Correspondance 1812-1876, 4/Texte entier

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GEORGE SAND




CORRESPONDANCE


IV

GEORGE SAND
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CORRESPONDANCE


1812-1876



IV



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PARIS
CALMANN LÉVY, ÉDITEUR
ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES
3, rue auber, 3
1883

CCCLXX

À MADAME AUGUSTINE DE BERTHOLDI, À VARSOVIE


Nohant, 3 janvier 1854.


Ma chère mignonne, je reçois ta lettre de nouvel an ; j’étais bien sûre que tu penserais à moi, et je t’embrasse mille fois, en te souhaitant aussi tous les biens de ce monde, les vrais : le bonheur domestique, les bons amis, et un peu d’aisance en travaillant. Je vois que, pour le moment, tu vis comme une reine, au milieu des gâteries d’une excellente et charmante famille. Je te vois courant en traîneau, emmaillotée de fourrures princières et croyant rêver. Je vois aussi M. George écarquillant les yeux devant son arbre de Noël. Je te dirai que cette fête, perdue en France, s’est conservée à la Châtre ; ce qui prouve encore une fois que le Berry est la croûte aux traditions. Nini, qui est avec moi depuis mon retour de Paris, a été invitée à passer les fêtes de Noël chez Angèle, qui a un joli garçon du même âge que Nini, un George aussi, qu’elle a adopté pour son petit mari et dont elle est positivement folle. Elle a donc vu l’arbre merveilleux et elle ne tarit pas sur ce chapitre.

Oui, j’avais reçu ta lettre à Paris, ma chère fille, et mon retard à te répondre est tout de ma faute : j’ai quitté Paris si enrhumée, que j’en étais imbécile. Arrivée ici, j’ai travaillé, jardiné et si bien rempli mon temps, que, fatiguée le soir d’avoir écrit ou pioché la terre toute la journée, j’allais me coucher, remettant mes lettres au lendemain.

Depuis que nous sommes littéralement enterrés sous la neige, — on en a rarement vu autant, dans ce pays-ci, que cette année ! — je me fatigue encore davantage, pour combattre le froid, qui me rend ordinairement malade, et dont je triomphe par une santé comme je ne l’ai jamais eue. Plus de migraines, plus de douleurs, rien. Je dois cela à la fureur du jardinage, que je poursuis jusque dans les temps impossibles. En ce moment, je balaye la neige et je fais des forteresses avec Maurice ; car tu sauras que Maurice a eu la gentillesse de venir avec Solange, par le temps le plus affreux, un ouragan, des tourbillons et du verglas, pour passer le jour de l’an avec moi et faire cette veillée que tu connais, où l’on se saute au cou, sur le coup de minuit, en échangeant des petits cadeaux. Ce jour heureux a été cependant bien attristé par la mort du pauvre Planet.

Mes enfants sont encore avec moi pour quelques jours, et je pense que Solange remmènera Nini, qui est devenue charmante, sauf quelques caprices. Elle est si drôle, qu’on la gâte malgré soi. Nous avons bien pensé à toi, chère fille, en nous embrassant tous. Aussi suis-je chargée de mille embrassades pour toi ; mais je pense qu’on ne me laissera pas fermer ma lettre sans te les offrir directement. Notre petit Lambert n’est pas là, malheureusement, lui qui est le plus spirituel de la société.

Bonsoir, mon enfant chéri. J’embrasse Georget sur ses grosses joues roses et je le charge d’embrasser pour moi les beaux enfants de Marie[1].

Donne-moi souvent de tes nouvelles, et sois sûre qu’on t’aime ici de loin comme de près.


CCCLXXI

À M. VICTOR BORIE, À PARIS


Nohant, 16 janvier 1854.


Mon cher gros,

Je sais que Solange t’avait écrit une lettre de folies au jour de l’an. Si je ne m’en suis pas mêlée, c’est qu’en dépit de l’arrivée et de la présence de mes enfants, j’avais le cœur triste. Nous avons perdu, en effet, le meilleur de notre groupe d’amis ; le plus dévoué, le plus généreux, le plus actif Berrichon qui ait existé, je crois.

Je te remercie, mon cher vieux, de tes souhaits de nouvel an, je n’ai pas besoin de te dire que je te souhaite aussi la meilleure destinée possible en ce triste monde, où nous ne sommes pas toujours sur des roses et où il faut courage, travail, patience et volonté ; résignation surtout ! car nous avons beau faire, quand la mort frappe sur ceux que nous aimons, la cruelle qu’elle est se bouche les oreilles !

Je n’ai pas de nouvelles de l’affaire du pauvre Defressine[2]. Demande à M. Bixio si le prince s’en occupe et s’il y peut quelque chose.

Tu nous avais promis, de par ta science agricole et économique, que le blé n’augmenterait pas. Il augmente affreusement et il y a beaucoup de misère ici. Heureusement, le froid n’a pas persisté ; car nous étions au bout de nos fagots, et les pauvres faisaient triste mine. Le bois augmente toujours et, qui pis est, il est rare. Nous sommes obligés d’en abattre pour nous chauffer et de le brûler vert.

Voyons, je m’imaginais, que, depuis que tu faisais dans un journal savant, nous n’allions plus manger que des ananas et des oranges ; que le vin allait pousser sur les tuiles des toits et le pain tout cuit dans les champs. Je vois bien que tu es un gros paresseux et que tu laisses tout aller à la diable.

Aucante, que j’attendais hier pour mettre sa lettre dans la mienne, me dit ce soir qu’il t’a répondu au sujet des livres : ainsi je n’ai plus à te parler que de tes chutes, qui me paraissent trop multipliées, et je commence à craindre une démolition. Tâche donc de faire vite fortune, afin d’aller toujours en voiture, et surtout de venir nous voir.

Je me livre au jardinage avec furie, par tous les temps, cinq heures par jour, avec Nini à côté de moi, piochant et brouettant aussi. Cela m’abrutit beaucoup, et la preuve, c’est que, tout en bêchant et ratissant, je me mets à faire des vers. Les premiers que je livrerai à la publicité me sont venus à propos de ce pauvre cher Planet, et je les ai faits tout en bêchant et en pleurant. Je ne les fais imprimer que dans le journal d’Arnaud[3], n’ayant plus l’Éclaireur, hélas ! et j’en interdis la reproduction ; car je ne me pique pas de savoir faire de bons vers, et je ne voudrais pas, à propos d’une tristesse sérieuse et vraie, servir d’aliment à une discussion littéraire. Je les ai faits pour moi d’abord, et puis je me suis dit que, la police ayant interdit aux amis du cher mort de prononcer un mot d’éloge privé sur sa tombe, une petite poésie où il n’y a pas la moindre allusion politique remplacerait, autant que possible, l’hommage du cœur qu’il n’a pas été permis de lui décerner.

Je t’enverrai cela, tu le donneras à ceux de ses plus proches amis que tu connais, en les prévenant bien que cela n’a pas la prétention d’être autre chose qu’un ex-voto. Bonsoir, mon cher vieux ; écris-nous souvent. Nous t’embrassons de cœur.


CCCLXXII

À MAURICE SAND, À PARIS


Nohant, 31 janvier 1854.


Cher enfant,

Tu m’en écris bien court ! J’espère que tu te portes bien et que tu t’amuses, et tu sais, au reste, que j’aime mieux trois lignes que rien.

Moi, je ne te dis pas grand’chose non plus, parce que je ne fais rien que tu ne saches par cœur, et que ma vie est si uniforme, si semblable tous les jours à la veille, que tu peux te dire, à toutes les heures, ce qui se passe à Nohant, et de quoi je m’occupe.

Mon Trianon devient colossal et Teverino[4] a pris cinq actes. Je remets au net et j’avance. Je me porte bien, sauf un peu d’excitation de nerfs qui m’empêche de m’endormir bien.

Nous avons été voir la comédie bourgeoise pour les pauvres, à la Châtre. C’est trop mauvais. Duvernet et Eugénie sont directeurs de cette troupe. Ça ne leur fait pas honneur.

Il pleut depuis deux jours ; jusque-là, il a fait beau et chaud le jour, froid la nuit, ce qui constitue un hiver excellent. Le jardinier a planté, dans un carré du jardin, un verger magnifique. Patureau est revenu planter sa vigne, qui sera aussi un modèle de vigne. Il y a émulation. Nini dit toutes les bêtises du monde et se porte comme un charme.

Nous avons une tradition pour toi. Quand on veut avoir un bon chien de garde, on le pile. Connais-tu ça ? Voici comme on procède :

Auguste le charpentier, qui est sorcier et pileux de chiens, s’est rendu, par une nuit noire, chez Millochau, à la prière de ce dernier, pour piler son chien. La nuit était si noire, qu’Auguste passa à quatre pattes sur le pont pour ne pas se noyer, dit-il ; mais cela faisait peut-être bien partie de la conjuration, il ne l’avoue pas. Le chien avait trois ou quatre jours. Il ne faut pas qu’il ait vu clair quand on le soumet à l’opération, on le met dans un mortier et on le pile avec un pilon. Auguste dit qu’on ne lui fait pas grand mal ; mais je crois bien qu’il le broie et que, par son art, il le ressuscite. Tout en le pilant, il lui dit trois fois cette formule :

« Mon bon chien, je te pile.

» Tu ne connaîtras ni voisin ni voisine.

» Hormis moi qui te pile. »

Je continue l’histoire du chien à Millochau. Ledit chien devint si méchant, c’est-à-dire si bon, qu’il dévorait bêtes et gens. Excepté Auguste, il ne connaissait personne ; mais, comme il allait étrangler les moutons jusque dans la bergerie, on fut obligé de le tuer. Il paraît qu’Auguste l’avait pilé un peu plus qu’il ne fallait.

Je t’envoie une lettre pour Dumas. Tâche qu’il la reçoive en personne, car je crains pour les cinquante francs que je lui ai adressés[5]. Il y a un désordre affreux, je crois, dans son administration.

Je vois que Mauprat finit sa carrière au moment où ton théâtre de marionnettes commence la sienne. Nous serons arrivés, je crois, à soixante représentations. C’est un succès honorable et voilà tout. Dis donc à Vaëz[6] de m’écrire ce qui est advenu de M. de Pleumartin[7]. Un avoué du nom de Pleumartin, habitant le Poitou, a réclamé contre la pièce et le roman. Je l’ai adressé à Vaëz et je n’en ai plus entendu parler.

Bonsoir, mon vieux. Je te bige.


CCCLXXIII

AU MÊME


Nohant, 19 février 1854.


Mon cher enfant,

Tu t’amuses, tu bourines[8] dans le domaine des arts : c’est bien, c’est le meilleur genre de plaisir et celui qui laisse quelque chose. Pourtant n’y absorbe pas tout ton temps. Donne quelques heures de ta journée à la peinture, que tu me parais bien négliger, puisque tu ne m’en parles pas. Aie des amis et rassemble-les autour de toi pour la récréation de l’esprit ; mais ne leur laisse pas prendre toutes les heures du jour, car il ne t’en resterait plus pour piocher avec un peu de réflexion pour ton compte.

La guerre va paralyser pendant quelque temps notre édition. Elle se vend très peu et celle de Hugo pas du tout. Hetzel s’en inquiète. Moi, je crois que, ou l’on ne fera pas la guerre, ou bien, dès qu’elle sera en train, les affaires reprendront leur cours inévitable, comme il arrive toujours après une panique bourgeoise. Ne néglige donc pas tes dessins. Voilà encore une dernière livraison, qui est bien rendue et dont les compositions sont jolies excepté le Centaure[9], qui n’est pas manqué, mais dont tu aurais pu tirer quelque chose de plus jeune et de plus poétique. Mais songe à apprendre à peindre et fais des tableaux, puisque tu es à Paris principalement pour y trouver toutes les ressources et facilités qui te manquent ici. Je sais bien que les bruits de guerre rendront les tableaux plus difficiles encore à placer que les éditions à quatre sous. Mais ce resserrement des dépenses de luxe, et la constipation générale n’ont jamais de durée, et, quand on a de l’ouvrage fait, il n’est pas à faire le jour où l’occasion arrive d’en tirer profit. Enfin mets de l’équilibre dans ta vie. Je ne dis pas que tu en manques, je n’en sais rien ; je te dis cela pour le cas où l’amusement l’emporterait un peu trop sur l’utile.

Tu vas donc devenir auteur dramatique ? C’est pour le coup que le père Aulard te traitera d’homme de lettres sur ton passeport. Je désirerais que la nouvelle troupe de pantomime réussît : c’est si joli à ressusciter ! Si tu peux faire qu’il n’y ait pas qu’un seul rôle dans ces sortes d’ouvrages, mais que tous les types soient habillés, costumés, et passables comme talent, ce sera un grand progrès, et Paul Legrand en ressortira beaucoup mieux. J’aurais préféré que tu lui fisses le Noir et le Blanc. Si je ne me trompe pas, c’est là que le Pierrot avait quelque chose de dramatique, que tu as assez bien rendu. Le talent de Legrand est le drame. Dans le comique, il est très bouffon, mais peu distingué, et, pour faire oublier Deburau père, pour écraser le fils, qui sans avoir grand talent, a de la distinction dans l’aspect, il faudrait déployer les qualités que ne cherchait pas le père et que n’aura jamais le fils ; ces qualités saisissantes, touchantes et effrayantes que la pantomine bouffonne ne donne pas souvent, mais qu’il faudrait trouver, tout en restant dans le cadre burlesque. Legrand a ces qualités-là à un très haut degré. Si on les utilise, on aura du succès avec lui, et il aura, lui, une grande vogue.

Si tu veux que nous te fassions un autre envoi de marionnettes et de costumes, dis-le nous. Mais vite, car le printemps s’avance, malgré la neige et la glace qui jouissent de leur reste, et j’espère bien que le beau temps te ramènera au bercail, bien vide sans toi.

Je me demande comment vous avez pu arranger votre théâtre, plus petit que celui d’ici, pour être vu de tant de spectateurs. Il est vrai que ton atelier est en longueur.

Je vas tout à fait bien, sans cependant pouvoir rouler ma tête entre mes épaules comme celle d’Arlequin. C’est un exercice qui m’est bien défendu pour quelque temps encore, et je n’ose pas me remettre à jardiner avant qu’il fasse beau. Ce manque de mouvement m’écœure un peu. Mais je travaille. J’ai repris ma pièce d’un bout à l’autre, et j’ai bon espoir.

Bonsoir, mon cher Bouli ; je te bige mille fois, Nini aussi. Je ne t’ai pas dit que le jardinier était parti pour cause de querelles et d’insociabilité !…


CCCLXXIV

AU MÊME


Nohant, 11 mars 1854.


Ta lettre m’a fait grand plaisir, mon petit vieux chat. Ne t’inquiète pas de mes bobos : je me fais plaindre, parce que je suis comme une âme en peine quand je ne peux pas bien travailler.

J’achève ma grande pièce en cinq actes pour la seconde fois. La première version ne m’avait pas satisfaite ; c’est fini : je vais aviser à autre chose. Je ne donnerai pas dans le micmac des arrangements de Nello en mousquetaire, c’est insensé. Dumas m’en a écrit lui-même, je lui réponds.

Si les bourgeons t’amènent, ce sera bientôt, Dieu merci ! car les voilà qui poussent. Il fait une chaleur écrasante dans le jour. Nous avons été hier, Solange, Nini et moi, dans le ravin du Magnier, tout le long du petit ruisseau. Nous étions en sueur comme en plein été. Bonsoir, mon enfant ; je te bige mille fois.


CCCLXXV

À M. ARMAND BARBÈS, À BELLE-ISLE EN MER


Nohant, 3 juin 1854.


Dans l’impossibilité de s’écrire à cœur ouvert, de se parler des choses de la vie et de la famille, on peut au moins s’envoyer un mot de temps en temps, et celui-ci est pour vous dire que mon affection est inaltérable, comme ma muette préoccupation incessante et fidèle.

J’ai de vos nouvelles de plusieurs côtés, je sais que votre âme est inébranlable et votre cœur toujours calme et généreux. Je pense à vous quand je pense à Dieu, qui vous aime, c’est vous dire que j’y pense souvent.

GEORGE SAND.

CCCLXXVI

À SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLÉON (JÉRÔME),
À PARIS[10]


Nohant, 16 juillet 1854.


Mon cher prince,

Vous m’avez dit de vous écrire, je n’ose pas trop, vous devez avoir si peu le temps de lire ! Mais voilà deux lignes pour vous dire que je vous aime toujours et que je pense à vous plus que vous ne pouvez penser à moi. C’est tout simple, vous agissez et nous regardons. Vous êtes dans la fièvre de la vie ; et nous sommes dans le recueillement de l’attente.

On m’écrit de Belle-Isle, et vous devinez bien qui : « On m’accuse de chauvinisme, parce que je fais des vœux pour que nos petits soldats entrent à Moscou et à Pétersbourg, et pour la mission que notre cher pays est toujours chargé de remplir dans le monde. »

Il y a là, dans les fers, une âme de héros qui prie comme moi tout naïvement, et avec qui je suis fière d’être d’accord.

Mais nous sommes malheureux comme les pierres, de ne rien savoir que par des journaux auxquels on ne peut se fier, et d’attendre souvent si longtemps des nouvelles contradictoires. Quoi qu’il arrive, je ne peux pas ne pas espérer. Je ne peux pas me persuader que les Russes nous battront jamais. Ni vous non plus, n’est-ce pas ?

Mon fils me dit tous les jours que, si je n’étais pas une mère si bête, il aurait demandé à vous suivre. Mais, moi, je n’ai que ce fils-là, et comment ferais-je pour m’en passer ?

Vous savez que nous avons un été abominable et que, si les pluies ne cessent pas, nous aurons la famine ! Ah ! nous voilà sautant sur des cordes bien tendues !

C’est vous autres qui en tenez le bout, là-bas. Quant à l’issue que vous souhaitez, la résurrection de la Pologne et de toutes les victimes dont on ne paraît pas s’occuper, elle viendra peut-être fatalement. Dieu est grand et Mahomet n’est pas son seul prophète.

Mais voilà plus de deux lignes. Pardon et adieu, chère Altesse impériale, toujours citoyen quand même et plus que jamais, puisque vous voilà soldat de la France. Comme tel, recevez tous les respects qui vous sont dus, sans préjudice de toute l’affection que je vous conserve pour vous-même.

GEORGE SAND.

CCCLXXVII

À M. CHARLES PONCY, À TOULON


Nohant, 16 juillet 1854.


Ne soyez pas inquiet de moi, mon cher enfant. Je me porte assez bien, je travaille, je reçois plusieurs amis ; c’est l’époque où la maison se remplit. Je ravale d’un air gai de lourds chagrins qui me viennent toujours d’où vous savez. On m’a repris ma petite-fille qui faisait toute ma joie. Et encore, si c’était pour son bien ! Mais les montagnes de douleurs qui noircissent ce côté de mon horizon seraient trop hautes, trop tristes à vous montrer. Et puis je n’en ai pas le courage, et plus je vois que je n’y peux rien, plus j’en souffre, plus j’ai besoin d’y penser sans rien dire.

Autour de moi, on est heureux, c’est tout ce que je demande pour me réconcilier avec la vie ; et j’ai du travail, c’est tout ce qu’on peut demander aux hommes pour accepter un lien avec leur société maudite et infortunée.

Je n’ai rien reçu de vous, mon enfant ; si vous m’avez fait un envoi, il s’est égaré. Cela arrive souvent de Toulon à Nohant. Envoyez donc toujours dans une lettre et ne vous inquiétez pas du port. J’en paye tant pour des envois qui m’embêtent, que je suis dédommagée quand je paye ce qui me plaît et m’intéresse.

Oui, oui, sauvez-vous à la campagne si le choléra vous menace. Quand même il ne devrait pas vous atteindre, du moment qu’il vous effraye, ce ne serait pas vivre que de vouloir le braver : et donnez-moi de vos nouvelles souvent, quelque paresseuse que je sois à vous écrire.

Si vous n’étiez pas si loin et si le voyage n’était pas si cher, je vous dirais : « Venez à Nohant. » Mais, en outre, il y fait un temps qui vous désespérerait tout à fait ; car il nous désespère un peu, nous autres qui sommes moins difficiles. Depuis deux mois, nous n’avons pas eu deux jours de soleil, et la terre est si trempée de pluie, qu’on ne peut pas sortir des chemins. Cela gêne bien Maurice, qui avait repris fureur à l’entomologie ; et cela nous menace de la famine, si ça continue. Jusqu’ici, nos moissons n’ont pas encore trop souffert, mais il est temps que ça finisse. Elles commencent à courber trop la tête ; et, si une fois elles se couchent dans la boue, une dernière averse perdra tout. Le revenu de Nohant est si peu de chose, que la perte de nos blés ne serait pas un échec irréparable ; mais, si le désastre est général, comme tout se tient, les arts seront aussi infructueux que la terre, et je ne sais pas avec quoi nous donnerons à manger aux gens qui mourront de faim. Décidément, le ciel est fâché et le soleil ne veut plus de nous sur ce coin de l’univers.

Vous m’avez envoyé des vers d’un de vos amis pour lesquels je ne peux pas être aussi indulgente que vous. Il m’en a envoyé aussi de son côté, et je n’ai pas répondu. Que voulez-vous ! je ne sais pas mentir : je trouve cela affreusement maniéré, sous une affectation de fausse simplicité, et si décousu, si jeté au hasard de la fourchette, que c’est incompréhensible. Pourquoi d’ailleurs m’envoyer cela ? Je n’y peux rien.

Pourtant, il me peine de chagriner un de vos amis, et, comme je ne suis pas forcée de le désespérer par ma franchise, j’aime mieux me taire. Arrangez-vous pour lui dire que je suis si occupée, que je reçois tant de vers, tant de prose… C’est la vérité. Cela arrive tous les jours, comme des avalanches, de tous les coins du monde ; et il y a si peu de choses lisibles pour mes pauvres yeux, calligraphiquement et intellectuellement parlant ! Pour m’achever, votre ami écrit comme pour un myope, et je suis presbyte.

Faites des vers, vous, à la bonne heure. Je ne peux pas aimer ceux de tout le monde, et c’est un peu votre faute.

Bonsoir, mon cher enfant. Embrassez pour moi Désirée et Solange, comme je vous embrasse, de tout mon cœur maternel.


CCCLXXVIII

À M. VICTOR BORIE, À PARIS


Nohant, 31 juillet 1854.


Mon pauvre gros,

Es-tu de retour de ton triste voyage ? As-tu de meilleures espérances pour ton pauvre vieux père ? As-tu rapporté un peu de tranquillité, ou encore plus de chagrin ? Ta santé est-elle moins détraquée après tout cela ?

Ta lettre nous a bien attristés et nous te le disons tous, comme nous faisons des vœux tous pour toi, et pour une existence moins accablée et moins éprouvée. Il ne faut pourtant pas voir en noir comme tu fais. Le départ des chers vieux parents, qui vont, comme tu dis, au repos éternel, est une loi de la nature ; et, quant à toi qui es jeune et qui as le devoir d’être courageux, tu n’as pas le droit de désespérer de Dieu et des hommes. Pense que tu as des amis, mon cher vieux, et qu’un temps viendra où, plus libre et mieux portant, tu seras content de les retrouver et de te retrouver toi-même en possession d’une vie plus heureuse.

Nous avons bien du regret de ne t’avoir pas pu arrêter un moment dans ta route. Écris-nous ; nous sommes impatients tous d’avoir de tes nouvelles.

G. SAND.

CCCLXXIX

À M. CHARLES PONCY, À TOULON


Nohant, 11 août 1854.


Mon cher enfant, je vous remercie de m’écrire, et je vous écris aussi, bien que ce ne soit qu’un mot, pour que vous ne soyez pas inquiet de nous : Nous avons aussi le voisinage du choléra. Il sévit assez sérieusement à Châteauroux. Peut-être ne viendra-t-il pas jusqu’ici. Il ne faudrait pourtant pas trop s’y fier ; mais je n’en suis pas frappée et effrayée comme vous l’êtes, et permettez-moi de vous dire qu’il faut combattre un peu cette préoccupation qui pourrait être nuisible, si vous étiez atteint même d’un léger mal. Tant d’autres dangers roulent incessamment sur nos têtes, qu’un de plus ne devrait pas assumer sur lui nos angoisses. Je suis bien d’avis qu’il faut s’y soustraire autant que possible et reculer devant le péril qui se particularise, à cause surtout de ceux que nous aimons. Mais, quand on a fait ce qu’on peut et ce qu’on doit, il faut attendre la destinée avec calme. Quand le tonnerre gronde, on fait bien de ne pas se mettre sous les grands arbres. Mais, une fois en plein champ, il faut se dire qu’on a toutes les chances, sauf une, pour qu’il ne vous atteigne pas. Vous me direz que cette chance, grande comme la main, est aussi importante dans le domaine de l’inconnu, du hasard, que la surface entière du globe. Eh bien, alors, n’y pensons pas pour nous-mêmes, puisqu’un aérolithe peut tout aussi bien tomber sur nous du fond d’un ciel pur.

Écrivez-moi et dites-moi quand même vos idées noires, si vous ne pouvez les surmonter. J’aime mieux cela que votre silence. Les journaux nous disent que le fléau se retire de vous. Mais je ne crois pas absolument à ce qui est imprimé.

Voilà bien un autre choléra en Espagne ! Encore une fois, la glace est brisée ; mais le peuple en sortira-t-il plus heureux ? Avant un mois, Espartero bombardera ces bonnes villes qui l’appellent comme un sauveur et qui ont déjà oublié ses bombes à peine refroidies ! C’est partout et toujours la même histoire qui recommence, et c’est à dégoûter des articles de foi, dans quelque sens qu’on les envisage.

J’ai eu beaucoup de chagrin et d’inquiétude pour ma fille, qui se croyait fort malade et qui m’envoyait presque ses derniers adieux. Son médecin m’écrit qu’elle n’a presque rien et que je me tienne tranquille.

J’embrasse Solange et Désirée. Mille tendresses d’ici, toujours.


CCCLXXX

À M. ARMAND BARBÈS, À BELLE-ISLE EN MER


Nohant, le 5 octobre 1854.


Dieu soit béni pour avoir envoyé au dictateur cette bonne pensée, cette pensée de justice ; car toute pensée de cette nature émane de la volonté de Dieu ? Votre lettre, votre fragment de lettre cité dans les journaux est une pensée divine aussi ; car Dieu veut qu’en dépit des erreurs de point de vue et des haines de parti, et de tous les griefs fondés ou non, nous aimions la patrie. Comment n’aimerions-nous pas la nôtre, qui représente, à travers toutes les vicissitudes, les idées les plus avancées de l’univers ? Où est donc, ailleurs, le maître absolu qui sentirait qu’un patriotisme héroïque, inébranlable, dans le sein d’un homme enchaîné, est une raison plus forte que la raison d’État ? Il faut gouverner des Français pour avoir cette lueur de vérité, au milieu de l’enivrement du pouvoir.

Acceptez, quoi qu’on vous dise ; car il est des gens qui vous crieront de refuser, j’en suis sûre. Vous serez forcé, d’ailleurs ! La prison ne reprend pas les victimes volontaires. Mais va-t-on vous conseiller de quitter la France ? Non, ne le faites pas. Vous êtes libre sans conditions, cela est dit officiellement. Je ne pense pas qu’il y ait une porte de derrière pour vous exiler après cette parole ?

Restez donc en France, si les pouvoirs de second ordre ne vous chassent pas. Ils ne l’oseront pas, j’espère.

Restez avec nous ; on s’amoindrit à l’étranger, on voit faux, on s’aigrit ; on arrive, par nostalgie, à maudire la patrie ingrate, et, par là, on devient ingrat soi-même. Venez à nous qui avons soif de vous voir ; rappelez-vous ce rêve doux et déchirant que je faisais encore, pendant que vous étiez en jugement à Bourges : je vous appelais à Nohant, je voulais vous y garder longtemps, refaire votre santé ébranlée, et vous demander de me donner, à moi, cette santé morale qui ne vous a jamais abandonné. Venez, venez ! dans huit ou dix jours, je serai à Paris pour une quinzaine, et je veux, de là, vous ramener à Nohant. Je vous y verrai, n’est-ce pas, tout de suite, à Paris ? Écrivez-moi un mot, que je sache où vous êtes. Moi, je demeure rue Racine, 3, près l’Odéon.

Il y aura des misérables, peut-être, qui diront que vous avez fait agir pour obtenir votre liberté. Oui, il y a, en tout temps, des calomniateurs, des lâches qui haïssent par instinct la candeur et la vertu. J’espère que vous n’allez pas vous occuper de cette fange. Moi, je me tiens sur la brèche pour cracher dessus ; j’ai une lettre, une dernière lettre de vous, où vous me dites ce qu’il y a dans celle que l’empereur a lue. Je l’ai baisée avec respect, cette lettre qui me confirmait dans mon sentiment intime et profond de la patrie. Gardons-le, ce sentiment ; défendons-le contre la hideuse joie d’une partie de notre parti. Rappelons-nous que l’on a tué la République en disant : « Tout ! les Cosaques même, plutôt que le socialisme ! » Affrontons avec courage ceux qui disent aujourd’hui : « Tout ! les Cosaques mêmes, plutôt que l’Empire. » Et, si l’on nous dit que nous trahissons notre foi, tenez, rions-en, il n’y a pas autre chose à faire ! — Mais, si vous ne pouvez pas en rire, vous dont le noble cœur a tant saigné, acceptez ceci comme un martyre de plus. Dieu vous rendra un jour la justice que vous refusent les hommes.

J’attends avec impatience un mot de vous ; si vous aviez vu comme Maurice était rayonnant en m’apportant cette nouvelle, ce matin, à mon réveil ! Quelle joie dans la maison, même pour ceux qui ne vous connaissent pas !

Si vous n’avez pas le temps d’écrire, faites-moi donner avis de ce que vous faites, par quelque ami.

GEORGE SAND.

CCCLXXXI

AU MÊME


Paris, 28 octobre 1854.


Mon ami,

Vous vous calomniez quand vous dites : « J’ai agi dans un moment de surprise, en songeant plutôt à mes intérêts propres qu’à ceux de la cause. »

Non, ce n’est pas comme cela : vous avez cru sacrifier encore une fois votre vie et votre repos à l’intérêt moral de la cause. Moi, j’aurais eu, j’avais une autre appréciation de cet intérêt. Votre action n’en est pas moins pure et moins belle. Mais laissez-moi vous dire mon sentiment. Il y a les belles actions, et les bonnes actions. La charité peut faire taire l’honneur même. Je ne dis pas le véritable honneur, celui qu’on garde intact et serein au fond de la conscience, mais l’honneur visible et brillant, l’honneur à l’état d’œuvre d’art et de gloire historique. Cet honneur-là, de même que celui du cœur, s’est emparé de votre existence. Vous êtes déjà passé à l’état de figure historique et vous représentez, de nos jours, le type du héros, perdu dans notre triste société.

Laissez-moi pourtant défendre la charité, cette vertu toute religieuse, toute intérieure, toute secrète peut-être, dont l’histoire ne parlera pas et qu’elle pourra même méconnaître absolument. Eh bien, selon moi, la charité vous criait : « Restez, taisez-vous ! acceptez cette grâce ; votre fierté chevaleresque rive les fers et les verrous des cachots. Elle condamne à l’exil éternel les proscrits de Décembre, à la mendicité ou à la misère dont on meurt, sans se plaindre, des familles entières, des familles nombreuses. »

Ah ! vous avez vécu dans votre force et dans votre sainteté ! vous n’avez pas vu pleurer les femmes et les enfants ?

Dans ce cruel parti dont nous sommes, on blâme, on flétrit les pères de famille qui demandent à revenir gagner le pain de leurs enfants, cela est odieux. J’en ai vu rentrer, de ces malheureux, qui ont mieux aimé jurer de ne jamais s’occuper de politique sous l’Empire que d’abandonner leurs fils à la honte de la mendicité et leurs filles à celle de la prostitution ; car vous savez bien que le résultat de l’extrême détresse, c’est la mort ou l’infamie.

Ces farouches politiques ! Ils exigeaient que tous leurs frères fussent des saints ! En avaient-ils le droit ? Vous seul peut-être aviez ce droit-là ! mais l’a-t-on jamais ? je ne me suis pas senti l’avoir, moi ; j’ai fait rentrer ou sortir tant que j’ai pu : rentrer ceux que l’exil eût tués, sortir ceux qui en restant eussent été immolés. J’ai pu bien peu ; je ne sais pas si on me le reproche, si quelques rigoristes le trouvent mauvais ; ah ! cela m’est bien égal ! Je ne méprise pas les hommes qui ne sont pas des héros et des saints. Il me faudrait mépriser trop de gens, et moi-même, dont les entrailles ne peuvent pas s’endurcir au spectacle de la souffrance.

Et puis, je ne suis pas bien sûre que ceux qui ont sacrifié leur activité, leur carrière, leur avenir politique, leur réputation même, n’aient pas été, en certaines circonstances, les vrais saints et les vrais martyrs. L’intolérance et le soupçon, l’orgueil et le mépris, voilà de tristes chemins pour marcher vers le temple de la Fraternité !

Et puis encore, je vous disais, je crois, que toute bonne pensée vient de Dieu. S’il en envoie à nos adversaires, devons-nous y répondre par le dédain ? si nous le faisons, quand reviendront-elles, ces pensées de justice et de réparation ? Nous ne voulons pas que le joug devienne moins lourd. Nous sommes fiers, de la force de nos fronts, nous ne songeons pas aux faibles qui succombent !

Vous allez me trouver trop femme, je le sens bien. Mais je suis femme, et je ne peux pas en rougir, devant vous surtout, qui avez tant de tendresse et de piété dans le cœur.

Maintenant, vais-je trop loin dans l’amour de l’abnégation, et, vous, avez-vous été trop loin dans l’amour de votre propre dignité ? Que Dieu, qui sait nos intentions pures, pardonne à celui de nous qui se trompe. Dans un monde plus brillant et plus libre, comme ceux que nous promet Jean Reynaud, nous verrons plus clair et nous agirons avec plus de certitude. Le but pour nous dans ce purgatoire qu’il nous attribue, c’est d’agir selon nos forces et nos croyances, de manière à pouvoir monter toujours.

J’ai à cet égard une sérénité d’espérance qui m’a toujours soutenue ou consolée, et je vous donne rendez-vous avec confiance dans un astre mieux éclairé, où nous reparlerons de ces petits événements d’aujourd’hui qui nous paraissent si grands.

Nous reverrons-nous dans celui-ci ? Je l’ignore. Mille choses disent oui, mille autres choses disent non. Si nous avions pu causer à Nohant, je vous aurais dit le livre que vous avez à faire et que vous ferez quand même, lorsqu’un peu de calme et de repos vous aura fait apparaître dans son ensemble et dans sa signification le résumé de votre propre mission.

Ce livre, j’y pensais le jour où j’ai appris votre délivrance. Je vous entendais me dire : « Je ne suis pas un écrivain de métier, je ne suis pas un assembleur de paroles. » Et je vous répondais, dans mon rêve : « Vous le ferez à Nohant ; je l’écrirai sous votre dictée, et il remplira le monde d’une grande pensée et d’une utile leçon. » Il y a un point de vue plus vaste et plus humain que l’étroite piété de Silvio Pellico. Et le nôtre, nous eussions pu le dire sans être condamnés ni poursuivis par aucun gouvernement, tant nous eussions été dans des vérités supérieures à toute société et à nous-mêmes.

Vous ferez ce livre, je le répète. Vous le ferez autrement ; je regrette seulement de ne vous pas apporter la part d’inspiration qui nous fût venue en commun.

Adieu, mon ami ; je n’ai pas le temps de vous en dire davantage aujourd’hui. Je vis dans le mouvement du théâtre en ce moment-ci. Il me tarde de retourner à mon silence de Nohant. J’y serai dans peu de jours ; c’est là que vous pourrez toujours m’écrire. Ne me laissez pas ignorer ce que vous devenez.

À vous.

G. SAND.

CCCLXXXII

AU MÊME


Nohant, 27 novembre 1854.


Mon ami,

Vous êtes bon ; oui, bon ! ce qui est être grand plus que ceux qui ne sont que grands. Je vous ai presque grondé, et vous me répondez, avec la douceur d’un enfant, que j’ai eu raison. Il n’y a qu’une seule chose, qu’un seul point, où je puisse avoir la raison absolue pour moi. C’est quand je m’afflige et me désole de ne pas vous voir. Je ne vous écris pas aujourd’hui : mon Maurice vient d’être non dangereusement, mais assez cruellement malade. Il va bien ; mais, moi, je suis lasse, lasse, et je me trouve dans un arriéré de travail effrayant.

Où que vous soyez, écrivez-moi quelquefois. À présent que vous êtes un peu plus à vous-même qu’en prison, causons de loin ; mais, au moins, causons de temps en temps.

Où que vous soyez, après avoir repris à la vie physique, dont vous devez avoir besoin sans vous en rendre compte, lisez et écrivez. Vous avez de bonnes choses à nous dire, même en dehors de ce vain monde des faits. Votre âme a monté plus haut que les nôtres, et ces romans que vous avez faits, entre ciel et terre dans les rêveries de la prison, vous nous les devez.

Adieu, pour cette nuit de fatigue. Je suis à vous de cœur et d’esprit.

G. SAND.

30 novembre. Émile, occupé pour Maurice d’une copie assez longue, ne m’a remis que ce soir la lettre que j’attendais pour vous envoyer la mienne. Je me vois donc quelques instants de calme pour vous redire que je pense à vous souvent ; oui, bien souvent ! Dans toutes les émotions, chagrin ou contentement, réflexion ou lecture, chaque fois que mon âme travaille, languit ou s’élève, je me compose un ciel, c’est-à-dire, selon Jean Reynaud, une terre, un monde, où j’espère aller, et tout de suite j’y appelle ceux de ce monde-ci que je veux et compte y retrouver.

Et puis, dans les épreuves véritables, je pense aussi aux devoirs de cette vie où nous sommes, et votre patience, votre vertu (pardonnez-moi un mot vieilli, mais toujours bon), se présentent devant moi pour me donner de la volonté. Vous avez été bien malheureux, mon ami, et, pourtant, il me semble qu’au fond du cœur vous êtes le plus heureux des hommes, parce que vous avez la conscience la plus pure et l’équilibre le plus divin. Vous avez la certitude d’une récompense là-haut, tandis que, nous autres, nous n’avons que l’espoir d’un dédommagement.

Je vous demande pardon pour la lettre prolixe d’Émile. Il est prolixe, c’est sa nature, en écrivant. Il ne vous entretient que de nos malades, comme si c’était bien intéressant. Il ne se dit pas assez que vous recevez trop de lettres et que vous y répondez trop fidèlement. — La seule chose bonne de sa lettre, c’est la conversion qu’il vous doit, et dont il n’est pas encore bien rempli ; car il ne me l’a fait savoir qu’en me permettant de lire l’aveu qu’il en fait. Nous avions des querelles sur ce sujet, et il en avait surtout avec Maurice, qui brûlait d’aller là-bas, et qui y aurait été, sans la crainte de mon désespoir en dedans. Je ne l’aurais pourtant pas empêché de suivre son idée, qui était à la fois artistique et patriotique. Mais j’aurais bien souffert ! — Voilà que je fais comme Émile, et que je vous entretiens de nous. Rien de tout cela ne vaut la peine d’être dit.

Quand c’est à vous que je parle, je voudrais n’avoir à vous entretenir que de choses divines. J’en ai pourtant l’esprit tout plein, et je veux, un jour ou l’autre, faire un livre là-dessus que je vous dédierai. Je travaille comme un nègre pour de l’argent ; il en faut pour les autres. Mais ce devoir-là est bien lourd ! Quand donc, mon Dieu, aurai-je un an à moi, pour faire un livre qui ne me rapportera rien ?

Encore adieu. Maurice, bien portant, vous embrasse, et vous déclare qu’il n’a pas eu la gale, mais tout bonnement une urticaire.


CCCLXXXIII

À M. CHARLES JACQUE, À BARBIZON


Nohant, 7 janvier 1855.


Ils et elles sont arrivés ce soir bien vivants, et je ne peux pas vous dépeindre la scène d’étonnement et d’admiration de toute la famille, bêtes et autres, à la vue de ces superbes animaux.

Quand tout cela ne donnerait ni œufs ni poulets, c’est tellement beau à voir, qu’on se le payerait encore avec plaisir. On a tout de suite installé la compagnie dans son domicile et mis à l’engrais toute la valetaille, indigne de frayer avec pareille seigneurie. Vos instructions vont être affichées à toutes les portes de l’établissement, et j’aurai le plaisir d’y veiller ; car ce monde-là en vaut la peine.

Que de remerciements je vous dois, monsieur, pour tant de soins et d’obligeance ! C’est si aimable à vous et si fort sans gêne de ma part, que je ne sais comment vous dire combien je vous sais gré d’avoir pris cet embarras ! Je ne croyais pas que vous seriez forcé de veiller vous-même à tout ce détail, et je vois que vous avez choisi de main de maître et surveillé cet envoi avec une complaisance tout amicale. Merci donc mille fois ; mais je ne me tiens pas quitte.

J’aime bien les poules que vous expédiez ; j’aime encore mieux celles que vous faites ; mais j’aimerais mieux encore vous voir à Nohant mettre le nez dans notre famille, parce que je suis sûre que vous vous y trouveriez bien, et qu’une fois venu, vous y reviendriez. Vous me l’aviez promis, et je ne compte pas vous laisser tranquille que vous ne teniez parole.

Maurice vous envoie toutes ses poignées de main et remerciements ; car il était comme un enfant devant l’ouverture de ce panier plein de merveilles, et tous ces grands airs de prisonniers orgueilleux qui relevaient leurs aigrettes en nous regardant de travers.

Veuillez croire à toutes mes sympathies et sentiments vrais pour vous.

GEORGE SAND.

CCCLXXXIV

À M. CHARLES-EDMOND, À PARIS


Nohant, 7 février 1855.


Je vous remercie bien cordialement, monsieur, et de l’envoi de cette relique, et des bonnes et vraies paroles que vous savez me dire. Je ne peux pas encore parler de cette douleur, elle m’étouffe toujours et j’en dirais trop !

Le plus affreux, c’est qu’on me l’a tuée, ma pauvre enfant[11], tuée de toute façon. Ah ! monsieur, sauvez la vôtre, ne la laissez pas sortir de l’infirmerie, et, quand elle sera guérie, ôtez-la de cette pension où la malpropreté est sordide. Les parents ne laissent pas si facilement mourir leurs enfants quand ils les ont auprès d’eux. Ils ne se fatiguent pas d’une longue convalescence à surveiller, les parents qui sont de vrais parents.

Il y en a qui sont fous et qui croient qu’un enfant est une chose qu’on peut négliger et oublier. Ma pauvre fille n’eût pas laissé mourir la sienne, et moi aussi, je suis bien sûre que je l’aurais sauvée ! Je n’ai pas l’honneur de vous connaître, monsieur, mais je suis bien touchée de ce que vous me dites.

Merci mille fois ! je fais des vœux bien tendres et bien sincères pour votre chère petite. Ma fille vous remercie aussi.

GEORGE SAND.

CCCLXXXV

À M. ÉDOUARD CHARTON, À PARIS


Nohant, 14 février 1855.


Cher ami,

Je vous ai laissé souffrant. Êtes-vous mieux ? Parlez-moi de vous. Il y a bien longtemps que je veux vous écrire. J’allais vous adresser une longue lettre sur le beau livre dont nous parlions ensemble. Je l’avais lu[12]. Mais que de chagrins m’ont frappée tout à coup ! d’abord j’ai perdu deux de mes amis, et faut-il être assez malheureux pour avoir à le dire, cela n’était rien ! J’ai perdu subitement cette petite-fille que j’adorais, ma Jeanne dont je vous avais parlé et dont l’absence, vous le savez, m’était si cruelle. J’allais la ravoir, le tribunal me l’avait confiée. Le père résistait par amour-propre : sans M. B…, qu’une haine sournoise, instinctive, non motivée sur des faits que je sache, mais ancienne et tenace, excitait contre moi, ce père m’eût de lui-même ramené l’enfant. Il le voulait, il l’avait voulu. L’avocat — le conseil — ne voulait pas. Ils appelaient donc du jugement, et ce jugement n’était pas exécutoire sur-le-champ. J’écrivais en vain à ce dur et froid avocat que ma pauvre petite était mal soignée, triste et comme consternée dans cette pension où il l’avait mise, lui ! Et, pendant ces pourparlers, le père faisait sortir sa fille, en plein janvier, sans s’apercevoir qu’elle était en robe d’été. Le soir, il la ramène malade à la pension et s’en va chasser loin de Paris, on ne sait où. L’enfant avait la scarlatine. Elle en guérit très vite, niais le médecin de la pension juge qu’elle peut sortir de l’infirmerie. Il faut au moins quarante jours de soins extrêmes et d’atmosphère égale. On n’en a pas tenu compte. On a appelé sa mère et on a consenti à lui laisser soigner l’enfant quand on l’a vue perdue. Elle est morte dans ses bras en souriant et en parlant, étouffée par une enflure générale, sans se douter qu’elle fût malade, mais frappée de je ne sais quelle divination et disant d’un air tranquille : « Non, va, ma petite maman, je n’irai pas à Nohant, je ne sortirai pas d’ici, moi ! » — Ma pauvre fille me l’a apportée, elle est à Nohant ! — Elle a de la force et de la santé, Dieu merci ; moi, j’ai eu du courage, je devais en avoir ; mais, maintenant que tout est calmé, arrangé, et que la vie recommence avec cet enfant supprimé de ma vie…, je ne peux pas vous dire ce qui se passe en moi, et je crois qu’il vaut mieux ne pas le dire. — Ce que je veux vous dire, c’est que le livre m’a fait du bien, lui et Leibnitz. Je savais tout cela, je n’aurais pas pu le dire, je ne saurais pas l’établir, mais j’en étais sûre et j’en suis sûre. Je vois la vie future et éternelle devant moi comme une certitude, comme une lumière dans l’éclat de laquelle les objets sont insaisissables ; mais la lumière y est, c’est tout ce qu’il me faut. Je sais bien que ma Jeanne n’est pas morte, je sais bien qu’elle est mieux que dans ce triste monde, où elle a été la victime des méchants et des insensés. Je sais bien que je la retrouverai et qu’elle me reconnaîtra, quand même elle ne se souviendrait pas, ni moi non plus. Elle était une partie de moi-même, et cela ne peut être changé. Mais ces beaux livres qui excitent notre soif de partir ont leur côté dangereux. On se sent partir avec eux, on s’en va sur leurs ailes, et il faudrait savoir rester tout le temps qu’on doit rester ici. J’en ai bien la volonté ; le devoir est si clairement tracé, qu’il n’y a pas de révolte possible ; mais je sens mon âme qui s’en va malgré moi. Elle ne se détache pas de mes autres enfants ni de mes amis. Elle voudrait suffire à sa tâche et donner encore du bonheur aux autres. Mais plus elle voit ce qu’il y a au delà de la vie de ce monde, plus elle se sépare de la volonté, qui se trouve insuffisante. Je dis l’âme, faute de savoir dire ce que c’est qui me quitte ; car la volonté ne devrait pas être quelque chose en dehors de l’âme ; mais la volonté ne retient pourtant pas l’âme quand l’heure est venue.

Ne répondez pas à tout cela, cher ami ; si mes enfants, qui lisent quelquefois mes lettres au hasard, me savaient si ébranlée, ils s’affecteraient trop. Je veux, pour vivre avec eux le plus longtemps possible, faire tout ce qui me sera possible. J’irai avec mon fils passer le mois prochain dans le Midi pour me guérir d’un état d’étouffement qui a augmenté et qui n’a rien de sérieux cependant.

Je passerai quatre ou cinq jours à Paris au commencement de mars, pour prendre mon passeport. Je ne veux voir personne ; mais vous, cependant, je voudrais bien vous voir et vous charger de dire à l’auteur de Ciel et Terre tout ce que je ne vous dis pas ici, troublée que je suis trop personnellement, et justement à cause de cette question de vie et de mort qui est là. C’est un des plus beaux livres qui soient sortis de l’esprit humain.

Il m’avait jetée dans une joie extraordinaire. Je voulais faire un volume pour le louer comme je le sens. — Je le ferai plus tard, si je peux me remettre à écrire. Mais, entre nous soit dit, je ne suis pas sûre que ce côté de la vie me revienne jamais. Je ne vis plus du tout de moi ni en moi, ma vie avait passé dans cette petite fille depuis deux ans. Elle m’a emporté tant de choses, que je ne sais pas ce qui me reste, et je n’ai pas encore le courage d’y regarder. Je ne regarde que ses poupées, ses joujoux, ses livres, son petit jardin que nous faisions ensemble, sa brouette, son petit arrosoir, son bonnet, ses petits ouvrages, ses gants, tout ce qui était resté autour de moi, l’attendant.

Je regarde et je touche tout cela, hébétée, et me demandant si j’aurai mon bon sens, le jour où je comprendrai enfin qu’elle ne reviendra pas et que c’est elle qu’on vient d’enterrer sous mes yeux.

Vous voyez, je retombe toujours dans mon déchirement. Voilà pourquoi je ne peux écrire presque à personne. Il y a peu de cœurs que je ne fatiguerais pas, ou que je ne ferais pas trop souffrir. Je vous parle, à vous, parce que vous êtes comme moi à moitié dans l’autre vie, et, pour le moment, j’espère avec la bienfaisante placidité que j’avais naguère, quand je n’étais pas si fatiguée d’attendre. — Mais vous aviez le corps malade. Dites-moi donc que vous êtes mieux, avant que je quitte Nohant. Vous avez une grande ressource : c’est de pouvoir vivre à l’habitude dans le monde des idées où je vois trop en poète, c’est-à-dire avec ma sensibilité plus qu’avec mon raisonnement. Vous avez une lucidité soutenue dans ce monde-là, il me semble. C’est là qu’il faudrait pouvoir toujours regarder, sans préoccupation des soucis inévitables de la vie matérielle, des devoirs qui excèdent quelquefois nos forces, et sans ces déchirements d’entrailles que rien ne peut apaiser. C’est une loi providentielle à coup sûr que la tendresse folle des mères ; mais la Providence est bien dure à l’homme, à la femme surtout. Cher ami, adieu ; je suis à vous de cœur et d’esprit.

G. SAND.

CCCLXXXVI

À MADAME AUGUSTINE DE BERTHOLDI, À LUNÉVILLE


Nohant, 14 février 1855.


Ma chère mignonne, si je ne t’écris pas, tu sais que ce n’est pas trop ma faute. Je suis toujours malade, étouffée ; j’ai des douleurs partout, je ne peux pas travailler, je ne peux pas me consoler.

J’ai eu le courage qu’il fallait, dans les premiers moments ; à présent, je paye ce courage-là en détail par une fatigue extrême.

Je ne veux pas m’y abandonner cependant. Maurice veut que j’aille passer le mois de mars à Nice ou à Gênes, et je le lui ai promis.

Je suis désolée de ces rhumes de Bertholdi qui t’inquiètent tant. On peut tousser bien longtemps sans qu’il y ait rien de grave ; mais je sais par expérience combien cela fatigue, combien cela porte sur les nerfs, à soi-même et aux autres. Certainement, il faudrait pouvoir fuir ce froid de Lunéville, comme je vais fuir les souvenirs trop amers et trop cruels de ma maison, toute pleine de cette enfant. Mais que faire ? La gêne est l’obstacle à tout. Il faudra que je revienne presque tout de suite travailler, et, quand Bertholdi s’absente, c’est la même chose. Ce ne sont pas quelques jours de repos qu’il lui faudrait. C’est toute une vie plus douce. Comment et de qui l’obtenir ?

Tu ne m’as pas dit si Georget avait bien supporté son voyage, et s’il avait repris les belles couleurs qu’il avait un peu perdues ici. Aie bien soin de lui et ne t’en sépare qu’à bonnes enseignes.

Solange est à Paris mieux portante et plus tranquille du côté de ses affaires. Son père s’exécute un peu avec elle, son mari pas du tout. Elle pensait pouvoir t’être utile, et, sans notre malheur, je suis sûre qu’elle aurait fait son possible. Elle y reviendra certainement quand elle pourra sortir et se montrer un peu.

Embrasse toute ta chère maison pour moi : George, Charles et Marie, à qui je n’ai pas la force d’écrire. Je n’écris plus à personne, je ne peux pas. Chaque fois que je parle de moi, même pour dire un mot, je me sens comme prise de fièvre pour toute la journée ; c’est un état maladif certainement et qui passera. Ne t’en inquiète pas, j’y fais et j’y ferai mon possible. Je t’embrasse de toute mon âme. Ah ! ma pauvre enfant, que je voudrais te donner autant de bonheur que j’ai de peine !


CCCLXXXVII

À MAURICE SAND, À PARIS


Nohant, 24 février 1855.


Cher enfant,

Je commence par te dire que, puisque tu n’es pas enrhumé, tout va bien pour moi. Aie soin de ta petite personne comme j’ai soin de la mienne, puisqu’il ne s’agit pas de nous regarder comme de simples mortels, mais comme de très précieux voyageurs allant à la découverte de la Méditerranée.

Quant à Montigny, je vois bien qu’il veut refaire toutes mes pièces. Il y a pourtant une observation à faire, c’est que toutes les pièces qu’on ne m’a pas fait changer : le Champi, Claudie, Victorine, le Démon du foyer, le Pressoir, ont eu un vrai succès, tandis que les autres sont tombées ou ont eu un court succès. Je n’ai jamais vu que les idées des autres m’aient amené le public, tandis que mes hardiesses ont passé malgré tout.

Et quelles hardiesses ! Trop d’idéal, voilà mon grand vice devant les directeurs de théâtre.

J’écouterai sans discussion ce que me dira Montigny, j’écouterai ses projets d’amélioration, et, si je vois qu’il faille changer le fond de la pièce, je la reprendrai ; cette fois, j’y suis bien décidée. Je suis lasse du théâtre d’abord, et puis encore plus lasse des hésitations où l’on me jette sur moi-même. Je suis ce que je suis. Yo soy quien soy. Ma manière et mon sentiment sont à moi. Si le public des théâtres n’en veut pas, soit, il est le maître ; mais je suis maître aussi de mes propres tendances, et de les publier sous la forme qu’il sera forcé d’avaler au coin de son feu.

Rien de nouveau ici : temps assez doux, Trianon devenu lac, ordres donnés pour le jardin en notre absence, comptes de cuisine, rangement de papiers, correction d’épreuves. Tout cela n’est pas fort intéressant, surtout quand je ne te vois pas aller et venir, entrer et sortir, et jeter, à travers tout cela, les profondes réflexions et les lumineux aperçus de tes sciences.

Bonsoir donc, cher mignon ; je me replonge dans les paperasses et t’embrasse de toute mon âme. Le capitaine d’Arpentigny te colle ses amitiés. Émile se paye de copier le Diable aux champs.


CCCLXXXVIII

À MADEMOISELLE LEROYER DE CHANTEPIE,
À ANGERS


Nohant, 27 février 1855.


Mademoiselle,

Je vous conseille et vous prie, même, puisque vous avez la bonté de compter sur ma vive sympathie pour vous, de quitter le milieu où vous souffrez tant, et d’aller vivre à Paris ; vous y trouverez les nobles distractions dont une âme comme la vôtre a besoin, la musique, les arts et des relations que votre intelligence élevée et votre cœur généreux sauront vite créer.

Si le catholicisme vous est nécessaire, vous rencontrerez certainement un directeur de conscience assez éclairé pour vous guérir de cette maladie des scrupules, que je connais bien, et que j’ai subie dans ma jeunesse assez cruellement pour vous comprendre et vous plaindre. Non, il ne faut pas qu’une âme comme la vôtre succombe à ces vaines terreurs. Il faut vous relever par de fortes et saines lectures. Je suis trop ignorante pour vous les indiquer ; mais écrivez à M. Jean Reynaud, envoyez-lui ma lettre, si vous voulez. Il saura par là que je vous connais et que votre besoin de secours intellectuel n’est pas une frivole inquiétude.

Oui, je vous connais sans vous avoir vue ; mais n’y a-t-il pas bientôt dix ans que vous m’écrivez ces grandes lettres où, au milieu des contradictions et des troubles d’une pensée ardente, j’ai toujours trouvé votre bonté si entière, si spontanée, si naïve, et votre jugement si généreux et si droit en tout ce qui est essentiel !

Demandez-lui de vous indiquer des livres qui vous sauvent, et, faites mieux, quittez cette solitude où vous vous consumez, où ce qui vous entoure vous laisse et vous rend encore plus seule, je le vois bien. Je ne connais pas assez M. Jean Reynaud pour vous adresser à lui, sans qu’il vous connaisse. Mais faites-vous connaître à lui ; son livre m’a fait un grand bien, à moi aussi, et j’avais grand besoin de trouver, dans la haute science d’un esprit de premier ordre, la confirmation raisonnée de tous mes instincts ; car mon courage a été bien éprouvé dernièrement !

J’ai perdu une enfant adorable et adorée, la fille de ma pauvre fille. Je viens d’être malade, ce qui m’a empêchée de vous répondre, et, maintenant, je suis encore si délabrée, que mon fils, mon cher fils, m’emmène voyager un peu. Je pars dans deux jours. Dans deux mois, je serai de retour à Nohant, où vous m’enverrez, j’espère, de meilleures nouvelles de vous. Avant de rentrer ici, je passerai quelques jours probablement à Paris. Si vous réalisez votre tentation d’y aller demeurer, faites-le-moi savoir à Paris, dans les premiers jours de mai.

Pardonnez-moi de vous répondre si peu, je suis brisée encore, mais je crois. Je suis sûre de retrouver mon enfant dans un meilleur monde ; et, vous dont le cœur est si pur, vous devez être sûre aussi de votre avenir. Douter de la bonté de Dieu est une faiblesse de notre nature. Mettez toutes les forces de votre esprit à croire à cette bonté, et vous sentirez qu’elle a son reflet en vous-même.

N’ayez pas peur de la mort : c’est un bien bon refuge, allez, et, quand on le comprend, le courage consiste à ne pas la désirer trop.

À vous de cœur toujours, chère âme en peine.

GEORGE SAND.

CCCLXXXIX

À M. EUGÈNE LAMBERT, À PARIS


Frascati, mars 1855.


Mon cher Lambruche,

Tout va bien, Maurice nous a donné quelque inquiétude, non pas à cause de la maladie qu’il a eue, mais à cause de celle qu’il aurait pu avoir. Heureusement, il a passé à côté, grâce à un bien bon médecin, excellent homme par-dessus le marché. Il y a eu nécessairement pour nous un peu de spleen à Rome. Cinq ou six jours dans une chambre d’auberge, c’est triste.

D’ailleurs, Rome, à bien des égards, est une vraie balançoire ; il faut être ingriste pour aimer et admirer tout, et pour ne pas se dire, au bout de trois jours, que ce qu’on a à voir est absolument pareil à ce qu’on a déjà vu sous le rapport de l’aspect, du caractère, de la couleur et du sentiment des choses. Ensuite, on peut entrer dans le détail des ruines, des palais, des musées, etc., et, là, c’est l’infini ; car il y en a tant, tant, tant, que la vie d’un amateur peut bien n’y pas suffire. Mais, quand on n’est qu’artiste, c’est-à-dire voulant vivre de sa propre vie, après s’être un peu imprégné des choses extérieures, on ne trouve pas son compte dans cette ville du passé, où tout est mort, même ce que l’on suppose encore vivant.

C’est curieux, c’est beau, c’est intéressant, c’est étonnant ; mais c’est trop mort, et il faudrait savoir sur le bout des doigts, non seulement ce fameux livre de Rome au siècle d’Auguste, mais encore l’histoire de Rome à toutes les époques de son existence ; il faudrait vivre là-dedans, l’esprit tendu, la mémoire mirobolante et l’imagination éteinte.

Il fut un temps, sous l’Empire, où l’on s’asseyait sur le tronçon d’une colonne, pour méditer sur les ruines de Palmyre ; c’était la mode, tout le monde méditait. On a tant médité, que c’est devenu fort embêtant et que l’on aime mieux vivre. Or, quand on a passé plusieurs journées à regarder des urnes, des tombeaux, des cryptes, des colombarium, on voudrait bien sortir un peu de là et voir la nature. Mais, à Rome, la nature se traduit en torrents de pluie jusqu’à ce que, tout d’un coup, viennent la chaleur écrasante et le mauvais air. La ville est immonde de laideur et de saleté ! c’est la Châtre centuplée en grandeur ; car c’est immense et orné de monuments anciens et nouveaux qui vous cassent le nez et les yeux à chaque pas, sans vous réjouir, parce qu’ils sont étouffés et gâtés par des amas de bâtisses informes et misérables. On dit qu’il faut voir cela au soleil ; je ne dis pas non, mais il me semble que le soleil ne peut pas raccommoder ce qui est hideux.

La campagne de Rome si vantée est, en effet, d’une immensité singulière, mais si nue, si plate, si déserte, si monotone, si triste, des lieues de pays en prairies, dans tous les sens, qu’il y a de quoi se brûler le peu de cervelle qu’on a conservé après avoir vu la ville. — Mais ! mais, quand on est sorti de cette immensité plate, quand on arrive au pied des montagnes, c’est autre chose. On entre dans le paradis, dans le troisième ciel. C’est là que nous sommes. Nous avons amené Maurice, encore tout détraqué, avant-hier, et, bien que nous n’ayons pas encore eu un rayon de vrai soleil, le voilà tout gaillard et passant la journée sur ses jambes.

Le lieu où nous sommes est si beau, si étrange, si curieux, si sublime et si joli en même temps, que j’en aurai pour toute une saison à te raconter. Réjouis-toi donc de notre fortune présente ; car nous sommes enfin payés de nos fatigues et de nos déceptions, payés avec usure. Tu peux lire ma lettre à Solange. Tu sauras comment nous sommes campés ; mais nos promenades, rien ne peut en donner l’idée. C’est à chaque pas une découverte. Aujourd’hui, par exemple, nous avons passé la journée dans un immense palais entièrement abandonné au haut d’une colline. J’ai pensé à toi, mon petit Lambert.

Ah ! qu’on serait heureux d’être riche et d’associer tous ses enfants aux vrais plaisirs que l’on rencontre. Que de souterrains, que de fleurs, que de ruisseaux, de cascades, d’arbres monstrueux, de ruines, de cours abandonnées, de rocailles brisées, de statues sans nez, d’herbes folles, de mosaïques couvertes de gazon et d’asphodèles ! C’est à en rêver ; et des galeries et des escaliers sans fin qui s’en vont du ciel au fond de la terre, un tas de constructions inexplicables, les vestiges d’un luxe insensé ensevelis sous la misère ; et tout cela au sommet d’un panorama de montagnes, de terres, de mers à donner le vertige. C’est trop beau.

Sur ce, bonsoir, mon Lambert ; nous pensons rester ici une quinzaine, et, quand nous serons décidés sur la suite du voyage, nous te donnerons de nos nouvelles. Je t’embrasse de la part des petits camarades et de la mienne. Au revoir au mois de mai.

Pense à nous.

G. SAND.

CCCXC

À M. JULES NÉRAUD, À LA CHÂTRE


Frascati, 14 avril 1855.


Cher ami,

Nous sommes à Frascati depuis quinze jours et voulons y rester encore une semaine. Maurice, après avoir été assez souffrant au début de notre installation, va si bien, qu’il ne songe qu’à manger, dormir et courir. Je suis ce régime pour mon compte et je m’en trouve assez bien, physiquement parlant. Quant au cerveau, c’est une atrophie complète. Se lever matin, faire cinq ou six lieues à pied tous les jours, rentrer affamée, tomber de sommeil après un affreux dîner de gargote que l’appétit fait trouver bon, je vous laisse à penser si c’est là une vie intéressante. Pourtant j’amasse, sans trop m’en apercevoir, des souvenirs qui m’intéresseront plus tard, quand j’aurai le loisir de songer à ce qui ne fait que passer devant moi maintenant.

C’est un admirable pays que nous parcourons, et bien digne de remarque pour s’ancrer dans les opinions qu’on y apporte d’ailleurs. La nature y est belle, surtout jolie ; car ne croyez pas un mot de la grandeur et de la sublimité des aspects de Rome et de ses environs. Pour qui a vu autre chose, c’est tout petit ; mais c’est d’un coquet ravissant. Entendons-nous pourtant, c’est le petit dans le grand ; car cette campagne romaine, tout unie, est immense comme une mer environnée de montagnes. Mais les détails, les ruines, les palais, les églises, les collines, les lacs, les jardins, tout cela paraît hors de proportion avec la scène qui les continue.

Pour nous autres, c’est une manière de vivre très récréative, que de courir toute la journée dans la solitude et de découvrir nous-mêmes le pays. Les guides sont ennuyeux et ne connaissent pas les chemins. Nous nous en passons. Enfin vous pouvez vous figurer notre existence, vous qui savez tout ce qu’il y a pour nous dans une promenade à Crevant ou au bois de Boulaize. Maintenant nous ramassons des plantes et nous attrapons des papillons sur les ruines de Tusculum, autour du lac Régille, que sais-je ? Les noms sont plus pompeux que les choses, mais les choses sont charmantes, voilà ce qui est certain.

Nous avons eu un temps affreux pour l’Italie, beaucoup de pluie dehors et beaucoup de froid à la maison ; car la température extérieure, quelque privée de soleil qu’elle soit, est toujours assez douce, et les appartements seuls sont inhabitables en cette saison. Ils sont immenses, voûtés, stuqués, peints à fresque, disposés en tout pour l’été. Rien ne ferme et le peu de cheminée qu’on a ne sait pas chauffer. Depuis trois jours seulement, nous avons un beau soleil, du matin au soir ; mais nous avons couru par tous les temps.

Le jour de Pâques a été aussi un beau jour très chaud ; nous l’avons passé à Rome, où nous avons reçu la bénédiction urbi et orbi. C’est une cérémonie très vantée, mais qui n’est pas mise en scène avec art. Le goût français manque à toute chose, ici comme ailleurs. La nature s’en moque. Elle nous prodigue les fleurs que l’on cultive dans nos jardins avec respect. Ici, en plein désert, on marche sur le réséda, sur les narcisses, sur les cyclamens et mille autres fleurs adorables dont je vous fais grâce, à vous qui ne connaissez que les tulipes.

Et puis je ne veux pas vous raconter d’avance tout ce dont nous bavarderons à satiété à Nohant ; car, ici, tout est différent, depuis a jusqu’à z, de ce qui est chez nous. Hommes et bêtes, coutumes, idées, besoins, terre, plantes, air, c’est un autre monde. Je ne sens pas la puissance de séduction de ce pays autant qu’on me l’avait annoncé. Trop de choses sont en désaccord avec notre manière de voir et de sentir ; mais je reconnais qu’il est bon de l’avoir vu, ne fût-ce que pour aimer davantage cette douce France au ciel gris, où les hommes, si peu hommes qu’ils soient, sont encore plus hommes que partout ailleurs.

Sur ce, bonsoir, mon vieux. Je tombe de sommeil. J’ai reçu, ce soir, votre lettre du 4 avril. Vous vous étonnez du temps qu’elles mettent à voyager, les lettres ! Ah bien, je m’étonne, moi, du contraire, à présent que je vois comment sont arrangées ici les choses les plus simples de la vie matérielle. Ne vous désolez pas de la perte de l’aigle[13]. Je le regrette sans doute ; mais, quand on reçoit des nouvelles de tout son monde, après les malheurs qui nous ont frappés dans notre nid, on s’estime heureux de n’avoir perdu de nouveau qu’une bestiole de la ménagerie…

Nous vous chargeons de toutes nos amitiés pour la maisonnée. Quant à nos amis, à qui vous voulez bien donner de nos nouvelles, je vous remercie encore plus. J’ai toujours le projet d’écrire à tous, et je n’ai pas trouvé encore un jour de lucidité, au milieu de cette fatigue où je me jette. Elle est véritablement excessive ; mais je crois que je m’en trouverai bien ; car je fais des progrès étonnants dans l’art de grimper. Je vais tous les jours à une lieue, au moins, et souvent à une lieue et demie au-dessus de la mer. C’est quelque chose, au bout des jambes. Maurice recueille beaucoup d’insectes et fait beaucoup de dessins. Moi, j’allège ma démarche, déjà peu légère, d’un tas de pierres dont je remplis ma sacoche. Je voudrais tout ramasser ; tout est curieux. En quelque désert qu’on se trouve, on marche sur des fragments de marbre d’Asie et d’Afrique, restes d’une splendeur disparue, et dont, en bien des endroits, les plus savants antiquaires sont embarrassés d’expliquer la présence.

Bonsoir encore, mon bonhomme. Écrivez encore à Gênes, si vous écrivez ; car c’est toujours par là que nous repasserons vers la fin du mois. À vous de cœur.


CCCXCI

À M. ERNEST PÉRIGOIS, À LA CHÂTRE


La Spezzia, 9 mai 1855.


Cher ami,

Je ne sais pas si vous recevrez ma lettre avant mon embrassade ; car je viens seulement de recevoir la vôtre et la douloureuse nouvelle qu’elle m’apporte[14]. Certainement, c’est un coup bien sensible qui vient encore me frapper, après tant d’autres. Sommes-nous malheureux depuis quelques années, mes pauvres enfants ! La vie générale tuée en nous et autour de nous, Dieu aurait dû nous laisser au moins la vie personnelle, celle de la famille et de l’amitié. Et cependant tout nous quitte à la fois ! C’est pour un monde meilleur qu’ils s’en vont, je n’en doute pas, j’en doute moins que jamais ; mais que toutes ces séparations sont navrantes pour ceux qui restent !

J’étais tout à l’heure au bord de la mer, dans un endroit délicieux, des rochers couverts de pins, et des fleurs superbes croissant en liberté jusque dans le sable de la grève. Pendant que mes enfants étaient à quelque distance, j’occupais ma promenade, comme à l’ordinaire, à ramasser des plantes. Voilà deux mois qu’à chaque individu nouveau pour mes yeux, je le place dans un livre exprès, en me disant que mon pauvre ami m’en apprendra le nom, et je recueille chaque plante en double pour lui en donner un exemplaire, comme j’avais fait dans un autre voyage. Ainsi, à chaque moment, cent fois le jour, depuis deux mois, je pense à lui et je me l’imagine herborisant comme autrefois à mes côtés. Eh bien, dans ce moment, dans cette occupation même, à laquelle mon souvenir l’associait, votre lettre m’est remise et j’apprends que je ne le reverrai plus !

Au moment de quitter Nohant, j’avais fait un grand rangement de papiers, et je crois vous avoir dit que j’avais retrouvé et relu toutes ses lettres ; c’étaient des chefs-d’œuvre d’esprit, de poésie, d’intelligence claire et de sentiment coloré de la nature. Je me disais que quand j’aurais deux mois de loisir, je ferais un triage, et qu’avec sa permission, je les publierais dans la suite de mes Mémoires.

Cette lecture m’avait fait repasser dix ans de ma vie, dont il avait enregistré les petits événements avec sa grâce et son heureuse philosophie. C’était donc comme un pressentiment d’une séparation prochaine, ce rapprochement de ma pensée avec la sienne, après des années d’une tranquille séparation de fait ; car je ne le voyais presque plus, ses habitudes et ses goûts le retenant chez lui comme moi chez moi. Mais je ne m’apercevais pas de cela ; je le sentais tout près et je me disais qu’à toute heure, je pouvais le voir, lui écrire ou lui parler. Il a toujours été pour moi le plus sage et le plus réconfortant ami possible.

Vous dites bien, le voilà heureux et en possession d’une science sans mystères et de jouissances durables ; relativement au triste monde où nous passons cette vie d’un jour, si confuse, si incertaine et si troublée ; son sort est digne d’envie, j’en suis certaine. Mais nous ! Mon cœur est brisé autant de la douleur de ma pauvre Angèle[15] que de la mienne propre. Pauvre chère enfant, que de déchirements répétés ! Dites-lui combien je l’aime, surtout depuis la tendresse qu’elle a eue pour ma pauvre Nini et pour les larmes qu’elle lui a données ! Hélas ! je ne peux rien faire pour elle que de la chérir. Nous ne pouvons nous épargner les uns aux autres ces mortelles douleurs. Si on le pouvait, en se donnant soi-même à la place de ceux que la mort veut prendre !

Maurice me charge de lui dire, ainsi qu’à vous, combien il est affecté pour sa part (car ce pauvre ami avait été paternel pour son enfance) et pour celle qu’il prend à votre chagrin. Le pauvre enfant avait depuis hier seulement votre lettre, et je lui voyais quelque chose de triste, sans oser l’interroger. J’étais un peu malade, et il n’a voulu m’apprendre la vérité que ce matin ; c’était dans un des plus beaux endroits de la terre, et il me semble que cette âme fraternelle est venue me parler là et chercher elle-même à me consoler de son départ. Combien de fois il m’avait parlé de la mort ! Il fut un temps où il partageait mes croyances en l’autre vie, et où, dans des heures de spleen, car il en avait dans son intarissable gaieté, il me disait et m’écrivait qu’il viendrait me parler dans le parfum de quelque fleur.

Vous m’apprenez que Fleury est venu au pays ; y est-il encore ? aurai-je la consolation de l’y trouver ? Je pars d’ici demain pour Gênes, de là tout de suite pour Marseille, et je pense être à Paris le 15 mai. Je n’y resterai que le temps de faire l’indispensable de mes affaires, et j’espère être chez nous le 20.

Au revoir donc, mes chers enfants bien-aimés. Je vous embrasse de cœur.


CCCXCII

À SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLÉON (JÉRÔME),
À PARIS


Nohant, 12 juillet 1855.


Chère Altesse impériale,

On vient de destituer brutalement le maire de ma commune, M. Félix Aulard, aux bons vouloirs de qui vous avez bien voulu déjà vous intéresser. C’est le plus honnête homme de la terre et qui n’a qu’un défaut, celui d’écrire des lettres trop longues. Ajoutez-y celui d’être dévoué avec enthousiasme à un gouvernement qui, à l’exemple de tant d’autres, ne récompense que les gens qu’il croit douteux, laissant de côté ceux dont il est sûr. Passe pour l’ingratitude, c’est la reine du monde sous tous les régimes ; mais la persécution envers les siens, c’est du luxe.

Tâchez de faire réparer cette injustice et de dédommager ce digne et excellent homme, qui a dépensé tout son petit avoir pour les pauvres de sa commune. Il est capable, archicapable d’être un excellent préfet, et personne n’entend mieux l’administration ; faites-en au moins un sous-préfet. Ce sera une bonne action, au point de vue du pouvoir. Il me dit qu’il vous a même écrit. Cette fois, de mon propre mouvement, et sans partialité pour lui, je le recommande à votre attention, à votre équité, et à cette bonté que je connais si bien.

À vous de cœur, vous le permettez toujours.

GEORGE SAND.

Je suis bien triste de la mort de madame de Girardin. C’est une grande perte pour tous, et pour ceux qui l’ont particulièrement connue.


CCCXCIII

À M. ***


Nohant, 23 juillet 1855.


Monsieur,

Il ne m’a pas été possible de prendre plus tôt connaissance de votre lettre. Après l’avoir lue, j’ai fermé le manuscrit sans le lire. Je ne donne pas de conseils, ce n’est pas mon état, et j’ai juré de ne jamais être le juge d’une œuvre inédite, n’ayant jamais pu dire la vérité à un poète sans le fâcher, quand je contrariais ses espérances. Je ne doute, monsieur, ni de votre modestie, ni de votre sincérité en vous parlant ainsi. Mais je sais que, si je ne vous croyais pas d’avenir littéraire, il me serait impossible de vous tromper. Dans ce cas, je vous affligerais, et c’est un triste office que vous m’auriez imposé.

J’aime mieux ne pas savoir à quoi m’en tenir, et refermer désormais tous les manuscrits que l’on m’adresse, d’autant plus qu’ils sont en si grand nombre, qu’avec toute la bonne volonté du monde, je ne pourrais jamais suffire à en prendre connaissance.

Ne vous découragez pas de mon refus, monsieur : si vos vers sont beaux, vous n’avez besoin de personne en dehors de vos amis pour vous le dire, et ils vous le diront avec chaleur. Si, au contraire, ils les condamnent, songez qu’eux seuls ont le devoir de vous éclairer et que c’est un des devoirs les plus délicats et les plus pénibles de l’amitié.

Agréez, monsieur, l’expression de mes sentiments distingués.

GEORGE SAND.

Le paquet cacheté est dans mon bureau à votre adresse. Si je dois vous le renvoyer, veuillez écrire un mot à M. Manceau, à Nohant, et, pour simplifier la recherche dont il a l’obligeance de se charger en mon absence, veuillez lui réclamer le numéro 104.


CCCXCIV

À MADAME ARNOULD PLESSY, À PARIS


Nohant, 20 août 1855.

Chère belle et bonne que vous êtes, je ne vous tiens pas quitte de Nohant, et, puisqu’on me joue décidément à l’Odéon le mois prochain, j’irai vous réclamer pour une plus longue vacance si vous êtes libre. Je viens de finir mon ennuyeux roman, et je vais penser à notre Lys. N’en parlez encore que vaguement ; car, tant que je n’en serai pas bien contente, je ne veux pas en parler. Je vais me reposer trois ou quatre jours, j’en ai besoin, et puis je m’y mettrai tout entière.

Vous dites que vous ferez mes affaires : quel joli homme d’affaires ! Et pourquoi sont-ils tous si laids ?

C’est probablement pour cela que j’aime si peu à m’occuper des miennes. Eh bien, si M. Doucet vous demande si je suis exigeante, vous lui direz ce que vous voudrez. Il m’avait offert jadis tout ce que je voudrais. Moi, je voulais rester au Gymnase en cinq actes pour Flaminio, et faire engager Bocage pour Favilla. C’est pourquoi j’ai dit : « Rien, pas d’argent ; faites seulement ce que je vous demande. »

Maintenant, puisqu’ils ne l’ont pas fait, je demanderai la prime qu’on donne aux autres auteurs. Je ne la connais pas, je m’en rapporterai à ce qu’on me dira par vous.

Mais tout cela n’est pas l’essentiel. L’essentiel est de faire que les bonnes parties de la pièce restent et que celles dont, malgré votre jolie voix et votre lecture si rapidement intelligente, je n’ai pas été satisfaite, s’en aillent franchement.

Envoyez à votre frère tous mes regrets et toutes mes sympathies.

Recevez les hommages de mon fils, et, quant à moi, croyez-moi bien à vous de cœur et d’esprit.

GEORGE SAND.

Molière est tout à vous aussi. Je serais bien contente de vous voir jouer cela. Tâchez de jouer quelque chose quand je serai à Paris.

Cela me sera bien utile pour vous faire parler comme il faut. Ah ! je pense qu’il faut arranger Molière aussi. Ce sera fait…


CCCXCV

À LA MÊME


Nohant, 4 septembre 1855.


Ma chère belle et bonne,

Ce n’est plus la pièce que vous savez. Vous me l’aviez fait raimer ; mais, en la relisant seule, j’ai trouvé de si grandes révolutions à y introduire, que j’ai remis cela paresseusement à l’année prochaine. Et puis j’ai pensé à vous et à toute sorte de choses, et j’ai fait une autre pièce en cinq actes où je n’aurai pas besoin d’acteurs en dehors de ceux que je connais au Théâtre-Français.

Nous verrons à remanier le Lys quand Bocage y viendra naturellement et de son propre mouvement. Mais, pour rien au monde, je ne voudrais être cause qu’un artiste fût enlevé à Montigny, que j’aime de tout mon cœur, et, quand même je ne serais qu’une cause passive, je suis sûre que je lui ferais de la peine.

D’ailleurs et avant tout, me voilà dans un autre sujet qui me plaît et m’amuse, où votre personnage est dix fois mieux développé et plus fait pour vous ; où Bressant serait tout à fait l’homme qu’il me faut, et où madame Allan nous resterait dans un rôle qu’elle fera comique et où elle restera belle ; car j’étais chagrine de la vieillir.

J’irai à Paris vers le 10, je ne vous porterai pas la pièce. Elle ne sera pas encore écrite. Le dialogue est pour moi la seconde façon car, du gros manuscrit que j’ai là sous la main, il ne restera que ce qui doit rester. Je demanderai à M. Doucet de venir me voir. Je lui dirai comme quoi le manque de parole du ministère à propos de Flaminio, autorisé en cinq actes et non toléré en quatre, puisqu’on m’a fait afficher un prologue et trois actes, m’est resté sur le cœur, non pas comme une rancune, je ne connais pas ça, mais comme une méfiance des gracieusetés qu’on appelle eau bénite de cour.

Nous conviendrons de quelque chose sérieusement ; car je ne veux pas faire un gros travail ad hoc pour le Théâtre-Français pour m’ouïr dire que l’on a changé d’idée. Rien n’est plus contrariant que d’écrire pour certains artistes, et d’être forcé d’adapter ensuite la forme aux qualités d’autres artistes, qui ne sont jamais les mêmes qualités. Je m’occuperai aussi de Molière, M. Doucet me dira par quoi l’on préfère commencer. Moi, je préfère que l’on commence par Françoise ; c’est ainsi, jusqu’à nouvel ordre, que j’intitule mon nouvel essai.

À vous de cœur, m’a bien charmante héroïne. Aimez-moi comme je vous aime et comme je vous comprends.

GEORGE SAND.


CCCXCVI

À M. PAULIN LIMAYRAC, À PARIS[16]


Nohant, septembre 1855.


Si mon collaborateur se place à ce point de vue, il lui sera facile d’extraire, de tous les faits qu’il voudra bien me présenter, la moelle qui peut être mise sur mon pain. Il y a dix mille manières d’être impressionné. Je n’en ai qu’une, parce que, malgré moi, mon esprit est un peu plus absolu que mon caractère. Sera-ce un inconvénient dans un ouvrage de ce genre ? Je ne le crois pas. Un petit exposé de principes bien simples et bien naïfs, mais invariables, une fois admis, notre travail doit s’en trouver éclairci et soutenu sans trop de défaillance d’un bout à l’autre.

En partant de ces idées, nous avons, c’est-à-dire vous avez à chercher, dans chaque histoire d’amour illustre, d’abord le milieu social, intellectuel, moral, physique, etc., de notre couple. Puis le caractère particulier de chaque individu, puis la nature et les circonstances de leur amour, puis les faits, le but atteint ou manqué, le résultat bon ou mauvais ; car nous ne nous gênerons pas trop avec eux, et nous raconterons peut-être de mauvaises amours, pour peu que cela soit utile à l’excellence de notre théorie, par la critique qu’il nous conviendra d’en faire. Vous avez à fouiller dans les bibliothèques, dans les écrits de ceux qui ont écrit, dans les lettres de mademoiselle Volland et de madame Duchâtelet, comme dans les sonnets de Pétrarque, et, là, vous ne prendrez que les points culminants qui éclaireront l’application de ma théorie. Exemple : Voltaire et madame Duchâtelet s’aimaient-ils par le cœur, par les sens et par l’intelligence ? Je pense, moi, qu’ils ne s’aimaient que par l’intelligence. Voilà pourquoi leur amour était incomplet. Mais c’était encore quelque chose que de s’aimer sur le haut de ces belles régions, et le mariage de deux esprits supérieurs vaut bien la peine qu’on s’en occupe, qu’on l’analyse et qu’on en voie les résultats.

Agnès Sorel, comment aima-t-elle son royal amant ? Commença-t-elle comme une Jeanne d’Arc, par le patriotisme ? ou bien les sens et le cœur (soit l’un ou l’autre seulement) furent-ils si émus et si possédés par le roi, que l’enthousiasme prit naissance dans l’âme de cette femme, comme une révélation ? Honneur à l’amour, en ce cas ! Je sais peu l’histoire d’Agnès, je ne sais rien, absolument rien, en fait d’histoire, j’ai la mémoire d’une linotte ; mais, si vous la savez, ou si, ne la sachant plus bien, vous me la retrouvez, vous pourrez me dire : « C’est l’amour qui a révélé le patriotisme à Agnès ; » ou bien : « C’est le patriotisme qui lui a inspiré l’amour. »

Je me rappelle pourtant quatre jolis vers tourangeaux, autant vaut dire berrichons, sur la Saurette. C’est son nom, qui vient de sauret (en berrichon : sans oreilles) ; on dit encore, chez nous, un chien sauret (qui a les oreilles coupées). Voici les vers :

Gentille Agnès, plus de los tu mérites,
La cause étant de France recouvrer,
Que ce que peut dedans un cloître ouvrer
Close nonain, ou bien dévot ermite.

C’est là une digression. Revenons à notre histoire.

Marie Stuart ! vilaine et charmante dame sur laquelle nous aurons à moraliser. Et, dans l’antiquité, que de choses belles ou curieuses à mettre en ordre ou en relief !

Quelle sera votre part de travail, je l’ignore encore. Je me suis engagée sur l’honneur à tout rédiger. Vous voyez que mes éditeurs sont des imbéciles ; mais ils sont tous comme ça. Pourtant, si j’ai des millions de pattes de mouche à tracer, je crois que vous aurez de la besogne aussi. Je n’ai que peu de livres chez moi et aucun moyen de m’en procurer dans ma province ; je ne peux pas m’installer à Paris, il faudra donc que vous lisiez pour moi, et que vous fassiez un canevas de chaque biographie, et des extraits des livres, lettres ou poésies à citer. Ne vous donnez pas la peine de conclure ni de rédiger avec le moindre soin. Pourvu que ce soit lisible, je devinerai bien vos conclusions. Si j’ai besoin de lire un ouvrage entier (cela peut bien arriver, car l’esprit des passions est quelquefois disséminé et veut être pêché à la ligne dans un étang), il faudra emprunter l’ouvrage à la Bibliothèque et me l’envoyer. Pourvu qu’il soit en français, car je n’entends guère autre chose couramment ! Si on peut suppléer à l’envoi des livres par des extraits de quelques pages, vous prendrez un copiste à mes frais.

Le plan historique de l’ouvrage sera votre affaire, j’en suis absolument incapable à première vue, d’autant plus que je n’ai plus d’yeux pour lire moi-même. C’est donc à vous, jeune et valide, de récapituler, dans l’ordre chronologique, l’histoire de l’amour, et de choisir tout ce qui vaut la peine d’être honorablement cité.

Pour ceux dont nous découvrirons peu de chose dans la nuit des temps, nous ferons court, nous réservant de faire long à mesure que nous avancerons dans la lumière des temps les plus rapprochés de nous, les plus intéressants à coup sûr. Vous ferez ce petit plan à loisir ; car nous n’avons pas à commencer avant six mois au moins. Il faut que j’achève mes Mémoires. Nous verrons à indiquer, dans certaines biographies, celles qui auront servi d’intermédiaire, et cela nous permettra de parler de quelques amours plus connus que bons à connaître, pour leur donner du pied au derrière.

Vous voyez que vous aurez un lien à établir et à m’indiquer. Vous supputerez un peu attentivement vos heures de travail, vos courses, dépenses et fatigues ; car, pour être amusant (je le crois tel), ce travail ne sera peut-être pas si léger que les éditeurs le supposent, et je me charge de vos intérêts, puisque vous voulez bien avoir confiance en moi.


CCCXCVII

À M. JULES JANIN, À PASSY


Paris, 1er octobre 1855.


Mon cher confrère,

Je vous appelle ainsi parce que vous êtes auteur et que je peux être critique à l’occasion. Je viens vous faire des reproches. Que vous trouviez mauvais tout ce que j’écris pour le théâtre, et Maître Favilla particulièrement, c’est votre droit, et personne ne le conteste. Mais que vous cherchiez, en dehors des formes littéraires de mes ouvrages, des sentiments qui n’y sont point, voilà qui n’est pas équitable, et c’est à quoi j’ai le droit et le devoir de répondre.

Le procès de tendance que vous me faites aujourd’hui et qui est le résumé de plusieurs autres, le voici : George Sand fait l’apothéose de l’artiste et la satire du bourgeois. Selon elle, gloire au musicien, au comédien, au poète ; fi du bourgeois ! honte et malédiction sur le bourgeois ! Voilà un artiste qui passe, ôtez votre chapeau ; voilà un bourgeois qui se montre, jetons-lui des pierres.

Je vous répondrai par la bouche de ce Favilla, qui vous fâche si fort : Non, Dieu merci, je ne connais pas la haine. Par conséquent, je ne hais pas les bourgeois, et mes ouvrages le prouvent. C’est vous qui haïssez les artistes, et votre critique le proclame.

Je hais si peu les bourgeois, que j’ai suivi, dans le Mariage de Victorine, la donnée de Sedaine relativement à M. Vanderke, qui, de noble, s’est fait négociant, et qui a puisé là, dans le travail, dans la libéralité, dans la probité, dans la sagesse, dans la modestie, toute l’humble et véritable gloire d’un caractère que Sedaine résumait par ce mot : Philosophe sans le savoir. — Dans la même pièce, la femme, la fille et le fils de Vanderke sont des êtres aimants, sincères et bons.

Je n’ai rien dérangé aux types du maître et je me suis plu à développer celui d’Antoine, l’homme d’affaires, l’ami de la maison, un petit bourgeois aussi, un modèle de désintéressement et de fidélité. Enfin j’ai créé celui de Fulgence, encore un petit bourgeois, un simple commis, qui n’est ni ridicule ni haïssable, vous l’avez dit vous-même.

Le Mariage de Victorine est donc une pièce prise en pleine bourgeoisie et une apothéose modeste mais franche des vertus propres cette classe, quand cette classe comprend et observe ses vrais devoirs.

Dans les Vacances de Pandolphe, le personnage principal est un professeur de droit, un bourgeois pur et simple, un misanthrope bienfaisant qui aime paternellement et qui est filialement aimé.

Dans le Pressoir, ce sont des artisans. Vous les avez trouvés trop vertueux, trop dévoués, trop intelligents. Et pourtant, à propos de Flaminio, où il n’y a pas de bourgeois, vous disiez plus tard : « Artiste, à la bonne heure. Artisan vaut mieux. Minerve Artisane est un des noms grecs de Minerve. »

Je n’ai pas lu ce que vous avez écrit sur Mauprat. Là, il n’y a ni bourgeois ni artiste. Je ne sais pas sur quoi a porté le réquisitoire de votre éloquence indignée.

Nous voici à Favilla. C’est bien, en effet, maintenant et pour la première fois qu’un artiste et un artisan sont aux prises. Il vous a plu de faire une analyse infidèle de ma pièce, vous armant d’une première version qui a été imprimée et non publiée en Belgique. Vous n’avez, je crois, ni vu jouer ni lu la pièce représentée et publiée, et vous racontez, vous citez celle qui n’a été ni publiée ni représentée. Ce procédé de critique n’est loyal ni envers l’auteur, ni envers le public, ni envers vous-même, mon cher confrère, et, si vous n’étiez gravement affecté, ce que je regrette et déplore sans en savoir la cause, vous n’agiriez pas ainsi.

Que je n’aie pas été satisfaite de ma pièce de la Baronnie de Muhldorf[17], cela est certain, puisque je l’ai refaite à peu près entière ; que le caractère du bourgeois Keller y fût trop durement accusé au point de vue de l’art, cela n’est pas douteux, puisque j’ai changé ce caractère, essentiellement.

Je dis au point de vue de l’art ; car, au point de vue moral, la bourgeoisie n’était pas là plus gravement offensée qu’elle ne l’est dans Maître Favilla. Eussé-je fait du père Keller un monstre, le fils Keller n’en restait pas moins un noble cœur, et même, dans ma première ébauche, ce dernier personnage était plus développé et plus actif.

Aucun de mes coreligionnaires à moi (car je suis de la religion de l’égalité chrétienne, et plusieurs pensent comme moi) ne m’eût reproché de lui montrer un jeune bourgeois enthousiaste et généreux. Pourquoi ceux qui professent la doctrine de l’autorité par la richesse eussent-ils trouvé mauvais qu’un gros bourgeois dur et vicieux leur fût présenté ? Quelle haine veut-on chercher dans les enseignements de l’art ? Sommes-nous au temps de Tartufe, où il n’était point permis de montrer la figure de l’hypocrite ? Mais, au temps même de Tartufe, les vrais chrétiens ne voyaient dans ce scélérat qu’une ombre favorable à la vraie lumière. Je serais tentée de croire, mon cher confrère, que vous ne croyez pas aux vertus de la bourgeoisie, et que, prenant ses travers plus au sérieux que je ne le fais, vous allez, un de ces matins, me forcer d’embrasser sa défense.

J’ai donc dit qu’au point de vue de l’art, ma première esquisse du bourgeois Keller m’avait paru trop sèchement dessinée. C’était une figure trop noire dans un tableau dont je voulais rendre l’effet général doux et sentimental. Je travaille avec beaucoup plus de conscience qu’il ne plait à votre charité fraternelle de vouloir bien le supposer. Ceux qui me voient travailler le savent, et le public, quoi qu’il vous en semble, veut bien aussi s’en apercevoir ; car il accorde des larmes sympathiques à ce fou impossible de Favilla et des sourires attendris aux bons retours de ce terrible Keller, qui n’est à tout prendre que ridicule. Voyez le grand crime ! supposer qu’un ancien marchand de toile puisse ne pas comprendre la musique, ne pas aimer les artistes, ne pas distinguer à première vue une honnête femme d’une bohémienne, ne pas vouloir manger tout son revenu en aumônes ou en libéralités seigneuriales, enfin ne pas marier son fils sans hésiter à une fille qui n’a rien que ses beaux yeux ! Voilà, en effet, une condamnation du bourgeois bien cruelle, bien acerbe, bien amère, bien systématique !

La haine systématique, voilà le reproche que je repousse, mon cher confrère ; car je ne vois pas l’honneur qui vous revient de professer un tel sentiment contre les artistes. Combien de fois, en d’autres temps, n’avez-vous pas fait gloire d’appartenir à cette race du sentiment et de l’inspiration ! et pourquoi cette horreur du comédien affichée par vous à propos de Flaminio, vous qui avez découvert et illustré l’illustre paillasse Deburau ? Qui donc vous a blessé ainsi, et pourquoi reniez-vous votre destinée, qui est de voir, de comprendre et d’aimer le théâtre ? Je pourrais bien vous mettre cent fois pour une en contradiction avec vous-même, en vous citant à vous-même ; mais ce n’est pas pour lutter contre votre judiciaire artistique que je vous écris, c’est pour vous dire : Laissez tomber sous vos pieds ces dépits qui vous troublent, et ne commettez pas d’injustices volontaires, quant à la morale des choses. Ma morale, à moi, c’est la seule force que je revendique contre des arrêts irréfléchis, et, puisque vous ne la sentez pas, il est utile, une fois pour toutes, que je vous la dise.

C’est une moralité du cœur, qui m’est venue surtout avec l’âge. Ceci n’est pas une fantaisie, comme vous l’appelez, c’est un sentiment très profond et très salutaire de ce que les hommes se doivent les uns aux autres en tout temps et en tout lieu, derrière les coulisses d’un théâtre comme au comptoir d’une boutique, à la clarté du soleil qui éclaire les doux rêves du poète comme à celle de la lampe qui éclaire les veilles contemplatives du savant, du philosophe, du spéculateur ou du critique. Voyez-vous, mon cher confrère, vous avez trop veillé à cette lampe pour connaître les hommes : vous ne connaissez plus que le papier écrit, et vous prononcez sur le fond quand vous ne devriez prononcer que sur la forme. Là, en fait de forme, vous avez été souvent un maître. Nourri de belles lectures et brillant d’érudition, vous avez écrit des pages exquises quand vous étiez sans passion et sans prévention. Mais vous n’avez rien d’un philosophe. Et, pour arriver à être un critique complet, il faudrait un peu de philosophie. Vous faites de la critique en artiste, avec des émotions, des boutades, des accès de poésie et des accès de spleen. Je ne me plains pas quand je vous lis : le talent que vous avez — quand vous ne vous pressez pas trop — désarme le jugement, dont vous froissez parfois les notions vraies. On s’écrie à chaque page : « Artiste, artiste, et non pas artisan ! Muse de théâtre et de poésie, et non pas Minerve Artisane ! jamais bourgeois, quoi qu’il dise et quoi qu’il fasse ; car le bourgeois, dans son bon et beau type, est sage, équitable et conséquent. À celui-ci le lourd marteau de la logique, à l’autre la marotte brillante de la fantaisie. »

Vous ne connaissez plus les hommes quand vous essayez de les parquer en classes distinctes, en artisans, en artistes, en bourgeois, en rêveurs, en bohémiens, en sages, en fous, et même en riches et en pauvres. Toutes ces démarcations étaient bonnes, il y a dix ans, et, si nous en avons gardé la tradition dans nos façons de parler, c’est par habitude. Ouvrons les yeux sur la société présente. Dans ces dernières agitations politiques, toutes ses notions, toutes ses habitudes, tous ses destins se sont brouillés comme les cartes se brouillent dans les mains du grand joueur qui est le progrès.

Oui, le progrès quand même est toujours plus rapide au milieu du trouble qu’au sein du repos. Je connais vos opinions et vous connaissez les miennes ; elles sont divergentes, mais elles n’ont rien à voir ici.

Il s’est fait un grand ébranlement dans les mœurs et dans les idées. Est-ce que vous n’avez pas senti la terre trembler sous nos pieds et le ciel vaciller sur nos têtes, rêveur et fantaisiste que vous êtes ? Ne voyez-vous pas que les choses et les hommes ont changé ? La fortune aveugle et passive n’a-t-elle pas déraillé comme une machine qu’aucune main humaine ne peut gouverner ? Qui sont les riches et qui sont les pauvres, selon vous, aujourd’hui ? Selon vous, les riches sont les sages, les pauvres sont les fous. Eh bien, voilà une erreur qui vous abandonnerait si vous regardiez hors de vos livres et de vos souvenirs. Le travail, le commerce, l’économie, le calcul, la raison, c’étaient là, en effet, du temps de Keller, des sources presque certaines de gain, de succès et de sécurité. À présent, c’est le hasard, la mode, la vogue, l’audace, la chance, qui seules décident des destinées du riche. Le bourgeois que notre mémoire a embaumé et que votre imagination veut faire revivre n’existe plus. Ce bourgeois-là, qui compte, chaque soir, les honnêtes et modestes profits du travail de sa journée, qui ne joue pas à la Bourse, qui ne se hasarde pas dans les délirantes spéculations de la grande industrie, il ne s’appelle plus le bourgeois. Il est le peuple, et il n’y a entre lui et l’artisan — que vous avez bien raison d’estimer et de respecter — que la différence d’un peu plus ou d’un peu moins d’activité, d’invention et d’ambition. Que dis-je ! entre le paysan, qui meurt de faim sur la terre qu’il ne sait ni ne peut féconder, faute de science et de capital, et le boutiquier, qui amasse péniblement une aisance sans cesse inquiétée par l’absence de crédit, il n’y a pas grande différence de plainte et de désir à l’heure qu’il est. Tout cela, c’est le peuple, le laboureur comme le commerçant, comme l’artiste, comme tous ceux qui n’ont pas mis la main sur les gros lots, Flaminio comme Fulgence, et Keller comme Favilla.

Ce ne sont pas là désormais des contrastes ennemis : ce sont des hommes qui cherchent ou qui travaillent, qui attendent ou qui espèrent ; ce sont des frères et des égaux qui peuvent bien encore se quereller et se méconnaître, mais qui sont à la veille de s’entendre, parce que, chez eux, toute l’aristocratie est dans l’intelligence et dans la vertu, que la vertu joue du violon, ou que l’intelligence aune de la toile.

Comment et pourquoi voulez-vous qu’un poète haïsse celui-ci ou celui-là, parmi ces travailleurs dont la cause est commune, quels que soient les noms propres inscrits sur leurs drapeaux, dans le passé, dans le présent ou dans l’avenir ?

Ce que le poète haïrait et réprouverait, s’il était privé de raison ou de charité, c’est la spéculation, ce jeu terrible qui fait et défait les existences au profit les unes des autres, à ce point que, tous les vingt ans (je parle d’autrefois, désormais ce sera bien plus vite fait), la propriété change de propriétaires sur le sol de la France. Oui, la spéculation, cette reine des vicissitudes, des luttes, des jalousies et des passions, cette ennemie de l’idéal et du rêve, cette réaliste par excellence, qui pousse les hommes à l’activité fiévreuse du succès et qui dédaigne également les contemplations de l’artiste, les labeurs érudits du critique, les systèmes du philosophe et les aspirations religieuses du moraliste. Au premier aspect, les amants de cette science seraient les bourgeois, les vrais, les seuls bourgeois désormais, dans cette société qui n’a que des noms vieillis et impropres pour les choses nouvelles. Mais, si l’on y réfléchit, cette race ardente, qui envahit rapidement toutes les forces morales et physiques de notre époque, n’est pas une classe à part, ce n’est même pas une race distincte. C’est comme l’Église du positivisme, qui recrute partout des adeptes, et qui en trouve chez les poètes comme chez les épiciers, chez les laïques comme chez les prêtres, au sommet de la société comme dans ses régions les plus obscures et les plus assujetties ; si bien que, pour faire fortune, ou tout au moins pour échapper à la gêne, il ne s’agit plus de travailler à une tâche patiente et quotidienne, d’avoir les vertus du négoce et les inspirations de l’art ; mais il s’agit de comprendre le mécanisme des banques et le calcul des éventualités financières, de tenter des coups hardis, de bien placer son enjeu, de systématiser les chances du gain ; en un mot, de savoir jouer, puisque le jeu en grand est devenu l’âme de la société moderne.

Ce serait là, à coup sûr, un beau sujet de déclamation pour ceux qui n’entendent rien à ce que l’on appelle aujourd’hui les affaires ; mais, si l’on s’élève au-dessus de ses propres intérêts froissés dans cette lutte, si l’on se détache du sentiment personnel pour considérer la marche du torrent économique et le but, chez les artistes comme chez les politiques, vers lequel ses flots se précipitent, on est frappé de voir le salut général au bout de cette carrière ouverte à l’individualisme effréné.

On voit les capitaux s’élancer vers les conquêtes merveilleuses de l’industrie, et se mettre forcément, fatalement, au service du génie des découvertes. On voit le principe d’association se dégager comme le soleil du sein des orages, les machines remplacer les durs labeurs de l’humanité et de nouvelles industries ouvrir un refuge aux travailleurs, délivrés du métier de bêtes de somme et appelés à des occupations plus intelligentes, plus douces et plus saines. On voit enfin le socialisme, votre bête de l’Apocalypse, mon cher confrère, se faire place et devenir la société européenne, quelles que soient les formes apparentes d’égalité ou d’autorité, de république, de dictature ou d’autocratie qu’il plaise aux nations d’inscrire en tête de leurs constitutions actuelles et futures.

Telle est la force de la solidarité des intérêts, qu’aucune volonté individuelle ne peut désormais entraver sa marche prodigieuse et que ni guerres ni révolutions ne sauraient détruire ses conquêtes. Certainement les cataclysmes qui, dans l’ordre politique comme dans l’ordre physique, menacent à toute heure l’humanité, détruiront encore des fortunes, des existences, des projets, cela me semble inévitable ; mais ce qui est acquis en fait de science sociale est acquis pour toujours. Les spéculateurs sont devenus intelligents, ils ont profité des travaux d’économie politique et sociale que tout un siècle a vus éclore. Ils s’en servent à leur profit et, en général, peut-être uniquement en vue de leur profit ; mais ils s’en servent, tout est là. La civilisation y trouvera son compte quand la lumière sera plus répandue et le but plus éclatant.

En attendant, certes, il y a beaucoup de souffrances et de désastres ; je ne serais pas d’accord avec vous si je formulais les plaintes qui me touchent et me frappent le plus dans le trouble funeste de cette transformation sociale. D’ailleurs, on n’a pas la liberté d’approfondir ce sujet. Mais, pour ne parler que de ce qui fait l’objet de cette lettre, l’art et les artistes, — l’art qui est notre profession à vous et à moi, les artistes qui sont vous et moi, mon cher confrère, — il me semble que notre mandat serait de lutter contre l’excès de prosaïsme qui envahit forcément le monde, et, tout en laissant passer ces flots troublés qui s’épureront tôt ou tard, de sauver quelques perles, ou tout au moins quelques fleurs entraînées par l’orage.

Où avez-vous l’esprit, où avez-vous le cœur, vous qui, comme moi, depuis tantôt vingt-cinq ans, faites de l’art, et vivez en artiste, de fulminer toutes ces imprécations contre le poète, le peintre, le musicien, le comédien, contre tous les amants de l’idéal ?


CCCXCVIII

À MADAME ARNOULD-PLESSY, À PARIS


Nohant, 21 novembre 1855.


Ma belle mignonne,

J’ai été, et je suis encore toute malade ; mais il ne faut pas le dire parce que ça m’attirerait trente lettres d’amis effrayés plus qu’il ne faut. Ce n’était qu’un rhume ; mais les rhumes ont chez moi un caractère nerveux, d’un bien méchant caractère. Ils m’étouffent littéralement. Enfin, ça va un peu mieux ; mais j’ai été retardée. La pièce était finie[18], et dans la main du copiste ; je l’ai arrêtée pour la retoucher. De corrections en corrections, j’ai gagné quelque chose de mieux, et le copiste (Émile) se relance de nouveau dans l’écriture montée. C’est de cette nuit seulement que mon esprit se repose de cette méditation, ralentie sinon obstruée par le rhume, et je vous écris tout de suite avant d’aller me coucher. Ma lettre va vous trouver, j’espère, au milieu d’un nouveau succès ; je ne me rappelle déjà plus de qui est cette Joconde. Est-ce celle de Léonard de Vinci ? Vous êtes tout au moins aussi belle, et je suis sûre que l’on vous adore sous cet aspect comme sous tous les autres.

Je pense aller à Paris avec mon gros pataud de manuscrit à la fin du mois. C’est assez tôt, n’est-ce pas ? Si c’est trop tôt pour que je serve à quelque chose, vous me le direz et je vous enverrai la pièce, si besoin est. Faut-il que j’écrive à M. Doucet pour lui dire où j’en suis ? Compte-t-il sur moi ? Est-ce dans ses mains qu’après vous avoir communiqué mon œuvre, ainsi qu’à madame Allan (car, avant tout, il faut que vous me guidiez dans la distribution), je dois déposer le manuscrit ?

M’avez-vous trouvé un lecteur ? car, pour moi, je n’en connais pas.

Régnier a un assez bon rôle dans ladite pièce : consentirait-il à lire ? Je le lui demanderai ; il me semble qu’il doit bien lire, mais je n’en sais rien.

Ne vous attendez pas à un rôle brillant, ma mignonne. C’est bon et tendre, c’est sincère, ça pleure et ça rit comme vous quand vous ne jouez pas. Mais j’ai peur que ce ne soit de l’eau claire pour ceux qui aiment le champagne.

La pièce est longue ; votre rôle ne l’est, pas, bien qu’il soit l’âme et le motif de la pièce. Je ne sais pas si Bressant aimera le sien, c’est un rôle développé, mais qui reçoit la leçon, et lui, habitué à toujours plaire, à toujours vaincre, il se trouvera peut-être trop sacrifié à la moralité de la chose. L’autre monsieur de la pièce sera plus aimé du public ; peut-être voudra-t-il faire celui-là ; mais il n’y sera pas aussi bien dans ses qualités que dans l’autre, qui, en somme, est le premier de la chose. Madame Allan sera, je crois, contente, puisqu’elle veut être bête, cette chère femme. C’est elle qui sera le montant et la gaieté de la pièce. Provost n’a pas un long rôle, mais je le crois pas mal dessiné ; en voudra-t-il ? Enfin, j’aurai besoin de deux autres comiques moins conditionnés, mais assez délicats à choisir pour ne rien compromettre.

À présent, la pièce vaut-elle quelque chose ou rien du tout ? Je ne sais pas, vous me le direz ; car, à force d’y regarder, je n’y vois plus goutte. La recevra-t-on ? ça n’est pas sûr : on a peut-être dit non d’avance.

Ah ! j’oubliais : mademoiselle Dubois a du talent, n’est-ce pas ? son rôle est des plus importants.

J’ai reçu la prime. Je vous remercie d’avoir été un si joli homme d’affaires. Et, sur ce, ma belle et bonne enfant, je vous embrasse et je vous aime. Aimez-moi aussi comme une bonne fille à moi, que vous êtes.

GEORGE SAND.


CCCXCIX

À M. ALEXANDRE DUMAS FILS, À PARIS


Nohant, 26 novembre 1855.


Mon cher enfant, je suis bien contente de recevoir de vos nouvelles. Je ne demande qu’à vous être agréable, et j’ai déjà destiné un de mes rôles à mademoiselle Dubois, que vous m’avez recommandée l’année dernière. Je ne connais pas M. Bache[19], je ne l’ai jamais vu. Si vous ne l’avez pas recommandé par complaisance et si vous vous intéressez véritablement à lui, vous voilà forcé de me répondre ; car je vous demande : Est-il grand, petit, gros, jeune, vieux, gai, sérieux ? Ferait-il, par exemple, un grand seigneur louche de regard et de caractère, ou un valet fripon ? Aurait-il la prétention d’un grand rôle ou en accepterait-il un petit ? Enfin a-t-il vraiment de la composition et de l’originalité ?

Vous me faites compliment de Favilla ; moi, je ne vous ai pas vu depuis le Demi-Monde ; vous n’étiez pas à Paris, je crois, quand j’ai vu la pièce. C’est un chef-d’œuvre d’habileté, d’esprit et d’observation. C’est bien un progrès comme science du théâtre et de la vie, et pourtant j’aimais mieux Diane et Marguerite, parce que j’aime les pièces où je pleure. J’aime le drame plus que la comédie, et, comme une bonne femme, je veux me passionner pour un des personnages. Je regrettais que la jeune fille du Demi-Monde fût si peu développée après avoir été si bien posée, et que cette scélérate, si vraie d’ailleurs et si bien jouée, fût le personnage absorbant de la pièce. Je sais bien qu’après avoir fait la Dame aux Camélias intéressante, vous deviez faire le revers de la médaille. L’art veut ces études impartiales et ces contrastes qui sont dans la vie. Aussi ce n’est pas une critique que je fais. Je vous tiens toujours pour le premier des auteurs dramatiques dans le genre nouveau, dans la manière d’aujourd’hui, comme votre père est le premier dans le genre d’hier. Moi, je suis du genre d’avant-hier ou d’après-demain, je ne sais pas et peu importe. Je m’amuse à ce que je fais ; mais je m’amuse encore mieux à ce que vous faites, et vos pièces sont pour moi des événements de cœur et d’esprit. Me ferez-vous pleurer la prochaine fois ? Si vous êtes dans cette veine-là, je vous promets de ne pas m’en priver. Pourquoi est-ce que je ne vous vois pas quand je vais à Paris ? C’est que vous n’avez pas le temps de me savoir là, et que, moi, je n’ai pas le temps de savoir si vous y êtes. C’est ici que vous devriez venir me voir, à Nohant. Vous auriez le temps d’y travailler et nous aurions les heures de récréation pour causer. Prenez donc ce parti-là un de ces jours, si vous m’aimez un peu, moi qui vous aime tant. Je vous envoie aussi les amitiés de Maurice, et je vous prie de dire mes tendresses à votre père. Pourquoi ne voit-on rien de lui ? on aurait besoin de cela. Le drame héroïque n’a fini que parce que les maîtres l’ont quitté. Si vous me répondez et que vous ayez des nouvelles fraîches de Montigny, donnez-m’en. Et ce pauvre Villars, nous l’avons tué en ne lui donnant pas les premiers rôles. Mais est-ce notre faute ?

GEORGE SAND.


CD

À M. PAUL DE SAINT-VICTOR, À PARIS


Paris, 9 janvier 1856.


M. de Girardin me dit que je ne serai pas refusée. Donc, je m’enhardis, monsieur, à vous demander de venir dîner, avec lui et madame Arnould, chez moi, vendredi prochain, à six heures. Quand je dis chez moi, c’est une métaphore : je n’ai pas de chez moi à Paris ; mais, pourvu qu’on dîne ensemble, vous me pardonnerez de vous traiter en artiste. C’est un prétexte pour moi, je vous prie de le croire, et je vous prie de vouloir bien en être dupe, et de me dire oui.

GEORGE SAND.

De chez M. de Girardin.


CDI

AU MÊME


Paris,


Je viens de remercier Théophile Gautier de son bon article, et je vous remercie aussi du vôtre, cher monsieur[20]. Je passe par-dessus un scrupule de conscience qui m’a toujours empêchée de remercier la critique. Mais, comme vous comprenez d’où venait ce scrupule, vous comprendrez également pourquoi il disparaît vis-à-vis de vous.

Il y a une sotte fierté dont on est accusé par ceux qui n’en ont pas d’autre ; il y en a une vraie sur laquelle ne se méprennent pas les caractères élevés. C’est pourquoi je vous dis avec confiance que je me sens encouragée par votre sympathie et que j’en suis reconnaissante.

Si la répétition générale de Comme il vous plaira vous inspire un peu d’intérêt, je serai reconnaissante aussi de vous y voir venir.

Bien à vous,
GEORGE SAND.


CDII

À MADAME AUGUSTINE DE BERTHOLDI,
À BRINON-LES-ALLEMANDS, PAR CLAMECY


Paris, 13 avril 1856.


Chère fille, c’est moi qui te trouve oublieuse ! sans Eugénie, je n’aurais eu qu’une fois de tes nouvelles depuis ton retour à Brinon. Ce n’est pas parce que je ne te réponds pas (tu sais trop la vie que je mène ici) que tu fais bien de me laisser apprendre par les autres comment tu te portes. Tu n’as que trop de temps pour écrire, tu écris à tout le monde, tu fais même des mariages, et, moi, tu me plantes là. C’est donc toi, petite fille, qui es grondée, pour t’apprendre à me grogner comme tu fais.

Quant au mariage en question, je crois qu’il est très bien assorti et qu’il sera heureux. Je l’ai appris avec grand plaisir, et je m’en réjouis pour les deux familles.

Je ne sais si tu as revu les Girerd depuis leur voyage ici ; ils t’auraient dit, bécasse, que je ne t’oubliais pas et que nous avions énormément parlé de toi.

Je t’écris ce soir en revenant du Théâtre-Français. On vient de jouer mon Comme il vous plaira, tiré et imité de Shakspeare.

La pièce a été médiocrement jouée par la plupart des acteurs. Les décors et les costumes splendides, le public très hostile, composé de tous les ennemis de la maison et du dehors. Néanmoins, le succès s’est imposé sans que personne ait pu marquer sa malveillance, et Shakspeare a triomphé plus que je n’y comptais. Moi, j’ai trouvé le public bête et froid ; mais tout le monde dit qu’il a été très chaud pour un public de première représentation à ce théâtre, et tous mes amis sont enchantés.

Françoise va très bien et le succès augmente tous les jours.

Bonsoir, chère fille ; il est tard et je vais dormir, me reposer enfin de trois pièces que j’ai fait jouer depuis quatre mois.

Je t’embrasse tendrement, ainsi que Bertholdi et Georget ; je pars pour Nohant à la fin de la semaine prochaine. Écris-moi là.


CDIII

À MADAME ARNOULD-PLESSY, À PARIS


Nohant, 1er mai 1856.


Chère mignonne,

Donnez-moi de vos nouvelles. Ne me laissez pas ignorer ce que devient ma grande fille. Je sais bien qu’elle joue souvent et que, par conséquent, elle n’est pas malade ; mais cela ne me dit pas si le cœur est mélancolique ou joyeux. Pourtant ce ne sont pas des questions que je vous adresse. Je sais comme les questions sont indélicates, quand elles ne sont pas bêtes. Je veux seulement que vous sachiez que, sans curiosité d’esprit, j’ai l’inquiétude du cœur, et que, sans savoir le remède à vos accès de spleen, je voudrais pouvoir le trouver.

Mais il n’y en a pas de radical en ce monde : nous sommes tous tristes ou soucieux plus ou moins.

J’ai retrouvé ici avec délices la campagne, l’air, les conditions tranquilles et logiques pour l’artiste, et l’amour de l’art plus que jamais, malgré les luttes, les fatigues, les mécomptes dans le passé et dans l’avenir. Tout cela, je crois, est bon et nous pousse en avant ; mais ce que j’ai retrouvé aussi, c’est la présence de cette enfant qui, ici, ne me semble jamais possible à oublier. Dans cette maison, dans ce jardin, je ne peux pas me persuader qu’elle ne va pas revenir un de ces jours. Je la vois partout, et cette illusion-là ramène des déchirements continuels. Dieu est bon quand même : il l’a reprise pour son bonheur, à elle, et nous nous reverrons tous ; un peu plus tôt, un peu plus tard.

On m’écrit que vous êtes toujours belle et ravissante dans Célia[21], je ne suis pas, en peine de cela.

Soyez heureuse, d’ailleurs, autant qu’on peut l’être quand en est comme vous dans le corps d’élite. On y reçoit plus de blessures que dans les autres régiments ; mais, quand un bonheur arrive, on le sent mieux, parce qu’on le comprend mieux que le vulgaire.

Bonsoir, chère fille ; dites toutes mes tendresses à qui de droit, et puis au criocère Cicéri[22] et au bon Charles-Edmond et à Croquignolet[23] quand vous le verrez. Viendrez-vous à Nohant cette année ? Tâchez, et aimez-nous. Je vous embrasse tendrement.

Votre second amoureux, puisque Cicéri est le premier dans les vétérans, vous baise humblement les sandales.

Émile est à Paris, et je lui ai dit d’aller, non pas vous embrasser de ma part, ça ne vous flatterait pas, mais savoir de vos nouvelles et tâcher de vous voir, ne fût-ce qu’une minute, pour me parler de vous.

Bonsoir, chère ; écrivez quelques lignes.


CDIV

À M. CHARLES PONCY, À TOULON


Nohant, 23 juillet 1856.


Cher enfant,

Je suis à Nohant, je me porte bien, tout le monde aussi, excepté ma fille, qui n’est guère vaillante. Elle a été très malade à Paris et elle est venue se guérir ici. J’espère que ce sera bientôt fait : pourtant, si ce n’était pas fini à l’automne, je l’emmènerais voyager. Où ? Je n’ose plus vous dire que ce serait de votre côté, bien que ce soit toujours là que ma pensée se reporte ; mais je vous ai tant manqué de parole, ou, pour mieux dire, j’ai tant manqué à mes espérances, que je ne veux plus fixer de but à mes courses.

Celle que je méditais l’hiver dernier s’est résolue en quelques jours d’avril dans la forêt de Fontainebleau, une des plus belles choses du monde, il est vrai, mais si près de Paris, qu’on n’appelle même pas cela une promenade. J’aspire pourtant toujours à l’absence. L’absence pour moi, c’est le petit coin où je me reposerais de toute affaire, de tout souci, de toute relation ennuyeuse, de tout tracas domestique, de toute responsabilité de ma propre existence. C’est ce que j’avais trouvé, l’autre année, à Frascati pendant trois semaines, et à la Spezzia pendant huit jours. C’est là ce que je demande au bon Dieu de retrouver pendant six mois quelque part, sous un ciel doux et dans une nature pittoresque ; rêve bien modeste, mais qui passe devant moi dix ans de suite sans se laisser attraper.

Cependant, il ne faudra pas venir nous voir ici à l’improviste ; car, si les jours de liberté se présentaient, je les prendrais aux cheveux et il serait fâcheux de nous croiser sur les chemins. Avertissez-moi toujours un peu d’avance. Je suis contente de vous savoir utilement occupé et en possession d’un si beau brin de fille que votre Solangette. Il me tarde de la voir et de l’embrasser, ainsi que sa mère. J’attends tous les travaux que vous m’annoncez, et je vous félicite du bon courage qui vous soutient. Ici, l’on se soutient aussi, chacun dans son travail, même ma pauvre patraque de Solange, qui s’est mis en tête de faire des vers, et qui arrivera peut-être à en faire d’assez jolis.

Je vous envoie, de sa part et de celle de tous, une masse d’amitiés et de poignées de main. J’y joins mes tendres et maternelles bénédictions.


CDV

À M. CHARLES DUVERNET, À LA CHÂTRE


Nohant, novembre 1856.


L’empreinte n’est pas assez nette ou le cachet est trop usé pour qu’il soit possible de le décrire avec certitude. Voici ce que je crois y voir :

Deux écussons d’argent accolés sous une couronne de comte.

Écusson dextre :

D’argent au lion léopardé (c’est-à-dire qui marche), soutenant un écussonnet où paraît un agneau passant (c’est-à-dire marchant) sur une plaine ou champagne. Cet écusson est d’enquerre, c’est-à-dire métal sur métal, ce qui est peu usité. La champagne est un meuble rare en armoiries. La position de l’écussonnet et sa forme sont aussi très insolites. Ces armes pourraient bien être de fantaisie.

L’écusson senestre (gauche) rentre dans les choses connues et logiques.

Chevron de gueules (c’est-à-dire de pourpre) sur champ d’argent, accompagné de trois roses tigées et feuillées, et surmonté en chef d’un meuble qui paraît être un soleil, dit soleil de midi, parce qu’il est en haut et au milieu de l’écu.

La couronne de comte ne signifie rien. Il paraît qu’au XVIIIe siècle, tout le monde se la lâchait ; car mon grand-père Dupin, qui n’avait aucun titre, se la payait aussi sur ses trois coquilles d’argent en champ d’azur. — Mais le chevron est une marque, de très ancienne noblesse. Il fait partie de ce que l’on appelle, en blason, les pièces honorables. Il désigne soit un étrier, soit une barrière de tournoi ; on n’est pas d’accord sur ce point important, mais il est indice de chevalerie.

Si ce que j’appelle l’écussonnet de l’écusson dextre était un gros besant, ce qui est possible, ce serait un souvenir des croisades. Les besants (corruption de bysantins) étaient des pièces de monnaie de Constantinople. On les voit bien souvent dans les armoiries, mais beaucoup plus petits que ton écussonnet. Si cet écussonnet était un besant, il faudrait dire : besant brochant sur le tout, et agneau passant sur le tout du tout.

J’espère que voilà une érudition et une science ! ça ne coûte pas cher et ça s’oublie, Dieu merci, aussi vite que ça s’apprend.

Mille tendresses et embrassades à Eugénie. À bientôt.


CDVI

À M. ERNEST PÉRIGOIS, À LA CHÂTRE


Nohant, 20 décembre 1856.


Cher enfant, merci pour ce précieux manuscrit qui ne me donnera pourtant pas le courage d’écrire l’histoire du Berry. Il faut être riche pour faire de pareils livres ; car ils ne se vendent pas et, par conséquent, les éditeurs ne les achètent pas. Il faut les publier à ses frais et ne pas les voir couverts ; car je connais trop le Berrichon pour l’accuser de vouloir jamais encourager un ouvrage de ce genre, surtout venant de moi. Donc, je n’ai pas le moyen d’y penser. Mais je ferai quelque roman sur un moment quelconque de ce passé qui a son intérêt.

Je n’ai pas encore eu cinq minutes pour lire la musique recommandée ; demain ou après-demain, j’espère être moins dérangée.

C’est bien beau, le parc de Sainte-Sévère ! Il y a un coin de rochers et de vieux pans de murs couverts de lierre, tombant dans un ravin avec une véritable majesté. C’est triste, c’est un site d’hiver ; allez-y avec Angèle quand il fera un rayon de soleil.

À vous de cœur, mes chers enfants.

GEORGE SAND.

CDVII

À M. ADOLPHE JOANNE, À PARIS


Nohant, 29 février 1857.


Je n’ai fait que dire la vérité et vous m’en remerciez. Mais c’est à moi de vous remercier du bon secours que m’a apporté votre Guide, dans ma dernière pérégrination. Vous me promettez de venir à Nohant : vous voyez qu’en toute chose, je reste votre obligée. Ne vous attendez pourtant pas à trouver une belle résidence. C’est la chose la plus humble, au contraire, que ma retraite ; mais vous y serez reçu de bon cœur et cela vaut mieux que tout.

J’ai votre Allemagne du Nord et je ne compte guère sur mon étourdi de fils pour prendre, chez Hachette, l’Allemagne du Sud. Vous seriez bien aimable de me la faire envoyer avec un exemplaire de l’Italie ; car celui que vous m’avez remis est incomplet et en plusieurs endroits illisible. L’ouvrage n’avait pas encore paru, je partais, vous avez eu la bonté de courir pour me le rapporter tel quel. Ces ouvrages bien faits sont précieux, non seulement pour voyager, mais aussi pour consulter à toute heure, et vous faites là un travail des plus utiles et des plus intéressants dont, pour ma part, je vous sais le plus grand gré. Si, pour le Berry, la Creuse et le Bourbonnais, je peux vous renseigner et vous piloter, je serai bien contente de vous apporter mon grain de sable.

Tout à vous de cœur.

GEORGE SAND.

Vos Histoires de l’art sont admirablement bien faites ; voilà une chose qui manquait ! ne craignez pas d’étendre, un peu, quand vous y êtes, la partie géologique, minéralogique, botanique, etc. Cela intéresse même ceux qui ne sont pas savants, et leur apprend à observer.


CDVIII

À M. CALAMATTA, À BRUXELLES


Nohant, 6 avril 1857.


Tu ne sais pas ce que tu dis avec ton Colisée, ta forme, ton grand peuple et ton cri de vengeance que l’on doit crier sur les toits. Je te passe ton goût d’artiste, c’est ton droit, et je ne dispute pas avec ceux qui ont leur puissance (une véritable puissance) dans leur point de vue. Je serais bien fâchée de les ébranler, si je le pouvais, et, comme je ne le peux pas, mes notions et mes instincts, à moi, sont le droit de ma thèse, sans aucun danger ni dommage pour ceux qui sont forts avec la thèse contraire.

Des coups de bâton, je veux bien t’en donner ; mais tu es un affreux blagueur qui ne viens jamais les chercher.

Quant à ce que je devais dire sur les martyrs de la cause, je l’ai dit ; mais cela doit rester dans le tiroir jusqu’à nouvel ordre. Tu crois donc que l’on est libre de dire quelque chose ? Je te trouve beau, toi, avec tes mains dans tes poches, sur le pavé de Bruxelles ! J’ai essayé, au dernier chapitre du roman[24], de faire pressentir quelque chose de ma pensée ; mais il n’est pas dit encore que cela passe.

Trois lignes sur Lamennais ont été coupées à propos des capucins de Frascati, chez lesquels il avait demeuré, et pourtant la Presse fait son possible pour laisser vivre le rédacteur ; ma ! nous sommes dans le royaume de la mort !

Donc, puisque l’on ne peut parler de ce qui, à Rome, est muet, paralysé, invisible, il faut éreinter Rome, ce que l’on en voit, ce que l’on y cultive, la saleté, la paresse, l’infamie. Il ne faut faire grâce à rien, pas même aux monuments qui consolent les stupides touristes, faux artistes sans entrailles, sans réflexion, sans cœur, qui vous disent : « Qu’est-ce que ça fait, les prêtres et les mendiants ? ça a du caractère, c’est en harmonie avec les ruines, on est très heureux ici, on admire la pierre, on oublie les hommes. »

Eh bien non, je ne veux rien admirer, rien aimer, rien tolérer dans le royaume de Satan, dans cette vieille caverne de brigands. Je veux cracher sur le peuple qui s’agenouille devant les cardinaux. Puisque c’est le seul peuple dont il soit permis de parler, parlons-en ! celui dont on ne parle pas est hors de cause. Si quelqu’un prend, grâce à moi, Rome, telle qu’elle est aujourd’hui, en horreur et en dégoût, j’aurai fait quelque chose. J’en dirais bien autant de nous, si on me laissait faire ; mais on a les mains liées, et je n’insiste jamais pour que d’autres s’exposent à ma place.

Et puis, d’ailleurs, nous autres Français, nous ne sommes jamais si laids qu’un peuple dévot et paresseux. Nous nous trompons, nous nous grisons, nous devenons fous. Mais pourrait-on faire de nous ce que l’on a fait de Rome ? Chi lo sa ? peut-être ! Mais nous n’y sommes pas.

Il est donc bon de dire ce qu’on devient quand on retombe sous la soutane, et j’ai très bien fait de le dire à tout prix. Cela doit fâcher des cœurs italiens ; s’ils réfléchissent, ils doivent m’approuver.


CDIX

À M. VICTOR BORIE, À PARIS


Nohant, 16 avril 1857.


Tu n’es qu’un ignoble pôtu[25], un agriculteur, un capitaliste, un écrivassier, un décoré, un membre de l’Institut ; Lambert n’est qu’un lapin, un chou, un renard pendu, une volaille étripée. Vous ne valez pas deux liards à vous deux. Il faut que je vous fasse relancer par Frapolli, qui est un savant, un patriote, un ami des femmes de lettres, enfin un parfait gentilhomme, pour que l’un de vous daigne se souvenir que j’existe. Enfin, vous n’aimez que vos ventres et vous avez le cœur mangé aux vers.

Ce n’est pas le travail qui vous excuse, je travaille aussi. Vous méritez que je ne pense plus jamais à vous.

Je suis bien contente que l’on s’arrache ton livre ; mais on ne se l’arrache pas à Nohant ; car il n’a pas daigné y arriver. J’ai répondu à M. Grenier ; son poème est très remarquable. Moi, je vois dans le Juif errant la personnification du peuple juif, toujours riche et banni au moyen âge, avec ses immortels cinq sous qui ne s’épuisent jamais, son activité, sa dureté de cœur pour quiconque n’est pas de sa race, et en train de devenir le roi du monde et de tuer Jésus-Christ, c’est-à-dire l’idéal. Il en sera ainsi par le droit du savoir-faire, et, dans cinquante ans, la France sera juive. Certains docteurs israélites le prêchent déjà. Ils ne se trompent pas.

Bonsoir, gros misérable ! je vais aller à Paris à la fin du mois. Si j’ai l’honneur de vous y voir, je vous promets une dégelée solide.

GEORGE SAND.


CDX

À M. CHARLES-EDMOND, À PARIS


Nohant, 13 juin 1857.


Cher ami, ce n’est pas un roman historique, c’est un roman d’époque et de couleur du temps de Louis XIII[26]. Le roman historique promet des faits sérieux, des personnages importants, des récits de grandes choses. Ce n’est pas là ce que je fais, et ce titre, annoncé dans la Presse, promettrait des aventures plus graves que celles que je mets en scène. Comme il serait difficile de faire saisir au lecteur la distinction que je vous explique, sans périphrase trop longue, faites, je vous prie, retrancher de l’annonce le mot historique. Il vaut mieux tenir plus qu’on ne promet que de promettre plus qu’on ne tiendra. J’ai fait la chose, à mon point de vue, et j’ai beaucoup cherché pour rester dans l’exactitude historique des moindres coutumes, idées et manières d’agir du temps qui me sert de cadre. Je n’ai pas rattaché ma fable à un point historique qui ne soit rigoureusement exact. Mais tout cela ne fait pas un roman de Walter Scott. On n’en fait plus !

Que devenez-vous ? Et la petite fillette ?

Venez-vous bientôt nous voir ? mon amie de la rue des Saints-Pères[27] est-elle triste ou malade ? Je n’ai pas de ses nouvelles depuis pas mal de jours, et, quand elle se tait, je n’ose pas trop l’interroger.

Bonsoir, cher ; à vous de cœur.

GEORGE SAND.


CDXI

À M…


Gargilesse, juillet 1857.


Cher monsieur,

Voulez-vous qu’en ma qualité d’ignorant paysagiste, je vous apporte mon contingent d’observations, anonymes, bien entendu, excepté pour vous ?

Au bord de la Creuse, à cinq lieues d’Argenton, vers le midi, nous avons dû voir le soleil un peu plus occulté que vous ne l’avez vu à Paris. Nous faisions une assez longue promenade à pied dans un des plus adorables coins de la France. Le ravin où coule la Creuse est bordé en cet endroit, sur une longueur de plusieurs lieues, par des plateaux élevés, soutenus de schistes redressés sur de puissantes assises de gneiss et de granit pittoresquement disloqués. Une splendide végétation perce autour de ces blocs sauvages, et la Creuse, tantôt agitée, bouillonne parmi leurs débris, tantôt, limpide et unie, les reflète comme un miroir.

De la petite église de Ceaulmont, perchée au plus haut des rochers, la vue plonge dans ces profonds méandres adorablement composés, et s’étend au-dessus des ravins et au-dessus des plateaux jusqu’aux montagnes de la Marche.

Le hasard de la promenade nous avait donc conduits dans un des sites les plus favorables pour observer l’effet pittoresque de l’occultation du soleil, sur une grande étendue de ciel et de terrains. Nous étions là juste au moment où le phénomène s’est produit le plus complet, et le ciel chargé de plusieurs couches de nuages nous a permis de voir à l’œil nu, à vingt reprises différentes, le mince croissant qui semblait courir dans les nuées chassées par des courants supérieurs assez forts. Ce croissant ressemblait tellement à celui de la lune, que les paysans, étonnés, croyaient le voir à la place du soleil sans trop s’inquiéter de ce que le soleil lui-même était devenu. À ce moment-là, les nuages, qui s’étaient amoncelés comme un orage, se sont rapidement étendus en stratus légers, et la campagne a pris un ton particulier assez semblable à celui de l’aube, avec cette différence bien sensible et qui constitue l’originalité du spectacle, qu’au crépuscule du matin ou du soir, les horizons du ciel se colorent du côté du soleil et que ceux de la terre se dessinent nettement, laissant la nuit envahir le zénith ; tandis que, durant l’éclipse, la nuit semblait se faire et venir à nous de toutes les profondeurs de l’horizon pour se dissiper vers le sommet de la voûte céleste. Ainsi les lointains étaient indécis et entièrement décolorés, sans que les objets rapprochés fussent sensiblement altérés. Quand le croissant solaire se dégageait des nuages, il suffisait même à projeter fortement les ombres autour de nous, et ce contraste d’une assez vive lumière sur nos têtes avec l’éloignement obstiné des lointains offrait un aspect de la nature très insolite et très frappant.

L’un de nous, qui a la vue particulièrement longue et nette, a observé plus faiblement, mais avec conviction, ce que j’avais pu constater avec lui lors de la dernière éclipse, ce que je n’ai pu saisir cette fois-ci, ayant un peu trop regardé le soleil à l’œil nu. Cette observation, que je n’ai vue consignée nulle part, consiste en ceci : que le spectre du croissant solaire s’est trouvé représenté un nombre de fois considérable, d’une manière très fugitive mais très sensible pourtant, sur les différentes couches de nuages qui l’environnent.

À plusieurs reprises, la personne qui a renouvelé hier cette observation a cru voir le soleil apparaître faiblement à une place où il n’était pas, et immédiatement se transporter à une autre place, jusqu’à ce qu’une apparition réelle redressât l’erreur produite par cette sorte de parélie que je ne me charge nullement d’expliquer.

Nous n’avons pas vu les fleurs se fermer : la plupart ne se sont aperçues de rien. Pourtant, comme l’un de nous prétendait que les liserons se fermaient, j’ai attentivement regardé une fleur de liseron-vrille qui était à mes pieds et je l’ai vue plisser sensiblement sa corolle. Le fait n’a pas été général : un rossignol a lancé une roulade vive et unique à l’heure précise marquée pour l’apogée du phénomène. Les rossignols ne disent plus mot chez nous dans ce moment de l’année.

Les coqs ont aussi jeté beaucoup de fanfares simultanées de tous les points habités de la campagne ; mais aucun autre animal n’a donné signe d’étonnement ou de terreur. Les paysans qui ne nous ont pas vus regarder en l’air ne se sont aperçus de rien ; d’où je conclus que notre père le soleil peut nous retirer les cinq sixièmes de sa lumière sans que la terre s’en ressente beaucoup.

Ce qui est plus étonnant que tout cela, et ce que la science ne peut pas nous expliquer, c’est le froid inouï de ce mois de juillet. Nous commençons à savoir les lois qui régissent les astres placés à des distances fabuleuses de notre pauvre petite planète. Mais nous ne savons rien des causes de perturbation de notre atmosphère, de ce milieu qui est encore la terre et au sein duquel nous nous agitons sans pouvoir soumettre nos travaux, notre locomotion, nos projets de tout genre à des prévisions tant soit peu certaines.

M. Babinet ne nous avait-il pas fait espérer un été brûlant ? Le ciel, notre petit ciel relatif, semble se rire de toutes nos grandes observations. Il serait bien temps que la science pût être illuminée de quelque soudaine découverte en ce genre, découverte dont les résultats immédiats auraient tant d’influence sur notre destinée. La fourmi, « que ne surprend jamais l’orage » ; la taupe, dont les villes souterraines bravent les intempéries de la surface ; le rat des champs, qui ne manque jamais de faire la provision d’hiver en temps utile ; les oiseaux émigrants, qui semblent doués d’un sens divinatoire, en sauraient-ils plus long que nous à mille égards ?

À vous dire le vrai, je ne crois pas beaucoup à la terreur des animaux, même durant une éclipse totale de soleil. Je les crois avertis par l’instinct du peu de durée du phénomène.


CDXII

À M. CHARLES PONCY, À TOULON


Nohant, 15 août 1857.


Cher enfant,

Ne donnez jamais les lettres des défunts que l’on vous demande. Cela cache, en général, des spéculations. Celles qui sont honnêtes (comme les lettres de Lamennais recueillies assez religieusement par Old-Nick) n’aboutissent pas, et risquent, pour tout résultat, de vous priver de vos autographes qui s’égarent. Ces essais n’aboutissent pas, par la raison que les parents, héritiers, ou amis exécuteurs testamentaires, réclament le monopole de ces publications. C’est leur droit. Ils l’exercent tantôt par cupidité, tantôt par respect véritable pour la mémoire du défunt. En effet, si le défunt revenait, il ne serait pas toujours très content de voir publier entièrement des lettres qu’il n’a pas destinées au public. On est donc obligé de tronquer. Eh bien, cela n’est pas très facile. Les gens qui publient demandent, à ceux qui cèdent leurs lettres, d’avoir l’autographe entre les mains, se disant responsables de l’authenticité de ces lettres. Dès ce moment, vous êtes à leur discrétion. S’ils publient ce que vous ne voulez pas, à qui vous en prendrez-vous ? Bref, on se lance dans de grands ennuis et on s’expose à des tracasseries judiciaires fort désagréables.

Dans mon souvenir, les lettres de Béranger à vous sont aigres-douces pour moi. Celles qu’il m’a écrites sur vous sont méchantes pour vous. Il était méchant d’esprit et de langue, bien que le cœur fût noble et la conduite noble dans tout ce qui avait rapport à lui-même. Il savait donner et ne pas recevoir. C’était une grande science dans sa position ; mais il était bien flatteur et bien perfide là où il ne risquait rien, et il abusait souvent du respect religieux que l’on avait pour son génie, pour son âge et pour sa probité. Le pauvre Eugène Sue, mort si jeune, avait un bien autre cœur !

Vos vers sur sainte Solange sont très beaux et charmants. Mais vous travaillez dans la prose du gagne-pain avec douleur, je le vois. Non, pourtant : je vois aussi que vous êtes courageux et que vous sentez la consolation du devoir accompli. Que voulez-vous ! la vie est comme ça. Béranger n’avait pas de famille à nourrir et à contenter. Il a été heureux dans le repos. Il n’y faut point songer pour nous.

Bonsoir, chers enfants, et à vous de cœur.


CDXIII

À M. PAUL DE SAINT-VICTOR, À PARIS


Nohant, 18 août 1857.


Je vous remercie, monsieur, pour mon fils absent. Je vais lui envoyer, au fond des chênes-lièges où il me fait soupirer après son retour, votre gracieux encouragement, et je vous remercie, pour mon compte, des bonnes lignes que vous lui avez consacrées. Je suis bien contente que vous ayez remarqué ses progrès et que vous ayez si délicatement senti le caractère de sa jeune individualité.

Je suis contente aussi de trouver l’occasion de vous remercier pour tous ces beaux et bons articles que vous nous faites lire. À quand un livre historique ? On voudrait lire l’histoire à travers votre imagination si vive et votre raison si saine et si droite.

Rappelez-moi, je vous en prie, au bon souvenir de Théo. J’espère que lui aussi pensera à encourager mon jeune peintre. Peut-être l’a-t-il déjà fait. Mais le Moniteur n’arrive pas jusqu’à nous. Dites-lui qu’avec ou sans cela, je lui envoie toutes mes amitiés, et veuillez recevoir l’expression de mes sentiments distingués et affectueux.

G. SAND.

CDXIV

À SA MAJESTÉ L’IMPÉRATRICE EUGÉNIE


Nohant, 6 octobre 1857.


Madame,

La féconde et gracieuse protection que Votre Majesté accorde aux artistes me donne la confiance de m’adresser à Elle, en cette qualité, pour appeler les effets de sa généreuse bonté sur une famille qui en est digne.

Le grand nom dramatique de Marie Dorval protège cette famille et prie pour elle. M. Luguet a épousé la fille de cette célèbre artiste ; il est lui-même artiste de talent, et honnête homme. Sa Majesté l’empereur a daigné l’encourager dernièrement à Plombières. M. Luguet a cinq enfants, et nulle autre ressource que son travail quotidien.

Mais ce qui touchera surtout le bon cœur de Votre Majesté, c’est un aperçu des nombreuses charités de Marie Dorval, morte pauvre, après une vie de gloire et de fatigue.

Outre que ses grands succès au théâtre ont versé plus de cent mille francs aux hospices, madame Dorval (dame de charité de Toulouse) a fondé plusieurs lits dans les hôpitaux de Lyon, Bordeaux, Montpellier, et une des crèches du faubourg Saint-Antoine. Il y a là plusieurs lits sous le patronage de saint Georges, en mémoire d’un petit-fils adoré auquel la pauvre femme ne put survivre.

Si Votre Majesté daigne dire un mot, le second petit-fils de madame Dorval, Jacques Luguet, recevra, dans un lycée, le développement d’une belle intelligence et d’un heureux naturel. Ce sera un bienfait de plus dans la précieuse vie de Votre Majesté, et, j’ose en répondre, un de ceux qui inspireront la plus profonde reconnaissance et produiront les meilleurs fruits.

C’est à la mère que les mères osent s’adresser. Ce titre sacré, que le Ciel a béni dans Votre Majesté, ajoute l’espoir et la foi au profond respect avec lequel on l’invoque et avec lequel j’ai l’honneur d’être, de Votre Majesté, la très humble et très obéissante servante.

GEORGE SAND.


CDXV

À LA MÊME


Nohant, 30 octobre 1857.
Madame,

La réponse que Votre Majesté a daigné faire à une demande digne de son intérêt est telle que nous l’attendions de son exquise bonté. Nous vous disions que la grande artiste qui est partie de ce monde-ci pour un monde meilleur prie maintenant pour le bonheur maternel de l’illustre et douce protectrice de ses enfants.

Nous n’osons pas nous permettre de remercier Votre Majesté ; car elle a fait le bien pour le bien et sans se demander si la reconnaissance qu’elle mérite sera de quelque valeur ; mais nous osons lui dire qu’elle a fait des heureux de plus, parce que nous croyons que là est la seule récompense dont elle se préoccupe.

C’est dans ces sentiments respectueux et profonds qu’au nom de la famille Luguet et au mien,

J’ai l’honneur d’être, madame, de Votre Majesté, la très humble et très reconnaissante servante.

GEORGE SAND.


CDXVI

À M. CHARLES-EDMOND, À PARIS


Nohant, 29 novembre 1856.


Cher ami,

Avant de vous parler d’affaires, je veux vous dire que je me suis enfin mise, ces jours-ci, à lire votre relation du grand voyage, et que, sans aucun compliment ni prévention d’amitié, j’en ai été ravie. J’avais peur d’entamer le gros volume et de le laisser en chemin. Aussi je n’ai pas voulu seulement l’ouvrir avant d’être sûre que je n’aurais plus une comédie de trois actes à faire toutes les semaines pour le théâtre de Nohant. Je suis tranquille à présent et je vous suis à travers les banquises ; c’est fait de main de maître, je vous assure. C’est prompt, c’est gai, c’est effrayant, et c’est d’un charmant français comme style et comme couleur. Le petit nid de soie et de velours où l’on va fumer et écouter du Schubert, entre chaque rencontre de la glace flottante qui peut vous broyer, est un détail bien senti, émouvant comme un récit de Cooper et plus artiste. Je vas vous suivre en Suède, où, précisément, j’ai posé mon nouveau roman. J’ai feuilleté un peu, avant de lire bien, cette partie du livre. Je vois que vous n’avez pas été en Dalécarlie, où j’ai planté ma tente en imagination. Dites-moi si vous avez, en français, en italien ou en anglais (je ne sais pas d’autre langue), un ouvrage sur cette partie de la Suède, et un peu de détails sur son histoire au XVIIIe siècle, sous Frédéric-Adolphe, le mari d’Ulrique de Prusse. Vous me feriez bien plaisir de me le prêter. Ou indiquez-moi quelque chose que je puisse lire sur ce pays et cette époque ; — ou enfin faites-moi un petit précis de quelques pages, si vous avez cela dans la mémoire.

Je ne sais pas pourquoi vous avez des moments de découragement ; vous avez réellement un très solide et très beau talent, et avec cela une facilité miraculeuse ; car l’ouvrage est énorme et traite de tout ; une mémoire étonnante de ce que vous avez vu, et une aptitude particulière, d’avoir pu le voir pour le sentir, tout en le voyant pour le retenir. Je n’en ferais certes pas autant. Je m’endors le cerveau à regarder une mouche et je laisse passer, sans y prendre garde, un flot de choses plus intéressantes. Croyez que votre livre est bon et que je m’y connais assez pour en être sûre en vous le disant. — Donc, si vous avez de très belles facultés, vous ne devez jamais vous décourager. Vous aurez autant de peines et de malheurs qu’un imbécile et vous les sentirez plus vivement ; mais, tout en étant beaucoup plus blessé de la vie que le vulgaire à grosse écorce, vous aurez cette énorme compensation qu’il n’a pas : le travail intelligent, attrayant, comme disent les fouriéristes.

Parlons d’affaires ; ce sera bientôt fait. Vous prendrez le temps qu’il vous faudra pour la publication nouvelle ; vous me donnerez seulement quelque argent si je viens à en avoir besoin, en échange du manuscrit.

Voici le titre, sauf votre avis : Christian Waldo. Vous me direz que Waldo n’est pas un nom suédois ; c’est possible, mais c’est là justement l’histoire. Ce nom intrigue, même celui qui le porte. Annoncez, si vous voulez, que le roman se passe au XVIIIe siècle, afin qu’on ne croie pas qu’il s’agit de quelque parent de Pierre Waldo, le chef des Vaudois.

Ou bien encore, le roman peut s’appeler, si vous croyez le titre plus alléchant : le Château des Étoiles. C’est un Stelleborg de fantaisie qu’un personnage s’est bâti en Dalécarlie, à l’imitation de celui d’Uraniemborg dans l’île de Haven. Dans ce château, il se passe des choses bizarres. Espérons qu’elles seront amusantes ; je crois, toute réflexion faite, que ce titre plaira mieux : Décidez. N’annoncez pas une peinture de la Suède ni du XVIIIe siècle ; car le cadre réel sera moins étudié que celui de Bois-Doré. J’y ferai de mon mieux ; mais c’est surtout un roman romanesque que je fais cette fois.

Vous me dites qu’Alexandre m’aime beaucoup : il a raison. Moi, je l’aime comme si je l’avais mis dans ce monde. J’adore les natures droites, tranquilles, sereines et fortes qui ont l’intellect en harmonie parfaite avec leur organisation. C’est très rare ; c’est même un nouveau type dans l’humanité littéraire, qui, jusqu’à ce jour, n’a pu être ainsi par la faute probablement du milieu social. L’artiste jaloux, c’est-à-dire méchant et infortuné, est presque synonyme d’artiste. Dumas le père est essentiellement bon, mais trop souvent ivre de puissance. Son fils a de plus que lui le bon sens, chose encore bien rare en ce siècle de grandes orgies d’intelligence. Il ira loin, loin dans cette seconde moitié de siècle dont je ne verrai pas le bout, mais qui, j’en suis sûre, vaudra plus que la première.

Soyez donc calmé, cher ami ; je n’ai pas d’effluve magnétique ; mais je crois, sans illusion désormais, et c’est tout le secret de ma petite force. Vous pouvez l’avoir bien plus grande et vous l’aurez, en sentant que ce monde marche comme il doit marcher, et que vous poussez aussi à la bonne roue.

Amitiés de mes enfants.

G. SAND.


CDXVII

AU MÊME


Nohant, 8 décembre 1857.


Mes pressentiments n’étaient donc que trop fondés. Je ne sais si c’est un malheur pour l’avenir de la Presse, je ne le crois pas[28]. Mais ce qui m’inquiète, c’est votre position, que vous semblez regarder comme compromise dans la bagarre. Je ne peux même pas me livrer à des suppositions, ne sachant pas quelle part d’influence votre ami de Bellevue[29] a dans l’affaire. Si ce n’est pas indiscret de ma part de vous le demander, dites-le-moi ; mais, en me répondant ou ne me répondant pas sur ce point, ne me laissez pas ignorer ce qui vous intéresse personnellement et en quoi, par hasard, du fond de ma Thébaïde, je pourrais vous être utile. Ce serait une joie pour moi d’en trouver l’occasion pour la saisir aux cheveux, et je ne craindrais pas de la tirer bien fort, cette belle chevelure qui nous effleure souvent à notre insu, comme celle des comètes.

Pour ma part, je me chagrine un petit peu aussi ; car j’ai contribué, dans le passé, à la fatale somme des avertissements. La punition de la Daniella tombe à présent sur les reins de Bois-Doré, qui doivent être cassés par ce coup de massue. Le public oublie vite et ne se reprend guère d’amitié pour une chose interrompue.

Mais tout ça n’empêche pas que l’article de Peyrat ne soit bien, et je trouve la rigueur très maladroite en somme. Ne concluait-il pas pour le serment ? et la Presse ne va-t-elle pas retrouver des abonnés au lieu d’en perdre ?

Vous êtes bien l’obligeance personnifiée, d’avoir pensé à mes bouquins en dépit des ennuis, des inquiétudes et du mal de tête. Envoyez-moi des ouvrages que vous me citez, ceux que vous me croirez utiles, mon sujet donné. Il me faut une couleur locale de la Dalécarlie au XVIIIe siècle et une couleur historique de la cour, de la ville et de la campagne sous les deux règnes qui précèdent celui de Gustave III. Je ferai bien cette couleur avec les événements ; mais je n’en sais pas le détail, et tout ce que je peux consulter chez moi passe sous silence, ou peu s’en faut, l’affaire des chapeaux et des bonnets.

J’ai les travaux de Marmier publiés dans les vingt-cinq premières années de la Revue des Deux Mondes ; mais ce que je cherche ne s’y trouve pas. Si son Histoire de la Scandinavie ne traite que des temps anciens, elle ne me tirera pas d’affaire. Décidez et faites comme pour vous. Surtout faites vite, à condition que vous ne serez pas malade ; et retenez ce que je vous devrai, sur ce que je vais demander à la caisse de M. Rouy[30] : car il m’est redu pas mal sur Bois-Doré et je suis dans une petite crise financière qui n’est pas sans exemple dans mon budget annuel. Je pense que ma demande ne sera pas considérée comme une méfiance, je suis à mille lieues de cela. C’est tout simplement force majeure dans mes affaires personnelles.

Autre chose, à présent ! si vous n’êtes plus tenu par le collier, et que vous puissiez considérer ce temps d’arrêt comme un temps de vacances, venez le passer chez nous ; vous travaillerez, vous me lirez ce que vous avez de fait, et votre temps ne sera pas perdu.

Encore autre chose. Je vous ai envoyé l’article sur madame Allart. Comme il s’agit de lui être utile, nous n’attendrons pas, n’est-il pas vrai, la réapparition de la Presse ! Si vous en avez l’occasion, faites passer cet article ailleurs, le plus tôt que l’on pourra.


CDXVIII

À SA MAJESTÉ L’IMPÉRATRICE EUGÉNIE


Nohant, 9 décembre 1857.
Madame,

Votre Majesté accueillera toujours avec bonté, je le sais, tous le savent, l’idée de mettre le baume sur les blessures humaines et sociales. Une mesure de rigueur légale vient de frapper le journal la Presse, en décrétant sa suspension pour deux mois. Les financiers qui exploitent ces vastes entreprises ont peut-être le moyen d’en subir les accidents ; mais les gens de lettres, qui ne sont pas solidaires dans la rédaction, et surtout les mille ouvriers employés à la partie matérielle et que la suspension de leur travail quotidien jette en plein hiver sur le pavé, sont-ils coupables et doivent-ils être punis ?

Ils sont punis, cependant, pour un article où une grande partie des lecteurs n’avait vu que le conseil donné aux députés de prêter serment au gouvernement de l’empereur. Mais, quelle que soit la fatalité de l’éternel malentendu qui préside aux choses de ce monde, ce n’est pas un plaidoyer pour la presse politique que je viens mettre aux pieds de Votre Majesté.

Ce n’est pas une requête au nom de l’écrivain, cause du fait ; c’est encore moins une réclamation en tant que collaboration littéraire à ce journal ; je ne me permettrais jamais d’entretenir Votre Majesté d’intérêts aussi minimes que les miens.

Mais le châtiment tombe sur des travailleurs étrangers au fait incriminé, et peut-être très dévoués, pour la plupart, à la main qui les frappe. J’ose donc dire à Votre Majesté que, la loi ayant été appliquée et l’autorité satisfaite, là pourraient commencer le rôle de la douceur et le bienfait de la clémence.

En faisant grâce, Leurs Majestés n’annuleraient pas l’effet politique et légal produit par la décision du pouvoir exécutif. Elles en effaceraient généreusement les conséquences funestes pour ceux-là seuls qui les subissent réellement, les employés et les ouvriers du journal, tous innocents à coup sûr.

Que Votre Majesté daigne agréer encore, avec l’expression de ma vive reconnaissance pour sa touchante bonté, celle des sentiments respectueux avec lesquels j’ai l’honneur d’être, madame, de Votre Majesté, la très humble et très obéissante servante.

GEORGE SAND.

CDXIX

À SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLÉON (JÉRÔME),
À PARIS


Nohant, 17 décembre 1857.


Oui, monseigneur, vous avez raison, et, comme toujours, vous voyez les choses de haut. Il ne s’agit pas tant de réussir que de faire ce que l’on doit, et on n’est jamais mortifié d’échouer, quand on n’a songé qu’à se risquer pour les autres. Comme toujours aussi, vous avez été bon ; que Dieu se charge du reste !

Ce qui vous rend triste, cher prince, c’est le mal d’un génie comprimé. Sans chercher à qui la faute, ni quelle sera l’issue, je me demande ce qui peut occuper le présent d’un être jeune et dans toute sa force, à qui le véritable emploi de cette force n’a pas été donné par les circonstances. Je m’imagine que les études scientifiques et surtout de philosophie scientifique, auxquelles vous vous intéressez, et que vous savez, sans en faire montre, pourraient vous devoir une somme de progrès. Les membres de votre famille qui se sont adonnés à la science n’ont pas été les moins utiles, et ne seront pas les moins illustres, dans le jugement de l’avenir. Peut-être, aussi, n’ont-ils pas été les plus malheureux.

Je vous vois et je vous envie la possession de trois grandes richesses : les facultés, le loisir, la jeunesse, sans parler de l’argent nécessaire pour les recherches et les explorations, moyen matériel qui manque à tant de généreuses intelligences. Je sais que vous travaillez beaucoup et que vous apprenez toujours ; mais pourquoi n’attacheriez-vous pas votre nom à des travaux que vous feriez exécuter sous vos yeux et dont vous seriez l’âme, parce que vous auriez l’initiative de la recherche, et la pensée mère de la philosophie de la chose ? Je ne parle pas de systèmes particuliers, c’est trop se livrer à la critique dans votre situation, vous ne le pouvez pas ; mais il y a, dans toutes les sciences, des points de vue bien établis et bien constatés, que tout regard intelligent et toute main puissante peuvent élargir, au grand profit des connaissances humaines. Ce que l’on appelle vulgairement les travaux est, je crois, d’un si puissant intérêt, que l’on y oublie tous les soucis de la vie réelle.

Car, en somme, la question, pour vous qui n’avez pas le bonheur d’être frivole et vain, c’est de respirer dans l’air qui convient à de larges poumons et de vous mettre, en dépit du sort et des hommes, dans une sphère qui développe l’intelligence au lieu de l’étouffer. Il y a, je crois, trois points nécessaires à l’extension complète de la vie : c’est d’aimer au moins également quelqu’un, quelque chose, et soi-même en vue de cette chose et de cette personne. J’ai remarqué et j’ai éprouvé que, quand cet équilibre est rompu, on arrive à trop s’aimer soi-même ou à ne pas s’aimer assez. Ce qui doit vous manquer, en raison du milieu où le sort vous a placé, c’est le quelque chose, la passion satisfaite d’un but intellectuel, et ce quelque chose, en somme, c’est l’humanité, puisque c’est pour elle qu’on travaille.

J’ai tant de respect et d’enthousiasme pour les sciences naturelles, dont je ne sais pas le premier mot, mais qui me donnent des battements de cœur et des éblouissements de joie quand, par hasard, j’en saisis quelques notions à ma portée, que je ne saurais vous parler de cela comme d’un pis aller dans l’emploi de votre activité intérieure.

Peut-être, un jour, des événements que nul ne peut prévoir vous traceront-ils une autre route. Et peut-être aussi, en vous surprenant dans celle-là, ne vous causeront-ils que regret et contrariété ; car notre appréciation de la vie change avec les situations qu’elle nous présente, et bien des choses arrivent, que nous avions cru devoir souhaiter, et que nous voudrions pouvoir repousser, parce que nous les jugeons mieux et les connaissons davantage. Si je me permets de vous écrire tout cela, c’est parce qu’en lisant votre voyage dans le Nord, je me suis mise à penser à vous, encore plus qu’au Nord, dont mon imagination était cependant très allumée.

Je vous voyais, intrépide et entêté, dans les dangers et les souffrances de cette exploration, et je me demandais « À qui diable en avait-il, avec cette île de Jean-Mayen, qu’il voulait conquérir sur la stupide et impassible banquise ? L’aventure est racontée par Edmond d’une manière charmante. On y est avec vous ; et, à travers la gaieté de sa narration et le bon goût de sa réserve, on vous sent là et on vous voit lutter contre la matière avec beaucoup de nerf et de furia francese.

Mais, encore une fois, à qui en aviez-vous ? Vous saviez bien, monseigneur, que l’éternel hiver des régions polaires ne connaît pas les princes, et ne veut pas ranger ses bataillons flottants pour leur ouvrir le passage.

Dans ce moment-là, vous aimiez donc passionnément le but, non pas l’île de Jean-Mayen, qui ne me paraît pas devoir être un paradis terrestre, mais le fait scientifique dont vous cherchiez à vous emparer. Or, si vous avez de telles aptitudes de volonté, pourquoi faut-il qu’elles ne recoivent leur développement que dans des situations exceptionnelles, comme les grands voyages et les grands périls ? Je ne dis pas de mal des voyages et des dangers, c’est la poésie de la chose ; mais pourquoi tant d’explorations dans le monde de la science, que l’on peut faire au coin du feu, ne sont-elles pas réglées par vous de manière à vous donner, à toute heure, les émotions vives de la découverte, et les joies sérieuses de la conquête, en même temps que vous en feriez profiter tout le monde ?

Voilà, cher Altesse Impériale, ce que vous soumet votre humble amie du désert, occupée du désir de vous voir apprécié de tous comme d’elle-même, et, avant tout désireuse de vous voir trouver en vous-même la force et les satisfactions que d’autres ont cherchées dans le hasard, en jouant leur âme à pile ou face.

Merci de vos bonnes lettres et croyez-moi bien à vous de cœur sérieusement et sincèrement.

GEORGE SAND.


CDXX

À M. CHARLES-EDMOND, À PARIS


Nohant, 9 janvier 1858.


Je ne peux pas dire avec vous que je regrette beaucoup personnellement Rachel. Je la voyais si rarement, que sa mort ne me fait point de vide ; mais je dis avec tout le monde que c’est un grand coup de plus porté à l’art, c’est-à-dire au sens du beau, et à cet idéal qui, sous toutes les formes, nous est aussi nécessaire que le bien et le bon.

Nous risquons de descendre tous, si quelques-uns ne montent pour nous dire que la vie est sur les hauteurs, et non dans les cloaques. Elle avait monté plus haut qu’aucune artiste dramatique de son temps. Qu’importe à présent que, dans la vie privée, elle ait trop cherché la réalité ? On pouvait s’en affliger quand on la voyait de près ; mais toutes les individualités ont le point de vue qui leur est propre : derrière la rampe, elle était prêtresse et déesse. Dans la coulisse, elle quittait sa divinité, et cela ne l’empêchait pas d’être souvent bonne en tant que femme ; vous en avez eu la preuve, et vous faites bien de lui garder un bon souvenir.

Oui, je vous promets le Château des Étoiles[31](par parenthèse, il m’amuse beaucoup à griffonner ; est-ce bon signe ?), si ça peut vous être utile ; je le promets à vous, pas à d’autres. Si vous quittez, je ne reste pas. Mais vous savez que je serai obligée de vous demander de l’argent, tout l’argent peut-être, en vous livrant le manuscrit ; quelle que soit l’époque rapprochée où il sera prêt. Voyez si c’est possible ; car, pour moi, le contraire de ce possible serait l’impossible.

Je vis au jour le jour depuis vingt-cinq ans, et ça ne peut pas être autrement, et ça n’est pas ma faute ; si bien que je n’ai pas pu acheter un manteau et une robe d’hiver cette année, parce que l’accident de la Presse a dérangé mon ordre ; ordre très réel dans ce que les avares appellent mon désordre. Je sais me priver moi-même et de tout, même quelquefois du nécessaire ; mais je ne veux pas qu’un chat s’en ressente et s’en aperçoive autour de moi.

Ainsi voilà, entre nous : faites que l’on soit de parole ; on en a manqué pour Bois-Doré, et j’ai attendu un reliquat de compte qui m’aurait permis de me vêtir en raison de la froidure ; et surtout d’en vêtir d’autres qui n’ont pas, comme moi, la ressource d’acheter une couverture de laine en guise de ouate et de soie.

Donc, grâce à la couverture de laine, je m’emballe demain matin pour faire douze lieues au grand air. Je vais voir la belle Creuse et ses petites cascades glacées. C’est votre faute si je gèle ; à force de lire le Groënland, je me suis amourachée des glaciers, des nuits polaires, des tempêtes et des banquises.

Bonsoir.
GEORGE SAND.


CDXXI

À MAURICE SAND, À PARIS


Nohant, 14 janvier 1858.


Cher Bouli,

Nous arrivons de Gargilesse. Partis ce matin à onze heures de l’hôtel Malesset, nous étions ici à six pour dîner, après avoir passé trois heures chez Vergne à Beauregard.

J’ai trouvé ta lettre en arrivant ici, et c’est le complément de notre charmant voyage : sauf ton diable de rhume qui m’ennuie ! Certainement change ton poêle, envoie-le promener et laisse guérir ton rhume avant de te remettre dans les habits minces et les souliers idem. Et, quand tu seras guéri, ne vis pas trop renfermé : c’est la cause de tous ces rhumes qui se renouvellent chaque fois que tu prends l’air. Ne te fais pas une vie et une santé à la Delacroix. Prends-lui autre chose, si tu peux. Et, à propos, l’as-tu vu, et comment va-t-il ? Non, tu ne l’as pas vu, puisque tu es claquemuré forcément ; mais va le voir quand tu sortiras. Qu’il te reçoive ou non, donne-lui signe de vie et d’intérêt.

Donc, que je te parle de Gargilesse. La Baronnette[32] nous a menti comme de coutume. Nous sommes partis par un brouillard noir et un verglas superbe, Manceau jurant que le soleil allait se montrer ; mais plus nous allions, plus le brouillard s’épaississait ; si bien que nous sommes arrivés à la descente du Pin, voyant tout juste à nous conduire. Mais, tout d’un coup, la Creuse, glacée et non glacée par endroits, cascadant et cabriolant à travers ses barrages de glace, et coulant au milieu, tandis que ses bords blancs étaient soudés aux rives, s’est montrée devant nous tout isolée du paysage, si bien que, si nous n’avions pas su ce que c’était, nous aurions cru voir un mur tout droit, de je ne sais quel marbre gris et blanc avec un mouvement fantastique.

Et puis un peu plus loin, sur le brouillard gris noir de la rivière, on voyait des bouffées de brouillard blanc, comme si le ciel, un ciel d’orage, était descendu sous l’horizon. C’était superbe en somme : ça donnait l’idée de l’Écosse, vu qu’au milieu de tout cela apparaissaient des vallées, des petits coins de verdure et des maisons avec leurs feux allumés. Il faisait très doux. Henri[33] conduisait le cheval par la bride sur le chemin tout rayé de glace, et je m’endormais en rêvant que j’étais dans les Highlands. Arrivée à Gargilesse, je trouvai la maison chaude, propre, commode au possible, toute petite qu’elle est ; des lits excellents, des armoires, des toilettes, enfin toutes les aises possibles. La petite salle à manger de l’auberge est charmante, aussi propre qu’un cabinet de restaurant propre, bonne cuisine. On a des petites lanternes pour rentrer chez soi, et le village est beaucoup moins sale qu’une rue de Paris, pour les pieds.

Le lendemain, demi-brouillard et pas de soleil. Mais la terre assez sèche et l’air assez doux. Promenade de deux heures, travail à la maison et besigue le soir. Le surlendemain, c’est-à-dire hier, même temps, promenade de cinq heures. Nous avons passé sur l’autre rive et suivi toutes les hauteurs, montant et descendant sans cesse. Nous avons escaladé les crêtes des rochers vis-à-vis de l’endroit où nous avions fait la friture au bord de l’eau. Là, il a fallu s’arrêter : la Creuse a mangé le chemin.

Enfin, ce matin, nous sommes partis par un soleil magnifique et un temps assez froid. Somme toute, comme dit M. Letac[34], soleil ou non, hiver ou été, le pays est toujours ravissant. Il est même plus beau en hiver, plus vaste et mieux dessiné. Les silhouettes d’arbres et de rochers ont plus de sérieux, le village est plus pittoresque, les petites cascades glacées sont très amusantes.

Nous avons vu la maison de Vergne[35], très amusante aussi, boîte à compartiments ; l’endroit est très joli. Je n’ai pas eu froid, je me porte bien, voilà. Le pays est abrité et doux. Les sommets sont sibériens, mais on n’y reste pas.

Bonsoir, mon fanfan ; dis-moi aussi ce que tu fais et ce que tu vois.


CDXXII

AU MÊME


Nohant, 15 janvier 1858.

J’ai oublié hier de te raconter le plus bel incident de notre voyage. Où étais-tu pour consigner cette scène dans nos archives de la charge ? Ça n’est pas drôle à raconter, et c’était si drôle à voir, que j’en ris encore en me le rappelant. Figure-toi qu’en sortant de Cluis, Sylvain veut allonger un coup de fouet à un gros cochon qui se trouvait sur le chemin ; la mèche du fouet s’enroule et se noue à la queue du cochon, qui veut se sauver en faisant coin coin ! Sylvain tire, le cochon tire de son côté.

Pendant un instant, le cochon suspendu, le cul en l’air, semble devoir suivre la voiture ; mais il est le plus fort, Sylvain est obligé de lâcher prise : le cochon effaré s’enfuit, emportant le fouet. Nous voilà obligés de courir après. Le cochon se sauve jusqu’au fond de sa porcherie. La femme à qui il appartient court après, nous faisant des excuses et des remerciements, on ne sait pas pourquoi. Le fouet était si bien noué, que la femme, ne voulant pas le casser, tirait et dévissait la queue de son cochon, en disant d’un air pénétré : « V’là une chose émaginante ! » Sylvain, sur son siège, tout penaud et humilié, je crois, de mon fou rire, jurait tous les nom de Dieu de son vocabulaire. Au bord du chemin, un grand paysan sec, pâle, grave, malade, je pense, disait dans une attitude de philosophe en méditation : « V’là une chose qu’on voit pas souvent ! »

Et les femmes, sur leur porte, répétaient en chœur, d’un air ébahi : « C’est-il émaginant, c’te chouse-là ! ça s’est jamais vu ! j’compte qu’on zen verra pus jamais ! » C’est pour te dire aussi qu’avec la grande voiture et les deux chevaux jusqu’à Cluis, où Henri, envoyé de la veille, nous attend avec la petite voiture et la jument camuse, on peut faire la route assez vite et sans avoir très froid. Nous avions donné rendez-vous à Sylvain pour venir nous attendre à Cluis, au retour. Ne crois donc pas que je ne me dorlote pas, malgré mes escapades. C’est tout de même gentil, d’avoir été sur la pointe du Capucin le 12 janvier. Il nous reste à voir ça dans les grandes eaux, ce doit être très beau aussi. Je t’ai bien regretté. Il y avait dans le brouillard des choses superbes, qu’on ne peut pas expliquer et qu’il faut voir soi-même. C’était drôle aussi de voir les enfants, les chiens et les chèvres traverser la Creuse gelée dans les endroits les plus profonds qui résistent au dégel, pendant qu’à deux pas de là, elle bouillonne sur les écluses pour passer ensuite sous ces glaces. Comme elle passe aussi un peu dessus, les figures ont leur reflet très net dans cette petite couche d’eau étendue sur la glace, et on croirait que tout cela marche sur l’eau. Ces traversées d’enfants et de troupeaux au milieu du dégel n’en sont pas moins dangereuses et assez effrayantes à voir. Les chiens n’y font pas attention. Les petits moutards frappent la glace à coups de sabot par bravade quand on les regarde. Les chèvres, arrivées au milieu du courant, sont prises de frayeur et ne veulent ni avancer ni reculer. Les moindres bruits, dans le brouillard du ravin et sur la Creuse prise, ont une sonorité incroyable ; d’une demi-lieue, on entend distinctement une parole, ou un claquement de fouet.


CDXXIII

À M. CHARLES DUVERNET, À NEVERS


Nohant, 16 janvier 1858.


Cher ami,

J’allais t’écrire quand j’ai reçu ta lettre. Moi aussi, je m’inquiétais d’être si longtemps sans nouvelles de toi et de vous tous. Je vois que, Dieu merci, tu prends patience avec une infirmité que je crois toujours passagère, et qui cédera à la prolongation d’un bon régime et d’une bonne santé. Tu reconnais que, depuis longtemps, tu négligeais l’état général, et il faut bien qu’il se consolide un peu, avant que l’effet partiel se produise.

Tu auras gagné à cette cruelle épreuve de reconnaître le dévouement des tiens et ton propre courage, plus que tu n’avais encore eu l’occasion de le faire. Ce n’est pas une banalité creuse que le proverbe « À quelque chose malheur est bon. » Il est fait pour les cœurs d’élite qui le comprennent, et le tien est de ceux-là. J’ai vu comme Eugénie et tes enfants s’efforçaient délicatement d’en faire une vérité pour toi. Si un temps d’ennui et de privations vaillamment supporté par toi, et tendrement adouci par ta famille, doit servir à resserrer encore des liens si doux, je suis sûre que tu en sortiras plus heureux encore que tu ne l’étais auparavant.

Sois sûr aussi que tous tes amis se préoccupent de toi vivement et que, si tu les entendais parler de toi entre eux, tu verrais combien ils te sont attachés. Au reste, nous sommes tous d’accord avec ton médecin pour croire fermement qu’une fatigue ne peut pas produire un mal qui résiste au repos.

Je vois qu’on s’amuse autour de toi et que tu diriges toujours, en vrai Boccaferri[36], les amusements et les projets de la famille. Combien je regrette d’être clouée au travail et de ne pouvoir aller vous applaudir !

Mais chacun a ses liens bien serrés par moments ! Je griffonne toujours pour arriver à des jours de liberté qui s’envolent trop vite quand je les tiens. C’est l’histoire de tous ceux qui tirent leur revenu de leur industrie.

Dans mes soirées d’hiver, j’ai entrepris l’éducation de la petite Marie, celle qui jouait la comédie avec nous. De laveuse de vaisselle qu’elle était, je l’ai élevée d’emblée à la dignité de femme de charge, que sa bonne cervelle la rend très propre à remplir. Mais un grand obstacle, c’était de ne pas savoir lire. Ce grand obstacle n’existe plus. En trente leçons d’une demi-heure chacune, total quinze heures en un mois, elle a tu lentement, mais parfaitement, toutes les difficultés de la langue. Ce miracle est dû à l’admirable méthode Laffore, appliquée par moi avec une douceur absolue sur une intelligence parfaitement nette. Elle commence à essayer d’écrire et je prétends lui enseigner en même temps le français. Elle sait déjà très bien ce que c’est qu’un verbe, et comment il faut lire la fin des mots en ent. Ils aiment ordinairement, etc. Quand tu auras des petits-enfants, je te communiquerai cette méthode, que j’ai encore simplifiée et qui se comprend en un quart d’heure.

Il a fait un temps inouï de chaleur et de soleil. Nous avons de la pluie aujourd’hui, après une sécheresse qui commençait à inquiéter nos jardiniers. Je pense que vos bords de la Loire sont plus brumeux que Nohant et le Coudray, qui ne peuvent attraper les nuages que par le bout de la queue.

Maurice est à Paris, lancé aussi dans les comédies de salon. Il paraît que c’est la fureur à présent. Mais il n’a pas une petite besogne ; car il est investi aussi du rôle d’auteur de ces bluettes. En outre, il a chez lui un théâtre de marionnettes et donne des soirées d’artistes.

Paris est comme galvanisé aux approches d’on ne sait quelles crises politiques ou financières que les pessimistes voient en noir. Ce stupide et féroce attentat a produit son inévitable effet. On a serré la mécanique, et ce n’est pas le moyen de faire tourner les roues. Je crois qu’il eût été beaucoup plus habile de montrer beaucoup de confiance à une nation dont la majorité (et même l’opposition) éprouve un extrême dégoût pour l’assassinat. Enfin le monde suit toujours les mêmes chemins, et les mêmes fautes se recommencent dans tous les partis. Espérons que les mœurs s’adouciront ; je ne fais point de vœux pour la nuance Orsini et Compagnie. Quand on pense que l’on pouvait avoir là un de ses enfants écharpé par la mitraille, on ne plaint pas ceux dont le procès va s’instruire. Je voudrais bien savoir ce que diraient certaines mères de famille trop spartiates de notre connaissance, si elles recevaient une aussi cruelle leçon.

D’ailleurs, toute conscience humaine se révolte contre le meurtre qui sort de dessous terre. Batailles dans les rues, guerres civiles, émeutes et coups d’État, c’est de la lutte de part et d’autre, et, comme dit la chanson berrichonne :

Y va voir qui veut,
En revient qui peut.

Mais ces foudres qui rampent et qui sont de véritables guets-apens au coin d’un bois, Dieu merci, la France ne les aime pas.

Bonsoir, mon cher vieux. Embrasse pour moi toute la chère famille, et dis-leur à tous combien je les aime. Je n’ai pas encore lu le Fils naturel de « mon fils » ; car c’est ainsi que j’appelle et que s’intitule avec moi l’auteur. C’est une belle, riche et généreuse nature, un excellent enfant et un vrai talent. Sa pièce a-t-elle les défauts que tu as trouvés à une première lecture ? Toute chose a ses taches ; les tableaux de Raphaël en ont ; leur plus grand défaut, à mes yeux, est même de n’en avoir pas toujours assez, parce que je crois que, dans les arts, le premier rang n’est pas à ce qui a le moins de défauts, mais à ce qui a (nonobstant les défauts) le plus de qualités. On pourrait encore dire ainsi : peu de qualités et peu de défauts, œuvre sans valeur ; beaucoup de défauts avec beaucoup de qualités, œuvre de mérite.

Oui, j’ai été à Gargilesse par les jours les plus froids de janvier. À midi, zéro à Nohant ; deux degrés et demi au-dessous de zéro à Gargilesse. Nous avons marché sur la Creuse gelée, c’était superbe.


CDXXIV

À M. CHARLES-EDMOND, À PARIS


Nohant, 25 janvier 1858.


Cher ami,

Je reçois des épreuves du libraire qui imprime Bois-Doré ; ce doit être la partie qui n’a pas été composée par la Presse et corrigée par moi. Comme ce libraire m’envoie deux exemplaires de ladite épreuve, je les ai corrigées toutes deux et je vous en envoie une, afin que vous n’ayez plus à vous en tourmenter. Pourtant, si fait, il faut que vous voyiez si la fin de ce que j’ai corrigé pour la Presse il y a deux mois, et le commencement de ce que je vous envoie aujourd’hui s’accordent bien.

Je m’étonne de n’avoir pas de vos nouvelles. Où en sommes-nous de nos derniers accords sur le Château des Étoiles ? Je sais bien que tout ce qui dépend de vous à mon égard sera accordé. Mais êtes-vous toujours le maître ?

J’avance beaucoup dans mon travail et je crains de vous arriver trop vite dans ma demande d’argent. Pourtant comment faire ? Il est bien entendu que, si cela ne se peut pas, vous me le direz bientôt et vous n’en annoncerez pas moins un roman de moi, que je vous ferai plus tard, quand vous en aurez besoin.

Bonsoir et bonne santé. Maurice m’a dit que vous faisiez une pantomime. Diable ! monsieur, vous allez sur mes brisées ! j’en ai fait beaucoup autrefois. Mais j’ai été dépassée par d’autres auteurs sur le théâtre de Nohant. Je retiens la vôtre : nous vous la jouerons quand vous viendrez ici.

À vous de cœur.
GEORGE SAND.

CDXXV

AU MÊME


Nohant, 30 janvier 1858.


Je suis contente, enchantée que vous soyez réinstallé à votre feuilleton. L’horizon que vous avez vu en noir s’est éclairci et tous vos amis en sont contents, moi surtout.

Quant au Château des Étoiles, ça ne peut pas s’arranger comme ça. Comment passerais-je l’été avec deux mille francs ? Rappelez-vous Nohant : il y a du monde et de la dépense ! Pour m’arranger du budget que vous m’offrez, il faudrait aller vivre à Gargilesse ; ce qui ne serait pas très désagréable, mais ce qui n’est possible que dans mes courts moments de vie de garçon. Donc, cherchez un autre problème, cher ami, ou dites-moi de chercher un autre titre à annoncer dans la Presse. J’aurai largement le temps de vous faire un roman pour l’époque où vous en aurez besoin, et je pense, d’ici à une quinzaine, vous dire mon titre.

Voilà, quant au Château en question, l’ultimatum non de ma volonté, mais de ma caisse. Livraison dans un mois ou six semaines et payement intégral comptant (approximatif, bien entendu, sauf à nous tenir mutuellement compte de la différence d’une petite somme). Publication en septembre, en octobre au plus tard. Et cet arrangement m’est encore onéreux, il retarde la vente au libraire de tout le temps qui va s’écouler avant la publication dans le journal. C’est là tout le sacrifice que je veux faire au plaisir très grand et très réel de n’avoir affaire qu’à vous.

En vous disant mes exigences, je sens bien qu’elles peuvent paraître excessives à la Presse. Donc, je n’insiste que pour vous dire que je voudrais bien faire autrement et que je ne peux pas. Répondez-moi donc tout de suite, cette fois ; car je reçois des offres, et il ne m’est pas possible de ne pas y répondre dans peu de jours.

Bonsoir, cher ami. L’attentat me chagrine beaucoup ; il va faire redoubler de rigueur contre une foule de gens qui n’y ont pas plus trempé que vous et moi. C’est ainsi que l’histoire humaine suit son cours toujours dans les mêmes errements et les mêmes fatalités.

À vous de cœur. Vous avez reçu les épreuves, n’est-ce pas ?

GEORGE SAND.

CDXXVI

AU MÊME


Nohant, 18 février 1858.


Cher ami, puisque la Presse a publié le titre du Château des Étoiles, dans le premier numéro de sa réapparition, et avant que nous ayons pu nous entendre définitivement sur l’époque du payement, je ne veux pas vous donner un démenti, et il faut conserver ce titre. J’en ai donné un autre au roman actuel ; avec de légères modifications, il n’y sera plus question d’étoiles. Je vais donc en disposer, conformément à votre entretien avec Émile Aucante, et conformément à son désir, vous laisser le titre que vous avez annoncé. Annoncez donc ; vous aurez le roman l’automne prochain, si vous êtes toujours à la Presse. La fin des Bois-Doré a-t-elle satisfait le public ? vos abonnés avaient-ils repris goût à ces pauvres abandonnés depuis deux mois ? c’est douteux. Moi, ici, je ne sais rien et n’ai le temps de rien savoir.

Il me semble que la Presse se tire assez habilement de la situation qui lui est faite et que Guéroult et M. Castille ne manquent pas de savoir-dire. Vous voyez souvent Guéroult, je présume ; faites-lui toutes mes amitiés ; c’est un de mes anciens bons camarades.

Si vous voyez madame Arnould, dites-lui que je crois qu’elle ne m’aime plus, car elle ne me donne pas signe de vie.

Bonsoir, cher ami ; je suis contente de la solution que j’ai pu trouver pour nos titres de roman. Ça arrange tout. À vous de cœur.

GEORGE SAND.


CDXXVII

À M. PAUL DE SAINT-VICTOR, À PARIS


Nohant, 3 mars 1858.


Quelqu’un vous dit-il, cher monsieur, ce que je vais vous dire ? Peut-être que non. Ces Parisiens sont si blasés sur leurs richesses ; ils sont d’ailleurs distraits par tant d’événements non littéraires et ils ont si peu le temps de vivre, qu’ils prennent leur plaisir sans songer à le signaler. Moi, au fond de ma solitude, je ne suis pas sans préoccupation et sans soucis ; mais, enfin, j’ai le temps de savoir ce que je lis et je peux prendre celui de le dire sur un bout de papier à ceux que je n’ai pas le plaisir de voir autour de moi.

Donc, je veux vous dire que vos feuilletons me paraissent de plus en plus des chefs-d’œuvre comme fond et comme forme. Ce ne sont pas des feuilletons, ce sont des écrits sérieux à méditer, des choses pleines de choses à chaque ligne, et dont la forme un peu débarrassée du trop grand luxe d’épithètes qui en gênait autrefois l’allure, devient incisive, claire et frappante, sans cesser d’être d’un brillant à éblouir. Le dernier article, sur la Fille du millionnaire, m’a paru valoir un gros livre. Moi qui ne joue pas à la Bourse et qui ne fais pas de pièce, j’ai été aussi intéressée à votre démonstration que si j’étais l’auteur ou le millionnaire.

Déjà vous aviez émis des idées très lumineuses sur ce sujet à propos de la Bourse de Ponsard : vous voyez que je vous suis. Je ne connais pas assez le mécanisme de l’argent pour savoir si vous soutenez une thèse qui ne prête en rien à la réplique ; mais, telle qu’elle est, elle est d’une clarté, d’une vigueur qui mérite l’examen des esprits les plus sérieux et qui doit laisser une page importante dans l’histoire économique.

Quand vous touchez à l’histoire, du reste, sous quelque aspect que ce soit, vous esquissez et peignez de main de maître. Il y a là le grand dessin et la grande couleur. J’espère toujours que vous nous ferez un livre entier, un livre d’histoire ; il le faut ! nous n’avons plus de ces historiens qui étaient en même temps des modèles de forme et qui étaient aussi bien de grands poètes que d’utiles chroniqueurs. Il y a de très grands talents ; Louis Blanc est le plus beau de forme, parmi les jeunes. Mais on peut encore autrement, et vous montrez une individualité si belle, que c’est un devoir de vous le dire. On ne se connaît jamais bien soi-même, peut-être ne savez-vous pas le prix des perles que vous donnez aux abonnés.

Ne me répondez pas, c’est toujours ennuyeux et embarrassant de répondre à des éloges. Les miens ne veulent pas de remerciement, ils sont trop sincères pour cela. Prenez que vous m’avez rencontrée dans une allée de jardin et que nous avons causé cinq minutes.

Tout à vous.
GEORGE SAND.


CDXXVIII

À SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLÉON (JÉRÔME)


Nohant, 12 mars 1858.


Chère Altesse impériale,

J’ai reçu amicalement votre envoyé. Je ne savais rien : je n’aurais pas voulu que mon pauvre ami s’adressât à vous qui avez tant à faire et qui faites plus que nous ne pouvez. Cependant, puisque ce brave cœur à eu confiance dans le vôtre, sans connaître votre situation, vous n’avez pas voulu qu’il eût espéré en vain et vous êtes un ange, voilà qui est bien certain. Vous placez, du reste, votre confiance dans un bien digne homme, vous le sauvez d’une situation où l’a mis son inépuisable charité, et sur laquelle spéculaient de mauvaises gens. Il en est comme fou de reconnaissance et de joie, et, moi, j’en suis profondément attendrie ; car, bien que vous lui disiez que c’est tout simple, je sais bien que les questions d’argent ne sont pas simples du tout en ce moment, dans quelque proportion qu’elles nous touchent. Tenez, vraiment vous êtes un être que l’on doit chérir autant qu’on l’estime, et la manière dont vous faites les choses est sublime de simplicité, puisque vous voulez que ce soit simple absolument.

Moi, je vous remercie pour mon compte : vous m’ôtez un des gros chagrins de ma pauvreté ; car je voulais racheter le petit avoir de mon pauvre vieux voisin pour le lui laisser, et je ne pouvais pas !

Soyez-en donc béni et croyez que je vous en aime davantage, si c’est possible.

GEORGE SAND.


CDXXIX

AU MÊME


Nohant, 25 mars 1858.


Chère Altesse impériale,

Je suis navrée du résultat général encore plus que de mes peines personnelles. Mais, en suivant votre devise : « Faire ce qu’on doit sans regretter sa peine et sans connaître le dépit d’échouer, » je sentais bien d’avance qu’il ne fallait pas espérer, et que les mauvais conseils étaient trop nombreux autour de celui dont l’état est d’être abusé. Je vous ai encore écrit hier ; c’est ce matin seulement que j’ai reçu votre lettre et celle de l’empereur.

Il n’y a donc plus rien à faire. Tout ce qui était possible, vous l’avez fait. Dieu vous en tiendra, compte. Il vous en tient compte déjà, puisqu’il vous rend votre excellent père, votre meilleur ami. C’est la pensée qui m’est venue tout de suite, en suivant dans les journaux les bulletins de sa santé. Je me suis dit que, pendant ces jours d’inquiétude, vous aviez pensé à ceux qui souffraient, et que cela vous avait porté bonheur.

Nos amis ont dû partir aujourd’hui. Comment ? avec quels égards ou quelles duretés ? je ne le sais pas encore. Je ne peux pas aller auprès d’eux leur serrer la main. On dirait que c’est une manifestation. Je les crois résignés et courageux. Je suis sûre au moins d’une chose : c’est qu’ils demandent à Dieu de les garder dans cette religion de douceur et d’humanité quand même, qu’à travers tant de chagrins, nous nous conseillons les uns aux autres depuis dix ans. Je n’ai pas pu leur dire directement ce que vous avez tenté et affronté pour eux ; mais ils l’ont bien deviné, et leur cœur s’en souviendra dans l’exil. Ils sont purs des projets subversifs et des trahisons dont on les accuse, c’est là leur consolation.

Et, toute la journée, tous les jours, j’ai parlé de vous avec mon fidèle tête-à-tête. Nous nous disions combien sont imprévues les éventualités de ce monde, et, tout souffrant, tout comprimé, tout peiné que vous êtes, nous ne vous désirions pas la funeste tâche d’avoir à gouverner un jour une société quelconque, en quelque lieu du monde que ce fût.

C’est un accès de misanthropie bien naturel que de désespérer d’une époque où on trouve tant de délateurs, de calomniateurs et de persécuteurs. On se met à chercher sur la terre un coin où on ait la liberté d’être honnête homme, et on est tenté d’aller, comme Alceste, le chercher au milieu des bois.

Enfin, prenez courage, vous qui êtes jeune, et qui verrez peut-être une meilleure génération grandir sous vos yeux. Si quelque chose doit vous réconforter, c’est que vous serez compris et aimé de tout ce qui vaut encore quelque chose.

Bien à vous de cœur et d’affection.
GEORGE SAND.

CDXXX

À M. ERNEST PÉRIGOIS, À Turin[37]


Nohant, 17 avril 1858.


J’ai été bien contente d’avoir enfin de vos nouvelles, cher ami. Donnez-m’en souvent, je n’y vois pas le moindre inconvénient pour moi ; il y en aurait, que je m’en soucierais peu.

J’aspire à pouvoir m’en aller ; le Piémont est mon Italie de prédilection, et je vous envie d’être là. Vous vous étonnez sans doute de mon spleen ; il est réel et profond. Je sais bien que tout passe et que les situations les plus tendues se détendent par leur excès même ; mais je vieillis, et, pour le peu d’années valides qui me restent, j’ai soif de repos et de douceur dans les relations. Vous éprouvez déjà que celles de là-bas sont plus cordiales et plus confiantes qu’elles ne peuvent l’être chez nous désormais. Vous ressentirez chaque jour davantage combien l’Italien du Nord est aimable, vivant et généreux.

J’ai envoyé tout de suite votre lettre à Angèle et je l’ai vue ce soir : elle revenait du Coudray. Soyez sûr que sa vaillance est à la hauteur des chagrins et du devoir de sa situation ; elle est active et résolue. Fallût-il beaucoup souffrir pour vous suivre, elle souffrirait sans se plaindre. Mais, Dieu merci, si vous l’appelez, elle n’aura pas à regretter le pays, du moins en tant que pays. On regrette toujours ses amis ; mais on en fait aisément de nouveaux à vos âges, et vous en trouverez dans ce pays de liberté. Vos fanfants auront, certes, un meilleur climat qu’à la Châtre, et ils deviendront plus forts et plus beaux encore sous ce beau ciel. Je parle comme si votre exil devait durer longtemps, chose que je ne crois pas ; mais je parle comme si j’étais à votre place, parce que j’ai gardé du Piémont un si cher souvenir, que, si je m’y installais une fois, il me semble que je n’en voudrais plus revenir de sitôt.

J’ai vu aussi, ce soir, les Duvernet, à qui j’ai fait part de votre lettre. Charles a toujours l’espérance de guérir, et il semble, aux prescriptions de son grand oculiste, qu’il y ait, en effet, une chance encore à espérer. Dans tous les cas, il ne s’affecte pas autant que nous le craignions. Il se distrait en dictant des opuscules littéraires qui l’amusent. Il a pris très vite l’habitude de dicter, et c’est, pour lui, un plaisir assez vif, et dont il parle avec feu. Il aime à faire lire ses petites comédies, et, comme de juste, nous les écoutons avec beaucoup d’intérêt et d’encouragement.

J’ai reçu des nouvelles de Francœur[38]. Il a fait, je crois, un rude voyage. Mais enfin il respirait librement quand il m’a écrit, et son moral n’était nullement affecté. Il était à Philippeville, ne sachant encore où on le fixerait, et comptant trouver à travailler partout, vu le bon accueil des populations. Les autres étaient aussi arrivés à bon port.

Courage, mon enfant ! Souffrir est notre état, et il faut bien l’accepter sans regret, puisque de certaines satisfactions de bourse et de ventre ne sont pas de notre goût. La vie n’est pas arrangée pour que ceux qui mettent l’esprit au-dessus de la matière ne souffrent pas : ce sont les revenants-bons d’une situation que nous avons acceptée d’avance, le jour où nous avons cru à l’esprit de Dieu agissant dans l’humanité ; et nous savions bien que nous serions payés dans ce monde en calomnies et en actes de rigueur, tant que l’humanité repousserait Dieu. C’est là son mal. Le genre humain est à la violence, aux attentats mutuels, et à ceux qui les réprouvent et qui rêvent la fraternité, on répond : « Bah ! ce n’est pas possible, vous ne pouvez pas ne pas haïr. »

Triste temps, mon Dieu Mais perdrons-nous la foi ? Non certes ! ne nous repentons jamais de n’avoir pas mérité ce que nous souffrons. C’est dans une conscience solidement pieuse que nous trouverons le remède au découragement, et je me bats contre la tristesse qui s’est emparée de moi, en me disant à toute heure : « Qui peut m’empêcher d’aimer et de croire ? »

Comptez, cher enfant, que l’éloignement ne changera pas le cœur de vos amis et que le mien vous bénit tendrement et maternellement.

G. SAND.


CDXXXI

AU MÊME


Nohant, 23 avril 1858.


Cher enfant, Angèle m’envoie votre lettre du… sans date, celle où vous exprimez de l’inquiétude et de l’impatience de n’avoir pas de nos nouvelles. J’espère qu’à présent tout vous est arrivé et que, s’il y a eu retard, la cause doit être attribuée par vous à toute autre chose que la négligence. J’ai envoyé, il y a quelques jours, le lendemain de votre lettre à moi, une longue lettre de moi pour vous à Sol[39] ; l’avez-vous reçue ? Quant à Angèle, elle n’a fait, je crois, que vous écrire depuis votre départ. Mais il fallait s’attendre à cette épreuve des premiers envois. Quand on se sera bien assuré que vous ne vous entretenez pas de politique, on laissera aller ses lettres.

Soyez donc en repos, tout votre monde va bien et s’apprête, je pense, à vous rejoindre. Personne ne vous oublie, on pense à vous et on vous aime. Sol s’apprête à partir le 26, dit-elle ; elle est souffrante et je l’engage bien à attendre deux ou trois jours de plus. Je ne sais si elle m’écoutera.

Le printemps est splendide ici, cette année. La nature semble se rire de nos douleurs. Mais elle doit être encore plus belle là-bas. Vous ne me parlez pas de l’aspect des environs. Je pense bien que vous n’avez pas encore eu le temps de les parcourir ; mais, de la ville, on voit, je crois, le cadre des montagnes. Parlez-m’en et décrivez-le-moi un peu. J’ai tant d’envie d’aller vous rejoindre ! Mais je ne peux pas encore, et toute la campagne que je vais faire se bornera, pour le moment, à Gargilesse. Il n’y a rien de nouveau, que je sache, au pays ; l’épidémie quitte la ville et sévit à Saint-Martin.

Francœur est à Guelma, par Bone, province de Constantine, Algérie. C’est l’adresse qu’il me donne comme définitive. Il a trouvé de l’ouvrage tout de suite. Il est libre, dans la commune ; mais cette commune est, dit-il, grande comme tout le département de l’Indre. Le pays est admirable. Il paraît enthousiasmé de cette nature féconde, et résigné avec la force d’âme que lui donne son inaltérable douceur. Artem Plat est là aussi, et espère trouver de l’occupation comme médecin. Si vous leur écrivez, vous leur ferez grand plaisir.

Bonsoir, cher et bien-aimé enfant. Ne soyez plus inquiet.

Remerciez pour moi le comte Alfieri des sympathies qu’il vous témoigne, et madame Cornaro de celles qu’elle veut bien avoir pour moi.


CDXXXII

AU MÊME


Gargilesse, 30 mai 1858.


Mon cher enfant, vous êtes bien aimable de m’écrire de bonnes longues lettres, et, moi, je n’osais pas vous écrire, vous voyant écrasé de correspondances ; mais sachez bien, une fois pour toutes, que vous n’avez à me répondre que quand vous avez le temps, quand c’est un plaisir et non une fatigue.

C’était de très bonne foi, et nullement pour vous dorer la pilule que je vous enviais votre lieu d’exil. Dans mes souvenirs, ce pays est resté un beau rêve, et puis je vois que je suis l’opposé de vous, en fait de goûts pour la nature. J’ai la passion des grandes montagnes, et je subis, depuis que je suis au monde, les plaines calcaires et la petite végétation de chez nous avec une amitié réelle, mais très mélancolique. Mon foie gémit dans cet air mou que nous respirons, et j’y deviens le bœuf apathique qui travaille sans savoir pour qui et pour quoi. Quand je peux sortir de là, ce qui est maintenant bien rare, quand je peux voir des sommets neigeux et des précipices, je change de nature, mon foie disparaît, mon travail s’éclaire en moi-même et je comprends pourquoi je suis au monde. Je ne prétends pas expliquer le phénomène, mais je l’éprouve si subit et si complet, que je ne peux pas le nier.

Et puis j’ai la haine de la propriété territoriale, je m’attache tout au plus à la maison et au jardin. Le champ, la plaine, la bruyère, tout ce qui est plat m’assomme, surtout quand ce plat m’appartient, quand je me dis que c’est à moi, que je suis forcée de l’avoir, de le garder, de le faire entourer d’épines, et d’en faire sortir le troupeau du pauvre, sous peine d’être pauvre à mon tour ; ce qui, dans de certaines situations, entraîne inévitablement la déroute de l’honneur et du devoir.

Donc, je ne tiens pas à ma terre et à mon endroit, et, quand je suis sur la terre et dans l’endroit des autres, je me sens plus légère et plus dans ma nature, qui est d’appartenir à la nature, et non au lieu. Comme je vous sais très poète, je m’imaginais donc que le grand pays, le nouveau, la montagne, le parler que l’on ne comprend pas (musique mystérieuse qui vous jette dans un monde de rêveries et vous fait croire parfois qu’on entend des dialogues et des chants superbes, à la place des plates réalités que l’on entendrait si on comprenait), je me figurais enfin que tout cela vous étourdirait sur le chagrin des séparations momentanées et sur la vive contrariété de laisser en place les affaires personnelles, c’est-à-dire les devoirs domestiques. Mais tout cela ne vous a pas distrait et vous vous laissez aller à la nostalgie, sans songer que c’est nous, les enfermés de France, qui sommes les plus attrapés, puisqu’on fait la solitude autour de nous, en nous disant « Restez là ! vous n’avez pas mérité de partir… »

Je reprends à Nohant (7 juin) cette lettre commencée et même finie à Gargilesse, mais dont toute la fin est non avenue. Je voulais l’emporter à la Châtre ; mais, mon séjour là-bas s’étant un peu prolongé, j’ai voulu ne pas vous envoyer mon griffonnage avant d’avoir vu Angèle et les petits, afin de vous parler d’eux, et de faire que ma lettre vous soit agréable. Je les ai donc vus ce soir, ou hier soir (car il est une heure du matin) et je les ai trouvés tous quatre beaux, frais, roses, gentils à croquer ; Georges très drôle et faisant la conversation d’une façon très comique. Il est trop mignon entre les deux petites qu’il mène, chacune d’une main, dans les allées pleines de roses de votre petit jardin.

La jolie nièce[40] (fille de Valérie) était avec eux, gracieuse et élégante comme toujours. Tout ce petit monde, si beau et si paré (c’était la Fête-Dieu, je crois), me faisait penser qu’il y a des gens plus navrés que vous, mon pauvre enfant ! Vous reverrez tout cela, et, moi, je n’élèverai plus rien sur mes genoux, que les enfants des autres. Sol a fini la vie de ce côté, et Maurice semble ne vouloir jamais la commencer. Et puis, d’ailleurs, aimerais-je les nouveaux comme j’aimais celle[41] qui est allée si loin, si loin, que je ne la rejoindrai pas dans ce monde ?

Mais parlons de vous et de cette Belgique où vous voilà, je le vois, décidé tout à fait à aller. Angèle m’apprend que c’est arrangé. Donc, adieu mes projets d’Italie ; car je ne crois pas qu’on me permette d’aller vous voir là-bas. Et puis ce milieu qui est enragé de pouvoir et qui n’est pas socialiste du tout, ne me va guère. Enfin, vous le voulez ! Vous avez sans doute de fortes raisons tout à fait en dehors de la politique, et je m’imagine les deviner, et, si je devine bien, hélas ! vous n’avez peut-être pas tort. Ce qui me console, c’est que, si l’hiver endommage les enfants, vous retournerez vite à Aix, où je m’imaginais que vous seriez bien tout à fait. Ne vous fermez point cette porte au moins, je vous en supplie ! ne quittez pas M. de Cavour sans remerciements et sans lui dire que des affaires personnelles vous appellent ailleurs, mais que vous reviendrez probablement réclamer son bon vouloir. Cela ne coûte rien et n’engage à rien.

Bonsoir, mon cher enfant ; j’espère avoir de vos nouvelles avant que vous quittiez Turin, et je me hâte de fermer ma lettre pour qu’elle ne tourne pas à l’in-octavo, et qu’elle vous parvienne avant votre départ.

À vous bien tendrement.


CDXXXIII

À MADEMOISELLE LEROYER DE CHANTEPIE,
À ANGERS


Nohant, 5 juin 1858.

Il n’y a pas, je crois, d’âme plus généreuse et plus pure que la vôtre, et elle ne serait pas sauvée ! Ce dogme catholique vous tue, et, si je vous dis qu’il faut en sortir, vous n’aurez peut-être plus ni amitié pour moi, ni confiance. Pourtant, c’est ma conviction, le dogme de l’enfer est une monstruosité, une imposture et une barbarie. Dieu, qui nous a tracé la loi du progrès et qui nous pousse malgré nous, nous défend aujourd’hui de croire à la damnation éternelle ; c’est une impiété que de douter de sa miséricorde infinie et de croire qu’il ne pardonne pas toujours, même aux plus grands coupables.

Je vous croyais autrefois heureuse par la foi catholique, et les croyances douces et tranquilles dans les belles âmes me paraissent si sacrées, que je vous disais : « Allez à tel prêtre, ou à tel philosophe chrétien, ou à tel ami qui vous semblera propre à vous rendre l’ancienne sérénité où vos nobles sentiments ont pris naissance et force. »

Mais voilà que le doute est entré en vous, et que la voix du prêtre vous jette dans une sorte de vertige. Quittez le prêtre et allez à Dieu, qui vous appelle, et qui juge apparemment que votre âme est assez éclairée pour ne pouvoir plus supporter un intermédiaire sujet à erreur.

Ou, si l’habitude, la convenance, le besoin des formules consacrées vous lient à la pratique du culte, portez-y donc cet esprit de confiance, de liberté et de véritable foi qui est en vous. Préservez-vous de cette idée fixe qui vous ronge et qui vous éloigne de Dieu. Dieu ne veut pas qu’on doute de soi-même, car c’est douter de lui. Votre pauvre Agathe était bien touchante et vous avez été son ange gardien. Pour cela seul, vous avez mérité que Dieu vous aime particulièrement et vous retire de vos doutes ; mais il faut aider à la grâce, et c’est ce que vous ne faites pas quand vous laissez ces fantasmagories de néant et de perdition vous envahir. C’est cela qui est coupable, et non pas les actions de votre vie ni les élans de votre cœur.

Je vous disais, il y a quelques années : Allez à Paris ! mais Paris est devenu un gouffre de luxe et de vie factice, et vous avez laissé passer du temps. Chaque année, à nos âges, rend plus pénible le changement de régime et d’habitudes. Seulement vous devriez aller à Paris de temps en temps, ne fût-ce que quelques jours chaque année. Vous aimez les arts, la musique, tout cela vous serait bon et dissiperait ces vapeurs que la vie monotone engendre fatalement. C’est de la distraction et l’oubli de vous-même qu’il vous faut.

Croyez bien, mademoiselle, que je suis reconnaissante et honorée de votre amitié et que je vous suis sincèrement et fidèlement dévouée.

GEORGE SAND.


CDXXXIV

À MAURICE SAND, À PARIS


Nohant, 10 juin 1858.


Mon enfant,

J’ai commencé ton album fantastique[42] et j’ai reçu tes dernières lithographies. Il me faut savoir un dernier point : c’est si l’éditeur et toi avez adopté un ordre de classement pour les sujets. Dans ce cas, numérote de mémoire tes douze planches et envoie-moi cette liste. Sinon, j’aimerais mieux classer moi-même pour donner de la variété et une espèce de lien. Tu n’as pas répondu à Manceau pour les fac-simile[43] sur lesquels il t’a écrit en te demandant réponse. Peut-être recules-tu devant le temps qu’il juge nécessaire et qui manque chaque jour davantage, à mesure que les pourparlers se prolongent. Moi, j’avoue que je ne vous verrais pas tous deux, sans un peu d’effroi, entreprendre ce piochage enragé, le couteau sur la gorge. Et puis, quoi qu’il en dise, lui, je crains qu’en travaillant comme deux forçats, vous n’arriviez pas ; car il ne me paraît pas prévoir le chapitre des accidents, qu’il faudrait toujours faire entrer en ligne de compte. Je ne crois pas qu’il puisse faire toute la besogne sans ton aide, et ne seras-tu pas rebattu de ce même travail dont tu sors d’en prendre ?

Émile me dit que l’on cherche des combinaisons. Eh bien, puisque ce n’est pas conclu, je pense aussi à ma part de travail. Je ne recule pas, pour te rendre service, devant l’ennui des recherches et le peu de plaisir de ce genre de récréation ; mais, vu la quantité de texte que l’on demande, je suis très inquiète, et crains de ne pas arriver à bien. C’est déjà beaucoup qu’un album de moi, genre fantastique ! Un second, si le premier n’a pas grand succès comme texte, ne sera-t-il pas mal accueilli ? souviens-toi que le public m’a toujours assez peu secondée, et souvent lâchée tout à fait, dans les tentatives que j’ai faites pour sortir de mon genre.

Il a beaucoup sifflé Pandolphe, qui nous paraissait gai et gentil, et qu’il n’a pas trouvé amusant du tout. Cela ne m’a pas encouragée à reprendre cette veine. Depuis huit jours, je ne fais que penser à ce que je pourrai dire sur ces personnages[44], qu’il faudrait si bien trousser, et je crois qu’il y faudrait un chic et une crânerie qui ne sont ni de mon sexe ni de mon âge. C’est Théophile Gautier ou Saint-Victor qui feraient le succès d’un pareil album. À leur défaut, Champfleury vaudrait encore mieux que moi. Le nom même vaudrait mieux. « Ah ! un album de Champfleury ? ça va être amusant ! — Tiens, un album de madame Sand ? Oh ! madame Sand n’est pas gaie… ça va être aussi ennuyeux que Pandolphe, Comme il vous plaira, etc. Ce n’est pas son affaire, les masques ! »

J’entends cela d’ici, et, comme il ne s’agit pas de moi là dedans, que j’enterrerais ton travail sous la chute du mien ; j’en suis très inquiète et je crains d’en être d’autant plus paralysée. Songes-y bien, la chose faite par un autre coûterait moins cher, — grande considération pour l’éditeur et pour toi ! — et aurait, à coup sûr, beaucoup plus de succès. Réponds-moi sur tout cela. Champfleury a donné sa clientèle à Émile. Émile arrangerait ça tout de suite avec lui, ou avec Gautier, ce qui vaudrait encore mieux.

J’aime beaucoup les marins couverts de neige qui s’éventent avec leur chapeau. Ici, voilà enfin de la fraîcheur et un peu de pluie ; beaucoup de bruit pour rien, c’est-à-dire quatre heures de tonnerre pour trois gouttes d’eau.

Bonsoir, mon Bouli ; je te bige mille fois.


CDXXXV

À M. CHARLES PONCY, À TOULON


Nohant, 19 juin 1858.

J’ai reçu le Frère et la Sœur[45], et cela m’a rappelé une grosse rancune que j’ai eue et qui me revient contre les directeurs de l’Odéon[46] ; des amis pourtant, et de braves amis à tout autre égard, mais qui, après m’avoir positivement promis dix fois de faire jouer cette pièce, n’ont jamais su pouvoir, tandis qu’ils se laissaient imposer, par toute sorte de considérations de position et de camaraderie, une foule d’œuvres infiniment moins bonnes. Et leur direction a fini sans qu’ils aient trouvé place pour cette chose si courte et si facile à monter ! Ils sont à l’Opéra maintenant.

Enfin, voilà votre œuvre imprimée ! Merci de la dédicace, mon cher enfant. Je trouve la pièce très améliorée, et, en ne me plaçant plus au point de vue de la représentation, je retire ma critique et j’en trouve la lecture très attrayante. Vos personnages causaient avec un peu trop de recherche pour la scène. Dans un livre, c’est autre chose : on parle comme on veut parler, et c’est cette grande liberté du livre, ce grand esclavage de la mise en scène qui m’ont fait revenir au roman avec plaisir, sauf à essayer plus tard de retourner au théâtre si le cœur m’en dit.

Il y a bien longtemps que je ne vous ai donné de nos nouvelles. Nous avons eu de gros chagrins dans ce dernier coup de main qui nous a encore jeté hors de France plus d’un de nos meilleurs amis, coupables apparemment de s’être tenus tranquilles. — J’en ai été malade de chagrin et d’indignation. — Mais on ne doit pas parler de cela, si on veut que les lettres parviennent. Je présume d’ailleurs que, chez vous, les choses se sont passées de même.

Maurice est encore à Paris, occupé de travaux que je donne au diable ; car j’ai faim et soif de le voir. Il va arriver j’espère… Sol… est à Turin, où elle se remet très bien de sa santé détraquée. Émile est à Paris, créateur d’une agence excellente, dont il devait vous envoyer le prospectus. Vous ne m’en parlez pas ; donc, je vous l’envoie et vous engage à lui donner votre clientèle. Je pense qu’il réussira et qu’il rendra de grands services aux artistes par son intelligence, son honnêteté et sa connaissance des affaires.

Bonsoir, chers enfants. Je vous embrasse tendrement tous trois. Je suis contente que Christian Waldo[47] vous amuse.


CDXXXVI

À M. FERRI-PISANI, À PARIS


Nohant, 28 juin 1858.


Monsieur,

Je suis chargée par Maurice, qui s’honore de votre sympathie, de vous parler d’une grande affaire que je viens de me faire expliquer par lui et par une personne fondée pour en poursuivre la réalisation.

C’est une très grande et importante question, qui déjà, je le présume, est à l’étude entre vos mains, si vos fonctions auprès du prince comportent maintenant, comme je l’espère, l’examen des questions vitales de l’Algérie. Je crois donc qu’il est absolument inutile que je vous en entretienne, d’autant que cinq minutes de votre attention sur les pièces vous auront donné plus de lumière qu’un volume de moi.

Cependant, si, au milieu du hourvari de l’installation et des importunités des solliciteurs, cette affaire ne se présentait pas vite, sous vos yeux, elle pourrait courir à la mauvaise solution qu’elle a déjà subie et qu’il appartient au prince de ne pas sanctionner sans un sévère examen.

Il s’agit des intérêts d’une population entière, d’une illégalité à ne pas consacrer, et des intérêts de l’État, engagés dans une dépense inutile de beaucoup de millions. Donc, il s’agit, avant tout cela, des intérêts moraux du prince et d’un des premiers devoirs de la mission qu’il vient d’accepter. Voilà pourquoi j’ai pris tout de suite à cœur cette question dès qu’elle m’a été exposée ; et, comme il importe beaucoup qu’elle soit une des premières qu’il examine, je vous demande d’écouter, pendant dix minutes seulement, mon ami Émile Aucante, qui la connaît à fond et qui sait parfaitement la résumer en peu de mots. C’est un homme sérieux qui sait la valeur du temps et une conscience à l’abri de toute préoccupation personnelle. Ce qu’il est chargé de demander est un bienfait général, et non point une faveur particulière ; c’est une enquête, c’est un travail et une décision ministérielle ; c’est le redressement d’une erreur qui intéresse trente mille habitants de l’Algérie.

Les pièces ont été présentées à l’empereur trop récemment pour avoir obtenu une solution. Il dépendra peut-être de vous qu’elles ne subissent pas l’agonie de leur numéro d’ordre, et qu’elles prennent la place qui leur appartient par leur importance.

Je vous demande pardon de ne pas mieux savoir me résumer moi-même, et de vous dire cela en trop de mots. Mais il n’en faut qu’un pour vous dire l’amitié qu’on se permet d’avoir ici pour vous.

GEORGE SAND.

CDXXXVII

À M. FRÉDÉRIC VILLOT, À PARIS


Nohant, 4 septembre 1858.


Cher monsieur,

On me prie de faire passer sous les yeux de Son Altesse une nouvelle note relative à l’affaire du chemin de fer de Blidah. Cette note me paraît trop sérieuse pour ne pas être soumise à ses réflexions, et j’espère que le grand événement administratif de la suppression du gouvernement général va donner au prince la liberté de faire justice.

Je me réjouis beaucoup, sous tous les rapports, de cette augmentation nécessaire de son autorité. J’espère qu’il pensera à mes pauvres amis littéralement déportés en Afrique. Parlez-lui, je vous en supplie, de Patureau-Francœur, qu’il avait déjà sauvé, et que le farouche ministère de la dernière réaction a exilé, interné en Afrique, dans un climat impossible, où le plus courageux des ouvriers ne trouve pas à gagner sa vie. Pendant ce temps, sa femme et ses cinq enfants meurent de faim. Et c’est un homme d’élite, comme caractère et comme intelligence, que ce Patureau. Il haïssait l’attentat, il s’abstenait de toute opinion d’ailleurs, ayant tout sacrifié au devoir de nourrir sa famille. On l’a martyrisé dans un cachot, puis envoyé comme un ballot dans le plus rigoureux exil, à Guelma.

J’ai demandé au prince si je devais m’adresser au nouveau ministre ou à l’empereur lui-même, pour obtenir que cet ouvrier précieux, cet ami dévoué, nous fût rendu ; ou, tout au moins, si on pouvait le faire libre sur la terre d’Afrique, afin qu’il pût trouver de l’ouvrage et faire venir sa famille auprès de lui. Le prince, ordinairement si exact et si bon pour moi, ne m’a pas répondu.

Je n’ose pas l’importuner. D’une part, il doit être très occupé ; de l’autre, je lui ai peut-être déplu, en lui disant que je resterais l’amie d’une personne très affligée qui avait besoin, plus que jamais, des consolations de l’amitié. Je faisais pourtant avec impartialité, avec justice, je crois, la part des excès momentanés du dépit et du chagrin.

Je vous demande de m’éclairer sur ma situation auprès de Son Altesse. Je n’affiche pas une sotte fierté ; mais j’ai l’amitié discrète, et, quand je crois m’apercevoir qu’elle ne l’est plus, je regarde comme un grand service qu’on veuille bien me le dire. Rien ne me fâche, parce que ma personnalité et mes intérêts ne sont jamais en jeu ; mais j’avais mis mon devoir à obtenir du prince le salut de mes amis malheureux et brisés : c’est lui qu’il m’eût été doux de remercier et de faire bénir par leurs familles. Je ne croyais donc pas être importune. J’espère encore, parce que le prince a bien voulu dernièrement faire placer M. Gabelin, victime d’une affreuse injustice. Je l’en ai remercié aussitôt que je l’ai su. Mais je ne sais pas s’il reçoit les lettres qu’on lui adresse rue Montaigne.

Certes, je n’exige pas, pour avoir foi en lui, qu’il m’écrive quand il n’en a pas le temps ; mais priez-le de me faire savoir, par un mot, ce que je dois tenter, ou espérer pour mon pauvre Patureau. Et, si c’est vous qui me transmettez ce mot, je serai doublement contente de recevoir de vos nouvelles et un bon souvenir de votre amitié, sur laquelle, vous voyez, je compte toujours.

GEORGE SAND.


CDXXXVIII

AU MÊME


Nohant, 12 septembre 1858.


Merci de votre bonne réponse, cher monsieur. Son Altesse a bien voulu, par le même courrier, m’en confirmer les excellentes expressions. Je vous dois et je vous porte cordialement de la reconnaissance pour votre précieuse intervention à propos de mes amis. Mais vous voilà encore forcé de me répondre trois lignes. Dans la note que vous m’avez envoyée pour Patureau, je trouve une obscurité sur laquelle je voudrais être éclaircie, avant de conseiller à celui-ci une localité en Afrique. La note dit bien : En quelle partie de l’Algérie veut-il aller ? mais, dans l’offre généreuse de quarante-neuf hectares, il n’est pas dit qu’il peut les demander n’importe dans quelle province. Puisque, sur les versants du Ressalch, près Sidi-bel-Abbès, province d’Oran, il y a, d’après les renseignements fournis par mon neveu[48], beaucoup de bonnes terres disponibles, j’aurais conseillé à Patureau de s’y rendre, et de demander de la terre par là, où mon neveu et lui, bien que ne se connaissant pas encore, eussent pu se rendre utiles l’un à l’autre. Mais j’ignore si je dois donner cet avis ; cela dépendra du bon plaisir de Son Altesse, et je vous demande ce mot d’explication, qui ne vous coûtera qu’une question à faire et une réponse à transmettre.

Je considérerai comme un grand bonheur pour Patureau de pouvoir s’établir en Afrique, loin des passions de localité, et au sein d’une grande nature qu’il est capable d’apprécier et de seconder. C’est une véritable satisfaction de cœur que je dois là au prince et à vous, mon très gracieux avocat ; je vous en remercie bien, bien, et vous prie de me pardonner mes redites. Pour tout le reste, merci encore, aussi et toujours ! Quand j’irai à Paris, me demandez-vous ? mon exil n’est pas volontaire. Mais la librairie agonise, et on ne peut pas se figurer la gêne et le surcroît de travail de ceux qui vivent de leur plume. Il faut dire cela en confidence à ses amis et qu’ils ne le redisent pas ; car, malgré l’exemple d’un grand poète, je n’admets pas que les poètes ne sachent pas se résigner à manquer d’argent. N’est-ce pas leur état ? Tout le chagrin de l’exil serait l’oubli de ceux que l’on aime ; mais, pour votre part, vous me dites qu’il n’en sera pas ainsi, et je n’ai pas à me plaindre, du reste, des bonnes âmes que j’ai rencontrées sur mon petit chemin.


CDXXXIX

À M. VICTOR BORIE, À PARIS


Nohant, 13 octobre 1858.


Mon cher vieux, nous regrettons que tu n’aies pu rester davantage avec nous. Tâche de t’affranchir pour qu’on te voie plus souvent.

Lambert part vendredi. J’ai longuement causé avec lui. Il est fort abattu. Je suis d’avis qu’il essaye le théâtre, à condition qu’il ne renoncera pas à la peinture. Je lui ai offert de rester ici tant qu’il voudrait ; mais il ne croit pas que cela lui soit utile.

J’aime beaucoup l’idée des vrais moutons sur la scène. Je présume qu’on leur mettrait un petit sac sous la queue ; car ces animaux-là fonctionnent continuellement. Je n’aime pas le titre de Georgine pour une bergerie. Bref, je n’ai songé ni à cette pièce-là, ni à aucune autre. Embrasse Plouvier pour nous. Dis-lui que nous espérions le voir et qu’il devrait bien venir. Envoie-moi tout de suite le dictionnaire de Landry. Dis à Émile de te le solder.

Et des fleurs, envoies-en aussi ; on les adore ici, et, moi, je m’abrutis à les regarder.

Je dis que je ne songe à aucune pièce. Si fait, je songe à un canevas pour le théâtre de Nohant ; car on s’est décidé à jouer une fois, quand on serait arrivé à la moitié des gravures[49], c’est-à-dire dans quinze jours ; que n’es-tu là pour faire l’enchanteur ou le fort détachement de bleus !

Bonsoir, mon cher gros, tous les barbouilleurs t’embrassent, et moi aussi. J’espérais te retrouver à table à déjeuner le jour de ton départ, mais le Polonais[50] t’a enlevé ! Ne sois pas trente-sept ans sans me redonner de tes nouvelles.

G. SAND.


CDXL

À M. FERRI-PISANI, À PARIS


Nohant, 21 octobre 1858.


Cher monsieur,

Je vous expédie un petit ballot contenant deux puffs ou poufs (Dieu sait l’orthographe d’un pareil mot !) que je vous prie de confier à un tapissier, lequel, sur votre commande, les montera à mes frais, avec les franges assorties au meuble de Bellevue. Quand j’ai commencé ce travail avec l’intention de l’offrir au prince, je ne savais pas qu’il lui passerait par la tête d’avoir une maison d’Horace avenue Montaigne : autrement, j’aurais composé tout ce qu’il y a de plus romain. Mais, en terminant mon étude de fleurs au gros point, je me suis dit que des fleurs sont toujours à leur place à la campagne. Seulement j’ai vu le meuble de Bellevue couvert de housses, et je ne saurais pas dire à un tapissier comment il faut monter mon ouvrage pour qu’il s’harmonise tant soit peu avec le reste. Veuillez dire à Son Altesse, en lui faisant agréer mon travail d’aiguille, que j’ai fait tous ces points en pensant à lui et aux femmes de mes pauvres exilés dont il a séché les larmes.

Je vous envoie la demande en concession de Patureau. C’est vous qui avez bien voulu vous charger de faire expédier l’affaire le plus tôt possible et je la mets sous vos auspices. J’espère que la formule de considération de mon pauvre vigneron ne paraîtra pas irrespectueuse au prince. C’est certainement ce que le brave homme a cru dire de plus respectueux. C’est décidément à Jemmapes qu’il désire se fixer ; mais il eût fallu sans doute qu’il désignât la localité. Comment eût-il pu le faire ? on ne lui a pas permis de voir et de s’informer. On l’a réexpédié en France tout de suite. Il a jeté, seulement en passant, un regard sur un beau pays, et on lui a dit qu’il y avait là les dix-huit vingtièmes des terres à concessionner. Que faut-il qu’il fasse pour mettre sa demande en règle ?

Peut-être un mot de Son Altesse impériale, qui ordonnerait purement et simplement un très bon choix aux autorités locales compétentes, suffirait-il pour abréger et lever la difficulté. On a dit à Patureau qu’aux environs de Sidi-bel-Abbès (et il faut peut-être que vous sachiez incidemment ce détail), une masse de colons espagnols écartaient à coups de couteau les colons français. Le renseignement paraissait sérieux. Patureau, qui n’est pas guerrier, a donc reculé devant la lutte ; c’est pourquoi il n’a pas persisté dans le désir d’être le voisin de mon neveu, l’ancien spahi, qui, lui, se moque des Espagnols comme des Arabes.

À cette demande de concession, je joins la demande du même Patureau au ministre, que Son Altesse a promis de vouloir bien appuyer, à l’effet d’un séjour de deux mois de notre exilé, dans sa famille. Si vous voulez bien la faire remettre à M. Hubaine[51], je crois que c’est lui qui est chargé de la faire tenir au ministre.

Il me reste à vous parler de l’affaire Sarlande, dont vous avez promis à Maurice et à moi de vouloir bien ne pas cesser de vous occuper. On m’écrit que le tracé du chemin de fer d’Alger à Blidah et Oran, soutenu par Sarlande, a été adopté. Je ne le crois pas encore, parce que, si cela était, sachant combien je m’intéresse à lui, je suis sûre que vous auriez eu l’obligeance gracieuse de me le faire savoir. Dans tous les cas, je suis toute disposée, par la connaissance que j’ai du caractère et de la position de M. Sarlande, à lui servir d’avocat auprès du prince pour qu’il obtienne la concession de ce chemin de fer. On m’écrit aussi qu’il y a de nombreux concurrents pour cette demande, voulant tous, avant tout, qu’on leur garantisse tout de suite l’intérêt de cinq pour cent sur soixante millions, tandis que Sarlande, qui est un des notables de l’Algérie, et qui a déjà fait plusieurs traités avec les chefs de bureau du ministère, offre à l’État cet avantage, de ne demander la garantie d’intérêts qu’au fur et à mesure de l’exécution des travaux. Enfin, comme c’est grâce a la persévérante et intelligente réclamation de M. Sarlande pour cette ligne, et pour les intérêts des populations qu’il représente, qu’elle l’a emporté dans un esprit sérieux et attentif comme celui du prince-ministre, je pense qu’il doit avoir bonne chance auprès de Son Altesse impériale, si vous voulez bien encore lui servir d’avocat et obtenir pour lui une audience de Son Altesse.

Cependant, il se peut que Son Altesse ait disposé déjà de cette concession, et vous me comprenez assez pour savoir qu’à aucun prix je ne voudrais faire le métier d’importun, qui consiste à demander ce qui ne peut être obtenu et à mettre une personne amie, si haut placée qu’elle soit, dans l’ennuyeuse nécessité de dire non.

Vous pouvez faire que je ne joue pas le rôle d’ennuyeuse et que celui d’ennuyé soit épargné au prince, en me disant, courrier par courrier, s’il est temps encore pour M. Sarlande de solliciter, et si son instance pourrait être écoutée, vu que, dans le cas contraire, je pourrais épargner aussi à mon client des démarches inutiles. M. Sarlande, ancien avocat, s’exprime très clairement et est si bien au courant des questions relatives à cette affaire et à l’Algérie en général, que, dans tous les cas, Son Altesse ne perdrait pas son temps à l’écouter une demi-heure.

Pardonnez cette longue lettre : je suis un auteur à longueurs ; mais ma reconnaissance est aussi durable que mon style est durant. Endurez-le avec votre bienveillance ordinaire et croyez, cher monsieur, à mes sentiments bien affectueux.

Maurice vous prie d’agréer les siens, et, tous deux, nous vous prions de ne pas nous oublier auprès de notre cousine de Champrosay[52], quand, plus heureux que nous, vous la verrez.

GEORGE SAND.

Je joins à la demande de Patureau au ministre, la demande au même effet qu’il a cru devoir adresser au préfet de l’Indre. Je pense que cette demande renvoyée par le ministre audit préfet, aura du poids, tandis qu’elle en perdra beaucoup en passant par mes mains.


CDXLI

À M. ÉDOUARD CHARTON, À PARIS


Nohant, 20 novembre 1858.


Cher excellent cœur ami, je vois que vous prenez du souci de ce qui me touche : merci mille fois ! — Je ne connais pas le pamphlet Breuillard[53]. Maurice et mes amis ont dit qu’il fallait poursuivre et j’ai été de leur avis, en leur entendant dire qu’il y avait là injure personnelle et calomnie à la vie privée.

Mais je ne voulais que la réparation nécessaire à tout individu attaqué, dont le silence pourrait être regardé comme un aveu des turpitudes qu’on lui prête. D’autres amis ont cru qu’il fallait faire plus de bruit, appeler à mon aide un grand avocat, avoir dans les journaux la reproduction de son plaidoyer, etc. Je m’y suis refusée d’abord parce que, dans l’espèce, la reproduction est interdite, m’a-t-on dit, et que le retentissement n’aurait pas eu lieu ; ensuite parce que c’était plus de bruit qu’il ne fallait, même en restreignant ce bruit à la localité. J’ai prié mes amis de se consulter entre eux. Ils l’ont fait, ils m’ont donné raison, on m’a désigné l’avoué et l’avocat. Ceux-ci ont accepté le mandat offert ; maintenant, si j’ai eu tort, il n’est plus temps d’y revenir.

Que vous dire de moi, maintenant, à propos de théâtre ? je ne sais pas. C’est un jour oui, et un jour non. Ai-je du talent pour cela ? je ne crois pas ; j’ai cru qu’il m’en viendrait, je me dis encore quelquefois, sous mes cheveux gris, qu’il peut m’en venir. Mais on a tant dit le contraire, que je n’en sais plus rien, et que j’en aurais peut-être en pure perte. Si les auteurs sont rares et mauvais comme vous le dites, c’est peut-être bien la faute du public, qui veut de mauvaises choses, ou qui ne sait pas ce qu’il veut. Montigny m’écrivait dernièrement : « Que faut-il faire pour le contenter ? si on lui donne des choses littéraires, il dit que c’est ennuyeux ; si on lui donne des choses qui ne sont qu’amusantes, il dit que ce n’est pas littéraire. » Le fait m’a paru constant dans ces dernières années. On se plaignait de voir toujours la même pièce ; mais toute idée nouvelle était repoussée. Que faire ? N’y pas songer et écrire quand le cœur vous le dit. C’est ce que je ferai quand même.

Mon pauvre Maurice vient d’être très souffrant, moi par contre-coup. Nous revoilà sur pied, lui au physique, moi au moral.

Je lis la Correspondance de Lamennais. Qu’est-ce que vous en dites, de ce premier volume ? Moi, j’ai besoin de faire un effort pour voir l’homme de bien et de cœur à travers cet ultramontain passionné. Et pourtant c’est bien le même homme placé à un autre point de vue que celui où nous l’avons connu.

Bonsoir, cher ami ; à vous de cœur toujours.

G. S.


CDXLII

À MADAME ARNOULD-PLESSY, À PARIS


Nohant, 9 décembre 1858.


Ma bonne, bonne fille,

Vous faites tout ce qu’il est possible pour cette sainte et chère martyre[54]. Si cela n’arrivait pas assez vite, donnez, de ma part, ce qu’il faut pour attendre, en même temps que vous donnerez pour vous, et sans lui en parler. Cela aura l’air d’être ajouté par le ministère au premier envoi. Ah ! quelle situation ! quelle douleur ! On n’ose pas penser à soi-même quand on pense à elle ! Pourtant c’est un grand chagrin pour nous aussi. Nous l’aimions tendrement, lui[55], cet excellent cœur uni à un si charmant caractère et à une si noble intelligence ! C’était un vrai ami, sans langueur et sans oubli dans son affection. Il ne se passait guère de mois sans que je visse arriver sa bonne écriture ronde et courante : des lettres courtes mais pleines, et parlant de sa femme avec une telle adoration ! Pauvre femme qui devait mourir avant lui ! C’était toute sa crainte, à lui. « Tous les chagrins, tous les déboires, disait-il, pourvu qu’elle vive ! » — Il est mort, et elle ne vivra pas ! Il faut bien croire que Dieu sait ce qu’il fait et que cette mort si redoutée des hommes est une récompense quand elle n’est pas la fin d’une expiation, couronne pour les bons, chaîne détachée pour les coupables.

Oui, vous avez raison de prendre la paix pour devise et pour idéal. Mais ne l’espérons guère en ce monde et méritons-la dans l’autre. Vous êtes bonne, ma chère Sylvanie[56], vous courez à ceux qui souffrent et pour eux. Vous méritez d’avoir sur cette terre plus de bonheur que toute autre et je vous garantis que vous en trouverez au moins dans votre cœur.

Je vous embrasse tendrement.

Voudrez-vous remettre ma lettre à cette pauvre femme, quand vous jugerez qu’elle lui fera plus de bien que de mal ?

Mes enfants vous aiment.

G. SAND.

CDXLIII

À M. CHARLES PONCY, À TOULON


Nohant, 17 décembre 1858.


Cher enfant, j’ai envoyé tout de suite votre lettre à Patureau. — Vous faites bien de lui dire tout ce qui peut le décider à rester ; mais, moi, je crois faire aussi bien en lui disant tout ce qui peut le décider à partir. Sa sagesse pèsera le tout. Mais je suis aussi sûre que possible qu’il profitera de la concession et des moyens qui lui sont généreusement accordés de remplir ses devoirs de famille. Vous vous faites difficilement une idée des impossibilités de son existence chez nous. Outre les ennemis sans nombre que sa popularité lui a créés à une certaine époque, cette popularité qui existe plus que jamais, et à laquelle il ne peut plus se soustraire, lui crée elle-même des soucis et des dangers toujours renaissants. Il n’est pas d’homme plus prudent que lui, et pourtant il est fatalement condamné à des imprudences, un jour ou l’autre. Et puis cette popularité lui crée des devoirs dont beaucoup sont factices selon moi, sans cesser d’être impérieux. Les services à rendre l’ont ruiné ! Le temps perdu à écouter bien des bavardages, et l’exil deux fois, l’ont forcé à des emprunts considérables. Il peut se libérer en vendant tout ce qu’il a ; mais après, il lui faudra redevenir simple journalier. Or les ennemis lui refusent le travail. Que faire avec femme et enfants ? — Et puis être journalier à son âge, c’est très dur ! Qu’une maladie l’arrête, c’est la famine à la maison. Il fait son devoir en consacrant les dix années de force qu’il a encore devant lui à assurer l’existence des siens et à leur créer un avenir. Il a dû vous répondre. Je ne dois le revoir qu’au jour de l’an.

Bonsoir, mon cher enfant, et toutes nos tendresses à vous et chez vous.


CDXLIV

AU MÊME


Nohant, 28 décembre 1858.


Enfin ! tout est arrivé, aujourd’hui seulement, 28, à dix heures du matin ; et… consolez-vous : tout en bon état, les coquillages vivants ! notez bien ceci, que, si Toulon voulait en envoyer à Paris, ces animaux-là se conservent et se moquent de notre climat, lequel, du reste, est très doux depuis un mois de déluge. Nous avions renoncé à recevoir ce malheureux envoi ; nous pensions qu’il était égaré ou dévoré par les commis du chemin de fer.

C’est égal, il n’y a pas plus de conscience dans cette administration que dans toutes les autres messageries. Tout pouvait arriver gâté, et nous étions volés tout de même. Aviez-vous mis à la grande vitesse ? — Et puis, une autre fois, je ne crois pas qu’il faille payer d’avance le port. On se moque d’un paquet payé ; c’est le dernier dont on s’occupe.

Mais oublions le chapitre des désagréments. Nous avons mangé, ce matin, une partie des coquillages ; — exquis ! les moules moins fraîches que les praires ; mais tout le reste aussi frais que sortant de la mer et remuant sous le couteau de l’ouvreuse. Cette amertume dont vous parlez est peu sensible. Je crois que le temps écoulé hors de l’eau bonifie beaucoup ce comestible. Avis aux Toulonnais !

Les patates et les ignames sont, comme de juste, en état prospère ; les grenades et les citrons aussi ; les oranges, un peu foulées ; les raisins, un peu salés par le voisinage des coquilles, mais on les met à l’air et ils seront bons ce soir. Donc, compliments sans fin à l’emballeur, et remerciements surtout ; car vous vous êtes donné un mal affreux pour tout cela, et, si j’avais pu prévoir que Toulon fût dans un bouleversement pour les vivres, je n’aurais pas voulu vous faire tant courir pour le plaisir de gorge. En berrichon, on dit gueule ; ce qui est moins élégant.

Dites-moi ce que je vous dois pour toutes les choses que vous avez achetées. Je ne veux pas que vous attendiez ; car les truffes surtout, c’est quelque chose. On est en train de chercher la plus belle volaille de la cour pour la tuer. Pauvre bête ! elle ne se doute pas de la gloire à laquelle on la destine. Être truffée ! quel honneur ! mais comme elle s’en passerait bien ! — Je vous dirai, dans quelques jours, si vos truffes sont aussi bonnes que belles, et si elles enfoncent celles des autres provinces du Midi. Merci encore, cher enfant, pour les renseignements d’histoire naturelle des coquillages. Merci à Solange, merci à Désirée, merci à vous tous qui vouliez m’envoyer toute votre terre de Chanaan.

Vous voyez que les communications sont encore mal établies entre nous par les chemins de fer. C’est à Lyon, je crois, que se fait le désordre, à cause du transvasement des colis et de la ville à traverser sans ligne. Patureau avait reçu votre lettre et s’informait tous les jours, se levant à trois heures du matin, pour être à l’arrivée. Voilà des gueulardises qui ont coûté plus cher, en fait de peines, que ne vaut la gourmandise ; mais je ne veux pas dire plus qu’elles ne valent par elles-mêmes ; car elles ont leur prix et nous apportent, surtout, un parfum de votre pays et de votre amitié.

Nous sommes, pour deux jours, peut-être, en récréation, Maurice et moi. Nous avons fini des travaux de patience et de persévérance : moi, des recherches et des romans ; Maurice, un gros livre sur la commedia dell’arte. Savez-vous ce que c’est ? Vous le saurez quand vous aurez lu son ouvrage, qui est l’histoire de ce genre de théâtre, depuis les Grecs jusqu’à nos jours ; avec cinquante figures charmantes dessinées par lui et gravées par Manceau. Maurice a écrit le texte en quatre mois, et c’est un tour de force ; car jamais histoire n’a été plus difficile à repêcher dans un monde d’écrits, où il lui fallait chercher pour trouver quelquefois deux lignes. Enfin, il a été récompensé de ses peines, autant qu’un artiste peut l’être, en découvrant, dans le fleuve d’oubli, un grand poète oublié en Italie et inconnu en France[57]. Mais ce poète-prosateur écrit dans une langue impossible. Tous ses personnages parlent un dialecte différent : l’un le vénitien, l’autre le bolonais, un autre le padouan, un autre le bergamasque, un autre l’ancônais.

Et tout cela, non comme on le parle maintenant, mais comme on le parlait en 1520. — Jugez quel éblouissement quand nous avons vu arriver ces vieux bouquins tant cherchés ! Eh bien, la patience triomphe de tout ; avec notre peu d’italien et mes vagues souvenirs de vénitien, nous avons tant lu et relu, tant réfléchi et tant comparé, que nous sommes arrivés à comprendre et à traduire. Nous nous disions souvent que, si nous savions votre dialecte, nous aurions lu peut-être cela couramment. D’autre part, des Italiens consultés ne pouvaient pourtant déchiffrer une phrase. Un Bolonais ne pouvait lire le bolonais et nous disait que nous cherchions à retrouver une langue perdue. — Enfin, nous l’avons retrouvée, même sans dictionnaire des dialectes ; Maurice triomphait de tous ceux qui se rapprochaient du Piémont, et moi de tous ceux qui se rapprochaient de l’Adriatique.

Voilà notre occupation de ces derniers temps. Je vous en ai fait part, sachant que vous vous intéressez à tout ce que nous faisons. Et puis je veux vous dire quelque chose qui vous fera peut-être plaisir et que vous devez, je crois, penser aussi : c’est que me voilà convaincue, pour ma part, que les dialectes sont beaucoup plus beaux que les langues. Ils sont plus vrais, ils ne se prêtent pas à l’emphase, ils sont forcés d’exprimer des idées nettes et simples, des sentiments énergiques, et ils se prêtent, en revanche, à des manifestations plus étendues de la pensée, par un luxe d’épithètes et de verbes dont les langues faites et châtiées n’approchent pas. Vous devriez, quand vous aurez des moments à perdre, faire quelques chansons dans votre dialecte, que je ne connais pas du tout, mais qui doit avoir aussi ses beautés. Je sais bien, moi, que j’aime beaucoup mieux le français que nos paysans parlaient il y a trente ans, et que quelques vieillards de chez nous parlent encore bien, que le français académique.

Nous avons un temps affreux, des torrents d’eau, des coups de vent à tout déraciner, mais pas de froid, et dès lors on travaille. J’ai fait deux ou trois romans depuis ceux qui ont été publiés, et une comédie. Tout cela ne fait pas de l’aisance. Mais le travail improductif au point de vue matériel n’en est pas moins le travail ; l’ami de l’âme, son plus fort soutien. Maurice ne retirera peut-être pas quatre sous de son tour de force, et il y a mis de sa santé, car il est très fatigué. Mais la passion de piocher n’en est pas affaiblie, et cette passion-là, c’est la récompense. Il n’y a de sûr en ce monde que ce qui se passe entre Dieu et nous.

Bonsoir, mon cher enfant. Merci encore merci cent fois pour votre affection et celle de votre chère famille. On a déjà bu à votre santé à tous, moi avec mon eau, qui n’est pas une insulte, puisqu’elle est pour moi le vin le plus délicieux.

À vous de cœur.


Le père Aulard est dans la joie de votre sonnet. Gare à vous ! il va vous en pleuvoir qui ne seront pas aussi jolis. Patureau a reçu et médité vos lettres. Mais, tout bien pesé, et grâce à l’espionnage dont on continue à l’obséder, il est bien décidé à aller planter des patates en Algérie. Le prince, qui est très bon, lui donne une petite somme pour couvrir les premiers frais d’établissement. D’ailleurs, il n’est pas probable que l’on permette à ce brave homme de rester ici. On refuse à tous les autres de rentrer, même temporairement.


CDXLV

À MADAME ARNOULD-PLESSY, À PARIS


Nohant, 29 décembre 1858.


Oui, certainement, ma belle et bonne, ce que vous avez pensé et écrit, n’importe sur quoi, m’intéressera toujours vivement. Envoyez !

J’ai reçu de madame Bignon une lettre digne d’un ange. Elle a un désir, c’est de faire publier par souscription les cinq pièces que son mari a faites et qui ont du mérite, je les connais. Elle me demande de faire une préface, je suis tout à elle.

D’autre part, Émile Aucante (qui me dit, par parenthèse, que vous avez été excellente pour lui, ce dont je vous remercie) pense que cette souscription ne sera pas couverte. Je ne crois pas qu’il ait raison. Il me semble qu’elle le sera, ne fût-ce que par les acteurs de Paris. Je les ai toujours vus généreux et spontanés dans ces sortes de choses, et il s’agit peut-être d’un millier de francs à rassembler ! Qu’en dites-vous ? Émile me donne, sur la position d’argent de cette pauvre sainte femme, des détails moins rassurants que les vôtres. Elle n’a peut-être pas voulu tout vous dire. Je crois que la représentation à son bénéfice ne serait pas à perdre de vue. Il ne s’agit pas de lui faire des rentes… Pauvre femme ! elle ne peut pas vivre, mais d’empêcher que la misère n’ajoute à l’horreur de son sort. Elle est pleine de foi et de soumission. Oui, vraiment on en a canonisé qui ne la valaient pas !

Et votre pauvre Eugène malade là-bas ? Vous avez dû bien souffrir, chère femme ; mais vous êtes rassurée. Merci d’avance à lui pour le tabac qu’il envoie et merci à votre amie, pour les belles pantoufles tout en or que j’ai reçues il y a deux jours.

Maurice a fini son travail de bénédictin sur la comédie italienne. Il va bientôt vous porter mes tendresses et vous dire que nous vous aimons tendrement.

GEORGE SAND.


CDXLVI

À M. OCTAVE FEUILLET, À PARIS


Nohant, 18 février 1859.


Il y a bien longtemps, monsieur, que je veux vous dire que j’aime votre talent d’une affection toute particulière. Vous sachant fier et modeste, je craignais de vous effaroucher. À présent que de grands succès doivent vous avoir appris enfin tout ce que vous êtes, il me semble que vous comprendrez mieux le besoin que j’éprouve de vous envoyer mes applaudissements. Vivant loin de Paris, je n’ai pas pu voir le Roman d’un jeune homme pauvre ; mais j’ai fait venir la pièce et je l’ai lue à un ancien ami à vous, qui est le mien depuis dix ans. Après cela, nous avons parlé toute la journée de la pièce et de vous et j’ai voulu lire aussi plusieurs proverbes ravissants qui m’avaient échappé. Nous avons donc passé, avec vous, deux ou trois bonnes journées. On lit si bien à la campagne, l’hiver, dans la vieille maison pleine de souvenirs, au milieu de toutes ces choses et le cœur plein de tous ces sentiments que vous peignez avec tant de charme et de tendre délicatesse ! Après cela, il est bien naturel qu’on veuille vous le dire et vous remercier de ces heures exquises que l’on vous doit. Il y aurait de l’ingratitude à ne pas le faire, n’est-ce pas ? Et puis je suis de l’âge des grand’mères et mon compliment peut bien ressembler à une bénédiction. Ce n’est donc embarrassant ni pour vous ni pour moi. Je ne vous demande pas de m’en savoir gré, mais je vous prie d’y croire comme à une parole sincère et qui peut, entre mille autres, vous porter bonheur.

GEORGE SAND.

CDXLVII

AU MÊME


Nohant, 27 février 1859.


Vous croyez que je vous ai répondu d’avance ? Non. Je veux vous remercier, moi, d’une lettre si bonne, si vraie, si affectueuse. Je ne peux pas vous dire tout le bien qu’elle m’a fait. Je l’ai là, à côté de moi, comme un talisman et un porte-bonheur. On a ses jours de spleen, malgré le bonheur du coin du feu et des vieux amis.

On voudrait, sans quitter cela, vivre de la vie d’artiste, c’est-à-dire sentir que la religion de l’art, qui n’est que l’amour du vrai et du bien, a encore des croyants, et il y en a si peu ! Les uns arrivent au scepticisme par l’expérience, les autres parce que, apparemment, leur cœur est vide. On voit tous les jours des gens qui désertent et qui renient jusqu’à leur mère. On se sent tout seul dans sa petite maison avec les siens, comme Noé dans son arche, voguant sur les ténèbres et se demandant parfois si le soleil est mort. Alors c’est bien bon de voir arriver l’oiseau à la branche verte, et ce petit oiseau de mon jardin, comme vous l’appelez, c’est l’oiseau de la vie et un vrai fils du ciel éclairé et rallumé.

Quand je remets de temps en temps les pieds sur la terre, lavée par ce déluge des événements passés depuis dix ans, j’y retrouve tout le mal d’auparavant avec un mal nouveau, une fièvre de je ne sais quoi, toujours en vue de quelque chose de petit et d’égoïste, de jaloux, de faux et de bas, qui se dissimulait autrefois et qui s’affiche aujourd’hui. Et moi qui, dans la solitude, ai passé mon temps a tâcher de devenir meilleure que cela, je me figure que je suis encore plus seule dans cette foule inquiète et souffrante, à laquelle je ne trouve rien à dire qui la console et la tranquillise, puisqu’elle a l’air de ne plus rien comprendre.

Mais je redeviens artiste dans mon cœur, je retrouve la foi et l’espérance quand je vois une belle action ou une belle œuvre remuer encore la bonne fibre de l’humanité et l’idéal lutter avec gloire et succès contre cette nuit qui monte de tous les points de l’horizon. J’ai, souffert pour mon compte, oui, bien souffert ; mais, l’âge de l’impersonnalité étant venu, j’aurais connu le bonheur si j’avais vu la génération meilleure autour de moi. Aussi mon cœur s’attache à tout ce que je vois poindre ou grandir. J’ai vu déjà en vous l’un et l’autre, et vous me dites que vous n’êtes plus très jeune : tant mieux, puisque vous voilà mûri sans que le ver vous ait piqué. Les fruits sains sont si rares ! Et ils portent en eux la semence de la vie morale et intellectuelle destinée à lutter contre les mauvais temps qui courent.

Notre pauvre siècle, si grand par certains côtés, si misérable par d’autres, vous comptera parmi les bons et les consolateurs, ceux qui portent un flambeau et qui savent l’empêcher de s’éteindre. Votre lettre me montre bien que vous avez le talent dans le cœur, c’est-à-dire là où il doit être pour chauffer et flamber toujours.

C’est un devoir de s’aimer quand on est sorti du même temple ; aimons-nous donc, nous qui ne sommes pas bêtes et mauvais. Croyons, à la barbe des railleurs froids, que l’on peut vivre à plusieurs et se réjouir d’une gloire, d’un bonheur, d’une force qui éclatent au bon soleil de Dieu. Ne semble-t-il pas, quand on voit ou quand on lit une belle chose, qu’on l’a faite soi-même et que cela n’est ni à lui, ni à toi, ni à moi, mais à tous ceux qui en boivent ou qui s’y retrempent ?

Oui, voilà les vrais bonheurs de l’artiste : c’est de sentir cette vie commune et féconde qui s’éteint en lui dès qu’il s’y refuse. Et il y a pourtant des gens qui s’attristent et se découragent devant l’œuvre des autres et qui voudraient l’anéantir. Les malheureux ne savent pas que c’est un suicide qu’ils accompliraient. Ils voudraient tarir la source, sauf à mourir de soif à côté.

J’irai à Paris à la fin de mars, je crois ; y serez-vous, et viendrez-vous me voir ? Oui, n’est-ce pas ? ou bien vous viendrez me voir dans ma thébaïde, qui n’est qu’à dix heures de Paris ? Laissez-moi espérer cela ; car, à Paris, on se voit en courant ; et, en attendant, je vous serre les mains de tout mon cœur.

G. SAND.


CDXLVIII

À M. LUDRE-GABILLAUD, AVOUÉ,
À LA CHÂTRE


Nohant, 29 février 1859.


Merci, mon cher Ludre, de la consultation. Je garde encore votre livre pendant quelques jours et je médite l’article, quand j’ai un moment de loisir. J’y vois ce que vous dites ; mais j’y vois aussi l’esprit des arrêts. Il est peut-être permis de publier quand ce n’est ni par spéculation, ni en vue d’aucune délation ou vengeance, et quand les lettres ne peuvent que faire honneur à celui qui les a écrites ; enfin, quand on n’y laisse rien qui puisse compromettre ou affliger personne, et c’est ici le cas. Il est dit aussi qu’en cas exceptionnel, on peut se trouver dans la nécessité de se défendre. Je vois que la loi, qui n’a rien voulu fixer absolument, est très sage et que les décisions sont dictées par le sentiment de la morale et de la délicatesse, selon les cas. Je ne craindrais donc pas, dès à présent, de publier ces lettres, si mes convenances personneiïes m’y poussaient. On pourrait certainement me faire un procès ; mais je serais certaine de le gagner. Il faudrait seulement pouvoir lancer brusquement la chose avant d’en être empêchée. La chose faite, avec la réserve, l’annonce même, dans une préface, que si, les héritiers de l’écrivain non nommé, reconnaissent le style et veulent voir les autographes, on leur abandonnera le profit avec empressement, je doute qu’ils pussent faire interdire la vente. Je crois que cela peut se faire par moi pendant ma vie, ou après, par disposition testamentaire. Si c’est pendant ma vie, je ne nommerai personne et le public n’en comprendra que mieux. Si c’est après ma mort, on pourra nommer.

Que vous semble de mon idée ? Je consulterai M. Delangle et d’autres, et je vous dirai leur avis.

J’irai voir votre gamin avec plaisir.

À vous de cœur.
G. SAND.


CDXLIX

À SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLÉON (JÉRÔME),
À PARIS


Nohant, 25 août 1859.


Chère Altesse impériale,

Je vous remercie de cœur : avec vous, on est obligé si vite et si bien, qu’on est deux fois plus touché et reconnaissant.

Oui, je devine tout ce que vous ne me dites pas, et j’ai souffert pour vous. Mais le temps éclaire toutes choses et justice se fera.

Pourtant, j’aurais été bien heureuse de vous voir et j’aurais besoin de causer avec vous pour reprendre espérance et courage à propos de cette pauvre Italie. J’ai une peur affreuse des conférences diplomatiques et de ces fameuses puissances, qui se croient le droit de trancher des questions de vie et de mort pour un peuple qu’elles regardaient tranquillement mourir et qu’elles n’ont rien fait pour aider à renaître, — tout au contraire !

Vous avez une consolation : c’est que votre mission en Toscane a porté de bons fruits ; l’admirable unité des vœux, exprimés si noblement et si habilement aussi, a reçu de vous, j’en suis sûre, une bonne impulsion et de sages conseils. Nous vous sommes peut-être redevables aussi du bienfait de l’amnistie.

Bien qu’on affecte peut-être de ne pas vous écouter, je crois que ce que vous savez dire en de certains moments laisse des traces.

S’il en est ainsi, votre rôle est le plus beau de tous, puisque vous faites le bien sans gloriole et sans intérêt personnel.

Merci pour ce que vous me dites du préfet de Châteauroux, et merci surtout de la bonne amitié que vous voulez bien me conserver. Comptez sur un cœur très fidèle.

GEORGE SAND.


CDL

À M. ALEXANDRE DUMAS FILS, À PARIS


Nohant, 7 décembre 1859.


Eh bien, j’ai un joli fils, qui vient d’avoir encore un magnifique succès et qui ne m’a pas écrit un petit mot, comme autrefois, pour me le dire ! Ce jeune favori de la Gloire sait que qui dit représentation, dit triomphe, quand il s’agit de lui.

Aussi n’était-ce pas de l’inquiétude, c’était de l’impatience que j’avais de tenir mon petit mot de souvenir. Je l’attendais en me disant « C’est l’occasion, le jour et l’heure ! » Mais monsieur a oublié sa vieille amie. Fi, le vilain enfant ! moi, je n’oublie pas de lui dire que je suis heureuse quand même, que je l’embrasse et que je compte au moins sur le premier exemplaire qui sortira du magasin.

G. SAND.

Maurice vient aussi d’avoir son petit succès avec un gros bouquin de costumes et de recherches[58] que les éditeurs ne suffisent pas à fournir. On vous envoie d’ici des bravos et des poignées de main en attendant qu’on vous les porte.


CDLI

À M. CHARLES-EDMOND, À PARIS


Nohant, 18 décembre 1859.


Cher ami,

Ce changement de titre me contrarie : je n’aime pas à céder sans savoir pourquoi. Mais c’est accompli, n’en parlons plus. Ce à quoi je ne puis céder, c’est à laisser couper mes feuilletons en deux. Pour cela, non, non, non ! Dites-le, et avertissez que, si on ne se conforme pas aux conventions que vous avez faites avec moi, j’aime mieux que l’on me rende toute parole et le manuscrit. Je ne tiens pas a écrire dans les journaux, bien au contraire ! Les feuilletons conviennent mal à ma manière et m’ôtent la moitié du succès que j’ai dans les revues et en volume. Il n’y a pas assez d’accidents et de surprises dans mes romans pour que le lecteur s’amuse au déchiquetage de l’attente. Ce roman-ci, particulièrement, a besoin d’être lu par chapitres comme ils sont chiffrés et coupés, pas autrement.

Donc, maintenez votre autorité et mon droit, ou bien ne commencez pas. La Revue des Deux Mondes est toute prête à me prendre l’ouvrage aux mêmes conditions, et cela ne me portera aucun préjudice. Ayez la conscience en paix sur ce point.

À vous de cœur.
G. SAND.


CDLII

À M. DESPLANCHES


Nohant, 26 décembre 1859.


Oui, monsieur, j’aurai du courage. Je sais qu’il le faut ; je ne m’étais pas jetée dans la lutte par amour de la lutte, je ne la prévoyais même pas. J’étais jeune et je me sentais artiste. J’ai vieilli en luttant, toujours étonnée de la haine des autres, mais sentant chaque jour davantage que, quand on croit, on ne peut plus reculer. Je le voudrais en vain : la vérité est bien plus forte que moi, et même je suis naturellement faible ; mais je l’aime tant, la vérité, qu’elle me pousse et me porte, et que tout ce qui n’est pas elle m’est à peu près indifférent.

Merci pour votre lettre. Elle est d’un grand cœur et d’un noble esprit. Croyez-vous que de tels encouragements ne pèsent pas cent fois plus dans ma vie que les injures des cagots ? Merci encore, et à vous de cœur.

G. SAND.


CDLIII

À M. CHARLES DUVERNET, À NEVERS


Nohant, 7 janvier 1860.


Mon vieux ami,

Je te remercie d’avoir pensé à moi au nouvel an, et je t’envoie tous mes vœux et toutes nos tendresses. Nohant félicite Nevers des grâces, talents et vertus de monsieur ton petit-fils. C’est une grande consolation que ce petit être apporte, en venant au monde, à travers tant de peines qui vous ont frappé et que sa présence a le don d’alléger sans qu’il s’en doute, lui qui n’a eu que celle de naître pour faire des heureux. Dis à ma petite Berthe combien je me réjouis pour elle, et que je lui promets d’admirer avec enthousiasme jusqu’au moindre pet de son cher trésor ! Je vois aussi Eugénie en extase et Cyprien en idiotisme comme tu me les dépeins. J’attends la belle saison avec impatience pour me joindre à ce concert d’adorations.

Quels temps nous avons eus ! froid de Sibérie, neige, chaleur de mai, déluge, tempêtes à décorner les bœufs, éclairs et tonnerre, tout cela dans un mois, c’est à croire le bon Dieu fou. Et, dans le monde politique, il se fait aussi trente-six sortes de temps. Voilà notre drôle de corps d’empereur qui abandonne son petit pape mignon, qui serre l’Angleterre contre son cœur, et qui, après avoir convoqué l’Europe à déjeuner, lui fait entendre que la marmite est renversée et qu’elle peut rester chez elle. Tout cela ne me frappe pas d’admiration, bien que je m’en réjouisse ; mais il me semble que ce sont des solutions arrachées par le caprice, et qu’il y a, dans tout cet imprévu, trop de bizarrerie. Si c’est de la finasserie, ça ne vaut pas mieux. Du courage et de la franchise dès le commencement des querelles eussent peut-être évité la guerre. Un gouvernement qui a des principes et qui n’en change pas toutes les semaines n’a pas besoin de tant de sang et d’argent pour se faire respecter. C’est une politique de surprises qui fait le prestige de ce règne. C’est drôle, mais ça n’est pas si fort que ça en a l’air.

Au milieu de tout ça, je crains pour lui le poignard des jésuites, et je désirerais pourtant qu’il y eût de leur part une tentative (avortée) qui lui fît ouvrir les yeux tout à fait sur cette bonne petite Église, qu’il a tant cajolée et qui l’a toujours payé de sa haine.

Donne-moi quelquefois de vos nouvelles à tous, mon cher vieux.

J’ai fini ton roman dans l’Europe artiste, et je l’ai trouvé très amélioré comme style, et intéressant.

Nous nous portons tous bien et nous vous envoyons à tous mille bonnes et fidèles amitiés.

G. SAND.


CDLIV

À MAURICE SAND, À PARIS


Nohant, 8 février 1860.


Je sais enfin la légende de l’homme sans tête de Launières et autres lieux. Elle est très jolie. C’est dommage que nous ne l’ayons pas eue, à l’article du cornemuseux de tes légendes. Au reste, le fantastique n’est pas encore mort chez nous. Les kobbolds sont déchaînés. Ils sont à Launières : ils emmènent les charrues qui sont dans les cours et vont labourer, la nuit ! Le diable est à Lalleu, dans la maison d’une femme qui ne peut pas mettre de beurre dans sa soupe, sans que quelque chose de rouge s’élance du coin de son foyer pour cracher dans ladite soupe ! On a fait venir le curé pour exorciser. C’est, à coup sûr, une bête de femme, qui s’est brouillée avec son kobbold ou son korigan et qui va le mettre en fuite ; malheur à elle !




Récit de la Tournite[59] sur le château de Briantes.


« Quand j’étais petite drôlesse, ma mère me racontait qu’il y avait eu, dans les temps, un homme de Crevant, appelé Rendy, qui était fermier au château de Briantes, et qui voulut tenter le diable en mangeant des œufs.

» — Qu’est-ce que c’est que tenter le diable en mangeant des œufs ?

» — J’en sa rin ; l’histoire dit comme ça. Il s’en allit tout seul dans une grande chambre du châtiau, et il se mit de manger ses œufs. Quand ça fut au huitième, v’la le diable qui entre, habillé en bourgeois, en monsieur tout à noir, avec un livre dans sa main qu’il pose tout ouvert sur la table et s’en va. Rendy voit bien le livre, mais il ne veut pas le regarder.

» — Sois tranquille, qu’il dit, ton sacré livre, j’y lirai pas !

» Et le v’la de manger le neuvième œuf.

» Alors monsieur le diable revenit tout en colère ; il dit :

» — Tu y liras !

» Il le prend par le chagnon[60] du cou et Rendy a lu ce qu’il y avait ; mais jamais il a voulu dire quoi que c’était, et le v’la qu’est tombé tout apiami[61], qu’on l’a cru mort. Le monde sont venu, ils l’ont fait revenir ; mais il a dit :

» — Jamais je ne mangerai le dixième œuf ! »




« Tout en haut du château de Briantes, dit encore la Tournite, dans la carcasse du grenier, y a-t-un trou qu’on n’en connaît pas le fond ; on y a mis des perches les unes au bout des autres, on n’a jamais pu y aboter[62]. (C’est l’oubliette ; je crois l’avoir vue.)

» Bien souvent on entendait la nuit, dans cet endroit-là, des voix, des beurmées[63], des alas ! mon Dieu ! tantôt comme de bestiaux, tantôt comme du monde, et le monde du domaine aviont si peur, qu’ils avont jamais voulu y monter. »

L’opinion de la Tournite est que les bêtes reviennent. Une nuit, elle a entendu une ouaille qui gémait[64] à sa porte. Elle s’est levée pour voir, elle n’a rien vu. « Pas putôt recouchée, ça gémait encore. » Elle connaissait bien que c’était une ouaille ; mais elle n’a pas voulu y retourner, parce que ça pouvait être une bête morte.

Il y a encore une ouaille noire qui revient à la carrière de Camus, de tout temps. Le père Bontemps l’a ramenée une nuit jusque chez lui et l’a mise dans son écurie, « Ah oua ! a n’y était pus le lendemain. » (Récit de Gabriel. La Tournite affirme la vérité du fait.)




« La Tournite, étant toute petite, à Briantes (c’est son endroit), a entendu une nuit rebâter[65] au-dessus de la chambre où elle était toute seule avec sa mère. Sa mère l’y a f… une bonne giffle en lui disant :

» — Taise-te ! ça revient.

» Quand une parsonne est morte dans une maison, s’il y a des abeilles et qu’on ne mette pas vitement une peille[66] noire aux ruches, toutes les abeilles meurent dans l’année. » (Tournite.)

Quant à la coutume de jeter toute l’eau qui est dans la chambre du mort, elle existe toujours, mais je n’en peux pas savoir la cause.




Autre récit de la Tournite sur le château de Briantes, qui était des plus hantés.


« Y avait, dans les temps, un jardinier qui voulait allumer du feu dans une chambre d’en bas. Jamais il a pu. Toutes les chaises se mettaient à sauter et à lui tomber sur le dos et à le battre jusqu’à ce qu’il s’en aille. Il y a essayé plus de cent fois, jamais il a pu ! C’était la chambre enragée, oui ! »




Dans tout cela, il y aurait des sujets pour l’illustration. Si tu en fais, renvoie-moi cette note après, pour que je fasse l’article. Hippolyte Beaucheron, le froid et grave cousin de Papet, a couché dans la tour où la dame blanche revient la nuit de Noël. On a tiré brusquement les rideaux de son lit sans qu’il vît personne. Il n’a jamais voulu y recoucher.


CDLV

À M. CHARLES-EDMOND, À PARIS


Nohant, 11 février 1860.


Cher ami,

Il y a bien des jours que je veux vous répondre pour vous dire d’abord que je suis contente que vous soyez reçu aux Français, puisque c’était votre désir ; et puis que je vous remercie de toutes les choses bonnes et aimables que vous me disiez à propos de Constance Verrier. Et puis aussi, je voulais vous demander de faire reproduire dans la Presse une page de Victor Hugo qui me venge bien noblement de certaines insultes, archicalomnieuses, Dieu merci ! mais le temps m’a manqué soir et matin, pour vous faire remerciement de cet appel à votre amitié. Voilà que je trouve cette page insérée tout au long dans la Presse, et je pense que c’est à vous que je le dois. Merci donc encore, et de tout cœur.

Maurice m’écrit qu’il vous a vu et que vous allez bien. Moi, je pioche toujours avec une passion tranquille, moitié habitude, moitié besoin d’esprit. Je me demandais l’autre nuit, en m’endormant, pourquoi nous aimions tant à produire, nous autres gens du métier, et j’ai trouvé une réponse ingénieuse, pour quelqu’un qui dormait déjà aux trois quarts : C’est que, dans la vie que nous menons, rien ne s’arrange comme nous l’avons souhaité ou prévu, et que, dans les histoires que nous inventons, nous sommes maîtres des destinées de nos personnages. Nous faisons avec eux le métier de Dieu, ce qui est très amusant, bien que ce ne soit qu’un règne dans le monde des rêves.

Sur ce, bonsoir et encore merci, et à vous de tout cœur.

G. SAND.

CDLVI

À MADEMOISELLE LEROYER DE CHANTEPIE,
À ANGERS


Nohant, 12 février 1860.


Chère mademoiselle,

Je voudrais me mettre à votre point de vue, et trouver, dans votre croyance, une ancre de salut à vous indiquer. Mais je ne crois pas à l’institution catholique, et toute forme arrêtée dans la pratique du culte me semble un obstacle entre Dieu et l’âme qui se connaît. Vous-même, vous vous révoltez contre l’efficacité du prêtre, puisque vous n’en trouvez aucun qui vous console et vous rassure.

Vous vous faites de Dieu une idée trop étroite et vous ne voyez en lui qu’un juge façonné à l’image de l’homme. Cela m’étonne de la part d’un grand cœur et d’un grand esprit comme vous. Il faut que votre cerveau soit malade ; et, je vous l’ai dit souvent, vous devriez changer momentanément de milieu, voyager un peu, aller à Paris, secouer enfin cette mélancolie noire qui vous ronge et qui n’a rien d’agréable à la Divinité, rien d’utile à vos semblables.

Si c’est une vertu que de se tourmenter ainsi, ou du moins si c’est la preuve d’une grande modestie l’âme et d’un grand élan vers le Ciel, vous avez assez souffert, vous vous êtes assez déchiré et mortifié le cœur, pour être bien sûre, à présent, que tout est expié et que vous êtes complètement purifiée de vos prétendues fautes, auxquelles je ne crois pas du tout.

Relevez-vous donc de cet abattement ; car, fussiez-vous réellement très criminelle, Dieu, source de toute bonté, ne veut pas qu’on doute de lui, ni qu’on s’occupe tant de soi-même, lorsque la vie n’est pas trop longue pour l’aimer et lui rendre grâce. Il serait plus religieux de contempler l’idée de sa perfection que d’examiner notre propre faiblesse avec tant de crainte et de sollicitude.

Croyez-moi toujours bien reconnaissante de votre affection et bien affligée de vos peines.

GEORGE SAND.


CDLVII

À MAURICE SAND, À GUILLERY


Nohant, 16 mai 1860.


Peut-être es-tu à Paris, ou en train d’y revenir. Tu y trouveras mes lettres, et celles de ce soir te signalent l’heureuse arrivée de toutes tes bêtes.

J’ai d’abord donné les plantes au jardinier, avec les instructions écrites et verbales. L’euphorbe n’est presque pas flétrie, et, au bout du compte, ton emballage à la Robinson dans son île était très bien fait.

La salamandre est très vivante. On voudrait en faire un bracelet, tant elle est belle ! par exemple, nous ne savons pas trop quoi lui donner à manger. L’orthoptère dégingandée était d’une telle pétulance (elle s’était ennuyée en voyage), que nous n’en savions que faire. Enfin, on l’a installée dans un bocal avec de la mousse, de l’herbe et des mouches, et elle a déjeuné d’un grand appétit en leur suçant le derrière jusqu’à la ceinture ; après quoi, elle s’est curé les dents avec beaucoup de soin, a nettoyé ses mains et s’est endormie à la renverse, sur un écart impossible : les mains repliées sur le ventre ou sur le brin de chaume qui lui en tient lieu, retroussant sa queue de poule d’une façon triomphante. C’est bien la plus étrange créature qu’on puisse voir, et je n’ai fait que regarder ses poses et sa chasse aux mouches.

J’ai ensuite examiné les cailloux, qui ne manquent pas d’intérêt. Les huîtres fossiles sont d’un bon numéro. Elles ne s’étaugeaient[67] pas la coquille dans ce temps-là. Les pierres à bâtir sont des travertins. J’ai passé deux heures à étiqueter avec soin et, demain, je rangerai dans une case particulière.

J’attends avec impatience la nouvelle de ton arrivée à Paris.

Ludre ne m’a envoyé aucun renseignement ; donc, je ne pense pas qu’il faille compter les attendre à Paris, et tu les attendras d’ailleurs moins chèrement et plus commodément ici. Le temps est si beau, le jardin et la campagne sont si charmants, que je regrette les jours que tu en perds. C’est un mois de mai des dieux, chaud, moite ; du soleil, et, de temps en temps, la nuit ; puis, le matin, de belles ondées qui font tout pousser et tout fleurir. Pas d’orages ici, bien qu’il y en ait eu de terribles ailleurs.

Aussi je n’ai pas eu le courage de me remettre au roman à corriger. Je vis dans la nature, étude et contemplation, sans pouvoir m’en arracher. Viens donc le plus tôt possible ; car la floraison est à présent en avance.

Je te bige mille fois, et j’aspire à savoir que tu as fait bonne route.


CDLVIII

À M. CHARLES-EDMOND, À PARIS


Nohant, 26 mai 1860.


Cher ami,

Je vous remercie de la promesse que vous voulez bien me faire et qui endort provisoirement les soucis de mon pauvre ami aveugle[68]. Tâchez de songer à lui et permettez-moi de vous le rappeler quand ce sera possible. Croyez donc bien que, de mon côté, je ferai tout mon possible pour récompenser votre vertu, et même votre sournoiserie, qui me paraît une amabilité de plus.

J’espère que Maurice va bientôt venir me raconter vos découvertes chimico-culinaires, et que, plus tard, vous me raconterez que vous avez tiré, de votre fournaise du Théâtre-Français, un fort bon mets pour le public. Calmez les impatiences inévitables du métier d’auteur assistant aux répétitions. Cela est terrible, je le sais, surtout à ce théâtre, où chacun en prend à son aise ; mais, en somme, dites-vous que vous êtes dans l’âge où ces agitations font vivre.

Moi, je suis dans celui où l’on prise davantage la tranquillité ; mais je ne vous souhaite pas d’avoir la philosophie trop précoce. Les paysans d’ici disent : « On a bien le temps d’être vieux ! »

Bonsoir et merci, et tout à vous de cœur.

G. SAND.

CDLIX

À SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLÉON (JÉRÔME),
À PARIS


Nohant, 27 juin 1860.


Monseigneur et cher prince,

Je suis bien vivement affectée du coup qui vous frappe. Quelque prévu qu’il fût, — car vous me l’aviez comme annoncé, la dernière fois que je vous ai vu, — je comprends que votre douleur doit être grande, sachant combien vous aimiez cet excellent père. C’était aussi un digne homme, brave, loyal et d’une âme généreuse.

Vous devez à son souvenir d’être encore lui, c’est-à-dire de résister au chagrin, aux découragements qui s’emparent du cœur dans ces terribles séparations, et de tenir bien haut toujours le drapeau de la vie. Il est lourd, j’en conviens, et la main des plus forts s’engourdit souvent à le porter ! Mais vous avez, pour ne pas faiblir, entre mille autres dons de Dieu, le souvenir de ce père si jaloux de votre bonheur. Vivre bien et noblement est une dette que vous avez contractée envers lui et que vous saurez acquitter en restant vous-même, dans le chagrin comme dans le calme.

Croyez que vos amis, vous sachant affligé si profondément, vous aiment davantage. Mon fils se joint à moi pour vous le dire du fond du cœur.

G. SAND.


CDLX

À M. JULES BOUCOIRAN, RÉDACTEUR EN CHEF
DU COURRIER DU GARD, À NÎMES


Nohant, 31 juillet 1860.


Cher vieux,

C’est une joie toujours, ici, de recevoir de vos nouvelles. Tout le monde va bien. Je me porte infiniment mieux depuis que je suis vieille et je réponds vite à votre demande.

Non, les ouvrages des vivants ne tombent jamais dans le domaine public, et les héritiers en ont la propriété vingt ou trente ans encore après eux. Mais tous mes ouvrages sont vendus aussitôt que faits, pour un temps donné ; car on ne gagne pas ses frais à éditer soi-même. La Société des gens de lettres, dont je fais toujours partie, n’a le droit de traiter que pour de très courts écrits. Au delà de cent mille lettres, elle est liée et même je crois que ce chiffre a été réduit.

Vous voyez que ni elle ni moi ne pouvons vous autoriser. Je vais écrire aux éditeurs dont les ouvrages que vous désirez reproduire sont la propriété temporaire, afin de savoir s’ils autoriseraient la reproduction. Je doute qu’ils soient gentils à ce point. Mais peut-être, s’ils demandaient un prix minime pour vous accorder ce droit, verriez-vous de l’avantage à en passer par là. Il est évident que, si ces reproductions donnent une valeur au journal, c’est parce qu’elles ne sont pas autorisées par leur non-valeur commerciale.

Maurice vous embrasse de tout son cœur et vous aime toujours. Il compte bien vous envoyer son livre de Masques et Bouffons aussitôt qu’il pourra en avoir quelques exemplaires. C’est un ouvrage cher, à cause des images, et son éditeur, pressé de vendre, le sert le dernier. Je n’espère pas que vous réussissiez à le marier (Maurice, pas son éditeur), si vous lui cherchez femme parmi les dévots et les légitimistes. Je préfèrerais de beaucoup une famille protestante. Voyez pourtant ce qu’on vous dira et faites-m’en part. Je désire bien qu’il se décide et qu’il devienne père de famille. Si vous lui trouviez une charmante personne, ayant des goûts sérieux, une figure agréable, de l’intelligence, une famille honnête, qui ne prétendrait pas enchaîner le jeune couple à ses idées et à ses habitudes autrement que par l’affection, nous rabattrions bien des prétentions d’argent.

Bonsoir, mon vieux enfant. Je vous écrirai dès que j’aurai une réponse des éditeurs.

À vous de cœur.

GEORGE SAND.

Quand vous verra-t-on ?


CDLXI

À MADAME PAULINE VILLOT, À PARIS


Nohant, novembre 1860.


Chère cousine,

Je vous revois, dans mon souvenir, à travers un nuage ; mais je n’ai pas oublié que je vous ai vue un instant. Je n’avais pourtant pas ma tête ; car ce n’est que le lendemain ou le surlendemain que je me suis retrouvée à Nohant. Jusque-là, j’étais dans une ruine, je ne sais où. Vous m’avez certainement porté bonheur, et votre présence, vos souhaits, votre cœur vivant et aimant, celui de mon Lucien[69], qui a été si affectueux pour moi, qui a tant pleuré pour moi, à ce qu’on m’a dit, tout cela s’est joint aux excellents soins de mon pauvre Maurice, et de mon adorable petit vieux docteur Vergne.

Vous m’avez donc tous ramenée à la vie. J’ai senti, sur mon lit d’agonie, que vous ne vouliez pas que je mourusse, et j’ai secoué la torpeur finale.

Ainsi, au lieu de vous dire que je suis fâchée du triste voyage que je vous ai fait faire, je vous en remercie ; car je suis sûre que ma destinée a voulu que vous vinssiez aider à me sauver.

Je suis encore faible pour écrire ; mais je veux vous dire que la force m’est revenue pour vous aimer et vous embrasser de tout mon cœur, ainsi que le cher cousin, et vos enfants, tous vos enfants, y compris Raoul, que je me figure connaître, quoique je sache bien ne pas l’avoir vu.

Maurice vous embrasse de toute son âme.

Au revoir, chère belle cousine, à Paris et à Nohant.

G. SAND.


CDLXII

À SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLÉON (JÉRÔME),
À PARIS


Nohant, 9 décembre 1860.


Chère Altesse impériale,

Voici l’exemplaire de l’ouvrage de mon fils que vous avez bien voulu vous charger de faire agréer al re galantuomo. Si Maurice ne vous le porte pas lui-même, c’est qu’il me soigne encore un peu. Je vous envoie aussi la lettre qu’il a écrite à ce héros, dont il est justement épris. — Le maudit héros ! il m’a pourtant forcée, moi, d’abjurer l’idée républicaine italique ! Devant tant de patriotisme, de bravoure, de loyauté et de simplicité (caractère de la vraie grandeur), les théories ont tort, le cœur est pris ; et c’est le cœur qui gouverne le monde on a beau dire que les hommes ne valent rien, c’est le sentiment qui fait les vrais miracles de l’histoire.

Mon fils avait écrit cette lettre et me l’avait remise il y a déjà longtemps ; mais le relieur a tardé à finir la reliure, et, alors, vous avez été frappé d’un malheur que j’ai vivement ressenti pour vous et avec vous. Je n’ai pas voulu vous importuner de cet envoi. Et puis est venue ma maladie et l’imbécillité de la convalescence. D’ailleurs, Victor-Emmanuel avait bien d’autres chats à fouetter, que d’ouvrir un livre d’art pur et simple. Mais ce livre est un hommage rendu au génie italien, et, parmi les plus humbles droits, il a celui d’être mis aux pieds du libérateur de l’Italie. Un mot de vous expliquera et excusera cette hardiesse. Je n’ai pas changé la date de la lettre de Maurice, date qui témoigne d’un empressement non secondé jusqu’ici par les circonstances.

Quoique guérie, je n’ai pas la permission du médecin pour aller à Paris, où je ne manque jamais de prendre la grippe, et je dois passer février et mars dans le Midi ; je rêve les cistes et les bruyères en fleurs du Piémont ou des frontières françaises ; car ma passion du moment, c’est la botanique. Si vous allez par là, courir après cette solitude qui fuit les princes, vous êtes bien sûr de me rencontrer dans le coin le plus champêtre et le plus retiré, vous aimant toujours d’un cœur sincère et dévoué tendrement.

GEORGE SAND.

CDLXIII

À M. ALEXANDRE DUMAS FILS, À PARIS


Nohant, 11 décembre 1860.


Cher enfant,

Je veux vous demander quelle préparation de fer on vous administre. Le fer est très à la mode et c’est bien vu. Mais les médecins ne sont pas tous chimistes, et, en prescrivant le fer très à propos, ils ne savent pas toujours, même les plus habiles en tant que médecins, sous quelle forme il s’assimile avantageusement et réellement à notre économie, et sous quelles autres formes il charge l’estomac, s’y transforme en encre et ne s’assimile en aucune façon. J’ai un vieux ami, médecin et chimiste, qui a l’emploi du fer et de diverses préparations à l’état d’idée fixe, et qui a essayé et travaillé ce médicament durant des années. J’ai fait avec lui des expériences nombreuses et je sais qu’il a raison de dire qu’une seule des préparations est toujours assimilable et jamais nuisible. Pour abréger, voyez si vos recettes portent : — Tartr. fer. Potass. crist. en paillettes. — Si oui, dormez tranquille et comptez que le fer vous guérira ; si non, n’en abusez pas et même n’en usez pas. Je sais bien que vous devez avoir les princes de la science, comme on dit, dans votre manche. Mais peut-être les princes n’ont-ils pas le loisir d’analyser minutieusement ces détails. Et, au bout du compte, tout en vous soignant bien, ne vous soignez pas trop ; le grand remède sera une vie modérée en toute chose, pendant quelque temps ; beaucoup d’air pur et de campagne, et l’oubli du moi le plus souvent possible.

Notre grand mal à nous autres, c’est l’excitation ; mais il y a aussi grand mal à vouloir la supprimer tout à fait ; car nous ne sommes point bâtis comme les oisifs ou les positivistes, et l’absence totale d’émotions, de travail, de fatigue même, nous jette dans l’atonie, qui est le plus grand ennemi de notre organisation.

On fait bien de nous retenir de temps en temps ; mais les médecins et les amis qui nous enchaînent à la médication et au calme absolu nous tuent tout aussi bien que les chevaux qui nous emportent.

Moi, j’ai le roi des médecins, un homme sans nom, mais qui sait ce que c’est qu’une personne et une autre personne. Le lendemain du jour où j’étais au plus mal, il m’a fait manger, j’avais faim. Le surlendemain, il m’a permis de prendre du café, j’en ai l’habitude, et a consenti à me laisser sortir du lit, dont j’ai horreur. Il m’a laissée causer, rire et m’efforcer de secouer le mal. Il savait, il sait, je sais et je sens aussi, depuis que j’existe, que, quand je pense à la maladie, je suis malade. J’ai eu autrefois de forts accès d’hypocondrie tout à fait contraires à ma nature, et c’était la faute des amis et des médecins, qui m’ont gratifiée dix fois de maladies que je n’avais pas. Prenez garde à cela. Vous me dites que vous êtes découragé et atteint. Ne le dites qu’à moi, tant d’autres se réjouiraient, et ne laissez pas dire que vous êtes malade sérieusement. Songez à tous ces jaloux qui se frotteraient les mains ; les jaloux, c’est tout le monde. Ce ne sont pas seulement les rivaux de métier, ce sont tous les paresseux, tous les incapables, qui souffrent de voir une existence brillante et triomphante. C’est le public tout entier, qui est ingrat et qui aime à voir hésiter et souffrir ceux qu’il encensait hier et qu’il encensera demain si le patient résiste. Vous avez souffert par le théâtre dans ces derniers temps. Trop de tracasseries, d’incertitudes, d’impatiences, et mille choses que je devine, sachant quel est le milieu et comment s’y forgent les immenses contrariétés. Vous devez vous en affecter plus que moi et plus que tout autre, parce que, après les plus grands succès obtenus dans ce temps-ci, vous aviez le droit d’imposer votre pensée, votre forme, toutes les exigences légitimes, toutes les hardiesses, toute la souveraine liberté de votre talent.

Vous avez trouvé l’obstacle aussitôt que les billets de banque ont un peu diminué dans la caisse du théâtre, et vous voilà heurté à l’écueil du siècle : l’argent. Votre talent a grandi ; mais, si les recettes ont baissé, la foi abandonne le directeur, et tous les intermédiaires dont vous avez besoin pour révéler votre génie au public. Le public lui-même s’étonne que vous grandissiez en maturité dans la science de la vie. Il est routinier et les rapides progrès l’étourdissent. Il y résiste et les combat tant qu’il peut. Pour peu qu’on le craigne, qu’on le ménage, il croit être fort ; mais, au fond, il est bon enfant et il vous reviendra, aussi assidu et aussi passionné qu’auparavant si vous ne pliez pas. Guérissez-vous, distrayez-vous surtout, oubliez un peu ces luttes pénibles et, si vous laissez dire que vous êtes malade et découragé, que ce soit pour jeter votre béquille un beau matin et lui montrer que vous êtes plus fort que jamais.

Voilà, cher fils, ce que, depuis quelques jours, je voulais vous dire ; mais je n’étais pas encore assez forte pour écrire plus d’une ou deux pages. Venez me voir quand il fera moins mauvais et quand vous ne serez plus si tenu par le traitement. Je compte aller dans le Midi en février. Vous devriez en faire autant. Voyons, voyons, il faut retrouver cette grande énergie physique et intellectuelle qui vous a inspiré de si belles choses.

Songez que vous avez été l’enfant gâté de la destinée et que vous l’êtes encore ; car vos moindres succès seraient des succès de premier ordre pour les autres.

Si vous vous sentez bas et affaibli, dites-vous que c’est peut-être un bien ; car, dans les bonnes organisations, ce sont des crises qui présagent un renouveau superbe. Patientez, traînez-vous en souriant, et répétez-vous sans cesse : Ça passera !

Quand vous en serez bien convaincu, ce sera déjà aux trois quarts passé.

Je vous embrasse tendrement.
G. SAND.


CDLXIV

À M. CHARLES PONCY, À TOULON


Nohant, 20 décembre 1860.


Cher enfant,

Je vous remercie de vos bons renseignements. Pour le moment, je n’ai aucun parti à prendre ; le temps est trop froid pour que je parte. D’ailleurs, ce n’est qu’au mois de février que mes travaux me le permettront.

Et puis vous avez le déluge en ce moment dans le Midi, et nous sommes encore mieux dans notre nid bien chaud que sur les chemins. Je crois pourtant que des circonstances particulières, en dehors des convenances de localité, nous pousseront vers Monaco ou Menton. Mais rien n’est décidé et nous vous verrons au moins quelques jours à Toulon.

Ce qui est décidé, grâce à votre réponse sur les dépenses modérées à faire dans ces régions, c’est que nous pourrons y aller, que nous irons et que nous nous verrons enfin.

Je me porte bien, tout à fait bien, à la condition de me tenir chaudement et tranquille pendant quelques semaines encore. Je reprends mon griffonnage et je suis dans une disposition très douce et très calme. On a été si bon autour de moi durant ma maladie, que je serais bien ingrate de ne pas me trouver bien d’être encore de ce monde.

On vous embrasse ici et on se réjouit de l’espoir de vous embrasser pour de vrai bientôt. Mes tendresses à votre chère famille et à vous toujours.

G. SAND.


CDLXV

À M. ERNEST PÉRIGOIS, À NICE


Nohant, 25 décembre 1860.


Mon cher enfant,

J’ai su vos cruelles mésaventures ; mais, en somme, nous rendons tous grâce à Dieu de ce que vous en avez été quittes pour la peur, et nous aussi, effrayés rétrospectivement pour vous autres ! Vous me trouverez optimiste de dire quittes pour la peur, puisque vous avez eu contusions et blessures, surtout la pauvre bonne. Mais, quand on ne se casse ni bras ni jambe en pareille affaire, on est encore heureux. Rassurez donc Angèle en lui disant combien les accidents de voyage sont rares ; puisque tel touriste n’en a rencontré aucun dans toute sa vie ; celui qui vous a accroché est une garantie pour l’avenir.

Et puis qu’est-ce que le danger des voyages ? Le danger n’est-il pas partout et à toute heure ? n’ai-je pas été prise de maladie terrible pour une promenade au clair de lune, par un temps superbe, dans mon jardin ? Du jour au lendemain, étranglée au milieu du bien-être, du calme, de la gaieté, de la santé parfaite, j’étais à la mort. Est-ce à dire que je n’irai plus dans mon jardin et que je ne regarderai plus la lune ? Disons-nous bien que nous tenons à un fil, et, cela dit, n’y songeons plus, ou nous ne vivrons pas, par crainte de mourir. Je sais bien qu’Angèle a peur pour vous et pour son enfant plus que pour elle-même ; mais ne la laissez pas devenir superstitieuse en croyant vous-même à des guignons et à des pressentiments. Le danger perpétuel et sous toutes les formes étant le milieu auquel nous ne pouvons échapper, il y a aussi un miracle perpétuel bien plus remarquable et envers lequel nous sommes affreusement ingrats, et, ce miracle, c’est que nous y échappons souvent. Si j’étais auprès d’elle, je suis sûre que je lui ferais oublier ces terreurs, qui sont une maladie de l’imagination.

Maigre vos infortunes, je vous envie d’être là-bas, sous un beau ciel et dans un pays accidenté. Vous ne me dites rien de votre santé ; j’en augure qu’elle est déjà meilleure et je me réjouis de ce que vous ne soyez point à Rome dans cette saison. C’est un endroit malsain, où l’hiver est froid et long, où l’on ne trouve aucun bien-être ; un pays à donner le spleen même aux escargots. Vous me tentez bien avec Nice ; mais Hyères est plus près, plus chaud, dit-on, et, je crois, moins cher. Vous me faites frémir avec votre maison tout entière pour mille francs par mois douze mille francs par an ! Peste ! je le crois bien ! On me dit qu’à Hyères je dépenserai mille francs par mois pour quatre personnes, la nourriture, etc., tout compris, et que nous serons fort bien. Enfin, nous verrons. Je vous écrirai de là au mois de février et peut-être vous tenterai-je. Si vous ne venez pas nous rejoindre, nous irons toujours vous voir ; car nous comptons visiter tout ce littoral.

Donnez-nous de vos nouvelles souvent, nous vous tiendrons au courant de notre côté.

J’embrasse ta chère famille de tout cœur.

À bientôt.

G. SAND.


CDLXVI

À MADEMOISELLE NANCY FLEURY, À PARIS


Nohant, 27 décembre 1860.


C’est moi, chère enfant, qui aurais voulu embrasser ta grand’mère avant son départ. Mais le froid était trop vif et on ne me permet pas encore de m’y exposer aussi longtemps que le voyage, pourtant bien court, de Nohant à la Châtre. À mon retour du Midi, ce printemps, j’irai à Paris vous voir dans votre installation nouvelle, et j’espère trouver la bonne maman bien habituée et bien acclimatée.

Dis à tes parents de ne plus s’inquiéter du tout de moi. Je ne me souviens plus d’avoir été malade, et je crois n’avoir plus aucun besoin des précautions que l’on m’impose. Mais je m’y soumets pour ne pas mécontenter des gens qui m’ont si bien soignée et à qui j’ai causé tant d’inquiétude sans le savoir. Je vais donc encore passer un mois au coin du feu, et tu seras bien aimable de m’y donner de vos nouvelles.

Il me tarde de savoir que vous n’êtes pas mécontents de Paris et que la grand’mère a bien supporté le voyage. Embrasse-la bien pour moi, ma mignonne, ainsi que tes parents et Valentine ; je les charge de te le rendre de ma part.

Ta marraine.
G. SAND.

CDLXVII

À M. ET MADAME ERNEST PÉRIGOIS, À NICE


Nohant, 20 janvier 1861.


Chers enfants,

Je ne suis pas encore en route, quoique toujours très décidée à partir, et je voudrais bien avoir de vos nouvelles. Je me flatte que le temps, moins dur, quel qu’il soit, que chez nous, vous aura été favorable à l’un et à l’autre ; mais je serais pourtant bien contente de le savoir.

Quelques mécomptes que vous puissiez avoir sur le climat, sur le logement, sur les agréments du Midi, soyez sûrs que vous avez bien fait d’y aller. Nous avons ici six pouces de glace sur les eaux dormantes, et, depuis plus de vingt jours, un froid sec et dur qui rendrait les pierres malades. Maurice n’a pas eu le courage encore de sortir du nid pour aller affronter la température de Paris. J’aspire pour lui, autant que pour moi, maintenant, à trouver une veine de temps radouci qui nous permette de traverser le centre et le bas centre de la France sans geler en route. Notre but est toujours en suspens. Nous consacrerons quelques jours à tâter, à chercher, à interroger notre fantaisie, espérant trouver moins cher qu’à Nice ; car les détails que vous me donnez dépassent de beaucoup mon budget.

Je n’ai rien à vous dire du pays d’ici que vous ne sachiez mieux que moi, sans doute, par des correspondances. Nous vivons tous blottis dans nos cases, comme des marmottes faisant leur hibernation. Je relis le Cosmos en entier, et j’en fais encore plus de cas que la première fois. Lisez-vous la Mer, de Michelet ? c’est très beau, avec les défauts que vous lui savez, incapable qu’il est de toucher à la femme sans lui relever les cottes par-dessus la tête ; mais, dans cet ouvrage-ci, les qualités l’emportent. Dans le commencement, il y a un vaste et magnifique sentiment de la grandeur, de la couleur et de la vie.

Je voudrais bien vous donner quelque nouvelle du consul Crescens ; mais je suis trop ignorante pour en avoir jamais entendu parler.

Vous avez envie de voir les splendeurs de la papauté ? Vous verrez trois comparses mal costumés et une bande d’affreux Allemands prétendus Suisses, dont le déguisement tombe en loques et dont les pieds infectent Saint-Pierre de Rome. Pouah ! Je ne donnerais pas deux sous pour revoir la pauvre mascarade. Mais les monuments, les Italiens, les tableaux, à la bonne heure ! seulement il faut un an pour tout voir un peu sainement ; car les premières semaines ne sont qu’un vertige et un casse-tête.

Écrivez quelques lignes, mes chers enfants ! ceux d’ici se joignent à moi pour vous embrasser et vous aimer.

G. SAND.


CDLXVIII

À M. CHARLES DUVERNET, À LA CHÂTRE


Nohant, 14 février 1861.


Je te remercie, mon cher vieux. Tu es le plus aimable des amis, tu t’occupes de mon plaisir et de mon bien-être. Et puis tu me montes la tête avec cette villa, et les collections, et ces personnes si aimables et si intéressantes. J’ai envoyé ta lettre et tes renseignements à Maurice, qui est déjà là-bas s’occupant de mon logement. Je pense qu’il n’aura rien conclu encore.

Je pars demain, regrettant de ne pas vous embrasser tous au passage. Mais il faut que je profite de la présence de mon géologue[70] à Montluçon pour voir les forges et les mines. Cela rentre dans mon état de romancier, sans en avoir l’air[71].

Mille tendresses et amitiés à toi et à tout le cher monde.

G. SAND.

CDLXIX

À M. ET MADAME ERNEST PÉRIGOIS, À NICE


Tamaris, 20 février 1861.


Chers enfants,

Nous sommes arrivés et nous voilà même installés à une demi-heure (par mer) de Toulon, en deçà et non au delà, par conséquent loin d’Hyères, de Nice et de tout ce qui s’ensuit. Maurice, parti en fourrier, a trouvé Hyères fort prosaïque, plein de figures de malades ou d’Anglais, pas de chez soi, pas de solitude, rien aux alentours qui ne fût très cher ou très incommode. Enfin il s’est rabattu sur la rade de Toulon et il nous a trouvé, pour cinq cents francs (trois mois), les trois quarts d’une petite maison de campagne très bourgeoise, mais extrêmement propre, que le propriétaire, avoué à Toulon, n’habite pas en ce moment et ne loue jamais. C’est un homme charmant, qui est venu nous installer et qui est reparti ce matin. Nous sommes là depuis vingt-quatre heures, par un temps de chien, mais dans un site admirable, au bord de la grande mer, au pied des montagnes, et perchés nous-mêmes sur une colline couverte de pins superbes qui nous cachent entièrement, et qui encadrent les plus belles vues du monde. C’est une solitude absolue, pas de curieux : les mauvais chemins nous protègent contre les flâneurs, la vie est très bonne pourtant et très confortable, à cause du voisinage d’une petite ville qu’on appelle la Seyne. Nous avons pris, pour vingt-cinq francs par mois, une bonne cuisinière, brave fille ; pour plus cher, un homme de confiance que nous connaissons, et nous voilà casés à merveille et très économiquement. Nous sommes, malgré le gâchis du quart d’heure, dans un climat superbe, à l’extrême pointe méridionale de la France, au milieu d’une flore tout africaine.

Si vous devez faire une nouvelle campagne d’hiver dans ce beau pays, nous vous adresserons à des amis qui vous aideront à trouver des conditions de ce genre. Mais j’avoue qu’il nous eût été impossible de les trouver nous-mêmes, sans le secours des dévoués de la localité ; car ce n’est pas ici un endroit de mode et d’exploitation.

À présent, comment vous offrirai-je l’hospitalité ? J’espérais que mon avoué-propriétaire laisserait à ma disposition le reste de la maison, qu’il n’habitera pas avant le mois de juin ; mais il n’y a eu aucun moyen de l’y décider, parce qu’il veut pouvoir y venir. Voilà ce que c’est que d’avoir affaire à un homme qui ne spécule pas ; cela a aussi son inconvénient. Mais, si vous revenez par ce côté-ci, nous irons vous chercher à Toulon, à l’hôtel de la Croix d’or, où l’on est très bien, ou à Hyères, que nous voulons aller voir dès qu’il fera beau. Vous viendrez passer une journée à notre ermitage et nous vous reconduirons par terre, si vous craignez un quart d’heure de houle un peu forte. Nos mauvais chemins n’offrent aucun danger ; ils sont crottés, voilà tout ; mais deux jours de mistral les auront balayés. Tâchez de réaliser mon espérance ; ou, si vous prolongez votre séjour à Nice, c’est nous qui irons vous trouver. Donnez-nous toujours signe de vie, à l’adresse de Charles Poncy, à Toulon.

Mille tendresses de cœur à vous, et baisers à Angèle.

G. SAND.


CDLXX

À M. CHARLES DUVERNET, À NEVERS


Tamaris, 24 février 1861.


Golfe du Lazaret, à une demi-lieue de mer de Toulon. Au pied du fort Napoléon.


C’est une colline couverte de pins-parasols, d’une beauté et d’une verdeur incomparables. Le golfe du Lazaret, séparé d’un côté de la grande mer par une plage sablonneuse, vient mourir tout doucement au bas de notre escalier rustique. Au delà de la plage, la vraie mer brise avec plus d’embarras et nous en avons, de nos lits, le magnifique spectacle. La tête sur l’oreiller, quand, au matin, on ouvre un œil, on voit au loin le temps qu’il fait par la grosseur des lignes blanches que marquent les lames. À droite, le golfe s’ouvre sur la rade de Toulon, encadrée de ses hautes montagnes pelées, d’un gris rosé par le soleil couchant.

À droite, s’élève le cap Sicier, autre montagne très haute et d’une belle découpure, toute couverte de pins. Entre la grande mer et une partie de notre vue de face, s’étend une petite plaine bien cultivée, une sorte de jardin habité. Derrière nous, le fort Napoléon sur une colline boisée plus élevée que la nôtre et qui nous fait un premier paravent contre le nord. Au bas de ce fort, la grande rade de Toulon et d’autres immenses montagnes derrière, second paravent, que dépasse en troisième ligne la chaîne des Alpines du Dauphiné.

Tout cela est d’un pittoresque, d’un déchiré, d’un doux, d’un brusque, d’un suave, d’un vaste et d’un contrasté que ton imagination peut se représenter avec ses plus heureuses couleurs. On dit que c’est plus beau que le fameux Bosphore, et je le crois de confiance ; car je n’avais rien rêvé de pareil, et notre pauvre France, que l’on quitte toujours pour chercher mieux, est peut-être ce qu’il y a de mieux.

Nous sommes au milieu des amandiers en fleurs, la bourrache est dans son plus beau bleu, le thlaspi des champs blanchit toutes les haies. Ce sont à peu près les seules plantes de nos climats que j’aie encore aperçues ; le reste est africain ou méridional extrême : cistes, lièges, yeuses, arbousiers, lentisques, cytises épineux, tamarins, oliviers, pins d’Alep, myrtes, bois de lauriers, romarins, lavandes, etc., etc. Il ne faut pourtant pas oublier la vigne et le blé parmi nos compatriotes ; on boit ici, à bon marché, du vin excellent. Le pain est bon ; il y a peu de poisson, mais le mouton et le bœuf sont passables. C’est le fond de la nourriture avec les coquillages, très variés, mais généralement détestables pour ceux qui n’aiment pas le goût de varech.

La maison que nous habitons est petite mais très propre, et nous y sommes seuls dans un désert apparent. Personne n’y vient et personne n’y passe ; mais, tout près de nous, il y a un petit port de mer appelé la Seyne, qui est grand comme la Châtre et où notre factotum va s’approvisionner tous les matins. De plus, il va à Toulon tous les jours par un petit vapeur, moyennant trois sous.

En outre du factotum mâle, nous avons une cuisinière naine, qui est une excellente fille, et un âne nain, baudet d’Afrique appelé Bou-Maza, qui ne mange jamais que des fagots d’olivier sec et qui est devenu fou aujourd’hui pour avoir avalé une poignée de foin.

La maison coûte cinq cents francs pour trois mois, la cuisinière vingt-cinq francs par mois, le baudet rien. Il est au propriétaire, un charmant avoué qui met tout par écuelles pour nous recevoir. Nous avons chacun une petite chambre et, en commun, un salon, une salle à manger, un cabinet pour mettre nos herbiers, nos cailloux et nos bêtes. Le rez-de-chaussée, tu peux te le figurer : c’est la distribution du Coudray[72]. Devant la maison, il y a un berceau de plantes exotiques et une étroite terrasse avec des fleurs. Tout le reste est une colline inculte, rocailleuse, ombragée d’arbres superbes à travers les tiges desquels on voit le bleu de la mer, ou le bleu des montagnes lointaines. Le sol est calcaire triasique et on y trouve une partie de nos coquilles fossiles de Nohant et du Coudray. À deux pas, nous avons des granits et des laves ; toute là côte est très variée, par conséquent, de formes et de couleurs.

Le pays environnant est à la fois riant et sauvage. Quant au climat, il est rude et superbe, varié et heurté comme le pays : des jours de pluie diluvienne, des vents très rudes, des coups de soleil (j’en ai un sur le nez, d’une belle couleur), des humidités suaves et chaudes ; tout cela se succédant avec rapidité, et ne rendant guère malade ; car, avant-hier, j’ai fait deux lieues à pied pour ma première promenade ; hier, j’étais dans mon lit avec la fièvre, rhume, courbature et coup de soleil. Ce matin, j’ai fait une lieue ; ce soir, je me porte on ne peut mieux ; je n’ai plus que mon coup de soleil sur le nez, mais je n’en souffre plus. Maurice a passé par les mêmes crises.


25.

Je reprends ma lettre pour t’expliquer comme quoi nous avons renoncé à Hyères et à ses palais. Maurice y a été et a découvert que c’était une jolie ville, plantée au beau milieu d’une plaine, loin de la mer, loin des montagnes, loin des bois ; une ville d’Anglais où il faut toujours être sur son trente-six, toutes choses qui ne pouvaient pas nous convenir. C’était le cas d’aller voir Saint-Pierre des Horts ; mais Maurice a calculé que, lors même qu’on nous rabattrait énormément sur le prix annoncé au prospectus, nous serions encore loin du compte. Il s’est informé néanmoins. Il a su qu’il était à peu près impossible de s’y nourrir sans avoir à son service des gens du pays, comme nous les avons pris ici. Or, ici, de la main de nos amis les Poncy, nous pouvions nous assurer de bonnes gens, aux habitudes en rapport avec nos moyens. Où trouver cela à Hyères, pays de haute exploitation ? et à qui demander de se charger pour nous de tous ces détails ?

Le Midi n’est pas si facile à habiter qu’il s’en vante. Ici même, à deux pas de tout, ça n’a pas été tout seul, et ça ne va pas encore à souhait. Depuis deux jours, il pleut, et, quand il pleut, personne ne bouge ; Bou-Maza lui-même ne veut pas sortir de son écurie. On peut donc mourir de faim chez soi, si on n’a pas pris ses précautions. Cela se conçoit quand on a vu ce que c’est que les pluies des pays chauds. Comme ils sont souvent à sec pendant six ou dix mois de suite et que pourtant il tombe dans le Var, calcul fait, autant d’eau que dans les autres départements français, tout crève à la fois, et, dans une minute, que l’on soit âne ou chrétien, on est trempé comme une éponge. Et puis ça ne s’arrête pas ; il n’est pas question, comme chez nous, de laisser passer le nuage. Le nuage ne passe pas, ou plutôt il passe toujours, et douze heures d’affilée ne l’épuisent pas.

Donc, nous nous sommes rabattus sur le plus proche voisinage de nos amis, d’autant plus que le pays est beaucoup plus beau que tout ce qu’on va chercher ailleurs. Ça ne nous empêchera pas d’aller visiter toute la côte, par conséquent Hyères, quand il fera beau et qu’on pourra tenir la mer. Nous nous réclamerons alors de ta protection pour voir Saint-Pierre et ses beautés. Pour le moment, les navires que nous voyons passer en pleine mer font si triste figure, que nous n’avons guère envie de nous y fourrer ; car, avec ce déluge, il y a un vent d’est à décorner les bœufs. Aujourd’hui, le vent couvrait si bien le bruit du tonnerre, qu’on ne pouvait pas les distinguer l’un de l’autre. — Ce soir, clair de lune et tempête. La mer est en argent, mais pas riante, comme de l’argent dans la poche d’un pauvre diable.

Voilà notre bulletin, aussi complet que possible. Il nous faut le tien et celui de la famille. Êtes-vous de retour au Coudray ? Quel temps y fait-il ? Es-tu sorti de tes ennuis de procédure à Nevers ? Le moutard est-il toujours beau et brave homme ? Et Berthe ? et tout le monde ? Embrasse-les tous pour moi et présente-leur mes amitiés. À toi de cœur, mon cher vieux.

G. SAND.

CDLXXI

À M. JULES BOUCOIRAN, À NÎMES


Tamaris, 25 février 1861.


Cher ami,

Nous sommes arrivés, par un temps de chien (le 18 courant), à Toulon, où Maurice, pressé de me trouver un gîte convenable aux environs, était depuis huit jours, courant d’une campagne à l’autre, et par conséquent ne pouvant songer à aller vous voir. Il a été à Hyères, il en est revenu mécontent, ne trouvant rien là de possible pour mes goûts de solitude et de vraie campagne. Il s’est rabattu sur la rade de Toulon et sur les golfes voisins. Enfin, la veille de mon arrivée, il a trouvé une maisonnette toute petite, mais bien propre, dans un pays idéalement beau. Je ne vous en dis rien : vous verrez notre site et nos environs. L’endroit s’appelle Tamaris. (Je m’y suis installée le 19.) — Mais, pour y arriver, soit par mer, soit par terre, il faut quelques renseignements locaux. Donc, quand vous viendrez nous voir, il faudra aller par le chemin de fer jusqu’à Toulon. Là, vous irez trouver Charles Poncy, notre ami, rue du Puits, n° 7. Il vous amènera ou vous fera conduire, et, en même temps, il vous remettra ou vous fera remettre une clef au moyen de laquelle vous aurez, chez nous, un gîte ; car nous n’avons qu’une partie de la maison ; mais notre propriétaire, homme très aimable, nous a promis une chambre d’ami dès que nous en aurions besoin. Voilà ! Nous n’avons encore eu que deux jours de beau temps sur six. Ne venez pas sans que le temps soit remis ; car je ne pense pas que nous différions beaucoup de température, sauf qu’ici nous avons des pluies insensées quand le ciel s’y met, et nos chemins sont laids, notre horizon triste, notre campagne maussade par conséquent. Il faut que nous puissions vous promener dans le soleil.

Sur ce, à bientôt, j’espère, cher enfant. Ce sera une joie de famille, et, en attendant, on vous embrasse de cœur.

G. SAND.


CDLXXII

À M. CHARLES DUVERNET, À NEVERS


Tamaris, 15 mars 1861.


Mon cher vieux,

Je t’adresse ma lettre à Nevers, bien que je pense que tu doives être au Coudray ; mais je me dis que, de Nevers, on te l’enverra exactement, tandis que, du Coudray à Nevers, ce ne serait peut-être pas la même chose.

J’ai reçu la tienne, de lettre, et je suis heureuse de voir que ton petit mioche te donne toutes les joies de la grand’paternité — je souligne ! Voici, hélas ! comment tout se compense et s’équilibre dans le bien et dans le mal pour chacun de nous. Mes yeux voient des mers d’azur, des montagnes superbes, des fleurs charmantes ; mais ils ne verront plus que le portrait de ma pauvre Nini, qui était la perle et la fleur par excellence de ma vieillesse. Je ne la sentirai plus sur mes genoux ni dans mes bras, je n’entendrai plus sa voix, je n’échangerai plus rien avec elle en cette vie. — Résignons-nous ; notre cause et notre but nous sont inconnus, mais ils sont l’œuvre et le vouloir de Dieu. Ils ne peuvent donc être mauvais, et tout, après la vie, doit être dédommagement, puisque, dès cette vie, tout conduit à la notion de l’équilibre et de la rémunération.

Maurice a été à Hyères pour la seconde fois, un peu poussé par un dégoût momentané du séjour de Tamaris, où le mistral souffle de temps en temps et plusieurs jours de suite avec une violence inouïe. J’étais assez souffrante et il disait que si le climat d’Hyères était moins brutal, il voulait m’y transporter. Mais il a trouvé que c’était la même chose, alternative de bourrasques et de séries de jours admirables.

Il a été voir M. Germain, dans son château, très pittoresque et très beau, de Saint-Pierre des Horts. Le châtelain l’a très bien reçu et lui a offert pour moi un beau logement à très bon marché, ce qui est fort aimable.

Mais je suis installée et c’est une assez grande affaire dans ce pays, où, même aux portes des villes, les ressources et les moyens de communication n’abondent pas. On va peu par terre, les chemins sont assez négligés et décrivent nécessairement des courbes immenses autour des golfes qui dentellent la côte. La mer est le seul vrai chemin, et, quand elle est mauvaise, ce qui arrive souvent ce mois-ci, on est un peu claquemuré. Nous avons surmonté tous ces petits ennuis du commencement, en nous mettant au courant des habitudes et des ressources de la localité et en nous attachant enfin un commissionnaire actif et intelligent, après en avoir essayé deux qui étaient de charmants garçons, mais peu dégourdis, moins dégourdis que des Berrichons, et craignant la pluie comme des chats. Ici, pour le caractère et le tempérament, il n’y a pas de milieu. Ils sont ou tout à fait chiffes, où tout à fait énergiques. Nicolas-Napoléon fait très bien notre service ; la cuisinière Rosine, une vraie guenon, chante et rit toujours. L’âne va à la provision sans regimber ; le chien nous prend pour ses maîtres, et les poules me suivent comme à Nohant.

On nous apporte d’excellents poissons de mer tout vivants ; nous savons maintenant qu’il n’en faut pas demander les jours de mistral ; nous nous sommes procuré beaucoup de tables ; car, bien que notre Coudray maritime soit suffisamment meublé quant au reste, les tables sont ici des meubles de luxe. On ne lit pas, on n’écrit pas, on vient à la campagne pour se promener et dormir. Nous sommes enfin bien casés, résignés aux tempêtes et très dédommagés par la possibilité de travailler et par la beauté des journées admirables qui succèdent aux ouragans. Le printemps se fait au milieu de ces tempêtes comme si de rien n’était. Les solides pins d’Alep au parasol majestueux et les lièges rugueux tendent le dos et ne rompent pas ; les plantes à feuilles persistantes s’en moquent également, et l’olivier n’en est ni plus ni moins pâle. Parmi ces insensibles, les vraies plantes printanières commencent à sourire. Les tamarix et les lentisques en boutons, les anémones lilas et pourpre jonchent la terre, et les orchys fleurissent à l’ombre.

J’ai trouvé dans un bois voisin l’épipactis céphalante, qui n’est pas de nos pays et qui, je crois, est assez rare partout.

C’est une orchidée blanc de neige, avec une tache dorée sur le labile ; très jolie plante, élégante. J’ai été voir à Saint-Mandrier, qui est un hospice de marine avec un beau jardin botanique, des palmiers et autres exotiques très grands, des bosquets de poivriers couverts de leurs jolies graines rouges, et des sterculies dont l’odeur, exprimée par le nom, n’est pas précisément celle de la rose.

Tout cela est en dehors de mon récit sur le docteur Germain. Pour en revenir à lui, Maurice, qui se flattait de voir ses riches collections d’histoire naturelle, a eu le désappointement d’apprendre qu’elles n’existaient que sur le prospectus ; mais le personnage lui a paru tout de même un savant sérieux et un homme de grande valeur. Je compte certainement, le mois prochain, l’aller voir, lui et son château moyen âge, dont Maurice m’a apporté de sa part plusieurs photographies. Cela s’arrange d’autant mieux que ledit docteur est en ce moment en route pour la Nièvre, où il passera huit ou dix jours. Il est possible qu’une autre année, connaissant ce bon gîte de Saint-Pierre, j’aille y frapper pour la saison.

J’ai beaucoup travaillé au lessivage de Valvèdre depuis que je suis ici. Je touche à la fin de ce gros travail.

Bonsoir, cher vieux ; voilà encore une longue causerie ; mais je finis brusquement faute de papier. Tendresses à vous tous et grandes amitiés d’ici.

G. SAND.

CDLXXIII

À MADAME PAULINE VILLOT, À PARIS


Tamaris, 28 mars 1861.


Chère cousine,

Vous aurez reçu déjà une lettre de Lucien[73] qui a, par un heureux hasard, vu tout de suite à Toulon, où il se trouvait hier avec Maurice et Boucoiran (un de mes plus anciens et meilleurs amis), l’article du Moniteur concernant son père. Ils m’ont apporté cette bonne nouvelle ; le brave enfant était ravi et ç’a été fête à Tamaris. Il vous avait déjà écrit, ce matin ; il est parti pour Lestac.

Maurice l’a accompagné un bon bout de chemin en wagon et l’a quitté pour aller voir une ruine romaine perdue dans les sables du rivage. Il est revenu ce soir à onze heures par des chemins bien noirs. Mais Lucien est sur une des plus belles routes du monde et il nous a fait espérer qu’il reviendrait passer encore deux jours avec nous ; après quoi, il gagnera Nîmes avec notre Boucoiran, qui l’aime déjà de tout son cœur et qui lui montrera ex professo tout ce qui pourra l’intéresser dans ce pays.

Il va bien, votre cher enfant ; il a couru comme un Basque avec ces messieurs, bravant la tempête au bord de la mer, afin de voir déferler les grandes lames. Il a fait, bon gré mal gré, de la botanique et de l’entomologie. Il a appris une patience qui est aussi difficile qu’un problème de mathématiques. Il a mangé beaucoup de petits gâteaux et ne s’est point passionné pour les coquillages de nos rêves qui ne valent pas le diable. Il est toujours aussi charmant et aussi sympathique, et son arrivée a été une véritable joie pour nous tous.

Ma santé se remet. Le mistral a fait place à un temps plus doux ; encore quelques jours, et nous aurons, à ce qu’on nous assure, un temps délicieux. Je crois que Maurice compte accompagner Lucien et Boucoiran à Nîmes. Vous voyez qu’on n’est pas pressé de se quitter les uns les autres et qu’on se reconduit pour être plus longtemps ensemble.

Ce Boucoiran est l’ancien précepteur de Maurice ; c’est un cœur d’or et un homme du plus grand mérite, sachant énormément de choses ; Lucien est déjà avec lui comme avec un papa.

Combien nous sommes heureux de ce qui concerne le vrai papa ! nous nous en tourmentions, nous en parlions à toute heure ; mais je disais, moi : « Si le prince s’en charge, ça réussira, car je ne connais pas de meilleur ami. » J’espère que je le verrai lorsqu’il viendra, à Toulon où on travaille à son yacht. Si vous savez quelques jours d’avance l’époque de son départ, vous serez bien aimable de me l’écrire pour que je ne sois pas en tournée aux environs dans ce moment-là.

Bonsoir, chère cousine ; dormez sur les deux oreilles. Si votre cher enfant nous revient, nous le choierons comme de coutume.

Je vous embrasse de cœur.

G. SAND.


CDLXXIV

À LA MÊME


Tamaris, 19 avril 1861.


Chère cousine,

Votre cher enfant est parti il y a deux heures. Nous revenions d’une longue promenade dans les montagnes, il a trouvé votre lettre à la maison. Il a couru faire son paquet, et, quoiqu’il criât la faim depuis deux heures, il est parti sans dîner, dans la voiture qui nous ramenait de la promenade et où nous lui avons lancé une croûte de pain, un morceau de jambon et une bouteille de vin. Mais, malgré tout cela, sera-t-il arrivé à temps à Toulon pour le départ du chemin de fer ? Nous sommes à plus d’une lieue dans les terres et les chemins sont durs, les équipages de la localité ne vont pas vite, et les bateaux ne partent pas après le coucher du soleil. Donc, s’il n’arrive pas avant ma lettre ou en même temps, c’est qu’il aura eu un retard inévitable et aura été forcé de coucher à Toulon.

Ce cher enfant avait le cœur gros de quitter ce magnifique soleil et cette vie à travers champs dans un pays splendide. Si son cœur le rappelait près de vous et de son père, ses jambes et son cerveau regrettaient l’animation des courses et la liberté du grand air ; et nous, il faut avouer que nous le retenions de jour en jour ; car nous l’aimons tendrement et c’était plaisir de le voir vivre à pleins poumons dans ce climat énergique. Mais ni son cœur ni notre conscience n’ont hésité devant l’appel sérieux que vous lui faisiez, et, tout abasourdis, tout chagrins du grand vide qu’il nous laisse, nous ne l’avons pourtant pas retenu davantage. C’est un enfant excellent, un cœur d’or, une vive intelligence, et un corps qui grandit encore, qui a des inquiétudes dans les pattes quand on le retient en place une heure, et qui a besoin de sauter comme un poulain dans un pré. Encore un peu de temps de ces gambades nécessaires, et il travaillera ; car il a, pour cela, toutes les aptitudes et toutes les facultés voulues.

À son âge, Maurice ne pouvait guère non plus s’occuper. Les garçons ont un développement plus tardif que nous. Il n’est devenu piocheur qu’à vingt-deux ou vingt-trois ans. Ne vous inquiétez donc pas de ce besoin de flâner. Il vous aime tant d’ailleurs, il a tant de vénération tendre pour son père, qu’il fera tout ce que vous exigerez. Enfin nous le regrettons, nous désirons le revoir à Nohant, nous le chargeons bien d’obtenir cette joie pour nous ; mais nous voulons aussi que votre volonté soit faite, aujourd’hui et toujours.

Ce bon Lucien vous dira que j’ai été longtemps souffrante et patraque et qu’il m’a souvent tenu compagnie filialement. Je suis presque tout à fait bien à présent et nous avons pas mal couru dans ces derniers jours : quel chagrin que vous soyez clouée à Paris, où il fait si triste et si froid, quand une vingtaine d’heures de voyage peuvent vous transporter sous un ciel bleu et chaud ! Ce n’est pas que j’aime passionnément la Provence, je lui préfère nos bords de la Creuse et nos fraîches montagnes d’Auvergne ; mais nous n’avons plus de printemps par là, et, ici, ça existe encore.

Bonsoir, chère cousine ; embrassez pour moi le cousin, et recevez tous les tendres respects de Maurice.

G. SAND.


CDLXXV

À M. CHARLES PONCY, À TOULON


Tamaris, 24 avril 1861.


Cher enfant,

Envoyez-moi deux ou trois feuilles de papier ministre, à pétition, avec enveloppes ad hoc. Il faut écrire à l’impératrice sur ce papier-là et je demande deux ou trois feuilles et enveloppes en cas de ratures ; car j’y suis sujette et il n’en faut pas trop. Envoyez-moi aussi une ou deux enveloppes encore plus grandes pour contenir l’envoi et le faire passer, par Damas-Hinard, secrétaire des commandements de ladite souveraine. C’est un homme charmant, qui plaide les bonnes causes auprès d’elle.

Maintenant, cela ne réussira peut-être pas. J’ai déjà beaucoup demandé pour des désastres semblables. On ne m’a pas encore refusé ; essayons encore. Je vais faire le résumé. Envoyez-moi le papier dans un petit carton, pour que Nicolas ne m’apporte pas ça chiffonné et sali.

Maintenant quelle somme faut-il demander ? L’impératrice donnera de sa bourse probablement. Espérons-le, car, si elle renvoie au ministère de la marine, nous n’aurons que des paroles, et même peut-être moins. Demandons-lui donc un secours, un mouvement de cœur, deux mille francs. C’est peu, mais moins nous demanderons, plus sûrement nous obtiendrons. Qu’en pensez vous ?

Je ne sais où vous prenez vos défauts, vos indiscrétions et toutes les peurs que vous vous faites. Je ne sais rien de vos crimes, sinon que vous mettez votre cravate en fou, ce qui m’est bien égal, et que vous faites des calembours, ce qui me révolte de la part d’un poète. Fils ingrat, vous vous amusez à jouer faux sur un stradivarius ! sur cette langue française, magnifique instrument que vous devriez tenir pour sacré, puisqu’il a servi de manifestations à votre âme, à votre cœur et à votre génie naturel ! Qu’eussiez-vous fait avec l’instrument que le ciel et les hommes ont donné à Mathéron[74] ? Il dit : « Une seule-t-auberge, un chivau, le mer, la sable ; » et pourtant, il m’amuse à entendre, parce qu’il parle comme il sait et comme il peut. Mais savoir la musique à fond pour se délecter aux fausses notes ! Vous n’êtes qu’un ingrat et un impie.

Après cela, s’il vous faut absolument ces affreux couacs pour digérer, je vous les pardonne, et, eussiez-vous mille autres vices, vous êtes si bon, si aimant, si sûr et si vrai, que, tout en vous grognant, je vous les passerais encore.

La santé est meilleure. J’ai fait aujourd’hui une belle course sur les hauteurs du cap Cépet ; c’était magnifique et j’ai trouvé beaucoup de plantes.

Je vois avec chagrin que vous n’allez pas mieux et avec plaisir que vos malades ont un peu de répit. Nous repartons demain à une heure, pour je ne sais où, s’il fait beau.

J’embrasse Désirée et les chères fillettes. Pauvre Anaïs, que de chagrins, à la fois ! Et ce pauvre naufragé, comment va-t-il ?

À vous de cœur et tendres amitiés d’ici.

G. SAND.

CDLXXVI

À MADAME PAULINE VILLOT, À PARIS


Tamaris, 11 mai 1861.


Chère cousine,

Vous êtes bonne comme un ange de vous occuper de moi si gracieusement et de vous tourmenter de cette affaire qui me tourmente si peu[75]. Lucien a dû vous dire pour combien de raisons très vraies et très logiques j’aurais désiré qu’il ne fût pas question de moi. Je n’ai pas voulu désavouer les amis qui m’avaient portée, d’autant plus que j’avais et que j’ai encore la certitude qu’ils doivent échouer.

J’ai trop fait la guerre aux hypocrites pour que le monde officiellement religieux me le pardonne. Et je ne souhaite pas être pardonnée. J’aime bien mieux qu’on me repousse vers l’enfer, où ils mettent tous les honnêtes gens.

Mais, à propos de cette affaire de l’Académie, il en est une autre dont je veux vous parler. Buloz, qui n’a pas toujours un style très clair, m’écrit que quelqu’un est venu le trouver pour lui dire de me sonder pour savoir si j’accepterais de l’empereur un dédommagement offert d’une façon honorable et équivalent au prix de l’Académie, dans le cas où il ne me serait pas accordé.

J’ai répondu que je ne désirais absolument rien ; mais j’ai bien chargé Buloz de présenter mon refus sous forme de remerciement très sincère et très reconnaissant ; or, comme une commission de cette nature, quelque explicite et franche qu’elle soit, peut, en passant par plusieurs bouches, être dénaturée, je vous demande de voir le prince, qui est net et vrai, lui, et de lui dire ceci : « Je ne mets aucune sotte fierté, aucun esprit de parti, aucune nuance d’ingratitude à refuser un bienfait de l’empereur. Si j’étais malade, infirme et dans la misère, je lui demanderais peut-être pour moi ce que j’ai plusieurs fois demandé à l’impératrice et aux ministres pour des malheureux. Mais je me porte bien, je travaille et je n’ai pas de besoins. Il ne me paraîtrait pas honnête d’accepter une générosité à laquelle de plus à plaindre ont des droits réels : si l’Académie me décerne le prix, je l’accepterai, non sans chagrin, mais pour ne pas me poser en fier-à-bras littéraire et pour laisser donner une consécration extérieure à la moralité de mes ouvrages prétendus immoraux. De cette façon, les généreuses intentions de l’empereur à mon égard seront remplies. Si, comme j’en suis bien sûre, je suis éliminée, je ne me regarderai pas comme frustrée d’une somme d’argent que je n’ai pas désirée et dont je suis toute dédommagée par l’intérêt que l’empereur veut bien me porter. » Voilà !

À présent, je dis tout cela au cas que… ; car j’ignore si Buloz a bien compris ce qu’on lui a dit et s’il est vrai que l’empereur se soit ému de cette petite affaire. Buloz m’a dit que la princesse Mathilde se chargeait de tout, sans plus d’explication. Si la princesse Mathilde est seule en cause, le prince le saura et lui dira tout ce que dessus, comme disent éloquemment les notaires. S’il me le conseille, j’écrirai à cette excellente princesse pour la remercier, et à l’empereur, s’il y a lieu. Ajoutez, pour le prince, que je l’aime de toute mon âme, que j’irai visiter demain son bateau, dans la rade de Toulon : car je vois bien qu’il ne viendra pas ici de sitôt, et il fait bien de ne pas songer à la mer, qui est horrible et furieuse presque continuellement. J’ai été hier, par une grosse houle, voir l’aigle, « galère capitane de Sa Majesté ». C’est ravissant. Lucien a dû vous en faire la description ; car il l’a vue avant moi.

Moi, je suis tourmentée parce que Maurice veut aller faire un tour en Afrique. Il a bien raison et je serai contente qu’il voie ce pays ; mais j’ai peur qu’il ne veuille pas attendre la fin de ces tempêtes et ça va m’inquiéter atrocement. Mais je ne le lui dis pas beaucoup ; car il ne faut pas rendre les enfants pusillanimes par contre-coup, ni gâter leurs plaisirs par l’aveu de nos anxiétés.

Voilà donc Lucien dans la botanique ? L’heureux coquin, qui n’a pas autre chose à faire, et qui à un père comme il en a un, pour le guider et résoudre les abominables difficultés de la spécification ! Ce n’est pourtant pas là le fond, la philosophie de la science ; mais c’est par là qu’il faut passer, et c’est long, surtout avec la complication qu’y ont fourrée et qu’y fourrent de plus en plus les auteurs.

Dites à ce cher enfant qu’il est né coiffé d’avoir toutes les facilités sous la main, et que, s’il ne travaille pas, je ne lui donnerai pas les échantillons des belles plantes que je mets en double pour lui dans mon fagot. Dites-lui aussi que je suis retournée au Revest et que j’y ai trouvé des amours de fleurs. Dites-lui enfin que Marie perd toujours son chapeau, que Matheron dit toujours : une-t-auberge ; enfin que je l’embrasse de tout mon cœur.

Remerciez Augier et Ponsard, si vous les voyez ; surtout le prince, qui s’occupe aussi de moi avec le cœur que nous lui savons.

Bonsoir, chère et bonne cousine ; toutes mes tendresses au cousin et aux chers enfants.

G. SAND.

Vous savez donc aussi la botanique, vous ? vous savez donc tout ? Exigez que Lucien soit très ferré sur la technologie ; ça l’ennuie, mais c’est indispensable, et pas difficile quand on sait le latin.


CDLXXVII

À MAURICE SAND, À ALGER


Tamaris, 15 mai 1861.


Cher enfant,

J’ai reçu, ce matin, ta lettre de Marseille, et, ce soir, une lettre d’Oscar, que je t’envoie. J’espère que tu auras eu un bon départ et une bonne sortie des côtes ; mais, en pleine mer, tu as dû trouver une forte houle. La tempête a dû laisser encore là de l’agitation. Ici, temps magnifique ; hier et aujourd’hui, chaleur complète, quelques nuées d’orage, quelques ondées, et pas un souffle de vent, pas même au bord du golfe de la Seyne, cet endroit maudit qui nous a tant fait éternuer et moucher. Calme plat à présent, la mer unie comme du satin aussi loin que la vue peut s’étendre. C’est égal, je voudrais bien te savoir arrivé sans ennui, sans retard, sans fatigue et par un beau soleil pour poétiser ta première impression de cette terre nouvelle.

Nous, nous avons été hier voir le Ragas. C’est à deux pas du dernier moulin de la vallée de Dardenne ; nous en étions à un quart de lieue quand tu as dessiné le petit pont double à guirlandes de lierre. Mais quel quart de lieue ! Jamais tu n’aurais cru que ta pauvre mère pût descendre à pic dans une gorge profonde et remonter de même sur un sentier de chèvres. Mais je m’en suis très bien tirée, comme on dit à la Châtre. Je n’ai pas fait un faux pas, et, malgré cette gymnastique, violente pour mon âge mûr, je n’ai pas été du tout fatiguée. Il faisait chaud, par exemple, dans cette crevasse de calcaire uni ! Je ne sais pas si tu auras plus chaud en Afrique.

Le Ragas occupe le fond d’un amphithéâtre de cimes à pic, et dans le flanc du rocher qui en occupe le point central s’ouvre une immense fente noire tout encadrée de verdure. L’endroit est grandiose et charmant ; beaucoup de végétation sur ce chaos. Le gouffre a trois ou quatre cents pieds de profondeur. Il y a encore vingt mètres d’eau en toute saison. Après deux ou trois jours de forte pluie, tout le gouffre se remplit et déborde par cette fente, d’où l’eau se précipite en torrent dans la gorge et puis dans la Dardenne, dont nous avons vu le terrible lit à sec ; il n’avait pas assez plu ces jours-ci pour que l’on pût même voir l’eau au fond du gouffre. Ceci, avec les côtes du cap Sicier, est ce que j’ai vu de plus sérieux jusqu’à présent dans nos promenades. La Dardenne était magnifique, claire, ruisselante, bouillonnant en cascades d’opéra dans les gradins de pierre des moulins, ces travaux des moines qu’on pourrait prendre, s’ils étaient ailleurs et en ruine, pour des amphithéâtres romains.

Aujourd’hui, nous avons été à Sainte-Anne, au bout des gorges d’Ollioules, et nous avons découvert, tout seuls, un endroit délicieux et des masses de rochers en coupole, creuses en grotte comme la montagne de Taormine pour les sépultures antiques. Ceci est pourtant un simple jeu de la nature, comme disent les itinéraires. C’est l’action du vent et de la pluie dans un grès friable qui tombe en sable blanc et qu’on exploite, à l’entrée des gorges, pour faire des glaces.

Il a passé un gros orage qui venait de la mer, j’ai pensé à toi ! Heureusement il n’a pas été méchant.

Pourvu que tu sois content de ton Afrique ! mais tu seras toujours content d’y avoir été.

L’impératrice m’a envoyé mille francs pour le père d’Anaïs. C’est très aimable et la famille est enchantée.

Bonsoir, mon enfant ; je me porte bien, je t’aime. Je t’embrasse mille fois. Écris-nous, ne serait-ce qu’un mot.


CDLXXVIII

AU MÊME


Tamaris, 22 mai 1861.


Cher enfant,

Je descendais hier de la cime du Coudon ; partie à onze heures du matin, je rentrais à onze heures du soir, quand j’ai trouvé ta lettre à la maison. Juge si j’ai dîné ou soupé de bon appétit ! Le cœur content me faisait oublier les jambes, vexées d’une ascension de deux heures et d’une descente d’une heure dans des sentiers plus que vilains. Mais quel endroit et quelle vue ! On me disait que je verrais les montagnes d’Afrique ; mais je n’ai vu devant moi que la mer unie, comme un lac incommensurable et tout à fait mystérieux à l’horizon. Le temps était pourtant clair ; je distinguais parfaitement les neiges des Alpes et le col de Tende, Nice, les montagnes de Marseille, etc. Je voyais dix lieues de mer par-dessus la tête du cap Sicier. Mais d’Afrique point, et je savais bien que c’était une blague provençale impossible. N’importe, je t’ai appelé à travers l’espace, et je t’ai souhaité joie et santé. J’étais là à six heures du soir fumant ma cigarette sans que la plus petite brise contrariât mon allumette. Tu vois qu’il y a ici de beaux jours, à la fin des fins, puisque, sur la plus haute cime, au bord de la mer, on trouve cette atmosphère calme.

Je suis revenue en voiture (on fait la moitié du chemin avec un cheval de charretier en nenfort), par un clair de lune splendide, sur une route en zigzag des plus fantastiques. J’étais seule avec le bon Matheron, à qui j’avais confié la garde de mes vieux os. Il ne me quitte pas à la promenade et a le plus grand soin de moi.

J’ai grimpé avant-hier Évenos. C’est le château noir en ruine qu’on voit dans les gorges d’Ollioules ; c’est très beau aussi, mais dans un autre genre et moitié moins haut. Hier, par exemple, j’ai été détemcée en route par une foule de contretemps insignifiants et bêtes : deux heures d’attente pour avoir un cheval, un guide fou qui nous a égarés, etc., etc. Rien de fâcheux ; seulement un peu de lassitude aujourd’hui, mais pas de courbature. Tu vois que je vas bien, sauf peu de chose, et, j’espère, une autre année, si tu es content de l’Afrique, y aller avec toi. Cette fois-ci, il faut retourner à Nohant pour n’être pas dans la gêne avant qu’il soit peu. Nous partirons à la fin du mois au plus tard. Écris-moi à Nohant. Si je vas à Chambéry, ce sera l’affaire de deux ou trois jours seulement. C’est donc beau et curieux, cette Afrique ? Prends-en une bonne lampée, mais sans trop te fatiguer et sans coups de soleil. On dit qu’ils sont dangereux là-bas. Ménage un peu mon Mauricot, songe qu’il me le faut pour achever en paix ma vieille vie.

Je te bige mille fois.


CDLXXIX

À M. CHARLES PONCY, À TOULON


Chambéry, 5 juin 1861.


Mon cher enfant,

Nous partons demain matin pour Lyon, Montluçon, Nohant. Nous nous portons tous bien. Nous sommes enchantés de la Savoie. Ce sont les âpres beautés de la Provence, avec la verdure normande et les jolies constructions suisses. Quand vous aurez huit jours à vous, il faut prendre Solange sous votre bras, trois chemises sous l’autre bras, très peu d’argent dans votre poche (par le chemin de fer, Chambéry est tout près de chez vous), et vous verrez ce que c’est que des arbres et pourquoi ceux de la Provence ne me satisfaisaient pas. On pourrait dire qu’ici il y en a trop. Mais ils sont si beaux ! D’ailleurs, le terrain est si mouvementé, que partout la vue est immense et belle toujours. Vous trouvez dans les formes géologiques beaucoup de rapport avec les approches de Montrieux, mais en grand et avec une végétation qui est une vraie prodigalité dé la nature.

Nous avons couru toute la journée et tous les jours par une chaleur étouffante, entremêlée d’orages et de pluies torrentielles. Mais pas un souffle de vent. Les arbres poussent droits comme des cierges. Maurice serait satisfait.

À présent, nous allons revoir nos grands horizons planes et notre végétation, mesquine auprès de celle de Chambéry mais nous retrouverons notre chez nous, et vous savez que c’est toujours bon.

Ce que nous regretterons, ce sont les bons amis de Mer-Vive ; mais nous vous attendrons avant ou après les vacances, ou l’hiver ou le printemps prochain.

J’aspire à être à Nohant, pour avoir des nouvelles de Maurice, bien certaine que, si vous en avez reçu après mon départ, vous me les aurez expédiées chez moi. Je vous donnerai encore des miennes quand j’aurais touché le port.

Embrassez pour moi tendrement la bonne Désirée et vos deux charmantes filles. Si vous rencontrez Matheron, Nicolas et Rosine, dites-leur que nous nous louons d’eux. Grâce à votre bon choix, nous avons eu la satisfaction de n’avoir affaire qu’à des gens excellents, depuis les patrons jusqu’aux serviteurs. C’est une grande chose.

La mer était bien belle, Tamaris bien charmant, et, vous autres, vous étiez des anges gardiens pour nous. Je ne reproche donc au Var que trop de vent, trop d’oliviers et trop de poussière. Mais ce n’est la faute de personne et cela ne m’empêchera pas de lui garder un tendre souvenir.

Adieu encore, cher enfant, et à vous de cœur plus que jamais.


CDLXXX

À M. MAURICE SAND, À ALGER


Nohant, 8 juin 1861.


Nous sommes rentrés aujourd’hui à Nohant à cinq heures, et je vas très bien, mon cher enfant ; je ne suis pas fatiguée, bien que la journée d’hier, de Lyon à Montluçon, soit longue et fatigante. On ne reste en chemin de fer que onze heures, mais on en perd trois à Moulins. N’importe, nous voilà. Nous avons couché à Montluçon et déjeuné avec le père Brothier, qui nous a beaucoup parlé de tes aquarelles. Il a été à Paris voir l’Exposition, et il a vu foule autour de tes petits Romains. Le Constitutionnel en parle avec éloge. C’est le seul article que j’aie encore trouvé sous ma main. Je te garderai ceux que je pourrai récolter.

J’ai reçu à Montluçon ta lettre du 28, Sylvain ayant eu l’esprit de me l’apporter en venant me chercher avec la voiture.

Je vois que tu vois du beau, du 1 ! Et, d’après tes indications, je me représente assez bien ce qui te frappe. J’espère que tu n’as pas été assez loin pour rencontrer (dans la province de Constantine) un orage de grêle qui a tué des hommes et des animaux. Tu ne me dis pas comment tu arpentes le pays : si c’est en voiture, à cheval, à pied, à autruche ou à chameau. L’essentiel, c’est que tu te portes bien et que tu puisses dire : Magnifique ! magnifique ! C’est une jouissance, n’est-ce pas, que d’être aux premières loges du beau théâtre de la nature ? J’en ai pris une bonne goulée en Savoie. Il y a peut-être plus beau encore ; mais c’est si beau, qu’on ne songe à rien de mieux quand on y est. Il faudra absolument que nous allions y passer un mois, un de ces futurs printemps. C’est un très petit voyage en somme, et l’on y est très bien sous tous les rapports.

Nous y avons couru à travers de grandes averses qui réjouissent fort les Savoyards, privés d’eau depuis deux mois. Nous arrivons ici, on crie la même chose et voilà que la pluie tombe ce soir par torrents. C’est assez singulier que nous soyons depuis Toulon (dix jours) à la poursuite de gros orages qui filent devant nous et qui crèvent là où nous arrivons.

Mais ici la pluie arrive trop tard. Après la gelée, la sécheresse a sévi durement. Les foins, les blés, la vigne, les fruits, tout va mal, et l’année sera mauvaise en produits. Notre pays n’a pas les ressources du sol de la Savoie, qui semble se rire de tout, tant il est vigoureux.

Le pauvre Berry m’a paru bien laid. Pourtant le jardin est frais et feuillu, autant que j’ai pu en juger par la fenêtre. Il n’y a pas de mal, d’ailleurs, à ne pas vivre au sein des merveilles de la création ; on y est bien plus sensible quand on va les chercher, et, dans ces magnifiques endroits, je ne vois que gens blasés qui s’étonnent qu’on admire leur milieu.

La maison d’ici est propre et reluisante, la salle à manger toute reblanchie et repeinte, fort appétissante, et j’aurai un cabinet de travail très gentil.

Bonsoir, mon enfant chéri ; écris-moi toujours autant que tu pourras. Ça me fait grand bien.


CDLXXXI

À M. ALEXANDRE DUMAS FILS, À GENÈVE


Nohant, 8 juin 1861.


Cher enfant,

Je suis à Nohant depuis quelques heures. J’ai été absente quatre mois. J’ai couru la Provence et la Savoie ; la Savoie de Chambéry, un paradis ! Je me porte mieux que le Pont Neuf. Je suis brûlée du soleil comme une brique. Je trouve le Berry petit, maigre, laid, mais toujours si bonhomme ! Faut-il n’aimer que ce qui est orné, campé, fier et superbe ? J’aime aussi ma vieille maison, et, contente d’avoir trotté sur la crête des montagnes, je suis aise de revoir mon pays plat et mes grands horizons bleus.

Voilà mon bulletin. Maurice s’est ennuyé, à Tamaris, de voir toujours la mer sans la franchir. Il s’est envolé pour un mois en Afrique. J’ai de ses nouvelles, il est enthousiasmé. Je l’attends pourtant bientôt.

Parlons de vous. J’ai reçu votre bonne longue lettre à Tamaris (près Toulon), et, de là, je vous ai répondu ; vous n’avez donc pas reçu ? Vous me disiez d’écrire à Gênes. J’ai écrit à Gênes, et vous êtes sans doute déjà beaucoup plus loin. Vous me parlez moins de votre santé dans la lettre que je reçois aujourd’hui en rentrant chez moi, et qui est du 21 mai.

Vous me dites que vous allez un peu mieux. Un peu n’est pas assez. Mais je ne peux pas croire que bientôt vous n’ayez pris le dessus ; si jeune, si bien organisé et si hautement doué, vous voudrez et vous pourrez. Je vous attendrai à Nohant tout l’été, et, si vous tenez votre promesse, je vous aimerai encore mieux, si c’est possible. Sur ce, je vas dormir d’un beau somme ; car j’ai beaucoup de chemins de fer et de coups de sifflet, et de gares et de tunnels dans la boule ; mais je n’ai pas voulu me reposer avant de vous avoir embrassé maternellement de tout mon cœur.

G. SAND.

Ah ! j’oubliais de vous parler de l’Académie. Je ne sais pas pourquoi on m’a mise au concours, ni pourquoi on ne m’a pas couronnée, ni pourquoi on m’eût couronnée. Entre cet aréopage et moi, il y un monde inconnu de considérants, de mais, de si, de parce que et de quoique auquel je n’entends et n’entendrai jamais rien. La conclusion, c’est que tout ça m’est égal et que je vis dans une planète très gentille, toute en fleurs, en rêves, où j’ai souffert, pleuré, aimé et béni le bon Dieu, en somme ; et où jamais on n’a entendu parler d’Académie ni de chagrins littéraires. Vous comprenez bien ça, vous, mon enfant.


CDLXXXII

À MADAME PAULINE VILLOT, À PARIS


Nohant, 11 juin 1861.


Chère cousine,

Je suis à Nohant, bien contente de retrouver ma vieille maison tranquille, et d’avoir vu, en courant, une partie de la Savoie, un des plus beaux pays que je sache. Vous me donnez de grands regrets de n’avoir pas attendu notre ami, mais je ne pouvais plus retarder mon départ. Je vous envoie une lettre pour lui, puisque vous avez la bonté de vous en charger et que vous savez où le prendre.

J’aurais bien voulu l’entendre dire les belles choses qui vous ont charmée ; car j’aime à écouter, et, avec lui, on a tout profit. Son succès parlementaire a étonné bien des gens qui se faisaient de lui une fausse idée ; mais ce n’est ni vous, ni moi, ni aucun de ceux qui l’ont entendu causer, qui ont pu être surpris de la force de son raisonnement et du charme de sa parole. Il y a en lui de grandes facultés, de grandes qualités et de grandes séductions. Pourquoi une entrave inconnue, venant d’ailleurs, ou de quelques accès de secret découragement, rend-elle si rare pour lui l’occasion de frapper de grands coups ? Je ne sais quelle chaîne engage souvent ce puissant et généreux esprit. Cela se perd pour moi dans la nuit des considérations politiques. Quel malheur pour lui et pour la France qu’il ne soit pas un simple publiciste ou un orateur libre de parler en toute occasion !

J’arrive chargée de plantes qui feront, j’espère, le bonheur de Lucien, si ce petit gueux persévère dans la botanique. J’ai un immense rangement à faire dans mes herbes ; mais il y en a un bien pire à faire dans la maison. J’avais un affreux cabinet de travail qui me donnait le spleen, on m’en fait un nouveau, tout simple mais bien propret, où je travaillerai avec plaisir.

En attendant, je ne sais où fourrer ma personne, mes bouquins et mes paperasses. Tout cela sera arrangé pour les vacances, et vous pourrez vous asseoir dans mon atelier sans crainte d’être dévorée par les souris.

Maurice est toujours au delà des mers, enchanté de l’Algérie et me chargeant de toutes ses tendresses pour vous et pour son Lucien. Et moi, chère, je vous aime bien, et vous apprécie chaque jour davantage.

G. SAND.

CDLXXXIII

À M. VICTOR BORIE, À PARIS


Nohant, 29 juin 1861.


Monsieur et illustre professeur,

Daignez permettre à un jeune aspirant à la gloire littéraire de vous offrir la dédicace d’un humble essai, bien indigne d’être mis à vos sacrés pieds, et intitulé jadis l’Homme de campagne, aujourd’hui la Famille de Germandre, devant paraître prochainement dans le Journal des Débats.

J’espère, Monsieur et illustre agronome, que vous ne vous opposerez pas à ce que votre nom vénérable soit le passeport de mon faible essai ; veuillez donc agréer l’hommage du profond respect avec lequel j’ai l’honneur d’être

L’AUTEUR D’André.


Mon cher vieux,

Je ris un peu pour m’étourdir : Maurice est parti d’Alger avec le prince et la princesse Clotilde pour Oran, Cadix, Lisbonne. Jusque-là, c’est charmant, c’est délicieux mais, de Lisbonne, il est question d’aller en Amérique ou de revenir avec la princesse, à son choix et selon mon consentement. Tu penses bien que je ne peux pas ne pas pousser à ce voyage si avantageux pour Maurice en tant qu’instruction et satisfaction, et opéré dans des conditions si belles ; mais le cœur crie tout bas. S’il se décide, comme c’est probable, il ne sera pas de retour avant quatre ou cinq mois peut-être. Conte cela à Lambert, et dis-lui que je compte sur vous deux pour les vacances ; j’ai bien besoin de vous autres pour ne pas m’attrister mais, du côté de Belleville, je compte leur écrire qu’en raison de l’absence de Maurice, on ne se réunira pas cette année.

J’ai vu Carabiac et Lina[76] partant pour Milan.


CDLXXXIV

À M. CHARLES PONCY, À TOULON


Nohant, 30 juin 1861.


Cher enfant,

Maurice me charge de vous dire qu’il est à Oran, sur le Jérôme-Napoléon ; que le prince l’a pris à Alger et l’emmène à Cadix, Lisbonne et peut-être en Amérique ; que, par conséquent, il n’est pas sur le chemin de Toulon et n’ira pas vous voir de sitôt, mais qu’il pense à vous tous et vous embrasse bien fraternellement.

Ce cher enfant va donc courir le monde et je m’en réjouis, malgré un peu de tristesse et d’inquiétude que je lui cache avec soin ; car il reviendrait plutôt que de m’affliger ; et je ne veux pas qu’il perde une si belle occasion pour voir du pays agréablement.

Dites à tous nos amis où il est, et qu’il comptait bien aller les voir, sans cet incident imprévu. Rappelez-moi aussi à tous les braves gens de là-bas.

Depuis notre arrivée, j’ai travaillé comme un diable. J’ai fini mon roman, corrigé, expédié. Je suis à présent dans le rangement botanique, et chaque plante du Midi que je revois me rappelle mes promenades, les beaux endroits que je connais si bien, le Ragas, le Coudon, Montrieux, les grès de Sainte-Anne, Dardenne, etc. Vous rappelez-vous, à Pierrefeu, le bonhomme qui labourait des pierres, et les lentilles qui poussaient quand même ? et les sans-feuilles que vous n’avez pas pu baptiser en français, et les petites aspérules bleues que Solangette allait me cueillir dans le champ voisin, et tous vos prétendus muguets, etc. ? Je repasse tout cela et je leur fais la toilette. Il me semble qu’il y a déjà longtemps que je vous ai quittés, tant le milieu d’ici, le climat, la flore, les visages sont différents. L’accent provençal et son compagnon intime le mistral manquent à notre existence. Je vois toujours Bou-Maza dans les bras de Nicolas et je répète sa chanson favorite :

Nicolas, demain ta fête !

Et cette pauvre Léda ? pourvu qu’à force de nous chercher, elle ne s’en aille pas trop loin et ne soit pas tuée comme vagabonde dangereuse ! si elle avait l’esprit de venir jusqu’ici, je vous réponds qu’elle serait bien reçue.

Mais parlons de vous, cher enfant. La santé est-elle revenue pour rester ? Il est évident qu’il y avait débilitation et qu’il faut refaire l’estomac.

Et la pauvre Solange, est-elle toujours au ban de sa classe, à cause de sa marraine ? Oh ! les vilaines gens que les prêtres d’aujourd’hui… On dit que le pape est mort et qu’on le cache. Que résulterait-il de cette mort ? Il eût bien dû passer à la place du pauvre Cavour !

Que fait Désirée ? est-elle toujours bien fatiguée ? Êtes-vous à Mer-Vive par cette chaleur ? C’est une charmante femme que Désirée, une figure angélique de douceur et de distinction. Vous dites quelquefois qu’elle manque d’énergie : votre Solange en a pour deux, et il me semble que c’est très bien arrangé comme ça par le bon Dieu. — Elles doivent s’aimer d’autant plus qu’elles diffèrent, et la charmante Anaïs me paraît un bien précieux dans la famille.

Mais voilà trois heures du matin et j’espère que vous ronflez tous, même vous, qui dormez si peu, mais qui ne vous amusez pas, j’espère, à attendre le lever de la comète. Elle est un peu belle, n’est-ce pas ? Quelle queue ! — Elle doit se lever du côté de Saint-Mandrier, être sur Mer-Vive et Tamaris entre dix et onze heures du soir et se coucher derrière les gorges d’Ollioules, même un peu plus à gauche. Dites-moi si c’est comme ça.

Nous ne l’avons vue que ce soir. Depuis huit jours, nous avons de la pluie, à la grande joie des habitants, qui étaient à sec depuis deux mois. Je vas me coucher. Bonsoir, chers enfants. Je vous embrasse tous quatre bien tendrement.

Maurice a aujourd’hui trente-huit ans ; moi, dans cinq jours, j’en aurai cinquante-sept. Voilà deux journées que nous avons rarement passées, lui et moi, sans nous embrasser. Solange, par compensation, est ici et vous envoie tous ses compliments et amitiés.


CDLXXXV

À M. VICTOR BORIE, À PARIS


Nohant, 2 juillet 1861.


Mon cher gros,

Calamatta m’a dit que l’on faisait courir un bruit que je t’autorise à démentir à l’occasion. Ce bruit, c’est que l’empereur m’avait envoyé vingt-cinq mille francs, en dédommagement du prix que m’a refusé l’Académie. Cela n’est pas. Je sais que l’intention y était, sous forme de vingt mille francs ou d’autre chose ; on a été chargé de me demander si j’acceptais. J’ai été reconnaissante de l’intention ; mais j’ai refusé de recevoir quoi que ce fût.

Si, dans quelque journal, on prétendait le contraire, je te prierais de m’en avertir, afin que je le démente officiellement. Avertis Émile de cela, j’ai la tête à autre chose et je n’ai pas pensé, depuis huit jours, à lui en donner avis.


CDLXXXVI

À M. ARMAND BARBÈS, À LA HAYE


Nohant, 14 juillet 1861.


Mon ami,

J’apprends de Londres, par Pichon, que vous avez été récemment très gravement indisposé. On pense que le climat de la Haye ne vous convient pas. Pouvez-vous hésiter à chercher un ciel plus clément pour vous ? ne savez-vous pas ce que vos amis perdraient en vous perdant, et croyez-vous ne rien devoir à nous tous qui vous aimons tant ? Les circonstances ont ralenti ou intercepté nos relations ; mais vous n’êtes pas de ceux qui doutent, et vous savez bien que mon cœur est toujours tout à vous.

J’envoie à Paris chez Pichon, qui y sera dans peu de jours, le premier volume de l’Histoire de ma vie, qu’il m’avait retourné pour que je pusse y écrire votre nom. Il y a bien longtemps que cet ouvrage, où je vous ai consacré plusieurs pages, est chez lui, attendant l’occasion de vous parvenir.

Maurice voyage. Il doit être en route pour les États-Unis. Mais je ne vous en dis pas moins que lui aussi vous aime, car je le sais. Combien souvent nous avons parlé de vous !

Je n’ose plus vous supplier de revenir en France, craignant de vous blesser dans un parti pris, auquel pourtant votre état de santé vous permettrait bien de vous soustraire, à présent qu’on doit vous recommander l’air natal. Faites que j’aie au moins de vos nouvelles et croyez à mon inaltérable affection.

GEORGE SAND.


CDLXXXVII

À MAURICE SAND, À BORD DU JÉRÔME-NAPOLÉON


Nohant, 27 juillet 1861.


Cher enfant,

Je crois bien que je t’écris toujours pour rien. Tandis que tes lettres sont en route pour Nohant, tu as tout le temps de dépasser la station que tu m’indiques pour y répondre. J’envoie donc à tout hasard. Je t’ai écrit bien des lettres que tu ne recevras peut-être jamais. Mais j’ai reçu, ce matin, celle que tu m’écrivais des Açores. Que te voilà donc loin, cher garçon ! Et, à cette heure, combien de centaines de lieues de plus ! Enfin tu te portes bien, tu as beau temps, tu vois les choses les plus curieuses et les plus intéressantes, je reçois tes lettres, je me dis que tu es heureux et je m’arme de tout le courage possible pour ne m’inquiéter de rien. Ma santé est très bonne, malgré un été affreux, tout pareil à celui de l’année passée. Ta sœur vient de partir, elle a passé un mois ici. Nous avons Alexandre Dumas fils et Bérengère. Nous parlons bien de toi, comme tu peux croire. Je travaille toujours comme un nègre. Tu sais que c’est preuve de santé. Je te bige mille fois.

L’Exposition est finie, les récompenses sont données ; rien pour toi, ni pour Lambert, ni pour Manceau.

Je vas écrire à madame Villot pour tes aquarelles ; mais je doute que son mari y puisse quelque chose. Je te bige encore ; quand donc sera-ce pour de vrai ? Mais sois tranquille et ne t’inquiète pas. Je suis raisonnable et si heureuse de ce qui te rend heureux ! Dis au prince que je lui ai écrit plusieurs fois pour toi. J’ai écrit aussi à Ferri.


CDLXXXVIII

À M. ADOLPHE JOANNE, À PARIS


Nohant, 6 août 1861.


Cher Monsieur,

J’ai reçu vos Itinéraires et je vous remercie de votre bon souvenir. Mes compliments plus que jamais sur ces excellents travaux, qu’on lit encore au coin du feu comme des livres de voyage, après s’en être servi comme de guides. Ce sont d’immenses recherches et de fatigantes études, je le comprends. Tout honneur et mince profit. Mais l’honneur est grand. Un gouvernement vraiment progressif encouragerait, aiderait ou récompenserait de telles entreprises. Ma !…

Je suis heureuse d’apprendre que vous êtes mieux portant. Je suis à peu près guérie après mille petites rechutes qui ne m’ont pas empêchée de grimper sur toutes les montagnes de la Provence et de faire, en compagnie de votre Itinéraire, une course de quelques jours en Savoie. J’ai été ravie de ce pays-là. Si vous revenez quelque jour sur les environs de Toulon, j’ai pris là bien des notes et j’y ai vu des choses magnifiques, dont aucun Itinéraire ne fait mention.

Les gorges d’Ollioules seules sont connues. Mais combien d’autres scènes plus étranges et plus grandioses à peu de distance. Mes notes sont à votre service pour une autre édition.

À vous de cœur ; bon courage et bonne santé, et, si vous revoyagez, souvenez-vous de l’auberge de Nohant.

G. SAND.

Je ne vous dis rien de la part de mon fils, vu que, de l’Afrique, il a passé en Amérique ! Mon Dieu, que c’est loin !


CDLXXXIX

À MAURICE SAND, À BORD DU JÉRÔME-NAPOLÉON


Nohant, 11 août 1861.


Cher enfant,

J’ai reçu ta lettre d’Halifax, et aujourd’hui madame Villot m’écrit que votre navire a été rencontré par un bâtiment qui signale votre arrivée à New-York. Elle me dit que l’on peut vous écrire encore une fois. Où ? elle ne me le dit pas plus que toi et je suis toujours réduite à écrire au hasard, me désolant de l’inquiétude que tu peux avoir et ne sachant pas si M. Hubaine t’a expédié mes lettres. Cette fois, j’envoie par madame Villot. Peut-être, des huit ou dix lettres que je t’ai écrites, en recevras-tu au moins une !

Dieu veuille que tu ne sois pas inquiet, cher enfant ! Je serais bien fâchée de te gâter ce beau voyage par un tourment d’esprit. Je me porte bien et je me défends de toute inquiétude pour mon compte, voulant que tu me retrouves en bon état de santé morale et physique. Je reçois tes lettres qui me donnent du calme et du courage. Que de choses tu auras vues ! que de choses à me raconter ! Je n’aime pas beaucoup les brouillards où vous errez cinq ou six jours, par exemple ! Enfin il faut qu’il y ait de tout cela dans votre tournée d’aventures ! Ce sont des souvenirs qui s’amassent pour toi, et j’espère que tu en tiens journal, pour les retrouver dans leur ordre, et me dire tout cela clairement. Je te suis sur la carte ; mais comme ce sera plus joli quand tu seras là pour me tracer la route ! Tu auras passé cette année par trente-sept sortes de temps avec des saisons tout à l’envers. Pendant que tu avais froid à Terre-Neuve, on cuisait ici, et, pendant que tu grillais en Afrique, nous grelottions dans nos habits d’été.

À présent, nous avons un été superbe et nous allons tous les jours à la rivière. Dumas y allait matin et soir. Il est parti, et nous partons nous-mêmes demain pour Gargilesse (deux ou trois jours).

Nous n’avons rien de nouveau au pays. Dans la maison, rien de changé ; car le mariage du jardinier et de la cuisinière n’a rien modifié au personnel. Je travaille toujours dans le même local, sauf qu’il est propre et gentil et commode. Je fais toujours de la botanique quand j’ai le temps. Nous avons eu Bérengère deux fois et elle reviendra encore. Il y a du nouveau très étrange, très heureux pour elle dans sa vie. Je te conterai ça. Solange est à Paris ou à Spa, on ne peut pas savoir.

Madame Villot a reçu des lettres de New-York : j’espère en avoir une de toi demain en passant à la Châtre. Les vieux Vergne sont venus la semaine dernière et m’ont beaucoup parlé de toi. Tout le monde t’aime et te bige. Et moi, cher enfant, je te bige mille fois et je t’aime de toute mon âme.


CDXC

À MADAME PAULINE VILLOT, À PARIS


Nohant, 11 août 1861.


Chère cousine,

Merci des bonnes nouvelles que vous me donnez. J’espère en avoir aussi demain, car cela m’arrive toujours le lendemain de votre avertissement et vous êtes bien aimable et bien bonne de me le donner toujours. J’avais reçu une lettre d’Halifax et, jusque-là, Maurice n’avait rien reçu de moi, il était assez inquiet. Je ne sais vraiment pas si M. Hubaine s’occupe de lui expédier mes lettres, puisque Maurice me dit que tout le monde en reçoit, excepté lui. Je vous en envoie donc une, espérant que, par vous, elle arrivera, puisqu’il est écrit que vous me portez bonheur ! Vous savez sans doute qu’ils ont eu d’épais brouillards et qu’ils ont dû s’arrêter deux ou trois fois le long de Terre-Neuve ; Maurice trouve pourtant qu’on voyage trop vite et que le prince traverse tout comme un boulet de canon. Il n’a pas le temps de ramasser des plantes et des insectes. Il est vrai qu’il me faisait le même reproche à Toulon dans nos promenades, et Dieu sait si j’ai rien de commun avec les allures d’un projectile !

Nous avons reçu le manuscrit de Dumas, lequel Dumas est parti hier. Je ne sais pas si nous pourrons jouer cela, à cause des costumes et de la richesse du local qui nous manquent ; ça demande réflexion. En attendant, nous montons une petite pièce de moi qui va paraître dans la Revue des deux mondes et qui a été écrite pour le théâtre de Nohant. Lucien y a un rôle ; mais, comme il apprend plus vite que Marie et Auguste, il suffira qu’il nous arrive le 20, ainsi que vous nous l’accordez. Il y a sur le chantier une autre pièce où il aura un rôle très étendu. Il a une si belle mémoire, qu’on peut en profiter. J’espère que le plaisir de voir ce cher enfant et ceux d’ici, jeunes et vieux, s’amuser, me donnera calme et patience pour attendre mon absent.

À vous de cœur, chère cousine.

G. SAND.

CDXCI

À M. ALEXANDRE DUMAS FILS, À PARIS


Nohant, 11 août 1861.


Cher enfant,

Nous avons reçu des lettres pour vous, que Marchal vous expédie avec soin. Nous avons reçu aussi le Roi et la Reine. Nous ne pouvons pas jouer ça : nous manquons de costumes, de local surtout pour des gens de si haute volée. Nous vous renvoyons le manuscrit, pour que vous voyiez vous-même si ça pourrait aller à la Revue des deux mondes. Cela ne fait pas de doute pour moi, car c’est très joli. Mais peut-être aviez-vous raison de penser qu’il vaudrait mieux y débuter par quelque chose de plus important. La lettre de Buloz, qui était dans la mienne, sans enveloppe, et que j’ai lue, doit vous engager un peu ; car il y a de la bonne foi et du vrai dans ce qu’il vous dit. Je ne vois pas d’inconvénient à lui accorder la lecture de votre roman quand il sera fini. Il n’est pas homme à le critiquer, quand même il n’oserait pas le publier ; c’est-à-dire qu’on peut compter sur sa discrétion, d’autant plus qu’il a le désir de vous attirer et de se bien conduire avec vous.

Nohant est si grand depuis votre départ, que nous nous sauvons pour quelques jours dans la petite baraque de Gargilesse, où nous ne vous oublierons pas pour cela ; car nous parlons de vous du matin au soir. Nous nous questionnons pour savoir quand et comment vous serez vraiment heureux, en dépit de tous vos bonheurs. Car c’est peut-être là tout le mal, une âme rassasiée ! mais ça se renouvelle, une âme, une âme qu’est pas ordinaire, et nous invoquons sous toutes ses formes l’ange du renouvellement. Nous ne sommes pas forts dans nos théories ni dans nos imaginations ; mais nous vous aimons, voilà ce qu’il y a de clair et de sûr.

Je ne sais si madame Villot vous a écrit. Elle ne me dit absolument rien, sinon qu’elle a envoyé exprès à Paris une personne pour chercher le manuscrit ; c’est à vous de savoir si vous voulez le lui rendre au cas où elle le redemanderait, ce que je ne crois pas d’après son silence sur votre compte. Dans tous les cas, vous devriez faire faire une copie pendant que vous tenez l’original.

En attendant de vos nouvelles et la repromesse de votre retour, nous nous mettons deux pour vous embrasser tendrement. Marie vous fait une belle révérence.

G. SAND.

CDXCII

À MAURICE SAND, À BORD DU JÉRÔME-NAPOLÉON


Nohant, 1er septembre 1861.


Je vois à tes lettres que, tout en rendant justice aux Américains, tu éprouves parmi eux un étonnement mêlé de malaise, et que cette grande question de la liberté individuelle, à laquelle tu n’avais peut-être pas beaucoup réfléchi encore, se présente à toi grosse d’orages sur cette terre de l’individualisme. Je ne sais pas ce que tu concluras à ton retour ; mais je peux te dire ce que je conclus dans mon coin en fermant un très beau livre qui, pour moi, résume tout le cœur et toute l’intelligence de l’Amérique. C’est le livre du pasteur américain unitariste Channing.

Peut-être vas-tu traverser trop vite la patrie de cet homme remarquable pour entendre parler de lui ou du moins pour juger de l’influence qu’il a pu exercer sur les esprits. Je dois donc te le résumer en deux mots :

La raison, premier et principal guide de l’homme ;

La liberté individuelle, premier devoir et premier droit de l’homme.

Cela paraît sec, présenté ainsi, et tu seras très étonné, quand tu liras ce philosophe, de trouver en lui un enthousiasme de charité extraordinaire, une éloquence partant du cœur, enfin toutes les qualités d’un véritable apôtre.

Mais tu feras comme moi, tu voudras conclure, et tu verras, en concluant, que cet homme sincère est un apôtre stérile et ce cœur d’or un cœur qui se trompe.

Channing prêche une seule et simple doctrine, l’Évangile. De là une admirable et excellente tolérance. Lui protestant, il admet à sa communion tous les dissidents, même les catholiques. Il ouvre le temple unitaire de la foi et du salut éternel à tout homme, quel que soit son culte, qui veut y entrer avec cette courte formule : « J’aime Dieu et mon prochain dans l’esprit du Christ. »

Il n’exige pas que l’on croie à la divinité de Jésus si la raison s’y refuse, et n’admet point qu’on raille celui dont la raison admet cette divinité. Il veut que le plus croyant et le moins croyant s’aiment l’un l’autre, tout en aimant Dieu, qu’ils ne se damnent pas, qu’ils ne se contrarient pas, et que nul ne se mêle de leurs affaires. Si cela est possible, rien de mieux ; mais Channing a-t-il trouvé le chemin vers ce temple de la raison et de la liberté soutenues par la foi ?

Certes, il dit tout ce qu’on peut dire de beau, de bon et de bien pour y amener les hommes ; mais il étend cette tolérance à tous les actes de la vie civile et politique. Peu importe, selon lui, la forme, le nom, l’essence du gouvernement. Aucune loi ne l’embarrasse ; tout lui paraît possible, si les hommes ont l’esprit de charité et l’esprit d’examen. C’est vrai ; mais, s’ils ne l’ont pas, il faudrait pourtant le leur donner, et, depuis que le monde est monde, c’est par des institutions qu’on a rêvé ou essayé de former les individus et d’élever le sens moral des sociétés ; depuis que le monde est monde, le niveau général a été très au-dessous des conceptions des grands esprits qui ont entraîné et enthousiasmé les masses. À preuve, tout d’abord, Jésus crucifié.

D’ailleurs, à quoi bon des institutions ? Si Channing est logique, il ne fallait pas dire : « N’importe quelles institutions. » II fallait aller droit au fait et dire : « Aucune espèce d’institution. »

Et tu vas voir qu’il le dit :

« L’individu est plus que l’État. Il n’est pas fait pour se dévouer et se sacrifier à l’État : c’est l’État qui doit se dévouer à lui et le protéger ; l’État n’est institué que pour garantir et respecter les droits de l’individu. »

Voilà donc la loi et les prophètes ; voilà l’essence de l’unitarisme, et, dans ce sens, unité ne signifie plus en religion le Soyez tous en un de Jésus-Christ ; encore moins l’unité politique et nationale que poursuit l’Italie et que rêvent les autres nations asservies de l’Europe. Cela signifie tout simplement : « Chacun pour soi et Dieu pour tous ! » Or je défie Dieu lui-même, Dieu qui est la logique même, d’être pour deux partis contraires, à plus forte raison pour les milliards de partis contraires qui divisent l’humanité, morcelée en milliards d’individus. Heureusement Dieu nous voit de haut, Dieu sait attendre, Dieu ne prend pas parti dans nos querelles et il est pour nous tous en ce monde, en ce sens seulement qu’il est pour tous ceux qui cherchent sa lumière.

Quant à l’État, qui n’est pas Dieu, il faut pourtant bien qu’il cherche à imiter Dieu dans sa logique, sa patience, sa protection universelle, sa douceur et sa prévoyante fécondité. Qu’il laisse toute la liberté possible à l’individu et qu’il se dise à lui-même que c’est là un de ses principaux devoirs, oui, certes ! — mais il ne peut pas être Dieu ; qu’il s’appelle république, roi ou pape, il ne peut pas agir à la manière de Dieu, qui nous attend dans l’éternité, et pour toute l’éternité. Il ne peut abandonner les individus à l’impunité apparente où Dieu nous laisse, et, comme il agit, lui, l’État, dans le temps et dans l’espace limités, il n’a pas découvert, il ne découvrira pas le moyen de nous laisser tous libres d’une manière absolue, à moins que nous ne soyons tous parfaits.

« Soyez-le ! répondrait Channing. Aimez-vous les uns les autres. »

Oui, cent fois oui ! mais c’est commencer par la fin le beau roman de l’avenir. D’autres protestants du passé, les hussites laborites, avaient dit : « Un temps viendra où il n’y aura plus ni lois ni autorités dans la ville sainte. »

Je le crois aussi, ce temps viendra. Nous sommes à peine arrivés à la première aube de notre existence intellectuelle et morale. L’Évangile de saint Jean sera un jour aussi clair que le soleil, et nous nous aimerons les uns les autres parce que nous serons bons et raisonnables. Nous n’aurons plus besoin de rois ni de papes, ni même de républiques. Personne ne prêchera plus la loi, qui sera dans tous les cœurs ; personne ne commentera plus la Bible pour demander à son examen la règle de sa conduite. Nous serons tous des anges dans la ville sainte.

Mais où est-elle ? dans une autre planète, ou dans celle-ci ? Pourquoi pas dans une autre ? Notre âme est libre, donc elle est immortelle et peut aller dans tous les mondes. Et pourquoi pas dans celle-ci ? Nous avons la notion de la perfectibilité et nous pouvons transformer, diviniser presque le monde où nos générations se succèdent en se léguant leurs travaux et leurs conquêtes.

Mais nous sommes loin du but, et, si l’idéal de Channing est beau et grand, s’il est réalisable, — j’en suis persuadée, — il ne l’est pas par la doctrine de l’individualisme. Cela, je le nie de toute ma conscience, de tout mon cœur et de toute ma foi.

Channing s’est trompé et beaucoup d Européens, séduits par l’audace de ce cœur optimiste, enthousiaste et léger, ont aimé cette tolérance religieuse qui était l’œuvre de notre XVIIIe siècle français.


CDXCIII

À M. VICTOR BORIE, À PARIS


Nohant, 8 septembre 1861.


Eh bien, bravo, mon bonhomme ! c’était affreux de se condamner à vieillir seul, et, d’ailleurs, tu trouves une personne de mérite ; on en a toujours quand on est aimé pour soi. Elle t’accepte, c’est qu’elle t’aime aussi ; elle n’a rien, mais tu travailles ; tu te sens beaucoup de dévouement et d’affection, puisque tu ne recules pas devant une vie sans repos et sans égoïsme. Moi, j’approuve tout cela ; c’est dans mes idées et je voudrais que mon fils eût la sagesse d’en faire autant. J’aimerai ta femme comme je t’aime, tu peux y compter. Amène-la bientôt à Nohant, où elle sera reçue avec la plus vraie sympathie. On ne te nichera plus au pavillon et on ne te fera plus enrager, puisque le mariage aura fait de toi un homme sérieux. Manceau t’embrasse et t’approuve ; je ne parle encore de ton mariage qu’à lui, ne sachant pas si tu veux qu’on le sache dès à présent.

Maurice doit être au Niagara ou au lac Supérieur, bien plus loin ; il se porte bien et il est content. Nous allons commencer nos comédies ; nous n’avons pas Lucien, qui, heureusement pour lui, a trouvé un emploi ; ni la famille Luguet : la pauvre Caroline été bien malade et ne peut bouger. Mais nous nous arrangerons tout de même et nous aurons, comme tu vois, un appartement à ta disposition.

À toi de cœur.
G. SAND.


CDXCIV

À MAURICE SAND, À BORD DU JÉRÔME-NAPOLÉON


Nohant, 22 septembre 1861.


On dit que vous arriverez du 25 au 27 ! Je n’ai pas de tes nouvelles depuis Cleveland, et juge si je suis impatiente de te savoir à Paris ! Je commence à être au bout de mon courage et à ne plus dormir. Cher enfant, si tu ne viens pas tout de suite, écris-moi un mot de Paris. Je ne sais pas du tout où vous débarquerez. Comme c’est effrayant, cette grande traversée dont on ne peut rien savoir !

Tâche de venir ici pour le 30 au matin. On joue la comédie le soir, on serait si heureux ! Et, si tu peux venir plus tôt, songe que j’ai été bien sage de ne pas me désoler, mais que ma vaillance, à moi, menace de faire naufrage au port.

Je te bige mille fois.


CDXCV

À M. ARMAND BARBÈS, À LA HAYE


Nohant, 4 octobre 1861.


Mon ami,

On nous dit que votre santé, loin de s’améliorer, est devenue plus mauvaise, et que votre médecin juge le climat de la Hollande très pernicieux pour vous. Je dois vous dire, à l’insu de votre sœur, qu’à cause d’elle, si ce n’est à cause de vous-même, vous feriez bien, vous feriez votre vrai devoir, en rentrant en France. En vous laissant mourir, vous la tuez ; en revenant auprès d’elle, vous pouvez guérir tous les deux.

Il n’est pas possible que vous prononciez la condamnation d’une sœur comme celle que Dieu vous a donnée. Laissez-moi vous dire que ce serait sacrifier le cœur à la tête, le devoir au fanatisme, et que vos vrais amis en seraient consternés. Revenez, la Providence vous en donnera la force dès que vous aurez écouté et reconnu sa voix ; vous savez, ces voix d’en haut font des miracles !

À vous de toute mon âme.
GEORGE SAND.

CDXCVI

À MADAME PAULINE VILLOT, À PARIS


Nohant, 10 octobre 1861.


Chère cousine,

Vous êtes bonne comme un ange de m’avoir donné cette bonne nouvelle. Ah ! pourvu qu’ils arrivent sans accident ! Enfin je compte sur vous pour nous porter bonheur, comme toujours. Oui, je vous attends le 24, avec tous ceux de vos enfants que vous voudrez m’amener, et Lucien absolument ! La maison est toute à vous, je n’ai plus personne ici que Marie Lambert.

Je vous embrasse tendrement. Poussez-moi Maurice en ayant, le plus vite possible ; je deviens un peu folle.

GEORGE SAND.

Dites au prince de ne pas nous refuser Lucien pour huit jours ; vous savez que nous avons une revanche à prendre avec le mélodrame, où il est indispensable. Que de choses depuis un an, dans ma vie ! Il faut que nous fassions la paix avec la destinée, qui m’a si bien secouée de toutes façons !


CDXCVII

À MAURICE SAND, À BORD DU JÉRÔME-NAPOLÉON


Nohant, 10 octobre 1861.


Madame Villot m’écrit aujourd’hui que tu dois être au Havre aujourd’hui 10 ! que tu seras probablement à Paris le 11.

Enfin ! enfin ! Qu’il me tarde de te savoir arrivé réellement et de te voir, et de te biger ! Peut-être auras-tu besoin de passer deux ou trois jours à Paris. Fais-les les plus courts possible ; car, depuis un mois, je suis un peu bête. J’ai eu bien du courage jusque-là ; mais tu sais que, dans une course, les derniers moments, quand on approche du but, sont les plus difficiles. Tu trouveras à Paris une autre lettre de moi que je t’avais écrite, croyant que tu arriverais le 25.

Mais j’ai reçu tes lettres de Saint-Louis, du Niagara et de New-York au retour de Québec, et j’ai repris patience. Tu es bien gentil de m’avoir écrit de partout. Ça m’a soutenue jusqu’à présent. Je t’espère au plus tard le 15 : nous jouons le 16 ou le 17 une comédie de moi. Tu sauras qu’à présent, les plus réussies de nos pièces vont dans la Revue ; après quoi, les théâtres me les demandent. Voilà ce que c’est que le caprice des directeurs.

Tu dois être las de la mer, mon pauvre enfant, et avoir du roulis dans les jambes ; j’espère que vous aurez eu beau temps. Si tu ne tardes pas trop à arriver, tu trouveras ici la chaleur du mois d’août, qui n’a pas cessé de tout l’été. C’est un temps exceptionnel ; nous sommes en habits d’été.

Que de choses tu vas avoir à me raconter ! J’ai acheté une superbe carte d’Amérique, où tu pourras retrouver et me faire suivre tout ton voyage.

Je te bige mille fois. Tout le monde est en fête. J’ai rêvé toute la nuit que tu étais arrivé.

Enfin ! enfin !


CDXCVIII

À M. CHARLES PONCY, À TOULON


Nohant, 20 octobre 1861.


Enfin, Maurice est revenu sain et sauf et je le tiens depuis huit jours ! Il en a mis sept pour faire la traversée de Terre-Neuve à Brest. Il a vu les grands lacs, la grande prairie, les sauvages, le Niagara, les aurores boréales dans le Nord, les brumes de Terre-Neuve, les jardins du Midi pleins de colibris, les champs de bataille, les camps des deux armées, les forêts vierges, que sais-je ! C’est une course au clocher, mais, en somme, une course bien intéressante, et il est très content de son voyage.

Il est fort comme un Turc ; il a passé brusquement par tous les climats et tous les régimes, sans avoir la plus légère indisposition.

Vous jugez si je suis contente, moi ! Je commençais à manquer un peu de courage et de force physique. Je me remets et je vais reprendre mon travail.

Et vous, vous avez bien trotté par cette chaleur ! nous en avons eu aussi une fière dose : 35 degrés centigrades à l’ombre pendant tout l’été et encore 25 à présent ; une sécheresse fâcheuse pour nos cultures, mais que j’aime bien pour ma consommation personnelle ; pas un souffle de vent, et un ciel aussi bleu que le vôtre.

J’ai reçu, par madame Trucy, de bonnes nouvelles de sa famille et de Tamaris. Tout y va bien, même le cher Bou-Maza, dont vous nous avez fait porter le deuil je ne sais pas pourquoi.

Il y a bien longtemps que je veux vous écrire ; mais j’ai tant de monde en septembre et en octobre, qu’il n’y a pas moyen de causer avec les absents. La maison ne peut pas désemplir. Mais, en novembre, tout file et on reprend les occupations raisonnables.


CDXCIX

À M. ALEXANDRE DUMAS FILS, À PARIS


Nohant, 7 novembre 1861.


Mon cher fils,

Si ma dédicace vous fait plaisir[77], je suis assez remerciée par ce fait-là, sans que vous me disiez un mot. Vous m’avez donné à Nohant un gros baiser, ça disait tout. On veut que je sois un personnage. Moi, je ne veux être que votre maman. Vous avez du cœur, puisque vous m’aimez, et je ne vous demande que ça. Je ne me suis jamais aperçue de ma supériorité en quoi que ce soit, puisque je n’ai jamais pu faire ce que j’ai conçu et rêvé, que d’une manière très inférieure à mon idée. On ne me fera donc jamais croire, à moi, que j’en sais plus long que les autres. Restée enfant à tant d’égards, ce que j’aime le mieux dans les individualités de votre force, c’est leur bonhomie et leur doute d’elles-mêmes. C’est, à mon sens, le principe de leur vitalité ; car celui qui se couronne de ses propres mains a donné son dernier mot. S’il n’est pas fini, on peut du moins dire qu’il est achevé et qu’il se soutiendra peut-être, mais qu’il n’ira pas au delà. Tâchons donc de rester tout jeunes et tout tremblants jusqu’à la vieillesse, et de nous imaginer, jusqu’à la veille de la mort, que nous ne faisons que commencer la vie ; c’est, je crois, le moyen d’acquérir toujours un peu, non pas seulement en talent, mais aussi en affection et en bonheur intérieur.

Ce sentiment que le tout est plus grand, plus beau, plus fort et meilleur que nous, nous conserve dans ce beau rêve que vous appelez les illusions de la jeunesse, et que j’appelle, moi, l’idéal, c’est-à-dire la vue et le sens du vrai élevé par-dessus la vision du ciel rampant. Je suis optimiste en dépit de tout ce qui m’a déchirée, c’est ma seule qualité peut-être. Vous verrez qu’elle vous viendra.

À votre âge, j’étais aussi tourmentée et plus malade que vous au moral et au physique. Lasse de creuser les autres et moi-même, j’ai dit un beau matin : « Tout ça m’est égal. L’univers est grand et beau. Tout ce que nous croyons plein d’importance est si fugitif, que ce n’est pas la peine d’y penser. Il n’y a dans la vie que deux ou trois choses vraies et sérieuses, et ces choses-là, si claires et si faciles, sont précisément celles que j’ai ignorées et dédaignées, mea culpa ! — mais j’ai été punie de ma bêtise, j’ai souffert autant qu’on peut souffrir, je dois être pardonnée. Faisons la paix avec le bon Dieu. »

Si j’avais eu de l’orgueil incurable, c’était fait de moi ; mais j’avais ce que vous avez, j’avais la notion du bien et du mal, chose devenue très rare en ce temps-ci, et puis je ne m’adorais pas, et je me suis oubliée. Rien ne s’oppose en vous à la guérison : vous n’êtes pas vain, vous n’êtes pas sot, vous n’êtes pas lâche, et, comme le succès, qui malheureusement engendre très souvent ces trois vices, ne vous a pas changé, l’avenir est encore à vous ! Soyez-en sûr. Dans dix ans, vous me direz que j’ai eu raison de croire en vous.

Les Villot achèvent de partir lundi matin ; dimanche soir, nous jouons la pièce de Ruzzante. Demain, Marchal s’essaye aux marionnettes avec Maurice. Nous tâcherons de le garder un peu, pour que vous le trouviez encore ici ; car nous vous espérons bientôt et même tout de suite. Hein ? Vous l’avez promis, on y compte, on vous attend.

Ne nous oubliez pas auprès des châtelaines.


D

AU MÊME


Nohant, 20 novembre 1861.


Il y a des siècles que je n’ai causé avec mon grand fils. Il ne faut pourtant pas qu’il croie que je l’oublie, et que je suis privée de le voir sans murmurer. J’en veux aux amis qui vous empêchent de venir et pourtant j’aime ceux qui vous aiment. Comment arranger ça ? Le mieux est de ne pas chercher à l’arranger ; c’est l’unique solution des choses insolubles, la destinée vient toujours s’en charger ; mais je la tourmente, cette destinée, pour qu’elle vous ramène ici. Nous avons fini de jouer la comédie ; Marie Lambert est retournée à son Gymnase, et pourtant nous avons encore une velléité de trucs et de pièces fantastiques.

Peut-être, quand vous viendrez (vous avez promis au plus tard pour le mois prochain), recommencerons-nous un peu nos bêtises. Nous espérons le gai Lambert ; en ce moment, nous tenons Borie et sa jeune femme, un gros tourtereau avec sa pigeonne fluette et sérieuse. Nous ne les tenons que pour huit jours. D’autres que vous ne connaissez pas vont et viennent. Mais le grand regret, c’est d’être forcé de laisser partir votre gros ami Marchal. Je ne sais comment ce mastodonte s’y est pris, mais il s’est fait adorer de tout le monde, à commencer par moi. Il est vrai qu’il nous a beaucoup gâtés. Il nous a fait à tous nos portraits, merveilleux, charmants comme dessin, et d’une ressemblance que les portraits n’ont jamais eue. Il ne se doutait pas de ça, lui ; il est tout étonné d’avoir réussi. Il repart dans deux jours pour voir sa mère, qui s’impatiente, et pour s’envoler ensuite en Alsace. Je ne me rappelle plus si vous étiez ici quand il a fait ses deux esquisses de tableaux alsaciens. C’est très remarquable. Il ne connaît pas la peinture ; mais il dessine joliment bien. C’est un contraste à étudier que cette grosse nature faisant si délicatement des choses si élégantes. Les Flamands n’expliquent pas ça ; car, s’ils ont le fini des détails, ils n’ont pas la grâce des types.

Que vous dirai-je de moi ? Rien d’intéressant. J’ai flâné d’une manière insensée, regardant la première page d’un roman commencé et me laissant distraire par mille autres rêveries. Ça ne fait rien, le temps où l’on s’amuse, psychiquement parlant, n’est pas tout à fait perdu. On vous attend pour retrouver un peu de sens commun littéraire. Je crois que c’est le Drac qui est venu tout de bon se glisser dans nos jeux pour nous empêcher de faire rien qui vaille. Vous me disiez que, de votre côté, ça n’allait pas, le Villemer. À l’heure qu’il est, je suis sûre que ça va très bien ou que ça a rété très bien, et puis mal et puis mieux. Il n’y a rien de plus changeant que le temps qu’il fait dans nos cervelles d’auteur ; mais, pour ceux qui ont du vrai soleil derrière leurs nuages, ça n’est jamais inquiétant.

Pourvu que vous reveniez bientôt, on est content et on se console de tous les départs. Mais ne nous dites pas que vous ne pensez plus à nous et que vous ne nous aimez pas comme nous vous aimons. On vous embrasse en masse, et on envoie de bons souvenirs autour de vous.

G. SAND.

DI

À M. ARMAND BARBÈS, À LA HAYE


Nohant, 1er décembre 1861.


Mon ami,

Calmez-vous et soignez-vous. Quelque décision que vous preniez, vous savez bien qu’on vous chérit toujours. Ne m’écrivez pas maintenant : j’ai vu, à votre écriture, que cela vous fatigue. N’établissez pas de combat douloureux dans votre âme ; reposez-vous, guérissez, et, quand vous verrez bien clair devant vous, vous reviendrez, j’en suis sûre. Vous êtes entre le devoir politique et le devoir du cœur. Vous mettez le premier au-dessus de tout. Oui, quand il est net et bien tracé. Mais, ici, il ne l’est pas, vous le reconnaîtrez si vous ne prenez conseil que de la conscience, sans vous occuper de l’opinion, qui, d’ailleurs, serait ici pour vous.

Dieu vous donne force et guérison pour ceux qui vous aiment ! Pour vous, en quelque sphère de l’univers que vous soyez, vous y serez heureux et calme ; mais pensez un peu à nous, qui avons peut-être encore besoin de vous.

À vous bien tendrement et fraternellement.

GEORGE SAND.

DII

À M. CHARLES DUVERNET, À NEVERS


Nohant, 7 décembre 1861.


Mon cher ami,

J’ai enfin trouvé une nuit de loisir pour lire ton roman. Je le trouve bien ; la copie qui, cette fois, est très bonne, m’a permis de le lire sans fatigue.

Le sujet est joli et bien soutenu. Les personnages se comportent bien d’un bout à l’autre, et parlent plus naturellement que de coutume, sauf la tirade descriptive du jeune abbé à sa tante, que je trouve hors de place et détruisant la couleur simple et vraie de ces personnages rustiques. On peut remédier à cet inconvénient en prenant un biais ; par exemple : « Émile voyait pour la première fois la poésie des choses qui l’entouraient, le pré, le soleil, la rêverie ; » tout ce que tu voudras, mais c’est l’auteur qui parle ; et puis tu ajouteras qu’il « exprimait à sa tante toutes ces émotions nouvelles dans un langage plus poétique et plus élevé que de coutume, dont elle fut frappée, et elle lui dit, » etc., etc.

Benoît est un excellent personnage que l’on aime et qu’il n’est pas nécessaire de faire si laid. Laisse-le pas beau, mais sans accuser trop sa disgrâce, puisqu’au bout du compte il épouse. J’approuve ses boucles d’oreille et son parapluie ; mais je trouve qu’il en abuse. Une plaisanterie trop répétée n’est pas drôle à la lecture ; trois rappels de ce parapluie suffiraient. Enfin, quelques longueurs de développement à faire disparaître, quelques négligences de style à revoir.

Ne pas toucher aux combats intérieurs du jeune séminariste. Cette partie-là est la meilleure. Tu vois que je ne critique aucunement le fond ; c’est ce que tu as fait de mieux conduit et de plus sagement terminé ; il y a de l’intérêt, de la vérité, et tous les personnages sont bons.

As-tu été en relations avec M. Nefftzer, qui était à la Presse et qui dirige à présent le Temps ? Si tu ne lui as rien offert et rien envoyé, je pourrais lui parler de ce roman avec un certain détail et le lui proposer.

Réponds-moi tout de suite. J’embrasse Eugénie et toi de tout cœur.

G. SAND.

DIII

À M. CHARLES PONCY, À TOULON


Nohant, 28 décembre 1861.


Un mot seulement aujourd’hui, cher enfant. C’est le moment des masses de lettres à lire et à écrire, pas toutes amusantes et on manque de temps pour les meilleures.

J’ai lu le poème, qui est très bon et très touchant. J’ai fait, sur le chant cinquième, quelques observations que je recopierai au premier jour pour vous les envoyer. Le temps des vers est fini, c’est vrai, et cela n’est plus ni retentissant ni lucratif. Il n’y a plus que Victor Hugo qui se fasse écouter.

Mais, si vous pouvez encore vous faire éditer par souscription, il ne peut nuire à votre réputation d’être lu et goûté par vos compatriotes, et par le petit nombre de gens disséminés partout, qui s’intéressent encore à la poésie.

Pourtant, je vous dirai aussi qu’il ne convient peut-être plus à votre position de demander des souscripteurs. C’est bien quand on est très jeune et très pauvre. Plus tard, c’est moins bien. On peut dire au poète : « Vous avez quelques sous d’économie, payez votre gloire. »

Et je ne vous conseille pas d’entamer ces économies, avenir de votre fille, pour payer la fumée d’un succès bien restreint et bien éphémère, par le temps qui court. Achetez plutôt la barque, tout en chantant la mer. Vos poésies ne perdront pas pour attendre. Ces mauvais jours d’indifférence, vous êtes encore assez jeune pour les voir passer.

Merci pour les souhaits ; mon cceur vous les renvoie et vous bénit.


À SOLANGE PONCY

Bonjour et bon an à ma bonne Désirée, et à ma chère Solangette. Vous êtes bien gentilles de m’écrire ; mais c’est bien laid à la petite maman d’être malade. Heureusement, Solange va la ressusciter, au premier de l’an, par de vives caresses et des souhaits charmants. Je bénis la mère et la fille, moi, la grand’mère, et je les embrasse de toute mon âme.


À ANAÏS

Merci, ma mignonne Anaïs, de votre bon souvenir. Je ne suis pas votre bienfaitrice : je suis une amie qui vous est dévouée et qui vous prie de l’aimer. Voilà tout.

Une bonne poignée de main au cher père et à Baptistin, et bonne santé, bonne chance à vous tous !


DIV

À SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLÉON (JÉRÔME),
À PARIS


Nohant, 7 janvier 1862.


Cher prince,

Nous avons été heureux plus que des rois de la bonne nouvelle annoncée dans les journaux, et nous avons passé toute la journée à faire des romans sur ce fils ou sur cette fille que le ciel vous promet. Venir de vous, et du grand Napoléon aussi, par conséquent, de l’héroïque Victor-Emmanuel et de sa fille, qu’on dit adorable, ce n’est pas une petite chance, et on ne peut pas être un esprit ni un cœur comme tout le monde. Pourvu que cet être-là ait une destinée assortie à sa valeur ! nous étions tous les trois à deviser en dînant, et nous nous sommes lâché du vin de Champagne pour boire à sa santé et à son destin, et nous avons dit toute sorte de choses que je ne veux pas vous redire dans une lettre, mais que vous devinez bien.

J’ai envoyé à Buloz la première partie du voyage de Maurice, qui ne traite que du temps qu’il a passé seul à Alger ; c’est amusant, mais sans intérêt direct pour vous. Il achève la seconde partie, qui vous sera envoyée avant d’être remise à Buloz ; mais la première partie est accompagnée d’une petite préface de moi que Buloz vous portera ou vous enverra s’il n’est pas malade, — car il l’est continuellement, — et qu’il n’imprimera qu’avec votre agrément. Si vous avez des observations à me faire, vous m’écrirez avec votre belle et bonne franchise, et je vous écouterai avec tout mon cœur.

Une chose me contrarie bien quand je parle de vous hors de l’intimité, c’est que vous soyez un grand personnage. Le monde est si sale et si plat, qu’on ne peut pas supposer qu’on aime un prince pour lui-même, et je suis forcée à une réserve que je n’aurais pas pour un camarade que j’aimerais beaucoup moins.

Ou bien, si on brave ces méprisables soupçons, comme, au bout du compte, on doit le faire quand on est fort de sa droiture, on a l’air de le faire par sotte vanité, et pour proclamer une amitié que les autres envient. Vous verrez si j’ai su passer à travers ces écueils. Républicaine toujours ! mais, convaincue que vous seriez le meilleur chef d’une république, ou la meilleure compensation à une république impuissante à renaître, je me moque pour mon compte de l’accusation de trahison que quelques-uns ne m’épargnent pas ; mais, à propos d’un travail aussi jeune et aussi riant que celui de Maurice, je n’avais pas à faire une profession de foi, à tous égards intempestive ; je me suis bornée à dire en deux mots que je vous aimais.

Accusez-moi d’un mot réception de cette lettre-ci ; je vous dirai pourquoi. J’ai à vous écrire au sujet de la sûreté de mes lettres à vous. Ce sera pour un autre jour.

Bonsoir, cher grand ami ; mon Dieu, que je vous souhaite de bonheur ! Et comme vous aimerez votre enfant, vous qui avez si bien aimé votre père !

G. SAND.


DV

À M. ARMAND BARBÈS, À LA HAYE


Nohant, 8 janvier 1862.


Mon ami,

J’ai bien pensé à vous, et le jour de l’an encore plus que tous les autres jours. J’avais besoin de vous écrire et de vous dire que je vous aime pour commencer saintement et dignement l’année. Mais la crainte de vous fatiguer m’a retenue. L’écriture de votre dernière lettre était altérée !

Cette fois, je retrouve la sûreté de votre belle écriture ; c’est la première chose que je regarde, et vous me dites que vous êtes mieux ! Dieu m’a entendue, cette fois, car je l’ai bien prié pour vous.

Un bonheur n’arrive pas seul : ma fille, dont j’étais inquiète aussi, va mieux et n’a rien de bien grave. Maurice est près de moi et travaille à des notes sur l’Amérique. Il a vu bien vite, mais assez sainement cette fausse démocratie, qui, en proclamant l’égalité et la liberté, n’a oublié qu’une chose, la fraternité, qui rend les deux autres richesses stériles et même nuisibles. Sa position un peu officielle de visiteur l’oblige aux ménagements du savoir-vivre, mais ses réticences en laissent assez deviner.

Le niveau des cœurs et des intelligences est, à ce qu’il paraît, encore plus abaissé là-bas que chez nous. Ils n’ont pas même l’instinct militaire, qui, chez nous, sait faire des prodiges pour les bonnes causes, quel que soit le drapeau. Enfin, il semble que Dieu se soit retiré d’eux pour châtier le forfait de l’esclavage, non aboli dans les préjugés et les mœurs.

Soignez-vous patiemment et généreusement à cause de nous, mon digne et cher ami, et, quand vous serez tout à fait bien, reprenez en vous-même cette question d’exil volontaire auquel mon cœur ne peut se résigner, pour nous.

Mon fils vous envoie ses tendres vœux, et je n’ai pas besoin de vous dire les miens. Je ne me plains de rien dans ma vie, puisque j’ai une amitié comme la vôtre.

GEORGE SAND.

DVI

À MADAME PAULINE VILLOT, À PARIS


Nohant, 22 février 1862.


Chère cousine,

Ayez du courage pour ceux qui vous aiment ! ayez-en plus que moi, qui veux pourtant en avoir et qui retombe à chaque instant dans les larmes. Il est plus heureux que nous pourtant, lui[78] ! il a monté d’un degré dans une phase plus épurée et moins douloureuse certainement que la cruelle vie où nous nous traînons, où nous ne sommes heureux que par l’affection, et où justement nous perdons la source de notre bonheur, nos enfants, nos parents, nos amis, au moment où nous comptons le plus qu’ils nous survivront. Ah ! ce n’est vraiment pas vivre que d’être ainsi tous les jours à trembler ou à pleurer, et il y a quelque chose de mieux, ou bien tout n’est qu’un rêve, Dieu, la vie, et nous-mêmes.

Croyons ; comptons sur une justice et sur une bonté en dehors de notre appréciation ; moi, je ne pourrais pas ne pas croire ; je sens si profondément que le départ de cet adorable enfant ne lui a rien ôté de mon affection et qu’il vit toujours pour moi, et auprès de moi, comme si je le voyais ! vous devez sentir cela encore plus que moi, vous sa tendre mère. Il n’est donc pas parti, il ne nous a pas quittés. Il est invisible pour nous ; mais il nous aime toujours, en quelque lieu et sous quelque forme qu’il existe.

Nous lui devons autant, disparu, que nous lui devions quand il était là. Aussi vous lui devez de vivre avec courage, de prendre soin de vous, et de vous conserver jeune et forte pour soigner ce pauvre père souffreteux, qui ne vit que par les soins de l’affection et son propre courage. Et l’autre enfant, si beau et si bon, lui aussi, a besoin que vous l’aimiez, et tant d’amis dévoués, et nous qui ne faisons qu’un cœur avec vous dans cette mortelle douleur !

Le prince en a été déchiré aussi ; il m’a écrit une lettre désolée. Tout le monde l’aimait, ce cher être, si aimable et si expansif.

Maurice a été si bouleversé et si étouffé, que j’en ai été inquiète. Bonne amie, épanchez-vous avec nous ; parlez-nous de lui, de Frédéric, de vous, et de Georges.

Pleurez, ne vous retenez pas. N’ayez pas de courage et de réserve avec nous ; n’ayez de force que pour reprendre la vie de dévouement, et croyez que nous sommes à vous, Maurice et moi, corps et âme.

G. SAND.

DVII

À M. CHARLES DUVERNET, À NEVERS


Nohant, 24 février 1862.


Cher enfant,

Tu sais quelle douleur nous a frappés. Tu connaissais peu cet enfant ; mais tu as dû souvent nous entendre dire que c’était un cœur d’or. Sous le rapport de la tendresse, de l’expansion, de la franchise, il était vraiment exceptionnel, et, quand il nous a quittés, à Tamaris, nous pleurions tous sans savoir pourquoi. Nous nous demandions pourquoi nous l’aimions tant et avec un excès de sensibilité puérile.

Ce n’était pas une intelligence extraordinaire ; du moins il ne se faisait remarquer encore que par une facilité extraordinaire, et, comme il avait une vitalité impétueuse et peu d’application à l’étude, on ne savait s’il deviendrait ou non un homme distingué. Il était cœur des pieds à la tête, on peut dire ; si aimant et si aimable, qu’on ne songeait pas à lui demander d’être autrement qu’il n’était. Il a eu une mort atroce, et c’est une amertume de plus dans nos regrets ; mort atroce de souffrance, admirable de courage. Nous avons été brisés, ses pauvres parents, Ferri, le prince ; c’est une consternation.

Mais je te parle de choses bien tristes ; l’habitude de nous dire les uns aux autres tout ce qui nous arrive fait que j’abuse un peu ; ne sachant, du reste, guère parler que de ce qui fait notre vie, et prenant mutuellement part aux joies ou aux douleurs de nos familles, nous nous racontons nos événements domestiques, et ceci en est un grand et profondément senti à Nohant.

Tu dois avoir lu avec intérêt le discours de Napoléon à ces ganaches du Sénat. C’est bon et bien à lui de tenir tête à cette réaction furieuse, et de vouloir pousser l’Empire dans la voie du vrai. Mais l’Empire entend-il de cette oreille ? voilà la question !

Maurice s’est jeté dans la géologie ; mais il a eu gros à secouer. Il pleure rarement et le chagrin l’étouffe. Il aimait Lucien comme son enfant. J’ai dû lui cacher une partie de mon chagrin. Enfin je crois à l’autre vie. Sans cela ! Mais la justice infinie réside quelque part, et, en étudiant la nature, on devient toujours plus convaincu que rien ne se perd. L’âme, bien autrement précieuse que la matière, ne se perd donc pas.

Cher ami, embrasse pour moi Eugénie, Anna, Berthe et Cyprien et toute ta chère famille. Donne-nous de vos nouvelles à tous et ne craignez pas de nous parler de vos bonheurs. Nous ne pensons pas qu’à ceux qui nous quittent, nous aimons d’autant plus ceux qui nous restent.

G. SAND.

DVIII

À SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLÉON (JÉRÔME),
À PARIS


Nohant, 25 février 1862.

Oui, vous seul êtes franc et courageux dans cette officine d’hypocrisie. Ne vous laissez pas effrayer de tous ces cris, marchez toujours, cher prince, et soyez sûr que la vraie France est avec vous. Elle vous tiendra compte de ces fureurs que vous soulevez, et votre place est déjà marquée dans l’histoire du progrès comme un rayon de vérité perçant les ténèbres. Nos cœurs vous suivent et le mien vous bénit.

GEORGE SAND.


DIX

AU MÊME


Nohant, 26 février 1862.


Merci pour le numéro du Moniteur que vous avez eu la bonté de m’envoyer. Je ne vous avais lu que tronqué dans les autres journaux, quand je vous ai écrit hier au soir, et je vois que vous avez encore mieux parlé que je ne croyais. Votre discours est beau autant qu’il est bon, et, dans votre bouche, ces choses sont grandes et durables en retentissement. Vous ouvrez une grande tranchée.

La pensée du règne, comme on disait sous Louis-Philippe, vous y suivra-t-elle ? que de réserve timide et un peu lâche, que de puéril modérantisme dans le talent parleur des orateurs du gouvernement !

L’empereur se fait admirer par sa prudence ; mais peut-être croit-il nécessaire d’en avoir plus qu’il ne faut, et je vois avec une profonde inquiétude le développement effroyable de l’esprit clérical. Il ne sait pas, il ne peut pas savoir à quel point le prêtre s’est glissé partout et quelle hypocrisie s’est glissée aussi dans toutes les classes de cette société enveloppée dans le réseau de la propagande papiste. Il ne sent donc pas que cette faction ardente et tenace sape le terrain sous lui, et que le peuple ne sait plus ce qu’il doit défendre et vouloir, quand il entend son curé dire tout haut et prêcher presque dans chaque village que l’Église est la seule puissance temporelle du siècle ? Ne serait-il pas temps de montrer qu’on peut braver le prêtre et ne pas perdre la partie ? Croyez ce que je vous dis, le peuple est convaincu en ce moment que l’empereur est le plus faible et qu’il n’ose rien contre les hommes du passé. Or vous savez la triste défaillance des masses, quand elles croient voir défaillir le pouvoir quel qu’il soit.

L’empereur a craint le socialisme, soit ; à son point de vue, il devait le craindre ; mais, en le frappant trop fort et trop vite, il a élevé, sur les ruines de ce parti, un parti bien autrement habile et bien autrement redoutable, un parti uni par l’esprit de caste et l’esprit de corps, les nobles et les prêtres ; et malheureusement je ne vois plus de contrepoids dans la bourgeoisie.

Avec tous ses travers, la bourgeoisie avait son côté utile comme prépondérance.

Sceptique ou voltairienne, elle avait aussi son esprit de corps, sa vanité de parvenu. Elle résistait au prêtre, elle narguait le noble, dont elle était jalouse. Aujourd’hui, elle le flatte ; on a relevé les titres et montré des égards aux légitimistes dont on s’est entouré ; vous voyez si on les a conquis ! Les bourgeois ont voulu alors être bien avec les nobles, dont on avait relevé l’influence ; les prêtres ont fait l’office de conciliateurs. On s’est fait dévot pour avoir entrée dans les salons légitimistes. Les fonctionnaires ont donné l’exemple ; on s’est salué et souri à la messe, et les femmes du tiers se sont précipitées avec ardeur dans la légitimité ; car les femmes ne font rien à demi.

Depuis un an, tout cela a fait un progrès énorme, effrayant, dans les provinces. Les prêtres font des mariages, ils font avoir des dots en échange de la confession. On a poursuivi des sociétés secrètes qui ne pouvaient rien, parce qu’on ne s’y entendait pas. La Société de Saint-Vincent-de-Paul est très unie, elle marche comme un seul homme, elle est la reine des sociétés secrètes. Elle a un pied partout, même dans les écoles, et la moitié des étudiants qui ont sifflé About n’ont pas sifflé le prétendu ami de l’empereur, mais l’ennemi bien avéré du cardinal Antonelli ; ce que je vous dis là, je le sais.

Je crois qu’il est temps encore ; mais, dans un an, il sera peut-être trop tard. La France a besoin de croire à la force de ceux qui la conduisent. On lui fait accepter les choses les plus inattendues par ce prestige. Quand on hésite, quand on s’arrête, elle crie aussitôt qu’on recule, elle le croit, et on est perdu.

Il est bien étrange que, républicaine, je vous dise tout cela, cher prince ; peut-être ceux de mon parti, ou du moins peut-être quelques-uns croient-ils qu’il faudrait dire tant mieux. Eh bien, ils se trompent, ils ne peuvent relever la République et, sans s’en apercevoir, ils vont droit à la Restauration. Alors nous revenons de cent ans en arrière : l’Italie est perdue, la France avilie, et nous reprenons les charmants traités de 1815 !

Si cela arrive de mon vivant, malgré le peu de forces qui me restera, j’irai plutôt vivre avec vos amis les Hurons que de vivre dans les parfums de la sacristie.

Cher prince, vous êtes dans le vrai : l’Empire est perdu si l’Italie est abandonnée ; car la question de l’avenir est là tout entière. Vous l’avez dit avec cœur, avec talent et avec conviction. Puissiez-vous être entendu ! Vous avez le vrai courage moral qui soulève toujours des tempêtes, c’est une gloire dont je suis fière pour vous.

GEORGE SAND.


DX

À MADAME PAULINE VILLOT, À PARIS


Nohant, 27 février 1862.


Chère bonne amie,

Je ne veux pas vous laisser reposer de moi. Je veux vous tourmenter de mes supplications, pour que vous surmontiez cette atroce douleur.

L’oublier ? non, jamais ! aucun de nous ne veut oublier celui que nous aimions tant. Mais il faut lui survivre avec énergie, afin que son autre vie soit heureuse et que le lien éternel entre nous et lui ne soit pas brisé. Se retrouver ailleurs est la récompense ; pour la mériter, nous devons faire marcher ensemble le courage et le souvenir, le regret tendre et l’espérance vaillante ; c’est ce que le vulgaire ne sait pas faire, c’est ce que vous saurez faire, vous, intelligence d’élite. Cher cousin Frédéric ! il a besoin de vous, et ce pauvre bon Georges ! quelle désolation autour de vous, quelle solitude dans leur vie si vous perdiez la force, le vouloir et la santé ! Et cet excellent cœur si tendre, ce digne Ferri qui faiblit ! Ah ! je le comprends bien, il y a des moments où l’âme se déchire et se brise ! mais pensons aux autres, pensons toujours au bien que nous pouvons leur faire ; car, heureux ou malheureux, nous avons toujours devant nous le devoir du dévouement qui reste le même, et dont aucune souffrance, si amère qu’elle soit, ne nous dispense.

Ah ! comme il était aimé ! toutes les lettres que je reçois sont pleines de lui. Jamais un homme si jeune n’a été si apprécié et si regretté ; que ce soit pour vous une sorte de consolation il n’a connu de la vie que ce qu’elle a de meilleur, l’affection qu’on éprouve et qu’on inspire. Je vous embrasse tendrement tous, et mes enfants, encore aussi, vous disent qu’ils vous aiment.

G. SAND.


DXI

À SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLÉON (JÉRÔME),
À PARIS


Nohant, 5 mars 1862.


Cher prince,

Vous parlez avec un grand talent, ça ne m’étonne pas, moi, et je sais que cette éloquence vous vient du cœur. Mais tous ces cafards, comme ils vous en veulent ! Est-ce qu’ils l’emporteront. ? est-ce qu’ils représentent la France aux yeux de l’empereur ? Vous avez bien fait de protester d’avance contre l’hypocrite diplomatie du ministre-orateur. Cela nous laisse un peu d’espoir.

Au fond pourtant, je suis furieuse ; vous ouvrez à la pensée du règne un courant qui peut tout sauver, et même tout laver dans l’histoire, et on semble fermer volontairement les yeux !

Mais je vous jure que l’Empire est perdu s’il continue à dormir ou à trembler, pendant que les vieux pouvoirs s’éveillent et que les prêtres travaillent. Tout le salut est en vous, en vous seul. Si la France est aussi aveugle que le pouvoir, nous aurons un atroce 1815 et ce qui s’ensuit.

Est-ce que tous ces vieux généraux dévots ne sont pas vendus d’avance ?

Cher prince, allez toujours, tout le monde n’est pas ingrat. Le peuple intelligent n’est pas encore corrompu. La France ne peut pas se suicider. Que Dieu veille sur nous et qu’il soit toujours avec vous !

G. SAND.

Les Débats disent avec raison que vous parlez comme personne ne parle, je le crois bien ! Vous seul croyez ce que vous dites.


DXII

À M. ALEXANDRE DUMAS FILS, À PARIS


Nohant, 10 mars 1862.


Vous êtes un bon fils d’aimer votre maman et d’aimer ceux qui l’aiment. Certainement ça me fait plaisir qu’on vous dise du bien de moi, et qu’on en pense, quand c’est des gens de cœur et de mérite comme ceux dont vous me parlez. Est-ce que ce M. Rodrigues n’est pas le frère d’Olinde Rodrigues, que j’ai beaucoup connu, et qui était dans les bons Israélites avancés et d’assez belle force en philosophie progressiste ?

Je ne sais pas si vous avez remarqué qu’avec les juifs, il n’y a pas de milieu : quand ils se mêlent d’être généreux et bons, ils le sont plus que les croyants du Nouveau Testament. Je suis très touchée de ce mariage d’E. H… Voilà ce qui s’appelle faire du bien utile. Quand vous reverrez ces bienveillants lecteurs de George Sand, vous leur direz que des lecteurs comme eux me consolent de tant d’autres.

Moi, j’ai essayé, ces jours-ci, de devenir aussi un lecteur de ce pauvre romancier. Ça m’arrive tous les dix ou quinze ans de m’y remettre comme étude sincère et aussi désintéressée que s’il s’agissait d’un autre, puisque j’ai oublié jusqu’aux noms des personnages et que je n’ai que la mémoire du sujet, sans rien retenir des moyens d’exécution. Je n’ai pas été satisfaite de tout ; il s’en faut. J’ai relu l’Homme de neige et et le Château des Désertes. Ce que j’en pense n’a pas grand intérêt à rapporter ; mais le phénomène que j’y cherchais et que j’y ai trouvé est assez curieux et peut vous servir.

Depuis un mois environ je ne m’étais occupée que d’histoire naturelle avec Maurice, et je n’avais plus dans la cervelle que des noms plus ou moins barbares ; dans mes rêves, je ne voyais que prismes rhomboïdes, reflets chatoyants, cassure terne, cassure résineuse ; et nous passions des heures à nous demander « Tiens-tu l’orthose ? — Tiens-tu l’albite ? » et autres distinctions qui ne sont jamais distinctes pour les sens, en mille et un cas minéralogiques.

Si bien que, Maurice parti, cette étude qui, à deux, me passionnait, est retombée pour moi dans l’étude des choses mortes. Et puis j’avais perdu bien du temps et il fallait se remettre à son état. Mais, alors, votre serviteur ! il n’y avait plus personne. George Sand était aussi absent de lui-même que s’il fût passé à l’état fossile. Pas une idée d’abord, et puis, les idées revenues, pas moyen d’écrire un mot. Je me suis rappelé vos désespoirs de l’été dernier. Ah ! c’était bien autre chose. Vous n’êtes jamais tombé au point de ne pas pouvoir écrire trois lignes dans une langue quelconque ; vous ne vous êtes jamais promené dans un jardin avec la monomanie insurmontable de ramasser tous les cailloux blancs pour les comparer les uns aux autres. Alors j’ai pris un ou deux romans de moi pour me rappeler que jadis — il a six semaines encore — j’écrivais des romans. D’abord je ne comprenais rien du tout. Peu à peu, ça s’est éclairci. Je me suis reconnue, dans mes qualités et dans mes défauts, et j’ai repris possession de mon moi littéraire. À présent, c’est fini, en voilà pour longtemps à ne pas me relire et à fonctionner comme une eau qui court sans trop savoir ce qu’elle pourrait refléter en s’arrêtant.

Quand vous retomberez dans ces crises-là, relisez le Régent Mustel, et la Dame aux perles ou la première venue de vos pièces, et vous vous repêcherez ; car nous passons notre vie à nous noyer dans le prisme changeant de la vie, et le petit rayon que nous pouvons avoir en propre y disparaît bien facilement. Mais cela n’est pas mauvais, croyez-le. Se relire souvent, s’examiner sans cesse, se connaître toujours serait un supplice et une cause de stérilité.

Croyez bien que le père Dumas n’a dû l’abondance de ses facultés qu’à la dépense qu’il en a faite. Moi, j’ai des goûts innocents, aussi je ne fais que des choses simples comme bonjour. Mais, pour lui qui porte un monde d’événements, de héros, de traîtres, de magiciens, d’aventures, lui qui est le drame en personne, croyez-vous que les goûts innocents ne l’auraient pas éteint ? Il lui a fallu des excès de vie pour renouveler sans cesse un énorme foyer de vie. Vous ne le changerez pas en effet, et vous porterez le poids de cette double gloire, la vôtre et la sienne. La vôtre avec tous ses fruits, la sienne avec toutes ses épines. Que voulez-vous ! il a engendré vos grandes facultés, et il se croit quitte envers vous. Vous avez voulu en faire un emploi plus logique : votre moi s’est prononcé là, et vous a emmené sur une autre voie où il ne peut pas vous suivre.

C’est un peu dur et difficile d’être forcé parfois de devenir le père de son père. Il y faut le courage, la raison et le grand cœur que vous avez. Ne le niez pas, ce grand cœur ; il perce dans tout ce que vous dites et dans tout ce que vous faites. Il vous gouverne à votre insu peut-être, mais il vous gouverne, et, s’il vous crée des devoirs dont beaucoup de gens ne s’embarrassent guère, il vous payera bien en puissance vraie et en repos intérieur.

Allez-y gaiement, allez-y toujours, et vous verrez plus tard ! Tout passe, jeunesse, passions, illusions et besoin de vivre ; une seule chose reste, la droiture du cœur. Cela ne vieillit pas et, tout au contraire, le cœur est plus frais et plus fort à soixante ans qu’à trente, quand on le laisse faire.

Je ne vous ai pas remercié, c’est vrai, pour l’offre de votre bijou d’appartement ; je ne vous remercie pas, j’accepte pour le cas où je n’aurais plus de gîte à Paris. Où serais-je mieux que chez mon enfant ? — Mais, pour un bon bout de temps encore, j’ai mon petit grenier rue Racine et mes habitudes de quartier Latin.

Je vous embrasse de tout mon cœur et je vous charge de tous mes bons souvenirs pour les châtelaines.

G. SAND.


DXIII

À MADEMOISELLE LINA CALAMATTA, À MILAN


Nohant, 31 mars 1862.


Ma Lina chérie,

Fiez-vous à nous, fie-toi à lui, et crois au bonheur. Il n’y en a qu’un dans la vie, c’est d’aimer et d’être aimée. Nous sommes deux qui n’aurons pas d’autre but et pas d’autre pensée que de te chérir et de te gâter. Nous aimons ton père si tendrement aussi, que tous nos soins et tous nos désirs seront pour le voir et le chercher, ou l’attirer ou le retenir le plus possible. Il en a toujours été ainsi, tu le sais. Il y a trente ans qu’il est un de nos meilleurs amis, et, à présent qu’il nous confie ce qu’il a de plus cher au monde, il est, avec toi, ce que nous chérissons le plus et le mieux. Maurice enfant l’a aimé d’instinct ; homme, il l’a apprécié, et, quand il t’a vue, toi qui tiens tant de lui, il a senti pour toi une sympathie qui ne ressemblait à aucune autre.

Et moi donc ! — Je sens bien que je te serai une mère véritable ; car j’ai besoin d’une fille et je ne peux pas trouver mieux que celle du meilleur des amis.

Aime ta chère Italie, mon enfant, c’est la marque d’un généreux cœur. Nous l’aimons aussi, nous, surtout depuis qu’elle s’est réveillée dans ces crises d’héroïsme, et, puisque tu l’aimes passionnément, nous l’aimerons ardemment. Ce n’est pas difficile ni méritoire, et, n’en fût-elle pas digne comme elle l’est, nous l’aimerions encore parce que tu l’aimes. Enfin, ma Lina chérie, ouvre-nous ton cœur, et tu verras que le nôtre t’appartient, et que celui dont j’ai plaidé la cause auprès de ton père et de toi est digne de se charger de ton bonheur. Nous avons traversé, Maurice et moi, bien des épreuves en nous tenant toujours la main plus fort et en nous consolant de tout l’un par l’autre ; mais toujours nous nous disions : « Où est celle qui nous rendrait complètement forts et heureux ? » Viens donc à nous, chère fille, et sois bénie ! Je t’embrasse de toute mon âme, et je pense jour et nuit au moment qui nous réunira. À bientôt, j’espère ! j’espère et je désire, et je veux.

Embrasse pour moi ton bien-aimé père. Remercie-le pour moi, comme je te remercie d’avoir confiance en nous.

G. SAND.

DXIV

À M. MARGOLLÉ, À TOULON


Paris, 6 avril 1862.


Cher monsieur,

J’ai reçu votre livre en quittant Nohant et j’en ai lu une partie en chemin de fer. Mais, depuis que je suis ici, je n’ai pu l’achever. C’est une vie désordonnée pour moi que ce Paris, où je ne puis m’appartenir un instant.

J’ai beau fuir le monde et ne vouloir aller nulle part, et vouloir me renfermer dans l’intimité, je suis assiégée jusque sur l’escalier et jusque dans mon fiacre. Et puis tant de choses à voir et à faire en quinze jours, quand on ne vient à Paris que tous les deux ou trois ans ! Enfin j’achève mes corvées et je repars dans deux jours, et je vous lirai et je reprends la seule vie qui me convienne, la vie d’étude et de réflexion. Ce que j’ai lu est d’un grand intérêt et très beau de cœur et de pensée.

Vous avez pris le bon chemin dans la vie. Il n’y en a pas d’autre. Toute cette agitation politique qui régne ici est inféconde. À tous les étages et dans tous les milieux de cette politique, je ne vois que des gens perchés sur leurs balcons et regardant en bas vers le peuple, les uns avec effroi, les autres avec espérance, et tous se disant « Que fait-il ? que va-t-il faire ? que pense-t-il ? que veut-il ? quel mal ou quel bien va sortir de lui ? Questions insolubles ! » Le peuple n’en sait pas davantage sur ceux qu’il regarde d’en bas, il n’en sait guère plus sur lui-même. Il attend et il s’inspirera du moment ; et qu’importe ce qu’il fera, s’il ne sait pas pourquoi il le fait ?

Instruisons-le sous toutes les formes. Le résultat de nos efforts est peut-être fort éloigné, mais au moins il est sûr, et tout le reste est inutile.

Je n’ai pas le temps de vous en dire davantage. Je vous écrirai de Nohant, et, en attendant, j’envoie à votre digne compagne, à votre famille et à tous vos chers enfants mille tendres souvenirs.

G. SAND.


DXV

À M. ARMAND BARBÈS, À LA HAYE


Nohant, 3 mai 1862.


Mon ami bien cher,

Je suis, depuis longtemps déjà, sans nouvelles de vous. Pouvez-vous m’en faire donner, si le travail d’écrire vous fatigue encore ? Dois-je espérer que vous êtes mieux, comme votre dernière lettre me l’annonçait ?

Moi, je veux vous annoncer le prochain mariage de mon fils avec la fille de mon vieux et cher ami Calamatta. C’est une charmante enfant et un esprit généreux. Cette union est un vœu de mon cœur enfin accompli.

Vous partagerez ma joie, vous qui ne vivez que pour vos amis sans songer à vous-même. Mais, s’il est possible, parlez-moi un peu de vous, sinon pensez à moi et souhaitez du bonheur à mon cher fils. Le ciel, qui vous aime, y aura égard !

GEORGE SAND.


DXVI

À SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLÉON (JÉRÔME),
À PARIS


Nohant, 11 mai 1862.


Cher prince,

Êtes-vous encore à Paris ? Je me hâte de vous remercier de toute mon âme pour ma sœur, qui va, grâce à vous, se trouver heureuse.

À présent, j’ai le cœur tout à fait libre de cette perplexité de famille et je suis toute au bonheur de mes enfants, qui se marient dans quelques jours. Ah ! si vous ne partiez pas cette semaine, ce serait si vite fait pour vous de venir, incognito, passer vingt-quatre heures ! — Ma ! — peut-être seriez-vous un peu compromis par notre liberté de conscience ? — pas de prêtre !

Nous sommes excommuniés, comme tous ceux qui, de fait ou d’intention, ont souhaité l’unité de l’Italie et le triomphe de Victor-Emmanuel ; nous nous tenons pour chassés de l’Église. Mais ne le dites pas à la princesse Clotilde ! Il ne faut pas faire pleurer les anges. Elle croit — nous ne croyons pas, nous autres, — à l’Église catholique. Nous serions hypocrites d’y aller.

Encore merci, et tâchez, s’il vous plaît, monseigneur, de nous délivrer Rome. Calamatta nous dit ici que vous allez trouver en Italie des transports d’affection et de reconnaissance. Ce voyage est pour nous une grande espérance ; car nous voilà tous très Italiens de cœur, et nous vous aimons d’autant plus.

Mais vous ne resterez pas longtemps ? Est-ce que le moment où vous allez être père n’approche pas ? Que de joie chez nous quand nous saurons que vous avez ce bonheur !

GEORGE SAND.

DXVII

À MADAME D’AGOULT, À PARIS


Nohant, 7 juin 1862.


Merci de votre bon petit mot, ma chère Marie. C’est bien aimable à vous de vouloir que ces heureux jours qui me viennent soient complétés par un souvenir et une félicitation de votre part. Quand on s’est franchement aimés, je crois qu’on s’aime toujours, même pendant le temps où l’on croit s’être oubliés. Moi, je ne sais plus trop ce qui s’est passé.

La vie est toujours pour moi l’heure présente. Cette heure est telle aujourd’hui, que vous pourriez lire dans mon cœur sans y rien trouver qui vous afflige et vous inquiète.

Donc à vous toujours !
GEORGE.

DXVIII

À SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLÉON (JÉRÔME),
À PARIS


Nohant, 26 juillet 1862.


Mon cher prince,

J’arrive des bords de la Creuse, et j’apprends l’heureux événement ; j’en suis enchantée, vous le savez d’avance.

La princesse est une brave mère de nourrir son enfant ! Vous, il faut en faire un homme, un vrai homme, de cet enfant-là. Vous serez un tendre père, j’en suis sûre, parce que vous avez été un bon fils ; mais occupez-vous vous-même de son éducation, et elle sera ce qu’elle doit être pour un homme de l’avenir et non du passé.

Vos amis comptent là-dessus et se réjouissent. Je ne peux pas vous dire combien je pense à vous et combien je rêve de votre fils, vous êtes content, cette fois ? Dites-moi oui, et donnez-lui un baiser pour moi, au nom du bon Dieu, le roi des rois, avec qui je ne suis pas trop mal.

Il n’est pas encore question d’un bonheur comme ça chez nous. J’attends l’espérance avec impatience. Mes enfants sont chez mon mari à Nérac. Il a été gravement malade ; il est hors d’affaire, et mes enfants vont me revenir.

Je vous aime de tout mon cœur, toujours.

GEORGE SAND.


DXIX

À MADEMOISELLE NANCY FLEURY, À PARIS


Nohant, 7 août 1862.


Ma chère mignonne,

Je suis bien contente de l’embarras d’Hetzel[79] puisqu’il me procure une charmante lettre de toi, et de bonnes nouvelles de vous toutes. J’ai vu ton père hier et nous avons causé, comme tu penses, de tout ce qui vous concerne, et de cette pauvre chère grand’mère qui est partie !

Ma Lina, qui est de retour de son voyage et se propose de t’écrire bientôt, a fait aussi mille questions sur vous à ton père. Et nous avons dit beaucoup de mal de toi, comme tu penses ! Nous avons grondé ton père de ce qu’il ne te faisait pas courir un peu avec lui quand il vient chez nous : ce serait si bon pour nous de te tenir ici ! Mais il dit : « Cela ne se peut pas, elle travaille, elle est forcée à des relations continuelles pour ses travaux. »

Un temps viendra peut-être où tu auras un peu de vacances, et Valentine aussi, et alors ta petite maman n’aurait plus de raison d’être à Paris quand le père aurait à venir en Berry. Vous prendriez Nohant pour centre d’opérations, ton père faisant ses courses et promenades ; vous, le peu de visites que vous tenez à faire maintenant au pays, et vous auriez chez nous le home et la famille.

Rien ici de changé essentiellement depuis les bons jours d’intimité que nous y avons passés ensemble, sauf le grand bonheur d’avoir cette adorable et adorée petite, immense compensation aux douleurs qui nous ont tous frappés et aux adieux tant de fois répétés aux vivants et aux morts.

Laisse Lina et moi faire ce bon rêve de vous ravoir quelquefois près de nous, quand de bonnes circonstances le permettront, et parlons de cette géométrie naturelle, qui est une œuvre charmante et bonne. Que les lecteurs sont donc bêtes avec leur répulsion pour les mots ! Enfin cherchons :

Avant nous.
L’œuvre avant l’ouvrier.
Les formes primitives.
La science avant les savants.
L’artiste éternel.
Histoire de la forme.

La loi des formes naturelles.

Tout cela ne vaut rien, et rien ne vaudra jamais le vrai titre, qui était le seul juste. Il faut tâcher de persuader à Hetzel de le conserver, ou il faut qu’il en trouve un bon. S’il refusait l’ouvrage, il me semble que madame Pape-Carpentier trouverait à le placer naturellement dans la Bibliothèque utile de Leneveu, qui est un excellent recueil, très répandu et très goûté.

Bonsoir, chère fille ; je t’embrasse, je vous embrasse tous bien fort.

TA MARRAINE.


DXX

À MADAME D’AGOULT, À PARIS


Nohant, 23 octobre 1862.


Chère Marie,

J’ai appris bien tard le malheur affreux qui vous a frappée. Je le ressens vivement, et, qu’il soit tard ou non pour vous le dire, je veux que vous me comptiez au nombre de ceux que vos douleurs affecteront toujours profondément. C’est dans ces tristes ébranlements de la vie que l’on sent la durée des chaînes de l’affection et comme le réveil de tout ce que le cœur avait mis en commun de joies et de peines. Vous me félicitiez récemment d’avoir acquis une fille charmante, et vous en perdez une accomplie[80].

Croyez que l’égoïsme naturel au bonheur s’arrête ici et que je souffre de votre mal. Et puis qu’est-ce que le bonheur quand un jour imprévu nous le brise ? Qui peut compter sur le soleil de demain ? Votre âme si élevée, votre esprit, qui a touché aux plus hautes solutions de la pensée, a sans doute puisé des forces suprêmes dans l’espoir confiant d’une vie meilleure. Je n’ai donc rien à vous dire pour vous consoler que vous ne sachiez mieux que moi.

Ce que je vous apporte, c’est un grand respect pour vos larmes et une grande tendresse pour vos déchirements.

GEORGE.


DXXI

À SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLÉON (JÉRÔME),
À PARIS


Nohant, 14 décembre 1862.


Merci à vous, cher prince, pour la brochure que vous avez bien voulu me faire envoyer. J’ai été un peu malade ces jours derniers. Je n’ai pu la lire que cette nuit ; tous ces documents sont très frappants et de la plus grande utilité. Espérons qu’ils ajouteront leur poids à la somme de réflexions que le public et le gouvernement devraient faire un peu moins longues ou un peu moins indifférentes au salut de l’Italie et de la France.

Devant l’envahissement du pouvoir clérical, il me semble que la France est encore plus menacée que l’Italie. Est-ce une finesse de l’empereur pour laisser constituer chez nous une Église gallicane pendant que celle de Rome tomberait ? Le jeu serait habile, mais périlleux. Le prêtre peut bien ruser au plus fin, gallican ou non, et je ne vois pas ce que l’honneur français gagne à remporter ce genre de victoires.

Vous avez fait encore des vôtres, monseigneur ! Vous avez couru, cette année, la terre et la mer toujours avec des risques, des gros temps et des aventures. Vous aimez cela, c’est bien, et on me dit que la princesse Clotilde est aussi brave que vous. On me dit aussi que votre fils devient superbe. Voilà des éléments de bonheur domestique.

Mais êtes-vous rassuré sur nos publiques affaires ? Il me semble que la vie, à force d’être lente, s’éteint sous la cendre, aussi bien dans les masses que sur les trônes.

Tout mon petit nid vous envoie des respects pleins d’affection et de dévouement. Maurice est touché de votre bon souvenir à l’endroit de la brochure. Il se dispose à aller passer quelques jours dans le Midi chez son père ; après quoi, il ira à Paris avec sa chère et parfaite petite femme. Moi, je ne sais quand je sortirai de mon encrier pour respirer un peu ; ce que je sais, c’est que je vous aime toujours de tout mon cœur et qu’il me tarde bien de vous revoir.

GEORGE SAND.


DXXII

À M. ÉDOUARD CADOL, À PARIS


Nohant, 29 janvier 1863.


Mon cher enfant,

Maillard m’a fait part du désir exprimé par la direction du Vaudeville de joindre mon nom au vôtre sur l’affiche. Cela ne peut pas être, et, tout en remerciant pour moi ces messieurs de ce qu’il y a d’obligeant dans leur idée, dites-leur qu’à aucun titre je ne puis accepter la collaboration fictive. Vous savez mieux que personne que je n’ai ni fourni le sujet tel que vous l’avez conçu et exécuté, ni exécuté quoi que ce soit dans la pièce. Les conseils que je vous ai donnés étaient de ceux que le premier venu donne sous l’impression du moment, et se réduisaient à faire ressortir un peu plus vos propres idées et votre propre composition. D’ailleurs, je ne pourrais pas me prêter à cette collaboration fictive, quand même je ne la rejetterais pas absolument en principe. Des engagements personnels et particuliers s’y opposeraient en ce moment. Voilà ce que je vous prie de répondre, ainsi que ce qui précède, puisque c’est la vérité.

La pièce est charmante et n’a pas besoin d’appui. Soyez tranquille et gardez votre nom tout seul. Il faut bien que les noms commencent avant de faire autorité.

À vous de cœur.
G. SAND.


DXXIII

À M. GUSTAVE FLAUBERT, À PARIS


Nohant, 2 février 1863.


« Ne rien mettre de son cœur dans ce qu’on écrit ? » Je ne comprends pas du tout, oh ! mais du tout. Moi, il me semble qu’on ne peut pas y mettre autre chose. Est-ce qu’on peut séparer son esprit de son cœur ? est-ce que c’est quelque chose de différent ? est-ce que la sensation même peut se limiter ? est-ce que l’être peut se scinder ? Enfin ne pas se donner tout entier dans son œuvre, me paraît aussi impossible que de pleurer avec autre chose que ses yeux et de penser avec autre chose que son cerveau. Qu’est-ce que vous avez voulu dire ? vous me répondrez quand vous aurez le temps.


DXXIV

À M. ÉDOUARD CADOL, À PARIS


Nohant, 6 février 1863.


Cher enfant,

J’ai tenu conseil avec Lina et Maurice, et j’ai donné mon avis, qui a été écouté. Nous vous savons tous gré de votre bon cœur, qui voudrait pouvoir nous dédier à tous la comédie que nous avons tous bercée avec tendresse. Mais ni moi, ni Maurice, ni les autres, soyez-en sûr, ne doutons de votre bonne affection, et il s’agit pour nous, avant tout, de la pièce et de son succès. Ce n’est guère l’usage de dédier une pièce. N’attirez donc pas l’attention du gros public sur mon nom et sur rien qui rappelle Nohant.

Assez d’envieux diront dans les petits coins, si la pièce a du succès, que, puisqu’elle a été faite à Nohant, j’y ai mis la main.

Les directeurs de théâtre le diront aussi, croyant faire du bien à la pièce et se souciant fort peu de faire du mal à l’auteur.

Laissez cela se perdre dans les cancans de coulisses et croyez bien que le public de la troisième représentation n’en saura rien du tout. Inutile donc que les lecteurs en sachent davantage, et qu’une dédicace les y fasse penser.

Sur ce, merci de cœur pour Lina, Maurice et moi, et croyez que mon conseil est bon. Il ne s’agit pas de plaire aux directeurs et aux éditeurs, qui veulent toujours des noms patronnés pour écouler leur marchandise. Il s’agit de vous faire un nom indépendant contre vent et marée. C’est plus difficile que d’avaler une tranche d’ananas. Allez-y et ne craignez rien.

Bonsoir, cher Almanzor, et bon courage ! Amitiés de tous. Écrivez-nous toujours quand vous avez le temps.

G. SAND.


DXXV

AU MÊME


Nohant, 7 février 1863.


Cher enfant,

Nous sommes bien contents et bien heureux, tous ! Compliments, amitiés, joie de toute la famille. Je n’étais pas inquiète du tout, moi : je savais qu’il y avait dans la pièce un fonds d’intérêt et d’émotion de nature à être compris par tout le monde ; et une moralité à ne choquer personne, tout en restant assez forte pour faire réfléchir chacun. Quand vous aurez ce fonds bien établi, secondé par les détails, vous serez toujours certain d’avoir fait quelque chose qui en vaut la peine et qui prouve au spectateur payant qu’il n’est pas volé.

Pour le succès de vogue et d’argent, quel sera-t-il ? nul ne peut le savoir ; cela dépend beaucoup de l’intelligence de la direction et de son bon vouloir ; et rarement les auteurs ont sujet d’être contents, parce que les directeurs cherchent toujours l’argent dans le gros lot de hasard, sauf à perdre le certain modeste de chaque jour.

Attendez-vous à des misères, tout le monde est forcé d’en subir. Surveillez vos premières représentations en ayant toujours dans la salle quelques amis vrais et chauds, qui entraînent, à point et à propos, le public incertain et distrait par nature. De tels amis intelligents et dévoués sont rares. Si vous n’y pouvez rien, la chose se fera peut-être d’elle-même.

Dans quelques jours, le sort financier de la pièce sera décidé ; vous confierez alors vos intérêts à Émile, et vous reviendrez nous trouver pour travailler au roman et passer tranquille ce charmant hiver qui nous donne presque tous les jours ici du soleil, des jacinthes et de bonnes promenades.

Vous verrez Maurice un de ces jours avec sa femme ; je ne sais ce qu’ils resteront de jours ou de semaines à Paris ; vous n’aurez pas besoin de les attendre pour revenir à notre nid, qui est le vôtre.

Tenez-nous au courant de la deuxième et de la troisième représentation, qui ont aussi leur importance ; et, si vous êtes content, pensez, cher Almanzor, que nous le sommes bien aussi.

G. SAND.


DXXVI

À M. ***


Nohant, 26 février 1863.


Le christianisme est une vérité abstraite. Pour être une vérité concrète, une vérité vraie, il lui faudrait avoir tenu compte des notions que vous avez et que je n’ai pas besoin de vous indiquer. Le christianisme n’est pas mensonge, il est vérité incomplète. Arme de progrès jadis, il est devenu outil de destruction. C’est un tombeau où l’humanité enferme le peu qui lui reste de conscience et de lumière. Ceci n’est pas la faute du pauvre docteur supplicié : c’est la faute de ceux qui ont déifié sa mémoire. Vous direz mieux que moi ce que vous savez avoir à dire, et ce que je crois savoir que vous direz. Vos pages sont très belles, élevées et profondes, elles sont d’un esprit supérieur, à la fois poétique et logicien. Que Dieu vous aide pour aller au fond des choses sans vous égarer dans le grand abîme où l’on ne pénètre plus que sur les ailes de l’hypothèse !

Il faut là beaucoup de science du langage, et toutes les sciences de détail doivent concourir à former la science des sciences.

Moi qui ne sais rien, j’attends, et pourtant je permets à ma conscience de juger ce qui se produit. C’est très hardi, à coup sûr ; mais tout esprit, si incomplet qu’il soit, a besoin de s’affirmer.

La plus belle des hypothèses, celle qui aurait le droit de marquer une nouvelle étape religieuse dans les conquêtes de l’avenir, serait celle qui ferait concorder les besoins de l’intelligence et ceux du cœur avec les résultats de l’expérience. Déjà de nobles travaux marchent dans ce sens et je crois être sûre que vos questions amèneront une réponse de vous-même à vous-même qui éclairera encore cette route nouvellement ouverte.

GEORGE SAND.


DXXVII

À SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLÉON (JÉRÔME),
À PARIS


Nohant, 22 mars 1863.


Mon grand ami,

Vous seul êtes jeune et généreux, et brave ! Vous seul aimez le vrai pour lui-même ; vous seul avez le génie du cœur, le seul qui soit vraiment grand et sûr. Je vous estime et vous aime toujours de plus en plus, cher noble cœur, flamme brillante au sein de ce banc de houille qu’on appelle le Sénat ; mais ce n’est pas de la houille, on ne peut pas l’allumer. Ah ! c’est un monde de glace et de ténèbres ! Ils votent la mort des peuples comme la chose la plus simple et la plus sage, puisqu’ils se sentent morts eux-mêmes. Soyez fier de n’être pas aimé de ces gens-là. Tout ce qui vit encore en France vous en tiendra compte.

J’attends mon exemplaire, ne m’oubliez pas ; car je n’ai que l’extrait des journaux, et ce n’est pas assez.

Mes enfants sont heureux de vous avoir vu. Ma chère petite fille, qui est un enfant généreux, vous porte dans son cœur. Elle s’est trouvée malade chez vous, pourtant ; sa position intéressante amène de petits accidents peu graves, mais qui la forçaient de se sauver de partout sans dire bonsoir ; et Maurice, inquiet de la fréquence de ces évanouissements, me l’a vite ramenée. Elle va bien, à présent. Tous deux me chargent de leurs sentiments pour vous et je vous charge de nos respects à tous pour la princesse. Votre fils est beau, très beau, à ce qu’ils disent. Lina l’a regardé à pleins yeux, avec émulation. Monseigneur, ne le laissez pas élever par les prêtres !

À vous tous nos vœux et toute notre affection.

G. SAND.

DXXVIII

À M. EDMOND ABOUT, À PARIS


Nohant, mars 1863.


Que de talent vous avez ! Dix fois plus, à coup sûr, que l’on ne vous en reconnaît, bien qu’on vous en reconnaisse beaucoup. Pourquoi ne montez-vous pas jusqu’au génie, que vous touchez, et que vous laissez échapper à travers vos doigts. C’est parce que vous avez l’âme triste, malade peut-être. On s’est beaucoup moqué de nos désespoirs d’il y a trente ans. Vous riez, vous autres, mais bien plus tristement que nous ne pleurions. Vous voyez le monde de votre temps tel qu’il est, sans vous demander si vous ne pourriez pas le rendre moins faible en vous faisant plus fort que lui. Je suis persuadée que vous ne valez ni plus ni moins que nous ne valions, abstraction faite du progrès de l’art, qui se fait toujours et qui se fait encore pour les vieux comme pour les jeunes ; mais pourquoi ne pas vouloir nous dépasser ? À cette grande bête de désespérance que nous avions, a succédé, de par vous autres, une réaction de vie qui étreint la réalité et qui devrait vous avoir fait faire une véritable enjambée par-dessus nos têtes.

Un de vous ne voudra-t-il pas la faire, et pourquoi ne serait-ce pas vous ? Nous en étions à peindre l’homme souffrant, le blessé de la vie. Vous voulez peindre, ou vous peignez d’instinct l’homme ardent qui regimbe contre la souffrance et qui, au lieu de rejeter la coupe, la remplit à pleins bords et l’avale. Mais cette coupe de force et de vie vous tue ; à preuve que tous les personnages de Madelon sont morts à la fin du drame, honteusement morts, sauf Elle, la personnification du vice, toujours jeune et triomphant.

Donc, quoi ? le vice seul est une force, l’honneur et la vertu n’en sont pas. Pas un ne résiste, et le seul vrai honnête homme, M. Honnoré, finit par le suicide, ni plus ni moins que les héros de notre temps byronien.

Pourquoi ? dites ! Ne croyez-vous pas qu’un homme puisse être assez fort pour tout braver, tout subir et tout vaincre ? pas un seul ? pas même vous qui faites à bras tendu cette peinture de grand artiste, cette merveille d’esprit, de vérité, de force, de couleur, de composition et de dessin que vous intitulez Madelon ? Vous n’osez pas être cet homme-là, ou rêver dans un beau livre que cet homme existe et qu’il parle par votre plume, et qu’il agit par votre volonté, et qu’il triomphe par votre conviction ? Pourquoi donc, mon Dieu ? Faut-il, pour répandre l’idéal, se faire dévot et invoquer tous les mensonges du catholicisme, quand il est si bien prouvé que l’homme est en âge d’être par lui-même dès qu’il le voudra ?

Prenez garde, en vérité ! Tous ces charmants jeunes gens auxquels le jeune lecteur voudrait ressembler, sont des misérables. Toutes ces femmes honnêtes sont des niaises, et si impuissantes à conjurer le mal, qu’elles sont de trop sur la terre. Elles ne servent qu’à excuser les maris infidèles par l’ennui qu’elles leur procurent. Il n’y a de logique que Madelon. Si la nature humaine est ainsi faite autour d’elle, elle a raison de la mépriser et de ne plus rougir de rien.

Horrible conclusion d’un récit admirable de tous points et devant lequel tout ce que l’on a de littérature dans l’esprit, s’incline sans réserve, mais devant lequel aussi tout ce que l’on a d’honnêteté dans le cœur se révolte douloureusement.

Ne pensez pas que je ne comprenne point du tout ce que vous avez voulu faire et que je ne voie pas le côté sain de cette violente étude. Je sais que montrer et dévoiler les mauvais et les lâches est plus instructif que la prédication et la lecture de la Vie des Saints. Je conviendrai avec vous que, Feuillet et moi, nous faisons, chacun à notre point de vue, des légendes plutôt que des romans de mœurs. Je ne vous demande, moi, que de faire ce que nous ne savons pas faire ; et, puisque vous connaissez si bien les plaies et les lèpres de cette société, de susciter le sens de la force en le prenant justement dans le milieu que vous montrez si vrai, et que vous avez si magnifiquement observé et disséqué.

Je vous demande, je vous supplie, à présent que vous venez de faire le chef-d’œuvre de la victoire du mal, de nous faire le chef-d’œuvre du réveil au bien. Montrez-nous un véritable homme de cœur écrasant ces vermines, bravant ces luxures, méprisant avec une facilité logique et simple cette sotte vanité de paraître fort dans l’absurde et puissant dans l’abus de la vie ; vous venez de prouver que cette vanité est toujours souffletée par la nature qui se venge.

Ayez le courage d’incarner la preuve du triomphe. Que les méchants triomphent si vous voulez dans l’opinion. Inutile de farder le monde si bête et si corrompu ; mais que Job sur son fumier soit le plus beau et le plus heureux de tous ; si beau, que le jeune lecteur aime mieux être Job que tous les autres. Ah ! que ne puis-je ! que n’ai-je votre âge et vos forces ! que ne sais-je tout ce que vous savez !

Pourquoi le Demi-Monde qui mettait à nu Madelon et ses dupes, et ses complices, a-t-il captivé les plus récalcitrants à ce genre de peinture, et moi toute la première ? C’est parce qu’il y a auprès d’elle deux hommes qui triomphent : l’un qui la démasque et l’autre qui la répudie, sans que personne se venge.

Pourquoi l’auteur du Demi-Monde a-t-il le droit de tout dire et de tout montrer ? C’est parce qu’on sent en lui un grand instinct de lutte contre ce torrent où il aurait pu être englouti. Il ne vous est pas permis, avec cette magnifique puissance que vous avez, de ne pas faire du bien. Il faut en faire. Il faut vous venger ainsi de tout le mal qu’on vous a fait, faute de vous comprendre. C’est quelqu’un qui vous a compris qui ose et qui doit vous dire cela, du fond d’un cœur mille fois brisé et toujours heureux quand même.

GEORGE SAND.


DXXIX

À M. ***


Nohant, avril 1863.


Oui, sans doute, monsieur, je me souviens et je lis votre livre. Vous êtes un noble, vaste et généreux esprit. Mon fils partage vos idées ; car il s’est fait protestant avec sa femme, et compte élever ses enfants dans la croyance avancée de la Réforme, dont vous êtes un des plus éminents et des plus fervents apôtres. Mais, moi, tout en vous aimant et vous admirant du meilleur de mon âme, je serai de moins en moins chrétienne, je le sens, et, chaque jour, je sens aussi poindre une autre lumière au delà de cet horizon de la vie vers lequel je marche avec une tranquillité toujours croissante.

Jésus n’est pas et ne pouvait pas être le dernier mot de la vérité accordée à l’homme. Vous admettez ingénieusement qu’il a semé une vérité progressive à développer. Mais le croyait-il, lui ? Je ne le pense pas. Il était l’homme de son temps, quoique l’homme le plus idéaliste de son temps.

D’ailleurs, est-il le seul à vénérer dans cette époque de renouvellement moral et intellectuel qui s’est appelée le christianisme et qui a été l’œuvre de plusieurs hommes d’élite et de plusieurs siècles de discussion ? Ou, comme M. Renan le croit, Jésus a ignoré les doctrines qui l’entouraient, et, original au suprême degré, il a été une vive et puissante incarnation de la pensée qui planait sur son siècle ; ou, comme vous le croyez, monsieur, et comme je penche à le croire avec vous, il a été instruit et il n’est qu’un disciple plus pur et mieux doué que ses maîtres. Il y a une troisième version qui ne me plaît pas et qui a pourtant sa valeur : c’est qu’il n’a jamais existé de Jésus proprement dit, et que sa vie n’est qu’un poème et une légende qui résume plusieurs existences plus ou moins intéressantes, comme son Évangile ne serait qu’un ensemble de versions plus ou moins authentiques d’une même doctrine sujette à mille interprétations. Je crois que vous admettez la possibilité de toutes ces choses ; il faut bien l’admettre quand on n’a pas de certitude et de preuve historique incontestable.

Mais vous dites en vous-même : « Qu’importe, après tout, si nous avons sauvé de tous ces naufrages de la réalité historique, une vérité philosophique, une doctrine admirable ? » Très bien, je pense comme vous ; mais je ne tiens pas à appeler christianisme cette doctrine, qui n’est peut-être pas du tout celle du nommé Jésus, lequel n’a peut-être jamais été crucifié ; et je tiens encore moins à m’enthousiasmer pour un personnage légendaire qui n’a pas la réalité de Platon, de Pythagore, d’Aristote et de tous les grands esprits que nous savons avoir vécu eux-mêmes, pensé, parlé, écrit ou souffert en personne.

Remarquez que cette situation apocryphe, ou tout au moins douteuse, du fondateur du christianisme ouvre la porte à des croyances tout à fait contradictoires et que cette doctrine si belle a fait dans le monde autant de mal que de bien, par la raison qu’elle part d’une sorte de mythe. C’est un beau rayon dont le soleil est caché dans les nuages. Platon, Pythagore, et les autres fondateurs réels de doctrines ou de méthodes bien définies n’ont jamais fait que du bien. Jésus a apporté l’hypocrisie et la persécution dans la vie humaine et sociale, et cela dure depuis dix-huit cents ans et plus ; à l’heure qu’il est, nous sommes plus que jamais persécutés en son nom, privés de liberté et traqués par ses prêtres dans tous les replis de notre existence. Arrière donc le Dieu Jésus ! Aimons en philosophe cette charmante figure de roman oriental ; mais ne cherchons pas à faire croire à sa divinité ni à sa presque divinité, pas plus qu’à sa réalité humaine. Nous ne savons rien de lui, et nous voici en présence de l’œuvre collective des apôtres, qui souffre la critique à bien des égards. Libre à nous de choisir la version qui nous plaît le mieux et de rebâtir chacun le temple de la nouvelle Jérusalem selon les besoins de notre cœur, de notre conscience, de notre raison ou de notre idéalisme. Mais n’appelons plus cela une religion ; car ce n’en a jamais été une. Ce n’a même pas été une philosophie ; c’est un idéal romanesque pour les uns, une grossière superstition pour les autres. La part de la raison ne s’y trouve pas, et la pratique en est aussi élastique, aussi vague que le texte. Ce qui est quelque chose de réel et de fort, c’est le catholicisme. Mais, comme c’est quelque chose d’odieux, je n’en veux pas davantage.

Point d’insulte à Jésus. Il a pu être, et il a dû être grand et bon. Mais cela ne suffit pas à des esprits sérieux pour chercher là toute la lumière et toute la vérité.

La vérité n’a jamais appartenu en propre à un homme, et aucun Dieu n’a daigné nous la formuler. Elle est en nous tous, en quelques-uns plus que dans la masse ; mais tous peuvent chercher et trouver la somme de sagesse, de vérité et de vertu qui est l’expression du temps où il vit. L’homme veut tout définir, tout classer, tout nommer ; voilà pourquoi il lui plaît d’avoir des messies et des évangiles, mais ces personnifications et ces dogmes lui ont toujours fait pour le moins autant de mal que de bien.

Il serait temps d’avoir des lumières qui ne fussent pas des torches d’incendie.


DXXX

À M. ALEXANDRE DUMAS FILS, À PARIS


Nohant, 14 juillet 1863, au soir.


Marc-Antoine Sand est né ce matin, anniversaire de la prise de la Bastille. Il est grand et fort, et il m’a regardée dans les yeux d’un air attentif et délibéré, quand je l’ai reçu tout chaud dans mon tablier. Je crois que nous nous connaissions déjà et il m’a eu l’air de vouloir dire : « Tiens ! c’est donc toi ? » On l’a fourré dans un bain de vin de Bordeaux, où il a gigoté avec une satisfaction marquée. Ce soir, il tette avec voracité, et sa nourrice, qui n’est autre que sa petite mère, est gaie comme un pinson. Nous avons tiré le petit canon et un pifferari d’Auvergne est venu lui faire entendre le plus primitif des chants gaulois. Le père Maurice a pleuré comme un veau et le père Calamatta comme une huître, à la vue de ce solide moutard ! Tout le monde est dans la joie : voilà ! Merci pour votre bonne lettre du 5 juillet ; réjouissez-vous avec nous, mon grand fils, et venez bientôt nous voir.

G. SAND.

DXXXI

À M. LEBLOIS, PASTEUR, À STRASBOURG


Nohant, 3 août 1863.


Monsieur,

Vos excellents discours nous ont beaucoup frappés, mon fils, ma belle-fille et moi, et je vais tout de suite et sans préambule répondre à votre bonne lettre en vous parlant à cœur ouvert.

Mon fils s’est marié civilement l’année dernière. D’accord avec sa femme, son beau-père et moi, il n’a pas fait consacrer religieusement son mariage. L’Église catholique, dans laquelle nous sommes nés, professe des dogmes et les corrobore de doctrines antisociales et antihumaines qu’il nous est impossible d’admettre. Un cher petit garçon est né de cette union, il y a quinze jours. Depuis que sa mère l’a conçu et porté dans son sein, nous nous sommes demandé tous les trois s’il serait élevé dans les vagues aspirations religieuses qui peuvent suffire à l’âge de raison (à la condition de chercher la vérité dans des conceptions mieux définies), ou si nous essayerions, dans le but de le préparer à devenir un homme complet, de le rattacher à une foi idéaliste, sentimentale, et rationnelle. Mais où trouver cette foi assez formulée de nos jours pour être mise à la portée d’un enfant ?

Nous songions au protestantisme, uniquement parce qu’il est une protestation contre le joug romain ; mais cela était loin de nous satisfaire. Deux dogmes, l’un odieux, l’autre inadmissible, la divinité de Jésus-Christ et la croyance au diable et à l’enfer, nous faisaient reculer devant un progrès religieux qui n’avait pas encore eu la franchise ou le courage de rejeter ces croyances.

Vos sermons nous délivrent de ce scrupule, et mon fils, voulant que son mariage et la naissance de son fils soient religieusement consacrés, je n’ai plus d’objections à lui faire contre deux sacrements qui attacheraient son union et sa paternité à votre communion.

Mais, avant de me rendre entièrement, j’ai recours à votre loyauté avec une absolue confiance, et je vous adresse une question. Faites-vous encore partie de ia communion intellectuelle de la Réforme ? Persécuté et renié probablement par l’anglicanisme, par le méthodisme, par une très grande partie des diverses Églises, pouvez-vous dire que vous appartenez à une notable partie des esprits éclairés du protestantisme ? Si, à peu près seul, vous avez levé un étendard de révolte, l’enfant que nous mettrions sous l’égide de vos idées ne serait-il pas renié et réprouvé chez les protestants, en dépit de son baptême parmi eux ? On peut s’aventurer pour soi-même dans les luttes du monde philosophique et religieux ; mais, quand on s’occupe de l’avenir d’un enfant, d’un être né avec le droit sacré de la liberté, qui, dès que sa raison s’entr’ouvre, a besoin de conseils et de direction, on doit non seulement chercher la meilleure méthode à lui offrir, mais encore préparer à sa vie un milieu moral, une solidarité, un foyer de fraternité, et quelque chose encore ! une rationalité religieuse, si je puis ainsi dire, un drapeau ayant quelque autorité dans le monde. Il ne faut pas, ce me semble, que l’adolescent puisse dire à son père catholique : « Vous m’avez lié à un joug de mort ! » ni à son père protestant : « Vous m’avez isolé au sein de la liberté d’examen, vous m’avez enfermé dans une petite Église, sans appui, et me voilà déjà dans la lutte quand j’ai à peine compris pourquoi j’y suis ! »

Dans les deux cas, cet enfant pourrait ajouter : « Mieux valait ne me lier à rien et m’élever selon votre inspiration dans l’absolue liberté où vous viviez vous-même. »

Mon fils et sa femme feront, en tout cas, ce qu’ils voudront, sans qu’aucun nuage entre nous résulte jamais d’une dissidence qui n’est même pas formulée encore ; mais, ayant à donner ou à réserver mon opinion un jour ou l’autre, je vous demande, à vous, monsieur, la réponse à mon incertitude, qui vous sera dictée par votre conscience.

Je ne connais pas le monde protestant. On me parle d’une Église tout à fait nouvelle, ayant de l’avenir et faisant de nombreux prosélytes en Italie particulièrement. Je vois, d’après ce que l’on me dit, que cette Église part de vos principes et qu’il y a par le monde un souffle de liberté religieuse qui unit un certain nombre d’esprits sérieux. Je voudrais savoir si notre enfant aura dans la vie une véritable famille à laquelle il n’aura peut-être jamais ni le désir ni l’occasion de s’identifier, — car il faut prévoir l’âge où il ne voudrait suivre aucun culte, et là s’arrêtera aussi l’autorité de la famille naturelle, — mais de laquelle il pourrait dire avec fierté qu’il a été l’élève et le citoyen. Nos petites Églises détachées du catholicisme, comme celle de l’abbé Châtel, par exemple, ont toujours eu un caractère mesquin ou impuissant. Celle que vous proclamez se rattache à une conception large du christianisme et ne présente pas ces pauvretés. Mais où est-elle, cette Église ? Est-elle maudite par l’intolérance protestante ? Lui refuse-t-on son titre religieux ? Se rattache-t-elle à des nuances qui l’aident à se constituer comme une communauté importante offrant un ensemble de vues, d’aspirations et d’efforts ?

Pardonnez-moi mon griffonnage, je ne sais pas recopier et j’aime mieux vous envoyer ma première impression illisible et informe. Vous me comprendrez par le cœur, qui sait tout déchiffrer.

Je vous demande le secret jusqu’à ce que nous ayons vidé la question, et vous prie de croire, monsieur, quelle qu’en soit l’issue, à mes sentiments de fraternité véritable et profonde.

GEORGE SAND.

DXXXII

À M. JOSEPH DESSAUER, À ISCHL (AUTRICHE)


Nohant, 15 août 1863.


Bon Crishni,

Je veux que vous trouviez une lettre de moi à Ischl, puisque vous ne m’avez pas mise à même de vous répondre à Paris.

Oui, ce sont d’heureux jours, que ceux où je vous ai retrouvé si semblable à vous-même, à peine vieilli, pas changé, toujours aussi naïf, aussi tendre et aussi aimable. Les oreilles ont dû vous sonner tout le temps de votre voyage ; car on n’a pas passé une heure ici sans dire : « Bon Chrishni ! cher brave homme ! ami charmant ! digne maestro ! grand artiste ! » etc., etc. ; chacun et tous à la fois, duo, trio, quatuor, etc., tutti, tutti : « Vive le bon Dessauer ! le vrai Favilla ! » Et, le soir, les lettres mystérieuses apportées sur la table par l’esprit familier, les phrases musicales qu’on croyait entendre en les lisant, tout cela a été goûté, senti, et, tout en riant, on était attendri, on vous sentait encore là.

Eh ! n’y êtes-vous pas toujours ? est-ce que nous ne vivons que dans notre corps ? est-ce que nous n’habitons pas la lune et le soleil et toutes les étoiles, dès que notre pensée nous y transporte ? est-ce qu’on ne s’y occupe pas de nous comme nous nous occupons d’eux, nous qui rêvons toujours d’aller les y rejoindre ? Eux ? qui ? ils disent la même chose que nous, et, sans nous connaître, ils nous aiment. Et puis ne nous connaissent-ils pas ? Où est notre cher grand Delacroix à cette heure ? Mais où êtes-vous vous-même, à l’heure où je vous écris ? sur quelle route ? dans quel véhicule ? dans quelle disposition d’esprit ? L’absence et la mort ne diffèrent pas beaucoup ; donc, on ne se quitte pas, on se perd de vue ; mais on sait bien que, n’importe où, on se retrouvera. Aussi je ne dis jamais adieu dans le sens de « Dieu nous sépare ! » je le dis toujours dans le sens « Au revoir en Dieu, sur cette terre ou sur une autre ! » Est-ce que l’on ne fait pas de progrès tant qu’on veut vivre et tant qu’on croit à i’idéal ? est-ce que l’idéal ne sert qu’à cette vie d’un jour ou deux sur la terre ? Ne croyez pas cela. Nous emportons avec nous ce que nous avons acquis, et nous l’emportons pour l’accroître dans l’éternité. Qu’importe que, dans une ou deux de nos existences, nous n’ayons pas été assez encouragés, si nous avons entretenu le feu sacré en nous et dans les autres ? Ne comptez pas pour rien ces heures où vous donnez, avec votre âme, celle des grands maîtres à vos amis ; tout cela, c’est un échange, entre eux, vous et nous, de ce qu’il y a de meilleur et de plus éjevé dans le sanctuaire commun.

Écrivez-nous, cher ami ; dites-nous comment vous avez voyagé, comment vous avez retrouvé les sœurs, la nièce, les montagnes, le pays du sel et les montagnards artistes.

Toute la famille d’ici vous embrasse : Maurice, que la mort de Delacroix a beaucoup affecté, surtout par la pensée qu’il est mort sans famille autour de lui ; Lina, qui vous présente son poupon à baiser ; madame Lambert, qui ne cesse de parler de vous ; son mari, qui vous étudie rétrospectivement avec une sympathie délicate ; Marie Lambert, qui pleure pour un rien, mais qui aime beaucoup ; Calamatta, qui ne dit plus rien contre Delacroix et qui le regrette comme homme, sans l’avoir jamais compris comme peintre. Voilà tout le monde… Non, il y a la grande Marie, une nature d’élite sous sa blanche cornette ; et tous vous aiment et vous crient : « Revenez ! »

GEORGE SAND.


DXXXIII

À M. ALEXANDRE DUMAS FILS, À PARIS


Nohant, 26 août 1863.

Eh bien, mon cher lumineux fils, êtes-vous reposé de votre affreux départ ? On m’a dit que vous étiez parti horriblement, par la trahison de l’imbécile qui fait le service. Il est si facile d’avoir une voiture de louage à la Châtre, que nous sommes tous des niais de compter sur autre chose, après tous les tours que nous a joués cette diligence. Dites-en tous mes regrets à Gautier[81], et promettez-lui que cela n’arrivera plus. Qu’il n’oublie pas que nous comptons qu’il reviendra et qu’on l’avertira de ce qu’il y aura d’instructif à voir pour la partie matérielle, dans nos représentations. Remerciez-le pour moi et pour nous tous de sa bonne visite.

Quant à vous, cher fils, je ne vous remercie pas autrement qu’en vous aimant d’autant plus que vous vous êtes dévoué pour moi. Grâce à vous, je vois clair dans le travail, et je refais avec soin un scénario plus développé. Je suis même étonnée d’avoir pour cela la mémoire que je n’ai pas pour autre chose. Je me rappelle tout ce que vous m’avez dit comme si c’était écrit. C’est un plaisir de vous voir composer et improviser une pièce en causant. À présent que je relis cette carcasse, je suis étonnée de sa logique et de la manière dont elle se tient. Allons, vous n’êtes pas encore crétin, mon bonhomme, et vous avez un monde de compositions et de succès dans la trompette. Je ne suis pas en peine de vous : si vous n’allez pas plus vite, c’est que vous êtes paresseux. Mais qu’est-ce que ça fait si ça vous plaît de l’être ? Ce qui importe, c’est que, quand vous travaillez une heure, vous travaillez comme cent.

Tout mon monde vous envoie des amitiés en masse. Maurice n’est pas encore revenu.

Votre maman vous embrasse.


DXXXIV

À M. CHARLES PONCY, À TOULON


Nohant, 27 août 1863.


Mes pauvres enfants ! avoir tant travaillé et tant souffert pour rien ! Mais non, ce n’est pas pour rien, puisque vous avez adouci ses derniers jours et prolongé, autant que possible, son illusion et son espérance. Dieu vous en tiendra compte et elle aussi, dans un monde meilleur.

Pauvre femme si douce, si jeune encore et si belle de charme et de distinction naturelle ! Comme elle a langui et lutté ! Elle est mieux où elle est, n’en doutez pas. — Où que ce soit, elle vit et elle est en Dieu.

Chère Solange ! sois la consolation de ton pauvre père, et que ton père soit la tienne aussi. Nous vous aimons bien.


DXXXV

À M. ALEXANDRE DUMAS FILS, À PARIS


Nohant, 1er octobre 1863, deux heures du matin.


Mon cher fils,

Votre lettre est d’un vrai amour de fils ! Je dis donc adieu à mes scrupules ; je vois que vous avez raison, que vous m’aimez bien, et qu’avec vous on peut avoir le cœur sur la main tout à fait.

La Rounat est venu ; on lui a lu la pièce, qui ne pourra passer que dans l’hiver de 1864, parce que je ne veux pas la donner en plein printemps, et qu’il a de l’encombrement jusque-là. Ça me laisse le temps de donner encore plusieurs façons à mon labourage ; car ce qu’on a lu jusqu’ici n’est qu’un brouillon et j’y vois, chaque fois, des améliorations à faire. Peut-être même remettrai-je la pièce en quatre actes ; elle est pleine en cinq, mais pas assez serrée à la fin. Ça m’amuse toujours.

Dès que j’aurai fini les corrections, je vous enverrai le manuscrit, pour que vous m’en indiquiez des masses, et, en attendant, je vous embrasse, pour moi qui veille et pour tous ceux qui dorment.

Votre maman.

DXXXVI

À SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLÉON (JÉRÔME),
À PARIS


Nohant, 19 novembre 1863.


Mon cher prince,

Vous devez me croire morte ; mais vous avez tant couru, vous, que vous n’auriez pas eu le temps de me lire. Vous avez bien travaillé pour les arts, et pour l’industrie, et pour le progrès. Moi, j’ai fait une comédie, c’est moins utile et moins intéressant. Que vous aurai-je appris d’instructif, a vous qui savez tout ? On me dit que vous voudriez savoir ce que je pense de la Vie de Jésus.

M. Renan a fait un peu descendre son héros dans mon esprit, d’un certain côté, en le relevant pourtant de l’autre. J’aimais à me persuader que Jésus ne s’était jamais cru Dieu, jamais proclamé fils de Dieu en particulier, et que sa croyance à un Dieu vengeur et punisseur était une surcharge apocryphe faite aux Évangiles. Voilà du moins les interprétations que j’avais toujours acceptées et même cherchées ; mais M. Renan arrive avec des études et un examen plus approfondis, plus compétents, plus forts. On n’a pas besoin d’être aussi savant que lui pour sentir une vérité, un ensemble de réalités et d’appréciations indiscutables dans son oeuvre. Ne fût-ce que par la couleur et la vie, on est pénétré, en le lisant, d’une lumière plus nette sur le temps, sur le milieu, sur l’homme.

Je crois donc qu’il a mieux vu Jésus que nous ne l’avions entrevu avant lui, et je l’accepte comme il nous le donne. Ce n’est plus un philosophe, un savant, un sage, un génie, résumant en lui le meilleur des philosophies et des sciences de son temps : c’est un rêveur, un enthousiaste, un poète, un inspiré, un fanatique, un simple. Soit. Je l’aime encore ; mais comme il tient peu de place maintenant, pour moi, dans l’histoire des idées ! comme l’importance de son œuvre personnelle est diminuée ! comme sa religion est désormais bien plus suscitée par la chance des événements humains que par une de ces grandes nécessités historiques que l’on est convenu, et un peu obligé, d’appeler providentielles !

Acceptons le vrai, quand bien même il nous surprend et change notre point de vue. Voilà Jésus bien démoli ! Tant pis pour lui ! tant mieux pour nous, peut-être. Sa religion est arrivée à faire autant de mal pour le moins qu’elle avait fait de bien ; et, comme — que ce soit ou non l’avis de M. Renan — je suis persuadée, aujourd’hui, qu’elle ne peut plus faire que du mal, je crois que M. Renan a fait le livre le plus utile qui pût être fait en ce moment-ci.

J’aurais beaucoup à dire sur les artifices du langage de M. Renan. Il faut être courageux pour se plaindre d’une forme si admirablement belle. Mais elle est trop séduisante et pas assez nette, quand elle s’efforce de laisser un voile sur le degré, le mode de divinité qu’il faut attribuer à Jésus. Il y a des traits de lumière vive dans l’ouvrage, qui empêchent un esprit attentif de s’égarer. Mais il y a aussi trop d’efforts charmants et puérils pour endormir la clairvoyance des esprits prévenus, et pour sauver d’une main ce qu’il détruit de l’autre. Cela tient, non pas comme on l’a beaucoup dit, à un reflet de l’éducation du séminaire, dont ce mâle talent n’aurait pas su se débarrasser, — je ne crois pas cela, — mais à un engouement d’artiste pour son sujet. Il y a du danger, peut-être de l’inconvénient, à être philosophe érudit, et poète. Certainement cela fait un joli ensemble, et rare, dans une tête humaine ; mais, en de telles matières, l’enthousiasme met en péril la logique, ou tout au moins la netteté des assertions.

Avez-vous lu cinq ou six pages que M. Renan a publiées le mois dernier, dans la Revue des Deux-Mondes[82] ? J’aime mieux cela que tout ce qu’il a écrit jusqu’ici. C’est grand, grand ! Je trouve bien quelque chose à redire encore comme détail ; mais c’est si grand, que je résiste peu et que j’admire beaucoup. C’est moi qui voudrais bien avoir votre pensée là-dessus, comme vous avez la mienne. Vous savez résumer, vous, dites-la-moi dans votre concision merveilleuse.

J’irai à Paris cet hiver. Je ne sais pas bien quand. Ma famille va bien. Mon petit-fils est tout à fait gentil et bon garçon. On dit que votre fils est superbe ; il me tarde de le voir. Mon nid vous envoie tous ses hommages, ainsi qu’à la princesse.

Est-ce vrai qu’on fera la guerre ?

Ce qui est certain, cher prince, c’est que je vous aime toujours de tout mon cœur.

GEORGE SAND.


DXXXVII

AU MÊME


Nohant, 24 novembre 1863.


Cher prince,

Je vous autorise bien volontiers à donner copie de ma lettre à M. Renan ; mais ce n’est qu’une lettre, et je ne sais pas me résumer comme vous. Mon jugement est très incomplet et ne va pas au fond des choses. Je suis en train de lire Strauss, Salvador et la belle préface de M. Littré au premier de ces deux ouvrages. Si j’avais lu cette préface plus tôt, j’aurais mieux lu M. Renan.

Votre jugement, à vous, est meilleur que le mien ; je vous ai toujours dit que vous étiez un très grand esprit qui ne tire pas parti de lui-même. Vous ne voulez pas me croire, vous pourriez faire tout ce que vous voudriez ; mais vous êtes paresseux et prince, quel dommage !

Je ne vous trouve pas rêveur, loin de là ; vous êtes plus dans le vrai total, que M. Renan, M. Littré et Sainte-Beuve. Ils ont versé dans l’ornière allemande. Là est leur faiblesse. Ils ont plus de talent et plus de génie que tous les Allemands modernes, et, en outre, ils sont Français. Ils sont Français, c’est-à-dire qu’ils ont de l’esprit et qu’ils sont artistes. Cette fantaisie de détruire l’immortalité de l’âme, la véritable et progressive persistance du moi est un péché de lèse-philosophie française. Pour conserver tout ce que la foi a de pur et de sublime, il faut le talent, le cœur et l’esprit français. Les Allemands sont trop bêtes pour croire à autre chose qu’au matérialisme ; je regrette de voir leur influence sur ces beaux et grands esprits dont la France serait encore plus fière s’ils étaient plus chauds et plus hardis.

Ah ! si j’étais homme, si j’avais votre capacité, votre temps, vos livres, votre âge, votre liberté, je voudrais faire une belle campagne, non pas contre ces grands esprits dont nous parlons : je les aime et je les admire trop pour cela ; mais à côté d’eux, puisant en eux les trois quarts de ma force, et en moi, dans mon sentiment de l’impérissable, la conclusion qui répondrait au cœur.

Non, la conclusion, de MM. Renan et Littré ne suffit pas. Ressusciter dans la postérité par la gloire, n’est pas une idée aussi désintéressée qu’ils le disent. Leur devise est belle : « Travailler sans espoir de récompense ; la récompense est dans le bien qu’on fait. »

Oui, à condition qu’on pourra le faire toujours et le recommencer éternellement ; le faire pendant une cinquantaine d’années, c’est se contenter de trop peu, c’est se contenter d’un devoir trop vite fait. Et puis, le spectacle et le sens du vrai et du beau est trop grand pour qu’une vie suffise à le contempler et à le savourer. Ce défaut de proportion serait un manque d’équilibre inadmissible.

Oui, j’irai à Paris pour quelques jours seulement. Mais, entre nous, je m’occupe d’arranger ma vie pour être un peu plus libre. Me voilà dans ma soixantième année. C’est un chiffre rond et je sens un peu le besoin de la locomotion pour mon tardif été de la Saint-Martin.

Je serai bien heureuse de vous revoir à de moins longs intervalles. — Nous restons quand même, c’est-à-dire malgré mes reproches à la tendance matérialiste de M. Renan, bien d’accord, vous et moi, sur l’excellence et l’utilité de sa Vie de Jésus. S’il savait la lettre que vous m’avez écrite, c’est celle-là qu’il voudrait, le gourmand !

À vous de cœur, mon cher prince, pour moi et mes enfants.

G. SAND.

Je suis dans une douleur inquiète aujourd’hui. Je vois, parmi les pendus de Varsovie, le nom de Piotrowski, et je ne sais pas si c’est celui qui s’était évadé miraculeusement de la Sibérie. Je le connaissais, c’était un héros. Savez-vous si c’est lui ?


DXXXVIII

À M. AUGUSTE VACQUERIE, À PARIS


Nohant, 28 décembre 1863.


Je ne vous ai pas remercié du plaisir que m’a causé Jean Baudry. J’espérais le voir jouer. Mais, mon voyage à Paris étant retardé, je me suis décidée à le lire, non sans un peu de crainte, je l’avoue. Les pièces qui réussissent perdent trop à la lecture, la plupart du temps. Eh bien, j’ai eu une charmante surprise. Votre pièce est de celles qu’on peut lire avec attendrissement et avec une satisfaction vraie.

Le sujet est neuf, hardi et beau. Je trouve un seul reproche à faire à la manière dont vous l’avez déroulé et dénoué ; c’est que la brave et bonne Andrée ne se mette pas tout à coup à aimer Jean à la fin, et qu’elle ne réponde pas à son dernier mot : « Oui, ramenez-le, car je ne l’aime plus, et votre femme l’adoptera ; » ou bien : « Guérissez-le, corrigez-le, et revenez sans lui. »

Vous avez voulu que le sacrifice fût complet de la part de Jean. Il l’était, ce me semble, sans ce dernier châtiment de partir sans récompense.

Vous me direz : « La femme n’est pas capable de ces choses-là. » Moi, je dis : « Pourquoi pas ? » Et je ne recule pas devant les bonnes grosses moralités : un sentiment sublime est toujours fécond. Jean est sublime ; voilà que cette petite Andrée, qui ne l’aimait que d’amitié, se met à l’aimer d’enthousiasme, parce que le sublime a fait vibrer en elle une force inconnue. Vous voulez remuer cette fibre dans le public, pourquoi ne pas lui montrer l’opération magnétique et divine sur la scène ? Ce serait plus contagieux encore ; on ne s’en irait pas en se disant : « La vertu ne sert qu’à vous rendre malheureux. »

Voilà ma critique. Elle est du domaine de la philosophie et n’ôte rien à la sympathie et aux compliments de cœur de l’artiste. Vous avez fait agir et parler un homme sublime. C’est une grande et bonne chose par le temps qui court. Je suis heureuse de votre succès.

GEORGE SAND.

DXXXIX

À M. ÉMILE AUGIER, À CROISSY


Nohant, 25 décembre 1863.


Cher ami,

Je vous envoie, pour vous faire rire un instant, une lettre-pétition qui m’a été adressée ; plus une lettre de vous que je vous restitue ; plus une lettre de moi à ce monsieur que je ne connais pas et à qui je n’aurais pas répondu si vous ne l’eussiez jugé digne d’une réponse de vous. J’en conclus qu’il y a peut-être en lui quelque chose de bon ; mais, à coup sûr, il est fou, et sa vanité le rend mauvais par moment. Si vous jugez qu’au lieu de le ramener à la raison ma lettre doit lui donner un accès de fièvre chaude, jetez le tout au feu. Sinon, jetez ladite lettre à la poste.

Ceci a de bon que je vous sais occupé d’une nouvelle pièce. Tant mieux ! ne vous laissez pas distraire par les Schiller qui frappent à votre porte. Il doit y en avoir beaucoup, si c’est comme chez moi. Ne vous donnez pas la peine de me répondre, si vous êtes absorbé. Votre prochaine pièce sera une bonne récompense de mes vœux d’amitié sincère.

GEORGE SAND.

À M. ***


« Nohant, 25 décembre 1863.


» Monsieur,

» Je suis franche, c’est pourquoi j’ai beaucoup d’ennemis. Je vois bien, à votre indignation contre mon ami Augier, que, si je ne trouve pas que vous soyez Schiller, vous m’accuserez de n’avoir pas de cœur. Soyez donc mon ennemi tout de suite, si vous voulez.

» Je refuse l’honneur que vous me faites de me prendre pour arbitre. Je ne rends pas de services sous le coup d’une menace, et ce n’est pas parce que vous me traitez d’impératrice que je perdrais le droit de vous dire que vous n’êtes pas Schiller, et que je ne suis pas Gœthe. Mais, si vous êtes réellement Schiller, consolez-vous, vous n’avez besoin de personne, vous ferez quelque jour un chef-d’œuvre que l’on s’arrachera. Il ne s’agit que de le faire ; moi, cela ne m’est pas encore arrivé ; on ne s’arrache pas mes pièces, on m’en a refusé plus d’une, et je ne m’en suis pas courroucée. Je me suis dit que je n’étais pas Gœthe.

» Et puis, si vous êtes Schiller, pourquoi offrir vos pièces aux Folies-Dramatiques, qui probablement refuseraient Schiller en personne, sans pour cela l’insulter ni le méconnaître, mais par la seule raison que son génie n’entrerait pas dans leur cadre ? Présentez vous aux théâtres vraiment littéraires, et qui sont subventionnés pour l’être, et soyez sûr que, si vous leur apportez quelque chose de beau et de bon, ils l’accepteront avec empressement, à condition toutefois que ce soit dans la forme voulue ; car vous savez bien qu’on n’y peut jouer Schiller ni Gœthe qu’avec des arrangements considérables.

» Mais vous luttez, dites-vous, depuis treize ans. Eh bien, il est probable que vous n’avez pas la spécialité du théâtre. Cherchez-en une autre, on en a toujours une quand on veut s’interroger soi-même avec courage et modestie.

» Courage donc, monsieur ; je ne suis pas vindicative ; je vous pardonne vos compliments.

» G. SAND. »


DXL

À M. CHARLES PONCY, À VENISE


Nohant, 28 décembre 1863.


Cher enfant,

Je vous remercie de votre bonne, longue et intéressante lettre, et de vos souhaits du jour de l’an, que je vous renvoie de tout mon cœur, ainsi qu’à votre chère Solange.

Venise est donc finie ? Pauvre Venise ! mais rien ne finit et un jour viendra où tout ce luxe de beauté perdue sera rajeuni et ressuscité. Nous sommes dans le siècle du marteau qui abat et de la truelle qui reconstruit. Vous me racontez on ne peut mieux tout ce que vous avez vu. Cette vie errante, mais saine au corps et à l’esprit, a dû faire du bien à Solange et je vous engage à ne pas vous en lasser trop vite.

Puisque le pauvre nid est désolé encore, laissez l’herbe et les branches pousser sur le seuil. — Quand vous reviendrez les écarter, les douloureux souvenirs auront fait place à cette grave sérénité que la mort laisse après elle dans les cœurs auxquels la conscience ne reproche rien.

Mais il est inutile de vouloir hâter ce moment. La nature a droit aux larmes. C’est un soulagement qu’elle exige en même temps qu’un noble tribut qu’elle paye. Votre chère enfant reçoit par là un grand baptême. Elle en appréciera plus tard l’effet salutaire et fortifiant.

J’ai reçu toutes vos lettres. — J’ai partagé et ressenti toutes vos émotions. Me voilà enfin sortie, pour quelques jours, d’une grande crise de travail. Pour m’en distraire, je lis Emerson, que je ne connaissais pas. C’est un philosophe américain, à la fois savant, poète, critique et métaphysicien, un vaste cerveau un peu obscurci par trop de clartés diverses, mais sublime, il n’y a pas à dire.

Notre enfant est superbe et remarquablement aimable et gentil. Il a une précocité extraordinaire et qui m’inquiète par moments : quelque chose dans l’œil qui n’est pas de son âge. — Mais je ne m’arrête pas à cette remarque. La santé, la fraîcheur et l’embonpoint ; en outre, la force musculaire sont tout à fait rassurantes. La petite mère est bonne nourrice et absolument dévouée à son petiot. Maurice est donc très heureux et tout le monde vous embrasse tendrement.


DXLI

À M. EUGÈNE CLERH, À PARIS


Nohant, 31 décembre 1863.


Mon cher enfant,

Je vous remercie de votre charmant travail et de vos bons souhaits de nouvelle année. Les petits services que j’ai pu vous rendre portent avec eux leur récompense, puisque vous êtes digne qu’on s’intéresse à vous. Votre excellente mère m’a écrit une aimabte lettre dont je vous prie de la bien remercier pour moi. Promettez-lui de ma part, ma constante sollicitude pour vous ; car vous serez toujours, je n’en doute pas, raisonnable, laborieux et délicat comme je vous connais à présent.

Soyez sûr, mon cher enfant, que nous faisons tous notre destinée. La société est, dans tous les temps, un océan à traverser dans un sens ou dans l’autre. Petit ou grand, il nous faut faire le voyage. La mer mange un bon nombre de passagers ; mais il ne faut pas s’occuper de cela, parce qu’on meurt dans son lit tout aussi bien que dans les tempêtes. Il faut s’occuper de bien naviguer si l’on a une barque, ou de bien nager si l’on n’a que ses bras, et de ne pas être englouti par sa faute.

Avec de l’honneur, du courage, et point de vices, un homme a beaucoup de chances, et, outre la force qu’il puise en lui-même, il est à peu près certain de rencontrer des gens qui l’aideront en le voyant s’aider ; ceux qui s’abandonnent sont infailliblement abandonnés ; car la mer dont nous parlons est dure pour tous, et chacun, étant forcé de penser à soi, renonce tôt ou tard aux dévouements inutiles.

Vous m’envoyez de jolies étrennes et je vous envoie un sermon en échange. Non, mon cher enfant, c’est un morceau de mon cœur, de mon expérience et de ma conviction que je vous envoie.

GEORGE SAND.


TABLE[83]
tome 4




1854

CCCLXX. À madame Augustine de Bertholdi 03 janvier 1
CCCLXXI. À M. Victor Borie 16 janvier 3
CCCLXXII. À Maurice Sand 31 janvier 6
CCCLXXIII. Au même 19 février 9
CCCLXXIV. Au même 11 mars 12
CCCLXXV. À M. Armand Barbès 03 juin 13
CCCLXXVI. À S. A. le prince Napoléon (Jérôme) 16 juillet 14
CCCLXXVII. À M. Charles Poncy 16 juillet 16
CCCLXXVIII. À M. Victor Borie 31 juillet 19
CCCLXXIX. À M. Charles Poncy 11 août 20
CCCLXXX. À M. Armand Barbès 05 octobre 22
CCCLXXXI. Au même 28 octobre 25
CCCLXXXII. Au même 27 novembre 29

1855

CCCLXXXIII. À M. Charles Jacque 07 janvier 32
CCCLXXXIV. À M. Charles-Edmond 16 février 34
CCCLXXXV. À M. Édouard Charton 14 février 35
CCCLXXXVI. À madame Augustine de Bertholdi 14 février 40
CCCLXXXVII. À Maurice Sand 24 février 42
CCCLXXXVIII. À mademoiselle Leroyer de Chantepie 27 février 44
CCCLXXXIX. À M. Eugène Lambert 00 mars 46
CCCXC. À M. Jules Néraud 14 avril 50
CCCXCI. À M. Ernest Périgois 09 mai 54
CCCXCII. À S. A. le prince Napoléon (Jérôme) 12 juillet 57
CCCXCIII. À M. *** 23 juillet 59
CCCXCIV. À madame Arnould-Plessy 20 août 60
CCCXCV. À la même 4 septembre 62
CCCXCVI. À M. Paulin Limayrac 00 septembre 64
CCCXCVII. À M. Jules Janin 1er octobre 68
CCCXCVIII. À madame Arnould-Plessy 21 novembre 80
CCCXCIX. À M. Alexandre Dumas fils 26 novembre 83

1856

CD. À M. Paul de Saint-Victor 09 janvier 85
CDI. Au même 09 avril 86
CDII. À madame Augustine de Bertholdi 13 avril 87
CDIII. À madame Arnould-Plessy 1er mai 89
CDIV. À M. Charles Poncy 23 juillet 91
CDV. À M. Charles Duvernet 00 novembre 93
CDVI. À M. Ernest Périgois 20 décembre 95

1857

CDVII. À M. Adolphe Joanne 29 février 96
CDVIII. À M. Calamatta 06 avril 97
CDIX. À M. Victor Borie 16 avril 100
CDX. À M. Charles-Edmond 13 juin 101
CDXI. À M.*** 00 juillet 102
CDXII. À M. Charles Poncy 15 août 107
CDXIII. À M. Paul de Saint-Victor 18 août 109
CDXIV. À S. M. l’impératrice Eugénie 06 octobre 110
CDXV. À la même 30 octobre 111
CDXVI. À M. Charles-Edmond 29 novembre 112
CDXVII. Au même 08 décembre 116
CDXVIII. À S. M. l’impératrice Eugénie 09 décembre 119
CDXIX. À S. A. le prince Napoléon (Jérôme) 17 décembre 121

1858

CDXX. À M. Charles-Edmond 09 janvier 125
CDXXI. À Maurice Sand 14 janvier 127
CDXXII. Au même 15 janvier 130
CDXXIII. À M. Charles Duvernet 16 janvier 133
CDXXIV. À M. Charles-Edmond 25 janvier 137
CDXXV. Au même 30 janvier 139
CDXXVI. Au même 18 février 141
CDXXVII. À M. Paul de Saint-Victor 03 mars 142
CDXXVIII. À S. A. le prince Napoléon (Jérôme) 12 mars 144
CDXXIX. Au même 25 mars 145
CDXXX. À M. Ernest Périgois 17 avril 148
CDXXXI. Au même 23 avril 151
CDXXXII. Au même 30 mai 153
CDXXXIII. À mademoiselle Leroyer de Chantepie 05 juin 157
CDXXXIV. À Maurice Sand 10 juin 159
CDXXXV. À M. Charles Poncy 19 juin 162
CDXXXVI. À M. Ferri-Pisani 28 juin 164
CDXXXVII. À M. Frédéric Villot 04 septembre 166
CDXXXVIII. Au même 12 septembre 168
CDXXXIX. À M. Victor Borie 13 octobre 170
CDXL. À M. Ferri-Pisani 21 octobre 171
CDXLI. À M. Édouard Charton 20 novembre 176
CDXLII. À madame Arnould-Plessy 09 décembre 178
CDXLIII. À M. Charles Poncy 17 décembre 180
CDXLIV. Au même 28 décembre 181
CDXLV. À madame Arnould-Plessy 29 décembre 187

1859

CDXLVI. À M. Octave Feuillet 19 février 188
CDXLVII. Au même 27 février 190
CDXLVIII. À M. Ludre Gabillaud 29 février 193
CDXLIX. À S. A. le prince Napoléon (Jérôme) 25 août 194
CDL. À M. Alexandre Dumas fils 07 décembre 196
CDLI. À M. Charles-Edmond 18 décembre 197
CDLII. À M. Desplanches 26 décembre 198

1860

CDLIII. À M. Charles Duvernet 07 janvier 199
CDLIV. À Maurice Sand 08 février 201
CDLV. À M. Charles-Edmond 11 février 205
CDLVI. À mademoiselle Leroyer de Chantepie 12 février 207
CDLVII. À Maurice Sand 16 mai 208
CDLVIII. À M. Charles-Edmond 26 mai 210
CDLIX. À S. A. le prince Napoléon (Jérôme) 27 juin 212
CDLX. À M. Jules Boucoiran 31 juillet 213
CDLXI. À madame Pauline Villot 00 novembre 215
CDLXII. À S. A. le prince Napoléon (Jérôme) 09 décembre 216
CDLXIII. À M. Alexandre Dumas fils 11 décembre 218
CDLXIV. À M. Charles Poncy 20 décembre 222
CDLXV. À M. Ernest Périgois 25 décembre 223
CDLXVI. À mademoiselle Nancy Fleury 27 décembre 225

1861

CDLXVII. À M. et madame Ernest Périgois 20 janvier 227
CDLXVIII. À M. Charles Duvernet 14 février 229
CDLXIX. À M. et madame Ernest Périgois 20 février 230
CDLXX. À M. Charles Duvernet 24 février 232
CDLXXI. À M. Jules Boucoiran 25 février 238
CDLXXII. À M. Charles Duvernet 15 mars 239
CDLXXIII. À madame Pauline Villot 28 mars 244
CDLXXIV. À la même 19 avril 246
CDLXXV. À M. Charles Poncy 24 avril 248
CDLXXVI. À madame Pauline Villot 11 mai 251
CDLXXVII. À Maurice Sand 15 mai 255
CDLXXVIII. Au même 22 mai 257
CDLXXIX. À M. Charles Poncy 05 juin 259
CDLXXX. À Maurice Sand 08 juin 261
CDLXXXI. À M. Alexandre Dumas fils 08 juin 264
CDLXXXII. À madame Pauline Villot 11 juin 266
CDLXXXIII. À M. Victor Borie 29 juin 268
CDLXXXIV. À M. Charles Poncy 30 juin 269
CDLXXXV. À M. Victor Borie 02 juillet 272
CDLXXXVI. À M. Armand Barbès 14 juillet 273
CDLXXXVII. À Maurice Sand 27 juillet 274
CDLXXXVIII. À M. Adolphe Joanne 06 août 276
CDLXXXIX. À Maurice Sand 11 août 277
CDXC. À madame Pauline Villot 11 août 279
CDXCI. À M. Alexandre Dumas fils 11 août 281
CDXCII. À Maurice Sand 1er septembre 283
CDXCIII. À M. Victor Borie 08 septembre 288
CDXCIV. À Maurice Sand 22 septembre 289
CDXCV. À M. Armand Barbès 04 octobre 290
CDXCVI. À madame Pauline Villot 10 octobre 291
CDXCVII. À Maurice Sand 10 octobre 292
CDXCVIII. À M. Charles Poncy 20 octobre 293
CDXCIX. À M. Alexandre Dumas fils 07 novembre 295
D. Au même 20 novembre 297
DI. À M. Armand Barbès 1er décembre 300
DII. À M. Charles Duvernet 07 décembre 301
DIII. À M. Charles Poncy 28 décembre 303

1862

DIV. À S. A. le prince Napoléon (Jérôme) 07 janvier 305
DV. À M. Armand Barbès 08 janvier 307
DVI. À madame Pauline Villot 22 février 309
DVII. À M. Charles Duvernet 24 février 311
DVIII. À S. A. le prince Napoléon (Jérôme) 25 février 313
DIX. Au même 26 février 313
DX. À Madame Pauline Villot 27 février 317
DXI. À S. A. le prince Napoléon (Jérôme) 05 mars 318
DXII. À M. Alexandre Dumas fils 10 mars 320
DXIII. À mademoiselle Lina Calamatta 31 mars 324
DXIV. À M. Margollé 06 avril 326
DXV. À M. Armand Barbès 03 mai 327
DXVI. À S. A. le prince Napoléon (Jérôme) 11 mai 328
DXVII. À madame d’Agoult 07 juin 330
DXVIII. À S. A. le prince Napoléon (Jérôme) 26 juillet 331
DXIX. À mademoiselle Nancy Fleury 07 août 332
DXX. À madame d’Agoult 23 octobre 334
DXXI. À S. A. le prince Napoléon (Jérôme) 14 décembre 335

1863

DXXII. À M. Édouard Cadol 29 janvier 337
DXXIII. À M. Gustave Flaubert 02 février 338
DXXIV. À M. Édouard Cadol 06 février 339
DXXV. Au même 07 février 340
DXXVI. À M.*** 26 février 342
DXXVII. À S. A. le prince Napoléon (Jérôme) 22 mars 343
DXXVIII. À M. Edmond About 00 mars 345
DXXIX. À M*** 00 avril 349
DXXX. À M. Alexandre Dumas fils 14 juillet 353
DXXXI. À M. Leblois 03 août 354
DXXXII. À M. Joseph Dessauer 15 août 358
DXXXIII. À M. Alexandre Dumas fils 26 août 360
DXXXIV. À M. Charles Poncy 27 août 362
DXXXV. À M. Alexandre Dumas fils 1er octobre 363
DXXXVI. À S. A. le prince Napoléon (Jérôme) 19 novembre 364
DXXXVII. Au même 24 novembre 367
DXXXVIII. À M. Auguste Vacquerie 23 décembre 370
DXXXIX. À M. Émile Augier 25 décembre 372
DXL. À M. Charles Poncy 28 décembre 374
DXLI. À M. Eugène Clerh 31 décembre 376

  1. Belle-sœur de madame de Bertholdi.
  2. Déporté à Lambessa après le coup d’État de 1851.
  3. Le directeur de l’Écho de l’Indre.
  4. Pièce jouée au Gymnase, en 1854, sous le titre de Flaminio.
  5. Sans doute pour quelqu’une des souscriptions ouvertes par le journal le Mousquetaire.
  6. Directeur de l’Odéon.
  7. Homonyme d’un personnage dont il est question dans Mauprat.
  8. Bouriner, perdre son temps en ayant l’air de s’occuper.
  9. Composition destinée à illustrer une édition du Centaure de Maurice de Guérin, publiée par George Sand, avec une étude sur cette œuvre.
  10. Reçue au camp de Jeffalik, près Varna, le 5 août 1854.
  11. Sa petite-fille Jeanne Clésinger.
  12. Terre et Ciel, par Jean Reynaud.
  13. Un aigle noir apprivoisé qui avait pris sa volée.
  14. La mort de Jules Néraud (le Malgache).
  15. Madame Angèle Périgois, fille de Jules Néraud.
  16. Un éditeur de Paris, M. Philippe Collier, avait traité avec George Sand pour qu’elle lui fît une série d’ouvrages portant le titre général de les Amants illustres. Afin de rendre le travail plus facile à l’auteur, qui, à cette époque, restait à Nohant presque toute l’année, M. Collier avait pris des arrangements avec Paulin Limayrac, qui devait faire toutes les recherches et prendre toutes les notes dont George Sand aurait besoin. Mais, Paulin Limayrac ayant bientôt renoncé à la tâche, qui lui paraissait trop lourde, le traité fut rompu de gré à gré entre les parties. Évenor et Leucippe (premier titre de les Amours de l’âge d’or) fut seul écrit par George Sand, et donné à l’éditeur comme compensation.
  17. Titre primitif de Maître Favilla.
  18. L’irrésolu, joué au Gymnase, sous le titre de Françoise.
  19. Bache le comédien.
  20. Sur Françoise.
  21. De Comme il vous plaira.
  22. Cicéri, le peintre décorateur.
  23. Mathieu Plessy, frère de madame Arnould Plessy.
  24. La Daniella.
  25. Pataud.
  26. Les Beaux Messieurs de Bois-Doré.
  27. Madame Arnould-Plessy.
  28. La publication de la Daniella dans la Presse avait valu à ce journal deux avertissements successifs, au commencement de 1857 ; et, un troisième et dernier lui ayant été donné pour un article de M. Alphonse Peyrat, au mois de décembre de la même année, cette feuille se trouvait dès lors exposée à une suspension sans forme de procès.
  29. Le prince Napoléon (Jérôme).
  30. Caissier du journal la Presse.
  31. Premier titre de l’Homme de neige.
  32. Le baromètre.
  33. Henri Sylvain, cocher de Ceorge Sand.
  34. Peintre décorateur, alors à Nohant.
  35. Le docteur Évariste Vergne, de Cluis.
  36. Personnage du Château des Désertes.
  37. Alors en exil, par suite des proscriptions qui eurent lieu après l’attentat d’Orsini.
  38. Jean Patureau, interné en Algérie.
  39. Abréviatif de Solange.
  40. Madame Tournier, petite-fille de Jules Néraud.
  41. Jeanne Clésinger, sa petite-fille.
  42. Les Légendes rustiques.
  43. À propos des gravures de Masques et Bouffons.
  44. Ceux de Masques et Bouffons.
  45. Pièce de Charles Poncy.
  46. Alphonse Royer et Gustave Waëz.
  47. L’Homme de neige.
  48. Oscar Cazamajou.
  49. Pour les Masques et Bouffons.
  50. Charles-Edmond.
  51. Alors secrétaire du prince Napoléon.
  52. Madame Frédéric Villot.
  53. Ce Breuillard était un inconnu de province qui avait publié contre George Sand un écrit diffamatoire.
  54. Madame Bignon, qui s’était fait connaître au théâtre sous le nom de madame Albert.
  55. Bignon.
  56. Nom de baptême de madame Arnould-Plessy.
  57. Angelo Beolco, dit le Ruzzante.
  58. Masques et Bouffons.
  59. Vieille Berrichonne, ancienne cuisinière de Nohant.
  60. Par la nuque.
  61. Près de rendre l’âme.
  62. Y arriver.
  63. Des beuglements.
  64. Gémissait.
  65. Faire du bruit.
  66. Un chiffon.
  67. Elles ne s’en privaient pas.
  68. Charles Duvernet.
  69. Lucien Villot, fils de madame Villot.
  70. M. Léon Brothier, ingénieur civil.
  71. Elle préparait alors son roman de la Ville noire.
  72. Campagne de Charles Duvernet.
  73. Lucien Villot, fils de madame Villot.
  74. Cocher de louage.
  75. Plusieurs membres de l’Académie française avaient mis sa candidature en avant pour le prix Gobert.
  76. Calamatta et sa fille.
  77. La dédicace du Drac.
  78. Lucien Villot.
  79. Qui cherchait un titre pour l’ouvrage d’abord intitulé Évenor et Leucippe, et qui s’est définitivement appelé les Amours de l’âge d’or.
  80. Madame Émile Ollivier.
  81. Théophile Gautier.
  82. Les Sciences de la nature et les Sciences historiques, lettre à M. Berthelot (Dialogues et Fragments philosophiques ; Calmann Lévy, 1876).
  83. Wikisource : Le fac-similé comporte quelques incohérences dans la datation des lettres.