute simple : je suis très long à faire un tableau et, pour mieux dire, les autres en font trois lorsque j’en fais un. Ce un ne m’est pas payé la moitié de ce qu’il vaut et, quelquefois, cela ne va que jusques au tiers. Pendant ce temps, il faut vivre et s’entretenir ; rien de trop, aucun luxe d’aucun genre. Je suis même obligé de tourmenter ma femme pour qu’elle se fasse un chapeau, car elle s’habille entièrement de ses mains et, excepté l’habit, elle en fait pour moi autant de tout le reste. Ce n’est là que sa moindre vertu. Et devant cependant vivre honorablement, tout y passe, et nous rattrapons fort juste les deux bouts.

Adonc, il est impossible que je pense à rien mettre de côté jusqu’au moment où j’aurai pris la place que je suis peut-être à la veille de prendre, et qui devra me donner plus de gloire et aussi plus de profit. Nous ne changerons en rien notre manière de vivre, qui est simple, abondante, celle qui convient à des gens sages et qui veulent vivre longtemps. J’oubliais que, de plus, je fais de la peinture, comme si j’avais dix mille livres de rente ; et la partie des modèles est toujours très coûteuse, tu le sais, surtout lorsqu’on recommence quelquefois des figures entières. Enfin, cher ami, voilà mes raisons. Les tiennes et tes sollicitudes pour notre bonheur sont de nouvelles preuves de ton incomparable amitié.

Je suis prêt à te faire passer, par un négociant de nos amis, cette éternelle mosaïque (qui est fort bien). Il te l’adressera de Paris.

T’avouerai-je une faiblesse, ou plutôt une gourmandise ? Mais, par un effet de l’amour de la patrie, je voudrais que tu m’apprennes, (ceci est pour moi), comment il faut s’y prendre pour me faire certain millas que les bonnes femmes faisaient dans notre enfance, — et tu en manges peut-être encore. Elles nous le vendaient au Marché Couvert, sur des feuilles de chou : ces millas faisaient notre bonheur. Et d’un. Les boudins de Montauban sont si supérieurs que j’en fais venir l’eau à la bouche de ceux à qui j’en parle. — et à moi aussi. Je voudrais donc encore en avoir l’exacte et scrupuleuse recette. Ris tant que tu voudras, mais tu seras peut-être bien content d’en manger un jour, de notre ménagère.

À Monsieur Marcotte
Lettre précédemment écrite de Rome,
à la date du 18 juillet 181300000.

Des amis qui obligent quand on leur demande, on en trouve ; mais ceux qui préviennent sont bien rares, et vous êtes de ce nombre. Croyez bien, cher ami, que ma reconnaissance sera égale à la générosité de votre cœur. Ce secours arrive, comme du ciel : ma maladie m’avait enlevé tous mes petits profits, et j’étais à présent très embarrassé.

Je n’ai point tout à fait perdu mon temps dans ma convalescence. J’ai relu beaucoup, et tout ce qu’il y a de plus beau à lire. Enfin, j’ai choisi, décidé et tracé la composition du tableau que j’enverrai ou que je porterai moi-même au Salon. J’y aurai donc : un tableau d’histoire de quinze pieds, escorté d’une répétition de mon Virgile d’environ six, le portrait d’une dame, le petit tableau de Raphaël et la Fornarina, le portrait de M. de Norvins et votre tableau ; heureux qu’il n’y ait alors aucune considération politique. Vous voyez, cher Monsieur, qu’Ingres peut faire son entrée dans le monde. — (Fonds Delaborde. Paris, Pion).


Rome, 20 juillet 1813

… Dans une quinzaine, je commence à tracer les lignes de votre tableau, auquel je donne la forme noble de plus de trois pieds. Je veux faire du bruit, moi aussi, au Salon, ayant d’ailleurs mes grandes raisons de prouver à Messieurs les genristes que la suprématie dans tous les genres appartient aux seuls peintres d’histoire. Mon sujet est, d’ailleurs, si beau ! Le Jugement dernier y figurera presqu’à la moitié… J’attends votre décision sur le principal personnage, et j’ai depuis pensé que, s’il y avait de l’inconvénient à le mettre sur la scène [17], je peux faire le moment où l’on chante le Miserere, tous les cardinaux prosternés à leurs places, vus de dos, et le Pape prosterné devant l’autel, comme cela se pratique… — (Op. cit.).

Ingres.

Rome, 26 mai 1814.

… Je reviens à votre tableau. L’essentiel est que vous en soyez content. Après cela, nous verrons le plus ou moins de foule qu’il aura au Salon. Je suis bien peiné de n’avoir pas reçu la lettre de M. Girodet : faites-moi l’amitié de m’en récrire deux mots. Je désirerais aussi beaucoup que M. Gérard vît mon tableau, car je tiens beaucoup à l’estime de celui-ci. Quant à David, laissez-le ; j’ai mes grandes raisons de n’avoir avec lui aucune espèce de contact, et je désire seulement qu’il voie mes ouvrages à l’Exposition [18].

Je voudrais le revoir, mon cher tableau, si bien encadré et si beau. Je l’estime très heureux d’être placé chez mon meilleur ami. Vous en jouissez, au moins ; car très souvent nos veilles sont pour l’homme le moins fait pour les apprécier…

Je vais maintenant répondre à vos demandes. Le premier cardinal du côté du Pape est le cardinal Valenti, mort ; le second, Mattei, actuellement à Home. Le troisième, je ne sais pas son nom, ni le quatrième. Le cinquième est le cardinal Di Pietro ; le sixième, le cardinal Pacca, actuellement secrétaire de la chambre apostolique ; et le septième est le cardinal Del Porto, mort.

— Pour les caudataires, je n’y reconnais que moi. À la vérité, je ne me suis pas regardé à la glace : mais vous m’avez reconnu, et c’est bien assez. Le premier acolyte cardinal, à côté du Pape, en continuant, et le cardinal Gonsalvi ; l’autre était un Doria, mais je n’ai pas eu son croquis. Le cardinal debout assistant le Pape, je crois que c’est un Albani. Comme le Pape a fait, hier, sa belle rentrée à Rome et que je reverrai la Chapelle, j’achèverai de vous dire les noms de ceux que je ne connais pas. Les autres personnages, en suivant, qui sont des évêques, ne sont pas des portraits. Ceux au bas de l’autel sont les Monsignori della Rota et, parmi eux, le maître du Sacré-Palais, toujours pris dans l’Ordre de Saint-Dominique. Quant à l’ordre et au jour précis, il est un des trois jours où les cardinaux sont vêtus de moire, couleur rose sèche ou petit deuil. Pour le reste du trône, le chanoine peut avoir raison ; mais vous devez voir que j’étais forcé, pour l’effet de mon tableau, de vêtir le Pape en blanc, n’ayant pas d’autre ressource pour attirer sur lui la lumière, et je me suis rappelé que la peinture est un art.

À présent, je vous conseille de ne point publier aucune espèce de catalogue historique des portraits ni du reste. Et voici mes raisons : ces portraits n’ont point été peints, comme vous le savez, sur la nature. Ils sont cependant ressemblants, mais autant par la tournure que par l’exactitude des traits, ils ne le sont à la lettre que lorsqu’on les trouve. Mais si j’allais dire, moi, qu’ils le sont et les donner pour tels, on me dirait peut-être que non. Ne promettant rien, je tiendrai tout. Je vous prie d’intituler le tableau, au livret du Salon : Vue intérieure de la Chapelle Sixtine : le Pape Pie VII y tient Chapelle. Quand au tapis vert de la Chapelle, je crois que vous avez raison…

Je suis fâche que mon petit tableau, l’Épée de Henri IV, ne vous ait pas plu… Mais je me défendrai sur tous les points. Car ce tableau est vrai de dessin et de pantomime, pur dans les détails, avec des figures bien proportionnées et un goût dans les ajustements très recherché. Tous ceux qui l’ont vu ici ont trouvé, et moi aussi, qu’il était d’une couleur vraie et forte, et qu’il tenait beaucoup de l’école vénitienne, à laquelle je penserai toujours lorsque je peindrai. Il est peint très précieusement et finement soigné dans tous les détails, mais non d’un fini à la Gérard Dow : genre d’exécution ennuyeux, point estimé des peintres de l’école italienne, ni même des excellents Flamands, dont vous me citez avec raison les ouvrages. Les ouvrages les plus habiles de ceux-ci sont ceux des Téniers, qui ne sont que touchés, mais qui sont beaux en ce que la touche est juste à sa place et mise avec sentiment.

Je vous citerai ensuite Metzu, qui est, par excellence, fort et doux dans sa touche, et tant d’autres. Je vous prie, après cela, de me dire si un fini comme celui de Gérard Dow n’est pas insipide et inutile. Je suis bien loin, certes, d’égaler ces grands peintres, que je prendrai toujours pour modèles ; mais je crois que, pour l’exécution, mon tableau a quelque mine de les rappeler, sans parler de ce que j’ai pu y ajouter comme peintre d’histoire : titre qui nous donne la privauté de faire mieux toute espèce de genres que celui qui n’en fait qu’un. — (Op. cit.).

Ingres.

Florence, ce 15 janvier 1822.

… Si vous voulez encore une Chapelle et une seconde chapelle de Rome qui est le véritable pendant de la première, je vous propose celle des Borghèse dans la basilique de Sainte-Marie-Majeure, à l’époque des Quarante Heures ; c’est-à-dire éclairée, le soir, de mille feux. Vous en rappelez-vous un petit dessin qui figurait chez moi et que tous ont toujours loué ? Enfin, c’est un ouvrage que je sens, dont je suis sûr et qui me plairait d’autant plus à faire que je pourrais, comme peintre d’histoire, prouver que toutes les branches appartiennent à un artiste de cette sorte ; que ce n’est pas un secret pour lui que de faire de l’effet par une seule croisée ouverte, enfin, par les moyens les plus simples et les plus naturels de l’optique, par du noir et du blanc, et que cet art tout seul est, entre nous, bien trop récompensé par des croix d’honneur et des cordons de Saint-Michel. M’avete capito ? — (Op. cit.).

Ingres.
XII
Ingres a Gilibertnce, octobre 1823.,
Florence, octobre 1823.

Tu me tiens rigueur, et je n’ai que ce que je mérite. Tu es allé à Paris et je n’y étais pas ! Je t’y ai suivi partout, avec tous mes regrets. Tu as revu les lieux de nos plaisirs et aussi ceux de nos peines, avec ceux de mes belles sensations. Je pense aussi que je te manquais, comme tu m’aurais manqué, absent. Quand on s’entend bien et que l’on sent de même, on a besoin d’échanger ses idées sur ce que l’on voit. Alors on sent mieux et on double ses jouissances.

Je suis bien content cependant que tu aies fait ce voyage. Il aura détendu la corde de la monotonie où tu vis. Je ne crois pas pourtant (pie, faits comme nous le sommes, nous puissions nous ennuyer par trop, nulle part. C’est le malheureux sort de ceux qui ne savent pas s’occuper, les ignorants et les stupides !

Mais, en vérité, Paris n’est pas à dédaigner, à l’époque d’un Salon quel qu’il soit. Tu as du trouver tout bien changé, depuis nous. Je n’ai pas besoin d’y être, cher ami, pour me rappeler tout ce que ton bon cœur y a fait pour moi et pour nous. La vue de ces lieux n’aurait fait qu’augmenter Le tendre sentiment de ma reconnaissance, qui sera éternelle. Tu as vu le pays des femmes les plus aimables et belles bien souvent, du moins toujours jolies par leur grâce et leur son de voix. Ici, cette soi-disant langue enchanteresse est toujours bien sottement parlée et, presque toujours, avec un son de rogomme.

Tu as dû entendre de grande et bonne musique. Il y a prés de quinze ans que je n’ai entendu une symphonie d’Haydn, ni une scène de Gluck. À propos de Gluck, as-tu jamais rencontré Mésplet l’infortuné, une de nos anciennes connaissances ? Qu’est-ce que ce monde dit et pense de moi ? As-tu vu mon Odalisque dans le cabinet de M. de Pour talés ? Mais tout se verra et se dira à la nouvelle Exposition où nous serons en personne, j’espère.

Qu’est-ce donc que ce talent de M. Hersent, créature de Gérard ? Dis-moi tout ce que tu sais. Je crains que tu ne sois parti sans avoir vu le tableau de Corinne. Tout ce que tu me diras, sera article de foi pour moi ; car je suis ici, comme un aveugle qui ne voit et même n’entend rien. Les malheureux folliculaires sont à présent plus inintelligibles que jamais, parlant de tout autre chose que de leur sujet. Du reste, c’est ce qu’ils font de mieux. Grands aboyeurs et sottisiers pour ce qui mérite des louanges, grands louangeurs de ce qui mériterait plutôt du blâme.

Mille remerciements de notre article. Ma chère femme t’en remercie de tout cœur ; ça été un baume, pour elle. Ici, mes amis l’ont trouvé parfaitement écrit et juste. J’y ai vu l’expression de ta vive amitié et de ton cœur généreux. Je travaille à t’en faire écrire encore d’autres et encore de mieux mérités.

Je suis enchanté que M. Graves soit satisfait. Ce début m’est d’un bon pressentiment. On n’a, j’ose le dire, encore rien vu de moi ; pas même loi, cher ami, dont j’ambitionne les louanges, parce que je les crois vraies et sincères. Pour me les faire mieux croire, il faut que tu me dises aussi ce que tu vois de défectueux, bien franchement. C’est le devoir de l’amitié. Il n’y a que les sots qui regimbent contre la saine critique. Nous causerons de tout cela, comme si tu étais dans mon atelier, heureux si nous pouvions y passer ensemble une partie de notre vie, y profitant de ton esprit et heureux, comme Marc-Aurèle chez ce peintre d’Athènes où il allait en philosophe apprendre, à ne pas confondre le vrai avec le faux.

Je veux bien faire le pendant au tableau de Henri IV. Si M. Graves ne me donne pas de sujet, fais-lui part de celui-ci : Sully déchirant la promesse de mariage que le Roi fit à Mlled’Entraygnes, trait bien connu qui met sur la scène deux vrais amis, comme Pylade et Oreste.

À propos d’avis, non seulement Bartolini ne m’a jamais fait part de l’arrivée de notre tableau, mais il a y près de deux mois que je ne l’ai vu. Il doit, à mon invitation réitérée depuis quatre mois, venir dans mon atelier. Tu vois comme il est empressé et comme je dois tenir compte de lui ; ainsi fais-je, sans être brouillé, ouvertement. Nous avons assez de tact l’un et l’autre, pour vivre très bien l’un sans l’autre. Je te ferais un livre de tout ce que nous avons souffert avec une patience de Jésus-Christ, de toutes ses impertinences, brusqueries, caprices et gasconnades, (car il est, lui, gascon véritablement). Il vit abandonné à ses passions et à ses mauvaises affaires, tandis que nous sommes désirés et fêtés. Notre caractère et notre vie honorable nous ont fait des amis, à toute épreuve. En lui écrivant, ne lui parle pas plus de moi que si je fusse mort. C’est un homme d’esprit et de talent. Ce qui fait que je lui pardonne ses torts, c’est qu’il est fou.

Je te remercie pour tout ce que tu as fait, dans nos véritables intérêts. Je te trouve trop généreux. Tout n’est-il pas tien ? Puisque tu le veux ainsi, nous nous laissons faire. Je suis sûr de pouvoir assurer dans tes bonnes mains ce qui me reste à toucher du grand tableau. Tu es notre bon ange. Tu rends complet le bonheur dont je jouis, depuis huit ans, par la sagesse et le bon esprit d’une épouse que j’aime plus que le premier jour. Nous sommes cités, comme exemple. Je passe exactement ma vie dans mon atelier. Je travaille à la Naissance de Vénus. Je te demande si un titre pareil doit occuper mes pensées et mes soins. Jusqu’ici, tout va assez bien. Nous recauserons de cela, de mon budget et d’ouvrages pour l’Exposition. Alors, je prendrai ma place ou jamais. Je peins avec un plaisir que je ne puis exprimer…

XIII
Florence, 12 novembre 1823.

Je m’éveille de ma coupable léthargie… Le temps s’écoule, oui, et je n’en suis pas plus avancé. Vicissitudes sur vicissitudes ! Il se trouve que, dans le moment le plus important de ma vie, après le malheur d’avoir abordé ici, j’étais cependant parvenu à me voir à la tête d’ouvrages qui, finis, auraient pu faire mon petit bien-être et ma gloire. Au lieu de tout cela, je serai fort heureux de pouvoir arriver au Salon avec notre seul tableau. Mais il est lui-même si peu avancé ! C’est lui, qui est cause de ma ruine ; car, depuis un an, cher ami, j’exerce sur lui ce que faisait Pénélope sur son ouvrage. Depuis ce temps, je n’ai peint qu’un portrait pour une dame, qu’on dit très beau. Avec cela, quel temps précieux perdu, parce que je suis toujours un peu trop dans le monde, (ce qui ne me rapporte rien), et dans une ville de passage.

Enfin, ce tableau, (rotlo di collo [19] à celui qui en a invente le sujet !) m’a donné et me continue un mal qu’il est impossible et incroyable de définir, vu le courage et la triple patience que j’y exerce ; ce qui, avec une douzaine de lettres à répondre, (la tienne exceptée, ne profanons rien) ! ne me rend pas la vie du moment bien heureuse. Je t’assure que, sans mon bonheur intérieur et l’espérance d’un meilleur avenir, je pourrais en devenir fou.

J’ai le courage de continuer. Cette Vierge est si belle, me dit-on, et cet ensemble de tableau si frappant ! Oui, mais il n’y a que moi qui sache au juste où le soulier me blesse. Je ne peux disconvenir, malgré tout, que cet ouvrage ne sorte de la ligne et ne devienne, une fois fini, un ouvrage remarquable. Je ferai tant, que j’arriverai peut-être à me contenter à peu près moi-même. Mais comme personne n’est dans mon secret et dans toutes les intentions et beautés d’une certaine divinité à donner à ces figures que moi seul, et que je vois que tous les changements que j’y ai faits sont sentis et appréciés même par ceux qui m’avaient dit de ne pas le faire ; comme le temps immense que j’y mets n’est préjudiciable qu’à ma bourse, quoique j’en souffre, je pense cependant que tous ces sacrifices ne sont pas à considérer autant que ma gloire. Il te sera facile de voir que ce sujet, qui est de la parenté des Foligno, doit être difficile pour celui qui n’a d’autre ambition que de suivre de si divines traces.

Pour réparer l’espèce de pénurie où je serai au Salon, où la quantité est souvent comptée comme vertu, et pour en avoir pour tous les goûts, j’ai pensé y apporter un autre grand ouvrage, beau sujet, traité déjà, mais pas comme j’ai fait : mon tableau de Virgile lisant à Auguste et à Octavie son VIe livre de l’Énéide. Grand comme nature, ce tableau est à Rome, où je l’ai peint, appartenant au général Miollis. Ce que je puis t’en dire, c’est que les artistes du meilleur goût regardent cet ouvrage, comme beau. On sollicite des billets pour aller le voir, car il se trouve dans une chambre qu’occupent souvent des Anglais de passage, dans cette villa Aldobrandini-Miollis. Lieu enchanteur, il n’est pas moins vrai que mon tableau s’y détériore par le feu ardent qu’on fait à côté et qui le fait s’écailler. Il y est, de plus, assez mal éclairé. J’espère que le Général ne se refusera pas à me le prêter. Ce tableau va être gravé. Dans ma prochaine, je t’en enverrai une idée croquée.

Je me sens bien soulagé d’avoir un peu causé avec toi, quoique je ne t’aie pas dit la centième partie de ce que j’aurais à te dire. De toi à moi, ce qui va se passer sera définitif pour la suite et me fera adopter un parti qui devra beaucoup influer sur mon avenir. Et ce ne sera pas sans prendre tes bons avis. Je ne perds pas le plus petit instant ; mon ouvrage est tout trouvé, tout établi, tout conçu : je n’ai plus qu’à y mettre les grâces de l’art.

Je voudrais bien que tu me dises comment tu vis, comment tu passes ta vie. Travaille, tu seras heureux. À présent que tu connais comment on tient un pinceau, va, d’après la nature, quelle qu’elle soit. Imite et tu auras, quoi que tu fasses, le plaisir d’une création. Si j’en avais le temps et si j’étais comme toi à la campagne, je ferais du paysage : c’est une branche de l’art qui enseigne à l’homme la philosophie. Et, ensemble, de la musique ! Je ne voudrais pas autre chose pour le plaisir de ma vie, dans, un état de paix et d’indépendance où je désire et j’aime à te croire. Sois heureux. Ne remets rien au lendemain. Je te parlerai musique une autre fois. Je pense, et peut-être d’accord avec toi, que Beethoven est un Mozart en délire.

XIV
Florence, 10 septembre 1824.

La tyrannie qu’exerce sur moi ce tableau est uniquement cause de mon horrible négligence pour tout ce qui n’est pas lui. Si tu voyais ma vie, elle te ferait pitié. Il y a bien deux ans que je ne connais d’habitation que mon atelier ; mais, depuis six mois, il est devenu ma cage, le témoin de mon désespoir, de mes sueurs et aussi, quelquefois, de l’espoir de voir un terme à toutes ces peines enfin récompensées. [20]

Moi, je suis blasé dessus, comme tu dois le penser, et, par conséquent, je ne le vois pas en beau. De cela, je ne suis pas fâché, mais je peux te dire que le peu d’yeux qui l’ont vu ne pensent pas ainsi. Un ami éclairé, un artiste qui travaille en émail dans mon atelier, me redonne le cœur nécessaire pour compléter cette œuvre importante sous tant de rapports. [21]

Que n’es tu ici, cher ami ? Combien de fois, le jour, je voudrais tes bons avis à mon côté ! Il est donc bien vrai que j’ai peint ce tableau, trois fois pour une. Que le bon Dieu !… celui qui a conçu un pareil sujet dont je n’ai connu la sécheresse et la froideur qu’en le faisant ! Alors, j’ai dû le recomposer, sur la toile. Juge de la peine. Il m’aura donc fallu vaincre tout au bout de l’épée et, de rien, faire de l’or. Heureux que cet or, ou rien ou peu, ne devienne ! Enfin, voici bientôt le terme. À l’heure où je t’écris, (qui est cinq heures et demie du matin), je l’entends mon tableau, qui me crie : « Accours bien vite me finir, car je dois être terminé du 22 au 25 de ce mois, séché et être vu jusqu’au 30, roulé ensuite dans un tuyau de fer-blanc, et je dois monter en voiture avec toi. Car je ne veux pas te quitter, jusqu’à Paris ! »

Voilà, cher ami, ma situation et mes projets futurs, pour arriver, comme tu sais, assez à temps, pour faire partie de la troisième et dernière Exposition, ou troisième arrangement du Salon qui dure trois mois, d’après l’arrêté que tu dois connaître du M. de la M. du Roi. Je reconnais, au milieu de mes mauvaises fortunes, que la Providence m’a été constamment favorable en commençant par ma nomination de Correspondant et sans l’avoir demandé, tu le crois bien. Sans nous l’être dit, nos deux cœurs se sont bien entendus dans cette occasion. Garde-toi bien de penser que, quoique affreusement négligent, je cesse un moment d’être d’idée et de cœur avec toi. Et c’est pour cela qu’il faut absolument, cette fois-ci, que je te revoie et à Paris. J’y serai, bien sûr, du 12 au 15 octobre. Si tu ne t’es pas servi de ce peu d’argent, fais-en usage pour cette occasion. Pourrait-il être mieux employé ? À Paris, nous y pourvoierons. J’y essayerai peut-être quelque chose, trop heureux de pouvoir une fois faire pour toi ce que ta as fait si fraternellement pour moi. Quand nous serons ensemble, je répondrai à tes belles lettres. Ce que je puis te dire, c’est que tu as raison sur tout.

XV
Paris, 12 novembre 1824.

Mon très cher ami, à mon arrivée ici, j’ai été bien fâché de ne pas t’y embrasser ; et doublement fâché, puisqu’ici tu jouirais, pour ton ami, de son succès complet auprès des artistes et des non-artistes devant notre tableau, qui est exposé, depuis ce 12, au matin.

Je ne puis te dire l’accueil flatteur et honorable que je reçois ici, et quelle belle place on m’y donne. Les vrais croyants disent que ce tableau, qui est tout italien, est heureusement arrivé pour arrêter le mauvais goût. Le nom de Raphaël, (bien indigne que j’en sois), est rapproché du mien. On dit que je m’en suis inspiré sans en rien copier, étant plein de son esprit. Enfin, les éloges ont commencé par la bouche des premiers maîtres, Gérard, Girodet (et surtout celui-ci), Gros, Dupaty, et tous entin. Je suis de tous les côtés félicité, aimé et considéré bien plus que je ne m’y attendais, je t’assure. Car je ne suis venu ici qu’en tremblant et, d’ailleurs, même, peu satisfait de mon ouvrage pour la peine qu’il m’a donnée, parce que mon imagination rêve en face des grands modèles à imiter, que mon exigence est grande en tout ce que je fais. Je dois cependant te dire que, exposée (ô bonheur inexprimable !) dans ce terrible Salon où je suis tombé tout d’un coup, je ne suis pas trop mécontent de mon tableau, qui est amélioré par son effet.

M. le comte de Forbin, Granet et tous les maîtres m’ont servi à l’envi et travaillent à me servir encore. Pour le bonheur de ces jours de joie, qui ont toujours été si rares et qui sont même les premiers, il ne me manque plus que la présence de ma femme et de mon ami. Je dois prendre patience et penser qu’on ne peut pas tout avoir en ce monde et que, plus tard, indubitablement, nous réparerons le temps perdu par notre réunion. C’est avec ce charmant espoir que je vis et te voue mon amitié pour la vie.

Ton Ingres.

Mille choses à tous nos amis. Je te prie de garder pour toi seul ce qu’il n’est convenable de dire qu’à toi, avec qui je pense tout haut. Les critiques vont sûrement pleuvoir, bonnes ou mauvaises. Mon parti est bien pris, de ne m’en affecter d’aucune manière.

Lo scioppo è fatto, et à mon avantage et honneur. J’ai déjà la commande d’un tableau de six mille francs, pour le Luxembourg. Je t’instruirai de tout ce qui va se passer, parce que mes lettres te contenteront.

Je suis si étourdi par toutes mes sensations, ici, que je n’ai pu encore m’occuper du tableau de M. Debia. Par ma première lettre, qui suivra de près celle-ci, je t’en parlerai avec grand intérêt et bien franchement. Je ne suis entré encore dans aucun théâtre. Juge de ma vie tiraillée entre les courses et les dîners. Ta belle Mme Pasta n’y perdra rien et je t’en parlerai.

Adieu.

XVI
Paris. 13 mai 1825.

Mon bien cher ami, malgré mes inconcevables torts, j’ai encore plus d’humeur et de colère que de véritables remords, en ce qui louche l’amitié que j’ai pour toi. C’est un attachement inné, bien senti et inaltérable, malgré tout ce qu’il y a à dire dans ma lâche conduite. J’aime à croire, si je n’ai cependant trop de présomption, que L’amitié, même froissée et maltraitée, ne finira pas par se retirer ou du moins par se refroidir ; et j’espère que tu excuseras encore ton ami et ne l’abandonneras pas au chagrin que lui donnent ses fautes, parce que, au fond, (et cela est bien vrai), elles sont bien loin de venir du cœur. Je suis toujours le tien, et toujours plus que jamais. Il n’y a pas d’instant où je ne communique d’idée et de cœur avec toi : mais je ne sais quel embarras, (je ne sais comment appeler cette pigrerie), j’éprouve à écrire. Je ne sais plus m’exprimer, et j’ai tant à dire toujours. Les soucis de la vie viennent pardessus, et Dieu sait ce qu’ils sont ici ! Enfin, tout en pensant à toi, mon meilleur ami, je ne t’écris pas et j’en suis à toute heure, à tout moment, le plus malheureux homme du monde. Ceci est aussi pour tous ; parents, amis, affaires, tout en souffre.

Mes deux grandes caisses, expédiées depuis trois mois et demi, ne m’arrivent pas, et je n’ai pu, depuis deux mois, écrire un mot, un seul, pour en demander des nouvelles. À tout moment, elles me manquent ; je suis désespéré. Ma bonne femme n’a pas plus que moi la bosse d’écrire, et me voilà, au milieu de Paris, encore sans appartement et sans ateliers. J’ai des commandes et à choisir, une considération à laquelle tout le monde applaudit, et je demeure pour ainsi dire les mains liées. Et pourquoi ? Parce qu’il est fort difficile de trouver ce qui convient à un peintre d’histoire qui a besoin d’un logement pour lui et de deux grands ateliers, un pour les demoiselles et un pour les garçons. Je voudrais tout cela dans le Faubourg St-Germain et a portée du Louvre.

Enfin, j’espère me caser mal ou bien, pour le 15 juillet prochain, rue de l’Abbaye et, en face, trouver des ateliers, mais pas tous encore. C’est pourquoi j’habite, en attendant cette époque, deux mauvaises petites chambres, Quai des Augustins, n° 49, où, avec ma femme, nous couchons pour ainsi dire sur nos malles encore fermées. Enfin, tout est à contre-temps. Et le monde, que je suis obligé de voir trop et bien trop, par état et affaires ! Cela occasionne bien des soins et demande une tête, une mémoire, un esprit de conduite bien pénible pour moi qui vis parmi des hommes de qui je dois tout tenir et rien espérer. Je marche sur le volcan des amours-propres, source de tous les embarras et compromis possibles ; et c’est moi, moi, mon cher, qui suis à faire ce métier-là ! J’envie, vingt fois le jour, l’homme des bois et des champs quand je vois, ici, de mes yeux, que, plus on est élevé, plus on est malheureux. Au diable ! Me suis-je donné un pareil métier, (d’ailleurs si beau, si noble, si divin, à exercer dans sa seule acception et attribution), parce qu’il est, aujourd’hui, malgré la peine immense qu’il donne, l’échelon et le prétexte des honneurs et de la fortune ?

Cependant, celui qui parle ainsi est bien traité. Je dois dire que ma fortune a véritablement changé, du tout au tout. Je vais t’en reprendre d’un peu plus haut le récit, lorsque le roi nous a distribué nos croix au Salon. Tu l’as déjà appris par les journaux, et je ne te parlerai que de ce qui m’est personnel.

Avant la cérémonie et devant ce tableau, les artistes de tous les genres et de tous les goûts m’entouraient et me félicitaient sur mes ouvrages et sur l’heureux moment de ma gloire ; mais cela avec tant de cœur et de sentiment que, de ma vie, certainement je n’aurai un si beau. Arrive enfin le moment de l’appel. Si l’article des considérations politiques pour les puissances n’avait empêché ces messieurs des journaux d’être véridiques, ils auraient dû t’apprendre, plus tôt que moi, que les trois ou quatre puissances recouronnées ont été accueillies, les unes froidement, les autres mieux et bien ; que, pour le reste des simples croix, il y eut un silence désobligeant, quelques légères approbations et même des désapprobations ; mais que, lorsqu’on m’a nommé pour aller vers le Roi, les applaudissements ont été nombreux et unanimes et aussi marqués que possible devant la Majesté Royale. On a remarqué que les félicitations de la fin ne le cédaient pas, bien au contraire, à celles du commencement. Mais je ne suis pas allé prier ou rédiger moi-même l’article : je suis bien aise que tu le saches et que tu en fasses part à nos amis, avec prudence cependant. Enfin, j’ai bien regretté, cher ami, que tu n’aies pas joui de ce moment que tu aurais si bien partagé.

Depuis lors, nouvelles considérations ; la place de l’Institut vacante par la perte de ce brave Girodet que j’ai eu le temps de revoir et dont j’ai recueilli les marques les plus vraies de l’affection qu’il avait pour mon talent et pour moi. Je le regrette bien sensiblement. Il avait à son chevet deux dessins de moi, qu’il avait autrefois acquis dans une vente et qui, à la sienne, viennent de se vendre six fois plus. Il en a été de même, d’une petite Chapelle Sixtine exposée au Salon, que j’avais peinte à Florence pour M. de Forbin, au prix de vingt-cinq louis. On lui en a proposé près de sept mille francs. Même fortune d’une petite peinture qu’avait, de son beau-frère, ce pauvre feu Delpech qui a laissé la vie, ces jours derniers ; mais sa désolée veuve n’a pas voulu s’en défaire.

Tu vois, mon cher, qu’il me faut des ateliers et au plus vite. J’ai une grand chapelle à peindre à fresques à Saint-Sulpice, deux grands tableaux de six mille francs chacun, l’un pour la maison du Roi, l’autre pour la cathédrale d’Autun, et puis une quantité de tableaux de chevalet, portraits, etc., et que je ne ferai pas, j’espère, tant que je n’aie autre chose, vu le temps que cela engloutit à obtenir des séances. Si je veux aussi, j’aurai une autre chapelle à Notre-Dame et, par la suite, de grandes salles au Louvre.

Pour revenir à l’Institut, j’ai fait abnégation de moi-même et laissé passer le premier mon ami M. Thé venin. Cette action a été fort bien regardée et me sera, j’espère, comptée et peutêtre bientôt. Par surcroit, je suis dans ce moment solliciteur ; je demande, et cette fois pour moi, la place que vient de laisser vacante M. Denon, mon « anti-moi » jusqu’à son dernier jour. Il est mort, et ce serait assez plaisant et assez piquant que je prenne sa place. Je fais donc toutes les démarches obligées. La renommée est pour moi. J’ai beaucoup de voix, dont je me suis assuré l’effet. Lorsque notre sort est dans les mains des hommes, il faut espérer et non compter sur le succès. Mes compétiteurs sont Horace, Blondel, Albert de Pujol, Heim et Redouté. À la dernière semaine, Horace, dit-on, et moi, nous sommes ceux entre qui l’affaire peut se débattre. Horace a eu onze voix, et moi sept ; mais il faut remarquer que presque toutes celles de M. Thé venin peuvent être à moi. Je suis, comme tu vois, mon bien cher, dans une assez grande impatience, désir et perplexité. Certes, outre l’honneur d’appartenir à une aussi grande Compagnie, en plus de ce qu’elle donne de véritable considération dans le monde, elle m’apporterait quinze cents livres fixes et, plus tard, la place de professeur à l’Académie des Beaux-Arts, qui est de cent louis. Ces revenus feraient le bonheur de ma vie et combleraient mes désirs et mon ambition puisque, avec mes goûts simples, j’aurais de quoi vivre et honorablement même à Paris, et puisque d’ailleurs tout ce que je pourrais gagner par des ouvrages de mon choix pourrait m’assurer même de l’aisance, un jour.

Voilà, mon cher ami, le moment présent de ma situation et de mes espérances. Tu en partages tout l’intérêt et tu dois bien croire que tout cela me donne, aussi bien, à penser à toi et à nos projets futurs ; en première ligne, de nous réunir pour passer et finir notre vie ensemble. Que de beaux jours et de belles jouissances l’amitié et les beaux-arts peuvent nous procurer ! Adieu, mon cher et bien cher ami. Penses-y, comme moi ; et crois-moi, malgré tout, ton bien vrai ami.

À propos, rassure-toi, rassure tout le monde, si le tableau de Louis XIII n’est pas encore arrivé. Il arrivera, il doit arriver, malgré les projets que l’on avait de l’exposer et de le garder ici, au Luxembourg. J’ai protesté et déclaré que je priais et désirais qu’il vous fût envoyé et que l’on ne me privât pas de ce qui me tient tant au cœur, l’amour de ma patrie et l’estime de mes compatriotes. Mais, avant de l’envoyer, j’ai pensé en vouloir un dessin pour le faire graver, un jour ; et c’est cette seule raison, qui le retient à Paris. Je voudrais donc par tes soins, mon cher ami, que, de Montauban, on n’importunât pas le Ministre ici, pour se faire envoyer le tableau, de trois mois au moins encore. Je mets ce temps au minimum, attendu que le dessinateur est lent. Voilà plus d’un mois que le Ministre est en droit de me le demander, étant déjà dépassé le terme qui m’a été accordé. Vois s’il est nécessaire, toi, sur le terrain, que j’écrive à nos autorités. S’il en était ainsi, aurais-tu la bonté de me faire le brouillon Ion de cette lettre ? Aie aussi la bonté de m’envoyer avant tout et le plus tôt possible, sous enveloppe, (si tu n’as pas le temps de tout écrire), mon extrait de baptême, tiré de notre paroisse Saint-Jacques. Je t’en serai bien obligé. C’est pour avoir le brevet de ma croix. Adieu, je t’embrasse de tout cœur et ré-attends une de tes bonnes lettres. Je n’ai pas encore vu M. Lacaze-Rauly.

XVII
Paris, ce 27 février 1826.

Mon très cher ami, si j’avais affaire à un autre qu’à toi, ma mauvaise honte l’emporterait, comme c’est déjà arrivé si souvent, étant passé avec apparente raison pour un ingrat, indigne de la vie sociale. Et cependant tout m’est témoin, c’est-à-dire que ceux qui, comme toi, me connaissent, savent bien que je ne suis, ni moins tendre, ni moins aimant, et que je reste de tout cœur attaché à mes amis. Nous avons tous, je crois, un défaut dominant. Moi, le mien est celui dont, par ton excellente amitié pour moi, tu te dis la victime. J’en gémis, j’en suis moi-même très malheureux et, lorsque je viens t’assurer que cela n’arrivera plus, je suis de la meilleure foi du monde. Mais après, j’y retombe comme ci-devant, sans pouvoir m’expliquer à moi-même le pourquoi, si ce n’est par la cause de la difficulté extrême que j’ai à m’exprimer clairement.

J’ai aussi quelquefois une foule d’idées assez raisonnables et originales. Je rougis de manquer, à chaque instant, à la qualité et à la bonne orthographe des phrases, et j’enrage de mon éducation mal négligée sur ce point dont tant d’autres, même médiocres, jouissent. D’ailleurs, il paraît que les études que j’aurais pu donner à ces qualités ne m’auraient servi de rien ; car toute mon intelligence s’est réfugiée sur tout ce qui est instinct, sur ce je ne sais quoi de choses qui ne s’apprennent pas méthodiquement et qui sont venues se placer dans mon intellect, sans que je les aie forcées à y entrer.

Tes lettres sont vraiment des modèles d’amitié, de style, d’idées élevées, du goût le plus pur dans la critique, et le plus sûr et le plus juste en philosophie et morale ; et cela si naturellement, que tu t’y peins toi-même avec tes sentiments. Quand je t’écris, crois bien, cher ami, que je le fais toujours bien volontiers et de tout mon cœur. Mes retards à écrire ne sont pas de craindre et de rougir de ma manière d’écrire, (quoique tu dises tant de bien de mes griffonnages). Ils viennent aussi de ma paresse. Et celle-ci provient de ma totale incapacité à écrire. J’en suis au désespoir, car j’ai toujours un million de choses à t’apprendre sur toutes mes sensations, les événements de ma vie active, passée et présente. Je ne puis ni n’ai le temps de t’instruire sur ma vie diabolique et pressée, toujours aux expédients des heures. Pas une soirée à moi, quoique que je travaille sérieusèment à me retirer, pour ainsi dire, de Paris et à y être comme mort.

Les pourquoi ? Tu connais Paris. Mes occupations en art, jusqu’ici, sont à peu près nulles. Mon arrivée dans le milieu du Salon, temps toujours perdu pour les artistes qui ont leurs intérêts et leur gloire à soigner ; un retour de vingt ans ; un tiers de ce pays à voir et en être vraiment fêté, courses continuelles et forcées ; deux abordages à l’Institut ; des ouvrages contractés et reçus du Gouvernement et des particuliers ; un temps considérable donné aux tableaux que l’on grave d’après moi, tels que le Virgile, le Raphaël et la Fornarina, qui viennent d’être terminés et dont je vais t’adresser des épreuves ; mes deux tableaux de François 1er et Henri, IV, l’Odalisque, et enfin notre Louis XIII dont M. Lacaze-Rauly a du te parler et qui est un vrai chef-d’œuvre. C’est le dessinateur lui-même qui le grave. Je lui donne quinze mille francs que j’emprunte, en les prélevant sur la vente, et nous restons encore de moitié sur la vente.

Ajoute à cela la tardive arrivée de mes ouvrages d’étude, de mes estampes, plâtres, livres, etc., et les soins que je donne, tous les jours, à leur restauration ; car l’eau de la mer a séjourné dans la caisse et causé beaucoup de dommage. Et puis, les embarras des logements. J’ai trouvé avec beaucoup de peine des ateliers, dans lesquels je ne puis entrer que le 1er avril, à cause de la fraîcheur des murs et autres incommodités. Celle-ci a été bien funeste à ma pauvre femme, en provenant d’un rez-de-chaussée bien joli, à la vérité, mais qui me l’a rendue trois fois malade. Je la voyais comme finir, tout doucement. Juge de mon désespoir. Mais j’en serai quitte pour un rhumatisme. Dieu merci ! elle est bien à présent, et a tout à fait repris sa première santé. Je ne remets pas à te dire les compliments et remerciements qu’elle t’adresse, me répétant souvent : « Enfin, ton Gilibert, quand vient-il ? Car voilà la place de son lit de garçon. »

Ensuite je me suis trouvé accablé de petits dessins, notamment pour l’ouvrage du Sacre ; tous travaux qui, par leur petitesse, m’inspirent peu et me font, malgré la belle position future, regretter le temps où je peignais notre Vierge. Il faut aussi compter avec une école de dessin qui contient déjà quatorze élèves et qui, avec le temps, deviendra, j’espère, encore plus forte. Tout ce que je te raconte d’opérations, n’a été fait qu’à force de temps et de soins bien longs dont, à peine, je suis sorti. À la vérité, ils ne sont plus à faire et m’ont mis dans la barque où je vais, j’espère, voguer à pleine voiles pour arriver décidément à un but glorieux et purement historique. Car, après une couple de portraits que j’ai déjà faits ici de gens aimables et que j’ai eu tout à fait à la main, je n’en veux plus faire. C’est une perte de temps considérable, des efforts infructueux par la sécheresse de la matière qui, décidément. est anti-belle et pittoresque, et aussi en raison du peu de gain qu’on en retire.

Mais je quille ces matières pour en aborder une autre, qui a bien son mérite aussi. Je veux parler de ta dinde, cher ami. Je t’en remercie mille fois : elle a été trouvée divine, parfumée de truffes vraiment généreuses ; car nous en avons mangé, presque toute la semaine. Je ne l’ai partagée qu’avec mes meilleurs amis. Tu y manquais, comme celui qui est le plus dans le cœur. Nous avons bu à ta santé. Allaux en était. Mais, comme tu es bon ! Quel aimable soin tu as pris ! Ma bonne femme et moi, nous l’en remercions de tout cœur.

L’affaire de notre pauvre Gentillon m’a touché bien sensiblement. Tu me rassures un peu sur sa position, et j’y crois puisque tu t’y intéresses si généreusement. Mais quelle cruelle leçon pour marcher droit et éviter, dans le commerce de la vie, de s’embarquer vers des choses ténébreuses et qui peuvent, tout en paraissant innocentes, effleurer l’honneur et la réputation. Que Dieu puisse les lui conserver. Écris-moi sur ce qui le regarde et fais cesser mon anxiété. Je ne reviens pas de cette coupable affaire. Est-ce possible ?

Quant à notre tableau de la Vierge, sois sans inquiétude ; il ne dépendra pas de moi que notre chère patrie n’en jouisse, quoiqu’on le regrette beaucoup ici et que, (mais confidentiellement je te prie), on ait manifesté plus d’une fois le désir de le retenir pour Notre-Dame ou pour le Val-de-Grâce dont on a rouvert l’église. Mais j’ai toujours protesté. On n’en parle plus. J’espère bien, vers la fin d’avril, le voir partir, voire même l’accompagner moi-même. Espoir difficile ! Cependant, ce serait nécessaire ; car, sans parler des difficultés sans nombre pour son placement, les bords de la toile sont usés à force de l’avoir mis et remis sur châssis ; ils demandent des restaurations. Juge et partage sûrement l’excessif plaisir que j’aurais à me voir à Monlauban. Je ne t’en dis pas davantage : tu sens ce que tout cela vaut pour moi. O bonheur suprême ! Je n’aurais que quinze jours à donner à l’absence d’ici, voyage et séjour comptés. J’y pense et je ne dis pas non. Je suis tout aise d’y penser.

Adieu, mon cher. Aime toujours avec toutes ses imperfections celui qui est ton meilleur ami. J’attends ta chère réplique et j’y répondrai mieux que par le passé. Vive toujours, Homère, Gluck, Mozart, Raphaël, Poussin, et la belle Pasta à qui j’en veux cependant, de toutes mes forces, pour ne jamais chanter Mozart !

Fais-moi le plaisir de voir mon beau-frère Déchy. Je lui ai écrit, pour notre affaire de la succession Lacroix. Pourquoi tarde-t-il à m’envoyer mes titres bien établis sur l’existence de cet oncle aux Iles, ses titres aussi et les personnes qui auraient pu connaître cet oncle, la quantité de ses nègres ? Tout cela est indispensable pour assurer nos prétentions et nous mettre en règle.

Mais, à propos, et ta peinture ? Donne-moi donc des détails plus circonstanciés sur sa nature. Je me réjouis tant, de te voir dans les arts, pardessus tout. Encore, dis-moi où est Mme de Lannoy, donne-moi des détails sur cette aimable dame. Si elle est à Paris, je désire l’y revoir : elle a été toujours si bonne pour moi. Si je ne vais pas te voir à Montauban ou si tu ne viens pas à Paris, tu serais bien aimable de me donner un croquis de ton portrait. Où est passé la copie du mien, à Montauban, et tant d’études ?

XVIII
Paris, ce 30 août 1826.

Mon cher ami, j’aurais trop à dire, pour m’excuser ; il faut que tu m’aimes à tort et à travers, c’est ton destin. Que tu soies le plus heureux possible, c’est le vœu le plus constant de ton ami qui ne cesse d’être toujours a toi, de fait et de pensée. Nous nous redirons tout cela, lorsque nous allons nous revoir ; et cette tant désirée époque approche et est très certaine. Disons toujours : « J’espère ! » car, dans la bagarre de mes occupations, il est bien souvent difficile de s’en tirer à son souhait. Adonc, cher ami, du 15 au 20 octobre, je me mets en route par le courrier ou autre occasion. Tout compté, voyage idem, je ne puis être absent de Paris que quinze ou vingt jours. Cela est vrai, en toute rigueur. J’écris, après celle-ci, à M. le Maire. Sois tranquille, tu peux l’aller voir pour ce sujet, et il aura ma lettre l’assurant de nouveau de tout le désir que j’ai de contenter son aimable personne. Il me plaît beaucoup, d’ailleurs.

Voici : le tableau va être, lundi prochain, entre les mains des restaurateurs, parce que les bords de la toile qui est très mince ont beaucoup souffert et auraient même besoin d’être rentoilés, mais nous verrons à faire pour le mieux. Ensuite, il passera aux emballeurs. Je puis te redire que cette peinture est, ici, fort regrettée des vrais amateurs du bon et du beau, disent-ils. Mais, avec quel plaisir, cher ami, je vais revoir ma patrie et vous en faire hommage ! Je m’empresse donc d’envoyer à notre ami Gentillon ce petit calque où j’exprime ma pensée, sur le placement du tableau ; et je te prie bien de me répondre le plus tôt possible sur ce, pour ma règle ici.

Comme tu le dis, mon ami, nous avons bien besoin de nous revoir pour tant de choses que nous avons à nous apprendre et à nous récapituler. Ce ne sera pas un petit plaisir pour moi, que de me retrouver avec toi, et je regretterai sûrement beaucoup de ne pouvoir faire à Montauban qu’une apparition. Mais à l’impossible, nul n’est tenu ; et je suis, en attendant, mon digne ami, celui qui compte les jours, pour arriver à t’embrasser ; et je le fais ici, de tout mon cœur.

Je t’écrirai au moins huit jours avant mon départ et tu sauras l’heure, le lieu et le moment de mon arrivée dans ma chère patrie. Le cœur m’en saute de joie et de tendresse ; car j’espère que les premiers regards seront pour toi, cher et bien cher ami. Mon beau-frère Déchy me presse et n’entend pas autrement que je n’aille loger chez lui, à l’hôtel de Puligneux. Avec quel plaisir je reverrai mes sœurs et lui que j’ai lieu de croire un homme distingue. Qu’en penses-tu ? Veuille m’en dire un mot. J’ai des moyens, par mes hautes connaissances, de pouvoir un jour améliorer son sort. Veuille bien lui dire que j’ai reçu sa bonne lettre et le paquet d’affaires et que, en réalité, je ne pourrai aller que demain le porter à sa véritable adresse, que je les embrasse tous du meilleur de mon cœur et que je lui écrirai bien sûr incessamment, pour eux et pour les affaires. Instruis-les, je te prie, de mes projets.

Adieu, cher ami. Que n’étais-tu là avec moi, à entendre la divine Pasta, il y a cinq jours ! Vrai, j’étais bien avec toi. La direction des Arts ici est… Mais à revoir.

Ferons-nous un quatuor ? Assure tous nos amis du plaisir indéfini que j’aurai à les revoir. Non, jamais, je n’ai éprouvé un si véritable désir. J’espère que ta respectable famille ne me boudera pas. Ma situation financière n’est encore que suffisante ; mais je m’étonne, cher ami, que tu me parles encore d’une somme qui n’est pas à moi et dont tu aurais déjà du disposer peut-être mille fois. Adieu et bonnes nouvelles ! Tu instruiras M. le Maire de nos dispositions et de ce qui concerne la Vierge. Je te prie surtout de solliciter Gentillon pour bien nous entendre sur ce que je lui demande ; et, une fois convenu, que les ouvriers ne vous manquent pas pour opérer avec célérité. Y a-t-il a Montauban un homme, pour tendre et monter une grande toile sur châssis ? J’apporterai une fiole avec du vernis et enfin des couleurs, pour ton usage. Il y a deux mois, que j’ai ici les tiennes.

XIX
Paris, 11 octobre 1826.

Mon bien cher, ta lettre m’a intéressé au dernier point ; car je suis vraiment heureux par ton amitié. Elle me console et m’encourage toujours dans les choses actuelles et surtout pour l’avenir. Espérons-le finir ensemble. C’est vivre à demi, qu’être toujours séparés par tant d’espace de terrain ; et, quoi que puissent les lettres, ce n’est pas la réalité. Pensons-y et nous en causerons enfin bientôt, face à lace.

On doit avoir à crier après moi, à Montauban ; mais à l’impossible nul n’est tenu. Mille contretemps, il a fallu rentoiler le tableau et lui donner le temps de sécher. Je croyais l’emporter debout, sur son châssis ; mais non, pas de char assez grand. Il faut donc le rouler et ce n’est pas sans quelque danger, à cause des coutures de la toile et de son frais rentoilage. Je recommande donc, d’abord, à son arrivée, si je n’y suis pas moi-même, que l’on n’y touche que par mes mains. Il faudra, tout de suite, me donner un endroit assez grand et un autre assez beau, de jour, pour que je le voie et peut-être avec le pinceau, s’il y avait lieu, avant qu’il soit posé à sa dernière destination dont le lieu devra être bien préparé.

Je suis bien content qu’on ait adopté mes idées, pour sa place et sa décoration. Pour en continuer l’œuvre, je vous envoie la largeur et hauteur extérieures de la bordure qui doit entrer encaissée, dans le plein de l’arcade formée par le tableau, pour que l’on forme une arête par un châssis de bois. J’essaie d’en donner une idée par ce croquis, à ma manière, heureux de me faire assez entendre pour que le tout soit presque fait à mon arrivée, excepté le ton du marbre qui, cependant pourrait être fond rouge mêlé de blanc. Adonc fais-moi le plaisir de donner immédiatement à Gentillon la suite de nos projets. Je suis content qu’il les ait adoptés et je compte sur ses soins pour que le tout soit terminé, dès mon départ de Paris ; car le temps que je passerai auprès de vous ne sera qu’en apparition. Je ne dois rester que huit jours à Montauban. Le temps de ce voyage est pris sur les travaux d’ici qui crient après moi, à ne pouvoir s’en faire une idée.

Et cependant le diable, qui bute tout, m’a fait penser que nous pourrions faire une courte apparition à Albi dont je voudrais voir la belle église de Sainte-Cécile toute ancienne et peinte, d’un bout à l’autre, par des artistes du quinzième siècle. J’ai pensé que, ce faisant, on pourrait nous prêter une chaise de poste. Nous irions ensemble, ce dont je suis bien curieux, faire cette escapade avec toi. Après cela, si tu veux, nous irions encore à Bruniquel, lieu chéri des souvenirs de mon enfance, mais pour revenir le soir. Voilà bien des projets, mais malheureusement l’homme propose… De tous ces voyages, motus dans ta lettre et pour raison : ma bonne femme qui me croit perdu, quand je la quitte quinze jours, serait trop effrayée Je te remercie de l’offre hospitalière que tu me lais, mais je ne puis ne pas descendre à l’hôtel Puligneux, chez mon beau-frère ; chose arrangée et convenue depuis longtemps avec lui. Mais je m’arrangerai aussi pour passer les trois quarts et demi du temps avec toi. Ça, tu peux y compter.

Je t’écrirai, huit jours avant mon départ qui ne sera en définitive que vers les premiers jours de novembre, pour la raison que le tableau doit mettre à peu près dix-huit à vingt jours de route et ne partira que vendredi ou samedi prochain. Fais part de ceci à M. le Maire, avec mes regrets et mes très humbles respects. Le Ministre de l’Intérieur a dû annoncer l’arrivée du tableau à M. le Préfet. Quel est M. le Préfet, pour mon instruction ?

Je t’apporterai tes couleurs, du vernis, une brosse. Serai-je obligé d’apporter aussi des tenailles dites de tapissier, pour tendre un aussi grand tableau ? Réponds-moi de suite, surtout. J’ai le pied à l’étrier ; mais je suis bien tranquille sur ton zèle amical.

Te dire que j’ai peu de sang-froid, en pensant à cet heureux moment où je reverrai ma patrie natale et un ami tel que toi ? J’en perds presque la tête et mon impatience serait insupportable, si les mille et un soins d’ici ne me donnaient une salutaire distraction, toute pénible quelle soit. Car je suis bien peu avancé dans mon installation. Je te dirai cependant pour bonne nouvelle que le Ministre vient de m’accorder un assez beau logement aux Quatre Nations, ce qui équivaut bien ici à une rente de douze cents francs avec autorisation d’y prendre, si je le trouve, un atelier. Tu sauras que jusqu’ici, j’ai pour 3.300 fr. de loyer seulement. Mais nous en avons d’autres à nous dire et, ne pouvant continuer, je t’embrasse du meilleur et du plus sincère de mon cœur.

Ma femme te salue de cœur et dit que tu feras bien d’accompagner son petit homme à Paris. Son plus grand désir est de voir le meilleur de ses amis. Mille choses à tous mes amis et surtout à tes respectables parents dont le souvenir m’a été bien sensible et pour lesquels je fais les meilleurs des vœux. Je suis plein d’impatience, d’avoir une réponse à cette lettre : elle le sera remise par mon beau-frère, que je te recommande.

Vendredi. — Je finis cette lettre, le 13 octobre, pour te dire que, bien sûr, le tableau roulé, encaissé et bien conditionné, part mardi prochain et qu’il mettra 12 jours par l’accéléré. Et moi, je m’arrange pour arriver un ou deux jours après lui, si ce n’est avant. Mais cela ne dépassera pas, comme tu le vois et imperterribilmente, cette époque. Aussi, tâche que les soins que nous aurons pour colloquer (à son parfait effet) le tableau, ne nous prennent pas tout le temps que j’aurai à passer auprès de vous, et que je puisse être à tous les tendres sentiments que je dois à toi surtout et à ma chère patrie. Au reste, huit jours avant de monter en voiture, je t’écrirai ; ce qui n’empêche pas que j’attends réponse à celle-ci. Ne pourrai-je pas acheter le tableau de l’Épée d’Henri IV qui est à Monta uban, ou du moins me le faire prêter pour le faire graver ? Donne à cela ta pensée. Mes tableaux se vendent ici, — ceux que j’ai faits pour vingt-cinq louis, — au dessus de 8.000 francs.

XX
Mardi, 7 novembre 1826.

Mon tendre ami, je reçois à l’instant ta dernière qui vient d’éveiller mon extrême sensibilité, par tout ce que tu m’annonces du cœur de mes chers compatriotes et surtout du tien. Tu sais ce qu’est le mien pour toi.

Mais c’est trop pour moi ! Pourquoi faire tant de frais ? Attendez que j’aie fini ma carrière et que je sois couvert de cheveux blancs, pour mieux et tout-à-fait mériter tant d’honneurs. J’en suis confus d’avance, croyez-le bien, mon très cher. Sois adroitement mon interprète auprès de ceux qui me voyent plus haut que je ne suis certainement. N’éveillons pas l’envie, qui est toujours prête à tout empoisonner. Enfin, je pars jeudi, à six heures du soir, de Paris, par le courrier. Je ne sais où je vais descendre. Est-ce au Tapis Vert ? J’espère n’être pas longtemps sans t’embrasser. Je suis plein de la plus sensible émotion. Fais-moi le plaisir de voir mon beau-frère, concertez-vous ensemble. Si le tableau est chez le préfet, ayez soin qu’il soit simplement dégagé de ses rubans et, un peu relâché, sans le dérouler, (pour Dieu, que je sois là !) qu’il soit mis, les deux bouts sur deux chaises, dans une chambre basse du rez-de-chaussée plutôt un peu humide, sans humidité partout, pour faciliter le déroulement ; attendu que le tableau est dur de toile. Je t’embrasse, etc.


LES ARTISTES FRANÇAIS AU SALON
DU
« Vœu de Louis XIII »

I

Nous avons laissé Ingres au liminaire de cette ingrate Rome, à laquelle cet imitateur passionné des Antiques refuserait aussi ses os ; et nous l’avons accompagné au seuil de cette idéale Florence où la robuste foi de ce gestateur d’épopées, toujours défait et toujours invaincu, réaliserait peut-être enfin ses rêves. Les derniers sont toujours les plus beaux. Ce sont aussi, souvent, ceux que la Divinité implacable à l’Humanité qui rivaliserait de génie avec elle, permet seulement d’entrevoir dans le lointain d’une Terre-Promise, à tout Moïse expirant sur quelque Sinaï de l’avenir.

Pauvre prophète de l’art nouveau, en venant asseoir sa misère et son génie au foyer d’un charitable Florentin, Ingres n’avait-il pas confondu les pôles ou, en Janus Bifrons assez puissant pour observer les deux points extrêmes, n’avait-il pas pris le passé pour l’avenir et l’imitation des Antiques pour la seule norme des Arts, à laquelle il avait obstinément voué son impeccable éducation d’artiste. Sans doute, d’Homère à Raphaël, la Beauté, immuable en son essence avait fait de grands maîtres ; mais cette même Beauté, si changeante en ses accidents si divers, ne donnerait-elle pas le droit de vivre, de leurs génies originaux, à d’autres maîtres plus épris de la Nature même en son étude directe, que de son interprétation à travers le prisme lumineux, mais brisé, des Antiques ? Ces premiers maîtres de l’art ancien n’avaient-ils pas contemplé face à face cette première maîtresse de l’idéal toujours nouveau ; et les timides neveux, qui s’astreindraient à ne la voir qu’à travers les yeux de leurs ancêtres, ne renouvelleraient-ils pas simplement en Art ce qu’en Politique on appelle la théorie du miroir brisé ? Et puis, si les âges ont pu nous conserver les œuvres de la statuaire antique pour servir idéalement à notre éducation artistique, n’avons-nous pas à regretter que toutes celles de la peinture aient péri ? Mais, alors, que peut apprendre le pinceau moderne de l’ébauchoir ancien, pour l’expression de la beauté par ces deux arts dont la technique est si différente, si l’esthétique en est la même ; à moins que la roideur des formes sculpturales puisse s’harmoniser avec la souplesse des évocations picturales ? Quelque cruauté qu’on éprouve à détruire le rêve qu’un grand génie avait cru aussi éternel que ces règles de beauté chez les Antiques qui interprétèrent directement la Nature, alors que lui ne chercherait qu’à reproduire indirectement cette même Nature d’après ces mêmes Antiques ; il faut, semble-t-il, plaindre le sort de ce nouveau Prométhée s’enchaînant lui-même sur le rocher froid des Classiques, sans vouloir regarder le soleil de tous les âges et de toutes les inspirations qui se lève déjà, sur le champ si restreint jusqu’alors de la peinture moderne que ne régentera plus la froideur de la statuaire antique et qui, toute chaude de vie et toute éclatante de jeunesse, demande enfin sa place au grand jour. Ce Prométhée des Classiques, dont il fut le dernier, s’appelât-il Ingres ; et ce Lucifer des Romantiques, serait-il Delacroix, le premier en toute impartialité ; il ne nous appartient ici que de constater comment, à côté d’un beau génie qui allait naître au mouvement et à l’éclat de l’Art nouveau, un grand génie allait mourir en beauté des Antiques dont le correct peintre d’Œdipe s’appellera, non sans honneur, le dernier.

Vers 1820, en venant s’installer dans la cité des Médicis pour une nouvelle station de son génial martyre, Ingres, aux dents dures et aux ongles redoutables, ne se proposait pas précisément d’y renouveler la légende compatissante du bon lion de Florence. Il s’échappait, au contraire, des arènes romaines où cet autre lion blessé n’avait pas rencontré un autre Androclès. Cette Rome, si chère à David qui en avait voulu continuer l’école des types classiques sans caractères individuels, pouvait-elle être plus clémente à cet autre classique de l’idéale beauté dont il restait l’adorateur et l’esclave ; mais avec des révoltes secrètes d’amant et de copiste de la Nature, maîtresse de toutes les Ecoles, qui en eût fait aussi bien, si Ingres l’avait voulu, son Spartacus libérateur. Ils étaient trop, ceux qui lui faisaient écrire en hurlant de rage : « Ils m’ont trahi vilainement ! » Et il était assez, lui, qui ajoutait résolument devant « ces ouvrages que personne ne vient voir et encore moins acheter… Si j’éprouve de nouveaux tourments, j’irai de grand cœur me fixer et finir à Montauban ».

En attendant, notre lion blessé est à Florence, d’abord chez ce bon Bartolini, qui le soigne et qui va devenir aussi « un Gascon » comme les autres ; ensuite, dans cette Via delle belle Donne, où il restera à cet irréductible contempteur de tout ce qui n’est pas divin, dans la vie comme dans les arts, de s’enfermer dans sa misère avec sa femme qui lui confectionnera tout « entièrement de ses mains, excepté l’habit ». Est-ce sa faute, s’il s’est trop accoutumé à la beauté supérieure, de voir tout le reste en laideur, — son art même, dont il désespère ? « Plus je suis touché du, grand et de la perfection, plus je me trouve admis au désespérant avantage de mesurer toute l’étendue de ce qui me manque… Je détruis plus que je ne crée et je suis très long à combiner de beaux résultats, amant surtout du vrai et ne voyant le beau que dans le vrai. Ce vrai a fait Homère et Raphaël. »

Ces deux noms écrits, le 24 décembre 1822, dans ce pauvre atelier des Belle Donne connu seulement des étrangers de passage, qui y frappent pour avoir, avec moins de vingt francs quelquefois, leur portrait à la mine de plomb ; ces deux noms sont la clef de deux secrets que va nous révéler l’âme impénétrable de cet Ingres insensible, croirait-on, à toute autre influence que celle de sa volonté de fer. La vérité oblige à dire qu’Ingres, moins influençable que tout autre artiste, le fut pourtant à sa manière, qui fut celle d’être un homme et de subir, plus ou moins, les impressions fatales à toute nature mortelle. Comme il avait vécu, à Rome, dans l’art des Antiques, ses créations leur avaient naturellement emprunté alors le sujet d’un Œdipe ou d’une Anadyomène. Vivant aujourd’hui dans Florence, pouvait-il échapper à l’influence des Renaissants, qui en ont fait la capitale de leur royaume, avec Raphaël pour monarque ou pour dieu ? Et, de même qu’à son maître divin dont la Madonne de Foligno hantait Ingres plus impérieusement que toute autre œuvre de Raphaël, en raison même de la distance où les visions éloignées grandissent et en imposent davantage ; à l’âme tourmentée de cet élève supérieur, il fallut aussi sa Vierge à peindre.

Commencé avec un projet d’Assomption, le tableau rêvé se continua en un sujet d’histoire, pour se combiner finalement en un Louis XIII vouant à la Vierge son Royaume ; ouvrage de grand format que le Ministère des Beaux-Arts se décidait enfin à commander à ce peintre âgé de plus de 40 ans ? pour le prix de 3.000 francs ! quand il en donnait quatre fois plus pour des Capucins que rapportait de Rome un camarade de la Villa Médicis, Granet, rendu depuis célèbre par le portrait qu’Ingres en a fait : « La vogue et l’engoué ment le font regorger de biens, pour avoir fait un tableau de Capucins qui, pour moi, ne sont pas même des Capucins, comme il faut l’être, aujourd’hui, pour arriver. Il est un composé d’égoïsme et d’ambition telle qu’il m’a, avec ses Capucins, toujours mis de côté à Rome, sachant bien au fond de son âme que mes tableaux sont de beaux ouvrages historiques et, par conséquent, au-dessus de la qualité de tous les Capucins du monde. Et pourtant c’est à lui et à Forbin que je dois une partie de ma mauvaise fortune, par la poca cura qu’ils ont de mes ouvrages ». Mais qu’importe l’argent, pour un artiste véritable à qui la gloire doit suffire ! Et cette gloire tardigrade qu’Ingres attend depuis si lontemps déjà, il la forcera bien à lui appartenir par cette dernière œuvre, qui sera sa plus belle et à laquelle il sacrifiera, quatre ans durant, ses trop courtes journées et ses trop longues nuits, son talent le plus magistral et son argent le plus rare, (puisque celui de l’Etat ne suflira même pas à l’achat des couleurs et des modèles), ses spasmes alternatifs de découragement et d’espoir qui lui feront écrire, tantôt cette phrase : « L’avenir commence à m’effrayer, et mon découragement est presque total », et tantôt cette autre : « Je fais de la peinture, comme si j’avais dix mille livres de rente, et la partie des modèles est toujours très coûteuse ; surtout lorsqu’on recommence, comme moi, des figures entières… Je suis si long, à faire un tableau et, pour mieux dire, les autres en font trois lorsque j’en fais un ! » C’est le même artiste qui écrira d’un de ses tableaux, dans un de ses 9 cahiers de notes personnelles : « Commencé le… 1807, — fini le… 1855 » ?

Et de tout cela, qu’importe encore à ce Vœu de Louis XIII qu’il faut faire à tout prix, même au prix de la misère où le courageux artiste se débat, de 1821 à 1824 pendant ces années de labeur lumineux et d’infortune noire où ce vaillant et ce probe se rend pourtant cette justice « qu’il ne doit, Dieu merci ! rien à personne, encore qu’il ait très peu gagné ou, pour mieux dire, rien. » Les fonds du petit ménage des Belle Donne finissent ils par trop baisser et les modèles par devenir trop coûteux ? Qu’à cela ne tienne : pour lui poser l’Enfant divin, un bel enfant de cette riche Florence demandant trop de monnaie par séance, Ingres le remplacera par un pauvre petit estropié qu’il aura recueilli, pour quelques baïocs, dans les rues de la ville. Et même, si la Vierge — qui n’est autre que la femme du peintre — doit quitter la pose pour aller reprendre l’aiguille et pousser plus avant la confection ou le ravaudage des vêtements sans lesquels on ne pourrait plus sortir ; loin de se déconcerter pour si peu, Ingres montera à l’échafaud et y prenant la pose qu’il désire, avec un paquet de vieux linges dans les bras, en guise d’Enfant Jésus, il priera un ami de passage de fixer pour lui cette pose, en quelques coups de crayon sur une feuille. Cet ami de passage, Constantin de nom et céramiste sans travail, laissera deviner tant d’infortune que le brave ménage voudra associer la sienne à la leur. D’ailleurs, il s’y rendra utile en posant le personnage du roi, et l’on sait que ce n’est pas le malheur qui doit faire, le plus souvent, défaut à ces figures apparemment heureuses de l’Histoire. Quatre ans durant, l’infatigable peintre s’armant à l’aube, de la palette et des pinceaux qu’il n’abandonnera qu’au dernier rayon du jour toujours trop court, réalisa devant sa toile ce bon conseil qu’entre deux de ces séances il écrivait à Gilibert : « Dessine, peins, imite, surtout, fût-ce de la nature morte. Toute chose, imitée de la nature, est une œuvre. Dessine, dessine encore et dessine toujours ». Et il dessine, et il peint, et il efface ; il n’est jamais content du dernier trait, car le suivant sera peut-être meilleur. Il est, devant son chevalet, « comme un aveugle qui ne voit et même n’entend rien ». Il y a tellement suspendu, ces longs quatre ans, son âme haletante qu’il ne lui reste plus qu’à y pendre à la fin son corps épuisé. Heureusement, puisque « tout se fait avec le temps », comme dit Ingres qui n’est jamais pressé d’achever ses tableaux, le Vœu de Louis XIII est enfin terminé et, comme le maître l’a depuis raconté à Amaury Duval son élève, il l’accompagnera à Paris, pour assister lui-même à la haute lutte que le siècle de Raphaël, veut livrer au siècle de Delacroix : « Je crus devoir l’apporter moi-même, mais sans grande confiance dans le résultat. Aussi n’avais-je pris qu’un simple sac de nuit, bien persuadé que je m’en retournerais comme j’étais venu. J’eus le bonheur de trouver dans M. de Forbin, (qu’Ingres avait connu à l’atelier de David), un protecteur des plus chauds. Quand il vit mon tableau, que j’avais fait tendre dans une salle du Louvre, il me témoigna vivement son contentement et voulut qu’il ne fût montré au public que dans la dernière quinzaine de l’Exposition, et à une place d’honneur. J’étais fort heureux ; mais quand le Salon fut ouvert, quand j’y pénétrai, je fus ébloui par tout ce que je voyais, et je fus pris d’un vrai découragement. Il y avait vingt ans que je n’étais venu en France, je ne connaissais rien de ce qui s’y faisait ; et je fus tellement surpris du talent et de l’exécution si habile de mes confrères que, sans les encouragements que me donnait Forbin, sans l’assurance qu’il me paraissait avoir en mon succès, je n’aurais pas osé affronter ces comparaisons. Enfin, il fut fait comme il l’avait dit : quinze jours avant la fermeture, mon tableau fut exposé et les critiques ne me refusérent pas absolument tout ». Les critiques furent même unanimes à célébrer cette résurrection de Raphaël, en la personne du plus impeccable de ses élèves ; et si, dans un des précédents Salons, l’irascible Kératry avait « compté trois vertèbres à l’Odalisque de M. Ingres », il n’aurait pas suiïi à compter les éloges qui accueillirent le retour d’Ingres ou de Raphaël au Salon de 1824.

           Onorate l’altissimo poeta,
           L’ombra sua torria ch’era dipartita !

En cette vieille maison de la gloire française qu’est le Louvre, où la majesté des grands rois en exil a fait place à la dynastie des grands artistes toujours régnants parmi nous, vous connaissez ce mémorable Salon de 1824 par un tableau que le peintre Heim en a laissé et qui en représente la Distribution des récompenses. Dans ce même Salon carré ou d’honneur, où le Vœu de Louis XIII d’Ingres était exposé à côté de la Jeanne d’Arc de Paul Delaroche, — les deux seules œuvres entre tant d’autres, leurs voisines, que le temps a semées depuis à tous les vents de l’oubli, — l’élite des artistes alors vivants se groupe autour de Charles X et de sa Maison royale, répartissant les médailles aux vainqueurs. Voici, à la gauche du roi, le duc de Maillé aux mains pleines de croix et de rubans pour les élus ; et, dans les groupes épars des lauréats de la gauche, voici, presque tous en culotte courte et en habit de leurs ordres divers, les deux Vernet, le baron Gros, le baron Bosio, Regnault, Gérard, Guérin, Gherubini, Hersent et sa femme, Bertin, Richomme, combien d’autres. À la droite de Charles X, c’est le vicomte de La Rochefoucault et le comte de Forbin, complétant la maison royale ; et puis, c’est, dans le plus beau désordre de ces grandeurs individuelles groupées ici pour constituer la plus noble gloire de la France, — celle des Arts, — Rossini, Isabey, Cogniet, Girodet, Droliug, Schnetz, Gatteaux à côté de Heim, et, entre, Lethière l’ancien directeur de l’Ecole de Rome et Dupaty, qui en fut aussi l’élève, vous remarquez un curieux homme, court de taille, noir vêtu, regardant fixement et résolument vers le côté royal où la gloire lui semble apparaître pour la première fois, sous la forme de la croix de la Légion d’Honneur qui va lui être décernée enfin : — c’est Ingres.

Parmi tous les groupes de cette monarchique chambrée de chambellans appartenant à la Cour ou aux Arts, — ceux de la Cour travestis en jocrisses de parade, comme ce Larochefoucault se dandynant en bottes molles, ou ce Forbin faisant en escarpins à boucles des effets de mollets découverts. — au milieu de tant d’autres mollets découverts à jour et de tant d’autres fracs chamarrés d’or royal ou de vert académique, où l’on distingue, entr’autres, le baron Gros pour sa stature olympienne et sa sympathique beauté, et Horace Vernet pour son allure de jockey toujours prêt à monter un cheval de course : votre curiosité s’attache surtout à pénétrer, vers le groupe de droite, ce petit homme noir au profil glabre et césarien, qui regarde le roi et que ses voisins entourent déjà comme un maître. C’est Lethièire, déjà vieux et toujours beau dans sa taille et son allure de Romain, à côté de laquelle celle d’Ingres semble se rapetisser à la mesure de l’incorrigible élève qui n’a pas voulu écouter son maître et son inutile correcteur de l’Académie de Rome. C’est Dupaty, encore tout jeune et déjà académicien dans sa belle personne d’avocat récalcitrant et de peintre amateur, à qui Ingres ne jalouse pas son bagage artistique. Quel est même, dans ce Salon plein de ses exposants et de leurs œuvres, le rival que pourrait bien envier ce nouvel arrivant d Italie, qu’on n’avait pas rencontré ici depuis vingt ans d’absence et qui, seul sans décoration sur ce simple habit noir que lui confectionna sa femme, attend, une main au gilet et l’autre au chapeau poilu de voyage, que la cérémonie soit terminée pour se décider à repartir s’il est encore méconnu, ou à rester si ses contemporains lui font tant soit peu place ?

Celui qu’Ingres cherchait, dans ce Salon de 1824 qui fut un triomphe pour ce continuateur de Raphaël dont on a lu ce qu’il écrivait alors de lui-même : « A grands cris, ils conviennent que l’art est tombé en quenouille et que je suis celui et le seul qui peut le relever ! » cet autre absent, qu’Ingres semblait appréhender de rencontrer dans cette chambrée de grands hommes et de petits outrages, c’était un autre révolutionnaire de l’art des nouveaux Romantiques, comme il l’était, lui, de l’art des vieux Classiques, un jeune homme inconnu qui exposait, non loin de ce Vœu de Louis XIII tant célébré malgré sa couleur en gris (du nom de son maître), un Massacre de Scio déjà vanté pour sa violence des chairs palpitantes et du sang chaud qui semblait se répandre d’une première blessure.

Eugène Delacroix ?

En cet assaut lumineux d’étoile du matin qui se lève et d’étoile du soir qui se couche, qui va nous faire connaître intimement ce Lucifer ou ce Démon « qui court sur les toits » et dont les premiers pas tapageurs empêchent Ingres de goûter en silence ses premiers succès, si longuement attendus et si chèrement payés ?

II

Au voisinage des rues de Bourgogne et de Bellechasse, où le souvenir mélancolique d’Adrienne Lecouvreur dort dans sa tombe, encore inexplorée, — cette pauvre tragédienne enterrée, par d’Argental, au fond du terrain vague qui, depuis, sert au passage des profanes tramways du boulevard Saint-Germain, — de vieux amis de Delacroix m’avaient dit que je découvrirais là, peut-être encore, le plus intime de ces derniers, celui qui vécut quarante ans dans les confidences de son inséparable camarade d’atelier : le presque nonagénaire Chevanard. Quatre ans seulement l’avaient fait précéder dans la vie par son maître futur qui, né en 1798, ne s’autorisa que de la supériorité de son âge pour accepter les hommages de celui qui arriva, en 1804, à la lumière du jour et à la gloire commune de leur grand art. De 1804, où Delacroix naquit, à 1895, où les héritiers du maître ont publié son Journal [22], et à 1909 où l’on nous fait lire son Carnet du Maroc [23], que de berceaux et que de tombes ! Où trouver, en ce quartier, le nid du vieil artiste qui y vivrait encore ?… « Oui, mais dépêchez-vous, me dit-on. Chenavard fait ses malles et pourrait bien partir d’un instant à l’autre ». De fait, il nous a quittés, avant que pût être achevée la publication du Journal de Delacroix, qu’il avait tant connu. L’instinct me précédant et quelques indications aussi me guidant, j’avise, à l’endroit le plus silencieux de ce quartier Saint-Germain, le coin le plus ignoré des passants, où la maison vieillotte que je devine doit se cacher entre les arbres et sous les lierres que ma pensée lui prête. Le bruit indiscret de mes pas, dans le gravier de la cour, a suffi pour mettre aux fenêtres du rez-de-chaussée toutes les servantes de la maison, comme une compagnie de perdrix curieuses, hors des vignes. L’une d’elles vient à mon devant et m’écoute, souriante, dans la jeunesse de son visage que ce vieux cadre rajeunit plus encore et fait paraître tout charmant :

— Monsieur Chenavard est-il là ?… dites-vous presque hésitant, comme si vous demandiez des nouvelles d’un siècle à l’autre.

— Oui, Monsieur !… répond-elle, presqu’aussi étonnée que vous du souvenir que vous en gardez encore.

Et, sans vous inviter à faire antichambre sous l’orme, elle vous prie de monter aussitôt jusqu’au premier étage, où toutes les portes restent ouvertes. Vous traversez un étroit cabinet de toilette meublé de sa table et de son pot-à-eau seulement ; et, tout au fond, c’est l’unique chambrette du bon vieillard qui vous reçoit. Grand, fort, musclé, comme un de ces innombrables géants que son crayon michelangelesque s’opiniâtra toute sa vie à dessiner pour des cartons précieux que le Panthéon diffère d’utiliser encore, l’artiste, haut dans sa carrure herculéenne, attend aussi sans impatience et encore droit, au milieu de cette chambre où sa tête olympique, à peine blanchie de cheveux se déroulant en boucles, touche et étaye le plafond. Pour tous meubles autour de lui, un vieux fauteuil-bergère d’où il s’est relevé, un pouf moderne où il vous invite à vous asseoir près de lui, un bout de table ici pour le mouchoir du maître, là un lit de fer à rideaux de futaine où des fleurs rouges à trois sous le bouquet font ramage, plus loin une espèce de bibliothèque ou de commode basse où de vieux livres, — les anciens amis, — se reposent d’avoir tant vécu. Et partout, dans cette pièce à peu près nue, un air de malles faites et de voyageur prêt à partir, avec gaieté.

— C’est que, dit-il d’un ton joyeux que l’âge voile à peine et avec un langage choisi d’ancien temps qui laisse tant regretter la banalité d’expression de notre outrancier modernisme, c’est que je suis bien vieux ! Songez que je date du temps de Corot, de Charlet, de Barye, de Millet, de Flandrin, de Cogniet, de David d’Angers, de Géricault, de Gros, d’Ingres même et de mon inoubliable ami Eugène Delacroix.

Je suis peut-être le seul survivant de ces glorieux ancêtres. Est-il convenable, dites-moi, de s’attarder à vivre si longtemps, après eux ?

Avec une émotion mal contenue que la modestie de ce grand travailleur et sa sérénité de vieillard joyeux m’inspirent, je lui réponds que sa vieillesse encore robuste nous est précieuse, à l’heure où le Journal d’Eugène Delacroix est publié et où la mémoire du confident le plus fidèle de ce grand peintre nous en garantira peut-être l’authenticité.

— Oui, je savais que Delacroix écrivait ses impressions au jour le jour, depuis l’année 1822. Un soir, à Dieppe, comme la nuit était déjà fort avancée, il me demanda brusquement la permission de se retirer et d’aller… « Dormir comme moi ? ajoutai-je. — Non, me répondit-il, mais écrire. C’est une habitude que j’ai prise, de noter chaque soir les affaires du jour. Mon cher philosophe, ce sont surtout nos conversations que je marque dans ces cahiers, et je pourrais vous en faire relire de si vieilles que vous en avez certainement perdu le souvenir. » Mais si je n’ai plus mémoire de ces confidences que Delacroix se plaisait à noter, en revanche, — après la lecture de son Journal qui vient de m’être faite, car je n’y vois plus, — je peux dire que je me souviens très vivement encore de maints incidents de sa vie qu’il se plaisait à me conter, et sur lesquels ses cahiers gardent un bien étrange silence.

Pourquoi ce silence ? Delacroix prévoyait-il que ses amis, plus tard, au besoin, pourraient compléter ses papiers ; ou n’ordonna-t il à sa gouvernante Jenny de les brûler, au moment de mourir, que parce qu’il douta alors lui-même de sa propre mémoire et du peu de place qu’elle occuperait dans l’esprit de ses contemporains ? Heureusement, Jenny n’a rien brûlé du tout. D’autre part, un des vieux confidents du cher maître a survécu à la publication de ce Journal, pour le compléter par quelques anecdotes intimes que le grand peintre ne voulut pas confier à ses cahiers frivoles, préférant la mémoire fidèle d’un ami sur à l’indiscrétion facile de ces multiples carnets de ménage, — disons le mot, — de cuisine auxquels la plume taciturne de Delacroix a refusé de rapporter des histoires que Chenavard, son survivant, pourra seul raconter.

Le baron Gros et la « Barque de Dante »

Le Journal d’Eugène Delacroix, qui débute en l’année 1822 avec l’envoi de son premier tableau au Salon, ne dit pas un mot du plus délicieux roman d’art qu’à l’âge de 24 ans un peintre, inconnu jusqu’alors, put expérimenter pour son compte.

C’était, on s’en souvient, l’heure où une jeunesse romantique à outrance venait de naître d’une vieillesse classique à excès ; où David, dans son atelier de pompiers, comme Chateaubriand, dans son cabinet de bas-bleus, pressentirent que « les dieux s’en allaient » avec la dernière épopée renouvelée des Antiques et unissant par celle de Napoléon à Waterloo. Dans ce mouvement d’océan noir et de tempête houleuse où les galères de la Coalition firent voile du pays slave au pays latin, un jeune homme venait de concevoir le projet d’une barque où l’art ancien et l’art moderne, Virgile et Dante, se donneraient la main et transporteraient, à travers tant d’ombres conjurées, la fortune de l’art, moins périssable peut-être que celle de César. La Barque de Dante allait avoir pour interprète, au pied levé, un grand garçon au corps sec et nerveux, au visage brun et farouche, au caractère impénétrable ; un fils d’ambassadeur de la première République, à qui la deuxième Restauration ne laissait pas même un atelier où dresser son chevalet assez haut et suspendre ses rêves assez sublimes.

Delacroix demanda donc à sa sœur Henriette, — plus âgée que lui de vingt ans, plus riche aussi par son heureux mariage avec l’ambassadeur de Verninac Saint-Maur, — un coin de son grenier où installer sa toile. Celle-ci, commencée sous les toits qui empêchaient le peintre de la dresser de toute sa hauteur au jour avare d’une misérable lucarne, l’artiste se disloquant des genoux et du dos la termina à la belle saison, quand toute la maisonnée était partie pour la campagne et laissait Delacroix à ses maigres ressources de rapin. C’était l’heure où les peintres envoyaient leurs tableaux au jury du Salon et où, à l’insu des siens, ce débutant conçut la hardiesse de faire aussi l’expédition de son morceau.

Mais dans quel cadre, officiellement requis par les règlements de l’Exposition, emboîter cette toile dont les grandes dimensions n’étaient pas comparables avec la bourse de l’artiste ? Nouveau Marius sur de nouvelle ruines, Delacroix maudissait son insuffisante fortune quand il avisa l’atelier d’un menuisier, au rez-de-chaussée même de la maison dont il occupait les combles. Aux deux extrémités d’un même gîte, les infortunes semblent se rejoindre et s’entr’aider avec une ingéniosité plus habile et un désintéressement plus généreux. Ce fut du moins le cas pour le menuisier, qui conseilla au peintre de clouer simplement quatre planches en forme de cadre, d’enduire celles-ci de colle-à-poisson et de les saupoudrer de sable et de limaille, en guise de dorure. La toile, ainsi parée, s’en alla sur-le-champ au jury. Et Delacroix de s’enfuir à Lou roux, près Louhans, où il ne verra pas la honte du refus d’un tel ouvrage. Le menuisier prévenu sera encore assez bon pour recevoir et emmagasiner « l’ours » entre les rifles de rebut et les mauvaises caisses du magasin, raconte le Journal de l’artiste.

Et de la délicieuse histoire qu’il a, depuis, racontée si souvent à son vieux confident Ghenavard, pas un mot ! En vérité, voilà un début de sobriété et de parti-pris qui en promet bien d’autres, pour plus tard, de la part de celui qui pourra, sans sourciller, faire se battre et se dévorer des lions pour le plaisir de les peindre, vivants ou morts, qu’importe ! L’histoire vraie, dans toute sa simplicité et son émotion charmante, la voici. Delacroix, revenu de Louhans au moment du Salon, s’était rendu aussitôt au Louvre où, sans espoir d’y retrouver sa toile, il la cherchait pourtant. Il avait fiévreusement et sans résultat visité déjà toutes les salles, quand, tout à coup, il s’entendit appeler par son nom :

— C’est vous, le nommé Delacroix ?

— C’est moi, oui ? Que me voulez-vous ?

— Vous cherchez votre tableau, peut-être ?

— Moi ? Je ne cherche rien. Qui êtes-vous ? C’était le « placier » de l’époque. Il connaissait Delacroix, pour l’avoir déjà vu circuler dans les salles et l’avoir entendu appeler par ses camarades de l’atelier Guérin. Ah ! il en avait ce nouveau, de la chance ! Un tableau qui n’avait plus que trois planches sur quatre, en guise de baguette, quand, après s’être démanché en chemin, il était arrivé clopin-clopant « ainsi fichu » sous les yeux du jury. — « Quoi ?… Qu’est-ce ?… Un tableau sans cadre ? Le règlement du Salon n’en permet pas même l’inspection. — Voyons, Messieurs ! s’était écrié Gros en s’arrêtant à son tour devant cette toile et en l’examinant de très près. Cette peinture mérite votre attention. Revenez, je vous prie, sur vos pas. — Il est possible que la peinture soit passable ; mais elle n’a pas de cadre. Le règlement s’oppose à l’admission. — Et si l’artiste est pauvre ?… — Le règlement ! le règlement ! — Et si je me charge du cadre ? — Alors, c’est que la toile en vaut la peine ! dit le jury en admettant cette Barque de Dante et en donnant du « Monsieur le Baron » à Gros, qui n’en demandait pas autant et qui, d’une pichenette familière et élégante, rejetant d’une épaule à l’autre son long toupet de beaux cheveux formant perruque, ajouta : — Inscrivez reçu, à mon compte ! » Et le jury passa outre.

Et c’était ce tableau que Delacroix cherchait, dans les salles communes du Salon ? Voudrait-il seulement prendre la peine de pousser sa visite jusqu’au Salon Carré ! C’était la pièce rare, réservée aux maîtres exposants, et Delacroix ne l’avait naturellement pas comprise dans sa course à travers le Salon. Maintenant, que faire ? Ne remonter de si bas, que pour retomber de plus haut ? Et, l’œil froid, incrédule, il interroge encore son guide qui reprend :

— Allez-y voir vous-même ?

Eh ! pourquoi pas, puisque parfois un cauchemar s’achève par un rêve. Distrait par pose et flânant par tenue tout le long des cimaises, l’artiste repasse le Salon de pièce en pièce et arrive, en se moquant de lui, jusqu’au Salon Carré. Là, tout à coup, à portée de la main, à une place choisie, que voit-il avant tous les autres tableaux ? Le sien, dans le beau cadre d’or que l’aumône d’un maître lui a donné et où Dante et Virgile s’enfoncent dans l’orage qui souffle, s’éloignent sur la mer qui s’enfuit, entre la perspective lumineuse des larges baguettes qui l’enserrent et font à cette horrible chose se mouvant dans la nuit un entourage où le jour luit, comme un contraste, et où la gaie lumière arrête sa lampe pour y ajouter plus d’éclat. Et ces noirceurs d’enfer et de mystère, ces profondeurs sombres, sans disparaître jamais, s’enfuient toujours plus loin, à l’infini du temps, à la source des mers, à l’origine des tempêtes, à l’aire inaccessible d’où le vent part et la pluie tombe…

Sitôt sorti du Louvre où l’heureux Delacroix rêvait encore et doutait de la réalité, l’artiste courut frapper à l’atelier de Gros. Celui-ci était installé, rue de l’Ancienne-Comédie, en face du café Procope, dans le foyer même où jouèrent autrefois Molière, La Champmeslé et Adrienne Lecouvreur. Les souvenirs que le passé laissait encore aux murs de cette glorieuse maison, et surtout la pensée généreuse du maître illustre dont l’élève improvisé venait le remercier humblement, furent autant de sujets d’émotion qui frappèrent à la poitrine d’Eugène Delacroix, un peu plus fortement que la main de celui-ci ne fit à la porte du baron. Car cette porte, lente à s’ouvrir, s’entrebâillait à peine pour laisser sévèrement passer par l’embrasure une voix rauque et presque dure, qui disait :

— Qui est là ?

— C’est moi, Monsieur ! osa ajouter le visiteur, sans oser encore se nommer. Je venais vous remercier de…

— De quoi, voyons !

— D’avoir fait recevoir mon tableau au Salon.

— Votre tableau ! Quel tableau ? Il y a tant de tableaux !

— Monsieur, c’est celui pour lequel vous avez pris la peine de faire mettre un cadre.

— Possible !… Je ne m’en souviens plus. Votre nom ?…

— Eugène Delacroix !

Aussitôt, à ce nom, la porte s’ouvre toute grande, et, haut dans sa belle prestance d’officier supérieur en bourgeois, Gros d’apparaître tout entier sous le cadre superbe de l’immense atelier qui s’éclairait derrière lui. La Peste de Jaffa, la Bataille d’Eylau et tant d’autres pages merveilleuses de l’épopée napoléonienne que l’État, redevenu Bourbon, avait prié l’artiste d’emmagasiner chez lui jusqu’au retour d’un autre Bonaparte, étaient là. Et Gros, comme stupéfait à la vue de ce jeune homme du premier poil que l’émotion et la reconnaissance faisaient pâlir de visage et hésiter de la voix : — Vous ?… C’est vous qui avez peint cela ? Entrez, mon garçon !

À son tour ému, hésitant, balbutiant l’éloge, confondant le jeune Delacroix en une camaraderie charmante, tout ce Gros-là, si haut d’encolure et de geste, cassa vite son triple étage de cravate-major et amena sur son large plastron officiel le buste osseux du maigre rapin dont, en parlant, il continuait à caresser d’une main large et familière les noueuses épaules.

— Vraiment, cette Barque de Dante, c’est vous, Delacroix, son auteur ? Ah ! mon ami, comme je suis heureux de vous voir. C’est que voilà de la peinture, savez-vous ! Et, dans cette peinture, quel mouvement, mon garçon ! Moi, j’appelle cela du Rubens réformé ; et je m’y entends peut-être.

— Permettez-moi, Monsieur, de trouver le cadre plus remarquable que le reste, et de vous en remercier de tout mon cœur.

— Voulez-vous ne plus reparler de cela, je vous prie ? Refuser de pareille peinture, faute d’un cadre ? Ohé ! l’Institut, faudrait voir !… Enfin, vous allez continuer le métier, j’espère. Avez-vous assez de lumière et d’espace dans votre atelier ? Non ! Voulez-vous venir travailler chez moi ? On est bien ici, n’est-ce pas ?… bien au large, bien en vue. Vous regardez ces vieux tableaux ?… À votre fantaisie ! Vous êtes chez vous, mon garçon. Tenez ! restez là, à votre aise. Moi, il faut que je m’absente pour une petite course. Quand vous aurez fini de voir, vous laisserez en descendant la clef chez le concierge qui vous reconnaîtra ensuite et vous laissera remonter. Au revoir, mon ami ! Bien au revoir, n’est-ce pas ?…

En répétant ces derniers mots, le maître, qui se disposait à sortir, essayait de reprendre sa roideur militaire en même temps que son chapeau posé sur une table voisine. Comme il tendait la main, causant encore, les doigts heurtèrent le chapeau qui perdit l’équilibre et roula sous la table. Gros se baissant pour le reprendre, Delacroix fut plus tôt là dessous où la main du vieux maître rencontra celle de son nouvel émule et la serra dans l’ombre, comme si elle fût honteuse de l’amitié qu’un vétéran offrait si généreusement à un conscrit de la première levée.

De cette charmante scène d’atelier, Eugène Delacroix dans son Journal n’a même pas fait mention. C’est à peine si, dans un autre manuscrit de cette époque et rédigé plus secrètement par ce prétendu fils du prince Talleyrand qui ne voulait pas devoir son premier cadre à la générosité d’un petit baronnet de l’Empire, il écrit pour lui seul, à mots couverts : « Le hasard me fit rencontrer Gros, qui, apprenant que j’étais l’auteur du tableau en question (Dante et Virgile), me fit, avec une chaleur incroyable, des compliments qui, pour la vie, mont rendu insensible à toute flatterie. Il finit par me dire, après m’en avoir fait ressentir tous les mérites, que c’était du Rubens châtié ». Pour lui, qui adorait Rubens et qui avait été élevé à l’école sévère de David, c’était le plus grand des éloges.

Et de Gros, dans la suite du Journal de Delacroix, plus autre trace. Pourquoi cet air d’ingratitude, de la part d’un artiste féroce, trop séduit peut-être par la majesté du génie, pour se laisser jamais charmer par la bonté du cœur ? Je ne sais. Mais c’est avec de ces beaux airs de dieu indifférent à l’amitié des hommes, que les plus grands d’entre ces derniers se sont parfois blessés à mort. Cette ingratitude des grands maîtres entr’eux n’a pas d’âge. N’est-ce pas Lamartine qui s’accuse, lorsque Musset n’est déjà plus de ce monde, de n’avoir pas encore lu la Lettre immortelle que le jeune et alors a peu près inconnu poète des Nuits adressa au célèbre compositeur du Lac ?

— « Jeune homme, pardonne-moi : je ne t’avais pas lu ! »

C’est aussi à ce jeu dangereux de cœurs blessés que le sang, goutte à goutte, s’épuise et que la vie tarit enfin, à bout de sentiment, au fond des âmes tendres auxquelles le génie ne suffit point et qui voudraient aimer autant qu’elles admirent. On sait le dernier coup qui frappa le grand cœur de ce très grand artiste que fut Gros. Il exposait son Diomède, en 1835. La jalousie de ses contemporains avait tout à coup chargé en claie le char de gloire où s’étaient promenés si longtemps ses légitimes triomphes. Comprenant que le soir était venu, il quitta simplement la salle de café des environs du Palais-Royal où il avait pris l’habitude de venir, chaque après-dîner. Songeant tranquillement à ce qu’il allait faire, il longea la Seine jusqu’à un coin solitaire de Passy. Et ce fut là qu’au lendemain matin on retrouva son cadavre, le chapeau et la canne soigneusement posés sur la berge, à côté de ce grand corps de bel officier en retraite qui semblait s’être couché pour dormir là, tout au bord. Sa tête n’avait eu qu’à se pencher plus avant, vers l’eau, pour se noyer sereinement et aller chercher, vers les étoiles, des hommes moins atroces et des amitiés plus fidèles.

Les « Massacres de Scio » au Salon de 1824

— Mais, dis-je à M. Chenavard, que cette longue causerie semble faire revivre et ne fatigue nullement, mais il semble, par cet heureux début, qu’Eugène Delacroix n’eut pas trop à se plaindre des prétendues mauvaises guerres du Salon.

— Attendez la suite. Je crois, en effet, que le tempérament éminemment batailleur de mon génial camarade lui eût fait préférer la lutte, à tout triomphe facile et à toute médaille sans revers. Il eût fallu, comme moi, le voir peindre à son atelier pour deviner aux premiers pas l’homme qui, jusqu’aux derniers de la route solitaire et affranchie où il voulut marcher seul, resterait incomparable avec tout autre et bien identique à lui-même. Un corps long et nerveux, comme ses ambitions illimitées et soutenues, qui s’entretenait à l’ouvrage, du matin jusqu’au soir, avec deux sous de café dans le ventre et qui ne pouvait peindre qu’avec un diable-au-corps le repoussant à trois mètres loin de sa toile après chaque coup de pinceau jeté là, comme en passant, comme en courant, en vent d’orage. Un tranquille et un satisfait, Delacroix ? Jamais de la vie, par exemple ! Écoutez plutôt le commencement de ses déboires, au début même de sa carrière artistique et au lendemain de ce premier succès, qui lui semblait déjà insupportable.

Et l’aimable vieillard de poursuivre son récit avec cette éloquence et cette correction de phrases que j’ai beaucoup de peine à remplacer dans cette interprétation probablement insuffisante et dont le seul mérite tiendra dans son exactitude, pour les lacunes que le Journal d’Eugène Delacroix présente et que l’heureuse mémoire de ce providentiel survivant aura suffi peut-être à combler.

— C’est que, répondit-il, cette période artistique de 1824, que j’ai vécue intimement et presque toujours en compagnie de Delacroix, quel peintre l’aurait envisagée d’une âme froide et quel écrivain se fût assez possédé pour en décrire, sans défaillance, l’immense et lumineuse phase. Ne vous étonnez pas que Delacroix, dans son Journal naissant alors, n’y ait consigné d’une plume rapide que ses dépenses d’atelier et que ses réflexions d’artiste. Le reste eût demandé la froideur d’un esprit que l’ardeur de la lutte n’eût pas emporté trop loin, et l’art d’une parole aussi habile à peindre sur la page que le pinceau sur la toile, les merveilleux chefs-d’œuvre qu’une pléiade de géants, sortant d’une épopée récente, exposait à la face du monde élonné et de la glorieuse histoire.

En 1824, c’était l’époque où le Vœu de Louis XIII nous ramenait de Rome ce frère jumeau de Raphaël que la France ravie commençait enfin à connaître et à saluer, sous le nom d’Ingres. C’était le temps où Gros, Proud’hon, Gérard et toute la nouvelle école sortie de ces maîtres robustes de la couleur brillante et du dessin serré, inauguraient cette bataille gigantesque que le romantisme s’apprêtait à livrer à l’art classique, le mouvement à la plastique, l’emprunt, à l’invention, l’idée vivante des temps modernes à l’idée morte des temps passés. C’était l’heure où le plus audacieux de ces fiers Prométhées de la lumière nouvelle, Géricault, arrivait des mers les plus profondes et les plus orageuses de l’art, sur ce Radeau de la Méduse dont aucun œil contemporain n’oublierait, dorénavant la lumière mourante et si chaude pourtant, malgré la nuit qui descendait déjà sur les débris de cette voile que son jeune pilote ne déploierait donc pas toute grande. À 32 ans, Géricault, mûr pour la tombe, se mourait… On n’a jamais bien su, par exemple, — interrompit Chenavard, — pourquoi Géricault est mort, si l’on a pu se rendre compte de quoi il est mort. La cause fut tout autre que l’accident de cheval survenu à Montmartre, et le public l’apprendra, sans doute, pour la première fois, avec quelque intérêt. Racontez-la lui, de ma part. Elle a la garantie d’un témoin véridique.

— Parlez, maître !

Un soir de l’année 1823, le peintre Charlet devait diner avec Géricault chez des amis communs, et venir prendre son camarade à l’atelier. À l’heure convenue, il entrait donc chez Géricault qui, triste, abattu, désespéré presque, lui dit :

— Mon bon Charlet, va, je te prie, tout seul au rendez-vous, et dis à nos hôtes combien je regrette de ne t’avoir pas accompagne. C’est que je viens d’apprendre, sur mes affaires domestiques, une telle nouvelle que je n’aurais pas la force d’en surmonter la tristesse. Mon ami, l’homme que tu vois devant toi est un homme ruiné !

Charlet eut beau parler de jeunesse et de talent à son camarade découragé ; celui-ci, affalé sur un divan, ne l’écoutait même plus. L’heure sonnant, force fut à Charlet de laisser là son ami et de courir au dîner où les excuses de Géricault et le départ précipité de Charlet ne durent pas avoir grand’peine à se faire admettre. Car le souci de l’état désespéré dans lequel il venait de laisser son ami, avait fini par se changer en une anxiété telle que, même avant la fin du dîner, il prit congé de son monde et remonta en toute hâte à l’atelier. Arrivé devant la porte, il frappe. Géricault ne répond pas. Par la serrure, une odeur étrange s’exhale, comme du charbon s’oxygénant en liberté sur un réchaud. Charlet dirige son œil, applique son oreille, ne voit et n’entend rien. Mais à l’odeur persistante qui émane de là, une terrible appréhension prend l’ami aux entrailles, double aussitôt l’énergie de ses bras et lui permet, en quelques coups, de défoncer la porte.

Il n’était que temps. Géricault, déjà inerte à côté du brasier qu’il avait allumé, avait pris, devant ses propres études de la Méduse accrochées à la muraille, la couleur des cadavres que son génie y avait peints. Il ne fallut qu’un instant à Charlet pour ouvrir toutes grandes les baies de l’atelier, traîner le malheureux asphyxié au plein air du balcon, lui frotter les membres déjà froids avec une essence quelconque qu’il trouva sous sa main et, par petites tapes, rappeler peu à peu à la vie Géricault, qui ouvrant enfin les yeux et reconnaissant son ami : — Ah ! mon pauvre Charlet, dit-il, quel mauvais service tu me rends !

Aussi bien, la chute de cheval qui survint à Montmartre, quelques semaines plus tard, pour emporter l’artiste après un an de souffrances atroces, dans sa jeunesse et dans sa gloire, n’étonna— t-elle ni Charlet, ni aucun des amis de Géricault, lesquels sans connaître l’embarras momentané de ses affaires, ne purent s’expliquer une fin si désespérée chez un garçon dont l’âge et la valeur auraient suffi à relever vingt fortunes vingt fois plus compromises que la sienne.

— C’était du moins, ajoute Chenavard, le sentiment personnel de Delacroix qui, par égard pour la mémoire de Géricault, feint dans son Journal, d’ignorer cette histoire dont il m’a fait si souvent le récit. Son culte était extrême pour le jeune maître qui avait, à trente ans, peint le Radeau de la Méduse ; et il lui en donna certes une preuve le jour où, comme un vulgaire modèle, il voulut lui poser le buste et la tête d’un des héros meurtris de cette scène, à la ressemblance duquel vous avez déjà peut-être reconnu Delacroix… Mais revenons au peintre des Massacres de Scio.

Ce fut donc vers le mois de mars de cette féconde année 1824, que Delacroix envoya son deuxième tableau, encore peint sur les genoux et sous la toiture trop basse du grenier de Mme Henriette de Verninac. sa sœur. Fait et refait deux fois, quand il partit pour le Louvre il n’était pas encore terminé. Mais la bienveillance de Gros, qui se plaisait à suivre Delacroix dans ses débuts et à son insu même, fit accorder au jeune exposant la permission d’achever sur place son travail : faveur précieuse, qui permettait de peindre son tableau dans la lumière même où il serait exposé, et que n’obtenaient guère pour les leurs que les chefs d’atelier et les maîtres reconnus de l’école.

Sous ce jour franc de grande salle de palais, si différent du faux jour qui l’avait éclairé par une simple lucarne de grenier, Delacroix tout à coup prit en dégoût sa toile et résolut de la recommencer. Avec un diable-au-corps, qui déconcertait et gênait quelque peu les autres peintres admis à terminer dans cette même salle leurs envois, il allait et venait et, par coups de pinceau jetés comme en courant sur cette toile que l’artiste ne pouvait observer que de loin, il devenait l’étonnement et même la risée de ses calmes et honorables voisins. L’un d’entr’eux, grand dignitaire de la Légion d’Honneur qui brillait en grosse rosette rouge à son collet, s’était même approché de cet énergumène de la peinture en pâte et du mouvement en lugue. De ses beaux yeux de chaste membre de l’Institut, il regardait, perplexe, cette brutale violation de son art doucereux, quand il s’enhardit jusqu’à arrêter par la manche ce fou en mouvement et lui dire :

— Que peignez-vous donc là, Monsieur ?

— Monsieur, c’est un tableau. Le sujet représente une scène des…

— J’entends bien ! Mais quelle peinture est-ce ?

— Voulez-vous quelle s’appelle la peinture de l’avenir, puisque vous n’y reconnaissez pas celle de jadis qui vous préoccupe aujourd’hui encore ?

— Elle est ingénieuse, ajouta l’académicien se gaussant dans son col montant de légionnaire.. Eh ! dites-moi, Monsieur, cette petite ornementation rouge que vous faites traîner sur les babouches de votre houri d’Orient ?…

— Ça ?… c’est une rosette ! termina Delacroix perdant patience. Et il se remit à l’ouvrage sans regarder sur le visage de son interlocuteur illustre l’effet subit qu’y avait peint, en rouge aussi, son impertinente réponse.

Pour tant de hâte qu’il y employât, son tableau n’était pas encore terminé quand le Salon de 1824 s’ouvrit officiellement. Quelques pestiférés des Massacres de Scio n’y étaient pas assez verdis par la mort et il les laissa retomber, ça et là, dans l’ombre affreuse des pâles survivants qui ajoutaient un si sinistre aspect à cette horrible scène.

Mme Lancelot et les autres précieuses douairières du bas-bleuisme officiel de cette époque, passant par là le jour du vernissage, hésitèrent, entre se trouver mal tout simplement ou tomber dans les bras de Guérin, — le maître humilié de cet épouvantable élève. Ingres, qui triomphait assez justement dans ce même Salon avec son Vœu de Louis XIII, arriva aussi devant Scio et ne se gêna pas outre mesure. Faisant mine de s’asseoir sur un pot, il esquissa par cette expressive mimique l’idée que l’onomatopée de ce nom d’île (prononcez Chio) éveillait tout à coup dans ses petits souvenirs linguistiques. Il traduisit ainsi, par ce seul geste, toute la considération que ce maître du dessin au repos professerait longtemps pour le maître du mouvement en couleur. Quant à Gros, ce fut tout rouge que, séance tenante, appelant l’audacieux Delacroix devant son œuvre, il eut le courage de se fâcher :

— C’est vous, Monsieur, qui faites cela ? En plein Salon, de l’aveu même d’un grand maître, le traître était connu et dénoncé : Delacroix, embarquant la révolution des couleurs dans sa houleuse Barque de Dante, avait follement pensé l’introduire dans la mer plate de l’Académie du dessin, sous le manteau du bon Virgile qui ne pensait pas recouvrir sous ce chef-d’œuvre, un si perfide transfuge. Mais notre peintre d’enfer avait compté sans son Cerbère ; et l’Académie, réveillée par la voix fulminante de Gros, résolut de veiller dorénavant mieux aux portes. Et vous savez si, avec Delacroix, on en laissa depuis hors du Salon, après ces légendaires Massacres de Scio qui furent la levée des boucliers pour des artistes tels que Corot, Diaz, Troyon, Brascassat, Gigoux, Rousseau et jusqu’au timide Hippolyte Flandrin lui-même qui, dans ce groupe d’annuellement « refusés », dut porter, en son âme si religieuse et si classique, le redoutable honneur d’avoir été un des meilleurs élèves d’Ingres.

Un jour, ajoute Chenavard en repuisant au fond de ses inépuisables souvenirs, Delacroix et moi, nous nous acheminions vers l’Institut, pour une séance. Le hasard fit qu’Ingres nous y précéda, de quelques pas seulement. Comme nous étions arrivés devant la porte et que ces deux ennemis irréconciliables venaient de s’y rencontrer et de s’y toiser du regard, tout à coup Ingres tendit la main à Delacroix par un mouvement de sympathie secrète qui attirait depuis longtemps, l’une vers l’autre, ces deux natures de grands artistes, révolutionnaires à leur manière, et de braves hommes. En les voyant tous deux se prendre spontanément par le bras, comme ils entraient à l’Institut ensemble :

— C’est le dessin, au bras de la couleur ! murmurai-je, heureux d’une réconciliation si tardive. Je ne sais plus vous dire quelle joie m’envahit alors l’âme, à emboîter le pas de ces deux beaux athlètes dont l’école française avait contemplé la haute lutte ; à voir leurs deux drapeaux unis en une dernière étreinte d’amitié, et à évoquer le souvenir de tant de camarades tombés en route qui voyant là, comme moi, Ingres et Delacroix, — le trait irréprochable et son inséparable vie, — se rencontrant et se serrant la main sur le même palier de l’Institut de France, n’eussent pas, pour leurs yeux de vaincus, au moment de mourir, demandé davantage.

                       Les vaillants de dix-huit cent trente,
                       Je les vois, comme au temps jadis ;
                       Au temps des pirates d’Otrante,
                       Nous étions cent, nous sommes dix !

Delacroix et Chenavard

— Comment, Delacroix et vous, vous êtes-vous connus ? demandai-je encore à l’infatigable Ghenavard.

— Cette aventure ne date pas d’hier, répond-il en riant. Pourtant, si vieille qu’elle soit, tous les traits en sont restés forts nets dans ma mémoire. Un jour de l’année 1822, — Delacroix, qui avait quatre ans de plus que moi, était devenu le lion de l’école au lendemain de sa fameuse Barque de Dante, — j’étais au Louvre. Sous l’impression très forte encore du premier Salon de cet artiste, je m’étais pris d’un beau feu pour Rembrandt, son inspirateur sans doute ; et je copiais, ce matin-là, l’Ange quittant Tobie du maître hollandais. J’en étais aux derniers coups de pinceau de cette étude, quand je finis par remarquer autour de mon chevalet un grand diable d’homme, au corps sec, aux bras presque aussi longs que ses interminables jambes, aux cheveux bruns et abondants, à la moustache rare et à la barbiche drue de bouc rébarbatif, aux pommettes saillantes, à la face anguleuse, à l’œil d’un noir profond et vif, à l’ensemble très décidé et très artiste qui se dégageait de ce visage pâle, calciné, pétillant en dessous comme un feu de charbon recouvert par des cendres. il allait et venait, tantôt vers ma toile, tantôt loin d’elle, avec un tourbillon de redingote dont les basques, terriblement agitées, menaient un vent d’ouragan jusque sur mon visage. Perdant patience, je m’arrête de peindre et je relève la tête vers l’indiscret.

— Pardonnez-moi cette insistance, dit-il en s’accoudant à mon haut tabouret et d’une voix assez blanche, mais vous copiez si bien, Monsieur, que je pense à un travail dont vous vous chargeriez peut-être.

— Lequel ?

— Il s’agirait de copier une grande « machine » dont les dimensions ne permettent pas l’envoi à Londres, où elle est attendue pour y être gravée. C’est un Jésus aux Oliviers que je viens d’essayer pour l’église Saint-Paul et où, quoi qu’en aient dit les journalistes, M. Victor Hugo n’a pas pose pour le buste du Christ.

— C’est peut-être à M. Eugène Delacroix que j’ai l’honneur de parler ? ajoutai-je, assez flatté de la rencontre et devinant le peintre déjà célèbre à cet écho de journal qui était parvenu jusqu’à moi.

— Delacroix, oui ! Vous connaissez ce type ? C’est bien moi. Ma proposition vous plaît-elle ? C’est que vous êtes un rude copiste, savez-vous ! Mes compliments, mon cher ! Alors ça vous va, de recopier mon tableau ? J’ai l’atelier au n° 22, rue Blanche (aujourd’hui rue de Varenne). J’y suis tous les matins, depuis 7 heures. Y viendrez-vous ?

— Mais tout de suite, si vous voulez.

— Merci ! Alors vous repliez votre balluchon ? Mais, je vous en prie, si vous avez à travailler encore, je vous attendrai… Eh ! eh ! quelle charmante voisine de musée vous avez là ?

— Laquelle donc, Monsieur Delacroix ?

— Oh ! je vous en prie, dites Delacroix tout court ; comme vous me permettrez bien de vous appeler Chenavard, sans façon.

» C’est que j’étais assez confus, avec mes yeux, certes, plus clairs alors que ceux qui ne me laissent plus rien voir, aujourd’hui, de n’avoir pas encore pris carde à la belle personne dont me complimentait le jeune maître.

— Quelle voisine ? Où donc la voyez-vous ?

— Quoi ! vous n’apercevez pas votre fortune, à dix pas ? Oh ! la délicieuse enfant. Tenez ! elle vous a vu. Elle frissonne de plaisir dans sa mantille, à vous entendre. Bon ! voilà la mantille par terre. Allez donc la ramasser ?

— Ramasser la ?… Ramasser quoi ?… Que voulez-vous que je ramasse ?…

— La mantille, parbleu ! Mais dépêchez-vous donc. Vous n’avez pas vos gants ? Tenez ! les miens. Soyez galant, que diable !

» Ahuri par la tarabustade, n’y voyant goutte et ne sachant pas davantage où je courais, je roule en boule vers les pieds du chevalet où Delacroix m’a lancé, j’y prends d’un geste gauche l’étoffe qui s’y trouve et, sur un ton plus idiot encore, je la présente à la « belle personne » en question, qui n’est autre qu’une Anglaise très prude. Alors cette Albionne pudibonde de me rabrouer avec un tintamarre d’invectives, paroles françaises sur accent britannique : « Oh yes !… Quoi ?… Qu’est-ce ?… Vô parlez à moi ?… Je ne parle pas à vô !… Insolent, malappris ! shoking ?… » Aux clameurs de la nymphe surprise et indignée, les voûtes du Musée résonnent, comme l’écho dans une grotte. Tous les copistes des environs relèvent pinceau et baguette, pour venir faire cercle autour de nous. Les gardiens des salles sont déjà sur nos talons :

— Vite ! termine Delacroix. Il ne nous reste plus qu’à partir.

… Quand nous fûmes arrivés à son atelier, il m’en fit les honneurs. Ici, je trouverais les couleurs, là les pinceaux ; et plus loin, dans un tiroir secret dont il m’indiqua la clef, quelques caoutchoucs imperméables, de fabrication anglaise aussi, dont ma sagesse comprendrait et apprécierait l’usage, à l’occasion…

— Et vous savez, ajouta-t-il insolemment, lorsque Mélie viendra poser, si je ne suis pas à l’atelier, recevez-la pour votre compte. Vous êtes chez vous.

» Et voilà comment, Delacroix et moi, nous nous rencontrâmes un jour au Louvre, pour ne plus nous quitter qu’à la mort de mon galant viveur ! ajouta Chenavard en essuyant, de son grand mouchoir bleu, un joli petit brouillard de larmes mi-gaies et mi-tristes qui baignèrent, sans effort, les douces paupières du vieillard.

III

Qu’en 1824 ce Delacroix révolutionnaire fût un diable courant sur les toits du Louvre, ou seulement une étoile nouvelle se levant à l’horizon des Beaux-Arts, Ingres, son irréductible adversaire, devinant l’imminente bataille des Classiques et des Romantiques, n’avait plus à quitter Paris que la faveur publique assignait déjà en quartier général au chef élu pour une passe d’armes qui n’allait pas manquer de grandeur. Recoiffant donc son castor poilu de voyage, que le bicorne académique allait bientôt remplacer congrûment, il sortit du Salon et du Louvre pour écrire à sa femme, restée à Florence, que le sac de nuit n’était plus suflisant et qu’il l’invitait à le rejoindre à Paris, avec tous leurs bagages de la vie de bohème, enfin finie, pour une nouvelle vie de fortune probable.

Déjà ce même Vœu de Louis XIII, commandé par l’État pour 3.000 francs, trouvait amateur à 80.000 francs en M. de Villèle, qui ne put cependant l’obtenir à ce prix. Une simple esquisse de la Chapelle Sixtine, acquise précédemment par M. de Forbin lui-même « au prix de 25 louis », lui en faisait refuser maintenant quatorze fois plus (7.000 francs). Tous les amateurs de l’Art ancien voulaient une œuvre de ce Raphaël des temps nouveaux. « J’ai, écrit-il, une grande chapelle à peindre à fresques à Saint-Sulpice, deux grands tableaux de 6.000 francs chaque, l’un pour la maison du Roi, l’autre pour la cathédrale d’Autun, et puis une quantité de tableaux de chevalet, portraits, etc., et que je ne ferai pas, j’espère, tant que j’aurai autre chose, tu le temps que cela engloutit à obtenir des séances. Si je veux aussi, j’aurai une autre chapelle à Notre-Dame et, par suite, de grandes salles au Louvre ». Pour l’Institut, Ingres a fait « abnégation » de lui-même et laissé passer le premier son ami, M. Thévenin ; en attendant que M. Denon, son « anti-moi » meure, qu’il l’enterre et qu’il lui prenne son fauteuil. Horace Vernet, Abel de Pujol, Heim, Redouté, des quantités négligeables auprès de la sienne ! Ingres arrive, Ingres est arrivé ! Le lion blessé de Florence l’indigente est le lion exultant de Paris prodigue. Et vous croyez qu’au milieu des triomphes bien gagnés, après tout, de cette fastueuse capitale, l’humble pays natal sera oublié par ce cœur si bien né de Montauban l’inoubliable ?

Est-ce habileté, chez ce maître qui commandait à tous les sentiments en son âme capable de faire triompher les plus contraires et les moins attendus, encore que toujours les plus nobles ? Grâce à Ingres, les surprises seraient filles de Gascogne si elles ne se reconnaissaient des airs de famille chez toutes gens de tout pays. Et peut-être, en son malin plaisir d’augmenter la valeur de l’offrande par la difficulté de sa livraison, cet Ingres indéchiffrable, qui n’a fait ce Vœu de Louis XIII si beau que pour en honorer davantage sa ville natale, lui qui en a refusé des amateurs une fortune payée comptante, ne menace pas moins son œuvre du clou où on voudrait l’arrêter, au passage. À Notre-Dame, au Val-de-Grâce, au Luxembourg, où encore ? Il objecte cruellement et résout presqu’aussitôt avec bonhomie les difficultés du départ : « Rassure-toi, rassure tout le monde, si le tableau n’est pas encore arrivé. Il arrivera, il doit arriver, malgré les projets que l’on avait de l’exposer et de le garder ici, au Luxembourg. J’ai protesté et déclaré que je priais et désirais qu’il vous lut envoyé et que l’on ne me privât pas de ce qui me tient tant au cœur, l’amour de ma patrie et l’estime de mes concitoyens. » Assurément, Ingres est un homme sincère ; et il convient de le plaindre autant qu’il le fait lui-même, avec ces larmes d’ange ou de crocodile dont il mouillera ses lettres, deux ans que dureront les incertitudes de ce voyage à la « chère patrie » qui lui manque, depuis l’enfance, et qu’il ne reverra plus qu’une autre fois, en sa vie.

Cependant, sera-t-on injuste pour la mémoire d’Ingres, à rendre celui-ci responsable de ses hésitations ? Un résumé de la cara patria n’était-il pas précisément alors à Paris, auquel le maître aurait peut-être pu mieux prendre garde ? Ce même jeune Prosper Debia, de Montauban comme Ingres, et fréquentant, depuis 182^, l’atelier d’Horace Vernet [24], n’avait-il pu, pour se présenter au maître arrivant de Florence, s’autoriser de ces lignes aimables que le grand exilé avait écrites, le 24 décembre 1822, à l’ami Gilibert : « Je remercie de tout mon cœur M. Debia pour la trop bonne opinion qu’il a de moi. Je désire beaucoup connaître ses ouvrages. » Et voici que le délicat jeune homme, dont la correspondance témoigne de sentiments si élevés et d’une éducation de lettres et d’arts si complète, venait de frapper à la porte de son grand compatriote, à l’heure même du Salon où il aurait eu tant de plaisir à figurer avec quelques insignifiants petits tableautins. La jeunesse au Salon, quand les vieux dragons vigilants de cet autre Jardin d’Hespéride en défendaient l’entrée à tout ce qui n’était pas leurs œuvres personnelles, trop nombreuses déjà pour un public fatigué par tant d’insoutenables prétentions ! « Je ne puis vous donner des nouvelles positives au sujet de mes tableaux, écrit-il à ses parents, le 3 août 1824. J ai fait la démarche projetée auprès de Gros. Pleyel a fait remettre, par un de ses amis, une note avec recommandation à Girodet. Je ne sais vraiment plus à quel saint me vouer. C’est effrayant, que la quantité d’ouvrages qui sont présentés. Et, tous les ans, cela augmente. J’ai vu quelques paysages de Dulac ; ils sont mauvais, mais on a l’habitude de le recevoir, et il faut de grandes raisons pour refuser un homme qui a déjà été exposé et qui s’en fait une espèce de réputation. » À la date de cette lettre, Ingres, à la vérité, faisait route de Florence à Paris ; mais n’aurait-il pas assez de ses propres affaires, quand il serait arrivé dans la place où lui livraient bataille de si opiniâtres rivaux ?

Et puis, le Salon fut oublié, le Salon où Ingres ne savait pas s’il exposerait encore lui-même, le Salon, « temps perdu pour les artistes qui ont leurs intérêts et leur gloire à soigner ». Et, la saison du Salon étant passée et celle des « abordages à l’Institut » survenant, le jeune Prosper Debia fut noyé dans la grande mer des combinaisons parisiennes où Ingres ne repêcha son dévoué compatriote que lorsqu’il fallut, deux ans après, préparer au vainqueur une entrée digne de ses triomphes et que le petit Montalbanais put servir les intérêts du grand concitoyen, dans leur commune ville natale.

Le 12 novembre 1826, J. A. D. Ingres, chevalier de la Légion d’Honneur, membre de l’Institut et professeur des Beaux-Arts, fit son entrée triomphale dans Montauban, qu’il n’avait pas revu depuis sa plus tendre enfance et qu’il ne reverrait qu’en effigie après sa mort. Son tableau du Vœu de Louis XIII l’y avait précédé de quelques jours et l’attendait, selon sa recommandation formelle, « que l’on n’y touche que par mes mains ». Pour le tendre lui-même sur le châssis, il avait ajouté : « Serai-je obligé d’apporter des tenailles » ? La lecture des lettres d’Ingres à Gilibert a appris le reste de ce voyage qu’en Méridional fait aux exagérations classiques, il compare une fois à l’Iliade, — lui, célébré par un poète de Molières, et « rendu plus heureux qu’Alexandre enviant la gloire d’Achille qui fut chanté par Homère », — et, une autre fois, à l’Odyssée, lui encore qui, « comme Ulysse, et bien mieux », conservait précieusement la mémoire des honneurs inouïs qu’on lui avait rendus  [25].

B. d’A.
DEUXIEME PARTIE

De l’« APOTHEOSE d’HOMÈRE »
à L’« AGE d’OR  »

sommaire


XXI. — Retour de Montauban. — Remerciements à Gilibert et à Debia. — Impressions de la cara patria. — Le Vœu de Louis XIII passe, de l’Hotel-de-Ville, à la Cathédrale. — Ingres profite, à Paris, de sa réception triomphale à Montauban.
rien
XXII. — L’esquisse de l’Homère. — Racine réhabilité. — Une Vénus montalbanaise pour poser l’Odyssée. — Quand le Louis XIII retournera-t-il à l’Hôtel-de Ville ?
rien
XXIII. — Debia aide à l’accouchement homérique. — Le succès du tableau terminé. — La sculpture plus forte que la peinture. — Les Nymphes de Debia au Salon enfin. — Ce siècle est de fer pour les peintres. — Il faudrait être un Raphaël, et encore !
rien
XXIV. — La dinde montalbanaise. — Gilibert est attendu chez Ingres. — Une lettre « durette » à Mme C. — Tout se perd, fors l’honneur d’un talent qu’on respecte.
rien
XXV. — Souvenirs que Debia a laissés à Ingres. — Que ne peut-on changer cet âge de fer en âge d’or. — Il n’y a de bon temps que pour les Tabarins artistes. — Compliments des élèves d’Ingres à Debia. — Remise des Nymphes.
rien
XXVI. — Trop courte visite de Gilibert. — Les concerts de Baillot. — Copies de la Sixtine, de l’Œdipe, du Jupiter. — Le maire et l’évèque de Montauban négocient le transfert du Louis LU. — Le ministre est disposé à casser les vitres.
rien
XXVII. — Commissions d’amitié faites par Mme Ingres. — Auber est nommé à l’Institut. — La messe du Sacre, par Cherubini.
rien
XXVIII. — Bonheur de l’artiste et du philosophe au foyer. — L’Homère avance. — Ingres n’a jamais travaillé plus facilement. — Les projets contrariés du Sacre. — La décadence continue. — L’essentiel est de bien travailler.

Post-scriptum de Mme Ingres. — Quant Ingres travaille, rien ne peut le distraire. — M. Thévenin rapporte deux chapelets bénis par le Pape. — Elle les envoie à Mlle Gilibert.

rien
XXIX. — La mort d’une mère. — Du. courage pour Gilibert. — Il doit épargner la tristesse à sa jeune femme.
rien
XXX. — Debia voudra consoler Gilibert. — La mort moissonneuse. — Ingres, professeur à l’École des Beaux Arts. — Les cent louis de la pension. — Le Saint-Symphorien devrait être terminé. — Exposition d’Œdi/ic et des Nymphes au Musée Corbin. — Un ouvrage de Chenavard.
rien
XXXI. — Les truffes de Debia bien reçues. — Les Nymphes mieux placées à l’Exposition de Gros qu’au Salon. — Le chaud-froid interdit en peinture. — Gare aux laques jaunes et aux tons trop entiers d’outre-mer. — Les nuances préférables aux tons.
rien
XXXII. — Gilibert a des entrailles de père. — Ingres est trop paresseux en ménage. — Nommé, par 16 voix sur 17, professeur aux Beaux-Arts en remplacement de Regnault. — De l’Institut, 1.600 francs et le logement — De l’atelier, 3.600 francs. — De l’École, 2000 francs. — C’est la poire pour la soif. — Le Don Juan de Mozart est repris, quand la sœur du maestro meurt de misère, à 80 ans.
rien
XXXIII. — Mauvaise plume et bon cœur. — Révolution de 1830 et crime d’un roi. — Jouissons des sublimes conquêtes. — À qui ressemblent les Français ? À eux-mêmes ! — Le drapeau tricolore doit flotter à Montauban.
rien
XXXIV. — Les Furies d’Ingres sont armées de plumes et de feuilles de p ;ipier. — Il doit tant de lettres. — Le désenchantement de la gloire. — Trop d’efforts pour soutenir les Arts, lui seul. — On ne l’écoute plus. Ecouterait-on Raphaël lui-même ? — Il croit un peu à la fin du monde. — Son prochain tableau sera Uni, quand il sera Uni. — Après cette grande page, il rentrera dans les petits ouvrages. — Bonheur du cercle de famille. — Baillot y a mangé sa part de truffes.
rien
XXXV. — Gilibert perd sa femme. — Il n’est de vrai bonheur pour aucun mortel. — Mais il reste au père sa fille. — Qu’ils viennent se consoler tous deux chez Ingres. — La chère enfant deviendra leur chérie.
rien
XXXVI. — De Rome, sept ans après. — Est-ce Ingres ou son ombre, qui revient à son meilleur ami ? — Il devient indifférent. — Aurait-il abandonné son drapeau et sa devise : Anciens et Raphaël ? — Tout ce qui est beau et bon est calomnié. — Ainsi en est-il de ses œuvres. — Heureusement il lui reste sa femme. — Son Directorat de Rome va se terminer. — On dit qu’il sera célèbre, parmi les passés et futurs.
rien
XXXVII. — Mme Ingres a les lièvres, M. Ingres, des névralgies. — Avant de quitter Rome, achèvera-t-il la Vierge à l’Hostie pour le Prince royal de Russie ? — Et la Stratonice attendue, depuis 4 ans, par le duc d’Orléans ?
rien
XXXVIII. — Pouvoir aller vieillir à Montauban ! — Pourquoi être toujours à 400 lieues de Gilibert ? — Pourquoi Gilibert ne vient-il pas à Rome ? — Le Directorat d’Ingres finira dans quinze mois.
rien
XXXIX. — L’enfer de Rome pour Ingres. — La plus nombreuse école, depuis celle de David, mais autant d’ingrats que possible. — Il crie dans le désert son culte des Anciens. — Babylone ! Babylone ! — Qui croit encore aux Grecs ? — Depuis l’échec de son Symphorien, il n’a cherché que son tombeau. — Son Louis XIII reviendra-t-il enfin à l’Hôtel-de-Ville de Montauban ?
rien
XL. — Ingres replongé dans le gouffre de Paris. — Depuis les portraits de M. Bertin et de M. Mole, tout le monde en veut. — Ingres est peintre d’histoire et non de portraits. — On pleure devant ses tableaux, et le voilà bien vengé du passé. — Eh bien ! il préfère encore Montauban ou l’Italie. — Heureusement que le duc de Luynes lui commande l’Age d’Or et l’Age de Fer pour son château de Dampierre. — Le jeune Cambon vient le voir. — Et puis, il lui reste Mozart.
rien
ÉPISTOLAIRE D’INGRES
De l’« Apothéose d’Homère » à l’« Age d’Or »

INGRES À GILIBERT
XXI
Paris, 13 décembre 1826.

Mon bien cher ami, ne plus penser a vous serait une faute de cœur dont tu me crois incapable. Ta bonne lettre aurait encore pu réveiller toutes mes tendresses par tout ce que j’y ai lu. Depuis notre dure séparation, j’ai effectué tous mes projets de voyages indispensables et qui oui été encore plus longs que je ne le voulais, par les plus mauvais chemins et les séjours que j’ai été obligé de faire pour attendre les voitures. Arrivé à Paris, j’ai trouvé ma bonne femme extrêmement inquiète de moi par l’inexactitude de deux lettres, dont une est arrivée après moi. Te dire les fatigues que j’ai éprouvées ! C’est inouï, de voyager aussi mal, de ces côtés ; tellement que j’ai été malade, hier, en arrivant. J’ai pu écrire à mon beau-frère ; mais à toi, je ne l’ai pu et je m’en régale, ce matin.

Cher ami, que d’émotions vous m’avez causées ! Je n’entreprendrai point de les décrire. Le sentiment ne se dissèque pas et je puis te dire que les plus beaux jours de ma vie, c’est à vous que je les dois. Et quoique j’aie été à Montauban, comme en rêve, tout est dans mon cœur en bien parfaite réalité. D’abord toi, mon unique, mon meilleur ami, combien je te tiens compte de tes tendres soins, de ta sollicitude et de cet intérêt si constant et si bien senti, chez toi, pour ton pauvre ami que tu as fait bien grand ; car je te reconnais ici en tout. Je ne te fais point de protestations, tu me connais et sais ce que, toute la vie, je trouverai si doux d’être à toi.

Dis bien, peins bien à M. Debia et à Mme sa digne épouse, toute ma reconnaissance pour tous les bons et honorables traitements que j’ai reçus de leur excellent cœur. Je trouve bien naturel, de beaucoup me plaire en leur compagnie ; leur foyer est le siège de la vertu, de ce qui est vraiment honnête, des talents agréables et solides et de tous les agréments de la vie. Ai-je dû m’y plaire ? Je les aime tant, je leur porte tant d’intérêt, qu’il me semble que je suis né chez eux. Je ne parlerai point des soins constants qu’ils m’ont donnés. Enfin, mon ami, dis-leur en encore plus que je ne peux l’exprimer : tu ne diras que la vérité.

De même qu’au cher M. Combes. J’ai beaucoup causé de lui avec son maître, M. Galle, qui a été touché de son bon souvenir et lui trouve, comme moi, un très beau talent ; il regrette de le voir enfoncé, pour ainsi dire.

Te parlerai-je aussi du bon, du sage et éclairé Pilât, du généreux poète de Molières [26] qui m’a rendu plus heureux qu’Alexandre enviant la gloire d’Achille parce qu’il avait été chanté par Homère ? Tout fier de mon trophée, j’en ai déjà fait parade, au grand honneur de l’auteur. Quant à Mlle Romagnac aux yeux de Vénus qu’elle ne porte pas « dans sa poche », être considéré par elle, c’est trop au-dessus de mon mérite. Les regards du sexe sont d’un empire si puissant et si doux que je suis, aux siens, infiniment sensible. Il est vrai que cette dame a fait sur moi la plus sensible impression, capable de distraire singulièrement un peintre. De sa divine sœur, que dirai-je, que tu ne saches mieux que moi ?

Oui, mon ami, malgré le continuel regret que j’ai de vivre ici sans toi, je conçois et comprends que le séjour de Montauban est délicieux, sous tous les rapports. Avoue-le surtout, depuis que vous y aurez reconnu Rome et le Poussin en nature, ce qui est réellement. J’ai donc revu la cara patria avec un plaisir et une douceur inexprimables. Tout m’y a intéressé et été cher ; mais il n’a pas tenu à vous, mes très chers, que je ne vous aie laissé ma pauvre tête. Je l’ai tenue ferme à deux mains, pour cela ; car vous m’en avez tant dit et tant donné, que j’aurais pu céder à croire que je suis vraiment quelque chose d’extraordinaire, et j’en aurais pu retirer trop de vanité. Les louanges sont si douces, et surtout d’où elles peuvent venir ! Enfin, me voilà échappé, comme Ulysse, et bien mieux puisque je conserve précieusement la mémoire et le souvenir des honneurs inouïs dont vous m’avez entouré. Ce seront des avertissements continuels à en mériter constamment de pareils, en me rendant toujours meilleur. À toi le premier et à tous ceux qui m’ont si honorablement reçu, mille fois encore l’expression de ma profonde reconnaissance. Que le bonheur vous accompagne à jamais !

Mille amitiés particulières aux Constans, à Maffre et à tous ceux qui m’ont honoré de leur tendre intérêt. Et pour cela, avec le souvenir que j’ai de leurs belles qualités et de leur esprit distingué, je désire que tu m’envoies la liste des noms et qualités de ceux qui m’ont si bien traité, de tes amis particuliers enfin. Et toi, mon cher, n’est-ce pas cruel ? Je t’ai vu et je ne t’ai pas vu ; je t’ai parlé et ne sais ce que je t’ai dit, ayant tant à te dire. Enfin, j’ai vu tout et rien à Montauban. J’y reviendrai, je l’espère, bien sûr.

Monseigneur m’a adressé la plus belle lettre qu’on puisse écrire, fût-ce au premier des hommes. J’en suis tout fier et ravi. Nous avoue donc la victoire. Les regrets viennent toujours après, sur ce qu’on aurait dû faire.

Qu’il eût été bien mieux de laisser dans la grande Salle des Antiques ce tableau, au lieu de raccrocher de manière à manquer de jour ! Mais il n’est plus temps : n’y pensons plus. Je vais écrire à Monseigneur et à M. de Gironde à qui je te prie de présenter mon souvenir. Remercie dans les meilleurs termes M. Teulières, qui vient de m’adresser une très belle épître. Je vais écrire a l’Académie et à l’aimable frère Debia. Dis au peintre mille tendresses et attachement à toute sa divine famille ; dis-lui que je l’aime, comme un frère, que ses succès sont les miens et que leurs nouvelles me feront toujours le plus grand plaisir. Idem au bon Combes. Allez, mes très chers, sacrifiez aux arts, aux bonnes études, toi le premier, paresseux, inconstant, ingrat, mais cher ami fait pour tout bien faire avec eux. S’il le veut, habile musicien, maestro da vero. Mais, mon bien cher, jamais de compliments avec toi, tu le crois bien. Aussi, jouis de la vie comme tu fais, sois heureux et aime toujours ton bon,

Ingres,

qui, avec le plus sensible retour, t’embrasse de tout cœur. Ma bonne femme a été excessivement sensible à l’épitre que tu lui as adressée. D’autant plus, qu’elle a souvent remarqué que tu étais bien bref pour elle, ce qu’elle ne mérite pas ; car elle t’aime, comme le meilleur ami de son petit homme. Elle est l’exemple et la gloire de son sexe. Ainsi, mon cher, tu nous as rendus heureux tous les deux. Elle désire bien te voir à Paris où nous préparons ta chambre, dans ce moment. Je ne pourrai pas toujours l’écrire si long, mais sois bien sûr que tu auras souvent de nos nouvelles. Je me case assez bien ici et travaille à n’être et à ne vivre dorénavant que dans mon atelier. Tout va bien. Tu ne saurais croire quel relief m’a donné ici, dans le monde, mon heureux voyage de Montauban, et de combien de bonnes choses vous avez nourri ma réputation, chers amis ! Mille remerciements au bon journaliste, pour son dernier article ; mais il est de toi ? Car on ne peut mieux entrer dans mes idées, et jamais je ne me suis vu si bien analysé et dans toutes mes intentions. Qu’a-t-on dit de moi à Toulouse ? Bien entendu que vous êtes là pour me représenter, toi et Debia, lorsqu’il s’agira des beaux-arts. Je vais te dire d’ailleurs, que je suis dans le plus grand coup de feu et inspiration, pour ma grande composition homérique. Je t’en apprendrai les progrès.

Mille fois merci, des confits d’oie et du vin.

À S. G. Mgr l’Évêque de Montauban

Devant le Vœu de Louis XIII, le clergé de la cathédrale de Montauban se scandalisa de la nudité des anges et la corrigea avec des feuilles de vigne. Ingres protesta, aussitôt qu’il l apprit, par la lettre suivante à l’évêque de Montauban qui avait cru réparer la chose en reléguant le tableau à la sacristie d’où il n’est plus sorti que pour venir à Paris, pendant l’Exposition de 1900.

Paris, ce 11 janvier 1827.

Monseigneur, si je n’avais pas su combien la vertu et la vraie piété sont tolérantes, la lettre dont Votre Grandeur a daigné m’honorer me l’aurait appris. Mon cœur a été si vivement touché des expressions de bienveillance dont elle est remplie, qu’elles en ont effacé tout souvenir fâcheux pour faire place à la plus sincère reconnaissance, et ce dernier sentiment y vivra éternellement. C’est à moi. Monseigneur, de regretter, au milieu de mon bonheur, de n’avoir pas joui de celui de faire la connaissance d’un aussi digne prélat, dont le rang élevé est encore au-dessous de ses qualités personnelles, et dont le suffrage éclairé est si bien fait pour inspirer de l’orgueil.

L’accueil que j’ai reçu de mes compatriotes m’avait tellement ému, que j’ai peut-être été trop sensible à des procédés dont les formes dures cachaient la bonne intention, et auxquels je n’étais pas préparé ; voilà pourquoi j’ai pris pour de la malveillance ce qui n’était sans doute que l’effet d’un zèle un peu outré. Votre indulgente bonté, Monseigneur, a tout réparé ; aussi n’ai-je pu résister de vous dérober un moment de votre temps précieux, pour vous remercier de l’intérêt que vous avez bien voulu prendre à cette affaire, vous exprimer, autant que je le puis, ma gratitude et mon respect. Plein de confiance en votre prudence et en vos lumières, Monseigneur, j’attendrai le moment que vous jugerez opportun pour satisfaire au juste désir que je forme de voir mon tableau rétabli dans un état primitif, me bornant à vous indiquer ici Mrs Gilibert et Debia, mes amis et pratiquant eux-mêmes l’art de la peinture, pour faire tout ce qui sera nécessaire à cet effet.

Daignez, Monseigneur, ajouter à toutes vos bontés celle d’agréer l’expression trop faible de mon entier dévouement et de mon profond respect. J’ai l’honneur d’être, Monseigneur, votre très humble et très obéissant serviteur,

J. Ingres, Membre de l’Institut.

(Fonds Jules Momméja)

XXII
Paris, ce 19 février 1827.

Mon bien cher, tu ne peux savoir combien tes reproches mont fait de mal, parce qu’ils sont eu quelque sorte mérités ; pas dans le fond, mais dans la forme. Je rougis de ma détestable négligence, puisqu’elle m’occasionne un blâme sur des sentiments dont ceux qui me connaissent bien ne douteront jamais. J’espère en toi, Signor avvocato, car c’est ici l’occasion de faire ton métier et pour ton ami. Je ne doute pas de ton succès pour me ramener tous mes amis et leur exprimer combien je suis et je serai toute ma vie touché, de tendre reconnaissance pour les mille et une bontés qu’ils ont eues envers moi e al de sopra del mio merito.

J’ai écrit a M. de Gironde, à M. Teulières, à mon frère, à l’Académie. Mais, mon ami, quelle vie je mène ici ! Vie délicieuse, il est vrai, puisque c’est celle de l’étude. Je vis claquemuré dans mon atelier, tous les jours, depuis neuf heures jusqu’à six où je vais prendre mon repas, me reposer un peu et reprendre mon travail préparatoire pour le lendemain quand, par bonheur, les tyranniques usages [du monde me le permettent. Car ce jour de l’an et ce carnaval m’ont encore assommé de dîners, soirées, visites, etc., etc. Je vis avec la nature et les modèles les plus beaux, qui me révèlent les beautés classiques de Phidias et de Raphaël et m’assurent encore bien plus, s’il est possible, dans mes croyances, doctrine et foi dont nous avons tant parlé.

Mon bien cher, tu sauras, que, dès mon arrivée, j’ai mis la main à une esquisse arrêtée et coloriée de notre Homère. Il n’est personne qui l’ait vue et qui m’en dise merveille, (j’ose le le rapporter, mais entre nous). M. de Forbin en a parlé el en parle dans tous les salons et on en espère tout, dit-on. Moi, franchement, j’en espère aussi et suis bien monté. Mes études très avancées ont tout confirmé et sanctionné, toutes les idées que vous connaissez y sont et rendues avec leur accent. Sois tranquille : ton Racine y est et occupe une belle place, et sur la même ligne que Corneille ; mais toujours à mon corps défendant. Je suis donc bien moins de ton avis, pour les raisons que tu me donnes encore. Sache que je suis tout à fait dans l’antiquité et archi-antique plus que jamais, et que toute comparaison modernique me parait un blasphème. Plus il est Racine, plus il est coupable à mes yeux. Je ne puis admettre ni comprendre ta fleur de poésie. Quelles grâces, quels styles, quels modes n’ont pas été familiers aux Anciens ? Pour ton autre blasphémateur et indigne Voltaire, en matière de goût et de haute poésie, je l’admire seulement. Dans d’autres genres, je le laisse se battre avec Racine et peu m’importe. Tout ceci sans rancune, mon cher ami. D’accord au fond et sur tant de choses, il n’est pas étonnant que nous différions sur un point qui m’étonne cependant, parce que ce point est lié à un fond et à un tact que je te connais pour les Anciens. J’ai assisté à une soirée musicale de quatuor, de Baillot. Rien n’est comparable à ce qu’il a joué et, lui, il est sublime.

Une autorité, par son principal agent, m’a proposé de peindre à l’huile un sujet à mon choix, un grandissime tableau dignement payé. Vois comme je vais être occupé. Et ce, disent-ils, pour ce qu’ils veulent que je sois et que je dois être, (ceci entre nous).

Je te remercie, mon ami, de la bonne biographie que tu me donnes, de nos amis de Montauban. Dis-leur combien je les aime et les estime, combien je les ai dans mon reconnaissant souvenir, et surtout les excellents Debia frères et leur digne famille dans la personne de Mme et de leur aimable oncle. J’ai toujours, de loin, les yeux sur les ouvrages du premier, sur le portrait de ces yeux de Vénus dont je ferais ici bien volontiers la tête de l’Odyssée. Je revois ses paysages poussino-montalbanais. Dislui qu’il copie, et il se fera admirer. Embrasse-les de cœur, lui et son aimable frère, de même que le sage et aimable Pilât dont les qualités sont nombreuses à décrire autant que belles. Et toi, cher ami, qui complètes si bien cette compagnie, jouis de l’heureuse vie que tu coules, en attendant cependant que nous la finissions ensemble. Cela est convenu ; ta chambre est faite, songes-y. Arrange-toi pour y venir, à l’époque du Salon.

Enfin, nous voici au dindon. Jamais, non jamais, plus belle bête et truffes plus généreuses et parfumées ne furent présentées à l’admiration et à la joie des convives. Aussi nous avons bu à la santé. Je t’en remercie avec ma femme, de tout notre cœur. Grâce à vous, nous vivons ici avec les délicieux mets montalbanais, dinde aux truffes, cuisses d’oie, vin du Fau. Quant aux personnages et aux lieux, j’y suis tout à fait. Jamais ma mémoire ne m’a tant servi. Et toi, mon cher ami, il n’est pas un lieu important où je ne te place et ne sois avec toi. Tu serais bien aimable si, de quelque manière que tu le fisses, tu calquais ou mettais au carreau ton portrait. Tu me ferais tant de plaisir ! Tu le donnerais à ma bonne femme qui me demande toujours : « Mais comment est-il ? » Elle t’envoie son souvenir et nous t’embrassons de concert.

Des choses tendres chez toi, à M. de Gironde et au brave et bon Coste. Avec quel plaisir je reverrais un Poussin de Montauban, à cause de son auteur ! J’ai commencé à manifester à M. de Gironde le désir que le tableau de Louis XIII retournât à la ville. Je suis charmé que tu m’en parles aussi. Travaille donc à cela ; car des personnes qui l’ont vu en passant ne le reconnaissent plus, et cela est vrai. Il me paraît être de ceux faits et conçus pour décorer un Hôtel de Ville, et plus d’un exemple en France pourrait en être fourni.

Ingres à M. Marcotte.le novembre
Paris, le Ier novembre 1827.

… Le croiriez-vous ? Il est impossible jusqu’ici qu’on me trouve à Paris les ailes d’un pigeon dont j’ai le plus pressant besoin, pour les ailes de la Victoire (dans l’Apothéose d’Homère). Ma femme pense que vous avez chez vous un colombier et que, par ce moyen, vous pourriez me rendre cet important service. J’ajoute qu’il faut les ailes entières d’un pigeon blanc, mais je ne voudrais pas qu’on le tuât uniquement à cause de moi…

Ingres.

En marge de la lettre d’Ingres, M. Marcotte a écrit :

« J’ai une paire de vieux pigeons blancs. Je crus faire une chose plus convenable et être plus honnête, en lui envoyant une fort belle paire de jeunes pigeons dont il eût pris les ailes ; mais il me renvoya ces pigeonneaux avec indignation, en me traitant de « barbare » parce que j’avais supposé qu’il pouvait les faire tuer. Je fus donc obligé de commettre cet acte de barbarie, pour lui faire envoyer seulement les ailes ». (Fonds Delaborde).

XXIII
Paris, 3 février 18128.

Honte a moi ! Cela est vrai, je suis bien heureux d’avoir affaire à un si bon et indulgent ami. Cette indulgence, fruit d’une si rare amitié, vient certainement de la conviction bien intime (que tu as raison d’avoir) que tu sais combien je t’aime et te suis imperterribilmente attaché. Sois heureux, cher ami ; reçois ce vœu de cœur, comme je pense que tu le fais pour moi-même.

Que de choses à te dire ! Je ne sais par où commencer. Je devrais y renoncer si notre cher Debia ne devait m’aide ?, pour les trois quarts au moins, lui qui connaît de nouveau tous mes sentiments moraux, artistiques, philosophiques, etc. Je ne saurais te dire assez combien je lui suis attaché, pour son caractère, son talent et tout ce que son amitié pour moi m’a généreusement prêté d’obligeant, d’une manière si dévouée et sans bornes. Car, j’ai été bienheureux de l’avoir ici dans mon accouchement homérique, où il s’est dévoué à m’aider et à faire, avec un rare soin, ce que je n’aurais peut-être pu faire moi-même, et cela avec un zèle et un dévouement tendre pour ma gloire et mes intérêts. Car je ne me suis, de ma vie, trouvé en pareil embarras et ne m’y trouverai, j’espère, plus.

Enfin, c’est chose finie et, grâce à une heureuse composition d’un style suivi, fondé, je crois, sur le vrai, le tout accompagné de deux portraits. Je m’en tire au-dessus de mes espérances et suis loué, selon moi-même, outre mesure. Ce qui fait cependant que je dois être un peu satisfait du succès, c’est qu’il est général et parmi les bons esprits. Du reste, c’est avec un ouvrage qui n’est point terminé, placé à un jour très bas, ce qui prive les objets de toute saillie ; il faut donc que le fond parte de bonne source apparemment et et que, malgré la corruption du moment, le vrai, le simple, l’exact même, en petite quantité, puissent se faire jour et triompher.

Ne crois pas cependant que, dans cette corruption, il n’y ait pas de très bonnes choses. Ce Salon, au contraire, me parait fort et donne l’idée d’une grande nation qui fera, quand elle le voudra, la loi aux autres, surtout quand elle ne se laissera pas influencer par les voisins ; car, par légèreté, nous nous affublons de leurs manies et gâtons nos qualités.

La sculpture est presque toujours plus forte que la peinture. Pradier dans son Prométhée et Ramey dans son groupe de Thésée, en sont la preuve ; et parce que cet art est plus sévère, plus un et, par conséquent, moins sujet à la mode, il n’a pas les faux-fuyants des autres branches diverses de la peinture. Notre ami te dira le reste, comme moi.

Mais parlons de lui. Tous les tableaux qu’il a apportés ne sont pas également peints dans l’esprit d’aujourd’hui, ni dans celui du Salon, et voilà pourquoi on n’en parle pas. Mais je les aime beaucoup, même avec leurs imperfections, parce que le fond en est bon. Il met du sentiment dans tout ce qu’il fait, de la grâce même beaucoup dans ses figures. Il a aussi du caractère ; on y voit un homme qui pense, exact, vrai et qui possède des qualités profondes. Mais il manque d’art. Est-ce parce qu’il a commencé trop tard ? Il n’a pas de grâce d’exécution, de jeunesse de main ; ce qui est, chez nous, indispensable et surtout aujourd’hui que la forme est l’idole. Enfin, il y a au Salon cent peintres qui n’ont aucune de ses qualités mais qui se font remarquer et se font des réputations. Sa route est bien meilleure, bien préférable : mais il faudrait, pour qu’il réussisse, qu’il prenne un peu de leurs bons côtés en l’unissant à ce qu’il a d’excellent. Il lui faut donc un grand courage, pour se faire jour ; témoin Boguet, peintre excellent, paysagiste à moi et dont notre ami a plusieurs des qualités. Cet homme, le successeur du Guaspre et de Claude, est encore, à l’âge de 70 ans, à avoir ce qui s’appelle un succès du public, et il n’a pour lui qu’un très petit nombre, une très petite quantité d’artistes qui le voient et l’admirent. Sa touche est, dit-on, molle et, d’après cela, on le laisse dans l’oubli. Il est cependant un peintre admirable. Au reste, nous en sommes là et je suis tout étonné que l’on veuille seulement me regarder. Tous les partis sont pour moi. Je n’y conçois rien.

Mais revenons à Debia. Il vient de terminer ses Nymphes et il a vraiment l’ait un excellent tableau, qui a beaucoup plu à tous les bons. Il a aussi plus de force et de charme sans noirs, car la plupart de ses tableaux avaient ce défaut, surtout celui de la Vue du Jardin de l’Évéque. Il l’a senti et il ne fera plus noir. Il a un si bon esprit, il aime tant mes idées, il a tant de confiance en moi que j’en suis fier, et c’est de bonne foi. Par le zèle le plus vif que j’ai pour sa réputation et son talent, je me permets de ne lui rien cacher et, au total, j’aime beaucoup tout ce qu’il fait. Je dois dire aussi que ses tableaux sont horriblement placés au Salon, quoi que j’aie pu dire et manifester à ceux qui ordonnent les places et les réputations. On l’ouvrira dans deux jours, ce Salon, et nous verrons s’ils auront mieux placé ces Nymphes. Il a aussi l’estime de Gérard et de Bourgeois ; mais il faut du temps, pour se faire un nom. Le mérite, d’ailleurs, n’est pas tout, non, il n’est pas même la moitié. Il y a les préférences, les injustices criantes, les manifestes intéressés, les jalousies, l’indifférence ; il faudrait faire du Raphaël et encore plus. Il faut donc qu’il frappe et refrappe, s’il veut absolument réussir. Ne me demande même pas si on doil ainsi user la vie, quand on n’a qu’une existence. Pour moi, si j’étais à sa place, je me retirerais des hommes et je me passerais d’une gloire que je suis condamné à poursuivre par état, au milieu d’un vrai champ de bataille de méchants.

Le siècle est de fer, et celui qui te parle ainsi a cependant des succès. Tout ceci est confidentiel ; n’en fais, près de notre ami, que l’usage convenable, Je serais désolé de lui causer, (et surtout en matière d’amour-propre), le moindre chagrin. Mais voilà ce que je pense, et dans son véritable intérêt.

Mon bien cher, nous recevons, à l’instant même, un souvenir truffé, de ta part. Nous « montalbanaiserons » à ta santé et à ta bonne amitié. Je continuerai celle-ci très prochainement et ne te dis qu’un petit adieu. J’ai tant de choses à te conter !


À Monsieur, Monsieur Gilibert, Avocat, rue du Faubourg-de-Moustier, Montauban (Départ. Tarn-et-Garonne). Timbre de la Poste : 15 octobre 1828.

Mon cher et bien bon ami, j’ai bien partagé le malheur de ta situation ; tu le croiras bien, malgré le retard que j’ai mis à en partager le sentiment par une lettre. Dans un malheur aussi inévitable que celui de la perte de nos vieux parents, quel bonheur encore de les conserver dans un âge si avancé. Tu as été le modèle des bons fils et la piété filiale a augmenté, s’il est possible et au dire de tous, l’estime de tes concitoyens, de tous ceux qui te connaissent, et que par ton beau caractère, ton humanité et la rare bonté de ton cœur te rendent si cher et si honorable. Je suis fier d’un tel ami, sachant surtout que tu ne m’en préfères aucun, malgré mes défauts, parce que tu sais bien au fond lequel je suis aussi pour toi. Puisque enfin les premiers pleurs sont essuyés, que tu as eu le temps de consoler ta bonne mère et sœur, vous bien associer dans vos affaires, viens nous voir à Paris ; rien, je pense, ne peut te retenir, t’en dispenser : viens voir ton ami chez lui, ne nous prive plus de t’avoir sous notre toit. Ma bonne femme se fait, je te l’assure, une fête de te connaître, et il y a bien longtemps que ta chambre et des soins t’attendent au palais des Beaux-Arts où nous pourrons mieux nous revoir encore, car je n’ai fait que t’entrevoir à Montauban, arriver et repartir. J’y ai eu trop de plaisirs pour n’en avoir pas conservé de grands regrets que je réparerai, j’espère, plus tard. Viens donc faire des projets avec nous, voir les choses d’ici, qui n’y sont pas belles certainement. L’art est perdu, tout se corrompt, tout est corrompu. Je cesse de combattre, le nombre m’accable, je ne peux faire des miracles, eussé-je, je crois, le talent de Raphaël. Mais je ne veux plus m’entretenir de ces choses avec toi qu’ici, l’entends-tu bien, et j’espère que ta première nous annoncera le jour de ton arrivée. Tu ne changes pas de maison, c’est toujours la tienne.

Dis à notre cher Debia que, quoique j’aie comblé la mesure sur l’indispensable savoir-vivre avec lui, je l’aime et le tiens aussi cher que je suis paresseux. Au reste, je lui écris aussi. Si je pouvais dire cependant quelque chose pour ma défense, je dirais qu’il n’y a pas de chien plus ahuri, détraqué, tourmenté, irrité d’affaires, distrait, enfin demi-fou que je suis. Pour tout cela peu de peinture faite, et le bourreau de temps qui toujours marche. C’est vivre d’une manière bien cruelle.

Vous savez sûrement l’horrible catastrophe de notre malheureux ami Couderc. Je n’en peux revenir. Adieu, cher ami ; viens en grâce, viens, viens. Pour la vie ton sincère ami. Mille choses tendres aux tiens et à tous nos amis. (Fonds Paul Bonnefon).

Ingres.
XXIV
Paris 20 janvier 1829.

Mon bien cher ami, non seulement à cette époque, mais toute la vie, bonne santé et tout ce qui peut te rendre aussi heureux que possible ! Ta généreuse manière de te rappeler à tes amis avec ta dinde truffée, me fait toujours regretter que tu ne sois pas le roi du festin. Mais cette fois, ce qui nous console, c’est que tu vas arriver et qu’enfin nous te posséderons.

Il faudra que tes papiers soient bien en règle, pour que tu nous prouves que des raisons extrêmement majeures te forcent à rester peu de temps, ici, chez moi, où je me fais tant de fête de t’avoir, ainsi que ma bonne femme. Tu seras, te dis-je, à nous, et pour nous. Arrive donc à quelque heure que ce soit, sois le bienvenu à notre grandissimo piacere. Ma femme est allée faire ta commission. Je t’envoye l’écriture même de la personne. Nous avons remis de suite le paquet chez l’infortunée Mme C… qui nous inspire tant d’intérêt dans sa triste position. Ton arrivée lui fait le plus grand plaisir. Mais, dis-moi, comment toi, l’homme le meilleur et le plus humain, lui as-tu écrit une lettre tant soit peu durette dans sa position ? Au reste, elle nous l’a dit avec tant de retenue et avec tant d’attachement et de reconnaissance pour toi, qu’il faut l’excuser si elle y a été sensible. Moi, je pense que tu dois avoir des raisons. Tu verras tout cela de près et nous ferons, de concert, tout pour adoucir son sort. En cela, je ne ferai que t’imiter, d’ailleurs.

Pour moi, cher ami, les choses vont et ne peuvent aller autrement, de mon côté. Crois que, quoique peu habitué à me rendre compte de mes actions après moi, c’est toi que je crains le plus. Si je ne vais pas plus vite, c’est que le terrain, ma position, les hommes, et puis tant de choses que je te dirai, que tu entendras et verras, en sont causes. À revoir ! Au coin du feu, nous en avons à dire ; mais, en attendant, je puis dire que tout est perdu ou se perd… fors l’honneur d’un talent que tous avouent et respectent.

Mille amitiés et respects à ton excellente mère, à ta sœur. À bon revoir, mon bien cher ! J’ai enfin fait trêve de honte, mais ce n’est point assez pour moi d’écrire à notre cher M. Debia ; viens à l’appui de ma lettre, et, s’il garde quelque reste de juste ressentiment, je me recommande à tes soins, bon avocat. Adieu donc : ta chambre t’attend.

XXV
Ingres a Prosper Debia.28 janvier 1829
Paris, le 28 janvier 1829.

Mon très cher ami, en vérité lorsque je regarde vos lettres, que je vois leurs expressions qui caractérisent si bien votre excellent cœur à mon égard, au lieu de prendre courage, la plume me tombe de la main et je me dis qu’il faut compter sur votre indulgente amitié pour ne pas mourir de honte.

Heureusement que j’ai eu le bonheur de vous posséder assez longtemps, pour que vous connaissiez en même temps et mes sentiments à votre égard et ma manière de vivre qui est devenue encore, s’il est possible, toujours plus insupportable sous le rapport des mille et un soins étrangers à mon atelier. C’est vous dire que je ne travaille pas autant que je le voudrais, et cette situation fâcheuse et ruineuse pour mon art et mes intérêts, me rend l’homme le plus malheureux de tout Paris ; ce que vous concevrez facilement, vous qui savez combien j’aime mon art et avec quelle passion.

Que dirai-je enfin ? Que je suis, et ce n’est que trop vrai, le plus paresseux à écrire, aujourd’hui. Cependant, je me sens indigner après moi, et je vous écris. J’ai commencé par faire mon apologie en mea culpa. Au reste, il est de fait que, quoique je ne vous aie point fait de réponse, je ne vous en suis pas moins attaché que si je vous écrivais tous les jours. Mais je sens que ce n’est pas assez, surtout vis-à-vis d’un pareil ami dont, plus que personne, j’apprécie tant le bon esprit, le parfait jugement, le goût sur et le beau talent. Je n’oublierai jamais de ma vie les véritables services que vous m’avez rendus, la grâce et le dévouement de votre cœur et enfin les délicieux moments que nous avons passés en des moments plus qu’agités et pressés, où nos opinions harmonieuses et nos causeries d’art nous ont à jamais affermis dans des principes que nous croyons vrais à jamais et profitables. Le terrain que vous avez quitté est encore plus âpre, s’il est est possible. Pour vous, ce temps a été de fer. S’il avait dépendu de moi, il aurait été d’or. Je vous dirai donc que tout se perd ici. Tout y est, comme étranger et comme un corps humain qui se glace et s’éteint. L’oubli total viendra ensuite suivi de l’industrialisme aidé bientôt du « qu’est-ce que cela prouve ». Bonsoir ! Je ne veux cependant pas dire que les sciences ne soient pas utiles, de première nécessité. Mais vivre sans les arts ! Bien sûr, ils sont nécessaires aux mœurs et à la morale, sans parler de la gloire où ils peuvent mettre une nation.

Il n’en est pas moins vrai qu’aujourd’hui même, à Paris, il n’y a que les ouvrages des Tabarins artistes dont on s’occupe, et encore… Quant à ceux qui ont quelque solidité, quelque reste de principes, on n’en veut plus. Quant à moi, je ne vends pas mes tableaux quoique, par un je ne sais quel respect humain, on n’en dise que bien et honneur.

Cependant, cher ami, je ne perds ni le courage ni le goût de mon art, et, sans trop penser à ce triste avenir, j’irai jusqu’au bout pour mon seul plaisir. De même, vous allez : évertuons-nous, faisons mieux que jamais, soyons encore plus châtiés et plus purs, s’il est possible. Car c’est, d’abord, pour nous que nous peignons et nous croyons à la vertu.

Le désir que vous témoignez, de voir nos dames liées entre elles, est extrêmement flatteur pour la mienne. Aussi croyez que, si l’occasion s’en présente, ma femme sera d’elle-même pour justifier l’opinion favorable que vous en avez donnée à Madame Debia à qui nous présentons, de concert, nos expressifs hommages. — Les mêmes sentiments je vous prie au respectable M. votre oncle, à M. votre très aimable frère et à tous nos amis, dont je porte dans mon cœur le plus cher souvenir.

Notre bon N… travaille toujours avec moi, c’est toujours le même bon enfant et très sensible à votre souvenir ; il vous prie de lui conserver votre amitié et vous fait mille compliments ainsi que Bougeon, Constantin et tous ceux qui ont eu le bonheur de vous connaître et vous apprécier ici. J’attends, vous le savez, un second vous-même ; l’ami Gilibert. Vous jugez de ma joie et quelle fête je me fais de lui parler de vous, cher ami.

Je veux, de tout cœur, pour la vie, vous embrasser.

Ingres.

Je suis toujours votre débiteur. À la prochaine, nous parlerons plus longuement d’art et d’affaires. Je fais des vœux pour la bonne santé de votre digne frère. Je lui remis alors votre délicieux tableau des Nymphes que j’aurais voulu pouvoir garder et, mieux encore, placer dans le monde. Espérons qu’avec le temps tout pourra s’arranger,

(Fonds Delmas-Debia).

XXVI
Ingres a Gilibert.Paris, 7 avril 1829.
Paris, 7 avril 1829.

Mon bien cher, les expressions affectueuses et tendres dont tu te sers à notre égard, nous ont attendris jusqu’aux larmes. Nous n’avons d’autre mérite que celui de t’aimer de tout notre cœur, et c’est ta faute s’il en est ainsi. Tu nous es à peine apparu ici, et il n’a pas fallu ton absence pour le sentir, tant tu nous as fait plaisir. Combien nous nous sentions heureux de t’a voir. Ma femme en était inconsolable et, je puis le dire honorablement pour elle, elle t’aime autant que moi, parce qu’elle t’apprécie de même pour toutes choses ; ne fût-ce, d’ailleurs, que parce que tu es le meilleur ami que j’aie. Comme tu l’as vu, nous n’avons qu’un même cœur et une même pensée : cela doit donc être ainsi. Inutile, je pense, de te demander en retour de te rappeler que, toi et ton épouse future, vous avez à Paris un appartement, etc.

Depuis ton départ, notre réduit nous parait désert. C’est hier que nous avons inauguré ton portrait. C’est quelque chose de toi, mais…

Nous avons entendu Baillot deux fois (et sans toi !!) et, de plus, le fameux Henri III par billet. Je te dirai, (mais à l’oreille, car comme chef classique je ne puis trop le dire), je me confesse d’y avoir eu plaisir. Pour moi, c’est beaucoup de voir les hommes peints tels qu’ils sont. D’ailleurs, la mise en scène, comme mœurs et costumes, est effrayante de vérité et d’intérêt. Baillot, toujours sublime ! Et, demain, ce sera la dernière fois et tu n’y seras pas. Pends-toi, Gilibert, mais au cou de celle qui va faire le bonheur de ta vie. Sois heureux cher ami ; tu dois l’être par elle, parce le style c’est l’homme. Dis-lui, pour nous, comme nous l’aimons d’avance.

J’ai enfin fini la Chapelle, mais l’Œdipe a besoin d’une semaine de traitement pour rétablir sa santé. Que je suis désolé, que tu ne l’aies pas vu ! Il aurait réhabilité le drôle d’effet qu’a dû te produire le Jupiter. Les deux restaurations sont parfaites. On ne peut distinguer aucune blessure au Jupiter. J’ai enfin vu le Sacre. L’auteur serait venu, dit-il, exprès à l’Institut pour m’inviter a lui en exprimer ma pensée. Je te dirai donc que c’est une de ses belles œuvres, mais que c’est encore un ouvrage qui ne nous a pas donné d’insomnie, (ceci entre nous).

Tu as été bien aimable de nous apprendre que tu es bien arrivé, content et heureux. Je t’embrasse et t’écrirai exactement et, tu le crois, toujours avec plaisir et sans façons. Ma femme, ministre des affaires étrangères, va travailler avec toi : elle déploie son portefeuille.

À propos cependant, j’ai vu hier le maire ; il travaille fortement l’affaire du tableau ; il y a intéressé vivement le Ministre de l’Intérieur, mais l’évèque à qui il a écrit ne répond pas. Il veut, dit-on, en consulter la Fabrique [27]. Vois cette affaire, je te prie. Voilà où en sont les choses. Le tableau étant demi-historique et pas assez saint pour une église, (fais valoir cette raison), convient directement à un Hôtel-de-Ville. Il parait que le Ministre serait disposé à casser les vitres, s’il le faut. De plus, je fais partir dans une heure le tableau de Debia chez M. de Laurencel, inspecteur du Cabinet de Madame qui regarde l’affaire comme arrangée au gré de notre ami. Cela n’a pas été sans quelque difficulté. Le cadre est fort convenable et j’attendrai vos nouveaux ordres. Mille amitiés à l’auteur de… et dis-lui que M. de Laurencel, (et le tout par les bons offices de l’excellent maire), se fait fort de lui bien faire exposer ses ouvrages au grand Salon. Dis-lui le plaisir que cela m’a fait. Quant à son excellente Madame, combien nous sommes sensibles à ce qu’elle veuille penser de ma femme. Nos hommages à elle et à ses belles amies. Adieu mon cher : sarai servito in tutto.

Madame Ingres à Gilibert,

Que vous êtes bon, mon cher Monsieur Gilibert, et que votre amitié nous est chère ! La mienne n’est pas l’ouvrage d’un moment. Il y a quinze ans que mon Ingres m’a appris à vous aimer, comme l’ami le plus cher à son cœur. En vous voyant, je n’ai jamais pensé que c’était pour la première fois. Il me semblait que cela durait depuis longtemps. Je voyais en vous, non pas un ami, mais un frère avec qui j’avais besoin de penser tout haut. Votre départ a été si prompt, que j’en suis encore tout attonita, et je ne puis me faire à l’idée de ne plus vous voir partager nos plaisirs et causer avec vous, dans ce petit boudoir où nous nous plaisons à contempler votre portrait. Il lui manque un pendant et vous savez, cher ami, ce que vous nous avez promis. Il faut absolument nous tenir parole et nous amener votre chère femme que j’aimerai, je le sens, de tout mon cœur. J’espère que, cette fois, la visite ne sera pas de cérémonie, et que nous prendrons notre temps, et que nous ferons des projets pour l’avenir. Dites-moi, mon cher, qui nous empêchera quand nous aurons acquis une honnête indépendance, de nous réunir tous les quatre ? Car il est impossible que nous vivions toujours séparés, les uns des autres ; cela me fait trop de mal, je n’y veux pas penser.

Je crains bien, mon cher, que votre amitié ne m’ait peinte auprès de Mme Debia avec de trop belles couleurs ; j’en suis toute confuse. Soyez, je vous prie mon interprète auprès d’elle, et dites-lui que je suis heureuse de ses sentiments à mon égard.

Ingres est allé s’informer de la santé de M. Seguy. Il est en convalescence. J’ai fait une grande partie de vos commissions. Je joins à ma lettre un échantillon de cachemire. Je pense que c’est cela que votre belle-sœur désire. Un châle, avec palme ou rosace aux quatre coins et encadrement tout autour, peut être confectionné en six jours.

Je n’aurai le cadre de l’Odalisque qu’à la fin de cette semaine. J’espère avoir le tout pour la semaine prochaine. Le temps est nécessaire, pour se rendre bien sûr que le mouvement de la pendule est bon. Soyez sans inquiétude pour l’emballage ; tout cela se fera bien. Granger veut me donner, pour vous, une lithographie de sa Nymphe que je mettrai dans la caisse, avec le calque du plafond qui est terminé. Pensez bien, mon cher, si vous n’avez pas d’autres commissions à me donner et soyez bien persuadé que ce sera toujours, pour moi, un bien grand plaisir de faire quelque chose qui vous soit agréable.

Adieu ; aimez-nous, comme nous vous aimons. J’embrasse la chère future, de tout mon cœur. Adélaïde, à qui j’ai fait vos compliments, m’a dil : « Ah ! Madame, M. Gilibert est bien honnête. Je ne suis qu’une pauvre domestique. Il est bien bon. Quand il reviendra, je le servirai encore mieux, si je le puis. » El mon petit chat aussi, s’il pouvait parler, se plaindrai ! de l’oubli où vous le laissez…

Magdeleine Ingres.
Paris, 18 avril 1829.

Sitôt votre lettre reçue, etc…

Mon Ingres travaille à son Œdipe. Il en a fait faire une charmante copie demi-nature par son élève, qui en fera un bon tableau. Et puis, il va attaquer sa grande page.

M. Auber a été nommé, samedi dernier : il l’a disputé à Champin qui le suivait de près. C’est au troisième lour de scrutin qu’il l’a emporté. Mon Ingres lui a donné franchement sa voix et l’a été complimenter. Comme vous le voyez, tout cela s’est très bien passé.

Et demain, jour de Pâques, Cherubini nous donne des billets pour aller entendre sa messe du Sacre. Si vous n’étiez aussi heureux que vous l’êtes dans ce moment, cela vous ferait envie. Mon petit homme, ainsi que moi, nous vous prions d’embrasser pour nous votre chère future, et de tout notre cœur.

De la main d’Ingres.

Cher ami, voici un bien simple meuble de Pénélope que nous te prions d’offrir à ta bien aimable, comme un gage d’amitié et d’estime profonde. Nous l’aimons déjà, comme loi-même et, en attendant l’heureuse nouvelle qui va assurer le bonheur de toute ta vie, nous t’embrassons de tout notre cœur. Hommages et compliments à deux familles qui n’en font plus qu’une.

XXVII
Ingres a Gilibert.Florence, le Ier novembre
(Sans date).

Bien cher ami, le tableau que tu nous fais, de ton bonheur, nous rend heureux nous-mêmes au delà de toute expression. En relisant tes deux lettres où tu exprimes si bien les tendres sentiments et le mérite aimable et si digne de celle qui en est l’âme, je t’assure que nous sommes tout joyeux et attendris. Soyez bien sûrs que vous avez ici deux cœurs, qui correspondent aux vôtres. Et comme tu es sage, sans ambition autre que celle des honnêtes gens ! Ne crains pas de te dire heureux, parce que tu l’es. Jouis de cette sage philosophie avec les arts, nourriture indispensable à ceux qui les goûtent. Ils embellissent la vie et l’ornent de fleurs.

Enfin, débarrassé des petits tableaux et raccommodages, je suis bien en train sur ma grande page. Il y fait chaud, je t’assure. C’est une vraie fièvre, une passion. Jamais le travail ne m’a été si facile et si abondant que pour cet Homère. J’ai le bonheur de voir et de sentir que, plus j’avance en âge, plus mon àme est jeune et brûlante. Que ne puis-je être au milieu d’une île, d’un bois, au lieu de Paris, pour n’y perdre jamais un seul moment et le consacrer à l’étude et à des créations, choses pour lesquelles je me suis senti toujours appelé. Adonc, m’y voilà ! J’ai promis cet ouvrage à ma femme, pour ses étrennes de janvier. Je serai galant et de parole, et je te fais la même promesse parce que je sais le bien que tu me portes, me voulant gloire et profit. Es-tu content, mon bon et cher grognon ?

Je n’ai pas besoin de te parler du tableau du Sacre : tu dois tout savoir. La décadence continue, de plus belle. N’y aurait-il que moi, pour soutenir ce faite qui tombe ? je resterais, oui ! Mes seuls reins seraient-ils assez forts ? j’en doute. As-tu vu dans l’Universel un compte rendu de mon tableau de Philippe V ? Ce pays et les hommes sont vraiment comiques. L’autre jour, le misérable Journal des Artistes m’ayant dit des choses désobligeantes ? (et parce que je n’ai pas voulu de son journal), m’a adressé, chez moi, ce même article. Heureusement, que j’en ai ri. Faut-il cependant que l’homme honnête et consciencieux, tout voué à l’étude, soit le jouet de l’ignorance et de la méchanceté du premier venu qui veut imprimer ! C’est vraiment trop dur. Mais allons à mon atelier ; bien persuadé, d’ailleurs, que la vérité reste toujours au fond du vase, pour en ressortir plus belle et éternelle. L’essentiel est de bien faire. Tâchons-y et laissons faire le temps.

L’hiver a pris ici la place de l’été, ce qui doit contrarier notre cher Debia. Dis-lui que je lui garde chez moi ses deux grands tableaux, M. de Maleville étant parti de Paris avec son oncle. Dis-lui qu’il ait bon courage et que, plus je pense et repense à son affaire, plus je vois que ce n’est que dans la nature seule que se trouvent inspirations, créations, composition et toutes imitations possibles, que l’homme propose… et qu’elle dispose. Adieu ! Pardonne a mon griffonnage. Hommage bien respectueux à M me Gilibert, à ta mère, à les sœurs.

De Madame Ingres.

Vous savez, mes bons amis, qu’il vaut mieux tard que jamais. Il n’y a pas de ma faute. Vous connaissez votre ami : quand il est en train de travailler dans son atelier, rien ne peut le distraire : et il a la bonne volonté de vous écrire, le lendemain. Votre ami est reparti et a probablement oublié les commissions que j’avais faites pour vous. Aussi suis-je restée avec mes graines que M. Thévenin m’a rapportées de Rome, ma relique de Sainte-Catherine et deux chapelets bénis par Papa Pio VIII, que je vous prierai, quand vous les recevrez, d’offrir à mademoiselle votre sœur. Adieu.

XXVIII
Ingres à Gilibert.
5 février 1830.

Mon cher ami, nous sommes pénétrés de douleur pour toi ; car tu sais que tu es pour nous un autre nous-même. Quel coup terrible à supporter, que celui de la privation d’une mère et si bonne ! Je l’ai toujours tant aimée, l’excellente Femme ! Mais aussi, quel bon fils tu as toujours été pour elle ! Que de douceurs et de consolations tu lui a données, dans sa longue carrière ! Cette idée vaut bien quelques adoucissements pour ton cœur et, quoique rien ne console dans ces tristes moments, c’est bien quelque chose de n’avoir rien à se reprocher, que tout le monde le pense et le sache bien à ton honneur et grande estime. Regarde autour de toi : tu n’y vois que de vrais amis et surtout une tendre épouse, digne en tout de te consoler et te rendre heureux. Du courage : il t’en faut aussi pour elle et pour lui épargner, surtout dans ce moment, de trop fortes émotions qui pourraient aggraver l’état sacré où elle se trouve. Vivons dans l’espérance d’un avenir exempt de nouveaux malheurs : que le bonheur puisse, toute ta vie, (accompagner et te la faire aimer. Si ton ami de cœur y peut quelque chose, il en saisira toutes les occasions. En attendant, reçois nos consolations bien senties et crois-nous, avec ma bonne femme, les meilleurs amis.

XXIX
À Prosper Deria.Paris, 5 février 1830.
Paris, 5 février 1830.

Cher ami, nous sommes bien affligés de la triste nouvelle que vous nous apprenez. Nous l’avons sue toujours assez tôt, quoique M. de G… nous ait remis votre lettre, plusieurs jours après son arrivée. Mon pauvre Gilibert ! il doit bien souffrir : perdre une mère, comme la sienne, et si bonne ! Il en était idolâtre et bien justement. Heureusement pour lui, que vous êtes là ; entouré des consolations de l’amitié et d’une femme comme la sienne, je suis plus tranquille sur son état dans des moments où les consolations ne sont qu’un échange d’afflictions et où il faut laisser la douleur a la douleur. À combien de pertes j’ai assisté, cette année ! La mort moissonne terriblement autour de nous, le ciel est en courroux. La méchanceté des hommes en est-elle une conséquence ? Tout ce que je sais, c’est que nous vivons d’une manière bien fragile et que l’excessive rigueur du climat complète et noircit tout. Ce que vous me dites, cher ami, de vos charités ne m’étonne pas, connaissant votre excellent cœur ; vous êtes comme des anges consolateurs et réparateurs. Mon beau et cher pays que j’aime tant, comme il m’est triste de le savoir si malheureux. Je fais des vœux bien sincères, (et nous n’avons pas attendu ce moment), pour que vous viviez, vous et les chers vôtres, en bonne santé, le premier de tous les biens, et que tout puisse vous prospérer avec bonheur. Pour moi, je ne puis me plaindre ; je viens de toucher au bonheur, avec l’assurance d’une existence matérielle et honorable.

Vous savez que je suis professeur de L’École, avec cent louis. C’est là que se bornent toutes mes ambitions de bien-être, mais pas celles de devenir toujours meilleur dans mon art. Aussi, je ne m’épargne aucun soin ; mais je vais peu vite, il est vrai, parce que je reconnais tous les jours par expérience que tout ce que l’on fait vite est toujours rempli de fautes. Élèves nés de Raphaël, disons aussi et à plus forte raison, comme Zeuxis : « Mon ouvrage vivra d’autant mieux, que j’aurai mis plus de temps à le faire. » Ceci n’est point raison de paresseux, car je ne le suis pas ; mais bonne raison, pensez-le bien.

Mon jeune Saint [28] devait être terminé à cette époque, mais beaucoup de ceci et de cela ne l’ont pas voulu. Il le sera bientôt, j’espère, et peut-être d’une manière assez remarquable. Savez-vous bien que c’est un ouvrage très considérable par quantité et qualité. Au reste, le peu de gens éclairés qui l’ont vu, en ont été sensiblement frappés, ce qui me donne beaucoup de cœur à le poursuivre. Que ne puis-je, cher ami, vous compter parmi eux, vous dont je fais tant de cas pour le goût si sur et si bien identifié avec le mien.

Vous allez travailler, tant mieux ! Je compte beaucoup sur votre talent, et le jour viendra où les ténèbres disparaîtront. Patience ! Produisons en silence, de bonnes choses surtout ; et votre place vous attend, je n’en doute nullement. J’ai jugé à propos dans votre intérêt de déposer tour à tour vos deux tableaux au Musée Colbert, rue Vivienne, de compagnie avec mon Œdipe qui y figure par la seule autorité de son propriétaire. Car il y a monstrueuse anomalie, vu que c’est un repaire romantique encore plus extravagant que jamais. Cependant mon ouvrage fait un cruel procès à tout ce ramas et attire, j’ose le dire, toutes les nobles admirations. J’ai remis cet ouvrage dans un bel état, matériellement et spirituellement : on va le lithographier. Votre tableau y est très bien exposé et on en parle avec éloge. Je voudrais encore autre chose, mais le goût des amateurs est tout à fait corrompu. Patience ! Allez toujours. » J’ai de l’argent à vous, vous le savez. Ainsi, soit couleurs ou autres frais, ne vous gênez en rien.

M. Chenavard vous fait passer deux livraisons de son ouvrage. Je suis dans l’intimité avec Baillot. Jugez de mon bonheur : je ne me dérange plus que pour la divine musique de Mozart, Cherubini, Gluck, Haydn. On dirait que ces chefs-d’œuvre rajeunissent et redoublent de beauté.

Adieu, cher ami ! Exprimez bien à Madame combien nous sommes infiniment sensibles à tout son souvenir et à toutes ses bontés infinies, entre autres à tous ses regrets obligeants que vous appelez culinaires : ils nous étaient surtout précieux lorsque vous les partagiez, là, avec nous. Je n’ai pas besoin, je pense, de dire que ses aimables sentiments sont toujours, pour moi et ma femme, tout ce qu’elle peut nous offrir de plus précieux. Je remercie de tout mon cœur M. votre oncle et M. votre frère de leurs bons souvenirs, en leur souhaitant autant de santé que de bonheur, de même qu’à tous nos bien bons compatriotes et amis. Et je me dis de tout cœur, pour la vie, Votre ami. (Fonds Delmas-Debia).

XXX
À Prosper Debia.0000000000000000000

Mon cher ami, toujours bien sensible à toutes les marques d’amitié et de souvenir que vous me donnez, je vous en remercie de tout cœur. Ma bonne femme partage ces sentiments, et comme ménagère aussi. Gilibert, mon excellent ami, qu’à peine j’ai eu le bonheur de posséder ici, vous parlera du festin munificentieux du compatriote truffé (sic) et des éloges dont il a été l’objet. Gilibert enfin vous instruira, mieux que moi, de tout ce que votre aimable sollicitude pour moi désire savoir, en tout ce qui me touche.

Vos deux œuvres sont bien arrivées. Nous avons encadré celle qui est en hauteur, de concert avec M. de Grandet : il en sera ce que vous désirez. Une exposition de peinture par Gros, pour l’extinction de la mendicité, m’a fourni L’occasion de placer (et mieux qu’au Salon) votre excellent tableau des Nymphes. J’en aurai soin, comme du mien et de celui de M. Balze. Enfin j’ai vu, mon très cher, vos deux dernières œuvres qui m’ont fait le plus grand plaisir : originalité de lignes, physionomies à vous, figures charmantes comme création et grâce et, en général, le tour d’une bonne exécution. Cependant je ne puis n’empêcher, cher ami, et permettez-le moi, de vous conseiller de passer d’une manière moins brusque des tons et plans trop chauds à ceux trop froids. C’est le fait d’une mauvaise laque jaune, dont vous usez ; elle est trop crue, ne s’harmonisant à rien et moins encore à des tons trop entiers d’outremer qui font uniquement vos seconds plans. Il n’y a pas que moi, qui aie fait ces remarques. L’ami Gilibert vous en parlera et vous exprimera encore le plaisir que vos tableaux ont fait, notamment à M. Siméon qui en a été charmé et que j’ai bien endoctriné pour vous.

Adieu, bien cher ami. Présentez mes hommages sensibles et reconnaissants à madame Debia, à votre cher frère, à monsieur votre oncle. Vos belles amies et tous les amis de la chère patrie sont dans mon cœur.

Votre dévoué et très attaché,
Ingres.
XXXI
Ingres à Gilibert.
Paris, ce 1er janvier 1830.

Sois heureux au gré de tes justes désirs, toi et ta bien aimable femme, les tiens et tous ceux que tu aimes. Nous sommes heureux de penser que nous formons peut-être la meilleure part de vos affections, si j’en juge par les miennes. Il y a tant de bonnes raisons, pour que cela soit ainsi ; mêmes goûts, même philosophie composent ce bonheur. Ainsi, que Dieu nous donne la santé ! Tout le reste est à nous. Usons-en bien, le champ de la vie peut encore être assez long pour nous et semé de fleurs.

Ta chère femme, comment va-t-elle ? Il nous semble que l’heureux moment où tu vas sentir s’émouvoir tes entrailles de père, ne doit pas être si éloigné ? Tout se passera bien : nous le désirons et n’en doutons pas. Ne tarde pas à nous donner de bonnes nouvelles, trop rares depuis longtemps.

Pour moi, paresseux je suis né, et paresseux je mourrai : je le vois trop. Mais toujours pressé par le cœur qui parle chez moi sans cesse, me voilà parti : heureux, par conséquent, de pouvoir t’exprimer ma vive amitié et t’apprendre que ton bon ami est, par le décès de M. Regnault, professeur à l’École des Beaux-Arts, avec cent louis de plus. Il est impossible d’arriver avec plus d’ honneur à un poste. Sur 17 voix, j’en ai eu 16 ; et, au sortir, chacun s’est écrié qu’il n’était pas la dix-septième et qu’on venait de faire une excellente besogne. Enfin, élèves, maîtres, amis, tous s’en réjouissent d’une manière bien honorable et touchante pour moi.

J’entre en fonctions le Ier avril. L’heure de mon indépendance vient de sonner et je suis libre, avec l’ordre que tu connais et sans dettes. J’ai 1.600 francs de l’Institut qui me loge. Mes élèves me rapportent 300 francs le mois. Je puis donc vivre très bien, comme tu vois, et mettre de côté tout ce que je gagnerai avec mon pinceau. Cependant la sage ménagère et moi, nous pensons ne point du tout augmenter nos dépenses et train de maison et nous garder une poire pour la soif.

Nous allons nous occuper de votre appartement pour pouvoir vous y donner toutes les douceurs possibles, lorsque vous nous viendrez voir. Tu nous l’as promis : tâche que ce soit le plus toi possible. À cause du petit poupon, nous pensons cependant ne pas vous voir d’ici à la prochaine Exposition qui est fixée au 1er avril 1831. Tu vois que nous sommes raisonnables, mais nous ferions les méchants si vous passiez ce terme.

Pour figurer de mon mieux à cette Exposition, j’y [aurai deux grands tableaux d’histoire ; celui que je peins et celui de Virgile que je refais en grand, et quelques autres de moyenne grandeur. La gravure de ce dernier s’avance, celle du Louis XIII aussi. Mon Saint est déjà fort admiré du petit nombre de bons esprits qui l’ont vu. Ce succès précurseur ne nie rend que plus exigeant pour moi-même. Il est très avancé d’ensemble, encore rien de fini, mais tout est trouvé. Je n’ai plus que l’exécution de plaisir. Que ne puis-je te l’envoyer dans ma lettre ?

J’ai vendu dernièrement mon Œdipe : il est exposé par son propriétaire dans une certaine galerie Golbert et en étrange compagnie, je t’assure. Il y est fort admiré des connaisseurs, et ce sera toujours une de mes meilleures œuvres. De ma propre autorité, j’y ai exposé le tableau des Nymphes de notre cher ami Debia. Il y occupe une bonne place, et plusieurs personnes m’en ont parlé avec beaucoup d’éloges. Dans quelque temps, je ferai faire un nouveau cadre au second, si cela lui va, ou je retirerai les Nymphes. Charge-toi auprès de ce bon ami de tous mes tendres sentiments d’estime, avec mes respectueux souvenirs pour son aimable famille. Je salue de même la cara patria hella et tous les amis que j’aime et qui m’aiment.

Mais pendez-vous, braves Gilibert et Debia : on vient d’interpréter Don Juan, comme jamais il ne l’a été, et vous n’y étiez pas ! Que puis-je t’en dire, cher ami ? Je suis encore émerveillé. Épouvanté d’un si bel œuvre, plus jeune et plus beau que jamais, je peux te dire que cela est beau à faire mal.

Homme divin, vraiment ! C’est pour cela que sa sœur, âgée de 80 ans, vient de mourir dans la misère. Idem, Beethoven le sublime, que vous ne eonnaissez pas si vous ne l’avez entendu. Espérons que tout eela sera pour l’autre monde, car l’humanité et la justice se sont envolées depuis longtemps dans le ciel. Le grand homme vit avec sa seule conscience, sans l’espérance d’aucun fruit qui ne mûrit que trop tard.

Tout va on ne peut plus mal dans les arts. Mais je finis par ne pas finir ma lettre.

XXXII
Paris, 12 août 1830.

Mon bien cher, je le donne bien tard signe de vie. C’est malheureux que je sois Ingres, du côté de la plume. Mais le cœur est bon, et, dans ces événements si éminemment glorieux et encore teints du sang le plus pur par le crime le plus exécrable surtout qu’un roi puisse commettre, j’ai senti et pensé souvent, comme toi, de concert avec ma femme en face de ton portrait, et nous avons eu plus d’inquiétude sur ta position à Montauban que tu n’en as eu pour moi, ici. Heureusement, Paris n’est pas une petite ville brutale et fanatique où il se trouve autant de « trestaillons » pour assassiner les honnêtes citoyens, gens que soudoie la plus inepte et coupable autorité. Qu’il vienne ici, ce Gironde !…

Mais laissons ces sortes de gens ; il n’y en a que trop d’assez stupides et méchants qui, aujourd’hui même, voudraient salir et troubler encore l’ordre et le bonheur d’une liberté si glorieusement, si divinement acquise. Cela est cependant ; il y a des cœurs qui n’ont jamais su ni senti que la vertu et tous les sentiments élevés dérivent d’elle. Jouissons de ces effets sublimes. Y a-t-il rien de comparable, dans toutes les histoires connues ? À qui ressemblons-nous ? À nous-mêmes !

À ce coup d’appel qu’à poussé la foudre, — œuvre divine vraiment, et qui grandit plus elle s’éloigne, — nous pouvons enfin nous redire Français et ne plus contenir notre longue indignation. La révolution opérée, finie, l’ordre partout, tout remplacé ! Honneur à ces hommes pleins de cœur, du plus pur patriotisme dans des moments si difficiles, mais si bien secondés par un peuple sage et humain, si grand dans sa victoire. Embrassons-nous, mon cher ami ! Il n’est pas, j’en suis sûr, un détail de ce grand événement qui ne mouille continuellement nos yeux. Nous nous connaissons : je ne te raconte rien, parce que je crois que tu es aussi instruit que moi de tout ce qui a été fait et de ce qui se passe. Si cependant tu veux quelque chose de plus, dis-le moi : on s’occupe de tout relater. Lorsque tu lis et que tu es ravi d’admiration, n’aie aucun doute ; rien n’est fardé, tout cela est vrai et au delà, si c’est possible.

Nous remercions de tout notre cœur ton aimable épouse, de son tendre intérêt pour nous. Le nôtre n’a pas été moindre pour vous. « Où sont-ils ? » disions-nous. Nous vous voyions entourés de dangers bien plus grands, dans une petite ville où tous se connaissent. Enfin on respire. Votre petit trésor se porle bien et vous donne un bonheur de père et de mère, nous nous en doutons bien. Je le parlerai plus tard de moi. Sois tranquille, je suis toujours Ingres aussi, du côté du pinceau, dette lettre n’est que le préambule de la très prochaine.

Ecris nous, cher ami, de suite, ce qui se passe. Le drapeau doit flotter, j’espère. Mille choses à tous nos amis. Je t’embrasse.

XXXIII
Paris, 15 mars 1831.

C’est toujours ainsi que, lorsque tu as tant de sujets d’accuser l’amitié, tu redoubles de sollicitude tendre, de doux et de trop doux reproches. Ah ! que ce panier m’a l’ait rougir et a augmenté mes torts ! Mes Furies se sont éveillées de plus belle. Armées de plumes et de feuilles de papier, elles m’appellent misérable, ingrat et paresseux. Alors, moi, rougissant jusqu’au blanc des yeux et malheureux comme les pierres, j’assiste à leur combat avec l’apathie, la paresse, les soins journaliers, la triste mais inévitable politique, le désenchantement sur presque tout, excepté sur toi cher ami. Enfin, la victoire leur étant restée, je t’écris aujourd’hui que, moi et ma bonne femme, nous sommes tes amis les plus tendres. Ton portrait en est témoin. C’est à lui que nous confions nos amicales sollicitudes sur tout ce qui te touche. Nos inquiétudes pour toi ont été grandes, quand des journaux nous ont appris des troubles à Montauban.

Les hommes d’aujourd’hui ne valent pas, vraiment, la peine que l’on prenne parti pour eux ; les choses non plus. Car, est-ce vivre que vivre ainsi ? Quel aveuglement général ! Quelques Cassandre ont beau faire entendre leurs voix prophétiques, on est sourd. L’intérêt, le moi et la trahison, règnent. Quel avenir ! Avec tant d’éléments de bonheur et de gloire, il faut avouer que les hommes sont aussi bêtes que méchants. Je ne puis m’empêcher de le penser, toutes les fois que je jouis d’un beau jour, de tous les fruits de la terre, de la vue d’un bel viso virginale ou d’une symphonie de Beethoven. Car j’use de la musique, Dieu le sait ! depuis les bienfaits de la non-intervention et du juste milieu. J’en ai autant de besoin que pouvait en avoir Saül, pour sa guérison. Cela va assez bien un moment, mais lorsqu’elle cesse, je crois que la Mnémosyne m’agace encore plus les nerfs et me les rend « plus irritables encore.

Voilà donc mon état, depuis notre gloire surtout, et je vais pour la première fois te tenir un singulier langage. Je suis presque désenchanté sur mon avenir, fondé sur ce que j’ai appelé jusqu’ici la gloire. Il faut me donner beaucoup de mal parce je connais le beau, m’en tourmenter beaucoup, nuit et jour. Suppose que je réussisse : je ne puis être senti que d’un si petit nombre que le temps diminue tous les jours, que, ma foi, mon cher, au diable la galère ! La vie est assez difficile par toutes ces vicissitudes ; et moi j’irais encore, moi tout seul ; affronter des masses ignorantes, intéressées et brutales. J’ai beau crier, on ne m’écoute nulle part. Raphaël viendrait lui-même, il ne se ferait pas entendre. Gluck est chassé de l’Opéra. Lisez le journal intitulé « l’Artiste », interrogez même les doctrines des coryphées de l’art d’aujourd’hui dans MM. Gros, Gérard, Guérin et tant d’autres. Tout est frappé de mort. L’effort sera-t-il pour moi seul ? Il me semble t’entendre : « Toi, fais des tableaux, travaille : tu les forceras, tu pourras opérer quelque miracle ». Je veux bien croire que j’y pourrais quelque chose, s’il y avait de la justice, mais à quel prix ! Aie donc un peu pitié de moi et ne me fais pas crever, avant le temps.

Et qui est-ce qui a fait le plus de sacrifices, pour la cause sacrée des arts ? J’ai mis plus de cinq ans à peindre le tableau de la Vierge. J’ai emprunté pour le faire, et je ne finis qu’à peine de payer les dettes que j’ai contractées pour lui. Je devrais être riche, si on avait été juste envers moi. « Fais des tableaux ! » C’est très bien ; mais, pour les faire comme je les fais, il me faut beaucoup de temps, à raison de leur mérite. L’art est bien plus difficile pour moi que pour les autres, tu le sais bien. Je travaille longuement et avec peine, quoique cela ait l’air d’être fait promptement et facilement. La où le peintre vulgaire trouvera que c’est parfait, je vois mille imperfections, et je ne recommence pas une fois, mais dix fois.

Voilà l’état présent du tableau que je fais ; il n’est encore qu’ébauché, et cela pour les raisons ci-dessus. Je n’en rougis pas. Jusqu’ici, il ne me donne que des espérances, selon l’idée où je voudrais arriver. Sentir, faire autrement, je ne le puis et aurais tort de l’essayer puisque c’est ainsi et par cela même que mes ouvrages sont remarquables et vivront d’autant plus que j’aurai été plus lent à les former.

Tout cela me rend-il heureux ? Non. Je crois un peu à la fin du monde dont on nous fait peur. Je veux me débarrasser honnêtement de ce qui me gêne par trop et vivre en bon bourgeois, comme on dit. Je n’ai pas de rentes ; mon état, ma petite position m’en donnent et je ne veux point me tourmenter. Mon tableau sera fini quand il sera fini ; ne le fût-il que dans dix ans, je ne m’en inquiète pas. Après cela, nous verrons. Je ne me refuse rien de ce qui est jouissance honnête. Je trouve, moi, que j’en ai assez fait. Je vis au jour le jour ; le matin, je me dispose à faire le trajet jusqu’au soir, le mieux possible et imitant les aimables convives de Boccace qui fuyaient la peste. Je ne veux plus me tourmenter et surtout pour les autres.

Mon excellente femme, la raison et la sagesse mêmes, tout en n’étant peut-être pas tout à fait de mon avis, n’en est pas si éloignée et, avant tout., veut me voir heureux. Moi, je l’aime el toujours davantage. Elle partage mon sort, sans se plaindre. J’espère la rendre plus heureuse. Nous avons la paix et la santé.

Après ma grande page, je rentrerai dans les petits ouvrages, pour m’amuser surtout. Ils me procurent même plus de profit, uniquement pour assurer un sort à ma chère compagne qui répondrait qu’il y en a assez pour elle. Pour cela je veux, le plus possible, éloigner les soucis, arriver à ne rien faire qu’à jouir des arts en vrai croyant, toujours friand du beau, rire des autres et arriver ainsi au monument.

Nous partageons ton bonheur dont te fait jouir ton aimable femme et ton adorée enfant. Je demeure ton inséparable de cœur. Mille choses à nos amis, et surtout à notre cher Prosper. J’ai tant à réparer envers lui ! Et sa digne famille qui doit me mal juger. Je ne sais comment m’y prendre. Dis lui que, tout sot et malhonnête que je sois, je ne suis pas moins celui qu’il a connu et aimé, comme un ami dévoué.

Tu vas m’écrire n’est-ce pas, et à notre grand plaisir ? Au reste, rien n’a été si beau et si bon que ce fameux dinde (sic) dont le grand Baillot a mangé sa part. À ma prochaine, je te parlerai de ce héros du violon et de Paganini que je n’ai pas encore entendu.

XXXIV
Paris, ce 27 février 1832.

Mon cher et trop malheureux ami, si ma voix t’arrive si tard pour t’offrir ce que je ne sais appeler des consolations, c’est après en avoir senti l’impuissance.

Nous avons été frappés aussi terriblement que tu peux le penser par la lettre du bon ami Debia. Mon cher ami, pleurer avec toi, c’est tout ce que nous pouvons d’abord t’offrir, en rouvrant la plaie profonde. Pauvre Gilibert, et ta pauvre petite fille ? Je n’ose t’en demander des nouvelles. Et toi, pauvre ami, es-tu assez malheureux ? Cependant, anima, courage ! puisqu’elle vit, cette chère petite ! Alors et de toute manière, il faut tout supporter et continuellement combattre le sort le plus affreux et vaincre la mauvaise fortune. Lorsqu’on est armé d’honneur et d’une bonne conscience, on doit se remettre en route, avec l’espérance d’avoir épuisé tous les traits empoisonnés. Il faut tout faire, pour reprendre courage. De vrai bonheur, il n’en est pour aucun mortel.

Tu as une position qui assure ta liberté : apprécie l’étendue de ce bonheur. C’est par cela que, moi et tant d’autres, nous portons une chaîne au col, tirée continuellement par mille sujets de dépendance fatale. Quand nous voulons nous livrer à nos nobles penchants, à nos justes désirs, à l’amour de la vérité, quand nous voulons résister, notre chaîne se resserre de plus en plus et le supplice recommence.

Adonc, mon bien cher, réalise, puisque le malheur t’en donne l’occasion, ce projet désiré de nous rapprocher. C’est un désir d’égoïste, je le sens, puisque tu laisserais les amis que tu as à Montauban. Mais comment y vivras-tu heureux ? Tu peux, je le sais, me faire beaucoup d’objections sur ce point inattendu. Elles peuvent avoir quelque valeur, c’est possible. Mais crois-tu que nous ne soignerions pas la chère enfant qui deviendrait notre chérie, par les soins tendres de ma femme ? Et, toi à Paris et un peu à Montauban, est-ce que cela ne peut s’arranger ? Je ne presse rien : il faut de la discrétion, même avec ses amis. Viens au plus vite en causer avec tes amis. Distrais-toi un peu. Nous parlerons de tes regrets, de tout ce qui te touche, avec le sentiment de notre vive amitié. Au moins pour quelque temps, pour quelques jours, viens, cher ami, au milieu de nous, y pleurer même. Ma bonne femme, tu le sais, partage si bien notre amitié, qu’elle n’y sera jamais de trop. Je me mets tellement à ta place, que j’en éprouve une mortelle affliction. Nous vivons dans une si grande anxiété sur toi, que je te renouvelle ma prière de nous écrire. Quatre lignes suffiront même.


Malgré leurs dates différentes, nous faisons suivre ici les lettres qu Ingres écrivit à Mgr l’Évêque d’Autun, à propos de son tableau du Martyre de saint Symphorien, commandé pour la Cathédrale de cette ville. M. Henry Lapauze les a extraites des archives de cet évêché.

À Mgr de Margerye, évêqur d’Autun.

Paris, 20 avril 1831.
Monseigneur,

Mes nombreuses occupations, comme membre du jury d’admission à la prochaine Exposition, comme professeur à l’École et tant d’autres soins dont je suis, j’ose dire, accablé, ont pu retarder la fin de mon tableau, mais elles ne peuvent ôter de mon cœur l’obligation que j’ai à l’extrême complaisance avec laquelle vous m’avez attendu. J’espère n’en pas abuser longtemps encore, malgré que, pour surcroît de retard, j’aie pris pour maxime celle de notre grand poète législateur : « Vingt fois sur le métier, etc. ». Il sera fini pour être exposé à la fin du grand Salon. C’était le cas de mettre en pratique cette maxime, qui est ordinairement ma devise, puisqu’il s’agissait de faire un ouvrage digne de vous, Monseigneur, et de votre respectable prédécesseur, et que c’était la seule manière dont je pusse reconnaître la bienveillance que vous portez à mon ouvrage à moi.

Quant à l’argent, c’est avec le Ministre que j’ai toujours traité ; ainsi, je continuerai. C’est un soin que je puis vous épargner.

Je suis avec respect, Monseigneur, voire très humble et reconnaissant serviteur.

Ingres.

Paris, le 11 juin 1833.
Monseigneur,

Des contre temps, des travaux obligés, une assez grave indisposition m’ont forcé d’interrompre pendant quelque temps et à plusieurs reprises mon ouvrage chéri, celui que je fais pour Votre Excellence. Maintenant que la saison est favorable, j’espère qu’il sera terminé dans deux mois. Mais alors, Monseigneur, je ne serai pas maître de satisfaire votre désir, car le Ministre veut que ce tableau fasse partie de la prochaine Exposition, qui commencera au i ei mars i834-

Votre Excellence a eu tant de patience que je suis vraiment chagrin de vous annoncer ce nouveau retard. J’espère, Monseigneur, que vous voudrez bien me continuer vos bontés, ce dernier événement étant tout à fait hors de mon pouvoir et de ma prévision.

Je suis, avec le plus profond respect, Monseigneur, de Votre Excellence, le très humble et très obéissant serviteur.

J. Ingres,
Membre de l’Institut.

Paris, le 22 avril 1834
Monseigneur,

Je vous prie de m’excuser si je n’ai pas répondu plus tôt à votre honorable lettre. J’étais en voyage, et, au retour, mille soins m’en ont empêché, quoique jamais mon zèle à servir vos désirs ne s’en soit ralenti. J’ai enfin terminé votre tableau avec tout le soin dont je puis être capable. Exposé, et bien malgré moi, à la critique d’un public fort mêlé et qui a peu de sympathie pour le beau, le grave et tout ce qui est sérieux et respectable, j’ai dû essuyer les traits de l’envie, de la cabale, de l’ignorance et de la mauvaise foi. Mais heureusement que j’ai été bien vengé par un bon nombre de bons esprits qui se sont hautement prononcés en ma faveur ; et iorce, comme on dit aujourd’hui, est restée aux doctrines et aux grands principes d’un art que j’exerce depuis longtemps.

Il serait absurde de penser qu’un ouvrage éminemment religieux dût figurer dans un musée profane et sans but moral ; et je dois vous assurer, Monseigneur, de la joie que j’envie de voir mon travail orner la vénérable église dont vous êtes le si digne pasteur, et je combattrai de toutes mes forces tout ce qui pourrait empêcher ou retarder l’envoi de ce tableau à sa légitime destination.

Je remercie Monseigneur de l’invitation qu’il veut bien me faire d’aller à Autun ; j’accepte ses offres avec une sensible reconnaissance, ne fût-ce que pour pouvoir lui exprimer de vive voix combien je suis touché de toutes les bontés dont il m’honore dans sa précieuse lettre et de l’attachement que m’inspire pour sa personne un prélat aussi distingué qu’éclairé.

J’ai l’honneur d’être, avec ces sentiments, Monseigneur, avec respect, votre très humble et très obéissant serviteur.

Ingres.

À Mgr l’Évèque d’Autun (dix ans apkès).

Château de Dampierre, 11 août 1844
: Monseigneur,

Vous m’avez toujours témoigné tant de bontés, que je prends la liberté de rappeler au souvenir de Votre Grandeur un de mes vœux les plus chers, dont elle m’a autrefois fait part, et qui serait de placer mon Martyre de saint Symphorien dans une des salles de son palais épiscopal. J’ai appris, Monseigneur, que d’importants travaux s’exécutent dans votre église-cathédrale et que mon tableau, par suite, avait dû être couvert, accident qui peut le jaunir ; mais aussi la poussière est on ne plus subtile ; elle s’infiltre partout et détériore promptement. L’occasion me paraît donc opportune pour effectuer un transport qui satisferait à la fois, Monseigneur, et aux désirs de votre Grâce et aux miens.

Je supplie Votre Grâce, Monseigneur, de daigner rendre ainsi à cet ouvrage la première illustration qui valut à son auteur des éloges dont il fut si flatté et qu’il doit aux Autunois ; le déplacement de ce tableau est, selon moi, le seul moyen de le leur conserver intact.

Je prie Votre Grâce, Monseigneur, de vouloir bien agréer, etc…

J. Ingres.

À Mgr l’Évêque d’Autun (onze ans après).

Paris, 14 mars i855.

Monseigneur,

Ne pouvant me refuser à faire partie de la grande Exposition de i855, je viens supplier Votre Grandeur de vouloir bien accorder la demande que M. le ministre d’État vient de lui adresser pour obtenir, pour le temps de l’Exposition, le tableau de saint Symphorien, sur l’effet duquel je compte beaucoup pour représenter de mon mieux, au grand concours qui se prépare. Ce tableau est un des plus importants que j’aie peints. Vous comprenez, Monseigneur, que je désire m’appuyer de mes plus grandes œuvres, en cette circonstance qui est une lutte nationale et artistique tout à la fois. À ces doubles motifs, je dois y apporter mes plus beaux titres et, surtout vis-à-vis des étrangers, la réputation que mes concitoyens ont bien voulu m’accorder et qui est la récompense des travaux de toute ma vie. Dans l’espoir d’une adhésion favorable, je supplie Votre Grandeur de croire, etc..

P. Ingres,
Membre de l’Institut.

À M. Dumont.

Rome, ce 9 mars 1835.

Cher ami, permettez-moi de prendre ce titre avec vous. Vous me donnez tant de preuves de véritable amitié, de sollicitude pour tout ce qui me touche que je suis heureux de vous en adresser la qualification, en vous priant de l’agréer comme celui qui aime et estime le plus votre personne. Ces sentiments ont toujours été les miens, du moment que je vous ai connu, et je ne fais aujourd’hui que vous en assurer de nouveau.

Vous êtes mon bon génie au ministère. Eh bien ! comment avez-vous débuté ? Grondez-moi, s’il y a lieu, et donnez-moi toujours vos bons conseils dont je sens que j’ai besoin plus que jamais, heureux lorsqu’ils partent de l’amitié. Je vous remercie de tous vos bons offices déjà rendus et je dois être content de ce que le ministre a fait pour le Louis XIII ; si par la suite on peut faire encore quelque chose, tant mieux. Que la beauté de l’ouvrage surtout fasse le reste. Je ne puis douter de la part que que vous avez dans l’affaire des pensionnaires. La lettre que vient de m’adresser l’Académie par M. de Quatremère me fait espérer que nous réussirons. J’ai fait de mon mieux pour en finir enfin ; mais la signature tarde bien et je l’attends avec une grande anxiété. La désorganisation du ministère nous donnait beaucoup d’inquiétude pour le pays et nos affaires ; j’espère et fais vœux pour qu’ils ne touchent en rien à votre personne et que vous soyez toujours là, puisque votre philosophie s’en contente, pour notre bonheur et comme notre bon ange.

Quand à ma situation ici vous la connaissez ; je désire pour mon bonheur quelle soit toujours ainsi, pour toutes choses. Mon prédécesseur avec qui au reste je me suis parfaitement quitté, m’aurait seulement un peu alarmé sur quelques embarras financiers qui l’auraient, dit-il, fort gêné dans l’exercice de sa gestion et dont sa dernière lettre au ministre se plaint. Vous devez en avoir connaissance, et comment j’ai entendu la chose.

Je suppose, par une grossière comparaison, que vingt sols soient accordés par jour à l’existence d’un individu et qu’on vienne lui dire : « Sur cette somme vous payerez cinq sols ici, trois sols là, quatre de ce côté, et cependant vous vivrez et vous vous arrangerez, par vos économies, à couvrir ces dépenses étrangères, etc. ». Je désirerais donc, s’il m’est permis de former un vœu avec vous, cher ami, et dans mon intérêt que (si cela est ainsi) la chose n’allât pas ainsi pour moi, et que toutes dépenses étrangères aux arts dont je pourrais être chargé par le ministre, fissent un compte à part et bien séparé du budget des dépenses spéciales à l’Académie.

J’ai déjà avancé ainsi pour un reste de moulage entrepris par M. Peisse 50 piastres, et 600 francs pour le voyage du secrétaire. Ayez la bonté de me dire votre sentiment sur tout ceci tout confidentiellement et en ami.

Autorisé enfin à taire copier les tableaux des Loges de Raphaël, je vais vous demander la somme de dix mille francs pour commencer, les frais d’échafauds, toiles et fonds pour payer de suite l’œuvre faite et n’avoir pas toujours à vous demander.

Je suis très content de notre secrétaire M. Lego : nous vivons bien ensemble et il n’y pas de raison pour qu’il n’en soit toujours ainsi. M. Mauduit dit hautement que c’est moi qui lui ai ôté sa place. Il a essayé de nous tourmenter en essayant de tout brouiller. C’est un homme vraiment malade et aussi de peu de portée, mais assez méchant et brouillon maladroit. Heureusement il s’en va et nous laisse en paix, lui et sa médiocrité.

Pardonnez-moi, mon cher, tout ce bavardage ; vous me l’avez permis, s’il était moins griffonné du moins ; mais je compte beaucoup sur votre indulgente amitié. L’excellent Gatteaux, qui me gâte aussi tant qu’il peut avec sa bonne amitié et qui vous remettra ma lettre cette fois, ne me rappelant pas assez bien l’indication que vous me donnâtes à mon départ, causera aussi de moi avec vous et vous dira combien je vous suis reconnaissant et attaché. Ma femme est bien sensible à votre souvenir ; elle est mon petit ministre de l’intérieur et présente ses bonnes amitiés à Madame, avec les miennes et toujours avec le regret de n’avoir pu faire un dessin assez digne d’elle et de son mari.

Je vous embrasse aussi du fond du cœur. Votre bien dévoué serviteur.

Ingres.

(Fonds Paul Bonnefon). À M. Vargollier.

Rome, 25 mars 1835.

Mon cher Varcollier, vous savez sûrement comment je suis arrivé à Rome et comment j’y suis ; il est donc inutile de vous en entretenir. J’ai plus hâte de vous dire que dans le grand nombre d’excellents amis que j’ai laissés, vous êtes de ceux que je regrette sensiblement. Je supporte difficilement ma transplantation, même à Rome. Encore qu’on ne se vît pas tous les jours, qu’on se vît même trop rarement, cette bonne et sincère amitié, liée à tant de sympathies d’art et de sensations harmonieuses, faisait que l’on se retrouvait toujours avec un plaisir dont je suis totalement privé ici, ce qui me donne peu de stimulant, pour y faire quelque chose d’artiste véritable, et je crois l’être. Si je ne me trompe, je suis devenu administrateur de la maison. Cependant je referais encore ce que j’ai fait, tant mon ressentiment est grand et profond ; et lorsque je veux m’étourdir sur mes chères pertes, je pense aux chagrins vrais ou imaginaires que j’ai soufferts, dans les dix ans que j’ai passés à Paris et qu’un peu de gloire et tant d’amitiés n’ont pu me faire supporter. Enfin, ici, j’ouvre une croisée ou je vais au Vatican.

Une chose me manque pourtant : je suis sans musique, par le manque de ma grande caisse dont je suis privé encore. Heureusement, la Providence est grande. Elle a eu pitié de moi en prolongeant le séjour à Rome d’un pensionnaire musicien compositeur, nommé Thomas : jeune homme excellent, du plus beau talent sur le piano, et qui a dans son cœur et dans sa tête tout ce que Mozart, Beethoven, Weber, etc., ont écrit. Il lit la musique, comme notre admirable ami Benoît, et la plupart de nos soirées sont délicieuses. Vous avez tout au Conservatoire : que vous êtes heureux ! Moi, j’en ai de sublimes extraits que je puis, ce qui n’est pas peu, réentendre deux et trois fois si je veux. En vérité, je crois que, pour bien connaître un chef-d’œuvre, c’est au piano qu’il faut l’entendre. Vous êtes de mon avis, je le sais. Vous voyez que je me dore la pilule et que je me console, comme je peux.

J’espère que vous et votre excellente femme, vous vous portez bien, ainsi que vos enfants, vos beaux enfants. Je vous vois chez vous, dans votre bonheur intérieur, avec le souvenir de nos bonnes petites soirées, la Sonate pathétique que l’on disait si bien, et tant d’autres, et le bon M. Roger et ses autres amis, et notre cher M. Defresne. Dites-leur bien comme je les aime et comme je les regrette… J’espère, cher ami, que les choses vont pour vous, selon votre désir. Tachons de nous trouver heureux dans notre position, pour traîner le poids de la vie à laquelle nous sommes condamnés. Il n’est pas qu’elle ne soit, par-ci par-là, semée de quelques fleurs. Jouissons-en, sans trop nous inquiéter de l’avenir. Mais, j’ai beau prêcher, n’est-ce pas ? Vous êtes, comme moi, nerveux, bilieux, impressionnable, malheureux par conséquent. Enfin, soyons ce que nous sommes ! Si les souhaits, cher ami, y peuvent quelque chose, recevez les miens pour tout Ce qui pourra vous rendre le plus heureux, dans votre chère femme, dans vos enfants, et rappelez-vous quelquefois, votre bien affectueux et bien sincère ami,

(Fonds Delaborde).
INGRES.

Les pièces suivantes ont été communiquées par la Direction des Beaux-Arts à M. Henry Lapauze pour Les Dessins d’Ingres au Musée de Montauban.

À M. le Ministre de l’Intérieur.

Rome, le 17 mars 1835.
Monsieur le Ministre,

J’ai reçu la lettre du 7 février dernier dans laquelle Votre Excellence m’annonce que, par arrêté du 31 janvier dernier, Elle m’a chargé de faire copier, pour le compte du Ministère de l’Intérieur, les 52 tableaux dits les Loges de Raphaël.

J’ai l’honneur d’informer Votre Excellence que je me suis mis aussitôt en devoir d’exécuter ses ordres, et par ma première demande j’ai obtenu, de l’autorité pontificale, la permission nécessaire à l’exécution de ce travail qui, malgré les difficultés qu’il présente par la dégradation de quelques-uns des originaux et le petit nombre d’artistes qu’on peut y employer, à cause de l’exiguïté du local, sera, je l’espère, mis à fin pour 1837, selon les désirs de Votre Excellence.

Les frais d’échafaudage pour copier ces fresques, qui sont de 35 pieds de haut, l’achat des toiles préparées que je veux avoir toutes de même qualité et les premiers paiements à faire aux artistes que j’emploierai à l’exécution d’une première série de copies, me mettent, d’après mes calculs, dans la nécessité de demander à Votre Excellence de vouloir bien ordonnancer aussitôt que possible, une somme de 10.000 fr. en avance et acompte de celle de 35. 000 francs, montant de la location fixée par Elle pour prix de ces travaux, afin qu’une fois commencés, ils puissent être continués sans interruption.

Votre Excellence me permettra de profiter de cette occasion pour la remercier, comme je le dois, de la souscription par laquelle Elle a bien voulu encourager la publication de la gravure de mon tableau du Vœu de Louis XIII ; et de joindre aussi l’expression de ma gratitude particulière pour la bienveillance avec laquelle Votre Excellence a accueilli la demandé que j’avais l’honneur de Lui adresser en faveur des trois pensionnaires mariés, MM. Garrez, Révoil et Baltard, vivant au dehors de l’Académie.

Je ne dois pas négliger d’annoncer à Votre Excellence que MM. Jourdy, Elwart et Salmon, qui ont obtenu les grands prix de peinture, de composition musicale et de gravure au concours de 1834, ne sont arrivés tous trois à Rome que le 8 février 1835. J’ai cru, néanmoins, devoir payer à deux des trois seulement, MM. Jourdy et Elwart, le mois de janvier de leur pension, contre l’usage établi par mes prédécesseurs et consacré par l’Administration, qui est de payer seulement le mois courant de l’arrivée ; mais parce qu’une lettre que ces deux pensionnaires m’ont écrite, du Lazaret de Villefranche où ils ont été retenus vingt-cinq jours pour mesure sanitaire, m’a paru suffisamment établir le cas de force majeure en faveur de leur réclamation. Quant à M, Salmon, il reste dans le droit commun par la date non motivée de son arrivée tardive ; sa pension n’a commencé à courir que du 1er février 1835.

Je suis, avec un profond respect, Monsieur le Ministre, de Votre Excellence, le très humble et obéissant serviteur,

J. Ingres,
Directeur de l’Académie Royale de France, à Rome.

À M. le Ministre de l’Intérieur.

Rome, le 5 septembre 1835.

Monsieur le Ministre,

Me trouvant momentanément forcé de suspendre la copie des Loges de Raphaël dont j’ai été chargé par Votre Excellence, avant mon départ de Paris, je dois vous informer, Monsieur le Ministre, des motifs de cette interruption.

J’avais obtenu de l’Administration pontificale, à la recommandation de M. l’Ambassadeur de France, la permission de faire copier les Loges de Raphaël en me conformant, pour l’établissement des échafauds nécessaires à ce travail, aux prescriptions de MM. les Inspecteurs des peintures du Vatican. Je m’entendis immédiatement avec eux et je pris même la précaution, pour éviter tout malentendu sur cet objet, de confier à leur direction et à leurs ouvriers même la construction de ces échafauds. Ces mesures une fois prises, je fis commencer les copies.

Il y a six mois, à peu près, que les travaux s’exécutaient de cette manière, mais bien lentement au gré de mes désirs, à cause des difficultés imprévues que les jeunes artistes que j’emploie ont dû surmonter pour se préserver de tous les inconvénients d’un local mal commode, tels que reflets ou privations de lumière à certaines heures du jour, et surtout de l’ébranlement si facile des échafauds sur lesquels ils sont montés. Deux de ces jeunes gens ayant été pris par la fièvre pour avoir travaillé pendant les grandes chaleurs, je me suis vu forcé d être prudent pour eux, et de faire interrompre les travaux pendant les mois de juillet et d’août.

À la suite de cette interruption, l’un de MM. les Inspecteurs du Vatican m’a annoncé qu’il faudrait enlever les échafaudages à la Toussaint, époque à laquelle le Pape revient habiter le Vatican, et suspendre ainsi par ce fait les travaux pendant tout le temps du séjour de Sa Sainteté dans ce palais.

Je me suis mis en réclamation, me faisant appuyer pour cet objet auprès du Cardinal secrétaire d’État, par M. le Chargé d’affaires de France. La réponse de la Secrétairerie ne se fit pas attendre, mais elle changea la nature de l’injonction en établissant qu’il ne s’agissait pas d’une interdiction de travail, de la Toussaint à Pâques, comme me l’avait fait entendre M. l’Inspecteur des peintures du Vatican, mais d’un simple changement de construction des échafauds dont je me sers depuis six mois et sans lesquels il ne me serait plus permis de continuer les travaux.

Je dois faire observer à Votre Excellence que ce simple changement de construction des échafauds, outre le dommage matériel qu’il me porte par les dépenses considérables qu’il entraînerait, serait encore un préjudice incalculable à la bonne exécution des copies dont Votre Excellence m’a confié la surveillance, en ce que la mobilité des échelles qu’il faudrait substituer aux échafauds qui ont servi jusqu’ici, rendrait impossible, selon moi, tout travail consciencieux et me réduirait surtout à renoncer à l’espérance de continuer aussi dignement qu’elle a été commencée, l’œuvre dont Votre Excellence a eu la pensée de doter la France.

Je ne sais, d’ailleurs, aujourd’hui, comment juger ce nouveau caprice de l’Administration pontificale, et j’hésite à m’y soumettre jusqu’à ce que j’aie reçu les nouveaux ordres de Votre Excellence ; car je crains qu’il n’y ait sous cette nouvelle difficulté un mauvais vouloir caché que j’ai déjà eu bien des occasions d’entrevoir. M. le chargé d’affaires de France a informé M. l’ambassadeur qui se trouve actuellement à Paris du mauvais succès de ses démarches, pour me faire rendre justice par l’autorité pontificale. J’en réfère à vous, Monsieur le Ministre, pour avoir de nouvelles instructions sur la conduite que j’ai à tenir.

Je suis, avec un profond respect, Monsieur le Ministre, de Votre Excellence, le très humble et très obéissant serviteur.

J. Ingres,
Directeur de l’Académie nationale de France à Rome.

À Monsieur le Ministre de l’Intérieur.

Monsieur le Ministre,

Je m’empresse de répondre, article par article, à la lettre que vous m’avez fait l’honneur de m’écrire, le 29 du mois dernier, en commençant par l’affaire des Loges, pour laquelle je suis obligé d’attendre le retour de M. de Maubourg (comte de la Tour-Mau-bourg, ambassadeur de France à Rome). Je dois vous dire qu’attendu les pertes de temps qu’entraînent à Rome les nombreux jours fériés, il ne faut pas espérer voir ce travail terminé avant deux ans. Il y avait, au moment de la suspension de ces travaux qui n’ont duré que deux mois environ, cinq copies terminées et trois autres très avancées.

Pour les dessins que vous m’avez chargé de faire exécuter pour votre cabinet particulier, je me suis hâté de choisir les artistes, qui ne sont autres, comme vous le semblez désirer, que ceux chargés déjà d’en faire les copies pour l’École des Beaux-Arts.. Je m’occuperai d’en régler le prix, et j’aurai l’honneur de vous en instruire. Je crois que tout sera de nature à vous satisfaire.

J’aborde enfin, Monsieur le Ministre, la proposition que vous me faites avec tant de bonté en me laissant toute liberté d’y répondre. Après avoir mûrement réfléchi, je n’ai à vous exprimer que le regret que j’éprouve à ne pouvoir me charger des peintures de la Madeleine. Tout en appréciant la beauté de ce travail qui n’effraie nullement mes forces, car je me sens plus jeune que jamais, sans dédaigner la gloire que je pouvais y acquérir comme artiste, je me sens peu de goût à remonter sur le théâtre du monde actuel avec lequel, d’ailleurs, j’ai toujours peu sympathisé et que j’ai quitté, du moment où j’ai demandé mon expatriation à Rome.

Ma position me plaît beaucoup ici ; j’y jouis d’une paix laborieuse, toute vouée à l’art que j’adore ; j’y satisfais au delà de toute expression mes goûts d’artiste que je chéris par-dessus tout. Après avoir surmonté le dégoût du déplacement et l’espèce de maladie du pays, je me suis enfin réacclimaté, je me suis attaché à ma nouvelle position pour le bien que je puis y faire, grâce aux facilités que me donne votre protection et j’y tiens encore davantage depuis que vous m’assurez que vous êtes content de mon administration. J’ai acquis, et sans peine, le respect et l’entière confiance de mes jeunes administrés qui sont, pour la plupart, d’habiles artistes. Je suis heureux de pouvoir assurer, — ceci non dit pour vous, Monsieur le Ministre, qui êtes le protecteur éclairé de l’Académie de France à Rome, — que cette École est non seulement une gloire pour la France et l’Etranger, mais aussi la seule et vraie source qui entretient essentiellement la suprématie de l’art français en Europe.

Pardon, Monsieur le Ministre, de vous avoir entretenu si longtemps de causes personnelles qui m’empêchent d’accepter ce que vous m’offrez. Je ne puis vous exprimer combien j’en suis touché et combien j’y suis sensible. Rien ne pouvait augmenter mes sentiments de reconnaissance pour vous, Monsieur le Ministre, si ce n’est la nouvelle preuve d’estime que vous venez de me donner.

Permettez-moi. Monsieur le Ministre, de vous adresser ici l’expression de ma profonde gratitude et de mon respectueux dévouement. Agréez aussi, je vous prie, les vœux que je forme pour votre santé et votre bonheur personnel, et ayez la bonté de mettre mes respectueux hommages aux pieds de vos dames. Je suis, avec respect, Monsieur le Ministre, votre très humble et très obéissant serviteur.

J. Ingres.

P. S. — Monsieur le Ministre doit être instruit en ce moment du retour anticipé de M. Signol à Paris où, en conséquence, il se trouve à sa disposition.

Note particuière du Directeur.
Rome, le 8 décembre 1835.

1° Les dépenses nécessitées par la construction des nouveaux échafauds destinés aux artistes qui font la copie des Loges de Raphaël, et l’étude plus approfondie des difficultés que présente ce travail, rendant l’allocution primitive de 35.000 fr. trop modique, un supplément de 5.000 francs paraîtrait indispensable.

2° La somme de 6.000 francs allouée pour traitement annuel du directeur ne suffit pas toujours à l’entretien et au décorum qu’il est obligé de tenir, la première année surtout, dans laquelle il faut qu’il s’installe, qu’il reçoive ; des frais de premier établissement devraient être comptés si l’on admet, comme dans ce cas présent, que le Directeur laisse, en s’expatriant, une école productive et une quantité d’ouvrages commandés pour être exécutés sur place.

En outre, la première année du traitement du Directeur est encore grevée par l’achat d’une voiture et d’une paire de chevaux qui devraient être au moins à la charge de l’Administration.

MM. Flandrin sont deux frères dont vous avez vu les ouvrages avec tant d’intérêt. L’aîné est pensionnaire, peintre d’histoire, et a exposé cette année un tableau, Dante parcourant avec Virgile le cercle des Envieux. Cet ouvrage a été couronné au Salon d’un brillant succès, et l’artiste est digne de toute votre bienveillance pour en obtenir l’acquisition.

Son jeune frère, paysagiste historique, par l’ouvrage qu’il a eu l’honneur de vous montrer, me paraît, s’il s’en trouve l’occasion, devoir partager aussi vos encouragements, et je les rappelle de tout mon possible à votre haute bienveillance.


À Monsieur le Ministre des Affaires Étrangères.

Rome, le 5 mai 1836.
Monsieur le Ministre,

Si quelque chose pouvait adoucir le regret que j’ai éprouvé à apprendre que vous aviez quitté le Ministère de l’Intérieur pour celui des Affaires Étrangères, c’était à penser que votre position, comme vous me faites l’honneur de me le dire, vous permettrait de donner plus d’attention à toute chose. Cette certitude est bien précieuse pour moi en particulier, Monsieur le Ministre, et je puis dire encore pour tous les artistes ; car elle nous assure que cette direction aussi active qu’éclairée et caractérisée par cette force de volonté qui vous a fait créer et terminer tant de belles choses, ne cessera pas entièrement à présider à la destinée des arts en France. C’est là ce qui nous console. Le choix de votre successeur, l’éloge que vous me faites de ses bonnes intentions pour nous, sont encore des gages de sécurité de l’avenir et je les accepte, pour ma part, avec une entière confiance.

Grâce au retour et à l’intervention protectrice de M. de Maubourg, je puis effectivement, après tant de démarches infructueuses et de temps perdu, faire reprendre la copie des Loges. Les mêmes facilités que j’avais obtenues d’abord, ne me sont point, il est vrai, toutes rendues ; car il me faudra me servir de nouvelles échelles qui ne me permettront d’employer que deux peintres au lieu de quatre ; mais les grandes difficultés sont levées, et avec une administration aussi stupide et d’aussi mauvaise foi que celle à laquelle j’ai le malheur d’avoir affaire dans ce pays, continuer la discussion, ce serait s’exposer à suspendre encore des travaux qui n’ont déjà été que trop de temps interrompus.

Je recommence donc, le quinze de ce mois, à ces conditions qui, nécessairement, retarderont l’accomplissement des engagements que j’avais cru pouvoir prendre pour l’exécution parfaite de ces copies, sur la foi des permissions qui m’avaient d’abord été accordées.

On s’est déjà remis aux quatre dessins commandés par vous. J’espère que vous ne serez plus longtemps sans en jouir. J’y fais mettre tous les soins possibles. J’ai arrêté le prix pour les 4. à 600 francs.

Permettez-moi, Monsieur le Ministre, de vous renouveler l’assurance de mes respectueux dévouements et de mes sentiments de vive gratitude pour la bienveillance particulière que vous voulez bien me continuer. Je suis, avec respect et attachement, votre très humble et très obéissant serviteur.

J. Ingres.
Note du Cte de La Tour Maubourg.

Le majordome Massimo s’opposait à l’exécution de plus de la moitié ou les deux tiers des originaux. Le cardinal Lambruschini secrétaire d’État, fait lever l’interdiction.

28 mai 1840.
(Aff. Etr., corresp. T. 982).

À Monsieur Marcotte.
Rome, ce mai 1835.

…Mais je ne veux pas vous affliger davantage ; j’ai trop besoin moi-même de consolation pour ne pas chercher à consoler les autres. Je reviens à ce malheureux Robert : j’ai fait tout ce que j’ai pu, à Venise, pour l’ôter de cet état de torpeur où je l’ai vu. Je l’ai prié avec instance, je l’ai pressé de revenir à Rome, je n’ai rien compris à sa situation dans ce pays, le plus triste pays, pays où l’on doit se tuer de mélancolie. C’est ce qu’il a fait, mais comme par une fatale maladie de famille, car vous devez savoir qu’un de ses frères s’est tué de la même manière. Nous avons donc la consolation de penser que personne n’est pour rien dans cet affreux malheur. La fortune, l’honneur, la réputation, il avait tout ; pouvait-on ne pas le croire l’homme le plus heureux du monde ?…

(Fonds Delaborde).

À Monsieur Gatteaux.
Rome, ce 24 novembre 1835.

Je ne commencerai jamais mes lettres que par des remerciements pour tout ce que vous êtes et pour tout ce que vous faites pour nous. Quel ami nous avons en vous et comme nous vous sommes reconnaissants ! Continuez, cher ami, vos francs et parfois sévères avis, âpres, comme on dit, à la bouche, mais doux au cœur. Je les prise, croyez-le bien, et vous le savez, comme la marque la plus précieuse et la plus certaine de votre vraie amitié.

« Que diable allait-il faire dans cette galère ? » Voilà, il est vrai, un peu ma situation, touchant les Loges. Tout ce que vous me dites sur ces copies est vrai, très vrai ; mais enfin, si, comme je l’espère, ces copies, (et mon intelligence même ne serait pas de trop pour les faire, car, pour bien rendre, il faudrait être l’homme qui a créé, si cela se pouvait), si, dis je, ces copies viennent bien avec le soin que nous y mettons, nous aurons le droit de les défendre, parce que nous aurons été, mieux que personne, capables de les faire. Alors, en tenant à ce que leur place soit, comme celle des originaux, à vingt pieds de l’œil du spectateur, nous pourrons tout braver et, par de bonnes raisons, envoyer paître cette tourbe qui n’a ni le goût ni le secret des arts.

Cependant, voilà qu’ici on commence à me tourmenter quant aux moyens d’exécution, si bien que je suis obligé de montrer les dents. Si je n’avais commis la faute de faire venir et de demander trop positivement deux enfants à leur père qui n’a bientôt qu’eux pour soutiens, tous ces dégoûts, (quitte même à perdre les avances d’échafauds et autres), m’auraient déterminé à rendre par démission cette affaire. Elle ne laisse pas, d’ailleurs, de me prendre beaucoup de iemos, comme administrateur et comme régenteur des ouvrages. Me voilà donc, moi qui suis venu à Home pour chercher un repos d’artiste, me voilà déjà en butte à des chagrins et à des contrariétés ! Voilà, mon ami, une de mes plaies, et la plus poignante, quand, dans cette affaire, je n’ai ni honneur ni profit ; quand je ne l’ai acceptée que pour le seul amour de l’art. Pour la gloire et l’immortalité des chefs-d’œuvre, j’étais et je suis encore d’avis, malgré tout, qu’on doit toujours les copier, oui, tous les jours, et toujours recommencer. Quoi que vous en disiez, vous êtes, au fond, de mon avis. S’il en avait été ainsi de tout temps, nous aurions (mal ou bien, qu’importe ?) nous aurions au moins l’idée, et certainement plus que l’idée des ouvrages d’Apelle et de tant d’autres grands maîtres de la Grèce. En voilà bien long, mais telle est ma pensée.

Quant à Sigalon, je l’ai loué, non outre mesure, mais je l’ai loué pour ce qu’il vaut. Je me suis plu à lui rendre justice, par la raison que je n’avais jamais loué en lui ce que je n’ai jamais pu aimer, sa propre peinture : mais ce qui m’a profondément surpris, c’est le talent et le courage qu’il a mis a copier Michel-Ange. Quoi qu’il puisse y avoir encore à désirer, il n’en a pas moins fait une œuvre presque impossible à mieux faire, une œuvre vraiment très belle et très mérite v oie. Je vous avoue que, comme peintre et comme Français, je lui en sais le plus grand gré, et je ne puis penser que cet ouvrage placé à son effet n’ait le droit de produire une immense sensation : ou bien alors nous serons tout à fait nel buio de la barbarie. De plus, vous saurez que ce n’est pas aux Thermes de Dioclétien qu’il le peint, mais bien dans la chapelle Sixtine où je le vois souvent, moi, de mes deux yeux, travailler. Il a aux Thermes un très mauvais hangar pour y déposer ses incroyables grandes toiles, puisqu’il est obligé de faire son ouvrage en trois morceaux. Ainsi, grande est la calomnie, comme, toujours au reste… (Fonds Delaborde).

J. Ingres.
Ingres aux Frères Balze.

Mes chers amis, encore sous l’impression de vos belles copies, je ne puis venir à vous exprimer de nouveau mon entier contentement, mon admiration pour votre religieux courage, et je puis bien féliciter notre pays de posséder enfin l’émanation la plus parfaite, la plus complète de cet apogée de l’art au Vatican.

Que les hommes d’aujourd’hui vous en sachent bon gré pour leur avantage, et malheur à l’ignorant audacieux qui osera blasphémer là contre ! Oui, que malheur lui arrive ; car, non seulement il sera un âne, mais aussi un méchant !

Pour moi, comme Français, artiste, le cœur me bondit de plaisir. Et donc, mes amis, soyez heureux de votre conscience, vous avez bien mérité de la Patrie ! Il me reste un vœu à faire : qu’elle vous soit reconnaissante !

Mais il y a une chose qui me fait de la peine : c’est le projet que l’on aurait de poser les Sibylles colossales et encore plus le Jugement dernier. Ce serait vous faire un véritable tort et cela diminuerait l’intérêt que l’on doit uniquement porter à Raphaël, à lui seul, sans parler de l’encombrement que cela occasionnerait. D’ailleurs, les copies de Michel Ange sont un fait accompli : elles ont leur place respective à l’École.

Si vous pouvez, sans blesser M. Cave dont je respecte les sentiments et le goût, lui présenter ma pensée dans votre intérêt, faites-le. Il sait, d’ailleurs, l’intérêt que je vous porte et il a un si bon esprit.

Le Journal des Débats, (le feuilleton de M. Jules Janin), s’est occupé de vous. Mettez leur votre carte avec invitation, de même qu’à M. de l’Écluze (sic). N’oubliez pas M. Thiers, tâchez de le voir et faites ressortir l’honneur mérité qu’il a eu seul à faire copier ces chefs-d’œuvre à Rome. Dites-lui que c’est moi qui vous envoie à M. Armand Bertin, rédacteur en chef. Je prie Raymond de passer à mon atelier d’en bas et de voir s’il n’y a pas un petit portefeuille de dessins, — vues d’Italie. On le remettrait bien enveloppé à M. le Comte qui doit venir, vendredi.

Au revoir, mes bons et chers enfants. Je vous aimais bien, mais je vous aime encore davantage, depuis hier. Tout à vous, de tout mon cœur.

(Fonds Delaborde).
Ingres.

Rome, ce 10 mai 1836.

Bien bon ami, ne devrais-je pas me fâcher que vous ayez pu douter un instant du plaisir que j’éprouvais de vous voir faire partie de l’Institut et que je ne vous y appelle de tous mes vœux ? Et si j’ai un regret c’est que vous n’en soyez pas depuis longtemps et que mes amis aient devancé en quelque sorte mon si juste assentiment.

Je vous remercie du trop d’honneur que vous attachez à mon suffrage ; il n’est pour moi qu’une simple justice rendue à votre honorable caractère et à votre mérite éclairé sur les arts que si peu comprennent bien, même (entre nous) à l’Académie. Et j’aurais tant à dire sur l’avantage d’une telle admission aussi favorable à l’art par vos saines doctrines qu’aux artistes qui les professent. Vous êtes le digne délégué d’une administration dont [vous] êtes véritablement l’âme et le sens le plus parfait, artiste vous-même et d’une éducation autrement grave que celle qui n’a produit, chez la plupart, qu’un peu de joli paysage. Il est donc, et dans ma plus sincère conviction, heureux pour l’Institut de vous y admettre vous et notre ami Gatteaux au plus vite, si cela se peut, sans tuer personne cependant ; et ce sera alors deux choses bien faites, ce qui malheureusement n’arrive pas assez souvent. Ainsi donc, cher ami, profitez et avec conscience et assurance de l’événement. Vous aurez, je le pense, de plus, à la tête de vos nombreux amis, le respectable M. Quatremère et M. Thévenin. Je suis seulement fâché de n’y être que par l’expression de tous mes vœux que, s’il y avait lieu, je vous prie de rendre aussi puissante que possible. Car combien j’ai des raisons pour voir votre bonheur augmenté en toutes choses, et je vous assure que j’y prendrai toujours la part la plus vive et la plus sensible.

J’en viens à moi et me confesse de mes péchés. Paresseux, comme vous le savez, je suis depuis longtemps avec une si pauvre tête, si malade en pleine santé. En un mot, mes nerfs me tuent depuis six mois, au point de ne pouvoir souvent m’occuper, tant je souffre de spasmes à l’estomac, au cœur, et cela finit par des vomissements qui me fatiguent horriblement, au point que je suis quelquefois bien près du découragement. Et voilà enfin pourquoi je n’écris pas, pourquoi je ne peins pas, et avec tout cela toujours occupé de choses et autres, enfin pourquoi ni le tableau du duc d’Orléans [29], qui doit passer le premier toujours, bien entendu, n’est pas terminé et par conséquent aussi celui de Pradier [30]. Je plains de tout mon cœur ce brave ami ; mais, comme je lui ai dit cent fois : à l’impossible nul n’est tenu, malgré les vagues promesses que j’aie pu lui faire. J’ai cent raisons à donner, plus fortes que la volonté que j’ai de le servir ; mais je n’en sens pas d’autres, et je ne peux être la cause qu’il ne fait rien. Un artiste doit avoir toujours à faire, et il a tort de m’accuser de son inaction ; il est d’un art si facile à prendre et à reprendre ! J’espère, cher ami, que vous sentirez la justice de mes raisons, et que, lui conservant toujours ma protection dont à tous égards il est digne, vous voudrez bien le lui faire entendre. Je crois donc, si je puis travailler comme je l’espère, pouvoir le rendre possesseur à l’automne prochain.

Du reste, ma situation ici me plaît toujours de plus en plus, excepté le regret toujours sensible de ne pas vivre avec tous les excellents amis que j’ai laissés à Paris. Cette privation est toujours sensible à mon cœur, et il ne me faut rien moins que le bonheur intérieur dont je jouis ici pour m’aider à supporter mon bel exil volontaire, car mes yeux se tournent souvent du côté de notre belle France. Je suis cependant bien résolu de passer encore ici quatre ans et sept mois, terme de mon directorat, heureux alors d’y avoir fait quelque bien comme je l’espère. Je suis bien secondé par les pensionnaires qui ne me donnent jusqu’ici que du contentement, tant ils sont tous aimables pour moi et véritablement occupés de l’art, et du bon côté. Aussi je ne crains pas de vous prier de leur continuer votre aimable sollicitude, comme vous le faites au patron (sic). De notre côté, nous dirigeons notre affaire pour vous la présenter claire et consciencieuse. Vous avez dû recevoir nos comptes ; vous les aurez plus tôt, l’année prochaine, attendu qu’il nous a fallu faire notre apprentissage.

Dieu pardonne à mes prédécesseurs, mais ils auraient pu s’occuper davantage de la bâtisse : ils m’ont laissé tout à faire ; on a laissé tomber les murs et avec danger. J’ai dû récurer tout le palais et y remettre tout en ordre, malgré son ordre apparent. J’ai trouvé les pensionnaires souvent plus mal en meubles que des domestiques, et ma bonne femme, dont l’intelligence est grande, j’ose le dire, m’a secondé dans sa grande connaissance de ménage, à réformer mille abus qui y jetaient un grand désordre. Enfin tout marche parfaitement à présent et mon successeur m’en aura quelque obligation. Mais pour cela il a fallu y donner les soins attaches à nos devoirs, tout simplement, et il n’y a pas de mérite à cela. — Ceci est entre nous, je vous prie. — Nous n’allons pas dans le monde, qui est trop ennuyeux, au reste ; j’y apparais, le moins que je puis et par convenance. Nous ne voyons que des Français et artistes. Je suis parfaitement secondé, comme vous devez vous en apercevoir, par M. Lego, notre secrétaire, avec lequel nous vivons très bien.

Effectivement, l’arrivée de M. de Maubourg a levé les difficultés qui m’ont si injustement privé de continuer les copies des Loges. Nous voilà partis, mais au lieu de quatre copistes que je pouvais avoir je n’en ai plus que deux, ce qui retardera nécessairement la confection de ce travail, et cela sans qu’il y ait de ma faute. Au reste, je vous ferai peut-être bientôt une autre petite saignée.

Obtenez donc un congé et venez nous voir avec Madame, à qui je vous prie de présenter nos bien affectueux hommages. Nous serions si heureux de vous posséder avec nous ! Ayez la bonté de nous rappeler au souvenir de M. et Mme Mérimée [31], dont nous ne parlons jamais qu’avec tendresse et reconnaissance pour toutes les bontés qu’ils ont eues pour nous.

J’écris incessamment à l’ami Gatteaux.

Votre recommandation du jeune Bridoux lui est honorable et il la mérite à tous égards. C’est un bien aimable jeune homme, qui a beaucoup de talent et que nous aimons beaucoup. Ayez la bonté d’assurer son maître, notre ami M. Forster, des soins bien naturels que nous aurons en toute occasion de son élève, et assurez-le de toute l’expression de notre amitié.

Adieu, mon bien excellent ami. Je crois bien que,. malgré tous les changements de ministres, on aura la justice et le bon sens de bien reconnaître tout ce que vous valez, pour vous bien traiter et conserver, et bien plutôt vous mettre à la place de bien d’autres qui devraient être au-dessous de vous. En attendant je vous embrasse, vous remercie de votre bonne amitié et je fais des vœux pour votre plus parfait bonheur dans un monde si tourmenté et si tourmentant.

Ma femme se joint à moi pour nous rappeler au souvenir de Mme Dumont.

Votre bien affectionné ami et dévoué serviteur.

Ingres.

M. Lego me charge de vous présenter ses compliments empressés et remerciements communs.

(Fonds Paul Bonnefon).


Rome, ce 15 juin 1836.
Mon cher Gatteaux,

……J’ai été très incommodé de tourments de tête qui, pendant très longtemps, m’ont privé de m’occuper et même de lire. Je suis mieux, mais il m’est revenu mon rhumatisme aux genoux. Je marche difficilement et suis peu leste pour agir ; ce qui fait qu’avec l’air du pays et son apathie, je mène absolument la vie de paresseux, ou de laborieux contemplatif seulement, à peu près dégoûté du monde et des choses, nullement touché ni d’argent ni de gloire, mais non privé de l’amour de l’art avec lequel je vis plus intimement que jamais, sans éprouver le moindre désir d’en faire. À propos, ceci nous mène à vous parler d’une vieille rancune, amicale toujours, bien entendu, dont je vais vous entretenir avec autant de franchise que vous en avez mis dans votre lettre du 6 février dernier, touchant ma situation morale. Il y a peu de vrais amis ; on est si heureux d’en avoir, de votre bon et loyal caractère. J’ai tant de confiance en vous, vous regardant comme le plus sincère de tous ceux que je connais au monde, (je n’excepte personne), que, de mon côté, je crois utile et j’ai le devoir de vous instruire avec la plus grande effusion de sincérité de ce que je suis présentement et de ce que j’ai sur le cœur.

Jai refuse de peindre la Madeleine : je refuserais encore, mais pas du tout pour les motifs que vous mettez en avant. Une fois engagé, j’aurais su arriver, malgré tout ; car je suis capable, tout comme un autre, d’exécuter en • peu de temps, ainsi que cela est arrivé pour le Plafond d’Homère, qui n’est encore que trop fini. Dans le conseil que vous me donniez de refuser, vous ne me laissiez pas le droit de penser qu’en acceptant je trouvais l’occasion unique, cette occasion grâce à laquelle nos grands peintres ont créé tant de belles choses, l’occasion qui a fait Napoléon… Eh bien ! cher ami, (et je ne vous en veux nullement, mais je pense que vous avez manqué en ceci de patriotisme, vous qui en avez tant et qui en donnez tous les jours les plus grandes preuves), vous auriez dû, par ce sentiment méme, m’engager le premier à accepter cette noble mission pour l’avantage et la gloire du pays…

Selon vous, j’ai fait « une faute grave » d’aller à Rome. La faute grave est bien plutôt à ceux qui m’ont laissé partir, l’administration la première. Mais comme les causes existent et sont toujours les mêmes, je referais encore ce que j’ai fait, dussé-je souffrir encore tout ce que j’ai souffert…

Voilà, mon cher ami, tout ce que je voulais vous dire avec une franchise amicale, égale à la vôtre. Vous êtes le seul au monde, à qui je puisse à ce point ouvrir le fond de mon cœur et en confier les plus intimes pensées. Aussi je dois croire que cette lettre ne sera lue que par vous… Ma bonne femme et moi, nous vous embrassons de tout notre cœur. Mille vœux et hommages à votre bonne et digne mère. Soyez heureux.

(Fonds Delaborde).
Votre ami dévoué,
Ingres.

Rome, 10… machin, 1836.

… Vous me parlez de réputation à continuer à l’avenir dans des élèves et, aujourd’hui, dans les pensionnaires soumis à ma direction.

Quant aux premiers, il y a longtemps que j’en suis justement dégoûté. Imbécile que j’ai été ! Je me suis dépouillé de mon talent, pour les en revêtir ; j’y ai peut-être perdu une partie de ma santé, et, pour quelques bons, (comme les hommes, d’ailleurs, supportent les bienfaits et la reconnaissance), j’ai fait d’horribles ingrats. Quant aux seconds, je fais ici le bien par conscience et par état, mais nullement par inclination … Soyez tranquille cependant. L’habitude de bien parler de mon art, mes principes sûrs, mes doctrines sévères, amèneront naturellement le bien que vous attendez de moi. Soyez content : je crois être assez bien compris, assez bien secondé, et cela sans le moindre effort.

… Je ne vous parle presque jamais de nos Expositions de pensionnaires, parce que je veux toujours vous laisser libre quand vous verrez les ouvrages à Paris. Je puis vous dire cependant que mon Flandrin s’est surpassé et que c’est véritablement un jeune maître qui vous arrive. Son beau talent et les qualités si honorables de ce digne jeune homme me le font chérir, comme un ami.

… À propos de Flandrin, je vous remercie des soins que vous avez eus de ce jeune noble artiste. Certes, on aurait pu être plus généreux, quant au prix qu’on a mis à son tableau Jésus et les petits Enfants ; mais c’est toujours ainsi que fait la grande nation. Ceci est une réflexion d’Ingres. Le modeste Flandrin, suivant ses sentiments, ne songera à rendre que des actions de grâces [32]. (Fonds Delaborde).

Ingres.

À M. Duban.
Rome, 8 octobre 1836.

Par prédilection pour toutes nos belles copies des grands maîtres, je me suis avisé, moi aussi, de rêver un projet pour les rassembler ; et voici, au reste, ce qui m’en a fait naître l’idée. Avant de quitter Paris, M. Thiers m’ayant demandé un rapport particulier aux copies des Loges de Raphaël que je fais exécuter présentement, je crus devoir penser aussi à leur destination à Paris, et je lui indiquai votre église des Petits Augustins comme le lieu le plus convenable sous tous les rapports, non seulement pour y placer, au fond du sanctuaire, le Jugement dernier de Michel Ange, mais encore pour y placer les Loges de Raphaël en face, au-dessus des tableaux copiés d’après les Sept Actes des Apôtres du même maître.

Depuis, et comme on dit que l’appétit vient en mangeant, il me vint dans la pensée de donner encore plus de développement à cette idée en couronnant cette décoration des bas-côtés par les Sibylles de Michel-Ange, enfin de consacrer ce lieu, comme chapelle du Palais des Beaux-Arts, par la copie exacte de la tribune des chanteurs à la chapelle Sixtine, et de réunir là, par ce moyen, l’art divin de la musique à ses divines sœurs dont votre beau palais est le temple. Cependant je n’aurais jamais osé vous montrer ce petit travail, qui n est point de ma compétence, si M. Thiers, qui l’a vu, n’avait insisté pour que je le lui remisse, voulant absolument vous le faire voir et en causer avec vous.

Je jouis, mon cher monsieur Duban, de tous vos succès, de votre belle position que votre seul talent vous a méritée ; je m’en réjouis avec le plus grand cœur. (Op. cit.)

Ingres.
À M. Thomas.
Rome, 1837

Mon bien bon ami, je devrais couvrir cette page d’excuses, mais je vois par tant de preuves de bonne amitié de votre part que vous connaissez toute celle que mon cœur vous porte, et cela me rassure. Ah ! cher ami, que de choses que vous nous avez ravies par votre départ ! Plus rien, ou peu de chose, depuis vous. Je vis, nous vivons des souvenirs du bon Thomas, dont la personne m’est aussi chère que le beau talent. Le refrain ordinaire en toute occasion, et que nous aimons à recommencer avec l’excellent Flandrin et son frère, est Thomas et toujours Thomas. Nous n’entendons plus résonner sous vos admirables doigts les divins Mozart, Beethoven et tant d’autres, et vos propres œuvres. Cependant nous sommes, depuis quelques jours, arrivés à quelque chose ; c’est à vaincre la timidité de Madame Baltard, qui nous a révélé un charmant talent en disant vos délicieuses valses que l’on n’entend jamais assez, et que l’on aime, que l’on admire toujours davantage…

Nous avons su ici vos succès, non par vous qui êtes bien trop modeste, mais par d’autres. Vous avez du génie, mon brave ! Ainsi donc, un peu plus de confiance en vos propres forces, et produisez ! Je suis sûr de vous. Allons, mon cher, voilà un bien petit poème ; rendez-le grand par l’excellence de votre musique. Faites en un Cosi fan tutte, qui fasse courir tout Paris et vous mette bien à votre place. Après cela, arrivons à Don Juan. Voilà ce qu’il faut se dire, comme émulation

Je vous désire, mon cher ami, ce beau succès pour lequel vous êtes fait. Quant à moi, je revis après une maladie dangereuse que je viens d’essuyer et une longue convalescence, et certes je ne puis vous dire combien les douceurs de l’amitié de mes chers Flandrin m’ont été précieuses, après les soins de ma femme, ma bien bonne femme, qui vous aime autant que moi. Ces pauvres amis ont été désolés de la fièvre ; mais leur talent va toujours croissant. Nous nous réunissons pour vous embrasser et pour appeler de tous nos vœux l’avenir, par l’espoir de nous voir un jour tous rassemblés à Paris, au foyer amical de vos amis Ingres, là où j’espère nous passerons de beaux et bons moments. En attendant, soyez heureux, cher ami, et croyez-moi votre ami le plus sincère et le plus attaché… (Op. cit.)

J. Ingres.

À M. Gatteaux.

Rome, 22 avril 1837.

……Quoique je travaille beaucoup, je n’ai pu encore finir ma grande miniature historique (la Stratonice). Cependant, j’en entrevois le terme. Cet ouvrage, suscité par quelque mauvais génie, me rend, outre beaucoup de dépenses qu’il m’a coûtées, l’homme le plus malheureux par la longueur du temps que j’y consacre. Mais, comme on dit, l’espérance soutient l’homme jusqu’au tombeau, et je ne désespère pas de faire un ouvrage 4 que l’on pourra louer, et assez neuf…

(Op. cit.)
Ingres.

À Monsieur Dumont, chef du bureau des beaux-arts au Ministère de l’Intérieur, etc., rue de Grenelle, à Paris.

Rome, 31 août 1837.

Cher ami, excusez-moi de vous écrire si rarement ; ce n’est point un défaut du cœur, je vous prie de le croire, et je vous assure avec toute sincérité que mon affection et mon attachement ne l’ont qu’augmenter, s’il est possible, pour vous et tout ce qui vous touche. Je vous suis d’autant plus attaché que le sentiment de la reconnaissance pour tous vos offices jamais démentis, à commencer du premier jour que je vous ai connu, me rend ces sentiments bien doux et bien faciles Je joins aussi les vœux les plus empressés pour votre parfait bonheur en toutes choses. Je vous remercie de l’intérêt que vous prenez à ma santé. Grâce à Dieu, depuis le commencement des chaleurs, tous mes maux ont cessé, et j’ai pu me remettre à faire quelque chose. C’est même à ce travail que je dois de ne pas m’attrister plus qu’il ne faut de l’état pernicieux où nous jette le choléra à Home. Espérons que nous sommes dans le plus fort de sa colère, et puissions-nous nous en tirer comme la Providence l’a voulu jusqu’ici.

La villa continue à être encore inattaquée, frappée de terreur par la mort de notre pauvre et bien regretté Sigalon [33], la mort de six de nos voisines, les daines du Sacré-Cœur, dont la villa Médicis n’est séparée que par un jardin, et les soixante ou quatre vingts cas journaliers, dont vingt-cinq ou trente morts, et bien plus, dit-on, car, dans ce bienheureux pays, tout se cache, est mystérieux et, par conséquent, rien d’officiel. Cependant, depuis quelque temps, le moral de ces messieurs est bien calmé, et comme ils sont tous très bons, facilement je les amène comme moi à faire bonne contenance, espérant que Dieu aura pitié de nous. Il ne faudra pas être étonné si, par cette malheureuse circonstance, les travaux en auront souffert un peu. Trois d’entre eux, MM. Flandrin, Boulanger, musicien, et Bridoux, graveur, se trouvent arrêtés à Florence, où je leur avais permis d’aller faire passer la fièvre qui ne les quittait pas, surtout les deux premiers. Toute ma sollicitude est donc de les amener à se distraire par un travail attachant, et j’espère y réussir. D’ailleurs, il est impossible de sortir de Rome ; le fléau l’environne presque. Je vous avoue, mon ami, que, sans être terrorisé, cela ne m’amuse pas. J’avais demandé dans le temps un médecin au Ministre, vous vous le rappelez ; heureusement qu’une bonne hygiène comme celle que nous suivons nous sauvera peut-être. Ma bonne femme va bien aussi et partage aussi mon état moral ; elle fait bien des amitiés à son bon M. Dumont et à Madame [34].

Notre brave secrétaire me seconde toujours bien. Vous avez de nos nouvelles administratives. Nous faisons tout pour le mieux, et, à propos d’affaires, s’il est vrai que les Chambres aient voté, comme il le paraîtrait, les fonds demandés pour l’entretien urgent de la belle villa, auriez-vous la bonté de me l’apprendre. Je vous prie, s’il y a lieu, de nous en donner le plus tôt possible votre assurance officielle, attendu que la bâtisse et les besoins de l’école en souffrent, et que voici le moment propice pour le travail des ouvriers. Et bien que je commençasse les travaux avant l’année 1838, ils ne seront toujours imputés que sur la dépense de cette année-là. N’avons-nous pas quelques droits à la munificence des Ministères de l’Intérieur et de l’Instruction publique ? Ayez donc la bonté, s’il y a lieu, de nous en envoyer la plus lourde charge que vous pourrez, attendu que, comme vous le savez, nous sommes bien pauvres de ce côté-là, chez nous. Enfin, je recommande ces nouveaux soins à notre aimable avocat, vous priant de recevoir d’avance tous mes sensibles remerciements.

À propos, on me fait, dit-on, partir pour Paris, à cause de ma santé. Je n’ai prié personne de cela et je désire, comme toujours, finir ici mon directorat ; c’est un devoir pour moi et une tâche que je veux remplir. Vous me rendez, d’ailleurs, mon cher, par vos encouragements cette tâche bien douce, et je me plais à croire que c’est en grande partie à votre amitié et amicale sollicitude que je le dois.

Je vous renouvelle de tout mon cœur ma vive reconnaissance et me dis à jamais votre ami de cœur.

J. Ingres.

Mes hommages respectueux et tendres à votre excellente Madame.

Je recommande à votre juste sollicitude M. Numa Baucoiron, le malheureux ami de Sigalon et le collaborateur le plus intelligent. Ayant partagé tous les travaux de la Chapelle, il est ce qu’on appelle dressé à cette haute intelligence de traduire un maître pareil. Et, en conscience, je crois qu’on ne pourrait mieux faire que de le charger, lui tout seul, de continuer ce bel ouvrage dont, j’en suis sûr, papa Dumont doit être content. (Fonds Paul Bonnefon).

À M. Gatteaux.
Rome, ce 5 septembre 1837.

Vous avez dû recevoir une longue lettre de moi ; mais ne croyez pas que ce soit par exigence que je vous le rappelle, avec tout le plaisir que me fera votre réponse. C’est que je suis tout fier, comme paresseux, de vous écrire encore celle-ci ; c’est qu’enfin, dans ces moments si tristes pour nous à Rome, je ne veux pas vous laisser ignorer tout ce qui est de notre situation. Tous, nous nous portons bien ; voilà l’essentiel. Voiei, après cela, l’état de la maladie au jour même où je vous écris. Les cas (de choléra) sont de quatre cents à six cents par jour, et les morts à deux cents environ. La maladie paraît décroître puisque, il y a huit jours, les morts n’étaient qu’au nombre de trois cents et plus. La plèbe est plus maltraitée. Aucun secours n’est organisé, une grande partie des médecins se refusent au service, et, par le malheureux système de la contagion, tous les Romains se fuient les uns les autres ou se fumigent, à se donner par cela seul la maladie. Jusqu’ici, le peuple du Borgo et du Transtevère meurt et ne dit rien. Quelques Français et les Jésuites se sacrifient par un effet de leur vive charité, sans succomber cependant, en soignant jusque dans les rues des malades dénués de tout. Tous les cholériques morts sont portés sans exception, bien encaissés, (seul bienfait du Gouvernement), au cimetière de Saint-Laurent, hors les murs. Et voilà ! Nous, nous faisons groupe à la villa Medicis ; nous nous tenons, comme des oiseaux effrayés, mais sans l’abri d’un grand arbre, jusqu’à ce que l’orage soit passé, vivant sobrement et le plus tranquillement possible. Moi, non pour chasser l’inquiétude, car je suis calme dans ce danger, mais pour chercher une forte distraction, je travaille toujours et j’y pense moins. Ma bonne femme est comme moi, mais trop attentive à me cacher ce qui se passe. J’étais mal instruit sur la vérité lorsque j’ai écrit à notre ami Dumont, à qui j’ai fait le portrait le plus anodin de notre situation. Instruisez-le mieux, si vous en avez l’occasion. Les pensionnaires, presque tous, ont voulu fuir, et, dans ce cas, pour ne pas me compromettre dans ce danger, je leur avais permis d’aller à Ancone, à Florence ou à Bologne, vivre en corps ; mais nous sommes bloqués à Rome. Personne ne peut en sortir, pas même un cardinal, qui serait d’ailleurs reçu dans les pays environnants à coups de fusil, ce qui est arrivé. Adonc. mon ami, que Dieu nous conserve, n’est-ce pas ? C’est ce que nous espérons ; mais tout cela n’est pas très gai… Les journaux, qui feraient bien mieux de ne plus s’occuper de moi, ont annoncé faussement que j’avais demandé mon retour. Bien au contraire, je désire et je veux rester. (Op. cit.)

J. Ingres.

À M. Dumont.
Rome, 24 lévrier 1838.

Excellent ami, il y a bien longtemps que je veux vous écrire pour vous exprimer, et toujours avec le même sentiment de reconnaissance, tout ce que votre amicale sollicitude me fait de bien et combien j’en suis heureux, et en même temps vous offrir, bien bon ami, tous les bons vœux que nous faisons, moi et ma femme, pour votre bonheur et celui de Mme Dumont dont le souvenir nous est toujours cher. J’ai donc mis mes pinceaux de côté et je joins à ces sentiments de cœur et affectueux attachement un courrier d’affaires énorme pour moi, souvent paresseux et sans secrétaire, mais que mon devoir, autant que mon plaisir cependant a le remplir, m’a fait vous expédier.

J’espère n’être pas trop hardi pour mes observations, que je vous prie d’apprécier d’abord en faveur du sentiment qui me les a dictées. Au reste, si j’avais le malheur qu’elles déplussent, je vous prie d’être mon avocat intime, car vous devez savoir comme en tout je suis fait et pourquoi je suis ainsi intentionné. J’y ai joint des devis qui, quoique écrits en italien, vous seront intelligibles. D’abord. M. Lego serait là pour les expliquer. À propos de lui, vous devez l’avoir vu et beaucoup causé ensemble. Je lui suis très attaché et voudrais le savoir plus heureux pour sa famille et ses affaires. Enfin, il nous revient, et tant mieux pour tous. J’ai cru devoir aussi répondre à la lettre du Ministre, touchant les affaires de l’école, et y joindre la réponse à celle qui concerne son jeune protégé. Au reste, cher ami, je vous adresse le tout et vous en ferez, en sage ordonnateur, tout ce que vous jugerez convenable.

Je dois vous dire ce que je vais cependant ajouter à la lettre du Ministre : que je n’ai pas encore vu M. Faisse ni entendu parler de lui, ni directement ni indirectement. Cela m’étonne cependant ; est-ce qu’il ne voudrait pas entendre ? P]st-ce que j’aurais des difficultés désagréables avec lui ? Au reste, je l’attends de pied ferme et tranquille sur les attributions que l’on me donne sur lui. Je n’en démordrai pas, jusqu’à ce que, cependant, il ne me donne de trop forts ennuis ; mais j’espère que non. Aurons-nous des livres pour l’école ? M. Lego me le fait espérer ; nous sommes bien pauvres sur ce point.

Pauvres gens de Paris, si le froid vous tue, la pluie et les ténèbres nous font croire être, non à Rome, mais bien dans quelqu’une des îles de la Scandinavie. Cependant, nous travaillons tous avec ardeur, et l’école est en ce moment au grand complet. La bâtisse va son train, et il nous faut de l’argent ; ayez la bonté d’en dire un petit mot, je vous prie. Mais, à propos, que veut-on faire du moulage des portes de Pise, et qu’a besoin l’art pour sa perfection et même sa curiosité, de ces ouvrages qui n’ont aucune espèce de caractère décidé, de la sculpture enfin de Jean de Bologne [35], et surtout lorsqu’on a celles de Ghiberti ? Excepté que l’on ne fût curieux de comparer l’art veule, maniéré et dégénéré, à ces portes bien nommées du Paradis. Eh ! mon Dieu, il y a de belles choses dans cette Renaissance, sans sortir du berceau de Florence. Le tombeau de Mazzupini, par exemple, serait bien autre chose à se procurer, et tant d’autres… Enfin j’attends, s’il en est encore temps, de donner aussi mon opinion.

Et vous, mon cher, vous êtes on peut dire au milieu de la bataille, au milieu des hommes qui ne s’entendent pas toujours, parce que l’un tire d’ici et l’autre de là, ne connaissant la plupart ni ne voulant des grands principes de l’art qu’ils devraient toujours conserver purs et sans atteinte, surtout ceux que la haute administration et la réputation ont chargés d’instruire cette jeunesse presque indocile à accepter ce qui est sage et sensé. Comment faites-vous avec votre esprit sage et éclairé et si fin observateur des hommes et de leurs actes… Vous devez souffrir ; mais toujours est-il heureux que vous soyez là. La Providence vous a donné à nous, pour empêcher ou du moins retarder l’effet des choses très mal faites. Dieu vous garde donc, mon excellent ami, et croyez à l’amitié bien sincère et bien reconnaissante et à l’estime profonde de votre bien dévoué et attaché,

Ingres.

M. Lego a fixé, je crois, son départ de Paris vers le il mars. Il nous apportera de vos nouvelles fraîches et de vive voix sur tant d’intérêts qui nous touchent dans ma position et dont vous êtes lame et le bon conseil. Conservez-les-moi toujours, je m’en trouve si heureux. !

Permettez-moi, mon cher, de vous recommander un de mes élèves, M. Desgoffes, peintre paysagiste, dont je vous prie de voir les ouvrages au Salon. Il a fait un grand tableau où il y a Argus gardant la vache Io. J’estime, moi, beaucoup son talent et sa personne est trop modeste ; il n’a que son talent pour sauvegarde. Je vous serais bien obligé de lui porter intérêt et justice s’il le mérite, et si, par suite, on pouvait, par cette considération, faire quelque chose pour lui et par vous, je vous en serais aussi obligé que pour moi-même. Permettez-moi donc de l’engager à se présenter en mon nom chez vous, je vous en serai bien reconnaissant. (Fonds Paul Bonnefon).

À Monsieur, monsieur Dumont, chef du bureau des Beaux-Arts et des Belles-Lettres au Ministère de l’Intérieur.

Rome, ce 14 août 1838.

Excellent ami, il y a bien longtemps que je ne vous ai donné de mes nouvelles, et certes le désir ne m’a pas manqué ; mais,… et je ne finirais pas de dire, sur ce mais, tout ce que je devrais. J ai trop de choses à vous écrire, et je commence par les bien affectueuses pour vous et tout ce qui vous touche. J’espère que Madame et vous jouissez d’une bonne santé et de tout le bonheur que doit donner votre belle et honorable position, et surtout votre sage et aimable philosophie, mais que je ne regarderai complète que lorsque je vous serai encore une fois confrère et collègue. Quant à celle-ci, je dis comme Jésus sur la croix : « Pardonnez-leur, grand Dieu ! ils ne savent ce qu’ils font ». Mais à une autre occasion. Toujours bon pour moi et ma gloire administative, mon cher Mentor et digne guide ! Je vous en remercie toujours bien sensiblement. Je fais de mon mieux, depuis six mois ; je viens enfin de quitter, d’hier presque, la truelle. Oui, la restauration de cette villa m’a fait apprendre ce métier ; oui, vraiment mes soins les plus assidus y étaient devenus indispensables. Nous avons enfin fini pour le moment, et nous allons vous expliquer l’emploi de ces 22.000 francs au menu. Mais en même temps, notre école me donne pas mal de tintouin, je vous assure, et c’est comme une petite administration ; mais je vous assure que je le fais de bien bon gré, et que je suis heureux de m’en faire honneur en participant à enrichir l’école et le pays de tant de chefs-d’œuvre nouveaux. Vous en jugerez. Déjà, je vous ai expédié le premier envoi et le second marche. Tout cela vous est véritablement adressé. Je vous dirai que, quant à ce que l’école me demande de Florence, j’ai tranché la question en ne demandant que ce que veut l’école, car celle ci ne spécule pas, je crois. M. Lego est sur les lieux et arrangera bien le tout. J’écris au ministre, en lui annonçant l’envoi et les reçus et quittances, comme il l’a demandé. J’écris aussi à l’école avec la nomenclature numérotée de ce premier envoi. Vous verrez tout cela et toutes mes raisons, et pardon si je vous en accable et suis toujours à vous demander.

Je me recommande de votre appui pour l’affaire de mon élève et pensionnaire graveur Salmon, que vous devez avoir en main. Il serait juste d’y avoir égard. M. Flandrin, dont je n’ai pas besoin de louer tout ce qu’il vaut et tout ce qu’il est personnellement, est pour moi, de plus, un ami rare et sûr. Je ne pense pas que, lorsque vous le connaîtrez, vous ne vous y intéressiez de toute votre sagace et bonne bienveillance. Vous me ferez en cela un bien grand plaisir. Il doit, bien entendu, aller vous voir et causer un peu de moi avec vous, ce qui plaira peut-être à votre bonne amitié pour moi et aussi aux intérêts de cette académie à laquelle vous faites tant de bien, mon très cher.

L’ami Gatteaux vous parlera et vous entretiendra de ce que je vous propose pour M. Roger : je voudrais que cela pût s’arranger pour les intérêts de l’art et de tous. M. Roger pourrait s’en occuper à son retour en France, sorti de sa pension. Vous auriez la bonté de m’en dire votre avis, d’abord, et de me dire ce qu’il faudrait faire si. Auriez-vous la bonté aussi de nous faire passer ici les livraisons de l’Archéologie nouvelle de Bunsen, destinée pour l’Académie, et aussi tout ce que vous pourriez faire en faveur de notre pauvre bibliothèque, qui a faim et soif d’ouvrages,

Antiochus ! Antiochus ! ce nom me perce toujours le cœur. Eh ! bien, cher ami, je vous dirai que premièrement je n’ai jamais pu accommoder, malgré le travail le plus obstiné, cette noble composition dans le cadre donné de la gravure ; si incertain, d’ailleurs, moi-même sur l’original que je travaille depuis une année à Rome et qui n’est pas encore terminé, à beaucoup près. Si ce tableau me fait enrager, Dieu le sait ! mais, malgré ce, tous ceux qui le voyent m’engagent et me pressent à le terminer, le regardant comme bien digne de tout ce que je puis taire. Ainsi donc, tout désespéré que je sois pour mon pauvre ami Pradier et pas plus heureux que lui sous ce rapport, je ne puis toujours que lui offrir le droit de graver cet ouvrage, avec le droit de profiter d’ailleurs de ce qui est déjà fait sur le petit et que je compléterai dans ce qui est le fond, sitôt le grand fini. Voilà tout ce que je puis dire et faire, car à l’impossible nul n’est tenu.

Excusez-moi de vous entretenir si longtemps de mes affaires, qu’il ne me reste que trop peu de temps et de place pour vous assurer de nouveau, excellent ami, combien je suis heureux de devoir à votre amitié tant de bonne sollicitude pour moi et pour tout ce qui nous touche ici, aimant à penser et à dire tout ce que je dois à d’un si bon ami que j’embrasse de tout mon cœur.

Votre tout dévoué,
J. Ingres.

Moi et ma femme vous prions de faire agréer à Madame l’expression sincère de notre attachement et combien nous nous trouverons heureux, un jour, de nous voir près de vous. Mais pour tant d’affaires et pour en finir, de l’argent, de l’argent. (Fonds Paul Bonnefon).


À M. Gatteaux.

Rome, 5 décembre 1838.

… Vous saurez qu’à mon arrivée à Paris, en 1824, la sollicitude de l’excellent M. Coutan me força de recevoir d’avance 3.000 francs, acompte sur des tableaux qu’il désirait de moi. Je ne lui en ai jamais fait qu’un, au prix de 1.000 francs. Restent donc 2.000 francs à remettre au frère de Mme Goutan, décédée. Cet ange de femme, que nous aimions tant, n’a jamais voulu recevoir le reste de la somme due, s’imaginant peut-être que cela me gênait, on bien parce qu’elle comptait que je lui peindrais quelque chose. J’ignore si elle a prévenu son frère de cette affaire, mais je ne veux pas différer de m’acquitter.

Le croiriez-vous ? Cette excellente amie a encore, pardessus tout, tellement pensé à moi qu’elle m’a légué, comme souvenir, le dessin des Sabines de David. (Op. cit.)

Ingres.

À Monsieur, monsieur Dumont, chef du bureau des beaux-arts et belles-lettres au ministère de l’intérieur, secrétaire perpétuel de l’école des beaux-arts, etc., à Paris.

Rome, ce 2 février 1839.

Excellent ami, il y a bien longtemps que je veux vous écrire pour doublement vous embrasser en vous souhaitant bonne année et tous les bons vœux qui peuvent vous rendre bien heureux. Bonheur à tout ce qui vous touche, et comme collègue secrétaire perpétuel de l’École, de laquelle promotion j’ai ressenti une bien vive joie. L’assentiment général qui l’a accompagnée ne me surprend nullement, mais me fait grand plaisir. Qui, d’ailleurs, y eût pu trouver à dire ? Puis, il est des choses si justes et si bien faites qu’elles doivent toujours, et malgré tout, être faites. J’ai regret seulement de n’en avoir pu être le témoin participant. E viva ! Une seule chose me donnait quelque inquiétude : c’était votre double position. Mais, grâce à Dieu, le Ministère n’a rien perdu ; nous surtout, et moi surtout, mon bien cher !

Car je sens bien que si je suis heureux directeur, c’est en partie à votre appui bienveillant, à votre aimable sollicitude que je le dois ; et tous vos soins me deviennent encore plus chers, si je puis penser qu’ils sont l’expression de votre assentiment particulier et de votre approbation éclairée sur l’administration que l’on m’a confiée et qui est aussi la vôtre. Je fais de mon mieux, et ma femme aussi, mon fidèle ministre des finances et surintendante de l’intérieur. Mais si jamais vous aviez quelques observations à nous faire, vous me le diriez et je m’empresserais d’y acquiescer, croyez-le bien ; car je n’ai d’autre désir que de bien remplir mes engagements et me faire honneur avec une honorable administration, désirant même y garder enfermés tous mes pinceaux. Mais je crois cependant que nous pourrions, des ce moment-ci, concilier tous les intérêts, moi une fois débarrassé de mes vieux travaux et commandes qui me rendent si malheureux. D’autant plus malheureux, que je viens de faire arranger le grand atelier de directeur et que [je] grille d’impatience de m’y voir, pour l’aire sortir enfin de ma tête et de mon cœur et de mes doigts deux ou trois tableaux nouveaux. Adonc, je vous prie de consoler de nouveau ce pauvre Pradier sur le terme reculé de son tableau. Mes raisons sont toujours les mêmes : les mêmes causes ont toujours existé jusqu’ici. Conservez-lui, je vous prie, toute votre bienveillance ; je vous en serai bien obligé. Cette fois-ci, le terme de six mois ne se passera pas sans qu’il soit heureux.

M. Thiers, que nous avons possédé à Rome, a été bien aimable pour nous et la villa qu’il a parfaitement appréciée. Il a bien voulu se charger de mes notes envers les adversaires. Il m’écrit lui-même que M. Cave y a mis de l’obligeance ; je ne puis l’ignorer et l’en remercie par une lettre. Certes, oui, que notre villa a besoin que l’on s’y intéresse matériellement aussi ! Vous l’aimez, sans la connaître. Venez donc la voir : vous y serez, cher ami, comme chez vous. Mais si vous ne pouvez vous dérober encore, envoyez-nous, en attendant, Madame ; elle nous ferait bien plaisir, et vous pourriez être bien tranquille sur elle par nos soins. Ceci vous est offert sincèrement de cœur. — Que de ravages, de soustractions, a fait le temps depuis deux ans, en commençant par le bon Mérimée ! Sa pauvre veuve, nous n’en avons aucunes nouvelles. Veuillez bien nous rappeler à son bon souvenir.

Et mon pauvre petit projet ne servira donc à rien ? J’en suis fâché, je le crois bon, j’en ai la conviction. L’avez-vous lu ? Enfin, je ne suis pas satisfait sur le papier au moins, et j’aurai la satisfaction de voir figurer l’œuvre de Michel-Ange bien placée. Je vous ai. dans le temps, annoncé cette copie comme très remarquable, je n’en rétracte rien ; vous en jug-ez, d’ailleurs, vous-même peut-être dans ce moment-ci, et je ne doute pas que vous ne rendiez cette même justice à son auteur, Sigalon. Cette belle œuvre doit être bien coriace pour certains esprits relâchés. Puisse-t-elle être le véritable fléau qui assomme, et détruire enfin le mauvais goût dans notre belle patrie, digne de recevoir la belle impression des arts et y être supérieure comme toujours ! Et puisse-t-elle, la patrie, être délivrée une fois des assassins qui souillent et arrêtent son bonheur et sa gloire ! Que Dieu sauve toujours le Roi, et par conséquent la France !

Je remercie le Ministre des moyens qu’il me donne, en augmentant de deux mille francs le prix des copies des Loges. Je vous prie donc, cher ami, de faire remettre à notre ami Gatteaux les dix mille francs qu’il vient de m’accorder, comme dernier acompte. J’ai déjà 17 tableaux de faits, auxquels j’ai donné les soins les plus tendres. Ils sont faits avec toute la conscience du fac simile, avec autant de soin que l’humanité le peut faire.

À propos, il m’est arrivé ces jours derniers un pensionnaire marié qui, à ce qu’il paraît, n’a jamais bien su, quoique averti, sa véritable position à Rome. Mais puisque ces messieurs veulent ignorer la loi qui les concerne, faites, je vous prie, cher ami, qu’ils en soient bien avertis de bonne heure dans leur propre intérêt par l’Institut et l’Ecole. En attendant, je ne puis que sévir. Vous savez que la fièvre a habité pour trop la villa ; deux ou trois pensionnaires en sont encore atteints et peut-être jusqu’au printemps. De reste, je suis très content d’eux et vous le dis avec vérité ; je n’ai jamais vu l’École si studieuse et si forte de talents. Ils me rendent tous la vie heureuse, ici, et ils sont vraiment tous dignes de toute bienveillance et je les tiens, comme mes enfants.

Comme tout ce qui vous touche m’intéresse, êtes-vous logé à l’École changée en beau palais, n’est-ce pas ? Nous serons donc plus voisins. Vous voyez que je pense cependant aux charmes du retour, et je suis à Rome ! Mais c’est que je ne jouis pas ici de tous mes vrais et bons amis. Permettez-moi de vous embrasser avec ce titre, mon cher et digne ami.

Ingres.

Je vous prie de bien nous rappeler au bon souvenir de Madame, que nous aimons de tout notre cœur et qu’elle veuille bien agréer nos hommages. (Op. cit.)


{d|Rome, ce 11 juillet 1839.|3}}

Mon Cher Gatteaux,

Je vous écris, accablé du plus profond chagrin. Mon pauvre ami, notre pauvre Lefrançois, je ne puis vous l’apprendre que les larmes aux yeux, n’est plus ! Il s’est noyé dans la mer, à Venise, ou son mauvais destin l’avait retenu. Il avait depuis quelque temps l’habitude d’aller se baigner, le matin. Ce jour fatal, arrivé sur la rive et accompagné de deux de ses amis, il les devance, se jette à l’eau et disparaît au même instant. Ses amis, ne le voyant pas nager, se jettent à l’eau sans le trouver, et, une demi-heure après, le flot l’a rejeté mort. Non, mon cher, il ne m’est pas possible de vous dire combien, depuis hier, nous sommes malheureux, moi, ma femme et tous ses amis. Il était si digne d’en avoir ! Il nous aimait véritablement ; il avait pour son maître et ami autant de tendresse que de respect, un attachement à toute épreuve. Je suis désolé ; je suis furieux contre le sort qui s’acharne presque toujours à détruire ce qui est bon, tandis qu’il épargne tant de monstres nuisibles ou inutiles au genre humain. Lui, un homme si honorable, d’un esprit orné d’une si belle instruction, bon, généreux, content de sa fortune, se trouvant heureux (chose rare) et sachant l’être, ayant un talent fort distingué vraiment dans la carrière qu’il s’était choisie ! Enfin, vous le connaissiez, vous l’aimiez comme nous l’aimons et le regrettons. Ses amis seront bien malheureux et nous pensons à eux aussi ; mais moi, je fais dans ce bon et excellent jeune homme une grande perte pour le présent et pour l’avenir. (Op. cit.)

Ingres.

À Monsieur, Monsieur Dumont, membre de l’Institut, de la légion d’honneur, secrétaire perpétuel de l’école royale des beaux-arts, rue des petits-augustins, à Paris.

Rome, ce 25 juillet 1840.

Mon bien excellent et trop malheureux ami, je ne viens pas rouvrir votre plaie, ce que je voudrais éviter ; mais comme nous devons toujours un tendre culte à ceux qui nous ont été si chers à tant de titres, je me joindrai à votre douleur d’aujourd’hui pour pleurer Madame, un moment, avec vous. Ma femme, qui partage le regret du malheur irréparable qui vous a frappé, se joint à moi.

À présent, recevez mes consolations, cher et digne ami. Vous les trouverez dans votre courage, dans l’amitié à toute épreuve des vrais amis, à la tête desquels nous voulons être, dans le travail qui ne vous manque pas, je crois, dans le temps et je dirai aussi quelques distractions : celle-ci, par exemple, de venir nous voir à Rome. Vous savez que ç’a toujours été notre plus grand désir, que votre chambre et tous nos soins donnés ne vous y manqueront pas. Pensez-y peu, mon cher ami, mais arrêtez de suite votre place et, dans huit jours, vous êtes parmi nous. Allons, allons, faites ainsi et ensuite toutes les affaires se font après. J’y suis d’abord intéressé, vous le croyez bien, de cœur, mais encore par le désir que j’ai toujours eu que vous connaissiez, et par moi, le bel et noble établissement auquel, (excusez ma coquetterie), je n’ai point fait de mal, il s’en faut, depuis ma direction. Et, en ceci, je n’oublierai de ma vie la part essentielle et affectueuse que vous y avez prise, sous plus d’un rapport. Ainsi, comme vous me l’annonciez dans votre dernière qui m’a été remise par cet excellent M. Lequeux, vous voulez nous surprendre. Eh ! bien, il est toujours temps, ami !

J’aurai toujours le regret de n’avoir pu faire que des vœux pour votre arrivée à l’Académie, puisque vous y avez trouvé du bonheur. Et, certes, ce jour-là l’Académie a bien fait. Mais le sentiment de ce regret est moins vif, depuis que je ne fais moralement plus partie de ce corps ingrat et méchant qui m’a frappé au cœur.

Vous devez avoir, aujourd’hui, sous les yeux mon tableau d’Antiochus. Je ne puis vous dire autre chose d’ailleurs que, quoiqu’il m’ait bien fait enrager, je serais heureux qu’il vous fît quelque plaisir. Tout n’est pas perdu pour Pradier, à qui je vais écrire pour le consoler de mon mieux, en lui faisant part des possibilités de pouvoir faire sa gravure.

Les tableaux des Loges sont, depuis longtemps, à votre disposition. Dites-moi si je dois les envoyer sous leurs châssis ou bien sans. J’ai toujours désiré les envoyer en même temps que mon retour, car qu’en fera-t-on jusqu’à ce qu’on leur ait trouvé leur véritable destination monumentale ? Ce ne sont point des tableaux à voir, comme un bijou de peinture ; elle est de décoration. Donc j’ai toujours désiré qu’on les vit placés respectivement à la hauteur de 19 à 20 et 25 pieds, comme les originaux, et collectivement d’ensemble.

Faut-il refaire et vous envoyer la statue de Ménandre ?

Vous êtes instruit à présent de l’indécent retard de toutes mes opérations d’art près cette cour dominée, dans l’administration, par de méchantes et ignorantes médiocrités. Mais enfin mes jeunes élèves sont en position de copier les Stanze ; ils prennent leurs mesures, tont leurs dessins préparatoires dans le temps que l’on fait les chevalets machinés pour exécuter. L’un des frères Balze est actuellement à Paris, où il a dû aller pour sa conscription ; et, par bonheur, grâce aux soins de l’ami Gatteaux, il vient d’être réformé. Je vais lui dire de se présenter à vous ; ils sont comme mes enfants, et ils méritent en tout de l’être.

La lutte des directeurs doit être dans sa vive action, dans ce moment. Je fais des vœux pour Alaux, puisqu’il y tient tant ; mais il a, je crois, en M. Delaroche un puissant compétiteur.

Nous voici aux envois de l’École. En fait de malheur d’arrivage, je puis vous assurer, mon cher, que d’abord les plâtres ne s’encaissent que parfaitement secs ; qu’ils sont emballés tous avec le plus grand soin ; et que, malgré les soins nouveaux que je puisse prendre d’après vos avis, je mets tous les malheurs sur la tête de ceux qui embarquent et débarquent. Ces malheureux ne font aucune attention aux choses que leur incurie cause dans le maniement de ces caisses, et le moindre coup en faux doit nécessairement fendre les plâtres. Je n’ai écrit dernièrement, ni cette fois, pour ce cinquième envoi à l’École ; ce qui est, je crois, à peu près égal, du moment que j’écris au Ministre et à vous. Je vais donc vous parler du plus considérable des envois, le quatrième. M. Lequeux m’a annoncé sa bonne arrivée de vingt-sept caisses environ en bon état, excepté le malheur irréparable de la figure en marbre de M. Ottin et le bas-relief de M. Chambard, déjà réparé. Et je ne puis, à cette occasion, m’empêcher de m’écrier que les encaisseurs font bien, car il n’y a pas de raison qu’ils n’arrivassent tous en bruignes ; et presque jamais on n’accuse le peu de soin des embarcations que je fais cependant surveiller ici, jusqu’à ce que le bâtiment se perde à notre vue. Je crois aussi que, pour éviter ces malheurs, il faudrait être assez riche pour faire accompagner le convoi jusqu’à Paris, par un homme ad hoc.

Revenant donc à cet envoi, je crois vous avoir enrichi de tant de belles choses et nouvelles ; j’observerai religieusement, surtout d’après votre avertissement, de ne pas passer la somme. Quant à mouler encore au Vatican et au Capitole, indigné des propositions indignes de ces Musées, je laisse cela à mon successeur et je remplace, bien entendu, par d’aussi belles choses ce qu’il y a encore à mouler dans ces deux musées. Car tôt ou tard votre Ministre sera assez aimable pour nous faire encore ce cadeau, et je remplirai tout jusqu’à la concurrence de la somme allouée. Et, à ce propos, donnez-moi donc un conseil pour obtenir et disposer de cette somme afin d’indemniser les soins considérables que m’ont prêtés de leurs courses et de leurs écritures le secrétaire de l’Académie et surtout l’architecte de ce lieu, M. Marini. Je ne puis aujourd’hui régler ces espèces d’honoraires, mais après avoir bien vu et réglé ce qui me reste, je vous en ferai part.

Cinquième envoi. Le capitaine étant revenu à Home et étant prêt, je vous expédie en ce moment dix caisses qui ne vous intéresseront pas moins par ce qu’elles renferment. J’écrirai de suite au Ministre qui vous instruira de tout ce qu’elles contiennent, et, vers le 4 octobre, je vous expédierai en dernière opération le sixième et dernier envoi où se trouveront alors les Loges de Raphaël. Mais, par grâce, pensez donc de les placer convenablement, ces Loges. M. Thiers a peut-être égaré mon projet écrit pour les placer dignement, et ce projet n’était cependant pas mal. Vous le rappelez-vous écrit ? Je regretterai toute ma vie cette occasion, rare peut-être, où, parlant raison, personne ne vous écoute, pas plus que Cassandre avec ses Troyens.

Je me suis mêlé, mon bien cher, moi aussi, de taire un projet pour le tombeau de Napoléon, dont il ne sera encore rien fait, et cependant il n’est peut-être pas plus bête qu’un autre. Ce que j’ai eu surtout le soin de bien arrêter, c’est d’associer à un homme tel que Duban, M. [déchiré]. Tout cela est du bavardage. Ce qui est la réalité pour moi, c’est mon pauvre tableau à qui, en tremblant, j’ai donné la volée. Je serais bien heureux que, malgré ses imperfections, il pût malgré cela plaire assez aux bons esprits, rares, oui, mais que j’ai le bonheur de trouver dans tous nos amis amants d’un certain beau que je me suis efforcé d’exprimer.

Adieu donc, mon digne et excellent ami. J’aime mieux vous dire : à revoir à Rome, que je quitte d’ici à cinq mois, le 28 décembre 1840. Vous voyez qu’il y a encore le temps de nous voir ; c’est le plus cher de nos vœux, à moi et à ma bonne femme à laquelle vous ferez un sensible plaisir, et qui vous présente toutes ses amitiés.

Et moi, mon bien cher, je vous embrasse de tout mon cœur avec l’expression de ma constante et vive amitié. Votre sincère ami,

J. Ingres.

(Fonds Paul Bonnefon).

XXXV
Ingres a Gilibert.
Rome, 10 janvier 1839.

Mon cher ami, mon bon Gilibert, c’est moi, non mon ombre, mais moi Ingres à tort et à travers, toujours ton fidèle ami et tel qu’il a toujours été, avec ses imperfections, ses infirmités de caractère, homme manqué, incomplet, heureux, malheureux, comblé de moyens dont il n’a jamais su profiter, peut-être pour des causes qui font le composé de tout son être ; sensitif, nerveux à l’excès et toujours irrité de ce qui lui paraît mauvais ; car, s’il n’est vertueux, il aime la vertu, et nullement méchant, ni injuste, son cœur ne se reprochant rien que de très pardonnable.

Enfin, il ne faut jamais avoir rien de caché pour son ami, même dans sa propre apologie. J’ai un bon cœur : j’aime excessivement et tendrement, et si jamais j’ai pu m’attirer le blâme de mes amis par ma paresse de plume, même avec toi, combien cette paresse et difficulté ont étouffé de beaux élans de mon cœur, combien cette lâcheté paresseuse a détruit et fait s’évanouir de belles pensées que j’aurais pu faire vivre sur la toile. Combien de temps perdu, irréparable, aujourd’hui ! Cette affreuse apathie, devenue une seconde nature, me rend indifférent à tout, même au bienêtre d’une position qui est toute à envier et que j’exerce ici avec tout l’honneur possible. Tous le disent, et il est vrai que j’ai toujours rempli mes devoirs publics avec une exactitude de conscience rare et, peut-être, unique. Il n’y a que pour moi que je suis dur, insensible et indifférent.

Mais pourquoi cela ? Je vais essayer de te l’expliquer, si cela m’est possible. C’est que je suis on ne peut mieux organisé, pour arriver à tout ce qui est élevé et dans la justice des choses. J’ai trouvé tout le contraire dans ceux qui auraient dû me rendre justice. On a beau me dire que, si cela est ainsi, c’est que les hommes ont leurs passions et que j’ai les miennes, bien entendu. Mais ma raison, ma justice, mon esprit, mon cœur, mon orgueil, tout s’est révolté et je ressens comme à dix-huit ans une irritation et une opposition intraitables, exclusives. Avec ces sentiments toujours si fortement exprimés en art et en toutes choses, qui sont mes fidèles doctrines, ma profonde conviction, dont la devise est sur mon drapeau : Anciens et Raphaël ! je tombe de lassitude, n’en pouvant plus, découragé et disant à mon pinceau : « Qu’est-ce que cela prouve ? À quoi cela sert-il ? » Je dis cela et la ligue de diable descend et nous mènera, j’en suis trop sûr, à la plus complète barbarie. Tout ce qui est beau et bon est calomnié ; chaque jour annonce des barbares et de nouvelles ignorances.

Je ne sais, cher ami, si ces lignes ne te paraîtront pas trop folles, ou bien te feront mal pour ton ami ; mais je crois impossible que tu ne m’y reconnaisses et que ton bon esprit et ta justice ne me donnent raison. J’aurais bien aimé te voir ici, avec ta fillette. Dans ce beau château, au sein du foyer, nous eussions renoué tous les sentiments de vieille et bonne amitié qui a pu, par ma faute, être distraite, mais jamais trahie.

Il faut tout te dire. Je suis toujours heureux par ma bonne femme, la plus excellente et la plus respectée des femmes. Mon intérieur fait mon unique bonheur. Casanier par goût, je vois peu le monde, surtout celui-ci. Je ne vais dans le grand monde que par devoir, quelquefois. C’est ce qui adoucit les sentiments de ma vie, aussi mélancolique qu’irritée. Je jouis de l’inappréciable bonheur d’être à l’école composée, je puis dire, d’anges dans les personnes des « pensionnaires » pleins d’estime pour leur directeur. J’ai toute leur confiance en tout. Il parait que mon Directorat sera, disent-ils, célèbre parmi les passés et futurs.

Il est vrai que je m’occupe de leur bien-être et de la gloire de leurs succès, et aussi de la restauration presque entière de ce palais et de ses jardins. Ce lieu est devenu un enchantement. Le Ministre lui-même me donne des marques honorables de son approbation. Cette mission accomplie, j’aurai la conscience d’avoir illustré ma vie, de ce côté. Mais à quel prix ? Et à qui la faute ? Si ce n’est à ceux qui m’ont laissé venir six ans trop tôt, les uns par ignorance, les autres par perfidie. Cependant je leur garde rancune : ils me feront reprendre, peut-être bientôt, des pinceaux importuns comme des furies vengeresses. Tu vois cher ami, que, malgré mes sentiments de torpeur, je ne suis pas encore mort. Quant à mes affaires et à mes petits intérêts d’argent et autres choses, mon ami Gatteaux en a un soin tendre, comme tu le ferais toi-même.

Adieu, mon bien cher, j’aime mieux t’envoyer ce gribouillage que de ne rien t’envoyer du tout. Mille choses au cher Debia, à son frère, à tous les amis d’une patrie à laquelle mon cœur est souvent tendrement attaché. Ah ! combien de fois j’ai formé le projet d’aller y vivre en ermite, auprès de toi !

XXXVI
Rome, samedi 27 avril 1839.

Certes, si j’eusse écouté le plaisir que m’a fait ta bonne lettre, j’y aurais répondu de suite avec effusion de cœur. Je puis te dire que, dès que j’ai reconnu ta lettre, des larmes de tendresse me sont venues aux yeux. Ce sentiment de bonne amitié, ma femme la ressenti comme moi.

Cependant ce retard n’est pas tout entier attribuable à ma paresse. Nous sommes souffrants depuis longtemps, ma femme et moi. Elle est dévorée de la fièvre, depuis six mois ; et moi, malheureusement, j’ai une affection nerveuse qui m’ôte plus ou moins l’usage de ma tête, tant elle tourne. J’ai quelquefois des crises de quelques secondes qui me font croire que le lieu que j’ habite s’écroule avec moi et me donnent un spasme terrible. J’éprouve ces accès après des secousses morales, qui ne manquent pas. Le système nerveux est tellement troublé, que la moindre chose m’irrite et que l’air de Rome et ses changements atmosphériques font, de moi, le jouet le plus misérable.

Cependant la raison, ma position, l’honneur et le devoir de ne pas quitter et abandonner au port tous les travaux de mon Directorat en en perdant tous les fruits, (une de mes gloires), font que je suis encore pour vingt mois à Rome. Voilà beaucoup de raisons qui expliquent bien des pourquoi de ma carrière, depuis mon arrivée comme homme et comme peintre. Mes intérêts aussi pourraient en souffrir. Quoique je sois obligé, bien entendu, de dépenser le peu que me donne ma charge, je conserve et j’augmente néanmoins de quelques sous ma boule de neige, dont prend soin mon excellent ami M. Gatteaux, graveur en médailles, rue de Lille, 35.

Si Dieu me donnait la santé, je pourrais, encore, en ces quelques mois, ne pas arriver à Paris sans quelques tableaux ; entr’autres, une Vierge pour le prince royal de Russie, au prix de dix mille francs. Mais que de choses à te dire ! Pour cela, il faut ta présence à Rome. Viens-y donc avec ta fille chérie. Ne crains rien de ce climat, car, la première année, on y est invulnérable. Parfois même, on y trouve un air si sain qu’on y est toujours bien. C’est une occasion unique et dont tu devrais profiter. Rappelle-toi que si, par hasard, tu allais à Paris, c’est chez moi que tu descendrais, à l’Institut, dans l’appartement qui est gardé par notre fidèle Marie Lafitte, de Montauhan, sous la direction de Gatteaux. Gatteaux est, pour moi, un second toi-même, un ami à toute épreuve et qui prend soin de toutes mes affaires à Paris avec une affection tendre et dévouée.

Je suis bien fâché de ne pouvoir répondre à l’affectueuse recherche de M. Scitivaux ; mais, pour le moment, je n’ai rien à lui offrir. Le petit tableau de Stratonice n’est point fait, et je ne sais quand il pourra l’être. Accablé de demandes, je suis obligé de renoncer à contenter personne ; pas même l’aimable duc d’Orléans qui attend, depuis quatre ans, cette éternelle Stratonice.

Tu vois donc tout mon embarras. J’espère cependant qu’une fois remis au travail, je pourrai mieux répondre à tant d’obligeance, et M. Scitivaux ne sera pas des derniers servis. Au reste, le tableau de Roger vient d’être lithographie et se trouve à ma disposition.

Je suis bien sensible à l’honneur que me fait le Conseil municipal, touchant mes gravures, je te prie de lui en témoigner toute ma gratitude. Adieu.

XXXVII
Rome, 10 juillet 1839.

Oui, mon ami, dans mes ennuis du monde, dégoûté d’en faire partie, j’ai souvent pensé à Montauban, à y aller vieillir avec toi et les aimables amis qui m’y conservent leur souvenirs et leur précieuse estime. Je me fais, avec ma bonne femme, des châteaux en Espagne qui me rendent heureux. Là, mon parti étant pris, ayant ramassé tous mes petits sous, je rêve de me revoir pour une bonne fois sans soucis, sans bruit, citoyen de notre jolie ville, jouissant de son beau climat et de tout ce que la nature y prodigue. Qu’en dis-tu ? Ah ! mon bon ami, que je serais heureux de cette réalité ! Car, il faut le dire, nous sommes amis d’enfance ; nos talents, nos goûts, une amitié à toute épreuve, nous lient.

Et cependant, en fait, jouissons-nous de tous ces dons de l’amitié, toujours à quatre cents lieues l’un de l’autre ? Tant mieux si tu viens nous voir à Paris, et nous y comptons, avec ta chère fille que nous aimons déjà comme nôtre ; mais faudra-t-il encore nous séparer ? Ces longs jalons à de si longs intervalles nous montrent malheureusement les ravages que le temps exerce sur notre pauvre physique, si ce n’est aussi sur nos facultés. C’est assez triste ! Au moins, si nous vivions ensemble, ces choses seraient comme si elles n’existaient pas, et la vie s’écoulerait dans les douces consolations que donne l’amitié. Nous avons le temps d’y repenser, et je ne jette pas le manche après la cognée.

Mon Directorat finit dans quinze mois. Est-ce bien ton dernier mot de ne point revenir à Rome ? J’espère toujours que non. Dans tous les cas, à Paris, ? Je compte prendre par le plus long pour y arriver, nous en allant par Venise, le Tyrol, et poussant peut-être jusqu’à Munich, Strasbourg et Paris.

Mille choses aimables aux Debia et à tous mes compatriotes qui veulent bien me conserver leur souvenir. À revoir.

XXXVIII
Paris, 1839.

Me voilà le même, malheureusement incorrigible, malgré mes bonnes intentions. Mais voyez cependant ce que c’est ! Si je n’étais sûr que tu ne m’en veux pas, que tu ne m’en voudras jamais, je t’aurais peut-être écrit souvent. Sûr de l’amitié de ses vrais amis, on a l’impertinence, la dureté même de les négliger totalement, ce qu’on ne fait pas vis-à-vis de ceux qui vous sont indifférents, odieux même quelquefois par les convenances de je ne sais quel genre de vie manièrelle et fausse. Je suis, (au moins, tu le crois bien), au nombre de ceux qui, malgré ces défauts, restent honnêtes. Me voilà effectivement toujours le même, ton ami à toute épreuve dans les occasions essentielles. Si je voulais te dire quelque chose de moi, ce serait que je vis ici comme un tourmenté de l’enfer, sans le mériter, bien entendu. Car je fais du bien et beaucoup, et on me rend le mal et beaucoup en retour. Et je ne parle pas, du tout, de ce qui m’entoure d’ennuis et de soins pénibles ou ridicules. Ma sonnette ne fait qu’aller et n’amène chez moi, dans mon réduit où l’on se dit que l’on est empereur, que des gens prétentieux, Taux, superficiels, intéressés, méchants, médiocres.

La plus nombreuse école qu’on ail vue, depuis celle de David, ne m’a que très peu rapporté en espèces. Mais j’ai, en revanche, des ingrats, autant que possible. Je crie dans le désert : « Aimez le vrai et le beau qui en dérive » ! Sourds à ma voix, ils blasphèment la vérité, chérissent l’erreur, pratiquent la mauvaise foi et l’employent à leurs fins. Passionnés avec fureur, ils me font l’honneur de la complicité avec les Anciens, les Saints et les Dieux dont, avec les dents et les ongles, ils cherchent à détruire le piédestal de granit. Babilona ! Babilona ! Des arts ? on n’en veut plus ; on s’en passe. Les arts sérieux ? encore moins ; honnis, oubliés ! Qu’a done à faire, en des temps si barbares, (car nous sommes entièrement dans la barbarie), un artiste qui croit encore aux Grecs et aux Romains ? Il doit se retirer. Et c’est ce que je fais. Plus un coup de pinceau, pour ce public qui a si peu de sympathie pour l’art noble.

Se retirer ? « Mais, me dira-t-on, vous avez pour vous tant de bons esprits, d’honorables soutiens. Persévérez ! » Voulez-vous que je persévère toujours ? Voyez mes sacrifices ; voyez que, pour avoir donné tout mon temps à cet art, je ne suis, (hormis l’honneur que font quelques-uns), arrivé à rien ni à aucune liberté sociale, comme je l’espérais. Adonc après mon glorieux échec du Symphorien, j’ai tout essayé pour me faire oublier, j’ai banni de Paris cet ouvrage, j’ai refusé en résigné un beau travail pour m’en aller, comme le sage Poussin dont tout est à imiter, et jouir, si je le peux, au loin, (car le diable est toujours après vous dans ce monde), jouir d’un peu de tranquille indépendance, pendant six ans, laissant à Paris mes traitements et restant toujours à Rome, si je le puis, ou bien, revenant ici, chercher le tombeau pour mourir deux fois dans cet heureux oubli que je désire.

Tu vois ma résolution prise irrévocablement, depuis le second jour de l’Exposition, résolution qui fut vin baume sur mon cœur et qui m’a fait supporter avec courage et résignation les outrages que m’ont prodigués mes ennemis, y plaçant, en première ligne, collègues et rivaux. J’ai tant à te dire, à te conter, que je n’y puis suffire. Pour cela, il faut que tu viennes nous voir, nous dire adieu, puisque nous ne pouvons pas t’emmener. Eh ! pourquoi donc ? N’es-tu pas libre ? Réfléchis : quel bonheur pour moi, pour nous, de te voir à Rome ! Nous partons irrévocablement du 1er au 15 novembre, pour ta gouverne. Je prie M. Bilcoq de te fortement engager à venir. Il me plait beaucoup, ce M. Bilcoq ; c’est un homme aimable, et nous l’apprécions surtout quand il parle de toi. Il le fait en très bons termes et le regarde, comme le premier citoyen de notre pays, par a les qualités qui te distinguent. Le pays devrait se trouver heureux d’être régi par toi.

Comme il est toujours temps de remercier, je le fais et vois toujours la naïve scène et l’aimable colloque de ta chère petite fille que nous embrassons de tout notre cœur.

Faites donc que le Louis XIII retourne à l’Hôtel-de-Ville où il était si bien, où ma gloire a été si complète. Cette affaire me tient au cœur. J’ai tant à te dire sur nos amis Dcbia, mais c’est pour notre première entrevue. Accablé de soins et de travaux dont je cherche à me débarrasser, je suis harassé et ne sais où donner de la tête. Si tu n’étais pas collé à Montauban par tant de motifs, quel bonheur pour moi que la place de secrétaire-ami t’eut convenue S Aujourd’hui, je suis envahi, je ne peux plus y penser…

Malgré tout, j’aime mon art plus que jamais. Mieux pénétré de ses grands et beaux principes, je le conçois mieux que jamais, surtout par les Grecs, supérieurs toujours et en tout. J’espère pouvoir travailler à Rome sérieusement et y traiter des sujets à mon goût, c’est-à-dire pris dans les temps héroïques de ce divin et admirable peuple antique. Adieu !

À M. Gatteaux.

Rome,000000000000 1839.

… Je viens d’avoir une fièvre violente, ce qui a un peu retardé l’envoi de mon tableau (la Stratonice), mais de quelques jours seulement. Je vous F adresserai, à vous, comme à son second père ; et, en attendant, pour ne rien faire languir, je vous envoie la grandeur exacte de la toile, à ne rien cacher, pour que vous vouliez bien prendre le soin de faire faire, de suite, le cadre le plus large, le plus riche et le plus grec possible… (Fonds Delaborde).

Ingres.
À. M. Gatteaux.
Juillet 1840.

C’est moi et ce tableau (la Stratonice), qui a troublé ma vie, depuis cinq ans et plus. J’ai vraiment des excuses à vous faire, de ne vous avoir pas donné signe de vie depuis longtemps ; mais ce n’est pas dans ce petit moment où je n’ai que le temps de vous adresser mon tableau et de vous dire tant de choses qui le concernent.

Donc, je viens de le terminer par des retouches et de le livrer à l’encaissement. Quant à vous bien dire ce qu’il est, d’autres vous diront l’effet qu’il vient de produire ici : moi, je ne le vois plus. Dans cette terrible fatigue où je n’ai constamment eu que le désir de satisfaire aux exigences du bel art, de contenter sous ce rapport notre aimable prince et le bon esprit de mes amis, (vous le premier, bien entendu), je lui ai, jusqu’au dernier moment, donné les soins les plus tendres, à ce cruel tableau qui m’a tant tourmenté !

Le voilà enfin adressé au duc. J’espère cependant qu’il ne lui déplaira pas, bien au contraire. Je vous laisse le soin de le lui présenter de la manière que vous l’entendrez ; mais encore faudrait-il qu’il le vit dépoudré, au moins lavé de sa poussière de voyage. Je ne sais, je ne puis vous demander ce que vous ferez. Tout ce que je puis vous indiquer, c’est que, pour le dégraisser et le laver, mon élève Raymond Balze est le seul à qui je puisse le confier. Je désire aussi qu’il ne soit pas verni d’ici à ce que j’arrive à Paris.

J’ai été assez heureux pour que M. Dugasseau, mon élève et mon ami aussi, ait tenu à vous l’apporter et à en avoir un soin tout tendre, pendant le voyage. Je vous recommande aux meilleurs titres cet excellent jeune homme, pour son caractère, son talent, son instruction et pour tout l’attachement qu’il me porte. Il vous dira bien des choses de ce tableau et de moi ; mais, malgré tout, jamais assez pour tout ce que je sens, pour vous, de profonde amitié et de reconnaissance.

Quoique j’ignore tout à fait comment ce tableau sera exposé privément, pour le montrer à mes seuls amis, si c’est le bon plaisir du prince, je voudrais qu’il fut placé droit, point penché en avant sur son chevalet, et rien autre chose que bien lavé et avec ses ombres. Le cadre est déjà fait. Sera-t-il bien large et bien beau ?… (Op. cit.)

J. Ingres.

Juillet 1840.

… Sans vous parler trop de lui à vous surtout qui le voyez, ce cher tableau, je me suis efforcé d’en cacher toute la peine. Ai-je réussi ? C’est ce que votre première lettre m’annoncera. En attendant, croyez-le bien, si j’avais le bonheur de vous voir lui sourire en l’approuvant dans son ensemble, je serais cent fois heureux et sûr du reste.

Mieux avisé, quatre jours après le départ du tableau, j’ai écrit à mon brave Raymond qu’il eût à le vernir avec toutes les précautions que je lui ai indiquées. Mais j’ai oublié de lui recommander, (pardon de toutes ces tendresses), de lui faire prendre un repos de deux jours, à l’air, auprès d’une fenêtre. Car, indubitablement, enfermé tout frais, (je travaillais encore une heure avant l’encaissement), puis, privé d’air, il a dû vous arriver jaune comme un coing. Il est, au surplus, en si bonnes mains que tout, je pense, aura été prévu. Enfin, et c’est bien naturel, jusqu’à votre lettre de réception je n’en dors plus, ma bonne femme n’en dort pas ; notre tête va, croit entendre ceci et cela. Le prince le verra-t-il le premier, avant sa toilette, à l’ouverture de la caisse ? Comment tout se sera-t-il passé ? etc., etc.

À propos, j’avais prévu ce qui est arrivé. C’est que, voulant un beau cadre avec les ornements indiqués, vous vous seriez concerté avec Baltard, excellent homme de talent et de goût, et qui a sa part de mérite pour le fond du tableau qu’il a eu la bonté de dessiner et dont il est comme le parrain. Je vous remercie donc tous deux, d’avoir rempli mon désir. Bien entendu, si le prince prend ce tableau, j’en payerai moi seul le cadre. J’écris à ce bon Baltard, à qui j’offre mille amitiés et remercîments… (Op. cit.)

J. Ingres.

oût 1840.

Mon cher Gatteaux, bien bon ami,

Au reçu de votre prompte lettre si attendue, du reste, ma femme est accourue émue me la lire ; et les termes dans lesquels vous exprimez si bien votre précieux contentement, sur mon ouvrage, ont distillé dans nos cœurs comme un baume salutaire. Cela nous a rendus tellement heureux que, tous deux, les yeux pleins de larmes d’attendrissement, nous nous sommes embrassés. Mais vous nous manquiez là, bien sensiblement … Je suis d’autant plus heureux de votre approbation, (la première que j’étais jaloux d’acquérir pour tant de raisons, parce que j’ai en vous, dans votre goût éclairé, dans la loyauté de votre caractère, une confiance sans bornes), je suis, dis-je, d’autant plus heureux, que je trouve que je n’ai jamais été loué par vous aussi copieusement, mon cher Aristarque…


5 septembre.

… Vous dire tout le bonheur que nous a donné votre lettre, je ne puis qu’essayer de vous l’exprimer. Ma femme et moi, nous étions dans l’ivresse… Les éloges du prince, d’abord, et le feu de file de mes bons amis qui, tous, me félicitèrent de mon succès en si bons termes, les journaux qui paraissent liés d’idées avec mes amis, enfin la lettre de notre bon Asseline m’annonçant, avec son propre contentement, celui du prince qui veut lui-même me faire l’honneur de m’écrire [36], tout cela surpasse de si loin ce que je croyais pouvoir espérer de ce tableau, que je ne sais si je veille ou si je dors… Oui, mon ami, nous sommes heureux ; nous sommes heureux, comme des enfants, moi et ma bonne femme ; et votre nom se trouve plus que jamais béni, car tout ceci émane beaucoup de vous. (Op. cit.)

J. Ingres.

Le Duc d’Orléans à M. Ingres.
Saint-Cloud, 25 septembre 1840.

C’était faire injure à cette Stratonice si impatiemment attendue, si justement admirée, que de témoigner pour elle, Monsieur, une sollicitude qui ne peut être comprise par personne. Vera incessu patuit dea. Son apparition a désarmé la critique et conquis tous les suffrages. Je n’ai pas la prétention de joindre le mien à l’unanimité de ceux qu’a recueillis ce magnifique ouvrage, mais je n’ai pas voulu attendre jusqu’au moment où vous reviendrez jouir ici d’un succès aussi bien mérité, pour vous exprimer mon admiration pour une œuvre aussi complète, et ma joie d’avoir sous les yeux un tableau dont l’Ecole française s’enorgueillit à si juste titre.

Recevez, Monsieur, l’assurance de tous les sentiments avec lesquels je suis

Votre affectionné,
Ferdinand-Philippe d’Orléans,

À. M. Varcollier [37].
Rome, 31 août 1840.

Mon cher Varcollier, je serais trop privilégié si je pouvais, à quatre cents lieues de distance, vous montrer mon cœur tout à nu ; vous y verriez la vive et tendre amitié que j’ai toujours eue, pour vous et les vôtres. Croyez-le bien, malgré mes détestables négligences, rien ne pourra altérer cette véritable affection : elle date de trop loin, pour cela.

Combien je suis touché de ce que vous me dites de nos amis communs, de la flatteuse impatience où ils sont de mon retour, et de tout le bien qu’ils pensent de moi. Je fais ce que je peux, pour être digne de tant d’éloges ; mais mériterai-je jamais la trop haute place où vous me mettez ? Je ne dois accepter de tels hommages qu’à titre d’émulation, qu’avec le même sentiment qu’excite en moi la vue des chefs-d’œuvre devant lesquels je suis ici prosterné, cherchant à les imiter, mais, hélas ! de si loin ! Vous avez probablement vu mon petit tableau de Stratonice. Ce n’est pas à moi d’en rien dire, si ce n’est pourtant les soins infinis qu’il m’a coûtés. Il me serait bien doux, cher ami, d’apprendre qu’il a su vous plaire, ainsi qu’à ma chère élève et amie, M me Varcollier, que j’embrasse ici de tout mon cœur, en attendant que nous reprenions nos bonnes petites soirées de musique. Cela me rappelle noire bon, digne et illustre Baillot que j’aurai tant de joie à revoir, ainsi que d’autres de nos amis que je n’ai point oubliés ; dites-le leur bien.

Vous parlez en trop bons termes de M. Reber pour que je n’en présume pas beaucoup de bien, sachant de longue date la conformité de nos goûts. Ah ! mon cher ami, je vous reviens, à cet égard, comme j’en suis parti, toujours avec les mêmes adorations et les mêmes exclusions, mettant Raphaël au-dessus de tout, parce qu’à sa grâce divine il joint tout juste le degré de caractère et de force qu’il faut, ne dépassant jamais la mesure. Qui mettre au même rang que lui ? Personne, si ce n’est celui qui, en musique, a eu la même âme, mon divin Mozart : tous deux, sages et grands, comme Dieu même. Mais, quoique prosterné devant leurs autels, je ne néglige pas pour cela d’en encenser bien d’autres pour lesquels, je le sais, vous avez les mêmes adorations ; je veux dire Gluck, Beethoven, et le si charmant Haydn, que nous feuilleterons de nouveau, à mon retour à Paris.

J’éprouve un tel plaisir à laisser courir ma plume sur des sujets que je sais que vous n’aimez pas moins que moi, que j’en ai les larmes aux yeux et un tremblement de bonheur que je ne puis décrire. Et ma femme dit que je vais avoir soixante ans ! C’est possible, mais je n’ai jamais senti mon âme si jeune. Non, jamais je n’ai plus aimé ce beau qui rend si heureux, si content de vivre, même au milieu de ce monde empesté. Car le contact de ce monde ne peut nous ôter, à nous privilégiés, la joie de ces communications sympathiques qui sont la volupté secrète que procure l’amour de l’art.

Mes deux bras se tendent vers vous, mon cher Varcollier. Bientôt, je pourrai vous dire, de vive voix, combien je suis reconnaissant de tous les bons offices rendus par vous à mes élèves et amis. Mais, à côté de la gratitude que j’en ressens, j’ai la confiance de ne vous avoir présenté et recommandé que des hommes capables et bien méritants, Flandrin en tête. Je suis vraiment bien heureux de tout ce que vous me dites de lui.

Vous faites, à ce qu’il paraît, des merveilles à l’Hôtel-de-Ville. Après l’architecture viendra, je l’espère, le tour de la sculpture et de la peinture, de la fresque surtout. N’êtes-vous pas de mon avis ? Je compte sur vous pour qu’à mon retour je puisse, de nouveau, entendre au Conservatoire en partie carrée, avec Defresne, Paul Delaroche et vous, les symphonies du grand, du saisissant, de l’inimitable Beethoven.

À bientôt. Je vous embrasse. (Op. cit.)

J. Ingres.

À M. Gatteaux.
Rome, 25 août 1840.

… Enfin nous voici à votre tableau (l’Odalisque à l’Esclave). Il est bien vrai que je l’aurai, sans rémission, terminé pour la fin de ce mois ; et j’espère que je pourrai vous l’expédier par les soins de M. Duban qui débarque à Marseille. De là, une maison de commerce vous le fera tenir à votre adresse.

Mon Dieu, je n’ose vous parler de ce tableau ; car je ne sais, en vérité, ce que je fais. Toujours mécontent de moi, j’ai besoin que l’on soit content pour moi.

Vous ferez faire, je vous prie, un assez beau cadre, bien large et aussi baroque que possible (car c’est du turc), c’est-à-dire tout ce que vous trouverez d’ornements qui se rapprochent du style de ce pays, s’il y a moyen…

Septembre 1840.

… Comme je vous l’ai recommandé, je voudrais un cadre excessivement large, (raisonnable cependant). Pour le sujet, qui est un sujet gracieux et un peu étrange, des ornements que l’on appelle, je ne sais pourquoi, « gothiques modernes », me semblent convenir, excepté cependant les clinquants ou les velours dans les fonds. Vous voyez que je suis au courant…

5 septembre 1840.

Je travaille comme un malheureux, malgré toutes les souffrances de la plus horrible chaleur, au tableau de M. Marcotte. Ce tableau, il s’en faut, n’est pas une scène dramatique, touchante ; et même, je le dis à vous, c’est un tableau de nécessité singulière et malheureuse, n’ayant jamais été fait de jet et de grande voglia. Je ne puis vous le cacher, je m’en tire comme je peux, avec mon intelligente volonté, du soin et de la raison. J’espère cependant que, sans être une Stvatonice, ce tableau présentera quelque beauté.

7 décembre 1840.

… Vous avez été content, et contre mon attente même, de mon Odalisque. Tant mieux ; mais la Stvatonice est une autre œuvre, et, sans refuser les éloges que vous donnez au premier de ces deux tableaux, surtout sans essayer de troubler ou d’affaiblir le bonheur de notre digne ami M. Marcotte, je vous dirai confidentiellement que ce succès inouï m’étonne…

Je reçois et je prends, comme toujours, en considération votre avis. Seulement, et sans m’embarquer dans ce que je me réserve de vous dire de vive voix, je vous ferai observer qu’il est presque toujours impossible de suivre le modèle, attendu la difficulté de le placer et de l’éclairer sous le voile. Ce modèle, d’ailleurs, donne rarement ce qu’on veut faire : ce qu’il ne peut donner est l’œuvre du génie ou du goût de l’artiste. Enfin, dans ce tableau, bien des choses, sinon presque toutes, sont peintes sur des dessins, en l’absence du modèle vivant (ceci est pour nous seuls) qui, d’après ce que vous pensez et c’est aussi mon avis, donne indispensablement la vie à une œuvre et la fait palpiter… (Op. cit.)

J. Ingres.

À Monsieur Schnetz.

Vendredi-Saint, 1841.

Mon cher Schnetz, j’éprouve toujours un véritable chagrin de mon invincible et vieille paresse, car je sais bien aussi ce que vous faites pour moi, votre véritable ami. Personne ne vous aime et estime plus que moi, et je suis heureux de penser que vous continuez un poste et un lieu où j’ai laissé tant de sentiments d’admiration et de bonheur. Oui, et dans mes regrets, c’est ma consolation pour moi de croire y être encore par vous et par la manière heureuse et honorable avec laquelle vous y vivez et par votre bon souvenir de moi, mon cher Schnetz. Y travaillez-vous ? J’aime à le croire. Votre chère sœur, à peine arrivée parmi nous, s’est éclipsée à son château et n’a pu nous dire que trop peu de choses de ce qui vous touche. Moi, je suis, j’ose dire et malgré tout, comme transplanté ici, et ne serait-ce qu’une si longue vie d’habitude en Italie, elle me manque, et cela toujours plus ; cette vie-ci n’est pas du tout la mienne.

Et par contre, je suis encore englué dans les portraits qui me poursuivent comme des génies malfaisants, quoique cependant je n’aie pas trop à me plaindre de ceux que j’ai faits et exposés chez moi, entr’autres celui du Duc d’Orléans qui, comme toujours, a été pour moi de la grâce la plus attable et la plus généreuse. Mais encore ce n’est pas là ce que je voudrais ; mais plutôt ne m’occuper que de l’histoire qui nie tend les plus beaux bras, pour les plus beaux travaux. Quant à l’Académie, mon cher ami, vous êtes en pleines voiles, et j’espère qu’il en sera toujours ainsi jusqu’à la fin de votre gestion. Au reste, elle fait bien, elle fait mal, je ne suis pas toujours de leur avis ; mais n’ayant que ma voix, je me résigne et n’y prends cependant que le plus vif intérêt à tout ce que vous désirez, et qui est toujours bien présenté par votre ami Raoul Rochette, qui a une grande influence et qui la mérite bien par son zèle et sa haute intelligence, et l’on peut dire que c’est lui qui en est toute rame.

Adieu, ou au revoir, cher ami, car le temps va vite. Dieu vous garde de la fièvre ; travaillez surtout, ce baume chasse l’ennui et rend heureux. Ma femme et moi nous vous embrassons de tout notre cœur. Tout à vous. (Fonds Lapauze).

Ingres.
XXXIX
Ingres a Gilibert.
Paris, 2 octobre 1841.

Il est de ces choses inqualifiables, détestables, que j’abhorre moi-même. Enfin, j’ai un continuel remords de ma faute, de ma paresse à écrire. Je m’y engouffre, tous les jours davantage. Oh ! mon cher ami, mon ami d’enfance, est-ce toi que je devrais traiter ainsi ? Oh ! mon ami, trêve à toutes tes réflexions sur « notre singulière intimité » ; elle est réelle et bien sûre, malgré les tristes apparences que lui donne ma détestable paresse. Je me confesse, en cela seul, d’être le plus coupable et le plus malheureux de tous les paresseux qui vivent sous le ciel. Garde-toi de croire que je ne paie ton ami lié d’un égal retour et pardonne-moi. Je n’ai pas le front de te donner des raisons : moi, horrible négligent ; mais oublieux, jamais !

Tu connais Paris. Eh ! bien, il m’est tombé dessus, j’en suis accablé. Lorsque je crois pouvoir gagner les bords du gouffre, je m’y vois replongé de plus belle. Toutes mes heures, tous mes moments sont comptés, toutes mes soirées sont précédées de dîners retenus d’avance. J’expie les honneurs et les ennuis d’une position digne d’envie, certes, mais qui au fond ne me rend pas heureux, il s’en faut. J’aimerais mieux le calme et la douceur du foyer avec mes amis choisis et mon atelier, où je suis roi, où j’oublie qu’il est des ennuis, des chagrins ; là, où je suis heureux avec les difficultés à vaincre de mon bel art, quelquefois couronné par ma propre approbation et surtout quand je revois longtemps après, dans le monde où je les ai lancés, ces enfants qui m’ont tant coûté de soins, et de sollicitudes tendres et courageuses. Voilà ce qu’il me faut.

Depuis que j’ai peint les portraits de Berlin et de Mole, tout le monde en veut. En voilà six que je refuse ou que j élude, car je ne puis les souffrir. Eh ! ce n’est pas pour peindre des portraits que je suis retourné à Paris. Je dois y peindre Dampierre et la Chambre des Pairs.

Cependant, j’ai dû accepter de peindre le duc d’Orléans, ce prince, mon aimable Mécène, auquel je ne pourrai jamais rien refuser. Je ne puis t’exprimer, au reste, comme le roi et toute la famille royale m’ont honoré. Si tu pouvais les approcher et les connaître, tu les adorerais.

Je suis bien vengé : quoique toujours modeste et humble petit garçon devant les Anciens, devant qui je m’incline et dont je tire toutes mes inspirations, il faut avouer qu’il est assez flatteur de voir couler des larmes devant mes ouvrages, et cela par tous les bons esprits délicats : « Vous êtes le premier aujourd’hui » ! me dit-on. Et je vois mes méchants et ridicules envieux à mes pieds.

Eh bien ! mon ami, toi, pour qui je n’ai rien de caché, tout cela et la conviction de ce que je vaux comparé aux modernes, ma position, les plus beaux travaux de l’époque, par conséquent une fortune, résultat naturel de ces œuvres, honoré et reconnu en plus haut lieu, entouré d’une foule d’amis dont je suis chéri et respecté, influent si je le voulais en beaucoup de choses, eh bien ! cher ami, excepté mon art et la musique, rien ne me tente. Je suis flatté, reconnaissant, heureux et glorieux, mais avec modestie, et le « souviens-toi que tu es homme ! » fait que je me traite, aujourd’hui, avec encore plus de sévérité sur mes imperfections et sur tout ce qui me manque pour arriver jusqu’où sont montés les Anciens.

J’aimerais mieux renoncer à tout cela et aller vivre en paix, à Montauban ou en Italie, ignoré un jour après l’autre, me reposer et respirer enfin. Je ne vis ici que dans les tourments ; j’ai des rochers d’un poids énorme sur les épaules. Avec une position si enviée, je suis ainsi courbé et entouré d’envieux qui ne me pardonnent pas les humiliations que mes nobles succès leur ont fait subir. Je ne dois ces succès qu’à moi : les leurs sont le fruit de leur médiocrité intrigante, une académie impuissamment hostile et ridicule que je suis obligé de repousser à ongles et dents. Le public et la presse ont fait bonne justice de cette opposition. Mais qui sait si ce public et cette presse si ardents à me venger, aujourd’hui, ne céderont pas au caprice du goût et du sort ? On a bien chassé Gluck le divin de l’Opéra, on a blasphémé le divin Raphaël et aussi Racine, oui Racine, (tu ris, tu vois que l’on devient sage à tout âge). Et enfin tant d’autres illustrations !

Rien n’est guère changé ici, et le bon goût y est bien rare en tant de choses. Pardonne-moi tout ce bavardage, sérieux cependant. Ce qu’il y a de sûr, c’est que mon parti est pris : je veux penser à Dampierre, y peindre sur des murs préparés d’or, de couleurs et de sculptures, sur deux grands cintres de vingt pieds de long, l’Age d’Or et l’Age de Fer. À fresque ou à l’huile ? Je ne suis pas encore décidé. Et ce travail est pour un grand seigneur, un vrai grand seigneur, aussi aimable comme gentilhomme que célèbre comme savant, et tout à fait artiste. Il se trouve tout à fait heureux que je lui peigne son beau palais, séjour enchanté, comme le palais d’Armide, où j’espère te recevoir un jour. Ton appartement t’attend, ma bonne femme compte sur ta fillette qu’il nous tarde de bien gâter.

L’ami Debia te remettra ceci et causera de beaucoup de choses miennes et autres qui peuvent t’intéresser. J’ai reçu cet ami avec plaisir, et ce n’est pas sans lui parler de toi.

Le jeune Cambon, que je vois quelquefois, est un charmant jeune homme qui, à ce que je crois, a un peu de feu sacré. Nous verrons : je l’engage à se présenter pour concourir au Prix de Rome, car c’est le but que doivent se proposer les jeunes peintres. Mais est-il possible ? Vous ne faites plus de musique ? Eh ! que faites-vous donc en province où on a tant de temps ? Est-ce que, d’ailleurs, on peut cesser d’aimer ce qui est si aimable ? Il n’en est pas ainsi de moi. J’en fais souvent, et les sonates d’Haydn, Mozart, Beethoven font la consolation et le bonheur de ma vie, et je crois que je mourrais moralement si je cessais de les dire… Et ainsi des autres grandes et sublimes compositions. Mais jamais rien d’italien. Au diable ! ce veule, ce trivial où tout jusqu’à « Je vous hais » se dit en chantant. Vive Don Juan ! chef-d’œuvre d’esprit humain. Mozart est le dieu de la musique, comme Raphaël est celui de la peinture. Vive ce divin déclama leur ! le seul qui ait, de nos jours, chaussé le cothurne des Grecs, celui d’Eschyle, de Sophocle, d’Euripide et que seuls ils ont inspiré. Vive cet homme extrait ordinaire qui, sans être aucun des trois, a, à lui seul, transporte par son terrible génie, son art indompté et sublime à d’autres bornes.

Voilà, mon ami, toujours mes mêmes passions et toujours mes mêmes adorations. Et moi, pauvre et petit auprès de ces divinités, je ne me reconnais d’autre mérite que celui de l’imitation. Oui. je sens que leur grâce est descendue jusqu’à moi et je me prosterne.

Voilà du bavardage ! Tu vois que je me fais vieux, car je rabâche. Mais je ne sais dire ainsi qu’à toi qui as été initié, comme nous, et qui étais déjà mon ami, en ces temps heureux et charmants où ton excellent cœur savait tout guérir, comme un vrai bon ange. Je me reporte à ce temps qui n’est pas peu fertile en souvenirs. La reconnaissance m’attendrit, par le souvenir de tant de bienfaits que je n’oublierai jamais de ma

vie.
XL
Paris, 19 février 1842.

Tu ne peux t’imaginer le très grand bonheur et plaisir que m’ont fait tes deux lettres, et combien je m’en veux encore d’avoir pu un moment blesser les sentiments si généreux d’un si bon et si véritable ami. La joie de te revoir bientôt m’occupe tout entier.

Je te dirai cependant que ce n’est pas sans chagrin que nous pouvons croire, d’après ton silence sur ta chère fille, qu’elle ne fasse pas partie de ce voyage. Songe bien que tu nous ferais beaucoup de peine. Quoi donc ? Eh ! qui empêcherait qu’elle ne vînt ? Le voyage est un peu fatigant ; mais arrivée ici, elle sera comme chez elle et les soins, comme tu penses bien, ne lui manqueront pas. Tu l’auras à côté de toi et de nous. Ce nous ferait un véritable chagrin, si tu décidais autrement et ma femme ne s’en consolerait pas, tant elle porte d’intérêt à cette enfant. Mon ami, tâche de nous contenter sur ce point.

Enfin, nous t’aurons ! Et tu arrives bien. J’espère avoir fini mon Duc d’Orléans, pour ton arrivée et tu verras le Salon. Tu sauras que mon portrait de Cherubini et la Muse occupe tous les esprits curieux d’art. Il paraît que cet ouvrage ne le cède pas aux autres… Je ne t’en dis pas davantage, il vaut mieux t’en laisser la vue vierge.

Il est donc vrai, mon bien cher, que nous nous embrasserons bientôt et pour tout de bon. Y a-t-il assez longtemps que nous ne nous sommes vus, et faut-il que de si bons amis vivent continuellement séparés l’un de l’autre ? Que de choses à se dire et par où commencer ? Tu pourras aussi entendre quelques beaux concerts du Conservatoire où Beethoven est divinisé. Tu fais toujours de la musique, moi aussi. Et tant mieux ! Nous en ferons chez nous, j’espère ; j’ai de bons pianistes qui ne demandent pas mieux. Mlle Granger est devenue une des premières pianistes de Paris : jeune et jolie et bonne et digne demoiselle, elle fait aussi très bien une tête, d’après nature.

Peins-tu toujours ? Tu me diras çà.

Or donc, cher ami, arrive-nous bientôt. Ta chambre est prête, tu auras un bon lit de plumes. Ta fille sera bien aussi. Heureux de t’avoir au foyer de l’amitié, pourquoi cela doit-il avoir un terme ? Mais jouissons-en et ne pensons qu’au présent. Dans ces temps-ci, tout est éventuel. Écris-nous ton arrivée. À revoir…


LES DIRECTIONS D’INGRES

I

Au premier livre de l’Iliade qu’Ingres lisait dans la traduction française de Bitaubé, en une petite édition de poche qui raccompagna partout sa vie durant, — et elle reste encore aujourd’hui sur le bureau du maître au Musée de Montauban, — vous n’avez pas oublié l’épisode de Briséis, la belle esclave qu’Agamemnon jaloux enlève à Achille boudant désormais sous sa tente, devant l’armée grecque au repos, et le sort d’Ilion suspendue à la destinée de la douce captive. Que penseriez-vous de la comparaison si la charmante Briséis, au bras du sévère Achille, rappelait aussi la Couleur brillante au service de ce même inflexible Dessin par lequel cet autre redoutable boudeur que fut Ingres aux Beaux-Arts, où il allait entrer professeur, pouvait aussi s’appeler Achille l’indomptable

par sa cuirasse fatidique, lui, vulnérable au seul talon ? Quand, un matin des premiers jours de novembre 1825, le jeune Amaury Duval, qui devait être un des premiers élèves du nouveau professeur encore sans atelier, vint sonner, rue du Bac, au fond du passage Sainte-Marie, ce n’était pas précisément une cuirasse qui recourrait le torse ferme et à peu près nu du rude Ingres. Un petit carrick de voyage, où le visiteur crut reconnaitre le même que le maître avait peint dans son propre portrait de 1808, était jeté assez court sur ses épaules et tenu soigneusement croisé sur son ventre, déjà un peu arrondi… — Mais, à propos, me dit-il, je n’ai pas encore d’atelier. … J’en cherche un… Voyez, je suis à peine installé moi-même. Je ne croyais pas rester en France. Je comptais, à la suite de l’Exposition, reprendre le chemin de ma belle Italie… Mais le vent a tourné. Pour la première fois, j’ai été accueilli, fêté, récompensé plus que je ne mérite peut-être ; et j’ai écrit à Mme Ingres d’arriver, d’apporter tout, car je n’étais venu, moi, qu’avec ma simple valise et mes tableaux. Et me voici en France, dans mon pays qui veut bien de moi… Et j’y resterai, et j’en suis heureux. Quelques-uns de mes amis m’ont engagé à ouvrir un atelier, et je suis à la recherche d’un local. Mais, jusque-là, il ne faut pas que vous perdiez votre temps. Je vais vous donner quelques gravures que vous copierez, et vous viendrez me montrer ici ce que vous aurez fait. Nous attendrons ainsi que je puisse vous installer avec ceux qui, je l’espère, m’arriveront [38].

Au n° 3 de la rue des Beaux-Arts, les premiers élèves d’Ingres, deux Allemands, un Brésilien et un Belge, constituèrent, avec Duval, l’atelier naissant et bien modeste du rival de Drolling et de Picot, qui tenaient leurs cours très fréquentés, rue Mazarine, dans les sous-sols mêmes de l’institut. Cet atelier, dont l’entrée principale donnait rue des Marais-Saint-Germain, n’était pas l’idéal pour « un peintre d’histoire ayant besoin d’un logement pour lui et de deux grands ateliers, un pour les demoiselles et un pour les garçons…, tout cela dans le Faubourg Saint-Germain et à portée du Louvre ». Mais ses tableaux ne commençaient-ils pas à se vendre « six fois plus » qu’ils ne lui avaient été payés à l’origine, et n’avait-il pas en commande « une grande chapelle à peindre à fresque à Saint-Sulpice ; deux grands tableaux de six mille francs chaque, l’un pour la maison du Roi (la Stratonice), l’autre pour la cathédrale d’Autun (le Saint Symphorien)… » « Si je veux aussi, ajoutait Ingres dans cette même lettre du 13 mai 1825. j’aurai une autre chapelle à Notre-Dame et, par la suite, de grandes salles au Louvre, » dont un plafond était réservé au prochain Apothéose d’Homère.

Préférant donc le professorat militant de l’atelier au pontificat béat de l’Institut, où il faisait « abnégation de lui-même pour laisser passer premier son ami, M. Thévenin », Ingres attendit patiemment sous l’enseigne de sa maison, École de Dessin, que les amateurs allemands ou brésiliens s’en éloignassent et que vinssent s’y former de vrais peintres. Les élèves de choix de ce maître redoutable, pour quiconque n’aurait pas eu les qualités supérieures qui en feraient des maîtres à leur tour, furent, entr’autres : les deux Pradier, l’un sculpteur et l’autre graveur, à qui Ingres confia la reproduction de son Virgile, et même un troisième Pradier, frère des précédents, qui allait devenir le massier de l’atelier par profession et, par passe-temps, l’infatigable copiste du même cheval blanc de Bonaparte, d’après un tableau de Carie Vernet, qu’Ingres lui laissait faire et refaire, sans lassitude du maître indifférent et de l’élève, installé, pour cette besogne, dans l’antichambre de l’atelier même du « patron ». Aux trois Pradier allaient se joindre bientôt les deux Etex, dont l’un se rendrait plus célèbre par le ciseau que par la politique ; les deux Balze, qui, par amour du maître et de l’obéissance, allaient vouer leur art à la copie des Raphaël ; les deux Flandrin surtout, dont Hippolyte, mort trop jeune après avoir rempli de peintures célèbres les églises de Saint-Germain-des-Prés et de Saint-Vincent-de-Paul à Paris, de Saint-Paul à Nîmes et de Saint-Pierre d’Ainay à Lyon, devait rendre jaloux de son talent si religieux et si classique son maître lui-même. Car Ingres, qui inspira à ses élèves de ces grandes compositions murales qu’il n’aurait pas la puissance imaginatrice de composer pour son compte, semblait avoir formulé de préférence, pour le préféré de ses disciples, cette devise qu’Hippolyte Flandrin réalisa si fidèlement dans ses œuvres, aussi didactiquement dessinées qu’idéalement peintes :

— Le dessin est la probité de l’art.

Cette prose magistrale, qu’Ingres semble tant regretter dans son éducation littéraire quand il écrit, le 27 février 1826 : « Je rougis de manquer, à chaque instant, à la qualité et à la bonne orthographe des phrases, et j’enrage de mon éducation mal négligée sur ce point dont tant d’autres, même médiocres, jouissent : d’ailleurs, il paraît que les études que j’aurais pu donner à ces qualités ne m’auraient servi de rien, car toute mon intelligence s’est réfugiée sur tout ce qui est instinct » ; cette bonne prose, qui est, en art pictural, le bon dessin, Ingres l’apprend à ses élèves en professeur incomparable et supérieur à l’inspiration même dont sa norme, trop réfléchie pour un poète d’improvisation, a fait aisément le sacrifice. Et l’on voit sortir de cet atelier hors de pair, une pléiade de gestateurs de la grande composition que, « peintre d’histoire » pourtant, comme il se plaît à se dire avec emphase, il n’accompagnera jamais sur les échafaudages altiers des voûtes monumentales. C’est Ziégler à la Madeleine, « cet homme grand, comme le dépeint son camarade Duval, déjà énorme, à chevelure noire et abondante et retombant sur un front bas, avec quelque chose d’effrayant à voir quand il marchait, indiquant du geste ce qu’il venait d’exprimer ». C’est Lehmann et Chassériau à Saint-Méry, peignant si indépendamment de la manière d’Ingres que celui-ci, à l’inauguration des peintures, se sentira obligé de répondre aux flatteurs qui lui feront remarquer cette sorte de délection : « Dans ma maison, je n’ai jamais obligé personne à porter ma livrée. » Comment l’aurait pu ce Chassériau mort trop jeune, aussi florentin qu’Ingres et aussi oriental que Delacroix, et dont les admirables peintures de l’escalier incendié de l’ancienne Cour des Comptes ne lui ont pas survécu ? « Une fois, raconte Jules Laurens dans sa Légende des Ateliers, je rencontrai, là devant, leur auteur même, jeune encore et déjà mourant, comparable, par sa tête et sans doute son état moral, à un Abencérage de l’Art qu’il rêvait et dont la nostalgie le tuait. Il s’est dépêché, surmené à trop produire ; mais, dans ce sport macabre qu’il courait avec la Mort, celle-ci, plus rapide, l’a emporté ». C’est Sturler, le dantesque ; c’est le michelangelesque Chenavard ; c’est Mottez, Sébastien Cornu, l’élégant Edouard Bertin, le consciencieux Romain Cazes, Alexandre Desgofïe qu’Hippolyte Flandrin « a pris maintes fois pour représenter les Saint Pierre de ses panathénées murales ; type où, sous le pittoresque de forme d’une certaine rusticité, apparaît l’élévation concentrée du fond : — « Si je n’étais Ingres, je voudrais être Desgoffes ! » a-t-on fait dire (inventé ou historique) à son maître pour caractériser ce style et la portée des ouvrages de son élève. » Autant d’élèves d’Ingres, autant de maîtres à leur tour. Ce n’était pas de l’atelier de Regnault, autrement dit « le père La Rotule », qu’on en pouvait dire alors autant ; ni de Guillaume Lethière, cette vieille garde de l’art enterré de David, qui prétendait apprendre à son élève Devéria à dessiner les figures par roonds et par caarrés : « Que dites-vous de cela ? lui demanda-t-on devant la Naissance d’Henri IV du même Devéria, échappé de l’atelier de Lethière pour peindre selon son tempérament personnel. — C’est très bien, répondit le vieux maître : ils sont cinquante déserteurs qui ont voulu sauter le fossé, mais il n’y en a qu’un qui n’est pas tombé dedans. » Bien flatteur pour les autres !

Pour se faire une impression sommaire de cet empereur du professorat que fut Ingres, enseignant à ses élèves « le dessin » pour leur apprendre « la peinture », il faudrait le surprendre dans une de ses visites chez ses administrés. Ils nous ont dit le silence religieux qui accueillait aussitôt sa venue, l’émotion presque sacrée à sentir le frôlement de sa manche ou de sa main sur l’épaule de l’élève pendant la correction, le coup d’ongle du maître sous un trait du dessin en défaut et, parfois aussi, la voix tonitruante du Jupiter olympien, interpellant le pauvre Ganymède fulminé : « Qu’est-ce que cette articulation de l’épaule ? — Monsieur, c’est le deltoïde ! — Eh ! appelezla le tonnerre du ciel si cela vous fait plaisir, mais mettez-la à sa place ! » Une autre fois, c’est le silence du maître qui écrase l’élève. « À sa première visite chez Michalon, raconte Jules Laurens, Ingres, dès l’entrée, fit d’un seul regard le tour des murs de l’atelier et, n’y rencontrant pas la moindre reproduction des paysages de Nicolas Poussin, il jugea et condamna son homme au rang des inférieurs. »

Pour cet adorateur de la forme, une planche d’anatomie était le plus cruel supplice que son regard pût éprouver. Son école — où les modèles étaient presque toujours des femmes que, d’ailleurs, il faisait payer 4 francs par séance, alors que les hommes, plus rarement invités, n’y recevaient que 3 francs — voulut, un jour, faire l’achat d’un squelette. Malgré les observations d’Amaury Duval, qui raconte ce fait et qui faillit « être enterré sous les boulettes de pain et autres projectiles, la cotisation marcha son train : le squelette fut acheté et accroché, un beau matin, dans un coin de l’atelier. M. Ingres vint donner sa leçon, comme à l’ordinaire. Le squelette étant placé dans la partie la plus obscure de l’atelier, il ne le vit pas tout d’abord ; mais, quand il s’approcha pour corriger un de nos camarades qui en était tout près, (je suivais le maître des yeux), je vis un véritable sentiment d’effroi se peindre sur sa figure et, au moment où il corrigea l’élève placé devant le squelette, il avait tout à fait l’apparence d’un homme tournant le dos à une cheminée dont le feu trop ardent lui brûlerait les jambes. L’élève ainsi placé eut des conseils abrégés. Les jours suivants, même scène, avec cette différence que Félève placé près du squelette n’eut pas de conseils du tout. J’avais donné quinze jours. J’avais tait la part trop grande. La semaine suivante, le inassier vint annoncer aux élèves, que M. Ingres ne mettrait plus les pieds à l’atelier, tant que cette horreur y serait accrochée ». Est-ce à dire que cet irréductible ennemi des laideurs de la tombe n’aurait pu se réconcilier avec les mystérieuses beautés que, parfois, la mort aussi nous révèle ? Écoutez encore cette histoire :

« C’était pendant le rude hiver de 1830, raconte le Dr Latour, alors directeur de l’Union médicale. Sous la direction de l’excellent Vidal (de Poitiers), nous nous livrions à la Salpêtrière, Fontan et moi, à des dissections sur les cadavres des pauvres femmes décédées dans l’hospice. Romain Gazes était le neveu de Fontan. L’élève peintre d’Ingres nous accompagnait quelquefois à l’amphithéâtre. Un jour, nous trouvons sur la table le corps d’une jeune femme splendidement belle, qui était morte dans la section des aliénées. Romain Gazes fut si vivement impressionné par la beauté des formes de cette infortunée qu’il envoya un commissionnaire à son illustre maître, en l’invitant à venir voir ce chef-d’œuvre plastique. Ingres se rendit à cette invitation et fut frappé, comme son élève, de la perfection de ce corps. Les extrémités surtout, pieds et mains, de ce cadavre excitèrent son admiration, et il voulut en conserver et en emporter le souvenir en les faisant mouler immédiatement. — Quand vous vous trouverez en présence du tableau d’Ingres, la Source, regardez avec attention les pieds et les mains de cette belle figure : ce sont ceux de la pauvre folle de la Salpêtrière. »

Nous ne saurions mieux compléter ces impressions prises à l’atelier d’Ingres qu’en empruntant les anecdotes qu’on va lire aux manuscrits de M. Jules Laurens [39], dont les Ingriana reposent trop silencieusement à la Bibliothèque de Carpentras, sa ville natale, qui a bien voulu nous les communiquer. Et nous compléterons les deux extraits : Ingres chez ses élèves et Ingres chez ses contemporains, par un troisième Ingres chez lui, dont les notes puisées aux cahiers du maître, conservés par le Musée de Montauban, nous laisseront l’attrait de leur emprunter de plus larges extraits encore, dans les chapitres qui nous restent à écrire.

II
Ingres chez ses élèves

— Le sculpteur Duret, ayant terminé son charmant Danseur Napolitain, sollicita la visite d’Ingres. Celui-ci, tout d’abord et d’un ton confidentiel, adressa plus d’un éloge, se réservant sur certains détails d’accessoires. Évidemment, il ne voulait compter qu’avec la question d’art le plus élevé, là où tout le monde voudrait surtout reconnaître la danse et le napolitain. Duret, mal à l’aise, s’excusait déjà par la nécessité d’intéresser le public, de satisfaire aux exigences de vente, etc.

— Dans quelles conditions travaillez-vous ? fait tout-à-coup Ingres. Vivez-vous exclusivement de votre métier, ou auriez-vous quelqu’autre fond de ressources ?

Duret répond qu’il a toujours possédé un honnête patrimoine et qu’il se livre à sa seule vocation, indépendant des soucis matériels, avec environ une douzaine de mille francs de rentes.

— Monsieur ! s’écrie alors sévèrement le maître en quittant l’atelier, lorsqu’on fait de la sculpture avec douze mille francs de rentes, on ne met pas de caleçon à ses statues !


L’absolutisme de ses principes et de sa foi admettait peu la discussion. Lors du jugement de concours du grand prix de Rome, où avait pris part son meilleur élève, Hippolyte Flandrin, le résultat en sa faveur lui paraissait si indiscutable, qu’aux premières observations il fondit en larmes, comme une femme nerveuse. Et aucun juré n’osa passer outre.


Ingres, reçu par Hippolyte Flandrin devant ses admirables peintures de Saint Vincent de Paul représentant des théories de Saints, ne s’arrêtait point de crier à son grand élève : « Mais on dirait que vous les avez tous vus, ces gens-là ! Oui, vous les avez vus marchant ainsi vers le Paradis…, et vous y entrerez avez eux ! » Sur ce, il l’embrasse, l’étreint à bras-le-corps. Son chapeau tombe à terre ; il marche dessus. Paul Flandrin, frère cadet, le ramasse : tableau encore !


Hamon, venu de son village de Lannion, en Bretagne, et entré dans l’atelier de Delaroche, ne tarda pas à s’éprendre d’une admiration exclusive pour Ingres et du désir de sa direction. Il obtint de se présenter chez lui, à l’occasion d’un certificat de dispense qui lui était nécessaire pour le service militaire. Muni de sa première peinture, « Un buveur Breton », très laidement réaliste et que l’auteur appelait plus tard son Courbet, il exposa sa situation, ses goûts, sa demande et sa toile. Or, tout le temps de l’entrevue, le père Ingres, qui n’a jamais pu supporter le spectacle du laid quelconque, retournait autant de fois contre le mur la peinture de Hamon que celui-ci la remettait sous ses yeux. À cela près, la causerie avec le maître fut aussi cordiale que longue, et le solliciteur obtint tout ce qu’il voulut.


Ingres, regardant divers dessins et aquarelles de paysages par mademoiselle Rosalba Laurens (plus tard Madame Viguier), résuma sa pensée avec ce mot, en lui adressant ce compliment mitigé :

— Vous êtes une fille du Guaspre.


« Combien faut-il de temps pour savoir peindre ? demandait un jeune ganache ». — « Le saurai-je demain ? » répétait, à l’âge de quatre-vingt-sept ans et dans toute la force de son talent, le premier de nos maîtres.


Voici une question posée à Ingres, aussi humblement qu’elle était… naïve, et qui faillit le tuer raide d’indignation : « Les œuvres de Raphaël sont-elles réellement à la hauteur de la réputation qu’on leur a faite ? — Mais elles sont, s’écria-t-il, encore au-dessus de la hauteur de cent, de cinq cents, de mille toises ». Il ne s’était arrêté que par manque de respiration.


Ingres recommandait, dit-on, à ses élèves en visite ou travail au Musée du Louvre, de baisser les yeux et de presser le pas quand ils arriveraient à la fameuse travée des tableaux de Rubens. Affaire de principes et de discipline scolaire, pensera-t on. Mais Ingres, se trouvant là lui-même, seul et pour son propre compte, on peut croire qu’il les regardait et les admirait mieux que quiconque.


Le graveur italien Calamatta revenait plusieurs fois à parler mal de Rembrandt, qu’il appelait Moussu Rénbran devant Moussu Ingres. Un jour qu’il insistait trop sur le refrain, pendant qu’Ingres restait courbé et absorbé sur son travail, celui-ci se redressant se retourne tout à coup et proclame :

— Monsieur Rembrandt ! Moussu Rénbran !… Eh bien ! sachez que, vous et moi, nous ne sommes à côté de lui que de la petite… Saint-Jean !


« Voilà le patron ! » firent un jour, d’une seule voix r tous les élèves de l’atelier d’Ingres, en s’appliquant chacun subitement ou en faisant semblant de s’appliquer à sa besogne. Effectivement, le patron, dont on avait signalé le pas dans l’escalier, fit son entrée, escorté du massier. Il salua brusquement son monde et alla s’asseoir à peu près droit devant le chevalet d’un nouveau venu, un brave jeune homme fort distingué de sa personne, à l’aspect doux, à l’attitude profondément émue et respectueuse, et qui perpétrait naïvement (le malheureux !) la plus scandaleuse débauche d’académie, d’après le modèle vivant. Le professeur, grave, soucieux, examine longtemps et garde un silence troublant, écrasant même pour tout l’atelier. Enfin, lentement il compte :

— Un, deux, trois, quatre, cinq et six !…

Puis, levant la tête et le doigt vers le modèle qui pose, il recompte, comme en collationnant :

— Un, deux, trois, quatre, cinq !… C’est tout… Voyons ! Ai-je la berlue ? Comptons encore, comptons mieux, comptons bien. Vous avez, mon gardon, fait six doigts, là, au pied droit de votre bonhomme. (Ce seul mot de bonhomme manifestait un certain degré d’irritation chez le maître, qui n’aimait pas, en principe, que l’on appelât son modèle de ce mot d’atelier trop peu respectueux.) Nous disons six doigts, ici, n’est-ce pas ? Et je n’en trouve là que cinq, pas moins, pas plus ; cinq, disons-nous, là-bas chez le modèle.

L’élève perd contenance, balbutie, prend aux oreilles un rouge de homard cuit, tandis que les bons camarades tendent les leurs et commencent à étouffer difficilement leur verve à quolibets. Ingres, après une pose où rafraîchir ses sens suffoqués, reprend d’une voix et avec un soin de détails cruels, féroces : « Toujours même résultat : cinq là-bas sur l’original, six ici sur la copie. Ou bien six ici en peinture, cinq là-bas en nature. Ou encore cinq sur l’homme, six sur la toile. Décidément, conclut-il, il y a l’un de nous trois qui se trompe : moi, vous mon ami, ou le modèle. Pardi ! »

Notre pauvre jeune homme ne se sentait plus sur ses jambes. Il aurait pourtant bien voulu s’en aller, quand Ingres reprit :

— Êtes-vous de Paris ou de la province ?

— De Limoges, Monsieur !

— De Limoges ! Vous êtes de Limoges !… Noble et illustre cité, et ville charmante ! Limoges, l’ancienne capitale des Lémovices, ciçitas Lemovicum ; résidence des proconsuls romains ; aujourd’hui, si je ne me trompe, cour d’assises, évêché, avec tribunaux de commerce, académie, typographies nombreuses, etc. Et que fait-on dans votre famille ? Quel est l’état de monsieur votre père ?

— Juge à la Cour royale.

— Juge ! Monsieur votre père est juge ! Ah ! quelle grande, quelle honorable profession ! Quelle auguste et sacrée magistrature ! La première de toutes, oui, messieurs, de toutes. Juge ! représentant et organe de la Loi, chargé des droits et arbitre de l’honneur de ses concitoyens. Juge ! protecteur de la veuve et de l’orphelin. Juge ! On est vraiment, par la justice humaine qui doit être faite de justice divine, le supérieur de tous les membres de la société, depuis le mendiant jusqu’au souverain. Quel respect, quelle reconnaissance, quelle glorification ne mérite pas cette première des fonctions et des positions ! N’est-ce pas, brave et loyal jeune homme, que vous devez être fier d’un tel fonctionnaire ! N’est-ce pas que vous trouvez cela bien, comme moi, dites ?

— Oh ! sans doute, Monsieur !

— Eh bien, alors ! comment se fait-il donc que vous ne suiviez pas ces plus nobles des traditions et des exemples de famille, en entrant dans la même carrière que monsieur votre père, au lieu de vouloir vous faire peintre ! Et le maître passa aux autres élèves.


Ingres racle du haut en bas, en trois coups de couteau à palette, la toile trop inutilement empâtée d’un élève, et dit : — Il en restera encore assez !


Ingres, corrigeant un de ses élèves qui abusait des reflets, lui dit : « Sachez et n’oubliez jamais que le reflet n’est qu’un petit monsieur d’assez mauvaise compagnie, et qui doit toujours se tenir très humblement sur le bord même de la marge du dessin ou du tableau auquel on travaille, le chapeau à la main, tout prêt à s’en aller. »


Il disait : « Le brun-rouge, une couleur descendue du ciel ! » Quant au blanc, il eût voulu qu’on le vendit au poids de l’or, par crainte d’abus.

Ingres ne voulait pas qu’on s’empressât d’encadrer un tableau avant de l’avoir terminé. Il trouvait, sans doute, la chose inutile et même nuisible ; et il résumait originalement ainsi sa pensée :

— Le cadre, c’est la récompense du peintre.


Ingres usait ses pinceaux jusqu’aux trois derniers poils ; puis, leur ayant donné un délicat baiser d’adieu, il les brûlait. L’un d’eux, tout petit, arrivé à cette extrémité, semblait lui dire : « Oh ! laisse-moi quelques heures, de grâce ! Peut-être bien que tu pourras faire encore quelque chose, de moi. » — « Je l’ai écouté, racontait le maître, et j’en ai peint toute une tête. — un bon morceau peut-être. »

— Ce n’est pas, ajoutait-il, au bout d’un manche de brosse qu’il faudrait peindre. Eh ! pourquoi pas à un tronc de sapin ?… à un mât, quoi !


Un élève d’Ingres, le beau X…, n’ayant en plus de sa plantureuse beauté que ses peu vaillants pinceaux, trouvait à épouser, en traversant Rome, une richissime princesse russe, à moins que ce ne fût une duchesse anglaise, ou une simple Américaine, toujours non moins richissime. À la tête d’un grand train de maison et d’une nombreuse famille, il habitait principalement Londres l’été et Florence l’hiver. En fait d’art il brocantait, il brocantait partout, il brocantait toujours, il brocantait sans cesse.

Voici qu’un jour, flânant dans la ville de Dante et des Médicis, il aperçoit chez un très-modeste marchand de bric-à-brac de faubourg, presque dans le ruisseau, une pauvre petite toile à moitié détachée de son châssis. Il y distingue d’abord et y reconnaît bientôt, comme sujet principal, une femme debout, habillée de blanc : madame Ingres, la première ; puis, au second plan, une figure d’homme en habit de travail : Ingres lui-même ; et, comme fond et accessoires, un atelier de peintre, celui précisément où fut exécuté le Vœu de Louis XIII : le tout, signé ou non, et d’un caractère et d’un mérite d’exécution ne permettant d’attribuer ce tableau qu’au seul maître qui s’y était représenté.

Et notre amateur l’acheta pour quelque chose, comme dix francs [40].

Ingres chez ses contemporains

Ingres n’a pas eu d’enfants de ses deux femmes ; mais on lui connaît deux filles de grande et belle paternité : l’Iliade et l’Odyssée de son Apothéose d’Homère.


Essais, dit Montaigne ; Préludes, dit Sébastien Bach ; Cartons, disent plus simplement encore, Raphaël à Hampton-Court et Ingres aux musées du Louvre et de Montauban. Et par là, précisément, ces modestes brillent à faire envie aux plus orgueilleux du monde.


Devant les coursiers épiques de son Apothéose de Napoléon Ier, on demandait à Ingres, avec autant d’étonnement que d’admiration, quels modèles il avait pu consulter ?

— Phidias, répondit-il, et les chevaux d’omnibus ! [41]


Ingres découvre, sous les apparences ordinaires d’un ouvrier de campagne, un admirable type d’Olympien, pour son tableau de Thétis aux pieds de Jupiter que possède le Musée d’Aix. Il le dessine, le peint, l’étudié, le contemple avec exaltation :

— Ah ! ben alors, fait modestement le brave modèle, puisque vous me trouvez si beau, moi, que diriez-vous donc de mon frère ? En voilà un !… Allez le voir, tous les matins, aux Tuileries où il est grenadier dans la garde impériale…

Ingres y court ; et on lui montre un grand patagon, dépourvu de mesure et de pittoresque aussi. Il se contenta du frère et en fit son dieu.


Ingres faisait prendre dans son atelier, par un commissionnaire, le portrait de Cherubini. L’homme tranquillement déroule la corde de son crochet, prend la chose sur le che valet, la pose, cale, couvre, sangle, enlève et emporte le tout, sans un mot pour le tableau. « Cet imbécile-là, remarquait Ingres, il n’a rien dit du tout ! »


L’auteur des Odalisques et des idéales figures de l’Allégorie et de la Mythologie, doublait, volontiers, tel cap de rue pour aller admirer, à quelque vitrine, la caricature du jour qu’y présentait Daumier.


Un jour, un marchand de bric-à-brac apporta à l’auteur de la Stratonice’un merveilleux morceau de peinture de Vélasquez, qu’il avait découpe dans une toile beaucoup plus grande. Autant suffoqué d’indignation que d’admiration, Ingres éclate en fureur : « Eh quoi ! brute misérable, infâme, vous avez commis ce crime sans nom, de mutiler une telle chose !… » Et l’homme ahuri de se sauver. « Elle ne m’a pas coûté cher, celle-là, ajoutait Ingres, plus tard : je n’ai jamais revu le marchand. »


Depuis un bon moment, Ingres est arrêté sur le trottoir, à l’angle des rues d’Assas et Vavin. Immobile, il suit d’un regard captivé le va-et-vient du large pinceau imbibé d’une couleur brunâtre, qu’un peintre en bâtiment promène, d’un geste égal et rhythmé, sur les boiseries de la devanture d’un épicier. — « Eh ! cher maître, que faites-vous donc là ? » demande, venant à passer et assez intrigué, un confrère de l’Institut, du nom de E. Signol. Pour toute réponse, Ingres, montrant l’ouvrier :

— « Voyez, dit-il, et admirez : il en prend juste ce qu’il faut ! »


Ingres, toujours tourmenté et se lamentant de toutes gens et de toutes choses, félicitait ainsi un de ses portraitistes, le peintre Haro : « Je suis bien content, parce que vous m’avez fait l’air bien mécontent. »


Hélas ! avant d’entrer dans les sanctuaires de glorieuse et chaste immortalité, au Louvre ou aux Offices, les Maîtresses du Titien et les Odalisques d’Ingres passent par l’alcôve de l’Arétin et la salle à manger du docteur Véron !


X…, pur Parisien, sortant du Vatican où il venait de donner un coup-d œil aux Stanze : « Vous direz ce que vous voudrez, zézayait-il d’un ton dégagé, j’en suis désolé ; niais Raphaël n’est pas mon homme. » Ingres, alors directeur de l’Académie de France et devant qui ce monsieur croyait devoir se désoler, l’arrêta net et l’écrasa d’un simple : « Il n’importe ! »


À sa première réception chez Ingres, directeur de l’Académie de France à Rome, Henri Beyle (Stendhal), parlant musique, formula péremptoirement ceci : « Il n’y a pas de chant dans Beethoven. » Ingres lui tourna net le dos, et descendit le désigner au portier de la villa, avec cet ordre : « Je n’y serai jamais pour ce monsieur ! »


Ingres, accompagné d’Hippolite et de Paul Flandrin, au Musée du Louvre, arrive devant le Saint Michel de Raphaël, fraîchement restauré, et dit :

— À bientôt l’enterrement !


On a beaucoup parlé, à tort et à travers, d’Ingres violoniste. On l’a fait, tantôt l’émule de Baillot et de Paganini, tantôt un assez ridicule amateur du Salon des Ganaches. Ces calembredaines étaient plus faciles, pour les plumes boulevardières, que l’analyse savante et impartiale des qualités du plafond d’Homère et du portrait de M. Bertin. La vérité est qu’il jouait très convenablement sans grande virtuosité, mais avec une exécution suffisante, un sentiment très juste et en toute discrète intimité, la musique classique des maîtres] qu’il adorait : Mozart en tête, dont il proclamait le Don Juan le chef d’œuvre de l’esprit humain. Je l’ai entendu dans une sonate de ce maître, accompagné au piano par Mme Hippolyte Flandrin. Nous étions seuls auditeurs, avec les deux frères Hippolyte et Paul et le sculpteur Gatteaux. Le morceau fini, comme je gardais dans l’expression de ma satisfaction même, une certaine réserve respectueuse et timide, les Flandrin m’engagèrent à la manifester, au contraire, à leur cher maître que ce genre de compliment ne laissait pas insensible.

Plus d’une fois, le soir, près de minuit, rentrant seuls tous deux en tête-à-tête, (il demeurait alors, rue Jacob ; et j’étais son voisin, rue Bonaparte), nous causions, arrêtés encore sur le trottoir, de peinture et surtout de musique. Il était, sur ce point, particulièrement éloquent.


Un voyageur en Perse, non sans compétence spéciale, professait devant Ingres un réel intérêt et une certaine admiration pour la musique persane, de modalité et de rythme différents et même contradictoires de ceux d’Europe, et il parlait du plaisir qu’on prenait à l’indiscutable virtuosité de divers de ces exécutants. Ingres en était tout hésitant, puis troublé et enfin désolé, il s’écria : « Mais alors, où en sommes-nous ici, avec Gluck, Mozart, Beethoven ? Ils se trompent ou nous trompent ; ou bien, c’est nous, qui nous trompons !… » Et il restait inconsolable.


Un de ses plus anciens et meilleurs élèves rencontre Ingres au coin des rues Jacob et des Saints-Pères, vis-àvis la boutique d’un pâtissier renommé, Guerbois. Le maître paraît attendre quelqu’un ou quelque chose. Tout d’un coup : « Mangeons des gâteaux ! » fait-il. Il n’y avait qu’à accepter et avec grand honneur. On entre et on se livre à une vraie goguette, à laquelle Ingres priait et entraînait absolument son invité : 1° parce qu’il mangeait toujours volontiers et dru ; 2° parce qu’il adorait la pâtisserie ; 3° parce qu’il regardait, au comptoir, dans la glace, sous tous les aspects, la maîtresse de la maison :

— Voyez-vous ?…, disait-il à la dérobée, la bouche et les yeux pleins et dévorants. Voyez-vous ?… Mais regardez donc !… C’est comme du Raphaël, tout un Raphaël. Mangez donc de ceci, tenez ! et de cela… Absolument un Raphaël… à la crème. Vous rappelez-vous la Madone de Foligno ?… Et ce baba ?…

Au bout d’une assez longue halte en cette double consommation gastronomique et pittoresque :

— Mais le voilà ! s’écrie Ingres en se précipitant dehors. Mon omnibus qui passe, avec de la place entfn sur l’impériale ! Arrêtez-le, arrêtez ! » Et l’auteur de l’Apothéose d’Homère, membre de l’Institut, commandeur de la Légion d’honneur et prochain sénateur, grimpe aussi lestement qu’un singe sur le bourgeois véhicule, en déclamant et gesticulant encore de loin :

— Vous payerez pour moi !

La note des gâteaux s’éleva à un bon petit total. Naturellement, il n’en fut jamais aucunement question, entre le maître invitant et son élève contribuable.


Une des choses les plus importantes et les plus exigeantes dans la personne d’Ingres, c’était l’ampleur et l’empois de ses cols de chemise. Jamais assez grands, jamais assez raides ni assez métalliques, ils faisaient de ses petits levers un acte quasi solennel. Joignez-y le non moins supercoquentieux bonnet de coton, qu’il gardait parfois volontiers toute la matinée sur la tête. Voyez le contraste comique de l’homme avec son idéal. Etait-ce, de sa part, une manière d’affirmation ultra-classique et un pendant aux célèbres hausse-cols ultra-romantiques de Géricault, d’Eug. Delacroix, de Dumas-Antony, de Frédéric-Robert Macaire ?


On connaît cette charge de Chani, représentant, à la mort d’Ingres, un brave Dumanet, le bras écharpé d’un crêpe et manifestant ainsi son deuil, pour un homme qui aimait tant la ligne.

Ingres chez lui

Les hommes qui cultivent les lettres et les arts sont tous enfant d’Homère.


Depuis que, plus touché du grand et de sa perfection, je me trouve admis au désespérant avantage d’en mesurer l’étendue, je détruis pins que je ne fais el je suis trop long à combiner les beaux résultats, amant surtout du vrai, ne voyant le beau que dans le vrai, ce vrai qui fait les beautés d’Homère et de Raphaël.


Jamais je ne me hasarderai à montrer, encore moins à donner à graver, une chose faite vite, pas plus que je ne voudrais faire une mauvaise action.


On me reproche d’être exclusif, on m’accuse d’injustice pour tout ce qui n’est pas l’Antique ou Raphaël. Cependant je sais aimer aussi les petits maîtres hollandais et flamands, parce qu’ils ont à leur manière exprimé la vérité et qu’ils ont réussi, même admirablement, à rendre la nature qu’ils avaient devant les yeux. Non, je ne suis pas exclusif, ou plutôt je ne le suis que contre le faux.


Je suis de mon pays, je suis Gaulois, mais non pas de ceux qui ont saccagé Rome et voulu incendier Delphes. Il y a encore de ceux-là, parmi nous. Ils ne détruisent plus, il est vrai, par les armes ; mais, dans leur petit orgueil et dans le dérèglement de leurs mesquines idées, ces petits Gaulois d’aujourd’hui tournent leurs efforts contre leur propre pays en travaillant à le déposséder de l’art véritable. Cet art, ils le minent dans ses racines ; comme les termites, ils en rongent la moelle jusqu’à ce qu’il finisse par couler et qu’il se réduise en poussière. Je puis paraître acerbe et dur auprès de certains esprits : mais aux grands maux, les grands remèdes.


Les Grecs ont tellement excellé en sculpture, en architecture, en poésie, en tout ce qu’ils ont touché, que le mot grec est devenu le synonyme du mot beau. Il n’y a qu’eux d’absolument vrais, d’absolument beaux, parce qu’ils ont vu, reconnu et rendu. Vous les avez vus, ces maîtres : ils ne boudent pas, eux ; c’est tel quel, c’est ça ! Les Romains les ont imités et ils sont encore admirables. Mais nous, nous sommes Gaulois, nous sommes Barbares, et ce n’est qu’en nous efforçant de nous rapprocher des Grecs, ce n’est que par eux, ce n’est qu’en procédant comme eux, que nous pouvons mériter et obtenir le nom d’artistes.


Il y a eu, sur le globe, un petit coin de terre qui s’appelait la Grèce où, sous le plus beau ciel, chez des habitants doués d’une organisation intellectuelle unique, les lettres et les beaux-arts ont répandu sur les choses de la nature comme une seconde lumière pour tous les peuples et pour toutes les générations à venir. Homère a, le premier, débrouillé par la poésie les beautés naturelles, comme Dieu a organisé la vie en la démêlant du chaos : il a pour jamais instruit le genre humain, il a mis le beau en préceptes et en exemples immortels. Tous les grands hommes de la Grèce, poètes, tragiques, historiens, artistes de tous les genres, peintres, sculpteurs, architectes, tous sont nés de lui : et, tant que la civilisation grecque a duré, tant que Rome, après elle, a régné sur le monde, on a continué de mettre en pratique les mêmes principes une l’ois trouvés. Plus tard, aux grandes époques modernes, les hommes de génie ont refait ce qu’on avait fait avant eux. Homère et Phidias, Raphaël et Poussin, Gluck et Mozart, ont dit en réalité les mêmes choses.


Jusqu’à cette heure, la crainte de l’opinion ne m’a pas t’ait taire un seul pas en arrière ; car, pour moi, c’est un point d’honneur de rester fidèle à de vieilles convictions, à des convictions que je n’abandonnerai jamais, même à la dernière heure.


N’étudiez le beau qu’à genoux.


Le grand point est d’être dirigé par la raison pour distinguer le vrai d’avec le faux, ce à quoi on ne peut arriver qu’en apprenant à devenir exclusif, et cela s’apprend par la fréquentation continuelle du seul beau. O ! le plaisant et monstrueux amour, que d’aimer de la même passion Murillo et Raphaël !


Plus on est convaincu et fort, plus il faut être bienveillant envers les hésitants et les faibles. La bienveillance est une des grandes qualités du génie.


La louange pale d’une belle chose est une offense.


Dessiner ne veut pas dire simplement reproduire des contours ; le dessin, ne consiste pas simplement dans le trait ; le dessin, c’est encore l’expression, la forme intérieure, le plan, le modèle. Voyez ce qui reste après cela. Le dessin comprend les trois quarts et demi de ce qui constitue la peinture. Si j’avais à mettre une enseigne au-dessus de ma porte, j’écrirais : École de dessin, et je suis sûr que je ferais des peintres.


« Qu’on ne passe pas un seul jour sans tracer une ligne », disait Apelle. Il voulait dire par là, et je vous répète, moi : « La ligne, c’est le dessin, c’est tout ».


La forme : elle est le fondement et la condition de tout. La fumée même doit s’exprimer par le trait.


Il faut faire disparaitre les traces de la facilité, ce sont les résultats et non les moyens employés qui doivent paraître. La facilité, il faut en user en la méprisant ; mais, malgré cela, quand on en a pour cent mille francs, il faut encore s’en donner pour deux sous.


Pourquoi ne fait-on pas du grand caractère ? Parce qu’au lieu d’une grande forme on en fait trois petites.


Il est sans exemple qu’un grand dessinateur n’ait pas eu le coloris qui convenait exactement aux caractères de son dessin. Aux yeux de beaucoup de personnes. Raphaël n’a pas coloré ; il n’a pas coloré comme Rubens et Van Dyck. Parbleu ! je le crois bien : il s’en serait bien gardé.


Rubens et Van Dyck peuvent plaire au regard, mais ils le trompent : ils sont d’une mauvaise école coloriste, de l’école du mensonge. Titien, voilà la couleur vraie, voilà la nature sans exagération, sans éclat forcé : c’est juste.


Point de couleur trop ardente ; c’est antihistorique. Tombez plutôt dans le gris que dans l’ardent si vous ne pouvez pas faire juste, si vous ne pouvez trouver le ton tout à fait vrai.


Croyez-vous que je vous envoie au Louvre pour y trouver ce qu’on est convenu d’appeler « le beau idéal », quelque chose d’autre que ce qui est dans la nature ? Ce sont de pareilles sottises qui, aux mauvaises époques, ont amené la décadence de l’art. Je vous envoie là parce que vous apprendrez des Antiques à voir la nature, parce qu’ils sont eux-mêmes la nature. Aussi il faut vivre d’eux, il faut en manger. De même, pour les peintures des grands siècles : croyez-vous qu’en vous ordonnant de les copier, je veuille faire de vous des copistes ? Non, je veux que vous preniez le suc de la plante. Adressez-vous donc aux maîtres ; parlez-leur, ils vous répondront, car ils sont encore vivants. Ce sont eux qui vous instruiront ; moi, je ne suis que leur répétiteur.


Il ne faut pas rechercher outre mesure les sujets. Un peintre peut faire de l’or avec quatre sous. J’ai conquis ma réputation avec un ex-voto, et tous les sujets peuvent produire des poèmes. On ne doit pas, non plus, trop se préoccuper des accessoires ; il faut les sacrifier à l’essentiel ; et l’essentiel, c’est la tournure, c’est le contour, c’est le modelé des figures. Les accessoires doivent jouer dans un tableau le même rôle que les confidents dans les tragédies. Les auteurs les y mettent pour encadrer les héros et les faire saillir. Nous devons, nous peintres, entourer nos figures, mais de façon que cet entourage serve à fixer l’attention sur elle et à enrichir le principal de tout l’éclat que nous enlevons à tout ce qui l’environne.


Je suis allé avec Paulin voir les Stanze (1814). Jamais Raphaël ne m’avait pas paru aussi beau, et, plus que jamais encore, je remarquai combien cet homme divin l’emporte sur les autres hommes. Je suis convaincu qu’il travaillait de génie et qu’il portait toute la nature dans sa tête ou plutôt dans son cœur. Lorsqu’on en est là, on est comme un second créateur.

Quand je pense que, trois cent ans plus tôt., j’aurais pu devenir son disciple véritablement.

En considérant les œuvres gigantesques, sublimes, de Michel-Ange, en les admirant de tout son cœur, on y aperçoit cependant les symptômes ou les marques des fatigues de l’humanité. C’est le contraire chez Raphaël. Ses œuvres sont toutes divines, car la création en parait facile et, comme dans les œuvres de Dieu, tout y semble un pur effet de la volonté.


Vous êtes mes élèves, par conséquent mes amis ; et, comme tels, vous ne salueriez pas un de mes ennemis s’il venait à passer à côté de vous, dans la rue. Détournez-vous donc de Rubens, dans les musées où vous le rencontrerez ; car, si vous l’abordez, pour sûr, il vous dira du mal de mes enseignements et de moi.


Je compte beaucoup sur ma vieillesse : elle me vengera.

III

Vidi Hecubam, centumque nurus, Priamumque per aras. Sanguine fœdantem…

Sans rivaliser avec les cent progénitures que Virgile compte autour du vieux Priam et de la reine Hécube, assiégés dans leur palais de Troie en flammes, Ingres, qui n’avait pas encore cent élèves à l’École dont il était nommé « professeur, avec cent louis » de traitement annuel, pouvait s’enorgueillir de ceux que nous avons nommés en devançant le prochain appel de la gloire et qui laissaient désormais le maître, sûr de leur avenir, vaquer plus librement à ses affaires personnelles. Une, entre autres, le sollicitait impérieusement : c’était une peinture dont il avait reçu en 1826, de la Maison du Roi, la commande urgente pour le plafond de la IXe salle du Musée de Charles X et qu’il devait livrer dans le délai d’un an. Comme il avait choisi, en 1820, le sujet du Vœu de Louis XIII, où sa mémoire de professeur, supérieure à son imagination d’artiste, avait fait revivre un autre Raphaël : en prenant cette fois pour motif l’Apothéose d’Homère. cet adorateur imperturbable des Antiques comptait bien formuler avec cette œuvre sa religion et sa foi en l’art grec. Mais cette croyance à l’idéal des Antiques, qu’il prétendait ressusciter, ne fut encore qu’un credo à l’esthétique des Chrétiens, dont Raphaël avait été le divin poète et dont Ingres serait le copiste impeccable. Si la Vierge de Saint-Sixte, mêlant sa manière à celle de la Madone de Foligno, avait inspiré ce Vœu de Louis XIII habile jusqu’à la perfection, pourquoi l’ordonnateur de l’Apothéose d’Homère ne concevrait-il pas cette autre copie si savante du plus grand des maîtres dans un autre milieu raphaëllesque ? Et ce fut celui où Ingres plaça manifestement l’Apothéose d’Homère, entre la Dispute du Saint-Sacrement et l’École d’Athènes.

Toutefois, en composant son nouveau sujet sur le « patron » des deux pages maîtresses qui lui servaient de modèles, Ingres ne risquait-il pas d’enfermer ses nombreux personnages dans un espace trop étroit pour un si vaste sujet ? Et là, ses héros de la légende et de l’histoire ne se marcheraient-ils sur les pieds et ne se monteraient-ils pas sur les épaules, comme une simple foule de badauds ? au lieu que Raphaël avait fait évoluer la majestueuse théorie de ses saints et de ses philosophes dans une amplitude de portiques et de paysages qui pouvaient, en outre, servir de modèles aux plus harmonieusement ouverts vers l’infini des lignes idéales. Et même, à ne vouloir imiter que son « divin Homère », le maître de l’Apothéose, trop peuplée pour un espace si restreint, n’eût-il pas mieux fait de se rappeler ce principe essentiel aux plus heureuses compositions, qui leur fait produire l’impression la plus grande avec les éléments les plus restreints ? Au lieu de chanter en vingt-quatre livres les neuf longues années de la guerre de Troie, l’Iliade n’en raconte qu’un simple épisode : la colère d’Achille, à qui Agamemnon a ravi Briséis. Et l’Odjssée elle-même, pour promener son héros à travers toutes les terres connues au temps d’Ulysse, ne veut servir que de post scriptum au poème immortel qui avait précédé celui-ci et qu’un seul homme. Homère de nom, a pu vraiment écrire seul, parce que sa seule imagination de compositeur discret et, partant, génial l’a conçu. L’Iliade et l’Odjysée sont d’Homère ; comme de Flaxman sont les traits originaux que cet artiste inventif en a soulignés ; comme d’Ingres aussi les deux essais insuffisants que, après Homère et Flaxman, par deux fois. — la première au pinceau en 1827. la deuxième à la mine de plomb et à l’encre de Chine en 1865, — ce maître de la perfection linéaire crut bon de faire et de recommencer.

En professeur digne de son nom, il va donc combiner la première manière de cet Apothéose d’Homère avec ce caractère « exclusif » dont il s’honore devant ses purs élèves. Dans cette foule de génies antiques et modernes. — les Homérides, comme il les appelle, — après avoir admis jusqu’à « Longin, qui écrit son Traité du Sublime et que Boileau traduit à ses côtés », il « excluera » Racine jusqu’à ce que l’ami Gilibert le persuade sans l’avoir convaincu. « Sois tranquille : ton Racine y est et occupe une belle place, et sur la même ligne que Corneille, mais toujours à mon corps défendant… Plus il est Racine, plus il est coupable à mes yeux. Je ne puis admettre ni comprendre ta fleur de poésie ». Shakspeare aussi et le Tasse, qui ont trouvé un bout de la toile où se caser de profil presque perdu, côte à côte et sur la gauche du tableau, seront impitoyablement « exclus » de la composition reprise, deux ans avant la mort du maître, pour l’augmenter de nombreuses autres figures purement classiques, qui n’avaient pas figuré dans le tableau de création première d’Ingres.

C’est qu’il faut se presser, pour obéir au roi et remettre l’ouvrage à date fixe. Le pinceau d’Ingres n’y suffira même pas. Il lui faut un aide. Il n’ose le prendre à l’atelier de ses élèves officiels, où le secret serait peut-être mal gardé ; et il le trouve chez Prosper Debia, le petit peintre amateur montalbanais dont un tableau, entr’autres, — les Nymphes, en cours d’exécution, — a recommandé au maître ce talent bien « poussinesque » qu’en paysage Jugres préfère à tout autre. « Je ne saurais te dire assez, écrit-il à Gilibert, combien je lui suis attaché pour son caractère, son talent et tout ce que son amitié pour moi m’a généreusement prêté d’obligeant, d’une manière si dévouée et sans borne. Car j’ai été bien heureux de l’avoir ici dans mon accouchement homérique, où il s’est dévoué à m’aider et à faire, avec un rare soin, ce que je n’aurais peut-être pu faire moi-même. » Dans les lettres que l’ingénu collaborateur écrit à ses parents de Montauban, nous lisons des passages comme celui-ci : « Le tableau d’Homère avance, les principales choses sont faites et n’ont besoin que de quelques retouches, mais il manque encore beaucoup de détails indispensables. Je vais, dans l’instant, me mettre à l’œuvre pour faire la rame de l’Odyssée, belle et simple figure, qu’une draperie verte enveloppe presque entièrement. » On aimera à suivre les impressions que ce correspondant sincère communique à Gilibert et aux siens, à mesure que l’Apothéose d’Homère se peint, devant lequel Prosper Debia négligera ses simples tableaux qu’il destine au Salon et qu’Ingres prendra finalement sous le bras pour leur faire franchir la passe redoutable. Il le lui devait bien. Voici, au hasard de l’inventaire, quelques-unes de ces lettres.

À M. Gilibert, a Montauban.
Paris, 2 octobre 1827.

Enfin, me voilà un peu libre, mon cher Gilibert, et, mes tableaux étant remis (au jury du Salon), je peux respirer un peu, voir et penser à mon aise, et m’entretenir un moment avec vous.

Debia (son frère) vous aura dit que j’avais vu Ingres à mon arrivée et que j’avais été très content de la manière dont il m’avait reçu, ainsi que sa femme qui est bonne et simple, comme il faut l’être ; mais que son tableau d’Homère était hors d’état d’être jugé. Il n’en est plus de même. Cette grande page s’écrit, tous les jours. Notre ami marche, à grands pas et à pas assurés. Pour lui, point d’obstacle : il arrive où il veut, et je ne doute pas que cette nouvelle création ne le mette enfin an rang qu’il est digne d’occuper.

Un style large, une exécution facile et sans sécheresse, voilà ce qu’on voit ; et vous n’avez pas idée de la manière expéditive avec laquelle il travaille. Il n’y a pas deux mois qu’il a fait ses études préparatoires et je ne doute pas qu’il arrive à temps, malgré la souffrance corporelle qu’il éprouve presque constamment ; car il est cruellement tourmenté par des clous qui lui sortent de tout le corps et par d’atroces douleurs de dents. Il faut réellement être peintre, comme lui, aimer véritablement son art et sentir que, dans ce moment, il ne faut rien négliger pour établir entin sa réputation, pour que le découragement ne le gagne pas. Mais il est toujours aussi artiste qu’à Montauban. Il adore le sujet qu’on lui a donné à traiter, et il a conscience de son talent. Il m’a chargé de vous dire combien il regrette que vous n’ayez pas pu être du voyage et il vous prie de vous contenter, pendant quelque temps, des nouvelles que je vous donnerai de lui, parce que réellement il n’a pas un moment qui lui appartienne.

Vous vous souvenez peut-être qu’il nous dit qu’on avait placé dans la Salle carrée du Musée du Louvre (la section de l’Exposition), un grand tableau d’après Raphaël. C’est la copie d’une des belles fresques du Vatican, l’Incendie du Borgo, et que cette faible copie faisait la critique de tous les tableaux de l’École moderne. J’avoue que je ne croyais pas que ce fût à ce point. Ils sont tués ! Ce qu’il y a de plus étonnant, c’est que, sous le rapport de la simple vérité d’imitation qui fait le principal mérite de Paul Véronèse, le tableau des Noces de Cana, que critiquent si bien nos artistes, ne fait aucun tort à cette copie. Mais il est lui-même réduit à peu de chose, par le mérite d’invention qui brille au plus haut degré dans ce chef-d’œuvre de Raphaël. Au reste, Ingres met l’original de cette peinture bien au-dessus de la Transfiguration.

Dans une lettre que j’écris à Debia, je lui parle de Mme Pezaroni. C’est un vrai monstre, pour la figure ; et son talent, comme artiste ou simplement comme chanteuse, n’est qu’une charge. Je ne crois pas que le mauvais goût ait jamais autant aveuglé les Parisiens que lorsqu’il leur fait préférer cette femme à l’incomparable Pasta.

Adieu, mon cher ami. Tout à vous.

Prosper Debia.
À M. Delmas aîné, à Montauban.
Paris, octobre 1827.

… Non seulement cela fait du bien de voir de près la marche d’un grand artiste, mais aussi lorsque cet artiste a les qualités d’un excellent ami qui cherche, de tous ses moyens, à vous être utile ou agréable. La société intime de cet homme est une des plus douces jouissances que l’on puisse éprouver.

Tu sens combien je fus effrayé de la manière avec laquelle M. de Forbin me déclara qu’il ne pouvait pas m’accorder un jour de délai pour remettre mes tableaux. Tu sais qu’il fallut m’éreinter pour arriver à temps. Qui eût pensé qu’hier je me suis présenté tout bravement au bureau de réception du Musée, avec mes deux petits tableaux (retouchés un peu sous les yeux d’Ingres et vernis), qu’on les enregistre sur-le-champ, que deux heures après le jury s’assemble, que ce brave Ingres s’y rend et qu’un moment après les deux tableaux étaient reçus à l’unanimité. Tu vois par là que les recommandations des grandes gens ne valent pas grand’chose, comme je l’avais d’abord pensé ; mais que l’appui d’un ami sûr est un bienfait inappréciable.

Maintenant, mon sort va être lié au sort du tableau d’Homère. Si ce tableau réussit, comme il le doit, la réputation d’Ingres va a’accroître : et, comme il me prône à tous ses amis et connaissances, incessamment je vais être connu. Mais il faut qu’on lui accorde encore du temps, car il est impossible qu’il livre le tableau dans l’état où il est. Je vois bien tout ce qu’il doit devenir, mais il y manque ce que le public ignorant est capable d’apprécier, cette suavité qui viendra sans peine, car Ingres le comprend tous les jours davantage. Pour de la beauté, de la grandeur, du caractère, tout cela s’y trouve.

Ingres n’a pas assisté aux autres séances du jury et n’a pu savoir absolument ce qui s’y était passé à mon sujet. Je suis dans la même incertitude. On garde rigoureusement le secret, parce qu’il s’est passé une scène très vive entre M. Gros et M. Forbin. Messieurs les amateurs se sont emparés, comme je te l’ai déjà dit, de la haute main ; de sorte que, quand les artistes qui ont de grands travaux à faire sont absents, ils travaillent le pauvre exposant d’une manière scandaleuse. Or, il se trouve qu’en l’absence de Gros, de Gérard, d’Ingres et de quelques autres artistes, ils ont refusé un tableau d’histoire d’un élève de Gros. Celui-ci, en étant instruit, a récriminé et a prétendu avec raison qu’il était bien singulier qu’on voulût juger un tableau d’histoire lorsque pas un peintre d’histoire n’était présent. Grand tapage. On décide donc qu’on reviendra sur quelques tableaux ; et celui de l’élève de Gros, étant passé au scrutin, a été admis. Alors, Forbin s’emporta avec une violence qui surprit tout le monde. Il malmena le pauvre Gros, qui ne savait plus que dire ; et, dès lors, on n’a plus voulu que rien transpirât absolument. Ingres a su cela confidentiellement…

000Adieu.
P. D.
À M. Gilibert.
Paris, 4 novembre 1827.

… Enfin, le tableau d’Ingres est sorti de son atelier, et j’ai eu le plaisir de le voir hisser au plafond, où il se soutient très bien et où il acquiert beaucoup plus de fini. J’espère que l’on y remarquera un style de dessin qui est du genre le plus pur et le plus élevé, quoique de la plus grande simplicité. Malheureusement, le goût est complètement corrompu dans le public, et l’on n’apprécie que par réflexion ces qualités essentielles. Le public va, d’abord, courir à ces effets théâtraux ou fantasmagoriques qui sont de mode et auxquels tous ont sacrifié, excepté pourtant Horace Vernet.

Ce plafond de l¹Apothéose d’Homère est exécuté avec une hardiesse et une fermeté et, en même temps, une vérité remarquables. Le style seul y manque. Mais on devait s’y attendre, et je ne serais pas surpris que cet ouvrage ne soit le meilleur de tous ceux qu’Ingres a faits. J’ai eu une vue de tous ces plafonds en allant assister Ingres pour le placement du sien. Autrement, ce n’est que le 12 courant qu’ils seront livrés au public.

Il est décidé que le grand Salon est enfin rendu à l’Exposition. Gare ! à tous ceux qui n’y revont pas. De cette affaire, nous allons être enfoncés, si l’on nous laisse comme nous sommes.

Je vous avais dit que je comptais partir vers le 12. Mais, comme j’ai été jusqu’ici occupé pour Ingres et que je n’ai pu retoucher mes tableaux, je suis obligé de le faire maintenant, et ils ne pourront être placés que pour le changement qui doit avoir lieu en janvier. Je me décide à terminer les Nymphes. Il faut quelque chose de saillant. Les Vues (ou paysages) seraient excellentes si j’avais déjà un nom ; mais elles ne peuvent être appréciées par les ignorants que lorsqu’un ouvrage véritablement saillant aura fait ouvrir les yeux aux imbéciles qui gouvernent la peinture et malheureusement aussi les peintres. Je suis donc ajourné par cette considération…

000Adieu.
P. D.

Dans sa longue redingote puce à amples basques flottant sur un pantalon à pattes de cigogne, vous représentez-vous cet élégant et discret Debia partageant, à Paris, son dilettantisme de provincial lettré et artiste, entre la musique, qu’il adore encore plus passionnément que la divine Pasta, et la peinture à laquelle, par exemple, en compatriote orgueilleux de son dieu Ingres, il sacrifie jusqu’à son joli petit talent d’amateur pour rester tout entier au service du maître ? Dans ce Paris des arts, où ses relations de fils de famille cossue sont belles, il fréquente les riches héritiers des Pleyel et des Bertin ; mais si peu, tant l’amitié que lui accorde le grand Montalbanais honore le petit. Il est si intéressant, cet Ingres, à son foyer ! « Sa vie domestique, écrit-il encore à Gilibert, c’est le beau côté : il n’y a que bonheur pour lui. Quant à sa vie publique et à son commerce avec ce qu’on appelle le monde, c’est là qu’est le côté presque désolant, d’autant plus que c’est ce qui dérange le plus les goûts de notre ami et ce qui le poursuit jusque dans son atelier et rend sa vie pittoresque aussi pénible qu’elle devrait être heureuse. Son talent est tellement reconnu, qu’il n’a plus besoin d’user de petits ménagements envers des personnes qui ne peuvent que bavarder dans quelques sociétés où les arts sont la chose dont on s’occupe le moins. Qu’il produise des ouvrages, de grands ouvrages ; je suis bien certain que la besogne ne lui manquera pas. Mais il faut la faire : chaque heure perdue est plus à regretter, pour son talent et pour le bien de l’art, que des mois entiers pour d’autres ». Ainsi, plus vigilant à la porte de l’atelier d’Ingres qu’à celle du Capitole l’oiseau sacré cher à Junon, l’élève sans titre écarte les fâcheux qui en ont moins encore à distraire le maître d’une œuvre que le monde et l’histoire attendent et qui, ainsi ménagée, sera prête, en moins d’un an, à sortir de ce sanctuaire de l’art et à aller, droit au Louvre, recevoir l’hommage que lui réserveront apparemment la Cour et la Ville.

Exposé seulement en décembre 1827. l’Apothéose d’Homère ne recueillit que de l’indifférence dans cette IXe salle du Louvre, où Delacroix était venu pourtant le voir, en dépit d’Ingres, qui, apprenant la visite de son romantique rival, avait fait ouvrir les fenêtres en disant : « Ça sent le soufre ! » Moins déférent encore envers cette œuvre si classique du maître, M. de Korbin avait même négligé de présenter Ingres à Charles X pendant la visite officielle du roi dans cette salle. Nouvel Achille, vulnérable seulement au talon qui servirait à notre continuateur d’Homère pour fouler aux pieds cette passagère défaite, ne restait-il pas à cet Ingres indomptable sa colère et ses Grecs pour rentrer sous la tente et y recomposer une autre Iliade ? En se remettant à dessiner et à peindre de ces simples portraits si supérieurement exécutés et que pourtant il dédaignait, pour sa passion de l’épopée dont cet épisodier correct rêvait en vain l’enfantement, Ingres, magistral professeur de la ligne probe, n’avait-il pas mieux à faire que de déformer la tragique Clio en la fécondant ? Et l’idyllique Briséis n’irait-elle pas plus harmonieusement au bras sûr de cet amant des formes idéales, par les chemins fleuris du vrai, jusqu’à l’immortalité qui récompensera la probité du plus honnête et du moins imaginatif des maîtres, — le Dessin ferme donnant le bras à la chancelante Couleur ?

B. d’A.


TROISIÈME PARTIE

De L’« AGE d’OR » à la « SOURCE »
et au « TESTAMENT »

sommaire
XLI. — L’ébauche du portrait de Mme d’Haussonville. — Au diable, les portraits ! — Chevalier du roi de Prusse. — Ingres signe le retour des cendres de David. — Gilibert quitte Paris et Cambon y arrive.
rien
XLII. — Les morts se suivent : après le Prince d’Orléans, c’est Cherubini et Baillot qui s’en vont. — Louis-Philippe commande à Ingres les cartons de la Chapelle expiatoire. — Ces travaux retarderont ceux de L’Age d’Or à Dampierre.
rien
XLIII. — Les voisins de Montauban à Dampierre. — La fille de Gilibert fait bien de préférer la musique allemande à l’italienne. — Après cinq mois, L’Age d’Or avance. — Vive Lucrèce de Victor-Hugo ! — Cambon est un bon jeune homme.
rien
XLIV. — Le Saint Pierre est terminé pour le musée du Luxembourg. — Que de portraits à faire avec L’Age d’Or ! — Pas même le temps d’aimer les amis. — Montauban l’enorgueillit en lui dédiant des articles. — Son buste, par Ottin, est envoyé.
rien
XLV. — Mme Ingres boit à plaisir le vin blanc de Montauban. — Le portrait de Mme d’Haussonville recommencé. — Mme de Rothschild sur chevalet. — Desgoffes fait le paysage de L’Age d’Or. — Trente mille francs à Delaroche pour la gravure de son Hémicycle. — Et à Ingres, pour celle de son Homère ? — Dîner chez Louis-Philippe et concert chez Hittorf.
rien
XLVI. — Ingres, peintre de la Cour, est-il heureux ? — Les neuf mois de galère à Paris et les trois mois d’Age d’Or à Dampierre. — Un mal d’enfant de trois mois, pour accoucher d’un sujet de peinture. — La Comédie plus difficile que la Tragédie : Molière montera au pinacle, dans la nouvelle édition d’Homère. — Scénario de L’Age d’Or, — Près de soixante figures, dont la maquette est en cire, pour l’effet des ombres.
rien
XLVII. — Gilibert envoie des pêches de Montauban. — Ingres veut peindre ce fruit des dieux dans L’Age d’Or. — Il vit à Dampierre comme un poisson dans l’eau. — Quinze têtes et figures déjà peintes. — On travaille tout le jour. — Le soir, on joue au loto. — En novembre, reprise des portraits à Paris. — Que Dieu les confonde !
rien
XLVIII. — Pourquoi Ingres et Gilibert vivent-ils séparés ? — À soixante-trois ans, l’indépendance enfin. — Et pas le droit d’aller planter des choux où l’on voudrait. — Le paradis de Dampierre est perdu pour l’enfer de Paris. — Les portraits maudits l’ont repris.
rien
XLIX. — Le nom d’Ingres à une rue de Montauban. — Il n’en finira pas plus vite ses portraits. — Celui de Mme de Rothschild est à recommencer. — Les rhumatismes et la bile le tuent. — Cambon concourt au prix de Rome. — Ses juges de l’École des Beaux-Arts sont iniques.
rien
L. — Seul à Dampierre, avec une vingtaine de sonates d’Haydn. — L’Age d’Or en est aux deux tiers de sa composition. — Tout le monde en est content : Ingres aussi. — Une copie de Mlle Ingres en tapis turc. — Quand Gilibert reviendra-t-il ?
rien
LI. — Église â décorer ; il la refuse. — Ayez la gloire, le travail ne manquera pas. — Vive Dampierre ! plus agréable que le portrait de Mme d’Haussonville. — L’Age d’Or est fait et l’Age de Fer dessiné. — Et encore des portraits à exécuter ! Cependant le temps marche et les grandes œuvres ne se font pas. — Et la rue Ingres ? — En reconnaissance, il enverra un vase étrusque pour la cheminée du Conseil municipal.
rien
LII. — Ingres serait l’homme de l’épée, comme de la bourse. — Appel à Gilibert et à Pauline. — Le petit tableau de Cambon. — La dinde et le vin blanc de Montauban ou de Montefiascone ? — Faites vos paquets.
rien
LIII. — Le petit lit tout neuf pour Pauline. — À Paris, tout est changé, excepté le mauvais goût. — Ingres seul résiste — Il achève l’Age d’Or avec Desgotîes et commence l’Age de Fer avec Pichon. — Retour à Paris pour les deux maudits portraits. — Il demande au libraire Réthoré une notice sur Montauban.
rien
LIV.Ingrou à la barre de lamitié. — Toujours les petits portraits et jamais les grands tableaux. — Le Jésus avec les Docteurs est bien avancé. — La Vierge à l’Hostie est en train. — Cambon « victime » par le jury. — Ces académiciens s’entendent comme larrons en foire.
rien
LV. — Pauline Gilibert commence à porter les deuils. — Il faut se résigner et tout remettre à la Providence.
rien
LVI. — La révolution de 1848 l’inquiète moins que la santé de Gilibert. — S’il pouvait lui donner un peu de la sienne ! — Nouvel appartement, avec la chambre pour l’ami. — La liberté pour nous ; lui seul est esclave de ses pinceaux. — La république sera-t-elle rouge, comme l’enfer ; ou blanche, comme l’Astrée de l’Age d’Or ?
rien
LVII. — Excuses à Cambon pour sa négligence d’écrire. — Fureur du travail et désir d’honorer Montauban. — Malheurs de Gilibert. — L’amitié de Cambon console Ingres.
rien
LVIII. — La carrière de l’art n’est pas rose. — Premières épreuves de Cambon. — Il faut copier l’esquisse bonne pour le bon tableau. — Il faut surtout beaucoup compter sur soi. — Le succès vient à son heure. — Merci pour les excellents raisins de Montauban. — Quand y reviendra-t-il ?
rien
LIX. — Mme Ingres est morte et il vit encore. — La douleur ne tue pas. — Priez pour elle, mais pleurez sur lui. — Le plus inconsolable des hommes.
rien
LX. — Tout renouvelle sa douleur. — Tout l’attire vers cette tombe. — Heureusement, il y a les affaires. — Au n° 15 quai Voltaire, réemménagé, il va se remettre au Jésus parmi les Docteurs. — Quant à Dampierre, sans sa compagne…
rien
LXI. — Le plus malheureux des hommes — Ne plus revoir celle qu’on aime. — Tout le monde fut aux funérailles, excepté lui. — Et Gilibert ne va pas bien. — Il faut se refaire un foyer à 69 ans. — Il partira pour Nice. — Merci aux amis ; quant aux parents, qu’ils restent chez eux.
rien
LXII. — Cambon malade. — Ingres toujours inconsolable. — L’amitié l’aide à vivre. — Mais Gilibert ne va pas mieux. — Merci pour les raisins. — Le Vœux de Louis XIII à la sacristie de la cathédrale. — Offre d’une esquisse de ce tableau. — L’appartement de l’Institut abandonné. — Il loge rue Jacob, 27. — Aura t-il le logement qu’Isabey va quitter ?
rien
LXIII. — Les douleurs d’Ingres n’ont pas fait oublier celles de Gilibert. — Mais Pauline reste à l’heureux père. — Il n’y a plus d’enfants : elle prend l’art au sérieux. — Lettre retrouvée de Mme Ingres à Pauline.
rien
LXIV. — Mort de Gilibert. — Souffrir et mourir. — Courbons la tête et pleurons. — Comment le père a-t-il laissé la fille ? — Ingres veut s’intéresser à Pauline.
rien
LXV. — Hier lillette, aujourd’hui demoiselle. — Il l’entendra jouer du Beethoven. — Trop à l’étroit, comment logera-t-il ses objets d’art ? — Un recueil gravé de ses portraits. — Celui de Gilibert tiendra la première place. — Pauline lui enverra le portrait peint pour qu’il soit gravé.
rien
LXVI. — Retour du petit portrait de Pauline. — Celui de Gilibert l’a fait pleurer. — Ingres n’a jamais fait mieux.
rien
LXVII. — Les Beaux-Arts sont le baume de la vie. — Pauline y excelle. — Projet du legs Ingres à la ville de Montauban. — Premier envoi, pour prise de possession du futur Musée.
rien
LXVIII. — Ingres malade d’ennui. — Heureux ceux qui sont au pays natal. — En sera-t-il toujours proscrit ?
rien
LXIX. — Il tousse. — Peut-être sa vie va changer. — La solitude lui est impossible. — Il va se remarier. — Mlle Delphine Ramel est une parente de M. Marcotte.
rien
LXX. — Le bonheur rend oublieux. — Après le voyage de noces, le travail. — Il n’en fera plus qu’à sa volonté.
rien
LXXI. — Fillette est le nom qu’il préfère donner encore à Pauline. — Que n’est-il dans un coin fleuri, comme elle ? — Où la chèvre est attachée, il faut qu’elle broute.
rien
LXXII. — Il accepte de peindre l’Apothéose de Napoléon pour l’Hôtel-de-Ville. — Adieu au monde qui bourdonne. — Projets de mariage de Pauline. — Que la petite Madame continue à aimer les arts !
rien
LXXIII. — Tout à son travail. — Il veut faire son paquet le plus gros possible. — Une quantité de vieilles toiles à finir. — Pour lui, plus personne à Paris. — Sa femme lui remplit sa solitude.
rien
LXXIV. — Quel art divin, la musique ! — L’italienne est mauvaise. — Vive les symphonies allemandes ! — Le plaisir de les entendre à Paris vaut le voyage.
rien
LXXV. — Que devient Pauline ? — Il vit entre les tisanes et les sirops. — Toujours vigoureux, cependant. — Sa vieillesse à rebours des autres. — Haydn le plus grand musicien. — Le piano dit toute la musique. — La Sainte Germaine est terminée. — La Source a eu un grand succès.
rien
LXXVI. — Reprise de l’Homère. — Il amplifie ce sujet pour la gravure. — L’Homère déifié doit être l’œuvre de sa vie. — Il en perd le sommeil. — Plus il vieillit, plus il travaille. — Les invitations de la Cour.
rien
LXXVII. — Cambon est-il à Paris ? — Recherches d’un Apothéose d’Hercule sur un vase grec. — Demande d’un calque à lui adresser à Meung.
rien
LXXVIII. — Les lettres de Pauline sur la musique. — Haydn est le maître des maîtres. — Gluck est le Dieu de la musique de théâtre. — Mme Ingres les « dit » à merveille. — À la campagne, il ne regrette pas Paris.
rien
LXXIX. — Envoi de caisses à Cambon pour l’Exposition de Montauban. — Merci à Mme Montet (Pauline Gilibert) pour le portrait de son père. — Cambon n’oubliera pas d’exposer le sien aussi. — Flandrin et Desgoffes y participeront-ils ?
rien
LXXX. — Il répond à vue à Pauline. — Il a la fièvre, mais remercie Dieu d’une si longue vie accordée. — Montauban fête les arts avec son Exposition. — Le portrait de Gilibert y sera le meilleur tableau. Ne pas y exposer certaine Chapelle Sixtine qui n’est pas toute d’Ingres. — Envoi de ses ingristes regrets.
rien
LXXXI. — Remerciements à Cambon. — Envoi de son portrait et de celui de son père. — Il n’ira pas à Montauban. — Sa sœur désole sa vie.
rien
LXXXII. — Ingres, sénateur de l’Empire. — L’Empereur lui-même a proclamé son nom. — Voilà ce que vaut le courage de la vie. — Le succès de l’Exposition de Montauban fait son bonheur.
rien
LXXXIII. — Cambon est trop modeste. — Ingres est franc comme l’or. — Regrets d’avoir manqué la visite du Maire de Montauban.
rien
LXXXIV. — Ingres acquitte à Cambon une dette. — Encore retenu au rivage des honneurs par plus de 50 lettres à répondre
rien
LXXXV. — Réponse à Prosper Debia. — Quelles tristes raisons l’empêchent de retourner à Montauban. — À Paris, il reste toujours sur la brèche. — Il est bien vieux ; mais les Grecs et Raphaël, voilà ce qui fait vivre ! — Il faut en finir avec les gribouillages de lettres.
rien
ÉPISTOLAIRE D’INGRES
De l’« Age d’Or » à la à la « Source » et au « Testament »

INGRES À GILIBERT
XLI
Paris, 26 juin 1842.

J’ai bien éprouvé une ancienne atteinte de paresse, mais me voilà. Je tiens aussi à pouvoir le dire, sans presque mentir, que j’ai enfin fini la copie de l’Odalisque, signée d’hier.

J’ai ébauché le portrait de Mme d’Haussonville. Demain, je vais à Dampierre, y voir mon pauvre duc, bien changé par sa longue maladie. Et, mardi, j’ai séance définitive avec M me de Rothschild, au prix d’une douzaine de lettres puériles et honnêtes, pour en venir là ! Vive les portraits ! Que Dieu confonde les… !

Dans les entr’actes, le petit tableau de Francesca est sur le chevalet. Que Dieu me conduise ! N’est-ce pas pour arriver enfin à la liberté de mon pauvre cerveau, pour pouvoir penser et me mettre à l’œuvre de mes grandes choses ? Le portrait du prince est toujours chez moi, et on ne m’a demandé encore rien de nouveau de ce grand sujet qu’il faut cependant que j’aborde, un de ces jours.

Sais-tu que le Roi de Prusse vient de me créer l’un des chevaliers de son nouvel Ordre du Mérite, créé par Frédéric-le-Grand ? Je t’avoue que j’en suis singulièrement flatté et heureux ; et tu seras de mon avis.

Mon noble barbier te remettra le calque de mon Odalisque et, de la part de ma femme, un plat de sa façon.

J’ai signé, hier, une pétition qui demande que l’on fasse venir à Paris les restes de notre grand maître David.

Écris donc des comédies ou des satires, mon ami ; je suis persuadé que tu t’y distinguerais. Ta séance de l’Académie de Montauban m’en donne l’assurance, et nous en avons bien ri.

Nous avons reçu le bon des deux mille cinq cents francs du tableau et l’épargne d’une lettre à répondre. Ceci n’est pas tout à fait vrai cependant, et je te prie de bien remercier l’acheteur et de lui dire que je suis heureux que cet ouvrage figure chez lui, d’autant plus que sa personne me plaît infiniment.

M. de Mortarieu fait trop attention à mon portrait. Est-ce qu’il faudrait lui répondre ? Je suis on ne peut plus sensible et reconnaissant à l’intérêt si aimable de nos belles Montalbanaises, et je remercie M. de Gironde d’en avoir donné l’occasion.

Tu penses bien, mon ami, que ton départ d’auprès de nous, nous a causé un véritable Cette chère enfant donnait à notre foyer quelque chose de paternel qu’il ne nous a pas été possible de goûter dans ce monde. Nous l’embrassons de tout notre cœur.

Et la Symphonie Pastorale ? J’ai à ce propos fait, dernièrement, de beaux trios que allons continuer, mardi prochain, avec Mademoiselle Oranger et son maître, accompagnateur distingué à Paris. Il a joué de la basse, comme de son violon, et m’a fait un honneur insigne en m’adressant des louanges. Les graines de pensées ne sont pas venues, au grand déplaisir de ma femme.

Mille amitiés à la famille de Gambon, dont j’aurai soin. Il vient de me faire voir une bonne esquisse.

XLII
Paris, octobre 1842.

Mon cher Gilibert, bien bon ami, fouille bien encore dans ta poche des indulgences pour me pardonner. Si je suis paresseux à l’écrire, mon cœur et mes sentiments demeurent les mêmes, et ton vieux ami te reste attaché à vie et à mort.

Hélas ! celle-ci n’a que trop exercé son horrible rapacité, depuis que tu nous a quittés ; et le meurtre de mon si aimable prince a déchiré mon cœur, à tel point que je le pleure continuellement et que je demeure inconsolable. Cherubini et Baillot l’ont suivi, et bien d’autres encore ; tellement que je ne vois qu’elle, malgré mes nombreuses et incessantes occupations. Ce cher jeune homme, digne prince à jamais regrettable, si bon pour moi, si essentiel au bonheur de la France !… Ah ! il fallait voir ce roi, ce père, pleurant à chaudes larmes sur son trône, entouré de ses autres enfants : et nous tous, passant devant lui, lui apportant aussi notre vive douleur. Non, Eschyle ni Shakespeare n’ont tracé une plus terrible scène… Et ce digne et grand artiste, le Poussin des violons, il a succombé aussi et c’est le monde d’aujourd’hui qui l’a tué. Adieu, l’interprète divin de Boccherini, Haydn, Mozart, Beethoven ; nous ne l’entendrons plus, que de souvenir. Il n’a rien laissé à sa femme et à sa fille, mais le Ministre de l’Intérieur vient de leur donner une pension de douze cents francs.

Je ne savais pas, après son portrait, devoir m’occuper de son tombeau, à ce pauvre prince ; mais la reine a fait ériger sur le lieu fatal une chapelle à Saint Ferdinand, et le roi a dit à MM. de Montalivet et de Gailleux que c’était M. Ingres qui devait faire les cartons pour les vitraux de ce triste lieu, attendu que le prince m’aimait et que j’avais été l’ami de son fils. Le délai fut très court pour ce travail et tu juges, par ces paroles, du zèle et du sentiment que j’y ai apportés. Je viens de le finir. Dans deux mois, j’ai composé et exécuté douze saints et patrons de la famille royale, et trois cartons des vertus théologales, de grandeur naturelle. Tous ceux qui les ont vues les louent beaucoup, et le roi et la famille royale à qui je les ai présentés à la Manufacture de Sèvres, copiés en vitraux excellemment exécutés jusqu’à me rendre fier de mon ouvrage, m’en ont remercié et exprimé leur contentement et leur admiration. Cette chapelle devait être ouverte le Jour des Morts ; mais ce terme est pour bien plus tard.

Le roi ne cesse de m’honorer de grandes distinctions, en toute occasion. Il sait, d’ailleurs, combien je lui suis dévoué, et encore bien davantage aujourd’hui. Je lui ai présenté mon Cherubini au Louvre ; il l’a loué en termes très flatteurs devant tous ceux qui l’accompagnaient. La pauvre désolée duchesse ni la famille n’ont pas encore revu ce portrait, dont le roi m’a demandé une copie pour lui. On va le graver au burin de Calamatta et l’exécuter de grandeur naturelle en porcelaine. On avait cependant oublié le nom le plus familier du prince : alors le roi a substitué à Saint-Charles Borromée celui de Ferdinand, et je vais le faire.

Je fais avertir le duc de Luynes de ce retard dont il accepte le délai pour ouvrages du château, et me voici enfin bientôt libre de m’occuper de mes compositions. Encore deux portraits que je terminerai dans les plus mauvais jours et, au premier mai, je serai à Dampierre traçant ma composition sur le grand mur. On a mis à ma disposition tout un côté du portique que tu connais, avec trois chambres d’amis ; et n’oublie pas que tu m’a promis de venir, à la fin du premier tableau.

Me voilà donc un peu au niveau de mes affaires de peinture. Dieu veuille que je ne sois pas détourné par quelque bâton dans les jambes qui me porte ailleurs.

Cher ami, tes fruits sont délicieux et je garde le souvenir de leur bon goût : il n’y a que la terre natale qui puisse en donner de pareils, et j’en ai tressailli de bonheur.

J’écris enfin au Maire de Montauban. Les deux bustes sont prêts ; ils sont bien sur leurs piédouches, et j’ai fait graver mon nom dessus. Je te remercie de tout mon cœur de cette espèce d’apothéose vivante que tu m’as donnée, dans mon cher Montauban. Mille souvenirs à nos amis.


À Monsieur le Maire de Montauban.
Paris, le 14 novembre 1842.

Je vous prie <le vouloir bien agréer mes excuses, sur le retard que j’ai mis à répondre à votre honorable lettre ; un travail incessant et aussi la fièvre en ont été la cause. Permettez-moi de vous offrir ici, ainsi qu’au Conseil municipal auprès duquel je vous prie d’être mon interprète, l’expression des sentiments de profonde gratitude que m’inspirent les témoignages de bienveillance dont nie comblent les magistrats de la ville où je me fais gloire d’avoir reçu le jour. Je suis vivement touché de la nouvelle preuve, si honorable pour moi, que vient de me donner le Conseil municipal de Montauban, en vous autorisant, Monsieur le Maire, à acquérir, pour le placer dans un des établissements publics de la ville, le buste que M. Ottin fait de moi.

Je ne sais vraiment, Monsieur le Maire, comment reconnaître tant et de si constantes bontés ; je ne vois qu’un moyen qui soit digne de mes honorables compatriotes, c’est de m’efforcer de les mériter chaque jour davantage.

Veuillez agréer, Monsieur le Maire, etc.


00(Fonds Henry Lapauze).

J. Ingres.

À Monsieur Marcotte.
Paris, novembre 1842.

Excellent ami, vous avez tout dit ; ma juste douleur ne peut rien ajouter au tableau déchirant que vous faites de notre situation, des douleurs profondes de cette vertueuse et admirable famille royale, et de ma propre douleur, à moi, qui avais éprouvé, mieux que tout autre peut-être, ce que valait ce cœur bon, tendre et généreux. Aussi, je suis anéanti et découragé ; je ne fais que le pleurer, et je le pleurerai longtemps. Une seule chose me console, c’est d’avoir été assez heureux pour retracer ses traits ; mais combien j’aurais voulu faire mieux encore ! Du reste, la douleur est générale, unanime… Tout est à recommencer : l’édifice de ce grand roi vient de s’écrouler, avec la vie de ce prince si aimable et adoré.

En ce moment, dans une demi-heure, le Roi va aux Chambres, et mon émotion est toujours grande en pareille occasion. Que Dieu le protège toujours !
00(Fonds Delaborde).

J. Ingres.


XLIII
Ingres à Gilibert.
Dampierre, Ier décembre 1842.

Cette admirable petite scène d’une des tables du divin Lafontaine : « Vous m’êtes, cette nuit, un peu triste apparu, est un de ces traits qui m’ont le plus touché. Serait-ce sans trop me flatter, que je me suis toujours senti pour toi cette heureuse sympathie de cœur qui honore les hommes dans leur sincère amitié ? J’ai donc appris avec une vraie peine, partagée par ma femme, que tu avais été dernièrement assez indisposé. Là, malheureusement, l’épée ni la bourse ne peuvent grand’chose, et c’est à cause de cela que je me tourmente.

J’ai reçu ton raisin admirable. Le lendemain de son arrivée, j’avais l’honneur de recevoir, à Dampierre, madame Duchatelet, la plus belle et la meilleure de toutes les nobles femmes. La voyant ainsi, nous prîmes l’ardire de lui olTrir une grappe qu’elle accepta avec vif plaisir, sachant d’où cela venait. Nous la lui vîmes tenir longtemps dans sa main, n’en mangeant presque pas et nous disant qu’elle la gardait pour la faire manger à son mari. Alors, nous prîmes un joli petit panier que nous emplîmes et qu’elle porta au ministre. Elle me l’a amené, dernièrement, pour voir, lui aussi, mon Age d’Or et pour me remercier de l’excellent raisin. Et voilà pour lui.

Je suis heureux de sympathiser avec ton aimable enfant, sur la musique de caractère et non cette musique italienne qu’elle a si bien jugée. Et voilà une bonne Française ; car je mets, là, du patriotisme aussi. Je suis heureux qu’elle charme tes jours par la belle musique, celle qui est émanée de ces hommes divins, hommes d’en haut, — mais presque tous Allemands. Je te prie donc d’embrasser tendrement ta fille, pour moi et pour ma femme qui est surtout beethoveniste.

J’ai vu Cambon, je l’avais invité à me venir voir ici, à Dampierre que je quitte demain. Que puis-je te dire de cet immense travail ? Que je l’ai bien avancé, ces derniers cinq mois, et que le peu de gens qui le voient en sont, il faut le dire, enchantés et dans le ravissement même. Mais moi, pas encore, il s’en faut. Je n’ai, d’ailleurs, pas fini et l’œuvre doit gagner jusqu’à la fin. L’augure est excellent et j’irai jusqu’au bout avec goût et bon courage. Cambon t’en parlera, mais j’ai encore bien avancé depuis sa visite. Espérons que tu viendras le voir, cette distraction te fera du bien…

Mlle Granger s’est mariée a un littérateur de l’école de Victor Hugo… À ce propos, vive Lucrèce ! En voilà-t-il un bel ouvrage ? Aussi ai-je fait dire à son auteur qu’il s’en aille bien vite de Paris, (et c’est ce qu’il a fait !) pour nous revenir avec un nouveau chef-d’œuvre, sans doute.

Notre brave Cambon est un bien digne jeune homme, et je crois avoir fait tout ce que j’ai pu pour son salul. Facile à se dérouter, il réglera un jour ce qu’il sait ; et alors il ira, j’espère.

XLIV
Paris, 10 décembre 1842.

Mes continuelles négligences m’amènent quelque petit reproche, mais si amical qu’il me touche d’autant. Je suis heureux de ta générosité, et je te lis avec un plaisir indicible. Ce que je puis dire cependant pour éternelles raisons, c’est le peu de temps que j’ai pour écrire.

Je viens de terminer tout à fait mon Saint Pierre et je puis dire aussi, cette fois, à mon contentement et à celui de mes meilleurs juges. Cependant, j’attends d’en avoir fait tirer des daguerréotypes et de le vernir, avant de le montrer au public. Cet ouvrage est un des meilleurs, par toutes les louables qualités de peinture, dessin et couleur. Il ira au Luxembourg.

Mais il me reste bien des queues à arracher, deux portraits de femme à finir, deux figures (carton) de saints à faire, un Saint Ferdinand à finir et à fournir quelques études à Pradier le graveur, à refaire le vitrail de la figure l’Espérance, une copie du portrait du Duc pour le Roi et la surveillance d’une autre pour le Ministre de l’Intérieur, (celui-ci doit servir à donner des copies aux villes du royaume), quelques portraits à dessiner par force ; et tout cela, en même temps que je dois tracer l’Age d’Or et ses études, tout cela d’ici au mois de mai où j’ai promis d’aller l’installer à Dampierre.

Éh ! bien, moi, je suis toujours pressé, englue par le monde et les amis. Les amis ! je les aime de tout mon cœur, mais leur affection me prend une partie de mon temps. J’envie le sort du plus petit artisan qui remplit sa petite journée et qui est cent fois plus libre que moi, et par conséquent plus heureux, car il n’y a que la liberté de son temps a envier dans ce monde.

Et toi, avec cette liberté et ton intelligence, jouis de ta position et sois heureux, comme je le souhaite. Tu as dû recevoir la caisse, en bon état. Remercie, en mon nom, le Maire et tous ceux qui s’occupent de moi dans notre chère ville. J’ai lu avec orgueil l’article du journal que tu m’as envoyé.

Notre Cambon, que j’ai revu avec plaisir, se remet à travailler. Je ferai tout pour lui, tu n’en doutes pas. Je te fais passer le reçu d’Ottin, etc… Je suis heureux avec toi du bonheur que te procurent la musique et les belles partitions…

XLV
Paris, 6 février 1843.

Bien bon ami, toutes tes munificences culinaires nous sont très bien arrivées. Nous avons bu à ta santé, avec ce délicieux vin blanc du Fau, en compagnie des Perrin, des Gatteaux, des Hittorf et des amis chez lesquels tu as laissé des souvenirs distingués. Oui, mon ami, nous sommes un peu plus matériels que toi, « sage homme », pour parler à la Hugo, Malgré ce, il me semble que tu es assez versé dans l’art de la cuisine montalbanaise, et ton petit cours pratique sera suivi par la chère amie qui te remercie de tout son cœur et boit le vin blanc peut-être avec trop de plaisir. Oui, tous ces mets me rappellent avec délices mon cher pays, et il me semble rajeunir avec tous ces souvenirs…

Cambon ma montré une petite figure dont j’ai été extrêmement content, sauf le style qui viendra ensuite et qu’on n’acquiert qu’à force de temps et d’observation, si cependant la nature vous a fait pour le posséder, ce que j’espère pour lui. Le voilà donc en bon chemin, pour la figure peinte. À présent, c’est l’esquisse de composition que j’attends.

Que te dirai-je de moi ? Que, d’ici au premier juin où j’irai prendre possession de Dampierre, j’ai encore à terminer : i° le portrait copie du duc d’Orléans ; 2° le carton de l’archange Raphaël ; 3° l’ébauche entière du portrait de M me d’Haussonville que j’ai voulu recommencer et qui sera mieux, sans comparaison ; 4° la tête de Mme de Rothschild ; 5° en même temps la composition définitive de l’Age d’Or. Il me semble te voir me demander qu’est-ce que j’ai donc fait ? Éh ! bien, j’ai toujours travaillé.

Mon Saint-Pierre a eu un vrai succès. J’ai aussi dans mes projets, celui d’un voyage de quinze jours en Angleterre. Je dois le faire, pour le plus grand bonheur, avec M. Amédée Pichot, littérateur et notre ami, qui se fait un plaisir de m’y accompagner et de m’épargner toute espèce de préoccupation matérielle. Il parle anglais et connaît parfaitement le pays.

Voilà, mon cher, mon avenir pour à peu près cette année où, j’espère, j’aurai bien établi le trait de mon ouvrage sur le mur en m’occupant du fond de paysage, aidé de Desgoffes. Enfin, de retour à Paris, en décembre, je terminerai mes deux portraits que Dieu bénisse, et je retournerai employer mes études de figures à Dampierre. Du reste…

Voilà-t-il de beaux projets ? Oui, pourvu que le diable, qui est partout, ne s’en mêle. Nous allons commencer enfin la gravure de l’Homère avec Calamatta, et tu sauras que le Ministre vient d’accorder trente mille francs à M. Delaroche pour la gravure de son Hémicycle. J’espère avoir assez de droits, pour qu’il en fasse autant pour moi.

J’ai dîné, hier, avec la famille royale qui a été on ne peut plus royalement aimable pour moi. Ma musique régulière, chez l’ami Hittorf, va toujours mieux en ce qu’elle est augmentée, comme assistants, de la famille Sayet et Baillot et comme réfugiés après l’orage. Quelle cruelle perte pour la musique belle, haute, touchante et fière, et pour tous ses amis ! Mais, ce que tu ne croirais peut-être pas, c’est que s’étant voués, par deuil, ne pas exercer leurs talents pendant quelque temps, ils disent venir m écouter avec un plaisir dont, même avec toi, ma modestie ne peut tracer l’expression.

Les concerts du Conservatoire sont ouverts ; je n’ai que Le temps d’entendre les trois derniers.

Je te vois dans ta solitude et je ne t’en plains pas trop ; tu as des ressources par toi-même pour en supporter la monotonie, et tu as ta fille dont l’intelligence se complète : je te trouve assez heureux.

Il vient de me tomber sur le dos un parent que je ne connais pas et qui m’a été adressé par mon oncle Rey. C’est un Genevois appelé Millenet, établi à Montauban. Tu dois le connaître : lu m’en diras deux mots.

Tu as du recevoir deux mauvaises têtes du Cherubini en daguerréotype. Calamatla vient de terminer le dessin du Duc d’Orléans pour être gravé au burin. Il est très bien. Pradier est en train sur la gravure du Saint Pierre. As-tu bien arrangé ton petit cabinet ? Dis-moi ce qu’il le manque, en estampes.

XLVI
Paris, 20 juillet 1843.

Penses-tu donc, mon ami, jouir de la vie comme tu l’aimes ? Quant à moi, je ne veux pas me plaindre avec toi ; cela t’ennuierait. Et, d’ailleurs, en bonne justice, je ne me plains que d’être trop pressé et trop harcelé. Heureux celui qui… Mais Sophocle l’a déjà dit en paroles de roi dans son Iphigénie en Aulide, bien mieux que je ne pourrais le traduire. Mais lorsqu’on est peintre de Cour et en faveur, on doit, à ce qu’il paraît, se lever de bonne heure, ne savoir à qui parler, pour qui travailler, ni à qui entendre. La maison est pleine de gens, les affaires se croisent, se heurtent ; quelquefois, deux ou trois lettres à écrire au même moment ; modèle toute la journée, et il faut apporter à ce travail d’enfantement tout le génie requis, la maturité, la raison, l’étude et le style le plus parfait. Et lorsque, harassé de fatigue, on en est au point que les jambes n’en veulent plus et que l’on tombe de sommeil, il faut souvent faire toilette, aller dans le monde et se coucher à minuit, si ce n’est pas à une heure.

Cher ami, à soixante-deux ans bien sonnés, c’est trop : et je n’y pourrais tenir sans l’espoir de me reposer, trois mois, à Dampierre. Mais non. Si j’ai le bonheur d’y aller rendre la vie à un homme qui se désespère de ne pas m’y voir dans les premiers jours d’août, je serai encore dérangé dans ce dit mois pour venir à Paris ébaucher le portrait du Duc de Nemours. Enfin, en novembre, autre galère : les dames de Rothschild et d’Haussonville, le Prince, encore une copie (c’est la cinquième) en pied du Duc d’Orléans et neuf cartons nouveaux pour la chapelle sépulcrale de Dreux, le dessin de la gravure d’Homère et tant d’autres ouvrages qui sont là à m’a t tendre et qui me feraient plaisir à faire, mais ils me sont défendus.

Voici, cependant, mes modestes compensations : toujours de bonne musique avec d’excellents artistes, et enfin une composition trouvée par un mal d’enfant de trois mois, au moins. Rien de pire, que l’eau qui dort. La comédie est intimaient plus difficile qui la tragédie. Aussi a-t-on bien fait de mettre Molière au pinacle, et je vais l’élever encore dans ma nouvelle édition d’Homère. Oui, je veux faire monter ses ouvrages encore plus haut. L’ami Cambon t’en parlera.

Quant à mon Age d’Or, voici le court programme que j’ai imaginé : Un tas de beaux paresseux ! J’ai pris, hardiment, l’âge d’or, comme les anciens poètes l’ont imaginé. Les hommes de cette génération n’ont point connu la vieillesse. Ils vivraient longtemps et toujours beaux. Donc, point de vieillards. Ils étaient bons, justes et s’aimaient. Ils n’avaient d’autre nourriture que les fruits de la terre et l’eau des fontaines, du lait et du nectar. Ils vécurent ainsi et moururent en s’endormant ; après, ils devinrent de bons génies qui avaient soin des hommes. À la vérité, Astrée les visitait souvent et leur enseignait à aimer la Justice et à la pratiquer. Et ils l’aimaient aussi, et Saturne dans le ciel contemplait leur bonheur.

Moi donc, pour mettre toutes ces bonnes gens en scène, il me fallait bien un petit brin d’action. Je l’ai trouvé dans un sentiment religieux. Ils sont tous réunis dans un préau élevé, sur lequel sont une treille et des arbres chargés de fruits. Un homme, acolyte d’un jeune garçon et d’une jeune fille, exprime une noble prière, tandis que ceux-ci élèvent dans leurs bras des fruits et une coupe de lait qu’ils renversent même un peu. Derrière cette espèce de prêtre, s’agite une danse religieuse exécutée par des jeunes filles qui font tourner un jeune garçon maladroit qui joue des flûtes et est ramené à la mesure par la jeune fille qui conduit la danse en battant des mains. Puis, sont échelonnés des groupes d’amants heureux, et des familles heureuses avec leurs enfants. Ils attendent sûrement l’heure du repas, autour d’un bassin qu’alimente une source qui sort au-dessous de l’autel. Cependant, à droite, arrive la majestueuse figure d’Astrée, avec ses divines balances. Des hommes sont groupés autour, et elle leur dit : « Tant que vous imiterez la justesse de cet instrument, vous serez heureux. » Un jeune homme baise le bas de son vêtement. Sur le premier plan, un jeune homme, de la nature des faunes, regarde avec bonheur sa femme qui tient son enfant endormi. De l’autre côté, un autre groupe couché, qui balance celui-ci : une femme, les bras posés sur son mari, regarde avec intérêt leur très jeune enfant qui se traîne sur les bras, pour aller vers un lapin qui broute tranquillement. Tout cela dans des natures très variées, à la Raphaël. Une jeune fille couronne de fleurs son amant, d’autres font s’embrasser de jeunes enfants.

Voilà les principales idées. J’ai en cire une maquette, pour l’effet des ombres, el je compte près de soixante figures. Je voulais t’en envoyer un gribouillis de calque. Ce sera pour plus tard. J’ai pensé que cela le ferait plaisir, de connaître mes idées.  [42].


XLVII
Dampierre, 14 septembre 1843.

Il y a longtemps que je veux causer avec toi. Je te remercie de tes belles pèches, belles comme le prisme d’un beau soleil couchant du midi aux couleurs d’or et de feu ; et le goût en est digne des dieux et de l’Age d’Or où je veux les peindre, à leur place. C’est à notre belle solitude de Dampierre qu’elles sont arrivées.

Moi, je suis ici, comme un poisson dans l’eau.  Tu connais les lieux. Ajoute à cela d’y être bien, sous tous les rapports, et avec un entrain que je ne puis te dire. J’ai déjà peint sur cette belle page, quinze têtes et figures. Le tout est dessiné et, si j’avais trois mois, tout serait couvert, en ébauche arrêtée et soignée, à n’y rien changer. Mais on ne peut tout obtenir en ce monde et, le premier novembre, je reprendrai la terrible vie de Paris et les portraits que Dieu confonde !

Ma femme et moi ne sommes pas seuls, ici. Mme Desgoffes et sa fille y sont venus passer huit jours et, depuis, nous y avons eu les dames Hittorf. Le soir, de bonnes et divines sonates de Mozart et de petits jeux innocents, comme le loto. Couchés à dix heures et demie, levés de bonne heure et au travail jusqu’à midi ; déjeuner et au travail jusqu’au soir. Que nous serions heureux de te voir ici, avec ta chère fille !…

XLVIII
Paris, 30 décembre 1843.

Je ne veux pas passer l’année sans t’écrire et t’embrasser avec cette tendresse et ferveur d’amitié que tu connais, pour toi et pour ta fille qui est ta seconde vie et bien à juste titre. T’en entendre parler est pour nous un charme…

Pourquoi vivre ainsi séparés ? C’est bien ma position qui fait mon tourment puisqu’elle m’ôte toute liberté dans la vie, et nie prive de mon ami !… Au bout de soixante-trois ans et les mois de nourrice, je suis parvenu, par un rude travail, à acquérir mon indépendance et je ne pourrai aller planter des choux où je voudrai ! C’est une lâcheté. L’on mérite alors de ronger son frein…

Me voici de retour de Dampierre où le paradis continue et y est à moitié ébauché. Je suis donc ici afin d’exécuter encore huit figures pour les vitraux du tombeau de Dreux, hélas ! et faire un portrait en plus, celui du Duc de Nemours, les deux portraits de femme qui ne sont qu’ébauchés et la cinquième copie du portrait du Duc d’Orléans. Tu sais combien j’aime faire des portraits. Vois comme je suis heureux. Et tout cela, sans compter que nous vivons dans les ténèbres et que ma vie de Paris… mais tu la connais.

Le jeune Debia m’apporte ta dernière lettre… Quand te reverrai-je, cher ami ? Patience ! Je voudrais traiter Dampierre au pas accéléré, mais il y a bien à faire. C’est un travail bien délicat et qui sera, je crois, bien long…

XLIX
Paris, 7 juin 1844

Je suis aussi humilié de tes sages reproches qu’heureux de la joie que j’ai ressentie et de l’honneur insigne que j’ai reçu de vous, mes bien bons et excellents compatriotes, et de toi surtout, car tu y as pris la plus tendre part. Mes larmes me suffoquaient, tour à tour, de peine et de plaisir.

Hélas ! on donne mon nom à une rue et je ne puis finir le portrait de M me d’Haussonville, cette année, et celui de Mme de Rosthchild est à recommencer ! Je suis forcé d’en faire un autre, Et Dampierre, et la Chambre des Pairs ! Je suis cependant débarrassé des huit figures de Dreux, et me voilà un peu plus libre.

Ajoute à cela que j’ai des rhumatismes dans les genoux, des attaques de bile à croire que la terre disparait sous mes pieds, que je suis l’être le plus nerveux et le plus irritable…Pardonne-moi : cet état me rend hébété, je suis comme un homme qui a le cauchemar d’être poursuivi et ne peut courir, tant ma vie d’artiste et ma position me sont insupportables.

Cambon a fait une excellente esquisse pour le concours de Rome. Mais, comme ses juges sont iniques et que tout est à l’avenant chez les hommes d’aujourd’hui, voilà ce jeune homme, auquel je m’attache toujours davantage, frustré dans ses chères espérances. Que l’on trompe des hommes faits, trempés ; mais la jeunesse ! C’est une injustice deux fois criminelle et immorale.


Le 13 mai 1844, le Conseil municipal de Montauban ayant donné, à l’unanimité des voix, le nom de rue Ingres à la nouvelle voie qui faisait aboutir la rue Corail au Rond, le bénéficiaire reconnaissant écrivit la lettre suivante :

Paris, le 7 juin 1844

Monsieur le Maire,

C’est avec une extrême surprise et un profond attendrissement que j’ai reçu la communication si honorable que vous avez bien voulu me faire par votre lettre du 1 5 mai, en m’adressant l’extrait de la délibération que, sur votre proposition, a prise le Conseil municipal de Montauban, de donner mon nom à une des rues de ma ville natale.

Une pareille distinction décernée par mes chers compatriotes m’est bien précieuse ; mais, Monsieur le Maire, en me rendant l’objet d’une si éclatante ovation, ne eraignez-voûs point d’anticiper trop tôt sur le domaine de la postérité et ne me jugez-vous pas trop favorablement avant elle ? Ratifiera-t-elle une décision qui m’accorde le plus grand honneur que puisse ambitionner un homme ?

Mais je vous laisse à vous. Monsieur le Maire, et à messieurs les Membres du Conseil municipal, toute la responsabilité d’un acte qui me donne des forces nouvelles pour essayer de m’en rendre digne le plus possible.

En attendant, Monsieur le Maire, etc. (Op. cit.).

Ingres.

En 1833, quand M. Roques fut nommé correspondant de l’Institut, Ingres adressa à son ancien vénéré maître la lettre suivante :

14 janvier 1833.

Mon cher Maître et Ami, je ne souhaite qu’un bonheur, c’est de vous voir siéger à mon côté à l’Académie, ne serait-ce que pendant quinze jours. Donnez-moi donc l’espoir que je vous verrai, aussitôt les beaux jours. Ma femme, qui vous aime sur ma parole, aura autant de plaisir que moi à vous faire les honneurs de ma petite maison. Il nous sera bien doux, après trente ans, de faire de ces longues causeries que les lettres ne peuvent jamais remplacer. J’écris à votre fils ce qu’il faut faire pour remercier l’Académie ; hâtez-vous de le faire, de suite. Vous n’avez été élu que sur votre réputation, votre nomination est en cela tout honorable pour vous. Faites-lui voir que vous savez l’apprécier et que vous joignez l’urbanité au talent.

Adieu, mon cher maître, collègue et ami, je vous embrasse et vous vénère et vous aime comme un fils.

000(Journal de Toulouse, du 25 janvier 1867).
Ingres.

Joseph Roques à Ingres.

Toulouse, le 24 mai 1832.

Mon cher Ingres, le retour de notre maître est pour moi le plus glorieux (sic), aujourd’huy, celluy d’être membre de l’Institut, devenu votre collègue, est des plus honorable, (sic). Je vous suis reconnaissant de l’intérêt et des soins que vous vous êtes donnés ; présenté par vous on ne peut que réussir. Mon cher Ingres et ami, je vous désire sincèrement une longue vie et autant pour l’École. Nos respects à madame votre épouse. Tout à vous.

000(Fonds Lapauze).
Roques.

Toulouse, le 23 août 1844

Mon bien cher et célèbre ami,

Vous ne sauriez vous imaginer quel a été mon bonheur, à la lecture de votre lettre du 25 juillet dernier. Toutefois elle renferme trop d’éloges pour moi que je n’attache qu’à votre excellent cœur. Vous voulez bien me donner le doux et honorable nom de votre maître, c’est votre rare]organisation et votre talent naturel qui ont été vos véritables maîtres. Mais puisque vous voulez bien m’appeler ainsi, je me glorifie d’avoir un élève aussi illustre que vous. Mon cœur a battu de joie, lorsque j’ai vu que vous aviez pour moi l’attachement d’un fils pour son père. Quelle gratitude ne dois-je pas pour ce sentiment ! Je vous rends mille grâces ainsi qu’à Mme Ingres, du désir que vous avez de me voir auprès de vous ; croyez bien, mon cher fils, que sans mon âge de quatre-vingt-huit ans, je me rendrais avec un charme infini à cette tendre invitation, mais les années en ont autrement ordonné. Vous ne faites qu’ajouter à votre bonté en me disant que mes chétifs dessins vous ont fait plaisir. Que sont ces dessins à côté de ceux d’après lesquels vous avez bien voulu m’envoyer les traductions ! Les magnifiques estampes m’ont charmé au dernier point. Mille fois merci. Vous me laissez entrevoir que nous nous reverrons, un jour. Plût à Dieu, cher ami, que cela fût demain !

Veuillez complimenter de ma part M. Pichon ; ce jeune homme ne peut que parvenir, c’est votre élève.

Adieu, cher et excellent ami. Que Mme Ingres et vous reçoivent ici l’expression de toute ma tendresse. Votre ami pour la vie.

Ch. Roques.

P. S. — M. Du Mège est bien reconnaissant à votre bon souvenir, il me charge de vous faire part de son amitié et de son admiration pour vous.

(Op. cit.)


Ingres a Roques,

En 1844, M. J. Ingres adressa son portrait à M. Roques avec cette dédicace : À mon maître et ami Monsieur Roques. Il accompagna cet envoi de la lettre suivante :

Paris, 29 juillet 1844

Mon respectable ami et illustre maître, mon vrai maître, car c’est de vous et chez vous que j’ai reçu les premières révélations du beau Tout m’est présent de ce temps de ma première jeunesse, comme si j’y étais. Vous que j’aimais tant, que j’admirais tant dans vos ouvrages vivants de génie, de verve et d’esprit, c’est par vous que j’ai connu le divin Raphaël, par vos études de Rome, et cette belle jolie copie de la madone Délia Sedia qui m’apparut, comme un astre du ciel. Depuis, enfant de Rome, comme vous, cher maître, combien là j’ai pensé à vous ! Je vous ai vu à mes côtés, admirant ensemble ces divins chefs-d’œuvre. Oui, Monsieur et digne ami, vous avez été le véritable maître et vous avez créé ce que les autres n’ont fait que développer.

Mon cher Monsieur Roques, est-il possible que je sois donc toujours privé de vous voir, de vous entretenir de vive voix, de vous honorer comme je le voudrais ? Mais combien j’ai de reproches à me faire, de vous avoir tant négligé, mais seulement par ma seule paresse à prendre la plume : mon cœur n’y était pour rien.

Pardonnez-moi, je vous prie, en faveur de tout l’attachement que j’ai pour vous, comme celui d’un fils pour un père. Et quel autre plus digne après le malheur que j’ai eu de le perdre, ce pauvre père que vous aimiez tant, ainsi que ma pauvre mère à qui vous avez fait du bien. Mon cœur vous en tient bien compte. Que si vous pouviez douter de mes sentiments, notre ami Pichon connaît toute la tendresse et la reconnaissance que je vous porte, et toute mon admiration pour votre personne, et combien, — il a dû vous le dire, — ma femme et moi, nous aurions été heureux de vous recevoir chez nous, à Paris, où toujours une chambre vous attend. Car, à vrai dire, l’âge n’a pas de vieillesse, lorsqu’on se porte aussi bien que vous le faites avec toutes vos facultés. C’est, d’ailleurs, par l’esprit que l’on vit, et sous ce rapport vous devez vivre cent ans.

Plusieurs de mes amis et la renommée parlent avec admiration de vos grands ouvrages historiques ; ce qui ne m’étonne pas, car, transportant alors ce beau talent à Paris, la grande arène, vous eussiez bientôt pris la première place. Ne pouvant jouir et admirer comme les autres, vous avez pensé m’en dédommager par l’envoi de dessins que je trouve admirables et de grand maître. J’ai, à côté de moi, ce charmant dessin de la Sainte Famille qui lait mon bonheur. Vous m’excuserez si je n’ai pas osé lutter avec vous, en vous envoyant des miens ; je n’ai rien trouvé jusqu’ici d’assez digne, mais j’ai rassemblé et je vous prie de vouloir bien agréer comme hommage une suite d’œuvres gravées, d’après mes ouvrages. S’ils ne sont pas tous traduits aussi heureusement, vous aurez au moins l’ensemble de mes petites œuvres : puissent-elles vous plaire quelquefois.

Je ne perds pas l’espoir de vous revoir, cher maître, moi qui vous vois toujours comme je vous ai laissé, si jeune, si vif et si bon ; et l’on dit que, sur ces points, vous n’avez pas changé. Ah ! pourquoi ma position, (je voudrais et aurais besoin de repos), me tient ici si esclave que je ne jouis d’aucune liberté de temps. Patience : espérons cependant que vous ou moi, irons nous retrouver. C’est avec cet espoir que je vous renouvelle, en attendant, mon très honorable ami, l’expression des vœux que je fais pour votre heureuse et longue vie que votre caractère et votre admirable talent rendent si honorable.

« Je me rappelle, cher et digne ami, à votre bon souvenir, et je vous embrasse avec toute la tendresse et le respect inaltérable de toute ma vie. »

000(Fonds Forestié).
Ingres.
L
Ingres à Gilibert.
Dampierre, 13 novembre 1844

Il y a bien longtemps que je veux t’écrire et te parler de tes amis solitaires en cette vallée. Nous sommes seuls ici, avec l’hiver du mois de novembre ; bien seuls, car, depuis le 27 août, nous n’avons eu qu’une seule amie, Mme Hittorf, et une vingtaine de sonates d’Haydn. Tu dois savoir que son brave mari a terminé sa grande et belle église, le plus beau des monuments modernes de Paris et d’un goût qui rappelle tout ce que les plus belles basiliques de Sicile et de Rome nous montrent. C’est décidément un grand architecte [43].

Je me suis remis à ma grande composition, j’en ai passé les deux tiers. Mais que puis-je t’en dire ? Que je suis moi-même très impatient de la clore, pour en juger. Car j’improvise, pour ainsi dire, groupes et figures ; et ce n’est que lorsque je n’aurai plus de toile blanche, que j’espère être moi-même aussi satisfait… que l’artiste peut l’être de son œuvre. Il me manquera ton suffrage, poulie joindre à ceux de mes amis qui m’en ont manifesté leur admiration. Pardonne-moi ce trop superbe mot.

Ma bonne femme s’ennuierait à la mort si elle ne faisait, elle aussi, son tableau. Elle copie, mais admirablement, un vrai tapis turc de six pieds de grandeur, travail énorme, mais quelle fait avec passion.

Tu me parles de toi et de ta fille avec un sentiment que nous partageons, de tout notre cœur. Nous sommes heureux de penser qu’elle aime les amis de son père. Et quand reviendrez-vous nous revoir à Paris ? Hélas ! c’est une affreuse nuit qu’une pareille séparation.

LI
Dampierre, 27 juillet 1845.

Je suis dans la plus déplorable situation en prenant cette plume honteuse, et…

Comme je n’ai rien à dire pour moi, tu excuseras ton ami, ses soixante-quatre ans et sa tête, son esprit, son courage à supporter tout le chaos et la surcharge de travaux que l’on me demande. J’ai une belle et terrible église à décorer. Dieu me préserve du courant ! Je suis bien heureux, quand j’en puis refuser une partie. Et vive la gloire ! Riez, Monsieur ! (quand j’ai la mort dans l’âme, de toutes ces choses). Que nous importe votre bonheur, la vie tranquille à laquelle vous aspirez et qui, comme l’eau de Tantale, vous frise les lèvres sans que vous y puissiez toucher quand vous mourez de soif ; oui, que nous importe ? Travaillez, torturez votre esprit, souffrez, haletez, mourez, s’il le faut. Ah ! vous avez voulu être quelque chose, aimer l’art avec passion, cueillir quelque peu de gloire, avoir déjà des rues qui portent votre nom. Eh bien ! il faut payer tout cela ! Vous n’aurez donc pas de vieillesse calme, heureuse, non ! Et après tous les tourments de la vie, six pieds de terre !…

Voilà cependant, (et le tableau n’est pas chargé du tout), ce qui m’attend et le compte, d’après nature, de ma situation.

Mais il est à Dampierre ; il y fait ce qu’il veut, ce qui lui plaît. — D’un coté, oui : j’y ai un peu plus de liberté qu’au portrait de Madame d’Haussonville. Mais à quel prix ! Au travail, depuis huit heures du matin jusqu’à quatre heures du soir, avec ce soucieux acharnement pour une œuvre qui me désole, à la faire belle. Fût-elle au moins telle que le démon de Malherbe, une belle femme en mal d’enfant ? Enfin, je fais ce que toute force humaine peut faire, et je vois du moins l’œuvre avancer.

L’ébauche de l’Age d’Or est faite ; le fond de l’Age de Fer est fait en dessin et on viendra, moi parti, l’exécuter tout comme s’il devait rester ainsi. Sur ce, je mettrai les figures. C’est le siège meurtrier d’une acropole prise • d’assaut, où toutes les horreurs de la guerre seront exprimées.

Et cependant, malgré tous mes dégoûts, le portrait de Madame d’Haussonville a déjà fait fureur d’approbation, d’abord chez M. le duc de Broglie, chez sa famille et ses nombreux amis d’élite. Il a été vu, quatre jours avant mon départ, et le sera jusqu’à mon retour où on le verra verni.

Avant de me mettre tout à fait à mes grandes œuvres, j’ai encore deux portraits de haute volée à terminer : Madame de Rothschild et Madame Moitessier. Enfin, on me persuade ; et la verge de fer qui me fait aller, me dit qu’avec un grand ordre et en ••me faisant aider, (ce qui ne manquera pas, car les demandes pleuvent), je pourrai obéir à cet ordre tyrannique et oppressif : Marche ! comme fait l’homme de Bossuet qui, tu le sais, est forcé de ne pas s’arrêter quoiqu’il trouve quelques fleurs sur son passage, et fait culbute tout d’un coup dans l’abîme. Tu diras et : tu penseras ce que tu voudras, mais c’est ainsi. Je m’aperçois, cependant, que voilà près de quatre pages écrites sans que je t’aie encore rien dit. Si je voulais tout dire !

L’ami Cambon achèvera. Ce brave jeune homme, a-t-il été assez malheureux d’être toujours repoussé injustement, ce qui fait voir le vice routinier de ces concours que nos confrères, les Immortels, viennent de refondre et rendre encore plus ridicules et oppressifs. Notre jeune ami a tout ce qu’il faut pour réussir et même du talent, du bon talent. C’est un bien excellent jeune homme et plein de belles qualités que j’exploiterai, j’espère, par suite. Il va venir me voir, ici, sous peu de jours. Mais plus de feu, de persévérance, de force de volonté !…

Ma bonne femme, ton avocat continuel, me dit : « Est-ce que tu n’écriras pas à Gilibert » ? Je suis, d’ailleurs, le plus à souffrir de ce vilain défaut de paresse.

Ma sœur vient de m’écrire et me parle de toi avec reconnaissance. Continue tes bons soins, et pour moi, pour elle.

Et ta fille, ta vie et ton bonheur ? Pourquoi ne viendriez-vous pas tous deux à Dampierre, voir le travail de vôtre ami, me l’aire ce rare bonheur.

Pazienza ! À plus tard !

Je voudrais bien compléter les gravures de moi, à toi, désireux aussi que la ville les ait complètes. Je voudrais savoir ce qui vous manque, et je vous l’enverrai. De plus, je puis disposer d’un vase étrusque assez beau. J’avais pensé en faire, que sais je ? L’offrir à la cheminée du Conseil municipal, comme deuxième remerciement pour la Rue Ingres ? Dis-moi ta pensée.

Tu as reçu une tête de plâtre. Est-elle belle, n’est-ce pas ? Ne me tiens pas rigueur, ne fût-ce que pour ma bonne femme.


à M. Reiset.
Dampierre, 22 aout 1840.

Mon cher Monsieur, le vieux proverbe : « L’homme propose et Dieu dispose » n’a que trop raison dans ce moment-ci. Si j’ai tant tardé à répondre à votre bien aimable lettre, c’est que j’ai voulu d’une part mesurer mon travail et voir si le traître me donnerait le temps d’aller à votre paradis d’Enghien, et puis mes yeux sont si fatigués qu’ils me laissent à peine la possibilité de vous écrire. Hélas ! oui, cher monsieur, il m’est impossible de réaliser cette année ce trop aimable projet d’aller, non seulement vous voir, mais encore effectuer un plaisir, une promesse qui n’est à la vérité que différée, mais que j’ai tant à cœur de réaliser. La bien bonne lettre de Mme Reiset vient encore de combler nos plus vifs regrets. Il faut y ajouter encore ceux que me donne notre excellent et digne ami, M. le curé de Saint-Eustache, qui a l’extrême bonté de penser à moi d’une manière si flatteuse et si honorable que je ne puis assez le remercier, lui exprimer assez mes vifs regrets. Je vous prie, Monsieur, de lui présenter, avec l’espérance de retrouver un jour une si heureuse occasion, mes sentiments de respect et d’admiration.

Ma bonne femme partage tous ces regrets ; vous le pensez bien, et tellement qu’elle ne peut croire à ce que je vous écris, et qu’elle espère encore, tant ses regrets sont grands de ne pouvoir, comme moi, aller jouir de la si douce et aimable affection de Madame surtout, de sa Bibiche et de tout, à commencer par vous, cher Monsieur, qui rendez votre foyer si hospitalier, si aimable ! On y est si heureux, si heureux, que je ne puis assez vous l’exprimer. Enfin, si cependant dans les premiers jours d’octobre vous nous vouliez, il serait possible qu’alors presque libre, — car libre, je ne le serai jamais, grâce à ma position, — nous puissions aller vous voir et prendre un peu de bien bon temps. Quoique très bien de mes rhumatismes, je pense que quelques bains encore m’auraient fait quelque bien ; mais c’est, j’espère, partie remise, surtout si le joli pèlerinage a encore lieu.

Que vous dirai-je, Monsieur, de mes travaux ? Qu’ils avancent lentement, et que j’aurais un si grand plaisir à vous voir ici à votre tour ! Ce sera plus tard, j’espère.

Je vous prie de bien dire à mademoiselle Bibiche que nous l’embrassons tous les deux bien tendrement et de tout notre cœur, parce qu’elle est bien bonne de son souvenir pour nous et bien gentille.

Ma bonne femme, bien reconnaissante aux sentiments qu’exprime si bien madame Reiset pour elle, la remercie et l’embrasse bien affectueusement. Pour supporter gon exil d’Enghien, elle pêche à la ligne et fait un tapis superbe, selon moi.

Au revoir, Monsieur et bien bon ami. J’entends le tyran farouche de mes nuits et de mes jours, qui me crie : « À moi ! il est huit heures ! » et ne me donne que le temps de vous exprimer de nouveau tous mes regrets et l’expression de mon sincère attachement.

000(Fonds Delaborde).
Ingres.
LII
Paris, 14 mars 1846.
Ingres à Gilibert.

Tu m’aimes encore avec ma négligence, à tort et à travers, excellent Gilibert ! Voilà ce que c’est qu’un ami généreux et bon, qui rend le bien pour le mal. Le mal ? Non, mais tout le désordre qu’amène une négligence indéfinissable..........

Malgré tout, tu reconnais en moi une vive et constante amitié. Quant au dévouement, en toutes choses de la vie, je me flatte que tu sais bien que, dans l’occasion, je serais l’homme de l’épée et de la bourse. Mais je crois que je fais le fanfaron, sans l’être et le vouloir être.

Au reste, cher ami, ma vie est toujours ici, comme si j’étais sur une mer agitée ; et j’aurais à t’en dire, trois jours de suite. Alors, comme il y a absolue nécessité que tu saches ce qui est de ton côté comme du mien, y a-t-il d’ailleurs assez longtemps que je ne t’ai vu, et ta fille aussi ? Puisque je ne puis aller te trouver, il faut que tu viennes nous voir avec notre chère Pauline. Voilà le beau temps, les jours sont longs, vos chambres sont prêtes ; trois jours de voyage, et vous voilà avec vos bons amis. Ainsi, point de raisons et point de façons. Je t’avouerai qu’au point où nous en sommes par le cœur, tu peux faire à l’Eudamidas et dire, toi le premier : « Je pars et viens te voir chez toi. » Je crois que cela est tout simple, entré nous, et parfaitement convenu. Après tant de temps, c’est une fête, un grand bonheur pour le foyer de l’amitié, que revoir un ami. En voilà donc assez ; dis-nous le jour où tu te mets en route.

J’ai été content du petit tableau qu’enfin notre ami Cambon m’a montré. Je me réserve de t’en parler plus au long, de vive voix. Tu nous fourres toujours de bonnes choses. Ton dinde truffé a été trouvé parfait en tout, et salué de bons vœux pour toi : et de même ce vin blanc qu’Horace aurait chanté et qui me rappelle le fameux vin de Montefiascone, qui tua si voluptueusement cet évêque allemand.

Je ne vais, cette année, que quinze jours à Dampierre, où je fais travailler sur mes tableaux. Cette année est terriblement laborieuse pour moi. Dieu veuille que je n’aie pas de mécomptes, et que je puisse faire tout ce que je projette ! Faites vos paquets. Ma femme vous embrasse tous deux.


À Monsieur Gavé, maître des requêtes, directeur des Beaux-Arts au ministère de l’Intérieur
Paris, 7 mai 1846.

Monsieur le Directeur, lorsque j’ai pris la liberté de recommander M. Desgoffes à votre bienveillance, je savais combien cet artiste était digne d’être apprécié ; et les honorables encouragements que, par vos soins éclairés, il a déjà reçus de M. le Ministre sont une nouvelle preuve du talent distingué, j’oserais dire peut-être le premier de ceux qui se livrent au genre de paysage historique, dont les Poussins sont les sublimes inventeurs : genre sérieux, noble, élevé et, je le dis avec peine, trop peu goûté par le monde. Malgré cela, par son habileté, M. Desgoffes l’a forcé, au Salon de cette année, de s’arrêter devant la plus grande de ses toiles, victoire suffisante pour la modestie de l’artiste, mais qui lest moins devant la réalité de la vie. Aussi, Monsieur, j’ose de nouveau appeler votre sollicitude sur M. Desgoffes ; l’acquisition de ce tableau (une Campagne de Rome exposée dans le grand Salon) par le Ministre serait, à la fois, un acte de justice et un bienfait. Je vous aurais pour ma part, Monsieur, une vive reconnaissance de l’intérêt que vous voudriez bien témoigner à mon ami et élève. Je suis avec la considération la plus distinguée, Monsieur, votre très-humble et très-dévoué serviteur.

J. Ingres, 000
Membre de l’Institut.

M. Sudre, artiste lithographe, vient de demander au Ministre la croix de la Légion d’honneur ; et M. Vilain, mon ancien pensionnaire sculpteur, a fait aussi une demande pour Tachât de sa figure en marbre d’Hébé, qui figure avec honneur au Salon. Auriez-vous la bonté, Monsieur, de vouloir bien vous intéresser aux désirs de ces deux artistes distingués.

(Fonds Paul Bonnefon).

LIII
Ingres à Gilibert.
Dampierre, 2 juin 1846.

Après la première impression pénible et inattendue de ta non venue, j’ai éprouvé le chagrin de te savoir en assez mauvaise santé, pour que cette cause fût assez forte pour détruire tous nos projets. Il n’est pas moins vrai que nous sommes désappointés et chagrins de ce petit malheur. Nous avions acheté un lit tout neuf en tout, pour notre chère fille que nous regardons comme telle et qui, croyons-nous, doit nous aimer aussi. Que nous aurions été heureux de la revoir grandie !…

Revenez à Paris, en hiver. Tu pourras venir quand tu voudras, même l’hiver. Il n’y a plus de neige, ni de glace, ici, comme dans notre jeune temps. En vérité, tout est singulièrement changé, sous bien des rapports !… excepté le mauvais goût et l’amour du changement à tout prix. Toujours encore les blasphèmes et les injures aux choses belles et sacrées ; et, pire que cela, toujours l’indifférence envers elles, symptôme véritable de mort. Une personne de haute intelligence me disait, l’autre jour, qu’au milieu de tout cela, la chose qui l’étonnait le plus était la justice que l’on rend encore à mon talent. Manco male, et ringrazziano Iddio !

Je suis à Dampierre, depuis le onze mai jusqu’au six juin. Depuis cette époque, j’ai bien fini ma page où j’ai placé le dieu, d’une manière qui donne à ma composition, je crois, un beau caractère. J’ai peint en grande partie le fond, ciel et grande montagne et les plans jusqu’à la scène. Mon ami Desgoffes, habile paysagiste, mon élève, achève le reste, tous les arbres du premier plan. Ainsi, voilà l’Age d’Or en beau train, comme tu vois.

Demain, arrive M. Pichon, peintre très distingué, qui se charge du fond de l’Age de Fer, (pour l’architecture). Je lui ai tout disposé, dessins et études arrêtées. Voilà donc que, d’ici à trois mois, ce nouveau tableau sera tout terminé sans les figures. D’ici à l’année prochaine, je ferai les études des deux figures et les ébaucherai sur ce fond tout terminé. Est-ce assez, dis, avec ordre et méthode, pour bien faire et aller vite ?

Je vais rentrer à Paris pour terminer enfin, (pour mes péchés), mes deux gros ennemis, mes deux portraits, en m’occupant aussi de ma grande basilique (déjà pensée). J’ordonnerai peut-être aussi ma Chambre des Pairs. Tu vois ma vie : au lieu de me reposer, comme un vieux que je suis de corps, je travaille comme si je devais commencer ma carrière. Heureusement, l’esprit me porte et je me sens l’âme aussi jeune que de notre jeune temps.

Voilà un long bavardage, sur moi. Je sais que tu m’aimes assez pour qu’il ne t’ennuie pas. Que ne puis-je savoir aussi les petites phases de ton existence ? J’y prendrais le même intérêt.

À propos, M. Réthoré votre libraire m’a envoyé une pièce de vers sur le Vœu de Louis XIII, que j’ai fort goûtée, et j’en remercie l’auteur.

Je possède une notice sur Montauban, mais je voudrais avoir un ouvrage sur son histoire, en deux volumes, je crois. Dans le temps, M. Réthoré m’en envoya le premier volume, (et j’eus, je crois l’impolitesse de ne l’en pas remercier ; c’est affreux !) Cependant je voudrais avoir l’ouvrage, en le lui payant, bien entendu. Arrange cela, sans le blesser, je t’en prie.

LIV
Paris, 24 juin 1847.

Faut-il donc que je me mette à la barre de notre amitié, pour obtenir pardon ? Or, donc, quitte à être condamné à la peine du talion, me voici devant toi : embrasse-moi, reconnais toujours ton vieux ami Ingrou qui t’aime, comme dans les jours (hélas ! trop lointains) de notre tendre jeunesse.

Hélas ! oui, comment se passe cette misérable vie ? Elle est cruellement dure à porter. Toujours contraint par les distractions rongeuses des détails, je ne fais jamais ce que je voudrais et mes mécomptes sont grands. J’ai à peine terminé Mme de Rothschild recommencée en mieux, et le portrait de M me Moitessier. Maudits portraits ! Ils m’empêchent toujours de marcher aux grandes choses f que je ne puis faire plus vite, tant un portrait est une chose difficile.

Mon tableau de Jésus avec les Docteurs est fort avancé. Je dois finir ma Vénus pour M. Benjamin Delessert, neveu ; des copies demi-nature de mon Virgile, pour Monseigneur le duc de Montpensier, ma Vierge à l’Hostie et d’autres brimborions de tableaux…

Ce brave Cambon est bien le plus malheureux des hommes. Il a été, de nouveau, la victime du jury, ce même jury qui l’a victime au concours du Prix de Rome. Je puis bien Rassurer qu’il n’a en rien mérité d’être traité ainsi. Son talent est vraiment distingué et dans une bonne route. J’en gémis, mais je ne peux que protester inutilement contre de pareilles atrocités. Mais ils sont les plus forts et les plus nombreux ; ils s’entendent, comme larrons en foire, et ma seule voix et mes œuvres et mon nom, rien n’y fait. Lorsqu’ils sont assis dans leurs fauteuils académiques, il n’y a pas de puissance qui puisse intervenir, il n’y a pas d’appel à leurs iniques et frauduleux jugements. Il faut du courage pour avaler cette lie, la même que tu nous a vu avaler si longtemps. Les hommes sont toujours méchants, envieux et ignorants.


À M. Marcotte.
Dampierre, 8 août 1847.

À Paris, l’on compterait presque les jours où l’on se voit, et ce n’est pas ainsi que l’on devrait vivre avec ses amis ; mais c’est cette peinture qui, pour assez peu ou, si vous voulez, pour trop de jouissances, m’enlève tant de temps que je devrais consacrer aux amitiés, en vivant enfin humainement, comme il faudrait. Cette tyrannie cruelle m’empêche même de dormir, tant elle veut régner seule, sans partage, et il faut voir comme elle s’en donne à Dampierre ! Elle ne me permet pas d’abord la plus petite promenade, même autour du château, ou c’est bien rare. Aussitôt levé, à Tout rage ! Prépare tes matériaux, et pars jusqu’à midi. Alors, on veut bien que je jette un petit coup d’œil sur le jour ; puis, à partir de près de deux heures, elle me chasse à la galerie jusqu’au soir à huit heures, sans démarrer. J’arrive pour dîner, harassé de fatigue… Et cependant je l’aime, cette vilaine, et de passion encore ; car, au bout du compte, elle m’aime aussi, et, si je ne le lui rendais bien, elle me menacerait de faiblesse et de caducité dans mes ouvrages, d’abandon et même de mort. Et voilà comment, après bien des efforts et avec le même courage, on ne s’aperçoit pas trop de ses soixante-sept ans bien sonnés… Enfin, je suis en train ; tout va bien, assez bien et assez vite, et si j’emploie les deux mois et demi qui me restent, comme j’ai fait jusqu’ici, je pourrai espérer avoir fini cet Age d’Or l’année prochaine. Dieu m’entende ! (Fonds Delaborde).


À Messieurs Balze.
Paris, ce 12 octobre 1847.

Mes chers amis, encore sous l’impression de vos belles copies, je ne puis me tenir de vous exprimer de nouveau quel est mon entier contentement, quelle est mon admiration pour votre religieux courage. Je félicite bien mon pays de posséder enfin l’émanation la plus parfaite, la plus complète de cet apogée de l’art au Vatican. Que les hommes d’aujourd’hui vous en sachent bon gré, et malheur à l’ignorant audacieux qui osera blasphémer ! Oui, que malheur lui arrive ! car non seulement il sera un âne, mais aussi un méchant. Pour moi, comme Français, comme artiste, le cœur me bondit de plaisir !…

Au revoir, mes bons et chers enfants. Je vous aimais bien, mais depuis hier je vous aime davantage. (Op. cit.)


LV
Ingres a Pauline Gilibert.
Décembre 1847.

Ma chère enfant, nous sommes encore sous le coup qui vient de vous frapper. Vous avez perdu une seconde mère et une bonne tante qui vous ont, toutes deux, tendrement aimée comme vous le méritiez. Dieu les aura bénies, parce qu’elles étaient bonnes. Ayez courage dans cette triste circonstance et tournons toute notre tendre sollicitude vers votre cher père. C’est ce bien bon ami qui occupe douloureusement notre pensée… Remettons tout à la bonne Providence…

LVI
Ingres a Gilibert.
Mai 1848.

Je ne veux pas laisser partir l’ami Cambon sans te donner signe de vie, dans cette espèce de cataclysme où nous nous trouvons, dans ce terrible ébranlement d’idées et de choses. Mais ce qui me touche le plus, c’est l’état de ta santé…

Je voudrais pouvoir partager avec toi une santé que Dieu me conserve saine, robuste, bien que nous ayions été abîmés par la grippe… L’ami Cambon te donnera de nos nouvelles du coin du feu. Mais il ne te dira pas assez combien il a fait de progrès, ce dont ses deux derniers ouvrages font foi. Il paraît avoir beaucoup réfléchi sur son art et a su très bien écouter et voir. C’est un très brave jeune homme que j’aime et qui me le rend bien, je crois.

Quant à moi, je ne fais que reprendre les pinceaux. Depuis quatre mois à Paris, je ne fais qu’aménager et clouer dans mon nouvel appartement, — toujours avec une chambre pour l’ami et sa fille, — arranger mes ateliers, être malade et essuyer une révolution qui m’a ébranlé de fond en comble, sans parler des pertes pécuniaires qui dérangeront ce petit bien-être amassé avec tant de peines. Et cela, au moment où nous allions en jouir. Mais passe pour cela ; il y a remède. Je puis encore faire quelque chose ....................

Si la liberté est tout à l’ordre du jour, elle n’est pas pour moi, moi, le plus esclave de tous. Irai-je à Dampierre ? Quand pourrai-je vraiment travailler ? Quels projets peut-on, d’ailleurs, faire dans ces moments d’angoisse où l’on vit au jour le jour, au bord du précipice dont la pente est si rapide, sur le gouffre où l’on est seulement appuyé à la république que tout le monde veut, mais que tant d’anges infernaux feraient rouge quand nous la voudrions, comme Astrée, belle, vierge, noble et pure ? Il n’y a que Dieu qui puisse nous sauver, et nous n’espérons qu’en sa divine Providence,


LVII
28 septembre 1848.
À Armand Cambon.

Mon cher Cambon, c’est dur, à mon âge, d’avouer que je suis dans le cas fâcheux d’avoir méfait avec mes meilleurs amis, touchant une impardonnable négligence à leur écrire et a leur exprimer, d’ailleurs, une amitié, un dévouement et un attachement inaltérables ; et surtout tout cela dans des circonstances douloureuses où ils peuvent trouver mon défaut encore plus blâmable. C’est vrai, j’en conviens ; mais que voulez-vous, mon ami, avec les meilleurs sentiments et les meilleures intentions, je retombe toujours. Aimez-moi néanmoins avec mes défauts que, le premier, je déplore et qui me rendent plus malheureux qu’on ne peut se l’imaginer. — À vous, cher ami, je vous dirai aussi que jamais je n’ai été aussi tourmenté, dans ma pauvre vie, comme je le suis même par ce qui devrait me rendre si heureux, après un nouveau succès dont ma modestie… Je ne l’ai pu supporter ; il m’a jeté dans toute la fureur et la passion du travail dont je suis, depuis, tellement possédé que je travaille comme je ne l’ai jamais fait de ma vie. Et croyez aussi que toute la joie de ce travail et le reste de mon existence et le désir de m’élever encore, si Dieu me prête vie, sera d’en rapporter l’honneur à ma charmante ville natale et à mes concitoyens qui m’honorent de tant d’insignes faveurs.

Et vous, mon cher, vous avez bien travaillé ; votre figure de Liberté est très bien, sagement exécutée et je ne doute pas de son bon effet. Je regrette cependant certains changements dans le caractère qui l’eût fait ressembler de près à votre esquisse. Quelques coups de pinceau et quelques heures feront l’affaire. Tout bien réfléchi dans votre intérêt, je vous engage à venir de suite à Paris, sans délai ni réflexion… Je crois vous en dire assez, le reste sera en causerie à votre arrivée. Cette idée me vient tard, à la vérité ; mais il est encore temps de l’exécuter. Dans trois jours, vous êtes ici et tout est bien.

Mon cher Gilibert !… hélas ! j’y pense, nous y pensons toujours… Amitié impuissante pour un si grand malheur. Voyez-le, je vous prie, mon ami, parlez-lui surtout de notre cœur pour lui. Je vais encore causer avec lui, et qu’il accueille toujours avec bonté les sincères expressions de son ami. Présentez, je vous prie, à M. votre père et à votre mère l’expression de notre souvenir et de nos vœux. Allons, vous reviendrez vers eux avant la fin de l’hiver. Je suis enchanté de la personne et du talent de votre digne ami. Conservez-le, sans doute, car il vous est très attaché et vous en donne les preuves ; ce que vous méritez bien, mon cher Cambon, car je partage aussi l’autre part d’intérêt et d’amitié à vous et à ce qui vous touche.

Je vous embrasse de tout cœur, ce que j’espère faire à Paris. Tout à vous de cœur.

LVIII
12 octobre 1848.

Mon cher Cambon, la carrière de l’artiste véritable n’est pas tout rose. Il s’en faut qu’on y ait un cœur trempé, une force de volonté et, en un mot, un courage à toute épreuve. Vous commencez, mon cher ami, par de rudes épreuves ; elles peuvent être salutaires, et ce n’est jamais qu’à ses dépens que l’on apprend à se connaître soi-même, chose indispensable pour les hauts progrès. C’est pour cela que j’aurais désiré que vous eussiez été présent à ce concours ; car, malgré ce que M. Mège et moi nous pourrions vous en dire, il faudrait voir.

Votre ami et moi, nous avons donc désiré vous y voir. Mais en ce moment, par la tournure des choses qui, il faut bien le dire, ne vous donnera pas des chances de réussir au premier rang, vu les dépenses nouvelles que votre voyage à Paris vous occasionnera, nous ne trouvons pas qu’il soit aussi nécessaire qu’il aurait pu l’être, si vous étiez venu quelques jours auparavant. Et pour tout dire encore, ce peu de jours aurait-il suffi pour remettre votre ouvrage au degré de votre esquisse ? J’en puis douter. Vous devez vous rappeler, mon cher, le plaisir qu’elle me fit, si vous vous êtes bien pénétré du conseil bon que je vous avais cependant bien intimé, de n e faire que copier en grand cette esquisse. Je vous avais dit même qu’à cette condition, et je le crois encore, grâce à une belle exécution, vous deviez avoir la victoire ou bien la balancer. Je vous le fis dire expressément encore par votre ami. Mais il n’en a pas été ainsi et, malgré vos belles études dessinées, cette belle tunique, etc., etc. Vous avez été au-dessous de vous-même. Il fallait partir pour Paris et l’y venir terminer. Mais on ne peut tout prévoir.

Vous ne devez cependant pas vous décourager par ce petit échec et, malgré vos précédentes épreuves, vous avez du talent. Vous êtes à la veille de le compléter. Il faut surtout compter beaucoup sur soi et [tenter tous les efforts imaginables, pour tout braver avec courage et, dans ce temps-ci surtout, travailler d’abord pour plaire à sa bonne conscience. Car l’art n’est pas toujours une profession, mais un rude apostolat. C’est un peu ma vie que je viens de vous retracer, mon cher ; vous voyez cependant que toutes les peines courageuses ont, tôt ou tard, leur récompense et qu’après tant de jours ténébreux arrive la lumière qui vient faire jour et vous donner une position glorieuse qui, malgré les cris impuissants de la médiocrité terrassée, n’en devient que plus stablement solide.

Ainsi donc, mon ami, rien n’est perdu, et avec le temps, la première occasion peut vous faire ressortir et prendre une place digne de votre talent.

Quant à votre voyage et à ce que nous vous en avons écrit, venez ou ne venez pas. C’est à vous de décider, car les mêmes raisons existent toujours. Si vous venez, mon cher Cambon, vous savez le plaisir que j’aurai toujours à vous voir, et, s’il y a lieu, à ce que de bons conseils sincères d’ami soient pour vous. Vous savez que je vous les ai souvent prodigués avec plaisir et grand intérêt, parce que je vous suis attaché sous beaucoup de rapports en ce qui touche aussi votre caractère et vos excellentes mœurs. Ma femme et moi, nous vous remercions des excellents raisins que vous nous avez envoyés. Ils me rappellent tant le cher et beau pays de ma naissance que je voudrais tant habiter. Mais, hélas ! quand ?

Nous vous remercions aussi des bons vœux que vous nous adressez et du souvenir de Monsieur votre père et de votre excellente famille.

Pardonnez-moi, mon cher Cambon, cette lettre d’une extrême franchise. Je ne vous l’adresse pas, (j’en serais désolé), pour vous décourager mais, au contraire, pour frapper un coup électrique dont vous avez peut-être besoin, pour réveiller en vous, enfin, un artiste qui doit nécessairement aussi un jour orner sa patrie.

À revoir, mon cher Cambon. Croyez en mon amitié, comme à mon sincère attachement.

LIX
Ingres à Gilibert.
Samedi, 18 juillet 1849 (Jour funèbre).

Ce n’était point assez que le sort cruel eût rendu infirme mon plus cher ami, il a fallu qu’il me ravit ma femme ! Elle est morte, elle m’est enlevée pour toujours, cette femme admirable, sublime par sa fin cruelle. Non, rien n’égale mon affreux désespoir, et l’on ne peut mourir de tant de douleur !…

Ah ! que je l’aurais voulu suivre ! On m’en a empêché ; on m’a enlevé d’auprès d’elle. Elle est morte, mes amis de cœur ! elle est morte et je ne la reverrai jamais plus. Mon désespoir continuel est difficile à décrire. Femme innocente, admirable, héroïque, je ne la reverrai plus, plus jamais. Ah ! je me meurs de douleur. Ma chère enfant, mon très cher ami, plaignez-moi !

Mais cependant, ma chère fille, toi qu’elle aimait comme une mère, ménage son ami, ce tendre père. Que cette affreuse nouvelle ne lui soit apprise qu’avec les plus doux ménagements, car cela pourrait avoir du danger pour sa santé et son trop bon cœur. Je suis fâché, ma chère enfant, de te porter ce terrible coup ; mais tu l’as appris peut-être déjà, par les journaux. Prier pour elle, c’est inutile, car c’était une sainte femme : mais pleurez sur moi, le plus malheureux des hommes, et à jamais puisque je ne dois plus la revoir.

Votre inconsolable et le plus cruellement malheureux ami.

LX
5 août 1849
À Armand Cambon.

Ne suis-je pas le plus malheureux des hommes ? Et on ne meurt pas d’une pareille douleur ! Ma chère femme, ma pauvre femme, ma seule compagne, je ne la verrai plus ! Mais c’est affreux : car aucune consolation n’est accessible, dans un tel malheur. La foudre n’a pas été plus prompte, dans les huit derniers jours de cette affreuse maladie qui me l’a enlevée sans retour. Plus, je ne la verrai plus ! Que ce mot est désolant ! Ah ! mon cher ami, que je souffre ! Nous pleurons ensemble, je le sens, moi et vous, cher ami, qui l’avez connue et appréciée.

Si quelque chose peut adoucir tant d’amertume, c’est de voir cette démonstration d’estime et d’honneur, qui ressemble à une apothéose en ces durs moments solennels. Tout le monde y était, excepté moi, son trop malheureux époux, qu’on a enlevé et qui y serait mort : — mon Dieu, tant mieux ! car je l’ai bien désirée cette mort. Je ne puis vous dire assez les soins tendres et dévoués de tous ceux qui furent nos amis et dont je le reste encore. Vous auriez fait de même, car je connais votre cœur et votre bonté pour moi.

J’ai écrit à Pauline [44]. Ce n’était pas assez de m’accabler de maux, en me privant de la présence de mon ami d’enfance, il faut que j’apprenne aussi qu’il n’est pas bien…

Oh ! sort cruel, ma vie en est brisée. Je n’ai plus de foyer ; il faut que j’en refasse un, à soixante-neuf ans. En attendant et après beaucoup de soins tristes et pieux, que je dois à ces tendres restes, je quitte Paris pour qu’un peu de mouvement redonne un peu de vie à mon pauvre esprit et à mon corps. Je voulais aller en Angleterre, mais le choléra m’en empêche. J’irai à Nice où je vais retrouver mon ami, M. Mugenot. Je vous remercie de votre dévouement, cher ami. Restez tranquille, je n’ai besoin de rien autre que la possibilité de vivre dans un état plus calme que le désespoir dont je suis en proie dans ces premiers et cruels moments.

Vous, cher ami, continuez votre bel art, que vous illustrez déjà. Votre portrait est déjà une belle et bonne œuvre ; c’est le dire de tous les bons artistes. Courage !… À plus tard, quand je vous reverrai, Dieu veuille que je sois un peu plus calme dans les interminables regrets qui m’accompagneront jusqu’au tombeau.

Je remercie vos bons parents, monsieur votre père et tous ceux, — et ils sont nombreux, — qui prennent part à mon grand malheur. Mes chers compatriotes, je vous remercie de ce nouvel intérêt. Mais, quant à mes parents, faites, je vous prie, qu’ils ne viennent pas me troubler.

Tout à vous de cœur.
LXI
Ingres a Pauline Gilibert.
Paris, 18 octobre 1849.

Ma chère Pauline, mon enfant chéri ; cher Gilibert, ami le plus cher à mon cœur ; c’est toujours avec mes justes larmes et regrets cruels à mon cœur, que je vous écris ces lignes. Tout renouvelle à chaque instant ma douleur, dans le plus profond de mon cœur : et mon état moral et ma santé en sont ébranlés.

J’ai essayé de m’éloigner de Paris. Un sentiment attractif me rappelle plus près de cette tombe où elle repose et où j’ai préparé d’avance ma place à côté d’elle, dans l’intervalle de ce peu de jours de ma triste vie si courte, à présent.

Mais je cesse de vous attrister. Courage, dans notre malheur !

Les soins des affaires dans ma position malheureuse m’occupent assez, pour me distraire. Je fais arranger mon atelier du n° 15, quai Voltaire, où je suis assez bien. Car, j’ai enfin une petite velléité de me remettre au travail, en terminant le plus tôt possible le tableau de Jésus au milieu des Docteurs. Quant à Dampierre, est-ce que je pourrai jamais aborder cette résidence, là où elle était, cette bonne compagne, à jamais séparée de moi ?


Août 1849.
À M. Reiset.

Mon cher et bien cher ami, aujourd’hui est un jour que je dois consacrer à la pleurer plus encore, un jour que je veux consacrer au plus tendre recueillement qui me rapproche encore plus d’elle, s’il est possible. Je vous prie donc de in excuser si je m’interdis le plaisir de me trouver, encore une fois de plus, parmi vous. Vous me comprendrez.

Je vous prie de vouloir bien m’excuser auprès de l’excellente madame Reiset et de votre charmante enfant. Et vous, mon cher et bien bon ami, que je ne puis essayer de remercier de toutes ses cordialités et procédés pour moi, n’ayant pas trop de ma vie entière pour vous exprimer par toute sorte de dévouement combien je vous suis attaché de cœur inaltérablement, vous voulez bien que je vous embrasse bien tendrement. (Op. cit.)


À Monsieur Lehmann,

6 septembre 1849.

Mon brave Lehmann, je vous donne tard des nouvelles de ma triste vie, depuis ce jour d’horrible mémoire, où je l’ai perdue, et sans retour perdue. Hélas ! tout seul, sans plus elle ! Mais cela est affreux, et je ne vois pas encore d’issue, pour sortir de mon désespoir de tous les moments. Il est vrai que vous, comme tous mes amis, êtes des anges de consolation, si la consolation en pareil cas est possible. Vous aurez fait comme eux, cher ami. Je vous connais ce cœur tendre pour votre maître, pour votre ami. Je vous remercie de l’élan de votre pitié et pour elle, — digne femme, dont tout le monde a salué et honoré les vertus ! — et pour moi. Vous devez la bien regretter, car elle vous aimait. Je suis donc tout seul, rentré chez moi, à la merci de l’avenir, triste pour moi bien triste ! Ce malheur à mon âge ! Obligé de me refaire un foyer, et sans elle !

Je vous reverrai avec plaisir, cher ami, vous réunir à mes autres enfants. Eh ! qui peut se flatter d’en avoir d’aussi dignes et d’aussi distingués que vous dans ce monde ? Vous vous grouperez donc autour de votre vieil ami, et, avec le temps, on me le dit, elle veut « me voir plus calme ». Ce sont ses derniers mots qui retentissent au fond de mon cœur déchiré : alors je baisse la tête, et je pleure de douces et amères larmes.

Embrassez en attendant votre bien malheureux ami, qui est aussi bien reconnaissant, et bien sensible aux sentiments de votre bon cœur pour lui. Tout à vous avec mon inaltérable estime et amitié. (Fonds Delaborde).


À Monsieur Paul Lemoyine, statuaihe, poste restante, à Rome. (Mise à la Poste a Mealix, le 10 septembre).

Paris, ce 9 septembre 1849.

Mon cher et vieux ami, je te reconnais à ton bon et tendre souvenir dans une situation qui me rend inconsolable et le plus malheureux de tous les hommes. Je l’ai perdue cette admirable compagne, et sans retour, ma pauvre femme, amie de tous les jours, de tous les moments ; et on ne peut mourir d’un tel affreux désespoir, sans fin, car je ne vois encore pas d’issue pour en sortir d’une manière supportable. Je suis seul, tout seul, et à me refaire un foyer, puisque, n’ayant pu mourir avec elle, je dois lui survivre. Comment ? Je n’en sais rien encore, tant la plaie est saignante. Ah ! mon ami, puisses-tu n’éprouver jamais le mal que donne un tel malheur ! Et pourtant je fais ce que je puis et ne demanderais pas mieux que d’avoir plus de courage ; mais je trouve que j’en ai beaucoup trop, car je la pleure et devrais toujours la pleurer cette excellente femme, à laquelle, il est vrai (et ce m’est une espèce de consolation d’en avoir pu constater la plus éclatante manifestation), tous mes nombreux amis ont rendu hommage à sa digne vertu. Mais tout cela ne me la rend pas, et je suis comme si j’avais reçu un coup qui, me faisant tourner, m’aurait jeté à cent mille lieues et m’a laissé comme stupide et n’y comprenant rien. Car je ne puis quelquefois y croire, tant cet arrachement de mes propres entrailles est au-dessus de notre savoir misérable et malheureux, dans cette triste vie qui n’est semée que d’embûches et finit ainsi. Je n’ai que deux pas à faire d’ailleurs pour aller la retrouver, où ma place — je viens de la préparer à côté d’elle — m’attend.

Tu me parles de gloire et d’art, mon cher ami. Oh ! il y a longtemps que la méchanceté et la folie absurde des hommes m’ont singulièrement désillusionné en toutes ces choses ; et sans être un misanthrope, je vis, sinon plus heureux, au moins plus dégagé des choses d’ici-bas. Est-ce que, depuis deux ans, ô horreur ! nous ne vivons pas comme dans les ténèbres du malheur ; et où pourrais-tu voir poindre dans l’avenir le moindre point où la vérité puisse arriver ? Tu n’as, mon ami que trop éprouvé toi-même, — et cela dans cette autrefois si heureuse et belle Rome, — les fruits les plus effrayants des fureurs démagogiques et révolutionnaires de ces diables que l’enfer a suscités pour détruire la société. Tu penses bien, mon bien cher, que nous t’avons suivi dans tous ces périls avec notre tendre sollicitude, moi et ma pauvre femme, sans oublier ta chère Colombe qu’elle aimait tant, parce qu’elle est bien bonne. Mais je ne sais rien de toi, de nos amis, les Flacheron, Gabriac et autres, auxquels mon cœur s’intéresse. Je te serais donc bien obligé de me mettre au courant de leur sort et de me faire espérer aussi enfin que, sans quitter cette si belle Italie pour toujours, tu penserais à venir en France la faire connaître à ta femme, et y revoir après un si long temps ton vieux et fidèle ami, et renouveler, en parlant de celle qui t’aimait aussi, le bonheur que nous avons eu de jouir de quelques douceurs d’amis dans cette villa Médicis où tu venais toujours à propos et à notre grand plaisir. Enfin, cher et vieux ami, penses-y et viens faire embrasser celui que, dans tous les temps comme aujourd’hui, j’aime comme le plus sûr et le meilleur de mes amis.

Je t’embrasse du meilleur de mon cœur, ainsi que ta chère Colombe. (Fonds Paul Bonnefon).


À Monsieur Sturler, peintre d’histoire, rue Rochechouart, 12, Paris (Timbre de la poste : 16 octobre 1849).

Meaux, 9 septembre 1849.

Cher ami, j’ai tant peur que vous ne m’échappiez, que ce n’est pas à moi qu’en est venue l’idée quoique je la désirasse beaucoup, mais à mon bon M. Ramel, avec qui vous avez veillé si tendrement pour elle et pour moi. Cette terrible occasion vous a liés, humainement parlant. M. Ramel, a eu l’idée donc de vous prier, de même que Madame, de venir nous voir tous ici à dîner, mercredi prochain, en compagnie d’amis que vous aimez comme moi, les Desgoffes et Thomas et sa lyre [45]. Ainsi, vous voudrez bien vous entendre pour nous arriver ensemble, n’est-ce pas ? et d’assez bonne heure pour ne rien perdre de cette bonne réunion, qui me rend en attendant si heureux.

Ne m’étant pas muni du numéro de votre maison, je recommande ce billet aux soins de mon fidèle Raymond. Il n’y a donc pas d’affaires qui tienne. Vous me le promettez, avec l’assurance de tout le plaisir qu’on aura ici de vous recevoir de parlait cœur.

Je suis, cher ami, votre bien sincère ami dévoué.

(Fonds Paul Bonnefon).


À Monsieur le président et Messieurs les professeurs de l’École nationale des Beaux-Arts.

Ce 28 décembre 1849.

Monsieur le Président, messieurs les professeurs peuvent se rappeler avec quelle hésitation j’acceptai l’honneur de la vice-présidence de l’École, quoiqu’elle me fût offerte avec une insistance si bienveillante que le souvenir m’en est précieux.

Eh bien ! messieurs, les difficultés que je ne faisais qu’entrevoir alors, se représentent aujourd’hui bien plus puissantes, surtout après l’affreux malheur qui est venu m’accabler.

Forcé de m’absenter habituellement de Paris et craignant que mon esprit fatigué soit insuffisant pour présider votre assemblée et diriger vos discussions, je viens vous supplier, Monsieur le Président, de me permettre de résigner entre vos mains les fonctions qui allaient m’être confiées et de prier messieurs les Professeurs de me choisir un remplaçant.

Veuillez aussi, je vous prie, agréer et faire agréer à mes honorables collègues l’expression de mes plus vifs regrets et l’assurance de mon respectueux attachement. J’ai l’honneur d’être, Monsieur le Président, votre très humble et très obéissant serviteur.

Ingres,00000
Professeur à l’École nationale
des Beaux-Arts, etc.000

(Fonds Paul Bonnefon).

LXII
Ingres à Armand Cambon.
21 octobre 1849.

Mon cher ami, mais qu’avez-vous eu ? Les détails que vous me donnez de votre santé m’effrayent. Mais jeune, comme vous l’êtes, vous pouvez être, je crois, sans peur ni inquiétude si, jusqu’à l’heure où j’écris, tout va bien selon mes vœux. Je vous remercie mille fois, de m’a voir tiré d’inquiétude.

.........................

Quant à moi, cher ami, je suis toujours inconsolable dans mon affreux malheur. Vous pouvez vous imaginer ce que je souffre devant l’abîme qui me sépare de ma pauvre femme. Mais, encore qu’il n’y ait que celui qui éprouve un tel malheur qui puisse le comprendre, j’ai cependant beaucoup de courage ; et le tendre appui de tant d’amis qui m’entourent, des secours de la plus vraie amitié, m’aident à vivre. Ensuite, délivré de bien des soins souvent longs et pénibles qui m’occupent dans ma nouvelle vie, j’espère que le travail sans aucune ambition mondaine et que le temps aussi, dit-on, m’aideront. Mais il y faudra bien du temps, car j’ai tout perdu pour le cœur.

Mon pauvre ami est donc toujours aussi mal, mais pas plus mal. — Mon Dieu ! que, du moins, il puisse vivre même ainsi, puisqu’il lui reste encore quelques facultés. Voyez-le pour moi, je vous prie, entretenez-le de mon tendre attachement, tranquillisez-le sur mon état présent, il me reste une excellente domestique qui avait toute la confiance de ma femme qui la chérissait ; car elle en était soignée avec un dévouement, je puis dire héroïque et tendre.

Voilà pour la vie. J’ai tout ce qu’il me faut. Ma maison est parfaitement tenue et on n’y fait que ce que l’absente y faisait. Vous viendrez, j’espère, un jour, me voir. Ah ! que j’aurais désiré que notre ami eût pu venir me voir. Il est vrai que, dans ce moment, je n’habite qu’un très petit appartement ; mais plus tard je me logerai pour tout à fait, et il y aura toujours la chambre des amis. Au milieu de tous ces soins forcés par ma triste position, je suis tout seul sans elle. Ce triste tableau fait le malheur de tous mes instants et il me faut, je vous assure, bien du courage pour le surmonter.

Je vous remercie de vos bonnes offres. Mes excellents amis, dont je suis toujours entouré, ont fait et font pour moi ce que vous auriez fait à leur place.

Je vous remercie des raisins que vous m’avez envoyés. Je reconnais aussi, dans ce bon souvenir, les soins d’une bonne mère et la sollicitude honorable pour moi de votre famille, à laquelle je vous prie de présenter mes sentiments bien affectueux et bien attachés. Je n’ai plus revu depuis longtemps votre ami M. Mège ; j’en suis fâché et vous prie de le lui dire. Tout le monde parle du bon effet que produit notre tableau dans la sacristie de la cathédrale de Montauban. J’en suis tout heureux ; le voilà sauvé, j’espère, à jamais. Mais on m’a dit que, le matin, le soleil et la grande quantité de jour lui font un peu tort, et que les murs qui sont blancs doivent aussi amener des reflets. Voyez si, en bouchant, en atténuant le jour de quelques croisées, tout cela ne serait pas mieux.

Vous suis-je bon à quelque chose ? Dites-le moi, je suis prêt à vous servir. Et, à ce propos, voulez-vous que je vous prie d’accepter l’esquisse peinte du Vœu que vous avez pu voir dans mon atelier ? Pardon pour si peu, mais c’est un souvenir d’amitié. Je pense aussi que le tableau n’est pas trop penché en avant. Je désirerais qu’il suivît le mur et qu’il eut l’air d’y être monumentalement. Si, aux angles des murs, on pouvait mettre une tenture rouge de soie ou bien un fond absorbant la lumière, cela irait bien. Je suis fâché d’être si exigeant, mais c’est un père qui parle pour son enfant ; et quand la sacristie serait toute arrangée ainsi, elle n’y perdrait pas ; car je me rappelle bien qu’elle est superbe.

Donnez-moi de vos nouvelles. Cela m’intéresse toujours, vous le croyez bien. J’ai, d’ailleurs, d’autres choses à vous dire, mais plus tard. Soignez bien votre santé et dites-moi que vous êtes heureux et content. Voilà mes vœux pour vous et l’expression sincère de toute mon amitié.

Ingres.

Je ne puis venir vous voir dans votre beau pays. Plaignez-moi. Je vous salue.

Je nai pu remettre le pied dans mon lugubre appartement de l’Institut et je me suis logé, en attendant, rue Jacob, 27. Plus tard, je me caserai définitivement selon mes besoins, ce qui est même fort difficile à Paris. Je sollicite une indemnité de logement et, quoique tout le monde croie que je n’ai ici qu’à exposer mon désir, je n’obtiens encore rien.

Cependant, Isabey, père, va quitter un beau logement, comme celui qu’avait autrefois Gérard, et j’espère que je pourrai l’obtenir. Là, je voudrais recommencer ma vie solitaire et studieuse, entouré seulement de quelques amis et dégagé de toute participation aux choses insupportables et injustes de ce vilain monde.

J’ai souvent rêvé à d’autres projets !…

LXIII
Ingres à Pauline Gilibert.
Paris, 11 avril 1850.

Il n’est que trop vrai : par suite de tant de préoccupations douloureuses pour le moment, décourageantes pour l’avenir si sombre, j’ai pu me laisser aller au point de vous tant négliger. J’en suis affligé moi-même.

Je n’ai pas le talent d’écrire des lettres courtes ; j’ai tant de choses à vous dire, verser des larmes sur tant de sujets, et de bien douloureux ! Malheurs publics et personnels… Mais à quoi bon tant s’affliger ? La mesure sera bientôt à son comble.

J’aime mieux m’occuper de toi, chère enfant. Mais, dis-moi, où as-tu appris, qui est-ce qui a pu Rapprendre, à Montauban, à faire un aussi délicieux portrait que celui de Madame de Gondrecourt ? Combien j’ai eu de plaisir à le voir, à l’admirer. Cette admiration a été partagée également par tous mes amis ; et on m’a dit, depuis, que tu en as fait d’autres encore mieux. Mais cela est étonnant : une belle inspiration d’une belle personne bien posée, le tout d’un beau caractère. Que je t’embrasse en idée, ma chère fille î

Et toi, heureux père, fais-en autant. Et sans compter qu’elle dit la musique à merveille. Courage donc, chère enfant ! Mais il n’y a plus d’enfant, dans tout cela, elle prend l’art au sérieux…

Je t’envoie une lettre que ma pauvre femme te destinait et que tu garderas, j’en suis sûr, avec un tendre souvenir. Elle vient de rouvrir toutes mes plaies !

De Mme Ingres à Mlle Gilibert.

Tu as bien raison, ma chère Pauline, de compter sur mon indulgence pour excuser ta paresse à écrire, car j’ai le même défaut. Cependant j’ai plus d’excuses que toi ; et, d’ailleurs, tu vois combien je si is heureuse de recevoir de tes nouvelles et de celles de ton bon père. J’apprends avec plaisir qu’il ne souffre pas trop. Il est bien aimable de s’être occupé de l’envoi du baril qui est arrivé à bon port.

Je veux maintenant te parler de nos santés. Ingres va bien : il continue toujours à travailler. Quant à moi, je voudrais pouvoir te dire que je vais bien aussi. Mais, depuis quelque temps, j’ai un mal au pied qui me fait souffrir par moment et me retient dans ma chambre. Je suis un traitement qui, j’espère, me fera du bien. Cependant, ces jours-ci, je souffre davantage. Je pense bien que mon séjour à Dampierre, à cause du repos forcé que j’y prendrai, accélérera ma guérison. Nous comptons partir vers la fin de ce mois. Les journaux te tiennent au courant des affaires politiques ; je ne t’en dirai rien.

Je t’embrasse bien tendrement. Ingres aussi t’embrasse.

LXIV

Ma chère fille, il faut donc le pleurer ; moi, ce digne vieux ami ; toi, ton père chéri ! Il me faut donc verser de nouvelles larmes, les confondre avec celles données à ma pauvre et digne femme. Deux cœurs qui s’aimaient et s’entendaient si bien ! Quel coup tu m’as porté, ma chère enfant. Ce cher ami, digne d’un meilleur sort, souffrir et mourir. Ah ! ce n’est pas juste : il y a tant de monstres qui vivent, pour le malheur des autres. Cher ami, je ne te verrai donc plus !…

Quels tristes et cruels moments tu as dû supporter ! Éh bien ! ma chère, courbons notre tête ; car la puissance humaine n’y peut rien. Restons pour le pleurer, le regretter éternellement et puissions-nous les retrouver tous les deux dans l’éternité, plus heureux que sur cette triste terre. Je me plais a croire, ma chère enfant, que, dans cet affreux malheur, tous ceux qui t’entourent te prodiguent toute espèce d’affectueuses et douces consolations. Que ne puis-je moi-même te montrer combien je partage ta douleur !

Toi, chère enfant, quelle est ta position, ton 413

âge ? Qui est-ce qui prend soin de toi, que vas-tu faire ? Quels sont les parents, avec lesquels tu dois être restée ? Je suis bien hardi de tant te demander, mais le meilleur ami de ton père a bien le droit de t’adresser de pareilles questions. Je l’aimais tant, ce pauvre père. Je l’aimais d’une amitié sincère, et je la continue dans sa fille.

Ingres.

À M. Marcotte.
Paris, 28 juillet 1850.

Où je suis ? Ce que je lais ? Eh ! mon Dieu ! je suis arrivé, le 18, de mon très ennuyeux voyage à l’île de Jersey ; car, vous le voyez, je ne suis pas allé à Londres, ce que j’aurais peut-être mieux fait de faire, et j’aurais épargné à votre excellente Madame les soins qu’elle s’est donnés pour me rencontrer à Boulogne. Enfin, quoiqu’on dise toujours que Jersey est le plus charmant séjour, je m’y suis trouvé à la vérité tout seul, et vous aviez bien raison de redouter pour moi un si triste moyen de voyage. À la vérité encore, c’est ma faute ; car une famille m’attendait depuis quatre jours, ma chambre arrangée avec confortable, là où je ne suis allé me présenter que la veille du jour où j’ai quitté ma vilaine auberge. On m’a promené toute la journée, et, effectivement, j’ai vu un très joli pays ; mais il me faut autre chose, à moi, qu’une ville anglaise, qui n’est composée que de boutiques et d’Anglais. De là, je suis donc reparti pour Granville où je n’ai pas été fâché de retrouver la France, quitte de la mer par une traversée qui m’avait bien secoué en allant. J’ai gagné l’intérieur, à Avranches, où je me suis reposé trois jours chez un excellent ami, M. Martin. Là, je croyais trouver une belle cathédrale, mais je n’en ai trouvé que le terrain.

De là, à Caen, où (après avoir été d’abord à Bayeux) j’ai admiré les belles églises, et surtout leur extérieur, car il n’y a rien au dedans ; j’ai vu le Musée, qui n’est pas mal. Je me suis ennuyé à battre le pavé, allant devant moi, mes poches pleines de cerises et les mangeant dans les rues, mais sans être sensible à rien ; et, à vrai dire, il n’y a rien à voir que des gens qui végètent et qui vivent comme des choux, sans les beaux arts. J’avais heureusement apporté un livre-trésor, les Auteurs grecs dans un seul volume. Alors, ayant terminé mes cerises, je rentrai tristement dans ma chambre, à l’hôtel, où j’allai lire Pindare avec un certain plaisir.

Avec tout cela, je me suis raidi et j’ai dit : « Tu l’as voulu, eh bien ! tu iras jusqu’au bout. Tu sauras ce que c’est que la province ; tu apprendras plus que jamais qu’on ne voyage pas tout seul impunément et que, malgré la terrible vie de Paris, il n’y a que lui d’habitable ou l’Italie ». M’y voilà donc, et j’y ai retrouvé ma triste vie cependant. J’ai subi, hier, mon digne ami, une fatale et bien triste journée, le bout de l’an de ma pauvre bien-aimée et à jamais bien regrettable femme. Tous mes amis ont été la pleurer, comme moi, à l’église où, par les tendres soins de mon cher Gatteaux, je n’ai rien omis pour une mémoire digne d’Elle, s’il était possible. Mais, hélas ! rien ne m’a été rendu, et mes regrets sont éternels.

Ingres.
(Fonds Delaborde)
LXV
À Pauline Gilibert.
Paris, 26 septembre 1850.

Que ne puis-je donc te voir i Je t’ai laissée petite fille et tu es une demoiselle, belle de talents et j’en sais quelque chose. Mais je ne puis t’entendre dire une sonate de Beethoven. Patience ! ou c’est moi qui irai, ou c’est toi qui viendras. Je pense plutôt que ce sera moi ; car comment faire ?… Tu n’as pas vu d’indiscrétion dans mon juste désir de connaître ta position après un si grand malheur, et tu as eu raison. Ce que tu m’en dis me fait le plus grand plaisir et je te vois aussi heureuse que possible avec de bons parents, comme le sont ton oncle et ta tante. Heureuse, tu ne le seras jamais trop, et personne plus que moi ne s’y intéresse. Moi, je suis encore bien étourdi de ma triste position. Je ne suis encore que campé, sans logement définitif. Je possède tant d’objets d’art, que je me trouve très difficile à loger. Ce qu’il y a de sûr, c’est que je n’y oublierai pas la chambre de ma petite amie et celle de la personne qui t’accompagnera. Penses-y

.........................

Oui, c’est avec un bien grand plaisir que j’ai eu l’honneur de recevoir Mme Lacoste. C’est une personne infiniment aimable et qui t’aime bien. Quelle bonne musique nous ferons, à nous deux, sous l’invocation bien tendre de ce bon père qui l’aimait, la disait, la sentait si bien !

Chère enfant, et toujours en m’occupant de mon ami, je te dirai que je réalise dans mon portefeuille toutes les œuvres que j’ai faites, et peut-être pour en faire un recueil gravé en petit format, au simple trait. Les portraits y jouent leur rôle. Je tiens à ce que celui de ton père y tienne place première. Pour cela, je te demanderais bien un calque de son portrait peint, mais j’ose plus et je te demande de me l’envoyer dans une caisse plate. Cela peut être terminé en une quinzaine de jours. Le portrait sera alors remis chez toi… Couvre la peinture de papier fin d’enveloppe. Le tout arrivera par la diligence, avec le mot Fragile dessus…

LXVI
Paris, 21 janvier 1851.

Je t’ai adressé mes mille vœux pour ton bonheur, en regardant ton petit portrait. Que n’ai-je pu faire de même, en regardant celui de ton père dont la mémoire ne s’effacera de mon cœur qu’avec la vie.

Le voilà, enfin, je te le rends. Quels souvenirs de tendre amitié il me procure, ce portrait ! Jamais, il est vrai, et j’en suis fier, pinceau n’a rendu le naturel plus vivant et plus animé. Je fais les vœux de tous les moments pour que tu sois résolue à bien asseoir ta vie sur une affection digne de toi. Je ne serai point le dernier ni le moins digne, à m’intéresser à ce qui devra faire le* bonheur d’une vie si chère.

.........................

Son portrait ! Le croirais-tu, ma fille ? À sa vue, j’ai pleuré d’émotion pour tant de souvenirs. Aussi, je crois pouvoir le dire, c’est parce qu’il est beau et que je n’ai jamais mieux fait. Je t’expliquerai comment mon nom et le sien y doivent être. M. Combes pourrait se charger de ce soin.

27 août 1851,
LXVII

.........................

Tu vis avec les beaux-arts ; très bien. Ils sont le baume salutaire de la vie. Cette musique, cette peinture, l’honnête et belle littérature, voilà de quoi nous rendre bien heureux. Et tu n’y es pas si maladroite déjà. Je voudrais pouvoir apprécier tes progrès.

Oui, c’est avec bonheur que je vais réaliser le projet cher à mon cœur, de laisser à ma ville natale tout ce que je possède en art. Le si excellent Mr Combes veut bien me seconder. Mais faites-moi le plaisir de ne pas trop exalter l’envoi que je fais prématurément et pour engager seulement ma foi, car ce n’est qu’un échantillon et pour prendre possesso. Aussi, je vous prie de ne point rendre cela plus important que ce n’est. Je désire que ce soit en un bien privé, mais accessible aux personnes éclairées. Vous devez bien me comprendre et je me fie sur ce point à votre zèle éclairé et prudent.


À Monsieur Croshilhes, Maire de Montauban.

Paris, 18 juillet 1851.

Monsieur le Maire, le Conseil municipal de Montauban, après m’avoir déjà profondément honoré en daignant donner mon nom à une des plus belles rues de la ville, vient de mettre le comble à ses bontés pour moi, en me permettant de voir se réaliser un des plus heureux rêves de ma vie, celui de pouvoir transporter dans le lieu qui m’a vu naître, pour y être conservés, les objets d’art que je possède.

Le local que la Ville veut bien leur destiner sera comme un lieu sûr pour ces bons vieux compagnons, qui m’ont tant appris, qui m’apprennent encore chaque jour. J’ai vécu, je vis encore avec eux, et cependant pour donner à mes chers compatriotes un gage de ma foi et de ma vive gratitude, je n’hésite pas à leur envoyer une première partie de mon offrande, pour la placer dans le local qui doit, un jour, la contenir tout entière.

Il m’est doux de penser qu’après moi, j’aurai comme un dernier pied-à-terre dans ma belle patrie ; comme si je pouvais, un jour, revenir en esprit au milieu de ces chers objets d’art, tous rangés là comme ils étaient chez moi, et semblent toujours m’attendre. Enfin je suis heureux de penser que je serai toujours à Montauban, et que là où, par circonstance, je n’ai pu vivre, je resterai éternellement dans le généreux et touchant souvenir de mes compatriotes.

Veuillez donc bien, Monsieur le Maire, etc.

(Fonds Henry Lapauze).
Ingres.
LXVIII

À Pauline Gilibert.

2 octobre 1851.

Je suis malade d’ennui. Toujours une vie de contretemps qui contrecarre tous mes projets. Tout cela couronné d’une responsabilité glorieuse, si l’on veut, mais laborieuse et difficile…

Je te trouve heureuse de partager ces quelques jours avec une si aimable cousine. Je suis on ne peut plus flatté, d’être quelquefois l’objet de son sou419

venir et de l’assurer de tous mes vœux empressés pour son cher fils que j’aurais désiré connaître. Que vous êtes heureux de respirer l’air si pur du pays natal ! Que n’en puis-je jouir, moi aussi !… La Providence fera bien quelque miracle, pour que je cesse d’être traité en proscrit.


À Monsieur de Guisard, Directeur des Beaux-Arts
au Ministère de l’Intérieur.
Paris, ce lundi 20 octobre 1851.

Monsieur le Directeur, permettez-moi tout d’abord de vous exprimer tous mes remerciements, de vous dire combien je suis sensiblement touché des bontés du Ministre et de vous prier, Monsieur, de vouloir bien être auprès de lui l’interprète de ma plus vive gratitude.

Cependant, je dois en même temps l’instruire, ainsi que vous, Monsieur le Directeur, du parti que j’ai pris depuis longtemps avec moi-même de ne plus accepter aucune commande. On sait, en effet, que je me suis désisté de plusieurs grands travaux déjà commencés, avancés même, et cela pour ne plus prendre dorénavant mes inspirations que de moi-même et n’assumer d’avance, sur l’exécution et l’achèvement de mes œuvres, aucune espèce de responsabilité.

Toutefois, dans la situation présente, éprouvant une véritable répugnance à opposer un refus à d’aussi grandes bontés, je viens, Monsieur le Directeur, vous soumettre un terme moyen qui, tout en me laissant mon libre arbitre, me permettrait de répondre aux bienveillantes intentions de M. le Ministre.

J’ai en ce moment sur le chevalet deux tableaux, figures de grandeur naturelle, qui, terminés, pourront avoir quelque importance. C’est, d’une part, une répétition (avec variante) de ma Vierge à l’Hostie, répétition qui m’a été commandée il y a quelques aimées par le Ministère de l’Intérieur, au prix de 10.000 francs et qui est déjà à moitié faite. D’autre part, c’est une Jeanne d’Arc au Sacre de Charles VII dans l’église de Reims, en pied, dont la composition déjà gravée fait partie du Plutarque français et dont le prix serait de 10.000 francs.

Pensez-vous avec moi, Monsieur le Directeur, qu’en offrant ces deux ouvrages, cet arrangement puisse convenir à M. le Ministre et à vous ?

Daignez, je vous prie, le lui soumettre. Mais quelle que puisse être la décision, croyez-le bien, je serai toujours très heureux de l’honneur insigne que je viens de recevoir dans cette circonstance, où il y a plus qu’une commande pour moi, tant est grande la haute bienveillance dont je suis l’objet et dont j’aurai bientôt l’honneur de remercier M. le Ministre et vous, Monsieur le Directeur. J’ai l’honneur d’être, en attendant, avec la considération la plus distinguée, votre plus humble et plus reconnaissant serviteur.

J. Ingres.000
Membre de l’Institut.

À MM. les Professeurs de l’École des Beaux-Arts.
Paris, le 25 octobre 1851.

Messieurs et honorés Collègues, arrivé à l’âge de soixante et onze ans, après de longues années de service, je viens prier l’École de vouloir bien m’honorer du titre de recteur et de me permettre aussi de jouir des privilèges attachés à cette position

Les soins de santé qu’exige mon âge, m’éloignent d’un enseignement que je regrette. Mais dans vos mains, Messieurs, il ne saurait jamais fléchir et de loin je ne cesserai de prendre la plus vive part aux succès glorieux d’une École dont les intérêts me seront toujours chers.

Veuillez donc croire à l’assurance des regrets et du dévouement de votre très honoré collègue.

Ingres.

(Archives de l’Ecole des Beaux-Arts, communiquées à M. Henry Lapauze).

LXIX
12 mars 1852.
À Pauline Gilibert,

Un catarrhe, qui depuis quinze jours me retient dans ma chambre et que le froid rend difficile à guérir, m’a empêché jusqu’à aujourd’hui de te donner signe de vie. Les affaires et les tracas de la vie m’assiègent toujours. Il serait même possible que cette vie changeât d’aspect, sous peu. Je suis trop seul et je ne puis m’habituer à cette solitude.

Mais je t’en entretiendrai plus tard.

Fais-moi le plaisir de me rappeler au souvenir aimable de M. Combes et, en même temps, prie-le pour moi d’exprimer la pensée bien arrêtée de ne rien changer à la disposition et au caractère de décoration (sauf le nettoyage) de la salle qu’on m’a destinée à l’Hôtel-de-Ville.

.........................

Dans ma dernière, je te faisais pressentir un changement d’état. Depuis, les journaux, (puisqu’enfin il faut les subir), vous ont appris que j’allais me marier avec Mlle Ramel, ce qui est très vrai et ce que j’aurais voulu t’apprendre personnellement, à toi qui t’intéresses avec ta sollicitude de bonne petite amie à l’ami de ton père. Mais ce que les journaux n’ont pu te dire, c’est que j’épouse la personne la plus digne, la plus aimable, la plus distinguée, qui veut bien se trouver heureuse de porter mon nom. Elle est parente de Marcotte, dont tu as souvent entendu parler, comme mon excellent ami. Et voilà ! ce mariage va se faire dans le courant de ce mois. Mon état d’isolement, depuis la mort de ma pauvre femme, me rendait la vie insupportable. Mes amis m’ont fort engagé à prendre ce parti, surtout à cause du mérite de cette personne que j’ai su apprécier depuis longtemps. Elle n’est ni âgée ni jeune et plutôt très bien. J’espère qu’un jour, je pourrai lui faire connaître ma chère fillette et je suis persuadé que tu l’aimeras facilement.

LXX
Paris, 28 août 1853.

Lorsqu’on est heureux, on peut devenir oublieux même de ses meilleurs amis. Je me suis réveillé en sursaut et me voilà ! Après donc les mille soins, affaires et distractions causées par mon nouvel état, nous aussi, nous voyageons. Nous venons de parcourir la Touraine. Demain, nous visiterons le Calvados, puis la Brie et enfin Versailles, la maison paternelle de ma Delphine, et cela nous occupera jusqu’au Ier novembre. Nous terminerons, comme tu vois, nos fêtes de noces ; mais pour rentrer ensuite dans la vie paisible, si elle existe à Paris.

Le travail est indispensable à la vie. J’ai à terminer plusieurs toiles commencées, avancées même. M’étant déjà défait de toute espèce de commande, j’aurai, par la suite, la liberté de ne faire que des œuvres à ma volonté, s’il plaît à Dieu. Tu as bien dû jouir des beautés pittoresques que tu quittes. Et tu en auras bien crayonné quelques-unes ?


À Madame Etex.

25 novembre 1852.

Chère Madame, je regrette beaucoup de ne pouvoir répondre d’une manière satisfaisante à votre aimable lettre et à celle de votre mari, contre lequel je n’ai aucun grief particulier, dont j’estime le beau talent, mais dont les opinions, si différentes des miennes, m’éloignent à jamais de ceux qui les professent [46].

C’est avec regret que je me vois forcé de vous en exprimer ma pensée dont vous avez provoqué l’expression, mais dont (sic) je dois vous dire ici ma résolution de ne pas renouer des relations qui me feraient peut-être regretter n’avoir cédé au sentiment que je vous conserve néanmoins.

Recevez, avec mes compliments, les souhaits de bonheur et de prospérité que je forme pour vous, chère Madame, et votre mari, du fond du cœur.

J. Ingres.

(Communiqué par M. Mangeant).

LXXI
À Pauline Gilibert.
9 janvier 1853

Fillette, ce petit nom d’amitié m’est bien cher, et je suis heureux qu’il ne te déplaise pas. Mes préoccupations grandissent toujours par ma position. Ah ! que ne suis-je aussi dans un petit coin d’un Saint-Maurice, et que ne puis-je laisser ici tout ce bataclan de soins incessants et souvent désagréables même pour ma vanité, — si j’en avais. Combien est préférable la paix ou la solitude ! Voilà ce que nous disons souvent avec ma chère femme. Mais là où la chèvre est attachée, il faut qu’elle broute. Nous vivons dans l’espérance de te revoir, un jour.

LXXII
(Sans date).

Effectivement, j’ai revu monsieur Reynaud. J’ai reçu le Maire et ces messieurs avec bien du plaisir, comme compatriotes et gens distingués.

Tu sais peut-être que j’ai accepté de peindre la Salle de l’Empereur Napoléon Ier à l’Hôtel-de-Ville. Il faut donc que, d’ici au premier janvier, j’aie terminé cette œuvre considérable. Je n’ai pas un moment à perdre pour arriver au but, et Dieu sait si je suis occupé. C’est pour cela que j’ai dit adieu au monde qui bourdonne autour de moi.

Ta dernière lettre efface heureusement le triste effet de la précédente, à laquelle j’ai pris la plus vive part. Mais j’éprouve un bien grand plaisir à la bonne nouvelle de ton mariage, et je te sais bien gré de m’en avoir informé des premiers. C’est une chose très sérieuse par les détails que tu me donnes sur cet événement auquel, tu n’en doutes pas, nous prenons le plus vif intérêt, et nous t’envoyons nos vœux les plus tendres ! J’aime beaucoup qu’on épouse son cousin. Même famille, on se connaît mieux ; on a vécu ensemble. Je félicite aussi cet heureux cousin et cette famille qui acquiert une telle fille. Tu nous tiendras au courant de l’époque de ton mariage pour que, dans ce moment suprême, nos tendres vœux vous parviennent en idée, puisque nous ne pouvons y assister.

On dit, ma chère, que tu es dans un état sacré ; c’est un gage de bonheur de plus pour toi. Mais pour la peinture et la musique, qu’en sera-t-il ? Ces arts charmants que tu cultives, vas-tu les oublier, comme beaucoup de jeunes personnes, ou bien forcément les négliger ? Chère petite Madame, que le feu que tu as pour eux ne s’éteigne jamais !

Je n’avais pas compris que vous veniez nous faire vos adieux, hier. Votre départ me cause beaucoup de regrets. Je ne veux pas être trop exigeant et vous faire revenir encore, Quai Voltaire. Je vous renouvelle donc ici mes tendres adieux…

LXXIII
6 septembre 1854.

Je suis absorbé par mon travail que je n’ai jamais tant aimé. Sans doute, par mon grand âge, près de faire mon paquet, (quoique je me porte à merveille), je vis néanmoins très heureux. Je veux faire ce paquet le plus gros et le plus beau possible, voulant, pour ainsi dire, vivre dans la mémoire des hommes. Je me suis mis en tête de finir une quantité de vieilles toiles, grandes et petites ; et cela, avec une ardeur qui étonne tout le monde et qui fait dire que je peins mieux que jamais. Voilà pourquoi, après avoir passé tout le jour à travailler avec une ardeur passionnée, je rentre très fatigué ; et souvent j’ai besoin de travailler encore pour le lendemain, à des lectures et à des études dessinées. Je ne vois personne, (il n’y a plus, pour moi, personne à Paris), ou rarement des amis qui ont l’indulgence d’admirer ma vie présente. Mon excellente femme s’accommode très bien de cette manière de vivre. Elle me fait la solitude bonne et l’embellit, presque tous les soirs, de deux sonates du divin Haydn qu’elle interprète très bien dans le vrai sentiment. Je l’accompagne quelquefois…

LXXIV
10 janvier 1855.

Je suis charmé de t’entendre parler musique. Tu parais bien la sentir. Quel art divin et honnête on cultive, avec de la musique honnête ; car la musique aussi a ses mœurs. L’italienne n’en a que de mauvaises. Je n’ai pas à te dire ce que tu sens si bien, avec ton aimable cousin. J’aime qu’un jeune homme aime la musique ; cela ne peut que le rendre plus doux, plus sage et, (selon Plutarque sur ce chapitre), plus capable en toutes choses de s’élever jusques aux plus belles actions. Sans doute, c’est un grand avantage d’entendre ces belles symphonies, pour les bien comprendre ; mais ce qui est si beau est facile à deviner, rien qu’en le déchiffrant bien au piano. On peut en tirer de nobles jouissances. Ces symphonies sont grandes, terribles, mais aussi d’une grâce et d’une sensibilité exquises, — celle en ut surtout. Mais elles sont toutes belles, et les petites se font toujours plus grandes. Le plaisir de les entendre à Paris, vaut le voyage.

Tu trouveras dans mon Musée de bons modèles ; car, bien que la nature soit le meilleur de tous, il faut s’y préparer par l’étude des grands maîtres. M. Combes te mettra la palette à la main, e viva !

À son Excellence Monsieur le Ministre d’État.
Ce 6 avril 1855.


Monsieur le comte, je vous remercie d’avoir bien voulu donner des ordres nécessaires pour faire clore par des tapisseries la portion de galerie qui m’est destinée. Mais je viens encore vous prier de faire activer ce travail, pour que je puisse l’occuper prochainement de placer quelques-uns de mes tableaux.

Je vous demanderai aussi de dire à M. Soult de me procurer une bordure assez grande pour laisser voir une portion de la peinture du plafond d’Homère, qui était cachée dans le cadre. Enfin j’espère qu’on apportera bientôt de la Galerie du Luxembourg la bordure du tableau du Christ et saint Pierre. Excusez, je vous prie, monsieur le comte, mon importunité, mais je n’ai aucun pouvoir pour ordonner ces différents travaux et je ne puis qu’avoir recours à votre obligeance.

Veuillez recevoir, monsieur le comte, l’assurance de la considération distinguée avec laquelle j’ai l’honneur d’être votre très dévoué serviteur.

J. Ingres.

Apostille : Les ordres sont donnés. Nous n’attendons plus que les tapisseries et M. Williamson. Classez.

(Fonds Paul Bonnefon).

Monsieur le Ministre, permettez-moi de recommander à votre bienveillance mon jeune parent et ami M. Cambon, peintre d’histoire.


Trois de ses tableaux font partie de l’Exposition universelle et y figurent à très juste titre ; l’un représente le Christ et les anges, un autre les jardins d’Alcine, délicieux ouvrage qui mérite tous les éloges ; et enfin son portrait, qui est aussi très remarquable.

Je ne crains pas d’affirmer que ces ouvrages dénotent un talent très distingué.

S’il vous était possible, Monsieur le Ministre, d’y jeter les yeux, je ne doute pas que vous ne rendiez justice à ces ouvrages et que vous ne soyez disposé à en favoriser le placement, lorsqu’une occasion vous en sera offerte.

Dans cette espérance, veuillez recevoir, Monsieur le Ministre, l’assurance de ma gratitude particulière, ainsi que l’expression de la haute considération avec laquelle j’ai l’honneur d’être, de Votre Excellence, le très obéissant serviteur.

J. Ingres.

(Fonds Paul Bonnefon).

LXXV
Ingres à Pauline Gilibert.
8 novembre 1855.

Je ne sais rien de ce que tu lais, de ce que tu dis, de ce que tu entends. Quant au bon goût et au bon choix, je pense que tu y es toujours fidèle et que les bons conseils de ton père te font toujours aimer ce qui est beau et vrai…

.........................

Il y a bientôt six semaines que je suis dévoré d’un affreux catarrhe dont je ne puis encore voir la fin. Mais après la souffrance, surtout des nuits, ce qui me désole, c’est de me voir cloué auprès de mon feu, environné de tisanes et de sirops qui me font horreur. Enfin, malgré mon âge qui devrait me faire plus calme, plus philosophe, c’est tout le contraire : je n’en suis que plus vif, plus impatient et plus intraitable, malgré les tendres soins de Madame Ingres. De sorte que ma vie est tout au rebours de celle des autres. Tout y est moralement jeune et se révolte contre la vieillesse qui m’atteint enfin et me fera succomber, comme les autres. Je dois donc être prêt à partir, quand il plaira à Dieu !…

Te revoilà à tes chères études de peinture et de musique, avec tes chers divins auteurs. Et, à ce propos, tu ne parles pas assez d’Haydn, le grand musicien, celui qui le premier a tout créé, tout trouvé et tout appris aux autres. C’est celui auquel on revient toujours avec plaisir et calme. Il est comme le pain quotidien dont jamais on ne se lasse. Toujours on admire en ses œuvres et on y trouve quelque chose de plus.

Plus de concerts, qui fatiguent d’ailleurs trop mes nerfs ; mais le quatuor de chambre et la musique de piano. Car cet instrument dit la musique, elle y tient toute, à la lecture ; c’est là qu’on la goûte, qu’on la savoure, et qu’on la recommence. Presque tous les jours, ma bonne Madame Ingres, quoique peu forte mais bien organisée, me dit, seule ou à deux, cette admirable musique de Haydn, Mozart, Gluck, le plus grand musicien du monde. Ah ! nous n’avons pas besoin d’auditoire ni de grande exécution, pour en jouir beaucoup et en approfondir toutes les beautés.

Ma Sainte Germaine est terminée depuis trois mois, c’est l’arrangement de la Chapelle qui en a retardé l’envoi… Il est vrai que la Nymphe que j’appelle la Source a eu un grand retentissement d’éloges. On dit que mes pinceaux n’ont pas plus de trente ans.

LXXVI
26 février 1856.

Je sors de mon silence, comme d’une léthargie. Il faut cependant te dire que ma léthargie a été, depuis le mois passé, assez éveillée par les soins que je donne avec la plus vive passion au dessin de mon tableau d’Homère que je fais moi-même, pour être gravé. Ce dessin est très grand ; c’est la même composition, mais augmentée de nouveaux personnages et de toutes les perfections dont je puis être capable. Je veux que cette composition soit l’œuvre de ma vie d’artiste, la plus belle et la plus capitale. Pour cela je t’assure, ma fillette, que j’en perds le sommeil et que j’en suis absorbé.

Plus je vieillis, plus le travail me devient un besoin. Ma santé est assez mauvaise pour ruavoir interdit de répondre à l’invitation que m’a faite Sa Majesté, d’aller passer huit jours au milieu du haut cérémonial de la Cour, et j’ai éprouvé du regret de ne pouvoir répondre à une si haute faveur....................


À Calamatta [47].
Paris, 10 janvier 1857.

Mon cher Calamatta, non, dans le monde vous ne trouverez pas un plus vilain négligent que moi. Négligent, mon Dieu, pas de cœur cependant. Vous ne doutez pas, cher ami, combien je vous aime et vous suis attaché pour tant de raisons, mais vous savez ce que c’est, sur ce terrain, qu’un premier jour de l’an. J’ai été ballotté comme un vrai ballon et jeté de tous côtés, avec une fatigue que rien ne peut exprimer. Pardon et croyez, cher ami, à mon dévouement amical plus que jamais et aux bons vœux que je vous adresse, pour votre bonté et votre meilleur bonheur, pour votre chère Lina et votre gloire dans un art où vous êtes le premier.

Ma femme se joint à moi et vous redit ces mêmes sentiments. Votre meilleure santé nous a réjouis, et la charmante lettre de votre charmante enfant, que nous avons trouvée délicieuse, nous la fait chérir toujours davantage. Remerciez-la et embrassez-la bien tendrement pour nous. Et quand la reverrons-nous ? Et ce beau gâteau ? Qu’il était beau ! Nous avons été huit jours à l’admirer, puis, présenté par nos amis, nous l’avons trouvé délicieux et nous avons bu à votre santé ; nous le mangerons en votre honneur. Oh ! le bon pays où l’on fait de si bonnes choses ! Mais il nous prend trop souvent notre ami ; nous voudrions toujours avoir notre bon ami Calamatta avec nous.

Je vais, à présent, vous parler un peu de moi. Mais, hélas ! puis-je l’oser après près de vingt jours [48] que celle-ci est commencée ? Mais oui, je boirai ma honte, j’en boirai le calice jusqu’au bout ; cela est mal, très mal, cher ami à vous si bon, si bon ami ! Le mal est fait, il faut le réparer, s’il m’est possible, non sans appeler dans votre cœur tout ce que vous avez d’amitié et d’indulgence.

Je vous dirai donc qu’après votre départ, l’Exposition très privée de ma figure la Source, mais qui était devenue jusqu’à dimanche nombreuse au point de craindre pour le plancher, a eu lieu al gran applauso generale du public éclairé et vulgaire. Moi, qui ne voulais la montrer qu’aux amis. Je n’ai jamais eu un succès comme celui-là et sans me rendre, Dieu merci, plus orgueilleux. Cinq acheteurs s’étant présentés, dont quelques-uns sont devenus furieux contre moi, j’étais bien embarrassé et au moment de les faire tirer à la courte paille ou bien de mettre cette innocente jeune fille à l’enchère, quand M. le comte Duchâtel a tout fini en m’offfrant, à bout portant, les 25,000 francs que j’en demandais avec toute la hardiesse que j’ai pu avoir. Tous mes amis en sont enchantés et les plus ambitieux croient que j’aurais pu faire encore une meilleure affaire. Quant à moi, je trouve cela presque trop ; mais non certes pour le retentissement qu’a fait ce petit ouvrage dans Paris, car on ne parlait d’autre chose [49].

Par votre contentement, cher ami, vous avez bien auguré du succès qui m’étonne moi-même, ainsi que du portrait de M m « Moitessier. Enfin, je les ai enlevés, hier, de mon atelier et placés dans leurs nouvelles demeures, où ils font toujours bien. Je me vois donc dans mon atelier libre, en face du Jésus, et en perspective, à la campagne, de l’Homère. Je l’espère, car on me laisse tranquille et je suis hors de crainte de nouveaux travaux. Voilà ma situation, heureux d’avenir par ma liberté, et enfin avec le plaisir de faire un peu ce que je désire faire.

Et vous, cher ami, vous avez écrit à notre ami M. Marcotte, qui va toujours comme un charme et qui me dit que vous allez assez bien. Voilà, je crois, bientôt l’époque de votre retour, à notre grand plaisir. Vous y trouverez une épreuve de la Source, mais enfin c’est mieux que rien. Il me l’a faite trop petite. J’espère la revoir un peu plus grande.

Rien de bien nouveau ici, que la fatale nomination à l’Institut. Flandrin va cependant être nommé professeur à l’École ; il est naturellement estimé, le candidat à l’unanimité. Choses de ce monde, le mal et le bien. Vous débarrassez-vous aussi de vos travaux et de votre fantaisie ? Travaillez-vous sans fatigue et bonne santé ? Votre petite Lina est-elle toujours si gentille ? Embrassez-la bien pour moi. Ma femme vous dit bien des choses ; et moi, mon cher Calamatta, pardon, je ne le ferai plus. Et vous pouvez hardiment m’écrire, je vous répondrai exactement et de tout cœur.

Votre ami bien affectueux,
Ingres.000000
LXXVII
À Armand Cambon.
Meung, le 22 septembre 1857.

Mon cher Cambon, j’ignore si vous êtes à Paris et en bonne santé. Moi, je ne vais pas mal ici et je travaille à mon accoutumance. C’est pour cela même que je vous prie de me rendre un petit service : ce serait de trouver, dans les innombrables calques ou gravures des vases grecs, l’apothéose d’Hercule conduit au ciel sur un char par Minerve. Hercule tient sa massue sur l’épaule et me manque. Sans faire le calque du tour, relevez-moi les bras de Minerve et la partie du char et la roue. Veuillez bien avoir la bonté de calquer seulement ces deux détails et de me les envoyer, sous ce pli tout simplement, à « Meung-sur-Loire, chez M. Guille, notaire ». Je vais être, vers la moitié du mois, à Paris. En attendant, recevez, cher ami, les sentiments de mon affectueuse amitié.

Ingres.
LXXVIII
À Pauline Gilibert,
23 décembre 1857.

Je relis quelquefois tes lettres, et aujourd’hui celle où tu me parles d’Haydn. Tout ce que tu exprimes est si vrai, si pur, si juste, sur l’emploi du beau, — et le vrai beau de la musique ! Et en ce qui touche ce héros, c’est le premier de tous, celui qui a tout enseigné aux autres ; comme il en est de Gluck, pour la musique de théâtre dont il est le dieu. C’est comme une source presque perdue que j’ai trouvée et ravivée dans M me Ingres, qui est parvenue à me faire passer à moi seul les plus délicieuses soirées, avec les seules divines sonates d’Haydn qu’elle dit à merveille, et pas du tout à la virtuose que je déteste, mais tout simplement, bonnement et par conséquent très bien. Ces heures renouvellent sans cesse notre admiration, car ces immortelles sonates renferment tout. Je lui ai fait ensuite un recueil de morceaux de chant, (car elle a une très jolie voix), avec des chefs-d’œuvre de Gluck, Mozart, Grétry, Méhul et bien d’autres dignes de ces grands noms. Eh bien ! je puis te dire, (et tu le comprendras), qu’à peu de frais, je me retrouve si bien au milieu de tous ces souvenirs, que je me sens heureux au delà de toute expression. Je n’ai nulle envie, même à Paris, de chercher d’autre musique…


À m. luca boukbon del monte, Directeur de la Royale Académie de Florence.

Paris, 20 mars 1858.

Monsieur le Directeur, vous avez bien voulu me rappeler, il y a plusieurs années, que le Directeur de la Royale Galerie de Florence m’avait fait l’honneur de me demander mon portrait, peint par moi-même, pour être placé dans cette magnifique Galerie où les portraits de tant d’illustres artistes sont conservés à la postérité. Je suis extrêmement honoré que ma place ait été marquée dans cette honorable assemblée, et je vous prie, Monsieur le Directeur, de recevoir toutes mes excuses et mes regrets, si je n’ai pu me rendre plus tôt à la demande que vous avez bien voulu m’adresser ; mais enfin, je viens de terminer mon portrait et je suis prêt à vous l’envoyer. Ce portrait cependant, j’ai voulu le faire simple et modeste, afin que les grands peintres auprès desquels je vais m’asseoir ne puissent me taxer d’une orgueilleuse témérité.

0000Veuillez, etc. Ingres.

À M. Marcotte.

Meung, 20 août 1858.

… À propos de la musique, je rappelle à notre aimable Marie, et je la prie de vous dire, pour notre sympathique plaisir, certaine sonate du divin Mozart, n° 3 en fa, qui, très bien dite par Delphine, fait le bonheur de ma petite existence à Meung. Nous ne pouvons nous en lasser. Puisse-t-elle vous rendre aussi heureux que nous deux ! À qui n’a pas le don du ciel de comprendre et d’aimer la musique qui, vous le savez* « n’incommodait pas Charles X », il manque un sens.

Notre habitation est charmante, honnête, confortable : beaux fruits du jardin, la paix ; excepté que le bruit de Paris, nous lavons changé par le bruit des enfants. Mais il en faut toujours un peu ; autrement, cela serait trop monotone… Pour remplir tous les vides, je travaille quatre, cinq et quelquefois six heures par jour…

Ingres.

À M. X… Suède.

Nancy, 9 septembre 1858.

Il y a peu de temps que j’ai reçu votre lettre du 14 juillet, étant absent de Paris depuis plus de deux mois ; mais, quoique bien tardivement, je désire vous assurer de toute l’admiration que m’a causée votre bel ouvrage. Il est resté profondément gravé dans ma mémoire, et je ne puis assez vous féliciter du grand talent et du soin qu’il témoigne. Cette histoire de l’art suédois, liée à la noire, est du plus grand intérêt et de la plus belle exécution.

Avant vos laborieuses recherches, qui se doutait que la Suède rassemblât un si grand nombre de monuments de cette époque, dans les styles religieux et profane ? Certes, les autres pays ne me paraissent pas plus riches, et je vous félicite, Monsieur, de nous avoir fait connaître ces nombreux trésors. Je vous adresse de nouveau mes sincères compliments, sur la manière dont vous avez exécuté tous ces dessins ; elle est vraie, naïve, intelligente et, par cela même, toujours énergique et originale, ce qui en fait une œuvre vraiment admirable. Je ne suis pas étonné, mais bien affligé, de ce que vous avez parfois rencontré des gens qui ne vous ont pas rendu la justice que vous méritez, comme artiste et comme archéologue, pour une œuvre qui peut devenir une gloire pour vous et pour votre pays. Du reste, c’est malheureusement le sort de beaucoup de vrais et dignes artistes qui, comme vous, Monsieur, ont sacrifié une partie de leur vie pour marcher absolument dans une voie de conscience et de conviction. Mais j’aime à penser que l’on vous rendra enfin justice et que vos travaux persévérants seront appréciés et placés au rang qui leur est dû. Quanta moi, Monsieur, je me ferai toujours un devoir et un plaisir de reconnaître votre grand talent, dans toutes les occasions qui me seront offertes d’en rendre témoignage.

Veuillez agréer, etc

J. Ingres.

À M. Reiset.
7 avril 1860.

Cher Monsieur, si je n’eusse été lié par mon engagement avec vous de donner au prince (Napoléon ) mon portrait, je n’aurais pu le tenir au moment de me séparer de ce cher portrait qui ne fait plus partie de la famille. Le sacrifice est grand, je l’avoue, pour la paisible émotion dont je suis encore saisi.

Il n’y a que le prince qui m’honore d’une si haute estime [50], pour lequel je puisse donner pareille preuve de dévouement, et pour vous, cher Monsieur, qui voulez bien vous mêler, en vrai ami, d’une affaire dont le motif si inattendu nous donne à tous deux tant d’ennui.

Mille remercîments, et croyez-moi en cette occasion votre bien reconnaissant serviteur.

000(Fonds Delaborde).
Ingres.

À M. Sturler.
Meung, 14 août 1860.

Cher ami, je m’empresse de vous remercier de tous les bons soins que vous avez déjà pris et plus même que je ne vous en demandais, M. Goupil devant lui-même venir vous trouver ainsi que notre ami Flandrin auquel j’avais écrit.

Quant à présent, je ne puis ni ne désire dire le prix de mes tableaux ; je verrai cela lorsque je serai à Paris, car je veux, comme vous savez, en augmenter le nombre pour les exposer. Je m’en tiendrai donc, aujourd’hui, à celui du Bain turc.

Quant au portrait de Bartolini, vous savez la haute estime que je porte à ce bel ouvrage et le désir que j’aurai de vous en voir tirer un bon parti ; mais, après de mûres réflexions que vous comprendrez sans doute, je pense qu’il doit être présenté sous votre nom et le mien, (y ayant apporté quelques retouches), comme une répétition qui en fait presque un second original : et dans son intérêt on pourrait le présenter comme m’appartenant.

Pour les dessins, j’en ai quelques-uns ; seulement ils ne sont pas dans mon atelier ; et si une demande sérieuse se présentait, je trouverais le moyen de les faire voir.

Je vous remercie de me donner [des] nouvelles de nos bons amis Flandrin et de leurs bons sentiments pour nous ; nous les aimons avec le même dévouement. Ce bon ami a eu la bonté de m’informer des succès glorieux et incroyables que son charmant enfant vient d’obtenir dans sa pension. Nous y sommes on ne peut plus sensibles. Et vous, cher ami, qui êtes sage, philosophe, et qui malgré tout savez être heureux avec votre aimable femme et votre délicieux petit, soyez-le toujours et conservez-moi cette bonne et gracieuse amitié dont je fais le cas le plus précieux.

Votre ami de cœur. Ingres.

(Fonds de Bonnefon).


Mon cher ami,  [51] vous arrivez trop tard. Je viens de faire une recommandation des plus pressantes en faveur de M. Leloir, homme de mérite et de talent que j’ai beaucoup vu à Rome. Je suis très désobligé de ne pouvoir rien faire en ce moment pour l’élève d’Amaury, et je vous prie de lui en exprimer tous mes regrets. Mille fois merci, des bonnes choses que vous me dites sur mon petit tableau. Votre suffrage, vous le savez bien, cher ami, est un de ceux auxquels j’attache le plus de prix, pour toutes sortes de bonnes raisons. Vous ne me parlez pas de votre cher enfant ; j’interprète votre silence à bien.

Mille amitiés respectueuses à Madame et bien tout à vous de cœur. Ingres.

On doit demain m’apporter le cadre et si, dimanche, dans l’après midi vous avez le temps…

(Fonds Paul Bonnefon).
Paris, Ier novembre 1861.
À M. Jules Canonge.

Monsieur, les hommes sont affligés de beaucoup de maladies, entre autres celle de la paresse. La mienne est de ne pouvoir me décider à écrire : cela me rend souvent très malheureux, surtout lorsque je néglige mes amis et vous, Monsieur, que j’admire plus que personne et dont j’apprécie l’amitié dont vous m’avez toujours honoré. Veuillez me pardonner, je vous prie, et croire que je vous conserve toujours les mêmes sentiments. J’espère bien qu’à votre prochain voyage à Paris, je pourrai vous en renouveler l’assurance de vive voix et reprendre une de ces bonnes conversations dont je suis privé depuis longtemps.

Je vous remercie, Monsieur, d’avoir bien voulu m’adresser une tête antique fort belle, que je crois d’un ciseau grec. Je vis toujours avec eux : comme ils ont fait le bonheur de ma jeunesse, ils font celui de mes 81 ans. Je sais trouver avec vous les mêmes sympathies et dans ces sentiments je suis heureux, Monsieur et ami, de me dire, avec la plus parfaite estime, votre très affectueux et dévoué.

J. Ingres.
LXXIX
À Armand Cambon.
Dimanche 7 avril 1862.

Mon cher ami, je réponds avec plaisir. Mais ma femme, qui est à mon atelier, à recevoir pour moi la foule qui veut, (que je le dise) admirer mon dernier ouvrage auquel ma vieillesse doit sa part… Mais est-il possible que, le même jour et à la même heure pour ainsi dire, vous m’accusiez réception de ma caisse d’envoi ! C’est fabuleux et j’en suis doublement heureux, puisque cela vous contente tous.

Quant à mon élève [52] et ses premiers talents dans le genre, j’ai vécu longtemps avec lui, à Rome. Il est l’auteur de cette belle copie qu’il m’a faite de ce beau Christ digne de Sébastian del Piombo, qui orne mon atelier. Je vous prie donc de le remercier de tout ce qu’il est pour moi, et je vous prie de le recevoir comme le mérite un homme du premier talent et lui donner toutes les facilités qu’il désire. Et vous, mon très cher ; que d’obligations je vous ai pour tous les soins que vous prenez pour moi et ma gloire montalbanaise que je prise au-dessus de bien d’autres !

Je remercie Mme Montet. C’est un prix inestimable que nous devons à la mémoire de notre cher et regretté ami [53]. Pourquoi n’est-il pas là ?

Je ne veux pas oublier de vous dire et de vous réclamer votre beau portrait, pour qu’il tienne à cette Exposition la même honorable place que vos autres ouvrages. Faites part à mes très aimables concitoyens de tous mes regrets de ne pouvoir jouir de leur patriotique fête, et exprimez-leur les vifs regrets que cela nous cause… Enfin, cela est ainsi et c’est déplorable pour moi et ma chère femme.

Je vous aimerais bien ici, vous le savez bien ; mais vous ne pouvez vous dispenser d’être un des premiers assistants à cette belle fête de famille. Vous m’y représenterez honorablement, et c’est pour moi un adoucissement et une cruelle privation. Je présente à votre digne et aimable famille tous mes souvenirs les plus affectueux. Je vous prie de me croire, toute ma vie, le plus attaché et le plus dévoué de vos amis.

J. Ingres.

Je suis ravi de savoir que le Louis XIII est placé au même endroit où je l’avais placé moi-même et où il faisait bien.

Je pense de donner la plus belle place au portrait de Gilibert.

Vous serez assez bon pour me tenir au courant, je vous en serai bien obligé.

J’ai fait tout ce que j’ai pu pour déterminer les artistes à y concourir. MM. Flandrin et Desgoffes, je ne sais s’ils ont envoyé.

LXXX

À Pauline Gilibert.

13 avril 1862.

Je ne trouverai pas d’expression pour te remercier de ton aimable lettre. La seule preuve que je puisse t’en donner, c’est que je ne puis m’empêcher d’y répondre, de suite, à vue !

Chère enfant, que je suis heureux de t’appartenir de si près, par les sentiments que tu sais si bien exprimer. Moi, pauvre diable, au milieu des plus brillants succès qui m’accablent, (car je suis plus modeste qu’on ne pense), je suis accablé d’ennuis, par une maudite fièvre qui ne me laisse pas un jour ou plutôt une nuit de repos. Mais ainsi vont les choses de ce monde. Je serais trop ingrat de me plaindre, ne serait-ce que de la grâce que Dieu me fait de vivre si longtemps et dans le parfait exercice de mon art.

Voilà donc Montauban, ma chère patrie, qui se donne au noble et doux attrait des arts. Je l’en félicite et partage le plaisir qu’ils vont lui procurer. L’ami Cambon m’instruit parfaitement de tout ce qui se passe dans les grands apprêts de cette brillante Exposition, à laquelle vous attachez mon nom avec tant d’honneur. Aussi, me suis-je rendu à votre appel en envoyant quelque œuvre nouvelle ; et je vous charge, toi, ma fille, et ton mari, de m’excuser auprès de mes chers concitoyens de ne pouvoir leur envoyer davantage, avec l’expression de ma vive reconnaissance pour tout ce qu’ils font et sont pour moi. Et, à ce propos, j’espère que nous serons tiers et heureux de pouvoir faire figurer à cette Exposition le portrait de ton vénéré père, mon ami d’enfance. Je me félicite d’en avoir esquissé le portrait et d’en avoir fait le premier de tous mes portraits. J’espère aussi, — et je te le recommanderais, s’il y avait lieu, — y voir exposer tes propres œuvres.

…J’ai oublié, dans ma dernière lettre à Cambon, de lui dire de ne pas exposer certaine Chapelle Sixtine qui n’est pas entièrement de moi ; de ne pas exposer, non plus, tous les innocents dessins dé ma jeune enfance.

Quant à mon apparition à Montauban, avec mes plus ingristes regrets, les raisons en sont devenues de plus en plus contraires et inextricables. Mon cœur en pleure, de regret et de fureur ! Je vous remercie, mes chers enfants, de vos offres de séjour.

LXXXI

À Armand Cambon.

27 avril 1862.

Cher et bon ami, c’est la fièvre et tous les longs embarras de mon Exposition, dont je remercie Dieu ; car elle est des plus honorables, pour ne pas dire aussi des plus brillantes, que j’aie jamais vues.

Que je vous remercie avant tout, cher ami, de tous les bons soins que vous prodiguez à notre Exposition de Montauban. Je vous prie d’être mon interprète auprès de mes chers et honorables compatriotes, pour le beau rôle qu’ils veulent m’y faire jouer. Enfin, vaincu par tant d’honorables désirs, je m’empresse, dès ce moment, car je viens de faire appeler M. Haro pour vous envoyer, emballé avec le plus grand soin, mon portait, celui de Mme Ingres, et le portrait de mon vénérable père que mes chers concitoyens veulent toujours honorer. Je suis heureux aussi d’y voir figurer enfin le meilleur de mes portraits, celui de notre cher Gilibert. M. de Monbrison, qui vient d’acquérir la tête brune de mon Condottiere, s’empresse de vous la prêter et vous la portera lui-même. Je ne peux vous dire quel homme aimable est M. de Monbrison et combien il m’est dévoué. Je vous prie de voir de ma part Mme Montet pour la remercier et, s’il le faut, de refaire le cadre du portrait qui en a peut-être besoin.

Quant à ma venue à Montauban, vous ne pouvez savoir, même vous, le vif désir que j’en ai, ainsi que M me Ingres. Mais les difficultés inextricables se sont encore aggravées depuis tout ce dont il a été question, touchant la jeune personne. …Il n’est pas moins vrai que ma sœur… qui désole ma vie sur ce point… Je ne puis donc malheureusement revoir cette chère patrie, et le cœur m’en saigne de douleur et de regret.

Mais parlons aussi de vous, cher ami. La preuve que vous apporterez là avec toutes vos forces, votre beau portrait en tête et vos délicieux tableaux ensuite, sera une preuve indiscutable de votre beau talent, et enfin vos compatriotes feront cesser ce malheureux idiome que « nul n’est prophète dans son pays ».

Je vous voudrais bien ici, mon cher ami ; mais je ne vous cache pas que je serais bien fâché, et pour vous et pour moi, que vous n’assistiez pas, que vous ne soyez pas présent à cette fête vraiment montalbanaise et que vous vous dérobiez, puisque vous avez d’ailleurs tout fait, à la gloire et aux avantages qu’elle doit vous procurer. Si c’est pour le Ier de mai que s’en fera l’ouverture, nous arriverons, j’espère, à temps. Je vais donc vous envoyer les trois toiles en bon état et dans les conditions que l’on veut bien m’offrir. Je vous remercie, ainsi que Mme Ingres, des offres généreuses et aimables que vous nous offrez, vous et Madame Montet ; mais nous en sommes cruellement privés. J’ai remis et recommandé ce que je compte encore faire par invitations aux artistes, mes amis. Je ne sais moi-même ce qu’il en sera.

Ce que je vous prie de faire pour moi, cher ami, c’est de vous porter l’interprète intime de mes sentiments de reconnaissance et de vive affection auprès du Conseil municipal, de M. votre digne père et de tous mes aimables et excellents concitoyens, avec mes excuses sur ce que, pour le moment, je ne peux mieux faire que de seconder leurs vœux et leurs désirs pour ce jour qui doit amener un nouvel intérêt à cette charmante et riche (illisible). Je m’arrange donc à vous expédier cette caisse à votre adresse, à Montauban, comme vous le voulez bien. Vous voudrez bien m’en accuser réception, en même temps que me donner le plaisir d’avoir de vos bonnes nouvelles.

Je vous embrasse, mon cher Cambon, bien digne de toute l’affection que je vous porte avec tout mon entier dévouement.

LXXXII
4 juin 1862.

Mon cher Cambon, je suis si ébahi de ma nouvelle position, que je ne sais où donner de la tête. Je suis obligé de correspondre a tant de souhaits, à des empressements de félicitations si générales qu’elles s’étendent à presque tout Paris, départements et étranger. Si je n’avais dans Madame Ingres un parfait secrétaire, (c’est une femme si courageuse et si attachée à l’existence de son mari), je ne sais ce que je deviendrais au milieu de toute ma gloire, puisqu’il faut dire ainsi. Mais vous, qui me connaissez assez, vous jugez bien que, de tout cela, je ne prends que ce qui me convient et que je suis encore plus artiste que jamais.

Cependant je suis, comme vous devez bien le penser, bien reconnaissant de tout ce qu’on fait pour moi. L’Empereur a voulu, de lui-même, proclamer et prononcer mon nom ; il a bien voulu verser des fleurs honorables sur la vieillesse de mes derniers jours. Nous étions, ma femme et moi, bien loin de penser que, dans l’espace d’une semaine, je serais introduit à prêter serment et à recevoir, dans ce lieu suprême, la plus tendre et la plus honorable distinction.

Tout cela nous prouve cependant, mon ami, que, allant droit son chemin, avec des convictions d’art indispensables, courage et fermeté contre tant d’adversités de cette vie, on parvient au faîte et sans avoir rien demandé. Je ne vous parle pas de ceci avec le moindre orgueil, touchant ma personne ; vous connaissez mes goûts, ma philosophie. Mais, comme exemple aussi, cher ami, je pense que vous êtes d’accord avec moi ; et comme il en est encore temps pour vous, que cela vous serve d’émulation. Je verrai toujours avec bonheur que vous saurez, dans la belle voie, faire marcher droit votre beau talent et arriver enfin, non à une vie meilleure, mais à une place et une considération que vous pourrez noblement acquérir, je crois, cher ami, et je l’espère vivement.

Je ne puis, cette fois, que verbalement vous bien remercier de toute votre bonne amitié pour moi. En attendant, je vous remercie de tout cœur.

J’ai lu avec grand plaisir de compatriote tous vos détails sur ce qui se passe en ce moment, dans ce cher Montauban, et l’honorable part des soins que vous y avez donnés et dont on doit, certes, vous bien remercier. Quelle belle relation vous me faites de cette belle fête, où je suis si bien traité et aussi par vos bons soins ! Que de richesses d’art ! Combien je suis privé, de n’être pas là. Comme cela doit être beau et touchant ! J’espère qu’après les miens, vous avez aussi donné vos soins à vos propres ouvrages si distingués et que je voudrais savoir acquis et dans de bonnes mains. Je vous remercie des soins que vous prenez pour les œuvres de nos amis qui, lors même de non-réussite, vous en sont bien obligés. Il faut que je ferme ma lettre, contraint par mille demandes, résultat de ma position. Choses pas toujours amusantes, mais auxquelles je ne puis me soustraire.

Je viens de recevoir une lettre bien amicale de notre ami M. Debia. Je vous prie de l’en bien remercier, en attendant que je le puisse faire moi-même. M. et Mme Montet sont, sans doute, à la campagne ; sinon vous voudrez bien les saluer et les féliciter de tout notre cœur.

Chaque jour amène quelque chose de nouveau. Alors vous m’en instruirez et je recevrai toujours vos nouvelles avec bonheur. Ne m’oubliez pas auprès de vos chers parents, auxquels nous adressons tous nos vœux. Mon cher M. M…, j’espère de brillantes nouvelles de votre petit neveu.

Dans cette circonstance, je désire gratifier… Veuillez bien me dire si vous voulez bien m’en faire l’avance et par quel moyen je peux vous rembourser.

Je vous embrasse de tout cœur, cher ami, et je me dis pour toujours, etc.

LXXXIII
13 juillet 1862.

Mon cher Cambon, c’est bien moi, qui ai trop lardé à vous écrire et à vous remercier toujours de tous vos soins pour moi et de tout ce qui me touche dans ma très regrettable patrie, où il ne m’est pas possible de revenir, encore du moins, par toutes les raisons que vous connaissez et malgré des désirs contraires. Au moment de quitter Paris pour trois mois, j’ai le très grand regret de ne pas vous y revoir, pour moi et Mme Ingres. Nous vous en prions, il faudra le faire à notre retour, vers l’époque du 30 octobre. Nous sommes à Meung, sur le chemin de Paris. Le chemin de fer s’y arrête et repart, à toute heure, de cette résidence. Adressez-vous-y chez M. Ingres et M. Guille, notaire. Là, nous pourrions vous posséder, au moins un jour, si ce n’est plus. Nous serions enchantés de cet arrangement, car nous avons, je crois, bien des choses à nous dire.

À propos, M. le Maire est venu, le mois dernier, nous voir et n’a pas laissé son adresse, ce qui nous a beaucoup contrariés. Nous avons encore une maison pour le recevoir, mais elle a été démantelée par le départ à la campagne.

Faites-moi l’amitié de me rappeler au souvenir de votre famille que nous croyons en meilleur état de santé, et à tous nos bons amis, à Debia surtout, à qui je veux écrire pour le remercier de son bon souvenir d’amitié.

Vous êtes trop modeste, cher ami. Ce dont je ne puis vous assurer, et vous n’en douterez jamais c’est que je ne fais jamais de grimaces et que je suis franc, comme l’or. Je pense ce que je dis de votre mérite artistique, malgré (et entre nous) des qualités à compléter sous le rapport de certaines idées qui influent sur votre beau talent et que vous regagnerez quand vous le voudrez. Personne ne vous rend meilleure justice. J’ai profité, pour la manifester, de cette branche de laurier où je suis fâché qu’elle ne soit pas restée. Adieu, cher ami, et à bientôt, j’espère. N’oubliez pas de vous arrêter à Meung, ne fût-ce que pour quelques moments.

LXXXIV
Meung-sur-Loire, 10 août 1862.

Cher ami, comment ai-je pu, moi, avoir négligé de vous rendre une dette sacrée ? Je ne me comprends pas et m’empresse de vous faire porter, par poste, le billet de 100 francs.

Vous êtes, et je ne m’en étonne pas, acoquiné à ce beau pays au milieu de votre chère famille, à qui je vous prie de présenter mes souvenirs respectueux et bien affectueux. Mais, malgré ce que vous me dites, j’arriverai bientôt. On ne se débarrasse pas de sitôt de ce qui vous rend heureux. Dans le cas contraire, nous vous reverrons ici, à Meung, avec le très grand plaisir de vous y voir faire un petit séjour.

J’écris en ce moment à mon très cher M. Debia, mais j’ai oublié de lui dire que ma nouvelle position et 50 lettres à répondre m’en avaient empêché jusqu’ici. Heureusement que MmeIngres s’était chargée de m’en expédier aux plus pressés amis.

Vous devez avoir fini avec l’Exposition dont vous avez si bien mérité. Faites mes amitiés, je vous prie, à tous vos amis. Tous nos souvenirs affectueux à eux et à mon cher M. M…, que je voudrais bien revoir à Paris. À revoir. Et tout à vous, de cœur.

LXXXV
À Prosper Debia.
Meung sr/Loire, 9 août 1862.

J’ai tenu à vous remercier moi-même de votre précieux souvenir de vieille amitié et du tendre et honorable intérêt que vous avez bien voulu prendre à moi et à ma nouvelle position, eu laquelle j’ose dire que tout le monde, (c’est presque à la lettre), m’a honoré de la plus flatteuse sympathie. Mais comme je suis doublement heureux d’y compter en premier lieu des amis tels que vous, monsieur voire frère et tous mes chers compatriotes ! Ce cher Montauban, mon pays enfin que j’aime si tendrement et où je suis si cruellement privé d’aller, vous en savez les tristes raisons cher ami. Enfin, heureusement que toutes les joies qui me viennent de vous tous, me consolent en partie de mes grands regrets de ne pouvoir me voir au milieu de vous et d’y recevoir des marques d’amitiés si touchantes et si sincères dont j’ai gardé le plus vif et le plus tendre souvenir, sans oublier le fameux millas de ce beau déjeuner que la très honorable famille Debia voulut bien m’offrir.

Que de temps passé depuis, que de choses, que d’événements ! Moi, toujours siu* la brèche à combattre ; et combien, cher ami, vous avez été plus adroit et plus heureux que moi, ayant obéi à vos goûts sédentaires et philosophiques que je partage, d’ailleurs, avec vous, mais que je n’ai pu effectuer. Je sens bien que les chagrins et les incidents malheureux de la vie ne vous ont pas manqué ; mais vous aviez les beautés de la nature, la paix, l’isolement, le goût et la poésie de l’art que vous conservez toujours, les beaux souvenirs et cette divine musique dont Dieu nous a donné l’intelligence, les chefs-d’œuvre de la littérature antique et moderne qui m’occupe encore, le matin et le soir. Cette divine antiquité des Grecs, cette renaissance de Raphaël et ce XVe siècle : voilà ce qui fait vivre, n’est-ce pas ?

Mon cher ami, nous sommes bien vieux, cassés. Je me plais à croire, néanmoins, que vous êtes à peu près, comme moi ; et je le désire, car je n’ai pas d’infirmité sérieuse, je n’ai que la maladie de mon âge. Age sérieux cependant : 82 ans, au mois de septembre prochain ! J’y pense peu, surtout la palette à la main, dans mon atelier où je suis plus heureux certainement que si j’étais roi. Je ne peux cependant plus vous aller voir, mes bien chers amis ; je me remue difficilement.

Vous avez plus de force peut-être, que moi. Venez donc nous voir, vous ferez plaisir à Mme Ingres et à tous nos amis. Là, à la table des vieux amis, nous continuerons notre conversation où l’amitié et les arts auront belle part et où nous serons heureux avec notre brave Armand Cambon, cher jeune homme auquel je m’intéresse justement beaucoup.

Et puisqu’il faut finir ce gribouillage, où vous devinerez toute mon amitié et tous mes vœux pour votre chère famille et pour tout ce qui peut vous toucher, que je vous embrasse de tout mon cœur, cher et digne ami. Tout à vous, votre ami de cœur,

Ingres.

N’oubliez pas ma prière de venir nous voir. Ce serait un beau jour, pour moi. Par cette bonne venue, vous me présenterez la tendre amitié et le pays natal que j’adorerai tant que je vivrai.


À M. Marcotte.
Meung, 16 juillet 1862.

Sous le charme des belles sonates d’Haydn qui l’ont et feront, comme tous les beaux arts, le bonheur de tous les instants de ma pauvre vie jusqu’à la fin, je pensais à vous et à votre bonne lettre, et me voilà à vous écrire pour vous dire avec quel plaisir nous avons appris, (car, à nos âges, il ne faut être trop exigeant), qu’au total vous allez tous bien. Je vous en dis autant de moi, sauf… Mais il faut bien vivre avec les petits ennemis. Serons-nous assez heureux pour aller ainsi jusqu’à la centaine ? Et pourquoi pas ? En attendant, ne faisons rien contre nous et remercions Dieu !


À M. Lehmann.
8 février 1865.

Cher ami, depuis notre entrevue, j’ai beaucoup réfléchi à votre demande : mais lorsqu’on a conçu une œuvre, il lui faut un caractère soutenu. Celui de cette composition est tout homérique. Je vous dirai donc que, malgré la haute renommée de l’homme et son incontestable talent, je ne puis me résoudre à mettre au nombre de mes «  homériques  » l’auteur de Faust, de Werther et de Mignon : ouvrages trop répandus selon mon goût. Je ne puis mettre tous les hommes illustres, et c’est avec respect que je me vois forcé d’évincer mon cher Mozart, Le Tasse, Le Camoëns, Pope. Shakspeare et tant d’autres [54]. Sans rancune, et croyez à mon amitié bien dévouée.


Testament de Ingres, Grand-Officier de la Légion d’Honneur, Chevalier de l’Ordre du Mérite civil de Prusse, etc., fait olographe à Meung-sur-Loire le 28 août 1866, enregistré à Paris. xiie bureau, le 22 janvier 1867.

Ceci est mon testament :

Je soussigné Jean-Auguste-Dominique Ingres, sénateur, peintre d’histoire, membre de l’Institut, Grand-Officier de la Légion d’Honneur, etc., demeurant à Paris, Quai Voltaire, n° 11, ai fait mon testament, comme suit :

Je lègue à.....................

Je lègue à la ville de Montauban (Tarn-et-Garonne), ma ville natale, les tableaux originaux et copies de maîtres anciens et modernes que je posséderai à l’époque de mon décès, sauf ceux que je vais léguer ci-après. Je lui lègue également mon grand tableau de Jésus au milieu des Docteurs, ainsi que le tableau du Songe d’Ossian, peints par moi, s’ils ne sont pas vendus à l’heure de mon décès, mais à la condition expresse que ces tableaux, de même que tous ceux que je vais lui léguer, ne seront pas vendus par ladite ville et ne sortiront jamais de ce musée.

Je lègue à la ville de Montauban ma collection de Grecs, figurines, terres cuites, fragments antiques de marbre et de bronze, se trouvant dans une armoire ; ma collection de livres d’art illustrés et gravés comme musées, œuvres de grands maitres ; ma collection de choix d’estampes sur l’architecture, la peinture et la sculpture, d’après l’antique, le Moyen-Age, la Renaissance et l’art moderne ; les œuvres et estampes, d’après Raphaël, et celles des Écoles d’Italie, d’Allemagne, de Flandre, de France, le tout en portefeuilles classés.

Grand nombre de plâtres moulés sur l’antique et de fragments, plusieurs boîtes d’empreintes sur médailles, camées et pierres fines antiques ; de plus, une collection de médailles, de portraits des Papes ; le buste de Mme Madeleine Ingres, ma première femme, et le mien en marbre ; le bras moulé de ma première femme ; ma main droite moulée en plâtre ; une tête colossale d’Antinous, trouvée en Grèce ; une collection de médailles modernes en plâtre et en bronze, des XIVe, XVe et XVIe siècles jusqu’à nos jours ; plusieurs petits tombeaux étrusques de terre cuite et quantité de fragments antiques de même matière. Je désire que ces fragments soyent placés dans les tiroirs de la petite armoire, qui fait partie du legs, comme ils le sont actuellement ; trois petits monuments de la Renaissance, fragments du XV e siècle ; un petit Jupiter en bronze monté sur l’antique ; figure de Vénus, en terre cuite ; en. outre les portraits dessinés de ma famille et de mes amis, que je demande à être exposés ensemble ; le portrait de mon père, que j’ai peint d’après nature ; le portrait de ma mère, dessiné ; les dessins de mon père, deux de ses miniatures et un dessin au crayon rouge de mon grand-père ; de plus, une suite de dessins, études faites par M. Roques, mon premier et vénéré maître, peintre d’histoire très distingué de la ville de Toulouse, ainsi que son portrait dessiné et une Sainte Famille de sa composition, encadrés. Ce portrait sera réuni à celui de mes parents et amis, placés comme eux au-dessus de mon bureau ; un assez grand nombre de dessins de moi, calques dans six ou sept portefeuilles, aquarelles, gravures daguerréotypes, photographies, études peintes dessinées par moi, et d’autres fresques toutes sous verres et encadrées, et qui seront trouvés dans mon grand atelier, ma chambre à coucher et mon cabinet, deux petites estampes d’après Metzu, souvenir de mon enfance dans la maison paternelle, le portrait de Mozart, médaillon de plâtre, une bulle du Pape Pie V en cire, aussi en médaillon, une médaille en bronze de Charles-Quint, un médaillon du très regretté duc d’Orléans, un cadre du XVe siècle, relique de Raphaël jeune, un petit tableau décoré de saints, peinture du XIVe siècle par Giottino, sur fond d’or et fermé par des volets.

Les portraits de Haydn, Mozart, Gluc (sic), ainsi que plusieurs petits portraits, miniatures à l’huile, qui ornent la cheminée de mon cabinet, du XVIe siècle ; des dessins et calques sur feuilles d’après l’antique, des vases grecs et autres sujets antiques en cinq ou six portefeuilles, avec la collection cartonnée des dessins d’anciens maîtres et modernes.

Je donne aussi à la ville de Montauban la coupe d’honneur niellée que m’ont offerte mes élèves lors de mon départ pour mon Directorat à Rome, la copie de la Madone à la Chaise, d’après Raphaël, et celle dite des Candélabres, ma couronne de laurier en or que m’ont décernée mes chers compatriotes lors de ma nomination au Sénat, les tragédies grecques d’Eschille (sic), Sophocle et Euripide et Pindare ; les partitions de Glûc (sic) en sept volumes, mon violon, ainsi que les livres de musique instrumentale contenant les quatuors et quintetti de Haydn. Mozart et Bettowen (sic), la partition de Don Juan, Stratonice, de Méhul ; mon bureau et mon fauteuil.

Je désire qu’on place au-dessus de mon bureau, qui fera partie du musée, le portrait de Raphaël Jeune sus indiqué, celui de mon père peint, celui de ma mère dessiné, en y groupant deux ou trois dessins de mon père, deux de ses miniatures, les portraits de Haydn, Mozart, Glüc (sic), Bettowen (sic) et Grétry, et ceux de mes autres parents et amis. On placera sur mon bureau l’Iliade et l’Odyssée d’Homère, en petits volumes, traduction de Bitaubé.

Je désire qu’une certaine quantité de dessins et gravures, photographies et quelques petits tableaux études soient placés dans une pièce servant d’entrée et introduction au Musée qui porte mon nom, parce que le choix de tous ces objets m’a été cher.

Tout ce que j’ai légué à la ville de Montauban lui sera livré, à ses Irais, dans les trois mois de mon décès.

Voulant aussi laisser un souvenir à l’Académie de la ville de Toulouse, patrie de mon père et berceau de mes premières études, je prie mon exécuteur testamentaire de lui offrir un grand tableau peint à Rome par moi, ayant pour sujet Virgile lisant le sixième livre de son Énéide devant Auguste, Lyvié (sic), Mécène et Agrippa, figures de grandeur naturelle.

Pour l’exécution des legs faits à la ville de Montauban, je nomme mon excellent ami M. Edouard Gattaux (sic), membre de l’Institut, et je lui adjoins pour l’aider à cette mission artistique et pour représenter les intérêts de la dite ville M. Armand Cambon, peintre d’histoire, mon Jeune ami et parent. Je lui adjoins aussi M. Guille, mon cher beau-frère, notaire à Meung, qui connaît toutes mes intentions.

Je prie M. le Maire de Montauban de maintenir M. Gambon dans les fonctions auxquelles il a été déjà nommé de directeur du musée qui porte mon nom, et ce pour l’ordre, l’arrangement et la conservation des objets devant composer ce musée, parce qu’il connaît tous mes désirs à ce sujet.

Je donne à M. Armand Cambon, comme souvenir d’amitié et d’estime, la copie que j’ai faite moi-même à Florence, de la Vénus du Titien, ainsi que les livres de littérature ancienne et artistique, excepté les œuvres d’Eschyle, Sophocle, Euripide, Pindare, et la Vie des Peintres italiens, qui sont compris dans les legs faits à la ville de Montauban.

Je donne à M. Paul Balze la belle Coucheuse, qu’il a lui-même copiée d’après Tom Low, et un pendentif d’après Raphaël, représentant l’Amour et le Signe du Lion de la Farnésine : un tableau du Sommeil de Jésus d’après Raphaël.

Je donne à M. Raymond Balze un grand dessin calqué par moi-même sur un tableau représentant une Cérémonie par le pape Urbain VIII dans la chapelle du palais de Montecavallo, et dont j’ai commencé à colorier une partie des figures.

Je donne à mon ami Calamatta le beau dessin qu’il m’a fait du Vœu de Louis XIII. qu’il a si bien gravé.

Je donne à M. Perrin, peintre d’histoire, la gravure du Massacre des Innocents, de Marc-Antoine.

Je donne et lègue…

Enfin, je constitue pour ma Légataire universelle en toute propriété et jouissance Mme Delphine Ingres, née Ramel, ma bien-aimée épouse, à laquelle je donne et lègue tous mes biens, meubles et immeubles, créances, argenterie, bijoux et le surplus de mes tableaux, dessins, gravures, vases et objets d’art, sans aucune exception ni réserve à la charge des legs particuliers ci-dessus mentionnés. Etc…

Je révoque tout autre testament et codicille que j’aurais pu faire avant ce jour ; celui-ci renferme mes dernières et expresses volontés.

INGRES AU MUSÉE DE MONTAUBAN

Depuis que la Grèce antique a jeté la clef d’or du temple de beauté dans les flots bleus de l’Hellespont qui ne l’a pas rendue, il faut aller chercher, loin de ses Parthénons athéniens en ruines et de ses Ærariums delphiques disparus, les chefs-d’œuvre de grâce et de majesté qu’elle enfanta. L’Italie, sa voisine et sa conquérante, devait à l’histoire des Arts la continuation de traditions si nobles ; et c’est au foyer de cette fille des Latins, vainqueurs des Grecs, qu’Andromaque exilée a trouvé place pour ses dieux à jamais asservis et ses déesses toujours triomphantes, que nous allons y admirer encore.

Le Belvédère de Rome conserve à la plastique idéale les règles absolues d’une douleur qui sait être humaine en étouffant son cri sous le masque serein du Laocoon et celle d’une beauté qui sait rester divine en s’incarnant dans le corps surhumain d’Apollon. Peut-être la Tribune de Florence dépasse-t-elle ces représentations majestueuses de la douleur qui reste calme et de la grâce qui ne cesse pas d’être humaine, en souffrant inénarrablement l’angoissant et indéridable martyre de Niobé et de ses filles. Les marbres, plus durables que les toiles, nous transmettent ainsi, par de trop rares exemples, les règles de l’art suprême où un Phidias et un Praxitèle élevèrent le génie humain par d’insurpassables ouvrages. Pour remplacer les chefs-d’œuvre d’un Apelle et d’un Zeuxis, également palpitants d’humanité sensible et rayonnants de transparente divinité, cette terre classique des beaux-arts présente aussi en peinture des reposoirs sacrés où la beauté parfaite a ses autels. Aux Loges et aux Chambres du Vatican, c’est Raphaël et c’est la grâce divine opérant une deuxième incarnation. À la Sixtine, c’est Michel-Ange et c’est la majesté confondant, par sa force même, l’humanité quelle grandit jusqu’au risque d’une chute prochaine. Et ce sont aussi, çà et là, les petites chapelles de ce temple de grâce et de majesté. À Milan, c’est Vinci partageant le pain des forts, à la table du prieur des Grazie. À Orvieto, c’est Signorelli mesurant la grandeur des hommes à celle du Duomo qui les voit ressusciter parmi les morts. À Pérouse, c’est le Pérugin abritant les dernières visions de la naïve légende au Cambio des banquiers qui, remplaçant les moines, sauront apprécier cette peinture et faire un Thaborde la richesse, de ce Bethléem de la pauvreté. À Sienne, c’est le Pinturicchio inaugurant à la Libreria de la cathédrale un nouveau genre de chroniques élégantes et de styles savants que les âges nouveaux vont adopter, pour leurs histoires de demain. Et combien d’autres asiles de la beauté antique que l’Italie moderne, en presque chacune de ses villes, a dédiés aux arts dont elle fait son culte et aux artistes dont elle tire sa gloire, avec cette devise à la frise de ses temples, petits ou grands, imitant les inscriptions dédicatoires des frontispices antiques :

Artibus sacrum

La France contemporaine avait besoin de ces nobles exemples, pour disperser aussi dans ses provinces l’héritage artistique qu’elle accumulait, depuis des siècles, dans un Louvre désormais trop étroit pour conserver le trop-plein de son trésor national. Depuis qu’une France nouvelle avait organisé ses départements nouveaux, il convenait qu’au chef-lieu de chacun appartînt un fond local capable de provoquer, par des exemples louables, dans les générations survenantes, une première émulation d’art que développeraient et perfectionneraient, ensuite, les œuvres et leurs maîtres plus renommés de la grande ville. Et c’est pourquoi Ingres, qui fut un des premiers décentralisateurs de Paris, au bénéfice de la Province et des Beaux-Arts qu’il y voulut transporter, mérite de particuliers éloges pour ce musée plein de ses œuvres, que Montauban lui doit et qu’il importe de visiter et de fréquenter même, comme une école supérieure de ce maître incomparable en dessin qui a dit, de cet art spécial et de lui-même : « Le dessin est la probité de l’art… Il comprend les trois quarts et demi de ce qui constitue la peinture. Si j’avais à mettre une enseigne au-dessus de ma porte, j’écrirais : École de Dessin, et je suis sûr que je ferais des peintres. »

I

Quand l’express, passant en bordure de Montauban, vous fait descendre à près d’un kilomètre de la ville, vous ne savez si vous n’allez pas confondre celle-ci avec quelque Sienne oubliée dans son repos par quelque divinité favorable à la contemplation des sages. À marcher entre les maisons basses du faubourg, qu’une endormante paix enveloppe, vous croyez pénétrer dans une nécropole antique, tant chacune de ses ruelles courtes et enchevêtrées fait silence. Dans l’ombre bleue de ces petites cases uniformément bâties en tuiles rouges, c’est un chat qui se risque à huis clos, sur ses pattes ouatées ; un chien qui se profile, à pas furtifs, dans ce silence qui lui est quotidiennement familier. C’est quelquefois aussi une silhouette humaine, confondant son sillage avec celui des maisons, dont elle suit les bords ombrés par le soleil ardent de ce torride Midi qui envahit tout, ici, et qui brûle les petits cailloux pointus, comme des aiguilles, dont sont pavées les étroites ruelles de ce vieux faubourg d’ancien temps.

De l’autre siècle au moins, et vous l’apprenez au nom de la Grande-Rue-Ville-Bourbon qui appelle ainsi la plus large, sinon la moins vieille de ce quartier contemporain des anciens rois. Ici, le souvenir sympathique de Prosper Debia nous arrête devant le n° 15 de la maison où il naquit en 1791, pour y mourir en 1876, après avoir consacré les plus belles années de sa longue vie de septuagénaire aux arts de la musique et de la peinture où il excella, et à l’amitié d’Ingres dont il fut un des plus fidèles disciples. Si vous avez la bonne fortune de pénétrer dans cette maison très fermée qui annonce, dès l’extérieur, par sa façade rose, à hautes fenêtres cintrées et son vieux balcon à ferrures ovales du XVIII e siècle, vous montez par un large escalier dont les étages font déborder dans la vaste lanterne leurs multiples tournants à lourdes pendeloques de bois. Et vous entrez, dès le premier étage, dans des pièces spacieuses et claires, où les vieux meubles d’autrefois n’ont pas laissé la plus petite place à ceux de l’époque contemporaine. Aux murs, sont suspendus des peintures et des crayons dont les plus modernes semblent être ceux qu’Ingres lui-même y laissa. Voici le cheval de Poniatowski franchissant la Vistule, d’après l’étude d’Horace Vernet, que, tout enfant, Prosper Debia dessinait en cachette de son précepteur, M. Benedict Prévôt, qui le raconte dans le Journal de famille, de la manière suivante : « Il dessinait sur une feuille de grand papier faisant partie d’une feuille entière et, lorsqu’il n’y avait personne dans la chambre où il travaillait, il ouvrait sa feuille et esquissait un grand dessin de Vernet représentant un cheval au galop. Il a commencé cela avant-hier, 6 thermidor (vendredi 25 juillet), et, ce matin, il me l’a fait voir très bien esquissé. Lorsque quelqu’un venait, il refermait son papier et se remettait à travailler à autre chose ; ce qui paraît d’autant plus singulier, que l’on connaît mieux le caractère de l’enfant. En général, il ne cache rien et ne fait rien dans le principal but d’être loué ou admiré. Mais il voulait faire seul ce dessin parce que, sans doute, il trouvait un certain plaisir à travailler à sa manière. » On sait que cette manière fît, de Prosper Debia, en 1827, un collaborateur d’Ingres devant l’Apothéose d’Homère et, de l’élève, un ami du maître qui avait passé les meilleures heures de son voyage à Montauban, en 1825, dans cette maison si hospitalière aux arts et aux artistes. Ne diriez-vous pas mieux ce sanctuaire, à y voir encore ce clavecin et cette harpe à la même place où ils furent laissés, après les quatuor et les quintetti du génial Beethoven et du divin Mozart que le grand Ingres et ses jeunes amis jouèrent là, toute une semaine ? Concertos inoubliables d’une famille qui a laissé aussi, sur les pupitres, les partitions encore ouvertes à la page qu’on n’est pas revenu tourner depuis que les grands vieux amis sont disparus !…

Le faubourg de Ville-Bourbon étant dépassé dans son silence de tombeaux, vous arrivez sur l’unique pont de la ville. Aussi rouge avec les caissons de tuile de ses énormes piliers que l’eau de la rivière passant dessous, ses bases massives éperonnent tout en dehors du tablier, dont les arches gothiques sont percées de hautes lucarnes en ogives. Là, se balance encore la herse de la cage qui servait, au temps d’Ingres, à plonger nues dans le Tarn les folles filles dont la joie trop chaude attirait les réprimandes du Guet, pendant les nuits d’ivresse. Au bout du pont, commence la ville. Vous en voyez, d’abord, l’ancien palais épiscopal, où l’Hôtel-de-Ville actuel a installé son siège et son musée municipal sur les quatre arches à larges cintres de ses hautes fondations surplombant la rivière. Quatre bonnets carrés et pointus forment son originale toiture qui rivalise, en vain, avec l’imposante carrure et l’aérienne tour de son voisin, le vieux Saint-Jacques qui fut, jadis, une redoutable forteresse quand Simon de Montfort et Henri IV y venaient entendre, l’un sa messe catholique et l’autre son prêche protestant, entre une bataille du premier, qui fut terrible aux Albigeois, et un siège du second, qui fut dénient aux Montalbanais. La flore échevelée, qui couronne encore de verdure sauvage les flancs terriblement labourés au feu grégeois de cette forteresse toute rouge, n’est-elle pas un reste poétique des couronnes de ces guerriers, échappé aux boulets de Montluc et de Bassompierre ? Plus loin, vers le centre de la ville et l’écrasant, la cathédrale surgit comme un péché de pierre que Montauban a sur le cœur et ne se pardonne pas à lui-même, depuis que le XVII e siècle a commis cette erreur d’architecture royaliste. Peut-être lui serons-nous indulgents quand nous aurons visité, dans la sacristie de ce mastodonte de cathédrale, le chef-d’œuvre qu’Ingres lui a confié et qui s’appelle le Vœu de Louis XIII ? Nous en savons assez, d’ailleurs, sur la ville natale du maître qui nous invite chez lui ; et c’est surtout à son école de dessin que nous voulons aller voir ce qu’Ingres a laissé de plus impérissable dans son œuvre et qu’il a légué, en plus de cinq mille spécimens, au Musée de Montauban.

Ce Musée, fondé en 1843 par le maire Joseph Vialettes de Mortarieu, dont Ingres avait fait le portrait en 1806, comprend 376 tableaux. Les deux salles de ce Musée de peinture, proprement dit, en précèdent quatre autres qui constituent spécialement le Musée d’Ingres : elles composent l’ancien appartement de l’évêque, Mgr Le Tonnelier de Breteuil, où Ingres enfant avait joué avec son père le duo de la Fausse Magie pour distraire « ce vieux coq », comme il l’appelait, d’une goutte remontée, qui l’enleva jeune encore à ses collections de tableaux signés par Boucher, Fragonard, Restant et Vanloo, restant à cet évêché, comme premiers éléments du Musée qui y serait aménagé, cinquante ans après. De ces 376 tableaux, que M. Armand Cambon a heureusement installés là, 38 furent donnés par l’État, 45 par la Ville et le reste par de généreux donateurs, au nombre desquels il faut citer M. de Montbrizon pour de remarquables portraits en miniature de l’École de Clouet et pour une appréciable Circoncision du Vénitien Carpaccio. Mais, dans l’étude spéciale que nous nous proposons ici, nous ne voulons retenir que les 54 tableaux qu’Ingres, par une lettre du 18 juillet 1851 qu’on a lue dans ce Recueil, offrit au Musée naissant de sa ville natale. N’étaient-ils pas les bons amis en compagnie desquels il avait vécu et qui lui aideraient à se survivre, dans ce Montauban où la fortune aveugle lui avait si peu permis de séjourner ? « Il m’est doux de penser qu’après moi j’aurai comme un dernier pied-à-terre dans ma belle patrie ; comme si je pouvais, un jour, revenir en esprit au milieu de ces chers objets d’art, tout rangés là comme ils étaient chez moi et semblant toujours m’attendre. Enfin, je suis heureux de penser que je serai toujours à Montauban et que là où, par circonstance, je n’ai pu vivre, je vivrai éternellement dans le généreux et touchant souvenir de mes compatriotes. » Ingres n’avait-il pas eu déjà à remercier ses concitoyens de maints honneurs qu’ils lui avaient rendus ? « Je suis vivement touché, écrivait-il le 14 novembre 1842, de la nouvelle preuve si honorable pour moi que vient de me donner le Conseil municipal de Montauban en vous autorisant, Monsieur le Maire, à acquérir, pour le placer dans un des établissements publics de la ville, le buste que M. Ottin a fait de moi. » Et, le 13 mai 1844 » n’avait-il pas à adresser de nouveaux remerciements au Conseil municipal de sa ville natale qui avait décidé, à l’unanimité, que la nouvelle voie ouverte depuis la rue Corail jusqu’au Rond, s’appellerait la rue Ingres ? « Une pareille distinction, décernée par mes chers compatriotes, m’est bien précieuse ; mais, Monsieur le Maire, en me rendant l’objet d’une si éclatante ovation, ne craignez-vous point d’anticiper trop tôt sur le domaine de la postérité et ne me jugez-vous pas trop favorablement avant elle ? Ratifiera-t-elle une décision qui m’accorde le plus grand honneur que puisse ambitionner un homme ? »

Et puis, à quoi bon s’attacher plus longtemps à ces objets chéris, compagnons fidèles d’une si longue vie, dont il avait déjà vécu soixante et onze années ? Chaque journée nouvelle ne lui rappelait-elle pas le prochain départ d’une maison qui devait lui paraître si vide, depuis déjà trois ans que la mort d’une première épouse adorée l’y avait laissé seul avec une douleur qu’il croyait éternelle ? Elle ne le fut que deux ans, tout au plus, jusqu’au mois de mai 1853, où le vert-galant septuagénaire se décida à remplacer Madeleine Chapelle par Delphine Ramel.

Par un premier legs de son vivant, — celui de ses dessins et registres ne viendra qu’après sa mort, — Ingres offrit donc, le 18 juillet 1851, à sa ville natale, 54 tableaux, 24 vases grecs et étrusques et les gravures de ses œuvres diverses, semblable en sa générosité à ces anciens « qui emportaient leurs œuvres d’art, quand ils allaient à la campagne ». L’ami Gilibert, mort précédemment, n’était plus là pour recevoir les « chers exilés ». Mais le Conseil municipal restait pour leur faire les honneurs de la salle qui avait, jadis, servi de chambre à coucher à l’évêque Colbert et à ses successeurs. « Le Conseil, dit le procès-verbal de la séance du 9 août 1851, autorise M. le Maire à prélever sur le crédit pour entretien des bâtiments communaux, la somme de 85 francs 10 centimes pour payer les frais de port des tableaux et objets d’art envoyés par Ingres ». Les amis Prosper Debia et Armand Cambon étaient aussi là, toujours fidèles à l’amitié du maître, pour lui aménager, dans ce Musée, une salle digne de son nom. « Le Musée Ingres, dit le registre municipal à la date du 15 mai 1854}, a été inauguré conformément à la volonté de notre illustre concitoyen. Il ne renferme que les dons qu’il a faits à sa ville natale. Il a été préparé, suivant ses instructions formelles, avec beaucoup d’intelligence et de soin par un de ses élèves les plus distingués et les affectionnés, ancien lauréat de nos écoles de dessin et fils de l’un de nos collègues les plus chers. » Depuis cette date de 1854, le Musée familial de Montauban a pris l’ampleur d’un grand Musée de capitale, avec deux premières salles où les admirateurs d’Ingres sont venus déposer une double et éparse rangée de tableaux provenant de toutes les Écoles. Ils représentent là comme une double rangée de victimes antiques conduites, par l’Administration, au sacrifice d’un dieu nouveau dont va s’ouvrir le temple qu’on devine à cette petite porte à deux battants, au-dessus de laquelle on ne lit pas sans émotion la simple inscription suivante :

Musée Ingres

Et qui sait si la première victime que ce dieu domestique va immoler à ses propres pénates n’est pas ce grand tableau de Jésus parmi les Docteurs qui voisine la porte encore close du redoutable sanctuaire ? Ce fut la dernière erreur picturale du maître, — oserait-on dire ici, puisqu’aussi bien on a pris son parti du sacrifice final qui se prépare et que, après cette dernière faute du maître, il n’y aura plus qu’à entrer dans le sanctuaire de ses dessins et qu’à y admirer sans réserve la plus admirable collection qu’y ait assemblée un des plus grands professeurs du crayon. Est-ce à dessein aussi qu’on a placé tout près, de ce tableau que l’imagination insuffisante d’Ingres a emprunté à la composition du Parnasse de son divin modèle Raphaël, cette autre copie de l’École d’Athènes d’après l’élève Balze ? Elle semble mieux souligner, à gauche du Jésus parmi les Docteurs, la faiblesse avouable d’un peintre dont le crayon incomparable fut le poignard tragique avec lequel — telle Médée ses enfants — ce génial Antique paraît aussi se plaire à immoler ses propres œuvres à une divinité fatale, plus forte que la sienne ?

La petite porte s’ouvre, derrière laquelle votre cœur a battu d’une émotion d’art que vous n’oublierez jamais. Et vous entrez dans l’intimité de l’ancien appartement des évêques de Montauban, ou mieux chez M. Ingres lui-même. Car tout est ici du maître, bien chez lui, dans ces cinq pièces aux larges fenêtres s’ouvrant sur la claire rivière qui coule là-dessous. Voici, dans la première, les simples meubles de style Empire qui furent siens à Paris, 11, quai Voltaire, d’où ils arrivèrent ici ; et les petites copies des maîtres italiens qu’il préféra et en compagnie desquelles il vécut si longtemps, fidèle à leurs inspirations ; et la haute vitrine qui tient, dans l’embrasure de deux pilastres corinthiens, la place de l’alcôve où les évêques Colbert et Lefranc de Pompignan dormirent jadis et où repose, à présent, tout ce qui fut la part de gloire la plus chère d’Ingres : son bureau, sa palette, son violon, la main moulée de sa première femme, ses médailles et sa couronne d’or  [55], et, sur de simples papiers blancs crayonnés par le maître, la couronne la plus affectionnée des portraits de ceux et de celles qu’il préféra. Au milieu de la pièce est dressé le chevalet à double col de cygne, portant encore une dernière esquisse de Jésus, devant laquelle cet adorateur d’Homère voulut mourir. Et voici le fauteuil du chevalet, resté vide, depuis le matin du 14 janvier 1867 où la fumée d’une bûche s’écartant du foyer avait suffi pour asphyxier le vieillard endormi et arrêter subitement ce chef-d’œuvre de vie qu’un homme, exemple d’humanité, avait pu donner, au cours de quatre-vingt-six ans d’œuvres indéfectibles, à l’admiration de ses semblables. Et vous retournez la tête pour voir encore apparaître, dans ce familial atelier toujours le même, l’infatigable ouvrier d’art que ses crayons tout préparés attendent. Il écrivait, la veille encore, à ce même bureau et avec cette même plume d’oie laissée, pour une simple pause, entre les feuillets de cette Iliade, d’après Bitaubé, où il lisait chaque jour, sans lunettes : « Malgré mon Age, qui devrait me faire plus calme et plus philosophe, je n’en suis que plus vif et plus impatient. De sorte que ma vie est tout au rebours de celle des autres. Tout y est moralement jeune et se révolte contre la vieillesse qui m’atteint enfin et me fera succomber, comme les autres. Je dois donc être prêt à partir, quand il plaira à Dieu ! ». Ces lignes, écrites à Pauline Gilibert, sont accompagnées de ces autres, que l’indomptable vieillard adresse à Prosper Debia, le 9 août 1862 : « Cette divine antiquité des Grecs, cette renaissance de Raphaël et ce XVe siècle, voilà ce qui fait vivre, n’est-ce-pas ? Mon cher ami, nous sommes bien vieux, cassés. Je me plais à croire néanmoins que vous êtes, à peu près, comme moi : et je le désire, car je n’ai pas d’infirmités sérieuses ; je n’ai que la maladie de mon âge. Âge sérieux, cependant : quatre-vingt-deux ans, au mois de septembre prochain ! J’y pense peu, surtout la palette à la main, dans mon atelier, où je suis certainement plus heureux que si j’étais roi… ». Dans cet impressionnant atelier, où vous n’entendez plus que les ais du vieux parquet qui craquent sous vos pieds, vous regardez encore s’il ne va pas venir, ce maître dont si jeune est le portrait qui vous regarde, dessinant et effaçant pour redessiner toujours, dans l’ove du manteau de cette haute cheminée. Mais elle est, elle aussi, sans feu dans son foyer où brillent à froid les seules flammes ciselées des chenets de cuivre. Et vous regardez encore vers les portraits des amis, dont aucun ne survit aujourd’hui. Vous regardez vers le violon, qui fait aussi silence. Non, M. Ingres n’est plus ici. Voici seulement la place où l’octogénaire peignait la Jeunesse, sous les traits de la Source ; et, du maître disparu, il ne nous reste que ces deux billets qu’on va lire :

« Ce jourd’hui, 14 janvier 1865. à 1 h. du matin, est décédé, en son domicile, quai Voltaire, 11, Jean-Auguste-Dominique Ingres, peintre d’histoire, Sénateur, Membre de l’Institut, Grand Officier de la Légion d’Honneur, âgé de 86 ans, né à Montauban (Tarn-et-Garonne) marié à Delphine Ramel.

« Le décès a été constaté, suivant la loi, par nous, etc. » (Extrait des actes de décès de la VIIe Mairie de Paris).

TÉLÉGRAMME
Paris, de Montauban, 248.76, 15, 4, 50
Madame Veuve Ingres, 11, quai Voltaire, Paris.

« Au nom de la Ville de Montauban et de mon personnel, je viens, Madame, vous offrir l’expression de la plus profonde sympathie. La France perd dans M. Ingres le plus illustre représentant de l’École française et de l’Art moderne. Nous pleurons, de plus, ici, dans un deuil de famille, le digne concitoyen et compatriote aimé. Recevez, Madame, l’hommage de mon profond respect.

Prax-Paris. »

Par une blanche et glaciale journée d’hiver, ce qui restait de Jean-Auguste-Dominique Ingres, accompagné de ce qui vivait encore de sa génération décimée, fut porté à ce même cimetière du Père-La chaise où l’on se souvient que, depuis Daunou, il avait enterré tant de contemporains rivaux d’une gloire qu’il aurait voulue pour lui seul. Cette journée de janvier fut pourtant moins macabre que celle d’un autre hiver sinistre, où à travers une tempête de neige, celui qu’Ingres appelait son divin Mozart alla trouver, à 35 ans, sans autres assistants que les fossoyeurs, sa pauvre place dans la fosse commune d’un triste cimetière d’Allemagne. Sur la colline du Père-Lachaise où la dépouille mortelle d’Ingres repose, dans la XVIIIe division, non loin de celles de Delacroix et de Balzac, on a, depuis, érigé à sa mémoire un monument funèbre aussi académique et aussi froid que les plus correctes de ses œuvres peintes ; et de l’attique rectangulaire où Bonassieux a placé le buste marmoréen du maître, celui-ci, de ses yeux froids comme son marbre, regarde au loin l’immense Paris qui, partageant ses palmes entre tant de ses fils glorieux, n’en a pu réserver à celui-ci qu’une seule, — celle que l’artiste a ciselée sur la stèle. Et de ce qui fut Ingres, voilà donc tout ce qui resterait au cimetière commun de nos célébrités nationales !

À Dieu ne plaise ! C’est surtout à ce petit Musée de Montauban que l’âme du transfuge est revenue, qu’elle vit et vous attend pour vous parler encore, avec la part la plus durable de ses œuvres les plus dignes de lui survivre. Ô ! le silence aimable de ces salles, à peu près toujours vides d’un monde frivole qui n’aurait rien à y apprendre, toujours pleines de la mémoire et des exemples d’un maître qui réserve aux siens le plus professoral et le plus inoubliable enseignement. Voyez-vous, dans la longue suite de ces cinq salles, cette exposition permanente de 5.000 dessins dont les feuilles jaunies donnent aux murs l’aspect d’un « bois sacré », d’un bois antique de l’Age d’or ? Levez les yeux, tendez les mains, cueillez et savourez ici les plus merveilleux fruits que vous offre le plus incomparable maître capable de former les plus valeureux élèves, auxquels il restera, — aux termes de l’enseigne inscrite au fronton de cette grande École d’Ingres, — à peindre pour lui, s’il dessina pour eux :

— Si j’avais une enseigne à mettre au-dessus de ma porte, j’écrirais : École de Dessin, et je suis sûr que je ferais des peintres !

Qui veut entendre encore le violon de M. Ingres, n’a qu’à venir dans ce petit Musée de Montauban, comme dans un des plus sacrés sanctuaires de l’Art que la France, justement fière, peut comparer aux plus intimes et aux plus vénérables de la Grèce et de l’Italie. C’est dans cette reposante forêt de feuilles déjà jaunies par le temps, comme des ivoires sans prix, qu’il faut entendre le concert d’harmonie donné par cet incomparable virtuose du XIXe siècle à l’assemblée des dieux dont il interprète l’impassible beauté, et à celle des hommes dont il traduit les lignes les plus nobles. La main tendue sur le crayon magique, son archet, les nerfs répondant en force et en délicatesse aux cordes tendues de son merveilleux instrument, il faut le voir interpréter la vie qui passe avec la grâce et la majesté qui en fixent les lignes fugitives pour l’immortalité de leur contemplation. Si Alcibiade ne dut sa célébrité qu’à son chien, Ingres acquit la sienne avec un autre instrument que celui dont Ballot et Rossini purent peut-être sourire.

Le violon de M. Ingres, c’est son dessin.

Un jour, raconte le centenaire Charles Famin qui connut son maître à la villa Médecis, Ingres excursionnait avec un ami dans la campagne romaine. La nuit venue, les deux voyageurs se réfugièrent dans une auberge de contadins où, pour dormir, ils purent trouver une chambre. Ils allaient fermer les yeux quand, d’une chambre voisine, un air de violon se fit entendre si harmonieux, dans la douceur de la nuit bleue et le silence de cette vaste campagne, qu’Ingres, se relevant, courut à la fenêtre et l’ouvrit toute grande. Le suonatore avait fini son ritornello. Alors, prenant aussi son violon qui l’accompagnait dans ses voyages comme son meilleur compagnon de route, il recueillit le motif mélodique qu’il venait d’entendre et ïe fioritura en notes si faciles et si pures, que le souvenir de cette nuit harmonieuse n’est plus sorti de la mémoire de celui qui avait ainsi entendu un paysan interprété par un maître.

Dans ces salles silencieuses du petit Musée de Montauban, aux images si recueillies et à leurs conversations si aimables, quel virtuose de la critique sage et des justes hommages fera chanter à nos oreilles attentives le violon depuis trop longtemps endormi de M. Ingres ?

Lui-même encore. Écoutez-le vous faire part, avec l’aveu de ses registres intimes, d’un siècle presque de réflexions et de lectures sur les arts et les hommes qu’Ingres connut et dessina si bien.

II
Un Journal inédit de J.-A.-D. Ingres [56]

L’homme le plus heureux est celui qui unit, aux jouissances rapides des sens, les douceurs et les charmes de l’étude : elle est la source la plus assurée contre l’ennui, ce mal indéfinissable et fatal à l’homme. Elle fait nos délassements et notre consolation. Il n’est rien de si fâcheux qu’elle n’adoucisse. Elle orne l’esprit de vérités, élève l’âme, apprend à faire connaître les hommes : elle nous rend plus humains, plus généreux, plus éclairés sur nos devoirs et plus agréables à la société.

« Il ne s’est presque jamais rien fait de grand dans le monde que par le génie et la fermeté d’une seule personne qui lutte contre les préjugés de la multitude ou qui lui en donne », dit Voltaire. Oui, si son génie est bon, tant mieux ; mais, s’il est mauvais, comme a été le sien, voyez où cela conduit… À la barbarie, au désaveu absolu et de mauvaise foi de ce qui est à jamais le beau, le vrai, au dessèchement de l’âme et du cœur, au vide, au calme affreux d’une terre inhabitée.


L’invention est une des grandes qualités du génie ; mais, si l’on consulte l’expérience, on trouvera que c’est en rendant familières les inventions des autres qu’on apprend à inventer soi-même. Ainsi on s’habitue à penser en lisant les idées d’autrui. Le plus vaste génie que la nature puisse produire n’est pas assez riche par lui-même pour tout tirer de son propre fond. Celui qui ne veut mettre