De l’Imitation de Jésus-Christ (Brignon)/Texte entier

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Traduction par Jean Brignon.
Bruyset (p. -TdM).


Kempis - De l’Imitation de Jésus-Christ, traduction Brignon, Bruyset, 1718 frontispice.jpg




DE
L’IMITATION
DE
JESUS-CHRIST.
TRADUCTION NOUVELLE.
Par le P.J Brignon, de la Compagnie de JESUS.
NOUVELLE EDITION.
Kempis - De l’Imitation de Jésus-Christ, traduction Brignon, Bruyset, 1718 cul de lampe.jpg
A LYON,
Chez LOUIS BRUYSET, ruë Merciere,


MDCCXVIII.
Avec Approbation, & Privilege du Roy.


PREFACE.


LE Livre de l’Imitation de Jesus-Christ est si connu, & si universellement approuvé, qu’il m’a semblé inutile d’en faire l’éloge par une longue Préface. On sçait assez l’estime particuliere qu’en ont témoigné plusieurs grands Saints, & combien ils en ont recommandé la lecture à tous les Fidéles. Ce que j’en puis dire engeneral, c’est qu’il contient en abregé tout ce qu’il y a de plus excellent dans la morale de l’Evangile, & que l’Auteur, quel qu’il soit, qui l’a composé, est celui de tous les Auteurs qui a le mieux possedé la doctrine & l’esprit de Jesus-Christ. Pour peu qu’on le lise, on y apprend le mépris du monde, l’abnegation de soi-même, l’union avec Dieu ; en quoy consiste toute la perfection Chrétienne.

Tous ceux qui en ont l’usage, sçavent beaucoup mieux par leur propre expérience, que par tout ce qu’on leur en peut dire quelles en sont les utilisez. Aussi ne peut-on rien faire de mieux que d’imiter S. Ignace, quí ne laissoit passer aucun jour, sans en lire au moins un Chapitre. Jamais personne n’a observé cette sainte pratique, qu’il n’ait fait en peu de tems de grands progrès dans la Vie spirituelle. Enfin on a éprouvé jusques à cette heure, qu’en l’ouvrant, on trouve toûjours tout ce qu’on peut souhaiter de plus propre, soit pour sa consolation ou pour son instruction.

C’est afin que tout le monde en profitât, qu’on a crû le devoir traduire en toutes sortes de langues : mais je ne sçai s’il y a aucune langue dans laquelle on en ait fait un plus grand nombre de Traduction que dans la nôtre. C’est aussi la seule raison qui pouvoit me détourner de faire encore celle-ci, & de l’ajoûter à tant d’autres : mais j’espere qu’elle ne sera pas entierement inutile aux bonnes Ames, dont les gouts sont differens, & dont les inclinations ne sont pas toûjours semblables. Je prévois même que si maintenant elle est la derniere, elle ne le sera pas toûjours, & qu’il pourra venir en pensée à quelqu’un d’en donner encore quelque nouvelle au public. D’ailleurs le livre de l’Imitation de Jesus-Christ est entre les mains de tout le monde : le débit n’en peut manquer, & on ne sçauroit le rendre trop commun. Quoi qu’il en soit, comme je pardonnerai volontiers à ceux qui travailleront sur le même sujet aprés moy, je ne doute point que ceux qui ont travaillé avant moi ne me pardonnent aussi d’autant plus facilement, que je n’ay jamais prétendu ny me preferer, ny me comparer à personne.

Pour ce qui regarde la maniere de traduire, je n’y ai rien affecté de particulier ; j’ai tâché seulement d’entrer dans la pensée de l’Auteur, & de la rendre le plus fidélement que j’ai pû, sans toutefois m’attacher scrupuleusement aux mots qui ont souvent de l’obscurité, & qu’on ne pourroit faire bien entendre, si l’on ne prenoit un tour un peu different du Latin. La plus grande difficulté de cette Traduction n’est pas ce me semble d’exprimer les pensées sublimes de l’Auteur, mais d’en retenir l’esprit : ses expressions sont simples, naturelles, & sans art, mais toûjours pleines d’une certaine Onction, qu’on ne trouve point ailleurs, & qui fait le caractere de cet admirable Livre. Ce n’est donc point par l’élegance, ny par la grandeur du style qu’il en faut juger ; c’est par une naïveté, qui n’ayant rien de rampant, n’a rien aussi de recherché, ny de pompeux, & qui ne va qu’à inspirer de la devotion. C’est cette simplicité noble & soûtenuë que j’aurois bien voulu imiter : mais si je n’ai pû y parvenir, j’espere que la Grace du Saint-Esprit, & les bonnes dispositions du Lecteur suppléeront à mon défaut.


APPROBATION.


J’Ay lû cette nouvelle Traduction de l’Imitation de Jesus-Christ. En Sorbonne le 11. Octobre 1694.

PIROT.


Permission du R. P. Provincial.


JE soussigné Provincial de la Compagnie de Jesus en la Province de France, suivant le pouvoir que j’ai reçû de nôtre Reverend Pere General, je permets au Pere Brignon de faire imprimer une Traduction qu’il a faire du Livre De l’Imitation de Jesus-Christ, qui a été vûë & approuvée par trois Theologiens de nôtre Compagnie. En foy & témoignage de quoy j’ay signé la presente. Fait à Quimper le 27. d’Aoust de l’année 1694.

PIERRE DOZENE.
.


PRIVILEGE DU ROY.

LOUIS par la grace de Dieu, Roi de France & de Navarre à Nos Amez & Feaux Conseillers, les Gens tenans nos Cours de Parlement, Maîtres des Requêtes ordinaires de nôtre Hôtel, Grand Conseil, Prevôt de Paris, Baillifs, Sénéchaux, leurs Lieutenans Civils & autres nos Justiciers qu’il appartiendra : Salut. nôtre Amé Jean Bruyser, Libraire à Lyon, Nous ayant fait exposer qu’il souhaiteroit faire imprimer & donner au public un livre intitulé, Imitation de Jesus-Christ, par le Pere Brignon jesuite, s’il Nous plaisoit luy accorder nos Lettres de Privilege pour la ville de Lyon seulement. Nous luy avons permis & permettons par ces presentes de faire imprimer ledit Livre en telle forme, marge, caractere, conjointement ou separément, & autant de fois que bon luy semblera, & de le faire vendre & debiter par tout nôtre Royaume, pendant le tems de dix années consecutives à compter du jour de la datte desdites presentes ; faisons défenses à toutes sortes de personnes de quelque qualité & condition qu’elles soient d’en introduire d’impression étrangere dans aucun lieu de notre obéïssance, & à tous Imprimeurs & Libraires, & autres dans ladite ville de Lyon seulement d’imprimer ou faire imprimer ledit Livre, & d’y en faire venir, vendre & debiter d’autre impression que de celle qui aura été faite par ledit Exposant, sous peine de confiscation des exemplaires contrefaits, de mille livres d’amende contre chacun des contrevenans & dont un tiers à Nous, un tiers à l’Hôtel-Dieu de Paris, l’autre tiers audit Exposant, & de tous dépens, dommages & interêts, à la charge, que ces presentes seront enregistrées tout au long sur le Registre de la Communauté des Libraires & Imprimeurs de Paris, & ce dans trois mois de la datte d’icelles, que l’impression dudit livre sera faite dans nôtre Royaume & non ailleurs, en bon papier & en beaux caracteres, conformément aux Reglemens de la Librairie, & qu’avant que de l’exposer en vente, il en sera mis deux exemplaires dans nôtre Bibliotheque publique, un dans celle de nôtre Château du Louvre, & un dans celle de notre très-cher & feal Chevalier, Chancelier de France le Sieur Voisin, Commandeur de nos Ordres, le tout à peine de nullité des presentes ; Du contenu desquelles vous mandons & enjoignons de faire joüir l’Exposant ou ses ayans cause, pleinement & paisiblement, sans souffrir qu’il leur soit fait aucun trouble ou empêchement. Voulons que la copie desdites presentes qui sera imprimée au commencement ou à la fin dudit livre, soit tenuë pour dûëment signifiée, & qu’aux copies collationnées par l’un de nos amez & feaux Conseillers & Secretaires, soy soit ajoutée comme à l’original. Commandons au premier nôtre Huissier ou Sergent de faire pour l’execution d’icelles tous actes requis & necessaires, sans demander autre permission, & nonobstant clameur de Haro, charte Normande, & lettres à ce contraires ; car tel est nôtre plaisir. Donné à Paris le quatorziéme jour du mois de janvier l’an de grace mille sept cens seize, & de notre regne le premier.

Par le Roy en son Conseil.

FOUQUET.


Registré sur le Registre N. 3, de la Communauté des libraires & Imprimeurs de Paris, page 1025.N. 1350. suivant les Reglemens, & notamment l’Arrêt du Conseil du 13. Août 1703. à Paris le 27. Janvier 1716.

DELAULNE, Syndic.


Registré sur le Registre de la Communauté des Libraires & Imprimeurs de Lyon, à folio 86. & 87. le 2. uin 1716.

DEVILLE, Syndic.


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DE
L’I M I T A T I O N
DE
JESUS - CHRIST.

LIVRE PREMIER.

Considerations tres-utiles pour entrer & pour avancer beaucoup dans la vie spirituelle.


CHAPITRE PREMIER.
Qu’il faut imiter Jesus-Christ, & mépriser toutes les vanitez du monde.

CELUY qui me suit, ne marche point dans les tenebres. Jesus nous exhorte par ces paroles à marcher toûjours sur ses pas, si nous voulons être parfaitement éclairez & gueris de l’aveuglement du cœur.

Appliquons-nous donc avant toutes choses à mediter sur la vie de Jesus-Christ.

Ce qu’il nous enseigne, vaut im- comparablement mieux que tout ce que les Saints nous peuvent apprendre ; & si l’on étoit vrayment spirituel, on trouveroit la manne[1] celeste, qui y est cachée.

Mais plusieurs, pour n’être pas animez de l’esprit de Jesus-Christ, entendent souvent prêcher l’Evangile, sans concevoir presque aucun desir de le pratiquer.

Quiconque souhaite d’entendre, & de goûter les maximes du Sauveur, doit tâcher de vivre, comme il a vêcu.

Que vous sert de parler avec tant d’érudition, du Mystere de la Trinité, si l’humiliţé vous manque, & que vous ayiez le malheur de déplaire aux personnes de la Trinité ?

Certainement ce n’est point en discourant sur des matieres sublimes, qu’on acquiert la perfection : c’est en vivant saintement qu’on le rend agréable à Dieu.

J’aime mieux sentir la componction dans mon ame, que d’en sçavoir la définition.

Quand vous sçauriez toute l’Ecriture par cœur, & que vous auriez compris tout ce que les Philosophes ont jamais dit de plus relevé & de plus subtil, quel avantage en tireriez-vous, sans la charité & la grace.

Vanité des vanitez. Tout est plein de vanité[2], & il n’y a rien de solide, rien d’essentiel que d’aimer Dieu, & de ne servir que luy seul.

Le plus haut point de la sagesse est d’aspirer au Royaume des Cieux, en foulant aux pieds les grandeurs du monde.

C’est donc une vraye folie que d’amasser des biens perissables, & d’y mettre toute sa confiance.

C’en est une aussi que d’aimer l’honneur mondain, & de vouloir s’élever au-dessus des autres.

C’en est une que de suivre les inclinations de la chair, & de s’empresser pour des choses qui ne sont capables que d’attirer de rigoureux châtimens.

C’en est une que de souhaiter de vivre long tems, & de negliger de bien vivre.

C’en est une que de s’occuper des soins de la vie presente, & de ne penser presque point à la vie future.

C’en est une enfin que de s’attacher à des biens qui passent viste, & de se faire nul effort pour mériter un bonheur qui dure toûjours.

Rappellez souvent en vôtre memoire cette sentence si commune : L’œil ne se lasse point de voir, ny l’oreille d’entendre[3].

Efforcez-vous donc de bannir de votre cœur l’amour des choses visibles, & recherchez avec ardeur les biens invisibles.

Car ceux qui aiment à satisfaire leur sensualité, soüillent leur conscience, & perdent la grace.


CHAPITRE II.
Qu’il faut avoir un bas sentiment de soi-même.

Tout homme desire naturellement de sçavoir : mais de quelle utilité est la science, sans la crainte de Dieu ?

Certainement un païsan humble & craignant Dieu, vaut mieux qu’un superbe Philosophe, qui au lieu de penser à soy, perd le temps à considerer le Ciel & les astres.

Quiconque se connoît à fond, n’a que du mépris pour lui-même, & ne peut souffrir qu’on le louë.

Si j’avois toute la science possible, & que je n’eusse pas la charité, de quoy me serviroit cela devant Dieu, qui me jugera selon mes œuvres ?

N’ayez point trop de passion de tout sçavoir : car un esprit trop curieux est toûjours fort dissipé, & sujet à beaucoup d’erreurs.

Les gens de Lettres sont bien aises d’être connus, & en reputation de Sçavans.

Il y a une infinité de choses qu’il est inutile, ou peu necessaire à l’ame de sçavoir.

Celui qui s’applique à quelque autre chose qu’à ce qui peut contribuer à son salut, est dans une grande illusion.

Les grands discours ne contentent pas l’esprit. La joye interieure est le fruit d’une vie sainte. C’est un grand fond de confiance en Dieu, qu’une conscience bien nette.

Plus vous avez de lumiere, plus vous serez châtié, si vous n’en êtes pas meilleur.

Lors donc que vous excellez en quelque art ou en quelque science, n’en tirez pas vanité : mais craignez plûtôt d’en faire un mauvais usage.

Vous pensez peut-être avoir appris beaucoup de choses, & les bien sçavoir ; tenez pour certain qu’il y en a infiniment davantage que vous ignorez.

Ne vous en faites pas accroire : mais avoüez franchement vôtre ignorance.

Quelle raison avez-vous de vous préferer aux autres ? Sçachez que le monde est plein de gens plus habiles & mieux versez dans la Loy que vous.

Si vous voulez profiter de vôtre étude & de vôtre science, aimez à être inconnu & dans le mépris.

Il n’est point de plus excellente ny de plus utile leçon, que celle du parfait mépris de soi-même.

La marque d’une sagesse & d’une perfection consommée, est d’avoir un bas sentiment de soy, & beaucoup d’estime pour les autres.

Quand vous verriez vôtre frere commettre en public quelque crime énorme, vous ne devriez pas pour cela vous croire meilleur que luy, parce que vous ne sçavez combien de temps vous persevererez dans la grace.

Nous sommes tous fragiles : mais persuadez-vous que vous l’êtes plus que personne.


CHAPITRE III.
De la véritable Doctrine.

HEUREUX ceux qui connoissent la verité telle qu’elle est, & par elle-même, non par des figures, ny par des paroles qui passent, & n’en laissent qu’une idée confuse !

Nous nous trompons fort souvent, & nous jugeons mal des choses faute de lumiere & d’intelligence.

A quoy bon disputer toûjours sur des matieres difficiles & abstruses, que nous pouvons ignorer, sans que le souverain juge nous en fasse un crime ?

C’est une grande folie que de negliger ce qu’il y a de plus important, & de s’amuser à de vaines subtilitez qui nuisent plus qu’elle ne servent. Nous avons des yeux, & le plus souvent nous n’y voyons goute.

Pourquoi tant philosopher sur les genres & les especes ?

Celuy qui a le Verbe Eternel pour Maître, ne se remplit point l’esprit de mille opinions & de mille idées differentes.

C’est ce Verbe seul qui a tout créé : c’est de luy seul que toutes les creatures nous parlent. Il est notre premier principe, & il nous parle luy-même[4].

S’il ne nous ouvre l’esprit, nous ne pouvons rien apprendre, ny juger sainement de rien.

Celuy qui regarde toutes choses comme une seule ; qui rapporte toutes choses à une seule ; qui voit toutes choses en une seule, peut demeurer ferme & immuable, & jouir d’une douce paix en Dieu.

O Verité souveraine, unissez-moy pour jamais à vous par les liens d’un amour parfait.

Je m’ennuie souvent de lire ; je me lasse d’écouter. Je trouve en vous seul l’accomplissement de mes desirs.

Que tous les Docteurs se taisent ; que toutes les creatures se tiennent dans le silence devant vous. Parlez-moy vous seul.

Plus on est dégagé de tout, & recueïlli en soy-même ; plus on a de facilité à concevoir les plus grands Mysteres, parce qu’on est éclairé d’en-haut.

Une ame pure, simple & constante dans le bien, prend garde à ne se pas trop dissiper au dehors ; parce qu’en toutes les œuvres elle envisage la gloire de Dieu sans aucun égard à ses interêts.

Qu’avez-vous qui vous donne plus de peine que votre propre immortification.

Un homme de bien pense meurement à ce qu’il doit faire.

De-là vient qu’il se gouverne toûjours par la raison, & qu’il ne se laisse point aller au penchant de la nature corrompuë.

Qu’y a-t-il de plus penible que de combattre contre soy-même ?

Nous devrions travailler sans cesse à vaincre nos appetits, à nous surmonter nous-mêmes, à faire de nouveaux progrès dans la vertu.

Quelque perfection que nous puissions acquerir en cette vie, nous ne sommes point exempts de défauts ; nos lumieres ne sont point si pures, qu’il ne s’y mêle de l’erreur & de l’ignorance.

Vous irez bien plus seurement à Dieu par une humble connoissance de votre bassesse, que par une profonde érudition.

Ce n’est pas qu’en la soy science soit condamnable, puisqu’elle est bonne & utile, & que Dieu l’approuve ; mais il faut toûjours faire plus de cas d’une conscience pure, & d’une vie saine.

Cependant comme la plûpart des hommes ont moins de zele & de ferveur pour bien vivre, que de passion pour sçavoir beaucoup, ils tombent dans l’égarement, & ne font pour l’ordinaire point de fruit, ou en font tres-peu.

Or si nous étions aussi ardens à déraciner les vices de notre cœur, & à y planter les vertus, qu’à proposer & à agiter de vaines questions ! Il n’arriveroit pas tant de maux & de scandales dans les Monasteres.

Quand le jour du Jugement sera venu, on ne nous demandera pas ce que nous aurons lû, mais ce que nous aurons fait ; ni si nous aurons été de grands Orateurs, mais si nous aurons vécu en parfaits Religieux.

Dites-moy où sont aujourd’huy ces Maîtres, & ces Docteurs si habiles que vous avez autrefois connus ?

D’autres occupent maintenant leurs Chaires, & possedent leurs Benefices, & je ne sçay si l’on pense seulement à eux. Tandis qu’ils vivoient on les estimoit, on les loüoit, & presentement on n’en parle plus.

O que la gloire du monde passe viste ! Plût à Dieu qu’ils eussent été aussi saints qu’ils étoient sçavans ! Leur grande lecture bien loin de leur nuire, ne leur eût fait que du bien.

Qu’y a-t-il de plus commun que de voir les gens de Lettres, qui peu soigneux de servir Dieu, oublient ce qui est de leur salut, par une trop grande application à l’étude ?

Comme ils preferent toûjours l’élevation à l’abaissement, ils sont sujets à s’égarer & à se perdre dans leurs pensées.

La mesure de la véritable grandeur est la Charité.

On est vraiment grand lors qu’on est petit à ses yeux, & qu’on méprise l’honneur.

On est vraiment sage, lors que pour gagner Jesus-Christ, on regarde toutes les choses d’ici-bas, comme des ordures[5].

On est vraiment docte, lors qu’on a appris à faire la volonté de Dieu, & à ne point faire la sienne.


CHAPITRE IV.
Qu’il faut être fort circonspect dans sa conduite.

IL ne faut pas croire aveuglement tout ce qui se dit, ny suivre sans discussion tout mouvement interieur : il faut au contraire examiner prudemment & à loisir toutes choses, selon Dieu.

Helas ! nôtre foiblesse est si grande, que quand il s’agit de notre prochain, nous nous sentons beaucoup plus portez à croire, & à en dire le mal que le bien.

Les saints sont plus reservez : ils n’écoutent pas toutes sortes de gens ; ils sçavent jusques où va la maligni- té de l’homme, & qu’il lui échappe souvent des paroles inconsiderées.

Le propre d’un homme sage est de ne rien faire avec précipitation, de n’être point trop attaché à son sentiment.

Il est aussi de la prudence de ne pas ajoûter foy à tous les bruits qui courent, & de n’aller pas raconter aux autres ce que l’on a ouï dire, & ce qu’on a crû trop legerement.

Consultez quelque personne intelligente & de probité, & croyez que vous gagnerez toûjours davantage à vous laisser gouverner par un autre, plus homme de bien & plus éclairé que vous, qu’à suivre vos propres lumieres.

Par une conduite reglée on devient sage selon Dieu, & on acquiert beaucoup d’experience.

Plus on aura de mépris pour soy, & de soumission pour Dieu, plus on croîtra en sagesse, & on joüira d’une plus profonde paix.


CHAPITRE V.
De la lecture des Livres sacrez.

Il faut chercher dans les saintes Ecritures, non pas l’élegance & la politesse, mais la verité.

On les doit lire dans le même esprit qu’elles ont été composées.

Ce qu’il y faut observer, ce n’est pas la beauté du stile, ny le tour & la delicatesse des pensées, mais les instructions salutaires, dont elles sont pleines.

Lisez les ouvrages de pieté, quoy que simples & sans ornement, aussi volontiers que s’ils étoient faits avec beaucoup d’art, & remplis d’une grande érudition.

Ne regardez point au merite de l’Auteur, s’il est sçavant, ou s’il ne l’est pas ; mais que l’amour seul de la verité vous porte à le lire.

Ne demandez point qui a dit cela : prenez garde seulement à ce qu’on vous dit.

Les hommes passent : mais la verité du Seigneur subsiste toujours. Dieu nous instruit en mille manieres, sans avoir égard à la qualité des personnes.

La trop grande curiosité nous fait souvent perdre le fruit de la lecture des saintes Lettres ; lors que nous voulons examiner & approfondir ce qu’il faut croire simplement & sans discussion.

Pour en tirer du profit, on les doit lire avec beaucoup d’humilité, de simplicité & de foy ; sans jamais pretendre acquerir par cette étude, le nom de sçavant.

Consultez volontiers les Saints, & écoutez en silence ce qu’ils vous diront.

Ne rejettez pas avec dédain les Sentences des Anciens ; car ce n’est pas sans raison qu’on vous les propose.


CHAPITRE VI.
Des affections déreglées.

DU moment qu’un homme se laisse emporter à quelque désir déreglé, il devient inquiet.

Les superbes & les avares ne sont jamais en repos : la paix ne se donne qu’à ceux qui sont pauvres d’esprit & humbles de cœur.

Quiconque n’est pas encore tout-à-fait mort à lui-même, est souvent tenté & vaincu dans les moindres occasions.

Un homme foible & peu affermi dans la vertu, qui se sent encore porté au plaisir des sens, a bien de la peine à se défaire entierement de l’amour des choses terrestres.

De-là vient qu’il paroît triste & tout abbattu, quand il faut qu’il s’en détache ; & qu’il s’impatiente dés qu’on lui resiste.

Que s’il peut enfin satisfaire sa passion, bien loin d’obtenir par là le repos qu’il esperoit, il en ressent incontinent de terribles remords de conscience.

Ce n’est donc pas en contentant ses appetits, mais en les mortifiant, que l’on acquiert la vraye paix du cœur.

Ainsi la paix ne se trouve point dans le cœur d’un homme sensuel, ou d’un homme dissipé & répandu au dehors, mais dans celuy d’un homme fervent, interieur, & spirituel.


CHAPITRE VII.
Qu’il ne faut point se repaître de vaines esperances, ny s’enfler d’orgueil.

QUiconque met son esperance dans l’homme, ou dans quelque creature que ce soit, est un insensé.

N’ayez point de honte de servir les autres pour l’amour de Jesus-Christ, ny de paroître pauvre en ce monde.

Ne vous appuyez point sur vous-même ; mais confiez-vous en Dieu seul.

Faites ce qui dépendra de vous ; & le Ciel secondera votre bonne volonté.

Ne faites point de fondement sur vôtre science, ny sur l’adresse & l’habilité d’aucun homme ; mais sur le secours de Dieu, qui aide les humbles, & humilie les présomptueux.

Ne vous glorifiez point de vos richesses, si vous en avez beaucoup, ny du credit de vos amis, si vous en avez de puissans : glorifiez-vous seulement dans le Seigneur, qui donne tout, & qui, pardessus tout le reste, veut bien le donner luy-même.

Faites peu d’état de l’avantage de la taille, & de la beauté du corps, qu’une legere maladie peur fletrir en peu de jours.

Fuyez toute vaine complaisance, soit pour votre esprit, ou pour votre capacité ; de peur de déplaire à Dieu à qui vous devez tout ce que vous avez jamais eu de dons & de talens naturels.

Ne vous estimez pas meilleur que les autres ; de crainte qu’aux yeux de celuy qui connoît l’interieur de l’homme vous ne paroissiez le pire de tous.

Ne vous vantez point de vos bonnes œuvres ; parce que Dieu juge des choses tout autrement que les hommes, & qu’il condamne souvent ce que les hommes approuvent.

Si vous vous sentez quelque merite, croyez que les autres en ont plus que vous ; & par ce moyen vous vous maintiendrez dans l’humilité.

Vous ne perdez rien de vous mettre au dessous de tous ; & si vous vous preferez à un seul, vous perdez beaucoup.

Une ame humble joüit d’une paix continuelle : mais un esprit vain est incessament agité par la jalousie & par la colere.


CHAPITRE VIII.
Qu’il faut se donner de garde d’une trop grande familiarité dans le commerce du monde.

NE détournez pas votre cœur à toutes sortes de personnes : mais ayez toûjours quelque homme sage & craignant Dieu, avec lequel vous puissiez traiter secrettement de vos affaires.

Ne hantez point trop les jeunes gens ny les étrangers.

N’usez point de flaterie pour gagner les riches, & n’affectez point de vous trouver dans la compagnie des Grands.

Aimez la conversation des personnes humbles, simples, devotes, regulieres ; & que tout votre entretien soit de choses édifiantes.

Ne vous familiarisez jamais avec quelque femme que ce soit : mais contentez-vous de recommander generalement à Dieu toutes les femmes vertueuses.

N’ayez de commerce qu’avec Dieu & avec les Anges : & ne cherchez point à être connu des hommes.

Il faut avoir de la charité pour tout le monde, mais il n’est pas à propos de se rendre familier avec tout le monde.

Il arrive assez souvent qu’on a de l’estime pour une personne, sur le témoignage d’autrui, & qu’on s’en dégoûte si-tôt qu’on la vûë.

Nous nous imaginons quelquefois plaire à ceux que nous pratiquons, & à peine peuvent-ils nous supporter ; tant ils découvrent en nous de foiblesses & de défauts.


CHAPITRE IX.
De l’Obéissance.

C’Est quelque chose de grand que de pouvoir vivre toujours sous l’obéissance, & de renoncer tout-à-fait à la liberté.

Il est bien plus sûr d’obéïr que de commander.

Plusieurs obéïssent plûtôt par contrainte que par amour ; & ceux-là souffrent beaucoup, & murmurent pour peu de chose.

Jamais ils n’auront la vraye liberté d’esprit, s’ils ne se soûmettent purement pour Dieu, & de tout leur cœur à l’obéissance.

En quelque endroit que vous alliez, vous ne trouverez de parfait repos que dans une humble soûmission à la conduire d’un Superieur.

Beaucoup de gens ont été trompez, en s’imaginant que le changement de demeure leur rendroit la paix du cœur.

A la verité chacun est bien aise de se gouverner à sa fantaisie, & il aime ceux qui donnent le plus dans son sens.

Mais s’il est conduit par l’Esprit de Dieu, il faut de necessité que pour le bien de la paix, il agisse quelquefois contre les propres lumieres.

Qui est l’homme assez éclairé pour sçavoir parfaitement toutes choses ?

Ne vous fiez donc pas trop à vôtre propre jugement : mais si vous êtes sage, déferez beaucoup à celui des autres.

Quoi que vôtre avis soit bon, vous n’aurez pas peu de mérite à y renoncer pour l’amour de Dieu.

J’ai souvent oüi dire qu’il y a moins de seureré à donner conseil, qu’à le recevoir.

Il peut aussi arriver que bien que le sentiment des autres ne soit pas mauvais, il sera bon toutefois de leur ceder en de certaines rencontres, parce qu’une trop longue resistance marque de l’opiniâtreté & de l’orgueïl.


CHAPITRE X.
Qu’il faut retrancher les paroles superfluës.

FUiez autant qu’il se peut le tumulte du monde ; car quoy qu’on n’ait pas l’intention mauvaise, on ne peut s’entretenir des choses du siécle, qu’on n’en ait l’esprit occupé & embarrassé.

Ces sortes d’entretiens soüillent bientôt l’ame, & l’empêchent de s’élever librement à Dieu.

O que je voudrois avoir souvent gardé le silence, & ne m’être point trouvé dans les compagnies !

Mais d’où vient que nous aimons tant la conversation, quoy que nous n’en sortions presque jamais purs & innocens ?

La cause de cette demangaison de parler est que nous cherchons à dissiper nos chagrins, en déchargeant notre cœur les uns aux autres, & tâchant de nous soulager ainsi des pensées fâcheuses qui troublent nôtre repos.

Nous n’avons point de plus grand plaisir que de nous entretenir des choses que nous aimons, que nous desirons, ou que nous sentons qui nous sont contraires.

Mais helas ! nous n’y gagnons rien la plûpart du temps. Car cette consolation exterieure que nous attendons des creatures, nous prive de l’interieure, que le Createur nous peut donner.

Il faut donc veiller & prier, si l’on veut avoir de quoy s’occuper utilement.

S’il est à propos de parler, il ne faut rien dire qui ne soit d’édification.

L’intemperance de la langue vient souvent du peu de soin que l’on a de profiter en vertu.

Après tout, les Conferences spirituelles n’aident pas peu à avancer dans la voye de la perfection ; lors que des personnes animées du même esprit, se joignent ensemble pour parler des choses de Dieu.


CHAPITRE XI.
Qu’il faut tâcher d’obtenir la paix interieure, & travailler avec zele à son avancement spirituel.

Nous joüirions d’une paix profonde, si nous voulions ne nous point meler de ce que disent & de ce que font les autres, ni d’une infinité de choses dont nous ne sommes point responsables.

Comment un homme qui s’ingere mal à propos des affaires du prochain, qui a l’esprit toujours dissipé, peut-il demeurer long-temps en repos ?

Heureux ceux qui vivent dans une sainte simplicité, parce que rien ne les peut troubler !

Pourquoy pensez vous que quelques Saints ont acquis tant de vertus & sont arrivez à un si sublime degre de contemplation ?

C’est qu’ils ont entierement banni de leur cœur l’amour des choses terrestres, & qu’ils sont ainsi parvenus à être toûjours bien unis à Dieu, & recueillis en eux-mêmes.

Nous sommes trop occupez à satisfaire nos passions, & trop empressez pour des choses passageres.

Aussi avons-nous peu d’ardeur pour la perfection, & beaucoup de peine à nous corriger d’un seul vice.

De-là vient l’indifference & la froideur que nous témoignons pour ce qui regarde nôtre avancement spirituel.

Si nous étions tout à fait morts à nous-mêmes, & libres des attachemens du monde, nous pourrions entrer dans la contemplation des choses de Dieu, & en goûter les douceurs.

Ce qui nous en éloigne le plus c’est que nos passions sont encore vives & que nous nous écartons du chemin, que les Saints nous ont fraié.

Dès qu’il nous arrive quelque leger accident, nous nous laissons trop abbatre, & nous attendons toute nôtre consolation du côté des hommes.

Si nous avions assez de cœur pour demeurer fermes dans le combat, nous recevrions sans doute un puissant secours du Ciel.

Car Dieu est prêt à soûtenir ceux qui combattent pour son service, & qui se confient en la grace ; & c’est luy même qui les engage dans l’occasion pour leur faire mériter des couronnes.

Si nous faisons consister la perfection religieuse en de certaines observances purement exterieures, notre devotion ne durera gueres.

Allons jusqu’à la racine du mal ; domptons nos passions qui troublent la paix de nôtre ame, & elle sera tranquille.

Si chaque année nous deracinons un vice de nôtre cœur, nous serions bien-tôt parfaits.

Mais bien loin de cela, nous trouvons souvent que dans le temps de nôtre conversion, nous avons plus de vertu que nous n’en avons, après tant d’années que nous avons passées dans la Religion.

On devroit croître tous les jours en sainteré ; & maintenant on pense avoir beaucoup fait, lors qu’on ne s’est pas entierement relâché de sa premiere ferveur.

Si dès le commencement on se faisoit un peu de violence, il n’y auroit rien après cela qui ne fût facile & mème agreable.

Il n’est pas aisé de se défaire d’une mauvaise habitude ; mais il l’est encore moins de renoncer à la propre volonté.

Si vous avez tant de peine à vous vaincre dans les moindres choses, comment aurez-vous la force de vous vaincre dans les plus grandes ?

Resistez d’abord à l’inclination vicieuse, & gardez vous bien de vous en faire une habitude ; de crainte que de jour en jour le combat ne devienne plus rude, & la victoire plus difficile.

Plût à Dieu que vous pussiez bien comprendre quelle satisfaction ce seroit pour vous, & quelle joye pour les autres, si vous menez une vie reglée ! vous travailleriez sans doute avec plus d’ardeur á vôtre avancement spirituel.


CHAPITRE XII.
De l’utilité des souffrances.

C’Est un bien pour nous que de tems en tems il nous arrive des afflictions ; parce que l’adversite nous fait rentrer en nous-memes, nous apprend que nous sommes sur la terre comme dans un lieu de bannissement, & nous oblige de mettre nôtre confiance en aucune créature.

Ce nous est encore un avantage que de souffrir quelquefois des contradictions & des opprobres, & qu’on ait mauvaise opinion de nous, quoy que nos intentions & nos actions soient bonnes.

Car cela nous aide souvent à acquerir l’humilité, & nous garantir de la vaine gloire.

D’ailleurs rien ne nous porte davantage à rechercher au dedans de nous le témoignage & l’approbation de Dieu, que quand nous voyons que le monde nous méprise & nous condamne.

On devroit donc s’attacher tellement à Dieu, qu’on n’eut pas besoin d’aller mandier au dehors les consolations & les loüanges des hommes,

Quand un homme de bien se sent affligé ou tenté ou combattu de pensées mauvaises, il connoît alors mieux que jamais combien le secours de Dieu lui est necessaire ; & que sans cela il ne peut rien faire de bon.

C’est aussi en ce temps-là qu’il a recours à la penitence, qu’il gemit, qu’il demande au Ciel du soulagement dans les maux.

Il s’ennuye même de vivre, & souhaite de mourir, afin qu’étant dégagé des liens du corps, il soit éternellement avec Jesus Christ[6].

Il est enfin convaincu que dans le monde on ne sçauroit jouir d’un parfait repos.


CHAPITRE XIII.
Qu’il ne faut pas succomber aux tentations.

Tant que nous vivons sur la terre, nous ne pouvons être exempts de peines & de tentations.

La vie de l’homme, dit Job, est une guerre & une tentation continuelle[7].

On devroit donc se tenir toûjours sur les gardes, veiller & prier sans cesse, de crainte d’être surpris par le Tentateur qui ne dort jamais, & qui va partout cherchant quelqu’un pour le devorer[8]. Il n’y a personne si éminent en vertu, qui ne soir quelquefois tenté, & nous le serons infailliblement. Mais les tentations, quoy que rudes & fâcheuses, nous sont fort utiles, puisqu’elles servent souvent à nous humilier, à nous purifier, & à nous instruire.

Tous les Saints ont beaucoup souffert, & ils ont été éprouvez en toutes manieres, & ils en ont profité.

Mais ceux qui n’ont pû soûtenir la tentation, se sont perdus malheureusement.

Il n’y a point d’Ordre si saint, point de lieu si retiré, où l’on soit à couvert des tentations, & des miseres de cette vie.

Tout homme vivant peut être tenté, parce qu’étant né avec la concupiscence, il porte toûjours en luy-même la cause de la tentation.

A peine est-on délivré d’une tentation ou d’une affliction, qu’il en survient une nouvelle ; & depuis que l’homme est décheu de l’heureux état d’innocence, il a toûjours quelque occasion de souffrir.

Plusieurs voulant se soustraire à la tentation, en ont été dans la suite plus violemment combattus.

Ce n’est pas assez de fuir pour être victorieux. Ce qui nous fait triompher de nos ennemis, c’est la patience & l’humilité.

Ceux qui se contentent de fuir l’occasion du mal, sans en ôter le principe, ne feront pas grand progrès.

L’ennemi mêne n’en sera que plus hardi à les marquer, & il s’en trouveront plus mal.

Vous surmonterez beaucoup mieux cet ennemi par une longue patience avec le secours du Ciel, qu’en l’attaquant avec trop de force, & d’une maniere à vous tourmenter l’esprit.

Demandez souvent conseil dans la tentation, & ne traitez pas rudement ceux qui sont tentez mais consolez-les, & ayez pour eux la même douceur que vous voudriez que l’on eût pour vous.

Les plus dangereuses tentations viennent toutes de legereté d’esprit, & de manque de confiance en Dieu.

Car de même qu’un vaisseau sans gouvernail est poussé tantôt deçà & tantôt delà par les flots ; ainsi un esprit lâche & inconstant dans les bonnes resolutions, est sujet à être tenté en mille manieres.

Comme le fert se dépouille par le feu : de même le Juste s’éprouve par la tentation.

Souvent nous ne sçavons pas ce que nous pouvons ; mais la tentation nous fait sentir ce que nous sommes.

Il faut cependant prendre garde à nous sur tout aux approches de l’Ennemi. Car il est aisé de le vaincre lors qu’on va au devant de luy, & qu’on luy ferme la porte, si-tôt qu’on l’entend frapper.

C’est ce qui a fait dire à un ancien Poëte : Remediez au mal dès qu’il commence : car la medecine n’est plus de saison, quand le mal est inveteré.

On n’a d’abord qu’une simple idée de l’objet qui flatte les sens ; on se le dépeint ensuite vivement dans son imagination ; puis vient le plaisir, & le mouvement de la chair, qui est suivi du contentement de la volonté.

Ainsi l’ennemi entre pas à pas dans le cœur, & s’en rend tout-à-fait le maître ; parce qu’au commencement on a negligé de le repousser.

Plus nous tardons à lui resister, plus nos forces diminuent ; & plus les siennes augmentent par notre foiblesse.

Quelques-uns sont violemment : attaquez, lors qu’ils commencent à servir Dieu, & d’autres, apres l’avoir fort long-temps servi.

Plusieurs depuis le commencement jusques à la fin, n’ont presque jamais de repos. Il y en a qui ne sont que legerement éprouvez.

Tout cela se fait par l’ordre de la Sagesse & de la justice de Dieu, qui considerant l’état, la disposition, & le mérite des hommes, fait tout servir. au bien spirituel de ses Elûs.

Il ne faut pas perdre cœur quand nous sommes rudement tentez : mais il faut alors demander avec plus d’instance, que jamais le secours de Dieu, & esperer qu’il nous soûtiendra dans nos peines, qu’il nous fera même tirer avantage de la tentation[9], comme dit l’Apôtre, & qu’enfin il nous donnera des forces pour la surmonter.

Humilions-nous donc sous la main du Tout-Puissant, de quelque maniere qu’il luy plaise de nous affliger, puisqu’il sauve & releve les humbles de cœur.

C’est à ces sortes d’épreuves que l’on reconnoît combien une ame profite dans la voye de Dieu. C’est aussi par là qu’on croît en mérite, & qu’on signale la vertu.

Ce n’est pas faire grand chose que de montrer de la devotion & de la ferveur lorsqu’il n’y a rien à souffrir ; mais on doit attendre beaucoup d’un homme constant dans l’adversité.

Quelques uns resistent aux plus violentes tentations, & se laissent vaincre aux plus foibles & aux plus communes : & Dieu le permet ainsi, afin qu’étant humiliez, ils apprennent à ne se pas fier en leurs forces dans les grandes occasions, après avoir témoigné tant de foiblesse dans les plus petites.


CHAPITRE XIV.
Qu’il faut éviter les jugemens temeraires.

ARrêtez les yeux sur vous-même, & gardez vous de censurer les actions d’autrui.

Tous ceux qui s’amusent à examiner la vie du prochain, perdent leur temps & leur peine, se trompent le plus souvent, & s’exposent legerement à beaucoup de pechez ; au lieu qu’en s’examinant eux-mêmes, ils s’occupent utilement.

Nous avons accoûtumé de juger des choses selon la disposition ou nous sommes. Car l’amour propre nous offusque la raison, & nous empêche de bien juger.

Si nous n’avions que Dieu seul en vûë dans tous nos desseins, nous ne nous fâcherions pas, comme nous faisons, si-tôt qu’on le contredit.

Souvent il se trouve ou dans nous ou hors de nous, je ne sçai quoy qui nous charme & nous aveugle.

Plusieurs dans tout ce qu’ils font se cherchent eux-mêmes, sans qu’ils s’en apperçoivent.

Ils paroissent doux lors que tout se fait, selon qu’ils le pensent & qu’ils le souhaitent : mais si les choses vont autrement qu’ils ne le desirent, ils en témoignent à l’heure même du chagrin & de la tristesse.

La diversité des sentimens cause d’ordinaire de grandes disputes, & des divisions entre les amis, entre les concitoyens, & même entre les Religieux & les personnes devotes.

On ne quitte que mal aisément ce qu’on s’est rendu comme naturel par l’accoûtumance : & il est tres-difficile que l’esprit humain aille au delà de ses propres vûës.

Si vous vous fiez davantage sur vôtre raisonnement & sur votre adresse que sur la conduite de Jesus-Christ, vous ne parviendrez qu’avec peine, ou pour mieux dire, vous ne parviendrez jamais à un haut point de spiritualité.

Car Dieu demande de nous une obéissance aveugle, & que par la force de l’amour, nous nous mettions au dessus de toute raison humaine.


CHAPITRE XV.
Combien il importe d’agir toûjours par le motif du divin amour.

IL ne faut jamais rien faire de mal, ny par quelque autre consideration que ce soit : on peut neanmoins quelquefois pour le service du prochain interrompre une bonne œuvre, ou la changer en une meilleure.

Car par ce moyen on ne cesse pas de bien faire : mais on fait quelque chose de mieux.

Toure œuvre exterieure pour bonne & excellente qu’elle paroisse, ne sert de rien sans la charité : mais toute action faite par le motif de cette vertu, quelque basse & quelque petite qu’elle soit, est toûjours d’un grand mérite.

Aussi Dieu à moins d’égard à ce qu’on fait, qu’à la grandeur de l’amour, avec lequel on le fait.

C’est faire beaucoup que d’aimer beaucoup. C’est faire beaucoup que de bien faire ce qu’on fait.

Quiconque envisage dans ce qu’il fait, non sa propre utilité, mais le bien commun fait une bonne œuvre.

On prend souvent pour charité ce qui n’est que sensualité. Car l’inclination naturelle la volonté propre, l’esperance du gain, l’amour du plaisir & la mollesse s’insinuent par tout.

Celuy dont la charité est pure, sincere & parfaite, ne le cherche en rien ; mais refere toutes choses à l’honneur de Dieu.

Il ne porte envie à personne ; il fait peu d’état de ce qui regarde sa propre satisfaction ; il méprise les biens créez : il ne se réjouit point en luy-même ; Dieu seul fait tout son contentement & tout son bonheur.

S’il voit quelque chose de loüable dans le prochain, il ne luy en donne pas la gloire ; il l’a donne toute à Dieu qui en est l’auteur dans le sein duquel les Saints le reposent éternellement comme dans la source de tout bien.

O qui auroir dans le cœur une étincelle de la véritable charité ! il sçauroit bien-tôt qu’il n’y a rien de plus vain que toutes les choses de la terre.


CHAPITRE XVI.
Qu’il faut supporter les défauts d’autrui.

Ce qu’on ne peut corriger ou dans soy ou dans le prochain, il faut le souffrir doucement, en attendant qu’il plaise au Seigneur d’y apporter le remede necessaire.

Songez qu’il est peut-être expedient que les choses demeurent dans l’état où elles sont, pour vous donner lieu de pratiquer la patience, sans laquelle vous devez faire peu de cas de vos mérites.

Ne laissez pas neanmoins de prier Dieu qu’il vous soulage dans vos peines, & qu’il vous aide à bien porter cette croix.

Si après avoir averti quelqu’un une ou deux fois, vous n’y voyez nul amendement, ne le pressez point davantage ; mais remettez-vous de tout à nôtre Seigneur, qui sçait tourner le mal en bien. Demandez luy seulement que sa volonté s’accomplisse, & qu’il soit glorifié dans ses serviteurs.

Tachez de supporter patiemment les imperfections & les foiblesses de vos freres, quelles qu’elles soient ; puisque vous avez vous-même d’assez grands défauts, & qu’on n’a que trop à souffrir de vous.

Si vous ne pouvez vous rendre tel que vous voudriez être ; comment ferez vous que les autres deviennent tels que vous les voulez ?

Nous sommes bien aises que tout le monde soit exempt de vices ; & nous ne travaillons pas à nous défaire des nôtres.

Nous souhaitons que l’on corrige les autres avec la derniere rigueur ; & nous rejettons nous-mêmes toute correction.

Nous sommes scandalisez d’en voir quelques-uns qui se permettent beaucoup de choses ; & on ne peut nous refuser rien que nous n’en ayions du chagrin.

Nous donnons des regles & des preceptes aux autres pour les retenir dans leur devoir ; & ennemis de toute contrainte, nous voulons vivre à nôtre liberté.

Cela montre qu’il est rare que nous avions pour nôtre prochain autant d’indulgence que nous en avons pour nous-mêmes.

Si tous les hommes étoient parfaits, s’ils n’avoient aucun défaut, quelle occasion nous donneroient-ils d’endurer quelque chose pour l’amour de notre Seigneur ?

Chacun a son foible, & Dieu le permet ainsi, afin que l’un porte le fardeau de l’autre[10]. De cette maniere nul n’est sans fardeau. Nul aussi n’est assez fort ny assez sage pour n’avoir besoin de personne ; mais il est de la charité de nous supporter, de nous consoler, de nous secourir, de nous instruire, de nous avertir mutuellement les uns les autres.

Rien ne fait mieux voir jusqu’où peut aller la vertu d’un homme, que l’adversité.

Les occasions ne rendent pas l’homme fragile ; mais elles montrent qu’elle est sa fragilité.


CHAPITRE XVII.
De la Vie Religieuse.

Il faut que vous appreniez à vous vaincre en beaucoup de choses si vous voulez vivre en paix avec vos freres.

Ce n’est pas peu que de garder dans un Monastere ou dans quelque Communauté que ce soit une si grande regularité, qu’on n’y donne nul sujet de plainte à personne, & qu’on y demeure jusqu’à la mort, sans se relâcher en rien.

Heureux celuy qui après y avoir bien vécu y aura fini saintement ses jours !

Si vous desirez être constant dans la vertu, & y avancer beaucoup, ne vous regardez que comme banni, & comme étranger sur la terre.

Quiconque veut vivre religieusement, & plaire à nôtre Seigneur, doit s’attendre à passer pour fou dans le monde.

L’habit de la Religion & la Ton- sure ne servent de guéres ; mais ce qui fait le Religieux, c’est le changement de vie, & la mortification des passions.

Celuy qui cherche quelque autre chose que Dieu & le salut de son ame, ne rencontrera par tout qu’affliction & que douleur.

Celui qui ne se plait pas à être le dernier de tous & soumis à tous, ne pourra joüir d’une longue paix.

Vous êtes venu dans la Religion, non pour commander, mais pour obéïr : vous y avez été appelé pour souffrir & pour travailler, & non pour perdre le temps en des entretiens inutiles.

C’est donc ici que les hommes sont éprouvez comme l’or dans le fourneau.

On n’y sçauroit demeurer qu’on ne veüille s’humilier tout de bon pour l’amour de Dieu.


CHAPITRE XVIII.
Qu’on doit imiter les Saints.

COnsiderez les grands exemples des Peres anciens qui ont été des modéles achevez de la perfection religieuse ; & vous verrez que tout ce que nous faisons aujourd’hui est peu de chose & comme rien en comparaison de ce qu’ils ont fait.

Helas ! que nôtre vie est differente de la leur !

Les Saints qui ont tant aimé Je- sus-Christ le servoienr avec ferveur, souffrant pour sa gloire la faim & la soif, la nudité & le froid, des travaux & des fatigues extrêmes. Ils veilloient & jeûnoient sans cesse, toûjours appliquez à l’oraison, toûjours exposez aux persecutions & aux opprobres.

Qui pourroir comprendre la grandeur & la multitude des peines qu’ont enduré les Apôtres, les martyrs, les Confesseurs, les Vierges, & tous ceux generalement qui ont voulu suivre Jesus-Christ ?

Ils ont haï leur vie en ce monde, afin de la conserver pour l’éternité[11].

O que ces premiers Solitaires ont mené une vie pauvre & austére dans le desert ! Qu’ils ont surmonté de longues & facheuses tentations ! Qu’ils ont soûtenu de rudes & de frequentes attaques de l’Ennemi ! Qu’ils ont eu d’assiduité & d’attache à la priere ! Qu’ils ont pratiqué de rigoureuses penitences ? Qu’ils ont fait paroître d’ardeur pour leur avancement spirituel ? Qu’ils ont pris de peine à combattre leurs inclinations vicieuses ? que leurs intentions ont été pures & éloignées de tout interêt dans le service de Dieu ?

Ils donnoient le jour au travail, & la nuit à l’Oraison. Le travail même n’interrompoit point leur entretien avec Dieu.

Ils ne perdoient point de temps ; & les heures qu’ils employoient à la priere, leur paroissoient courtes.

Ils étoient si enyvrez des saintes délices de la Contemplation, qu’ils ne pensoient point à la nourriture du corps.

Ils renonçoient à toutes les dignitez, à tous les honneurs, à tous les biens perissables ; ils oublioient leurs parens & leurs amis ; ils ne vouloient rien avoir de commun avec le monde ; à peine pouvoient-ils se résoudre de prendre les choses necessaires à la vie ; & quelque besoin qu’ils en eussent, ils gemissoient de se voir assujettis à cette necessité.

Ils étoient véritablement denuez des biens de la terre, mais riches en dons du Ciel ; necessiteux au dehors, mais au dedans pleins de graces & de consolations spirituelles ; éloignez du monde, mais unis à Dieu ; meprisables à leurs yeux & aux yeux des hommes, mais dignes de gloire & d’amour devant le Seigneur.

Toute leur vie se passoit dans les exercices d’une vraye humilité, d’une obéissance simple, d’une charité & d’une patience héroïque. Aussi faisoient-ils tous les jours de grands progrès dans la spiritualité, avec le secours des graces extraordinaires, dont le Ciel les favorisoit.

Dieu les a choisis pour servir d’exemple à tous les Religieux ; & leur petit nombre doit avoir plus de force pour nous animer à la ferveur que la multitude des tiédes pour nous porter au relâchement.

O qu’il y avoit au commencement dans tous les Ordres Religieux, qu’il y avoir de ferveur & de zele pour la perfection ! Que l’on y voyoit d’affection à la priere, d’émulation à la vertu, d’exactitude à l’observation des régles, de soûmission aux ordres de l’Obéissance !

Ce qui nous reste des marques de leur pieté, montre bien que c’étoient des Saints. Ils ont toûjours fait la guerre au monde, ils l’ont vaincu & foulé aux pieds.

On compte aujourd’huy pour beaucoup de n’être pas infidéle à la vocation, de ne pas transgresser la Regle, & de porter patiemment le joug de la Religion.

O la negligence ! ô la tiédeur ! En quel état nous voyons nous maintenant réduits ; mais qui en si peu de temps avons tellement degeneré de la vertu de nos Peres, que la vie nous est ennuyeuse : tant nous sommes las de travailler & de souffrir ?

Plût à Dieu qu’après avoir vû tant de beaux exemples, on ne negligeât pas entierement son avancement spirituel.


CHAPITRE XIX.
Des exercices propres à un fervent Religieux.

UN vray Religieux doit exceller en toute vertu, & être tel dans le fond qu’il paroît à l’exterieur.

Il doit même avoir plus de vertu au dedans qu’il n’en fait voir au dehors ; parce que Dieu connoissant nôtre interieur, nous luy devons rendre un profond respect, en quelque endroit que nous soyions, & marcher en sa presence avec toute la pureté des Esprits celestes.

Il importe aussi beaucoup de renouveller souvent nos bons desseins, & de reveiller en nous toute la ferveur du jour de notre entrée dans la Religion.

Pour cela nous dirons à Dieu : Seigneur, aidez moy à garder fidélement ce que je vous ai promis, & à perseverer en votre service. Faites-moy la grace de bien commencer aujourd’hui ; car je n’ay rien fait de bien jusques à cette heure.

Nôtre avancement spirituel depend de nos bons desirs. Celui qui veut faire beaucoup de progrés dans la vertu, doit y apporter beaucoup de soin & d’application.

Si malgré toutes nos bonnes resolutions, nous ne laissons pas de tomber souvent ; que doit on attendre de ceux ou qui n’en font point du tout, ou s’ils en font, qui manquent de fermeté & de courage pour les accomplir ?

Il y a bien de l’inconstance dans le monde, & on abandonne en plusieurs manieres ce qu’on s’étoit proposé.

Il est difficile d’obmettre quelqu’un de ses exercices spirituels que la devotion ne commence à se refroidir.

Les bons desseins que forment les Justes ne sont pas fondez sur leur sagesse & leur industrie naturelle, mais sur le secours de la grace ; & quelque chose qu’ils entreprennent, c’est toûjours en Dieu qu’ils établissent leur confiance.

On dit ordinairement que l’homme propose, & que Dieu dispose ; & en effet les voies de l’homme, selon l’Ecriture, ne sont pas en la puissance[12].

S’il arrive quelquefois que par un motif de pieté, ou pour obliger le prochain, on manque à quelqu’un de ses exercices ordinaires, il est aisé d’y satisfaire en un autre temps, & de reparer cette perte.

Mais si on l’obmet par un pur dégoût ou par une vraye negligence, c’est un manquement considerable, & qui a toûjours de mauvaises suites. Quelque précaution que nous prenions, quelque effort que vous fassions, nous serons encore en danger de commettre beaucoup de fautes.

Cependant nous devons toûjours nous armer de fermes resolutions, principalement contre les vices qui nous donnent le plus de peine.

Il faut veiller en même-temps sur nôtre exterieur & sur notre interieur ; parce que nôtre avancement dans la voye de Dieu dépend de bien regler l’un & l’autre.

Si vous ne pouvez être toûjours recuëilli, tâchez de vous recuëillir de temps en temps, & du moins une fois le jour, ou le matin, ou le soir.

Faites vos resolutions le matin, & examinez sur le soir votre conscience pour voir qu’elles ont été le long du jour, vos pensées, vos paroles, & vos œuvres : car peut-être qu’en tout cela vous aurez souvent offensé Dieu & le prochain.

Preparez-vous à combattre vaillamment contre le Demon : reprimez la gourmandise, & avec cela vous surmonterez facilement la concupiscence de la chair.

Ne soyez jamais tout-à-fait oisif : mais lisez ou écrivez, ou priez, ou travaillez à quelque ouvrage qui puisse être utile au public.

Pour ce qui regarde le travail du corps, il le faut prendre avec discretion, & chacun le doit mesurer à ses forces.

N’affectez jamais de faire devant le monde de certaines devotions qui vous sont particulieres, & que les autres ne font point : le plus sûr pour éviter l’ostentation, est de les pratiquer en secret.

Prenez garde au moins de ne les pas préferer aux devotions communes : mais après vous être acquitté entierement & fidélement de ce qui sera de vôtre devoir, si vous avez quelque temps de reste, employez-le au recueillement & à l’Oraison.

Tous ne peuvent pas avoir le même exercice : celui-ci convient à l’un, celui-là à l’autre.

Il est même bon d’en changer, selon la difference des temps. Car les uns sont propres aux jours de fête, & les autres aux jours ouvriers ; les uns lors qu’on est tenté, & les autres lors qu’on est paisible ; les uns dans l’affliction, & les autres dans la joye.

Quand il vient quelque grande fête, il est à propos de renouveller nos pratiques de pieté, & de redoubler notre ferveur ; afin que les : Saints nous assistent de leurs prieres auprès de Dieu.

il importe aussi beaucoup de confirmer nos bons desseins, & d’en former de nouveaux, d’une fête à l’autre ; comme si dans ce temps-là nous devions mourir.

Pour bien celebrer ces jours consacrez à la devotion & au service de Dieu, mettons-nous dans les meilleures dispositions qu’il sera possible, & comportons-nous avec autant de pieté & d’exactitude en l’observance de nos regles, que s’il nous falloit bien-tôt recevoir le prix de nos bonnes œuvres.

Et si Dieu differe à nous couronner, ne nous en prenons qu’à nous-mêmes ; croyons que nous n’avons pas encore tout ce qu’il faut pour être digne de cette gloire, où nous n’entrerons que dans le temps que sa Providence a marqué.

Tâchons seulement de nous disposer un peu mieux que nous n’avons fait jusques ici à bien mourir.

Heureux, dit le Fils de Dieu dans Saint Luc, heureux est le serviteur que son maître venant au logis, trouvera veillant ! Je vous dis en verité qu’il le fera maître de tous ses biens[13].


CHAPITRE XX.
De l’amour de la retraite & du silence.

CHerchez un temps propre pour penser à vous, & souvenez vous à toute heure des bienfaits de Dieu.

Ne vous amusez point à lire des livres curieux : lisez-en qui servent plûtôt à donner de la componction, qu’à faire passer agréablement le temps.

Si vous ayez soin d’éviter les en- tretiens & les visites inutiles ; si vous n’aimez point à entendre conter des nouvelles, vous aurez assez de temps à donner à l’Oraison.

Les plus grands Saints fuyoient, autant qu’ils pouvoient, les compagnies & le commerce du monde, afin de pouvoir traiter librement & en secret avec Dieu.

Un certain disoit que toutes les fois qu’il s’étoit trouvé dans la compagnie des hommes, il en étoit revenu moins homme qu’auparavant.

Il avoir raison, & l’expérience ne nous le fait que trop sentir, lors que nous sommes long-temps en conversation.

Il est plus aisé de se taire que de ne point trop parler.

On a moins de peine à se tenir à la maison qu’à s’empêcher de faire des fautes quand on est dehors.

Quiconque donc veut devenir homme interieur & spirituel, doit se tirer de la foule, & demeurer seul avec Jesus-Christ.

Il y a toûjours du peril à se produire quand on aime pas à être caché.

Il y en a à parler, quand on a peine à se taire.

Il y en a à commander, quand on ne sçait pas obéïr.

Il y en a à se réjoüir, lors qu’on n’a pas la conscience nette, & qu’on doit songer à pleurer.

Aussi la crainte de Dieu a toûjours servi de contrepoids à la joye & à la confiance des Saints.

Leurs grandes vertus, & l’abondance des graces dont Dieu les combloit, ne les ont jamais empêché de vivre dans un extrême mépris d’eux-mêmes, & dans une sainte frayeur.

La sécurité des méchans est l’effet de leur présomption ; & elle traîne aprés elle l’aveuglement & l’erreur.

Ne croyez jamais être en assurance tant que vous serez en ce monde ; quoi qu’il vous semble avoir saintement vécu dans le monastere ou dans le desert.

Ceux que le monde estimoit le plus, ont souvent été le plus en danger de leur salut, pour s’être trop peu défiez de leurs forces.

De-là vient que les tentations sont necessaires à beaucoup de gens, de peur que s’imaginant être au dessus de tous les dangers, & n’avoir plus rien à craindre, ils ne tombent dans l’orgueil, & que pleins d’eux-mêmes, ils n’aillent chercher leur contentement hors de Dieu.

O que l’on auroit la conscience en repos si l’on se privoit de tous les plaisirs passagers, & qu’on s’interdit toute communication avec le monde !

O que l’on joüiroit d’une grande paix si l’on pouvoit se débarrasser de mille soins superflus, qui ne font qu’inquietter l’esprit.

Si l’on ne pensoit qu’aux choses de Dieu & de son salut, & qu’on mît toute son esperance en Dieu seul.

Nul n’est digne des consolations celestes, s’il n’a passé par les exercices les plus rudes de la penitence.

Voulez-vous être penetré jusqu’au fond de l’ame du regret de vos offenses ? Recuëillez-vous en vous même, & loin du tumulte des creatures, faites ce que le Prophete vous conseille : Estant seul et en repos, entrez dans les sentimens d’une véritable componction[14].

Vous trouverez en vôtre cellule ce que vous perdrez aisément, si vous la quittez.

On se plaît dans sa cellule quand on s’accoûtume à y demeurer : mais on s’en dégoûte, quand on en sort trop souvent.

Si dès le commencement vous pouvez vous determiner à garder la vôtre, elle vous deviendra agréable, & vous y vivrez content.

Une ame devote profite beaucoup dans le silence & dans la retraite, & c’est-là que le Saint-Esprit luy découvre les veritez qu’il a renfermées dans les Ecritures.

C’est là qu’elle pleure toutes les nuits, & qu’elle se fait un bain de ses larmes. C’est là qu’elle se tient éloignée du bruit & de l’embarras du monde, afin de pouvoir entrer plus avant dans la familiarité du divin Epoux.

C’est-là que Dieu avec les saints Anges visite cette ame, ainsi separée de ses amis & de ceux de sa connoissance.

Il vaut mieux êrre caché, & penser à soy, que de faire des miracles éclatans, & de s’oublier soy-même.

C’est une chose bien loüable dans un Religieux que de sortir rarement, que de n’aimer ny à voir le monde, ny à être vû du monde.

Qu’est-il necessaire que vous voyez ce qu’il vous est défendu d’avoir ? Le monde passe, & tout ce qu’il aime, tout ce qu’il desire, passe avec luy[15].

L’inclination naturelle nous porte au plaisir, à la promenade, & au divertissement : mais quand nous avons par-là contenté nos sens, qu’en rapportons-nous qu’un esprit bien dissipé, & de grands remords de conscience ?

Souvent on est plein de joye lors qu’on sort de la maison ; & lors qu’on y rentre, on se trouve tout chagrin.

Souvent on rit & on jouë le soir, & le lendemain matin on est contraint de pleurer.

Ainsi le plaisir, qui d’abord flatte les sens, traîne après luy des chagrins mortels.

Que pouvez-vous voir ailleurs que vous ne voyez dans le lieu même où vous êtes ? Le ciel, la terre, les élemens, & les corps composez des élemens sont toûjours devant vos yeux.

Et de tant de choses que vous voyez, y en a-t-il une seule qui puisse durer long-temps ?

Vous croyez peut-être trouver ici-bas un contentement parfait : mais vous y serez trompé ?

Quand vous pourriez voir d’une seule œillade tout ce que le monde a de beau, que seroit-ce qu’un spectacle vain & passager ?

Levez les yeux, & considerez le Seigneur qui est dans le Ciel : priez-le de vous pardonner vos fautes & vos negligences.

Laissez joüir des faux plaisirs ceux qui se repaissent de vent, & ne songez qu’à accomplir ce que Dieu demande de vous.

Enfermez-vous dans vôtre cellule ; & appellez-y Jesus, vôtre Bien-aimé ; demeurez-y avec luy : car en vain chercherez-vous un plus grand repos ailleurs.

Si vous n’en êtiez point sorti, & que vous n’eussiez point prêté l’oreille à des conteurs de nouvelles, vous auriez été beaucoup plus tranquille & plus recuëilli.

Il est impossible que vous n’ayez l’esprit dissipé, quand vous écoutez avec plaisir tous les bruits qui courent.


CHAPITRE XXI.
De l’esprit de Componction.

SI vous voulez faire quelque progrès dans la vertu, conservez la crainte de Dieu ; ne vous donnez point trop de liberté ; tenez en bride vos sens ; & ne vous laissez jamais aller à une joye excessive.

Tachez d’avoir de la componction, & vous aurez de la devotion.

L’amour du plaisir nous fait perdre beaucoup de biens qui s’acquierent par la penitence, & par la mortification.

Il est surprenant qu’un homme qui se voir comme exilé sur la terre, & qui y voit son salut toûjours en danger, y puisse goûter un véritable plaisir.

Nous avons l’esprit si volage, & nous apportons si peu de soin pour nous amender, qu’enfin nous ne sentons plus les playes de notre ame ; & que souvent même nous nous amusons à rire lorsque nous devrions pleurer.

Il n’y a point de vraye liberté, ny de vraye joye que dans une ame innocente, & qui a la crainte de Dieu.

Heureux est celui qui éloigne de sa pensée tout ce qui peut le distrai- re, & dont tout le soin est de s’exciter à la componction.

Heureux est celui qui rejette tout ce qui peut, ou lui changer, ou lui soüiller la conscience.

Combattez genereusement : quelque forte que puisse être une habitude, elle cede enfin à une autre encore plus forte.

N’ayez nulle communication avec le monde, & le monde vous laissera faire tout le bien que vous voudrez.

Ne vous mélez point des affaires d’autrui : gardez-vous sur tout de vous intriguer dans celle des Grands.

Ayez l’œil sur vous plus que sur les autres : profitez si bien de vos lumieres qu’elles vous servent davantage qu’à tous vos amis.

Si l’on a peu de consideration pour vous, ne vous en affligez point : mais gemissez seulement de ce que vous ne vous gouvernez pas avec toute la sagesse convenable à un fidéle serviteur de Dieu, & à un parfait Religieux.

Il est souvent moins utile & moins sûr d’avoir beaucoup de douceurs en cette vie que d’en avoir peu, principalement si elle ne vont qu’à satisfaire les sens.

Pour ce qui regarde les consolations divines, si vous en êtes privé tout-à-fait, ou que vous en receviez rarement, c’est vous-même qui en êtes cause ; c’est que vous en cherchez de vaines & d’exterieures ; c’est en un mot que vous n’avez pas encore l’esprit de componction & de penitence.

Reconnoissez que vous meritez que Dieu vous afflige, & non pas qu’il vous console.

Une ame touchée d’un vif regret de ses fautes, ne trouve rien de délicieux, rien que d’amer dans le monde.

Il se presente toûjours à un homme spirituel assez de raisons pour gemir & pour pleurer.

Car soit qu’il jette les yeux sur luy-même ou sur le prochain, il voit qu’en ce monde nul n’est exempt de tribulation. Et plus il considere ses miseres, plus son affliction s’augmente.

Ce nous est un grand sujet de douleur & de componction que la multitude de nos pechez & de nos vices, où nous sommes tellement plongez qu’il nous est comme impossible de nous élever à la contemplation des choses celestes.

Si au lieu de vous promettre une vie longue, vous songiez souvent que la mort est proche, vous travailleriez sans doute avec plus d’ardeur à vous amender.

Je crois aussi qu’il n’y auroit point d’austéritez capables de vous faire peur, point de travaux ny de tourmens que vous ne souffrisiez volontiers si vous vous representiez vivement les peines de l’enfer ou celles du purgatoire.

Mais comme rien de tout cela ne vous entre dans l’esprit, & que vous aimez encore les douceurs de cette vie, ce n’est pas merveille que vous viviez dans une grande tiédeur, & une extrême paresse.

Ce qui fait ordinairement que la chair se plaint, c’est que l’esprit est foible.

Demandez donc humblement à Dieu l’esprit de componction, & dites-luy avec le Prophete : Donnez moy, Seigneur pour nourriture le pain de larmes, et pour breuvage mes larmes mêmes avec mesure.


CHAPITRE XXII.
De quelle importance il est de bien considerer les miseres de cette vie.

EN quelque endroit que vous soyez, de quelque côté que vous vous tourniez, vous ne trouverez que miseres, si vôtre cœur ne se porte à Dieu.

Pourquoi vous troubler, lors que les affaires n’ont pas le succès que vous souhaitez ? Qui est l’homme à qui toutes choses reüssissent selon son gré ? Cela n’arrive ny à vous, ny à moy, ny à aucun autre.

Il n’y a qui que ce soit, fût-il Roi ou Pape qui n’ait à souffrir en ce monde.

Qui est donc le plus heureux ? c’est celui qui peur endurer quelque chose pour l’amour de Dieu.

Les gens grossiers & imparfaits ont accoûtumé de dire : ô que cet homme est à son aise ! qu’il est riche ! qu’il est puissant ! qu’il est élevé !

Considerez la gloire du Paradis, & vous verrez que tous les biens temporels ne sont que des biens en idée, qu’on n’est jamais seur de les conserver long-tems ; que souvent même ils sont à charge à ceux qui les ont, parce qu’on ne peut les posseder sans inquiétude, & sans crainte de les perdre.

Ce qui fait notre bonheur sur la terre, ce n’est point la grande abondance de ces sortes de biens : la mediocrité nous suffit.

Certainement c’est quelque chose de bien pitoïable que la vie presente.

Elle n’a que de l’amertume pour les personnes qui veulent vivre, non selon la chair, mais selon l’esprit ; parce qu’ils connoissent & sentent mieux que les autres, la corruption de notre nature.

Car d’être contraint de boire & de manger, de veiller & de dormir, de travailier & de se reposer, en un mot d’être sujet à toutes les necessitez de la vie, c’est une servitude insupportable aux ames saintes, qui voudroient ne dépendre en rien de la chair, & être libres de tout ce qui peut les engager au peché.

Un homme interieur ne se résout qu’avec peine à pourvoir aux besoins du corps.

C’est pourquoi David demandoir instamment à Dieu qu’il le déchargeât de ce soin également incommode & necessaire[16].

Malheureux sont ceux qui ne connoissent pas leur misere ; plus malheureux ceux qui s’attachent à une vie courte & miserable, comme celle-ci ; mais plus malheureux encore, ceux qui manquant presque de tout, aiment neanmoins tellement la vie, que s’il étoit en leur pouvoir de ne la point perdre, ils consentiroient à n’entrer jamais dans le Royaume du Ciel.

O gens sans esprit & sans foi, qui n’ayant d’estime & de passion que pour des choses terrestres, ne peuvent goûter que les plaisirs de la chair !

Ils reconnoîtront un jour, mais à leur malheur, combien ce qu’ils ont si éperdûment aimé, étoit digne de mépris.

Les Saints & les vrais amis de Jesus-Christ ont toûjours été dans des sentimens bien opposez à ceux là.

Ils n’ont jamais recherché les plaisirs sensuels, ni desiré les prosperitez temporelles. Le bonheur éternel a toûjours été le but de leurs esperances & de leurs desirs.

Toute leur ambition étoit pour les biens du Ciel, pour des biens durables & invisibles, & leur cœur n’avoit nul penchant pour tout ce qu’il y a de materiel & de terrestre.

Mon cher frere, ne desesperez pas de parvenir à un haut degré de sainteté. Cela n’est point impossible, & vous avez encore assez de tems pour y travailler.

Pourquoi differer toûjours à accomplir vos saintes résolutions : levez vous vîte, commencez à mettre la main à l’œuvre. Dites en vous-même : il est tems d’agir, il est tems de rompre avec le monde, il est tems de changer de vie.

Vous n’avez jamais plus à gagner que quand vous avez beaucoup à souffrir.

Il faut passer par le feu & par l’eau, pour pouvoir entrer dans le lieu de rafraichissement[17].

Si vous ne vous faites violence, vous ne vous corrigerez point de vos habitudes vicieuses.

Tandis que nous sommes chargez de ce corps mortel & fragile, nous ne pouvons être ni sans pechés, ni sans ennui & sans douleur.

Nous voudrions bien être exempts de toute misere : mais il n’y a plus pour nous ici-bas de solide contentement, depuis que par le peché nous avons perdu l’innocence.

Il faut donc souffrir, & attendre en patience la misericorde de Dieu ; jusqu’à ce que le peché cesse de regner en nous, & que ce que nous avons de mortel, soit comme absorbé par la vie[18].

O que la fragilité de l’homme est grande ! & que naturellement il a de penchant pour le vice !

Un jour vous vous confessez, & le lendemain vous retombez dans les mêmes fautes.

A peine avez-vous formé le dessein de vous amender, qu’un moment après vous oubliez vôtre résolution.

Nous avons donc grand sujet de ne pas nous en orgueillir, étant si fragiles & si inconstans.

On peut bien-tôt perdre par sa negligence, ce qu’on a acquis par un long travail, avec le secours de la grace.

Où en ferons-nous à la fin, si nous commençons de si bonne heure à nous relâcher ?

Malheur à nous, qui cherchons déja à nous reposer, comme si tout étoit en paix, comme si nous n’avions plus rien à craindre ; quoique dans toute nôtre vie, il ne paroisse nulle marque de vraye sainteté.

O que nous aurions besoin qu’on recommençât à nous instruire ; & à nous former peu à peu comme des Novices, pour voir s’il y auroit lieu d’esperer de nous quelque amendement, & quelque progrès notable dans la perfection !


CHAPITRE XXIII.

De la Meditation de la Mort.

COnvertissez vous ; car il vous reste peu de tems à vivre.

L’nomme est aujourd’hui, demain il n’est plus ; & quand on la une fois perdu de vûë, on en perd bien-tôt la memoire.

O aveuglement, ô insensibilité du cœur de l’homme, qui ne pense qu’au present, & ne prévoit point l’avenir !

Dans tous vos desseins, dans toutes vos œuvres, vous devriez vous regarder comme un homme qui doit mourir aujourd’hui.

Si vous aviez la conscience nette, vous ne craindriez guére la mort.

Il vaut bien mieux vous précautionner contre le peché, que contre la mort.

Si aujourd’hui vous n’êtes pas prêt à mourir, comment le serez-vous demain ?

Qui peut s’assûrer du jour de demain ? & que sçavez-vous, si vous vivrez jusques à demain ?

Que nous sert de vivre, & de ne nous pas amender ?

Helas ! une longue vie ne fait souvent qu’augmenter le nombre de nos offenses, au lieu de les diminuer.

Plût à Dieu que nous eussions seulement vécu un jour sans peché !

Plusieurs comptent bien des années depuis leur conversion ; mais le plus souvent il ne paroît pas qu’ils en soient devenus meilleurs.

S’il est douloureux de mourir, il est peut-être plus dangereux de vivre long-tems.

Heureux celui qui pense continuellement à la derniere heure, & qui s’y prepare tous les jours !

Si jamais vous avez vû un homme mourir, souvenez-vous qu’il vous en doit arriver autant.

Le matin, dites en vous-même : je ne verrai pas le soir.

Etant arrivé au soir, ne croyez pas vivre jusqu’au lendemain matin.

Soyez toûjours sur vos gardes, & vivez de sorte, que vous ne soyez jamais surpris de la mort.

Plusieurs meurent subitement, & sans nulle preparation.Car le Fils de l’homme vient lorsqu’on y pense le moins[19].

Quand cette derniere heure sera venuë, vous ferez sur votre conduite passée, bien des réflexions que vous ne faires pas maintenant. Vous commencerez alors à vous repentir d’avoir vécu avec tant de negligence & de lâcheté.

O que celui-là est sage & heureux, qui durant la vie, tâche de se rendre tel qu’il desire de se trouver à la mort !

Car rien n’est capable de lui donner une plus ferme esperance de bien mourir, qu’un parfait mépris du monde, qu’un désir ardent de croître en toute vertu, qu’une exacte régularité, qu’une grande haine de soi-même, & un grand amour de la penitence, qu’une extrême promptitude à obeïr ; qu’une entiere abnégation de sa propre volonté, qu’une genereuse constance à souffrir toutes sortes de peines pour l’amour de Jesus-Christ.

Tandis que vous êtes en une parfaite santé, vous pouvez faire beaucoup de bonnes œuvres : mais durant la maladie, je ne sçai de quoi vous serez capable.

Les maladies ne contribuent guéres à rendre un homme meilleur. Il est rare aussi que ceux qui aiment à courir & à voyager, deviennent de grands Saints.

Ne comptez point trop sur la faveur de vos parens & de vos amis ; ne differez pour quoi que ce soit vôtre conversion. On vous oubliera plûtôt que vous ne pensez.

Il vaut mieux prendre vos seuretez, & vous faire de bonne heure un tresor de merites, que de fonder vos esperances sur la charité de vos amis.

Si maintenant vous n’avez pas soin de vous-même, qui en aura soin à l’avenir ?

Voici un tems fort précieux : un tems propre pour travailler à votre salut, un tems de grace & de reconciliation[20].

Mais que vous l’employez mal, ce tems qui vous est donné pour mériter la vie éternelle !

Il viendra un jour, auquel vous demanderez peut-être à nôtre Seigneur une heure pour vous convertir, & je ne sçai si vous pourrez en obtenir un moment.

Considerez, mon cher frere, qu’il vous est facile de vous sauver d’un grand peril, de vous délivrer d’une extrême inquiétude, si vous vous tenez sur vos gardes, & qu’à toute heure vous croyez mourir.

Tâchez maintenant de vivre si bien, qu’à l’article de la mort, vous ayez plus de sujet de joye, que de crainte.

Apprenez à mourir au monde afin qu’alors vous commenciez à vivre avec Jesus Christ.

Accoûtumez-vous à mépriser les choses de la terre, afin qu’en ce terrible moment rien ne vous empêche d’aller droit au Ciel.

Mortifiez presentement vôtre chair, faites penitence, afin qu’en mourant vous ayez une esperance certaine de vôtre salut.

Ah ! insensé que vous êtes, pourquoi vous promettez-vous de vivre long-tems, vous qui ne pouvez vous répondre seulement d’un jour ?

Combien de gens y ont ils été trompez : combien sont morts subitement par des accidens imprévûs ?

Combien de fois avez-vous oüi dire : un tel a été tué d’un coup d’épée ; un tel s’est noyé ; un autre en tombant s’est rompu le cou : un autre s’est étranglé en mangeant ; un autre en jouant est tombé mort sur la place.

L’un a peri par le feu, l’autre par le fer ; celui ci est mort de peste, celui la a été assassiné par des voleurs. Ainsi finissent tous les hommes, & leur vie passe comme une ombre.

Qui se souviendra de vous après vôtre mort ? qui priera pour vous ?

Faites donc, mon frere, je vous en conjure, faites maintenant tout le bien que vous pouvez faire : car vous ne sçavez quand vous mourrez, ni ce que vous deviendrez quand vous serez mort.

Employez tout vôtre tems à amasser des richesses, que la mort ne vous puisse ôter.

Ne pensez qu’à vôtre salut : ne vous appliquez qu’aux choses de Dieu.

Tâchez de vous faire des amis dans le Ciel, en honorant ceux qui y sont, & en imitant leurs vertus ; afin que quand vous sortirez de ce monde, ils vous reçoivent dans les Tabernacles éternels.

Ne vous regardez sur la terre que comme un passant, ou un étranger, qui n’a rien à démêler avec le monde.

Conservez toûjours une grande liberté de cœur, & mettez vous au dessus de tout ce qui n’est pas Dieu, puisque vous n’ayez point sur la terre de demeure fixe.

Adressez au Ciel vos prieres, vos gemissemens & vos larmes ; afin que vôtre ame dégagée des liens du corps, s’envole dans le sein de Dieu. Ainsi soit-il.


CHAPITRE XXIV.
Du jugement, & des peines des pecheurs.

REgardez à quoi toutes choses se termineront un jour ; & voyez en quel état vous paroîtrez devant un Juge inflexible, qui sçait tout, qui ne le laisse jamais gagner par presens, qui ne reçoit point de fausses excuses ; qui garde dans ses jugemens toute la rigueur de la justice.

Pecheur malheureux & insensé, que les regards d’un homme en colere font souvent trembler, que repondrez-vous, & que pourrez-vous répondre à un Dieu vengeur, à qui tout le mal que vous avez jamais fait ne sçauroit être caché ?

Comment songez-vous à toute autre chose qu’à vous preparer pour le jour du Jugement, pour ce jour terrible, dans lequel vous ne trouverez ni avocat ni intercesseur, & où chacun sera à soi-même un pesant fardeau ?

Quelque bonne œuvre que vous fassiez maintenant, Dieu veut bien vous en tenir compte ; il agrée votre travail, il reçoit vos larmes, il écoute vos soûpirs, il accepte vôtre douleur comme une juste satisfaction que vous lui faites ; & le prix de vôtre penitence est l’abolition de vos crimes.

Il y a en cette vie une espece de Purgatoire, bien utile à un homme doux & patient, qui se voyant outragé, ressent moins l’injure qu’on lui fait, que le peché de celui qui la lui fait ; qui prie pour ses ennemis, & qui leur pardonne de bon cœur ; qui se reconcilie promptement avec ceux qu’il a offensez ; qui est toûjours plus porté à faire misericorde, qu’à se fâcher & à se vanger ; qui se fait beaucoup de violence, pour assujettir en lui-même la chair à l’esprit.

Il vaut bien mieux présentement expier ses fautes, & se défaire de ses vices que de remettre à un autre tems à s’en corriger.

Certainement le trop grand amour que vous avez pour votre chair, vous aveugle & vous trouble étrangement la raison.

De quoi le feu éternel s’entretiendra-t-il de vos pechez ?

Plus vous êtes délicat & facile à tout accorder à vos sens, plus vous serez tourmenté ; puisqu’en multipliant vos crimes, vous amassez de la matiere pour les flâmes de l’enfer.

Songez qu’en ce lieu de tourmens, on sera très severement puni : dans les choses même en quoi l’on aura peché. Les paresseux y seront piquez d’aiguillons ardens. Les yvrognes & les gens de bonne chere y endureront une cruelle soif, & une faim insupportable.

Les voluptueux & les impudiques y seront plongez dans le soulphe & la poix boüillante. Les envieux outrez de douleur, y feront tout retentir de leurs hurlemens.

Chaque vice y trouvera son tourment particulier.

Les superbes y serons couverts d’ignominie ; les avares y manqueront de toutes choses.

En un mot cent ans d’une rigoureuse penitence sur la terre, ne sont que douceur en comparaison de ce qu’on souffre dans l’enfer, en une seule heure.

Ici l’on n’est pas toûjours dans le travail, & l’on s’y réjoüit quelquefois avec ses amis : mais là, il n’y a pour les damnez, ni consolation ni repos.

Ne pensez donc maintenant qu’à expier vos pechez, afin qu’au jour du Jugement vous soyez en assurance avec tous les bienheureux.

En ce jour fatal les justes insulteront hardiment à ceux qui les auront opprimez, & humiliez[21].

Ceux qui se seront humblement soumis au jugement d’autrui, jugeront les autres.

L’humble & le pauvre paroîtront avec un visage assuré, tandis que l’orgueilleux tremblera de peur.

On loüera la sagesse de ceux qui pour l’amour de Jesus-Christ, auront pris plaisir en ce monde à être traitez comme des fous & des gens de rien.

Chacun se sçaura bon gré d’avoir souffert patiemment de grandes tribulations : & l’iniquité confonduë n’osera ouvrir la bouche[22].

Les gens de bien seront pleins de joye, & les impies gemiront.

La chair domptée par les rigueurs de la penitence sera beaucoup plus heureuse que si elle avoit été nourrie délicatement.

Ceux qui auront aimé à être vêtus simplement, seront dans l’éclat ; & ceux qui auront voulu paroître magnifiquement vêtus, seront dans l’obscurité.

On recevra plus d’honneur pour avoir passé toute sa vie dans une pauvre cabanne, que si on avoit logé dans de superbes palais.

Toute la puissance du monde ne sera pour lors d’aucun secours, & l’on ne considerera que le mérite d’une invincible patience.

Une obéïssance simple & aveugle sera préférée à la politique du siécle.

Une conscience bien nette donnera plus de satisfaction, que n’en peut donner la connoissance de tous les secrets de la Philosophie.

On se trouvera beaucoup mieux d’avoir méprise les richesses, que d’en avoir amassé.

On se réjoüira davantage d’avoir bien prié, que d’avoir fait bonne chere.

On sera plus aise d’avoir bien gardé le silence, que d’avoir beaucoup parlé.

Les bonnes œuvres seront sans comparaison plus utiles que les beaux discours.

Enfin les austéritez passées donneront beaucoup plus de joye, que ne peuvent faire les plaisirs & les divertissemens du monde.

Apprenez donc à supporter doucement les petites peines de cette vie pour éviter d’autres peines plus insupportables en l’autre.

Eprouvez maintenant vos forces, & voyez jusqu’où elles peuvent aller.

Si vous êtes si sensible aux moindres souffrances, comment pourrez-vous souffrir durant une éternité, des tourmens épouvantables ?

Si une legere douleur vous cause tant d’impatience, que ne doit pas faire le feu de l’enfer ?

Considerez qu’il est impossible que vous soyez doublement heureux ; que vous vous réjouissiez maintenant avec le monde, & qu’après cela vous regniez avec Jesus-Christ.

Si vous aviez toûjours vécu dans les délices & dans l’honneur, & que ce fût ici vôtre dernier jour, qu’en ce moment même vous deussiez mourir, que vous serviroit d’avoir eu tant de plaisir & tant de gloire ?

Tout n’est donc que vanité, & il n’y a rien de solide que d’aimer Dieu, de le servir, & de ne servir que lui.

Car qui aime Dieu de tout son cœur, n’appréhende ni la douleur, ni la mort ; ni le jugement, ni l’enfer ; parce que l’amour quand il est parfait chasse la crainte[23], & que c’est lui qui nous donne accès auprès de Dieu.

Il ne faut pas s’étonner que celui qui prend encore plaisir à pecher, redoute la mort & le jugement.

Mais si l’amour n’est pas encore assez fort pour vous retirer du vice, il faut du moins que la crainte de l’enfer vous en détourne.

Que si on neglige d’acquerir cette crainte salutaire, on est en danger de quitter bien-tôt le chemin de la vertu, & de tomber dans les piéges du demon.


CHAPITRE XXV.
Qu’il faut travailler avec ferveur à l’amendement de sa vie.

SOyez vigilant & plein de ferveur dans le service de Dieu.

Il faut que vous vous demandiez souvent à vous-même : pourquoi êtes-vous venu ici ? & par quel motif avez-vous quitté le monde ? tout vôtre dessein n’a-t-il pas été de vous consacrer à Dieu, & de vous sanctifier ?

Efforcez-vous donc de croître en toute vertu ; parce que vous recevrez dans peu de tems la recompense de vos travaux, & qu’il n’y aura plus pour vous, ni crainte, ni douleur.

Pour un peu de peine, que vous souffrez maintenant, vous aurez un doux repos, & une joye qui ne finira jamais.

Si vous êtes toûjours fidéle & diligent à servir Dieu, vous verrez que Dieu est fidéle & liberal, à recompenser ceux qui le servent.

Vous devez bien esperer de parvenir à la couronne de gloire : mais il ne faut pas que vous pensez la tenir déja ; de peur que par trop de confiance, vous ne deveniez ou nonchalant, ou présomptueux.

Un jour il y eut un homme qui accablé de tristesse, & flottant entre la crainte & l’esperance, alla prier Dieu dans une Eglise, ou prosterné devant l’Autel, il disoit en lui-même : ô si je sçavois que je dûsse perseverer dans la grace ! A quoi Dieu lui répondit interieurement : que feriez-vous, si vous le sçaviez ? faites maintenant ce que vous feriez alors, & vous serez infailliblement sauvez.

Il se trouva si consolé, & animé par cette réponse, qu’il s’abandonna tout à fait à la Providence Divine ; & au même instant son inquiétude cessa.

Il n’eut plus la curiosité de sçavoir ce qu’il deviendroit : mais il s’applique entierement à rechercher ce qui étoit de la volonté de Dieu sur lui ? ce qui pouvoit plaire davantage à nôtre-Seigneur & ce qui étoit d’une plus haute perfection ; pour s’exercer constamment à l’avenir en toutes sortes de bonnes œuvres.

Esperez en Dieu, dit le Prophéte ; pratiquez le bien ; demeurez paisible sur la terre, & vous serez nourris de ses fruits[24].

Plusieurs ont un grand obstacle à leur conversion, & à leur avancement spirituel ; c’est qu’ils craignent trop la peine qu’il y a de se vaincre eux-mêmes.

En effet ceux qui s’avancent le plus dans la voye de Dieu, sont ceux qui font de plus grands efforts pour surmonter ce qui leur fait le plus de peine.

Car il est certain que plus on a remporté de victoires sur son amour-propre, plus on augmente en grace & en vertu.

Mais tous n’ont pas également besoin de se vaincre ; & il y a dans les uns beaucoup plus à mortifier que dans les autres.

On peut dire néanmoins que ceux qui ont un vrai zele pour leur perfection, quoi qu’ils ayent d’ailleurs de violentes passions à combattre ; profitent bien plus que d’autres, qui avec un naturel doux & moderé, n’ont pas la même ferveur.

Deux choses aident particulierement un homme à se sanctifier, L’une est de s’éloigner le plus qu’il lui est possible, des choses où il se sent violemment attiré par le penchant de la nature corrompue : l’autre de faire tout ce qu’il peut pour acquerir les vertus, dont il a le plus de besoin.

Il est encore fort important de tâcher à éviter les défauts que l’on remarque, & que l’on blâme dans les autres.

Faites que toutes choses tournent au bien de vôtre ame ; & s’il se fait une bonne œuvre, ou qu’on la loue en vôtre presence, prenez au même moment le dessein de l’imiter.

Mais si au contraire, vous voyez faire quelque chose de mal, gardez-vous d’en faire autant. Que si par malheur vous avez commis la même faute, tâchez au plutôt de l’expier par la penitence.

Souvenez-vous, que comme vous observez les actions d’autrui, plusieurs de même observent les vôtres.

O qu’il y a de plaisirs à voir des Religieux fervens, devots, ponctuels, & constans observateurs de leur Regle !

Mais qu’il est désagreable d’en voir de tiédes & de déreglez, qui ne font rien moins que ce qui est de leur vocation !

Qu’il est dangereux de negliger les devoirs essentiels de notre état, pour nous appliquer à d’autres choses qui ne nous conviennent point & donc nous ne sommes point chargez !

Considerez quelle est vôtre profession, & ayez toûjours devant les yeux Jesus crucifié.

Toutes les fois que vous repassez dans votre esprit les travaux de ce divin Maître, vous devriez être bien honteux d’avoir jusques à present si mal suivi son exemple, quoi que vous fussiez dans le vrai chemin de la perfection.

Un Religieux qui s’occupe à méditer sur la vie & sur la passion de son Sauveur, trouve dans ce seul objet tout ce qui peut lui être utile ou necessaire & en vain chercheroit-il hors de Jesus, quelque chose de meilleur.

O si Jesus crucifié entroit bien avant dans notre cœur, qu’en peu de tems nous serions instruits de tout ce que nous devons sçavoir !

Un fervent Religieux reçoit avec joye, & execute fidelement tout ce qui lui est commandé.

Un Religieux lâche et accablé d’afflictions, qui se succedent les unes aux autres, & qui le pressent de telle maniere, qu’il ne sçait de quel côté se tourner. D’une part il est privé des consolations interieures ; de l’autre les exterieures lui manquent ; & il se voit hors d’état d’en aller chercher.

Tout Religieux qui ne garde pas la Regle, est expose à de dangereuses chûtes.

Celui qui veut vivre à sa liberté, qui aime le relâchement ne sera jamais en paix ; parce qu’il aura toûjours quelque sujet de déplaisir.

Comment vivent tant de Saints qui observent dans le Cloître une si étroite discipline ?

Ils ne sortent que rarement, ils se plaisent dans la solitude, ils sont pauvrement nourris, ils portent des habits rudes & grossiers, ils travaillent beaucoup, ils parlent peu, ils veillent long tems, ils se levent de grand matin, ils font de longues prieres, ils s’appliquent à la lecture, en un mot ils gardent en tout une exacte regularité.

Voyez comme les Chartreux, ceux de Cisteaux, & plusieurs autres tant hommes que filles, se levent toutes les nuits pour aller au Chœur.

Vous devriez donc avoir honte de vous acquiter si mal d’un exercice si Saint, & de faire voir tant de paresse dans un tems, où une infinité d’autres Religieux s’assemblent pour chanter les louanges divines.

O si l’ou n’avoit autre chose à faire que de loüer Dieu, & du cœur & de la bouche !

O si l’on n’avoit besoin ni de boire, ni de manger, ni de dormir & qu’on pût prier toûjours sans interrompre sa devotion ! qu’on seroit bien plus heureux qu’on n’est maintenant qu’il faut donner une grande partie du jour aux necessitez du corps !

Plût à Dieu qu’on fût exempt d’une si fâcheuse servitude, & qu’on me pensât qu’à nourrir l’esprit ; ce qui se fait rarement, & avec dégoût ?

Quand un homme est parvenu à un tel détachement, qu’il ne veut recevoir aucune consolation des creatures, il commence alors à goûter parfaitement les choses de Dieu, & quoi qu’il arrive, il est très-content.

S’il est pauvre, il ne s’en afflige point : s’il est riche, il n’en a pas plus de joye.

Il s’abandonne tout entier, & avec confiance, entre les mains de son Dieu, qui lui est tout en toutes choses, pour qui toutes choses vivent, qui conserve toutes choses, & à qui toutes choses obéissent.

Souvenez-vous toûjours de la mort, & que le tems perdu ne se recouvre jamais.

Vous n’acquerrez jamais de vertu, sans beaucoup d’application & de peine.

Si vous commencez une fois à vous relâcher, vous vous sentirez incontinent inquiet & melancolique.

Mais si vous perseverez dans la devotion, vous joüirez d’une douce paix. La grace de Dieu & l’amour de la vertu nous rendront legers les plus grands travaux.

Un homme fervent & courageux est prêt à tout.

Il est beaucoup plus aisé de soûtenir le travail du corps, que de combattre une violente passion.

Quiconque n’évite pas les moindres défauts, tombera peu à peu dans les plus grands vices.

Vous vous trouverez toujours plein de joye au soir, quand vous aurez utilement passé la journée.

Veillez sur vous, excitez-vous à la diligence & à la ferveur ; n’oubliez jamais ce qui est de vôtre devoir ; & quoi qu’il en soit des autres, gardez vous bien de vous negliger.

Vous n’avancerez dans la vertu qu’à proportion de la violence que vous vous ferez, Ainsi soit il.


Fin du premier Livre.
Kempis - De l’Imitation de Jésus-Christ, traduction Brignon, Bruyset, 1718 Bandeau IHS 01.jpg


DE
L’I M I T A T I O N
DE
JESUS - CHRIST.

LIVRE SECOND.

Regles pour la vie interieure.




CHAPITRE PREMIER.
De la vie interieure.

LE Royaume de Dieu est au dedans de vous[25], dit le Seigneur. Convertissez-vous à Dieu de tout vôtre cœur ; renoncez à ce monde malheureux, & vous aurez l’esprit en repos.

Apprenez à mepriser les choses exterieures, & à ne vous occuper que des interieures ; & vous verrez le Royaume du Dieu s’établir en vous.

Par tout où Dieu regne, il porte avec lui la paix & la joye, qui est un don du Saint-Esprit[26], & un don qu’il ne communique point aux impies.


Kempis - De l’Imitation de Jésus-Christ, traduction Brignon, Bruyset, 1718 page 76.jpg



Jesus vous visitera & vous remplira de consolation, si dans votre cœur, vous lui préparez un logement digne de lui.

Toute la beauté & toute la gloire, qu’il recherche, vient du dedans[27] ; c’est-là qu’il habite, c’est-là qu’il se plait.

Un homme interieur & tout à fait mort au monde, est celui qu’il a coûtume de visiter ? il s’entretient avec lui familierement, lui fait sentir sa douceur, lui donne la paix, & se communique à lui d’une maniere admirable.

Hâtez-vous donc ô ame fidéle, de preparer votre cœur à ce chaste Epoux, afin qu’il y vienne, & y établisse sa demeure.

Ecoutez ce qu’il vous dit : Si quelqu’un m’aime, il gardera ma parole : nous viendrons, & demeurerons dans lui[28].

Fermez la porte de vôtre cœur à tout autre qu’à Jesus.

Si vous possedez Jesus, vous êtes riche & Jesus seul vous suffit.

Ne craignez pas qu’il oublie jamais de vous secourir dans tous vos besoins, ni que vous soyez obligez d’implorer le secours des hommes.

L’homme est inconstant, & on ne pour guéres compter sur son amitié : mais Jesus est toûjours le même, & il assiste ses amis jusques à la fin.

Il ne faut pas s’appuyer beaucoup sur un homme fragile & mortel, lorsqu’on en tire quelque service, ni s’affliger trop, si l’on en reçoit quelque déplaisir.

Ceux qui aujourd’hui sons vos amis, seront demain vos ennemis ; & au contraire ceux qui aujourd’hui sont vos ennemis, seront demain vos amis. Les hommes changent comme le vent.

Ne mettez donc vôtre confiance qu’en Dieu seul : ne craignez, & n’aimez que lui.

Il sera votre soûtien & vôtre défense : il disposera tellement les choses qu’elles tourneront toujours à votre avantage.

Vous n’êtes pas pour demeurer éternellement sur la terre : en quelque lieu que vous soyez, vous y êtes comme étranger ; comme voyageur ; vous ne trouverez nulle part où vous reposer que dans le sein de Jesus Christ.

Que cherchez vous, lorsque vous regardez autour de vous, comme si c’étoit ici le lieu de vôtre repos ? c’est dans le Ciel qu’est vôtre demeure, & vous ne devez considerer que comme en passant toutes les choses d’ici-bas.

Tout passe en effet, & vous passerez de même.

Prenez garde de ne point vous arracher à la terre, de crainte que cette attache ne soit cause de votre malheur.

Elevez vos pensées à Dieu, & offrez sans cesse vos prieres à Jesus-Christ.

Si c’est trop pour vous que contempler les choses celestes, contentez vous de méditer sur la passion du Sauveur, & renfermez vous dans ses sacrées playes.

Car si vous en faites votre azile, vous en tirerez des forces pour vous soutenir dans l’affliction : tant que vous y demeurerez, vous ne craindrez guéres que les hommes vous meprisent, vous n’aurez point de peine à supporter leurs médisances.

Jesus lui-même s’est vu méprisé du peuple, & abandonné de ses amis, dans le temps où il avoit le plus besoin d’être consolé.

Jesus a voulu souffrir les derniers opprobres, & vous vous plaignez qu’on vous humilie ?

Jesus a été haï & persecuté ? & vous voudriez que tout le monde vous aimât, & vous fit du bien ?

Quelle couronne meritez-vous par la patience, si vous n’avez point en quoi l’exercer ?

Comment serez-vous en même-tems & ami de Jesus-Christ, & ennemi de la Croix.

Souffrez avec Jesus-Christ, & pour Jesus Christ, si vous désirez de regner avec Jesus-Christ.

Si vous étiez une fois entré dans le cœur de Jesus-Christ, & qu’une étincelle du feu dont il brûle, eût pû s’attacher au vôtre, vous vous mettriez peu en peine de ce qui vous pourroit être ou commode, ou incommode. Toute vôtre joye seroit de souffrir des affronts, parce que l’amour qu’on porte à Jesus, fait qu’on le méprise soi-même, & qu’on se croît digne du mépris de tout le monde.

Celui qui aime Jesus, & qui cherche la verité ; qui est vraiment interieur, & libre de toute affection déreglée, n’a rien qui l’empêche de s’unir à Dieu, de s’élever en esprit au dessus de soi, & de jouir d’un parfait repos.

Celui qui prise les choses, non selon ce qu’on en dit, & ce qu’on en pense dans le monde, mais selon ce qu’elles valent, a acquis la vraye sagesse ; & c’est à Dieu plutôt qu’aux hommes, qu’il doit ses lumieres.

Celui qui sçait vivre dans un grand recueillenent, & qui n’arrête guéres sa vûë sur les choses exterieures, n’a que faire de chercher des tems, ni des lieux propres pour l’exercice de la devotion.

Un homme spirituel n’a pas de peine à se recueillir, parce qu’il prend garde à ne se point répandre trop au dchors.

Il ne se laisse point dissiper par les emplois qu’il doit exercer pour un tems ; mais il les reçoit comme ils se presentent, & ne s’y attache qu’autant qu’il est necessaire.

Quand l’interieur est bien reglé on s’amuse rarement à considerer ce que les autres font de mal, ou d’extraordinaire & de singulier.

On n’est distrait qu’autant qu’on le veut, & qu’on en cherche l’occasion.

Si votre ame étoit dans une sainte disposition, & dans le degré de pureté où elle doit être, il n’y a rien qui ne servît à vôtre avancement spirituel.

Beaucoup de choses vous déplaisent & vous troublent assez souvent ; parce que vous n’êtes pas entierement mort à vous-même, ni tout-à-fait détaché du monde.

Rien ne soüille, ni n’embarrasse tant une ame que l’amour desordonné des creatures.

Si vous n’allez point chercher vôtre consolation au dehors, vous serez capable de contempler les choses du Ciel, & vous porterez par tout vôtre joye au dedans de vous.


CHAPITRE II.
Qu’il faut se soûmettre humblement à la conduite de Dieu.

NE vous mettez point en peine de sçavoir qui est pour vous, ou contre vous.

Tâchez seulement qu’en toutes vos œuvres Dieu soit avec vous.

Ayez la conscience nette, & Dieu sera votre protecteur.

Toute la malice des hommes ne pourra nuire à celui que Dieu a pris en sa protection.

Apprenez à vous taire, & à souffrir, & jamais le secours du Ciel ne vous manquera.

Dieu sçait en quel tems, & de quelle sorte il faut qu’il vienne, & vous n’avez autre chose à faire qu’à vous resigner entre ses mains.

C’est à lui à vous assister, & il vous garantira de toute confusion.

Il importe souvent beaucoup pour nous conserver dans l’humilité, que nos défauts soient connus, & que l’on nous en reprenne.

Lorsqu’un homme reconnoît humblement sa faute, il appaise facilement ceux qui la lui reprochent, quelque chagrin qu’ils lui en témoignent.

Dieu protege & sauve les humbles ; il les aime, il console, il s’abaisse jusqu’à traiter familierement avec eux, il les comble de ses dons, & d’un état vil & abjet, il les éleve à un haut degré de gloire.

Il leur découvre les secrets, & les attire doucement à lui.

Ainsi l’humiliation ne leur ôte point la paix du cœur, parce que Dieu, & non pas le monde, est tout leur appui.

Ne pensez pas avoir beaucoup profité, si vous ne vous croyez le dernier de tous.


CHAPITRE III.
De la paix interieure.

Commencez par vous donner la paix à vous même ; & après cela vous pourrez la donner aux autres.

Un homme qui aime la paix, est plus utile au prochain, qu’un homme sçavant.

Un homme aveuglé par quelque passion, empoisonne tout, & croît toujours plus facilement le mal que le bien. Un esprit doux & moderé interpréte toutes choses en bonne part.

Quiconque est paisible & maître de soi, n’est point ombrageux : mais il le devient dès qu’il se laisse aller au chagrin. Etant dans le trouble comme il n’a point de repos, il n’en donne point aux autres.

Il lui échappe beaucoup de paroles, qu’il feroit bien de ne pas dire ; & il obmet beaucoup de choses qu’il lui seroit important de faire.

Il regarde à quoi les autres sont obligez, & il néglige ce qui est de son devoir.

Si donc vous avez du zele, exercez-le premierement sur vous-même, & puis vous l’exercerez sur les autres.

Vous sçavez si bien colorer vos fautes, & vous n’avez point encore appris à excuser celles du prochain.

La raison veut que vous vous blâmiez vous-même, & que vous excusiez vos freres.

Supportez les défauts d’autrui, si vous voulez que l’on supporte les vôtres.

Voyez quelle difference il y a entre vous, & les personnes vraiment humbles & charitables, qui ne se fâchent jamais, & qui ne sont malcontentes que d’elles-mêmes.

Ce n’est pas faire grand chose que de vivre en paix avec ceux qui ont de l’honneur & de la douceur ; il n’y a rien de plus naturel. On n’a point de peine à s’accommoder avec des personnes faciles & complaisantes, & ce sont celles qu’on recherche davantage.

Mais il faut une vertu heroïque, & une grace toute particuliere du Ciel, pour vivre tranquillement avec des gens rudes, méchans, intraitables, & d’une humeur toute opposée à la nôtre.

Il y en a qui sont en paix, & avec eux-mêmes, & avec tout le monde.

Il y en a au contraire, qui ne s’accordent ni avec eux-mêmes, ni avec personne, & qui ont encore plus de peine à se souffrir, qu’à souffrir les autres.

Il s’en trouve enfin, qui possedant la paix en eux-mêmes, la portent par tout.

Cependant il est toûjours vrai, que si l’on peut esperer quelque paix en cette miserable vie, ce n’est pas en ne souffrant rien ; c’est plutôt en souffrant de grandes peines avec beaucoup de patience & d’humilité.

Celui qui est le plus patient, est le plus tranquille ; & le plus heureux : il triomphe, & de lui-même, & du monde : il devient ami de Jesus-Christ, & heritier de son Royaume celeste.


CHAPITRE IV.
De la pureté, & de la droiture de cœur.

L’Homme a deux ailes pour s’élever de la terre au Ciel : l’une est la droiture ; & l’autre la pureté.

La droiture est dans l’intention, & la pureté dans l’affection.

La droiture va à Dieu ; la pureré l’embrasse & le goûte.

Jamais aucune bonne œuvre ne vous causera de trouble & d’embarras si vôtre cœur est bien déga- gé de toute affection terrestre.

Vous jouirez d’une entiere liberté d’esprit, si vous ne vous proposez que de plaire à Dieu, & de servir le prochain.

Vous pourriez apprendre de toutes les creatures à bien vivre, si vous aviez une parfaite droiture de cœur.

Il n’y a point dans le monde de creature si abjecte, qui ne fasse voir la bonté du Createur, & qui n’en soit une image.

Si l’œil de vôtre ame étoit bien net, vous verriez clairement les choses telles qu’elles sont.

Un cœur pur ne trouve rien, ni de si sublime dans le Ciel, ni de si profond dans l’enfer, qu’il ne penetre.

On juge pour l’ordinaire des choses exterieures, selon la disposition & le penchant de la volonté.

S’il y a quelque joye solide ici bas c’est dans un cœur pur ; & s’il y a quelque véritable tristesse, c’est dans une mauvaise conscience.

Comme le fer perd sa roüille, & devient tout étincelant dans le feu : ainsi l’homme attaché à Dieu, se défait de la tiédeur, & devient un homme nouveau.

Dès qu’on le relâche tant soit peu, on commence à craindre & à fuir les moindres peines, & on reçoit volontiers tout ce qui flate les sens.

Mais lorsqu’on a resolu de se vaincre tout de bon, & de marcher à grands pas dans la voye de Dieu, on ne trouve plus de peine, ou l’on trouvoit auparavant des difficultez insurmontables.


CHAPITRE V.
De la consideration de nos miseres.

NOus ne devons pas nous fier beaucoup à nôtre propre jugement, parce qu’en mille rencontres la lumiere de la grace, & celle de la raison nous abandonnent.

Nous ne sommes guére éclairez ; encore perdons-nous bien-tôt par nôtre faute, le peu de lumiere que nous avons.

Souvent même nous ne sentons pas nôtre aveuglement.

Nous sommes sujets à faire des fautes, & par une faute encore plus grande, nous nous excusons.

Un emportement de passion nous paroît quelquefois un transport de zele.

Nous reprenons dans le prochain de petits défauts & nous nous en pardonnons de beaucoup plus grands.

Nous ressentons vivement ce que nous avons à souffrir des autres ; & nous ne remarquons pas ce qu’ils ont à souffrir de nous.

Qui s’examineroit bien soi-même, n’auroit garde de juger mal de personne.

Un homme sage selon Dieu, préfere à tout autre chose l’affaire de son salut, & il n’est guére tenté de parler des autres quand il pense sërieusement à lui-même.

Vous ne deviendrez jamais intericur & spirituel, si vous ne vous accoûtumez à veiller sur vous, & à ne point médire de vôtre prochain.

Ne songez qu’à Dieu & à vous ; & quelque accident qu’il puisse arriver, vous n’en serez point troublé.

Où êtes vous, quand vous n’êtes pas present à vous-même ? & quand vous vous dissipé à mille sortes d’objets, sans faire la moindre reflexion sur votre interieur, quelle utilité vous en revient-il ?

Pour avoir la paix, pour bien conserver l’esprit de recueillement, ne pensez qu’à vous, & oubliez tout le reste.

Défaites-vous du trop grand soin des choses temporelles, afin de pouvoir vous perfectionner dans les spirituelles.

Vous perdez beaucoup de vôtre ardeur pour la vertu, si vous faites trop d’état des biens passagers.

N’estimez rien de grand, d’élevé, de beau, d’aimable que Dieu, & que ce qui a rapport à Dieu.

Meprisez toutes les douceurs qui viennent des creatures.

Une ame qui aime Dieu, compte pour rien tout ce qui est au dessous de Dieu.

Un Dieu seul, érernel, immense, qui remplir le Ciel & la terre, fait toute la consolation & toute la joye.


CHAPITRE VI.
De la joye que donne la bonne conscience.

LA gloire d’un homme de bien est que sa conscience rend témoignage pour lui.

N’ayez rien à vous reprocher, & vous serez toûjours plein de joye.

La bonne conscience ne trouve rien de fâcheux ; elle supporte constamment beaucoup de choses, & se réjouit dans l’adversité.

La mauvaise conscience est toûjours timide & inquiette.

Vous aurez l’esprit en repos, si vous ne vous sentez coupable de rien.

Ne vous réjoüissez que d’avoir bien fait.

Les méchans sont incapables d’une vraye joye & d’un vrai repos interieur, parce qu’il n’y a point de paix pour les impies[29], dit le Seigneur.

S’ils vous disent donc : nous sommes en paix ; il ne nous arrivera point de mal ; hé, qui oseroit nous en faire ? ne les croyez point. Car la colere de Dieu tombera sur eux tout à coup : ils verront avec regret leurs travaux détruits, & leurs desseins renversez.

Une ame éprise du divin amour met volontiers sa gloire dans les souffrances : car se glorifier de la sorte, c’est se glorifier dans la Croix de Jesus Christ.

La gloire qui vient des hommes, passe bien vîte.

La gloire du monde n’est jamais sans humiliation ; & elle a besoin de ce contre-poids.

Ce qui fait la gloire des Justes, ce n’est pas l’estime des hommes, mais le témoignage de leur conscience.

Toute leur joye est de Dieu, & en Dieu ; & rien ne les satisfait que la verité.

Quiconque cherche la vraye gloire, qui est la gloire éternelle, ne se soucie point de la temporelle.

Et quiconque cherche, ou ne méprise pas la gloire du monde, fait bien voir qu’il estime peu celle du Ciel.

S’il vous est indifferent qu’on vous blâme ou qu’on vous loüe, vous serez toujours tranquille, & toûjours content.

Rien ne pourra vous troubler, si vous avez la conscience parfaitement nette.

Vous ne devenez ni meilleur pour être loüé, ni plus méchant pour être blâmé.

Vous demeurez tel que vous êtes, & ne pouvez être plus grand que vous l’êtes devant Dieu.

Si vous venez à examiner l’état de vôtre interieur, vous mépriserez tout ce que le monde peut dire de vous.

L’homme voit le visage : mais Dieu voit le cœur[30]. L’homme juge des œuvres : mais Dieu juge des plus secrettes intentions.

C’est le propre d’une ame humble de faire beaucoup de bien, & de se le cacher à soi-même.

On connoît qu’un homme est libre de toute affection terrestre, & qu’il attend tout du Ciel, lorsqu’il ne cherche à se consoler, & à se réjouir dans aucune creature.

Celui qui ne va point mandier les loüanges & l’approbation des hommes, montre bien que la seule régle est le jugement de Dieu.

Car on n’est pas irreprehensible, dit saint Paul, parce qu’on se vante de l’être, mais parce que Dieu témoigne qu’on l’est en effet[31].

L’occupation essentielle d’un homme interieur, est de marcher en la presence de Dieu, sans jamais avoir d’attache à rien d’exterieur.


CHAPITRE VII.
Que Jesus doit être aimé par dessus toutes choses.

c’est que d’aimer Jesus, & de quelle importance il est de s’humilier pour l’amour de Jesus !

Il faut quitter un ami pour un autre ami ; car Jesus veut être aimé uniquement, & pardessus toutes choses.

L’amour de la creature trompe, & n’est point constant : l’amour de Jesus est sincere, & ne change point.

Celuy qui s’appuye sur une creature fragile, tombera avec elle : celui qui s’attache à Jesus, demeurera ferme, & rien ne l’ébranlera.

Aimez Jesus, & conservez bien son amitié : car quand vous serez abandonné de tout le monde, il sera le seul qui ne vous abandonnera point ; & il ne permettra pas que vous fassiez une malheureuse fin.

Il faut que bon-gré mal-gré, vous soyez un jour dépoüillé de tout.

Attachez-vous donc à Jesus, & durant la vie & à la mort : reposez-vous de tout sur lui, parce que lorsque tout vous manque, il n’y a que lui qui peut vous assister.

Vôtre bien-aimé est jaloux ; il ne souffre point de rival, il ne veut que vous lui donniez tout vôtre cœur : il veut y regner, & y établir son trône.

Si vous en pouviez bannir toutes les creatures, Jesus y viendroit, & prendroit plaisir à y demeurer.

Comptez pour perdu tout ce que vous donnerez aux hommes, si Jesus n’y a point de part.

Prenez garde à ne pas vous appuyer sur un roseau qui plie à tout vent.

Car la chair est comme l’herbe des prairies, & toute sa gloire tombe de même que la fleur de l’herbe[32].

Vous vous laisserez aisément tromper, si vous ne jugez des hommes que par l’apparence.

Vous gagnerez moins que vous ne perdrez, si vous faites dépendre des autres vôtre avancement & vôtre bonheur.

Vous trouverez Jesus par tout, si vous le cherchez par tout.

Et si vous vous cherchez vous-même, vous vous trouverez aussi vous-même ; mais ce sera à vôtre malheur.

Car si un homme cherche autre chose que Jesus, il se fait infiniment plus de tort, que tout ce qu’il a d’ennemis, & que tout le monde ensemble ne lui en peut faire.


CHAPITRE VIII.
De l’union intime avec Jesus.

LOrs que Jesus est present, tout va bien, & rien ne paroît difficile : au contraire, tout fait de la peine dès qu’il est absent.

Quand Jesus ne nous parle point au cœur, toute consolation qui vient de dehors, ne nous sert de guéres ; mais s’il nous dit seulement un mot, nous nous sentons le cœur plein de joye.

Marie Magdelaine ne se leva-t-elle pas du lieu où elle pleuroit, Sitôt que Marthe lui eût dit : Le Maître vient, & il vous demande[33].

O heureux moment dans lequel Jesus visite une ame & la fait passer de la tristesse à la joye !

Que vous êtes sec & indevot, quand Jesus vous abandonne ! que vous êtes insensé, quand vous desirez quelque chose hors de Jesus.

Perdre Jesus, n’est-ce pas perdre davantage, que si l’on perdoit tous les Royaumes du monde ?

Quel bien pouvez-vous avoir dans le monde sans Jesus ?

Etre separé de Jesus, c’est un enfer, être avec Jesus, c’est un Paradis.

Tant que Jesus sera avec vous, nul ennemi ne vous pourra nuire.

Qui trouve Jesus trouve un tresor, ou pour mieux dire il trouve un bien qui surpasse infiniment tous les autres biens.

Qui renonce Jesus fait une perte sans comparaison plus grande, que ne seroit celle de l’empire de l’Univers.

C’est être très pauvre, que de vivre sans Jesus, c’est être tres-riche que de posseder Jesus.

Il faut une sainte adresse pour sçavoir traiter avec Jesus, & une extrême prudence pour l’engager à demeurer avec nous.

Soyez doux & humble, soyez devot & paisible, & Jesus demeurera avec vous.

Vous éloignerez Jesus de vous, & perdrez bien-tôt la grace, si vous vous épanchez trop au dehors.

Et si vous venez à l’éloigner & à le perdre, à qui aurez-vous recours ? ou trouverez-vous un pareil ami ?

Il est impossible que vous vous passiez d’un bon ami, & si Jesus n’est pas le premier de vos amis, vous serez toujours rempli de chagrin.

Vous ne sçavez ce que vous faites, si vous mettez en quelqu’autre qu’en lui vôtre confiance, & vôtre joye.

Il vaudroit mieux avoir tous les hommes sur les bras, que d’avoir Jesus seul pour ennemi.

Préférez donc son amitié à celle de tous les hommes.

Aimez tous les hommes pour Jesus, & aimez Jesus pour lui-même.

Jesus mérite d’être uniquement aimé ; parce qu’il est de tous les amis le plus genereux & le plus fidele.

Aimez en lui & pour lui, non seulement vos amis, mais même vos ennemis. Priez generalement pour tous, afin que tous le connoissent, & brûlent d’amour pour lui.

Que jamais l’envie ne vous prenne d’être loüé & aimé plus que les autres ; cela n’appartient qu’à Dieu, à qui rien n’est digne d’être comparé.

Ne souhaitez en nulle maniere de posseder le cœur de personne, ni que personne possede le vôtre : souhaitez plûtôt que Jesus regne absolument & dans vous, & dans tous les justes.

Tâchez d’acquerir une entiere liberté de cœur, avec un parfait dénuëment de toutes les choses creées, & une intention très pure de plaire à Dieu seul.

Car sans cela vous n’aurez jamais la tranquillité d’esprit necessaire pour considerer & pour comprendre combien Dieu est doux.

Et de fait vous n’en goûterez jamais la douceur à moins que par une grace spéciale, vous ne renonciez à tout, afin de vous attacher tout entier à lui.

Car lors qu’un homme est fortifié de la grace, il est tout-puissant, rien ne lui fait peine ; & dès qu’elle l’abandonne, il devient pauvre, foible, incapable de tout autre chose que de souffrir.

Il ne doit pas pour cela se laisser aller à la tristesse & au découragement : mais il doit se résigner à la volonté divine, & recevoir doucement pour la gloire de nôtre Seigneur toutes les peines qui lui arrivent. Car enfin l’été succede à l’hyver, le jour à la nuit, & le calme à la tempête.


CHAPITRE IX.
De la privation des consolations sensibles.

LOrs qu’on est rempli des consolations divines, on méprise facilement toutes celles qui peuvent venir de la part des hommes.

Mais il faut une vertu heroïque pour le pouvoir soûtenir sans aucune consolation, ni divine, ni humaine, pour benir Dieu dans le tems même qu’on en est comme abandonné, pour ne rechercher en rien sa propre satisfaction, & pour ne se point appuyer sur ses mérites.

Ce n’est pas merveille que vous soyez gay & fervent, lorsque vous sentez la grace qui vous anime. Il n’y a personne qui ne vous envie ces momens si doux.

Il est aisé de courir lorsqu’on est porté par la grace.

Faut-il s’étonner qu’on trouve le fardeau leger, quand on est aidé par le Tout-puissant, & qu’on fasse beaucoup de chemin, quand on a Dieu même pour guide ?

On aime naturellement le plaisir ; & il faut faire de grands efforts pour se détacher entierement de soi-même.

Le glorieux Martyr saint Laurent, à l’imitation du saint Pape Sixte, vainquit le monde, parce qu’il avoit en horreur tout ce qui fait le bonheur du monde. Quelque attachement qu’il eût pour ce saint Pontife, il souffrit qu’on l’en separât, & supporta cette separation avec joye, pour l’amour de Jesus-Christ.

Ainsi l’affection qu’il portoit à l’homme de Dieu, ceda à l’amour qu’il avoit pour Dieu même ; & il aima mieux être privé d’une consolation humaine, que de manquer de soûmission à la volonté divine.

Apprenez par cet exemple, qu’il n’est point d’ami que vous ne deviez quitter volontiers pour Dieu.

Que si vos meilleurs amis vous abandonnent, consolez-vous sur ce que la mort doit enfin nous separer tous les uns des autres.

Il faut combattre long-tems, ayant qu’on se rende maître de soi, & qu’on soit tout-à-fait à Dieu.

Lorsqu’on se laisse dominer par l’amour propre, on recherche avidement les consolations humaines.

Mais si l’on a de l’amour pour Jesus Christ, & de l’ardeur pour la vertu, on fait peu de cas de ces sortes de consolations sensibles.

On ne demande qu’à se consumer de travaux pour le service de Dieu.

Lors donc que vous recevez d’en haut quelque douceur spirituelle, recevez là, non comme le prix de vos mérites, mais comme un pur don du Ciel, & avec action de graces.

N’en ayez pas meilleure opinion de vous ; ne vous en réjouissez point trop ; mais faites vous en plûtot un sujet d’humilité ; soyez-en plus retenu & plus vigilant dans toutes vos œuvres, parce que ce tems de paix passe vite, & qu’il est bien-tôt suivi d’un tems de guerre & de trouble.

La consolation ayant cessé, ne vous découragez pas, mais attendez humblement quelque nouvelle visite du Ciel.

Car Dieu peut vous rendre en un moment vôtre premiere tranquillité & vous combler de plus grandes graces.

Il n’y a rien en cela d’extraordinaire ni de nouveau pour les personnes qui ont quelque expérience de la conduite de Dieu sur les ames. Car de tout tems on a vû cette alternative de paix & de guerre, même dans les Saints & dans les anciens Prophétes.

De-là vient qu’un d’eux se sentant rempli de consolation, osoit se promettre que jamais il ne seroit ébranlé[34].

Mais étant tombé tout à coup dans une grande secheresse, il déclare quelle étoit la peine, en disant : Seigneur, vous avez détourné les yeux de dessus moi, & incontinent j’ai été troublé[35].

Il ne perd pourtant pas courage ; mais redoublant sa ferveur : Mon Dieu, dit-il, je crierai vers vous, ne cesserai d’implorer votre misericorde[36].

Enfin plein de joye de ce que Dieu a exaucé la priere, il s’écrie : Le Seigneur m’a écouté, en a eu pitié de moi : il s’est fait mon Protecteur[37].

Mais quelle est la grace que Dieu lui a faite, il l’exprime par ces paroles : Vous avez changé ma tristesse en joye, & m’avez rempli d’allegresse[38].

Si Dieu en use de cette sorte avec les Saints, nous ne devons pas nous décourager nous autres, qui étant sujets à mille foiblesses, nous nous trouvons tantôt fervens, & tantôt tiédes.

Car l’esprit Consolateur vient, & se retire, selon qu’il lui plaît ; ce qui a fait dire à Job : Vous le visitez le matin, & incontinent après vous l’éprouvez[39].

Sur quoi donc puis je m’appuyer que sur la bonté de Dieu, & sur la vertu de la grace ?

Car soit que je vive avec des personnes de pieté, avec des amis fidéles, avec de saints Religieux : soit que j’aye entre les mains beaucoup de bons Livres ; soit que je m’exerce à la psalmodie, tout cela ne me sert de guéres, & je n’y trouve presque plus de goût, lorsque Dieu m’ôte la grace, & m’abandonne à moi-même.

Le meilleur remede à ce mal est la patience, & la resignation à la volonté divine.

Je n’ai jamais vu de Religieux si parfait, qui ne tombât quelquefois dans l’aridité, & donc la ferveur ne fut sujette à se rallentir.

Il n’y a point eu de Saint, qui nonobstant les ravissemens & ses extases, n’ait enfin passé par la tentation.

Car celui qui ne sçait ce que c’est que de croix, ne mérite pas d’être élevé à la contemplation des choses divines.

L’experience nous montre que la tentation dispose l’ame à la consolation, & qu’elle en est comme un présage certain.

Aussi est ce à ceux dont la vertu est mise à l’épreuve, qu’on fait esperer le bonheur du Ciel. Je ferai manger, dit le Sauveur, du fruit de l’Arbre de Vie à celui qui aura gagné la victoire[40].

Au reste, si Dieu donne à l’homme des consolations spirituelles, c’est afin qu’il en soit plus fort pour porter la Croix.

Et si ensuite il permet qu’il soit tenté, c’est pour empêcher qu’il ne s’attribuë le bien qu’il a fait.

Le demon ne s’endort point ; la chair d’un autre côté n’est pas morte. Preparez-vous donc toujours au combat ; puisque vous avez à droit & à gauche des ennemis, qui ne reposent jamais.


CHAPITRE X.
De la reconnoissance qu’il est dûë à Dieu pour ses bienfaits.

Pourquoi aimez-vous tant le repos, vous qui êtes né pour le travail.

Ayez toûjours plus d’inclination pour les peines, que pour les douceurs, pour la Croix que pour le plaisir.

Qui est celui dans le siécle, qui ne s’estimât heureux d’avoir toujours, s’il étoit possible, des consolations spirituelles en abondance ?

Car à dire vrai, ces consolations sont beaucoup plus douces que tous les plaisirs du monde & de la chair.

Les plaisirs du monde ne peuvent être que vains & honteux ; & il n’y a que les délices spirituelles, qui soient tout ensemble, & agréables, & honnêtes. Aussi sont-elles les fruits des vertus ; & Dieu n’en fait part qu’aux ames pures.

Mais ne croyez pas qu’on en joüisse comme on veut, & aussi long-tems qu’on veut. Car la tentation ne tarde guéres à revenir.

Nous avons deux grands obstacles aux visites du Saint-Esprit ; une fausse liberté, & une vaine présomption.

Dieu fait une grande grace à l’homme, lorsqu’il le remplit de consolation & de joye : mais l’homme commet une étrange ingratitude envers Dieu, lorsqu’il manque à le remercier de tout.

Ce qui empêche que le Ciel ne : répande ses benedictions sur nous, c’est que nôtre ingratitude en tarit la source.

Car quiconque est reconnoissant des faveurs qu’il a reçues, mérite d’en recevoir de nouvelles.

Dieu dépoüille les superbes de ses dons, & enrichit les humbles.

Je n’aime point la consolation, qui m’ôte la componction ; je ne veux point non plus de la contemplation ; qui m’inspire de la présomption.

Car tout ce qui est élevé n’est pas toûjours saint : tout ce qui est doux, n’est pas toûjours bon : tout ce qu’on desire, n’est pas toûjours pur : tout ce qu’on aime n’est pas toûjours agréable à Dieu.

Je reçois volontiers la grace qui me rend plus humble, plus retenu, & plus mortifié.

Celui que Dieu a instruit, en lui donnant, & en lui retirant sa grace, selon qu’il l’a jugé à propos, n’ose s’attribuer rien de bon, mais confesse ingenûment que de lui-même il est pauvre & dénué de tout.

Offrez à Dieu ce qui est à Dieu, & gardez pour vous ce qui est à vous, c’est-à-dire, rendez à Dieu des actions de graces pour les bienfaits ; & imputez à vous seul vos pechez avec les peines qui en font les suites.

Prenez toûjours la derniere place, & on vous donnera la premiere, car il n’y a point d’élevation sans abaissement.

Ceux qui devant Dieu sont les plus grands Saints, croyent être les moindres de tous ; & plus ils méritent de loüanges, plus ils se jugent digne de mépris.

Ceux qui aiment la verité, & qui sçavent combien est grande la gloire du Ciel ; méprisent l’estime des hommes.

Ils sont tellement affermis en Dieu, qu’ils ne craignent plus la vanité.

Comme ils reconnoissent tenir de Dieu tout ce qu’ils possedent de biens, ils ne cherchent pas la gloire qui vient de la part des hommes ; ils cherchent celle que Dieu seul leur peur donner.

L’unique souhait qu’ils font, est que Dieu soit glorifié pardessus toutes choses, & en eux, & en tous les justes.

Soyez donc reconnoissant pour les moindres graces, & vous en mériterez de plus grandes.

Recevez même les moindres bienfaits, comme des faveurs insignes, & comptez pour de precieux dons ceux qui vous paroissent les plus communs.

Si l’on considere la dignité du bienfaiteur, tout ce qui vient de sa main, ne peut sembler peu de chose ; puisque la grandeur immense d’un Dieu, sert infiniment à relever le prix de ses dons.

Quand même il ne donneroit que des croix, il faudroit lui en sçavoir gré. Car quelque chose qui arrive à l’homme, il ne la permet, ou ne l’envoye que pour son salut.

Quiconque veut conserver la grace, doit remercier Dieu, quand il la lui donne, & ne pas se plaindre, quand il la lui ôte. Il faut cependant qu’il le prie de la lui rendre, & que pour ne la pas perdre encore une fois, il se montre dans la suite plus vigilant & plus humble.


CHAPITRE XI.
Du petit nombre de ceux qui embrassent la Croix du Sauveur.

JEsus trouve assez de gens aujourd’hui, qui soûpirent aprés son Royaume celeste ; mais il ne trouve presque personne qui veüille porter la Croix.

Plusieurs desirent ses consolations : mais peu se plaisent à ses souffrances.

Plusieurs mangent volontiers avec lui : mais peu veulent jeûner & se mortifier comme lui.

Plusieurs souhaitent de participer à ses joyes : mais peu se montrent assez genereux pour prendre part à ses peines.

Plusieurs le suivent jusqu’à la table, & à la fraction du pain : mais peu jusqu’à boire le Calice de sa Passion.

Plusieurs sont ravis de ses miracles : mais peu goûtent l’amertume & l’ignominie de la mort.

Plusieurs l’aiment, lorsqu’ils sont contens, & qu’ils ont tout à souhait.

Plusieurs le loüent, lorsqu’il les comble de délices : mais dés qu’il se cache & les délaisse tant soit peu, ils se plaignent & se découragent aussitôt.

Ceux, au contraire, qui l’aiment, parce qu’ils en attendent quelque douceur passagere, ceux-là le benissent également, soit qu’il les afflige, ou qu’il les console.

Et quand il ne leur devroit jamais donner la moindre consolation, ils ne laisseroient pas de le louer, ni de lui rendre d’éternelle actions de graces.

O que l’amour de Jesus a de pouvoir, lorsqu’il est pur & exempt de tout interêt !

Ne faut-il pas regarder comme mercenaires ceux qui cherchent toûjours des consolations sensibles ?

N’est-ce pas s’aimer plus que Jesus-Christ, que d’avoir toujours en vûë sa propre satisfaction ?

Ou trouvera-t-on une personne qui serve Dieu, sans aucun égard à la récompense !

Il y a bien peu de gens assez spirituels, pour vouloir se dépoüiller, de toutes choses.

Y a-t-il un homme sur la terre, qui soit vrayement pauvre, & entierement détaché des créatures ?

S’il s’en trouve un seul, il est préférable à tout ce qui vient de précieux des païs les plus éloignez[41].

Si pour avoir une pareille vertu, un homme donnois tous ses biens[42], ce ne seroit rien.

Quand il feroit de très-rudes penitences, ce seroit encore fort peu.

Quand il auroit toute la science possible[43], il n’en seroit guéres meilleur.

Quand il auroit même des sentimens d’une tendre & ardente devotion, il lui manqueroit encore une chose très necessaire pour être parfait.

Hé ! quoi ? ce seroit qu’après avoir quitté tout le reste, il se quittât & se renonçât aussi lui-même, & qu’il éteignît tout à fait en lui l’amour propre.

S’il arrivoit même que quelqu’un eût fait tout ce qu’il auroit crû de voir faire ; il devroit compter tout cela pour rien.

Il ne faudroit pas qu’il prisât beaucoup ce que d’autres auroient admiré en lui. Il faudroit plûtôt qu’il se regardât comme un serviteur inutile, suivant ce que dit la verité même : Quand vous aurez fait tout ce qu’on vous aura commandé, dites que vous êtes des serviteurs inutiles[44].

C’est là le moyen d’acquerir le vrai esprit de pauvreté, & de pouvoir dire avec le Prophéte : Je suis seul & dénué de tout[45].

Cependant nul n’est plus riche, ni plus puissant, ni plus libre que celui qui se dépoüille volontairement de tout, qui se haït lui-même, qui choisit par tout la derniere place.


CHAPITRE XII.
Que c’est par la Croix que l’on va au Ciel.

CEtte parole semble rude à beaucoup de gens : Renoncez à vous-même, prenez vôtre Croix, & suivez Jesus.

Mais ils trouveront un jour cette autre parole beaucoup plus terrible : Retirez-vous de moi maudits : allez au feu éternel[46].

Ceux qui se plaisent maintenant à entendre parler de la Croix, & qui l’embrassent de tout leur cœur, ne craindront point alors de s’entendre comdamner au feu de l’enfer.

Ce Signe auguste de la Croix, paroîtra dans l’air[47], lorsque le Seigneur viendra pour juger le monde.

Les disciples, les imitateurs de Jesus crucifiez, s’approcheront alors de son Tribunal avec une grande confiance.

Pourquoi donc craignez-vous tant de porter la Croix, par où l’on monte dans le Royaume éternel ?

Nôtre salut, nôtre vie, nôtre assurance est dans la Croix : c’est par la Croix que nous recevons les consolations du Ciel, le don de la force, la joye & la vigueur de l’esprit : enfin la Croix est un trésor qui contient toutes les vertus & toute la perfection de la sainteté.

C’est en vain qu’on en cherche hors de la Croix, le salut de l’ame ; & le chemin de la gioire.

Prenez donc la Croix, suivez Jesus, & vous parviendrez infailliblement à la vie éternelle.

Jesus chargé de sa Croix, a bien voulu marcher devant vous, & mourir crucifié pour l’amour de vous, afin de vous apprendre à porter la vôtre, & à y demeurer attaché jusques à la mort.

Car si vous mourez avec lui, vous vivrez pareillement avec lui ; & si vous participez à ses peines, vous participerez de même à sa gloire.

Sçachez donc que tout vôtre bien dépend de porter la Croix, & de mourir sur la Croix. La seule voye qui méne à la vie, & à la vraye paix interieure, est celle de la Croix & de la mortification continuelle.

Allez où il vous plaira, regardez. de tous côtez, vous n’en verrez point audessus de vous de plus élevée, ni audessous de plus sûre que celle-ci.

Mettez-vous en cette situation que vous voudrez, il faudra toûjours bon gré mal gré que vous souffriez quelque chose ; & ainsi, quoique vous fassiez, vous rencontrerez la Croix par tout.

Car vous sentirez ou quelque douleur dans le corps, ou quelque : trouble dans l’ame.

Tantôt, vous serez délaissé de Dieu, tantôt maltraité des hommes : bien plus, vous aurez souvent de la peine à vous supporter vous-même.

Er neanmoins vous ne trouverez ni remede, ni soulagement à votre mal. Ainsi vous serez contraint de souffrir tant qu’il plaira au Seigneur.

Car il veut vous accoûtumer à pâtir sans nulle consolation : il veut que vous appreniez à vous soûmettre en toutes choses à sa volonté, & que l’affliction vous rende plus humble.

Personne ne ressent mieux les peines de Jesus-Christ, que celui qui en a souffert de semblables.

Soyez donc bien persuadé que la Croix est toûjours dressée pour vous, & que c’est à vous qu’elle tend les bras.

En quelque endroit que vous alliez, vous avez beau faire, vous ne l’éviterez jamais, puisque par tout ou vous allez vous êtes inseparable de vous-même, & que vous êtes, à vous-même la plus pesante de toutes les Croix.

Dessus & dessous, & dehors & dedans, par tout vous rencontrerez la Croix, & il faut necessairement que vous pratiquiez la patience, afin d’être en paix, & de mériter la gloire éternelle.

Si vous portez volontiers la Croix, elle sera vôtre appui & vôtre soutien : elle vous conduira infailliblement au bonheur où vous aspirez, & où finiront toutes vos peines, qui se peuvent finir ici-bas.

Mais si vous la portez à regret, vous vous la rendrez moins legere, vous augmenterez votre chagrin, & après tout vous serez contraint de la porter malgré vous.

D’ailleurs si vous rejettez une croix, il vous en viendra une autre, & peut-être trouverez-vous celle-ci plus insupportable que la premiere.

Pensez-vous pouvoir vous exempter d’une charge dont jamais nul homme mortel n’a été exempt : qui de tous les Saints a jamais vécu sans affliction & sans croix ?

Jesus-Christ nôtre Seigneur n’a pas eu dans toute sa vie une seule heure de repos. Il a fallu, disoit-il lui-même, que le Christ souffrit, qu’il ressuscitát, & entrât ainsi dans sa gloire.

Comment donc voulez vous prendre un autre chemin que celui qu’il vous a frayé, qui est celui de la Croix ?

Toute la vie de Jesus-Christ a été un vrai martyre, & vous cherchez à vous reposer & à vous réjouir !

Vous vous trompez, oüi, vous vous trompez, si vous pensez trouver autre chose que des Croix en cette vie, qui est toute pleine de souffrances.

Plus un homme fait de progrès dans la perfection, plus les croix s’augmentent, parce que l’amour lui fait sentir davantage la misere de son exil.

Cependant quelque excessive que soit la peine, elle n’est pas sans consolation. Car elle est fort adoucie par l’experience qu’il a qu’en souffrant beaucoup, il profite aussi beaucoup.

Sa resignation entre les mains du Seigneur, qui l’éprouve de cette sorte, lui donne une merveilleuse confiance en la divine Bonté.

De plus, à mesure que la chair s’affoiblit par la mortification, l’esprit se fortifie par la grace.

Et il arrive quelquefois qu’un homme, qui pour imiter Jesus crucifié, s’attache de tout son cœur à a Croix, se sent tant de force & de courage qu’il ne voudroit pas vivre sans douleur ; parce qu’il sçait que jamais il n’est plus agréable à Dieu, & que Dieu ne l’aime jamais davantage, que lorsqu’il a beaucoup à souffrir pour l’amour de lui.

Ce n’est point la vertu de l’homme qui fait cela ; c’est la grace du Sauveur qui anime tellement une chair fragile, que ce qu’elle abhorre naturellement, elle l’aime, elle l’embrasse par la ferveur de l’esprit.

L’homme de lui-même ne sçauroit s’accoûtumer à porter la croix, À chercher la croix, à châtier rudement son corps, à fouler aux pieds les honneurs, à se réjouir des affronts, à se mépriser, & à se voir méprisé des autres ; à supporter patiemment les plus grandes pertes, & les plus sensibles afflictions, sans jamais vouloir de prospérité, ni de plaisir dans le monde.

Toutes ces choses effectivement semblent impossibles à quiconque ne considere que ses propres forces.

Mais mettez vôtre confiance en la vertu du Tout-puissant, vous vous sentirez fortifié d’en haut, & vaincrez la chair & le monde.

Vous triompherez aussi du demon avec les armes de la foi, & avec le signe de notre salut, qui est celui de la Croix.

Faites toûjours le devoir d’un bon & fidéle serviteur de Jesus-Christ ; portez courageusement la Croix de celui qui a été crucifié pour l’amour de vous.

Preparez vous à de grandes souffrances en cette miserable vie : car il vous arrivera beaucoup de choses fâcheuses, en quelque endroit que vous alliez, & quelque part que vous vous cachiez.

C’est une necessité, & il n’y a point d’autre remede que la patience, contre tant de maux.

Beuvez avec joye le calice du Sauveur, si voulez avoir part à ses caresses, & vous rendre digne de son amitié.

Laissez à Dieu la disposition de ses douceurs & de ses délices celestes : ne les enviez point à ceux qu’il lui plaît d’en favoriser.

Disposez-vous seulement à souffrir beaucoup, recevez aussi volontiers les peines les plus ameres, que vous feriez les plus douces consolations.

Car quand vous devriez endurer tous les maux du monde, ce seroit encore trop peu pour mériter la gloire éternelle que Dieu vous prépare.

Lorsque vous serez parvenu à prendre plaisir aux souffrances & à les trouver agréables pour l’amour de Jesus-Christ, croyez-moi, vous serez heureux, puisque vous aurez trouvé le paradis sur la terre.

Mais tandis que vous aurez de la répugnance à souffrir, & que vous en fuirez l’occasion, vous n’aurez point de repos, & la peine que vous fuïrez, vous suivra par tout.

Si vous vous mettez dans l’état où vous devez être ; si vous êtes toûjours prêt à pâtir & à mourir, vous vous en trouverez beaucoup mieux, & dans peu de tems vous obtiendrez la paix interieure.

Quand vous auriez été élevé, comme saint Paul, jusques au troisiéme Ciel, vous ne devriez pas pour cela vous promettre que jamais il ne vous arrivât d’accident fâcheux. Je lui montrerai disoit le Sauveur, combien il a à souffrir pour la gloire de mon Nom[48].

Vous n’avez donc qu’à vous préparer à souffrir, si vous aimez notre Seigneur, & que vous soyez resolu d’être tout à lui.

Plût à Dieu que vous fussiez digne d’endurer quelque chose pour le Nom de Jesus-Christ ! que cela vous seroit glorieux ! que les Saints en auroient de joye ! que le prochain en seroit édifié.

Car tout le monde louë la patience, mais peu de gens ont le courage de la pratiquer.

Du moins devriez-vous accepter de legeres peines pour votre Sauveur, puisqu’il n’y a rien de si rude qu’on ne souffre pour le monde.

Mettez-vous bien dans l’esprit que votre vie ne doit être qu’un exercice continuel de mortification, & que plus un homme est mort à lui-même, plus il vit & agit pour Dieu.

Nul n’est capable de comprendre les choses du Ciel, s’il ne reçoit humblement les adversitez & les croix de la main de Dieu.

Il n’y a rien dans le monde, ni de plus agréable à Dieu, ni de plus avantageux pour vous, que de supporter constamment de grandes traverses pour l’honneur de Jesus-Christ.

Et si vous aviez à choisir, vous devriez ne pas hesiter un moment à renoncer aux consolations, pour embrasser les souffrances. Car par ce moyen vous vous rendriez plus semblable à Jesus-Christ, & à tous les Saints.

Ce qui fait nôtre mérite & nôtre perfection dans notre état, ce n’est pas la grande abondance des goûts spirituels, c’est le courage & la constance dans les travaux & les affictions.

Certainement s’il y eût eu quelque chose de meilleur & de plus utile pour nôtre salut, que de souffrir, Jesus nous l’eût enseigné, & de parole & par les œuvres.

Or nous voyons que tous les Disciples qui le suivent, ou qui ont dessein de le suivre, il les exhorte hautement à porter la Croix. Si quelqu’un, dit-il, veut venir après moi, qu’il se renonce lui même, qu’il prenne sa Croix, & qu’il marche sur mes pas[49].

Ainsi, apres avoir lû & examiné toutes choses, concluons enfin qu’il est necessaire de passer par beaucoup de peines & ď’afflictions pour arriver au Royaume de Dieu[50].


Fin du second Livre.


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DE
L’I M I T A T I O N
DE
JESUS - CHRIST.

LIVRE TROISIEME.

Des secrets de la vie interieure.




CHAPITRE PREMIER
De l’entretien familier de notre Seigneur avec une ame fidéle.
Le Disciple.

J’ENTENDRAI ce que Dieu me dira au fond du cœur[51].

Heureuse l’ame qui écoute le Seigneur, lorsqu’il lui parle, & qu’il la console interieurement.

Heureuses les oreilles qui sont toûjours attentives à la voix de Dieu, & qui ne le sont jamais au discours profanes du monde !

Heureuses encore une fois les oreilles qui n’entendent point le bruit du dehors, & à qui la verité increée se fait entendre au dedans !

Heureux les yeux qui sont fermez aux choses sensibles ; & ouverts aux spirituelles !

Heureux l’homme qui est capable de concevoir les choses de Dieu, qui se donne tout entier aux exercices de la vie interieure, & qui employe toute son étude à comprendre de plus en plus les secrets du Ciel !

Heureux celui qui tout occupé de Dieu, se délivre des vains embarras du monde !

O mon ame, considerez bien tout cela, & fermez les portes de vos sens, afin que recüeillie en vous-même, vous puissiez entendre ce que l’Esprit Saint a à vous dire. Voici ce qu’il dit.

Le Maître.

Je suis vôtre salut[52], vôtre consolation, & vôtre vie.

Attachez-vous auprès de moi, & vous serez en repos. Dépoüillez-vous des biens temporels, & gagnez ceux de l’éternité.

Que sont les biens temporels, que des biens imaginaires ? quel avantage pouvez-vous attendre de toutes les créatures, si le Créateur vous abandonne ?

Renoncez donc à toues les choses créées : soyez fidéle à vôtre Seigneur & ne songez qu’à lui plaire, afin que vous méritiez par-là d’entrer dans la vraye beatitude.


CHAPITRE II.
L’ame prie Dieu qu’il lui fasse entendre sa parole interieure.
Le Disciple.

PArlez, Seigneur, car voici vôtre serviteur qui écoute. Je suis vôtre serviteur : ouvrez-moi l’esprit, afin que je puisse comprendre ce qui est de vôtre Loi[53].

Faites-moi goûter vôtre divine parole, faites-là tomber doucement comme une rosée, dans mon cœur[54].

Le peuple d’Israël disoit autrefois à Moïse : Parlez-nous vous-même, & nous vous écouterons. Que le Seigneur ne nous parle point, de peur qu’il nous fasse mourir[55].

Ce n’est pas là, ô mon Dieu, ce n’est pas là ce que je souhaite : je vous demande plutôt humblement & avec instance comme Samuël, qu’il vous plaise de me parler, parce que vôtre serviteur écoute.

Que ce ne soit ni Moise, ni aucun autre Prophéte qui me parle : parlez-moi vous-même, ô mon Seigneur & non Dieu, de qui les Prophétes n’ont été que les organes. Vous pouvez m’instruire pleinement sans eux : mais sans vous, ils ne peuvent rien apprendre. Leurs paroles sont du bruit : mais elles frappent l’oreille, sans toucher le cœur.

Ce qu’ils disent, est tres-bien dit ; mais rien ne fait impression dans l’ame, si vous ne parlez.

Ils donnent la lettre : mais vous l’expliquez. Ils proposent des Mystéres : mais vous les développez.

Ils enseignent ce qu’il faut faire : mais vous aidez à l’accomplir.

Ils montrent la voye qu’il faut suivre : mais vous donnez des forces pour y marcher.

On entend leurs instructions : mais vos lumieres seules penetrent le cœur.

Ils arrosent l’arbre ; mais la fécondité vient de vous.

Ils prêchent vos veritez : mais vous les imprimez dans l’esprit de leurs auditeurs.

Que ce ne soit donc point Moïse qui me parle, que ce soit vous, ô éternelle verité : de peur qu’étant averti au dehors, & point touché au dedans, je ne meure sans avoir fait aucun bien.

Que je ne sois point condamné pour avoir oüi vôtre parole, & ne l’avoir pas gardée, pour l’avoir connuë, & ne l’avoir pas aimée, pour y avoir crû, & n’y avoir pas obéi !

Parlez, Seigneur, voici vôtre serviteur qui écoute. Parlez je vous en conjure : car vos paroles donnent la vie éternelle.

Dites-moi un mot, qui serve à ma consolation, à l’amendement de ma vie, à l’honneur & à la gloire de votre saint Nom.


CHAPITRE III.

Qu’il faut écouter la parole de Dieu avec humilité, & que plusieurs n’y font guéres de réflexion.

Le Maître.

Mon fils, écoutez attentivement mes paroles, qui sont pleines de douceur, & qui valent mieux sans comparaison, que toute la science des Philosophes & des Sages de ce monde.

Mes paroles sont esprit & vie[56] ; & il n’en faut pas juger selon la raison humaine.

On n’y doit point rechercher une vaine satisfaction : mais on doit les écouter en silence, & les recevoir avec beaucoup d’affection & d’humilité.

Le Disciple.

Seigneur, j’ai dit en moi-même : Heureux est celui que vous instruisez, & à qui vous enseignez vôtre Loi, afin qu’avec vôtre grace il supporte doucement les miseres de cette vie[57] & qu’il n’en soit pas accablé.

Le Maïtre.

C’est moi, répond le Seigneur, qui dès le commencement ai inspiré les Prophétes, & qui jusqu’ici n’ai point cessé de parler à tout le monde : mais plusieurs se rendent sourds à ma voix.

Ils écoutent plus volontiers le monde que Dieu, & paroissent beaucoup plus ardens à satisfaire leur sensualité, qu’à faire la volonté du Seigneur.

Le monde promet des biens fort petits, & de fort peu de durée : j’en promets de grands & d’éternels ; & cependant on s’empresse à le servir ; & on n’a pour moi que de la froideur.

Qui est ce qui fait paroître autant de zéle pour mon service, qu’on a d’affection & d’attachement pour les Grands du monde ?

Sidon, rougissez de honte, dit la mer ; & si vous en demandez le sujet, le voici.

Pour un petit benefice on entreprend de long voyages ; & pour la vie eternelle, à peine veut-on faire un pas.

On court après une apparence de gain ; une bagatelle est le sujet d’un long procès pour une chose de rien, pour un leger interêt, on ne craint point de suer jour & nuit.

Mais avoüez à vôtre confusion, qu’il n’y a point de travail, pour leger qu’il soit, que vous ne trouviez insupportables, lorsqu’il s’agit d’acquerir un bien qui ne change point, une couronne qui n’a point de prix, une gloire qui dure éternellement.

Rougissez donc, serviteur lache & paresseux ; rougissez de voir des gens plus empressez à se perdre, que vous ne l’êtes à vous rendre heureux ; plus passionnez pour la vanité, que vous ne l’êtes pour la verité.

Cependant ils n’obtiennent pas toujours ce qu’ils souhaitent : leurs esperances sont souvent trompées : mais ma parole ne trompe personne ; & quiconque espere en moi, n’est jamais frustré de son attente.

Ce que j’ai promis, je le donnerai ; ce que j’ai dit, je l’accomplirai ; si toutefois on est constant à m’aimer jusques à la fin.

Je recompense liberalement tous les Justes, mais ce n’est qu’après de rudes épreuves.

Gravez mes paroles au milieu de vôtre cœur, & meditez-les attentivement : car dans le fort de la tentation, elles vous seront d’un grand secours.

Ce que vous n’entendez pas en le lisant vous le comprendrez dans le tems de ma visite.

J’ai accoutumné de visiter mes Elûs en deux manieres ; par l’affliction, & par la consolation.

Je les instruits pareillement tous les jours en deux manieres ; en les reprenant de leurs vices, & en les exhortant à profiter en vertu.

Celui qui sçait mes Commandemens, & qui les méprise, a un Juge qui le punira severement au dernier jour[58].

Le Disciple.

O mon Seigneur & mon Dieu, ô tout mon trésor, qui suis-je pour oser paroître devant vous, & pour vous parler ? je suis le plus pauvre de vos serviteurs, un ver de terre plûtôt qu’un homme, beaucoup plus abjet & plus méprisable que je ne puis dire, ni penser.

Ne m’oubliez pas cependant : considerez que de moi-même je ne suis rien, que je n’ai rien, que je ne puis rien.

Vous seul êtes bon & juste. Vous pouvez tout, vous faites tout ; vous remplissez tout ; & il n’y a que les pecheurs qui soient privez de dons.

Souvenez-vous de vos misericordes[59], & comblez-moi de vos graces, vous qui ne souffrez rien de vuide en ce monde, & qui voulez qu’il ne manque rien en vos ouvrages.

Comment puis-je subsister en cette miserable vie, si vôtre misericorde & vôtre grace ne me soûtiennent ?

Ne détournez pas vôtre visage de moi ; ne differez pas à me visiter, ne me laissez pas sans consolation de peur que mon ame ne soit devant vous aussi aride qu’une terre qui n’a point d’eau[60].

Montrez moi, Seigneur, à faire vôtre volonté[61] ; apprenez-moi à marcher en vôtre presence, avec respect & avec humilité. Car vous êtes ma lumiere : vous me connoissez tel que je suis : vous m’avez connu avant que je fusse au monde, & avant la création même du monde.


CHAPITRE IV.
Qu’il faut se conduire devant Dieu avec sincerité, & avec humilité.
Le Maistre.

MOn fils, marchez devant moi avec une grande humilité, cherchez-moi toûjours avec un cœur simple, & une intention droite. Celui qui marche sincerement devant moi, sera à couvert de tout accident fâcheux ; il ne lui arrivera rien de mal ; la verité le défendra contre l’imposture, & le sauvera de la calomnie.

Si la verité est pour vous, ne craignez rien, vous serez toûjours tranquille, toûjours libre, quoique le monde puisse dire de vous.

Le Disciple.

Seigneur, cela est très vrai. Faites que j’éprouve en moi ce que vous dites ; & puisque vous êtes la verité même, instruisez-moi, défendez-moi, & conduisez-moi à une heureuse fin.

Bannissez toute affection deréglée, tout amour impur de mon cœur ; & je marcherai en vôtre presence, avec une entiere liberté d’esprit.

Le Maistre.

Je veux vous apprendre, dit la verité éternelle, ce qui est bon & agréable à mes yeux.

Pensez avec confusion & avec regret à vos pechez ; prenez garde à ne pas vous enorgueillir de vos bonnes œuvres.

Vous êres vraiment pecheurs, plein de vices, & esclave de vos passions.

De vous-même vous tendez toûjours au néant ; & il ne faut rien pour vous abatre, pour vous vaincre, pour vous troubler, pour vous faire perdre courage.

Vous n’avez rien dont vous puissiez justement vous glorifier, & vous avez au contraire mille sujets de vous confondre ; parce que vôtre foiblesse est infiniment plus grande que vous ne sçauriez vous imaginer.

Comptez donc pour peu de chose tout ce que vous faites, & tout ce qui vient de vous.

Croyez qu’il n’y a rien de grand, de precieux, de sublime, d’admirable, rien qui mérite d’être estimé, d’être loüé, d’être recherché, que ce qui est éternel.

Attachez-vous à la verité éternelle, comme à l’obiet le plus digne de vôtre affection ; & humiliez-vous dans la vuë de votre extrême bassesse.

Ne craignez, ni ne condamnez ni ne detestez rien davantage que vos vices & vos pechez, qui doivent certainement vous causer plus de déplaisir, que ne pourroit faire la perte de tous les biens de ce monde.

Quelques-uns ont à mon égard une conduite peu sincére. Car par un esprit d’orgüeil ils veulent sçavoir ce qu’il y a de plus impenetrable dans la Divinité, & negligent cependant ce qui est de leur salut.

Leur vaine curiosité les expose à de dangereuses tentations, & fait que pour les punir, je permets qu’ils tombent en de lourdes fautes.

Craignez les justes jugemens de Dieu, redoutez la colere du Tout-puissant ; n’examinez point les desseins & les œuvres du Tres-Haut. Remettez-vous seulement devant les yeux vos pechez passez ; voyez en combien de choses vous avez failli, & combien de bonnes œuvres vous avez obmises.

Plusieurs pensent que la devotion est enfermée dans les Livres, d’autres l’attachent à des Images ; d’autres la font consister en des ceremonies exterieures.

Il y a assez de gens qui parlent de moi : mais il n’y en a guéres qui m’aiment de tout leur cœur.

Il s’en trouve pourtant quelques uns qui pleins de lumieres spirituelles, & de saintes affections, soupirent sans cesse aprés les biens éternels, souffrent avec peine qu’on leur parle des biens passagers, & se font violence pour satisfaire aux necessitez du corps.

Ceux-ci entendent & comprennent ce que l’Esprit de verité leur dit dans le cœur.

Car c’est lui qui leur enseigne à mépriser les choses de la terre, & à aimer celles du Ciel ; à fuir la gloire du monde, à n’en point desirer d’autre que celle du Paradis.


CHAPITRE V.
Des effets admirables du divin amour.
Le Disciple.

JE vous benis, ô Pere celeste, Pere de mon Seigneur Jesus-Christ, qui avez daigné jetter les yeux sur la créature la plus pauvre, & la plus abjecte qui soit au monde.

O Pere des misericordes, source de toute consolation, je vous rends graces de ce que vous voulez bien quelquefois me consoler, quoique j’en sois tout à fait indigne.

Je ne cesserai jamais de vous benir : je vous louërai dans tous les siécles, vous & vôtre Fils unique, & le Saint Esprit consolateur.

O mon Seigneur, ô mon Dieu qui m’aimez jusques à l’excés, quand il vous plaira de me visiter, toutes les puissances de mon ame en tressailliront de joye. Vous êtes ma gloire, vous êtes la joye de mon cœur, vous êtes mon esperance & mon réfuge dans le tems de l’affliction.

O que j’ai besoin d’être soûtenu & fortifié de vôtre grace ! car je sens bien que je n’ai guéres de vertu, & que l’amour que j’ai pour vous est encore foible.

Visitez moi donc souvent, & apprenez-moi à mener une vie sainte.

Moderez la violence de mes passions : guérissez mon ame de ses affections vicieuses, afin que tout étant sain & parfaitement net dans mon interieur, je n’aye rien qui m’empêche de vous aimer ; que je sois toûjours constant dans l’adversité, toûjours ferme dans votre service.

C’est quelque chose de grand que l’amour ; c’est un bien inestimable. Ce qui de soi est pesant, il le rend leger ; & dans la vicissitude des choses du monde, il demeure toûjours égal.

Il n’y a rien de fâcheux ni de penible pour lui, & il convertit en douceurs les plus grandes amertumes.

L’amour de Jesus est genéreux : il inspire à l’ame de grands desseins, des desirs ardens de la perfection.

Il le porte naturellement en haut, & ne sçauroit s’attacher à rien de vil & de bas.

Il veut être entierement dégagé de toute affection terrestrez afin que jamais ni la passion ne l’aveugle, ni le desir trop ardent de quelque avantage temporel ne l’inquiette, ni la crainte immoderée de quelque peine ne l’abbatte.

Ce divin amour est la chose du monde la plus douce, la plus forte, la plus élevée, la plus étenduë, la plus agréable ; le Ciel & la terre n’ont rien de plus riche, ni de meilleur.

Aussi est-il la plus noble production de l’Esprit de Dieu ; & c’est dans Dieu, comme dans son centre, qu’il se repose.

Celui qui aime, ne sçait ce que c’est que tristesse & que contrainte. Il court, il voir ; & rien ne l’arrête.

Il donne tout pour avoir tout : il possede tout en celui qui est toutes choses, & au-dessus de toutes choses, comme étant l’auteur & la source de tout bien.

Il a moins d’égard au bien qu’il reçoit, qu’à la personne dont il le reçoit, qui lui est plus chere que tous les tresors du monde.

L’amour ne veut point qu’on lui prescrive de bornes : souvent sa ferveur l’emporte à des espéces d’excés.

Quelque lourd que soit le fardeau qu’il porte, il ne le sent point : rien ne lui fait peine : il veut faire même plus qu’il ne peut ; & jamais il ne s’excuse sur la foiblesse, parce qu’il lui semble que rien n’est au dessus de les forces.

Il est en effet capable de tout, & il execute sans peint beaucoup de choses, qui étonnent ceux qui n’ont point d’amour.

Il est vigilant, & ne se laisse point abbattre au sommeil.

On ne le voit ni affoibli par le travail, ni embarrassé par la multitude des affaires, ni troublé par les sujets de crainte qu’on lui peut donner.

Il a l’ardeur & l’activité du feu, qui malgré toute opposition, s’éleve toûjours en haut.

Quiconque est épris d’amour sçait le langage de l’amour. Les sentimens tendres d’une ame qui aime Dieu, sont comme des cris qui percent le Ciel, & vont jusqu’à Dieu, à qui elle dit dans la ferveur de son Oraison.

O mon Dieu, ô mon amour, je suis toute à vous, & vous êtes tout à moi.

Augmentez en moi la charité ; afin que je goute combien il est doux de vous aimer, & de fondre en amour pour vous.

Embrasez mon cœur de cette divine flâme, afin que par un transport de ferveur, je m’éleve au dessus de moi, pour m’unir à vous.

Apprenez-moi le Cantique de l’amour : faites, ô mon bien-aimé, que je vous suive jusques dans le Ciel ; faites que ravie de joye, & brûlant d’amour, je ne cesse de vous loüer jusqu’à la mort.

Faites que je vous aime plus que moi-même ; que j’aime en vous, & pour vous seul, tous ceux qui vous aiment véritablement : selon la loi de la charité parfaite, que vous avez gravée dans nos cœurs.

L’amour est vif, sincere, pieux, doux, complaisant, genereux, patient, fidéle, sage, constant, magnanime, désinteressé.

Car il n’y a point de vrai amour dans une ame arrachée à ses propres interêts. Le pur amour est circonspect, humble, droit, & équitable.

Celui qui aime, haït la mollesse, & l’inconstance : il ne s’arrête point à des bagatelles ; il est toûjours sobre, chaste, ferme, tranquille, attentif à la garde de ses sens.

Il a une entiere soûmission pour ses Superieurs, beaucoup de mépris pour lui-même, de grands sentimens de pieté, & de reconnoissance pour Dieu, en qui seul il se confie, lors même qu’il est dans l’aridité ; parce qu’il sçait qu’on ne peut aimer, & ne pas souffrir.

Celui qui n’est point dans la résolution de tout endurer, & de suivre en tout la volonté de son bien-aimé, ne l’aime pas comme il faut.

Celui qui aime, doit embrasser pour la persone qu’il aime, tout ce qu’il y a de plus rude au monde, & quoi qu’il arrive il ne doit jamais lui manquer de fidélité.


CHAPITRE VI.
De l’épreuve du vrai amour.
Le Maistre.

MOn fils, vôtre amour n’est encore ni genereux, ni prudent.

Le Disciple.

Hé pourquoi, Seigneur ?

Le Maistre.

Parce que la moindre difficulté vous étonne, & que vous êtes trop avide des délices spirituelles.

Celui, dont l’amour est ferme & constant, ne se laisse point ébranler par la tentation, ni séduire par les suggestions de l’Ennemi. Comme il me recherche dans la prospérité ; il ne m’abandonne point dans l’adversité.

Quiconque aime sagement, n’a pas tant d’égard à la qualité du don qu’il reçoit, qu’à l’affection de celui qui lui fait le don.

Il estime davantage son amitié que son bien, & préfere sa personne aux avantages qu’il en peut attendre.

Celui qui m’aime d’un amour noble & genereux, ne met pas sa joye dans les faveurs que je lui fais, mais dans moi, qui suis son souverain bien.

Ne croyez donc pas que tout soit perdu, s’il arrive qu’en certain tems vous n’ayez pas toute la dévotion que vous voudriez, soit pour moi, soit pour mes Saints.

Cette tendresse de dévotion, que vous sentez quelquefois, est un effet de ma grace répanduë dans votre cœur, & un avant-goût des plaisirs du Ciel : mais ce sentiment passe vîte, & il ne faut pas vous y appuyer beaucoup.

Ce qui marque une solide vertu, & qui est d’un grand mérite, c’est de combattre les inclinations de la nature corrompuë, & de ne point écouter les suggestions du demon.

Ne vous inquiettez donc point de certaines imaginations, qui vous viennent malgré vous, sur quelque sujet que ce soit.

Soyez constant dans vos bons desseins, & n’envisagez que Dieu dans toutes vos œuvres.

Si par un soudain transport vous en êtes ravi & tout absorbé en Dieu, & que peu de tems après vous vous trouviez dissipé, sec, indévot comme auparavant, cela ne vient pas toûjours du malin esprit.

Car ces pensées vaines, qui vous tourmentent, sont volontaires ; & tandis qu’elles vous deplaisent, & que vous y resistez, ce sont pour vous des sujets, non de châtiment, mais de récompense.

Sçachez que l’ancien serpent fait tout ce qu’il peut pour vous empêcher de mettre en execution vos bon desirs, de vacquer à vos exercices de pieté, d’honorer les Saints, de méditer ma Passion, de vous souvenir de vos pechez, de veiller à la garde de votre cœur, en un mot, de travailler, selon que vous vous l’êtes proposé à vôtre avancement spirituel.

Il vous suggére beaucoup de mauvaises pensées, pour vous donner du dégoût des choses de Dieu, & pour vous distraire de l’oraison & de la lecture.

Il ne peut souffrir que l’on s’approche avec douleur & avec humilité du Sacrement de la penitence ; & s’il pouvoir, il détourneroit tous les Fidèles de la sainte Communion.

Ne l’écoutez point ; ne le craignez point non plus ; quoi qu’il essaye par toutes sortes de moyens de vous attirer dans ses piéges.

Combattez-le par les propres armes, & lorsqu’il tâche de vous salir l’imagination, dites lui :

Va, esprit immonde, va malheureux : il faut que tu sois bien sale, puisque tu n’as pas de honte de me representer des choses si abominables.

Que fais-tu ici, esprit trompeur, pere du mensonge ? retire-toi : car tu ne remporteras sur moi aucun avantage.

Jesus, cet invincible guerrier, combat pour moi : quelques efforts que tu fasses, tu demeureras confus.

J’aime mieux mourir mille fois, & souffrir tous les plus cruels tourmens, que de consentir au peché.

Tais-toi, & ne dis plus mot[62] : car je ne t’écouterai plus, quand tu devrois me tenter plus violemment que jamais. Le Seigneur est ma lumiere & mon salut ; qui craindrai-je ?

Quand je verrois une armée toute prête à fondre sur moi, je ne tremblerois pas. Le Seigneur est mon défenseur & mon Sauveur[63].

Combattez comme un genereux soldat ; & si vous avez du desavantage en quelque rencontre, n’apprehendez point de retourner au combat : car je vous promets un nouveau secours plus puissant que le premier. Donnez-vous de garde sur tout de la vaine gloire.

Car ce vice est cause que plusieurs tombent dans l’illusion, & quelquefois même dans un aveuglement incurable.

Que la chûte de ces orgüeilleux, qui présument follement d’eux-mêmes, serve à vous rendre plus humble, plus vigilant, & plus retenu.


CHAPITRE VII.
Qu’il faut cacher par humilité les dons l’on a reçus du Ciel.
Le Maistre.

MOn fils, le plus seur & le plus avantageux pour vous, est de cacher votre devotion, de ne vous en point glorifier, d’en parler peu, & d’en faire peu d’état, de vous mépriser vous-même, & de vous juger indigne des graces que le Ciel vous communique.

Il ne faut pas faire grand fonds sur des sentimens de pieté, qui passent vîte, & qui d’ordinaire sont suivis de sentimens tout contraires.

Dans le tems de la consolation, songez combien vous vous trouverez foible & lâche, quand cet heureux tems est passé.

Ce qui contribuë davantage au progrès dans la vertu, ce n’est pas d’avoir de grandes consolations spirituelles : c’est d’en souffrir la privation avec beaucoup d’humilité, de resignation, & de patience ; de sorte que sans aucun goût interieur, on persevere dans l’oraison, & on continuë à s’acquitter exactement de ses devoirs.

Faites donc toûjours de la manie- re que vous jugerez la meilleure, tout ce qui dépendra de vous ; & dans quelque secheresse, dans quelque peine d’esprit que vous soyez, ne vous relâchez en rien.

Plusieurs voyant que les choses ne succedent pas à leur gré, s’impatientent & perdent courage.

L’homme n’est pas toujours maître des dispositions de son cœur[64]. Il n’y a que Dieu capable de le consoler & de le réjouir. Dieu fait goûter ses douceurs à qui il lui plaît, dans le tems, & de la façon qu’il lui plaît, & précisément autant qu’il lui plaît.

Quelques-uns se sont perdus pour s’être laissé emporter à une ferveur excessive. Ils ont voulu faire plus qu’ils ne pouvoient, ne mesurant pas leurs grands desseins à leur peu de forces, & suivant dans leur conduite, non pas la raison, mais le mouvement impétueux d’un zele indiscret.

Comme donc ils ont entrepris de plus grandes choses que Dieu ne vouloit ; la peine de leur présomption a été la perte de la grace qui les soutenoit.

Ainsi ceux qui prétendoient s’élever jusques au Ciel, sont tombez dans un abîme de misere, afin qu’étant humiliez, & se voyant dénuez de secours, ils n’osassent plus se hazarder à voler d’eux-mêmes, mais qu’ils se tinssent en sûreté sous mes aîles.

Ceux qui sont encore novices, & peu expérimentez dans les voyes de Dieu, sont sujets à s’égarer, s’ils ne suivent la conduite des plus anciens & des plus sages.

Que s’ils veulent se gouverner à leur fantaisie, & préferer leur sentiment à celui des plus habiles Directeurs, il est fort à craindre que leurs desseins ne tournent à leur confusion, à moins qu’ils ne reviennent enfin de leur entêtement, & qu’ils n’entendent raison.

Ceux qui pensent tout sçavoir, n’écoutent pas volontiers les autres.

Il vaut mieux n’être pas sçavant, & être humble, que d’avoir beaucoup de science, avec peu d’humilité.

La pauvreté qui vous humilie, est un plus grand bien que les richesses qui peuvent vous rendre orgueilleux.

On ne peut sans une imprudence extrême, s’abandonner tellement à la joye, qu’on oublie ses anciennes miseres, qu’on perde la crainte de Dieu, & que l’ayant une fois perduë, on le croye hors de danger de perdre la grace.

On fait voir aussi qu’on manque bien de vertu, lorsque dans l’adversité, & dans quelque affliction que ce soit, on n’a pas toute la confiance en moi, qu’on devroit avoir.

Celui qui dans le tems de la paix, fait paroître beaucoup d’assurance, est souvent celui qui pendant la guerre se montre le plus timide & le plus lâche.

Si vous aviez bien appris à ne pas vous en orguëillir, & que vous sçussiez donner des bornes à vôtre ambition, vous ne seriez pas dans le danger où vous êtes continuellement de faire de grandes fautes.

J’ai un bon conseil à vous donner ; c’est que dans l’excès de vôtre ferveur, vous prévoyez ce qui vous arrivera, lorsque l’Esprit-Saint vous retirera ses lumieres.

Consolez-vous cependant, lorsque vous serez dans les ténébres, sur ce que le jour peut revenir, & que s’il vous a manqué, je l’ai permis pour ma gloire, & pour vôtre bien.

Souvent cette épreuve vous est plus utile, que si tout vous réüssissoit, & qu’il ne vous arrivât rien de fâcheux.

Car le vrai mérite & la parfaite sainteté ne consiste pas à être favorisé de plusieurs visions, ou de grandes consolations, ni à bien entendre les Ecritures, ni à surpasser les autres en dignité & en puissance ; mais à avoir une humilité profonde, avec une ardente charité ; à chercher purement en tout la gloire de Dieu, à se mépriser véritablement soi-même, à aimer mieux être méprisé, qu’honoré du monde.


CHAPITRE VIII.
Qu’il faut s’humilier en s’anéantir devant Dieu.
Le Disciple.

JE parlerai à mon Seigneur, quoique je ne sois que poudre & cendre[65]. Si je m’estime quelque chose de plus, vous me condamnez, ô mon Dieu, & mes pechez portent témoignage contre moi, sans que je puisse rien alleguer pour ma défense.

Mais si je m’abaisse & m’anéantis devant vous, si j’ai pour moi un véritable mépris, & que je me considére tel que je suis en effet, comme un peu de cendre & de poussiére ; vous me regardez d’un œil favorable, vous me faites part de vos dons, vous m’éclairez de vôtre lumiere, & toute l’estime que je puis avoir de moi, se perd dans la consideration de ma bassesse & de mon néant.

C’est là que vous me montrez ce que je suis, ce que j’ai été, ce que je suis devenu : c’est là que vous me faites un affreux portrait de moi-même : car je vois bien maintenant que je ne suis rien, & jusqu’ici je l’ai ignoré[66].

Si vous me laissez seul & sans appui, les forces me manquent : mais si vous daignez seulement me regarder, je me sens rempli d’une joye & d’une vigueur extraordinaire.

Ainsi vous me relevez tout d’un coup, & par un effet surprenant de vôtre grace, vous me soûtenez quoique naturellement je tende toûjours en bas.

Je n’en puis attribuer la cause qu’à vôtre bonté qui me prévient gratuitement, qui m’assiste dans mes besoins, qui me preserve de beaucoup de grands dangers, & qui me délivre d’une infinité de maux.

En m’aimant desordonnément, je me suis perdu : mais depuis que j’ai résolu de n’aimer & de ne chercher que vous, je vous ai trouvé, & je me suis retrouvé moi-même, puisque l’amour m’a ouvert les yeux, & que commençant à me connoître, j’ai conçu enfin un plus grand mépris pour moi.

O Dieu de mon cœur, Vous me faites infiniment plus de biens que je n’en mérite, & que je n’oserois en demander ni en esperer.

Soyez beni à jamais, Seigneur, qui par un excés de charité répandez vos benedictions sur des pecheurs, indignes de tout bien sur des ingrats, qui n’ont que de l’aversion pour vous.

Faites-nous la grace de nous attirer à vous, qui êtes nôtre salut, nôtre vertu, nôtre force, afin que nous soyons désormais plus humbles : plus devots, plus reconnoissans envers vous.


CHAPITRE IX.
Qu’il faut rapporter à Dieu toutes choses, comme à leur derniere fin.
Le Maistre.

MOn fils, si vous voulez être heureux, considerez-moi comme vôtre derniere fin.

C’est le moyen de purifier vôtre cœur, qui est rempli d’amour propre, & qui a toute son affection aux créatures.

Songez que quand vous vous cherchez vous-même en quelque chose, vous tombez incontinent dans la secheresse & dans la langueur.

Il faut donc que vous rapportiez tout à celui de qui vous avez tout reçû.

Considerez chaque chose, comme une participation du souverain bien ; & puisqu’il n’en est aucune, qui ne soit venuë de moi, usez-en de telle sorte, qu’elles reviennent toutes à moi, comme à leur principe.

C’est de moi, comme d’une vive source que les petits & les grands, que les pauvres & les riches puisent les eaux salutaires de la grace ; & pour ceux qui me servent de bon cœur, une grace est la recompense d’une autre grace.

Mais ceux qui pensent trouver hors de moi de l’honneur, ou du plaisir, n’auront jamais de solide contentement, ni de vraye liberté de cœur. Bien loin de cela, ils seront toûjours dans le trouble, & dans la tristesse.

Vous ne devez donc vous attribuer rien de bon, ni attribuer à qui que ce soit les vertus que vous remarquez en lui ; mais il faut que vous en donniez toute la gloire à moi seul, comme à vôtre Dieu, à qui l’homme est redevable de tout ce qu’il a.

Comme vous tenez de moi tout ce que vous êtes, & tout ce que vous avez, je veux aussi que vous soyez tout à moi, & que pour tant de bienfaits vous me rendiez d’éternelles actions de graces.

Ce que je vous dis, c’est la verité, qui est le remede à la vaine gloire.

Si la grace & la charité regnent dans vôtre ame, il n’y entrera ny envie, ni mauvaise crainte, ni amour propre.

Car tout céde à la charité, & c’est elle qui fortifie les ames foibles.

Si vous êtes sage, vous ne vous réjoüirez qu’en moi ; vous n’espererez qu’en moi. Car il n’y a que Dieu seul qui soit bon[67] ; il n’y a que lui qui mérite d’être loüé & beni en toutes choses, & pardessus toutes choses.


CHAPITRE X
Qu’il est doux de servir Dieu, après avoir renoncé au monde.
Le Disciple.

JE vous parlerai encore, ô mon Dieu, car je ne puis demeurer plus long-tems dans le silence. Il faut que je dise à mon Seigneur, & à mon Roi, qui est dans le Ciel :

O que vous avez reservé de délices pour ceux qui vous craignent !

Combien donc en reservez-vous pour ceux qui vous aiment, & qui vous servent de tout leur cœur ?

Certainement il n’y a point de douceur comparable à celle qui accompagne la grace de la contemplation, dont vous favorisez vos amis.

Vous m’avez bien fait sentir l’excès de votre bonté, en me donnant l’être & la vie que je n’avois point, en me rappellant à vous, quand je m’en suis éloigné, en m’arrachant à vôtre service, & en m’ordonnant de vous aimer.

O source éternelle d’amour, où trouverai-je des termes & des expressions assez nobles pour parler dignement de vous ?

Comment pourrois-je vous oublier, vous qui n’avez pas dédaigné de penser à moi, depuis même que je suis tombé dans une langueur mortelle ?

Vous m’avez fait un million de fois plus de graces, & témoigné plus d’amour que je ne mérite, & que je n’eusse osé esperer.

Que ferai-je donc, pour vous en marquer ma reconnoissance ? Car tous ne sont pas appellez à quitter le monde, à se depoüiller de leurs biens, & à embrasser la vie religieuse.

Que fais je de considerable, lorsque je vous sers, vous qui dominez sur toutes les créatures ?

Je ne dois pas croire que vous me deviez beaucoup pour mes services : mais j’ai sujet de m’étonner qu’étant pauvre, & méprisable comme je suis, vous daigniez me recevoir au nombre de vos serviteurs.

Je reconnois, ô mon Dieu, que tout ce que j’ai, tout ce que j’employe pour vous, est entierement à vous.

Et cependant on peut dire en quelque maniere que vous me servez plutôt que je ne vous sers.

Le Ciel & la terre que vous avez faits pour la conservation de l’homme, gardent très exactement sur cela ce que vous leur avez ordonné.

Bien plus, vous voulez qu’il soit servi par les Anges mêmes.

En ce qui passe tout ce qu’on peut s’imaginer, vous ne jugez pas qu’il soit indigne de vous de le servir, & de vous donner tout à lui.

Que vous offrirai-je, Seigneur pour tant de biens dont vous me comblez ? ô si je pouvois employer tous les momens de ma vie, & me consumer tout entier moi-même à vôtre service !

O si vous me donniez du moins un seul jour, où je pûsse vous servir, comme vous le méritez !

Certainement vous êtes digne de tout respect, de tout honneur, de toute loüange.

Vous êtes mon souverain Maître, & moi je suis le dernier de vos serviteurs. Je dois vous servir de toutes mes forces, & ne me lasser jamais de glorifier vôtre Nom.

C’est ce que je veux faire, c’est ce qui me tient le plus au cœur. Ayez seulement la bonté de suppléer à ce qui me manque.

Il m’est bien glorieux de vous servir, & de pouvoir tout abandonner, afin d’être tout à vous.

Car ceux qui se soûmettent de bon cœur à votre sainte volonté, s’attirent de grandes graces.

Et ceux qui pour l’amour de vous renoncent aux voluptez de la chair, en sont bien recompensez par la multitude des consolations que le Saint-Esprit leur donne.

Ceux enfin, qui pour la gloire de vôtre Nom, choisissent la voye étroite, & ne pensent plus aux choses du monde, jouissent d’une parfaite liberté d’esprit.

O douce & aimable servitude, qui en assujettissant l’homme à son Seigneur, le rend non-seulement libre, mais véritablement Saint !

O avantageuse condition d’une ame, qui s’étant consacrée à Dieu dans la Religion, est devenuë semblable aux Anges, terrible aux demons, agréable à la divine Majesté, & digne des louanges de tous les fidéles !

O heureux engagement, par où l’on acquiert le souverain bien, & l’on mérite une gloire, qui ne finira jamais !


CHAPITRE XI.
Qu’il est necessaire d’examiner, & de regler ses desirs.
Le Maistre.

MOn fils, vous avez encore beaucoup de choses à apprendre, qui vous out inconnuës jusques à cette heure.

Le Disciple.

Quelles sont-elles, Seigneur ?

Le Maistre.

C’est que vous devez entierement conformer vos inclinations aux miennes, détruire en vous l’amour propre, & n’avoir plus d’autre passion que de faire ma volonté.

Vos desirs sont vifs & ardens, & souvent vous vous y laissez empor- ter. Mais voyez quel en est le but, si c’est ma gloire, ou vôtre propre satisfaction.

Si c’est moi que vous cherchez, de quelque maniere que je vous traite, vous serez content : mais en vous cherchant vous-même, vous n’aurez que de l’inquiétude & du chagrin.

Gardez-vous donc bien d’executer vos desseins, qu’auparavant vous ne me consultiez ; de crainte que dans la suite vous n’ayez sujet de vous repentir, & que vous ne condamniez tôt ou tard ce qui d’abord vous avoit semblé le meilleur.

Il ne faut pas embrasser aveuglément tout ce qui a quelque apparence de bien, ni rejetter tout ce qui a quelque apparence de mal.

Il est à propos de se moderer quelquefois dans l’execution de ses bons desirs ; de peur que par trop d’empressement l’esprit ne vienne à se dissiper : que par une maniere d’agir trop brusque on ne scandalise le prochain ; & que trouvant de l’opposition au dehors, on ne s’impatiente, & on ne se trouble.

Il faut quelquefois user de violence, dompter fortement ses appetits, & ne se mettre nullement en peine de ce que la chair veut ou ne veut pas ; mais faire tout ce qu’on peut pour l’assujettir à l’esprit, malgré qu’elle en ait.

Il faut la forcer à obéïr, & ne cesser de la maltraiter jusqu’à ce qu’étant soûmise à tout, elle apprenne enfin à se contenter de peu, à ne desirer que les choses les plus communes & les plus simples, & à ne se plaindre jamais de rien.


CHAPITRE XII.
De l’exercice de la patience, & de la mortification des passions.
Le Disciple.

E vois bien, Seigneur, que la patience m’est très-necessaire : car il arrive en ce monde beaucoup d’accidens fâcheux.

Et quelque chose que je fasse pour avoir la paix, jamais je ne serai sans guerre, ni sans douleur.

Le Maistre.

Mon fils, vous avez raison ; aussi ne prétends-je pas que vous recherchiez une paix, où il n’y ait à souffrir ni tentation ni persécution.

Je veux au contraire que vous croyez avoir trouvé la vraye paix, quand vous serez violemment tenté, & éprouvé par de rudes afflictions.

Si vous me dites que vous avez trop peu de forces pour souffrir beaucoup, pensez-vous en avoir assez pour supporter l’ardeur excessive des flâmes du Purgatoire ?

De deux maux, il ne faut point balancer à choisir le moindre.

Endurez donc patiemment les peines de cerre vie, afin d’éviter les supplices éternels, dont vous êtes menacé.

Croyez-vous que les gens du monde n’ayent rien, ou presque rien à souffrir ! cela ne se trouve point dans ceux-mêmes qui paroissent les plus heureux, & les plus ardens pour le plaisir.

Le Disciple.

Je l’avouë ; mais ils ont d’ailleurs assez dequoi contenrer leurs sens : ils font toûjours leur volonté propre, & ne sentent presque pas leurs peines.

Le Maistre.

Hé bien, je veux que rien ne leur manque, & qu’ils ayent tout ce qu’ils souhaitent : combien pensez-vous que leur joye doive durer ?

Sçachez que les riches si heureux & si contens en ce monde, s’évanouiront comme la fumée, qui se dissipe dans l’air, & qu’en un moment ils perdront le souvenir de leurs délices passez.

Ils ne joüissent même pas de ce faux bonheur durant leur vie, sans beaucoup de crainte, de chagrin, & de dégoût.

Car il arrive souvent que ce qui a servi à leur satisfaction, devient leur supplice. Aussi est-il juste que ceux qui recherchent des plaisirs honteux & criminels, n’en puissent joüir sans confusion, & sans amertume.

O que ces plaisirs sont courts ! qu’ils sont faux ! qu’ils sont brutaux & infames !

Mais les pecheurs aveuglez & comme enyvrez par la passion, n’y prennent point garde. On diroit qu’ils auroient perdu la raison : car il est étrange que pour un leger plaisir ils puissent abandonner leur ame à la mort, & à la mort éternelle.

Gardez-vous donc bien, mon fils, de vous laisser emporter à vos appetits, & de suivre vôtre propre volonté[68]. Réjouissez-vous dans le Seigneur, & il vous accordera tout ce que vous desirerez[69].

Voulez-vous goûter une véritable joye, & que je vous comble de saintes délices ? Sçachez que je ne verserai mes benedictions sur vous, qu’à proportion que vous mépriserez les biens de la terre, & que vous renoncerez aux plaisirs des sens.

Moins vous chercherez votre satisfaction dans les créatures, plus vous trouverez en moi de consolation & de douceur.

Mais d’abord vous aurez beaucoup à travailler, & il vous en coûtera bien des larmes. Il faudra que Vous vous fassiez violence, & que par une bonne habitude vous en corrigiez une mauvaise, d’autant plus forte, qu’elle est plus ancienne,

La chair se révoltera : mais vous l’assujettirez par la ferveur de l’esprit.

Le demon, ce vieux serpent, siflera à vos oreilles ; il s’efforcera de troubler la paix de votre ame ; mais par la priere vous le chasserez, & par une sainte occupation, vous lui fermerez votre cœur.


CHAPITRE XIII.
Comment on doit pratiquer l’obéissance, à l’exemple de Jesus-Christ.
Le Maistre.

Mon fils, c’est vouloir perdre la grace que de se soustraire de l’obéissance : & quiconque veut avoir des choses particulieres, se prive des avantages communs.

Celui qui resiste à son Superieur, montre que sa chair n’est pas bien soümise à l’esprit ; mais qu’elle tâche à secouer le joug, & qu’elle veut commander.

Apprenez donc à obéir promptement à vôtre Superieur, si vous desirez n’être pas esclave de vôtre chair.

Car l’homme interieur étant bien reglé, il est facile de se défendre des ennemis de dehors.

Vous n’avez point d’ennemi plus à craindre que vous-même, lorsque vôtre chair ne s’accorde pas avec l’esprit.

Il faut vous résoudre à vous mépriser & à vous humilier, si vous êtes résolu de vaincre la chair & le sang.

L’amour déreglé que vous avez pour vous-même, est cause que vous ne pouvez vous assujettir à la volonté d’autrui.

Mais ne vous imaginez pas faire beaucoup, vous qui n’êtes que poussiére, & qu’un vrai néant, lorsque vous obéissez à un homme pour l’amour de moi ; puisque pour l’amour de vous j’ai bien voulu obéir à tant de personnes, moi qui suis le Tout-puissant, & le Très-haut, moi qui de rien ai fait toutes choses.

Apprenez donc, terre & cendre, apprenez à ceder aux autres, à mortifier vôtre propre volonté, & à vous soûmettre à tout.

Concevez une juste indignation contre vous-même, & ne souffrez pas que la vaine gloire vous domine, abbaissez vous tellement, qu’on puisse vous fouler aux pieds, comme on fait la bouë dans les ruës. O homme de rien, quel sujet pouvez-vous avoir de vous plaindre ?

O abominable pecheur, qui avez tant de fois offense Dieu, tant de fois mérité l’enfer, qu’avez-vous à dire contre ceux qui vous reprochent vos désordres ?

Après tout, j’ai eu compassion de vous, & je vous ai pardonné : j’ai voulu vous faire voir combien je vous aime, combien vôtre ame m’est chere, combien je desire vôtre salut : j’ai voulu vous obliger à reconnoître toûjours mes bienfaits, à aimer l’obéissance & l’humilité, à supporter avec patience l’abbaissement & le mépris.


CHAPITRE XIV.
Que pour ne pas s’enorguëillir de ses bonnes oeuvres, il importe de considerer les secrets jugemens de Dieu.
Le Disciple.

SEigneur, quand je pense à vos jugemens, il me semble que j’entends la foudre gronder sur ma tête ; mon ame est saisie de frayeur, & tous mes os en sont ébranlez.

Je suis étonné, & tout hors de moi, quand je viens à considerer que les Cieux mêmes ne sont pas purs en vôtre presence[70].

Si vous avez trouvé du peché jusques dans les Anges[71], & si vous les avez punis sans misericorde, quelle grace puis-je esperer ?

Si les étoiles sont tombées du Ciel[72], quelle fermeté & quelle constance dois-je me promettre, moi qui ne suis que poussiére ?

Ceux dont les œuvres paroissoient louables, se sont démentis ; & après s’être nourris du Pain des Anges, on les a vû manger avec les pourceaux.

Il n’y a donc point de sainteté, qui subsiste sans vôtre secours.

Il n’y a point de sagesse, qui n’ait besoin de votre conduite.

Il n’y a point de force qui ne succombe, si vous ne la soûtenez.

Il n’y a point de chasteté à l’épreuve des tentations, si vous ne la défendez.

Enfin tous nos soins & toutes nos précautions sont inutiles, à moins que vous ne veillez pour nous.

Car sitôt que vous nous abandonnez, nous sommes perdus : mais dès que vous nous visitez, vous nous relevez, & nous redonnez la vie.

De nous-mêmes nous sommes legers & inconstans, & vous nous affermissez : nous sommes tiédes & vous nous échauffez.

O mon Dieu, que j’ai grand sujet de me mépriser & de compter pour très-peu de chose tout le bien qu’on croit que je fais !

O que je dois m’humilier, lorsque j’entre dans cet abîme de vos jugemens profonds, où je vois que je ne suis qu’un néant, & un pur néant !

O grandeur immense ! ô mer sans bornes, où tout ce qui est en moi, se trouve englouti !

Où pourra donc trouver place la vaine gloire, & la confiance que j’ai en mes forces ?

Tout cela doit s’évanouir à la vue de vos jugemens terribles, dont je me sens menacé.

Qu’est-ce que tout homme mortel en vôtre presence ?

Le vase de terre osera-t-il s’élever contre celui qui l’a formé ?[73]

Comment se peut-on enfler des vains applaudissemens du monde, lorsqu’on est vraiment soûmis à la volonté de Dieu ?

Rien n’est capable d’inspirer de la vanité à celui qui aime la verité ; & toutes les louanges du monde ne sçauroient ébranler une ame, qui a établi son esperance en Dieu seul.

Car enfin ceux qui nous loüent, ne sont rien : ils passeront presque aussi vite que le bruit de leurs paroles : & il n’y aura que la verité du Seigneur qui demeure éternellement[74].


CHAPITRE XV.
Comment on doit regler ses desirs.
Le Maistre.

MOn fils, ne dites jamais autre chose sinon : que cela se fasse, Seigneur, si telle est votre volonté !

Que cela se fasse, ô mon Dieu s’il peut contribuer à l’honneur de vôtre Nom !

Que cela se fasse, si vous jugez qu’il me soit utile ; & si vous le jugez ainsi, disposez de tout à vôtre plus grande gloire !

Mais si vous voyez que je n’en puisse tirer aucun fruit, & qu’au contraire ce soit un obstacle à mon salut, ôtez-m’en toute l’envie.

Car tout desir ne vient pas du Saint-Esprit, quoi qu’on s’imagine qu’il n’y a rien de plus juste.

Dans toutes les choses que vous souhaitez avec ardeur, vous ne sçauriez dire certainement, si ce qui vous les fait desirer est le bon Esprit, ou le mauvais, ou si vous vous y portez de vous-même, & par votre propre esprit.

Plusieurs qui sembloient d’abord être conduits par l’Esprit de Dieu, ont été trompez à la fin.

Il ne faut donc rien desirer ni rien demander qu’avec une grande retenuë, avec une vraye humilité, & sur tout avec une entiere soûmission. Quelque souhaitable que la chose vous paroisse, vous devez tout abandonner à ma Providence : & me dire : Vous sçavez, Seigneur, ce qui est le plus à propos ; que ceci, ou cela, se fasse de la maniere que vous le voulez !

Donnez-moi ce qu’il vous plaira, donnez-le moi quand il vous plaira, & mesurez-le moi comme il vous plaira.

Conduisez-moi de la maniere que vous sçavez être la meilleure, pour vôtre plus grande gloire.

Mettez-vous où vous voudrez ; & disposez librement de moi en toutes choses.

Tournez-moi en toutes manieres : car tout ce que j’ai, est entre Vos mains.

Voici vôtre serviteur, qui est prêt à tout, qui ne veut plus vivre pour lui-même, mais pour vous. Enseignez-lui seulement à vivre avec toute la perfection que vous souhaitez.

O mon doux Jesus, communiquez-moi vôtre grace, afin qu’elle soit & qu’elle agisse pour moi[75], & qu’elle ne m’abandonne point, tant que je vivrai.

Ne permetrez pas que je desire jamais autre chose que ce qui vous est le plus agréable.

Faites que je veüille ce que vous voulez ; que j’aime ce que vous aimez ; que ma volonté soit conforme en tout à la vôtre, & que je ne puisse vouloir, ou ne pas vouloir que ce que vous voulez, ou ne voulez pas.

Faites que je meure à toutes les choses de ce monde ; que je n’aye point de plus grand plaisir que de me voir inconnu & méprisé à cause de vous ; & qu’enfin je ne desire rien tant que de m’unir avec vous, & de jouir de vous.

Vous êtes la vraye paix du cœur : c’est vous qui en faites toute la joye. Hors de vous il n’y a que peine & inquiétude. C’est dans cette paix solide & durable, c’est dans vous, ô mon souverain bien, que je me reposerai[76] éternellement. Ainsi soit-il.


CHAPITRE XVI.
Que la véritable consolation ne se doit chercher qu’en Dieu.
Le Disciple.

TOut ce que je puis desirer, ou imaginer pour ma satisfaction, je ne l’attends pas en cette vie, mais en l’autre.

Quand j’aurois moi seul toutes les joyes & tous les plaisirs du monde, il est certain que je n’en jouirois pas long-tems.

Ainsi je ne trouverai jamais de contentement parfait qu’en Dieu, qui est la consolation des pauvres, & le refuge des humbles.

Attendez donc encore un peu, ô mon ame, attendez que Dieu accomplisse sa promesse, & vous serez comblée de biens dans le Ciel.

Si vous desirez avec trop de passion les biens presens, vous perdrez ceux de l’Eternité.

Usez des choses temporelles comme en passant, & pour la seule necessité ; mais que le but de tous vos desirs soit le bonheur éternel.

Nul bien créé n’est capable de vous contenter pleinement, parce que nul bien créé ne peut être vôtre derniere fin.

Quand vous auriez tout ce qu’il y a de biens hors de Dieu, vous ne seriez pas pour cela heureuse, parce que vôtre beatitude est renfermée en Dieu seul qui a créé toutes choses.

Et cette beatitude n’est pas celle que le monde aveugle se figure, & dont il est si passionné ; mais celle qu’attendent les vrais serviteurs de Jesus-Christ, celles qui goûtent par avance les ames pures, qui n’ont d’affection que pour le Ciel.

Toute consolation qui vient du côté des hommes est vaine, & de peu de durée.

La solide & parfaite consolation est celle que la verité produit dans le cœur.

Une ame sainte porte en elle-même son consolateur, qui est Jesus-Christ ; Seigneur, lui dit-elle, assistez-moi en tout tems, & en tout lieu.

Que ma plus grande consolation soit de n’en vouloir recevoir aucune de la part des hommes !

Et si vous-même vous me privez de douceurs, si vous éprouvez ma patience, que je sois assez consolé de voir votre volonté accomplie en moi !

Car je sçai que vous ne serez pas toûjours en colere, & que vos menaces ne dureront pas toujours.


CHAPITRE XVII.
Qu’il faut se reposer de tout sur la Providence.
Le Maistre.

MOn fils, laissez-moi disposer de vous à mon gré : car je sçai ce qu’il y a de meilleur pour vous.

Vous pensez en homme charnel, & vos jugemens n’ont souvent pour regle & pour principe que des affections humaines.

Le Disciple.

Seigneur ce que vous me dites est vrai. Vous avez sans doute beaucoup plus de soin de moi, que je ne puis en avoir moi-même.

Celui-là est en danger de manquer de beaucoup de choses qui ne se repose pas de toutes choses sur vous.

Faites donc de moi ce qu’il vous plaira : je serai toûjours content, pourveu que ma volonté soit toûjours droite, & entierement conforme à la vôtre.

Car je suis sûr que tout ce que vous ferez, ne pourra tourner qu’à mon avantage.

Soyez toûjours également beni, ô mon Dieu, en quelque état que vous vouliez que je sois ; dans le mépris ou dans l’honneur ; dans l’obscurité, ou dans l’éclat ; dans la joye, ou dans la tristesse.

Le Maistre.

Voilà, mon fils, la disposition où il faut que vous soyez pour être bien avec moi.

Vous ne devez pas avoir moins d’inclination pour les souffrances, que pour les délices, ni moins d’amour pour la pauvreté que pour les richesses.

Le Disciple.

Seigneur quelque Croix qu’il vous plaise de m’envoyer, je la porterai avec joye.

Je veux recevoir aussi volontiers de votre main, les maux que les biens, les amertumes que les douleurs, les adversitez que les prospéritez, & vous rendre de continuelles actions de graces pour tout ce qui m’arrivera par l’ordre de vôtre divine Providence.

Préservez-moi de tout peché ; & je ne craindrai ni mort, ni enfer.

Ne me rejettez pas pour toûjours ; ne m’effacez pas du Livre de Vie : c’est toute la grace que je vous demande ; & quoi qu’il arrive après cela, je suis certain que rien ne me pourra nuire.


CHAPITRE XVIII.
Qu’il faut souffrir constamment les misères de cette vie à l’imitation du Sauveur.
Le Maistre.

Mon fils, je suis descendu du Ciel pour votre salut : j’ai pris sur moi vos miseres, non par force mais par amour, afin de vous animer à la patience, & à ne point vous attrister des maux passagers.

Car depuis le moment de ma naissance dans l’Etable, jusqu’à celui de ma mort sur le Calvaire, je n’ai jamais été sans douleur.

J’ai manqué de toutes les commoditez de la vie ; j’ai oüi une infinité de gens qui murmuroient contre moi : j’ai souffert avec patience mille indignitez : je n’ai reçû pour mes biens faits que des marques d’ingratitude, pour mes miracles que des blasphêmes, pour ma doctrine que des contradictions & des plaintes.

Le Disciple.

Seigneur, puisque vous avez tant souffert, & qu’en cela même vous avez si bien accompli la volonté de vôtre Pere, il est juste qu’un miserable pecheur comme moi, accepte les croix qui lui viennent de vôtre main, & qu’il souffre tant qu’il vous plaira les peines de cette vie, pour l’expiation de ses offenses.

Car quelque fâcheuse que puisse être la vie présente, on y trouve beaucoup de matiere de mérite ; & elle devient non-seulement supportable, mais douce, même aux plus foibles, tant par vôtre grace, que par la force de vôtre exemple, & de celui de vos Saints.

On a aussi plus de sujet de s’y consoler, qu’on n’en avoit dans la Loi ancienne, lorsque la porte du Ciel étoit fermée, & que la voye du salut étant peu connuë, peu de gens travailloient à se sauver.

Ceux même, qui étoienr Saints & prédestinez en étoient exclus, avant le tems de vôtre Passion & de votre mort.

O quelles actions de graces ne suis-je pas obligé de vous rendre pour avoir montré à tous les Fidéles, & à moi en particulier, le chemin qui mene droit & sans détours à vôtre Royaume éternel !

C’est vôtre vie, ce sont vos exemples qui nous y conduisent sûrement ; & par l’exercice de la patience, nous arriverons enfin jusqu’à vous, qui êtes nôtre couronne & nôtre beatitude.

Si vous ne nous aviez frayé le chemin, qui de nous se mettroit en peine de le chercher & de le suivre ? Helas ! combien y en a-t-il, qui demeureroient fort loin en arriere, si voyant tout ce que vous avez fait ils ne s’excitoient à la ferveur ?

Ni vos miracles, ni vos preceptes, que nous ne pouvons ignorer, n’empêchent pas que nous ne soyons encore tiédes & lâches. Que seroit-ce, si nous n’avions point cette lumiere pour nous aider à vous suivre ?


CHAPITRE XIX.
De la souffrance des injures, & de la véritable patience.
Le Maistre.

QU’avez-vous à dire, mon fils ? considerez ma Passion, voyez combien les Saints ont souffert ; & après cela cessez de vous plaindre.

Vous n’avez pas encore combattu, jusqu’à verser votre sang[77].

Vous souffrez bien peu, en comparaison de tant de Saints, qui ont soûtenu de si violentes tentations, qui ont enduré de si cruels martyres, qui ont passé par de si rudes épreuves.

Vous devez donc vous ressouvenir des peines excessives des autres, & vous exciter ainsi à souffrir constamment les vôtres, qui sont beaucoup moindres.

Que si les vôtres ne vous semblent pas legeres, prenez garde que cela ne vienne de votre peu de mortification.

Mais enfin, quelles qu’elles soient, tâchez de les porter toutes avec patience.

Plus vous montrez de courage à embrasser les souffrances, plus vous faites voir de sagesse, & plus aussi vous augmentez en mérites.

D’ailleurs le moyen de rendre vos croix plus supportables, c’est d’avoir de la résolution ; c’est de ne point vous décourager ; c’est de vous accoûtumer à souffrir.

Et ne dites pas : je ne puis plus endurer les sanglans affronts, que me fait untel, ou untel ; & il n’est pas à propos que j’en souffre davantage. Car cet homme en use trop mal ; il ne cesse de me reprocher des choses, à quoi je n’ai pas seulement pensé. Si c’étoit un autre, j’en souffrirois plus volontiers : je ne souffrirai de qui que ce soit, que selon qu’il me plaira, & qu’autant qu’il me plaira.

Quiconque parle de la sorte, n’est pas raisonnable. Car au lieu de considerer en quoi consiste la vraye patience & qui la doit couronner ; il regarde seulement qui sont ceux qui l’ont offensé, & quelles sortes d’injures il en a reçûës.

Ce n’est pas être vraiment patient, que de ne pouvoir se résoudre à tout souffrir, & à souffrir de toutes sortes de personnes.

Un homme vraiment patient n’examine point qui est celui qui le fait souffrir ; si c’est son Superieur, ou quelqu’un de ses égaux, ou même quelqu’un de ses inferieurs ; si c’est un homme de bien, ou un méchant homme.

Quelque mortification qui lui arrive, & quelle qu’en soit la cause, il reçoit tout également de la main de Dieu, comme une faveur & un avantage pour lui.

En effet, les moindres peines qu’on endure pour l’amour de Dieu, sont d’un grand mérite auprès de ce Juge charitable.

Soyez toûjours prêt à combattre, si vous desirez l’honneur du triomphe.

On ne parvient point sans combat à la couronne, qui est le prix d’une genereuse patience.

N’esperez pas de récompense, si vous refusez de souffrir.

Si vous aspirez à la couronne de gloire, combattez courageusement, souffrez patiemment.

Il faut travailler pour arriver au repos : il faut combattre pour remporter la victoire.

Le Disciple.

Faites, Seigneur, que ce qui m’est impossible naturellement, me devienne possible par vôtre grace.

Vous sçavez que j’ai peu de patience, que je suis sensible aux moindres maux, & qu’il ne faut rien pour m’abattre.

Adoucissez-moi tellement ce que j’aurai à souffrir pour votre Nom, que je l’aime, que le souhaite, que je n’en fasse un sujet de joye, persuadé qu’il m’est très-avantageux de souffrir beaucoup pour l’amour de vous.


CHAPITRE XX.
Qu’il faut reconnoître ses foiblesses ; & qu’il y a beaucoup à souffrir en cette vie.
Le Disciple.

JE reconnois mes iniquitez, & je m’en accuse, Seigneur, devant vous ; je confesse que je suis si foible, que la moindre chose me trouble, & me décourage.

Je me propose assez de bien faire : mais une legere tentation renverse tous mes bons desseins.

Souvent un rien est la matiere d’une griéve tentation.

Lors même que je me crois en assûrance, je me trouve tout à coup presque vaincu, & il ne faut qu’un petit souffle pour m’abbattre.

Considerez donc, Seigneur, mon infirmité qui ne peut vous être inconnuë.

Ayez pitié de moi : Ne permettez pas que j’enfonce davantage dans la bouë ; donnez-moi la main pour m’en retirer : ne me laissez pas toûjours dans le peril.

Ce qui m’afflige, & me donne de la confusion, c’est de me voir à tout moment sur le point de tomber, & toûjours trop foible pour reprimer mes passions.

Car encore que na foiblesse n’aille pas jusqu’à consentir au peché, il m’est toutefois bien facheux d’avoir sans cesse à combattre contre moi-même, & je suis las de vivre dans cet état.

Le principal fruit que j’en puis tirer, est de mieux connoître mon peu de vertu, & de voir que les méchantes pensées entrent beaucoup plus facilement dans mon esprit, qu’elles n’en sortent.

O Dieu d’Israël, Dieu Tout-puissant, zelateur des ames fidéles, quand daignerez-vous regarder vôtre serviteur en l’extrême peine où il est ? assistez-le dans ses besoins, favorisez-le dans ses entreprises.

Fortifiez-le tellement par vôtre grace, qu’il ne se laisse pas dominer par le vieil-homme, par la chair rebelle à l’esprit, par cette chair corrompuë, contre laquelle il faut combattre sans relâche, jusques au dernier soûpir.

Hélas ! qu’y a-t-il de plus miserable que cette vie, ou l’on n’est jamais sans tribulation, où l’on rencontre par tout des piéges, & des ennemis cachez ?

A peine est-on délivré d’une tentation, qu’il en vient une autre : on n’est pas encore sorti du combat, qu’on est attaqué par de nouveaux ennemis qu’on n’attendoit point.

Comment donc peut-on aimer une vie si pleine d’amertume, & sujette à tant de maux ?

Est-ce une vraye vie que celle-ci, où regnent par tout la maladie & la mort ?

Cependant on l’aime, on s’y plaît, & plusieurs esperent y trouver leur beatitude.

On se plaint souvent du monde, comme d’un trompeur ; & neanmoins on ne sçauroit se résoudre à le quitter, tant on a de peine à vaincre la concupiscence de la chair.

D’un côté il paroît aimable, & de l’autre digne de mépris.

Ce qui fait qu’on s’y attache, c’est l’envie qu’on a, l’un de satisfaire la sensualité, l’autre d’assouvir son avarice, l’autre de contenter son orgueil & son ambition.

Ce qui en donne de l’éloignement & du dégoût, ce sont les peines que ces faux plaisirs traînent après eux.

Mais hélas ! l’amour du plaisir l’emporte sur la raison, & une ame possedée de l’esprit du monde, se repose parmi les épines[78] ; parce que jamais elle n’a goûté la douceur de Dieu, ni connu la beauté de la vertu.

Une ame au contraire, qui méprise tout-à-fait le monde, qui fait profession de ne vivre que pour Dieu, ne peut ignorer combien Dieu est doux à l’égard de ceux qui quittent tout pour l’amour de lui, ni en combien de maniere le monde est trompé, & combien sont dangereux les égaremens.


CHAPITRE XXI.
Qu’on doit établir son repos en Dieu plûtôt qu’en tout autre bien.
Le Disciple.

IL faut, ô mon ame, que celui qui fait le bonheur des Saints dans le Ciel, fasse le vôtre sur la terre en toutes choses : & pardessus toutes choses.

O mon Jesus, ô mon amour, faites que je me réjouisse en vous beaucoup plus qu’en toutes les créatures, plus qu’en la santé & en la beauté, plus qu’en l’honneur & en la puissance, plus qu’en la subtilité de l’esprit & en la doctrine, plus qu’en les richesses & en les délices, plus qu’en la reputation & en la gloire, plus qu’en l’abondance des douceurs & des consolations, plus qu’en tous les biens que nous desirons, & que nous attendons de votre misericorde, plus qu’en coures les graces que vous pouvez repandre sur nous, & que nous pouvons mériter, plus qu’en tous les plaisirs donc le cœur humain est capable, plus qu’en tous les Anges, en tous les Archanges, & en toutes les Hierarchies celestes, plus enfin qu’en toutes les choses visibles ou invisibles, & en tout ce qui est audessous de vous.

Car, ô mon Seigneur & mon Dieu vous surpassez infiniment tout être créé en toute sorte de perfections. Vous seul êtes infiniment bon, infiniment doux, infiniment élevé, infiniment puissant, infiniment riche.

Vôtre beauté est souverainement aimable ; vôtre grandeur & votre gloire sont sans bornes & sans mesure ; vous possedez seul tous les biens possibles ; vous les possedez, de toute éternité, & vous les possederez éternellement.

Ainsi, quelque grace que vous me fassiez, quelque lumiere que vous me communiquiez, quelque avantage que vous me promettiez, j’estime peu tout cela, & je ne serai jamais content que vous ne vous donniez vous-même à moi, que je ne vous voye, & que je ne jouisse pleinement de vous.

Car mon ame ne sera jamais tranquille, si elle ne s’éleve audessus de toutes les choses créées pour se reposer en vous. O mon Jesus, chaste Epoux des ames, Maître souverain du monde, qui rompra mes chaines, qui me donnera des ailes, afin que je vole jusqu’à vous, & qu’en vous seul j’établisse mon repos ?

O quand serai-je en état de voir & de goûter, ô mon Dieu, combien vous êtes doux !

Quand pourrai-je m’attacher si étroitement à vous, que je m’oublie tout-à-fait moi-même ; qu’abîmé dans vous, je ne sente & ne voye que vous, d’une maniere connue à peu de personnes, & qui surpasse toute operation des sens.

O que j’en suis éloigné ! je pleure, je gemis souvent, & penetré de douleur, je plains ma misere.

Car il m’arrive en cette vallée de larmes, une infinité de choses qui m’inquiettent, qui m’affligent, qui me troublent la raison. Entre les objets qui se presentent à mes sens, les uns m’embarrassent & me distraisent, les autres m’attirent & me charment. Ainsi je me trouve separé de vous, & privé de saintes délices dont vous comblez les Esprits celestes.

Laissez-vous gagner à mes soûpirs, & soyez touché de tant de maux que j’endure sur la terre.

Jesus, ô la splendeur de la gloire du Pere, ô l’unique consolation de mon ame, dans ce long & fâcheux exil, mon cœur fait l’office de ma langue, & mon silence vous parle.

Jusques à quand mon Seigneur differera-t-il à venir ?

O que je serois heureux, s’il descendoit jusqu’à moi, qui suis le plus pauvre de ses serviteurs ; s’il daignoit me visiter, & me réjouir par sa presence ; si avec son bras tout-puissant il me tiroit de la misere oui je suis !

Venez, ô mon Dien, venez au plûtôt : car sans vous il n’y a ni jour, ni moment heureux. Vous êtes ma joye, ma nourriture, & ma vie.

Je suis en ce monde comme en une obscure prison ; chargé de fers, accablé de maux, jusqu’à ce que vous veniez m’éclairer de votre divine lumiere, & que me regardant d’un œil favorable, vous rompiez mes chaînes, & me mettiez en liberté.

Que les autres cherchent tant qu’ils voudront, leur contentement ailleurs qu’en vous ; pour moi je ne me réjoüis, ni ne me réjoüirai jamais qu’en vous qui êtes mon esperance, & qui devez faire toute ma beatitude dans l’Eternité.

Je ne cesserai de vous invoquer, je redoublerai mes prieres, jusqu’à ce que vous me rendiez vôtre grace & que vous me disiez au fond du cœur :

Me voici : je viens à vous, parce que vous m’en avez prié. Vos pleurs, vos soûpirs, vôtre humilité, vôtre penitence m’ont fait descendre vers vous.

Il est vrai, Seigneur, je vous ai demandé cette grace, j’ai ardemment desiré de vous posseder ; & pour joüir de vous il n’y a rien que je ne quitte.

Mais c’est vous même qui m’avez inspiré le desir de vous chercher.

Soyez donc beni à jamais, ô mon Dieu, qui par un excès de misericorde, m’avez daigné faire une si insigne faveur !

Que peut dire votre serviteur après cela ? tout ce qu’il peut faire c’est de s’humilier devant vous, en se souvenant de les pechez & de sa bassesse ?

Car dans tout ce que le Ciel & la terre ont de plus grand, il n’y a rien qui mérite de vous être comparé.

Vous ne faites rien que d’excellent & d’achevé ; vos jugemens sont très-équitables ? vôtre Providence gouverne toutes choses.

Qu’honneur & gloire soit à vous, Ô Sagesse éternelle du Pere ! que ma langue, que mon ame, que toutes les créatures vous loüent & vous benissent dans tous les siécles !


CHAPITRE XXII.
Du souvenir de la reconnoissance des bienfaits de Dieu.
Le Disciple.

Seigneur, disposez mon ame à bien garder votre Loi, & apprenez-moi à marcher dans la voye de vos saints Commandemens[79].

Faites-moi connoître vôtre volonté ; instruisez-moi à méditer avec respect & avec attention sur vos bienfaits, tant generaux que particuliers, afin que je vous en rende d’eternelles actions de graces.

Je sçai pourtant, & je le confesse, que le moindre de vos bienfaits est audessus de tous mes remerciemens.

Car de tout les biens que vous me faites il n’en est aucun dont je ne sois très-indigne ; & quand je viens à considerer ce que vous êtes, je suis étonné & tout hors de moi, à l’aspect de vôtre infinie grandeur.

Ce que nous avons de bon au corps ou à l’ame, au dehors ou au dedans par la nature, ou par la grace, tout vient de vous, tout sert à faire éclater vôtre liberalité & vôtre misericorde.

Et quoique vous ne partagiez pas également vos faveurs, que les uns en reçoivent plus & les autres moins ; ils n’ont pourtant rien, ni ne peuvent rien indépendamment de vous.

Ceux à qui vous faites plus de bien n’ont pas sujet de s’en glorifier, ni de mépriser les autres, à qui vous en faites moins. Car le plus grand & le meilleur de tout est celui qui s’en fait le moins accroire, qui est le plus humble, le plus devot, & le plus reconnoissant.

Nul ne mérite davantage d’être enrichi de vos dons, que celui qui s’en juge le plus indigne, & qui a de plus bas sentimens de lui-même.

D’un autre côté, ceux que vous gratifiez le moins, ne doivent pas s’en affliger, ni s’en plaindre, ni porter envie à ceux à qui vous donnez de plus grandes marques de vôtre amour. Ils doivent plûtôt considerer leur peu de mérite, & loüer vôtre bonté infinie, qui verse ses graces liberalement gratuitement, & avec profusion sur toutes sortes de personnes.

Tout vient de vous, & on doit vous benir de tout.

Vous sçavez ce qu’il faut donner à chacun ; & il n’appartient qu’à vous de juger pourquoi il est à propos de donner moins à celui-ci, qu’à celui-là, puisque c’est vous qui prescrivez de certaines bornes à leurs vertus & à leurs mérites.

Je suis même persuadé qu’il est tres-avantageux de n’avoir point de ces sortes de talens, qui éclatent & qui font bruit dans le monde. Et de fait ceux qui reflechissent sur leur pauvreté & sur leur bassesse, bien loin d’en concevoir du chagrin, n’en ont au contraire que de la joye ; parce qu’ils sçavent, ô mon Dieu, que les pauvres & les humbles, pour qui le monde n’a que du mépris, sont ceux que vous choisissez pour être vos amis & vos domestiques.

Témoins vos Apôtres, que vous avez établi Princes sur toute la terre.

Ils ont vécu dans le monde d’une maniere irreprehensible, sans se plaindre de personne, avec tant de simplicité & d’humilité, dans un si grand éloignement de toute sorte de tromperie & de malice, qu’il ne paroissoient jamais plus gais, que lorsqu’ils étoient le plus maltraitez pour vôtre Nom[80]. embrassant toûjours ce que le monde avoit le plus en horreur.

Quiconque donc a un vrai amour pour vous, & une vraye reconnoissance de vos bienfaits, ne doit rien avoir tant à cœur, que l’execution de vos volontez, & des desseins de vôtre Providence sur lui.

C’est ce qui doit faire toute sa joye, en sorte qu’il se trouve également bien dans la premiere place, & dans la derniere ; qu’il se plaise autant à être le plus grand de tous ; & qu’enfin il soit aussi aise de se voir dans le mépris, sans nom, sans reputation, que si tout le monde avoit de l’estime & de la veneration pour lui.

Car après tout, l’accomplissement de vôtre sainte volonté, & la consideration de vôtre plus grande gloire doivent l’emporter sur tout le reste : c’est ce qui le doit réjouir davantage que tous les dons qu’il a reçûs, ou qu’il espere recevoir de vous.


CHAPITRE XXIII.
De quatre choses qui servent beaucoup à la paix du cœur.
Le Maistre.

MOn fils, je veux vous apprendre le moyen de parvenir à la paix & à la vraye liberté.

Le Disciple.

Faites-moi, Seigneur, cette grace : car je vous écouterai avec plaisir.

Le Maistre.

Attachez-vous donc à faire la volonté d’autrui plûtôt que la vôtre.

Aimez toûjours mieux avoir peu, qu’avoir beaucoup.

Cherchez par tout la derniere place, & soyez bien aise de voir les autres audessus de vous.

Desirez enfin & priez sans cesse que la volonté divine s’accomplisse en vous.

Qui gardera bien ces préceptes, joüira d’un parfait repos.

Le Disciple.

Seigneur, ce peu de paroles renferment tout ce qu’il y a de plus parfait : tout ce que vous me dites est court, mais plein de sens, & d’une admirable instruction.

Si je l’observois fidélement, je ne serois pas sujet comme je le suis, à m’inquietter pour peu de chose.

Car toutes les fois que je sens du trouble dans mon cœur, je trouve que ce désordre ne vient que de n’avoir pas suivi vos maximes.

Mais vous, ô mon Dieu, qui pouvez tout, vous qui desirez avec ardeur nôtre avancement spirituel, augmentez en moi vôtre grace, afin que je puisse mettre en pratique ce que vous m’enseignez, & me sauver en le pratiquant.

Seigneur, ne vous éloignez pas de moi ; Soyez toujours prêt à me secourir[81] ; parce qu’il me vient mille sortes de pensées & de craintes, qui me troublent & n’affligent.

Que dois-je faire pour m’en délivrer, & pour empêcher qu’elles ne me nuisent ?

Le Maistre.

Je marcherai devant vous : j’humilierai les superbes sur la terre : j’ouvrirai les portes de la prison ; & je vous découvrirai ce que j’ai de plus secret[82].

Le Disciple.

Faites, Seigneur, ce que vous me dites, & chassez de mon esprit toutes ces pensées mauvaises.

Mon unique consolation dans mes peines, est de pouvoir recourir à vous, esperer en vous, implorer votre assistance, & attendre patiemment qu’il vous plaise de me visiter.

O mon Jesus, répandez votre divine clarté dans mon ame.

Arrêtez les égaremens de mon esprit ; soûtenez-moi contre les attaques de l’ennemi qui me presse.

Combattez fortement pour moi : reprimez la violence de mes passions, plus difficiles à dompter que les bêtes les plus féroces, afin que par vôtre grace, j’obtienne la paix, & que je vous louë continuellement dans votre véritable Sanctuaire, c’est-à-dire, dans une conscience bien pure.

Commandez à la tempête de cesser ; dites à la mer qu’elle s’appaise ; défendez à l’aquilon de souffler ; & incontinent tout sera calme.

Communiquez moi vôtre lumiere ; faites-moi connoître vôtre verite : car sans cela je serai toûjours comme une terre inculte & abandonnée.

Répandez sur moi vos benedictions ; faites couler dans mon cœur la rosée celeste ; inspirez-moi les sentimens d’une tendre devotion ; arrosez si bien cette terre seche, qu’elle soit capable de produire d’excellens fruits.

Relevez mon ame accablée du poids de ses pechez : faites qu’elle porte les esperances & ses affections audessus des choses visibles ; & que commençant à goûter les plaisirs du Ciel, elle se dégoûte de ceux de la terre.

Attachez-moi tellement à vous, que je n’aye que du mépris pour les douceurs passagéres, qui se trouvent dans les créatures, Car nul bien créé ne peut remplir mes desirs, ni me rendre heureux.

Unissez-moi si étroitement avec vous, par les liens de la charité, que rien ne m’en puisse separer : car vous avez dequoi satisfaire pleinement ceux qui vous aiment, & sans vous tout est vain, tout est dégoûtant.


CHAPITRE XXIV.
Qu’il ne faut point s’enquerir curieusement de la conduite des autres.
Le Maître.

MOn fils, ne soyez point trop curieux ; ne vous mêlez point de trop de choses.

Pourquoi vous interesser tant à ceci ou à cela ? Songez seulement à me suivre[83].

Que vous importe de sçavoir quelle vertu ou quel vice a celui-ci ; de quoi parle, ou ce que fait celui-là : Vous n’êtes pas responsable de la conduite d’autrui : vous n’avez à rendre compte que de la vôtre. Qu’est-il donc besoin que vous vous donniez tant d’inquiétude ?

Il n’y a que moi qui connoisse à fond tous les hommes, ni qui voye tout ce qui se passe sous le Ciel. Je sçai les bonnes & les mauvaises qualitez de chacun : je sçai ce qu’il pense, ce qu’il veut, & quelles sont ses intentions.

Il faut donc vous reposer de tout sur ma Providence. Laissez dans l’agitation & dans le trouble les esprits inquiets & turbulens : pour vous demeurez en paix.

Tout ce qu’ils ont jamais dit, ou fait de mal, ils en porteront la peine : car je suis leur Juge, & rien n’échappe à ma connoissance.

Ne vous mettez pas en peine d’acquerir une grande réputation, ni de vous faire beaucoup d’amis.

Tout cela ne serviroit qu’à vous distraire, & vous priveroit de la lumiere divine.

Je prendrois plaisir à m’entretenir avec vous, & je vous découvrirois des mystéres, que vous n’avez jamais connus, si vous êtiez toûjours attentif à observer le tems de ma visite ; & toûjours prêt à m’ouvrir la porte de vôtre cœur.

Tenez-vous donc sur vos gardes ; appliquez-vous à l’oraison ; ne laissez échapper aucune occasion de vous humilier.


CHAPITRE XXV.
En quoi consiste la solide paix du cœur, & le vrai progrés spirituel.
Le Maistre.

Mon fils, j’ai dit autrefois à mes Apôtres, que je leur laissois la paix, que je leur donnois ma paix, & une paix bien differente de celle que le monde peut donner[84] à ses partisans.

Chacun souhaite la paix : mais peu de gens veulent faire ce qu’il faut pour y parvenir.

Ma paix est pour ceux qui sont vraiment doux & humble de cœur. Vous ne serez jamais paisible, que vous ne soyez bien patient.

Si vous écoutez ma parole, & que vous vouliez la suivre, vous pourrez jouir d’une paix profonde.

Le Disciple.

Que faut-il donc faire, Seigneur ?

Le Maistre.

Prenez toûjours garde à ce que vous faites, & à ce que vous dites : n’ayez en vûë que de me plaire : ne desirez & ne cherchez rien hors de moi.

Ne jugez point temerairement de ce que disent, ou de ce que font les autres : ne vous mêlez point des choses qui ne vous regardent pas, & dont vous ne devez pas répondre. Par ce moyen vous n’aurez point d’inquiétude, ou vous n’en aurez que rarement.

Mais de n’en avoir jamais, & d’être exempt pour toujours de toute sorte de peine, soit du corps, soit de l’esprit, c’est ce qu’il ne faut pas esperer en cette vie, & ce qu’on ne peut obtenir que dans le repos éternel.

Ne croyez pas avoir trouvé la vraye paix, lorsqu’il ne vous arrive rien de mal ; ni que tout aille fort bien, lorsque personne ne vous contredit ; ni que vôtre bonheur soit parfait lorsque toutes choses réüssissent comme vous le souhaitez.

Ne vous imaginez pas non plus être fort vertueux & cheri de Dieu, lorsque vôtre ame est remplie d’une devotion tendre & sensible : car ce n’est point à cette marque que l’on connoît ceux qui aiment vraiment la vertu, ni en cela que consiste le progrès & la perfection de l’homme.

Le Disciple.

En quoi donc, Seigneur, les faites-vous consister ?

Le Maistre.

A vous résigner entierement à ma volonté, à ne point chercher vos interêts propres, ni dans les petites choses, ni dans les grandes, ni pour le tems, ni pour l’éternité : à regarder de même œil les biens & les maux de cette vie ; à recevoir indifferemment tout ce qui vous peut arriver d’agréable ou de fâcheux, & à m’en rendre d’égales actions de graces.

Si vous avez assez de courage, & une assez ferme confiance en moi, pour renoncer à toute sorte de consolation, pour vous offrir même à de plus grandes souffrances, pour ne vous plaindre jamais des croix que je vous envoye, pour vous persuader au contraire que je ne fais rien que de bien, & pour louer en tout ma justice ; soyez sûr que vous marchez dans le droit chemin de la paix & que vous aurez le bonheur de jouir encore une fois de ma presence.

Que si vous pouvez parvenir à vous mépriser tout-à-fait vous-même, vous serez alors dans la plus profonde paix qu’on puisse esperer en ce monde.


CHAPITRE XXVI.
De la liberté du cœur, qui s’acquiert par l’oraison, plûtôt que par la lecture.
Le Disciple.

SEigneur, il faut être un homme parfait, pour avoir l’esprit toûjours appliqué aux choses du Ciel, & pour être aussi tranquille dans le tumulte du monde, que si l’on n’avoit rien à faire.

Cette quiétude, ô mon Dieu, ne vient pas d’oisiveté & de paresse : c’est un don propre des ames entierement libres, & détachez des créatures.

Délivrez-moi, je vous en conjure, des soins superflus de cette vie, de peur que ce ne me soit un sujet de distraction & de trouble.

Ne permettez pas que je donne trop de tems aux necessitez du corps, de peur que je n’y recherche la satisfaction des sens. Tirez mon ame de l’embarras où elle est ; soulagez là dans ces peines, de crainte qu’elle n’y succombe.

Je ne parle pas des peines que se donnent les mondains pour contenter leurs passions : je parle des seules miseres, qui par un effet de la malediction commune, affligent generalement tous les hommes, & dont mon ame est si accablée, que quelque effort qu’elle fasse, elle se trouve dans l’impuissance de goûter la vraye liberté d’esprit.

O Dieu de toute consolation, rendez-moi fades & ameres les voluptez de la chair, qui me paroissent si douces, que pour un plaisir d’un moment, je ne crains point de renoncer à un bonheur éternel.

Faites que jamais je ne me laisse ni amollir par trop de tendresse pour la chair & le sang, ni charmer par une gloire passagere que le monde me promet, ni surprendre par les artifices du malin esprit.

Donnez-moi des forces pour combattre, de la patience pour souffrir, de la constance pour perseverer.

Répandez au lieu de la fausse joye du siécle, la douce onction de votre Esprit dans mon cœur ; & au lieu de l’amour charnel, remplissez-le de vôtre divin amour.

C’est à un homme fervent & spirituel un pesant fardeau, que le soin du vivre, du vétir, & de tout ce qui est necessaire au corps.

Faites-moi la grace d’en user toûjours avec beaucoup de moderation, sans empressement & sans inquiétude.

On ne peut pas absolument se passer de tout : il faut necessairement donner quelque chose à la nature pour la soûtenir : mais vôtre Loi sainte nous défend de lui accorder rien de superflu, & qui ne serve qu’à entretenir la délicatesse ; autrement la chair se revolteroit contre l’esprit.

Dans tout cela je vous supplie de me conduire & de m’éclairer, de crainte que je ne me porte à quelque sorte d’excès.


CHAPITRE XXVII.
Que l’amour propre nous éloigne extrémement de nôtre souverain bien.
Le Maistre.

Mon fils, si vous souhaittez que je sois tout à vous, il faut aussi que vous soyez tout à moi, & que vous donniez le tout pour le tout, sans jamais vous partager, ni vous reserver rien de vous-même.

Sçachez que ce qui vous nuit davantage, c’est vôtre amour propre.

Vous avez plus ou moins d’attache à une chose, à proportion qu’elle vous plaît, & que vous l’aimez.

Si vôtre amour est bien pur, s’il est simple, s’il est reglé vous ne serez point esclave des créatures.

Gardez-vous de desirer ce qu’il ne vous est pas permis d’avoir : ne retenez point ce qui peut troubler vôtre repos, & vous priver de la liberté du cœur.

Il est surprenant que vous ayez de la peine à vous abandonner entre mes mains, avec tout ce que vous pouvez ou desirer, ou posseder en ce monde.

A quoi bon vous consumer de tristesse : pourquoi vous ronger l’esprit des soins superflus ?

Tâchez de vous conformer en toutes choses à ma volonté, & rien ne sera capable de vous nuire.

Mais si vous vous attachez à ceci, ou à cela : si vous voulez demeurer en un lieu plûtôt qu’en un autre dans le seul dessein d’y vivre plus à vôtre aise, & avec plus de liberté, vous n’y serez jamais en repos, jamais sans chagrin : car vous trouverez des défauts en toutes choses, & des contradictions en tout lieu.

Ce qui peut donc faire votre bonheur ici bas, ce n’est pas d’avoir acquis beaucoup de biens temporels, ni de les avoir beaucoup augmentez ; c’est plutôt de les mépriser, & d’en détacher votre cœur.

Et ce que je dis, doit s’entendre non seulement des richesses, mais encore des honneurs, & des vaines louanges dont le monde est étrangement passionné, quoique dans le fond ce ne soient que des biens imaginaires, qui passent vite, ainsi que le monde.

En quelque endroit que vous soyez, vous ne serez jamais bien, si vous n’avez l’esprit de ferveur ; & cette paix que vous allez chercher au dehors ne durera guéres ; si vôtre cœur n’a quelque chose de solide qui le soûtienne, c’est-à-dire, s’il ne demeure fermement attaché à moi.

Vous pouvez changer de demeure ; mais vous n’en serez ni meilleur, ni plus content.

Car à la premiere occasion, vous rencontrerez ce que vous fuyez, & quelque chose de pis.

Le Disciple.

Purifiez-moi donc, Seigneur, par vôtre grace : envoyez-moi vôtre Saint-Esprit, afin qu’avec son secours, je bannisse de mon cœur tous les vains soucis du monde, tous les desirs dereglez des biens perissables, soit grands, soit petits ; dans la pensée qu’ils passeront tous & que moi-même je passerai avec eux.

En effet, il n’y a rien de permanent sous le soleil : tout y est plein de vanité & d’affiction d’esprit[85].

O que celui-là est sage, qui considere attentivement cette grande verité, & qui en est convaincu !

Communiquez-moi, ô mon Dieu, vôtre sagesse celeste, afin que j’apprenne à vous chercher & à vous trouver ; que je goûte votre douceur, que j’aime võtre bonté par dessus toutes choses, & qu’enfin je sçache juger des choses creées, selon qu’elles sont, & que vous en jugez vous même.

Faites que j’évite avec soin ceux qui me flattent, & que je supporte avec patience ceux qui me maltraitent.

Car c’est être vraiment sage, que de ne se point troubler, quelque chose que le monde puisse dire ; de ne point prêter l’oreille aux flatteries de ces sirennes qui enchantent ceux qui les écoutent. De cette sorte on peut marcher sûrement & sans se lasser, dans la voye du Ciel.


CHAPITRE XXVIII.
Qu’il ne faut point craindre la médisance.
Le Maître.

Mon fils, si l’on a mauvaise opinion de vous, & qu’on vous dise des choses facheuses, souffrez tout cela sans vous émouvoir.

Car il faut que vous ayez pour vous-même moins d’estime que personne, & que vous croyez fermement qu’il n’y a point d’homme sur la terre plus foible que vous.

Si vous êres vraiment interieur, vous mépriserez des paroles, qui ne sont pas plûtôt dites, qu’elles se perdent en l’air.

Il est de la discretion de se taire, lorsque l’on est maltraité, & de recourir interieurement à moi, sans se soucier des vains jugemens des hommes.

Ne faites jamais dépendre la paix de vôtre ame, des discours du monde ; car qu’on interpréte en bien ou en mal vos actions & vos desseins, cela ne produit en vous aucun changement, vous êtes toûjours le même.

Où est la vraye paix, où est la vraye gloire ? n’est-ce pas en moi qu’on les trouve ?

Pour être toûjours tranquille, il ne faut ni desirer de plaire aux hommes, ni craindre de leur déplaire.

L’amour déreglé, & la vaine crainte, sont les sources des inquietudes du cœur, & de la dissipation des sens.


CHAPITRE XXIX.
Comment il faut benir Dieu, & l’invoquer dans l’affliction.
Le Disciple.

SEigneur, soyez beni éternellement, pour avoir permis que cette tentarion, & que cette affliction me soit arrivée !

Dans l’impuissance de m’en délivrer, j’implore votre secours, je vous conjure d’en faire l’occasion de mon salut.

Je souffre, ô mon Dieu, & mon ame accablée d’ennui, ne sçait plus ce que c’est que joye.

Que vous dirai-je, mon aimable Pere, que vous dirai-je dans l’abba- tement extrême où je suis : Voici pour moi un tems de trouble & de souffrance, hâtez-vous de me secourir.[86]

Mais ce tems fâcheux n’est venu, qu’afin que vous en tiriez vôtre gloire, en me relevant, aprés m’avoir humilié.

Seigneur qu’il vous plaise de m’assister[87] ; car étant dénué de tout, que puis-je faire, & où puis-je aller sans vous ?

Encore cette fois-ci, ô mon Dieu, donnez-moi de la patience : secourez-moi, & nul accident ne m’étonnera.

Mais enfin, que vous dirai-je dans le fort de ma douleur ? je ne vous puis dire autre chose, sinon : Que vótre volonté s’accomplisse en moi ![88] je n’ai que trop mérité les peines que vous m’envoyez.

Il faut que je souffre tout ; heureux si je le souffre avec patience, en attendant que l’orage cesse, & que le calme revienne.

Mais vous êtes Tout-puissant : vous pouvez me délivrer de cette affliction, ou me l’adoucir, & me la rendre supportable, comme vous avez fait beaucoup d’autres, ô mon Dieu, ô ma misericorde[89], ô tout mon bonheur.

Si j’ai de la peine à souffrir, il vous est aisé de me soulager, & de convertir tout d’un coup ma tristesse en joye.


CHAPITRE XXX.
Qu’il faut implorer le secours de Dieu, & esperer de recouvrer sa grace.
Le Maistre.

MOn fils, je suis le Seigneur, qui fortifie les foibles, dans le tems de la tribulation[90]. Venez à moi, quand vous serez affligé.

Ce qui est cause que vous perdez les consolations du Ciel, c’est que vous êtes trop lent à recourir à l’Oraison.

Car avant que d’avoir recours à moi, vous allez chercher ailleurs à vous divertir, & à soulager votre ennui.

Mais tout cela vous est inutile ; & il faut enfin que vous confessiez que je suis capable de consoler ceux qui esperent en moi[91], & que hors de moi on ne peut trouver ni de secours puissant, ni de conseil salutaire, ni de remede durable.

Respirez un peu après la tempête, & maintenant que ma bonté ramene le jour, & dissipe les ténébres, commencez à vous réjoüir : car je suis proche de vous, prêt à rétablir toutes choses, & non-seulement à vous rendre ce que vous avez perdu, mais à vous combler de nouvelles graces.

Y a-t-il quelque chose au monde qui me soit difficile ?[92] Suis-je comme ceux qui promettent beaucoup, & ne donnent rien ?

Ou est vôtre foi ? demeurez ferme, & perseverez jusques à la fin.

Soyez constant, & ne perdez point courage ; la consolation viendra en son tems.

Attendez encore un peu, attendez ; vous me reverrez bien-tôt, & ma presence sera vôtre guérison.

Ce qui vous donne de la peine, n’est qu’une pure tentation ; & ce qui vous fait trembler, n’est qu’un vain phantôme.

Que vous sert de vous figurer dans un avenir incertain des évenemens chimeriques, qui ne peuvent qu’entretenir vos inquiétudes, & augmenter vos chagrins. A chaque jour sa propre peine suffit[93], & on n’a que faire d’y rien ajoûter.

Il est inutile de s’affliger, ou de se réjouir des choses que l’on s’imagine devoir arriver, & qui n’arriveront peut-être jamais.

Cependant l’homme est assez foible pour se laisser occuper de ces vaines imaginations ;  : & le peu de resistance qu’il fait aux suggestions de l’ennemi montre clairement quelle est la foiblesse.

Pour ce qui est du demon, il ne cherche qu’à perdre les ames, & il lui est indifferent de quelle maniere il les trompe ; que ce soit par de vrayes raisons, ou par des raisons apparentes ; par l’amour des biens presens, ou par l’apprehension des maux à venir.

Ne vous troublez point, n’ayez point de peur[94].

Croyez seulement, confiez-vous en moi.

Souvent il arrive que je suis tout proche de vous, lorsque vous pensez. être loin de moi.

Et quand il vous semble que tout est perdu, c’est alors qu’il y a le plus à gagner pour vous.

Ne croyez pas que tout soit désesperé, dés qu’il vous arrive quelque affliction.

Si vous êtes dans la souffrance, vous ne devez pas pour cela vous estimer malheureux, ni vous attacher tellement à penser à vôtre misere, quelle qu’elle soit, & de quelque part qu’elle vienne, que vous vous imaginiez n’en devoir jamais sortir.

Gardez-vous bien de vous croire tout-à-fait abandonné, quand je vous envoye des croix, ou que je vous prive pour un tems des consolations qui vous paroissent si douces : car c’est là cette porte étroite[95] par où il faut que vous entriez dans le Royaume du Ciel.

Certainement il est plus utile, & à vous, & à tous mes serviteurs, d’être éprouvez par de grandes tribulations, que d’avoir tout à souhait.

Je connois l’interieur de l’homme : je sçai qu’il importe pour vôtre salut, que vous soyez quelquefois sans aucun goût spirituel. L’humiliation vous est nécessaire, de peur que vous ne veniez à vous enfler des bons succés, ou à vous croire meilleur que vous n’êtes.

Ce que je vous ai une fois donné ; je puis vous l’ôter, & vous le rendre, quand il me plaira.

Si je vous fais quelque don, j’en demeure toûjours le maître ; & si je vous l’ôte, je ne vous dérobe rien, puisqu’il est toûjours à moi. Car il n’y a rien de bon & d’excellent dans le monde, qui ne m’appartienne.

Si je permets qu’on vous persecute & qu’on vous maltraite, ne vous fâchez pas, ne perdez pas cœur pour cela. Car en un moment il m’est aisé de vous soulager ; de dissiper vôtre tristesse, & de vous remplir de joye.

Songez toûjours que je suis juste, & digne d’être beni, lors même que je vous traite avec le plus de rigueur.

Si vous êtes sage, & que vous jugiez sainement des choses, vous ne devez point vous laisser abbattre à l’adversité : vous devez plutôt vous en faire un sujet de joye & d’action de graces.

Car vôtre unique consolation doit être, que je vous afflige sans vous épargner[96].

Je vous aime de la maniere que mon Pere m’a aimé[97]. C’est ce que je disois autrefois à mes Disciples, en les envoyant, non pour amasser des richesses, mais pour soûtenir de rųdes combats : non pour acquérir de la gloire, mais pour vivre dans le mépris ; non pour ne rien faire, mais pour endurer de grands travaux ; non pour se reposer, mais pour produire beaucoup de fruit par leur longue & genereuse patience.

Mettez-vous bien ces paroles dans l’esprit, & ne les oubliez jamais.


CHAPITRE XXXI.
Qu’il faut mépriser les créatures, pour jouir du Créateur.
Le Disciple.

SEigneur, j’ai extrêmement besoin d’un secours extraordinaire, s’il faut que j’arrive à un état où je sois libre de toute attache aux créatures.

Car tandis que quelque chose m’arrête & me retient ici-bas, il m’est impossible de voler jusques à vous.

Vôtre saint Prophéte desiroit avec ardeur de pouvoir s’élever de terre, quand il s’écrioit : Qui me donnera les aîles de la colombe, afin que je trouve où me reposer ?[98]

Qu’y a-t-il de plus tranquille qu’un homme dont l’œil est simple & l’intention pure ? & peut-on être plus libre que celui qui ne desire rien sur la terre ?

Il faut donc se mettre audessus de toutes les créatures ; il faut avoir une entiere abnégation de soi-même, & un parfait dégagement des choses sensibles ; il faut croire que vous êtes, ô mon Dieu, le Créateur de l’Univers, & qu’il n’y a rien de semblable à vous dans tous vos ouvrages.

Ainsi quiconque n’est pas tout-à-fait détaché du monde, ne peut contempler les choses divines.

De-là vient que comme il est rare de trouver des gens parfaitement morts à tout ce qu’il y a de perissable & de créé : il se trouve aussi très-peu de contemplatifs.

Pour arriver à un haut degré de contemplation, il faut une grace puissante, qui éleve l’ame fort au dessus d’elle-même.

Si donc un homme n’a pas encore rompu toutes ses attaches : s’il n’est pas encore fort spirituel, ni en état de s’unir intimement avec Dieu, tout ce qu’il sçait, & tout ce qu’il a acquis de vertu, est tres peu de chose.

C’est une marque de petitesse d’esprit, & qu’on n’a que des idées basses, d’estimer fort un grand bien, qui n’est pas le bien souverain, le bien immense & éternel.

Tout ce qui est hors de Dieu, n’est rien, & il faut le compter pour rien.

Il y a bien de la difference entre la sagesse toute divine d’un Saint, éclairé d’en haut, & la science d’un Docteur, qui doit ses lumieres à son étude & à son esprit.

Les connoissances qui viennent immédiatement de Dieu, sont incomparablement plus nobles que toutes celles qu’on peut acquerir par son travail.

Plusieurs aspirent à la contemplation : mais il y en a très-peu qui veüillent faire ce qu’il faut pour y parvenir.

Un des grands obstacles qu’ils y trouvent, & qu’ils y mettent eux mêmes, c’est qu’accoûtumez à s’arrêter aux choses sensibles, ils travaillent peu à la parfaite mortification du cœur.

Je ne sçai ce que c’est que de nous, ni quel est l’esprit qui nous fait agir, ni ce que nous prétendons : nous sommes en réputation de gens dévots & spirituel, & neanmoins nous avons peu de recueillemenr : nous ne pensons presque point à nôtre interieur ; toutes nos pensées, tous nos soins, tous nos travaux sont pour des choses viles & passageres.

Helas ! à peine nous sommes-nous recüeillis un moment, qu’aussi-tôt nous nous répandons au dehors, & dans cette dissipation d’esprit, nous ne faisons nulle réflexion sur notre conduite.

Nous ne voyons pas combien les choses que nous aimons sont méprisables ; & quoi qu’il n’y ait rien dans nous que d’impur, nous n’en sommes point toucheż.

Tous les hommes autrefois étant tombez dans la corruption[99], un grand déluge qui survint, les fit tous perir.

Comme donc le fond de notre cœur est fort corrompu, il faut que les œuvres qui en viennent, & qui se ressentent de sa mauvaise disposition le soient aussi.

C’est dans un cœur pur, qu’est la racine qui produit les fruits d’une bonne vie.

On demande assez si un homme a fait de grandes actions : mais on ne demande pas s’il est porté à les faire par un grand motif de vertu.

On veut sçavoir s’il est vaillant, s’il est riche, s’il est bienfait, s’il a la voix bonne, s’il écrit avec politesse, s’il travaille délicatement : mais s’il est vraiment pauvre d’esprit, s’il a bien de la douceur & de la patience, s’il est fort devot & fort interieur, c’est dequoi on ne parle point.

La nature & la grace ont des manieres d’agir toutes differentes : l’une s’arreste au dehors, l’autre penetre au dedans.

L’une est sujette à se tromper : l’autre pour n’être point trompée, met toute la confiance & tout son appui en Dieu.


CHAPITRE XXXII.
De l’abnegation de la propre volonté, & de la mortification des desirs.
Le Maistre.

MOn fils, vous ne serez jamais parfaitement libre, à moins que de renoncer entierement à vous-même.

Il n’y a point de vraye liberté pour ceux qui sont ennemis de la pauvreté Evangelique, amateurs d’eux-mêmes, esclaves de leurs passions, curieux remuans ; plus ardens à satisfaire leur sensualité, qu’à servir & à imiter le Sauveur ; toûjours appliquez à former de vains projets, & des desseins qu’ils ne sçauroient accomplir.

Car tout ce qui ne vient pas de Dieu, ne peut subsister long-tems.

Souvenez-vous de cette importante maxime, qui est l’abregé de la perfection chrétienne.

Quittez tout, & vous aurez tout : mortifiez vos passions, & vous acquerrerez un parfait repos.

Meditez souvent là-dessus, & quand vous en serez venu à la pratique, vous comprendrez mieux que jamais quelle en est la necessité.

Le Disciple.

Seigneur, ce que vous me dites n’est pas l’ouvrage d’un jour, ni l’effet d’une vertu de novice. Tout ce que la vie religieuse a de plus parfait, y est renfermé.

Le Maistre.

Mon fils, vous ne devez point vous rebuter, ni perdre courage, quand vous entendez parler de la plus sublime perfection : au contraire vous devez vous efforcer d’y atteindre, ou en concevoir du moins le desir.

O que vous seriez heureux, si vous y êtiez parvenu, & qu’ayant vaincu l’amour propre, vous n’eussiez plus d’autre volonté que la mienne ; & celle du Superieur qui vous gouverne en ma place ! je serois alors pleinement content de vous, & vous passeriez toute vôtre vie dans la joye & dans la paix.

Il vous reste encore beaucoup de choses à quitter ; & si vous ne n’en faites un sacrifice, vous ne joüirez jamais du repos que vous desirez.

Je vous conseille d’acheter de moi de l’or affiné par le feu, pour vous enrichir[100]. Cet or si pur est la Sagesse celeste, qui foule aux pieds toutes les choses d’ici-bas.

Avez en horreur la fausse sagese du siécle : fuyez tout respect humain, & toute complaisance de vous-même.

Vous me pourriez dire que je vous conseille de préférer une chose peu considerable à d’autres, qui au jugement du monde, sont excellentes & precieuses.

Il est vrai que le monde fait peu de cas, & qu’à peine se souvient-il de la vraye sagesse du Ciel ; de cette Sagesse qui ne s’en fait point accroire, qui ne cherche point les louanges des hommes, bien qu’elle soit louée de quelques-uns, dont les autres ne s’accordent guéres avec les paroles : mais cependant elle est cette belle perle[101] de l’Evangile qui seroit sans doute estimée & recherchée de beaucoup de gens, si elle étoit plus connuë.


CHAPITRE XXXIII.
De l’inconstance du cœur humain, & de la pureté d’intention.
Le Maistre.

MOn fils, ne vous fiez pas trop à la disposition présence de vôtre cœur : elle est aujourd’hui d’une façon, & demain elle sera d’une autre.

Tant que vous vivrez, vous serez sujet malgré vous, à beaucoup de changemens. Vous vous trouverez tantôt gai, & tantôt triste ; tantôt paisible ; & tantôt inquiet ; tantôt devot, & tantôt sans devotion ; tantôt diligent, & tantôt paresseux ; tantôt grave, & tantôt leger.

Mais un homme sage & experimenté dans la vie spirituelle, se moque de tout cela. Il ne s’amuse point à examiner scrupuleusement ce qui se passe dans lui, ni quelle est la cause de toutes ces vicissitudes ; il ne pense qu’à bien diriger son intention à la fin où il doit tendre, & à faire tout ce qu’il faut pour y arriver.

De cette sorte il demeure toûjours tranquille, toûjours égal, toûjours dans la même situation, n’ayant en vûë parmi tous ces changemens, que de me plaire, & de me servir.

Plus l’intention qui est l’œil de l’ame, est simple, plus on marche seurement au milieu de tant d’obstacles.

Mais l’intention n’est pas toûjours pure : souvent l’œil s’arrêre sur quelque objet agréable qui se présente.

Ainsi il se trouve peu de personnes désinteressées, & exemptes d’amour propre.

La plûpart ressemblent aux Juifs qui vinrent à Bethanie visiter les sœurs du Lazare, & qui y vinrent non-seulement pour voir Jesus, mais pour voir aussi le Lazare ressuscité.

Il faut donc purifier son intention & parni tant d’objets differens, n’envisager que moi seul.


CHAPITRE XXXIV.
Que Dieu seul en toutes choses, & pardessus toutes choses, fait la joye & le bonheur de celui qui l’aime.
Le Disciple.

VOici mon Dieu et mon Tout. Que desirerai-je davantage, & que puis-je desirer de meilleur ?

O parole douce, mais douce à celui qui aime Dieu, & non pas le monde, ni les biens du monde !

Mon Dieu, & mon Tout : cette parole suffit à quiconque la comprend ; & quand on aime, on ne se lasse jamais de la repeter.

Car quand vous êtes present, mon Dieu, tout est agréable ; & quand vous vous retirez, tout est triste, tout est affligeant.

Vous nous apportez la tranquillité & la paix, & vous répandez la joye dans nos cœurs.

Vous faites que nous jugeons bien de tout le monde, & que nous tournons toutes choses à vôtre loüange. Sans vous, ce qui nous plaît davantage, ne nous plaira pas long-tems, & afin que quelque chose soit à nôtre goût, il faut que vôtre grace s’y mêle, & que le sel de vôtre sagesse en soit l’assaisonnement.

Que pourra trouver d’amer ici-bas, celui qui sçait goûter combien Dieu est doux ? & celui qui ne le sçait pas, que trouvera-t-il qui ne soit plein d’amertume ?

Vötre sagesse, Seigneur, condamne celle du monde, & celle de la chair, & fait voir qu’il n’y a dans l’une que vanité, & que corruption dans l’autre.

Il n’y a donc, de vrai Sages, que ceux qui résolu de vous suivre, méprisent le monde, & mortifient leur chair, puisqu’il n’y a que ceux-là qui passent de la vanité à la verité, & de la chair à l’esprit.

C’est eux qui goûtent les choses divines, & qui rapportent à la gloire du Créateur tout ce qu’ils remarquent de bon dans les créatures.

C’est eux qui connoissent combien il y a de difference entre le Créateur & les créatures, entre le tems & l’éternité, entre la lumiere increée, & les rayons émanez de cette lumiere.

O lumiere éternelle, qui surpassez & effacez tout autre lumiere, éclairez-moi du plus haut des Cieux ; purifiez mon ame ; répandez dans toutes ses puissances vôtre divine clarté ; faites-la vivre dans de continuels transports de joye, toûjours unie très-intimement à vous.

Quand viendra le jour de vôtre visite, ce jour si heureux, dans lequel vous satisferez mes desirs, & me serez Tout en toutes choses[102] ?

Tant que vous differerez à me faire cette grace, ma joye sera imparfaite.

Hélas ! le vieil-homme vit encore en moi, il n’est pas entierement crucifié, il n’est pas tout à fait mort.

Je le sens encore former des desseins contre l’esprit, allumer au dedans de moi le feu de la guerre, & jetter le trouble dans toute mon ame.

Mais vous, Seigneur, qui dominez sur la mer, & qui en calmez les flots, levez-vous & venez à mon secours[103].

Dissipez les peuples qui aiment la guerre[104] ; détruisez-les par vôtre puissance.

Renouvellez vos anciens miracles ; faites paroître la force de vôtre bras[105]. Car vous êtes toute mon esperance, & mon unique refuge, Ô mon Seigneur, & mon Dieu.


CHAPITRE XXXV.
Qu’on est toujours exposé à la tentation en cette vie.
Le Maistre.

Mon fils, vous n’êtes jamais exempt de danger en cette vie : tant que vous vivrez, vous aurez besoin d’armes spirituelles.

Vous êtes environné d’ennemis qui vous attaquent à droit & à gauche.

Si donc vous ne vous servez de la patience comme d’un bouclier, pour parer leurs coups, vous ne serez pas long-tems sans blessure.

De plus, si vous ne vous attachez constamment à moi, bien résolu de tout souffrir pour l’amour de moi, vous ne soutiendrez jamais leurs violens efforts, ni ne pourrez parvenir à la couronne de gloire.

Il faut donc qu’avec un courage mâle, vous vous ouvrez un passage au milieu d’eux, & que vous rompiez tout ce qui s’oppose à vous :

Car la manne se donne au vainqueur[106], & le partage des lâches est la misere & la confusion.

Si vous cherchez à vous reposer en ce monde, de quel droit prétendez vous que l’on vous reçoive un jour dans le repos érernel ?

Songez plutôt à acquerir beaucoup de patience, qu’à vous procurer beaucoup de repos.

Cherchez la vraye paix, qu’on ne trouve point sur la terre, mais dans le Ciel ; & regardez-la comme un bien qui ne peut venir des hommes, ni de quelque créature que ce soit, mais de Dieu seul.

Vous devez souffrir courageusement pour Dieu ici-bas toutes sortes de tentations, de fatigues, de douleurs, de peines d’esprit, une extrême pauvreté, des maladies, des injures, des outrages, des affronts, des contradictions, des réprimandes, des mépris, des penitences, & en general tout ce qu’il y a de plus humiliant.

Tout cela ne sert pas peu pour croitre en vertu ; c’est par là que les nouveaux soldats de Jesus-Christ sont exercez, & c’est aussi ce qui fait la matiere de la couronne des bienheureux dans le Ciel.

Je donnerai à mes serviteurs une récompense éternelle pour un travail de peu de durée, & une gloire infinie pour une humiliation passagere.

Pensez-vous, que quand vous voudrez, vous ayez toûjours des consolations spirituelles ?

Ce n’est pas ainsi qu’ont vécu mes Saints : ils ont au contraire été éprouvez en bien des manieres, par de rudes tentations, & par de fâcheuses secheresses.

Mais se confiant beaucoup plus en moi qu’en eux-mêmes, ils ont tout souffert avec une constance heroïque, persuadez que toutes les peines & tous les travaux présens n’ont nulle proportion avec la gloire future, qui en est le prix.

Voudriez-vous avoir tout d’un coup, & sans qu’il vous en coûtât rien, ce que tant d’autres ont pû à peine obtenir, apres bien des larmes & de rudes mortifications ?

En attendant que le Seigneur vous visite, faites voir que vous avez du courage ; ne perdez point la confiance ; ne reculez point, mais exposez genereusement vôtre vie pour moi.

Je vous recompenserai liberalement, & je serai avec vous dans toutes vos peines.


CHAPITRE XXXXVI.
Contre les vains jugemens des hommes.
Le Maistre.

MOn fils, attachez vôtre cœur à Dieu ; & lorsque vous n’avez rien à vous reprocher, n’apprehendez point ce que le monde peut juger de vous.

Tenez à bonheur qu’on fasse peu de cas de vous. Le mépris n’est point une peine pour une ame humble, & qui se confie en Dieu plus qu’en elle-même.

Il se dit beaucoup de choses en l’air ; & il ne faut guéres y ajoûter foi.

D’ailleurs il est impossible de contenter tout le monde.

Quoique l’Apôtre s’étudiât à plaire à tous, selon Dieu, & qu’il se fit tout à tous[107], il disoit pourtant qu’il se mettoit peu en peine que le monde le condamnât[108].

Il faisoit tout ce qu’il pouvoit pour l’édification & pour le salut du prochain, & neanmoins il ne sût jamais se défendre de la médisance.

Mais quelque mépris qu’on eût pour lui, il ne perdoit rien de sa confiance au Seigneur à qui rien n’étoit caché : il se reposoit de tout sur la divine bonté, & n’opposoit qu’une humble patience à ceux qui tâchoient de le noircir : qui formoient des jugemens desavantageux de lui, & qui en parloient selon leur passion.

Il crût cependant devoir quelquefois répondre à leurs calomnies, de crainte que son silence ne fût pour les ames foibles une occasion de scandale.

Qui étes-vous ? & qu’avez-vous à apprehender d’un homme mortel ?[109] vous le voyez aujourd’hui, demain vous ne le verrez plus.

Craignez Dieu, & vous ne craindrez point les hommes.

Quel mal vous peut faire un homme par les injures & ses railleries piquantes ? il se fait sans doute à lui-même beaucoup plus de tort qu’à vous, & de quelque condition qu’il soit, il faudra qu’il rende compte au souverain Juge, de ses plus secrettes pensées.

Ayez toûjours Dieu devant les yeux, & ne vous amusez point à disputer, ni à vous plaindre.

Que si maintenant vous semblez vaincu, & si vous souffrez une confusion que vous n’avez point méritée, ne vous fachez pas pour cela, ne diminuez pas vôtre couronne par vôtre impatience.

Mais levez les yeux au Ciel : adressez-vous à celui qui peut vous faire justice, & rendre à chacun selon ses œuvres[110].


CHAPITRE XXXVII.
De l’entiere résignation, qui produit la vraye liberté du cœur.
Le Maistre.

Mon fils, ayez une entiere abnegation de vous même, & je serai tout à vous. Ne suivez en rien vôtre volonté ; n’ayez rien de propre, vous y gagnerez beaucoup.

Car vous recevrez une plus grande abondance de graces, sitôt que vous vous serez resigné entre mes mains, sans jamais vouloir disposer de vous.

Le Disciple.

Seigneur, combien de fois, & en quoi desirez vous que je me renonce moi-même, pour me refugier entre vos mains.

Le Maistre.

En tout tems, & en toutes choses, petites & grandes. Je n’excepte rien ; car je veux vous voir dépoüillé de tout.

Sans cela, pourriez-vous être tout-à-fait à moi, & pourrois-je être tout-à-fait à vous ? rompez donc au dedans & au dehors toutes vos attaches, & n’ayez plus de volonté propre.

Plus vous vous hâterez d’y renoncer, plus vous ferez de progrès dans la vie spirituelle ; & plus ce renoncement sera parfait & sincére, plus il me sera agréable, & vous en tirerez plus de profit.

Quelques-uns veulent bien s’abandonner à ma conduite, mais non pas en toutes choses. Et ainsi ne me donnant qu’une partie de leur confiance, ils en mettent une partie en leur prévoyance & en leurs soins.

D’autres se donnent d’abord à moi sans réserve : mais une tentation qui survient, leur fait reprendre ce qu’ils m’ont donné ; voilà pourquoi ils n’augmentent point en vertu.

Tous ceux-là n’obtiendront jamais la vraye liberté, qui est le propre des ames pures, & dégagées de tout interêt : ils n’entreront point dans ma familiarité, qu’auparavant ils n’ayent appris à se remettre de toutes choses sur ma Providence. Il faut qu’ils me fassent tous les jours un sacrifice d’eux-mêmes ; & sans cela, il est impossible, qu’ils joüissent jamais de moi.

Je vous ai dit très-souvent, & je le répete encore : ayez une entiere abnegation de vous-même ; abandonnez-vous entre mes mains ; vous aurez toûjours l’esprit en repos.

Donnez le tout pour le tout, sans jamais redemander ni reprendre ce que vous m’aurez une fois donné.

Attachez-vous fermement à moi, demeurez en moi, & vous joüirez de moi.

Vôtre cœur sera parfaitement libre, vous ne serez point dans les ténébres.

Que l’unique but de vos desirs, de vos prieres & de vos travaux, soit de vous défaire de toute proprieté ; de suivre Jesus denué de tout, de mourir entierement à vous-même, & de ne plus vivre que pour Jesus.

C’est le moyen de vous délivrer de beaucoup d’imaginations chimeriques, de soins superfus, & de vaines inquiétudes.

C’est aussi par-là que vous bannirez de vôtre cœur toute crainte immoderée, & tout amour déreglé.


CHAPITRE XXXVIII.
De la maniere de se bien conduire dans les choses exterieures, & comment il faut recourir à Dieu dans le peril.
Le Maistre.

Mon fils, en tout lieu, & en toute occupation exterieure, tâchez de vous tenir recueilli, & present continuellemenr à vous-même.

Vaquer aux affaires d’une maniere lâche, & sans attache ; soyez-en toûjours le maître, & jamais l’esclave.

Joüissez comme un vrai Israëlite, de la liberté, & des vrais privileges des enfans de Dieu.

Qui regardent audessous d’eux les choses presentes, & n’envisagent que les éternelles :

Qui méprisent tout ce qui se passe ici-bas, & n’estiment que ce qui dure toujours dans le Ciel :

Qui ne mettent point leur affection aux biens temporels ; mais qui en usent simplement, comme de moyens pour mieux servir Dieu, dans la pensée que c’est pour cela que Dieu les leur a donnez, & que c’est la fin à laquelle ce sage Ouvrier veut qu’on les rapporte, n’y ayant rien de mieux ordonné que ses ouvrages.

Que si dans les choses qui vous arrivent, vous ne vous arrêtez pas à l’apparence exterieure ; & ne reglez pas votre jugement sur ce que vous voyez, ni sur ce que vous entendez ; mais qu’à l’exemple de Moïse, vous entriez dans le Tabernacle pour consulter le Seigneur, vous y entendrez souvent sa réponse, & en sortirez fort instruit, tant sur le présent ; que sur l’avenir.

Moïse n’a jamais manqué de recourir au Tabernacle, & de demander à Dieu l’éclaircissement de ses doutes. La priere étoit son refuge dans les perils, & dans les peines que lui faisoit un peuple méchant & intraitable.

Ayez ainsi au dedans de vous un tabernacle invisible, où vous puissiez implorer dans le besoin, le secours du Ciel.

Autrement, il est à craindre qu’il ne vous arrive quelque chose de pareil à ce qui arriva à Josué, & aux enfans d’Israël, qui, comme dit l’Ecriture, ayant oublié de consulter le Seigneur[111], furent trompez par les Gabaonites, dont ils eurent compassion sur de fausses apparences de misere & de pauvreté.


CHAPITRE XXXIX.
Qu’on ne doit point s’inquiéter des choses presentes.
Le Maistre.

MOn fils, mettez-moi vos interêts entre les mains, j’en aurai soin, & je pourvoirai à tout dans le tems.

Laissez-moi faire, & vous vous en trouverez bien.

Le Disciple.

Ah, Seigneur, je me repose de toutes choses sur vous : car quel fruit puis-je esperer de mes soins ?

O que n’ai-je assez de force sur moi, pour ne me point inquietter de l’avenir ; pour être prêt, & pour m’offrir même courageusement à tout ce qu’il vous plaira ordonner de moi !

Le Maistre.

Mon fils, il arrive assez souvent que quand on desire passionnément quelque chose, on met tout en œuvre pour l’obtenir, & qu’aussi-tôt qu’on l’a obtenuë, on commence à s’en dégoûter.

L’amour naturellement est volage & inconstant, & il ne fait que passer d’un objet à l’autre, sans jamais pouvoir s’arrêter à rien.

Il n’y a donc pas peu de mérite à se mortifier jusques dans les moindres choses.

L’abnégation de soi-même est la mesure du progrès dans la vertu.

Un homme parfaitement mortifié, est tranquille, & exempt de toute crainte.

Mais l’ancien serpent, cet ennemi de tout bien, ne cesse de le tenter ; il lui tend des piéges par tout, pour le surprendre, s’il n’est sur ses gardes.

Veillez & priez, dit le Sauveur, de peur que vous n’entriez en tentation.


CHAPITRE XL.
Que l’homme de foi n’a rien de bon, & qu’il ne peut se glorifier de rien.
Le Disciple.

Seigneur, qu’est-ce que l’homme, que vous daignez vous ressouvenir de lui & qu’est-ce que le fils de l’homme, que vous voulez bien le visiter ?

Qu’a pû faire l’homme pour mériter vôtre grace ?

Si vous m’abandonnez, ô mon Dieu, quel sujet ai-je de me plaindre ? & quel reproche puis je vous faire, si vous ne m’accordez pas ma demande ?

Certainement je ne dois penser, ni dire autre chose, sinon que je ne suis rien, que je ne puis rien ; que de moi-même je n’ai rien de bon ; que je suis rempli de défauts ; que j’ai au dedans de moi un poids naturel, qui m’attire vers le néant ; qu’enfin, ô mon Dieu, si vous ne m’aidez, si vous ne me fortifiez de votre grace, je tomberai incontinent dans la tiédeur, & dans le peché.

Pour vous, Seigneur, vous êtes toûjours le même[112], toûjours également bon, juste, & saint : vous ne faites rien où l’on ne voye éclater votre bonté, & vous disposez toutes choses avec sagesse.

Mais moi, qui recule d’ordinaire beaucoup plus que je n’avance dans la voye de la perfection, je ne demeure pas long-tems en un même état, parce que je suis sujet à changer sept fois le jour.

Cependant les choses vont mieux : quand il vous plaît de m’aider. Car sans le secours d’aucun homme, vous pouvez vous seul me soûtenir & me fortifier, de sorte qu’on ne voye plus en moi d’inconstance, & que mon cœur solidement affermi, je repose éternellement en vous.

Si je sçavois donc rejetter toute consolation humaine, soit parce que cela est necessaire à mon avancement spirituel, ou parce que nul homme sur la terre ne me sçauroit consoler :

J’aurois alors sujet d’esperer que vôtre grace reviendroit, & me rempliroit le cœur d’une joye nouvelle.

Soyez beni, ô mon Dieu, à qui je dois tous les bons succès qui m’arrivent !

Pour moi, je ne suis que vanité, qu’inconstance, que foiblesse, qu’un pur néant devant vous.

De quoi puis-je donc me glorifier ? pourquoi desirerai-je tant de louanges des hommes ?

Est-ce à cause que je ne suis rien ? ce seroit une étrange folie.

En verité la gloire du monde est quelque chose de bien dangereux & de bien vain, puisqu’on ne la peut aimer sans se priver de la vraye gloire, & se dépouiller de la grace.

Car la complaisance qu’on a de soi-même, fait qu’on vous déplaît ; & en recherchant trop avidement les louanges des hommes, on perd les véritables vertus.

Celui-là se glorifie justement, & se réjoüit saintement, qui se glorifie en vous, & non en lui-même ; qui se réjouit en vôtre protection, & non en sa propre vertu, & en qui rien ne peut plaire que ce qui vous plaît.

Que vôtre Nom soit donc loüé & non pas le mien ! que vos œuvres soient admirées, & non pas les miennes ! que toutes les louanges des hommes soient pour vous, & non point pour moi !

Vous êtes toute ma gloire, vous faites toute ma joye & tout mon bonheur.

Je ne me glorifierai, ni ne me rejoüirai éternellement qu’en vous ; & pour ce qui me regarde, si jamais je me glorifie, ce ne sera que dans mes miseres, & dans mes foiblesses[113].

Que les Juifs recherchent, tant qu’il leur plaira, cette fausse gloire qu’ils se donnent les uns aux autres : pour moi je n’en veux point d’autre que celle qui vient de vous[114].

Tout ce que le monde peut avoir d’éclat, d’honneur, & de grandeur, comparé à vôtre gloire éternelle, n’est que vanité & illusion.

O verité éternelle, ô bonté immense, ô bien-heureuse Trinité, ô mon Dieu, qu’à vous seul soit gloire, honneur, loüange, & puissance dans tous les siécles des siécles !


CHAPITRE XLI.
Du mépris de tout honneur temporel.
Le Maistre.

MOn fils, ne vous affligez point de voir les autres dans l’élévation & dans l’honneur, tandis que vous etes dans l’abaissement & dans l’opprobre.

Envisagez la gloire du Ciel que je vous prépare, & vous vous mettrez peu en peine que les hommes vous méprisent.

Le Disciple.

Seigneur, nous nous laissons bientôt aveugler & seduire à la vanité.

Quand je m’examine moi-même, je trouve que jamais aucune de vos créatures ne m’a fait de mal, que je ne l’aye bien mérité ; & que je ne puis par consequent me plaindre de vous.

Je trouve au contraire qu’elles avoient grand sujet de s’armer toutes contre un pecheur, comme moi, qui vous ai très-grievement & très souvent offensé.

On ne me doit donc que mépris & que confusion ; & à vous on doit tout honneur & toute loüange.

Que si je ne suis pas dans la disposition de souffrir que toutes les créatures me méprisent, m’abandonnent, me considerent aussi peu, que si je n’étois point au monde, je n’ai pas lieu d’esperer que mon ame jouisse jamais d’une paix stable, ni qu’elle reçoive vos divines lumieres, ni qu’elle puisse s’unir parfaitement avec vous.


CHAPITRE XLII.
Que la paix du cœur ne dépend point de l’amitié des hommes.
Le Maistre.

Mon fils, si la paix de vôtre cœur dépend d’une personne avec laquelle vous vivez, & qui a pour vous de la complaisance, vous serez souvent inquiet & embarrassé.

Mais attachez-vous à celui qui vit toûjours, & qui est la verité éternelle ; vous n’aurez jamais de chagrin ; s’il arrive que quelqu’un de vos amis vous abandonne, ou que la mort vous l’enleve.

L’amour que vous portez à votre ami, doit être renfermé dans moi, & j’en dois être l’unique motif. Si vous trouvez dans une personne, des qualitez qui vous la rendent aimable, il ne faut pas que vous l’aimiez pour elle-même, mais pour moi seul.

Il n’y a point d’amitié parfaite, ni qui puisse durer sans moi.

Soyez tellement indifferent & insensible pour ce qui regarde l’amitié des hommes, que si vous suiviez vôtre inclination, vous voulussiez vivre dans la solitude.

Plus on s’éloigne des plaisirs de la terre, plus on s’approche de Dieu.

On n’est grand aux yeux du Tres-Haut, qu’à proportion qu’on s’abbaisse, & qu’on devient méprisable à ses propres yeux.

Mais quiconque s’attribuë la gloire de quelque bien qu’il a fait, se rend indigne des dons du Ciel ; parce que le Saint-Esprit ne les répand que dans les cœurs, où regne l’humilité.

Si vous sçavez vous anéantir devant moi, & vous détacher de toutes les choses créées, je vous comblerois de graces.

Quand vous vous plaisez à considerer les créatures, vous vous privez de la vûë du Créateur.

Apprenez à vous vaincre en tout pour l’amour de moi, & vous pourrez parvenir à la connoissance des choses divines.

Quelque chose que vous aimiez désordonnément, pour petite qu’elle soit, ce vous est toûjours une occasion de peché, & un obstacle à la perfection.


CHAPITRE XLIII.
Contre la science vaine & profane.
Le Maistre.

MOn fils, ne faites pas grand état des discours polis & étudiez : car ce n’est pas sur les paroles, mais sur la vertu du Saint-Esprit que le Royaume de Dieu est fondé.

Ecoutez attentivement ma parole, qui est la seule qui peut échauffer le cœur & éclairer l’esprit, donner de componction aux pecheurs, & de la consolation aux affligez.

Ne vous appliquez jamais à la lecture, dans le seul dessein de passer pour docte.

Attachez-vous à mortifier vos appetits déreglez : car cela vous servira beaucoup davantage, que ne pourroit faire la connoissance de plusieurs questions difficiles.

Quand vous aurez lû bien des livres, & employé bien des années à l’étude, il en faudra toûjours revenir à ce principe, qu’il n’y a que moi qui donne la science[115] aux hommes.

C’est moi en effet qui instruit les humbles[116] de toutes les choses qu’ils doivent sçavoir ; je leur en apprends plus moi seul que tous les Docteurs leur en sçauroient apprendre.

Ceux à qui je parle, deviendront bien-tôt sçavans, & feront de grands progrès dans la perfection.

Malheur à ceux qui ne cherchent qu’à satisfaire leur curiosité, qui ne pensent presque point aux moyens de me servir !

Il viendra un jour, auquel le Seigneur des Anges, le Maître des Maîtres Jesus-Christ descendra du Ciel, pour examiner les consciences, & pour voir combien chacun aura profité dans la science du salut. Alors, la lampe à la main, il visitera tous les recoins de Jerusalem[117] ; il découvrira ce qui est de plus caché, & les les choses étant éclaircies, il fera cesser toutes les disputes[118].

C’est moi qui en un instant communique aux ames humbles plus de lumieres sur les veritez éternelles, qu’elles n’en pourroient acquerir dans les écoles, durant dix années.

J’enseigne sans aucun bruit de paroles, sans aucune diversité d’opinions, sans disputer, & sans faire paroître de faste & d’orgüeil.

J’apprens à ceux qui m’écoutent, à fouler aux pieds les choses de la terre, à mépriser les biens passagers, à rechercher & à goûter les biens éternels, à fuïr les honneurs, à ne point suivre les mauvais exemples, à esperer en moi seul, à ne souhaiter rien hors de moi, à m’aimer sincerement & pardessus toutes choses.

Il y a des ames, qui brûlant d’amour pour moi, ont été fort éclairées dans les choses spirituelles, & en ont parlé admirablement.

Elles ont plus profité, en quittant tout pour l’amour de moi, qu’elles n’eussent fait en étudiant & examinant à fond des questions curieuses.

Je n’enseigne cependant à quelques uns que des choses fort comnunes ; j’en apprends à d’autres de particulieres.

J’instruis de certaines gens peu à peu, par des symboles, & par des figures ; mais il y a à qui je fais voir clairement & dans un grand jour les plus sublimes mysteres.

Les Livres parlent à tous également : mais ils ne font pas dans tous la même impression, parce qu’il n’y a que moi qui imprime les veritez dans l’esprit, qui penetre les pensées, qui entre jusques dans le cœur, qui excite aux bonnes œuvres, qui distribuë les talens & les graces, selon qu’il me plaît.


CHAPITRE XLIV.
Qu’il ne faut point trop s’occuper aux choses exterieures.
Le Maistre.

MOn fils, il est bon que vous ignoriez beaucoup de choses : vous devez vous regarder comme un homme mort au monde, & pour qui le monde est crucifié.

Il faut aussi que vous preniez garde, de ne pas vous amuser à écouter tout ce qui se dit : songez seulement à bien conserver la paix interieure.

Vous gagnerez davantage à ne point trop réflechir sur ce qui peut vous inquietter, & à permettre à chacun de penser ce qu’il voudra, qu’à disputer opiniâtrement & avec chaleur.

Si vous êtiez bien uni à Dieu, & que vous n’eussiez pour regle que son jugement, vous vous soucierez fort peu qu’on vous crût vaincu.

Le Disciple.

Ou en sommes-nous, Seigneur ? on gemit pour une perte temporelle ; on travaille, on se remuë, on court pour un petit gain ; & on est comme insensible à la perte de son ame, on n’y pense point ; & ce n’est qu’apres bien du tems, & avec bien de la peine qu’on rentre en soi-même.

On se tourmente pour des choses qui ne servent presque de rien, ou de rien du tout ; & celles qui sont les plus necessaires, on les neglige, parce qu’on se donne tout entier aux occupations du dehors ; & comme l’on n’a pas soin de s’en retirer promptement, on s’y plaît enfin & on s’y attache.


CHAPITRE XLV.
Qu’il ne faut pas croire tout le monde, & qu’on fait beaucoup de fautes, en parlant beaucoup.
Le Disciple.

SEigneur, secourez-nous dans notre affliction : car c’est en vain que l’on attend son salut des hommes[119].

Combien de fois ai-je trouvé peu de fidelité, où je pensois en trouver beaucoup ?

Combien de fois au contraire en ai-je trouvé beaucoup, où je croyois en trouver peu ?

C’est par consequent s’exposer à être trompé, que de mettre son esperance dans l’homme.

Il n’y a que vous, ô mon Dieu, qui sauviez les Justes. Soyez donc beni pour toutes les choses qui nous arrivent.

Nous sommes foibles & legers sujets à l’erreur & au changement.

Où trouvera-t-on ici-bas un homme capable de se conduire avec tant de circonspection, qu’il ne puisse quelquefois tomber dans l’illusion & dans le trouble ?

Mais, Seigneur, on y tombe rarement, quand on se confie en vous & qu’on vous cherche avec un cœur droit.

Que s’il arrive quelque affliction, ou quelque embarras, vous en tirez ceux qui vous reclament, ou du moins vous les consolez dans leur peine, parce que jamais vous n’abandonnez ceux qui esperent en vôtre miséricorde.

Il est rare de trouver un ami fidéle & constant dans l’adversité.

Il n’y a que vous, mon Dieu, il n’y a que vous qui soyez toûjours fidéle ; & en cela nul ne vous égale, nul ne peut entrer en comparaison avec vous.

O que c’est parler sagement, que de dire, comme cette Sainte : Mon ame est fondée solidement en Jesus-Christ[120] !

Si la mienne étoit soûtenuë & appuyée de la sorte, elle n’auroit rien à craindre du côté des hommes : les paroles les plus picquantes ne la toucheroient point.

Qui est-ce qui peut tout prévoir ? qui peut se précautionner contre tous les maux de cette vie ? si les traits qu’on voit venir, ne laissent pas de blesser, quelle playe ne doivent pas faire ceux ausquels on ne s’attend point ?

Mais malheur à moi ! pourquoi n’ai-je pas eu soin de mieux prendre mes sûrerez ? pourquoi ai-je ajoûté foi si legerement à de vains discours ?

Hélas ! nous sommes tous hommes, & des hommes foibles & fragiles, quoique plusieurs nous croyent des Anges.

Qui croirai-je donc, ô Dieu de mon ame, qui croirai-je que vous seul ? vous êtes la verité même ; vous ne pouvez ni tromper, ni être trompé.

Au contraire, tout homme est menteur[121] ; tout homme est changeant ; & il n’y a guéres d’assurance à ce qu’il dit ; il fait bien des fautes, sur tout en parlant ; & il n’est pas de la prudence de le croire aveuglement, lors même qu’il semble le plus droit & le plus sincere.

O que vous aviez raison de nous avertir qu’il faut compter peu sur la bonne foi des hommes ; qu’il faut nous défier de nos domestiques, comme de nos ennemis[122], & ne pas croire des imposteurs qui nous viendront dire : Le Christ est ici, ou, il est là[123].

J’ai enfin ouvert les yeux, après qu’on m’a mille fois trompé : heureux si par mes égaremens je puis me rendre désormais plus sage, & plus circonspect !

Quelqu’un me dit à l’oreille : gardez-vous bien de divulguer ce que je vous dis ; & cependant lorsque je crois la chose secrecte, il est le premier à en parler : il ne peut garder le silence qu’il m’a tant recommandé ; il me trahit, & il se trahit lui-même ; puis il me quitte & ne paroît plus.

Ne permettez pas, Seigneur, que je rencontre de ces gens sans jugement & sans retenuë, ni que j’imite leur mauvais exemple.

Apprenez-moi à ne rien dire que de vrai, & éloignez de ma bouche tout ce qui ressent la duplicité & le mensonge.

Je dois éviter soigneusement ce qui dans un autre me paroît blâmable.

O qu’il est utile, qu’il est necessaire pour vivre en paix, de ne point parler mal d’autrui, de ne pas croire indifferemment & sans discussion tout ce qu’on entend, & de ne le pas rapporter à d’autres :

De ne s’ouvrir qu’à peu de personnes ; de vous chercher en toutes choses, ô mon Dieu, qui sondez les cœurs ; de demeurer toûjours ferme & inébranlable, quoique le monde puisse dire, & de souhaiter que rien ne le fasse, ni au dedans ni au dehors que selon votre bon plaisir !

Qu’il est important pour bien conserver votre grace, de fuïr l’éclat, de ne point chercher ce qui donne de l’admiration & fait du bruit dans le monde, mais d’embrasser volontiers tous les moyens de s’amender & d’augmenter en ferveur ?

Combien de personnes sont tombées dans de grands désordres, pour avoir reçû des louanges avant le tems ?

Combien d’autres se sont soutenuës, en cachant aux yeux des hommes les graces dont le Ciel les avoit favorisées en cette vie, où l’on est toûjours exposé aux tentations, & qu’on peut nommer une guerre continuelle.


CHAPITRE XLVI.
Qu’il faut mettre sa confiance en Dieu, lorsqu’on est injurié & calomnié.
Le Maistre.

Mon fils, soyez ferme & constant, & esperez tout de moi. Que sont les paroles, que des paroles qui passent ?

Elles frappent l’air, & ne brisent pas les pierres.

Si vous vous sentez coupable, songez qu’il faut que vous travailliez à vous amender : si vous vous jugez innocent, souvenez-vous que vous devez souffrir de bon cœur cette mortification pour l’amour de moi.

Ne vous imaginez pas avoir beaucoup fait, quand vous avez enduré quelque parole de mépris : car il s’en faut bien que vous n’ayez assez de courage pour supporter de rudes tourmens.

Pourquoi pensez-vous qu’une parole un peu aigre vous cause tant de chagrin, si ce n’est parce que vous êtes encore charnel, & que vous apprehendez trop les faux jugemens des hommes ?

Comme vous craignez le mépris, vous ne voulez point qu’on vous reprenne de vos fautes, & jamais vous ne manquez de pretextes pour les excuser.

Entrez plus avant dans votre intérieur, & vous verrez que ce qui y regne davantage, c’est l’esprit du monde, c’est un vain desir de plaire aux hommes beaucoup plus qu’à moi.

Car cette crainte excessive de l’humiliation, & cette honte d’être repris de vos désordres, montrent bien que vous n’êtes, ni vraiment humble, ni tout à fait mort au monde, & qu’à vôtre égard le monde n’est pas encore crucifié.

Mais écoutez ma parole ; & quelque chose qu’on vous puisse dire, vous n’en serez nullement émû.

Quand on diroit contre vous tout ce que l’envie, & la malice la plus noire peuvent inventer de plus injurieux, en quoi tout cela vous pourroit-il nuire, si vous le laissiez passer, & que vous n’en fissiez point d’état ? en perdriez-vous seulement un de vos cheveux ?

Mais un homme qui a le cœur éloigné de moi, & qui ne sçait ce que c’est que la vie intérieure, se trouble aisément pour une legere réprimande.

Au contraire, celui qui met sa confiance en moi, & qui ne se conduit point par son propre sens, ne craindra personne.

Car il sçait bien que je suis son Juge, qu’il n’y a rien de secret pour moi ; que je ne puis ignorer comment la chose s’est passée, & que je connois également celui qui a fait l’injure, & celui qui l’a reçûë.

Il est persuadé que c’est moi, qui lui ai fait naître cette occasion de souffrir, & que j’ai permis qu’elle arrivât ; afin que plusieurs fissent voir ce qu’ils pensoient[124] de ma Providence.

Un jour viendra que je jugerai devant tout le monde, le coupable & l’indolent : mais par un jugement secret, j’ai voulu avant ce tems-là les éprouver l’un & l’autre.

Le témoignage des hommes est souvent trompeur : mais mon jugement est toûjours seur ; il subsistera toûjours, & rien ne le détruira.

Il est ordinairement caché, & peu de gens sont capables de le penetrer : il n’est pourtant jamais faux, ni ne le peut être : quoi que les aveugles volontaires & les insensez y trouvent souvent à redire.

C’est donc à moi qu’il faut s’adresser ; c’est moi qu’on doit consulter, pour pouvoir juger saintement des choses ; & l’on ne sçauroit trop se défier de son propre jugement.

Le juste n’aura jamais de chagrin, quelque mortification que Dieu lui envoye[125], & quoi qu’on parle mal de lui, il ne s’en mettra guére en peine.

Il n’aura point trop de joye non plus si quelqu’un prend son parti, & s’offre de le justifier.

Il songera que c’est moi qui sonde les reins en les cœurs[126] & que j’en use tout autrement que les hommes, qui jugent des choses sur les apparences.

En effet ce qui est loüable aux yeux des hommes, me paroît souvent condamnable.

Le Disciple.

Seigneur, qui de tous les Juges êtes le plus droit, le plus équitable, & le plus patient, qui connoissez la fragilité & la malice de l’homme, soyez mon appui, comme vous êtes mon esperance. Car le témoignage, quoique favorable, de ma conscience, ne suffit pas pour assurer mon repos.

Vous sçavez des choses que je ne sçai pas ; ainsi, lorsqu’on m’a repris, j’ai dû m’humilier, & recevoir doucement la correction.

Que si je ne l’ai pas fait, je vous supplie de me pardonner mon orgüeil, & d’accroître en moi, par vôtre grace, la patience & l’humilité.

J’avouë que vôtre miséricorde infinie m’est beaucoup plus necessaire pour obtenir mon pardon, que le témoignage toûjours suspect de ma conscience, pour calmer mes craintes, & appaiser mes remords.

Car encore que je me croye innocent, je ne le suis pas pour cela[127] ; puisque nul homme sur la terre ne se trouvera parfaitement net devant vous[128], si vous ne lui faites misericorde.


CHAPITRE XLVII.
Qu’il faut tout souffrir pour gagner la vie éternelle.
Le Maistre.

MOn fils, ne vous ennuyez pas de travailler pour ma gloire, & ne vous laissez pas tout-à-fait abbattre aux afflictions qui vous arrivent. De quelque façon que les choses tournent, souvenez-vous de mes promesses, afin de vous consoler & de vous encourager dans les occurrences.

J’ai de quoi vous recompenser d’une maniere qui passe toute mesure.

Vous ne travaillerez pas longtems ici-bas, & vos souffrances ne dureront pas toûjours.

Attendez encore un peu, & vous verrez la fin de vos maux.

Il viendra un jour qui terminera tous vos travaux, & toutes vos peines : Tout ce qui passe avec le tems, est fort peu de chose, & de bien peu de durée.

Appliquez-vous à ce que vous faites ; travaillez fidélement & constamment à ma vigne : je serai moi-même vôtre récompense.

Ecrivez, lisez, psalmodiez, aimez la retraite, l’oraison & la pénitence, souffrez courageusement tout ce qu’il y a de fâcheux & de pénible en ce monde. Acheter la vie éternelle à ce prix, c’est l’avoir pour rien.

Un jour vous aurez la paix, & ce jour est connu à Dieu : mais il ne sera pas composé de lumiere & de ténébres comme les autres ; ce sera une lumiere éternelle & une clarté immense, dans laquelle vous jouirez d’une grande quiétude & d’un repos assuré.

Vous ne direz pas alors : Qui me délivrera de ce corps mortel ?[129] Vous ne vous écrierez pas non plus : Hélas ! que mon exil est long ![130] Car la mort qui regne à present par tout sera précipitée dans l’abime :[131] on vivra toûjours sans nulle inquiétude, pleinement content, & rempli de joye, dans la compagnie la plus charmante qui puisse être.

O si vous êtiez une fois monté dans le Ciel ! si vous aviez vû sur la tête des Bienheureux ces couronnes qui ne se flétrissent jamais ! si vous aviez bien consideré qu’elle est maintenant la gloire de ceux que le monde méprisoit si fort autrefois, & qu’il jugeoit indignes de vivre, certainement vous prendriez plaisir à vous abaisser, & vous tiendriez à plus grand bonheur d’obéïr à tous les hommes, que de commander à un seul.

Vous ne souhaiteriez pas des jours de divertissement & de réjouissance ; mais vôtre plus grande joye seroit de souffrir beaucoup pour l’amour de Dieu ; & vous croiriez avoir bien gagné, si l’on vous avoit traité avec le dernier mépris.

O si vous goûtiez ces veritez ! si elles entroient bien avant dans vôtre esprit ! que trouveriez-vous de rude ? & dequoi vous plaindriez-vous ?

A quels travaux, & à quels tourmens ne doit-on pas s’exposer, pour mériter une vie qui n’a point de fin ?

Ce n’est pas une affaire à negliger que celle où il s’agit de perdre ou de gagner un Royaume, & un Royaume éternel.

Levez donc les yeux au Ciel : vous m’y verrez avec tous mes Saints qui ont combattu en ce monde jusques à la mort, mais qui maintenant sont pleins de consolation & de joye, qui vivent dans le repos & dans l’assurance, & qui seront éternelle ment avec moi dans le Royaume de mon Pere.


CHAPITRE XLVIII.
De la brieveté de cette vie, & de la durée infinie de l’autre.
Le Disciple.

O Jerusalem celeste ! ô douce & délicieuse demeure ! Ô jour tres-clair de l’éternité ! jour que la nuit n’obscurcit jamais ! jour où paroît dans tout son éclat la verité éternelle ! jour serain, tranquille, exempt de tout mal ! jour enfin qui ne change point, & où sont contenus tous les siécles !

Plût à Dieu que cet heureux jour fût déja venu, & que tout ce qui doit finir, fût déja passé !

Les Saints qui sont voyageurs & étrangers sur la terre, voyent cette immense clarté, mais de loin, & comme par des rayons réflechis dans un miroir.

Il n’y a que les Bienheureux qui puissent sçavoir quelles sont les délices éternelles, comme il n’y a qu’eux qui les goûtent. Cependant les enfans d’Eve bannis en ce monde, gémissent dans la douleur & dans l’amertume.

Les jours qui composent cette vie mortelle sont courts & fâcheux, pleins de toutes sortes d’incommoditez & de miseres.

Il n’y a point d’homme qui ne soit sujet à avoir beaucoup de pechez. qui lui soüillent la conscience, beaucoup de passions qui lui déchirent le cœur, beaucoup de craintes qui le troublent, beaucoup de soins qui l’embarrassent, beaucoup de pensées curieuses qui le distraisent, beau coup de vains desirs qui l’inquiettent, beaucoup de fausses idées qui le trompent ; beaucoup de travaux qui le consument ; à quoi il faut joindre les tentations qui le tourmentent, les voluptez qui l’amolissent, la pauvreté qui l’accable.

Quand est-ce, ô mon Dieu, que tous ces maux cesserons ? quand serai-je délivré de la tirannie de mes vices ? quand pourrai-je ne penser qu’à vous ? quand me sera-t-il permis de me réjouir pleinement en vous ?

Quand serai-je libre de tout embarras, & exempt de toute peine de corps & d’esprit ?

Quand jouirai-je dedans & dehors d’une paix profonde d’une paix ferme & durable, que rien ne puisse troubler ?

O mon Jesus, quand vous verrai je face à face ? quand contemplerai je vôtre gloire ? quand me serez-vous tout en toutes choses ?

Quand aurai-je le bonheur de vous posseder dans votre Royaume, que vous avez préparé pour vos Elûs avant tous les siécles ?

Je suis ici loin de ma patrie, dénué de secours dans un païs ennemi, où je ne vois tous les jours que guerres & que malheurs.

Visitez-moi dans mon exil, consolez-moi dans mes afflictions, adoucissez mes ennuis ; car je ne soûpire qu’après vous.

Tout ce que le monde m’offre pour ma consolation, ne fait qu’augmenter ma peine.

Je brûle d’impatience d’aller à vous, d’être éternellement avec vous : & je n’y sçaurois parvenir.

Je voudrois pouvoir m’arracher aux choses du Ciel ; mais l’amour des biens temporels appesantit une ame sujette à mille passions déreglées.

L’esprit tâche de s’élever audessus des choses sensibles : mais quelque effort qu’il fasse, la chair le retient, & l’attire vers la terre.

Et ainsi toûjours contraint d’être en guerre avec moi-même, j’ai de la peine à me supporter[132] ; je sens au dedans de moi des mouvemens tout contraires, l’esprit le portant naturellement en haut, & la chair en bas.

O que je souffre un cruel martyre, lorsque voulant contempler les choses celestes, il me vient une foule de pensées mauvaises qui interrompent ma priere !

Seigneur, ne vous éloignez pas de moi, & ne vous détournez pas de vôtre serviteur, dans votre colére[133].

Lancez vos éclairs, décochez vos fleches ; dissipez[134] par vos divines illustrations, tout ce que le pere du mensonge me met dans l’esprit pour m’imposer & me séduire.

Rappellez à vous tous mes sens ; effacez de ma memoire les idées du monde, & les images des vices.

O verité éternelle, affermissez-moi de telle sorte, que je ne me laisse point aller à la vanité.

O source très-pure des plaisirs du Ciel, venez, éteignez en moi tout le feu de l’amour impur.

Usez envers moi de misericorde ; pardonnez moi les égaremens presque continuels de mon imagination, qui dans la priere ne s’attache à rien moins qu’à vous.

Je confesse, & il est vrai, que je suis tres-souvent distrait.

Mon esprit n’est point d’ordinaire où est mon corps ? il va où l’imagination l’emporte.

Ainsi je suis où est ma pensée, & ma pensée est, où est mon cœur.

Ce que j’aime ou par inclination naturelle, ou par habitude, me revient sans cesse dans l’esprit.

C’est ce qui vous a fait dire, ô suprême verité : Où est vôtre tresor, là est vôtre cœur[135].

Si j’aime le Ciel, je pense volontiers au Ciel.

Si j’aime le monde, je prends part aux biens & aux maux du monde : je me réjoüis des uns, & je m’afflige des autres.

Un homme charnel ne pense qu’aux plaisirs brutaux de la chair.

Un homme spirituel ne pense qu’aux saintes délices de l’esprit.

Je parle, & j’entends parler volontiers, des choses qui flattent ma sensualité, & elles s’impriment tellement dans ma memoire, que je ne les puis oublier.

Mais heureux celui, ô mon Dieu, qui renonce pour l’amour de vous à toutes les créatures ; qui se fait une continuelle violence ; qui mortifie la concupiscence de la chair par la ferveur de l’esprit, afin qu’étant libre au dedans & au dehors, de ce qui peut mettre le trouble dans son intérieur, il mérite de paroître devant vous, & de vous offrir la priere, dans la compagnie des Anges !


CHAPITRE XLIX.
Du desir de la vie éternelle, & de la grandeur des biens que Dieu a promis à ceux qui combattent genereusement en cette vie.
Le Maître.

MOn fils, lorsque vous sentez un ardent desir d’être dégagé des liens du corps, & de me voir sans aucun nuage, dans tout l’éclat de ma gloire, ouvrez vôtre cœur, & étendez-le, pour bien recevoir cette sainte inspiration, qui vous vient du Ciel.

Rendez mille actions de graces à mon infinie bonté, qui vous témoigne tant d’amour, qui vous visite avec tant de douceur, qui vous excite avec tant de charité, qui vous soûtient avec tant de force, de peur que le poids de la nature corrompuë ne vous arrête vers la terre.

Car cette ardeur sainte que vous ressentez, ne vient point de vous, & quelque effort que vous puissiez faire, vous ne l’auriez pas sans moi : c’est un pur effet de la grace dont je vous ai prévenu, c’est un moyen que je vous donne, & que vous devez employer pour croître en toute vertu ; principalement en humilité, pour vous prémunir contre les attaques de vos ennemis, pour vous attacher plus étroitement à moi, & pour me servir avec plus d’affection & de ferveur.

Mon fils, souvent il arrive que le feu est grand, mais il n’est point sans fumée.

Quelques-uns brûlent d’envie d’aller au Ciel : mais ils ont toûjours quelque attachement à la terre, & ne sont jamais tout-à-fait exempts de la contagion de la chair.

De-là vient que dans les choses qu’ils me demandant avec instance, ils n’envisagent pas purement ma gloire.

Vos desirs, qui paroissent si ardens & si empressez, ne sont pas plus purs que les leurs.

Car l’amour propre gâte tout, & il n’y a rien de saint & de parfait ou regne le propre interêt.

Demandez moi, non ce qui vous plaît, & ce qui vous accommode, mais ce qui m’est agréable, & ce qui peut servir à ma gloire.

Si vous êtes sage, vous préfererez toûjours mon inclination à la vôtre. Je sçai quels sont vos souhaits, & j’ai souvent entendu vos gemissemens.

Vous voudriez être déja en possession de la liberté & de la beatitude des enfans de Dieu. Vous soupirez après votre celeste patrie, vous en goûtez même par avance les délices ineffables : mais vous n’y êtes pas encore ; vôtre heure n’est pas venuë ; il ne faut songer maintenant qu’à porter la croix ; c’est ici un tems de guerre, un tems de travail & de souffrance.

Vous voudriez joüir dès à présent du souverain bien ; mais cela est impossible.

C’est moi qui suis ce souverain bien. Attendez-moi, dit le Seigneur, attendez que le regne de Dieu arrive.

Vous avez encore besoin de passer par les souffrances, & il faut que vôtre vertu soit éprouvée en bien des manieres.

Vous recevrez de tems en tems quelques consolations du Ciel : mais vous ne serez jamais pleinement content.

Montrez donc que vous avez du courage, soit à entreprendre, soit à endurer des choses contraires aux inclinations de la nature.

Il faut que par un entier changement, Vous deveniez un homme nouveau[136].

Il faut vous resoudre à faire souvent ce que vous ne voulez pas, & à ne pas faire ce que vous voulez.

Ce que les autres entreprennent leur réüssira ; & ce que vous entreprenez, ne vous réüssira point.

On estimera ce que les autres diront ; & quelque chose que vous disiez, on s’en moquera.

On accordera aux autres tout ce qu’ils demanderont ; & vous aurez beau demander, vous n’obtiendrez rien.

On loüera hautement les autres ; & on ne parlera point de vous.

On donnera aux autres de grands emplois ; & on ne vous jugera capable de rien.

La nature a bien de la peine à supporter tout cela ; & c’est beaucoup qu’elle n’en murmure point.

Ce sont-là pourtant les épreuves ordinaires, où l’on a coûtume de mettre les gens de bien, pour voir s’ils ont appris à se mortifier, & à se vaincre en toute occasion.

Jamais on n’a plus besoin d’être entierement mort à soi-même, que lorsqu’il faut voir & souffrir des choses dont on a beaucoup d’aversion, sur tout si ces choses ne paroissent ni raisonnables, ni utiles.

La crainte qu’on a de choquer une Puissance supérieure, de qui l’on dépend, fait qu’on gémit de se voir contraint à vivre toûjours dans une fâcheuse sujettion, & à renoncer en tout à les propres sentimens.

Mais considerez mon fils que vous tirerez beaucoup de fruit de vos souffrances, qu’elles finiront bien-tôt, & que vôtre récompense sera éternelle : faites là-dessus de serieuses réflexions ; vous y trouverez de grands sujets de consolation, & toutes les croix de cette vie vous sembleront tres-legeres.

Songez que pour vous être fait violence ici-bas en quelque rencontre, vous ferez éternellement vôtre volonté dans le Ciel.

C’est-là en effet que tous vos souhaits seront accomplis ; c’est-là que vous trouverez l’abondance, & la plenitude de tout bien, sans aucune crainte de la perdre.

C’est-là que soûmis à ma volonté, vous ne desirerez rien hors de moi, rien qui ne vous soit commun avec moi.

Alors vous n’aurez personne qui vous resiste, ni qui se plaigne de vous, ni qui trouble vôtre repos, ni qui traverse vos desseins. Il ne vous manquera rien de ce que vous pouvez souhaiter, vous jouirez d’un contentement parfait.

Je vous comblerai de gloire pour les opprobres dont le monde vous aura chargé ; je ferai de vos afflictions la matiere de vos loüanges ; & parce que vous aurez pris ici bas la derniere place, je vous donnerai une des premieres dans mon Royaume éternel.

Là vous verrez de quel mérite est l’humilité, de quelle joye la pénitence est suivie, & quel est enfin le prix de l’obéissance.

Soûmettez-vous donc maintenant à tous les hommes, & n’allez point trop examiner qui a dit ceci, qui a ordonné cela.

Et si quelqu’un a besoin de votre service, pour peu qu’il vous le témoigne, soit superieur, soit inferieur, soit égal, faites de bon cœur & avec une sincere affection ce qu’on demande de vous.

Que les uns recherchent une chose, les autres une autre ; qu’ils mettent leur gloire en ceci, ou en cela, ne leur enviez point les louanges qu’une infinité de gens leur donnent ; réjouissez-vous seulement de vous voir dans le mépris, & foulant aux pieds tout le reste, ne pensez qu’à ce qui est de mon service.

Ce doit être là l’unique matiere de vos soins, afin que vôtre vie & vôtre mort contribuent également à ma gloire[137].


CHAPITRE L.
Comment un homme dans la tristesse & l’aridité, doit s’abandonner entre les mains du Seigneur.
Le Disciple.

O Pere souverainement saint, ô mon Seigneur & mon Dieu, soyez beni maintenant & à jamais, puisque tout s’est fait, ainsi que vous le vouliez, & que tout ce que vous faites, est très-juste.

Que vôtre serviteur se réjoüisse non pas en lui-même, ni en aucun homme, mais en vous seul ! car c’est en vous seul qu’il trouve sa consolation, son contentement, & sa gloire, & vous êtes son esperance & sa couronne.

Qu’a-t-il, Seigneur, qu’il n’ait reçû de votre main, sans l’avoir mérité ?

Tout est à vous, comme à celui qui a tout donné, & qui a tout fait.

Je suis pauvre, & dès mes premieres années j’ai été dans le travail[138], & dans la souffrance.

Je suis quelquefois si triste, que je ne puis retenir mes larmes. L’image seule des peines que j’ai à souffrir, m’effraye & me trouble.

Je ne souhaite rien tant que de de vivre en paix. Je vous demande, Ô mon Dieu, cette paix si douce, si propre de vos enfans, que vous remplissez de lumieres, & que vous comblez de délices.

Si vous me communiquez cette paix, si vous me faites participant de ces délices, mon ame pleine d’allegresse & de dévotion ne cessera de vous loüer.

Mais, si vous vous retirez de moi, & que vous me délaissiez, comme vous faites quelquefois, je ne pourrai plus courir dans la voye de vos Saints Commandemens[139].

Je me prosterne ici devant vous, frappant ma poitrine, pour vous témoigner ma douleur de n’être plus comme j’étois, lorsque vous répandiez sur moi vos lumieres[140], & qu’afin de me défendre des tentations, vous me couvriez de vos aîles[141].

Pere juste, c’est maintenant que vous voulez éprouver votre serviteur.

Pere infiniment aimable, il faut aujourd’hui que vôtre serviteur souffre quelque chose pour l’amour de vous.

Pere digne d’être reveré à jamais, voici le moment prévû avant tous les siécles, dans lequel vôtre serviteur doit être affligé de peines extérieures, afin qu’il vive éternellement au dedans de vous.

Qu’il soit donc humilié, qu’il soit méprisé, qu’il soit comme anéanti devant tous les hommes ! que tous les maux imaginables fondent sur lui, & qu’il en soit accablé pour un peu de tems, pourveu qu’il puisse renaitre & revoir le jour, & avoir part à vôtre gloire dans le ciel !

Pere saint, vous l’avez ordonné ainsi, & rien ne s’est fait que selon vôtre volonté.

C’est une faveur signalée que vous faites à vos amis, lorsque vous leur fournissez des occasions de souffrir pour vous ; quoique vous permettiez qu’ils souffrent beaucoup, qu’ils souffrent souvent, & de toutes sortes de personnes.

Rien ne se fait sur la terre par hazard, & sans l’ordre de vôtre divine Providence.

Il m’a été très avantageux, ô mon Dieu, que vous m’ayez humilié, afin que j’apprenne vôtre sainte Loi[142], & que je bannisse de mon cœur tout sentiment de vanité & de présomption.

Si j’ai été couvert de honte & d’ignominie, c’est un bien pour moi, puisque j’ai appris à chercher ma consolation, non auprès des hommes, mais auprès de vous.

J’ai d’ailleurs conçu plus de crainte de vos jugemens secrets, sçachant que vous affligez le Juste de même que le pecheur, mais toûjours avec raison & avec justice.

Que vôtre Nom soit beni pour la grace que vous m’avez fait de ne me point épargner, de me frapper rudement, de m’accabler de douleurs & de miseres, au dedans & au dehors !

Je ne reçois nulle consolation de quelque créature que ce soit ; je n’en reçois que de vous, souverain Medecin des ames, qui blessez & qui guerissez de la même main ; qui conduisez l’homme jusques aux portes de l’Enfer, &e qui l’en retirez[143].

Il vous a plû de me châtier, mais de telle sorte que vos châtimens me servent de salutaires leçons[144].

O aimable Pere, je me remets entre vos mains ; je baisse la tête devant vous, prêt à recevoir la correction que j’ai méritée.

Frappez tant qu’il vous plaira, frappez, redoublez les coups, s’il est necessaire, pour dompter & assujettir ma volonté toûjours rebelle à la vôtre.

Donnez-moi cette pieté, & cette docilité que vous donnez à vos vrais Disciples, afin que je vous obéïsse en toutes choses.

Je vous abandonne generalement tout ce qui est dans moi, afin que vous le reformiez : car il vaut bien mieux être corrigé en cette vie, que puni en l’autre.

Vous connoissez toutes choses, tant generales que particulieres, & dans le fond même des consciences rien n’est caché à vos yeux.

Avant que les choses arrivent, vous les prévoyez, & vous n’avez pas besoin d’être averti de ce qui se passe sur la terre.

Vous ne pouvez ignorer ce qui m’est utile pour mon progrès spirituel, ni combien la tribulation m’est necessaire pour me purger de mes vices.

Disposez de moi selon votre bon plaisir, & ne souffrez pas que ma vie, dont vous voyez mieux que personne les désordres, demeure sans amandement.

Faites que je sçache ce qu’il faut sçavoir ; que j’aime ce qu’il faut aimer ; que je loüe ce que vous loüez ; que j’estime ce que vous estimez ; que je condamne ce que vous condamnez.

Ne permettez pas que je regle mon jugement sur ce que je vois, ni sur ce que j’entends dire à des personnes ignorantes : mais éclairez moi l’esprit, afin que je juge sainement des choses, soit materielles, soit spirituelles, & que je tâche sur tout de connoître ce que vous desirez de moi.

Les hommes qui jugent de tout sur le témoignage des sens, sont sujets à se tromper : mais ceux qui s’abusent le plus souvent, sont ceux qui accoûtumez à se gouverner par l’esprit & selon les loix du monde, n’aiment ni ne cherchent que les biens visibles.

Un homme pour avoir l’estime d’un autre homme, en est-il meilleur ?

Les loüanges que donne un superbe à un superbe, un aveugle à un aveugle, un malade à un malade, sont de pures flatteries, & elles devroient certainement leur causer moins de vanité que de confusion.

Car, comme disoit l’humble saint François, nul n’est vraiment grand, qu’autant qu’il l’est aux yeux du Seigneur.


CHAPITRE LI.
Qu’il faut s’occuper à des exercices humbles & abjets, lorsqu’on se sent incapable des plus élevez.
Le Maistre.

Mon fils, vous ne pouvez. demeurer long-tems dans une extrême ferveur, ni être toûjours dans un sublime degré de contemplation ; car la nature est si corrompuë & si foible, qu’il faut necessairement que vous descendiez de-là quelquefois, & que vous appreniez, malgré vous, à porter le poids des miseres de cette vie.

Vous aurez toûjours à souffrir bien des dégoûts & des peines interieures, tant que vous vivrez en un corps mortel.

Vous ne sçauriez donc éviter de gemir souvent dans cette chair corruptible, qui vous appesantit l’esprit & empêche que vous ne vacquiez continuellement aux exercices de pieté, & à la contemplation des choses divines.

Tout ce que vous pouvez faire alors c’est de tâcher à soulager votre ennui, par des œuvres exterieures, qui quoique saintes, demandent moins d’application ; c’est de vous confier en moi, & d’attendre mon retour ; c’est de supporter patiemment cette aridité & cet abandon, jusqu’à ce que je revienne pour vous consoler, & vous rendre votre joye.

Car je veux vous faire oublier toutes vos peines, & vous faire jouir interieurement d’un parfait repos.

Je vous donnerai l’intelligence des Ecritures ; vous trouverez de quoi entretenir vôtre devotion ; & la joye vous ayant dilaté le cœur, vous commencerez à courir dans la voye de mes Commandemens.

Vous reconnoîtrez alors que les souffrances de cette vie n’ont aucune proportion avec la gloire que vous est reservée en l’autre.


CHAPITRE LII.
Que chacun doit se juger beaucoup moins digne de consolation que de châtiment.
Le Disciple.

Seigneur, je ne suis point digne que vous veniez me consoler : j’avoüe que vous me traitez comme je mérite, quand vous me laissez dans la misere & dans l’affliction.

Car quand j’aurois toutes les eaux de la mer, & que je pourrois les changer en larmes, pour l’expiation de mes pechez, ce seroit encore trop peu pour mériter vos consolations divines.

Car après que je vous ai si grievement, & tant de fois, & en tant de manieres offensé, je ne dois attendre que de severes châtimens.

Donc, tout bien consideré, je suis indigne de la moindre consolation.

Mais vous, ô mon Dieu, qui êtes infiniment bon, qui ne voulez point détruire les ouvrages de vos mains ; qui prenez plaisir à faire paroître les trésors de votre bonté, dans les vases de misericorde, vous ne laissez pas de consoler & de soûtenir le plus lâche de vos serviteurs, d’une maniere qui passe les forces hunaines.

Car je suis bien convaincu que vos douceurs sont toutes autre que celles qu’on trouve dans les conversations du monde.

Qu’ai-je fait, Seigneur, pour m’attirer des consolations du Ciel ?

Je reconnois, à ma confusion, que je n’ai rien fait de bien, que j’ai toûjours eû beaucoup de penchant pour le vice, & peu de ferveur pour l’amandement de ma vie.

Je le reconnois, & il est vrai ; & si je disois le contraire, vous me dementiriez, sans que personne osât me défendre.

A quoi donc me devez-vous condamner qu’au feu de l’Enfer, qu’à une éternité de supplices ?

J’avoue que je suis digne de tout mépris, & indigne d’être nommé votre serviteur. Mais quelque fâcheux que me puisse être ce reproche, je ne nierai point la vérité : je confesserai mes crimes, & je m’en accuserai le premier, pour en obtenir plus facilement de vôtre misericorde une abolition entiere.

Que dirai-je dans le trouble & la confusion, que me cause le souvenir de mes infidelitez ?

Je ne puis dire autre chose, sinon : j’ai peché, Seigneur, j’ai peché : faites-moi misericorde : pardonnez-moi mes offenses.

Accordez-moi quelques momens pour pleurer, avant que je passe dans cette région de tenebres, qui est le sejour de la mort.

Que demandez-vous davantage d’un miserable pecheur, que des sentimens d’humilité & de penitence ?

C’est dans un cœur qui en est vraiment penetré que naît l’esperance du pardon ; c’est-là que s’appaisent les cruels remords qui tourmentent la conscience, c’est-là que la grace, qu’on a perduë, se retrouve ; c’est-là qu’on est à couvert de la colere d’un Dieu irrité ; c’est là enfin que Dieu & l’ame penitente se rencontrent, se reconcilient, & se donnent mutuellement le baiser de paix.

Une humble & sincere contrition est pour vous, Seigneur, un sacrifice d’une odeur plus douce que celle de tous les parfums.

On peut justement la comparer à ce parfum si précieux, qui fût répandu sur vos pieds sacrez : car vous ne méprisâtes jamais un cœur véritablement contrit & humilié[145].

On peut dire aussi qu’elle est un azile contre la fureur de notre ennemi commun ; & que c’est par elle que tout ce que nous avons contracté d’impur & de vicieux, se corrige & se purifie.


CHAPITRE LIII.
Que la grace ne se donne point à ceux qui ont trop d’amour pour les choses de la terre.
Le Maistre.

MOn fils, ma grace est un don qui n’a point de prix. Elle veut toûjours être seule & ne souffre point de mélange : elle ne sçauroit compâtir avec les délices de la terre.

Si vous voulez donc en être rempli, commencez par éloigner tout ce qui lui fait obstacle.

Tâchez de vous dérober aux yeux du monde ; aimez la retraite ; fuyez les conversations inutiles ; adonnez vous à la priere ; n’ayez point de plus grand plaisir que de traiter avec moi ; vivez de sorte, que vôtre conscience soit toûjours nette, & vôtre cœur toûjours penetré d’un vif regret de vos fautes.

Considerez tout le monde comme un rien, & préferez l’exercice de l’Oraison, à tout ce qui peur vous distraire, & vous occuper au dehors.

Ne croyez pas que vous puissiez vous unir à moi, & courir en même tems aprés des plaisirs passagers.

Rompez tout commerce avec vos amis & vos connoissances, & renoncez de bon cœur à toute consolation humaine.

C’est pour cela que le Prince des Apôtres conjure instamment les fiděles de vivre ainsi que des étrangers & des voyageurs sur la terre[146].

O qu’un homme meure tranquillement, & plein de confiance, lorsqu’il se sent tout-à-fait libre des attachemens du monde !

Mais une ame encore foible & immortifiée n’est point capable d’un détachement si parfait : & l’homme animal ne sçait ce que c’est que la liberté de l’homme interieur.

Que si de charnel qu’il est, il veut devenir spirituel, il doit quitter non seulement ceux qui ne lui sont rien, mais même ses proches, & se persuader que de tous les hommes il n’y en a aucun, dont il se doive plus donner de garde que de lui-même.

Si vous pouvez vous vaincre vous-même, vous surmonterez facilement tout le reste.

La victoire la plus glorieuse est celle que l’on remporte sur soi.

Car celui qui a acquis un tel empire sur les passions, que son appetit est soûmis à la raison, & que sa raison m’est soûmise en toutes choses ; celui-là sans doute est maitre de soi, & maître de tout le monde.

Voulez-vous donc parvenir à ce haut degré de perfection ; commencez à y travailler de toutes vos forces ; mettez la coignée à la racine ; arrachez de vôtre cœur cette affection désordonnée que vous avez pour vous même, pour vos propres commoditez, ou pour quelque bien materiel que ce puisse être.

Quiconque a pu vaincre l’amour propre, a presque tout fait, puisqu’il à coupé la racine de tous les vices ; & le fruit de sa victoire et une paix que rien ne sçauroit troubler.

Mais comme il y a peu de gens qui s’efforcent de mourir entierement à eux-mêmes ; aussi la plupart demeurent tellement esclaves de leurs passions, que jamais l’esprit ne l’emporte sur la chair.

Il faut donc que ceux qui veulent entrer dans ma familiarité, se défassent de leurs affections déreglées, & qu’ils prennent garde à ne s’attacher en particulier à aucune créature.


CHAPITRE LIV.
Des divers mouvemens de la Nature & de la Grace.
Le Maistre.

MOn fils, ayez soin de bien remarquer les mouvemens toûjours opposez de la nature & de la grace.

Car ils sont presque imperceptibles, & à peine les personnes les plus spirituelles sont-elles capables de les distinguer.

A parler en general, tous veulent le bien ; il n’y a personne qui ne se propose quelque bien dans tout ce qu’il dit, & dans tout ce qu’il fait ; mais on est souvent ébloui par le faux éclat d’un bien apparent.

La Nature est artificieuse ; elle trompe une infinité de gens, qu’elle attire, qu’elle engage, qu’elle fait tomber insensiblemene dans ses piéges ; & jamais elle n’a pour but que de se contenter elle-même.

La grace au contraire n’impose à personne ; elle est simple & ennemie de toute force de déguisement ; tout ce qu’elle fait, elle le fait purement pour Dieu, & c’est en Dieu, comme en la derniere fin, qu’elle se repose.

La Nature ne veut point mourir, ni se faire de violence, ni avoir le deshonneur d’être vaincuë, ni obéir, ni vivre dans la sujettion.

Mais la grace s’étudie à l’abnégation de soi-même, elle reprime la sensualité, elle aime l’obéissance, elle céde volontiers aux autres, elle s’interdit elle-même l’usage de sa liberté, elle se plaît à garder une exacte discipline : bien loin de vouloir dominer ; elle suit en tout la divine volonté ; & est toûjours prette à se soumettre à tous les hommes pour l’amour de Dieu[147].

La Nature ne travaille que pour ses propres interêts, & ne cherche qu’à s’enrichir aux dépens d’autrui.

La Grace regarde plûtôt le bien public que son avantage particulier.

La Nature prend plaisir à se voir estimée & honorée.

La Grace ne prend nulle part à la gloire qu’on lui donne, mais la renvoye toute entiere à Dieu.

La Nature craint le mépris & la confusion.

La Grace n’est jamais plus satisfaite, que lorsqu’elle est outragée pour le Nom de Jesus-Christ.

La Nature aime le repos & l’oisiveté.

La Grace ne peut demeurer sans rien faire, elle est toûjours en action.

La Nature abhorre les choses viles & grossiéres, & n’en veut que de magnifiques & d’eclatantes.

La Grace choisir les plus simples & les moins précieuses ; elle s’accommode de ce qu’il y a de plus rude, & n’a point de peine à porter des habits usez.

La Nature met son affection aux biens de la terre ; un gain temporel fait toute sa joye, comme une perte temporelle fait tout son chagrin : il ne faut qu’une parole un peu aigre pour lui causer de furieux emportemens.

La Grace méprise les biens passagers, & aspire à ceux de l’éternité ; toutes les pertes, toutes les disgraces ne la troublent point ; quelques duretez & quelques injures qu’on lui puisse dire, elle n’en paroît nullement émuë, parce qu’elle a mis tout son trésor, & tout son contentement dans le Ciel, où rien ne périt.

La Nature est toujours avare, toujours plus prompte à recevoir qu’à donner, toûjours attachée à ses propres interêts.

La Grace est genereuse & liberale ; elle ne veut rien de particulier ; elle se contente de peu, & est très-persuadée qu’il y a plus de bonheur à donner qu’à recevoir[148].

La Nature aime avec passion les choses creées ; elle se traite délicatement, & cherche par tout l’occasion de passer le tems en des promenades & en des conversations inutiles.

La Grace inspire l’amour de Dieu, & l’amour de la vertu ; elle renonce aux créatures ; elle fuit le monde ; elle a en horreur les desirs impurs de la chair ; elle retranche les visites, & a même honte de se montrer en public.

La Nature va souvent mendier au dehors quelque vaine consolation, ou quelque plaisir sensuel.

La Grace ne cherche à se consoler qu’en Dieu ; elle le regarde comme son souverain bien, & elle se réjouit en lui plus qu’en toutes les choses visibles.

La Nature est accoûtumée à n’agir que dans la vûë de son profit particulier ; elle ne fait rien pour rien ; & si elle rend le moindre service à un ami, elle veut qu’il lui en rende autant ou plus qu’il l’en loüe du moins, & que dans les occasions il lui en marque son ressentiment ; elle desire sur tout qu’on estime & qu’on réleve beaucoup ce qu’elle fait & ce qu’elle donne.

La Grace n’a que du mépris pour tout ce qui est périssable ; elle ne demande point d’autre récompense pour ses bonnes œuvres que Dieu seul ; & à l’égard des biens temporels elle n’en souhaite qu’autant qu’elle en a besoin pour travailler à acquerir les biens éternels.

La Nature se réjoüit d’avoir une grande parenté, & beaucoup d’amis, elle se vante de sa noblesse ; elle tâche de plaire aux Grands, & de s’insinuer par des flateries dans l’esprit des riches, elle applaudit à ses semblables.

La grace aime tendrement les ennemis, & si elle a beaucoup d’amis, elle n’en est pas plus fiére ; elle ne se glorifie ni du lieu de sa naissance, ni d’avoir d’illustres ancestres, à moins qu’ils ne se soient rendus recommandables par leur pieté.

Elle a plus d’égard pour le pauvre que pour le riche ; plus de compassion pour celui qui est vertueux, que pour celui qui est puissant ; plus d’inclination pour celui qui est sincere, que pour celui qui est fin & artificieux.

Elle exhorte les gens de bien à croître toûjours en vertu, & à imiter parfaitement le Sauveur.

La Nature se plaint, dès qu’elle manque de quelque chose.

La Grace souffre constamment la pauvreté.

La Nature rapporte tout à elle-même ; si elle combat, si elle dispute, c’est toûjours pour son interêt.

La Grace rend tout à celui qui étant le principe de toutes choses, doit aussi en être la fin ; elle ne s’attribuë aucun bien ; elle n’est point vaine ni présomptueuse : elle évite les disputes, & ne se croît point plus éclairée que les autres. Elle soûmet toutes ses pensées au jugement de la Sagesse éternelle.

La Nature veur sçavoir ce qu’il y a de plus secret ; elle s’informe curieusement de ce qui se passe de nouveau ; elle veut tout voir & tout entendre ; elle aime à se produire en public, elle desire d’être connuë, & affecte de faire des choses capables de lui attirer les louanges & l’admiration du monde.

La Grace ne se répaît point de nouvelles, ni de vaines curiositez ; car elle ne voit en tout cela que des marques de l’ancienne corruption de nôtre nature ; outre qu’à vrai dire, il n’y a rien de nouveau ; comme il n’y a rien de constant & de durable sur la terre.

Elle enseigne donc à combattre la sensualité, à fuir le faste & la vaine gloire, à cacher par humilité les actions les plus grandes & les plus admirables, à avoir toûjours en vūë, non de paroître sçavant, mais de profiter en vertu, & d’avancer la gloire de Dieu.

Elle ne dit rien à son avantage, ni ne vante point ce qu’elle a de bon ; elle souhaite seulement que Dieu, qui par une pure charité, répand les benedictions sur l’homme, en soit beni à janais.

Cette divine Grace est une lumiere surnaturelle, & un don tout particulier du Ciel ; c’est le caractere des Predestinez ; c’est le gage le plus certain du salut.

C’est elle qui apprend aux hommes à préferer les biens du Ciel aux biens de la terre, & qui de grossiers, qu’ils sont, les rends spirituels.

On reçoit donc une plus grande abondance de graces, à proportion qu’on fait plus d’effort pour vaincre & assujettir la nature. Ainsi l’homme intérieur se réforme & se perfectionne de jour en jour, par de nouvelles visites, sur le modele de Dieu même.


CHAPITRE LV.
De la corruption de la nature, & de l’efficace de la grace.
Le Disciple.

SEigneur, qui m’avez créé à vôtre image & à vôtre ressemblance, communiquez-moi vôtre grace, qui, comme vous me l’avez fait voir, est un don si excellent & si necessaire pour mon salut, afin que je dompte cette nature corrompuë qui me porte toûjours au mal, & qui ne peut que m’engager dans la perdition.

Je sens effectivement dans ma chair la loi du peché, qui repugne à la loi de mon esprit[149], & qui m’oblige presque malgré moi, de suivre le mouvement de la sensualité en beaucoup de choses.

Ainsi il m’est impossible de resister à la violence de mes passions, si vôtre grace ne vient dans mon cœur pour le fortifier.

J’ai besoin d’un puissant secours pour réduire une nature rebelle, qui dès le commencement a été portée au mal[150].

Car ayant perdu son innocence dans Adam, & tous les enfans d’Adam ayant eu part à la désobéissance de leur pere, la peine de ce peché est devenue commune à tous les hommes. Ainsi quand on parle mainte- nant de la nature, qui en sortant de vos mains, étoit sans aucun défaut, on entend une nature vicieuse & gâtée, qui par le peché originel, est tombé dans une telle foiblesse, que tout son penchant est pour les choses de la terre.

Le peu qui lui reste de force se peut comparer à une étincelle cachée sous la cendre.

Et cette étincelle n’est autre chose que la raison naturelle, qui, quoique soit obscurcie, a encore assez de lumiere pour discerner le bien du mal, & le vrai du faux ; mais qui laisse toûjours l’homme dans l’impuissance de faire ce qu’il approuve, & de recouvrer ce qu’il a perdu ; je veux dire, la pleine connoissance de la verité, & la parfaire innocence.

De-là vient, mon Dieu, que selon l’homme interieur, je me plais à accomplir vôtre loi, sçachant qu’elle est bonne, juste & sainte, & qu’elle condamne tout ce qui mérite d’être, condamné.

Mais, selon l’homme exterieur, la loi du peché me tient dans une si grande servitude, que la chair goûverne l’esprit, & que l’appetit l’emporte sur la raison.

Ainsi, quelque envie que j’aye de bien faire, je n’en trouve pas le moyen.

Je fais souvent d’assez bonnes resolutions ; mais étant destitué des secours dont j’ai besoin pour soûtenir ma foiblesse, la moindre difficulté me rebute & me décourage.

Je n’ignore pas quelle est la voye de la perfection ; je sçai ce que je dois faire pour y arriver : mais le poids de la nature corrompuë m’entraîne d’un autre côté.

O mon Dieu, que vôtre grace m’est necessaire, & pour commencer & pour continuer, & pour achever l’ouvrage de mon salut !

Car sans elle je ne puis rien ; & quand il vous plaît de me la donner, je suis capable de tout.

O grace puissante, ô precieux don du Ciel, à qui les Justes doivent leurs mérites, & sans lequel tous les dons de la nature, ne servent de rien !

Seigneur, vous ne faites nul état ni des arts, ni des richesses, ni de la beauté, ni de la force, ni de la vivacité d’esprit, ni de l’éloquence, si votre grace ne sanctifie tout cela, & n’en réleve le prix.

Car les avantages de la nature sont communs aux bons & aux méchans : mais ce qui distingue les Elûs, c’est la grace, c’est la charité, par où ils méritent la vie éternelle.

La grace est quelque chose de si excellent, que qui ne l’a pas, n’est rien devant vous, fût-il Prophéte, eût-il le don des miracles, & toute la science possible[151].

La foi même, l’esperance, & toutes les autres vertus ne peuvent vous plaire sans la charité & la grace.

O heureuse grace, qui comblez de richesses spirituelles ceux qui sont pauvres d’esprit, & qui conservez dans l’humilité ceux qui sont riches en dons du Ciel :

Venez dans mon ame, venez-y dès le matin, remplissez la de consolation ; de peur qu’étant abbatuë par une trop grande lassitude, & par une longue secheresse, elle ne vienne à manquer de forces.

Faites, ô mon Dieu, que je trouve grace devant vous. Car quand je serois dénué de toutes les choses, dont la nature croît avoir besoin, vôtre seule grace me suffit.

Si je suis tourmenté de tentations & accablé de miseres, je ne craindrai rien, tant que vôtre grace sera avec moi.

C’est elle qui me fortifie, qui me dirige, qui me soûtient.

Elle a plus de force que tous mes ennemis, & plus de lumiere que tous les Sages du monde.

C’est elle qui enseigne la verité, qui forme les mœurs, qui instruit les ignorans, qui console les affligez, qui dissipe la tristesse, qui chasse la crainte, qui entretient la devotion, qui est la source des larmes saintes de la penitence.

Que suis je sans elle qu’un tronc sec, qui n’est bon qu’à jetter au feu ?

Faites donc, Seigneur, que vôtre grace me prévienne, & qu’elle me suive toûjours, & qu’elle me rende attentif à toutes les occasions de pratiquer les bonnes œuvres. Je vous en conjure par les mérites de Jesus-Christ, vôtre Fils unique.Ainsi soit-il[152].


CHAPITRE LVI.
De l’abnégation de soi-même, & de l’imitation de Jesus crucifié.
Le Maistre.

MOn fils, plus vous vous haïrez vous-même, plus vous aurez d’union avec moi.

Car comme on n’obtient la paix interieure, qu’en méprisant les biens exterieurs : ainsi l’on ne peut s’attacher à Dieu, qu’en se détachant de soi-même.

Je veux que vous appreniez à vous remettre de tout à ma volonté, sans opposition & sans murmure.

Suivez-moi ; car je suis la Voye, la Verité & la vie[153].

On ne peut marcher où il n’y a point de voye ; on n’est assuré de rien où il n’y a point de verité ; on ne sçauroit vivre où il n’y a point de vie.

Je suis la Voye que vous devez prendre, la Verité que vous devez croire, la Vie que vous devez esperer.

Je suis la Voye sûre, la Verité infaillible, la Vie éternelle.

Je suis la Voye la plus droite, la premiere Verité, la vraye Vie, la Vie bienheureuse, la Vie incréée.

Si vous demeurez dans cette Voye, vous parviendrez à la connoissance de la Verité ; la Verité vous sauvera[154], & vous fera vivre éternellement.

Voulez-vous obtenir la Vie ? gardez mes Commandemens[155].

Voulez-vous connoître la verité ? croyez en moi.

Voulez-vous être parfait ? vendez tout ce que vous avez[156].

Voulez-vous être mon Disciple ? commencez par une entiere abnégation de vous-même.

Voulez-vous gagner la vie bienheureuse ? renoncez aux faux plaisirs de la vie présente.

Voulez-vous être fort élevé dans le Ciel ? humiliez-vous profondément sur la terre.

Voulez-vous enfin regner avec moi ? portez la croix avec moi.

Car le chemin qui conduit à la souveraine beatitude ; & à la véritable lumiere, n’est ouvert qu’aux amateurs de la Croix.

Le Disciple.

O mon Jesus, puisque toute vôtre vie s’est passée dans le travail, dans l’humiliation, & dans l’opprobre, faites qu’à votre imitation, je m’estime heureux d’être méprisé de tout le monde.

Car le serviteur ne doit être plus consideré que son Seigneur, ni le disciple plus que son Maître[157].

Instruisez votre serviteur & à méditer, & à imiter tout ensemble vos œuvres saintes : car c’est dans cet exercice que je dois trouver mon salut & ma perfection.

Tout entretien, toute lecture, qui ne regarde point vôtre vie, ne sçauroient me satisfaire.

Le Maistre.

Mon fils, puisque vous sçavez, & que vous avez lû cout cela, vous serez heureux, si vous le mettez en pratique.

Celui qui sçait, & qui execute mes volontez, c’est celui qui m’aime, & je l’aimerai reciproquement ; je me ferai connoître à lui ; je le ferai asseoir avec moi dans Royaume de mon Pere[158].

Le Disciple.

O mon Sauyeur, daignez accomplir ce que vous me promettez, & rendez moi digne de cette grace.

J’ai reçû la Croix que vous m’avez présentée, je l’ai reçuë de vôtre main ; je la porterai jusques à la mort, selon que vous le voulez.

La vie d’un saint Religieux est certainement une Croix, mais une croix qui conduit au Ciel.

Courage, mes freres, nous avons heureusement commencé ; gardons-nous bien de reculer, & d’abandonner ce que nous avons si saintement entrepris.

Allons tous ensemble où Dieu nous appelle : Jesus sera avec nous.

C’est pour l’amour de Jesus que nous avons pris cette croix : demeurons y toûjours attachez pour l’amour de lui.

Il nous donnera l’exemple, il sera nôtre soûtien & nôtre force, comme il est nôtre modéle.

Voilà nôtre Roi, nôtre Capitaine qui marche devant nous, & qui veut bien combattre pour nous.

Suivons le courageusement ; ne craignons point l’ennemi ; mourons, s’il le faut, dans le combat ; & qu’on ne nous reproche pas que nous ayons été assez lâches pour nous détacher & nous enfuir de la croix.


CHAPITRE LVII.
Qu’encore qu’on soit sujet à quelque défaut, on ne doit pas se décourager.
Le Maistre.

MOn fils, j’aime mieux vous voir humble & patient dans l’adversité, que plein d’allegresse & de dévotion dans la prosperité.

Quelle raison avez-vous de vous attrister pour une faute legere dont on vous accuse ?

Quand ce seroit quelque grand crime, vous ne devriez pas en avoir le moindre chagrin.

Laissez maintenant parler le monde. Si l’on dit quelque chose contre vous, ne le trouvez pas étrange ; ce n’est pas la premiere fois qu’on l’a fait ; & si vous vivez long-tems, on vous en dira bien d’autres.

Vous montrez assez de courage quand il n’y a rien qui vous fasse peine. Vous donnez même de fort bons avis aux autres, & vous sçavez les encourager dans leurs afflictions : mais s’il vous survient quelque accident imprévu, vous manquez incontinent de conseil & de force.

Voyez combien grande est vôtre foiblesse. Vous ne l’éprouvez que trop jusques dans les moindres occasions ; mais sçachez que toutes ces peines & d’autres semblables qui vous arrivent, vous sont envoyées d’en haut pour votre salut.

Ne vous en affligez point ; & si vous ne pouvez vous empêcher de les sentir, gardez-vous au moins de vous y laisser abbattre ; & de vous en inquietter long-tems.

Si vous avez trop peu de vertu pour les souffrir avec joye, souffrez-les avec patience.

Si vous n’entendez pas volontiers les railleries & les médisances qu’on fait de vous, & s’il vous vient là-dessus quelque mouvement de colere, tâchez de vous retenir, & de ne point vous échapper en des paroles fâcheuses qui puissent scandaliser les foibles.

Le calme reviendra bien tôt avec la grace, qui appaisera tout le trouble, & adoucira toute l’amertume de vôtre cœur.

Je vis encore, dit le Seigneur, prêt à vous aider, à vous soutenir, à vous consoler extraordinairement, pourvû que vous m’invoquiez avec confiance & avec dévotion.

Soyez plus constant, & préparez-vous à plus souffrir que jamais.

Ne croyez pas cependant que tout soit perdu, s’il arrive que vous soyez ou plus souvent affligé, ou plus rudement tenté.

Vous êtes homme, & non pas Dieu ; vous êtes chair, & non pas esprit comme les Anges.

Comment pourriez-vous être toûjours ferme dans mon service, puisque ni l’Ange dans le Ciel, ni le premier homme dans le Paradis terrestre ne l’ont pas été ?

C’est moi qui releve & qui sauve les personnes affligées, & je communique en quelque sorte ma Toute-puissance à ceux qui reconnoissent leur foiblesse.

Le Disciple.

Seigneur, soyez glorifié à jamais pour votre divine parole, qui m’est plus douce que le miel[159] !

Que ferois je parmi tant de maux dont je me sens accablé, si vous ne disiez quelque mot pour me consoler ? mais quelles que soient mes souffrances, que m’importe, pourveu qu’après de grandes tempêtes, j’arrive enfin au port du salut ?

Faites-moi la grace de bien mourir, & de ne sortir de ce monde que pour aller dans le Ciel.

Souvenez vous de moi, ô mon Dieu, & conduisez-moi par un chemin droit en vôtre Royaume. Ainsi soit-il.


CHAPITRE LVIII.
Qu’il ne faut point être curieux de sçavoir ce qui est au-dessus de nous, ni examiner les secrets Jugemens de Dieu.
Le Maistre.

MOn fils, prenez garde à ne point entrer dans des questions trop délicates & trop subtiles, & sur-tout dans ce qui regarde les secrettes dispositions de ma Providence.

Ne demandez point pourquoi celui-là semble abandonné, & que ce- lui-ci est favorisé de beaucoup de graces ; pourquoi l’on est si humilié, & l’autre si élevé.

Ce sont des mystéres, qui passent & la portée de l’esprit humain, & il n’est point d’homme sur la terre, qui à force de réflexion & de disputes, puisse parvenir à la connoissance de mes jugemens.

Lors donc que le Tentateur vous suggerera ces pensées, ou que des gens trop curieux vous interrogeront là dessus, ne leur répondez que par ces paroles du Prophéte : Vous êtes juste, Seigneur, & vos jugemens sont équitables[160] :

Ou par ces autres : Les jugemens du Seigneur sont véritables, ils sont essentiellement justes[161].

Et de fait mes jugemens doivent être réverez & non pas examinez, parce que nul entendement humain n’est capable de les comprendre.

Prenez garde aussi de ne jamais disputer sur le mérite des Saints, & n’allez point rechercher qui est le plus grand & le plus élevé en gloire, dans le Royaume des Cieux.

Ces sortes de curiositez ne servent qu’à partager les esprits, qu’à leur inspirer de l’orgüeil, d’où naissent des jalousies & des querelles, les uns voulant exalter un Saint, les autres un autre.

Tout cela est inutile, & désagréable à moi & aux Saints. Car je suis le Dieu non de la discorde, mais de 1a paix[162] ; & cette paix a pour fondement une vraye humilité, & non pas un zele aveugle & ambitieux.

Quelques-uns ont plus de devotion pour un Saint que pour un autre ; & c’est à qui relevera le lieu au-dessus des autres. Mais ce sentiment est plûtôt humain & naturel, que surnaturel & divin.

J’ai fait tous les Saints ; je leur ai donné ma grace ; je les ai reçus dans ma gloire.

Je sçai quel est le mérite de chacun d’eux ; & je les ai tous prévenus par des marques speciales de ma douceur & de ma bonté[163].

J’ai connu avant tous les siécles ceux que j’ai aimez & prédestinez. Ce n’est point eux qui m’ont choisi ; c’est moi-même qui les ai choisis & separez du monde.

C’est moi qui par mes inspirations les ai appellez ; qui par ma misericorde les ai attirez ; qui les ai conduits par la voye des tentations ;

Qui les ai comblez de saintes delices ; qui leur ai aidé à perseverer dans ma grace, & c’est moi enfin qui ai couronné leur patience.

Je les connois tous depuis le premier jusques au dernier, & il n’y en a pas un que je n’aime infiniment.

Je mérite d’être loué, d’être beni, d’être honoré en toutes choses, & pardessus toutes choses, pour les avoir élevez à un si haut point de gloire, & pour les y avoir destinez, avant qu’ils fussent en état de s’en rendre dignes.

Quiconque donc méprise le dernier d’entr-eux n’honore point le premier. Car j’ai fait le plus petit aussi bien que le plus grand.

On ne peut au reste deshonorer aucun Saint qu’on ne m’offense, & qu’on offense tous les autres Saints qui sont avec lui dans le Ciel.

Ils sont tous si étroitement unis par la charité, qu’ils n’ont que les mêmes sentimens & les mêmes inclinations ; & je suis l’unique motif de l’amour mutuel qui les lie ensemble.

Mais quelque affection qu’ils ayent les uns pour les autres, ils m’aiment encore plus qu’eux mêmes, & que leurs mérites.

Et c’est dans ce saint transport que ne pensant qu’à m’aimer, il m’aiment souverainement, ils m’aiment de toutes leurs forces, & ils trouvent en cela leur parfait repos.

Rien ne peut ni les détourner de moi, ni leur faire aimer quelque chose qui soit au dessous de moi.

La Verité éternelle dont ils ont l’esprit penetré, fait que leur cœur brûle de cet amour tout divin, qui est un feu qu’on ne peut éteindre.

Que désormais donc les hommes sensuels, qui ne cherchent que leur plaisir, n’osent plus parler de l’état, & des differens dégrez de la gloire des Bienheureux ; qu’ils n’ayent plus la témerité de leur en donner, ou de leur en ôter selon qu’il leur plait, & non comme il plaît à la Vérité incréée.

Il y a de l’ignorance en plusieurs d’entre eux, sur tout en des gens grossiers, qui faute de lumiere, n’ont jamais bien sçû ce que c’est que d’aimer une personne d’un amour pur & parfaitement spirituel.

S’ils le portent à aimer quelqu’un, ce n’est que par un mouvement naturel ; & sur ce qu’ils voyent, sur ce qu’ils font ici-bas, ils jugent de ce qui se fait dans le Ciel.

Mais il y a bien à dire entre les fausses imaginations des gens imparfaits, & les vrayes idées de ceux qui sont éclairez d’enhaut.

Abstenez-vous donc, mon fils, de traiter de ces matiéres trop élevées & trop subtiles pour vous.

Ne pensez qu’à ce qui est de vôtre salut ; heureux si vous aviez seulement la derniere place dans le Royaume de Dieu !

Quand un homme pourroit sçavoir qui sont ceux qui ont le plus de mérite & le plus de gloire dans le Ciel, qui lui serviroit cette connoisance, s’il ne s’en faisoit un sujet de s’humilier devant moi, & de me glorifier davantage ?

Quiconque s’applique à considerer la grandeur de ses offenses, le peu qu’il a de vertu, & combien il est éloigné de la perfection des Saints, fait quelque chose de plus agreable au Seigneur, que s’il s’amusoit à les comparer les uns aux autres, & à rechercher qui sont les plus grands ou les plus petits.

Il vaut beaucoup mieux invoquer les Saints, & implorer leur secours, avec dévotion, avec humilité, & avec larmes, que d’examiner en vain les divers degrez de leur sainteté & de leur gloire.

Ils sont pleinement contens, & voudroient que tous les hommes qui sont ici bas, le fussent aussi : ils souhaiteroient en particulier qu’on s’abstint de tant de recherches & de discours inutiles.

Ils ne se glorifient point de leurs mérites, car tout ce qu’ils ont de bon, ils l’attribuent, non pas à eux-mêmes, mais à moi seul, qui par un excès de charité, les ai enrichis de mes dons.

Ils m’aiment comme leur Dieu, & l’amour qu’ils ont pour moi, est accompagné d’un contentement si parfait, qu’il ne manque rien à leur bonheur.

Plus ils sont élevez en gloire, plus ils se connoissent ; & plus ils sont humbles, plus il m’approchent de près ; & ils reçoivent ainsi de plus grandes marques de mon amour.

C’est pour cela que mon bien-aimé Disciple les vit un jour qui mettoient leurs couronnes aux pieds du Seigneur, prosternez eux-mêmes devant l’Agneau, & adorant celui qui vit dans tous les siécles des siécles[164].

Plusieurs demandent qui est le premier dans le Royaume celeste[165] ; & ils ne sçavent seulement pas s’ils y auront place parmi les derniers.

C’est quelque chose de grand que d’être le plus petit dans le Ciel, où il n’y a personne qui ne soit grand ; puisque tous méritent d’être nommez, & qu’en effet ils sont tous enfans de Dieu.

Le moindre d’entre-eux en vaut mille autres. Ils vivront tous à jamais, au lieu qu’un pecheur, quand il auroit vécu cent ans, mourra enfin & sera maudit[166].

Les Apôtres, ayant un jour demandé qui devoit être le plus grand dans le Royaume celeste[167], ils entendirent cette réponse : Si vous ne vous convertissez, & si vous ne devenez semblables à des enfans, vous n’entrerez point dans le Royaume des Cieux. Celui donc qui sera humble & petit, comme cet enfant que vous voyez, sera le plus grand dans le Royaume celeste[168].

Malheur à ceux qui refusent de s’humilier avec les petits ; parce que la porte du Ciel est trop basse & trop petite pour eux, & qu’ils n’y sçauroient entrer.

Malheur aussi à vous, riches, qui vivez dans le plaisir[169] & dans l’abondance de toutes choses : parce que tandis que les pauvres seront reçus dans le Ciel, vous demeurerez dehors, & gemirez éternellement.

Rejoüissez-vous, humbles, & vous pauvres, rejoüissez-vous, puisque le Royaume du Ciel vous appartient ; si toutefois vous ne quittez point le chemin de la Verité[170].


CHAPITRE LIX.
Qu’il faut mettre toute sa confiance en Dieu.

SEigneur, qu’y a-t-il dans tout ce monde visible, en quoi je mette ma confiance, & d’où j’attende ma consolation ?

Je n’espere rien que de vous, ô mon Dieu : dont la charité n’a point de bornes.

Où me suis-je bien trouvé sans vous ? & où ai-je été mal avec vous ?

J’aime mieux vivre dans la pauvreté pour l’amour de vous, que dans l’opulence sans vous.

Ce seroit pour moi un moindre avantage d’être dans le Ciel sans vous, que de demeurer sur la terre, quoique voyageur, & étranger avec vous.

Partout où vous êtes, on trouve le Paradis, & par tout où vous n’êtes pas, on trouve la mort & l’enfer.

Tous mes desirs sont pour vous, & avant que je puisse vous posseder pleinement, je ne fais que soûpirer après vous.

Enfin vous êtes le seul, en qui j’ose me confier, & de qui j’attends du secours dans mes besoins.

Vous êtes mon esperance, mon réfuge, mon consolateur, mon ami constant & fidéle.

Tous cherchent leurs interêts[171] : mais vous, mon Dieu, vous ne cherchez que mon salut & ma perfection, & vous rapportez toutes choses à mon avantage.

Car encore que vous m’exposiez à beaucoup de tentations & d’adversitez, vous n’avez jamais en vûë que mon bien, parce que ceux que vous aimez le plus, & que vous voulez sauver, sont ceux que vous éprouvez le plus rudement, en mille manieres.

Mais pour cela même je ne suis pas moins obligé de vous aimer & de vous loüer, que si vous me combliez de consolations.

Je mets donc en vous, Seigneur, toute ma confiance ; & c’est à vous seul que je veux avoir recours dans toutes mes peines : car je ne trouve dans les creatures que foiblesse & qu’inconstance.

En effet, je n’ai hors de vous, ni ami qui m’assiste, ni protecteur qui me defende, ni maitre qui m’instruise, ni livre qui me console, ni richesses qui me soûtiennent, ni azile, où je sois en assurance ; en un mot, tout m’est inutile, si vous ne daignez être vous-même mon appui, ma force, ma consolation, mon conseil, & ma défense.

Tout ce qui semble devoir contribuer à mon repos & à mon bonheur n’y contribuë rien, lorsque vous êtes éloigné de moi.

C’est donc en vous qu’est le comble de tous les biens ; c’est vous qui faites tout ce qu’il y a de plus souhaitable & de meilleur dans la vie ; & c’est dans vous que se perd toute l’éloquence humaine.

Enfin l’esperance que vos serviteurs ont en vous, est ce qui les soûtient, les anime, & les fortifie.

Mes yeux sont tournez vers vous : j’attens tout de vous, ô mon Dieu, qui etes le Pere des miséricordes.

Benissez moi, & sanctifiez moi : versez dans mon ame vos bénedictions célestes ; faites-en un temple si saint, si digne de vous, que votre gloire y conserve son éclat, & qu’il n’y paroisse rien, qui puisse déplaire à votre divine Majesté.

Je vous conjure, par votre miséricorde infinie, de jetter les yeux sur moi, & d’écouter la priére du dernier de vos serviteurs, qui manque de tout en cette malheureuse terre où il est banni, & où loin de la véritable Patrie, il se trouve enseveli dans les ombres de la mort.

Protegez mon ame, & conservez là toute pure, au milieu de la corruption du siécle ; conduisez tellement mes pas, qu’avec le secours de votre grace j’arrive enfin, par le chemin de la paix, à la gloire éternelle. Ainsi soit-il.


Fin du troisiéme Livre.


Kempis - De l’Imitation de Jésus-Christ, traduction Brignon, Bruyset, 1718 page 293.jpg



Kempis - De l’Imitation de Jésus-Christ, traduction Brignon, Bruyset, 1718 Bandeau IHS 01.jpg


DE
L’I M I T A T I O N
DE
JESUS - CHRIST.

LIVRE QUATRIÉME.

Du Sacrement de l’Autel.



Jesus exhorte les Fidéles à la sainte Communion.

VENEZ à moi vous tous qui êtes accablez de travail & de misere, & je vous soulagerai, vous rassasierai[172], dit le Seigneur.

Le pain que je vous promets, est ma chair, qui donnera la vie au monde[173].

Prenez, & mangez : ceci est mon Corps, qui sera livré pour vous à la mort. Ce que j’ai fait faites-le en memoire de moi[174].

Celui qui mange ma Chair, & boit mon Sang, demeure en moi, & je demeure en lui[175].

Les paroles que je vous ai dites, sont esprit & vie[176].


CHAPITRE I.
Avec quelle reverence il faut recevoir Jesus-Christ ?

O Mon Sauveur, ô Verité éternelle, toutes ces paroles sont de vous, quoiqu’elles n’ayent pas été dites dans le même-tems, ni écrites dans le même lieu.

Comme donc elles sont de vous, & par consequent véritables, je suis obligé de les recevoir toutes avec foi, & avec actions de graces.

Ce sont vos paroles, puisque c’est vous qui les avez dites : mais elles sont véritablement à moi, puisque c’est pour mon instruction & pour mon salut que vous les avez prononcées.

Je les reçois volontiers, comme venant de votre bouche, afin qu’il vous plaise me les graver dans le cœur.

Des paroles si tendres, & qui marquent tant de bonté, m’encouragent d’une part : de l’autre mes ingratitudes m’effrayent, & ma mauvaise conscience ne me permet pas de m’approcher de vos saints Mystéres.

Une invitation si douce m’attire : mais le poids de mes pechez & de mes vices qui sont innombrables, me retient.

Vous desirez que je m’approche de vous avec confiance, si je veux participer à vos dons : vous me commandez de manger ce Pain divin, si je veux vivre à jamais, & obtenir la gloire éternelle.

Venez à moi, dites-vous, venez vous tous, qui étes accablez de peines, & je vous soulagerai[177].

O parole vraiment consolante pour un pecheur pauvre & miserable, que vous invitez à la Communion de vôtre Corps & de vôtre Sang !

Mais qui suis-je, ô mon Seigneur, & mon Dieu, qui suis-je pour oser me présenter devant vous ?

La vaste étenduë des Cieux ne sçauroit vous contenir[178] ; & vous dites : Venez à moi.

D’où vient cet excès de charité ? comment daignez-vous ainsi m’appeller & me souffrir auprès de vous.

De quel front paroîtrai-je en vôtre présence, moi qui ne me sens aucun mérite pour prétendre à cet honneur ?

Comment oserai-je vous recevoir dans mon sein, moi qui à vos yeux ai commis tant de crimes si énormes ?

Les Anges & les Archanges vous reverent, les Justes & les Saints vous craignent ; & vous dites cependant : Venez tous à moi.

Qui le croiroit, si vous ne le disiez vous-même ? si vous n’en faisiez un commandement, qui oseroit y penser ?

Noé, cet homme si saint, fut cent ans à construire une arche, où lui & peu d’autres se devoient sauver du déluge general : & moi en une heure je pourrai me préparer pour recevoir dignement celui qui de rien a créé le monde ?

Moïse vôtre Favori & vôtre Ministre, fit faire d’un bois incorruptible un autre Arche qu’il couvrît de lames d’or, afin d’y mettre les deux Tables de la Loi, que vous lui aviez données ; & moi qui ne suis que corruption, je recevrai hardiment le suprème Législateur, l’Auteur & le Maitre de la vie ?

Salomon le plus sage des Rois d’Israël, employa sept ans à bátir en vôtre honneur un Temple très-magnifique ; & quand il fût achevé, il en celebra la Dédicace huit jours durant, il y offrir plusieurs milliers d’hosties pacifiques, & enfin il commanda que l’Arche d’Alliance y fût portée, au son des trompettes, aux acclamations du peuple, & qu’on la plaçât dans le lieu, qui lui avoit été préparé.

Ec cependant un malheureux comme moi, qui ne sçauroit presque donner une demie heure à l’Oraison, & à qui peut être il n’est jamais arrivé une seule fois d’y bien employer une demie heure tout entiere ; un homme dis-je, si mal disposé, ne craindra point de vous inviter à venir chez lui ?

O mon Dieu, qui pourroit dire ce que ces grands Saints ont fait pour vous plaire ?

Hélas, que ce que je fais est peu de chose ! & que je mets peu de tems à me disposer à la Communion !

Je me trouve rarement bien recüeilli, & encore plus rarement sans aucune distraction.

Je ne devrois cependant avoir aucune pensée profane, & aucune créature ne me devroit occuper l’esprit en votre présence, puisque je suis prêt de recevoir, non pas un Ange, mais le Seigneur même des Anges.

D’ailleurs l’Arche d’Alliance, & tout ce qui étoit dedans, n’avoit rien de comparable ni à vôtre sacré Corps, ni aux qualitez glorieuses dont il est orné. Tous les sacrifices de la Loi ancienne étoient de simples figures de celui de vôtre Corps immolé sur nos Autels, où ces figures se trouvent parfaitement accomplies.

Comment donc, étant si proche de vous, puis-je être si peu épris de vôtre divin amour ? comment apportai-je si peu de soin à me préparer à vos saints Mystéres ; sur tout quand je pense qu’autrefois les Patriarches, les Prophétes, les Rois & les Princes avec tout le peuple, faisoient paroître tant d’ardeur pour vous honorer selon l’ordre & les ceremonies de leur Loi ?

David, ce Prince si religieux, n’eût pas honte de danser publiquement devant l’Arche[179], en reconnoissance des faveurs insignes, que Dieu avoit faites anciennement à ses Peres.

C’est dans cette même vûë qu’il fit faire divers instrumens de musique, & qu’il composa des Pseaumes que tous chantoient avec beaucoup de solemnité, & avec de grandes démonstrations d’allegresse. Lui même inspiré d’en-haut les chantoit souvent sur sa harpe, instruisant ainsi le peuple à louer, à benir, à glorifier tous les jours unaniment leur Seigneur.

Si tout cela se faisoit avec tant de pieté ; si devant l’Arche d’alliance tout retentissoit des louanges de Dieu, quel respect ne dois-je pas avoir, quelle devotion ne doivent pas témoigner tous les Fidéles devant cet auguste Sacrement, ou l’on mange la Chair adorable de Jesus-Christ ?

Plusieurs vont en pelerinage en divers endroits, pour honorer les Reliques de quelque Saint ; ils sont charmez de ce qu’on leur dit des vertus & des grandes actions des Saints ; ils considerent avec admiration les magnifiques Eglises, qu’on a bâties en leur honneur ; ils baisent avec respect leurs Ossemens, enveloppez dans de précieuses étoffes d’or & de soye.

Et vous voilà exposé vous-même à mes yeux sur cet Autel, ô mon Dieu, ô le Saint des Saints, ô le Créateur des hommes, & le Maitre souverain des Anges.

Il y a souvent beaucoup de curiosité dans ces sortes de voyages, où sous couleur de dévotion l’on aime à voir des choses extraordinaires, & qu’on a point encore vûës. Aussi d’ordinaire n’en revient-on pas meilleur qu’on étoit auparavant, surtout quand on ne cherche qu’à courir, sans se mettre en peine de changer de vie.

Mais vous êtes réellement dans la sainte Eucharistie, & vous y êtes tout entier, ó mon Jesus, vrai Dieu & vrai homme, vous y êtes, & quiconque vous y reçoit dignement y est sanctifié & rempli de grace.

Car ce n’est ni curiosité, ni legereté, ni sensualité qui l’attire ; c’est une vive foi, c’est une ferme esperance, c’est un amour pur & sincere.

O Dieu invisible, Créateur du monde, que vous en usez avec nous d’une maniere admirable ! que vôtre conduite est douce, qu’elle est pleine de tendresse à l’égard de vos Elûs qui vivent de vôtre Chair dans le Sacrement !

C’est là sans doute une faveur inestimable, & qu’on ne sçauroit comprendre. Vous vous en servez comme d’un puissant moyen pour gagner le cœur des personnes de pieté.

Car les Justes, qui travaillent continuellement à se corriger & à se perfectionner, ne s’approchent guéres de ce divin Sacrement, qu’ils ne se sentent penetrez de dévotion, & épris de l’amour de la vertu.

O grace merveilleuse, grace connuë des Justes & des Fideles, mais cachée aux Infideles & aux pecheurs !

O ineffable Mystére, dans lequel Dieu comble l’ame, de dons celestes, & lui rend avec la premiere vigueur, toute la beauté que les pechez avoient ternie !

La dévotion qu’on y ressent est souvent si grande, que passant de l’ame au corps, elle le soûtient & le fortifie.

Mais ce qu’il y a de pitoyable, & ce qu’on ne peut assez déplorer, c’est le peu de dévotion, c’est la tiédeur & la negligence que l’on apporte à recevoir Jesus-Christ, l’unique esperance des Elûs, auquel tous les Saints sont redevables de leurs vertus & de leurs mérites.

Il est en effet nôtre sanctification & nôtre rédemption ; il est la consolation des bonnes ames en cette vie, & il fera à jamais leur bonheur à l’autre.

Mais hélas ! une infinité de gens comoissent peu l’excellence de ce Sacrement, qui réjoüit le Ciel, & qui soûtient tout le monde.

O dureté prodigieuse du cœur humain : ô aveuglement étrange, de faire si peu de cas d’un don si précieux, & d’en corrompre tellement l’usage, que par une vicieuse accoûtumance, on vient enfin à en perdre l’estime & le goût !

S’il n’y avoit dans le monde qu’un seul Prêtre qui celebrât, & qu’il n’y eût qu’un seul endroit, où il fût permis de recevoir la sainte Communion, quel empressement n’auroit-on pas pour voir ce lieu si privilegié, pour y voir le Prêtre célebrer les divins Mystéres ?

Maintenant que le sacrifice du Corps & du sang de Jesus-Christ est offert dans tous les quartiers du monde, & par une infinité de Prêtres, n’en doit on pas profiter ? & ne faut-il pas que plus on a de facilité d’y participer, plus on admire l’amour excessif, que Dieu porte aux hommes ?

Je vous rends mille actions de graces, Ô mon Jesus, Prêtre, & Pasteur éternel, pour la bonté que vous ayez de nous donner pour nourriture dans nôtre exil, vôtre Corps & vôtre Sang, & de nous convier vous même à ce banqueť, en nous disanr : Venez à moi vous tous qui êtes dans le travail & dans la souffrance ; venez, car je veux vous soulager, & vous rassasier[180].


CHAPITRE II.
Que Dieu fait paroître admirablement sa bonté dans le Sacrement de l’Eucharistie.
Le Disciple.

Plein de confiance en vôtre miséricorde, Seigneur, j’ose m’approcher de vous ; c’est un malade qui s’approche de son Medecin ; c’est un voyageur, qui brûlant de soif, court à la fontaine de la vie ; c’est un pauvre qui s’adresse au plus riche de tous les Rois : c’est un serviteur qui vient à son Maître ; c’est une créature qui cherche son Créateur : enfin c’est une ame affligée, qui se jette entre les bras de son Dieu, & de son unique consolateur.

Mais d’où vient que vous m’honorez de vôtre visite ? qui suis-je pour mériter que vous vous donniez à moi ?

Comment un pecheur ose-t-il se présenter devant vous ? & vous, ô mon Dieu comment vous abbaissez-vous jusqu’à visiter un pecheur ?

Vous connoiffez le fond de mon ame, & que je n’ai nul mérite pour vous attirer à moi.

Je reconnois mon indignité & ma bassesse ; je louë & adore vôtre bonté ; je vous rends graces pour tous les effets de vôtre misericorde.

Car si vous me comblez d’honneur & de biens, c’est parce que vôtre inclination vous y porte, & non parce que vous m’en jugez digne ; c’est afin de me faire mieux sentir quelle est la tendresse de vôtre amour & jusques où peut aller vôtre humilité.

Sçachant donc que vous voulez bien en user ainsi, je ne puis dissimuler la joye que j’en ai : tout ce que je crains, c’est que mon ingratitude ne vienne enfin à vous éloigner de moi.

O très-doux Jesus, quelles loüanges, quelles benedictions vous donnerai-je pour une faveur aussi grande, qu’est celle de me donner à manger vôtre sacré Corps, dont les qualitez glorieuses ne se peuvent exprimer.

Mais enfin, que puis-je penser quand je communie, quand je m’approche de mon Seigneur, qui mérite infiniment plus de respect que je ne lui en puis rendre ; quoique je souhaite ardemment de le recevoir avec devotion ?

La meilleure & la plus salutaire pensée que je puisse prendre, c’est de m’humilier profondément devant vous, & de vous marquer l’estime que je fais de vos bontez.

Je vous benis, ô mon Dieu, & jamais je ne cesserai de vous loüer, & d’exalter vos grandeurs.

De ma part ce que j’ai à faire, c’est de me mépriser moi-même, de me soûmettre à vos volontez, de descendre & de m’abîmer dans mon néant.

Vous êtes le Saint des Saints, & moi je ne suis que corruption & qu’ordure.

Vous vous abaissez jusqu’à moi, qui ne suis pas digne de vous regarder.

Vous daignez me visiter, vous voulez être avec moi ; & tout pecheur que je suis, vous m’invitez à vôtre banquet.

Vous me presentez le pain des Anges, le pain vivant, la manne celeste, en un mot vous-même, qui êtes venu du Ciel pour donner la vie au monde[181].

Voilà ce qui me fait voir jusques à quel point vous nous aimez & nous honorez, Quelles actions de graces ne vous doit-on pas pour un tel bienfait ?

O que cette divine institution nous est utile ! que ce festin, où vous voulez être vous-même nôtre nourriture, est agréable ! qu’il est délicieux ?

Qui n’admirera ici la vertu & la verité de votre parole ? Vous avez parlé, & tout s’est fait[182] : tout s’est fait selon que vous l’avez dit.

Chose merveilleuse, & qu’on ne croiroit jamais sans la lumiere de la Foi : vous, Seigneur, vrai Dieu & vrai Homme, vous êtes caché sous les especes d’un peu de pain & de vin ; vous y êtes tout entier, & on vous mange toûjours, sans que vous puissiez être consumé.

Vous donc, qui êtes le Maître de l’Univers, qui n’ayant besoin de personne, avez institué ce Sacrement afin de pouvoir habiter en nous, conservez mon corps & mon ame dans une telle pureté, qu’étant net de toute tache, je puisse avec joye célebrer souvent vos sacrez Mystéres. Faites que je reçoive pour ma sanctification, ce qui doit servir principalement à votre gloire, & à me faire souvenir de vous.

O mon ame, tressaillez de joye, & remerciez le Seigneur d’un don si précieux, qu’il vous a laissé pour vôtre plus grande consolation en cette vallée de larmes.

Car toutes les fois que vous mangez le Pain de vie, l’œuvre de la Redemption se renouvelle, & vous entrez en participation de tous les mérites de vôtre Sauveur.

La charité de Jesus-Christ ne diminuë point, & le trésor de les merites est inépuisable.

Vous devez donc concevoir une haute idée de ce Mystére incompréhensible : vous devez y penser souvent, & par un renouvellement intérieur, vous y disposer tous les jours.

Il faut, soit que vous disiez, ou que vous entendiez la Messe, que cette action vous paroisse toûjours grande, & toûjours nouvelle ; il faut que vous en soyez touché de même que si c’étoit ce jour-là que le Fils de Dieu se fût incarné dans le sein de la bienheureuse Vierge, ou qu’il fût mort sur la Croix pour le salut de tous les hommes.


CHAPITRE III.
Qu’il est utile de communier souvent.
Le Disciple.

Voilà que je viens à vous, Seigneur, dans le dessein de profiter de vôtre don, & de me réjoüir avec vous en ce délicieux banquet que vous avez préparé aux pauvres[183].

Je trouve en vous seul tout ce que je puis, & que je dois desirer.

Vous êtes ma redemption & mon salut, mon esperance & ma force, mon ornement & ma gloire.

Répandez donc aujourd’hui Ô mon Jesus, répandez la joye dans l’ame de vôtre serviteur[184], parce que j’ai élevé mon cœur vers vous.

Ce que je souhaite maintenant de plus, c’est de vous recevoir chez moi avec toute la devotion & tout le respect que je dois ; c’est de mériter que vous me donniez, comme à Zachée, vôtre benediction, & que vous me traitiez comme un vrai enfant d’Abraham.

Mon ame brûle d’envie de s’unir à vôtre Corps, & je n’ai point d’autre passion que de m’attacher à vous.

Donnez vous à moi, & je suis content ; car hors de vous il n’y a point de solide consolation.

Aussi ne puis-je demeurer separé de vous ; & si vous ne me visitez, la vie m’est un rude supplice.

Il faut donc que je m’approche souvent de vous, comme de celui de qui j’attends mon salut ; parce que je crains que les forces ne me manquent dans le chemin, si j’oublie jamais de manger le Pain de vie.

Lorsque vous prêchiez en Judée, & que vous y guerissiez une infinité de malades, vous dites un jour : Je ne puis renvoyer ces gens-ci chez eux sans leur donner à manger, de peur que manquant de forces, ils ne soient contraints de demeurer en chemin[185].

Fortifiez-moi donc maintenant, ô tres-doux Jesus, qui pour la consolation des fideles, avez bien voulu vous renfermer dans le Sacrement.

Vous êtes la nourriture de l’ame, & quiconque vous recevra dignement, aura pour partage & pour recompense la gloire éternelle.

Je vois bien que faisant beaucoup de fautes, & étant sujet à me relâcher, j’ai besoin du frequent usage de la priere, & des Sacremens de la Confession & de la Communion.

C’est par-là que je dois me renouveller, me purifier, & m’échauffer ; de peur que si je m’en abstiens trop long-tems, je n’oublie mes saintes resolutions.

Car l’homme avec tous ses sens est porté au mal dès la jeunesse[186] ; & la malice croîtra toûjours, si vous ne le prévenez de vôtre grace.

L’effet essentiel de la Communion est de l’éloigner du mal, & de l’affermir dans le bien.

Si donc je me sens très-peu de ferveur, si je suis tiéde & indevot, lors même que je communie, ou que je célebre la Messe, quelle seroit ma tiédeur, si je negligeois de me servir du remede que vous me donnez pour m’en preserver, ou pour m’en guérir ?

Que si je n’ai pas les dispositions necessaires pour celebrer tous les jours, je veux du moins me rendre digne de le faire dans les tems qui me sembleront les plus propres pour en profiter.

Car ce qui console le plus une ame fidéle, tant qu’elle est éloignée de vous, & comme bannie dans un corps mortel, c’est de penser souvent à vous, & d’être toûjours en état de vous recevoir avec devotion.

O miracle de bonté, que vous, Dieu & homme, vous de qui tous les esprits ont reçû l’être & la vie, vous daigniez visiter une ame aussi pauvre que la mienne, & qu’afin d’appaiser sa faim, vous vouliez être vous-même sa nourriture !

O l’ame vraiment heureuse, qui se trouve digne de vous recevoir ; & qui en vous recevant est remplie de joye spirituelle ; qui reçoit tout à la fois & un Seigneur si puissant, & un Hoste si aimable, & un Ami si fidéle, & un Epoux, qui en beauté, en noblesse, en toute sorte de perfection, surpasse tout ce qu’il y a de beau, de noble, & de parfait dans le monde !

O Dieu de mon cœur, que le Ciel & la terre, avec ce qu’ils ont de plus charmant, demeurent dans un silence profond devant vous ! qu’ils admirent vôtre Sagesse qui les a créez ! qu’ils avoüent que vôtre beauté passe infiniment la leur, & que la leur n’est que l’ombre de la vôtre !


CHAPITRE IV.
Que Dieu fait beaucoup de biens à ceux qui communient dignement.
Le Disciple.

O Mon Seigneur & mon Dieu, prévenez-moi de votre grace, faites-moi part de vos douceurs ; rendez moi digne de vous recevoir à la sainte Table.

Réveillez-moi du profond assoupissement où je suis ; attirez mon cœur à vous, visitez mon ame, sanctifiez-la par votre visite, afin qu’elle se réjouisse en vous dans ce Sacrement, comme dans la source de toute douceur.

Eclairez aussi mes yeux, & découvrez-moi ce grand Mystére, afin que je le croye avec une vive foi.

Car c’est le chef-d’œuvre de votre Toute-puissance ; c’est vous seul qui l’avez institué, & les hommes n’y ont point de part.

Il contient tant de merveilles, que l’esprit humain n’y peut rien comprendre, & qu’il est même incomprehensible aux Esprits celestes.

Comment donc le pourrai-je pénetrer, moi qui ne suis que terre & que cendre, que corruption & que peché ?

Seigneur, j’ose m’approcher de vous avec un cœur simple, avec une ferme foi, avec beaucoup de confiance & de respect, parce que vous le voulez ; & je crois sans aucun doute que vous êtes dans ce Sacrement, que vous y êtes tout entier, & comme Dieu, & comme Homme.

Vous desirez que je m’unisse intimément à vous par amour.

Je vous supplie donc par vôtre bonté infinie, & je vous demande une grace spéciale pour cela ; je vous supplie, dis-je, de m’embraser tellement le cœur, que je fonde de tendresse pour vous, & que je ne cherche plus de consolation hors de vous.

Car la divine Eucharistie est le salut de l’ame & du corps ; c’est un remede souverain pour toutes les infirmitez spirituelles ; c’est elle qui me guérit de mes vices, qui modére mes appetits, qui m’aide à vaincre les plus violentes tentations, ou qui en diminuë la violence ; c’est par elle que je reçois une infinité de graces, que ma vertu encore foible se fortifie, que ma foi s’augmente, que mon esperance s’affermit, que la charité enfin s’allume & s’étend de plus en plus dans mon cœur.

Qui pourroit concevoir les biens que vous avez faits, & que vous continuez de faire aux Justes qui communient dignement, ô mon Dieu, ô le refuge & le soutien de l’infirmité humaine, ô l’auteur de toute consolation spirituelle ?

Vous les consolez effectivement dans leurs afflictions ; s’ils sont dans l’abattement, vous leur relevez le courage, & leur inspirez une ferme confiance en votre secours ; vous les remplissez de tant de joye, vous leur éclairez tellement l’esprit, qu’avec cette nouvelle grace, ils se trouvent tout-à-fait changez. De sorte que ceux qui avant que de communier, étoient inquiets, dissipez & sans devotion, deviennent tranquilles, recuëillis, & plein de ferveur, dès qu’ils ont pris cette nourriture celeste.

C’est ainsi que vous en usez avec vos Elûs, afin qu’étant convaincu de leur extrême foiblesse, ils soient obligez d’avoüer que c’est de vous qu’ils tiennent toute leur vie.

En effet d’eux-mêmes ils sont tiédes & indevots, & vous les rendez devots & fervens.

Car qui peut aller à la source de la douceur ; & n’en pas revenir plus doux ?

Qui peut demeurer long-tems devant un grand feu, & n’en être pas échauffé ?

Vous êtes la source qui ne tarit point ; vous êtes le feu qui brûle toûjours, & qui ne s’éteint jamais.

Si je ne puis donc m’approcher assez de la source pour m’y désalterer pleinement, j’irai au canal par où coulent les eaux salutaires, & j’en tirerai du moins quelques goutes pour temperer un peu l’ardeur de ma soif.

J’avouë que je suis encore un homme terrestre, & qu’il s’en faut bien que je ne sois embrasé du divin amour, comme les Cherubins & les Seraphins le sont dans le Ciel, mais j’essayerai desormais d’acquerir la vraye devotion, je me mettrai en état de vous recevoir dignement, & j’espere enfin obtenir de vous quelque étincelle de ce feu, dont brûlent les Esprits celestes.

Suppléez par vôtre bonté à ce qui me manque, ô mon doux Jesus, ô le Saint des Saints, qui appellez tout le monde à vous, en disant : Venez à moi, venez vous tous qui êtes dans le travail & dans l’oppression, & je vous soulagerai[187].

Vous voyez, Seigneur, que je suis contraint de manger mon pain, à la sueur de mon visage, toûjours accablé de tristesse, chargé de pechez, combattu de tentations, tourmenté de passions violentes ; & il n’y a que vous qui soyez capable de me délivrer de tant de maux.

Je me remets donc entre vos mains, avec tout ce que j’ai, afin qu’il vous plaise me conserver, & me conduire sûrement au Ciel.

Faites-moi la grace de m’y recevoir, pour l’honneur de votre saint Nom, vous qui n’avez pas dédaigné de me donner vôtre chair pour viande, & vôtre sang pour breuvage.

Faites ő mon Dieu, & mon Sauveur que par le frequent usage de ce Sacrement, je croisse de jour en jour en pieté & en devotion[188].


CHAPITRE V.
De l’excellence du Sacrement de l’Autel, & de la pureté que demande le Sacerdoce.
Le Maistre.

QUand vous seriez aussi pur qu’un Ange, aussi innocent que saint Jean-Baptiste, vous ne seriez pas encore digne de recevoir ni d’administrer ce grand Sacrement.

Car quelque mérite qu’ait un homme, il en a toûjours trop peu pour manger lui-même, & pour distribuer aux autres le pain des Anges.

C’est quelque chose de mystérieux, & de divin que la dignité des Prêtres qui ont un pouvoir que Dieu n’a pas communiqué aux Anges mêmes.

Car il n’y a dans l’Eglise que les Prêtres legitimement ordonnez, qui puissent célébrer la Messe, & consacrer le corps du Fils unique de Dieu.

Ils sont les Ministres & les organes du Seigneur, ils parlent au Nom du Seigneur, ils font ce que le Seigneur leur a commandé de faire.

Mais le principal Auteur des gran- des merveilles qui se font en cette action, est le Seigneur même, ce Dieu invisible & Tout-puissant à la volonté duquel toutes choses obéïssent.

Aussi devez-vous bien plûtôt ajoûter foi à la parole d’un Dieu qui peut tout, qu’au temoignage de vos sens, & à des signes extérieurs qui ne peuvent que vous tromper.

Vous donc, Prêtres de Jesus-Christ, approchez-vous des Autels, avec réverence & avec crainte.

Considerez qui vous êtes, & quel est le ministére dont l’Evêque vous à chargez, en vous imposant les mains ; acquittez-vous-en avec beaucoup de fidelité & de dévotion ; offrez dans le tems le Sacrifice divin, & comportez-vous toûjours d’une maniere irréprehensible.

Vos obligations ne sont diminuées en rien ; au contraire, vous êtes plus obligez que jamais à mener une vie reglée, & à croître en perfection.

Les Prêtres doivent exceller en toute vertu, & édifier le prochain par leurs bons exemples.

Ils doivent se distinguer du commun des hommes : il faut qu’ils vivent comme les Anges dans le Ciel, ou comme les personnes éminentes en sainteté sur la terre.

Lorsqu’un Prêtre est révêtu des habits Sacerdotaux, il tient la place de Jesus-Christ, & sa principale fonction est d’interceder auprès de Dieu, tant pour lui que pour tout le peuple.

Il porte sur sa Chasuble devant lui, & derriere lui le Signe sacré de la Croix, afin de penser continuellement aux souffrances du Sauveur.

Il le porte devant lui, pour ne perdre jamais de vûë les traces de son divin Maître, & pour les suivre avec ferveur.

Il le porte derriere lui, pour s’animer à souffrir courageusement tout le mal qu’on lui fera.

Il le porte devant lui, pour s’exciter à la contrition de ses pechez : il le porte derriere lui, pour le souvenir qu’il est chargé des pechez des autres ; que la charité les lui doit faire pleurer comme les siens propres, & qu’il faut qu’il se regarde comme médiateur entre les pecheurs & Dieu.

Il ne doit pas même cesser de prier ni d’offrir le Sacrifice, qu’il n’ait obtenu leur pardon.

Ainsi un Prêtre à l’Autel, honore Dieu, réjoüit les Anges, édifie le peuple Chrétien, aide les vivans, soulage les morts, & se procure à lui-même une infinité de biens.


CHAPITRE VI.
Priere qu’on peut faire à Dieu, avant que de communier.

Seigneur, je ne puis me presenter d’un côté vôtre grandeur, & de l’autre ma bassesse, que je n’en sois effrayé.

Car si je ne m’approche de vous, je m’éloigne de la vie ; & si je m’en approche indignement, je suis coupable de mort.

Que ferai-je donc ? quel parti prendrai-je, ô mon Dieu, ô mon unique refuge, & tout mon conseil dans mes besoins ?

Enseignez-moi ce qui est meilleur : apprenez-moi quelque pratique courte & aisée pour me disposer à la sainte Communion. Car il m’ımporte extrêmement de sçavoir de quelle maniere je vous dois préparer mon cœur, & ce qu’il faut que je fasse pour vous recevoir dans le Sacrement, ou pour vous offrir en sacrifice sur l’Autel, avec devotion, avec reverence, & avec profit.


CHAPITRE VII.
De l’examen de la conscience, & de la resolution de s’amender.
Le Maistre.

LE premier soin que le Prêtre doit avoir, s’il veut célébrer dignement les saints Mystéres, c’est d’y apporter une vraye humilité, un profond respect, une vive foi, une intention pure d’y honorer Dieu.

Examinez donc serieusement vôtre conscience, & n’obmettez rien pour la purifier ; de sorte qu’après une contrition sincere, & une humble confession, il n’y reste aucune tache, qui doive vous éloigne de l’Autel.

Ayez une vraye douleur de tous vos pechez en general ; mais concevez un regret particulier des fautes où vous tombez le plus souvent.

Et si le tems vous le permet, confessez à Dieu dans le fond de vôtre cœur tous les excès ou vous porte le déreglement de vos passions.

Gemissez de vous voir encore si sensuel & si mondain, si immortifié, si plein de desirs & de mouvemens impurs ;

Si peu appliqué à la garde de vos sens, si rempli de vaines imaginations ;

Si facile à vous épancher au dehors, si peu soigneux de vôre intérieur ;

Si porté à vous divertir & à rire, si dur à la componction & aux pleurs ;

Si prompt à chercher vos commoditez, si lent à embrasser les rigueurs de la penitence ;

Si curieux de voir d’agréables choses & d’en entendre de nouvelles ; si ennemi des exercises bas & humilians ;

Si ardent à amasser, si reservé à donner, si avare à retenir ;

Si indiscret dans vos paroles, si peu maître de vôtre langue ;

Si déreglé dans vos mœurs, si fâcheux & si imparfait dans votre maniere d’agir ;

Si sensuel à table, si peu attentif au Sermon ;

Si passionné pour le repos, si paresseux pour le travail ;

Si éveillé lorsqu’on vous conte des fables, & si assoupi lorsqu’il faut vous lever la nuit pour aller au Chœur.

Si sujet à vous ennuyer dans la priere, si accoûtumé à prier sans attention ;

Și négligent à l’Office divin, si tiéde à la Messe, si sec & si indévot à la Communion ;

Si souvent distrait, si rarement récuëilli ;

Si violent & si emporté, si rude au prochain ;

Si témeraire à juger, si rigoureux à réprendre ;

Si insolent dans la prospérité, si foible dans l’adversité ;

Si genereux à former de bons desseins, si lâche à les mettre en execution.

Après vous être bien examiné sur toutes ces fautes & sur d’autres, donc vous vous trouverez coupable, tâchez d’en avoir de la douleurs ; confessez vous-en, & prenez la résolution de mieux vivre à l’avenir.

Faites ensuite un Autel de vôtre cœur, offrez-vous-y tout entier à moi en holocauste perpetuel :

Abandonnez entre mes mains & vôtre corps & vôtre ame, avec une ferme volonté de me servir.

Par ce moyen vous vous rendrez digne de célébrer les divins Mystéres, & de recevoir le Sacrement de mon Corps, au grand profit de vôtre ame.

Car l’Oblation la plus agréable à Dieu & la plus utile à l’homme pour l’expiation de ses offenses, est de s’offrir purement & entierement lui-même avec le Corps de son Sauveur, dans le Sacrifice de la Messe, & à la sainte Communion.

Si l’homme fait tout ce qui dépend de lui & qu’ayant une vraye douleur de ses crimes, il me vienne demander la grace : Je jure par moi-même, dit le Dieu vivant, que je ne desire point la mort du pecheur, que je souhaite plutôt qu’il se convertisse, & qu’il vive, & que s’il se convertit, j’oublierai entièrement ses pechez, & lui en accorderai une abolition génerale.


CHAPITRE VIII.
De l’Oblation de Jesus-Christ sur la Croix, & de la resignation de soi-même.
Le Maistre.

COmme je me suis volontairement offert à mon Pere, les bras étendus, & le corps nud sur la Croix, & que j’ai tout sacrifié dans la seule vûë de satisfaire à la Justice pour vos pechez : ainsi entendant la Messe chaque jour, vous devez vous offrir à moi de tout votre cœur, comme une hostie pure & sainte, avec toutes les puissances de vôtre ame.

Que desirerai-je de vous davantage, qu’une parfaite resignation de vôtre volonté à la mienne ?

Je compte pour rien tout ce que vous me donnerez, si vous ne vous donnez vous-même. Car ce que je cherche, & ce que j’estime, ce n’est pas votre present, c’est vôtre personne.

De même que quand vous auriez tous les biens du monde, rien ne pourroit vous contenter pleinement sans moi : ainsi quelque don que vous me fassiez, je ne serai point content, que vous n’entriez vous-même dans le don que vous me ferez.

Offrez-vous entierement & sans reserve à un Dieu qui s’est sacrifié pour vous, & il agréera votre offrande.

Je me suis offert tout entier pour vous à mon Pere : je vous ai donné aussi mon Corps & mon Sang, & j’en ai fait votre nourriture, afin d’être tout à vous, & que vous soyez tout à moi.

Mais si vous avez de l’attache pour vous-même, & que vous ne vous soûmettiez pas de bon cœur à ma volonté, vôtre oblation n’est point entiere ; il n’y a point entre nous de parfaite union.

Il faut donc que pour obtenir la vraye liberté & vous rendre digne de ma grace, vous commenciez par vous resigner absolument entre mes mains.

Car ce qui fait qu’il y a si peu de gens spirituels & maîtres de leurs passions, c’est qu’il y en a tres peu qui sçachent se renoncer tout-à-fait eux-mêmes.

J’ai dit, & je le repéte encore, que quiconque n’abandonne pas tout ce qu’il a, ne peut être mon Disciple[189].

Si vous voulez donc être tout à moi, faites-moi d’abord un sacrifice de vous-même, & un don particulier de votre cœur.


CHAPITRE IX.
Que nous devons nous offrir à Dieu ; avec tout ce que nous avons, & prier pour tout le monde.
Le Disciple.

TOut ce qui est dans le Ciel & sur la terre, vous appartient, ô mon Dieu, & je ne desire autre chose que de me donner à vous, & d’être à vous éternellement.

Je m’offre donc aujourd’hui, dans la simplicité de mon cœur, à vôtre souveraine Majesté, comme une victime perpetuelle, dans le dessein de vous servir à jamais.

Ayez la bonté de me recevoir, comme j’espere que vous recevrez cette oblation sainte de vôtre Corps & de vôtre Sang, que je vous fais en présence des Esprits celestes, qui y assistent invisiblement ; faites que mon sacrifice soit salutaire & à moi & à tout le peuple.

Souffrez, Seigneur, que je mette sur votre Autel tous les pechez que j’ai commis jusqu’ici, devant vous & devant vos Anges, afin qu’il vous plaise de les consumer par le feu de vôtre divin amour. Purifiez mon ame de toutes ses taches, rendez moi la grace que j’ai perduë par ma faute, oubliez mes iniquitez, & donnez-moi le baiser de paix, pour marque d’une reconciliation éternelle.

Que puis-je faire autre chose pour expier tant de crimes, que de les pleurer, que de les confesser humblement, que de vous en demander continuellement pardon ?

Me voilà, Seigneur, à vos pieds ; écoutez mes gemissemens, faites-moi miséricorde.

Car j’ai un extrême regret de vous avoir offensé, & je suis bien résolu de ne vous offenser jamais. Je déteste mes ingratitudes, & je les détesterai tant que je vivrai. Je suis prêt à vous en venger sur moi-même, & à vous en faire une satisfaction convenable.

Pardonnez-moi mes égaremens, pardonnez-les moi, ô mon Dieu, pour l’honneur de votre saint Nom : sauvez cette ame, que vous avez rachetée au prix même de vôtre Sang.

Je m’abandonne à vôtre misericorde ; je me jette entre vos bras.

Traitez-moi selon que votre bonté le demande, & non selon que mes iniquitez le méritent.

Je vous offre aussi le peu que j’ai fait de bonnes œuvres ; si j’ai quelque chose de bien, je vous supplie de l’agréer, de corriger ce que vous y trouverez de défectueux, & de lui donner la derniere perfection. N’abandonnez pas un serviteur paresseux & inutile ; quelque coupable, quelque abject qu’il soit, faites-lui la grace de le conduire à une sainte & heureuse fin.

Je vous offre encore tous les bons desirs des ames devotes ; & en même tems je vous prie de considerer les grandes necessitez de mes parens, de mes amis, de mes freres, de nos sœurs, & particulierement de tous ceux qui m’ont fait du bien, en ont fait à d’autres pour l’amour de vous, & de ceux enfin qui se sont recommandez à mes priéres, ou qui ont souhaité que je disse la Messe pour eux, soit qu’ils soient vivans, ou qu’ils soient morts.

Considerez encore une fois, je vous en conjure, leurs necessitez, considerez-les avec des yeux de compassion : plaise à vôtre infinie bonté de les fortifier de vôtre grace, de les secourir dans les dangers, de les consoler dans leurs afflictions, de les délivrer de leurs peines, afin qu’étant libres des maux qui les font gémir, ils vous en tendent avec joye de solemnelles actions de graces.

Je vous offre enfin avec mes prieres, le sacrifice de propitiation pour ceux en particulier qui m’ont causé quelque déplaisir ; qui ont mal parlé de moi, ou qui m’ont fait quelque tort ; pour tous ceux encore à qui j’ai donné du chagrin, que j’ai maltraitez, ou scandalisez, soit par mes paroles, soit par mes œuvres, de dessein formé, ou par mégarde. Pardonnez-nous à tous nos excès, nos injustices, nos violences.

Eloignez de nôtre esprit tout mauvais soupçons : étouffez dans notre cœur toute semence de discorde, tout sentiment d’aversion & de colere ; en un mot, ne souffrez rien parmi nous, qui puisse éteindre, ou refroidir tant soit peu la charité fraternelle.

Ayez pitié, ô mon Dieu ayez pitié de ces pecheurs, qui vous demandent miséricorde, qui vous conjurent de les assister dans le besoin ; & de les mettre dans la disposition où vous les voulez pour meriter votre grace en cette vie, & la gloire éternelle en l’autre, Ainsi soit-il.


CHAPITRE X.
Qu’il ne faut pas aisément se priver de la sainte Communion.
Le Maistre.

Si vous cherchez un remede à vos passions déreglées, & que vous vouliez vous rendre plus fort & plus vigilant contre les attaques du malin esprit, il faut recourir souvent à la source des misericordes divines, à la source de toute bonté & de toute pureté.

Le demon qui sçait de quel avantage & de quel secours est le Sacrement de l’Eucharistie aux ames devotes, met tout en usage pour leur en donner de l’aversion & du dégoût.

Ainsi plusieurs n’ont jamais de plus rudes tentations à soûtenir, que lorsqu’ils tâchent de se préparer à la Communion.

Car le vieux serpent se glisse parmi les enfans de Dieu[190], comme il est écrit dans Job, & il employe toutes ses ruses pour les troubler par de vaines craintes, par des doutes & des scrupules mal fondez.

Il prétend par-là rallentir l’ardeur de leur dévotion, ou même ébranler leur foi, afin qu’ils s’abstiennent tout à fait de communier ; ou s’ils communient, qu’ils le fassent negligemment & avec tiédeur.

Mais il ne faut point se mettre en peine de ses artifices, ni des pensées qu’il suggére alors, quelque honteuses & horribles qu’elles soient.

Il faut au contraire sçavoir le vaincre par ses propres armes. La voye la plus courte pour s’en délivrer, c’est de le renvoyer avec mépris, & de ne point s’éloigner de la sainte Table, quelques mouvemens qu’il puisse exciter dans l’appetit sensitif.

Il arrive aussi quelquefois que l’envie trop grande d’avoir de la devotion, & de se bien confesser, tourmente l’esprit, & cause de l’inquiétude.

Prenez conseil de quelque personne sage, & défaites vous de ces vains scrupules, qui ne servent qu’à dessecher la devotion, & à tarir la source des graces.

Si vous vous sentez coupable de quelque legere faure, & que vous en ayez la conscience tant soit peu troublée, ne laissez pas de communier : mais confessez-vous auparavant, & pardonnez de bon cœur à quiconque vous a offensé.

Que si vous avez offensé quelqu’un, demandez-lui humblement pardon, & Dieu vous pardonnera vôtre peché.

Que vous sert de retarder vôtre Confession, & de remettre à un autre tems vôtre Communion ?

Purifiez-vous au plûtôt par la penitence : hâtez-vous de rejetter le poison mortel que vous avez dans le cœur ; prenez le contrepoison que Dieu vous presente. Vous gagnerez baucoup plus par-là, que par de longues & inutiles remises.

Si vous avez aujourd’hui quelque raison de differer à communier peut-être que vous en aurez une plus specieuse demain : ainsi vous ne communierez de long-tems : & il est à craindre que par ce délai vous ne deveniez moins capable de le bien faire.

Chassez le plûtôt que vous pourrez ces craintes qui vous retiennent. A quoi bon vous tourmenter tant l’esprit ? pourquoi vivre dans de continuelles allarmes, & vous éloigner des Sacremens par de legeres raisons, qui peuvent se presenter tous les jours ?

Il est même très préjudiciable de tant differer la Communion, parce qu’un trop long retardement ne fait qu’augmenter l’indevotion & la tiédeur.

Hélas ! bien des gens, ou tiédes, ou libertins, se font un plaisir de n’aller que rarement à confesse : & rien ne les détourne davantage de la Communion, que la crainte d’être obligez à vivre dans une plus grande retenuë.

O qu’il paroît peu de charité & de religion en ceux qui pour de foibles sujets s’abstiennent de communier !

O qu’on est heureux, & qu’on se rend agréable à Dieu, lorsqu’on tâche à se conserver dans une telle pureté de cœur, que s’il se pouvoir, & qu’il n’y eût nul inconvenient, on ne dût point craindre de s’approcher de la sainte Table, même tous les jours ? Que si par humilité, ou par respect, ou par quelque autre raison legitime on n’y va pas si souvent, cette crainte est loüable :

Mais si c’est manque de ferveur, on doit faire tout ce qu’on peut pour ranimer la devotion ; & Dieu qui aime la bonne volonté, fera tout le reste.

Pour ceux qui se trouvent hors d’état de communier réellement, ils doivent avoir un saint désir de le faire, s’ils pouvoient ; & de cette sorte ils auront part à la grace du Sacrement.

Car rien n’empêche les bonnes ames, & il leur est d’ailleurs très-utile de communier spirituellement tous les jours, & à toute heure.

Mais il y a de certains tems, & des jours plus solemnels, oui elles doivent recevoir la Communion Sacramentelle, avec toute la réverence & toute l’affection possible, en se proposant néanmoins toûjours la gloire de Dieu plutôt que leur consolation particuliere.

Du reste, toutes les fois qu’on rappelle en sa memoire le Mystére de l’Incarnation du Sauveur, ou celui de la Passion, & qu’on tâche de s’unir à lui par amour, on communie en esprit, on mange invisiblement sa Chair.

Mais ceux qui attendent une grande Fête pour communier réellement, & qui ne le font que parce que la coûtume les y oblige, & que tout le monde le fait, il est rare qu’ils y apportent les dispositions necessaires.

Heureux celui qui ne célébre, ou ne communie jamais, qu’au même tems il ne s’offre en holocauste au Seigneur ?

Ne mettez ni trop de tems, ni trop peu à dire la Messe : gardez en cela une mesure juste ; accommodez-vous aux personnes, avec lesquelles vous vivez.

Ne leur donnez point occasion de se dégoûter, & de s’ennuyer ; ne faites rien d’extraordinaire ; suivez l’exemple de ceux qui ont été avant vous, & ayez toûjours plus d’égard à l’utilité publique, qu’à votre propre devotion.


CHAPITRE XI.
Qu’une ame fidéle profite beaucoup de la divine Eucharistie, & de la sainte Ecriture.
Le Disciple.

SEigneur, qu’il est doux aux ames fideles de manger à vôtre Table, & de n’avoir point d’autre nourriture que vous même, qui êtes l’unique objet de leur amour, le seul but de leurs désirs, au prix duquel on ne voit rien de désirable dans le monde !

Ce seroit sans doute une grande consolation pour moi, si brûlant de votre amour, je pouvois répandre mon cœur en vôtre présence, & à l’imitation de la Magdelaine, arroser vos pieds de mes pleurs.

Mais ou trouverai-je cette devotion si tendre : & qui fera de mes yeux deux sources de larmes.

Certainement, lorsque je suis devant vous, tout environné de vos Anges, mon cœur devroit s’enflam- mer, & mes yeux verser des larmes de joye.

Car encore que vous vous cachiez sous les espéces du pain & du vin, je sçai néanmoins que vous y êtes véritablement présent ; je sçai qu’en vous cachant de la sorte, vous voulez ménager mes yeux, trop foibles pour supporter les rayons de votre visage : je sçai même que toutes les créatures ensemble ne pourroient soutenir l’éclat d’une Majesté infinie comme la vôtre.

C’est donc pour épargner ma foiblesse, que vous vous rendez invisible dans le Sacrement.

Je vous adore, ô mon Dieu, comme les Anges vous adorent dans le Ciel ; avec cette difference, que je ne vous vois qu’au travers d’un voile ; & par les yeux de la foi, au lieu qu’ils vous voyent clairement & à découvert.

Mais la lumiere de la foi me suffit pour me conduire ici-bas, en attendant le grand jour de l’éternité, qui dissipera toutes les ombres, & éclaircira toutes les figures.

Dans cet état de perfection consommée[191], les Sacremens ne seront plus en usage, parce que les Bienheureux, exempts pour toûjours des infirmitez humaines n’ont plus besoin de remedes.

Ils joüissent continuellement de la vûë de Dieu ; ils le contemplent face à face ; ils sont transformez & comme abimez en lui ; & dans cette plénitude de lumiere, le Verbe incarné leur fait goûter ses douceurs ; ils le voyent, ils le possedent tel qu’il étoit au commencement, & qu’il sera à jamais.

Quand je pense à ces merveilles, tout me déplaît en ce monde, & il n’est pas jusqu’aux consolations spirituelles, qui ne me semblent insipides.

Ce que je vois, & ce que j’entends, ne me touche point, tandis que je suis privé du bonheur de voir mon Dieu dans sa gloire.

Vous m’êtes témoin, Seigneur, que rien de créé ne peut ni me contenter, ni me consoler, parce que vous êtes toute ma consolation & toute ma joye : aussi ne désirerai je autre chose, que de vous voir éternellement.

Mais c’est un bonheur que je ne puis posseder pendant cette vie mortelle.

Je ne dois donc maintenant penser qu’à souffrir, & à me soûmettre avec tous les desirs de mon cœur, aux ordres de vôtre divine Providence.

Car les Bienheureux, qui regnent presentement dans le Ciel, ont attendu ici bas avec foi & avec patience l’heureux jour, auquel vous deviez les recevoir en vôtre Royaume.

Ce qu’ils ont crû, je le crois ; ce qu’ils ont esperé, je l’espere ; & où ils sont parvenus, j’ose me promettre que j’y parviendrai avec votre grace.

En attendant je me conduirai par la foi, & animé par l’exemple de vos Saints, j’essayerai de suivre leurs traces.

J’aurai aussi pour ma consolation, & pour mon instruction les Livres sacrez, & ce qui est plus que tout cela, j’aurai võtre très saint Corps, qui dans mes infirmitez sera mon remede, & mon refuge dans mes afflictions.

Je sens en effet qu’il y a deux choses qui me sont très-necessaires en ce monde, & que sans elles une vie aussi miserable que celle ci, me seroit insupportable.

Les deux choses dont je ne puis me passer dans ce corps mortel, sont la nourriture & la lumiere.

Comme donc vous connoissez mes besoins, vous m’avez donné pour la nourriture du corps & de l’ame, vôtre Chair sacrée, & vous avez fait de votre divine parole un flambeau pour m’éclairer dans toutes mes voyes.

Sans ces deux choses, il me seroit impossible de bien vivre, puisque vôtre parole est la lumiere spirituelle, & que vôtre Sacrement est le pain de vie.

On peut dire aussi que ce sont comme deux tables que vous avez faites pour être l’une d’un côté, & l’autre de l’autre dans vôtre Église.

La premiere est celle où vous avez mis ce pain celeste, je veux dire, vôtre précieux Corps.

La seconde est celle où vous exposez vôtre Loi sainte, qui contient les veritez les plus pures de la Religion, & qui tirant le rideau, nous donne entrée jusques dans le Sanctuaire.

O mon Jesus, ô divin rayon de la lumiere éternelle, soyez beni à jamais pour cette doctrine que vous avez enseignée au monde, par la bouche de vos Prophéres, de vos Apôtres, & des Docteurs de vôtre Eglise.

O mon Créateur, & mon Rédempteur, je vous rends graces, de ce que voulant faire voir aux hommes l’excès prodigieux de vôtre amour, vous leur avez préparé un magnifique festin, dans lequel vous leur donnez à manger, non pas un Agneau semblable à ceux de la Loi ancienne, qui n’étoient que les figures de vôtre Corps, mais vôtre Corps même avec vôtre Sang.

C’est dans ce banquet sacré que vous enyvrez les Justes ; que vous les comblez de joye, en leur faisant boire le Calice du salut, qui contient toutes les délices célestes, & en les faisant manger à la même Table que les Anges, quoique ces Esprits degagez de la matiere, soient dans un état à mieux goûter vos douceurs, qu’on ne les goûte ici-bas.

O que c’est un ministére glorieux que celui des Prêtres, qui ont le pouvoir de consacrer le corps d’un Dieu, de le tenir dans leurs mains, de le prendre dans leur bouche, & de le distribuer aux Fidéles !

O que ceux qui reçoivent si souvent l’Auteur de toute pureté, doivent avoir les mains innocentes, la bouche nette, le corps chaste, le cœur pur & plein de celestes affections !

O qu’un Prêtre accoûtumé à manger la chair de l’Agneau sans tache, doit prendre garde qu’il ne lui échape aucune parole qui ne soit honnête & édifiante !

Il faut les yeux qui voyent tous les jours le Corps adorable de Jesus-Christ, soient comme les yeux de la colombe.

Il faut que les mains qui portent le Créateur de l’Univers, soient pures & élevées continuellement vers le Ciel.

C’est particulierement pour les Prêtres qu’il est écrit dans la Loi : Soyez saint, parce que je suis Saint, & que je suis vôtre Seigneur & vôtre Dieu.

O Dieu tout-puissant, assistez nous de vôtre grace, nous que vous avez honoré du sacerdoce, afin que nous vous servions avec toute la pieté que demande nôtre caractere.

Et si nous ne sommes pas encore aussi Saints, que nous le devrions être, aidez-nous du moins à pleurer amerement nos pechez, à nous humilier devant vous, & à former la résolution de vous servir plus fidélement que jamais.


CHAPITRE XII.
Qu’il faut apporter un grand soin pour se préparer à la sainte Communion.
Le Maistre.

J’Aime l’innocence & la pureté, & c’est moi qui fais les Saints.

Je cherche un cœur pur, où je puisse me reposer.

Si vous souhaitez que je vienne à vous, & que je demeure chez vous : Préparez-moi une grande sale, bien meublée, & j’y mangerai l’Agneau Paschal avec mes Disciples.

Défaites-vous du vieux levain, purifiez bien votre cœur, & éloignez en l’esprit du siécle, avec tous les vices, qui y mettent le désordre & le trouble.

Retirez-vous à l’écart, & loin du bruit, separé du monde, aussi soli- taire qu’un passereau, qui est tout seul sur le toit, mettez-vous à considerer avec amertume de cœur vos dereglemens[192].

Car un vrai ami n’épargne rien pour préparer à son ami l’appartement le plus magnifique & le plus commode qu’il y ait dans sa maison ; & en cela il fait voir qu’il l’aime.

Sçachez néanmoins que de vous même vous ne sçauriez vous disposer à me recevoir dignement, quand même vous ne penseriez à autre chose, & que ce seroit-là toute vôtre occupation durant une année entiere.

C’est donc par une pure charité que je vous invite à ma Table, comme si un riche invitoit un pauvre à la sienne, sans que le pauvre lui pût marquer autrement sa reconnoissance, que par un aveu de sa misere, & par de simples actions de graces.

Faites tout ce qui dépend de vous, & tâchez à le bien faire : recevez le corps de votre Seigneur & de vôtre Dieu, qui veut bien se donner à vous : recevez-le, non par coûtume, ou parce qu’on vous y oblige, mais avec crainte, avec reverence, & avec amour.

C’est moi qui vous ai convié à mon festin ; & je veux que vous y veniez. Je suppléerai à ce qui vous manque : venez seulement, & recevez-moi.

Quand je vous inspire des sentimens tendres de devotion, ne manquez pas de me remercier de cette faveur, & souvenez-vous que ce n’est point à vos mérites, mais à ma seule misericorde que vous la devez.

Quand vous vous trouverez au contraire dans une grande aridité, recourez à l’Oraison, gemissez, frappez à la porte ; demandez avec instance la rosée du Ciel, & ne cessez point de la demander que vous n’en ayez reçu quelque goûte.

Vous avez besoin de moi ; mais moi je n’ai point besoin de vous.

Vous ne venez pas à moi pour me rendre saint : mais c’est moi qui vient à vous pour vous sanctifier.

Ce qui vous attire, c’est le desir de participer à ma sainteté, en vous unissant à moi ; c’est l’esperance de recevoir un nouveau secours pour l’amendement de vôtre vie.

Ne négligez pas un tel avantage ; mettez tous vos soins à bien préparer votre cœur pour celui qui y doit regner.

Mais ne croyez pas qu’il suffise de vous exciter à la devotion, avant que de communier ; excitez-vous-y encore apres avoir communié.

Car pour ne point perdre la grace qu’on a reçûë dans le Sacrement, il ne faut pas moins de soin qu’il en a fallu pour s’y disposer ; & ce soin même est encore un moyen très-propre pour obtenir une grace plus abondante.

On ne sçauroit être en effet dans une plus méchante disposition, que quand au sortir de la sainte Table, on se répand au dehors, & on cherche à se divertir.

Retranchez alors tout discours & toute conversation inutile ; retirez-vous à l’écart, & jouissez en repos de la présence de Dieu.

Car vous possedez celui que tout le monde ne vous peut ravir. C’est à moi que vous êtes obligé de vous donner tout entier ; c’est en moi plûtôt qu’en vous même que vous devez vivre : c’est sur moi enfin qu’il faut désormais que vous vous reposiez de tout.


CHAPITRE XIII.
Que ce qu’on doit desirer le plus dans ce Sacrement, c’est de s’unir avec Jesus-Christ.
Le Disciple.

QUi me procurera le bien de vous trouver seul, ô mon Dieu, afin que je vous ouvre mon cœur ; que je joüisse librement de vous, comme mon ame le désire, que personne ne me méprise désormais ; & qu’aucune créature n’aie de commerce avec moi ; mais que vous seul me parliez, que je vous parle seul à seul, comme un ami s’entretient à table avec son ami ?

L’unique chose que je vous demande, & que je souhaite maintenant, c’est de m’unir intimément avec vous ; c’est de détacher mon cœur de toutes les choses créées ; c’est de m’apprendre à goûter de plus en plus les choses celestes & éternelles, & que je puisse me rendre digne de cette grace en communiant, & en vous offrant souvent le sacrifice de la Messe.

O mon Seigneur, quand serai-je entierement transformé, & comme absorbé en vous ? quand m’oublierai-je tout-à-fait moi-même, pour ne plus penser qu’à vous ?

Soyez en moi, afin que je sois en vous, & que de vous & de moi il ne se fasse qu’un même esprit.

Vous êtes véritablement mon bien-aimé, choisi entre mille[193], & c’est en vous que je veux me reposer, tant que je vivrai.

Vous êtes Roi pacifique, vous portez la paix & la joye par tout ; & hors de vous, il n’y a que peine, que douleur, que toutes sortes de maux.

Vous êtes un Dieu caché ; vous ne vous communiquez point aux impies ; tout vôtre entretien est avec les simples & avec les humbles[194].

O que vôtre esprit est doux[195], qu’il est aimable, Seigneur, qui pour faire voir la tendresse de vôtre amour envers vos enfans, les nourrissez d’un pain delicieux, et qui vient du Ciel ![196]

Certainement il n’est point de peuple, dont les Dieux soient aussi proches de lui, que vous l’êtes de vos Fidèles[197], puisque pour leur consolation, & pour attirer leurs cœurs au Ciel, vous voulez être vous même leur Pain quotidien.

Quelle Nation y a-t-il au monde, qui soit comparable au peuple Chrétien ? quelle créature sous le Ciel est aussi chérie de Dieu qu’une ame sainte, que Dieu même daigne visiter, & nourrir de sa chair glorieuse ?

O faveur inconcevable ! ô bonté immense ! ô amour infini de Dieu envers l’homme !

Mais quel présent ferai-je au Seigneur, en reconnoissance d’un si grand bienfait, d’une si excessive charité ?

Je n’ai rien à lui offrir qui lui soit plus agréable que ce cœur, que je lui donne tout entier, afin qu’il l’unisse très étroitement au sien.

Toutes les puissances de mon ame tressailliront d’allégresse, quand elle sera parfaitement unie à son Dieu.

Alors ce Dieu d’amour me dira : si vous voulez être avec moi, je veux bien être avec vous ; & incontinent je lui repondrai : Seigneur, ayez la bonté de demeurer avec moi ; car je n’ai point de plus grande joye que de demeurer avec vous.

Je ne désire autre chose que d’être inséparablement attaché à vous.


CHAPITRE XIV.
Du desir ardent que quelques ames saintes ont de communier.
Le Disciple.

O Mon Dieu, que les douceurs que vous reservez à ceux qui vous craignent, sont grandes & en grand nombre ! [198] Quand je pense à la ferveur avec laquelle plusieurs bonnes ames s’approchent de votre divin Sacrement, je suis tout confus de voir avec quelle negligence & quelle tiédeur j’ai accoütumé de m’en approcher.

Je rougis de honte, quand je considere qu’en vous recevant, je me trouve sec & sans devotion ; que je ne suis point émû intérieurement, ni touché & attendri, comme plusieurs autres, qui pleins d’ardeur pour la Communion, & d’amour pour vous, ne se présentent jamais à la sainte Table, sans verser des pleurs en abondance, brûlant d’une sainte impatience d’aller à vous, comme à la source de la vie ; & ne pouvant appaiser leur faim, qu’ils n’ayent mangé vôtre Chair sacrée. Ils la mangent en effet avec une avidité, & avec un plaisir extrême, non seulement de la bouche du cœur, mais aussi de celle du corps.

O que leur foi est pure & ardente, & que c’est un preuve bien sensible que vous êtes au milieu d’eux !

Ceux-là connoissent véritablement le Seigneur dans la fraction du pain, qui se sentent le cœur embrasé d’un feu tout divin, lorsqu’ils marchent & s’entretiennent familierement avec lui[199].

Pour moi je sens rarement cette devotion si tendre, & cet amour si ardent.

O mon Jesus, qui êtes plein de charité, de douceur, de misericorde, ayez pitié de moi ; & si vôtre amour est vrayment un feu, que vous allumez dans le cœur des Justes à la sainte Communion, donnez m’en quelque étincelle, afin que la foi s’augmente toûjours en moi dans ce Sacrement, que l’espérance s’y affermisse, que la charité s’y perfectionne & s’y fortifie de telle sorte, que jamais rien n’en diminuë tant soit peu l’ardeur.

Vous n’avez que trop de bonté, ô mon Dieu, pour m’accorder cette grace, pour me visiter en esprit d’amour & de douceur, quand le tems destiné à votre visite sera venu.

Car encore que je n’aye pas le zéle de ces ames ferventes, qui désirent avec ardeur de s’unir à vous, cependant vous ne laissez pas de m’en inspirer l’envie. Je le souhaite effectivement, & toute mon ambition est d’entrer en societé avec vos fidéles amis, pour ne faire désormais qu’un même corps avec eux.


CHAPITRE XV.
Que la grace de la devotion est le fruit de l’humilité & de l’abnégation de soi-même.
Le Maistre.

IL faut que vous désiriez avec ardeur la grace de la devotion, que vous la demandiez instamment, que vous l’attendiez patiemment & avec confiance, que vous la receviez avec action de graces, que vous la conserviez avec humilié, que vous y cooperiez avec ferveur, & qu’enfin vous vous resignez entiérement à la volonté divine de quelque maniere, & en quelque tems qu’il plaise au Seigneur de vous visiter.

Vous devez sur tout vous humilier, quand vous sentez que la devotion vous manque : mais il ne faut pas pour cela vous décourager, ni vous attrister excessivement.

Dieu donne souvent tout d’un coup, & lorsqu’on s’y attend le moins, ce qu’il a long tems refusé : il donne aussi quelquefois à la fin de l’Oraison ce qu’il ne vouloit pas donner au commencement.

S’il donnoit trop tôt & à contretems ce qu’on lui demande, l’homme encore foible n’en pourroit pas profiter.

C’est pourquoi vous devez attendre que Dieu vous communique l’esprit de devotion, & esperer que vous l’obtiendrez enfin par votre patience.

Mais s’il ne veut pas vous le donner, ou qu’aprés vous l’avoir donné, il vous l’ôte insensiblement, ne vous en prenez qu’à vous-même, & n’en atrribuez la cause qu’à vos pechez.

Ce qui empêche qu’on ne l’obtienne, ou qu’on n’en sente l’effet, est quelquefois assez peu de chose ; si toutefois on doit compter pour peu de chose ce qui prive l’ame d’un si grand bien.

Quoiqu’il en soit, tâchez seulement de surmonter cet obstacle, quel qu’il puisse être, grand ou petit, & vous aurez tout ce que vous souhaitez.

Car du moment que vous vous serez résigné entre les mains du Seigneur, ne cherchant en rien vôtre propre satisfaction, mais vous proposant de lui plaire en tout, vous vous trouverez dans une grande tranquillité, & intimement uni à lui, parce que tout votre contentement sera d’accomplir la divine volonté.

Ceux donc qui n’envisagent que Dieu seul, avec un cœur simple, & une intention droite, & qui sçavent se défaire de toute passion de haine ou d’amour pour les créatures, ceux là méritent d’obtenir du Ciel la grace de la devotion.

Car quand Dieu trouve des vaisseaux vuides, il y verre liberalement ses benedictions celestes.

Et à proportion qu’un homme s’efforce de se détacher des choses d’ici-bas, de s’humilier, de mourir entierement à lui-même, il reçoit une plus grande abondance de graces, & est plus libre pour se porter aux choses du Ciel.

Alors il voit que la main du Tout-puissant est avec lui ; il le voit, il est surpris de cette merveille, il en est ravi, & tout transporté de joye ; il s’abandonne pour toûjours à la conduite de son Seigneur & de son Dieu.

C’est ainsi qu’est beni celui qui cherche Dieu de tout son cœur ; & l’on peut dire avec raison qu’il n’a pas reçu son ame en vain. Car c’est à lui principalement que nôtre-Seigneur se communique dans la sainte Eucharistie ; parce que s’il s’en approche ce n’est point pour sa propre consolation, ni pour sa propre devotion, mais pour la seule gloire de Dieu, préferable à toute devotion & à toute consolation.


CHAPITRE XVI.
Que nous devons répresenter nos besoins à nôtre-Seigneur, & le prier de nous assister.
Le Disciple.

O Très-doux & très-aimable Sauveur que je désire aujourd’hui de recevoir avec devotion, vous n’ignorez pas mes miseres, ni le besoin où je suis. Vous sçavez à combien d’infirmitez je suis sujet, & qu’à toute heure je me trouve accablé de peines, combattu de tentations, agité de soins, & qui pis est, soüillé de pechez.

Je viens à vous, comme à mon unique ressource, pour vous demander quelque soulagement, & quelque remede à mes maux.

Je parle à celui qui connoît tout, qui voit jusques au fond de mon cœur, & qui seul est toute ma joye & toute ma force.

Vous sçavez qu’il n’y a personne plus destitué de vertu, ni plus dénué de tout bien que moi.

Je suis ici devant vous, comme un pauvre, qui vous tend la main, & qui vous prie d’avoir compassion de sa misere.

Pour appaiser ma faim, donnez-moi le Pain de Vie ; pour corriger ma tiédeur, embrasez-moi de vôtre amour ; pour guérir mon aveuglement, éclairez-moi des rayons de vôtre visage.

Changez-moi tellement le goût, que je trouve de l’amertume dans tous les plaisirs des sens, que toutes les peines de la vie me semblent douces ; que toutes les grandeurs du monde, & generalement toutes les choses creées me paroissent viles & méprisables.

Attirez mon cœur au Ciel, attachez-le fortement à vous, ne le laissez point courir sur terre après mille vains objets.

Faites qu’il ne trouve de douceur qu’en vous, qui êtes ma nourriture, ma consolation, ma joye, mon amour, & tout mon bonheur.

O que je m’estimerois heureux, si par la vertu de ce feu caché sous les especes du pain & du vin, vous m’embrasiez & me transformiez en vous ; de sorte qu’uni à vous par amour, & comme fondu par l’ardeur de cette divine flâme, je ne fusse plus qu’un même esprit avec vous !

Ne permettez pas que je me retire tout sec & tout affamé d’auprès de vous : faites moi sentir les mêmes effets de votre misericorde, que vos Saints ont tant de fois éprouvez d’une maniere si admirable en ce Sacrement.

Qui s’étonneroit qu’en vous recevant je devinsse tout de feu, & que je fondisse de tendresse pour vous, puisque vous êtes vous-même un feu qui brûle toûjours, & qui ne s’éteint jamais ; une flâme vive, qui en éclairant l’esprit, purifie le cœur ?


CHAPITRE XVII.
De la ferveur avec laquelle il faut recevoir Jesus-Christ dans l’Eucharistie.
Le Disciple.

SEigneur, je desire de vous recevoir avec la même pieté, la même ferveur, & le même amour que vous ont reçu plusieurs de vos Saints, qui ne souhaitoient rien tant que de se rendre agréables à vos yeux par la sainteté de leur vie, & par leur ardente devotion.

O mon Dieu, ô mon amour, tout mon bien, & toute ma beatitude, je brûle d’envie de manger à vôtre Table : tout mon desir est de pouvoir m’en approcher avec le plus grand respect, & avec la plus grande faim, qu’ayent jamais eu, ou ayent pû avoir vos plus zelez serviteurs.

Mais étant fort éloigné de ces sentimens de devotion & d’amour, j’ose neanmoins vous offrir les affections de mon cœur, & vous prier qu’elles tiennent lieu de toutes celles de vos Saints que vous avez si bien reçues, & que je voudrois avoir pour les joindre aux miennes.

Je vous offre aussi toutes les saintes ardeurs, qu’une ame qui soûpire sans cesse aprés vous peut ressentir dans ce divin Sacrement.

Je ne me veux rien réserver ; ce que j’ai, ce que je suis, mes biens, ma personne, je veux tout employer & tout consumer à vôtre service.

O mon Dieu, ô mon Créateur & mon Redempteur, plût à votre Majesté qu’en vous recevant aujourd’hui, je pusse vous témoigner autant de respect, de gratitude, de foi, de confiance, d’affection, de zéle pour votre gloire, que Marie vôtre sainte Mere vous en marqua, lorsque l’Ange lui étant venu annoncer le Mystére de l’Incarnation, elle lui fit cette réponse si humble & il respectueuse : Voici la servante du Seigneur : qu’il me soit fait selon votre parole[200].

Je voudrois être en état de me presenter devant vous, le cœur plein de bon desirs, & brûlant de votre amour, dans les mêmes dispositions où étoit vôtre Précurseur, l’incomparable Jean-Baptiste, lorsque rempli du Saint-Esprit dès le ventre de sa Mere, il tressaillit de joye en vôtre présence, & lorsque depuis vous voyant converser avec les hommes, il dit avec un profond sentiment d’humilité : L’ami de l’Epoux est ravi, lorsqu’il est avec l’Epoux, parce qu’il entend sa voix[201].

Je vous offre encore les transports de joye & d’amour, les ravissemens, les extases, les illustrations, les visions celestes, & les autres dons surnaturels & divins, que vous avez communiquez aux plus grands Saints : je vous les offre avec toutes les louanges, que vous ont donné, & vous donneront à jamais toutes les créatures dans le Ciel & sur la terre.

Acceptez l’offre que je vous en fais, & appliquez-en le fruit tant à moi, qu’à ceux qui se sont recommandez à mes prieres, afin que nous conspirions tous à vous glorifier éternellement.

Recevez, Seigneur, les desirs ardens que j’ai de voir tous les hommes occupez à vous benir, & à vous loüer selon la grandeur de vos perfections infinies.

Je vous loüe, & je voudrois vous pouvoir rendre chaque jour, & à chaque moment tout l’honneur qui vous est dû, j’invite même de tout mon cœur les Esprits celestes, & tous les Fidéles de vous benir avec moi.

Que tous les peuples, toutes les Tribus, toutes les langues fassent aujourd’hui éclater leur joye, & célebrent à l’envi la gloire de vôtre saint Nom.

Que ceux qui s’approchent avec respect de vôtre divin Sacrement, & qui le reçoivent avec une vive foi, trouvent grace auprès de vous ! qu’ils intercedent pour moi, & obtiennent de vôtre misericorde le pardon de mes offenses !

Qu’ils daignent enfin se resouvenir d’un misérable pecheur comme moi, quand ils sortiront de la sainte Table, intimément unis avec vous, plein de devotion, comblez de joye, & entierement rassasiez !


CHAPITRE XVIII.
Qu’il ne faut point examiner trop curieusement le Mystére de l’Eucharistie, mais assujettir humblement la raison à la foi, & ne penser qu’à imiter Jesus-Christ.
Le Maistre.

GArdez-vous bien de vouloir approfondir un Mystére aussi caché & aussi impénétrable qu’est celui de l’Eucharistie : car vôtre curiosité ne serviroit qu’à vous engager dans un labyrinthe de doutes fâcheux, ou vous courriez risque de vous perdre.

Celui qui ose sonder la Majesté du Très-Haut, sera accablé de sa gloire. Dieu peut faire une infinité de choses que l’esprit humain ne sçauroit comprendre. On ne blâme point une humble & pieuse recherche de la verité, quand elle se fait avec un esprit docile, & soumis à la doctrine des Peres !

Heureuse la simplicité, qui fuit les détours & l’embarras des questions difficiles, & qui marche avec assùrance, dans la voye unie des Commandemens de Dieu !

Plusieurs ont perdu la devotion pour être entrez trop avant dans des matiéres obscures, & fort audessus de leur portée.

Ce qu’on demande de vous, ce n’est point un esprit subtil & pénétrant, ni une profonde connoissance des Mystéres de Dieu ; mais une foi simple, & une vie pure.

Si vous ne concevez pas les choses qui sont au dessous de vous, comment pourrez-vous comprendre celles qui sont au-dessus ?

Humiliez-vous devant Dieu, soûmettez vôtre raison à la foi, & vous recevrez d’en-haut tous les éclaircissemens necessaires pour vous mettre l’esprit en repos.

Quelques-uns sont combattus de fâcheuses tentations touchant la créance de l’Eucharistie : mais c’est au demon, & non pas à eux que cela doit être imputé.

Ne vous amusez jamais à disputer avec vos pensées, ni à répondre aux raisonnemens captieux du malin esprit. Croyez simplement à la parole de Dieu ; rendez-vous au témoignage des Prophétes, à l’autorité des Docteurs, & l’ennemi s’enfuira de vous.

Souvent il arrive que les serviteurs de Dieu tirent de grands avantages de ces tentations sur la Foi.

Car le demon n’a que faire de tenter les Infidéles, ni les pecheurs déclarez, puisqu’ils sont à lui ; & qu’il en est tout-à-fait le maître. Ceux qu’il attaque, & qu’il tourmente en mille manieres, ce sont ceux qui font profession de pieté.

Approchez-vous donc hardiment de la sainte Table, avec une ferme foi & avec un humble respect.

Et pour ce qui est des choses que vous ne sçauriez comprendre, rapportez-vous-en à ce que Dieu en a revelé.

L’esprit saint ne trompe personne : mais ceux qui suivent aveuglément leur propres lumiéres, ne peuvent que s’égarer.

Dieu se communique volontiers aux personnes simples, & se manifeste aux humbles ; il donne l’intelligence aux petits[202], il découvre ses secrets aux âmes pures, & cache sa grace aux esprits vains & curieux.

La raison humaine est foible & sujette à se tromper ; mais la Foi est seure & ennemie de l’erreur.

Il faut donc que toute raison naturelle, quelque subtile qu’elle soit, suive la Foi, & non qu’elle la prévienne, ou qu’elle l’étouffe.

Car la Foi jointe au pur amour, opére d’une maniere admirable, mais secrettes, de prodigieux effets dans ce très-saint & très-auguste Sacrement.

Dieu éternel, immense, & infiniment puissant, fait dans le Ciel & sur la terre des choses si grandes, qu’il y a de la témérité à vouloir les examiner.

Si les œuvres du Tout-puissant étoient de telle nature, que l’entendement humain les pût concevoir sans peine, ce seroit à tort qu’on diroit qu’elles sont miraculeuses & ineffables.


FIN.




A LYON, de l’Imprimerie de
Pierre Bruyset.


PRIERES POUR ASSISTER
avec devotion & recüeillement
à la sainte Messe.


Au commencement de la Messe, dites :

SEigneur, je suis indigne d’approcher de vôtre Autel ; mais comme c’est vôtre misericorde qui m’y conduit, souffrez que je vous y adore, & que je vous témoigne la douleur que je ressens de vous avoir offensé tant de fois.

Au Confiteor.

Recitez le Confiteor après le Prêtre, recevé la benediction avec humilité, & vous excitez à la contrition de vos pechez.

QUe vous êtes bon, ô mon Dieu, de me recevoir encore dans vôtre sanctuaire, de ne pas me défendre l’entrée de vos Tabernacles ! je viens m’y présenter aux pieds de vôtre Justice, pour lui demander pardon de mes crimes en m’écriant du fond de mon cœur :

Seigneur, ayez pitié de moi.
Seigneur, ayez pitié de moi.
Seigneur, ayez pitié de moi.

Au Gloria in excelsis.

SAints Anges, loüez à l’envi la bonté de mon Dieu ; il veut bien encore aujourd’hui descendre du Ciel en terre, & prendre naissance dans mon ame qui est un lieu mille fois plus indigne de le recevoir que n’étoit l’Etable de Bethléem.

A l’Epître.

Que toutes les creatures se taisent en la presence de leur Souverain, venez, parlez-moi vous-même, Seigneur, parce que votre serviteur vous écoute ; inspirez-moi le zele de vos Prophétes, donnez moi l’amour de vos Apôtres, & faites cesser tous leurs oracles par vôtre venuë dans mon ame, accomplissant au dedans de moi-même tous leurs vœux & toutes leurs promesses.

A l’Evangile.

J’Ai besoin de deux choses, ô mon Dieu ! pendant que je suis dans la prison de cette chair mortelle, j’ai besoin de lumiere & de nourriture, ne me les déniez pas, Seigneur, faites que vôtre parole soit la lampe qui éclaire mes pas, & qu’elle brille dans le sentier où je marche, & donnez-moi vôtre Corps pour me servir d’aliment, afin que je ne tombe pas de défaillance dans le chemin qui me reste à faire.

Au Credo.

Vous reciterez le Symbole des Apotres, protestant de vouloir vivre, & mourir dans la Foi qu’ils nous ont enseignée.

Depuis l’oblation de l’Hostie jusqu’à l’élevation.

SOuverain Prêtre, divin Jesus, qui vous êtes offert comme victime à vôtre Pere, pour l’expiation de nos pechez, & qui donnez vôtre Corps & vôtre Sang pour nourriture, à des miserables chargez envers vous de dettes qu’ils ne sçauroient acquitter : je vous prie par ce même Corps & ce même Sang, qui fût le prix de notre rédemption, je vous conjure par cet amour ineffable que vous témoignages aux hommes dans l’institution de cet auguste Sacrement, je vous conjure, dis-je, de me faire la grace que je m’en approche avec tout le respect, route la crainte & tout l’amour que vous demandez de moi : je reconnois qu’une faveur si grande ne peut être que l’effet d’une misericorde infinie, & j’avoüe mon indignité.

Penetrez donc mon entendement d’une foi si vive, que je croye & que je pense de ce Mystére tout ce que vous m’obligez d’en croire & d’en penser. Que vôtre esprit de douceur & de sagesse se fasse entendre au dedans de moi-même, sans le bruit des paroles, & qu’il m’enseigne vôtre verité, car ce Mystére est de lui-même trop profond, & le voile qui le couvre est trop Saint.

Roi des Vierges qui êtes la couronne des ames saintes, éteignez en moi le feu de l’impureté qui se glisse dans mes veines, mortifiez la loi de mes membres qui resiste sans cesse à celle de vôtre Esprit, afin qu’ayant le corps chaste & le cœur pur, je boive ce vin délicieux qui rend les vierges fécondes.

Anéantissez dans moi l’esprit de division & de nouvelle doctrine, de superbe, de dureté, de blasphême, d’envie, de contradiction, de tiédeur, de mollesse, & de relâchement, & me donnez toutes les vertus contraires à ces vices.

Permettez, que pour répondre à vôtre dessein, qui est de sauver tous les hommes, je vous offre ma communion pour le salut de tous. Quelque indigne que je sois de prier pour les autres, & quelque besoin que j’ai que l’on prie pour moi ; souffrez qu’en m’approchant de vous, je vous présente les necessitez de votre Eglise, les besoins des peuples, le danger des grands, l’abaissement des petits, les gemissemens des captifs, la misere des orphelins, l’indigence des foibles, la langueur des infirmes, la caducité des vieillards, les soupirs des jeunes, les chastes desirs des vierges, & le triste état des veuves ; éclairez les infidéles & les hérétiques, convertissez les pecheurs, faites du bien à ceux qui ont le cœur droit, répandez vos benedictions sur mes proches & sur mes amis, recompensez mes bienfacteurs, comblez de graces mes ennemis, & nous conduisez tous au séjour de votre gloire. Ainsi soit-il.

A l’Elevation de l’Hostie.

JE vous adore, ô mon divin Jesus, qui êtes nôtre Pontife & nôtre Roi, & je vous benis de ce que par vôtre Croix, & l’oblation sanglante de vôtre Corps & de vôtre Sang vous m’avez racheté, & reconcilié avec votre Pere. Je vous conjure par toute l’immensité de votre amour de me rendre participant avec vôtre Eglise de tous les avantages, que nous a procuré vôtre mort, de la gloire de votre resurrection, & du triomphe de vôtre Ascension dans le Ciel.

Les yeux de mon ame vous découvrent, ô mon Dieu, au travers des espéces qui voilent vôtre Majesté, oüi, c’est le Sauveur du monde, la verité éternelle du Pere, l’homme-Dieu tout entier, qui est invisiblement contenu sous cette Hostie ; son Sang dans le Calice est le même qui fut répandu pour nous sur la croix.

O mon Dieu, changez-moi comme vous changez le pain & le vin, transformez-moi en vous par la vertu de vôtre amour, qu’il ne paroisse de moi que le dehors de ce que j’étois auparavant, que d’impur je devienne chaste, d’avare prodigue envers les pauvres, de colere patient, de violent pacifique, de présomptueux humble, d’ingrat reconnoissant, de médisant pieux & charitable, d’indifferent & de lâche, devot & zelé.

Au Pater.

Recitez-le en Latin ou en François, & pesez-en toutes les demandes avec attention, vous arrétant particulierement à celle par laquelle nous prions Dieu de nous donner nôtre pain de chaque jour, ce qu’il faut entendre pour lors de la Sainte Eucharistie.

A l’Agnus Dei.

AGneau de Dieu, qui effacez les pechez du monde, ayez pitié de moi.

Agneau de Dieu, &c.
Agneau de Dieu, &c.

Au baiser de paix.

SEigneur, qui êtes nôtre vie, nôtre gloire, & nôtre bonheur, délivrez mon ame de tous les dangers qui l’environnent, retirez-la de toutes les attaches, afin qu’elle s’unisse parfaitement à vous ; ne souffrez pas qu’elle vous perde apres vous avoir reçû, & ne vous donnez pas à elle pour un moment, mais pour toujours : faites-lui connoître à cet effet ce que c’est que de vous posseder, afin que venant ensuite à considerer sa bassesse, elle soit toûjours dans une humilité profonde, qui est la disposition la plus propre à vous, rendre le séjour d’un cœur agréable.

Au Domine, non sum dignus.

SEigneur, je ne suis pas digne que entriez au dedans moi-même, mais dites seulement une parole & mon ame sera guérie. Il faut dire ceci trois fois.

Communiez ici spirituellement avec le Prétre, vous efforçant par des Actes d’Amour d’attirer Jesus-Christ au dedans de vous-même ; & le pressant avec instance d’entrer dans votre cœur par la grace ; dites-lui :

SEigneur, qui êtes tout amour, & qui ne descendez ici-bas que pour vous communiquer aux hommes de bonne volonté, venez, Seigneur, venez au dedans de moi-même, afin d’y rendre toutes choses disposée pour vous recevoir, sçachant bien l’impuissance où je suis, de vous préparer une demeure digne de vous. Que vôtre grace donc s’empare de tous les postes de mon ame, qu’elle couvre tout ce qu’il y a de defectueux, qu’elle change la disposition de mon cœur, & qu’elle efface tout ce qui pourroit choquer les yeux de vôtre Majesté sainte ; ornez tout mon intérieur, embellissez-le de vos biens, parez-le de l’éclat de vos richesses, parce que je n’ai rien de moi-même que de méprisable & que d’indigne de vous. Je proteste, mon Dieu, de reconnoître avec humilité, que tous les ornemens dont mon ame sera revêtuë, vous appartiendront en propre ; j’oserai seulement vous prier, (comme vous êtes souverainement magnifique & liberal) de m’en faire un don à vôtre départ ; afin de vous attirer plus souvent dans mon ame, & que vous ayant servi de séjour sur la terre, vous deveniez vous-même sa demeure dans le Ciel.

À la Benediction.

BEnissez moi, Seigneur, afin que je devienne un Temple consacré, que vous daigniez ensuite remplir de vous-même.

Pendant que le Prêtre recite l’Evangile de saint Jean.

O Mon adorable Jesus, qui élevez ceux qui vous reçoivent à la dignité d’enfans de Dieu, comme le marque vôtre saint Evangeliste & vôtre Apôtre bien aimé, souffrez que je m’approche de vous, dans ce dessein, & rompez pour cela toutes les attaches que je puis encore avoir avec la chair & le sang : aprés m’avoir fait renaître de nouveau par la grace dans la penitence, faites-moi marcher dans une nouveauté de vie par votre amour, dans l’Eucharistie : faites que je rende témoignage à la verité de votre présence réelle dans mon ame, par la profonde veneration dans laquelle je demeurerai devant vous, & par l’union intime que j’espere & que je desire ardemment de contracter avec vous, afin qu’après que vous aurez habité en moi par le Sacrement de nos Autels, je puisse joüir de vôtre gloire qui est celle du Fils unique du Pere, & que je sois rempli de grace & de verité. Ainsi soit-il.


TABLE
DES CHAPITRES :



Fin de la Table
  1. Apo. 2, 17
  2. Eccl. 1. 2.
  3. Eccl. 1. 8.
  4. Joan. 8. 25.
  5. Plil. 3. 8.
  6. Phil. 1. 23.
  7. Job. 7. 1.
  8. I. Pet. 5. 8.
  9. I. Cor. 10. 13.
  10. Gal. 6. 2.
  11. Joan. 22. 25.
  12. Jere. 10. 23.
  13. Luc. 12. 43.
  14. Ps 4. 5.
  15. I. Joa. 2. 17.
  16. Psal. 17.
  17. Psal. 65. 12.
  18. 2. Corinth. 5. 4
  19. Luc. 12. 40.
  20. 2. Corinth. 6. 2.
  21. Sap. 5. 1.
  22. Psal. 42.
  23. 1. Joa. 4. 18.
  24. Psal. 36. 3.
  25. Luc. 17. 21.
  26. Rom. 14. 17.
  27. Psal. 44. 14.
  28. Joan. 14. 23.
  29. Isaïe. 57. 22.
  30. 1 Reg. 16. 7.
  31. 2. Corinth. 10. 18.
  32. Psal. 40.6.
  33. Joan. 11. 28.
  34. Psal. 29. 7.
  35. Psal. 29. 8.
  36. Psal. 29. 9.
  37. Psal. 29. 11.
  38. Psal. 29. 12.
  39. Job. 7. 18.
  40. Apoc. 2. 7.
  41. Prov. 31. 10.
  42. Cant. 8. 7.
  43. 1. Corinth. 13.
  44. Luc. 17. 10.
  45. Psal. 24. 10.
  46. Matt. 25. 41.
  47. Matt. 24. 30.
  48. Act. 9. 26.
  49. Matt. 16. 24.
  50. Act. 14. 21.
  51. Psal. 84. 9.
  52. Psal. 21. 3.
  53. 1 Reg. 3. 9. Psal. 118. 125.
  54. Deut. 32. 2.
  55. Exod. 20. 19.
  56. Joan. 6. 64.
  57. Psal. 93. 12.
  58. Joan. 12. 48.
  59. Psal. 24. 6.
  60. Psal. 142. 6.
  61. Psal. 142. 10.
  62. Marc. 4.39.
  63. Psal. 26. 1. & 3.
  64. Jer. 10. 23.
  65. Gen. 18. 27.
  66. Psal. 72. 22.
  67. Luc. 28. 19.
  68. Eccli. 18. 30.
  69. Psal. 36. 4.
  70. Job. 15. 15.
  71. Job. 4. 18.
  72. Apoc. 2. 22.
  73. Isa. 29. 16.
  74. Psal. 11. 2.
  75. Sap. 9. 10.
  76. Psal. 4. 9.
  77. Hebr. 12. 4.
  78. Job. 30. 7.
  79. Mac. 1. 4.
  80. Act. 5. 41.
  81. Psal. 90. 12.
  82. Isai. 45. 21.
  83. Joan. 21. 22.
  84. Joan. 24. 27.
  85. Eccl. 2. 11.
  86. Joan. 11. 27.
  87. Psal. 39. 14.
  88. Matt. 6. 10.
  89. Psal. 56. 18.
  90. Nahum. 1. 17.
  91. Psal. 16. 7.
  92. Jer. 32. 27.
  93. Matt. 6. 34.
  94. Joan. 14. 1. & 17.
  95. Matt. 7. 14.
  96. Joa. 6. 10.
  97. Joan. 15. 9.
  98. Psal. 36. 4.
  99. Gen. 6. 12.
  100. Apoc. 3. 18.
  101. Matt. 13. 46.
  102. 1 Corinth. 15. 28.
  103. Psal. 88. 10.
  104. Psal. 43. 26.
  105. Psal. 67. 31.
  106. Apoc. 2. 17.
  107. 1. Corinth. 9. 22.
  108. 1. Corinth. 4. 3.
  109. Isai. 51. 22.
  110. Rom. 2. 6.
  111. Jos. 9. 24.
  112. Psal. 101. 13.
  113. 2. Corinth. 12. 5.
  114. Joan. 5. 44.
  115. Psal. 91. 10.
  116. Psal. 118. 130.
  117. Soph. 1. 12.
  118. 1 Corinth. 4. 5.
  119. Psal. 59. 13.
  120. S. Agathe.
  121. Psal. 115. 2.
  122. Mich. 7. 6.
  123. Matt. 10. 36. ; Matt. 24. 23.
  124. Luc. 2. 25.
  125. Prov. 12. 21.
  126. Psal. 7. 1.
  127. Corinth. 4. 4.
  128. Psal. 142. 2.
  129. Rom. 7. 24.
  130. Psal. 119. 3.
  131. Isaie 25. 8.
  132. Job. 7. 20.
  133. Psal. 26. 9.
  134. Psal. 143. 6.
  135. Matt. 6. 25.
  136. 1. Reg. 10. 6 & 9.
  137. Phil. 1. 20.
  138. Psal. 87. 16.
  139. Psal. 118. 32.
  140. Job. 29. 3.
  141. Psal. 16. 1.
  142. Psal. 118. 71.
  143. 1. Reg. 2. 6.
  144. Psal. 17. 36.
  145. Psal. 50. 19.
  146. 1. Pet. 2. 11.
  147. 1. Pet. 2. 13.
  148. Act. 20. 35.
  149. Rom. 7. 23.
  150. Gen. 8. 21.
  151. I. Cor. 13.
  152. Orat. Domin. 14. post. Pentec.
  153. Matt. 9. 9. ; Joan. 14. 6.
  154. Joan. 8. 32.
  155. Matt. 19. 17.
  156. Matt. 19. 25.
  157. Matt. 23. 24. ; Joan. 13. 16.
  158. Joan. 14. 21. ; Apoc. 3. 21.
  159. Psal. 18. 11.
  160. Psal. 118. 137.
  161. Psal. 18. 10.
  162. 1 Corinth. 14. 3.
  163. Psal. 20. 4.
  164. Apoc. 4. 10. & 5. 14.
  165. Matt. 18. 1.
  166. Psal. 60. 22. & 65. 20.
  167. Matt. 18. 1.
  168. Matt. 18. v. 3 & 4.
  169. Luc. 6. 24.
  170. Luc. 6. 20. ; 3. Reg. 2. 4.
  171. Phil. 2. 21.
  172. Matt. 1. 28.
  173. Joan. 6. 52.
  174. Matt. 26. 26. ; 1 Corinth. 11. 24.
  175. Joan. 6. 57.
  176. Ibid. v. 94.
  177. Matt. 11. 28.
  178. 3. Reg. 8. 27.
  179. 2. Regem. 6. 14.
  180. Matt. 11. 28.
  181. Joan 6, 33.
  182. Gen. 1. ; Psal. 148. 5.
  183. Psal. 67. 11.
  184. Psal. 85. 4.
  185. Matt. 15. 32. ; Marc. 8. 2.
  186. Gen. 8. 21.
  187. Matt. 1. 28.
  188. Orat. Eccl.
  189. Luc. 14. 33.
  190. Job. 1. 6.
  191. 1 Corinth. 13. 10.
  192. Psal. 101. 8.
  193. Cant. 5. 10.
  194. Isaie 45. 15. ; Job. 21. 16.
  195. Prov. 3. 32.
  196. Antiph. Eccl.
  197. Deut. 4. 7.
  198. Psal. 30. 10.
  199. Luc. 24. 32.
  200. Luc. 1. 38.
  201. Joan. 3. 24.
  202. Psal. 118. 130.