Lettres à Herzen et Ogareff/Texte complet

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Lettres à Herzen et Ogareff
Perrin et Cie, 1896


CORRESPONDANCE


DE


MICHEL BAKOUNINE


LETTRES À HERZEN ET À OGAREFF


(1860-1874)


publiées avec préface et annotations


Par Michel DRAGOMANOV
Professeur à l’Université de Sophia


Traduction de Marie STROMBERG




PARIS
librairie académique didier
PERRIN ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS
35, quai des grands-augustins, 35

1896
Tous droits réservés


MICHEL BAKOUNINE


ESQUISSES ET NOTES BIOGRAPHIQUES [1]


« … Michel Bakounine a beaucoup péché, il a commis bien des erreurs, mais il porte en lui une force qui efface tous ses défauts personnels, — c’est le principe de l’éternel mouvement qui vit au fond de son âme. »
(D’une lettre de Biélinski, datée du 7 novembre 1842).




Si l’on envisage l’activité de Michel Alexandrovitch Bakounine au point de vue utilitaire, on doit reconnaître que c’était un des hommes les plus remarquables de la Russie. Son action ne s’étendait pas exclusivement à son pays ; c’était un de ces rares Russes exerçant leur influence sur le cours des événements dans l’Europe entière.

Il est regrettable que la vie et l’action de ce remarquable personnage aient été, jusqu’à maintenant encore, si peu mises en lumière, bien que près de vingt ans se soient déjà écoulés depuis sa mort et qu’il ait compté de nombreux amis et partisans pendant sa retentissante carrière.

Bakounine nous a laissé plusieurs ouvrages publiés et un certain nombre de manuscrits, dont quelques-uns furent édités après sa mort par les soins de ses amis. Mais presque tous n’étant que de simples fragments, ces documents, à eux seuls, ne seraient que trop insuffisants pour donner la caractéristique de cet homme, attendu que la part d’influence littéraire qu’exerça Bakounine, dans son action générale, fut absolument nulle. C’était essentiellement un tribun et un agitateur. Et c’est pour cela, qu’après ses discours, sa correspondance doit être considérée comme le véritable monument de son activité. Il serait à désirer que les paroles de Bakounine, rapportées dans leurs mémoires, par ses amis et ses compagnons de lutte ainsi que les lettres qu’il leur a écrites, fussent réunies autant que possible et publiées en volume. Mais rien encore n’a été fait jusqu’ici.

Le but que nous nous sommes proposé est de combler si peu que ce soit cette lacune, en publiant ses lettres à Alexandre Ivanowitch Herzen et à Ogareff, en y ajoutant encore celles qu’il a adressées à d’autres personnes. Nous n’avons pas connu Bakounine personnellement et nous n’avons jamais été au nombre de ses coreligionnaires.

Nous envisageons notre tâche comme un simple essai que ceux qui connurent Bakounine personnellement et qui sont en possession d’autres documents sur sa vie voudront compléter, en livrant ces documents à la publicité et en en donnant un commentaire plus étendu.

C’est surtout la période de son séjour à l’étranger, à partir de 1840, qui est peu élucidée et pleine de lacunes. Nous sommes un peu mieux renseigné sur sa participation au congrès slave de Prague, en 1848, et à la révolution de Dresde, en 1849.

Mais l’évolution psychologique qui, à cette époque, s’est opérée en lui et a amené ce conservateur hégélien, qui s’inclinait alors devant la « raison d’être » de la vie russe, sous Nicolas I, à se faire non seulement l’apôtre du socialisme, mais plus encore, à devenir un révolutionnaire fervent passant de la philosophie abstraite allemande au slavisme et à la révolution sociale, cette évolution, disons-nous, reste absolument incompréhensible. Cependant déjà, au congrès de Prague, il avait nettement affirmé ces tendances. Nous trouvons aussi à ce sujet des indices, vagues encore, il est vrai, dans sa correspondance, mais son action à ce congrès nous reste inconnue, car le compte-rendu n’en a pas été publié.

N’ayant pas la possibilité de faire de minutieuses recherches sur l’action de Bakounine, dans la presse de cette époque éloignée ; ne pouvant fouiller dans les archives, encore moins nous livrer à une enquête auprès des rares témoins qui ont survécu jusqu’à nos jours, nous sommes forcé d’abandonner toute idée de fournir ici une biographie complète, même succincte, de Bakounine et de nous borner à présenter simplement son curiculum vitæ, en nous servant des documents dont nous avons pu prendre connaissance.

Néanmoins nous devons observer, que nous tenons les données biographiques sur Bakounine que nous sommes parvenu à réunir, plutôt des personnes qui ne lui furent pas sympathiques, que des intimes de son entourage. Sans doute ces derniers ne manqueront pas de leur opposer, sur la vie de leur éminent ami, des informations d’après leur propre point de vue.

La publication la plus caractéristique qui ait été faite sur Bakounine, se trouve dans les Mémoires de Herzen et surtout dans l’article « M. B. et l’affaire polonaise », publié dans ses Œuvres posthumes. Les adhérents de Bakounine y virent une caricature et lui-même donna à cet article le nom de « diatribe » (V. sa lettre à Ogareff, p. 354. Cependant les traits intéressants et sympathiques de Bakounine y sont mis en relief, bien que ses défauts n’y soient pas ménagés non plus ; et, comme cela arrive le plus souvent dans la vie, « les défauts devinrent des qualités ». À part cela, tout ce que dit Herzen sur Bakounine est confirmé par différents documents et par les lettres qui suivent. Si nous voulions donner une plus ample caractéristique de Bakounine, nous ne pourrions mieux faire que de reproduire cet article de Herzen, mais nous avons en vue d’élucider surtout son action politique. Nous ne nous y arrêterons donc que pour examiner les traits psychologiques essentiels de Bakounine et qui déterminèrent son activité, nous bornant à indiquer leur genèse, dans la mesure qui ressort de sa biographie.

D’après les données que nous possédons sur Bakounine, nous nous le représentons ainsi : un tempérament d’une grande activité et d’une énergie toujours en éveil ; un beau talent d’orateur et la facilité d’attirer les gens, de les entraîner, bien qu’éphémèrement [2] ; un esprit logique, apte à juger promptement, mais manquant d’indépendance ; privé du génie d’invention et d’observation ; plutôt capable de s’assimiler les idées d’autrui, en les poussant à l’extrême, qu’à en engendrer d’originales. Peu enclin, dans ses appréciations, à examiner les différents côtés de son sujet, il se laissait facilement entraîner et devenait exclusif ; il envisageait les choses subjectivement [3], était porté vers l’exagération. Enfin, il se laissait facilement inspirer par autrui et subissait surtout l’influence d’un tempérament énergique. En politique, cette faculté lui assignait plutôt le rôle de partisan que celui de chef. L’éducation qu’il avait reçue dans sa jeunesse contribua encore bien plus à accentuer ses côtés faibles qu’à développer ses facultés et à les mettre en équilibre. Il suffit de rappeler que Bakounine s’était voué d’abord à la carrière des armes, mais que bientôt il suspendit son épée au croc pour se préparer au professorat en philosophie et finit par devenir un agitateur politique. Cette dernière « spécialité » à laquelle il se voua définitivement, ne se basait nullement sur des études sérieuses d’histoire ou de politique.

Dans un de ses derniers ouvrages, « L’Empire knouto-germanique et la Révolution Sociale » (Genève, 1871) il pèche évidemment contre les notions les plus vulgaires de l’histoire, et, au déclin de sa vie, il « étudiait » encore l’ouvrage si élémentaire, la « Kulturgeschichte der Menschheit » de Kolb.


Michel Alexandrovitch Bakounine naquit en 1814,

Sa famille appartenait à la noblesse ; elle demeurait dans son domaine de Priamoukhino, district de Torjok, dans le gouvernement de Tvor. Elle jouissait d’une fortune considérable et tous ses membres avaient reçu une sérieuse culture intellectuelle.

À l’âge de vingt ans, Bakounine entra à l’école d’artillerie à Pétersbourg, où il passa brillamment ses examens ; mais, sans qu’on n’en ait pu connaître le motif, il ne fut pas admis dans la garde et son nom fut porté sur la liste d’un régiment caserné en province. Il s’ennuyait fort dans son village, demeurant la grande partie de la journée étendu sur son lit, sans quitter sa robe de chambre. Il démissionna bientôt et séjourna tantôt à Priamoukhino, dans sa famille, tantôt à Moscou. Dans cette ville il fit connaissance de N. Stankévitch, (1835), entra dans son cercle et s’éprit comme celui-ci de la philosophie allemande. En 1830, il traduisit Fichte Conférences sur la destination des érudits, pour le « Télescope », journal que son directeur, Nadejdine, avait mis à la disposition de Biélinski et de ses amis, du cercle de Stankévitch. Après le départ de ce dernier pour le Caucase et, de là pour l’étranger, où il mourut bientôt, Bakounine marcha à la tête des études philosophiques du cercle. En 1837 il étudia surtout la philosophie de Hegel et chercha à la propager. Il développa jusqu’à l’extrême conservatisme la thèse de Hegel, que tout ce qui existe dans la réalité a sa raison d’être, et il s’efforçait de justifier même la réalité créée par le régime de Nicolas I. Il le déclarait, en général, dans les articles qu’il publia alors dans « l’Observateur de Moscou » qui, après la disparition du « Télescope », passa dans les mains de Biélinski et de ses amis.

Biélinski, tout en demeurant encore sous l’influence des idées philosophiques de Bakounine, commençait déjà, cependant, à s’en éloigner ; il finit même par lui devenir hostile. Dans ses correspondances, Biélinski attribue la cause de leur désaccord à l’orgueil et à la présomption de Bakounine, l’accusant de se mêler des affaires intimes de ses amis, si peu importantes qu’elles fussent, jusqu’à s’interposer dans leurs habitudes. Enfin Biélinski accusait encore Bakounine « d’aimer plus les idées que les hommes ». En 1839 il écrivait à Stankévitch :

« Je me sens revivre avec le printemps ; j’ai conscience que je puis mener une certaine existence pour moi-même et par moi-même ; qu’il est bête et ridicule de me plier à la volonté d’autrui ; que dans le monde chacun a sa propre vocation et son propre chemin à suivre.

« Bakounine en est irrité au plus haut point ; il est étonné de voir que j’ai acquis de l’indépendance et de la volonté et que, désormais, il serait dangereux de me monter sur le dos, car je serais capable de le jeter à terre et, par dessus le marché, de lui donner des coups de sabots ».

Dans un autre endroit Biélinski dit encore :

« Je lui écris (à Bakounine) que je suis fatigué du bel esprit et de la comédie idéale. Notre discussion sur la simplicité y a contribué pour beaucoup. Je lui avais dit que s’il y avait lieu de traiter des sujets tels que Dieu ou l’art au point de vue philosophique, comme on parlerait d’un morceau de rosbif froid, l’on devait s’en tenir à un langage simple. Il me répondit que, se révolter contre l’idéal, ce serait se révolter contre Dieu lui-même, et que si je voulais envisager les choses à fond, je serais un charmant garçon dans le sens de « bon vivant et de bon camarade » et ainsi de suite.

« De mon côté, je voudrais repousser loin de moi toute prétention à devenir un grand homme et rester simplement un homme comme les autres »…

Pypine, dans ses écrits, parle souvent, à propos de Biélinski, des dissidences existant entre celui-ci et Bakounine.

Néanmoins Bakounine, en compagnie de Katkoff et de Ketcher, alla reconduire Biélinski jusqu’à la station du chemin de fer de Tchernaïa Griaz, lorsqu’il quitta Moscou pour prendre, avec Panaeff, le train de Pétersbourg.

Nous trouvons également ce qui suit, dans les souvenirs de Panaeff :

« Lorsque le train se mit en marche, je me penchai par la portière et je vis Bakounine nous suivre d’un œil triste et tendre à la fois ; Ketcher nous envoya quelques mots d’adieux, en agitant sa casquette ; Katkoff restait immobile, les bras croisés, le regard méditatif fixé sur notre compartiment. »

Cependant, Biélinski subissait encore l’influence de Bakounine dans l’ordre des idées philosophiques et religieuses. Bientôt après son départ, il écrivit à Botkine :

« Mes idées sur l’immortalité sont de nouveau à l’envers ; Pétersbourg a la propriété extraordinaire de convertir au christianisme, et Michel (Bakounine) n’y est pas étranger non plus. »

Peu de temps avant ce départ de Biélinski, Ogareff était revenu d’exil à Moscou. Il appartenait à un cercle qui, en politique, suivait les idées préconisées par les Français au dix-huitième siècle et par la grande Révolution, ainsi que par le socialisme de Saint-Simon ; il fit connaissance avec les membres du cercle de Stankévitch et, parmi ceux-ci, rencontra Biélinski, Bakounine et Katkoff. Bientôt, le premier alla s’établir à Pétersbourg, et ses amis, Bakounine et Katkoff, commencèrent à fréquenter Ogareff qui était marié. À la fin de 1839, celui-ci écrivait à Herzen, encore en exil à Wladimir, au sujet de ses connaissances anciennes et nouvelles qu’il recevait chez lui ; parlant entr’autres de Bakounine, il dit :

« Bakounine, aussitôt qu’il reste seul, se plonge dans la philosophie de Hegel ; s’il se trouve en compagnie, il s’absorbe aux échecs, au point de ne rien entendre de ce qu’on dit. »

C’est par Ogareff que Biélinski et Bakounine apprirent à connaître Herzen.

Le hegelianisme conservateur de Bakounine et de Biélinski leur valut de violentes répliques de leur nouvel ami, que ces débats engagèrent cependant à étudier la philosophie allemande, et tout particulièrement les théories de Hegel.

Herzen lui-même, rapportant ses conversations d’autrefois avec Biélinski et Bakounine, raconte que, s’adressant un jour à Biélinski, il lui dit, croyant le confondre au point de vue révolutionnaire :

— « Vous arriverez enfin à prétendre que l’effroyable absolutisme sous lequel nous vivons actuellement a sa raison d’être et qu’il doit exister. »

— « Certainement », répondit Biélinski, qui, là-dessus, se mit à réciter la poésie de Pouchkine : Anniversaire de Borodino.

« C’était plus que je n’en pouvais supporter ; après cette déclaration, une lutte désespérée s’engagea entre nous. Or, ce désaccord se propageant chez les autres membres de notre cercle, celui-ci se divisa en deux camps. Bakounine essaya de concilier les deux partis, d’élucider la chose, afin d’étouffer toute cette affaire ; mais plus d’accord sincère ne fut désormais possible entre nous. Irrité, ne pouvant obtenir satisfaction, Biélinski s’en alla à Pétersbourg, et de là, lança ses foudres contre nous, dans un article qu’il intitula également : L’Anniversaire de Borodino.

« Je rompis toutes mes relations avec lui. Quant à Bakounine, bien qu’il s’intéressât encore à ces débats, il devint songeur et bientôt son tact révolutionnaire l’emporta de l’autre côté.

« Biélinski reprocha à Bakounine sa faiblesse et les concessions qu’il faisait, à un tel point, ajoutait-il, que ses amis et ses admirateurs en étaient effrayés. Ceux-ci firent, en effet, chorus avec Biélinski, haussant les épaules, car ils nous regardaient de haut, nous considérant comme des arriérés. »

Peu de temps après avoir fait la connaissance de Herzen, Bakounine lui demanda (le 20 avril 1840) de lui prêter cinq mille roubles, pour aller faire des études à Berlin. Ce subside lui fut accordé par Herzen et Ogareff, sinon en totalité, du moins en grande partie. Et bientôt après, Bakounine se mit en route, passant par Pétersbourg. À cette époque se produisit un événement d’un caractère particulier, qui mit tous les amis de Bakounine en froid avec lui. Il s’immisça dans les relations personnelles de Biélinski, de W. Botkine et de Katkoff, qui s’en froissèrent au dernier point. Niéwiédienski s’exprime très nettement à ce sujet, ajoutant que Bakounine « avait répandu quelques cancans sur Katkoff, où il ne figurait pas tout seul. »

Bien que Bakounine se plût à écouter toutes sortes de potins, et, souvent, ne pût retenir sa langue, assurément il ne s’agit pas ici d’un cancan dans le sens vulgaire du mot ; c’était plutôt une manie chez lui de tout réduire en théorie, même les choses les plus insignifiantes de la vie de ses amis ; semblable en cela au type dépeint par Tourguéneff dans son Hamlet du district de Stchigry et dans son Roudine, ce qui, d’ailleurs, était d’une pratique courante dans le cercle philosophique de Moscou.

Quelque temps auparavant, Katkoff avait recommandé Bakounine à Kraévski, directeur des Annales patriotiques, non seulement comme un collaborateur utile pour la partie philosophique de sa revue, mais encore comme une personne qui lui était chère. Cependant, bientôt après, Katkoff rencontrant Bakounine chez Biélinski à Pétersbourg (au commencement d’août, 1840), se laissa aller aux insultes et même aux voies de fait. Bakounine demanda réparation, mais en même temps il trouva moyen d’arranger l’affaire, de sorte que le duel n’eut pas lieu.

À propos de cet incident, Ogareff écrivit à Herzen :

« Probablement l’un a gifflé l’autre et c’est celui-ci (Bakounine) qui a empoché l’atout. Je regrette infiniment d’avoir nourri ce reptile. Sa conduite envers Botkine a été si vile qu’on ne trouve pas de mots pour la qualifier ; je pense qu’il serait bon, non seulement de nous éloigner complétement de lui, mais de lui refuser tout net notre appui dans l’avenir. C’est un homme auquel il me répugne de donner la main. Tu as agi très sagement en ne l’admettant pas dans ton intimité. On en a le cœur gros, mais qu’y faire, mon ami ? Il faut avouer que notre séjour à Moscou ne nous procura pas de connaissances bien agréables : deux hommes d’esprit, dont l’un est un petit garçon, et l’autre un coquin ; voilà tout ce que nous y avons rencontré. »

Le premier de ces deux titres désobligeants se rapporte à Katkoff et le second à Bakounine.

Quant à Herzen, il inscrit sur son carnet en 1843, peu après la publication de l’article de Bakounine : « Du talent, mais caractère détestable et mauvais sujet ».

Le 4 octobre 1840, Biélinski écrivit à Botkine, à propos du départ de Bakounine pour l’étranger :

« Cependant Herzen, cet « esprit spéculatif » [4] affirme qu’on peut estimer Bakounine à cause de son intelligence, mais qu’il est impossible de l’aimer, ce que d’ailleurs on peut voir aussi d’après les lettres de ses amis de Moscou, qui ne lui portent qu’une médiocre estime ».

Toutefois ces malentendus entre Bakounine et Biélinski, Botkine et Katkoff, le mécontentement général que provoqua contre lui Bakounine, dans certains cercles littéraires de Pétersbourg et de Moscou, ne pouvaient ne laisser de trace et ne pas influencer ses relations avec ses amis. Et en effet, il quitta Pétersbourg pour ne plus rentrer en Russie qu’en 1851, lorsque, extradé par l’Autriche, il fut directement écroué dans la citadelle des saints Pierre-et-Paul. Ses discussions avec les littérateurs russes, dont plusieurs exerçaient encore leur action en 1860, laissèrent indubitablement des traces profondes dans son âme. Cela résulte déjà des appréciations sévères qu’il fait de certains hommes, dans ses lettres écrites d’Irkoutsk à Herzen.

Le 11/23 octobre 1840, Bakounine écrivit à Herzen, de Berlin. D’après cette lettre, on peut voir que Bakounine s’intéressait déjà à la situation politique de l’Allemagne. Toutefois, et durant quelque temps encore, il n’abandonna pas la sphère des intérêts philosophiques et abstraits, soutenus dans les « Droits » de Hegel.

Nous trouvons dans les souvenirs du baron Bernhard Uexküll de Fickel, originaire des provinces Baltiques et camarade de Bakounine, des renseignements sur les premières années de son séjour à l’étranger.

Dans ses Souvenirs de Tourguéneff, publiés par la Revue Baltique, le baron Bernhard écrivit :

« Durant l’hiver de 1839-1840, j’allais au cours de logique du professeur Werder, à Berlin. Ce cours n’était pas très fréquenté et je remarquai bientôt deux jeunes gens qui parlaient russe, avec lesquels je ne tardai pas à faire connaissance. C’étaient Ivan Tourguéneff et Michel Bakounine, qui, en même temps, faisaient leurs études historiques et philosophiques à Berlin. Tous les deux étaient des adeptes enthousiastes de la philosophie de Hegel, qui nous apparaissait être la clef de la connaissance de l’univers.

« … En bons compatriotes, nous nous rapprochâmes bientôt les uns des autres, nous réunissant deux fois par semaine, tantôt chez moi, tantôt chez les deux amis, qui demeuraient ensemble, pour étudier en commun la philosophie et discuter à ce sujet.

« De bon thé russe, chose rare dans le temps à Berlin, et des sandwichs composaient l’assaisonnement matériel de nos soirées. Jamais la moindre quantité de vin ne figura à ces réunions et cependant, souvent l’aube naissante nous surprenait à discuter. Durant ces débats, Tourguéneff restait sur le terrain historique et jamais je ne l’ai entendu émettre l’idée, que l’abolition du servage en Russie fût un but poursuivi par lui, ou même son vœu le plus ardent, comme on se plaît à l’affirmer à présent.

« Bakounine lui-même, qui, dans ses désidératas, allait bien plus loin, n’espérait voir l’affranchissement des serfs que dans un avenir encore éloigné. »

Au mois d’avril 1841, Katkoff écrivit à Kraévski, que Bakounine était disposé à donner des articles pour Les Annales patriotiques. Peu de temps après, il lui écrivait encore que Bakounine préparait un ouvrage ayant pour titre : « De l’état actuel de la philosophie en Allemagne. »

Longtemps après, en 1870, Katkoff raconta la participation de Bakounine à la retraite aux flambeaux Fakelzug — que les étudiants de Berlin avaient organisée en 1842, en l’honneur de Schelling.

« La figure de Bakounine, dit Katkoff, se fixa dans notre mémoire d’une façon très caractéristique. Un jour, les étudiants se réunirent en cortège pour le Fakelzug, afin d’honorer le célèbre professeur. Un grand nombre de jeunes gens stationnèrent devant la maison du jubilaire ; lorsque le vénérable vieillard apparut au balcon, pour remercier de cette ovation, un puissant Hoch ! retentit dans l’air et, dans cette masse de voix, une voix criait plus fort que toutes les autres, c’était celle de Bakounine. Ses traits n’offraient plus qu’une bouche béante, tonnante. Bakounine criait plus fort, apportait plus d’empressement que tout le monde, bien que le jubilaire lui fût parfaitement étranger ; il ne connaissait pas le professeur personnellement et ne suivait pas son cours. »

Katkoff tombe là dans l’exagération, attendu que Schelling n’était pas tout à fait inconnu de Bakounine, comme on peut le voir d’après sa brochure « Schelling et la révélation. » Il suivait même son cours à Berlin. Toutefois, Katkoff nous laisse ainsi entrevoir un des traits les plus caractéristiques de Bakounine, sa facilité à s’inspirer des sentiments du milieu dans lequel il se trouvait, et à les pousser à l’extrême. Enfin, si cette communication de Katkoff était authentique, elle serait encore très caractéristique pour Bakounine, au point de vue de la rapidité avec laquelle il pouvait passer d’une ovation à la polémique, puisque, peu après, il en entama une avec Schelling, dans sa brochure : « Schelling et la révélation ; critique d’un nouvel essai réactionnaire contre la philosophie libre. »

Bien que cette brochure soit anonyme, il ressort d’une lettre d’Arnold Ruge, dont nous donnons un extrait plus loin, que Bakounine en était l’auteur.

Dans cette brochure on ne trouve aucune allusion à une discussion politique ou sociale ; la lutte est engagée sur un terrain purement philosophique.

Peu de temps après, Bakounine écrivit un ouvrage plus populaire et d’un plus grand intérêt social, qu’il publia dans les Hallische Iahrbücher, rédigées par Arnold Ruge.

Dans cet article, tout en commentant le système de Hegel, il glorifie l’action politique et les traditions révolutionnaires dans un esprit absolument antichrétien et démocratique (Strauss, Feuerbach). Le gouvernement prussien supprima les Hallische Iahrbücher, mais Ruge reprit sa publication à Leipzig, sous le titre de Deutsche Jahrbücher. Bakounine alla trouver Ruge à Dresde, il fit paraître dans les numéros 247-251 de ce journal un nouvel article : « La réaction en Allemagne, fragment publié par un Français », qu’il signa du pseudonyme de Jules Élizard. L’auteur admet que, seuls, les partis qui ont adopté des théories avancées ont de l’importance. D’après lui, parmi tous les ennemis de la liberté qui existent en Allemagne, on ne doit prendre en considération que les jeunes. Par contre, la jeunesse aristocratique et celle des classes commerciale et bureaucratique, bien qu’hostiles à la liberté, n’ont pas d’importance ; que, seule, est digne d’attention la catégorie des « adversaires des principes de la Révolution qui, en politique, prennent le nom de conservateurs ; en droit, — d’école historique, et, dans la science spéculative, — d’école de philosophie positive ». L’auteur oppose à cette catégorie la négation qu’il voit dans la devise : Liberté, égalité, fraternité, formulée par la Révolution française et qui signifie : « la destruction complète de l’ordre politique et social actuel. »

Il attribue la même signification aux sociétés socialistes et religieuses, surgies en Angleterre et en France « totalement étrangères et opposées au monde politique d’aujourd’hui, leur existence reposant sur des bases encore inconnues ».

« L’air est lourd et porte la tempête dans ses flancs, c’est pourquoi nous faisons cet appel à nos frères aveuglés : faites pénitence, ô faites pénitence ! le règne du Seigneur est proche ! — Nous disons aux positivistes : [5] Ouvrez les yeux de l’esprit, laissez aux morts le soin d’enterrer leurs morts et comprenez enfin, que ce n’est pas dans les ruines qui vont s’effondrer, qu’il faut chercher un esprit rénovateur, éternellement jeune, l’éternel nouveau-né… »

« Soyons donc confiants en cet éternel Esprit qui détruit et anéantit, parce que réside en lui l’éternelle source de tout ce qui vit. L’atmosphère de la destruction est en même temps celle de la vivification. »

Cette œuvre de Bakounine, accompagnée d’une annotation de la rédaction de la Revue, très flatteuse pour l’auteur, eut beaucoup de succès dans les cercles littéraires et philosophiques de la jeunesse russe, chez laquelle le contact de conservateurs hégéliens, tels que Biélinski, et de socialistes, tels que Herzen, amena à la création de la « gauche de Hegel. »

À cette époque Herzen mentionne dans son carnet :

« 1843, 7 janvier. — Les « Deutsche Jahrbücher » (Les Annales allemandes) sont interdites en Saxe. Nous n’avons pas à nous en affliger, car les éditeurs de ce journal, pleins d’énergie, ne vont pas rester les bras croisés. Et de même qu’ils émigrèrent de Halle à Leipzig, de même, ils se rendront aussi facilement à Zurich, à Genève et même en Belgique [6]. Dans un des derniers numéros du journal a été publié l’article de Jules Élizard sur l’esprit actuel de réaction en Allemagne. C’est un chef-d’œuvre. Son auteur est le premier de tous les Français que j’aie rencontrés qui comprît si bien Hegel et la conception allemande. C’est un cri jeté bien haut par le parti démocratique, plein de vigueur, confiant dans les sympathies des générations présentes et à venir, conscient de sa victoire prochaine. Il étend la main vers les conservateurs, comme aux détenteurs du pouvoir, en leur dévoilant avec une étonnante clarté le sens de l’anachronisme de leurs efforts et les met au ban de l’humanité. De A à Z, l’article est entièrement remarquable. Si les Français pensent entreprendre la généralisation et la vulgarisation de la science allemande, bien entendu après qu’ils l’auront comprise, la grande phase « der Bethætigung » aura commencé. L’Allemand ne possède pas encore le langage qui y est propre. Nous autres, Russes, nous pourrions y apporter aussi notre concours. »

Bientôt Herzen apprit que Jules Élizard n’était pas un Français. Il inscrivit sur son carnet, en date du 28 janvier :

« Nouvelles sur Jules Élizard. Il se purifie de ses anciens péchés… »

« 15 février. Une lettre de Jules Élizard… Avec son esprit, il a réussi à se tirer de la toile d’araignée dans laquelle il s’était pris. »

Le 7 novembre 1842, Biélinski écrivit à Botkine :

« J’ai reçu de bonnes nouvelles de Michel et je lui ai écrit une lettre !! Que cela ne vous étonne pas : on peut bien s’attendre à cela de ma part… Chose étrange, Bakounine et moi nous cherchions Dieu par des voies différentes, — et nous l’avons trouvé dans le même temple. Je sais qu’il renie Werder, je sais aussi qu’il appartient à la « gauche de Hegel », qu’il entretient des relations avec R… et qu’il comprend Schelling, ce misérable, ce romantique, ce mort vivant. Il a beaucoup péché, il a commis bien des erreurs, mais il porte en lui une force qui efface tous ses défauts personnels, — c’est le principe de l’éternel mouvement qui gît au fond de son âme. »

Entre temps, Bakounine alla de Dresde en Suisse, avec le poète allemand Herwegh. Là, il se rapprocha des socialistes allemands qui avaient à leur tête le tailleur-publiciste Weitling. À ce propos, Herzen mentionne dans son carnet :

« 4 novembre (1843). Les communistes en Suisse. Reproduction mot à mot du rapport de la commission au gouvernement de Zurich. La première chose qui m’a frappé dans ce livre, c’est le nom de Bakounine qui était placé non seulement parmi les communistes, mais qui était encore désigné comme l’un des « venins ». Ils sont arrêtés, donc il l’est aussi. Quel sort étrange que celui de cet homme ! Tant qu’il resta en Russie, on n’eût pu lui prédire une fin comme cela. On voit un grand changement dans Jules Élizard. Dans sa logique, rien ne saurait l’arrêter. Que va-t-il advenir de lui ? »

Le 30 septembre 1844, Herzen note encore :

« Le préfet de Paris avisa Bakounine d’avoir à quitter la ville ! Regardez-le seulement ! Un exaltado espagnol disait : Bakounine est allé beaucoup trop loin ; emprisonné à Zurich, expulsé de Paris. »

Il paraît donc que des bruits exagérés couraient à Moscou sur Bakounine qui, en réalité, n’avait subi ni la prison à Zurich, ni l’expulsion de Paris. Au contraire, d’après les lettres de Ruge, on voit qu’en 1844 Bakounine était bien tranquille à Paris.

Le 2 mars, 1845, Herzen écrivit dans son carnet :

« Entr’autres, l’article de Bakounine dans La Réforme, — c’est le langage d’un homme libre : il nous apparaît étrange, nous n’avons pas l’habitude de ces choses-là. Nous sommes habitués aux allégories, à la parole libre seulement intra muros, et nous nous étonnons en entendant un Russe parler librement, comme quiconque, enfermé dans un souterrain, s’étonnerait de voir la lumière. »

Nous n’avons pu savoir de quel article de Bakounine il s’agit ici.

Grâce à l’obligeance de M. le professeur Stern à Zurich, nous avons obtenu de M. le professeur Schweitzer, directeur des archives dans cette même ville, les extraits suivants de la correspondance de la police, relativement à Bakounine :

« Le 25 juillet 1843, l’ambassade russe, en accusant réception du rapport de la commission sur les communistes en Suisse, demanda de plus amples renseignements sur le sujet russe Bakounine, mentionné dans le rapport, p. 64. »

Le 12 septembre le conseil de police communiquait au Conseil du gouvernement de Zurich :

« …Cet individu avait demeuré chez M. l’architecte Stadler à Enge, du 14 janvier au 26 juin. Dans les derniers jours, quelque temps avant l’arrestation de Weitling, sous prétexte d’affaires importantes, il était reparti sans faire viser son passeport, délivré à Tver et visé à l’ambassade russe à Berlin et à Dresde, (dans lequel il est désigné comme enseigne au régiment des grenadiers), au bureau de Statthaltereivizium de Zurich. D’après les bruits qui courent, Bakounine doit se trouver à présent, à Genève ou dans ses environs. Il a étudié à Berlin, d’où l’on voulait le faire repartir pour la Russie. Au lieu de se rendre dans ce pays, il a préféré prendre le chemin de l’Allemagne, et de là il est venu en Suisse. Ici, il s’adonne aux études et aux travaux littéraires, notamment à la traduction d’un ouvrage sur la Révolution française, dont quelques feuilles imprimées ont été trouvées parmi les papiers de Weitling, et qui, cependant ne furent pas confisquées. Il était en relation avec Tollen, Frœbel, le professeur Vogeli (M. Henri ?) Il correspondait aussi avec le célèbre Ruge.

« Après son départ, il laissa des dettes considérables, malgré que Tollen eût beaucoup payé pour lui, notamment aussi 100 francs de loyer à M. Stadler, chez lequel Bakounine avait abandonné sa bibliothèque. »

Tout cela fut communiqué à l’ambassade russe. Le 17/29 septembre, 1843, A. de Struve, ambassadeur russe à Berne, écrivit au gouvernement de Zurich, en réponse à sa communication du 10 septembre [7].

« Le soussigné n’a pas tardé de porter à la connaissance du ministère impérial les renseignements qu’elle renferme sur le sieur Bakounine, dont les liaisons avec les personnes compromises dans le procès intenté à Zurich au communiste Weitling, ont dû attirer l’attention de la Légation Impériale. Le sieur Bakounine continuant à séjourner dans ce pays, elle serait très reconnaissante de toutes les informations concernant les allures de ce voyageur qui pourraient parvenir à la connaissance du gouvernement de Zurich ».

Le 18 février 1844 la Kantonalpolizeidirection (Direction de la police cantonale) de Berne informe le conseil de police de Zurich, sur sa requête datée du 15 février, que Bakounine avait séjourné pendant un certain temps à Berne, mais qu’il avait quitté la ville depuis quelques jours, sans demander de passeport à l’ambassade russe, et qu’il s’était dirigé sur Bade, pour, supposait-on, se rendre ensuite en Belgique.

Le 27 février 1844, Waadt rapporte [8] :

« Bakounine a passé quelque temps en 1843 à Nyon, puis il est parti subitement pour faire un voyage en Allemagne ; à son retour il a séjourné quelque temps dans la commune de Prangins ; enfin, le syndic lui ayant fait observer que ses papiers n’étaient point en règle, il est reparti ; dès lors il n’a plus reparu. »

D’après la communication du professeur Schweitzer [9], il paraît que dans les papiers de Weitling on n’a rien trouvé sur Bakounine, mais il serait difficile de l’affirmer, vu que ces lettres sont pour la plupart signées de pseudonymes. Toutefois il n’y est pas question d’expulsion.

Plus tard Herzen raconta dans la Cloche du 15 janvier 1862, qu’aussitôt après le rapport de Bluntschli, Bakounine reçut l’ordre de rentrer en Russie :

« Il n’y alla pas. Nicolas le renvoya devant les tribunaux ; le sénat le déclara destitué de son grade, de ses titres de noblesse, etc. Il partit pour Paris. »

Dans sa brochure : « Le nihilisme russe. Mes relations avec Herzen et Bakounine », (Leipzig, 1880), Ivan Golovine rapporte que lui et Bakounine avaient reçu en même temps l’ordre de rentrer en Russie, mais que, comme ils s’y refusèrent, ils furent destitués, par le sénat, de tous leurs droits civiques. L’ambassade russe en France, à la tête de laquelle était le comte Kisseleff, annonça par la « Gazette des tribunaux », que Golovine et Bakounine étaient condamnés pour leurs ouvrages révolutionnaires et leur refus de rentrer en Russie. Golovine raconte plus loin que, pendant ce temps, Bakounine avait reçu des secours en argent de Botkine ; mais lorsqu’il quitta Paris, c’est Nicolas Ivanowitch Tourguéneff, qui le voyait souvent, qui lui remit la somme nécessaire pour son voyage. À Bruxelles, il trouva un soutien dans un Polonais, le général Skrzinecki.

Nous avons quelques renseignements intéressants sur cette époque de la vie de Bakounine dans la correspondance d’Arnold Ruge, datant de 1825-1880, éditée par Paul Nerrlich, en 1886, à Berlin.

Au mois d’avril, 1842, Ruge écrivit de Dresde à Rosenkranz. Après avoir contesté le titre de philosophe à Schelling, il lui recommande la brochure Schelling et la révélation dans les termes suivants :

« Lis seulement cette brochure, elle est d’un Russe, Bakounine, qui, à présent, demeure ici. Figure-toi que cet aimable jeune homme a devancé toutes les vieilles bourriques de Berlin. Cependant, je crois que Bakounine, que je connais et que j’aime beaucoup, ne sera pas bien accueilli ici, comme littérateur, à cause des affaires russes. Plus tard il sera, peut-être, à l’université de Moscou. »

Le 2 septembre, Arnold écrit à son frère Louis Ruge :

« Müller [10] est ici, aussi les Bakounine. Je les vois souvent. L’aîné des Bakounine est très instruit et il a beaucoup de goût pour la philosophie. »

Le 7 décembre, Ruge écrit à Prutz :

« C’est dommage que tu ne sois pas avec nous. Ici on vit au milieu d’hommes doués d’un esprit éveillé et qui pour la plupart ont de l’importance, pour ne nommer que Frank, Bakounine (le Russe), Müller, Kochly, Kessler ; on vit bien mieux que dans les trous de vieilles universités démodées. »

Le 8 mars 1843, Ruge écrivit à Frœbel, à propos de ses Anecdotes :

« Je ne désire qu’une chose, c’est que ce livre soit connu et lu de Strasbourg à Paris, afin que les Français puissent se rendre compte de nos luttes… Bakounine a dû en avoir écrit à Pierre Leroux et lui présenter toute la chose clairement et authentiquement. »

Le 3 mai, Arnold Ruge écrit à Louis Ruge :

« Mon voyage en Suisse est suspendu. Bakounine auquel j’ai fait tant de crédit, se trouve de nouveau embarrassé pour me payer cette dette, aussi bien que les autres. J’avais pleine confiance en lui et je dois avouer que j’éprouve un sentiment de vive contrariété en me voyant obligé de croupir ici tout l’été à cause d’un homme qui m’est étranger. Je me suis porté caution pour lui auprès de Bondi et, ces jours encore, j’ai payé pour lui 300 thalers, après lui avoir prêté déjà une somme de 2500 thalers, lors de son voyage en Suisse avec Herwegh. »

Le 20 août 1843, Ruge écrivit de Paris à sa femme, que, lors de son passage à Genève, il avait vu Bakounine.

En 1844, Ruge le rencontre à Paris. Dans sa lettre datée du 10 octobre, il écrit à Frœbel :

« … Bakounine est toujours plein de belles espérances et de bonnes intentions ; il est d’un humour intarissable ; mais il me semble qu’il est voué à ne rester toute sa vie qu’un bon camarade et qu’il n’arrivera jamais à étendre son action ni à entrer dans la vie publique. Dans un salon il ne lui manquerait rien, mais il lui manque beaucoup trop sur le terrain de la science, dans l’atmosphère des littératures, pour lui étrangères ou, au moins, avec lesquelles il ne s’est pas familiarisé » .

Le 20 octobre, Ruge écrivit de Paris à Fleischer :

« Bakounine m’a rendu visite. Il a déjà si bien oublié son allemand, qu’il fait faute sur faute et ne trouve plus les mots. Bakounine reste toujours le même charmant garçon. »

Le 24 novembre 1844, Ruge écrit encore à Fleischer :

« Ne manquez pas de lire Custine, sur la Russie. Comme il dépeint admirablement dans son livre les Russes cultivés ! On y retrouve toujours Bakounine ; on dirait que l’auteur l’avait devant lui. Je ne pouvais en croire mes yeux : mon sujet exceptionnel se retrouve là comme type général, tant la culture est étendue dans toutes les familles des grands seigneurs russes ! Ils savent parler de tout ce qui est élevé. Lisez le livre, et vous en serez convaincu…

« J’ai vu Bakounine une fois chez moi. Nous parlâmes de Herwegh, qui, de nouveau, est ici, et Bakounine, qui l’aime beaucoup, semblait s’efforcer de nous réconcilier. Mais ce n’est pas faisable, car nous ne sommes pas ennemis, mais nous ne nous convenons pas.

« … La valeur de notre ami Bakounine, au point de vue de la vie publique, m’apparaît aussi problématique que celle de Ribbentrop. Tant d’années se sont déjà écoulées, pendant lesquelles il a fait des plans, sans qu’on les voie jamais mis à exécution, que bien d’autres se passeront encore, sans doute, de la même manière. Néanmoins, son influence dans la vie privée est toujours bienfaisante et toute sa personne est aimable. Cependant, il me serait impossible de contracter avec lui une amitié à la manière allemande, reposant bien plus sur l’habitude que sur le mérite personnel ; pour les Russes, ça va bien, mais pour moi, non, car, hélas ! lui aussi a été attiré vers moi par le mérite qu’il m’avait attribué à son arrivée à Dresde » .

Le 17 décembre, il écrivit à sa mère :

« Le malchanceux « Vorwærts » [11] va dégringoler ; son scandaleux directeur Bernays est condamné à 300 francs d’amende et à deux mois de prison. On voulait simplement lui donner sur les doigts et, ma foi, le coup a merveilleusement porté : il est à présent hors de lui et se demande à quel arbre il ira se pendre ?

« On s’étonne de ces héros qui, devant deux mois de prison, se hâtent de rentrer leurs cornes. Le propriétaire de cette feuille stupide voit bien, à présent, qu’il n’était pas tombé entre bonnes mains, et il me prie de lui venir en aide. Il se repent d’avoir laissé passer les viles attaques de Marx contre moi ; Bakounine avait aussi protesté. Figure-toi que Bakounine, qu’avec mon argent, j’ai sauvé de la Sibérie et de tous les diables, s’est joint contre moi à toute cette canaille ; il cherche maintenant à se disculper, en essayant de me persuader qu’il n’avait pas lu les choses que, cependant, il avait rédigées de concert avec eux. Tu peux être certaine que jamais, dorénavant, je n’entrerai en aucunes relations avec toute cette compagnie. »

Et plus loin, il dit :

« On reste à la campagne ; quel beau séjour ! J’espère que nous nous reverrons, et encore sans avoir ici Marx ni Bakounine, car je suis très affecté de leur conduite à mon égard. »

Quelques mois plus tard, Ruge écrivait à Fleischer :

« J’entends dire de Bakounine qu’il s’est lancé dans le grand journalisme. Alors, il cherche donc, enfin, sur ses vieux jours, à exercer son activité. »

Probablement Ruge fait allusion à la collaboration de Bakounine à « La Réforme. » Collaboration sur laquelle nous n’avons pas de plus amples renseignements.

Plus tard, ce même Ruge dans ses « Souvenirs de Michel Bakounine » (Neue Freie Presse, 1876, 28-29 septembre), se rapportant à la même période, nous donne sommairement la caractéristique suivante de son ami :

« Bakounine s’adonna corps et âme au mouvement intellectuel en Allemagne de 1830-1840, et durant les années suivantes ; après avoir, à Berlin, appris à connaître la philosophie de Hegel, il s’est emparé encore de la dialectique vivante, cette âme créatrice de tout l’univers. Il me rendit une visite à Dresde, où je publiais les « Deutsche Jahrbücher ». Nous nous entendîmes sur l’extension pratique des théories abstraites et sur la révolution prochaine. Nous avons contracté un pacte d’amitié et je lui prêtai loyalement assistance lorsqu’il s’attira les soupçons de la diplomatie russe et qu’il compromit sa sécurité à Dresde.

« Cela lui fût arrivé plus tôt, d’ailleurs, s’il n’avait pas pris le pseudonyme de Jules Élizard, en publiant dans les « Jahrbücher » son article intitulé : « La réaction en Allemagne ». Car, cet article, qui remplit une vingtaine de colonnes dans les numéros d’octobre, 1842, révélait déjà Bakounine tout entier, jusqu’au Bakounine social-démocrate, bien que ce travail se présentât au public sous forme de pure étude philosophique, qui, peut-être, n’était pas très courante à l’ambassade russe de Dresde, non plus qu’ailleurs.

« La dialectique puissante et la franchise avec laquelle le jeune Russe annonçait l’anéantissement de toute cette pourriture, n’étaient, à cette époque, vraiment, possibles que sous une forme scientifique, incompréhensible, d’ailleurs, pour le censeur lui-même. Aujourd’hui encore nous sommes saisis d’étonnement en relisant cet article, bien que cet exposé nous apparaisse à la lumière des grands événements de notre époque.

« Bakounine commence ainsi :

«« Liberté, réalisation de la liberté, — qui oserait nier que dans l’histoire ce mot ne figure en tête de l’ordre du jour ? Ses ennemis le reconnaissent aussi bien que ses amis et personne ne se hasarde à se déclarer ouvertement et hardiment comme adversaire de la Liberté. Et cependant, la réalisation de la Liberté était — la Révolution… »»

« Bakounine s’attaque ensuite au parti réactionnaire et lait un véritable exposé de la théorie de négation si superficiellement conçue par ce parti :

«« Le principe démocratique, dit-il, ne consiste pas seulement dans une large affirmation, mais, aussi dans la négation de ce qui est positif ; c’est pourquoi, la démocratie devra disparaître en même temps que ce positif, pour rejaillir, ensuite, librement, sous une forme nouvelle et dans la plénitude vivante de son être. Et cette régénération du parti démocratique en lui-même ne présentera pas un simple changement quantitatif, un élargissement de son existence trop exclusive et par cela même très défectueuse, Dieu l’en garde ! — une telle propagation amènerait l’aplatissement dans le monde entier et le résultat auquel elle arriverait finalement, serait la réalité absolue — mais bien, une transformation qualitative, une révélation vivante et vivifiante, un ciel nouveau et une terre nouvelle, un monde juvénil, resplendissant de beauté, dans lequel toutes les dissonances qui ont lieu aujourd’hui se confondront et feront place à une harmonieuse unité. »»

« … Mais Bakounine va plus loin encore dans son style apocalyptique et dit (en se plaçant déjà au point de vue qu’il admit plus tard) :

«« Le peuple, la classe déshéritée qui comprend la plus grande partie de l’humanité, cette classe dont les droits sont reconnus théoriquement, mais qui par sa naissance et sa situation est condamnée, aujourd’hui encore, à la misère et à l’ignorance, donc, en fait, à l’esclavage ; cette classe, qui est le peuple proprement dit, prend partout une attitude menaçante ; elle commence à compter avec ses ennemis, dont les rangs sont relativement moins nombreux, et à réclamer la restitution des droits qui lui sont reconnus par tout le monde. Les individus comme les peuples, sont pleins d’espérances, et tout être humain qui possède des organes sains attend anxieusement le jour prochain où cette parole libératrice sera, enfin, prononcée. Et, même en Russie, ce pays de neige, d’une étendue infinie, que nous connaissons si peu et qui, peut-être, aura un grand avenir, même en cette Russie on voit s’accumuler des nuages noirs, des nuages annonçant l’orage !… Oh ! l’atmosphère est lourde, elle porte la tempête dans ses flancs ! »»

« Il ne suffit pas de dire que Bakounine avait une instruction allemande ; il était à même de laver la tête philosophiquement aux philosophes et aux politiciens allemands eux-mêmes, et de présager l’avenir qu’ils évoquaient sciemment ou malgré eux. J’ai fait quelques citations de ce remarquable article. Il mérite d’être relu en entier et cela ne m’étonne pas que de ci, de là, quelques-uns de ceux qui ont reçu l’initiation et ne restent pas étrangers aux mystères de la logique des Grecs et des Allemands, se rappellent des paroles prophétiques de Jules Élizard, énoncées dans les derniers numéros des « Deutsche Jahrbücher ».

Et plus loin :

« … Après son départ de Dresde [12] il se trouvait dans l’obligation, à son tour, de compter aussi avec les nécessités matérielles, et moi-même je me vis parmi ces philistins qui durent s’en ressentir. Sa famille l’abandonna à ses propres ressources ; il partit donc, fuyant non seulement les poursuites des autorités russes, mais encore pour se dérober à ses manichéens, comme disent les étudiants [13]. Sa négation sur un point si substantiel, m’éloigna de lui, et lorsque, au mois de février, son père se refusa à me payer le billet que le fils m’avait souscrit, mes yeux furent dessillés et je me vis la dupe de notre Bruderschaft au nom de Hegel. Cependant, je ne lui en ai pas gardé rancune. Après la disparition des « Jahrbücher » je rencontrai de nouveau Bakounine à Paris ; nous nous réconciliâmes, mais dans nos relations les questions d’argent furent, depuis, expressément écartées.

« En revanche, dans la théorie, la question économique devint la base fondamentale de nos discussions, et nous abordâmes toutes les formes du socialisme. Mes opinions différaient sur ce point de celles de Marx, tandis que Bakounine s’alliait à lui et aux communistes. Cependant, lorsque je le rencontrai plus tard dans la rue de Rivoli et entamai une conversation là-dessus, il ne voulut pas le reconnaître et me déclara, qu’au contraire, la Révolution se réalisera dans le sens politique et non au point de vue des socialistes ; que le communisme était logiquement impossible. Je lui fis connaître George Sand, Chopin et Lamennais, mais je le voyais beaucoup plus rarement qu’à Dresde, où nous nous rencontrions tous les jours au Musée ou ailleurs »…

En 1847, Herzen vint à Paris et y rencontra Bakounine. Nous ne trouvons que peu de renseignements sur leurs relations, à cette époque, dans les Mémoires de Herzen.

L’auteur décrit ainsi leur première rencontre à Paris.

« … Le voilà Bakounine, en personne.

« Je le rencontrai au coin d’une rue ; il était avec trois de ses amis et, tout comme à Moscou, il leur prêchait quelque chose en s’arrêtant à tout moment, brandissant de tous côtés la cigarette qu’il tenait à la main. Pour cette fois, le sermon dut rester sans conclusions, car je l’interrompis au beau milieu et entraînai le prédicateur avec moi, pour aller saisir Sazonoff de stupéfaction par mon arrivée à Paris. »

Herzen mentionne encore à un autre endroit Bakounine, lorsqu’il parle de Proudhon.

« Je l’ai rencontré deux ou trois fois chez Bakounine, avec lequel il était très intimement lié. Bakounine demeurait alors chez A. Reichel, un musicien, occupant un très modeste appartement dans la rue de Bourgogne, sur la rive gauche de la Seine. Dans ce temps, Proudhon se plaisait à y aller souvent, pour entendre la musique de Reichel et le Hegel de Bakounine ; mais les débats philosophiques l’emportaient sur les symphonies.

« Ces débats me rappelèrent les fameuses « vêpres » chez Tchaadaeff, lorsque Bakounine et Khomiakoff y passèrent des nuits entières, toujours discutant sur ce même Hegel.

« Un soir, (c’était en 1817), Karl Vogt, qui demeurait aussi dans la rue de Bourgogne et rendait souvent visite à Reichel et à Bakounine, parut ennuyé d’écouter les discussions éternelles sur la phénoménologie, et s’en alla chez lui. Le lendemain matin, il revint pour chercher Reichel, avec lequel il devait aller au Jardin des Plantes. Étonné d’entendre à cette heure matinale une conversation animée dans la chambre de Bakounine, il ouvre la porte et que voit-il ? Proudhon et Bakounine assis à la même place où il les avait laissés la veille, devant le feu éteint de la cheminée, terminant par quelques phrases brèves les débats qu’ils avaient entamés le soir. »

Dans ses souvenirs de Sazonoff, doyen des réfugiés politiques russes à l’étranger, Herzen fait le récit suivant :

« Après les premières journées bruyantes de mon séjour à Paris, commencèrent les conversations sérieuses qui me démontrèrent aussitôt que nous n’étions pas accordés sur le même ton. Sazonoff et Bakounine ne furent pas satisfaits des nouvelles que je leur apportais, nouvelles qui se rattachaient bien plus au monde littéraire et aux choses universitaires qu’à la politique. Ils s’attendaient à des informations sur les partis, les sociétés, les crises ministérielles (sous Nicolas !), sur l’opposition (en 1847 !). Moi, je leur parlais des cours à l’université, des conférences publiques de Granovski, des ouvrages de Biélinski, de l’état d’esprit chez les étudiants et même chez les séminaristes.

« Ils s’étaient déjà passablement éloignés des intérêts de la vie russe et se préoccupaient beaucoup trop de la Révolution « générale » et des questions françaises, pour comprendre que, chez nous, la publication d’un volume, comme les « Âmes mortes » [14], avait beaucoup plus d’importance que la nomination de deux Paskevitch au grade de Feldmarschals et de deux Philarète, au rang de métropolitains. Privés de livres et de journaux russes, ne pouvant entretenir de relations régulières avec la Russie, ils la jugeaient plutôt théoriquement, d’après des souvenirs qui, généralement, de loin, présentent les choses sous un jour artificiel. »

Pendant son séjour à l’étranger, depuis 1840 jusqu’à la fin de 1847, Bakounine écrivit une demi-douzaine d’articles pour les journaux et se déshabitua complétement du travail littéraire, auquel il s’était voué d’abord de 1836-1839. De cette manière il arriva à l’état d’un homme sans profession, d’un déclassé.

Aussi sympathisait-il beaucoup avec tous les déclassés [15] et fondait-il de grandes espérances sur eux. Dans une de ses lettres à un espagnol sur les affaires d’Italie, datée d’avril 1872, il écrivait ceci [16] :

« … De sorte que l’Italie, après l’Espagne, et avec l’Espagne, est, peut-être, le pays le plus révolutionnaire à cette heure. Il y a, en Italie, ce qui manque aux autres pays, une jeunesse ardente, énergique, tout à fait déclassée, sans carrière, sans issue, et qui, malgré son origine bourgeoise, n’est ni moralement ni intellectuellement épuisée, comme la jeunesse bourgeoise des autres pays. Aujourd’hui, elle se jette à tête perdue dans le socialisme révolutionnaire… » (L’Alliance de la Démocratie Socialiste et l’Association Internationale des Travailleurs. Rapport et documents publiés, par ordre du Congrès International de la Haye. Londres et Hambourg, chez Otto Meissner, 1873, p. 136).

Entraîné par ses sympathies pour les déclassés, Bakounine regardait d’un œil sceptique, même les ouvriers de profession. Dans son ouvrage : « l’État et l’Anarchie » (t. I, p. 8), nous lisons :

« Oui, l’avènement de la Révolution sociale n’est dans aucun pays si prochain qu’en Italie… En Italie, il n’existe pas, comme dans d’autres pays de l’Europe, une classe d’ouvriers privilégiés, qui, grâce à leur gain considérable, se targuent de l’instruction littéraire qu’ils ont acquise ; ils sont à un tel point dominés par les principes bourgeois, leurs aspirations et leur vanité, qu’ils ne diffèrent des bourgeois eux-mêmes que par leur situation, mais nullement par leur esprit… Au contraire, en Italie, prévaut ce prolétariat en haillons dont parlent MM. Marx et Engels, prolétariat auquel avec eux toute l’École des social-démocrates d’Allemagne témoigne son plus profond mépris. Et ils ont bien tort en cela, car, seul, ce prolétariat en haillons s’inspire de l’esprit et de la force de la prochaine révolution sociale, et nullement la couche bourgeoise des masses ouvrières dont nous venons de parler. »

Bakounine avait donc essentiellement foi en ce prolétariat en haillons ; en 1869 il écrivait à ses amis sur la Russie :

« Je n’ai foi qu’en ce monde de moujiks, et en ces jeunes gens intelligents pour lesquels, en Russie, il n’y a ni place, ni occupation ; cette phalange de quarante mille militants (?!) qui, sciemment ou inconsciemment appartiennent, à la révolution. »

Ses espérances sur le « moujik » ayant été déçues en 1873, Bakounine commence à l’envisager avec un certain scepticisme, en constatant chez lui la paresse. Dans « l’État et l’Anarchie » (appendice a, 10, 15), il énumère « les trois forces principales qui maintiennent la masse du peuple russe dans l’obscurité : 1. Les conditions patriarcales de leur vie ; 2. l’absorption de l’individu par la commune ; 3. la foi au tzar. »

Et il reprend plus loin :

« Le seul qui au milieu du peuple russe a l’audace de se révolter contre la commune — c’est le brigand. D’où le brigandage constituant un phénomène important dans l’histoire du peuple russe, — les premiers révolutionnaires de la Russie Pougatcheff et Stenka Razine — furent des brigands » (compar. les proclamations).

Bien que ces points de vue, caractéristiques pour Bakounine, n’aient eu leur entier développement que dans le cours du temps, il est évident que cette conception prit naissance durant son séjour à Paris, alors qu’il s’était entièrement détaché de la vie réelle russe et qu’il avait perdu l’habitude du travail régulier.

Le 29 novembre 1847, Bakounine prononce un discours au banquet polonais, organisé en commémoration du dix-septième anniversaire de la première insurrection polonaise, discours dans lequel il démontre que la réconciliation entre Polonais et Russes serait réalisable par une action révolutionnaire commune contre le despotisme de Nicolas, et selon lui, cette révolution est prochaine. Dans ses conclusions, il expose l’idée qu’une telle réconciliation russo-polonaise entraînerait en même temps « l’émancipation de tous les peuples slaves, qui languissent sous le joug étranger. »

C’est là la première manifestation que nous connaissions de Bakounine en faveur de la question slave. En 1861, il écrivit de San Francisco à Herzen et à Ogareff :

« Auprès de vous je servirai la cause slavo-polonaise, qui depuis 1846 est devenue mon idée fixe et ma spécialité depuis 1848-1840. » Cependant la genèse de cette idée, chez Bakounine, reste jusqu’à maintenant encore fort obscure.

Le résultat immédiat du discours du 29 novembre 1847 fut son expulsion de France, à la requête de Kisseleff, l’ambassadeur de Russie. Bakounine alla à Bruxelles. De là il écrivit à Annenkoff une lettre datée du 28 décembre, 1847, dans laquelle est surtout importante la mention qu’il fait ironiquement de ses « amis slaves » de Paris. En opposant cette expression à son récit sur Chotkiewiecz, nous sommes amené à conclure que c’était un cercle plus ou moins restreint. Toutefois, il ne comptait pas d’adhérents parmi les Russes, qui, alors, étaient très peu nombreux à Paris, et encore, ceux qui s’y trouvaient ne montraient-ils qu’un intérêt médiocre pour la cause slave. Le plus probable, c’est que ce cercle se composait seulement de Polonais.

L’idée de Bakounine se rapproche bien plus de la doctrine de Lelewel, — « gminowladstwo » (souveraineté du peuple et régime des communes démocratiques), comme base primitive de la vie slave, avant que la noblesse se fût constituée en Pologne. Néanmoins, les relations de Bakounine avec Lelewel sont peu connues. Dans sa lettre à Annenkoff, citée ci-dessus, Bakounine raconte qu’il avait souvent rencontré Lelewel avant son départ pour Bruxelles, en 1847.

Dans un ouvrage polonais du jésuite Salenski « Genesa i Rozwoj Nihilismu w Rossyi » (origine et développement du nihilisme en Russie), nous trouvons quelques renseignements sur Bakounine : « Avant 1848, il s’adonna avec ardeur à l’organisation d’une Ligue slave et y attira aussi Lelewel. »

Malheureusement, on ne peut guère se fier à cette courte notice sur Bakounine, attendu que cet ouvrage fourmille d’erreurs et d’anachronismes. Cependant, il est certain qu’il y avait communion d’idées entre Bakounine et Lelewel. L’organisation d’une Ligue slave par Bakounine, ou seulement l’idée de l’organiser n’était pas une chose invraisemblable. Mais il est intéressant de noter que, à la fin de 1847, Bakounine craignait que ses amis slaves de Paris n’eussent pris connaissance de son discours prononcé à Bruxelles.

La république, proclamée en 1848, à la suite de la révolution de Février, rouvrit à Bakounine les portes de la France. Il retourna donc à Paris, mais n’y demeura pas longtemps ; Herzen, qui, bientôt après, arriva d’Italie, ne l’y trouva plus.

Ce dernier raconte ce séjour de Bakounine à Paris dans les termes suivants :

« Les premiers jours qui suivirent la révolution de Février, furent les plus beaux dans la vie de Bakounine. En s’en revenant de Belgique, où Guizot l’avait contraint de se réfugier à la suite de son discours du 29 novembre, prononcé à l’occasion de l’anniversaire de la révolution polonaise, Bakounine se lance corps et âme dans la révolution. Il ne quitte plus les postes des « Montagnards » ; il y passe ses nuits, mange avec eux et ne se lasse pas de leur prêcher le communisme et « l’égalité du salaire » ; le nivellement, au nom de l’Égalité, l’émancipation de tous les Slaves, l’abolition de tous les États analogues à l’Autriche, la révolution « en permanence » et la lutte implacable jusqu’à l’extermination du dernier ennemi. Caussidière, préfet des barricades, qui « cherchait à créer l’ordre avec du désordre », ne savait plus comment se débarrasser de ce cher prédicateur ; d’accord avec Flocon (membre du gouvernement provisoire), il imagina, en effet, de l’envoyer, avec une fraternelle accolade, chez les Slaves, dans l’espoir qu’il s’y casserait le cou. « Quel homme ! Quel homme ! » disait Caussidière de Bakounine. « Le premier jour de la révolution c’est un trésor ; le second jour, il est bon à fusiller » .

« Dites à Caussidière, fis-je un jour observer, en plaisantant, à ses amis, qu’il diffère justement en ce point de Bakounine, attendu que lui, Caussidière, est aussi un brave homme, mais qu’il vaudrait mieux qu’on l’eût fusillé la veille de la révolution. Plus tard, lorsque il vint se réfugier à Londres, je lui rappelai ce propos. Ce préfet exilé frappa de son poing formidable sa puissante poitrine avec force, comme s’il eût voulu enfoncer une poutre en terre et s’écria : « Je le porte ici, Bakounine ! »

Il serait intéressant de vérifier ce fait, rapporté par Herzen, à savoir si Caussidière et Flocon avaient envoyé Bakounine chez les Slaves.

Golovine nous apprend, qu’en 1848, « Bakounine demeurait chez le musicien Reichel, un Saxon, et qu’il dirigea une grande manifestation ouvrière contre la garde nationale, (contre les « bonnets à poils », 17 mars, 1848). Flocon, qui, auparavant, avait collaboré à « La Réforme », et qui, maintenant, était ministre des Travaux Publics, disait qu’il n’y aurait pas moyen de gouverner la France s’il y avait trois cents hommes comme Bakounine. Il lui aurait fourni un passeport français et aurait mis 3000 francs à sa disposition, avec mandat de révolutionner l’Allemagne » .

Dans ses « Souvenirs », dont, plus haut, nous avons donné des extraits, Ruge dit que Bakounine quitta Paris pour aller faire de l’agitation en Russie [17].

Bientôt après son départ de Paris, Bakounine écrivit une lettre à Annekoff, datée de Cologne.

Cette lettre est intéressante au point de vue du caractère de Bakounine, attendu qu’elle fournit un exemple de sa foi en la révolution qui allait éclater, et de l’erreur qu’il commet en prenant, pour nous servir de l’expression de Herzen, « le deuxième mois de la gestation pour le neuvième ».

Ce n’est qu’après la tentative malheureuse qu’il fit d’organiser, à Lyon, une commune révolutionnaire, que cette foi fut ébranlée chez lui. Cette lettre de Bakounine ne présente pas, cependant, de données suffisantes pour éclaircir spécialement la question de savoir où et dans quel but il s’en était allé de France, en 1848 ?

Arnold Ruge nous donne quelques renseignements sur son séjour en Allemagne à cette époque. Lors du mouvement révolutionnaire qui se manifesta dans le pays, Ruge se trouvait à Leipzig. C’était au moment de la campagne électorale pour envoyer des Députés au Parlement. Le Vaterlandsverein de Saxe devait présenter un candidat, et Ruge avait posé sa candidature, bien que le comité du Verein ne lui fût pas favorable. On tenait un meeting à l’Odeum. Pendant la séance, Ruge, qui y assistait, fut averti qu’un monsieur de Paris voulait lui parler.

« Je répondis que j’étais très occupé et ne pourrais le recevoir avant quelques heures. Là dessus, le messager me remit une carte de Bakounine. Je ne pus résister. Je m’élançai dehors et le trouvai dans un fiacre.

— « Viens donc ! me cria-t-il ; laisse là tes « philistins », nous irons à l’Hôtel de Pologne. J’ai un tas de choses à te conter. »

« Je protestai, en le priant de m’accorder deux heures au moins. J’étais absolument persuadé qu’on me jouerait un mauvais tour si je ne me trouvais pas présent, et même qu’on en profiterait pour rayer mon nom de la liste des candidats. Il arrivait là pour les aider, comme Dieu aida Élie.

— « Viens, mon vieux ; nous allons boire une bouteille de champagne ; laissons-les nommer leurs candidats comme il leur plaira. C’est égal, il n’en sortira rien — un exercice oratoire — voilà tout ! Est-ce que tu prêtes à cette réunion une importance quelconque ? »

— « Ma foi, pas trop grande. Toutefois on ne peut pas les laisser comme cela. Ils ne s’en tireraient pas tout seuls. »

— « Enfin, fais-le par pitié pour moi. Et si l’affaire tournait mal ? Eh bien ! si tu n’y assistes pas, tu n’en assumeras pas les responsabilités. Viens donc, prends place ! »

« Je me laissai entraîner. Et, comme je l’avais pressenti, le Vaterlandsverein abandonna ma candidature.

« Bakounine n’était pas content de Paris.

— « Ne vas pas t’imaginer que votre Saxe seule détient tous les « philistins ». Paris en fourmille comme de hannetons. Le mouvement semble paralysé et il faut s’attendre à une réaction. C’est déjà une grande erreur que d’avoir délaissé l’Espagne et l’Italie. Lamartine n’est qu’un faiseur de phrases et on n’a pas la moindre idée de la révolution allemande, pas plus que de la révolution slave. Le bourgeois de la grande nation ne se soucie pas beaucoup de ce que, nous autres, nous souhaitons aussi une existence meilleure. »

« Ce n’était qu’à grand’peine qu’il était parvenu à se procurer des ressources pour faire de l’agitation en Russie et c’est dans ce but qu’il se rendait à présent à Breslau, afin de se trouver plus près de la frontière russe. Quant aux politiciens français, il s’était surtout rapproché de De Flotte [18], qui partageait son opinion que la révolution avait faibli et que les éléments hostiles commençaient à relever la tête. »

Au cours de cette conversation, Althaus apporta la nouvelle que la candidature de Ruge était abandonnée. Et comme ce dernier faisait des reproches à Bakounine, pour l’avoir entraîné de l’Odeum, Bakounine le consola de cette manière :

— « Eh bien ! lorsque nous autres, Slaves, nous aurons mis notre révolution en bonne voie, nous te laisserons prendre ta revanche de l’ingratitude de ces philistins saxons. Car, tu as plus de mérite que tout cet Odeum ensemble, pour l’élan que tu as donné aux idées dans ce dernier temps. Et, certes, tu n’appartiens pas plus à la Saxe qu’à Leipzig, mais bien à Berlin. »

« Les heures s’écoulèrent ainsi, continue Ruge, et il y avait plutôt excès que manque d’humour et d’entrain à notre soirée. La nuit était déjà très avancée, mais mon aimable Russe me retenait toujours en s’écriant : « Ruge, tu sais, que ce que tu prends sur un seul moment, ne saurait être rendu par l’éternité ! »

« Le lendemain matin, Bakounine partit pour Breslau, en vue de nouer des relations avec les fils de popes qu’il croyait à même de s’inspirer des idées nouvelles et sur lesquels il comptait beaucoup. Dans le temps, Bakounine s’entrainait pour le communisme, comme tant d’autres le faisaient alors, en suivant la mode, même lorsqu’elle repose sur un Credo quia absurdum, comme c’est le cas à présent pour le pessimisme, qui brûle le cerveau, ou pour la doctrine néo-bouddhiste de l’anéantissement… »

Au moment des élections au parlement de Francfort, Bakounine appela Ruge de Leipzig, en l’invitant à venir à Breslau et en lui promettant le succès de sa candidature dans cette ville, et surtout l’appui de son propriétaire, le commerçant St.

Ruge raconte ainsi la situation de Bakounine à Breslau.

« Bakounine avait noué ici de nombreuses relations et il était aimé de tous, à cause de son esprit et de son aimable caractère. Il avait réuni, dans le but qu’il se proposait, beaucoup de Russes autour de lui. Il s’était mis aussi eu rapport avec les Tchèques. On avait décidé que les Slaves tiendraient un congrès à Prague, afin que les différentes nationalités slaves pussent s’entendre ensemble. »

Dans son article sur Bakounine, publié dans la Cloche, à propos de son arrivée à Londres, Herzen dit :

« Un congrès russo-polonais s’est tenu à Breslau (avant celui de Prague) ». Mais, nous n’avons pas de renseignements à ce sujet.

Nous ne possédons pas non plus de données précises sur le congrès de Prague, ouvert le 1er juin 1848, et qui fut interrompu le 12 du même mois ; nous ne pouvons donc porter aucun jugement sur la participation de Bakounine à ce congrès. En Russie, on ne savait rien des dispositions prises en vue de son organisation et on n’avait aucune notion des événements qui s’en suivirent et qui furent racontés par la presse étrangère [19].

Parmi les membres du Congrès non Autrichiens, se trouvaient Bakounine et un Polonais, Libelt, de Posen, membre du parlement de Francfort, où il défendait avec ardeur l’autonomie de Posen. Tous les deux se distinguaient par leurs talents, leur instruction et leur libéralisme, et, personnellement, eurent une grande influence sur leurs collègues du congrès. Bien qu’ils y figurassent à titre d’étrangers, ils furent nommés membres du Comité diplomatique et chargés avec Zach de rédiger un Appel à tous les peuples de l’Europe [20]. Ce projet définitivement rédigé par Palatzki, fut accepté dans la séance plénière du congrès ; il doit être considéré, en quelque sorte, comme l’œuvre de Bakounine, qui, d’ailleurs, en partageait les idées principales. Dans cet Appel, le congrès proclamait l’émancipation des peuples, à l’extérieur comme à l’intérieur, et, dans ses conclusions, proposait d’organiser un congrès paneuropéen.

En dehors du comité ci-dessus mentionné, Bakounine figurait sur la liste générale des membres comme Rossianine, c’est-à-dire Russe, originaire de la Grande Russie, et était inscrit dans la section polono-petite-russienne (Zbor Polsko-rusinski), qui se composait de Galiciens et de Buckowiniens c’est-à-dire de Polonais et de Ruthènes (Petits-Russiens), à l’exception d’un prêtre vieux-croyant de la colonie russe à Biélaïa Krinitza, en Buckowinie, qui était inscrit sur la liste générale des membres comme Rossianine de Galicie. Cette section avait choisi Bakounine comme son intermédiaire auprès de la section Slavono-croato-dalmato-serbe.

Bakounine émit à ce congrès une proposition dont nous trouvons la mention dans un article bohème publié à propos de ce congrès : « La proposition de Libelt et de Bakounine ne pouvait être acceptée, parce qu’elle n’avait pas spécialement en vue les Slaves d’Autriche, mais s’étendait encore aux autres souches slaves » (Casopis, ceského Museum, 1848, dil druhy, 12).

Le congrès slave n’est arrivé à formuler qu’une seule de ses conclusions : le manifeste aux peuples de l’Europe, qui fut approuvé dans la séance du 12 juin. Les conclusions sur les autres questions devaient être votées le 14. Mais l’insurrection qui éclata à Prague le 12 juin, mit fin aux travaux du congrès dont les procès verbaux furent égarés.

Nous avons cité plus haut les paroles de Ruge, que Bakounine fondait de larges espérances sur l’insurrection de la Pentecôte à Prague ; nous reproduirons quelques données de source tchèque se rapportant à la participation de Bakounine à cette insurrection.

L’auteur de la Renaissance Bohème, Jakub Maly, confirme qu’au moment où les troubles avaient éclaté à Prague, lorsque les soldats commencèrent à se masser dans les rues, des coups de fusil partirent de l’hôtel « À l’Étoile bleue », où Bakounine et plusieurs Polonais, membres du Congrès, étaient descendus.

I. Iirecek, racontant cette insurrection de la Pentecôte, dit que le but de celle-ci n’était pas du tout connu des citoyens et des étudiants qui y prirent part, et qu’en général il n’y avait rien de défini ; que chaque fois que les négociations avec Windischgratz aboutissaient et qu’une entente allait s’établir, les insurgés rouvraient le feu. « Plus tard, ajoute l’auteur tchèque, il fut démontré que le gouvernement insurrectionnel secret se tenait à Clementinum. Là, siégeaient Bakounine et ses partisans, ayant les plans de Prague étalés sur la table et donnant des ordres pour continuer l’insurrection. » (Maly, II, 81).

Cependant, lors du bombardement de Prague, Bakounine s’enfuit en Allemagne. Là, il se réfugia, tantôt à Berlin, tantôt à Dessau, Kœthen et autres villes, lorsqu’on avril 1849, il apparut à Leipzig, au milieu d’étudiants tchèques. Auguste Rœckel, par ses récits, nous permet de nous faire une certaine idée de la vie de Bakounine pendant cette période. Il dit que Bakounine espérait que l’insurrection éclaterait bientôt en Bohême, mais qu’il aurait voulu la retarder jusqu’à ce que l’Allemagne fût aussi prête à se soulever. À ces fins, il envoya Rœckel à Prague, mais l’émissaire trouva que la Bohême était encore bien loin de songer à s’insurger. Entre temps, Bakounine publia à Kœthen son « Appel aux Slaves » [21]. Cette brochure, écrite dans l’intention formelle de servir la cause de la liberté et de l’égalité des peuples, ne pouvait pourtant avoir aucune importance réelle, malgré ce qu’en espérait l’auteur, car, à cette époque, parmi les Allemands eux-mêmes et sans parler des Magyars, il se trouvait à peine quelques partisans de l’égalité des droits politiques des Slaves. De plus, le conseil que Bakounine donnait aux Slaves, de travailler à la destruction de l’Autriche, ne pouvait s’accorder avec les conditions dans lesquelles elle se trouvait en réalité.

Les différentes nationalités qui faisaient partie de cet empire étaient tellement nombreuses, que le séparatisme y était impossible. La constituer en Fédération était la seule chose rationnelle à laquelle on y pût alors aspirer.

Il est inutile de faire ici la critique de cette partie de la brochure de Bakounine, attendu qu’elle se rapporte à la Russie ; l’auteur engage les Slaves de l’Autriche à prendre l’initiative de l’affranchissement des Polonais et des Russes du despotisme de Nicolas Ier, et il affirme que la Russie est toute prête à faire une révolution.

Les paroles de Herzen, dans l’article qu’il fit paraître au commencement de l’année 1862, peu après l’arrivée de Bakounine à Londres, se rapportent à l’époque de la publication de l’ « Appel aux Slaves. »

Il écrivait :

« Quand Bakounine eut quitté Prague, il s’efforça, contrairement à Palatzki, d’amener l’entente des démocrates slaves entre les Hongrois qui voulaient l’indépendance de leur pays et les démocrates allemands. Cette union se fit avec nombre de Polonais ; du côté des Hongrois, le comte L. Teleky y donna son adhésion. Bakounine voulut fortifier cette alliance par son exemple et se chargea de diriger la défense de Dresde. Là il se couvrit de gloire, ses ennemis eux-mêmes ne purent le contester ». (La Cloche nos 119-120, 15 janv. 1862).

Dans le même article, écrit, évidemment, avec l’aide de Bakounine lui-même, Herzen poursuit :

« Bakounine a dû payer horriblement cher sa noble erreur, son rêve irréalisable de marcher en avant avec les démocrates allemands. Chez la plupart des Allemands, la haine de race qu’ils ont contre nous n’est que trop développée. Lorsqu’un politicien allemand travaille en faveur du peuple auquel il appartient, nous n’en sommes pas étonnés et nous lui accordons toute notre estime. Mais l’Allemand veut que le Russe et le Slave méprisent leurs frères et opposent à la « sauvagerie » de leur race, la « civilisation » allemande… Pendant que Bakounine était écroué dans la forteresse saxonne de Königstein, en attendant sa condamnation à mort, Karl Marx annonçait dans son journal que Bakounine était un agent du gouvernement russe. »

Ainsi, Bakounine sembla, à Dresde, le défenseur du vote du parlement de Francfort qu’il avait combattu à Prague au point de vue Slave, vote, qui, à cette époque, parut trop modéré aux radicaux allemands et ne leur inspirait que de l’indifférence.

Il paraît que Bakounine, entraîné par son instinct révolutionnaire, avait compté que l’insurrection prendrait des proportions beaucoup plus considérables. Pendant la défense de Dresde, du 5-9 mai, Bakounine joua un rôle très important, presque celui de dictateur.

Herzen raconte dans ses Œuvres posthumes que Bakounine avait conseillé au gouvernement révolutionnaire d’exposer sur les murs de la ville la madone de Raphaël et les toiles de Murillo, connue moyen de défense contre les Prussiens, ceux-ci ayant une culture trop artistique pour « oser tirer sur un Raphaël. »

Le 8 mai, devant les délégués de la ville de Leipzig, Bakounine avait fait un discours sur l’importance qu’aurait pour toute l’Europe la défense de Dresde ; le lendemain, les révolutionnaires de Dresde furent obligés de se disperser et se replièrent sur Fribourg en Brisgau.

Le 10 mai, Bakounine fut arrêté à Chemmitz.

L’officier prussien qui, à Altenbourg, était de garde auprès de lui, atteste, dans son rapport, de sa fermeté inébranlable ; il dit que Bakounine cherchait à lui persuader que dans les choses d’ordre politique le résultat seul décide s’il y a eu grand acte ou crime (Barchmin, die sociale Frage, 1876, in « Russland vor und nach dem Kriege ».)

Du mois d’août 1849 au mois de mai 1850, Bakounine resta sous les verroux dans la forteresse de Kœnigstein. Le conseil de guerre le condamna à la peine capitale, qui fut commuée par le roi en réclusion perpétuelle. Bientôt après il fut livré à l’Autriche.

On le conduisit, enchaîné, à Prague. Le gouvernement autrichien espérait apprendre, par ce condamné à perpétuité, les secrets du mouvement slave. Mais Bakounine refusa de répondre. On le laissa donc tranquille pendant presque une année. Néanmoins, les bruits qui coururent, au mois de mars de l’année suivante, que Bakounine allait être délivré, effrayèrent le gouvernement, qui le fit transférer à Olmütz. Il y resta pendant six mois, enchaîné et rivé au mur. Pour la deuxième fois les tribunaux autrichiens le condamnèrent à mort ; cependant, au mois d’octobre 1851, il fut livré par l’Autriche au gouvernement russe (La Cloche nos 119-120).

Arnold Ruge nous raconte (dans la Neue Freie Presse), la vie de Bakounine depuis son arrivée à Prague jusqu’au moment de son extradition d’Autriche en Russie :

« On sait quel était l’esprit de son langage à Prague. Qu’il se soit bravement battu, cela m’a été rapporté de différents côtés par des Polonais, qui étaient venus à Francfort et j’en ai fait publier le récit pour notre assemblée.

« Lorsque, pour diriger la « Réforme », je quittai Francfort et me rendis à Berlin, j’y trouvai aussi Bakounine. Après les événements de Prague, il menait, en quelque sorte, une vie de vagabond et ne réussissait pas toujours à sauver ses bagages. Cela l’amenait nécessairement à manquer d’élégance dans sa toilette. Un de nos jeunes amis « de la descendance d’Abraham » qui en avait entendu faire l’observation dans une société, ayant rencontré un jour Bakounine à la rédaction du « Reform », s’avisa de lui reprocher la négligence de son costume et l’exhorta à se corriger de ce défaut. C’était une scène tout à fait comique. Bakounine, qui, évidemment, tenait à conserver son indépendance jusque dans sa toilette, toisait du haut en bas, d’un œil étonné, ce conseilleur et s’écria : « Que veut-il donc ce petit Juif propret ? » souffla la fumée de sa cigarette — et ne se corrigea pas.

« … Le revirement qui amena les Prussiens à atteler à leur voiture « les chevaux de derrière », me conduisit d’abord à Leipzig, où je rencontrai encore une fois Bakounine, et nous engloba tous les deux, quoique d’une manière différente, dans l’insurrection de Dresde, à propos de la constitution. Il noua d’intimes relations avec la jeunesse de Prague et m’initia à ses plans. Mes divergences avec lui étaient complètes à ce sujet, et je lui déclarai que le temps des complots était passé, qu’on pouvait encore moins espérer d’atteindre par une action secrète ce qu’on ne pouvait réaliser au moyen de l’agitation et d’un mouvement populaire spontané. Je ne voyais là qu’un acte désespéré et j’en étais l’adversaire décidé. Cette déclaration l’éloigna tout à fait de moi et, peu de temps avant l’insurrection de Dresde, je le perdis entièrement de vue. Il se retira dans cette ville et y resta caché à cause de ses créanciers d’autrefois.

« Lorsque le gouvernement de Dresde se refusa à mettre en vigueur la constitution, les troubles commencèrent dans la ville ; la réaction, agissant contre la volonté du peuple, provoqua partout des désordres et fit verser le sang. Mais on espérait prendre, malgré cela, la revanche de mars. La cour s’enfuit à Kœnigstein. Un gouvernement provisoire se constitua à Dresde. Bakounine, sortant alors de sa retraite, offrit ses services. Il paraît que pendant un certain temps, il eut l’idée d’une action commune entre Prague et Dresde. Cependant, l’intervention des Prussiens ne laissa pas le mouvement populaire, à Dresde, prendre de l’extension. La contrerévolution triompha, et le gouvernement provisoire se réfugia à Chemnitz. Heubner et Bakounine y furent arrêtés et conduits à Kœnigstein ; ils comparurent devant le tribunal qui les condamna à mort pour crime de haute trahison.

« Interrogés, s’ils demanderaient leur grâce au roi, Bakounine répondit « qu’il préférait être fusillé ». Néanmoins, il fut gracié ; mais alors sa participation à la Semaine de la Pentecôte, à Prague, lui valut son extradition pour l’Autriche, sous la réserve, que l’interrogatoire terminé, il serait ramené en Saxe, ce que je ne pourrais, cependant, garantir. Comme il se refusait obstinément à donner aucune explication sur sa participation aux événements de Prague, la Russie obtint son extradition. »

L’empereur de Russie demanda à Bakounine de lui confier ce qu’il savait des affaires slaves, ainsi qu’il le raconte lui-même, dans une de ses lettres. À ce propos, Herzen nous apprend (« Œuvres posthumes ») qu’après avoir lu la lettre de Bakounine, Nicolas Ier dit : « C’est un brave garçon, plein d’esprit ; mais, c’est un homme dangereux, il faut le garder sous les verrous » .

Dans les « Souvenirs » du ministre de Saxe à Pétersbourg, le comte Vitzthum von Eckstædt, nous trouvons les renseignements suivants sur Bakounine, durant son incarcération à Saint-Pétersbourg. Cet agent diplomatique raconte la conversation qu’il eut à cette époque avec le prince G…, chef de la police secrète à Pétersbourg.

Le prince lui dit des choses absolument fantaisistes sur le complot des « Pietrachevtzis », qui était mené avec « un esprit du diable. Il ne s’agissait de rien moins que d’assassiner un beau jour les magistrats, les gouverneurs et les policiers et d’organiser la Russie en République fédérale. »

Le prince G. ajoutait qu’il était bien certain que Bakounine, qui trois ans auparavant avait été emprisonné en Saxe, entretenait des relations étroites avec un certain Speechneff (que le prince considérait comme le chef du complot).

— « À présent, Bakounine se trouve ici, continua-t-il, car le gouvernement autrichien l’a extradé ; je l’ai moi-même interrogé. C’est regrettable pour cet homme ! Car on trouverait difficilement dans l’armée russe un officier d’artillerie qui fût aussi capable que lui. »

D’après le récit du baron Bernhard Uexküll de Fickel, Tourguéneff, bien que mal vu par Nicolas, eut le courage de solliciter une amélioration au sort de Bakounine, alors détenu à Schlüsselbourg, et qu’on lui permît de lui prêter des livres ( « Revue Baltique ». t. 31 ; « Antiquités russes », 1884, mai, 396).

L’histoire ultérieure de Bakounine nous apparaît assez clairement par les lettres que nous publions ici. De 1851 à 1854, il fut détenu dans une forteresse à Pétersbourg ; ensuite à Schüsselbourg, jusqu’en 1857, après quoi on l’exila dans la Sibérie occidentale et, enfin, dans la Sibérie orientale.

Des racontars absurdes, absolument fantaisistes, circulèrent à propos de son évasion de Sibérie ; on alla jusqu’à affirmer qu’il avait épousé la fille de son geôlier, et qu’elle l’avait aidé à s’évader, etc. (B. Malon, L’Internationale. « Nouvelle Revue », 1884, 15 février, 750, etc.).

Ce fut, au contraire, un simple départ et non une évasion.

Il jouissait en Sibérie de la liberté la plus complète et avait la facilité de se déplacer. Il quitta Irkoutsk sans la moindre entrave, s’embarqua sur l’Amour et partit.

À propos du départ de Bakounine de la Sibérie, Kaveline écrivit à Herzen : « Je plains ce monsieur, mais j’avoue que j’ai peu de confiance en lui et que je ne m’attends à rien de bon de sa part. La façon dont il a quitté la Russie n’est pas des plus jolies, mais des plus malhonnêtes. » Mme Toutchkoff-Ogareff raconte qu’à son arrivée à Londres, Bakounine dit, en effet, ceci : « Il est vrai de dire que j’en suis honteux ; pour conquérir cette liberté, j’ai dû tromper des amis » (« Antiq. russes », 1894, IX, 28).

À la fin de 1861 (27 décembre), Bakounine arriva à Londres, où il fut reçu à bras ouverts par Herzen et Ogareff. Cependant, nous tenons d’une personne ayant approché Herzen de très près, que celui-ci appréhendait certaines complications que l’apparition de Bakounine allait apporter dans sa propre action. Cette affirmation s’accorde parfaitement avec le récit de Mme Toutchkoff-Ogareff : « Après avoir lu la lettre de Bakounine, envoyée d’Amérique, Herzen dit à Ogareff : « Je te l’avoue, l’arrivée prochaine de Bakounine me donne de grandes inquiétudes ; assurément, il va gâter notre affaire. »

« Ogareff était du même avis. Il était persuadé que Bakounine ne se contenterait pas de la propagande seulement et qu’il voudrait tenter une action sur le modèle du mouvement révolutionnaire en Europe. Aussi, apparut-il à l’Occident comme un ardent défenseur de la Pologne. Herzen et Ogareff étaient également sympathiques à celle-ci, quant aux souffrances qu’elle endurait, mais ils condamnaient les sentiments aristocratiques des Polonais, leur manière de traiter le bas peuple, etc.

« Les pressentiments de Herzen furent bientôt réalisés.

« Avec l’arrivée de Bakounine coïncida une explosion de sympathies polonaises dans la « presse libre » russe. D’abord, Bakounine publia ses articles dans la Cloche ; mais lorsque Herzen se fut aperçu des tendances polonaises de Bakounine, il lui proposa de publier ses écrits en brochures ou de les insérer dans la revue spéciale qui paraissait sous le titre de « Échos de Russie », attendu que leurs points de vue étaient différents… Le grand mal était que les points de vue de Ogareff et de Bakounine se rapprochaient sensiblement et que celui-ci commençait à exercer une influence marquée sur celui-là. Or, Herzen cédait toujours à Ogareff, même lorsqu’il s’apercevait d’une erreur de sa part » ( « Antiq. russes », 1894, novembre, 18-21).

Herzen et Bakounine différaient essentiellement ; le premier se bornait à propager certaines idées dans la mesure de ses forces et de celles de son cercle, tandis que l’autre aspirait à une action révolutionnaire, voulait arriver à la lutte effective ; de là ses sympathies pour l’insurrection polonaise, sympathies qui se révélèrent avec plus d’intensité que ne pouvaient le faire soupçonner ses points de vue théoriques.

Les lettres suivantes nous montrent que, peu de temps après l’arrivée de Bakounine, il y eut divergences d’opinions entre lui et l’éditeur de la Cloche. Herzen raconte ainsi l’attitude de Bakounine envers la Cloche.

« À Londres, il commença d’abord à révolutionner la Cloche ; en 1862, il nous faisait les mêmes reproches qu’à Biélinski, en 1847. On y délaissait trop la propagande ; on devrait l’amener absolument à l’action ; il serait nécessaire d’organiser des comités, de créer des centres ; il faudrait des « frères », complètement initiés et des demi-initiés ; une organisation russe, une organisation slave, une organisation polonaise. Bakounine trouvait que nous étions trop modérés, que nous ne savions pas profiter de notre position et que nous n’étions pas assez enclins à l’emploi des moyens énergiques. D’ailleurs, il ne perdait pas courage et espérait toujours nous ramener dans la bonne voie.

« En attendant le temps où nous serions convertis, il réunit autour de lui un cercle de Slaves. Parmi ceux-ci il y avait des Tchèques, des Serbes… enfin, un Bulgare, un médecin attaché à l’armée turque, des Polonais de toutes les paroisses : des bonapartistes, des partisans de Mieroslawski, de Czartoryski ; des démocrates sans idées socialistes, mais se donnant des airs d’officiers ; des socialistes, des catholiques, des anarchistes, des aristocrates et de simples soldats aspirant à se battre en faveur du Nord ou du Sud de l’Amérique, mais préférablement en Pologne.

« Après neuf ans de silence et de solitude, Bakounine se retrempa au milieu d’eux. Il débattait, prêchait, commandait, criait, prenait des décisions, apportait des corrections, organisait et excitait à l’action le jour et la nuit, à chaque minute. Dans les rares moments libres il s’élançait vers sa table de travail et écrivait à la fois cinq, dix, quinze lettres qu’il envoyait dans tous les pays du monde : à Semipalatinsk [22] et à Arad ; à Belgrade et à Constantinople ; en Bessarabie, en Moldavie et à Biélaïa Krinitza [23] » . (Œuvres posthumes, p. 200-201).

Avec l’arrivée de Bakounine à Londres, Herzen eut la charge de son entretien, comme il avait déjà celui de la famille Ogareff.

Nous trouvons quelques renseignements là-dessus dans la lettre de Tourguéneff à Herzen, datée du 25 janvier 1862. « Il est difficile de constituer une rente régulière à M. A. (Bakounine). Il y a déjà longtemps que S. est parti pour l’Égypte… quant aux autres Russes, ici, il ne peut en être question. Il faudrait donc voir du côté de la Russie, ce qu’on pourrait faire pour lui. Personnellement, je me charge très volontiers de le créditer pour un temps illimité d’une rente annuelle de 1500 francs, dont je t’envoie le premier tiers (à compter du 1er janvier). Avec cela, tu as déjà le quart de la somme nécessaire (6.000 fr.), tout à fait assuré ; maintenant il faut s’occuper du reste. »

Le 11 février, Tourguéneff écrivit encore à Herzen :

« Le dromadaire (frère de Bakounine) est venu ici ; en traînant, il a mâché quelques paroles, grinçant comme une porte rouillée, et est reparti, en me laissant l’adresse de « Lafare frères », auxquels il faut payer les 1000 francs que Michel leur doit. J’ai ouvert une souscription à ce sujet, mais à peine a-telle donné 200 francs, en dehors des 500, que j’ai versés moi-même. Bakounine me demande 1000 roubles en argent ; je suis prêt à les lui remettre avant mon départ, mais ce sera à titre d’à-compte sur son subside, durant les trois années suivantes (à peu près, car la somme de 1000 roubles ajoutée aux 500 francs que j’ai déjà payés formera un total moindre que la pension que j’aurai à lui servir pendant les trois années). Je t’en prie, dissuade-le de faire venir sa femme à présent, ce serait une véritable folie. Il faut qu’il ait le temps de s’orienter quelque peu. »

On voit d’après cette lettre de Tourguéneff, que Bakounine s’était adressé à lui pour faire venir sa femme à Londres. Tourguéneff lui promit son concours et ajouta : « En cela, comme en toute autre chose, tu peux compter sur mon ancienne amitié pour toi, qui, Dieu merci, ne peut être influencée par les idées politiques. »

Dans sa lettre à Herzen, datée du 2 avril 1864, Tourguéneff parle encore de son subside à Bakounine : « que Bakounine, qui m’a emprunté de l’argent et m’a mis, par son bavardage et sa légèreté, dans une position des plus désagréables (bien d’autres personnes se sont perdues par sa faute), que ce Bakounine, dis-je, répande sur mon compte les calomnies les plus grossières et les plus absurdes, c’est tout-à-fait dans l’ordre et moi, qui le connais depuis longtemps, je ne m’attendais pas à autre chose de sa part. »

Au dire du baron B. U. F. Tourguéneff assista encore Bakounine après leur rupture [24], lors de sa maladie, et quand il était dans la misère. Il le faisait à son insu, mais ce fait, d’ailleurs, n’était connu que de quelques personnes.

Lors du séjour de Bakounine à Londres, Ruge habitait aussi cette ville.

Ce dernier, répondant le 9 janvier, de Brighton, à une lettre de Walesrode, qui lui demandait si Bakounine était déjà à Londres, écrit :

« … Si Bakounine est déjà arrivé, je n’en sais rien ; je le verrai bien. Il sera devenu plus Russe que ne l’est Herzen lui-même… La révolution de Russie ne rend les Russes qui lui accordent leur patronage comme Herzen et Bakounine, que plus effrontés ; et je ne doute pas d’entendre encore des dissertations présomptueuses sur la « jeunesse russe » et sur l’Allemagne « pourrie » qui a vécu. »

Le 13 mars, Bakounine s’adressait à Ruge par écrit, en le remerciant d’avoir pris sa défense, lorsque Urquart l’accusait d’être un agent du gouvernement russe.

Le 9 juillet Ruge écrivit à Freiligrath.

« … Il est resté remarquablement jeune et a conservé toute sa bonne humeur… » [25]. Et il ajoute : « Bien entendu, Bakounine est tout adonné à la révolution russe ; cependant l’affaire se présente d’une façon incohérente. Un joli commencement ! Nous allons voir ce que sera la fin ! »

Quelques jours après, le 12 juillet, Ruge écrivit aussi à Freiligrath :

« Bien entendu, Bakounine est Russe jusqu’au bout des ongles ; et il n’est pas seulement Russe, mais bien encore Slave. Personne ne saurait le lui reprocher. Cependant, il n’est pas comme Golovine, qui estime les Russes invincibles en Valachie ; lui, au contraire, s’attendait à la prise de Sébastopol, il la désirait même, car il espérait qu’avec cette défaite, le système de Nicolas s’effondrerait. Naturellement, il se donne corps et âme à la révolution russe qu’il aperçoit à l’horizon, mais il ne ferme pas les yeux non plus sur le caractère barbare qu’elle devra revêtir et sur la collision probable avec l’Allemagne, parce que nous, Allemands, nous sommes les oppresseurs des Slaves.

« Mais tout cela lui apparaît, comme à moi-même, dans un avenir bien éloigné. « Dernièrement, — lisons-nous dans les télégrammes d’aujourd’hui, — il y a eu entente entre le tzar et Napoléon ». Si cette entente amène à une alliance et que, de cette manière, on arrive à la guerre qui sauvera le tzar de la révolution, « alors, dit très justement Bakounine, nous n’aurons qu’à nous tenir tranquilles. Car notre temps ne viendra que lorsque le peuple lui-même sera devenu le maître ; et c’est alors que nous nous constituerons en camps opposés.

« … Je n’irai pas chercher querelle aux dieux ; toutefois, nous aurons bien le temps de boire quelque douzaines de verres de vin, avant que « les deux camps ennemis », le camp allemand et le camp panslaviste, se rencontrent face à face sur un champ de bataille. »

Cependant, au lieu de ce choc, entre les Allemands et les Slaves, auquel s’attendait Bakounine, il dut subir celui de la Pologne contre la Russie.

Le mouvement révolutionnaire polonais l’emballa entièrement, et il entraîna Ogareff et Herzen beaucoup plus loin que l’on ne pouvait s’y attendre. Il résulte de ses lettres qu’il était très disposé à y prendre une part active, mais il le faisait en vertu de l’idée qui l’animait lui-même et qu’il supposait avoir aussi inspiré aux insurgés ; il rêvait à une insurrection, non-seulement contre le gouvernement russe, mais encore contre les propriétaires terriens, russes et polonais. Mais ce n’étaient pas là les aspirations des chefs polonais, même des démocrates les plus avancés. Il est évident que Bakounine était entraîné dans cette affaire, grâce à l’activité exubérante de son tempérament, bien qu’en principe, il n’eût rien de commun avec ce programme ; il espérait que, plus tard, ce mouvement prendrait l’orientation que lui-même désirait.

De même, au point de vue politique, Bakounine fut, en 1863, entièrement désabusé de l’insurrection polonaise. Car, dans ses lettres, pas plus que dans ses articles et ses discours, avant comme après cette insurrection, il ne s’intéressa à la Pologne historique, c’est-à-dire aux droits de celle-ci sur la Lithuanie, la Russie Blanche et l’Ukraine… Bakounine espérait que le choc produit par l’insurrection polonaise se communiquerait aux masses populaires des provinces occidentales de la Russie et les pousserait à se soulever aussi pour conquérir leur souveraineté et leur indépendance absolue ou leur autonomie fédérative. Telles étaient les idées de Bakounine qui entraînèrent Herzen et Ogareff dans les affaires polonaises.

Herzen présente de la manière suivante le rôle que Bakounine a joué, en 1862, dans l’insurrection polonaise, et son action personnelle dans cette affaire :

« On sentait chaque jour davantage l’orage qui devait éclater en Pologne. En automne, 1862, apparut à Londres Potébnia [26], qui, entraîné par l’ouragan, venait passer quelques jours dans cette ville pour continuer ensuite son voyage. De plus en plus, nous arrivaient des Polonais de leur pays, et leurs discours étaient de plus en plus animés et plus violents. Ils allaient directement et sciemment vers la rupture. J’avais le terrible pressentiment qu’ils couraient à l’encontre d’un péril inévitable.

— « Je suis excessivement peiné pour Potébnia et ses camarades, dis-je un jour à Bakounine, d’autant plus que l’on pourrait difficilement admettre que leur voie soit la même que celle poursuivie par les Polonais. »

— « C’est la même, certes, c’est bien la même », répliqua Bakounine. « Ils ne peuvent donc pas rester éternellement les bras croisés, plongés dans le rêve. Il faut prendre l’histoire telle qu’elle se présente à nous, sans cela on marcherait toujours en arrière ou en avant du mouvement. »

« Bakounine rajeunissait, il était dans sa sphère. Ce n’est pas seulement le mugissement insurrectionnel, le bruit des clubs, le tumulte dans les rues et sur les places, non plus que les barricades qui faisaient son bonheur ; il aimait aussi le mouvement de la veille, la préparation ; cette vie agitée et en même temps contenue des conférences, ces nuits sans sommeil, ces pourparlers et ces négociations, ces rectifications, l’encre chimique, le chiffre et les signes convenus d’avance.

« Qui, après avoir pris part à la répétition d’une pièce de théâtre, jouée par des amateurs, ou aux préparatifs d’un arbre de Noël, qui ne sait que c’est là le moment le plus agréable ! Mais, puisque Bakounine s’animait, absolument comme s’il se fût agi de préparer un arbre de Noël, cela me fâchait. Je me disputais continuellement avec lui, et j’agissais malgré moi.

« Bakounine croyait à la possibilité d’une révolution militaire et d’un soulèvement des paysans en Russie ; nous aussi y avions foi en partie. Le gouvernement russe, lui-même, le croyait, ce qui, plus tard, est ressorti de toute une série de mesures officielles, des articles publiés dans la presse salariée, enfin, des exécutions nombreuses qu’il ordonna. Certes, il y avait fermentation et tension des esprits, mais personne alors ne pouvait prévoir que cette surexcitation serait poussée jusqu’à un patriotisme féroce.

« Sans s’arrêter plus longtemps sur tous ces faits et sans peser toutes les circonstances, Bakounine n’avait en vue qu’un but encore éloigné, prenant le deuxième mois de la gestation pour le neuvième. Il se laissa entraîner, ne voyant les choses que comme lui-même les aurait désirées, sans se préoccuper des obstacles essentiels. Il voulait croire, et il croyait, en effet, que sur le Volga, sur le Don et dans toute l’Ukraine, le peuple se lèverait comme un seul homme, dès que les bruits de Varsovie seraient parvenus jusqu’à lui. Il croyait que le raskoulik (vieux-croyant) profiterait du mouvement catholique pour se faire sanctionner…

« … Bakounine haussa les épaules et se dirigea vers la chambre d’Ogareff. Je vis qu’il traversait sa crise de fièvre révolutionnaire et qu’il n’y aurait pas moyen de s’entendre avec lui.

« Avec des bottes de sept lieues, il marchait à travers les monts et les mers, à travers les années et les générations. Et, au-delà de l’insurrection de Varsovie, il entrevoyait déjà sa « belle Fédération slave », dont les Polonais ne parlaient pourtant qu’avec une sorte d’horreur et de répugnance. Il voyait déjà le drapeau rouge de la « Terre et Liberté » flotter dans l’Oural et sur le Volga, en Ukraine et au Caucase, et peut-être même sur le fronton du Palais d’Hiver, et jusque sur la porte de la forteresse des Saints-Pierre-et-Paul. Et il s’empressait de toutes manières d’aplanir les difficultés, de supprimer les contradictions, et sans le combler, de jeter à travers l’abîme le pont du diable… »

Herzen raconte ainsi son séjour en Suède :

« Bakounine était en Suède, où il avait noué partout des relations. Il cherchait à se frayer des voies en Finlande ; il s’occupait des moyens d’introduire la Cloche et des livres en Russie ; était en communication avec les représentants de tous les partis polonais. Reçu chez les ministres et chez le frère du roi, il persuada à tout le monde que l’on verrait bientôt en Russie un soulèvement des paysans, et que dans tout le pays il y avait une grande fermentation des esprits. Cela lui était d’autant plus facile que lui-même croyait sincèrement, sinon à la grande extension, du moins à la force toujours croissante du mouvement. Personne ne songeait encore à l’expédition de Lapinski. Le but pour lequel Bakounine était allé en Suède, était d’y tout organiser, après quoi il se rendrait secrètement en Pologne et en Lithuanie » .

Herzen ne mentionne pas pourquoi Bakounine ne mit point ce projet à exécution. D’après les lettres de Bakounine lui-même, il faut croire qu’il avait renoncé à ce voyage, après s’être convaincu que les chefs de l’insurrection polonaise avaient beaucoup plus de peur de sa révolution que du gouvernement russe lui-même.

À la fin de 1863, Bakounine était venu pour quelque temps à Londres d’où il repartit, en 1864, pour Florence. Pendant son séjour dans cette première ville, il rencontra Marx et donna sur cette rencontre avec lui le récit suivant [27] :

« Herzen m’avait même dit que le citoyen Charles Marx, devenu plus tard l’un des fondateurs principaux de l’Internationale et que j’avais toujours considéré comme un homme doué d’une grande intelligence, exclusivement dévoué à la grande cause de l’émancipation du travail, avait pris une part active à ces calomnies. Je ne m’en étonnai pas trop, sachant par mon expérience passée — car je le connais depuis 1845 — que l’illustre socialiste allemand, aux grandes qualités duquel j’ai rendu et je ne manquerai jamais de rendre pleine justice, a pourtant dans son caractère certains traits qu’on serait moins étonné de rencontrer dans un belletriste [28] juif, correspondant de gazettes allemandes, que dans un défenseur si sérieux, si ardent de l’humanité et de la justice. Donc, arrivé en 1862 à Londres, je m’abstins de lui rendre visite, naturellement, peu désireux, de renouveler connaissance avec lui. Mais en 1864, à mon passage par Londres, il vint me voir lui-même et m’assura qu’il n’avait jamais pris aucune part, ni directe, ni même indirecte, à ces calomnies, qu’il avait considérées lui-même comme infâmes. Je dus le croire. » (La théologie politique de Mazzini et l’Internationale, par M. Bakounine, 1re partie 1871, p. 45-46).

On voit donc que Bakounine ne se fiait pas beaucoup aux paroles de Marx.

De 1864 à 1866, il demeura à Florence, puis à Naples.

À cette époque et dans les années suivantes, il s’adonne à l’Alliance de la Démocratie sociale qu’il avait organisée en 1864 et qu’il estimait être l’avant-coureur de l’Alliance Internationale des socialistes révolutionnaires, dont il donne le programme suivant :

« Étant fondée dans le but de défendre le socialisme contre le dogmatisme religieux et politique de Mazzini, l’Alliance a adopté dans son programme l’athéïsme, la négation de toute autorité et de tout pouvoir, la suppression du droit juridique, l’abolition de l’esprit bourgeois qui, dans l’État, tient la place de la liberté humaine ; enfin, proclame la propriété collective. L’Alliance proclame le travail comme base d’organisation de la société et, dans son programme, elle indique la Fédération libre comme devant être constituée de bas en haut ». (« Le développement historique de l’Internationale », p. 301. Comp. « La théologie politique de Mazzini, etc. ») [29].

Nous trouvons quelques renseignements sur la vie de Bakounine, à Florence, dans Angelo De Gubernatis, qui fut pendant un certain temps, très lié avec lui, mais avec qui il se brouilla ensuite. Ces renseignements sur Bakounine, que De Gubernatis révèle dans le « Proemio auto-biografico » de son « Dizionario biografico delli scrittori contemporanei. » (Firenze, 1880) ont pour but d’expliquer le motif de cette brouille. Mais comme ils pourraient avoir un caractère trop partial, il serait utile de les contrôler.

« Le hasard voulut, raconte De Gubernatis, qu’à la fin de 1864 et au commencement de 1865, dans la maison du célèbre réfugié hongrois F. B. Pulski, je fis connaissance du socialiste russe Michel Bakounine.

« Il buvait en ce moment la grande tasse de thé qu’on lui servait d’habitude, en considération de sa capacité digestive. Autour de lui s’était formé un cercle d’auditeurs très différents, qui écoutaient sa parole facile, riche en faits, remplie d’esprit et de savoir. Il connaissait beaucoup de gens et beaucoup de choses et il parlait volontiers, en connaissance de cause, de la philosophie de Hegel.

« Un soir qu’il avait remarqué que je l’écoutais attentivement, il parut s’adresser à moi tout spécialement, bien que je ne lui eusse pas été présenté. Il semblait qu’il voulût m’attirer par son regard. Comme il parlait de Schopenhauer, il s’interrompit brusquement, tout à coup, en disant. « Mais pourquoi vous parlerais-je de la doctrine de Schopenhauer ? Dans cette assistance il y a quelqu’un qui pourrait nous en dire plus long, car il saurait nous indiquer la source où Schopenhauer a puisé ses idées. » Et il me désigna (De Gubernatis était déjà professeur de sanscrit et de littérature).

« De cette manière je fus découvert et me laissai facilement entraîner. Alors Bakounine se leva, s’approcha de moi et, me serrant la main, me demanda sur un ton semi-mystérieux, si j’étais franc-maçon. Je répondis que je ne l’étais pas et ne voudrais pas l’être, car j’ai une répugnance invincible contre toutes les sociétés secrètes… Bakounine me dit que j’avais parfaitement raison, que lui-même n’était pas très épris de la franc-maçonnerie, mais, que, cependant, elle donnait le moyen de préparer quelque autre chose. Après cela il me demanda si j’étais mazzinien ou républicain ? Je lui répliquai que ce n’était pas dans mes habitudes de suivre sur les pas d’autrui, quelque grand qu’il fût, que je pourrais bien être républicain sans être pour cela mazzinien, bien que je reconnusse les grands services que ce citoyen avait rendus à la liberté. Quant à la république, ce mot me paraît vide de sens, au moins pour le moment il ne signifie rien. Il existe des républiques aristocratiques comme des monarchies démocratiques. Mais, en Italie, actuellement, ce n’est pas le régime monarchique qui est en vigueur, c’est un ordre de choses bureaucratique qui ne peut que dégoûter. Ce dont on a besoin, actuellement, c’est de liberté ; c’est de la possibilité de réorganiser la société dans un sens d’égalité non seulement devant la loi, mais encore devant la question du pain, question qui n’a pas la même portée pour tout le monde, attendu que les uns vivent dans l’opulence regorgeant de superflu, tandis que les autres souffrent de la misère.

« À ces paroles, Bakounine me serra la main fortement et me dit : « Vous êtes donc des nôtres ; car, nous autres, nous nous occupons de ces choses-là ; il faut que vous nous donniez votre adhésion. » Je répondis que je voulais garder ma liberté, acceptant publiquement la responsabilité de mes actes. Alors, il mit en œuvre tous ses moyens de persuasion qui, certes, n’étaient pas médiocres, pour me convaincre qu’il était nécessaire d’opposer un contre-complot aux sombres menées des États qui rendent les peuples malheureux. Et il ajouta : Les réactionnaires sont tous étroitement unis, mais les libéraux sont dispersés et divisés ; c’est pourquoi nous devons organiser une union secrète, internationale.

« Depuis ce moment, le gros serpent m’enlaça de ses anneaux fatals. Je ne pus résister longtemps et déclarai, enfin, que je ferais partie de la Société secrète, si son organisation devait mener immédiatement à la révolution sociale. Je rentrai chez moi à une heure du matin et me couchai, mais en vain essayai-je de m’endormir ! Ces idées nouvelles avaient excité mon cerveau à un tel point que je ne pus rester dans mon lit. Je me levai et, dans mon extrême surexcitation, je me mis à arpenter mes deux pièces qui, dans mon état d’exaltation (furore) me parurent trop exiguës. Je maudissais l’abomination et l’inutilité de la vie que j’avais menée jusqu’alors et je me disais tout haut que mon existence serait encore plus détestable si, avec mes sentiments républicains, voire révolutionnaires, je conservais une heure de plus mon emploi officiel. »

En effet, De Gubernatis renonça à sa chaire et se consacra entièrement à la société de Bakounine. Celui-ci le recommandait aux « frères » comme « le meilleur des Italiens » ; dans son album, il mit sa photographie entre celles de Mazzini et de Garibaldi. Cependant, peu de temps après, le nouvel adepte commença à s’apercevoir que la Société, à proprement parler, ne faisait rien du tout.

« Les « frères » étaient loin de partager mon enthousiasme », continue De Gubernatis, et notre chef était tout absorbé par les quêtes qu’il faisait pour les pauvres Polonais, comme il disait, mais dont, en réalité, il bénéficiait lui-même et dont il partageait le produit avec les « frères » nécessiteux qui le fréquentaient… Dans cette Société, tout le monde voulait être au premier rang, personne ne voulait rester simple soldat. Et notre généralissime s’occupait à composer tous les huit jours un nouveau chiffre, insistant pour me les faire apprendre tous par cœur, parce que, affirmait-il, je devais seul en posséder la clef. Je lui répliquai que j’envisageais tous ces chiffres comme absolument inutiles, puisque nous travaillions dans la même ville, etc.

« Lorsque Bakounine vit que j’étais résolu à agir, il me chargea d’enseigner le catéchisme socialiste à deux jeunes gens qui, alors, avaient une certaine influence dans le milieu ouvrier. L’un d’eux, un imprimeur, se montra disposé à entrer dans notre Société ; mais l’autre, avec son esprit positif, contribua beaucoup, je dois l’avouer, à me dégriser moi-même. C’était le type d’un bon ouvrier de Toscane. Il avait fait les campagnes de Sicile et d’Aspromonte et était resté jeune de cœur et d’esprit : franc, loyal, séduisant. Lorsque je lui fis part de ma mission, il me dit :

— « Voyez-vous ce fusil là-bas ? Deux fois déjà il a servi pour la défense de la patrie ; le jour où vous, les messieurs, aurez commencé à faire feu de vos batteries et que vous nous direz plus explicitement ce que vous pensez faire pour nous, misérable peuple, je m’en saisirai de nouveau et j’irai prendre ma place dans les premiers rangs des combattants, mais il faut que vous preniez patience, je ne saurais suivre les autres sans savoir où ils vont ! »

« J’étais prêt à l’embrasser, tant sa réponse me plut. Je partis de chez lui et j’allai rendre compte de ma mission au chef du Tribunal révolutionnaire. »

Peu de temps après, De Gubernatis, comme il le dit lui-même, insista sur la dissolution de cette Société ou Union fraternelle (Op. cit., XXI, XXIII).

En 1865, Bakounine, avec le concours de Fanelli et de Francia, députés, fonda une nouvelle Union fraternelle internationale, à Naples. Malon l’appelle La première section de l’Internationale, bien que cette Union fraternelle n’ait rien eu de commun avec l’organisation ouvrière internationale fondée à Londres.

« Une jeunesse ardente, parmi laquelle nous trouvons Tucci, Gambuzzi, Caporusso, Pezzo, Costa, Cafiero, Malatesta, Nabruzzi, Zanardelli, s’inspira de son esprit, pendant que Bigniani et Picinini, en Lombardie, Gnocchi-Viani, à Rome, se vouaient aussi à la propagande internationaliste.

« Le programme du grand révolutionnaire russe, publié dans la Justizia e Libertà, avait beaucoup de points communs avec le testament récemment publié de Pisacane, le héros de Sapri ; il eut un grand retentissement et mit, pour ainsi dire, le mouvement socialiste italien entre ses mains… Bakounine, lui, résumait son programme dans ces mots : Abolition de l’État dans toutes ses réalisations religieuses, juridiques, politiques et sociales ; réorganisation par la libre initiative des individus libres dans les groupes libres. C’était la formule de ce qui est devenu plus tard l’anarchisme » (B. Malon. L’Internationale. Dans la « Nouvelle Revue », 1884, 15 février, p. 751 à 753).

Au mois de septembre 1867, Bakounine apparaît au congrès de la Ligue de la Paix et de la Liberté à Genève, dont il est élu membre du Conseil général. Il appelle l’attention de la Ligue, sur l’Association des ouvriers dite Internationale, récemment fondée à Londres, qui avait déjà tenu son deuxième congrès à Lausanne, du 2 au 8 septembre 1867.

Bakounine proposa à l’Internationale son projet d’union avec la Ligue, à condition que les ouvriers s’engageraient à appuyer la bourgeoisie dans sa lutte pour la liberté politique, tandis que cette dernière s’engagerait à venir en aide à la classe ouvrière pour l’affranchissement économique du prolétariat.

Cette fusion n’eut pas lieu. Toutefois, les ouvriers envoyèrent leur délégation à Genève pour assister au congrès de la Ligue.

Au mois de juillet 1868, Bakounine entre dans l’Internationale, où, sur la proposition d’Elpidine, il fut reçu comme membre de la Section Centrale, à Genève [30].

Au Congrès tenu ensuite à Genève, il propose de nouveau l’union de la Ligue et de l’Internationale. Mais le Congrès, que celle-ci avait organisé en 1868, (5-11 septembre), s’étant réuni à Bruxelles, se borna à envoyer une délégation au congrès de la Ligue, à Berne. Aussi, ses délégués n’y assistèrent-ils que comme des particuliers.

Au Congrès de la Ligue, tenu en 1868, au mois de septembre, des cent dix membres présents, trente seulement acceptèrent le programme socialiste de Bakounine (entr’autres les frères Reclus (Élie et Élisée), Fanelli, Joukovski). Cette minorité sortit, alors, de la Ligue et organisa l’Alliance Internationale de la Démocratie socialiste. Dans le sein de cette Alliance fut organisée encore l’Alliance fraternelle secrète, dont le comité central fut revêtu d’une sorte de dictature, par Bakounine. Cette Alliance chercha à entrer dans l’Internationale en conservant toutefois son organisation propre. Mais, ni les conseils nationaux de Belgique et de France, ni le Conseil général de Londres, ne voulurent accepter ces conditions, et ce n’est qu’en 1869, lors de la dissolution de l’organisation générale de l’Alliance (le 22 juin), que quelques-unes de ses sections furent admises à l’Internationale.

Malgré cela, Bakounine essaya encore plus d’une fois de réorganiser cette Alliance sous des noms différents, tout en restant dans l’Internationale.

Entre temps, en Russie, commença le procès de Nétchaïeff, (juillet 1871), durant lequel fut dévoilée toute une série de tromperies commises par ce dernier [31]. La correspondance de Bakounine nous apprend qu’au commencement, il avait eu pleine confiance en Nétchaïeff.

Cette période de l’intimité de Bakounine avec Nétchaïeff est la moins sympathique de sa vie. Cependant, nous avons cru de notre devoir de ne pas cacher ces faits à la postérité et de rendre publiques les lettres de Bakounine se rapportant à cette époque, surtout à cause de toute la boue dont les conservateurs et les marxistes s’empressèrent de le couvrir à propos de ses relations avec Nétchaïeff.

Il vaut toujours mieux de présenter la vérité dans toute sa nudité, telle qu’elle apparaît des documents authentiques, car, seule, elle peut disculper, et, en élucidant les faits, elle est à même de fournir d’utiles enseignements. Il est important aussi de rappeler ici que la « Nétchaïevstchina » [32], après la publication du procès de ses complices, provoqua chez la jeunesse russe une impression pénible, même du dégoût. Ce n’est qu’après de longues années, lorsque certains détails de ses procédés s’effacèrent de la mémoire des contemporains, que l’on commença à idéaliser Nétchaïeff et son action révolutionnaire.

Que Bakounine, qui, lui-même, séduisait tout le monde, se soit épris de Nétchaïeff, cela nous démontre combien facilement il se laissait entraîner, même par des natures inférieures, dès qu’il remarquait leur activité, leur énergie !

Toutefois, les relations intimes de Bakounine avec Nétchaïeff lui firent beaucoup de tort en Occident.

Au mois de septembre, en 1871, le Congrès International de Londres, sur la proposition du Conseil général, conduit par Marx, prit la résolution de faire une enquête sur la participation de l’Alliance et de Bakounine dans l’affaire Nétchaïeff et chargea Nicolas Outine d’en dresser un rapport. Ce rapport fut présenté au Congrès International de la Haye en 1872 et publié sous le titre de « L’Alliance Internationale de la Démocratie Socialiste et l’Association Internationale des Travailleurs, etc. » (Londres-Hambourg, 1873. Une édition allemande de cet opuscule parut à Braunschweig, en 1874 [33]).

Par décision du Congrès de la Haye, Bakounine fut exclu de l’Internationale, qui tomba bientôt elle-même en dissolution, tant à cause de l’affaire Bakounine, qu’à cause du transfert à New-York du nouveau Conseil général central de l’Internationale, ce qui affaiblissait beaucoup l’action de ce Comité et amoindrissait son influence en Europe. Plusieurs sections suisses, espagnoles et belges, hostiles à toute direction centrale dans l’Internationale, protestèrent contre cette décision. Pour témoigner de leur opposition, elles convoquèrent un congrès « antiautoritaire » ou fédéraliste de l’Internationale, à Saint-Imier, dans le Jura suisse.

Cette nouvelle Internationale, où Bakounine exerçait son autorité d’autrefois et qui s’appuyait principalement sur la Fédération Jurassienne, organisa plusieurs congrès. Mais, en 1876, au congrès de Gand, elle se divisa en deux groupements distincts, celui des collectivistes et celui des anarchistes. Bakounine n’y survécut pas. Il mourut le 6 juillet 1876 à Berne, où il était venu se faire soigner par son ancien ami, le docteur F. Vogt.

Nous trouvons quelques données intéressantes sur le séjour de Bakounine à Locarno dans les « Souvenirs de Débagori-Mokriévitch ».

« Bakounine se levait tard ; nous ne pouvions donc nous rendre chez lui que vers les dix heures. Le jour était ensoleillé de telle sorte qu’après cette lumière éclatante du dehors, sa chambre, au rez-de-chaussée, me paraissait tout à fait noire. Une ou deux fenêtres, donnant sur un jardin, ne laissaient passer dans la pièce qu’une faible lumière. Dans cette pénombre je remarquai en un coin, à droite, un grand lit très bas, sur lequel Bakounine reposait encore.

« R-s me présenta. Bakounine nous tendit les deux mains et, respirant difficilement, à cause de son asthme, se leva et se mit à s’habiller. Je jetai un regard autour de moi ; à gauche, une longue table, sur laquelle étaient entassés des journaux, des livres et ce qui est nécessaire pour écrire. À côté, s’élevait une bibliothèque en bois blanc, dont les rayons, chargés de toutes sortes de papiers, montaient jusqu’au plafond. Au milieu de la chambre, une table ronde, sur laquelle étaient pêle-mêle, un samovar, des verres, du tabac, des morceaux de sucre, des cuillères à thé… de ci, de là, quelques chaises.

« Bakounine était d’une colossale stature, encore que son embonpoint fût évidemment dû à sa maladie. Son visage était bouffi et sous ses yeux bleus ou gris-clair, s’étaient formées des poches. Un front élevé, couronnait sa tête puissante ; sur ses tempes se hérissaient quelques boucles de cheveux grisonnants. Pendant qu’il s’habillait, en s’essoufflant de temps en temps, il jetait sur moi un regard limpide et clair. Je sentais ce regard et mon malaise était d’autant plus grand, qu’il ne m’adressait aucune parole. J’avais ouï dire déjà, que Bakounine jugeait les gens d’après sa première impression, et il se pouvait bien qu’il voulût étudier un peu ma physionomie. Parfois, il échangeait avec R-s. quelques courtes observations. Souvent il bredouillait en parlant, parce que beaucoup de dents lui manquaient [34]. Lorsqu’il se pencha pour se chausser, je remarquai qu’il avait la respiration coupée. En se redressant il suffoqua, tout son visage, bouffi, bleuit. On voyait à tous ces indices que la maladie, qui, trois ans plus tard, devait le conduire au tombeau, était déjà très avancée.

« Lorsque Bakounine eut fini sa toilette, nous sortîmes dans le jardin, où sous une tonnelle, fut servi le déjeûner. Alors, vinrent deux Italiens. Bakounine me présenta à l’un d’eux, qui n’était autre que Cafiero, son ami intime, qui a sacrifié toute une fortune assez considérable à la cause révolutionnaire italienne [35]. Silencieux, il prit place à côté de nous et se mit à fumer sa pipe. Entre temps arriva le courrier, et Bakounine commença à feuilleter toute cette masse de journaux et de lettres. Plus tard vint Zaitzeff, l’ancien collaborateur de la revue « La parole russe », et une conversation animée s’engagea bientôt sur l’insurrection de Barcelone qui, si je ne me trompe, avait eu lieu en 1872 et qui, on le sait, s’était terminée, par un échec. Au cours de différents aperçus sur cet événement, Bakounine émit l’avis, que la responsabilité de l’échec de cette insurrection retombait sur les révolutionnaires.

— « En quoi donc a consisté leur faute ? » demandai-je.

— « On devait mettre le feu à l’Hôtel-de-Ville ! C’est la première chose à faire dans toute révolte et ils l’avaient négligé » dit-il en s’animant.

« Ce n’est qu’à la suite de cette conversation que je compris quelle importance Bakounine prêtait à cette « première chose. » D’après lui, la destruction de l’Hôtel-de-Ville, dépositaire d’actes et de documents officiels, devait produire le trouble et le chaos dans les classes dominantes. « Beaucoup de privilèges et de droits de propriété reposent sur tel ou tel document officiel, dit-il ; ceux-ci une fois anéantis, le retour complet à l’ancien ordre de choses serait plus difficile. »

« En développant sa thèse, Bakounine fit observer ce fait, très significatif selon lui, que dans toutes les révoltes, le peuple s’élance d’abord sur les institutions officielles — les différents bureaux, les tribunaux, les archives, et il rappela la révolte de Pougatcheff, lorsque la foule rebelle déchirait avec fureur et anéantissait les documents officiels. Car, dit-il, le peuple avait compris instinctivement le mal du « régime des paperasses » et il s’efforçait de le détruire…

« À cette époque, Bakounine ne s’enthousiasmait plus pour les choses révolutionnaires russes. Au contraire, dans ses paroles perçait une sorte de scepticisme à l’égard des Russes. Il se plaisait aussi à railler les Allemands, surtout quand la conversation tombait sur les insurrections allemandes de 1848. Toutes ses espérances étaient concentrées sur les peuples latins, surtout sur les Italiens ; il employait tout son temps et toute son énergie à conspirer au milieu d’eux. C’est pourquoi il trouvait que Locarno, situé à la frontière de la Suisse et de l’Italie, était un point qui lui convenait merveilleusement. C’était le centre révolutionnaire, où les conspirateurs italiens venaient secrètement s’entretenir avec lui.

« Le plan que Bakounine poursuivait alors était celui-ci : organiser une conspiration se composant d’hommes déterminés, prêts à se sacrifier, et qui se rencontreraient tous, à un moment donné ; puis en un lieu désigné, et l’arme à la main, effectueraient une révolte. On devait attaquer d’abord l’Hôtel-de-Ville et passer ensuite à la « liquidation » du régime actuel, c’est-à-dire à la confiscation des propriétés, des fabriques, etc. Cependant, Bakounine était loin de se bercer de l’espoir d’un résultat immédiat.

— « Nous devons faire sans cesse des tentatives révolutionnaires, disait-il, dussions-nous être battus et mis complètement en déroute, une, deux, dix fois, vingt fois même ; mais si, à la vingt-et-unième fois le peuple vient nous appuyer, en prenant part à notre révolution, nous serons payés de tous les sacrifices que nous aurons supportés. »

Et, comme le fait justement observer l’auteur des « Souvenirs », cette « propagande par le fait » dégénéra en attentats anarchistes bien que la « révolte organisée » de Bakounine n’eût rien de commun avec les assassinats perpétrés individuellement…

« Le deuxième jour, poursuit le narrateur, après notre arrivée à Locarno, nous allâmes en bateau avec Bakounine, visiter, à proximité de la ville, une maison achetée en son nom, et qu’il voulait nous montrer. Les révolutionnaires italiens l’avaient acquise dans le but d’y créer un lieu de refuge, en même temps que pour assurer la position de Bakounine à Locarno. Comme propriétaire, il ne pouvait être expulsé du canton, lors même que le gouvernement italien l’eût demandé ; ce qui était à craindre, ledit gouvernement ayant déjà eu vent de la participation de Bakounine aux menées révolutionnaires.

« Nous traversâmes obliquement la baie et nous nous approchâmes du bord, qui s’élevait en rocs escarpés, couverts de broussailles. La route de Locarno fuyait le long du lac ; au-dessus, on voyait des campagnes. Nous montâmes la falaise abrupte par un étroit sentier et, par une petite porte, nous entrâmes dans la propriété. Maison d’un étage aux murs décrépits. La face donnant sur le lac, était plus haute que celle de derrière, ainsi qu’il arrive pour toutes maisons bâties sur une pente. Les épaisses murailles de cette vieille bâtisse, qui me semblait fort peu habitable, lui donnaient l’aspect d’un petit fort.

« Lorsque nous pénétrâmes dans l’intérieur, une atmosphère humide et rance nous enveloppa. Les pièces de derrière étaient obscures, les fenêtres donnant sur la falaise où s’étendait un petit jardin cultivé. En revanche, la maison présentait beaucoup de commodités comme lieu de refuge. On pouvait se glisser inaperçu jusqu’au bord du lac, libre dans toutes les directions. Pour éviter la douane, on pouvait gagner l’Italie, en canot.

« Bakounine me racontait qu’ « eux » (les révolutionnaires italiens), et lui, allaient y installer une « imprimerie ambulante » pour imprimer des proclamations au moment de la révolution ; qu’ils auraient là leur dépôt d’armes, des fusées à la Congrève et d’autres « machines » pour la révolte, dont on approvisionnerait l’Italie…

« Après avoir terminé l’inspection, nous descendîmes dans le sous-sol, où le gardien de la maison nous servit un repas composé de pain, de fromage et de mauvais vin. À table, nous continuâmes la conversation sur le même sujet.

« Bakounine était tout absorbé par la création d’un dépôt d’armes et d’un refuge à passages secrets, par lesquels, au besoin, on pourrait s’évader. Cependant, il croyait à la possibilité d’une perquisition chez lui. Peut-être ne se fiait-il pas assez à la liberté en Suisse, ou méditait-il des choses que dans aucun pays on ne pourrait souffrir…

— « Vous autres, Russes, aurez besoin, peut-être, d’une imprimerie ambulante pour faire imprimer à l’étranger vos feuilles volantes. Eh bien ! vous penserez en installer une par ici ».

« Mais aussitôt, il changea de ton et ajouta rudement : « Ah, ces conspirateurs russes ! Ils vont commencer à bavarder et compromettront encore notre cause italienne… »

« Ce reproche m’était très désagréable et je pris en mains la défense des Russes, d’une manière dont je ne puis me rappeler. Mais, quelle fut mon émotion, lorsque, après avoir fini son exposé, Bakounine s’écria : « Eh quoi ! ces Russes !… De tout temps ils ont prouvé qu’ils n’étaient qu’un troupeau ! À présent, ils sont tous devenus anarchistes ! L’anarchie chez eux, est pour le moment à la mode. Qu’il s’écoule quelques années encore, et l’on ne trouvera plus un seul anarchiste parmi eux ! »

« Ces mots se fixèrent dans ma mémoire, et souvent, depuis, ils se présentaient à mon esprit dans leur vérité prophétique…

« Notre repas finit par un Bruderschaft, et la conversation aborda des sujets ordinaires. Bakounine me reprochait toujours mon « vous », car je ne pouvais pas m’habituer à le tutoyer.

« Deux jours après, R-s. repartit pour Zurich. Comme j’avais l’intention d’aller en Russie, en passant par l’Italie du Nord, je restai à Locarno encore quelques jours. Je passais tout mon temps chez Bakounine ; j’arrivais chez lui vers les dix ou onze heures du matin, et j’y restais jusqu’à minuit et même plus tard, car il veillait longtemps. Je n’ai souvenir que de fragments de nos interminables conversations. Ainsi, s’est conservé vivement dans ma mémoire comment, durant sa détention dans la forteresse de Schlüsselbourg, il attirait pour se distraire des pigeons à sa fenêtre, en leur jetant des miettes de pain. Je me souviens encore, comment il persistait à me persuader que la participation des brigands aux choses révolutionnaires, est un sûr indice de ce que la révolution donnera, car, avant tout, ils savent apprécier exactement la véritable situation et porter un jugement net sur les événements. Ils ont le flair de ce qui leur profitera ou de ce qui leur sera préjudiciable, et si on les voit se lancer dans la révolution, c’est que celle-ci devra avoir une si grande popularité, qu’elle pourra devenir un objet d’exploitation suivant leurs vues personnelles. « Seulement, ajouta-t-il, les brigands compromettraient la révolution aux yeux de l’opinion publique, et cela vaut qu’on y prenne garde. »

« Enfin, je commençai à faire les préparatifs de mon voyage. La veille de mon départ, Bakounine, qui avait calculé d’après l’indicateur, la somme nécessaire à mon retour, me demanda de lui montrer le contenu de ma bourse. Je cherchai vainement à le persuader que j’étais suffisamment muni d’argent, il insista quand même. Je fus contraint d’ouvrir mon portemonnaie — il y manquait à peu près trente francs.

— « Je vais m’arrêter en Bohême, où j’ai des amis. Je pourrai leur emprunter autant d’argent que j’en aurai besoin », lui dis-je.

— « Bon, bon, va me conter de ces fables ! » dit Bakounine. Et il prit, dans le tiroir de sa table, une petite boîte en bois, l’ouvrit, et, toujours en suffoquant, il compta trente francs qu’il me remit.

— « Très bien. Je restituerai cet argent dès que je serai arrivé en Russie ».

— « À qui veux-tu donc le restituer ? N’est-ce pas à moi ?… »

« Et il ajouta :

— « Mais c’est de l’argent qui ne m’appartient pas. »

— « À qui devrai-je donc l’envoyer ? »

— « Hein ! Voyez-vous ce défenseur de la propriété privée !… Enfin, si tu tiens absolument à restituer cet argent, tu le donneras pour la cause russe. »

« Je pris alors congé de lui et quittai Locarno. »


Bien que les documents nous manquent pour porter un jugement définitif sur Bakounine, nous nous permettrons d’observer, en terminant cette esquisse biographique, que l’appréciation de Biélinski que nous avons prise comme épigraphe, est peut-être, la plus heureusement trouvée.

Nous voyons en Bakounine un type viril de Russe actif, qui, dans les années dites « quarante », comme à l’époque ultérieure, a lutté presque seul sur le terrain de la politique. Il va sans dire, que dans l’appréciation d’une action énergique, on doit prendre en considération, non seulement l’énergie déployée, mais encore le sens de cette action et l’utilité qui en ressort. D’ores et déjà on peut dire que, dans bien des moments marqués de son activité, il a plutôt nui à la cause qu’il croyait servir. Pourtant, il ne faudrait pas l’attribuer uniquement au caractère personnel de Bakounine, mais tenir compte aussi des conditions de la vie politique en Russie. La direction raisonnée de l’énergie et l’habileté en politique, sont des choses qui ne supportent pas l’improvisation, on ne peut y arriver que par une longue pratique de la vie politique et par l’expérience, acquise au prix des efforts de plusieurs générations successives, de même qu’on ne peut apprendre à nager qu’en se jetant à l’eau.

Où donc trouverait-on en Russie une école, où Bakounine eût pu apprendre la natation politique ? Comme la liberté politique la plus élémentaire y fait défaut encore aujourd’hui, les citoyens de ce pays ne peuvent s’exercer aux choses de la politique, qu’en recherchant et en analysant les erreurs de leurs prédécesseurs et de leurs contemporains, et non en agissant par eux-mêmes.

Nous devons dire aussi quelques mots des appréciations sur Bakounine, que l’on rencontre si souvent dans la presse étrangère. Ainsi, on le représente comme l’ennemi acharné des Allemands et on attribue cette animosité au chauvinisme russe que recèle son socialisme. Aussi lui donne-t-on volontiers le titre de « père du nihilisme » russe et, récemment celui de « père de l’anarchisme. »

La source de l’irritation des Allemands contre Bakounine doit être recherchée dans sa participation au congrès des Slaves, en 1848, qui, dans le temps, inspirait une véritable haine à tous les Allemands. De là l’attitude de la presse allemande indépendante, vis-à-vis de ce Russe. Cependant, il faut observer que la question qui avait tant agité les Allemands et surtout les Slaves, en 1848, est résolue par l’histoire, spécialement par l’histoire allemande, dans le sens correspondant plus aux désirs des Slaves, en 1848, qu’à ceux des Allemands. Depuis 1866, époque à laquelle l’Autriche se sépara de l’Allemagne avec toute la population slave, l’égalité des droits politiques des différentes nationalités qui la composent, volens nolens, prit un développement marqué, et il n’y a pas de doute que son organisation politique ne se rapproche bientôt du type suisse.

Tandis que certains slavophiles russes s’inclinaient devant l’orthodoxie et le tzarisme, les autres regardaient les Slaves, les Russes au moins, comme un peuple au plus haut point réaliste, et surtout peu religieux ; ils cherchaient l’idéal politique du slavisme dans une démocratie analogue à celle décrite par les auteurs byzantins.

L’école orthodoxe des slavophiles de Moscou (Khomiakoff, les frères Aksakoff et autres) voyait elle-même l’idéal de l’État national non pas dans l’empire bureaucratique de Nicolas Ier (comme l’adoptait la fraction de Pogodine), mais dans l’ancien État Moscovite avec ses « tchélobitiés » (suppliques présentées au tzar avec génuflexion) et son parlement. D’autres (panslavistes petits-russiens de l’école Kostomaroff), creusèrent plus profondément les anciennes institutions et reconnurent l’idéal national de l’État slavo-russe dans les assemblées populaires de Kieff et de Novgorod, continuées par les assemblées cosaques. Herzen et Bakounine se rapprochaient de ce dernier idéal, reposant sur la science, que représentaient les historiens russes Pavloff et Stchapoff.

Néanmoins, en leur qualité de savants spécialistes, Kostomaroff, Pavloff et Stchapoff étaient assez modérés dans leurs théories abstraites, en même temps qu’ils étaient bien loin d’accepter la doctrine de la décrépitude de l’Occident romano-germanique. Bakounine, lui-même, ne partageait pas ces points de vue. Il admettait seulement que l’influence allemande, aussi bien que l’influence byzantine et tartare, avaient contribué à changer le caractère national libre de la Russie.

Et c’est ainsi que les nationalistes russes, comme Herzen et Bakounine, soutinrent cette idée que l’État russe de leur temps portait une empreinte étrangère, « byzantino-tartaro-allemande » ou « holstein-tartare », comme parodiait Herzen, en substituant le mot tartare à celui de gottorpe. Cette philosophie de l’histoire russe, que les savants russes ne partageaient nullement, était venue bien à propos dans la lutte contre l’absolutisme impérial et c’est pourquoi elle gagna du terrain dans la presse et dans l’opinion publique.

En même temps, le système de Nicolas se renforça du concours d’Allemands (tels que Kleinmichel, Benkendorf et autres), dont la nouvelle école profita également comme d’un argument à l’appui de cette conception historico-politique.

Aujourd’hui, grâce aux progrès de l’anthropologie comparée, tous ces savants systèmes historiques et politiques tombent d’eux-mêmes ; car il a été démontré que les communes républicaines, de même que l’absolutisme bureaucratique, ne présentent que certaines phases dans l’évolution de la vie politique des peuples et que tous les États constitués doivent les traverser. De même, il a été démontré que l’influence étrangère, dans la vie nationale des peuples, est d’un ordre secondaire (telle l’influence des États despotiques de l’Asie sur la Grèce et Rome, du droit byzantino-romain sur l’Europe du moyen-âge, du droit français sur l’Allemagne et de l’Allemagne sur la Russie). Mais, il y a quelques dizaines d’années, ce point de vue nationaliste, ce « messianisme national » paraissait tout à fait naturel dans l’édifice scientifique de l’histoire et de la politique de l’Europe occidentale et de la Russie.

En Russie, après 1860, cet édifice fut ébranlé par une nouvelle direction dans le domaine de la science, de même que par la désertion des slavophiles et leur passage définitif dans le camp des réactionnaires, de sorte que Herzen, avec ses théories de slavophile socialiste, se trouva isolé. Bakounine, lui, payait aussi son tribut au messianisme slavophile, mais à un degré beaucoup plus faible que Herzen.

Après l’échec de l’insurrection polonaise, en 1863-1864, Bakounine abandonna entièrement ces idées. Il ne conserva son irritation que contre les Allemands ou, pour parler son propre langage, contre les Juifs allemands, irritation entretenue chez lui par leurs polémiques hostiles d’un côté, et, de l’autre, par sa défiance contre le tempérament révolutionnaire des Allemands. Mais nous ne voyons pas chez lui l’idée de la supériorité des Slaves vis-à-vis le « germano-romain de l’Occident. » Bien au contraire, il se prononça nettement à ce sujet, en émettant l’avis que, dans la révolution sociale, l’Occident marcherait en avant de la Russie, et il fondait ses espérances surtout sur les peuples latins. Aussi, dans les cercles russes les plus avancés, cette doctrine du messianisme russe fut-elle entièrement abandonnée, à partir de 1870.

Quant au nom de père du nihilisme russe, qu’on prête à Bakounine, il faut observer en premier lieu, que le mouvement désigné par le mot « nihilisme » s’applique à beaucoup trop d’idées pour être exprimées en un seul mot. On voit souvent, par exemple, appliquer l’épithète de nihiliste à tel adversaire du gouvernement qui, en Europe, compterait parmi les politiciens modérés.

De plus, on confond sous ce nom deux mouvements tout à fait différents par leur nature, leur principe et même par le caractère individuel de leurs partisans. Le mouvement incarné dans le type de Bazaroff, le héros du roman « Les pères et les fils », écrit en 1861, se présente plutôt dans le sens de la culture ; il porte essentiellement en lui le caractère philosophique et n’est que faiblement teinté de socialisme politique. C’était, en Russie, un reflet des idées de matérialisme et d’utilitarisme grossier.

Au contraire, le mouvement révolutionnaire, inauguré en 1870 et dans les années suivantes, qui se manifesta sous la forme « d’aller au peuple », est d’un bout à l’autre socialiste et apparaît comme un amalgame de socialisme occidental et de patriotisme national.

Bakounine n’avait absolument rien de commun avec les idées de la période Bazaroff, et même il avait peu de contact avec les précurseurs du mouvement socialiste-révolutionnaire « d’aller au peuple ». Dans la proclamation qu’il publia dans la Jeune Russie en 1862, il dit que toutes ses espérances sont fondées sur le peuple (le bas-peuple, le peuple « noir »), et sur la jeunesse des écoles, et il s’opposa carrément au mouvement qui, à cette époque, se manifesta dans la noblesse et dans la société intelligente russe, mouvement qui avait pour but de pousser le gouvernement à convoquer une Assemblée générale des zemstvos. Cette idée fut soutenue par Tchernychevski (« Lettres sans adresse »).

Cependant, Bakounine lui-même rédigea, avec Ogareff, le projet de l’adresse à l’empereur au sujet de la convocation de cette Assemblée et en discuta avec la jeunesse russe.

Ce n’est qu’après 1866 qu’il commença à s’enthousiasmer pour celle-ci et à la citer comme modèle aux nouvelles générations. On peut donc dire avec autant de raison que Bakounine fut tout aussi bien le père du nouveau mouvement qui se déclara en Russie après 1870, que le fils du mouvement précurseur. À cette époque aussi, il se laissa entraîner d’abord et entraîna ensuite les autres.

En regard de l’anarchie actuelle avec son accompagnement de bombes, on pourrait considérer Bakounine plutôt comme son grand-père, de même que Proudhon et Max Stirner pourraient être envisagés comme ses aïeux. Assurément, cette question pourra être élucidée, après que tous les documents sur les relations de Bakounine avec les socialistes d’Europe auront été publiés. Déjà, dans ses lettres et dans ses proclamations, nous trouvons des pensées sur la destruction universelle des formes de l’État, sur l’importance du poignard et du poison dans la révolution ; enfin, des conseils qu’il adressait aux Communards de détruire la moitié de Paris, et même le conseil de se procurer par le vol des ressources pour la révolution.

Toutefois, l’idéal révolutionnaire de Bakounine était l’insurrection organisée des communes, et non les attentats individuels des Ravachol ou des Henry.

La doctrine de Proudhon sur l’An-archie qui, chez celui-ci, à proprement parler, devait amener au fédéralisme, sur le modèle suisse (comp. Proudhon, du Principe fédératif), fut transformée par Bakounine, en celle de l’Amorphisme, qu’il envisageait toutefois comme un moment transitoire, avant l’organisation de la société de bas en haut. De même, Bakounine poussa l’abstention de toute participation aux élections politiques, que Proudhon prétendait nécessaire sous l’empire, jusqu’à l’abdication de toute action politique pour les socialistes dans un « État bourgeois », en recommandant de remplacer cette action par la « propagande par le fait » .

Comme exemple caractéristique de cette sorte de propagande, on peut citer, après l’échec de la tentative de Bologne, en 1874, celle de Benevento, en 1877, tentatives résultant d’applications de la formule de Bakounine.

Dans plusieurs villages apparurent des groupes de révolutionnaires conduits par les amis italiens de Bakounine et un Russe [36]. Ils proclamèrent l’abolition des impôts et de la propriété privée et brûlèrent les documents officiels, etc. (V. Ém. de Lavelaye. Le socialisme contemporain, VII. éd., 257-259).

Cela diffère donc complètement de l’anarchie qui jette des bombes dans les cafés !

Il faut observer aussi, qu’en Russie, où l’influence de Bakounine devait se refléter le plus sensiblement, et qui présentait un terrain propre au développement du bakounisme, il n’y a encore rien eu qui ressemble à la nouvelle anarchie.

Le « terrorisme » russe en 1878-1881, série d’assassinats politiques accomplis en Russie, n’avait absolument rien de commun, ni dans son principe politique, ni dans son but, avec l’anarchie occidentale. Néanmoins, il en avait quelque apparence, par l’exemple de l’usage de la dynamite, qu’il avait donné, et par le fait même de son existence. Cependant, le « Comité exécutif » russe, avait nettement déclaré que dans les pays qui jouissent de la liberté politique tout assassinat politique serait un crime injustifiable. Aussi, les discussions qui eurent lieu, en 1880, dans plusieurs cercles de la jeunesse révolutionnaire russe sur l’application systématique de la « terreur irlandaise » c’est-à-dire des crimes agraires, n’aboutirent à aucun résultat dans la pratique. Enfin, il y a, selon nous, tout un abîme encore entre les exécutions agraires irlandaises et la pratique des jeteurs de bombes.

Quant à l’édition même de la Correspondance de Bakounine, nous ne nous croyons pas le droit de nous investir du titre de censeur de documents historiques et nous les livrons au public, autant que possible, dans leur intégrité.

Les quelques coupures que nous nous sommes permis de faire, ont trait à des faits d’un caractère particulièrement intime ou touchant à des personnes encore vivantes et demeurant en Russie ; nous n’avons pas le droit de les compromettre dans cette publication. Nous avons inséré aussi les lettres de Bakounine, où, parfois, on peut trouver des contradictions dans ses idées et dans ses points de vue, avec la pensée, que ces documents datant de vingt ou trente ans, ne pourront blesser personne, mais, qu’au contraire, ils présenteront des matériaux intéressants pour la caractéristique des rapports de Bakounine avec ses contemporains.

Le manque de place et surtout de sources originelles, ce travail se faisant à Sophia, ne nous permet pas de commenter cette Correspondance, de la rendre ainsi plus compréhensible ; nous avons dû nous borner aux annotations les plus indispensables.

Il est possible qu’il s’y soit aussi glissé quelques erreurs ; nous serons donc reconnaissant pour toutes les corrections que d’autres personnes voudront y apporter.

Pour conclure, nous ferons cette observation que la présente édition de la Correspondance de Bakounine est en rapport intime avec celle de Kaweline et de Tourguéneff, que nous avons publiée précédemment et qui expose pour quels motifs tout mouvement libéral en Russie, sous Alexandre II, eût été impossible et eût échoué. Ces Lettres de Bakounine pourront aussi être d’un grand secours, pour démontrer comment le mouvement révolutionnaire de cette époque n’a fourni aucun résultat positif.

Nous considérons que cet entr’acte dans l’histoire de la société russe, auquel nous assistons actuellement, est au plus haut degré propice à la publication de toutes sortes de documents du genre de ceux que nous présentons.

C’est pour cela que nous nous estimerions heureux si notre exemple pouvait inspirer aux personnes possédant des documents analogues, l’idée de les livrer prochainement à la publicité. Les enseignements que nous donne l’histoire ne peuvent nous profiter directement qu’à la condition d’être de fraîche date et non surannés.


M. Dragomanov [37].…...


CORRESPONDANCE DE MICHEL BAKOUNINE

LETTRE DE BAKOUNINE À HERZEN.


8 décembre 1860, Irkoutsk.…...


Mon ami Herzen,


J’ai reçu ton mot au moment où je finissais mon article « Réponse à la Cloche », que je joins à cette lettre. Il serait superflu de te dire combien fut grande ma joie à la vue de ces chères lignes écrites de ta main. Cette courte lettre m’encouragea, car elle éveilla en moi l’espoir que mes paroles seront bien accueillies par toi. C’est la troisième missive que je t’adresse. La première, qui comprenait vingt feuilles, au moins, ne t’est pas parvenue ; la seconde te sera remise par ton ami X… qui est parti d’ici depuis trois semaines déjà [38]. J’espère qu’elle te parviendra, sinon avant, au moins en même temps que celle-ci qui n’est pas achevée, mais dont la fin tu recevras d’ici peu, puisque j’ai enfin trouvé le moyen de te faire parvenir ma correspondance.

Ces trois lettres ont pour sujet Mouravieff-Amourski qui, depuis quelque temps, est devenu l’objet des violentes et très injustes attaques, que tu lui prodigues dans ton aveuglement peu compréhensible. Car ces attaques sont dépourvues de tout fondement ; je te le répète de nouveau, que parmi tous les détenteurs du pouvoir en Russie, Mouravieff est le seul homme que nous pouvons et que nous avons même le devoir de considérer comme l’un des nôtres, dans le sens le plus étendu du mot. Il est des nôtres par ses sentiments, par ses idées et ses actes, par ses aspirations, enfin, par la virilité de ses intentions. Comment se fait-il donc alors, mon cher Herzen, que tu le méconnaisses ? C’est vraiment déplorable. Si tu savais comme il aime la Cloche et combien il lui est pénible d’y trouver la moindre erreur qui puisse devenir compromettante pour elle ; quelle sympathie il a pour toi, comme il t’estime et quelle amertume lui causent tes accusations non justifiées. Tes fausses attaques contre lui retentissent juste au moment, où de tous côtés s’éveillent la jalousie et les intrigues lâches dirigées par notre Philippe-Égalité, le grand-duc Constantin Nicolaevitch. « On méconnaît toujours les siens », dit le grand-duc en parlant de toi.

Sous peu, Mouravieff quittera ses fonctions et en même temps la Sibérie, se dirigera vers l’étranger. Il compte bien avoir une entrevue avec toi. Et, en faisant sa connaissance, tu pourras juger par toi-même que c’est un homme intègre qui a de l’intelligence, du sentiment, du cœur et de l’énergie. Il est tout à fait dévoué à notre cause, et je t’assure qu’il est le meilleur et le plus fort de nous et que l’avenir de la Russie repose sur lui. Éventuellement, il se décide à se retirer des affaires, malgré le portefeuille de ministre de l’intérieur que l’on veut lui offrir. Il a pris la ferme résolution de ne rien accepter avant que le système gouvernemental ne soit radicalement changé et son programme politique adopté. Celui-ci se résume en peu de mots :

1° L’affranchissement absolu des paysans en les dotant de la terre qu’ils cultivent ;

2° Les tribunaux publics avec jurés, auxquels tous les fonctionnaires du haut en bas de l’État seront soumis ;

3° L’enseignement populaire pratiqué sur une large échelle ;

4° Le self-government, l’abolition de la bureaucratie, et autant que possible, la décentralisation de l’empire Russe, sans constitution ni parlement. Il sera établi une dictature de fer en vue de l’émancipation des Slaves, laquelle doit commencer par la Pologne, recouvrant son intégrité, et par une lutte à mort avec l’Autriche et la Turquie.

Voilà tout le programme de l’homme énergique et sérieux qui a déjà donné des preuves suffisantes qu’il est à même de mettre ses projets à exécution. Je vous réponds de la sincérité de Mouravieff, car, je le considère comme l’un de mes meilleurs amis. Moi, qui suis votre ami intime, l’ami dévoué de votre Cloche [39], dont l’influence et l’intégrité en Russie, croyez-le bien, me sont aussi chers qu’à vous-même, — quels sentiments ne devrais-je pas éprouver en lisant ces pages, où aveuglés mal renseignés vous étalez le mensonge et la calomnie, où vous attaquez cet homme, unique en Russie, qui mériterait toute notre énergique défense.

Écoute, Herzen, si tu veux prêter foi à mes paroles, tu peux te dispenser d’insérer cette réponse que je fais à la Cloche, car j’espère que toi-même, tu sauras donner une satisfaction complète à Mouravieff « sans réticences et sans équivoques » [40], dans des termes que tu dois à cet homme de bien, en observant toutefois, dans tes expressions la prudence nécessaire pour ne pas le compromettre vis-à-vis du gouvernement russe. Mais, si tu ne peux croire à ce que je te dis, ou que tu n’y crois qu’à moitié, et qu’il reste au fond de ta pensée le moindre doute à ce sujet, je te conjure alors, au nom de notre amitié, de tout ce qui nous a uni jusqu’à ce jour, de publier ma réponse tout entière, sans y faire les moindres coupures, avec ma signature si tu le trouves nécessaire. Il y a de ces situations où l’on est obligé d’envoyer la prudence et toutes les autres combinaisons au diable. Je n’ignore pas que la publication de ma réponse pourrait avoir de très grands inconvénients pour moi ; d’abord, cela contribuerait à me clouer en Sibérie encore pour plusieurs années ; en deuxième lieu, elle pourrait prématurément compromettre Mouravieff vis-à-vis du gouvernement et nous tous, dans la personne de Pietrachevski, vis-à-vis du public russe. Enfin, elle compromettrait la Cloche elle-même, qui vient de faire déjà une gaffe maladroite et grossière. Et encore une fois je ne te demande de publier mon article que si ton esprit ou ton cœur ne te dicte quelque autre moyen de donner une complète satisfaction à Mouravieff. De même que dans une affaire d’honneur, de même dans toute autre affaire, telle ou telle conduite dirigée dans un sens ou dans l’autre, amène des suites souvent fâcheuses pour les deux intéressés, conséquences auxquelles, ni l’un, ni l’autre, n’ont le droit de se soustraire. Puisque tu as livré à la publicité tes attaques contre Mouravieff, tu lui dois une réparation ; publie donc cette réponse à ton article, ou alors, fais à haute voix l’aveu, que ta bonne foi a été surprise. Voilà ce que j’attends de ton sentiment de justice et de ton dévouement à notre cause. Herzen, songe que si tu es notre juge, nous avons, nous, le droit d’être les tiens, qu’entre toi et nous il existe la solidarité de la responsabilité réciproque que, pas plus que nous, tu n’as le droit de rompre…

Assez sur ce sujet privé ; abordons la question générale de la situation de la Cloche. On entend dire de tous côtés qu’elle a beaucoup perdu de son influence. Les fausses nouvelles ont, sans doute, amené cette défaillance ; et, alors, deux ou trois bévues telles que celle que vous venez de faire à l’égard de Mouravieff et de la Sibérie orientale suffiraient pour anéantir votre journal. Vous devez observer une plus grande circonspection dans le choix de vos correspondants. On affirme que la Russie dégèle ; mais il ne faut pas oublier qu’en dessous de la glace se trouvent toujours accumulées des quantités de fumier qui exhale une odeur nauséabonde. Cette vie essentiellement russe, ces mesquines intrigues et ces passions russes, cette ambiance ordurière et puante de notre pays, — dépôt de vils intérêts et d’une mesquine vanité, — l’insipidité, la jalousie, la haine, le vide et l’engourdissement d’un cœur qui a cessé de battre ; avec cela, des paroles généreuses, des phrases retentissantes et des actes insignifiants. Et tout cela veut se produire et se porte vers la Cloche, vu qu’il n’existe pas d’autre organe russe libre. Par le temps qui court, il n’est pas difficile de dissimuler sa véritable physionomie sous le masque du libéralisme et du démocratisme, — qui donc n’a pas connaissance de ces grands mots aux belles phrases ! Elles sont si bon marché, si inoffensives et présentent si peu de danger aujourd’hui. On les entend si souvent retentir dans tous les coins et recoins de la Russie, jusqu’en Sibérie même, qu’on se sent froissé en les répétant. Un libéralisme officiel, un démocratisme officiel, des sons, des paroles vides de sens, derrière lesquelles s’abrite une réalité mesquine tellement abominable que l’on en éprouve des nausées ; car, en Russie, les paroles me produisent l’effet d’un vomitif, — plus elles sont fortes et brillantes, plus forte est la nausée qu’elles provoquent. On ne peut ajouter foi qu’aux affirmations de ceux chez lesquels elles passent en action. Et je voudrais voir élever des gibets proportionnés à la hauteur des discours de ces orateurs ; car, plus éloquent serait le développement de leur thèse, plus haut devrait se dresser le gibet érigé à leur intention. Parmi vos correspondants s’en trouverait-il beaucoup de ceux qui seraient capables et prêts à se dévouer réellement à notre noble cause, à laquelle les paroles magnanimes qu’ils prodiguent semblent cependant, les appeler. Et néanmoins vous les écoutez attentivement !… Vous avez entrepris une tâche difficile presque impossible, c’est celle de juger de Londres les personnes qui vivent et agissent en Russie. Tant que les grands rôles étaient joués par les Kleinmichel, les Orloff, les Zakrevski, les Panine, etc., etc., les hommes du règne de Nicolas que vous avez tous connus, c’était une chose facile que de les juger dans leurs actes, mais à présent, sur l’arène politique apparaissent des personnages qui vous sont entièrement étrangers. Et vous êtes obligés de porter votre jugement sur eux et sur leurs actes suivant les informations qui vous sont envoyées de Russie. Quel est donc celui qui pourrait vous garantir leur authenticité ? Ne devriez-vous pas avoir en Russie quelques amis de vos coreligionnaires, connaissant bien le pays et doués du talent pratique de la perspicacité et du bon sens, à la bonne foi et à la justesse des appréciations desquels vous pourriez vous lier entièrement, qui par leur témoignage certifieraient, en les appuyant, les faits qui vous sont rapportés. Car, autrement, vous serez toujours trompés et vous finirez par ne plus avoir aucune influence en Russie. Certes, je sais bien qu’il n’est pas facile de trouver de ces correspondants, même parmi les journalistes et même parmi ceux qui appartenaient jadis à nos cercles, — la plupart d’entre eux sont engourdis et, bien que vivants, ils parlent et agissent comme des morts au milieu des morts.

Quel étrange phénomène présente actuellement la vie publique en Russie, qu’elle soit officielle ou particulière ! C’est bien l’empire des ombres dans lequel se meuvent et discutent des fantômes d’hommes qui ont, semble-t-il, la faculté de penser et d’agir mais qui, cependant, ne vivent pas. C’est chez eux la rhétorique de toutes les passions, là où la passion elle-même fait défaut. On n’y voit ni réalisme, ni caractère prédominant, les tempéraments eux-mêmes n’existant plus. Toute la littérature est de l’écriture, du bavardage, sans le moindre souffle de vie, aucune action, aucun intérêt réel pour quoi que ce soit. On n’a même pas envie de causer avec n’importe qui ; déjà d’avance, on a la parfaite certitude que les paroles dites ne mèneront à rien, qu’aucune action n’en jaillira. À présent, ce sont les beaux jours du journalisme, c’est l’époque de son règne. Les Panaeff triomphent ; tous ceux qui savent manier la plume se frappent la poitrine avec passion et il n’en sort que des sons creux, parce qu’elle est vide de cœur. Leur cerveau est plein de certaines catégories d’idées toutes faites, de phrases composées d’avance, mais il n’est pas capable de travail productif. Leurs muscles manquent de force, leurs veines sont exsangues. Ce sont tous des fantômes prodiguant des paroles éloquentes et stériles, et l’on sent qu’en vivant au milieu de ces ombres, on perd aussi de sa force vitale et peu à peu l’on devient comme eux. Ils font à présent du commerce en détail, grâce au grand capital qui a été accumulé par Stankévitch, Biélinski, Granovski et par toi. Tombés dans un sommeil profond, ils délirent à haute voix en gesticulant et ne reviennent à la réalité que lorsqu’on touche à leur personnalité, à leur vanité, qui seule est la passion réelle de ces gens soi-disant distingués ; tandis que la passion de l’argent reste prédominante dans les autres couches de la société russe. Ces fantômes, auraient-ils donc la puissance de produire des miracles ? Et cependant, il en faudrait des miracles ; il faudrait des prodiges d’esprit, de passion et de volonté pour sauver la Russie. Je n’attends rien de ceux qui se sont fait un nom dans la littérature et je n’ai foi qu’en la force, restée latente, du peuple russe ; et j’ai foi aussi en le tiers-état qui, chez nous, se compose non pas de la classe des commerçants, plus pourrie encore que celle de la noblesse, mais bien en ce tiers-état qui, sans être reconnu officiellement, existe cependant de fait et qui se recrute constamment dans le milieu des serfs affranchis, des garçons de toute espèce de métier, des petits bourgeois, des fils des popes — ce sont là tout des éléments dans lesquels s’est encore conservé l’esprit ingénieux et l’audacieuse initiative de la nation ; et je crois encore que dans la noblesse elle-même beaucoup se dissimule… [41]

… rempli d’illusions dans sa vanité. C’est un curieux spectacle que présente actuellement la vie publique en Russie, tant officielle que non officielle ! Sous Nicolas, on pouvait supposer qu’elle renfermait une force comprimée, beaucoup de mystères inexpliquées. La voilà ouverte et que voyons-nous ? Le règne des fantômes, où des simulacres de vivants parlent et s’agitent, qui semblent penser et agir, mais, qui, pourtant, ne vivent pas. Ils possèdent la rhétorique de toutes les passions, mais la passion elle-même leur fait défaut… [42]

… Et cependant la Russie ne peut être sauvée que par des prodiges de passion, d’esprit et de volonté.

Terrible sera la révolution russe, et pourtant on l’évoque, malgré soi, car elle seule aura la puissance de nous tirer de cette néfaste léthargie et de nous rappeler aux passions et aux intérêts réels. Peut-être aura-t-elle aussi le pouvoir de produire des hommes vivants, car la plupart de ceux qui figurent aujourd’hui ne sont bons qu’à être livrés au bourreau. Telle est ma conviction. Je me demande s’il y en a beaucoup, même dans nos propres rangs, qui soient restés intacts ? L’action fatigue les hommes, les consume ; mais la fadeur les efface et les écule comme une vieille chaussure. Regardez Tourguéneff, Kaveline, Korch : sont-ce des hommes vivants ? Je ne connais pas vos autres amis, ni vos anciennes connaissances, mais je vous demande si la vie active s’est conservée chez eux ? On m’a donné l’espoir qu’au printemps prochain je pourrai rentrer en Russie ; je me mettrai donc, en arrivant, à la recherche des hommes d’action, car, pour moi, c’est un intérêt de premier ordre.

Ici, à part Mouravieff, j’ai fait encore la connaissance d’un jeune général, Nicolas Pavlovitch Ignatieff, le fils du gouverneur général de Saint-Pétersbourg, que tu dois connaître, Herzen. Il revient de Chine, où il a fait des prodiges. Avec ses dix-neuf cosaques, il y joua le rôle le plus brillant et il sut en tirer pour la Russie des avantages plus considérables que ceux dont bénéficièrent l’Angleterre et la France, et cela sous l’œil de MM. les ambassadeurs de ces deux pays, lord Elguine et le baron Gros, qui, pourtant, avaient chacun une armée à leur disposition. Vous connaîtrez par les journaux le traité qu’il a fait signer, mais ce que les journaux ne vous apprendront pas, c’est la barbarie sans pareille qu’exercèrent en Chine les troupes anglaises et surtout les soldats français. Les premières, composées essentiellement de cipayes, se contentèrent pour la plupart de pillage, mais les derniers, Français pur sang, sur tout leur parcours jusqu’à Pékin, violèrent les femmes, après quoi ils les noyèrent ou leur coupèrent les pieds. Les Russes grâce à leur génie national, leur ingéniosité et leur discipline en tirèrent avantage. À la tête de ses dix-neuf hommes, Ignatieff se présenta comme le sauveur des Chinois, et nous voilà aujourd’hui d’un pied ferme dans les parages de l’océan Pacifique.

Mais revenons à Ignatieff lui-même. C’est un jeune homme d’une trentaine d’années, très sympathique dans toute sa personne, par ses idées et ses sentiments. Il est intelligent, énergique, résolu et habile en tout, au plus haut point. Bien qu’il soit très ambitieux, c’est un noble et chaleureux patriote qui, en dehors de la politique slavophile, demande pour la Russie des réformes démocratiques. Bref, il veut la même chose que Mouravieff, mais son programme affecte quelques légères différences dans les nuances. Tous les deux se sont liés d’amitié et ils vont agir de concert. C’est avec des hommes comme ceux-là que vous devriez entretenir des relations suivies : ceux-là ne font pas de belles phrases, ne se prodiguent pas dans la presse, mais ils ont des connaissances solides et, chose rare en Russie, ils travaillent beaucoup [43].

Mes amis, que faut-il que je vous dise de ma propre personne ? Je me propose de vous envoyer d’ici peu un journal très détaillé de mes « faits et gestes », depuis que nous nous quittâmes, avenue Marigny ; pour le moment, je vous raconterai en quelques mots ma position actuelle.

Après avoir fait un an de prison en Saxe, à Dresde d’abord et à Kœnigstein ensuite, puis une année environ à Prague, cinq mois à peu près à Olmutz, toujours enchaîné et à Olmutz rivé même au mur, je me vis, enfin, transporté en Russie. Mes réponses à l’interrogatoire que j’ai dû subir en Allemagne, et puis, en Autriche, furent très laconiques. Je me bornai à dire : « Vous connaissez déjà mes principes ; je n’ai jamais cherché à les dissimuler, au contraire, j’ai toujours exposé mes théories à haute voix. Je voulais l’unification de l’Allemagne démocratique, l’émancipation des Slaves, la destruction de tous les empires et de tous les royaumes dont l’existence est basée sur la violence infligée aux peuples assujettis, et particulièrement, la destruction de l’Autriche. Je fus pris les armes à la main, vous avez donc les preuves suffisantes pour me faire juger par vos tribunaux. En dehors de cela, je ne vous donnerai aucune réponse sur les questions que vous aurez à me poser. »

En 1851, au mois de mai, je fus transporté en Russie, directement dans la forteresse des Saints-Pierre-et-Paul [44] et relégué dans le ravelin d’Alexis, [45] où je suis resté trois ans. Deux mois après ma relégation dans cette prison, je reçus la visite du comte Orloff qui se présenta au nom de l’empereur et qui me dit : « Sa Majesté m’envoie vers vous avec cet ordre : Dis-lui de m’écrire, comme le ferait le fils spirituel qui aurait à se confesser à son père spirituel. — Voulez-vous écrire ? » Je devins songeur pendant quelques instants ; je réfléchis que dans un tribunal public, devant un « jury », j’aurais le devoir de rester dans mon rôle jusqu’au bout ; mais, qu’enfermé, comme je l’étais entre quatre murs, me trouvant au pouvoir d’un ours, il me serait permis d’adoucir la forme, sans me faire un scrupule de cela. Je demandai donc un mois de temps, — j’acceptai. Et, en effet, j’écrivis une sorte de confession, quelque chose dans le genre de Dichtung und Wahrheit. D’ailleurs, tous mes actes furent parfaitement connus ; j’avais agi si ouvertement que je n’avais plus de secret à révéler à ce sujet. Après avoir dans cette lettre remercié Sa Majesté de sa condescendance, j’ajoutai : « Sire, vous désirez avoir ma confession, soit, je vous la ferai ; mais vous ne devez pas ignorer que le pénitent n’est pas obligé de confesser les péchés d’autrui. Après le naufrage que je viens de faire, je n’ai de sauf que l’honneur, mon seul trésor, et la conscience de n’avoir jamais trahi personne qui ait voulu se fier à moi, et c’est pourquoi je ne vous donnerai pas de noms. »

Après cela, « à quelques exceptions près », je racontai à Nicolas ma vie à l’étranger, en lui mentionnant tous les projets que j’avais formés, en lui faisant part de tous mes sentiments et de mes impressions, sans ménager les points où il pût puiser des enseignements sur sa politique intérieure et extérieure. Cette confession, calculée sur la précision de ma position sans issue et, d’un autre côté, sur le tempérament énergique de Nicolas, fut écrite en termes très hardis, — et c’est pour cette raison que ma lettre lui plut. En effet, je lui sais gré de ne pas m’avoir questionné après sur aucun autre sujet.

Après avoir fait trois ans de prison dans la forteresse des Saints-Pierre-et-Paul, je fus transporté à Schlusselbourg, où je suis resté trois autres années. Je fus atteint du scorbut et toutes mes dents tombèrent.

Ah ! quelle chose terrible que cette relégation à perpétuité ! Traîner une existence sans but, sans espoir, sans aucun intérêt de la vie… Et se dire chaque jour : Demain je serai encore plus abruti que je ne le suis aujourd’hui ! Souffrir des semaines entières d’un horrible mal de dents, qui revient sans cesse. Et cette insomnie qui chasse le sommeil nuit et jour — et quoi qu’on fasse, quoi qu’on lise, même pendant les courtes heures du rêve, se trouver sous l’empire d’une fébrile agitation qui vous remue le cœur et le foie, avec le « sentiment fixe » que vous n’êtes qu’un esclave, qu’un cadavre…

Cependant, je ne perdis pas tout mon courage. Si la religion avait encore été vivace dans mon cœur, elle se serait effondrée pendant mon séjour dans cette prison de la forteresse. Je ne désirais qu’une chose, c’est de ne pas me laisser aller jusqu’à la réconciliation et la résignation, de ne changer en rien, de ne pas m’avilir au point de chercher ma consolation en me trompant moi-même, — conserver jusqu’à la fin, intègre, le sentiment sacré de la révolte…

Nicolas mourut, mes espérances se ravivèrent. Vint le sacre du nouvel empereur, et avec lui l’amnistie. Mais Alexandre Nicolaevitch, de sa propre main, effaça mon nom sur la liste des amnistiés qui lui fut présentée. Et lorsqu’un mois plus tard ma mère se présenta à lui pour le supplier de me gracier, il lui répondit : « Sachez, Madame, que tant que votre fils vivra, il ne pourra jamais être libre. » Après cette réponse, lorsque mon frère Alexis vint me voir, nous convînmes d’attendre patiemment un mois encore ; mais, passé ce délai, si je n’étais pas libéré, il m’apporterait du poison. Ce mois d’attente s’écoula et je fus avisé que je pouvais choisir entre la relégation à la forteresse et l’exil en Sibérie. Bien entendu mon choix s’arrêta sur la Sibérie. Et ce n’est pas sans peine que ma famille parvint à me soustraire à la prison. Avec l’entêtement d’un bélier, l’empereur rejeta toutes les suppliques qui lui furent adressées à mon égard. Un jour, le prince Gortchakoff, alors ministre de l’extérieur, se présenta au tzar qui l’accueillit en tenant une lettre dans sa main (c’était celle que j’avais écrite en 1851, à Nicolas) et lui dit : « Mais, je ne vois pas le moindre repentir dans cette lettre. » Comme si cet idiot pouvait s’attendre encore à un « repentir » ! Enfin, en 1857, au mois de mars, je sortis de Schlusselbourg ; je passai encore huit jours dans le IIIe Bureau de la Chancellerie impériale, enfin, sur l’autorisation spéciale de Sa Majesté, il me fut permis d’aller à la campagne voir mes frères pendant vingt-quatre heures.

Au mois d’avril, je fus transporté à Tomsk, où je vécus pendant deux ans. Là je fis la connaissance d’une charmante famille, dont le chef, Xavery Wassilievitch Kviatkovski, était attaché à l’administration des mines d’or. Sa famille elle-même était établie à la campagne, la zaïmka d’Astangovo, comme on dit en Sibérie, située à une verste de la ville, et où elle habitait une toute petite maisonnette. J’y allais tous les jours et m’offrit comme professeur de français de me charger de l’enseignement des deux jeunes filles de la maison. Peu à peu, je me liai d’amitié avec celle qui devint ma femme, j’acquis toute sa confiance et je finis par l’aimer avec passion. Elle répondit à mon sentiment et nous nous unîmes. Marié depuis, déjà, deux ans, je suis complètement heureux. Ah ! qu’il est doux de vivre pour les autres, surtout lorsque c’est pour une charmante femme. Je me suis donné entièrement à elle, et de son côté, de cœur et d’esprit, elle partage toutes mes aspirations. Elle est Polonaise d’origine, mais elle n’a pas les idées catholiques de ce pays et partant, elle s’est émancipée du fanatisme politique ; en somme, c’est une patriote slave.

À force de démarches faites à mon insu, M. Gasford, le gouverneur-général de la Sibérie occidentale, obtint l’autorisation impériale de me faire entrer au service de l’administration officielle. Certes, c’eût été le premier pas vers ma libération, mais je ne pus me décider à accepter, — il me semblait qu’en voyant la cocarde officielle à ma casquette, je perdrais de ma pureté révolutionnaire. Je fis des démarches pour solliciter la permission de m’établir dans la Sibérie orientale ; à grand’peine je parvins à l’obtenir. On craignait pour moi les sympathies de Mouravieff, qui était venu à Tomsk dans le but d’y faire ma connaissance, et qui me donna publiquement des marques de son estime. Ou hésita longtemps à me donner cette autorisation qui me fut, enfin, accordée. En 1859, au mois de mars, j’arrivai à Irkoutsk et j’entrai au service de la Compagnie de l’Amour qui venait de se constituer. L’année suivante, je passai toute la belle saison en voyages dans la province de Zabaïkal que j’ai parcourue dans tous les sens. Au commencement de cette année, j’ai quitté le service de la compagnie, persuadé que cette compagnie n’arriverait à rien. Pour l’instant, je cherche du travail dans l’administration des mines de M. Benardaki, mais jusqu’ici, mes démarches n’ont abouti qu’à un demi-succès. Cependant, je voudrais bien me passer du secours de mes frères qui ne sont pas riches et qui, sans attendre le résultat de la décision qui doit être prise à Pétersbourg, au sujet de l’affranchissement des serfs, viennent de facto de libérer leurs paysans en leur assurant la propriété des terrains qu’ils cultivaient ; partant, tous les travaux chez eux se font depuis lors par des ouvriers salariés, ce qui demande des dépenses considérables. Je mène ici une existence assez précaire, mais j’espère que, sous peu, mes affaires vont aller mieux.

Il serait bien temps que je revoie la Russie. Mais jusqu’ici, toutes les démarches que Mouravieff a faites pour m’obtenir le droit d’y retourner, sont restées vaines. Se basant sur certaines dénonciations venues de Sibérie, Timacheff et Dolgorouki me tiennent pour un homme dangereux et incorrigible. Cependant Mouravieff ne désespère pas encore d’obtenir ma libération au printemps prochain. Et, enfin, j’espère qu’il réussira. Rentrer en Russie est devenu pour moi une nécessité absolue. Je ne suis pas fait pour mener cette vie calme et tranquille et, malgré moi, j’ai été condamné à ce repos de tant d’années, qu’il est temps de me retremper dans la vie active. En Sibérie, je me suis borné à faire de la propagande au milieu des Polonais, qui n’a pas été tout à fait infructueuse. Je parvins à convaincre les hommes les plus méritants et les plus forts d’entr’eux de l’impossibilité absolue pour les Polonais de s’isoler et de se détacher de la vie russe et que, par conséquent, la réconciliation avec la Russie était de toute nécessité pour eux. Je réussis également à convaincre Mouravieff que la décentralisation de l’empire russe s’imposait ; je lui fis comprendre en même temps toute la sagesse de la politique slavo-fédéraliste et que c’est dans cette politique seule qu’on trouverait le salut. À présent, il faut que je puisse rentrer en Russie pour me mettre à la recherche des hommes dévoués ; il faudra renouveler les anciennes relations avec ceux d’entre eux que j’ai connus et m’ingénier à trouver de nouveaux amis, afin de mieux connaître la Russie elle-même et enfin m’efforcer de deviner ce que le pays peut ou ne peut pas nous donner. Il serait étonnant que le mouvement dans l’intérieur de la Russie, provoqué par la question de l’affranchissement des serfs, de concert avec le mouvement extérieur, qui au premier coup d’œil semble être suscité par Napoléon, mais qui, en réalité, n’est dû qu’à la Révolution, toujours vivace, et dont Napoléon n’est qu’un instrument, il serait étonnant, dis-je, que dans une action commune, tout cela n’ébranlât pas l’empire Russe. Espérons, tant que l’espoir est possible — et en attendant, mes amis, je vous dis adieu.    Votre dévoué,

M. Bakounine.

La fois suivante que je vous écrirai, j’enverrai aussi une lettre à mon ami Reichel et j’y joindrai mon portrait.

Assurément, vous voudrez me répondre. Je vous prie donc de m’envoyer vos lettres, soit avec des personnes de confiance se rendant à Pétersbourg, ou à l’adresse de Nicolas-Pavlovitch Ignatieff ou encore…



LETTRE DE BAKOUNINE À HERZEN
ET À OGAREFF


15/3 octobre 1861, San-Francisco


Mes amis !


J’ai pu m’évader de Sibérie et après avoir longuement voyagé sur l’Amour et les côtes du détroit de Tartarie, en traversant le Japon, je suis arrivé aujourd’hui à San-Francisco. Mais dans ce voyage mes économies, très modestes d’ailleurs, furent complètement épuisées et si je n’étais pas tombé sur un homme généreux qui a bien voulu me prêter 250 dollars pour prendre le train de New-York, je me serais trouvé dans un très grand embarras. Vous, mes amis, vous êtes trop loin, et dans cette ville même je ne connais personne. J’espère arriver à New- York le 18/6 novembre. Si j’ai bien calculé, cette lettre devra vous parvenir le 15, donc, je pourrai avoir votre réponse à la fin de ce mois. J’espère que vous avez déjà reçu de l’argent pour moi, qui a dû vous être expédié de Russie. Dans tous les cas, je vous prie de m’envoyer 500 dollars à New-York, ce qui fait, si je ne me trompe, 100 livres sterling qui me sont indispensables pour mes frais de voyage jusqu’à Londres. Alors, je pourrais arriver chez vous vers le 10 décembre. Encore une prière que j’ai à vous adresser : dès que vous aurez reçu cette lettre, faites immédiatement savoir à mes frères (à Tver ou au village Priamoukino, district de Tver, Nicolas Alexandrovitch Bakounine), par l’intermédiaire de vos amis en Russie, que je suis arrivé sain et sauf à San-Francisco et que je serai à Londres, au milieu du mois de décembre. Ma femme se trouve déjà, certainement, chez eux, à la campagne, et après avoir reçu cette nouvelle, elle s’empressera de me rejoindre à Londres, en compagnie de l’un de mes frères ou d’une autre personne. Encore une prière : celle de louer dans votre voisinage un coin pour moi, pas cher, et de m’écrire à New-York où je devrai m’adresser en arrivant à Londres. Dans le cas où ma nouvelle habitation serait trop exiguë pour y recevoir ma femme, j’en chercherai une autre à son arrivée. Mon adresse à New-York est celle-ci : M. Bakounine, « Howard house », low Broadway road Courtland. Joignez à votre lettre un billet, fait également à mon nom, quelque chose comme un ordre de votre banquier, en y désignant la somme que j’aurai à toucher et le nom du banquier de New-York auquel j’aurai à présenter l’ordre du banquier de Londres.

Mes amis, tout mon être aspire vers vous, et dès que je serai arrivé à Londres, je me mettrai au travail. Je ferai chez vous le service de la section slavo-polonaise, car, depuis 1846, cette question est devenue mon « idée fixe » ; c’est une spécialité que j’ai choisie pour moi en 1848 et 1849. Mon dernier mot d’ordre sera la destruction de l’Autriche, destruction complète, je ne dis pas mon dernier acte, car ce serait ambitionner trop. Pour servir cette cause je suis prêt à tout : je consentirais à m’engager comme tambour, je pousserais la chose jusqu’à devenir le pitre, et si jamais je parvenais à faire discuter seulement cette question, je m’estimerais fort heureux. Car, derrière elle apparaît dans toute sa beauté la libre Fédération Slave qui pour la Russie, l’Ukraine, la Pologne et pour tous les pays slaves, en général, présente l’unique issue. J’attends avec la plus vive impatience le courrier de demain pour avoir des nouvelles de la Russie et de la Pologne. Pour aujourd’hui, je suis obligé de me contenter de quelques vagues bruits qui courent à ce sujet. On m’a parlé de nouvelles collisions sanglantes en Pologne, entre la population et les troupes ; on m’a raconté que, même en Russie, il y avait un complot contre la personne du tzar et de toute la famille impériale. Peut-être demain, pourrai-je avoir des informations plus exactes.

La lutte entre le Nord et le Sud des États-Unis me passionne également. Bien entendu, c’est le Nord qui a toutes mes sympathies. Mais, hélas ! il semble que jusqu’ici c’est le Sud qui a agi avec le plus de force, le plus de sagesse et de solidarité, ce qui lui valut le triomphe qu’il a eu dans toutes les rencontres. Il est vrai de dire que le Sud se préparait à la guerre depuis trois ans, tandis que le Nord fut pris à l’improviste. Le succès surprenant des spéculations des Américains, pour la plupart heureuses, bien qu’elles ne fussent pas toujours irréprochables, la banalité du bien-être matériel où le cœur est absent et leur vanité nationale, tout à fait enfantine, qui se satisfait à peu de frais, ont contribué, paraît-il, à dépraver ce peuple et, peut-être, cette lutte obstinée lui sera-t-elle salutaire en ce qu’il aura retrouvé son âme perdue. C’est là ma première impression ; mais il se peut que je change d’avis en voyant les choses de plus près. Seulement, je n’aurai pas assez de temps pour les examiner à fond. Je ne resterai que cinq jours à San-Francisco, et après avoir gagné New-York, je me dirigerai vers Boston, et de là j’irai à Cambridge chez mon ancien ami, le professeur Agassiz, pour lui demander quelques lettres de recommandation, après quoi j’irai passer encore quelques jours à Washington. De cette manière, j’aurai la possibilité de m’initier quelque peu à cette question.

Pendant mon voyage ici, j’ai pu organiser une bonne affaire qui, certainement, vous fera plaisir. Sachant avec quelle avidité sont lues en Sibérie la Cloche et l’Étoile polaire, et combien il est difficile de se procurer de ces publications, je me suis arrangé pour la vente de vos éditions avec trois commerçants étrangers, un Allemand à Shanghaï, un Américain au Japon, et encore avec un autre Américain à Nicolaevsk, qui est situé à l’embouchure de l’Amour. Ils nous prendront à condition tout ce que nous leur enverrons de Londres, et de cette manière nos feuilles seront vendues aux officiers de la marine russe et aux commerçants de Kiakhta qui, chaque année, sont plus nombreux dans les parages de l’Amour et de l’Océan Pacifique. Nous pourrons donc placer ainsi de 100 à 300 exemplaires du journal, quantité minime au point de vue commercial, mais très considérable au point de vue politique.

Mais, je dois finir ma lettre, car il n’est que trop temps d’aller me coucher. Mes amis, je vous dis : au revoir ! Faites savoir à Reichel que me voilà ressuscité et que mon amitié pour lui est toujours invariable.


Votre M. Bakounine.


LETTRE DE BAKOUNINE À HERZEN
ET À OGAREFF


Océan Pacifique — à 400 milles de
l’isthme de Panama — à bord du bâteau.


22 octobre
--------------- 1861
3 novembre




Mes amis,


Je vous ai écrit deux fois par le « Pony express » de San-Francisco. Et Dieu sait si ces lettres vous sont parvenues ; le « Pony express » traverse l’État de Missouri, actuellement, en guerre civile.

Le capitaine anglais, a man of war, se rend-directement de Panama en Angleterre. C’est le fils du préfet de police de Londres, et puisqu’il veut bien se charger de vous transmettre ma lettre, j’espère que vous la recevrez.

En quittant Irkoutsk je vous écrivais, que ne pouvant espérer d’effectuer mon retour en Russie avec l’autorisation de Sa Majesté, je m’étais déterminé à prendre la liberté que l’on ne voulait pas m’accorder. Je partis donc d’Irkoutsk le 5/17 juin. J’y laissai ma femme qui, après mon départ, devait se rendre chez ma mère, à la campagne, et, plus tard, me rejoindre à Londres.

Je descendis l’Amour jusqu’à Nicolaevsk et m’embarquai incognito sur un navire américain. Je voyageai pendant de longues journées sur le détroit de Tartarie et près des côtes du Japon, jusqu’à ce que, enfin, le 5 septembre, je pus atteindre Yokohama, qui se trouve à 14 milles de Yedo. Je réussis à y trouver un paquebot américain, à destination de San-Francisco. J’écris cette lettre à bord de l’« Orizaba » qui, pour le moment, se trouve à 400 milles de distance de l’isthme de Panama. Je compte être à New-York le 14 de ce mois, si a Privateer with a letter of mark, ne nous surprend pas toutefois en route.

Je débarquerai à New-York, pour y attendre de vos nouvelles et de l’argent, vu que mes ressources sont pour l’instant entièrement épuisées. Probablement, la somme que mes frères devaient vous expédier pour moi vous est déjà parvenue ; sinon, envoyez-moi, à titre de prêt, 500 dollars, sans lesquels il me serait impossible de continuer mon voyage. Expédiez-les-moi par l’intermédiaire de la maison de banque Ballin et Sanders de New-York, pour Michel Bakounine. Dans le cas où vous m’auriez déjà envoyé vos lettres et la somme nécessaire pour mon voyage, à San-Francisco, je vous prie de m’écrire néanmoins à New-York, à l’adresse de Ballin et Sanders.

Mes amis, il me reste à vous demander si vous avez quelques nouvelles ou des lettres de ma femme et de ma famille ; ne tardez pas alors à me les adresser à New-York ; en même temps, par vos correspondants en Russie, faites immédiatement savoir à mes frères (Priamoukhino, district de Torjok, gouvernement de Tver), que j’espère arriver à Londres vers le milieu du mois de décembre.

Adieu, je vous embrasse de tout cœur et à bientôt.


M. Bakounine.


LETTRE DE BAKOUNINE À HERZEN
ET À OGAREFF [46]


(Fragment.)


… pour une force réelle et utile au plus haut degré. À ce point de vue, ce serait donc un véritable crime de ma part que de marcher contre vous et même de me séparer de vous, avant d’avoir usé tous les moyens de conciliation, afin d’arriver à l’union complète, de sacrifier, s’il le fallait, mon amour-propre, en renonçant à certaines de mes idées secondaires. Je le ferais d’autant plus volontiers que nous poursuivons, à ce qu’il me paraît, le même but, que ce n’est que dans les voies et les moyens d’y arriver que nous différons. Ce serait, donc, plus qu’un crime de ma part, ce serait une ineptie. Vous avez créé une force remarquable et ce ne serait point une chose facile que d’en créer une autre pareille. D’ailleurs, je ne possède pas les talents de Herzen, pris dans le sens le plus étendu du mot, et je ne peux prétendre l’égaler en ce qui concerne la littérature. Cependant, je sens en moi une noble force autrement utile ; peut-être ne me la reconnaissez-vous pas, mais j’en ai moi-même conscience. Et je ne veux pas, je n’ai pas le droit de la vouer à l’inaction. Le jour où je serai convaincu que cette force ne pourra trouver son application ni son effet dans l’union avec vous, je marcherai isolément et j’agirai indépendamment, me servant des moyens dont je dispose et usant du savoir-faire que je possède, avec la ferme conviction que je n’apporterai par là aucun préjudice à votre cause, mais que, étant privé de votre fort appui, moi-même je devrai perdre beaucoup aux yeux de votre public.

Cette foi en vous avec laquelle je suis arrivé à Londres, je la conserve tout entière. Ma ferme intention est de devenir, coûte que coûte, votre ami intime et, si pénible que cela puisse me paraître, de former avec vous un trio, — unique condition dans laquelle cette union serait possible. Sinon, nous resterons des alliés, des amis, si vous voulez, mais en conservant chacun l’indépendance absolue de nos actes et nous n’assumerons aucune responsabilité les uns envers les autres.

Ne vous pressez pas de me répondre… Voilà que Nalbandoff arrive et je suis obligé d’abandonner ma lettre. Je vous enverrai la fin ce soir. En attendant, faites-moi remettre mon article. Cela s’entend, les frais de la première impression seront indemnisés par la somme qui se trouve à la disposition de Herzen. Envoyez-moi aussi les feuilles imprimées.


Votre M. Bakounine.


Nota. — Il est possible qu’il s’agisse ici de l’article de Bakounine intitulé : « Aux Russes, aux Polonais et à tous nos amis slaves », dont la première partie seulement parut dans la Cloche (nos 122 et 123). (Drag.)


LETTRE DE BAKOUNINE À HERZEN ET
À OGAREFF


10, Paddington Green, W., 20 mai, 1862.


Vous avez raison, mes amis ; je dois me tenir à l’écart. Ma place auprès de vous ne peut être que celle d’un allié et d’un ami. Mais pour que cette position soit efficace, il faut élucider la question au point de vue de nos rapports mutuels. Nous n’aurons point à nous expliquer à ce sujet personnellement. J’éprouve dans mon cœur une satisfaction morale et je vous remercie d’avoir accueilli ma lettre sérieusement sans y chercher l’expression d’un amour-propre blessé ; personnellement, je ne demande rien de plus. Néanmoins, c’est un besoin impérieux pour moi que de parler, de discuter avec vous sur nombre de sujets, et par écrit, et oralement. Vous me permettrez donc de me réserver le droit de vous envoyer des missives de temps en temps, au fur et à mesure que les idées s’accumulent dans mon cerveau.

En attendant, je vous remercie encore une fois et vous dis au revoir.


Votre M. Bakounine.



RÉPONSE DE BAKOUNINE À UNE LETTRE DE
HERZEN


17 juillet 1862.


Je te demande pardon, Herzen. Ne te fâche pas, je t’en prie. C’est par une gaucherie habituelle à ma plume que ce mot amer s’est échappé, bien que le sentiment qu’il exprime ne fut pas dans mon cœur. Et que dirais-tu, alors, s’il t’arrivait de relire un jour toutes les lettres et les petits mots que tu m’as adressés ? Mon exil à Paris, ne suffirait pas, tu me ferais partir pour Calcutta ! Mais je n’ai pas l’intention de railler là-dessus. Tu dois savoir, Herzen, que je t’aime sincèrement et que mon estime pour toi n’a pas de limite. J’ajouterai à cela que je reconnais ta supériorité sans avoir une arrière-pensée quelconque, mais avec un véritable sentiment de bonheur, tes talents et ta science te mettant, sous tous les rapports, bien au-dessus de moi. Et c’est pourquoi, dans n’importe quelle affaire, ton opinion a toujours une si grande importance. Pourquoi donc, alors, la nécessité de m’exiler à Paris à cause de quelque diversité d’opinions sur des questions d’ordre secondaire, qui nous séparent éventuellement ? En effet, je t’adresse quelquefois ce reproche que pour toi les choses littéraires ont plus de valeur que les choses pratiques et qu’un littérateur est toujours plus cher à ton cœur que tout autre simple mortel. Certes, Wysocki n’est pas un génie, mais c’est un homme loyal qui parmi tous les réfugiés polonais a su gagner la confiance de ses compatriotes dans le pays. Son délégué est un jeune homme intelligent et très sympathique ; toi-même tu finiras par l’aimer, d’autant plus qu’il parle notre langue comme un natif et qu’ayant fait son service en Russie, il a appris à penser comme nous.

Je te prie donc de nous recevoir avec bienveillance. Nous nous rendrons chez toi après notre visite chez Mazzini, entre quatre et demie et cinq heures et demie du soir.


Ton B.


RÉPONSE DE BAKOUNINE À UN MOT
DE HERZEN


1er octobre 1862.


J’irai volontiers manger la soupe avec toi et je ferai de bonne grâce le magistrat pour juger Jules en toute justice ; c’est une affaire entendue.

Je suis aussi très impatient de connaître la décision que vous avez prise au sujet de la procuration à donner à Padlewski. Hier encore, tu me disais qu’on trouve tous les jours des occasions pour Paris. C’est facile à dire, mais ce n’est plus la même chose quand il s’agit d’en trouver. Et pourtant, ces gens ne restent à Paris que pour attendre notre lettre ; il est donc impossible de les faire retenir plus longtemps.

Bien que Padlewski ait mérité une bonne leçon pour sa légèreté, qui n’a pas d’excuse, nous n’avons pas le droit de procéder avec une telle lenteur, attendu que ce n’est pas seulement pour son bon plaisir qu’il se presse de partir. Quant à l’envoi par la poste de cette procuration à Paris, il n’y a pas à y songer. Donc, le seul moyen que nous ayons à notre disposition est celui que je vous ai proposé hier, notamment, d’envoyer cette procuration par la poste à Heidelberg, à l’adresse que Padlewski m’a laissée, et de l’en informer en même temps. Car, Padlewski devra malgré tout s’arrêter à Heidelberg, où il se rendra en compagnie de Miloff… Peut-être avez-vous même conçu des doutes sur l’utilité de cette procuration ou de l’alliance elle-même. Dans ce cas, je serais désireux de vous parler ce soir.


M. Bakounine.


Nota. Padlewski était le délégué du gouvernement secret révolutionnaire de Varsovie, avec mandat d’établir une entente entre ce gouvernement et le cercle russe appartenant à la « Cloche ».

Une série de lettres se rapportant à la question polonaise nous fait connaître l’opinion de Bakounine et de Herzen sur l’insurrection de 1862-1864 (Drag.).



LETTRE DE BAKOUNINE À HERZEN


(1862).


Mon cher Herzen,


Décidément, tu as le don de ne pas mieux comprendre ma pensée que mes paroles.

Je n’ai jamais eu le moindre doute sur l’utilité, voire la nécessité de l’union avec les Polonais ; je m’en réfère à ton propre témoignage. La seule chose qui pourrait m’inspirer des doutes à ce sujet, c’est que vous-mêmes vous n’avez pas une foi bien vive en cette alliance, et si tu as cru voir mon front se rembrunir, ce n’était, certes, pas à cause des nuages venant du côté de Martianoff, mais bien par la crainte que vous pussiez hésiter encore au dernier moment. Je me suis trompé, tant mieux.

En ce qui concerne les dissidences d’opinions dans cette question entre nous et Martianoff, j’en suis peiné pour lui, mais nullement pour la cause elle-même ; car, depuis longtemps déjà, je garde une foi inébranlable en sa sainte justice et sa nécessité.

Je t’envoie le n° du Daily Telegraph, dans lequel tu trouveras un article sur la Russie et un autre encore sur le riot à Hyde Park.

Je crois que tu me dois dix schillings. Si oui, envoie-les moi.

J’écrirai à Padlewski, suivant l’ordre que vous m’avez donné.


M. Bakounine.




LETTRE DE BAKOUNINE À HERZEN


3 octobre 1862.


Herzen,


Je suis absolument d’un avis contraire au tien ; je ne crois pas qu’il soit possible de répondre à la lettre du Comité de Varsovie en publiant simplement dans la Cloche la Lettre aux officiers russes [47]. Ma ferme conviction est celle-ci : nous devons répondre à ce document officiel des Polonais par un document, c’est-à-dire par une lettre adressée au Comité lui-même, dans laquelle nous ferons l’exposé sommaire de nos principes, de même que de nos espérances pour la Russie et pour la Petite-Russie et que nous contresignerons de nos trois signatures [48]. La justice et notre dignité même l’exigent, ce me semble. Nous assumons la responsabilité des résultats pratiques de cette alliance avec les Polonais, il est donc de notre devoir de ne pas nous cacher. Car ce que nous ferions par modestie pourrait être interprété comme une lâcheté, comme la crainte de ne pas nous compromettre. À mon avis, cette lettre au Comité ne doit pas être longue : il faut, en peu de mots, exposer tout notre programme politique. Et alors, dans le même numéro de la Cloche, nous pourrions insérer la Lettre aux officiers russes, qui, de cette manière, servirait de commentaire au premier document.

Je fus frappé hier en te voyant accepter de si bonne grâce les insinuations de la feuille de Mieroslawski, qui dit que la Cloche a des tendances abstraites et destructives, qu’elle n’expose aucun plan pour l’avenir et qu’elle ne recherche pas un but pratique. D’abord, c’est injuste. Depuis longtemps déjà, la Cloche se voue à la défense du principe communal et à celui de l’exercice de l’administration dans tout le pays par les conseils généraux — le self-government des communes et des provinces, basé sur le principe électoral, enfin, de la fédération libre de toutes les provinces de la Russie. Donc, le principe en lui-même et le but qu’elle s’efforce à réaliser sont nettement déterminés et suffisent entièrement pour satisfaire aux plus rigoureuses exigences d’un programme pratique. Dieu veuille que les Polonais fussent à même d’élaborer chez eux un programme qui, par son mérite pratique, pût être comparé au nôtre. Eh bien, s’il en eût été ainsi, si Mieroslawski eût pu avoir raison ? Voyons, Herzen, ce serait donc absolument inavouable ! Je te le répète encore une fois, que notre modestie sera qualifiée de lâcheté si, dès à présent, tu ne te décides à agir plus franchement, dans le sens pratique du mot. Tu ne pourras, il est vrai, éviter les reproches d’avoir de la présomption et une tendance à l’usurpation — pour cela il y a des ennemis et des jaloux — mais tu n’auras pas l’honneur d’une action audacieuse et franche. Tu as créé une force, une force formidable et cet honneur-là personne ne saura te le disputer. À présent, la question est de savoir comment tu useras de cette force ? Aujourd’hui, la Russie veut un guide pratique pour la conduire aux buts pratiques. La Cloche sera-t-elle, oui ou non, ce guide ? Si non, au bout de six mois, d’un an au plus tard, elle aura perdu toute son influence et sa raison d’être. Alors, cette force de Titan par toi créée s’effondrera à l’approche du premier blanc-bec venu, qui, à défaut de savoir penser comme toi, saura oser mieux que toi. Appelle-nous donc à l’action, Herzen, lève ton drapeau ! Fais-le flotter avec la prudence, la sagesse et le tact qui te sont propres, mais lève-le audacieusement. Alors, nous te suivrons, et vaillamment nous travaillerons avec toi.

Quand nous reverrons-nous ? Réponds-moi à cette lettre.


M. Bakounine.


Nota. — Dans les « Œuvres posthumes » de Herzen, on voit qu’il a été entraîné malgré lui dans le mouvement révolutionnaire polonais en 1862-1863. Il trouvait, d’un côté, que dans le programme polonais, le principe démocratique n’était pas assez nettement formulé, et d’autre part, que les Polonais avaient des prétentions non justifiées à leur droit historique sur les provinces qui ne sont pas polonaises, comme la Lithuanie, la Russie Blanche et l’Ukraine. Antérieurement, Bakounine, lui-même, n’était pas partisan de la politique séparatiste, et il ne croyait pas que cette politique put être utile à la Pologne elle-même. Mais, en 1862-1863, il s’en inspire et entraîne avec lui Herzen, beaucoup plus loin que ce dernier ne jugeait à propos de se mêler à cette affaire, lors même qu’il eût accepté la politique de Bakounine à l’époque dont il s’agit (Drag.).




PRÉFACE DE LA BROCHURE DE BAKOUNINE


Publiant, dans cet opuscule, des documents importants qui se rattachent à l’ère nouvelle du mouvement russe et polonais, notamment : la Lettre du Comité National polonais à la Rédaction de la « Cloche » ; la Réponse de la Rédaction de la « Cloche » au Comité polonais ; la Réponse à la Lettre des officiers des troupes russes casernées en Pologne ; enfin, l’Adresse de ces troupes au grand duc Constantin Nicolaevitch, nous prions tous nos amis de Russie, surtout les militaires, de leur prêter une attention particulière. Nous espérons que, par la publication de ces documents il sera mis fin à un malheureux malentendu, contraire au progrès de la Liberté, et qui, jusqu’ici, a divisé les défenseurs de la cause du peuple russe et ceux qui luttent pour l’émancipation de la Pologne. Confiants les uns dans les autres, nous agirons, désormais, solidairement et, par cela même, avec plus de force et de succès. Vous, frères polonais et vous, camarades russes, dans quelques circonstances et où que ce soit que vous puissiez vous rencontrer ; en luttant contre l’ennemi commun, ou vaincus par lui et envoyés en exil, vous vous donnerez la main et vous prêterez un secours fraternel pour la défense de notre cause commune, vous unirez vos efforts pour vous délivrer du joug pénible et honteux que le gouvernement de Pétersbourg vous impose, en opprimant également la Pologne et la Russie. Et quand vous aurez reconquis la liberté de ces deux pays, ce sera à eux seuls d’établir leurs frontières, de choisir leurs alliés et de préciser la forme de leur existence future qui, renouvelée, sera désormais, basée sur un droit légitime et incontestable, celui de la souveraineté du peuple.

Quant à nous, pour conclure, nous exprimons notre profonde conviction que, tant que la Pologne restera enchaînée, la Russie, condamnée au rôle du bourreau ne pourra espérer voir luire le moindre rayon de Liberté.


Michel Bakounine.


LETTRE D’OGAREFF À BAKOUNINE


33 octobre (1862 ?)


Cher Bakounine,


Je n’ai pas encore envoyé ta lettre à la comtesse [49] faute d’avoir son adresse. Je la possède maintenant, mais voilà les réflexions que je fais à ce sujet. Si le voyage dont L. fait mention dans sa lettre se rapporte à la comtesse, il est évident qu’il est trop tard, maintenant, pour lui expédier ta missive ; car si elle tombait dans d’autres mains, cela entraînerait des conséquences graves. Si, au contraire, il s’agit d’un voyage d’une autre personne, il n’y a pas à se presser, vu que la comtesse aurait remis le sien à une date éloignée, et dans ce cas ta lettre aura tout le temps de lui parvenir. Pour bien des motifs, je crains de la compromettre, et si cette lettre ne la trouvait pas, c’en serait fini d’elle. Écris-moi donc de suite, si c’est à la comtesse elle-même que L. fait allusion ? Sinon, je lui enverrai ta lettre immédiatement. J’espère que tu comprendras mon « dans le doute abstiens-toi » et que tu ne m’en voudras pas. J’en serais peiné, surtout dans le cas présent ; il est certain que je suis toujours prêt à faire pour toi personnellement tout ce qui est dans la mesure de mes forces, en dehors de cette chose insignifiante.

Maintenant, parlons d’affaires impersonnelles. Dans cet ordre de choses ce n’est pas que je sois, précisément, fâché contre toi Bakounine, mais je m’aperçois par moments que ma foi en toi m’abandonne. J’espère que ma franchise est incapable de provoquer chez toi un sentiment d’irritation comme ce pourrait être le cas si je me trouvais en face de quelque homme vulgaire, que tu réfléchiras sincèrement à mes paroles et que tu demanderas à ta conscience si j’ai raison.

Voici les faits :

Lorsque arriva l’ukase du tzar expliquant que le chiffre 25/1000 ne veut pas dire que 25,000 recrues sont demandées aux villes seulement, je sautai de joie. Car je pressentais que cette mesure devait couper court à la tentative si funeste à nos idées et si néfaste pour le bonheur de la Russie, pour la liberté du peuple, pour tout ce qui nous est cher et que nous estimons comme notre sainte cause. Mais toi, tu fus désorienté par cette nouvelle, à tel point, que tes traits s’altérèrent. Et, bien qu’elle fût désastreuse pour notre cause, tu persistes encore à désirer que cette tentative pernicieuse se produise, car, en se faisant jour, elle te donnerait de l’occupation. Essaye donc de sonder les profondeurs de ton cœur, et purifie-toi. Je te dis cela non pour t’en faire un amer reproche, mais pour t’implorer de regarder la cause avant ta personne et de mettre ta pureté révolutionnaire au-dessus de toi-même.

Et puis, ce mot que tu m’envoies, dicté par ton irritation contre la réforme judiciaire, où tu me fais part que tu veux écrire à ce sujet ! Eh bien, Bakounine, prends ta plume. Mais avant de commencer, demande-toi franchement si jamais tu as étudié cette question ? Non que tu aies approfondi des ouvrages spéciaux ou que tu aies étudié la matière à fond, mais simplement, si tu y as sérieusement réfléchi ? À part ton agitation, ta pensée a-t-elle jamais scruté la question d’État et celle de l’organisation sociale ? Pose-toi ces questions sincèrement, aborde la vérité, mets-toi en face d’elle, comme un fidèle qui comparaît devant le Christ — et décides-en toi-même.

Pour moi, notre ligne de conduite est nettement marquée : le gouvernement entend faire à la fois deux coups et demi : 1° l’affranchissement des serfs ; 2° la réforme judiciaire ; 3° le fragment ou la demi-mesure doit se porter sur l’organisation des hôtels de ville dans tous les chefs-lieux de Russie. Toutes ces trois farces apparaissent chancelantes comme institutions, et comme coup, elles arriveront irrévocablement à faire surgir une nouvelle Russie. Mais, dans ces deux réformes et demie le gouvernement aura épuisé son problème ; il ne saurait aller plus loin. Cependant, ces réformes-là ne sont rien moins qu’ébauchées. Et tant qu’elles ne seront appliquées, de facto la question russe demeurera latente et d’aucune manière tu ne pourras amener l’action. Mais, une fois mises en pratique, il n’y aura plus moyen d’arrêter l’impulsion que ces réformes auront donnée et qui au bout du compte détermineront l’urgence de réunir l’Assemblée législative électorale, ce qui, n’étant pas accordé et sanctionné d’en haut, provoquera immanquablement une révolution. C’est dans le but d’arriver à cette solution que nous devons, dès à présent, faire le travail préparatoire nécessaire, et il faut que nous le fassions solidement, patiemment et sans relâche. Nous ne l’aurons pas fini avant 1869. Il n’y a aucunes données qui permettent de prévoir cette conclusion à une époque anticipée, et alors, les réformes gouvernementales seront naturellement épuisées. C’est tellement évident, qu’il n’y a pas d’autre voie à suivre ; quiconque n’a pas perdu la faculté du jugement ne peut ne pas le reconnaître. Survivrons-nous à cette époque, c’est là une question à part, et de deuxième ordre, je pense. Mais il est tout naturel de le désirer afin de pouvoir prendre part à cette vie nouvelle et de travailler pour son avènement jusqu’à notre dernier soupir.

Figure-toi que j’aime une jeune fille, une enfant. Si mon sentiment est sincère, humain, il me dictera ceci : qu’elle grandisse et qu’elle soit heureuse avec l’élu de son cœur. Si, par hasard, son choix allait tomber sur moi, j’en bénirais mon sort. Mais si la mort m’eût enlevé avant, qu’importe, pourvu qu’elle-même puisse être heureuse. C’est ce dévouement-là que je demande pour la cause et je considère comme un crime de lèse-moralité tout sentiment de jalousie égoïste.

J’avais écrit ici quelque chose que je sais maintenant être injuste, je t’en demande donc pardon.

Si tu ne cherches que d’occuper ton inactivité, dussent pour cela être reculés l’avènement de la liberté en Russie et le développement de l’organisation intérieure du peuple, je me déclarerais ton ennemi.

En attendant, je suis toujours ton ami affectueux Ogareff.

J’ai envoyé à L. l’Adresse avec les corrections qui y ont été apportées, mais je n’ai pas eu le temps d’en prendre la copie ; il te l’enverra.


Nota. — Il s’agit, probablement, du projet de l’adresse au sujet de la convocation de l’Assemblée générale des zemstvos. Cette supposition nous permet de rapporter cette lettre d’Ogareff à 1862. (Drag.)

L’adresse sur la convocation de l’Assemblée générale des zemstvos fut présentée à Alexandre II par la noblesse du gouvernement de Tver en 1862. (Trad.)



LETTRE DE BAKOUNINE À HERZEN
ET À OGAREFF


10 novembre 1862.


Mes chers amis,


Je viens de lire la lettre de Kelsieff et je suis tout à fait réconcilié avec lui. Cette lettre a provoqué dans mon esprit quelques idées que je tiens à soumettre à votre sérieuse analyse, et à laquelle, j’espère, vous accorderez toute votre attention.

En présence des persécutions ouvertes et systématiques du gouvernement russe contre toutes les éditions de nos publications à Londres, et qui, je dois l’avouer, sont très logiques, vu qu’elles ont pour but de mettre fin à notre propagande en Russie, nous devons sortir, enfin, de cette honteuse et périlleuse apathie à laquelle nous nous abandonnons, pour opposer à l’action hostile notre œuvre de solidarité, l’union.

Il est donc de toute urgence d’organiser sur une large échelle des relations suivies avec la Russie. Apporter une grande lenteur dans l’exécution de cette affaire et laisser traîner les choses comme on l’a fait jusqu’ici en tout, ne veut pas encore dire que l’on approfondit la question et que l’on agit pratiquement. Le temps est une force qu’il ne nous est pas permis de dissiper inutilement. C’est pourquoi, après avoir bien réfléchi et pesé cette affaire, il faut se mettre immédiatement à l’œuvre et sans perdre un instant.

Je suis très heureux d’apprendre que vous vous êtes enfin décidés à envoyer B… dans le nord de l’Allemagne et je vous engage beaucoup à envoyer encore Joukovski [50] dans l’est. Cela est nécessaire d’un côté, pour aider Kelsieff, mais surtout pour lui confier une mission spéciale. Donc, la proposition que je vous fais comporte deux questions : Y a-t-il utilité de déléguer Joukovski et précisément à l’est ? Comment trouver les ressources pécuniaires nécessaires pour ce voyage ?

Examinons d’abord quelle en sera l’utilité. La lettre de Kelsieff vous la démontre assez clairement, mais avant cela vous avez dû déjà pressentir que l’est présente un vaste champ fructueux pour notre sérieux travail, tant au sens politique que sous le rapport commercial, ces deux éléments étant intimement liés dans cette affaire. La propagande au milieu des raskolniks en Turquie et en Autriche, et par leur intermédiaire en Russie ; l’établissement d’un dépôt pour nos éditions et l’organisation d’un commerce régulier avec Odessa par Constantinople et Galatz ; la création d’une propagande régulière dans l’armée du Caucase et dans la région du Don ; j’ajouterai encore l’organisation d’un commerce régulier avec Titlis et les villes situées sur les bords du Volga jusqu’à Nijni-Novgorod, par l’intermédiaire des Arméniens. Kelsieff, avec toute son énergie et son dévouement pour la cause ne saurait suffire à lui seul à tout cela. Cependant, c’est là une affaire d’une si grande importance qu’il est impossible de la remettre plus longtemps. Il faut battre le fer pendant qu’il est chaud, voilà un proverbe inappréciable que, malheureusement, vous n’oubliez que trop souvent. Je voudrais abandonner à Kelsieff le soin de s’occuper des raskolniks de la Turquie et de la Biélokirnitza et de tout ce qui a un rapport à eux, de même que de l’organisation des voies de communication avec Odessa par Galatz et autres lieux. Il faudrait le charger encore en même temps que Joukovski d’établir un dépôt de nos imprimés à Constantinople. Mais c’est alors Joukovski qui devra s’occuper spécialement de toutes les affaires dans le Caucase, en Géorgie, sur le Volga et sur le Don. Je ne m’étendrai pas davantage sur ce sujet et complèterai ma lettre oralement.

Il me semble que vous préféreriez avoir Sokhnovski à Constantinople, mais selon ma ferme conviction, Joukovski y serait d’une plus grande utilité. Il a plus de clarté d’esprit, il est plus pratique et plus ferme dans ses résolutions ; en outre, il n’est pas novice dans ces sortes d’affaires et certainement il est plus habile dans les choses commerciales que Sokhnovski, car, il ne faut pas l’oublier, ici, la politique et le commerce sont indissolubles. À part cela, en Turquie, il faut agir avec beaucoup de tact. Tout en bénéficiant de la protection du gouvernement turc et de l’aristocratie polonaise, il faut bien se garder en même temps de devenir leur instrument ou d’avoir seulement l’apparence de leur servir, soit à l’extérieur, soit à l’intérieur du pays, contre les Bulgares, par exemple, qui sont, d’un côté, par les Turcs, étouffés à la turque, et d’un autre, par les Polonais, pervertis forcément au catholicisme, de la manière la plus ignoble, à la façon des jésuites ; d’après Kelsieff, en Russie même, sur le Don, les Turcs, les Polonais et les raskolniks de la Turquie eux-mêmes poursuivent de concert la politique antipopulaire russe. Cette tâche ne saurait donc être remplie non-seulement par Soklinovski, mais encore par Kelsieff lui-même, et il est de toute urgence de lui envoyer comme aide Joukovski avec un mandat collectif auquel ils devront se conformer tous les deux. À mon avis, il faut faire partir Joukovski le plus tôt possible, dans un mois au plus tard, le temps nécessaire de lui procurer un passeport turc, ce dont je me charge. Je pourrai l’obtenir par l’intervention de mon ami le Bulgare. Ce délai est aussi indispensable pour jeter les premiers fondements de cette nouvelle association productive sur des bases solides.

Maintenant, voyons un peu quelles sont les ressources dont nous pouvons disposer.

À chacun de nos chargés d’affaires il faudra payer une rémunération de 2,000 francs, plus 1,000 francs pour les frais de voyages, soit 3,000 francs au minimum. Et avec les 2,000 francs pour Varvara Timothéevna, le total s’élèvera à 8.000 francs. Où les prendra-t-on ?

Il n’y a pour cela que deux moyens :

1° Faire un emprunt, duquel tu te rendras caution, Herzen, soit sur les « fonds » dont vous disposez, soit à la caisse de la nouvelle Association, vu que ses fonds à elle ne sauraient être employés mieux et plus fructueusement pour la cause commune. Il faut espérer que l’Association pourra bien nous prêter une somme de 8,000 francs. Elle n’aura pas à débourser toute cette somme à la fois, on la lui fera payer en différents termes, par fractions de 2,000 frs. chaque trimestre, je suppose.

2° La totalité de cette somme, soit 6,000 francs, au moins, pour les deux agents, ou, enfin, la moitié de cette somme devra être empruntée à l’Association sur son capital productif. Je voudrais y ajouter encore 2,000 francs pour entretenir un agent dans le nord de l’Allemagne, à la frontière russo-polonaise, ce dont j’aurai à dire quelques mots plus loin. On ne peut tenter aucune entreprise commerciale sans encourir des risques et sans y apporter un sacrifice de capital productif. Et c’est précisément dans l’audace d’une initiative sensée et dans un calcul raisonné que se manifeste le noble côté du commerce. D’ailleurs, nous n’avons pas d’autre risque à courir dans notre affaire que celui du choix de nos agents. L’organisation des voies de communication est très possible, il faut seulement savoir profiter de cette possibilité.

Si nous parvenons à organiser sur une large échelle des voies de communication à l’occident et au sud-est de la Russie, l’argent que nous aurons dépensé pour nos agents en sera centuplé. Je laisse à Ogareff le soin de faire méthodiquement le calcul exact du chiffre des sacrifices qui seront à la charge de l’Association d’un côté et de vos « fonds » de l’autre, de même que de la somme nécessaire pour rémunérer les collaborateurs de nos publications. Plus tard on pensera aussi à un agent en Suède.

Je sais une chose seulement que, si cette fois encore vous ne vous décidez pas pour cette entreprise, jamais vous n’arriverez à rien. Beaucoup de moyens se présentent à nous dans ces derniers temps et il se trouve beaucoup de voies qui pourraient être mises à notre disposition ; il ne manque qu’une organisation solide pour les utiliser. À l’ouest, nous avons les Polonais, à l’est tout le monde dont Kelsieff fait mention dans sa lettre. Cela ne demande qu’un esprit organisateur qui aurait de l’audace dans le savoir-faire.

Mais, revenons à notre agent en Allemagne. Si nous pouvions être sûrs de Blumer, ce poste pourrait lui être confié. Toutefois, je préférerais un homme qui ne soit compromis en aucune façon vis-à-vis du gouvernement russe, honnête et sérieux, mais en même temps très modeste et très prudent, auquel nous pourrions avoir affaire sans qu’un grand nombre de personnes en eussent connaissance. Un homme comme cela, muni d’un passe-port russe irréprochable, serait d’une infiniment grande utilité. Il pourrait résider à Berlin et faire des voyages en cas d’urgence à Breslau et ailleurs. Peut-être B. pourrait-il trouver quelqu’un pour ce poste parmi les jeunes Russes qui viennent faire leurs études à l’université de Berlin ? Une somme de 2,000 francs serait d’un secours précieux pour un étudiant pauvre et l’obligerait en même temps à faire sa besogne non seulement par dilettantisme, mais de la considérer comme un service obligatoire.

J’ai écrit à Kosseilovski et j’ai envoyé aussi une lettre à mon Bulgare pour lui demander s’il peut me procurer un passe-port turc.


Votre M. Bakounine.


Nota. — Par « les fonds » dont il est question dans cette lettre, Bakounine entend, probablement, le capital de 25,000 frs, que Bakhmétieff avait laissé à la disposition de Herzen et d’Ogareff (voir les « Œuvres posthumes » de Herzen) mais nous ne savons rien de l’Association dont il fait mention. Il faut croire que c’était un de ces groupements éphémères que les Russes organisent si souvent.

Inutile d’ajouter que les plans grandioses exposés dans cette lettre de Bakounine n’ont jamais été réalisés. Seul, N. I. Joukovski resta quelque temps en Allemagne, où il s’occupa de la propagation des éditions de la « Libre imprimerie russe » à Londres (Drag.).



LETTRE DE BAKOUNINE À UN INCONNU


19/7 novembre 1862, Londres, 10, Paddington Green. W.


Je profite de la nouvelle adresse que m’a donnée M. Ch. Mitchell Grant, pour vous prier, en premier lieu, de remettre la lettre ci-jointe à ma femme Antonia Xavérievna, dans le cas où elle serait encore à Irkoutsk. En cas d’absence, veuillez l’envoyer à Julia Mikhaïlovna ou à Sophia Xavérievna Kwiatkovska. À partir de demain, je vous expédierai la Cloche à cette même adresse.

Mon adresse par Pékin :


England, London per Oveland Mail,
via Shanghaï and Marseilles
F.-P. Koe.
for remitting to Fanny Althorp,
2, Wettcombe. Park-Road.
Blackheath-Kent.


C’est clair. Écrivez-moi donc plus souvent. Vous trouverez en moi un correspondant et un commissionnaire très exact. Si possible, donnez-moi des nouvelles de ma pauvre femme, car, loin d’elle, mon cœur se consume de chagrin. Écrivez-moi toujours, ne fût-ce que pour m’informer que mes envois vous arrivent bien, sans quoi je n’aurais plus le courage de continuer à vous les expédier. Je vous envoie cette lettre en me conformant à vos ordres et j’en ferai autant pour les journaux, les livres et les brochures. Je vous les enverrai en gros paquets, si vous le voulez, à l’adresse de la maison Lane Crawfort et Cie à Tien-Tsin, avec prière de les transmettre à M. N. N…, et, dans le cas où il aurait quitté la ville, par l’ambassade russe à Pékin. C’est à vous, alors, de juger si cette adresse est bonne ; sinon, rectifiez-la et écrivez-la bien lisible. C’est à vous encore qu’il appartient de charger M. X… de régler les comptes avec la maison Lane Crawfort et Cie pour les frais de transport. Ici nous cherchons à faire, non seulement toutes les économies possibles, mais, comme vous allez le voir dans la Cloche, nous nous cotisons de plus pour la « cause russe » ; le produit de ces cotisations sera versé dans la caisse de nos « fonds » à Londres.

Maintenant, cette affaire marche à toute vapeur, et de la théorie pure, elle va passer dans le domaine des solutions pratiques…

Vous autres, en Sibérie, vous êtes richissimes ; amassez-donc de l’argent et envoyez-le nous directement à la caisse des « fonds » ou, si vous aimez mieux, à l’adresse ci-jointe. De mon côté, peu à peu, je vous ferai parvenir des choses très intéressantes.

Salut amical à tous ceux qui ont gardé souvenir de moi et qui m’aiment comme par le passé.


Nota. — Évidemment, cette lettre ne fut pas expédiée à destination, car nous la trouvons en original (Drag.).



LETTRE DE BAKOUNINE À HERZEN ET À
OGAREFF


(1863), 21 février. Immédiatement après le départ de Junior.


Je suis à table et je vous écris entre mon bouillon et le poisson qu’on va me servir. Après avoir avalé ma veal cotlett with tomate, j’irai prendre le paquebot [51] au bord duquel je vais finir mon épître aux Polonais que j’enregistrerai ce soir même. Et à sept heures et demie, je dirai avec le poète :

Voile docile, laisse bruire tes plis dans les airs,
Océan morose, agite tes vagues en-dessous.

Adieu, mes amis. Je vous remercie de votre amitié fidèle et ferme, dont j’ai joui pendant toute cette année. À présent, en avant ! Il ne faut pas reculer ; aussi ne suis-je nullement tenté de le faire. Je vous donnerai souvent de mes nouvelles, tant que j’aurai la possibilité de le faire. Nous avons tout très sérieusement organisé avec Sacha [52].

Voici les prières que je vous adresse :

1. Envoyez immédiatement la lettre ci-jointe à Abrakadabra, elle est d’urgence.

2. Dites à Sacha qu’il n’oublie pas d’écrire à sa sœur Nathalie en termes quelque peu mystérieux, que je me rends chez Garibaldi.

Je remets à la fois prochaine mes autres commissions. Pour le moment, je vous embrasse de tout mon cœur et je ne vous prie pas de ne pas m’oublier.


Votre M. Bakounine.


Sacha Alexandrovitch trouvera l’adresse de l’Abrakadabra sous une double enveloppe, parmi les derniers feuillets de mon Punch-carnet d’adresses.

Celle de l’intérieur porte l’adresse d’Abrakadabra.

L’extérieure, je ne me rappelle plus bien de qui.



LETTRE DE BAKOUNINE À HERZEN ET À
OGAREFF


24 février 1863, Kiel.


Mes amis !


Je suis arrivé à Hambourg hier soir et je vous ai envoyé immédiatement une lettre recommandée. Je suis reparti ce matin de bonne heure et suis arrivé à Kiel à 11 heures. Ce soir même je prendrai le bateau de 9 heures pour arriver demain avant midi, à Copenhague. Seulement d’après tous les renseignements que j’ai pris, il n’y a pas d’Hôtel de Suède mais il y en a un à Stockholm.

Étant sur place, peut-être, réussirai-je cependant à le trouver. En attendant, je me suis décidé, sur le conseil de Bradshaw, à descendre à l’Hôtel-Royal.

Aussitôt arrivé, je télégraphierai immédiatement à Mister Card. Dans le cas, où je trouverais l’Hôtel de Suède et cet ami, que je suis anxieux de voir, je vous enverrai aussi un télégramme ; en tout cas, je vous télégraphierai quand même.

Il faut que Card, après avoir conféré avec ses amis, m’envoie l’un d’eux à l’hôtel que je vous aurai indiqué, mais il faut que ce soit un homme sérieux et actif. Je l’attendrai dans mon hôtel pendant trois jours ; pas davantage, à moins que Card ne me prévienne qu’il est indispensable d’attendre plus longtemps. D’ailleurs, on ne saurait choisir pour ces négociations un endroit plus sûr que Copenhague. Les traiter à Berlin, ou dans une ville quelconque, prospérant sous l’aigle de Prusse, serait tout bonnement stupide, car ce serait très dangereux. Et, s’il faut s’exposer à encourir le danger, c’est en Pologne que l’on doit aller le chercher ; en Prusse ce ne serait que déshonorant et sans aucune utilité.

Je désirerais que ce fût Herward lui-même (Herward, voyez le Dictionnaire de Card) qui vînt me rejoindre, dans le cas où il ne se serait pas déjà embarqué pour la Pologne. Card m’objectera, peut-être, que Herward est un personnage trop important pour aller faire de tels voyages. Soit. Je ne suis pas, il est vrai, un personnage important, mais notre cause a de l’importance et elle mérite bien que Herward se dérange quelque peu. S’il reste à Berlin ou à Posen, son temps n’est pas très précieux, car là-bas, on s’amuse plus à discuter qu’à agir. Je voudrais avoir une entrevue avec lui et me rendre après directement Kongresowka [53].

Si l’on veut de l’action, c’est le vrai moment d’agir. Ici le temps est vraiment précieux. Mais, avant de m’engager dans cette affaire, avant de m’embarquer, il faut que je m’entende avec les organisateurs, pour savoir, au moins, où je devrai aller ; à qui je devrai m’adresser ; où trouver les intermédiaires et quelles sont les stations d’arrêt sur la route à suivre. Si, en vue de ces négociations, ils m’envoient un idiot quelconque ou même, un délégué à moitié idiot, il n’y aura pas moyen de s’entendre avec lui. Oui, nous avons une tâche qui n’est pas facile à remplir. Il est vrai que l’insurrection est encore loin d’être écrasée, mais on ne peut pas dire non plus qu’elle fasse de grands progrès ; sans doute la diplomatie européenne travaille en sa faveur, et, peut-être, arrivera-t-elle à rendre quelque service à la malheureuse Pologne. Mais, d’un autre côté, les autorités russes ne sont pas endormies, nos soldats sont excités à un tel point qu’ils ont l’air de fauves enragés et ils provoquent ainsi une haine générale dans le pays, couvrant de honte toute la nation russe. Or, il n’est pas facile d’influencer ces soldats et de travailler pour leur bien. Nous devons cependant l’essayer. Seulement, avant de commencer, avant de se livrer à ces expériences, il faut s’assurer les sympathies des Polonais et leur concours pratique sur une large échelle.

Comment pourrions-nous l’espérer après la façon d’agir de nos troupes ? Nous ne pouvons compter que sur la sagesse et le bon sens des Polonais, s’ils ne sont pas, toutefois, aveuglés par la passion au point de ne plus avoir conscience de leurs propres intérêts. Notre concours leur est indispensable. Et, bien qu’ils aient fait preuve d’un héroïsme remarquable, sans ce concours ils seront réduits à périr. Dieu veuille que beaucoup d’entre eux comprennent la chose comme Cwierczakiewicz !

Je serais très heureux de trouver à Copenhague un Polonais sérieux. Pour le moment, je ne voudrais pas aller à Stockholm ; le temps presse et cette ville est trop éloignée du champ d’action. Mais, si au bout de trois jours, mettons-en quatre ou même cinq jours (durant lesquels vous aurez le temps de me répondre par télégraphe), je n’ai pas reçu votre réponse, le 20 au plus tard, à Copenhague, j’irai, à contre cœur, à Stockholm.

De grâce, donnez-moi des nouvelles, par télégraphe, de notre Opanasenko. Faites voir cette lettre à Card aussi vite que possible ou, mieux encore, lisez-la lui, car à peine serait-il capable de la déchiffrer lui-même.


LETTRE DE BAKOUNINE À HERZEN ET À
OGAREFF


31 mars 1863. Helsinborg.


Mes amis,


Vous avez dû apprendre déjà par nos télégrammes le triste échec qu’a subi notre expédition si brillamment conçue, mais très mal organisée et partie trop tard. Son succès ne pouvait être assuré qu’à la condition d’être rapide et qu’on en gardât le secret. On l’a exécutée d’une manière tout à fait impossible en traînant le départ jusqu’au 21, et le secret en fut dévoilé par la convocation des réfugiés polonais de Paris, appelés pour le 14, à Londres. Enfin, la condition essentielle était d’avoir un capitaine audacieux et loyal, le succès de toute l’entreprise reposant sur ces deux qualités indispensables chez son chef. Au contraire, on a fait choix d’un misérable lâche qui mit à néant toute chance de succès. Après avoir fait ce funeste choix, on s’est fié de plus à cet homme si aveuglement, qu’on ne jugea même pas nécessaire de donner à Demontowicz le double du contrat et de la liste de chargement du navire ; en d’autres termes, l’état des armes et des munitions expédiées en même temps que nous. Moi-même, je fus averti trop tard. J’ai reçu le télégramme de Card seulement le 22, à trois heures du soir ; comme il n’y a pas d’autre route de Stockholm à Helsinborg que celle de Gottenbourg et que le train, unique, part d’ici le matin, je ne pus le prendre que le lendemain, donc seulement, le 23, à huit heures. J’arrivai à Gottenbourg à neuf heures du soir. Comme il n’y avait pas d’autre moyen de continuer mon voyage qu’en prenant la malle-poste qui partait le lendemain soir pour n’arriver à Helsinborg que le 26, ou encore, d’attendre jusqu’au 25 le bateau qui n’arrive que quelques heures avant la malle-poste, je pris le parti d’attendre le bateau, et, entre temps, je télégraphiai à Helsinborg, en annonçant ma prochaine arrivée. Si je ne l’avais pas fait, je n’aurais pu rejoindre cette expédition. Elle était arrivée à Helsinbourg le 25, au soir, et avait perdu vingt-quatre heures à m’attendre. Enfin, nous fûmes encore retardés par la tempête et la trahison du capitaine. Le lieu du rendez-vous à Helsinborg n’était pas d’un heureux choix. Tout le détroit de Sund fourmille de mouchards russes et étrangers, avec ou sans traitement. Il était donc de toute nécessité de franchir le Sund le plus rapidement possible, sans reprendre haleine. Helsinborg est en vue d’Elsiner qui fut toujours le nid des mouchards, en général, et surtout des mouchards russes. Il eût été préférable de me fixer un rendez-vous, soit à Gottenbourg, où je pouvais me rendre chaque jour, ou, encore, au sud de l’île de Gothland, dans quelque village du littoral, où le délégué de Damontowicz et de Lapinski aurait pu débarquer aisément et près duquel notre bateau aurait tranquillement croisé sans éveiller le moindre soupçon.

Jusqu’à son arrivée à Helsinborg, la conduite du capitaine avait été correcte, d’après le témoignage de passagers et équipage ; il manifestait même une grande sympathie pour le but de l’expédition. Et ce n’est qu’en arrivant à Helsinborg, que tout à coup, changeant de note, il déclara qu’il risquait avec nous un énorme danger, celui de rencontrer quelque croiseur russe ; car, afin d’éviter de nouveaux retards, il ne s’était pas muni des papiers de bord nécessaires pour le transport du chargement et des hommes, ce dont, jusque-là, il n’avait soufflé mot à personne, et il ne s’en était avisé qu’à Helsinborg seulement. D’abord, il prétexta une amende de 500 livres sterling qu’on lui ferait payer, à cause de cette négligence ; mais lorsque les Polonais lui promirent de lui rembourser cette somme, dans le cas où l’expédition réussirait, il parla de Sibérie et de gibet. Sous différents prétextes, il nous retint encore pendant deux jours à Helsinborg, et ce n’est que le 28, à une heure de l’après-midi, que nous pûmes le forcer de nous laisser embarquer.

Il entretenait des relations avec notre hôtelier et, par son intermédiaire, avec le consul russe, son compagnon et son ami personnel. Nous apprîmes par le garçon de l’hôtel que son patron et le consul avaient télégraphié à l’ambassade russe, à Stockholm, et je suis absolument persuadé que nous n’avons été retenus si longtemps à Helsinborg que par l’ordre des autorités russes qui espéraient profiter de ce retard pour nous ménager une rencontre.

À peine étions-nous embarqués, que le capitaine réunit tous ses matelots et leur fit un discours dans lequel il leur présenta le danger auquel ils s’exposaient en allant avec nous dans la Baltique. Devant cette lâcheté de notre capitaine de plus en plus manifeste et inquiétante, nous tînmes conseil. Mais lorsque nous lui reprochâmes sa fausseté, il nous répondit par des larmes, en nous assurant de ses sentiments de fidélité. D’un autre côté, votre dernier télégramme, reçu à Helsinborg, dans lequel vous nous annonciez les préparatifs que le gouvernement russe faisait en Lithuanie nous rendit songeurs. Nous prîmes donc la résolution de persuader à ce capitaine de marcher vers Gothland. Alors, une fois sortis du Sund, nous lui parlerions le revolver à la main et nous lui déclarerions qu’il payerait de sa vie s’il ne voulait pas remplir toutes ses promesses. Aussitôt arrivés à Gothland, notre intention était d’embarquer nos hommes sur deux bateaux de pêcheurs pour faire des reconnaissances. L’un de ces bateaux se dirigerait vers la côte russe, entre Polangen et Libau, l’autre vers la côte prussienne, entre Polangen et Memel ; de cette manière nous serions entrés en relations avec nos amis qui, sans aucun doute nous attendaient, et, coûte que coûte, avec l’aide desquels nous aurions pu mener aune bonne fin notre entreprise dont tout dépendait. Soit que le capitaine eût deviné notre plan, soit qu’il eût poursuivi le complot qu’il avait médité avec les agents russes, en Angleterre, au lieu d’aller à Gothland, il mouilla à Copenhague, sous prétexte de s’approvisionner d’eau, ce qu’il n’avait pas eu le temps de faire à Helsinborg où nous étions pourtant restés quatre jours ! Il nous dit qu’il ne lui fallait pas plus de deux heures et il descendit lui-même à terre. Nous attendîmes toute la soirée, toute la nuit son retour. Et le lendemain, dimanche, 29, il n’avait pas reparu. Sur l’instance de mes amis, je me présentai chez le directeur de « Vaterland et Ploug » à Copenhague, et sur son avis, je me rendis chez le ministre anglais Sir Paget, un gentleman accompli, qui me témoigna beaucoup de sympathie. Il prit immédiatement des mesures officieuses, seul moyen qu’il eût à sa portée. Dès la veille, ce lâche capitaine s’était présenté chez lui ; en nous calomniant, il essaya de lui persuader que nous étions des barbares, des brigands, que, par notre rudesse et notre violence nous avions excité la noble indignation de ses matelots et que, grâce à notre conduite, ces citoyens de la Grande Bretagne se refusaient à continuer l’expédition en se révoltant contre lui-même ; en sorte que, malgré son plus vif désir, il se voyait impuissant à remplir les conditions de notre contrat. Cependant toutes les avances de cette racaille restèrent infructueuses. Sir Paget ne crut pas un mot de tous ses racontars. Un seul point nous divisait : Sir Paget ne pouvait se faire à l’idée que notre capitaine eût agi de concert avec les agents russes ; il attribuait ses actes inavouables simplement à sa lâcheté.

D’ores et déjà, vous savez que la maison Hansen et Cie, à Copenhague, est une agence de la compagnie anglaise qui conclut le contrat avec Cwierczakiewicz, et dont les agents, comme me l’a déclaré sir Paget lui-même, sont en même temps les agents de la flotte russe pour l’approvisionnement de charbon, etc. Et précisément, durant ces derniers jours, la maison s’occupait de préparer le charbon qu’elle devait fournir à un steamer russe qu’on attendait le lendemain. Sir Paget se rendit lui-même à cette agence. Évidemment, il n’y avait plus à songer à poursuivre notre expédition. À l’instigation de leur capitaine, tous les matelots quittèrent le bord. Deux de ces marins seulement restèrent avec nous ; le mécanicien, un jeune homme très loyal, indigné de cette infâme manœuvre, et le pilote, un Danois.

Nous ne pouvions désirer qu’une chose : c’était de quitter Copenhague et d’entrer dans le premier port suédois qu’il se pourrait au plus vite. Après la note stupide de Rossel, le gouvernement danois, voyant que toute l’Europe lui était hostile, recherchait la protection de la chancellerie de Saint-Pétersbourg. Par conséquent, la Russie exerce ici une influence plus grande qu’elle ne le peut en Suède, où elle est également détestée du gouvernement et du peuple, et où elle provoque chez tous une violente haine. Il est indéniable que si nous étions restés seulement un jour de plus à Copenhague, nos hommes et notre cargaison eussent été mis sous séquestre, sur la demande de l’ambassade russe. Nos hommes eussent été réexpédiés en Angleterre, mais nos armes auraient été confisquées.

Il ne nous restait qu’à gagner Malmoë, le port suédois le plus proche, situé à deux heures de Copenhague. En prenant ce parti, nous exigeâmes que la Compagnie nous fit débarquer à Gothland, afin qu’elle ne pût se retrancher derrière la lettre du contrat, en faisant prévaloir qu’elle nous avait conduits à Malmoë, sur notre demande.

Mais, notre capitaine refusa obstinément d’aller à Gothland, appréhendant les croiseurs russes et nos revolvers qu’il voyait braqués sur sa poitrine ; en effet, nous l’avions menacé de tenter l’abordage dans le cas où il nous aurait attiré un croiseur et que, si nous ne pouvions y réussir, nous ferions sauter le navire pour périr avec lui. Il ne voulut pas même nous conduire à Malmoë, de sorte que l’agence de la Compagnie fut réduite à engager un capitaine et un équipage danois, grâce aux efforts desquels notre malheureux vapeur, délaissé par tous les Anglais, toucha le 30 mars, à cinq heures du soir, Malmoë.

L’agence de la Compagnie nous retint longtemps encore à Copenhague, dans l’espoir de nous extorquer la quittance. C’est alors que nous nous ressentîmes de toutes les conséquences de la négligence de Cwierczakiewicz qui avait oublié ou, au dire de quelques-uns, n’avait pas voulu donner le double du contrat, ni même le double de la liste de la cargaison, à Demontowitcz, afin qu’il put se réclamer de son titre de propriétaire.

Oui, notre Cwierczakiewicz a assumé sur sa tête une grande responsabilité. Dieu veuille qu’il puisse s’en tirer honorablement. Peut-être, a-t-il une justification à présenter ou des explications à donner à ce sujet ; peut-être cette faute retombe-t-elle sur tout autre, mais, en présence de cette dure situation et des événements graves qui vont décider du sort de la Pologne, il faut convenir que cette expédition a été menée avec une inconséquence criminelle.

Maintenant je vais vous entretenir de quelques personnes qui ont figuré dans cette déplorable expédition et aussi de moi-même. Au moment de m’embarquer, à Helsinborg, je vous écrivis une triste lettre, dans laquelle, croyant vous parler pour la dernière fois, je me répandais en plaintes trop dures contre vous-même ; cependant, j’espère ne pas vous avoir blessés car vous ne pouvez douter un seul instant de mes sentiments affectueux. Vous envisagez les choses trop sérieusement et avec trop de justesse pour ne pas comprendre que j’avais raison. Vous m’avez traité en enfant, en m’avertissant au dernier moment, par un télégramme de quelques mots, que j’avais à me rendre en tel et tel endroit, et encore, comme vous pouvez en juger par vous-mêmes, l’avez-vous fait trop tard. Cependant, on préparait cette expédition depuis plus d’un mois déjà et vous aviez tout le temps de m’en donner de plus amples renseignements en m’exposant nettement l’affaire. Et parce que vous avez négligé de le faire, de ce chef même, vous avez porté un énorme préjudice à son succès, car, si j’avais été à temps prévenu de cette organisation j’aurais pu, précisément, ici, en Suède, rendre d’incontestables services. Pour ces détails, je m’adressai à Cierczakiewicz, qui ne daigna pas me répondre, peut-être, d’après vos conseils ; peut-être ne s’inspira-t-il que de lui-même, supposant que sur un signe, il pourrait m’envoyer où bon lui semblerait. Si vous n’aviez pas eu l’idée d’anticiper sur son appel par le télégramme de Junior, c’eût été pour lui une amère déception, car il ne m’eût pas fait bouger de place. Vous aviez la certitude qu’un seul mot de vous suffirait pour me faire m’élancer aveuglement en avant ; vous l’avez cru et vous ne vous êtes pas trompés, car, en effet, la foi que j’ai en vous n’a pas de limite. Mais il ne faut abuser de rien et même d’un amour si ardent, d’une foi si inébranlable. Songez que je ne suis plus un enfant, que, bientôt, je vais avoir mes cinquante ans sonnés ; qu’il ne me sied pas, et qu’il me serait même impossible de figurer auprès de vous en qualité de garçon de café ou de petit groom, que l’on fait courir çà et là. Dorénavant, je ne prendrai part à aucune affaire que je ne connaisse à fond et jusque dans ses moindres détails. Alors, même que j’eusse su combien peu de chance présentait l’issue de cette expédition, et que ma femme se fut trouvée à Londres, j’y aurais participé quand même, car dans tout mon être, j’avais conscience du devoir qui m’appelait en Pologne, et, toujours pour la même raison, qui à cette heure encore me pousse vers ce pays. Mais, à part cela j’étais persuadé que l’affaire pour laquelle, vous, mes éternels critiques, toujours prudents et sagaces, aviez montré un si vif intérêt, ne pourrait être entreprise et dirigée qu’en gardant le profond secret, pour assurer son succès. Je m’étais trompé. On dirait que l’organisation et la direction de toute cette affaire relevaient d’un enfant insouciant. Mais c’est assez ; passons à nos argonautes.

Vous savez déjà, que je n’ai trouvé à Helsinborg que Lapinski, Léon Mazurkiewicz, Bobczinski, notre bon et loyal, mais par trop naïf Reinhard, enfin, Tugendbold, un Juif, pas du tout naïf. Lapinski m’a beaucoup plu dès le premier abord ; je vous en ai déjà parlé dans plusieurs de mes lettres. J’étais heureux de trouver dans un chef militaire des qualités individuelles desquelles dépendait tant. . .

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·



LETTRE DE BAKOUNINE À HERZEN
ET À OGAREFF


9 avril.


Eh bien ! mes amis, je vous demande pardon. Vous avez raison et j’avoue que j’ai joué vis-à-vis de vous le rôle d’un idiot. J’ai pensé à ma lettre après l’avoir mise à la poste, et j’en ai eu le cœur gros. J’aurais voulu la reprendre, mais il était trop tard. C’est une mauvaise lettre, car elle ressemble à un reproche injuste dicté par un sentiment qui n’est pas plus noble qu’il n’est élevé. L’idée absurde que vous auriez hésité à risquer vos têtes pour une cause à laquelle vous avez sacrifié votre vie entière, ne pouvait entrer dans mon esprit. Vous ne deviez pas mesurer ma foi en vous avec la même mesure que vous me mesurez la vôtre. Vous avez des doutes à mon égard, des hésitations ; quant à moi, je n’en ai point. Bien que souvent, je discute avec vous, et que parfois, je combatte vos idées, vous restez toujours mes suprêmes conseillers, ma forteresse ; et, lorsque vous êtes contents de moi, je le suis aussi moi-même ; il n’y a rien au monde alors qui puisse me donner d’inquiétudes.

En vous disant dans ma lettre, que vous n’aviez voulu donner à la cause que vos sentiments généreux et vos bons vœux, tandis que moi, je risquais pour elle ma tête, j’avais en vue cette cause spéciale, bien plus polonaise que russe et non pas la grande cause nationale que vous servez. Croyez-moi, mes amis, car c’est là la pure vérité. D’ailleurs, ne recevant pas depuis longtemps de nouvelles de ma femme, j’étais énervé et abattu, tout envahi par la tristesse. Je suis sorti de mon lit et j’ai écrit une bêtise que je vous prie de me pardonner.

De plus, je ne pouvais me faire à cette idée que vous n’aviez pas assez confiance en moi. Et dans cette même lettre que j’avais commencée étant encore à Helsinborg, je m’en suis plaint à vous-mêmes, en termes qui ne vous agréèrent pas ; mais je ne veux pas la refaire. À présent, je vois clairement que vous n’y êtes pour rien, toute la faute en est à Cwierczakiewicz.

Seulement, pourquoi ne m’avez-vous pas informé de l’arrivée de ma femme ? Enfin, Dieu merci, elle est avec moi et je suis heureux. Elle est bien brave, ma femme. Et quant à savoir garder un secret, je te dirai tout bas, mon cher Herzen, qu’elle sait le faire mieux que moi.

Je continue mon récit.

Dès que je fus à bord, j’eus la conviction parfaite que mon unique allié était Demontowicz, votre noble et sincère ami, qui malheureusement, est brisé par la maladie et la douleur. Lapinski est un homme vaillant, habile et intelligent, mais c’est tout au plus un simple condottière et un patriote haineux et étroit, détestant les Russes avant tout. En sa qualité de militaire, et grâce à ce métier, il déteste et méprise les masses populaires, même dans son propre pays.

Après avoir examiné ce tempérament de plus près et l’avoir plus justement apprécié avec l’aide de Demontowicz, je vous l’avoue, j’ai conçu des doutes sur le succès de notre entreprise russe dans ce milieu exclusivement polonais. Pour qu’elle aboutît, il eût fallu de leur part beaucoup de sympathie et de foi envers nous, ce dont ils sont fort éloignés, à l’exception de Demontowicz. Lapinski me complimenta par de belles paroles, mais je ne pus les prendre au sérieux. Il nourrit un sentiment de haine jalouse contre Demontowicz, et je ne doute pas qu’il voudra profiter de la première occasion qui se présentera pour l’anéantir. Demontowicz, de son côté, l’a en si grande méfiance, que, d’après ses propres aveux, il évite même d’accepter un aliment quelconque de ses mains, de peur d’être empoisonné !

Une jolie expédition dont les deux chefs de l’entente desquels dépend le succès, entretiennent de pareilles relations entre eux ! Ajoutez à cela la maladie du pauvre Demontowicz qui en est brisé au point de se tenir à peine sur pied et de ne pouvoir proférer une parole. Sur qui pouvais-je donc m’appuyer. Est-ce sur le compère, l’intrigant, Léon Mazurkiewicz ? Ou encore sur ce bavard de Bobczinski ?

Au commencement, tous les deux me flattèrent ; mais dès que je leur eus tourné le dos, ils se mirent à m’injurier. Enfin, ce petit Juif de Tugendbold, pour lequel j’eus d’abord beaucoup de sympathie, n’était en somme, je l’ai appris plus tard, que « l’âme damnée » de Lapinski, chargé par celui-ci d’espionner tout le monde.

Les plus vaillants de toute cette expédition étaient les jeunes Polonais sincèrement dévoués à la cause, qui allaient gaiement à la mort, sans faire de phrases. Avec eux, on mourrait sans tristesse. La position de notre Reinhard n’était pas des plus enviables. On l’appelait Moscal [54] et on lui demandait ce qu’il était venu faire au milieu des Polonais ? Cependant, ni Lapinski, ni Demontowicz lui-même ne voulurent se donner la peine d’expliquer à leurs compatriotes la présence du jeune Russe parmi eux, ce qui, à mon avis, eût été indispensable : Bref, à chaque pas, je me suis heurté à des malentendus occultes, songeant qu’il fallait avoir une foi bien ferme en notre bonne étoile pour espérer la réussite de cette malencontreuse expédition. La trahison de notre capitaine, systématiquement tramée, lui a porté le dernier coup.

À la suite des négociations que l’agence de la Compagnie s’évertuait à éterniser, celle-ci se décida, enfin, à nous donner un capitaine et un équipage danois, afin de conduire notre malheureux vapeur, abandonné des Anglais, seulement jusqu’au port de Malmoë, et non plus loin. Quand à nous mener à Gothland, l’agence ne voulut pas en entendre parler. Le capitaine et les matelots pourtant consentirent. . . . . . . . . . . .


Nota. — Nous n’avons pas la fin de cette lettre. L’histoire de cette expédition, organisée sous la direction de personnages équivoques, est racontée par Herzen dans ses « Œuvres posthumes. » (Drag.).


PROJET DE PROCLAMATION AUX POLONAIS
PAR BAKOUNINE


Frères Polonais !


Vous vous êtes soulevés pour reconquérir votre liberté et votre sainte patrie, provoqués pour cette lutte inégale par le pire des gouvernements, le gouvernement de Saint-Pétersbourg. Nous, Russes, nous avons toujours gardé la ferme conviction que la cause de l’indépendance de la Pologne et de la liberté de ses enfants est inséparable de notre cause russe et de l’émancipation de notre pays. Abhorrant comme vous, plus que vous, cet impérialisme pétersbourgeois allemand qui tue la Russie et la Pologne en les livrant aux Prussiens et à tous les Allemands ; indignés par les extrémités et les fureurs auxquelles se sont livrés en Pologne nos malheureux soldats, aveuglés dans leur enivrement et toujours sur l’ordre et sous le commandement de ces mêmes Allemands, leurs chefs, nous venons à vous pour partager votre sort, combattre avec vous pour le triomphe de la sainte cause de notre et de votre liberté ou mourir avec vous en combattant. Et s’il le faut, nous donnerons notre vie avec bonheur, car en mourant, nous aurons la conscience que l’idée de la liberté ne mourra pas avec nous et que bientôt la Pologne émancipée tendra fraternellement à la Russie sa main libératrice.


Nota. — Nous trouvons ce projet de proclamation à l’envers d’une lettre dont il n’est resté que le fragment suivant, se rapportant à l’arrivée de la femme de Bakounine à Londres pendant qu’il se trouvait en Suède (Drag.)


FRAGMENT D’UNE LETTRE DE BAKOUNINE
À HERZEN ET À OGAREFF


….. en Russie. Qu’elle reste avec vous à Londres, ou attendant de nos nouvelles. Natalia Alexéevna (Mme Ogareff), je compte surtout sur vous. N’oubliez pas qu’elle est jeune, tendre et fière et qu’elle a besoin d’une caresse. Qu’elle se mette en relations avec Mme Bilewski.

Adieu, adieu, mes amis.


Votre M. Bakounine.


Herzen, fais immédiatement partir ton fils pour Stockholm.



LETTRE DE BAKOUNINE À HERZEN
ET À OGAREFF


1er août 1863, Stockholm.


Mes chers amis,


Vos deux dernières lettres m’arrivèrent au moment où je préparais pour vous une de ces longues épitres pour lesquelles vous me grondez si souvent. Aussi aimerai-je bien ne pas l’écrire, mais je suis obligé de le faire. Vous y trouverez l’exposé minutieux de mes destinées ici et une plainte contre Alexandre Alexandrowitch. Elle vous parviendra dans quelques jours et en attendant, je vous prie de faire abstention de tout jugement.

Par quoi dois-je commencer ? Je vous remercie de l’envoi de 50 livres sterling et surtout de votre article sur moi dans la Cloche. Je veux leur répondre moi-même et je vous prierai d’insérer ma réponse dans votre journal, mais avant tout, je dois vous prier de m’envoyer, si possible, les numéros des journaux russes dans lesquels ont été publiées des critiques contre moi. Ils me font trop d’honneur ; vraiment, je sens une certaine gêne lorsque je pense que j’ai fait encore si peu pour mériter cette haine et cette horreur que je leur inspire. Oui, notre presse à présent fait preuve d’une très grande lâcheté. Cependant, il faut observer, que les journaux qui ne voulurent pas faire chorus avec cette presse reptile durent rester muets tandis que cette même presse cherche l’oubli dans l’enivrement ; viendra un jour où elle sera dégrisée et elle ne s’en trouvera pas bien alors. Oui, la masse de la noblesse, et probablement, aussi, la majorité de nos honorables commerçants, ont passé dans le camp de Pétersbourg et sont contre nous. Oui, le peuple russe, encouragé par des promesses, dans ses espérances radieuses d’obtenir des grâces et de grands privilèges, profitant des faveurs qui jamais, jusqu’ici, ne lui furent accordées, s’adonne volontiers aux excès. Dans son enivrement, il signe tout ce qu’on veut, étant surtout très disposé de régler son petit compte avec les seigneurs, et malgré tout cela, je ne donnerais pas un billet de cent roubles pour la prospérité de l’impérialisme de Pétersbourg. Ce que nous aurons à déplorer c’est qu’il y aura beaucoup de sang versé.

Les affaires polonaises restent dans le même état et traînent comme par le passé. Demontovicz, qui est allé dans son pays, m’annonce dans sa lettre que dans le Gouvernement National [55], le parti des blancs a été entièrement battu par les partisans du ruch (insurrection), à la tête desquels est notre ami Smiélinski. Je ne suis pas moins étonné que vous, et de plus très affligé, que le Gouvernement National (probablement lorsque les blancs étaient encore en majorité), ait exclu mon nom en prononçant un anathème contre vous. Jamais de ma vie, fût-ce vis-à-vis des Russes ou des Polonais, je ne dénierai ma solidarité avec vous. Je n’en ai parlé et je n’en parlerai à personne, avant que je n’y sois autorisé par vous. Cependant il ne serait pas inutile de protester de ce titre de « panslavistes » qu’ils nous confèrent. Tu ne l’as jamais été, Herzen, au contraire, tu as toujours regardé le mouvement slave d’un œil dédaigneux. Quant à moi, bien que je n’aie jamais été prosélyte du panslavisme, j’avais pris une part active dans le mouvement slave ; et aujourd’hui encore je garde la conviction que notre avenir sera réalisé par la fédération slave, parce que, seule, elle saura donner dans une forme nouvelle et libre, une satisfaction à ce sentiment de grandeur, toujours vivace chez notre peuple, mais qui infailliblement sera émoussé dans la fausse voie de l’impérialisme que nous suivons. Mais c’est là une question d’avenir encore bien éloigné et il serait puéril de s’adonner aujourd’hui à sa réalisation ; si nous devons songer aux Slaves à présent, ce n’est que pour les détourner d’une alliance avec la Russie actuelle, impérialiste, qui ne peut que leur être funeste. Quant à moi, je n’y pense plus.

Pour le moment, toute la question est concentrée sur la Pologne et sur la Russie. Oui, nous avons de grandes difficultés avec les Polonais. On ne trouve parmi eux qu’un très petit nombre de ces hommes avec lesquels nous pourrions être intimement liés. Savez-vous ce que m’a dit Demontovitcz ? Il a fini par m’avouer que non seulement il ne peut désirer la révolution en Russie, mais qu’il l’appréhende comme le mal le plus terrible, et que s’il avait à choisir entre la victoire provisoire de l’impérialisme et le salut de la Pologne par la révolution en Russie, il préférerait encore la première, car, tôt ou tard, on trouvera toujours le moyen de s’affranchir de l’impérialisme, tandis que la révolution sociale russe, en mettant en avant tout ce qu’il y a de barbare en Pologne, engloutirait définitivement la civilisation polonaise. Eh bien, mes amis, vous avez porté un jugement très juste dans cette question et c’est moi qui a eu tort. Oui, le meilleur des Polonais est notre ennemi en tant que nous sommes Russes. Et malgré tout cela, nous ne pouvons rester indifférents au mouvement polonais et nous ne devons pas regretter l’attitude que nous avons prise dans cette question. Rester muets devant une telle catastrophe, ne pas agir, ce serait nous suicider moralement et politiquement. Réduits à nous prononcer entre l’odieux bourreau et sa noble victime, nous avons pris le parti de cette dernière, sans nous préoccuper si elle a des sentiments très élevés. D’ailleurs, l’écrasement de la Pologne, c’est notre malheur ; et les exploits des troupes russes dans ce pays, notre honte. Le triomphe de Pétersbourg à Varsovie doit être funeste pour la Russie. C’est pourquoi, en agissant comme nous l’avons fait, nous avons rempli notre devoir sacré et nous suivrons toujours notre système sans prêter plus d’attention aux vociférations pétersbourgo-moscovites qu’aux lamentations polonaises.

J’ai cette conviction inébranlable que notre pire ennemi est Pétersbourg, plus redoutable pour nous que les Français et les Anglais, que les Allemands eux-mêmes. Car Pétersbourg n’est en somme qu’un Allemand déguisé. Rien ne saurait donc m’empêcher de continuer ma lutte à mort contre lui. Oui, je renie hautement ce patriotisme d’État impérialiste, et je me réjouirai de la destruction de l’empire de quelque côté qu’elle puisse venir. Bien entendu je n’irai pas en Russie avec les Français, les Anglais, les Suédois et leurs amis les Polonais, mais si je trouve moyen de passer dans l’intérieur du pays pour soulever les paysans pendant cette guerre avec les étrangers, je le ferai avec une conscience parfaite de remplir un devoir sacré et de servir la grande cause nationale. C’est là ma confession. Mais ne prenons pas cela à cœur aujourd’hui et passons à un autre sujet.

Dites à Alexandre Alexandrovitch que son ami Quanten, ne sachant sur qui répandre ses bienfaits, de Pollès Tugendbold a fait son protégé et pour lui, il s’est brouillé même avec Demontovitcz. Ce Pollès fait sa carrière ici ; il est reçu chez Manderintrollène, ministre des affaires étrangères. Il n’y a pas longtemps, il fut présenté au prince Oscar et lui offrit un exemplaire de sa brochure sur l’expédition. À ce qu’on dit, c’est un pamphlet contre moi, insultant au plus haut degré, qui lui a valu la haute protection de Quanten. Il est bien probable que je n’y répondrai pas. Mais, en tous cas, dites-moi jusqu’où pourrais-je aller en racontant les faits qui nous sont connus, sans nommer personne. Pensez que ce souple intrigant est prompt et infatigable dans l’application de son astuce ; il sait s’insinuer partout et par cela même est très dangereux. Peut-être, y aura-t-il besoin de lui répondre afin de lui couper l’herbe sous les pieds.

Il y a encore ici un mouchard russe, Knobbe, que je vois sans cesse rôder autour de la maison que j’habite, et qui s’était mépris en racontant que le gouvernement russe avait promis une prime de 50.000 roubles à qui pourrait s’emparer de ma personne et me livrer vif ou mort à Pétersbourg. Certainement, je me crois ici hors de danger ; dans tous les cas, j’ai chargé mon revolver. Je vous parlerai plus longuement de ces choses dans ma lettre suivante.

En attendant, je vous dis adieu et je vous serre la main.


M. Bakounine.



LETTRE DE BAKOUNINE À HERZEN
ET À OGAREFF


19 août.


Si vous n’avez pas le courage de lire toute cette lettre d’une haleine, commencez par la feuille 16.

Je continue : J’ai conclu de la lettre qu’Alexandre Alexandrovitch a envoyée avant hier à Straube, que vous n’êtes pas disposés à ratifier le contrat que nous avons signé avec lui. Je pense que vous commettriez par là une grande erreur. Straube est un jeune homme sérieux, loyal et dévoué, qui montre beaucoup de zèle pour cette affaire, et il me semble que ses démarches auront du succès. Alexandre Alexandrovitch était du même avis avant de quitter Stockholm. Un jour, me parlant du Danois que nous avait recommandé Bouïnitzki et que, plus tard, nous sûmes être un coquin, il me dit : « Straube, c’est différent ; à celui-là je n’hésiterais pas à tout confier. » J’ai fait depuis, plus ample connaissance avec Straube ; j’ai recueilli des renseignements sur son passé et sa situation actuelle, sur toutes les circonstances de sa vie, enfin sur tout ce qui le concerne et je peux vous affirmer que c’est un homme tout à fait sérieux, fort intelligent et honnête. De même que les personnes honorables, telles que Blant, Embloge et Yerta, me répondent de son honnêteté, de même je vous en réponds de mon côté, et je vous le garantis sur mon honneur.

J’affirme absolument qu’il nous serait difficile de trouver une autre personne qui, ayant la valeur de Straube, montrât autant d’empressement que lui pour cette affaire. Nous trouverions en lui un auxiliaire inappréciable et il serait, vraiment, impardonnable de ne pas profiter d’une offre dans laquelle il met tant de bonne volonté.

Il a saisi très justement la substance même de l’affaire ; il a compris de suite qu’il n’y aurait pas grand’chose à faire au point de vue de la propagande, ni de ses propres intérêts, si l’on voulait continuer la vente de ces éditions en détail, par l’intermédiaire du garçon d’hôtel, à Stockholm et à Copenhague. L’expérience qu’il en avait fait d’ailleurs, lui avait démontré clairement toute la nullité de ce procédé.

À la suite de l’entrevue que nous avons eue ici avec Sturzenberg, et depuis notre conversation avec plusieurs Danois, nous nous sommes convaincus qu’il n’y avait rien à faire à Copenhague et qu’il était absolument inutile d’y entreprendre quoi que ce soit.

La vente de vos éditions, publiées à Londres, ne saurait acquérir un caractère sérieux, que lorsqu’elle se fera à Pétersbourg et dans l’intérieur de la Russie. Pour cela, en premier lieu, il faut avoir un agent en Russie, fût-ce un libraire ou toute autre personne qui consentît à se charger de vendre cette marchandise prohibée et qui pût organiser de nouveaux débouchés dans l’intérieur du pays. Il est de toute impossibilité de trouver une telle personne par correspondance, et Straube a résolu de se rendre lui-même à Pétersbourg dans le but d’y trouver son homme et d’arrêter avec lui toutes les conditions de cette entreprise. Il se dirigera sur Stettin muni par moi d’une lettre de recommandation pour un commissionnaire que j’y connais, un excellent homme et qui fait de grandes affaires à Pétersbourg. Après avoir noué des relations à Stettin, Straube ira directement à Pétersbourg. Il ne connaît là qu’un seul libraire allemand, un très honnête homme, à ce qu’il dit, mais qui a repoussé l’offre qu’il lui avait faite par correspondance. Je lui conseille donc de ne plus s’adresser à lui. Mes amis lui donneront des lettres de recommandation pour un Suédois qui y est établi et dont je vous ai déjà entretenu. De plus, mon ami de Stettin, qui connaît bien Pétersbourg, le recommandera à plusieurs négociants très importants. Enfin, il faudra que vous lui donniez une lettre de recommandation pour un membre de notre cercle, pouvant le mettre en relations avec un commerçant russe, disposé à nous aider. Je sais d’avance l’objection que vous me ferez et je comprends que c’est là un point très délicat de cette affaire. Par le temps qui court, il n’est pas prudent, il est même dangereux de l’adresser à l’un de nos amis à Pétersbourg. Mais, que voulez-vous, mes chers, qui ne risque rien, n’a rien. Sans le concours du cercle de Pétersbourg vous n’arriverez jamais à nouer des relations commerciales sérieuses en Russie. Le cercle ne devra pas s’immiscer directement dans l’entreprise, il n’aura qu’à indiquer à Straube des hommes aptes à faire ce commerce et qui voudraient s’en occuper. Vous pourriez faire comme nous l’avons déjà pratiqué à Stockholm ; donner un mot pour l’un des membres de notre cercle en m’envoyant son adresse à part ; Straube l’apprendrait par cœur. Vous diriez simplement dans votre lettre que Straube vient de votre part et que vous priez de lui prêter concours en le conseillant et en lui donnant des recommandations nécessaires. Je vous l’assure sur mon honneur, Straube agira avec une prudence tout à fait machiavélique ; il ne fera pas de maladresse qui puisse le compromettre, pas plus que la personne elle-même à laquelle vous l’aurez adressé. Il ne cherchera à rien apprendre au delà de ce qu’on jugera nécessaire de lui confier ; en public, il fera même semblant de ne pas reconnaître la personne avec laquelle il aura conféré secrètement.

Straube exposerait en substance l’affaire à votre ami, dans votre lettre à celui-ci vous diriez seulement que c’est un homme de confiance ; que vous le lui recommandez et que vous le priez de lui prêter son concours. Rappelez-vous, enfin, que nous avons déjà employé deux fois ce procédé. C’était pour Quanten, dont la réponse, que j’aurais dû avoir depuis longtemps déjà, se trouve encore entre vos mains. La deuxième fois, c’était pour Veterhof. Le destinataire était absent et la lettre fut retournée. Je l’ai reçue moi-même et je l’ai brûlée.

Dites donc à Alexandre Alexandrovitch que je réponds sur mon honneur de l’honnêteté, de l’exactitude et de l’habileté de Straube. Il nous serait bien difficile de trouver une personne qui convienne mieux pour cette affaire.

De Pétersbourg, Straube se rendrait en Finlande et, peut-être aussi à Riga. Nous avons déjà nos hommes en Finlande, et probablement, il s’en trouverait d’autres encore. De cette manière, il établirait tout un réseau de communications et, il donnerait une large base à l’affaire qui se réaliserait ainsi sur une grande échelle.

L’échéance de trois mois, fixée par Alexandre Alexandrovitch, est de trop courte durée et pour cela même impossible à accepter. Pensez donc que dans six semaines, tout au plus dans deux mois, la navigation sera arrêtée, et qu’il n’y a encore rien de préparé. Il faut aussi du temps pour trouver les gens nécessaires et pour organiser les voies de communication.

De plus, les commerçants en Russie, avec lesquels on traitera, demanderont de leur faire crédit. N’oubliez pas non plus que le voyage projeté demandera aussi du temps et qu’il exigera des dépenses considérables. Enfin, il peut arriver que, soit à cause du terrorisme blanc, soit par indifférence ou encore, grâce à une impopularité passagère de vos éditions, Straube pourrait ne trouver personne à Pétersbourg, qui voulût s’associer à lui ; alors, ce serait une perte de temps inutile et il y aurait, par dessus le marché, des frais de voyage à payer. Il court donc des risques. Aussi, veut-il, d’un autre côté, tenter d’organiser un commerce lucratif, dans le cas où les circonstances lui seraient favorables. Il demande : 1° que nous lui fassions crédit de quatre à cinq mille francs à l’échéance d’une année, au bout de laquelle il vous restituerait toute la marchandise qu’il n’aurait pas vendue ; 2° Qu’après avoir adopté ses conditions essentielles, vous lui enverriez pendant cette première année d’essai, tout ce qu’il vous demanderait dans les limites du crédit que vous consentirez à lui faire sans le moindre retard et avec une exactitude commerciale ; 3° Que vous lui prêtiez votre appui dans la mesure du possible, par l’intermédiaire de vos amis en Russie. De son côté, il s’engagerait à ne pas traîner l’affaire s’il voyait qu’elle ne peut marcher et à vous restituer, aussitôt qu’il serait de retour de Pétersbourg, tous les exemplaires de vos éditions qui ne seraient pas vendus, en déduisant de la somme qu’il aurait à vous payer la moitié des frais de transport.

Je vous le répète, c’est une affaire sérieuse qui mérite toute votre attention ; réfléchissez-y bien, avant de donner une réponse négative. Si vous pensez sérieusement à faire la propagande de vos éditions en Russie, vous trouverez difficilement une aussi belle occasion et un commissionnaire présentant des garanties de succès aussi solides. Et pour la dixième fois encore, je vous promets sur mon honneur que vous trouverez en Straube un aide sérieux, intelligent, honnête et un homme de bonne volonté. Sur ma prière, il m’a fait par écrit l’exposé de ses vues et de ce qu’il espère pouvoir tirer de cette affaire. Si vous êtes disposé à accepter sa proposition, répondez-moi sans perdre de temps, ou encore, envoyez votre réponse directement à Straube lui-même, en indiquant toutes vos conditions d’une manière nette et précise, en français ou en allemand.

Écrivez-moi aussi en même temps, en m’indiquant avec la même précision ce que je pourrais y changer et dans quelle mesure devrai-je le faire dans le cas où Straube me le demanderait. Et, sans perdre un seul instant, envoyez-lui les derniers numéros de la Cloche qu’il n’a pas encore reçus ; faites aussi un choix de livres qui, à votre avis, sont les plus intéressants pour la Russie. Dans le cas où vous accepteriez sa proposition, il partirait d’ici vers le 10 septembre. Mais si vous ne voyez pas moyen de vous entendre avec lui, refusez carrément, en motivant ou non votre refus, mais, dans tous les cas, le plus vite possible, pour ne pas l’entraîner à faire d’inutiles préparatifs pour son voyage.

4) Ma rupture avec Quanten, dont Alex. Alex, a été l’unique cause, et le refroidissement avec les Finlandais résidant à Stockholm, qui s’en est suivi, ne me permirent pas, comme je l’avais espéré d’abord, de profiter de la présence de plusieurs Finlandais influents, arrivant de leur pays. Pourtant, grâce à mes amis suédois je réussis à m’introduire chez un finnomane des plus estimés et des plus populaires de son parti. Je vous envoie, sur un feuillet à part, quelques passages empruntés à ses lettres, et qui déjà, à eux seuls, suffiront à vous démontrer l’importance de cette alliance et toute l’utilité que nous pourrions en tirer. Je ne vous donne pas les noms et je ne vous envoie pas les adresses, car, après l’amère leçon que m’a donnée votre jeune et ambitieux secrétaire, je ne suis pas sûr qu’il ne redirait pas tout cela à son ami Quanten, actuellement, mon ennemi, et que, cette fois encore, il n’abuserait pas de ma confiance, en en faisant une arme contre moi, afin de consolider sa puissance juvénile. Je croyais de mon devoir de prévenir mes amis finnois contre Quanten et j’ai appris avec bonheur que le parti actif des finnomanes, qui, vous le voyez, s’est organisé en société secrète, a pris la résolution de ne pas se soumettre aux exigences de la colonie finnoise d’ici, qui s’occupe beaucoup plus d’intérêts particuliers que de la cause publique.

5) S’il y a des lettres pour moi, m’arrivant de Straube, de Finlande, ou d’ailleurs, je vous prie de me les envoyer immédiatement à Genève, à l’adresse ci-jointe. J’envoie la même prière à Tkhorjevski. Le dernier envoi de Londres à Genève devra être fait le 8 janvier au plus tard. Le 9, il faudra déjà m’envoyer mon courrier à Gênes, poste restante, et, après le 9, à Florence, également, poste restante, toujours à l’adresse de Henri Souli.

6) Herzen doutait aussi du succès de notre entreprise commerciale à Constantinople par voie d’Italie. Écris-moi si tu gardes toujours tes anciennes espérances et si je dois m’efforcer de remplir ta commission comme il était convenu entre nous ?

J’espère, Ogareff, que tu ne tarderas pas à me répondre sur toutes mes questions, ce dont tu obligeras beaucoup votre dévoué

M. Bakounine.


Salut cordial de notre part à Natalia Alexéevna.


Nota. — Nous trouvons, écrit de la main de Bakounine, sur ce fragment de lettre : « À Tkhorjevsky » (Drag.).


LETTRE DE BAKOUNINE À HERZEN
ET À OGAREFF


29/17 août. Stockholm, 1863.


Mes amis,


C’est la troisième lettre que je vous envoie d’ici. Il y a deux mois, j’eus l’occasion de vous faire parvenir la première directement, la deuxième par votre agent en Suisse qui, sur votre ordre, devait venir à Stockholm, mais qui, probablement, retenu par une affaire quelconque, se borna à m’envoyer un mot par Nordstrœm. Je lui répondis immédiatement, en ajoutant une lettre très étendue, que je le priais de vous remettre au plus vite ; je serais bien fâché qu’elle ne vous fût pas parvenue. Cependant, je m’empresse de vous rassurer à ce sujet, en vous disant que la perte de ces deux lettres n’offrirait aucun danger, vu qu’elles ne contenaient, ni noms, ni adresses, ni quoi que ce soit de compromettant.

Plus d’une fois, j’ai essayé de me rendre en Pologne. Je n’ai pas eu de chance. À présent, les sentiments des Polonais pour nous sont tout à fait différents, de sorte que, tout en leur souhaitant du succès, nous, Russes, nous avons le devoir de nous abstenir de toute participation directe dans leurs affaires devenues très compliquées par les intérêts de l’Europe occidentale, toujours hostile, non seulement au système impérialiste, mais encore au peuple russe. C’est pourquoi je suis resté en Suède et je me suis appliqué à trouver ici des amis sympathiques à notre cause russe, et prêts à nous prêter leur concours. Mes efforts ont été couronnés de succès. Désormais, Stockholm et toute la Suède seront un refuge sûr pour l’émigration et l’action révolutionnaire russe. La publicité et la propagande russes trouveront ici un terrain solide, un patronage et de riches ressources. Et avec cela, rien de plus facile que de communiquer de Stockholm avec Pétersbourg pendant la saison d’été. J’ai appris à connaître ici des hommes sûrs auxquels on peut se lier et sur lesquels on peut compter. Grâce à eux et aux ressources que j’ai trouvées ici, j’ai pu répandre au nord de la Russie (gouvernement d’Arkhangelsk et surtout d’Olonetzk), environ 7.000 exemplaires de différentes proclamations, entr’autres une quantité de vos proclamations aux soldats et aux officiers. Je pourrais en envoyer aussi à Pétersbourg si j’avais des adresses. Il est vrai que Provensoff m’en avait remis quelques-unes, mais je ne peux les utiliser avant son retour à Pétersbourg, et il paraît qu’il reste encore à l’étranger. Donc, avant tout, je vous prie de m’envoyer une bonne et sûre adresse et je vous propose de correspondre avec moi par l’intermédiaire du porteur de cette lettre. C’est un Finlandais qui m’a été recommandé par les patriotes de son pays comme un homme absolument sûr et ferme ; il peut vous servir d’intermédiaire pour entretenir des relations régulières avec moi et avec l’organisation finnoise, à laquelle je me suis allié ; comprenant bien nos intérêts réciproques, les membres de cette organisation éprouvent une véritable sympathie pour nous et pour notre cause. J’espère que vous ne serez pas contrariés de vous rapprocher de ce groupement. Si vous croyez que ma participation au travail commun puisse être utile, répondez-moi, je vous en prie.

De même que mes amis à Londres, je reconnais avec bonheur le comité de Saint-Pétersbourg, et je suis prêt à me ranger sous ses ordres, seulement il faut que je connaisse la situation de vos affaires et la direction que vous suivez actuellement. Au nom de Dieu, écrivez-moi donc et envoyez-moi votre adresse, afin que je puisse vous répondre.

Faudrait-il croire enfin qu’étant pourvus de tous les moyens, pour organiser une communication régulière entre nous, nous ne soyons pas capables de le faire ?

La situation de la malheureuse Pologne est pénible, mais elle ne périra pas. L’Europe est trop divisée en ce moment et c’est sur ce désaccord général que sont fondées toutes les espérances à Pétersbourg. Cependant, la question polonaise est déjà poussée si loin que pour les puissances de l’Europe il est tout aussi dangereux de ne rien faire pour elle, que difficile de lui venir en aide. Je pense qu’après un second refus de la chancellerie de Saint-Pétersbourg, la France, l’Angleterre et l’Autriche reconnaîtront la Pologne « comme partie belligérante ». J’espère que les Polonais pourront tenir encore cet hiver à l’aide des armements et d’autres secours qui leur arriveront ouvertement par la Galicie. Au printemps, ce me semble, la guerre sera imminente. Ne devons-nous rien faire jusque-là, ne devons-nous pas, au moins, nous tenir prêts à l’action ? Les fausses adresses envoyées au tzar de tous les coins de la Russie et la rage patriotique de Moscou retentissant en phrases emphatiques, ne m’effrayent nullement et ne sauraient guère me déconcerter ou me faire renoncer à ma foi. Et comme toujours, le gouvernement, en s’efforçant de produire dans le peuple une agitation dirigée contre nous, travaille, en somme, dans notre intérêt.

Au nom du ciel, écrivez-moi ce qui se passe chez vous ; donnez-moi des ordres pour le travail utile à l’étranger — laissez-moi donc m’unir à vous plus étroitement, plus intimement. Notre travail ici ne saurait être fructueux que dans l’union avec vous ; écrivez-moi donc, écrivez toujours et envoyez-moi des adresses. Je fais un article pour la Cloche, sous forme de lettre à Herzen, dans laquelle je réponds aux attaques slavophiles et policières dirigées contre moi.

Peut-être, dans une quinzaine de jours, recevrez-vous la visite d’un homme de confiance qui, de ma part, se présentera directement chez vous et vous apportera des nouvelles de Browni et un salut de Magnus Bering.

Répondez-moi par le porteur de cette lettre. Mais si vous voulez m’envoyer vos lettres par la poste, voici mon adresse :


Stockholm
Doctor Alinton
Stora Vattugaton
Sur l’enveloppe intérieure :
Pour Mme Lise.


Adieu.


M. Bakounine.


Nota. — Dans une de ses lettres précédentes, Bakounine mentionne qu’il envoie à Herzen une plainte contre son fils, Alexandre Alexandrovitch. En effet, à Stockholm, il y eut des dissidences entre Bakounine et le jeune Herzen, dont le véritable motif était l’exagération avec laquelle Bakounine avait présenté aux Suédois les forces révolutionnaires en Russie, au banquet de Stockholm, organisé par les Suédois dans le but de manifester leurs sympathies aux révolutionnaires russes et polonais. Grâce à cette opposition de A. A. Herzen, Bakounine, réduisit de beaucoup le cadre du tableau de la « Terre et Liberté » qu’il s’était proposé de tracer dans son discours au banquet.

Cette plainte de Bakounine lui valut la lettre suivante de A. I. Herzen (Drag.)



LETTRE DE A. I. HERZEN À BAKOUNINE


1er septembre 1863.


Cher Bakounine,


J’ai reçu ton volume [56] et le supplément y joint que j’ai lus attentivement ; je vais te répondre non pas froidement, mais avec sang-froid. Je ne sais pas faire des livres dans ces occasions-là, c’est pourquoi je ne toucherai qu’aux points cardinaux. Je ne défendrai pas les habitudes ambitieuses, ni le ton insolent et les erreurs de mon fils, pour lesquels il a reçu de moi des reproches mérités. Mais lorsque tu veux me faire voir en lui quelque nouveau Cartouche et me persuader qu’il sut organiser son complot avec une telle finesse que Quanten (ce demi-dieu, d’après tes premières lettres), Félix Demontovitcz, enfin la Norvège et la Scandinavie entière furent ses dupes ; lorsque tu avoues que tu crains de nous envoyer des adresses parce qu’il pourrait les donner à tes ennemis, je hausse la tête et je me dis que, passant ta vie dans ce milieu querelleur des choristes de la révolution, tu as pris aussi les habitudes allemandes et tu as adopté leur manière de faire ; si l’on veut accuser quelqu’un d’un tort il faut lui impliquer tous les autres : « voleur, agent du roi de Prusse, l’homme qui a violé une chatte, etc. » Je n’approuve nullement ce que Alexandre a dit de toi et je sais aussi ce qu’on lui a répondu. J’approuve encore moins les paroles qu’il t’avait adressées personnellement ; jusqu’ici personne, excepté Ogareff et moi, ne t’a parlé franchement. Pourquoi voudrais-tu qu’un jeune homme de vingt-quatre ans se permît de prendre la parole contre toi ? [57]

Votre dispute au sujet de qui de vous est le légitime « chargé d’affaires » de la Terre et Liberté, est au plus haut point comique. Qu’un jeune homme soit flatté de représenter un cercle à peine formé de jeunes militants, cela se comprend. Mais ce que je ne conçois pas du tout, c’est que tu ne sois pas, toi aussi, fâché de recevoir cette onction des bords de la Neva lorsque tu l’as déjà reçue de la forteresse et de la Sibérie. Tu n’as donc pas voulu toi-même prêter foi à tes propres paroles, qu’en Russie, les popes, les généraux, les femmes, les masses populaires, les oiseaux et les abeilles elles-mêmes, tous s’organisent en une puissante corporation, etc.

Ce colossal « canard » dans ton discours me conduit directement de ta querelle avec Alexandre au fond même de cette affaire. Parlons-en fermement, franchement et succinctement.

En lisant ton volume, surtout la première partie, je fus effrayé, non de tes accusations contre Alexandre, mais de la futilité, de l’inutilité, du mirage de tous ces pourparders, de ces rapprochements, ces éloignements, ces explications. Les portraits de Quanten et de sa femme, par exemple, que tu as tracés avec un véritable talent, pourraient faire quelques pages dans le meilleur roman. Moi aussi, je pourrais te donner une description, une sorte d’esquisse de ce genre en prenant pour objet Olénitzyne directeur du bureau chez Tufiaïeff en 1837, et sa femme. Si tu poursuivais un but artistique ce serait très bien. Mais tu t’imagines toujours que tu fais des affaires ; en 1848 déjà, tu soupçonnais Sloujalski et pour te convaincre, tu fis la navette de la rue de Bourbon à la gare. Arraché à la vie réelle, depuis ton jeune âge jeté dans l’idéalisme allemand que le Temps dem Schema nach changea en une conception réaliste ; ne connaissant pas la Russie, ni avant ta prison, ni après ton exil en Sibérie, mais plein de passion et de fougue, avec des tendances à une large et noble activité, tu as vécu pendant un demi-siècle dans le monde des fantômes et des rêveries, en passant ta vie entière, à l’étudiant, dominé par tes grandes aspirations et assujetti aux menus défauts. Ce n’est pas toi qui as travaillé pour le roi de Prusse, mais c’est bien le roi de Saxe et Nicolas qui ont travaillé pour toi. Après dix ans de réclusion, tu apparais le même théoricien avec cet indéfini du « vague », un parleur (je le répète encore, Alexandre a mal agi de te le reprocher, bien qu’il n’y eût une seule personne qui ne le sache et qui ne s’en défie), peu scrupuleux au point de vue de l’argent et aux instincts épicuriens quoique se manifestant timidement mais d’autant plus persistants, enfin toujours aiguillonné par le besoin d’action révolutionnaire. Et Nalbandoff ne fut pas la seule victime de ton bavardage ; j’y vois encore Voronoff, par exemple. L’observation inutile que tu fis sur lui dans une de tes lettres à Nalbandoff lui valut, au lieu de son exil au Caucase, sa relégation dans la forteresse, suivie de déportation en Sibérie. Après le départ de Cw., il m’arriva une lettre chiffrée. Étant l’ennemi juré de toutes les conspirations, je la mis de côté ; mais Tkhorj. m’a dit que tu lui avais laissé ton carnet avec tes clefs. Il l’apporta. En l’examinant, Ogareff et moi, nous eûmes le vertige : nous vîmes dans un de tes cahiers les adresses de tous les hommes les plus méritants de la Russie avec des notes et différents détails. Et cependant ce cahier avait passé de mains en mains : il a été chez Cw., chez Tkhorj. et, peut-être, qui est pis encore, chez (?)

Qu’y a-t-il donc d’étonnant à ce que les Suédois se soient émus à ton langage ? Parce que tu es d’une puissante stature, tu jures et tu fais du tapage, et voilà pourquoi personne n’ose te dire franchement, que celui qui ne peut se garder de livrer son secret par un geste, un imperceptible hochement de tête, est un mauvais conspirateur. Je le suis également, mais, alors, mon cher Bakounine, je ne recherche, ni ne prétends pas à ce titre.

De même que Miloradovitch, tu agis par ton énergie, non par intuition. La meilleure preuve en est dans l’alliance polonaise. Elle était impossible, les Polonais n’ont pas agi envers nous sincèrement ; le résultat en fut celui-ci : tu as manqué de t’y noyer, et nous allions nous enlizer comme dans les sables mouvants. Tu me reproches de ne t’avoir pas arrêté. Mais comment le faire ? Tu présentes un élément de la nature, tu briserais l’airain ; qui est donc celui qui oserait t’arrêter ? J’étais contre la publication dans la Cloche de l’« Adresse aux officiers russes », je protestais contre le sacrifice de Potébnia, je désapprouvais ton voyage. Mais lorsque tu partis avec l’argent donna par Bran., lorsque « l’Adresse » fut partout reproduite, j’ai cru, que toi et les officiers russes, vous aviez le devoir d’affirmer vos paroles par l’action. Et lorsque Ogareff et moi, nous vîmes que tu allais t’établir en Suède, craignant pour toi, nous t’avons envoyé des télégrammes. Le fait seul, que tu avais mis le pied sur le bateau te disculpe entièrement ; pourquoi me le reproches-tu donc pour la septième fois ? Tu n’avais pas d’autre issue que d’essayer d’aller en Pologne.

Que l’affaire polonaise fût mal organisée de notre part, que cette cause, bien que juste relativement, ne fut pas la nôtre, cela a été suffisamment prouvé ; comme je viens de le dire, c’en eût été fait de toi. Et si tu dois faire encore une publication quelconque, je t’en supplie, sois prudent comme le serpent. Songe que nous cherchons à réaliser un principe social. Et chez qui le trouvons-nous, chez Demontovitcz l’insurgé ou chez les satrapes de Pétersbourg qui distribuent les terres des seigneurs aux paysans ? « Nous ne pouvons cependant pas marcher avec Mouravieff. » — Certes non ; ce qui nous reste à faire, c’est de nous éclipser momentanément et de travailler dans l’ombre ; il n’y a pas de « calamité publique ». Il faut choisir l’un des deux partis ; se vouer à l’action utilement ou rester tranquilles. Ton Finnois a parfaitement raison de dire que les bruits anticipés perdent la cause… Ses lettres sont pleines d’esprit.


(Copiée d’après le brouillon).


LETTRE D’OGAREFF À BAKOUNINE


12 octobre 1863.


Cher Bakounine,


Depuis longtemps déjà je voulais t’écrire, enfin, je me délivre. Je vais essayer… Ah ! à quoi bon ? Mon but, probablement, ne sera pas atteint. Je suis absolument convaincu que l’homme n’est que la résultante d’une certaine quantité de fonctions d’un certain ordre ; que pendant la période de la croissance, il est encore possible d’en intercaler de nouvelles ; mais lorsqu’il est formé, que le pli est pris, il est plus que douteux qu’on puisse donner à son organisme une inpulsion différente, susceptible de changer la direction de sa vie. Tu ne m’en voudras pas de cette préface théorique, elle pourra excuser en quelque sorte ma paresse, la répugnance que j’éprouve à écrire des lettres, que j’ai du mal à surmonter.

Je serais fort embarrassé de trouver quelque chose à ajouter à la lettre de Herzen. Vous connaissant bien tous les deux, toi et Sacha, je pense que chacun de vous a raison, c’est-à-dire que vous avez tort tous les deux. Lui, en se conduisant comme un enfant qui prend des airs hautains, que rien ne peut justifier, avec ses manières désagréables ; toi, comme dans la plupart des cas où tu cherches à te disculper à tes propres yeux, en te persuadant que tu as raison. Les reproches que tu lui adresses et, à nous en même temps, de ne t’avoir pas communiqué les adresses, n’ont aucun fondement. Ces adresses ne valaient plus rien, on ne trouvait personne et nous n’en avions pas d’autres. De ce côté, nos communications sont perdues pour cette année, et ce n’est pas de notre faute si nous manquons d’adresses. La lettre qui était entre les mains de Quanten, qui l’a probablement déjà détruite, et qui excita tant de murmures de ta part, n’était autre que celle que Sacha lui avait envoyée et qui lui fut retournée, faute d’avoir trouvé les personnes à l’adresse indiquée. Si maintenant tu insistais pour avoir de nouvelles adresses, dans le cas où elles me parviendraient, je te le dis franchement, j’hésiterais à te les donner. Ta confiance illimitée en tous ces blagueurs de tous les étages, ton agitation fiévreuse te poussant à chercher toujours un auditoire, t’entraînerait, et, malgré toi, tu livrerais le secret. Saurions-nous prévoir ce qui pourrait en résulter plus tard, en le livrant au hasard entre les mains de nouveaux dépositaires ? Dans tous les cas, je me serais efforcé de trouver une adresse pour toi qui ne compromettrait personne. Mais, pour le moment, je n’en ai pas en vue. Nous ne faisons qu’entrevoir la possibilité de nouer quelques relations, mais cela ne peut s’organiser que d’ici un mois. Toutes tes accusations tombent donc d’elles-mêmes.

Il me semble que ce sont là des cas particuliers, auxquels tu attribues une grande importance ; et cela grâce à ton tempérament fiévreux qui te rend toujours inquiet. Tes transitions brusques de l’amour à la haine pour les hommes, que tu éprouves si souvent en entrant en relations avec eux, sembleraient être enfantées par une imagination inquiète, plutôt que par une appréciation raisonnée. Prenons comme exemple ta première et tes dernières lettres sur Quanten. Aussi, dans ta mémoire, repasse toute la série de tes relations : avec Woul., Cwercz., Dem., Lap., Kel. et autres ; tu y trouveras toujours, grâce à ta bonté naturelle, plus d’intimité qu’il n’en faut ; et après, tu te fâches toi-même contre cette intimité, que tu aies raison ou non de te fâcher. Dans tous les cas, c’est toujours trop tard. Ta trop grande confiance en tout le monde, résultant de ta bonté, et ton insouciance d’enfant, te donnent une éternelle inquiétude d’âme qui cause des entraves dans toutes tes affaires. De plus, tu n’agis pas d’après un plan tracé et tu te laisses facilement dominer par une influence étrangère. Ainsi, pressé par Marzian., tu as publié ta brochure dans laquelle (malgré les suppressions que nous t’avons persuadées de faire), il restait tant de passages inélucidés sur le tzarisme, qu’elle n’a pas obtenu le succès qu’elle aurait dû avoir près de la jeunesse russe (c’est ce que je viens d’apprendre). Sons l’influence des agents polonais tu t’es laissé entraîner trop loin dans l’union polonaise ; après cela, il ne te restait qu’à prendre le bateau de l’expédition. C’était pour toi une de ces nécessités que l’on rencontre dans sa vie lorsqu’on n’a plus de choix : « Kann ich nicht mehr zurück weil ich es gewollt », dit Wallenstein. Et la Cloche elle-même ne put se maintenir dans son équilibre.

Tu vois bien, maintenant, que tout ce qui était de ton domaine de rêverie n’a pu se réaliser. L’union avec le Gouvernement National n’était que trop chancelante et leur véritable opinion était celle que Demontovicz t’avait exprimée. Nous aurions dû nous en tenir simplement sur le terrain de la lutte et ne pas pousser notre sympathie jusqu’à l’alliance, en nous contentant de faire notre propagande pour l’indépendance politique de nos provinces. En partant, tu obligeais forcément Paz. à te suivre. Je ne veux pas te dire qu’il faut reculer devant la mort, non, la question n’est pas là ; mais il faut éviter les fautes dans les rapports avec notre ordre social. Tu peux juger par toi-même qu’il en est résulté un affaiblissement, lorsque nous comptions, nous, sur l’accroissement de notre influence. Maintenant, elle commence à reprendre et ce n’est pas par un seul effort que nous lui rendrons sa première extension.

Tes vantardises au sujet de la société de la « Terre et Liberté » ne lui furent d’aucune utilité. Ces sortes de procédés ne peuvent nous convenir. Et personne n’a voulu te prendre au sérieux. Le résultat que tu as obtenu est que ceux qui étaient disposés à s’associer à nous, en voyant d’après toi, que la Société prétend à affirmer des choses absurdes, s’abstiennent de s’y affilier.

Voilà donc pourquoi il nous sera difficile de nous mettre d’accord. Tu veux que tout se fasse plus vite et de suite, tu jettes l’alarme et les affaires n’avancent pas. Tu ne vas point me soupçonner de conservatisme, je l’espère ; moi, je veux que les choses se préparent sur un terrain ferme et que toutes les paroles viennent à temps, dans leur lieu et place. Il y a bien des choses qui pourront s’accomplir dans le cours d’une année et qui, à présent, ne serviraient, peut-être, qu’à entretenir une réaction. Pour notre action, il nous faut du calme, il faut que tout soit pesé et arrivé dans des circonstances opportunes, combiné avec les événements ; que les voies soient d’avance préparées et les hommes trouvés. En un mot, je suis pour la propagande adéquate qui doit se faire dans l’espace du temps, la propagande par la parole et par l’organe et l’extension de notre Société elle-même. Nous changerons notre langage suivant l’aspect que présenteront les circonstances. Les erreurs que nous avons commises ne sont déjà que trop nombreuses. Et il est temps de comprendre que nous sommes faits pour la cause et non la cause pour nous. Autrement, nous ne ferions que jouer à la révolution.

C’est à peu près tout ce que j’avais à te dire. Et je n’ai plus à ajouter que ceci : Bakounine, je t’en conjure, fais ton possible pour maîtriser cette agitation fiévreuse, mets plus de suite dans tes actes et ta pensée qui s’envole d’un sujet à l’autre ; dompte la passion qui t’entraîne, jusqu’à te condamner à un travail préparatoire, car à présent, il te serait impossible d’arriver à une explosion. Quant aux réformes foncières de la Russie, tu n’y arriveras point sans une besogne préparatoire, sans prendre part au travail littéraire, ce labeur de la taupe. Pour le moment, jette in’s Blaue hinaus l’oubli de tes tendances révolutionnaires qui n’ont réussi nulle part. Attache-toi à former des hommes, en attendant la vraie révolution — pacifique ou non, — cela dépendra de la force réactionnaire. Je t’en supplie, Bakounine, songe que toutes les erreurs que nous avons déjà commises ont donné naissance à beaucoup de mal et que tu fus toujours en tête. Pense à ce passé tout récent, et si tu es sincère, tu diras que j’ai raison.

Ne te fâches pas contre moi, je t’écris sine ira et studio. Je te parle avec la profonde conviction de la vérité de mes paroles, et ce n’est certes pas par un sentiment d’animosité, mais bien au nom de l’amitié qui nous lie depuis de longues années.

Je regrette sincèrement que tu n’aies pas écrit tes mémoires. Dans le temps ils auraient eu un succès qui aurait fait ta fortune et maintenant ils ne pourront t’apporter que quelques ressources, qui t’aideront à vivre, ce qui n’est pas à dédaigner. Rentre en correspondance avec tes frères ; on ne plaisante pas lorsqu’il y va des intérêts de la vie. Ce n’est pas pour donner une satisfaction à la morale extérieure que je dis ceci mais pour que tes ennemis ne te jettent pas des pierres et que tes amis eux-mêmes n’en hochent pas la tête.

J’étais sur le point de terminer ma lettre, je reçois la nouvelle de ton arrivée prochaine. Je ferai donc mieux de te la remettre à toi-même pour épargner l’aller et retour.


D’après la copie faite par Natalia Aexéevna Ogareff (Drag.).



LETTRE DE BAKOUNINE À HERZEN
ET À OGAREFF


4 mars, 1864. Florence.
5, Corso Vittorio Emmanuelo, 1 piano.


Mes amis,


Je vous demande bien pardon pour mon long silence. Aussi, n’avais-je rien d’intéressant à vous communiquer. Daeli, libraire de Milan qui nous a été recommandé, se trouvait justement à Paris, lorsque je suis arrivé à Turin. On m’a dit ici et on me l’a confirmé à Gênes qu’il ne fallait nullement compter sur lui pour le commerce que nous avons en vue d’établir en Orient, parce qu’il n’aime pas d’argent à risquer, ne fût-ce qu’une somme insignifiante, et que jamais il ne voudrait le faire. On m’a conseillé de lui donner plutôt nos publications à condition pour la vente en détail en Italie, où beaucoup de Russes séjournent en ce moment. L’honnêteté de ce commerçant est hors de doute et il s’est trouvé des gens qui m’ont offert de se rendre caution pour lui et de surveiller en même temps son commerce. Je pense que l’organisation d’une affaire de ce genre conviendrait plutôt à notre Pan [58] qu’à vous mêmes. À Gênes, Bertani me fit faire connaissance avec un grand négociant de Galatz, qui fait le commerce important avec Gênes, Livorno, Constantinople et Odessa, et qui est ami dévoué et serviteur éprouvé du parti italien.

Je ne le nomme pas par précaution, mais je vous donnerai son nom lorsqu’il se présentera une occasion pour vous écrire particulièrement. Il va souvent à Odessa où il a des amis qui, plus d’une fois déjà, lui ont prêté leur concours pour la propagande polonaise. Il m’a promis même de trouver dans cette ville ou à Galatz, un homme de confiance qui se chargerait de la vente de vos éditions à son propre compte, qui vous ferait même une avance, dans le cas où vous voudriez lui accorder un escompte convenable, sur votre marchandise. Bertani m’a recommandé de me fier entièrement à son négociant qui, dans des circonstances très graves et même dangereuses, a fait plus d’une fois preuve de fidélité, d’honnêteté, de prudence et de fermeté. Il est parti pour Constantinople dans les premiers jours du mois dernier et il m’a promis de m’écrire de Galatz. Quand j’aurai reçu sa lettre, je vous l’enverrai.

De mon côté, je lui ai donné un mot pour Wassili Ivanovitch (Kelsieff). À propos, Iordan qui vient de quitter Florence, m’a dit que le frère de Wassili Ivanovitch, à présent retraité, conserve comme par le passé une grande amitié pour lui ; qu’il lui avait même donné plusieurs mille francs pour la propagande chez les raskolniks et au Caucase, ce qui lui a mérité un blâme du gouvernement révolutionnaire polonais. Qu’y a-t-il de vrai dans tout ceci ? Je n’en sais rien. C’est tout, mes amis, ce que j’ai pu faire jusqu’ici, concernant l’affaire dont vous m’avez chargé.

Toi, Herzen, tu dois avoir connaissance du succès de Metchnikoff (Léon), il a réussi à organiser le transport gratuit de tout ce que nous aurions à expédier de Livorno à Constantinople, et même jusqu’à Odessa. On demande seulement une adresse pour cette dernière ville. Mais comment l’avoir ? Ce sera bien, si mon nouvel ami tient sa promesse ; sinon, vous serez obligés de vous adresser à la « Terre et Liberté », — si toutefois cette Société n’est pas un mythe, — pour lui demander de vous indiquer un homme de confiance à Odessa. Je ne vois pas d’autre moyen. Je te demande encore une fois, Ogareff, si tu persistes toujours à croire que la « Terre et Liberté » existe de fait. Si c’est une Société réelle, il est bien temps qu’elle sorte enfin de sa coquille. As-tu pu avoir quelque preuve de son efficacité et de son activité ? Si elle donne signe de vie, quel est l’objet de ses préoccupations, le but principal qu’elle se propose d’atteindre prochainement ? Quel est, actuellement, son programme d’action, et quel est le vôtre également ? Quelles sont vos espérances et vos craintes, à quoi pouvez-vous vous attendre ? Avez-vous réussi à établir des relations régulières avec cette Société ? As-tu reçu, enfin, la réponse de Straube et de mon Finlandais ? En es-tu satisfait ? Avez-vous pu organiser par leur intermédiaire une communication avec Pétersbourg et les raskolniks d’Arkhangelsk ? Je leur ai écrit une fois d’ici, mais je n’ai pas obtenu de réponse. Que pensez-vous de la situation générale des affaires en Europe, en Russie et en Pologne ? Vous attendez-vous à une guerre ? Je vais vous faire connaître les bruits qui courent ici.

Tous les Polonais s’attendent à une nouvelle reprise de l’insurrection vers la fin de ce mois et je ne m’en doute pas qu’il n’y ait une recrudescence de ce mouvement fiévreux ; mais ce paroxysme, aura-t-il une issue fatale ou bien rendra-t-il l’organisme à la vie, c’est là la question. Les Polonais croient à une insurrection générale des paysans. S’il en était ainsi, leur cause aurait encore la chance d’être gagnée. Je tiens pour positif que chaque jour augmente le nombre, non seulement d’officiers, mais encore de sous-officiers qui désertent l’armée russe pour se rendre dans le camp polonais. Le commissaire plénipotentiaire du Gouvernement National que j’ai rencontré dernièrement, m’a affirmé qu’actuellement, l’insurrection polonaise est principalement soutenue par les officiers, les sous-officiers et les soldats russes, qui se battent comme de véritables lions. Ce premier commissaire, au pouvoir duquel tous les autres sont subordonnés, a, paraît-il, l’intention de supplanter Czarstoryski.

Kalinka est déjà démissionnaire ; il semble que l’on s’est enfin décidé à donner à cette insurrection un caractère révolutionnaire bien marqué ; on cherche à s’allier avec le parti italien et avec les Magyars. Le général de ces derniers, Klapka, a reçu du gouvernement italien environ cent cinquante mille francs pour la propagande révolutionnaire chez les Hongrois et surtout dans le milieu militaire, parmi les troupes hongroises. Avec tout cela on ne perd pas foi en Napoléon, et c’est de lui qu’on attend le salut. Aussi, son influence se fait-elle sentir dans la propagande auprès des Slaves méridionaux et chez les Magyars. Le gouvernement italien ne présente autre chose qu’une assemblée de laquais. Savez-vous que notre ami Karl Vogt, qui est l’inséparable de Klapka, conspire avec celui-ci du matin au soir et prend une part très active à toutes ces manœuvres Napoléono-piémonto-magyares, espérant les rallier, grâce à ses relations en Allemagne, aux projets révolutionnaires des Allemands. Il paraît que Karl Vogt a une foi absolue et inébranlable en l’étoile de Napoléon. C’est un révolutionnaire-diplomate, un bourgeois-démocrate ; mais il est loin d’être l’homme du peuple. D’ailleurs, je n’ai pas à m’en plaindre ; il a été très aimable avec moi lors de ma visite chez lui, m’a beaucoup parlé de toi, Herzen, et comme il me sembla, avec un véritable intérêt et une réelle admiration pour toi.

Pulski et sa femme, que je vois assez souvent, ne partagent nullement les rêves magyars de Vogt et de son ami, le général. Ils nient toute possibilité d’une insurrection indépendante en Hongrie, mais ils ajoutent que si l’Italie se soulève sérieusement, alors la Hongrie s’insurgera immanquablement. Il est certain que le parti d’action en Italie fait ses préparatifs, suivant les ordres qu’il a reçus de Londres et de Caprera [59] qui, à présent, sont réconciliés et agissent de concert. Une tentative d’insurrection se fera, semble-t-il, dans la province de Venise, à la fin du mois de mars ou au commencement du mois d’avril ; dès qu’elle aura éclaté, l’agitation se produira dans toute l’Italie er alors, Garibaldi fera appel aux Italiens pour prendre les armes. On espère pouvoir, de cette manière, entraîner le gouvernement et l’armée dans une guerre contre l’Autriche.

D’autre part le gouvernement italien a rempli Livorno, Gênes et l’île de Sainte-Madeleine de ses mouchards. Des hommes sérieux affirment que, non seulement le parti piémontais, qui est très fort dans la haute bureaucratie, dans l’armée et jusqu’au ministère et que le roi lui-même, sont prêts à sacrifier la grande Italie unifiée : qu’ils le feront même avec bonheur, convaincus que le principe monarchique ne saurait suffire à cette Italie unifiée et que si Rome parvenait à s’émanciper, ce ne serait pas pour accepter un régime monarchique, mais bien pour se constituer en république ; que ces gens-là abdiqueraient volontiers, et Sicile, et Naples, et Rome, et même plusieurs duchés, pour posséder entièrement la Lombardie et la Venise avec le fameux quadrilatère ; que pour atteindre ce but et être à même d’abandonner l’Italie méridionale et une partie de l’Italie moyenne, sans en essuyer la honte ni s’exposer à un danger, ils sont prêts à commencer cette guerre absurde contre l’Autriche avec les troupes seules, sans le concours du peuple, et provoquer ainsi un second Novare.

Cependant, à Venise, les Autrichiens font des préparatifs formidables, et de son côté, le gouvernement italien s’arme jusqu’aux dents. Vous voyez donc, qu’ici, comme dans toute l’Europe, c’est un imbroglio épouvantable ; il n’y a pas une seule question qui soit posée nettement, clairement. Partout on trouve des réclamations légitimes et un mouvement, auxquels se mêle le poison napoléonien.

On sent en même temps que l’électricité s’accumule dans l’air et que l’atmosphère en devient de plus en plus chargée — l’orage est imminent. Peut-être, l’explosion éclatera-t-elle plus tard, mais il me semble que le reflux est fini et que c’est la haute marée qui va commencer.

J’ai oublié de vous communiquer encore un fait réjouissant si, toutefois, il est véridique. Les Polonais de différents partis, et parmi eux des hommes de valeur, affirment que les paysans de l’Ukraine, de la Podolie et de la Volhynie, et même ceux de la rive gauche du Dnieper de la Petite Russie, se sont décidément déclarés pour la Pologne et que des négociations sont déjà entamées entre l’Ukraine et le Gouvernement National polonais qui, enfin, a compris combien ses prétentions sur l’Ukraine sont peu fondées et a fait appel au peuple petit-russien pour s’insurger indépendamment, sous le drapeau des Cosaques, au nom de leur liberté nationale.

Sur ce, toutes mes informations, et tous les bruits qui courent ici, sont épuisés. Ce sera, mes amis, votre tour à présent. Je vais vous dire encore quelques mots de mes impressions en Suisse. À Vevey j’ai de nouveau rencontré ce même Sliepa que j’ai déjà connu à Paris. J’ai trouvé en lui le même ami, bon et dévoué, mais il est devenu nerveux jusqu’à la folie et il lui faudra subir une quantité de seaux d’eau fraîche avant qu’il soit apte au travail. J’ai fait encore à Vevey la connaissance de Pogosski. Peut-être, vous avez eu déjà sa visite ; comme il avait l’intention de se rendre à Londres, je lui ai donné une lettre pour vous. Je vous disais dans cette lettre et je vous l’affirme encore, que je n’ai jamais rencontré personne qui eût un aussi merveilleux talent d’écrire pour les soldats, et peut être, aussi pour le peuple. Pour vous en donner une idée, je vous envoie sa chanson : « Eh, petit père ! » C’est un autodidacte, très intéressant. Il est né Polonais et il a passé sa première enfance dans son pays. Mais à l’âge de quinze ans il fut enrôlé dans un régiment et, en qualité de soldat, continua son service pendant dix ans environ. Promu officier, il resta encore pendant deux ou trois années dans l’armée, après quoi il prit sa retraite. De sorte que par son esprit, ses instincts, son langage et, peut être, aussi par ses péchés d’autrefois, il est plus Russe que nous autres, natifs de la Russie. Après la mort de Nicolas, il publia un journal, Causerie des soldats qui eut un succès immense dans la garde et l’infanterie. Il paraît que le secret de sa puissance sur l’esprit des soldats est dans l’amour sincère qu’il leur porte ; il leur parle de ce que leur cœur ressent. En même temps, il a su gagner, avec une adresse, vraiment russe, la confiance et les bonnes grâces de ses supérieurs ; peut-être, a-t-il usé pour cela de quelque moyen peu louable, toujours est-il, que la propagation de son journal dans l’armée, fut favorisée par les autorités militaires elles-mêmes qui regardaient ce jeune directeur comme un des leurs. Et de ce fait, notre parti se montra hostile à sa personne, en le traitant avec une défiance complète. L’ « Iskra » [60] l’attaqua aussi très souvent. Néanmoins, des Russes arrivés du pays, et qui l’ont connu à Pétersbourg, l’attestent comme un homme honorable et digne de toute confiance. II m’a été surtout recommandé par un personnage très respectable dont je fis connaissance à Vevey. On ne saurait, d’ailleurs, douter de sa bonne foi en apprenant à le connaître de plus près.

Dans son journal, il a pu faire passer des aphorismes comme celui-ci : « Que le bras qui jamais oserait se lever contre le peuple soit maudit et se dessèche ». Après la publication de cet article, tous les sous-officiers d’un régiment de la garde déléguèrent une députation pour lui présenter une adresse de leur part, que vous lui demanderez de vous montrer et qui, je pense, sera de votre goût. Lorsque la révolution polonaise éclata, il renonça à diriger ce journal qui, cependant, lui rapportait beaucoup et il émigra à l’étranger avec toute sa famille — sa femme, aimable et loyale, comme lui, plutôt Russe que Polonaise, et plusieurs petits enfants. Il a pu emporter avec lui ses modestes économies s’élevant à quinze mille roubles, qui l’empêchèrent de mourir de faim. Il a offert ses services aux Polonais qui, pourtant, ne les acceptèrent pas, grâce à l’étroitesse de leur point de vue. Je vous prie, mes amis, de lui accorder toute votre attention. Je suis convaincu, que, dirigé par vous, il pourra nous être très utile. Mais, pour entretenir des relations avec lui, il faut avoir une bonne dose de patience. Il est quelque peu vantard, assez ignorant ; avec cela il a la tête montée et il est naïvement ambitieux. Surtout il ne connaît pas du tout la vie européenne et avec l’ingénuité d’un enfant s’abandonne aux rêveries philanthropiques ou à de vains projets. Mais il n’y a pas de mal à tout cela ; je vous le répète, dans cette agglomération de matières hétérogènes, vous trouverez des parcelles d’or pur.

À Genève, j’ai passé plusieurs jours avec Bakst et j’ai fini par l’aimer plus que je ne l’avais aimé à Londres. Je lui avouai franchement que j’avais soupçonné en lui des prétentions ambitieuses et vaniteuses — il paraît que je me trompais. Dites-lui seulement de ne pas se laisser tant entraîner par le général Klapka. Maintenant, je vous dis adieu, mes amis, et je vous serre la main. J’attends votre réponse.


Votre M. B.


Je te prie, Herzen, de m’envoyer, à titre de prêt bien entendu, six cents francs, si possible, ou si tu ne le peux pas, cinq cents francs environ. Pan Tkhorjevski me doit cinq livres sterling pour mes effets, vendus ; et pour mes livres qui sont en vente chez lui, j’aurai, probablement, à toucher, deux à trois livres. Je ne voudrais pas lui occasionner de gêne, et cependant, j’ai bien besoin d’argent moi-même. Je voudrais donc, que d’une manière ou de l’autre, il te payât la somme de cent francs et que les cinquante à soixante quinze francs qu’il redevra soient employés par lui aux menues dépenses courantes, telles que l’affranchissement de mes lettres, etc.

Eh bien ! Herzen, si tu peux me rendre ce service, fais-le ; sinon, n’en parlons plus, mais en tous les cas ne te fâche pas contre moi. J’ai reçu de la maison une lettre assez consolante pour moi sous le rapport de mes finances ; en outre, la mère d’Antonie nous informe que son mari a une place assez lucrative dans l’administration des mines d’or en Sibérie, et qu’elle veut nous envoyer de l’argent.

Où est Outine (Nicolas), qu’est-il devenu ? Dites-lui ou faites-lui savoir par écrit que je lui envoie mes salutations empressées. Que fait-il ? À quoi s’occupe-t-il ?

Je travaille assez assidûment. À propos, dans les premiers jours du mois de mai, un de nos amis, le Monténégrin, qui est en même temps garibaldien, va arriver chez nous. Tu le connais, Herzen ; c’est le jeune homme que tu m’as beaucoup loué. Sa taciturnité lui mérite toute notre confiance et on pourrait l’employer pour des communications qui doivent se faire verbalement.


Votre M. B.


Nota. — Inutile de dire que les informations de Bakounine sur les Russes et les Ukrainiens dans les détachements polonais sont absolument fantaisistes (Drag.).



LETTRE DE BAKOUNINE À HERZEN
ET OGAREFF


8 octobre 1865. Napoli, Corro Vittorio
Emmanuele. — Palazzo Mancone, accanto il Giro
Comunale, 2 piano.



Mes chers amis !


Je profite du départ de Stuart pour vous écrire quelques mots. Nous sommes ici depuis plusieurs jours, arrivant de Sorrente, où nous avons passé tout l’été. Nous comptons rester à Naples jusqu’aux premiers jours de janvier. Nous passerons à Florence la fin de l’hiver et une partie du printemps, après quoi nous nous avancerons vers le nord. En été, nous séjournerons sur les bords du Lago di Como et vers l’automne nous irons, peut-être, en Suisse.

Ici la réaction s’accentue chaque jour et je pourrais même ajouter, chaque heure. Pour le moment, son progrès est en quelque sorte paralysé par les élections parlementaires, mais selon toutes les apparences, la nouvelle Chambre sera plus mauvaise encore que la précèdente, et d’ores et déjà, on peut présager qu’après la lune de miel du nouveau Parlement la réaction prendra un plus grand essor, si quelque événement extraordinaire et tout à fait imprévu ne se produit en Europe. Alors la vie en Italie ne nous sera pas facile. Maria Nicolaevna (la grande-duchesse) va décidément devenir sujette italienne. Elle a acheté la villa de Demidoff, près de Florence, et elle se propose, semble-t-il, de rester en Italie jusqu’à la fin de ses jours. Le bruit du mariage de sa fille avec Humbert a couru de nouveau ; il va donc s’établir une grande amitié entre les deux maisons, royale et impériale, qui se rendront par conséquent, mutuellement, de petits services. Et pour nous, il n’est que temps de déguerpir. Avec cela, après un long silence, j’ai l’intention de reprendre ma plume de publiciste. Dans ma réapparition, je débuterai par une lettre au directeur du Temps ou de l’Opinion nationale ; il est probable que je m’adresserai au premier à l’occasion d’une lettre injurieuse écrite contre toi, Herzen, par un certain A. de Moller, dans le Nord du 12 septembre.

J’avais écrit un article réfutant le socialisme pacifique, non révolutionnaire, que je destinais à la Cloche. N’en étant pas satisfait, je le refis. Il en sortit une brochure qui, maintenant, devient presque un volume. Cette divergence d’opinion avec vous sur un sujet très important que je vais livrer à la publicité, est pour moi une question très sérieuse. Chaque pensée doit être contrôlée, chaque mot bien pesé, et c’est pourquoi je ne veux pas me hâter. J’aurai fini ma brochure dans un ou deux mois ; alors, je m’adresserai à vous pour vous prier de la faire publier à Genève. Je ferai tous mes efforts pour réunir la somme nécessaire à cette publication. Tu m’as bien fait rire, Herzen, et en même temps causé beaucoup de peine, en me rappelant qu’entre nous, dans nos polémiques, l’injure ne doit pas avoir lieu ; cela est bon pour les enfants. L’estime et la sympathie que j’ai pour vous occuperont toujours la première place dans mon cœur et ceci, tout naturellement, sans que j’aie à m’y astreindre le moins du monde. Quelque considérable que soit la diversité de nos moyens et de nos voies, le but est le même ; j’apprécierai toujours très hautement le droit de m’appeler votre allié et votre ami.

On a donc assassiné Mikhaïloff, et on fera de même de Tchernychevski. Il n’y a pas de doute, que Nicolas eût été préférable à votre veau enragé d’Alexandre. Lorsque Mouravieff-Amourski prit son poste dans la Sibérie orientale — c’était en 1848, lors de la réaction arrivée à son apogée — son premier acte fut de délivrer de leurs chaînes, des travaux forcés et de toutes les oppressions les déportés politiques russes et polonais. Et les dénonciations pleuvèrent aussitôt contre lui à Irkoutsk. Mais, après les avoir lues, Nicolas dit : « Enfin, ai-je trouvé l’homme qui m’ait compris. Là-bas il faut bien les traiter en humains. » J’ai connu personnellement le colonel Deichmann ; sous Nicolas et sous la direction de Mouravieff-Amourski, on le considérait plutôt comme l’oppresseur et non le défenseur des déportés. Sous Alexandre II, il est un héros et un martyr.

Quelles nouvelles avez-vous de Potanine et du complot que l’on vient de découvrir en Sibérie ? Non seulement j’ai connu cet homme personnellement, mais j’ai été, pour ainsi dire, son créateur ou, si vous aimez mieux, je l’ai déterré. Je l’ai délivré du joug cosaque et je l’ai envoyé à Pétersbourg. Avec sa face vulgaire, c’est un jeune homme extrêmement intelligent, loyal et énergique ; c’est un travailleur qui ne connaît pas la fatigue, qui n’a pas de vanité et qui agit sans faire des phrases. Ce serait bien dommage s’il devait périr… et il paraît que ce sort lui est réservé. On nous ravit nos amis pour les perdre et la noire izba russe, qui, selon vous, présente la solution de toutes les questions sociales, dort toujours, comme elle a dormi pendant des siècles, stérile et inerte sous la pression de l’État ; et longtemps encore elle sera envahie de ce sommeil stupide. La question sociale en Russie n’avancera point d’un seul pas tant que cet État survivra. Et si par hasard elle marchait, ce ne serait que pour dévier de la grande route ou pour reculer, mais nullement pour marcher en avant.

Soyez mes bienfaiteurs, envoyez-moi le livre sur les Molokaniés qui vient de paraître chez vous ; et, si c’est possible, dans le cas où le sacrifice ne serait pas trop grand, joignez-y le Stoglav.

Vous avez mon adresse en tête de ma lettre ; mais si vous aviez à me communiquer quelque chose de confidentiel, en voilà une autre : Napoli — 13. Strada Fontana Médina, 2e piano. Miss E. Reeve, for Miss Antony.

Je me suis très lié avec cette Miss ; en effet, c’est une excellente personne, pleine d’esprit, en même temps c’est une femme charmante et d’un tempérament très gai. Mais son école d’enfants superbement méditée, dans sa réalisation est cosi, cosi

Salut respectueux et amical à Natalia Alexéewna, à Natalia Alexandrovna et à Miss Malvida von Meysenbug ; à Olga, salut plus amical que respectueux ; j’embrasse Lise.


Votre M. Bakounine.


Ma femme fait faire ses compliments à vous tous. D’ailleurs, pourquoi attendrai-je le départ de Stuart ? Je vous enverrai par poste une lettre tout à fait innocente. Remettez à Pan celle qui est ci-jointe.



LETTRE DE BAKOUNINE À HERZEN
ET À OGAREFF


23 mars 1866. Napoli. 26. Vico San Guido. 3 piano.


Mes chers amis,


Il y a trois jours, j’ai reçu une lettre d’Ogareff, qui a erré Dieu sait dans quels pays et qui, finalement, est tombée entre mes mains. Je m’empresse de vous répondre, d’autant plus que je me sens très fautif envers vous. Je ne vous exposerai pas les motifs de ce long silence ; je vous prie seulement, mes amis, de ne pas l’attribuer à mon éloignement ni à un refroidissement de mes sentiments pour vous. Faudrait-il, alors, l’attribuer au travail ? Oui, au travail. Ce n’est qu’hier que j’ai fini une très longue Lettre, et bien qu’elle soit déjà en cours d’impression, jamais, probablement, elle ne verra le jour. Voici une énigme que je vous donne, et que je tâcherai de vous aider à deviner, car j’irai certainement vous voir à Genève, au commencement ou vers le milieu du mois de juin. J’espère vous trouver tous chez vous. Ma femme et moi, nous avons l’intention de passer cet été en Suisse, non pas précisément à Genève, mais dans les environs, dans quoique petite pension de famille qui ne soit pas trop chère. J’imagine que la vie à Genève même est très coûteuse et, d’autre part, que le voisinage de nombreux Russes, ces émancipés oisifs et vaniteusement bavards, y rend la résidence tout-à-fait insupportable.

Je me suis fait à l’indépendance occidentale et suis las de ce communisme importun. J’espère donc que nous serons voisins durant tout l’été, et qu’après un silence prolongé de côté et d’autre, nous aurons, enfin, le temps et la possibilité matérielle de discuter sur différents sujets. Aussi, une quantité de matière s’est-elle accumulée pendant cet intervalle, qui mérite d’être examinée. Seulement, mes amis, laissez-donc cette idée absurde que je suis gagné à la franc-maçonnerie. Peut-être, encore, la franc-maçonnerie pourrait-elle me servir de masque ou de passeport, mais pour y chercher de l’occupation sérieuse, cela serait, au moins, tout aussi puéril que de chercher la consolation dans le vin.

Je ne voulais pas, Herzen, essayer de t’en désabuser, étant à Londres, car je n’étais pas à même de répondre à d’autres questions que tu pourrais me poser. J’ai ce droit à présent et il ne peut plus être question entre nous de la franc-maçonnerie. Quant à l’offre que tu me fais de collaborer à la Cloche, je l’accepte avec bonheur et avec reconnaissance ; laisse-moi seulement le temps de venir chez vous, j’ai pris la résolution de ne rien publier jusque-là. En premier lieu, parce que je ne voudrais pas attirer l’attention sur moi, vu mes occupations présentes ; en deuxième lieu, avant que je me sois décidé de me prononcer sur la situation actuelle en Russie et sur la cause russe, je voudrais, et même il est indispensable pour moi de passer encore une fois en revue toutes ces questions et d’en discuter « à trois » avec vous.

Malgré la divergence apparente de nos opinions sur une masse de questions, bien entendu, dans les voies et non dans le but même, j’estime si hautement la profondeur de votre jugement, que je ne voudrais pas livrer mes idées à la publicité avant de les soumettre au contrôle de votre pensée. Et cela ne peut se faire que verbalement.

Entre gens malhonnêtes, l’écrit vaut toujours mieux, on peut s’y appuyer : ce qui est fait par la plume ne peut être taillé par la hache [61]. Mais entre nous, qui avons des sentiments loyaux et qui sommes dépourvus de toute ambition, il est préférable d’exposer nos opinions oralement. Donc, laissons cela jusqu’en juin.

L’Italie unifiée se défait. L’opposition contre le gouvernement s’accentue de plus en plus dans toutes les provinces. Le déficit, la crainte de nouveaux impôts, la baisse des fonds, l’oppression et les chicanes de la bureaucratie, l’arrêt dans toutes les affaires, tout cela réuni provoque, enfin, une irritation dans la population et excite même les plus indifférents, les plus apathiques. On ne voit d’autre issue que la guerre. Il paraît que la France présente actuellement le même aspect. On tente de nouveaux efforts pour produire une agitation dans le peuple italien, en l’excitant par des fadaises patriotiques. Je crains que Garibaldi ne se laisse séduire pour la dixième fois encore et ne devienne, dans les mains de qui vous savez, un instrument pour duper les peuples. Tout cela ne présente pas beaucoup de charme, aussi est-ce peu consolant ; mais, semble-t-il, c’est inévitable. D’ailleurs, cet état de choses nous donne quelque soulagement, à nous autres, en nous laissant espérer que, dans le cas où nous serions battus, ce sera un bonheur pour la Russie. Mais, si ce sort échoit à Napoléon, c’est la France qui reverra alors ses beaux jours. Dans tous les cas, personnellement, notre rôle sera celui de spectateurs. Sur ce, je vous dis, adieu.


Votre M. Bakounine.


1. P.-S. — Ogareff, j’ai réfléchi longtemps sur le chiffre dont tu me parles. Enfin, je me suis rappelé de Stockholm. Ce chiffre a été confié à la garde du libraire, E. Straube, Skepparegatan, 4, Stockholm, qui devait le conserver chez lui. Écris-lui directement, Ogareff, il suivra tes ordres.

2. P.-S. — Dites à Pan qu’il va recevoir une commande pour toutes les œuvres de Herzen, de même que pour ancienne et nouvelle édition de la Cloche qu’il devra envoyer immédiatement à un certain M—ski, à Palerme, même dans le cas où l’argent ne lui serait pas envoyé. Qu’il ne craigne pas de subir aucune perte ; qu’il fasse seulement accompagner son envoi d’une facture détaillée. Cette commande lui viendra de mon amie, la princesse Obolenski. L’argent lui sera expédié immédiatement.


B.


LETTRE DE BAKOUNINE À HERZEN
ET À OGAREFF


19 juillet 1866, Ischia.


Mes amis Herzen et Ogareff !


Je profite du départ de la princesse Obolenski, qui est mon amie et la vôtre, pour vous parler en toute franchise et sans ménager les détails. Mais, avant d’aborder mon sujet, je vais vous présenter le porteur de ma missive. La princesse Obolenski est du nombre de ces femmes, si rares en Russie, qui sympathisent à notre cause, non seulement par leurs sentiments et leurs idées, mais qui par leur volonté et, au besoin, par l’action même seront avec nous. Cette attestation, à elle seule, suffit, n’est-ce pas ? C’est pourquoi je n’y ajouterai rien de plus ; vous apprendrez vous-mêmes à connaître cette personne, et en la connaissant, vous lui donnerez toute votre affection. Elle se rend à Genève pour un rendez-vous avec son vieux père, le comte Soumarokoff, et avec son mari, actuellement gouverneur général civil à Moscou. Son père, qui fut le serviteur dévoué de Nicolas, est un libéral modéré, un franc-maçon quelque peu atteint de spiritisme ; il appartient au parti de Constantin.

Le prince Obolenski est un fanatique ; mais, à en croire les dires d’autrui, c’est un fanatique loyal, tout dévoué aux idées courantes en Russie, de la nouvelle orthodoxie, qui se résume ainsi : l’État démocratique et l’anéantissement complet des Polonais. Il dit des prières à Dieu et à ses saints, baise la main du pope et par-dessus tout professe une adoration pour le tzar.

La princesse n’est pas en bonne entente avec lui. Mais, en s’appuyant sur l’autorité du souverain et de toute la société moscovite, le prince voyage ici pour prendre sa femme et ses enfants et les emmener avec lui dans cet abîme ordurier qui est Moscou. Elle se rend à sa rencontre dans l’intention ferme de se défendre afin de sauver ses enfants et de se soustraire elle-même à ce gouffre. La princesse aura donc à soutenir une lutte cruelle avec son mari à Genève, et je lui ai assuré qu’elle trouvera de bons conseillers en vous et une consolation en votre amitié. Bien entendu, vous vous garderez de vous présenter chez elle, car ce serait la compromettre entièrement aux yeux de son mari et même de son père, aussi bien que vis-à-vis du gouvernement russe ; c’est elle-même qui viendra vous trouver. Arrangez-vous seulement de la sorte que pendant ses visites chez vous elle ne rencontre que vos dames, si elles sont à Genève pour le moment, ou des amis dévoués et silencieux comme Tkhorjevski et Tchernetzki. Que le bon Dieu la protège alors, pour lui épargner la rencontre du prince Dolgorouki, de l’ « ancienophile » Kassatkine et de tous ces représentants de la jeune Russie. D’ailleurs, vous êtes d’assez fines mouches et vous n’avez pas besoin de leçons de prudence. Vous arrangerez donc tout pour le mieux et vous me saurez gré de vous avoir fait connaître cette femme, car vous trouverez en elle une amie fidèle et un cœur véritablement russe. Elle est désireuse de faire aussi la connaissance de Karl Vogt, pour lequel je lui donne une lettre de recommandation ; mais toi, Herzen, tu pourrais arranger cette entrevue dans ta maison, ce qui vaudrait mieux. Peut-être voudras-tu aussi lui faire voir Edgard Quinet, ce réfractaire fanatisé du socialisme. Enfin, je confie entièrement notre amie à vos soins. Elle va aussi relever le commerce de Tkhorjevski, car elle se propose, à ce qu’il paraît, d’acheter toute la collection de vos éditions.

Mais, revenons à nos intérêts communs. Vous me reprochez mon inactivité, et cela juste au moment où, au contraire, je suis plus actif que jamais. J’entends par là ces trois dernières années, pendant lesquelles mon unique préoccupation était d’organiser une Société secrète internationale socialiste et révolutionnaire. Bien que j’aie la certitude que vous ne pourriez en faire partie, vu la ligne de conduite que vous avez adoptée pour votre propagande, et votre tempérament même, néanmoins, ayant pleine confiance en votre fermeté et votre loyauté, je vous envoie notre programme qui est le développement des principes et de l’organisation de la Société ; je le mets sous une enveloppe fermée que la princesse vous remettra avec cette lettre. En laissant de côté les imperfections de ce travail au point de vue littéraire, de la forme, j’appelle votre attention sur le fond même de la chose. Certes, vous y trouverez beaucoup de détails inutiles, mais songez que j’écrivis ce programme me trouvant dans un milieu italien où, hélas, les idées sociales sont encore peu connues. Aussi, fus-je obligé de lutter énormément, surtout contre les idées et les passions dites nationales, contre cette détestable théorie du patriotisme bourgeois qu’excitent Mazzini et Garibaldi, Mais, après un travail pénible de trois années consécutives, je suis arrivé à obtenir des résultats pratiques.

À présent, nous avons des adhérents en Suède, en Norvège, en Danemark, en Angleterre, en Belgique, en France, en Espagne et en Italie. Nous avons aussi des amis polonais et nous comptons même quelques Russes parmi nous. La plupart des organisations mazziniennes de l’Italie méridionale, de la Falangia sacra sont venues à nous. Cependant, dans un manifeste adressé à ses amis de Naples et de Sicile, Mazzini me dénonça formellement, en me donnant toutefois le titre de il mio illustro amico Michele Bakunin. Ce n’était pas bien commode pour moi ; cette dénonciation pouvait me compromettre sérieusement, vu que les phalanges mazziniennes, en Sicile surtout, fourmillent de mouchards payés par le gouvernement italien. Fort heureusement pour moi, celui-ci ne se rend pas encore compte du mouvement socialiste dans le pays, partant, il n’a pas d’appréhension à ce sujet. Assurément, il manifeste par là sa grosse bêtise car, après le naufrage que firent en Italie les différents partis politiques et après l’effondrement de leurs idées et de leurs buts il ne reste de vital et de possible dans ce pays qu’une seule force, — c’est la révolution sociale. Dans l’Italie méridionale surtout, le bas peuple accourt en masse vers nous, et ce n’est pas la matière première qui nous manque, mais ce sont les hommes instruits et intelligents qui agissent franchement et qui soient capables de donner une forme à cette matière première, qui nous font défaut. Le travail à faire est énorme ; les obstacles à surmonter sont innombrables ; les ressources pécuniaires manquent absolument. Et malgré tout, malgré cette forte diversion militaire, nous ne perdons ni courage, ni patience. C’est qu’il faut en avoir une forte dose, et bien que lentement, nous avançons chaque jour. Inutile d’en dire davantage pour vous faire comprendre à quoi j’étais occupé durant ces trois années. D’accord avec vous, que pour obtenir le succès dans une affaire quelconque, il faut l’isoler de toute autre chose, de tout ce qui est en dehors d’elle, de tout ce qui est superflu et qu’il faut s’y abandonner sans réserve, je m’efforçai d’abstraire mon esprit de tout autre sujet. De cette manière, je me vis obligé de rompre avec vous, sinon dans le but, au moins dans la méthode, et vous savez que « la forme entraîne toujours le fond avec elle… » Car, il m’est absolument incompréhensible que vous vous soyez engagés dans la voie que vous suivez actuellement ; je ne voulais pas entamer à ce sujet une polémique, mais il m’était impossible de marcher de front avec vous. En effet, je ne conçois pas le but ni l’utilité des lettres que vous adressez à l’empereur. Au contraire, je prévois tout le mal qui peut en résulter, car elles ne sauraient avoir pour conséquence que d’engendrer dans les esprits inexpérimentés cette idée absurde que le peuple doit attendre encore quelque chose de l’État, en général, et particulièrement, de l’État de toutes les Russies — de cet empereur et du gouvernement qui le représentent. Selon mon avis, c’est précisément en semant le mal et en se répandant en toutes sortes d’abominations qu’ils font leur métier. À ce qu’il paraît, vous avez appris chez les whigs anglais à mépriser la logique ; quant à moi, je n’ai jamais cessé de la respecter et je me permettrai de vous rappeler qu’il ne s’agit pas ici de la logique arbitraire d’un individu, mais bien de la logique des faits et de la réalité même. En lisant vos lettres à Alexandre II, on dirait que vous persistez dans l’espoir de le rendre meilleur. Je pense, au contraire, que si vous ou moi, nous dussions entrer dans son rôle et que nous fussions astreints d’y rester pendant une ou deux années, nous nous abrutirions comme lui. Vous affirmez que le gouvernement russe, étant donnée sa position actuelle, serait à même de faire des prodiges « dans le plus ou dans le moins » (la Cloche, 15 décembre 1845, p. 1718) et moi, je suis fermement convaincu qu’il ne peut être fort que dans le moins et qu’aucune sorte de plus ne lui est accessible. Vous reprochez à vos amis et patriotes officiels d’aujourd’hui, d’être devenus des bourreaux ou des mouchards ; il me semble, au contraire, que quiconque veut la conservation de l’intégrité de l’empire russe, ne doit pas hésiter à se ranger du côté de Mouravieff qui en est le digne représentant, — le Robespierre et le Saint-Just de l’État de toutes les Russies ; car, désirer l’intégrité de cet État et rejeter en même temps la mouravieffstchina (politique de Mouravieff) serait avouer une faiblesse qui n’a pas d’excuse. Dans les deux partis qui divisaient les décabristes on voit plus de logique et de précision.

Tandis que Iakouchkine voulait assassiner Alexandre Ier pour l’unique raison qu’il avait eu l’idée de l’unification de la Lithuanie avec la Pologne, Pestel proclamait audacieusement la destruction de l’empire lui-même, la fédération libre des peuples qui lui sont assujettis et la révolution sociale. Il eut plus de courage que vous, car il ne se laissa pas intimider par les cris furieux de ses camarades et de ses amis qui avaient participé au complot, mais qui, quoique animés de sentiments nobles et généreux, suivirent aveuglément le programme de l’organisation du Nord à laquelle ils appartenaient. Et que fîtes-vous ! Pris de peur, vous avez reculé devant les vociférations forcées de la presse salariée de Pétersbourg et de Moscou, qui est soutenue par la masse des plantateurs abrutis et par la majorité de ces disciples de Biélinski, de Granovski et des tiens, Herzen, qui ont fait banqueroute morale, enfin, par la majorité de ces humanistes esthéticiens dont les théories idéalistes, hélas, durent s’effacer sous la pression de la réalité officielle et malpropre russe. Tu as faibli, Herzen, déconcerté par la trahison, qu’avec ta perspicacité tu aurais dû prévoir si ton esprit logique et clairvoyant n’eût été obscurci par la faiblesse de ton cœur. Aujourd’hui encore, tu ne peux en revenir ; tu ne peux t’en consoler, t’oublier… Dans tes paroles résonne une note qui accuse la tristesse, l’irritation, l’outrage… Et tu persistes toujours, tu ne te lasses pas de prêcher à ceux-là mêmes ; tu fais appel à leur conscience comme tu en appelles à celle de l’empereur, au lieu de te débarrasser de tout ce monde une fois pour toutes, en lui tournant le dos, et de porter tes regards vers un auditoire nouveau, vers la jeunesse russe qui, avec son cœur franc, son esprit étendu et son vouloir d’action, seule est capable de te comprendre. Tu trahis ta cause par excès de tendresse pour ces vieux pécheurs, tes amis d’autrefois. Tu ne t’occupes que d’eux ; tu te prodigues pour eux, et pour eux tu cherches à te rapetisser en te consolant par cette idée que « nous avons vécu les temps les plus durs, et que, bientôt, au son de votre Cloche accourront, en désertant le troupeau patriotique, vos enfants prodigues aux cheveux blancs et à la tête chauve » (1er décembre, p. 1710). En attendant, « pour le succès de la propagande pratique », tu te voues à une tâche pénible et ingrate, de rester à la portée de ton (misérable) chorus, en le devançant toujours d’un pas, et jamais de deux. Ma foi, je ne comprends pas trop ce que veut dire : devancer d’un pas ces admirateurs de Katkoff, de Skariatine, de Mouravieff, ou encore, ces partisans des Milutine, des Samarine, des Aksakoff ? Il me semble que la différence qui existe entre toi et eux n’est pas seulement quantitative, mais qu’elle est aussi qualitative ; qu’il n’y a, et qu’il ne peut y avoir rien de commun entre tes aspirations et les leurs. À part leurs intérêts particuliers et ceux de la classe à laquelle ils appartiennent, dont la puissance irrésistible les entraîne vers le camp opposé au nôtre, et que je laisse de côté, ce sont avant tout des patriotes qui défendent l’État, tandis que toi, tu es un socialiste. C’est donc une conséquence logique pour toi que de te déclarer l’ennemi acharné de tout État, incompatible avec un large et libre développement des intérêts sociaux des peuples. Pour appuyer la force et affermir l’étendue de cet État, eux sont prêts, à part leur propre personne et leurs intérêts personnels, à lui sacrifier tout ! — la justice, le droit, la liberté et le bien-être du peuple, l’humanité elle-même. Toi, qui es un socialiste sincère et dévoué, assurément, tu serais prêt à sacrifier ton bien-être, toute ta fortune, ta vie même, pour contribuer à la destruction de cet État, dont l’existence n’est compatible ni avec la liberté ni avec le bien-être du peuple. Ou alors, tu fais du socialisme d’État et tu es capable de te réconcilier avec ce mensonge le plus vil et le plus redoutable qu’ait engendré notre siècle, — le démocratisme officiel et la bureaucratie rouge ? C’est vrai, cette idée, tu ne l’as jamais nettement formulée ; au contraire, dans tes articles, parfois, on trouve des expressions qui visent juste et qui désavouent formellement l’État en général ; mais en même temps, tu peux espérer des prodiges que le gouvernement russe serait à même de faire « dans le plus », tu parles d’un « empereur qui, en reniant le système de Pierre le Grand, saura, peut-être, réunir en sa personne le tzar et le Stenka Razine ». Mon cher Herzen, mais c’est là une absurdité, et vraiment, je ne conçois pas comment cette idée bizarre a pu prendre naissance dans ton esprit, et en s’échappant de ton cerveau, passer sous ta plume !

Tu m’objecteras, peut-être que j’ai affirmé semblable idée dans ma brochure La Cause populaire ? — Eh bien, ce n’est pas du tout la même chose. Ne voulant pas me déclarer, contrairement à votre programme, socialiste révolutionnaire, (vous n’avez pas oublié nos discussions fougueuses à ce sujet), dans ma brochure, je m’adressai au tzar dans un but tout à fait différent et même avec une arrière-pensée. Car, dès lors déjà j’étais convaincu, comme je le suis encore aujourd’hui, que son rôle est absolument incompatible avec notre propagande de la « Terre et Liberté », mais comme il m’était impossible de démontrer cette inconséquence positivement, je me suis efforcé de l’exposer sous une forme négative. Lorsque j’invitai Alexandre Nicolaevitch à se déclarer le tzar du peuple et des zemstvos, à abolir les classes, à supprimer la bureaucratie dans l’ordre civil et militaire aussi bien que dans l’ordre religieux, à décentraliser l’État, en reconnaissant en même temps la volonté souveraine du peuple et en lui abandonnant la terre ; enfin, d’émanciper toutes les provinces assujetties, qui ne voudraient pas être liées à la Grande-Russie, je l’appelai sciemment à détruire de ses propres mains l’empire russe ; en d’autres termes, je l’engageai à un suicide politique, mais jamais l’idée, qu’il eût pu consentir à un acte si insensé, à son point de vue, n’a traversé mon esprit. Et en agissant ainsi, j’étais tout aussi persuadé que vous-mêmes, que cet empereur est condamné à suivre le système de Pierre le Grand par la force des choses, par son éducation et son entourage, par les traditions, les intérêts et tous les attributs qui sont nécessités par sa position d’autocrate. Et si je lui indiquais cette voie, seule efficace pour opérer l’émancipation réelle du pays, mais qu’il lui était impossible de suivre, c’est que je voulais, simplement, éveiller dans les esprits du public la conscience nette et précise de l’incompatibilité de l’autorité tzarienne avec le bonheur de différents peuples sur lesquels elle doit s’exercer. D’ailleurs, c’était le temps des compromis. Vous vous rappelez bien que, déjà à cette époque, je me refusais à admettre, que dans le milieu de la noblesse eût pu se former une force nouvelle qui ébranlât ou mît seulement un frein quelconque à l’autocratie. Repassez dans votre souvenir nos débats avec L. ; comme en le combattant, souvent nous avons dénié ensemble toute possibilité de l’indépendance de la classe nobiliaire en Russie et comme nous avons toujours défendu nos séminaristes, négligeant leur toilette, et nos nihilistes, qui, en dehors du peuple, seuls présentent une force jeune et fraîche. Cependant, à l’époque dont il s’agit, il y eut encore au milieu de la noblesse des échos de ce mouvement retentissant qui fut provoqué par la minorité dans les différents zemstvos. La noblesse du gouvernement de Tver marcha à la tête, en réclamant hautement l’égalisation de tous les droits et la convocation de l’Assemblée générale. Ogareff écrivit lui-même le projet de la pétition que la noblesse devait présenter au tzar. La lâcheté inhérente à cette classe n’a pas encore eu le temps de se produire dans tout son éclat. C’était une période d’espérances ineptes, de rêveries folles… Nous tous, nous avons parlé et écrit en vue de la convocation de l’Assemblée générale des zemstvos et nous pouvions aller — je l’ai fait, du moins, pour ma part — jusqu’à faire des concessions, sinon dans la substance des choses, toutefois dans la forme, afin de ne pas seulement empêcher la convocation de cette assemblée que tout le pays attendait anxieusement, mais qui par le fait était impossible. J’avoue hautement ma faute et je m’en repens. Je reconnais que l’on ne doit jamais renoncer au programme socialiste révolutionnaire nettement établi, pas plus pour la forme que pour la substance. Je n’ignore pas que le nom seul de la révolution vous est haïssable ; que faire, mes amis ! puisque sans cette révolution, ni vous, ni moi, nous ne pourrons avancer d’un pas seulement. En cherchant des moyens meilleurs, au point de vue pratique, vous avez créé une théorie impossible, celle de la transformation sociale sans la réorganisation politique du pays. Aujourd’hui, cette théorie est devenue une inconséquence ; elle est aussi inadmissible que le serait le coup d’État qui n’entraînerait pas une révolution sociale. Ces deux révolutions doivent marcher de concert, car, par leur nature même elles ne font qu’un. Vous êtes prêts de tout pardonner à l’État, de le défendre au besoin, sinon directement, — ce serait par trop scandaleux, — du moins indirectement, pourvu qu’il laisse intact votre saint des saints, qui est la commune rurale de la Russie. Avec une foi mystique, — passez-moi le mot bien qu’il soit blessant, il est, néanmoins, très juste, — oui, avec une loi mystique et une passion théorétique, vous attendez de cette commune non seulement le salut du peuple russe, mais encore de tous les pays slaves, de l’Europe elle-même, enfin, de tout l’univers…

À propos, dites-moi, pourquoi, bien que solitaires, mais orgueilleux de votre création de cette théorie, que dans les profondeurs de la commune rurale russe est recelée une lumière mystérieuse et une force latente, — théorie qui n’a été admise, ni même comprise de personne, — vous n’avez pas daigné donner une réponse sérieuse et précise au reproche que votre ami vous avait adressé très sérieusement. Cet ami vous écrivait : « Vous perdez vos forces inutilement… Vous vous imaginez que le progrès pourra se réaliser paisiblement. Mais non ; paisiblement il ne pourra s’accomplir. Peut-être, conservez-vous encore même jusque dans cette malencontreuse onzième heure, l’espoir en la foi gouvernementale ; mais ce gouvernement aurait-il donc la puissance de faire autre chose que du mal ? En vous engageant dans cette voie, vous avez mis le pied à faux sur l’izba russe qui elle-même a failli et qui, depuis, pendant des siècles entiers, demeure plongée dans une immobilité chinoise tout avec son droit à la terre ».

Pourquoi n’avez-vous jamais voulu essayer de développer sur les pages de votre Cloche cette question d’une si grande importance et si décisive pour votre théorie, à savoir : Pourquoi cette commune rurale russe, de laquelle vous espérez tant de prodiges dans l’avenir, n’a pu produire depuis dix siècles de son existence que l’esclavage le plus abominable et le plus odieux ; que l’avilissement de la femme et l’inconscience, ou plutôt la dénégation absolue de ses droits et de son honneur, jusqu’à cette apathique indifférence avec laquelle, — toujours dans les intérêts du mir [62], — elle est livrée au caprice du premier venu tchinovnik [63] ou officier ? L’abomination de la pourriture, l’arbitre du despotisme patriarcal et des coutumes, l’assujettissement de l’individu au mir et le poids écrasant de ce mir qui tue en germe toute initiative individuelle, l’absence complète, non seulement, de droit juridique, mais de simple justice dans toutes les décisions du mir ; ses agissements sans façon, avec rudesse, de plus, avec une joie malicieuse vis-à-vis ceux de ses membres qui ne sont ni riches, ni puissants ; la cruelle et systématique oppression que le mir exerce sur tout individu qui a osé manifester le moindre sentiment d’indépendance, ce mir toujours prêt à vendre le droit et la justice pour une dizaine de litres d’eau-de-vie ; voilà ce que nous donne la commune rurale de la Russie et ce qu’elle présente dans son intégrité. Ajoutez à cela la faculté de tout membre de la commune, élu à l’administration rurale, de subir une métamorphose instantanée, en devenant fonctionnaire oppresseur, n’ayant cure que de ses pots-de-vin, et vous aurez un tableau complet de cette commune rurale traînant son existence paisible et soumise sous la protection de l’État moscovite.

Il est vrai que la Russie présente encore un autre côté, celui de la révolte, d’où jaillirent les Stenka Razine, les Pougatcheff, le raskol ; et c’est uniquement d’ici que viendra la moralisation et le salut de la nation russe. Mais alors, ce côté-là n’est plus officiel et ne peut suivre une évolution pacifique. C’est la Russie révolutionnaire, révolutionnaire alors même qu’en s’éveillant elle évoque encore le nom du tzar.

Nonobstant toutes les défectuosités de la commune rurale en Russie que je viens de démontrer, vous lui reconnaissez deux vertus essentielles, deux avantages dont l’un revêt un caractère absolument négatif. C’est l’absence du droit romain et en même temps de tout droit juridique que chez le peuple russe remplace un droit vague, non formulé, mais qui est tout à fait brutal et qui, dans son application à l’individu, est plutôt négatif.

La deuxième vertu, si vous voulez, peut être considérée comme une vertu positive, — c’est la conception ou plutôt l’instinct chez le peuple russe, que chaque paysan a droit à la terre. Mais, en analysant cette conception de l’esprit populaire, on pourra voir aisément que ce n’est nullement l’affirmation du droit de la population entière, des masses, à toute la terre dans le pays, qu’il y a là une autre idée tout à fait déplorable en elle-même, et qui attribue la terre dans tout le pays à l’État et au chef de celui-ci, qui est l’empereur. Dois-je insister sur la différence entre ces deux thèses :

La terre appartient au peuple.
La terre appartient à l’empereur.

La conséquence de la dernière est celle-ci : le tzar distribue des lots immenses de terre inoccupée à ses généraux ; auparavant il pouvait leur distribuer aussi des villages entiers ; le tzar peut faire émigrer toute une population de telle ou telle commune, et cela sans exciter le moindre murmure des intéressés, pourvu qu’on leur abandonne un terrain quelconque ailleurs. « La terre est à nous, et nous-mêmes, nous appartenons au tzar », disent-ils. Eh bien, mes amis, avec ces idées-là, le peuple russe ne fera pas beaucoup de chemin. Et, en effet, ces avantages, ces préférences que renferme en elle la commune rurale de la Russie, existent déjà depuis des siècles, mais elles n’amenèrent jusqu’ici qu’à un esclavage odieux et à la pourriture. Elles contribuèrent encore à la négation par les raskolniks de toute l’organisation de l’État et des principes inaugurés pendant la période moscovite et consacrés par Pierre le Grand, à la création des organisations cosaques, enfin, à la révolte des paysans.

Notre commune rurale n’a pas évolué, elle n’a subi aucun développement intérieur et aujourd’hui encore elle est ce qu’elle a été cinq cents ans d’ici. Et si au fond de cette commune on peut observer quelque tendance de fermentation qui est due à la pression de l’État, c’est là un processus de désagrégation. Tout paysan arrivé à un certain bien être et à une situation qui le place au-dessus de ses covillageois, fait son possible pour s’affranchir de la commune qui l’oppresse et où il étouffe. Quelle est donc la cause de cette immobilité, de cette improductivité de la commune rurale en Russie ? Est-ce parce qu’elle ne renferme en elle-même aucun élément de progrès ? Eh bien, oui. Il n’y a pas de liberté dans son organisation, et c’est un fait acquis que, cet élément étant absent, aucun mouvement social n’est plus possible. Qu’est-ce donc qui empêche la liberté d’y éclore ? C’est l’État, cet État moscovite qui a tué dans la nation russe tous ses germes de la civilisation, du progrès et du développement national, que l’on a vu s’épanouir à Novgorod et plus tard à Kieff. Et c’est encore l’État qui les a fait périr lorsque, pour la deuxième fois, ils éclorent dans le raskol et dans les organisations des Cosaques qu’il écrasa. Cet État de Pierre le Grand, qui, vous savez, est basé sur la négation absolue de l’indépendance du peuple et sur la suppression de toute manifestation de la vie populaire, cet État ne peut avoir d’autre lien avec la nation que celui qui existe entre l’oppresseur et l’exploiteur et sa victime, et qui n’est qu’un lien mécanique. Comme le lien intime fait absolument défaut, qu’il n’y a rien de commun entre le peuple et l’État, celui-ci ne peut se transformer en une organisation démocratique. La bureaucratie et le militarisme ne sont pas là accidentellement, tout au contraire ; et tant que l’État existera, chaque année il réclamera au peuple une plus forte somme d’argent et un plus grand nombre de soldats. Mais, comme aucun peuple n’accède volontiers, ni à l’une, ni à l’autre de ces demandes, l’État se voit obligé de l’oppresser de plus en plus et de le ruiner. C’est là pour lui l’unique moyen d’exister, partant, c’est là aussi son unique destination. On peut changer l’étiquette que porte notre État, sa forme, si vous aimez mieux, mais le fond en restera toujours le même.

L’empereur et l’État n’ont rien donné au peuple et ne peuvent faire que du mal. Vous me répliquerez, peut-être, que c’est à la volonté souveraine du tzar que les paysans doivent leur émancipation ? Eh bien, le clou est précisément là ; le fait est qu’ils ne sont nullement émancipés. Je n’ai pas besoin de vous expliquer que l’on prétend seulement d’avoir accompli cet afranchissement des serfs. En vue de troubles et de divers dangers dont le gouvernement a été menacé, cette émancipation du servage ne fut autre chose qu’un changement de système d’oppression du peuple. Les serfs d’hier, redevables de corvée à leur seigneur, aujourd’hui sont transformés en serfs d’État. Le fonctionnaire-seigneur est remplacé par le fonctionnaire-commune, et au-dessus de celui-ci plane toute l’administration des fonctionnaires officiels. Ayant remplacé le seigneur, la commune rurale, actuellement, est devenue un instrument aveugle et docile dans les mains du gouvernement, à l’aide duquel il peut facilement maîtriser les paysans.

Quant à la liberté, elle ne leur est pas mesurée plus largement qu’auparavant. Pas un seul paysan ne peut bouger de sa place sans se munir d’un passeport. Or, ceux-ci sont délivrés par la commune qui en prend toute la responsabilité vis-à-vis du gouvernement. La caution solidaire est une excellente chose et elle exerce une action bienfaisante là où la liberté n’est pas bannie, mais chez nous, avec notre système gouvernemental, elle est néfaste. Le paysan de la Russie n’a donc pas de liberté et il ne l’aura pas tant que l’État lui-même existera.

Pas plus que la liberté, le droit du paysan à la terre n’a reçu sa consécration. Car, s’il était propriétaire de cette terre qu’il cultive, pourquoi alors était-il nécessaire qu’il la rachetât ? Et encore, dans quelles conditions la lui fit-on racheter ? Les paysans de toute la Russie se virent obligés d’accepter les plus mauvais terrains, qu’ils durent payer très cher. Ah, mes amis ! Les étiquettes, les symboles, nous les avons bien, mais nous ne possédons pas les objets réels qu’ils désignent et nous ne les aurons pas tant qu’un tzar nous gouvernera.

En quoi voyez-vous donc un progrès réalisé ? Quelle est la réalité de ce cadeau que le gouvernement donna aux paysans ? Est-ce donc le bon marché de l’alcool qui permet à ce pauvre peuple, et même à la femme, de chercher des moments d’oubli dans l’ivresse ? Curieux mouvement social au milieu d’un peuple intelligent et vivace, qui ne peut se résumer que dans l’ivresse universelle. « … Notre poire mûrit avec chaque jour et chaque heure », dites-vous. Peut-être bien, mûrit-elle, mais alors, ce n’est pas à l’État qu’elle doit sa maturation, et il n’aura pas à s’en féliciter. Mais, en attendant que cette poire devienne mûre, l’ordre de choses qui, actuellement, seul est possible en Russie prévaudra ; c’est l’État qui englobe tout, opprime tout, qui corrompt tout. Et, après cela, comment pourriez-vous affirmer « qu’une réaction nourrie et régulièrement entretenue ne saurait se produire en Russie, vu qu’il n’existe pas de nécessité réelle qui ait pu la provoquer ; parce qu’elle est inepte dans sa nature même, elle doit perdre ce caractère insensé, avec lequel elle se manifeste chez nous » (15 décembre 1835, p. 1718). Il me semble, au contraire, que depuis la fondation de l’État moscovite, après que la vie populaire fut étouffée à Novgorod et tuée à Kieff ; après que les révoltes de Stenka Razine et de Pougatcheff furent écrasées, seule la réaction peut suivre une marche régulière et seule être efficace dans notre malheureux pays, déshonoré par l’infamie gouvernementale. Les phénomènes qui dans les autres pays de l’Europe, n’ont eu qu’un caractère intermittent, acquirent chez nous, une continuité, une immutabilité ; c’est la négation, au nom de l’État et de ses intérêts, de tout ce qui est humain, du droit de la liberté de l’individu et des populations, de leur vie même. Est-ce que le règne du knout et de la baïonnette, que l’on voit triompher aujourd’hui et au pouvoir desquels la vie populaire, est soumise dans la moindre de ses manifestations, n’est pas l’expression de la réaction la plus « régulière », la plus efficace, la plus terrible qui ait jamais existé dans le monde, mais qui est cependant indispensable. Et vous pouvez vous attendre que cette réaction systématique qui, je le répète, est une conséquence logique en Russie, produise des miracles dans l’ordre de choses psychologiques ? Vous pouvez hautement énoncer dans votre journal une supposition aussi erronée, qu’un empereur russe, en reniant tout ce que Pierre le Grand avait légué au pays, pût réunir en sa personne le tzar et le Stenka Razine !

Mes chers amis ! Je ne suis pas moins que vous un socialiste résolu, et c’est justement pour cette raison que je suis socialiste, que je me refuse absolument à comprendre comment le progrès social en Russie, le développement de ces germes, qui pendant plus de mille ans restèrent toujours vivaces, quoique refoulés au fond même de la vie populaire, pourrait être compatible avec l’existence ultérieure de cet empire de toutes les Russies. Je pense que nous, réfugiés, qui sommes forcés de vivre et d’exercer notre action au-delà des frontières du pays, nous avons le devoir sacré de proclamer hautement l’urgence de la destruction de ce détestable empire. Voilà le mot d’ordre que nous devons mettre en tête de notre programme. Vous me répondrez que cette déclaration ne serait pas pratique et que nous aurions à supporter un orage terrible soulevé par les seigneurs, par la presse, enfin, par tout le monde officiel de la Russie. Vous me direz qu’on nous lancera des injures de tous les côtés ; tant mieux pour nous. On nous oublie à présent, on nous tourne le dos avec indifférence, ce qui est bien pis. Et si le tzar renonce à la lecture de tes lettres, — le mal n’en sera pas très grand : tu n’en écriras plus, — il n’y aura que chose gagnée, c’est évident. Il est vrai que tes vieux et chauves amis se détourneraient définitivement de toi, et tu devrais, à jamais, renoncer à l’espoir de les rendre meilleurs. Eh bien, Herzen, crois-tu donc, réellement, à la possibilité et à l’utilité de les corriger ? Il me semble que, même dans les beaux jours de votre union, il existait, néanmoins, quelque malentendu entre vous. Ils s’inclinaient devant ton grand talent, ils admiraient la pénétration de ton esprit ; ils t’en estimaient d’autant plus que ta propagande était écoutée par l’empereur, les grands-ducs et tous les ministres, et qu’elle leur inspira du respect pour toi. Toute l’aristocratie de Saint-Pétersbourg tremblait devant ton jugement. Un seul mot de toi suffisait pour révoquer les gouverneurs généraux, tandis que les jeunes gouverneurs adjudants étaient fiers de se réclamer de tes amis. N’est-ce pas, Herzen, c’étaient là tes jours dorés ? En te voyant arriver à cette puissance quasi officielle, tes amis en Russie te vantèrent, te cajolèrent, te prodiguèrent des flatteries. Ils te regardèrent comme leur chef ; et en rampant à tes pieds, en s’enorgueillissant de ta confiance et en se prévalant d’être tes correspondants, ils croyaient, pour ainsi dire, partager ton pouvoir. Mais ces amis, voulurent-ils rester avec toi, socialiste ? Non, jamais ; et tu ne le sais que trop. Ton socialisme ne t’a mérité de leur part qu’un blâme, et s’ils te le pardonnèrent encore en quelque sorte, ce n’est qu’en prenant en considération tes services demi-officiels et parce qu’eux-mêmes te craignaient. Mais après l’assassinat d’Antoine Petroff et l’incarcération de Mikhaïloff et d’autres encore, lorsque, en faisant des arrestations à droite et à gauche, on mit la main sur nos meilleurs, nos véritables amis, et que tu déclaras hautement prendre leur défense, tes chauves partisans, pour la première fois, doutèrent de ton tact pratique ; en d’autres termes, ils doutèrent que la touchante entente avec l’empereur eût pu continuer. Il y eut des incendies ; on vit par-ci, par-là, la jeune Russie se remuer et ils vinrent te supplier d’être posé, de prendre de l’aplomb, comme déjà auparavant ils t’avaient supplié de ne pas publier la Cloche. Néanmoins, ils n’osèrent pas encore battre en retraite ouvertement, attendu que tes paroles avaient du retentissement comme par le passé.

Mais l’insurrection polonaise éclate et voilà que tu fléchis. En entendant les lamentations poussées par la presse reptile contre les Polonais et contre toi-même, — la presse libérale fut étouffée par le gouvernement, — tu faiblis, et tout d’un coup tu changes ton rôle. Tu abandonnes celui du justicier terrible qui foudroie et exécute sans peur ni relâche, pour prendre celui d’un favori offensé et délaissé qui demande à s’expliquer et qui est prêt à implorer le pardon. Alors, tes prétendus amis renoncèrent de reconnaître en toi leur chef ; mais comme ils ne peuvent demeurer indépendants, pour se donner un maître ils s’élancèrent tous comme un troupeau vers ton adversaire Katkoff qui n’a jamais cessé de te prodiguer ses injures. « S’il lui lance des injures, c’est qu’il est dans son droit et qu’il est le plus fort », expliquèrent-ils cette attitude de Katkoff. « Et si l’autre a changé de ton avec nous, qu’il a commencé à nous faire des concessions, c’est qu’il n’est pas dans son droit et ne possède pas la force nécessaire. » Telle est leur logique que d’ailleurs, la classe dite intelligente a toujours suivie chez nous. Crois-moi, mon cher Herzen, ton fameux « changer de front » que tu annonces si fièrement, en voulant prouver à nous autres, « révolutionnaires d’abstraction », que tu as trouvé une tactique éminemment pratique, n’est, en somme, qu’une très grande erreur. Et cette erreur n’en serait pas moins fâcheuse, même alors que tout le peuple russe eût été associé à cette opinion corrompue et soi-disant unanime de la presse et de la noblesse en Russie, qui à l’occasion de l’insurrection polonaise, au nom de l’intégrité de l’empire se répandirent en haine et en fureur. Est-ce que la justice et le droit cessent d’être tels pour la seule raison que la nation entière se lève contre eux ? Il y a de ces moments historiques où des partis politiques, de même que des travailleurs isolés mais forts de leurs principes et de leur justice doivent, dans l’intérêt public et pour sauvegarder leur propre honneur, avoir le courage de s’effacer éventuellement, persuadés que, tôt ou tard, la vérité triomphera et attirera à eux non plus des vieux renégats à la tête chauve, dont la rentrée ne saurait s’effectuer qu’au préjudice de la cause elle-même, mais des éléments nouveaux, jeunes et virils. Car, la vérité n’est pas une abstraction quelconque et ne peut se produire comme un résultat de l’arbitraire personnel ; c’est l’expression logique des principes que les masses ont adoptés et qui ont une action sur elles. Celles-ci, grâce à leur ignorance et à leur myopie, en s’entraînant, dévient par moments de la grande route qui les mènerait directement au but. Souvent aussi, entre les mains du gouvernement et des classes privilégiées, elles deviennent un instrument pour servir à des fins essentiellement opposées à leurs propres intérêts substantiels.

Et bien, est-ce là une raison pour que les gens conscients de cet état de choses, sachant ce qu’ils doivent et ce qu’ils ne doivent pas faire, s’entraînent au point de courir à la popularité et disent des mensonges en faisant chorus avec tout ce monde ? Est-ce en cela que doit se résumer votre fameuse méthode d’action pratique ? N’est-ce pas grâce à cette même action qu’en 1859 Mazzini se vit obligé de neutraliser le drapeau républicain, d’envoyer des épîtres au pape et des lettres au roi, de faire des accommodements avec Cavour ? Et d’étape en étape, de concession en concession, n’est-ce pas encore grâce à cette même méthode adoptée par lui, qu’il fut amené à détruire complètement de ses propres mains le parti républicain en Italie. Et c’est encore cette action pratique qui contribua à la transformation de Garibaldi, héros populaire, en un serviteur muet de Victor-Emmanuel et de Napoléon III.

On dit que Mazzini et Garibaldi furent obligés de céder à la volonté souveraine du peuple. Il n’en est rien. Ils cédèrent à la minorité bourgeoise qui s’est arrogé le droit de parler au nom du peuple qui reste indifférent à toutes les péripéties de la politique. Et c’est ce qui vous arriva aussi. Vous avez pris les lamentations des propriétaires terriens, qui trouvèrent un écho dans la littérature, pour l’expression des sentiments de toute la nation russe et vous en fûtes intimidés. De là, ce changement de front, cette coquetterie et ces avances à vos chauves amis-traîtres ; de là, vos nouvelles missives à l’empereur et vos articles dans le genre de celui du 1er mai, que moi je n’aurais pas consenti à signer pour tous les biens du monde. Oui, pour tous les biens du monde je n’aurais pas voulu jeter une pierre sur Karakosoff [64], et, en usant de la voie de la presse, lui appliquer publiquement cette épithète de « fanatique ou un noble irrité », au moment même où de tous côtés des injures lui sont lancées par la Russie bureaucratique et officielle, par cette Russie seigneuriale et littéraire, par tout ce monde de laquais de la Russie avilie, qui en le maudissant et en l’injuriant, espèrent se distinguer aux yeux du tzar et des autorités. De Moscou à Pétersbourg, nos chauves amis s’écrièrent avec enthousiasme : « Michel Nicolaevitch [65] saura trouver le moyen de lui arracher des aveux ! » Et déjà cet infortuné subit avec un courage admirable les supplices et toutes les tortures qui sont dues à l’esprit inventif de Mouravieff. Dans tous les cas, nous autres, nous n’avons pas le droit de le juger d’ici, n’ayant aucun renseignement sur lui, ni sur le motif qui le poussa à cet acte de violence. Pas plus que toi, je ne vois pas d’utilité pour la Russie dans le régicide ; j’en conviens volontiers, qu’il est même nuisible par le fait que, provisoirement, il excite une réaction en faveur du tzar. Mais, je ne suis nullement étonné de ce que tout le monde, en Russie, ne soit pas du même avis et que, grâce à la pression gouvernementale devenue, au dire de tous tout à fait insupportable dans ces derniers temps, il se trouvât un homme décidé dont l’esprit, peut-être, est moins développé que le nôtre au point de vue philosophique, mais qui est doué d’une énergie que nous ne possédons pas ; que cet homme ait jugé possible de trancher le nœud gordien d’un seul coup. Et je lui porte beaucoup d’estime parce qu’il a pensé ainsi et parce qu’il a agi comme il avait pensé. Malgré toutes les erreurs de sa théorie, nous ne pouvons lui refuser notre estime et nous avons le devoir de le reconnaître hautement l’un des nôtres, devant cette foule avilie de valets rampant aux pieds de leur maître. Dans ce même article, tu admires, au contraire, chez le jeune paysan [66] une présence d’esprit « extraordinaire », une « rare » faculté de combinaison et une adresse de mouvement.

Mon cher Herzen, tout cela ne tient pas debout ; c’est absurde, c’est ridicule, ce n’est plus de toi. Qu’est-ce qu’il y a donc de si « extraordinaire », de si « rare » dans le geste d’un homme qui, en voyant une main levée pour frapper, saisit cette main, arrête le coup. Mais chacun pourrait faire la même chose, un vieillard aussi bien qu’un jeune homme, un admirateur dévoué, comme un ennemi acharné du tzarisme, dans l’esprit duquel, comme dans le mien, par exemple, la vie du tzar n’est assurée d’aucune manière ; qu’au contraire, le sang des Polonais et des Russes innocents, en profusion versé par sa volonté, crie vengeance. Tout le monde agirait comme ce « jeune paysan » sans avoir pour cela une pensée arrêtée, un but quelconque. On le ferait tout à fait machinalement, avec la promptitude et l’adresse d’un geste qui est dû à un réflexe…

Ton expression de « un noble irrité », me rappelle l’orthodoxie de Gogol, qui à la fin de sa vie se plaisait à nous qualifier de « mortitiés ». De plus, ce sont là des propos équivoques qui donnent lieu à croire que tu y vois l’irritation d’un noble contre le tzar, émancipateur des serfs. En réalité, ce noble fit balle sur le tzar justement parce qu’il a fraudé les paysans, ce que démontrent assez clairement les paroles de Karakosoff lui-même, qu’il a prononcées immédiatement après avoir fait son coup. Et tu en veux au tzar pour avoir déféré le titre de noble à Comissaroff ; tu dis qu’il a dénaturé ainsi la morale de la leçon que l’histoire nous donne. En quoi vois-tu donc la morale de cette leçon historique ? Elle n’est pas, pourtant, difficile à deviner : les Ryléeff, les Troubetzkoï, les Volkhonski, les Piétrachevski, les Karakosoff, ces ennemis implacables de l’impérialisme, tous appartiennent à la noblesse. Les Susanine, les Martianoff, les Comissaroff, défenseurs et sauveurs de l’autocratie, sortent du peuple. Mais toi, ne voulant pas te départir de ton rôle de conseiller et de cajoleur de toute la famille impériale s’étendant jusqu’aux frivoles Leichtenberg, rôle auquel personne ne t’a appelé et que personne ne t’a reconnu, tu reproches à Alexandre Nicolaevitch [67] d’humilier la classe des paysans qui lui sont dévoués vis-à-vis de celle de la noblesse, toujours hostile à sa personne. Tu as beau essayer de l’édifier, Herzen, mais guidé par l’instinct de la conservation, Alexandre Nicolaevitch comprend mieux que toi la leçon morale historique de l’État de la Russie. Il a le sentiment, peut-être, même une conscience très nette de ce que la fidélité du peuple russe à son tzar se base sur un malentendu, de même que le libéralisme frondeur de la noblesse. Car la substance même des intérêts de chacune de ces deux classes réclame, du peuple — de se déclarer l’adversaire de l’autocratie tzarienne qui lui est funeste, et de la noblesse, — toujours pour les mêmes motifs, — de rester sa fidèle alliée, parce qu’elle peut y trouver son salut. Il est évident que la conscience de ce principe domine aujourd’hui tous les esprits de la classe nobilière. Espérons donc, qu’au fur et à mesure que la noblesse, obéissant à une nécessité déterminée par l’ensemble de ses intérêts, se rapprochera du tzar, le peuple s’en éloignera ; qu’il comprendra enfin qu’il ne peut y avoir de conciliation possible entre le bien-être de la nation et le pouvoir du tzar et de l’État, l’existence de l’empire lui-même.

Chercher à l’expliquer au peuple, — c’est la tâche de nos amis en Russie, mais il appartient à nous de leur démontrer la nécessité de tracer cette voie unique qui doit les conduire à la liberté et au salut de la nation.

Je dois me résumer. Il est hors de doute que votre programme actuellement adopté, ne peut exercer un dixième de l’influence que vous avez eue en Russie il y a quatre ans d’ici. Et le carillon de votre Cloche se perd dans le vide de l’espace sans éveiller l’attention de personne… Elle résonne inutilement, parce qu’elle ne sonne pas comme elle doit. Il vous reste deux issues possibles : suspendre la publication de votre journal ou lui donner une autre direction. Il importe que vous preniez là-dessus telle ou telle résolution. Quelle sera votre nouvelle ligne de conduite ? D’abord, vous devez préciser à qui vous aurez à vous adresser, quel sera votre public ? Le peuple russe est illettré, par conséquent il vous serait impossible d’exercer une action directe sur lui, de l’étranger. Vous aurez donc à guider ceux qui par leur position sont appelés à se mettre en contact avec les masses populaires, ceux-là mêmes que vous avez systématiquement éloignés de vous en adoptant la méthode de concessions pratiques et en portant vos regards du côté de l’empereur et de vos chauves amis-traîtres. Mais, avant tout, vous devez renoncer complètement à toute prétention, au désir, à l’espoir même d’influencer l’empereur et son gouvernement ; en général, à chercher d’avoir une action quelconque sur la marche des affaires dans la politique du pays. Dans ces sphères personne ne vous écoutera et peut-être se moquera-t-on encore de vous. Là, chacun sait où il va et tout le monde a une parfaite conscience de ce que cet État de toutes les Russies ne saurait continuer d’exister qu’en poursuivant le but et qu’en se servant de moyens que Pétersbourg lui impose.

Vous perdez votre temps et vous vous compromettez inutilement en vous adressant à ce monde. Cherchez votre auditoire ailleurs. Attirez-vous un public nouveau. Vous le trouverez dans les jeunes disciples de Tchernychevski et de Dobroliouboff, qu’eux-mêmes n’eurent pas le temps de former. Cherchez-le encore dans les Bazaroff [68], chez les nihilistes, c’est là que sont accumulés les éléments de la vie ; là est l’énergie, une volonté ferme et loyale. Mais alors, gardez-vous bien de leur offrir une pâture qui serait un mélange de demi-mots, de lumière à moitié dérobée et de vérité à moitié voilée. Oui, reprenez votre place à la tribune, mais en renonçant à votre prétendu tact, qui, vraiment, est un pur non sens ; élevez votre voix pour affirmer sans scrupule tout ce que vous pensez, sans vous soucier davantage de combien de pas vous aurez devancé votre public. N’ayez crainte, ce public ne restera pas en arrière et au besoin, si vous allez céder à la fatigue, il vous donnera de l’élan, vous poussera en avant, car il est jeune, énergique et viril ; il aspire à la lumière et ne reculera pas devant la vérité, de quelque nature qu’elle soit. Et tout en lui prêchant la circonspection, la prudence, exposez-lui la vérité entièrement, afin qu’à sa lumière il puisse voir où il devra marcher en conduisant le peuple. Hâtez-vous de délier vos bras, garrottés par la crainte et par les combinaisons propres aux décrépits ; débarrassez-vous de votre tactique et de vos méthodes pratiques ; laissez ces manœuvres de côté. Cessez d’être les Erasme pour devenir des Luther ; et alors, vous verrez revenir à vous, en même temps que la foi en votre cause, et votre éloquence, et votre force.

Et c’est alors que vos vieux enfants prodigues, qui vous ont trahi, reconnaissant dans votre voix celle d’un chef, de nouveau accourront vers vous, repentants. Mais, malheur à vous si vous les accueillez.

Voilà, mes amis, comme je pense, moi. Tous pouvez me juger comme bon vous semblera, mais prenez soin de me faire votre réponse, non par un jeu de mots qui ne dit rien, mais par l’action. Et quant à cette étrange union cosmopolito-slavo-londono-genèvoise et le complot universel contre toi, Herzen, dont tu fais mention dans ta dernière lettre, je peux te dire seulement une chose, c’est que je n’en ai jamais entendu parler et que je me tiens intentionnellement à l’écart de tous les bruits et de tous les cancans qui se répandent parmi les réfugiés russes. Outine, le jeune, m’a raconté seulement qu’à un dîner chez lui, il avait amené la paix entre toi et la jeune Russie représentée à Genève, mais je ne prête aucune foi à ses paroles. Les nouvelles que vous me donnez d’Ogareff et de sa santé sont alarmantes. Et, de même que lui, nous tous, ne tarderons pas de tomber sous la faucille du Temps. Pourvu que ces quelques années de vie qui nous sont encore réservées ne se perdent infructueusement.

En attendant, je vous embrasse tous les deux et vous prie de conserver les sentiments de notre ancienne amitié, en dehors de la différence de nos opinions politiques et des moyens pour les mettre en pratique.


Votre M. Bakounine.


Prépare ta part de réponse, et nous la lui ferons parvenir d’une manière ou de l’autre. Je ferai la mienne franchement et sincèrement.


LETTRE DE BAKOUNINE À OGAREFF


(1866), 5, ou plutôt 6 d’août, nuit.


Mon cher Aga [69],


Il serait bon d’écrire à propos de Kelsieff [70]. On devrait même faire des articles violents. J’enverrai la circulaire à Herzen ; probablement il voudra la signer. À propos, il a des amis en Amérique : Schurtz, Kahn et autres ; pourquoi ne leur écrirait-il pas ? Il le faudrait bien. Il est nécessaire de démasquer cette canaille en Amérique aussi. De mon côté, je le ferai savoir à mon ami Charles Sumper. Quant au moyen d’écrire à Boy [71], tu peux lui envoyer une lettre chiffrée, vu qu’il nous a laissé tout un alphabet pour lui écrire. Enfin, à mon avis, tu pourrais lui écrire même sans chiffrer ta lettre, en faisant simplement une allusion à ton sujet. Il est intelligent et le comprendra bien. Rollin est venu chez moi avec une lettre de Herzen ; il m’a beaucoup plu. Comme j’avais une chambre vide, il est descendu chez nous. Sur la demande de Herzen et parce que moi-même j’ai le désir de le faire, je l’amènerai chez toi, demain, peut-être, ou après demain, entre trois et cinq heures dans l’après-midi.

Adieu, il n’est que temps d’aller me coucher.


Ton M. B.


LETTRE DE BAKOUNINE À HERZEN


4 avril 1867. Napoli.
Vico Bella donna a Chiaja, 7, 2 piano.


Mon cher Herzen,


Le porteur de cette lettre, M. Claparède, un savant distingué et professeur à Genève, désire faire ta connaissance. Je lui donne très volontiers ce mot pour toi, étant persuadé que tu éprouveras un véritable plaisir dans sa société. Par ses idées et ses tendances, il est des nôtres ; c’est un esprit éclairé, un cœur droit et loyal. Il est très souffrant, et souvent, son activité est paralysée par sa maladie.

Encore une fois, je suis certain que toi et Ogareff, vous me saurez gré de cette connaissance.

Tu as été en Italie, Herzen, et j’avais espéré que le désir de te chauffer un peu au beau soleil de Naples, t’entraînerait pour quelques jours jusqu’ici. Je serais allé moi-même à ta rencontre, à Florence, si ma bourse eût été mieux garnie ; mais, comme d’habitude, elle était vide. Hélas ! cette fois, le soleil de Naples n’a pas eu assez d’attrait pour toi, et mon désir de te voir n’a pu être réalisé. Peut-être, pourrai-je me rendre, au mois de juin ou de juillet, à Genève, où Claparède m’offre un gîte.

Avant que cette lettre te soit parvenue, tu recevras, par la poste, un mandat de sept francs, prix de mon abonnement pour la Cloche. On dit que les deux derniers numéros sont très intéressants à cause des correspondances venant de Russie.

Un joli spectacle que cette Russie présente maintenant ! Votre élève, que Dieu tient en sa sainte garde, surpasse de beaucoup Nicolas lui-même. D’ailleurs, j’en suis très content ; je n’ai jamais eu foi en progrès officiel, ni en socialisme d’État, et je suis très heureux de voir le gouvernement et l’État rester dans leur véritable rôle. Bien que le peuple russe n’ait encore qu’une très faible conscience de cet état de choses, cette conscience finira bien par s’éveiller, enfin, un beau jour. Et comme notre État ne présente rien d’organique, que tout y tient par de simples liens mécaniques, la débâcle une fois commencée, rien ne pourra plus l’arrêter. Il est certain que tôt ou tard, cet empire va crever ; je désirerais seulement survivre à ce spectacle.

Que fait Ogareff ? Comment va sa santé ? Prête-t-il assez d’attention à sa maladie ? A-t-il un bon médecin pour le soigner ? Je lui serre la main et la tienne aussi. Mes salutations empressées à Natalia Alexéevna. Peut-être, l’été prochain, pourrais-je vous voir encore à Genève.



BROUILLON DE LA LETTRE DE HERZEN À
BAKOUNINE


29 avril, 1867.


Je publierai ta lettre si tu veux, mais tu me permettras d’y supprimer certaines insultes que tu y prodigues. J’attends tes articles, si, seulement, ils ne restent à jamais enfouis dans ton cerveau comme le furent déjà tes « Mémoires », le « Traité sur l’État, » la « Rectification, de la Cloche » et tes autres écrits.

Je ne comprends pas, pourquoi, après ta séparation de corps avec la Russie, tu t’obstines à en rester aussi séparé moralement ? Que ton action soit utile à Naples, je pus l’apprécier moi-même en lisant vos journaux, pendant mon séjour à Florence et à Venise ; mais ce n’est pas non plus une raison de pousser ton « dépit » pour la Russie jusqu’au point de ne pas vouloir t’en entretenir.

Tu te fâches contre la Russie, parce qu’elle marche, en s’enfonçant jusqu’aux genoux dans la boue et dans le sang (effacé : qu’elle ne suit pas les ordonnances que tu lui as prescrites). Le mal est que tous les peuples s’avancent de la même manière dans leur progrès. La question n’est pas de savoir si en marchant on laisse ses bottes s’embourber mais si l’on suit le bon chemin. On ne peut faire un crime à la Russie de ce que les meilleurs de ses enfants (et nous sommes bien de ce nombre) n’eurent pas assez de bon sens pour se mettre à un travail pratique lorsque cela leur était encore possible. Ah ! mais non, nous étions tous d’anciens étudiants, des savants (?) des poètes. (Effacé : des maîtres en révolution, s’il vous plaît ! des réfugiés).

En Sibérie, tu as su apprécier le courage civique et les tendances démocratiques en [72] Mouravieff, (effacé : qui enterrait des cosaques et faisait périr des détachements entiers, qui en réalité était un despote. Et tu as bien fait. Comment ne vois-tu donc pas, que dans chaque événement qui se produit en Russie, à côté de quelque vilenie temporaire)… Fais-en autant pour la Russie. Comprends-le bien, et une fois pour toutes, là-bas, tout doit passer par la vidange, mais que ça va toujours sou train. As-tu suivi les comptes-rendus des cours d’assises avec jurés et ceux des tribunaux en général ? (Effacé : c’est un intérêt de premier ordre). As-tu suivi les débats dans les zemstvos, provoqués par la proposition de frapper d’impôts la noblesse !

Scar (iatine) se met en quatre pour crier : « Milut (ine), Sam (arine), Tcherk (asski) appliquent en pratique les théories de H. (Herzen) : la propriété foncière est chancelante » ; et avec elle, tout en Russie chancelle. Au lieu de reprendre la parole et de t’efforcer d’être plus que jamais explicite dans ton langage, dans ton Schmerzen tu te détournes.

Le rôle que nous avons eu dans l’affaire polonaise était une colos (sale) erreur (effacé : partagée en (sept) spécimens dont IV t’appartiennent ; II reviennent à Ogareff et une seulement à moi. Souviens-toi comme je disputais, comme je criais (effacé : en souffrant de la toux), comme je voulais t’en empêcher (effacé : au commencement et pourquoi je pensais que ton honneur exigeait ton départ). Depuis, nous avons acquis la conviction de l’incapacité absolue, de la bêtise de cette vaillante et stupide nation et nous avons pu nous apercevoir combien elle est encore arriérée, Martianoff [73] avait raison : nous aurions dû garder le silence et attendre la fin. Nous avons agi autrement et nous avons perdu notre situation, sans avoir foi en cette cause ; (toi seul, en effet, tu espérais). Oggi o mai, — à présent, avec cette guerre d’Orient il faut tâcher de revenir sur l’eau (et) savoir ne pas dévier du chenal. Voici mon…


Nota. — En réalité, Bakounine lui-même n’avait pas, en 1862, pleine foi dans le succès de l’insurrection polonaise, comme le fait voir une de ses lettres adressée à la Société de la Terre et Liberté, publiée dans les « Œuvres posthumes » de Herzen, pp. 205-206 (Drag.)



APPEL AUX FRÈRES RUSSES


Amis et frères,


Les quelques lignes, que notre ami Nicolas Platonovitch Ogareff vient d’écrire sur l’insurrection polonaise sont pénétrées d’un dévouement sincère et illimité à la grande cause de notre affranchissement national et de l’émancipation générale des peuples slaves. On doit reconnaître, que l’insurrection partielle et prématurée des Polonais menace d’arrêter pour longtemps l’évolution du progrès dans tous les pays slaves et particulièrement en Russie. L’état des esprits dans ce pays comme dans l’Europe entière, ne laisse entrevoir que de vagues espérances dans le succès de cette insurrection ; la défaite du parti insurrectionnel en Pologne doit infailliblement avoir pour conséquence le triomphe temporaire du despotisme tzarien en Russie. D’un autre côté, la situation des Polonais est tellement insupportable, qu’il est à peine admissible qu’ils puissent patienter davantage.

Par une répression cruelle et systématique et par des moyens infâmes, le gouvernement russe semble vouloir provoquer l’insurrection en Pologne ; c’est pourquoi il serait utile aussi bien pour les Polonais que pour les Russes de la retarder. Son ajournement à une époque plus favorable serait même salutaire pour les deux nations. Vous devez donc concentrer tous vos efforts sur ce point sans, toutefois, froisser les Polonais dans leurs droits sacrés, ni dans leur dignité nationale. Faites votre possible pour les persuader d’attendre, tant que les circonstances le permettront, mais pourtant ne perdez pas de temps ; faites une propagande active, organisez-vous, afin de vous tenir tout prêts quand le moment critique arrivera. Lorsque, à bout de patience, nos malheureux frères polonais se seront levés, vous vous lèverez aussi, non pour les combattre, mais pour marcher avec eux ; vous vous lèverez au nom de l’honneur de la Russie, au nom de votre devoir de Slaves, au nom de la cause nationale russe et au cri de : vive la Terre et la Liberté ! Dussiez-vous succomber dans cette lutte, en mourant, vous servirez, la cause commune. Et Dieu sait ! Peut-être, contrairement à toute prévision votre héroïsme sera-t-il couronné de succès…

Quel que soit le sort qui vous soit réservé, j’espère qu’il me sera donné de le partager.

Adieu et peut-être au revoir et à bientôt.


M. B.


Nota. — Ne voulant pas avouer son erreur d’autrefois qui consistait principalement dans l’abandon du programme fédéral, lorsque « l’intégrité de l’empire de toutes les Russies » était sacrifiée à « l’intégrité » de la Pologne historique et non démocratique, c’est-à-dire au royaume polonais de 1772, Bakounine se déclara avec d’autant plus de violence contre « l’intégrité de l’empire de toutes les Russies. » Enfin, passant du fédéralisme à l’anarchie et même à l’amorphisme, il commence à prêcher la destruction complète de la Russie elle-même (Drag.).


LETTRE DE BAKOUNINE À HERZEN
ET À OGAREFF


7 mai, 1867. Per Napoli,
Ischia a Lacco. Villa Arbusto.


Mes chers amis,


Il y a quatre jours, je vous ai envoyé ma lettre supplémentaire sur Aksakoff, pour la livrer à la publicité, et j’espère qu’elle vous satisfera complètement. Elle vous sera remise par mon ami Valérien Mroczkovski, que je vous recommande chaleureusement. Il est en même temps porteur d’une missive pour Tkhorjevski et se charge de ma commission pour Tchernetzki. Bien entendu, le succès de l’affaire dont je le prie de s’occuper à Genève, dépendra essentiellement de votre approbation, sans laquelle Tchernetzki ne voudra entendre parler de rien.

J’espère que vous ne me refuserez pas votre concours. En effet, que peut-il vous faire que le deuxième numéro de la « Situation » soit imprimé chez Tchernetzki ? C’est la réfutation complète de la politique de Mazzini et de Garibaldi, en termes plus nets et plus violents encore que je ne l’ai fait dans le premier numéro, mais avec toute la réserve et l’estime dues à ces deux célèbres Italiens, qui, à présent, sont devenus vraiment funestes à leur pays. Si Tchernetzki, après avoir reçu votre approbation, consent à imprimer ce numéro, et s’il veut bien se charger, d’accord avec Tkhorjevski, d’en faire l’expédition aux adresses que Mroczkovski va leur remettre, informez-m’en au plus vite ; je vous enverrai immédiatement le manuscrit et l’argent nécessaire pour couvrir les frais d’impression. Une seule question se pose seulement : qui prendra le soin de la correction des épreuves ? Ne voudrais-tu pas t’en charger, Herzen ?

Enfin, tous ces détails, vous les arrêterez avec Mroczkovski. Le 25 de ce mois, vous aurez pour sûr mon premier article, la continuation des Lettres. Il est déjà fait ; il ne reste qu’à le retoucher et à supprimer quelques longueurs.

Tu t’affliges toujours, Herzen, de ce « que nous avons manqué notre vocation » et de ce que nous n’avons pas su devenir à temps des hommes pratiques. Mais, dans la vie pratique, l’action n’est possible que lorsque, objectivement, elle est basée sur une théorie politico-sociale. Comment veux-tu alors, que nous, avec nos idées anti-gouvernementales, nos conceptions politico-sociales, comment veux-tu que nous puissions trouver cette base dans la Russie officielle ? Tu m’as l’air d’envier le rôle actuel d’Aksakoff, de Samarine « et consorts » . Songe donc qu’ils ont acheté leur position au prix de l’orthodoxie et de leur réconciliation en Pologne avec le principe d’État pétersbourgien. J’ai lu les discours sagaces que Samarine avait prononcés à l’assemblée du zemstvo de Moscou. Tout ce qu’il a dit est très sensé, mais ses paroles sont-elles aussi absolument inoffensives, en adoptant ce point de vue que, seul, l’État doit prospérer ? il ne pouvait, certes, s’acharner à le combattre. À présent, tous ces messieurs vont être battus avec leurs propres armes, et seront, finalement, mis en déroute.

Vous avez beau dire, mes amis, la logique est une grande chose ou, pour dire mieux, elle seule possède la véritable force. Soyons donc logiques, et nous en présenterons une aussi, sinon dans le présent, au moins dans l’avenir, plus prochain, peut-être, que nous ne le croyons nous-mêmes.

Sachez-le, je n’ai aucune foi en cette guerre d’Orient, je dirai avec toi, en répétant à peu près tes paroles, qu’elle ne nous dégagera pas ; tandis que nous — mais pourquoi dis-je — Nous ? — tandis que notre gouvernement la souillera et, en s’ingérant, la gâtera. Ce qu’il va chercher à l’Orient, n’est pas une vie nouvelle, mais bien, des représailles et une compensation pour la leçon que la vieille Russie a reçue, lors de la guerre de Crimée et qu’il espère pouvoir rétablir à la sourdine, à l’aide de nouvelles conquêtes.

Tout cela ne vaut pas un sou. Cette coquetterie officielle avec les Slaves est abominablement honteuse — et j’ai grand’envie de faire observer à tous ces Slaves de l’Allemagne, ces défenseurs du principe de l’État, comme Palatzki, Riger, Brauner et autres, qu’en se rendant à Moscou pour fêter l’union fraternelle des Slaves, ils devront passer sur le corps de leur sœur slave, la Pologne, étouffée par Moscou. Vous me permettrez de revenir encore sur ce sujet dans mes articles.

Tu me demandes, ami, Ogareff, comment nous vivons ici ? Notre vie est assez restreinte mais, en revanche, elle s’écoule dans une intimité paisible. Pour le moment, nous nous trouvons à Ischia, où nous resterons un mois ou deux et peut-être même trois, dans l’attente de l’argent de Russie. J’ai écrit à quelques-uns de mes amis en Amérique pour leur demander de me trouver à placer des correspondances dans les journaux américains, qui payent très bien. J’espère qu’on ne me refusera pas. Si je parviens à réunir quelque petite somme, j’irai, absolument, passer un mois auprès de vous. En attendant, ma principale résidence sera à Naples. On y vit paisiblement, librement et à bon marché. Quant à la nature, vous savez par vous-même combien elle y est belle !

Herzen et Ogareff. Remettez à Mroczkovski mes papiers, que V. vous a transmis — « l’Organisation de la société » et le manuscrit dont vous fûtes si scandalisés.


Nota. — La lettre de Herzen ci-dessus insérée, et la lettre supplémentaire de Bakounine, dont il fait mention dans cette dernière lettre, se rapportent à une épisode sur laquelle on trouve des documents dans les numéros 239-241 de la Cloche (15 avr. — 15 mai 1867). Cet épisode fut provoquée par un article du journal de Pétersbourg, Golos, numéro 46 de l’année 1867, dans lequel l’auteur, se basant sur le rapport du général-préfet de police en Pologne, affirmait qu’il était indéniable que Herzen et Bakounine faisaient partie de la société d’incendiaires, organisée à l’étranger. Herzen protesta contre cette calomnie, en envoyant sa réplique dans le journal d’Aksakoff, Moscou. Aksakoff publia la protestation de Herzen, en faisant observer en même temps que sa justification n’était basée sur aucun fait ; tout en admettant que Herzen n’appartenait pas à la susdite société d’incendiaires, il porta d’autres accusations contre lui, telles que l’établissement d’une agence à Poulichine (celle de Kelsieff), s’appelant du nom de Herzen ; la souscription au bénéfice du « Gouvernement National polonais », ouverte dans la Cloche, l’organisation, de concert avec Bakounine, d’une expédition dans le but de venir en aide aux Polonais, enfin, il résumait ainsi son réquisitoire contre Herzen : « Est-ce par le glaive seul ou par le glaive et le feu que Herzen a nui à la Russie ? »

En concluant, Aksakoff faisait appel à Herzen, en l’invitant de faire pénitence de tous ses péchés contre la Russie.

Dans le numéro 240 de la Cloche, (1er mai 1867), est insérée la réponse de Herzen à I. S. Aksakoff — une longue lettre de quatre pages. Herzen rejette toutes les accusations d’Aksakoff contre lui et appelle son accusateur à la pénitence, à son tour. « Ce n’est pas nous qui avons à nous repentir, et, si ce n’est durant notre vie, après notre mort, viendra le jour, où, devant nos tombeaux en invoquant notre ombre, viendront faire pénitence ceux qui en nous, auront lésé l’amour pour la Russie !… »

Quant à sa part dans l’insurrection polonaise, Herzen dit ceci :

« Dès le début, nous étions contre cette insurection, ce que nous avons hautement déclaré aussi bien dans nos articles que dans nos conversations particulières. Après la pacification paternelle du pays révolté, il n’est pas bien facile de trouver des témoins, — vous savez où sont les meilleurs des insurgés, comme Siérakovski, Padlevski… Cependant il y a encore des survivants, au témoignage desquels nous pourrions nous référer. Nous avons supplié les Polonais de tous les partis et de toutes les nuances de ne pas apporter le trouble dans le développement de la Russie et de marcher avec nous. Mais nous n’avons pas eu la puissance de détourner cette insurrection et à peine saurait-on désigner l’homme qui eût pu le faire…

« Savez-vous ce que c’est que de se trouver entre deux adversaires qui vous sont chers et qui vont se battre à mort ? Vous faites votre possible pour les convaincre, vous les suppliez, vous les injuriez, vous leur faites toutes les concessions possibles ; vous pleurez, vous menacez ; enfin, vous voyez avec désolation que vous avez touché à la dernière limite de l’action morale d’un homme sur un autre… que le duel devient inévitable.

« Eh bien, affirmerez-vous, que l’on doit abandonner les deux adversaires à leur propre folie et à la calomnie d’autrui ? Ou mieux encore, — abandonner celui d’entre eux qui est battu ? Enfin, admettriez-vous que l’on se jetât sur ce vaincu, lui criant : « c’est bien fait pour toi… tu ne recommenceras pas une autre fois ! »

« Non, vous ne le conseillerez pas ! »

À propos de ces accusations d’Aksakoff, Bakounine aussi, envoya une lettre à la Cloche qui, évidemment, ne pouvait satisfaire Herzen et que Bakounine avait refaite. Elle a paru dans le numéro 241 de la Cloche, avec les quelques remarques supplémentaires qui suivent (Drag.).


LETTRE DE BAKOUNINE POUR LA « CLOCHE »


20 avril 1867. Naples.


Cher Herzen,


Je viens de recevoir les trois numéros de la Cloche qui m’apprennent que Golos a reproduit l’article du Journal de Varsovie sur la « Société d’incendiaires et de faussaires de billets de banque russes », qui s’est constituée à l’étranger, article dans lequel on lit : « L’existence d’une Société d’incendiaires à laquelle appartiennent Herzen et Bakounine avec leur clique, est un fait indéniable, c’est pourquoi il figure dans le rapport adressé à Sa Majesté par le général-préfet » etc. (lequel ? celui de Varsovie ou de Pétersbourg ?)

C’est avec un véritable plaisir que j’ai lu les quelques lignes que tu as publiées dans le même numéro, en réponse à cette absurde calomnie.

J’ai lu aussi ta lettre à Aksakoff, auquel, pour ma part, je ne me serais pas donné la peine de répondre. C’est lui qui, après Katkoff, avait principalement encouragé Mouravieff et s’était fait le défenseur du système de spoliation de la Pologne par ces Russes, qui se faisant bourreaux, couvrirent de honte leur nation et retardèrent en même temps, pour de longues années, l’émancipation de la Russie. J’ai vu sa réponse, reproduite dans le numéro 259 de la Cloche, dans laquelle il dit : « que M. Herzen avait ouvert une souscription dans la Cloche, au profit du Gouvernement National polonais qui en utilisa le montant à salarier ses gendarmes-pendeurs, les empoisonneurs et les incendiaires qu’il avait à son service ». Cela fût-il vrai, qu’à mon avis, il n’y avait point de mal, mais c’est un pur mensonge inventé pour les besoins de sa polémique ; donc, au point de vue de l’accusateur lui-même, c’est une calomnie, — comment dirai-je, pour m’exprimer plus poliment, — une calomnie inconvenante. Éclaboussés du sang des Polonais innocents, ces bourreaux, pour apaiser leur conscience qui, semble-t-il, n’est pas encore entièrement étouffée chez eux, et ne pas mourir de honte, se livrent à la calomnie, cherchant à dénigrer leurs nobles victimes. « Que M. Herzen était solidaire avec Bakounine qui imagina la fameuse expédition avortée pour aller au secours des Polonais, c’est un fait indéniable ; d’ailleurs, M. Herzen n’a jamais renié sa solidarité avec ces derniers. Partant, la question se résume ainsi : était-ce par le glaive seul ou encore par le glaive et le feu que l’on s’évertua de porter préjudice à la Russie ? Tentative à laquelle M. Herzen avait participé, sinon directement et matériellement, du moins indirectement et moralement. »

Tu contiens assez de force en toi-même, Herzen, pour avoir besoin du secours de personne ; c’est pourquoi je vais répondre à cette calomnie pour moi seul. Si tu n’avais pas commencé cette polémique, je continuerais à garder le silence comme par le passé, sans m’inquiéter nullement de ce que pourraient dire de moi MM. les Skariatine, les Kraevski [74], les Katkoff, les Aksakoff, etc. Leurs attaques, encouragées par l’auguste sourire, ne m’étonnent pas : « ils font leur métier. » Répondre à ces attaques, serait reconnaître à leurs auteurs un droit à l’estime, que je ne peux leur accorder.

Je ne trouve pas plus nécessaire de répondre au nom du public russe. Tu as dit ceci : « Les gens honnêtes n’y prêteront pas foi et les autres nous importent peu. »

Personne ne sait mieux que la police russe, que jamais il n’y eut de complot entre nous et que, ni toi, ni moi, nous ne nous sommes occupés d’incendier des maisons, ni de fabriquer des billets de banque. Mais que la police ait réussi à persuader de cette absurdité le très peu vaillant et le très peu perspicace monarque, ceci est l’affaire de Sa Majesté, à laquelle nous n’avons rien à voir ; cela tient à sa remarquable bonhomie qui, vraiment, n’a pas de limite. Il l’a cru, comme il pouvait croire et comme il le croit très sérieusement, en ce moment encore, qu’après avoir assassiné pendant les cinq dernières années dix fois autant d’hommes que ne l’avait fait son inflexible père, durant tout un long règne de trente-deux ans, qu’il est le monarque le plus vaillant, le « petit père », le bienfaiteur et le libérateur du peuple russe !

Si la police avait eu l’idée de lui persuader que nous avions l’intention de voler la cloche Ivan ou le canon-tzar [75], il le croirait tout de même.

Mais, dans sa réponse, M. Aksakoff touche à une autre question, celle de la part incombant à chacun de nous deux, dans l’affaire polonaise. Je crois de mon devoir de dire quelques mots à ce sujet, pour éclaircir la chose, non pas aux yeux de M. Aksakoff qui ne m’intéresse pas le moins du monde, mais aux yeux de ceux des honnêtes gens de la Russie pour lesquels cette question, semble-t-il, reste encore obscure. Et, toujours pour les mêmes raisons, je vais leur parler en mon nom seulement.

Si vous voulez bien me le permettre, j’examinerai cette question, très importante à mon point de vue, dans le prochain numéro de votre journal. Mais je dois vous prévenir, mes amis, qu’il y aura dans mon exposé une divergence d’opinions avec les vôtres. Cela ne pourrait vous empêcher, n’est-ce pas, de le publier avec les remarques et les annotations que vous jugerez nécessaire d’y ajouter.

Oui, en effet, j’ai pris part à l’expédition polonaise de la mer Baltique, qui a échoué et que je n’avais pas imaginée de moi-même, mais que j’avais complètement approuvée. Dans le prochain numéro de la Cloche j’expliquerai dans quel but et pourquoi j’y ai participé. Pour le moment, je finis ma lettre par cette confession :

Oui, je désirais vivement que cette dernière révolution polonaise eût un complet succès et j’étais prêt à contribuer à son triomphe, dans la mesure de mes forces ; en premier lieu, parce que cette révolution était une juste et sainte cause contre le gouvernement de Pétersbourg, bien que le programme des Polonais ne concordât pas avec nos désirs et malgré qu’elle ne se conformât pas à nos idées socialistes ; que, précisément pour cette raison, elle négligeât la cause du peuple, et nuisît à l’émancipation des Petits-Russiens et des Russes eux-mêmes. En deuxième lieu, parce que son succès aurait porté un préjudice considérable, non à la Russie, comme le pense M. Aksakoff, mais à l’Empire de toutes les Russies, attendu que tout ce qui porte préjudice à cet empire et contribue à la destruction de cette néfaste prison tartaro-allemande, tend irrévocablement à la libération et au bien des peuples qui en souffrent.


M. Bakounine.



FRAGMENT D’UNE LETTRE DE BAKOUNINE
AUX DIRECTEURS DE LA « CLOCHE »


3 mai 1867.


Dans vos dernières lettres, vous me reprochez, mes amis, d’avoir mis le nom d’Aksakoff au même rang avec celui de Katkoff et compagnie ; vous dites, qu’il y a un abîme entre eux ; qu’Aksakoff est d’une honnêteté irréprochable. Le connaissant personnellement, vous pouvez le juger mieux que moi ; de mon côté je respecte si profondément votre jugement que sur votre demande, je suis prêt à retirer cette parole sévère et peut-être injuste. D’ailleurs, en ce qui m’est personnel, je ne puis être ni pour ni contre lui, attendu que je ne l’ai jamais rencontré. J’ai connu intimement son excellent frère Constantin Serguéievitch, que j’aimais et estimais de tout mon cœur, malgré la différence sensible de nos opinions.

Depuis que j’ai conscience de moi-même, je suis révolutionnaire ; lui, malgré son cœur chaud et son tempérament héroïque, sacrifiant à tout moment son naturel à la théorie, était un slavophile soumis, un humble chrétien, un orthodoxe sincère. Par son dévouement passionné à la doctrine de Khomiakoff et de Kiréevski, qu’il acceptait sans critique, il laisserait loin en arrière le plus ardent slavophile d’aujourd’hui, ce qui ne l’empêchait pas, cependant, d’être le plus honnête homme du monde, et de respecter au-dessus de tout les lois et les instincts les plus humains. Il est vrai que c’était un fanatique du régime de l’ancienne Moscovie, mais, dans son exaltation pour cet ordre de choses, il s’inclinait respectueusement devant les droits de l’homme ; la voix de la conscience et le sentiment de la Justice n’étaient pas étouffés dans son cœur [76]. Son fanatisme de fidèle à l’ancien régime moscovite était subordonné à la religion suprême qui de notre temps s’appelle l’humanité.

En véritable défenseur de l’orthodoxie en Russie, théoriquement, avec Khomiakoff et les frères Kiréevski, Constantin Serguéiévitch Aksakoff lançait l’anathème contre la Pologne catholique ; dans la pratique, obéissant à l’instinct le plus élevé de l’homme, toujours vivace en lui, et grâce auquel il avait conservé sa loyauté, il allait avec Stankévitch, au risque de perdre sa propre liberté, visiter dans la prison de Moscou des Polonais envoyés en Sibérie pour crimes dits politiques. Laissant ses théories de moscovite orthodoxe au seuil de la prison, il redevenait alors, lui-même, et plein de chaude sympathie et d’estime pour ces prisonniers, il faisait pour eux tout ce qu’il pouvait. Je vois encore son doux et sympathique sourire, son émotion, lorsque son cousin Kartachevski, élève des jésuites, entonnait de sa voix sauvage mais pleine de passion comprimée : « Ieszcze Polska nie zginela [77] ». Son fanatisme orthodoxo-moscovite ne l’empêchait pas, cependant, de comprendre le caractère saint et légitime du fanatisme patriotique des Polonais.

À cette époque, Constantin Serguéievitch avec ses amis était déjà l’adversaire résolu de l’empire de Pétersbourg et de l’État, en général, et nous devançait ainsi de beaucoup dans cette voie. Je me demandai plus d’une fois si la dernière révolte polonaise et le vain bruit que fit à cette occasion la diplomatie de l’Europe, ne le pousseraient pas à se jeter, avec les autres coryphées du parti slavophile, dans le camp de l’impérialisme de Pétersbourg qui leur est odieux ? Je ne saurais résoudre cette question. Nous avons vu se passer sous nos yeux tant de changements monstrueux, qu’il serait, vraiment, difficile de répondre du stoïcisme théorique et de la logique poussée à bout, même chez Constantin Serguéievitch Aksakoff. Mais voici de quoi je peux vous répondre : Quelque erroné et quelque passionné que soit son entraînement, jamais il ne deviendra l’incitateur et l’instigateur du bourreau Mouravieff, jamais il ne voudra serrer la main des officiers de la garde, des spoliateurs et des mouchards. Il se détournerait avec indignation, avec horreur et dégoût, du spectacle de la tuerie des Polonais désarmés, et il aurait plutôt renié les siens, que de les laisser insulter ces nobles victimes tombées dans la lutte. Enfin, après toutes les réjouissances officielles, il ne serait pas allé à Varsovie comme l’a fait son frère pour organiser la Pologne [78]. Le tact politique lui eût fait comprendre que, sous la protection de l’impérialisme de Pétersbourg, dans les conditions nécessaires à l’existence de l’État de toutes les Russies, il ne peut y avoir place pour une organisation démocratique ; que, dans les circonstances, cette organisation est impossible ; que toute tentative dans cette direction devrait infailliblement se transformer en une mesure gouvernementale, partant, antipopulaire, — son noble instinct lui eût dicté, que pour tout honnête Russe, il n’y a pas de place à Varsovie.

I. S. Aksakoff n’avait pas ce sentiment ; il ne le comprit pas. Entraîné par son patriotisme étroit et sauvage, ce patriotisme d’État, si pernicieux pour la Russie, il oublia tout sentiment humain et, de sa propre volonté, se rendit criminel contre l’humanité elle-même, contre la liberté, le bonheur et la dignité de la Russie, qui ne peuvent exister en dehors de l’humanité. Il apporta toute sa force morale et intellectuelle à l’appui du crime que le gouvernement venait de perpétrer en Pologne, et qu’il ne se lasse pas de commettre chaque jour. De plus, il n’a pas cessé de calomnier encore la Russie, en prétendant persuader à tout le monde que ce crime gouvernemental était indispensable au salut de celle-ci.

Et, malgré tout cela, je suis prêt à répéter avec vous, que M. Aksakoff est un honnête homme, mais je voudrais y mettre cette restriction seulement, que vous conviendrez que tout ce que nous ajouterons à l’actif de son honnêteté sera au détriment de son intelligence.


M. Bakounine.


Nota. — Les articles sur la question polonaise que Bakounine avait promis de donner à la Cloche, n’ont jamais paru.

Pour rendre compréhensibles les lettres précédentes de Herzen et de Bakounine, il est nécessaire de rappeler que, indépendamment de l’apaisement de la Pologne à l’aide de mesures policières et de la force armée, il y avait dans la politique du gouvernement russe envers ce pays subjugué deux intentions différentes : 1° L’affaiblissement de l’aristocratie et du clergé catholique, apostolique et romain, au moyen des mesures agraires et démocratiques et par la fermeture des couvents catholiques, etc., sans froisser le sentiment national polonais, et 2° la russification du pays dans le sens de l’orthodoxie et de la réaction. De ces deux courants, le premier prédominait sous la direction de N. Milutine, avec le concours de Samarine, en 1864-1868, le deuxième fut prépondérant depuis 1866, lorsque le comte Dmitri Tolstoï fut nommé ministre de l’Instruction publique. Évidemment, Herzen était sympathique au premier courant, dans lequel il voyait quelque rapport avec ses points de vue dans sa conception démocratique du slavisme. Quant à Bakounine, après son voyage à Stockholm, il renia absolument tout ce qui émanait du gouvernement de « l’empire de toutes les Russies ». M. N. Mouravieff, qui était contraire à l’émancipation des serfs, même en Russie, et qui, en Pologne, agit, dès le début, en policier pacificateur du pays insurgé, se rallia, plus tard, à la politique agraire de Milutine, son adversaire d’autrefois, dans la question de l’émancipation des serfs. Katkoff était un partisan chaleureux de Mouravieff, mais il restait froid à propos des mesures préconisées par Milutine et en opposition avec ses tendances aristocratiques. Iv. Aksakoff soutint d’abord la politique de Milutine, mais son entraînement pour l’orthodoxie russe, l’engagea peu à peu, du côté des « russificateurs » de la Pologne.

Il est intéressant de noter que Tourguéneff, que Bakounine, dans une de ses lettres, met au même rang avec Katkoff et Aksakoff, ne fut pas satisfait de la réponse de Herzen à Aksakoff, et lui écrivit en ces termes : « Je trouve que tu fais beaucoup trop de « Kratzfuss vor den Slavophilen » que, par une ancienne habitude, tu portes encore dans ton cœur. Il me semble que si tu avais senti un peu cette odeur d’huile de chanvre que tous, ils exhalent [79], surtout depuis que Ivan Serguéievitch (Aksakoff) a épousé la première lampe de toutes les Russies [80] (Mlle Tutchetf, qui se trouvait dans l’intimité de l’impératrice Maria Alexandrovna), tu serais plus réservé dans ton attendrissement. » (Drag.).



LETTRE DE BAKOUNINE À HERZEN


23 mai 1867. Per Napoli. Ischia, a Lacco.


Mon cher Herzen,


Je viens de recevoir ta lettre. Tout va bien. Seulement Mroczkowski a oublié de m’envoyer la facture de Tchernetzki, de sorte que je demeure dans une complète obscurité à ce sujet. Prie Tchernetzki d’en faire une nouvelle et envoie-la moi.

C’est en vain que tu cherches à me persuader d’épargner les deux Joseph [81]. Le sentiment de piété historique est toujours vivace en moi, et à mon âge il ne siérait pas de pécher contre ce devoir avec une insolence juvénile, pourvu que l’histoire elle-même et leurs services dans le passé, si grands qu’ils furent n’entravent pas la cause dans le présent, ni dans l’avenir. Alors, je te demande pardon. Mais malgré tout le respect qui leur est dû, les entraveurs seront repoussés. Tu me dis que dans la théorie, tu es parfaitement d’accord avec mes idées, ce dont je ne pouvais me douter, mais qu’il ne serait pas pratique d’en faire la propagande actuellement, attendu que les masses ne sont pas encore préparées à les voir réalisées. Je n’admets point cela. C’est justement, parce que, élémentairement, ces idées vivent dans l’esprit du peuple et que, de tout temps, elles ont été vivaces chez lui, qu’elles ont pour elles l’avenir. En effet, les masses se rapprochent beaucoup plus de notre idéal que du libéralisme constitutionaliste par exemple ou du républicanisme mazzinien. En 1848, toi-même, répétais encore sur tous les tons qu’il n’y a pas de vie en dehors de nos idées. Nous ne pouvons donc pas nous mettre à prêcher la désagrégation cadavérique dans son ensemble, ni même partiellement. Que nos idées ne puissent prendre racine, ni même être assimilées et surtout réalisées de suite, c’est là une affaire à part. Nous aurons à endurer beaucoup de maux et nous devrons faire preuve d’une patience inouïe, avant de voir leur avènement. Nous sera-t-il donné même d’assister à la réalisation d’un millionième seulement de nos rêves ou, du moins, aurons-nous la chance de mourir comme Samson ? Toutes ces questions, certes, sont fort intéressantes pour nous personnellement ; mais si nous n’y survivons pas, que nous ne le voyions pas, qu’importe ? Pourvu que nos jours ne se soient pas écoulés tout à fait inutilement et que, sur notre passage, nous laissions une trace vivante. Chacun de nous suivra son chemin, — à toi, la plume, — à moi la parole, les relations personnelles. Sur la route parcourue, nous avons rencontré beaucoup d’illusions et nous-mêmes, nous avons commis beaucoup d’erreurs ; mais je ne me laisse pas intimider si facilement ! Grâce à la persévérance que nous avons apportée dans nos efforts, je puis affirmer que nous avons obtenu aussi certains succès qui sont très encourageants ; surtout dans ces derniers temps ils furent nombreux.

À propos, il semble que le gouvernement russe se propose de me traquer jusque dans ma retraite éloignée, à Naples. J’ai appris un de ces jours, que le préfet de cette ville, il Marchèse Gualterio, cet archipatelin, ce politicien mesquin au service de l’État, avait avisé Rangozzi de ses soupçons sur mon compte et lui avait dit que j’étais le promoteur et le meneur du mouvement en Sicile, notamment à Palerme, et en général, dans l’Italie Méridionale ; que je fabrique de faux billets de banque et que je les fais écouler dans les dites provinces. Je ne doute pas que ce ne soit mon ancien bon ami de Paris, Kisseleff, actuellement ambassadeur à Florence, qui a mis la main à cette affaire. J’espère avoir des renseignements exacts à ce sujet et de prendre mes mesures à temps, pour leur résister.

Je regrette, je le regrette infiniment, que vous suspendiez la publication de la Cloche ; il me semble que si j’étais à votre place je ne m’y serais pas décidé. Il est facile d’en finir, mais il n’en sera pas de même pour recommencer. Ce sera un triomphe de plus pour nos ennemis de la Russie et du dehors — peut-être aussi pour les blancs-becs de Genève. J’ai ouï dire que dans ce dernier temps les articles de la Cloche étaient de nouveau très goûtés en Russie. Qu’importe qu’on n’en vende pas plus de 500 exemplaires ? cela nous donne tout au moins 3000 lecteurs. Et ce n’est pas une bagatelle que de pouvoir, par le temps qui court, parler librement à 3000 Russes. À votre place, je n’aurais pas suspendu le journal mais j’en aurais changé, non le programme lui-même, mais la note, la manière d’écrire ; je me serais moins gêné avec les autorités et j’aurais laissé libre essor à cet implacable humour qui t’es propre, Herzen ; tu as eu tort d’y mettre un frein, c’est cela qui t’a enlevé de ta force. Eh ! mes amis ! réfléchissez-y bien, et continuez toujours.

Mroczkovski m’écrit que tu as l’intention d’aller en Italie au mois de juin et même de passer à Naples. Viens, Herzen, nous causerons avec toi sur bien des choses.

Pourquoi ne m’envoies-tu donc pas la brochure de Serno-Solovievitch [82] ? Tu me demandes si j’aurai assez de courage pour l’attaquer avec toute sa clique ? Vraiment, je ne comprends pas ta question. Si, en effet, il était besoin, de les attaquer, pourquoi aurait-on à se gêner avec eux ? Envoie-moi son pamphlet et la liste de tous les Russes, qui, actuellement, séjournent à Genève, en y ajoutant des caractéristiques sur chacun d’eux. Je te donne ma parole d’honneur que je ne montrerai ta lettre à personne et que je la brûlerai même immédiatement après l’avoir lue. Envoie-moi donc cette brochure. Embrasse pour moi Ogareff.


Ton M. B.


LETTRE DE BAKOUNINE À HERZEN


23 juin 1867. Ischia a Lacco. Villa Arbusto.


Cher Herzen.


J’attends en vain la brochure de Serno-Solovievitch. Ta lettre, je te l’avoue, m’a donné des inquiétudes, non pour Serno-Solovievitch mais pour toi-même. Dans ton irritation résonne quelque note qui rappelle un vieux grincheur. Je suis prêt à croire que Serno-Solovievitch a publié un abominable pamphlet et que ton indignation contre lui est très juste. Mais ce n’est pas sur lui seul et sur ses amis réfugiés à Genève, que pleuvent ces insultes ; dans ta fureur, tu fulmines l’anathème contre toute la jeunesse russe, en disant — comme si cela pouvait nous servir d’argument contre eux — que les Pogodine, les Katkoff, les Aksakoff, et les Tourguéneff montrent du doigt ces jeunes gens appartenant à la nouvelle génération, et tu ajoutes, par dessus le marché, qu’ils justifient par leur attitude canaille les mesures que prend le gouvernement. Où sont donc ces « ils » ? Évidemment, ce ne sont pas seulement les réfugiés de Genève, dont le nombre est si minime, que le gouvernement russe n’aurait pas besoin de prendre contre eux des mesures si sérieuses ; c’est toute la jeunesse de la Russie que tu veux stigmatiser en l’appelant le jeune frère vénérien, condamné à la stérilité et à la mort en attendant une nouvelle génération plus sérieuse.

Non, Herzen, quels que soient les défauts de la jeunesse russe, son moral et ses points de vue sont infiniment au-dessus de ceux des Katkoff et des Pogodine, des Aksakoff et des Tourguéneff qui te sont si chers — cette jeunesse est tellement au-dessus de ces vieux enfants prodigues, que s’ils montrent du doigt ces jeunes, cela ne peut nullement les déshonorer ; c’est, au contraire, pour eux un point d’honneur. Et quant aux mesures ignobles de nos gouvernants, rien au monde ne pourrait les justifier si ce n’est la nature même de ce gouvernement, essentiellement et nécessairement ignoble.

Il y a cinq ou dix ans, lorsque chef vaillant, tu regardais audacieusement en avant, sans t’inquiéter de ce que disaient les gens à courte vue, les praticiens officiels et officieux de la pourriture gouvernementale ; lorsque tu ne te laissais pas entraîner à cette illusion de pouvoir réaliser à moitié tes plans, ce qui est aussi impossible aujourd’hui qu’hier ; que tu te gardais surtout de te laisser fasciner par l’éclat du mensonger simulacre de leur réalisation — tu n’aurais pas annoncé ces paroles terribles ; terribles surtout pour toi, — ces paroles, qui dénotent l’impuissance du vieillard.

Dans le temps, tu sentais en toi la force, et la force est toujours magnanime ; elle est si pleine de confiance en elle-même, qu’elle demeure impartiale, même, pour ses ennemis. Mais ta dernière lettre accuse une humeur grondeuse et une injustice évidente. Tu m’écris, que toi et Tourguéneff, vous avez signé votre Campo-Formio. Arrête-toi, Herzen et rappelle-toi que Campo-Formio est la première lettre de l’alphabet napoléonien, dont les dernières sont Waterloo et Saint-Hélène. Et Tourguéneff, qui t’adresse sa Zärtlichkeit, ne l’osa-t-il pas parce qu’il avait eu vent de tes discordes avec la jeunesse ? Après avoir rompu avec elle, lui-même tarit et se laisse aller à la décrépitude. En effet, n’a-t-il pas songé à la possibilité de se tenir désormais dans ton camp, sachant que les mêmes causes amènent les mêmes résultats ?

Dans notre nouvelle génération, si nous prenons quelques individualités, nous trouverons une masse de choses désagréables, ce qui, d’ailleurs, est tout à fait naturel. L’ancienne morale, basée sur les traditions patriarcales, religieuses et hiérarchiques, s’effondre irrévocablement. Une morale nouvelle n’a pu encore être créée, elle est seulement pressentie. Ce n’est, en effet, que par l’action d’une révolution sociale qu’elle peut devenir concrète. L’intelligence et la force morale d’un seul homme, si grandes qu’elles puissent être, ne sauraient y suffire. C’est pourquoi une morale nouvelle ne peut encore se formuler. La jeunesse russe cherche cette formule, mais elle ne l’a pas encore trouvée ; elle ne voit encore que les oscillations, les contradictions, voire les monstruosités qui, parfois, s’accentuent jusqu’au scandale. Nous les apercevons également dans les événements de 1793 et des années suivantes ; seulement, alors, la guillotine purifiait les mœurs et faisait le grand nettoyage, même en extirpant l’herbe verte, qu’elle soustrayait ainsi à la pourriture. Tout cela est très désagréable, très douloureux et très affligeant, mais c’est logique et inévitable. Tous ces maux sont encore doublés, il est vrai, par l’inexpérience de notre malheureuse colonie ; par ce mal spécial qui dévore les réfugiés politiques russes, que tu as si bien étudiés et si justement décrits dans tes Mémoires. Mais, ces défauts partiels ne doivent pas obscurcir notre vue devant les qualités sérieuses, oui, sérieuses et grandes de notre jeune génération. Car, ce n’est pas chez elle un sentiment dû au réflexe et entretenu artificiellement, à l’instar d’une plante dans une serre ; non, c’est une véritable passion pour l’égalité, le travail, la justice, la liberté et la sagesse qu’elle porte dans son cœur. Et c’est cette noble passion qui amène des dizaines de jeunes gens au pied du gibet et des centaines et des milliers dans les mines de la Sibérie pour y être à jamais ensevelis. Comme toujours et partout, on trouve parmi eux de futiles phraseurs et des vantards, mais on y voit aussi des héros ; de ces héros qui n’ont pas la belle phrase aux lèvres et qui ne savent que flétrir leur propre insuffisance, poussant la négation à l’extrême. Non, Herzen, tu as beau dire, ces pionniers de la nouvelle justice et de la vie nouvelle en Russie, si gauches et d’aspect aussi inculte qu’ils puissent être, apparaissent des millions de fois bien au-dessus de tous ces morts-vivants de bonne tenue, qui te sont encore si chers…

Mais, laissons ce sujet et passons à autre chose.

As-tu reçu de Mroczkovski la copie de ma lettre au député Fanelli ? En la lisant, tu verras que le préfet de Naples, le marquis Gualterio, fit courir le bruit, à Florence, que je m’occupais à contrefaire les billets de banque italiens. En face de cette calomnie, je ne pouvais rester muet, ni les bras croisés. J’ai donc entrepris cette affaire tout à fait réglementairement, en observant la plus grande prudence mais avec une résolution bien déterminée de punir ceux qui ont mérité de l’être. Si Liniaco refuse de me donner un certificat par écrit, je lui intenterai un procès ou je le provoquerai en duel, en le diffamant, selon les circonstances. S’il me le donne, j’en demanderai également un à Gualterio. Attendons, et nous allons voir ; tout ce qu’il y a de certain, c’est qu’ils me payeront cher cette affaire. Peut-être, serai-je aussi obligé de quitter l’Italie. Cela dépendra non de Gualterio, mais essentiellement du fait, si Napoléon réussit à duper notre Sachenka II [83] et à exercer une action intéressée sur notre Schouvaloff. À propos, le nom de Pierre IV que tu donnes à ce dernier est très heureusement trouvé. L’empereur pourrait en être indigné et cela amènerait une querelle entre eux. Et si Alexandre Nicolaevitch ne se donne pas la peine de lire la Cloche, il se trouvera bien à sa cour de bons amis de Schouvaloff qui le lui rediront ou lui montreront ton article.

Eh bien ! est-elle faite, l’alliance franco-russe ? Je n’y crois pas beaucoup, car cette alliance provoquerait une querelle avec la Prusse. Mais si elle existe, elle devra entraîner aussi l’alliance russo-italienne, et alors, dans très peu de temps, je me verrai obligé de quitter l’Italie, car, dans ce pays, sous prétexte de liberté constitutionnelle, l’arbitraire policier s’établit de plus en plus.

Je ne t’ai pas envoyé mon article, parce que tu m’avais déclaré que vous alliez suspendre pour six mois la publication de la Cloche et c’est avec une véritable joie que j’ai vu que vous annonciez votre prochain numéro pour le 1er juillet. Vous avez donc pris la résolution d’en continuer la publication ? Si oui, écrivez-moi ; immédiatement je vous enverrai mon article et je vous en promets une longue série. Dans ta « Mazourka » il y a beaucoup de vrai et des choses bien rendues, mais il y reste toujours une note prédominante, cette note de révolutionnaire repentant, prêt à faire un compromis avec des gens avec lesquels toute réconciliation est impossible pour un socialiste logique. Tu sembles te gêner avec ce monde-là, en ménageant non-seulement les slavophiles, mais encore en parlant menschlich à Katkoff lui-même et à ses adhérents, comme si les uns n’étaient pas des canailles salariées et les autres des cadavres en décomposition. Tu as l’air de pressentir le moment où tu pourras marcher, agir et parler à l’unisson avec eux. Le discours du prince Tcherkasski sur les Polonais, bête, ignoble et impudent, mérite plus qu’une raillerie, il devrait être stigmatisé. Mais ce qui est bien, c’est le « Voyage impérial. » Le tableau que tu as tracé de la vie dans le Palais d’Hiver, mise en parallèle avec les augustes polissonneries de Paris, est un chef-d’œuvre. Ton Pogodine, fils de Cyrille et de Méthode, et ton Philarète [84], au milieu « des dames de Mabile, dansant le cancan à l’ombre de leur verger », me rappellent ce jeune Herzen que j’ai connu dans le temps, dont le rire sonore et railleur agissait si puissamment et d’une manière si bienfaisante sur toute la Russie. Ne vieillis pas, Herzen, vraiment, la caducité n’est pas enviable, ne deviens pas doctrinaire à la J.-J. Rousseau ; reste toujours notre puissant Voltaire. C’est là la vérité et, partant, ta force. Encore une fois, ne vieillis pas, Herzen, et ne maudis pas les jeunes. Raille-les, lorsqu’ils se rendent ridicules, gronde-les, punis-les, quand ils le méritent, mais incline-toi respectueusement devant leur travail honnête, leurs aspirations, leur héroïsme et leurs sacrifices.

Embrasse amicalement Ogareff de ma part.


Ton M. Bakounine.

Je profiterai de l’aimable proposition de Tchernetzki.


P. S. — Pourquoi gratifies-tu donc Bérézovski du nom de fanatique ? « Il est pur, parce qu’il est un fanatique », dis-tu. Quel terrible jeu de mots et combien peu est-il digne de toi ! Que veux-tu donc dire par « fanatique » ? Serait-ce un idiot ou un fou ? Ceci, mon vieux, est foncièrement injuste. Comme si, à part le point de vue historico-philosophique sur les événements, il n’existait pas de droit et de passion de la vie ? Bérézovski est un vengeur, un des justiciers les plus légitimes de tous les crimes, de toutes les tortures et de toutes les humiliations que subirent les Polonais et la Pologne. Est-ce que tu ne le comprends pas ? Mais si de pareilles explosions d’indignation ne se produisaient pas dans le monde, on désespérerait de la race humaine.



BAKOUNINE ET HERZEN


Quelques données historiques sur le mouvement révolutionnaire russe [85].


Quatre années se sont écoulées depuis la mort de Bakounine, et jusqu’ici on n’a pas publié une seule ligne sur ce penseur, ce grand citoyen russe. Certes, on ne saurait en adresser le reproche à la presse censurée russe, qui ne peut même faire l’énoncé de son nom, que sous la mystérieuse B. Cependant, on est obligé d’invoquer le nom de ce maître, dès qu’on aborde quelque fait important et lumineux de la vie russe, auquel il est toujours associé, comme, par exemple, lorsqu’il s’agit de la carrière littéraire de Biélinski, qui fut son élève.

Il est inutile d’insister sur l’indifférence qui pèse sur ce grand nom dans la littérature bourgeoise française.

Il est vrai que, récemment, nous avons pu voir le nom de Bakounine imprimé en toutes lettres dans une publication russe, les Mémoires d’un maréchal de noblesse, un libéral qui resta quelque temps sous les verroux dans la prison annexée au IIIme Bureau de la Chancellerie impériale, pendant l’administration de Dubelt, sous Nicolas Ier. Mais, le nom de Bakounine n’y est invoqué que pour démontrer à Dubelt lui-même et à ses dignes successeurs la différence énorme qui existe entre ce « monstre » et le littérateur correct, le libéral A. I. Herzen. De même, dans la littérature étrangère, lorsque quelqu’écrivain bourgeois français, comme Charles Mazade, ou italien, comme Arnaude, (tous deux approuvés par M. Herzen fils et l’éminent romancier Tourguéneff), prétend renseigner sur le Nihilisme, s’empresse, lorsqu’il se trouve en face du nom de Bakounine, de le renier et passer outre.

Dans la presse libre russe qui s’imprime à l’étranger, la figure de Bakounine n’apparaît qu’une fois seulement, et encore est-ce de son vivant dans les « Œuvres posthumes » de Herzen. Avec son humour habituel et l’entrain spirituel qui lui était propre, l’auteur, du haut de sa grandeur, raille Bakounine, en appelant « grand enfant » ce maître de Biélinski et le fondateur du socialisme en Allemagne (on sait que le premier écrit purement socialiste (?) en Allemagne, fut un article de Bakounine, sous le pseudonyme de Jules Élizard).

Herzen dépeint d’une manière charmante les traits, les habitudes et les manières de son ami, de sorte qu’au bout du compte, il en ressort, avec une évidence indéniable, que c’est à la fantaisie de ce « vieux bébé toujours prêt à mordre à l’hameçon du premier mouchard venu » que l’on doit le nouveau courant, — l’idée de la négation de l’État, — qui se manifeste aujourd’hui dans tous les pays.

En France on voit la commune, en Espagne, elle se traduit en Fédéralisme et devient prépondérante en Allemagne et en Italie, malgré l’action du parti très fort des social-démocrates allemands et des mazziniens italiens.

Ce n’est que dans l’avenir, lorsque dans ces pays où Bakounine a eu son action, les combinaisons de prudence ne pourront plus entraver la pensée de l’historien sur le mouvement de l’époque actuelle, que celui-ci sera à même d’expliquer le caractère et de donner une appréciation juste de ce grand homme. Car, si des idiots, des ignorants, veulent dénommer son action panslaviste, elle mérite le nom de paneuropéenne.

Les historiens futurs qui s’appliqueront à étudier le mouvement révolutionnaire en Russie comme en Espagne, en Suède comme en Italie, en France et en Allemagne, comme en Pologne, trouveront partout son esprit inspirateur. Et ce n’est pas en vain que les réactionnaires bien avisés l’appelaient « le vieux de la Montagne » dont l’influence se faisait sentir en même temps à Cordoue et à Bactres.

Puisque nous n’avons pas encore la possibilité de faire l’historique même de l’activité de ce personnage, il est de notre devoir de préparer les matériaux pour son historien futur et, en attendant, de les faire connaître au public, dans la mesure de nos forces.

C’est dans ce but que nous allons publier quelques lettres qui ne sauront compromettre personne (elles pourront plutôt recommander certaines personnalités à la bienveillance des autorités), mais qui démontreront combien se trompait A. I. Herzen, en pensant n’avoir affaire qu’à sa « grande Lise » [86].

Cependant il est nécessaire de rappeler au lecteur la situation des affaires en 1867, époque à laquelle se rapportent ces lettres. Trois ans auparavant, Herzen, étonné du succès de Katkoff dans son rôle d’Ivan Susanine [87], se décida à devenir aussi un patriote dévoué. Dans cette pensée, il vint s’établir à Genève, où il trouva les premiers réfugiés russes, amis et prosélytes de Tchernychevski, chassés de leur pays par les fureurs d’Alexandre le Pendeur.

Herzen prétendit exercer une prédominance sur ces nouveaux réfugiés ; mais bientôt ceux-ci s’aperçurent de ses tendances absurdes et la rupture entre eux et Herzen ne tarda pas à s’en suivre. Cette rupture devint manifeste, lorsque feu A. A. Serno-Solovievitch (frère de Nicolas, tué en route pendant son transfert aux mines de la Sibérie), l’ami de Tchernychevski et de Mikhaïloff et l’organisateur de la Société internationale à Genève, publia une violente brochure contre l’ex-correspondant populaire d’Alexandre II.

Voici ce qu’écrivit à ce propos à Bakounine, ce dilettante de la révolution, vexé dans ses prétentions :


« 30 mai 1867, Genève. 7,
Quai Mont-Blanc.


« Mon cher Bakounine,


Je t’envoie la brochure de Serno-Solovievitch. C’est un insolent et un fou ; mais ce qu’il y a de plus déplorable, c’est que la majorité de la jeunesse russe est pareille [88] et que c’est nous-mêmes qui avons contribué à la faire telle. J’ai beaucoup réfléchi à cela, dans ce dernier temps, et même j’ai écrit à ce sujet, mais non pour le publier maintenant.

Ceci n’est pas du nihilisme. Le nihilisme est un phénomène grandiose dans l’évolution de la pensée russe. Non ; c’est le privilégié désœuvré, c’est l’officier en retraite, l’écrivain de village, le pope et le petit propriétaire terrien, qui reviennent ici sur l’eau, travestis en nihilistes. Ces rustres filous qui, par leur manière canaille [89], justifièrent les mesures du gouvernement contre eux, ce sont des ignorants, que les Katkoff, les Pogodine, les Aksakoff, etc., se montrent du doigt. Ces gens ont déchaîné toute leur haine contre moi, et, en ce qui me concerne, ils en ont trois fois autant qu’ils n’en portent à Skariatine lui-même ou, pour mieux dire, ils sont jaloux de moi, ils voudraient me voler, ils ne peuvent pas digérer le côté esthétique de mes articles. Toi et Ogareff, vous avez réchauffé ces scorpions dans votre sein. — C’est bien juste, caro mio, penses-y. Ils n’ont pas d’avenir ; c’est le jeune frère vénérien, qui est condamné à mourir, et, auquel succédera un autre frère plus jeune, et plus malade encore.

Nous avons fait notre Campo-Formio avec Tourguéneff. Il m’a écrit mit zärtlichkeit — je lui ai répondu mit Gemüthlichkeit, — et cela malgré ma violente critique sur son livre La fumée ».

Et voici ce que lui répondit Bakounine [90] :


Nota. — Le fait que Bakounine avait montré aux personnes étrangères la copie de cette lettre de Herzen et de la réponse qu’il lui avait faite, laisse supposer que dans cette circonstance, Bakounine voulait s’isoler de Herzen. L’impopularité de ce dernier dans un certain milieu révolutionnaire russe était si grande à cette époque, que d’après le témoignage de Léon Illitch Melchnikoff, Herzen, même en sa qualité de publiciste fut considéré par certains d’entre eux comme au-dessous de M. Elpidine, avec lequel Bakounine édita le premier numéro de la Cause du peuple. « Elpidine, n’est pas si spirituel que Herzen, disait-on, en les comparant l’un à l’autre, mais aussi, combien dût coûter cher aux paysans appartenant au père de Herzen l’instruction littéraire que celui-ci fit donner à son fils !

Autant que nous pouvons en juger, cette lettre de Herzen avait été écrite dans un moment d’irritation et d’emportement ; pour cette raison même, elle ne devait pas être livrée à la publicité en 1867. Il n’y est guère question d’ailleurs de toute la dernière génération russe, mais seulement de ceux des révolutionnaires dont Bakounine lui-même reconnaissait les défauts (Drag.).



LETTRE DE BAKOUNINE À OGAREFF


14 juin 1868. Clarens. Basset-Puenzieux.


Salut à toi aussi. Je suis content que ma défense contre le général vous ait plu. Et comme Herzen est un bon juge en ces matières, je me suis décidé, grâce à son encouragement, à publier mon pamphlet en le faisant tirer à mille exemplaires, ce dont je télégraphie à Tchernetzki, afin d’obliger mon général. Prie de ma part Tkhorjevski de m’en envoyer ici deux cents exemplaires et d’expédier le restant chez vos libraires en Allemagne, sans oublier Berlin, Leipzig et Dresde, ni Posen et la Galicie, c’est-à-dire, Lemberg et Cracovie ; d’en envoyer aussi à Londres et à Paris, enfin, si possible, à Marseille, à Bruxelles, à Florence, à Zurich, à Turin, à Gênes et même à Constantinople [91]. Qu’il fasse vendre l’exemplaire de 25 à 30 centimes, comme bon vous semblera. Je fais un escompte à Tkhorjevski de 50 pour cent, et de son côté, il pourra bien faire un rabais de 33 pour cent aux libraires. Pour ma part, je me contenterai de réaliser au moins une partie des frais de cette publication. Tchernetzki m’a dit qu’une feuille imprimée, tirée à 500 exemplaires, revient à 54 francs, mais que les 500 exemplaires suivants coûteraient beaucoup moins cher. Probablement, tu as déjà pris connaissance de mes lettres à Tchernetzki et à Tkhorjevski, dans lesquelles je leur fais part que dans ma première brochure, je laisse de côté tout ce qui ne se rapporte pas directement à Mieroslavski. Je suis maintenant à l’avant-propos de ma deuxième brochure qui sera au moins trois fois aussi longue que la première et devra être mise sous presse d’ici peu de temps.

L’Avant-propos sera suivi d’une dissertation sur l’État. Mon cher Ogareff, je ne peux pas me mettre d’accord avec vous quant à Milutine. Au lieu de Boris, mets Nicolas. Il n’y a pas de doute que c’est un homme remarquable, et probablement, il est également honnête ; je veux bien faire une remarque dans ce sens-là. Mais, d’après ma profonde conviction, la ligne de conduite qu’il avait adoptée était néfaste, et précisément, parce qu’il voulait lier la cause populaire aux intérêts de l’État et qu’il entendait la servir par des moyens gouvernementaux, bref, par les moyens qui sont à la disposition de la bureaucratie rouge, par la voie du socialisme d’État, contre lequel nous devons lutter énergiquement. Car, c’est là une illusion des plus funestes, qui ne saurait que nuire à la cause populaire et jeter un désarroi dans l’opinion de nos amis de la Russie qui, après les résultats déplorables des efforts que firent Milutine et ses honorables adhérents, devront enfin comprendre qu’il ne peut y avoir rien de commun entre notre État et la cause populaire ; que dans cette alliance surnaturelle, c’est toujours le peuple qui aura à pâtir et jamais l’État. Il m’est d’autant plus indispensable de me prononcer franchement sur cette question que cela me donnera le droit de dire toute la vérité aux Polonais, et je suis bien déterminé de le faire, afin d’en finir une fois pour toutes avec eux. Pourquoi, Herzen veut-il s’occuper de la question slave ? Elle se présente si mal, actuellement, que nous devons absolument la méconnaître, n’en pas parler, ou alors, la poser comme nous l’entendons. J’y touche aussi dans ma brochure. Je sais d’avance que j’aurai à subir des critiques qui pleuvront de tous les côtés ; les Russes ne m’en blâmeront pas moins que les Polonais et les autres Slaves. Mais cela m’est parfaitement indifférent ; eh bien ! je resterai seul avec moi-même, c’est ce qu’il y a de plus important pour moi. Soit, je veux rester cet homme impossible, tant que tous ceux qui, actuellement, sont « possibles » ne changeront pas.

Eh ! mon vieux, je suis bien fautif envers toi ; je ne t’ai rien envoyé de ce que je t’avais promis. Demain, sans faute, et sans le remettre à un plus long délai, je commencerai à rassembler tous les livres que tu me demandes. Excepté la revue des « Annales patriotiques » que l’on m’a emportée, je t’enverrai tout, y compris ta brochure sur les zemstvos.

Tu as vu, sans doute, le programme de notre deuxième congrès, et j’espère que tu en es resté satisfait. Enfin, nous avons réussi à le défendre. Nous ferons imprimer les cartes d’adhésion en russe. Consens-tu à donner ton nom, pour le mettre à côté du mien et de celui de Joukovski ? Réponds-moi.

Et comment ça va-t-il avec ta jambe ? Est-ce que tu seras bientôt en état de prendre le bateau qui devra te transporter à Vevey, en compagnie de Pan [92]. Il pourrait envoyer un télégramme pour nous prévenir de votre arrivée à Vevey, où nous aurons à ta disposition une voiture qui te mettra devant ma porte.


Ton M. B.


Nota. — Le général dont parle Bakounine est Mieroslawski, qui, d’accord avec ses fonctionnaires « panslavistes », l’attaqua plus d’une fois par la voie de la presse. (Voyez Mieroslawski : « Lettre du général Mieroslawski au major Bratewicz », et Bakounine : « Un dernier mot sur M. L. Mieroslawski. » Genève, 1868) (Drag.).



LETTRE DE BAKOUNINE À OGAREFF (?)


Juillet, 1869.


Mon cher ami,


Je ne crois pas possible de faire quelque chose d’utile avant l’arrivée de Mrouk [93]. Quant à travailler en commun, j’y suis prêt et tu as raison de ne pas admettre de ma part une vengeance, qui n’aurait pas sa raison d’être, et d’ailleurs un sentiment si véhément ne saurait être nourri dans mon cœur. Je suis l’ami de la princesse et de Mroczkowski et je ferai volontiers tout ce qui dépendra de moi [94].

Je t’envoie la Zukunft ; lis-y l’article Michaël Bakunin.

Je t’envoie aussi la première feuille de mon texte russe.


Ton M. B.


Diefolgenden Blätter der Königsbergischen Zukunft two die russichen Briefe (über Bakunin) eræschienen sind, 167, 187, 189.

Mon avis est d’écrire, du reste, tu feras comme tu voudras. Je n’ai pas un seul moment libre pour t’en dire davantage.


Ton M. B.


Je passerai chez toi demain.



LETTRE DE BAKOUNINE À OGAREFF


2 octobre, 1869. Locarno. Sul Lago Maggiore.


Eh bien ! mon ami Aga, me voilà dans un véritable paradis ! Imagine-toi que de cette atmosphère sèche et étroitement prosaïque de Genève, tu te transportes en Italie et contemples ce pays dans toute sa beauté, éprouvant la chaleur bienfaisante de son soleil, goûtant les charmes de cette vie dans sa simplicité tout à fait enfantine, presque primitive !… Je te remercie de ta lettre pour le brave vieux Quadrio, merci aussi à Zamperini de m’avoir recommandé à Spreafico. Tous les deux m’ont accueilli très amicalement. Je me suis laissé entraîner dans une discussion avec le vieux, mais légèrement et sans trop approfondir la brûlante question de la Libertà et du Socialismo. Il est fort, bien portant et travaille toujours avec le même entrain, sans jamais connaître la fatigue. Nous avons tenu un conciliabule à nous trois et nous avons décidé que le mieux serait de m’établir à Locarno. Le lendemain j’étais déjà sur place, et, avec l’aide de bonnes gens, que mes nouveaux amis m’ont recommandées, j’ai réussi à trouver un appartement et une bonne. J’ai 55 francs, par mois, de loyer pour quatre belles pièces meublées et une vaste cuisine ; avec cela trois lits, le linge et la vaisselle nécessaires, avec une magnifique vue sur le Lago Maggiore. L’appartement, tout ensoleillé, donne sur un jardin. La bonne, nourrie et couchée, est payée 15 francs par mois. Il paraît que tout ici est deux fois moins cher qu’à Genève. Et ce large, cette liberté, cette simplicité, cette douceur de climat (comme à Nice), cet air vivifiant, toute cette beauté de la nature, en un mot, — c’est un paradis terrestre. Il est vrai, qu’ici on ne trouve pas de société dans le sens bourgeois ; mais dans notre sens, — comme toi et moi nous comprenons ce terme, — il y en a une très intéressante. J’ai déjà acquis un ami — ma Providence — Angelo Bettoli — armajolo, c’est-à-dire fabricant de fusils. C’est un mazzinien éprouvé, pour lequel, personnellement, Mazzini a une grande affection ; il m’a reçu comme un frère et m’a emmené dîner chez lui ; la cuisine est italienne, et tout est gai, simple, hospitalier, cordial. Tu vois bien que je suis dans le ravissement. Je crains seulement que la douceur de cette vie et de ce climat n’amollisse mon tempérament et ne réduise ma fougue de socialiste à outrance. Car, ici, vraiment, on ne peut même pas en vouloir au bourgeois, il est encore si simple, et si naïf, et il vit lui-même de la vie du peuple, leurs intérêts en toute matière sont indivisibles.

Eh ! mon vieux, songes-y remue-toi quelque peu, arrange tes affaires et fais un salto mortale. Ici on jouit de sa pleine liberté pour faire toute sorte de politique (sauf la politique italienne) et, bien entendu, on est absolument libre de faire la propagande russe. Le bon marché de la vie est surprenant. Le climat est salubre. Le courrier d’Europe arrive deux fois par jour et celui d’Italie, quatre fois. Est-ce qu’on ne pourrait pas transférer votre imprimerie à Lugano, ou, mieux encore, ici, à Locarno ? Dans ce pays tu revivrais entièrement. Je ne vois qu’un seul inconvénient pour ton déplacement, c’est Heinrich et ton Touz. Mais Heinrich n’a plus besoin de soutien et peut marcher seul, quant à Touz, il ira tout de même à l’école ici, qui est aussi bonne que celle de Genève. Pour Herzen, c’est différent. C’est un besoin pour lui et pour sa famille de voir beaucoup de monde, d’être toujours entourés, de vivre au milieu du bruit mondain. Il n’aime pas à se plonger entièrement dans la vie mondaine, mais il se plaît de se trouver à côté. Quant à toi, tu serais tout à fait heureux ici. Et Herzen, lui-même viendrait volontiers te voir de temps en temps pour prendre quelques jours de repos. Pour le moment je te dis adieu, il est bien temps d’aller me coucher. Voici mon adresse : Suisse, Canton du Tessin, Locarno. A l’egreggio Signor Angelo Bettoli — armajolo, per la Signora Stefania.

J’attends des lettres de toi et mon courrier qui doit m’arriver par ton intermédiaire. À propos, veux-tu me faire cette amitié ? Tu as le Système d’Auguste Comte, que tu ne lis pas à présent et que, probablement, tu ne liras pas de sitôt. Si oui, envoie-le moi, je voudrais l’étudier ; lorsque tu en auras besoin, tu me le feras savoir, je te le réexpédierai aussitôt.


Ton M. B.



LETTRE DE BAKOUNINE À HERZEN


18 octobre 1869. Chemin vieux Billard, 40,
chez M. Damas (Genève).


Cher Herzen,


J’envoie par Ozeroff à mon ami Aristide Rey, le commencement de mon manuscrit, d’un bouquin, si tu veux, avec différents appendices, portant ce titre retentissant : « Profession de foi d’un démocrate socialiste russe, précédée d’une étude sur les Juifs allemands. »

Le premier chapitre est déjà fait ; le deuxième, le troisième et le quatrième sont sur le point d’être finis et tout marchera comme sur des roulettes.

Le premier chapitre, qui est une polémique contre les Juifs allemands te paraîtra, peut-être, trop cru et d’une extrême grossièreté. Je t’autorise à y faire quelques retouches, quant à la forme bien entendu, mais sans apporter le moindre changement dans la substance ; tu peux, par ci, par là, adoucir un peu les expressions trop fortes ou y ajouter du sel où il n’y en a pas suffisamment — tu en as de ce sel athénien, en doses plus fortes que moi — et je suis persuadé que mes Juifs ne s’en trouveront pas très bien. Les autres chapitres auront plus de sérieux. Ils présenteront une sorte de mémoire, ou plutôt un rapport sur le mouvement révolutionnaire pendant ces dernières six années. Quant à l’esprit même de mon œuvre, il doit rester tout aussi violent, sans être aucunement atténué dans la forme. Tu sais bien que c’est dans ma nature et comment veux-tu refaire le naturel ? J’ai vécu et je mourrai comme le général Costinski.

Voici de quoi il s’agit : ton ami Rolin me fait espérer que l’éditeur Dentu se chargerait avec plaisir de l’édition de ce livre et qu’il me donnerait même quelque avance.

J’ai exposé tout cela à Rey et je l’ai prié de se rendre de ma part chez toi, en compagnie d’Ozeroff, pour discuter cette question ensemble. Mets-y ta main, Herzen, et viens-moi en aide, par ton conseil. Rey te plaira, c’est un garçon intelligent et loyal. Guide-le donc dans cette affaire et donne-lui un bon avis.

Samedi prochain je pars d’ici, directement pour Lugano, où je resterai au moins tout l’hiver. Réponds-moi donc à Lugano, poste restante, ou par Ogareff.


Ton M. Bakounine.


Nota. — Il paraît que rien n’a été publié du volume dont il est question dans cette lettre (Drag.).


LETTRE DE BAKOUNINE À HERZEN


28 octobre 1869. Genève.


Après demain je pars pour Lugano. J’ai reçu ta lettre et je l’ai lue avec attention.

1. Voici ma réponse concernant Marx. Je le sais aussi bien que toi, que Marx n’est pas moins fautif envers nous que les autres ; je n’ignore même pas qu’il a été l’instigateur et le meneur de toute cette calomnieuse et infâme polémique, qui a été déchaînée contre nous. Pourquoi l’ai-je donc ménagé ? je l’ai loué, j’ai fait plus que cela : je lui ai conféré le titre de géant. Pour deux raisons mon Herzen. La première — c’est la justice. Laissant de côté toutes les vilenies qu’il a vomies contre nous, nous ne saurions méconnaître, moi du moins, les grands services qu’il a rendus à la cause socialiste depuis vingt-cinq ans près, depuis mon [95] et, sous ce rapport, indubitablement, il nous a laissés tous loin en arrière. Il est aussi l’un des premiers organisateurs sinon l’initiateur de la Société Internationale. À mon point de vue c’est un mérite énorme, que je lui reconnaîtrai toujours, quelle que soit son attitude envers nous.

La deuxième raison en est la politique et une tactique que je crois très juste. Je sais qu’à tes yeux je ne suis qu’un médiocre politicien. Ne va pas croire que mes paroles soient dictées par l’amour-propre, si je te dis que tu te trompes de beaucoup. Car, tu me juges d’après mes actes dans la société civilisée, dans le monde bourgeois, où, en effet, j’agis sans me préoccuper de la tactique et sans la moindre réserve, sans façon, avec une franchise implacable et même, souvent injurieuse.

Et sais-tu pourquoi, j’agis de la façon dans cette société ? C’est parce que je n’en fais aucun cas, parce que je ne reconnais pas en elle une force productive et progressive. Je sais très bien que matériellement, elle possède tous les moyens ; que la force organisée selon la routine de l’État, ne lui manque pas ; elle en a même plus qu’il ne lui en faut. Mais alors, il faut lutter avec cette force, il faut la détruire. Il n’y a pas de réconciliation, pas d’arrangement à faire, parce que, en effet, elle ne saurait être amenée à aucune concession ; elle ne peut faire un seul pas en avant, étant par la force des choses elles-mêmes toujours repoussée en arrière. La combattre ouvertement, engager une lutte à outrance, peut présenter un certain danger et entraîner de grands inconvénients, personnellement cela peut attirer beaucoup de désagréments, j’en ai fait l’expérience moi-même, mais c’est utile, et c’est même indispensable pour le succès de la cause populaire, afin que le peuple soit à même de poser sa question nettement et fermement en la purifiant de tout mélange qui pourrait avoir un caractère bourgeois. Cette lutte à outrance est également utile et indispensable au combattant lui-même, dans ce sens, que son attitude franche et loyale vis-à-vis le monde bourgeois, explique sa propre situation, qu’elle prouve sa sincérité et lui assure le terrain de la cause populaire. Je suis, donc, parfaitement d’accord avec toi que, dans la question bourgeoise et dans le milieu bourgeois, je fais de la mauvaise politique et suis un tacticien détestable, et je n’ai pas la moindre envie d’agir autrement que je fais. Mais tu te méprendrais fort, si, de ce fait, tu allais conclure que je manque de réserve dans ma conduite en face du monde ouvrier. C’est l’unique milieu dans le monde de l’Occident dans lequel j’aie foi, comme je l’ai conservée chez nous, envers ce monde de moujiks et envers la jeunesse lettrée, au tempérament révolté qui, en Russie, ne trouve pas de place et n’a pas la possibilité d’utiliser son besoin d’action. Oui, j’ai foi en cette phalange de quarante milliers de jeunes militants qui, par leur position même, conscients ou non, appartiennent à la révolution, et pour lesquels jusqu’à ce jour encore tu ne peux me pardonner ma sympathie.

Ce n’est que dans ce milieu brut, qui offre le seul terrain sur lequel pourra s’édifier la nouvelle société réorganisée, que je reconnais, mon cher Herzen, la nécessité d’une politique et d’une tactique ; que je me penche pour étudier attentivement les côtés faibles comme la force virile, toutes les bêtises, comme toutes les choses sages, en cherchant à me conformer avec tout ce dont ce milieu dispose de la manière à faire avancer la cause populaire, ce qui est mon but essentiel, m’efforçant en même temps d’y affermir ma position individuelle. Puisse ma politique et ma tactique vis-à-vis Marx, qui me déteste et qui, j’imagine, n’aime personne excepté lui-même, ainsi qu’envers ceux qu’il a voulu rapprocher de lui, te prouver dans cette occurrence, que je ne suis point dépourvu, comme tu le crois, de tactique et de sens politique.

Marx est indéniablement un homme très utile dans la Société Internationale. Jusqu’à ce jour encore, il exerce sur son parti une influence sage et présente le plus ferme appui du socialisme, la plus forte entrave contre l’envahissement des idées et des tendances bourgeoises. Et je ne me pardonnerais jamais, si j’avais seulement tenté d’effacer ou même d’affaiblir sa bienfaisante influence, dans le simple but de me venger de lui. Cependant, il pourrait arriver, et même dans un bref délai, que j’engageasse une lutte avec lui, non pas pour l’offense personnelle, bien entendu, mais pour une question de principe, à propos du communisme d’État, dont lui-même et les partis anglais et allemands qu’il dirige, sont les chaleureux partisans. Alors, ce sera une lutte à mort. Mais il y a un temps pour tout et l’heure pour cette lutte n’a pas encore sonné.

Enfin, j’ai épargné mon adversaire, aussi par un calcul de tactique, par politique personnelle, pour ainsi dire. Comment ne vois-tu pas, que tous ces messieurs qui sont nos ennemis forment une phalange qu’il est indispensable de désunir, et de fractionner afin de pouvoir la mettre plus facilement en déroute ? Tu es plus docte que moi, donc tu sais mieux, qui, le premier, avait pour principe : Divide et impera. Si à l’heure qu’il est j’avais entrepris une guerre ouverte contre Marx lui-même, les trois quarts des membres de l’Internationale se seraient tournés contre moi et je serais en désavantage, j’aurais perdu le terrain sur lequel justement je dois me tenir. Mais en m’engageant dans cette guerre par une attaque dirigée contre la gueusaille dont il est entouré, j’aurai pour moi la majorité. De plus, Marx lui-même, qui est plein de cette joie malicieuse, — Schadenfreude, que tu lui connais bien, sera très content de voir ses amis mis dans le sac. Mais, si je me trompe, dans mes prévisions, s’il veut se constituer défenseur de leur cause, c’est lui, alors, qui déclarerait ouvertement la guerre ; dans ce cas, je me mettrai aussi en campagne et « j’aurai le beau rôle. »

Tu veux savoir pourquoi j’ai attaqué si cruellement Hesse ? C’est parce qu’il a publié un abominable article dirigé contre moi, mais surtout et essentiellement, parce qu’il a fait la première tentative de porter ses vilaines calomnies contre nous dans la presse française. Maintenant, parlons, un peu de mon œuvre, le livre-brochure. Alexandre Ivanovitch, cher petit père, veuillez accepter d’être le parrain de cet incohérent travail et de le présenter au public quelque peu pommadé.

Dans ma position actuelle c’est une nécessité pour moi que de le rendre à la publicité.

Cependant je ne suis pas artiste, et le talent d’architecte en littérature me fait complètement défaut ; de sorte qu’étant abandonné à mes propres forces, peut-être ne pourrais-je pas en venir à bout de construire l’édifice que j’ai entrepris d’ériger. Ou bien encore procéderais-je à la façon de ce constructeur de la fable qui perça ses fenêtres après avoir élevé les murs.

Le premier chapitre, « Étude sur les Juifs Allemands », très court d’ailleurs, ne présente nullement la substance de la chose, — c’est une sorte de préface, en forme de polémique. Le but spécial de cet ouvrage est d’expliquer mon action pendant les six dernières années, en démontrant le développement de l’idée politico-sociale qui s’en était suivi ; je suis persuadé qu’il y aura beaucoup de bon dans mon livre. Et si je te demande de m’accorder d’en être le parrain, c’est dans le sens de réalisme et non d’idéalisme. Car si tu t’y prenais en ta qualité d’idéaliste, tu commencerais par jeter par la fenêtre tout ce qui tient à ma nature même, si différente de la tienne, si peu conforme à tes points de vue et à tes habitudes ; au bout du compte on aurait un livre de toi au lieu du mien. Mais, en te plaçant au point de vue réaliste, tu te diras : il n’y a rien à faire avec ce vieux, pas possible de le remouler ; « chassez le naturel, il reviendra au galop. » Tu ne chercheras donc qu’à adoucir et à effacer quelque peu les défauts de son naturel. Et tu te diras : « laissons-le bâtir la maison à sa guise, mais comme il n’a pas le sentiment esthétique et ne possède pas la science de l’architecte, c’est moi qui disposerai les fenêtres et les portes. Ça vaudra toujours mieux que s’il se mettait à les percer lui-même ». C’est un travail très ennuyeux, je ne l’ignore pas, mais fais-le quand même ; fais-le par l’habitude que, tous les deux, nous avons contractée depuis de longues années, de marcher ensemble, bien que, parfois, nous agissions séparément ; que souvent, nous nous disputions même, malgré l’estime que nous nous portons. Et cette habitude, contractée, non sur un terrain frivole, mais basée sur des intérêts humains de la plus haute volée, vaut bien l’intimité de l’affection.

Voici de quoi il s’agit. D’abord, tu ne pourras porter aucun jugement sur mon livre, d’après les quelques feuillets du manuscrit que je t’envoie. Mais, prends patience ; dans quelques jours tu en recevras encore une partie ; et lorsque tu te seras fait une idée précise de mon ouvrage, tu me diras ce que tu aurais à y changer au point de vue littéraire et ce que tu pourrais faire matériellement, au point de vue administratif, pour me faciliter cette publication. Ce travail, dans le cas où tu voudrais t’en charger, te sera, certes, assez pénible, mais, d’un autre côté, il ne sera pas sans intérêt. Peut-être, en lisant cette œuvre, une noble ardeur s’éveillera en toi, ou encore, sera-ce un sentiment d’indignation qui te suggérera l’idée d’y mettre une « Préface » de toi, pas trop violente, bien entendu, et n’ayant pas l’esprit de négation absolue — ce qui nécessiterait de la publier à part — mais dans laquelle, tout en protestant contre les idées exposées, tu les approuverais en partie. Alors, je répondrais par une « Post-préface », et Ogareff, à titre de « jury d’honneur » prononcerait son verdict. Peut-être, le livre en aura-t-il l’aspect quelque peu étrange et présentera quelque chose dans le genre de « Notre Dame de Paris », non pas celle de Hugo, mais de la ville de Paris, toutefois il aura plus d’intérêt et gagnera en valeur que n’ont pas les chefs-d’œuvre du radicalisme bien pommadés et du très correct socialisme. Si les bourgeois s’en détournent, la classe ouvrière le lira, j’en réponds. Et cela me suffira complètement, car, je te le répète, il n’existe pas d’autre public pour moi.

Adieu et réponds-moi, en attendant, par Ogareff, ou à Lugano, poste restante. Je t’enverrai mon adresse plus tard.


Ton M. Bakounine.


Je ne crois pas qu’un mouvement puisse se produire prochainement à Paris et en France et je ne le désire nullement. Écris-moi, je t’en prie plus amplement sur tout ce qui s’y passe. Comment as-tu trouvé Rey ? C’est un bien brave garçon. Seulement il reste encore suspendu dans les airs entre le ciel bourgeois et la terre ouvrière, c’est pourquoi il s’attache tant à faire des protestations libéralement satiriques contre ce ciel.

Je suis content que V… qui t’amuse tant, ait pu me faire apprécier par Lise. C’est dommage que Botkine soit mort ; on ne pourra plus cracher sur la mémoire que ce chauve débauché a laissée après lui.

Je serre cordialement la main à Natalia Alexéevna.



LETTRE DE BAKOUNINE À OGAREFF


16 novembre 1869.


Mon cher Ogareff,


J’ai reçu le livre de Comte, aussi tes deux lettres, auxquelles je réponds à la fois. Tu as tort, mon ami, de te laisser aller à l’abattement ; en fouillant sans cesse dans ton âme, tu y trouves de vilaines choses. Il n’y a pas de doute, que chacun de nous, sans exception, qui voudrait fouiller ainsi son passé, y trouverait une masse de faits, dont il aurait à s’accuser. Tout homme frisant sa cinquantaine peut répéter avec un soupir de repentir, ce dicton russe :

« Où est celui qui n’a pas offensé Dieu et outragé le tzar ! »

Mais pourquoi s’abandonner à ces fouilles inutiles dans son passé ? pourquoi scruter ainsi son âme ? Cela encore est une occupation égoïste et tout à fait oiseuse. Il est bon de faire pénitence quand cela peut servir à changer quelque chose ou à amener quelque utile correction. Dans le cas contraire, elle est, non seulement vaine, mais encore nuisible. On ne peut refaire son passé. Et ce n’est pas sur ce passé que nous devons nous arrêter en nous repentant et nous répandant en regrets. Nous devons rassembler tout ce qui nous reste de force, de sagesse, de savoir, de santé, de passion et de volonté pour concentrer toutes ces facultés sur le but unique qui nous fut et nous sera toujours cher ; et ce but vers lequel, tous les deux nous marchons, c’est la Révolution sociale. Pourquoi donc, demandes-tu, si nous la verrons ? Pas plus que toi, je ne saurais le deviner. Et quand même nous aurions cette chance, mon bon Ogareff, personnellement, cela ne nous donnerait pas beaucoup de bonheur. Une génération nouvelle, d’autres hommes, jeunes et forts — ce ne seront pas des Outine, bien entendu, — viendront nous balayer de la surface de notre globe, notre existence devenant inutile. Eh bien, nous leur remettrons nos armes, et les laisseront continuer l’œuvre par leur propre action. Nous irons alors goûter le repos éternel. Mais actuellement, nous sommes encore utiles, c’est indéniable. Et, sans fouiller davantage notre âme, mais en nous traitant nous-mêmes comme des instruments gâtés et déjà, en partie, brisés, qu’il faut bien connaître pour pouvoir s’en servir, — et qui donc les connaît mieux que nous-mêmes, — sans exiger de notre existence un impossible que nous ne saurions atteindre et sans nous abandonner à la désolation à cause de nos faiblesses. Il faut seulement nous appliquer à les atténuer dans la mesure du possible.

Faisons donc appel à toute notre énergie, à notre passion qui, grâce à nos dieux, n’est pas encore éteinte en nous, mettons-nous vaillamment à notre besogne et travaillons jusqu’à notre dernier soupir.

Voilà en quoi, mon cher Ogareff, se résume la vie pour nous. Et pour que cette vie nous donne à chacun plus de chaleur, unissons-nous Ogareff, plus étroitement. Car deux vies, bien qu’usées, en se ralliant l’une à l’autre seront encore capables de donner de la lumière et de la chaleur, de produire une force active. Le veux-tu ? De mon côté, j’y suis tout prêt.

Si Marie est atteinte de phthisie, elle doit prendre garde à sa santé. À son âge, ce mal ne fait pas de grands ravages lorsqu’on se soigne bien. Et, peut-être, n’est-ce pas du tout la phthisie. Qu’elle ne néglige pas seulement sa santé ; elle est a very good lady.

Tu peux bien aller au café, mais il faut que tu connaisses la mesure juste. Tu n’es pas un anachorète, pas plus qu’un ascète, — tu ne le fus jamais et ne pourrais le devenir, — « chassez le naturel, il revient au galop ». Seulement, il faut savoir observer la mesure. Eh ! mon vieux, tout le secret, semble-t-il, est dans la mesure.

Cela ne doit pas t’étonner qu’O-off ait de l’affection pour toi. Je puis témoigner que lui-même et sa femme, t’ont pris en grande amitié et qu’ils te donnent tout leur cœur. Ne repousse pas cet homme. C’est un tempérament sanguin ; parfois, il est léger et peu prudent, mais il est plein de vie, d’énergie, d’esprit et de vouloir. Il est sincèrement dévoué à la cause, et à l’occasion, il pourrait lui rendre de grands services. Ne le dédaigne donc pas, ménage-le, accorde-lui quelque amitié.

Je suis content que Joukovski, lui aussi, te soit attaché. Crois-le bien, cet homme a un cœur d’or, plein d’affection et de dévouement. Il est prêt à donner tout ce qu’il possède jusqu’à faire sortir le dernier sou. Il manque de caractère, c’est vrai ; il est trop doux, trop impressionnable ; toujours, à la recherche de nouvelles sensations, il se plaît à les produire aussi chez les autres. Cependant, il a de l’esprit, il saisit rapidement et comprend bien les choses. C’est une nature au plus haut point artistique ; réchauffe-le sur ton cœur et attache-le toi autant que possible. Fais en sorte de le rallier à nous, de manière qu’il nous appartienne de tout son être. Ce sera utile et c’est très possible. Pour cela, sans jamais lui confier de grand secret, fais-lui part de quelque chose de peu d’importance réelle, mais qui en ait l’apparence, comme par exemple, que je me trouve actuellement à Lugano ; confie-lui ce secret en lui disant que je t’ai autorisé à le lui communiquer, mais en le priant de n’en souffler mot à personne, à part sa femme Adia. D’ailleurs, je t’assure que c’est l’unique femme parmi toutes celles que je connais, que je n’aurais pas hésité un moment d’initier à une affaire des plus secrètes. Elle est intelligente, très intelligente même ; elle a les sentiments nobles d’un Don Quichotte, avec cela elle est taciturne et fidèle, enfin, très peu démonstrative. C’est un caractère tout à fait opposé à celui de sa sœur ; de plus, c’est une personne charmante et très spirituelle qui, avec son esprit observateur voit tout, remarque tout, prend notion de tout, et au fond de son cœur, se moque de tout. Seule, elle a su résister au prestige d’Outine qui a pu se créer une sorte de harem (au sens moral, s’entend) composé de toutes les femmes russes à Genève, au milieu desquelles il se pavane comme un coq ; un coq phrasant sur la révolution, jouant à la dictature.

Il est absolument nécessaire de réduire cet Outine à néant. Très intrigant et plein d’amour-propre, il se mêle de tout et partout met des entraves. Cependant, il a de l’argent et l’élément féminin est pour lui.

En t’attirant Joukovski, tu sauras tout ce qui se passe et ce qui se trouve par là, et cela nous est indispensable. Dis à Joukovski que je t’ai toujours parlé de lui avec une affectueuse confiance.

Mon ami, nous sommes vieux et c’est pourquoi nous devons être sagaces. Nous n’avons plus le prestige, le charme de la jeunesse, mais, en revanche nous avons de l’esprit, de l’expérience et une connaissance des hommes. Nous devons utiliser toutes ces qualités en servant notre cause.


Ton M. B.


Nota. — Outine, à cette époque, menait une campagne contre Bakounine et son « Alliance ». Bientôt après, il commença à recueillir des documents qui servirent de base à sa brochure « Alliance universelle socialiste », après la publication de laquelle Bakounine fut exclu de la « Société Internationale des Travailleurs » sur laquelle Marx exerçait son autorité morale (Drag.).



LETTRE DE BAKOUNINE À HERZEN


4 janvier 1870. Locarno.


Voilà où nous en sommes déjà arrivés ! Survivrons-nous encore en 89 ?

Je te remercie pour les 300 francs que tu m’as envoyés par Ogareff. J’en avais bien besoin. À présent nous ne sommes pas seulement deux avec ma femme, nous avons l’enfant et dans quelques jours nous espérons avoir encore un nouveau-né · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · Antonia te salue ainsi que les deux Natalie — Alexéevna et Alexandrovna. Comment vont-elles ? Salut profond à Lise qui veut bien me préférer au positiviste et optimiste V. Quoi, mon vieux, aujourd’hui les volcans eux-mêmes commencent à vieillir ; ils font entendre un sourd grondement mais ils ne font plus explosion. Sans doute leurs feux souterrains y trouvent une place suffisante à leur travail intérieur, sans qu’il leur soit besoin d’éclater au dehors. Peut-être aussi n’ont-ils pas encore acquis l’intensité nécessaire à une violente expansion. Quant à moi, personnellement, je n’ai pas le moindre désir d’assister au spectacle d’un grandiose feu d’artifice [96]. Actuellement il ne pourrait réjouir que ceux qui ont voulu collaborer à ce réveil et notre immortel ami Badingué ? [97]

Écoute, Herzen, si tu vois un intéressant journal, sous quelque rapport que ce soit, au lieu d’en faire un usage inconvenable après l’avoir lu, envoie-le moi directement à mon adresse : Suisse, canton du Tessin, Locarno, pas Lugano, mais Locarno, sul Lago Maggiore, casa della vedova Pedrazzini ou à Locarno, Signor Angelo Bettoli, per la Signora Stefania.

Surtout, envoie-moi la « Marseillaise » de Rochefort, si tu le peux, bien entendu. J’adresse spécialement cette prière à Natalia Alexéevna qui, je pense, le fera plus volontiers et, surtout, plus régulièrement que toi. Et quant à moi, sais-tu, mon vieux, que je travaille à la traduction de la métaphysique économique de Marx [98], pour laquelle j’ai déjà reçu une avance de 300 roubles et j’en aurai encore 600 à toucher. Je lis Proudhon et la Philosophie positive de Comte, et dans mes rares moments perdus j’écris mon livre-brochure sur la suppression de l’État.


Ton M. B.



LETTRE DE BAKOUNINE À OGAREFF


23 janvier.


Ogareff ! Est-ce donc une réalité ? Est-ce qu’il est mort [99] ? Il paraît que oui. Ton terrible télégramme et ta lettre qui m’est arrivée hier, ne doivent signifier autre chose. Pauvre ami ! Pauvres, toutes deux Natalie ! Pauvre Lise ! Mon ami, lorsqu’on est sous le coup d’un si grand malheur, on ne trouve point de paroles consolatrices, sinon celles-ci : mourrons en travaillant. Si tu peux, écris-moi quelques lignes.


À présent, ton unique, vieil ami M. B.



LETTRE DE BAKOUNINE À OGAREFF


8 février 1870.


Mon cher vieil ami,


J’ai mis du retard dans ma réponse à ta dernière lettre, parce que Boy [100] me fait tourner la tête avec tout ce travail qu’il me donne à faire. Ce matin encore sur ses instances dans la lettre, que je viens de recevoir, j’ai dû faire à la hâte un article sur la courtoisie policière avec laquelle les puissances étrangères se mettent au service du gouvernement russe, pour rechercher les prétendus brigands, voleurs et faussaires de billets de banque. Il faut que d’un commun accord, vous apportiez quelques corrections à cet article et que vous l’envoyiez à Robin par l’intermédiaire de Perron, qui, alors, prendra soin de le placer. Mais ce seul article ne suffit pas encore. L’état actuel des choses en Russie et surtout la situation des réfugiés russes en Europe, nous impose le devoir, — et cela sans perdre un moment, — de faire tous nos efforts pour gagner l’opinion publique, car nous tous, sommes exposés à être extradés au gouvernement russe comme les pires des voleurs et des assassins. Songe que, sans cela déjà, nous ne sommes pas en odeur de sainteté dans l’opinion du public bourgeois, qui nous soupçonne et qui a pour nous, en tant que socialistes, une haine particulière. Si nous nous renfermons plus longtemps dans notre mutisme, ce public prêtera volontiers foi à ce qu’on lui insinue et se laissera persuader qu’il a affaire à de véritables assassins, faux monnayeurs et voleurs ; les gouvernements des puissances étrangères auront donc toute facilité de nous extrader à ce titre, à la Russie. Déjà, dans l’affaire de la princesse Obolenski le silence que notre émigration se plut à faire autour d’elle fut une grande gaffe dont toute la responsabilité retombe, d’ailleurs, sur cet importun blanc-bec d’Outine. Nous ne devons pas nous laisser surprendre une seconde fois. C’est pourquoi, je vous fais la proposition de constituer officiellement un bureau d’informations, qui aura pour but de propager dans le public toutes les nouvelles arrivant de Russie et, en cas d’urgence, de publier dans les journaux étrangers : français, allemands, italiens et anglais des polémiques contre les calomnies officielles ou officieuses du gouvernement russe. Le mieux serait de faire paraître, une fois par semaine, une feuille lithographiée, dont on enverrait des exemplaires dans toutes les rédactions des journaux les plus importants de l’Europe, en leur demandant, en échange, le service gratuit de leurs publications. Pour cela, il est nécessaire que Boy organise une correspondance continue avec le Comité, en Russie, et qu’il s’occupe de cette affaire plus sérieusement qu’il ne l’a fait lors de ses promesses à la rédaction de la Cloche. Et même, dans le cas où des correspondances spéciales feraient défaut, la lecture des journaux russes et de toutes les fadaises que les agents du gouvernement répandent dans la presse étrangère, suffirait déjà pour fournir les informations nécessaires pour la publication de votre feuille hebdomadaire. Je suis persuadé que cela est tout à fait réalisable, sans entraîner beaucoup de frais, qui, comme de raison, seraient payés par la caisse des « fonds ». Il y faut seulement de la bonne volonté, de la ténacité, et se mettre au travail sérieusement.

Je vous conseillerais de constituer ce bureau de la manière suivante : membres exécutifs — Ogareff, Joukovski, sa femme, la charmante Adia, qui serait pour nous une aide inappréciable : active, intelligente et silencieuse comme la tombe, enfin, Perron.

Je ne sais pas, mes amis, si vous vous êtes liés avec ce dernier. Dans le cas où vous auriez négligé de vous rapprocher de lui, vous auriez eu grandement tort.

Cet homme mérite toute notre confiance, et si vous ne le repoussez pas, il pourra nous rendre d’importants services sous tous les rapports. Invitez-le donc à votre réunion ; il nous est fidèle et avec cela très discret. Les membres correspondants seraient : Alexandre Alexandrovitch, Herzen et moi.

Organisez-donc cela, mes amis ; je vous le répète encore une fois, nous avons le devoir de le faire, pour le seul motif déjà que nous sommes Russes. Si vous n’avez pas perdu entièrement la faculté de vouloir, la réalisation de cette organisation sera des plus faciles. Faites-donc une réunion pour arrêter le programme de la feuille et pour établir la ligne de conduite que l’on aura à suivre, de même que pour préciser le côté matériel de la chose, et ne vous séparez pas avant d’avoir pris vos résolutions sur toutes ces questions avec assez de précision pour les mettre en pratique. De plus, nous devrons, de temps en temps, envoyer des correspondances, signées de nous, dans les journaux français et étrangers.

Tu as lu ma lettre sur Herzen que j’envoie à la « Marseillaise ». Boy m’écrit que tu en es satisfait. Si la « Marseillaise » veut publier, comme je l’espère, cette première lettre, je lui en donnerai une série. J’ai prié Perron de vous faire lire mon autre article que j’espère placer, par son intermédiaire ou par les soins de Robin, dans le Rappel. Je l’ai écrit pour riposter à un certain prince, Wiazemski, qui a eu l’audace d’affirmer publiquement que la peine de mort est abolie en Russie. Wiazemski ne manquera pas de me faire une réplique, et alors, je l’arrangerai joliment. Mais, pour cela, je dois avoir deux choses. En premier lieu, il faut, mon vieil ami, que tu prennes, avec l’aide de Joukovski, des notes pour moi dans la dernière édition du Code des lois, actuellement en vigueur en Russie, que tu fasses minutieusement la copie de tous les articles qui se rapportent à la condamnation à la peine capitale pour tel ou tel crime. En deuxième lieu, vous tous, tâchez de vous rappeler les exécutions des paysans, opérées en vertu d’arrêts du tribunal martial. Ces multiples condamnations furent prononcées pour crime d’insoumission des moujiks et de leur prétendue révolte, sous le règne actuel. Commencez par l’affaire d’Antone Petroff ; désignez le village, le district, le gouvernement, en précisant la date, le jour, le mois, l’an, et en donnant des détails sur toutes les circonstances dans lesquelles ces faits se sont passés. J’ai complètement oublié tout cela et ne peux me ressouvenir même du nom du village d’Antone Petroff. Je sais seulement que l’affaire s’était passée dans le gouvernement de Kazan et que le bourreau de cet infortuné était un certain Apraksine, général-adjudant, si je ne me trompe. En un mot, communiquez-moi le plus grand nombre de faits de ce genre, en donnant, si possible, tous les noms des bourreaux et de leurs victimes. Il m’est indispensable d’avoir tous ces renseignements dans le plus bref délai, car Wiazemski répliquera certainement, et une fois la polémique engagée, je devrai en sortir victorieux. Je ne pourrai me calmer, et vous tous, vous ne devez pas dormir jusqu’au jour même où nous aurons évincé des plus importants journaux de la presse européenne, tous ces lâches écrivains sur la Russie et sur les choses russes. Mais pour cela, je demande encore un petit sacrifice à la caisse des « fonds », notamment 85 francs, dont 15, que je vous prierai de remettre immédiatement à Perron, qui devra les envoyer avec ma lettre ci-jointe à Robin, à Paris ; lorsque vous aurez lu cette lettre et celle que j’envoie à Reclus, vous saurez pourquoi.

Vous m’enverrez ici les 20 francs restants. Je veux m’associer à mes amis pour l’abonnement au « Rappel » et à la « Marseillaise », ce qui fait 32 francs par trimestre. Je donnerai 20 francs, ils se chargeront de faire le reste. Je pourrai, d’autre part, vous envoyer, si vous y tenez, les coupures intéressantes et même des numéros entiers.

De votre côté, abonnez-vous au « Réveil » et envoyez-le moi, la lecture faite. Le « Réveil » a beaucoup de popularité dans le public démocratique de toute l’Europe, qui n’est pas encore gagné au socialisme ; on le lit beaucoup. Il représente les mêmes intérêts que, dans le temps, défendait le « National ». Il nous est hostile, et dans nos intérêts russes, nous devons le combattre et le vaincre, ce que j’espère pouvoir faire avec l’aide d’Élisée Reclus ; mais si Alexandre Alexandrovitch connaît une autre voie pour arriver au but, qu’il nous l’indique et qu’il nous prête son concours.

Alexandre Alexandrovitch écrit en allemand comme un véritable natif. Qu’il fasse donc, pendant qu’il est à Genève, plusieurs articles allemands, au sujet des persécutions policières dans le genre de celui que je vous envoie. Boy et Jouk [101] pourraient le porter chez le vieux Becker, sans lui dire, bien entendu, quel en est l’auteur. Becker connaît tous les correspondants des journaux allemands et suisses à Genève, et on pourrait, à ce propos, utiliser ses relations. Que Herzen écrive encore un article en anglais, et qu’il l’envoie à quelque Anglais de ses connaissances ou à Tabardin ; il vaudrait toujours mieux l’expédier directement à un Anglais. Enfin, qu’il me l’envoie ici et je le ferai parvenir à mon ami Stepney.

Seulement, mes amis, il ne faut pas vous endormir. Il faut combattre, car une vague policière fangeuse courant de Pétersbourg va nous engloutir tous.

Demain ou après demain je vous renverrai les abominables coupures d’articles russes publiés par le « Golos. » Continuez de m’envoyer tout ce qui a trait à Herzen et à notre cause.

Adieu, mon vieil ami, — réponds-moi sans perdre de temps — et surtout, mettons-nous à l’œuvre.


Ton M. B.


Embrasse pour moi, — leur vieil ami, — Natalia Alexandrovna [102] et Alexandre Alexandrovitch.



LETTRE DE BAKOUNINE À OGAREFF


21 février 1870.


Mon vieux cher ami Aga,


Merci, de ne pas te fâcher contre moi. Je ne t’en aimerai et t’en estimerai que davantage.

Voici ma lettre pour les deux Natalie, donne-la à lire à Boy.

Il n’y a pas à y réfléchir longtemps, mon vieil ami, il faut émigrer à Zurich. Il m’est absolument impossible de m’établir à Genève ; tu le sais et tu le comprends toi-même. À part cet inconvénient, l’exécution de notre entreprise ne pourrait s’effectuer dans cette ville. Il est indispensable d’aller nous installer à Zurich ou, si ce n’est à Zurich, à Lugano.

Tu me dis que l’état de tes finances est déplorable ; je ne puis admettre que tes conditions économiques aient pu empirer, sous la direction d’Alexandre Alexandrovitch. J’espère sérieusement que les deux Natalie consentiront tout de même à venir à Zurich et je compte surtout sur la jeune. Pourquoi Mme Meisenbug avec Olga, votre Jeanne d’Arc de la grande Allemagne, ne viendraient-elles pas s’établir aussi auprès de nous ? Je promets à Olga de ne plus la taquiner, — avec l’âge nous sommes devenus tous plus raisonnables et nous avons appris à nous supporter les uns les autres. Mais ce qu’il y a de plus important dans tout cela, c’est que notre union est exigée par la cause russe, donc, nous devons nous réunir. Et comme il n’est guère possible de réaliser cette union à Genève, réunissons-nous à Zurich ou à Lugano.

Il paraît que mon affaire va, enfin, s’arranger d’accord avec Boy et compagnie. Je leur ai franchement exposé les conditions dans lesquelles je pourrais me donner à cette cause. J’ai vaincu en moi toute fausse honte et leur ai dit tout ce que je devais dire. Ils seraient stupides s’ils ne voulaient pas consentir à accepter les conditions que je leur ai posées ; et s’ils ne trouvaient pas moyen d’y satisfaire ils feraient preuve d’incapacité et d’impuissance. En effet, jusqu’ici nous avons agi en purs idéalistes ; nous n’avons servi la cause que par nos aspirations, notre désir de faire et, rarement, par une maigre propagande. Quiconque veut produire du grandiose, doit beaucoup savoir et beaucoup oser. « Nous devons être des hommes d’affaires », ne pas nous laisser garotter et surtout ne pas nous vouer à l’impuissance parce que nous sommes faibles et que nous manquons de ressources. Puisque nous ne les avons pas, nous devons nous les créer. Sinon, rendons le tablier et allons nous retirer dans un couvent quelconque. Mais non ! C’est donc sur Zurich que nous nous dirigerons, mon vieil ami ! Quiconque n’est pas un enfant ou un idéaliste aux boucles dorées, doit vouloir tous les moyens qui peuvent le conduire au but.


Ton M. B.


Alea jacta est.

Tu m’écris que tu reçois la « Marseillaise » et le « Rappel ». Comment ne devines-tu pas, qu’après lecture, il faut me les envoyer immédiatement et régulièrement tous les jours. Le « Rappel » n’est pas bien nécessaire, on le trouve ici, mais la « Marseillaise » est indispensable. S’il faut te la restituer, écris-le moi, je te la réexpédierai très exactement.

Donc, à l’action.

Je te félicite sur la démission de Milutine qui est devenue imminente. Il sera remplacé par Wassiltchikoff, un prince au ministère de la guerre. Ce n’est pas du tout mauvais pour nous !



LETTRE DE BAKOUNINE À OGAREFF


2 mai 1870. Locarno.


Mon ami Aga,


Ce n’est qu’hier que je suis revenu de Milan, où j’étais retenu par différentes affaires. C’est pourquoi je ne t’ai rien écrit. Pour le moment je ne t’envoie que quelques lignes seulement, demain je t’en écrirai davantage.

Comment va ta santé ? Que fais-tu ? As-tu abandonné la boisson ? Sérieusement finis-en ; maîtrise ton tempérament, fais-le pour l’utilité de la cause. Sais-tu que j’espère de venir bientôt chez vous.

À la prochaine lettre.


Ton M. B.


My respects to Mistress Angel and a shake hands to friend Henry. « Henri doit m’écrire une longue lettre et me raconter en détail tout ce qui s’est passé dans l’Internationale et dans l’Alliance et m’envoyer tous les nos de l’Égalité qui ont paru en mon absence. Je compte sur lui [103]. »



LETTRE DE BAKOUNINE À OGAREFF


3 mai 1870. Locarno.


Mon ami Aga,


Te souviens-tu de notre conversation au sujet des « fonds » la veille au soir de mon départ ? C’est une question d’honneur pour toi que tous ces comptes soient réglés et que tu les portes à la connaissance du public. D’abord, tu dois régler le compte avec Tchernetzki et sans le remettre de jour en jour, comme c’est ton habitude ; si besoin est, tu feras une facture spéciale, en détaillant minutieusement ce qui a été transféré au Comité russe par l’intermédiaire de Nétchaïeff. Avec cela tu devras exposer que Herzen et toi, vous étiez seuls revêtus du droit exclusif de disposer de ce capital, dont après la mort de Herzen tu es devenu l’unique dispensateur ; les motifs qui vous engagèrent, Herzen et toi, à en remettre une partie entre les mains de Nétchaïeff pour la propagande russe, et qui après la mort de Herzen, en raison de ton titre de gérant irresponsable de ces « fonds », te déterminèrent à verser le reste des sommes qui les composaient dans la caisse du susdit Comité russe, encore par l’intermédiaire de Nétchaïeff. Enfin, conformément à la vérité, tu devras déclarer formellement que Bakounine n’a jamais prétendu s’immiscer dans l’administration de la caisse de ces « fonds », qu’il n’en avait pas le droit et que jamais il ne s’en est mêlé, mais qu’il t’a simplement donné l’avis de remettre le capital constituant ces « fonds » au susdit Comité russe, toujours par l’intermédiaire de notre ami Nétchaïeff (ce qui d’ailleurs était aussi ton idée).

Je crains que la rédaction de ce mémoire ne te prenne beaucoup trop de temps. Ce mémoire devra absolument porter la signature de Nétchaïeff lui-même et de deux témoins : O. et S., et même de quatre, en y ajoutant celles de Tata [104] et de Joukovski, s’ils veulent s’y prêter. Je te prie donc, mon vieil ami, d’envoyer préalablement à O. et à S. une déclaration écrite dans laquelle tu affirmeras que jamais je ne me suis mêlé de l’administration de la caisse des « fonds Bakhmétieff », et que je n’en avais même pas le droit. Cela est devenu indispensable pour mon honneur. Trop de calomnies sont soulevées contre moi et il n’est que temps d’en finir. Assurément S. et O. t’ont déjà parlé de nos intentions. Viens leur donc en aide, ainsi qu’à moi-même.


Ton M. B.


J’attends ta réponse à ma lettre datée du 30 avril.

Dis à Marie de m’envoyer une livre de thé (à 4 francs la livre), par la poste, « contre remboursement ».


Ton M. B.



LETTRE DE BAKOUNINE À NEVILLE [105].


11 mai 1870. Locarno. Casa Pedrazzini.


Mon cher ami,


Que signifie votre silence ? Avez-vous reçu mes lettres du 2, 4, et 9 mai, et mes dépêches du 5 et du 7 mai ? Je vous les ai envoyées à l’adresse que vous m’avez indiquée. Si vous les avez reçues, pourquoi ne me répondez-vous pas ? Pensez que je ne sais rien de ce qui se passe et n’y comprends rien.

Mes amis, répondez-moi immédiatement, je vous en prie. Où êtes-vous ? Qu’est-ce que vous êtes devenus ? Comment va K-ne ? Et la réponse qu’il m’avait promise ? Et surtout, pourquoi cette assemblée ?

J’attends votre information.


M. B.


ÉPÎTRE AUX AMIS DE GENÈVE


Jeudi. 1870, Berne.


Mes chers amis,


Voici le résultat de mes pourparlers et de mon action à Berne. Je vous dirai, en premier lieu, que je n’ai vu personne, excepté les frères Vogt, parce que l’avis commun était que ces démarches seraient infructueuses. Adolphe Vogt, appuyé du concours de son frère Gustave, se chargea d’être l’avocat infatigable dans l’affaire de N. et de S.

Voilà quelle est la situation de l’affaire N. [106]. Le Bundesrath Knüsebeck a dit à Reichel, que dans aucun cas le Conseil Fédéral ne voudrait accorder son extradition, mais qu’il ne pourrait en empêcher le Conseil Cantonal de Genève, si celui-ci s’avisait de le faire. L’opinion d’Émile Vogt est celle-ci, qu’il ne faut compter ni sur l’un ni sur l’autre Conseil : que le gouvernement cantonal aussi bien que le gouvernement fédéral ne se ferait pas scrupule de l’extrader, une fois qu’il aurait mis la main sur lui. Au contraire, Gustave et Adolphe estiment que l’extradition est devenue impossible à cause du retentissement que cette affaire a eu dans le pays. Ils demandent que nous fassions tous nos efforts pour lui donner encore une plus large publicité. Tous les membres du Conseil Fédéral se retranchent derrière leur parfaite ignorance surtout ce qui concerne N., à l’exception de l’avertissement que le Conseil a reçu de l’ambassade russe qui poursuit Nétchaïeff comme un criminel de droit commun. C’est pourquoi :

1) Tous nos amis sont unanimes à demander que ma brochure, qu’ils trouvent très heureusement rédigée, soit publiée et répandue le plus rapidement possible. Envoyez-en immédiatement 20 exemplaires à Adolphe Vogt (Herrn Dr. Adolf Vogt. Spitalgasse. Bern.). Il se charge de la distribuer aux personnalités influentes.

2) Ils approuvent décidément la protestation de l’émigration russe, rédigée par moi et Joukovski, et nous invitent à l’envoyer le plus tôt possible au Conseil Fédéral, en la faisant publier ensuite. Cette publication doit être faite dans le délai de quelques jours après son envoi aux autorités fédérales de Berne.

3) Adolphe se charge et s’offre en personne pour constituer un bureau qui devra s’occuper de produire une agitation dans toute la Suisse allemande, à propos de l’affaire Netch. et S. Par conséquent, il prie de lui envoyer de Genève, et sans perdre de temps, avec les 20 exemplaires, au moins, de la brochure, tout ce qui sera publié concernant ces deux affaires à Genève ou ailleurs et de lui communiquer par lettres, régulièrement et sans retard, tout ce qu’il y aura de nouveau.

4) Il conseille d’envoyer dans le « Journal de Genève », le récit de S. in extenso, en lui donnant une tournure française. Il affirme que la rédaction du « Journal de Genève » ne refusera pas de le publier et il trouve qu’il est très important de faire cette publication. Il approuve beaucoup le procès que nous avons intenté à la police suisse, au sujet de l’affaire S.

Eh bien ! mes amis, il faut que quelqu’un de vous, Ogareff ou Joukovski, entre immédiatement en correspondance très active par rapport à ces deux affaires. Écrivez-moi et envoyez-moi tout ce qui a trait à ce sujet. Demandez à tous les réfugiés de bonne volonté des signatures à cette adresse. Vous laisserez les réfractaires, les raisonneurs et les intrigants de côté : tant pis pour eux s’ils ne veulent pas la signer. Après vous être entendu avec Vogt, publiez cette adresse ou si vous voulez cette protestation en la faisant tirer à cent exemplaires, dont vous enverrez vingt à Vogt et dix à moi.

J’attendrai, avec impatience, de vos nouvelles à Locarno. Empressez-vous d’annoncer la prochaine publication de ma brochure dans le « Journal de Genève ».

Envoyez des exemplaires de cette brochure au nombre de :

20 à Berne, au libraire,
30 à Zurich
20 à Bâle
10 à Aarau
10 à Soleure
20 à Lucerne
30 à Fribourg
20 à Neuchâtel
20 à Lausanne
20 à Lugano

O. a les adresses de toutes ces librairies.

Prenez garde de vous endormir ; appliquez-vous à donner une large publicité à cet acte de lâcheté de la Suisse, en usant de tous les moyens dont vous pouvez disposer : par des brochures et des articles dans les journaux, par la correspondance privée et par un procès retentissant.


Votre M. Bakounine.


LETTRE DE BAKOUNINE À OGAREFF


20 mai 1870. Locarno.


Aga, salut de Locarno !


Ah ! mon vieux, que c’est bon de vivre ici ! C’est tranquille, c’est paisible, on laisse le cours libre à sa pensée, on a la liberté d’action. En outre, on n’est pas assommé par les insinuations malpropres d’Outine, ni par l’éloquence de Metchnikoff, ni la philosophie de G., ni la sagacité de E., ni la légèreté de J. C’est vrai, qu’on ne vous a pas non plus, mes chers amis. Mais comment faire ! On ne peut jamais réunir tout ce qu’on aime et cette tranquillité raisonnable, sans vous, est encore préférable à un milieu boueux à Genève, avec vous.

J’espère que mon épître de Berne vous est parvenue. Je l’ai envoyée à l’adresse de notre ami Sachenka et de sa femme. Je ne doute pas que vous ayez rempli ponctuellement et avec la promptitude désirable tout ce que je vous ai recommandé sur l’avis de nos amis de Berne et ce que de ma part je vous ai prié de faire. Je relève de ma lettre les points suivants :

1). Adolphe Vogt nous prête tout son concours et se charge de constituer un bureau en vue de l’affaire (Nétchaïeff).

2). Il faut lui envoyer une vingtaine d’exemplaires de mes « ours ».

3). Notre adresse approuvée à l’unanimité par nos amis de Berne, doit être couverte de vos signatures le plus vite possible et envoyée au Conseil Fédéral. Sur l’avis de Vogt elle ne devra être publiée que quelques jours après.

3). L’un de vous, préférablement Jouk, dans le cas où il ne se serait pas retiré de cette affaire et ne se serait pas définitivement refusé à signer l’adresse, ou alors toi, mon vieil Aga, tu devras entrer immédiatement en correspondance suivie et régulière avec Adolphe Vogt. Spitalgasse, 178, Bern. Ce serait mieux, si Ogareff voulait se charger de cette correspondance en y apportant une exactitude circonstanciée et en s’abstenant de boire ; il devrait observer de ne pas expédier ses lettres avant quelles ne soient contrôlées dans une réunion pléniaire : Adolphe Vogt t’aime et t’estime beaucoup.

4). Il faut envoyer à Vogt, en vingt exemplaires, tout ce que vous aurez publié sur l’affaire de S. et de N. dans différents journaux ou brochures.

5). Il faudra m’envoyer ici tous ces imprimés en cinq exemplaires, au moins, et, si possible, davantage, et m’écrire immédiatement et en détail tout ce qui se serait passé chez vous.

6). Vous aurez à prendre des mesures pour la propagande rapide de ma brochure en Suisse (Bern, Zürich, Basel, Solothurn, Lucerne, Fribourg, Neuchâtel, Lausanne, Bellinzona), et l’annoncer dans le « Journal de Genève ».

7). Il faut que vous vous occupiez de la publication du récit naïf de S. dans le « Journal de Genève ».

J’attends des lettres de vous tous. De toi, Aga, de O. et de notre littérateur improvisé S.

8). J’attends des nouvelles de notre ami, si lâchement persécuté, et des lettres écrites par lui personnellement.

9). Enfin, j’attends la réponse de notre Comité, qui devra déterminer mon action ultérieure. Toutefois, je vous préviens que je serai très ferme dans mon ultimatum, et que je n’irai pas m’établir à Genève sans avoir la conviction de trouver auprès de vous une situation acceptable et solide, par rapport à la cause elle-même, et aussi en vue des ressources pécuniaires, nécessaires à mon existence.

Ich bin zu alt um nur zu spielen.

10). Aga, prie de ma part Marie d’acheter de suite une livre de thé (à 4 francs) et de me l’envoyer par la poste contre remboursement. Ne l’oublie pas, je t’en prie.


Ton M. B.



LETTRE DE BAKOUNINE À OGAREFF


14 juin 1870, Locarno.


Mon cher Aga,


Je n’ai pas encore répondu à ton mot écrit en français, que tu m’as envoyé sans signature avec notre ami borgne. Je n’en ai pas fait davantage, quant à ta question, si je veux prendre un appartement et acheter les meubles que ce même ami vend d’occasion. J’ai pensé que les lettres pour Neville et les épîtres pour vous (en deux gros paquets recommandés) pourraient déjà par elles-mêmes te servir de réponse sur ces deux questions et t’en dire assez long.

J’espère qu’après avoir pris connaissance de toutes les lettres que je t’ai fait parvenir, tu as dû te convaincre, enfin, qu’il était de mon devoir de poser à Neville nettement et catégoriquement les conditions dont je vous ai fait mention ; que cette décision prise, je ne serai plus disposé, je ne pourrai pas et ne devrai pas rétracter mes paroles, que je ne voudrais pas faire un seul pas en arrière. Voudra-t-il, oui ou non, accepter ces conditions, cela dépendra essentiellement de votre attitude vis-à-vis de moi : il l’acceptera si vous le demandez, dans le cas où vous jugez juste, utile et nécessaire de me prêter en même temps votre appui. Je vous ai exposé toute cette affaire et j’ai fait de mon mieux pour vous convaincre. Il ne me reste plus à présent qu’à attendre sa réponse et la vôtre aussi. Si toutes les deux sont satisfaisantes, si vous vous décidez à éliminer les malentendus et à vous débrouiller des équivoques dans lesquels il nous a tous impliqué, si vous me donnez la garantie que nous pourrons continuer de travailler pour notre cause en nous appuyant sur une base plus solide et plus réelle — notamment sur les bases et dans les conditions que je vous ai proposées dans mon épître — j’irai chez vous, sinon, je m’y refuse. Qu’irais-je faire à Genève ? Et d’ailleurs, où prendrais-je l’argent nécessaire, pour effectuer ce voyage ? Je suis réduit à la ruine complète et je ne trouve point d’issue. J’ai des dettes à payer, mais ma bourse reste toujours vide, je n’ai pas seulement de quoi vivre. Et je ne sais plus comment faire ? À la suite de ce malencontreux accident avec L. tous mes travaux de traductions doivent être suspendus. Et je ne connais aucune autre personne en Russie. Bref, ça ne va pas du tout. J’ai tenté encore quelques derniers efforts pour faire sortir mes chers frères de leur torpeur. S’éveilleront-ils enfin ? Je n’en sais rien. Je vais attendre leur réponse.

Puisque même, ici, je ne parviens pas à joindre les deux bouts, comment pourrais-je y réussir à Genève. Puis les frais de voyage, la vie elle-même dans cette ville où tout est deux fois plus cher, enfin les frais d’installation, inévitables dans le plus modeste ménage. Comment veux-tu que je pense au mobilier de notre ami borgne, même s’il en demandait seulement le quart de son prix réel ?

Enfin, je te l’ai déjà répété plusieurs fois, verbalement et par écrit, pour différents motifs qui ont beaucoup d’importance pour moi et pour Antosia, dans le cas où je serais décidé à aller à Genève, je serais obligé de m’établir dans les environs, à la campagne.

Mais, mon cher ami, il est inutile d’en parler. Ce qu’il y a de plus probable, c’est que je resterai ici. Notre Boy est très entêté, et moi, lorsque je prends, une fois, quelque décision, je n’ai pas l’habitude d’en changer. Ergo, la rupture avec lui, de mon côté au moins, me semble inévitable. Si nous tous, nous avions la même opinion et que, indissolublement liés, nous eussions agi solidairement, nous serions, probablement, arrivés à vaincre son opiniâtreté, ou à la rigueur, passer outre, sans y prendre garde et, dans tous les cas, à mettre notre affaire sur pied. Mais, cette union de pensée, de sentiment et de vouloir, existe-t-elle chez nous ? J’en doute.

Toutefois j’attendrai ici votre réponse à mes nombreuses et infiniment longues lettres ; et je ne bougerai pas tant que je n’aurai acquis une profonde conviction que je suis appelé pour un travail sérieux et non pour de nouveaux débats qui resteraient stériles.

Écris-moi donc au plus vite.

Ton M. B.


LETTRE DE BAKOUNINE À SES AMIS DE GENÈVE


19 juin. Dimanche.


Mes chéris,


Je viens de recevoir la dépêche de Barni, m’annonçant que toute la petite famille est dans l’attente de mon arrivée et que, sous peu, je recevrai encore un télégramme qui sera le signal de mon départ pour Genève. N’oubliez pas, mes amis, que je me trouve sans argent. Il faut que je paye ici près de 400 francs, en plus 150 francs pour le voyage avec toute ma famille. Comment les trouver ? Où descendrai-je à Genève ? L’appartement n’est pas arrêté. Rien de cela ne tient, ça casse partout. Faudrait-il donc que je partisse seul à présent pour m’en retourner plus tard prendre ma famille ? Ce ne serait plus alors une centaine de francs à débourser rien que pour cet aller et retour seulement. Réfléchissez-y bien mes amis ; si mon voyage est réellement nécessaire, si vous croyez ma présence indispensable dans vos réunions, certainement je partirai ; j’emprunterai de l’argent et je me rendrai auprès de vous. Seulement, réfléchissez-y bien avant pour que ce voyage n’aie pas lieu pour rien. J’attends votre réponse au plus vite.


Votre M. B.


Cependant Neville m’écrit que je dois attendre sa lettre, qu’il va me fixer un rendez-vous. Comment faire alors ?

Aga, j’ai reçu ton envoi de thé.


BILLET SOUSCRIT PAR BAKOUNINE À LA CAISSE
DES « FONDS BAKHMÉTIEFF »


Je, soussigné, déclare avoir reçu ce 21 juillet 1870, par l’intermédiaire de N. P. Ogareff, de la caisse des « fonds », à titre de prêt, quatre cent cinquante francs, que je m’engage de restituer à la caisse dans le courant de trois semaines, au plus tard le 15 du mois d’août prochain.


Michel Bakounine.

Ce 21 juillet 1870.


Nota. — Peu de temps après que Bakounine avait souscrit ce billet, tout le capital qui était en réserve dans la caisse des « fonds Bakhmétieff » fut remis par A. A. Herzen à Ogareff sur l’insistance de ce dernier qui, à son tour, le transmit à Nétchaïeff. Alors Nétchaïeff rompit avec Bakounine et Ogareff. Il est souvent question de cette rupture dans les lettres suivantes de Bakounine, mais nous ne savons pas qui en fut le promoteur (Drag.).



LETTRE DE BAKOUNINE À OGAREFF


28 juillet 1870. Locarno.


Eh bien ! mon vieil ami ! Me voilà de nouveau dans mon paisible Locarno et je n’en sortirai pas avant qu’une affaire, vraiment sérieuse, ne m’appelle autre part. J’ai trouvé les miens en bonne santé et je suis heureux d’être auprès d’eux. As-tu connaissance de ce fait, que Nétchaïeff a trouvé moyen de s’introduire chez Talandier et que, nonobstant nos avertissements, notre ami l’a reçu chez lui et l’a présenté à Mroczkowski, qui, de son côté, s’empressa de le recommander à l’iconoclaste Bradlaugh et au Français Dupont, membre du Conseil général de l’Association Internationale des Travailleurs ? J’ai écrit de Neuchâtel des lettres très énergiques à Talandier et à Mroczkowski, sans leur cacher la vérité et j’espère qu’ils feront leur possible pour réparer cette faute. On m’écrit que Netchaïeff se propose de reprendre la publication de la Cloche à Londres, qu’il n’a pu continuer à Genève, après la publication de la brochure de Semène S. Interroge Joukovski, il t’en dira plus long.

J’ai reçu mon thé. Grand merci de ma part à Marie et à Henry. Je me suis mis fermement au travail. Et toi, mon vieil ami, que fais-tu, comment ça va-t-il ? Et ta commune rurale de la Russie ? Si tu apprends quelque nouvelle intéressante ou si tu trouves quelque chose d’important dans les journaux, surtout dans les feuilles russes, fais-m’en part. Envoie-moi donc, je t’en prie, un journal russe après que tu l’auras lu, je te le retournerai très régulièrement.


Adieu, Ton M. B.



« POUR VALÉRIEN »


14 juillet. Neuchâtel.


Cher ami,


Au nom de Dieu, je te supplie de ne pas commettre de bêtises, c’est-à-dire de ne pas faire d’esprit, mais de suivre notre conseil avec pleine confiance et de croire que chaque mot dans ma lettre à Taland., que je t’engage beaucoup à lire, est juste. Il s’agit de votre salut ; tu le comprendras bien, lorsque tu te seras donné la peine d’approfondir le sens de chacune de mes paroles dans cette lettre.

Tu serais bien brave et tu rendrais un service inappréciable à notre sainte cause commune, si tu t’ingéniais à reprendre à Nétchaïeff tous les papiers qu’il nous a volés et les siens en même temps. Mais je crains fort que tu ne te sois complètement émoussé et que tu n’aies perdu ton agilité d’autrefois, c’est pourquoi, je vous supplie, dans votre intérêt même, de rompre toutes relations avec Nétchaïeff et son petit compagnon Woldémar S. (Sallier), et si possible, de lui faire perdre entièrement votre trace. Comme la princesse [107] appartient au camp d’Outine, hostile au nôtre, prie-la de ma part de n’en rien écrire à Outine.


Votre M. B.



LETTRE DE BAKOUNINE À TALANDIER [108]


Neuchâtel, 24 juillet, 1870.


Mon cher ami, je viens d’apprendre que N. s’est présenté chez vous et que vous vous êtes empressé de lui faire connaître l’adresse de nos amis (M. et sa femme). J’en conclus que les deux lettres par lesquelles, O. et moi vous avons prévenu et supplié de le repousser, vous sont arrivées trop tard ; et, sans exagération aucune, je considère le résultat de ce retard comme un véritable malheur. Il peut vous paraître étrange que nous vous conseillions de repousser un homme auquel nous avons donné des lettres de recommandation pour vous, écrites dans les termes les plus chaleureux. Mais ces lettres datent du mois de mai et, depuis, nous avons dû nous convaincre de l’existence de choses tellement graves, qu’elles nous ont forcés de rompre tous nos rapports avec N., et, au risque de passer à vos yeux pour des hommes inconséquents et légers, nous avons pensé que c’était un devoir sacré de vous prévenir et de vous prémunir contre lui. Maintenant je vais essayer de vous expliquer en peu de mots les raisons de ce changement.

Il reste parfaitement vrai que N. est l’homme le plus persécuté par le gouvernement russe et que ce dernier a couvert tout le continent d’Europe d’une nuée d’espions pour le chercher dans tous les pays, et qu’il en a réclamé l’extradition tant en Allemagne qu’en Suisse. Il est encore vrai que N. est un des hommes les plus actifs et les plus énergiques que j’aie jamais rencontrés. Lorsqu’il s’agit de servir ce qu’il appelle la cause, il n’hésite et ne s’arrête devant rien et se montre aussi impitoyable pour lui-même que pour tous les autres. Voici la qualité principale qui m’a attiré et qui m’a fait longtemps rechercher son alliance. Il y a des personnes qui prétendent que c’est tout simplement un chevalier d’industrie ; — c’est un mensonge ! C’est un fanatique dévoué, mais en même temps un fanatique très dangereux et dont l’alliance ne saurait être que funeste pour tout le monde, voici pourquoi : Il avait fait d’abord partie d’un comité occulte, qui, réellement, avait existé en Russie. Ce comité n’existe plus, tous ses membres ont été arrêtés. N. reste seul, et seul il constitue aujourd’hui ce qu’il appelle le Comité. L’organisation russe, en Russie, ayant été décimée, il s’efforce d’en créer une nouvelle à l’étranger. Tout cela serait parfaitement naturel, légitime, fort utile, — mais la manière dont il s’y prend est détestable. Vivement impressionné par la catastrophe qui vient de détruire l’organisation secrète en Russie, il est arrivé peu à peu à se convaincre, que pour fonder une société sérieuse et indestructible, il faut prendre pour base la politique de Machiavel et adopter pleinement le système des Jésuites, — pour corps la seule violence, pour âme le mensonge.

La vérité, la confiance mutuelle, la solidarité sérieuse et sévère n’existe qu’entre une dizaine d’individus qui forment le sanctus sanctorum de la Société. Tout le reste doit servir comme instrument aveugle et comme matière exploitable aux mains de cette dizaine d’hommes, réellement solidarisés. Il est permis et même ordonné de les tromper, de les compromettre, de les voler et même au besoin de les perdre, — c’est de la chair à conspiration ; par exemple : vous avez reçu N. grâce à notre lettre de recommandation, vous lui avez donné en partie votre confiance, vous l’avez recommandé à vos amis, — entr’autres à M. et Mme M… Le voilà replanté dans votre monde, — que fera-t-il ? Il vous débitera d’abord une foule de mensonges pour augmenter votre sympathie et votre confiance, mais il ne se contentera pas de cela. Les sympathies d’hommes tièdes, qui ne sont dévoués à la cause révolutionnaire qu’en partie et qui, en dehors de cette cause, ont encore d’autres intérêts humains, tels qu’amour, amitié, famille, rapports sociaux, — ces sympathies ne sont pas à ses yeux une base suffisante, et, au nom de la cause, il doit s’emparer de toute votre personne, à votre insu. Pour y arriver, il vous espionnera et tâchera de s’emparer de tous vos secrets, et, pour cela, en votre absence, resté seul dans votre chambre, il ouvrira tous vos tiroirs, lira toute votre correspondance, et quand une lettre lui paraîtra intéressante, c’est-à-dire compromettante à quelque point de vue que ce soit, pour vous ou pour l’un de vos amis, il la volera et la gardera soigneusement comme un document contre vous ou contre votre ami. Il a fait cela avec O., avec Tata et avec d’autres amis, — et lorsque eu assemblée générale nous l’avons convaincu, il a osé nous dire : « Hé bien, oui ; c’est notre système, — nous considérons comme des ennemis, et nous avons le devoir de tromper, de compromettre toutes les personnes qui ne sont pas complètement avec nous », c’est-à-dire, tous ceux qui ne sont pas convaincus de ce système et n’ont pas promis de l’appliquer eux-mêmes.

Si vous l’avez présenté à un ami, son premier soin sera de semer contre vous la discorde, les cancans, l’intrigue, — en un mot de vous brouiller. Votre ami a une femme, une fille, il tâchera de la séduire, de lui faire un enfant, pour l’arracher à la moralité officielle et pour la jeter dans une protestation révolutionnaire forcée contre la société.

Tout lien personnel, toute amitié, toute…… sont considérés par eux comme un mal, qu’ils ont le devoir de détruire, — parce que tout cela constitue une force qui, se trouvant en dehors de l’organisation, secrète, amoindrit la force unique de cette dernière. Ne criez pas à l’exagération, tout cela m’a été amplement développé et prouvé. Se voyant démasqué, ce pauvre N. est encore si naïf, si enfant, malgré sa perversité systématique, qu’il avait cru possible de me convertir, — il est allé même jusqu’à me supplier de vouloir bien développer cette théorie dans un journal russe, qu’il m’avait proposé d’établir. Il a trahi la confiance de nous tous, il a volé nos lettres, il nous a horriblement compromis, en un mot, il s’est conduit comme un misérable. Sa seule excuse, c’est son fanatisme ! Il est un terrible ambitieux sans le savoir, parce qu’il a fini par identifier complètement la cause de la révolution avec sa propre personne, — mais ce n’est pas un égoïste dans le sens banal de ce mot, parce qu’il risque horriblement sa personne et qu’il mène une vie de martyr, de privations et de travail inouï. C’est un fanatique, et le fanatisme l’emporte jusqu’à devenir un jésuite accompli, — par moments, il devient tout simplement bête. La plupart de ses mensonges sont cousus de fil blanc. Il joue au jésuitisme comme d’autres jouent à la révolution. Malgré cette naïveté relative, il est très dangereux, parce qu’il commet journellement des actes, des abus de confiance, des trahisons, contre lesquels il est d’autant plus difficile de se sauvegarder, qu’on en soupçonne à peine la possibilité. Avec tout cela N. est une force, parce que c’est une immense énergie. C’est avec grand’peine que je m’en suis séparé, parce que le service de notre cause demande beaucoup d’énergie et qu’on en rencontre rarement une développée à ce point. Mais après avoir épuisé tous les moyens de m’en convaincre, j’ai dû m’en séparer, et, une fois séparé, j’ai dû le combattre à outrance. Son dernier projet n’a été, ni plus ni moins, que de former une bande de voleurs et de brigands en Suisse, naturellement dans le but de constituer un capital révolutionnaire. Je l’ai sauvé, en lui faisant quitter la Suisse, parce qu’il est certain qu’il aurait été découvert, lui et sa bande, dans l’espace de quelques semaines ; il se serait perdu et nous aurait perdus tous avec lui. Son camarade et compagnon S. est un franc coquin, un menteur au front d’airain, sans l’excuse, sans la grâce du fanatisme. Il a commis devant moi des vols nombreux de papiers et de lettres. Et voici les gens que M., malgré qu’il ait été prévenu par J., a cru devoir présenter à Dupont et à Bradlaugh. Le mal est fait, il faut le réparer sans bruit, sans scandale, autant que faire se pourra.

1) Au nom de votre paix intérieure, de la tranquillité de votre famille et de votre considération personnelle, je vous supplie de leur fermer votre porte. Faites-le sans explications, coupez simplement. Pour beaucoup de raisons, nous ne désirons pas qu’ils sachent maintenant que nous leur faisons la guerre sur tous les points. Il faut qu’ils soupçonnent que les avertissements contre eux sont venus du camp de nos adversaires, — ce qui d’ailleurs sera parfaitement conforme à la vérité, car je sais qu’on a écrit très énergiquement contre eux au conseil général de Londres. Ne nous démasquez donc pas prématurément à leurs yeux. Ils nous ont volé des papiers dont nous devons nous réemparer d’abord.

2) Persuadez M. que le salut de toute sa famille exige qu’il rompe complètement avec eux. Qu’il garde contre eux N. Leur système, leur bonheur, c’est de séduire et de corrompre les jeunes filles, par cela on tient toute la famille. Je suis désolé qu’ils aient appris l’adresse de M., car ils seraient capables de le dénoncer. N’ont-ils pas osé m’avouer ouvertement, en présence d’un témoin, que dénoncer à la police secrète un membre, un dévoué ou dévoué seulement à moitié, est un des moyens dont ils considèrent l’usage comme fort légitime et utile quelquefois. S’emparer des secrets d’une personne, d’une famille, pour la tenir en leurs mains, c’est là leur moyen principal. Je suis tellement effrayé qu’ils sachent l’adresse de M. que je lui conseille, que je le supplie de changer de logement, de manière à ce qu’ils ne puissent les découvrir. Si après cela M., infatué de son propre jugement, continue ses rapports avec ces Messieurs, — que les conséquences funestes, inévitables de cet aveuglement vaniteux retombent sur lui-même.

3) Il faut que vous et M. avertissiez tous les amis auxquels vous avez pu présenter ces Messieurs de se tenir sur leurs gardes et de ne leur témoigner aucune confiance, ni assistance. N., plus obstiné qu’un joueur, se perd fatalement, — l’autre est perdu. Il ne faut pas que nos amis soient englobés dans leur ruine honteuse. Tout cela est fort triste et très humiliant pour nous qui vous les avons recommandés, mais la vérité est encore la meilleure issue et le meilleur remède contre toutes les fautes.


(D’après la copie qui nous a été transmise par Léon Metchnikoff (Drag.).



LETTRE DE BAKOUNINE À MROCZKOWSKI ET
À SA FEMME


1er août 1870, Locarno.


Mes chers amis,


En rentrant chez moi, c’est-à-dire en m’en revenant de mon voyage à Genève où je suis allé seul et où j’ai passé près d’un mois à liquider toutes nos affaires avec Nétchaïeff, j’ai trouvé chez ma femme une lettre de vous ; je ne saurais vous dire combien j’ai été heureux d’apprendre ainsi que vous vous êtes, enfin, souvenus de nous, vos anciens amis, qui vous sont toujours dévoués ! J’ai envoyé de Neuchâtel une longue lettre à Talandier et une courte pour Valérien, qui peut-être causera de l’ennui à notre Mrouk [109]. Mais j’avais surtout en vue le but principal que je m’étais donné de vous sauver de Nétchaïeff et de Woldemar S. qui se dit Sallier. Cependant, j’espère que ma lettre détaillée à Talandier suffit à elle seule pour vous persuader que je n’étais pas guidé par un caprice ni par un refroidissement subit sans aucun motif, comme on me l’a si souvent et si injustement reproché. Mrouk pourra bien en témoigner que, depuis qu’il me connaît, je n’ai encore trahi l’amitié de personne, mais que j’ai, moi-même, été souvent trahi ; que je n’ai abandonné un pseudo-ami qu’après avoir épuisé tous les moyens dont je pouvais disposer pour sauvegarder l’amitié et l’union, lorsque j’étais absolument persuadé de l’impossibilité de le conserver. Quant à Nétchaïeff, j’ai montré envers lui encore plus de patience. J’ai été très contrarié d’avoir été obligé de rompre avec lui, parce que cet homme est doué d’une énergie extraordinaire. Dans ma lettre à Talandier j’ai expliqué, sommairement, les causes qui me déterminèrent à cette rupture. J’espère, mes amis, je l’espère surtout pour votre propre bien et votre tranquillité, que vous avez prêté foi à mes paroles et que vous l’avez repoussé de vous. — Écris-moi, Mrouk, en détail, tout ce que tu sais de lui, ce qu’il t’a dit en parlant des affaires en général et particulièrement de nous ; dire des mensonges, c’est là son système ; où est-il à présent, avec qui est-il lié ? Que fait-il et qu’est-ce que tu as fait toi-même, pour prévenir Bradlaugh et Dupont contre lui ?

Je n’ai nullement abandonné nos affaires russes. Au contraire, j’ai trouvé enfin de véritables militants et j’ai organisé une section russe dans notre Alliance secrète. L’un de ses membres se trouve pour le moment en Angleterre ; si vous le permettez, il se présentera chez vous de ma part. Moi-même, je suis occupé à écrire : en russe, afin d’anéantir complètement Outine, qui mérite d’être écrasé comme une punaise, et en français, pour répondre à mes ennemis de l’Internationale.

À propos, as-tu jamais eu l’occasion de rencontrer Marx, ce directeur occulte de mes ennemis avoués ? Avez-vous notion de ce fait, que, par l’intermédiaire de Becker, qui m’a trahi de même que l’Alliance, Marx, profitant de mon absence l’hiver dernier, entra en correspondance avec Outine et que celui-ci et sa compagnie recherchent pour lui des documents contre moi qui lui permettraient de me battre. Bon, nous allons mesurer nos forces. Les Espagnols, les Italiens, les Français et les Belges (non personnellement, mais par principe), seront avec nous ; les montagnards [110], sous la présidence de notre intelligent et fidèle ami James, nous défendront de toutes leurs forces [111].

Jouk a une très belle conduite. Perron s’est marié, et s’est détaché entièrement des militants. Fanelli se sent fatigué ; jusqu’ici encore il ne peut oublier, qu’ayant manqué lui envoyer les 200 francs, nous avons porté préjudice à son decorum, néanmoins il est toujours avec nous. Gambuzzi est un brave gaillard. Il m’écrivait dernièrement que Wassiltchikoff avait tramé contre lui, espérant d’en faire sa dupe ; et il ajoute : « Mais nous allons encore voir qui de nous deux est plus fin, de l’Italien ou du Russe ». Il devient de plus en plus socialiste. Tuccia, qui, bien entendu, avait une peur de diable lors des arrestations à Naples, fait maintenant de son mieux pour complaire à Gambuzzi, bien qu’inutilement. J’ai vu Richard à Genève ; il nous appartient entièrement quoique souvent, il se pose en Français. Bastelica se trouve parmi nos amis espagnols à Barcelone ; son développement marche à toute vapeur. Voici, en peu de mots, un tableau fidèle de notre Alliance. Enfin, notre bonasse Francia, apportant toujours ses consolations à ma femme ; bien que, tranquillement, nous vivons ici sans avoir jamais le sou. Antosia est occupée auprès de ses enfants du matin jusqu’au soir. Elle voulait vous écrire aussi, mais elle est tellement fatiguée, qu’à peine se tient-elle debout. Je travaille beaucoup et je lis les journaux en me posant chaque jour cette question : qui a été battu ?

À présent, mes amis, parlons de vous-mêmes. Je vous remercie de tous les détails que vous me donnez sur votre vie. Je ne désespère pas de vous revoir un jour ; le sort voudra bien nous réunir encore une fois ; en attendant soyons unis par les liens solides de notre affection réciproque, de notre foi et de notre pensée commune. Que ne donnerai-je pas pour vous voir, ne fût-ce que pour quelques instants ? Et Felka ? Il doit être bien grand déjà, il sait courir, ne cesse pas de gazouiller ? La sauvage Ninette, est-elle encore avec vous ? Que fait mon amie Marousia ? [112] Embrassez-la pour moi. Ah, que je suis heureux d’apprendre que Katia va venir chez vous ! Rappelez-lui ses anciens amis. Son pied est donc resté tordu, tout de bon ? À propos, de quoi s’agite-t-elle à présent ? Quand vous lui écrirez, dites-lui, par allusion, bien entendu, que je la salue chaleureusement. Saluez aussi de ma part Anna Nicolaevna, qui, voyez-vous, mes amis, vous reste fidèle dans le malheur, donc, c’est une personne de bien. Sur ce, je vous embrasse tous et je vais me coucher.


Votre M. B.

« Pour Valérien ».


Nota. — L’ « Alliance » dont parle Bakounine était une alliance organisée dans l’Alliance Socialiste. En 1873, Marx publia une brochure écrite par Outine qui accablait cette Alliance et dans laquelle il est beaucoup question de Netchaïeff (Drag.).



LETTRE DE BAKOUNINE À OGAREFF


2 août 1870. Locarno.


Voici mon ami Aga, le mot que m’a enfin envoyé « notre Boy ». Je l’ai reçu hier soir et je m’empresse de te le faire parvenir pour te consoler plus vite, comme je le suis déjà moi-même. Il n’y a pas à dire, nous avons eu un beau rôle d’idiots ! Comme Herzen se moquerait de nous deux, s’il était là, et combien il aurait raison ! Eh bien ! il n’y a plus qu’à avaler cette amère pilule qui, nous rendra plus avisés dorénavant.

Donne ce billet à lire à O. après quoi tu le laisseras en garde chez Tata, notre aimable archiviste. Je ne suis pas disposé à lui répondre ; je pense que tu en feras de même. Remets la lettre ci-jointe à Tata, dont je ne connais pas bien l’adresse. Mais, je t’en prie, ne l’oublie pas et ne la perds pas.

Je travaille beaucoup en attendant de savoir qui de nous sera battu. S’il arrive quelque chose d’important, télégraphie-moi aussitôt, je t’en prie.

Vois-tu souvent Tata, Joukovski, O. ? donne-moi de leurs nouvelles. Je leur ai écrit à tous, mais je n’ai pas encore reçu de réponse.


Ton M. B.


Nota. — Ce mot de « notre Boy » (Nétchaieff) ne fut jamais transmis par Ogareff à N. A. Herzen (Drag.).



LETTRE DE BAKOUNINE À OGAREFF


11 août 1870. Locarno.


Mon cher Aga,


J’ai reçu ta lettre. Eh bien ! pendant que les grands événements se préparent, à la sourdine, tu t’occupes de projets pour notre journal et de ton article. Ah ! quel philosophe ! Hein ! ça va bien pour toi — tu n’es rien que Russe, tandis que moi, je suis internationaliste, par conséquent, les faits qui se passent actuellement en Europe, me donnent une véritable fièvre. Dans l’espace de trois jours je n’ai pas écrit moins de vingt-trois lettres, toutes très étendues. Nous allons assister à un nouveau vingt-quatre minuscule. À ce sujet, j’ai élaboré tout un plan ; O. te le fera voir ou ce qui vaudra mieux il te lira ma « Lettre à un Français ». De ton côté fais-moi cette amitié de remettre immédiatement la lettre ci-jointe à O. et de prier Marie de dire à l’épicier de m’envoyer de suite, contre remboursement, deux livres de thé à 5 francs, en lui donnant mon adresse.

S’il y a quelque nouvelle importante, télégraphie-moi en guise de supplément au « Journal de Genève ». Seulement, ne le fais pas par allusions, mais explicitement, en termes précis, en appelant les choses de leur véritable nom. Car, tous les télégrammes que tu m’envoies sont pour moi autant d’énigmes de Sphinx.


Ton M. B.



LETTRE DE BAKOUNINE À OGAREFF


31 août. Locarno.


Mon cher ami,


Je ne te répondrai aujourd’hui que par quelques lignes seulement.

1) T. me promet de l’argent tous les jours, mais il ne me l’a pas encore donné. Il me remboursera certainement et je payerai aussitôt ma dette à la caisse des « fonds ». Pour le moment, je n’en ai point. Nous souffrons la misère.

2) Remets de suite à O., et de main en main, je t’en prie, les grandes feuilles ci-jointes de la première à la vingt-sixième page. C’est la continuation de ma longue lettre à mes amis français. (J’ai prié O. de t’en donner à lire le commencement). Lis cette suite, si tu veux, seulement, ne la garde pas chez toi plus de quelques heures. Cette lettre doit être immédiatement copiée en plusieurs exemplaires et envoyée en différents lieux. Elle est faite dans le but de développer cette idée, que si la révolution sociale en France ne sort pas directement de la guerre actuelle, le socialisme sera tué dans toute l’Europe et ne ressuscitera pas longtemps encore. Sans y mettre le moindre retard, donne cette lettre à O., afin qu’il puisse en disposer comme il l’entendra.

J’envoie ces feuilles à ton adresse, parce que je ne suis pas sûr que O. soit à Genève. Dans le cas où il serait absent, je te prie de les envoyer immédiatement à Guillaume (Neuchâtel, Suisse M. James Guillaume. Imprimerie. 14, rue de Seyon), en ajoutant de ta part que tu les lui envoies sur ma prière et que je vais lui écrire moi-même.

3) Quels sont donc ces commérages, que, de nouveau, on vient de répandre chez vous, à Genève ? Écris-moi de tout cela ; j’attends cette information avec impatience ; je t’embrasse et je serre la main à Marie.


Ton M. B.


Il faudrait trouver moyen de sauver O. de cet enfer, dans lequel le pauvre garçon s’est embrouillé tout de bon.


LETTRE DE BAKOUNINE À OGAREFF


19 septembre 1870. Lyon.


Mon vieil ami,


Je viens de recevoir ta lettre. Je te demande pardon de t’avoir laissé sans mes nouvelles pendant cinq jours. Il y a tant de travail à faire, la tête me tourne. La véritable révolution n’a pas encore éclaté ici, mais ça viendra. On fait tout ce qui est possible pour la préparer. Je joue gros jeu. J’espère voir le triomphe prochain.

Écris-moi ainsi : France, Mme Palix. Cours Vittou, 41. Lyon. Dessous l’enveloppe : pour Mme Antonie.

Envoie-moi à la même adresse le journal de ces coquins de Londres [113]. Après l’avoir lu, je te dirai mon avis et ce qu’il y aurait à faire. Et quant à notre vaillant capitaine de cavalerie, donne-lui un baiser pour moi et remets-lui mon billet, ci-joint, en réponse à sa lettre.

Encore une commission : Fais dire par Heinrich à Lindecker de venir chez toi et remets-lui en mains, après l’avoir lu préalablement, le mot que j’envoie pour lui. Arrange avec lui ponctuellement ce dont je le prie, mais alors tout à fait scrupuleusement.

Fais l’usage suivant de l’argent que tu recevras de notre vaillant général de cavalerie — si, pourtant, tu ne l’as pas déjà employé d’une manière différente : envoies-en 100 francs à Gavirati, Farmacista. Retiens 50 francs pour les menues dépenses pour nos affaires et envoie-moi ici les 100 francs restants, à l’adresse de M. Palix (pour l’argent) et non pas pour Mme Palix ; tu ajouteras aussi une lettre pour M. Palix avec prière de remettre cet argent à Mme Antonie.


Adieu, Ton M. B.



LETTRE DE BAKOUNINE À OGAREFF


25 septembre, 1870. Lyon.


Mon vieil ami,


Je t’envoie de suite notre proclamation dans laquelle nous faisons appel au peuple pour procéder à la déposition de toutes les autorités encombrantes qui existent encore. Cette nuit nous allons arrêter nos principaux ennemis, et demain sera livrée la dernière bataille qui, nous l’espérons, nous assurera le triomphe.

Envoie Heinrich chez Lindecker. Probablement, G.... lui a déjà fait parvenir la brochure [114]. Sinon, qu’il prie Lindecker de vous l’apporter aussitôt qu’il l’aura reçue. Et dès qu’elle sera entre tes mains, dépêche immédiatement notre ami, le vaillant colonel avec la brochure à Lyon ; ne laissez pas perdre un seul moment ; que le colonel la porte directement chez Palix, Cours Vittou, 41, entrée par la rue Massena, 20, au premier. La brochure est indispensable ici, nous attendons tous après.


Ton M. B.



LETTRE DE BAKOUNINE À OGAREFF


· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Du Comité central « du Salut de la France ». Que ce titre, en apparence, étroitement national, ne t’effraie pas. Notre Comité « du Salut de la France » est un Comité socialiste révolutionnaire dans le sens le plus large du mot. Eh bien ! cher ami, viens-nous en aide, et bientôt avec toi, nous nous mettrons au service de la cause russe, en organisant de sérieuses ressources pour l’action révolutionnaire en Russie. Je t’en réponds sur ma passion, sur mon honneur, sur ma tête même.


Ton M. B.


P.-S. — Dis à Henry que si nous avions de l’argent en ce moment je l’aurais appelé immédiatement à Lyon. S’il peut trouver, ne fut-ce qu’une cinquantaine de francs, qu’il vienne. Sinon qu’il attende encore un peu. Nous le ferons venir. [115]


LETTRE DE BAKOUNINE À OGAREFF


16 octobre, 1870. Dans les environs de Lyon.


Eh bien ! mon vieux, chaque jour ça va de pis en pis. Je viens de recevoir une lettre de Lyon, m’annonçant que Blant [116] et Valence sont arrêtés et que le dernier était porteur d’un dictionnaire contenant à part les noms de tous nos amis, des expressions très compromettantes, telles que : assassinat, pillage, incendie, etc. C’est très mauvais et cela les expose à un danger sérieux. Effrayé par le terrorisme républicano-officiel, le peuple demeure muet. L’ordre a été donné d’arrêter tous ceux dont les noms se trouvent sur la liste. Je ne sais pas encore combien d’arrestations ont été opérées. Certainement, la police arrête tous ceux qui lui tombent sous la main. Il paraît que la nouvelle de l’arrestation de Blant et de Valence est exacte. La police était descendue chez Palix ; mais, le voyant malade et alité, elle le laissa tranquille. Le nom de Bastelica se trouvait aussi sur la liste, de même que celui de Cotbi. Je t’ai déjà écrit que de Tours était venu l’ordre d’arrêter Bastelica, mais que Esquiroce et le préfet de Lyon se refusèrent de procéder à son arrestation sachant d’avance qu’elle provoquerait une grande sensation dans le peuple et peut-être même une explosion. Que diable ! à la suite de la découverte de ce maudit dictionnaire, on changera peut-être de disposition et on l’arrêtera. De sorte que je serai probablement obligé de partir bientôt d’ici. Mais je n’ai pas le sou. Par conséquent, mes chers amis, faites encore un dernier effort. Cotisez-vous pour réunir la somme de cent francs qui m’est absolument nécessaire et que vous enverrez à Mme Bastelica, 32, Boulevard des Dames, en l’accompagnant d’une lettre signée du nom d’Eulalie Bertier, avec prière de remettre cet argent à Mme Lise. Je serai très fâché de m’éloigner d’ici, mais cela peut devenir indispensable, et même dans un bref délai. Où irai-je ? Je n’en sais rien encore, à Barcelone ou à Gênes, pour m’en retourner ensuite à Locarno. Quel est votre avis, mes amis ? Bien entendu, dans le cas où je serais forcé de me sauver d’ici ce que je ferai seulement à la dernière extrémité.

Réponds-moi de suite, à l’adresse de Mme Bastelica (pour Michel). Mettre cette dernière mention sur la première enveloppe, et non à l’extérieur.


M. B.



LETTRE DE BAKOUNINE À OGAREFF


19 novembre 1870. Locarno.


Mon cher vieil ami Aga,


Tu n’es pas bien prodigue de tes lettres. Serait-ce donc toujours l’alcool qui en est la cause ? Eh ! mon vieux, il faut que tu t’en abstiennes quelque peu. Bois, si tu veux ; mais en gardant juste la mesure afin de ne pas négliger la cause, ni tes amis et de ne pas te perdre toi-même. Ta dernière lettre m’a fait conclure que tu ne lis que distraitement celles que je t’envoie ; probablement tu ne les suis pas jusqu’au bout. Tu me dis que tu as reçu la fin de ma brochure, tandis que, dans ma lettre accompagnant mon dernier envoi, je t’écrivais que tu allais recevoir encore beaucoup et beaucoup de ces feuillets, de sorte que cela ferait tout un volume. Il y en a encore une quarantaine de terminés. Si je ne te les envoie pas de suite, c’est que je dois les avoir sous la main, avant de finir mon exposé d’une question très délicate, et je suis encore bien loin de voir la fin de mon ouvrage. Je t’en prie, cher ami, occupe-toi sérieusement de cette affaire ; si tu y apportes de la négligence, tu la rendras inutile. En premier lieu, il faut que tu saches que je ne fais pas ce travail fiévreusement et que je ne m’empresse pas comme O. de le faire publier le plus vite possible. Si j’avais l’intention d’influencer l’opinion publique, actuellement ou dans un avenir prochain, j’aurais procédé comme lui. Mais je ne poursuis pas ce but ; pour le moment je ne me le pose pas, parce que je n’ai plus foi en ce qu’on puisse changer l’état actuel des choses en faisant des brochures, quelle que puisse être leur valeur, ni même par des actes et des faits immédiatement mis en pratique. À mon avis, aujourd’hui dans la politique française, le système inauguré par Gambetta, et qui est tout à fait faux, est en plein succès. Il a triomphé sur le nôtre et l’a supplanté, si bien, que Gambetta lui-même voulût-il en changer, il n’arriverait qu’à perdre la France. Son système a acquis plus de force que son action personnelle. Que ce système soit bon ou mauvais, il doit irrésistiblement, suivre sa marche et porter ses fruits, avant qu’il soit possible de le supprimer.

C’est pourquoi, je ne me hâte nullement, à propos de cette publication. Je fais une esquisse pathologique de la France actuelle et de l’Europe, qui devra servir d’enseignement aux hommes politiques de l’avenir prochain. Je veux donc que mon œuvre soit complète. Ce ne sera pas une brochure, mais bien un volume. Est-ce qu’on a notion de cela à l’imprimerie coopérative ? Cela devra changer complètement nos conditions ; j’en ai déjà parlé dans mes lettres précédentes et c’est précisément à toi que je m’adresse actuellement. O. m’écrit que tu te charges de la correction des épreuves. Je t’en prie, mon ami, demande à Jouk de t’aider. Je suis persuadé qu’il ne te refusera pas sa collaboration et en même temps qu’il me prêtera son concours. Une intelligence et deux yeux, surtout lorsque ce sont les tiens, valent déjà beaucoup, mais « deux intelligences valent mieux encore [117]». S’il accepte, je serai tout à fait tranquille à ce sujet ; sinon, je te prierai de m’envoyer ici les deuxièmes épreuves, avant de mettre sous presse. Prie Jouk de te venir aussi en aide dans tes pourparlers avec l’imprimerie. Fais-donc tout cela, mon vieil Aga, je t’en prie, et remets immédiatement la lettre ci-jointe à Joukovski.

À propos où sont allés O. et sa femme ? Tu m’écris qu’ils sont partis, mais tu ne dis pas pour où, ni pourquoi faire, ni quand ils reviendront. Cependant, il m’est indispensable de le savoir. O. m’annonçait dans sa dernière lettre qu’il avait l’intention de venir chez moi. Je l’attends. Fais-moi part de tout ce que tu sais de lui et envoie-lui ma dernière lettre avec les deux autres que je t’avais écrites de Zurich et que, j’espère, tu n’as pas laissé s’égarer.

Réponds-moi au plus vite, mon vieil Aga. Pour notre amitié et notre honneur commun, pour notre cause elle-même, sois plus tempéré quant à la boisson, et surtout observe la juste mesure.


Toujours à toi M. B.


Tu as peine à déchiffrer mon écriture, de sorte que si tu te chargeais de corriger les épreuves de mon livre à toi seul, cela amènerait immanquablement des embrouillements. Tu me ferais parler un autre langage ce qui me jetterait dans le désespoir. Je tiens beaucoup à ce que ma brochure ou mon livre [118] soit correctement imprimé, c’est pourquoi, je te le répète encore une fois ; une intelligence vaut bien, deux en valent mieux.

Embrasse pour moi Marie.



DEUX LETTRES DE BAKOUNINE


5 avril 1871, Locarno.


1. À Jean.


Voici une lettre pour Varlin ; je m’empresse de te l’envoyer aujourd’hui même, au cas où, sur les instigations de notre impatient ami Ross [119] tu te serais décidé de partir pour Paris, avant que mes affaires et surtout mes ressources pécuniaires m’eussent permis de me rendre chez vous. Je vous en ai déjà parlé hier dans mes lettres à toi et à Ross. Tu devras remettre la lettre ci-jointe pour Varlin de la main à la main. Selon toutes probabilités, les Parisiens seront vaincus, mais ils ne périront pas inutilement, ils auront fait beaucoup de besogne. Qu’ils fassent sauter Paris même, s’il le faut ! Malheureusement, les villes de province comme Lyon, Marseille et autres, ne montrent pas plus de vaillance qu’au commencement, s’il faut en croire les nouvelles qui me parviennent. Les anciens Jacobins, les Delescluse, les Flourens, les Pyat, et Blanqui lui-même, devenus membres de la Commune ne laissent pas de me donner de nouvelles inquiétudes. Je crains qu’ils n’entraînent et ne maintiennent le mouvement dans l’ancienne voie de coupe-tête et d’économie des finances. Alors tout sera perdu. « Une et indivisible » va annuler tout et, surtout elle se perdra elle-même. Ce qui donne de la valeur à cette révolution, c’est précisément qu’elle a été faite par la classe ouvrière. Voilà ce que peut produire une organisation. Durant le siège de Paris, nos amis avaient eu le temps de s’organiser ; ils surent créer une force formidable, tandis que nos Lyonnais et nos Marseillais demeurèrent bredouilles. Les hommes de talent et d’énergie se concentrent en trop grand nombre à Paris ; je crains qu’ils ne s’entravent même les uns les autres. Mais alors, en province, les hommes manquent totalement. S’il n’est pas encore trop tard, il faut insister pour envoyer en province un nombre de délégués, de véritables révolutionnaires. Comment se fait-il que Cluseret soit du Comité ? Est-ce bien vrai ? S’il en est ainsi, c’est de la violence pure et simple. En effet, quelle diabolique situation ! d’un côté, l’entente policière du gouvernement français avec les Prussiens, de l’autre, la bêtise de la province. Ce n’est que par des mesures extrêmes, en prenant la résolution de se détruire soi-même pour entraîner la destruction complète de tous, qu’on pourrait sauver la cause. Je t’en prie écris-moi tout ce que tu sais sur Lyon, Marseille, de même que sur Paris. James est-il déjà parti ?

Pourquoi a-t-on imprimé mon livre sur d’aussi mauvais papier ? Il est tout gris et a l’air d’avoir été sali.

Je voudrais lui donner un autre titre :

L’Empire Knouto-Germanique et la Révolution Sociale.

Si l’impression des premières feuilles n’est pas encore achevée, mettez ce nouveau titre. Dans le cas où elles vous seraient déjà parvenues de l’imprimerie, laissez celui que vous lui avez donné vous-mêmes.

Je te prie bien de m’envoyer toutes les feuilles, aussitôt qu’elles seraient sorties de la presse, au nombre de vingt exemplaires et d’en envoyer aussi un exemplaire aux adresses suivantes : Allerini, à Marseille ; à Lyon, à Ritter ou à Mme Blanc, si tu veux ; à Barcelone, à Saint-Invone et à Pelicer Feri. Tu demanderas à Jouk de te donner leurs adresses exactes.

Eh bien ! Jouk et Outine pensent-ils aller à Paris ? Envoie-moi l’Égalité. Et comment ça va-t-il à la Solidarité ?

Si toi-même, tu pars, notre ami Sacha, restera, bien entendu à Genève, au moins pendant le premier temps. J’attends ta réponse avec impatience.

Et Lazareff ? Dans quelles régions vole-t-il, avec sa machine ? N’as-tu pas eu des nouvelles de P. ?

L. affirme que la Russie aura bientôt plus de deux millions de soldats. À son dire, les troupes sont armées et disciplinées d’après le nouveau système prussien ; les officiers sont très instruits. Que fait donc Nétchaïeff et Comp. ?

Apprends à lire ma lettre pour Varlin et, si possible, lis-la lui en présence de quelques intimes… Il serait très désirable d’avoir une entrevue avec vous avant votre départ pour Paris. Envoyez-moi de l’argent et je viendrai chez vous après le 13 ou le 15 d’avril.


2. À Aga.


Eh bien ! mon ami, Aga. Veux-tu m’écrire au moins une ligne, toi aussi. Que penses-tu de ce mouvement désespéré des Parisiens ? Quel qu’en puisse être le résultat, il faut avouer cependant qu’ils sont bien braves. Cette force que nous avons vainement cherchée à Lyon et à Marseille, s’est trouvée à Paris ; il y a là une organisation et des hommes déterminés à marcher jusqu’au bout. Il est certain qu’ils seront vaincus. Mais il est certain aussi que désormais, il n’y aura pas d’autre existence pour la France que dans la Révolution sociale. « L’État français » est mort et ne pourra être ressuscité. Là-bas, les révolutionnaires sont plus formidables que les cinq milliards de contribution à payer aux Prussiens et quelle diversité d’éléments ! 1) les paysans, 2) les ouvriers, 3) la petite bourgeoisie, 4) la grande bourgeoisie, 5) les revenants de l’autre monde — les nobles, 6) les éternelles ombres — ces vampires de curés, 7) le monde bureaucratique, 8) le prolétariat de la presse. Entre tous ces éléments il n’existe pas le moindre lien si ce n’est celui de leur haine mutuelle et de leur prétendu patriotisme.

Je suis très content de L. Je retrouve en lui un ancien ami — c’est toujours le même chevalier, le dernier Mohican de la noblesse, seulement avec un nouveau souci de coopératives. Il s’adonne à mon affaire sincèrement, chaleureusement et de bonne grâce — il y a lieu à espérer qu’il va l’arranger. Et toi, vieil ami, écris-moi toujours. Je t’ai envoyé hier un télégramme en te priant de m’envoyer deux livres de thé contre remboursement. Que fait my Angel Marie ? Comment, se porte-t-elle ? Et toi-même comment vas-tu ? Écris-moi donc plus vite.


Ton M. B.


Lis ma lettre ci-jointe pour Varlin et dis-moi ton opinion là-dessus.



LETTRE DE BAKOUNINE À OGAREFF


9 avril 1871. Locarno.
Fête de Pâques ici, d’après
le nouveau style, chez nous
pas encore ce me semble.


Mon cher Aga !


J’ai reçu ton thé, merci. Il paraît que tu m’en fais l’envoi gratuitement, en guise d’offrande amicale, donc, deux fois, merci.

J’attends avec la plus vive impatience des lettres de toi et de O., en réponse aux trois missives que je vous ai envoyées dernièrement. Je ne vais pas répéter ici ce que je vous ai déjà dit auparavant. Je voudrais t’entretenir simplement de la première livraison de mon livre. Notre pauvre ami O., qui est tout à la France et aux événements de Paris et qui, dans son effervescence, passe toutes ses journées à conspirer avec les montagnards [120], n’aura, certes, pas le temps de s’occuper de mon ouvrage, malgré toute sa bonne volonté.

Cette fièvre allait m’atteindre moi-même, néanmoins, j’ai pu lui résister. Je ne vois que trop clairement que la cause est perdue. Il paraît que les Français, la classe ouvrière elle-même, ne sont pas très émotionnés de cet état de choses. Cependant, combien la leçon est terrible ! Mais cela ne suffit pas ! Il leur faut des calamités plus grandes, des secousses plus fortes. Tout fait prévoir que ni les unes, ni les autres, ne manqueront. Et c’est alors, peut-être, que s’éveillera le démon. Mais, tant qu’il sommeille, nous n’y avons rien à faire. Il serait, vraiment, malheureux d’avoir à payer les verres cassés ; ce serait même tout à fait inutile. Notre tâche, à nous, est de faire le travail préparatoire, nous organiser et nous étendre, afin de nous tenir tout prêts, quand le démon se sera réveillé.

Faire le sacrifice de nos maigres ressources et de nos hommes déjà peu nombreux, cet unique trésor que nous possédons, avant que l’heure ait sonné, eût été coupable et imbécile. C’est là mon opinion définitive. Je fais mon possible et je t’engage beaucoup d’en faire autant pour retenir notre ami ou nos amis O. et Ross, de même que nos amis les montagnards. Hier, j’ai écrit dans ce sens à Adhémar, dis à O., d’ailleurs, de lire lui-même cette lettre que j’écris autant pour lui que pour toi.

Je reviens donc sur mon livre.

La première livraison doit se composer de huit feuilles imprimées.

Première question : avez-vous assez de copie pour remplir les huit feuilles ? Si non, demandez à l’imprimeur le nombre de mes feuillets dont il aurait besoin pour les compléter ? Je les lui enverrai immédiatement.

2) L’impression de cette première livraison avance-t-elle ? Avez-vous assez d’argent pour payer ces huit feuilles, si vous en manquez quelles sont les mesures que vous avez prises pour vous le procurer ?

3) Toi, vieil ami, veille à ce que l’impression soit bien faite, qu’il n’y ait pas de fautes. Ne pourriez-vous pas confier cette besogne à ce Français, que, dans le temps, Tchernetzki occupait à la correction des épreuves et qui s’acquittait fort bien de son affaire ? S’il est absent, on pourrait en trouver un autre.

4) Il serait désirable que la première livraison de mon ouvrage présentât quelque chose d’achevé ; qu’elle ne s’arrêtât pas brusquement à la moitié d’une phrase.

5) J’ai prié O. de m’envoyer aussitôt 20 exemplaires de chaque feuille imprimée et d’en envoyer encore quelques-uns aux adresses que je lui ai indiquées. Je vous en prie, faites-le le plus vite possible.

Adieu, je t’embrasse, de même que Marie. Écris-moi sur toi-même ; comment vas-tu, que fais-tu ! Antosia vous salue tous.


Ton M. B.


LETTRE DE BAKOUNINE À OGAREFF ET À
O—FF


3 octobre 1871.


À Aga et à O — off


Mes amis, je suis coupable envers vous ; je vous demande grâce. Différentes affaires, mon spleen, mon indisposition, ma bourse à sec, surtout la guerre que j’ai faite à Ossip Ivanovitch [121] m’ont envahi tout entier et m’ont paralysé à tel point que j’ai suspendu toute correspondance avec mes intimes. Je ne pouvais vous envoyer les nos du « Golos » vu qu’ils sont entre les mains d’un Russe qui voyage en Italie. Il va me les renvoyer aujourd’hui ou demain et vous les aurez aussitôt.

Cette fois encore, à peine ai-je touché à ma plume que je dois déjà finir ma lettre. Mais je vous promets de vous en envoyer demain probablement ou un de ces jours une bien longue, à chacun de vous.

Cependant la défaite d’Outine et le triomphe de Malon, m’ont causé une véritable joie. Mon cher O., je t’en prie, donne-moi plus de détails dramatiques. Que faire, si ces commérages peuvent m’amuser, vieux que je suis ! C’est une faiblesse, mon cher, une faiblesse de vieillard, mais, que veux-tu ? j’aime bien les commérages qui sont intéressants. Écris-moi donc si Olga a assisté à cette défaite de son chéri ? Est-ce possible qu’Outine n’ait pas tenté de répondre aux terribles accusations de Malon ?

Votre programme, mon vieux, laisse à désirer, mais il ne s’agit pas de cela ; il s’agit beaucoup plus de ce que vous faites pour la propagande et pour l’organisation.


Je vous embrasse tous les deux. M. B.



LETTRE DE BAKOUNINE À OGAREFF


14 novembre 1871. Locarno.


Mon cher vieil Aga,


Je ne t’ai pas écrit depuis bien longtemps, parce que ma situation est devenue tout à fait impossible et qu’elle empire de jour en jour, de sorte que je ne puis te dire rien de gai.

1° Ma femme a perdu son dernier frère ; elle-même et toute sa famille sont au désespoir. Elle a des inquiétudes pour la vie de sa mère, de son père, de ses sœurs. Je ne la quitte ni de jour, ni de nuit, afin de la tranquilliser quelque peu en la persuadant que tous les autres membres de la famille sont sains et saufs. Nous avons dépensé les derniers 25 francs qui nous restaient pour envoyer un télégramme à sa sœur, à Krasnoïarsk. Mais voilà dix jours d’écoulés déjà, sans que nous ayons obtenu de réponse quelconque. Peut-être le télégramme a été saisi par la police ou encore quelque nouveau malheur est-il arrivé. Je tremble à cette idée ;

2° À cet état de fièvre s’ajoute encore l’absence complète d’argent et, par dessus le marché, des dettes partout ; des réclamations du propriétaire de la maison, de l’épicier, du boucher. Ces deux derniers nous ont refusé crédit et, depuis hier, nous n’avons plus de viande à table ; bientôt nous n’aurons ni bougie, ni chauffage. Et je ne sais plus où trouver de l’argent. Les sœurs d’Antosia nous en enverront peut-être, si le gouvernement ne le saisit pas. Je te prie de ne pas en souffler mot à personne afin que toute la colonie de Genève ne commence pas à en faire le racontage ce qui pourrait faire évanouir notre dernier espoir.

Jusqu’ici, je n’avais pas cessé d’espérer que mes frères m’enverraient quelques secours et il le feraient assurément, si tes chers « protégés », Mme Herzen et son charmant beau-fils n’avaient fait des vilenies à mon égard, car L. était très disposé à s’occuper de cette affaire et y mettait toute son ardeur. Mais ils voulurent y apporter leur part de vilenies. Que ceux qui nient ce fait se plaisent à l’ignorer, je n’en puis, moi, faire autant. Eh bien ! que le diable les emporte !

3° Malgré tout cela je continue à travailler dans la mesure de mes forces — je poursuis en Italie une lutte à outrance contre les mazziniens [122] et les idéalistes. Tu trouves que tout cela n’est pas nécessaire. Eh bien ! sous ce rapport, comme sous beaucoup d’autres encore, je ne suis pas d’accord avec toi. — Dans cette affaire aussi, les Herzen ont cherché à me nuire. Ils ont envoyé à Mazzini la traduction de la diatribe que Alexandre Ivanovitch (Herzen) avait écrite contre moi et qui a été publiée dans ses Œuvres posthumes. Elle a paru dans la « Unità Italiana ». Tout cela ne sert à rien. Je ne me suis pas seulement donné la peine d’y répondre. Laissons les chiens aboyer à leur gré.

Voilà cher ami, le tableau de ma vie actuelle. Tu comprendras, à présent, que je ne pouvais avoir grand’envie d’écrire. Je finis mes jours dans la lutte et je lutterai tant que mes forces ne m’abandonneront pas.

Adieu, je t’embrasse, de même que tous les tiens. Enfin, les journaux russes me sont arrivés. Je te les renverrai, mais non affranchis. Je n’affranchis même pas cette lettre. Remets celle qui y est jointe à O. Il est prolétaire comme moi, donc on ne peut pas lui envoyer des lettres non affranchies.


Ton M. B.


Vous avez eu la visite de Zaïtzeff, il paraît que c’est un homme de bien.


Nota. — Irrité contre Al. Al. Herzen, à la suite d’un différend qu’ils eurent à Stockholm et surtout, après la publication des « Œuvres posthumes » de son père où est inséré un article sur Bakounine, celui-ci lui attribua des « vilenies » qui n’avaient jamais eu lieu et qui ne pourraient même avoir aucune raison d’être. Faudrait-il insister sur ce fait que l’article de feu A. I. Herzen « M. B. et l’affaire polonaise », publié dans ses « Œuvres posthumes », d’ailleurs, très sympathique à Bakounine, est bien loin d’être une « diatribe » et que les présentes lettres justifient parfaitement les faits qui y sont rapportés.

Cependant, cette critique de Herzen, à propos de son action dans l’affaire polonaise, ne devrait nullement étonner Bakounine, attendu qu’il la lui avait déjà adressée dans ses lettres avec beaucoup plus de franchise et de violence.

D’après les lettres de Herzen, écrites à Ogareff, pendant les dernières années de sa vie, de même que d’après celles d’Ogareff, on peut voir qu’à cette époque, Bakounine était en froid avec Herzen et avec Ogareff lui-même jusque dans leurs relations personnelles.

Ainsi, Herzen écrivait :

14 juillet 1868 : « Bakounine s’est adonné entièrement au parti d’Elpidine et à une amitié cochonne avec lui » (Antiquités russes, 1886, XII, 665).

13 octobre 1868 : « Il est fâcheux qu’il n’y ait plus moyen de rester à Genève. Voilà cette avalanche de Bakounine qui nous arrive encore (et tu ne lui as pas demandé pourquoi il a eu des conciliabules avec Elpidine, et dans quel but ils ont tenu leur réunion secrète ? N’est-ce pas lui qui avait inspiré notre publiciste Mikolka ? ») (Id., 674).

4 décembre 1868 : « Sais-tu, je m’attendais que Bakounine enverrait demander des nouvelles de Tata, pour se réconcilier. Il n’a pas envoyé… è rotta l’altissima colonna » (Id., 678).

20-21 février 1869 : « Au moment où je t’annonçais ma paix avec Bakounine, il faisait la découverte de Koutchouk-Caïnardji. Pourquoi sa visite te fut-elle pénible ?… Quant à moi, je ne regrette nullement que la « Cause populaire » ait crevé, et je ne regrette pas non plus « que nous n’ayons pas de quoi secourir » … Les cantonistes [123] de la révolution, en se proclamant généraux, prouvèrent pour la dixième fois encore leur impuissance et leur esprit querelleur ! Bakounine doit en être affligé, il aura une dictature en moins. » (Id., 682-3).

Bakounine affirma plus tard qu’il n’avait participé qu’à l’édition du premier numéro de la « Cause populaire » (Drag.).


DEUX LETTRES DE Mme BAKOUNINE À OGAREFF


9 février 1872, Locarno.


Nicolas Platonovitch,


La misère frappe à notre porte. Si nous n’avions pas payé hier 317 francs de loyer, notre propriétaire nous aurait donné congé. Nous étions donc forcés de faire une « lettre de change » de 300 francs que nous nous sommes engagés à payer à la Banque nationale de Locarno, à la fin de ce mois. Dans le cas contraire nous aurions eu l’huissier. Nicolas Platonovitch, vous comprendrez facilement mon désespoir, ma terreur ; ce n’est pas la crainte de perdre tous nos effets qui me l’inspire, mais après un tel scandale il ne nous sera même plus possible de rester à Locarno. J’ai déjà épuisé toutes mes ressources et je ne sais plus que faire. Michel ne possède rien et j’ai encore deux enfants sur les bras. Nicolas Platonovitch, vous qui êtes l’ancien ami de Michel, faites votre possible pour nous secourir, sauvez-nous de cette honte amère, de recevoir la visite de l’huissier. Répondez-moi, répondez au plus vite, je vous supplie, au nom de tout ce qu’il y a de saint pour vous.

Pardonnez-moi l’incohérence de ma lettre, mais je suis tellement accablée que mon esprit perd sa lucidité. Je vous écris à l’insu de Michel, qui serait contre l’envoi de cette lettre.


Antonie Bakounine.


Répondez-moi à l’adresse de Paulo Gaverali, Farmacista, Locarno. Pour Mme Antonie (sur l’enveloppe intérieure).



Nicolas Platonovitch.


Je ne vous ai pas répondu de suite, parce que j’étais très attristée, j’avais l’espoir que vous trouveriez moyen de nous porter secours. Je me trompais. Pardonnez-moi l’inquiétude, le trouble inutile, que ma lettre vous a causé. N’en dites rien à Michel. Pourquoi faire ! « Arrive qu’arrive » ; nous ne sommes pas les premiers et nous ne serons pas les derniers à connaître la véritable misère. Jusqu’ici nous avions la chance de pouvoir nous esquiver chaque fois qu’elle nous menaçait, mais à présent, semble-t-il, nous serons obligés de lui payer aussi notre tribut.

Quant à la famille Herzen, les relations que Michel entretenait avec elle me sont presque inconnues. Je suis si étrangère à la vie extérieure, à tout ce qui est en dehors de mes enfants. Vous, Nicolas Platonovitch, qui connaissez bien les Herzen, vous pouvez en décider vous-même.

Pardonnez-moi la brièveté de ma lettre et excusez aussi si je vous l’envoie non affranchie ; actuellement nous sommes « à la lettre, sans le sou ».


Votre dévouée Antonie Bakounine.

18 février 1872. Locarno.


LETTRE DE BAKOUNINE À RALLI [124].


28 mai 1872, Locarno.


Merci mon ami 7, [125] d’avoir pensé le premier à mon existence. — Je commence donc ma lettre par aborder l’affaire dont tu me parles. Que 3 [126] ne prenne pas mon avis pour un reproche ; j’estime que votre adhésion à 154 [127] est excessivement utile et même d’une grande importance. Ces gens, sans attendre que vous leur fassiez des avances, viennent eux-mêmes à vous, recherchant votre confiance. Il me semble que c’eût été absolument impardonnable si, vous guidant d’après des combinaisons d’un ordre politique plus élevé, quelque qu’elles puissent être, ou d’après différents agissements, vous vous fûtes refusés à accepter la main qui vous a été fraternellement tendue. D’ailleurs, en agissant de la sorte, c’est-à-dire en vous alliant avec eux, vous ne risquez de rien. Certes, vous ne renoncerez pas, pour cela, à votre propre programme, qui est l’expression fidèle de l’idéal que vous portez dans votre cœur. Vous leur émettrez vos idées petit à petit, sagement, modestement, mais nettement et fermement, au moins les bases essentielles de votre programme conformément auxquelles vous avez le droit de vous allier aux groupements différents. Il me semble, que ce n’est que lorsque vous vous seriez convaincu que le but que cette société poursuit est en contradiction substantielle avec vos idées, que vous devriez vous abstenir d’y participer. À mon point de vue, votre adhésion à 154 est indubitablement utile. Si les hommes qui en font partie sont sérieux et loyaux, même si quelques-uns seulement d’entr’eux méritent ce titre, notre adhésion à leur société est parfaitement possible ; en effet, cela pourrait jeter la première assise de notre 121 [128] 101 [129]. Et ceci serait d’une très grande importance. Faites tous vos efforts, pour supprimer, coûte que coûte, dans sa source même toute influence de 141 [130] et, surtout l’influence de 155 [131] et de ses pareils dans 154. Donc, en prenant en considération tout ce que tu m’écris, je vous engage beaucoup d’entrer immédiatement dans 154. Et, tout en faisant une propagande silencieuse, contre son rapprochement intime avec 141, 123, 97, en observant la plus grande prudence, il ne faut pas, cependant, pousser l’affaire jusqu’à une rupture complète et manifeste. Au contraire, il faut, par l’intermédiaire et la protection de 155, arriver à la faire reconnaître par 76 [132]. C’est là mon avis personnel, mais, voyant les choses de près et dans toute leur étendue, vous déciderez vous-mêmes si cela est possible.

2. J’attends avec une vive impatience des nouvelles sur votre décision définitive, au sujet de 8 [133]. L’avez-vous reçu au 79 [134] ? Nous étions tous d’accord pour son acceptation, il ne manquait que l’avis de 2 [135] ; assurément il l’a vu au 153 [136]. Je ne crois pas que 2 fût contre. Quant à moi, j’ai la conviction absolue que c’est un homme sérieux, dévoué et qui sera utile à la cause ; j’attends votre réponse.

3. À propos est-ce que 2 ne se fâche pas contre moi, parce que j’ai combattu son programme et sa tactique d’action à Genève ? En effet, l’un et l’autre sont très insuffisants.

4. Je vous ai déjà adressé ma prière, par 8, de prendre patience, c’est-à-dire ne pas vous dépêcher quant à la défaite de 78 [137]. Cela ne presse pas et on peut bien remettre cette affaire à mon arrivée. Comment en avez-vous décidé ?

5. Je vous ai envoyé, par 8, ma proposition que je lui ai développée très amplement et qui a pour sujet une protestation de votre part contre l’infâme et arbitraire expulsion de 30 [138] de la section (196) slave (205), par 74 [139]. Je vous ai prié tous de vous concerter à ce sujet avec 10 [140], car j’estime que cette protestation serait d’une très grande utilité. Qu’avez-vous fait à propos de cela ?

6. J’ai envoyé 8 à 10, avec la fin de ma lettre espagnole, dont le commencement (1re feuille) lui a dû être remis par 3. — De plus 19, dimanche, le jour même du Congrès, 10 a dû recevoir ma lettre dont il est tenu de vous faire part à tous. Comme je n’ai reçu aucune information à ce sujet, je demeure dans une ignorance absolue de ce qui a été fait et des décisions qui ont été prises concernant cette affaire.

7. Dans quelles relations vous trouvez-vous actuellement avec 3 ? — En dehors des deux lettres que lui-même m’avait écrites avant la visite de 8 chez moi, je n’ai reçu aucune nouvelle de lui. Quant à ses relations avec 15, il ne m’en a jamais soufflé mot, ni fait aucune allusion. Dans sa deuxième lettre, il me prie seulement de le prévenir de mon départ de Locarno car, dit-il, il voudrait venir à ma rencontre pour me parler entre quatre yeux, avant mon arrivée à Zurich. Bien entendu, je lui ai répondu affirmativement, mais je n’ai pas encore reçu sa réponse à ma lettre (datée du 11 mai). Je vous prie, mes amis de me dire sans façon, sans me rien cacher par sentiment de délicatesse, quelles sont en substance vos relations avec 3, que pensez-vous de lui ? Que votre, opinion soit erronée, qu’importe ? n’ayez crainte de vous tromper avec moi. Si vous commettez une erreur, vous-mêmes la reconnaîtrez plus tard et, dans le cas où nous aurions décidé de nous unir à lui, vous le lui avouerez ; mais jamais il n’apprendra rien de moi. — J’espère que vous en avez la certitude parfaite. J’aime très sincèrement 3, mais j’aime aussi notre 79 et je le mets au-dessus de 3.

Enfin, quant à la lettre de 7, elle me produit cet effet que, pour un motif quelconque, vous n’êtes pas restés tout à fait satisfaits de 153 ni de mes amis (210) montagnards (207). S’il en est ainsi, je voudrais apprendre par vous-mêmes quelles sont les causes de votre mécontentement, si elles sont importantes ou insignifiantes, générales ou individuelles. Heraus mit der Sprache — n’ayez crainte, mes amis, de vous dévoiler devant moi et d’apparaître dans votre nudité, tout comme vous êtes. Souvenez-vous que la première condition de notre alliance fraternelle est de rester en quelque sorte diaphanes les uns pour les autres. À part cela, à part toutes ces choses personnelles, je voudrais savoir de vous, de vous précisément, tous les détails sur ce congrès ; les paroles qui ont été dites, les incidents qui s’y sont produits ; comment le Congrès s’est manifesté dans son ensemble et par les individualités qui y ont pris part ? — Oui, des messieurs et des dames sont venus de Zurich ? Donnez-moi tous les noms et, autant que possible, reproduisez-moi les actes et gestes de chacun d’eux. Quelle était la conduite de 130 [141] ; était-il accompagné de nombreux amis ? Quelles sont vos relations avec lui ?

Mes propositions, concernant le caractère et les limites de l’Internationale, ont-elles été lues au Congrès par James ? — En un mot, je vous prie beaucoup, mes amis, de me communiquer tous les moindres détails dont vous pourrez vous rappeler.

Ta lettre, mon ami 7, est empreinte de tristesse, de quelque abattement ; est-ce que la lune de miel de notre 79 serait déjà passée pour vous ? Est-ce le Katzenjammer, la période de désillusion, qui commence ? Ou, peut-être, un germe de discord et de méfiance réciproque, aurait-il poussé dans votre milieu ? J’espère, j’aime à croire que ce n’est pas le cas, mais si par malheur, vous étiez obligé de me répondre par un oui, un demi-oui ou seulement par un centième de oui, ah, mes amis, empressez-vous, alors, de vous expliquer loyalement, fraternellement, afin d’étouffer dans son germe la mauvaise herbe qui aurait poussé au milieu de vous, de l’arracher avec la racine, comme à l’instant vient de faire le Dr Orelli pour le cor que j’avais à la plante du pied. Dans deux ou trois jours je serai en état de marcher et quant à vous, j’espère que vous n’avez jamais cessé d’y être.

Si vous pouvez, envoyez-moi 200 francs pour ma sortie, si vous ne le pouvez pas, ne le faites pas, mais écrivez-moi le plus vite possible, plus amplement et d’une manière satisfaisante.


Toujours à vous M. B.



LETTRE DE BAKOUNINE À OGAREFF


À Ogareff.


2 novembre 1872. Locarno.


Eh bien ! mon vieil ami, nous venons d’assister à un forfait inouï. La République, a extradé l’infortuné Nétchaïeff [142]. Mais ce qu’il y a de plus alarmant, c’est que, à l’occasion de cette extradition, notre gouvernement voudra, sans doute, reprendre le procès et fera de nouvelles victimes. Cependant, quelque voix secrète me dit que Nétchaïeff qui a péri à jamais et qui, certainement, en a conscience lui-même, que ce Nétchaïeff, embrouillé dans les équivoques et tout souillé qu’il est, est loin d’être un individu banal ; que dans cette occasion, son cœur révélera toute son énergie et son courage primitifs. Il périra comme un héros, et cette fois, il ne voudra trahir ni les personnes, ni la cause elle-même.

C’est là ma foi. Bientôt nous allons voir si j’ai raison. Je ne sais pas quel est ton sentiment, mais, pour ma part, je le plains beaucoup. Personne ne m’a fait, dans ma vie, tant de mal que lui, de mal prémédité, mais je le plains quand même. C’est un homme d’une rare énergie, et lorsque nous l’avons rencontré pour la première fois, son cœur brûlait d’amour et de compassion pour le malheureux peuple russe, surchargé et abruti ; il portait en son âme une véritable douleur de notre mal historique et populaire. À cette époque, il n’avait de malpropre que son extérieur, mais l’intérieur n’était pas souillé. La prétention de devenir un chef, qui alla se heurter d’une manière si fâcheuse contre sa folie et, grâce à son ignorance, contre la méthode dite machiavélique ou jésuitique, le jeta dans un abîme de boue. À la fin, il touchait vraiment à l’idiotisme. Figure-toi que lorsque nous l’avons prévenu quinze ou vingt jours avant son arrestation, — non pas directement, car, ni moi, ni personne de mes amis, n’avons voulu nous rencontrer avec lui, — qu’il était recherché par la police et qu’il devait s’empresser de quitter Zurich, il a repondu : « Ce sont les bakouniens qui veulent me faire partir d’ici. » Et il ajouta : « Ce n’est plus comme en 1870 ; à présent, j’ai des amis au Conseil Fédéral de Berne ; si danger il y avait, j’en serais prévenu. » Et le voilà perdu !

Maintenant, mon vieil ami, voici ce dont je te prie. Tu sais déjà que Marx, Outine et toute la compagnie germano-juive tentent de me couvrir de calomnies. Je suis mis en demeure de démontrer que je ne suis pas un voleur. C’est pourquoi je t’envoie le projet de mon « Avis » que je te prie de signer. Toi, qui as étudié les auteurs classiques et qui es un styliste distingué, tu pourrais trouver mon style insuffisant. Je n’y tiens pas, fais-y toutes les corrections qu’il te plaira de faire, suivant les exigences de ton goût. Mais je doute que tu veuilles ou que tu trouves nécessaire d’y apporter quelque changement, quant à l’idée que j’expose dans cet « Avis », attendu que tu sais bien que mon texte est conforme à la vérité même, et la vérité ne saurait subir de rectifications.

Je ne crois pas qu’il soit nécessaire d’invoquer notre ancienne amitié pour te faire écrire et signer un avis de ce genre. Ta justesse suffira seule pour cela, et quant à notre amitié, gardons-la pour des sujets plus agréables.


Ton M. Bakounine.


Mon adresse est toujours la même :

Canton du Tessin. — Locarno. Monsieur M. Bakounine.


PROJET DE L’ « AVIS » [143]


Je déclare par la présente avoir transmis à Nétchaïeff directement et personnellement la totalité de la somme composant la caisse des « fonds » dits Bakhmétieff, pour qu’il la remette au Comité russe, dont Nétchaïeff était le mandataire à l’étranger, d’après ses affirmations et les documents dont il était porteur.

Bakounine n’était investi d’aucun droit de disposer des sommes constituant les « fonds Bakhmétieff ». Ce droit appartenait exclusivement à Herzen et à moi ; et, après la mort de Herzen, à moi seul. Par conséquent, Bakounine n’a pas assisté à la procédure de la remise de ce capital à Nétchaieff, effectuée par moi seul, en présence de Natalia Alexandrovna Herzen. Cependant j’ai fait dans cette occasion une très grande omission : ayant une confiance absolue en la foi révolutionnaire de Netchaïeff, je ne lui ai pas demandé de me faire un reçu. Ce n’est que plus tard, lorsque mon opinion sur Nétchaïeff fut ébranlée, que j’ai exigé de lui un reçu en présence de Bakounine, de O—ff, de R-s et de Semène Serebrennikoff. Nétchaïeff, tout en reconnaissant d’avoir reçu de moi les « fonds Bakhmétieff », se refusa, néanmoins, de me délivrer le reçu que je lui demandais, sous prétexte que le Comité russe n’a pas l’habitude de procéder ainsi. Cette attitude malhonnête de Nétchaïeff ne fit que me confirmer entièrement dans la pensée que l’équité morale lui était inconnue.

La part que Bakounine avait prise dans cette affaire était celle-ci. Après la mort de Herzen, il me persuada de remettre à Nétchaïeff, en sa qualité de mandataire du Comité en Russie et comme au représentant unique, à l’étranger, de la cause révolutionnaire russe, la totalité de la somme du capital Bakhmétieff. D’ailleurs, il n’eut pas grand’peine à me persuader d’agir ainsi, car, de même que Bakounine, j’avais foi dans l’existence et le caractère sérieux de ce Comité et tous les deux nous avons considéré Nétchaïeff comme son principal représentant à l’étranger.

Je déclare cette déposition conforme à la vérité en y apposant ma signature.


N. Og.


Témoins oculaires :

Zaitzeff,
O— ff
J—i, s’il veut


Nota. — Sur l’original de Bakounine, les initiales N. Og. sont effacées ; en face signé par Ogareff : « Nicolas Ogareff ». Il n’y a rien d’écrit en face des noms des témoins.

Nous devons observer à propos de Nétchaïeff que nous avons pu constater une antipathie générale pour sa personne dans tous les cercles de l’émigration russe avec lesquels nous avons fait connaissance à Zurich, en 1873 et à Genève, en 1876. On nous avait affirmé même, qu’il serait facile d’enlever Nétchaïeff aux quelques agents de la police qui le conduisirent à la gare, disant que ceux-ci n’opposeraient pas beaucoup de résistance à cette tentative ; ce n’est que l’antipathie pour l’homme lui-même qui empêcha de le tenter. En effet, les protestations des réfugiés russes contre son extradition, dans lesquelles ils attribuèrent à l’assassinat d’Ivanoff [144] le caractère d’un crime politique, en désignant Ivanoff comme un mouchard, furent signées par un grand nombre de personnes, contrairement à leur conviction. Nous tenons de plusieurs de ces signataires l’affirmation que Ivanoff n’était nullement un mouchard. La première chose que les réfugiés russes résidant à Zurich s’empressèrent de faire après l’arrestation de Nétchaïeff fut de s’emparer de ses papiers et de détruire tous les documents compromettants vis-à-vis du gouvernement et de l’opinion publique [145]. Parmi ces paperasses se trouvait, dit-on, l’engagement de Bakounine, donné par écrit à Nétchaïeff, de se soumettre en tout aux ordres de celui-ci, comme représentant du Comité révolutionnaire russe, même dans le cas où Nétchaïeff lui eût commandé de faire de faux billets de banque. En signe d’abnégation complète de sa propre personnalité, il avait signé ce papier d’un nom féminin, Matrena, si nous ne nous trompons pas. Assurément, Bakounine n’eût jamais consenti à faire de faux billets de banque, mais cette promesse devait servir d’encouragement aux adeptes moins soumis, qui, selon la coutume jésuitique, devaient perinde ad codover entre les mains des chefs (Drag.).



LETTRE DE N. W. SOKOLOFF À OGAREFF


2 janvier 1873. Zurich.


En t’embrassant, en te baisant, je te félicite à l’occasion de la nouvelle année et je bois à ta santé, notre cher Nicolas Platonovitch. Puisses-tu vivre de longues années et en jouir de toutes tes forces. Souviens-toi que tu es des nôtres et que nous ne t’oublions pas.

Notre affaire, par rapport à l’imprimerie, marche comme sur des roulettes. On n’aura pas à l’attendre longtemps.

Vouloir, c’est pouvoir.

Et toi, mon vieux, fais de la copie, écris toujours et envoie-nous de tes feuillets. Tes paroles ne seront pas perdues et ne sauront échapper à la presse de l’imprimeur.

Tu me demandes ce qui se passe à Zurich ? À cette question, je vais te répondre comme suit : Depuis mon arrivée ici, il s’est produit une scission dans la jeunesse russe. Je n’y suis pour rien, bien entendu, l’honneur en revient à monsieur L…, un certain philosophe, qui vient de Paris dans l’intention de fonder ici une revue. Ce L…, a élaboré son programme et l’a fait imprimer. Mais l’esprit en était faux et tellement détestable que Bakounine, Zaïtzeff, moi, de même que les meilleurs représentants de la jeunesse russe ici, nous en eûmes tous la nausée et nous décidâmes de nous détacher de L…, et de sa clique. Imagine-toi que dans son programme, il déclare la révolution un mal et qu’il prêche la légalité !…

Qu’en penses-tu, avons-nous eu raison de nous faire schismatiques ?

Je t’embrasse, encore une fois.


Tout à toi, N. Sokoloff.


P.-S. — Mon adresse : Zürich, Fluntern, Wiesenstrasse, bei Frau Steinfels, n° 1.


Nota. — En 1872-1873, résidèrent en Suisse (principalement à Zurich), plus de deux cents jeunes gens et jeunes filles russes. La grande majorité se composait d’étudiants et d’étudiantes parmi lesquels se trouvaient aussi nombre de réfugiés impliqués à l’affaire des troubles universitaires qui eurent lieu en Russie, vers cette époque.

Les étudiantes russes à elles seules étaient à Zurich, au nombre de 120. Le cercle de cette nouvelle catégorie de réfugiés entra en relations étroites avec Bakounine et constitua une large action propagandiste-littéraire, lui servant en même temps à recueillir quelques modestes sommes pour assurer son existence. Par les soins de ce cercle, furent édités en 1873, les volumes suivants de Bakounine : « Le développement historique de l’Internationale », « L’État et l’Anarchie », t. I, et en 1874 : « L’Anarchie d’après Proudhon », t. I, etc. À cette même époque, vint s’établir à Zurich M. Lavroff (colonel et ex-professeur à l’Académie d’artillerie de Pétersbourg, exilé en 1866 par ordre administratif dans le gouvernement de Vologda, d’où il s’était évadé). Un groupe de jeunes Russes, à Zurich, lui fit la proposition de diriger la revue « En Avant », qu’ils allaient fonder. Bientôt après, une scission manifeste se produisit au milieu de la jeunesse russe en Suisse, qui se divisa en deux groupes, les « lavristes » et les « bakounistes ». Cette séparation eut pour cause, non seulement la question de la gérance de la bibliothèque russe à Zurich (fondée par les réfugiés « bakounistes » qui entendaient la diriger seuls, à l’exclusion des nouveau-arrivés étudiants ayant en tête les « lavristes » et qui réclamèrent des droits égaux), mais surtout le programme même de la revue « En Avant », écrit par M. Lavroff qui, au point de vue d’un grand nombre de jeunes gens, était par trop modéré et n’accusait pas un caractère socialiste. Bien que dans la question de la bibliothèque la majorité se rangeât du côté des « lavristes », au contraire, dans l’ordre des choses politico-sociales, les idées de cette même majorité, se rapprochaient beaucoup plus de celles de Bakounine, de sorte que M. Lavroff se vit obligé de refaire deux ou trois fois son programme de l’ « En Avant », où il publia même un article sur la pougatchevstchtina (1773-1873), tout à fait dans l’esprit révolutionnaire de Bakounine.

Dans le temps, cette lutte pour les idées eut une place très marquée dans la vie des jeunes amis de Bakounine, sinon dans la sienne (lui-même n’habitait pas Zurich), mais elle laissa peu de traces dans sa correspondance que nous avons entre nos mains. Et c’est pourquoi nous publions ici la lettre de Sokoloff. Nous espérons que les personnes, mieux informées, nous apporteront leur concours pour élucider cette période dans la vie de Bakounine.

N. Sokoloff, sous-colonel en retraite, publia dans la Revue « La Parole russe », plusieurs articles ; dans l’un d’eux, il qualifia J. St. Mill, de l’épithète de racaille.

Plus tard, il fut exilé administrativement au gouvernement d’Archangelsk. De là, il fut transporté à Astrakhan d’où il s’évada.

Réfugié à l’étranger, il publia son intéressant volume : « Otstchepentzis » (Les Réfractaires), dans lequel il attribue le progrès de l’humanité entière à ceux qui se sont détachés de leur milieu [146].

W. Zeïtzeff était également collaborateur de la « Parole russe », sous la direction de Pissareff ; il y popularisait les sciences. Il passa ses dernières années à l’étranger dans les cercles des réfugiés russes, mais sans perdre néanmoins le droit de publier ses ouvrages en Russie, où il édita deux manuels d’histoire ancienne (Drag.).



LETTRE DE BAKOUNINE À OGAREFF


15 janvier 1873. Locarno.


Voici, mon vieil ami, le montagnard D—ridzi, que je te recommande comme un homme de bien et qui est très affable. Fais-lui un accueil bienveillant. C’est un excellent homme et tu pourras apprendre de lui bien des choses intéressantes sur l’état actuel, du Caucase.

Adieu, porte-toi bien. Ma santé ne va pas du tout ; j’ai toujours des douleurs au cœur ce qui m’empêche de dormir.


LETTRE DE BAKOUNINE À OGAREFF.


11 novembre 1874. Lugano.


Mon vieil, cher ami, te voilà bien loin de moi. Écris-moi, au moins, pour me tranquilliser, que les Herzen ne vont pas t’oublier dans ton éloignement, et te laisser sans ressources, livré à la souffrance et à une misère, si accablante dans la vieillesse, surtout quand on ne jouit pas de toute sa santé. C’est là ma première question. Ma deuxième est celle-ci : as-tu trouvé à Londres une société russe ou au moins, un seul Russe avec lequel tu pourrais échanger quelques paroles chaudes et sincères sur les affaires de Russie, qui sans aucun doute, t’intéressent comme par le passé au-dessus de toutes autres questions ? Il est vrai, que tu trouveras à Londres L… et son parti, mais lorsque tu les auras vus de plus près, à peine jugeras-tu opportun d’entretenir des relations intimes avec eux.

À propos, as-tu lu ma dernière brochure anonyme « L’Anarchie et l’État » ? Si tu ne l’as pas, écris-moi, je t’en enverrai un exemplaire.

Mais ce qui est essentiel, et je t’en prie encore une fois, dis-moi, comment tu vas ? Qui tu fréquentes, quelles sont tes connaissances ? En compagnie de qui passes-tu tes journées ? Je crains que la société anglaise ne présente qu’un intérêt médiocre à ton épouse (qui n’a pas reçu la bénédiction du pope), que je te prie bien de saluer de ma part ; je crains aussi que toi-même, tu n’éprouves à Londres le sentiment d’isolement si pénible à notre âge. La seule consolation qui nous reste, c’est la conscience de voir venir la mort prochainement : « As-tu carillonné, descends du clocher [147]. »

Moi aussi, mon vieil ami, je me suis éloigné des affaires, j’ai décidément et à jamais, abandonné toute action personnelle ; aucun lien ne me rattache plus à quelque entreprise pratique que ce soit. En premier lieu parce qu’il se présente aujourd’hui pour ces sortes d’entreprises une masse d’obstacles ; le bismarckonisme, c’est-à-dire le militarisme, la police et le monopole des finances, combinés en un seul système qui s’appelle l’État moderne — triomphent partout. Il se passera peut-être dix ou quinze ans encore, durant lesquels, cette puissante et scientifique négation de tout ce qui est humain sera toujours triomphante. Je ne dis pas qu’il n’y ait rien à faire actuellement ; mais ce nouveau travail exige aussi des méthodes nouvelles et, surtout, des forces jeunes et fraîches — je sens que je ne suis plus bon pour cette nouvelle lutte et je me retire, sans attendre qu’un Gil Blas quelconque me dise avec insolence : « Plus d’homélies, Monseigneur ! » L’état de ma santé s’aggrave de jour en jour ce qui me rend incapable de faire de nouvelles tentatives révolutionnaires et de subir les émotions qu’elles entraînent.

Pour toutes ces raisons je me suis retiré pour rester dans le sein de ma famille, déjà de retour de Sibérie. À présent nous habitons tous Lugano et non Locarno.

Probablement tu as entendu dire plus d’une fois au cours de l’année dernière que j’ai acheté une grande propriété aux environs de Locarno ; et avec les autres, tu t’es demandé d’où me venait l’argent. Voici la solution de cette énigme. Je n’ai jamais été propriétaire réel de cette villa et je n’ai servi que de « prête nom » à mon riche ami Cafiero. Il a été décidé que j’en serai le propriétaire nominal, afin de devenir citoyen dans le canton. Nous l’avons jugé nécessaire, parce que, en ma qualité de citoyen, je ne pourrais plus être expulsé du canton du Tessin, ma résidence, dans lequel il était indispensable que je pusse demeurer. C’est ainsi que j’acquis bientôt la réputation de propriétaire bourgeois et je ne m’en affligeai nullement ; au contraire, je fis tout mon possible pour que cette nouvelle renommée ajoutée à mes titres se répandît partout le plus rapidement possible. Plus on me prêterait de qualités bourgeoises, plus utile et plus sûre devait être mon action anonyme.

Mais à présent, après avoir renoncé définitivement et irrévocablement à toute action politique, je n’ai plus besoin de me couvrir d’un masque, et, partant, j’ai remis mes plumes de paon à leur véritable propriétaire, mon ami Cafiero. Je me suis donc retiré de la villa et me suis installé avec ma famille à Lugano. As-tu bien compris ? Si oui, garde-le pour toi, et ne répète à personne ce que je viens de te dire.

D’ailleurs, je ne reste pas ici tout à fait oisif, les bras croisés ; je travaille même beaucoup, d’abord, j’écris mes mémoires ; en deuxième lieu je me prépare à écrire, dans le cas où mes forces ne me trahiront pas, ce qu’il me reste encore à dire, à exposer mes idées les plus intimes. En vue de cet ouvrage je lis beaucoup. Pour le moment, j’ai sur ma table de travail trois livres : Kolb’s Celtergeschichte der Menschheit, Autobiography de Stuart Mill et Schopenhauer.

As-tu lu l’Autobiography ? Si non, ne manque pas de la lire. C’est un livre intéressant et instructif au plus haut degré. Parle-moi aussi de ce que tu lis toi-même et, s’ils en valent la peine, recommande-moi des livres lus par toi. Assez d’enseigner aux autres ! Sur le déclin de notre âge, mettons-nous de nouveau à nous instruire nous-mêmes. C’est plus gai.

Réponds-moi vite ; voici mon adresse : Suisse Lugano. Poste restante. M. Bakounine.

Je t’embrasse mon vieil ami. Salue de ma part Mary.


Ton M. Bakounine.


Nota. — Dans cette lettre, Bakounine représente quelque peu exclusivement ses rapports avec la « propriété » qui lui appartenait à Locarno. C’était une villa avec un jardin, dont Bakounine et sa famille profitèrent pendant quelque temps. Comme on peut le voir d’après sa lettre suivante, il se trouva de bons amis qui crurent nécessaire de démontrer à Cafiero, que cette « propriété » tant qu’elle se trouverait entre les mains de Bakounine ne saurait répondre à sa destination de servir la révolution sociale, et Bakounine abdiqua son titre de propriétaire. Vers cette époque, ses frères lui donnèrent sa part d’un terrain qu’ils vendirent. Une partie de la somme réalisée fut transmise à Bakounine et lui servit de moyens d’existence avec sa famille jusqu’à la fin de ses jours. Michel Alexandrovitch Bakounine mourut en 1876 (le 6 juillet).

Quelque temps avant que la lettre précédente fut écrite par Bakounine, il surgit un événement qui influença beaucoup sur ses relations avec ses amis révolutionnaires, — Italiens et Suisses (chefs de la Fédération Jurassienne), et quelques Russes. Ce fut la tentative de Bologne qui n’est pas bien connue, mais qui, néanmoins, est très intéressante sinon au point de vue de l’historien de la révolution, du moins, à celui du psychologue. Quelques amis de Bakounine, Italiens, Suisses et Russes décidèrent de faire passer en pratique leur théorie de propagande par le fait, à l’aide d’une révolte à Bologne et dans ses environs. Bakounine devait aussi se rendre dans cette ville. S’il allait mourir dans les rues de Bologne, en combattant ? En effet, il était déjà très fatigué par sa vie agitée et surtout par la maladie qui, bientôt, le conduisit au tombeau. Bakounine pouvait désirer une telle fin. Sa mort, en de telles circonstances pourrait exciter l’esprit révolutionnaire chez les Bolonais. Bakounine arriva. Dans les environs de Bologne, quelques armes furent distribuées aux paysans qui errèrent dans les taillis des montagnes, attendant que l’msurrection commençât dans la ville. Mais personne n’en donnait le signal ; Bakounine l’attendit en vain dans la chambre d’un petit hôtel. Enfin, les paysans perdirent patience et quelques-uns d’entre eux jetèrent leurs armes dans les bois, où elles furent trouvées par une patrouille de gendarmes ; la police en conçut des soupçons. Quelques jours après, un paysan qui était du complot vint à Bologne avec une charge de foin dans laquelle il cacha Bakounine et l’emmena ainsi à la station du chemin de fer, d’où il se dirigea sur Locarno. À la suite de cette aventure il nota sur son carnet [148] : « Entrevue avec des amis. J. toujours froid, C. toujours stupide. Rupture complète ».

C’est dans cette forme que nous tenons le récit de tous ces détails de deux personnes qui étaient très proches de Bakounine pendant les dernières années de sa vie. Il avait même l’intention de dicter à l’une d’elles ses mémoires.

Il lui montra son cahier de notes et voulut lui remettre, avant son départ pour Berne, tous ses papiers enfermés dans une malle. Ce voyage à Berne, pour une consultation, était exigé par le progrès de sa maladie qui lui occasionnait de très grandes souffrances. Il mourut dans cette ville, ayant auprès de lui un ouvrier italien presque illettré qui lui fut chaleureusement dévoué.

Après la mort de cet Italien, les papiers de Bakounine restèrent entre les mains de sa veuve qui se remaria avec l’avocat Gambuzzi à Naples, et mourut aussi. C’est donc chez ses héritiers qu’il faut chercher les papiers de Bakounine parmi lesquels se trouvent les lettres de Herzen, d’Ogareff et autres, de même que son cahier de notes et des fragments de ses mémoires.

Bien entendu, nous donnons ces détails sous toute réserve, et nous serons les premiers à nous féliciter si les erreurs et les inexactitudes qui auraient pu se glisser dans notre récit étaient corrigées par des personnes mieux renseignées et munies de documents authentiques [149]. Aussi, la lettre de Bakounine publiée ci-après, correspond-elle parfaitement au caractère général de ce récit. Elle nous démontre en même temps les idées de Bakounine vieilli, après ses nombreuses désillusions, et dont il ne fut pas toujours inspiré au cours de ses essais révolutionnaires. Nous ne saurions mieux terminer notre volume qu’en reproduisant cette lettre de Bakounine (Drag.).



LETTRE DE BAKOUNINE À R-S.


21 octobre 1874. Lugano.


J’ai reçu ta lettre. Quant à l’amitié, mon R-s, n’en parlons plus. Après tous tes agissements contre moi — je les connais maintenant dans les moindres détails — nous appeler amis, serait odieusement mensonger de la part de chacun de nous. Tu as fait tout ce qui était en ton pouvoir pour me tuer physiquement, moralement et socialement en feignant jusqu’à la fin d’être mon ami, et si tu n’y as pas réussi, cela ne tient pas à toi.

Le perspicace et intelligent Cafiero n’était qu’un instrument dans ta main, c’est toi qui en étais l’inspirateur. J’aime à croire que tu te trompais toi-même, en prenant les inspirations de ton ambition impatiente et vraiment trop immodérée pour du dévouement à la cause. Il est indéniable — tu dois te l’avouer du moins, — que tu as agi envers moi comme le pire de mes ennemis. Et malgré cela je persiste à croire à ton dévouement à la cause russe, à te croire capable de la servir, en raison de cela et sur ce terrain je suis toujours prêt à te tendre la main.

Tu te prépares maintenant à faire un pas décisif dont devra dépendre tout ton avenir et, ce qu’il y a de plus important encore, ta carrière révolutionnaire. Permets au vieux que je suis, de te dire quelques paroles vraies qui, probablement seront les dernières.

Fais un effort sur toi-même pour apporter dans tes relations avec les hommes nouveaux avec lesquels tu trouveras utile et possible de te lier, toute la vérité, toute la sincérité et toute l’affection dont ta nature, peu prodigue est capable. Veux-tu comprendre, enfin, que sur le mensonge jésuitique, on ne peut bâtir rien de solide, ni de vivace ; que ce n’est pas sur les passions viles et basses que doit s’appuyer l’action révolutionnaire et que jamais la Révolution ne saurait être triomphante si elle n’avait pour but un idéal élevé, humain, bien entendu. Dans ce sens et dans cette direction je te souhaite un succès complet.


M. Bakounine.


(D’après une copie transmise personnellement par Bakounine à A. W. W. Nous avons vu encore une autre copie de cette lettre. Il paraît que Bakounine s’appliquait à les répandre dans un certain milieu) (Drag.).

Nota. — Par ces paroles qui terminent sa lettre, Bakounine renonce presque à tous les principes qu’il avait prêchés et aux moyens qu’il avait pratiqués dans ses actes révolutionnaires ; non seulement au machiavélisme, auquel lui aussi, ne fut pas tout à fait étranger, à en juger d’après quelques-unes de ses lettres ci-dessus publiées, mais encore à sa foi aux criminels de droit commun (brigands et assassins qu’il considérait comme autant de révolutionnaires à leur manière, capables de servir la cause de la révolution sociale, qui ne sera triomphante que lorsque toutes les « mauvaises passions auront été déchaînées » que « le démon aura été éveillé », etc. D’après sa lettre, dans laquelle il parle de l’ignorance de Nétchaïeff, on peut également conclure que Bakounine avait conçu des doutes sur l’utilité des conseils qu’il donnait à la jeunesse de déserter les écoles et que Nétchaieff appuyait. Dans le récit de B. Malon, on voit qu’à la fin de ses jours, Bakounine avait reconnu aussi la signification des formes politiques transitoires de l’État, qu’il avait précédemment reniées, à cause de son idée d’anarchie socialiste. En parlant de Bakounine durant son séjour à Lugano, Malon dit (l. cit. 746) : « Toute sa jalousie de vieux politicien se transforma en un seul souci porté sur la lutte que les républicains français soutenaient alors contre les hommes du 24 et du 16 mai (Mac-Mahon et autres). J’ai pu voir comme ce vieil anarchiste entra en extase, à la nouvelle de la grande victoire républicaine, le 20 février 1876 ».

— « La liberté de l’Univers est sauvée ! — s’écria-t-il — et cette fois encore par le grand peuple français ! »

Ainsi, dans les dernières années de sa vie, ses idées politiques se rapprochèrent considérablement de celles que lui avait exposées Herzen, en lui expliquant pourquoi il ne pouvait entrer dans son « Alliance » (Œuvres posthumes de Herzen « Lettres à un vieil ami ») [150]. Toutefois l’amère expérience qu’il avait faite et surtout les cruelles leçons qui lui avaient été données par ses anciens amis Netchaïeff et R-s, qui amenèrent Bakounine à renoncer à ses théories anticivilisatrices et à ses habitudes contraires à la culture dans le domaine des idées et même des actes qu’il avait si longtemps, et avec talent, préconisées lui-même devant les révolutionnaires russes, qui furent si funestes à leur propre cause (Drag.).



Fin


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« Pour Valérien » (24-07-1870) 
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  1. Avant même que la publication en fût achevée, la mort vient de ravir l’éditeur russe de la correspondance de Bakounine, si édifiante au point de vue historique et social, se rapportant à l’état non seulement de la société russe d’alors, mais aussi de l’Europe entière.
    L’auteur de cette biographie, ou du « Curiculum vitœ », comme il la qualifie lui-même, a certainement voulu rester impartial, comme le doit surtout être un historien. Sa tâche était difficile et nous ne nous permettrons pas d’en juger. Il n’est pas, en effet, toujours possible de porter une appréciation rigoureusement exacte, lorsqu’il s’agit de juger, presque, un contemporain et surtout un homme de nature passionnée et de tempérament prodigieusement énergique, comme était Bakounine.
    On voit, d’après les annotations de M. Dragomanov, qui accompagnent les lettres de Bakounine, qu’il se trouvait à l’étranger plusieurs années avant la mort de celui-ci, ayant dû abandonner la chaire d’histoire qu’il occupait à l’université de Kieff. (Trad.)
  2. Il finissait presque toujours par se brouiller avec ses amis intimes.
  3. Cependant, dans ses relations personnelles, il était, au dire de ses amis, un observateur très fin, et les critiques qu’il se plaisait à faire, ne manquaient pas de pénétration. On le voit, d’ailleurs, d’après ses lettres. Mais dès qu’il touchait aux questions sociales, ainsi que le démontre sa correspondance, il ne pouvait plus voir les choses telles qu’elles étaient en réalité ; il se les représentait telles que lui-même aurait désiré les voir se passer, conformément à la conception qu’il s’en faisait, surtout schématiquement et sans leur prêter de forme concrète. Cette qualité est généralement inhérente au tempérament russe ; ainsi s’explique cette prétention à un esprit réaliste et à une activité cérébrale saine, souvent observée chez les Russes, qui, pour cela même, se plongent volontiers dans l’abstraction, le schématisme, l’illusion, et jusque dans le mysticisme.
  4. Bakounine avait défini ainsi Herzen. (Trad.)
  5. Il ne faut pas prendre le nom de positivistes dans le sens d’adeptes de la doctrine d’Auguste Comte ; il s’adresse aux conservateurs parce qu’ils ne veulent rien rejeter.
  6. En effet, Ruge édita plus tard avec Karl Marx, à Paris, « Les Annales allemandes — françaises ».
  7. Suit le texte original de ce document. (Trad.)
  8. Texte original. (Trad.)
  9. Nous adressons tous nos remerciements à MM. les professeurs Schweitzer et Stern, qui ont bien voulu nous communiquer ces renseignements
  10. Dr Müller Strübing, philologue. Pour la participation à la Société des étudiants fut condamné à mort en 1833. Sa condamnation fut commuée en la peine des travaux forcés à perpétuité. Il fut amnistié en 1840.
  11. En 1844, Bernays publia à Paris, avec Bernstein, le journal Vorwærts (En avant), auquel collaborèrent Marx et Bakounine.
  12. Lorsque Bakounine, après avoir donné l’hospitalité à Herwegh, fut obligé de quitter la Saxe. (Trad.)
  13. En allemand, Manichaer veut dire aussi créancier. (Trad.)
  14. Ouvrage satirique de Gogol. (Trad.)
  15. Un grand nombre de jeunes hommes intelligents de la Russie, arrachés pour la plupart aux bancs des universités, furent amenés à cet état de « déclassés » par les arrestations, la prison, l’exil et les persécutions continuelles de la police. (Trad.).
  16. Texte français de Bakounine (Trad.).
  17. On lit à cet endroit dans la « N. Fr. Presse », entre guillemets, la citation suivante de Ruge : « … pour se rendre à la frontière de la Russie et faire quelque chose pour la révolution russe », comme propres paroles de Bakounine.
  18. Officier de marine, disciple de Fourier et ami de Victor Considérant. (Trad.)
  19. Les procès verbaux de ce congrès ne furent pas publiés. Des désordres ayant éclaté dans la rue, les Polonais et les Slaves méridionaux emportèrent avec eux les procès verbaux de leurs sections respectives lorsque, le 12 juin, ils se virent obligés de quitter Prague. Ceux de ces procès-verbaux qui ont été laissés aux bureaux du Congrès, furent déposés au « Bœmische Museum » et transmis au Conseil de guerre par le tribunal militaire chargé d’instruire l’affaire.
  20. Zach, Morave d’origine, était au service du prince de Serbie et sur la liste des membres du congrès était désigné ainsi : « Morave, pour la Serbie ». Springer rapporte que, « d’après le programme officiel, les Slaves qui n’appartenaient pas à l’Autriche, ne devaient être admis à y assister qu’à titre d’étrangers. En réalité, ce furent précisément ces hôtes qui exercèrent la plus grande influence sur les débats. En effet, l’ordre du jour fut présenté par un Slave de Lausitz ; le point essentiel des mémoires les plus importants soumis au congrès, fut exposé par Zach, fonctionnaire, attaché au service du roi de Serbie, et par Libelt, de Posen, et la grande animation des séances privées des sections était provoquée par le Russe, Bakounine. » (A. Springer. Geschichte Oesterreichs seit dem Wiener Frieden, 1809. 2 Bd. s. 333).
  21. Cet appel fut aussi publié en langue bohême, dans la feuille « Noving slavanaké etc. »
  22. En Sibérie. (Trad.)
  23. En Autriche, colonie des raskolniks russes. (Trad.)
  24. Survenue à cause de leurs divergeances d’opinions politiques. (Trad.)
  25. Autre part, Ruge raconte dans la « Neue Freie Presse », l’impression que lui fit Bakounine à son arrivée à Londres. Il trouva que même sa voix avait changé, de sorte qu’il ne put le reconnaître qu’à ses idées ; sa santé ayant été altérée par un si long emprisonnement.
  26. Officier russe qui a pris part à l’insurrection polonaise. (Trad.)
  27. Texte français de Bakounine (Trad.)
  28. Homme de lettres, romancier. (Trad.)
  29. La réaction contre les doctrines de Mazzini (Dio e popolo) incita Bakounine à l’athéïsme le plus prononcé. À propos de ses déclarations athées au congrès de la Ligue de la paix en 1869, à Bern, Tourguéneff écrivit à Herzen : « Il paraît que les idées de Bakounine se sont modifiées. La dernière fois que je l’ai rencontré à Londres, il croyait encore à un Dieu personnel et dans une conversation que nous eûmes à la vieille manière romanesque, en nous promenant dans les rues au clair de la lune, il blâma même ton athéïsme. »
  30. Ordinairement, les membres qui n’appartenaient pas à la classe ouvrière étaient admis dans les sections centrales. De là, le nom de « Sections de propagande » qu’on leur donna. En 1869, Bakounine assista au Congrès de l’Internationale à Bâle, en qualité de délégué des ouvrières ovalistes de Lyon, bien qu’il habitât Genève. Il était ainsi désigné sur la liste des membres du Congrès : « Bakounine, publiciste, délégué des ouvrières ovalistes de Lyon (Genève, 125, rue Montbrillant). » Testut, Association Internationale des Travailleurs. Lyon, 1870, p. 161).
  31. Il s’attira les sympathies de Bakounine par son énergie et ses idées révolutionnaires. (Trad.)
  32. Propagande de Nétchaïeff et les procédés qu’il employait dans ses actes révolutionnaires. (Trad.)
  33. On trouve la défense de l’Alliance dans la publication : « Mémoire présenté par la Fédération Jurassienne de l’Association Internationale des Travailleurs à toutes les Fédérations de l’Internationale ». Sonvillers 1873. Ce Mémoire renferme beaucoup de documents et d’articles publiés dans les journaux, ainsi que des discours de Bakounine. Dans son ouvrage « Le socialisme contemporain », Émile de Laveleye, en présentant Bakounine comme « l’apôtre du nihilisme », puise principalement dans le rapport d’Outine. La collision entre les partis de Marx et de Bakounine est exposée assez impartialement dans l’œuvre de Malon, ci-dessus mentionnée.
  34. Pendant sa longue détention, il fut atteint du scorbut et perdit ses dents. (Trad.)
  35. La villa de Barounata dont il est question plus loin, avait été payée par lui. (Trad.)
  36. Kravtchinski (Stepniak), récemment mort à Londres. (Trad).
  37. Nous pensons que le lecteur français nous saura gré de reproduire ici le portrait de Bakounine, comme le trace Herzen dans ses Œuvres posthumes :
    « Son activité, comme son oisiveté, sa stature puissante, son appétit, tout chez lui prend des proportions gigantesques et dépasse de beaucoup ce qu’on voit chez les autres. Sa figure est celle d’un titan à tête de lion, avec un superbe hérissement de crinière.
    « À l’âge de cinquante ans, il reste l’étudiant du quartier de Morosséïka (à Moscou) ; le bohême de la rue de Bourgogne (à Paris) ; sans souci du lendemain ; dédaigneux de l’argent, le jetant, lorsqu’il en a, à pleines mains, à droite et à gauche, en empruntant de côtés et d’autres, lorsqu’il en manque, avec une naïveté d’enfant recourant à ses parents, sans plus se préoccuper de le rembourser et cela, avec la même simplicité qu’il mettait lui-même à donner tout ce qu’il possédait, n’en retenant qu’à peine de quoi payer ses cigarettes et son thé.
    « Ce genre de vie n’est pas fait pour le gêner. Par sa nature, c’est un « grand vagabond ». Si on lui eût demandé comment il entendait la propriété, il aurait assurément répondu de même que Lalande à Napoléon qui lui posait la question de Dieu : « Sire, dans l’exercice de mes occupations professionnelles, je n’ai jamais éprouvé le besoin de cette recherche ». Dans toute sa nature il y a quelque chose d’enfantin, de franc et de simpliste, qui lui donne un charme particulier et qui attire vers lui tout le monde — les faibles et les forts. Ce ne sont que les gens imbus d’affectation et d’orgueil qui s’en éloignent.
    « Toute sa personnalité apparaît si bien en relief et s’annonce partout d’une façon si puissante et si excentrique — au milieu de la jeunesse de Moscou, comme devant l’auditoire de l’université de Berlin ; parmi les communistes de Weitling, comme chez les « montagnards » de Caussidière ; dans ses discours à Prague ; durant son commandement en chef, pendant l’insurrection à Dresde ; dans son procès, ses prisons ; devant l’arrêt de mort et toutes ses tortures, en Autriche ; enfin devant l’extradition en Russie, où il disparut pour de longues années derrière les terribles murailles du ravelin d’Alexis, tout cela fait placer Bakounine au rang des hommes qui ne peuvent rester inaperçus de leurs contemporains, ni être oubliés par l’histoire.
    « Bakounine a aussi beaucoup de défauts ; mais ces défauts sont minuscules, tandis que ses qualités sont remarquables. Sa faculté de saisir, dans les milieux différents où le sort le jetait, quelques traits caractéristiques de chacun de ces milieux, lui permettant d’en distinguer l’élément révolutionnaire, de l’en séparer, pour le pousser en avant, en lui communiquant sa propre vitalité et sa passion, n’est-ce pas là une qualité supérieure ?
    « Au fond de la nature de cet homme se trouve le germe d’une activité colossale, pour laquelle il n’y eut pas d’emploi. Bakounine porte en lui la possibilité de se faire agitateur, tribun, apôtre, chef de parti ou de secte, prêtre hérésiarque, lutteur. Placez-le dans le camp qu’il vous plaira, — parmi les anabaptistes ou les jacobins, à côté d’Anacharsis Cloots ou dans l’intimité de Babœuf, mais toujours à l’extrême gauche, — et il entraînera les masses et agira sur les destinées des peuples. » (Trad.).
  38. Dans cette seconde lettre qui s’étend sur plus de quarante-neuf pages imprimées du texte russe, Bakounine fait l’apologie de Mouravieff, gouverneur-général de la Sibérie orientale, et s’efforce de démontrer à ses amis combien cet administrateur est un homme supérieur. Très impressionnable et d’un tempérament sanguin, Bakounine se laissait entraîner facilement. Dans son éternelle recherche des hommes déterminés, utiles à la révolution, il attribuait souvent aux personnes qu’il rencontrait des mérites qu’elles n’avaient pas. Mais désillusionné après, il ne continuait pas moins à persister à leur reconnaître les qualités qui l’avaient séduit d’abord, se basant sur celles pour lesquelles il avait idéalisé la personnes (Trad.)
  39. Ces paroles s’adressent aussi à Ogareff, qui prenait une large part dans la direction de la Cloche. (Trad.)
  40. Nous mettons entre guillemets les propres termes de Bakounine écrits en français. (Trad.)
  41. C’est par ces paroles que se termine la première feuille de cette lettre. La feuille suivante, qui est d’un format différent mais qui porte le numéro 2, commence comme suit, et à la première page, présente une variante de la fin de la feuille précédente. (Drag.)
  42. Suit l’exposé plus succinct des mêmes idées exprimées ci-dessus, et souvent dans les mêmes termes. (Trad.)
  43. Nous estimons qu’il n’est pas superflu de rappeler ici à nos lecteurs le récit de A.-N. Mouravieff, le célèbre voyageur qui visita Jérusalem et Sodome (?) et en même temps fut un mouchard (il mourut à Kieff). Ce récit, publié dans la Russkaïa Starina (Antiquités russes), 1882, XII, 644-646, fait voir comment le général N.-P. Ignatieff, alors directeur du département asiatique au ministère de l’intérieur, s’était servi de l’influence qu’il pouvait avoir sur l’empereur Alexandre II pour envoyer M.-N. Mouravieff, qui lui était antipathique, au poste de dictateur à Vilna. La participation que N.-P. Ignatieff eut dans cette affaire, aurait suffi à elle seule pour rompre entièrement avec le programme, ci-dessus exposé par Bakounine, ce qui nous autorise à livrer à la publicité les passages de la lettre de Bakounine qui se rapportent à sa personne. Certes, ces divulgations ne sauraient nullement nuire à sa carrière administrative ; au contraire, elles ne peuvent que servir à son avantage. Et on dira : Voilà un homme qui en 1861 s’est laissé entraîner par les idées avancées et qui déjà en 1863 en était complètement dégrisé. (Drag.)
  44. La fameuse prison, dans cette forteresse, est destinée à recevoir exclusivement des prisonniers politiques (Trad.)
  45. Une section de la prison des Saints-Pierre-et-Paul pour les condamnés politiques dans laquelle le régime est d’une rigueur excessive. Cette section se compose d’un rez-de-chaussée et d’un souterrain, dont le mur extérieur descend dans la Neva. En 1824, lorsqu’il y eut inondation à Pétersbourg, les cellules du souterrain furent aussi inondées. (Trad.)
  46. Le caractère de ce fragment nous fait supposer qu’il se rapporte à la même époque que la lettre suivante. Celle-ci, de même que ce fragment, nous révèle les dissentiments entre Bakounine et ses amis, Herzen et Ogareff, qui surgirent déjà bientôt après son arrivée à Londres et qui ne discontinuèrent pas durant toute leur vie, surtout entre Herzen et Bakounine (Drag.)
  47. Proclamation de Bakounine aux officiers russes. (Trad.)
  48. « Je m’y oppose formellement. » Cette apostille sur l’original de la lettre de Bakounine est faite de la main d’Ogareff. (Drag.).
  49. Il s’agit, probablement, de la comtesse Salias, qui est connue en littérature russe sous le pseudonyme d’Eugénie Tour. (Drag.)
  50. Nicolas Joukovski, réfugié russe, récemment mort à Genève. (Trad.).
  51. Ce paquebot qui devait faire le voyage dans la mer Baltique et sur lequel s’embarqua Bakounine dans le but de prendre part à l’insurrection polonaise (Trad.).
  52. Alexandre Alexandrovitch Herzen (Trad.).
  53. Les cinq provinces de la Pologne qui, par le traité de Vienne, étaient restées sous la domination de la Russie et constituèrent le Royaume de la Pologne (Trad.).
  54. Moscovite, terme de mépris et de haine que les Polonais donnent aux Russes (Trad.).
  55. Rzand narodowy, de l’insurrection polonaise (Trad.)
  56. La longue lettre. (Trad.)
  57. Sur une autre copie de cette lettre. AI. AL. a mis de sa main : « Mais, simplement, parce que j’aime dire la vérité à tout le monde. » (Drag.)
  58. M. Tkhorjevski (Drag.).
  59. Mazzini et Garibaldi (Drag.).
  60. « L’Étincelle », journal satirique illustré (Trad.).
  61. Proverbe russe (Trad.).
  62. Collectivité des membres de la commune rurale (Trad).
  63. Fonctionnaire civil de l’état (Trad.).
  64. Qui en 1856 tira un coup de revolver sur Alexandre II, qu’un certain Comissaroff qui se trouvait dans la foule, para par un geste, dit-on, inconscient (Trad.)
  65. Mouravieff.
  66. Comissaroff (Trad.)
  67. Alexandre II (Trad.)
  68. Héros dans le roman de Tourguéneff : Les Pères et les Fils (Trad.)
  69. Les enfants de Herzen appelaient ainsi Ogareff (Drag.).
  70. À cette époque, Kelsieff s’était rallié au gouvernement ; après sa libération, il commença à publier des articles contre la propagande qu’il avait faite auparavant (Drag.).
  71. Bakounine appelait ainsi Nétchaieff (Drag.).
  72. Omission d’un mot dans le texte (Tr.).
  73. Révolutionnaire russe, mort au bagne (Trad.).
  74. Celui-ci, par exemple, ne dit rien du tout ! (Rédact. de la Cloche.)
  75. Comptant parmi les curiosités de Moscou à cause de leurs gigantesques dimensions (Trad.).
  76. Il n’est pas inutile de rappeler ici que les anciens slavophiles, qui avaient à leur tête Khomiakoff et Kiréevski, étaient bien loin de prêcher la russification des peuples subjugués par la Russie, comme on l’a fait à une époque plus récente. En 1831, Khomiakoff, lui-même, écrivit une poésie sympathique à la Pologne (Drag.)
    En 1831 eut lieu la première insurrection des Polonais assujettis à la Russie (Trad.)
  77. Hymne patriotique polonais : « La Pologne n’est pas/ Encore morte ». (Trad.)
  78. Quand donc I. S. Aksakoff y était-il allé ? (Rédact. de la Cloche.)
    Sont allés en Pologne du parti slavophile, le prince Tcherkasski et Youri Samarine, d’accord avec Ivan Aksakoff. (Drag.)
  79. Allusion à l’idéal religieux des slavophiles orthodoxes russes. Pendant le carême que commande la religion gréco-orthodoxe, lorsque tout aliment animal est prohibé, le peuple russe se sert d’huile de chanvre pour assaisonner ses repas. (Trad).
  80. Petite lampe remplie d’huile d’olives que l’on allume devant les icônes. (Trad.)
  81. Giuseppe Mazzini et Giuseppe Garibaldi. (Drag.)
  82. Pamphlet contre Herzen de Serno-Solovievitch « Unsere Russichen Angelegenheiten. » (Drag.).
  83. Sachenka, diminutif d’Alexandre (Trad.).
  84. Mitropolite de Moscou (Trad.).
  85. Cet article, qui jette quelque lumière sur le caractère du mouvement révolutionnaire russe, pendant les dernières années de la vie de Herzen, est dû à la plume d’un réfugié russe dont le nom est resté inconnu. Il devait paraître en 1880, dans une publication russe de la presse libre à l’étranger, mais qui fut ajournée (Trad.).
  86. Appellation sous laquelle Herzen désignait Bakounine. (Trad.).
  87. Un paysan russe auquel l’histoire attribue d’avoir servi de guide aux Polonais qui, en 1613, envahirent la Russie et voulurent marcher sur Kostroma où se trouvait le tzar Michel, élu par le peuple russe. Dans le but de les dérouter, Susanine les avait conduits dans une épaisse forêt et leur déclara qu’il ne savait comment en sortir. Les Polonais s’étant aperçus de sa trahison le massacrèrent. Le célèbre compositeur russe, Glinka, a rendu son nom immortel dans son opéra « La vie pour le tzar » ; mais les historiens récents prêtent à cette épisode un caractère légendaire (Trad.).
  88. Nous mettons en italique les mots soulignés dans l’original (Drag.).
  89. Cette gentillesse fut ajoutée après que la lettre était écrite. Le joli mot est écrit dans l’original, au-dessus de la ligne (Drag.).
    Ce « joli mot » n’est qu’un très gros juron russe, intraduisible, que nous avons rendu par l’expression « canaille » (Trad.).
  90. Suit la copie de la première partie de la lettre de Bakounine que nous avons publiée précédemment (Drag.)
  91. Les noms des villes en caractères italiques sont soulignés dans l’original (Trad.).
  92. Tkhorjevski. Familièrement on le nommait Pan, ce qui signifie en polonais Monsieur (Trad.).
  93. Mroczkowski (Trad.)
  94. À cette époque la princesse Obolenski était en train de faire des démarches pour reprendre ses enfants que son mari lui avait enlevés pour les envoyer en Russie (Drag.).
  95. Place vide dans le texte russe (Trad.).
  96. Allusion aux grèves en France à cette époque (Drag.).
  97. Mot illisible dans l’original et écrit en français ; Badinguet, peut-être ? (Trad.)
  98. Bakounine n’a traduit que le commencement du « Capital » (Drag.).
  99. Alex. Ivan. Herzen (Drag.).
  100. Bakounine appelait ainsi Nétchaieff, révolutionnaire russe qui plus tard fut livré par la police de Zurich au gouvernement russe (Trad.).
  101. Joukovski (Trad.).
  102. Mlle Herzen (Trad.).
  103. Texte français de Bakounine. (Trad.).
  104. Natalie Alexandrovna Herzen. (Trad.).
  105. À en juger par la lettre de Bakounine, datée du 14 juin, on peut présumer que Neville est Nétchaïeff (?) (Drag.).
  106. Nétchaieff (Trad.).
  107. Obolenski. (Drag.)
  108. Texte français de Bakounine (Trad.)
  109. Mroczkowski (Drag.).
  110. La Fédération Jurassienne (Trad.).
  111. Un jeu de mots dans le texte russe. « Se dresser comme une montagne », c’est-à-dire défendre quelqu’un de toutes ses forces (Trad.).
  112. Marie en petit-russien (Trad.).
  113. « La Commune » dont Nétchaïeff a publié deux numéros (Drag.).
  114. « Lettre à un Français sur la crise actuelle », sept. 1870. Dans cette brochure B. démontre que l’unique moyen de salut pour la France envahie par les Prussiens est dans l’anarchie sociale et révolutionnaire (Drag.).
  115. Texte original de Bakounine (Trad.)
  116. Beloche, peut-être (Trad.).
  117. Proverbe russe (Trad.).
  118. « L’empire Knouto-germanique et la Révolution sociale », 1re partie, Genève, 1871 (Trad.).
  119. Nom d’emprunt d’un révolutionnaire russe, élève et émule de Bakounine, qui, autrefois, joua un rôle considérable au milieu des réfugiés russes à Genève, et qui trahit l’amitié de Bakounine (Trad.).
  120. Bakounine appelait ainsi la Fédération jurassienne, de La Chaux-de-Fonds (Trad.).
  121. Guiseppe Mazzini (Drag.).
  122. La lutte de Bakounine avec les Mazziniens amena la publication de sa brochure : « La théologie politique de Mazzini et l’Internationale » Première partie, 1871 (Drag.).
  123. Élèves des écoles dites écoles des cantonistes, organisées militairement, comme internats, pour les enfants des soldats retraités ou pour les orphelins de ces derniers (Trad.).
  124. Afin de garder le plus profond secret sur les différentes sociétés et les personnes qui en faisaient partie, on remplaçait leur nom par des chiffres. C’était la manière d’écrire que Bakounine avait adoptée dans les dernières années de sa vie. Nous tenons de Z. K. Ralli les noms que récèlent ces chiffres :
  125. 7. Ralli.
  126. 3. Ross.
  127. 154. Société polonaise socialiste, se composant de 15-20 membres avec Stemkovski en tête, lequel, à cette époque, était le secrétaire de Greulich et de la section marxiste de l’Internationale (Drag.).
  128. 121. La Section slave de l’Internationale dans l’Alliance.
  129. 101. Alliance.
  130. 141. Greulich et ses compagnons.
  131. 155. T-i, (membre de la société polonaise), réfugié.
  132. 76. Conseil général de l’Internationale (?)
  133. 8. Lermontoff qui est mort pendant sa détention préventive dans une prison de Pétersbourg. Il a été impliqué dans l’afaire de la propagande socialiste qui donna lieu au fameux procès des 193.
  134. 79. Comité de la Section slave, composé de neuf membres.
  135. 2. A. E., réfugié russe.
  136. 153. Congrès des sections de la Fédération Jurassienne à Neuchâtel.
  137. 78. V. S. réfugié russe.
  138. 30. Bakounine.
  139. 74. K. Marx.
  140. 10. James (membre influent de la Fédération Jurassienne).
  141. 130. Lefrançais (membre de la Commune de Paris et ses compagnons à Genève (Drag.).
  142. C’est la police Zuriçoise, vendue au gouvernement russe. (Trad.)
  143. Ce titre est écrit de la main de Bakounine (Drag.).
  144. Étudiant, perfidement assassiné par Netchaïeff (Trad).
  145. Dans ses « Mémoires sur Nétchaïef », publiées dans le « Messager de la Volonté du peuple ». par Z. R., l’auteur dit qu’après son arrestation ses papiers furent examinés par MM. Z. R., Sajine et L.-off. Où sont-ils actuellement ? (Drag.).
  146. Cet ouvrage de Sokoloff est traduit en français (Trad.).
  147. Proverbe russe (Trad.).
  148. En français (Trad.).
  149. Nous trouvons un récit succint sur la « Tentative de Bologne », dans l’article de B. Malon, l’ « Internationale » (La Nouvelle Revue, 1881, 15 février, 762). À ce que nous avons ouï dire, Bakounine blâma l’ « l’abstention » de participation à la Révolution en Espagne en 1874, dont parle Malon (Drag.).
  150. Il n’est pas inutile de rappeler ici que Herzen lui-même dans les ouvrages qu’il avait écrits sous l’influence de la révolution ratée de 1848-1849 comme « Lettres de France et d’Italie » et « De l’autre rive » exposa nombre d’idées qui correspondent à celles de Bakounine avec cet élan tantôt vers la destruction de la « vieille société », tantôt vers la dictature révolutionnaire (« La Jeune Russie » de 1862 reproche à Herzen d’avoir fait abnégation de ses idées). Il est vrai, que l’esprit plus réaliste de Herzen et son sentiment esthétique ne lui permirent pas de se laisser entraîner jusqu’au doctrinarisme (Drag.).