Sénèque - Œuvres complètes, trad. Baillard, tome II

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DISCOURS PRÉLIMINAIRE.

Le tableau des misères humaines a été tracé tant de fois par ceux qui ont écrit sur l’homme, qu’on doit naturellement souhaiter qu’il se trouve des philosophes qui s’appliquent à le peindre en beau. On ne saurait trop relever son excellence ; l’éloge qu’on en fait est un encouragement à la vertu ; il est un des appuis les plus forts qu’on puisse prêter à la faiblesse humaine.

Un tableau tiré d’après l’histoire, qui représenterait les plus sublimes traits de la nature humaine, et où l’art du peintre en aurait disposé le plan de manière que les vertus les plus héroïques, les actions les plus nobles et les talents les plus distingués s’avanceraient jusque sur le devant de la scène, tandis que les vertus, les actions et les talents médiocres seraient distribués sur les côtés, et que les vices et les défauts iraient se perdre dans le lointain : un tel tableau ne pourrait être vu sans échauffer le cœur, ni sans donner une grande idée de l’homme.

Comme il est, au moins, aussi important de rendre les hommes meilleurs que les rendre moins ignorants, il convient de recueillir tous les traits frappants des vertus morales. Pourquoi se montre-t-on si attentif à conserver l’histoire des pensées des hommes, tandis qu’on néglige l’histoire de leurs actions ? celle-ci n’est-elle pas la plus utile ? n’est-ce pas celle qui fait le plus d’honneur au genre humain ? Quel plaisir trouve-t-on aussi à rappeler les mauvaises actions ? Il serait à souhaiter qu’elles n’eussent jamais été. L’homme n’a pas besoin de mauvais exemples, ni la nature humaine d’être décriée. SI l’on fait mention des actions déshonnêtes, que ce soit seulement de celles qui ont rendu le méchant malheureux et méprisé au milieu des récompenses les plus éclatantes de ses forfaits.

Au défaut de statues qui devraient représenter en bronze et en marbre, dans nos places publiques, les grands hommes qui ont honoré l’humanité, et inviter à la vertu, nous avons les écrits de Plutarque et de Diogène Laërce. On peut dire qu’ils sont comme les fastes des triomphes de l’homme. Qui, en les lisant, ne voudrait pas y avoir fourni la matière d’une ligne ? Où est l’homme, né avec une âme honnête et sensible, qui n’arrose de ses larmes les pages où ils se sont plu à célébrer la vertu, et qui ne donne des éloges à la cendre insensible et froide de ceux qui la cultivèrent pendant leur vie ?

Si les philosophes dont Diogène Laërce nous a tracé la vie, en même temps qu’ils nous a développé leurs systèmes, ont eu des faiblesses, il faut les regarder comme un tribut qu’ils ont payé à l’humanité. Ils les ont fait oublier, en les couvrant par une infinité de belles actions ; ils ont prouvé par leur exemple que la nature humaine est capable de tirer de son fond, tout dépravé qu’il est, des vertus morales qui décèlent la noblesse de son origine.

Nous ne dissimulerons point que, parmi les philosophes célébrés par notre auteur, il ne s’en trouve quelques uns qui n’ont vu dans la nature, dont ils ont étudié les secrets ressorts, qu’une puissance aveugle qui dirige tout à sa fin avec autant d’ordre que si elle était intelligente. En considérant, d’un côté, combien ce dogme philosophique est opposé à la saine morale, on conçoit mieux de l’autre combien elle était profondément enracinée dans leur cœur, puisque leurs erreurs sur Dieu et la Providence n’ont point détruit leurs idées sur la probité, et que, dans un cœur vainement mutiné contre le joug que lui imposait la raison, leur esprit a eu assez de force pour étouffer le cri des passions. Nous conclurons de là qu’un philosophe n’est pas fait comme le vulgaire des hommes, chez qui la persuasion intime de l’existence d’un être suprême fait toute la vertu.

Le dogme des peines et des récompenses d’une autre vie est pour les hommes ordinaires un frein qu’ils blanchissent d’écume. Il les contient dans leur devoir ; aussi voyons-nous que tous les législateurs en ont fait la base de leurs lois. Quant aux philosophes, ils trouvent dans leur raison, indépendamment de ce dogme, des motifs suffisants pour être fidèles à leurs devoirs. Il semble que la Divinité ait voulu qu’ils rendissent témoignage à l’excellence de leur nature par l’éclat de leurs vertus morales, comme les chrétiens le rendent à la beauté de la religion révélée par le spectacle des vertus d’un ordre bien supérieur. En voyant ce que la raison seule peut produire, l’esprit est porté à bénir l’auteur de la nature, et non à le blasphémer, à l’imitation de certains raisonneurs téméraires pour qui les désordres physiques et moraux ont été une pierre de scandale.

Les philosophes qui, comme Épicure, niaient une Providence, ne faisaient pas pour cela de leur libertinage le prix de leurs incrédulité. Ils étaient retenus dans leurs devoirs par deux ancres, la vertu et la société. Moins ils avaient à espérer pour une autre vie, plus ils devaient travailler à se rendre heureux dans celle-ci. Or, pour y parvenir, il fallait qu’ils cultivassent la société et qu’ils fussent vertueux. Pouvaient-ils se flatter qu’en violant toutes les conventions de la société civile, et qu’en brisant sans scrupule tous les liens humains, ils pourraient être heureux ? non, sans doute. Leur propre intérêt les portait donc à se pénétrer d’amour pour la société, d’autant plus que ne tenant point par leurs idées à une autre vie, ils devaient regarder la société comme leur unique dieu, se dévouer entièrement à elle, et lui rendre leurs hommages. D’un autre côté, la vertu a des avantages qui lui sont propres, indépendamment de l’existence des dieux et d’une vie à venir. Ce principe, une fois bien médité par les philosophes, faisait qu’ils disposaient tous leurs ressorts à ne produire que des effets conformes à l’idée de l’honnête homme. Ils connaissaient trop ce que peut la fougue des passions, pour ne pas s’exercer de bonne heure à leur tenir la bride ferme, et à les façonner insensiblement au joug de la raison. Soit donc qu’ils représentassent aux yeux des autres hommes, ou qu’ils n’eussent qu’eux-mêmes pour témoins de leurs actions, ils suivaient scrupuleusement les grands principes de la probité. Pétris, pour ainsi dire, avec le levain de l’ordre et de la règle, le crime aurait trouvé en eux trop d’opposition pour qu’ils eussent pu s’y livrer ; ils auraient eu à détruire trop d’idées naturelles et acquises, avant de commettre une action qui leur fût contraire. Leur faculté d’agir était, pour ainsi dire, comme une corde d’instrument de musique montée sur un certain ton, et qui n’en saurait produire un contraire. Ils auraient craint de se détonner, et de se désaccorder d’avec eux-mêmes. À force de méditations ils étaient parvenus à être ce qu’était Caton d’Utique, dont Velleius a dit « qu’il n’a jamais fait de bonnes actions, pour paraître les avoir faites ; mais parcequ’il n’était pas en lui de faire autrement. »

Quoique la vraie philosophie consiste à régler ses mœurs sur les notions éternelles du juste et de l’injuste, à rechercher la sagesse, à se nourrir de ses préceptes, à suivre généreusement ce qu’elle enseigne ; l’usage néanmoins a voulu qu’on décorât de ce nom respectable les systèmes que l’esprit enfante dans une sombre et lente méditation. C’est donc un double titre pour ne pas le refuser aux anciens dont Diogène Laërce a écrit la vie, puisqu’à la science des mœurs ils ont joint celle de la nature. Ils ont très bien réussi dans la première, parcequ’il ne faut que descendre profondément au dedans de soi-même, pour trouver la loi que le créateur y a tracée en caractères lumineux : seulement on peut leur reprocher en général de n’avoir pas donné assez de consistance à la vertu, en la renfermant dans l’étroite enceinte de cette vie. Quant à la science de la nature, ils y ont fait peu de progrès, parcequ’elle ne se laisse connaître qu’après qu’on l’a interrogée, et mise, pour ainsi dire, à la question, pendant une longue suite de siècles.

Si l’on compare l’ancienne philosophie à la moderne, on ne peut qu’être surpris de la distance extrême qui les sépare l’une de l’autre. De combien d’erreurs et d’extravagances ce vide n’est-il pas rempli ! La première réflexion qui se présente à l’esprit, est un retour bien humiliant sur soi-même. Il semble que la nature, craignant notre orgueil, ait voulu nous humilier, en nous faisant passer par bien des impertinences, pour arriver à quelque chose de raisonnable. Cependant c’est sur ces impertinences, qui sont la honte de l’esprit humain, que se sont entées et que s’élèvent ces connaissances merveilleuses dont il se glorifie aujourd’hui. Il a fallu que nos prédécesseurs nous enlevassent, pour ainsi dire, toutes les erreurs que nous aurions certainement saisies, pour nous forcer enfin à prendre la vérité. Avant de connaître le vrai système du monde, il nous a fallu essayer des idées de Platon, des nombres de Pythagore, des qualités d’Aristote, etc. C’est avec la croyance de toutes ces misères-là, que nous avons amusé notre enfance. Parvenus une fois à l’âge de virilité, nous n’avons eu rien de plus pressé que de les rejeter.

Mépriserons-nous donc les anciens, parceque, comparés à nous dans l’art de raisonner et de connaître la vérité, ils ne peuvent être regardés que comme des pygmées ? loin de nous un mépris si injuste. Leur ignorance fut un défaut de leur siècle, et non de leur esprit. Transportés dans le nôtre, ils auraient été ce que nous sommes aujourd’hui ; ils auraient, avec des secours multipliés de toute espèce, étendu comme nous la sphère des connaissances humaines.

Pour revenir à Diogène Laërce[1], on trouve dans sa Vie des philosophes grecs leurs divers systèmes, un détail circonstancié de leurs actions, des analyses de leurs ouvrages, un recueil de leurs sentences, de leurs apophthegmes, et même de leurs bons mots. Mais ce n’est ici que la moitié de l’ouvrage, et encore la moins instructive. Le principal et l’essentiel, c’est de remonter à la source des principales pensées des hommes, d’examiner leur variété infinie, et en même temps le rapport imperceptible, les liaisons délicates qu’elles ont entre elles ; c’est de faire voir comment ces pensées ont pris naissance les unes après les autres, et souvent les unes des autres : or c’est à quoi n’a pas seulement songé notre auteur. Peut-être n’avait-il pas aussi assez de force dans l’esprit pour s’élever à ces vues philosophiques. Quoi qu’il en soit, il résulte toujours de son ouvrage cette vérité utile et importante, que les philosophes dont il trace le tableau ont pensé à se former le cœur en s’éclairant l’esprit, et qu’en étudiant ce qu’il y a de plus relevé dans la nature, ils ne se sont point dégradés par une conduite abjecte et honteuse.

PRÉFACE.


Il y a des auteurs qui prétendent que la philosophie a pris naissance chez les étrangers : Aristote, dans son Traité du Magicien, et Sotion, livre XXIII de la Succession des Philosophes, rapportent que les inventeurs de cette science ont été les mages chez les Perses, les Chaldéens chez les Babyloniens ou les Assyriens, les gymnosophistes chez les Indiens, et les druides, ou ceux qu’on appelait semnothées, chez les Celtes et les Gaulois. Ils ajoutent qu’Ochus était de Phénicie, Zamolxis de Thrace, et Atlas de la Libye. D’un autre côté, les Égyptiens avancent que Vulcain, qu’ils font fils de Nilus, traita le premier la philosophie, dont ils appelaient les maîtres du nom de prêtres et de prophètes : ils veulent que, depuis lui jusqu’à Alexandre roi de Macédoine, il se soit écoulé quarante-huit mille huit cent soixante-trois ans, pendant lesquels il y eut trois cent soixante-treize éclipses de soleil et huit cent trente-deux de lune. Pareillement, pour ce qui est des mages, qu’on fait commencer à Zoroastre Persan, Hermodore platonicien, dans son livre des Disciplines, compte cinq mille ans depuis eux jusqu’à la ruine de Troie. Au contraire, Xanthus Lydien dit que, depuis Zoroastre jusqu’à la descente de Xerxès en Grèce, il s’est écoulé six cents ans, et qu’après lui il y a eu plusieurs mages qui se sont succédé, les Ostanes, Astrapsyches, Gobryes et Pazates, jusqu’à ce qu’Alexandre renversa la monarchie des Perses.

Mais ceux qui sont si favorables aux étrangers ignorent les choses excellentes qu’ont faites les Grecs, qui n’ont pas seulement donné naissance à la philosophie, mais desquels le genre humain même tire son origine. Musée fut la gloire d’Athènes, et Linus rendit Thèbes célèbre.

L’un de ces deux fut, dit-on, fils d’Eumolpe ; il fit le premier un poëme sur la génération des dieux et sur la sphère. On lui attribue d’avoir enseigné que toutes choses viennent d’un même principe et y retournent. On dit qu’il mourut à Phalère, et qu’il y fut inhumé avec cette épitaphe :

Ici, à Phalère, repose sous ce tombeau le corps de Musée, fils chéri d’Eumolpe son père.

Au reste, ce fut le père de Musée qui donna le nom aux Eumolpides d’Athènes[2].

Pour ce qui est de Linus, qu’on croit issu de Mercure et de la muse Uranie, il traita en vers de la génération du monde, du cours du soleil et de la lune, de la production des animaux et des fruits : son poëme commence par ces mots :

Il y eut un temps que toutes choses furent produite à la fois.

Anaxagore a suivi cette pensée, en disant que « l’univers fut formé dans un même temps, et que cet assemblage confus s’arrangea par le moyen de l’esprit qui y survint. » Linus mourut dans l’île d’Eubée, d’un coup de flèche qu’il reçut d’Apollon ; on lui fit cette épitaphe :

Ici la terre a reçu le corps de Linus Thébain, couronné de fleurs. Il était fils de la muse Uranie.

Concluons donc que les Grecs ont été les auteurs de la philosophie, d’autant plus que son nom même est fort éloigné d’être étranger.

Ceux qui attribuent l’invention aux nations barbares nous objectent encore qu’Orphée, natif de Thrace, fut philosophe de profession, et un des plus anciens qu’on connaisse. Mais je ne sais si l’on doit donner la qualité de philosophe à un homme qui a débité touchant les dieux des choses pareilles à celles qu’il a dites. En effet, quel nom faut-il donner à un homme qui a si peu épargné les dieux, qu’il leur a attribué toutes les passions humaines, jusqu’à ces honteuses prostitutions qui ne se commettent que rarement par certains hommes ? L’opinion commune est que les femmes les femmes le déchirèrent ; mais son épitaphe, qui se trouve à Die en Macédoine, porte qu’il fut frappé de la foudre.

Ici repose Orphée de Thrace, qui fut écrasé par la foudre. Les Muses l’ensevelirent avec sa lyre dorée.

Ceux qui vont chercher l’origine de la philosophie chez les étrangers rapportent en même temps qu’elle était leur doctrine. Ils disent que les gymnosophistes et les druides s’énonçaient en terme si énigmatiques et sentencieux, recommandant de révérer les dieux, de s’abstenir du mal, et de faire des actions de courage. De là vient que Citarque, dans son douzième livre, attribue au gymnosophistes de mépriser la mort. Les Chaldéens s’adonnaient, dit-on, à l’étude de l’astronomie et aux prédictions. Les mages vaquaient au culte des dieux, aux prières et aux sacrifices, prétendant être les seuls qui fussent exaucés des dieux, au nombre desquels il mettaient le feu, la terre et l’eau. Ils désapprouvaient l’usage des images et des simulacres, et condamnaient surtout l’erreur de ceux qui admettent les deux sexes parmi les dieux. Ils raisonnaient aussi sur la justice, regardaient comme une impiété la coutume de brûler les morts, et pensaient qu’il était permis à un père d’épouser sa fille, et à une mère de se marier avec son fils, ainsi que le rapporte Sotion dans son vingt-troisième livre. Les mages étudiaient encore l’art de deviner et de présager l’avenir, ils se vantaient que les dieux leur apparaissaient, et croyaient même que l’air est rempli d’ombres qui s’élèvent comme des exhalaisons, et se font apercevoir à ceux qui ont la vue assez forte pour les distinguer. Ils condamnaient les ornements et l’usage de porter de l’or, ne se vêtaient que de robes blanches, couchaient sur la dure, vivaient d’herbes, de pain et de fromage ; et au lieu de bâton portaient un roseau, au bout duquel ils mettaient, dit-on, leur fromage pour le porter à la bouche. Aristote dans son Traité du Magicien, dit qu’ils n’entendaient point cette espèce de magie qui fait usage de prestige dans la divination ; et Dinon, dans le cinquième livre de ses Histoires, est du même sentiment. Celui-ci croit aussi que Zoroastre rendait un culte religieux aux astres, se fondant sur l’étymologie de son nom ; et Hermodore dit la même chose. Aristote, dans le premier livre de sa Philosophie, croit les mages plus anciens que les Égyptiens ; il dit qu’ils reconnaissaient deux principes, le bon et le mauvais génie ; qu’ils appelaient l’un Jupiter et Orosmade, l’autre Pluton et Ariman. Hermippe dans son premier livre des Mages, et Eudoxe dans sa Période, en parlent de même, aussi bien que Théopompe dans le huitième livre de ses Philippiques. Celui-ci dit aussi que, selon la doctrine des mages, les hommes ressusciteront, qu’ils deviendront immortels, et que toutes choses se conserveront par leurs prières. Eudème de Rhodes rapporte la même chose, et Hécatée dit qu’ils croient que les dieux ont été engendrés. Cléarque de Solos, dans son livre de l’Instruction, est d’opinion que les gymnosophistes sont descendus des mages, et quelques uns pensent que les Juifs tirent aussi d’eux leur origine. Les auteurs de l’Histoire des Mages critiquent Hérodote, sur ce qu’il avance que Xerxès lança des dards contre le soleil et enchaîna la mer, deux objets de l’adoration des mages ; ajoutant que pour ce qui est des statues des dieux, ce prince eut raison de les détruire.

Quant à la philosophie des Égyptiens touchant les dieux et la justice, on rapporte qu’ils croient que la matière fut le principe de toutes choses, et que les quatre éléments en furent composés, ainsi que certains animaux ; que le soleil et la lune sont deux divinités, appelant la première Osiris et la seconde Isis, et les représentant mystérieusement sous la forme d’un escarbot, d’un dragon, d’un épervier et d’autres animaux, selon le témoignage de Manéthon dans son Abrégé des choses naturelles, et d’Hécathée dans le premier livre de la Philosophie des Égyptiens. On dit aussi qu’ils faisaient des statues et bâtissaient des temples parcequ’ils ne voyaient point d’apparence de la divinité ; qu’ils croyaient que le monde a eu un commencement ; qu’il est corruptible et de forme orbiculaire ; que les étoiles sont des globes de feu, dont la température produit toutes choses sur la terre ; que la lune s’éclipse lorsqu’elle est ombragée par la terre ; que l’ame continue à subsister, et passe dans un autre corps ; que la pluie est un effet des changements de l’air qui se convertit en eau. Ces opinions, et d’autres semblables sur la nature, leur sont attribuées par Hécatée et Aristagore.

Les Égyptiens établirent aussi sur la justice des lois, dont ils rapportent l’origine à Mercure ; ils décernèrent les honneurs divins aux animaux qui sont utiles à l’homme, et ils s’attribuèrent la gloire d’être les inventeurs de la géométrie, de l’astrologie et de l’arithmétique. Voilà pour ce qui regarde l’origine de la philosophie.

Elle fut nommée de ce nom par Pythagore, qui se qualifia philosophe dans un entretien qu’il eut à Sicyone avec Léonte, prince des Sicyoniens ou Phliasiens. Cela est rapporté par Héraclide de Pont, dans un ouvrage où il parle d’une personne qui avait paru être expirée. Les paroles de Pythagore étaient que « la qualité de sage ne convient à aucun homme, mais à Dieu seul. » C’est qu’autrefois on appelait la philosophie sagesse, et qu’on donnait le nom de sage à celui qui la professait, parcequ’il passait pour être parvenu au plus haut degré de lumière que l’ame puisse recevoir ; au lieu que le nom de philosophe désigne seulement un homme qui embrasse la sagesse. On distingua aussi les sages par le titre de sophistes, titre dont ils ne jouirent pourtant pas seuls, car on le donna aussi aux poëtes. Cratinus, faisant l’éloge d’Homère et d’Hésiode, les appelle sophistes[3]. Au reste, ceux à qui l’on a donné le nom de sages furent Thalès, Solon, Périandre, Cléobule, Chilon, Bias et Pittacus. On range aussi avec eux Anacharsis de Scythie, Myson de Chenée, Phérécyde de Scyros, et Épiménide de Crète ; quelques uns y ajoutent encore Pisistrate le tyran.

Il y eut deux écoles principales de philosophie : cette d’Anaximandre qui fut disciple de Thalès, et celle de Pythagore qui fut disciple de Phérécyde. La philosophie d’Anaximandre fut appelée ionienne, eu égard à ce que l’Ionie était la patrie de Thalès, qui était de Milet, et qui instruisit Anaximandre. Celle de Pythagore fut nommée italique, parceque Pythagore son auteur avait passé la plus grande partie de sa vie en Italie. L’ionienne finit à Clitomaque, Chrysippe et Théophraste ; l’italique, à Épicure.

Thalès et Anaximandre eurent pour successeurs en premier lieu, jusqu’à Clitomaque, Anaximène, Anaxagore, Archélaüs, Socrate qui introduisit l’étude de la morale, ses sectateurs, et surtout Platon fondateur de l’ancienne académie, Speusippe, Xénocrate, Polémon, Crantor, Cratès, Arcésilas qui fonda la moyenne académie, Lacydes qui érigea la nouvelle, et Carnéades. En second lieu, jusqu’à Chrysippe, Antisthène, successeur de Socrate, Diogène le Cynique, Cratès de Thèbes, Zénon le Cittique, et Cléanthe.

En troisième lieu, jusqu’à Théophraste, Platon, Aristote et Théophraste lui-même, avec lequel et les deux autres dont nous avons parlé, c’est-à-dire Clitomaque et Chrysippe, s’éteignit la philosophie ionienne.

À Phrécyde et à Pythagore succédèrent Télauge, fils de Pythagore, Xénophane, Parménide, Zénon d’Élée, Leucippe, Démocrite ; après lequel Nausiphane et Naucyde furent fameux entre plusieurs autres ; enfin Épicure, avec lequel la philosophie italique finit.

On distingue les philosophes en dogmatistes et incertains. Les dogmatistes jugent des choses comme étant à la portée de l’esprit de l’homme. Les autres au contraire en parlent avec incertitude, comme si elles surpassaient notre entendement, et ne portent leur jugement sur rien. Parmi ces philosophes, il y en a qui ont laissé des ouvrages à la postérité, et d’autres qui n’ont rien mis au jour, tels que Socrate, Stilpon, Philippe, Menédème, Pyrrhon, Théodore, Carnéade et Bryson, suivant ce que prétendent quelques uns; d’autres ajoutent Pythagore et Ariston de Chio, dont on n’a que quelques lettres. On trouve encore des philosophes qui n’ont fait que des traités particuliers, comme Mélisse, Parménide et Anaxagore. Zénon au contraire a extrêmement écrit; Xénophane, Démocrite, Aristote et Epicure beaucoup; mais Chrysippe encore davantage.

Les philosophes furent désignés par différents noms. Ils les reçurent, les uns des villes où ils demeuraient, comme les éliens, les mégariens, les érétriens, et les cyrénaïque; les autres , des lieux où ils s’assemblaient, comme les académiciens et les stoïciens; ceux-ci de leur manière d’enseigner, comme les péripatéticiens; ceux-là de leurs plaisanteries, comme les cyniques; quelques uns de leur humeur, comme les fortunés; quelques autres de leurs sentiments vains, comme les philatèle ou amateurs de la vérité, les éclectiques et les analogistes. Les disciples de Socrate et les épicuriens empruntèrent les noms de leurs maîtres. On appela encore physiciens ceux qui méditaient sur la nature; moralistes ceux qui se bornaient à former les mœurs; et les dialecticiens, ceux qui enseignaient les règles du raisonnement.

La philosophie à trois parties : la physique, la morale, et la logique. La physique a pour objet le monde et ce qu’il contient ; la morale roule sur la vie et les mœurs. La logique apprend à conduire sa raison dans l’examen des deux autres sciences. La physique seule soutint son crédit jusqu’à Archelaüs. Nous avons dit que la morale fut introduite par Socrate, et Zénon d’Élée forma la dialectique. La morale a produit dix sectes : l’académique, la cyrénaïque, l’éliaque, la mégarique, la cynique, l’érétrique, la dialectique, la péripatéticienne, la stoïcienne et l’épicurienne. Platon fut chef de l’académie, Arcésilas de la moyenne, et Lacydes de la nouvelle. Aristippe de Cyrène forma la secte cyrénaïque; Phédon d’Élée, l’éliaque; Euclide de Mégare, la mégarique; Antisthène l’athénien, la cynique; Ménédème d’Érétrie, l’érétrique, Clitomaque de Carthage, la dialectique; Aristote la péripatéticienne; Zénon, la cittique, la stoïcienne et Épicure, celle qui est nommée de son nom. Hippobote, dans son livre des Sectes, en compte une de moins, et en fait le détail dans l’ordre suivant : la mégarique, l’érétrique, la cyrénaïque, l’épicurienne, l’annicérienne, la théodorienne, la zénonienne ou stoïcienne, l’ancienne académie, la péripatéticienne; passant sous silence dans ce catalogue les sectes cynique, éliaque et dialectique. Quant à la pyrrhonienne la plupart la mettent au rebut, à cause de l’obscurité de ses principes. Il y en a pourtant qui la regardent en partie comme étant une secte, en partie comme n’en étant point une. C’est une secte, disent-ils, en tant que la nature d’une secte est de suivre quelque opinion évidente, ou qui parait l’être; et en ce sens on peut l’appeler convenablement la secte sceptique. Mais si par le mot secte on entend des dogmes suivis, ce n’est plus la même chose, puisqu’elle ne contient point de dogmes.

Voilà les remarques que nous avions à faire sur les commencements, la durée, les partie et les différentes sectes de la philosophie.

Il n’y a pas longtemps que Potamon d’Alexandrie introduisit une nouvelle secte de philosophie éclectique, composée de ce qu’il y avait de meilleur selon lui dans toutes les autres. Il dit dans son Institution que pour saisir la vérité deux choses sont requises; dont la première, savoir le principe qui juge, est la plus considérable, et l’autre, le moyen par lequel se fait le jugement, savoir une exacte représentation de l’objet. Il croit que la matière, la cause, l’action et le lieu sont les principes de toutes choses, puisque dans la recherche des choses on a pour but de savoir de quoi, par qui, comment et où elles sont. Il établit aussi pour dernière fin des actions une vie ornée de toutes les vertus, sans excepter pour ce qui regarde le corps les biens extérieurs et ceux de la nature. Passons à présent à l’histoire des philosophes et commençons par Thalès.

LIVRE PREMIER.


THALÈS.

Hérodote, Duris et Démocrite disent que Thalès naquit d’Examius et de Cléobuline, qui était issue des Thélides, famille fort illustre parmi les Phéniciens, selon Platon, qui fait descendre cette maison de Cadmus et d’Agénor. Thalès est le premier qui porta le nom de sage: il florissait lorsque Damasias était archonte d’Athènes; et ce fut aussi dans ce temps-là que les autres sages furent ainsi nommés, comme le rapporte Démétrius de Phalère dans son Histoire des Archontes.

Ce philosophe ayant suivi Nilée à son départ de Phénicie, son pays natal, obtint à Milet le droit de bourgeoisie; d’autres conjecturent pourtant qu’il y prit naissance d’une maison noble du lieu. Après avoir vaqué aux affaires de l’état, il résolut de consacrer tous ses soins à la contemplation de la nature. Quelques uns croient qu’il n’a laissé aucun ouvrage à la postérité. On le fait auteur de l’Astrologie marine, mais on est redevable de cet ouvrage à Phocus de Samos. Callimaque lui attribue dans ses vers d’avoir fait connaître la petite Ourse. Il dit qu’il «remarqua la constellation du Chariot, qui sert de guide aux Phéniciens dans leur navigation.» D’autres, qui croient qu’il a écrit quelque chose, lui attribuent seulement deux traités, l’un sur le solstice et l’autre sur l’équinoxe, persuadé qu’après ces deux objets difficiles à développer, il n’en restait plus que de faciles à concevoir. Quelques uns, entre autres Eudème dans son Histoire de l’Astrologie, le font passer pour avoir frayé la route des secrets de cette science, personne avant lui n’ayant encore prédit les éclipses du soleil, ni le temps où il est dans les tropiques. Ils ajoutent que ce fut là le motif de l’estime particulière qu’Hérodote et Xénophane conçurent pour lui; ce qui est confirmé par Héraclite et Démocrite.

Chérillus le poëte et d’autres disent qu’il a enseigné le premier l’immortalité de l’ame. Ceux qui veulent qu’il donna les premières notions du cours du soleil ajoutent qu’il observa que la lune, comparée à la grandeur de cet astre, n’en est que la sept cent vingtième partie. On dit aussi qu’il donna le premier le nom de trigésime au trentième jour du mois, et qu’il introduisit l’étude de la nature. Aristote et Hippias disent qu’il croyait les choses inanimées de l’ambre et de l’aimant. Pamphila rapporte qu’il étudia les éléments de la géométrie chez les Egyptiens, et qu’il fut le premier qui décrivit le triangle rectangle dans un demi-cercle, en reconnaissance de quoi il offrit un bœuf en sacrifice. D’autres, du nombre desquels est Apollodore le calculateur, attribuent cela à Pythagore. Mais ce fut lui qui porta plus loin les découvertes d’Euphorbe Phrygien, dont Callimaque parle dans ses vers, savoir l’usage du triangle scalène, et ce qui regarde la science des lignes. Thalès fut aussi utile à sa patrie par les bons conseils qu’il lui donna. Crésus recherchant avec empressement l’alliance des Milésiens, le philosophe empêcha qu’elle ne lui fût accordée; ce qui, lorsque Cyrus eut remporté la victoire, tourna au bien de la ville. Héraclide suppose à Thalès de l’attachement pour la solitude et pour la vie retirée.

Les uns lui donnent une femme, et un fils qu’il nomment Cibissus; les autres disent qu’il garde le célibat et adopta un fils de sa sœur, et que quelqu’un lui ayant demandé pourquoi il ne pensait point à avoir des enfants, il répondit « que c’était parcequ’il ne les aimait pas. » On raconte aussi que, pressé par les instances de sa mère de se marier, il lui dit «qu’il n’en était pas encore temps; » et que comme elle renouvelait ses instances lorsqu’il fut plus avancé en âge, il lui répondit « que le temps en était passé. » Jérôme de Rhodes, dans le premier livre de ses Commentaire, rapporte que Thalès voulant montrer la facilité qu’il y avait de s’enrichir, et prévoyant que la récolte des olives serait abondante, il prit à louage plusieurs pressoirs d’olives, dont il retira de grosses sommes d’argent.

Ce philosophe admettait l’eau pour principe de toutes choses. Il soutenait que l’univers était animé et rempli d’esprits. On dit qu’il divisa l’année en trois cent soixante-cinq jours, et qu’il la subdivisa en quatre saisons. Il n’eut jamais de précepteur, excepté qu’il s’attacha aux prêtres d’Égypte. Jérôme de Rhodes rapport qu’il connut la hauteur des Pyramides par l’observation de leur ombre, lorsqu’elle se trouve en un même point d’égalité avec elles. Myniès dit qu’il étant contemporain de Thrasybule, tyran de Milet.

On sait l’histoire du trépied trouvé par des pêcheurs, et offert aux sages par les Milésiens. Voici comme on la raconte. Des jeunes gens d’Ionie achetèrent de quelques pêcheurs ce qu’ils allaient prendre dans leurs filets. Ceux-ci tirèrent de l’eau un trépied, qui fit le sujet d’une dispute; pour la calmer, ceux de Milet envoyèrent à Delphes consulter l’oracle. « Peuple qui venez prendre mon avis, répondit le dieu, j’adjuge le trépied au plus sage. » En conséquence on le donna à Thalès, qui le remit à un autre, et celui-ci à un troisième, jusqu’à ce qu’il parvint à Solon, qui renvoya le trépied à Delphes, en disant qu’il n’y avait point de sagesse plus grande que celle de Dieu. Callimaque conte cette histoire autrement, et selon qu’il l’avait entendu réciter à Léandre de Milet. Il dit qu’un nommé Batyclès, originaire d’Arcadie, laissa une fiole, en ordonnant qu’elle fût donnée au plus sage; qu’on offrit à Thalès et qu’après avoir circulé en d’autres mains, elle lui revint, ce qui l’engagea à en faire alors présent à Apollon Didymien, avec ces mots que Callimaque lui fait dire dans ses vers :

Je suis le prix que Thalès reçut deux fois, et qu’il consacra à celui qui préside sur le peuple de Nélée

Cers vers rendus en prose signifient que Thalès, fils d’Examius, natif de Milet, après avoir reçu deux fois ce prix des Grecs, le consacra à Apollon Delphien[4]. Éleusis dans son Achille, et Alexon de Mynde dans le neuvième livre de ses Fables, conviennent que le fils de Batyclès, qui avait porté la fiole de l’un à l’autre, s’appelait Thyrion.

Eudoxe de Cnide reçut de ce prince un vase d’or pour le donner au plus sage des Grecs ; que le commissionnaire le présenta à Thalès ; qu’ensuite il vint à Chilon ; et que celui-ci, consultant Apollon pour savoir qui le surpassait en sagesse, l’oracle répondit que c’était Myson, qu’Eudoxe prend pour Cléobule, et Platon pour Périandre. Nous parlerons de lui dans la suite. Au reste, telle fut la réponse du dieu : « C’est Myson de Chénée, du mont Œta, qui te surpasse en sublimité de génie. » Anacharsis était celui qui avait consulté l’oracle au nom de Chilon. Dédacus, platonicien, et Cléarque, disent que Crésus adressa la fiole à Pittacus, et qu’elle passa ainsi d’un main dans l’autre. Mais Audron, en parlant du trépied, dit que les Grecs le proposèrent au plus sage d’entre eux, comme une récompense due à la vertu ; qu’Aristodème de Sparte dut jugé digne de le recevoir et qu’il ne l’accepta que pour le céder à Chilon. Alcée touche aussi quelque chose d’Aristodème. Sparte, dit-il, tient de lui cette belle maxime : « Que l’homme vertueux n’est jamais pauvre, et que la Vertu est un fonds inépuisable de richesses.» Une autre relation nous instruit que Périandre ayant fait partir un vaisseau chargé pour Thrasybule, tyran de Milet, le vaisseau échoua vers l’île de Cos, et que quelques pêcheurs y trouvèrent le trépied. Phanodicus prétend qu’il fut pêché sur les côtes de la mer Attique, qu’on le transporta dans la ville, et qu’on y rendit un arrêt par lequel il fut ordonné qu’il serait envoyé à Bias. Nous en expliquerons la raison, lorsque nous aurons occasion de parler de ce philosophe. D’autres veulent que le trépied fut l’ouvrage de Vulcain, qui le donna à Pélops, lorsque celui-ci se maria; qu’ensuite Ménélas en fut possesseur; que Pâris l’enleva avec Hélène; que cette Lacédémonienne le jeta dans la mer de Cos, disant qu’il en proviendrait des querelles; qu’ensuite quelques Lébédiens ayant fait prix pour un coup de filet, les pêcheurs attrapèrent le trépied; qu’une dispute s’étant élevée entre les vendeurs et les acheteurs, ils allèrent à Cos; et que, n’ayant pu venir à bout d’y terminer leur différend, ils portèrent le trépied à Milet, qui était la capitale du pays; que les habitants députèrent à Cos pour régler l’affaire, mais que les députés revinrent sans avoir rien conclu; que le peuple, indigné d’un mépris si marqué, prit les armes contre ceux de Cos; qu’enfin, comme on perdait beaucoup de monde de part et d’autre, l’oracle décida qu’il fallait donner le trépied au plus sage; que, par déférence pour cette décision, les deux partis consentirent qu’il resterait à Thalès, qui, après qu’il eut circulé dans quelques mains, le voua à Apollon Didyméen. La réponse que l’oracle avait faite aux insulaires de Cos portait : « Que les Ioniens ne cesseraient d’avoir guerre avec les habitants de Mérope, jusqu’à ce qu’ils envoyassent le trépied doré forgé par Vulcain, et tiré du sein de la mer, à celui qui serait capable de connaître par sa sagesse le présent, le passé et l’avenir.» Nous avons transcrit ailleurs la substance de la réponse faite aux Milésiens; en voilà assez sur ce sujet. Hermippe, dans ses Vies, applique à Thalès ce que l’on attribue à Socrate, qu’il remerciait la fortune de trois choses : la première, « de l’avoir fait naître un être raisonnable plutôt qu’une brute; la seconde, de l’avoir fait homme plutôt que femme; la troisième, de l’avoir fait naître en Grèce plutôt que dans un pays étranger.»

On raconte de lui qu’un soir, sortant de la maison, conduit par une vieille femme, il tomba dans un creux pendant qu’il regardait les étoiles; et que s’étant plaint de cet accident, la vieille lui dit : « Comment pouvez-vous, Thalès, espérer de voir et de comprendre ce qui est au ciel, vous qui n’apercevez pas ce qui est à vos pieds?» Timon parle aussi de son amour pour l’astronomie, et le loue dans ses Poésies bouffonnes, où il dit : « Tel que fut Thalès, savant astronome, et l’un des sept sages.» Lobon d’Argos compte deux cents vers de sa composition sur l’astronomie, et rapporte ceux-ci qu’on lisait au-dessous de sa statue :

C’est ici Thalès, dans la personne duquel Milet l’Ionienne, qui l’a nourri, a produit le plus grands des hommes pour son savoir dans l’astrologie.

Voici les pensées qu’on lui attribue : « Le flux de paroles n’est pas une marque d’esprit. Êtes-vous sages, choisissez une seule chose, un objet digne de votre application; par là vous ferez faire beaucoup de gens qui n’ont que la volubilité de la langue en partage.»

Les sentences suivantes sont encore de lui : « Dieu est le plus ancien des êtres, n’ayant jamais été engendré. Le monde est de toutes les choses la plus magnifique, puisqu’il est l’ouvrage de Dieu; l’espace, la plus grande, parcequ’il renferme tout; l’esprit, la plus prompte, vu qu’il parcourt l’étendue de l’univers; la nécessité, la plus forte, n’y ayant rien dont elle ne vienne à bout; le temps, la plus sage parcequ’il découvre tout ce qui est caché. Il disait que la vie n’a rien qui la rende préférable à la mort. Quelle raison vous empêche donc de mourir? lui dit-on. Cela même, dit-il, que l’un n’a rien de préférable à l’autre. Quelqu’un lui ayant demandé lequel avait précédé de la nuit ou du jour, il répondit que la nuit avait été un jour avant. Interrogé si les mauvaises actions échappaient à la connaissance des dieux : Non, répliqua-t-il, pas même nos pensées les plus secrètes. Un homme convaincu d’adultère lui demande s’il ne pourrait pas couvrir ce crime parjure. Que vous semble? lui répondit-il. Le parjure ne serait-il pas encore quelque chose de plus énorme? Requis de s’expliquer sur ce qu’il y avait de plus difficile, de plus aidé et de plus doux dans le monde, il répondit que le premier était de se connaître soi-même, le second de donner conseil, et le troisième d’obtenir ce qu’on souhaite. Il définit Dieu un être sans commencement et sans fin. On lui attribue aussi d’avoir dit qu’un vieux tyran est ce qu’il y a de plus rare à trouver; que le moyen de supporter les disgraces avec moins de douleur, c’est de voir ses ennemis encore plus maltraités de la fortune; que le moyen de bien régler sa conduite est d’éviter ce que nous blâmons dans les autres; qu’on peut appeler heureux celui qui jouit de la santé du corps, qui possède du bien, et dont l’esprit n’est ni émoussé par la paresse, ni abruti par l’ignorance; qu’il faut toujours avoir pour ses amis les mêmes égards, soit qu’ils soient présents ou absents; que la vraie beauté ne consiste point à s’orner le visage, mais à s’enrichir l’ame de science. N’amassez pas de bien par de mauvaises voies, disait-il encore. Ne vous laissez pas exciter par des discours contre ceux qui ont eu part à votre confiance, et attendez-vous à recevoir de vos enfants la pareille de ce que vous aurez fait envers vos père et mère.»

Le Nil mérita aussi son attention. Il dit que les débordements de ce fleuve étaient occasionnés par des vents contraires qui revenaient tous les ans, et faisaient remonter les eaux.

Apollodore, dans ses Chroniques, fixe la naissance de Thalès à la première année de la trente-cinquième olympiade. Il mourut à la soixante-dix-huitième année de son âge, ou à la quatre-vingt-dixième, comme dit Sosicrate, qui place sa mort dans la cinquante-huitième olympiade. Il vécut du temps de Crésus, à qui il promit de faire passer sans pont la rivière d’Halys, en détournant son cours.

Démétrius de Magnésie parle de cinq autres personnes qui ont porté le nom de Thalès; d’un rhéteur de Célante qui était fort affecté; d’un peintre de Sicyone fort ingénieux; d’un troisième très-ancien, et contemporain, ou peu s’en faut, d’Hésiode, d’Homère, de Lycurge; d’un quatrième cité par Duris, dans son livre de la peinture; d’un cinquième plus récent, mais peu connu et dont parle Denis dans ses Critiques.

Thalès le sage assistait aux jeux de la lutte lorsque la chaleur du jour, la soif et les infirmités de la vieillesse lui causèrent tout d’un coup la mort; ou mit cette inscription sur son tombeau :

Autant que le sépulcre de Thalès est petit ici-bas, autant que la gloire de ce prince des astronomes est grandes dans la région étoilée.

Nous acons aussi fait ces vers sur son sujet dans le premier livre de nos Épigrammes, écrites en vers de toutes sorte de mesures:

Pendant que Thalès est attentif aux jeux de la lutte, Jupiter l’enlève de ce lieu. Je loue ce dieu d’avoir approché du ciel un vieillard dont les yeux, obscurcis par l’âge, ne pouvaient plus envisager les astres de si loin.

C’est de lui qu’est cette maxime : « Connais-toi toi-même; » maxime qu’Antisthène dans ses Successions attribue à Phémonoé, en accusant Chilon de se l’être injustement appropriée. Il ne sera pas hors de propos de rapporter ici ce qu’on dit des sept sages en générale. Damon de Cyrène n’épargne aucun des philosophes dont il a composé l’histoire, et ceux-ci encore moins que les autres. Anaximène les reconnaît tout au plus pour poëtes. Dicéarque leur refuse la qualité de sages et l’esprit de philosophes; il ne leur accorde que le bon sens et la capacité de législateurs. Archétime de Syracuse a fait un recueil de leur conférence avec Cypselus, et dont il dit avoir été témoin. Euphore dit qu’excepté Thalès, ils se sont toux trouvés chez Crésus; et s’il en faut croire quelques autres, il y a apparence qu’ils s’assemblèrent à Panionie[5], à Corinthe et à Delphes.

A l’égard de leurs maximes, les sentiments sont aussi partagés; on attribue aux unes ce qui passe pour avoir été dit par d’autres. On varie, par exemple, sur l’auteur de cette sentence : « Le sage Chilon de Lacédémone a dit autrefois : Rien de trop; tout plait lorsqu’il est fait à propos.»

On n’est pas plus d’accord sur le nombre des sages que sur leurs discours : Léandre substitue Léophante Gorsiade, Lébédien ou Éphésien, et Épiménide de Crète, à Cléobule et à Myson; Platon, dans son Protagore, met Myson à la place de Périandre; Euphore transforme Myson en Anacharsis; et d’autres ajoutent Pythagore aux autres sages. Dicéarque parle d’abord de quatre, que tout le monde a reconnus pour sages : Thalès, Bias, Pittacus et Solon; après cela il en nomme six autres, Aristomène, Pamphile, Chilon de Lacédémone, Cléobule, Anacharsis et Périandre, entre lesquels il en choisit trois principaux. Quelques uns leur ajoutent Acusilas, fils de Caba ou Scabra, Argien; Mais Hermippe, dans son livre des Sages, va plus loin : à l’entendre, il y eut dix-sept sages, entre lesquels on en choisit différemment sept principaux, dont il fait le catalogue dans l’ordre suivant. Il place Solon au premier rang; ensuite Thalès, Pittacus, Bias, Chilon, Léophante, Phérécyde, Aristodème, Pythagore, Lasus fils de Charmantidas ou de Sisymbrinus, ou, selon Aristoxème, de Chabrinus; enfin Hermion et Anaxagore. Hippobote au contraire suit un autre arrangement : il place à la tête Orphée, ensuite Linus, Solon, Périandre, Anacharsis, Cléobule, Myson, Thalès, Bias, Pittacus, Épicharme et Pythagore.

On attribue à Thalès les lettres suivantes :

THALÈS A PHÉRÉCYDE.

« J’apprends que vous êtes le premier des Ioniens qui vous préparez à donner aux Grecs un Traité sur les choses divines; et peut-être faites-vous mieux d’en faire un écrit public, que de confier vos pensées à des gens qui n’en feraient aucun usage. Si cela vous était agréable, je vous prierais de me communiquer ce que vous écrivez, et, en cas que vous me l’ordonniez, j’irais vous trouver incessamment. Ne croyez pas que nous soyons, Solon et moi, si peu raisonnables, qu’après avoir fait le voyage de Crète par un motif de curiosité, et pénétré jusqu’en Egypte pour jouir de la conversation des prêtres et des astronomes du pays, nous n’ayons pas la même envie de faire une voyage pour nous trouver auprès de vous : car Solon m’accompagnera, si vous y consentez. Vous vous plaisez dans l’endroit où vous êtes, vous le quittez rarement pour passer en Ionie, et vous n’êtes guère empressé de voir des étrangers. Je crois que vous n’avez d’autre soin que celui de travailler mais nous, qui n’écrivons point, nous parcourons la Grèce et l’Asie.»

THALÈS A SOLON.

« Si vous sortez d’Athènes, je crois que vous pourrez demeurer a Milet en toute sûreté. Cette ville est une colonie de votre pays, on ne vous y fera aucun mal. Que si la tyrannie à laquelle nous sommes soumis à Milet vous déplait (car je suppose qu’elle vous est partout insupportable), vous aurez pourtant la satisfaction de vivre parmi vos amis. Bias vous écrit d’aller à Priène; si vous préférez cet endroit à notre ville, je ne tarderai pas à m’y rendre auprès de vous.»



SOLON.

Solon de Salamine, fils d’Exécestidas, commença par porter les Athéniens à abolir l’usage d’engager son corps et son bien à des gens qui prêtaient à usure. Plusieurs citoyens, ne pouvant payer leurs dettes, étaient réduits à servir leurs créanciers pour un certain salaire. On devait à Solon lui-même sept talents de l’héritage de son père: il y renonça, et engagea les autres appelée d’un nom qui signifie décharge... Il fit ensuite d’autres lois, qu’il serait long de rapporter, et les fit écrire sur des tablettes de bois.

Voici une action qui lui donne beaucoup de réputation. Les Athéniens et les Mégariens se disputaient Salamine, sa patrie, jusqu’à se détruire les uns les autres; et, après plusieurs pertes, les Athéniens avaient publié un édit qui défendait sous peine de la vie de parler du recouvrement de cette île. Solon là-dessus recourut à cet artifice : Revêtu d’un mauvais habit, et prenant l’air d’un homme égaré, il parut dans les carrefours, où la curiosité ayant attroupé la foule, il donne à lire au crieur public une pièce en vers sur l’affaire de Salamine, dans laquelle il exhortait le peuple à agir contre le décret. Cette lecture fit tant d’impression sur les esprits, que dans le moment même on déclara la guerre à ceux de Mégare, qui furent battus, et dépouillés de la possession de l’île. Entre autres expressions dont il s’était servi, il émut beaucoup le peuple par celles-ci :

« Que ne suis-je né à Pholégandre[6] ou à Sicine! Que ne puis-je changer ma patrie comme un autre! J’entends répandre ce bruit déshonorant : Voilà un de ces Athéniens qui ont abandonné Salamine. Que n’allons-nous réparer cette honte en conquérant l’île ! »

Il persuada encore aux Athéniens de former des prétentions sur la Chersonèse de Thrace; et afin qu’on crût que les Athéniens avaient droit sur la possession de Salamine, il ouvrit quelques tombeaux, et fit remarquer que les cadavres y étaient couchés tournée vers l’orient, ce qui était la coutume des Athéniens, et que les cercueils même étaient disposé de cette manière, et portaient des inscriptions des lieux où les morts étaient nés, ce qui était particulier aux Athéniens. C’est dans la même vue, dit-on, qu’à ces mots qui sont dans le catalogue qu’Homère fait des princes grecs, « Ajax de Salamine conduisait douze vaisseaux,» il ajouta ceux-ci « qui se joignirent au camp des Athéniens.» Depuis ce temps-là le peuple fit tant de cas de lui, qu’il n’y avait personne qui ne souhaitât qu’il prit le gouvernement de la ville; mais, loin d’acquiescer à leurs vœux, il fit tout son possible pour empêcher que Pisistrate son parent ne parvint à la souveraineté, à laquelle il savait qu’il aspirait. Ayant convoqué le peuple, il se présenta armé dans l’assemblée, et découvrit les intrigues de Pisistrate, protestant même qu’il était prêt de combattre pour la défense publique. « Athéniens, dit-il, il se trouve que je suis plus sage et plus courageux que quelques uns de vous, plus sage que ceux qui ignorent les menées de Pisistrate, et plus courageux que ceux qui les connaissent et n’osent rompre le silence. » Mais le sénat étant favorable à Pisistrate, Solon fut traité d’insensé ; à quoi il répondit : « Bientôt le temps fera connaître aux Athéniens le genre de ma folie, lorsque la vérité aura percé les nuages qui la couvrent. » Il dépeignit aussi la tyrannie dont on étant menacé dans ces vers élégiaques :

Comme la neige et la grèle roulent dans l’atmosphère au gré des vents, que la foudre et les éclairs éclatent, et causent un fracas horrible, de même on voit souvent des villes s’écrouler sous la puissance des grands, et la liberté d’un peuple dégénérer en dur esclavage. »

Enfin Pisistrate ayant usurpé la souveraineté, jamais Solon ne put se résoudre à plier sous le joug ; il posa ses armes devant la cour du sénat, en s’écriant : « Chère patrie, je te quitte avec le témoignage de t’avoir servie par mes conseils et ma conduite. » Il s’embarqua pour l’Égypte, d’où il passa en Chypre et de là à la cour de Crésus. Ce fameux prince lui demanda qui était celui qu’il estimait heureux : « Telles l’Athénien, dit-il, Cleobis et Biton; » à quoi il ajouta d’autres choses qu’on rapporte communément. On raconte aussi que Crésus, assis sur son trône et revêtu de ses ornements royaux, avec toute la pompe imaginable, lui demanda s’il avait jamais vu un spectacle plus beau : « Oui répondit-il, c’est celui des coqs, des faisans et des paons ; car ces animaux tiennent leur éclat de la nature, et sont parés de mille beautés. » Ayant pris congé de Crésus, il se rendit en Cilicie, où il bâtit une ville qu’il appela Solos de son nom. Il la peupla de quelques Athéniens, qui, avec le temps, ayant corrompu leur langue, furent dits faire des solécismes; on les appela les habitants de Solos, au lieu que ceux qui portant ce nom en Chypre furent nommés Soliens.

Solon, informé que Pisistrate se maintenant dans son usurpation, écrivit aux Athéniens en ces termes :

« S’il vous arrive des malheurs dignes des fautes que vous avez faites, ne soyez pas assez injustes pour en accuser les dieux. C’est vous-mêmes qui, en protégeant ceux qui vous font souffrir une dure servitude, les avez agrandis et légers; vous voulez faire les gens rusés, et, dans le fond, vous êtes stupides et légers; vous prêtez tous l’oreille aux discours flatteurs de cet homme, et pas un de vous ne fait attention au but qu’il se propose. »

Pisistrate de son côté, lorsque Solon se retira lui écrivit cette lettre :
PISISTRATE A SOLON.

«Je ne suis pas le seul des Grecs qui me suis emparé de la souveraineté; je ne sache pas même avoir empiété, en le faisant, sur les droits de personne : je n’ai fait que rentrer dans ceux qui m’étaient acquis par ma naissance, que je tire de Cécrops, auquel, en même temps qu’à ses descendants, les Athéniens promirent autrefois avec serment une soumission qu’ils ont ensuite retirée. Au reste, je n’offense ni les dieux ni les hommes, j’ordonne au contraire l’observation des règlements que vous avez prescrits aux citoyens d’Athènes, et j’ose dire qu’on les exécute sous mon gouvernement avec beaucoup plus d’exactitude que si l’état était républicain. Je ne permets pas qu’on fasse tort à personne, et, quoique prince, je ne jouis d’aucun privilège au-dessus des autres; je me contente du tribut qu’on payait à mes prédécesseurs, et je ne touche point à la dime des revenus des habitants, qui est employée pour les sacrifices, pour le bien public, et pour subvenir aux besoins d’une guerre. Détrompez-vous si vous croyez que je vous en veuille pour avoir décelé mes desseins; je suis persuadés qu’en cela vous avez consulté le bien de la république, plutôt que suivi le mouvement de quelque haine personnelle, ouire que vous ignorez de quelle manière je gouvernerais. Si vous l’aviez pu savoir, peut-être eussiez-vous concouru à la réussite de mon entreprise, et vous eussiez-vous épargné le chagrin de vous en aller. Revenez en toute sûreté, et fiez-vous à la simple parole que je vous donne, que Solon n’a rien à craindre de Pisistrate, puisque vous savez que je n’ai pas même fait de mal à aucun de mes ennemis. Enfin, si vous voulez être du nombre de mes amis, vous serez un de ceux que je distinguerai le plus, sachant votre éloignement pour la fraude et pour la perfidie. Cependant, si vous ne pouvez vous résoudre a revenir demeurer à Athènes, vous ferez ce que vous voudrez, pourvu qu’il ne soit pas dit que vous avez quitté votre patrie par rapport à moi seul. »

Solon crut pouvoir fixer le terme de la vie humaine à soixante-dix ans. Il fit ces excellentes ordonnances, que ceux qui auraient refusé de pourvoir à la subsistance de leurs parents, et ceux qui auraient dissipé leur patrimoine en folles dépenses, seraient regardés comme ignobles; et que les fainéants et les vagabonds pourraient être actionnés par le premier venu. Lysias, dans sa Harangue contre Nicias, assure que Dracon fut auteur de cette loi, et que Solon la rétablit. Il ordonna aussi que ceux qui seraient coupables de prostitution seraient écartés des tribunaux de justice. Il modéra encore les récompenses assignées aux athlètes, ordonnant cinq cents drachmes à ceux qui auraient vaincu aux jeux olympiques, cent à ceux qui auraient triomphé dans les jeux isthmiques, et ainsi des autres à proportion. Il alléguait pour raison qu’il était absurde d’avoir plus de soin de ces sortes de récompenses que de celles que méritaient ceux qui perdaient la vie dans les combats, et dont il voulut que les enfants fussent entretenus aux dépens public. Cela encouragea tellement le peuple, que l’on vit dans les guerres des exploits d’une rare valeur. Telle fut celle de Polyzèle, de Cynégire et de Callimaque; celle avec laquelle on combattit à la journée de Marathon; celle d’Harmodius, d’Aristogiton, de Miltiade et d’une infinité d’autres, tous bien différents de ces athlètes qui coûtaient tant à former, dont les victoires étaient si dommageables à leur patrie, que leurs couronnes étaient plutôt remportées sur elle que sur leurs adversaires; enfin qui par l’âge deviennent inutiles, et, comme dit Euripide, ressemblent « à des manteaux usés dont il ne reste que la trame. » De là vient que Solon, qui considérant cela, n’en faisait qu’un cas médiocre. En législateur judicieux, il défendit aussi qu’un tuteur et la mère de son pupille logeassent sous un même toit, et que celui qui aurait droit d’hériter d’un mineur en cas de mort fût chargé de sa tutelle. Il statua de plus qu’il ne serait pas permis à un graveur de conserver le cachet d’un anneau qui lui aurait été vendu, qu’on crèverait les deux yeux à celui qui aurait aveuglé un homme borgne, et que celui qui s’emparerait d’une chose trouvée serait puni de mort. Il établit aussi la peine de mort contre un archonte qui aurait été surpris dans l’ivresse. Ce fut Solon qui régla que ceux qui récitaient les vers d’Homère en public le feraient alternativement, en sorte que l’endroit où l’un aurait cessé serait celui par lequel l’autre commencerait. Ainsi Solon a plus illustré Homère que ne l’a fait Pisistrate, comme le dit aussi Diuchidas dans le cinquième livre de ses Mégariques. Au reste, ces vers sont principalement ceux qui commencent par ces mots : Ceux qui gouvernaient Athènes, et ce qui suit.

Solon fut le premier qui désigna le trentième du mois par un nom relatif au changement de la lune. Apollodore, dans son Traité des Législateurs, livre ii, dit qu’il donna aussi aux neuf archontes le droit de faire un même tribunal. Il s’éleva de son temps une sédition entre les habitants de la veille, de la campagne et des côtes, mais dans laquelle il n’entremit ni sa personne ni son autorité. Il avait coutume de dire que les paroles présentent une image des actions, e que la puissance est ce qui fait le droit des rois; que les lois ressemblent aux toiles d’araignées, qui résistent à de petit efforts et se déchirent par de plus grands; qu’il faut sceller le discours par le silence, et le silence par le temps; que les favoris des tyrans sont comme les jetons : comme ceux-ci produisent des nombres tantôt plus grands, tantôt plus petits, de même les tyrans élèvent ceux qu’ils veulent au faite des honneurs, et puis les abaissent. On lui demanda pourquoi il ne s’était pas souvenu d’établir une loi contre les parricides : « Parceque je n’ai pas pensé, dit-il, que personne pût être assez dénaturé pour commettre un pareil crime. » Apprenez-nous, lui dit-on, quel serait le moyen le plus efficace pour empêcher les hommes à violer les lois : « Ce serait, répondit-il, que ceux à qui l’on ne fait point de tort fussent aussi touchés de celui qui est fait aux autres que s’il les regardait eux-mêmes. » Il disait encore que les richesses, en assouvissant les désirs, produisent l’orgueil. Il conseilla aux Athéniens de régler l’année selon le cours de la lune. Il fit interdire les tragédies que présentait Thespis et ses leçons de théâtre, comme n’étant que de vains mensonges; et ce fut par une suite de ce système que quand Pisistrate se fut blessé volontairement, il attribua cet artifice aux mauvaises instructions des théâtres.

Apollodore, dans son livre des Sectes des Philosophes, nous a transmis les principes que Solon inculquait ordinairement. « Croyez, disait-il, que la probité est plus fidèle que les serments. Gardez-vous de mentir. Méditez des sujets dignes d’application. Ne faites point d’amis légèrement, et conservez ceux que vous avez faits. Ne briguez point le gouvernement qu’auparavant vous n’ayez appris à obéir. Ne conseillez point ce qui est le plus agréable, mais ce qui est le meilleur. Que la raison soit toujours votre guide. Évitez la compagnie des méchants. Honorez les dieux, et respectez vos parents. »

On dit que Mimnerme ayant inséré dans quelque ouvrage cette prière qu’il adressait aux dieux, « Veuille la parque trancher le fil de mes jours à l’âge de soixante ans, sans maladie ni angoisses, » Solon le reprit en ces termes : Si vous me croyez propre à nous donner une leçon, effacez cela et ne me sachez pas mauvais gré de ce que je censure un homme tel que vous; corrigez ce passage, et dites : « Que la parque finisse ma vie lorsque je sera parvenu à l’âge de quatre-vingts ans. »

Il nous a aussi laissé des préceptes en vers, entre autres ceux-ci : « Si vous êtes prudent, vous observerez les hommes de près, de crainte qu’ils ne vous cachent ce qu’ils ont dans l’ame. Souvent la haine se déguise sous un visage riant, et la langue s’exprime sur un ton d’ami, pendant que le cœur est plein de fiel. » On sait que Solon écrivit des lois, des harangues, et quelques exhortations adressées à lui-même; ses élégies, tant celle qu’il fit sur Salamine que celles qui roulaient sur la république d’Athènes, contiennent environ cinq mille vers; il écrivit aussi des vers ïambes et des épodes; on lui érigea une statue, au pied de laquelle on mit cette inscription

Salamine sut repousser les Mèdes, transportés d’une vaine fureur; mais ce rayon de gloire ne fut rien au prix de celle qu’elle a eue d’avoir donné le jour à Solon, que ses lois rendent dignes de vénération.

Le temps où il eut le plus de vogue fut, selon Sosicrate, la quarante-sixième olympiade; environ la troisième année, il parvint au gouvernement d’Athènes et donna ses lois. Il mourut en Cypre la quatre-vingtième année de son âge, après avoir recommandé que ses os fussent portés à Salamine, et qu’auprès qu’on les aurait brûlés, on en semât les cendres par toute la province. De là ces vers que Cratinus lui fait dire dans son Chiron:

J’habite cette ile ainsi qu’on le dit, ayant voulu que mes cendres fussent éparses autour de la ville d’Ajax.

J’ai déjà cité le livre d’Épigrammes,où je parle en vers de différentes mesures de grands hommes que la mort nous a enlevés; j’y ai mis celle-ci sur Solon :

Cypre à brûlé le cadavre de Solon, Salamine conservé ses os réduits en cendres; mais son ame a été rapidement enlevée aux cieux sur un char que le fardeau agréable de ses lois rendoit léger.

On le croit auteur de cette sentence, Rien de trop. Dioscoride rapporte que, déplorant amèrement la perte de son fils, sur lequel il ne nous est rien parvenu, il répondit à quelqu’un qui lui disait que ses regrets étaient inutiles : C’est précisément là le sujet de mes larmes.

Voici des lettres qu’on lui attribue :

SOLON A PÉRIANDRE.

« Vous m’écrivez que plusieurs personnes conspirent contre vous; mais quand même vous vous débarrasseriez de tous vos ennemis connus, encore n’avanceriez-vous pas de beaucoup. Il peut arriver que quelqu’un de ceux que vous soupçonnez le moins vous tende des pièges, soit parcequ’il craindra quelque mal de votre part, soit parcequ’il vous croira condamnable. Il n’y a rien que vous n’ayez sujet de craindre, surtout si celui que vous ôterait la vie rendait service par la à une ville à laquelle vous seriez suspect. Il vaudrait donc mieux renoncer à la tyrannie pour se délivrer d’inquiétude. Que si vous voulez absolument conserver votre puissance, vous devrez penser à avoir des forces étrangères qui soient supérieures à celles du pays; par ce moyen vous n’aurez rien a craindre, et vous n’aurez pas besoin d’attenter aux jours de personne. »

SOLON A ÉPIMÉNIDE.

« Mes lois n’étaient point propres à faire par elle-mêmes le bonheur des Athéniens; et quand vous avez purifié leur ville, vous ne leur avez pas procuré un grand avantage. La divinité et les législateurs ne peuvent seuls rendre les cités heureuses; il faut encore que ceux qui disposent de la multitude y contribuent : s’ils la conduisent bien, Dieu et les lois procurent notre avantage, sinon c’est en vain qu’on s’en promet quelque bien. Mes lois n’ont point été utiles, parceque les principaux ont causé le préjudice de la république en n’empêchant point Pisistrate d’envahir la souveraineté. Je ne fus point cru lorsque je présageais l’événement; on ajouta plus de fois à des discours flatteurs qu’à des avertissement sincères. Je quittai donc mes armes en sortant du sénat, et je dis que j’étais plus sage que ceux qui ne s’apercevaient point des mauvais desseins de Pisistrate, et plus courageux que ceux qui n’osaient se déclarer pour la liberté publique. Tout le monde crut que Solon avait perdu l’esprit. Enfin je me retirai en m’écriant : « Chère patrie! quoique je passe pour un insensé dans l’esprit de ceux-ci, je fus toujours prêt à te secourir de parole et d’effet; maintenant je te quitte, et tu perds le seul ennemi de Pisistrate. Que ceux-ci deviennent même ses gardes du corps, si bon leur semble! » Vous savez, mon ami, quel homme c’est, et avec quelle subtilité il a établi sa tyrannie. Il mit d’abord en usage la flatterie, qui lui gagna la confiance du peuple; ensuite, s’étant blessé lui-même, il parut devant le tribunal des juges héliens[7], en se plaignant d’avoir été maltraité par ses ennemis, et demandant qu’on lui donnât quatre cents jeunes gens pour sa garde. En vain je me récriai contre sa demande, il obtint ce qu’il voulait. Ce fut alors qu’entouré de ces satellites armés de massues, il ne garda plus aucun ménagement et renversa l’état de fond en comble. Aussi c’a été inutilement que j’ai délivré les pauvres de l’esclavage où il étaient réduits, puisque aujourd’hui il n’y a personne qui n’obéisse à Pisistrate. »

SOLON A PISISTRATE.

« Je crois facilement que je n’ai pas de mal à craindre de votre part. J’étais votre ami avant que vous soyez devenu tyran, et je ne suis pas plus votre ennemi à présent que tout autre Athénien qui hait la tyrannie. Si Athènes se trouve mieux de n’avoir qu’un maître que de dépendre de plusieurs, c’est une question que je laisse à chacun la liberté de décider; et je conviens même qu’entre ceux qui se rendent despotiques, vous êtes le meilleur; mais je ne vois pas qu’il me soit avantageux de retourner à Athènes; je donnerais lieu par là de blâmer ma conduite, puisqu’il semblerait qu’après avoir mis le timon de la république entre les mains du peuple, et avoir refusé l’offre qu’on me fit du gouvernement, j’approuverais votre entreprise par mon retour. »

SOLON À CRÉSUS.

« J’estime beaucoup votre amitié, et je vous assure que si depuis longtemps je n’avais pris la résolution de fixer ma demeure dans un état libre et républicain, j’aimerais mieux passer ma vie dans votre royaume qu’à Athènes, où Pisistrate fait sentir le poids de sa tyrannie; mais je trouve plus de douceur à vivre dans un lieu où tout est égal. Je me dispose pourtant à aller passer quelque temps à votre cour.»




CHILON.

Chilon, qui naquit à Lacédémone d’un père nommé Damagète, a composé des élégies jusqu’au nombre d’environ deux cents vers. Il disait que « la prévoyance de l’avenir, en tant qu’il peut être l’objet de la raison, est la vertu qui distingue le plus l’homme. » Son frère lui ayant témoigné quelque mécontentement de ce qu’il souffrait de n’être point fait éphore comme lui, qui l’était, il lui répondit : « C’est que je sais endurer les injures, et que vous ne le savez point. » Cependant il fut revêtu de cet emploi vers la cinquante-cinquième olympiade. Pamphila, qui recule sa promotion jusqu’à l’olympiade suivante, assure, sur le témoignage de Sosicrate, qu’il fut fait premier éphore pendant qu’Euthydème était archonte. Ce fut lui aussi qui donna les éphores pour adjoints aux rois de Lacédémone. Satyrus attribue pourtant cela à Lycurgue. Hérodote, au premier livre de ses Histoires, raconte qu’ayant vu l’eau des chaudières bouillir sans feu pendant qu’Hippocrate sacrifiait aux jeux olympiques, il lui conseilla de rester dans le célibat; ou, s’il était marié, de congédier sa femme et de renoncer à ses enfants. On rapporte qu’ayant demandé à Ésope ce que faisait Jupiter, il en reçut cette réponse : « Il abaisse les choses hautes et il élève les basses. » Un autre lui ayant demandé quelle différence il y avait entre les savants et les ignorants: « Celle, dit-il, que forment de bonnes espérances. » Interrogé sur ce qu’il y avait de plus difficile, il répondit que c’était «de taire un secret, de bien employer son temps, et de supporter les injures. » II donnait ordinairement ces préceptes: Qu’il faut retenir sa langue, surtout dans un festin; qu’on doit s’abstenir de médisance, si on ne veut entendre des choses désobligeantes; qu’il n’appartient qu’aux femmes d’employer les menaces ; que le devoir nous appelle plutôt chez nos amis dans la mauvaise que dans la bonne fortune; qu’il faut faire un mariage médiocre; qu’on ne doit jamais flétrir la mémoire des morts; qu’il faut respecter la vieillesse ; qu’on ne saurait assez se défier de soi-même; qu’il est plus raisonnable de s’exposer à souffrir du dommage que de chercher du profit avec déshonneur, puisque l’un n’est sensible que pour un temps, et que l’on se reproche l’autre toute sa vie ; qu’il ne faut point insulter aux malheurs d’autrui; qu’un homme courageux doit être doux, afin qu’on ait pour lui plus de respect que de crainte; qu’il faut savoir gouverner sa maison; qu’il faut prendre garde que la langue ne prévienne la pensée; qu’il importe beaucoup de vaincre la colère; qu’il ne faut pas rejeter la divination; qu’on ne doit pas désirer des choses impossibles ; qu’il ne faut pas marcher avec précipitation, et que c’est une marque de peu d’esprit de gesticuler des mains en parlant; qu’il faut obéir aux lois; qu’il faut aimer la solitude. Mais la plus belle de toutes les sentences de Chilon est celle-ci : Que comme les pierres de touche servent à éprouver l’or et en font connaître la bonté, pareillement l’or répandu parmi les hommes fait connaître le caractère des bons et des méchants. On dit qu’étant avancé en âge, il se réjouissait de ce que, dans toutes ses actions, il ne s’était jamais écarté de la raison ; ajoutant qu’il avait cependant de l’inquiétude au sujet d’un jugement qu’il avait porté, et qui intéressait la vie d’un de ses amis : c’est qu’il jugea lui-même selon la loi, mais qu’il conseilla à ses amis d’absoudre le coupable, pensant ainsi tout à la fois sauver son ami et observer la loi. Il fut particulièrement estimé des Grecs pour la prédiction qu’il lit touchant Cythère, île des Lacédémoniens. Ayant appris la situation de cet endroit, il s’écria : « Plût aux dieux que cette île n’eût jamais existé, ou qu’elle eût été engloutie par les vagues au moment de sa naissance! » Et il ne prévit pas mal : car Démarate, s’étant enfui de Lacédémone, conseilla à Xerxès de tenir sa flotte sur les bords de cette île; et il n’est pas douteux que la Grèce ne fût tombée au pouvoir de ses ennemis, s’il avait pu faire goûter ce dessein au roi. Dans la suite, Cythère ayant été ruinée durant la guerre du Péloponnèse, Nicias y mit une garnison d’Athéniens, et fit beaucoup de mal aux Lacédémoniens. Chilon s’exprimait en peu de paroles, façon de parler qu’Aristagore nomme chilonienne, et qu’il dit avoir été celle dont se servait aussi Branchus, qui bâtit le temple des Branchiades. Il était déjà vieux vers la cinquante-deuxième olympiade, temps auquel Esope était renommé pour ses Fables. Hermippe écrit que Chilon mourut à Pise[8], en embrassant son fils, qui avait remporté le prix du ceste aux jeux olympiques. On attribue sa mort à l'excès de sa joie et à l’épuisement de l’âge. Toute l’assemblée lui rendit les derniers devoirs avec honneur. Voici une épigramme que j’ai faite sur ce sujet :

Je te rends grâces, ô Pollux, qui répands une brillante lumière de la couronne d’olivier que le fils de Chilon a remportée dans les combats du ceste! Que si un père, en voyant le front de son fils ceint si glorieusement, meurt après l’avoir touché, ce n’est point une mort envoyée par une fortune ennemie. Puissé-je avoir une fin pareille!

On mit cette inscription au bas de sa statue :

La victorieuse Sparte donna le jour à Chilon, qui fut le plus grand entre les sept sages de Grèce.

On lui attribue cette courte maxime : « Celui qui se fait caution n’est pas loin de se causer du dommage.» On a aussi de lui cette lettre :

CHILON A PÉRIANDRE.

«Vous me dites que vous allez vous mettre à la tête d’une armée contre des étrangers, pour avoir un prétexte de sortir du pays; mais je ne crois pas qu’un monarque puisse s’assurer seulement la possession de ce qui est à lui; je ne pense même qu’on peut estimer heureux un tyran qui a le bonheur de finir ses jours dans sa maison par une mort naturelle.»



PITTACUS.

Pittacus de Mitylène eut pour père Hyrradius, originaire de Thrace, selon Duris; s’étant joint avec les frères de Lesbos. Ayant été chargé de la conduite de l’armée, dans une guerre entre ceux de son pays et les Athéniens, avec qui ils disputaient la possession du territoire d’Achille, il résolut de terminer le différend par un combat singulier avec Phrynon, général des Athéniens, qui avait eu le prix du panecrace aux jeux olympiques. Pittacus, ayant enveloppé son ennemi avec un filet qu’il tenait caché sous son bouclier, le tua et se rendit maître du champ. Cependant, comme le rapporte Apollodore dans ses Chroniques, les Athéniens ne laissèrent pas de le contester dans la suite aux Mityléniens; et la décision ayant été remise à Périandre, il adjugea le territoire aux Athéniens. Cet événement augmenta le crédit de Pittacus à Mitylène, et on lui donna le gouvernement de la ville, qu’il garda dix ans, au bout desquels il déposa volontairement son autorité, ayant mis la république en bon ordre. Il survécut dix autres années à sa démission, et consacra le champ dont ses concitoyens lui avaient fait présent, et qu’on appelle encore le champ de Pittacus. Sosicrate dit qu’il s’était retranché lui-même une partie de ce champ, en disant que cette moitié qu’il gardait lui valait plus que le tout. On dit aussi que, Crésus lui ayant envoyé de l’argent, il s’excusa de le prendre, parceque l’héritage de son frère, qui était mort sans laisser de postérité, lui en avait procuré deux fois plus qu’il n’aurait voulu. Pamphila, dans le deuxième livre de ses Commentaires, rapporte que Thyrrhée son fils, se trouvant à Cumes[9] dans la boutique d’un barbier, y fut tué par la faute d’un forgeron qui y jeta une hache; que les Cuméens se saisirent de l’homicide, et l’envoyèrent garrotté à Pittacus, qui ayant appris le cas, pardonna au criminel,en disant que la clémence était préférable aux remords de la vengeance.

Héraclite rapporte que ce fut au sujet d’Alcée, qu’il avait fait prisonnier, et qu’il renvoya libre, qu’il dit qu’il valait mieux pardonner que punir. Il condamna les gens ivres, s’ils tombaient en quelque faute, à être doublement punis, et cela afin de prévenir l’ivrognerie; ce qui était d’autant plus nécessaire que l’île abondait en vin.

Une de ses maximes est, « qu’il est difficile d’être vertueux.» Simonide en a fait mention, en disant que c’est un mot de Pittacus : « qu’il est difficile de devenir véritablement bon.» Platon, dans son Protagoras, a aussi parlé de cette sentence.

Pittacus disait encore que les dieux mêmes ne résistent point à la nécessité, et que le gouvernement est la pierre de touche du cœur de l’homme. Interrogé sur ce qu’il y avait de meilleur, il répondit que c’était de s’acquitter bien de ce qu’on avait actuellement à faire. Crésus lui demandant quel empire il regardait comme le plus grand, il répondit, en faisant allusion aux lois : « Celui que forment différentes tablettes de bois. » Il ne reconnaissait pour vraies victoires que celles qu’on remporte en épargnant le sang. Phocaïcus parlant de chercher un homme qui fût bien diligent : « Vous chercherez longtemps, lui dit-il, sans le trouver. » Interrogé quelle chose était la plus agréable, il répondit que c’était le temps; la plus obscure, que c’était l’avenir; la plus sûre, que c’est la terre; la moins sûre, que c’est la mer. Il disait que la prudence doit faire prévoir les malheurs avant qu’ils arrivent pour tâcher de les détourner, et que, lorsqu’ils sont arrivés, le courage doit les faire soutenir; qu’on ne doit jamais dire d’avance ce qu’on se propose de faire, de crainte que, si on ne réussit pas, on ne s’expose à la risée; qu’il ne faut point insulter aux malheureux, de peut de s’attirer la vengeance des dieux; que si on a reçu un dépôt, il faut le rendre; qu’on ne doit point médire de ses amis, pas même de ses ennemis. Pratiquez la piété, disait-il, aimez la tempérance, respectez la vérité, la fidélité; acquérez de l’expérience et de la dextérité, ayez de l’amitié et de l’exactitude. Parmi les choses qu’il a dites en vers, on loue entre autres cette pensée :

Il faut avoir un arc et un carquois de flèches, pour se faire jour dans l’esprit du méchant; car sa bouche ne dit rien qui soit digne de foi, et ses paroles cachent un double sens au fond du cœur.

Il fit des élégies jusqu’au nombre de six cents vers, et un discours en prose sur les lois, adressé à ses concitoyens. Il florissait principalement vers la quarante-deuxième olympiade, et mourut la troisième année de la cinquante-deuxième, sous Aristomène, étant âgé de soixante-dix ans. On mit cette épitaphe sur son tombeau :

Pittacus, Lesbos la sainte, qui t’a donné le jour, t’a mis en pleurant dans ce tombeau.

Outre ses sentences rapportées ci-dessus, il y a encore celle-ci: «Connaissez le temps.» Phavorin, dans le premier livre de ses Commentaires, et Démétrius, dans ses Équivoques, parlent d’un législateur de même nom qu’on appela Pittacus le petit. Callimaque a décrit, dans ses Épigrammes, la rencontre que notre sage dit d’un jeune homme qui vint lui demander conseil sur son mariage. Voici son récit :

«Un étranger d’Atarné vint demander conseil à Pittacus de Mitylène, fils d’Hyrrhadius, Mon père, lui dit-il, je puis épouser deux filles : l’une a une fortune assortie à la mienne, l’autre me surpasse en biens et en naissance; laquelle prendrai-je? dites-le-moi, je vous prie. A ces mots, Pittacus, levant le bâton dont il se servait pour se soutenir, lui fit remarquer des enfants qui faisaient tourner leurs toupies. Ils vous apprendront, dit-il, ce que vous devez faire. Allez, faites comme eux. Le jeune homme s’étant donc approché, entendit ces enfants qui se disaient l’un à l’autre: Prends une toupie qui soit la pareille; et, comprenant là-dessus l’avis du sage, il s’abstint d’un trop grand établissement, et épousa la personne qui était la plus assortie à son état. Vous donc aussi, Dion, prenez votre pareille.» Il est vraisemblable que Pittacus en parlait aussi par son propre sentiment; car il avait épousé la sœur de Dracon fils de Penthile, femme dont l’extraction était au-dessus de la sienne, et qui le traitait avec beaucoup de fierté.

Alcée donne à Pittacus plusieurs épithètes: l’une prise de ce qu’il avait de grands peids, l’autre de ce qu’il s’y était formé des ouvertures, une autre de l’orgueil qu’il lui attribuait, d’autres de ce qu’il était corpulent, de ce qu’il soupait sans lumière, de ce qu’il était malpropre et mal arrangé. Au reste, si l’on en croit le philosophe Cléarque, il avait pour exercice de moudre du blé. On a de lui cette lettre:

PITTACUS A CRÉSUS.

« Vous voulez que je me rendu en Lydie pour voir vos trésors. Sans les avoir vus, je crois aisément que le fils d'Alyattes surpasse en richesses tous les rois de la terre. D'ailleurs, à quoi me servirait de faire le voyage de Sardes? L’argent ne me manque point, étant content de ce dont j’ai besoin pour moi et mes amis. Je viendrai cependant, engagé par votre hospitalité, pour jouir de votre commerce.»



BIAS.

Bias de Priène fut fils de Teutame. Satyrus fait plus de cas de lui que d’aucun des autres sages de la Grèce. Plusieurs croient qu’il fut riche. Duris le dit étranger; et Phanodicus rapporte qu’il racheta des filles de Messène captives, qu’il les éleva avec des soins de père, qu’ensuite il les dota et les renvoya à Messène, auprès de leurs parents. Peu de temps après, le trépied d’or ayant été trouvé à Athènes par des pêcheurs, avec cette inscription, Au plus sage, ces filles vinrent dire que ce titre appartenait à leur libérateur: c’est le récit de Satyrus; mais Phanodicus et d’autres prétendent que ce fut leur père qui se présenta à l’assemblée, et qu’après avoir rendu compte au peuple de la générosité du philosophe, il le nomma sage; que là-dessus le trépied fut envoyé à Bias, qui ayant regardé l’inscription, dit qu’il n’y avait qu’Apollon de sage, et refusa de le prendre. D’autres disent qu’il reçut le trépied, mais qu’il le consacra à Hercule dans la ville de Thèbes, en considération de ce qu’il était issu des Thébains, dont Priène était une colonie, selon Phanodicus.

On rapporte que Priène sa patrie étant assiégée par Alyattes, il engraissa deux mulets, qu’il chassa ensuite vers le camp ennemi; et que le roi, étonné de voir ces animaux en si bon état, envoya reconnaître la place, dans l’incertitude s’il lèverait le siége; qu’informé du dessein, Bias couvrit de blé deux grands monceaux de sable qu’il fit voir à l'espion; qu’Alyattes, ayant entendu son rapport, proposa des conditions aux assiégés; et qu'après la conclusion de la paix il manda Bias, qui lui conseilla de manger des oignons, lui donnant à entendre qu’il avait lieu de pleurer de sa crédulité. Il passe pour avoir été habile jurisconsulte et ardent dans ses plaidoyers, mais il n’employait ce feu qu’à défendre de bonnes causes. Par cette raison, Démodicus de Léros le conne pour modèle, en disant que « si on a des causes à juger, il faut imiter l’exemple de Priène; » et Hipponax ne fait pas moins son éloge, lorsqu’il dit que « si on est appelé à juger, il faut surpasser Bias de Priène. » Voici de quelle manière il mourut. Il était fort avancé en âge, et plaidait une cause. S’étant tû pour se reposer, il appuya sa tête sur son petit-fils, pendant que son adversaire exposait ses raisons. Les juges ayant pesé les unes et les autres, prononcèrent en faveur de Bias; mais comme l'assemblé se séparait, on trouva qu'il avait rendu l’ame dans l’attitude où il s'était mis. La ville lui fit de magnifique obsèques, et fit mettre cet éloge sur son tombeau : Cette Pierre couvre Bias, l’ornement de l’Ionie. Il était né dans les contrées de la célèbre Priène.

Nous avons fait aussi cette épigramme sur son sujet :

Ici repose Bias, que l'âge avait blanchi quand Mercure l'emmena doucement chez les morts. Il plaidait, et il défendait un ami, lorsque, s’étant penché dans les bras d’un enfant, il fut pris du dernier sommeil.

Il composa deux mille vers sur l’Ionie, dont le sujet était le moyen par lequel on pouvait rendre ce pays plus heureux. Parmi ses sentences poétiques, on remarque celles-ci: Tâchez toujours de plaire à vos concitoyens, et n’abandonnez point votre ville affligée; car rien ne concilie plus de bienveillance, au lieu que des mœurs superbes sont souvent nuisibles. Il disait aussi que la force du corps est un don de la nature, mais que de savoir conseiller ce qui est utile à sa patrie est une qualité de l’ame et d’un bon jugement; que beaucoup de gens ne doivent leur opulence qu’au hasard; qu’on est malheureux de ne pas savoir supporter l’infortune; et que c’est une maladie de l’ame de convoiter des choses impossibles, pendant qu’on oublie les maux d’autrui. Quelqu’un lui ayant demandé ce qu’il y avait de plus difficile à faire : C’est, répondit-il, d’endurer courageusement quelque revers de fortune. Un jour qu’il était sur mer avec des gens d’un caractère impie, il s’éleva une tempête si furieuse que ces gens même se mirent à invoquer les dieux. Taisez-vous, leur dit-il, de crainte qu’ils ne s’aperçoivent que vous êtes sur ce vaisseau. Un méchant homme lui ayant demandé ce que c’est que la piété, il ne lui répondit rien; et comme cet homme lui demandait la raison de son silence : Je me tais, lui dit-il, parceque tu t’informes de choses qui ne te regardent pas. Interrogé sur ce qu’il y a de plus doux pour les hommes, il répondit que c’était l’espérance. Il disait aussi qu’il aimait mieux être jugé entre ses ennemis qu’entre ses amis, parceque dans le premier cas il y en avait un qui deviendrait son ami, et que dans le second il y en avait un qui serait toujours son ennemi. Interrogé à quoi l’homme prenait le plus de plaisir : Au gain, répliqua-t-il. Il disait qu’il faut estimer la vie en partie comme si on devait vivre peu, et en partie comme si on devait vivre longtemps; et que, puisque le monde était plein de méchanceté, il fallait aimer les hommes comme si on devait les haïr un jour. Il donnait aussi ces conseils : Soyez lents à entreprendre, et fermes à exécuter ce que vous avez entrepris. La précipitation à parler marque de l’égarement. Aimez la prudence. Parlez sainement des dieux. Ne louez point un malhonnête homme à cause de ses richesses. faites-vous prier pour recevoir quelque chose, plutôt que de vous en emparer avec violence. Rapportez aux dieux tout ce que vous faites de bien. Prenez la sagesse pour votre compagne depuis la jeunesse jusqu’à la vieillesse : car c’est de tous les biens qu’on peut posséder, celui qui est le plus assuré.

Nous avons vu qu’Hipponax a fait mention de Bias; et Héraclite même, cet homme si difficile à contenter, a parlé de lui d’une manière avantageuse. Priène, dit-il, fut le lieu de la naissance de Bias, fils de Teutame, et celui de tous les philosophes dont on parle le plus; ses concitoyens lui dédièrent une chapelle, qu’ils nommèrent Teutamium. On lui attribue cette sentence: Qu’il y a beaucoup d’homme de méchant caractère.




CLÉOBULE.

Cléobule, fils d’Évagoras, naquit à Linde ou en Carie, selon Duris. Quelques uns font remonter son origine jusqu’à Hercule, et on le dépeint robuste et bien fait. On dit qu’il se rendit en Égypte pour y apprendre la philosophie, et qu’il eut une fille nommée Cléobuline, qui composa des énigmes en vers hexamètres, dont Cratinus fait mention dans un poëme qui porte le nom de Cléobulines au pluriels. On dit aussi qu’il renouvela le temple de Minerve, qui avait été construit pas Danaüs. Cléobule composa aussi des chants et des questions énigmatiques jusqu’au nombre de trois mille vers. Il y a des gens qui le croient aussi auteur de ces vers qui sont sur le tombeau de Midas:

« Je suis la statue qu’on a couchée sur ce monument de Midas Pendant que l’eau sera fluide, que les arbres élèveront leurs sommets, que le soleil levant et la lune brillante éclaireront le monde, que les fleuves couleront et que la mer lavera les rivages, je demeurerai ici, en arrosant de mes larmes cette pierre polie, et en annonçant aux passants que Midas est renfermé dans ce sépulcre. »

Ceux qui sont dans cette opinion se fondent sur le témoignage de Simonide, dans le poëme où il dit:

Qui peut raisonnablement louer le Lindien Cléobule d’avoir opposé des statues à des rivières intarissables, aux fleurs du printemps, aux rayons du soleil, à la clarté de la lune et aux tournants de la mer? Tout cela est au-dessous des dieux, et les mains des hommes peuvent briser la pierre. Ce sont les idées d’un homme peu sensé.

Au reste, on remarque que cette épitaphe ne peut point être d’Homère, qui vivait longtemps avant Midas.
Pamphila, dans ses Commentaires, rapporte cette énigme qu’on attribue à Cléobule :

Un père a douze enfants qui ont chacun trente filles, mais de beauté différente: les unes sont brunes, les autres blondes; et quoiqu’elles aient la vertu d’être immortelles, toutes se succèdent, aucune n’est exempte de la mort. C’est l’année.

Parmi ses sentences poétiques, voici les plus approuvées: L’ignorance et l’abondance de paroles règnent parme les hommes, mais le temps les instruit. Pensez à quelque chose d’élevé. Ne vous rendez pas désagréable sans sujet. Il disait qu’il faut marier les filles de manière qu’elles soient jeunes pour l’âge et femmes pour l’esprit, insinuant par là qu’il faut prendre soin de leur éducation. Il avait pour maxime qu’on doit obliger ses amis pour se les rendre plus intimes, et ses ennemis pour en faire des amis; et que par ce moyen on évite les reproches de ses amis et les mauvais dessins de ses ennemis. Il disait encore qu’avant de sortir de sa maison, on doit examiner ce qu’on va faire, et à son retour examiner ce qu’on a fait. Il conseillait l’exercice du corps, et recommandait d’aimer plus à écouter qu’à parler; d’aimer mieux l’étude que l’ignorance; d’employer sa langue à dire du bien; de se rendre la verte propre, et de s’éloigner du mal; de fuir l’injustice; de suggérer à son pays ce qui tend le plus à son bien; de réfréner la volupté; de n’employer la violence en quoi que ce soit; de pourvoir à l’éducation de ses enfants; de renoncer à l’inimitié; de ne flatter ni gronder sa femme en présence d’étrangers, l’un étant une petitesse et l’autre une indiscrétion; de ne pas punir un domestique pendant son ivresse, si on ne veut passer pour être ivre soi-même; de se marier avec son égale, de peur d’avoir ses parents pour maîtres; de ne pas se moquer de ceux qui sont injuriés, de peut de se les attirer pour ennemis; de ne pas s’enorgueillir dans la prospérité et de ne point s’abattre dans l’affliction; enfin d’apprendre à supporter courageusement les changements de la fortune.

Il mourut à l’âge de soixante-dix ans: son épitaphe contient ses louanges:

Linde, que la mer arrose de tous côtés, pleure la perte du sage Cléobule, dont elle fut la patrie.

Il est auteur de cette courte maxime : La manière est ce qu’il y a de meilleur en toutes choses. Il écrivit aussi cette lettre à Solon:
CLÉOBULE A SOLON.

« Certainement vous avez beaucoup d’amis qui ont chacun leur maison. Je crois cependant que Linde est le séjour le plus commode que Solon puisse se choisir. Outre l’avantage qu’elle a d’être libre, cette ville est située dans une ile. Si vous voulez y demeurer, vous n’y aurez rien de fâcheux à craindre de Pisistrate, et vos amis se feront un plaisir d’y accourir de tous les côtés. »




PÉRIANDRE.

Périandre de Corinthe était fils de Cypsèle, et issu de la famille des Héraclides. Il épousa Lysis, à laquelle il donna le nom de Mélisse. Elle était fille de Proclès, tyran d’Épidaure, et d’Eristhénée qui était fille d’Aristocrate, et sœur d’Aristodème, personnages qui, au rapport d’Héraclide de Pont, dans son livre du Gouvernement, commandaient alors à presque toute l’Arcadie, Périandre eut de Lysis deux fils, Cypsélus et Lycophron; l’auné passait pour idiot, mais le cadet avait du génie. Dans la suite, Périandre, ayant pris querelle avec sa femme, se laissa aller à un si violent transport de colère, que, malgré sa grossesse, il la jeta du haut des degrés et la tua à coups de pied, étant porté à cela par les calomnies de ses concubines, qu’il fit cependant brûler ensuite. Il bannit son fils Lycophron à Corcyre, à cause de la tristesse où l’avait plongé la mort de sa mère. Depuis, se sentait affaiblir par l’âge, il le rappela pour lui remettre son autorité: mais les Corcyréens, en était avertis, ôtèrent la vie au jeune homme. Cette nouvelle l’irrita tellement, qu’il envoya les enfants de ces insulaires à Alyattes, pour les faire eunuques; mais comme le vaisseau approchait de Samos, ils adressèrent des vœux à Junon, et furent délivrés par les habitants du lieu. Périandre en fut si mortifié, qu’il en mourut de douleur, âgé de près de quatre-vingts ans. Sosicrate assure que sa mort arriva quarante ans avant la captivité de Crésus et un an avant la quarante neuvième olympiade. Hérodote, dans le premier livre de ses Histoires, dit qu’il fut quelque temps chez Thrasybule, tyran de Milet. Aristippe, dans se premier livre des Délires de l’Antiquité, raconte que Cratée sa mère, s’étant prise de passion pour lui, venait secrètement auprès de lui de son consentement, et que, ce commerce étant devenu public, le déplaisir qu’il ressentit d’avoir été surpris le rendit cruel. Éphore raconte aussi, dans son Histoire, qu’il fit vœu de consacrer une statue d’or s’il était vainqueur dans la course des chars aux jeux olympiques; qu’il eut le succès qu’il souhaitait; mais que, n’ayant pas de quoi fournir à son vœu, il dépouilla, pour s’en acquitter, toutes les femmes des bijoux dont elles s’étaient parées dans une fête publique. On dit encore que, voulant qu’après sa mort on ignorât ce que se corps était devenu, il s’avisa de cet expédient : qu’il montra à deux jeunes gens un chemin où ils devraient se trouver pendant la nuit, en leur ordonnant d’assassiner et s’enterrer le premier qui viendrait à leur rencontre; qu’ensuite il en instruisit quatre autres qui devaient aussi tuer et enterrer ceux qu’ils trouveraient dans ce chemin; et enfin en nomma plusieurs autres qui devaient venir tuer ceux-là; et qu’il fut tué ainsi, s’étant présenté à la rencontre des deux qu’il avait envoyés les premiers. Les habitants de Corinthe mirent ces vers sur son tombeau:

Corinthe, contrée maritime, a reçu dans son sein Périandre dont elle était la patrie, et que ses richesses et sa sagesse ont rendu illustre.

Voici une autre épitaphe que j'ai faite pour lui :

Ne vous livrez point à la tristesse à cause que vous n’obtenez point ce que vous désirez, mais soyez contents de ce que Dieu vous donne. Ce fut l’abattement où tomba Périandre, de ce qu’il ne parvenait point au sort qu’il désirait, qui lui fit quitter la vie il avait pour maxime qu’il ne faut rien faire pour l’amour de l’argent, parcequ’il faut gagner les choses qui procurent du gain[10]. Il écrivit des préceptes jusqu’au nombre de deux mille vers. Il disait que, pour régner tranquillement, il fallait être gardé par la bienveillance publique plutôt que par les armes. On lui demandait pourquoi il persistait dans sa tyrannie : Parce, dit-il qu’il est également dangereux d’y renoncer volontairement et d’être contraint à la quitter. On lui attribue aussi ces sentences : Le repos est agréable, la témérité périlleuse; le gain est honteux; le gouvernement populaire vaut mieux que le tyrannique; la volupté est passagère et la gloire immortelle. Soyez modéré dans le bonheur et prudent dans les événements contraires. Montrez-vous toujours le même envers vos amis, soit qu’ils soient heureux ou malheureux. Acquittez-vous de vos promesses quelles qu’elles soient. Ne divulguez pas les secrets qui vous sont confiés. Punissez non-seulement ceux qui font mal, mais même ceux qui témoignent vouloir mal faire.

Périandre fut le premier qui soumit l’autorité de la magistrature à la tyrannie, et se fit escorter par des gardes, ne permettant pas même de demeurer dans la ville à tous ceux qui le voulaient, comme le rapportent Éphore et Aristote. Il florissait vers la trente-huitième olympiade, et se maintint pendant quarante ans dans sa tyrannie. Sotion, Héraclide et Pamphila, dans le cinquième livre de ses Commentaires, distinguent deux Périandres, l’un tyran, et l’autre philosophe qui était de la ville d’Ambracie. Néanthe de Cyzique veut même qu’ils aient été cousins germains du côté de père. D’un autre côté, Aristote dit que celui de Corinthe était le sage, et Platon le nie. Il avait coutume de dire que le travail vient à bout de tout. Il voulut percer l’isthme de Corinthe. On lui attribue ces lettres:

PÉRIANDRE AUX SAGES.

Je rend graces à Apollon Pythien de ce qu’il a permis que je vous écrivisse dans un temps où vous êtes tous assemblés en un même lieu. J’espère que mes lettres vous conduiront à Corinthe; et je vous recevrai, comme vous le verrez vous-mêmes, d’une manière tout-à-fait populaire. L’année dernière, vous fûtes à Sardes à Lydie; venez, je vous prie, celle-ci, à Corinthe, dont les habitants vous verront avec plaisir rendre visite à Périandre

PÉRIANDRE A PROCLÈS.

Le crime que j’ai commis contre mon épouse a été involontaire. Mais vous ferez une injustice, si vous me témoignez volontairement votre ressentiment, en vous servant pour cela de mon fils. Faites donc cesser son inhumanité envers moi, ou je m’en vengerai sur vous. J’ai vengé la mort de votre fille en condamnant mes concubines au feu, et en faisant brûler vis-à-vis de son tombeau les vêtements des femmes de Corinthe.

Il reçut de Thrasybule une lettre conçue en ces termes:

THRASYBULE À PÉRIANDRE.

Je n’ai rien répondu aux demandes de votre héraut. Je me suis contenté de le mener dans un champ semé de blé, où, tandis qu’il me suivait, j’abattais avec mon bâton les épis qui s’élevaient au-dessus des autres, en lui recommandant de vous faire rapport de ce qu’il voyait. Faites comme moi. Et si vous voulez conserver votre domination, faites périr les principaux de la ville, amis ou ennemis, il n’importe. L’ami même d’un tyran doit lui être suspect.




ANACHARSIS.

Anarchasis le Scythe, fils de Gnurus et frère de Caduidas, roi de Scythie, eut pour mère une Grecque: aussi savait-il les deux langues. Il composa un poëme d'environ huit cents vers sur les lois de son pays et sur celles des Grecs par rapport à la manière de vivre et à la frugalité, et sur la guerre. Sa hardiesse et sa fermeté à parler donnèrent lieu au proverbe : Parler comme les Scythes. Sosicrate prétend qu’il vint à Athènes vers la quarante-septième olympiade, pendant qu'Eucrate était archonte.

Hermippe rapporte qu’Anacharsis étant venu à la maison de Solon, et lui ayant fait dire par un domestique qu’il souhaitait de le voir, et s’il pouvait entrer avec lui en société d’hospitalité, Solon lui fit répondre qu’on n’offrait l’hospitalité que dans son propre pays; et que là-dessus Anacharsis étant entré, lui dit qu’il se regardait comme étant dans sa patrie, et qu’il pouvait par cette raison former les nœuds de cette amitié; que Solon, surpris de sa présence d’esprit, le reçut chez lui et lia avec lui une grande amitié. Quelque temps après, il retourna en Scythie, et ayant paru en vouloir changer les lois et introduire celles de Grèce, il fut tué d’un coup de flèche par son frère dans une partie de chasse; et en mourant, il se plaignit de ce qu’après être sorti sain et sauf de la Grèce par le moyen de l’éloquence et de la philosophie, il était venu succomber dans sa patrie aux traits de l’envie. D’autres disent qu’il fut assassiné dans un sacrifice où il pratiquait les cérémonies grecques. J’ai fait cette épitaphe pour lui :

Anacharsis de retour en Scythie, propose aux Scythes de régler leur conduite sur les coutumes des Grecs. A peine ce malheureux vieillard lâche-t-il cette parole, qu’une flèche coupa la voix et le ravit parmi les immortels.

On lui attribue cette sentence : « que la vigne porte trois sortes de fruits, la plaisir, l’ivrognerie, et le repentir.» Il s’étonnait de ce qu’en Grèce les maîtres en quelque science, disputant d’habileté, étaient jugés par des gens qui n’étaient point maîtres eux-mêmes. Interrogé quel moyen il croyait le plus propre à préserver de l’ivrognerie, il répondit que c’était de se représenter les infamies que commettent les ivrognes. Il ne pouvait comprendre que les Grecs, punissant ceux qui injuriaient quelqu’un, honorassent les athlètes qui s’entretuaient. Ayant ouï dire qu’un vaisseau n’avait que quatre doigts d’épaisseur, Il n’y a donc, dit-il, pas plus de distance entre la vie et la mort de ceux qui voyagent sur mer. Il appelait l’huile un remède qui rendait frénétique, parceque les athlètes, après s’en être frotté le corps, étaient plus furieux qu’auparavant. Il demandait pourquoi ceux qui interdisaient le mensonge mentaient ouvertement dans les cabarets. Il trouvait étrange que les Grecs servissent de petits gobelets au commencement d’un festin, et en prissent de plus grands à la fin. On lit ces mots au pied de ses statues: Il faut régler la parole, la gourmandise et l’amour. Quelqu’un lui demandant s’il se trouvait des flûtes dans son pays: Non, dit-il, il ne s’y trouve pas même des vignes. Un autre lui demanda quels étaient les vaisseaux les plus sûrs : ceux, dit-il, qu’on tire à terre. Une chose surtout lui paraissait singulière chez les Grecs : c’est qu’ils laissaient la fumée du bois sur les montagnes, se servant en ville de bois qui ne rendait point de fumée[11]. On lui demanda quel nombre l’emportait, celui des vivants ou celui des morts. Parmi lesquels placez-vous ceux qui sont sur mer? répondit-il. Un Grec lui reprochant qu’il était Scythe: Je sais, répliqua-t-il, que ma patrie ne me fait point d’honneur; mais vous faites honte à la vôtre. Interrogé sur ce que les hommes ont de bon et de mauvais, il répondit que c’était la langue. il disait qu’il aimait mieux n’avoir qu’un ami qui fût digne de l’estime de tout le monde, que d’en avoir plusieurs qui ne méritassent l’estime de personne. On lui attribue encore d’avoir dit que les marchés sont des lieux destinés à autoriser la supercherie. Un jeune homme lui ayant fait affront en pleine table : Mon ami, lui dit-il, si vous ne pouvez porter le fin à votre âge, vous porterez l’eau quand vous serez vieux. Il inventa pour l’utilisé publique le crochet et la roue des potiers; c’est du moins le sentiment de quelques personnes. Au reste, il écrivit cette lettre au roi de Lydie :

ANACHARSIS A CRÉSUS.

« Monarque des Lydiens, je suis venu en Grèce pour y apprendre les mœurs et les constitutions du peuple de cette contrée. Il ne me faut ni or, ni argent; je serai trop satisfait si j’ai le bonheur de retourner plus vertueux et plus éclairé dans ma patrie. Je ne viendrai donc à Sardes que parceque je regarde comme un grand avantage de mériter votre estime. »



MYSON.

Myson, fils de Strymon, comme dit Sosicrate en expliquant Hermippe, et originaire de Chénée, bourg du mont Œta, ou de la Laconie, était du nombre des sept sages; on dit que son père avait usurpé la tyrannie. Quelqu’un a écrit qu’Anacharsis ayant consulté Apollon Pythien pour savoir qui était plus sage que lui, il reçut de la prêtresse une réponse pareille à celle qu’elle avait faite à Chilon, et dont nous avons parlé dans la vie de Thalès : Je te déclare que Myson l’Ætéea, natif de Chénée, est plus sage que to . On ajoute qu’Anacharsis, s’étant mis là-dessus à le chercher, vint à son village, et que, l'ayant trouvé qui accommodait, en été, le manche de sa charrue, il lui dit: Myson, ce n’est pas à présent la saison de labourer; à quoi il repartit: C’est celle de s’y préparer. D’autres veulent que l’oracle le nomma Étéen, et sont en peine de savoir qui ce terme désigne. Parménide soupçonne qu’Étée est une village où Myson prit naissance. Sosicrate dans ses Successions, pense qu’il était de race éthéenne du côté de son père, et de famille chénéenne du côté de sa mère. Eutyphron, fils d’Héraclide de Pont, dit qu’il était né dans l’île de Crète, où il y a un bourg nommé Etea. Anaxilas au contraire le fait sortir du fond de l’Arcadie. Hipponax parle de lui en se servant de ces termes : «Myson, ce philosophe dont Apollon éleva la sagesse au-dessus de celle de tous les hommes.» Aristoxène, dans ses différentes Histoires, dit qu’il ressemblait beaucoup à Timon et à Apémante du côté des mœurs, en ce qu’il était misanthrope, et qu’on l’entendit rire seul, dans un lieu écarté de Lacédémone. Celui qui le surprit dans ce moment lui ayant demandé pourquoi il riait, n’ayant personne avec lui: C’est justement, dit-il, pour cela que je ris. Aristoxène dit que, tant par cette raison que parcequ’il était peu relevé par le lieu de sa naissance, qui n’était pas une ville, mais un simple bourg, il fut peu célèbre; et cela fut cause que plusieurs attribuèrent les choses qu’il a dites à Pisistrate le tyran, excepté Platon le philosophe, qui a parlé de lui dans son Protagoras, et qui le met à la place de Périandre. Il disait que «ce n’est point par la science des paroles qu’il faut parvenir à la connaissance des choses, mais que c’est par l’étude des choses qu’il faut déterminer les paroles; parceque les mots sont pour les choses, et non pas les choses pour les mots.» Il finit sa vie la quatre-vingt-dix-septième année de son âge.




ÉPIMÉNIDE.

Théopompe et d’autres avec lui disent qu’Épiménide était fils de Phestius; quelques uns lui donnent pour père Dosias, d’autres Agésarque. Il était Crétois d’origine et naquit à Gnosse; mais, comme il laissait croître ses cheveux, il n’avait pas l’air d’être de ce pays. Un jour, son père l’ayant envoyé aux champs pour en rapporter une brebis, il s’égara à l’heure de midi, et entra dans une caverne où il s’assoupit et dormit pendant cinquante-sept-ans. A son réveil il chercha sa brebis, comptant n’avoir pris qu’un peu de repos; mais comme il ne la trouva plus, il retourna aux champs. Étonné de voir que tout avait changé de face et de possesseur, il prit le chemin de son village, où, voulant entrer dans la maison de son père, on lui demanda qui il était; à peine fut-il reconnu de son frère, qui avait vieilli depuis ce temps-là, et par les discours duquel il comprit la vérité.

Au reste, sa réputation se répandit tellement en Grèce qu’on alla jusqu’à le croire particulièrement favorisé du ciel. Dans cette idée, les Athéniens étant affligés de la peste, sur la réponse de l’oracle qu’il fallait purifier la ville, envoyèrent Nicias, fils de Nicérate, en Crète, pour chercher Épiménide et l’amener à Athènes. Il s’embarqua la quarante-sixième olympiade, purifia la ville, et fit cesser la contagion. Il s’y était pris de cette manière. Il choisit des brebis blanches et noires qu’il mena jusqu’au lieu de l’Aréopage, d’où il les laissa aller au hasard, en ordonnant à ceux qui les suivraient de les sacrifier aux divinités des lieux où elles s’arrêteraient. Ainsi cessa la peste; et il est certain que, dans tous les villages d’Athènes, on rencontre encore aujourd’hui des autels sans dédicace élevés en mémoire de cette expiation. Il y en a qui prétendent que la cause de cette peste fut le crime commis dans la personne de Cylon, voulant parler de la manière dont il avait perdu la vie[12]; ils ajoutent que la mort de deux jeunes gens, Cratinus et Ctésibius, fit cesser la calamité. Les Athéniens, en reconnaissance du service qu’Épiménide leur avait rendu, résolurent de lui donner un talent et le vaisseau qui devait le reconduire en Crète; mais il n’accepta aucune argent, et n’exigea d’eux que de vivre en alliance avec les habitants de Gnosse. Peu de temps après son retour, il mourut, la cinquante-septième année de son âge, selon Phlégon, dans son livre De ceux qui ont vécu longtemps. Ses compatriotes prolongent sa vie jusqu’à deux cent quatre-vingt-dix-neuf ans, et Xénophane de Colophon rapporte avoir entendu dire qu’il mourut dans sa cent cinquante-quatrième année.

Épiménide publia une généalogie des Curètes et des Corybantes, et une génération des dieux, en cinq mille vers; six mille cinq cents vers sur la structure du vaisseau des Argonautes et sur le voyage de Jason dans la Colchide; un discours en prose sur les sacrifices, et sur la république de Crète; et enfin un ouvrage poétique de quatre mille vers touchant Minos et Rhadamanhe. Lobon d’Argos, dans son livre des poëtes, dit qu’il bâtit à Athènes une temple en l’honneur des Euménides. Il est aussi censé être le premier qui qui purifia les maisons et les champs, et qui éleva des temples. Quelques uns, au lieu de croire qu’il dormit d’un si long sommeil, pensent que, pendant ce temps-là, il erra de côté et d’autre pour connaître les vertus des simples. On a encore une de ses lettres au législateur Solon sur la forme du gouvernement que Minos prescrivit aux Crétois; mais Démétrius de Magnésie, dans son livre des poëtes et des Écrivians qui ont porté les mêmes noms, tâche de prouver qu’elle est moderne, et que tant s’en faut que son style soit celui de Crète. qu’au contraire on y remarque la diction attique et même la nouvelle. La lettre qui suit est différente de celle-là, et m’est tombée entre les mains :

ÉPIMÉNIDE A SOLON.

«Prenez courage, mon cher ami. Si Pisistrate avait entrepris de soumettre un peuple accoutumé à l’esclavage ou dépourvu de bonnes lois, il y aurait lieu de craindre que sa tyrannie se perpétuât; mais il a soumis des hommes courageux, qui, imbus des préceptes de Solon, rougissent de leur servitude. Ils ne souffriront pas patiemment cette tyrannie; et quoique Pisistrate soit maître de la ville, j’espère qu’il ne transmettra pas son autorité à ses enfants. Il est difficile que des hommes libres, accoutumés à d’excellentes lois, se rendent esclaves. Pour vous, que le soin de votre conservation ne vous oblige pas de passer de lieu en lieu; venez me joindre en Crète, où nous sommes à couvert des vexations de la tyrannie; car s’il arrivait que les partisans de Pisistrate vous rencontrassent, vous pourriez tomber dans quelque malheur.

Démétrius dit que quelques uns racontent qu’Épiménide recevait sa nourriture des nymphes, et la cachait dans la corne d’un pied de bœuf; qu’il la prenait peu à peu; que la nature ne faisait point en lui les fonctions ordinaires, et qu’on ne le vit jamais manger. Timon parle aussi de cela dans ses Œuvres.

Il y en a qui disent que les habitants de Crète l’ont déifié, et lui offrent des sacrifices. On dit aussi qu’il était doué d’une connaissance extraordinaire; et qu’ayant vu Munychie, ville et port de l’Attique, il dit que les Athéniens ignoraient combien de maux ce lieu leur causerait, et que s’ils le savaient, ils le détruiraient avec les dents. Il présageait cela longtemps avant l'événement. On rapporte encore qu’il fut le premier qui prit le nom d’Éacus: qu’il prédit aux Lacédémoniens qu’ils seraient soumis par les Arcadiens, et qu’il se fit passer passer plusieurs fois pour être ressuscité. Théopompe, dans ses livres des Choses admirables, dit qu’ayant bâti un temple pour les nymphes, une voix céleste lui dit: Épiménide, ne dédie point aux Nymphes, mais à Jupiter. Il prédit aussi aux Crétois quelle serait l’issue de la guerre entre les Lacédémoniens et les Arcadiens; c’est-à-dire que les premiers seraient vaincus, comme ils le furent, près d’Orchomène. Théopompe affirme (ce que disent quelques uns) qu’Épiménide vieillit en autant de jours qu’il avait dormi d’années. Myronian, dans ses Similitudes, rapporte que les Crétois l’appelaient Curète; et Sosibe de Lacédemone dit que les Lacédémoniens conservent son corps, ayant été avertis de le faire par un oracle. Outre cet Épiménide, il y en a eu deux autres, l’un généalogiste, l’autre historien et auteur de l’Histoire de Rhodes, écrite en dialecte dorique.




PHÉRÉCYDE.

Phérécyde, fils de Badys, était de Syrus[13], selon Alexandre dans ses Successions. Il fut disciple de Pittacus. Théopompe lui donne la gloire d’avoir été le premier qui ait traité de la nature et des dieux. On raconte de lui des choses surprenantes; entre autres que, se promenant à Samos le long du rivage, et apercevant un vaisseau qui voguait à pleines voiles, il présagea qu’il ferait bientôt naufrage, et qu’effectivement il échoua sous ses yeux; qu’après avoir bu de l’eau tirée d’un puits, il pronostiqua qu’au bout de trois jours il y aurait un tremblement de terre, et que ce phénomène arriva; qu’étant revenu d’Olympie à Messène, il conseilla à Périlaüs, chez qui il logeai de se retirer de là, avec toute sa famille, le plus tôt qu’il pourrait; mais Périlaüs, ayant négligé de profiter de cet avis, fut témoin de la prise de Messène. Théopompe, dans ses Merveilles, dit aussi qu’Hercule lui ordonna en songe de recommander aux Lacédémoniens de ne faire cas ni d’or ni d’argent, et que cette même nui Hercule ordonna aux rois de Lacédémone de croire Phérécyde. Il y en a pourtant qui attribuent ces faits à Pythagore. Hermippe dit que, desirant que la victoire se rangeât du côté des Éphésiens, qui étaient en guerre avec les Magnésiens, il demanda à un passant quelle était la patrie; qu’après avoir su qu’il était Éphésien, il le pria de le trainer par les pieds jusque sur les terres des Magnésiens, et d’engager ses concitoyens, lorsqu’ils auraient gagné le champ de bataille, à enterrer son corps dans le lieu où il l’aurait laissé; que celui-là en donna connaissance aux Éphésiens la veille du jour que les Magnésiens furent vaincus; et que les vainqueurs, trouvant que Phérécyde n’était plus l’ensevelirent pompeusement dans le même endroit. Quelques uns veulent qu’étant allé à Delphes, il se précipita du haut du mon Coryce. Aristoxène, dans la Vie de Pythagore et de ses amis, rapporte qu’il mourut de maladie, et que Pythagore l’inhuma dans l’île de Délos. Il y en a même qui disent qu’il fut consumé de vermine, et que Pythagore s’étant rendu chez lui pour s’informer de sa santé, Phérécyde passa son doigt hors de la porte et lui dit: La peau le montre. Paroles qui sont depuis passées en proverbe, qui se prend toujours en mauvaise part; ceux qui le prennent en bonne part se trompent. Phérécyde disait que les dieux appelaient une table d’un nom qui désignait les dons sacrés qu’il fallait leur offrir.

Andron d’Éphèse distingue, l’autre théologien, fils de Badys, qui était celui qu’estimait Pythagore. Ératosthènes soutient qu’il n’y en eut qu’un de Syrus, et que l’autre, qui était généalogiste, était d’Athènes. On conserve encore un petit ouvrage du premier, qui commence par ces mots:

«Jupiter et le Temps sont permanents. La terre existait aussi; mais elle reçut son nom de Jupiter, qui lui donna l’honneur qu’elle possède.»

On conserve aussi son cadran astronomique dans l’île de Syrus. Duris, au deuxième livre de ses Cérémonies sacrées, rapporte l’épitaphe qu’on mit sur son tombeau:

En moi finit la sagesse; s’il y en a davantage, il faut la donner à Pythagore, que je reconnais pour le premier des Grecs.

Ion de Chio est l’auteur de celle-ci:

Modeste et rempli de vertus, ici repose, rongé de corruption celui dont l'ame possède une heureuse vie. Pareil en sagesse a Pythagore, il sonda les mœurs et étudia le génie des hommes. J’ai fait aussi cette épitaphe pour lui, suivant la mesure phérécratienne:

Une maladie de corruption défigura, dit-on, le célèbre Phérécyde, natif de Syrus. Il ordonne pourtant qu’on le conduise sur les terres des Magnésiens, afin de procurer la victoires aux Éphésiens, ses courageux compatriotes. Un oracle, dont il avait seul la connaissance, l’avait ainsi dit. Il meurt dans ce lieu. Il est donc vrai que le véritable sage n’est pas seulement utile pendant sa vie, mais qu’il l’est encore après sa mort.

Il vivait vers la cinquante-neuvième olympiade. Il répondit à une lettre de Thalès en ces termes:

PHÉRÉCYDE A THALÈS.

«Je vous souhaite une heureuse fin quand vous approcherez de votre dernière heure. J’étais malade quand je reçus votre lettre; la vermine infectait mon corps et la fièvre minait mes forces. Dans cette extrémité, j’ai prié quelques uns de mes amis qu’après avoir eu soin de ma sépulture, ils vous fassent tenir mes écrits. Si vous trouvez qu’ils méritent d’être lus, et si les autres sages sont du même seutiment, je conseus, que vous les publiiez; sinon supprimez-les, ils ne me satisfont pas moi-même. Il n’y a pas assez de certitude dans les choses que j’y dis; je ne la promets point, ni ue sais ce qui est vrai. Quant aux points qui touchent la théologie, il faut les comprendre, parceque je les traite tous obscur.ment. Ma maladie empire de jour en jour, et je ne reçois la compagnie d’aucun médecin, ni d’aucun de mes amis. Ceux qui ont soin de moi se tiennent en dehors. Lorsqu’ils m’interrogent sur ma santé, je passe un doigt hors de la porte pour leur montrer le mal qui je souffre, et je les avertis de se préparer, à faire, le lendemain, les funérailles de Phérécyde.»

Ce furent là ceux qu’on appela sages, et parmi lesquels quelques uns placent Pisistrate le tyran. Venons aux philosophes, en commençant par ceux de la secte ionienne, dont nous avons dit que Thalès, maître d’Anaximandre, fut le chef.



LIVRE ii.




ANAXIMANDRE.
Praxiades fut père d’Anaximandre de Milet. Ce philosophe reconnaissait l’infini pour élément et principe de toutes choses, sans s’expliquer si, par là, il entendait l’air, l’eau, ou quelque autre chose. Il disait que les parties de cet élément souffraient des altérations, mais que le fond en était immuable; que la terre occupe le milieu de son étendue et en est le centre; qu’elle est de figure sphérique; que la lune n’a pas sa lumière d’elle-même, mais qu’elle l’emprunte du soleil, qui, selon lui égale la terre en grandeur, et est composé d’un feu très pur. Il inventa le style des cadrans solaires, et le mit sur ceux de Lacédémone, comme dit Phavorin, dans son Histoire diverse. Il fit aussi des instruments pour marquer les solstices et les équinoxes, décrivit le premier la circonférence de la terre et de la mer, et construisit la sphère. Il écrivit une explication abrégée de ses opinions, qui est tombée ente les mains d’Apollodore, Athénien. Cet auteur dit, dans ses Chroniques, qu’Anaximandre avait soixante-quatre ans la deuxième année de la cinquante-huitième olympiade, et qu’il mourut peu après, ayant fleuri principalement sous le règne de Polycrate, tyran de Samos. On dit que des enfants l’ayant entendu chanter, et s’étant moqués de lui, il répondit: Il faut donc chanter mieux pour leur plaire? Outre cet Anaximandre, il y en a eu un autre qui était aussi de Milet: il fut historien et écrivit en langue ionienne.
ANAXIMÈNE.

Anaximène de Milet, fils d’Eurystrate, fut disciple d’Anaximandre ; on assure qu’il eut aussi Parménide pour maître. Ce philosophe admit l’air et l’infini pour principes de toutes choses. Il croyait que les astres ne passent pas sous la terre, mais tournent autour d’elle. Il se servait de la langue ionienne d’une manière toute simple, et sans employer d’inutilités. Apollodore dit qu’il naquit dans la soixante troisième olympiade, et qu’il mourut environ le temps de la prise de Sardes.

ANAXIMÈNE A PYTHAGORE.

«Thalès, fils d’Examius, n’a pas eu dans sa vieillesse une fin heureuse. Étant sorti la nuit de chez lui, selon sa coutume, pour contempler les astres, et ne prenant pas garde où il étaitm il tomba, pendant qu’il faisait ses observations, dans un endroit profond; e c’a été là la fin de l’astronome de Milet. Nous qui sommes ses disciples, souvenons-nous de ce grand homme, aussi bien que nos enfants et nos disciples, et prenons sa doctrine pour nous conduire: que notre science soit toute fondée sur Thalès.»

ANAXIMÈNE A PYTHAGORE.

«Vous avez mieux pensé que moi en vous retirant de Samos à Crotone. Vous vivez là en paix, tandis que d’autres souffrent les maux que fait le descendant d’Éacus. Milet n’est pas non plus délivrée de la tyrannie: outre cela, le roi des Mèdes nous menace, si nous ne devenons pas ses tributaires[14]. Les Ioniens veulent bien combattre pour la liberté générale, mais nous n’avons point d’espérance de salut. Comment donc Anaximène pourrait-il s’occuper de la contemplation des choses célestes, ayant à appréhender la mort ou l’esclavage? Il n’en est pas ainsi de vous qui vous voyez considéré des Crotoniates et des autres habitants de la grande Grèce, et qui recevez même des disciples de la Sicile.



ANAXAGORE.

Anaxagore, Claroménien de naissance et issu d’Hégésibule, ou Eubule, étudia sous Anaximène. Il fut le premier des philosophes qui joignit un esprit à la matière. Il commence ainsi son élégant et bel ouvrage : « Tout n’était autrefois qu’une masse informe, lorsque l’esprit survint et mit les choses en ordre ; » de là vient qu’il fut surnommé Esprit. Timon convient de cette vérité, lorsqu’il demande dans ses poésies satiriques : « Où dit-on qu’est à présent Anaxagore, cet excellent héros qu’on appela Esprit, parceque, selon lui, il y eut un esprit qui, rassemblant subitement toutes les choses, en arrangea l’amas auparavant confus ? »

Non-seulement il brilla par la noblesse de son extraction et par ses richesses, mais encore par sa grandeur d’ame, qui le porte à abandonner son patrimoine à ses proches. Ceux-ci le blâmant du peu de soin qu’il avait de son bien : Quoi donc ! dit-il, est-ce que je ne vous en remets pas le soin ? Enfin il quitta ses parents pour ne s’occuper que de la contemplation de la nature, ne voulant pas s’embarrasser des affaires publiques ; et quelqu’un lui ayant reproché qu’il ne se souciait point de sa patrie, il lui répondit en montrant le ciel : Ayez meilleure opinion de moi, je m’intéresse beaucoup à ma patrie.

On croit qu’il avait vingt ans lorsque Xerxès passa en Grèce, et qu’il en vécut soixante-douze. Apollodore rapporte, dans ses Chroniques, qu’il naquit dans la soixante-dixième olympiade, et qu’il mourut la première années de la soixante-dix-huitième[15]. Démétrius de Phalère veut, dans son Histoires des Archontes, qu’il commença dès l'âge de vingt ans à exercer la philosophie à Athènes, sous l’archontat de Callias; et on dit qu’il fit un séjour de trente ans dans cette ville.

Il disait que le soleil est une masse de feu plus grande que tout le Péloponèse; d’autres attribuent cela à Tantale. Anaxagore pensait aussi que la lune est habitée, et qu’il y a des montagnes et des vallées; que les principes des choses consistent en petites parties, toutes semblables les unes aux autres; que comme l’or est composé de parties très subtiles, semblables à des raclures, de même l’univers fut formé de corpuscules de parties menues et conformes entre elles; que l’esprit est le principe du mouvement; que les corps pesants se fixèrent en bas, comme la terre, et que les légers occupèrent le haut, comme le feu, mais que l’air et l’eau tinrent le milieu; que, suivant cette disposition, la mer s’étend sur la surface de la terre, et que le soleil convertit l’humidité en vapeur; qu’au commencement les astres se mouvaient en manière de voute, de sorte que le pôle visible tournait toujours au-dessus du même point de la terre, mais qu’ensuite il acquit une inclinaison; que la voie lactée est une réflexion des rayons du soleil qui n’est point interceptée par des astres; que les comètes sont un assemblage d’étoiles errantes qui jettent des flammes, et que les vents viennent de l’air raréfié par le soleil; que le tonnerre est produit par le choc des nues, l’éclair par leur frottement, et le tremblement de terre par l’air qui pénètre dans la terre; que les animaux furent d’abord produits d’un mélange d’eau et de terre, échauffées à un certains degré; que les mâles vinrent du côté droit et les femelles du côté gaucher de la matrice.

On raconte qu’il prédit la chute de la pierre qui tomba

. près d’Egespotame[16], et qu’il avait dit qu’elle tomberait du soleil ; on ajoute que ce fut pour cette raison qu’Euripide, son disciple, dans sa pièce de Phatéon, appela le soleil lingot d’or. On dit qu’Anaxagore étant parti pour Olympie dans un beau temps, mit un habit de peau, comme s’il avait prévu qu’il pleuvrait bientôt, et que son pressentiment se trouva juste. A la question que lui fit quelqu’un, si la mer couvrirait un jour les montagnes de Lampsaque, il répondit que oui, si le temps ne finissait pas. On lui demanda pour quelle fin il était né? Pour contempler, dit-il, le ciel, le soleil et la lune. Et sur ce qu’on lui demanda s’il était banni par les Athéniens, il répondit : Nullement`ce sont eux qui le son à mon égard. Ayant vu le sépulcre de Mausole, il dit qu’un beau monument représentait des richesses transformées en pierres. Voyant un homme qui s’affligeait de ce qu’il mourrait dans un pays étranger : Consolez-vous, lui dit-il ; le chemin pour aller vers les morts est le même partout.

Au reste, suivant ce que dit Phavorin dans son Histoire diverse, il parait avoir été le premier qui a cru que le sujet du poëme d’Homère était de recommander la vertu et la justice; opinion qui fut fort étendue par Métrodore de Lampsaque, l’un de ses amis, qui se servait aussi beaucoup d’Homère pour l’étude de la nature. Anaxagore fut encore le premier qui publia une description par écrit ; et Silène, dans le premier livre de ses Histoires, rapporte qu’une pierre étant tombée du ciel, sous l'archontat de Dimylus, ce philosophe dit que tout le firmament était pierreux, et que, sans le mouvement de tourbillon qui l’affermissait, il s’écroulerait.

Les sentiments sont partagés pour ce qui regarde sa condamnation. Sotion, dans la Succession des Philosophes, dit que Cléon l’accusa d’impiété, pour avoir défini le soleil une masse ardente ; mais que Périclès, son disciple, ayant pris sa défense, Anaxagore fut condamné à une amende de cinq talents et envoyé en exil. Satyre, dans ses Vies, taxe Thucydide de s’être rendu son accusateur par esprit de parti contre Périclès, que Thucydide contrecarrait dans les affaires du gouvernement, et dit qu’il ne chargea pas seulement Anaxagore d’impiété, mais encore de trahison; il ajoute qu’il fut condamné à mort pendait son absence, et que, comme on lui eut annoncé en même temps qu’il avait perdu ses fils et qu’on l’avait condamné à mourir, il dit que quant au dernier article il y avait longtemps que la nature l’avait soumis lui et ses accusateurs à cet arrêt, et qu’à l’égard de ses enfants il savait qu’il les avait engendrés mortels. Il y en a qui attribuent cette réponse à Solon le législateur, d’autres à Xénophon. Démétrius de Phalère, dans son livre de la Vieillesse, nous apprend qu’il enterra lui-même ses enfants. Et Hermippe prétend, dans ses Vies, qu’il fut mis en prison et jugé coupable de mort; que Périclès là-dessus ayant demandé si quelqu’un avait quelque crime capital à lui imputer à lui-même, et personne ne répondant, il ajouta: « Or cet homme est mon maître : ainsi ne vous laissez pas prévenir par la calomnie pour le perdre, et suivez mon avis en le renvoyant absous; » qu’Anaxagore obtint là dessus son élargissement, mais qu’il ne put supporter cet affront et s’ôta la vie. Mais Jérôme, au deuxième livre de ses Commentaires divers, dit que Périclès le fit comparaître dans un temps qu’il était si chancelant et si exténué de maladie, qu’il fut absous plutôt par pitié que juridiquement : tant on est peu d’accord sur la condamnation de ce philosophe. D’autres ont cru encore qu’il était devenu ennemi de Démocrite, parceque celui-ci lui avait refusé sa conversation.

Enfin Anaxagore alla mourir à Lampsaque. Les principaux de la ville ayant envoyé chez lui pour savoir s’il n’avait rien à ordonner avant sa mort, il pria qu’il fût permis aux enfants de se divertir, tous les ans, le jour du mois qu’il serait décédé; coutume qui est encore en usage aujourd’hui. Les habitants de Lampsaque rendirent à sa mémoire tous les honneurs possibles, et l’ensevelirent dans un tombeau sur lequel ils mirent cette épitaphe :

Ici repose Anaxagore, étant arrivé au monde céleste, et ayant atteint avec la fin de sa carrière la connaissance entière de la vérité.

En voici une autre que j’ai faite pour lui :

Anaxagore est condamné à mort pour avoir soutenu que le soleil est une masse argente; Périclès son ami le sauve, et lui même s’ôte la vie dans une langueur de sagesse.

Il y a eu trois autres personnages de même nom, mais tous peu considérables. Le premier étai orateur et disciple d’Isocrate; le second statuaire, duquel Antigone a parlé; le troisième grammairien, et disciple de Zénodote.



ARCHÉLAÜS.

Archélaüs d’Athènes ou de Milet, fils d’Apollodore ou de Mydon, selon quelques uns, fut disciple d’Anaxagore et maître de Socrate; il fut le premier qui apporta la physique de l’Ionie à Athènes; de là vient qu’on l’appela physicien, outre une autre raison, c’est que cette partie de la philosophie s’éteignit avec lui, en même temps que Socrate introduisit la morale. Il parait pourtant avoir touché aussi à la morale, puisque les lois, le juste et l’honnète avaient souvent fait la matière de ses discours. Socrate fut son disciple en cela; et ayant étendu cette science, il passa pour l’avoir inventée.

Ce philosophe assignait deux causes à la génération, le chaud et le froid; il soutenait que les animaux furent formées de limon; et il disait que ce qu’on appelle juste et injuste n’est pas tel par lui-même, mais en vertu des lois.

Voici quel était son raisonnement : il disait que l’eau, qui tient sa fluidité de la chaleur, produit la terre, lorsqu’elle est condensée par le feu, et qu’elle demeure jointe à ses principes ; et que lorsqu’elle s’écoule autour des principes du feu, elle produit l’air ; de sorte que l’air sert à la conservation de la terre, et le feu par son mouvement à celle de l’air.

Il croyait que les animaux proviennent de ce que la terre, étant échauffée, distilla une sorte de boue qui ressemblait au lait, ajoutant que c’est de la même manière que les hommes ont été formés. Il fut le premier qui dit que la voix était un effet de la percussion de l’air ; il disait que la mer est contenue dans les cavités de la terre, par laquelle elle est comme tamisée ; il croyait que le soleil est le plus grand de tous les astres, et que l’univers est infini.

On distingue trois autres Archélaüs : un géographe qui a décrit les provinces qu’Alexandre a parcourues, un naturaliste qui a parlé en vers des choses qui semblent avoir deux natures, et un orateur qui a donné des préceptes sur l’éloquence.


SOCRATE.

[18]Platon, dans son Théœtète, dit que Socrate naquit d’un tailleur de pierre nommé Sophronisque, et de Phanarète, qui faisait le métier de sage-femme. Athènes fut sa patrie et le village d’Alopèce son lieu natal. Il y en a qui croient qu’il aida Euripide à composer ses pièces ; du moins Mnésiloque dit-il là-dessus : « Les Phrygiens font une nouvelle pièce d’Euripide, sous laquelle Socrate a mis les sarments. » Ailleurs il dit aussi que Socrate mettait les cloux aux pièces d’Euripide.

Pareillement Callias, auteur d’une pièce intitulée les Captifs, y parle ainsi :

« Te voilà grave, et tu fais paraître de grands sentiments. — Je le puis, Socrate en est l’auteur. »

Aristophane, dans ses Nuées, accuse aussi Euripide d’être aidé dans ses tragédies par celui qui proférait à tout propos des discours de sagesse.

Socrate fut disciple d’Anaxagore, selon quelques uns, et de Damon aussi, suivant le témoignage d’Alexandre, dans ses Successions des Philosophes. Après la condamnation d’Anaxagore, il fréquenta l’école d’Archélaüs le physicien, qui, au rapport d’Aristoxène, eut un attachement particulier pour lui. Duris prétend qu’il se mit en service, et qu’il fut tailleur de pierre ; et quelques uns ajoutent que c’est lui qui fit les Grâces qui sont représentées habillées dans la forteresse d’Athènes ; c’est ce qui donna lieu à Timon de le dépeindre ainsi dans ses vers satiriques :

De ces Grâces est venu ce tailleur de pierre, ce raisonneur sur les lois, cet enchanteur de la Grèce, cet imposteur, ce railleur, ce demi-Athénien, et cet homme dissimulé !

Socrate, comme le remarque Idoménée, était fort habile dans la rhétorique ; mais les trente tyrans, dit Xénophon, lui défendirent de l’enseigner. Aristophane le blâme d’avoir abusé de son habileté, en ce que d’une mauvaise cause il en faisait une bonne. Phavorin, dans son Histoire diverse, assure que ce fut lui, avec Eschine, son disciple, qui les premiers enseignèrent la rhétorique. Idoménée confirme cela dans ce qu’il a écrit des disciples de Socrate. Il est encore le premier qui a traité la morale, et le premier des philosophes qui est mort condamné. Aristoxène, fils de Spinthare, raconte qu’il faisait valoir son argent et rassemblait le gain qu’il retirait de ses prêts, et cela étant dépensé, le prêtait de nouveau à profit.

Démétrius de Byzance dit que Criton le tira de sa boutique et qu’il s’appliqua à l’instruire, étant charmé des dispositions de son esprit. [21]Mais Socrate, voyant que la physique n’intéresse pas beaucoup les hommes, commença à raisonner sur la morale et en parlait dans les boutiques et sur les marchés, exhortant chacun à penser

à ce qu’il y avait de bon ou de mauvais chez lui.

Souvent il s’animait en parlant jusqu’à se frapper lui-même et à se tirer les cheveux : cela faisait qu’on se moquait de lui ; mais il souffrait le mépris et la raillerie jusque là que, comme le rapporte Démétrius, quelqu’un lui ayant donné un coup de pied, il dit à ceux qui admiraient sa patience : Si un âne m’avait donné une ruade, irais-je lui faire un procès ?

[22]Il n’eut pas besoin, pour éclairer son esprit, de voyager, à l’exemple de beaucoup d’autres ; et excepté lorsque la guerre l’a appelé hors de chez lui, il se tenait dans le même lieu, ayant des conversations avec ses amis, moins dans le dessein de combattre leur opinion que dans la vue de démêler la vérité. On dit qu’Euripide lui ayant donné à lire tin ouvrage d’Héraclite, lui demanda ce qu’il en pensait ; Ce que j’en ai compris, lui répondit-il, est fort beau, et je ne doute pas que le reste, que je n’ai pu concevoir, ne soit de la même force ; mais, pour l’entendre, il faudrait être un nageur de Délos[17].

Socrate était d’une bonne constitution, et avait beaucoup de soin de s’exercer le corps ; il fut à l’expédition d’Amphipolis, et, dans une bataille qui se donna près de Délium, il sauva la vie à Xénophon qui était tombé de son cheval ; [23]et quoique le mauvais succès du combat eût obligé les Athéniens de prendre la fuite, ? il se retira au petit pas, regardant souvent derrière lui, pour faire face à ceux qui auraient pu vouloir le surprendre. II servit aussi sur la flotte qu’on avait équipée pour réduire la ville de Potidée, la guerre ne permettant pas aux troupes d’y aller par terre. On dit que ce fut alors qu’il resta toute une nuit dans la même posture. Il fit voir son courage dans cette expédition, et céda volontairement le prix des belles actions qu’il avait faites à Alcibiade, qu’il aimait beaucoup, comme le rapporte Aristippe dans son quatrième livre des Délices anciennes. Ion de Chio dit que dans sa jeunesse il fit un voyage à Samos avec Archélaüs. Il alla aussi à Pytho[18], au rapport d’Aristote, et fut voir l’isthme, à ce que dit Phavorin, dans le premier livre de ses Commentaires.

[24]Socrate avait des sentiments fermes et républicains ; il en donna des preuves lorsque Critias[19] et ses collègues, ayant ordonné qu’on leur amenât Léonthe de Salamine, homme fort riche, pour le faire mourir, il ne voulut pas le permettre, et fut le seul des dix capitaines de l’armée qui osa l’absoudre. Lui-même, lorsqu’il était en prison et qu’il pouvait s’évader, n’eut point d’égard aux prières et aux larmes de ses amis, et les reprit en termes sévères et pleins de grands sentiments.

La frugalité et la pureté des mœurs caractérisaient encore ce philosophe ; Pamphila, dans ses Commentaires, livre septième, nous apprend qu’Alcibiade lui donna une grande place pour y bâtir une maison, et que Socrate le remercia, eu lui disant : Si j’avais besoin de souliers et que vous me donnassiez du cuir pour que je les fisse moi-même, ne serait-il pas ridicule à moi de le prendre ? Quelquefois il jetait les yeux sur la multitude des choses qui se vendaient à l’enchère, en pensant en lui-même : Que de choses dont je n’ai pas besoin ! Il récitait souvent ces vers :

« L’argent et la pourpre sont plutôt des ornements pour le théâtre que des choses nécessaires à la vie. »

Il méprisa généreusement Archélaüs de Macédoine, Scopas de Cranon, et Euryloque de Larisse, refusa leur argent, et ne daigna pas même profiter des invitations qu’ils lui firent de les aller voir. D’ailleurs il vivait avec tant de sobriété, que, quoiqu’Athènes eût souvent été attaquée de la peste, il n’en fut jamais atteint.

[26]Aristote dit qu’il épousa deux femmes : la première, Xantippe, dont il eut Lamproclès ; l’autre, Myrton, fille d’Aristide le Juste, qui ne lui apporta rien en dot et de laquelle il eut Sophronisque et Ménéxène. Quelques uns veulent qu’il épousa Myrton en premières noces ; d’autres, comme en particulier Satyrus et Jérôme de Rhodes croient qu’il les eut toutes deux à la fois. Ils disent que les Athéniens, ayant dessein de repeupler leur ville, épuisée d’habitants par la guerre et la contagion, ordonnèrent qu’outre que chacun épouserait une citoyenne, il pourrait procréer des enfants du commerce qu’il aurait avec une autre personne ; et que Socrate, pour se conformer à cette ordonnance, contracta un double mariage.

[27]Socrate avait une force d’esprit qui l’aidait à se mettre au–dessus de ceux qui le blâmaient ; il faisait profession de savoir se contenter de peu de nourriture, et n’exigeait aucune récompense de ses services. Il disait qu’un homme qui mange avec appétit sait se passer d’apprêt, et que celui qui boit avec plaisir prend la première boisson qu’il trouve ; et qu’on approche d’autant plus de la condition des dieux qu’on a besoin de moins de choses. Il n’y a pas même jusqu’aux auteurs comiques qui, sans y prendre garde, l’ont loué par les choses mêmes qu’ils ont dites pour le blâmer. Aristophane, parlant de lui, dit :

« Ô toi qui aspires à la plus sublime sagesse, que ton sort sera glorieux à Athènes et parmi les Grecs ! »

Il ajoute :

« Pourvu que tu aies de la mémoire et de la prudence, et que tu ne fasses consister les maux que dans l’opinion, tu ne te fatigueras pas, soit que tu te tiennes debout où que tu marches : tu ne sens ni le froid ni la faim ; tu n’aimes ni le vin, ni les festins, ni toutes les choses inutiles. »

[28]Amipsias l’a représenté couvert d’un manteau commun, et lui adresse ce discours :

Socrate, toi qui es la meilleure d’entre peu de personnes et la plus vaine d’entre plusieurs, quel sujet t’amène enfin dans notre compagnie, et depuis quand peux-tu nous souffrir ? Mais à propos de quoi portes-tu cette robe d’hiver ? C’est sans doute une méchanceté de ton corroyeur.

Lors même que Socrate souffrait la faim, il ne put se résoudre à devenir flatteur. Aristophane en rend témoignage lorsque, pour exprimer le mépris que ce philosophe avait pour la flatterie, il dit :

Enflé d’orgueil, tu marches dans les rues en jetant les deux de tous côtés ; et quoique tu ailles nu-pieds et que tu souffres plusieurs maux, tu parais toujours avec la gravité peinte sur le visage.

Il n’était pourtant pas tellement attaché à cette manière de vivre qu’il ne s’accommodât aux circonstances ; il s’habillait mieux selon les occasions, comme lorsqu’il fut trouver Agathon, ainsi que le rapporte Platon, dans son Banquet.

[29]Il possédait au même degré le talent de persuader et de dissuader ; jusque là que Platon dit que, dans un discours qu’il prononça sur la science, il changea Théétète, qui y était présent, et en fit un homme extraordinaire. Eutyphron poursuivait son père en justice pour le meurtre d’un étranger : il le détourna de son dessein, en traitant de quelques devoirs relatif à la justice et à l’amour filial. Il inculqua à Lysis une grande pureté de mœurs. Enfin il avait un génie tout-à-fait propre à faire naître ses discours des occasions. Xénophon rapporte que par ses conseils il adoucit son fils Lamproclès, qui se conduisait mal envers sa mère, et qu’il engagea Glaucon, frère de Platon, à ne point se mêler des affaires publiques, pour lesquelles il n’avait point de talent ; tandis qu’au contraire il y portait Charmidas, qui avait la capacité requise.

[30]Il releva le courage d’Iphicrate par l’exemple des animaux, lui faisant remarquer les coqs du barbier Midas qui osaient attaquer ceux de Callias. Glauconide le jugeait digne d’être regardé comme le protecteur de la ville, et le comparait à un oiseau rare.

Socrate remarquait avec étonnement qu’il est facile de dire les biens qu’on possède, mais difficile de dire les amis qu’on a, tant on néglige de les connaître. Voyant l’assiduité d’Euclide au barreau, il lui dit : « Mon cher Euclide, vous saurez vivre avec des sophistes, et point avec des hommes. » En effet, il regardait ces sortes d’affaires comme inutiles et peu honorables ; pensée que lui attribue Platon, dans son Euthydème.

[31]Charmide lui ayant donné des esclaves pour qu’il en fit son profit, il refusa de les prendre. II y en a qui veulent qu’il méprisa Alcibiade à cause de sa beauté. Il regardait le repos comme le plus grand bien qu’on pût posséder, dit Xénophon, dans son Banquet. Il prétendait que la science seule est un bien et l’ignorance un mal ; que les richesses et les grandeurs ne renferment rien de recommandable, mais qu’au contraire elles sont les sources de tous les malheurs qui arrivent. Quelqu’un lui disant qu’Antisthène était fils d’une femme originaire de Thrace : Est-ce que vous pensiez, dit-il, qu’un si grand homme devait être issu de père et mère athéniens ? La condition d’esclave obligeant Phédon de gagner de l’argent avec déshonneur, il détermina Criton à le racheter, et en fit un grand philosophe.

[32]Il employait ses heures de loisir à apprendre à jouer de la lyre, disant qu’il n’y avait point de honte à s’instruire de ce qu’on ne savait pas. La danse était encore un exercice qu’il prenait souvent, comme le rapporte Xénophon dans son Banquet, parce qu’il croyait qu’il contribue à conserver la santé. II disait qu’un génie lui annonçait l’avenir : que l’on devait compter pour beaucoup de bien commencer ; qu’il ne savait rien, sinon cela même qu’il ne savait rien ; et que ceux qui achetaient fort cher des fruits précoces étaient des gens qui désespéraient de vivre jusqu’à la saison où ils sont mûrs. On lui demanda un jour quelle était la principale vertu des jeunes gens ; il répondit que c’était celle de n’embrasser rien de trop. Il conseillait de s’appliquer à la géométrie jusqu’à ce qu’on sût donner et recevoir de la terre par mesure et en égale quantité.

[33]Euripide ayant osé dire sur la vertu, dans sa pièce intitulée Auge,

qu’il était bon de s’en dépouiller hardiment,

il se leva et sortit, en disant ces paroles : « Quel ridicule n’est-ce point de faire des recherches sur un esclave qui s’est enfui, et de permettre que la vertu périsse ? » Interrogé s’il valait mieux se marier ou non : « Lequel des deux que l’on choisisse, dit-il, le repentir est certain. » Il s’étonnait fort de ce que les sculpteurs en pierre se donnaient tant de peine pour imiter la nature, en tâchant de rendre leurs copies semblables aux originaux, et de ce qu’ils prenaient si peu de soin pour ne pas ressembler eux-mêmes à la matière dont ils faisaient leurs statues. Il conseillait aux jeunes gens de se regarder souvent dans le miroir, afin de se rendre dignes de leur beauté, s’ils en avaient, ou de réparer la difformité de leur corps en s’ornant l’esprit de science.

[34]Un jour il invita à souper des personnes riches ; et comme Xantippe avait honte du régal que son mari se préparait à leur donner, il lui dit : « Ne vous inquiétez pas ! si mes conviés sont sobres et discrets, ils se contenteront de ce qu’il y aura ; si au contraire ils sont gourmands, moquons-nous de leur avidité. » Il disait qu’il mangeait pour vivre, au lieu que d’autres ne vivaient que pour manger. Il comparait l’action de louer la multitude à celle d’un homme qui rejetterait une pièce de quatre drachmes comme de nulle valeur, et qui recevrait ensuite pour bon argent une quantité de ces mêmes espèces. Eschine lui ayant dit : Je suis pauvre, et je n’ai rien en mon pouvoir que ma personne, disposez-en ; Socrate lui répondit : Songez-vous bien à la grandeur du présent que vous me faites ? Un homme s’affligeait du mépris où il était tombé depuis que les tyrans avaient usurpé le gouvernement ; il lui répondit : Qu’y a-t-il en cela qui soit proprement le sujet de votre chagrin ? [35]On vint lui dire que les Athéniens avaient prononcé sa sentence de mort : Ils sont, dans le même cas, dit-il ; la nature a prononcé la leur. D’autres attribuent cette réponse à Anaxagore. Sa femme se plaignait de ce qu’il devait mourir innocent ; il lui demanda si elle aimait mieux qu’il mourût coupable. Ayant rêvé qu’une voix lui disait :

« Dans trois jours tu seras dans les champs fertiles de Phthie[20], »

il avertit Eschine qu’il mourrait le troisième jour suivant. Le jour où il devait boire le jus de la ciguë étant arrivé, Apollodore lui offrit un riche manteau, en le priant de s’en envelopper pour mourir. Si le mien, dit-il, m’a servi pour vivre, ne me servira-t-il pas bien aussi pour mourir ? On lui dit que quelqu’un le chargeait de malédictions : Il faut le souffrir, dit-il, il n’a point appris à mieux parler. [36]Antisthène s’était fait une déchirure à son manteau et la montrait à tout le monde : Socrate lui dit qu’au travers de sa déchirure il voyait sa vaine gloire. On lui demanda : N’est-il pas vrai que voilà un homme qui médit cruellement de vous ? — Non, dit-il, car je ne mérite pas les médisances dont il me charge. Il disait qu’il lui était avantageux de s’exposer à la censure des poètes comiques, parce que, si leurs critiques étaient fondées, c’était à lui à se corriger de ses défauts ; comme au contraire il ne devait pas s’embarrasser de ceux qu’ils pouvaient lui supposer. Une fois Xantippe, non contente de l’avoir accablé d’injures, lui jeta de l’eau sale sur le corps : J’ai bien cru, lui dit-il, qu’un si grand orage ne se passerait pas sans pluie. Alcibiade lui parlant de cette humeur insupportable de sa femme, Socrate lui dit : Je suis accoutumé à ces vacarmes comme on se fait à entendre le bruit d’une poulie ; [37]et vous qui parlez de ma femme, ne supportez-vous pas les cris de vos oies ? — Oui, dit Alcibiade, mais elles me pondent des œufs et en font éclore des petits. — Et Xantippe, reprit Socrate, me donne des enfants. Un jour ses amis lui conseillaient de la frapper, pour lui avoir coupé son habit en plein marché : Quel conseil me donnez-vous là ? dit Socrate. C’est donc pour rendre tout le monde témoin de nos querelles, et pour que vous-même nous excitiez et nous disiez : Courage, Socrate ! courage, Xantippe ! Il disait qu’il fallait tirer parti des méchantes femmes comme les écuyers font des chevaux ombrageux : que comme après en avoir dompté de difficiles ils viennent plus aisément à bout de ceux qui sont souples, de même, si lui savait vivre avec Xantippe, il aurait moins de peine à se faire au commerce des hommes.

Toutes ces maximes, qu’il proposait et qu’il confirmait par son exemple, furent cause que la pythonisse loua sa conduite, et rendit à Chéréphont cet oracle connu :

De tous les hommes, Socrate est le plus sage.

[38]Cet oracle excita la jalousie contre lui, comme si tous ceux qui avaient bonne opinion d’eux-mêmes étaient accusés par là de manquer de sagesse. Platon, dans son Ménon, met Anytus au nombre des envieux de Socrate. Comme il ne pouvait souffrir que Socrate se moquât de lui, il indisposa d’abord Aristophane contre lui ; ensuite il suborna Mélitus, qui l’accusa devant les juges d’être un impie et de corrompre la jeunesse.

Phavorin, dans son Histoire diverse, rapporte que Polyeucte plaida le procès. Hermippe dit que Polycrate, le sophiste, dressa la harangue ; d’autres veulent que ce fut Anytus, mais que l’orateur Lycon prépara le tout.

[39]Au reste, Anthistène, dans la Succession des Philosophes, et Platon, dans son Apologie, nomment trois accusateurs de Socrate, Anytus, Lycon, et Mélite ; le premier agissant pour les chefs du peuple et les magistrats, le second pour les orateurs, et le troisième pour les poètes, autant de classes de personnes qui avaient à se plaindre des censures de Socrate. Phavorin, au premier livre de ses Commentaires, dit que la harangue qu’on attribue à Polycrate contre ce philosophe est supposée, parce qu’il y est parlé des murs rebâtis par Conon, ce qui n’arriva que six ans après la mort de Socrate.

[40]Voici quels furent les chefs d’accusation qui furent attestés par serment ; Phavorin dit qu’on les conserve encore aujourd’hui dans le temple de la mère des dieux : Mélitus, fils de Mélitus de Lampsaque, charge Socrate, natif d’Alopèce, fils de Sophronisque, des crimes suivants : Il viole la sainteté des lois, en niant l’existence des dieux reconnus par la ville, et en en mettant de nouveaux à leur place. Il corrompt aussi la jeunesse. Il ne peut expier ces crimes que par la mort. Lysias lui ayant récité une apologie qu’il avait faite pour lui : Mon ami, lui dit le philosophe, la pièce est bonne, mais elle ne me convient pas. En effet, le style en était plus propre à l’usage du barreau que sortable à la gravité d’un philosophe. [41]Lysias, surpris d’entendre en même temps louer et rejeter son apologie, le pria de s’expliquer. Il ne serait pas impossible, répondit-il, que des habits et des souliers fussent bien faits, quoiqu’ils ne pussent me servir.

Juste Tibérien dit, dans sa Généalogie, que, pendant qu’on plaidait la cause de Socrate, Platon monta à la tribune et dit ces paroles : « Athéniens, quoique je sois le plus jeune de tous ceux qui se sont présentés pour parler dans cette occasion… ; » mais les juges se récrièrent là-dessus et lui imposèrent silence. Socrate fut donc condamné à la pluralité de deux cent quatre-vingt-une voix ; mais comme les juges délibéraient pour savoir s’il fallait le condamner au supplice ou à une amende, il se taxa lui-même à vingt-cinq drachmes, [42]quoique Eubulide prétende qu’il promit d’en payer cent ; cependant voyant que les juges balançaient et n’étaient pas d’accord entre eux : « Vu les actions que j’ai faites, dit-il, je crois que la peine à laquelle il faut me condamner est de m’entretenir dans le Prytanée[21]. »

À peine eut-il dit cela, que quatre-vingts nouvelles voix se joignirent à celles qui opinaient à la rigueur. Il fut jugé digne de mort, conduit en prison, et peu de jours après il but la ciguë. Avant ce moment il fit un discours élégant et solide, que Platon a rapporté dans son Phédon. Plusieurs croient qu’il composa même un hymne qui commence par ces mots :

Je vous salue, Apollon de Délos et toi Diane, enfants illustres.

Mais Dyonisodore prétend que cet hymne n’est point de lui. Il fit aussi une fable à l’imitation de celles d’Ésope, mais assez mal conçue ; elle commence de cette manière :

Esope recommanda au sénat de Corinthe de ne point juger la vertu par les avis du peuple.

[43]Telle fut la fin de Socrate ; mais les Athéniens en eurent bientôt tant de regret, qu’ils firent fermer les lieux où on s’exerçait à la lutte et aux jeux gymniques ; ils exilèrent les ennemis de Socrate ; et pour Mélitus, ils le condamnèrent à mort. Ils élevèrent à la mémoire de Socrate une statue d’airain qui fut faite par Lysippus, et la placèrent dans le lieu appelé Pompée. Les habitants d’Héraclée chassèrent Anytus de leur ville le même jour qu’il y était entré. Au reste, ce n’est pas seulement envers Socrate que les Athéniens en ont mal agi ; ils ont maltraité plusieurs autres grands hommes ; ils traitèrent Homère d’insensé, et le mirent à une amende de cinquante drachmes, comme le dit Héraclide ; ils accusèrent Tyrtée de folie, et condamnèrent Astydamas, le plus illustre imitateur d’Eschyle, à une amende de vingt pièces de cuivre : [44]aussi Euripide leur adressa-t-il ce reproche dans son Palamède, sur la mort de Socrate :

« Vous avez ravi la vie au plus grand des sages, à cette muse agréable qui n’affligeait personne. »

Voilà ce qui arriva à Socrate : Philochore date pourtant la mort d’Euripide avant celle de Socrate.

Apollodore, dans ses Chroniques, place la naissance du dernier sous l’archontat d’Apséphion à la quatrième année de la soixante-dix-septième olympiade, le sixième jour du mois phargélion[22], jour dans lequel les Athéniens avaient coutume de purifier leur ville, et auquel ceux de Délos disent que Diane naquit. Il mourut la première année de la quatre-vingt-quinzième olympiade, âgé de soixante et dix ans. Démétrius de Phalère semble en convenir, mais d’autres le disent mort dans la soixantième année de son âge. [45]Lui et Euripide furent tous deux disciples d’Anaxagore. Euripide naquit sous Callias, la première année de la soixante-quinzième olympiade.

Si je ne me trompe, Socrate a traité des choses naturelles : ce qui me donne lieu de le croire, c’est qu’il a parlé de la Providence, quoique Xénophon, qui le rapporte, dise qu’il s’est borné à ce qui regarde les mœurs. D’un autre côté, Platon, dans son apologie, en faisant mention d’Anaxagore et d’autres physiciens, avance des choses que Socrate combat, nonobstant qu’il lui attribue tout ce qu’il dit du sien. Aristote raconte qu’un certain mage étant venu de Syrie à Athènes, reprit Socrate sur différents sujets, et lui prédit qu’il aurait une fin tragique. J’ajoute ici l’épitaphe que j’ai faite sur la mort de notre philosophe :

Socrate, tu bois aujourd’hui le nectar à la taille des dieux ; Apollon vante ta sagesse ; et si Athènes méconnaît tes services, elle s’empoisonne elle-même avec la ciguë qu’elle le donne.

Aristote, au troisième livre de son Art poétique dit que Socrate eut, avec un nommé Antioloque de Lemnos et avec Antiphon, interprète des prodiges, quelque diffé rend, comme eurent Pythagore avec Cydon et Ounatas ; Homère et Hésiode, l’un avec Sagaris, l’autre avec Cécrops pendant leur vie, et tous les deux avec Xénophane de Colophon après leur mort ; Pindare avec Amphimène de Cos ; Thalès avec Phérécyde ; Bias avec Salare de Priène ; Pittacus avec Antiménide et Alcée ; Anaxagore avec Sosibe, et Simonide avec Timocréon.

[47]Entre les sectateurs de Socrate, qui s’appelèrent socraticiens, les principaux furent Platon, Xénophon et Antisthèrie. Dans le nombre des dix, comme on les nomme, il y en eut quatre plus fameux que les autres : Eschine, Phédon, Euclide et Aristippe. Premièrement, nous parlerons de Xénophon, et renverrons Antisthène à la classe des philosophes cyniques ; ensuite, nous traiterons des socraticiens et de Platon, chef des dix sectes, et instituteur de la première académie. C’est l’ordre que nous nous proposons de suivre dans la suite de cet ouvrage.

Au reste, il y a eu plusieurs autres Socrates : un historien qui a donné une description du pays d’Argos, un philosophe péripatéticien, de Bithynie, un épigrammatiste, et enfin un écrivain de Cos qui a composé un livre des surnoms des dieux.


XÉNOPHON.

Xénophon, fils de Gryllus, naquit à Enchia, village du territoire d’Athènes. Il était modeste et fort bel homme. On dit que Socrate, l’ayant rencontré dans une petite rue, lui en barra le passage avec un bâton, en lui demandant où était le marché ; qu’après que le jeune homme eut satisfait à sa question, il lui demanda où les hommes se formaient à la vertu ; et que, comme Xénophon hésitait à lui répondre, il lui dit de le suivre, qu’il le lui apprendrait ; et que depuis ce temps-là il devint un des disciples de Socrate. Il est le premier qui ait donné au public, en forme de commentaires, les choses qu’il avait recueillies, et le premier qui se croit occupé à écrire l’histoire des philosophes. Aristippe, dans le quatrième livre des Délices des Anciens, rapporte qu’il avait une amitié particulière pour Clinias, et qu’il le lui dit en ces termes: « Je prends plus de plaisir à voir Clinias que tout ce que les hommes ont de plus rare. Je voudrais perdre la vue, et n’avoir des yeux que pour voir Clinias. La nuit, je m’afflige de son absence; le matin, je remercie le soleil du bonheur que j’ai de revoir Clinias.

Il s’insinua dans l’amitié de Cyrus, et voici comment il s’y prit. Il avait un ami, nommé Procène, Béotien d’origine, disciple de Gorgias de Léonte, et qui vivait à la cour de Cyrus, qui lui faisait part de son amitié. Proxène écrivit à Athènes une lettre à Xénophon, dans laquelle il le priait de venir à Sardes et de s’appliquer à gagner l’affection du roi. Xénophon montra la lettre à Socrate et lui demanda son avis, qui fut qu’il devait consulter l’oracle de Delphes sur le parti qu’il avait à prendre. Il obéit; mais au lieu de demander à Apollon s’il devait se rendre auprès de Cyrus, il lui demanda de quelle manière il ferait le voyage de Sardes. Socrate, quoique fâché de la tromperie de son disciple, lui conseilla cependant de partir; et Xénophon, étant arrivé à la cour de Cyrus, sut tellement lui plaire, qu’il entra aussi avant que Proxène dans ses bonnes graces. Et de là vient qu’étant à portée de tout voir et de tout connaître, il nous a si bien détaillé les circonstances de l’arrivée et de la descente de Cyrus en Grèce.

Il eut une haine mortelle pour Ménon, qui était capitaine d’une compagnie de soldats étrangers lorsque les Perses vinrent en Grèce. Entre autre choses déshonorantes qu’il lui reproche, il l’accuse d’avoir eu des amours illégitimes. Il blâma aussi un certain Apollonide de s’être fait percer les oreilles. Après la déroute de Pont et la rupture de l’alliance avec Seuthus, roi des Odrysiens, Xénophon se retira en Asie, auprès d’Agésilas, roi de Lacédémone. Il lui fit avoir à sa solde des troupes de Cyrus, se dévoua entièrement à son service, et noua avec lui une amitié parfaite; ce qui porta les Athéniens à le condamner à un exil, dans la pensée qu’il s’était engagé avec les Lacédémoniens. De là, il passa à Éphèse, où il mit en dépôt, jusqu’à son retour, la moitié de l’argent qu’il avait avec lui entre les mains de Mégabyse, un des prêtres de Diane, auquel il permit de l’employer à faire une statue pour la déesse, supposé qu’il ne revint plus dans le pays. Il dépensa l’autre moitié en présents qu’il envoya à Delphes. La guerre contre les Thébains l’ayant rappelé en Grèce avec Agésilas, il en reprit le chemin, muni de provisions de bouche que lui fournirent les Lacédémoniens. Ensuite, il se sépara d’Agésilas, et vint jusqu’à Scillunte, dans la campagne d’Élée, pas loin de la ville.

Il avait avec lui, dit Démétrius de Magnésie, une femme nommée Philésia, qui le suivait avec deux enfants, que Dinarque, dans son livre de la Répudiation de Xénophon appelle Gryllus et Diodore, frères jumeaux. Le hasard voulut que Mégabyse, son dépositaire, vint dans ce pays, à l’occasion d’une réjouissance publique. Xénophon retira l’argent de ses mains, en acheta une portion de terre, au travers de laquelle coule le fleuve Sélinus, de même nom que celui qui baigne la ville d’Éphèse, et la consacra à la déesse. Il y passa le temps à la chasse, à régaler ses amis, et à écrire l’histoire. Dinarque prétend que les Lacédémoniens lui firent présent de cette terre avec la maison. Il y en a même qui veulent que Pélopidas de Lacédémone y envoya les prisonniers qu’on avait amenés de Dardanie, pour qu’il en disposât à sa volonté; mais qu’ensuite les Éliens étant venus attaquer Scillunte, et les Lacédémoniens ayant tardé à y envoyer du secours, ravagèrent le pays qu’occupait Xénophon. Ses enfants se sauvèrent alors à Léprée, avec un petit nombre d’esclaves; lui-même se rendit d’abord à Eles, puis à l’endroit où était sa famille; et de là il partit avec elle pour Corinthe, où il fixa son séjour. Cependant les Athéniens résolurent de secourir les Lacédémoniens, que leurs ennemis avaient réduits à une fâcheuse situation : Xénophon envoya ses fils à Athènes combattre pour les Lacédémoniens, chez lesquels ils avaient été élevés, à ce que dit Dioclès dans les Vies des Philosophes. L’un d’eux, nommé Diodore, revint du combat sans avoir fait aucune action de marque, et eut une fils qui porta le même nom que son frère. Pour Gryllus, il combattit avec beaucoup de courage parmi la cavalerie, et mourut glorieusement dans la bataille qui se donna près de Mantinée, sous la conduite de Céphisodore, qui était général de la cavalerie, et sous les ordres d’Agésilas, qui commandait l’armée en chef, selon le rapport d’Éphore, au vingt-cinquième livre de ses Histoires. On raconte que Xénophon faisait un sacrifice, avec une couronne sur la tête, lorsqu’on vint lui apprendre le succès de cette bataille, où Épaminondas, général des Thébains, avait aussi perdu la vie; qu’à la nouvelle du malheur arrivé à son fils, il ôta sa couronne, mais qu’il la reprit lorsqu’on lui eut dit le courage avec lequel il avait combattu. On assure même que, bien loin de répandre des larmes, il dit d’un œil sec : Je savais que je l’avais mis au monde pour mourir. Aristote cite plusieurs écrivains qui ont fait l’éloge et l’épitaphe de Gryllus, en partie pour faire plaisir à son père. Hermippe, dans la Vie de Théophraste, dit que Socrate a aussi composé le panégyrique de Gryllus; ce qui porta Timon à le blâmer, en disant « qu’il avait fait deux ou trois livres, ou un plus grand nombre, de la même espèce que les ouvrages peu propres à persuader qu’ont fait Xénophon et Eschine.

Ainsi vécut Xénophon, dont la réputation s’accrut surtout la quatrième année de la quatre-vingt-quatorzième olympiade. Il suivit Cyrus en Grèce, pendant l’archontat de Xénénète, un an avant la mort de Socrate. Stésiclide d’Athènes, dans sa Description des Archoates et des vainqueurs olympiques, fixe son décès à la première année de la cent cinquième olympiade, sous Callimade, et lorsque Philippe, fils d’Amyntas, régnait sur les Macédoniens, Démétrius de Magnésie dit qu’il mourut à Corinthe, étant déjà fort avancé en âge. Au reste, on doit avouer qu’à tous égards il avait beaucoup de mérite et de probité. Il aimait les chevaux, la chasse, et la discipline militaire; genre de science qu’il possédai, comme le prouvent ses ouvrages. Il était d’ailleurs pieux, attentif à honorer les dieux par des sacrifices, fort versé dans la connaissance des victimes propres à leur être immolées, et scrupuleux imitateur de Socrate.

Ses œuvres contiennent quarante livres, qu’on divise de différentes manières. Il a fait l’arrivée de Cyrus en Grèce, sans exorde pour tout l’ouvrage, mas avec des sommaires pour chaque livre en particulier. Il a traité de l’éducation de Cyrus, et l’histoire des Grecs. Il a fait des commentaires, un livre appelé Banquet, et un autre sur les choses domestiques. Il a écrit aussi de l’art de monter à cheval, des devoirs d’un général de cavalerie, et de la chasse. Il a fait l’apologie de Socrate, et laissé quelque chose sur les qualités des semences, sur Hiéron le tyran, sur Agésilas, et le gouvernement d’Athènes et de Lacédémone. Démétrius de Magnésie dit pourtant que ce dernier ouvrage n’est point de lui. On dit qu’ayant en sa possession les livres égarés de Thucydide et pouvant se les attribuer, il les mi au jour en l’honneur de cet historien. On lui donnait le nom de muse attique, à cause de la douceur de son éloquence. Aussi y avait-il quelque jalousie entre lui et Platon; j’en dirai davantage ailleurs. Voici les vers que j’ai faits à sa louange :

L’amour de la vertu, qui est le chemin du ciel, appela Xénophon en Perse, plutôt que l’amitié de Cyrus. En nous peignant les faits des Grecs, ce philosophe nous développe son génie, formé sur l’esprit sublime de Socrate. J’ai fait aussi cette épigramme sur sa mort:

Xénophon, parceque Cyrus te reçoit dans son amitié, les Athéniens soupçonneux te bannissent de leur ville; mais la bienfaisante Corinthe t’ouvre un asile dans son sein, où tu sais vivre heureux.

J’ai lu quelque part qu’il florissait avec les autres disciples de Socrate vers la quatre-vingt-neuvième olympiade. Istrus dit qu’il fut exilé par ordre d’Eubule et rappelé pas son avis. Au reste, il y a eu sept Xénophon : Celui dont nous parlons; le second, Athénien, et frère de ce Pythostrate qui fut auteur du poëme de Théséis, des Vies d’Epaminondas et de Pélopidas, et de quelques autres ouvrages; les troisième, nés à Cos et médecin de profession; le quatrième, historien d’Annibal; le cinquième, qui a traité des prodiges fabuleux; les sixième, natif de Paros et faiseur de statues; le septième, poëte de l’ancienne comédie[23]




ESCHINE.

Eschine, fils du charcutier Charinus, ou de Lysanius, naquit à Athènes. Extrêmement laborieux dès sa jeunesse il s’attacha tellement à Socrate qu’il ne le quittait jamais ce qui faisait souvent dire à ce philosophe que le fils d’un charcutier était le seul qui sût véritablement faire cas de lui. Idoménée rapporte que ce fut Eschine et non Criton qui conseilla à Socrate de s’enfuit de sa prison; mais que Platon attribua ce conseil à Criton, parceque Eschine était plus ami d’Aristippe que de Platon.

Eschine fut en butte aux traits de la calomnie : Ménédème d’Érétrie surtout l’accusa de s’être approprié plusieurs dialogues de Socrate, que Xantippe sa veuve lui avait donnés, Ceux qu’on appelle imparfaits sont trop négligés ; ils n’ont rien de l’éloquence et de l’énergie des expressions de Socrate. Pisistrate d’Éphèse assure qu’Eschine n’en est pas non plus l’auteur ; et Persée, qui les croit sortis de la plume de Pasiplion d’Érétrie, ajoute que ce fut aussi lui qui les inséra dans les œuvres d’Eschine, et qui supposa pareillement le petit Cyriis, le pelit Hercule, VAlcibiade d^Antisthènc , et d’autres ouvrages. Les vrais dialogues d’Eschine, et qui approchent de la manière d’écrire de Socrate, sont au nombre de sept, savoir : Miltiade, Ion, dont le style est moins nerveux que celui du premier ; Callias, Axioque, Aspasie, Alcibiade, Thélauge, et Rhinon.

On prétend que la pauvreté obligea Eschine d’aller en Sicile auprès de Denys ; que Platon le méprisa, mais qu’Aristippe le recommanda au tyran ; que, lui ayant récité quelques uns de ses dialogues, le philosophe eut part à ses libéralités ; quensuile il revint à Athènes, mais qu’il n’osa y enseigner la philosophie, à cause de la grande réputation de Platon et d’Aristippe ; que cependant il y ouvrit une école, se faisant payer de ses disciples, jusqu’à ce qu’à la fin il se mit à plaider : ce qui fit dire à Timon qu’il n’était pas dépourvu du don de persuader. Ceux qui parlent de lui ajoutent que Socrate, le voyant dans la disette, lui dit qu’il fallait qu’il prît à usure sur lui-même, en se retranchant une partie de sa nourriture.

Il n’y eut pas jusqu’à Aristippe qui ne le soupçonnât de mauvaise foi, au sujet de ses dialogues ; à la lecture qu’Eschine lui en fit à Mégare, on raconte qu’il lui dit d’un ton railleur : Plagiaire, où as-la pris cela ? Polycrite de Mondes, livre premier des Actions de Denys, écrit qu’il vécut avec Carinus le comique à la cour du tyran, jusqu’à ce qu’il déchût de sa puissance, et jusqu’au retour de Dion à Syracuse. On a encore une lettre d’Eschine à Denys. II était aussi grand orateur : sa harangue en faveur du père du capitaine Phénix en est une preuve ; il imita l’éloquence de Gorgias de Léonte. Lysias répandit aussi contre lui un libelle qu’il intitula la Calomnie. Certainement, on ne saurait rejeter les témoignages qui prouvent qu’il était bon orateur. Il avait un ami dans la personne d’un certain Aristote, nommé autrement Mythus. De tous les dialogues de Socrate, Panétius croit ne devoir admettre pour véritables que ceux de Platon, de Xénophon, d’Antisthène, et d’Escbine ; il doute de ceux de Phédon et d’Euclide ; il rejette tous les autres.

Il y a eu huit différents Eschines : le premier est le philosophe dont nous donnons la vie ; le second a traité de l’éloquence ; le troisième imita l’orateur Démosthène ; le quatrième, natif d’Arcadie, fut disciple d’Isocrate ; le cinquième, surnommé le fléau des orateurs, naquit à Mitylène ; le sixième, qui était de Naples, embrassa la secte académicienne sous Mélanthe de Rhodes, qui fut son ami particulier ; le septième, né à Milet, écrivit sur la politique ; le huitième fut sculpteur.


ARISTIPPE.

Aristippe était Cyrénéen d’origine. Eschine dit qu’attiré par la réputation de Socrate, il vint à Athènes. Selon Phanias d’Érèse, philosophe péripatéticien, il fut le premier des sectateurs de Socrate qui enseigna par intérêt, et qui exigea un salaire de ses écoliers. Ayant un jour envoyé vingt mines à son maître, elles lui furent renvoyées avec cette réponse : Que le dieu de Socrate ne lui permettait pas d’accepter de l’argent. En effet, cela déplaisait au philosophe. Xénophon n’aima pas Aristippe, et ce fut par une suite de cet éloignement qu’il publia un livre contre la volupté, dont Aristippe était défenseur, faisant Socrate juge de leur différend. Théodore, dans son ouvrage des Sectes, déclame aussi contre lui ; et Platon, dans son traité de l’Ame, ne le maltraite pas moins que les autres. Aristippe était d’un naturel qui s’accommodait aux lieux, aux temps, et au génie des personnes ; il prenait avec les uns et les autres des manières qui convenaient à leur humeur : aussi plaisait-il le plus à Denys, parcequ’il savait se gouverner comme il faut en toute occasion, prenant le plaisir quand il se présentait, et sachant aussi s’en passer. C’est pourquoi Diogène l’appelait le chien royal. Timon le pique fort vivement sur sa friandise : « Semblable, dit-il, à l’efféminé Aristippe, qui peut au seul attouchement distinguer le vrai du faux. » On dit qu’un jour il se fit acheter une perdrix pour cinquante drachmes, en répondant à quelqu’un qui l’en blâmait : Je gage que vous n’en paieriez pas une obole. Celui-là reprit qu’en effet il ne les donnerait pas. Et moi, continua Aristippe, je ne mets aucune différence dans la valeur de l’argent. Un jour Denys lui fit amener trois courtisanes, en lui disant de choisir celle qui lui plaisait le plus. Aristippe les garda toutes trois, disant pour s’excuser que Pâris n’avait pas été plus heureux pour avoir préféré une seule femme à toutes les autres. Il mena ensuite ces filles jusqu’à sa porte, où il les congédia : tant il lui était aisé de prendre de l’amour et de s’en guérir. On prétend que Straton, ou, selon d’autres, Platon, lui dit qu’entre tous les philosophes il n’appartenait qu’à lui de porter un bel habit et une veste déchirée. Denys lui ayant craché au visage, il le souffrit sans se plaindre, et répondit à quelqu’un qui en était choqué : « Les pêcheurs vont se mouiller d’eau de mer pour prendre un mauvais petit poisson; et moi, pour prendre une baleine, ne souffrirais-je pas qu’on me mouille le visage de salive? » Comme il passait un jour pendant qui Diogène lavait des herbes, le cynique lui adressa ce reproche : Si tu avais appris à préparer ta nourriture, tu ne fréquenterais pas la cours des tyrans. Et toi, lui répliqua Aristippe, si tu savais converser avec des hommes, tu ne t’amuserais pas à nettoyer des légumes. Interrogé sur l’utilité qu’il retirait de la philosophie : Celle, dit-il, de pouvoir parler à tout le monde avec assurance. S’entendant blâmer de ce qu’il vivait avec trop de somptuosité et de délicatesse : Si c’était là, répliqua-t-il, une chose honteuse, elle ne serait pas en usage dans les fêtes solennelles. Qu’est-ce que les philosophes ont de plus extraordinaire que les autres hommes? lui dit-on. C’est répondit-il, que, si toutes les lois venaient à s’anéantir, leur conduite n’en serait pas moins uniforme. Pourquoi, lui dit Denys, voit-on les philosophes faire la cour aux riches, et ne voit-on pas les riches la faire aux philosophes? C’est que ceux-ci, répondit-il, savent de qui ils ont besoin, et que les autres ignorent ceux qui leur sont nécessaires. Platon lui reprochait qu’il vivait splendidement. Que pensez-vous de Denys? lui demanda Aristippe; est-il homme de bien? Platon ayant pris l’affirmative : Or, poursuivit-il, Denys se traite beaucoup mieux que moi; rien n’empêche donc qu’on ne puisse vivre honnêtement en vivant délicatement.

Quelle différence, lui dit-on, y a-t-il entre les savants et les ignorants? La même, répliqua-t-il, qui est entre des chevaux domptés et d’autres qui ne le sont pas. Étant entré un jour dans la chambre d’une prostituée, et voyant rougir un de ceux qui l’accompagnaient : Il n’y a point de honte, dit-il, d’entrer dans un lieu de débauche; mais il est honteux de ne pouvoir en sortir. Quelqu’un lui proposa une énigme et le pressa de la deviner. Insensé, lui dit-il, pourquoi veux-tu que je débrouille une chose qui est obscure par la manière même dont elle est embrouillée? Il croyait que la pauvreté valait mieux que l’ignorance, puisque celle-là n’est qu’une privation de richesse, au lieu que celle-ci est un défaut d’entendement. Étant poursuivi par quelqu’un qui l’outrageait de paroles, il doublait le pas : Pourquoi fuis-tu? lui cria cet homme. Parceque tu as le droit de dire des injures, répondit-il, et que moi j’ai celui de ne les points entendre. Un autre se déchainait contre les philosophes qui assiégeaient les portes des grands. Les médecins, lui dit Aristippe, sont assidus auprès de leurs malades; cependant il n’y a personne qui aime mieux perdre la santé que guérir d’une maladie. Faisant voile pour Corinthe par un gros temps, il s’émut; ce qui donna lieu à quelqu’un de lui dire : Nous autres pauvres ignorants, nous n’appréhendons pas le naufrage; mais vous, philosophes, vous tremblez à la vue du péril. C’est, répondit-il, que vous et nous n’avons pas la même vie à conserver. Un autre se vantait d’avoir appris beaucoup de choses : De même, dit-il, que ceux qui mangent avec avidité et qui se donnent beaucoup d’exercice ne se portent pas mieux que d’autres qui se contentent simplement du nécessaire; aussi ne doit-on pas regarder comme savants ceux qui ont parcouru quantité de volumes, mais ceux qui se sont appliqués à la lecture de livres utiles. Un orateur, l’ayant servi dans une cause qu’il avait plaidée et gagnée, lui demanda à quoi lui profitaient les leçons de Socrate; il lui répondit : A vous avoir fait dire la vérité dans la harangue que vous avez prononcée pour moi.

Il inspirait de grands sentiments à sa fille Arète, et lui enseignait à mépriser tout excès. un père le consulta sur l’avantage que son fils retirerait de l’étude des sciences. Si elle ne lui apporte d’ailleurs aucune utilité, reprit Aristippe, au moins il aura assez de jugement pour ne pas s’asseoir au théâtre comme une pierre sur l’autre. Un autre lui recommanda son fils, pour l’instruction duquel le philosophe exigea cinq cents drachmes. Un esclave ne me coûterait pas davantage, lui répondit le père. Achetez, achetez, interrompit Aristippe; vous en aurez deux au lieu d’un. Il disait qu’il prenait de l’argent de ses amis non pour s’en servir, mais afin qu’ils apprissent à l’employer utilement. Quelques personnes lui reprochant qu’il avait eu recours à un rhéteur pour défendre sa cause : Pourquoi non? leur dit-il; je prends bien un cuisinier pour m'apprêter à manger! Un jour Denys voulait le faire parler sur la philosophie. Il est ridicule, lui dit-il, que vous me demandiez le raisonnement même, et que vous me prescriviez le temps où il faut que je raisonne. Denys, choqué de cette réponse, lui ordonna d’aller se placer au bas bout de la table. Apparemment, continua Aristippe, que vous avez voulu faire honneur à cette place. Il mortifia la vanité d’un homme qui se piquait de savoir bien nager, en lui demandait s’il n’avait pas honte d’être en concurrence pour l’agilité avec les poissons. Un autre lui demandait en quoi le sage diffère de l’insensé : Envoyez-les, dit-il, tous deux, nus, chez ceux qui ne les connaissent pas, et ils vous l’apprendront. Un buveur s’applaudissait de ce qu’il savait beaucoup boire sans s’enivrer : Le mulet en fait autant, lui répondit-il. Quelqu’un le censurant de ce qu’il avait commerce avec une débauchée : N’Est-ce pas la même chose, dit-il, que vous habitiez une maison après plusieurs autres, ou que vous en habitiez une que personne n’a occupée avant vous? Non, répondit l’autre. Quoi! reprit Aristippe, il n’est pas indifférent que je m’embarque dans un vaisseau qu’on aura souvent équipé, ou dans un navire neuf et qui n’aura fait aucune course? D’accord, repartit le censeur. Tout de même, répondit le philosophe, il ne m’importe pas d’avoir commerce avec une femme qui a servi à plusieurs, ou avec une femme encore novice sur la volupté. Comme il apprit qu’on lui donnait un mauvais renom de ce qu’étant disciple de Socrate, il avait l’ame mercenaire : J’ai raison, dit-il, de vouloir être payé de mes disciples : il est vrai que Socrate retenait peu de chose, pour son usage, du blé et du vin dont quelques uns de ses amis lui faisaient présent, et qu’il renvoyait le superflu; mais les principaux d’Athènes subvenait à ses besoins par les provisions qu’ils lui envoyaient; et moi, je n’ai qu’un esclave, qui est Eutychide; encore ne m’appartient-il qu’à titre d’achat. Sotion, dans le second livre de ses Successions, rapporte qu’il entretenait la courtisane Laïs. Comme on se moquait de lui à ce sujet: Oui, répondit-il, je possède Laïs; mais je ne suis pas possédé de ses agréments, et il est beau de résister à la sensualité, sans cependant se sevrer des plaisirs. Il ferma la bouche à un homme qui lui reprochait qu’il aimait les bons repas, en lui disant : Pour vous, je suis sûr que vous n’en donneriez pas trois oboles. Non, dit-il. Cela étant, reprit Aristippe, convenez que je suis moins gourmand que vous n'êtes avare. Simus, trésorier de Denys, homme de mauvais caractère et qui était Phrygien de naissance, lui faisant voir la richesse des ameublements et du pavé de sa maison, Aristippe lui cracha au visage. Le trésorier s’en irrita. Pardonnez-moi, lui dit le philosophe, je ne voyais pas où je pusse cracher plus décemment. Charondas ou Phédon, selon d’autres, lui demandant qui étaient ceux qui se servaient d’onguents : Moi, répondit-il, et le roi de Perse, qui est plus misérable encore que je ne le suis : au reste, prenez garde qu’il en est des hommes comme de tous les animaux, qui ne perdent rien par les onguents; mais malheur aux gens impurs qui nous reprochent que nous nous oignons de parfums! Quelqu’un, voulant savoir comment Socrate était mort, le pria de lui en faire le récit. Plût à Dieu, dit-il, que j’eusse une même fin!

Le sophiste Polyxène entra un jour chez lui, où trouvant une compagnie de femmes ajustées et un somptueux repas, il se mit à déclamer contre le luxe. Aristippe l’écouta quelque temps, jusqu’à ce qu’il l’interrompit, en lui demandant s’il voulait être de la partie. Polyxène y ayant consenti : Quelle raison avez-vous donc de vous plaindre? lui dit-il. Il semble que vous approuvez les bonnes tables et que nous ne blâmez que la dépense. On lit, dans les Exercices de Bion, qu’étant en voyage il dit à son valet de jeter une partie de l’argent dont il était chargé, et de ne garder que ce qu’il pourrait porter commodément. Dans un autre temps qu’il voyageait sur mer, il compta son argent, qu’il laissa glisser de ses mains dans l’eau, comme par accident, en déplorant son infortune. D’autres lui font dire : Il vaut mieux que l’argent périsse pour Aristippe, qu’Aristippe pour l’argent. Denys lui ayant demandé quel sujet l’amenait à sa cour : J’y suis venu, répondit-il, pour vous faire part de ce que j’ai, et afin que vous me fassiez part de ce que vous avez et de ce que je n’ai pas. Au lieu de cette réponse, d’autres lui font dire : Autrefois qu’il me fallait de la science, j’allais chez Socrate; à présent que j’ai besoin d’argent, je viens auprès de vous. Il blâmait beaucoup les hommes de ce que, dans les ventes publiques, ils regardaient avec soin les effets qu’ils voulaient acheter, et n’examinaient que superficiellement la conduite de ceux avec qui ils voulaient former des liaisons. D’autres prétendent que cette réflexion est de Diogène. Denys, ayant donné un festin, ordonna que tous les conviés danseraient en robe pourpre. Platon s’en défendit, en disant qu’il ne convenait point à son caractère de prendre un air efféminé. Aristippe, au contraire, se revêtit de cet habillement, et, entrant en dance, dit que jamais la pudeur ne courait risque de se corrompre dans les réjouissances de Bacchus. Il avait un ami en faveur duquel il intercédait auprès du tyran, et comme il ne pouvait obtenir ce qu’il lui demandait, il se jeta à genoux. On lui reprocha cette bassesse, mais il répondit : Ce n’est pas ma faute, c’est celle de Denys, qui a les oreilles aux pieds. Aristippe demeurait en Asie, lorsqu’il fut pris par Artapherne, gouverneur de la province. Quelqu’un lui ayant demandé si, après cette disgrace, il se croyait en sureté : Vous n’y pensez pas, dit-il; je n’eus jamais plus de confiance qu’à présent que je dois parler à Artapherne. Il comparait ceux qui négligeaient de joindre la philosophie à la connaissance des arts libéraux, aux adorateurs de Pénélope, qui espéraient plus de conquérir le cœur de Mélantho, de Polydore et des autres servantes, que d’épouser leur maitresse. On dit qu’il tint un discours pareil à Ariste, en lui disant qu’Ulysse, étant descendu aux enfers, y avait eu des entretiens avec presque tous les morts; mais que pour leur reine, il n’avait jamais pu la voir. On lui demanda ce qu’il croyait qu’il était le plus nécessaire d’enseigner aux jeunes gens : Des choses, dit-il, qui puissent leur être utiles quand il auront atteint l’âge viril. Un autre lui faisait des reproches de ce que, de l’école de Socrate, il était allé à la cour du tyran de Syracuse. Je fréquente, dit-il, la compagnie de Socrate quand j’ai besoin de préceptes, et cette de Denys lorsque j’ai besoin de relâche. Étant revenu à Athènes avec une assez bonne somme d’argent : Où avez-vous pris tout cela? lui dit Socrate. Et vous, repartit Aristippe, oz avez-vous pris si peu de chose? Une femme de mauvaise vie l’accusait d’être enceinte de lui : Vous n’en êtes pas plus sûre, dit-il, que si, après avoir marché au travers du buisson, vous m’assuriez que telle épine vous a piquée. Quelqu’un le blâmant de ce qu’il abandonnait son fils comme s’il n’en était pas le père, il répondit : La pituite et la vermine ne s’engendrent-elles pas de nos corps? cependant nous les jetons comme des ordures. Un autre trouvait mauvais qu’il eût obtenu une somme d’argent de Denys, au lei que Platon n’en avait reçu qu’un livre; il lui dit : L’argent m’est nécessaire, et Platon a besoin de livres. Comme on lui demandait le sujet pour lequel Denys était mécontent de lui. il répondit que c’était par cela même que tout le monde était mécontent de lui. Un jour qu’il priait ce tyran de lui ouvrir sa bourse, Denys lui fit avouer que le sage n’avait pas besoin d’argent, et voulut se prévaloir de cet aveu : Donnez-m’en toujours, insista Aristippe, et puis nous viderons la question. Sur quoi Denys lui ayant mis quelques pièces dans la main : A présent, lui dit le philosophe, je n’ai plus besoin d’argent. Denys lui dit une fois que celui qui allait chez un tyran, d’homme libre devenait esclave. Non, lui répondit Aristippe : s’il y est venu libre, il ne change point de condition. C’est Doclès qui dans la Vie des Philosophes, lui attribue cette réponse : mais d’autres prétendent qu’elle est de Platon. Ayant eu une dispute avec Eschine, il lui dit peu de temps après : Ne nous raccommoderons-nous point, et ne cesserons-nous point de manquer de raison? Attendez-vous que quelque bouffon se moque de nous dans les cabarets et nous remette en bonne intelligence? Soyons amis, dit Eschine, j’y consens. Et moi aussi, reprit Aristippe; mais souvenez-vous que, quoique je sois plus âgé, je n’en ai pas moins fait les premières avances. En vérité, lui dit Eschine, vous avez raison, et votre cœur est meilleur que le mien; j’ai été la principale cause de notre querelle, et vous êtes l’auteur de notre réconciliation.

Voilà ce qu’on dit de ce philosophe. Il y a eu trois autres Aristippes : un écrivain qui a donné l’Histoire d’Arcadie; un autre qui était petit-fils du philosophe, et qui, pour avoir été instruit par sa mère, fut nommé Métrodidactus; le troisième sortit de la nouvelle académie. On attribue à Aristippe trois livres de l’Histoire de Libye, dédiés à Denys, écrits partie en langue attique et partie en langue dorique, et l’un desquels contient vingt-cinq dialogues. On lui attribue aussi les écrits suivants : Artabaze, le Naufrage, les fugitifs, le Mendiant, Laïs, Porus Laïs et son miroir, Hermias, le Songe, l’Échanson, Philomèle, les Domestiques, les Critiques, touchant ceux qui la blâmaient de boire du vin vieux et d’entretenir des femmes; les Censeurs, touchant ceux qui trouvaient à redire à sa friandise; une lettre à sa fille Arète; une autre à quelqu’un qui s’appliquait aux exercices ppour les jeux olympiques; deux interrogations; différents écrits sententieux, un à Denys, un touchant la représentation, le troisième à la fille du tyran, le quatrième à un homme qui se croyait méprisé du public, et le dernier à un autre qui faisait le donneur de conseils. Plusieurs disent qu’il a composé six livres sur divers sujets; mais d’autres, et Sosicrate de Rhodes en particulier, soutiennent qu’il n’a rien écrit. Sotion et Panœtius disent que ses œuvres consistent en un traité sur la discipline, un discours sur la vertu, des exhortations, des dialogues sur Artabaze, sur le naufrage et sur les fugitifs, six livres sur les écoles, trois livres de sentences, des entretiens sur Laïs Porus et Socrate, et des réflexions sur la fortune.

Aristippe définissait la volupté, qu’il établissait pour dernière fin, un mouvement agréable de l’ame communique aux sens. Après avoir décrit sa vie, parlons avec ordre des philosophes cyrénéens, ses sectateurs. Les uns se sont appelés hégésiaques, les autres annicériens, d’autres théodoriens. Nous comprendrons dans cette classe ceux qui sont sortis de l’école de Phédon, et qui sous le nom d’érétriens, ont passé pour les plus célèbres. Arète, fille d’Aristippe, étudia sous son père avec Éthiops de Ptolémaïs et Antipater de Cyrène. Aristippe, surnommé Métrodidactus, fut disciple d’Arète et maître de Théodore, surnommé Athéos, et dont on changea le nom en celui de Théos. Épitidème de Cyrène apprit sa science d’Antipater et l’enseigna à Parébates, qui instruisit Hégésias, nommé Pisithanate, et celui-ci fut docteur d’Annicéris, qui racheta Platon.

Ceux qui ont suivi les dogmes d’Aristippe se sont nommé cyrénéens, à cause de Cyrène qui était la patrie de ce philosophe; ils croient que l’homme est sujet à deux passions, au plaisir et à la douleur; ils appellent le plaisir un mouvement agréable qui satisfait l’ame, et la douleur un mouvement violent qui l’accable; ils prétendent que tous les plaisirs sont égaux, et que l’un n’a rien de plus sensible que l’autre; que tous les animaux le recherchent et fuient la douleur. Panœtius, dans son livre des Sectes, dit qu’ils veulent parler en cela du plaisir corporel dont ils font la fin de l’homme, et non celui qui consiste dans la tranquillité, qui est l’effet de la santé et de l’exemption de la douleur: plaisir qui est celui dont Épicure a pris la défense et qu’il établit pour fin. Cependant il semble que ces philosophes distinguent cette fin de souverain bien, puisqu’ils appellent la fin un plaisir particulier, et font consister la vie heureuse ou le bonheur dans l’assemblage de tous les plaisirs particuliers, tant de ceux qui sont passés que de ceux qu’on peut recevoir encore; ils disent que le plaisir particulier est desirable pour lui-même, et qu’au contraire la félicité n’est point à souhaiter pour elle-même, mais à cause des plaisirs particuliers qui en résultent. Ils ajoutent que le sentiment nous prouve que le plaisir doit être notre fin, puisque la nature nous y porte dès l’enfance; que nous nous y laissons entraîner sans jugement, et que, lorsque nous le possédons, nous ne souhaitons rien outre la jouissance que nous en avons, au lieu que nous avons pour la douleur une répugnance naturelle qui nous porte à l’éviter. Ils disent encore, comme le rapporte Hippobote, dans son livre des Sectes, que le plaisir est un bien, lors même qu’il naît d’une choses déshonnête, et que le caractère honteux de la cause qui le produit n'empêche pas qu’on ne doive le regarder comme un bien. Au reste, ils ne croient pas, comme Épicure, que la privation de la douleur soit un bien, ni la privation du plaisir un mal, parceque le plaisir et la douleur consistent dans un mouvement de l’ame[24], et qu’être sans douleur, c’est être comme dans l’état d’un homme qui dort. Ils disent qu’il se peut qu’il y ait des personnes qui, dans une aliénation d’esprit, n’ont aucun goût pour le plaisir. Ils ne font pourtant pas consister tout plaisir et toute douleur dans des sensations corporelles, convenant qu’un homme peut concevoir de la joie, ou d’un bonheur qui arrivera à sa patrie, ou à cause de quelque avantage qui le regardera personnellement; mais ils ne conviennent pas que le souvenir ou l’attente d’un bien puisse créer du plaisir, ce qui est l’opinion d’Épicure; et ils se fondent sur ce que le temps dissipe le mouvement de l’ame. Outre cela, ils disent que le plaisir et la douleur ne peuvent venir des seuls objets qui frappent les organes de l’ouïe et de la vue, puisque nous écoutons volontiers les plaintes de ceux qui contrefont les malheureux, et que nous entendons avec répugnance ceux qui se plaignent de leurs propres maux. Ils donnaient le nom de situation mitoyenne à cette privation de contentement et de douleur. Ils mettaient les plaisirs du corps fort au-dessus de ceux de l’ame, et regardaient les maux corporels comme pis que ceux de l’esprit, disant que c’est par cette raison que les criminels sont punis par les maux du corps. Ils appelaient la douleur un état rude, et la joie une chose plus naturelle; et de là vient qu’ils apportaient plus de soin à gouverner la joie que la douleur, parceque, quoique le plaisir soit à rechercher par lui-même, il se trouve souvent que les causes qui le produisent sont désagréables; et c’est ce qui leur faisait dire que l’assemblage de tous les plaisirs particuliers qui constituent le bonheur est difficile à faire.

Une de leurs opinions est que le sage n’est pas toujours heureux, ni l’insensé toujours dans la douleur; mais que cela a lieu la plupart du temps, et qu’il suffit aussi, pour être heureux, qu’on éprouve du plaisir à quelque égard. Ils disent que la sagesse est un bien qu’il ne faut pas desirer relativement à elle-même, mais en considération des avantages qui en reviennent; qu’on ne doit chérir un ami que par nécessité, à peu près comme on aime ses membres, aussi longtemps qu’ils sont unis au corps; qu’il y a des vertus qui sont communes aux sages et aux extravagants; que l’exercice du corps est utile à la vertu; que l’envie n’a aucune prise sur le sage, qu’il est à l’épreuve de l’impétuosité des passions, et que la superstition ne peut avoir d’empire sur son esprits, parceque tous ces maux dérivent d’un vain préjugé; qu’il peut cependant ressentir de la crainte et de la douleur, comme étant des sentiments de la nature; que quoique les richesses engendrent la volupté, on ne doit pas les souhaiter par rapport à ce qu’elles sont en elles-mêmes. Ils convenaient que l’esprit humain peut comprendre les qualités des passions, mais ils lui refusaient la capacité d’en connaître l’origine. Ils ne s’attachaient point à la recherche des choses naturelles, parcequ’ils étaient dans l’opinion que c’est inutilement qu’on s’efforce d’y parvenir. Pour la logique, ils la cultivaient à cause de son utilisé. Méléagre dit pourtant, dans le deuxième livre de ses Opinions, aussi bien que Clitomaque, dans le premier livre des Sectes, qu’ils méprisaient également la physique et la dialectique, dans la persuasion qu’un homme qui a appris à connaître le bien et le mal peut, sans le secours de ces sciences, bien raisonner, se dépouiller de superstition, et s’armer contre les craintes de la mort. ils disaient que rien n’est de sa nature juste, honnête ou honteux, mais que la coutume et les lois avaient introduit ces sortes de distinctions; que cependant un homme de probité ne laisse pas de se garder de faire le mal, ne fût-ce que pour éviter le dommage et le scandale qui en peuvent arriver, et que c’est là ce qui fait le sage. Ils ne lui ôtent pas non plus les progrès dans les sciences et les beaux-art. Enfin ils disent que les hommes sont plus sensibles à la douleur les uns que les autres, et que nos sens ne sont pas toujours de sûrs garants de la vérité de ce que nous pensons.

Les sectateurs d’Aristippe, qui s’appelaient hégésiaques, ont été dans les mêmes sentiments que les cyrénéens sur le plaisir et la douleur. Ils disaient que l’amitié, la bonté et la bénéfience ne sont rien par elles-mêmes, parceque nous les recherchons à cause du fruit qui nous en revient, et non à cause d’elles-mêmes; et que, dès qu’elles ne nous sont plus utiles, nous n’en faisons plus de cas. Ils croyaient qu’une vie tout-à-fait heureuse n’est pas possible, parceque plusieurs maux viennent du corps, et que l’ame partage tout ce qu’il éprouve; que d’ailleurs la fortune nous ravit souvent les biens que nous espérons, et que tout cela est cause qu’un vrai bonheur est impossible à trouver; de sorte que la mort est préférable à la vie. Ils disaient encore que rien n’est agréable ou fâcheux par sa nature, mais que la rareté, ou la nouveauté, ou la satiété des choses réjouissent les uns et attristent les autres; que la pauvreté et l’opulence ne contribuent point à former le plaisir, et que les riches n’en goûtent pas plus que les pauvres; que l’esclavage ou la liberté, la naissance relevée ou obscure, la gloire ou le déshonneur, ne font rien pour le degré du plaisir; que la vie est une bien pour l’insensé, mais non pour le sage; et qu’il fait tout pour l’amour de lui-même, n’estimant personne plus excellent que lui, et regardant les plus grands avantages comme inférieur aux biens qu’il possède. Ces philosophes anéantissaient l’usage des sens par rapport au jugement, comme ne donnant point une exacte notion des objets; et ils établissaient pour règle de la vérité ce qui paraît le plus raisonnable. Ils prétendaient que les fautes sont pardonnables, parceque personne n’en commet volontairement, mais qu’on y est conduit par les suggestions de quelque passion; qu’au lieu de haïr quelqu’un, on doit lui enseigner ses devoirs; que le sage pense moins à se procurer des biens qu’à se préserver des maux, se proposant pour fin d’éviter également la peine et la douleur, ce qui demande qu’on soit indifférent par rapport aux choses qui produisent la volupté.

Les annicériens recevaient la plupart de ces opinions, et ne s’en écartaient qu’en ce qu’ils ne détruisaient point l’amitié, la faveur, le respect qu’on doit à ses parents, et l’obligation de servir sa patrie; disant même que ces sentiments sont cause que le sage, quoique affligé et peu avantagé des plaisirs de la vie, peut être heureux. Ils disent que le bonheur qui naît de la possession d’un ami n’est point à rechercher en lui-même, parceque les autres n’en peuvent pas juger, et que notre raison est trop faible pour nous fier uniquement sur nous-mêmes, et nous persuader que nous jugeons plus sainement que les autres. Ils disent encore que la coutume nous es utile, à cause des défauts de notre disposition. Ils pensent qu’on ne doit pas avoir des amis uniquement pour l’utilité qu’on en peut retirer, en sorte qu’on s’éloigne d’eux lorsqu’on n’a plus d’intérêt à les ménager; mais qu’on doit aussi leur être attaché par l’affection même qu’on a prise pour eux et qui doit porter jusqu’à souffrir pour leur service, en sorte que, quoiqu’on ait le plaisir pour fin et qu’on soit affligé d’en être privé, on supporte cela volontiers par l’affection qu’on a pour ses amis.

Quant aux théodoriens, ils ont pris leur nom de ce Théodore dont nous avons parlé, et ont suivi ses dogmes. Ce philosophe rejeta toutes les opinions qu’on avait des dieux. J’ai lu un ouvrage dont il était auteur, intitulé des Dieux, qui n’est pas à mépriser, et d’où l’on pense qu’Épicure a tiré beaucoup de choses. Antisthène, dans ses Successions des Philosophes, dit que Théodore fut disciple d’Aniceris et de Denys le logicien. Il posait pour fins le plaisir et la tristesse, c’est-à-dire le plaisir qui provient de la sagesse, et la tristesse qui naît de l’ignorance; il appelait la prudence et la justice des biens, les habitudes contraires des maux, et le plaisir et la douleur des sentiments qui tiennent le milieu entre le bien et le mal. Il n’estimait point l’amitié, parcequ’elle n’est ni réelle dans ceux qui manquant de sagesse, et chez qui elle s’éteint, si on leur ôte l’intérêt qu’ils en retirent, ni d’aucun service aux sages, qui se passent d’autant plus aisément d’amis qu’ils se suffisent à eux-mêmes. Il trouvait raisonnable qu’on refusât de se sacrifier pour le salut de ses concitoyens, appelant cela renoncer à la sagesse pour l’avantage des ignorants. Il disait que le monde est notre patrie; que dans l’occasion le sage peut commettre un vol, un adultère, un sacrilège, parcequ’en tout cela il n’y a rien d’odieux, excepté dans l’opinion du vulgaire, à qui on exagère l’énormité de ces actions pour le contenir dans le devoir. Il pensait aussi que le sage peut sans honte avoir ouvertement commerce avec des prostituées; ce qu’il établissait par ce raisonnement : Puisqu’on peut se servir d’une femme en tant qu’elle est savante, et d’une jeune personne en tant qu’elle est habile, on peut aussi se servir d’une femme ou d’une jeune personne en tant qu’elle est belle; et par conséquent, on s’en peut servir pour la fin pour laquelle elle a été faite belle, c’est-à-dire pour l’amour : d’où il concluait que ceux qui, dans l’amour, ont l’utilité en vue ne pèchent point. C’est par de semblables raisons qu’il surprenait ceux qui l’écoutaient. Il y a apparence qu’on l’appela Théos depuis la réponse qu’il fit à Stilpon. Celui-ci lui ayant demandé s’il était réellement ce que son nom signifiait, il répondit oui. Vous êtes donc dieu? répliqua Stilpon. Theodore, recevant cela en plaisantant, repartit : Vous prouveriez, par un raisonnement pareil, que vous n’êtes qu’une corneille ou quelque autre animal semblable. Un jour qu’il était assis auprès d’Euryclide d’Hiéraphante, il lui demanda qui il fallait regarder comme impies sur les mystères de la religion : Ce sont ceux, répondit Euryclide, qui les découvrent à d’autres qui n’y sont pas encore initiés. En ce cas-là, répliqua Théodore, vous êtes vous-même coupable de ce crime, puisque vous expliquez ce qu’il y a de plus secret dans la religion à des personnes qui ne la professent pas encore. Il courut risque d’être cité à l’aréopage, et peu s’en fallut qu’il n’éprouvât la sévérité de ce tribunal; mais Démétrius de Pahlère le tira d’embarras. Amphicrate, dans ses Vies des Hommes illustres, rapporte pourtant qu’il fut condamné à boire la ciguë. Pendant qu’il était à la cour de Ptolomée, fils de Lagus, ce prince l’envoya en ambassade auprès de Lysimaque, qui lui demanda fort librement s’il n’avait pas été chassé d’Athènes. On vous a parfaitement bien informé, lui répondit Théodore. Les Athéniens m’ont banni de leur ville, parcequ’ils étaient comme Sémèle, qui fut trop faible pour porter Bacchus. Lysimaque poursuivit : Prenez garde de ne pas revenir ici un autre fois. Je n’y reviendrai point, répliqua Théodore, à moins que Ptolomée ne trouve bon de m’y renvoyer. Myrthus, trésorier de Lysimaque, qui était présent à cette audience, lui dit là-dessus : Il me semble que non-seulement vous ne savez pas l’honneur qui appartient aux dieux, mais que vous ignorez même le respect qui est dû aux rois. Je sais si bien, reprit le philosophe, ce qui est dû aux dieux, que je vous regarde comme leur ennemi.

On dit qu’étant un jour venu à Corinthe, suivi de beaucoup de disciples, Métrocle le cynique, qui nettoyait des légumes, lui dit : Tu n’aurais pas une si grande suite si tu nettoyais des légumes. Et toi, répondit Théodore, tu ne ferais pas si mauvaise chère, si tu savais converser avec le monde. Nous avons rapporté quelque chose de pareil au sujet de Diogène et d’Aristippe. Voilà ce qu’on sait de la vie et des mœurs de ce philosophe, qui enfin partit pour Cyrène, où il demeura longtemps estimé de Marius[25]. On dit que, lorsqu’on l’obligea d’en sortir, il dit : Vous avez grand tort de m’exiler de Libye en Grèce.

Il y a eu vingt Théodores. Le premier, qui était de Samos et fils de Rhœcus, conseilla que, pour affermir les fondements du temple d’Éphèse, on y semât du charbon, parceque l’endroit était humide, et qu’il prétendait que le bois brûlé à ce degré acquiert une solidité qui empêche que l’eau ne puisse le pourrir; le second, natif de Cyrène, fut géomètre et maître de Platon; le troisième est le philosophe dont nous avons parlé; le quatrième a donné un ouvrage sur la manière d’exercer la voix; le cinquième a écrit sur la poésie lyrique, en commençant par Terpandre; le sixième était stoïcien; le septième a fait une histoire romaine; le huitième, Syracusain de naissance, a publié un traité de l’art militaire; le neuvième, né à Bysance, a passé pour grand juri-consulte; le dixième, aussi habile dans le même genre, est cité par Aristote dans son abrégé des plus fameux orateurs ; le onzième, citoyen de Thèbes, exerça la sculpture ; le douzième, qui lut peintre, est celui dont Polémon fait mention dans ses œuvres ; le treizième fut un autre peintre d’Athènes, qui était connu de Ménodote ; le quatorzième, aussi peintre d’Éphèse, est allégué par Théophane dans son livre de la Peinture ; le quinzième fut poëte épigrammatiste ; le seizième fut auteur d’un ouvrage sur la poésie ; le dix-septième, médecin et disciple d’Athénée ; le dix-huitième était natif de Chio et philosophe stoïcien ; le dix-neuvième, stoïcien aussi, était de Milet ; le vingtième s’est fait connaître par ses pièces tragiques.




PHÉDON.

Phédon, issu d’une noble maison d’Élée, fut pris lors- (pie sa pairie se soumit aux ennemis, et contraint de faire un honteux trafic dans une chambre ouverte. Étant parvenu à avoir le commerce de Socrate, Alcibiade ou Criton le racheta, à la réquisition du philosophe. L’usage qu’il lit de sa liberté fut de donner tout son temps à l’étude de la philosophie. Jérôme, dans son livre du Souvenir des époques, le dit esclave. Phédon a composé deux dialogues, intitulés Zopyre et Simon, que personne ne lui conteste ; mais on doute qu’il soit l’auteur de celui qui porte le titre de Mirias. Quelques uns pensent que celui qui s’appelle Médus est d’Eschine ; d’autres croient qu’il vient de Polyène. On hésite encore à prononcer sur l’ouvrage intitulé les Vieillards, et il y en a même qui veulent que les discours intitulés des Tanneurs soient l'ouvrage d’Eschine.

Phédon eut pour successeur Plistan d’Élée, et celui-ci Ménédème Érétrien, et Asclépiade Phliasien. Ces philosophes, tous élèves de Stilpon, furent appelés éléens, et prirent le nom d’érétriens, depuis Ménédème. Comme celui-ci a été chef de secte, nous en parlerons plus amplement dans la suite.

EUCLIDE.

Euclide naquit à Mégare, ville voisine de l’isthme, ou à Géloüs, comme dit, entre autres écrivains, Alexandre dans ses Successions. Il prit beaucoup de goût pour les œuvres de Parménide. C’est de lui que les philosophes mégariens prirent leur nom. On les appela ensuite disputeurs, jusqu’à ce qu’on leur donna le nom de dialecticiens. Denys de Carthage leur donna le premier cette qualité, parcequ’ils composaient leurs discours et les autres ouvrages par demandes et par réponses. Hermodore raconte qu’après la mort de Socrate, Platon et les autres philosophes, craignant la cruauté des tyrans, se retirèrent à Mégare auprès d’Euclide. Il n’admettait qu’un seul bien qui reçoit différents noms, tantôt celui de sagesse, tantôt celui de dieu, celui d’esprit, ou d’autres pareils. Il n’admettait point comme réelles les choses contraires à ce bien, et niait qu’elles existassent. Ses démonstrations consistaient principalement à tirer des conclusions. Il ôta l’usage des comparaisons dans les disputes, disant que, si elles convenaient au sujet, il valait mieux s’occuper du sujet même que de sa ressemblance, et que, si elles n’y convenaient point, elles n’étaient d’aucun usage. Cela donna occasion à Timon de l’attaquer, lui et les autres sectateurs de Socrate, en disant qu’il ne se souciait point de ces disputeurs, ni d’aucun d’eux en particulier; qu’il « s’embarrassait peu de Phédon, quelqu’il pût être, aussi bien que du pointilleux Euclide, qui avait inspiré aux Mégariens la fureur de disputer. »

Il a fait six dialogues, intitulés la Lampria, l’Eschine, le Phéaise, le Criton, l’Alcibiade et l’Amoureux. A Euclide succéda Eubulide de Milet, qui inventa, dans la dialectique, plusieurs sortes de questions syllogistique, appelées, à cause de la manière dont elles étaient conçues[26], menteuses, trompeuses, électres, enveloppées, sorites, cornues, chauves, par où il fournit matière à la plume des poëtes comiques : « Eubulide, qui interroge injurieusement, et éblouit les rhéteurs par des expressions ampoulées, les trompant par des mensonges méthodiques. » Selon toute apparence, Démosthène fut son disciple; et comme il prononçait difficilement la lettre R, il vint à bout de corriger ce défaut. Eubulide haïssait Aristote, et il parla mal de lui à plusieurs égards. Entre ceux qui ont étudié sous ce philosophe, on compte Alexinus d’Élée, violent disputeur; ce qui lui fit donner la nom de critique. Il était ennemi de Zénon. Hermippe rapporte qu’il vint d’Élée à Olympie, et qu’il s’y érigea en philosophe; que, ses disciples lui ayant demandé pourquoi il s’arrêtait dans ce lieu, il répondit qu’il se proposait d’y former un secte qu’il nommerait olympique. Mais ses disciples désertèrent son école, à cause de la disette qui régnait dans cet endroit, et du mauvais air qui altérait leur santé. Il continua cependant d’y demeurer avec un domestique; enfin, s’étant allé baigner dans la rivière d’Alphée, il fut blessé par un roseau, et mourut de cet accident. J’ai pris, de cette circonstance de sa mort, le sujet de l’épigramme qui j’ai faite pour lui :

Ce n’est pas un faux bruit, que quelqu’un s’est percé le pied en nageant. Alexinus, pendant qu’il passe à la nage d’une rive à l’autre, rencontre un roseau et s’enseveli dans les eaux de l’Alphée.

On a quelques ouvrages d’Alexinus, outre des lettres à Zénon le philosophe, et à Euphore l’historien, qui a fait l’histoire de son temps et plusieurs tragédies fort approuvées. Il fut chargé de l’éducation du roi antigone, à qui il dédia un traité sur la royauté, aussi curieux qu’utile. Euphante mourut de vieillesse. Il eut un grand nombre de condisciples, entre autres Apollonius Cronos.

DIODORE.

Diodore d’Iasus, fils d’Amène, fut surnommé Cronos, ce qui donna occasion à Callimaque de le tourner en ridicule. Monus lui-même, dit-il dans ses épigrammes, n’a pas manqué d’afficher aux carrefours que Cronos est doué de sagesse. Quelques uns croient que ce dialecticien inventa la manière d’argumenter qu’on appela cornue et embarrassante. Dans le temps qu’il vivait à la cour de Ptolomée Soter, Stilpon lui proposa quelques difficultés dans la dialectique, dont il ne put donner la solution sur-le-champ. Le roi, à qui il avait déplu sur quelque autre chose, lui en témoigna du mécontentement, et l’appela Cronos[27] par moquerie. Diodore quitta là-dessus la compagnie, se mit a écrire sur la proposition de Stilpon, et prit la chose si à cœur, qu’il en mourut de chagrin. Voici l’épigramme que j’ai faite pour lui :

Diodore Cronos, quel esprit malin le porte à abréger les jours? Tu hésites sur les énigmes de Stilpon. On te blâme d’être vaincu sur la doctrine et tu te laisses vaincre à la douleur. Cronos, tu es a juste titre ce que signifie ton nom, si on en ôte les lettres C et R[28].

De l’école d’Eubulide sortirent encore Ichthias, fils de Métallus et homme de mérite, à qui Diogène le cynique adressa un dialogue; Clinomaque de Thurium, qui écrivit le premier des propositions, des prédicames et des autres parties de la logique; Stilpon de Mégare, célèbre philosophe, dont nous allons donner la vie.




STILPON.

Stilpon, natif de Mégare, ville de Grèce, fut disciple de quelques philosophes sectateurs d’Euclide. On dit même qu’il eut Euclide pour maître, et après lui Thrasymaque de Corinthe, l’ami d’Ichthias, selon Héraclide. Il était si inventif et si éloquent, qu’il surpassa tous ses compagnons d’étude, et peu s’en fallut que toute la Grèce ne fût surnommée Mégarienne. Philippe le Mégarien parle de lui à peu près en ces termes : « Il enleva à Théophraste Métrodore, ce grand contemplateur, et Timagoras de Géloüs, à Aristote de Cyrène, Clitarque de Simmias; aux dialecticiens, Pœonius, qu’il détacha d’Aristide, et Diphile de Bosphore, avec Myrmex d’Exénète, qu’il ôta à Euphante. Ils vinrent disputer dans son école et s’attachèrent à lui. » Il attira aussi Phrasidème, péripatéticien et habile physicien, ainsi qu’Alcime, les plus fameux des orateurs grecs de son temps, Cratès, Zénon de Phénicie, et plusieurs autres.

Stilpon était naturellement honnête et obligeant. Onétor dit aussi que, quoiqu’il fût marié, il entretenait une concubine nommée Nicarète. Il eut une fille de peu de verte, qu’il maria avec Simmias de Syracuse, son ami. Quelqu’un l’ayant averti qu’elle le déshonorait par sa conduite, il répondit qu’il lui procurait plus d’honneur qu’elle ne pouvait lui causer de honte. On rapporte que Ptolomée Soter le reçut avec de grands témoignages de respect et d’estime, et qu’après avoir réduit sous sa puissance la ville de Mégare, qui était la patrie du philosophe, il lui donna de l’argent et le pria de s’embarquer avec lui pour l’Égypte; mais que Stilpon n’accepta qu’une petite partie de ce présent, en priant le roi de le dispenser de ce voyage, et qu’il se retira à Égine, où il resta jusqu’au départ de ce prince. Dans une autre occasion Démétrius, fils d’Antigone, ayant aussi pris Mégare, ordonna non-seulement qu’on épargnât sa maison, mais aussi qu’on lui restituât ce qu’on lui avait enlevé; et afin que tout lui fût rendu, il voulut se faire donner un liste de ce qu’il avait perdu. On ne m’a rien pris, répondit Stilpon; on n’a point touché à ce qui m’appartient; je possède encore mon éloquence et ma science. Et à cette occasion, il exhorta le roi à se montrer généreux envers les hommes; ce qu’il fit avec tant de force, que Démétrius se conduisit en tout par ses conseils.

On dit qu’en parlant de la Minerve de Phidias, il demanda à quelqu’un si Minerve, fille de Jupiter, n’était pas un dieu. Et celui-là ayant répondu que oui, il répliqua : Or cette Minerve n’est pas la Minerve de Jupiter, mais de Phidias. De quoi l’autre étant encore convenu, il en tira cette conséquence : Donc elle n’est point un dieu. Cela fut cause qu’on le mena à l’aréopage, où bien loin de se rétracter, il soutint qu’il avait raisonné juste, puisque Minerve n’est pas un dieu, mais une déesse. Ce jeu de mots ne diminua pourtant point la sévérité des juges, qui le condamnèrent à sortir de la ville. Théodore, celui qu’on surnommait Théos, demanda par dérision comment Stilpon savait que Minerve était une déesse, et s’il l’avait vue pour pouvoir en juger. Ces deux philosophes étaient d’un caractère bien différent : Théodore affectait une grande hardiesse; Stilpon, au contraire, avait beaucoup de modestie et était d’une humeur enjouée. Cratès lui ayant demandé si les prières étaient agréables aux dieux : Imprudent, lui dit-il, ne me fais point de pareilles questions en public; attends que nous soyons seuls. On dit aussi que Bion fit cette réponse à un homme qui lui demandait s’il y avait des dieux : Malheureux vieillard, écarte la foule, si tu veux que je t’en instruise. Stilpon était d’un caractère simple et exempt de dissimulation, pouvant s’accommoder à l’esprit le plus commun. Un jour qu’il parlait à Cratès le cynique, celui-ci, ai lieu de lui répondre, lâcha un vent. Je me doutais bien, lui dit-il, que tu ferais toute autre réponse que celle qu’il fallait faire. Un autre jour, Cratès lui ayant présenté une figue en lui adressant la parole, il la mangea d’abord. J’ai perdu ma figue, lui dit là-dessus Cratès; à quoi Stilpon repartit : Et aussi votre demande, dont cette figue était le gage. Ils se rencontrèrent une fois pendant l’hiver, et comme Stilpon vit l’autre à moitié mort de froid : Cratès, lui dit-il, il me semble que vous auriez besoin d’un manteau neuf; lui donnant à entendre qu’l avait autant besoin d’esprit que d’habillements[29]. Cette raillerie rendit le cynique confus, et lui fit faire cette réponse : « Autrefois, était à Mégare ou habitait Typhée, j’ai vu Stilpon, en proie à mille maux, disputer au milieu d’une foule de de jeunes gens, et ne leur enseigner d’autre science qu’une sagesse superficielle. »

On dit qu’étant à Athènes, il gagna l’affection de tout le monde, que chacun sortait de sa maison pour le voir; quelqu’un lui dit là-dessus : On vous admire comme un animal de rare espèce : Point du tout, reprit-il; on me regarde seulement parceque je soutiens bien la qualité d’homme.

Il était subtil dans la dispute, et il en bannit l’usage des espèces, se fondant sur cette raison, que celui que parle de l’homme en général ne parle de personne, puisqu’il ne désigne point d’individu. Il alléguait encore cet autre exemple : L’herbe fut il y a mille ans; donc cette herbe qu’on montra n’est pas l’herbe en général. On dit qu’étant en conservation avec Cratès, il se hâtait de la finir pour aller acheter du poisson, et que l’autre ayant voulu le retenir, sous prétexte qu’il rompait le fil du discours, Stilpon répondit : Non, non, je l’emporte avec moi, c’est vous que je quitte; le sujet de nos discours reste, mais les provisions se vendent et s’emportent.

Il a laissé neuf dialogues, mais écrits avec peu de grace; ils sont intitulés le Moschus, l’Aristippe ou le Callias, le Prolémée, le Chœrécrate, le Métrocle, l’Anaximène, l’Epigène, l’Aristote. Enfin celui qui est adressé à sa fille. Héraclide nous apprend qu’il fut maître de Zénon, chef de la secte stoïcienne. Hermippe dit qu’il mourut fort vieux, et qu’il prit du vin pour accélérer sa mort. Voici l’épitaphe que je lui ai faite :

Vous connaissez sans doute Stilpon de Mégare, qui, étant affligé de vieillesse et de maladie, a trouvé dans le vin un conducteur habile qui l’a délivré de cet attelage incommode.

Sophile, poëte comique, a repris Stilpon dans une de ses pièces intitulée les Noces, où il l’accuse d’avoir puisé sa doctrine dans les discours de Charinus.




CRITON.

Criton d’Athènes fut de tous les disciples de Socrate celui que eut le plus d’amitié pour son maître; il avait tant de soin de lui qu’il prévenait ses besoins, et que jamais il ne permit qu’il manquât du nécessaire. Il lui confia aussi l’éducation de Critobule, d’Hermogène, et d’Épigène et de Ctésippe, ses enfants. On a de ce philosophe dix-sept dialogues en un volume. En voici les titres : De la probité, où il fait voir qu’elle ne dépend pas des préceptes; de l’abondance, de la capacité ou le politique, de l’honnêteté, du crime, de l’arrangement, de la loi, de la divinité, des arts, de l’amour, de la sagesse, le protagore ou le politique, des lettres, de la science ou de la doctrine, où il recherche ce que c’est qu’en avoir.




SIMON.

Simon était d’Athènes, et tanneur de profession; il recevait quelquefois les visites de Socrate, et il mettait en écrit tout ce qu’il se souvenait de lui avoir ouï dire; de là vint qu’on appela ses ouvrages des dialogues de tanneurs, parcequ’ils roulaient entre les mains des gens de sa profession. Il y en a trente trois, tous contenus en un volume, ils sont intitulés : Des dieux, du bien, de l’honnête, de la nature, de l’honnêteté; deux dialogues du juste, de la vertu, où il fait voir qu’elle ne se peut enseigner; trois sur le courage, de la loi, du caractère populaire, de l’honneur, de la poésie, de la vie Voluptueuse, de l’amour, de la philosophie, de la science, de la musique, de la poésie, de ce que c’est que l’honnête, de la doctrine, du raisonnement, du jugement, de ce qui est, du nombre, de la diligence, du travail, de l’amour du gain, de la vanterie, de l’honnête. Quelques uns ajoutent ceux-ci : de la manière de donner des conseil, de la raison ou de la capacité, de la méchanceté.

On dit que Simon fut le premier qui répandit les discours de Socrate. Périclès lui ayant promis de l’entretenir s’il voulait venir auprès de lui, il répondit qu’il ne voulait pas vendre sa franchise.

il y a eu aussi un Simon qui a traité de la rhétorique, un autre qui a été médecin et contemporain de Séleucus et de Nicanor; enfin un quatrième qui a été sculpteur.




GLAUCON.

Glaucon d’Athènes a composé neuf dialogues, qui sont réduits en un volume; ils sont intitulés le Phidyle, l’Euripide, l’Amynthicus, l’Euthias, le Lysithède, l’Aristophane, le Céphale, l’Anaxiphène et le Ménéxène. On lui en attribue encore trente-deux autres, mais ils sont supposés.




SIMMIAS.

Simmias naquit à Thèbes. Ses œuvres referment en un volume vingt-trois dialogues, qui sont intitulés : De la sagesse, du raisonnement, de la musique, des vers, du courage, de la philosophie, de la vérité, des lettres, de la doctrine, de l’art, du gouvernement, de la décence, de ce qu’il faut rechercher et éviter, des amis, de la science, de l’ame, de la vie heureuse, de ce qui est possible, de l’argent, de la vie, de l’honnête, de la diligence, de l’amour.




CÉBÈS.

Cébès, autre philosophe de Thèbes, a écrit trois dialogues, intitulés la table, la semaine, et les phrynieus.




MÉNÉDÈME.

Ménédème, philosophe de la secte de Phédon, était fils de Clisthène, qui descendait de la famille de Théopropides et était illustre par sa naissance, mais architecte et pauvre; d’autres disent que le père de Ménédème s’occupait encore à coudre des tentes, et qu’il apprit lui-même cette profession, aussi bien que celle d’architecte; et cela fut cause qu’ayant proposé un décret au peuple, une nommé Alexinius le blâma, en disant qu’il ne convenait au sage ni de faire des tentes ni de proposer des décrets. Ayant été envoyé par les Érétriens à Mégare, il alla à l’académie de Platon, qui n’eut pas de peine à lui persuader de quitter les armes pour l’étude. Il se laissa ensuite attirer par Asclépiade le Phliasien, qui l’arrêta à Mégare, et ils s’attachèrent tous les deux à Stilpon. De là, passant à Élis, ils firent société avec Anchipylle et Mosehus, deux disciples de Phédon, dont les sectateurs s’appelaient encore éléens, comme nous l’avons remarqué ailleurs; dans la suite ils furent nommés érétriens, d’Érétrie, la patrie du philosophe dont nous parlons.

Ménédème avait beaucoup de gravité, ce qui donna occasion à Cratès de plaisanter sur son sujet, en se servant de ces termes : Asclépiade de Phliasia et le taureau d’Érétrie, Timon le censure aussi de l’air sérieux qu’il affectait, et de la rudesse de ses railleries. Il inspirait tant de retenue par sa gravité, qu’Euriloque de Cassandrie n’osa obéir à Antigone qui l’avait mandé avec Cléippide, jeune homme de Cyzique, de crainte que Ménédème n’en fût instruit, parcequ’il reprenait avec beaucoup de hauteur et de franchise. Un jour qu’il entendait un jeune homme parler avec insolence, il ne dit rien; mais ayant ramassé une petite branche, il traça sur le pavé une figure honteuse qui fixa les regards des assistants; et le jeune homme, comprenant que cet affront le regardait, se retira. Hiériocle, revenant avec lui du Pirée au temple d’Amphiaraüs, lui parlait beaucoup de la destruction d’Érétrie; il répondit seulement, en lui demandant pourquoi il souffrait qu’Antigone le déshonorât? Entendant un adultère qui se réjouissait de son crime, il lui dit : Ne sais-tu pas que le raifort est aussi bon que le chou? Un jeune garçon criant avec beaucoup de force, il lui dit : Prends garde qu’il n’y ait derrière toi quelque chose à quoi tu ne penses pas. Antigone lui ayant fait demander s’il lui conseillait d’assister à un festin dissolu, il lui fit dire seulement qu’il se souvînt qu’il était fils de roi. Un homme de peu d’esprit l’étourdissait par des discours hors de saison : Avez-vous une métairie? interrompt-il. Oui, répondit l’autre, et de grands biens. Continuez reprit, Ménédème, et ayez soin, de peur qu’en les négligeant il ne vous arrive de les perdre avec une honnête simplicité. Un autre lui demanda s’il convenait au sage de se marier. Que vous semble, demanda-t-il à son tour, suis-je sage? Et ayant reçu pour réponse qu’oui, il ajouta : et je suis marié. On disait en sa présence qu’il y a plusieurs sortes de biens. Quel en est le nombre? dit-il. Croyez-vous qu’il y en ait plus de cent? Il n’aimait point la somptuosité dans les repas, et il aurait voulu corriger de ce défaut ceux qui l’invitaient à leur table. S’étant trouvé un jour à un repas de ce genre, il ne dit rien; mais il en blâma tacitement la profusion, en ne mangeant que des olives.

Sa franchise faillit à le perdre, en Cypre, Chez Nicocréon, lui et son ami Asclépiade. Ce prince les ayant invités avec d’autres philosophes à la fête qui se célébrait tous les mois, Ménédème dit que, si ces conviés formaient une compagnie honorable, il fallait renouveler la fête tous les jours; sinon que c’tait même trop d’une fois. Le tyran répondit qu’il avait coutume de donner ce jour à la conversation avec les philosophes. Ménédème persista dans son opinion, et fit voir que la conversation des sages était utile en tout temps comme les sacrifices, et poussa la chose si loin, que, si un trompette ne les eût avertis de leur départ, il auraient peut-être laissé la vie en Cypre; on ajoute que, quand ils furent sur la mer, Asclépiade dit que les airs doux du trompette les avaient sauvés, et que la hardiesse de Ménédème les avait perdus.

On dit qu’il enseignait simplement, et qu’on ne remarquait autour de lui aucun des arrangements ordinaires dans les écoles. Il n’y avait ni bancs, ni sièges disposés en rond; mais chacun écoutait ses leçons, selon qu’il trouvait place, assis ou debout. On rapporte cependant que Ménédème était timide et glorieux, jusque là que, dans les commencements de sa liaison avec Asclépiade, comme ils aidaient conjointement à bâtir une maison et que son ami portait tout nu du mortier au toit, il se cachait lorsqu’il apercevait un passant, de peut de partager le déshonneur. Quand il fut parvenu au maniement des affaires de la république, il était si craintif et si distrait, qu’une fois, au lieu de poser l’encens dans l’encensoir, il le mit à côté. Cratès l’ayant blâmé de s’être chargé du gouvernement, Ménédème ordonna qu’on le conduisit en prison; sur quoi le cynique, en le regardant fixement, lui reprocha qu’il s’érigeait en nouvel Agamemnon et en gouverneur de la ville.

Ménédème avait du penchant à la superstition : un jour qu’il était dans une auberge avec son ami, on leur servit de la viande d’une bête morte d’elle-même; l’ayant remarqué, le cœur lui en souleva et il pâlit. Asclépiade l’en reprit et lui dit : Ce n’est pas la viande qui vous fait du mal, c’est l’idée que vous en avez. A cela près, Ménédème avait l’ame grande et généreuse; quant à sa complexion, quoique déjà vieux, il était aussi vigoureux que dans sa jeunesse et aussi ferme qu’un athlète. Il avait le teint basané, de l’embonpoint, et la taille médiocre : témoin sa statue qu’on voit encore dans l’ancien stade d’Érétrie, et où il est représenté si découvert qu’il semble que le sculpteur ait voulu qu’on pût remarquer presque toutes les parties de son corps.

Il remplissait tous les devoir de l’amitié envers ceux qu’il avait choisis pour amis : et comme Érétrie était une ville malsaine, il donnait quelquefois des repas dans lesquels il s’égayait avec des poëtes et des musiciens. Il aimait beaucoup Aratus, Lycophon, poëte tragique, et Antagore de Rhodes; mais Homère plus que tous les autres. Après ceux-ci, il faisait cas des poëtes lyriques et estimait Sophocle. Entre les satiriques, il aimait Achée, après Eschyle, à qui il donnait le premier rang. De là vient qu’il citait ces vers contre ceux qui pensaient autrement que lui sur le gouvernement de la république :

Autrefois l’animal le plus léger fut surpris par le plus pesant, et la tortue devança l’aigle.

Cela est tiré d’Omphale, ouvrage satirique d’Achée. Ainsi on se trompe de croire que Ménédème n’a lu que la Médée d’Euripide, qui est insérée dans les poésies de Néophron de Sycione.

Il n’estimait point Platon, Xénocrate, ni Parébate de Cyrène; mais il admirait beaucoup Stilpon; et étant interrogé sur le mérite de ce philosophe, il n’en dit pas autre chose que ces mots : C’est une homme d’un bon naturel. Il employait des expressions si obscures, qu’on avait de la peine à les entendre, et il étudiait ce qu’il disait avec tant de soin, qu’il était difficile de disputer avec lui; il traitait toutes sortes de sujets et avait la parole aisée. Antisthène, dans ses Successions, dit qu’il était plein de force et d’ardeur dans les assemblées publiques et dans ses harangues. Il faisait ordinairement des arguments courts, comme par exemple celui-ci : « Deux choses différentes ne sont pas les mêmes : or l’utile est autre chose que le bien : donc le bien n’est point utile. » Il rejetait les propositions négatives et n’admettait que les affirmatives, approuvant surtout les simples, et condamnant les autres, qu’il appelait conjointes et complexes. Héraclide dit qu’il suivait les opinions de Platon, excepté qu’il n’estimait point la dialectique; ce qui fut cause qu’Alexinus lui demanda s’il continuait de battre son père à quoi il répondit : Je n’ai ni commencé ni cessé de le faire. Expliquez cette ambiguité, reprit Alexinus, et dites oui ou non. Il serait absurde, réplique Ménédème, qu’on obéit à vos lois, tandis qu’il est permis de violer celles de Pyles[30]. Il dit à Bion, qui recherchait les devins, qu’il égorgeait les morts. Entendant dire à un autre que le souverain bien consistait à parvenir à la possession du tout ce qu’on désirait, il dit qu’il savait un bonheur plus grand encore : c’est de ne désirer que ce qu’on doit. Selon Antigone de Caryste, il n’a rien écrit ni composé, et n’a été l’auteur d’aucun dogme; il ajoute qu’il était si ardent dans la dispute, qu’on le remarquait dans ses yeux. Cependant, quoiqu’il fût tel dans ses discours, il était fort modéré dans ses actions; et quoiqu’il se moquât d’Alexinus, il lui rendit service, en conduisant de Delphes à Chalcis la femme de ce philosophe, qui craignait les dangers de la route.

Il avait beaucoup de goût pour l’amitié, comme le prouve celle qu’il eut pour Asclépiade, qui égala celle de Pylade et d’Oreste. Il était moins âgé que son ami, de sorte qu’on appelait Asclépiade le poëte, et Ménédème l’acteur. Archépolis leur ayant fait compter trois mille pièces, chacun d’eux s’obstina à na pas être le premier à les accepter; de sorte qu’ils les refusèrent tous deux. On dit qu’il se marièrent tous deux dans la même famille, Ménédème à la mère, et Asclépiade à la fille. On ajoute que celui-ci ayant perdu sa femme, prit celle de Ménédème, qui en épousa une autre plus riche, après qu’il fut entré dans les charges de l’état. Cependant, comme ils vivaient en commun, Ménédème remit le soin du ménage à sa première femme. Asclépiade mourut le premier à Érétrie, dans un âge avancé, effet de la frugalité dans laquelle il vécut avec Ménédème, quoique dans l’abondance. On dit que, quelque temps après, un ami d’Asclépiade étant venu à un repas chez Ménédème, les domestiques lui fermèrent la porte; mais Ménédème le fit entrer, en disant qu’Asclépiade devait avoir chez lui la même autorité qu’il y avait pendant sa vie. Ces deux amis eurent deux protecteurs, Hipponicus de Macédoine et Agétor de Lamia; celui-ci leur fut présent à chacun de tente mines, et Hipponicus donna deux milles drachmes à Ménédème pour doter ses filles; il en avait trois d’Orope sa femme, à ce que dit Héraclide.

Voici comment il réglait les repas qu’il donnait à ses amis. Il dînait d’abord avec deux ou trois personnes jusqu’à la fin du jour. Ensuite il faisait appeler ceux qui étaient venus, et qui avaient eux-mêmes aussi mangé : de sorte que si quelqu’un arrivait avant le temps, il s’informait, en se promenant, de ceux qui sortaient, de ce qu’on avait servi sur la table, et comment elle était en ce temps-là. Lors donc qu’il n’y avait qu’un plat de petites herbes ou de poisson salé, on se retirait ; mais s’il y avait de la viande, en entrait. Pendant l’été, les lis étaient couverts de nattes, et pendant l’hiver de peaux. Chacun devait se fournir d’un coussin pour s’appuyer. Le gobelet dans lequel on buvait à la ronde n’était pas grand ; les desserts consistaient en fèves et en pois, quelquefois en pore, en grenades, et souvent en figues, selon les saisons. Nous apprenons tout cela de Lycophron dans ses satires intitulées Ménédème, où, faisant l’éloge de ce philosophe, il dit, entre autres choses, que « le vin s’y voit à petite mesure, et que c’est l’érudition qui est le dessert des sages. »

Ménédème essuya d’abord beaucoup de mépris ; les Érétriens le traitant de chien et de visionnaire, mais dans la suite ils l’estimèrent tant, qu’ils lui confièrent l’administration de leur ville. Il reçut beaucoup d’honneur de Ptolomée et de Lysimaque dans les ambassades dont il fut chargé auprès d’eux. Étant envoyé auprès de Démétrius, la ville lui payait deux cents talents d’appointements ; mais il en fit retrancher cinquante. Ayant été accusé auprès de Démétrius d’avoir fait un complot pour livrer la ville à Ptolomée, il se purgea de cette calomnie par une lettre dont voici le commencement :

MÉNÉDÈME AU ROI DÉMÉTRIUS, SALUT.

« J’apprends qu’on vous a fait des rapports sur mon sujet, » et ce qui suit. Par cette lettre il l’avertit d’être sur ses gardes contre un de ses ennemis nommé Eschyle.

Au reste, il est certain qu’il se chargera malgré lui de cette négociation, qui regardait la ville d’Orope, comme le rapporte Euphante dans ses Histoires. Antigone avait beaucoup d’amitié pour ce philosophe, et se glorifiait d’être son disciple; ce prince ayant mis en déroute des nations barbares près de Lysimachie, Ménédème fit à sa louage un décret simple et sans flatterie, sont le commencement était : « En conséquence des témoignages rendus par les généraux d’armée et les principaux membres du conseil, que le roi Antigone est rentré victorieux dans ses états, après avoir dompté des peuples barbares, et qu’il gouverne son royaume raisonnablement, le sénat et le peuple ont trouvé bon d’ordonner, » et ce qui suit. Ces égards qu’il avait pour Antigone le rendirent suspect. Aristodème l’accusa de trahison, ce qui lui fit prendre le parti de se retirer à Orope, où il demeura dans le temple d’Amphiaraüs, jusqu’à ce que les vases d’or du temple s’étant trouvés perdus, comme le rapporte Hermippe, les Béotiens lui enjoignirent de se retirer. Il obéit avec douleur, et étant retourné secrètement dans sa patrie, il en emmena sa femme et ses filles, et se réfugia auprès d’Antigone, où il mourut de tristesse. Héraclide en parle tout différemment : il dit que Ménédème, tant le premier du sénat d’Érétrie, la préserva plusieurs fois de la tyrannie, en étudiant les efforts de ceux qui voulaient la livrer à Démétrius : qu’il fut faussement chargé d’avoir voulu la trahir pour les intérêts d’Antigone; qu’il alla même trouver ce roi, pour l’engager à affranchir sa patrie de servitude; et que, n’ayant pu l’y engager, il se priva de nourriture pendant sept jours, au bout desquels il mourut. Ce récit d’Héraclide est conforme à celui d’Antigone de Caryste.

Persée fut le seul contre qui Ménédème eut toujours de la haine parcequ’Antigone ayant voulu par considération pour Ménédème rétablir l’état républicain dans Érétrie, Persée l’en empêcha; c’est pour cela que Ménédème, s’emportant dans un festin contre Persée, se servit, entre autres, de ces termes : « Il peut bien être philosophe, mais il est le plus méchant des hommes qui furent et seront jamais sur la terre. » Héraclide dit qu’il mourut dans la soixante-quatorzième année de son âge. J’ai fait cette épitaphe pour lui :

Ménédème, ton amour pour Érétrie t’engage a faire une entreprise qui cause la mort; trop faible pour y réussir et pour supporter le malheur de la manquer, tu refuses tout aliment à ton corps et tu meurs le septième jour.

Nous avons parcouru les vies des philosophes qui ont suivi les dogmes de Socrate; nous allons décrire à présent celle de Platon, qui fonda l’académie, et parler de ceux de ses disciples qui se sont fait un nom dans le monde.

PLATON.

Platon, fils d’Ariston et de Périctione, ou de Potone, naquit à Athènes ; sa mère descendait de Solon par Dropides, frère du législateur et père de Critias, qui eut pour fils Caleschrus. De ce dernier descendit un autre Critias (jui fut un des trente tyrans, et qui eut un fils nommé Glaucon, duquel naquirent Charmides et Périctione, mère de Platon, qui était ainsi descendant de Solon au sixième degré, et Solon tirait son origine de Nélée et de Neptune. On croit même qu’Ariston, père de Platon, rapportait la sienne à Codrus, fils de Mélanthe, que Thrasyle dit être descendu de Neptune. En effet, Speusippe, dans son livre intitulé Les Soupers de Platon, et Cléarque dans l’éloge de Platon, aussi bien qu’Anaxilide, dans son deuxième livre des pbilosopbes, disent que le bruit courait à Athènes qu’Ariston fut obligé de différer son union avec Périctione, et qu’ayant eu une vision d’Apollon en songe, il n’approcha point d’elle jusqu’à ce qu’elle fût accouchée. Apollodore dit, dans ses Chroniques, qu’elle mit Platon au monde la septième olympiade, le même jour que les habitants de Délos croient qu’Apollon naquit. Hermippe rapporte qu’il mourut la première année de la cent huitième olympiade, dans sa quatre-vingt et unième année, étant à des noces. Si cela est, il avait six ans de moins qu’Isocrate, puisque celui-ci naquit sous celui d’Aminias, pendant le gouvernement duquel Périclès mourut.

Antiléon dit, dans son deuxième livre, que Platon était du bourg de Collyte ; d’autres le font naître à Égine, dans la maison d’un certain Phidiadas, fils de Thalès, selon Phavorin, dans son Histoire diverse, le père de Platon ayant été envoyé avec d’autres pour former une colonie dans cet endroit, d’où il revint à Athènes, lorsque les habitants d’Égine, secourus parles Lacédémoniens, chassèrent cette colonie. Il donna aussi aux Athéniens des jeux dont Dion fit les frais, comme le rapporte Athénodore dans le huitième livre de ses Promenades.

Platon eut deux frères nommés Adimante et Glaucon, et une sœur nommée Potone, qui fut mère de Speusippe ; il eut pour maître de ses études Denys, dont il parle dans ses Rivaux, et il fit ses exercices chez Ariston d’Argos, maître de lutte, qui lui donna le nom de Platon, à cause de la bonne disposition de son corps ; au lieu qu’auparavant on l’appelait Aristoclès, du nom de son aïeul, comme le rapporte Alexandre, dans ses Succissians ; d’autres croient qu’on lui donna ce surnom pour son éloquence, ou parce que, selon la remarque de Néanthe, il avait le front fort large. Il y en a aussi qui disent avec Dicéarque, dans le premier livre de ses Vies, qu’il combattit dans les jeux isthmiques pour le prix de la lutte. Il s’appliqua aussi à la peinture et à la poésie, ayant composé d’abord des hymnes bachiques, et ensuite des chants et des tragédies. Timothée d’Athènes dit, dans ses Vies, qu’il avait la voix faible ; et on rapporte que Socrate, ayant songé qu’il tenait sur ses genoux un jeune cygne, à qui il vint tout d’un coup des ailes, et qui s’envola avec un doux ramage, Ariston vint le lendemain lui recommander Platon ; sur quoi Socrate dit au père (pie son fils était le cygne dont il avait rêvé la nuit précédente.

Platon commença à enseigner la philosophie dans l’académie, et ensuite dans un jardin près de Colone, suivant ce que rapporte Alexandre, dans ses Successions, qui cite Héraclite. Comme il était sur le point de disputer l’honneur de la tragédie au théâtre Dionysien, il brûla ses poésies, après avoir entendu Socrate. « Vulcain, dit-il, père du feu, approche ! Platon a besoin de ton secours dans cette occasion. » On dit qu’il avait à peu près vingt ans lorsqu’il devint disciple de Socrate. Après sa mort il s’attacha à Cratyle, disciple d’Héraclite, et à Hermogène, qui enseignait les dogmes de Parménide. À trente-deux ans il se rendit à Mégare avec quelques disciples de Socrate, pour entendre Euclide. De là il fut à Cyrène, d’où, après avoir pris les leçons de Théodore le mathématicien, il passa en Italie pour entendre Philolaüs et Euryte, philosophes pythagoriciens. Après cela il fut voir les prêtres d’Egypte, et on dit qu’il fit ce voyage avec Euripide, et (pie, pendant leur séjour dans ce pays, Platon tomba malade, qu’il fut guéri par les prêtres d’Egypte, qui le lavèrent d’eau de mer ; ce qui lui donna occasion de dire que la mer lave tous les maux des hommes, et lui fit approuver ce que dit Homère, que tous les Égyptiens sont médecins. Platon avait encore dessein d’aller voir les mages ; mais la guerre qui était allumée en Asie l’en empêcha. À son retour à Athènes, il se fixa dans l’académie, qui est un collége situé près de la ville et entouré de bois ; il est ainsi nommé à cause d’Académus, demi-dieu. Eupolis en parle à l’occasion de Platon : « Il donnait ses le çons, dit-il, sous l’ombrage des allées du dieu Académus. » Timon pareillement, en parlant de ce philosophe, dit que c’est là que présidait Platon, de la bouche duquel sortaient des accents aussi doux que ceux dont les cigales faisaient retentir les bocages d’Hécadémus : car il faut remarquer qu’autrefois ce nom s’écrivait avec un E, de sorte que l’endroit s’appelait hécadémie.

Platon était ami d’Isocrate, et Parexiphane a couché par écrit une dispute touchant les poètes, qui eut lieu à la campagne chez Platon, où Isocrate était logé. Aristoxène rapporte qu’il porta les armes dans trois expéditions : celle de Tanagre, celle de Corinthe, et celle de Délium, où il remporta la victoire.

Platon fit un mélange des opinions d’Héraclite, de Pythagore et de Socrate, approuvant la doctrine d’Héraclite dans ce qui concerne les sens, celle de Pythagore sur ce qui regarde l’entendement, et celle de Socrate en ce qui touche la politique. Satyre et d’autres disent qu’il écrivit à Dion en Sicile pour le prier de lui acheter de Philolaüs trois livres de Pythagore pour cent mines ; il était en état de faire cela, ayant reçu de Denys plus de quatre-vingts talents, suivant ce que dit Onétor dans son ouvrage qui porte pour titre : S’il convient au sage d’être riche. Les œuvres d’Épicharme, auteur comique, ont été d’un grand secours à Platon, qui en a extrait plusieurs choses, comme dit Alcime dans les livres qu’il dédia à Amyntas, et qui sont au nombre de quatre. Il dit dans le premier que Platon a beaucoup profité d’Épicharme, et que c’est de lui en particulier qu’il a pris les opinions ; que les choses sensibles ne sont permanentes ni dans leur qualité ni dans leur quantité, mais qu’elles varient à chaque instant et s’écoulent, à peu près comme une somme dont on retrancherait quelque nombre ne serait plus la même ni dans la qualité des chiffres ni dans la quantité totale ; que de plus ce sont des choses qui s’engendrent continuellement et n’ont jamais de subsistance ; qu’au contraire les choses intelligibles sont celles qui n’acquièrent et ne perdent rien, et que telles sont les choses éternelles, dont la nature est toujours semblable et ne change jamais. Telles sont aussi les idées d’Épicharme touchant les choses sensibles et intelligibles ; voici comment il s’exprime :

A. Les dieux furent de tout temps, et ne cessèrent jamais d’être ; or ce qui est toujours est uniforme, étant par lui même.

B. On dit pourtant que le chaos est le premier des dieux qui a été engendré.

A. Comment cela se peut-il ? car il est impossible qu’une chose soit la première, si elle est engendrée. À ce compte, aucune ne sera la première ni même la seconde. Quant aux hommes en particulier, voici ce qui en sera ; supposez un nombre pair ou impair, si on ajoute ou qu’on en retranche, sera-ce le même nombre ?

B. Il ne me le paraît pas.

A. Ou si on allonge ou qu’on diminue une mesure d’une coudée, sera-ce la même mesure qu’auparavant ?

B. Non certainement.

A. À présent, considérez les hommes, dont l’un croit et l’autre décline : ils changent tous d’un moment à l’autre. Or ce qui change dans sa nature et ne demeure pas dans le même état est différent de ce qu’il était. Vous et moi ne sommes point ce que nous étions hier, et ne serons pas demain ce que nous sommes aujourd’hui, ni dans aucun temps tels que nous aurons été dans un autre.

À cela Alcime ajoute encore que les philosophes veulent qu’il y ait des choses que lame connaît par le moyen du corps comme par les yeux et les oreilles, et d’autres qu’elle connaît par elle-même, sans le secours du corps ; et à cette occasion ils distinguent les choses en sensibles et en intelligibles. De là Platon inférait que, pour parvenir à la connaissance des principes de l’univers, il faut d’abord distinguer les idées que l’âme connaît par elle-même, comme sont celles de la ressemblance, de l’unité, de la multitude, de la grandeur, du repos et du mouvement ; qu’ensuite il faut considérer aussi en elle-même l’idée de l’honnête, du bon et du juste ; qu’enfin il faut avoir égard aux idées qui renferment quelque relation, comme la science, ou la grandeur, ou la puissance, et se souvenir que les choses qui ont rapport à nous-mêmes reçoivent leur nom de leur participation avec les idées générales : par exemple, nous appelons justes les choses qui conviennent avec les idées du juste, et honnêtes les choses qui conviennent avec l’idée de l’honnête. Chacune de ces espèces de choses est éternelle et spirituelle ; ce qui fait qu’il ne peut y arriver de confusion. Aussi Platon disait-il que les idées étaient dans la nature comme des modèles dont les autres choses sont des copies.

Voici aussi de quelle manière Épicharme raisonnait sur le bien et sur les idées :

A. Le son d’un instrument n’est-il pas quelque chose de réel ?

B. Oui, sans doute.

A. Est-ce que l’homme est pourtant un fou ?

B. Non.

A. Qu’est donc celui qui joue de cet instrument ? n’est-ce point un homme ?

B. Certainement.

A. Ne vous semble-t-il pas qu’il en est de même par rapport au bien ; que le bien est tel par lui-même, que celui qui le pratique devient bon, et qu’il en est de lui comme de ceux qui ont appris à jouer de quelque instrument, à danser, à manier la navette, ou quelque autre exercice pareil, c’est-à-dire qu’aucun d’eux n’est l’art même qu’il exerce, mais seulement artisan ?

Platon, dans son Opinion touchant les idées, dit que la mémoire prouve que les choses qui existent ressortissent à des idées, vu que la mémoire suppose un objet qui subsiste et est toujours dans le même état ; or rien n’est constant de cette manière que les idées. Comment, dit-il encore, serait-il possible que les animaux veillassent à leur conservation s’ils n’en avaient l’idée, et si la nature ne leur en avait donné l’instinct ? Il allègue pour exemple leur avidité pour tout ce qui ressemble à la nourriture à laquelle ils sont accoutumés ; par où il montre qu’ils ont tous une idée naturelle de la ressemblance, qui fait qu’ils connaissent les choses qui sont du même genre. Écoutons encore là-dessus Épicharme :

Eumée, dit-il, la sagesse n’est pas particulière à l’homme seul ; tout ce qui vit en a quelque connaissance. La poule ne produit pas des poulets vivants ; elle couve ses œufs et les anime par la chaleur. La nature seule connaît cette sagesse, et c’est elle qui l’enseigne à cet animal. Il ajoute : Ne vous étonnez pas de ce que je dis que cette poule se plaît à voir ses poussins, et quelle les trouve beaux ; car un chien parait beau à un chien, et il en est de même du bœuf, de l’âne et du porc.

Alcime parle de tout cela et d’autres choses semblables dans ses quatre livres, en faisant remarquer sur combien de choses Platon a profité des ouvrages d’Épicharme, et il n’ignorait pas lui-même le profit qu’on en pouvait faire ; cela paraît parce qu’il dit sur ceux qui pourraient dans la suite marcher sur ses traces. « Je crois et je prévois même qu’on se souviendra de mes discours, que quelqu’un mettra mes vers en prose, et qu’après les avoir embellis d’expressions fleuries, il s’en prévaudra et surpassera les autres. »

Sophron le comique est encore un auteur dont Platon parait avoir fait usage, en se servant pour les mœurs des préceptes qu’il y trouva ; ces livres avaient été jusqu’alors inconnus à Athènes, et on dit que lorsque Platon mourut il les avait sous son chevet.

Ce philosophe alla trois fois de Grèce en Sicile. La curiosité de voir l’île et les soupiraux du mont Etna fut le motif de son premier voyage. Denys le tyran, fils d’Hermocrate, ayant souhaité d’avoir un entretien avec lui, Platon parla de la tyrannie, et dit qu’une chose qui n’était avantageuse qu’à celui qui en jouissait ne pouvait pas passer pour la meilleure, à moins qu’il ne surpassât eu .même temps les autres par sa vertu. Denys irrité lui dit que c’étaient là des discours de vieillards ; Platon lui répondit que les siens étaient ceux des tyrans ; et Denys, se livrant à sa colère, forma le dessein de le faire mourir. Il se laissa pourtant fléchir par les prières de Dion et d’Aristomène, et se contenta de le livrer à Polide, envoyé de Lacédémone à sa cour, afin qu’il le vendit à tel prix qu’il voudrait. Celui-ci le mena à Égine, où il le vendit comme un esclave. Alors Charmander, fils de Charmandride, accusa Platon de crime capital, en vertu d’une loi du pays qui condamnait à mort sans forme de procès le premier Athénien qui aborderait dans cette ile. Phavorin, dans son Histoire, fait Charmander lui-même auteur de cette loi. Au reste, quelqu’un ayant dit par raillerie que Platon était philosophe, on le renvoya absous. D’autres disent qu’il fut présenté aux juges, qui, voyant qu’il se taisait et qu’il paraissait résigné à ce qui pourrait lui arriver, changèrent la peine de mort en servitude, et le condamnèrent à être vendu comme les esclaves. Un nommé Annicéris de Cyrène se trouvant là par hasard le racheta pour vingt mines, ou pour trente selon quelques uns, et le renvoya à Athènes auprès de ses amis, qui envoyèrent d’abord à Annicéris la somme qu’il avait payée ; mais il ne voulut pas la recevoir, et dit qu’ils n’étaient pas les seuls qui fussent dignes de s’intéresser à la personne de Platon. Il y en a qui disent que Dion envoya aussi de l’argent qui ne lut point ajouté à la somme de son rachat, et que Platon l’employa à s’acheter un petit jardin dans l’académie. Quant à Polide, on dit qu’après avoir été vaincu par Chabrias, il se noya dans l’Hélice par la malignité d’un esprit qui le persécutait à cause du philosophe ; et cela est entre autres rapporté par Phavorin, dans le premier livre de ses Commentaires. Denys n’eut pas l’âme plus tranquille : ayant appris ce qui était arrivé, il écrivit à Platon pour le prier de ne pas mal parler de lui ; le philosophe lui répondit qu’il n’avait pas assez de loisir pour penser à lui.

Le but de son second voyage en Sicile était d’obtenir de Denys le jeune de pouvoir former, dans quelque endroit de sa domination, une colonie qu’il ferait vivre selon les lois de la politique qu’il avait conçue : on lui promit ce qu’il demandait, mais on ne lui tint point parole ; outre cela, selon quelques historiens, il lut soupçonné d’exciter Dion et Théotas à procurer la liberté de l’île. Archytas, philosophe pythagoricien, écrivit en sa faveur une lettre à Denys qui le sauva, do sorte qu’il revint à Athènes. Voici cette lettre :

ARCHYTAS À DENIS, SALUT.

« Nous, les amis de Platon, vous avons envoyé Lamiscus et Photidas, dans l’espérance que vous leur rendrez ce philosophe aussi libre qu’il était lorsqu’il arriva en Sicile. L’équité veut que vous vous souveniez de l’empressement que vous aviez pour lui, des instances que vous nous avez faites pour que nous l’engagions à se rendre auprès de vous, promettant d’exécuter tout ce que nous vous proposions à son sujet, et de lui laisser la liberté de rester auprès de vous ou de s’en retourner. Rappelez-vous encore la joie que vous eûtes de le voir, et l’estime que vous lui avez accordée par-dessus tous les autres philosophes. Si quelque sujet de mécontentement vous a indisposé contre lui, il convient que vous tempériez cela par la douceur, et que la raison vous porte à nous rendre sa personne sans lui faire de mal. En faisant cela, vous agirez avec justice, et vous nous obligerez. »

Enfin la disgrâce de Dion obligea Platon de passer dans cette île pour la troisième fois : il travailla à le faire rentrer en grâce auprès de Denys ; mais voyant que ses efforts étaient inutiles, il revint dans sa patrie. Il ne voulut point avoir part au gouvernement, quoiqu’il entendît la politique, comme on le voit par ses ouvrages ; et la raison qui l’en empêcha est que le peuple était accoutumé à d’autres règles que celles qu’il aurait voulu faire suivre. Pamphila, dans le XXVe livre de ses Commentaires, rapporte que les Arcadiens et les Thébains, ayant bâti une grande ville, le prièrent de lui donner des lois ; mais ayant appris qu’ils ne voulaient point consentir à l’égalité des conditions, il refusa d’y aller. On dit qu’il fut le seul qui osa tenir compagnie à Chabrias, lorsque ce général s’enfuit pour s’éviter d’être condamné à mort. Pendant qu’il montait à la forteresse avec lui, un délateur, nommé Cobryle, lui dit : Tu viens ici pour secourir un autre, comme si tu ne savais pas que tu dois l’attendre au même supplice qua subi Socrate. Platon lui répondit : Quand je combattais pour la défense de ma patrie, je m’exposais aux dangers par devoir; à présent, je le fais par amitié pour un homme qui réclame mes bons offices.

Phavorin, dans le huitième livre de son Histoire, dit qu’il est le premier qui ait mis les dialogues en crédit. Il enseigna à Léodamas de Thasse la manière de connaître les choses en faisant l’analyse. Il fut le premier qui se servit en philosophie des noms d’antipodes, d’éléments, de dialectique, de qualité, de longueur dans le nombre, de la superficie plane, de l’horizon, de la Providence divine. Il fut aussi le premier des philosophes qui contredit le discours de Lysias, et qui a senti l’usage qu’on pouvait faire de la grammaire; mais comme il a critiqué la plupart de ceux qui l’ont précédé, on demande souvent pourquoi il n’a rien dit de Démocrite.

Néanthe de Cyzique dit qu’étant venu aux jeux olympique, il s’attira les regards des Grecs, et que ce fut là qu’il eut une conversation avec Dion, qui se préparait à faire la guerre à Denys. On trouve dans le premier livre des Commentaires de Phavorin, que Mithridate de Perse fit élever une statue à ce philosophe dans l’académie, avec cette inscription : « Mithridate Persan, fils de Rhodobate, a dédié aux Muses cette image de Platon, qui est l’ouvrage de Silanion. »

Héraclide dit que Platon était si retenu et si posé dans sa jeunesse, qu’on ne le vit jamais rire que des lèvres. Cependant sa modestie ne le garantit pas des traits des poëtes comiques; Théopempte, dans son Auiochare, le raille en ces termes : « Un ne fait pas un, et à peine, selon Platon, deux font-ils un. » Anaxandride dans son Thésée, en parle ainsi : « Lorsque, semblable à Platon, il avale goulument des olives. » Timon fait un jeu de mots sur son nom en disant ces paroles : « Adroit comme Platon à forger des prodiges. » « Tu viens à propos, dit Alexis, dans sa Méropide; mais moi je vais et je viens en me promenant. Aussi morne que Platon, je ne trouve rien de sage, et je ne fais que me fatiguer les genoux. » Le même auteur dit, dans son Aacylion : « Tu nous apprends des mystères en courant à la manière de Platon; tu connais sans doute les oignons et le salpêtre. » Amphis, dans son Amphicrate, lui donne ce trait : « S. Mais ce bien que vous espérez d’obtenir par elle m’est moins connu que celui de Platon. Ah! mon maitre, qu’il est beau! H. Prends-y donc garde. » Dans le Dexidemis, il dit encore : « Platon, tu ne fais qu’avoir l’humeur sombre; ton front est toujours aussi ridé de la coquille d’un escargot. » Cratinus, dans sa pièce intitulée la Supposition, l’attaque en ces termes : « Vous êtes homme, et vous avez une arme, selon Platon; je ne le sais pas bien, mais je le crois. » Pareillement Alexis, dans son Olympiodore : « Mon corps était ce qu’il y avait en moi de mortel; ce qu’il y avait en moi d’immortel s’est élevé dans l’air. Ne voilà-t-il pas les chimères qu’on apprend de Platon? » Et dans son Parasite : « Ou de parler comme Platon, qui s’entretient avec lui-même. » Anexilas se moque aussi de lui dans ses pièces intitulées Botrylion, Circé, et les femmes riches.

Aristippe, dans son quatrième livre des Délices des Anciens, dit que Platon eut beaucoup d’amitié pour un jeune homme nommé Aster, qui s’appliquait avec lui à l’astrologie, et pour Dion, dont nous avons parlé plus haut; quelques-uns y ajoutent Phèdre. Les épigrammes qu’il composa sur leur sujet sont des preuves des sentiments qu’il avait pour eux. Voici celles qu’il fit pour Aster :

Cher Aster, je voudrais être le ciel lorsque tu en considères l’étendue, et te regarder avec autant d’yeux qu’il y a d’étoiles.

Aster, étoile du matin, autrefois tu brillais ici-bas; à présent, étoile du soir, tu reluis dans les champs élysées.

Voici celle qu’il fit pour Dion :

Les destinées firent verser des torrents de larmes à Hécube et aux Troyennes; au lieu que les dieux t’ont accordé, Dion les plus belles espérances avec les plus glorieux triomphes. Ta patrie t’aime et tes citoyens te comblent d’honneur; mais de quel trait, hélas! Perces-tu mon cœur?

On dit que cette épigramme sert d’épitaphe à Dion, et fut mise à Syracuse sur son tombeau. Nous avons remarqué que Platon eut aussi de l’amitié pour Phèdre, et on dit qu’il eut aussi beaucoup d’attachement pour Alexis; il parle d’eux dans ces vers :

A présent qu’on ne voit plus rien qui soit digne d’attachement qu’Alexis, et que les regards de tout le monde se tournent sur lui, pourquoi tantôt confier mes sentiments et tantôt les cacher[31]? N’est-ce pas ainsi que nous avons perdu Phèdre?

Platon aima Archéanasse de Colophon; voici comment il parle d’elle :

J’aime Archéanasse, malgré sa vieillesse et ses rides; vous qui la servites les premiers, que vous dûtes souffrir de l’attachement que vous aviez pour elle lorsqu’elle était moins âgée!

Il fit aussi ces vers pour Agathone :

Tandis que j’étais auprès d’Agathone, mon ame était prête à me quitter.

Ceux-ci regardent Xantippe :

Je vous donne cette orange : recevez-la et répondez aux sentiments que j’ai pour vous; sinon prenez-la toujours, et voyez le peu de temps qu’il faut à ce fruit pour perdre sa bonté; pensez qu’il en est ainsi de moi, et que bientôt vous et moi fleurirons également.

On dit qu’il fit aussi cette épitaphe pour les Érétriens, lorsqu’ils furent surpris par une embuscade :

Nous étions Érétriens, originaires d’Eubée; mais nos corps reposent près de Suze, loin de notre patrie et des tombeaux de nos ancêtres. on lui attribue encore les vers suivants :

Venus disait un jour aux Muses : Nymphes, redoutez moi, ou l’Amour vous fera la guerre. - Finissez ces discours, répondirent les Muses; cet enfant ne passe point par ici.

Enfin on lui attribue ceux-ci :

Un homme ayant trouvé un trésor, laissa à la place une corde qu’il avait apportée : celui à qui était le trésor, ne trouvant point l’or qu’il avait mis dans cet endroit, prit la corde qu’il y trouva[32].

Molon haïssait Platon, et dit une jour qu’il n’était pas si étonnant de voir Denys à Corinthe que Platon en Sicile. Il paraît aussi de Xénophon n’a pas été de ses amis; et, par une espèce de jalousie, ils ont écrit sur les mêmes sujets, comme le Banquet, la Défense de Socrate, et des Commentaires sur la morale; outre cela, Platon a traité de la république, et Xénophon de l’éducation de Cyrus, que Platon, dans son discours sur les lois, nomme un conte fait à plaisir, taxant d’imaginaire le portrait qu’il donne du caractère de ce prince; enfin, quoiqu’ils parlent l’un et l’autre de Socrate, on ne trouve nulle part dans leurs ouvrages qu’ils fassent mention l’un de l’autre, excepté dans le troisième livre des Commentaires de Xénophon, où le nom de Platon se rencontre. On dit qu’Antisthène se proposant de lire en public quelque chose qu’il avait composé, il pria Platon d’y être présent; que celui-ci lui demanda quel était le sujet de son ouvrage; et qu’Antisthène ayant répondu qu’il roulait sur ce qu’il ne faut pas être contredisant, Platon lui dit : Comment avez-vous traité cette matière? Qu’Alors Antisthène, comprenant qu’il n’était pas dans ses idées, en fut offensé jusqu’à publier contre lui un dialogue, sous le titre de Sathon; ce qui fut cause que, depuis ce temps-là, ils ne furent point amis. On dit encore que Socrate, ayant entendu le Lysis de Platon, s’écria : Que de choses ce jeune homme me prête! En effet, il lui faisait tenir des discours qui n’étaient jamais sortis de la bouche de ce philosophe.

Platon avait quelque éloignement pour Aristippe; cela paraît au sujet de la mort de Socrate, à laquelle il lui fait un crime, dans son traité de l’Ame, de ne s’être pas trouvé présent, quoiqu’il fût à Egine, lieu peu éloigné d’Athènes. Il n’était pas non plus ami d’Eschine, qu’il blâmait de s’être rendu en Sicile pour recevoir de l’assistance de Denys, qui faisait cas de lui; au contraire, Aristippe l’en louait. Idoménée dit que celui qui voulut persuader à Socrate de s’enfuit de prison ne fut pas Criton, mais Eschine; et que Platon n’attribua cela au premier que parcequ’il n’aimait pas Eschine. Il ne parle pas de lui dans ses ouvrages, excepté, en passant, dans son traité de l’Ame, et dans la Défense de Socrate. Aristote remarque que sa manière d’écrire a quelque chose du poëme et de la prose. Phavorin lut son traité de l’Ame, il n’y eut qu’Aristote, de tous les assistants, qui l’écouta avec attention, tous les autres s’étant levés et retirés. Quelques uns disent que Philippe d’Opes transcrivit ses Lois, qui étaient écrites sur des tablettes enduites de cire; on attribue aussi au même l’Epinomis. Euphorion et Panætius disent qu’on a souvent trouvé l’exorde de ses livres de la République changé, et Aristoxène croit que cet ouvrage est inséré presque tout entier dans les Contradictions de Protagore. Le Phèdre passe pour avoir été son coup d’essai, et il est vrai que cet ouvrage n’a pas beaucoup de force; Dicéarque en trouve aussi le style rude.

Platon ayant vu quelqu’un jouer aux dés, le reprit; le joueur dit qu’il le reprenait pour peu de chose. L’habitude n’est pas peu de chose, reprit Platon. On lui demanda s’il croyait que sa doctrine acquît autant de crédit que celle des autres philosophes: il répondit qu’il fallait premièrement qu’il établit sa réputation, et qu’alors plusieurs de ses dogmes seraient estimés. Xénocrate étant un jour entré chez lui, il lui dit : Je vous prie, châtiez cet esclave; je ne puis le faire parceque je suis irrité. Une autre fois, il dit à un de ses domestiques qu’il le punirait s’il n’était pas en colère. Étant à cheval, il descendit, par la pensée qui lui vint que cet animal lui donnait un air de fierté. Il recommandait aux ivrognes de se regarder dans le miroir, afin que la honte qu’ils auraient de leur état leur inspirât de l’aversion pour ce vice; et il ne voulait point qu’on bût au delà de ce qu’on pouvait porter, excepté dans les fêtes de Bacchus. Il blâmait ceux qui aimaient le sommeil et dormaient trop. De là vient qu’il dit, dans ses Lois, qu’un dormeur est un homme sans mérite. Il disait que la vérité est la chose la plus agréable qu’on puisse entendre : d’autres croient qu’il ne parlait pas de la vérité que disent les autres, mais celle qu’on dit soi-même. Voici une sentence de son livre des Lois : « La vérité, mon cher hôte, est belle et durable; mais qu’il parait difficile de persuader aux hommes de la suivre! »

Platon souhaitait beaucoup de perpétuer la mémoire de son nom, ou par ses ouvrages, ou par la bouche; et c’est pour cela qu’il faisait souvent des voyages.

Il mourut, selon Phavorin au troisième livre de ses Commentaires, la treizième année du roi Philippe, de qui Théopompe dit qu’il reçut des réprimandes. Myronian, dans son traité des Choses semblables, cite Platon sur le proverbe auquel la vermine de Platon donna lieu, comme si ce philosophe était mort de cette maladie. On l’enterra dans l’académie, ou il avait longtemps enseigné la philosophie et d'où sa secte prit le nom d’académique. Il fut enterré avec beaucoup de solennité. Voici son testament :

Platon laisse et lègue ce qui suit : La métairie d’Ephestiade, qui a au septentrion le chemin qui vient du temple de Céphisiade, au midi Héraclée des Héphestiades, à l’orient Archestrate de Phréare, et à l’occident Philippe de Cholide : il ne sera point permis de la vendre ou de l’aliéner, mais elle appartiendra à mon fils Adimante, qui en jouira absolument. Je lui transporte aussi la métairie des Énérésiades, située entre les fonds de Démostrate Xypétaron vers le midi, d’Eurymédon de Myrrhina du côté du levant, de Céphise au couchant et de Callimaque au nord, de qui je l’ai acquise par achat. Je lui donne de plus trois mines en espèces, un vase d’argent du poids de cent soixante-cinq drachmes, une coupe de même métal qui en pèse soixante-cinq, un anneau et un pendant d’oreille d’or pesant ensemble quatre drachmes et trois oboles, avec trois mine qui me sont dues par Euclide le tailleur de pierre. Je dégage Diane de toute servitude; mais pour Tychon, Bietas, Appolloniade et Denys, ils continueront d’être esclaves d’Adimante, mon fils, a qui je laisse aussi tous mes meubles, et les autres effets spécifiés dans l’inventaire qui est entre les mains de Démétrius. Je n’ai aucune dette, et j’institue, pour curateurs et administrateurs du présent délaissement, Speusippe, Démétrius, Hégias, Eurymédon, Callimaque et Thrasyppe.

On mit plusieurs épitaphes sur son tombeau; en voici une :

Ici repose le devin Aristoclès, dont la prudence et les mœurs furent dignes d’éloge. Si jamais la sagesse a honoré les hommes celui-ci est couvert de gloire et au-dessus de l’envie.

En voici une autre :

Cette terre couvre le corps de Platon. Le ciel contient son ame bienheureuse. Tout honnête homme doit respecter sa vertu.

Celle ci est plus moderne que les autres :

Aigle, dis-moi pourquoi tu voles sur ce sépulcre et à quelle demeure de l’empyrée tu vas? Je suis l’ame de Platon qui s’élève au ciel, tandis que le pays d’Athènes conserve son corps.

Voici aussi une épitaphe que je lui ai faite :

Qu’eût-ce été, Phébus si tu n’eusses donné Platon aux Grecs pour guérir les ames des hommes par les lettres? car il est pour les maux de l’ame ce qu’Esculape, ton fils, est pour les maladies du corps.

En voici encore une qui porte en particulier sur sa mort :

Pour le bonheur des hommes, Apollon a donné le jour à Esculape et Platon, afin que le premier procurât le bien de leurs corps et le second celui de leur ame. Platon est allé assister à un festin nuptial dans la ville dont il avait formé l’idée, et qu’il a fondé dans le ciel.

Platon eut pour disciples Speusippe d’Athènes, Xénocrate de Chalcédoine, Aristote de Stagira, Philippe d’Opus, Hestiée de Périnthe, Dion de Syracuse, Amycle d’Héraclée, Éraste et Corique de Scepse, Timolaüs de Cyzique, Ævéon de Lampsaque, Pithon et Héraclide d’Ænia, Hippotale et Callippe d’Athènes, Démétrius d’Amphipolis, Héraclide de Pont, et quantité d’autres, outre deux femmes, Lasthénie de Mantinée et Axiothée de Phlias, qui, comme le rapporte Dicéarque, s’habillait en homme. Il y en a qui comptent aussi Théophraste parmi ses auditeurs. Chaméléon y ajoute l’orateur Hypéride, avec Lycurge. Polémon donne aussi Démosthène pour un de ses disciples; et Sabin, dans ses Mélanges de Méditations, livre quatrième, dit la même chose que Mnésistrate de Thasse, non sans apparence de vérité. Mais puisque vous chérissez avec raison la mémoire de Platon [33], et qu’à l’estime que vous avez pour lui vous joignez le désir de connaître ses dogmes, j’ai cru devoir décrire la nature de ses discours, l’ordre de ses dialogues, et la manière dont il faisait ses inductions, en ne touchant cependant les choses que sommairement, et sans distinguer toutes les parties qui entrent dans l’assemblage de sa doctrine : car ce serait, comme on dit, ' envoyer des hiboux à Athènes, s’il fallait vous donner les détails de tout[34].

On prétend donc que le premier qui fit des dialogues fut Zénon d’Élée; Aristote, dans le premier livre des Poëtes et Phavorin, dans ses Commentaires, disent que ce fut Alexamène de Styra ou de Teïum. Mais Platon a tellement perfectionné ce genre d’écriture, que non-seulement on lui est redevable de l’élégance qu’il y a répandue, mais qu’on ne peut aussi lui en refuser l’invention. Le dialogue est un discours composé de demandes et de réponses sur un sujet de philosophie ou de politique, exprimées d’une manière convenable aux personnes qu’on y introduit. La dialectique est l’art d’établir ou de détruire quelque proposition par demandes et par répliques.

il y a deux caractères généraux dans les dialogues de Platon. Les uns sont appelés dialogues d’explication ou d’instruction[35]; les autres, dialogues de recherche[36]; ceux d’explication ou d’instruction se divisent différemment, selon qu’ils roulent sur la spéculation ou sur l’action; ceux qui ont la spéculation pour objet se partagent en physiques et logiques; ceux qui regardent l’action sont ou politique ou moraux. Les dialogues appelés de recherche se divisent en deux classes : les uns sont destinés à s’exercer sur quelque sujet, les autres à combattre quelque idée. Les premiers se distinguent en dialogues appelés mæutiques et en dialogues d’essai[37]; les seconds en dialogues de démonstration ou d’accusation, et en dialogues appelés destructifs[38]. Je n’ignore pas qu’il y a des auteurs qui distinguent autrement les dialogues de Platon. Ils disent que les uns sont dramatiques, les autres narratifs, et d’autres qu’ils appellent mixtes; mais cette distinction sent plutôt le style du théâtre que celui de la philosophie. Parmi ces dialogues, il y en a qui roulent sur la physique, comme le Timée; d’autres sur la logique, comme le Politique, le Cratyle, le Parménide, et le Sophiste; sur la morale, comme l’Apologie, le Criton, le Phédon, le Prèdre, le Banquet, le Méanexèae, le Clitophon, les Lettres, le Philèbe, l’Hipparque, et les rivaux; sur la politique, comme la République, les Lois, le Minus, l’Epinomis et l’Atlanticus.

Platon se sert de la méthode mæutique dans les deux Alcibiades, le Théagêne, Lysis et Lachès; de la méthode d’essai dans l’Eutyphron, le Ménon, l’ion, le Charmide, et le Théétète; de la méthode de destruction, dans l’Euthydème, les deux Hippias, et le Gorgias. Cela suffit sur la nature du dialogue et sur ses différences; mais comme on dispute beaucoup si cette partie des œuvres de Platon contient des dogmes, il faut dire quelque chose de cette question.

On appelle dogmatiste un homme qui établit des dogmes, comme on nomme législateur celui qui fait des lois. On donne le nom de dogme à un sentiment, et à l’opinion qu’on en a. Or Platon explique certaines choses comme véritables, en critique d’autres comme fausses, et ne définit point ce qui lui parait incertain. Sur les choses qu’il croit lui-même, il introduit quatre interlocuteurs, qui sont Socrate, Timée, l’étranger d’Athènes, et l’étranger d’Élée; ces étrangers ne sont pas, comme quelques uns le présument, Platon et Parménide, ce sont des personnages supposés. Quand Platon enseigne des dogmes, il fait parler Socrate et Timée; quand il combat des erreurs, il fait venir sur la scène Thrasimaque, Callicle, Polus, Gorgias, Protagore, Hippias, Euthydème, et d’autres semblables. Dans les raisonnements, il se sert beaucoup de l’induction, non de la simple, mais de cette qui est double. l’induction est un discours dans lequel, de quelques vérités on en infère une autre. Il y en a de deux sortes : l’une qu’on peut appeler du contraire, l’autre qu’on peut appeler de conséquence. La première est celle dans laquelle, quelque réponse que fasse celui qui est interrogé, il en suit le contraire de ce qui est. Par exemple : Mon père est, ou autre que la Vôtre, ou le même; si donc votre père est autre que mon père, il ne sera point père, étant autre qu’un père; que s’il est le même que mon père, il sera mon père, étant le même que le mien. Autre exemple : Si l’homme n’est pas un animal, il sera du bois ou de la pierre. Mais il n’est point du bois ou de la pierre, car il est animé et il a des mouvements spontanés : il est donc un animal. Et si cela est, et qu’un bœuf et un chien soient des animaux aussi, l’homme sera tout ensemble un animal, un bœuf et un chien. Platon se servait de cette induction dans la dispute, non pour établir des vérités, mais pour réfuter des objections. L’autre espèce d’induction qui se fait par conséquence est aussi de deux sortes : dans l’une on conclut du particulier au particulier, dans l’autre du particulier au général; la première sert aux orateurs, la seconde aux dialecticiens. Dans la première on demande, par exemple, si cet homme a commis l’homicide dont il s’agit; et la raison qu’il avait les mains sanglantes dans ce temps-là est une conséquence de laquelle on infère qu’il a commis le meurtre. J’ai dit que cette espèce d’induction sert aux orateurs, parceque la rhétorique se borne aux choses particulières et ne s’étend point aux générales, n’entrant point, par exemple, dans l’examen de ce qui regarde la justice même, et se bornant à celui des choses justes en particulier. Dans l’espèce d’induction que j’ai dit être propre aux dialecticiens, on prouve le général par le particulier, comme sur la question Si l’ame est immortelle, et si les morts conservent quelque vie. Platon prouve cela dans son traité de l’Ame, par la proposition générales que les contraires se font des contraires; et cette proposition générale, il la prouve par des cas particuliers, comme que le sommeil nait de la veille, et la veille du sommeil; que le plus grand nait du moindre, et le moindre du plus grand. Cette sorte d’induction était celle qu’employait Platon pour établir ses propres opinions.

Au reste, de même qu’autrefois le chœur représentant seul la tragédie, jusqu’à ce que Thespis inventa un acteur pour donner au chœur le temps de se reposer, Eschyle un second, et Sophocle un troisième, ce qui est la manière dont la tragédie se perfectionna, de même la philosophie fut longtemps restreinte à la physique, jusqu’à ce que Socrate y ajoute la morale, et Platon la dialectique; ce qui mit la dernière main à cette science.

Thrasylle dit qu’il écrivit ses dialogues sur le modèle du quadriloque tragique, à la manière des acteurs qui parlaient en vers dionysiens, lénæens, panathénæens, et chytriens. La dernière espèce était satirique, et toutes ensemble formaient ce qu’on appelait le quadriloque. Thrasylle dit donc que tous les dialogues authentiques de Platon se montent à cinquante-six. Sa République est divisée en dix livres, qui se trouvent presque tout entiers dans les contradictions de Protagore, selon Phavorin, au deuxième livre de son Histoire diverse. Son traité des Lois est divisé en douze livres. Il y a neuf quadriloque, et le traité de la République y tient la place d’un livre, et celui des Lois pareillement. Le premier quadriloque roule sur un sujet commun à tous les dialogues qui y entrent, le but que Platon s’y propose était de faire voir quelle doit être la vie d’un philosophe; il distingue chaque livre par un double titre : l’un est pris du principal interlocuteur, l’autre du sujet dont il parle. Ainsi le premier quadriloque contient l’Eutyphron, ou de la sainteté, dialogue d’essai; la défense de Socrate; le Criton, ou ce que l’on doit faire; la Phédon, ou de l’ame, qui sont des dialogues moraux. Le second quadriloque contient le Cratyle, ou de la justesse des noms, matière de logique; le Théétète, ou de la science entretien d’essai; le Sophiste, ou de ce qui est, discours de logique; le Politique, ou du gouvernement, aussi dialogue de logique. Le troisième quadriloque contient le Parménide, ou des idées, sujet de logique; le Philèbe, ou de la volupté; le Banquet, ou du bien; le Phèdre, ou de l’amour, dialogues moraux. Le quatrième comprend le premier Alcibiade, ou de la nature de l’homme, entretien selon la méthode mæutique; le second Alcibiade, ou de la prière, selon la même méthode; l’Hipparque, ou de l’amour du gain; les Rivaux, ou de la philosophie, dialogues de morale. Le cinquième renferme le Théagès, ou de la philosophie, selon la méthode mutique; le Charmide, ou de la valeur; Lysis, ou de l’amitié, selon la méthode mæutique. Le sixième contient l’Euthydème, ou le disputeur, dialogue destructif; Protagore, ou les sophistes, démonstratif Gorgias, ou de la rhétorique, destructif; Ménon, ou de la vertu, dialogue d’essai. Dans le septième quadriloque se trouvent les deux Hippias, dont le premier traite de l’honnête, et le second du mensonge, tous les deux du genre destructif; l’Ion, ou de l’Iliade, dialogue d’essai; le Ménexène, ou l’Épitaphius, du genre moral. le huitième est composé du Clitophon, ou celui qui fait des exhortations, discours moral; de la République, ou de la justice, entretien politique; du Timée, ou de la nature, discours physique; du Critias, ou Atlanticus, moral. Enfin le neuvième contient Minos, ou de la Loi; les Lois, ou de la manière d’en faire; Epinomis, ou, l’assemblé nocturne, autrement le Philosophe, dialogues politiques.

Il y a treize épitres morales de Platon dont l’inscription est Bonne vie! au lieu qu’Épicure, dans les siennes mettait Bonheur! et Cléon se servait du mot de Salut! Il y a une de ces épitres adressée à Aristodème, deux à Archytas, quatre à Denys, une à Hermias, Éraste et Corisque, une à Léodamas, une à Dion, une à Perdiccas, deux aux amis de Dion. Voilà quelle est la distinction des ouvrages de Platon selon Thrasyllus, et plusieurs auteurs l’admettent.

D’autres, entre lesquels est Aristophane le grammairien, divisent les dialogues de Platon en triloques, plaçant dans le premier la République, le Timée, le Critias; dans le second, le Sophiste, le Politique, le Cratyle; dans le troisième, les Lois, le Minos, l’Epinomis; dans le quatrième , le Théétète, l’Eutyphron, la défense de Socrate; dans le cinquième; le Phédon, le Criton, les Lettres. Les autres ouvrages, ils les rangent un à un et sans ordre. Quelques uns, comme nous l’avons dit, commencent l’énumération des œuvres de Platon par sa République, d’autres par le premier Alcibiade, ou par le Théagès, par l’Eutyphron, par le Clitophon, le Timée, le Phèdre, le Théétète; enfin par la défense de Socrate.

Il ne faut point regarder, comme étant de Platon, les ouvrages suivants qu’on lui a attribués, le Midon ou l’Hippostrophe, l’Eryxias, ou l’Erasistrate, l’Aleyon, l’Acéphale ou le Sysiphe, l’Axiocus, le Phéacus, le Démodocus, le Chélidon, la Semaine, l’Épiménide. Phavorin, dans le cinquième livre de ses Commentaires, dit que l’Aleyon est l’ouvrage d’un certain Léonte.

Platon a emprunté à dessein différents noms, pour empêcher que des gens non lettrés entendissent facilement ses ouvrages. il croit que la sagesse consiste proprement dans la connaissance des choses qui sont spirituelles, et qui existent véritablement, lui donnant pour objet Dieu et l’ame séparée du corps. Lorsqu’il prend le mot de sagesse dans son sens propre, il entend par là la philosophie, comme étant un désir de la sagesse divine; mais dans le sens commun il applique le mot de sagesse à toute sorte de talents, donnant par exemple le nom de sage à un artisan. Souvent il se sert des mêmes termes pour signifier différentes choses : par exemple, il met le mot de négligé pour simple à la manière d’Euripide qui, en parlant d’Hercule dans son Lycimnius, dit qu’il était « négligé, sans ajustement, en pensant qu’à faire bien, faisant consister toute la sagesse à en faire les actions, et ne mettant point d’ornements dans ses discours. » Quelquefois Platon se sert de ce même mot pour désigner ce qui est beau, et d’autres fois ce qui est petit. Il donne la même signification à divers termes, appelant l’idée espèce, genre, modèle, principe et cause. Il se sert aussi de termes contraires pour désigner la même chose, comme quand il applique aux choses sensibles les mots d’existence et de non-existence, disant que ce qui est sensible existe en tant qu’il a été produit, et n’existe point en tant qu’il est sujet à des changements continuels ; et quand il dit que l’idée n’est ni une chose qui se meut ni une chose en repos, qu’elle est la même, qu’elle est une et qu’elle est plusieurs. Cet usage de Platon se remarque en divers endroits de ses ouvrages.

Ils demandent trois sortes d’explications : il faut voir premièrement ce qu’il dit ; secondement, s’il le dit dans la vue d’atteindre le but qu’il s’est proposé, ou par voie de comparaison, et si c’est pour établir quelque vérité, ou pour réfuter des objections, en troisième lieu, s’il parle à la lettre.

Comme on trouve certaines marques dans différents passages des œuvres de Platon, il est bon d’en donner une explication. On marque les expressions et les figures usitées aux platoniciens par un X. Cette double ligne désigne les dogmes et les opinions particulières de Platon. Les manières de parler et les élégances de style sont marquées avec un ·X· entre deux points. Cette figure marque les endroits que quelques auteurs ont corrigés ; celle-ci ÷, les choses inutile qui doivent être ôtées; cette autre ≠, désigne les endroits dont il faut changer l’ordre et ceux qui peuvent recevoir eux sens. Celle qu’on appelle foudre ↓ désigne l’ordre et la liaison des vérités philosophique; l’étoile ₳, des idées qui se ressemblent; et cette marque — des choses qu’on rejette.

Voilà pour ce qui regarde le nombre des livres de Platon et les marques qui s’y trouvent. Antigone de Caryste dans son ouvrage sur Zénon, dit qu’après l’édition de ces livres, ceux qui souhaitaient d’en savoir le contenu payaient pour cela ceux qui les avaient.

Quant à ses sentiments, il croyait de l’ame est immortelle, et qu’elle est revêtue[39] de plusieurs corps; qu’elle a un principal numéral, et le corps un principe géométrique : il la définissait une idée de l’esprit qui est distribué partout[40], et croyait qu’elle est, elle-même, le principe de son mouvement. Il la divisait en trois parties, plaçant la partie raisonnable dans la tête, l’irascible dans le cœur, et la concupiscible dans la foie. Il disait que du milieu du corps elle l’embrasse de toutes parts circulairement; qu’elle est composée des éléments et partagée par es intervalles harmoniques, qui lui font former deux cercles conjoints, dont l’intérieur, coupé en six autres, forme en tout sept cercles.

Il plaçait cet orbe-ci long du diamètre à la gauche intérieurement, et l’autre de côté à la droite, supposant que c’est le plus excellent, parcequ’il est unique, au lieu que le premier est divisé intérieurement. Il disait que le cercle unique est de la nature du même, et celui qui est divisé de la nature de l’autre[41], appelant celui-là le mouvement de l’ame, et celui-ci le mouvement de l’univers et des étoiles errantes[42]. Il ajoutait que cette division, depuis le milieu, étant telle qu’elle se joint vers les extrémités, l’ame aperçoit les choses qui sont et les joint ensemble, parcequ’elle a en elle-même l’harmonie des éléments; connaissance qui n’est qu’une simple opinion lorsqu’elle est acquise par l’élévation du cercle qui est de la nature de l’autre, et une science, lorsqu’elle est acquise par le cercle qui est de la nature du même.

Il établit deux principes de toutes choses, Dieu et la matière; et appelle aussi le premier esprit et cause, définissant la matière une masse informe et infinie de laquelle se font les êtres composés. Auparavant, dit-il, elle se mouvait sans ordre; mais Dieu ayant jugé que l’ordre valait mieux que la confusion, l’a rassemblée dans un lieu. Son essence se change en quatre sortes d’éléments, qui sont le feu, l’eau, l’air et la terre, éléments dont est composé le monde même, et tout ce qu’il renferme : la terre seule est exempte de transmutation. Il donne pour raison de cela la différence qu’il y a entre la figure des parties dont elle est composée et la figure des parties des autres éléments, qui sont toutes homogènes, comprenant dans la conformation un triangle oblong. Au lieu que les parties de la terre ont leur figure particulière, celles de l’élément du feu sont pyramidales, celles de l’air ont huit côtés, et celles de l’eau en ont vingt; mais celles de la terre sont de forme cubique, et cela empêche que la terre ne se change dans les autres éléments et que ceux-là ne puissent se changer en terre. Ils ne sont pas séparés par une situation différente de lieu pour chacun, parceque la circonférence qui les comprime et les pousse vers le milieu unit les petite parties et sépare les grandes, de sorte que le changement d’espèces emporte aussi changement de lieu.

il croyait que tout fait partie d’un seul monde, le monde sensible étant aussi l’ouvrage de Dieu, qui lui a donné une ame : parcequ’un monde doué d’une ame est plus excellent que celui qui n’en a point, et que celui-ci est l’ouvrage de la cause la plus excellente. Il inférait encore qu’il est un, et qu’il n’y a pas de mondes infinis, parceque le modèle sur lequel il a été fait est unique. Il croyait qu’il est de figure sphérique, parceque son auteur a une forme semblable[43], et que, comme le monde renferme en soi tous les autres animaux, la forme sphérique renferme toutes les autres toutes les autres formes. Il le croyait léger et sans organes à l’entour, parcequ’il n’en a pas besoin. Il croit aussi que le monde est incorruptible, parceque Dieu ne le dissoudra pas[44]; que Dieu est la cause du toute la génération des choses, parcequ’il est de la nature du bon d’être bienfaisant, et que le ciel devant être la production de la cause la plus excellente ( parceque ce qu’il y a de plus beau doit avoir pour cause ce qu’il y a de meilleur parmi les être intelligibles, ce qui est Dieu, et que le ciel est fait à la ressemblance de ce qu’il y a de meilleur, puisqu’il est ce qu’il y a de plus beau ), il s’en suit qu’il ne ressemble à aucun être créé, mais à Dieu.

Platon dit que le monde est composé de feu, d’eau, d’air, de terre : de feu, afin qu’il fût visible, de terre, afin qu’il fût solide, d’eau et d’air, afin qu’il fût proportionné, parceque les vertus des solides se proportionnent à l’aide de deux milieux qui servent à unir le tout; enfin, ces éléments réunis rendent le monde parfait et incorruptible.

Selon ce philosophe, le temps a été produit et est une image de l’éternité; celle-ci est permanente, au lieu que le temps est l’effet de la circulation du ciel, les nuits, les jours, les mois et les autres divisions semblables étant des parties du temps; de sorte que, dans cette constitution du monde, il n’y aurait point de temps; en un mot, que le monde et le temps existent ensemble. Il croit aussi que le soleil, la lune et les étoiles ont été créés pour former le temps; que Dieu a allumé les rayons du soleil pour former le nombre des heures et en donner la connaissance aux animaux; que la lune est immédiatement au-dessus de l’orbe de la terre, le soleil dans l’orbe suivant, et les étoiles dans les orbes situés au-dessus de ceux-là. Il supposait le monde animé parcequ’il est lié ensemble par un mouvement animé, et disait que les autres animaux ont été créés, afin que le monde fût parfait et semblable à un animal intelligent; que comme le monde renferme des animaux, le ciel en renferme aussi; que les dieux sont principalement de la nature du feu, et que les autres animaux sont de trois genres, volatiles, aquatiques, et terrestres. Il pensait que la terre est plus ancienne que les dieux qui sont dans le ciel; qu’elle a été construite pour former les jours et les nuits, et qu’étant située au milieu de l’univers, elle se meut autour du centre du monde. Il croyait encore qu’y ayant deux sortes de causes, il y a des choses qui ne font avec délibération et d’autres qui se font par des raisons de nécessité; il mettait dans ce nombre l’air, le feu, la terre et l’eau, qui, à proprement parler, n’étaient point des éléments, mais étaient propres à le devenir, étant composés de triangles joints dans lesquels ils se résolvent; il suppose que le principe des éléments est le triangle oblong et le triangle isocèle.

Il établit donc les deux principes et causes dont nous avons parlé, et dont il dit que Dieu et la matière sont l’exemplaire qui doit nécessairement être sans forme, ainsi que par rapport aux autres choses qui reçoivent les qualités qu’elles ont. La cause qui les produits agit par nécessité, car elle produit les essences dont elle reçoit les idées; et étant mise en mouvement par les effets différents de la puissance qui agit sur elle, elle contrecarre par son mouvement les choses auxquelles elle l’a communiqué. Auparavant ces causes se mouvaient sans ordre ni règle; mais lorsqu’elles commencèrent à former le monde par la vertu qu’elles reçurent de Dieu, elles acquirent de l’ordre et de l’harmonie : car avant la création du ciel il y avait deux causes, et une troisième, savoir la génération; mais elles n’étaient que des traces, et elles n’avaient point d’ordre; ce ne fut que lorsque le monde fut créé qu’elles furent arrangées.

Platon croit que le ciel a été fait de l’assemblage de tous les corps, et que Dieu est incorporel aussi bien que l’ame; disant que c’est là ce qui fait qu’il est exempt de corruption et de passion. Quant aux idées, comme nous avons dit, il les regardait comme des principes et des causes qui font que les choses sont par leur nature telles qu’elles sont[45].

Sur le bien et le mal, il croyait que l’homme doit se proposer pour fin de devenir semblable à Dieu; que la vertu lui suffit pour être heureux, mais qu’il a besoin aussi d’autres biens, comme de force, de santé, de bonne disposition des sens, et d’autres avantages corporels, aussi bien que de richesses, de noblesse et de gloire; que cependant, quoique ces biens lui manquent, le sage n’en vit pas moins heureux. Il croit que le sage peut se mêler du gouvernement, qu’il doit se marier, et observer fidèlement les constitutions établies, procurer à sa patrie tout le bien qu’il peut, et affermir sa constitution par de bonnes ordonnances, à moins qu’il ne prévoie que la trop grande dépravation du public rendrait ses bons desseins inutiles.

Il pensait que les dieux voient les actions des hommes, qu’ils veillent aux choses de ce monde, et qu’ils sont de purs esprits. il disait que l’honnête n’est point différent de ce qu’on appelle louable, raisonnable, utile, beau et convenable, parceque tout cela sert à exprimer ce qui est dicté par la nature et la raison.

il a traité des noms des choses, et a établi la science d’interroger et de répondre; science dont il fait lui-même un grand usage. On remarque dans ses dialogues qu’il parlait de la justice comme d’une loi établie de Dieu, afin de persuader plus fortement aux hommes de se conduite avec équité, de peut qu’après leur mort ils ne fussent punis des iniquités qu’ils auraient commises pendant leur vie; on lui donna aussi à cette occasion le nom de fabuleux, parceque, quoique incertain de ce qui se passait dans l’autre monde, il mêlait ses écrits d’histoires pareille pour intimider les hommes et les empêcher de violer les lois. Voilà pour ce qui regarde ses dogmes.

Selon Aristote, il distribuait les biens de la vie en biens de l’ame, biens du corps qui sont hors de nous. Il range au nombre des premiers la justice la prudence, la magnanimité, la frugalité, et les autres vertus de ce genre; dans la seconde classe, il place la beauté, la bonne mine, la force; et dans la troisième, les amis, la prospérité de la patrie, et les richesses.

Il divise l’amitié en trois espèces, la naturelle, la sociale, et celle d’hospitalité : l’amitié naturelle est cette tendresse que les pères et les mères ont pour leurs enfants, et ce penchant qui porte les proches, et même les animaux, à s’entr’aimer les uns et les autres; l’amitié sociale, qui n’est formée par aucun lieu du sang, nait d’une liaison formée par l’habitude, comme celle de Pylade et d’Oreste; l’amitié d’hospitalité est un attachement qui se contracte avec des personnes qu’on reçoit chez soi ou chez qui on est reçu, soit par lettres, soit par recommandation. A ces trois sortes d’amitié quelques uns en ajoutent une quatrième espèce, savoir celle qui nait de l’amour.

il partage le gouvernement civil en cinq états : le démocratique, l’aristocratique, l’oligarchique, le monarchique, et le tyrannique. Le démocratique a leu dans les villes où le peuple commande, élit les magistrats et fait les lois; l’aristocratique est celui ou ni les riches, ni les pauvres, ni les nobles, ni d’autres qui se sont acquis de la gloire, mais les plus gens de bien, ont l’administration publique; l’oligarchique a lieu lorsque les riches, toujours inférieurs en nombre aux pauvres, nomment les magistrats. L’état monarchique est de deux sortes : l’un est fondé sur les lois, comme celui de Carthage; l’autre sur la naissance, comme ceux de Lacédémone et de Macédoine, où les descendants de la race des princes succèdent à la royauté. On appelle un état tyrannique quand un peuple reçoit la loi de quelqu’un qui s’est emparé de l’autorité souveraine par artifice ou par violence.

Platon admettait trois genres de justice, l’une qui s’exerce envers les dieux, la seconde envers les hommes et la troisième envers les morts. Faire des sacrifices, suivant les cérémonies établies, et révérer les choses sacrées, c’est rendre aux dieux le culte qui leur est dû. Restituer un dépôt au prochain, est un acte de justice à l’égard de la société. Assister aux obsèques des morts et respecter leurs sépulcres, c’est remplir la troisième partie de la justice.

Il distingue trois espèces de science : la première, qui a l’action pour objet, se nomme science pratique; l’autre, qui a pour objet l’effet de l’action, se nomme efficiente; la troisième, qui regarde la spéculation, porte le nom de théorie. Par exemple, la science de bâtir une maison, ou de construire un vaisseau, appartient à l’action, puisque nous voyons résulter de ce travail un édifice ou un navire; au contraire, l’art de gouverner, l’adresse de jouer de la flûte, de toucher du luth et d’autres instruments, se réfèrent à la pratique, vu qu’après qu’on a fini, il ne reste rien que l’œil puisse apercevoir, et que le tout demeure dans l’action même de gouverner ou de jouer de quelque instrument. Quand à la géométrie, la musique et l’astrologie, elles sont du ressort de l’entendement et purement spéculatives, n’ayant ni action ni suite d’action; le géomètre considère le rapport que les lignes ont les unes avec les autres; le musicien juge de la justesse des sons par la mesure; l’astrologue contemple le ciel et les astres.

Platon distinguait cinq parties dans la médecine, la pharmaceutique, la chirurgie, la diététique, la nosognomique, la boéthétique : on appelle pharmaceutique cette partie de la médecine qui rétablit la santé par l’usage des médicaments; chirurgie, celle qui rend la santé par l’opération de la main; la diète est une régime de vivre; la nosognomique est la connaissance des maladies jointe à l’art; la boéthétique est le soulagement prompt des douleurs par la vertu spécifiques.

Dans sa division de la loi, il entend par loi écrite le gouvernement civil; et par la loi non écrite, cette répugnance, par exemple, que la nature et la coutume inspirent à se présenter nu en public, ou à y paraître vêtu en habits de femmes; car lors même qu’aucun loi écrite ne défend ces actions en termes exprès, la loi naturelle les interdit tacitement.

Il établit cinq genres de discours ou d’oraison : celui dont se servent dans les harangues ceux qui remplissent des charges publiques, se nomme politique; celui qu’emploient les orateurs dans la démonstration, lorsqu’ils louent, ou blâment, ou accusent quelqu’un, s’appelle rhétorique; le troisième, usité dans les entretiens privés est appelé idiotique; le quatrième, qui consiste en raisonnements par courtes demandes et réponses, porte le nom de dialectique, le cinquième, qui consiste dans la conservation des gens de quelques métier, lorsqu’ils parlent de leur profession, est dit technique.

Il compte trois sortes de musique : la première s’exécute par la voix, qui est le chant; la seconde par quelque instrument joint à la voix; la troisième; par les instruments sans la voix.

Il envisage la noblesse sous quatre faces, et reconnaît pour nobles ceux dont les ancêtres ont donné des marques de probité, de courage et d’équité, ceux qui descendent de race de princes et de grands seigneurs, ceux dont les ancêtres ont illustré leur nom par des triomphes dans la guerre et des couronnes dans les jeux, ceux enfin qui se distinguent par leur grandeur d’ame, et qui ne doivent leur élévation qu’à leurs belles qualités.

Il compte trois sortes de beautés : l’une estimable, comme celle du visage; l’autre, comme un maison meublée qui, outre qu’elle est belle, est de service; la dernière, avantageuse comme l’étude et les lois qui tendent principalement au bien de la société.

il distingue trois parties dans la nature de l’ame, la raisonnable, la concupiscible et l’irascible; attribuant à la partie raisonnables les pensées, les desseins, les réflexions, les conseils et autres actions de l’esprit; à la partie concupiscible l’appétit des aliments, le plaisir charnel, et ce qui a rapport; à l’irascible la sécurité, la volupté, la douleur et la colère.

Il établit quatre espèces de vertus consommées, la prudence, la justice, la force et la tempérance. La prudene fait qu’on agit comme il faut; la justice empêche que, dans la société civile, on ne viole le droit de personne; la force encourage à persévérer, malgré la crainte et les dangers, dans ce qu’on a entrepris; la tempérance amortit les passions, rend invincible à la volupté, et contient dans les bornes d’une vie régulière.

Il comprend les différentes espèces de gouvernement sous ces cinq dominations : le légitime, le naturel, celui de coutume, l’héréditaire, le violent, ou le tyrannique. Le gouvernement est légitime lorsque celui dont le peuple fait choix gouverne selon les règles; il est naturel quand, à l’exemple de la supériorité que la nature a donnée aux hommes sur les femmes, on confie l’autorité aux hommes; le gouvernement de coutume est celui des maîtres et des précepteurs à l’égard de leurs disciples; le gouvernement est héréditaire, s’il passe des mains d’un descendant dans celles d’un autre, comme cela se pratique dans la personne des princes de Lacédémone et de Macédoine que la succession appelle au trône, en vertu des lois; enfin le gouvernement tyrannique et celui où la force l’emporte sur la raison, et auquel on n’obéit qu’avec peine et avec contrainte.

Platon compte dix espèces de rhétorique : il appelle exhortation un discours dans lequel l’orateur invite à entreprendre une guerre ou à donner du secours contre quelque ennemi; dissuasion, lorsqu’au lieu de proposer l’une ou l’autre de ces entreprises, il suggère le parti de la neutralité; accusation, s’il représente le tort qu’on a fait d’un côté et le dommage souffert de l’autre; défense, si on produit des preuves qu’on n’a ni violé les droits ni offensé la raison; louange ou éloge, quand l’orateur n’a que du bien à dire; censure, lorsqu’il fait voir la honte et les suites d’une mauvaise action. A ces distinctions il ajoute quatre observations sur le discours : premièrement, il veut qu’on considère ce qu’on doit dire; en second lieu, combien il faut parler; en troisième lieu, à qui l’on parle; et enfin quand il est à propos de parler. Il faut dire des choses également utiles à celui qui parle et à celui qui écoute. Il faut parler autant qu’il est nécessaire, ni trop ni trop peu. Il faut employer des expressions proportionnées à l’âge de ceux avec qui ont parle, user de ménagement avec des vieillards qui s’obstinent dans leur sentiment, et prendre un ton plus ferme avec de jeunes gens. Enfin le temps de parler est de ne le faire ni avant que l’occasion s’en présente, ni après que la raison le voulait. S’écarter de ces règles c’est tomber en faute.

Il compte quatre différentes manières d’obliger : par sa bourse, par sa personne, par les talents, ou par la parole. On rend service par sa bourse en faisant du bien à ceux qui en ont besoin; par sa personne, lorsqu’on se protége mutuellement, et qu’on sauve quelqu’un des mains de ses ennemis; par ses talents, en instruisant les ignorants, ou en contribuant par son expérience à la guérison des maladies; enfin par la parole, lorsqu’on plaide pour un ami qui est mis en justice.

Il distingue autant de différentes sortes de fins : fin d’institution, comme lorsqu’on rend un édit dans l’intention qu’il aura désormais force de loi; fin naturelle comme quand les jours finissent et que les années expirent naturellement; fin d’art, comme quand un édifice est achevé, ou qu’on a mis la dernière main à la construction d’un vaisseau; fin de hasard, comme un événement inattendu.

il distingue pareillement quatre espèces de puissances : l’une est la faculté que nous avons de penser et de réfléchir; la seconde, celle de pouvoir remuer notre corps, d’aller et de venir, de donner, de prendre et de faire d’autres actions semblables; la troisième consiste dans l’abondance d’argent et la multitude de troupes; la quatrième est celle de faire le bin et de supporter le mal, puisque nous pouvons devenir savants, malades, infirmes, être convalescents, et ainsi du reste.

Il remarque principalement trois marques de civilité : la première consiste à se saluer et à se toucher la main lorsqu’on se rencontre; la seconde, à rendre de bons offices à ceux qui en ont besoin; la troisième, à recevoir amicalement ses amis.

Il compte divers degrés de félicité : le premier est de savoir bien se conseiller soi-même; le second, d’avoir l’usage de tous ses sens et la santé; le troisième, de réussir dans ses desseins; le quatrième, de surpasser les autres en crédit et en réputation; le cinquième, d’avoir tout ce qui est nécessaire à la vie. Les bons conseil qu’on suit naissent de la science, de la capacité et de l’expérience dans l’usage du monde. La bonne disposition des sens dépend de l’organisation du corps : c’est avoir la vue perçante, l’ouïe fine, l’odorat subtil, le goût fin et délicat. Les succès viennent de la sagesse des entreprises et du courage avec lequel on les exécute. La bonne renommée naît de l’opinion qu’on a de notre probité. L’abondance est une affluence de biens dont on emploie une partie à ses propres besoins et le reste à ceux de ses amis. Quiconque jouit de tous des avantages peut se dire parfaitement heureux.

il range les arts sous trois classes : dans la première, il place ceux qui consistent à manier le fer et les autres métaux, à tailler et à préparer les matières; dans la seconde, les arts qui font former des ouvrages, comme des armes et des instruments de musique, qui se font de fer ou de bois, les unes par l’armurier, les autres par l’artisan; dans la troisième il met les arts qui consistent à faire usage de ces ouvrages : par exemple, les cavaliers se servent de brides, les soldats d’épées, les musiciens d’instruments.

Platon divisait le bien en quatre genres : Premièrement dit-il, nous appelons homme de bien celui qui a de la vertu; en second lieu, nous donnons le nom de bien à l vertu même et à la justice; troisièmement, nous appelons ainsi les aliments, l’exercice du corps, et les médicaments; en quatrième lieu, l’harmonie des instruments, l’art poétique, l’art comique, et autres choses semblables. Il y a d’ailleurs des choses que nous désignons par les titres de bonnes, de mauvaises et d’indifférentes. Nous appelons mauvaises celles qui sont toujours nuisibles, comme l’intempérance, la folie, l’injustice, et autres excès pareils. Les bonnes sont celles qui sont utiles. Enfin on appelle indifférentes celles qui n’apportent ni utilité ni perte.

il fait consister la bonté du gouvernement en trois choses : si les lois sont bonnes, si le peuple y est bien soumis, si les coutumes et les maximes suppléent au défaut des lois. Il y a aussi autant de sources du mauvais gouvernement : si les lois ne sont utiles ni aux naturels du pays ni aux étrangers; si on les transgresse impunément; s’il n’y a point de loi, et que la licence soit la seule règle de conduite.

Il distingue les contraires de trois manières : d’abord l’opposition du bien et du mal, comme la justice et l’injustice, la sagesse et la folie, et ainsi des autres. Ensuite l’opposition du mal au mal, comme la prodigalité et l’avarice, la sévérité outrée et l’indulgence excessive. Enfin celle du léger et du pesant, de la lenteur et de la promptitude , du blanc et du noir. Ces derniers contraires ne sont ni du bien au mal, ni du mal au mal; ils sont opposés comme des choses neutres à d’autres choses neutres.

il compte aussi trois sortes de biens : les uns qu’on peut posséder, comme la justice et la santé; les autres auxquels on ne fait que participer, comme le bien même qu’on ne possède pas, mais auquel on participe. La troisième sorte est de ceux qui subsistent, comme l’honnête, le bon et le juste; ce sont des biens qu’on ne peut avoir même par participation, quoiqu’ils doivent être nécessairement, mais dont il suffit qu’on acquière les qualités.

Il donne trois objets à la réflexion, le passé, le présent et l’avenir. Le passé nous retrace les exemples des maux que chaque nation a soufferts (tels sont ceux que les Lacédémoniens se sont attirés par leur trop grande sécurité), afin que, faisant attention à leurs fautes, nous évitions de les commettre, et que, prenant garde à celles de leurs mesures qui ont été justes, nous marchions sur leurs traces. Les réflexions sur le présent nous ouvrent les yeux sur ce qui se passe devant nous; elles nous font voir les faibles remparts des hommes timides, la cherté des vivres, et autres semblables avantages ou désavantages, afin de nous apprendre ce que nous devons tantôt espérer, tantôt craindre. Les réflexions sur l’avenir nous avertissent de ne rien hasarder témérairement, d’avoir égard à notre réputation, et de ne pas nous livrer à des soupçons qui nous conduisent à violer le droit des gens, par exemple, dans la personne des ambassadeurs, ce qui ternirait notre gloire, comme il est arrivé au Grecs, qui se déshonorèrent par cet endroit.

Platon distingue la voix en animée, qui est celle des animaux, et en inanimée, qui est le bruit et le son des choses muettes. La première est ou articulée, qui est celle des hommes, ou non articulée, qui est le cri des bêtes.

Il distingue encore les choses divisibles d’avec les indivisibles : celles-ci sont les choses simples qui n’admettent point de composition, comme l’unité, le point et le son : les divisibles sont celles qui renferment quelque composition, comme les syllabes, les consonnes, les animaux, l’eau et l’or. Cette composition est ou de parties similaires, de manière que le tout ne diffère de la partie que par le nombre des parties, comme l’eau, l’or, et autres choses semblables; ou bien cette composition est de parties dissimilaires, comme une maison et autres choses pareilles.

Enfin Platon dit qu’en tout ce qui existe il y a des choses qui sont par elles-mêmes, et des choses qui ont relation à d’autres : les premières, on les connaît sans explication, comme l’idée d’homme, de cheval, ou de tout autre animal ; les secondes ont besoin d’interprétation pour être comprises, comme lorsqu’on dit plus grand, plus prompt, meilleur, parceque cela se dit relativement à ce qui est plus petit, plus lent, moins bon, et ainsi du reste.

Selon Aristote, il divisait aussi de même les premières notions[46].

Outre Platon, on compte quatre autres personnes qui ont porté ce nom : un philosophe de Rhodes, disciple de Panætius, dont Séleucus fait mention dans le premier livre de sa Philosophie ; un second, qui était philosophe péripatéticien, disciple d’Aristote ; un troisième, qui était élève de Praxiphane ; et un poëte de l’ancienne comédie.


SPEUSIPPE.

Autant qu’il nous a été possible, nous avons dit de Platon tout ce que divers auteurs ont rédigé sur la vie et l’érudition de ce grand philosophe.

Speusippe, né d’Eurymédonte et de Potone à Myrrhina, un des bourgs du territoire d’Athènes, succéda à Platon, son oncle maternel, qu’il remplaça pendant huit ans, à compter depuis la cent huitième olympiade. Il mit les statues des Graces dans l’école que ce philosophe avait fondée. Speusippe suivit les dogmes de Platon, mais il n’en prit pas les mœurs, car il était colère et voluptueux. On dit que la colère lui fit une fois jeter un petit chien dans un puits, et que la volupté le fit aller en Macédoine, exprès pour assister aux noces de Cassandre. Lasthénie de Mantinée et Axiothée de Phlias passent pour avoir étudie sous ce philosophe ; de là vient que Denys lui dit, dans une lettre satyrique : « Nous pouvons apprendre la philosophie d’une femme d’Arcadie qui est votre écolière. Platon enseignait gratuitement, mais nous, nous rendez vos disciples tributaire ; vous recevez également et de ceux qui vous donnent de bon gré , et de ceux qui vous paient à contre-cœur. »

Diodore, dans le premier livre de ses Commentaires, dit : « Speusippe fut le premier qui examina ce que les sciences ont de commun les unes avec les autres ; il les réunit et en fit une enchaînure, du moins autant qu’il est possible. Cænéus lui donne le nom d’avoir mis au jour les choses mystérieuses qu’Isocrate débitait en secret ; et il a encore celui d’avoir trouvé la manière de faire de petits tonneaux arrondis avec des douves fort minces.

Quand Speusippe eut le corps perclus d’un accès de paralysie, il manda Xénocrate, et le pria de vouloir bien se charger du soin de son école. Comme il se faisait mener dans une voiture à l’académie, on dit qu’il rencontra Diogène et le salua; mais que celui-ci lui répondit : « Je ne rends pas le salut à un gomme qui aime encore assez la vie pour la traîner dans l’état où tu es. » On dit pourtant que l’âge et le désespoir le portèrent à se donner la mort; ce qui est le sujet de l’épigramme que j’ai faite pour lui.

Si je n’avais appris que Speusippe est mort de cette manière, je ne croirais pas qu’un parent de Platon pût mourir ainsi : car ce philosophe n’eût pas attendu à mourir qu’il eût perdu tout espoir; il serait mort pour un beaucoup moindre sujet.

Plutarque, dans la Vie de Lysandre et de Sylla, dit qu’il mourut de la vermine qui sortait de son corps; et Timothée, dans ses Vies des Philosophes, dit qu’il était d’une complexion délicate. On raconte qu’un homme riche ayant pris de l’amour pour une personne laide, Speusippe lui dit : « Qu’avez-vous besoin de vous arrêter à cette femme? je vous en trouverai une plus belle pour dix talents. »

Il a laissé beaucoup de commentaires et plusieurs dialogues, parmi lesquels se trouve celui qui est intitulé Aristippe. Il y en a un sur l’Opulence, un sur la Volupté, un sur la Justice, un sur la Philosophie, un adressé à Céphale, un intitulé Céphale, un qui porte le nom de Clinomaque ou de Lysias, un intitulé le Citoyen, un sur l’Ame, un adressé à Gulaus, un qui a pour tire Aristippe, un intitulé Argument sur les arts; des dialogues en forme de commentaires, dont un s’appelle Artificiel; dix autres sont sur la Manière de traiter les choses semblables; des divisions et des arguments sur les choses semblables; un dialogue sur les Exemplaires des genres et des espèces[47], un à Amartyrus, sur l’éloge de Platon; des lettres à Dion, des lois, le Mathématicien, le Mandrobule, le Lysias; des définitions, suites de commentaires, faisant ensemble quarante-trois mille quatre cent septante-cinq versets.

C’est à lui que Simonide adresse ses histoires des faits de Dion et de Bion. Phavorin, dans le deuxième livre de ses Commentaires, dit qu’Aristote acheta les œuvres de ce philosophe pour trois talents.

il y a eu aussi un autre Speusippe d’Alexandrie, qui était médecin et disciple d’Hérophile.



XÉNOCRATE

Xénocrate, fils d’Agathénor, étai de Chalcédoine. Il fréquenta l’école de Platon dès sa jeunesse, et le suivit en Sicile. Il avait la conception si lente, que Platon disait, en le comparant avec Aristote, que l’un avait besoin d’éperon et l’autre de frein. Comment, disait-il encore, atteler un âne si lourd avec un cheval si prompt? Xénocrate avait l’ai sévère et retenu, ce qui donna occasion à Platon de lui dire qu’il devait prier les Graces de le rendre plus agréable. Il vécut la plupart du temps dans l’académie; et on dit que lorsque quelque raison l’obligeait d’aller à la ville, les gens turbulents et débauchés s’écartaient de son chemin pour le laisser passer. Phryné, fameuse débauchée, l’accosta un jour, dit-on, sous prétexte qu’elle était poursuivie par des libertins; par bonté il la fit entrer chez lui, et n’y ayant qu’un lit, elle le pria de lui en céder la moitié, ce qu’il fit; enfin, après qu’elle l’eut tenté inutilement, elle se retira, en disant qu’elle ne sortait pas d’auprès d’un homme, mais d’une statue. On dit aussi que les disciples de Xénocrate ayant conduit Laïs auprès de lui, il aima mieux endurer des blessures que de manquer de continence.

Il avait la réputation de posséder tant de bonne foi, que, quoique personne à Athènes ne fût admis à rendre témoignage sans confirmer par serment, on le dispensa de cette loi.

il se contentait de ce qui est nécessaire aux besoins de la nature. Alexandre lui ayant envoyé une grande somme d’argent, il n’en garda que trois mille drachmes, et lui renvoya le reste, en disant que c’était celui qui avait beaucoup de monde à nourrir qui avait besoin de beaucoup d’argent. Myronian, dans son Traité des choses semblables, dit aussi qu’il n’accepta point l’argent qu’Antipater lui envoya. Denys lui ayant donné une couronne d’or qu’il avait proposée pour prix à ses conviés dans le festin d’une fête de Bacchus, il la mit en sortant au pied de la statue de Mercure, où il avait aussi coutume de poser des couronnes de fleurs. On dit aussi qu’il fut envoyé en ambassade avec d’autres auprès de Philippe; que ses collègues, amollis par les présents de ce prince, assistèrent à ses festins, ce qui fit qu’ils eurent des conférences avec lui; mais que Xénocrate fut insensible à ses faveurs, ce qui fut cause que ce prince ne voulut point le reconnaître. Lorsqu’ils furent de retour à Athènes, les autres se plaignirent que Xénocrate ne les avait point aidés, et on était près de le condamner à une amende; mais lorsqu’on eut appris et qu’il eut fait voir la nécessité de redoubler de vigilance pour la république, en disant que ses collègues avaient été gagnés, mais que Philippe n’avait pu le tenter, cela le fit estimer davantage; et Philippe même dit à sa louange qu’il était le seul de ceux qu’on lui avait envoyés que ses présents n’avaient pu corrompre. Pendant sa négociation avec Antipater pour la restitution des soldats qui avaient été pris dans la guerre lamiaque, il fut invité chez lui; mais il lui fit cette réponse, en vers tirés d’Homère :

O Circée, serais-je sage de boire et de manger avec plaisir, tant que mes compagnons ne sont pas en liberté?

Cette manière d’agir plut tant à Antipater, qu’il élargit les prisonniers.

Un moineau, poursuivi par un épervier, vint se réfugier dans le sein du philosophe; il lui sauva la vie, en disant qu’il ne fallait pas trahir un suppliant. Bion l’ayant offensé de parole, il lui dit : Je ne vous répondrai pas non plus que la tragédie ne juge la comédie digne de réponse, lorsqu’elle en est attaquée. Un homme qui ne savait ni géométrie, ni musique, ni astronomie, ayant souhaité de se rendre son disciple, il le refusa, en lui disant qu’il n’avait pas les anses qui servent à prendre la philosophie; d’autres disent qu’il lui répondit : On ne carde pas de la laine chez moi. Denys disant à Platon que quelqu’un pourrait lui faire couper la tête : Avant cela, dit Xénocrate qui était présent, il faudra que quelqu’un fasse couper la mienne. On dit aussi qu’Antipater étant venu à Athènes et l’ayant salué, il ne voulut pas lui répondre avant d’avoir achevé le discours qu’il avait commencé. Il était exempt de la gloire; il méditait plusieurs fois le jour, et donnait tous les jours une heure au silence.

Il a laissé plusieurs ouvrages et de poésies, avec des discours d’exhortation : en voici le catalogue. Six livres de la Nature, six livres de la Sagesse, un de la Richesse, un intitulé Areas, un de l’Indéfini, un de l’Enfance, un de la Continence, un de l’Utile, un de la liberté, un de la Mort, un de la Volonté, un de l’Amitié, un de l’Équité, deux des Contraires, deux de la Félicité, un de la Manière d’écrire, un de la Mémoire, un du Mensonge, un intitulé Calliclès, deux de la Prudence, un de l’Économie. une de la Frugalité, un du pouvoir de la loi, un de la République, un de la Sainteté, un ou il prouve qu’on peut enseigner la vertu, un de l’Existence, un de Destin, un des Passions, un des Vies, un de la Concorde, un de la Disciple, un de la Justice, deux de la Vertu, un des Espèces, deux de la Volupté, un de la Vie, un de la Force, un de la Science, un de la Politique, un des Hommes savants, un de la Philosophie, un de Parménide, un d’Archidame ou de la justice, un du Bien, huit de ce qui regarde la pensée, onze de questions sur le Discours, six touchant la Physique, un intitulé Chapitre, un des Genres et des Espèces, un des Dogmes de Pythagore, deux de Solutions, huit de Divisions, trente-trois de Thèses, quatorze de la Science de discuter; après-cela quinze autres livres et encore seize autres[48], neuf sur les Questions de la logique, six sur les Préceptes, deux sur la Pensée, cinq sur les Géomètres, un de Commentaires, un des Contraires, un des Nombres, un de la Théorie des Nombres, un des intervalles, six de l’Astrologie, Éléments sur la Royauté, adressés à Alexandre, un autre adressé à Arybas, et un autre à Éphestion, deux sur la Géométrie; trois cent quarante cinq vers.

Cependant, quelque grand que fût Xénocrate, les Athéniens le vendirent, parcequ’il ne pouvait payer le tribut imposé aux étrangers. Démétrius de Phalère l’acheta, paya le tribut qu’il devait, et lui rendit la liberté; c’est ce que nous apprend Myronian d’Amastris dans ses chapitres des Histoires semblables, au livre premier.

Xénocrate pendant vingt cinq ans l’école que Speusippe lui avait remise. Il y donna ses premières leçons sous Lysimachide, la seconde année de la cent dixième olympiade. il était âgé de quatre-vingt-deux ans lorsqu’il mourut, la nuit, d’une blessure qu’il se donna contre un bassin. Je lui ai fait cette épitaphe :

Xénocrate se blesse à la tête contre un bassin; un seul cri fut toute la plainte de cet homme qui se consacra tout entier aux autres.

il y a eu six Xénocrates. Le premier, qui a écrit de l’art miliaire, est fort ancien, et fut parent et concitoyen de notre philosophe; il écrivit aussi un discours intitulé Arsinoétique, sur la mort d’Arsinoé. Le quatrième était philosophe, et fit des élégies qui furent peu goûtées, ce qui est naturel : car les poëtes peuvent bien réussir à écrire en prose, mais les écrivains en prise ne réussissent pas si bien à écrire en vers, parceque la poésie est un don de la nature, au lieu que l’autre genre d’écrire est un effet de l’art. Le cinquième fut statuaire. Le sixième a écrit des odes, comme le rapporte Aristoxène.



POLÉMON.

Polémon était fils de Philostrate et Athénien, natif du bourg d’Oièthe. Il était si débauché dans sa jeunesse, qu’il portait toujours de l’argent sur lui pour pouvoir satisfaire ses passions, à toutes les occasions qui s’en présentaient; il en cachait même dans les carrefours et jusque dans l’académie. On en trouva qu’il avait caché pour cet usage près d’une colonne.

Un jour qu’il était ivre, il se mit une couronne sur la tête, et entra ainsi avec ses compagnons dans l’école de Xénocrate; mais ce philosophe n’en fut point déconcerté, et cela ne fit que l’animer à poursuivre son discours, qui roulait sur la température, et qui fut d’une telle efficace, que Polémon, rentrant en lui-même, renonça à ses vices surpassa ses compagnons d’étude, et succéda à son maitre, la cent dix-septième olympiade. Antigone de Caryste dit, dans ses Vies, que son père était le principal habitant du lieu de sa naissance, et qu’il entretenant des attelages de chevaux. On dit aussi qu’il fut accusé par sa femme en justice, comme corrupteur de la jeunesse. Il devint si attentif à lui-même dès qu’il eut commencé à enseigner la philosophie, qu’il avait toujours le même extérieur et la même voix; cela le rendit fort ami de Crantor. On dit même qu’un chien enragé l’ayant mordu à la jambe, on ne l’en vit pas seulement pâlir, et qu’un trouble s’étant excité dans la ville, après avoir demandé ce que c’était, il ne bougea pas de sa place. Rien ne pouvait aussi l’émouvoir au théâtre; et Nicostrate, qu’on surnommait Clitemnestre, lisant un jour quelque chose d’un poëte devait et Cratès, celui-ci en fut attendri; mais Polémon demeura comme s’il n’avait rien entendu. Il était aussi tout-à-fait tel que dit Mélanthius le peintre, dans son Traité de la Peinture. Il veut que, comme il faut répandre quelque chose de hardi et de ferme dans les ouvrages de l’art, la même chose ait lieu pour les mœurs. Polémon disait qu’il faut s’exercer à faire des actions bonnes, et non pas se borner aux spéculations de la dialectique, qu’on se mette dans l’esprit comme un simple système artificiel; de sorte qu’en se faisant admirer dans la dispute, on se combatte soi-même quant à la disposition dont on parle. Il était honnête et avait les sentiments nobles, évitant les défauts qu’Aristophane blâme dans Euripide, et qu’il appelle des apprêts et des finesses recherchées, qu’on peut comparer, selon moi, aux raffinements des gens débauchés. On dit même que Polémon n’était pas seulement assis lorsqu’il répondait aux questions qu’on lui proposait, mais qu’il faisait ses raisonnements en se promenant. Il était fort estimé à Athènes, à cause de son amour pour la probité. Il se promenait le plus souvent hors du chemin fréquenté, passant son temps dans un jardin, auprès duquel ses disciples s’étaient fait de petits logements, où ils habitaient près de son école.

il paraît avoir imité Xénocrate, et Aristippe, dans son quatrième livre des Déli es des anciens, dit qu’il eut pour lui une amitié particulière. Il parlait souvent de lui, vantait sa pureté de mœurs et sa fermeté, et l’imitait comme dans la musique on préfère le mode dorique aux autres. Il estimait aussi beaucoup les ouvrages de Sophocle, surtout ces endroits violent où, pour parler avec un poëte comique, il semble qu’il ait eu une chien molosse pour aide dans ses poésies. Il n’admirait pas moins le style de ce poëte dans ces autres endroits où, selon Phrynicus, il n’est ni ampoulé ni confus, et coule naturellement et avec grace; aussi disait-il qu’Homère était un Sophocle épique, et Sophocle un Homère tragique.

il mourut d’éthisie dans un âge avancé, et laissa un assez grand nombre d’ouvrages. Je lui ai fait cette épitaphe :

Passant, ici repose Polémon, consumé d’éthisie; ou plutôt ce n’est pas proprement lui, puisque ce n’est pas son corps que la corruption a rongé. Pour lui, il est montré au-dessus des astres.



CRATÈS.

Cratès, fils d’Antigène, naquit à Tria, bourg d’Athènes. Il fut disciple de Polémon, qui l’aima beaucoup, et lui succéda dans son école. Ils étaient si attachés l’un à l’autre, que non-seulement ils eurent les mêmes études pendant leur vie, et de formèrent l’un sur l’autre, mais qu’ils furent aussi ensevelis dans le même tombeau; de là vient qu’Antagore a fait leur éloge dans une épitaphe commune à tous les deux.

Ici reposent Polémon et Cratès qui furent unis de sentiments pendant leur vie. Passant, publie leur éloquence, et raconte qu’aillant avec elle l’austérité des mœurs, ils furent l’ornement de leur siècle.

On dit aussi qu’Arcésilas, après avoir passé de l’école de Théophraste à la leur, dit qu’ils étaient des dieux, ou des restes de l’âge d’or. En effet, ils n’avaient point l’ame avide des faveurs du peuple; mais on pouvait leur appliquer ce que disait Dyonisodore le joueur de flûte, qui se glorifiait de n’avoir jamais, ni a bord des galères ni le long des ruisseaux, entendu rien de si mélodieux sur cet instrument que le jeu d’Isménias. Antigone dit que Cratès mangeait ordinairement chez Crantor; et, quoique Arcésilas s’u trouvât, la jalousie ne causait aucun refroidissement entre les deux amis. Arcésilas demeurait avec Crantor, et Polémon avec Cratès et Lysiclès, citoyens d’Athènes; et comme il y avait une grande amitié entre Polémon et Cratès, il y en avait une pareille entre Arcésilas et Crantor.

Selon Apollodore, dans ses Chroniques, livre troisième, Cratès laissa en mourant des ouvrages philosophiques et comiques, outre des harangues, dont il prononça les unes devant le peuple; les autres étaient des discours d’ambassade.

Il a formé des disciples de grande réputation, entre autres Arcésilas, dont nous parlerons dans la suite; Bion le Dorysthénite, et Théodore, chef de la secte qui porta son nom. Nous parlerons de tous les deux après Arcésilas.

il y a eu dix hommes qui ont porté le nom de Cratès : le premier était un poëte de l’ancienne comédie, le second, orateur, natif de Tralles et disciple d’Isocrate, le troisième était un des pionniers l’Alexandre; le quatrième fut philosophe cynique (nous parlerons de lui); le cinquième fut philosophe péripatéticien; et le sixième, dont nous venons de parler, académicien; le septième, dont nous venons de parler, académicien; le septième était natif de Mallos et grammairien; le huitième a écrit sur la géométrie; le neuvième fut poëte et a fait des épigrammes; le dixième était de Tarse, et fut philosophe académicien.




CRANTOR.

Quoique Crantor fût en estime à Solès sa patrie, il la quitta pour aller à Athènes, où il eut Xénocrate pour maître et Polémon pour condisciple. Il a composé des commentaires qui contiennent jusqu’à trente mille versets. Il y a des auteurs qui en attribuent une partie à Arcésilas. On dit que, sur ce qu’on lui demanda pourquoi il s’était attaché à Polémon, il répondit qu’il n’avait jamais entendu personne parler avec plus de force et de gravité.

Étant tombé malade, il se retira dans le temple d’Esculape, et s’y promenait. A peine y fut-il, qu’on y courut de toutes parts, dans l’opinion qu’il s’était choisi cette retraite, non tant par rapport à sa maladie, qu’à dessein d’y établir une école. Arcésilas y vint aussi pour le prier de le recommander à Polémon, malgré la profession qu’Arcésilas faisait d’être attaché à Crantor, comme nous le dirons en parlant de lui; et Crantor lui-même étant rétabli fut étudier sous Polémon; ce qui ne contribua pas peu à augmenter l’estime qu’on avait pour lui. On dit que Crantor laissa tout son bien à Arcésilas; il montait à la valeur de douze talents; et Arcésilas lui ayant demandé où il voulait être enterré, il lui répondit : « Il convient d’être mis dans le sein de la terre, notre amie. »

On dit aussi qu’il a composé des ouvrages poétiques; et qu’il les mit cachetés dans le temple de Minerve, dans sa patrie. Le poëte Théétète a fait son éloge en ces termes :

Agréable aux dieux et plus agréable encore aux Muses, Crantor mourut avant sa vieillesse. Toi, terre, reçois le dépôt sacré de son corps, et le conserve en paix en ton sein! Crantor admirait Homère et Euripide plus que tous les autres poëtes, et disait qu’il est fort difficile d’écrire dans le genre propre et d’exciter en même temps la terreur et la pitié, citant là-dessus ce vers de la tragédie de Bellérophon :

O malheur! Quel malheur! que de maux doivent souffrir les mortels!

Antagoras rapport aussi ces vers d’un poète sur l’amour, comme s’ils avaient été faits par Crantor :

Mon esprit incertain ne sait que décider. Amour, dis-moi quelle est ton origine? Es-tu le premier de ces dieux que l’ancien Érèbe et la majestueuse Nuit engendrèrent sous les flots de l’océan? T’appellerai-je le fils de Venus, de l’Air ou de la Terre? Tu apportes aux hommes des biens et des maux; la nature t’a donné une double forme.

Ce philosophe avait un génie propre à inventer des termes. Il disait que la voix des acteurs tragiques n’était point rabotée et sentait l’écorce; que les vers d’un certain poëte étaient pleins d’étoupes, et que les questions de Théophraste étaient écrites sur des écailles d’huître. On fait cas d’un ouvrage qu’il a écrit sur le deuil. Il mourut d’hydropisie, avant Polémon et Cratès. Voici l’épitaphe que je lui ai faite :

Crantor, tu meurs du plus triste des maux, et tu descends dans les gouffres de Pluton. Tu te reposes heureusement dans ce séjour, mais tu laisses ton école veuve, aussi bien que ta patrie.



ARCÉSILAS.

Arcésilas, fils de Seuthus, selon Apollodore, dans ses Chroniques, livre III, naquit à Pitane, ville de l’Éolie. Ce philosophe, fonda la moyenne académie et admit le principe du doute, à cause des contradictions qui se rencontrent dans les opinions. Il fut le premier qui disputa sur les mêmes choses pour et contre, et qui établit dans les écoles la manière de raisonner par demandes et par réponses, que Platon avait introduite, mais que personne n’avait encore mise en vogue.

Voici comment il s’attacha à Crantor. Ils étaient quatre frères, dont il était le plus jeune; deux étaient frères de père et deux frères de mère : l’ainé de ceux-ci s’appelait Pylade, et l’ainé des deux autres s’appelait Mœréas, qui était le tuteur de notre philosophe. Arcésilas fut donc d’abord auditeur d’Antiloque, mathématicien, et son concitoyen, avant de venir à Athènes; il fut avec lui à Sardes, ensuite il devint disciple de Xanthus, musicien d’Athènes, puis de Théophraste; après quoi il devint celui de Crantor, contre le gré de son frère Mœréas, qui lui conseillait de s’appliquer à la rhétorique : mais il avait déjà pris le goût de la philosophie. Crantor, qui prit pour lui un attachement particulier, lui ayant à cette occasion récité ce vers de l’Andromède d’Euripide :

Fille, si je vous sauve, quelle récompense en aurai-je?

Arcésilas répondit en lui citant le vers suivant :

Vous me prendrez pour servante, ou, si vous l’aimez mieux, pour vous tenir compagnie.

Depuis ce temps-là, ils vécurent dans une amitié fort étroite; et on dit que Théophraste fut sensible à la perte qu’il avait faite de ce disciple, et qu’il le témoigna en disant : « Quel jeune homme plein d’esprit et de savoir a quitté mon école! » En effet, Arcésilas s’énonçait avec gravité et composait avec goût. Il avait aussi de la disposition pour la poésie, et il fit des épigrammes sur Attale. En voici une :

On ne loue pas seulement Pergame pour ses faits héroïques, on la met aussi souvent, pour la bonté des chevaux, au dessus de Pise la sainte, mais si un mortel peut pénétrer dans l’avenir, je prévois que sa réputation s’accroitra davantage encore. Il fit pareillement ces vers sur Ménodore, fils d’Eudame, qui aimait un de ses condisciples :

Quoique la Phrygie soit loin d’ici, aussi bien que Thyatire la sainte, ta patrie, ô Ménodore, dont la mort a depuis longtemps séché le cadavre, tous les lieux ont, pour arriver au sombre Achéron, des chemins où passe continuellement une foule d’humains. Eudame, à qui, entre plusieurs autres serviteurs, tu fus le plus cher, t’a fait élever ce monument remarquable.

Il estimait particulièrement Homère, et il avait tant d’attachement pour ce poëte, qu’il en lisait toujours quelques lignes avant de se coucher; et le matin en se levant il disait, lorsqu’il allait reprendre sa lecture, qu’il allait voir son ami. Il regardait Pindare comme propre à instruire sur le choix des grandes expressions, et à donner une heureuse fécondité de termes. Il fit aussi, étant jeune, un éloge critique du poëte Ion.

Il fut auditeur d’Hipponicus le géomètre, dont il avait coutume de se moquer, parceque, quoiqu’il fût lent et qu’il baillât toujours, il avait fort bien compris cette science; et il disait de lui que la géométrie lui était tombée, en bâillant, dans la bouche. Il le reçut cependant dans sa maison lorsqu’il tomba en démence, et il eut soin de lui jusqu’à ce qu’il fût rétablit.

Cratès étant venu à mourir, Arcésilas lui succéda dans son école, avec l’agrément d’un nommé Socratide, qui s’en désista en sa faveur. On prétend qu’il n’a rien écrit, à cause du principe de douter dans lequel il était; d’autres disent qu’il fut trouvé rectifiant quelque chose que les unes croient qu’il publia, d’autres qu’il supprima.

il avait beaucoup de respect pour Platon, dont il lisait souvent les livres avec plaisir. Il y a des auteurs qui lui attribuent d’avoir imité Pyrrhon. Il entendait la logique, et connaissait les opinions es philosophes érétriens; ce qui fit dire à Ariston qu’il ressemblait à Platon par devant, à Pyrrhon par derrière, et a Diodore par le milieu. Timon a dit de lui quelque chose de pareil, l’appelant un Ménédème à poitrine de plomb, un Pyrrhon tout couvert de chair, ou un Diodore; et peu après il lui fait dire: J’irai en nageant vers Pyrrhon, ou vers le tortueux Diodore.

Il était fort sentencieux et serré dans ses discours, et coupait ses mots en parlant, étant d’ailleurs satirique et hardi; ce qui donna occasion à Timon de le reprendre en ces termes : « N’oublie point qu’étant jeune, tu méritais de recevoir les censures que tu fais. » Un jeune homme parlant devant lui avec plus d’affronterie qu’il ne lui convenait: N’y a-t-il ici personne, dit Arcésilas, qui réprime sa langue par la punition qu’il mérite? Un autre qui s’abandonnait à des plaisir défendus, lui ayant demandé, pour s’excuser, s’il croyait que, parmi ceux qu’on pouvait prendre, l’un fût plus grand que l’autre, il lui répondit qu’oui, tout comme une mesure est plus grande que l’autre. Un nommé Émon de Chio, qui avait coutume de se parer, et qui se croyait beau malgré sa laideur, lui ayant demandé s’il pensait qu’on ne pourrait pas plaire à quelque sage: Pourquoi non, repartit-il, quand même on serait moins beau et moins orné que vous n’êtes? Un débauché offensé de sa gravité lui ayant dit : Vénérable personnage, est-il permis de vous demander quelque chose, ou faut-il se taire? il lui répondit: Femme, qu’as-tu de désagréable à d’étrange à m’apprendre? Il fit taire un homme qui parlait beaucoup et disait de mauvaise choses, en lui disant que les enfants des esclaves ne savaient que tenir des discours obscènes. Il fit aussi à un autre qui faisait la même chose: Vous me paraissez avoir sucé le lait d’une bonne nourrice.

A d’autres, il répondait quelquefois rien. Un usurier, qui cherchait à s’instruire, lui ayant dit: Il y a une chose que j’ignore, il lui répondit: L’oiseau ne fait pas les trous par où passe le vent, à moins qu’il ne soit avec sa nichée[49]. Ces paroles sont prises de l’Œnomnaüs de Sophocle. Un dialecticien, disciple d’Alexinus, avait voulu rapporter un trait de son maître; mais comme il ne pouvait en venir à bout, Arcésilas lui dit que Philoxène, ayant entendu des faiseurs de brique réciter ses vers à rebours, foula leurs briques aux pieds, et dit que puisqu’ils corrompaient son ouvrage, il était juste qu’il détruisit le leur. Il blâmait ceux qui négligeaient l’étude des sciences dans l’âge où ils y sont propres. Il avait coutume d’insérer dans ses discours ces mots, Je le pense, ou, Un tel ne consentira pas à cela, en nommant en même temps son nom. La plupart de ses disciples l’imitaient, non-seulement à cet égard, amis il s’efforçaient encore de parler à sa manière et d’employer les même tours d’expressions que lui. Il inventait avec succès, prévenait les objections qu’on pouvait lui faire, et ramenait ses raisons au principal point du discours. Il savait s’accommoder aux circonstances et persuadait ce qu’il voulait. Malgré la sévérité avec laquelle il reprenait ses disciples, son école était nombreuse, parcequ’on supportait volontiers son humeur pour profiter de ses préceptes: car c’était un homme de fort caractère, et qui donnait de bonnes espérances à ses disciples. Il était libéral de son bien, prêt à rendre de bons offices, et cachait les services qu’il avait rendus, détestant l’ostentation dans les bienfaits. un jour, étant entré chez Ctésibe qui était malade, et voyant qu’il était dans le besoin, il glissa sous son chevet un sac d’argent. Ctésibe, l’ayant trouvé, dit: C’est un tour d’Arcésilas. une autre fois il lui envoya encore mille drachmes, et il procura beaucoup de crédit à Archias Arcadien, en le recommandant à Eumène.

Comme il était généreux et fort éloigné d’aimer l’argent, il était le premier à satisfaire aux contributions, et surpassait celles d’Archécrate et de Callicrate, aimant à racheter ceux qui étaient en quelque servitude, aidant beaucoup de gens et faisant plusieurs charités. Quelqu’un lui avait emprunté des vases d’argent pour recevoir ses amis; comme il était pauvre, Arcésilas ne les redemanda point, et ne tâcha point de les ravoir. On croit même qu’il fit ce prêt à dessein, et que celui à qui il l’avait fait étant pauvre, il lui fit présent de ces vases. Il avait du bien à Pitane, dont Pylade, son frère, avait soin de lui envoyer les revenus; outre cela, Eumène, fils de Philetère, lui faisait présents. Aussi était-il le seul roi pour qui il avait du dévouement. Plusieurs autres philosophes faisaient leur cour à Antigone, mais il fuyait les occasions d’être connu de ce prince. Il entretenait amitié avec Hiérocles, gouverneur de Munychie et du Pirée: ordinairement il allait le voir les jours de fête, et quoique cet ami lui conseillât de rendre ses devoirs à Antigone, il ne voulut point avoir cette complaisance pour lui; et s’étant une fois contraint jusqu’à venir à l’entrée du palais, il retourna sur ces pas. Après une bataille navale, plusieurs s’étant empressé d’écrire des lettres de consolation à Antigone, il ne les imita point; et ayant été envoyé, pour les intérêts de sa patrie, en ambassade auprès de lui à Démétriade, il ne réussit point. Il passa sa vie dans l’académie, avec un grand éloignement pour les charges de l’état, faisant cependant de temps en temps quelque séjour à Athènes, savoir au Pirée, où il répondait aux questions qu’on lui proposait: car il avait l’amitié d’Hiérocles, ce qui le faisait même blâmer par quelques uns.

Il était magnifique, et on peut dire qu’il était un autre Aristippe; il faisait souvent des parties avec ses amis, et ils s’invitaient réciproquement. Il ne cachait point ses liaisons avec Théodète et Philète, fameuse débauchées d’Élée, et repoussait la médisance en se couvrant des sentences d’Aristippe. Il était porté à l’amour et avait même des inclinaisons plus vicieuses, jusque là qu’Ariston de Chio, stoïcien, le traitait de corrupteur de la jeunesse, et d’impudique éloquent et téméraire. Les reproches qu’on lui fait là-dessus regardent Démétrius lorsqu’il s’embarqua pour Cyrène, et Léocharès de Myrléa, aussi bien que Démocharès et Pythoclès, le premier fils de Lacinés et le second de Bugelus. Ayant remarqué les sentiments des deux derniers pour lui, il dit qu’il y cédait par un principe louable: cela fut cause que ses censeurs l’accusèrent encore de rechercher l’amitié du peuple et la gloire.

On l’attaqua surtout chez Jérôme le péripatéticien, lorsque celui-ci invita ses amis pour célébrer le jour de naissance d’Alcyron, fils d’Antigone, fête dont Antigone faisait la dépense, par les présents qu’il envoya. Arcésilas, évitant d’entrer en dispute à table, fut provoqué par un nommé Aridèle, qui lui proposa une question qui méritait d’être un sujet de conversation; mais il répondit que la principale qualité d’un philosophe était de savoir faire chaque chose en son temps. Timon le raille sur son goût pour les applaudissements du vulgaire. « A peine, dit-il, achève-t-il de parler, qu’il perce la foule à droite et à gauche; on le contemple comme des oiseaux nigauds admirent le hibou. Voilà le fruit qui te revient de la faveur du peuple; mais, homme vain, cela vaut-il la peine de t’en glorifier? »

Arcésilas était d’ailleurs si modéré et si peu plein de lui-même qu’il exhortait ses disciples d’aller entendre d’autres maîtres que lui. un jeune homme de Chio ayant témoigné qu’il préférait l’école de Jérôme le péripatéticien à la sienne, il le prit par la main, l’y conduisit, le recommanda au philosophe, et exhorta le jeune homme à être docile. Quelqu’un lui ayant demandé pourquoi quantité de disciples quittaient les sectes de leurs maîtres pour embrasser celle d’Épicure, tandis qu’aucun épicurien n’abandonnait la sienne pour en embrasser une autre, il répondit : « Parceque des hommes on fait bien des eunuques, mais que des eunuques on ne fait point des hommes. » Étant près de mourir, il disposa de ses biens en faveur de Pylade, son demi-frère, en reconnaissance de ce qu’il l’avait mené à Chio, à l’insu de Mœréas, son frère ainé, et de là à Athènes. Il ne fut jamais marié et ne laisse point d’enfants. Il fit trois testaments; le second, il le déposa à Athènes chez un de ses amis, et envoya le troisième à un de ses parents nommé Thaumasias, en le priant de le conserver; il lui écrivit aussi cette lettre :

ARCÉSILAS A TRAUMASIUS, SALUT.

« J’ai donné mon testament à Diogène, qui vous le remettra, étant souvent malade et valétudinaire. J’ai pris cette précaution afin que, s’il m’arrivait de mourir inopinément. Je ne m’en aille pas en vous faisant quelque tort, après avoir reçu tant de marques de votre affection pour moi. Vous fûtes toujours le plus fidèle de mes amis, soyez-le encore par rapport au dépôt que je vous confie; je vous en prie, tant en considération de mon âge que de notre consanguinité : souvenez-vous donc de la confiance que je mets dans votre bonne foi, et soyez juste envers moi, afin qu’autant qu’il se peut, mes affaires soient en bon état. J’ai deux autres testaments l’un a Athènes chez un de mes amis; l’autre est chez Amphicrite, à Erétrie. »

Selon Hermippe, il mourut d’une fièvre chaude, dont il fut attaqué pour avoir bu trip de vin, dans la soixante-quinzième année de son âge. Les Athéniens lui firent plus d’honneur qu’ils n’en avaient fait à personne. J’ai fait ces vers sur son sujet :

Arcésilas, pourquoi bois-tu jusqu’à perdre la raison? Je suis moins affligé de ta mort, que de l’affront que ton excès fait aux Muses.

Il y a eu trois autres Arcésilas : le premier fut poëte de l’ancienne comédie; le second, poëte élégiaque; le troisième, sculpteur, sur lequel Simonide composa cette épigramme :

Cette statue de Diane coûta deux cents drachmes de Parium, de celles qui portent la marque d’Aratus. L’artiste Arcésilas, fils d’Aristodicas, l’a faite avec le secours de Minerve.

on lit, dans les Chroniques d’Apollodore, qu’Arcésilas le philosophe florissait vers la cent vingtième olympiade.




BION.

Bion, originaire de Borysthène[50], dit lui-même à Antigone quels étaient ses parents et comment il devient philosophe. Car ce prince lui ayant fait cette question : Dis-moi d’où tu es, quelle est ta ville, et qui sont tes parents, Bion, qui s’aperçut qu’il le méprisait, lui tint ce discours : « Mon père était un affranchi qui se mouchâit du coude ( voulant dire qu’il vendait des choses salées ), et qui tirait son origine de Borysthène; il n’avait point de visage, c’est-à-dire qu’il l’avait cicatrisé de caractères, empreintes de la dureté de son maître. Ma mère, femme telle que mon père pouvait épouser, gagnait sa vie dans un lieu de débauche. Mon père, ayant ensuite fraudé le péage en quelque chose, fut vendu avec sa maison; un rhéteur m’acheta, parceque j’étais jeune et assez agréable. Il mourut et me laissa tout son bien; je brûlai ses écrits, et ayant tout ramassé, je vins à Athènes et je devins philosophe. Voilà mon origine, dont je me glorifie; et comme c’est là ce que j’avais à dire de moi-même, j’espère que Persée et Philonide n’en feront point une histoire. Pour ce qui regarde ma personne, vous pouvez en juger en me voyant. »

Quant au reste, Bion ne laissait pas d’être souple et fertile, et avait plusieurs fois suggéré des subtilités à ceux qui se plaisaient à embarrasser les philosophes; en d’autres occasions, il était civil et savait mettre la vanité à côté. Il a laissé beaucoup de commentaires et de sentences ingénieuses et utiles, entre autres celles-ci. On lui disait : Pourquoi ne gagnez-vous pas l’amitié de ce jeune homme? Parcequ’on ne peut pas. répondit-il, prendre du fromage mou à l’hameçon. Quelqu’un lui ayant demandé quel est de tous les hommes le plus inquiet : Celui, dit-il, qui veut être le plus heureux et le plus en repos. On dit qu’ayant été consulté s’il convenait de se marier, il répondit : Si vous épousez une femme laide, elle fera votre supplice; si vous la prenez belle, elle sera à vos voisins autant qu’à vous. Il disait que la vieillesse est le port où abordent tous les maux; que la gloire est la mère des années; que la beauté est un bien pour les autres; que la richesse est le nerf de toutes choses. il reprocha à un prodigue qui avait vendu et dissipé ses fonds, qu’autrefois la terre s’ouvrit et engloutit Amphiaraüs, mais que pour lui il avait englouti la terre. Il soutenait que l’impatience dans la douleur est un mal plus grand que l’endurer. Il blâmait ceux qui, tandis qu’ils brûlaient les morts comme insensibles, les pleuraient comme s’ils avaient du sentiment. Il croyait qu’il valait mieux perdre sa beauté que d’abuser de celle d’autrui; parceque c’était offenser le corps et l’esprit tout à la fois. Il blâmait Socrate au sujet d’Alcibiade. Il était fou, disait-il, s’il se passait de lui et qu’il lui fût nécessaire; et il n’a pas fait un grand effort sur lui-même, s’il n’en avait pas besoin. Il estimait que le chemin depuis ce monde jusqu’en enfer était facile, puisqu’on y descendait les yeux fermés. il blâmait Alcibiade d’avoir débauché les maris de leurs femmes dans sa puberté, et enlevé les femmes à leurs maris dans sa jeunesse. il enseignait à Rhodes la philosophie aux Athéniens qui y étudiaient la rhétorique; et comme on l’en blâmait, il répondit : J’ apporté du froment, ne vendrais-je que de l’orge? Une de ses manières de parler était qu’en enfer on souffrait beaucoup plus de porter de l’eau dans de bonnes cruches que dans des vases percés. Un homme qui parlait beaucoup l’importunait pour qu’il lui rendit un service : Si tu veux, lui dit-il, que je te serve en quelque chose, envoie-m’en prier par un autre. Étant sur mer avec des gens impies, le vaisseau tomba entre les mains des corsaires : C’est fait de nous, s’écrièrent-ils, si nous sommes reconnus, et moi, dit Bion, je suis perdu si on ne me reconnaît pas. Il regardait la présomption comme mettant obstacle aux progrès dans les sciences. il disait d’un riche avare, qu’au lieu de posséder ses richesses, il en était possédé; et que les avares qui gardent avec soin leurs trésors n’en jouissent pas plus que s’ils n’étaient pas à eux. Il avait encore coutume de dire que, quand nous sommes jeunes, nous nous appuyons sur nos forces, et que, lorsque nous commençons à vieillir, nous nous réglons par la prudence; que cette vertu est aussi différentes des autres que la vue l’est des autre sens; qu’il ne faut reprocher la vieillesse à personne comme un défaut, puisque tout le monde souhaite d’y parvenir. Un envieux lui paraissant avoir l’air triste et rêveur, il lui demanda s’il s’affligeait d’un malheur qui lui était arrivé, ou du bonheur d’autrui. Il appelait l’impiété une mauvaise compagne de la sécurité, qui trahit l’homme le plus fier. Il conseillait de conserver ses amis, de peur qu’on ne fît accusé d’avoir cultivé les mauvais et négligé les bons.

D’abord il méprisa les institutions de l’école académicienne, étant alors disciple de Cratès, et choisit la secte des cyniques, en prenant le manteau et la besace : car qu’Est-ce qui lui aurait sans cela inspiré l’apathie? Ensuite il se mit dans la secte théodorienne, sous la discipline de Théodore, qui ornait ses sophismes de beaucoup d’éloquence. Enfin il s’adressa à Théophraste, philosophe péripatéticien, dont il prit les préceptes. Il était théâtral, aimait à faire rire, et employait souvent les quolibets; mais comme il variait beaucoup sa manière d’enseigner, de là vient qu’Ératosthène a dit que Bion avait le premier répandu des fleurs sur la philosophie. Il avait aussi du talent pour les parodies, témoin celle-ci[51] : « Archytas, que tu es content de briller dans ton ostentation! Tu surpasses tous les railleurs en chansons et en bons mots. »

Il se moquait de la musique et de la géométrie; il aimait la magnificence et allait souvent de ville en ville, employant quelquefois l’artifice pour satisfaire son ostentation; comme quand, étant à Rhodes, il persuada à des mariniers de s’habiller en étudiants et de le suivre, et entra avec ce cortège dans une école pour se donner en spectacle. Il adoptait de jeunes gens auxquels il donnait de mauvaises leçons, et dont les tâchait de faire en sorte que l’amitié lui servît de protection. Il s’aimait aussi beaucoup lui-même, et une de ses maximes était que tout est commun entre amis. Par cette raison personne ne voulait passer pour être son disciple, quoiqu’il en eût plusieurs, et parmi eux quelques uns étaient devenus fort impudents dans son commerce, jusque-là qu’un nommé Bétion n’eut pas honte de dire à Ménédème qu’il croyait ne rien faire contre l’honneur, quoiqu’il fît des actions fort criminelles avec Bion; et celui-ci tenait quelquefois des discours plus indécents encore qu’il avait appris de Théodore.

il tomba malade à Chalcis, et, selon le témoignage des gens du lieu, il se laissa persuader d’avoir recours aux ligatures[52], et de se repentir des crimes qu’il avait commis contre la divinité. Il souffrit beaucoup par l’indigence de ceux qui étaient chargés du soin des malades, jusqu’à ce qu’Antigonus lui envoya deux domestiques pour le servir. Il suivait ce prince, se faisant porter dans un litière, comme le dit Phavorin dans son Histoire diverse; il y rapporte aussi sa mort. Voici des vers que j’ai faits contre lui: On dit que Bion de Borysthène, Scythe d’origine, niait l’existence des dieux. S’il avait persisté dans cette opinion, on pourrait dire qu’il avait effectivement ce sentiment dont il faisait profession, tout mauvais qu’il est. Mais une maladie où il tombe lui faisant craindre la mort, on a vu celui qui niait qu’il y eût des dieux, qui n’avait jamais regardé les temples, et qui se moquait de ceux qui offrent des sacrifices, faire non-seulement monter à l’honneur des dieux la graisse et l’encens dans les foyers sacrés, sur la table et l’autel, non-seulement dire, J’ai péché, pardonnez-moi mes crimes; mais on l’a vu aller jusqu’à ajouter foi aux enchantements d’une vieille femme, se laisser attacher des charmes au cou et aux bras, et suspendre à sa porte de l’aube-épine, avec une branche de laurier; en un mit, dispose se prêter à tout plutôt qu’à mourir. Insensé ! qui pense que les dieux s’achètent, comme s’il n’y en avait que quand il plait à Bion de le croire! Devenu donc inutilement sage, lorsque son gosier n’est plus qu’un charbon ardent, il tend les mains et s’écrie : Reçois mes vœux, ô Pluton!

Il y a eu dix Bions : le premier, natif de Proconnèse, fut contemporain de Phérécyde de Syrus : on a deux livres de lui ; le second, Syracusain, écrivit de la rhétorique; le troisième est celui dont nous venons de donner la vie; le quatrième, disciple de Démocrite et mathématicien d’Abdère, a écrit en langue attique et ionique; il est le premier qui ait dit qu’en certains pays il y a six mois de nuits et six mois de jour; le cinquième, né à Solès, a traité de l’Éthiopie; le sixième, rhétoricien, a laissé neuf livres intitulés des Muses; le septième était poëte lyrique; le huitième, sculpteur de Milet, dont Polémon a parlé; le neuvième, poëte tragique et un de ceux qu’on appelait Tharsiens; le dixième, sculpteur de Clazomène ou de Chio, dont Hipponax fait mention.




LACYDES.

Lacydes, fils d’Alexandre, était natif de Cyrène. Il fut chef de la nouvelle académie et successeur d’Arcésilas. Ses mœurs furent austères, et il eut beaucoup de disciples et de sectateurs. Il fut fort appliqué dès sa jeunesse; et quoiqu’il fût pauvre, il était gracieux et agréable dans ses discours. On dit que, pour n’être pas volé dans son ménage, à mesure qu’il prenait de ses provisions, il en scellait la porte; qu’ensuite il glissait le cachet en dedans par un trou, afin qu’on ne pût rien tirer de l’armoire sans qu’on s’en aperçut; et que ses domestiques ayant observé cela, enlevaient le scellé, et, après avoir pris ce qu’ils voulaient, recachetaient la porte et passaient le cachet au travers d’une ouverture; ce qu’ils réitérèrent souvent, sans que Lacydas s’en doutât.

il tenait son école à l’académie, dans un jardin que la roi Attale y avait fait faire, et qu’on appela Lacydien, du nom du possesseur. Il est le seul qu’on sache avoir disposé de son école pendant sa vie; il la céda à Téléclès et à Évandre, Phocéens. Cet Évandre eut Hégésinus de Pergame pour successeur, et celui-ci Carnéade. On rapporte qu’Attale ayant appelé Lacydes à sa cour, il répondit : Qu’il fallait voir les princes de loin. Quelqu’un ayant commencé tard d’apprendre la géométrie, et lui demandant s’il croyait qu’il en fût encore temps : Pas encore, lui dit Lacydes. Il mourut la quatrième année de la cent trente-quatrième olympiade, après vingt-six ans d’étude; sa mort fut causée par une paralysie où il tomba par un excès, et dont je parle dans ces vers.

Lacydes, pris de boisson, tu succombes au pouvoir de Bacchus; ce dieu, qui t’appesantit le cerveau et t’ôta l’usage des membres et la vie, tire sa grandeur des effets du vin.



CARNÉADE.

Carnéade de Cyrène fut fils d’Épicome ou de Phiolocome, comme dit Alexandre, dans ses Successions. Après avoir lu avec attention les livres des stoïciens, et surtout ceux de Chrysippe, il les réfuta avec beaucoup de retenue, avouant même que sans Chrysippe il ne serait pas ce qu’il était. Il aimait l’étude, mais il s’appliquait moins à la physique qu’à la morale. Il était si assidu, qu’il négligeait le soin de son corps, et se laissait croître les ongles et les cheveux. Son habileté dans la philosophie excita même la curiosité des orateurs, qui renvoyaient leurs écoliers pour avoir loisir de l’entendre. Il avait la voix si forte, que le principal du collège le faisait souvent avertir de la modérer; et comme il répondit une fois : Qu’on m’apprenne à la régler, on lui réplique fort bien : Réglez-vous sur l’ouïe de ceux qui vous écoutent. Il était véhément dans ses censures, et disputeur difficile; ce qui faisait qu’il évitait de se trouver à des repas. On lit, dans l’Histoire de Phavorin, qu’un jour il se prit à railler Mentor de Bithynie, qui aimait sa concubine, et se servit de ces termes : « Il y a parmi vous un petit homme vain, lâche, et qui de taille et de voix ressemble parfaitement à Mentor; je veux le chasser de mon école. » A ces mots l’offensé se leva, et répliqua aussitôt: « Mentor et lui se dirent: Levons-nous et partons sur-le-champ[53]. » Il semble qu’il ait témoigné quelque regret de mourir. Il répétait souvent que la nature dissoudrait bien ce qu’elle avait uni, Ayant su qu’Antipater s’était détruit par le poison, il eut envie d’imiter son exemple. Qu’on m’en donne aussi! dit-il. Mais comme on lui demanda ce qu’il souhaitait, il ajouta : Du vin miellé. On dit que, lorsqu’il mourut, il y eut une éclipse de lune, comme si le plus bel astre après le soleil prenait pas à sa mort. Apollodore, dans ses Chroniques, la fixe à la quatrième année de la cent soixante-dixième olympiade, qui fut la quatre-vingt-cinquième de son âge. On a de lui des lettres qu’il a écrites à Ariarathes, roi de Cappadoce; ses disciples ont écrit le reste des ouvrages qu’on lui attribue, lui-même n’en ayant point laissé. J’ai fait son épitaphe en vers logadiques et archébulins[54].

Muse, que veux-tu que je reprenne en Carnéade? On voit bien jusqu’où il craignait la mort : affligé d’une maladie étique, il ne voulut pont la terminer. On lui dit qu’Antipater avait fini sa vie en buvant du poison : Qu’on me donne, dit-il alors, qu’on me donne aussi… — Et quoi? lui dit-on. — Ah! qu’on me donne, reprit-il, du vin miellé ; ayant souvent à la bouche cette expression, que la nature qui l’avait composé saurait bien le dissoudre. Il n’en mourut pourtant pas moins, quoiqu’il négligeât l’avantage de descendre avec moins de maux chez les morts

On dit que ses yeux s’obscurcissaient quelquefois sans qu’il s’en aperçût ; de sorte qu’il avait dit à son domestique que quand cela lui arriverait, il apportât de la lumière; et lorsqu’il était averti qu’il y en avait, il disait à son domestique de lire. Il a eu plusieurs disciples, dont le plus célèbre fut Clitomaque, duquel nous parlerons; on fait mention d’un autre Carnéade, qui faisait des élégies, mais froides, et difficiles à entendre.



CLITOMAQUE.

Clitomaque de Carthage s’appelait, dans la langue de son pays, Asdrubal, et commença à s’appliquer à la philosophie dans sa patrie; il vint à Athènes à l’âge de quarante ans, et y étudia sous Carnéade. Ce philosophe, ayant connu son génie, l’instruisit dans les lettres, et prit tant de soin de le pousser, que non-seulement Clitomaque écrivit plus de quatre cents volumes, mais qu’il eut aussi l’honneur de remplacer son maître, dont il a commenté les sentences. Il acquit surtout une exacte connaissance des sentiments des académiciens, des péripatéticiens et des stoïciens.

En général, quant aux académiciens, Timon les critique en appelant leurs instructions un babil grossier. Jusqu’ici nous avons parlé de ces philosophes, dont Platon fut le chef ; à présent nous viendrons aux péripatéticiens, qui tirent aussi leur origine de lui, et dont Aristote fut le chef. C’est par lui que nous allons commencer.

ARISTOTE.

Aristote de Stagira était fils de Nicomaque et de Phæstias ; son père descendait de Nicomaque, fils de Machaon, qui était fils d’Esculape, au rapport d’Hermippe, dans son livre sur Aristote. Ce philosophe vécut longtemps à la cour d’Amyntas, roi de Macédoine, dont il était aimé pour son expérience dans la médecine. Il fit ses études sous Platon, et l’emporta en capacité sur tous ses autres disciples. Timothée d’Athènes, dans ses Vies, dit qu’il avait la voix grêle, les jambes menues, les yeux petits ; qu’il était toujours bien vêtu, portait des anneaux aux doigts, et se rasait la barbe : selon le même auteur, il eut d’Herpilis, sa concubine, un fils naturel qu’il appela Nicomaque.

Il quitta Platon pendant que ce philosophe vivait encore ; et on rapporte qu’il dit à ce sujet : Aristote a fait envers moi comme un poulain qui regimbe contre sa mère. Hermippe dit, dans ses Vies, qu’ayant été envoyé, de la part des Athéniens, en ambassade auprès de Philippe, Xénocrate prit la direction de l’académie pendant son absence ; qu’à son retour, voyant qu’un autre tenait sa place, il choisit dans le lycée un endroit où il enseignait la philosophie en se promenant, et que c’est de là qu’il fut surnommée péripatéticien. D’autres veulent qu’on lui imposa ce nom parceque Alexandre, après être relevé de maladie, écoutait ses discours en se promenant avec lui ; et qu’ensuite, lorsqu’il se vit plusieurs auditeurs, il reprit l’habitude de s’asseoir, en disant, au sujet des instructions qu’il donnait, qu’il lui serait honteux de se taire et de laisser parler Xénocrate. Il exerçait ses disciples à soutenir des propositions, et les appliquait en même temps à la rhétorique.

il partit ensuite d’Athènes pour se rendre auprès de l’eunuque Hermias, tyran d’Atarne, dont il était fort ami et même parent, selon quelques uns, ayant épousé sa fille ou sa nièce, comme le dit entre autres Démétrius de Magnésie, dans ses livres des Poëtes et des Écrivains de même nom; il ajoute qu’Hermias, Bithynien de naissance, fut esclave d’Eubule, et qu’il tua son maître. Aristippe, dans le premier livre des Délices des anciens, dit qu’Aristote prit de l’amour pour la concubine d’Hermias, qu’il l’obtint en mariage, et en eut tant de joie, qu’il fit à cette femme des sacrifices comme les Athéniens en faisaient à Cérès; et que, pour remercier Hermias, il fit en son honneur un hymne qu’on verra ci-dessous.

Après cela il passa en Macédoine, à la cour de Philippe, qui lui confia l’éducation d’Alexandre; et, pour récompense de ses services, il pria le roi de rétablir sa patrie dans l’état ou elle était avant sa ruine. Philippe lui ayan accordé cette grace, Aristote donna des lois à Stagira. Il fit aussi, à l’imitation de Xénocrate, des règlements dans son école, suivant lesquels on devrait créer un des disciples supérieur des autres pendant dix jours. Enfin, jugeant qu’il avait employé assez de temps à l’éducation d’Alexandre, il retourna à Athènes, après lui avoir recommandé Callisthène d’Olynthe, son parent. On dit que ce prince, piqué de ce que Callisthène lui parlait avec autorité et lui désobéissait, l’en reprit par un vers dont le sens était : « Mon ami, quel pouvoir t’arroges-tu sur moi? Je crains que tu ne me survives pas. » Cela arriva aussi. Alexandre, ayant découvert que Callisthène avait trempé dans la conjuration d’Hermolaüs, le fit saisir et enfermer dans un cage de fer, où, infecté de ses ordures, il fut porté de côté et d’autre, jusqu’à ce qu’ayant été exposé aux lions, il finit misérablement sa vie. Aristote continua de professer la philosophie à Athènes pendant treize ans, au bout desquels il se retira secrètement en Chalcide, pour se soustraire aux poursuites du prêtre Eurymédon qui l’accusait d’impiété, ou à celles de Démophile, qui, selon Phavorin, dans son Histoire, le chargeait non seulement d’avoir fait pour Hermias l’hymne dont nous avons parlé, mais encore d’avoir fait graver à Delphes, sur la statue de ce tyran, l’épitaphe suivant :

Un roi de Perse, violateur des lois, fit mourir celui dont on voit ici la figure; un ennemi généreux l’eût vaincu par les armes, mais ce perfide le surprit sous le voila de l’amitié.

Eumèle, dans le cinquième livre de ses Histoires, dit qu’Aristote mourut de poison la soixante et dixième année de son âge; il dit aussi qu’il avait tente ans lorsqu’il se fit disciple de Platon : mais il se trompe, puisque Aristote en vécut soixante-trois, et qu’il n’en avait que dix-sept lorsqu’il commença de fréquenter l’école de ce philosophe. Voici l’hymne dont j’ai parlé :

O vertu pénible aux mortels, et qui êtes le bien le plus précieux qui se puisse acquérir dans la vie; c’est pour vous, vierge auguste, que les sages Grecs bravent la mort, et supportent courageusement les travaux les plus rudes; vous remplissez les ames d’un fruit immortel, meilleur que l’or, les liens du sang, les douceurs du sommeil C’est pour l’amour de vous que le céleste Hercule et les fils de Léda endurèrent tant de maux : leurs actions ont fait l’éloge de votre puissance. Achille et Ajax sont allés aux lieux infernaux, par le désir qu’ils ont eu de vous conquérir. C’est aussi l’amour de votre beauté qui a privé du jour la nourrisson d’Atarne, illustre par ses grandes actions; les Muses immortelles, ces filles de Mémoire qui ajoutent à la gloire de Jupiter l’Hospitalier et qui couronnent une amitié sincère, augmenterons l’honneur de son nom.

J’ai fait aussi les vers suivants sur Aristote :

Eurymédon, qui préside aux mystères de Cérès, se prépare à accuser Aristote d’impiété; mais ce philosophe le prévient, en buvant du poison. c’était au poison de vaincre une injuste envie. Phavorin dit, dans son Histoire qu’Aristote avant de mourir composa un discours apologétique pour lui, dans lequel il dit qu’à Athènes « la poire nait sur le poirier, et la figue sur le figuier[55]. » Apollodore, dans ses Chroniques, croit qu’il naquit la première année de la quatre-vingt-dix-neuvième olympiade ; qu’il avait dix-sept ans lorsqu’il se fit disciple de Platon; qu’il demeura chez lui jusqu’à l’âge de trente-sept; qu’alors il se rendit à Mitylène sous le règne d’Eubule, la quatrième année de la cent huitième olympiade; que Platon étant mort la première année de cette olympiade, il partit sous Théophile ( archonte ) pour aller voir Hermias, auprès duquel il s’arrêta trois ans; qu’ensuite il se transporta à la cour de Philippe, sous Pythodote ( archonte ), la seconde année de la cent neuvième olympiade, et lorsque Alexandre avant quinze ans; que de Macédoine il repassa à Athènes, la seconde année de la cent onzième olympiade; qu’il y enseigna treize ans dans le lycée; qu’enfin il se retira en Chalcis la troisième année de la cent quatorzième olympiade, et y mourut de maladie, âge de soixante-trois ans, dans le même temps à peu près que Démosthène mourut, sous Philoclès, à Cétauria. On dit qu’Aristote tomba dans la disgrace d’Alexandre, à cause que Callisthène qu’il avait recommandé; et que, pour le chagriner, ce prince agrandit Anaximène et envoya des présents à Xénocrate. Théocrite de Chio fit une épigramme contre lui, qu’Ambryon a rapportée dans la vie de Théocrite :

Le vain Aristote a élevé un vain monument à l’honneur d’Hermias, eunuque, et escale d’Eubule.

Timon critique aussi son savoir, qu’il appelle la légèreté du discoureur Aristote.

Telle fut la vie de ce philosophe; voici son testament, à peu près comme je l’ai lu :

SALUT.

Aristote dispose ainsi de ce qui le regarde. En cas que la mort me surprenne, Antipater sera l’exécuteurs général de mes dernières volontés, et aura la surintendance de tout; et jusqu’à ce que Nicanor puisse agir par rapport à mes biens[56], Aristomène, Timarque, Hipparque, aideront à en prendre soin, aussi bien que Théophraste, s’il le veut bien et que cela lui convienne, tant par rapport à mes enfants que par rapport à Herpilis et aux biens que je laisse. Lorsque ma fille sera nubile, on la donnera à Nicanor; s’il lui arrivait quelque malheur, ce que je n’espère pas, qu’elle meure avant de se marier ou sans laisser d’enfants, Nicanor héritera de tous mes biens, et disposera de mes esclaves et de tout d’une manière convenable. Nicanor aura donc soin et de ma fille et de mon fils Nicomaque, de sorte qu’il ne leur manque rien, et il en agira envers eux comme leur père et leur frère. Que si Nicanor venait à mourir ou avant d’avoir épousé ma fille, ou sans laisser d’enfants, ce qu’il réglera sera exécuté. Si Théophraste veut alors retirer ma fille chez lui, il entrera dans tous les droits que je donne à Nicanor ; sinon les curateurs, prenant conseil avec Antipater, disposeront de ma fille et de mon fils selon qu’ils le jugeront le meilleur. Je recommande aux tuteurs et à Nicanor de se souvenir de moi et de l’affection qu’Herpylis m’a toujours portée, prenant soin de moi et de mes affaires. Si, après ma mort, elle veut se marier, ils prendront garde qu’elle n’épouse personne au dessous de ma condition; et en ce cas, outre les présents qu’elle a déjà reçus, il lui sera donné un talent d’argent, trois servantes si elle veut, outre celle qu’elle a, et le jeune garçon Pyrrhæus; si elle veut demeurer à Chalcis, elle y occupera le logement contigu au jardin; et si elle choisit Stagira, elle occupera la maison de mes pères, et les curateurs feront meubler celui de ces deux endroits qu’elle habitera. Nicanor aura soin que Myrmex soit renvoyé à ses parents d’une manière louable et honnête, avec tout ce que j’ai à lui appartenant. Je rends la liberté a Ambracis, et lui assigne pour dot, lorsqu’elle se mariera, cinq cent drachmes et une servante; mais à Thala, outre l’esclave achetée qu’elle a, je lègue une jeune esclave et mille drachmes. Quant à Simo, outre l’argent que lui a été donné pour acheter un autre esclave, on lui achètera un esclave, ou on lui en donnera la valeur en argent. Tacho recouvrera sa liberté lorsque ma fille se mariera. on affranchira pareillement alors Philon et Olympius avec son fils. Les enfants de mes domestiques ne seront point rendus ; mais ils, passeront au service de mes héritiers jusqu’à l’âge adulte, pour être affranchis alors s’ils l’ont mérité. On aura soin encore de faire achever et placer les statues que j’ai commandées à Gryllion, savoir celles de Nicanor, de Proxène et de la mère de Nicanor. On placera aussi celle d’Arimneste pour lui servir de monument, puisqu’il est mort sans enfants. Qu’on place aussi dans le Némée, ou ailleurs, comme on le trouvera bon, la Cérès de ma mère. On mettra dans mon tombeau les os de Pythias, comme elle l’ordonné. On exécutera aussi le vœu que j’ai fait pour la conservation de Nicanor, en plaçant à Stagira les animaux de pierre que j’ai voués pour lui a Jupiter et à Minerve sauveurs : ils doivent être de quatre coudées.

Ce sont là ses disposition testamentaires.

On dit qu’on trouva chez lui quantité de vases de terre. Lycon rapporte qu’il se baignait dans un grand bassin où il mettait de l’huile tiède, qu’il revendait ensuite ; d’autres disent qu’il portait sur l’estomac une bourse de cuir qui contenait de l’huile chaude, et qu’en dormant il tenait dans la main une boule de cuivre au-dessus d’un bassin, afin qu’en tombant dans le bassin elle le réveillât.

On a de lui plusieurs belles sentences. On lui demandait ce que gagnent les menteurs en déguisant la vérité : il leur arrive, dit-il, qu’on ne les croit pas, lors même qu’ils ne mentent point. On lui reprochait qu’il avait assisté un méchant homme : Je n’ai pas eu égard à ses mœurs, dit-il, mais à sa qualité d’homme. Il disait continuellement à ses amis et à ses disciples que la lumière corporelle vient de l’air qui nous environne ; mais qu’il n’y a que l’étude des sciences qui puisse éclairer l’ame. Il reprochait aux Athéniens qu’ayant inventé le froment et les lois, ils se servaient bien de l’un pour vivre, mais ne faisaient aucun usage des autres pour se conduire. Il disait que les sciences ont des racines amères, mais qu’elles rapportent des fruits doux; que le bienfait est ce qui vieillit le plus tôt; que l’espérance est le songe d’un homme qui vieille. Diogène lui présentant une figue sèche, il pensa s’il la refusait il lui donnerai quelque occasion de critique; il l’accepta donc, en disant : Diogène a perdu sa figue avec le mot qu’il voulait dire. En ayant accepté encore une, il l’éleva en l’air, comme les enfants, et la regarda en disant : O grand Diogène! et puis la lui rendit. Il disait que les enfants ont besoin de trois choses : d’esprit, d’éducation et d’exercice. On l’avertit qu’un méchant faisait tort à sa réputation : Laissez-le faire, dit-il, et qu’il me batte même, pourvu que je ne m’y rencontre pas. Il disait que la beauté est la plus forte de toutes les recommandations; mais d’autres veulent que ce soit Diogène qui la définissait ainsi, et qu’Aristote disait que la beauté est un don; Socrate, qu’elle est une tyrannie de peu de durée; Théophraste, une tromperie muette; Théocrite, un beau mal; Carnéade, une reine sans gardes.

on demandait à Aristote quelle différence il y avait entre une homme savant et un ignorant : Celle qu’il y a, dit-il, entre un homme vivant et un cadavre. Il disait que la culture de l’esprit sert d’ornement dans la prospérité, et de consolation dans l’adversité; de sorte que les parents qui font instruire leurs enfants méritent plus d’éloge que ceux qui se contentent de leur avoir donné la vie seulement; au lieu qu’un doit aux autres l’avantage de vivre heureusement. Quelqu’un se glorifiant d’être né dans une grande ville, il dit que ce n’était pas à cela qu’il fallait prendre garde, mais qu’il fallait voir si on était digne d’une patrie honorable. on lui demanda ce que c’était qu’un ami; il dit que c’était une ame qui animait deux corps. il disait qu’il y a des hommes aussi avares de leurs biens que s’ils devaient toujours vivre, et d’autres aussi prodigues que s’ils devaient mourir à chaque instant. Quelqu’un lui ayant demandé pourquoi on aimait a être longtemps dans la compagnie des personnes qui sont belle; C’est, dit-il, la demande d’un aveugle. A quoi, lui dit-on, la philosophie est-elle utile? A faire volontairement, repartit-il, ce que d’autres font par la crainte des lois. Sur ce qu’on lui demanda comment des disciples doivent être disposés pour faire des progrès : ils doivent, dit-il, tâcher d’atteindre ceux qui sont devant eux, et ne pas s’arrêter pour attendre ceux qui vont plus lentement qu’eux.

un homme, qui parlait beaucoup et indécemment, lui ayant demandé si son discours ne l’avait pas ennuyé : Je vous assure, lui dit-il, que je ne vous ai pas écouté. On lui reprochait qu’il avait donné la charité à un méchant homme: J’ai, dit-il, moins considéré l’homme que l’humanité. On lui demandait quelle conduite nous devons tenir avec nos amis : Celle, dit-il, que nous voudrions qu’ils tinssent avec nous. Il appelait la justice une vertu de l’ame qui nous fait agir avec chacun selon son mérite, et disait que l’instruction est un guide qui nous mène heureusement à la vieillesse. Phavorin, dans le deuxième livre de ses Commentaires, dit qu’il proférait souvent ces paroles qu’on lit aussi dans sa philosophie morale : Chers amis! il n’y a point de vrais amis.

il a écrit beaucoup de livres dont je donnerai la liste pour faire connaître le génie de ce grand homme. Quatre livres de la justice; trois des Poëtes; trois de la Philosophie,; deux de la Politique; une de la Rhétorique, intitulé Gryllus; un qui a pour titre Nérinthe; un nommé le Sophiste; un connu sous le nom de Ménexène; un de l’Amour; un intitulé Banquet; un de la Richesse; un d’Exhortations; une de l’Ame; un de la Prière; un de la Noblesse; un de la volupté; un intitulé Alexandre, ou des Colonies; un de la Royauté; un de la Doctrine; trois du Bien; autant des Lois de Platon; deux de la République de ce philosophe; un intitulé Économique; un de l’Amitié; un de la Patience dans la douleur; un des Sciences; deux des Controverses; quatre de Solutions de controverses; autant des Distinctions des sophistes; un des Contraires; un des Genres et des Espèces; un du Propre; trois de Commentaires épichérématiques[57]; trois propositions sur la Vertu; un livre d’Objections; un des choses qui se disent diversement ou suivant le but qu’on se propose; un des Mouvements de la colère; cinq de Morale; trois des Éléments; une de la Science; une du Principe; dix-sept Divisions; un des Choses divisibles; deux de l’Interrogation et des Réponses; deux du Mouvement; un des Propositions; quatre des Proportions controversées; un des Syllogismes; neuf des premières Analyses; deux des dernières Grandes Analyses; un des Problèmes; huit de ce qui regarde la Méthode; un du Meilleur; un de l’Idée; sept de Définitions pour les lieux communs; deux de Syllogismes; un intitulé Syllogistique et Définitions; un de ce qui est éligible et de ce qui est accidentel; un des choses qui précèdent les Lieux communs; deux des Lieux communs pour les définitions; un des Passions; un intitulé Divisible; un intitulé Mathématicien; treize Définitions; deux livres sur l’Épichérème, un sur la Volupté; un intitulé Propositions; un de ce qui est volontaire; une de l’Honnête; vingt-cinq Question épichérématiques; quatre Question sur l’Amour; deux Questions sur l’Amitié; un livre de Question sur l’Ame; deux de la Politique; huit de la Politique telle qu’est celle de Théophraste; deux des Choses justes; deux sur l’Assemblage des arts; deux sur l’Art de la Rhétorique; un autre intitulé l’Art; deux intitulé Autre Art; un intitulé Méthodique; un intitulé Introduction à l’Art de Théodecte; deux de l’Art poétique; un d’Enthymèmes de rhétorique; sur la grandeur; un du Choix des Enthymèmes; deux de la Diction; un du Conseil; deux de la Compilation; trois de la Nature; un intitulé Physique; trois de la Philosophie d’Archytas; un de celle de Speusippe et de Xénocrate; un des choses du Timée et des disciples d’Archytas; un sur Mélissus; un sur Alcémon; un sur les pythagoriciens; un sur Gorgias; un sur Xénocrate; un sur Zénon; un sur les pythagoriciens; neuf des Animaux; huit d’Anatomie; un intitulé Choix d’Anatomie; un des Animaux composés; un des Animaux fabuleux; un intitulé De ne pas engendrer; deux des Plantes; un intitulé Physiognomique; deux de la Médecine; un de l’Unité; un des signes de la Tempête; un intitulé Astronomique; un de la Musique; un intitulé Mémorial; six des Ambiguités d’Homère; un de la Poétique; trente-huit des Choses naturelles, par ordre alphabétique; deux de Problèmes revus; deux de Choses concernant toutes les Sciences; un intitulé Mécanique; deux de Problèmes tirés de Démocrite; un de la Pierre; deux intitulés Justifications; un de Paraboles; douze d’Œuvre indigestes; quatorze de Choses traitées selon leurs genres; un des Victoires olympiques; un de la Musique des jeux pythiens; un intitulé Pythique; un des Victoires aux jeux pythiens; un des Victoires de Bacchus; un des Tragédies; un Recueil sur l’histoire des poëtes; un de Proverbes; un intitulé Loi de recommandation; quatre des Lois; un des Prédicaments; un de l’Interprétation; cent cinquante-huit sur les différentes Polices des villes proposées chacune à part, savoir, celles qui suivent l’ordre démocratique, l’oligarchie, l’aristocratique, et le monarchique. On trouve aussi dans ses œuvres les lettres suivantes : Lettres à Philippe; Lettres des Sylembriens[58]; quatre lettres à Alexandre; neuf à Antipater; une à Mentor; une à mistagore; une à Philoxène; une à Démocrite.

Il a aussi écrit un poëme dont le commencement est : « Saint interprète des dieux, ô vous qui atteignez de loin! » et une élégie dont les premières paroles sont : « Fille d’une mère qui possède Science. » On compte quatre cent quarante-neuf mille deux cent septante versets dans ses ouvrages.

Voilà pour ce qui regarde le nombre de ses ouvrages; voici les opinions qu’il y établit. il distingue deux sortes de philosophies, l’une qu’il appelle théorique et l’autre pratique; comprenant sous la dernière la morale et la politique, et dans la politique ce qui regarde la police publique et domestique; sous la philosophie théorique, il comprend la physique et la logique, et cette dernière, non comme une partie de la philosophie, mais comme un excellent instrument pour parvenir à sa connaissance. Il donne deux objets à la logique, le vrai et le vraisemblable, et se sert de deux méthodes pour chacun, de la dialectique et de la rhétorique pour le vraisemblable de l’analyse et de la philosophie pour le vrai, n’omettant rien, ni de ce qui regarde l’invention, ni de ce qui sert au jugement, ni de ce qui concerne l’usage [59]. Sur l’invention il fournit des lieux communs, des méthodes, et une multitude de propositions d’où l’on peut recueillir des sujets pour faire des arguments probables, pour conduire le jugement. Il donne des premières analyses et les secondes; les premières servent à juger des propositions majeures, les secondes à examiner la conclusion. Pour l’usage, il fournit tout ce qui regarde la dispute, les demandes, les difficultés, les arguments sophistiques et les syllogismes, et autres secours de cette nature.

Il établit les sens pour juges de la vérité, par rapport aux opérations de l’imagination, et l’entendement par rapport aux choses qui regardent la police publique, le gouvernement domestique et les lois. Il n’établit qu’une fin, qui est la jouissance de la vertu dans une vie accomplie; et il fait dépendre la perfection de la félicité de trois sortes de biens; ceux de l’ame, auxquels il donne le premier rang et le plus de pouvoir; deux du corps, comme la santé, la force, la beauté, et les autres bien qui ont rapport à ceux-là; enfin ceux qu’il appelle extérieurs, comme la richesse, la noblesse, la gloire, et autres semblables. Il dit que la vertu ne suffit pas pour rendre heureux, et qu’il faut pour cela que les biens corporels et extérieurs se trouvent joints avec elle; de sorte que, quoique sage, on ne laisse pas d’être malheureux si on est accablé de travaux, ou dans la pauvreté, ou qu’on soit affligé d’autres maux pareils. il disait au contraire que le vide suffit pour rendre malheureux, quand on aurait d’ailleurs en abondance les biens du corps et les biens extérieurs. Il croyait que les vertus ne sont pas liées ensemble, en sorte que l’une suive l’autre; mais qu’il se peut qu’un homme prudent, ou tout de même un homme juste soit intempérant ou incontinent. Il supposait au sage non l’exemption de passions, mais des passions modérées. Il définissait l’amitié une égalité de bienveillance réciproque, et en comptait trois espèces, l’amitié de parenté, l’amour, et l’amitié d’hospitalité; car il distinguait deux sortes d’amours, disant qu’outre celui des sens il y avait celui qu’inspire la philosophie. Il croyait que le sage peut aimer, remplir des charges publiques, embrasser l’état du mariage, et vivre à la cour des princes. Des trois ordres de vies qu’il distinguait, et qu’il appelait vie contemplative, vie pratique et vie voluptueuse, il préférant le premier. Il regardait toutes sortes de sciences comme utiles pour acquérir la vertu, et dans l’étude de la physique il remontait toujours aux causes; de là vient qu’il s’applique à donner les raisons des plus petites choses; et c’est à cela qu’il faut attribuer la multitude de commentaires qu’il a écrits sur la physique.

Aussi bien que Platon, il définissait Dieu un être incorporel; et il étend sa providence jusqu’aux choses célestes. Il dit aussi que Dieu est immobile. Quant aux choses terrestre, il dit qu’elles sont conduites par une sympathie qu’elles ont avec les choses célestes. Et outre les quatre éléments, il en suppose un cinquième dont il dit que les corps célestes. sont composés, et dont il prétend que les mouvement est différent du mouvement des autres éléments; car il le fait orbiculaire.

Il suppose l’ame incorporelle, disant qu’elle est la première entéléchie[60] d’un corps physique et organique qui a le pouvoir de vivre; il distingue deux entéléchies, et il appelle de ce nom une chose dont la forme est incorporelle. il définit l’une une faculté, comme est celle qu’a la cire; où l’on imprime une effigie de Mercure, de recevoir des caractères, ou l’airain de devenir une statue; et donne à l’autre le nom d’effet, comme est, par exemple, une image de Mercure imprimée ou une statue formée. Il appelle l’ame entéléchie d’un corps physique, pour le distinguer des corps artificiels, qui sont l’ouvrage de l’art, tels qu’une tour ou un vaisseau, et de quelques autres corps naturels, tels que les plantes et les animaux. Il l’appelle entéléchie d’un corps organique, pour marquer qu’il est particulièrement disposé pour elle, comme la vue est faite pour voir et l’ouïe pour entendre. Enfin il l’appelle entéléchie d’un corps qui a le pouvoir de vivre, pour marquer qu’il s’agit d’un corps dont la vie réside en lui-même. Il distingue entre le pouvoir qui est mis en acte et celui qui est en habitude : dans le premier sens l’homme est dit avoir une ame, par exemple lorsqu’il est éveillé; dans le second lorsqu’il dort, de sorte que quoique ce dernier soit sans agir, le pouvoir ne laisse pas de lui demeurer.

Aristote explique amplement plusieurs autres choses qu’il serait trop long de détailler; car il était extrêmement laborieux et forts ingénieux, comme il parait par la liste que nous avons faite de ses ouvrages, dont le nombre va à près de quatre cents, et dont on n’en révoque aucun en doute; car on met sous son nom plusieurs autres écrits, aussi bien que des sentences pleines d’esprits, qu’on sait par tradition.

Il y a eut huit Aristotes : le premier est celui dont nous venons de parler; le second administra la république d’Athènes; il y a de lui des harangues judiciaires fort élégantes; troisième a traité de l’Iliade d’Homère; le quatrième, qui était un orateur de Sicile, a écrit contre le panégyrique d’Isocrate; le cinquième, qui était parent d’Eschine, disciple de Socrate, porta le surnom de Mythus; le sixième, qui était Cyrénien, a écrit de l’art poétique; le septième était maître d’exercice : Aristoxène parle de lui dans la Vie de Platon; le huitième fut un grammairien peu célèbre, de qui on a un ouvrage sur le pléonasme.

Aristote de Stagira eut beaucoup de disciples; mais le plus célèbre fut Théophraste, de qui nous allons parler.




THÉOPHRASTE.

Théophraste d’Érèse fut fils de Mélante, qui, selon Athénodore, dans le huitième livre de ses Promenades, exerçait le métier de foulon. Il fit ses première études dans sa patrie, sous Leucippe, son concitoyen; ensuite, après avoir été disciple de Platon, il passe à l’école d’Aristote, et en prit la direction lorsque ce philosophe partit pour Chalcis, la cent quatorzième olympiade.

On dit, et Myronien d’Amastre le confirme dans le premier de ses Chapitres historiques semblables, qu’il avait un esclave nommé Pompylus, qui fut aussi philosophe. Théophraste faisait voir beaucoup de prudence et était fort studieux. Pamphila, dans le deuxième livre de ses Commentaires, dit que ce fut lui qui forma Ménandre le comique; il était aussi fort serviable et aimait beaucoup les lettres.

il fut protégé de Cassandre, et Ptolémée le fit inviter à se rendre à sa cour. Il s’était rendu si agréable aux Athéniens, qu’Agonide l’ayant accusé d’impiété, peu s’en fallut qu’on l’en accusât lui-même : in lui comptait plus de deux mille disciples, multitude dont il prit occasion de parler, entre autres choses, dans une lettre qu’il écrivit à Phanias le péripatéticien, sur le jugement qu’on portait de lui. « Je suis éloigné, dit-il, de réunit chez moi toute la Grèce, qu’au contraire je ne reçois point de fréquentes assemblées, comme quelqu’un le prétend : néanmoins les leçons corrigent les mœurs, et la corruption du siècle ne permet pas qu’on néglige ce qui est propre à les réformer. » Il se donne dans cette lettre le nom de rhéteur. Cependant, quoiqu’il fût de ce caractère, il se retira pour quelque temps avec les autres philosophes, lorsque Sophocle, fils d’Amphiclidas, leur défendit de tenir école sans le consentement du sénat et du peuple, sous peine de mort. Il furent absents jusqu’au commencement de l’année suivante, que Philion cita Sophocle en justice, et fut cause que les Athéniens abrogèrent l’édit, condamnèrent Sophocle à une amende de cinq talents, rappelèrent les philosophes à Athènes, et autorisèrent Théophraste à reprendre son école et à enseigner comme auparavant.

Son véritable nom était Tyrtame; mais Aristote le changea en celui de Théophraste, coulant dire par là qu’il avait une éloquence plus qu’humaine. Aristippe, dans le quatrième livre des Délices des Anciens, dit qu’il aima beaucoup Nicomaque, quoique celui-ci fût son disciple. On rapporte qu’Aristote disait de Théophraste et de Callisthène ce que Platon dit de lui et de Xénocrate, que Théophraste avait tant de pénétration, qu’il concevait et expliquait sans peine ce qu’on lui apprenait, au lieu que Callisthène était fort lent; de sorte que l’un avait besoin d’éperon et l’autre de bride, On dit aussi que Démétrius de Phalère l’aida à obtenir la possession du jardin d’Aristote après sa mort. ON lui attribue cette maxime, qu’il vaut mieux se fier à un cheval sans frein qu’à une doctrine confuse. Voyant quelqu’un qui se taisait dans un festin, il lui dit : « Si vous êtes ignorant, vous faites prudemment de vous taire; mais si vous avez des lumières, vous faites mal. » Il disait aussi continuellement que l’homme n’a rien de plus précieux que le temps. Il mourut âgé de quatre-vingt-cinq ans, après avoir interrompu quelque temps ses occupations J’ai fait ces vers sur son sujet :

Quelqu’un a dit avec raison que l’esprit est un arc qui souvent se rompt, s’il se relâche: tant que Théophraste a travaillé, il a joui d’une santé robuste; à peine il prend du relâche, qu’il meurt privé de l’usage de ses membres.

On rapporte que ses disciples lui ayant demandé s’il n’avait rien à leur ordonner, il leur fit cette réponse : « Je n’ai rien à vous ordonner, sinon de vous souvenir que la vie nous promet faussement plusieurs plaisirs dans la recherche de la gloire; car quand nous commençons à vivre, nous devons mourir. Rien n’est donc plus vain que l’amour de la gloire. Ainsi tâchez de vivre heureusement, et ou ne vous appliquez point du tout à la science, parcequ’elle demande beaucoup de travail, ou appliquez-vous-y comme il fait, parceque la gloire qui vous en reviendra sera grande. Le vide de la vie l’emporte sur les avantages qu’elle procure; mais il n’est plus temps pour moi de conseiller ce qu’il faut faire : c’est à vous-mêmes d’y prendre garde. »

En disant cela, il expira, et toute la ville d’Athènes honora ses funérailles en suivant son corps. Phavorin dit que, lorsqu’il fut venu sur l’âge, il se faisait porter en litière, et cite là dessus Hésippe, qui ajoute que cela est rapporté par Arcésilas de Pitane, parmi les choses qu’il a dit à Lacyde de Cyrène.

Ce philosophe a laissé beaucoup d’ouvrages, qui méritent que nous en fassions le catalogue, parcequ’ils sont remplis d’excellentes choses; le voici : trois livres des Premières Analyses, sept des Secondes; un de la Solution des Syllogisme; un abrégé d’Analyse; deux de la Déduction des lieux communs; un livre polémique sur les Discours de dispute, un des Sens, un sur Anaxagore, un des Opinions d’Anaxagore, un des Maximes d’Anaximène, un des Sentences d’Archélaüs, un des différentes sortes de sels de nitre et d’alun, un de la Pétrification, un des Lignes indivisibles, un de l’Ouïe, un des Vents, un de la différence des Vertus, un de la Royauté, un de l’Éducation des princes, trois de Vies, un de la vieillesse, un de l’Astrologie de Démocrite, un des Météores, un des Simulacres, un des Humeurs, du Teint et des Chairs, un de l’Arrangement, un de l’Homme, un Recueil des mots de Diogène, trois livres de Distinctions, un de l’Amour, un autre sur le même sujet, un de la Félicité, deux des Espèces, un du Mal caduc, un de l’Inspiration divine, un sur Empédocle, dix-huit d’Epichérèmes[61], trois de Controverses, un des Choses qui se font volontairement, deux contenant l’Abrégé de la République de Platon, un de la Diversité de la voix entre des animaux de même genre, un des Phénomènes réunis, un des Bêtes nuisibles par la morsure et l’attouchement, un de celles qui passent pour douées de raison, un des Animaux qui changent de couleur, un de ceux qui se sont des tannières, sept des Animaux en général, un de la Volupté selon Aristote, vingt-quatre Questions, un Traité du chaud et du froid, un des Vertiges et de l’Éblouissement, un de la Sueur, un de l’Affirmation et de la Négation, un intitulé Callisthène ou du Deuil, un de la Lassitude, trois du Mouvement, un des Qualités des pierres, un des Maladies contagieuses, un de la Défaillance, un sous le titre de Mégarique, ,un de la Bile noire, deux des métaux, un du Miel; un Recueil des opinions de Métrodore; deux livres sur les Météores, un de l’Ivresse, vingt-quatre des Lois par ordre alphabétique; dix livres contenant un Abrégé des lois, un sur les Définitions, un des Odeurs, un du Vin et de l’Huile, dix-huit des premières Propositions, trois des Législateurs, six de la Politique, quatre intitulés le Politique suivant les circonstances, quatre des Mœurs civiles, un de la Meilleur république, cinq de Collection de problèmes, un des Proverbes, un des Choses qui se gèlent et se liquéfient, deux du Feu, un des Esprits, un de la Paralysie, un de la Suffocation, un de la Démence, un des Passions, un des Signes, deux des Sophismes, un de la solution des syllogismes, deux des Lieux communs, deux de la Vengeance, un des Cheveux, un de la Tyrannie, trois de l’Eau, un du Sommeil et des Songes, trois de l’Amitié, deux de l’Ambition, trois de la Nature, dix-huit des Choses naturelles, deux contenant un Abrégé des choses naturelles, huit sur le même sujet, un sur les physiciens, dix d’Histoire naturelle, huit des Causes naturelles, cinq des Sucs, un de la Fausseté de la volupté; une Question sur l’ame; un livre des Preuves où il n’entre point de l’art, un des Doutes sincères, un de l’Harmonie, un de la Vertu, un des Répugnances ou des Contradictions, un de la Négation, un de l’Opinion, un du Ridicule, deux des Soirées, deux des Divisions, un des Choses différentes, un des Injures, un de la Calomnie, un de la Louange, un de l’Expérience, trois de Lettres, un des Animaux qui viennent par hasard, un des Sécrétions, un de la Louange des dieux, un des Fêtes, un du Bonheur, un des Enthymèmes, un des inventions, un intitulé Loisirs de Morale, un de Caractère moraux, un du Tumulte, un de l’Histoire, ou du Jugement des syllogismes, un de la Flatterie, un de la Mer, un à Cassandre sur la royauté, un de la Comédie, un des Météores, un de la Diction; un recueil de Mots; un livre de Solutions, trois de la Musique, un des Mesures, un intitulé Mégacles, un des Lois, un de la Violation des lois; un Recueil des Pensées de Xénocrate, un de Conversations, un du Serment, un de Conseils de rhétorique, un des Richesses, un de la Poésie, un de problèmes de politique, de Morale, de Physique et d’Amitié, un de Préfaces; un recueil de Problèmes, un de Problèmes physiques, un de l’Exemple, un de la Proposition et de la Narration, un de la poésie, un sur les Philosophes, un sur le Conseil, un sur les Solécismes, un de la Rhétorique, dix-sept espèces d’Art sur la rhétorique; un traité de la Dissimulation; six de Commentaires d’Aristote ou de Théophraste, seize d’Opinions sur la nature, un des Choses naturelles en abrégé, un du Bienfait, un de Caractères moraux, un du Vrai et du Faux, six d’Histoire concernant la religion, trois des dieux; quatre livres historiques touchant la géométrie, six contenant des Abrégés d’Aristote sur les animaux, deux d’Épichérèmes; trois Questions, deux livres sur la Royauté, un des Causes, un sur Démocrite, un de la Calomnie, un de la Génération, un de la Prudence des animaux et de leurs coutumes, deux du Mouvement, quatre de la Vue, deux touchant les Définitions, un des Choses données, un sur le Plus et le Moins, un sur les Musiciens, un de la Félicité des dieux, un sur les Académiciens, un d’Exhortations, un de la Meilleur Police, un de Commentaires, un sur une Fontaine en Sicile, un des Choses reconnues, un de Questions sur la nature, un de Moyen d’apprendre, trois de la Fausseté, un de Choses qui précèdent les lieux communs, un sur Eschyle, six d’Astrologie, un d’Arithmétique, un de l’Accroissement, un intitulé Acicharus, un des Plaidoyers, un de la Calomnie, des Lettres à Astycréon, à Phanias et à Nicanor; un traité de la Piété, un sous le titre d’Euïade; deux des Occasions, un des Discours familiers, un de la Conduite des enfants, un autre différent, un de l’Instruction, ou des Vertus ou de la Tempérance, un d’Exhortation, un des Nombres, un de règles sur l’expression des syllogisme, un du Ciel, deux de Politique, un de la Nature; enfin des Fruits et des Animaux. On compte dans ces ouvrages deux cent trente-deux mille huit cents versets; voilà pour ce qui regarde ses livres.

Son testament, que j’ai lu, est conçu en ces termes :

J’espère une bonne santé; cependant, s’il m’arrivait quelque chose, je dispose ainsi de ce qui me regarde. Mélante, et Paneréon fils de Léonte, hériteront de tout ce qui est dans ma maison. Quant aux choses que j’ai confiées à Hipparque, voici ce que je veux qu’on en fasse : on achèvera le lieu que j’ai consacré aux Muses et les statues des déesses, et on fera ce qui se pourra pour les embellir. Ensuite on placera dans la chapelle l’image d’Aristote et les autres dons qui y étaient auparavant. On construira, près de ce lieu dédié aux Muses, un petit portique aussi beau que celui qui y était. on mettra les mappemondes dans le portique inférieur, et on élèvera un autel bien fait et convenable. Je veux qu’on achève la statue de Nicomaque, et Praxiète, qui en a fait la forme, fera les autres dépenses qu’elle demande; on la mettra là où le jugeront à propos ceux que je nomme exécuteurs de mes volontés; voilà ce que j’ordonne par rapport à la chapelle et à ses ornements. Je donne à Callinus la métairie que j’ai à Stagira; Nélée aura tous mes livres; et je donne mon jardin avec l’endroit qui sert à la promenade, et tous les logements qui appartiennent au jardin, à ceux de mes amis que je spécifie dans ce testament, et qui voudront s’en servir pour passer le temps ensemble et s’occuper à la philosophie, puisqu’il est impossible que tout le monde puisse voyager. Je stipule pourtant qu’ils n’aliéneront point ce bien, et que personne ne se l’appropriera en particulier; mais qu’ils le posséderont en commun comme un bien sacré, et en jouiront amicalement comme il est juste et convenable. Ceux qui auront part a ce son sont Hipparque, Nélée, Paneréon et Nicippe. Il dépendra pourtant d’Aristote, fils de Mydias et de Pythias, de participer au même droit, s’il a du goût pour la philosophie; et alors les plus âges prendront de lui tout le soin possible afin de l’y faire avancer. On m’enterrera dans le lieu du jardin qu’on jugera le plus convenable, sans faire aucune dépense superflue pour mon cercueil ou mes funérailles. Tout cela ensemble étant exécuté après ma mort, ce qui regarde la chapelle, le jardin, l’endroit de la promenade, je veux encore que Pompylus qui y demeure continue d’en prendre soin comme auparavant, et ceux à qui je donne ces biens pourvoiront à ses besoins. Je suis d’avis que Pompylus et Threpta, qui sont libres depuis longtemps et m’ont bien servi, possèdent en sûreté tant ce que je peux leur avoir donné ci-devant que ce qu’ils ont acquis eux-mêmes, et les deux mille drachmes que j’ai réglé qu’Hipparque leur donnera, ainsi que j’en ai souvent parlé à Mélante et Pancéron eux-mêmes, qui m’ont approuvé en tout. Au reste, je leur donne Somatales et une servante; et quant aux garçons Molon, Cimon et Parménon que j’ai déjà affranchis, je leur donne la liberté de s’en aller. J’affranchis pareillement Manes et Callias, après qu’ils auront demeuré quatre ans dans le jardin et y auront travaillé sans mériter de reproche. Quant aux menus meubles, après qu’on en aura donné à Pompylus ce que les exécuteurs jugeront à propos, on vendra le reste. Je donne Carion à Démotime, Donace à Nélée, et je veux qu’Eubius soit vendu. Hipparque donnera trois mille drachmes à Callinus. J’ordonnerais que Mélante et Pancréon partageassent ma succession avec Hipparque, si je ne considérais qu’Hipparque m’a rendu de grands services ci-devant, et qu’il a beaucoup perdu de ses biens; je pense d’ailleurs qu’ils ne pourraient pas facilement administrer mes biens en commun. Ainsi j’ai jugé qu’il était plus utile pour eux de leur faire donner une somme par Hipparque; il leur donnera donc à chacun un talent. Il aura soin de donner aussi aux exécuteurs ce qu’il faut pour les dépenses marquées dans ce testament, lorsqu’elles devront se faire. Après qu’Hipparque aura fait tout cela, il sera dégagé de tous les contrats que j’ai à sa charge; et s’il a pu faire quelque gain sous mon nom en Chalcide, ce sera pour son profit. Je nomme exécuteurs de mes volontés dans ce présent testament Hipparque, Nélée, Sraton, Callinus, Démotime, Callisthène, Ctésarque.

Trois copies de ce testament, scellées de l’anneau de Théophraste, furent délivrées, l’une à Hégésias, fils d’Hipparque, de quoi Callipe de Pellane, Philomèle d’Enonyme, Lysandre, d’Hybées, et Philon d’Alopèce, sont témoins; l’autre copie fut donnée, en présence des mêmes témoins, à Olympiodore; la dernière a été donnée à Adimante, et reçue par les mains d’Androsthène son fils, de quoi ont été témoins Aimneste fils de Cléobule, Lysistrate de Thasse fils de Phidon, Straton de Lampsaque fils d’Arcésilas, Thésippe fils de Thésippe de Cérame, Dioscoride d’Épicéphise fils de Denys.

Voilà quel dut le testament de Théophraste.

On dit que le médecin Érasistrate a été son disciple, et cela est probable.




STRATON.


Straton de Lampsque, fils d’Arcésilas, et le même dont Théophraste parle dans son testament, hérita de son école. Ce fut un homme fort éloquent, et on lui donna le nom de physicien, à cause qu’il s’appliqua plus à la physique qu’aux autres sciences.

Il enseigna Ptolomée Philadelphe, qui lui fit présent de quatre-vingt talents. Apollodore remarque, dans ses Chroniques qu’il commença à conduire l’école la cent vingt-troisième olympiade, et qu’il la dirigea pendant dix-huit ans. On a de lui trois livres sur la Royauté, trois de la Justice, trois du Bien, trois des Dieux, trois du Gouvernement. Il a aussi fait d’autres livres, intitulés des Vies, du Ciel, de l’Esprit, de la Nature humaine, de la Génération des animaux, de l’Union du mariage, du Sommeil, des Songes, de la Vue, du Sentiment, de la Volupté, des Couleurs, des Maladies, des Jugements, des Forces, des Métaux, de la Mécanique, de la Faim, des Éblouissements, de la Légèreté et de la Gravité, de l’Inspiration divine, du Temps, de la Nourriture et de l’Accroissement, des Animaux dont on doute, des Animaux fabuleux, des Causes, de la solution des Ambiguités; des préfaces pour les Lieux communs; de Ce qui arrive par accident, des Définitions, du Plus et du Moins, de l’Injustice, du Premier et du Dernier, du Genre premier, du Propre, du Futur, deux indices d’inventions; des Commentaires ( mais on doute s’ils sont de lui ), des lettres qui commencent par ces mots : « Straton à Arsinoé, salut. »

On dit qu’il était d’une complexion si délicate, qu’il mourut sans sentiment; c’est sur quoi roulent les vers suivants que j’ai faits pour lui :

Passant, je t’apprends qu’ici repose Straton de Lampsaque, qui ne cessa de s’oindre le corps, sans que cela le rendit moins faible; il lutta toujours contre les maladies, et mourut sans ressentir les angoisses de la mort.

Il y a eut huit Stratons: le premier fut disciple d’Isocrate; le second est celui dont nous parlons; le troisième qui professa la médecine, fut instruit, ou comme d’autres disent, élevé par Erasistrate; le quatrième, historien, a écrit la vie de Philippe et de Persée, qui ont fait la guerre aux Romains; le sixième fit des épigrammes; le septième est appelé ancien médecin par Aristote; le huitième, philosophe péripatéticien, vécut à Alexandrie.

on conserve encore le testament de Straton le physicien; en voici le contenu :

Si la mort me surprend, je dispose ainsi. Je laisse à Lampyrion et Arcésilas tout ce qui est dans ma maison. Quant à l’argent que j’ai à Athènes, les exécuteurs testamentaires auront soin de l’employer aux frais de mes funérailles et des cérémonies ordinaires, en évitant également la prodigalité et l’avarice. Ces exécuteurs seront Olympicus, Aristide, Maésigène, Hippocrate, Épicrate, Gorgyle, Dioclès, Lycon et Athanes. Lycon succédera à mon école, les autres étant ou trop âgés ou surchargés d’occupation; et ils feront bien, et les autres aussi, s’ils approuvent cette disposition. Je lui donne tous mes livres, excepté ceux que j’ai composés, et je lui lègue tous mes meubles de table, mes gobelets et mes habits. Épicrate recevra de mes exécuteurs cinq cents drachmes et celui des garçons qui me servent qu’il plaira à Arcésilas de choisir. Lampyrion et Arcésilas déchireront les contrats de Daippe a passés pour Irée, en sorte que, n’étant redevable ni à Lampyrion ni a ses héritiers, il soit dégagé de toute obligation envers eux. Mes exécuteurs lui paieront cinq cents drachmes, et lui donneront tel de mes domestiques qu’Arcésilas jugera à propos; afin qu’ayant beaucoup travaillé pour moi, comme il a fait, il ait de quoi vivre honnêtement. Je rends la liberté à Dioclès et à Abus. Je remets Simmia au pourvoir d’Arcésilas, et j’affranchis Dromon. Aussitôt qu’Arcésilas sera arrivé, Irée calculera avec Olympicus et Épicrate les frais de mes funérailles et des autres choses prescrites par l’usage : le surplus appartiendra à Arcésilas, qui pourra l’exiger d’Olympius, mais sans intenter d’action contre lui pour avoir retardé le paiement, de Philocrate, fils de Thamène, les contrats que j’ai faits avec Olympicus et Aménias. Pour ce qui regarde mon sépulcre, je m’en rapporte à Arcésilas, Olympicus et Lycon.

Voilà le testament de Straton tel que l’a recueilli Ariston de Cos.

Straton, comme nous l’avons déjà dit, était un homme estimable, versé dans toutes sortes de sciences, et principalement dans la physique, qui est la plus ancienne, et la plus digne qu’on s’y applique.




LYCON.

Lycon de Troade, et fils d’Astyanacte, succéda à Straton; il était éloquent et habile à conduire la jeunesse, et il disait, à ce sujet, qu’il faut gouverner les jeunes gens par la honte et l’amour de l’honneur, comem on se sert pour les chevaux de l’éperon et de la bride. Il a donné des preuves de belle élocution et de beaucoup de génie. On rapporte qu’à propos d’une fille sans biens, il dit que c’était un grand fardeau pour un père de lui voir passer la fleur de son âge sans mari, faut de dot. Antigone dit à son occasion que, de même qu’on ne peut communiquer à un autre fruit l’odeur et la beauté de la pomme, il en est pareillement des hommes; et que, dans chaque chose qu’un homme dit, il faut le considérer lui-même, ainsi qu’une sorte de fruit est particulière à l’arbre qui le porte; et il disait cela relativement à la grace que Lycon mettait dans ses discours. De là vient que plusieurs ajoutant la lettre G à son nom l’appelaient Glycon, mot qui signifie douceur. Sa plume était cependant moins éloquente. Il raillait beaucoup ceux qui regrettaient de n’avoir rien appris lorsqu’il en était temps, et souhaitait ensuite de savoir quelque chose, et disait que ceux qui formaient ces vœux inutiles s’accusaient eux-mêmes par le repentir qu’ils témoignaient de leur négligence irréparable. Quant à ceux qui suivaient une mauvaise méthode, il disait que la raison leur échappait, et qu’ils faisaient comme ceux qui, avec une ligne courbe, coulaient mesurer une chose droite, ou se voir dans une eau bourbeuse ou dans un miroir renversé. Il disait aussi qu’on voyait beaucoup de gens prétendre aux couronnes du barreau, et fort peu ou personne rechercher celles des jeux olympiques.

Ce philosophe fut souvent utile aux Athéniens par les bons conseils qu’il leur donna. Il était fort propre sur sa personne, et Hermippe dit qu’il donnait dans la délicatesse par rapport aux habits. Il s’exerçait aussi beaucoup, et était d’une bonne constitution de corps. Antigone de Caryste dit qu’il avait l’air d’un athlète, ayant les oreilles meurtries et le corps luisant. On dit aussi qu’étant dans sa patrie, il combattit dans les jeux iliaques et dans les jeux de boule. Il eut beaucoup de part à l’amitié d’Attale et d’Eumène, qui lui firent de riches présents. Antiochus tâcha de l’avoir, mais il n’y réussit point. Au reste, il était si ennemi de Jérôme le péripatéticien, qu’il était le seul qui n’allait point le voir dans les fête qu’il donnait le jour de sa naissance, et de laquelle nous avons parlé dans la vie d’Arcésilas.

Il gouverna son école pendant quarante-quatre ans, Straton l’en ayant laissé successeur la cent vingt-septième olympiade. Il fut aussi disciple de Panthœdus le dialecticien, et mourut de la goutte, âgé de soixante-quatorze ans. J’ai fait cette épigramme sur son sujet :

Je ne puis passer sous silence le sort de Lycon, qui mourut affligé de la goutte; je m’étonne qu’ayant à faire le long chemin de l’autre vie e ayant toujours eu besoin de secours pour marcher, il l’ait fait dans une nuit.

Il y a eu plusieurs Lycons : le premier était philosophe pythagoricien; le second est celui dont nous parlons; le troisième fut poëte épique; le quatrième composa des épigrammes. J’ai trouvé le testament de Lycon, qui est conçu en ces termes :

En cas que je succombe a ma maladie, je dispose ainsi de mes biens. Je lègue ce qui est dans ma maison aux frères Astyanax et Lycon, à condition qu’ils en restitueront ce dont j’ai eu l’usage a Athènes, et que j’ai ou emprunté de quelqu’un ou pris à gage, et qu’ils paieront ce qui est requis pour mes funérailles et ce qui doit s’y observer. Ce qui m’appartient, dans la ville et à Égine, je le donne à Lycon, tant à cause de mon nom qu’il porte que par rapport au séjour qu’il a fait avec moi, et au soin qu’il a eu de me plaire, comme il était juste, puisqu’il me tenait lieu de fils. Je donne le jardin et l’endroit de la promenade à mes amis Rulon, Callinus, Ariston, Amphion, Lycon, Python, Aristomaque, Héraclius, Lycomède et Lycon mon neveu, qui choisiront ensemble celui qu’ils croiront le plus capable de remplir mes fonctions; et j’exhorte mes autres amis à concourir avec eux à ce choix, tant par considération pour moi, que pour l’endroit même. Rulon et Callinus auront soin de mes funérailles et de faire brûler mon corps; et ils prendront garde qu’il n’y ait en cela ni trop d’excès, ni trop d’épargne. Lycon donnera les olives que j’ai à Égine aux jeunes gens pour s’oindre le corps, afin que ma mémoire et celle de ceux qui m’ont porté du respect soit consacrée par une chose dont l’usage soit utile. Il m’érigera aussi une statue, et Diophante et Héraclide, fils de Démétrius, verront avec lui dan quel endroit elle sera le mieux placée. Lycon rendra ce que je puis avoir emprunté depuis son départ, en quoi Bulon et Callinus luis sont adjoints; il paiera aussi ce qui regarde mes funérailles et les solennités usitées, et il prendra ce qu’il faut pour cela de ce que je lui laisse en commun avec son frère. Il aura aussi la considération convenable pour les médecins Pasithémis et Midias, qui méritent de l’estime, tant pour les soins qu’ils ont pris de moi que pour leur art, et qui son dignes d’un plus grand honneur encore Je fais présent de deux coupes au fils de Callinus et de deux bijoux à sa femme, aussi bien que de deux tapis, l’un velu et l’autre ras, avec une tapisserie et deux de mes meilleurs oreillers, afin qu’on voie ce que j’en ordonne : Démétrius, que j’ai affranchi depuis longtemps, aura, avec le prix de son rachat que je lui remets, cinq mines, un manteau et une saie, afin qu’après avoir beaucoup travaillé à mon service il ait une vie honorable. Je dispense pareillement Criton de Chalcédoine de l’obligation de racheter sa liberté, et lui assigne quatre mines. J’affranchis Mycrus qui sera entretenu et instruit par Lycon pendant six ans, à compter de ce jour. Chœrrès aura aussi sa liberté, et outre que Lycon l’entretiendra, il lui donnera deux mines, et ceux de mes livres que j’ai communiqués au publics; ceux qui n’ont pas été mis au jour seront données à Callinus, qui aura soin de les publier. Je renvoie Syrus libre; je lui donne Ménodora; et s’il me doit quelque chose, je lui remets et lui en fais présent. Ou donnera à Hilara cinq mines, un tapis velu, deux oreillers, une tapisserie, et u nde mes lits à son choix. J’affranchis aussi la mère de Nicrus, Nœmon, Dion, Théen, Euphranor et Hermias, ainsi qu’Agathon, celui-ci après deux ans de service. Mes porteurs Ophélion et Posidonius serviront encore quatre ans, après quoi ils seront libres. Enfin je laisse à Démétrius, Criton et Syrus, à chacun un lit et un habit au choix de Lycon, pour récompense des bons services que chacun d’eux m’a rendus. Lycon sera libre de m’enterrer ici ou dans ma patrie, persuadé qu’il consultera aussi bien que moi-même ce qui sera le plus honorable pour moi. Et après qu’il aura exécuté mes volontés, je le fais maitre de tout ce que je lui laisse.

Les témoins de ce testament furent Callinus, Hermionée, Ariston de Chio et Euphron de Païane. Lycon faisait toutes choses si prudemment, qu’il a fait voir sa sagesse jusque dans la manière dont il a fait son testament, de sorte qu’il est digne d’être imité en cela même.




DÉMÉTRIUS.

Démétrius de Phalère, fils de Phanostrate, fut disciple de Théophraste; il fut orateur chez les Athéniens et administra leur ville pendant dix ans; on y érigea en son honneur trois cent soixante statues d’airain , dont il y en avait plusieurs qui étaient des statues équestres ou montées sur des chariots attelés de deux chevaux; et ces ouvrages se firent avec tant d’ardeur qu’ils furent finis en moins de trois cents jours. Selon Démétrius de Magnésie, dans ses Synonymes, il prit en main le gouvernement de la république, lorsque Harpale, s’enfuyant d’auprès d’Alexandre, arriva à Athènes: son administration dut longue et louable; il augmenta les revenus de la ville et l’embellit de beaucoup d’édifices, nonobstant son extraction, qui n’était pas des plus illustres. Phavorin, dans le premier livre de ses Commentaires, dit qu’il descendait de la race de Conon, famille citoyenne et distinguée. Le même auteur dit qu’il avait commerce avec Lamia; il prétend même, au second livre de ses Commentaires qu’il se prêtait au désordre de Cléon. Didyme, dans ses Banquets, vante ses sourcils, et dit que c’est de là que lui vint le surnom d’ensorceleur et de rayonnant, que lui donna une femme de mauvaise vie. On rapporte qu’ayant perdu la vue à Alexandrie, il la recouvra par le moyen de Sérapis, et qu’en actions de graces il composa, en l’honneur d’Apollon, des hymnes qui se chantent encore aujourd’hui.

Quelque respecté qu’il fût à Athènes, l’envie, qui s’attache à tout, causa sa perte; on intrigua tant contre lui qu’il fut condamné à mort, pendant qu’il était absent; et comme on ne pouvait décharger sur lui-même la colère qu’on avait contre lui, on vendit une partie de ses statues, on jeta l’autre dans l’eau, on en brisa, on en fit des pots de chambre; il n’y en eut qu’une de conservée, ce fut celle qui était dans la citadelle. Phavorin, dans son Histoire diverses, dit que les Athéniens firent cela par ordre du roi Démétrius[62], et qu’ils accusèrent leur prince de mauvais gouvernement. Hermippe dit qu’après la mort de Cassander, Démétrius, craignant l’indignation d’Antipater, se retira auprès de Ptolomée Soter; qu’il s’arrêta longtemps à sa cour, et, entre autres choses, lui conseilla de partager son royaume entre les enfants qu’il avait d’Eurydice; qu’au lieu de suivre ce conseil, le roi éleva sur le trône le fils qui était né de Béronice, et que ce prince, après la mort de son père, ordonna qu’on gardât Démétrius quelque part jusqu’à ce qu’il disposât de lui, ce qui lui fut si sensible qu’il en contracta la mélancolie. Un jour qu’il dormait, il fut mordu d’un aspic à la main, ce qui causa sa mort; il fut enterré à Busiris, près de Diospolis. Je lui ai fait cette épitaphe :

Un aspic plein d’un venin mortel a tué le sage Démétrius ; ce n’était pas un feu qui sortait de ses yeux, c’étaient les ténèbres des enfers


Héraclide, dans son Abrégé des Successions de Sotion, dit que Ptolomée voulant céder sa couronne à Philadelphe, Démétrius l’en dissuada, en lui disant que quand il l’aurait abdiquée, il n’en serait plus le maitre. J’apprends aussi que, lorsqu’on poursuivait ce philosophe à Athènes, peu s’en fallut que Méandre le comique ne fût condamné, parcequ’il était son ami; mais que Télesphore, cousin de Démétrius, le défendit.

Il a surpassé les philosophes péripatéticiens de son temps par le nombre des livres qu’il a faits et celui des versets qu’ils contiennent. Étant savant et abondant, ses ouvrages consistent en histoire, politique, poésie, rhétorique, harangues et négociations ; outre des recueils (les fables d’Ésope et d’autres traités, on a de lui cinq livres des Lois d’Athènes, deux des Citoyens d’Athènes, deux de la Manière de conduire le peuple, deux de la Politique, un des Lois, deux de la Rhétorique, deux de l’Art militaire, deux de l’Iliade, quatre de l’Odyssée, un intitulé Ptolomée, un de la Galanterie, un intitulé Phœdondas, un autre intitulé Mædon, un autre appelé Cléon, un qui porte le nom de Socrate, un celui d’Aristomaque, un celui d’Artaxerxes, un celui d’Homère, un celui d’Aristide ; un discours d’Exhortation, un sur la République, un sur un sujet décennal, un sur les Ioniens, un des Négociations, un de la Confiance, un du Bienfait, un de la Fortune, un de la Magnificence, un du Mariage, un de l’Opinion, un de la Paix, un des Lois, un des Exercices du corps, un de l’Occasion, un sur Denys, un intitulé le Chalcidien, un intitulé Incursion des Athéniens, un autre d’Antiphane, un de Préfaces historiques, un de Lettres, un intitulé Assemblée jurée, un de la Vieillesse, un du Droit, un des Fables d’Ésope, et un de Chries. Son style était philosophique, mêlé de rhétorique et plein de force.

Démétrius ayant appris que les Athéniens avaient abattu ses statues, il dit qu’il les défiait d’abattre le courage de celui à la gloire de qui ils les avaient élevées ; il disait que les sourcils ne sont pas la partie la moins considérable du corps et celle qu’on doive négliger le plus, puisqu’ils peuvent abaisser l’homme toute sa vie ; que les richesses aveuglent, et que la fortune qui les donne est aveugle elle-même. Il disait aussi qu’une bouche éloquente peut autant dans une république que l’épée dans un combat. Voyant un jour un jeune débauché : Voilà, dit-il, une statue carrée de Mercure, revêtue d’une longue robe, ayant un ventre et de la barbe. Il disait des orgueilleux, qu’il fallait retrancher de leur hauteur, et leur laisser leur esprit ; que les jeunes gens doivent respecter dans la maison leurs pères et leurs mères, dans les rues ceux qu'ils rencontrent, dans le particulier eux-mêmes ; que les vrais amis sont ceux qui viennent nous voir dans la prospérité lorsqu'on les souhaite, et dans l'adversité sans qu'on les en prie. Ce sont là les maximes qu'on lui attribue.

Il y a eu vingt Démétrius, tous remarquables : le premier, orateur de Carthage et plus ancien que Thrasymaque ; le second, celui dont nous donnons la vie ; le troisième, philosophe péripatéticien de Bysance ; le quatrième, surnommé le peintre, parce qu'il exerçait cet art, avait aussi beaucoup de talent pour s'énoncer ; le cinquième, Aspendien, était disciple d'Apollonius de Soles ; le sixième, de Calafie, écrivit l'histoire de l'Asie et de l'Europe en vingt livres ; le septième, de Bysance, a écrit en treize livres le paysage des Gaulois d'Europe en Asie, et en huit autres les faits d'Antiochus et de Ptolomée, avec l'histoire de la Libye sous leur gouvernement ; le huitième, sophiste et habitant d'Alexandrie, a traité de la rhétorique ; le neuvième, grammairien d'Adramyte, surnommé Ixion, pour avoir, dit-on, perdu le respect à Junon ; le dixième, grammairien de Cyrène, surnommé Stamnus, homme fort célèbre ; le onzième, de Scepsi, homme noble et riche, et l'instrument de l'élévation de Métrodore ; le douzième, grammairien d'Erythrée, et reçu citoyen de Temnos ; le treizième, Bythinien, fils de Diphyle le stoïcien, et disciple de Panætius de Rhodes ; le quatorzième, orateur de Smyrne. Tous ces Démétrius ont écrit en prose, les autres ont été poètes ; le premier de ceux-ci écrivit de l'ancienne comédie, le second fit des poëmes épiques, mais dont il ne nous reste qu'un fragment contre les envieux.

Ils haïssent les vivants et les regrettent quand ils ne sont plus ; on a vu des villes et des peuples se combattre pour un scpulere ou pour une ombre.

Le troisième naquit à Tarse, et fut poète satirique ; le quatrième fit des vers ïambes fort aigres ; le cinquième fut sculpteur ; Polémon a fait mention de lui ; le sixième, d’Éréthire, a traité divers sujets, en particulier d’histoire et de rhétorique.


HÉRACLIDE.

Héraclide, fils d’Eutyphron, naquit à Héraclée, ville de Pont ; il était riche, et vint à Athènes, où il fut disciple de Speusippe, qu’il quitta ensuite pour fréquenter l’école des pythagoriciens. Il prenait Platon pour modèle, et en dernier lieu il fut disciple d’Aristote, comme le rapporte Sotion dans ses Successions. Il s’habillait proprement ; et, comme il avait beaucoup d’embonpoint, les Athéniens, au lieu de l’appeler Pontique, du nom de sa patrie, l’appelaient Pompique : il marchait cependant lentement et avec modestie.

Il a fait plusieurs bons écrits. Ses dialogues sur la morale sont les suivants : trois sur la Justice, un sur la Tempérance, un sur la Piété, un sur la Force, un de la Vertu en général, un de la Félicité, un du Gouvernement, un des Lois. Il y a aussi quelques dialogues semblables à ceux-là ; un des Noms, un des Conventions, un qui porte le titre d’Amoureux involontaire, et un intitulé Clinias. Ses dialogues physiques sont intitulés : de l’Entendement, de l’Ame, et en particulier de l’Ame, de la Nature, et des Ombres, sur Démocrite, sur les Choses célestes, un Dialogue, un autre sur les Enfers, deux intitulés des Vies, un des Sources des maladies, un du Bien, un contre Zénon, un contre Métron. Ses livres sur la grammaire sont : deux de l’âge d’Homère et d’Hésiode, deux d’Archiloque et d’Homère. Ses ouvrages sur la musique sont : trois livres des choses qu’on trouve dans Euripide, Sophocle, deux sur la Musique, deux de Solutions d’Homère, un intitulé Spéculatif, un des trois Poètes tragiques, un de Caractères, un de la Poésie et des Poètes, un des Conjectures, un de la Prévoyance, quatre d’Expositions d’Héraclite, un d’Expositions de Démocrite, deux de Solutions de controverses, un de Demandes, un des Espèces, un de Solutions, un d’Avertissements, un à Denys. Sur la rhétorique il a fait un livre intitulé Du Devoir de l’Orateur, ou Protagore. Ses livres d’histoire roulent sur les pythagoriciens et sur les découvertes ; parmi ces ouvrages il y en a dans lesquels Héraclide a imité le goût des auteurs comiques, comme quand il parle de la volupté et de la tempérance ; d’autres fois il suit le goût tragique, comme quand il parle des choses qui sont aux enfers, de la piété et de la puissance ; il met aussi quelquefois un certain tempérament dans ses expressions lorsqu’il fait parler des philosophes, des capitaines et des citoyens. On a encore de lui des ouvrages de géométrie et de dialectique.

Il y a des auteurs qui disent qu’il délivra sa patrie en tuant celui qui l’opprimait : c’est ce que rapporte entre autres Démétrius de Magnésie dans son livre des Personnes qui ont porté le même nom. Il ajoute qu’Héraclide ayant apprivoisé un dragon et étant à la veille de mourir, il pria un de ses proches de cacher son corps et de mettre le serpent à sa place, afin qu’on crût que les dieux l’avaient enlevé : que cela se fit, mais que pendant qu’on le portait en terre en le comhlant de louanges, le dragon, effarouché par les cris, s’élança d’entre le linceul qui couvrait le corps, et épouvanta les assistants ; qu’ensuite on trouva Héraclide lui-même, non tel qu’il avait voulu paraître, mais tel qu’il était. J’ai fait là-dessus cette épigramme :

Héraclide, quelle est la folie d’en vouloir imposer après ta mort ? tu veux passer pour un dragon qui, au lieu de jouer ton personnage, fait voir que tu lui ressembles par ton manque de sagesse. Hippobote confirme le récit de Démétrius de Magnésie. Hermippe d’Héraclée dit que, la famine dépeuplant le pays, on consulta l’oracle ; qu’Héraclide corrompit ceux qu’on y envoya et séduisit la prêtresse, jusqu’à l’engager à répondre que le fléau ne cesserait point qu’on n’eut honoré Héraclide, fils d’Eutyphron, d’une couronne d’or, en promettant de le révérer comme un demi-dieu après sa mort ; que la réponse de l’oracle fut déclarée, mais que les auteurs de cette tromperie n’y gagnèrent rien ; qu’Héraclide mourut d’apoplexie sur le théâtre, avec la couronne sur la tète ; que ceux qui avaient consulté l’oracle tombèrent morts, et que la prétresse elle-même mourut de la mor sure d’un dragon à l’entrée du sanctuaire. Voilà ce qu’on rapporte de la fin de ce philosophe.

Aristoxène le musicien dit qu’il a fait des tragédies sous le nom de Thespis ; Chaméléon prétend qu’il a pillé Hésiode et Homère ; Autodorus le blâme aussi et le contredit dans ce qu’il a écrit de la justice. On dit encore que Denys, surnommé le transfuge, ou Spintharus selon d’autres, écrivant son Parthénopée, et l’ayant mis sous le nom de Sophocle, Héraclide abusé en cita dans un de ses ouvrages quelques passages qu’il donna pour être de Sophocle ; que Denys, l’ayant remarqué, l’avertit qu’il se trompait ; et qu’Héraclide n’ayant pas voulu le croire, Denys lui envoya les premiers versets de son ouvrage où se trouvait le nom de Pancale[63], ami de Denys : sur quoi Héraclide continuant de dire qu’il se pouvait pourtant qu’il eût raison, Denys lui récrivit qu’il trouverait aussi cette maxime, qu’on ne prend pas aisément un vieux singe dans un filet ; ou que si on peut le prendre, ce n’est qu’avec beaucoup de temps. Il l’accusa aussi d’ignorer les lettres, et de n’en avoir pas de honte. Il y a eu quatorze Héraclides : le premier est celui dont il s’agit ; le second, son compatriote, a composé des pièces de danse et d’autres choses de cette nature ; le troisième, citoyen de Cumes, a publié l’histoire de Perse en six livres ; le quatrième, orateur de Cumes, a écrit de la Rhétorique ; le cinquième, de Calatie ou d’Alexandrie, a parlé de la Succession[64] en six livres, et des Chaloupes, d’où il fut surnommé Lembus[65] ; le sixième, né à Alexandrie, a décrit les Particularités de la Perse ; le septième, dialecticien de Bargyla, a combattu la doctrine d’Épicure ; le huitième, d’Hicée, a été médecin ; le neuvième, de Tarente, a été médecin empirique ; le dixième a donné des préceptes sur la poésie ; le onzième, de Phocée, a professé l’art de sculpteur ; le douzième a passé pour habile poëte en épigrammes ; le treizième, de Magnésie, a donné la vie de Mithridate ; le quatorzième a traité de l’Astrologie.


ANTISTHÈNE.

Antisthène, fils d’un homme qui portait le même nom, était d’Athènes. On dit pourtant qu il n’était point né d’une citoyenne de cette ville ; et comme on lui en faisait un reproche : La mère des dieux, répliqua-t-il, est bien de Phrygie. On croit que la sienne était de Thrace ; et ce fut ce qui donna occasion à Socrate de dire, après qu’Antisthène se fut extrêmement distingué à la bataille de Tanagre, qu’il n’aurait pas montré tant de courage s’il eut été né de père et de mère tous deux Athéniens ; et lui-même, pour se moquer des Athéniens qui faisaient valoir leur naissance, disait que la qualité de naturels du pays leur était commune avec les limaçons et les sauterelles.

Le rhéteur Gorgias fut le premier maître que prit ce philosophe ; de là vient que ses dialogues sentent l’art oratoire, surtout celui qui est intitulé De la vérité, et ses Exhortations.

Hermippe rapporte qu’il avait eu dessein de faire dans la solennité des jeux isthmiques l’éloge et la censure des Athéniens, des Thébains et des Lacédémoniens ; mais que, voyant un grand concours à cette solennité, il ne le fit pas. Enfin il devint disciple de Socrate, et fit tant de progrès sous lui, qu’il engagea ceux qui venaient prendre ses leçons à devenir ses condisciples auprès de ce philosophe. Et comme il demeurait au Pirée, il faisait tous les jours un chemin de quarante stades pour venir jusqu’à la ville entendre Socrate. Il apprit de lui la patience ; et ayant conçu le désir de s’élever au-dessus de toutes les passions, il fut le premier auteur de la philosophie cynique. Il prouvait l’utilité des travaux par l’exemple du grand Hercule parmi les Grecs, et par celui de Cyrus parmi les étrangers.

Il définissait le discours, la science d’exprimer ce qui a été et ce qui est. Il disait aussi qu’il souhaitait plutôt d’être atteint de folie que de volupté ; et par rapport aux femmes, qu’un homme ne doit avoir de commerce qu’avec celles qui lui en sauront gré. Un jeune homme du Pont, qui voulait se rendre son disciple, lui ayant demandé de quelles choses il avait besoin pour cela : D’un livre neuf, dit-il, d’un style[66] neuf, et d’une tablette neuve ; voulant dire qu’il avait principalement besoin d’esprit[67]. Un autre, qui cherchait à se marier, l’ayant consulté, il lui répondit : « Que s’il prenait une femme qui fût belle, elle ne serait point à lui seul ; et que s’il en prenait une laide, elle lui deviendrait bientôt à charge. » Ayant un jour entendu Platon parler mal de lui, il dit « qu’il lui arrivait, comme aux rois, d’être blâmé pour avoir bien fait. » Comme on l’initiait aux mystères d’Orphée, et que le prêtre lui disait que ceux qui y étaient initiés jouissaient d’un grand bonheur aux enfers : Pourquoi ne meurs-tu donc pas ? lui répliqua-t-il. On lui reprochait qu’il n’était point né de deux personnes libres : « Je ne suis pas né non plus, repartit-il, de deux lutteurs, et cependant je ne laisse pas de savoir la lutte. » On lui demandait aussi pourquoi il avait si peu de disciples : C’est que je ne les fais pas entrer chez moi avec une verge d’argent[68], répondit-il.

Interrogé pourquoi il en agissait rudement avec ses disciples : Les médecins, dit-il, traitent de même leurs malades. Voyant un jour un adultère qui se sauvait : Malheureux ! lui cria-t-il, quel péril n’aurais-tu pas pu éviter avec une obole ! Hécaton, dans ses discours, lui attribue d’avoir dit « qu’il vaut mieux tomber entre les pattes « des corbeaux qu’entre les mains des flatteurs, parce que « ceux-là ne font du mal qu’aux morts, au lieu que ceux-ci dévorent les vivants. » Interrogé sur ce qui pouvait arriver de plus heureux à un homme, il répondit que c’était de mourir content. Un de ses amis se plaignant un jour à lui d’avoir perdu ses écrits, il lui dit qu’il aurait fallu mettre les choses qu’ils contenaient dans son esprit, mais non sur du papier. Il disait que les envieux sont consumés par leur propre caractère, comme le fer est rongé par la rouille qui s’y met ; que le moyen de s’immortaliser est de vivre pieusement et justement ; et que quand on ne peut plus discerner les honnêtes gens d’avec les vicieux, c’est alors qu’un pays est perdu.

Étant un jour loué par des gens d’un mauvais caractère, il dit que cela lui faisait craindre qu’il n’eût fait quelque chose de mal. Il disait aussi qu’une société de frères, qui sont unis, est la meilleure de toutes les forteresses ; et qu’il fallait se munir principalement de biens qu’on pût dans un naufrage sauver avec soi. Comme on le blâmait de ce qu’il fréquentait des gens vicieux, il répondit que les médecins voient bien les malades, sans pour cela prendre la fièvre. Il disait encore qu’il était absurde, tandis qu’on prenait tant de soin de séparer le froment de l’ivraie, et de purger une armée de gens inutiles, qu’on ne prît pas le même soin de purger la société des méchants qui la corrompent. On lui demanda ce qui lui était revenu de l’étude de la philosophie : De savoir, dit-il, converser avec moi-même. Chantez, lui dit quelqu’un dans un repas. Et vous, répliqua-t-il, jouez-moi de la flûte. Diogène lui demandant un habit, il lui dit qu’il n’avait qu’à plier son manteau en double. Quelle est, lui demanda-t-on, de toutes les choses qu’il faut apprendre, la plus nécessaire ? Celle, répondit-il, d’oublier le mal. Il exhortait ceux qui étaient l’objet de la médisance, à la supporter comme si quelqu’un jetait des pierres à lui-même. Il taxait Platon d’orgueil ; et voyant un jour dans une pompe publique un cheval qui hennissait, il dit à Platon : Vous me semblez avoir une fierté pareille à celle-là ; faisant allusion par ce discours à ce que Platon donnait beaucoup de louanges au cheval. Étant venu un jour auprès de ce philosophe qui était malade, et voyant un vase dans lequel il avait vomi : Je vois bien, dit-il, la bile de Platon, mais non pas son orgueil. Il conseillait aux Athéniens de faire un décret par lequel ils déclarassent que les ânes sont des chevaux ; et comme on trouvait ce discours déraisonnable, il ajouta : « Ne choisissez-vous pas pour généraux des gens qui ne savent rien, et qui n’ont d’autre droit que leur élection à la charge qu’ils remplissent ? » Quelqu’un lui disant que beaucoup de gens lui donnaient des louanges : Je ne sache pas non plus, dit-il, avoir fait quelque chose de mauvais. On raconte que comme il laissait voir un côté de son manteau qui était déchiré, Socrate, qui s’en aperçut, lui dit : Je vois ta vanité au travers des trous de ton manteau. Phanias rapporte, dans son livre des Disciples de Socrate, que quelqu’un ayant demandé à Antisthène par quel moyen il pourrait acquérir un caractère bon et honnête, il lui répondit : En apprenant, de ceux qui sont plus instruits que vous, que les vices que vous avez sont des choses qu’il faut fuir. Quelqu’un vantant beaucoup les plaisirs d’une vie délicate, il dit qu’il ne les souhaitait qu’aux enfants de ses ennemis. Ayant vu un jeune homme qui tâchait de paraître tel que le statuaire l’avait représenté, il lui adressa ce discours : Dis-moi, si une statue d’airain savait parler, de quoi se vanterait-elle ? De sa beauté, dit le jeune homme. N’as-tu donc pas honte, reprit-il, de faire la même chose, et d’imiter une matière inanimée ?

Un jeune homme du Pont lui ayant promis de prendre beaucoup de soin de lui, sitôt qu’il aurait reçu un navire chargé de choses salées qu’il attendait, il prit un sac, et mena le jeune homme avec lui chez une femme qui vendait de la farine ; et lui ayant dit d’en remplir son sac, comme elle lui demandait de l’argent : Ce jeune homme, dit-il, vous en donnera quand son navire chargé de choses salées sera arrivé.

Antisthène passe aussi pour avoir fait bannir Anytus, et condamner Mélitus à mort ; car on dit qu’ayant rencontré des jeunes gens du Pont que la réputation de Socrate avait attirés, il les mena à Anytus, en leur disant qu’il était bien plus réglé dans ses mœurs que Socrate ; ce qui excita tellement l’indignation des assistants, que ce fut la cause du bannissement d’Anytus. Un jour, ayant vu passer une femme qui était fort ornée, il alla sur-le-champ à la maison de cette femme, et ordonna à son mari de produire son cheval et ses armes, lui disant que s’il était pourvu de ce dont il avait besoin pour la guerre, il pouvait permettre à sa femme de donner dans le luxe ; sinon, qu’il devait lui ôter ses ornements.

On lui attribue encore les sentiments suivants. Il croyait que la vertu peut s’enseigner : que les gens vertueux sont en même temps nobles : que la vertu suffit pour rendre heureux, n’ayant besoin d’autre secours que d’une ame telle que celle de Socrate ; que son objet sont les choses mêmes, et qu’elle n’a besoin, ni de beaucoup de paroles, ni d’une grande science : que le sage se suffit d’autant plus à lui-même, qu’il participe à tous les biens que les autres possèdent : que c’est un bien d’être dans l’obscurité, et qu’elle a les mêmes usages que le travail : que le sage ne se règle pas dans la pratique des devoirs civils par les lois établies, mais par la vertu ; qu’il se marie dans la vue d’avoir des enfants, choisissant pour cet effet une femme dont les agréments puissent lui plaire ; qu’il peut aussi former des liaisons de tendresse, sachant seul quel en doit être l’objet[69].

Dioclès lui attribue aussi ces maximes : Que rien n’est étrange ni extraordinaire pour le sage : que les gens d’un bon caractère sont ceux qui méritent le plus d’être aimés : que ceux qui recherchent les bonnes choses sont amis les uns des autres : qu’il faut avoir pour compagnons de guerre des gens qui soient à la fois courageux et justes : que la vertu est une arme qui ne peut être ravie : qu’il vaut mieux avoir à combattre avec un petit nombre de gens courageux contre une troupe de gens lâches et sans cœur, que d’avoir à se défendre avec une pareille troupe contre un petit nombre des premiers : qu’il faut prendre garde de ne pas donner prise à ses ennemis, parcequ’ils sont les premiers qui s’aperçoivent des fautes qu’on fait : que la vertu des femmes consiste dans les mêmes choses que celle des hommes : que les choses qui sont bonnes sont aussi belles, et que celles qui sont mauvaises sont honteuses : qu’il faut regarder les actions vicieuses comme étant étrangères à l’homme : que la prudence est plus assurée qu’un mur, parcequ’elle ne peut ni crouler, ni être minée : qu’il faut élever dans son ame une forteresse qui soit imprenable.

Antisthène enseignait dans un collége appelé Cynosarge, pas loin des portes de la ville ; et quelques uns prétendent que c’est de là que la secte cynique a pris son nom. Lui-même était surnommé d’un nom qui signifiait un chien simple ; et, au rapport de Dioclès, il fut le premier qui doubla son manteau, afin de n’avoir pas besoin d’autre habillement. Il portait une besace et un bâton ; et Néanthe dit qu’il fut aussi le premier qui fit doubler sa veste. Sosicrate, dans son troisième livre des Successions, remarque que Diodore Aspendien ajouta à la besace et au bâton l’usage de porter la barbe fort longue.

Antisthène est le seul des disciples de Socrate qui ait été loué par Théopompe. Il dit qu’il était d’un esprit fin, et qu’il menait, comme il voulait, ceux qui s’engageaient en discours avec lui. Cela paraît par ses livres et par le Festin de Xénophon. Il paraît aussi avoir été le premier chef de la secte stoïque, qui était la plus austère de toutes ; ce qui a donné occasion au poëte Athénée de parler ainsi de cette secte :

Ô vous ! auteurs des maximes stoïciennes ; vous, dont les saints ouvrages contiennent les plus excellentes vérités, vous avez raison de dire que la vertu est le seul bien de l’ame : c’est elle qui protége la vie des hommes et qui garde les cités. Et s’il y en a d’autres qui regardent la volupté corporelle comme leur dernière fin, ce n’est qu’une des muses qui le leur a persuadé[70].

C’est Antisthène qui a ouvert les voies à Diogène pour son système de la tranquillité, à Cratès pour celui de la continence, à Zénon pour celui de la patience ; de sorte qu’il a jeté les fondements de l’édifice. En effet, Xénophon dit qu’il était fort doux dans la conversation, et fort retenu sur tout le reste.

On divise ses ouvrages en dix volumes. Le premier contient les pièces suivantes : de la Diction, ou des figures du discours ; Ajax, ou la harangue d’Ajax ; Ulysse, ou de l’Odyssée ; l’Apologie d’Oreste ; des Avocats ; l’Isographe, ou Désias, autrement Isocrate ; pièce contre ce qu’Isocrate a écrit sur le manque de témoins. Le tome deuxième contient les ouvrages suivants : de la Nature des animaux ; de la Procréation des enfants, ou des Noces, autrement l’Amoureux ; des Sophistes ; le Physiognomonique ; trois Discours d’exhortation sur la Justice et la Valeur ; de Théognis, quatrième et cinquième discours. Les pièces du tome troisième sont intitulées : du Bien ; de la Valeur ; de la Loi, ou de la Police ; de la Loi, ou de l'honnête et du juste ; de la Liberté et de la Servitude ; de la Confiance ; du Curateur, ou de la Soumission ; de la Victoire ; Discours économique. Le tome quatrième contient le Cyrus ; le grand Hercule, ou de la Force. Le cinquième traite de Cyrus, ou de la Royauté, et d'Aspasie. Les pièces du tome sixième sont intitulées : de la Vérité ; de la Discussion, discours critique ; Sathon, de la Contradiction, trois discours ; du Langage. Le septième tome traite : de l'Érudition, ou des Noms, cinq livres ; de la Mort ; de la Vie et de la Mort ; des Enfers ; de l'usage des Noms, pièce intitulée autrement le Disputeur ; des Demandes et des Réponses ; de la Gloire et de la Science, quatre livres ; de la Nature, deux livres ; Interrogation sur la Nature, deuxième livre ; des Opinions, ou le Disputeur ; d'Apprendre des questions. Les pièces du tome huitième sont intitulées : de la Musique ; des Interprètes ; d'Homère ; de l'Injustice et de l'Impiété ; de Calchas ; de l'Émissaire ; de la Volupté, Dans le tome neuvième, il est parlé : de l'Odyssée ; du Bâton ; de Minerve, autrement de Télémaque ; d'Hélène et de Pénélope ; de Prêtée ; du Cyclope, ou d'Ulysse ; de l'Usage du vin, ou de l'Ivrognerie, autrement du Cyclope ; de Circé ; d'Amphiaraüs ; d'Ulysse et de Pénélope ; du Chien. Le tome dixième traite : d'Hercule, ou de Midas ; d'Hercule, ou de la Prudence et de la Force ; du Seigneur, ou de l'Amoureux ; des Seigneurs, ou des Émissaires ; de Ménexène, ou de l'Empire ; d'Alcibiade ; d'Archélaüs, ou de la Royauté.

Ce sont là les ouvrages d'Antisthène, dont le grand nombre a donné occasion à Timon de le critiquer, en l'appelant un ingénieux auteur de bagatelles. Il mourut de maladie, et l'on dit que Diogène vint alors le voir, en lui demandant s'il avait besoin d'un ami. Il vint aussi une fois chez lui, en portant un poignard ; et comme Antisthène lui eut dit : Qui me délivrera de mes douleurs ? Ceci, dit Diogène en lui montrait le poignard. À quoi il répondit : Je parle de mes douleurs, et non pas de la vie ; de sorte qu’il semble que l’amour de la vie lui ait fait porter sa maladie impatiemment. Voici une épigramme que j’ai faite sur son sujet :

Durant ta vie, Antisthène, tu faisais le devoir d’un chien, et mordais, non des dents, mais par tes discours, qui censuraient le vice. Enfin tu meurs de consomption. Si quelqu’un s’en étonne et demande pourquoi cela arrive : Ne faut-il par quelqu’un qui serve de guide aux enfers ?

Il y a eu trois autres Antisthènes : l’un disciple d’Héraclite ; le second, natif d’Éphèse ; le troisième, de Rhodes : ce dernier était historien.

Après avoir parlé des disciples d’Aristippe et de ceux de Phédon, il est temps de passer aux disciples d’Antisthène, qui sont les cyniques et les stoïciens.


DIOGÈNE.

Diogène, fils d’Icèse, banquier, était de Sinope. Dioclès dit que son père, ayant la banque publique et altérant la monnaie, fut obligé de prendre la fuite ; et Eubulide, dans son livre qu’il a écrit touchant Diogène, rapporte que ce philosophe le fit aussi, et qu’il fut chassé avec son père ; lui-même s’en accuse dans son livre intitulé Pardalis. Quelques uns prétendent qu’ayant été fait maître de la monnaie, il se laissa porter à altérer les espèces par les ouvriers, et vint à Delphes ou à Délos, patrie d’Apollon, qu’il interrogea pour savoir s’il ferait ce qu’on lui conseillait ; et que n’ayant pas compris qu’Apollon, en consentant qu’il changeât la monnaie, avait parlé allégoriquement[71], il corrompit la valeur de l’argent, et qu’ayant été surpris, il fut envoyé en exil. D’autres disent qu’il se retira volontairement, craignant les suites de ce qu’il avait fait. Il y en a aussi qui disent qu’il altéra de la monnaie qu’il avait reçue de son père ; que celui-ci mourut en prison, et que Diogène prit la fuite et vint à Delphes, où ayant demandé à Apollon, non pas s’il changerait la monnaie, mais par quel moyen il se rendrait illustre, il reçut l’oracle dont nous avons parlé.

Étant venu à Athènes, il prit les leçons d’Antisthène ; et quoique celui-ci le rebutât d’abord, ne voulant point de disciple, il le vainquit par son assiduité. On dit qu’Antisthène menaçant de le frapper à la tête avec son bâton, il lui dit : « Frappe, tu ne trouveras point de bâton assez dur pour m’empêcher de venir t’écouter. » Depuis ce temps-là il devint son disciple ; et voyant exilé de sa patrie, il se mit à mener une vie fort simple. Théophraste, dans son livre intitulé Mégarique, raconte là-dessus qu’ayant vu une souris qui courait, et faisant réflexion que cet animal ne s’embarrassait point d’avoir une chambre pour coucher, et ne craignait point les ténèbres, ni ne recherchait aucune des choses dont on souhaite l’usage, cela lui donna l’idée d’une vie conforme à son état. Il fut le premier, selon quelques uns, qui fit doubler son manteau, n’ayant pas le moyen d’avoir d’autres habillements, et il s’en servit pour dormir. Il portait une besace, où il mettait sa nourriture, et se servait indifféremment du premier endroit qu’il trouvait, soit pour manger, soit pour dormir, ou pour y tenir ses discours ; ce qui lui faisait dire, en montrant le portique de Jupiter, le Pompée, que les Athéniens lui avaient bâti un endroit pour passer la journée. Il se servait aussi d’un bâton lorsqu’il était incommodé, et dans la suite il le portait partout, aussi bien que la besace, non à la vérité en ville, mais lorsqu’il était en voyage, ainsi que le rapporte Olympiodore, patron des étrangers à Athènes[72], et Polyeucte, rhéteur, aussi bien que Lysanias, fils d’Æschiron. Ayant écrit à quelqu’un de vouloir lui procurer une petite maison, et celui-là tardant à le faire, il choisit pour sa demeure un tonneau, qui était dans le temple de la mère des dieux. L’été, il se vautrait dans le sable ardent; et l’hiver, il embrassait des statues de neige, s’exerçant par tous ces moyens à la patience. Il était d’ailleurs mordant et méprisant; il appelait l’école d’Euclide un lieu de colère, et celle de Platon un lieu de consomption. Il disait que les jeux dionysiaques étaient d’admirables choses pour les fous, et que ceux qui gouvernent le peuple ne sont que les ministres de la populace. Il disait aussi que lorsqu’il considérait la vie, et qu’il jetait les yeux sur la police des gouvernements, la profession de la médecine et celle de la philosophie, l’homme lui paraissait le plus sage des animaux; mais que lorsqu’il considérait les interprètes des songes, les devins et ceux qui employaient leur ministère, ou l’attachement qu’on a pour la gloire et les richesses, rien ne lui semblait plus insensé que l’homme. Il répétait souvent qu’il faut se munir dans la vie, ou de raison, ou d’un licou. Ayant remarqué un jour dans un grand festin que Platon ne mangeait que des olives : Pourquoi, lui demanda-t-il, sage comme vous êtes, n’ayant voyagé en Sicile que pour y trouver de bons morceaux, maintenant qu’on vous les présente, n’en faites-vous point usage? Platon lui répondit : En vérité, Diogène, en Sicile même je ne mangeais la plupart du temps que des olives. Si cela est, répliqua-t-il, qu’aviez-vous besoin d’aller à Syracuse? Le pays d’Athènes ne porte-t-il point assez d’olives? Phavorin, dans son Histoire diverse, attribue pourtant ce mot à Aristippe. Une fois mangeant des figues, il rencontra Platon, à qui il dit qu’il pouvait en prendre sa part; et comme Platon en prit et en mangea, Diogène lui dit qu’il lui avait bien dit d’en prendre, mais non pas d’en manger. Un jour que Platon avait invité les amis de Denys, Diogène entra chez lui, et dit, en foulant ses tapis : Je foule aux pieds la vanité de Platon ; à quoi celui-ci répondit : Quel orgueil ne fais-tu point voir, Diogène, en voulant montrer que tu n’en as point! D’autres veulent qui Diogène dit : Je foule l’orgueil de Platon, et que celui-ci répondit : Oui, mais avec un autre orgueil. Sotion, dans son quatrième livre, rapporte cela avec une injure, en disant que le Chien tint ce discours à Platon. Diogène ayant un jour prié ce philosophe de lui envoyer du vin, et en même temps des figue, Platon lui fit porter une cruche pleine de vin ; sur quoi Diogène lui dit : « Si l’on vous demandait combien font deux et deux, vous répondriez qu’il font vingt. Vous ne donnez point suivant ce qu’on vous demande, et vous ne répondez point suivant les questions qu’on vous fait, » voulant par là le taxer d’être grand parleur. Comme on lui demandait dans quel endroit de la Grèce il avait vu les hommes les plus courageux : Des hommes? dit-il, je n’en ai vu nulle part ; mais j’ai vu des enfants à Lacédémone[73]. Il traitait une matière sérieuse, et personne ne s’approchait pour l’écouter. Voyant cela, il se mit à chanter ; ce qui ayant attiré beaucoup de gens autour de lui il leur reprocha, qu’ils recherchaient avec soin ceux qui les amusaient de bagatelles, et qu’ils n’avaient aucun empressement pour les choses sérieuses. Il disait aussi qu’on se disputait bien à qui saurait le mieux faire des fosses et ruer[74] ; mais non pas à qui se rendrait le meilleur et le plus sage. Il admirait les grammairiens, qui recherchaient avec soin quels avaient été les malheurs d’Ulysse, et ne connaissaient pas leurs propres maux ; les musiciens, qui accordaient soigneusement les cordes de leurs instruments, et ne pensaient point à mettre de l’accord dans leurs mœurs ; les mathématiciens, qui observaient le soleil et la lune, et ne prenaient pas garde aux choses qu’ils avaient devant les yeux ; les orateurs, qui s’appliquaient à parler de la justice, et ne pensaient point à la pratiquer ; les avares, qui parlaient de l’argent avec mépris, quoiqu’il n’y eût rien qu’ils aimassent plus. Il condamnait aussi ceux qui, louant les gens de bien comme fort estimables en ce qu’ils s’élevaient au-dessus de l’amour des richesses, n’avaient eux-mêmes rien de plus à cœur que d’en acquérir. Il s’indignait de ce qu’on faisait des sacrifices aux dieux pour en obtenir la santé, tandis que ces sacrifices étaient accompagnés de festins nuisibles au corps. Il s’étonnait de ce que des esclaves qui avaient des maîtres gourmands ne volaient pas leur part des mets qu’ils leur voyaient manger. Il louait également ceux qui voulaient se marier, et ceux qui ne se mariaient point ; ceux qui voyageaient sur mer, et ceux qui ne le faisaient pas ; ceux qui se destinaient au gouvernement de la république, et ceux qui faisaient le contraire ; ceux qui élevaient des enfants, et ceux qui n’en élevaient point ; ceux qui cherchaient le commerce des grands, et ceux qui l’évitaient[75]. Il disait aussi qu’il ne faut pas tendre la mainj’à ses amis avec les doigts fermés.

Ménippe[76], dans l'Encan de Diogène, rapporte que, lorsqu’il fut vendu comme captif, on lui demanda ce qu’il savait faire, et qu’il répondit qu’il savait commander à des hommes ; ajoutant, en s’adressant au crieur, qu’il eût à crier si quelqu’un voulait s’acheter un maître. Comme on lui défendait de s’asseoir : Cela ne fait rien, dit-il ; on vend bien les poissons, de quelque manière qu’ils soient étendus. Il dit encore qu’il s’étonnait de ce que, quand on achète un pot ou une assiette, on l’examine de toutes les manières ; au lieu que, quand on achetait un homme, on se contentait d’en juger par la vue. Xéniade l’ayant acheté, il lui dit que, quoiqu’il fut son esclave, c’était à lui de lui obéir, tout comme on obéit à un pilote ou à un médecin, quoiqu’on les ait à son service.

Eubulus rapporte, dans le livre intitulé l’Encan de Diogène, que sa manière d’instruire les enfants de Xéniade était de leur faire apprendre, outre les autres choses qu’ils devaient savoir, à aller à cheval, à tirer de l’arc, à manier la fronde, et à lancer un dard. Il ne permettait pas non plus, lorsqu’ils étaient dans l’école des exercices, que leur maître les exerçât à la manière des athlètes, mais seulement autant que cela était utile pour les animer et pour fortifier leur constitution. Ces enfants savaient aussi par cœur plusieurs choses qu’ils avaient apprises des poètes, des autres écrivains, et de la bouche de Diogène même, qui réduisait en abrégé les explications qu’il leur en donnait, afin qu’il leur fut plus facile de les retenir. Il leur faisait faire une partie du service domestique, et leur apprenait à se nourrir légèrement et à boire de l’eau. Il leur faisait couper les cheveux jusqu’à la peau, renoncera tout ajustement, et marcher avec lui dans les rues sans veste, sans souliers, en silence, et les yeux baissés ; il les menait aussi à la chasse. De leur côté, ils avaient soin de ce qui le regardait, et le recommandaient à leur père et à leur mère.

Le même auteur que je viens de citer dit qu’il vieillit dans la maison de Xéniade, dont les fils eurent soin de l’enterrer. Xéniade lui ayant demandé comment il souhaitait d’être enterré, il répondit : Le visage contre terre ; et comme il lui demanda la raison de cela : Parceque, dit-il, dans peu de temps les choses qui sont dessous se trouveront dessus ; faisant allusion à la puissance des Macédoniens, qui, de peu de chose qu’ils avaient été, commençaient à s’élever. Quelqu’un l’ayant mené dans une maison richement ornée, et lui ayant défendu de cracher, il lui cracha sur le visage, disant qu il ne voyait point d’endroit plus sale où il le pût faire ; d’autres pourtant attribuent cela à Aristippe. Un jour il criait : Hommes, approchez ! et plusieurs étant venus, il les repoussa avec son bâton, en disant : J’ai appelé des hommes, et non pas des excréments. Cela est rapporté par Hécaton au premier livre de ses Chries[77]. On attribue aussi à Alexandre d’avoir dit que s’il n’était point né Alexandre, il aurait voulu être Diogène. Ce philosophe appelait pauvres, non pas les sourds et les aveugles, mais ceux qui n’avaient point de besace. Métrocle, dans ses Chries, rapporte qu’étant entré un jour, avec les cheveux à moitié coupés, dans un festin de jeunes gens, il en fut battu ; et qu’ayant écrit leurs noms, il se promena avec cet écriteau attaché sur lui, se vengeant par là de ceux qui l’avaient battu, en les exposant à la censure publique. Il disait qu’il était du nombre des chiens qui méritent des louanges, et que cependant ceux qui faisaient profession de le louer n’aimaient point à chasser avec lui. Quelqu’un se vantait en sa présence de surmonter des hommes aux jeux pythiques : Tu te trompes, lui dit-il, c’est à moi de vaincre des hommes ; pour toi, tu ne surmontes que des esclaves. On lui disait qu’étant âgé, il devait se reposer le reste de ses jours : Hé quoi, répondit-il, si je fournissais une carrière, et que je fusse arrivé près du but, ne devrais-je pas y tendre avec encore plus de force, au lieu de me reposer ? Quelqu’un l’ayant invité à un régal, il refusa d’y aller, parceque le jour précédent on ne lui en avait point su gré. Il marchait nu-pieds sur la neige, et faisait d’autres choses semblables, que nous avons rapportées ; il essaya même de manger de la chair crue, mais il ne continua pas. Ayant trouvé un jour l’orateur Démosthène qui dînait dans une taverne, et celui-ci se retirant, Diogène lui dit : Tu ne fais, en te retirant, qu’entrer dans une taverne plus grande. Des étrangers souhaitant de voir Démosthène, il leur montra son doigt du milieu tendu, en disant : Tel est celui qui gouverne le peuple d’Athènes[78]. Voulant corriger quelqu’un qui avait laissé tomber du pain et avait honte de le ramasser, il lui pendit un pot de terre au cou, et, dans cet équipage, le promena par la place Céramique[79]. Il disait qu’il faisait comme les maîtres de musique, qui changeaient leur ton pour aider les autres à prendre celui qu’il fallait. FI disait aussi que beaucoup de gens passaient pour fous à cause de leurs doigts, parceque si quelqu’un portait le doigt du milieu tendu, on le regardait comme un insensé, ce qui n’arrivait point si on portait le petit doigt tendu. Il se plaignait de ce que les choses précieuses coûtaient moins que celles qui ne l’étaient pas tant, disant qu’une statue coûtait trois mille pièces, et qu’une mesure[80] de farine ne coûtait que deux pièces de cuivre.

Il dit encore à Xéniade, lorsque celui-ci l’eut acheté, qu’il prît garde de faire ce qu’il lui ordonnerait ; et Xéniade lui ayant répondu : Il me semble que les fleuves remontent vers leur source[81] ; Si étant malade, répliqua Diogène, vous aviez pris un médecin à vos gages, au lieu d’obéir à ses ordres, lui répondriez-vous que les fleuves remontent vers leur source ? Quelqu’un voulant apprendre de lui la philosophie, il lui donna un mauvais poisson à porter, et lui dit de le suivre. Le nouveau disciple, honteux de cette première épreuve, jeta le poisson et s’en alla. Quelque temps après, Diogène le rencontra, et, se mettant à rire : Un mauvais poisson, lui dit-il, a rompu notre amitié. Dioclès raconte cela autrement ; il dit que quelqu’un ayant dit à Diogène : Tu peux nous commander ce que tu veux, le philosophe lui donna un demi-fromage à porter ; et que comme il refusait de le faire, Diogène ajouta : Un demi-fromage a rompu notre amitié. Ayant vu un enfant qui buvait de l’eau en se servant du creux de sa main, il jeta un petit vase qu’il portait pour cela dans sa besace, en disant qu’un enfant le surpassait en simplicité. Il jeta aussi sa cuiller, ayant vu un autre enfant qui, après avoir cassé son écuelle, ramassait des lentilles avec un morceau de pain qu’il avait creusé.

Voici un de ses raisonnements : Toutes choses appartiennent aux dieux ; les sages sont amis des dieux ; les amis ont toutes choses communes ; ainsi toutes choses sont pour les sages. Zoïle de Perge rapporte qu’ayant vu une femme qui se prosternait d’une manière déshonnête devant les dieux, et voulant la corriger de sa superstition, il s’approcha d’elle et lui dit : « Ne crains-tu point, dans cette posture indécente, que Dieu ne soit peut-être derrière toi ? car toutes ces choses sont pleines de sa présence. » Il consacra à Esculape un tableau représentant un homme qui venait frapper des gens qui se prosternaient le visage contre terre[82]. Il avait coutume de dire que toutes les imprécations dont les poètes font usage dans leurs tragédies étaient tombées sur lui, puisqu’il n’avait ni ville ni maison, et qu’il était hors de sa patrie, pauvre, vagabond, et vivant au jour la journée ; ajoutant qu’il opposait à la fortune le courage, aux lois la nature, la raison aux passions. Pendant que, dans un lieu d’exercice nommé Cranion[83], il se chauffait au soleil, Alexandre s’approcha, et lui dit qu’il pouvait lui demander ce qu’il souhaitait. Je souhaite, répondit-il, que tu ne me fasses point d’ombre ici. Il avait été présent à une longue lecture, et celui qui lisait, approchant de la fin du livre, montrait aux assistants qu’il n’y avait plus rien d’écrit. Courage, amis, dit Diogène, je vois terre ! Quelqu’un, qui lui faisait des syllogismes, les ayant conclus par lui dire qu’il avait des cornes, il se toucha le front et répondit : C’est pourtant de quoi je ne m’aperçois point. Un autre voulant lui prouver qu’il n’y avait point de mouvement, il se contenta pour toute réponse de se lever et de se mettre à marcher. Quelqu’un discourait beaucoup des phénomènes célestes : En combien de jours, lui dit-il, es-tu venu du ciel ? Un eunuque, de mauvaises mœurs, ayant écrit sur sa maison, Que rien de mauvais n’entre ici : Et comment donc, dit Diogène, le maître du logis pourra-t-il y entrer ? S’étant oint les pieds, au lieu de la tête, il en donna pour raison que lorsqu’on s’oignait la tête, l’odeur se perdait en l’air ; au lieu que des pieds elle montait à l’odorat. Les Athéniens voulaient qu’il se fît initier à quelques mystères, et lui disaient, pour l’y engager, que les initiés présidaient sur les autres aux enfers. Ne serait-il pas ridicule, répondit-il, qu’Agésilas et Épaminondas croupissent dans la boue, et que quelques gens du commun fussent placés dans les îles des bienheureux, parcequ’ils auraient été initiés ? Il vit des souris grimper sur sa table : Voyez, dit-il, Diogène nourrit aussi des parasites. Platon lui ayant donné le titre de sa secte, qui était celui de Chien, il lui dit : Tu as raison ; car je suis retourné auprès de ceux qui m’ont vendu[84]. Comme il sortait du bain, quelqu’un lui demanda s’il y avait beaucoup d’hommes qui se lavaient ; il dit que non. Y a-t-il donc beaucoup de gens ? reprit l’autre. Oui, dit Diogène. Il avait entendu approuver la définition que Platon donnait de l’homme, qu’il appelait un animal à deux pieds, sans plumes. Cela lui fit naître la pensée de prendre un coq, auquel il ôta les plumes, et qu’il porta ensuite dans l’école de Platon, en disant : Voilà l’homme de Platon ; ce qui fit ajouter à la définition de ce philosophe, que l’homme est un animal à grands ongles. On lui demandait quelle heure convient le mieux pour dîner. Quand on est riche, dit-il, on dîne lorsqu’on veut ; et quand on est pauvre, lorsqu’on le peut. Il vit les brebis des Mégariens qui étaient couvertes de peaux[85], pendant que leurs enfants allaient nus ; il en prit occasion de dire qu’il valait mieux être le bouc des Mégariens que leur enfant. Quelqu’un l’ayant heurté avec une poutre, en lui disant ensuite de prendre garde : Est-ce, répondit-il, que tu veux me frapper encore ? Il appelait ceux qui gouvernent le peuple des ministres de la populace, et nommait les couronnes des ampoules de la gloire. Une fois il alluma une chandelle en plein jour, disant qu’il cherchait un homme. Il se tenait quelquefois dans un endroit d’où il faisait découler de l’eau sur son corps ; et comme les assistants en avaient pitié, Platon, qui était présent, leur dit : Si vous avez pitié de lui, vous n’avez qu’à vous retirer, voulant dire que ce qu’il en faisait était par vaine gloire. Quelqu’un lui ayant donné un coup de poing : En vérité, dit-il, je pense à une chose bien importante que je ne savais pas : c’est que j’ai besoin de marcher avec un casque. Un nommé Midias lui ayant donné des coups de poing, en lui disant qu’il y avait trois mille pièces toutes comptées pour sa récompense, Diogène prit le lendemain des courroies, comme celles des combattants du ceste, et lui dit, en le frappant : Il y a trois mille pièces comptées pour toi. Lysias, apothicaire, lui demanda s’il croyait qu’il y eût des dieux ? Comment, dit-il, ne croirais-je pas qu’il y en a, puisque je crois que tu es l’ennemi des dieux ? Quelques uns attribuent pourtant ce mot à Théodore. Ayant vu quelqu’un qui recevait une aspersion religieuse, il lui dit : Pauvre malheureux ! ne vois-tu pas que comme les aspersions ne peuvent pas réparer les fautes que tu fais contre la grammaire, elles ne répareront pas plus celles que tu commets dans la vie ? Il reprenait les hommes, par rapport à la prière, de ce qu’ils demandaient des choses qui leur paraissaient être des biens, au lieu de demander celles qui sont des biens réels. Il disait de ceux qui s’effraient des songes, qu’ils ne s’embarrassent point de ce qu’ils font pendant qu’ils sont éveillés, et qu’ils donnent toute leur attention aux imaginations qui se présentent à leur esprit pendant le sommeil. Un héraut ayant, dans les jeux olympiques, proclamé Dioxippée vainqueur d’hommes, Diogène répondit : Celui dont tu parles n’a vaincu que des esclaves ; c’est à moi de vaincre des hommes.

Les Athéniens aimaient beaucoup Diogène. On conte qu’un garçon ayant brisé son tonneau, ils le firent punir, et donnèrent un autre tonneau au philosophe. Denys le stoïcien rapporte qu’ayant été pris à la bataille de Chéronée et conduit auprès de Philippe, ce prince lui demanda qui il était, et qu’il répondit : Je suis l’espion de ta cupidité ; ce qui émut tellement Philippe, qu’il le laissa aller. Un jour Alexandre chargea un nommé Athlias de porter à Athènes une lettre pour Antipater. Diogène, qui était présent, dit qu’on pouvait dire de cette lettre, qu’Athlias l’envoyait d’Athlias par Athlias à Athlias[86]. Perdiccas l’ayant menacé de le faire mourir s’il ne se rendait auprès de lui, il répondit qu’il ne ferait rien de fort grand par là, puisqu’un escarbot, et l’herbe phalange, pouvaient faire la même chose. Bien au contraire il renvoya pour menace à Perdiccas, qu’il vivrait plus heureux s’il vivait sans voir Diogène. Il s’écriait souvent que les dieux avaient mis les hommes en état de mener une vie heureuse ; mais que le moyen de vivre ainsi n’était pas connu de ceux qui aiment les tartes, les onguents et autres choses semblables. Il dit à un homme qui se Taisait chausser par son domestique, qu’il ne serait heureux que lorsqu’il se ferait aussi moucher par un autre ; ce qui arriverait, s’il perdait l’usage des mains. Il vit un jour les magistrats, qui présidaient aux choses saintes[87] accuser un homme d’avoir volé une fiole dans le trésor ; sur quoi il dit, que les grands voleurs accusaient les petits. Voyant aussi un garçon qui jetait des pierres contre une potence : Courage ! lui dit-il, tu atteindras au but. Des jeunes gens qui étaient autour de lui lui dirent qu’ils auraient bien soin qu’il ne les mordît pas : Tranquillisez-vous, mes enfants, leur dit-il ; les chiens ne mangent point de betteraves[88]. Il dit aussi à un homme qui se croyait relevé par la peau d’un lion dont il était couvert : Cesse de déshonorer les enseignes de la vertu. Quelqu’un trouvait que Callisthène était fort heureux d’être si magnifiquement traité par Alexandre : Au contraire, dit-il, je le trouve bien malheureux de ne pouvoir dîner et souper que quand il plaît à Alexandre. Lorsqu’il avait besoin d’argent, il disait qu’il en demandait à ses amis, plutôt comme une restitution que comme un présent. Un jour qu’étant au marché, il faisait des gestes indécents, il dit qu’il serait à souhaiter qu’on pût ainsi apaiser la faim. Une autre fois il vit un jeune garçon qui allait souper avec de grands seigneurs : il le tirade leur compagnie, et le reconduisit chez ses parents, en leur recommandant de prendre garde à lui. Un autre jeune homme, qui était fort paré, lui ayant fait quelques questions, il dit qu’il ne lui répondrait pas, qu’il ne lui eût fait connaître s’il était homme ou femme. Il vit aussi un jeune homme dans le bain, qui versait du vin d’une fiole dans une coupe, dont l’écoulement rendait un son[89]. Mieux tu réussis, lui dit-il, moins tu fais bien. Étant à un souper, on lui jeta des os comme à un chien ; il vengea cette injure en s’approchant de plus près de ceux qui la lui avaient faite, et en salissant leurs habits. Il appelait les orateurs et tous ceux qui mettaient de la gloire à bien dire, des gens trois fois hommes, en prenant cette expression dans le sens de trois fois malheureux. Il disait qu’un riche ignorant ressemble à une brebis couverte d’une toison d’or. Ayant remarqué sur la maison d’un gourmand qu’elle était à vendre : Je savais bien, dit-il, qu’étant si pleine de crapule, tu ne manquerais pas de vomir ton maître. Un jeune homme se plaignait qu’il était obsédé par trop de monde : Et toi, lui dit-il, cesse de donner des marques de tes mauvaises inclinations. Étant un jour entré dans un bain fort sale : Où se lavent, dit-il, ceux qui se sont lavés ici ? Tout le monde méprisait un homme qui jouait grossièrement du luth, lui seul lui donnait des louanges ; et comme on lui en demandait la raison, il répondit que c’était parceque, quoiqu’il jouât mal de cet instrument, il aimait mieux gagner sa vie de la sorte que se mettre à voler. Il saluait un joueur de luth que tout le monde abandonnait, en lui disant Bonjour, coq ; et cet homme lui ayant demandé pourquoi il l’appelait de ce nom, il lui dit que c’était à cause qu’il éveillait tout le monde par sa mélodie. Ayant remarqué un jeune garçon qu’on faisait voir, il remplit son giron de lupins[90], et se plaça vis-à-vis de lui ; sur quoi le monde qui était là ayant tourné la vue sur Diogène, il dit qu’il s’étonnait de ce qu’on quittait l’autre objet pour le regarder. Un homme fort superstitieux le menaçait de lui casser la tête d’un seul coup. Et moi, lui dit-il, je te ferai trembler en éternuant de ton côté gauche. Hégésias lui ayant demandé l’usage de quelqu’un de ses écrits, il lui dit : Si tu voulais des figues, Hégésias, tu n’en prendrais pas de peintes ; tu en cueillerais de véritables. Il y a donc de la folie en ce que tu fais, de négliger la véritable manière de t’exercer l’esprit pour chercher la science dans les livres. Quelqu’un lui reprochait qu’il était banni de son pays : Misérable ! dit-il, c’est là ce qui m’a rendu philosophe, un autre lui disant pareillement : Ceux de Sinope t’ont chassé de leur pays, il répondit : Et moi je les ai condamnés à y rester. Il vit un jour un homme qui avait été vainqueur aux jeux olympiques, menant paître des brebis, et lui dit : Brave homme, vous êtes bientôt passé d’Olympe à Némée. On lui demandait ce qui rendait les athlètes si insensibles ; il répondit : C’est qu’ils sont composés de chair de bœuf et de pourceau. Une autre fois il exigeait qu’on lui érigeât une statue ; et comme on voulait savoir le sujet d’une pareille demande, il dit : Je m’accoutume par là à ne point obtenir ce que je souhaite. La pauvreté l’ayant obligé d’abord à demander de l’assistance, il dit à quelqu’un qu’il priait de subvenir à ses besoins : Si tu as donné à d’autres, donne-moi aussi ; et si tu n’as encore donné à personne, commence par moi. Un tyran lui demanda quel airain était le meilleur pour faire des statues ? Celui, dit-il, dont on a fait les statues d’Harmodius et d’Aristogiton. Étant interrogé de quelle manière Denys se servait de ses amis : Comme on se sert des bourses, dit-il ; on les suspend quand elles sont pleines, et on les jette quand elles sont vides. Un nouveau marié avait écrit sur sa maison : Hercule, ce glorieux vainqueur, fils de Jupiter, habite ici ; que rien de mauvais n’y entre. Diogène y mit cette autre inscription : Troupes auxiliaires après la guerre finie. Il appelait l’amour de l’argent la métropole de tous les maux. Un dissipateur mangeait des olives dans une taverne ; Diogène lui dit : Si tu avais toujours dîné ainsi, tu ne souperais pas de même. Il appelait les hommes vertueux les images des dieux ; et l’amour, l’occupation de ceux qui n’ont rien à faire. On lui demandait quelle était la condition la plus misérable de la vie ; il répondit que c’était celle d’être vieux et pauvre. Un autre lui demanda quelle était celle de toutes les bêtes qui mordait le plus dangereusement : C’est, ditil, le calomniateur parmi les bêtes sauvages, et le flatteur parmi les animaux domestiques. Une autre fois voyant deux centaures qui étaient fort mal représentés : Lequel, dit-il, est le plus mauvais ? Il disait qu’un discours, fait pour plaire, était un filet enduit de miel ; et que le ventre est, comme le gouffre de Charybde, l’abîme des biens de la vie. Ayant appris qu’un nommé Didyme avait été pris en adultère : Il est digne, dit-il, d’être pendu de la manière la plus honteuse. Pourquoi, lui dit-on, l’or est-il si pâle ? C’est, répondit-il, parceque beaucoup de gens cherchent à s’en emparer. Sur ce qu’il vit une femme qui était portée dans une litière, il dit qu’il faudrait une autre cage pour un animal si farouche. Une autre fois il vit un esclave fugitif qui était sur un puits, et lui dit : Jeune homme, prends garde de tomber. Voyant dans un bain un jeune garçon qui avait dérobé des habits, il lui demanda s’il était là pour prendre des onguents, ou d’autres vêtements ? Sur ce qu’il vit des femmes qui avaient été pendues à des oliviers : Quel bonheur, s’écria-t-il, si tous les arbres portaient des fruits de cette espèce ! Il vit aussi un homme qui dérobait des habits dans les sépulcres, et lui dit : Ami, que cherches-tu ici ? Viens-tu dépouiller quelqu’un des morts ? On lui demandait s’il n’avait ni valet, ni servante : Non, dit-il. Qui est celui, reprit-on, qui vous enterrera lorsque vous serez mort ? Celui, répliqua-t-il, qui aura besoin de ma maison. Voyant un jeune homme, fort beau, qui dormait inconsidérément, il le poussa et lui dit : Réveille-toi, de peur que quelqu’un ne te lance un trait inattendu. Sur ce qu’un autre faisait de grands festins, il lui dit : Mon fils, tes jours ne seront pas de longue durée ; tu fréquentes les marchés. Platon, en discourant sur les idées, ayant parlé de la qualité de table et de tasse considérée abstractivement, Diogène lui dit : Je vois bien ce que c’est qu’une table et une tasse ; mais pour la qualité de table et de tasse[91], je ne la vois point. À quoi Platon répondit : Tu parles fort bien. En effet, tu as des yeux, qui sont ce qu’il faut pour voir une table et une tasse ; mais tu n’as point ce qu’il faut pour voir la qualité de table et de tasse ; savoir, l’entendement. On lui demanda ce qu’il lui semblait de Socrate ; il répondit que c’était un fou. Quand il croyait qu’il fallait se marier : Les jeunes gens, pas encore, dit-il ; et les vieillards, jamais. Ce qu’il voulait avoir pour recevoir un soufflet : Un casque, répliqua-t-il. Voyant un jeune homme qui s’ajustait beaucoup, il lui dit : Si tu fais cela pour les hommes, c’est une chose inutile ; et si tu le fais pour les femmes, c’est une chose mauvaise. Une autre fois il vit un jeune garçon qui rougissait : Voilà de bonnes dispositions, lui dit-il ; c’est la couleur de la vertu. Il entendit un jour deux avocats, et les condamna tous deux, disant que l’un avait dérobé ce dont il s’agissait, et que l’autre ne l’avait point perdu. Quel vin aimes-tu mieux boire ? lui dit quelqu’un : Celui des autres, reprit-il. On lui rapporta que beaucoup de gens se moquaient de lui ; il répondit : Je ne m’en tiens point pour moqué. Quelqu’un se plaignait des malheurs qu’on rencontre dans la vie ; à quoi il répondit que le malheur n’était point de vivre, mais de mal vivre ! On lui conseillait de chercher son esclave qui l’avait quitté : Ce serait bien, dit-il, une chose ridicule, que mon esclave Manès pût vivre sans Diogène, et que Diogène ne pût vivre sans Manès. Pendant qu’il dînait avec des olives, quelqu’un apporta une tarte ; ce qui lui fit jeter les olives, en disant : Hôte, cédez la place aux tyrans[92] ! et cita en même temps ces autres paroles : Il jeta l’olive[93]. On lui demanda de quelle race de chiens il était : Quand j’ai faim, dit-il, je suis chien de Malte[94] ; et quand je suis rassasié, je suis chien molosse. Et de même qu’il y a des gens qui donnent beaucoup de louanges à certains chiens, quoiqu’ils n’osent pas chasser avec eux, craignant la fatigue ; de même aussi vous ne pouvez pas vous associer à la vie que je mène, parceque vous craignez la douleur. Quelqu’un lui demanda s’il était permis aux sages de manger des tartes : Aussi bien qu’aux autres hommes, dit-il. Pourquoi, lui dit un autre, donne-t-on communément aux mendiants, et point aux philosophes ? Parceque, répondit-il, on croit qu’on pourra devenir plutôt aveugle et boiteux que philosophe. Il demandait quelque chose à un avare, et celui-là tardante lui donner, il lui dit : Pensez, je vous prie, que ce que je vous demande est pour ma nourriture, et non pas pour mon enterrement. Quelqu’un lui reprochant qu’il avait fait de la fausse monnaie, il lui répondit : Il est vrai qu’il fut un temps où j’étais ce que tu es à présent ; mais ce que je suis maintenant, tu ne le seras jamais. Un autre lui reprochait aussi cette faute passée : Ci-devant, reprit-il, étant enfant, je salissais aussi mon lit ; je ne le fais plus à présent. Étant à Minde, il remarqua que les portes de la ville étaient fort grandes, quoique la ville elle-même fût fort petite, et se mit à dire : Citoyens de Minde, fermez vos portes, de peur que votre ville n’en sorte. Un homme avait été attrapé volant de la pourpre ; Diogène lui appliqua ces paroles : Une fin éclatante et un suit tragique l'ont surpris[95]. Craterus le priait de se rendre auprès de lui : J'aime mieux, dit-il, manger du sel à Athènes que de me trouver aux magnifiques festins de Craterus. Il y avait un orateur, nommé Anaximène, qui était extrêmement gros. Diogène, en l'accostant, lui dit : Tu devrais bien faire part de ton ventre à nous autres pauvres gens ; tu serais soulagé d'autant, et nous nous en trouverions mieux. Un jour que ce rhéteur traitait quelque question, Diogène, tirant un morceau de salé, s'attira l'attention de ses auditeurs, et dit, sur ce qu'Anaximène s'en fâcha : Une obole de salé a fini la dispute d'Anaximène. Comme on lui reprochait qu'il mangeait en plein marché, il répondit que c'était sur le marché que la faim l'avait pris. Quelques uns lui attribuent aussi la repartie suivante à Platon. Celui-ci l'ayant vu éplucher des herbes, il s'approcha, et lui dit tout bas : Si tu avais fait ta cour à Denys, tu ne serais pas réduit à éplucher des herbes. Et toi, lui repartit Diogène, si tu avais épluché des herbes, tu n'aurais pas fait ta cour à Denys. Quelqu'un lui disant, La plupart des gens se moquent de vous, il répondit ; Peut-être que les ânes se moquent aussi d'eux ; mais comme ils ne se soucient pas des ânes, je ne m'embarrasse pas non plus d'eux. Voyant un jeune garçon qui s'appliquait à la philosophie, il lui dit : Courage ! fais qu'au lieu de plaire par ta jeunesse, tu plaises par les qualités de l'âme. Quelqu'un s'étonnait du grand nombre de dons sacrés qui étaient dans l'antre[96] de Samothrace : Il y en aurait bien davantage, lui dit-il, s'il y en avait de tous ceux qui ont succombé sous les périls. D'autres attribuent ce mot à Diagoras de Mélos. Un jeune garçon allait à un festin ; Diogène lui dit : Tu en reviendras moins sage. Le lendemain, le jeune garçon l'ayant rencontré, lui dit : Me voilà de retour du festin, et je n’en suis pas devenu plus mauvais. Je l’avoue, répondit Diogène, tu n’es pas plus mauvais, mais plus relâché. Il demandait quelque chose à un homme fort difficile, qui lui dit : Si vous venez à bout de me le persuader. Si je pouvais vous persuader quelque chose, répondit Diogène, ce serait d’aller vous étrangler. Revenant un jour de Lacédémone à Athènes, il rencontra quelqu’un qui lui demanda d’où il venait et où il allait : De l’appartement des hommes à celui des femmes[97], répondit-il. Une autre fois, qu’il revenait des jeux olympiques, on lui demanda s’il y avait beaucoup de monde : Oui, dit-il, beaucoup de monde, mais peu d’hommes. Il disait que les gens perdus de mœurs ressemblent aux figues qui croissent dans les précipices, et que les hommes ne mangent point ; mais qui servent aux corbeaux et aux vautours Phryné ayant offert à Delphes une Vénus d’or, il l’appela la preuve de l’intempérance des Grecs. Alexandre s’étant un jour présenté devant lui, et lui ayant dit, Je suis le grand monarque Alexandre : Et moi, répondit-il, je suis Diogène le chien j Quelqu’un lui demanda ce qu’il avait fait pour être appelé chien ; à quoi il répondit : C’est que je caresse ceux qui me donnent quelque chose, que j’aboie après d’autres qui ne me donnent rien, et que je mords les méchants. Un homme, préposé à garder des figues, lui en ayant vu cueillir une, lui dit : Il n’y a pas longtemps qu’un homme se pendit à cet arbre : Eh bien ! répondit-il, je le purifierai. Un autre, qui avait vaincu aux jeux olympiques, fixait ses regards sur une courtisane : Voyez, dit Diogène, ce bélier de Mars, qu’une jeune fille tire par le cou. Il disait que les belles courtisanes ressemblent à de l’eau, miellée mêlée de poison. Dînant un jour à la vue de tout le monde, ceux qui étaient autour de lui l’appelèrent chien : Vous l’êtes vous-mêmes, dit-il, puisque vous vous rassemblez autour de moi pour me voir manger. Deux personnes d’un caractère efféminé l’évitaient avec soin : Ne craignez pas, leur dit-il ; le chien ne mange point de betteraves. On lui demandait d’où était un jeune homme qui s’était laissé débaucher : De Tégée[98], dit-il. Ayant vu un mauvais lutteur qui exerçait la profession de médecin, il lui demanda par quel hasard il abattait à présent ceux qui savaient le vaincre autrefois. Le fils d’une courtisane jetait une pierre parmi du monde assemblé : Prends garde, dit-il, que tu n’atteignes ton père. Un jeune garçon lui montrant une épée qu’il avait reçue d’une manière peu honnête, il lui dit : L’épée est belle, mais la poignée ne l’est pas. Il entendit louer quelqu’un de qui il avait reçu un présent : Et moi, dit-il, ne me louez-vous pas de ce que j’ai été digne de le recevoir ? Quelqu’un lui redemandant son manteau, il lui fit cette réponse : Si vous me l’avez donné, il est à moi ; si vous me l’avez prêté pour m’en servir, j’en fais usage. Il répondit à un autre, qui avait été aposté pour lui dire qu’il y avait de l’or caché dans son habit : Je le sais bien ; c’est pour cela que je couche dessus quand je dors. Quel gain, lui demanda-t-on, vous rapporte la philosophie ? Quand il n’y en aurait pas d’autre, répondit-il, elle fait que je suis préparé à tout événement. Un autre lui demanda d’où il était : Je suis, dit-il, citoyen du monde. Voyant quelqu’un qui offrait des sacrifices pour avoir un fils, il le blâma de ce qu’il n’en offrait pas par rapport au caractère dont serait ce fils. On lui demandait sa quote-part de la collecte qu’on faisait pour les pauvres ; il répondit par ce vers : « Dépouillez les autres, mais abstenez-vous de toucher Hector[99]. » Il appelait les courtisanes, les reines des rois, parcequ’elles demandent tout ce qui leur plaît. Les Athéniens ayant décerné à Alexandre les honneurs de Bacchus, il leur dit : Je vous prie, faites aussi que je sois Sérapis. On le blâmait de ce qu’il entrait dans des endroits sales : Et le soleil, dit-il, entre bien dans les latrines sans en être sali. Un jour qu’il prenait son repas dans un temple, il y vit apporter des pains malpropres ; il les prit et les jeta au loin, en disant qu’il ne devait entrer rien d’impur dans les lieux saints. Quelqu’un l’interrogea pourquoi, tandis qu’il ne savait rien, il professait la philosophie. Il répondit : Quand je ne ferais que contrefaire la sagesse, en cela même je serais philosophe. Un autre lui présenta son enfant, dont il lui vantait le génie et la tempérance : Si cela est, lui dit-il, en quoi a-t-il donc besoin de moi ? Il disait que ceux qui parlent des choses honnêtes et ne les pratiquent pas ressemblent à un instrument de musique[100], qui n’a ni ouïe, ni sentiment. Il entrait au théâtre en tournant le dos à ceux qui en sortaient ; et comme on lui en demandait la raison, il répondit que c’était ce qu’il avait toujours tâché de faire toute sa vie[101]. Il reprit un homme qui affectait des airs efféminés : N’êtes-vous pas honteux, lui dit-il, de vous rendre pire que la nature ne vous a fait ? Vous êtes homme, et vous vous efforcez de vous rendre femme. Une autre fois, il vit un homme déréglé dans ses mœurs qui accordait une harpe[102]. N’avez-vous pas honte, lui reprocha-t-il, de savoir accorder les sons d’un morceau de bois, et de ne pouvoir accorder votre âme avec les devoirs de la vie ? Quelqu’un lui disait : Je ne suis pas propre à la philosophie. Pourquoi donc, lui répliqua-t-il, vivez-vous, puisque vous ne vous embarrassez pas de vivre bien ? Il entendit un homme parler mal de son père, et lui dit : Ne rougissez-vous pas d’accuser de manque d’esprit celui par qui vous en avez ? Voyant un jeune homme, d’un extérieur honnête, qui tenait des discours indécents : Quelle vergogne ! lui dit-il, de tirer une épée de plomb d’une gaine d’ivoire ? On le blâmait de ce qu’il buvait dans un cabaret : J’étanche ici ma soif, répondit-il, tout comme je me fais faire la barbe chez un barbier. On le blâmait aussi de ce qu’il avait reçu un petit manteau d’Antipater ; il employa ce vers pour réponse : Il ne faut pas rejeter les précieux dons des dieux[103]. Quelqu’un le heurta d’une poutre, en lui disant : Prends garde ; il lui donna un coup de bâton, et lui répliqua : Prends garde toi-même. Témoin qu’un homme suppliait une courtisane, il lui dit : Malheureux ! pourquoi tâches-tu de parvenir à ce dont il vaut bien mieux être privé ? Il dit aussi à un homme qui était parfumé : Prenez garde que la bonne odeur de votre tête ne rende votre vie de mauvaise odeur. Il disait encore que comme les serviteurs sont soumis à leurs maîtres, les méchants le sont à leurs convoitises. Quelqu’un lui demandait pourquoi les esclaves étaient appelés d’un nom qui signifie pieds d’hommes ; il répondit : Parcequ’ils ont des pieds comme les hommes, et une âme formée comme la tienne, puisque tu fais cette question. Il demandait une mine à un luxurieux ; et interrogé pourquoi il souhaitait de celui-là une mine, tandis qu’il ne demandait qu’une obole à d’autres, il répondit : C’est que j’espère désormais recevoir des autres ; au lieu qu’il n’y a que les dieux qui sachent si tu me donneras jamais quelque chose de plus. On lui reprochait qu’il demandait des dons, pendant que Platon s’abstenait de pareilles demandes. Il en fait aussi, dit-il, mais c’est en approchant sa tête de l’oreille, de peur que d’autres ne le sachent. Voyant un mauvais tireur d’arc, il alla s’asseoir à l’endroit où était le but, alléguant que c’était de peur que cet homme ne l’attrapât. Il disait que les amoureux sont la dupe de l’idée qu’ils se forment de la volupté. On lui demandait si la mort était un mal : Comment serait-ce un mal, répondit-il, puisqu’on ne la sent pas ? Alexandre s’étant subitement présenté devant lui, lui demandait si sa présence ne lui causait point de crainte ; il répondit : En quelle qualité voulez-vous que je vous craigne ? Est-ce comme bon, ou comme mauvais ? Comme bon, dit Alexandre. Eh ! reprit Diogène, comment peut-on craindre ce qui est bon ? Il appelait l’instruction la prudence des jeunes gens, la consolation des vieillards, la richesse des pauvres, et l’ornement des riches. L’adultère Didymon était occupé à guérir les yeux d’une fille. Diogène lui dit : Prenez garde qu’en guérissant les yeux de cette fille, vous ne lui blessiez la prunelle[104]. Quelqu’un lui disant que ses amis lui tendaient des piéges : Que sera-t-on, répondit-il, s’il faut vivre avec ses amis comme avec ses ennemis ? Interrogé sur ce qu’il y avait de plus beau parmi les hommes, il répondit que c’était la franchise. Il entra un jour dans une école, où il vit plusieurs images des Muses et peu d’écoliers. Il dit au maître : Vous avez bien des disciples, grâces aux dieux !

Il faisait publiquement ses fonctions naturelles, celle de manger, aussi bien que les autres ; et il avait coutume de s’excuser par ces sortes de raisonnements : S’il n’est pas déplacé de prendre ses repas, il ne l’est pas non plus de les prendre en plein marché : or il n’est pas malhonnête de manger ; il ne l’est donc pas aussi de manger publiquement[105]. Il lui arrivait aussi souvent de faire des gestes indécents, et disait pour excuse qu’il n’hésiterait point d’en faire pour apaiser la faim, s’il le pouvait. On lui attribue d’autres discours, qu’il serait trop long de rapporter. Il distinguait deux sortes d’exercices : celui de l’ame et celui du corps. Concevant que l’occupation que l’exercice donne continuellement à l’imagination facilite la pratique de la vertu, il disait que l’une de ces sortes d’exercices est imparfaite sans l’autre, la bonne disposition et la force se manifestant dans la pratique de nos devoirs, telle qu’elle a lieu par rapport au corps et à lame. Il alléguait, pour marque de la facilité que l’exercice donne pour la vertu, l’adresse qu’acquièrent les artisans et ceux qui font des ouvrages manuels, à force de s’y appliquer. Il faisait encore remarquer la différence qu’il y a entre les musiciens et les athlètes, selon que l’un s’applique au travail plus que l’autre ; et disait que si ces gens-là avaient apporté le même soin à exercer leur ame, ils n’auraient pas travaillé inutilement. En un mot, il était dans le principe que rien de tout ce qui concerne la vie ne se fait bien sans exercice, et que par ce moyen on peut venir à bout de tout. Il concluait de là que si, renonçant aux travaux inutiles, on s’applique à ceux qui sont selon la nature, on vivra heureusement ; et qu’au contraire le manque de jugement rend malheureux. Il disait même que si on s’accoutume à mépriser les voluptés, on trouvera ce sentiment très agréable ; et que comme ceux qui ont pris l’habitude des voluptés s’en passent difficilement, de même, si on s’exerce à mener une vie contraire, on prendra plaisir à les mépriser. C’étaient là les principes qu’il enseignait et qu’il pratiquait en même temps, remplissant ainsi l’esprit du mot, Change la monnaie[106] ; parceque, par cette manière de vivre, il suivait moins la coutume que la nature. Il donnait pour caractère général de sa vie, qu’elle ressemblait à celle d’Hercule, en ce qu’il préférait la liberté à tout. Il disait que les sages ont toutes choses communes, et se servait de ces raisonnements : « Toutes choses appartiennent « aux dieux ; les sages sont amis des dieux ; les amis « ont toutes choses communes : ainsi toutes choses sont pour les sages. » Il prouvait d’une manière semblable que la société ne peut être gouvernée sans lois. « Il ne sert de rien d’être civilisé, si l’on n’est dans une ville. La société d’une ville consiste en cela même qu’on soit civilisé. Une ville n’est rien sans lois : la civilité est donc une loi. » Il se moquait de la noblesse, de la gloire et d’autres choses semblables, qu’il appelait dca ornements du vice, disant que les lois de société, établies par la constitution du monde, sont les seules justes. Il croyait que les femmes devaient être communes, et n’estimait point le mariage, ne soumettant l’union des deux sexes qu’à la condition du consentement réciproque : de là vient qu’il croyait aussi que les enfants devaient être communs. Il ne regardait pas comme mauvais de recevoir des choses saintes, et de manger des animaux ; il pensait même qu’il était permis de manger de la chair humaine, et alléguait là-dessus les mœurs des peuples étrangers. Il ajoutait aussi qu’à la lettre toutes choses sont les unes dans les autres, et les unes pour les autres ; qu’il y a de la chair dans le pain, et du pain dans les légumes ; que, par rapport aux autres corps, ils ont tous des pores insensibles, dans lesquels s’insinuent des corpuscules détachés, et attirés par la respiration. C’est ce qu’il explique dans la tragédie de Thyeste, si tant est que les tragédies qui courent sous son nom soient de lui, et non de Philiscus d’Égine, un de ses amis, ou de Pasiphon, Lucanien, que Phavorin, dans son Histoire diverse, dit avoir écrites après la mort de Diogène.

Il négligeait la musique, la géométrie, l’astrologie et autres sciences de ce genre, comme n’étant ni utiles, ni nécessaires. Au reste, il avait la repartie fort prompte, comme il paraît par ce que nous avons dit.

Il souffrit courageusement d’être vendu. Se trouvant sur un vaisseau qui allait à Égine, il fut pris par des corsaires, dont Scirpalus était le chef, et fut conduit en Crète, où on le vendit. Comme le crieur demandait ce qu’il savait faire, il répondit : Commander à des hommes. Montrant ensuite un Corinthien qui avait une belle bordure à sa veste (c’était Xéniade, dont nous avons parlé) : Vendez-moi, dit-il, à cet homme-là ; il a besoin d’un maître. Xéniade Tacheta ; et l’ayant mené à Corinthe, il lui donna ses enfants à élever, et lui confia toutes ses atTaires, qu’il administra si bien, que Xéniade disait partout qu’un bon génie était entré chez lui.

Cléomène rapporte, dans son livre de l’Éducation des Enfants, que les amis de Diogène voulurent le racheter ; mais qu’il les traita de gens simples, et leur dit que les lions ne sont point esclaves de ceux qui les nourrissent ; qu’au contraire ils en sont plutôt les maîtres, puisque la crainte est ce qui distingue les esclaves, et que les bêtes sauvages se font craindre des hommes.

Il possédait au suprême degré le talent de la persuasion ; de sorte qu’il gagnait aisément, par ses discours, tous ceux qu’il voulait. On dit qu’Onésicrite d’Égine, ayant envoyé à Athènes le plus jeune de ses deux fils, nommé Androsthène, celui-ci vint entendre Diogène, et resta auprès de lui. Le père envoya ensuite l’aîné, ce même Philiscus dont nous avons fait mention, et qui fut pareillement retenu. Enfin, étant venu lui-même après eux, il se joignit à ses fils et s’appliqua à la philosophie, tant Diogène savait la rendre aimable par ses discours. Il eut aussi pour disciples Phocion, surnommé le Bon, Stilpon de Mégare, et plusieurs autres, qui furent revêtus d’emplois politiques.

On dit qu’il mourut à l’âge de quatre-vingt-dix ans, et l’on parle diversement de sa mort. Les uns croient qu’il mourut d’un épanchement de bile, causé par uni pied de bœuf cru qu’il avait mangé ; d’autres disent qu’il finit sa vie en retenant son haleine. De ce nombre est Cercidas de Mégalopolis ou de Crète, dans ses Poésies mimiambes[107], où il parle ainsi :

Cet ancien citoyen de Synope, portant un bâton, une robe double, et ayant le ciel pour couverture, est mort sans aucun sentiment de douleur, en se serrant les lèvres avec les dents, et en retenant son haleine. Ce qui prouve que Diogcne était véritablement fils de Jupiter, et un chien céleste.

D’autres disent que, voulant partager un polype[108] à des chiens, il y en eut un qui le mordit tellement au nerf du pied, qu’il en mourut. Mais, comme dit Antisthène dans ses Successions, ses amis ont conjecturé qu’il était mort en retenant sa respiration. Il demeurait dans un collége situé vis-à-vis de Corinthe, et qui s’appelait Cranium. Ses amis, étant venus le voir selon leur coutume, le trouvèrent enveloppé dans son manteau ; mais, se doutant qu’il ne dormait pas, par la raison qu’il ne donnait guère de temps au sommeil, ils défirent son manteau ; et comme ils le trouvèrent expiré, ils crurent qu’il était mort volontairement, par un désir de sortir de la vie. Il y eut, à cette occasion, une dispute entre ses amis pour savoir à qui l’ensevelirait. Us furent même près d’en venir aux mains, jusqu’à ce que leurs pères et leurs supérieurs étant survenus, la dispute fut accordée, et Diogène enterré près de la porte qui conduit à l’isthme. On lui érigea un tombeau, sur lequel on mit un chien de pierre de Paros. Ses concitoyens lui firent même l’honneur de lui élever des statues d’airain, avec cette inscription :

Le temps consume l’airain ; mais ta gloire, ô Diogène, durera dans tous les âges. Tu as seul fait connaître aux mortels le bonheur dont ils peuvent jouir par eux-mêmes, et leur as montré le moyen de passer doucement la vie.

Nous avons aussi fait à sa louange l’épigramme suivante :

Diogène, dis-moi, quel accident t’amène aux enfers ? C’est la morsure d’un chien féroce.

Il y a des auteurs qui disent qu’en mourant il ordonna qu’on jetât son corps sans lui donner de sépulture, afin qu’il servît de pâture aux bêtes sauvages ; ou qu’on le mit dans une fosse, couvert d’un peu de poussière. D’autres disent qu’il voulut être jeté dans l’Élisson[109], pour être utile à ses frères, Démétrius, dans son livre intitulé Équivoques, dit qu’Alexandre mourut à Babylone le même jour que Diogène mourut à Corinthe[110]. Or il était déjà vieux dans la cent treizième olympiade.

On lui attribue les ouvrages suivants : des dialogues intitulés Céphalio, Ichthyas, le Geai, le Léopard, le Peuple d’Athènes, la République, l’Art de la Morale, des Richesses, de l’Amour, Théodore, Hypsias, Aristarque, de la Mort, des Lettres ; sept tragédies, qui sont : Hélène, Thyeste, Hercule, Achille, Médée, Chrysippe, Œdipe. Mais Sosicrate, dans le premier livre de la Succession, et Satyrus, dans le quatrième livre des Vies, assurent qu’il n’y a aucun de ces ouvrages qui soit de Diogène ; et le dernier des auteurs que je viens de citer donne les tragédies à Philiscus d’Égine, ami de Diogène. Sotion, dans son septième livre, dit que nous n’avons de Diogène que les ouvrages qui portent pour titre : De la Vertu, du Bien, de l’Amour, le Mendiant, le Courageux, le Léopard, Cassandre, Céphalio, Philiscus, Aristarque, Sisyphe, Ganymède. Il ajoute des Chries et des Lettres.

Il y a eu cinq Diogènes. Le premier était d’Apollonie, et fut physicien. Il commence ainsi son ouvrage : « Je crois que la première chose que doit faire un homme qui veut traiter quelque sujet, c’est de poser un principe incontestable. » Le second était de Sicyone ; il a écrit sur le Péloponnèse. Le troisième est le philosophe dont nous parlons. Le quatrième fut stoïcien ; il naquit à Séleucie, et fut appelé Babylonien, à cause du voisinage des villes. Le cinquième fut de Tarse ; il a écrit sur des questions poétiques, qu’il tâche de résoudre. Il faut encore remarquer sur ce philosophe, qu’Athénodore, dans le huitième livre de ses Promenades, rapporte qu’il avait toujours l’air luisant, à cause de la coutume qu’il avait de s’oindre le corps.


MONIME.

Monime, né à Syracuse, fut disciple de Diogène, et domestique d’un certain banquier de Corinthe, comme le rapporte Sosicrate. Xéniade, qui avait acheté Diogène, venait souvent auprès de Monime et l’entretenait de la vertu de Diogène, de ses actions et de ses discours. Cela inspira tant d’inclination à Monime pour le philosophe, qu’il affecta d’être tout d’un coup saisi de folie. Il jetait la monnaie du change et tout l’argent de la banque ; de sorte que son maître le renvoya. Dès lors il s’attacha à Diogène, fréquenta aussi Cratès le cynique et autres personnes semblables ; ce qui donna de plus en plus à son maître lieu de croire qu’il avait entièrement perdu l’esprit.

Il se rendit fort célèbre ; aussi Ménandre, poëte comique, parle de lui dans une de ses pièces, intitulée Hippocome.

MEN. Ô Philon, il y a eu un certain Monime, homme sage, mais obscur, et portant une petite besace.

PHIL. Voilà trois besaces dont vous avez parlé.

MEN. Mais il a prononcé une sentence, dont le sens figuré n’a rien de ressemblant, ni à celle-ci ; Connais-toi toi-même, ni aux autres, dont on fait tant de cas ; elle leur est fort supérieure. Ce mendiant, cet homme plein de crasse, a dit que tout ce qui fait le sujet de nos opinions n’est que fumée.

Monime avait une fermeté d’esprit qui le portait à mépriser la gloire et à rechercher la vérité seule. Il a composé des ouvrages d’un style gai, mais qui cachait un sens sérieux[111] ; il a aussi donné deux ouvrages sur les Passions, et un troisième d'Exhortations.


ONÉSICRITE.

Il y a des auteurs qui veulent qu’Onésicrite naquit à Égine ; mais Démétrius de Magnésie dit qu’il était d’Astypalée[112]. Il fut un des plus célèbres disciples de Diogène.

Il y eut entre lui et Xénophon une espèce de conformité, en ce que celui-ci fut capitaine de Cyrus et celui-là d’Alexandre, en ce que Xénophon traita de l’éducation de Cyrus et Onésicrite de celle d’Alexandre, en ce que le premier fit l’éloge de Cyrus et le second le panégyrique d’Alexandre. Onésicrite a même quelque chose d’approchant de Xénophon pour la manière de s’exprimer, excepté qu’il lui est aussi inférieur qu’une copie l’est à l’original.

Diogène eut aussi pour disciples Ménandre, surnommé DryniHS et admirateur d’Homère ; Hégésée de Sinope, surnommé le Collier ; etPhiliscus d’Égine, dont nous avons fait mention.


CRATÈS.

Cratès, fils d’Asconde, naquit à Thèbes, et fut aussi un illustre disciple du philosophe cynique, quoiqu’Hippobote conteste ce fait, et lui donne pour maître Bryson l’Achéen. On lui attribue ces vers burlesques :

Il y a une ville qui se nomme Besace, située au milieu d’un sombre faste ; mais belle, opulente, arrosée, n’ayant rien, où n’a borde jamais un insensé parasite, ni un voluptueux qui cherche à se réjouir avec sa courtisane. Elle produit du thym, de l’ail, des figues et du pain, autant de biens pour lesquels ses habitants ne sont jamais en guerre les uns contre les autres. On n’y prend point les armes, ni par convoitise pour l’argent, ni par ambition pour la gloire.

On lui attribue aussi ce journal de dépense : « Il faut donner à un cuisinier dix mines, à un médecin une drachme, à un flatteur cinq talents, de la fumée à un homme à conseil, un talent à une courtisane, et trois oboles à un philosophe. » On l’appelait l’Ouvreur de portes, parcequ’il entrait dans toutes les maisons pour y donner des préceptes. Il est auteur de ces vers :

Je possède ce que j’ai appris, ce que j’ai médité, et ce que les augustes Muses m’ont enseigné : quant à ces autres biens éclatants, l’orgueil s’en empare.

Il disait qu’il lui était revenu de l’étude de la philosophie un chenix[113] de lupins, et l’avantage de vivre exempt de soucis. On lui attribue encore d’avoir dit que « l’amour s’apaise, sinon avec le temps, du moins par la faim ; et que si l’un et l’autre ne font aucun effet, il faut prendre la résolution de se pendre. »

Au reste, il florissait vers la cent treizième olympiade.

Antisthène, dans ses Successions, dit qu’ayant vu, à la représentation d’une certaine tragédie, Télèphe[114] dans un état fort vil, et tenant une corbeille à la main, il se livra aussitôt à la philosophie cynique ; qu’étant d’un rang distingué, il vendit ses biens ; qu’après en avoir retiré environ cent ou deux cents talents, il les donna à ses concitoyens, et s’appliqua fermement à la philosophie. Philémon, poëte comique, parle de lui en ces termes : « Pour être plus tempérant, il portait l’été un habit fort épais, et l’hiver u un vêtement fort léger. » Diodes dit que Diogène lui persuada de céder ses possessions pour servir de pâturage aux brebis, et de jeter dans la mer tout son argent, en cas qu’il en eut. Il dit aussi que la maison de Cratès fut détruite sous Alexandre, et celle d’Hipparchie sous Philippe. Cratès chassa souvent de son bâton quelques uns de ses parents qui venaient exprès le détourner de son dessein, dans lequel il persista courageusement.

Démétrius de Magnésie rapporte qu’il déposa de l’argent chez un banquier, à condition qu’il le donnerait à ses enfants, s’ils ignoraient la philosophie ; mais qu’en cas qu’ils fussent philosophes, il en ferait présent au public, persuadé qu’étant tels, ils n’auraient besoin de rien. Ératosthène dit qu’il eut un fils d’Hipparchie, de laquelle nous parlerons dans la suite. Il se nommait Pasicle ; et lorsqu’il eut passé l’âge de puberté, Cratès le mena chez une servante, et l’avertit que c’était le mariage que son père lui avait destiné. Il ajouta que les adultères devaient s’attendre aux récompenses tragiques de l’exil et des meurtres ; que ceux qui voyaient des courtisanes s’attiraient des censures qui les exposaient à la risée, et que la dissolution et la crapule dégénéraient ordinairement en folie.

Cratès eut aussi un frère nommé Pasicle, qui fut disciple d’Euclide, et duquel Phavorin, dans le deuxième livre de ses Commentaires, rapporte une chose assez plaisante. Comme il demandait un jour quelque grâce au l)rincipal du collége, il lui toucha les cuisses ; ce que celui-ci ayant trouvé mauvais, l’autre lui dit : Quoi donc ! ces membres du corps ne vous appartiennent-ils pas autant que les genoux ?

Cratès était dans le sentiment qu’il est impossible de trouver quelqu’un exempt de faute, et qu’il en est de cela comme de la grenade, où l’on trouve toujours quelque grain pourri. Ayant fâché Micodrome le joueur de cithre, il en reçut un soufflet, dont il se vengea par une tablette qu’il se mit au front avec ces mots : C’est Nicodrome de qui je le tiens. Il faisait profession d’injurier les courtisanes, et s’accoutumait par-là à ne point épargner les reproches. Démétrius de Phalère lui envoya quelques pains avec du vin ; il lui fit cette piquante réponse : qu’il voudrait que les fontaines produisissent du pain ; d’où il paraît qu il buvait de l’eau. Blâmé des inspecteurs des chemins et des rues d’Athènes de ce qu’il s’habillait de toile : Je vous ferai voir Théophraste vêtu de même, leur répondit-il. Comme ils ne l’en croyaient pas sur sa parole, il les mena à la boutique d’un barbier, où il le leur montra pendant qu’il se faisait faire la barbe. Tandis qu’à Thèbes il recevait des coups du principal du collége, d’autres disent d’Euthycrate à Corinthe, sans s’embarrasser beaucoup du châtiment, il répondit par ce vers : « L’ayant pris par un pied, il le précipita du temple[115]. »

Dioclès dit que celui qui le traînait par le pied était Ménédème d’Érétrie, homme d’un bel extérieur, et qui passait pour avoir participé aux débauches d’Asclépiade Phliasien. Cratès lui en ayant fait un reproche, Ménédème en fut fâché, et le tira comme nous venons de le dire, lorsqu’il répondit par le vers que nous avons cité.

Zénon de Cittie rapporte, dans ses Chrics, qu’il cousait quelquefois une peau de brebis à son manteau, sans la tourner de l’autre côté. Il était fort dégoûtant pour sa saleté, et lorsqu’il se préparait à ses exercices, on le tournait en ridicule ; mais il avait coutume de dire, les mains levées : « Courage, Cratès ! compte sur tes yeux et sur le reste de ton corps. Tu verras ceux qui se moquent de toi à présent, saisis de maladie, te dire heureux, et se condamner eux-mêmes pour leur négligence. » Il disait qu’il fallait s’appliquer à la philosophie, jusqu’à ce qu’on regardât les généraux d’armée comme n’étant que des conducteurs d’ânes. Il disait aussi que ceux qui se trouvent dans la compagnie des flatteurs ne sont pas moins abandonnés que les veaux parmi les loups, parce-que les uns et les autres, au lieu d’être avec ceux qui leur conviennent, sont environnés de pièges.

À la veille de sa mort, il se chanta à lui-même ces vers : « Tu t’en vas, cher ami, tout courbé ; tu descends aux enfers, voûté de vieillesse. » En effet, il pliait sous le poids des années. Alexandre lui ayant demandé s’il voulait qu’on rétablît sa patrie, il lui répondit : À quoi cela servirait-il, puisqu’un autre Alexandre la détruirait de nouveau ? D’ailleurs le mépris que j’ai pour la gloire, et ma pauvreté, me tiennent lieu de patrie ; ce sont des biens que la fortune ne peut ravir. Il finit par dire : Je suis citoyen de Diogène, qui est au-dessus des traits de l’envie. Ménandre, dans sa pièce des Gémeaux, parle de lui en ces termes : « Tu te promèneras avec moi, couvert d’un manteau, aussi bien que la femme de Cratès le cynique. » Il maria ses filles à ses disciples, et les leur confia d’avance pendant trente jours, pour voir s’ils pourraient vivre avec elles, dit le même auteur.


MÉTROCLE.

Un des disciples de Cratès fut Métrocle, frère d’Hipparchie, mais auparavant disciple de Théophraste le peripatéticien. Il avait la santé si dérangée par les flatuosités continuelles auxquelles il était sujet, que, ne pouvant les retenir pendant les exercices d’étude, il se renferma de désespoir, résolu de se laisser mourir de faim. Cratès le sut : il alla le voir pour le consoler, après avoir mangé exprès des lupins. Il tâcha de lui remettre l’esprit, et lui dit qu’à moins d’une espèce de miracle, il ne pouvait se délivrer d’un accident auquel la nature avait soumis tous les hommes plus ou moins. Enfin ayant lâché lui-même quelques vents, il acheva de le persuader par son

exemple. Depuis lors il devint son disciple et habile philosophe.

Hécaton, dans le premier livre de ses Chries, dit que Métrocle jeta au feu ses écrits, sous prétexte que c’étaient des fruits de rêveries de l’autre monde et de pures bagatelles. D’autres disent qu’il brûla les leçons de Théophraste, en prononçant ces paroles[116] : Approche, Vulcain ; Thétis a besoin de toi. Il disait qu’il y a des choses qui s’acquièrent par argent, comme une maison ; d’autres, par le temps et la diligence, comme l’instruction. IL disait aussi que les richesses sont nuisibles, à moins qu’on n’en fasse un bon usage. Il mourut dans un âge avancé, s’étant étouffé lui-même.

Il eut pour disciples Théombrote et Cléomène, dont le premier instruisit Démétrius d’Alexandrie. Cléomène eut pour auditeurs Timarque d’Alexandrie et Échècle d’Éphèse ; mais celui-ci fut principalement disciple de Théombrote, qui forma Ménédème, duquel nous parlerons ci-après. Ménippe de Sinope devint aussi un illustre disciple de Théombrote.


HIPPARCHIE.

Hipparchie, sœur de Métrocle, l’une et l’autre de Maronée, se laissa aussi éblouir par les discours du philosophe Cratès. Elle en aimait tant les propos et la vie, qu’aucun de ceux qui la recherchaient en mariage ne put la faire changer. Richesse, noblesse, beauté, rien ne la touchait ; Cratès lui tenait lieu de tout. Elle menaça même ses parents de se défaire elle-même, si on ne la mariait avec lui. Ils s’adressèrent à Cratès, qu’ils prièrent de la détourner de son dessein ; il fit tout ce qu’ils voulurent. Enfin, voyant qu’il ne pouvait rien gagner sur elle, il se leva, lui montra le peu qu’il possédait, et lui dit : « Voilà l’époux que vous souhaitez, voilà tous ses biens. Consultez-vous là-dessus ; vous ne pouvez m’épouser, à moins que vous ne preniez la résolution de vous associer à mes études. » Elle accepta le parti, s’habilla comme le philosophe, et le suivit partout, lui permettant d’en agir publiquement avec elle comme mari, et allant avec lui mendier des repas. Quelque jour Lysimaque en donnait un ; elle s’y trouva et y disputa contre Théodore, surnommé l’Athée, en lui opposant le sophisme suivant : « Tout ce que Théodore peut faire sans s’attirer de reproche, Hipparchie le peut aussi, sans mériter qu’on la blâme. Or, si Théodore se frappe lui-même, il ne fera injustice à personne ; ainsi, si Hipparchie frappe Théodore, elle n’en commettra envers qui que ce soit. » Théodore ne répondit rien à ce raisonnement ; il se contenta de tirer Hipparchie par la juppe. Cette action ne l’émut ni ne la déconcerta ; et sur ce qu’il lui adressa ensuite ces paroles : Qui est cette femme qui a laissé sa navette auprès de sa toile[117] ? elle répondit : C’est moi, Théodore ; mais trouvez-vous que j’aie pris un mauvais parti, d’employer à m’instruire le temps que j’aurais perdu à faire de la toile ? On conte d’elle plusieurs autres traits de cette nature.

Il y a un livre de Cratès qui porte le titre de Lettres, et qui contient une excellente philosophie, dont le style approche beaucoup de celui de Platon. Il composa aussi des tragédies qui renferment des traits de la plus sublime philosophie, tels que ceux-ci : « Je n’ai dans ma patrie ni tour ni toit qui m’appartienne ; mais toutes les villes et les maisons de la terre sont les lieux où je puis habiter. »

Il mourut fort vieux, et fut enterré en Béotie.


MÉNIPPE.

Ménippe fut philosophe cynique, Phénicien d’origine, et esclave, selon Achaïcus, dans ses Discours de Morale. Dioclès dit que son maître était de Pont, et qu’il s’appelait Bato ; mais, à force de demander et d’amasser de l’argent, Ménippe vint à bout d’acheter le droit de citoyen de Thèbes.

Il n’a rien fait qui soit digne d’éloge. Ses livres ne sont pleins que de bouffonneries, en quoi ils ressemblent à ceux de Méléagre, son contemporain. Hermippe avance qu’il pratiqua l’usure jusqu’à s’attirer le nom d’usurier de journée^^1. Il exerça aussi l’usure navale^^2, et prêta sur gages ; de sorte qu’il amassa beaucoup de bien. Mais enfin on lui tendit des pièges ; il perdit tout ce qu’il avait grapillé, et finit sa vie en se pendant lui-même de désespoir. Voici des vers satiriques que j’ai composés à son sujet :

Vous connaissez Ménippe. Phénicien d’origine, mais de la nature des chiens de Crète, cet usurier de journée ; c’est ainsi qu’on l’appelait. Vous savez comment, sa maison ayant été forcée à Thèbes, il perdit tous ses biens ; mais s’il eût bien connu la nature du chien^^3, se serait-il pendu pour cette raison ?

Il y a des auteurs qui croient que les ouvrages qu’on lui attribue ne sont pas de lui, mais de Denys et de Zopyre de Colophon, qui les firent par amusement, et les lui donnèrent pour les mettre en ordre. Il y a eu six Ménippes : le premier, auteur de VHistoirr des Lydiens et de l’Abrégé de Xanthus ; le second est celui dont nous parlons ; le troisième était un sophiste de Stra-

1 C’est-à-dire qui recevait chaque jour l’usure de ce qu’il avait avancé. Aldobrandin.

2 Il y a ici des variations. Voyez Ménage.. On cite aussi les Pandecles. Érasme dit qu’on prenait une plus forte usure de ceux qui allaient su/ mer. IhU., H67.

3 C’est-à-dire s’il eût été vrai philosophe cynique. tonice, originaire de Carie ; le quatrième l’ut statuaire ; le cinquième et le sixième furent peintres. Apollodore a parlé de ces deux derniers.

Ménippe le cynique a composé treize volumes d’œuvres, qui sont : les Mânes, des Préceptes, des Lettres amusantes, dans lesquelles il introduit les dieux ; des Traités sur les physiciens, les mathématiciens et les grammairiens ; sur la naissance d’Épicure ; l’Observation du vingtième jour du mois par les épicuriens, sans d’autres écrits sur des matières de ce genre.


MÉNÉDÈME.

Ménédème fut disciple de Colotes de Lampsaque. Hippobote dit que son goût pour les prodiges l’avait rendu si extravagant, que, sous la figure d’une furie, il se promenait, en criant qu’il était venu des enfers pour observer ceux qui faisaient mal, et pour en faire rapport aux démons à son retour dans ces lieux.

Voici dans quel équipage il se montrait en public : il se revêtait d’une robe de couleur foncée, laquelle lui descendait jusqu’aux talons et qu’il liait d’une ceinture rouge ; il se couvrait la tête d’un chapeau arcadien^^1, où étaient représentés les douze signes du zodiaque, et sa chaussure ressemblait au cothurne tragique. Il portait une longue barbe, et tenait à la main une baguette de bois de frêne.

Voilà les Vies des philosophes cyniques, considérés chacun en particulier. Ajoutons quelque chose des sentiments qu’ils soutenaient en commun : car nous regardons leur philosophie comme formant une secte particulière, et non, ainsi que le prétendent quelques uns, un simple genre de vie. Un de leurs dogmes est donc de retrancher, à l’exemple d’Ariston de Chio, du nombre des

1 C’est-à-dire fort grand. Ménage. connaissances nécessaires, tout ce qui regarde la logique et la physique, et de ne s’appliquer qu’à la morale, jusque là que ce que quelques uns attribuent à Socrate, Dioclès le fait dire à Diogène. C’est-à-dire qu’il faut s’étudier à connaître ce qui se passe de bon et de mauvais en nous-mêmes. Us rejettent aussi l’étude des humanités, et Antisthène dit que ceux qui sont parvenus à la sagesse ne s’appliquent point aux lettres, pour n’être point distraits par des choses étrangères. Ils méprisent pareillement la géométrie, la musique et autres sciences semblables, puisque Diogène répondit à quelqu’un qui lui montrait un cadran, que c’était une invention fort utile pour ne pas passer le temps de dîner. Il dit aussi à un autre, qui lui faisait voir de la musique : qu’on gouverne des villes entières par de bonnes maximes, et qu’on ne parviendra jamais à bien conduire une seule maison par la musique.

Les philosophes cyniques établissent pour fin, de vivre selon la vertu, comme dit Antisthène dans Hercule ; en quoi ils pensent comme les stoïciens. En effet, il y a de l’affinité entre ce» deux sectes ; de là vient qu’on a appelé la philosophie cynique « un chemin abrégé pour arriver à la vertu. » Ainsi vécut aussi Zénon le Cittien. Ils observent une grande simplicité de vie, ne prennent de nourriture qu’autant qu’elle est nécessaire, et ne se servent d’autre habillement que du manteau. Ils méprisent la richesse, la gloire et la noblesse. Plusieurs ne se nourrissent que d’herbes, et ils ne boivent absolument que de l’eau froide ; ils n’ont de couvert que celui qu’ils rencontrent, ne fiit-ce qu’un tonneau, à l’imitation de Diogène, qui disait que « comme ce qui distingue principalement « les dieux, c’est qu’ils n’ont besoin de rien ; de même « celui-là leur ressemble le plus qui fait usage de moins « de choses. »

Ils croient, comme dit Antisthène dans Hercule, que la vertu se peut apprendre, et que lorsqu’on l’a acquise, elle ne peut se perdre. Us disent que le sage est digne d’être aimé, qu’il ne pèche point, qu’il est ami de celui qui lui ressemble, et qu’il ne se fie nullement à la fortune. Ils appellent indifférentes les choses qui sont entre le vice et la vertu ; en quoi ils suivent les sentiments d’Ariston de Chio.

Voilà pour ce qui regarde les philosophes cyniques. Venons à présent aux stoïciens, qui ont eu pour chef Zénon, disciple de Cratès.

ZÉNON.

Zénon, fils de Mnasée, ou de Demée, était de Cittie en Chypre, C’est une petite ville grecque où s’était établie une colonie de Phéniciens. Il avait le cou un peu penché d’un côté, suivant Timothée l’Athénien, dans son livre des Vies. Apollonius Tyrien nous le dépeint mince de corps, assez haut de taille, et basané ; ce qui fut cause que quelqu’un le surnomma Sarment d’Égypte, dit Chrysippe dans le premier livre de ses Proverbes. Il avait les jambes grosses, lâches et faibles ; aussi évitait-il la plupart du temps les repas, selon le témoignage de Persée, dans ses Commentaires de table. Il aimait beaucoup, dit-on, les figues vertes, et à se chauffer au soleil.

Nous avons fait mention qu’il eut Cratès pour maître ; on veut qu’ensuite il prit les leçons de Stilpon, et que pendant dix ans il fut auditeur de Xénocrate, au rapport de Timocrate, dans Dion. Polémon est encore un philosophe dont il fréquenta l’école. Hécaton, et Apollonius Tyrien, dans le premier livre sur Zénon, rapportent que ce philosophe ayant consulté l’oracle pour savoir quel était le meilleur genre de vie qu’il pût embrasser, il lui fut répondu que c’était celui qui le ferait converser avec les morts. Il comprit le sens de l’oracle, et s’appliqua à la lecture des anciens. Voici comment il entra en connaissance avec Cratès. Il avait négocié de la pourpre en Phénicie, qu’il perdit dans un naufrage près du Pirée. Pour lors, déjà âgé de trente ans, il vint à Athènes, où il s’assit auprès de la boutique d’un libraire, qui lisait le second livre des Commentaires de Xénophon. Touché de ce sujet, il demanda où se tenaient ces hommes-là. Le hasard voulut que Cratès vint à passer dans ce moment. Le libraire le montra à Zénon, et lui dit : Vous n’avez qu’à suivre celui-là. Depuis lors il devint disciple de Cratès ; mais quoiqu’il fût d’ailleurs propre à la philosophie, il avait trop de modestie pour s’accoutumer au mépris que les philosophes cyniques faisaient de la honte. Cratès, voulant l’en guérir, lui donna à porter un pot de lentilles à la place Céramique. Il remarqua qu’il se couvrait le visage de honte : il cassa d’un coup de son bâton le pot qu’il portait, de sorte que les lentilles se répandirent sur lui. Aussitôt Zénon prit la fuite, et Cratès lui cria : Pourquoi t’enfuis-tu, petit Phénicien ? tu n’as reçu aucun mal. Néanmoins cela fut cause qu’il quitta Cratès quelque temps après.

Ce fut alors qu’il écrivit son Traité de la République, dont quelques uns dirent, en badinant, qu’il l’avait composé sous la queue du chien[118]. Il fit aussi d’autres ouvrages : sur la Vie conforme à la nature ; sur les Inclinations, ou sur la Nature de l’homme ; sur les Passions ; sur le Devoir ; sur la Loi ; sur l’Érudition grecque ; sur la Vue ; sur l’Univers ; sur les Signes ; sur les Sentiments de Pythagore ; sur les Préceptes généraux ; sur la Diction ; cinq Questions sur Homère ; de la Lecture des Poëtes, outre un Art de Solutions, et des Arguments, au nombre de deux Traités ; des Commentaires, et la Morale de Cratès. C’est à quoi se réduisent ses œuvres.

Enfin il quitta Cratès, et fut ensuite, pendant vingt ans, disciple des philosophes dont nous avons parlé ; à propos de quoi on rapporte qu’il dit : « J’arrivai à bon port lorsque je fis naufrage. » D’autres veulent qu’il se soit énoncé en ces termes en l’honneur de Cratès ; d’autres encore, qu’ayant appris le naufrage de ses marchandises pendant qu’il demeurait à Athènes, il dit : « La fortune fait fort bien, puisqu’elle me conduit par là à l’étude de la philosophie. » Enfin on prétend aussi qu’il vendit ses marchandises à Athènes, et qu’il s’occupa ensuite de la philosophie.

Il choisit donc le portique appelé Pœcile[119], qu’on nommait aussi Pisianactée. Le premier de ces noms fut donné au portique, à cause des diverses peintures dont Polygnote l’avait enrichi ; mais, sous les trente tyrans, mille quatre cents citoyens y avaient été mis à mort. Zénon, voulant effacer l’odieux de cet endroit, le choisit pour y tenir ses discours. Ses disciples y vinrent l’écouter, et furent pour cette raison appelés stoïciens, aussi bien que ceux qui suivirent leurs opinions. Auparavant, dit Épicure dans ses Lettres, on les distinguait sous le nom de zénoniens. On comprenait même antérieurement sous la dénomination de stoïciens les poëtes qui fréquentaient cet endroit, comme le rapporte Ératosthène, dans le huitième livre de son Traité de l’ancienne comédie ; mais les disciples de Zénon rendirent ce nom encore plus illustre. Au reste, les Athéniens eurent tant d’estime pour ce philosophe, qu’ils déposèrent chez lui les clefs de leur ville, l’honorèrent d’une couronne d’or, et lui dressèrent une statue d’airain. Ses compatriotes en firent autant, persuadés qu’un pareil monument, érigé à un si grand homme, leur serait honorable. Les Cittiens imitèrent leur exemple, et Antigone lui-même lui accorda sa bienveillance. Il alla l’écouter lorsqu’il vint à Athènes, et le pria avec instance de venir le voir ; ce qu’il refusa. Zénon lui envoya Persée, l’un de ses amis, fils de Démétrius et Cittien de naissance, qui florissait vers la cent trentième olympiade, temps auquel le philosophe était déjà sur l’âge. Apollonius de Tyr, dans ses Écrits sur Zénon, nous a conservé la lettre qu’Antigone lui écrivit.

LE ROI ANTIGONE AU PHILOSOPHE ZÉNON, SALUT.

Du côté de la fortune et de la gloire, je crois que la vie que je mène vaut mieux que la vôtre ; mais je ne doute pas que je ne vous sois inférieur, si je considère l’usage que vous faites de la raison, les lumières qui vous sont acquises, et le vrai bonheur dont vous jouissez. Ces raisons m’engagent à vous prier de vous rendre auprès de moi, et je me flatte que vous ne ferez point de difficulté de consentir à ma demande. Levez donc tous les obstacles qui pourraient vous empêcher de lier commerce avec moi. Considérez surtout que non seulement vous deviendrez mon maître, mais que vous serez en même temps celui de tous les Macédoniens mes sujets. En instruisant leur roi, en le portant à la vertu, vous leur donnerez en ma personne un modèle à suivre pour se conduire selon l’équité et la raison, puisque tel est celui qui commande, tels sont ordinairement ceux qui obéissent.

Zénon lui répondit en ces termes :

ZÉNON AU ROI ANTIGONE, SALUT.

Je reconnais avec plaisir l’empressement que vous avez de vous instruire et d’acquérir de solides connaissances qui vous soient utiles, sans vous borner à une science vulgaire dont l’étude n’est propre qu’à dérégler les mœurs. Celui qui se donne à la philosophie, qui a soin d’éviter cette volupté si commune, si capable d’émousser l’esprit de la jeunesse, ennoblit ses sentiments, je ne dis pas par inclination naturelle, mais aussi par principe. Au reste, quand un heureux naturel est soutenu par l’exercice et fortifié par une bonne instruction, il ne tarde pas à se faire une parfaite notion de la vertu. Pour moi, qui succombe à la faiblesse du corps, fruit d’une vieillesse de quatre-vingts ans, je crois pouvoir me dispenser de me rendre auprès de votre personne. Souffrez donc que je substitue à ma place quelques uns de mes compagnons d’étude, qui ne me sont point inférieurs en dons de l’esprit, et qui me surpassent pour la vigueur du corps. Si vous les fréquentez, j’ose me promettre que vous ne manquerez d’aucun des secours qui peuvent vous rendre parfaitement heureux.

Ceux que Zénon envoya à Antigone furent Persée, et Philonide, Thébain. Épicure a parlé d’eux, comme d’amis de ce roi, dans sa lettre à son frère Aristobule[120].

Il me paraît à propos d’ajouter ici le décret que rendirent les Athéniens en l’honneur de Zénon ; le voici :

DÉCRET.

Sous l’archontat d’Arrenidas, la tribu d’Acamantide, la cinquième en tour, exerçant le pritanéat, la troisième dizaine de jours du mois de septembre, le vingt-troisième du pritanéat courant, l’assemblée principale des présidents a pris ses conclusions sous la présidence d’Hippo, fils de Cratistotèle, de Xympetéon et de leurs collègues ; Thrason fils de Thrason, du bourg d’Anacaïe, disant ce qui suit :

« Comme Zénon, fils de Mnasée, Cittien de naissance, a employé plusieurs années dans cette ville à cultiver la philosophie ; qu’il s’est montré homme de bien dans toutes les autres choses auxquelles il s’est adonné : qu’il a exhorté à la vertu et à la sagesse les jeunes gens qui venaient prendre ses instructions, et qu’il a excité tout le monde à bien faire par l’exemple de sa propre vie, toujours conforme à sa doctrine, le peuple a jugé, sous de favorables auspices, devoir récompenser Zénon, Cittien, fils de Mnasée, et le couronner avec justice d’une couronne d’or pour sa vertu et sa sagesse. De plus, il a été résolu de lui élever une tombe publique dans la place Céramique, cinq hommes d’Athènes étant désignés, avec ordre de fabriquer la couronne et de construire la tombe. Le présent décret sera couché par l’écrivain sur deux colonnes, dont il pourra en dresser une dans l’académie et l’autre dans le lycée. Les dépenses de ces colonnes se feront par l’administrateur des deniers publics, afin que tout le monde sache que les Athéniens honorent les gens de bien autant pendant leur vie qu’après leur mort. »

Les personnes choisies pour la construction de ces monuments furent Thrason du bourg d’Anacaïe, Philoclès du Pirée, Phèdre du bourg d’Anaplyste, Melon du bourg d’Acharne, Mycythus du bourg de Sypallete, et Dion du bourg de Pæanie.

Antigone de Caryste dit qu’il ne cela point sa patrie ; qu’au contraire, comme il fut un de ceux qui contribuèrent à la réparation du bain, son nom ayant été écrit sur une colonne de cette manière, Zénon le philosophe, il voulut qu’on y ajoutât le mot de Cittien. Un jour il prit le couvercle d’un vaisseau où l’on mettait l’huile pour les athlètes, et après l’avoir creusé il le porta partout pour y recueillir l’argent qu’il collectait en faveur de son maître Cratès. On assure que lorsqu’il vint en Grèce il était riche de plus de mille talents, qu’il prêtait à intérêt aux gens qui allaient sur mer.

Il se nourrissait de petits pains, de miel, et d’un peu de vin aromatique. Il ne faisait guère d’attention aux filles, et ne se servit qu’une ou deux fois d’une servante, afin de n’être pas soupçonné de haïr les femmes. Lui et Persée habitaient une même maison, où celui-ci ayant quelque jour introduit auprès de lui une joueuse de flûte, il la tira de là, et la reconduisit à celui qui la lui avait envoyée. Il était fort accommodant ; aussi le roi Antigone venait souvent souper chez lui, ou le menait souper chez Aristoclée le musicien ; liaison à laquelle il renonça dans la suite.

On dit qu’il évitait d’assembler beaucoup de monde autour de lui, et que pour se débarrasser de la foule, il s’asseyait au haut de l’escalier[121]. Il ne se promenait guère qu’avec deux ou trois personnes, et exigeait quelquefois un denier de ceux qui l’entouraient, afin d’écarter la multitude, comme le rapporte Cléanthe dans son traité de l’Airain. Un jour que la presse était fort grande, il montra aux assistants la balustrade de bois d’un autel au haut du portique, et leur dit : « Autrefois ceci en faisait le milieu ; mais comme on en recevait de l’embarras, on le transposa dans un endroit séparé : de même si vous vous ôtiez du milieu d’ici, vous nous embarrasseriez moins. »

Démochare, fils de Lachès, vint le saluer, et lui demanda s’il avait quelque commission à lui donner pour Antigone, qui se ferait un plaisir de l’obliger. Ce compliment lui déplut si fort, que depuis ce moment il rompit tout commerce avec lui. On rapporte aussi qu’après la mort de Zénon, Antigone dit qu’il avait perdu en lui un homme qu’il ne pouvait assez admirer, et qu’il envoya Thrason aux Athéniens, pour les prier d’enterrer le corps du philosophe dans la place Céramique. On demandait à ce prince pourquoi il admirait tant Zénon ; il répondit que c’était « parceque ce philosophe, malgré les grands présents qu’il avait reçus de lui, n’en était devenu ni plus orgueilleux, ni plus humilié. »

Zénon était fort curieux, et apportait beaucoup de soin à ses recherches. De là vient que Timon, dans ses vers satiriques, l’apostrophe en ces termes :

J’ai vu une vieille goulue de Phénicienne à l’ombre de son orgueil, avide de tout, mais ne retenant rien, non plus qu’un petit panier percé, et ayant moins d’esprit qu’un violon[122].

Il étudiait avec Philon le dialecticien. Comme, étant jeune, il disputait assidûment avec lui, cette fréquentation l’accoutuma à n’avoir pas moins d’admiration pour ce compagnon d’étude que pour Diodore son maître.

Zénon avait souvent autour de lui des gens malpropres et mal vêtus ; ce qui donna occasion à Timon de l’accuser qu’il aimait à attrouper tout ce qui se trouvait de gens pauvres et inutiles dans la ville. Il avait l’air triste et chagrin, ridait le front, tirait la bouche, et paraissait fort grossier. Il était d’une étrange lésine, mais qu’il traitait de bonne économie. Il reprenait les gens d’une manière concise et modérée, en amenant la chose de loin. Par exemple, il dit à un homme fort affecté, qui passait lentement par-dessus un égout : Il a raison de craindre la boue, car il n’y a pas moyen de s’y mirer. In philosophe cynique, n’ayant plus d’huile dans sa fiole, vint le prier de lui en donner. Il lui en refusa ; et comme il s’en allait, il lui dit de considérer qui des deux était le plus effronté. Un jour qu’il se sentait de la disposition à la volupté, et qu’il était assis avec Cléanthe auprès de Chrémonide, il se leva tout-à-coup. Cléanthe en ayant marqué de la surprise : J’ai appris, dit-il, que les bons médecins ne trouvent point de meilleur remède que le repos contre les inflammations. Il était couché, à un repas, au-dessus de deux personnes dont l’une poussait l’autre du pied. S’en étant aperçu, il se mit aussi à pousser du genou, et dit à celui qui se retourna sur lui : Si cela vous incommode, combien n’incommodez-vous pas votre voisin ? Un homme aimait beaucoup les enfants. Sachez, lui dit Zénon, que les maîtres qui sont toujours avec les enfants n’ont pas plus d’esprit qu’eux. Il disait que ceux dont les discours étaient bien rangés, coulants et sans défaut, ressemblaient à la monnaie d’Alexandrie, qui, quoique belle et bien marquée, n’en était pas moins de mauvais aloi : au lieu que les propos d’autres, où il n’y avait ni suite ni exactitude, étaient comparables aux pièces attiques de quatre drachmes II ajoutait que la négligence surpassait quelquefois l’ornement dans les expressions, et que souvent la simplicité de l’élocution de l’un entraînait celui qui faisait choix de termes plus élevés. Un jour qu’Ariston, son disciple, énonçait mal certaines choses, quelques-unes hardiment, et d’autres avec précipitation : Il faut croire, lui dit-il, que votre père vous a engendré dans un moment d’ivresse. Il l’appelait babillard, avec d’autant plus de raison qu’il était lui-même fort laconique. Il se trouva à dîner avec un grand gourmand qui avalait tout, sans rien laisser aux autres. On servit un gros poisson ; il le tira vers lui comme s’il avait voulu le manger seul ; et l’autre l’ayant regardé, il lui dit : « Si vous ne pouvez un seul jour souffrir ma gourmandise, combien pensez-vous que la vôtre doive journellement déplaire à vos camarades ? » Un jeune garçon faisait des questions plus curieuses que ne comportait son âge. Il le mena vis-à-vis d’un miroir : « Voyez, lui dit-il, regardez-vous, et jugez si vos questions sont assorties à votre jeunesse. » Quelqu’un trouvait à redire à plusieurs pensées d’Antisthène. Zénon lui présenta un discours de Sophocle, et lui demanda s’il ne croyait pas qu’il contînt de belles et bonnes choses. L’autre répondit qu’il n’en savait rien. « N’avez-vous donc pas honte, reprit Zénon, de vous souvenir de ce qu’Antisthène peut avoir mal dit, et de négliger d’apprendre ce qu’on a dit de bon ? » Un autre se plaignait de la brièveté des discours des philosophes. « Vous avez raison, lui dit Zénon ; il faudrait même, s’il était possible, qu’ils abrégeassent jusqu’à leurs syllabes. » Un troisième blâmait Polémon de ce qu’il avait coutume de prendre une matière et d’en traiter une autre. À ce reproche il fronça le sourcil, et lui fit cette réponse : Il paraît que vous faisiez grand cas de ce qu’on vous donnait^^1. Il disait que celui qui dispute de quelque chose doit ressembler aux comédiens, avoir la voix bonne et la poitrine forte, mais ne pas trop ouvrir la bouche ; coutume ordinaire des grands parleurs, qui ne débitent que des fadaises. Il ajoutait que ceux qui parlent bien avaient à imiter les bons artisans, qui ne changent point de lieu pour se donner en spectacle, et que ceux qui les écoutent doivent être si attentifs, qu’ils n’aient pas le temps de faire des remarques. Un jeune homme parlant beaucoup en sa présence, il l’interrompit par ces paroles : Mes oreilles se sont fondues dans ta langue^^2. Il répondit

1. Allusion à ce que Polémon enseignait pour rien. Fougerolles.

2. C’est-à-dire qu’il devrait écouter autant qu’il parlait. à un bel homme, qui ne pouvait se figurer que le sage dût avoir de l’amour : Il n’y a rien de plus misérable que l’homme qui brille par la beauté du corps. Il accusait la plupart des philosophes de manquer de sagesse dans les grandes choses, et d’expérience dans les petites, et qui sont sujettes au hasard. Il citait Caphésius sur ce qu’entendant un de ses disciples entonner un grand air de musique, il lui donna un coup pour lui apprendre que ce n’est pas dans la grandeur d’une chose que consiste sa bonté ; mais que sa bonté est renfermée dans sa grandeur. Un jeune drôle disputait plus hardiment qu’il ne lui convenait : Jeune homme, lui dit Zénon, je ne te dirai pas ce que j’ai rencontré aujourd’hui. On raconte qu’un autre jeune homme rhodien, beau, riche, mais qui n’avait point d’autre mérite, vint se fourrer parmi ses disciples. Zénon, qui ne se souciait pas de le recevoir, le fit d’abord asseoir sur les degrés, qui étaient pleins de poussière, afin qu’il y salît ses habits. Ensuite il le mit dans la place des pauvres, à dessein d’achever de gâter ses ajustements, jusqu’à ce qu’enfin le jeune homme, rebuté de ces façons, prit le parti de se retirer.

Il disait que rien ne sied plus mal que l’orgueil, surtout aux jeunes gens ; et qu’il ne suffit pas de retenir les phrases et les termes d’un bon discours, mais qu’il faut s’appliquer à en saisir l’esprit, afin de ne pas le recevoir comme on avale un bouillon, ou quelque autre aliment. Il recommandait la bienséance aux jeunes gens dans leur démarche, leur air et leur habillement, et leur citait fréquemment ces vers d’Euripide sur Capanée :

Quoiqu’il eût de quoi vivre, il ne s’enorgueillissait pas de sa fortune ; il n’avait pas plus de vanité que n’en a un nécessiteux.

Zénon soutenait que rien ne rend moins propre aux sciences que la poésie, et que le temps était de toutes les choses celle dont nous avons le plus besoin. Interrogé sur ce qu’est un ami, il dit que c’était un antre soi-même. On raconte qu’un esclave qu’il punissait pour cause de vol, imputant cette mauvaise habitude à sa destinée, il répondit : Elle a aussi réglé que tu en serais puni. Il disait que la beauté est l’agrément de la voix ; d’autres veulent qu’il ait dit que la voix est l’agrément de la beauté. Le domestique d’un de ses amis parut devant lui, tout meurtri de coups : Je vois, dit-il au maître, les marques de votre passion. Examinant quelqu’un qui était parfumé, il s’informa qui était cet homme qui sentait la femme. Denys le Transfuge demandait à Zénon pourquoi il était le seul à qui il n’adressât point de corrections ; il répondit que « c’était parcequ’il n’avait point de confiance en lui. » Un jeune garçon parlait inconsidérément : « Nous avons, lui dit-il, deux oreilles et une seule bouche, pour nous apprendre que nous devons beaucoup plus écouter que parler. » Il assistait à un repas, où il ne disait pas un mot ; on voulut en savoir la raison : « Afin, répondit-il, que vous rapportiez au roi qu’il y a ici quelqu’un qui sait se taire. » Il faut remarquer que ceux à qui il faisait cette réponse étaient venus exprès de la part de Ptolomée pour épier la conduite du philosophe, et en faire rapport à leur prince. On demandait à Zénon comment il en agirait avec un homme qui l’accablerait d’injures : Comme avec un envoyé que l’on congédie sans réponse, répliqua-t-il. Apollonius Tyrien rapporte que Cratès le tira par son habit pour l’empêcher de suivre Stilpon, et que Zénon lui dit : « Cratès, on ne peut bien prendre les philosophes que par l’oreille. Quand vous m’aurez persuadé, tirez-moi par là ; autrement, si vous me faites violence, je serai bien présent de corps auprès de vous, mais j’aurai l’esprit auprès de Stilpon. »

Hippobote dit qu’il conversa avec Diodore, sous lequel il s’appliqua à la dialectique. Quoiqu’il y eût déjà fait de grands progrès, il ne laissait pas, pour dompter son amour-propre, de courir aux instructions de Polémon. On raconte qu’à cette occasion celui-ci lui dit : « En vain, Zénon, vous vous cachez ; nous savons que vous vous glissez ici par les portes de notre jardin pour dérober nos dogmes, que vous habillez ensuite à la phénicienne[123]. » Un dialecticien lui montra sept idées de dialectique dans un syllogisme, appelé mesurant[124]. Il lui demanda ce qu’il en voulait ; et l’autre en ayant exigé cent drachmes, il en paya cent de plus, tant il était curieux de s’instruire.

On prétend qu’il est le premier qui employa le mot devoir, et qu’il en fit un traité. Il changea aussi deux vers d’Hésiode de cette manière : Il faut approuver celui qui s’instruit, de ce qu’il entend dire de bon, et plaindre celui qui veut tout apprendre par lui-même[125]. Il croyait en effet que tel qui prêtait attention à ce que l’on disait, et savait en profiter, était plus louable que tel autre qui devait toutes ses idées à ses propres méditations, parceque celui-ci ne faisait paraître que de l’intelligence, au lieu que celui-là, en se laissant persuader, joignait la pratique à l’intelligence. On lui demandait pourquoi lui, qui était si sérieux, s’égayait dans un repas : « Les lupins, dit-il, quoique amers, perdent leur amertume dans l’eau. » Hécaton, dans le deuxième livre de ses Chries, confirme qu’il se relâchait de son humeur dans ses sortes d’occasions, qu’il disait qu’il valait mieux choir par les pieds que par la langue, et que quoiqu’une chose ne fût qu’à peu près bien faite, elle n’en était pas pour cela une de peu d’importance. D’autres donnent cette pensée à Socrate.

Zénon, dans sa manière de vivre, pratiquait la patience et la simplicité. Il se nourrissait de choses qui n’avaient pas besoin d’être cuites, et s’habillait légèrement. De là vient ce qu’on disait de lui, que « ni les rigueurs de l’hiver, ni les pluies, ni l’ardeur du soleil, ni les maladies accablantes, ni tout ce qu’on estime communément, ne purent jamais vaincre sa constance, qui égala toujours l’assiduité avec laquelle il s’attacha jour et nuit à l’étude. »

Les poëtes comiques même n’ont pas pris garde que leurs traits envenimés tournaient à sa louange, comme quand Philémon lui reproche, dans une comédie aux philosophes :

Ses mets sont des figues qu’il mange avec du pain ; sa boisson est l’eau claire. Ce genre de vie s’accorde avec une nouvelle philosophie qu’il enseigne, et qui consiste à endurer la faim ; encore ne laisse-t-il pas de s’attirer des disciples.

D’autres attribuent ces vers à Posidippe. Au reste, il est même presque passé en proverbe de dire : Plus tempérant que le philosophe Zénon. Posidippe, dans sa pièce intitulée Ceux qui ont changé de lieu, dit : « Dix lois « plus sobre que Zénon. »

En effet, il surpassait tout le monde, tant du côté de la tempérance et de la gravité, qu’à l’égard de son grand âge, puisqu’il mourut âgé de quatre-vingt-dix-huit ans, qu’il passa heureusement sans maladie, quoique Persée, dans ses Récréations morales, ne lui donne que soixante-douze ans au temps de son décès. Il en avait vingt-deux lorsqu’il vint à Athènes, et présida à son école cinquante-huit ans, à ce que dit Apollonius. Voici quelle fut sa fin. En sortant de son école, il tomba et se cassa un doigt, il se mit alors à frapper la terre de sa main ; et après avoir proféré ce vers de la tragédie de Niobé : « Je viens, pourquoi m’appelles-lu ? » il s’étrangla lui-même. Les Athéniens l’enterrèrent dans la place Céramique, et rendirent un témoignage honorable à sa vertu, en publiant le décret dont nous avons parlé. L’épigramme suivante est celle qu’Antipater de Sidon composa à sa louange :

Ci-gît Zénon, qui fit les délices de Cittie sa patrie. Il est monté dans l’Olympe, non en mettant le mont Ossa sur le mont Pélion, car ces travaux ne sont pas des effets de la vertu d’Hercule : la sagesse seule lui a servi de guide dans la route qui mène sans détour au ciel.

Celle-ci est de Zénodote le stoïcien, disciple de Diogène :

Zénon, toi dont le front chauve fait le plus bel ornement, tu as trouvé l’art de se suffire à soi-même dans le mépris d’une vaine richesse. Auteur d’une science mâle, ton génie a donné naissance à une secte qui est la mère d’une courageuse indépendance. L’envie ne peut même te reprocher d’avoir eu la Phénicie pour patrie. Mais ne fut-elle pas celle de Cadmus, à qui la Grèce est redevable delà source où elle a puisé son érudition ?

Athénée, poëte épigrammatiste, en a fait une sur tous les stoïciens en général ; la voici :

Ô vous, auteurs des maximes stoïciennes, vous dont les saints ouvrages contiennent les plus excellentes vérités, que vous avez raison de dire que la vertu est le seul bien de l’âme ! Elle seule protége la vie des hommes, et garde les cités. Si d’autres regardent la volupté corporelle comme leur dernière fin, ce n’est qu’une des Muses qui le leur a persuadé[126].

Aux particularités de la mort du philosophe j’ajouterai des vers de ma façon, insérés dans mon recueil de vers de toutes sortes de mesures :

On varie sur le genre de mort de Zénon de Cittie. Les uns veulent qu’il finit sa vie épuisé d’années ; les autres soutiennent qu’il la perdit pour s’être privé de nourriture ; quelques autres encore prétendent que, s’étant blessé par une chute, il frappa la terre de sa main, et dit : Je viens de moi-même, ô mort ! pourquoi m’appelles-tu ?

En effet, il y a des auteurs qui assurent qu’il mourut de cette dernière manière, et voilà ce qu’on a à dire sur la mort de ce philosophe. Démétrius de Magnésie, dans son livre des Poètes de même nom, rapporte que Mnasée, père de Zénon, allait souvent à Athènes pour son négoce ; qu’il en rapportait des ouvrages philosophiques des disciples de Socrate ; qu’il les donnait à son fils ; que celui-ci, qui n’était encore qu’un enfant, prenait déjà dès lors du goût pour la philosophie ; que cela fut cause qu’il quitta sa patrie et vint à Athènes, où il s’attacha à Cratès. Le même auteur ajoute qu’il est vraisemblable qu’il mit fin aux erreurs où l’on était tombé au sujet des énonciations[127]. On dit aussi qu’il jurait par le câprier, comme Socrate par le chien. Il y a cependant des auteurs, du nombre desquels est Cassius le Pyrrhonien, qui accusent Zénon, premièrement de ce qu’au commencement de sa République il avance que l’étude des humanités est inutile ; en second lieu, de ce qu’il déclare esclaves et étrangers, ennemis les uns des autres, tous ceux qui ne s’appliquent pas à la vertu, sans même exclure les parents à l’égard de leurs enfants, les frères à l’égard de leurs frères, et les proches les uns à l’égard des autres. Ils l’accusent de plus d’assurer dans sa République qu’il n’y a que ceux qui s’adonnent à la vertu à qui appartienne réellement la qualité de parents, d’amis, de citoyens et de personnes libres ; de sorte que les stoïciens haïssent leurs parents et leurs enfants qui ne font pas profession d’être sages. Un autre grief est d’avoir enseigné, comme Platon dans sa République, que les femmes doivent être communes, et d’avoir insinué, dans un ouvrage qui contient deux cents versets, qu’il ne faut avoir dans les villes ni temples, ni tribunaux de justice, ni lieux d’exercice ; qu’il est à propos de ne pas se pourvoir d’argent, soit pour voyager, ou pour faire des échanges ; que les hommes et les femmes doivent s’habiller uniformément, sans laisser aucune partie du corps à découvert.

Chrysippe, dans son livre sur la République, atteste que celui de Zénon sous le même titre est de la composition de ce philosophe. Il a aussi écrit sur l’amour dans le commencement d’un ouvrage intitulé de l’Art d’aimer. Il traite encore de pareils sujets dans ses Conversations. Quelques uns de ces reproches qu’on fait aux stoïciens se trouvent dans Cassius et dans le rhéteur Isidore, qui dit que le stoïcien Athénodore, à qui on avait confié la garde de la bibliothèque de Pergame, biffa des livres des philosophes de sa secte tous les passages dignes de censure ; mais qu’ensuite ils furent restitués lorsque Athénodore, ayant été découvert, courut risque d’en être puni. Voilà pour ce qui regarde les dogmes qu’on condamne dans les stoïciens.

Il y a eu huit Zénons. Le premier est celui d’Élée, duquel nous parlerons ci-après ; le second est le philosophe dont nous avons décrit la vie ; le troisième, natif de Rhodes, a donné en un volume l’histoire de son pays ; le quatrième, historien, a traité de l’expédition de Pyrrhus en Italie et en Sicile, outre un abrégé, qu’on a de lui, des faits des Romains et des Carthaginois ; le cinquième, disciple de Chrysippe, a peu écrit, mais a laissé beaucoup de disciples ; le sixième, qui fut médecin de la secte d’Hérophile, avait du génie, mais peu de capacité pour écrire ; le septième, grammairien, a composé des épigrammes et d’autres choses ; le huitième, natif de Sidon, et philosophe épicurien, avait tout à la fois de l’esprit et du talent pour l’élocution.

Zénon eut beaucoup de disciples, dont les plus célèbres furent Persée Cittien, et fils de Démétrius. Quelques uns le font ami, d’autres domestique de Zénon, et l’un de ceux qu’Antigone lui avait envoyés pour l’aider à écrire. On dit aussi que ce prince lui confia l’éducation de son fils Alcyonée, et que, voulant sonder ses sentiments, il lui fit porter la fausse nouvelle que les ennemis avaient ravagé ses terres. Comme Persée en témoignait du chagrin : « Vous voyez, lui dit Antigone, que les richesses ne sont pas indifférentes. » On lui attribue les ouvrages suivants : de la Royauté, de la République de Lacédémone, des Noces, de l’Impiété, Thyeste, de l’Amour, des Discours d’exhortation, des Conversations ; quatre discours intitulés Chries, des Commentaires, et sept discours sur les Lois de Platon.

Zénon eut encore pour disciples Ariston de Chio, fils de Miltiade, lequel introduisit le dogme de l’indifférence ; Hérille de Carthage, qui établissait la science pour fin ; Denys d’Héraclée, qui changea de sentiment pour s’abandonner à la volupté, à cause d’un mal qui lui était survenu aux yeux, et dont la violence ne lui permettait plus de soutenir que la douleur est indifférente ; Sphérus, natif du Bosphore ; Cléanthe d’Asse, fils de Phanius, qui succéda à l’école de son maître. Zénon avait coutume de le comparer à ces tablettes enduites de cire forte, sur lesquelles les caractères se tracent avec peine, mais s’y conservent plus longtemps. Au reste, après la mort de Zénon, Sphérus devint disciple de Cléanthe, dans la vie duquel nous nous réservons de parler de ce qui le regarde personnellement. Hippobote range, au nombre des disciples de Xénon, Athénodore de Soles, Philonide de Thèbes, Calippe de Corinthe, Posidonius d’Alexandrie, et Zénon de Sidon.

J’ai cru qu’il était à propos d’exposer en général les dogmes des stoïciens dans la vie particulière de Zénon, puisqu’il en a institué la secte. Nous avons une liste de ses ouvrages, qui sont plus savants que ceux de tous ses sectateurs. Voici les sentiments qu’ils tiennent en commun ; nous les rapporterons sommairement, à notre ordinaire.

Les stoïciens divisent la philosophie un trois parties : en physique, morale, et logique. Cette division, faite premièrement par Zénon le Cittien, dans son traité du Discours, a été ensuite adoptée par Chrysippe, dans la première partie de sa Physique ; par Apollodore Éphillus, dans le premier livre de son Introduction aux Opinions ; par Eudromus, dans ses Éléments de morale ; par Diogène de Babylone et par Posidonius. Apollodore donne à ces diverses parties de la philosophie le nom de lieux, Chrysippe et Eudromus, celui d’espèces ; d’autres les appellent genres. Ils comparent la philosophie à un animal, dont ils disent que les os et les nerfs sont la logique ; les chairs, la morale ; et l’âme, la physique. Ils la mettent aussi en parallèle avec un œuf, dont ils appliquent l’extérieur à la logique, ce qui suit à la morale, et l’intérieur à la physique. Ils emploient encore la comparaison d’un champ fertile, dont ils prennent figurément la haie pour la logique, les fruits pour la morale, et la terre ou les arbres pour la physique. D’autres se représentent la philosophie comme une ville bien entourée de murailles et sagement gouvernée, sans donner la préférence à aucune des trois parties ; quelques uns même parmi eux les prennent pour un mélange qui constitue un corps de science, et les enseignent indistinctement, comme mêlées ensemble.

Il y en a qui, ainsi que Zénon dans son livre du Discours, Chrysippe, Archédème et Eudromus, admettent la logique pour la première, la physique pour la seconde, et la morale pour la troisième. Diogène de Ptolémaïs commence par la morale, et Apollodore la place dans le second rang. Phanias, au premier livre des Amusements de Posidonius, dit que ce philosophe, son ami, de même que Panétius, commencent par la physique. Des trois parties de la philosophie, Cléanthe en fait six : la dialectique, la rhétorique, la morale, la politique, la physique et la théologie. D’autres sont du sentiment de Zénon de Tarse, qui regarde ces parties, non comme une division de cours, mais comme différentes branches de la philosophie elle-même.

La plupart partagent la logique en deux sciences, dont l’une est la rhétorique, et l’autre la dialectique ; à quoi quelques uns ajoutent une espèce de science définie, qui a pour objet les règles et les jugements, mais que quelques autres divisent de nouveau, en tant que, concernant les règles et les jugements, elle conduit à découvrir la vérité, à laquelle ils rapportent la diversité des opinions. Ils se servent de cette science définie pour reconnaître la vérité, parceque c’est par les idées qu’on a des choses que se conçoivent les choses mêmes. Les stoïciens appellent la rhétorique l’art de bien dire et de persuader, et nomment la dialectique la méthode de raisonner proprement par demandes et réponses ; aussi la définissent-ils de cette manière : la science de connaître le vrai et le faux, et ce qui n’est ni l’un ni l’autre. Ils assignent à la rhétorique trois parties, qui consistent à délibérer, à juger et à démontrer. Ils y distinguent l’invention, l’expression, l’arrangement, l’action, et partagent un discours oratoire en exorde, narration, réfutation et conclusion. Ils établissent dans la dialectique une division en choses dont la figure porte la signification, et en d’autres dont la connaissance gît dans la voix, celles-ci étant encore divisées en choses déguisées sous la fiction, et dont le sens dépend de termes propres, d’attributs et d’autres choses semblables, de genres et d’espèces directes, de même que du discours, des modes et des syllogismes, tant de ceux de mots que de ceux de choses, tels que les arguments vrais et faux, les négatifs et leurs pareils, les défectueux, les ambigus, les concluants, les cachés et les cornus, les impersonnels et les mesurants[128]. Suivant ce que nous venons de dire de la voix, ils en font un lieu particulier de la dialectique, fondés sur ce que, par l’articulation, on démontre certaines parties du raisonnement, les solécismes, les barbarismes, les vers, les équivoques, l’usage de la voix dans le chant, la musique, et, selon quelques uns, les périodes, les divisions et les distinctions.

Ils vantent beaucoup les syllogismes pour leur grande utilité, en ce que, aiguisant l’esprit, ils lui ouvrent le chemin aux démonstrations, qui contribuent beaucoup à rectifier les sentiments. Ils ajoutent que l’arrangement et la mémoire aident à débrouiller de savantes propositions majeures ; que ces sortes de raisonnements sont propres à forcer le consentement et à former des conclusions ; que le syllogisme est un discours raisonné, et fondé sur ces principes ; la démonstration, un discours où l’on rassemble tout ce qui tend à inférer, des choses qui sont plus connues, des conséquences pour les choses qui le sont moins ; l’imagination[129], une impression dans l’âme, par comparaison de l’empreinte d’un anneau sur la cire. Selon eux, il y a deux sortes d’imaginations : celles que l’on saisit, et celles qu’on ne peut saisir. Les imaginations de la première espèce, à laquelle ils rapportent la connaissance des choses, sont produites par un objet existant, dont l’image s’imprime suivant ce qu’il est en effet. Les imaginations de l’autre espèce ne naissent point d’un objet qui existe, ou dont, quoique existant, l’esprit ne reçoit pas d’impression conforme à ce qu’il est réellement.

Les stoïciens tiennent la dialectique pour une science absolument nécessaire, laquelle, à leur avis, comprend la vertu en général et tous ses degrés en particulier ; la circonspection à éviter les fautes, et à savoir quand on doit acquiescer ou non ; l’attention à suspendre son jugement, et à s’empêcher qu’on ne cède à la vraisemblance : la résistance à la conviction, de crainte qu’on ne se laisse enlacer par les arguments contraires ; l’éloignement pour la fausseté, et l’assujettissement de l’esprit à la saine raison. Ils définissent la science elle-même, ou une compréhension certaine, ou une disposition à ne point s’écarter de la raison dans l’exercice de l’imagination. Ils soutiennent que le sage ne saurait faire un bon usage de sa raison sans le secours de la dialectique ; que c’est elle qui nous apprend à démêler le vrai et le faux, à discerner le vraisemblable, et à développer ce qui est ambigu ; qu’indépendamment d’elle, nous ne saurions ni proposer de solides questions, ni rendre de pertinentes réponses ; que ce dérèglement dans le discours s’étend jusqu’aux effets qu’il produit, de manière que ceux qui n’ont pas soin d’exercer leur imagination n’avancent que des absurdités et des vétilles ; qu’en un mot, ce n’est qu’à l’aide de la dialectique que le sage peut se faire un fonds de sagacité, de finesse d’esprit, et de tout ce qui donne du poids aux discours, puisque le propre du sage est de bien parler, de bien penser, de bien raisonner sur un sujet, et de répondre solidement à une question ; autant de choses qui appartiennent à un homme versé dans la dialectique. Voilà en abrégé ce que pensent ces philosophes sur les parties qui entrent dans la logique.

Mais pour dire encore en détail ce qui touche leur science introductrice, nous rapporterons mot à mot ce qu’en dit Dioclès de Magnésie dans sa Narration sur les philosophes.

Les stoïciens traitent premièrement de ce qui regarde l’entendement et les sens, en tant que le moyen par lequel on parvient à connaître la vérité des choses est originairement l’imagination, et en tant que l’acquiescement, la compréhension et l’intelligence des choses, qui va devant tout le reste, ne peuvent se faire sans l’opération de cette faculté. C’est elle qui précède ; ensuite vient l’entendement, dont la fonction est d’exprimer par le discours les idées qu’il reçoit de l’imagination.

Au reste elle diffère d’une impression fantastique. Celleci n’est qu’une opinion de l’esprit, comme sont les idées qu’on a dans le sommeil ; au lieu que l’autre est une impression dans l’âme, qui emporte un changement, comme l’établit Chrysippe dans son douzième livre de l’Âme ; car il ne faut point considérer cette impression comme si elle ressemblait à celle que fait un cachet, parcequ’il est impossible qu’il se fasse plusieurs impressions par une même chose sur le même sujet. On entend par imagination celle produite par un objet existant, imprimée et scellée dans l’âme de la manière dont il existe ; or telle n’est pas l’imagination qui naîtrait d’un objet non existant.

Les stoïciens distinguent les impressions de l’imagination en celles qui sont sensibles et celles qui ne le sont point. Les premières nous viennent par le sens commun, ou par les organes particuliers des sens. Les impressions non sensibles de l’imagination sont formées par l’esprit, comme sont les idées des choses incorporelles, et en général de celles dont la perception est l’objet de la raison. Ils ajoutent que les impressions sensibles se font par des objets existants, auxquels l’imagination se soumet et se joint, et qu’il y a aussi des impressions apparentes de l’imagination qui se font de la même manière que celles qui naissent d’objets existants. Ils distinguent aussi ces impressions en raisonnables et non raisonnables, dont les premières sont celles des êtres doués de raison ; les secondes, celles des animaux qui n’en ont point. Celles-là, ils les appellent des pensées, et ne donnent point de nom aux secondes. Ils distinguent encore les impressions de l’imagination en celles qui renferment de l’art et celles où il ne s’en trouve pas, parcequ’une image fait une autre impression sur un artiste que sur un homme qui ne l’est point. La sensation, suivant les stoïciens, est un principe spirituel, qui, tirant son origine de la partie principale de l’ame, atteint jusqu’aux sens. Ils entendent aussi par là les perceptions qui se font par les sens, et la disposition des organes des sens, à laquelle ils attribuent la faiblesse d’esprit qui paraît dans quelques uns. Ils nomment aussi sensation l’action des sens.

Au sentiment de ces philosophes, il y a des choses que l’on comprend par les sens : c’est ainsi qu’on discerne ce qui est blanc d’avec ce qui est noir, et ce qui est rude d’avec ce qui est mou. Il y en a aussi d’autres que l’on conçoit par la raison : telles sont les choses qu’on assemble par la voie de la démonstration, comme celles qui regardent les dieux et leur providence.

Ils disent que l’entendement connaît de différentes manières les choses qu’il aperçoit ; les unes par incidence, les autres par ressemblance ; d’autres par analogie, d’autres encore par transposition ; celles-ci par composition, celles-là par opposition. Par incidence il connaît les choses sensibles ; par ressemblance, les choses dont l’intelligence dépend d’autres qui leur sont adjointes : c’est ainsi qu’on connaît Socrate par son image. L’analogie fait connaître les choses qui emportent augmentation, comme l’idée de Titye et de cyclope, et celles qui emportent diminution, comme l’idée de pygmée : c’est aussi par une analogie tirée des plus petits corps sphériques qu’on juge que la terre a un centre. L’esprit pense par transposition lorsque, par exemple, on suppose des yeux dans la poitrine ; par composition, comme quand on se figure un homme demi-cheval ; par opposition, relativement à la mort. On pense par translation aux choses qu’on a dites, ou au lieu, à ce qui est juste et bon, par une action de la nature ; enfin on pense par privation, comme quand on se représente un homme sans mains. Voilà encore quelques unes de leurs opinions sur l’imagination, les sens et l’entendement.

Ces philosophes établissent pour source de la vérité, ou pour moyen de la connaître, l’imagination comprenant ou saisissant son objet ; c’est-à-dire, recevant les impressions d’un objet existant, comme le remarquent Chrysippe, livre douzième de sa Physique, Antipater et Apollodore. Boëthus admet de plus, comme sources de la vérité, l’entendement, les sens, les affections et la science ; mais Chrysippe, dans son premier livre du Discours, s’éloigne de son sentiment, et ne reconnaît d’autres sources de la vérité que les sens et les notions communes. Ces dernières sont une idée naturelle des choses universelles. Quelques autres des plus anciens stoïciens dérivent de la droite raison la source de la vérité, témoin Posidonius dans son traité sur cette matière.

Suivant l’avis unanime du plus grand nombre des stoïciens, la première partie de l’étude de la dialectique est l’usage de la voix, qu’ils définissent un air frappé, ou, comme dit Diogène de Babylone dans son Système de l’ouïe, l’objet particulier de ce sens. La voix des animaux n’est qu’un effort qui frappe l’air ; mais celle des hommes est articulée, et tout-à-fait formée à l’âge de quatorze ans ou environ. Diogène la nomme un effet de la volonté de l’esprit. La voix est aussi quelque chose de corporel, selon les stoïciens, comme dit Archédème dans son Traité de la voix, Diogène, Antipater, et Chrysippe dans la deuxième partie de sa Physique : car tout ce qui produit quelque action est corporel, et la voix en produit une, en se transportant de ceux qui parlent à ceux qui écoutent. La parole, comme le rapporte Diogène, est, dans l’opinion des stoïciens, la voix articulée, comme serait cette expression, Il fait jour. Le discours est la voix poussée par une action de la pensée, et donnant quelque chose à entendre. Le dialecte est l’expression de la parole considérée en tant qu’elle porte un certain caractère, soit étranger, soit grec, ou une expression, quelle qu’elle soit, envisagée dans la manière dont elle est conçue ; comme, par exemple, le terme de mer en idiome attique, et celui de jour en dialecte ionique. Les éléments de la parole sont les lettres, au nombre de vingt-quatre. On considère trois choses par rapport à chacune : sa qualité d’élément, sa figure et son nom, comme alpha. Il y a sept voyelles, α (a), ε, ι, ο, υ, ω (é, i, o, u, ô)), et six muettes, β, γ, δ, ϰ, π, τ (b, g, d, k, p, t). La voix diffère de la parole en ce qu’un son fait aussi une voix, et que la parole est un son articulé. La parole diffère aussi du discours en ce qu’un discours signifie toujours quelque chose ; au lieu qu’il y a des paroles qui n’emportent point de signification, comme serait le mot blitri ; ce qui n’a jamais lieu par rapport au discours. Il y a aussi de la différence entre les idées de parler et de proférer quelque chose ; car on ne profère que les sons, au lieu qu’on parle des actions, de celles du moins qui peuvent être un sujet de discours.

Diogène, dans son Traité de la Voix, ainsi que Chrysippe, font cinq parties du discours, le nom, l’appellation, le verbe, la conjonction, et l’article ; mais Antipater y en ajoute une moyenne, dans son ouvrage sur les Dictions et les choses qui se disent. Selon Diogène, l’appellation est une partie du discours qui signifie une qualité commune, comme celle d’homme ou de cheval ; le nom, une partie du discours donnant à connaître une qualité particulière, comme Diogène, Socrate ; le verbe, une partie du discours qui désigne vui attribut simple, ou, selon quelques uns, un élément indéclinable du discours, et qui signifie quelque chose de composé par rapport à un ou à plusieurs, comme J’écris ou Je parle ; la conjonction, une partie indéclinable qui unit les diverses parties du discours ; l’article, un élément du discours qui a les cas des déclinaisons, et qui distingue les genres des noms et les nombres, comme il, elle, ils, elles.

Le discours doit avoir cinq ornements : l’hellénisme, l’évidence, la brièveté, la convenance, et la grâce. Par l’hellénisme on entend une diction exempte de fautes, conçue en termes d’art et non vulgaires ; l’évidence, une expression distincte, et qui expose clairement la pensée ; la brièveté renferme une manière de parler qui embrasse tout ce qui est nécessaire à l’intelligence d’une chose. La convenance requiert que l’expression soit appropriée à la chose dont on parle. La grâce du discours consiste à éviter les termes ordinaires[130]. Le barbarisme est une manière de parler vicieuse, et contraire à l’usage des Grecs bien élevés ; le solécisme, un discours dont les parties sont mal arrangées.

Le vers, dit Posidonius dans son Introduction à la diction, est une façon de parler mesurée, une composition nombrée, et au-dessus des règles de la prose. Ils donnent, pour exemple de rhythme, les mots suivants : l’immense terre, le divin éther. La poésie est un ouvrage significatif en vers, et qui renferme une imitation des choses divines et humaines.

La définition est, comme dit Antipater dans le premier livre de ses Définitions, un discours exprimé suivant une exacte analyse, ou même une explication, selon Chrysippe dans son livre sur cette matière. La description est un discours figuré qui conduit aux matières, ou une définition plus simple qui exprime la force de la définition. Le genre est une collection de plusieurs idées de l’esprit, conçues comme inséparables : telle est l’idée d’animal, laquelle comprend celle de toutes les espèces d’animaux particuliers. Une idée de l’esprit est un être imaginaire formé par la pensée, et qui n’a pour objet aucune chose qui est ou qui agit, mais qui la considère comme si elle était ou comme si elle agissait d’une certaine manière : telle est la représentation qu’on se fait d’un cheval, quoiqu’il ne soit pas présent. L’espèce est comprise sous le genre, comme l’idée d’homme est comprise sous l’idée d’animal. Plus général est ce qui, étant genre, n’a point de genre au-dessus de lui, comme l’idée d’existant. Plus spécial est ce qui, étant espèce, n’a point d’espèce au-dessous de lui, comme Socrate.

La division a pour objet le genre distingué dans les espèces qui lui appartiennent, comme cette phrase : Parmi les animaux, les uns sont raisonnables, les autres privés de raison. La contre-division se fait du genre dans les espèces à rebours, comme par voie de négation ; par exemple, dans cette période : Des choses qui existent, les unes sont bonnes, les autres ne le sont point. La sous-division est la division de la division, comme dans cet exemple : Des choses qui existent, les unes sont bonnes, les autres point ; et parmi celles qui ne sont pas bonnes, les unes sont mauvaises, les autres indifférentes. Partager, c’est rdinger les genres suivant leurs lieux, comme dit Crinis : tel est ce qui suit : Parmi les biens, les uns regardent l’âme, les autres le corps.

L’équivoque est une manière de parler conçue en termes qui, pris tels qu’ils sont exprimés et dans leur sens propre, signifient plusieurs choses dans le même pays ; de sorte qu’on peut s’en servir pour dire des choses différentes. C’est ainsi que les mots qui en grec signifient la joueuse de flûte est tombée, peuvent signifier aussi, dans la même langue, la maison est tombée trois fois.

La dialectique est, comme dit Posidonius, la science de discerner le vrai, le faux, et ce qui est neutre. Elle a pour objet, selon Chrysippe, les signes et les choses signifiées. Ce que nous venons de dire regarde leurs idées sur la théorie de la voix.

Sous la partie de la dialectique qui comprend les matières et les choses signifiées par la voix, les stoïciens rangent ce qui regarde les expressions, les énonciations parfaites, les propositions, les syllogismes, les discours imparfaits, les attributs, et les choses dites directement, (»u renversées. L’expression qui naît d’une représentation de la raison est de deux espèces, que les stoïciens nomment expressions parfaites et imparfaites. Ces dernières n’ont point de sens complet, comme, Il écrit ; les autres, au contraire, en ont un, comme, Socrate écrit. Ainsi les expressions imparfaites sont celles qui n’énoncent que les attributs, et les parfaites servent à énoncer les propositions, les syllogismes, les interrogations et les questions. L’attribut est ce qu’on déclare de quelqu’un, ou une chose composée qui se dit d’un ou de plusieurs, comme le définit Apollodore ; ou bien c’est une expression imparfaite, construite avec un cas droit, pour former une proposition. Il y a des attributs accompagnés de nom et de verbe, comme, Naviguer parmi des rochers[131] ; d’autres exprimés d’une manière droite, d’une manière renversée et d’une manière neutre. Les premiers sont construits avec un des[132] cas obliques, pour former un attribut, comme, Il entend, il voit, il dispute. Les renversés se construisent avec une particule passive, comme, Je suis entendu, je suis vu. Les neutres n’appartiennent ni à l’une ni à l’autre de ces classes, comme. Être sage, se promener. Les attributs réciproques sont ceux qui, quoique exprimés d’une manière renversée[133], ne sont pas renversés, parcequ’ils emportent une action ; telle est l’expression de se faire raser, dans laquelle celui qui est rasé, désigne aussi l’action qu’il fait lui-même. Au reste, les cas obliques sont le génitif, le datif, et l’accusatif.

On entend par proposition[134] l’expression d’une chose vraie ou fausse, ou d’une chose qui forme un sens complet, et qui se peut dire en elle-nième, comme l’enseigne Chrysippe dans ses Définitions de dialectique. « La proposition, dit-il, est l’expression de toute chose qui se peut affirmer ou nier en elle-même, comme, Il fait jour, « ou Bion se promène. » On l’appelle proposition, relativement à l’opinion de celui qui l’énonce ; car celui qui dit qu’il fait jour paraît croire qu’il fait jour en effet. Si donc il fait effectivement jour, la proposition devient vraie ; au lieu qu’elle est fausse s’il ne fait pas jour. Il y a de la différence entre proposition, interrogation, question, ordre, adjuration, imprécation, supposition, appellation, et ressemblance de proposition. La proposition est toute chose qu’on énonce en parlant, soit vraie ou fausse. L’interrogation est une énonciation complète, aussi bien que la proposition, mais qui requiert une réponse, comme cette phrase, Est-il jour ? Cette demande n’est ni vraie ni fausse : c’est proposition, lorsqu’on dit, Il fait jour ; c’est interrogation, quand on demande. Fait-il jour ? La question est quelque chose à quoi on ne peut répondre oui ou non, comme à l’interrogation ; mais à laquelle il faut répondre, comme on dirait, Il demeure dans cet endroit. L’ordre est quelque chose que l’on dit en commandant, comme, Va-t’en aux rives d’Inachus. L’appellation est quelque chose qu’on dit en nommant quelqu’un, comme, Agamemnon, fils d’Atrée, glorieux monarque de plusieurs peuples. La ressemblance d’une proposition est un discours qui, renfermant la conclusion d’une proposition, déchoit du genre des propositions par quelque particule abondante ou passive, comme dans ces vers :

N’est-ce pas ici le beau séjour de ces vierges ?
Ce bouvier ressemble aux enfants de Priam.

Il y a encore une chose qui diffère de la proposition, en ce qu’elle s’exprime d’une manière douteuse, comme si on demandait si vivre et ressentir de la douleur ne sont pas des choses jointes ensemble : car les interrogations, les questions, et autres choses semblables, ne sont ni vraies ni fausses ; au lieu que les propositions sont ou l’un ou l’autre. Il y a des propositions simples et non simples, comme disent Chrysippe, Archédème, Athénodore, Antipater, et Crinis. Les simples consistent dans une ou plus d’une proposition où il n’y a aucun doute, comme, Il fait jour. Celles qui ne sont pas simples consistent dans une ou plus d’une proposition douteuse ; dans une proposition douteuse, comme, S’il fait jour ; dans plus d’une, comme, S’il fait jour, il fait clair. Dans la classe des propositions simples il faut ranger les énonciations, les négations, les choses qui emportent privation, les attributs ( les attributs en tant qu’ils appartiennent à un sujet particulier), et ce qui est indéfini. Dans la classe des propositions non simples on doit placer celles qui sont conjointes, adjointes, compliquées, séparées, causales ; celles qui expriment la principale partie d’une chose, et celles qui en expriment la moindre. On a un exemple d’une proposition énonciative dans ces paroles : Il ne fait point jour. De l’espèce de ces sortes de propositions sont celles qu’on appelle surénonciatives, qui contiennent la négation de la négation ; comme quand on dit. Il ne fait pas non jour, on pose qu’il fait jour. Les propositions négatives sont composées d’une particule négative et d’un attribut, comme, Personne ne se promène. Les privatives se forment d’une particule privative et d’une expression ayant force de proposition, comme, Cet homme est inhumain. Les propositions attributives sont composées d’un cas droit de déclinaison et d’un attribut, comme, Dion se promène. Les propositions attributives particulières se construisent d’un cas droit démonstratif et d’un attribut, comme, Cet homme se promène ; les indéfinies se font par une ou plusieurs particules indéfinies, comme. Quelqu’un se promène. Il se remue. Quant aux propositions non simples, celles qu’on nomme conjointes sont, selon Chrysippe dans sa Dialectique, et Diogène dans son Art dialecticien, formées par la particule conjonctive si, cette particule voulant qu’une première chose posée, il s’ensuive une seconde, comme, S’il fait jour, il fait clair. Les propositions adjointes sont, dit Crinis dans son Art (le la dialectique, des propositions unies par la conjonction puisque, lesquelles commencent et finissent par deux expressions qui forment autant de propositions, comme, Puisqu’il fait jour, il fait clair. Cette conjonction sert à signifier que, posée une première chose, il en suit une seconde, et que la première est aussi vraie. Les propositions compliquées sont celles qui se lient ensemble par quelques conjonctions qui les compliquent, comme, Et il fait jour, et il fait clair. Les séparées sont celles que l’on déjoint par la particule disjonctive ou, comme, Ou il fait jour, ou il fait nuit ; et cette particule sert à signifier que l’une des deux propositions est fausse. Les propositions causales sont composées du mot de parceque, comme, Parcequ’il fait jour, il fait clair. Ce mot indique que la première chose dont on parle est en quelque sorte la cause de la seconde. Les propositions qui expriment la principale partie d’une chose sont celles où entre la particule conjonctive plutôt placée entre des propositions, comme, Il fait plutôt jour que nuit. Les propositions qui expriment une chose par la moindre partie sont le contraire des précédentes, comme. Il fait moins nuit que jour. Il faut encore remarquer que, des propositions opposées l’une à l’autre quant à la vérité et à la fausseté, l’une renferme la négation de l’autre, comme, Il fait jour, et il ne fait point jour. Ainsi une proposition conjointe est vraie, lorsque l’opposé du dernier terme est en contradiction avec le premier, comme, S’il fait jour, il fait clair. Celle proposition est vraie, parceque l’opposé du dernier terme, qui serait, Il ne fait point clair, est en contradiction avec le premier, Il fait jour. Pareillement une proposition conjointe est fausse, lorsque l’opposé du dernier terme n’est point contraire au premier, comme, S’il fait jour, Dion se promène ; car la proposition, Dion ne se promène point, n’est pas contraire à celle qu’il fait jour. Une proposition adjointe est vraie, lorsque, commençant par l’expression d’une vérité, elle finit en exprimant une chose qui en résulte, comme, Puisqu’il fait jour, le soleil est au-dessus de la terre ; au contraire, une proposition adjointe est fausse lorsqu’elle commence par une fausseté, ou qu’elle ne finit pas par une vraie conséquence, comme si l’on disait, pendant qu’il ferait jour : Puisqu’il fait nuit, Dion se promène.

Une proposition causale est vraie lorsque, commençant par une chose vraie, elle finit par une conséquence, quoique le terme par lequel elle commence ne soit pas une conséquence de celui par lequel elle finit. Par exemple, dans cette proposition : Parcequ’il fait jour, il fait clair, ce qu’on dit qu’il fait clair est une suite de ce qu’on dit qu’il fait jour ; mais qu’il fasse jour n’est pas une suite de ce qu’il fait clair.

Une proposition probable tend à emporter un acquiescement, comme, Si une chose va a mis une autre au monde, elle en est la mère ; cela n’est cependant pas vrai, puisqu’une poule n’est pas la mère de l’œuf. Les propositions se distinguent aussi en possibles et impossibles, aussi bien qu’en nécessaires et non nécessaires. Les possibles sont celles qu’on peut recevoir comme vraies, parcequ’il n’y a rien hors d’elles qui empêche qu’elles ne soient vraies, comme, Dioclès est vivant. Les impossibles sont celles qui ne peuvent être reçues pour vraies, comme La terre vole. Les propositions nécessaires sont celles qui sont tellement vraies qu’on ne peut les recevoir pour fausses, ou qu’on peut bien en elles-mêmes recevoir pour fausses, mais qui, par les choses qui sont hors d’elles, ne peuvent être fausses, comme, La vertu est utile. Les non nécessaires sont celles qui sont vraies, mais peuvent aussi être fausses, les choses qui sont hors d’elles ne s’y opposant point, comme, Dion se promène. Une proposition vraisemblable est celle que plusieurs apparences peuvent rendre vraie, comme, Nous vivrons demain. Il y a encore entre les propositions d’autres différences et changements qui les rendent fausses ou opposées, et dont nous parlerons plus au long

Le raisonnement, comme dit Crinis, est composé d’un ou de plus d’un lemme, de l’assomption et de la conclusion. Par exemple, dans cet argument : S’il fait jour, il fait clair : or il fait jour ; donc il fait clair ; le lemme est cette proposition, S’il fait jour, il fait clair ; l’assomption, celle-ci, Il fait jour ; la conclusion, cette autre, Donc il fait clair. Le mode est comme une figure du raisonnement ; tel est celui-ci : Si le premier a lieu, le second a lieu aussi : or le premier a lieu ; donc le second a lieu aussi. Le mode raisonné[135] est un composé des deux, comme, Si Platon vit, Platon respire : or le premier est vrai ; donc le second l’est aussi. Ce dernier genre a été introduit pour servir dans les raisonnements prolixes, afin de n’être point obligé d’exprimer une trop longue assomption, non plus que la conclusion, et de pouvoir les indiquer par cette manière de parler abrégée : Le premier est vrai, donc le second l’est aussi. Les raisonnements sont, ou concluants, ou non concluants. Dans ceux qui ne concluent point, l’opposé de la conclusion est contraire à la liaison des prémisses, comme, S’il fait jour, il fait clair : or il fait jour ; donc Dion se promène. Les raisonnements concluants sont de deux sortes : les uns sont appelés du même nom que leur genre, c’est-à-dire concluants ; les autres, syllogistiques. Ces derniers sont ceux qui, ou ne démontrent point, ou conduisent à des choses qui ne se prouvent pas au moyen d’une ou de quelques positions, comme seraient celles-ci : Si Dion se promène, Dion se remue donc. Ceux qui portent spécialement le nom de concluants sont ceux qui concluent sans le faire syllogistiquement, comme, Il est faux qu’il fasse en même temps jour et nuit : or il fait jour ; il ne fait donc pas nuit. Les raisonnements non syllogistiques sont ceux qui, approchant des syllogismes pour la crédibilité, ne concluent pourtant pas, comme, Si Dion est un cheval, Dion est un animal : or Dion n’est point un cheval, ainsi Dion n’est pas non plus un animal.

Les raisonnements sont aussi vrais ou faux. Les vrais sont ceux dont les conclusions se tirent de choses vraies, comme celui-ci : Si la vertu est utile, le vice est nuisible. Les faux sont ceux qui ont quelque chose de faux dans les prémisses, ou qui ne concluent point, comme. S’il fait jour, il fait clair : or il fait jour ; donc Dion est en vie. Il y a encore des raisonnements possibles et impossibles, nécessaires et non nécessaires, et d’autres qui ne se démontrent point, parce qu’ils n’ont pas besoin de démonstration. On les déduit diversement ; mais Chrysippe en compte cinq classes, qui servent à former toutes sortes de raisonnements, et s’emploient dans les raisonnements concluants, dans les syllogistiques et dans ceux qui reçoivent des modes. Dans la première classe des raisonnements qui ne se démontrent point, sont ceux que l’on compose d’une proposition conjointe et d’un antécédent, par lequel la proposition conjointe commence, et dont le dernier terme forme la conclusion ; comme, Si le premier est vrai, le second l’est aussi : or le premier est vrai, donc le second l’est aussi. La seconde classe renferme les raisonnements qui, par le moyen de la proposition conjointe et de l’opposé du dernier terme, ont l’opposé de l’antécédent pour conclusion ; comme, S’il fait jour, il fait clair : or il fait nuit ; il ne fait donc pas jour. Car dans ce raisonnement l’assomption est prise de l’opposé du dernier terme ; et la conclusion, de l’opposé de l’antécédent. La troisième classe de ces raisonnements contient ceux dans lesquels, par le moyen d’une énonciation compliquée, on infère d’une des choses qu’elle exprime le contraire du reste ; comme, Platon n’est point mort et Platon vit : mais Platon est mort ; donc Platon ne vit point. À la quatrième classe appartiennent les raisonnements dans lesquels, parle moyen de propositions séparées, on infère de l’une de ces propositions séparées une conclusion contraire au reste, comme, Ou c’est le premier, ou c’est le second : mais c’est le premier ; ce n’est donc pas le second. Dans la cinquième classe des raisonnements qui ne se démontrent point, sont ceux qui se construisent de propositions séparées, et dans lesquels de l’opposé de l’une (les choses qui y sont dites, on infère le reste, comme, Ou il fait jour, ou il fait nuit : mais il ne fait point nuit ; il fait donc jour.

Suivant les stoïciens, une vérité suit de l’autre, comme de cette vérité qu’il fait jour suit celle qu’il fait clair ; et tout de même une fausseté suit de l’autre, comme s’il est faux qu’il soit nuit, il est aussi faux qu’il fasse des ténèbres. On peut inférer aussi une vérité d’une fausseté, comme de celle-ci que la terre vole, on infère cette vérité, que la terre existe. Mais d’une vérité on ne peut point inférer une fausseté, comme de ce que la terre existe, il ne s’ensuit point qu’elle vole. Il y a aussi des raisonnements embarrassés, qu’on nomme diversement couverts, cachés, les sorites, ceux dits cornus, et les impersonnels, ou qui ne désignent personne. Voici un exemple du raisonnement caché : « N’est-il pas vrai que deux sont un petit nombre, que trois sont un petit nombre, et que ces nombres ensemble sont un petit nombre ? N’est-il pas vrai aussi que quatre font un petit nombre, et ainsi de suite jusqu’à dix ? or deux sont un petit nombre ; donc dix en sont un pareil. » Les raisonnements qui ne désignent personne sont composés d’un terme fini et d’un terme indéfini, et ont assomption et conclusion, comme, Si quelqu’un est ici, il n’est point à Rhodes.

Telles sont les idées des stoïciens sur la logique, et c’est ce qui les fait insister sur l’opinion que le sage doit toujours être bon dialecticien. Ils prétendent que toutes choses se discernent par la théorie du raisonnement, en tant qu’elles appartiennent à la physique, et de nouveau encore en tant qu’elles appartiennent à la morale. Car ils ajoutent que pour ce qui regarde la logique, elle n’a rien à dire sur la légitimité des noms concernant la manière dont les lois ont statué par rapport aux actions, mais qu’y ayant un double usage dans la vertu de la dialectique, l’un sert à considérer ce qu’est une chose, et l’autre comment on la nomme ; et c’est là l’emploi qu’ils donnent à la logique.

Les stoïciens divisent la partie morale de la philosophie en ce qui regarde les penchants, les biens et les maux, les passions, la vertu, la fin qu’on doit se proposer, les choses qui méritent notre première estime, les actions, les devoirs, et ce qu’il faut conseiller et dissuader. C’est ainsi que la morale est divisée par Chrysippe, Archédème, Zénon de Tarse, Apollodore, Diogène, Antipater et Posidonius ; car Zénon Cittien et Cléanthe, comme plus anciens, ont traité ces matières plus simplement, s’étant d’ailleurs plus appliqués à diviser la logique et la physique.

Les stoïciens disent que le premier penchant d’un être animal est qu’il cherche sa conservation, la nature se rattachant dès sa naissance, suivant ce que dit Chrysippe dans son premier livre des Fins ; que le premier attachement de tout animal a pour objet sa constitution et l’union de ses parties, puisqu’il n’est pas vraisemblable que l’animal s’aliène de lui-même, ou qu’il ait été fait, ni pour ne point s’aliéner de lui-même, ni pour ne pas s’être attaché ; de sorte qu’il ne reste autre chose à dire sinon que la nature l’a disposé pour être attaché à lui-même, et c’est par là qu’il s’éloigne des choses qui peuvent lui nuire, et cherche celles qui lui sont convenables.

Ils traitent de fausse l’opinion de quelques-uns que la volupté est le premier penchant qui soit donné aux animaux ; car ils disent que ce n’est qu’une addition, si tant est même qu’il faille appeler volupté ce sentiment qui naît après que la nature, ayant fait sa recherche, a trouvé ce qui convient à la constitution. C’est de cette manière que les animaux ressentent de la joie, et que les plantes végètent. Car, disent-ils, la nature ne met point de différence entre les animaux et les plantes, quoiqu’elle gouverne celles-ci sans le secours des penchants et du sentiment, puisqu’il y a en nous des choses qui se font à la manière des plantes, et que les penchants qu’ont les animaux, et qui leur servent à chercher les choses qui leur conviennent, étant en eux comme un surabondant, ce à quoi portent les penchants est dirigé par ce à quoi porte la nature ; enfin, que la raison ayant été donnée aux animaux raisonnables par une surintendance plus parfaite, vivre selon la raison peut être fort bien une vie selon la nature[136], parce que la raison devient comme l’artisan qui forme le penchant.

C’est pour cela que Zénon a dit le premier, dans son livre de la Nature de l’homme, que la fin qu’on doit se proposer consiste à vivre selon la nature ; ce qui est la même chose que vivre, car c’est à cela que la nature nous conduit. Cléanthe dit la même chose dans son livre de la Volupté, aussi bien que Posidonius, et Hécaton dans son livre des Fins. C’est aussi une même chose de vivre selon la vertu, ou de vivre selon l’expérience des choses qui arrivent par la nature, comme dit Chrysippe dans son livre des Fins, parceque notre nature est une partie de la nature de l’univers. Cela fait que la fin qu’on doit se proposer est de vivre en suivant la nature ; c’est-à-dire selon la vertu que nous prescrit notre propre nature, et selon celle que nous prescrit la nature de l’univers, ne faisant rien de ce qu’a coutume de défendre la loi commune, qui est la droite raison répandue partout, et la même qui est en Jupiter, qui conduit par elle le gouvernement du monde. Ils ajoutent qu’en cela même consiste la vertu et le bonheur d’un homme heureux, de régler toutes ses actions de manière qu’elles produisent l’harmonie du génie, qui réside en chacun avec la volonté de celui qui gouverne l’univers. En effet, Diogène dit expressément que la fin qu’on doit se proposer consiste à bien raisonner dans le choix des choses qui sont selon la nature. Archédème la fait consister à vivre en remplissant tous ses devoirs. Chrysippe, par la nature, entend une nature à laquelle il faut conformer sa vie ; c’est-à-dire la nature commune, et celle de l’homme en particulier. Mais Cléanthe n’établit, comme devant être suivie, que la nature commune, et n’admet point à avoir le même usage celle qui n’est que particulière. Il dit que la vertu est une disposition conforme à cette nature, et qu’elle doit être choisie pour l’amour d’elle-même, et non par crainte, par espérance, ou par quelque autre motif qui soit hors d’elle ; que c’est en elle que consiste la félicité, parceque l’âme est faite pour jouir d’une vie toujours uniforme, et que ce qui corrompt un animal raisonnable, ce sont quelquefois les vraisemblances des choses extérieures, et quelquefois les principes de ceux avec qui l’on converse, la nature ne donnant jamais lieu à cette dépravation.

Le mot de vertu se prend différemment. Quelquefois il signifie en général la perfection d’une chose, comme celle d’une statue ; quelquefois il se prend pour une chose qui n’est pas un sujet de spéculation, comme la santé ; d’autres fois, pour une chose qui est un sujet de spéculation, comme la prudence. Car Hécaton dit, dans son premier livre des Vertus, que parmi celles qui sont un sujet de science, il y en a qui sont aussi spéculatives, savoir celles qui sont composées des observations qu’on a faites, comme la prudence et la justice ; et que celles qui ne sont point spéculatives sont celles qui, considérées dans leur production, sont composées de celles qui sont spéculatives, comme la santé et la force. Car de la prudence, qui est une vertu de spéculation, résulte ordinairement la santé, comme de la structure des principales pierres d’un bâtiment résulte sa consistance. On appelle ces vertus non spéculatives, parcequ’elles ne sont pas fondées sur des principes, qu’elles sont comme des additions, et que les méchants peuvent les avoir ; telles sont, par exemple, la santé et la force. Posidonius, dans son premier livre de la Morale, allègue, comme une preuve que la vertu est quelque chose de réellement existant, les progrès qu’y ont faits Socrate, Diogène et Antisthène ; et comme une preuve de l’existence réelle du vice, cela même qu’il est opposé à la vertu. Chrysippe dans son premier livre des Fins, Cléanthe, Posidonius dans ses Exhortations, et Hécaton, disent aussi que la vertu peut s’acquérir par l’instruction, et en donnent pour preuve qu’il y a des gens qui de méchants deviennent bons.

Panætius distingue deux sortes de vertus, l’une spéculative et l’autre pratique. D’autres en distinguent trois sortes, et les appellent vertus logique, physique et morale. Posidonius en compte quatre sortes, Cléanthe et Chrysippe un plus grand nombre, aussi bien qu’Antipater. Apollophane n’en compte qu’une, à laquelle il donne le nom de prudence. Il y a des vertus primitives, et d’autres qui leur sont subordonnées. Les primitives sont la prudence, la force, la justice et la tempérance, qui renferment, comme leurs espèces, la grandeur d’âme, la continence, la patience, le génie, le bon choix. La prudence a pour objet la connaissance des biens et des maux, et des choses qui sont neutres ; la justice, celle des choses qu’il faut choisir et éviter, et des choses qui sont neutres par rapport à celles-là. La grandeur d’âme est une situation d’esprit, élevée au-dessus des accidents communs aux bons et aux méchants.

La continence est une disposition constante pour les choses qui sont selon la droite raison, ou une habitude à ne point se laisser vaincre par les voluptés. La patience est une science, ou une habitude par rapport aux choses dans lesquelles il faut persister ou ne point persister, aussi bien que par rapport à celles de cette classe qui sont neutres. Le génie est une habitude à comprendre promptement ce qu’exige le devoir. Le bon choix est la science de voir quelles choses on doit faire, et de quelle manière on doit les exécuter pour agir utilement.

On distingue pareillement les vices en primitifs et subordonnés. Ceux-là sont l’imprudence, la crainte, l’injustice, l’intempérance. Les subordonnés sont l’incontinence, la stupidité, le mauvais choix ; et en général les vices consistent dans l’ignorance des choses dont la connaissance est la matière des vertus.

Par le bien les stoïciens entendent en général ce qui est utile, sous cette distinction particulière en ce qui est effectivement utile, et ce qui n’est pas contraire à l’utilité. De là vient qu’ils considèrent la vertu, et le bien qui en est une participation, de trois diverses manières : comme bien par la cause d’où il procède, par exemple une action conforme à la vertu ; et comme bien par celui qui le fait, par exemple un homme qui s’applique avec soin à la vertu[137]. Ils définissent autrement le bien d’une manière plus propre, en l’appelant la perfection de la nature raisonnable, ou de la nature en tant que raisonnable. Quant à la vertu, ils s’en font cette idée. Us regardent comme des participations de la vertu, tant les actions qui y sont conformes, que ceux qui s’y appliquent ; et envisagent comme des accessoires de la vertu la joie, le contentement, et les sentiments semblables. Pareillement ils appellent vices l’imprudence, la crainte, l’injustice, et autres pareilles participations du vice, tant les actions vicieuses que les vicieux eux-mêmes ; ils nomment encore accessoires du vice la tristesse, le chagrin, et autres sentiments de cette sorte.

Ils distinguent aussi les biens en biens de l’âme même, ou biens qui sont hors d’elle, et en ceux qui ne sont ni de l’âme, ni hors d’elle. Les biens de l’âme même sont les vertus et les actions qui leur sont conformes ; ceux hors d’elle sont d’avoir une patrie honnête, un bon ami, et le bonheur que procurent ces avantages ; ceux qui ne sont ni de l’âme même, ni hors d’elle, sont la culture de soi-même, et de faire son propre bonheur. Il en est de même des maux. Les maux de l’âme elle-même sont les vices et les actions vicieuses ; ceux hors d’elle sont d’avoir une mauvaise patrie et un mauvais ami, avec les malheurs attachés à ces désavantages. Les maux qui ne sont ni de l’âme elle-même, ni hors d’elle, sont de se nuire à soi-même et de se rendre malheureux.

On distingue encore les biens en efficients, en biens qui arrivent comme fins[138], et ceux qui sont l’un et l’autre. Avoir un ami et jouir des avantages qu’il procure, c’est un bien efficient ; l’assurance, un bon jugement, la liberté d’esprit, le contentement, la joie, la tranquillité, et tout ce qui entre dans la pratique de la vertu, ce sont les biens qui arrivent comme fins. Il y a aussi des biens qui sont efficients et fins tout à la fois : ils sont efficients, en tant qu’ils effectuent le bonheur’ ; ils sont fins, en tant qu’ils entrent dans la composition du bonheur comme parties. Il en est de même des maux. Les uns ont la qualité de fins, les autres sont efficients, quelques uns sont l’un et l’autre. Un ennemi, et les torts qu’il nous fait, sont des maux efficients ; la stupidité, l’abattement, la servitude d’esprit, et tout ce qui a rapport à une vie vicieuse, sont les maux qu’on considère comme ayant la qualité de fins. Il y en a aussi qui sont en même temps efficients, en tant qu’ils effectuent la misère, et qui ont la qualité de fins, en tant qu’ils entrent dans sa composition comme parties.

On distingue encore les biens de l’âme elle-même en habitudes, en dispositions, et en d’autres qui ne sont ni celles-là ni celles-ci. Les dispositions sont les vertus mêmes ; les habitudes sont leur recherche. Ce qui n’est ni des unes ni des autres va sous le nom d’actions vertueuses. Communément, il faut mettre parmi les biens mêlés une heureuse postérité et une bonne vieillesse ; mais la science est un bien simple. Les vertus sont un bien toujours présent ; mais il y en a qu’on n’a pas toujours, comme la joie, ou la promenade.

Les stoïciens caractérisent ainsi le bien : ils l’appellent avantageux, convenable, profitable, utile, commode, honnête, secourable, désirable, et juste. Il est avantageux, en ce que les choses qu’il nous procure nous sont favorables ; convenable, parcequ’il est composé de ce qu’il faut ; profitable, puisqu’il paie les soins qu’on prend pour l’acquérir, de manière que l’utilité qu’on en retire surpasse ce qu’on donne pour l’avoir ; utile, par les services que procure son usage ; commode, par la louable utilité qui en résulte ; honnête, parcequ’il est modéré dans son utilité ; secourable, parcequ’il est tel qu’il doit être pour qu’on en retire de l’aide ; désirable, parcequ’il mérite d’être choisi pour sa nature ; juste, parcequ’il s’accorde avec l’équité, et qu’il engage à vivre d’une manière sociable[139].

L’honnête, suivant ces philosophes, est le bien parfait ; c’est-à-dire celui qui a tous les nombres requis par la nature, ou qui est parfaitement mesuré. Ils distinguent quatre espèces dans l’honnêteté : la justice, la force, la bienséance, la science, et disent que ce sont là les parties qui entrent dans toutes les actions parfaitement honnêtes. Ils supposent aussi dans ce qui est honteux quatre espèces analogues à celles de l’honnêteté : l’injustice, la crainte, la grossièreté, la folie. Ils disent que l’honnête se prend dans un sens simple, en tant qu’il comprend les choses louables et ceux qui possèdent quelque bien qui est digne d’éloge ; que l’honnête se prend aussi pour désigner la bonne disposition aux actions particulières qu’on doit faire ; qu’il se prend encore autrement pour marquer ce qui est bien réglé, comme quand nous disons que le sage seul est bon et honnête. Ils disent de plus qu’il n’y a que ce qui est honnête qui soit bon, comme le rapportent, Hécaton dans son troisième livre des Biens, et Chrysippe dans son ouvrage sur l’Honnête. Ils ajoutent que ce bien honnête est la vertu, de même que ce qui en est une participation. C’est dire précisément que tout ce qui est bien est honnête, et que le bien est équivalent à l’honnête, puisqu’il lui est égal ; car dès qu’une chose est honnête lorsqu’elle est bonne, il s’ensuit aussi qu’elle est bonne si elle est honnête.

Ils sont dans l’opinion que tous les biens sont égaux, que tout bien mérite d’être recherché, et qu’il n’est sujet ni à augmentation ni à diminution. Ils disent que les choses du monde se partagent en celles qui sont des biens, en celles qui sont des maux, et en celles qui ne sont ni l’un ni l’autre Ils appellent biens les vertus, comme la prudence, la justice, la force, la tempérance, et les autres. Ils donnent le nom de maux aux choses contraires à celles-là, à l’imprudence, à l’injustice, et au reste. Celles qui ne sont ni biens ni maux n’apportent ni utilité ni dommage, comme la vie, la santé, la volupté, la beauté, la force de corps, la richesse, la gloire, la noblesse, et leurs opposés, comme la mort, la maladie, la douleur, l’opprobre, l’infirmité, la pauvreté, l’obscurité, la bassesse de naissance, et les choses pareilles à celles-là, ainsi que le rapportent Hécaton dans son septième livre des Fins, Apollodore dans sa Morale, et Chrysippe, qui disent que ces choses-là ne sont point matière de biens, mais des choses indifférentes, approuvables dans leur espèce. Car comme l’attribut propre de la chaleur est de réchauffer et de ne pas refroidir, de même le bien a pour propriété d’être utile et de ne pas faire de mal. Or les richesses et la santé ne font pas plus de bien que de mal ; ainsi ni la santé ni les richesses ne sont pas un bien. Ils disent encore qu’on ne doit pas appeler bien une chose dont on peut faire un bon et un mauvais usage. Or on peut faire un bon et un mauvais usage de la santé et des richesses ; ainsi, ni l’un ni l’autre ne doivent passer^pour être un bien. Cependant Posidonius les met au nombre des biens. Ils ne regardent pas même la volupté comme un bien, suivant Hécaton dans son dix-neuvième livre des Biens, et Chrysippe dans son livre de la Volupté ; ce qu’ils fondent sur ce qu’il y a des voluptés honteuses, et que rien de ce qui est honteux n’est un bien. Ils font consister l’utilité à régler ses mouvements et ses démarches selon la vertu ; et ce qui est nuisible, à régler ses mouvements et ses démarches selon le vice.

Ils croient que les choses indifférentes sont telles de deux manières. D’abord elles sont indifférentes en tant qu’elles ne font rien au bonheur ni à la misère, telles que les richesses, la santé, la force de corps, la réputation, et autres choses semblables. La raison en est qu’on peut être heureux sans elles, puisque c’est selon la manière dont on en use qu’elles contribuent au bonheur ou à la misère. Les choses indifférentes sont encore telles en tant qu’il y en a qui n’excitent ni le désir ni l’aversion, comme serait d’avoir sur la tête un nombre de cheveux égal ou inégal, et d’étendre le doigt ou de le tenir fermé. C’est en quoi cette dernière sorte d’indifférence est distincte de la première, suivant laquelle il y a des choses indifférentes, qui ne laissent pas d’exciter le penchant ou l’aversion. De là vient qu’on en préfère quelques unes, quoique, par les mêmes raisons, on devrait aussi préférer les autres, ouïes négliger toutes.

Les stoïciens distinguent encore les choses indifférentes en celles qu’on approuve[140] et celles qu’on rejette. Celles qu’on approuve renferment quelque chose d’estimable ; celles qu’on rejette n’ont rien dont on puisse faire cas. Par estimable, ils entendent d’abord ce qui contribue en quelque chose à une vie bien réglée ; en quel sens tout bien est estimable. On entend aussi par là un certain pouvoir ou usage mitoyen par lequel certaines choses peuvent contribuer à une vie conforme à la nature ; tel est l’usage que peuvent avoir pour cela les richesses et la santé. On appelle encore estime le prix auquel une chose est appréciée par un homme qui s’entend à en estimer la valeur ; comme, par exemple, lorsqu’on échange une mesure d’orge contre une mesure et demie de froment.

Les choses indifférentes et approuvables sont donc celles qui renferment quelque sujet d’estime ; tels sont, par rapport aux biens de l’âme, le génie, les arts, les progrès, et autres semblables ; tels, par rapport aux biens du corps, la vie, la santé, la force, la bonne disposition, l’usage de toutes les parties du corps, la beauté ; tels encore, par rapport aux biens extérieurs, la richesse, la réputation, la naissance, et autres pareils. Les choses indifférentes à rejeter sont, par rapport aux biens de l’âme, la stupidité, l’ignorance des arts, et autres semblables ; par rapport aux biens du corps, la mort, la maladie, les infirmités, une mauvaise constitution, le défaut de quelque membre, la difformité, et autres pareils ; par rapport aux biens extérieurs, la pauvreté, l’obscurité, la bassesse de condition, et autres semblables. Les choses indifférentes neutres sont celles qui n’ont rien qui doive les faire approuver ou rejeter. Parmi celles de ces choses qui sont approuvables, il y en a qui le sont par elles-mêmes, qui le sont par d’autres choses, et qui le sont en même temps par elles-mêmes et par d’autres. Celles approuvables par elles-mêmes sont le génie, les progrès, et autres semblables ; celles approuvables par d’autres choses sont les richesses, la noblesse, et autres pareilles ; celles approuvables par elles-mêmes et par d’autres sont la force, des sens bien disposés, et l’usage de tous les membres du corps. Ces dernières sont approuvables par elles-mêmes, parcequ’elles sont suivant l’ordre de la nature ; elles sont aussi approuvables par d’autres choses, parcequ’elles ne procurent pas peu d’utilité. Il en est de même, dans un sens contraire, des choses qu’on rejette.

Les stoïciens appellent devoir une chose qui emporte qu’on puisse rendre raison pourquoi elle est faite, comme, par exemple, que c’est une chose qui suit de la nature de la vie : en quel sens l’idée de devoir s’étend jusqu’aux plantes et aux animaux ; car on peut remarquer des obligations dans la condition des unes et des autres. Ce fut Zénon qui se servit le premier du mot grec qui signifie devoir, et qui veut dire originairement, venir de certaines choses. Le devoir même est l’opération des institutions de la nature ; car, dans les choses qui sont l’effet des penchants, il y en a qui sont des devoirs, il y en a qui sont contraires aux devoirs, il y en a qui ne sont ni devoirs, ni contraires au devoir. Il faut regarder comme des devoirs toutes les choses que la raison conseille de faire, par exemple, d’honorer ses parents, ses frères, sa patrie, et de converser amicalement avec ses amis. Il faut envisager comme contraire au devoir tout ce que ne dicte pas la raison, par exemple, de ne pas avoir soin de son père et de sa mère, de mépriser ses proches, de ne pas s’accorder avec ses amis, de ne point estimer sa patrie, et autres pareils sentiments. Enfin, les choses qui ne sont ni devoirs, ni contraires au devoir, sont celles que la raison ni ne conseille ni ne dissuade de faire, comme de ramasser une paille, de tenir une plume, une brosse et autres choses semblables. Outre cela, il y a des devoirs qui ne sont point accompagnés de circonstances qui y obligent, et d’autres que de pareilles circonstances accompagnent. Les premiers sont, par exemple, d’avoir soin de sa santé, de ses sens et autres semblables ; les seconds, de se priver quelquefois d’un membre du corps et de renoncer à ses biens. Il en est de même d’une manière analogue des choses contraires au devoir. Il y a aussi des devoirs qui toujours obligent, et d’autres qui n’obligent pas toujours. Les premiers sont de vivre selon la vertu ; les autres sont, par exemple, de faire des questions, de répondre, et autres semblables. La même distinction a lieu par rapport aux choses contraires au devoir. Il y a même un certain devoir dans les choses moyennes ; tel est celui de l’obéissance des enfants envers leurs précepteurs.

Les stoïciens divisent l’âme en huit parties ; car ils regardent comme autant de parties de l’âme les cinq sens, l’organe de la voix et celui de la pensée, qui est l’intelligence elle-même, auxquelles ils joignent la faculté générative. Ils ajoutent que l’erreur produit une corruption de l’esprit, d’où naissent plusieurs passions ou causes de trouble dans l’âme. La passion même, suivant Zénon, est une émotion déraisonnable et contraire à la nature de l’âme, ou un penchant qui devient excessif. Il y a quatre genres de passions supérieures, selon Hécaton dans son deuxième livre des Passions, et selon Zénon dans son ouvrage sous le même titre. Ils les nomment la tristesse, la crainte, la convoitise, la volupté. Au rapport de Chrysippe dans son livre des Passions, les stoïciens regardent les passions comme étant des jugements de l’esprit ; car l’amour de l’argent est une opinion que l’argent est une chose honnête ; et il en est de même de l’ivrognerie, de la débauche, et des autres. Ils disent que la tristesse est une contraction déraisonnable de l’esprit, et lui donnent pour espèces la pitié, le mécontentement, l’envie, la jalousie, l’affliction, l’angoisse, l’inquiétude, la douleur, et la consternation. La pitié est une tristesse semblable à celle qu’on a pour quelqu’un qui souffre sans l’avoir mérité ; le mécontentement, une tristesse qu’on ressent du bonheur d’autrui ; l’envie, une tristesse que l’on conçoit de ce que les autres ont des biens qu’on voudrait avoir ; la jalousie, une tristesse qui a pour objet des biens qu’on a en même temps que les autres ; l’affliction, une tristesse qui est à charge ; l’angoisse, une tristesse pressante, et qui présente une idée de péril ; l’inquiétude, une tristesse entretenue ou augmentée par les réflexions de l’esprit ; la douleur, une tristesse mêlée de tourment ; la consternation, une tristesse déraisonnable qui ronge le cœur, et empêche qu’on ne prenne garde aux choses qui sont présentes.

La crainte a pour objet un mal qu’on prévoit. On range sous elle la frayeur, l’appréhension du travail, la confusion, la terreur, l’épouvante, l’anxiété. La frayeur est une crainte tremblante ; l’appréhension du travail, la crainte d’une chose qui donnera de la peine ; la terreur, un effet de l’impression qu’une chose extraordinaire fait sur l’imagination ; l’épouvante, une crainte accompagnée d’extinction de voix ; l’anxiété, l’appréhension que produit un sujet inconnu ; la convoitise, un désir déraisonnable, auquel on rapporte le besoin, la haine, la discorde, la colère, l’amour, l’animosité, la fureur. Le besoin est un désir repoussé et mis comme hors de la possession de la chose souhaitée, vers laquelle il tend et est attiré ; la haine, un désir de nuire à quelqu’un, qui croît et s’augmente ; la discorde, le désir d’avoir raison dans une opinion ; la colère, le désir de punir quelqu’un d’un tort qu’on croit en avoir reçu ; l’amour, un désir auquel un bon esprit n’est point disposé, car c’est l’envie de se concilier l’affection d’un sujet qui nous frappe par une beauté apparente. L’animosité est une colère invétérée, qui attend l’occasion de paraître, ainsi qu’elle est représentée dans ces vers :

Quoiqu’il digère sa bile pour ce jour même, il conserve sa colère jusqu’à ce qu’elle soit assouvie.

La fureur est une colère qui emporte. Quant à la volupté, c’est une ardeur pour une chose qui paraît souhaitable. Elle comprend la délectation, le charme, le plaisir qu’on prend au mal, la dissolution. La délectation est le plaisir qui flatte l’oreille ; le plaisir malicieux, celui qu’on prend aux maux d’autrui ; le charme, une sorte de renversement de l’âme, ou une inclination au relâchement ; la dissolution, le relâchement de la vertu. De même que le corps est sujet à de grandes maladies, comme la goutte et les douleurs qui viennent aux jointures, de même l’âme est soumise à de pareils maux, qui sont l’ambition, la volupté et, les vices semblables. Les maladies sont des dérangements accompagnés d’affaiblissement ; et cette opinion subite qu’on prend d’une chose qu’on souhaite est un dérangement de l’âme. Comme le corps est aussi sujet à des accidents, tels que les catarrhes et les diarrhées, ainsi il y a dans l’âme certains sentiments qui peuvent l’entraîner, tels que le penchant à l’envie, la dureté, les disputes, et autres semblables.

On compte trois bonnes affections de l’âme : la joie, la circonspection, la volonté. La joie est contraire à la volupté, comme étant une ardeur raisonnable ; la circonspection, contraire à la crainte, comme consistant dans un éloignement raisonnable. Le sage ne craint jamais, mais il est circonspect. La volonté est contraire à la convoitise, en ce que c’est un désir raisonnable. Et comme il y a des sentiments qu’on range sous les passions primitives, il y en a aussi qu’on place sous les affections de cette espèce. Ainsi à la volonté on subordonne la bienveillance, l’humeur pacifique, la civilité, l’amitié ; à la circonspection, la modestie et la pureté ; à la joie, le contentement, la gaieté, la bonne humeur.

Les stoïciens prétendent que le sage est sans passions, parcequ’il est exempt de fautes. Ils distinguent cette apathie d’une autre mauvaise qui ressemble à celle-ci, et qui est celle des gens durs, et que rien ne touche. Ils disent encore que le sage est sans orgueil, parcequ’il n’estime pas plus la gloire que le déshonneur ; mais qu’il y a un autre mauvais mépris de l’orgueil, qui consiste à ne pas se soucier comment on agit. Ils attribuent l’austérité aux sages, parcequ’ils ne cherchent point à paraître voluptueux dans leur commerce, et qu’ils n’approuvent pas ce qui part des autres et porte ce caractère. Ils ajoutent qu’il y a une autre austérité, qu’on peut comparer au vin rude dont on se sert pour les médecines, mais qu’on ne présente point à boire. Ils disent encore que les sages sont éloignés de tout déguisement, qu’ils prennent garde à ne se pas montrer meilleurs qu’ils ne sont par un extérieur composé, sous lequel on cache ses défauts et on n’étale que ses bonnes qualités. Ils n’usent point de feintes, ils la bannissent même de la voix et de la physionomie.

Ils ne se surchargent point d’affaires, et sont attentifs à ne rien faire qui soit contraire à leur devoir. Ils peuvent boire du vin, mais ils ne s’enivrent pas ; ils ne se livrent pas non plus à la fureur. Cependant il peut arriver qu’ils aient de monstrueuses imaginations, excitées par un excès de bile, ou dans un transport de délire ; non par une conséquence du système qu’ils suivent, mais par un défaut de nature. Ils ne s’affligent point, parceque la tristesse est une contraction déraisonnable de l’âme, comme dit Apollodore dans sa Morale. Ce sont des esprits célestes, qui ont comme un génie qui réside au-dedans d’eux-mêmes ; en cela bien différents des méchants, lesquels sont privés de cette présence de la Divinité. De là vient qu’un homme peut être dit athée de deux manières : ou parcequ’il a des inclinations qui le mettent en opposition avec Dieu, ou parcequ’il compte la Divinité pour rien du tout ; ce qui cependant n’est pas commun à tous les méchants. Selon les stoïciens, les sages sont pieux, étant pleinement instruits de tout ce qui a rapport à la religion. Ils qualifient la piété la connaissance du culte divin, et garantissent la pureté de cœur à ceux qui offrent des sacrifices. Les sages haïssent le crime, qui blesse la majesté des dieux ; ils en sont les favoris pour leur sainteté et leur justice. Eux seuls peuvent se vanter d’en être les vrais ministres par l’attention qu’ils apportent dans l’examen de ce qui regarde les sacrifices, les dédicaces de temples, les purifications, et autres cérémonies relatives au service divin. Les stoïciens établissent comme un devoir, dont ils font gloire aux sages, d’honorer, immédiatement après les dieux, père et mère, frères et sœurs, auxquels l’amitié pour leurs enfants est naturelle, au lieu qu’elle ne l’est pas dans les méchants. Selon Chrysippe, dans le quatrième livre de ses Questions morales, Persée et Zénon, ils mettent les péchés au même degré, fondés sur ce qu’une vérité n’étant pas plus grande qu’une autre vérité, un mensonge plus grand qu’un autre mensonge, une tromperie par conséquent n’est pas plus petite qu’une autre fourberie, ni un péché moindre qu’un autre : et de même que celui qui n’est éloigné que d’un stade de Canope n’est pas plus dans Canope que celui qui en est à cent stades de distance, tout de même aussi celui qui pèche plus et celui qui pèche moins sont tout aussi peu l’un que l’autre dans le chemin du devoir. Néanmoins Héraclide de Tarse, disciple d’Antipater son compatriote, et Athénodore, croient que les péchés ne sont point égaux. Rien n’empêche que le sage ne se mêle du gouvernement, à moins que quelque raison n’y mette obstacle, dit Chrysippe dans le premier livre de ses Vies, parcequ’il ne peut que servir à bannir les vices et à avancer la vertu. Zénon, dans sa République, permet au sage de se marier et d’avoir des enfants. Il ne juge pas par opinion, c’est-à-dire qu’il ne donne son acquiescement à aucune fausseté ; il suit la vie des philosophes cyniques, parcequ’elle est un chemin abrégé pour parvenir à la vertu, remarque Apollodore dans sa Morale. Il lui est permis de manger de la chair humaine, si les circonstances l’y obligent. Il est le seul qui jouisse du privilége d’une parfaite liberté, au lieu que les méchants croupissent dans l’esclavage, puisque l’une est d’agir par soi-même, et que l’autre consiste dans la privation de ce pouvoir. Il y a aussi tel esclavage qui gît dans la soumission, et tel autre qui est le fruit de l’acquisition, et dont la sujétion est une suite. À cet esclavage est opposé le droit de seigneur, qui est aussi mauvais.

Non seulement les sages sont libres, ils sont même rois, puisque la royauté est un empire indépendant, et qu’on ne saurait contester aux sages, dit Chrysippe dans un ouvrage où il entreprend de prouver que Zénon a pris dans un sens propre les termes dont il s’est servi. En effet, ce philosophe avance que celui qui gouverne doit connaître le bien et le mal ; discernement qui n’est pas donné aux méchants. Les sages sont aussi les seuls propres aux emplois de magistrature, de barreau et d’éloquence ; autant de postes que les méchants ne sauraient dignement remplir. Ils sont irrépréhensibles, parcequ’ils ne tombent point en faute ; ils sont innocents, puisqu’ils ne portent préjudice à personne ni à eux-mêmes ; mais aussi ils ne se piquent point d’être pitoyables, ne pardonnent point à ceux qui font mal, et ne se relâchent pas sur les punitions établies par les lois. Céder à la clémence, se laisser émouvoir par la compassion, sont des sentiments dont ne peuvent être susceptibles ceux qui ont à infliger des peines, et à qui l’équité ne permet pas de les regarder comme trop rigoureuses. Le sage ne s’étonne pas non plus des phénomènes et des prodiges de la nature qui se manifestent inopinément, des lieux d’où s’exhalent des odeurs empestées, du flux et reflux de la mer, des sources d’eau minérale et des feux souterrains. Né pour la société, fait pour agir, pour s’appliquer à l’exercice, pour endurcir le corps à la fatigue, il ne lui convient pas de vivre solitairement, éloigné du commerce des hommes. Un de ses vœux, dit Posidonius dans son premier livre des Devoirs, et Hécaton dans son treizième livre de ses Paradoxes, est de demander aux dieux les biens qui lui sont nécessaires. Les stoïciens estiment que la vraie amitié ne peut avoir lieu qu’entre des sages, parcequ’ils s’aiment par conformité de sentiments. Ils veulent que l’amitié soit une communauté des choses nécessaires à la vie, et que nous disposions de nos amis comme nous disposerions de nous-mêmes : aussi comptent-ils la pluralité de ces sortes de liaisons parmi les biens que l’on doit désirer, et que l’on chercherait en vain dans la fréquentation des méchants. Ils conseillent de n’avoir aucune dispute avec des insensés, toujours prêts à entrer en fureur, et si éloignés de la prudence, qu’ils ne font et n’entreprennent rien que par des boutades qui tiennent de la folie. Le sage, au contraire, fait toutes choses avec poids et mesure, semblable au musicien Isménias, qui jouait parfaitement bien tous les airs de flûte. Tout est au sage en vertu de la pleine puissance à lui accordée par la loi. Quant aux méchants et aux insensés, ils ont bien droit sur certaines choses ; mais on doit les comparer à ceux qui possèdent des biens injustement. Au reste, nous distinguons le droit de possession qui appartient au public, d’avec le pouvoir du sage[141].

Les stoïciens pensent que les vertus sont tellement unies les unes avec les autres, que celui qui en a une les a toutes, parcequ’elles naissent en général du même fond de réflexions, comme le disent Chrysippe dans son livre des Vertus, Apollodore dans sa Physique ancienne, et Hécaton dans son troisième livre des Vertus. Car un homme vertueux joint la spéculation à la pratique, et celle-ci renferme les choses qui demandent un bon choix, de la patience, une sage distribution, et de la persévérance. Or, comme le sage fait certaines choses par esprit de choix, d’autres avec patience, celles-ci avec équité, celles-là avec persévérance, il est en même temps prudent, courageux, juste et tempérant. Chaque vertu se rapporte à son chef particulier. Par exemple, les choses qui exigent de la patience sont le sujet du courage ; le choix de celles qui doivent être laissées et de celles qui sont neutres est le sujet de la prudence. Il en est ainsi des autres, qui ont toutes un sujet d’exercice particulier. De la prudence viennent la maturité et le bon sens ; de la tempérance procèdent l’ordre et la décence ; de la justice naissent l’équité et la candeur ; du courage proviennent la constance, la résolution.

Les stoïciens ne croient pas qu’il y ait de milieu entre le vice et la vertu, en cela contraires à l’opinion des péripatéticiens, qui établissent que les progrès sont un milieu de cette nature. Ils se fondent sur ce que, comme il faut qu’un morceau de bois soit droit ou courbé, il faut de même qu’on soit juste, et qu’il ne peut y avoir de superlatif à l’un ou à l’autre égard. Ce raisonnement est le même qu’ils font sur les autres vertus. Chrysippe dit que la vertu peut se perdre ; Cléanthe soutient le contraire. Le premier allègue, pour causes qui peuvent faire perdre la vertu, l’ivrognerie et la mélancolie ; le second s’appuie sur la solidité des idées qui forment la vertu. Ils disent qu’on doit l’embrasser, puisque nous avons honte de ce que nous faisons de mauvais ; ce qui démontre que nous savons que l’honnêteté seule est le vrai bien. La vertu suffit aussi pour rendre heureux, disent, avec Zénon, Chrysippe dans son premier livre des ' Vertus, et Hécaton dans son deuxième livre des Biens. Car si la grandeur d’âme, qui est une partie de la vertu, suffit pour que nous surpassions tous les autres, la vertu elle-même est aussi suffisante pour rendre heureux, d’autant plus qu’elle nous porte à mépriser les choses que l’on répute pour maux. Néanmoins Panétius et Posidonius prétendent que ce n’est point assez de la vertu, qu’il faut encore de la santé, de la force de corps, et de l’abondance nécessaire. Une autre opinion des stoïciens est que la vertu requiert qu’on en fasse toujours usage, comme dit Cléanthe, parcequ’elle ne peut se perdre, et que lorsqu’il ne manque rien à la perfection de l’âme, le sage en jouit à toutes sortes d’égards.

Ils croient que la justice est ce qu’elle est, et non telle par institution. Ils parlent sur le même ton de la loi et de la droite raison, ainsi que le rapporte Chrysippe dans son livre de l’Honnête. Ils pensent aussi que la diversité des opinions ne doit pas engager à renoncer à la philosophie, puisque, par une pareille raison, il faudrait aussi quitter toute la vie, dit Posidonius, dans ses Exhortations. Chrysippe trouve encore l’étude des humanités fort utile. Aucun droit, selon les stoïciens, ne lie les hommes envers les autres animaux, parcequ’il n’y a entre eux aucune ressemblance, dit encore Chrysippe dans son premier livre de la Justice, de même que Posidonius dans son premier livre du Devoir. Le sage peut prendre de l’amitié pour des jeunes gens qui paraissent avoir de bonnes dispositions pour la vertu ; c’est ce que rapportent Zénon dans sa République, Chrysippe dans son premier livre des Vies, et Apollodore dans sa Morale. Ils définissent cet attachement : « Un goût de bienveillance qui naît des agréments de ceux qu’il a pour objet, et qui ne va point jusqu’à des sentiments plus forts, mais demeure renfermé dans les bornes de l’amitié[142]. » On en a un exemple dans Thrason, qui, quoiqu’il eût sa maîtresse en sa puissance, s’abstint d’en abuser, parcequ’elle le haïssait[143]. Ils appellent donc cette inclination un amour d’amitié, qu’ils ne taxent point de vicieuse, ajoutant que les agréments de la première jeunesse sont une fleur de la vertu.

Selon Bion, des trois sortes de vies, spéculative, pratique et raisonnable, la dernière doit être préférée aux autres, parceque l’animal raisonnable est naturellement fait pour s’appliquer à la contemplation et à la pratique. Les stoïciens présument que le sage peut raisonnablement s’ôter la vie, soit pour le service de sa patrie, soit pour celui de ses amis, ou lorsqu’il souffre de trop grandes douleurs, qu’il perd quelque membre, ou qu’il contracte des maladies incurables. Ils croient encore que les sages doivent avoir communauté de femmes, et qu’il leur est permis de se servir de celles qu’on rencontre. Telle est l’opinion de Zénon dans sa République, de Chrysippe dans son ouvrage sur cette matière, de Diogène le cynique, et de Platon. Ils la fondent sur ce que cela nous engage à aimer tous les enfants comme si nous en étions les pères, et que c’est le moyen de bannir la jalousie que cause l’adultère. Ils pensent que le meilleur gouvernement est celui qui est mêlé de la démocratie, de la monarchie et de l’aristocratie. Voilà quels sont les sentiments des stoïciens sur la morale. Ils avancent encore sur ce sujet d’autres choses, qu’ils prouvent par des arguments particuliers ; mais c’en est assez de ce que nous avons dit sommairement sur les articles généraux.

Quant à la physique, ils en divisent le système en plusieurs parties ; c’est-à-dire en ce qui regarde les corps, les principes, les éléments, les dieux, les prodiges, le lieu, et le vide ; c’est là ce qu’ils appellent la division par espèces. Celle qui est par genres renferme trois parties : l’une du monde, l’autre des éléments, la dernière des causes. L’explication de ce qui regarde le monde se divise en deux parties. La première est une considération du monde, où l’on fait entrer les questions des mathématiciens sur les étoiles fixes et errantes : comme si le soleil et la lune sont des astres aussi grands qu’ils le paraissent ; sur le mouvement circulaire et autres semblables. L’autre manière de considérer le monde appartient aux physiciens : on y recherche quelle est son essence, et si le soleil et les astres sont composés de matière et de forme, si le monde est engendré ou non, s’il est animé ou sans âme, s’il est conduit par une providence, et autres questions de cette nature. La partie de la physique qui traite des causes est aussi double : la première comprend les recherches des médecins, et les questions qu’ils traitent sur la partie principale de l’âme, sur les choses qui s’y passent, sur les germes, et autres sujets semblables. La seconde comprend aussi des matières que les mathématiciens s’attribuent, comme la manière dont se fait la vision ; quelle est la cause du phénomène que forme un objet vu dans un miroir ; comment se forment les nuées, les tonnerres, les cercles qui paraissent autour du soleil et de la lune, les comètes et autres questions de cette nature.

Ils établissent deux principes de l’univers, dont ils appellent l’un agent, et l’autre patient. Le principe patient est la matière, qui est une substance sans qualités. Le principe qu’ils nomment agent est la raison qui agit sur la matière ; savoir Dieu, qui, étant éternel, crée toutes les choses qu’elle contient. Ceux qui établissent ce dogme sont Zénon Cittien, dans son livre de la Substance ; Cléanthe, dans son livre des Atomes ; Chrysippe, dans le premier livre de sa Physique, vers la fin ; Archédème, dans son livre des Élémens, et Posidonius, dans son deuxième livre du Système physique. Ils mettent une différence entre les principes et les éléments. Les premiers ne sont ni engendrés ni corruptibles ; mais un embrasement peut corrompre les seconds. Les principes sont aussi incorporels et sans forme, au lieu que les éléments en ont une. Le corps, dit Apollodore dans sa Physique, est ce qui a trois dimensions : la longueur, la largeur, et la profondeur ; et c’est ce qu’on appelle un corps solide. La superficie est composée des extrémités du corps, et elle n’a que de la longueur et de la largeur, sans profondeur. C’est ainsi que l’explique Posidonius dans son troisième livre des Météores, considérés tant selon la manière de les entendre que selon leur subsistance[144]. La ligne est l’extrémité de la superficie, ou une longueur sans largeur ; ou bien ce qui n’a que de la longueur. Le point est l’extrémité de la ligne, et forme la plus petite marque qu’il y ait. Les stoïciens disent que l’entendement, la destinée, et Jupiter, ne» sont qu’un même dieu, qui reçoit plusieurs autres dénominations ; que c’est lui qui, par le moyen des principes qui sont en lui, change toute la substance d’air en eau ; et que, comme les germes sont contenus dans la matière, il en de même de Dieu considéré comme raison séminale du monde ; que cette raison demeure dans la substance aqueuse, et reçoit le secours de la matière pour les choses qui sont formées ensuite ; enfin, qu’après cela Dieu a créé premièrement quatre éléments : le feu, l’eau, l’air, et la terre. Il est parlé de ces éléments dans le premier livre de Zénon sur l’Univers, dans le premier livre de la Physique de Chrysippe, et dans un ouvrage d’Archédème sur les Éléments.

Ils définissent l’élément ce qui entre le premier dans la composition d’une chose, et le dernier dans sa résolution. Les quatre éléments constituent ensemble une substance sans qualités, qui est la matière. Le feu est chaud, l’eau humide, l’air froid, la terre sèche, et il y a aussi quelque chose de cette qualité dans l’air. Le feu occupe le lieu le plus élevé, et ils lui donnent le nom d’éther. C’est là que fut formé premièrement l’orbe des étoiles fixes, puis celui des étoiles errantes. Us placent ensuite l’air après l’eau. Enfin la terre occupe le lieu le plus bas, qui est en même temps le centre du monde.

Ils prennent le mot de monde en trois sens : premièrement pour Dieu même, qui s’approprie la substance universelle ; qui est incorruptible, non engendré ; l’auteur de ce grand et bel ouvrage ; qui enfin, au bout de certaines révolutions de temps, engloutit en lui-même toute la substance, et l’engendre de nouveau hors de lui-même. Ils donnent aussi le nom de monde à l’arrangement des corps célestes, et appellent encore ainsi la réunion des deux idées précédentes. Le monde est la disposition de la substance universelle en qualités particulières, ou, comme dit Posidonius dans ses Éléments sur la science des choses célestes, l’assemblage du ciel et de la terre, et des natures qu’ils contiennent ; ou bien l’assemblage des dieux, des hommes, et des choses qui sont créées pour leur usage. Le ciel est la dernière circonférence, dans laquelle réside tout ce qui participe à la divinité. Le monde est gouverné avec intelligence, et conduit par une providence, comme s’expliquent Chrysippe dans ses livres des Éléments des choses célestes, et Posidonius dans son treizième livre des Dieux. On suppose dans ce sentiment que l’entendement est répandu dans toutes les parties du monde, comme il l’est dans toute notre âme, moins cependant dans les unes et plus dans les autres. Il y en a de certaines où il n’y a qu’un usage de faculté, comme dans les os et les nerfs ; il y en a encore dans lesquelles il agit comme entendement, par exemple dans la partie principale de l’âme. C’est ainsi que le monde universel est un animal doué d’âme et de raison, dont la partie principale est l’éther, comme le dit Antipater Tyrien dans son huitième livre du Monde. Chrysippe dans son premier livre de la Providence, et Posidonius dans son livre des Dieux, prennent le ciel pour la partie principale du monde ; Cléanthe admet le soleil ; mais Chrysippe, d’un avis encore plus différent, prétend que c’est la partie la plus pure de l’éther, qu’on appelle aussi le premier des dieux, qui pénètre, pour ainsi dire, comme un sens dans les choses qui sont dans l’air, dans les animaux et dans les plantes ; mais qui n’agit dans la terre que comme une faculté.

Il n’y a qu’un monde, terminé, et de l’orme sphérique ; forme la plus convenable pour le mouvement, comme dit Posidonius dans son quinzième livre du Système physique, avec Antipater dans ses livres du Monde. Le monde est environné extérieurement d’un vide infini et incorporel. Ils appellent incorporel ce qui, pouvant être occupé par des corps, ne l’est point. Quant à l’intérieur du monde, il ne renferme point de vide, mais tout y est nécessairement uni ensemble par le rapport et l’harmonie que les choses célestes ont avec les terrestres. Il est parlé du vide dans le premier livre de Chrysippe sur cet article, et dans son premier livre des Systèmes physiques, aussi bien que dans la Physique d’Apollophane, dans Apollodore, et dans Posidonius, au deuxième livre de son traité de Physique. Ils disent que les choses incorporelles sont semblables, et que le temps est incorporel, étant un intervalle du mouvement du monde. Ils ajoutent que le passé et le futur n’ont point de bornes, mais que le présent est borné. Ils croient aussi que le monde est corruptible, puisqu’il a été produit ; ce qui se prouve parcequ’il est composé d’objets qui se comprennent par les sens, outre que si les parties du monde sont corruptibles, le tout l’est aussi. Or les parties du monde sont corruptibles, puisqu’elles se changent l’une dans l’autre ; ainsi le monde est corruptible aussi. D’ailleurs, si on peut prouver qu’il y a des choses qui changent de manière qu’elles soient dans un état plus mauvais qu’elles n’étaient, elles sont corruptibles. Or, cela a lieu par rapport au monde, car il est sujet à des excès de sécheresse et d’humidité. Voici comment ils expliquent la formation du monde. Après que la substance[145] eut été convertie de feu en eau par le moyen de l’air, la partie la plus grossière, s’étant arrêtée et fixée, forma la terre ; la moins grossière se changea en air, et la plus subtile produisit le feu ; de sorte que de leur mélange provinrent ensuite les plantes, les animaux et les autres genres. Ce qui regarde cette production du monde et sa corruption est traité par Zénon dans son livre de V Univers, par Chrysippe dans son premier livre de la Physique, par Posidonius dans son premier livre du Monde, par Cléanthe, et par Antipater dans son dixième livre sur le même sujet. Au reste, Panétius soutient que le monde est incorruptible. Sur ce que le monde est un animal doué de vie, de raison et d’intelligence ; on peut voir Chrysippe dans son premier livre de la Providence, Apollodore dans sa Physique, et Posidonius. Le monde est un animal au sens de substance, doué d’une âme sensible ; car ce qui est un animal est meilleur que ce qui ne l’est point : or, il n’y a rien de plus excellent que le monde ; donc le monde est un animal. Qu’il est doué d’une âme, c’est ce qui paraît par la nôtre, laquelle en est une portion détachée : Boëthus nie cependant que le monde soit animé. Quant à ce que le monde est unique, on peut consulter Zénon, qui l’affirme dans son livre de l’Univers ; Chrysippe, Apollodore dans sa Physique, et Posidonius dans le premier livre de son Système physique. Apollodore dit qu’on donne au monde le nom de tout, et que ce terme se prend aussi d’une autre manière pour désigner le monde avec le vide qui l’environne extérieurement. Il faut se souvenir que le monde est borné, mais que le vide est infini.

Pour ce qui est des astres, les étoiles fixes sont emportées circulairement avec le ciel ; mais les étoiles errantes ont leur mouvement particulier. Le soleil fait sa route obliquement dans le cercle du zodiaque, et la lune a pareillement une route pleine de détours. Le soleil est un feu très pur, dit Posidonius dans son dix-septième livre des Mcléi.res, et plus grand que la terre, selon le même auteur dans son seizième livre du Système physique, il le dépeint de forme sphérique, suivant en cela la proportion du monde. Il parait être un globe igné, parcequ’il fait toutes les fonctions du feu ; plus grand que le globe de la terre, puisqu’il l’éclairé en tous sens, et qu’il répand même sa lumière dans toute l’étendue du ciel. On conclut encore de l’ombre que forme la terre en guise de cône, que le soleil la surpasse en grandeur, et que c’est pour cette raison qu’on l’aperçoit partout. La lune a quelque chose de plus terrestre, comme étant plus près de la terre. Au reste, les corps ignés ont une nourriture, aussi bien que les autres astres. Le soleil se nourrit dans l’Océan, étant une flamme intellectuelle. La lune s’entretient de l’eau des rivières, parceque, selon Posidonius, dans son sixième livre du Système physique, elle est mêlée d’air et voisine de la terre, d’où les autres corps tirent leur nourriture. Ces philosophes croient que les astres sont de figure sphérique, et que la terre est immobile. Ils ne pensent pas que la lune tire sa lumière d’elle-même ; ils tiennent, au contraire, qu’elle la reçoit du soleil. Celui-ci s’éclipse, lorsque l’autre lui est opposée du côté qu’il regarde la terre, dit Zénon dans son livre de L’Univers. En effet, le soleil disparaît à nos yeux pendant sa conjonction avec la lune, et reparait lorsque la conjonction est finie. On ne saurait mieux remarquer ce phénomène que dans un bassin où on a mis de l’eau. La lune s’éclipse lorsqu’elle tombe dans l’ombre de la terre. De là vient que les éclipses de lune n’arrivent que quand elle est pleine, quoiqu’elle soit tous les mois vis-à-vis du soleil ; car, comme elle se meut obliquement vers lui, sa latitude varie selon qu’elle se trouve au nord ou au midi. Mais lorsque sa latitude se rencontre avec celle du soleil et avec celle des corps qui sont entre deux, et qu’avec cela elle est opposée au soleil, alors s’ensuit l’éclipsé. Posidonius dit que le mouvement de sa latitude se rencontre avec celle des corps intermédiaires dans l’Écrevisse, le Scorpion, le Bélier et le Taureau.

Dieu, selon les stoïciens, est un animal immortel, raisonnable, parfait ou intellectuel dans sa félicité, inaccessible au mal, lequel prend soin du monde et des choses y contenues. Il n’a point de forme humaine ; il est l’architecte de l’univers et le père de toutes choses. On donne aussi vulgairement la qualité d’architecte du monde à cette partie de la divinité qui est répandue en toutes choses et qui reçoit diverses dénominations, eu égard à ses différents effets. On l’appelle Jupiter, parceque, selon la signification de ce terme, c’est d’elle que viennent toutes choses, et qu’elle est le principe de la vie, ou qu’elle est unie à tout ce qui vit ; Minerve, parceque sa principale action est dans l’éther ; Junon, en tant qu’elle domine dans l’air ; Vulcain, en tant qu’elle préside au feu artificiel ; Neptune, en tant qu’elle tient l’empire des eaux ; Cérès, en tant qu’elle gouverne la terre. Il en est de même des autres dénominations sous lesquelles on la distingue relativement à quelque propriété. Le monde entier et le ciel sont la substance de Dieu, disent Zénon, Chrysippe dans son livre onzième des Dieux, et Posidonius dans son premier livre, intitulé de même. Antipater, dans son septième livre du Monde, compare la substance divine à celle de l’air, et Boëthus, dans son livre de la Nature, veut qu’elle ressemble à la substance des étoiles fixes.

Quant à la nature, tantôt ils donnent ce nom à la force (jui unit les parties du monde, tantôt à celle qui fait germer toutes choses sur la terre. La nature est une vertu qui, par un mouvement qu’elle a en elle-même, agit dans les semences, achevant et ‘unissant dans des espaces de temps marqués ce qu’elle produit, et formant des choses pareilles à celles dont elle a été séparée[146]. Au reste, elle réunit dans cette action l’utilité avec le plaisir, comme cela paraît par la formation de l’homme. Toutes choses sont soumises à une destinée, disent Chrysippe dans ses livres sur ce sujet, Posidonius dans son deuxième livre sur la même matière, et Zénon, aussi bien que Boëthus dans son onzième livre de la Destinée. Cette destinée est l’enchaînement des causes, ou la raison par laquelle le monde est dirigé.

Les stoïciens prétendent que la divination a un fondement réel, et qu’elle est même une prévision. Ils la réduisent en art par rapport à certains événements, comme disent Zénon, Chrysippe dans son deuxième livre de la Divination, Athénodore, et Posidonius dans son douzième livre du Système physique, ainsi que dans son cinquième livre de la Divination. Panétius est d’un sentiment contraire ; il refuse à la divination ce que lui prêtent les autres.

Ils disent que la substance de tous les êtres est la matière première. C’est le sentiment de Chrysippe dans son premier livre de Physique, et celui de Zénon. La matière est ce dont toutes choses, quelles qu’elles soient, sont produites. On l’appelle substance et matière en deux sens, en tant qu’elle est substance et matière dont toutes choses sont faites, et en tant qu’elle est substance et matière de choses particulières. Comme matière universelle, elle n’est sujette ni à augmentation ni à diminution ; comme matière de choses particulières, elle est susceptible de ces deux accidents. La substance est corporelle et bornée, disent Antipater dans son deuxième livre de la Substance, et Apollodore dans sa Physique. Elle est aussi passible, selon le même auteur ; car si elle n’était pas muable, les choses qui se font ne pourraient en être faites. De là vient aussi qu’elle est divisible à l’infini. Chrysippe trouve cependant que cette division n’est point infinie, parceque le sujet qui reçoit la division n’est point infini ; mais il convient que la division ne finit point.

Les mélanges se font par l’union de toutes les parties, et non par une simple addition de l’une à l’autre, ou de manière que celles-ci environnent celles-là, comme dit Chrysippe dans son troisième livre de Physique. Par exemple, un peu de vin jeté dans la mer résiste d’abord en s’étendant, mais s’y perd ensuite.

Ils croient aussi qu’il y a certains démons qui ont quelque sympathie avec les hommes, dont ils observent les actions, de même que des héros, qui sont les âmes des gens de bien.

Quant aux effets qui arrivent dans l’air, ils disent que l’hiver est l’air refroidi par le grand éloignement du soleil ; le printemps, l’air tempéré par le retour de cet astre ; l’été, l’air échauffé par son cours vers le nord ; et l’automne, l’effet de son départ vers les lieux d’où viennent les vents[147]. La cause de ceux-ci est le soleil, qui convertit les nuées en vapeurs. L’arc-en-ciel est composé de rayons, réfléchi par l’humidité des nuées ; ou, comme dit Posidonius dans son traité des Choses célestes, c’est l’apparence d’une portion du soleil ou de la lune, vue dans une nuée pleine de rosée, concave et continue, qui se manifeste sous la forme d’un cercle, de la même manière qu’un objet vu dans un miroir. Les comètes, tant celles qui sont chevelues que les autres qui ressemblent à des torches, sont des feux produits par un air épais, qui s’élève jusqu’à la sphère de l’éther. L’étoile volante est un feu rassemblé qui s’enflamme dans l’air, et qui, étant emporté fort rapidement, parait à l’imagination avoir une certaine longueur. La pluie se forme des nuées, qui se convertissent en eau lorsque l’humidité, élevée de la terre ou de la mer par la force du soleil, ne trouve pas à être employée à d’autre effet. La pluie, condensée par le froid, se résoud en gelée blanche. La grêle est une nuée compacte, rompue par le vent ; la neige, une nuée compacte qui se change en une matière humide, dit Posidonius dans son huitième livre du Système physique. L’éclair est une inflammation des nuées, qui s’entre-choquent et se déchirent par la violence du vent, dit Zénon tians son livre de l’Univers. Le tonnerre est un bruit causé par les nuées qui se heurtent et se fracassent. La foudre est une forte et subite inflammation, qui tombe avec impétuosité sur la terre par le choc ou la rupture des nuées, et, selon d’autres, un amas d’air enflammé et rudement poussé sur la terre. L’ouragan est une sorte de foudre qui s’élance avec une force extrême, ou un assemblage de vapeurs embrasées, et détachées d’une nuée qui se brise. Le tourbillon est une nuée environnée de feu, et accompagnée d’un vent qui sort des cavités de la terre, ou jointe à un vent comprimé dans les souterrains, comme l’explique Posidonius dans son huitième livre. Il y en a de différentes espèces. Les uns causent les tremblements de terre, les autres les gouffres, ceux-ci des inflammations, ceux-là des bouillonnements.

Voici comme ils conçoivent l’arrangement du monde. Ils mettent la terre au milieu, et la font servir de centre ; ensuite ils donnent à l’eau, qui est de forme sphérique, le même centre qu’à la terre ; de sorte que celle-ci se trouve être placée dans l’eau : après ce dernier élément, vient l’air, qui l’environne comme une sphère. Ils posent dans le ciel cinq cercles, dont le premier est le cercle antique, qu’on voit toujours ; le second, le tropique d’été ; le troisième, le cercle équinoxial ; le quatrième, le tropique d’hiver ; le cinquième, le cercle antarctique, qu’on n’aperçoit pas. On appelle ces cercles parallèles, parcequ’ils ne se touchent point l’un l’autre, et qu’ils sont décrits autour du même pôle. Le zodiaque est un cercle oblique, qui, pour ainsi dire, traverse les cercles parallèles. La terre est aussi partagée en cinq zones : en zone septentrionale au-delà du cercle arctique, inhabitable par sa froidure ; en zone tempérée ; en zone torride, ainsi nommée à cause de sa chaleur, qui la rend inhabitable ; en zone tempérée, comme celle qui lui est opposée ; et en zone australe, aussi inhabitable pour sa froidure que le sont les deux autres.

Les stoïciens se figurent que la nature est un feu plein d’art, lequel renferme dans son mouvement une vertu générative, c’est-à-dire un esprit qui a les qualités du feu et celles de l’art. Ils croient l’âme douée de sentiment, et l’appellent un esprit formé avec nous : aussi en font-ils un corps, qui subsiste bien après la mort, mais qui cependant est corruptible. Au reste, ils tiennent que l’âme de l’univers, dont les âmes des animaux sont des parties, n’est point sujette à corruption.

Zénon Cittien, Antipater dans ses livres de l’Âme, et Posidonius, nomment l’âme un esprit doué de chaleur, qui nous donne la respiration et le mouvement. Cléanthe est d’avis que toutes les âmes se conservent jusqu’à la conflagration du monde ; mais Chrysippe restreint cette durée aux âmes des sages. Ils comptent huit parties de l’âme : les cinq sens, les principes de génération, la faculté de parler et celle de raisonner. La vue est une figure conoïde, formée par la lumière entre l’œil et l’objet vu, dit Chrysippe dans son deuxième livre de Physique. Selon l’opinion d’Apollodore, la partie de l’air qui forme la pointe du cône est tournée vers l’œil, et la base vers l’objet, comme si on écartait l’air avec un bâton pour rendre l’objet visible. L’ouïe se fait par le moyen de l’air qui se trouve entre celui qui parle et celui qui écoute, lequel, frappé orbiculairement, ensuite agité en ondes, s’insinue dans l’oreille de la même manière qu’une pierre, jetée dans l’eau, l’agite et y cause une ondulation. Le sommeil consiste dans un relâchement des sens, occasionné par la partie principale de l’âme. Ils donnent pour cause des passions les changements de l’esprit.

La semence, disent les stoïciens, est une chose propre à en produire une pareille à celle dont elle a été séparée. Par rapport aux hommes, elle se mêle avec les parties de l’âme, en suivant la proportion de ceux qui s’unissent. Chrysippe, dans son deuxième livre de Physique, appelle les semences un esprit joint à la substance ; ce qui paraît par les semences qu’on jette à terre, et qui, lorsqu’elles sont flétries, n’ont plus la vertu de rien produire, parceque la force en est perdue. Sphœrus assure que les semences proviennent des corps entiers, de sorte que la vertu générative appartient à toutes les parties du corps. Il ajoute que les germes des animaux femelles n’ont point de fécondité, étant faibles, en petite quantité, et de nature aqueuse.

La partie principale de l’âme est ce qu’elle renferme de plus excellent. C’est là que se forment les images que l’âme conçoit, que naissent les penchants, les désirs, et tout ce qu’on exprime par la parole. On place cette partie de l’âme dans le cœur.

Ceci, je crois, peut suffire pour ce qui regarde les sentiments des stoïciens sur la physique, autant qu’ils concernent l’ordre de cet ouvrage. Voyons encore quelques différences d’opinions, qui subsistent entre ces philosophes.


ARISTON.

Ariston le Chauve, natif de Chio et surnommé Sirène, faisait consister la fin qu’on doit se proposer à être différent sur ce où il n’y a ni vice ni vertu. Il n’exceptait aucune de ces choses, ne penchait pas plus pour les unes que pour les autres, et les regardait toutes du même œil. « Le sage, ajoutait-il, doit ressembler à un bon acteur qui, soit qu’il joue le rôle de Thersite[148] ou celui d’Agamemnon, s’en acquitte d’une manière également convenable. » Il voulait qu’on ne s’appliquât ni à la physique ni à la logique, sous prétexte que l’une de ces sciences était au-dessus de nous, et que l’autre ne nous intéressait point. La morale lui paraissait être le seul genre d’étude qui fût propre à l’homme. Il comparait les raisonnements de la dialectique aux toiles d’araignées, qui, quoiqu’elles semblent renfermer beaucoup d’art, ne sont d’aucun usage. Il n’était ni de l’avis de Zénon, qui croyait qu’il y a plusieurs sortes de vertus, ni de celui des philosophes mégariens, qui disaient que la vertu est une chose unique, mais à laquelle on donne plusieurs noms. Il la définissait la manière dont il se faut conduire par rapport à une chose. Il enseignait cette philosophie dans le Cynosarge[149], et devint ainsi chef de secte. Miltiade et Diphilus furent appelés aristoniens, du nom de leur maître. Au reste, il avait beaucoup de talent à persuader, et était extrêmement populaire dans ses leçons. De là cette expression de Timon :

Quelqu’un, sorti de la famille de cet Ariston, qui était si affable.

Dioclès de Magnésie raconte qu’Ariston s’étant attaché à Polémon, changea de sentiment à l’occasion d’une grande maladie où tomba Zénon. Il insistait beaucoup sur le dogme stoïcien, que le sage ne doit point juger par simple opinion. Persée, qui contredisait ce dogme, se servit de deux frères jumeaux, dont l’un vint lui confier un dépôt que l’autre vint lui redemander, et le tenant ainsi en suspens, il lui fit sentir son erreur. Il critiquait fort et haïssait Arcésilas ; de sorte qu’un jour ayant vu un monstrueux taureau qui avait une matrice, il s’écria : « Hélas ! voilà pour Arcésilas un argument contre l’évidence[150]. » Un philosophe académicien lui soutint qu’il n’y avait rien de certain. Quoi ! dit-il, ne voyez-vous pas celui qui est assis à côté de vous ? Non, répondit l’autre. Sur quoi Ariston reprit : Qui vous a ainsi aveuglé ? qui vous a ôté l’usage des yeux[151] ?

On lui attribue les ouvrages suivants : deux livres d’Exhortations, des Dialogues sur la philosophie de Zénon, sept autres Dialogues d’école, sept traités sur la Sagesse, des traités sur l’Amour, des commentaires sur la vaine Gloire, quinze livres de Commentaires, trois livres de choses mémorables, onze livres de Chries, des traités contre les Orateurs, des traités contre les Répliques d’Alexinus, trois traités contre les Dialecticiens, quatre livres de lettres à Cléanthe.

Panétius et Sosicrate disent qu’il n’y a que ces lettres qui soient de lui, et attribuent les autres ouvrages de ce catalogue à Ariston le péripatéticien.

Selon la voix commune, celui dont nous parlons, étant chauve, fut frappé d’un coup de soleil, ce qui lui causa la mort. C’est à quoi nous avons fait allusion dans ces vers choliambes[152] que nous avons composés à son sujet :

Pourquoi, vieux et chauve, Ariston, donnais-tu ta tête à rôtir au soleil ? En cherchant plus de chaleur qu’il ne t’en faut, tu tombes, sans le vouloir, dans les glaçons de la mort.

Il y a eu un autre Ariston, natif d’Ioulis, philosophe péripatéticien ; un troisième, musicien d’Athènes ; un quatrième, poëte tragique ; un cinquième, du bourg d’Alæe, qui écrivit des systèmes de rhétorique ; et un sixième, né à Alexandrie, et philosophe de la secte péripatéticienne.


HÉRILLE.

Hérille de Carthage faisait consister dans la science la fin que l’on doit se proposer ; c’est-à-dire, à vivre de telle sorte qu’on rapporte toutes ses actions au dessein de vivre avec science, de crainte qu’on ne s’abrutisse dans l’ignorance. Il définissait la science une capacité d’imagination à recevoir les choses qui sont le sujet de la raison.

Quelquefois il doutait qu’il y eût de fin proprement dite, parce qu’elle change selon les circonstances et les actions ; ce qu’il éclaircissait par la comparaison d’une certaine quantité de metal, qui peut aussi bien servir à faire une statue d’Alexandre qu’une de Socrate. Il disait qu’il y a de la différence entre la fin et ce qui n’est que fin subordonnée ; que tous ceux qui n’ont point la sagesse en partage tendent à la dernière, et que l’autre n’est recherchée que par les seuls sages. Il croyait encore que les choses qui tiennent le milieu entre le vice et la vertu sont indifférentes. Quant à ses ouvrages, il est vrai qu’ils sont fort courts, mais pleins de feu et de force contre Zénon, qu’il prend à tâche de contredire. On raconte qu’étant enfant, il était si chéri des uns et des autres, que Zénon, pour les écarter, fit couper les cheveux à Hérille ; ce qui réussit au gré du philosophe. Ses œuvres sont intitulées : De l’Exercice, Des Passions, De l’Opinion, Le Législateur, L’Accoucheur[153]. Antipheron le Précepteur, le Faiseur de préparations, le Directeur, Mercure, Medée ; dialogues sur des Questions morales.

DENYS.

Denys, surnommé le Transfuge, établissait la volupté pour fin. Le goût pour ce système lui vint d’un accident aux yeux, mais si violent, que n’en pouvant souffrir l’excès, il se dépouilla du préjugé que la douleur est indifférente. Il était fils de Théophante, et natif de la ville d’Héraclée. Dioclès dit qu’il fut premièrement disciple d’Héraclide son concitoyen, ensuite d’Alexinua, puis de Ménédème, et en dernier lieu de Zénon.

Il eut d’abord beaucoup d’amour pour les lettres, et s’appliqua à toutes sortes d’ouvrages de poésie, jusque-là qu’étant devenu partisan d’Aratus, il tâcha de l’imiter. Il renonça ensuite à Zénon et se tourna du côté des philosophes cyrénaïques, dont il prit tellement les sentiments, qu’il entrait publiquement dans les lieux de débauche, et se vautrait, sous les yeux d’un chacun, dans le sein des voluptés. Étant octogénaire, il mourut à force de se passer de nourriture. On lui attribue les ouvrages suivans : deux livres de l’Apathie, deux de l’Exercice, quatre de la Volupté, Les autres ont pour titres : de la Richesse, des Agréments, de la Douleur, de l’Usage des hommes, du Bonheur, des anciens Rois, des Choses qu’on loue, des Mœurs étrangères.

Tels sont ceux qui ont fait classe à part, en s’éloignant des opinions des stoïciens. Zénon eut pour successeur Cléanthe, de qui nous avons maintenant à parler.


CLÉANTHE.

CLéanthe, fils de Phanius, nâquit dans la ville d’Asse, témoin Antisthene dans ses Successions. Sa première profession fut celle d’athlète. Il vint à Athènes, n’ayant, dit-on, que quatre drachmes pour tout bien. Il fit connaissance avez Zénon, se donna tout entier à la Philosophie, et persévera toujours dnas le même dessein. On a conservé le souvenir du courage avec lequel il supportait la peine, jusque-là que contraitn par la misere de servir pour domestique, il pompait la nuit de l’eau dans les jardins, et s’occupait le jour à l’étude ; ce qui lui attira le surnom de Puiseur d’eau. On raconte aussi qu’appellé en justice pour rendre raison de ce qu’il faisait pour vivre et se porter si bien, il comparut avec le témoignage du jardinier dont il arrosait le jardin, et que l’aiant produit avec le certificat d’une marchande chez laquelle il blutait la farine, il fut renvoyé absous. A cette circonstance on ajoute que les juges de l’aréopage, érpis d’admiration, décreterent qu’il lui serait donné dix mines ; mais que Zénon l’empêcha de les accepter. On dit aussi qu’Antigone lui en donna trois mille, et qu’un jour qu’il conduisait de jeunes gens à quelque spectacle, une bouffée de vent ayant levé son habit, il parut sans veste ; tellement que touchés de son état, les Athéniens, au rapport de Demetrius de Magnésie dans ses Synonimes, lui firent présent d’une veste de couleur de saffran. L’histoire porte qu’Antigona son disciple lui demanda pourquoi il pompait de l’eau, et s’il ne faisait rien de plau, et qu’à cette question Cléanthe répondit : Est-ce que je ne bêche et n’arrose point la terre ? Ne fais-je pas tout au monde par amour pour la philosophie ? Zénon lui-même l’exerçait à ces travaux, et voulait qu’il lui apportât cahque fois un obole de son salaire. En ayant rassemblé une assez grande quantité, il les montra à ses amis, et leur dit : Cléanthe pourrait, s’il le voulait, entretenis un autre Cléanthe, tandis que ceux, qui ont dequoi se nourrir, cherchent à tirer d’autres choses nécessaires à la vie, quoiqu’ils ne s’appliquent que faiblement à la philosophie. De là vient qu’on lui donna le nom de second Hercule. Il avait beaucoup d’inclination pour la science, et peu de capacité d’esprit, à laquelle il suppléait par le travail & l’assiduité. De là ce que dit Timon.

Quel est ce belier qui se glisse par tout dans la foula, cet hébeté vieillard, ce bourgeos d’Asse, ce grand parleur, qui ressemble à un mortier ?

Il endurait patiemment les rissées de ses compagnons. Quelqu’un l’ayant appellé âne, il convint qu’il était celui de Zénon, dont il pouvait seul porter le paquet. On lui faisait honte de sa timidité. C’est un heureux défaut, dit il ; j’en commets moins des fautes. Il préférait la pauvreté à l’opulence. Les riches, disait-il, jouent à la boule ; mais moi, j’ôte à la terre sa dureté & la stérilité à force de travail. Il lui arrivait quelquefois, en bêchant, de parler en lui-même. Ariston, le prit un jour sur le fait & lui demanda, , , Qui grondez-vous ? « Je n’aime pas les, , flatteurs, interrompit Arcésilas » . Aussi n’est-ce pas, reprit Cléanthe, vous flatter que de dire que vos actions & vos discours se contredisent. Quelqu’un le pria de lui apprendre quel précepte il devait le plus souvent inculquer à son fils. Celui, dit-il, qu’exprime ce vers d’Electre, Silence, vas doucement. Un Lacédémonien lui vantait le travail comme un bien. Mon cher fils, lui répondit-il avec transport, je vois que tu es né d’un dans génereux.Hecaton, dans son traité des Usages, rapporte qu’un jeune garçon d’assez bonne mine lui tint ce raisonnement ; Si celui, qui se donne un coup au ventre, est dit se frapper cette partie du corps, ne fera-t-il pas dit se donner un coup à la hanche s’il se frappe à cet endroit ? Jeune homme lui dit Cléanthe, grandes cela pour toi ; mais saches que les termes analogues ne désignent pas toujours des choses, ni des actions analogues. Quelque autre garçon discourait en sa présence. Il lui demanda s’il avait du sentiment., , Oui, dit l’autre" ; Et comment donc se fait-il, repliqua Cléanthe, que je ne senta pas que tu en ayes ? Un jour Sosithée le poëte déclama contre lui sur le théatre en ces termes, Ceux que la folie de Cléanthe mene comme des bœufs ; mais quoiqu’il fût présent, il ne perdit point contenance. Les spectateurs applaudirent à son sang froid, & chasserent le déclamateur. Celui-ci s’étant ensuite repenti de l’avoir injurié, Cléanthe l’excusa, & dit qu’il ne lui conviendrait pas de conserver du ressentiment pour une petite injure, tandis que Bacches & Hercule ne s’irritent pas des insultes que leur font les poëtes.

Il comparait les péripatéticiens aux instrumens de musique, qui rendent des sons agréables ; mais ne s’entendent pas eux-même. On raconte qu’ayant un jour avancé l’opinion de Zénon, qui soutient que l’on peut juger des mœurs par la physionomie, quelques jeunes gens d’humeur bouffonne lui amenerent un campagnard libertin qui avait les marques d’un homme endurci aux travaux de la campagne & prierent Cléanthe de leur apprendre quel était son caractere. Il hésita quelque tems, & ordonna au personnage de se retirer. Cet homme, en tournant le dos, commença à éternuer ; sur quoi Cléanthe dit : Je suis au fait de ses mœurs ; il est dévoué à la molesse. Un homme s’entretenait en lui-même. Tu parles, lui dit-il, à quelqu’un qui n’est pas mauvais. Un autre lui reprochant de ce qu’à un âge si avancé il ne finissait pas ses jours. J’en ai bien la pensée, répondit-il, mais lorsque je considere que je me porte bien à tous les égards, que je puis lire, que je suis en état d’écrire, je change d’avis. On rapporte que faute d’avoir dequoi acheter du papier, il couchait par écrit sur des cranes & des os de bœufs tout ce qu’il entendait dire à Zénon. Cette maniere de vivre lui acquit tant d’estime, que quoique Zénon eût quantité d’autres disciples de mérite, il fut celui qu’il choisit pour lui succéder.

Il a laissé d’excellens ouvrages, dont voici le catalogue. Du Tems, Deux livres sur la Physiologie de Zénon, Quatre livres d’Explications d’Heraclite, Du Sentiment, De l’Art, Contre Démocrite, Contre Aristarque, Contre HErille, Deux livres des Penchans, De l’antiquité, Un Traité des Dieux, Des Géans, Des Nôces, Du Poëte, Trois livres des Devoirs, Des bons Conseils, Des Agrémens, Un ouvrage d’Exhortation, Des Vertus, Du bon Naturel, Sur Gorgippe, De l’envie, De l’Amour, De la Liberté, De l’Art d’aimer, De l’Honneur, De la Gloire, Le Politique, Des Conseils, Des Loix, Des jugemens, De l’Education, Trois livres du Discours, De la Fin, De l’Honnête, Des Actions, De la Science, De la Royauté, De l’Amitié, Des Repas, Un ouvrage sur ce que la vertu des hommes & dés femmes est la même. UN autre, sur ce que le sage doit s’appliquer à enseigner. Un autre de Discours, intitulés Chries. Deux livres de l’Usage. De la Volupté. Des Choses propres. Des Choses ambigües. De la Dialectique. Des Modes du Discours. Des Prédicamens. Voilà ses œuvres.

Il mourut de cette maniere. Ayant la gencive enflée & pourrie, les médecins lui prescrivirent une abstinance de toute nourriture pendant deux jours ; de qui lui procura un si grand soulagement, que les médecins, étant revenus au bout de ce tems-là, lui permirent de vivre comme à son ordinaire. Il refusa de suivre leur avis, sous prétexte qu’il avait déjà fourni toute sa carriere ; de sorte qu’il mourut volontairement d’inanition au même âge que Zénon, disent quelques-uns, & après avoir pris dix-neuf ans les leçons de ce philosophe : voice des vers de notre façon à son sujet.

J’admire la conduite de Cléanthe ; mais je loue encore plus la mort, qui, voyant ce veillard accablé, d’années, trancha le fil de ses jour, & voulut que celui, qui avait tant puisé d’eau dans cette vie, se reposât dans l’autre.


SPHÆRUS.

Sphærus de Bosphore fut, comme nous l’avons dit, disciple de Cléanthe, après avoir été celui de Zénon, Ayant fait des progrès dans l’étude, il se rendit à Alexandrie auprès de Ptolomée Philopator. Un jour que la conservation tomba sur la question si le sage doit juger des choses par simple opinion, Sphoerus décida négativement. Le Roi, pour le convaincre de son erreur, ordonna qu’on lui présentât des grenades de cire moulée. Sphærus les prit pour du fruit naturel ; sur quoi le roi s’écria qu’il s’était trompé dans son jugement. Sphærus répondit sur le champ & fort à propos qu’il n’avait pas jugé décisivement, mais probablement que ce fussent des grenades, & qu’il y a de la différence entre une idée qu’on admet positivement, & une autre qu’on reçoit comme probable. Mnésistrate le reprenait de ce qu’il n’attribuait point à Ptolomée la qualité de roi ; « Aussi ne l’est-il pas, dit-il, en tant qu’il règne ; mais en tant qu’il est Ptolomée, aimant la sagesse. »

On a de lui les ouvrages suivans : deux livres du Monde. Des Élemens de la semence, de la Fortune, des plus petites Choses, contre les Atomes et les Simulacres, des Sens, des cinq Dissertations d’Héraclite, de la Morale, des Devoirs, des Penchans ; deux livres des Passions : des Dissertations, de la Royauté, de la République de Lacédémone ; trois livres sur Lycurgue et Socrate ; de la Loi, de la Divination ; des Dialogues d’Amour ; des Philosophes érétriens ; des Similitudes, des Définitions, de l’Habitude ; trois livres des Choses sujettes à contradiction ; du Discours, de l’Opulence, de la Gloire, de la Mort ; deux livres sur le système de la Dialectique, des Prédicaments, des Ambiguïtés, des Lettres.


CHRYSIPPE.

Chrysippe, fils d’Apollonius, naquit à Soles ou à Tarse, selon Alexandre dans ses Sucessions. Il s’exerça au combat de la lance, avant qu’il ne devint disciple de Zénon, ou de Cléanthe, qu’il quitta lorsqu’il vivait encore, assurent Dioclès et plusieurs autres. Il ne fut pas un des médiocres philosophes. Il avait beaucoup de génie, l’esprit si délié et si subtil en tout genre, qu’en plusieurs choses il s’écartait de l’avis, non seulement de Zénon, mais de Cléanthe même, à qui il disait souvent qu’il n’avait besoin que d’être instruit de ses principes, et que pour les preuves, il saurait bien les trouver lui-même. Cependant il ne laissait pas que se dépiter lors qu’il disputait contre lui, jusqu’à dire fréquemment qu’il était heureux à tous les égards, excepté en ce qui regardait Cléanthe. Il était si bon dialecticien, et si estimé de tout le monde pour sa science, que bien des gens disaient que si les Dieux faisaient usage de la dialectique, ils ne pouvaient se servir que de celle de Chrysippe. Au reste, quoiqu’il fût extrêmement fécond en subtilités, il ne parut pas aussi habile sur la diction que sur les choses. Personne ne l’égalait pour la constance et l’assiduité au travail, témoin ses ouvrages, qui sont au nombre de sept cent cinq volumes. Mais la raison de cette multitude de productions, est qu’il traitait plusieurs fois le même sujet, qu’il mettait par écrit tout ce qui lui venait dans la pensée, qu’il retouchait souvent ce qu’il avait fini, et qu’il farcissait ses compositions d’une infinité de preuves. Il avait tellement pris cette habitude, qu’il transcrivit presque toute entière la Médée d’Euripide dans quelques opuscules ; jusque-là que quelqu’un, qui avait cet ouvrage entre les mains, et à qui un autre demandait ce qu’il contenait, répondit que c’était la Médée de Chrysippe. De là vient aussi qu’Apollodore l’Athénien, dans sa Collection des dogmes philosophiques, voulant prouver que quoi qu’Épicure ait enfanté ses ouvrages, sans puiser dans les sources des autres, ses livres sont beaucoup plus nombreux que ceux de Chrysippe, dit que si on ôtait des écrits de celui-ci ce qui appartient à autrui, il ne resterait que le papier vide. Tels sont les termes dans lesquels s’exprime Apollodore à cette occasion. Dioclès rapporte qu’une vieille femme, qui était auprès de Chrysippe, disait qu’ordinairement il écrivait cinq cents versets par jour. Hécaton assure qu’il ne s’avisa de s’appliquer à la philosophie que parce que ses biens avaient été confisqués au profit du roi. Il avait la complexion délication et la taille fort courte, comme il paraît par sa statue dans la place Céramique, et qui est presque cachée par une autre statue équestre, placée près de là ; ce qui donna occasion à Carnéade de l’appeller Crypsippe, au lieu de Chrysippe[154]. On lui reprochait qu’il n’allait pas aux leçons d’Ariston, qui avait un grand nombre de disciples. « Si j’avais pris garde au grand nombre, répondit-il, je ne me serais pas adonné à la philosophie. » Un dialecticien obsédait Cléanthe et lui proposait des sophismes. « Cessez, lui dit Chrysippe, de détourner ce sage vieillard de choses plus importantes, et gardez vos raisonnemens pour nous, qui sommes plus jeunes. » Un jour qu’il était seul avec quelqu’un à parler tranquillement sur quelque sujet, d’autres s’approchèrent et se mêlèrent de la conversation. Chrysippe, s’apercevant que celui qui lui parlait commençait à s’échauffer dans la dispute, lui dit : « Ah ! frère, je vois que ton visage se trouble. Quitte promptement cette fureur, et donne-toi le temps de penser raisonnablement. » Il était fort tranquille lorsqu’il était à boire, excepté qu’il remuait les jambes ; de sorte que sa servante disait qu’il n’y avait que les jambes de Chrysippe qui fussent ivres. Il avait une si haute opinion de lui-même, que quelqu’un lui ayant demandé à qui il confierait son fils, il répondit, « À moi. Car si je savais que quelqu’un me surpassât en science, j’irais dès ce moment étudier sous lui la philosophie. » Aussi lui appliqua-t-on ces paroles : « Celui-là seul a des lumières ; les autres ne font que s’agiter comme des ombres[155]. » On disait aussi de lui que s’il n’y avait point de Chrysippe, il n’y aurait plus d’école au Portique. Enfin Sotion, dans le huitième livre de ses Successions, remarque que lorsqu’Arcésilas et Lacydes vinrent à l’Académie, il se joignit à eux dans l’étude de la philosophie, et que ce fut ce qui lui donna lieu d’écrire contra la coutume et celle qu’il avait suivie dans ses ouvrages, en se servant des arguments des académiciens sur les grandeurs et les quantités[156].

Hermippe dit que Chrysippe, étant occupé dans le collége Odéen, fut appelé par ses disciples pour assister au sacrifice, et qu’ayant bu du vin doux pur, il lui prit un vertige, dont les suites lui causèrent la mort cinq jours après. Il mourut âgé de soixante-treize ans dans la cent quarante-troisième Olympiade, selon Apollodore dans ses Chroniques. Nous lui avons composé cette épigramme.

Alléché par le vin, Chrysippe en boit jusqu’à ce que la tête lui tourne. Il ne soucie plus ni du portique, ni de sa patrie, ni de sa vie ; il abandonne tout pour courir au séjour des morts.

Il y en a qui prétendent qu’il mourut à force d’avoir trop ri : voici à propos de quoi. Ayant vu un âne manger ses figues, il dit à la vieille femme qui demeurait avec lui, qu’il fallait donner à l’animal du vin pur à boire ; et que là-dessus il éclata si fort de rire, qu’il en rendit l’esprit. Il paraît que le mépris faisait partie de son caractère, puisque d’un si grand nombre d’ouvrages écrits de sa main, il n’en dédia pas un seul à aucun prince. Il ne se plaisait qu’avec la vieille dit Démétrius dans ses Synonymes. Ptolomée ayant écrit à Cléanthe de venir lui-même le voir, ou du moins de lui envoyer quelque autre, Sphærus s’y rendit ; mais Chrysippe refusa d’y aller. Démétrius ajoute qu’après avoir mandé auprès de lui les fils de sa sœur, Aristocréon et Philocrate, il les instruisit ; et qu’ensuite s’étant attiré des disciples, il fut le premier qui s’enhardit à enseigner en plein air dans le lycée.

Il y a eu un autre Chrysippe de Cnide, médecin de profession, et de qui Érasistrate avoue avoir appris beaucoup de choses. Un second Chrysippe fut le fils de celui-ci, médecin de Ptolomée, et qui par une calomnie fut fouetté et mis à mort ; un troisième fut disciple d’Érasistrate, et le quatrième écrivit sur les occupations de la campagne.

Le philosophe dont nous parlons avait coutume de se servir de ces sortes de raisonnements. Celui qui communique les mystères à des gens qui ne sont pas initiés est un impie : or, celui qui préside au mystères les communique à des personnes non-initiées ; donc celui qui préside aux mystères est un impie. Ce qui n’est pas dans la ville n’est point dans la maison : or il n’y a point de puits dans la ville ; donc, il n’y en a pas dans la maison. S’il y a quelque part une tête, vous ne l’avez point : or il y a quelque part une tête que vous n’avez point ; donc vous n’avez point de tête. Si quelqu’un est à Mégare, il n’est point à Athènes : or l’homme est à Mégare ; donc il n’y a point d’homme à Athènes ; et au contraire s’il est à Athènes, il n’est point à Mégare. Si vous dites quelque chose, cela vous passe par la bouche : or vous parlez d’un chariot ; ainsi un chariot vous passe par la bouche. Ce que vous n’avez pas jeté vous l’avez : or vous n’avez pas jeté des cornes ; donc vous avez des cornes. D’autres attribuent cet argument à Eubulide.

Certains auteurs condamnent Chrysippe comme ayant mis au jour plusieurs ouvrages honteux et obscènes. Ils citent celui sur les Anciens Physiciens, où il se trouve une pièce d’environ six cens versets, contenant une fiction sur Jupiter et Junon, mais qui renferme des choses qui ne peuvent sortir que d’une bouche impudique. Ils ajoutent que malgré l’obscénité de cette histoire, il la prôna comme une histoire physique, quoi qu’elle convienne bien moins aux dieux qu’à des lieux de débauche. Aussi ceux, qui ont parlé des Tablettes, n’en ont point fait usage, pas même Polémon, ni Hypsicrate, ni Antigone ; mais c’est une fiction de Chrysippe. Dans son livre de la République, il ne se déclare pas contre les mariages entre père et fille, entre mère et fils ; il ne les approuve pas moins ouvertement dès le commencement de son traité sur les Choses qui ne sont point préférables par elles-mêmes. Dans son troisième livre du Droit, ouvrage d’environ mille versets, il veut qu’on mange les corps morts. On allègue encore contre lui ce qu’il avance dans le deuxième livre de son ouvrage sur les biens et l’abondance, où il examine comment et pourquoi le sage doit chercher son profit : que si c’est pour la vie même, il est indifférent de quelle manière il vive ; que si c’est pour la volupté, il n’importe pas qu’il en jouisse ou non ; que si c’est pour la vertu, elle lui suffit seule pour le rendre heureux. Il traite du dernier ridicule les gains que l’on fait, soit en recevant des présents de la main des princes, parcequ’ils obligent à ramper devant eux, soit en obtenant des bienfaits de ses amis, parce qu’ils changent l’amitié en commerce d’intérêt, soit en recueillant du fruit de la sagesse, parce qu’elle devient mercenaire. Tels sotn les points contre lesquels on se récrie.

Mais comme les ouvrages de Chrysippe sont fort célèbres, j’ai cru en devoir placer ici le catalogue, en les rangeant suivant leurs différentes classes. Propositions sur la Logique : que les matières de Logique sont du nombre des recherches d’une philosophe. Six traités sur les définitions de la dialectique à Métrodore. Un traité sur l’Art de la dialectique à Aristagoras. Quatre de propositions conjointes qui sont vraisemblables, à Dioscoride. De la logique concernant les choses. Première collection : Un traité des propositions. Un de celles qui ne sont point simples. Deux de ce qui est composé, à Athénade. Trois des négations à Aristagoras. Un des choses qui peuvent être prédicaments, à Athénodore. Deux de celles qui se disent privativement. Un à Théarus. Trois des meilleures propositions à Dion. Quatre de la différence des temps indéfinis. Deux des choses qui se disent relativement à certains temps. Deux des propositions parfaites. Seconde collection : Un Traité des choses vraies, exprimées disjonctivement, à Gorgippide. Quatre des Choses vraies, exprimés disjonctivement, au même. Un de la Distinction au même. Un touchant ce qui est par conséquence. Un des choses ternaires, aussi à Gorgippide. Quatre des choses possibles à Cliton. Un sur les significations des mots par Philon. Un sur ce qu’il faut regarder comme faux. Troisième collection : Deux traités des préceptes. Deux d’interrogations. Quatre de réponses. Un abrégé d’interrogations. Un autre de réponses. Un abrégé d’interrogations. Un autre de réponses. Deux livres de demandes, et deux de solutions. Quatrième collection : Dix traités de prédicaments à Métrodore. Un des cas de déclinaison droits et obliques à Philarque. Un des conjonctions à Apollonide. Quatre des prédicaments à Pasylus. Cinquième collection : Un traité des cinq cas de déclinaison. Un des cas définis énoncés suivant le sujet. Un d’appellatifs. Deux de subinsinuation à Stésagoras. Des règles de logique par rapport aux mots et au discours. Première collection : Six Traités d’expressions au singulier et au pluriel. Cinq d’expressions, à Sosigène et Alexandre. Quatre d’anomalies d’expressions, à Dion. Trois de syllogismes sorites, considérés par rapport aux mots. Un de solécismes. Un de discours solécisants, à Denys. Un de la diction, à Denys. Seconde collection : Cinq traités d’éléments du discours, et de choses qui sont le sujet du discours. Quatre de la construction du discours. Trois de la construction et des éléments du discours, à Philippe. Un des éléments du discours, à Nicias. Un des choses qu’on dit relativement à d’autres. Troisième collection : Deux traités contre ceux qui ne font point usage de la division. Quatre d’ambiguïtés, à Apolla. Un des figures équivoques. Deux des figures équivoques conjointes. Deux sur ce que Panthoëde a écrit des équivoques. Cinq traités d’introduction aux ambiguïtés. Un abrégé d’équivoques, à Épicrate. Deux de choses réunies, servant d’introduction à la matière des équivoques. Collections sur les discours et figures de logique. Première collection : Cinq traités sur l’art des discours et des modes, à Dioscoride. Trois des discours. Deux de la constitution des figures, à Stésagoras. Un d’assemblage de propositions figurées. Un traité de discours conjoints et réciproques. Un à Agathon, ou des problèmes conséquents. Un de conclusions, à Aristagoras. Un sur ce qu’un même discours peut être diversement tourné par le moyen des figures. Deux sur les difficultés qu’on oppose à ce qu’un même discours puisse être exprimé par syllogisme et sans syllogisme. Trois sur ce qu’on objecte touchant les solutions des syllogismes. Un à Timocrate, sur ce que Philon a écrit des figures. Deux de logique composée, à Timocrate et Philomathe. Un des discours et des figures. Deuxième collection : Un traité à Zénon sur les discours concluants. Un au même sur les syllogismes qu’on nomme premiers, et qui ne sont pas démonstratifs. Un sur l’analyse des syllogismes. Deux des discours trompeurs, à Pasylus. Un de considérations sur les syllogismes, dire syllogismes introductifs, à Zénon. Cinq des syllogismes dont les figures sont fausses. Un d’analyses de discours syllogistiques dans les choses où manque la démonstration ; savoir, questions figurées, à Zénon et Philomathe ; mais ce dernier ouvrage passe pour supposé. Troisième collection : Un traité des discours incidents, à Athénade, ouvrage supposé. Trois de discours incidents vers le milieu, ouvrage supposé de même. Un traité contre les disjonctifs d’Aménius. Quatrième collection : trois traités de questions politiques, à Méléagre. Un traité de discours hypothétiques sur les lois, au même. Deux traités de discours hypothétiques pour servir d’introduction. Deux autres de discours, contenant des considérations hypothétiques. Deux traités de résolutions d’hypothétiques d’Hédyllus. Trois traités de résolutions d’hypothétiques d’Alexandre ; ouvrage supposé. Deux traités d’expositions, à Laodamas. Cinquième collection : Un traité d’introduction à ce qui est faux, à Aristocréon. Un de discours faux pour introduction, au même. Six traités du faux, au même. Sixième collection : Un traité contre ceux qui croient qu’il n’y a pas de différence entre le vrai et le faux. Deux contre ceux qui développent les discours faux en les coupant, à Aristocréon. Un traité où l’on démontre qu’il ne faut point partager les infinis. Trois pour réfuter les difficultés contre l’opinion qu’il ne faut point diviser les infinis, à Pasylus. Un traité des solutions suivant les anciens, à Dioscoride. Trois de la solution de ce qui est faux, à Aristocréon. Un traité de la solution des hypothétiques d’Hédylle, à Aristocréon et Apolla. Septième collection : Un traité contre ceux qui disent qu’un discours faux suppose des assomptions fausses. Deux de la négation, à Aristocréon. Un contenant des discours négatifs pour s’exercer. Deux des discours sur les opinions, et des arguments arrêtants, à Onétor. Deux des arguments cachés, à Athénade. Huitième collection : Huit traités de l’argument intitulé Personne, à Ménécrate. Deux des discours composés de choses définies et de choses indéfinies, à Pasylus. Un de l’argument intitulé Personne, à Épicrate. Neuvième collection : Deux traités des sophismes, à Héraclide et Pollis. Cinq des discours ambigus de dialectique, à Dioscoride. Un contre l’art d’Arcésilas, à Sphærus. Dixième collection : Six traités contre l’usage, à Métrodore. Sept sur l’usage, à Gorgippide. Articles de la logique, différents des quatre chefs généraux dont on a parlé, et qui contiennent diverses questions de logique qui ne sont pas réduites en corps. Trente-neuf traités de questions particularisées. En tout, les ouvrages de Chrysippe sur la logique se montent à trois cent onze volumes.

Ses ouvrages de morale, qui roulent sur la manière de rectifier les notions morales, contiennent ce qui suit : Première collection : Un traité de la description du discours, à Théospore. Un traité de questions morales. Trois d’assomptions vraisemblables pour des opinions, à Philomathe. Deux de définitions selon des gens civilisés, à Métrodore. Deux de définitions selon des gens rustiques, au même. Sept de définitions selon leurs genres, au même. Deux des définitions suivant d’autres systèmes, au même. Deuxième collection : Trois traités des choses semblables, à Aristoclée. Sept des définitions, à Métrodore. Troisième collection : Sept traités des difficultés qu’on fait mal à propos contre les définitions, à Laodamas. Deux de choses vraisemblables sur les définitions, à Dioscoride. Deux des genres et des espèces, à Gorgippide. Un des distinctions. Deux des choses contraires, à Denys. Choses vraisemblables sur les distinctions, les genres et les espèces. Un traité des choses contraires. Quatrième collection : Sept traités de l’étymologie, à Diodes ; quatre autres traités, au même. Cinquième collection : Deux traités des proverbes, à Zénodote. Un des poëmes, à Philomathe. Deux de la manière dont il faut écouter les poëmes. Un contre les critiques, à Diodore. De la morale, considérée par rapport aux notions communes, aux systèmes, et aux vertus qui en résultent. Collection première : Un traité contre les Peintures, à Timonacte. Un sur la manière dont nous parlons et pensons. Deux des notions à Laodamas. Deux de l’opinion à Pythonacte. Un traité pour prouver que le sage ne doit point juger par opinion. Quatre de la compréhension, de la science et de l’ignorance. Deux du Discours. De l’usage du discours à Leptena. Deuxième collection : Deux traités pour prouver que les Anciens ont jugé de la Dialectique par démonstration, à Zénon. Quatre de la Dialectique à Aristocréon. Trois des choses qu’on oppose aux Dialecticiens. Quatre de la rhétorique à Dioscoride. Troisième collection : Trois traités de l’habitude à Cléon. Quatre de l’art et du défaut d’art à Aristocréon. Quatre de la différence des vertus à Diodore. Un pour faire voir que les vertus sont des qualités. Deux des vertus à Pollis. De la morale par rapport aux biens et aux maux. Première collection : Dix traités de l’honnête et de la volupté à Aristocréon. Quatre pour prouver que la volupté n’est point la fin qu’il faut se proposer. Quatre pour prouver que la volupté n’est pas un bien. Des choses qu’on dit[157].


PYTHAGORE.

Après avoir parlé de la philosophie ionique, qui dut son commencement à Thalès, et des hommes célèbres qu’elle a produits, venons à la secte italique, dont Pythagore fut le fondateur. Hermippe le dit fils de Mnésarque, graveur de cachets ; Aristoxène le fait naître Tyrrhénien, dans l’une des îles dont les Athéniens se mirent en possession lorsqu’ils en eurent chassé les Tyrrhéniens ; quelques uns lui donnent Marmacus pour père ; pour aïeul, Hippasus, fils d’Eutyphron ; et pour bisaïeul, Cléonyme, fugitif de Phlionte. Ils ajoutent que Marmacus demeurait à Samos ; que, pour cette raison, Pythagore fut surnommé Samien ; qu’étant venu de là à Lesbos, Zoïle, son oncle paternel, le recommanda à Phérécyde ; qu’il y fabriqua trois coupes d’argent, et qu’il en fit présent à chacun des trois prêtres d’Égypte. Il eut des frères, dont l’aîné se nommait Eunome, et le puîné Tyrrhénus ; son domestique s’appelait Zamolxis, auquel, dit Hérodote, sacrifient les Gètes, dans la supposition qu’il est Saturne.

Pythagore fut donc disciple de Phérécyde de Syros, après la mort duquel il se rendit à Samos, et y étudia sous Hermodamante, déjà avancé en âge, et neveu de Créophile. Jeune et plein d’envie de s’instruire, Pythagore quitta sa patrie, et se fit initier à tous les mystères, tant de la religion des Grecs que des religions étrangères. Il passa enfin en Égypte, muni de lettres de recommandation que Polycrate lui donna pour Amasis. Antiphon, dans l’ouvrage où il parle de ceux qui se sont distingués par la vertu, rapporte qu’il apprit la langue égyptienne, et fréquenta beaucoup les Chaldéens. Étant en Crète avec Épiménide, il descendit dans la caverne du mont Ida ; et après être entré dans les sanctuaires des temples d’Egypte, où il s’instruisit des choses les plus secrètes de la religion, il revint à Samos, qu’il trouva opprimée par Polycrate. Il en sortit pour aller se fixer à Crotone en Italie, où il donna des lois aux Italiotes[158]. Il se chargea du maniement des affaires publiques, qu’il administra conjointement avec ses disciples, qui étaient au nombre de trois cents, ou à peu près ; mais avec tant de sagesse, qu’on pouvait avec justice regarder leur gouvernement comme une véritable aristocratie.

Héraclide du Pont rapporte que Pythagore disait ordinairement qu’autrefois il fut Æthalide, et qu’on le crut fils de Mercure ; que Mercure lui ayant promis de lui accorder la grâce qu’il souhaiterait, hormis celle d’être immortel, il lui demanda le don de conserver la mémoire de tout ce qui lui arriverait pendant sa vie et après sa mort ; qu’effectivement il se rappelait toutes les choses qui s’étaient passées pendant son séjour sur la terre, et qu’il se réservait ce don de souvenir pour l’autre monde ; que, quelque temps après l’octroi de cette faveur, il anima le corps d’Euphorbe, lequel publia qu’un jour il devint iïlthalide ; qu’il obtint de Mercure que son ame voltigerait perpétuellement de côté et d’autre ; qu’elle s’insinuerait dans tels arbres ou animaux qu’il lui plairait ; qu’elle avait éprouvé tous les tourments qu’on endure aux enfers, et les supplices des autres âmes détenues dans ce lieu. À ce détail Pythagore ajoutait qu’Euphorbe étant mort, son ame passa dans Hermotime, qui, pour persuader la chose, vint à Branchide, où, étant entré dans le temple d’Apollon, il montra le bouclier qu’y suspendit Ménélas ; que ce fut à son retour de Troie qu’il consacra à ce dieu le bouclier, déjà tout pourri, et dont le temps n’avait épargné que la face d’ivoire ; qu’après le décès d’Hermotime, il revêtit le personnage de Pyrrhus, pêcheur de Délos ; que lui, Pythagore, avait présent à l’esprit tout ce qui s’était fait dans ces différentes métamorphoses ; c’est-à-dire qu’en premier lieu il avait été Æthalide, en second lieu Euphorbe, en troisième lieu Hermotime, en quatrième lieu Pythagore ; et qu’enfin il avait la mémoire récente de tout ce qu’on vient de dire.

Il y en a qui prétendent que Pythagore n’a rien écrit : mais ils se trompent grossièrement, n’eût-on d’autre garant qu’Héraclide le physicien. Il déclare ouvertement que Pythagore, fils de Mnésarque, s’est plus que personne exercé à l’histoire, et qu’ayant fait un choix des écrits de ce genre, il a donné des marques de science, de profonde érudition, et fourni des modèles de l’art d’écrire. Héraclide s’exprimait en ces termes, parceque, dans l’exorde de son Traité de physique, Pythagore se sert de ces expressions : Par l’air que je respire, par l’eau que je bois, je ne souffrirai pas qu’on méprise cette science. On attribue trois ouvrages à ce philosophe : un de l’Institution, un de la Politique, et un de la Physique ; mais ce qu’on lui donne appartient à Lysis de Tarente, philosophe pythagoricien, qui, s’étant réfugié à Thèbes, fut précepteur d’Épaminondas. Héraclide, fils de Sérapion, dit, dans l’Abrégé de Sotion, que Pythagore composa premièrement un poëme sur l’Univers ; ensuite un discours des Mystères, qui commence par ces mots : « Jeunes gens, respectez en silence ces choses saintes ; » en troisième lieu, un traité sur l’Ame ; en quatrième lieu, un sur la Piété ; en cinquième lieu, un autre qui a pour titre : Hélothale, pêre d’Épicharme de Co ; en sixième lieu, un ouvrage intitulé Crotone, et d’autres. Quant au Discours mystique, on le donne à Hippasus, qui le composa exprès pour décrier Pythagore. Il y a encore plusieurs ouvrages d’Aston de Crotone qui ont couru sous le nom du même philosophe. Aristoxène assure que Pythagore est redevable de la plupart de ses dogmes de morale à Thémistoclée, prêtresse de Delphes. Ion de Chio, dans ses Triagmes[159], dit qu’ayant fait un poëme, il l’attribua à Orphée. On veut aussi qu’il soit l’auteur d’un ouvrage intitulé Considérations, et qui commence par ces mots : « N’offense personne ! »

Sosicrate, dans ses Successions, dit que Pythagore, interrogé par Léonte, tyran de Phliasie, qui il était, lui répondit : Je suis philosophe ; et qu’il ajouta que la vie ressemblait aux solennités des jeux publics, où s’assemblaient diverses sortes de personnes, les unes pour disputer le prix, les autres pour y commercer, d’autres pour être spectateurs et pour réformer leurs mœurs, en quoi ils sont les plus louables : qu’il en est de même de la vie ; que ceux-ci naissent pour être esclaves de la gloire, ceux-là des richesses qu’ils convoitent, et d’autres qui, n’ayant d’ardeur que pour la vérité, embrassent la philosophie. Ainsi parle Sosicrate ; mais dans les trois opuscules dont nous avons fait mention, ce propos est attribué à Pythagore, comme l’ayant dit en général. Il désapprouvait les prières que l’on adressait aux dieux pour soi-même en particulier, à cause de l’ignorance où l’on est de ce qui est utile. Il appelle l’ivresse un mal causé à l’esprit. Il blâmait tout excès, et disait qu’il ne faut ni excéder dans le travail, ni passer les bornes dans les aliments. Quant à l’amour, il en permettait l’usage en hiver, le défendait absolument en été, et consentait qu’on s’y livrât, mais fort peu, en automne et au printemps. Néanmoins il s’expliquait sur le tout qu’il n’y avait aucune saison dans laquelle cette passion ne fût nuisible à la santé, jusque là qu’ayant été forcé de dire son sentiment sur le temps qu’il croyait le plus propre à satisfaire cette passion, il répondit : Celui où vous formerez le dessein de vous énerver.

Il partageait de cette manière les différents temps de la vie. Il donnait vingt ans à l’enfance, vingt à l’adolescence, vingt à la jeunesse, et autant à la vieillesse, ces différents âges correspondant aux saisons, l’enfance au printemps, l’adolescence à l’été, la jeunesse à l’automne, la vieillesse à l’hiver. Par l’adolescence Pythagore entendait l’âge de puberté, et l’âge viril par sa jeunesse. Selon Timée, il fut le premier qui avança que les amis doivent avoir toutes choses communes, et qui dépeignit l’amitié une égalité de biens et de sentiments. Conformément au principe du philosophe, ses disciples se dépouillaient de la propriété de leurs biens, mettaient leurs facultés en masse, et s’en faisaient une fortune à laquelle chacun avait part avec autant de droit l’un que l’autre. Il fallait qu’ils observassent un silence de cinq ans, pendant lesquels ils ne devaient être qu’attentifs à écouter. Aucun n’était admis à voir Pythagore qu’après cette épreuve finie. Alors ils étaient conduits à sa maison, et avaient la permission de fréquenter son école. Hermippe, dans son deuxième livre sur Pythagore, assure qu’ils ne se servaient point de planches de cyprès pour la construction de leurs sépulcres, par scrupule de ce que le sceptre de Jupiter était fait de ce bois.

Pythagore passe pour avoir été fort beau de sa personne ; tellement que ses disciples croyaient qu’il était Apollon, venu des régions hyperborées. On raconte qu’un jour, étant déshabillé, on lui vit une cuisse d’or. Il s’est même trouvé des gens qui n’ont point hésité de soutenir que le fleuve Nessus l’appela par son nom pendant qu’il le traversait. On lit dans Timée, livre dixième de ses Histoires, qu’il disait que les filles qui habitent avec des hommes sans changer d’état doivent être censées déesses, vierges, nymphes, et ensuite nommées matrones. Anticlide, dans son deuxième livre d’Alexandre, veut qu’il ait porté à sa perfection la géométrie, des premiers éléments de laquelle Mœris avait été l’inventeur ; qu’il s’appliqua surtout à l’arithmétique, qui fait partie de cette science, et qu’il trouva la règle d’une corde[160]. Il ne négligea pas non plus l’étude de la médecine. Apollodore le Calculateur rapporte qu’il immola une hécatombe lorsqu’il eut découvert que le côté de l’hypoténuse du triangle rectangle est égal aux deux autres ; sur quoi furent composés ces vers :

Pythagore trouva cette fameuse ligne pour laquelle il offrit aux dieux un grand sacrifice en actions de grâces.

On prétend aussi qu’il fut le premier qui forma des athlètes en leur faisant manger de la viande, et qu’il commença par Eurymène, dit Phavorin dans le troisième livre de ses Commentaires. Cet auteur ajoute, dans le huitième livre de son Histoire diverse, que jusqu’alors ces gens ne s’étaient nourris que de figues sèches, de fromage mou et de froment. Mais d’autres soutiennent que ce fut Pythagore le baigneur qui prescrivit cette nourriture aux athlètes, et non celui-ci, lequel, tant s’en faut qu’il leur eût ordonné de se repaître de viande, défendait au contraire de tuer les animaux, comme ayant en commun avec les hommes un droit par rapport à l’ame, dont ils sont doués aussi bien que nous. Rien n’est plus fabuleux que ce conte ; mais ce qu’il y a de vrai, c’est qu’il recommandait l’abstinence de toute viande, afin que les hommes s’accoutumassent à une manière de vivre plus commode, qu’ils se contentassent d’aliments sans apprêt, qu’ils s’accommodassent de mets qui n’eussent pas besoin de passer par le feu, et qu’ils apprissent à étancher leur soif en ne buvant que de l’eau claire. Il insistait d’autant plus sur la nécessité de sustenter le corps de cette manière, qu’elle contribuait à lui donner de la santé et à aiguiser l’esprit. Aussi ne pratiquait-il ses actes de piété qu’à Délos, devant l’autel d’Apollon le père, placé derrière l’autel des Cornes, parcequ’on n’y offrait que du froment, de l’orge, des gâteaux sans feu, et qu’on n’y immolait aucune victime, dit Aristote dans sa République de Délos. Il passe encore pour avoir été le premier qui avança que l’ame change alternativement de cercle de nécessité, et revêt différemment d’autres corps d’animaux.

Selon Aristoxène le musicien, il fut encore celui qui avant tout autre introduisit parmi les Grecs l’usage des poids et des mesures. Parménide est un autre garant qu’il dit le premier que l’étoile du matin et celle du soir sont le même astre. Pythagore était en si grande admiration, que ses disciples appelaient ses discours autant de voix divines ; et lui-même a écrit quelque part, dans ses œuvres, qu’il y avait deux cent sept ans qu’il était venu de* l’autre monde parmi les hommes. Ses disciples lui demeuraient constamment attachés, et sa doctrine lui attirait de tous côtés une foule d’auditeurs, de Lucques, d’Ancône et de la Pouille, sans même en excepter Rome. Ses dogmes furent inconnus jusqu’au temps de Philolaüs, le seul qui publia ces trois fameux ouvrages que Platon ordonna qu’on lui achetât pour le prix de cent mines. On ne lui comptait pas moins de six cents disciples, qui venaient de nuit prendre ses leçons ; et si quelques uns avaient mérité d’être admis à le voir, ils en écrivaient à leurs amis, comme s’ils avaient à leur faire part du plus grand bonheur qui eût pu leur arriver. Au rapport de Phavorin dans ses Histoires diverses, les habitants de Métapont appelaient sa maison le temple de Cérès, et la petite rue où elle était située, un endroit consacré aux Muses. Au reste, les autres pythagoriciens disaient qu’il ne fallait point divulguer toutes choses à tout le monde, comme s’exprime Aristoxène dans le dixième livre de ses Lois d’institution, où il remarque que Xénophile, pythagoricien, étant interrogé comment on devait s’y prendre pour bien élever un enfant, il répondit qu’il fallait qu’il fût né dans une ville bien gouvernée. Pythagore forma en Italie plusieurs grands hommes célèbres par leur vertu, entre autres les législateurs Zaleucus et Charondas. Il était surtout zélé partisan de l’amitié ; et s’il apprenait que quelqu’un participait à ses symboles, aussitôt il recherchait sa compagnie et s’en faisait un ami.

Voici quels étaient ces symboles :

Ne remuez point le feu avec l’épée. Ne passez point par-dessus la balance. Ne vous asseyez pas sur le boisseau. Ne mangez point votre cœur. Ôtez les fardeaux de concert, mais n’aidez pas à les imposer. Ayez toujours vos couvertures pliées. Ne portez pas l’image de Dieu enchâssée dans votre anneau. Enfouissez les traces de la marmite dans les cendres. Ne nettoyez pas votre siége avec de l’huile. Gardez-vous de lâcher de l’eau, le visage tourné vers le soleil. Ne marchez point hors du grand chemin. Ne tendez pas légèrement la main droite. Ne vous logez point sous un toit où nichent des hirondelles. Il ne faut pas nourrir des oiseaux à ongles crochus. N’urinez ni sur les rognures de vos ongles, ni sur vos cheveux coupés, et prenez garde que vous n’arrêtiez le pied sur les unes et les autres. Détournez-vous d’un glaive pointu. Ne revenez pas sur les frontières de votre pays après en être sorti.

Voici l’explication de ces expressions figurées. Ne remuez pas le feu avec l’épée, signifie que nous ne devons pas exciter la colère et l’indignation de gens plus puissants que nous. Ne passez point par-dessus la balance, veut dire qu’il ne faut pas transgresser l’équité et la justice. Ne vous asseyez pas sur le boisseau, c’est-à-dire qu’on doit prendre également soin du présent et de l’avenir, parceque le boisseau est la mesure d’une portion de nourriture pour un jour. Ne mangez point votre cœur, signifie qu’il ne faut pas se laisser abattre par le chagrin et l’ennui. Ne retournez point sur vos pas, après vous être mis en voyage, est un avertissement qu’on ne doit point regretter la vie lorsqu’on est près de mourir, ni être touché des plaisirs de ce monde. Ainsi s’expliquent ces symboles et ceux qui les suivent, mais auxquels nous ne nous arrêterons pas plus longtemps. Pythagore défendait surtout de manger du rouget et de la sèche ; défense dans laquelle il comprenait le cœur des animaux et les fèves. Aristote y ajoute la matrice des animaux et le poisson nommé mulet. Pour lui, comme le présument quelques uns, il ne vivait que de miel, ou de rayons de miel, avec du pain, et ne goûtait d’aucun vin pendant le jour. La plupart du temps il mangeait avec son pain des légumes crus ou bouillis, et rarement des choses qui venaient de la mer. Il portait une robe blanche, qu’il avait toujours soin de tenir fort propre, et se servait de couvertures de laine de même couleur, l’usage de la toile n’ayant point encore été introduit dans ces endroits-là. Jamais on ne le surprit en gourmandise ni en débauche d’amour, ou en ivresse. Il s’abstenait de rire aux dépens d’autrui, et savait si bien réprimer la colère, qu’elle n’eut jamais assez de force sur sa raison pour le réduire à frapper personne, esclave ou non.

Il comparait l’instruction à la manière dont les cigognes nourrissent leurs petits. Il ne se servait que de cette partie de la divination qui consiste dans les présages et les augures, n’employant jamais celle qui se fait par le feu, hormis l’encens que l’on brûle dans les sacrifices sans victimes. Sa coutume, dit-on, était de n’offrir que des coqs et des chevreaux de lait, de ceux qu’on appelle tendres, mais aucun agneau. Aristoxène rapporte qu’il permettait de manger toutes sortes d’animaux, excepté le bœuf qui sert au labourage, le bélier et la brebis.

Le même auteur, ainsi que nous l’avons déjà rapporté, dit que Pythagore tenait ses dogmes de Thémistoclée, prêtresse de Delphes. Jérôme raconte qu’il descendit aux enfers, qu’il y vit l’ame d’Hésiode attachée à une colonne d’airain, et grinçant les dents ; qu’il y aperçut encore celle d’Homère pendue à un arbre, et environnée de serpents, en punition des choses qu’il avait attribuées aux dieux ; qu’il y fut aussi témoin des supplices infligés à ceux qui ne s’acquittent pas envers leurs femmes des devoirs de maris ; et que par tous ces récits Pythagore se rendit fort respectable parmi les Crotoniates. Aristippe de Cyrène observe, dans son traité de Physiologie, que le nom de Pythagore, donné à ce philosophe, fait allusion à ce qu’il passait pour dire la vérité, ni plus ni moins qu’Apollon Pythien lui-même. On dit qu’il recommandait à ses disciples de se faire ces questions à chaque fois qu’ils rentraient chez eux : Par où as-tu passé ? qu’as-tu fait ? quel devoir as-tu négligé de remplir ? Il défendait d’offrir aux dieux des victimes égorgées, et voulait qu’on ne fît ses adorations que devant des autels qui ne fussent pas teints du sang des animaux. Il interdisait les jurements par les dieux ; jurements d’autant plus inutiles que chacun pouvait mériter par sa conduite d’en être cru sur sa parole. Il voulait qu’on honorât les vieillards, parceque les choses qui ont l’avantage de la priorité de temps exigent plus d’estime que les autres, comme, dans la nature, le lever du soleil est plus estimable que le coucher ; dans le cours de la vie, son commencement plus que sa fin ; dans l’existence, la génération plus que la corruption. Il recommandait de révérer les dieux avant les démons[161], les héros plus que les mortels, et ses parents plus que les autres hommes. Il disait qu’il faut converser avec ceux-ci de manière que d’amis ils ne deviennent pas ennemis ; mais tout au contraire, que d’ennemis on s’en fasse des amis. Il n’approuvait pas qu’on possédât rien en particulier, exhortait chacun à contribuer à l’exécution des lois, et à s’opposer à l’injustice.

Il trouvait mauvais que l’on gâtât ou détruisît les arbres dans le temps de la maturité de leurs fruits, et que l’on maltraitât les animaux qui ne nuisent point aux hommes. Il inculquait la pudeur et la piété, et voulait qu’on tînt un milieu entre la joie excessive et la tristesse : qu’on évitât de trop s’engraisser le corps ; que tantôt on interrompît les voyages, et que tantôt on les reprît ; qu’on cultivât sa mémoire ; qu’on ne dît et ne fît rien dans la colère ; qu’on respectât toutes sortes de divinations ; qu’on s’exerçât à jouer de la lyre ; et qu’on aimât à chanter les louanges des dieux et des grands hommes.

Pythagore excluait les fèves des aliments, parcequ’étant spiritueuses, elles tiennent de la nature de ce qui est animé. D’autres prétendent que si on en mange, elles rendent le ventre plus léger, et les représentations qui s’offrent à l’esprit pendant le sommeil, moins grossières et plus tranquilles.

Alexandre, dans ses Successions des philosophes, dit avoir lu, dans les commentaires des pythagoriciens, que l’unité est le principe de toutes choses ; que de là est venue la dualité, qui est infinie, et qui est sujette à l’unité comme à sa cause ; que de l’unité et de la dualité infinie proviennent les nombres, des nombres les points, et des points les lignes ; que des lignes procèdent les figures planes, des figures planes les solides, des solides les corps, qui ont quatre éléments, le feu, l’eau, la terre, et l’air ; que de l’agitation et des changements de ces quatre éléments dans toutes les parties de l’univers résulte le monde, qui est animé, intellectuel et sphérique, ayant pour centre la terre, qui est de même figure et habitée tout autour ; qu’il y a des antipodes ; qu’eux et nous, marchons pieds contre pieds ; que la lumière et les ténèbres, le froid et le chaud, le sec et l’humide, sont en égale quantité dans le monde ; que quand la portion de chaleur prédomine, elle amène l’été, et que lorsque la portion de froidure l’emporte sur celle de la chaleur, elle cause l’hiver ; que si ces portions de froid et de chaud se trouvent dans un même degré de proportion, elles produisent les meilleures saisons de l’année : que le printemps, où tout verdit, est sain, et que l’automne, où tout dessèche, est contraire à la santé ; que même, par rapport au jour, l’aurore ranime partout la vigueur, au lieu que le soir répand sur toutes choses une langueur qui le rend plus malsain ; que l’air qui environne la terre est immobile, propre à causer des maladies, et à tuer tout ce qu’il renferme dans son volume ; qu’au contraire, celui qui est au-dessus, agité par un mouvement continuel, n’ayant rien que de très pur et de bienfaisant, ne contient que des êtres tout à la fois immortels et divins ; que le soleil, la lune et les autres astres sont autant de dieux par l’excès de chaleur qu’ils communiquent, et qui est la cause de la vie ; que la lune emprunte sa lumière du soleil ; que les hommes ont de l’affinité avec les dieux, en ce qu’ils participent à la chaleur ; que pour cette raison la divinité prend soin de nous ; qu’il y a une destinée pour tout l’univers en général, pour chacune de ses parties en particulier, et qu’elle est le principe du gouvernement du monde ; que les rayons du soleil pénètrent l’éther froid et l’éther épais. Or, ils appellent l’air l’éther froid, et donnent le nom d’éther épais à la mer et à I’humide. Us ajoutent que ces rayons du soleil percent dans les endroits les plus profonds, et que par ce moyen ils vivifient toutes choses ; que tout ce qui participe à la chaleur est doué de vie ; que par conséquent les plantes sont animées, mais qu’elles n’ont pas toutes une ame ; que l’ame est une partie détachée de l’éther froid et chaud, puisqu’elle participe à l’éther froid ; qu’elle diffère de la vie en ce qu’elle est immortelle, ce dont elle est détachée étant de même nature ; que les animaux s’engendrent les uns des autres par le moyen de la semence, mais que celle qui naît de la terre n’a point de consistance ; que la semence est une distillation du cerveau, laquelle contient une vapeur chaude ; que lorsqu’elle est portée dans la matrice, les matières grossières et le sang, qui viennent du cerveau, forment les chairs, les nerfs, les os, le poil et tout le corps, mais que la vapeur qui accompagne ces matières constitue lame et les sens ; que le premier assemblage des parties du corps se fait dans l’espace de quarante jours, et qu’après que, suivant des règles de proportion, l’enfant a acquis son parfait accroissement en sept ou neuf, ou au plus tard en dix mois, il vient au monde ; qu’il a en lui-même les principes de vie, qu’il reçoit joints ensemble, et dont chacun se développe dans un temps marqué, selon des règles harmoniques ; que les sens sont en général une vapeur extrêmement chaude, et la vue en particulier, ce qui fait qu’elle pénètre dans l’air et dans l’eau ; que la chaleur éprouvant une résistance de la part du froid, si la vapeur de l’air était froide, elle se perdrait dans un air de même qualité. Il y a de^ endroits où Pythagore appelle les yeux Us portes du soleil, et en dit autant sur l’ouïe et sur les autres sens.

Il divise l’ame humaine en trois parties, qui sont l’esprit, la raison et la passion. Ce philosophe enseigne que l’esprit et la passion appartiennent aussi aux autres animaux ; que la raison ne se trouve que dans l’homme ; que le principe de l’ame s’étend depuis le cœur jusqu’au cerveau, et que la passion est la partie de l’ame qui réside dans le cœur ; que le cerveau est le siége de la raison et de l’esprit, et que les sens paraissent être des écoulements de ces parties de l’ame ; que celle qui consiste dans le jugement est immortelle, à l’exclusion des deux autres ; que le sang sert à nourrir l’ame ; que la parole en est le souffle ; qu’elles sont l’une et l’autre invisibles, parceque l’éther lui-même est imperceptible ; que les veines, les artères et les nerfs sont les liens de l’ame ; mais que lorsqu’elle vient à se fortifier et qu’elle se renferme en elle-même, alors les paroles et les actions deviennent ses liens[162] ; que l’ame, jetée en terre, erre dans l’air avec l’apparence d’un corps ; que Mercure est celui qui préside sur ces êtres, et que de là lui viennent les noms de Conducteur, de Portier et de Terrestre, parcequ’il tire les âmes des corps, de la terre et de la mer ; qu’il conduit au ciel les âmes pures, et ne permet pas que les âmes impures approchent, ni de celles qui sont pures, ni se joignent les unes aux autres ; que les Furies les attachent avec des liens qu’elles ne peuvent rompre : que l’air entier est rempli d’ames ; qu’on les appelle démons et héros ; qu’ils envoient aux hommes les songes, leur annoncent la santé et la maladie, de même qu’aux quadrupèdes et aux autres bêtes ; que c’est à eux que se rapportent les purifications, les expiations, les divinations de toute espèce, les présages, et les autres choses de ce genre.

Pithagore disait qu’en ce qui regarde l’homme, rien n’est plus considérable que la disposition de l’ame au bien ou au mal, et que ceux à qui une bonne ame échéait en partage sont heureux ; qu’elle n’est jamais en repos, ni toujours dans le même mouvement : que le juste a l’autorité de jurer, et que c’est par équité que l’on donne à Jupiter l’épithète de Jureur ; que la vertu, la santé, et en général toute sorte de bien, sans en excepter Dieu même, sont une harmonie au moyen de laquelle toutes choses se soutiennent ; que l’amitié est aussi une égalité harmonique ; qu’il faut honorer les dieux et les héros, mais non également ; qu’à l’égard des dieux, on doit en tout temps célébrer leurs louanges avec chasteté et en habit blanc, au lieu que, pour les héros, il suffit qu’on leur porte honneur après que le soleil a achevé la moitié de la course de la journée ; que la pureté de corps s’acquiert par les expiations, les ablutions et les aspersions, en évitant d’assister aux funérailles, en se sevrant des plaisirs de l’amour, en se préservant de toute souillure, en s’abstenant de manger de la chair d’animaux sujets à la mort et susceptibles de corruption, en prenant garde de ne point se nourrir de mulets et de surmulets, d’œufs, d’animaux ovipares, de fèves, et d’autres animaux prohibés par les prêtres qui président aux mystères qu’on célèbre dans les temples. Aristote, dans son livre des Fèves, dit que Pythagore en défendait l’usage, soit parcequ’elles ont la figure d’une chose honteuse, soit parcequ’étant le seul des légumes qui n’a point de nœuds, elles sont l’emblème de la cruauté et ressemblent à la mort[163] ; ou parcequ’elles dessèchent, ou qu’elles ont quelque affinité avec toutes les productions de la nature ; ou parcequ’enfin on s’en servait dans le gouvernement oligarchique pour tirer au sort les sujets qu’on avait à élire. Il ne voulait point qu’on ramassât ce qui tombait de la table pendant le repas, afin qu’on s’accoutumât à manger modérément, ou bien en vue de quelque cérémonie mystérieuse. En effet, Aristophane, dans son traité des Demi-dieux, dit que ce qui tombe de la table appartient aux héros. Voici ses termes : Ne mangez point ce qui est tombé de la table. Pythagore comprenait dans ses défenses celles de manger d’un coq blanc, par la raison que cet animal est sous la protection de Jupiter ; que la couleur blanche est le symbole des bonnes choses ; que le coq est consacré à la lune, et qu’il indique les heures[164]. Il en disait autant de certains poissons, lesquels, consacrés aux dieux, il ne convenait pas plus de servir aux hommes, qu’il était à propos de présenter les mêmes mets aux personnes libres et aux esclaves. Il ajoutait que ce qui est blanc tient de la nature du bon, et le noir du mauvais ; qu’il ne faut pas rompre le pain, parcequ’anciennement les amis s’assemblaient pour le manger ensemble, comme cela se pratique encore chez les étrangers ; insinuant par-là qu’on ne doit pas dissoudre l’union de l’amitié. D’autres interprètent ce précepte comme relatif au jugement des enfers ; d’autres, comme ayant rapport au courage qu’il faut conserver pour la guerre ; d’autres encore, comme une marque que le pain est le commencement de toutes choses. Enfin le philosophe prétendait que la forme sphérique est la plus belle des corps solides, et que la figure circulaire l’emporte en beauté sur les figures planes ; que la vieillesse, et tout ce qui éprouve quelque diminution, ressortit à une loi commune ; qu’il en est de même de la jeunesse et de tout ce qui prend quelque accroissement ; que la santé est la persévérance de l’espèce dans le même état, au lieu que la maladie en est l’altération. Il recommandait de présenter du sel dans les repas, afin qu’on pensât à la justice, parceque le sel préserve de corruption, et que, par l’effervescence du soleil, il est formé des parties les plus pures de l’eau de la mer.

Voilà ce qu’Alexandre dit avoir lu dans les commentaires des philosophes pythagoriciens, et en quoi Aristote est d’accord avec lui.

Timon, qui censure Pythagore dans ses poésies bouffonnes, n’a pas épargné sa gravité et sa modestie.

Pythagore, dit-il, ayant renoncé à la magie, s’est mis à enseigner (les opinions pour surprendre les hommes par ses conversations graves et mystérieuses.

Xénophane relève ce qu’assurait Pythagore, qu’il avait existé auparavant sous une autre forme, lorsque, dans une élégie, il commence par ces paroles : « Je vais vous parler d’autres choses, je vais vous indiquer le chemin. » Voici comme en parle Xénophane :

On rapporte qu’en passant, il vit un jeune chien qu’on battait avec beaucoup de cruauté. Il en eut compassion, et dit : Arrêtez, ne frappez plus ! c’est l’ame infortunée d’un de mes amis ; je le reconnais à sa voix.

Cratinus lui lance aussi des traits, dans sa pièce intitulée la Pythagoricienne. Il l’apostrophe en ces termes dans celle qui a pour titre les Tarentins :

Ils ont coutume, lorsque quelqu’un sans étude vient parmi eux, d’essayer la force de son génie en confondant ses idées par des objections, des conclusions, des propositions composées de membres qui se ressemblent, des erreurs et des discours ampoulés ; tellement qu’ils le jettent dans un si étrange embarras, qu’il n’en peut sortir.

Mnésimaque, dans sa pièce d’Alcméon, s’exprime ainsi :

Nous sacrifions à Apollon, comme sacrifient les pythagoriciens, sans rien manger d’animé.

Aristophon, de son côté, plaisante sur le compte du philosophe, dans sa pièce intitulée le Pythagoricien :

Pythagore racontait qu’étant descendu aux enfers, il vit la manière de vivre des morts, et les observa tous ; mais qu’il remarqua une grande différence entre les pythagoriciens et les autres, les premiers ayant seuls l’honneur de manger avec Pluton, en considération de leur piété. A. Il faut, selon ce que vous dites, que ce dieu ne soit pas délicat, puisqu’il se plaît dans la compagnie de gens si sales.

Il dit aussi dans la même pièce :

Ils mangent des légumes et boivent de l’eau ; mais je défie que personne puisse supporter la vermine qui les couvre, leur manteau sale et leur crasse.

Pythagore eut une fin tragique. Il était chez Milon avec ses amis ordinaires, quand quelqu’un de ceux qu’il avait refusé d’admettre dans cette compagnie mit le feu à la maison. Il y en a qui accusent les Crotoniates d’avoir commis cette action, par la crainte qu’ils avaient de se voir imposer le joug de la tyrannie. Ceux-là racontent que, s’étant sauvé de l’incendie et étant resté seul, il se trouva près d’un champ planté de fèves, à l’entrée duquel il s’arrêta, en disant : « Il vaut mieux se laisser prendre que fouler aux pieds ces légumes, et j’aime mieux périr que parler. » Ils ajoutent qu’ensuite il fut égorgé par ceux qui le poursuivaient ; que plusieurs de ses amis, au nombre d’environ quarante, périrent dans cette occasion ; qu’il y en eut fort peu qui se sauvèrent, entre autres Archytas de Tarente, et Lysis, dont nous avons parlé ci-dessus. Dicéarque dit que Pythagore mourut à Métapont, dans le temple des Muses, où il s’était réfugié, et où la faim le consuma au bout de quarante jours. Héraclide, dans son abrégé des Vies de Satyrus, prétend que Pythagore ayant enterré Phérécide dans l’ile de Délos, revint en Italie, se trouva à un grand festin d’amitié que donnait Milon de Crotone, et qu’il se rendit de là à Métapont, où, ennuyé de vivre, il finit ses jours en s’abstenant de nourriture. D’un autre côté, Hermippe rapporte que, dans une guerre entre les Agrigentins et les Syracusains, Pythagore courut avec ses amis au secours des premiers ; que les Agrigentins furent battus, et que Pythagore lui-même fut tué par les vainqueurs, pendant qu’il faisait le tour d’un champ planté de fèves. Il raconte encore que les autres, au nombre de près de trente-cinq, furent brûlés à Tarente, parcequ’ils s’opposaient à ceux qui avaient le gouvernement en main. Une autre particularité dont Hermippe fait mention est que le philosophe, étant venu en Italie, se fit une petite demeure sous terre ; qu’il recommanda à sa mère d’écrire sur des tablettes tout ce qui se passerait ; qu’elle eût soin d’en marquer les époques, et de les lui envoyer lorsqu’il reparaîtrait ; que sa mère exécuta la commission ; qu’au bout de quelque temps Pythagore reparut avec un air défait et décharné ; que, s’étant présenté au peuple, il dit qu’il venait des enfers ; que, pour preuve de vérité, il lut publiquement tout ce qui était arrivé pendant son absence ; que les assistants, émus de ses discours, s’abandonnèrent aux cris et aux larmes ; que, regardant Pythagore comme un homme divin, ils lui amenèrent leurs femmes pour être instruites de ses préceptes, et que ces femmes furent celles qu’on appela pythagoriciennes. Tel est le récit d’Hermippe.

Pythagore avait épousé une nommée Théano, fille de Brontin de Crotone. D’autres disent qu’elle était femme de Brontin, et qu’elle fut disciple du philosophe. Il eut aussi une fille, nommée Damo, selon Lysis, dans son épître à Hipparque, où il parle ainsi de Pythagore :

Plusieurs personnes vous accusent de rendre publiques les lumières de la philosophie, contre les ordres de Pythagore, qui, en confiant ses commentaires à Damo sa fille, lui défendit de les laisser sortir de chez elle. En effet, quoiqu’elle pût en avoir beaucoup d’argent, elle ne voulut jamais les vendre, et aima mieux, toute femme qu’elle était, préférer à la richesse la pauvreté et les exhortations de son père.

Pythagore eut encore un fils, nommé Télauge, qui lui succéda, et qui, selon le sentiment de quelques uns, fut le maître d’Empédocle. On cite ces paroles, que celui-ci adressa à Télauge : « Illustre fils de Théano et de Pythagore. » Ce Télauge n’a rien écrit ; mais on attribue quelques ouvrages à sa mère. C’est elle qui, étant interrogée quand une femme devait être censée pure du commerce des hommes, répondit qu’elle l’était toujours avec son mari, et jamais avec d’autres. Elle exhortait aussi les mariées qu’on conduisait à leurs maris, de ne quitter leur modestie qu’avec leurs habits, et de la reprendre toujours en se rhabillant. Quelqu’un lui ayant demandé de quelle modestie elle parlait, elle répondit : De celle qui est la principale distinction de mon sexe.

Héraclide, fils de Sérapion, dit que Pythagore mourut âgé de quatre-vingts ans, selon le partage qu’il avait lui-même fait des différents âges de la vie ; mais, suivant l’opinion la plus générale, il parvint à l’âge de quatre-vingt-dix ans. Ces vers, que j’ai composés à son sujet, contiennent des allusions à ses sentiments :

Tu n’es pas le seul, ô Pythagore, qui t’abstiens de manger des choses animées ; nous faisons la même chose : car qui de nous se nourrit de pareils aliments ? Lorsqu’on mange du rôti, du bouilli, ou du salé, ne mange-t-on pas des choses qui n’ont plus ni vie ni sentiment ?

En voici d’autres semblables :

Pythagore était si grand philosophe, qu’il ne voulait point goûter de viande, sous prétexte que c’eût été un crime. D’où vient donc en régalait-il ses amis ? Étrange manie, de regarder comme permis aux autres ce que l’on croit mauvais pour soi-même !

En voici encore d’autres :

Veut-on connaître lesprit de Pythagore, que l’on envisage la face empreinte sur le[165] bouclier d’Euphorbe. Il prétend que c’est là ce qu’il était lorsqu’il vivait autrefois, et qu’il n’était point alors ce qu’il est à présent. Traçons ici ses propres paroles : Lorsque j’existais alors, je n’étais point ce que je suis aujourd’hui. Ceux-ci font allusion à sa mort :

Hélas ! pourquoi Pythagore honore-t-il les fèves au point de mourir avec se » disciples pour l’amour d’elles ? Il se trouve prés d’un champ planté de ce légume ; il aime mieux négliger la conservation de sa vie, par scrupule de les fouler aux pieds en prenant la fuite, qu’échapper à la main meurtrière des Agiigentins en se rendant coupable d’un crime.

Il florissait vers la soixantième olympiade. L’école dont il fut le fondateur dura près de dix-neuf générations, puisque les derniers pythagoriciens que connut Aristoxène furent Xénophile Chalcidien de Thrace, Phanton de Phliasie, Échecrates, Dioclès, et Polymneste, aussi Phliasiens. Ces philosophes étaient disciples de Philolaus et d’Euryte, tous deux natifs de Tarente.

Il y eut quatre Pythagores qui vécurent dans le même temps, et non loin les uns des autres. L’un était de Crotone, homme d’un caractère fort tyrannique ; l’autre, de Phliasie, maître d’exercices et baigneur, à ce qu’on dit ; le troisième, né à Zacynthe, auquel on attribue des mystères de philosophie qu’il enseignait, et l’usage de cette expression proverbiale : Le maître l’a dit. Quelques uns ajoutent à ceux-là un Pythagore de Reggio, statuaire de profession, et qui passe pour avoir le premier réussi dans les proportions ; un autre de Samos, aussi statuaire ; un troisième, rhéteur, mais peu estimé ; un quatrième, médecin, qui donna quelque traité sur la hernie et sur Homère. Enfin Denys parle d’un Pythagore écrivain en langue dorique. Ératosthène, en cela d’accord avec Phavorin dans son Histoire diverse, dit que, dans la quarante-huitième olympiade, celui-ci combattit le premier, selon les règles de l’art, dans les combats du ceste ; qu’ayant été chassé et insulté par les jeunes gens, à cause qu’il portait une longue chevelure et une robe de pourpre, il fut si sensible à cet affront, qu’il alla se mesurer avec des hommes, et les vainquit. Théétète lui adresse cette épigramme :

Passant, sache que ce Pythagore de Samos, à longue chevelure, se rendit fameux dans les combats du ceste. Oui, te dit-il, je suis Pythagore ; et si tu t’informes à quelque habitant d’Élée quels furent mes exploits, tu en apprendras des choses incroyables.

Phavorin assure que ce Pythagore se servait de définitions tirées des mathématiques ; que Socrate et ses sectateurs en firent un plus fréquent usage, lequel Aristote et les stoïciens suivirent après eux[166]. On le répute encore pour le premier qui donna au ciel le nom de monde, et qui crut que la terre est orbiculaire ; ce que néanmoins Théophraste attribue à Parménide, et Zénon à Hésiode. On prétend de plus qu’il eut un adversaire dans la personne de Cydon, comme Socrate eut le sien dans celle d’Antidocus[167]. Enfin on a vu courir l’épigramme suivante à l’occasion de cet athlète : Ce Pythagore de Samos, ce fils de Cratéus, tout à la fois enfant et athlète, vint du berceau à Olympie se distinguer dans les combats du ceste.

Revenons à Pythagore le philosophe, dont voici une lettre :

PYTHAGORE À ANAXIMÈNE.

« Vous, qui êtes le plus estimable des hommes, si vous ne surpassiez Pythagore en noblesse et en gloire, vous eussiez certainement quitté Milet pour nous joindre. Vous en êtes détourné par l’éclat que vous tenez de vos ancêtres, et j’avoue que j’aurais le même éloignement si j’étais Anaximène. Je conçois d’ailleurs que si vous quittiez vos villes, vous les priveriez de leur plus beau lustre, et les exposeriez à l’invasion des Mèdes[168]. Il n’est pas toujours à propos de contempler les astres, il convient aussi que l’on dirige ses pensées et ses soins au bien de sa patrie. Moi-même, je ne m’occupe pas tant de mes raisonnements que je ne m’intéresse quelquefois aux guerres qui divisent les Italiotes. »

Après avoir fini ce qui regarde Pythagore, il nous reste à parler de ses plus célèbres sectateurs, et de ceux que l’on met communément dans ce nombre ; à quoi nous ajouterons la suite des plus savants hommes jusqu’à Épicure, comme nous nous le sommes proposé dans le plan de cet ouvrage. Nous avons déjà lait mention de Théanus et de Télauge, à présent nous entrerons en matière par Empédocle, qui, selon quelques uns, fut disciple de Pythagore.


EMPÉDOCLE.

Empédocle, d’Agrigente, fut fils de Méton et petit-fils d’Empédocle. C’est le sentiment d’Hippobote et celui de Timée, qui, dans le quinzième livre de ses Histoires, dépeint Empédocle, aïeul du poëte, comme un homme fort distingué. Hermippe approche de leur opinion, et Héraclide, dans son traité des Maladies, la confirme, en assurant que le grand-père d’Empédocle descendait de famille noble, et qu’il entretenait des chevaux pour son service. Ératosthène, dans ses Victoires olympiques, ajoute à toutes ces particularités que le père de Méton remporta le prix dans la soixante-onzième olympiade ; en quoi il s’appuie du témoignage d’Aristote. Apollodore le grammairien, dans ses Chroniques, est de lavis de ceux qui font Empédocle fils de Méton. Glaucus rapporte qu’il se rendit chez les Thuriens lorsque cette colonie ne venait que d’être fondée. Ce même auteur remarque plus bas que ceux qui racontent qu’il s’enfuit de sa patrie, et que, s’étant réfugié chez les Syracusains, il porta avec eux les armes contre le peuple d’Athènes, ne prennent pas garde aux époques : « Car, dit-il, ou il devait être mort en ce temps-là, ou fort avancé en âge ; ce qui n’est nullement vraisemblable, puisque Aristote observe qu’Héraclite et Empédocle moururent à l’âge de soixante ans. Mais, continue Glaucus, ce qui peut avoir donné lieu à l’erreur, c’est que celui qui, dans la soixante-onzième olympiade, remporta le prix à la course du cheval portait le même nom, comme il conste par cette époque, que rapporte Apollodore. » Satyrus, dans ses E/cs, dit qu’Empédocle était fils d’Exénète ; qu’il eut un fils appelé de ce nom ; que, dans la même olympiade, le père fut vainqueur à la course du cheval, et le fils à la lutte, ou à la course, selon le témoignage d’Héraclide dans son Abrégé. J’ai lu, dans les Commentaires de Phavorin, qu’à cette occasion Empédocle sacrifia pour les spectateurs la figure d’un bœuf, qu’il avait pétrie de miel et de farine. Ce même auteur lui donne un frère, qu’il nomme Callicratide.

Télauge, fils de Pythagore, assure, dans une lettre à Philolaiis, qu’Empédocle était issu d’Archinomus. Au reste, on sait « le lui-même qu’il naquit à Agrigente en Sicile. Voici ce qu’il dit de sa patrie dans l’exorde de ses vers sur les purifications :

Chers amis, qui habitez la fameuse cité située près du fleuve Acragas, cette ville si considérable.

C’en est assez sur son origine. Timée raconte dans son neuvième livre qu’il fut disciple de Pythagore ; mais qu’ayant été surpris, comme Platon, dans un larcin de papiers, il ne fut plus admis aux conversations de ce philosophe. C’est de lui qu’Empédocle parle dans ces vers :

Entre ceux-là était un homme qui connaissait les choses les plus sublimes, et qui possédait plus que personne les richesses de l’ame.

D’autres prétendent qu’en s’énonçant ainsi, Empédocle avait égard à Parménide. Néanthe rapporte que les pythagoriciens avaient coutume de converser ensemble jusqu’au temps de Philolaûs et d’Empédocle ; mais que, depuis que celui-ci eut divulgué leurs sentiments par ses vers, on fit une loi qu’aucun poëte ne serait admis dans leurs entretiens. On raconte la même chose de Platon, qui pour un pareil cas fut exclu du commerce des pythagoriciens. Cependant Empédocle ne désigne pas lequel de ces philosophes fut celui dont il étudia les préceptes ; et on ne peut guère ajouter foi à une prétendue épître de Télauge, où il est dit qu’il s’attacha à Hippase et à Brontin. Selon Théophraste, il fut l’émule de Parménide, lequel il se proposa pour modèle dans ses poésies. En effet, il parle dans ses vers de la doctrine de la nature ; mais Hermippe soutient que ce fut Xénophane, et non Parménide, qu’Empédocle voulut égaler ; qu’ayant été longtemps en liaison avec le premier, il en imita le génie poétique, et qu’ensuite il fréquenta les pythagoriciens. Alcidamas, dans sa Physique, rapporte que Zenon et Empédocb ; prirent dans le même temps les instructions de Parménide ; mais qu’après s’être séparés, Zenon continiia ses études de philosophie en particulier, et qu’Empédocle se mit sous la discipline d’Anaxagoreet de Pythagore, ayant imité l’un dans ses recherches sur la nature, et l’autre dans la gravité de ses mœurs et de son extérieur.

Aristote, dans son ouvrage intitulé le Sophiste, attribue à Empédocle l’invention de la rhétorique, et donne celle de dialectique à Zénon. Dans son livre des Poëtes, il dit qu’Empédocle ressemblait beaucoup à Homère, qu’il avait l’élocution forte, et qu’il était riche en métaphores et en d’autres figures poétiques. Il composa entre autres un poëme sur la descente de Xerxès en Grèce, et un hymne à Apollon ; pièces que sa sœur ou sa fille, assure Jérôme, mit au feu, l’hymne sans y penser, mais les Persiques à dessein, sous prétexte que c’était un ouvrage imparfait. Le même auteur veut qu’Empédocle ait aussi écrit des tragédies et des ouvrages de politique ; mais Héraclide, fils de Sérapion, prétend que les tragédies qu’on lui suppose sont d’un autre. Jérôme atteste qu’il lui en est tombé quarante-trois entre les mains, etXéanthe certifie avoir lu des tragédies faites par Empédocle dans le temps de sa jeunesse.

Satyrus, dans ses Vies, le qualifie de médecin et excellent orateur. La preuve qu’il en allègue est qu’il eut pour disciple Gorgias de Léonte, fameux en ce genre de science, et qui a laissé des règles sur l’art de bien dire. Apollodore, dans ses Chroniques, remarque que Gorgias vécut jusqu’à l’âge de cent neuf ans, et Satyrus raconte qu’il disait avoir connu Empédocle exerçant la magie. Lui-même en convient dans ses poésies, lorsqu’entre autres choses il dit :

Vous connaîtrez ks remèdes qu’il y a pour les iiiau^ et pour soulager la vieillesse ; vous serez le seul à qui je donnerai ces lumières. Vous réprimerez la fureur des vents infatigables qui s’èîèveut sur la terre, et dont l’haleine dessèche les champs laboures ; ou bien, si vous voulez, vous pourrez exciter les onraf^ans. vous ferez naitre la sécheresse dans les temps pluvieux, vous ferez tomber dans les saisons les plus arides ces torrents d'eau qui déracinent les arbres et gâtent les moissons ; vous pourrez raèiîic évoquer les moits.

Timée, dans le dix-huitième livre de ses Histoires, dit aussi qu'Empédocle se fit admirer à plusieurs égards : qu'un jour surtout les vents périodiques, qu'on nomme étésiens, s'étant élevés avec tant de violence qu'ils gâtaient tous les fruits, il ordonna qu'on écorchât des ânes, que de leur peau on fit des outres, qu'ensuite on les plaçât au haut des collines et sur les sommets des montagnes pour rompre le vent, lequel cessa en effet ; ce qui le fit surnommer Maître des vents.

Héraclide, dans son livre des Maladies, assure qu'Empédocle dicta à Pausanias ce qu'il a écrit touchant une femme que l'on tenait pour morte. Selon Aristippe et Satyrus, il avait pour Pausanias une amitié si particulière, qu'il lui dédia son ouvrage sur la nature, en employant ces termes : Écoute-moi, Pausanias, fils du sage Anchite. Il lui fit encore l'épigramme suivante :

Gela est la patrie du célèbre disciple d'Esculape ; de Pausanias, surnommé fils d'Anchite ; de celui qui a sauvé du pouvoir de Proserpine plusieurs malades attaqués de langueurs mortelles.

Héraclide définit cet empêchement de la respiration, un état dans lequel le corps peut se conserver trente jours sans respiration et sans battement de pouls. De là vient qu'il appelle Empédocle médecin et devin ; ce qu'il infère encore de ces vers :

Je vous salue, chers amis, qui habitez la fameuse et grande cité près des rives dorées du lleuvc Acragas ! Vous ne vous attaeliez qu à des choses utiles, et je vous parais un Dieu plulôt^^1 qu'un mor-

1 La version latine, Fougeioiles et Boileau font dire à Empédocle qu'il est un dieu ; mais outre que le grec ne dit pas absolument cela, je ne pense pas que jamais personne se soit sérieusement dit immortel. Ménage explique cela des progrès d'Empédocle dans la sagesse. tel, lorsque je viens, honoré convenablement de tout le monde, me rendre auprès de vous. Quand, orné de couronnes ou de guirlandes, j'approche de ces florissantes villes, les hommes et les femmes viennent en foule me rendre leurs hommages. Je suis accompagné de ce grand nombre de gens qu'attire la recherche du gain, lie ceux qui s'appliquent à la divination, de ceux enfin qui souhaitent d'acquérir la science de connaître les maladies et de procurer la santé.

Empédocle appelait Agrigente une ville considérable, parceque, dit Potamilla, elle contenait huit cent^^1 mille habitants. De là ce mot d'Empédocle sur la mollesse de cette ville : Les Agrigentins jouissent des plaisirs avec autant d'ardeur que s^Hs devaient mourir demain, et bâtissent des maisons comme s'ils avaient toujours à vivre. Cleomène, chantre de vers héroïques, récita à Olympie ceux qu'Empédocle fit pour l'usage des expiations, comme le rapporte Phavorin dans ses Commentaires. Aristote dit qu'Empédocle avait de généreux sentiments, et qu'il était si éloigné de tout esprit de domination, qu'au rapport de Xanthus, qui vante ses qualités, la royauté lui ayant été olTerte, il la refusa par prédilection pour une condition médiocre. Timée ajoute à ce trait le récit d'une occasion où il fit voir qu'il avait le cœur populaire. Il lut invité à un repas par un des principaux de la ville : et comme on se mit à boire avant que de servir sur table, Empédocle, témoin du silence des autres conviés, s'impatienta, et ordonna qu'on apportât de quoi manger. Le uiaitre du logis s'excusa sur ce qu'il attendait un officier du conseil. Il arriva enfin ; et ayant été établi roi de la fête par les soins de celui qui donnait le régal, il fit entrevoir assez clairement des dispositions à la tyrannie, en voulant que les conviés bussent, ou qu'on leur répandit le vin sur la tète. Empédocle se tut ; mais le lendemain il convo(iua le conseil, fit condamner à mort cet

1 Ménage corrige, d'après Bocliart et Diodorc : deujc cent mille. officier, et celui qui avait fait les frais du repas. Tel fut le commencement de la part qu’il prit aux affaires publiques. Une autre fois, le médecin Acron priait le conseil de lui assigner une place où il pût élever un monument à son père, comme ayant surpassé tous les médecins en savoir. Empédocle empêcha qu’on ne lui octroyât sa demande, tant par des raisons prises de l’égalité, que par le discours qu’il lui tint : Quelle inscription voulez-vous, lui demanda-t-il, qu^oa mette sur le monument ? Sera-ce cette épitaphe :

Le grand médecin Acron d’Agrigente, fils d’un père célèbre, repose ici sous le précipice de sa glorieuse patrie^^1.

D’autres traduisent ainsi le second vers, Ce grand tombeau contient une grande tête. Il y a des auteurs qui attribuent cela à Simonide.

Enfin Empédocle abolit le conseil des mille, et lui substitua une magistrature de trois ans, dans laquelle il admettait non-seulement les riches, mais aussi des personnes qui soutinssent les droits du peuple. ïimée, qui parle souvent de lui, dit pourtant qu’il ne paraissait pas avoir un système utile au bien de sa patrie, parcequ’il témoignait beaucoup de présomption et d’amour-propre, témoin ce qu’il dit dans ces vers :

Je vous salue ! Ma personne vous parait celle d’un dieu plutôt que d’un mortel, quand je viens vers vous ; et le reste.

On raconte que lorsqu’il assista aux jeux olympiques, il attira sur lui l’attention de tout le monde ; de sorte que dans les conversations on ne s’entretenait de personne autant que d’Empédocle. Néanmoins, dans le temps qu’on rétablit la ville d’Agrigente, les parents de ses ennemis s’opposèrent à son retour ; ce qui l’engagea à se

1 Il y a ici un jeu de mois qui perd son sel dans la traduction ; il consiste en ce que le mot de grand est répété plusieurs fois. retirer dans le Péloponnèse sa vie. Timon ne l’a pas épargné ; au contraire, il l’invective dans ces vers :


Empédocle, hérissé de termes du barreau, et en ceci supérieur aux autres, créa des magistrats qui avaient besoin qu’on leur donnât des seconds.

Il y a différentes opinions sur le sujet de sa mort. Héraclide, qui détaille l’histoire de la femme censée n’être plus en vie, dit qu’Empédocle l’ayant ranimée, et mérité beaucoup de gloire par ce prodige, fit un sacrifice dans le champ de Pysianacte, auquel il invita ses amis, du nombre desquels fut Pausanias ; qu’après le repas, quelques uns se retirèrent pour se reposer, quelques autres se mirent sous les arbres d’un champ voisin, d’autres s’en allèrent où ils voulurent ; qu’Empédocle se tint dans la place qu’il avait occupée pendant le repas ; que le lendemain chacun s’étant levé, il n’y eut qu’Empédocle qui ne parut point ; qu’on le chercha, et questionna les domestiques pour savoir ce qu’il était devenu ; qu’un d’entre eux déclara qu’à minuit il avait entendu une voix forte qui appelait Empédocle par son nom ; que là-dessus il s’était levé, mais qu’il n’avait aperçu rien autre chose qu’une lumière céleste et la lueur de flambeaux : que ce discours causa une surprise extrême ; que Pausanias descendit de la chambre, et envoya des gens à la découverte d’Empédocle ; qu’enfin il cessa de se donner des peines inutiles, en disant qu’Empédocle avait reçu un bonheur digne de la dévotion qu’il avait fait paraître, et qu’il fallait lui immoler des victimes comme à un homme élevé au rang des dieux. Hermippe contredit Héraclide, en ce que le sacrifice fut offert à l’occasion d’une femme d’Agrigente nommée Panthée, qu’Empédocle avait guérie, quoique abandonnée des médecins : à quoi il ajoute que le nombre de ceux qu’il avait invités se montait à près de quatre-vingts personnes. Hippobote raconte qu’à son réveil Empédocle prit le chemin du mont Etna, qu’il se précipita dans les ouvertures de cette montagne, et disparut ainsi, dans le dessein de confirmer par-là le bruit de son apothéose ; mais que la chose se découvrit par une sandale, travaillée avec de l’airain, que le volcan rejeta en vomissant des flammes, et que l’on reconnut être une des siennes, telles qu’il avait coutume d’en porter. Néanmoins ce fait fut toujours démenti par Pausanias.

Diodore d’Éphèse, en parlant d’Anaximandre, dit qu’Empédocle le prenait pour modèle, qu’il l’imitait dans ses expressions ampoulées, et affectait la gravité de son habillement. On ajoute à cela que les habitants de Sélinunte, étant affligés de la peste causée par l’infection d’une rivière voisine qui exhalait de si mauvaises odeurs qu’elles produisaient des maladies et faisaient avorter les femmes, Empédocle imagina de conduire à ses propres dépens deux autres rivières dans celle-là, pour en adoucir les eaux par ce mélange ; qu’effectivement il fit cesser le fléau ; qu’ensuite il se présenta aux Sélinuntiens pendant qu’ils assistaient à un festin auprès de ce fleuve ; qu’à son aspect ils se levèrent, et lui rendirent les honneurs divins ; que ce fut pour les confirmer dans l’opinion qu’il était un dieu, qu’il prit la résolution de se jeter dans le feu. Mais ce récit est contesté par Timée, qui dit formellement qu’il se retira dans le Péloponnèse, d’où il ne revint jamais ; de sorte qu’on ne sait de quelle manière il finit ses jours. Dans son quatrième livre, il prend à tâche de décréditer le récit d’Héraclide, en disant que Pysianacte était de Syracuse, qu’il n’avait point de champ à Agrigente ; et qu’au reste ce bruit s’étant répandu touchant Empédocle, Pausanias, qui était riche, érigea à sa mémoire un monument, soit statue ou chapelle. « Et comment, poursuit-il, Empédocle se serait-il « jeté dans les ouvertures du mont Etna, lui qui n’en fit jamais mention, quoiqu’il ne demeurât pas loin de là ? Il mourut donc dans le Péloponnèse ; et on ne doit pas être surpris si on ne rencontre pas son sépulcre, a puisqu’on ignore la sépulture de plusieurs autres. » Timée conclut, en reprochant à Héraclide la coutume d’avancer des paradoxes, jusqu’à parler d’un homme tombé de la lune en terre. Hippobote dit qu’Empédocle eut d’abord à Agrigente une statue couverte dressée à son honneur, mais qu’ensuite elle fut placée découverte vis-à-vis le sénat des Romains, qui la transportèrent dans cet endroit. Il est aussi représenté dans quelques tableaux, qui existent encore. Néanthe de Cyzique, qui a écrit sur les pythagoriciens, rapporte qu’après la mort de Méton, la tyrannie commença à s’établir, et qu’Empédocle persuada aux Agrigentins de calmer leurs séditions et de conserver l’égalité dans leur gouvernement. Comme il possédait de gros biens, il dota plusieurs filles qui n’en avaient pas ; et Phavorin, dans le premier livre de ses Commentaires, dit qu’il était dans une si grande opulence qu’il portait la pourpre, un ornement d’or autour de la tête, des sandales d’airain, et une couronne delphienne. Il avait la chevelure longue, l’air imposant, se faisait suivre par des domestiques, et ne changeait jamais de manière et d’arrangement. C’est ainsi qu’il paraissait en public, et l’on remarquait dans son maintien une sorte d’apparence royale qui le rendait respectable. Enfin, un jour qu’il se transportait en chariot à Messine pour y assister à une fête solennelle, il tomba, et se cassa la cuisse, accident dont il mourut à l’âge de soixante-dix-sept ans. Il a son tombeau à Mégare. Aristote est d’un autre avis touchant son âge. Il ne lui donne que soixante ans de vie, d’autres cent neuf. Il florissait vers la quatre-vingt-quatrième olympiade. Démétrius de Trézène, dans son livre contre les Sophistes, nous apprend, en se servant des expressions d’Homère, qu’ayant pris un licou, il se pendit à un cornouiller fort haut, afin que son ame descendit de là aux enfers. Mais, dans la lettre de Télauge, dont nous avons parlé, il est dit qu’il tomba dans la mer par un effet de vieillesse, et qu’il s’y noya. Telles sont les opinions qu’on a sur sa mort. Voici des vers satiriques qui se trouvent sur son sujet dans notre recueil de vers de toutes sortes de mesures :

Empédocle, tu as purifié ton corps parle moyen des (lamines dévorantes qui s’élancent continuellement au travers des ouvertures de l’Etna. Je ne dirai pas que tu t’y es plongé de propos délibéré. Qu’on ignorât ton sort, c’était là ton dessein ; mais qu’il t’en coûtât la vie n’était pas ta volonté.

En voici encore d’autres :

Empédocle, dit-on, mourut d’une chute de chariot, qui lui cassa la cuisse droite. S’il fut assez malavisé pour s’être jeté dans les ouvertures du mont Etna, comment se peut-il que ses os reposent dans son sépulcre à Mégare ?

Au reste, Empédocle croyait qu’il y a quatre éléments, le feu, l’eau, la terre et l’air, accompagnés d’un accord qui les unit, et d’une antipathie qui les sépare. Il les nomme : le prompt Jupiter, Junon qui donne la vie, Pluton, et ycstis qui remplit de larmes les yeux des hu}nai)is. Jupiter est le feu, Junon la terre, Pluton l’air, et Nestis l’eau. Il ajoute que ces éléments, sujets à de continuels changements, ne périssent jamais, et que cet ordre de l’univers est éternel. Il conclut enfin que tantôt une correspondance unit ces parties, et que tantôt une contrariété les fait agir séparément. Il estimait que le soleil est un amas de feu, et un astre plus grand que la lune ; que celle-ci ressemble à un disque pour la figure ; que le ciel est semblable à du cristal, et que l’ame revêt toutes sortes de formes de plantes et d’animaux. Il assurait qu’il se souvenait d’avoir été autrefois jeune garçon et jeune fille, plante, poisson et oiseau.

On a en cinq cents vers ce qu’il a composé sur la nature et sur les expiations, et en six cents ce qu’il a écrit de la médecine. Nous avons parlé plus haut de ses tragédies.


ÉPICHARME.

Épicharme, natif de Cos et fils d'Élothale, étudia sous Pythagore. Il n'avait que trois mois lorsqu'on le porta à Mégare de Sicile, et de là à Syracuse, comme il le dit lui-même dans ses œuvres. Voici l'inscription qui se trouve au bas de sa statue :

Autant le soleil surpasse en éclat les autres aslres, et autant la force des vagues de la mer l'emporte sur la rapidité des fleuves, autant Épicharme, couronné par Syracuse sa patrie, excelle en sagesse par-dessus les autres hommes. Il a laissé des commentaires qui contiennent des sentences, et dans lesquels il traite de la nature et de la médecine. À la plupart de ces commentaires sont joints des vers acrostiches, qui prouvent indubitablement qu'il en est l'auteur.

Il mourut âgé de quatre-vingt-dix ans.


ARCHYTAS.

Archytas de Tarente, issu de Mnésagore, ou d'Hestiée selon Aristoxène, embrassa la secte de Pythagore. Ce fut lui qui, par une lettre qu'il écrivit à Denys, sauva la vie à Platon, dont le tyran avait résolu la mort. Il réunissait en sa personne tant de vertus, qu'admiré des uns et des autres pour son mérite, on lui confia jusqu'à sept fois la régence, malgré la loi qui défendait qu'on l'exerçât plus d'un an.

Platon lui écrivit deux fois en réponse à une lettre qu'il en avait reçue, et qui était conçue en ces termes :

ARCHYTAS À PLATON, SANTÉ.

« Je vous félicite de votre rétablissement, suivant ce que vous m’en dites, et comme je l’ai appris deDamiscus. Quant aux écrits dont vous m’avez parle, j’en ai eu soin, el me suis rendu en Lucanie auprès des parents d’Ocellus. Les commentaires sur la loi, la royauté, la piété, et la génération de toutes choses, sont entre mes mains. Je vous en ai même fait tenir une partie ; mais jusqu’ici on n’a encore pu recouvrer les autres. S’ils se retrouvent, soyez persuadé que je ne manquerai pas de vous les envoyer. » Tel était le contenu de la lettre d’Archytas, tel celui de la réponse suivante de Platon :

PLATON À ARCHYTAS, SAGESSE.

« Je ne saurais assez vous exprimer la satisfaction avec laquelle j’ai reçu les écrits que vous m’avez envoyés. Je fais de l’auteur un cas infini ; je l’admire en ce qu’il se montre digne de ses ancêtres du vieux temps, et si estimables pour leurs bonnes qualités. On les dit originaires de Myra, et du nombre de ces Troyens que Laomédon amena avec lui ; tous gens pleins de vertus, selon le témoignage qu’en rend l’histoire. Les commentaires dont vous me parlez et que vous souhaitez ne sont pas encore en assez bon état : n’importe, j « i vous les envoie tels qu’ils se trouvent. Nous pensons de même l’un et l’autre sur le soin avec lequel ils méritent d’être conservés ; aussi n’ai-je rien à vous recommander là-dessus. Je Unis : portez-vous bien. »

Voilà en quels termes ils s’écrivaient de part et d’autre. Il y a eu quatre Archytas : le premier est celui dont nous parlons ; le second était de Mitylène, et musicien de profession ; le troisième a écrit de l’agriculture ; le quatrième a composé des épigrammes. Quelques auteurs en comptent un cinquième, qu’ils disent avoir été architecte, et dont on a un ouvrage sur la mécanique, qui commence par ces mots : Tai appris ceci de Teucer de Ctirihage. On rapporte aussi du musicien Archytas que qucllu’un lui disant qu’on ne l’écoutait pas lorsqu’il discourail, il répondit que son instrument de musique parlait pour lui. Aristoxène raconte d’Archytas le pythagoricien que, pendant qu’il fut général, il ne perdit jamais de combat ; mais qu’ayant été démis de cet emploi par envie, l’armée succomba, et tomba au pouvoir des ennemis.

Celui-ci est le premier qui ait traité des mécaniques par des principes qui leur sont propres, et qui ait communiqué un mouvement organique à une figure faite géométriquement, en cherchant, par le moyen de la section d’un demi-cylindre, deux lignes proportionnelles, pour trouver la duplication du cube. Platon, dans sa République, atteste qu’on lui est aussi redevable de la découverte de la duplication du cube par la géométrie.


ALCMÉON.

Alcméon de Crotone, autre disciple de Pythagore, a principalement traité de la médecine, quoiqu’il ait aussi parlé de la nature, comme quand il dit que la plupart des choses humaines sont doubles[169]. Phavorin, dans son Histoire diverse, présume qu’il fut le premier qui enfanta un système de physique, et qui crut que la lune conserve éternellement la même nature. Il était fils de Pirithus, suivant son propre aveu dans l’exorde d’un ouvrage, en ces termes : Alcméon Crotoniate, fils de Pirithus, à Brontin, Léonte et Bathyllus, touchant les êtres invisibles. Les dieux ont une parfaite connaissance de ce qui regarde les choses mortelles ; mais les hommes n’en peuvent juger que par conjecture, et le reste. Il disait aussi que l’ame est immortelle, et qu’elle se meut continuellement, comme le soleil.


HIPPASUS.

Hippasus de Métapont était pythagoricien. Il croyait que le monde est sujet à des vicissitudes dont le temps est déterminé, que l’univers est fini, et qu’il se meut continuellement.

Démétrius, dans son traité des Auteurs de même nom, veut qu’il n’ait laissé aucun ouvrage. Il y a eu deux Hippasus ; celui-ci, et un autre qui a traité en cinq livres de la république de Lacédémone, sa patrie.


PHILOLAÜS.

Philolaüs de Crotone fut un autre philosophe de la secte de Pythagore. Ses ouvrages sur la philosophie pythagoricienne sont ceux que Platon pria Dion de lui acheter. Ce philosophe mourut, soupçonné d’aspirer à la tyrannie. Voici une de mes épigrammes à son occasion :

Les soupçons eurent toujours de mauvaises suites. Ne fissiez-vous aucun mal, on vous tiendra pour coupable, si vous paraissez en faire. Ainsi périt autrefois Philolaüs, par un soupçon qu’il voulait imposer un rude joug à Crotone sa patrie.

Il était dans l’opinion que tout se fait par le moyen de la nécessité et de l’harmonie. Il enseigna le premier que la terre se meut circulairement ; doctrine que d’autres attribuent à Icétas de Syracuse. Il composa un livre que Platon, dit Hermippe d’après quelque écrivain, lorsqu’il vint trouver Denys en Sicile, acheta des parents de Philolaüs pour la somme de quarante mines d’Alexandrie, et qu’il tira de ce livre les matériaux dont il se servit pour bâtir son Timée.

D’autres prétendent que Platon reçut ce livre de Denys, qu’il engagea à accorder la grâce à un jeune homme disciple de Philolaüs, lequel il avait condamné à mort. Dé- métrius, dans ses Auteurs de même, nom, assure qu’il fut le premier qui publia les dogmes des pythagoriciens sur la nature, et qui commencent par cette opinion : que la nature, le monde, et tout ce qu’il contient, renferment une harmonie des choses finies avec les choses infinies.


EUDOXE.

Eudoxe, fils d’Eschine, naquit à Gnide, et devint tout à la fois astrologue, géomètre, médecin et législateur. Il apprit d’Archytas la géométrie, et étudia la médecine sous Philistion de Sicile, dit Callimaque dans ses Tables. Sotion, dans ses Successions, nous dit qu’il eut Platon pour maître. Dans sa vingt-troisième année, Eudoxe, pauvre et nécessiteux, mais aussi empressé de s’instruire que touché de la réputation des disciples de Socrate, se rendit à Athènes avec le médecin Théomédon, qui le nourrissait, et qui, selon quelques uns, avait pour lui une tendresse toute particulière. Etant arrivé au Pirée, il allait régulièrement tous les jours à Athènes, d’où, après avoir entendu les orateurs, il revenait au logis. Son séjour dans ce lieu dura deux mois, au bout desquels il s’en retourna chez lui. Ses amis ayant contribué à lui amasser quelque argent, il partit pour l’Egypte, accompagné du médecin Chrysippe, et muni d’une lettre de recommandation qu’Agésilas lui donna pour Nectanabe, qui parla en sa faveur aux prêtres d’Egypte. Il s’arrêta dans ce pays pendant un an et quatre mois, se faisant raser la barbe et les sourcils. Si on en croit quelques uns, il s’y occupa à composer un ouvrage de mathématique, qu’il intitula Octaéteride. Il se rendit ensuite à Cyzique et dans la Propontide, où il exerça la philosophie. Enfin, après avoir vu Mausole, il reprit la route d’Athènes, et y parut avec un grand nombre de disciples, dans le dessein, à ce qu’on croit, de mortifier Platon, qui n’avait pas d’abord voulu le recevoir. Il y en a qui disent qu’étant avec plusieurs autres à un repas que donnait celui-ci, il introduisit l’usage de se placer à table en demi-cercle. Nicomaque, fils d’Aristote, lui attribue d’avoir dit que la volupté est un bien.

Eudoxe fut extraordinairement estimé dans sa patrie, témoin le décret qu’on y fit à son honneur. La Grèce n’eut pas moins de respect pour lui, tant à cause des lois qu’il donna à ses concitoyens, comme le rapporte Hermippe dans son quatrième livre des sept Sages, que par rapport à ses excellents ouvrages sur l’astrologie, la géométrie, et d’autres sciences.

Ce philosophe eut trois filles, nommées Actis, Philtis et Delphis. Ératosthène, dans ses livres adressés à Bâton[170], dit qu’il écrivit aussi des dialogues cyniques. D’autres, au contraire, prétendent qu’ils furent l’ouvrage d’auteurs égyptiens, qui les composèrent en leur langue, et qu’Eudoxe les traduisit en grec. Il prit de Chrysippe de Gnide, fils d’Érinée, les notions des choses qui regardent les dieux, le monde et les météores. Quant à la médecine, Il fut dressé à cette science par Philistion de Sicile. Au reste, il a laissé de fort beaux commentaires.

Outre ses trois filles, Eudoxe eut un fils appelé Aristagore, qui éleva Chrysippe, fils d’Æthlius. Ce Chrysippe est auteur d’un traité de médecine sur les maladies des yeux, auquel il travailla par occasion, en faisant des recherches physiques.

Il y a eu trois Eudoxes : celui-ci ; un autre, Rhodien de naissance et historien ; un troisième de Sicile, fils d’Agathocle, poëte comique, trois fois vainqueur dans les fêtes de Bacchus qui se célébraient en ville, et cinq fois dans celles de la campagne, selon Appollodore dans ses Chroniques. Nous trouvons encore un médecin de même nom, natif de Gnide, et de qui notre Eudoxe, dans son livre de la Circonférence de la terre, dit qu’il avait pour maxime d’avertir qu’il fallait tenir son corps et ses sens dans un mouvement continuel par toutes sortes d’exercices.

Le même rapporte que cet Eudoxe de Gnide était en vogue vers la cent troisième olympiade, et qu’il découvrit les règles des lignes courbes. Il mourut dans la cinquante-troisième année de son âge. Pendant qu’il était en Egypte auprès d’iconuphis Iléliopolitain, il arriva que le bœuf Apis lui lécba l’habit ; d’où les prêtres conclurent qu’il serait fort célèbre, mais qu’il ne vivrait pas longtemps. Ce récit de Phavorin, dans ses Commentaires, nous a donné matière à ces vers sur son sujet :

On dit qu’Eudoxe, étant à Memphis, s’informa de son sort en s’adressant au bœuf célèbre de ces lieux. L’animal ne répondit rien. Eh ! qu’aurait pu dire un bœuf ? Apis manque de voix, la nature ne lui en a pas donné l’usage : mais, se tenant de côté, il lécha l’habit d’Eudoxe. Qu’annonçait-il par là ? Qu’Eudoxe ne vivrait pas longtemps. En effet, il mourut bientôt, n’ayant vécu que cinquante trois ans

La grande réputation qu’il avait dans le monde fit que, par le changement de la seconde lettre de son nom, ou l’appela d’un autre, qui signifiait homme célèbre. Mais après avoir fait mention des philosophes pythagoriciens les plus distingués, venons-en à divers autres qui se sont rendus illustres, et commençons par Héraclite.



LIVRE ix.




HÉRACLITE.


Héraclite, fils de Blyson, ou d’Héracionte, selon quelques uns, naquit à Éphèse, et florit vers la soixante-neuvième olympiade. Il était haut de décisif dans ses idées, comme on en peut juger par un de ses ouvrages , où il dit que ce n’est oas une grande science qui forme l’esprit. Il enseignait à Hésiode, à Pythagore, à Xénophane et à Hécatée, que la seule sagesse consiste à connaitre la volonté suivant laquelle toutes choses e gouvernent dans l’univers; ajoutant qu’Homère et Archilochus méritaient d’être chassées des collèges à coups de poing.

Il avait pour maxime « qu’il faut étouffer les injures avec plus de soin qu’un incendie, et qu’un peuple doit combattre pour ses lois comme pour ses murailles. Z Il reprit aigrement les Éphésiens sur ce qu’ils avaient chassé son ami Hermodore.

Ils sont dignes, disait-il, qu’on les mette à mort dès l’âge de puberté, et qu’on laisse leur ville à des enfants, eux qui ont été assez lâches pour en chasser Hermodore leur bienfaiteur, en se servant des ces expressions : Que personne ne mérite notre reconnaissance; et si quelqu’un nous rend jusque là redevables envers lui, qu’il aille vivre ailleurs et avec d’autres.

On dit même que, requis par ses concitoyens de leur donner des loirs, Héraclite rejeta leur demande avec mépris, parcequ’une mauvaise police avait déjà corrompu la ville. S’en étant allé du côté du temple de Diane, il s’y mit à jouer avec des enfants. De quoi vous étonnez-vous, gens perdus de mœurs? dit-il à ceux qui l’examinaient. Ne vaut-il pas mieux s'amuser de cette façon, que partager avec vous l’administration des affaires publiques? A la fin il devint si misanthrope, qu’il se retira dans les montagnes, où il passait sa vie, ne se nourrissant que d’herbes et de racines. Il en contracta une hydropisie, qui l’obligea de revenir en ville, où il demanda énigmatiquement aux médecins s’ils pourraient bien changer la pluie en sécheresse? Ils ne le comprirent point; de sorte qu’il entra dans une étable et s’y enfonça dans du fumier de vache, espérant que la chaleur évaporerait par les pores les eaux dont il était surchargé. Il éprouva l’inutilité de ce remède et mourut âgé de soixante ans. Telle est notre épigramme à son sujet :

Je me suis souvent étonné qu’Héraclite se soit attiré une dure mort par une vie si dure. Une funeste hydropisie inonda son corps, glaça ses membres éteignit la lumière de ses yeux et les couvrit de ténèbres.

Hermippe rapporte qu’il consulta les médecins pour savoir s’il n’y avait pas moyen de pomper l’eau des intestins; qu’ils répondirent qu’ils n’en connaissaient aucun : que là-dessus il alla se mettre au soleil; qu’il ordonna à des enfants de le couvrir de fumier; que ce remède, dont il s’était avisé, l’exténua à un tel point qu’il en mourut deux jours après, et qu’on l’enterra dans la place publique. Néanthe de Cyzique dit au contraire que n’ayant pu se tirer de dessous le fumier, il resta dans cet état et fut mangé des chiens.

Il se fit admirer dès l’enfance. Lorsqu’il était jeune, il avouait qu’il ne savait rien; et quand il eut atteint l’âge viril, il se vantait de savoir tout. Il n’eut point de maître; aussi disait-il qu’il ne devait sa philosophie et toute sa science qu’à ses propres soins. Néanmoins Sotion assure avoir trouvé des auteurs qui attestent qu’il fut disciple de Xénophane. Il cite même Ariston, lequel, dans son livre sur Héraclite, veut que ce philosophe, ayant été guéri de son hydropisie, mourut d’une autre maladie; en quoi Hippobote est de même sentiment.

A la vérité, l’ouvrage qui porte son nom a en général la nature pour objet : aussi il roule sur trois sortes de matières, sur l’univers, sur la politique et la théologie. Selon quelques uns, il déposa cet ouvrage dans le temple de Diane, et l’écrivit exprès d’une manière obscure, tant afin qu’il ne fût entendu que par ceux qui en pourraient profiter, qu’afin qu’il ne lui arrivât pas d’être exposé au mépris du vulgaire. De là cette critique de Timon :

Entre ceux-là est Héraclite, ce criard mal bâti, cet injurieux discoureur, et ce diseur d’énigmes.

Théophraste attribue à son humeur mélancolique les choses qu’il a écrites imparfaitement, et celles qu’il a traitées différemment de ce qu’elles sont. Antisthène, dans ses Successions, allègue pour preuve de sa grandeur d’ame, qu’il céda à son frère la présidence des affaires de prêtrise. Au reste, son livre lui acquit tant d’honneur, qu’il eut des sectateurs qui portèrent le nom d’héraclitiens.

Voici en général quelles furent ses opinions. Il croyait que toutes choses sont composées du feu et se résolvent dans cet élément; que tout se fait par un destin, et que tout s’arrange et s’unit par les changements des contraires; que toutes les parties du monde sont pleines d’esprits et de démons. Il a parlé aussi des divers changements qui se remarquent dans les mouvements de la nature. Il croyait de plus que la grandeur du soleil est telle qu’elle le parait; que la nature de l’ame est une choses si profonde, qu’on n’en peut rien définir, quelque route qu’on suive pour parvenir à la connaître. Il disait que l’opinion de soi-même est une maladie sacrée, et la vue une chose trompeuse. Quelquefois il s’énonce d’une manière claire et intelligible, de sorte que les esprits les plus lents peuvent l’entendre, et que ce qu’il dit pénètre jusque dans le fond de l’ame. Il est incomparable pour la brièveté et pour la force avec laquelle il s’explique; mais exposons ses sentiments plus en détail.

Suivant ce philosophe, le fun est un élément, et c’est de ses divers changements que naissent toutes choses, selon qu’il est plus raréfié ou plus dense. Il s’en tient là, et n’explique rien ouvertement. Il croit que tout se fait par l’opposition qu’une chose a avec l’autre, et compare le cours de la nature à celui d’un fleuve. Il suppose l’univers fini, et n’admet qu’un seul monde, qui, comme il est produit par le feu, se dissout aussi par cet élément au bout de certains périodes; et cela, en vertu d’une destinée. Il appelle l’action des contraires, qui produit la génération, une guerre et une discorde; il nomme celle qui produit l’embrasement du monde, une paix et une union. Il qualifie aussi cette vicissitude une mouvement de haut en bas et de bas en haut, suivant lequel le monde se fait. Le feu condensé se change en humidité, qui, ayant acquis sa consistance, devient eau. L’eau épaissie se change en terre, et c’est là le mouvement du haut en bas. Réciproquement la terre liquéfiée se change en eau, de laquelle naît ensuite tout le reste par l’évaporation qui s’élève de la mer, et voilà le mouvement de bas en haut. Il est d’avis qu’il s’élève des évaporations de la terre et de la mer, les unes claires et pures, les autres ténébreuses; que les premières servent de nourriture au feu; que les premières servent de nourriture au feu, et les secondes à l’eau.

Il n’explique pas de quelle nature est le ciel qui nous environne. Il y suppose des espèces de bassins, dont la partie concave est tournée de notre côté; et les évaporations pures, qui s’y rassemblent, forment des flammes que nous prenons pour des astres. Les flammes qui forment le soleil sont extrêmement pures et vivres; celles des autres astres, plus éloignés de la terre, ont moins de pureté et de chaleur. La lune, comme plus voisine de la terre, ne passe pas par des espaces purs, au lieu que le soleil est placé dans un lieu put, clair et éloigné de nous à une distance proportionnée; ce qui fait qu’il éclaire et échauffe davantage. Les éclipses du soleil et de la lune viennent de ce que les bassins qui forment ces astres sont tournés à rebours de notre côté, et les phases que la lune présente chaque mois viennent de ce que le bassin qui la forme tourne peu à peu. Les jours et les nuits, les mois, les saisons, les années, les pluies, les vents et autres phénomènes semblables, ont leur cause dans les différences des évaporations. L’évaporation pure, enflammée dans le cercle du soleil, produit le jour; l’évaporation contraire à celle-là cause la nuit. Pareillement la chaleur, augmentée par les évaporations pures, occasionne l’été, et au contraire l’augmentation de l’humidité par les évaporations obscures amène l’hiver. Ainsi raisonne Héraclite sur les autres causes naturelles. Au reste, il ne s’explique, ni sur la forme de la terre, ni sur les bassins des astres. Voilà ce qu’on sait de ses opinions.

Nous avons eu occasion de parler, dans la Vie de Socrate, de ce que ce philosophe pendait d’Héraclite après en avoir lu le livre que lui remit Euripide, comme rapporte Ariston. Néanmoins Séleucus le grammairien dit qu’un nommé Croton, dans un ouvrage intitulé le Verseur d’eau, raconte que ce fut un certain Cratès qui le premier fit connaître ce livre en Grèce, et qui en avait cette idée, qu’il faudrait être nageur de Délos pour ne pas y suffoquer. Ce livre d’Héraclite est différemment intitulé : les Muses par les uns, de la Nature, par les autres. Diodote le désigne sous ce titre : le Moyen de bien conduire sa vie; d’autres le distinguent sous celui-ci : la Science des mœurs, renfermant une règle de conduite universelle.

Héraclite, interrogé pourquoi il ne répondait pas à ce qu’on lui demandait, réplique : C’est afin que vous parliez. Il fut recherché de Darius, et ce prince avait tant d’envie de jouir de sa compagnie, qu’il lui écrivit cette lettre :

LE ROI DARIUS, FILS D’HYSTASPE, AU SAGE HÉRACLITE D’ÉPHÉSE, SALUT.

« Vous avez composé un livre sur la nature, mais en termes si obscurs et si couverts, qu’il a besoin d’explication. En quelques endroits, si on prend vos expressions à la lettre, il semble que l’on ait une théorie de l’univers, des choses qui s’u font, et qui cependant dépendent d’un mouvement de la puissance divine. On est arrêté à la lecture de la plupart des passages; de sorte que ceux même qui ont manié le plus de volumes ignorent ce que vous avez précisément voulu dire. Ainsi le roi Darius, fils d’Hystaspe, souhaite de vous entendre, et de s’instruire par votre bouche de la doctrine des Grecs. Venez donc au plus tôt, et que je vous voie dans mon palais. C’est assez la coutume en Grèce d’être peu attentif au mérite des grands hommes, et de ne pas faire beaucoup de cas des fruits de leurs veilles, quoiqu’ils soient dignes qu’on y prête une sérieuse attention, et que l’on s’empresse à en profiter. Il n’en sera pas de même chez moi. Je vous recevrai avec toutes les marques d’honneur possibles, j’aurai journellement avec vous des entretiens d’estime et de politesse; en un mot, vous serez témoin du bon usage que je fera de vos préceptes. »

HÉRACLITE D’ÉPHÈSE AU ROI DARIUS, FILS D’HYSTASPE, SALUT

« Tous les hommes, quels qu’ils soient, s’écartent de la vérité et de la justice. Ils n’ont d’attachement que pour l’avarice; ils ne respirent que la vaine gloire, par un entêtement qui est le comble de la folie. Pour moi, qui ne connais point la malice, qui évite tout sujet d’ennui, qui ne m’attire l’envie de personne; moi, dis-je, qui méprise souverainement la vanité qui règne dans les cours, jamais il ne m’arrivera de mettre le pied sur les terres de Perse. Comment de peu de chose, je jouis agréablement de mon sort et vis à mon gré. »

Telles furent les dispositions de ce philosophe à l’égard du roi Darius. Démétrius, dans son livre des Auteurs de même nom, rapporte qu’il eut du mépris pour les Athéniens, malgré la grande opinion qu’ils avaient de son mérite, et que quoiqu’il ne fût pas fort estimé des Éphésiens, il préféra de demeurer chez eux. Démétrius de Phalère a aussi parlé de lui dans sa Défense de Socrate.

Son livre a eu plusieurs commentateurs : Antisthène; Héraclite et Cléanthe, natifs du Pont; Sphærus les stoïcien, Pausanias surnommé l’Héraclitiste, Nicomède, Denys et Diodote entre les grammairiens. Celui-ci prétend que cet ouvrage ne roule pas sur la nature, mais sur la politique, ce qui s’y trouve sur la première de ces matières n’y étant proposé que sous l’idée d’exemple. Jérôme nous instruit qu’un nommé Scythinus, poëte en vers ïambes, avait entrepris de versifier cet ouvrage.

On lit diverse épigrammes à l’occasion d’Héraclite, entre autres celle-ci :

Je suis Héraclite : à quel propos, gens sans lettres, voulez-vous me connaître de plus près? Un travail aussi important que le mien n’est pas fait pour vous; il ne s’adresse qu’aux savants. Un seul me suffit autant que trois mille. Que dis-je? Une infinité de lecteurs me vaut à peine un seul qui m’entend. J’en avertis, j’en instruis les mânes et les ombres.

En voici d’autres semblables :

Lecteur, ne parcourez pas Héraclite avec trop de vitesse. Les routes qu’il trace sont difficiles à trouver. Vous avez besoin d’un guide qui vous conduise à travers les ténèbres qu’il répand sur ses écrits, et, à moins qu’un fameux devin ne vous déchiffre le sens de ses expressions, vous n’y verrez jamais clair.

Il y a eu cinq Héraclites : le premier est celui-ci; le second, poëte lyrique, qui a fait l’éloge des douze dieux; le troisième, natif d’Halicarnasse et poëte élégiaque, au sujet duquel Callimaque composa ces vers :

Héraclite, na nouvelle de la mort m’a arraché les larmes des yeux, en me souvenant combien de jours nous avons passés ensemble à mêler le sérieux avec le badin. Hélas! où es-tu maintenant, cher hôte d’Halicarnasse? Tu n’existes plus qu’en poussière; mais les fruits de ta verve subsistent encore, et ne sont point soumis au pouvoir de la mort.

Le quatrième Héraclite de nom, né à Lesbos, a écrit l’histoire de Macédoine; le cinquième n’a produit que des sottises, auxquelles il s’est amusé, au lieu de suivre sa profession de joueur de harpe.




XÉNOPHANE.

Xénophane, fils de Dexius ou d’Orthomène, au rapport d’Apollodore, naquit à Colophon. Timon parle de lui avec éloge.

Xénophane moins vain, et le fléau d’Homère par ses critiques.

Chassé de sa patrie, il se réfugia à Zancle en Sicile, et de là à Catane. Selon les uns, il n’eut point de maître; selon les autres, il fut disciple de Boton d’Athènes, ou d’Archélaüs selon quelques uns. Sotion le croit contemporain d’Anaximandre.

Il composa des poésies élégiaques et des vers ïambes contre Hésiode et Homère, qu’il critique sur les choses qu’ils ont dites des dieux. Il déclamait lui-même ses vers. On veut aussi qu’il ait combattu les sentiments de Thalès, de Pythagore et d’Épiménide. Au reste, il mourut fort âgé; témoignage qu’il rend de lui-même dans ces vers :

Il y a déjà soixante-sept ans que la Grèce vante mes lumières, et dès avant ce temps-là j’en comptais vingt-cinq depuis ma naissance, si tant est que je puisse supputer mon âge avec certitude.

Il supposait quatre éléments, dont toutes choses sont composées, et admettait des mondes infinis, qu’il disait n’être sujets à aucun changement. Il croyait que les nuées sont formées de vapeurs que le soleil élève et soutient dans l’air; que la substance divine est sphérique et ne ressemble point à l’homme; qu’elle voit et entend tout, mais ne respire point; qu’elle réunit tout en elle-même, l’entendement, la sagesse et l’éternité. Il est le premier qui ait dit que tout être créé est corruptible. Il définissait l’ame un esprit, et mettait les biens au-dessous de l’entendement. Il était dans l’opinion qu’on ne doit approcher des tyrans, ou en aucune façon, ou avec beaucoup de douceur. Empédocle lui ayant dit qu’il était difficile de rencontrer une homme sage : « Vous avez raison, répondit-il, car pour en trouver un, il faut être sage soi-même. » Sotion prétend qu’avant lui personne n’avança que toutes choses sont incompréhensibles; mais il se trompe. Xénophane a écrit deux mille vers sur la fondation de Colophon et sur une colonie italienne envoyée à Élée. Il était en réputation vers la soixantième olympiade.

Démétrius de Phalère, dans son livre de la Vieillesse, et Panétius le stoïcien, dans son ouvrage de la Tranquillité, racontent qu’il enterra ses fils de ses propres mains, comme Anaxagore. Il parait, suivant ce que dit Phavorin, livre premier de ses Commentaires, que les philosophes pythagoriciens Parméniscus et Orestade pratiquèrent la même chose à l’égard de leurs enfants.

Il y a eu un autre Xénophane de Lesbos, poëte en vers ïambes. Voilà ceux qu’on appelle les philosophes divers.




PARMÉNIDE.

Parménide, fils de Pyrétus et natif d’Élée, fut disciple de Xénophane, quoique Théophraste, dans son Abrégé, le fasse disciple d’Anaximandre. Cependant, bien qu’il ait eu Xénophane pour maître, au lieu de l’avoir suivi, il se lia avec Aminias, ensuite avec Diochète, lequel, dit Sotion, était pythagoricien et pauvre, mais fort honnête homme. Aussi fut-ce pour ces raisons que Parménide s’attacha plus à lui qu’à tout autre, jusque là qu’il lui éleva une chapelle après sa mort. Parménide, également noble et riche, dut aux soins d’Amidias, et non aux instructions de Xénophane, le bonheur d’avoir acquis la tranquillité d’esprit.

On tient de lui ce système que la terre est ronde, et située au centre du monde. Il croyait qu’il y a deux éléments, feu et la terre, dont le premier a la qualité d’ouvrier, et le second lui sert de matière; que l’homme a été premièrement formé par le soleil, qui est lui-même composé de froid et de chaud; qualités dont l’assemblage constitue l’essence de tous les êtres. Selon ce philosophe, l’ame et l’esprit ne sont qu’une même chose, comme le rapporte Théopharste dans ses livres de physique, où il détaille les sentiments de presque tous les philosophes. Enfin il distingue une double philosophie, l’une fondée sur la vérité, l’autre sur l’opinion. De là ce qu’il dit : « Il faut que vous connaissiez toutes choses : la simple vérité qui parle toujours sincèrement, et les opinions des hommes, sur lesquelles il n’y a point de fond à faire. »

Il a expliqué en vers ses idées philosophiques, à la manière d’Hésiode, de Xénophane et d’Empédocle. Il établissait la raison dans le jugement, et ne trouvait pas que les sens pussent suffire pour juger sainement des choses.

Que les apparences diverses, disait-il, ne t’entrainent jamais à juger sans examen, sur le faux rapport des yeux, des oreilles, ou de la langue. Mais discerne toutes choses par la raison.

C’est ce qui donna à Timon occasion de dire, en parlant de Parménide, que son grand sens lui fit rejeter les erreurs qui s’insinuent dans l’imagination.

Platon composa, à la louage de ce philosophe, un dialogue qu’il intitula Parménide, ou des Idées. Il florissait vers la soixante-neuvième olympiade, et parait avoir observé le premier que l’étoile du matin et celle du soir sont le même astre, écrit Phavorin dans le cinquième livre de ses Commentaires. D’autres attribuent cette observation à Pythagore. Callimaque conteste au philosophe le poëme qu’on lui attribue.

L’histoire porte qu’il donna, dans son Histoire diverses, le répute pour le premier qui s’est servi du syllogisme appelé Achille.

Il y a eu un autre Parménide, auteur d’un traité de l’art oratoire.




MÉLISSE.

Mélisse de Samos, et fils d’Ithagène, fut auditeur de Parménide. Il eut aussi des entretiens sur la philosophie avec Héraclite, qui le recommanda aux Éphésiens, dont il était inconnu, de même qu’Hippocrate recommanda Démocrite aux Abdéritains. Ce fut un homme orné de vertus civiles, par conséquent fort chéri et estimé de ses concitoyens. Devenu amiral, il se conduisit dans cet emploi de manière à faire paraître encore plus la vertu qui lui était naturelle.

Il supposait l’univers infini, immuable, immobile, unique, semblable à lui-même, et dont tous les espaces sont remplis. Il n’admettait point de mouvement réel, n’y en ayant d’autre qu’un apparent et imaginaire. Par rapport aux dieux, il était d’avis qu’il n’en faut rien définir, parcequ’on les connaît point assez pour expliquer leur essence.

Apollodore dit qu’il florissait vers la quarante-vingt-quatrième olympiade.

ZÉNON.

Zénon naquit à Élée. Apollodore, dans ses Chroniques, le dit issu de Pyrithus. Quelques uns lui donnent Parménide pour père; d’autres le font fils de Téleutagore par nature, et celui de Parménide par adoption. Timon parle de lui et de Mélisse en ces termes :

Celui qui possède les forces d’une double éloquence est à l’abri des atteintes de Zénon dont la critique n’épargne rien, et à couvert des contentions de Mélissus, qui, ayant peu de fausses idées, en a corrigé beaucoup.

Zénon étudia sous Parménide, qui le prit en amitié. Il était de haute taille, suivant la remarque de Platon dans le dialogue de Parménide, lequel, dans celui des Sophistes, lui donne le nom de Palamède d’Élée. Aristote lui fait gloire d’avoir inventé la dialectique, et attribue l’invention de la rhétorique à Empédocle. Au reste, Zénon s’est fort distingué, tant par sa capacité dans la philosophie, que par son habileté dans la politique. En effet, on a de lui des ouvrages pleins de jugement et d’érudition.

Héraclide, dans l’Abrégé de Satyrus, raconte que Zénon, résolu d’attenter à la vie du tyran Néarque, appelé par d’autres Diomédon, fut pris, et mis en lieu de sûreté; qu’interrogé sur ses complices et sur les armes qu’il avait assemblées à Lipara, il répondit, exprès pour montrer qu’il était abandonné et sans appui, que tous les amis du tyran étaient ses complices; qu’ensuite, en ayant nommé quelques uns, il déclara qu’il avait des choses à dire è l’oreille de Néarque, laquelle il saisit avec les dents, et ne lâcha que par les coups dont il fut percé; de sorte qu’il eut le même sort qu’Aristogiton, l’homicide d’un autre tyran.

Démétrius, dans ses Auteurs de même nom, prétend que Zénon arracha le nez à Néarque : et Antisthène, dans ses Successions, assure qu’après qu’il eut nommé ses complices, le tyran l’interrogea s’il y avait encore quelque coupable; qu’à cette demande, il répondit : Oui, c’est toi-même, qui es la peste de la ville; qu’ensuite il adressa ces paroles à ceux qui étaient présents : Je m’étonne de votre peu de courage, si, après ce qui m’arrive, vous continuez encore de porter le joug de la tyrannie; qu’enfin, s’étant mordu la langue en deux, il la cracha au visage du tyran; que ce spectacle anima tellement le peuple, qu’il se souleva contre Néarque, et l’assomma à coups de pierres. La plupart des auteurs s’accordent dans les circonstances de cet événement; mais Hermippe dit que Zénon fut jeté et mis en pièces dans un mortier. Cette opinion est celle que nous avons suivie dans ces vers sur le sort du philosophe :

Affligé de la déplorable oppression d’Élée la patrie, tu veux, courageux Zénon, en être le libérateur. Mais le tyran, qui échappe à ta main, te saisit de la sienne, et t’écrase, par un cruel genre de supplice, dans un mortier, à coups de pilon.

Zénon étant encore illustre à d’autres égards. Semblable à Héraclite, il avait l’ame si élevée, qu’il méprisait les grands. Il en donna des preuves en ce qu’il préféra, à la magnificence des Athéniens, Élée, sa patrie, chétive ville, autrefois appelée Hyelé, et colonie des Phocéens; mais recommandable pour la probité de ses habitants. Aussi allait-il peu à Athènes, se tenant chez lui la plupart du temps.

Il est le premier qui, dans le dispute, ait fait usage de l’argument connu sous le nom d’Achille, quoi qu’en puisse dire Phavorin, qui cite avant lui Parménide et plusieurs autres.

Il pensait qu’il y a plusieurs mondes et point de vide; que l’essence de toutes choses est composée de changements réciproques du chaud, du froid, du sec et de l’humide; que les hommes sont engendrés de la terre, et que l’ame est un mélange des éléments dont nous avons parlé, mais en telle proportion, qu’elle ne tient pas plus de l’un que de l’autre.

On raconte que, piqué au vif à l’occasion de quelques injures que l’on vomissait contre lui, quelqu’un l’ayant repris de sa colère, il répondit : Si je ne suis pas sensible aux invectives, le serai-je aux louanges?

En parlant de Zénon de Cittien, nous avons fait mention de huit personnes de même nom. Celui-ci florissait vers la soixante dix-neuvième olympiade.




LEUCIPPE.

Leucippe était d’Élée, ou d’Abdère selon quelques uns, ou de Milet selon d’autres.

Ce disciple de Zénon croyait que le monde est infini; que ses parties se changent l’une dans l’autre; que l’univers est vide et rempli de corps; que les mondes se forment par les corps qui tombent dans le vide et s’accrochent l’un à l’autre; que le mouvement qui résulte de l’accroissement de ces corps produit les astres; que le soleil parcourt le plus grand cercle autour de la lune; que la terre est portée comme un chariot; qu’elle tourne autour du centre, et que sa figure est pareille à celle d’un tambour. Ce philosophe est le premier qui ait établi les atomes pour principes. Tels sont les sentiments en général; les voici plus en détail :

Il croyait, comme on vient de le dire, que l’univers est infini; que, par rapport à quelques unes de ses parties, il est vide, et plein par rapport à quelques autres. Il admettait des éléments, qui servent à produire des mondes à l’infini, et dans lesquels ils se dissolvent. Les mondes, suivant ce philosophe, se font de cette manière : un grand nombre de corpuscules, détachés de l’infini et différents en toutes sortes de figures, voltigent dans le vide immense, jusqu’à ce qu’ils se rassemblent et forment un tourbillon, qui se meut en rond de toutes les manières possibles, mais de telle sorte que les parties qui sont semblables se séparent pour s’unir les unes aux autres. Celles qui sont agitées par un mouvement équivalent ne pouvant être également transportées circulairement, à cause de leur trop grand nombre, il arrive de là que les moindres passent nécessairement dans le vide extérieur, pendant que les autres restent, et que, jointes ensemble, elles forment un premier assemblage de corpuscules, qui est sphérique. De cet amas conjoint se fait une espèce de membrane, qui contient en elle-même toutes sortes de corps, lesquels étant agités en tourbillon, à cause de la résistance qui vient du centre, il se fait encore une petite membrane, suivant le cours du tourbillon, par le moyen des corpuscules qui s’assemblent continuellement. Ainsi se forme la terre, lorsque les corps qui avaient été poussés dans le milieu demeurent unis les uns aux autres. Réciproquement l’air, comme une membrane, augmente selon l’accroissement des corps qui viennent de dehors, et, étant agité en tourbillon, il s’approprie tout ce qu’il touche. Quelques uns de ces corpuscules, desséchés et entraînés par le tourbillon qui agite le tout, forment, par leur entrelacement, un assemblage, lequel, d’abord humide et bourbeux, s’enflamme ensuite, et se transforme en autant d’astres différents. Le cercle du soleil est le plus éloigné, celui de la lune le plus voisin de la terre; ceux des autres astres tiennent le milieu entre ceux-là. Les astres s’enflamment par la rapidité de leur mouvement. Le soleil tire son feu des astres; la lune n’en reçoit que très peu. Tous les deux s’éclipsent, parceque la terre est entraînée par son mouvement vers le midi; ce qui fait que les pays septentrionaux sont pleins de neige, de brouillards et de glace. Le soleil s’éclipse rarement; mais la lune est continuellement sujette à ce phénomène, à cause de l’inégalité de leurs orbes. Au reste, de même que la génération du monde, de même aussi ses accroissements, ses diminutions et ses dissolutions dépendent d’une certaines nécessité dont le philosophe ne rend point raison.




DÉMOCRITE.

Démocrite, fils d’Hégésistrate, ou d’Athénocrite selon les uns, ou même de Damasippe selon d’autres, naquit à Abdère, sinon à Milet, suivant une troisième opinion.

Il fut disciple de quelques mages et de philosophes chaldéens, que le roi Xerxès, rapporte Hérodote, laissa pour précepteur à son père lorsqu’il le reçut chez lui. Ce fut d’eux qu’il apprit la théologie et l’astrologie dès son bas âge. Ensuite il s’attacha à Leucippe, et fréquenta, disent quelques uns, Anaxagore, quoiqu’il eût quarante ans moins que lui. Phavorin, dans son Histoire diverse, raconte que Démocrite accusait celui-ci de s’être approprié ce qu’il avait écrit touchant le soleil et la lune, d’avoir traité ses opinions de surannées, et soutenu qu’elles n’étaient pas de lui, jusque là même qu’il avait défiguré son système sur la formation du monde et sur l’entendement, par dépit de ce qu’Anaxagore avait refusé de l’admettre dans son commerce. Cela étant, comment a-t-il pu être son disciple? Démétrius, dans son livre des Auteurs de même nom, et Antisthène dans ses Successions, disent qu’il alla trouver en Égypte les prêtres de ce pays, qu’il apprit d’eux la géométrie, qu’il se rendit en Perse auprès des philosophes chaldéens, et pénétra jusqu’à la mer Rouge. Il y en a qui assurent qu’il passa dans les Indes, qu’il conversa avec des gymnosophistes, et fit un voyage en Éthiopie.

Il était le troisième fils de son père, dont le bien ayant été partagé, il prit, disent la plupart des auteurs, la moindre portion, qui consistait en argent, dont il avait besoin pour voyager; ce qui donna lieu à ses frères de soupçonner qu’il avait dessein de les frauder. Démétrius ajoute que sa portion se montait à près de cent talents, et qu’il dépensa toute la somme.

Il avait tant de passion pour l’étude, qu’il se choisit dans le jardin de la maison un cabinet où il se renferma. Un jour, son père ayant attaché à l’endroit un bœuf qu’il voulait immoler, il y fut longtemps avant que Démocrite s’en aperçût, tant il était concentré en lui-même; encore ne sut-il qu’il s’agissait d’un sacrifice que lorsque son père le lui apprit, et lui ordonna de prendre garde au bœuf.

Démétrius raconte qu’il vint à Athènes; qu’à cause du mépris qu’il avait pour la gloire, il ne chercha point à s’y faire connaître, et que, quoiqu’il eût occasion de voir Socrate, il ne fut pas connu de ce philosophe; aussi dit-il : « Je suis venu à Athènes, et en suis sorti inconnu. »

Thrasyllus dit que si le dialogue intitulé les Rivaux est de Platon, Démocrite pourrait bien être le personnage anonyme qui se rencontre avec Œnopide et Anaxagore, et dans une conversation sur la philosophie avec Socrate, qui compare le philosophe à un athlète qui fait cinq sortes d’exercices. En effet, il était quelque chose de pareil en philosophie; car il entendait la physique, la morale, les humanités, les mathématiques, et avait beaucoup d’expérience dans les arts. On a de lui cette maxime : « La parole est l’ombre des actions. » Démétrius de Phatère, dans l’Apologie de Socrate, nie que Démocrite soit jamais venu à Athènes; en quoi il paraît encore plus grand, puisque s’il méprisa une ville si célèbre, il fit voir qu’il ne cherchait pas à tirer sa renommée de la réputation du lieu, mais que par sa présence il pouvait lui communiquer un surcroit de gloire.

Au reste, ses écrits le donnent à connaître. Selon Thrasyllus,il paraît avoir suivi les opinions des philosophes pythagoriciens, d’autant plus qu’il parle de Pythagore même avec de grands éloges, dans un ouvrage qui en porte le nom. D’ailleurs il semble qu’il ait tellement adhéré aux dogmes de ce philosophe, qu’on serait porté à croire qu’il en fut le disciple, si on n’était convaincu du contraire par la différence des temps. Glaucus de Reggio, son contemporain, atteste qu’il eut quelque pythagoricien pour maître, et Apollodore de Cyzique prétend qu’il fut lié d’amitié avec Philolaüs. Au rapport d’Antisthène, il s’exerçait l’esprit de différentes manières, tantôt dans la retraire, tantôt parmi les sépulcres.

Démétrius raconte qu’après avoir fini ses voyages et dépensé tout son bien, il vécut pauvrement; de sorte que son frère Damaste, pour soulager son indigence, fut obligé de le nourrir. L’événement ayant répondu à quelques unes de ses prédictions, plusieurs le crurent inspiré et le jugèrent déjà digne qu’on lui rendit les honneurs divins. Il y avait une loi qui interdisait la sépulture dans sa patrie à quiconque avait dépensé son patrimoine. Démocrite, dit Antisthène, informé de la chose, et ne voulant point donner prise à ses envieux et ses calomniateurs, leur lut son ouvrage intitulé du Grand Monde, ouvrage qui surpasse tous ses autres écrits. Il ajoute que cela lui valut cinq cents talents, qu’on lui dressa des statues d’airain, et que lorsqu’il mourut il fut enterré aux dépens du public, après avoir vécu cent ans et au delà. Démétrius, au contraire, veut que ses parents lurent son ouvrage du Monde, et qu’il ne fut estimé qu’à cent talents. Hippobote en fait le même récit.

Aristoxème, dans ses Commentaires historiques, rapporte que Platon voulut brûler tout ce qu’il avait pu recueillir des œuvres de Démocrite; mais qu’Amyclas et Clinias, philosophe pythagoriciens, l’en détournèrent, en lui représentant qu’il n’y gagnerait rien, parceque ces ouvrages étaient déjà trop répandus. Cela est si vrai, que quoique Platon fasse mention de presque tous les anciens sages, il garde absolument le silence sur Démocrite, même à l’égard de certains passages susceptibles de critique, sachant apparemment qu’avec les mauvaises dispositions qu’on lui connaissait à son égard, il passerait autrement pour s’être déchaîné contre le meilleur des philosophes, à qui Timon n’a pu refuser ces louanges : « Tel qu’était Démocrite, plein de prudence et agréable dans ses discours. »

Démocrite, dans son traité intitulé le petit Monde, dit qu’il était jeune homme lorsque Anaxagore avançait déjà en âge, lequel avait alors quarante ans de plus que lui. Il nous apprend qu’il composa ce traité sept cent trente ans après la ruine de Troie. Il était donc né, comme le remarque Apollodore dans ses Chroniques, vers la quatre-vingtième olympiade, ou, selon le calcul de Thrasyllus dans son ouvrage Des choses qu’il faut savoir avant de lire Démocrite, le troisième année de la soixante-dix-septième olympiade, par conséquent un an plus âgé que Socrate, par conséquent encore contemporain d’Archélaüs disciple d’Anaxagore, et d’Œnopide de qui il a parlé. Il fait mention de l’opinion de Parménide et de Zénon, philosophe célèbres de son temps, au sujet de l’unité, ainsi que Protagoras d’Abdère, que l’on convient avoir été contemporain de Socrate.

Apollodore, dans se septième livre de ses Promenades, raconte qu’Hippocrate étant allé voir Démocrite, celui-ci envoya querir du lait, et qu’après l’avoir regardé, il dit que c’était du lait d’une chèvre noire qui avait porté pour la première fois; ce qui donna de lui une grande idée à Hippocrate, qui s’était fait accompagner par une jeune fille. Démocrite la remarque. Bonjour, ma fille, lui dit-il. Mais l’ayant revue le lendemain, il la salua par ces mots : Bonjour, femme. Effectivement elle l’était devenue dès la nuit dernière.

Voici de quelle manière il mourut, selon Hermippe. Il était épuisé de vieillesse, et paraissait approcher de sa fin, ce qui affligeait fort sa sœur. Elle craignait que s’il venait à mourir bientôt, elle ne pourrait pas assister à la prochaine fête de Cérès. Démocrite l’encouragea, se fit apporter tous les jours des pains chauds qu’il approchait de ses narines, et se conserva par ce moyen la vie aussi longtemps que dura la fête. Les trois jours de solennité étant expirés, il rendit l’esprit avec beaucoup de tranquillité, dans la quatre-vingt-dix-neuvième année de son âge, dit Hipparque. Ces vers sont les nôtres à son occasion :

Quel est le sage dont le savoir approcha jamais de celui de Démocrite, à qui rien ne fut caché? La mort s’avance, il l’arrête, il la retarde de trois jours, en respirant la vapeur de pains chauds.

Passons de la vie de ce grand homme à ses sentiments. Il admettait pour principes de l’univers les atomes et le vide, rejetant tout le reste comme fondé sur des conjectures. Il croyait qu’il y a des mondes à l’infini, qu’ils ont un commencement, et qu’ils sont sujets è corruption; que rien ne se fait de rien, ni ne s’anéantit; que les atomes sont infinis par rapport à la grandeur et au nombre; qu’ils se meuvent en tourbillon, et que de là proviennent toutes les concrétions, le feu, l’eau l’air, et la terre; que ces matières sont des assemblages d’atomes; que leur solidité les rend impénétrables, et fait qu’ils ne peuvent être détruits; que le soleil et la lune sont formés par les mouvements et les circuits grossis de ces masses agitées en tourbillon; que l’ame, qu’il dit être la même chose que l’esprit, est un composé de même nature; que l’intuition se fait par des objets qui tombent sous son action; que tout s’opère absolument par la raison du mouvement de tourbillon qui est le principe de la génération, et qu’il appelle nécessité; que la fin de nos actions est la tranquillité d’esprit, non celle qu’on peut confondre avec la volupté, comme quelques uns l’ont mal compris; mais celle qui met l’ame dans un état de parfait repos; de manière que, constamment satisfaite, elle n’est troublée, ni par la crainte, ni par la superstition, ou par quelque autre passion que ce soit. Cet état, il le nomme la vraie situation de l’ame, et le distingue sous d’autres différents nom. Il disait encore que les choses faites sont des sujets d’opinion, mais que leurs principes, c’est-à-dire les atomes et le vide, sont tels par la nature[171]. Voilà sa doctrine.

Thrasyllus a dressé le catalogue de ses ouvrages, qu’il partage en quatre classes, suivant l’ordre dans lequel on range ceux de Platon.

Ses ouvrages moraux sont intitulés : Pythagore; le Caractère du sage; des Enfers; la triple Génération, ou la génération produisant trois choses qui comprennent toutes les choses humaines; de l’Humanité, ou de la vertu; la Corne d’abondance; de la Tranquillité d’esprit; des commentaires moraux. Celui que porte le titre du bon État de l’ame ne se trouve point. Voilà ses ouvrages de morale. Ses livres de physique sont intitulés : la grande Description du monde, ouvrage de Théophraste dit être de Leucippe; la petite Description du monde; de la Cosmographie; des planètes; un sur la Nature; deux sur la nature de l’Homme, ou de la chair; de l’Esprit; des Sens. Quelques uns ajoutent ici des traités intitulés : de l’Ame; des Choses liquides; des Couleurs; des différente Rides; des changements des Rides[172]; des Préservatifs; ou des remèdes contre ces accidents; de la Vision, ou de la Providence; trois traités des maladies pestilentielles; un livre des choses ambigües. Tels sont ses ouvrages sur la nature. Suivent ceux qu’on range pas parmi les autres : des Causes célestes; des Causes de l’air; des Causes terrestres; des Causes du feu et de celles qui y sont; des Causes de la voix; des Causes des semences, des Plantes et des fruits; des Causes des animaux; des Causes mêlées; de l’Aimant. Ses ouvrages de mathématiques sont intitulés : de la différence de l’Opinion, ou de l’attouchement du cercle et de la sphère; de la Géométrie; un ouvrage géométrique; des Nombres; deux livres des lignes innombrables et des solides; des Explications; la grande Année, ou astronomie; Instrument pour remarquer le lever ou le coucher des astres; Examen de l’horloge; Description du ciel; Description de la terre; Description du pôle; Description des rayons. Ce sont là ses ouvrages de mathématique. Ses livres de musique ont pour titre : des Rhythmes et de l’harmonie; de la Poésie; de la beauté des Vers; des Lettres qui sonnent bien, et de celles qui sonnent mal; d’Homère, ou de la justesse des vers et des dialectes; du Chant; des Mots; des Noms. Voici ce qu’il a écrit sur les arts : des Pronostics; de la Diète, ou la science de la médecine; des Causes par rapport aux choses qui sont de saison et à celles qui ne le sont point; de l’Agriculture, ou traité de géométrique; de la Peinture; de la Tactique et de la science des armes. Quelques uns ajoutent à ses commentaires les ouvrages suivants : des Écrits sacrés qui sont à Méroé; de l’Histoire; discours Chaldaïque et discours Phrygien; de la Fièvre; de la Toux; des Causes légales; le livre de l’Anneau, ou des problèmes.

Les autres ouvrages qu’on lui attribue, ou sont pris de ses livres, ou ne sont pas de lui. Voilà ce que comprennent ses œuvres.

Il y a eu six Démocrites : le premier est celui-ci; le second, son contemporain, était un musicien de Chio; le troisième, un statuaire, de qui Antigone a parlé; le quatrième a traité du temple d’Éphèse et de la ville de Samothrace; les cinquième, célèbre poëte, a composé de belles épigrammes; le sixième était un fameux orateur de Pergame.




PROTAGORE.

Protagore était fils d’Artémon, ou de Méandre, disent Apollodore, et Dion dans son Histoire de Perse. Il naquit à Abdère, selon Héraclide du Pont, qui, dans son traité des Lois, avance qu’il donna des statuts aux Thuriens; mais Eupolis, dans sa pièce intitulée les Flatteurs, veut qu’il prit naissance à Téjum : Protagore de Téjum, dit-il, est là-dedans. Lui et Prodicus de Cée gagnaient leur vie à lire leurs ouvrages. De là vient que Platon, dans son Protagoras, assure que Prodicus avait la voix forte.

Protagore fut disciple de Démocrite. Phavorin, dans son Histoire diverse, remarque qu’on lui donna le surnom de sage. Il est le premier qui ait soutenu qu’on toutes choses on pouvait disputer le pour et le contre; méthode dont il fut usage. Il commence quelque part un discours où il dit que « l’homme est la manière et la mesure de toutes choses, de celles qui sont comme telles en elles-mêmes, et de celles qui ne sont point, comme différentes de ce qu’elles sont. » Il disait que tout est vrai, et Platon dans son Théétète, observe qu’il pensait que l’ame et les sens ne sont qu’une même chose. Dans un autre endroit il raisonne en ces termes : « Je n’ai rien à dire des dieux. Quant à la question s’il y en a ou s’il n’y en a point, plusieurs raisons empêchent qu’on ne puisse le savoir, entre autres l’obscurité de la question, et la courte durée de la vie. » Cette proposition lui attira la disgrace des Athéniens, qui le chassèrent de leur ville, condamnèrent ses œuvres à être brûlées en plein marché, et ceux qui en avaient des copies à les produire en justice, sur la sommation qui leur en serait faite par le crieur public.

il est le premier qui ait exigé cent mines de salaire, qui ait traité des parties du temps et des propriétés des saisons, qui ait introduit la dispute et inventé l’art des sophismes. Il est encore auteur de ce genre léger de dispute qui a encore lui aujourd’hui, et qui consiste à laisser le sens, et à disputer du mot. De là les épithètes d’embrouillé, d’habile disputeur, que lui donne Timon. Il est aussi le premier qui ait touché à la manière de raisonner de Socrate et au principe d’Antisthène, qui a prétendu, dit Platon dans son Euthydème, prouver qu’on ne peut disputer contre ce qui est établi. Artémidore le dialecticien, dans son traité contre Chrysippe, veut même qu’il ait été le premier qui enseigna à former des arguments sur les choses mises en question. Aristote à son tour lui attribue, dans son traité de l’Éducation, l’invention de l’engin qui sert à porter les fardeaux, étant lui-même portefaix, selon Épicure dans quelque endroit de ses ouvrages, et n’ayant fait la connaissance de Démocrite, sous lequel il s’est rendu si célèbre, qu’à l’occasion d’un fagot dont ce philosophe lui vit lier et arranger les bâtons. Protagore divisa, avant tout autre, le discours en prière, demande, réponse et ordre. D’autres augmentent sa division jusqu’à sept parties, la narration, la demande, la réponse, l’ordre, la déclaration, la prière, l’appellation, qu’il nommait les fondements du discours. Au reste, Alcidamas ne le divise qu’en affirmation, négation, interrogation et appellation.

Le premier de ses ouvrages qu’il lut fut le traité des Dieux, dont nous venons de parler. La lecture s’en fit par Archagoras son disciple, et fils de Théodote, à Athènes chez Euripide, ou dans la maison de Mégaclide selon quelques uns, ou dans le lycée selon d’autres. Pythodore, fils de Polyzèle, un des quatre cents, le déféra à la justice; mais Aristote reconnaît Euathle pour accusateur de Protagore.

Ceux de ses ouvrages qui existent encore sont intitulés : de l’Art de disputer, de la Lutte, des Sciences, de la République, de l’Ambition, des Vertus, de l’état des Choses considérées dans leurs principes, des Enfers, des Choses dont abusent les hommes, des Préceptes, Jugement sur le gain, deux livres d’objection. On a de Platon un dialogue qu’il composa contre ce philosophe.

Philochore dit qu’il périt à bord d’un vaisseau qui fit naufrage en allant en Sicile. Il se fonde sur ce qu’Euripide le donne à entendre dans ss pièce intitulée Ixion. Quelques uns rapportent que pendant un voyage il mourut en chemin à l’âge de quatre-vingt-dix ans, ou de soixante et dix selon Apollodore. Au reste, il en passa quarante à exercer la philosophie, et florissait vers la soixante-quatorzième olympiade. Nous lui avons fait cette épigramme :

Tu vieillissais déjà, Protagore, lorsque la mort te surprit, dit-on, a moitié chemin, dans ton retour à Athènes. La ville de Cécrops a pu te chasser, tu as pu toi-même quitter ce lieu chéri de Minerve, mais non te soustraire au cruel empire de Platon.

On raconte qu’un jour il demande à Euathle, son disciple, le salaire de ses leçons, et que celui-ci lui ayant répondu qu’il n’avait point encire vaincu, il réplique : J’ai vaincu, moi! il est juste que j’en reçoive le prix. Quand tu vaincras è ton tour, fois-toi payer de même.

Il y a eu deux autres Protagores : l’un astrologue, dont Euphorion a fait l’oraison funèbre; l’autre, philosophe stoïcien.




DIOGÈNE APOLLONIATE.

Diogène, fils d’Apollothémide, naquit à Apollonie. Il fut grand physicien, et fort célèbre pour son éloquence. Antisthène le dit disciple d’Anaximène. Il était contemporain d’Anaxagore, et de Démétrius de Phalère, dans l’Apologie de Socrate, raconte qu’il faillit périr à Athènes par l’envie que lui portaient les habitants.

Voici ses opinions. Il regardait l’air comme l’élément général. il croyait qu’il y a des mondes sans nombre et une vie infini; que l’air produit les mondes, en se condensant et se raréfiant; que rien ne se fait de rien, et que le rien ne saurait se corrompre; que la terre est oblongue en rondeur, et située au milieu du monde; qu’elle a reçu sa consistance de la chaleur, et du froid la solidité de sa circonférence. Il entre en matière dans son ouvrage par ces mots : « Quiconque veut établir un système doit, à mon avis, poser un principe certain, et l’expliquer d’une manière simple et sérieuse. »




ANAXARQUE.


Anaxarque, natif d’Abdère, fut disciple de Diomène de Smyrne, ou, selon d’autres, de Métrodore de Chio, qui disait qu’il ne savait pas même qu’il ne savait rien. Au reste, on veut que Métrodore étudia sous Nessus de Chio, pendant que d’un autre côté on prétend qu’il fréquenta l’école de Démocrite.

Anaxarque eut quelque habitude avec Alexandre, et florissait vers la cent dixième olympiade. Il se fit un ennemi dans la personne de Nicocréon, tyran de Cypre. Un jour qu’il soupait à la table d’Alexandre, ce prince lui demanda comment il trouvait le repas : « Sire, répondit-il, tout y est réglé avec magnificence. Il n’y manque qu’une chose : c’est la tête d’un de vos satrapes qu’il faudrait y servir. » Il prononça ces paroles en jetant les yeux sur Nicocréon, qui en fut irrité et s’en souvint. En effet, lorqu’après la mort du roi Anaxarque aborda malgré lui en Cypre, par la route qu’avait prise le vaisseau à bord duquel il étant, Nicocréon le fit saisir; et ayant ordonné qu’on le mit dans un mortier, il y fut pilé à coups de marteaux de fer. Il supporta ce supplice sans s’en embarrasser, et lâcha ces mots remarquables : « Broie, tant que tu voudras, le sac qui contient Anaxarque; ce ne sera jamais lui que tu broieras. » Le tyran, dit-on, commanda qu’on lui coupât la langue; mais il la coupa lui-même avec les dents, et, la lui cracha au visage. Voici notre poésie à son occasion :
Écrasez, bourreaux, écrasez; redoublez vos efforts; vous ne mettrez en pièces que le sac qui renferme Anaxarque. Pour lui, il est déjà en retraite auprès de Jupiter. Bientôt il en instruira les puissances infernales, qui s’écriront à haute voix: Va, barbare exécuteur!

On appelait ce philosophe Fortuné, tant à cause de sa fermeté d’ame, que par rapport à sa tempérance. Ses répréhensions étaient d’un grand poids, jusque là qu’il fit revenir Alexandre de la présomption qu’il avait de se croire un dieu. Ce prince saignait d’un coup qu’il s’était donné. Il lui montra du doigt la blessure, et lui dit: Ce sang est du sang humain, et non celui qui anime les dieux.

Néanmoins Plutarque assure qu’Alexandre lui-même tint ce propos à ses courtisans. Dans un autre temps Anaxarque but avant le roi, et lui montra la coupe en disant : Bientôt un des dieux sera frappé d’une main mortelle.




PYRRHON.

Pyrrhon, Élien de naissance, eut Plistarque pour père, au rapport de Dioclès. Apollodore, dans ses Chroniques, dit qu’il fut d’abord peintre. Il devint disciple de Dryson, fils de Stilpon, selon le témoignage qu’en rend Alexandre dans ses Successions. Il s’attacha ensuite à Anaxarque, qu’il suivit partout; de sorte qu’il eut occasion de connaître les gymnsophistes dans les Indes, et de converser avec les mages. C’est de là qu’il parait avoir tiré une philosophie hardie, ayant introduit l’incertitude, comme le remarque Aseanius d’Abdère. Il soutenait que rien n’est honnête ou honteux, juste ou injuste; qu’il en est de même de tout le reste; que rien n’est tel qu’il le parait; que les hommes n’agissent, comme ils font, que par institution et par coutume; et qu’une chose n’est dans le fond pas plus celle-ci que celle-là. Sa manière de vivre s’accordait avec ses discours; car il ne se détournait pour rien, ne pensait à éviter quoi que ce fût, et s’exposait à tout ce qui se rencontrait dans son chemin. Chariots, précipices, chies et autres choses semblables, tout lui était égal, et il n’accordait rien aux sens. Ses amis le suivaient, et avaient soin de le garder, dit Antigone de Caryste; mais Ænésidème veut que quoiqu’il établit le système de l’incertitude dans ses discours, il ne laissait pas que d’agir avec précaution. Il vécut près de quatre-vingt-dix ans.

Antigone de Caryste, dans son livre sur ce philosophe, en rapporter les particularité suivantes :

Il mena d’abord, dit-il, une vie obscure, n’ayant dans sa pauvreté d’autre ressource que ce qu’il gagnait à peindre. On conserve encore dans le lieu des exercices, à Elis, quelques uns de ses tableaux assez bien travaillés, et qui représentent des torches. Il avait coutume de se promener, aimait la solitude, et se montrait rarement aux personnes de sa maison. En cela il se réglait sur ce qu’il avait ouï dire a un Indien, qui reprochait à Anaxarque qu’on le voyait toujours assidu à la cour et disposé à captiver les bonnes graces du prince, au lieu de songer à reformer les mœurs. Il ne changeait jamais de mine et de contenance, et s’il arrivait qu’on le quittât pendait qu’il parlait encore, il ne laissait pas que d’achever son discours: ce qui paraissait extraordinaire, eu égards a la vivacité qu’on lui avait connue dans sa jeunesse.

Antigone ajoute qu’il voyageait souvent sans en rien dire à personne, et qu’il liait conversation avec tous ceux qu’il voulait. Un jour qu’Anaxarque était tombé dans un fosse, Pyrrhon passa outre, et ne l’aida point à le tirer de là. Il en fut blâmé, mais loué d’Anaxarque lui-même de ce qu’il portait l’indifférence jusqu’à ne s’émouvoir d’aucun accident. On le surprit dans un moment qu’il parlait en lui-même; et comme on lui en demanda la raison, « Je médite, répliqua-t-il, sur les moyens de devenir homme de bien. » Dans la dispute personne ne trouvait à reprendre sur ses réponses, toujours exactement conformes aux questions proposées; aussi se concilia-t-il par-là l’amitié de Nausiphane, lors même qu’il était encore bien jeune. Celui-ci disait que dans les sentiments qu’on adoptait, il fallait être son propre guide, mais que dans les dispositions on devait suivre celles de Pyrrhon; qu’Épicure admirait souvent le genre de vie de ce philosophe, et qu’ils le questionnait continuellement sur son sujet.

Pyrrhon remplit dans sa patrie les fonctions de grand-prêtre. On rendit même à sa considération un décret public, par lequel les philosophes furent déclarés exempts de tout tribut. Grand nombre de gens imitèrent son indifférence et le mépris qu’il faisait de toutes choses. De là le sujet de ces beaux vers de Timon dans son Python et dans ses poésies satiriques:

Pyrrhon, j’ai peine à comprendre comment il te fut jamais possible de t’élever au-dessus des fastueuses, vaines et frivoles opinions des sophistes. Oui, je ne conçois pas que tu aies pu, en t’affranchissant de l’esclavage des faussetés et des erreurs, te former un système d’indifférence si parfaite, que tu ne t’es soucié, ni de savoir sous quel climat est la Grèce, ni en quoi consiste ni d’où provient chaque chose.

Il dit de plus dans ses Images:

Apprends-moi, Pyrrhon, donne-moi à connaître quelle est cette vie aisée, cette vie tranquille dont tu jouis avec joie, cette vie enfin qui te fait seul goûter sur la terre une félicité semblable à celle d’un dieu entre les hommes

Dioclès rapporte que les Athéniens accordèrent le droit de bourgeoisie de leur ville à Pyrrhon pour avoir tué Cotys, tyran de Thrace[173]. Ce philosophe, observe Ératosthène dans son livre de l’Opulence et de la Pauvreté, tint ménage avec sa sœur, qui faisait le métier de sage-femme. Il avait pour elle tant de complaisance, qu’il portait au marché des poules et des cochons de lait à vendre, selon les occasions. Indifférent à tous les égards, il balayait la maison, avait coutume de laver une truie et d’en nettoyer l’étable. Ayant un jour grondé sa sœur Philista, il répondit à quelqu’un qui lui remontrait qu’il oubliait son système, que « ce n’était pas d’une petite femme que dépendait la preuve de son indifférence. » Une autre fois qu’il se vit attaqué par un chien, il le repoussa; sur quoi ayant été repris de sa vivacité, il dit : « Il est difficile à l’homme de se dépouiller tout-à-fait de l’humanité. Il faut y travailler de toutes ses forces, d’abord en réglant ses actions; et si on ne peut réussir par cette voie, on doit employer la raison contre tout ce qui révolte nos sens. »

On raconte que, lui étant venu un ulcère, il souffrit les emplâtres corrosifs, les incisions et les remèdes caustiques, sans froncer le sourcil. Timon trace son caractère dans ce qu’il écrit à Python. Philon d’Athènes, son ami, dit aussi qu’il parlait souvent de Démocrite, et qu’il admirait Homère, dont il citait fréquemment ce vers:

Les hommes ressemblent aux feuilles des arbres

Il approuvait la comparaison que ce poëte fait des hommes avec les mouches et les oiseaux, et répétait souvent ces autres vers:

Ami, tu meurs ; mais pourquoi répandre des larmes inutiles? Patrocle, cet homme bien au-dessus de toi, a cessé de vivre et n’est plus.

En un mot, il goûtait tout ce que de poëte a avancé sur l’incertitude des choses humaines, sur la vanité des hommes et sur leur puérilité.

Posidonius rapporte de Pyrrhon, témoin de la consternation des personnes qui étaient avec lui dans un vaisseau exposé à une violente tempête, leur montra tranquillement un cochon qui mangeait à bord du vaisseau, et leur dit que la tranquillité de cet animal devait être celle du sage au milieu des dangers.

Numenius est le seul qui avance que ce philosophe admettait des dogmes dans sa philosophie.

Entre autres célèbres disciples de Pyrrhon, on nomme Euryloque, qui avait le défaut d’être si vif, qu’un jour il poursuivit son cuisinier jusqu’à la place publique, avec la broche et les viandes qui y tenaient. Une autre fois, étant embarrassé dans un dispute à Élis, il jeta son habit et traversa le fleuve Alphée. Il était, ainsi que Timon, grand ennemi des sophistes. Pour Philon, il se donnait plus au raisonnement; aussi Timon dit de lui :

Qu’il évite les hommes et les affaires, qu’il parle avec lui-même, et ne s’embarrasse point de la gloire des disputes.

Outre ceux-là, Pyrrhon eut pour disciples Hécatée d’Abdère, Timon de Phliasie, auteur des poésies satiriques, duquel nous parlerons ci-après; et Nausiphane de Tejum, que la plupart prétendent avoir été le maître d’Épicure.

Tous ces philosophes s’appelaient pyrrhoniens, du nom de Pyrrhon, dont ils avaient été les disciples. Eu égard au principe qu’ils suivaient, on les nommait autrement hésitants, incertains, doutants et rechercheurs. Le titre de rechercheurs portait sur ce qu’ils cherhaient toujours la vérité; celui de doutants, parcequ’après leurs recherches ils persévéraient dans les doutes; celui d’hésitants, parcequ’ils balançaient à se ranger parmi les dogmatistes. J’ai dit qu’on les appelait pyrrhoniens, du nom de Pyrrhon; mais Théodosius, dans ses Chapitres sceptiques, trouve que le nom de pyrrhoniens ne convient point à ces philosophes incertains, parcequ’entre deux sentiments contraires l’ame ne penche pas plus d’un côté que d’un autre. On ne peut pas même se faire une idée de la disposition de Pyrrhon pour la préférer à d’autres, jusqu’à s’appeler de son nom, vu que Pyrrhon n’est pas le premier inventeur du principe de l’incertitude, et qu’il n’enseigne aucun dogme. Ainsi il faut plutôt appeler ces philosophes semblables à Pyrrhon pour les mœurs. Il y en a qui regardent Homère comme le premier auteur de ce système, parcequ’il parle plus diversement des mêmes choses que d’autres écrivains, et ne s’attache à porter un jugement déterminé sur rien. Les sept sages même ont dit des choses qui s’accordent avec ce principe, comme, ces maximes : Rien de trop, Qui répond s’expose à perdre, paeceque celui qui s’engage pour un autre en reçoit toujours quelque dommage. Archiloque et Euripide paraissent aussi partisans de l’incertitude; l’un dans ces vers :

Glaucus, fils de Leptine, sachez que les idées des hommes sont telles que Jupiter les leur envoie tous les jours;

l’autre dans ceux-ci :

O Jupiter! quelle sagesse peut-on attribuer aux hommes, puisque nous dépendons de toi, et que nous ne faisons que ce que tu veux que nous fassions?

Bien plus, suivant ceux dont nous parlons, Xénophane, Zénon d’Élée et Démocrite ont été eux-mêmes philosophes sceptiques. Xénophane dit que personne ne sait et ne saura jamais rien clairement. Zénon anéantit le mouvement, par la raison que « ce qui se meut ne se meut ni dans l’endroit où il est, ni dans un lieu différent de celui où il est. » Démocrite détruit la réalité des qualités, en disant que c’est « par opinion qu’une chose passe pour froide et l’autre pour chaude, et que les seules causes réelles sont les atomes et le vide. » Il ajoute que « nous ne connaissons rien des causes, parceque la vérité est profondément cachée. » Platon laisse aux dieux et aux enfants des dieux la connaissance de la vérité, et recherche seulement ce qui est vraisemblable. « Qui sait, dit Euripide, si ce que les hommes appellent vivre n’est pas mourir, et si ce qu’ils appellent mourir n’est pas une vie? » Empédocle veut qu’il y ait des choses que les hommes n’ont pas vues, qu’ils n’ont point entendues et qu’ils ne peuvent comprendre. Il avait dit auparavant « qu’on n’est persuadé que des choses auxquelles chacun en particulier vient à faire réflexion. » Héraclite prétend que « nous ne devons pas risquer des conjectures sur des choses au-dessus de nous. » Hippocrate s’exprime avec ambiguïté, et humainement parlant. Longtemps auparavant, Homère avait soutenu « que les hommes ne font que parler, et débitent des fables; que chacun trouve dans un sujet une abondante matière de parler; que ce que l’un a dit d’abord, il l’entendra ensuite dire à un autre. » Par-là il entendait le crédit qu’ont parmi les hommes les discours pour et contre.

Les philosophes sceptiques renversent donc les opinions de toutes les sectes de philosophie, sans fonder eux-mêmes aucun dogme, se contentant d’alléguer les sentiments des autres et de n’en rien définir, pas même cela qu’ils ne définissent rien. C’est pourquoi, en avertissant qu’ils ne définissaient rien, ils enveloppaient là-dedans cette proposition même, qu’ils ne définissaient rien, cas, sans cela, ils auraient décidé quelque chose. Ils disaient donc qu’ils ne faisaient qu’alléguer les sentiments des autres pour en montrer le peu de solidité, comme si, en indiquant cela, ils en constataient la preuve. Ainsi ces mots, Nous ne définissons rien, marquent une indécision, comme l’expression de pas plus que dont ils se servaient, de même que ce qu’ils disaient, qu’il n’y a pas de raison à laquelle un ne puisse en opposer une autre.

il faut remarquer sur l’expression de pas plus que, qu’elle s’applique quelquefois dans un sens positif à certaines choses, comme si elles étaient semblables; par exemple : Un pirate n’est pas plus méchant qu’un menteur. Mais les philosophes sceptiques ne prenaient pas ce mot dans un sens positif; ils le prenaient dans une sens destructif, comme quand on dit, Il n’y a pas plus eu de Scylle que de Chimère. Ce mot plus que se prend aussi quelquefois par comparaison, comme quand on dit que le miel est plus doux que le raisin; et quelquefois tout ensemble affirmativement et négativement, comme dans ce raisonnement: La vertu est plus utile que nuisible; car on affirme qu’elle est utile, et on nie qu’elle soit nuisible. Mais les sceptiques ôtent toute force à cette expression pas plus que, en disant que tout comme on ne peut pas plus dire qu’il y a un Providence qu’on ne peut dire qu’il n’y en a point, de même aussi cette expression pas plus que n’est pas plus qu’elle n’est pas. Elle signifie donc la même chose que ne rien définir et être indécis, comme le dit Timon dans son Python.

Pareillement, ce qu’ils disent qu’il n’y a point de raison à laquelle on ne puisse en opposer une contraire, emporte la même indécision, parceque si les raisons des choses contraires sont équivalentes, il en doit résulter l’ignorance de la vérité; et cette proposition même est, selon eux, combattue par une raison contraire, qui, à son tour, après avoir détruit celles qui lui dont opposées, se détruit elle-même, à peu près comme les remèdes purgatifs passent eux-mêmes avec les matières qu’ils chassent. Quant à ce que disent les dogmatistes, que cette manière de raisonner n’est pas détruire la raison, mais plutôt la confirmer, les sceptiques répondent qu’ils ne se servent des raisons que pour un simple usage, parcequ’en effet il n’est pas possible qu’une raison : tout comme, ajoutent-ils, lorsque nous disons qu’il n’y a point de lieu, nous sommes obligés de prononcer le mot de lieu, nous l’exprimons, non dans un sens affirmatif, mais d’une manière simplement déclarative. La même chose a lieu lorsqu’en disant que rien ne se fait par nécessité, nous sommes obligés de prononcer le mot de nécessité. Ainsi expliquaient ces philosophes leurs sentiments; car ile prétendaient que tout ce que nous voyons n’est pas tel dans sa nature, mais une apparence. Ils disaient qu’ils recherchaient, non ce qui se peut comprendre, car la compréhension emporte évidence, mais seulement ce que les sens nous découvrent des objets; de sorte que la raison, selon Pyrrhon, n’est qu’un simple souvenir des apparences, ou des choses qu’on conçoit tellement quellement : souvenir par lequel on compare les choses les unes aux autres, dont on fait un assemblage inutile, et qui ne sert qu’à troubler l’esprit, comme s’exprime Ænésidème dans son Tableau du pyrrhonisme. Quant à la manière contraire dont ils envisagent les objets, après avoir montré par quels moyens on se persuade une chose, ils emploient les mêmes moyens pour en détruire la croyance. Les choses qu’on se persuade sont, ou des choses qui, selon le rapport des sens, sont toujours telles, ou qui n’arrivent jamais, ou rarement; des choses ordinaires, ou différenciées par les lois; enfin des choses agréables ou surprenantes : et ils faisaient voir, par des raisons contraires à celles qui fondent la croyance à ces divers égards, qu’il y avait égalité dans les persuasions opposées.

Les pyrrhoniens rangent sous dix classes, suivant la différence des objets, leurs raisons d’incertitude sur les apparences qui tombent sous la vue ou sous l’entendement. Premièrement, ils allèguent la différence qui se remarque entre les animaux par rapport au plaisir et à la douleur, et à ce qui est utile ou nuisible. De là ils concluent que les mêmes objets ne produisent pas les mêmes idées; différence qui doit entrainer l’incertitude. Car, disent-ils, il y a des animaux qui s’engendrent sans union de sexes, comme ceux qui vivent dans le feu, le phénix d’Arabie et les tignes; d’autres par l’union des sexes, comme les hommes et plusieurs autres. Pareillement, leur constitution n’est pas la même; ce qui fait aussi qu’il y a de la différence dans le sens dont ils sont doués. Le faucon a la vue perçante, le chien l’odorat fin. Or il faut nécessairement qu’y ayant diversité dans la manière dont ils voient les objets, il y en ait aussi dans les idées qu’ils s’en forment. Les chèvres broutent des branches d’arbrisseaux, mais les hommes les trouvent amères; la caille mange de la ciguë, c’est une poison pour les hommes; le porc se nourrit de fiente, ce qui répugne au cheval.

En second lieu, ils allèguent la différence qui se remarque entre les hommes selon les tempéraments. Démophon, maître d’hôtel d’Alexandre, avait chaud à l’ombre et froid au soleil. Aristote dit qu’Andron d’Argos traversait les sables de Libye sans boire. L’un s’applique à la médecine, l’autre à l’agriculture, celui-là au négoce, et ce qui est nuisible aux uns se trouve être utile aux autres; nouveau sujet d’incertitude.

En troisième lieu, ils se fondent sur la différence des organes des sens. une pomme paraît pâle à la vue, douce au goût, agréable à l’odorat. Le même objet, vu dans un miroir, change selon que le miroir est disposé. D’où il s’ensuit qu’une chose n’est pas plus telle qu’elle paraît qu’elle n’est telle autre.

En quatrième lieu, ils citent les différences qui ont lieu dans la disposition, et en général les changements auxquels on est sujet par rapport à la santé, à la maladie, au sommeil, au réveil, à la joie, à la tristesse, à la jeunesse, à la vieillesse, au courage, à la crainte, au besoin, à la répétition, à la haine, à l’amitié, au chaud, au froid. Tout cela influe sur l’ouverture ou le resserrement des pores des sens : de sorte qu’il faut que les choses paraissent autrement, selon qu’on est différemment disposé. Et pourquoi décide-t-on que les gens qui ont l’esprit troublé sont dans un dérangement de nature? Qui peut dire qu’ils sont dans ce cas plutôt que nous n’y sommes? Ne voyons-nous pas nous-mêmes le soleil comme s’il était arrêté? Tihorée le stoïcien se promenait en dormant, et un domestique de Périclès dormait au haut d’un toit.

Leur cinquième raison est prise de l’éducation, des lois, des opinions fabuleuses, des conventions nationales et des opinions dogmatiques; autant de sources d’où découlent les idées de l’honnête et de ce qui est honteux, du vrai et du faux, des biens et des maux, des dieux, de l’origine et de la corruption, des choses qui paraissent dans le monde. De là vient que ce que les uns estiment juste, les autres le trouvent injuste; et que ce qui paraît un bien à ceux-ci est un mal pour ceux-là. Les Perses croient le mariage d’un père avec sa fille permis; les Grecs en ont horreur. Les Massagètes pratiquent la communauté des femmes, comme dit Eudoxe dans le premier livre de son ouvrage intitulé le Tour de la terre; les Grecs n’ont point cette coutume. Les habitants de Cilicie aiment le larcin, les Grecs le blâment. Pareillement, à l’égard des dieux, les uns croient une Providence, les autres n’y ajoutent aucune foi. Les Égyptiens embaument leurs morts, les Romains les brûlent, les Pæoniens les jettent dans les étangs : nouveau sujet de suspendre son jugement sur la vérité.

En sixième lieu, ils se fondent sur le mélange des choses les unes avec les autres, ce qui est cause que nous n’en voyons jamais aucune simplement et en elle-même, mais selon l’union qu’elle a avec l’air, la lumière, avec des choses liquides ou solides, avec le froid, le chaud, le mouvement, les évaporations, et autres qualités semblables. Ainsi le pourpre paraît de couleur différente au soleil, à la lune et à la chandelle. Notre propre teint paraît être autre le midi que le soir. Une pierre que deux hommes transportent difficilement par l’air se transporte plus aisément par l’eau, soit que l’eau diminue sa pesanteur ou que l’air l’augmente.

En septième lieu, ils s’appuient sur la différente situation de certaines choses, et sur leur relation avec les lieux où elles se trouvent. Cela fait que celles qu’on croit grandes paraissent petites; que celles qui sont carrées semblent être rondes; que celles qui ont la superficie plane paraissent relevées; que celles qui sont droite paraissent courbes, et que celles qui sont blanches se présentent sous une autre couleur. Ainsi le soleil nous parait peu de chose, à cause de son éloignement. Les montagnes nous paraissent de loin comme des colonnes d’air et aisées à monter, au lieu que, vues de près, nous en trouvons la pente roide et escarpée. Le soleil nous paraît autre en se levant qu’il n’est à midi. Le même corps nous paraît différent dans un bois que dans une plaine. Il en est ainsi d’une figure selon qu’elle est différemment posée, et du cou d’un pigeon selon qu’il est diversement tourné. Comme donc on ne peut examiner aucune chose en faisant abstraction du lieu qu’elle occupe, il s’ensuit q’uon en ignore aussi la nature.

Leur huitième raison est tirée des diverses quantités soit du froid ou du chaud, de la vitesse ou de la lenteur, de la pâleur, ou d’autres couleurs. Le vin, pris modérément, fortifie; bu avec excès, il trouble le cerveau. On doit en dire autant de la nourriture, et d’autres choses semblables.

Leur neuvième raison consiste en ce qu’une chose paraît extraordinaire et rare, suivant qu’une autre est plus ou moins ordinaire. Les tremblements de terre ne surprennent point dans les lieux où l’on a coutume d’en sentir, et nous n’admirons point le soleil, parceque nous le voyons tous les jours. Au reste, Phavorin compte cette neuvième raison pour la huitième. Sextus et Ænésidème en font la dixième; de sorte que Sextus suppute pou dixième raison celle que Phavorin nomme la neuvième.

Leur dixième raison est prise des relations que les choses ont les unes avec les autres, comme de ce qui est léger avec ce qui est pesant, de ce qui est fort avec ce qui est faible, de ce qui est grand avec ce qui est petit, de ce qui est haut avec ce qui est bas. Ainsi le côté droit n’est pas tel par sa nature, mais par sa relation avec le côté gauche; de sorte que si on ôte celui-ci, il n’y aura plus de côté droit. De même les qualités de père et de frère sont des choses relatives. On dit qu’il fait jour relativement au soleil; et en général tout a un rapport si direct avec l’entendement, qu’on ne saurait connaître les choses relatives en elles-mêmes. Voilà les dix classes dans lesquelles ces philosophes rangent les raisons de leur incertitude.

Agrippa y en ajoute encore cinq autres; la différence des sentiments, le progrès qu’il faut faire à l’infini de l’une à l’autre, les relations mutuelles, les suppositions arbitraires, le rapport de la preuve avec les choses prouvée. La différence qu’il y a dans les sentiments fait voir que toutes les questions que l’on traite ordinairement, ou qui sont proposées par les philosophes, sont toujours pleines de disputes et de confusion. La raison, prise du progrès qu’il faut faire d’une chose à l’autre, démontre qu’on ne peut rien affirmer, puisque la preuve de celle-ci dépend de cella-là, et ainsi à l’infini. Quant aux relations mutuelles, on ne saurait rien considérer séparément; au contraire, il faut examiner une chose conjointement avec une autre, ce qui répand de l’ignorance sur ce que l’on recherche. La raison prise des suppositions arbitraires porte contre ceux qui croient qu’il faut admettre certains premier principes comme indubitables en eux-mêmes, et au-delà desquels on ne doit point aller; sentiment d’autant plus absurde, qu’il est également permis de supposer des principes contraires. Enfin, la raison prise au rapport de la preuve avec la chose prouvée porte contre ceux qui, voulant établir une hypothèse, se servent d’une raison qui a besoin d’être confirmée par la chose même qu’on veut prouver, comme si pour montrer qu’il y a des pores parcequ’il se fait des évaporations, on prenait celles-ci pour preuve des autres.

Ces philosophes niaient toute démonstration, tout jugement, tout caractère, toute cause, mouvement, science, génération, et croyaient que rien n’est par sa nature bon ou mauvais.

Toute démonstration, disaient-ils est formée, ou de choses démontrées, ou d’autres qui ne le sont point. Si c’est des choses qui se démontrent, elles-mêmes devront être démontrées, ou d’autres qui ne le sont point. Si c’est des choses qui se démontrent, elles-m^mes devront être démontrées, et ainsi jusqu’à l’infini. Si au contraire, c’est de choses qui ne se démontrent point, et que toutes ou quelques unes, ou une seule, soient autres qu’on ne les conçoit, tout le raisonnement cesse d’être démontré. Ils ajoutent que, s’il semble qu’il y ait des choses qui n’ont pas besoin de démonstration, il est surprenant qu’on ne voie pas qu’il faut démontrer cela même que ce sont de premiers principes: car on ne saurait prouver qu’il y a quatre éléments par la raison qu’il y a quatre éléments. Outre cela, si on ne peut ajouter foi aux parties d’une proposition, nécessairement on doit se refuser à la démonstration générale. Il faut donc un caractère vérité, afin que nous sachions que c’est une démonstrations, et nous avons également besoin d’une démonstration pour connaître le caractère de vérité. Or, comme ces deux choses dépendent l’une de l’autre, elles sont un sujet qui nous oblige de suspendre notre jugement. Et comment parviendra-t-on à la certitude sur des choses qui ne sont pas évidentes, si on ignore comment elles doivent se démontrer? On recherche, non pas ce qu’elles paraissent être, mais ce qu’elles sont en effet. Ils traitaient les dogmatistes d’insensés; car, disaient-ils, des principes qu’on suppose prouvés ne sont point un sujet de recherche, mais des choses posées telles; et, en raisonnant de cette manière, on pourrait établir l’existence des choses impossibles. Ils disaient encore que ceux qui croyaient qu’il ne faut pas juger de la vérité par les circonstances des choses, ni fonder ses règles sur la nature, se faisaient eux-mêmes des règles sur tout, sans prendre garde que ce qui paraît est tel par les circonstances qui l’environnent et par la matière dont il est disposé; de sorte, concluaient-ils, qu’il faut dire, ou que tout est vrai ou que tout est faux : car si l’on avance qu’il y a seulement certaines choses vraies, comment les discernera-t-on? Les sens ne peuvent être caractère de vérité pour ce qui regarde les choses sensibles, puisqu’ils les envisagent toutes d’une manière égale. Il en est de même de l’entendement par la même raison; et outre les sens et l’entendement, il n’y a aucune voie par laquelle on puisse discerner la vérité. Celui donc, continuent-ils, qui établit quelque chose, ou sensible, ou intelligible, doit premièrement fixer les opinion qu’on en a; car les uns en ôtent une partie, les autres une autre. Il est donc nécessaire de juger, ou par les sens, ou par l’entendement. Mais tous les deux sont un sujet de dispute; ainsi on ne peut discerner la vérité entre les opinions, tant à l’égard des choses sensibles que par rapport aux choses intelligibles. Or si, vu cette contrariété qui est dans les esprits, on est obligé de rendre raison à tous, on détruit la règle par laquelle toutes choses paraissent pouvoir être discernées, et il faudra regarder tout comme égal.

Ils poussent plus loin leur dispute par ce raisonnement: Une chose vous paraît probable. Si vous dites qu’elle vous paraît probable, vous n’avez rien à opposer à celui qui ne la trouve pas telle; car comme vous êtes croyable en disant que vous voyez une chose de cette manière, votre adversaire est aussi croyable que vous en disant qu’il ne la voit pas de même. Que si la chose dont il s’agit n’est point probable, on n’en croira pas non plus celui qui assurera qu’il la voit clairement et distinctement. On ne doit pas prendre pour véritable ce dont on est persuadé, les hommes n’étant pas tous, ni toujours, également persuadés des mêmes choses. La persuasion vient souvent d’une cause extérieure, et est quelquefois produite, ou par l’autorité de lui que parle, ou par la manière insinuante dont il s’exprime, ou par la considération de ce qui est agréable.

Les pyrrhoniens détruisaient encore tout caractere de vérité, en raisonnant de cette manière : Ou ce caractère de vérité est une chose examinée, ou non. Si c’est une chose qu’on n’a pas examinée, elle ne mérite aucune créance, et ne peut contribuer à discerner le vrai et le faux. Si c’est une chose dont on a fait l’examen, elle est du nombre des choses qui doivent être considérées par parties; de sorte qu’elle sera à la fois juge et matière de jugement. Ce qui sert à juger de ce caractère de vérité devra être jugé par un autre caractère de même nature, celui-ci encore par un autre, et ainsi à l’infini.

Ajoutez à cela, disent-ils, qu’on n’est pas même d’accord sur ce caractère de vérité, les uns disant que c’est l’effet du jugement de l’homme, les autres l’attribuant aux sens, d’autres à la raison, d’autres encore à une idée évidente. L’homme ne s’accorde, ni avec lui-même, ni avec les autres; témoin la différence des lois et des mœurs. Les sens sont trompeurs, la raison n’agit pas en tous d’une manière uniforme, les idées évidentes doivent être jugée par l’entendement, et l’entendement lui-même est sujet à divers changements de sentiments. De là ils inféraient qu’il n’y a point de caractère de vérité avec certitude, et que par conséquent on ne peut connaître la vérité.

Ces philosophes niaient aussi qu’il y eût des signes par lesquels on pût connaître les choses, parceque s’il y a quelque signe pareil, il doit être ou sensible ou intelligible. Or, disent-ils, il n’est pas sensible, parceque la qualité sensible est une chose générale, et le signe une chose particulière. La qualité sensible regarde d’ailleurs la différence d’une chose, au lieu que le signe a rapport à ses relations. Ce n’est pas non plus une chose intelligible; car ce devrait être, ou un signe apparent d’une chose apparente, ou un signe obscur d’une chose obscure, ou un signe obscur d’une chose apparente, ou un signe apparent d’une chose obscure. Or rien de tout cela n’a lieu; par conséquént point de signes. Il n’y en a pas d’apparent d’une chose apparente, puisque pareille chose n’a pas besoin de signe. Il n’y en a point d’obscur d’une chose obscure, car une chose qui est découverte par quelque autre doit être apparente. Il n’y en a point d’obscur d’une chose apparente, parcequ’une chose est apparente dès là même qu’elle est connaissable. Enfin il n’y a point de signe apparent d’une chose obscure, parceque le signe, regardant les relations des choses, est compris dans la chose même dont il est signe; ce qui ne peut autrement avoir lieu. De ces raisonnements, ils tiraient cette conséquence, qu’on ne peut parvenir à connaître rien des choses qui ne sont pas évidentes, puisqu’on dit que c’est par leurs signes qu’on doit les connaître.

Pareillement ils n’admettent point de cause à la faveur de ce raisonnement. La cause est quelque chose de relatif; elle a rapport à ce dont elle est cause: or les relations sont des objets de l’esprit qui n’ont point d’existence réelle; donc les causes ne sont que des idées de l’esprit. Car si elles sont effectivement causes, elles doivent être jointes à ce dont on dit qu’elles sont causes; autrement elle n’auront point cette qualité. Et de même qu’un père n’est point tel, à moins que celui dont on dit qu’il est père n’existe; de même aussi une cause n’est point cause sans la réalité de ce dont on dit qu’elle est cause. Cette réalité n’a point lieu, n’y ayant ni génération, ni corruption, ni autre chose semblable. De plus, s’il y a des causes, ou ce sera une chose corporelle qui sera cause d’une chose corporelle, ou ce sera une chose incorporelle qui sera cause d’une chose incorporelle; mais rien de cela n’a lieu, il n’y a donc point de cause. Une chose corporelle ne peut être cause d’une chose corporelle, puisqu’elles ont toutes deux la même nature; et si l’on dit que l’une des deux est cause en tant que corporelle, l’autre étant pareillement corporelle sera aussi cause en même temps; de sorte qu’on aura deux causes sans patient. Par la même raison, une chose incorporelle ne peut être cause d’une chose incorporelle, non plus qu’une chose incorporelle ne peut l’être d’une chose corporelle, parceque ce qui est incorporel ne produit pas ce qui est corporel. De même une chose corporelle ne sera point cause d’une chose incorporelle, parceque, dans la formation l’agent et le patient doivent être de même matière, et que ce qui est incorporel ne peut être le sujet patient d’une cause corporelle, ni de quelque autre cause matérielle et efficiente. De là ils déduisent que ce qu’on dit des principes des choses ne se soutient pas, parcequ’il faut nécessairement qu’il y ait quelque chose qui agisse par lui-même, et qui opère le reste.

Ces philosophes nient aussi le mouvement, par la raison que ce qui est mu, ou se meut dans l’endroit même où il est, ou dans celui où il n’est pas. Or il ne se meut ni dans l’un ni dans l’autre; donc il n’y a point de mouvement. Ils abolissent toute science, en disant, ou qu’on enseigne ce qui est en tant qu’il est, ou ce qui n’est pas en tant qu’il n’est pas. Le premier n’est point nécessaire, puisque chacun voit la nature des choses qui existent; le second inutile, vu que les choses qui n’existent point n’acquièrent rien de nouveau que l’on puisse enseigner et apprendre.

Il n’y a point de génération, disent-ils; car ce qui est déjà ne se fait point, non plus que ce qui n’est pas, puisqu’il n’a point d’existence actuelle.

Ils nient encore que le bien et le mal soient tels par nature, parceque s’il y a quelque chose naturellement bonne ou mauvaise, elle doit être l’un ou l’autre pour tout le monde, comme la neige, que chacun trouve froide. Or, il n’y a aucun bien ni aucun mal qui paraisse tel tous les hommes; donc il n’y en a point qui soit tel par nature. Car, enfin, ou l’on doit regarder ce qu’on appelle bien comme bien général, ou il ne faut pas le considérer comme bien réel. Le premier ne se peut, parceque la même chose est envisagée comme un bien par l’un, et comme un mal par l’autre. Épicure tient que la volupté est un bien, Antisthène l’appelle un mal : la même chose sera donc un bien et un mal tout à la fois. Que si on ne regarde pas ce qu’un homme appelle bien comme étant universellement tel, il faudra distinguer les différentes opinions; ce qui n’est pas possible à cause de la force égale des raisons contraires: d’où ils concluaient que nous ignorons s’il y a quelque bien qui soit tel par nature.

Au reste, on peut connaître tout le système de leurs raisons par les recueils qu’ils en ont laissés. Pyrrhon n’a rien écrit, mais a des ouvrages de ses disciples, de Timon, d’Ænésidème, de Numenius, de Nausiphane et d’autres.

Les philosophes dogmatistes opposent aux pyrrhoniens que, contre leurs principes, ils reçoivent des vérités et établissent des dogmes. Ils reçoivent des vérités par cela même qu’ils disputent, qu’ils avancent qu’on ne peut rien définir, et que toute raison est combattue par des raisons contraires. Au moins il est vrai qu’en ceci ils définissent et établissent un principe. Voici ce qu’ils répondent à ces objections : « Nous convenons que nous participons aux sentiments de l’humanité. Nous croyons qu’il fait jour, que nous vivons, et que nous recevons bien d’autres choses pareilles qui ont lieu dans la vie; mais nous suspendons notre jugement sur les choses que les dogmatistes affirment être évidente par la raison, et nous les regardons comme incertaines. En un mot, nous n’admettons que les sentiments. Nous convenons que nous voyons, nous savons que nous pensons; mais nous ignorons de quelle manière nous apercevons; mais nous ignorons de quelle manière nous apercevons les objets, ou comment nous viennent nos pensées. Nous disons, par manière de parler, que telle chose est blanche; mais non par voie d’affirmation, pour assurer qu’elle est telle en effet. Quant aux expressions que nous ne définissons rien, et autres termes semblables dont nous faisons usage, nous ne les employons par comme des principes qu’établissent les dogmatistes quand il disent, par exemple que le monde est sphérique. L’assertions est incertaine, au lieu que nos expressions sont des aveux qui emportent une certitude. Ainsi, quand nous disons que nous ne définissons rien, nous ne décidons pas même ce que nous exprimons. » Les dogmatistes leur reprochent encore qu’ils détruisent l’essence de la vie , dès qu’ils en ôtent tout ce en quoi elle consiste. Les pyrrhoniens leur donnent le démenti. Ils disent qu’ils n’ôtent point la vue, qu’ils ignorent seulement comment elle se fait. « Nous supposons avec vous ce qui parait, ajoutent-ils, nous doutons seulement qu’il soit tel qu’il est vu. Nous sentons que le feu brûle; mais s’il s’agit ainsi par une faculté qui lui est naturelle, c’est ce que nous ne déterminons point. Nous voyons qu’un homme se remue et se promène, mais nous ignorons comment s’effectue ce mouvement. Nous raisonnements ne tombent donc simplement que sur l’incertitude qui est jointe aux apparences des choses. Quand nous disons qu’une statue a des dehors relevés, nous exprimons ce qui paraît; lorsqu’au contraire nous assurons qu’elle n’en a point, nous ne parlons plus de l’apparence, nous parlons d’autre chose. » De là vient ce qu’on observe Timon dans trois de ses ouvrages : dans ses écrits à Python, que Pyrrhon n’a point détruit l’autorité de la coutume; dans ses Images, qu’il prenait l’objet tel qu’il paraissait à la eue; et dans son traité des Sens, qu’il n’affirmait pas qu’une chose était douce, mais qu’elle semblait l’être. Ænésidème, dans son premier livre des Discours de Pyrrhon, dit aussi que ce philosophe ne décidait rien dogmatiquement, à cause de l’équivalence des raisons contraires, mais qu’il s’en tenait aux apparences; ce qu’Ænésidème répète dans son traité contre la Philosophie, et dans celui de la recherche. Zeuxis, ami d’Ænésidème, dans son livre des Deux sortes de raisons, Antiochus de Laodicée, et Apellas dans son traité d’Agrippa, ne posent aussi d’autre système que celui des seules apparences. Ainsi donc les pyrrhoniens admettent pour caractère de vérité ce que les objets présentent à la vue, selon ce qu’en dit Ænésidème.

Epicure a été du même sentiment, et Démocrite déclare qu’il ne connaît rien aux apparences, qu’elles ne sont point toutes réelles, et qu’il y en a même qui n’existent pas.

Les dogmatistes dont là-dessus une difficulté aux pyrrhoniens, prise de ce que les mêmes apparences n’excitent pas les mêmes idées. Par exemple, une tour peut paraître ronde et carrée. Si donc un pyrrhonien ne décide sur aucune de ces apparences, il demeure sans agir; et s’il se détermine pour l’une ou l’autre, il ne donne pas aux apparences une force égale. Ils répondent que, quand les apparences excitent des idées différentes, ils disent cela même qu’il y a diverses apparences, et que c’est pour cela qu’ils font profession de n’admettre que ce qui paraît.

Quant à la fin qu’il faut se proposer, les pyrrhoniens veulent que ce soit la tranquillité d’esprit qui suit la suspension du jugement, à peu près comme l’ombre accompagne un corps, s’expriment Timon et Ænésidème. Ils avancent que les choses qui dépendent de nous ne sont pas un sujet de choix ou d’aversion, excepté celles qui excèdent notre pouvoir, et auxquelles nous sommes soumis par une nécessité que nous ne pouvons éviter, comme d’avoir faim et soif, ou de sentir de la douleur; choses contre lesquelles la raison ne peut rien. Sur ce que les dogmatistes leur demandent comment un sceptique peut vivre sans se dispenser, par exemple, d’obéir si on lui ordonnait de tuer son père, ils répondent qu’ils ne savent pas comment un dogmatiste pourrait vivre en s’abstenant des questions qui ne regardent point la vie et la conduite ordinaire. Ils concluent enfin qu’ils choisissent et évitent certaines choses en suivant la coutume, et qu’ils reçoivent l’usage des lois. Il y en a qui prétendent que les Pyrrhoniens établissaient pour fin l’exemption de passions; d’autres, la douceur.




TIMON.

Apollonide de Nicée, dont nous avons fait l’éloge dans nos Œuvres poétiques, assure, livre premier de ses Poésies satiriques dédiées à Tibère César, que Timon était fils de Timarque et originaire de Phliasie; qu’ayant perdu son père dans sa jeunesse, il s’appliqua à la danse; qu’ensuite il changea de sentiment, et s’en alla à Mégare auprès de Stilpon; qu’après avoir passé bien du temps avec lui, il retourna dans sa patrie et s’y maria; que de là il se rendit, conjointement avec sa femme, à Élis, chez Pyrrhon; qu’il s’arrêta dans cet endroit jusqu’à ce qu’il eût des enfants; et qu’il instruisit dans la médecine l’ainé de ses fils, nommé Xanthus, lequel hérita de son père sa manière de vivre et ses préceptes. Timon, assure Sotion, livre onzième, se rendit illustre par son éloquence; mais, comme il manquait du nécessaire, il se retira dans l’Hellespont et dans la Propontide. Il y enseigna à Chalcédoine la philosophie et l’art oratoire, avec un succès qui lui mérita beaucoup de louange. Devenu plus riche, il partit de là pour Athènes, où il vécut jusqu’à sa mort, excepté qu’il demeura peu de temps à Thèbes. Il fut connu et estimé du roi Antigone, ainsi que de Ptolomée Philadelphe, comme il l’avoue lui-même dans ses vers ïambes.

Antigone dit que Timon aimait à boire, et ne s’occupait pas beaucoup de la philosophie. Il composa des poëmes, différentes sortes de vers, des tragédies, des satires, trente comédies, soixante tragédies, outre des poésies libres et bouffonnes. On a aussi de lui un livre de poésie logadique, où sont contenus plus de vingt mille vers; livre dont il est fait mention dans Antigone de Caryste, auteur de la Vie de Timon. Ses poésies burlesques renferment trois livres, dans lesquels, en qualité de pyrrhonien, il satirise tous les philosophes dogmatistes, en les parodiant à l’imitation des anciens poëtes. Le premier de ces livres est un narré simple et clairement écrit; le second et le troisième sont une espèce de dialogue où les questions se proposent par Xénophane de Colophon, et auxquelles il semble répondre lui-même. Dans le second livre il parle des anciens, dans le troisième des modernes; ce qui a donné à quelques uns occasion de l’appeler Épilogueur. Le premier livre contient les mêmes matières que les deux autres, hormis qu’il n’y introduit qu’un personnage qui parle. Il commence par ces mots :

Venez, sophistes, venez tous ici, vous gente vaine et qui vous rendez si importune.

Il mourut âgé de près de quatre-vingt-dix ans, selon la remarque d’Antigone, et de Sotion dans son livre onzième. J’ai ouï dire qu’il était borgne, et qu’il se traitait lui-même de cyclope.

Il y a eu un autre Timon, qui était misanthrope.

Timon le philosophe aimait beaucoup les jardins et la solitude, comme le rapporte Antigone. On raconte que Jérôme le péripatéticien disait de lui que comme, parme les Scythes, on laçait des flèches dans la poursuite et dans la retraite; de même entre les philosophes il y en avait qui gagnaient des disciples à force de les poursuivre, d’autres en les fuyant; et que Timon était de ce caractère.

Il avait l’esprit subtil et piquant, aimait à écrire, et excellait surtout à inventer des contes propres à composer des fables pour les poëtes et des pièces pour le théâtre. Il communiquait ses tragédies à Alexandre et à Homère le jeune. il ne s’embarrassait pas d’être troublé par ses domestiques ou par des chiens, n’ayant rien plus à cœur que la tranquillité d’esprit. On dit qu’Aratus lui demanda comment on pourrait faire pour avoir un Homère correct, et qu’il répondit: « qu’il fallait tâcher d’en trouver les plus anciens exemplaires, et non d’autres plus récents revus et corrigés. » Il laissait traîner ses productions, qui étaient souvent à demi rongées par négligence. On conte là-dessus que l’orateur Zopyrus, lisant un de ses ouvrages, dont Timon lui montrait des endroits, lorsqu’ils vinrent à la moitié du livre, il s’en trouva une partie déchirée; ce que Timon avait ignoré jusqu’alors, tant il était indifférent à cet égard. Il était d’une si heureuse complexion, qu’il n’avait aucun temps marqué pour prendre ses repas.

on raconte que, voyant Arcésilas marcher accompagné de flatteurs à droite et à gauche, il lui dit : « Que viens tu faire parmi nous, qui sommes libres et exempts de servitude? » Il avait coutume de dire que de ceux qui prétendaient que les sens s’accordent avec l’entendement dans le rapport qu’ils font des objets : Attagas et Numenius sont d’accord. Ordinairement il prenait un ton railleur. Il dit une jour à quelqu’un qui se faisait de tout une sujet d’admiration : « Pourquoi ne vous étonnez-vous pas de ce qu’étant trois ensemble, nous n’avons que quatre yeux? » En effet, lui et Dioscoride son disciple étaient chacun privé d’un œil, au lieu que celui à qui il parlait en avait deux. Arcésilas lui demanda pour quelle raison il était venu de Thèbes. « Afin, lui répliqua-t-il, d’avoir occasion de me moquer de vous, qui vous êtes élevé à un si haut degré. » Néanmoins il a donné, dans son livre intitulé Repas d’Arcésilas, des louanges à ce même philosophe qu’il avait dénigré dans ses Poécies burlesques.

Ménodote écrit que Timon n’eut point de successeur. Sa secte finit avec sa vie, jusqu’à ce qu’elle fut renouvelée par Ptolomée de Cyrène. Au reste, Hippobote et Sotion disent qu’il eut pour disciples Dioscoride de Cypre, Nicoloque de Rhodes, Euphranor de Séleucie et Praylus de la Troade, qui fut, au rapport de Phylarque l’historien, si constant et si patient, que, malgré toute son innocence, il se laissa condamner à mort comme traître, sans avoir même prononcé un seul mot de supplication. Euphranor forma Eubule d’Alexandrie, qui enseigna Ptolomée, lequel dressa Sarpédon et Héraclide. Ce dernier fut maître d’Ænésidème instruisit Zeuxippe, nommé Politès, et celui-ci Zeuxis, surnommé Goniope. Zeuxis eut sous sa discipline Antiochus de Laodicée, descendu de Lycus, dont Ménodote de Nicomédie, médecin empirique, et Théodas de Laodicée prirent les leçons. Ménodote, à son tour, devint maître d’Hérodote, fils d’Aréus natif de Tarse, qui le fut ensuite de Sextus Empiricus, duquel on a les dix volumes du pyrrhonisme et autres beaux ouvrages. Enfin Sextus Saturnin eut pour disciple un nommé Cythenas, aussi empirique.

Livre X.


Épicure.

Épicure fut fils de Néoclès et de Chérestrate. La ville d’Athènes fut sa patrie, et le bourg de Gargette le lieu de sa naissance. Les Philaïdes, ainsi que dit Métrodore dans le livre qu’il a fait de la Noblesse, furent ses ancêtres.

Il y a des auteurs, entre lesquels est Héraclide, selon qu’il en écrit dans l’Abrégé de Sotion, qui rapportent que les Athéniens ayant envoyé une colonie à Samos, il y fut élevé, et qu’ayant atteint l’âge de dix ans, il vint à Athènes dans le temps que Xénocrate enseignait la philosophie dans l’académie, et Aristote dans la Chalcide ; mais qu’après la mort d’Alexandre le Grand, cette capitale de la Grèce étant sous la tyrannie de Perdiccas, il revint à Colophon chez son père, où, ayant demeuré quelque temps et assemblé quelques écoliers, il retourna une seconde fois à Athènes pendant le gouvernement d’Anaxicrate, et qu’il professa la philosophie parmi la foule et sans être distingué, jusqu’à ce qu’enfin il se fit chef de cette secte, qui fut appelée de son nom.

Il écrit lui-même qu’il avait quatorze ans lorsqu’il commença à s’attacher à l’étude de la philosophie. Apollodore, un de ses sectateurs, assure, dans le premier livre de la Vie d’Épicure, qu’il s’appliqua à cette connaissance universelle des choses par le mépris que lui donna l’ignorance des grammairiens, qui ne lui purent jamais donner aucun éclaircissement surtout ce qu’Hésiode avait dit du chaos. Hermippus écrit qu’il fut maître d’école, et qu’étant ensuite tombé sur les livres de Démocrite, il se donna tout entier à la philosophie ; c’est ce qui a fait dire de lui à Timon : « Vient enfin de Samos le dernier des physiciens, un maître d’école, un effronté, et le plus misérable des hommes. »

On apprend de Philodème, épicurien, dans le dixième livre de son Abrégé des philosophes, qu’il eut trois frères, Néoclès, Chœrédème et Aristobule, à qui il inspira le désir de s’appliquer, comme lui, à la découverte des secrets de la nature. Myronianus, dans ses Chapitres historiques, remarque que Mus, quoique son esclave, fut aussi un des compagnons de son étude.

Diotime le stoïcien, qui haïssait mal à propos Épicure, l’a voulu faire passer malicieusement pour un voluptueux, ayant inséré cinquante lettres, toutes remplies de lasciveté, sous le nom de ce philosophe, à qui il imputa encore ces certains billets qu’on a toujours cru être de Chrysippe. Il n’a pas été traité plus favorablement par Posidonius le stoïcien, Nicolaüs, et Sotion dans son douzième livre des Répréhensions, parlant de la vingt-quatrième lettre.

Denys d’Halicarnasse a été aussi de ses envieux. Ils disent que sa mère et lui allaient purger les maisons par la force de certaines paroles ; qu’il accompagnait son père, qui montrait à vil prix à lire aux enfants ; qu’un de ses frères faisait faire l’amour pour subsister, et que lui-même demeurait avec une courtisane qui se nommait Léontie ; qu’il s’était approprié tout ce que Démocrite avait écrit des atomes, aussi bien que les livres d’Aristippe sur la Volupté.

Timocrate, et Hérodote dans son livre de la Jeunesse d’Épicure, lui reprochent qu’il n’était pas bon citoyen ; qu’il avait eu une complaisance indigne et lâche pour Mythras, lieutenant de Lysimachus, l’appelant dans ses lettres Apollon, et le traitant de roi ; qu’il avait de même fait les éloges d’Idoménée, d’Hérodote et de Timocrate, parce qu’ils avaient mis en lumière quelques uns de ses ouvrages qui étaient encore inconnus, et qu’il avait eu pour eux une amitié pleine d’une flatterie excessive ; qu’il se servait ordinairement dans ses Épîtres de certains termes, comme à Léontie :

« Ô roi Apollon, ma petite Léontie, mon cœur, avec quel excès de plaisir ne nous sommes-nous pas récréés à la lecture de votre billet ! »

Lorsqu’il écrit à Thémista, femme de Léonte :

« Je vous aime, lui dit-il, à tel point que si vous ne me venez trouver, je suis capable, avant qu’il soit trois jours, d’aller avec une ardeur incroyable où vos ordres, Thémista, m’appelleront. »

Et à Pythoclès, jeune homme admirablement beau :

« Je sèche, lui mande-t-il, d’impatience, dans l’attente de jouir de votre aimable présence, et je la souhaite comme celle de quelque divinité. »

II ajoute encore à Thémista, si l’on en croit ces écrivains, qu’il ne s’imagine pas faire rien d’indigne lorsqu’il se sert de tout ce qu’il y a de plus insinuant pour la persuader. C’est ce que remarque Théodote dans son quatrième livre contre Épicure, [6] qu’il eut un commerce avec plusieurs autres courtisanes, mais qu’il fut particulièrement attaché à celui qu’il conserva pour Léontie, que Métrodore, ainsi que lui, aima éperdument.

On prétend que dans son livre de la Fin il y a de lui ces paroles :

« Je ne trouve plus rien qui puisse me persuader que cela soit un bien qui bannit les plaisirs qui flattent le goût, qui défend ceux que l’union de deux amants fait sentir, qui ne veut pas que l’ouïe soit charmée de l’harmonie, et qui interdit les délicieuses émotions que les images font naître par les yeux. »

Ils veulent aussi faire croire qu’il écrivit à Pythoclès :

« Fuyez précipitamment, heureux jeune homme, toute sorte de discipline. »

Épictète lui reproche que sa manière de parler était efféminée et sans pudeur, et l’accable en même temps d’injures.

Timocrate, frère de Métrodore et disciple d’Épicure, s’étant séparé de son école, a laissé dans ses livres intitulés de la Joie, qu’il vomissait deux fois par jour, à cause qu’il mangeait trop ; que lui-même avait échappé avec beaucoup de peine à sa philosophie nocturne, et au risque d’être seul avec un tel ami ; [7] qu’Épicure ignorait plusieurs choses sur la philosophie, et encore plus sur la conduite de la vie ; que son corps avait été si cruellement affligé par les maladies, qu’il avait passé plusieurs années sans pouvoir sortir du lit, ni sans pouvoir se lever de la chaise sur laquelle on le portait ; que la dépense de sa table se montait par jour à la valeur d’une mine, monnaie attique, comme il le marque dans la lettre qu’il écrit à Léontie, et dans celle qu’il adresse aux philosophes de Mitylène, et que Métrodore et lui avaient toujours fréquenté des femmes de la dernière débauche ; mais surtout Marmarie, Hédia, Érosie et Nicidia.

Ses envieux veulent que, dans les trente-sept livres qu’il a composés de la Nature, il y répète souvent la même chose ; qu’il y censure les ouvrages des autres philosophes, et particulièrement ceux de Nausiphane, disant de lui mot pour mot :

« Jamais sophiste n’a parlé avec tant d’orgueil et de vanité, et jamais personne n’a mendié avec tant de bassesse le suffrage du peuple. »

[8] Et dans ses Épîtres contre Nausiphane, il parlait ainsi :

« Ces choses lui avaient tellement fait perdre l’esprit, qu’il m’accablait d’injures, et se vantait d’avoir été mon maître. »

Il l’appelait Poumon, comme pour montrer qu’il n’avait aucun sentiment. Il soutenait d’ailleurs qu’il était ignorant, imposteur et efféminé.

Il voulait que les sectateurs de Platon fussent nommés les flatteurs de Denys, et qu’on lui donnât l’épithète de Doré, comme à un homme plein de faste ; qu’Aristote s’était abîmé dans le luxe ; qu’après la dissipation de son bien, il avait été contraint de se faire soldat pour subsister, et qu’il avait été réduit jusqu’à distribuer des remèdes pour de l’argent.

Il donnait à Protagore le nom de porteur de mannequins, celui de scribe et de maître d’école de village à Démocrite. Il traitait Héraclite d’ivrogne. Au lieu de nommer Démocrite par son nom, il l’appelait Lémocrite, qui veut dire chassieux. Il disait qu’Antidore était un enjôleur ; que les cyrénaïques étaient ennemis de la Grèce ; que les dialecticiens crevaient d’envie, et qu’enfin Pyrrhon était un ignorant et un homme mal élevé.

[9] Ceux qui lui font ces reproches n’ont agi sans doute que par un excès de folie. Ce grand homme a de fameux témoins de son équité et de sa reconnaissance : l’excellence de son bon naturel lui a toujours fait rendre justice à tout le monde. Sa patrie célébra cette vérité par les statues qu’elle dressa pour éterniser sa mémoire. Elle fut consacrée par ses amis, dont le nombre fut si grand, qu’à peine les villes pouvaient-elles les contenir, aussi bien que par ses disciples, qui s’attachèrent à lui par le charme de sa doctrine, laquelle avait, pour ainsi dire, la douceur des sirènes. Il n’y eut que le seul Métrodore de Stratonice qui, presque accablé par l’excès de ses bontés, suivit le parti de Carnéade.

La perpétuité de son école triompha de ses envieux ; et parmi la décadence de tant d’autres sectes, la sienne se conserva toujours, par une foule continuelle de disciples qui se succédaient les uns aux autres.

[10] Sa vertu fut marquée en d’illustres caractères, par la reconnaissance et la piété qu’il eut envers ses parents, et par la douceur avec laquelle il traita ses esclaves ; témoin son testament, où il donna la liberté à ceux qui avaient cultivé la philosophie avec lui, et particulièrement au fameux Mus, dont nous avons déjà parlé.

Cette même vertu fut enfin généralement connue par la bonté de son naturel, qui lui fit donner universellement à tout le monde des marques d’honnêteté et de bienveillance. Sa piété envers les dieux et son amour pour sa patrie ne se démentirent jamais jusqu’à la fin de ses jours. Ce philosophe eut une modestie si extraordinaire, qu’il ne voulut jamais se mêler d’aucune charge de la république.

Il est certain néanmoins que, malgré les troubles qui affligèrent la Grèce, il y passa toute sa vie, excepté deux ou trois voyages qu’il fit sur les confin de l’Ionie pour visiter ses amis, qui s’assemblaient de tous côtés pour venir vivre avec lui dans ce jardin, qu’il avait acheté pour prix de quatre-vingts mines. C’est ce que rapporte Apollodore.

[11] Ce fut là que Dioclès raconte, dans son livre de l’Incursion, qu’ils gardaient une sobriété admirable, et se contentaient d’une nourriture très médiocre.

« Un demi-setier de vin leur suffisait, dit-il, et leur breuvage ordinaire n’était que de l’eau. »

II ajoute qu’Épicure n’approuvait pas la communauté de biens entre ses sectateurs, contre le sentiment de Pythagore, qui voulait que toutes choses fussent communes entre amis, parce que, disait notre philosophe, c’était là plutôt le caractère de la défiance que de l’amitié.

Il écrit lui-même dans ses Épîtres qu’il était content d’avoir de l’eau et du pain bis.

« Envoyez-moi, dit ce philosophe à un de ses amis, un peu de fromage cythridien, afin que je fasse un repas plus excellent lorsque l’envie m’en prendra. »

Voilà quel était celui qui avait la réputation d’établir le souverain bien dans la volupté. Athénée fait son éloge dans l’épigramme suivante :

[12] Mortels, pourquoi courez-vous après tout ce qui fait le sujet de vos peines ? Vous êtes insatiables pour l’acquisition des richesses, vous les recherchez parmi les querelles et les combats, quoique néanmoins la nature les ait bornées, et qu’elle soit contente de peu pour sa conservation ; mais vos désirs n’ont point de bornes. Consultez sur cette matière le sage fils de Néoclès ; il n’eut d’autre maître que les Muses, ou le trépied d’Apollon.

Cette vérité sera beaucoup mieux éclaircie dans la suite par ses dogmes et par ses propres paroles.

Il s’attachait particulièrement, si l’on en croit Dioclès, à l’opinion d’Anaxagore entre les anciens, quoiqu’en quelques endroits il s’éloignât de ses sentiments. Il suivait aussi Archélaüs, qui avait été le maître de Socrate.

Il dit qu’il exerçait ses écoliers à apprendre par cœur ce qu’il avait écrit. [13] Apollodore a remarqué, dans ses Chroniques, qu’il écouta Lysiphanes et Praxiphanes ; mais Épicure parle tout différemment dans ses Épîtres à Eurydicus ; car il assure qu’il n’eut d’autre maître dans la philosophie que sa propre spéculation, et que ni lui ni Hermachus ne disent point qu’il y ait jamais eu de philosophe appelé Leucippe