Les Vivants et les Morts/Texte entier

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Les Vivants et les Morts
Les Vivants et les MortsArthème Fayard et Cie (p. 9-TdM).

TU VIS, JE BOIS L’AZUR…


Tu vis, je bois l’azur qu’épanche ton visage,
Ton rire me nourrit comme d’un blé plus fin,
Je ne sais pas le jour, où, moins sûr et moins sage,
Tu me feras mourir de faim.

Solitaire, nomade et toujours étonnée,
Je n’ai pas d’avenir et je n’ai pas de toit,
J’ai peur de la maison, de l’heure et de l’année
Où je devrai souffrir de toi.

Même quand je te vois dans l’air qui m’environne,
Quand tu sembles meilleur que mon cœur ne rêva,
Quelque chose de toi sans cesse m’abandonne,
Car rien qu’en vivant tu t’en vas.


Tu t’en vas, et je suis comme ces chiens farouches
Qui, le front sur le sable où luit un soleil blanc,
Cherchent à retenir dans leur errante bouche
L’ombre d’un papillon volant.

Tu t’en vas, cher navire, et la mer qui te berce
Te vante de lointains et plus brûlants transports.
Pourtant, la cargaison du monde se déverse
Dans mon vaste et tranquille port.

Ne bouge plus, ton souffle impatient, tes gestes
Ressemblent à la source écartant les roseaux.
Tout est aride et nu hors de mon âme, reste
Dans l’ouragan de mon repos !

Quel voyage vaudrait ce que mes yeux t’apprennent,
Quand mes regards joyeux font jaillir dans les tiens
Les soirs de Galata, les forêts des Ardennes,
Les lotus des fleuves indiens ?

Hélas ! quand ton élan, quand ton départ m’oppresse,
Quand je ne peux t’avoir dans l’espace où tu cours,
Je songe à la terrible et funèbre paresse
Qui viendra t’engourdir un jour.


Toi si gai, si content, si rapide et si brave,
Qui règnes sur l’espoir ainsi qu’un conquérant,
Tu rejoindras aussi ce grand peuple d’esclaves
Qui gît, muet et tolérant.

Je le vois comme un point délicat et solide
Par delà les instants, les horizons, les eaux,
Isolé, fascinant comme les Pyramides,
Ton étroit et fixe tombeau ;

Et je regarde avec une affreuse tristesse,
Au bout d’un avenir que je ne verrai pas,
Ce mur qui te résiste et ce lieu où tu cesses,
Ce lit où s’arrêtent tes pas !

Tu seras mort, ainsi que David, qu’Alexandre,
Mort comme le Thébain lançant ses javelots,
Comme ce danseur grec dont j’ai pesé la cendre
Dans un musée, au bord des flots.

— J’ai vu sous le soleil d’un antique rivage
Qui subit la chaleur comme un céleste affront,
Des squelettes légers au fond des sarcophages,
Et j’ai touché leurs faibles fronts.


Et je savais que moi, qui contemplais ces restes,
J’étais déjà ce mort, mais encor palpitant,
Car de ces ossements à mon corps tendre et preste
Il faut le cours d’un peu de temps…

Je l’accepte pour moi ce sort si noir, si rude,
Je veux être ces yeux que l’infini creusait ;
Mais, palmier de ma joie et de ma solitude,
Vous avec qui je me taisais,

Vous à qui j’ai donné, sans même vous le dire,
Comme un prince remet son épée au vainqueur,
La grâce de régner sur le mystique empire
Où, comme un Nil, s’épand mon cœur,

Vous en qui, flot mouvant, j’ai brisé tout ensemble,
Mes rêves, mes défauts, ma peine et ma gaîté,
Comme un palais debout qui se défait et tremble
Au miroir d’un lac agité,

Faut-il que vous aussi, le Destin vous enrôle
Dans cette armée en proie aux livides torpeurs,
Et que, réduit, le cou rentré dans les épaules,
Vous ayez l’aspect de la peur ?


Que plus froid que le froid, sans regard, sans oreille,
Germe qui se rendort dans l’œuf universel,
Vous soyez cette cire âcre, dont les abeilles
Ecartent leur vol fraternel !

N’est-il pas suffisant que déjà moi je parte,
Que j’aille me mêler aux fantômes hagards,
Moi qui, plus qu’Andromaque et qu’Hélène de Sparte,
Ai vu guerroyer des regards ?

Mon enfant, je me hais, je méprise mon âme,
Ce détestable orgueil qu’ont les filles des rois,
Puisque je ne peux pas être un rempart de flamme
Entre la triste mort et toi !

Mais puisque tout survit, que rien de nous ne passe,
Je songe, sous les cieux où la nuit va venir,
A cette éternité du temps et de l’espace
Dont tu ne pourras pas sortir.

— O beauté des printemps, alacrité des neiges,
Rassurantes parois du vase immense et clos
Où, comme de joyeux et fidèles arpèges,
Tout monte et chante sans repos ! …

J’AI TANT RÊVE PAR VOUS…



J’ai tant rêvé par vous, et d’un cœur si prodigue,
Qu’il m’a fallu vous vaincre ainsi qu’en un combat ;
J’ai construit ma raison comme on fait une digue,
Pour que l’eau de la mer ne m’envahisse pas.

J’avais tant confondu votre aspect et le monde,
Les senteurs que l’espace échangeait avec vous,
Que, dans ma solitude éparse et vagabonde,
J’ai partout retrouvé vos mains et vos genoux.

Je vous voyais pareil à la neuve campagne,
Réticente et gonflée au mois de mars ; pareil
Au lis, dans le sermon divin sur la montagne ;
Pareil à ces soirs clairs qui tombent du soleil ;


Pareil au groupe étroit de l’agneau et du pâtre,
Et vos yeux, où le temps flâne et semble en retard,
M’enveloppaient ainsi que ces vapeurs bleuâtres
Qui s’échappent des bois comme un plus long regard.

Si j’avais, chaque fois que la douleur s’exhale,
Ajouté quelque pierre à quelque monument,
Mon amour monterait comme une cathédrale
Compacte, transparente, où Dieu luit par moment.

Aussi, quand vous viendrez, je serai triste et sage,
Je me tairai, je veux, les yeux larges ouverts,
Regarder quel éclat a votre vrai visage,
Et si vous ressemblez à ce que j’ai souffert…

L’AMITIÉ



« Je t’apporte le prix de ton bienfait… »

Mon ami, vous mourrez, votre pensive tête
Dispersera son feu,
Mais vous serez encor vivant comme vous êtes
Si je survis un peu.

Un autre cœur au vôtre a pris tant de lumière
Et de si beaux contours,
Que si ce n’est pas moi qui m’en vais la première,
Je prolonge vos jours.

Le souffle de la vie entre deux cœurs peut être
Si dûment mélangé,
Que l’un peut demeurer et l’autre disparaître
Sans que rien soit changé ;


Le jour où l’un se lève et devant l’autre passe
Dans le noir paradis,
Vous ne serez plus jeune, et moi je serai lasse
D’avoir beaucoup senti ;

Je ne chercherai pas à retarder encore
L’instant de n’être plus ;
Ayant tout honoré, les couchants et l’aurore,
La mort aussi m’a plu.

Bien des fronts sont glacés qui doivent nous attendre,
Nous serons bien reçus,
La terre sera moins pesante à mon corps tendre
Que quand j’étais dessus.

Sans remuer la lèvre et sans troubler personne,
L’on poursuit ses débats ;
Il règne un calme immense où le rêve résonne,
Au royaume d’en-bas.

Le temps n’existe point, il n’est plus de distance
Sous le sol noir et brun ;
Un long couloir, uni, parcourt toute la France,
Le monde ne fait qu’un ;


C’est là, dans cette paix immuable et divine
Où tout est éternel,
Que nous partagerons, âmes toujours voisines,
Le froment et le sel.

Vous me direz : « Voyez, le printemps clair, immense,
C’est ici qu’il naissait ;
La vie est dans la mort, tout est, rien ne commence. »
Je répondrai : « Je sais. »

Et puis, nous nous tairons ; par habitude ancienne
Vous direz : « A demain. »
Vous me tendrez votre âme et j’y mettrai la mienne,
Puis, tenant votre main

Je verrai, déchirant les limbes et leurs portes,
S’élançant de mes os,
Un rosier diriger sa marche sûre et forte
Vers le soleil si beau…

TU T’ELOIGNES, CHER ÊTRE…



Tu t’éloignes, cher être, et mon cœur assidu
Surveille ta présence, au lointain scintillante ;
Te souviens-tu du temps où, les regards tendus
Vers l’espace, ma main entre tes mains gisante,
J’exigeai de régner sur la mer de Lépante,
Dans quelque baie heureuse, aux parfums suspendus,
Où l’orgueil et l’amour halettent confondus ?

A présent, épuisée, immobile ou errante,
J’abdique sans effort le destin qui m’est dû.
Quel faste comblerait une âme indifférente ?

Je n’ai besoin de rien, puisque je t’ai perdu…



J’ESPÈRE DE MOURIR…



J’espère de mourir d’une mort lente et forte,
Que mon esprit verra doucement approcher
Comme on voit une sœur entrebâiller la porte,
Qui sourit simplement et qui vient vous chercher.

Je lui dirai : Venez, chère mort, je vous aime,
Après mes longs travaux, voici vos nobles jeux.
J’ai longtemps refusé votre secours suprême,
Car si le corps est las, l’esprit est courageux.

Mais venez, délivrez un courage qui s’use,
Abrégez le combat, rendez à l’univers
L’immense poésie embuée et confuse
Dont mon âme et mon corps ont si longtemps souffert !


Les torrents des rochers, le sable blond des rives,
Les vaisseaux balancés, l’Automne dans les bois,
Les bêtes des forêts, surprises et captives,
Méditaient dans mon cœur et gémissaient en moi !

O mort, laissez-les fuir vers la forêt puissante,
Ces fauves compagnons de mon silence ardent !
Que leur native ardeur, féroce et caressante,
Peuple la chaude nuit d’un murmure obsédant.

Ce n’était pas mon droit de garder dans mon être
Un aspect plus divin de la création ;
De savoir tout aimer, de pouvoir tout connaître
Par les secrets chemins de l’inspiration !

Ce n’était pas mon droit, aussi la destinée,
Comme un guerrier sournois, chaque jour, chaque nuit,
Attaquait de sa main habile et forcenée
Le sublime butin qui me comble et me nuit.

Mais venez, chère mort ; mon âme vous appelle,
Asseyez-vous ici et donnez-moi la main.
Que votre bras soutienne un front longtemps rebelle,
Et recueille la voix du plus las des humains :


— Prenez ces yeux, emplis de vastes paysages,
Qui n’ont jamais bien vu l’exact et le réel,
Et qui, toujours troublés par de changeants visages,
Ont versé plus de pleurs que la mer n’a de sel.

Prenez ce cœur puissant qu’un faible corps opprime,
Et qui, heurtant sans fin ses étroites parois,
Eut l’attrait du divin et le pouvoir des cimes,
Et s’élevait aux cieux comme la pierre choit.

Ah ! vraiment le tombeau qui dévore et qui ronge,
Le sol, tout composé d’étranges corrosifs,
L’ombre fade et mouillée où les racines plongent,
Le nid de la corneille au noir sommet des ifs,

Pourront-ils m’accorder cette paix sans seconde,
Sommeil que mon labeur tenace a mérité,
Et saurai-je, en mourant, restituer au monde
Ce grand abus d’amour, de rêve et de clarté ?

Hélas ! je voudrais bien ne plus être orgueilleuse,
Mais ce que j’ai souffert m’arrache un cri vainqueur.
Pour élancer encor ma voix tempétueuse
Il faudrait une foule, et qui n’aurait qu’un cœur !

QUE M’IMPORTE AUJOURD’HUI…

Que m’importe aujourd’hui qu’un monde disparaisse !
Puisque tu vis, le temps peut glacer les étés,
Rien ne peut me frustrer de la sainte allégresse
Que ton corps ait été !

Même lorsque la mort finira mon extase,
Quand toi-même seras dans l’ombre disparu,
Je bénirai le sol qui fut le flanc du vase
Où tes pieds ont couru !

— Tu viens, l’air retentit, ta main ouvre la porte,
Je vois que tout l’espace est orné de tes yeux,
Tu te tais avec moi, que veux-tu qu’on m’apporte,
A moi qui suis le feu ?


La nuit, je me réveille, et comme une blessure,
Mon rêve déchiré te cherche aux alentours,
Et je suis cet avare éperdu, qui s’assure
Que son or luit toujours.

Je constate ta vie en respirant, mon souffle
N’est que la certitude et le reflet du tien,
Déjà je m’enfuyais de ce monde où je souffre,
C’est toi qui me retiens.

Parfois je t’aime avec un silence de tombe,
Avec un vaste esprit, calme, tiède, terni,
Et mon cœur pend sur toi comme une pierre tombe
Dans le vide infini !

J’habite un lieu secret, ardent, mystique et vague
Où tout agit pour toi, où mon être est néant ;
Mais le vaisseau alerte est porté par la vague,
Je suis ton Océan !

Autrefois, étendue au bord joyeux des mondes,
Déployée et chantant ainsi que les forêts,
J’écoutais la Nature, insondable et féconde,
Me livrer des secrets.


Je me sentais le cœur qu’un Dieu puissant préfère,
L’anneau toujours intact et toujours traversé
Qui joint le cri terrestre aux musiques des sphères,
L’avenir au passé.

A présent je ne vois, ne sens que ta venue,
Je suis le matelot par l’orage assailli
Qui ne regarde plus que le point de la nue
Où la foudre a jailli !

— Je te donne un amour qu’aucun amour n’imite,
Des jardins pleins du vent et des oiseaux des bois,
Et tout l’azur qui luit dans mon cœur sans limites,
Mais resserré sur toi.

Je compte l’âge immense et pesant de la terre
Par l’escalier des nuits qui monte à tes aïeux,
Et par le temps sans fin où ton corps solitaire
Dormira sous les cieux.

C’est toi l’ordre, la loi, la clarté, le symbole,
Le signe exact et bref par qui tout est certain,
Qui dans mon triste esprit tinte comme une obole,
Au retour du matin.


— J’ai longtemps repoussé l’approche de l’ivresse,
L’encens, la myrrhe et l’or que portaient les trois rois ;
Je disais : « Ce bonheur, s’il se peut, ô Sagesse,
Qu’il passe loin de moi !

Qu’il passe loin de moi cet odorant calice ;
Même en mourant de soif, je peux le refuser,
Si la consomption, les orgueils, le cilice
Protègent du baiser. »

— Mais le Destin, pensif, alourdi, plein de songes,
M’indiquait en riant mon martyre ébloui.
L’avenir aimanté déjà vers nous s’allonge,
Tout ce qui vit dit oui.

Tout ce qui vit dit : Prends, goûte, possède, espère,
Ta conscience aussi trouvera bien son lot,
Car l’amour, radieux comme un verger prospère,
Est gonflé de sanglots :

De sanglots, de soupirs, de regrets et de rage
Dont il faut tout subir. Quelque chose se meurt
Dans l’empire implacable et sacré du courage,
Quand on fuit le bonheur !


Et je disais : « Seigneur, ce bien, ce mal suprême,
Ma chaste volonté ne veut pas le saisir,
Mais mon être infini est autour de moi-même
Un cercle de désir ;

Des générations, des siècles, des mémoires
Ont mis leur espérance et leur attente en moi ;
Je suis le lieu choisi où leur mystique histoire
Veut périr sur la croix. »

Une âpre, une divine, une ineffable étreinte,
Un baiser que le temps n’a pas encor donné
Attendait, pour jaillir hors de la vaste enceinte,
Que mon désir fût né.

Dans les puissants matins des émeutes d’Athènes
Ainsi courait un peuple ivre, agile, enflammé,
Que la Minerve d’or, debout sur les fontaines,
Ne pouvait pas calmer…

— J’accepte le bonheur comme une austère joie,
Comme un danger robuste, actif et surhumain ;
J’obéis en soldat que la Victoire emploie
A mourir en chemin :


Le bonheur, si criblé de balles et d’entailles,
Que ceux qui l’ont connu dans leur chair et leurs os
Viennent rêver le soir sur les champs de bataille
Où gisent les héros…

JE DORMAIS, JE M’EVEILLE…

Je dormais, je m’éveille, et je sens mon malheur.
— Comme un coup de canon qu’on tire dans le cœur,
Vous éclatez en moi, douleur retentissante !

Un instant de sommeil est un faible rempart
Contre la Destinée, assurée et puissante.

Ne verrai-je jamais vos fraternels regards,
N’entendrai-je jamais votre voix rassurante ?
Quoi ! Même avant la mort, il est de tels départs ?
Qui parle en moi ? Mon corps, mes pensers sont épars.
Je ne distingue plus ma chambre familière ;
Peut-être ma raison a perdu sa lumière ?
Un aussi grand chagrin n’est pas net aussitôt ;
J’essaierai, mais pourrai-je accepter ce fardeau ?

Que seront mes repos, que seront mes voyages
Si je ne vois jamais l’air de votre visage ?
Mon esprit, comme une âpre et morne éternité,
Embrasse un monde mort, des astres dévastés.
Je ne peux plus savoir, tant ma vie est exsangue,
Si c’est vous, ou si c’est l’univers qui me manque.
Et même en songe, dans la pensive clarté,
Je me débats encor pour ne pas vous quitter…

ON NE PEUT RIEN VOULOIR…

On ne peut rien vouloir, mais toute chose arrive,
Je ne vous aime pas aujourd’hui tant qu’hier,
Mon cœur n’est plus une eau courant vers votre rive,
Mes pensers sont en moi moins divins, mais plus fiers.

Je sais que l’air est beau, que c’est le temps qui brille,
Que la clarté du jour ne me vient pas de vous,
Et j’entends mon orgueil qui me dit : « Chère fille,
Je suis votre refuge éternel et jaloux.

« Quoi, vous vouliez trahir le désir et l’attente ?
Vous vouliez étancher votre soif d’infini ?
Vous, reine du désert, qui dormez sous la tente,
Et dont le cœur vorace est toujours impuni ?


« Vous qui rêviez la nuit comme un palmier d’Afrique
A qui le vaste ciel arrache des parfums,
Vous avez souhaité cet humble amour unique
Où les pleurs consolés tarissent un à un !

« Vous avez souhaité la tendresse peureuse,
L’élan et la stupeur de l’antique animal ;
On n’est pas à la fois enivrée et heureuse,
L’univers dans vos bras n’aura pas de rival ;

« Comme le Sahara suffoqué par le sable
Vous brûlerez en vain, sans qu’un limpide amour
Verse à votre chaleur son torrent respirable,
Et vous donne la paix que vous fuiriez toujours… »

— Et, tandis que j’entends cette voix forte et brève,
Je regarde vos mains, en qui j’ai fait tenir
Le flambeau, la moisson, l’évangile et le glaive,
Tout ce qui peut tuer, tout ce qui peut bénir.

Je regarde votre humble et délicat visage
Par qui j’ai voyagé, vogué, chanté, souffert,
Car tous les continents et tous les paysages
Faisaient de votre front mon sensible univers.


— Vous n’êtes plus pour moi ces jardins de Vérone
Où le verdâtre ciel, gisant dans les cyprès,
Semble un pan du manteau que la Vierge abandonne
A quelque ange éperdu qui le baise en secret.

Vous n’êtes plus la France et le doux soir d’Hendaye,
La cloche, les passants, le vent salé, le sol,
Toute cette vigueur d’un rocher qui tressaille
Au son du fifre basque et du luth espagnol ;

Vous n’êtes plus l’Espagne, où, comme un couteau courbe
Le croissant de la lune est planté dans le ciel,
Où tout a la fureur prompte, funèbre et fourbe
Du désir satanique et providentiel.

Vous n’êtes plus ces bois sacrés des bords de l’Oise,
Ce silence épuré, studieux, musical,
Ce sublime préau monastique, où l’on croise
Le songe d’Héloïse et les yeux de Pascal.

Vous n’êtes plus pour moi les faubourgs du Bosphore
Où le veilleur de nuit, compagnon des voleurs,
Annonce que le temps coule de son amphore
Pesant comme le sang et chaud comme les pleurs.


— Ces soleils exaltés, ces œillets, ces cantiques,
Ces accablants bonheurs, ces éclairs dans la nuit,
Désormais dormiront dans mon cœur léthargique
Qui veut se repentir autant qu’il vous a nui ;

Allez vers votre simple et calme destinée ;
Et comme la lueur d’un phare diligent
Suit longtemps sur la mer les barques étonnées,
Je verserai sur vous ma lumière d’argent…

UN JOUR, ON AVAIT TANT SOUFFERT…


Un jour, on avait tant souffert, que le cœur même,
Qui toujours rebondit comme un bouclier d’or,
Avait dit : « Je consens, pauvre âme et pauvre corps,
A ce que vous viviez désormais comme on dort,
A l’abri de l’angoisse et de l’ardeur suprême… »

Et l’on vivait ; les yeux ne reconnaissaient pas
Les matins, la cité, l’azur natal, le fleuve ;
Toute chose semblait à la fois vieille et neuve ;
Sans que le pain nourrisse et sans que l’eau abreuve
On respirait pourtant, comme un feu mince et bas.
Et l’on songeait : du moins, si rien n’a plus sa grâce,
Si ma vie arrachée a rejoint dans l’espace
Le morne labyrinthe où sont les Pharaons ;
Si je suis étrangère à ma voix, à mon nom ;

Si je suis, au milieu des raisins de l’automne,
Un arbre foudroyé que la récolte étonne,
Je ne connaîtrai plus ces supplices charnels
Qui sont, de l’homme au sort, un reproche éternel.
Calme, lasse, le cœur rompu comme une cible,
J’entrerai dans la mort comme un hôte insensible…

— Mais les fureurs, les pleurs, les cris, le sang versé,
Les sublimes amours qui nous ont harassés,
Les fauves bondissants, témoins de nos délires,
Ont suivi lentement le doux chant de la lyre
Jusque sur la montagne où nous nous consolions ;
Les voici remuants, les chacals, les lions
Dont la soif et la faim nous font un long cortège…
— J’avais cru, mon enfant, que le passé protège,
Que l’esprit est plus sage et le cœur plus étroit,
Que la main garde un peu de cette altière neige
Que l’on a recueillie aux sommets purs et froids
Où plane un calme oiseau plus léger que le liège.
Mais hélas ! quel orage étincelant m’assiège ?
Lourde comme l’Asie et ses palais de rois,
Je suis pleine de force et de douleur pour toi !

JE ME DEFENDS DE TOI…

Je me défends de toi chaque fois que je veille,
J’interdis à mon vif regard, à mon oreille,
De visiter avec leur tumulte empressé
Ce cœur désordonné où tes yeux sont fixés.
J’erre hors de moi-même en négligeant la place
Où ton clair souvenir m’exalte et me terrasse.
Je refuse à ma vie un baume essentiel.
Je peux, pendant le jour, ne pas goûter au miel
Que ton rire et ta voix ont laissé dans mon âme,
Où la plaintive faim brusquement me réclame…
— Mais la nuit je n’ai pas de force contre toi,
Mon sommeil est ouvert, sans portes et sans toit.
Tu m’envahis ainsi que le vent prend la plaine.
Tu viens par mon regard, ma bouche, mon haleine
Par tout l’intérieur et par tout le dehors.
Tu entres sans débats dans mon esprit qui dort.

Comme Ulysse, pieds nus, débarquait sur la grève ;
Et nous sommes tout seuls, enfermés dans mon rêve.
Nous avançons furtifs, confiants, hasardeux,
Dans un monde infini où l’on ne tient que deux.
Un mur prudent et fort nous sépare des hommes,
Rien d’humain ne pénètre aux doux lieux où nous sommes.
Les bonheurs, les malheurs n’ont plus de sens pour nous ;
Je recherche la mort en pressant tes genoux,
Tant mon amour a hâte et soif d’un sort extrême,
Et tu n’existes plus pour mon cœur, tant je t’aime !
Mon vertige est scellé sur nous comme un tombeau.
— Ce terrible moment est si brûlant, si beau,
Que lorsque lentement l’aube teint ma fenêtre,
C’est en me réveillant que je crois cesser d’être…

LA DOULEUR

« Lion, supporte avec courage ton sort intolérable ! »
HERODOTE.

Quand la douleur est vaste, ardente, sans mélange,
Quand elle aveugle ainsi qu’un ténébreux soleil,
Elle est dans l’eau qu’on boit et dans le pain qu’on mange,
Et dans les rideaux du sommeil !

Comme l’odeur du sel sur les routes marines,
Comme les chauds parfums de Corse ou d’Orient,
Elle emplit le poumon, étourdit la narine,
Et griffe ainsi qu’un diamant !

Les arceaux de l’azur, le fier tranchant des cimes,
La longueur des cités et leurs hauts monuments,
Ne sont qu’une eau rampante et qu’un grisâtre abîme
Auprès de son envolement !


— Douleur qui me comblez, chantez, voix infinie !
Attachez à mon cou vos froids colliers de fer ;
Qu’importent l’esclavage et la dure agonie,
Je vois les mondes entr’ouverts !

J’ai vu l’immensité moins vaste que mon être ;
L’espace est un noyau que mon cœur contenait ;
Je sais ce qu’est avoir, je sais ce qu’est connaître,
J’englobe ce qui meurt et naît !

L’ange qui fit rêver Jésus sur la montagne,
Qui lui montra le monde et tenta son esprit,
M’a, dans les calmes soirs des verdâtres campagnes,
Tout soupiré et tout appris !

Serai-je désormais l’ermite magnanime
Qui vit de son secret, par-delà les humains ?
Pourrai-je conserver, dédaigneuse victime,
La solitude de mes mains ?

Pourrai-je, quand résonne, ô Printemps, ta cadence,
Ivre du seul orgueil et des seules pitiés,
Ecouter la secrète et chaste confidence
Qui va des soleils à mes pieds ?


O Douleur ! je comprends, arrêtez vos batailles :
Au travers de mes pleurs j’entrevois vos projets ;
Un chaud pressentiment m’éblouit et m’assaille ;
C’est dans ce feu que je plongeais !

Je sais, — moi qui vous tiens, vous respire, vous touche,
Moi qui vis contre vous et qui bois votre vin
Dans un dur gobelet collé contre ma bouche, —
Quel est votre dessein divin ;

Vous préparez la vie avec vos sombres armes,
Le corps que vous brisez rêve d’éternité,
Hélas ! les purs sanglots, les tremblements, les larmes
Aspirent à la volupté !

SEIGNEUR, POURQUOI L’AMOUR…

Seigneur, pourquoi l’amour et son divin supplice
Sont-ils, entre deux cœurs noblement rapprochés,
Comme un glaive qui rend une inique justice,
Et qui toujours châtie un mystique péché ?

Tour à tour l’un des deux est votre humble victime,
Il doute, il est brûlant, bondissant, abattu ;
Les regards hébétés il mesure l’abîme
Où le buisson ardent parlait, et puis s’est tu…

— Mon Dieu, dans ces amours, la douleur est si forte
Que, malgré le courage, on ne peut pas vouloir
Être celui des deux qui chancelle, et qui porte
Tout le poids d’un si lourd et cuisant désespoir ;


Faut-il que l’un des deux seulement reste libre,
Que tour à tour l’on ait le calme ou le désir,
Et que l’amour ne soit que l’instable équilibre
D’être celui des deux qui ne va pas mourir ?

Faut-il que l’un des deux brusquement se repose
Dans le bonheur amer et puissant d’aimer moins,
Et d’être, à la faveur de cette froide pause,
Non plus le combattant vaincu, mais le témoin ;

D’être celui des deux qui n’est pas l’humble esclave
Dont on voit panteler la muette terreur,
Et dont les yeux, pareils à des torrents de lave,
Font un don infini de soupirs et de pleurs.

— On a besoin parfois de la douleur de l’autre,
De ses bras suppliants, de son front inquiet
Penché comme celui du plus doux des apôtres
Sur son céleste ami, qui songe et qui se tait.

On a besoin de voir sourdre au bord de la vie
Cet ineffable sang des larmes de cristal,
Offrande qui toujours répond à notre envie
D’épier la douleur et son puissant signal ;


— Et moi, qui me revêts de vos grâces précoces,
Comme un brûlant frelon dans un lis engouffré,
Cher être par qui j’ai, plus qu’à mon tour, pleuré,
Pourrai-je pardonner à mon âme féroce
La paix qui m’envahit quand c’est vous qui souffrez ?

LE CHANT DU PRINTEMPS

« O Moires infinies, déesses aériennes, dispensatrices universelles, nécessairement infligées aux mortels ! »
(Hymnes Orphiques.)

Le silence et les bruits, soudain, dans l’air humide
Ont ce soir un accent plus vaste et plus ardent ;
Sur le vent aminci Février fuit, rapide,
Quelqu’un revient, je sens qu’il vient, c’est le Printemps !

Hôte mystérieux, il est là sous la terre,
Il est près du branchage éploré des forêts,
Il monte, il s’est risqué, il ne peut pas se taire,
Et son premier frisson répand tous ses secrets !

— Il passe, mais personne encore sur la route
Ne peut le soupçonner, je regarde, j’écoute :

— Oui, je t’ai reconnu, sublime Dépouillé !
Sordide vagabond sans fleurs et sans feuillage,
Qui rampes, et répands sur les chemins mouillés
Cette clarté pensive et ces poignants présages !


Oui, je t’ai reconnu, ton souffle est devant toi
Comme un tiède horizon où flotteront les graines ;
Le silence attentif et fourmillant des bois
S’emplit furtivement de ta languide haleine.

Oui, je t’ai reconnu à ce trouble du cœur
Qui arrête ma vie et la rend palpitante,
Je suis la chasseresse ayant surpris l’odeur
De la jeune antilope étourdie et courante !

— Ah ! qui me tromperait, Printemps terrible et doux,
Sur ton subtil arome et sur ta ressemblance,
Je sais ton nom secret que les lis et les loups
Proclameront la nuit dans le puissant silence !

Je sais ton nom profond, chuchoté, recouvert,
Mystérieux, sournois, débordant, formidable,
Qui fait tressaillir l’eau, les écorces, les airs,
Et germer jusqu’aux cieux la cendre impérissable !

C’est toi l’Eros des Grecs, au rire frémissant,
Le jeune homme à qui Pan, sonore et frénétique,
Enseigne un chant par qui le flot phosphorescent
Répond au long appel des astres pathétiques !


C’est toi le renouveau, toi par qui l’aujourd’hui
Est différent d’hier comme le jour de l’ombre ;
Toi qui, d’un autre bord où ton royaume luit,
Fais retentir vers nous des fanfares sans nombre.

Un ordre plus formel que la soif, que la faim,
Commande par ta voix rapide, active, urgente,
Et du fond des taillis et des gouffres marins
Monte le chaud soupir des bêtes émergeantes !

— Je te suivrai, Printemps, malgré les maux constants,
Je te suivrai, j’irai sans défense et sans armes
Vers ce vague bonheur qui brille au fond du temps
Comme un fixe regard irrité par les larmes !

Je te suivrai, malgré le souvenir des morts,
Malgré tous les vivants engloutis dans mon âme,
Malgré mon cœur qui n’est qu’un gémissant effort,
Malgré mon fier esprit qui résiste et me blâme.

— Mais quoi ! ce n’est donc pas le neuf et frais bonheur
Qui ce soir me tentait par son doux sortilège ?
Ces espoirs, ces souhaits, ces regrets, ces langueurs,
Hélas ! c’est le passé, beau comme un long arpège ;


Hélas ! c’est le passé, ce courage ingénu,
Ce sublime désir de mourir et de vivre
Que ma jeunesse avait quand je vous ai connu,
Vous, qui fûtes la page insigne dans le livre !

Hélas ! c’est le passé, ce parfum dans le vent,
Cet émoi dans les airs, ces grelots des voitures,
Cet orgueilleux besoin d’être encor plus vivant,
Et de recommencer, puisqu’hélas ! rien ne dure !

Ainsi je me croyais mêlée au renouveau,
Je ne suis que l’ardente et grave prisonnière
Qui sur ses poignets las sent le poids des anneaux,
Qui pleure sur la route et regarde en arrière !

Hélas ! c’est le passé que je cherche toujours,
C’est vers lui que j’allais ! Comme s’il est possible
De retrouver le sacre unique de l’amour,
Et d’aborder encore à cette île sensible
Qui, désormais, n’a plus de barques alentour,
Et luit sur l’onde comme un roc inaccessible
Où des archers courants nous ont choisis pour cible…

JE VOUS AVAIS DONNE…

Je vous avais donné tous les rayons du temps,
Les senteurs que l’azur épanche,
Et la lueur que fait, dans le Sud éclatant,
Le soleil sur les maisons blanches !

Je n’ai jamais repris ce que je vous donnais,
Si bien que dans ces jours funestes
Je suis un étranger que nul ne reconnaît,
A qui rien du monde ne reste.

Je vous avais donné les Chevaux du Matin
Qu’un dieu fait boire aux eaux d’Athènes,
Et le sanglot qui naît, sur le mont Palatin,
Du bruit des plaintives fontaines.


Parfois, quand j’apportais entre mes faibles doigts
Le printemps qui luit et frissonne,
Vous me disiez : « Je n’ai de désir que de toi,
Coupe tes mains et me les donne. »

Mais ces dons exaltés n’étaient pas suffisants,
La rose manque à la guirlande,
Je conservais encor la pourpre de mon sang,
Ce soir je vous en fais l’offrande.

— O mon ami, prenez ce sang si gai, si beau,
Si fier, si rapide et si sage,
Qui, dans ses bonds légers, reflétait les coteaux,
Et la nuée à son passage !

Que de mon cœur fervent à vos timides mains
Il coule, abondant et sans lie,
Afin que vous ayez, dans le désert humain,
Une coupe toujours emplie.

Déjà mon front plaintif est moins brillant qu’hier,
Mais la douleur ne rend pas laide,
Le visage est sacré quand il est âpre et fier
Comme les sables de Tolède ;


Un visage est sacré quand il s’épuise et meurt
Comme un sol que l’été dévaste,
Sur qui les lourds pigeons et les ombres des fleurs
Font des taches sombres et vastes.

Un destin est sacré quand il a contre lui
Toute une foule qui s’élance,
Et que, sous cet affront, il s’enivre, et qu’il luit
Comme l’olivier et la lance !

Un destin est sacré quand il est ce soldat
Qu’un guerrier somme de se rendre,
Et qui, pressant toujours son fer entre ses bras,
S’écrie en riant : « Viens le prendre ! »

— Je ne rendrai qu’à vous les armes de mon cœur.
Mes dieux qui sont en Crète et dans l’île d’Egine,
Permettent que l’extrême et fidèle langueur
A cet excès de grâce et de douceur s’incline,
Mais nul autre que vous, sur les plus durs chemins,
Ne me verra pliant sous l’angoisse divine,
Laissant tomber mon front, laissant pendre mes mains,
Emmêlant mes genoux, telle qu’on imagine
Cléopâtre enchaînée au triomphe romain…

O MON AMI, SOUFFREZ…

O mon ami, souffrez, je saurai par vos larmes,
Par vos regards éteints, par votre anxiété,
Par mes yeux plus puissants contre vous que des armes,
Par mon souffle, qui fait bouger vos volontés,

Par votre ardente voix qui s’élève et retombe,
Par votre égarement, par votre air démuni,
Que ma vie a sur vous cet empire infini
Qui vous attache à moi comme un mort à sa tombe !

O mon ami, souffrons, puisque jamais le cœur
Ne convainc qu’en ouvrant plus large sa blessure ;
Puisque l’âme est féroce, et puisqu’on ne s’assure
De l’amour que par la douleur !



NOUS N’AVIONS PLUS BESOIN DE PARLER


Nous n’avions plus besoin de parler, j’écoutais
Le rêve sillonner votre pensif visage ;
Vous étiez mon départ, mes haltes, mes voyages,
Et tout ce que l’esprit conçoit quand il se tait.

L’emmêlement des blés courbés, des ronciers même,
N’était pas plus serré ni plus inextricable
Que notre cœur uni, qui, comme le doux sable
Joignant le grain au grain, ne semble que lui-même.

— Je me souviens surtout de ces soirs de Savoie
Où nos regards, pareils à ces vases poreux,
A ces alcarazas qu’un halo d’onde noie,
Scintillaient de plaisir, et se livraient entre eux
L’ineffable secret du rêve et de la joie.


Soirs d’Aix ! Soirs d’Annecy, ô villes renommées,
Qui mêlez aux senteurs des îles Borromées
Je ne sais quel plus franc et plus candide espoir,
Que j’aimais vos toits bleus, d’où montait la fumée,
Les cloches des couvents, qui tissaient dans le soir
De longs hamacs d’argent où l’âme inanimée
S’abandonnait, tandis que flottait, chaud, précis,
Le subjuguant parfum du café qu’on roussit.

Je revois les soirs d’Aix, l’auberge et ses tonnelles,
La montagne si proche, accostant le ciel pur,
Les frais pétunias entassés sur le mur,
Le char rustique, avec le cheval qu’on dételle.

Et les lacs ! Soif des cœurs vous buvez à cette eau
Où passe comme un ange une barque à deux voiles !
Nous répétions tous deux, sans proférer de mots,
L’hymne éternel que dit le silence aux étoiles.

Mon ami, votre esprit et ses nobles soupirs
Semblait plus que le mien altéré de sublime ;
Mais déjà vos pensers recherchaient leurs loisirs ;
Et la paix, mollement, a comblé vos abîmes…

— C’est en moi seulement que rien ne peut finir.

J’AI VU A TA CONFUSE…

J’ai vu à ta confuse et lente rêverie,
A ton front détourné, douloureux et prudent,
Que mon visage en pleurs, qui s’irrite et qui prie,
Te semble un masque ardent.

En vain ta voix m’enchante et ton regard m’abreuve,
Et mon cœur éclatant se brise dans ta main ;
Tu cherches vers le ciel quelque invisible preuve
De mon désir humain.

Tu cherches quel étroit, quel oppressant symbole,
Mêlé de calme espoir, de silence et de Dieu,
Joindrait mieux que ne font les pleurs ou la parole,
Ton esprit et mes yeux.

Et tandis que ton cœur, craintif et solitaire,
A mon immense amour n’est pas habitué,
Moi je suis devant toi comme du sang par terre
Quand un homme est tué…

JE MARCHAIS PRÈS DE VOUS…

Je marchais près de vous, dans mon jardin d’enfance.
Le soir uni luisait ; une calme innocence
Emanait des chemins, dépliés sous les cieux
Ainsi qu’un long secret franc et silencieux…
On entendait le lac, sur l’escalier de pierre,
Murmurer sa liquide et rêveuse prière
Qui, mollement, se heurte au languissant refus
Qu’oppose au cœur actif la nuit qui se repose…
Nous marchions lentement dans le verger touffu,
Où fraîchissait l’odeur des poiriers et des roses.
J’écoutais votre voix aux sons plaisants et doux.
Hélas ! je vous aimais déjà pour quelque chose
De vague, d’infini, d’antérieur à vous…
Un peuple de silence environnait ma vie.
Les fleurs au front baissé, par la nuit asservies,

Exhalaient je ne sais quel confiant repos
Entre la calme nue et les miroirs de l’eau.
J’étais bonne pour vous, soigneuse, maternelle,
Je souffrais de sentir votre voix comme une aile
Battre votre gosier et haleter vers moi ;
Ma main aux doigts muets s’irritait dans vos doigts ;
L’aspect fidèle et sûr de la nuit renaissante
Me rendait ma jeunesse, attentive et pensante.
Quelle limpidité dans l’éther blanc et noir !
J’entendais s’échapper, des roses amollies,
L’éloge de l’altière et mystique folie
Qui brise le réel pour augmenter l’espoir…

— O sublime vaisseau de la mélancolie,
Nul amour ne s’égale aux promesses du soir !

Le lac, les secs soupirs des grillons dans les plaines,
Les pleurs minutieux de l’étroite fontaine,
L’espace recueilli et cependant pâmé,
Libéraient tout à coup, de ses rêveuses chaines,
Le désir éternel en mon cœur enfermé ;
Je songeais, par delà les présences humaines ;
Votre voix me devint inutile et lointaine :

Je n’avais plus besoin de vous pour vous aimer…

TEL L’ARBRE DE CORAIL…

Tel l’arbre de corail dans les mers pacifiques,
Le rose crépuscule, en l’azur transparent
Jette un feu vaporeux, et mes regards errants
Boivent ce vin rêveur des soirs mélancoliques !

Un oiseau printanier, comme un fifre enchanté
Gaspille de gais cris, acides, brefs, suaves.
L’univers vit en lui, son ardeur sans entrave
Hèle, et semble attirer le vaisseau de l’été !

— Qui veux-tu fasciner, oiseau de douce augure ?
Les morts restent des morts, et les vivants sont las
D’avoir tant de fois vu, sur de froides figures,
Le destin qui les guette et qui les accabla !

Je sens bien que le ciel est tiède ; l’étendue
Balance sur son lac la promesse et l’espoir.
Une étoile, incitant l’hirondelle éperdue,
Fait briller son céleste et liquide abreuvoir.


Et tout est orageux, furtif, païen, mystique ;
Les rêves des humains, aussi vieux que le temps,
Groupent leur frénésie, hésitante ou panique,
Dans la vasque odorante et moite du printemps !

Les nuages pourprés traînent comme un orage
Dont on a dispersé la foudre et le chaos ;
Tout se dilue et luit. Ciel au calme visage,
Tu viens séduire l’homme et les yeux des oiseaux !

— Pauvre oiseau, est-ce donc ces trompeuses coutumes,
Renaissant chaque fois que s’étend la tiédeur,
Qui te font oublier l’incessante amertume
D’un monde qui transmet la ciguë et les pleurs ?

Ton délire est le mien ; je sais qu’on recommence
A rêver, à vouloir, d’un cœur naïf et plein,
Chaque fois qu’apparaît le ciel d’un bleu de lin ;
Et que le courage est une longue espérance…

Oui, l’espace est joyeux, le vent, dans l’arbrisseau,
D’un doigt aérien creuse une flûte antique.
L’univers est plus vif qu’un bondissant cantique ;
Les fleuves, mollement, gonflent sous les vaisseaux ;
Les torrents, les brebis viennent d’un même saut
Ecumer dans la plaine, où l’hiver léthargique
Fond, et suspend sa brume aux hampes des roseaux.


L’eau s’arrache du gel, le lait emplit la cruche,
Les abeilles, ainsi que des fuseaux pansus,
Vont composer le miel au liquide tissu,
Blond soleil familier de l’écorce et des ruches !

C’est cet allègre éveil que tes yeux ont perçu :
Oiseau plein de grelots, ô hochet des Ménades,
Héros bardé d’azur, calice rugissant,
Je t’entends divaguer ! Tes montantes roulades
Ont l’invincible élan des jets d’eau bondissants.

Matelot enivré dans la vergue des arbres,
Tu mens en désignant de tes cris éblouis
Des terres de délice et des golfes de marbre,
Et tout ce que l’espoir a de plus inouï ;

Mais c’est par ce sublime et candide mensonge,
Par ce goût de vanter ce qu’on ne peut saisir,
Que l’esclavage humain peut tirer sur sa longe,
Et que parfois nos jours ressemblent au désir !

T’AIMER. ET QUAND LE JOUR TIMIDE…

T’aimer. Et quand le jour timide va renaître,
Entendre, en s’éveillant, derrière les fenêtres,
Les doux cris jaillissants, dispersés, des oiseaux,
Eclater et glisser sur la brise champêtre
Comme des grains légers de grenades sur l’eau…
— T’espérer ! Et sentir que le golfe halette
En bleuâtres soupirs vers le ciel libre et clair ;
Et voir l’eucalyptus, dans la liqueur de l’air,
Agiter son feuillage ainsi que des ablettes !
— Voir la fête éblouie et profonde des cieux
Recommencer, et luire ainsi qu’au temps d’Homère,
Et, bondissant d’amour dans la sainte lumière,
La montagne acérée incisant le ciel bleu !
— Et t’attendre ! Goûter cette impudique ivresse
De songer, sans encor les avoir bien connus,
A ton regard voilé d’amour, à tes bras nus,

Au doux vol hésitant de ta jeune caresse
Qui semble un chaud frelon par des fleurs retenu !
— Et puis te voir enfin venir entre les palmes,
Innocent, assuré, sans crainte, les yeux calmes,
Vers mes bras enivrés où le destin fatal
Te pliera durement et te fera du mal ;
Alors saisir tes mains, comme la brusque chèvre
Mord la fleur de cassie et rompt le myrte étroit ;
Et, les yeux clos, avoir, pour la première fois,
Bu l’humide tiédeur qui dort entre tes lèvres…
— O cher pâtre, inquiet et désormais terni.
J’ai vécu pour cela, qui est déjà fini !

CANTIQUE


« Amphore de Cécrops, verse ta rosée bachique ! » (Anthologie grecque.)


Mon amour, je ne puis t’aimer : le jour éclate
Comme un blanc incendie, au mont des aromates !
Le gazon, telle une eau, fraîchit au fond des bois :
Un délire sacré m’entraîne loin de toi.
— Cette odeur de soleil étreignant la prairie,
Ce doux hameau, cuisant comme une poterie,
Avec ses toits de brique, ardents, pourpres, poreux,
Et le calme palmier de Bethléem près d’eux,
Cette abeille qui danse, ivre, imprudente et brave,
Dans les bleus diamants de la chaleur suave,
Me font un corps céleste, aux dieux appareillé !
— L’aigu soleil extrait des fentes du laurier,
Des étangs sommeillants où le serpent vient boire,
Une opaque senteur qui semble verte et noire.

L’été, de tous côtés sur le temps refermé,
Noie de lueurs l’azur, étale et parfumé ;
La montagne bleuâtre a l’aspect héroïque
Du bouclier d’Achille et des guerriers puniques,
Et je me sens pareille à quelque aigle hardi
Dont le vol palpitant touche des paradis !
Mais je ne puis t’aimer !
— Etincelants atomes,
Jardins voluptueux, confitures d’aromes,
Baisers dissous, coulant dans les airs qui défaillent,
Chaude ivresse en suspens, lumière qui tressaille,
Navires au lointain se détachant du port,
Promettant plus d’espoir que la gloire et que l’or,
Dont le pont clair est comme un pays sans rivage,
Ressemblant au désir, ressemblant au nuage,
Et dont les sifflements et la sourde vapeur
Dispensent un diffus et sensuel bonheur ! …
— O sifflets des vaisseaux, mugissements languides,
Nostalgiques appels vers les îles torrides,
Sourde voix du taureau, plein d’ardeur et d’ennui,
A qui Pasiphaé répondait dans la nuit ! …
— Non, je ne puis t’aimer, tu le sens ; les dieux mêmes
Sont venus vers mon cœur afin que je les aime ;
Laisse-moi diriger mes pas dansants et sûrs
Vers mes frères divins qui règnent dans l’azur !
— Mais toi, lorsque le soir répandra de son urne
L’ardeur mélancolique et les cendres nocturnes,

Lorsqu’on verra languir l’air et l’arbre étonnés,
Lorsque tout l’Univers viendra se confiner
Au cercle étroit du cœur ; quand, dans l’ombre qui mouille,
On entendra le chant acharné des grenouilles
Quand tout sera furtif, secret, mystérieux,
O mon ami, rends-moi le soleil de tes yeux !
Plus beaux que la clarté, plus sûrs, plus saisissables,
Nous goûterons ensemble un bonheur misérable.
Tes deux bras s’ouvriront comme des routes d’or
Où mes rêves courront sans halte et sans effort ;
La douce ombre que fait ton menton sur ta gorge
Sera comme un pigeon traversant un champ d’orge ;
Je verrai dans tes yeux profonds et fortunés
Tout ce que l’Univers n’a pas pu me donner :
O grain d’encens par qui l’on goûte l’Arabie !
Etroit sachet humain où je touche et déplie
Des parfums, des pays, des temps, des avenirs,
Plus que mon vaste cœur ne peut en contenir ! …

— Ainsi, qu’avais-je fait pendant cette journée ?
J’étais ivre, j’étais éblouie ! Etonnée,
Je parlais à travers les siècles transparents
Aux bergers grecs, chantant sur le bord des torrents.
La jeunesse, l’immense, aveuglante jeunesse
Me leurrait de sa longue, expectante paresse,
Et je ne pensais pas qu’il faut, pour être heureux,
Être comme un troupeau attendri et peureux

Qui, lorsque naît la nuit provocante et bleuâtre,
Se range sous la main et sous la voix du pâtre.
— Mais le jour chancelant a quitté l’horizon.
Un doux soupir entr’ouvre et creuse les maisons,
Voici la nuit : l’air fuit, pressé, glissant, agile,
Esclave libéré qui rejoint son asile.
Deux ormeaux délicats, sous les brises penchants,
Sont deux syrinx feuillues d’où s’élancent des chants.
La lune plie au poids des nuages de jade,
Comme un rocher poli sent bondir les dorades.
Nous sommes seuls ; le soir semble nous engloutir.
J’ai besoin d’un vivant, d’un constant avenir !
Retiens par ta multiple et claire exubérance
Mon âme qu’attiraient l’espace et le silence ;
J’ai besoin de ton souffle humain, qui dit : « Je suis
Le compagnon sensible et mortel qui te suit
Sur la route incertaine, et, plus tard, dans la terre
Où tu seras poussière, oubli, ombre et poussière.
Je suis ton âme ailée, et ce qui restera
De toi, lorsque tes yeux, tes lèvres et tes bras,
Dont tu fis une aurore, une lyre, une épée,
Seront aussi oisifs que des branches coupées… »

Ainsi me parlera la voix de cet ami.
Alors, malgré l’élan de mon cœur insoumis,
Portant dans mon esprit plus d’éclairs, de vertige
Que la fougère n’a de pollen sur sa tige,

Que dans sa profondeur et sa nappe la mer
N’a de scintillements argentés et amers,
Je fermerai sur toi, créé à mon image,
Le cercle de mon rêve, où l’étoile des Mages
Vers quelque nouveau dieu me conduisait toujours.
J’étais comme un prophète éveillé sur les tours,
Et qui, s’émerveillant d’avoir compris les causes
Que l’obscur Univers à son esprit propose,
Appelle avec une ivre et sacrilège ardeur
Plus d’astres, de secrets, d’orage et de douleur !
— Mais ces ambitions d’une âme insatiable,
Sont un désert, gonflé de tempête et de sable.
Je préfère à ce faste, à ces âpres transports,
La douceur de ton âme alliée à ton corps,
Ces moments infinis, concentrés, chauds et tristes
Où mon cœur, par le tien, reconnaît qu’il existe,
Où, lorsque le désir avide et violent
Se dilue en un rêve harassé, grave et lent
Par qui l’âme est soudain comblée et raffermie,
Je sens, — ô mon ami ailé, suave, humain, —
Ton visage pensif enfoncer dans ma main
Son odeur de nuée et de rose endormie…

AVOIR TOUT ACCUEILLI…

Avoir tout accueilli et cesser de connaître !
J’avais le poids du temps, la chaleur de l’été,
Quoi donc ? Je fus la vie, et je vais cesser d’être
Pendant toute l’éternité !

J’ai voulu vivre afin d’épuiser mon courage,
Afin d’avoir pitié, afin d’aimer toujours,
Afin de secourir les humains d’âge en âge,
Puisque l’ambition n’est qu’un plus long amour…

— Un bondissant désir comme un torrent me gagne,
Ah ! que je hante encor le sommet des montagnes,
Que je livre mes bras aux vents de l’Occident ;
Le vert genévrier de ses senteurs me grise,
Un frein couvert d’écume éclate entre mes dents,
Se pourrait-il vraiment que l’univers détruise
Ce qu’il a fait de plus ardent !

LA MUSIQUE DE CHOPIN

Tandis que ma mère jouait un prélude de Chopin.

Le vent d’automne, usant sa rude passion,
Elague le jardin et disperse les fleurs,
Et les arbres, emplis de force et de fureur,
Avec des mouvements de dénégation
Refusent d’écouter ce sombre séducteur…

Une humidité terne, éplorée, abattue,
Enveloppe l’étang, se suspend aux statues,
Rôde ainsi qu’une lente et romanesque amante.
La nue est alourdie et pourtant plus distante.
Le vent, comme un torrent déversé dans l’allée,
Roule avec une voix cristalline et fêlée
Des graviers reluisants et des pommes de pin…
Et, dans la maison froide où je rentre soudain,
Un prélude houleux et grave de Chopin,

Profond comme la mer immense et remuée,
Pousse jusqu’en mon cœur ses sonores nuées !
— O sanglots de Chopin, ô brisements du cœur,
Pathétiques sommets saignant au crépuscule,
Cris humains des oiseaux traqués par les chasseurs
Dans les roseaux altiers de la froide Vistule !
Soupirs ! Gémissements ! Paysages du pôle
Qu’entr’ouvre le boulet d’un soleil rouge et rond,
Noir cachet de la foudre au cœur chenu des saules,
Tristesse de la plaine et des cris du héron !
O Chopin, votre voix, qui reproche et réclame,
Comme un peuple affamé se répand dans nos âmes ;
Vous êtes le martyr sur le gibet divin ;
Votre bouche a goûté le fiel au lieu du vin ;
Toute offense a meurtri votre cœur adorable ;
La mer se plaint en vous et arrache les sables,
Chopin ! Et nous pleurons les bonheurs refusés,
Tandis que votre sombre et musicale rage
S’étend, sur l’horizon chargé de lourds nuages,
Comme un grand crucifix de cris entre-croisés !

TU RESSEMBLES A LA MUSIQUE…

Tu ressembles à la musique
Par la détresse du regard,
Par l’égarement nostalgique
De ton sourire humble et hagard ;

Les plus avides mélodies
Qui me boivent le sang du cœur,
N’ont pas de forces plus hardies
Que ta faiblesse et ta pâleur.

Les lumières dans les églises
Ont le même rayonnement
Que ton visage, où je me grise
Du goût d’un nouveau sacrement.


— Tu n’es qu’un enfant qui défaille,
Mais, par les rêves de mon cœur,
Tu ressembles à la bataille,
A Jésus parmi les docteurs,
Aux héros morts sous les murailles,
A tout ce qui lutte et tressaille,
Au Cid sur un cheval dansant,
Au martyr dans le Colisée.
Sur qui la bête, harassée,
Passe, comme un linge apaisant
Tout trempé d’amour et de sang,
Sa langue calme et reposée…

JE T’AIME ET CEPENDANT…

Si vous m’aimez, dites combien vous m’aimez…
SHAKESPEARE (Antoine et Cléopâtre).

Je t’aime, et cependant, jamais tes ennemis
Contre ton doux esprit ne se seraient permis
La lucide, subtile et lâche violence
Que mon amour pour toi exerçait en silence.
Je t’aime et, dans mon cœur, je t’ai fait tant de tort
Que tu fus un instant devant moi comme un mort,
Comme un supplicié que la foule abandonne,
A qui sa mère, enfin, ne veut pas qu’on pardonne…
J’ai méprisé ta joie, ta peine, ton labeur,
Ta tristesse, ta paix, ton courage et ta peur,
Et jusqu’au sang charmant dont je vis par tes veines.
Mes yeux ne voyaient pas où finirait ma haine ;
Mais j’ai fait tout ce mal pour ne pas défaillir
Du seul enchantement de ton clair souvenir ;

Pour pouvoir vivre encor, sans gémir dans l’extase
Que tu sois ce parfum et que tu sois ce vase ;
Pour respirer un peu, sans que le jour et l’air
M’assaillent de tes yeux plus brisants que la mer ;
J’ai fait ce mal pour mieux pouvoir, dans mon refuge,
Scruter le fond soumis de mon cœur qui te juge,
Car moi qui te voulais enchaîné dans les rangs,
Courbé comme un captif sous les yeux du tyran,
Je presse dans mes mains, si hautaines, si graves,
Tes pieds humbles et doux qui sont tes deux esclaves…

EN ECOUTANT SCHUMANN

Quand l’automne attristé, qui suspend dans les airs
Des cris d’oiseaux transis et des parfums amers,
Et penche un blanc visage aux branches décharnées,
Reviendra, mon amour, dans la prochaine année,
Quels seront tes souhaits, quels seront mes espoirs ?
Rêverons-nous encor tous deux comme ce soir,
Dans la calme maison qu’assaille la rafale,
Où l’humble cheminée, en rougeoyant, exhale
Une humide senteur de fumée et de bois ?
Entendrons-nous, mes mains se reposant sur toi,
Ces grands chants de Schumann, exaltés, héroïques,
Où le désir est fier comme un sublime exploit,
Où passe tout à coup la chasse romantique
Précipitant ses bonds, ses rires, ses secrets
Dans le gouffre accueillant des puissantes forêts ?

— O Schumann, ciel d’octobre où volent des cigognes !
Beffroi dont les appels ont des sanglots d’airain :

Jeunes gens enivrés, dans les nuits de Cologne,
Qui contemplez la lune éparse sur le Rhin !
Carnaval en hiver, quand la froide bourrasque
Jette au détour des ponts les bouquets et les masques,
— Minuit sonne à la sombre horloge d’un couvent, —
Un falot qui brillait est éteint par le vent…
— Et puis, douleur profonde, inépuisable, avide,
Qui monte tout à coup comme une pyramide,
Comme un reproche ardent que ne peut arrêter
La trompeuse, chétive, amère volupté !
— O musique, par qui les cœurs, les corps gémissent,
Musique ! intuition du plaisir, des supplices,
Ange qui contenez dans vos chants oppressés
La somme des regards de tous les angoissés,
Vous êtes le vaisseau dansant dans la tempête !
Avec la voix des morts, des héros, des prophètes,
Dans les plus mornes jours vous faites pressentir
Qu’il existe un bonheur qui ressemble au désir !
— Pourtant je vois, là-bas, dans l’ombre dépouillée
Du jardin où le vent d’automne vient gémir,
Les trahisons, les pleurs, les âmes tenaillées,
La vieillesse, la mort, la terre entre-baillée…

QU’AI-JE A FAIRE DE VOUS…

Qu’ai-je à faire de vous qui êtes éphémère,
Trop douce matinée, éther bleuâtre et chaud,
O jubilation insensée et légère
D’un moment que le temps engloutira si tôt ?

Je vois que le lac tiède est comme une corbeille,
Immobile et rêvant, et si chargé d’azur
Qu’il cherche à déverser son poids luisant et pur,
Et que le vert feuillage a des bouquets d’abeilles !

Je vois de blancs oiseaux, comme des nénuphars
Se poser sur les flots que l’air croise et décroise,
Et les parfums monter, tranchants comme des dards,
Dans l’azur frais, couleur de gel et de turquoise !


Les jardins ont l’aspect calme des paradis,
Partout c’est le repos, le bourdonnant silence ;
Un matinal parfum de joie et d’abondance
Exhale tendrement l’attente de midi.

Qu’est-ce donc qui m’empêche, ô terre complaisante,
Doux éther caressant, sourire bleu des flots,
Nature sans mémoire et toujours renaissante,
De rentrer dans votre ample et sinueux complot ?

Ma jeunesse est en vous, les arbres, le rivage,
Le temps qui se balance et ne s’écoule pas,
Les matins toujours gais, les soirs pensants et sages
Ont gardé mes regards, mes rêves et mes pas ;

Mais moi j’ai poursuivi la route, je dépasse
Votre extase alanguie et votre enchantement,
J’habite un continent dispersé dans l’espace,
Où l’âme a son domaine et son déchaînement.

Pays sans arbre, et plus dévasté que la lune,
Où sont les souvenirs, les morts, les passions,
Et, brûlante douleur parmi les infortunes,
Les tragiques matins de nos déceptions.


Mais aujourd’hui, ayant goûté toute amertume,
Je suis sans volonté ; les mouvements du sort,
Amenant à mes pieds la vague et son écume,
Font un long bercement qui me lasse et m’endort.

Les brouillards ont glacé la Sibylle de Cumes !

— O désir ! J’ai connu votre soif, votre faim,
Vos passions de l’âme et vos brûlants théâtres ;
Mais l’incendie altier et mortel s’est éteint ;
Nous sommes à présent, mon cœur et le destin,
Comme deux ennemis qui, s’estimant enfin,
Cessent de se combattre…

BENISSEZ CETTE NUIT…

Bénissez cette nuit alanguie et biblique,
Prêtresse du coteau, palme mélancolique !
Car voici le berger dont mon rêve est hanté…

— Cher pâtre, accepte enfin la douce volupté.
Quelle frayeur déjà te pâlit et t’oppresse ?
Mon amour, montre-toi doux envers la caresse.
Si tu veux, sois absent, étranger, endormi ;
Ferme tes calmes yeux, davantage, à demi ;
Ferme tes yeux, afin que cette neuve aurore,
Que les tendres baisers dans l’esprit font éclore,
Se lève lentement sous tes cils abaissés,
Sans que ton innocent orgueil en soit blessé !
Qu’aimais-tu dans ta vie adolescente et fraîche ?
La course dans les prés, le mol parfum des pêches,

Le transparent sommeil à l’ombre du bouleau,
Le rire des flots bleus dans les vives calanques ?
Mais l’amour est un fruit plus vivant et plus beau,
Tout composé de pulpe et d’âme, où rien ne manque…

Quitte cet air craintif, ce regard dédaigneux,
C’est l’immortel plaisir qui rira dans tes yeux,
Ainsi que l’aloès brise sa sombre écorce,
Quand tu seras pareil, perdant ta faible force,
A ces jeunes guerriers, orgueilleux et mourants,
Qui gagnaient la bataille ardente en succombant…
Hélas ! ta douce main dans mes mains se débat ;
Ecoute, rien ne peut s’expliquer ici-bas.
Pourquoi ce ciel d’été, ces calmes rêveries
Du peuplier, debout sur la fraîche prairie,
Qui semble étudier, mage silencieux,
Les nuages qui sont le mouvement des cieux ?
Pourquoi cet abondant murmure des fontaines,
Ces sureaux engourdis par leur suave haleine,
Ces carillons légers, s’envolant des couvents,
Comme un pommier mystique effeuillé par le vent ? …

Ah ! ces nobles langueurs que jamais rien n’exprime,
Ces silences, comblés de promesses sublimes,
Le soir, cette fumée aux toits bleus des hameaux,
Ces rêves des bergers, jouant du chalumeau
Tandis que les brebis, dans la vallée herbeuse,

Ont le robuste éclat d’une plante laineuse,
Ces bonheurs du matin juvénile, où le corps
Rejoint l’éternité en dépassant la mort,
Ces besoins éperdus de pitié ou de rage,
Ces soleils, embrasant de muets paysages,
Tu les posséderas comme un raisin qu’on mord,
Dans le bonheur gisant qui ressemble à la mort !
Ainsi sois bienveillant, doux envers la caresse ;
Console, et, si tu peux, abolis ma tendresse.
Je meurs d’une suave et vaste vision :
J’aime en toi l’infini avec précision ;
Pour cacher mon ardeur aux regards des étoiles,
Cher pâtre, étends sur moi tes deux mains comme un voile.
Vois, je serai, mes bras pressés à tes côtés,
Comme un fleuve immortel enserrant la cité.
Mais ton front est sévère et ta voix est confuse ;
Va-t’en, déjà le jour élance ses clartés.
J’entends dans les taillis tourner le vol des buses ;
Les marchands, au lointain, jettent leurs cris flûtés.
Voici l’âne, porteur de fruits ; craignons la ruse
Du maître qui le suit. Va-t’en de ce côté…

Ah ! faut-il que mon cœur en vain s’élance et s’use,
Et que ce bonheur soit en toi, qui le refuses !

Je t’aime et je voulais en t’aimant m’appauvrir.
Ah ! comme le désir souhaite de mourir ! …

TOUT SEMBLE LIBERE…

Je regarde la nuit. Tout semble libéré,
L’esclavage du jour a détendu ses chaines.
Au bas d’un noir coteau, par la lune nacré,
Un train lance des jets de sanglots effarés ;
Les parfums, emmêlés l’un à l’autre, s’entrainent.
Malgré l’infinité des temps incorporés,
Chaque nuit est intacte, hospitalière et neuve.
J’entends le sifflement d’un bateau sur le fleuve.
L’horloge d’un couvent, dans l’espace attentif,
Fait tinter douze coups insistants et plaintifs ;
Les parfums, dilatés, sur les brises tressaillent ;
D’un exaltant départ l’air est soudain empli.
De secrètes rumeurs circulent et m’assaillent…

— Hélas ! tendres appels, où voulez-vous que j’aille ?
Où mène le désir ? Quel rêve s’accomplit ?
Cessez de me héler, voix des divins minuits !
Je reste ; j’ai tout vu défaillir : je n’espère
Que la paix de ne plus rien vouloir sur la terre.
Je suis un compagnon harassé par le sort,
Et qui descend, courbé, la pente de la mort…

LES SOLDATS SUR LA ROUTE…

Les soldats sur la route avaient passé : les cuivres
Résonnaient, semblait-il, contre l’or du soleil.
C’était l’heure où le jour est à l’adieu pareil,
Et quitte un monde en pleurs qui ne peut pas le suivre.

Nous écoutions le chant emporté des clairons,
Cet appel à la mort exaltait mieux que vivre ;
Et nous étions tous deux demi-las, demi-ivres
Du bruit d’ailes que fait la guerre sur les fronts !

Que voulais-tu ? Quel mont, quel sommet, quelle tombe
T’attirait ? Quel souhait de mourir avais-tu ?
Je vis bien ton effort douloureux et têtu
Pour fuir l’amour humain où toute âme retombe.


Et je sentis alors les forces de mon cœur
Te rejoindre en un lieu plus grave que la joie,
Plein de vent, de fumée et d’éclairs, où s’éploie
L’archange des combats, sans fatigue et sans peur.

Mon amour transformé délaissait ton visage
Par qui tout est pour moi raison, paix, vérité ;
Et comme un fin rayon mêlé à ma clarté
Je t’emportais dans un mystique paysage…

— Mais la tiédeur du soir, les doux champs inclinés,
La splendide et rêveuse impuissance des âmes
Dans mon cœur exalté faisaient plier les flammes,
Comme un feu champêtre est par le vent réfréné.

Un pâle étang dormait au cercle étroit des saules,
Les collines versaient le blé mûr comme un lait :
Tes yeux où le désir naissait et se voilait
Avaient l’azur aigu et condensé des pôles.

Nous écoutions bruire, au bord des bois sans fond,
Les cris épars, confus des geais, des pies-grièches,
Le murmure inquiet et suspendu que font
Les pas ronds des chevreuils froissant des feuilles sèches.


La tristesse d’aimer sous les cieux s’étalait,
Non faible, mais robuste, apaisée, acceptante ;
Et je posais sur toi, chère âme humble et tentante,
Mes yeux où le pouvoir humain s’accumulait.

Et lentement je vis dans tes yeux apparaître
Le poison de mon rêve, en ton âme injecté.
Les clairons s’éloignaient dans la brume champêtre,
De tout l’or du soir, seul mon cœur t’était resté.
Je consolais en toi ton destin, irrité
De n’être pas la cible où tout frappe et pénètre
Pour quelque vague, immense, âpre immortalité…

— Mais que peut-on, hélas ! un être pour l’autre être,
En dehors de la volupté ?

LA TEMPÊTE

« La passion n’est que le pressentiment de la volupté. »
LUCRÈCE.

A qui m’adresserai-je en ces jours misérables
Où, le cœur submergé par un puissant dégoût,
J’entends autour de moi l’hallucinant remous
D’une énergique voix qu’on sent infatigable ?

Elle dit, cette voix : « Je suis la volupté ;
Comme fit le passé, l’avenir me consulte ;
Aux heures de repos pensif ou de tumulte
C’est par moi que le cœur croit à l’éternité !

« Un homme est orgueilleux quand il a du courage,
Mais on ne peut pas être héroïque avec moi.
Les vaisseaux, les chemins, les rêves, les voyages
Amènent l’univers suppliant sous ma loi.


« Je règne sur l’active et chancelante vie
Comme un tigre onduleux, aux prunelles ravies ;
L’Orient dilaté, engourdi, haletant,
Tressaille dans mes bras, cadavre palpitant !

« Parfois, sous le climat brumeux des cathédrales,
Je semble m’assoupir pendant vos longs hivers,
Mais je jaillis soudain, éparse et triomphale,
Du cri d’un maigre oiseau sur un églantier vert !

« En vain les repentants, les rêveurs, les ascètes
S’enferment au désert comme des emmurés,
Je m’attache à leur plaie ardente et satisfaite,
Car je suis la douleur, plaisir transfiguré !

« Lorsque devant l’autel flamboyant, les mystiques
Essayent d’écarter mon fantôme jaloux,
Je fais pleuvoir sur eux l’orage des musiques
Qui trompe leur prudence, et dit : « Je vous absous. »

« Je mens quand je me tais, je mens quand je protège,
Partout où sont des corps, partout où sont des cœurs
J’élance hardiment mon fourmillant cortège,
Et le monde est empli de ma suave odeur.


« Quand les adolescents ou les amants austères
Espèrent me bannir de leurs sublimes vœux,
J’attaque lentement leur citadelle altière,
Et comme un chaud venin je me répands en eux ;

« Ceux qui me sont voués ont de vagues prunelles
Où le danger projette un invincible attrait.
Comme un ciel enfiévré, sillonné par des ailes,
Ces vacillants regards ont de mouvants secrets… »

Alors, moi qui sais bien que cette voix funeste
Proclame la puissante et triste vérité,
Je demande, mon Dieu, quel combat et quel geste
Eloignent des humains l’âpre fatalité.

— Seigneur, si la pitié, la charité, l’extase,
Si le stoïque effort, si l’entrain à mourir,
Si la Nature, enfin, n’est jamais que ce vase
D’où toujours le désir ténébreux peut jaillir,

Si c’est toujours l’amour anxieux qui s’exhale
Des actives cités, des mers et de l’azur,
Si les astres ne sont, délirantes vestales,
Que des lampes d’amour au bord d’un temple impur,


Si vous n’avez toujours, invincible Nature,
Que le cruel souhait de vous perpétuer,
Si vous n’aimez en nous que la race future
Qui fait naître sans fin les vivants des tués,

Si la guerre, la paix, le grand élan des foules,
La ronde agreste avec les chansons du hautbois,
Les arbres et leurs nids, l’océan et ses houles,
Et la tranquille odeur de l’hiver dans les bois,

Ne sont toujours que vous, ténébreuse tempête,
Solitaire torture ou frisson propagé,
Obstacle que rencontre une âme qui halette
Vers l’amour absolu, innocent et léger,

Si l’héroïsme même, et son ardeur secrète,
Ne sont pour les humains pudiques et hardis
Que l’espoir d’être exclus de votre impure fête,
Et l’honneur d’échapper à votre joug maudit,

Laissez-moi m’en aller vers les froides ténèbres
Où l’accueillante mort nous laisse reposer,
Et qu’enfin je me mêle à ces restes funèbres
Qu’une sublime horreur préserve du baiser !

LA NUE EST RADIEUSE…

La nue est radieuse, et sa splendeur inerte
Etale un mol azur plein de fraîche langueur.
On voit glisser sur l’eau une péniche verte
Où traîne un filet de pêcheur.

La lumière d’argent assaille le feuillage
Avec une fureur de foudre et de frelons ;
Et puis midi s’enfuit, et le doux paysage
Médite dans la paix d’un soir limpide et long.

De blancs oiseaux, posés comme une ronde écume,
Dévalent mollement sur le lac aplani.
Septembre est un volcan qui flamboie et qui fume
Dans un ondoiement infini !


Les abeilles, tournant parmi d’épais aromes,
Font un remous de chants et de suavité.
On voit, sur les chemins, s’éloigner le fantôme
De l’été lourd de volupté…

Et pourtant, ô mon cœur, cette paix onctueuse
Qui t’environne et veut tendrement t’envahir,
S’étend comme un désert aux vagues sablonneuses,
Autour de ton triste désir !

Tu te sens étranger parmi cette indolence,
Tu ne reconnais rien dans ce calme sommeil ;
Et ton sort fait un poids obscur dans la balance
Où monte un placide soleil…

Les feuillages, les flots, la rive romanesque,
La barque qui descend comme un bouquet sur l’eau,
Les montagnes, au loin peintes comme des fresques,
La fumée aux toits des hameaux,

Ne te captivent plus, car la vie irritée
A, depuis ton enfance, arraché tes abris,
Et ton passé tragique est une eau démontée
Où des navires ont péri.


— Hélas, ô triste cœur, ô marin des rafales,
Vous si brave parmi la nuit et l’océan,
Comment goûteriez-vous la douceur qui s’exhale
De ce soir sans douleur, qui ressemble au néant ?

LA PASSION

Lorsque, semblable au vent qui flagelle les monts,
Notre esprit plein d’ardeur indomptable et sublime,
Bondit soudain plus haut que d’invisibles cimes,
Et descend jusqu’aux pieds de ceux que nous aimons ;

Quand un front nous paraît si chaud dans les ténèbres,
Qu’enivrés des rayons qui nous viennent de lui,
Nous pourrions à jamais, loin du jour qui reluit,
Vivre contents parmi des tentures funèbres,

Nous ne pouvons pas croire à ces calmes moments,
A ces froids lendemains, monotones, paisibles,
Qui reviennent toujours, d’une marche insensible,
Recouvrir la douleur et les emportements.


Non, nous ne voulons pas, ayant été la flamme
Dont le sommet s’arrache et vole vers le ciel,
Cesser d’être le lieu du sacre essentiel
Qui, d’un corps foudroyé, fait une plus grande âme.

Nous voulons demeurer ce Dieu crucifié,
A qui, sous un ciel bas, les avenirs répondent,
Et qui, les pieds saignants et pendants sur les mondes,
A quelque immense espoir s’est pourtant confié !

Non, nous ne voulons pas renoncer à ces heures
Où, chargés de transmettre et goûter l’infini,
Nous sommes l’inconnu, transfiguré, béni,
Par qui la race éparse et future demeure…

— Que tout vous soit soumis, divine passion,
Prenez les dieux, les morts, les vertus, les victoires,
Les instants radieux ou blessés de l’histoire,
Pour bâtir jusqu’aux cieux vos réclamations !

Passion qu’un orchestre invisible accompagne,
Où, fondu comme l’or bouillant dans les enfers,
Le cœur liquide et chaud dans un autre se perd,
Comme l’eau du printemps s’arrache des montagnes.


Candide passion, dont l’unique remords
Est de ne pas tuer ceux que tu favorises,
Quand l’immobile ardeur et les yeux qui se brisent
Ont fait se ressembler le désir et la mort…

Mais l’antique Nature, indolente et lassée,
Rêveuse sans vigueur dont nous sommes issus,
A chaque instant défait l’étincelant tissu
Que nos mains suspendaient à sa gorge glacée.

Et l’on vit résistant, révolté, gravissant
L’échelle imaginaire où frémissent les anges,
Et toujours la Nature, indécise, mélange
Sa brume hostile et froide à la splendeur du sang.

Et l’on s’efforce en vain, jusqu’à ce que, malade,
Redoutant sa rançon, craintif, irrésolu,
Le pauvre espoir humain, enfin, ne puisse plus
Tenter fidèlement l’intrépide escalade !

Et c’est sans doute ainsi qu’un jour plus morne encor,
A l’heure où dans la nuit l’aube terne se lève,
Sans désir, sans amour, sans révolte et sans rêve,
Les corps désabusés consentent à la mort…

JE NE PUIS PAS COMPRENDRE…

Je ne puis pas comprendre encor que tu sois né,
Tous les jours je contemple, avec les sens de l’âme,
Dans l’infini des mois, cet instant fortuné
Où ta vie à la vie a rattaché sa flamme !

Mon cœur est plus brûlant que l’air sous l’Equateur ;
Je quitte un froid désert où j’errai dans les sables ;
Je ne sais pas comment ce passé lamentable
Est devenu lumière, est devenu chaleur !

L’huile d’or du soleil sur les mers levantines,
Les astres fourmillant dans les grottes des cieux,
La fougue des vaisseaux sur les vagues marines
Sont réfléchis pour moi dans chacun de tes yeux.


Je respire, mon front contre tes genoux frêles,
A l’ombre de ta bouche aux rivages vermeils ;
Et mon cœur se dissout vers tes chaudes prunelles,
Comme un pâtre étendu, humé par le soleil !

L’amour que le matin a pour toutes les choses
Lorsqu’il comble d’azur le torrent, les glaïeuls,
Le chanvre, les osiers, les goyaves, les roses,
Mon cœur plus chaud que lui le répand sur toi seul !

Quand je te vois, quand tu me parles ou me touches,
Je suis comme un mourant de soif dans le désert,
Qui verrait l’eau du puits monter jusqu’à sa bouche,
Et le fruit du manguier s’incliner sur les airs.

Je suis ton centre exact, immuable et mobile,
Tes deux pieds, nuit et jour, sont posés sur mon cœur,
Comme le clair soleil pend au-dessus des villes
Et décoche aux toits bleus ses flèches de chaleur.

Toute bonté du monde est en toi déposée ;
Je n’imagine rien que ne puisse guérir
Le rire de ta bouche et sa tiède rosée,
O visage par qui je peux vivre et mourir !

TENDRESSE

J’écoute près de toi la musique, et je vois
Ta bouche et ton regard respirer à la fois ;
Nous sentons notre vie abonder côte à côte :
Ce que la destinée apporte ou ce qu’elle ôte
Ne peut plus nous toucher ; nous sommes accomplis
Comme deux morts anciens dans l’ombre ensevelis,
Et qui, rigides, font un infini voyage…
Il me suffit de voir scintiller ton visage
Pour déguster la paix du milieu de l’été.
— Désir immaculé, passion innocente :
T’absorber par le cœur, sans que le corps ressente
Aucune humaine volupté !

LE MONDE INTERIEUR

« Car l’exceptionnel, voilà ta tâche… »
NIETZSCHE.

Il est des jours encor, où, malgré la sagesse,
Malgré le vœu prudent de rétrécir mon cœur,
Je m’élance, l’esprit gonflé de hardiesse,
Dans l’attirant espace inondé de bonheur !

Je regarde au lointain les arbres, les verdures
Retenir le soleil ou le laisser couler,
Et former ces aspects de calme ou d’aventures
Qui bercent le désir sur un branchage ailé !

Mais quand je tente encor ces célestes conquêtes,
Cette ivre invasion dans le divin azur,
J’entends de toutes parts la nature inquiète,
Me dire : « Tu n’as plus ton vol puissant et sûr.


« Tu es sans foi ; va-t’en vers les corps, vers les âmes,
Rien de nous ne peut plus se mêler à ton cœur.
Tu n’es plus cette enfant, libre comme la flamme,
Qui montait comme un jet de bourgeons et d’odeurs !

« Nous fûmes ta maison, ta paix et ton refuge,
Tu n’avais pas, alors, connu le mal humain,
Mais tes pleurs effrénés, plus forts que le déluge,
Ont détruit nos moissons et troublé nos chemins.

« Nous ne serions pour toi qu’un décor taciturne
Qui te fut sans secours dans d’insignes douleurs ;
Fuis l’aube vaporeuse et l’étoile nocturne,
Ton désir s’est voué au monde intérieur !

« L’aurore, les matins, les brises, les feuillages,
Les cieux, frais et bombés comme un cloître vivant,
Les cieux qui, même alors que l’été les ravage,
Contiennent la splendeur immobile des vents,

« Tu les verras au bord des visages qui rêvent,
Où la pâleur ressemble à des soleils couchants,
Au fond des yeux, tremblants comme un lac où se lève
L’orchestre des flots bleus, des rames et des chants !


« Tu les recueilleras au creux des mains ouvertes
Où coule en fusion l’or de la volupté,
Il n’est pas d’autre azur, ni d’autres forêts vertes
Que ces embrasements plus fauves que l’été !

« L’amour qui me ressemble et qui n’a pas de rives
Te rendra ces transports, ces transes, ces clartés,
Ces changeantes saisons, riantes ou plaintives,
Qui t’avaient attachée à notre immensité. »

— Et je me sens alors hors du monde, infidèle,
Etrangère aux splendeurs des prés délicieux,
Où le feuillage uni et nuancé rappelle
La multiplicité du regard dans les yeux.

Et je reviens à vous, ardente et monastique,
O Méditation, Archange audacieux,
Ville haute et sans borne, éparse et sans portique,
Où mon cœur violent a le pouvoir de Dieu ! …

JE NE ME REJOUIS DE RIEN…

Je ne me réjouis de rien, j’ai trop longtemps
Attendu le bonheur qu’enfin ton cœur me donne ;
Je ne sais, quand la joie enfin sur moi s’étend,
Si je te remercie ou si je te pardonne…

J’ai gardé la fatigue et la stoïque peur
Du messager antique, entreprenant sa course
Sans savoir s’il mourra de soif ou de chaleur
Avant de rencontrer le platane ou la source.

— Et maintenant ton cœur s’est entr’ouvert au mien,
Tu m’aimes ! Mais il n’est plus temps qu’on me délivre.
Je porte un vague amour, plus grave et plus ancien,
Qui t’avait précédé, et ne peut pas te suivre…

DESTIN IMPREVISIBLE

Destin imprévisible, obscur dispensateur,
Qui répandez l’amour et les maux dans l’espace,
J’étais comme un chevreuil épuisé par la chasse,
Et pourtant je voulais goûter à ce bonheur !

Sachant ce qu’il en coûte et ce qu’il faut qu’on souffre
Quand la pauvre âme à peine effleure le plaisir,
Je rôdais cependant sur le bord de ce gouffre,
L’esprit bouleversé par l’immortel désir.

Plus chaud qu’une forêt où l’incendie avance,
L’Eros impitoyable appuyait sur mes yeux
Ses regards débordants, fermes, audacieux,
Qui semblent révéler le monde et la science.


Mais, ô Destin profond, maître des fronts brûlants,
Vous n’avez pas permis l’ineffable aventure,
Peut-être vouliez-vous m’épargner la torture
Dont tout humaine joie est le commencement.

Je vous entends, Destin, j’irai, paisible et lasse,
Sans le fol tremblement qui soulevait mon cœur.
Et c’est un témoignage infini de vos grâces
Que déjà vous m’ayez refusé le bonheur…

COMME LE TEMPS EST COURT…

Comme le temps est court qu’on passe sur la terre
Si peu de matins vifs,
Si peu de rêverie heureuse et solitaire
Dans des jardins naïfs ;

Si peu de la jeunesse, et si peu de surprise,
De beaux jeux excitants,
Comme le premier soir où l’on a vu Venise,
Où l’on entend Tristan !

Hélas ! ne pouvoir dire au temps fougueux d’attendre,
« Ne me détruisez pas !
Les autres qui viendront ne seront pas plus tendres,
N’ont pas de plus doux bras.


« Elles ne diront rien que ma voix, avant elles,
N’ait chaudement tracé ;
Qu’importent leurs chansons de douces tourterelles,
Leur cœur est dépassé ! »

Ah ! qu’encor, que toujours je m’unisse à mon rêve
Ailé, brusque et brûlant,
Comme l’ivre Léda s’abat et se soulève
Près de son cygne blanc !

— Mais vous serez dissous, cœur éclatant et sombre,
Vous serez l’herbe et l’eau,
Et vos humains chéris n’entendront plus dans l’ombre
Votre éternel sanglot…

VOUS EMPLISSEZ MA VIE

Nous ne serons jamais une seule momie
Sous l’antique désert et les palmiers heureux…
MALLARME.

Vous emplissez ma vie et vous êtes ailleurs,
Votre esprit loin du mien voit se lever l’aurore ;
Vous êtes tout mêlé au monde extérieur,
Quand je ne l’entends plus, votre voix parle encore.

Mon cœur à votre cœur toujours communicant,
Se représente avec un dévorant délice
Le pain qui vous nourrit, l’eau vous désaltérant,
L’air que vous respirez, et qui seul m’est propice.

Mon cœur toujours tendu et prolongé vers vous
Ressemble par l’effort à ces rades marines
Qui jettent sur les flots un bras triste et jaloux
Vers les dansants vaisseaux qu’entraînent les ondines.


— Tu vis, et c’est cela ton radieux péché !
Je le sens bien, ta vie est la cible éclatante
Que vise mon angoisse avide et haletante ;
Je rêve d’un désert où ton doux front, penché,
Souffrirait avec moi la soif et la famine…
— O mon cher diamant, je suis la sombre mine
Qui souhaite garder ton noble éclat caché !

Est-ce donc pour mourir que je t’ai recherché ?

AINSI LES JOURS ONT FUI…

Ainsi les jours ont fui sans que mes yeux les comptent ;
Je n’ai pas vu passer les mois et les saisons ;
Je cherchais seulement si l’année assez prompte
Apporterait un peu de calme à ma raison.

J’ai, sous le ciel sans joie, attendu sans faiblesse
Qu’un océan d’amour se desséchât sur moi ;
Je ne pouvais prévoir à quelle heure s’abaisse
Le soleil effrayant des douloureux émois.

Enfant, j’avais lutté contre les destinées
Avec l’élan du flux et du reflux des mers ;
Mais une âme trop lasse est surtout étonnée :
Je ne m’évadais pas de cet anneau de fer.


— J’ai su que rien ici n’est donné à nous-même,
Qu’on est un mendiant du jour où l’on est né,
Que la soif se guérit sur les lèvres qu’on aime,
Que notre cœur ne bat qu’en un corps éloigné.

J’ai construit jusqu’aux cieux la tour de ma détresse,
N’interrompant jamais cet épuisant labeur ;
Il reluit de désirs, il brûle de caresses,
Et les vitraux sont faits du cristal de mes pleurs ;

Et maintenant, debout sous l’azur qui m’écoute,
Je vois, dans un triomphe à l’aurore pareil,
Ma féconde douleur se dresser sur ma route
Comme un haut monument baigné par le soleil.

Et je suis aujourd’hui, au centre de ma tâche,
Une contrée où luit un éternel été ;
Et pour ceux qui sont las, désespérés ou lâches,
Une eau pleine d’amour, de force et de gaîté ;

Seul le dôme des nuits, funèbre comme un temple,
Que j’ai pris à témoin dans des deuils enflammés,
N’ignore pas mon cœur héroïque, et contemple
La morte que je suis, qui vous a tant aimé…

SOIR SUR LA TERRASSE

Nous sommes seuls ; puisque tu m’aimes,
J’aurai peur si je vois tes yeux ;
Evitons la douceur suprême :
Ne restons pas silencieux.

La terrasse est comme un navire ;
Qu’il fait chaud sur la mer, ce soir !
On meurt de soif, et l’on respire
L’ombre noire du jardin noir.

Les aloès fleuris s’élancent.
Ecarte de moi, si tu peux,
Tous ces parfums, tous ces silences,
Qui s’accumulent peu à peu ;


On entend rire sur la place.
Je sens, à tes yeux, que tu crois
Que ce sont des corps qui s’enlacent :
Ce soir, tout est désir pour toi.

L’âcre odeur des filets de pêche
Pénètre l’humble nuit qui dort.
Sur ma main pose ta main fraîche
Pour que je puisse vivre encor…

O MON AMI, SOIS MON TOMBEAU

O mon ami, sois mon tombeau,
La jeune terre étincelante
Et les jours d’été sont trop beaux
Pour une âme à jamais dolente !

Je crains les regrets et l’espoir ;
Laisse-moi rentrer dans ton ombre,
Comme les collines du soir
Rejoignent la nuit ferme et sombre.

Avec un cœur si lourd, si lent,
Que veux-tu qu’aujourd’hui je fasse
Du parfum des marronniers blancs,
Et des promesses de l’espace ?


Je sais ce qu’un soir lisse et pur
A bu de plaisirs et de peines !
Les corbeaux flottent sur l’azur
Comme un mol feuillage d’ébène.

Partout quel opulent loisir,
Quelle orgueilleuse confiance
Qui joint les appels du désir
Aux sécurités du silence !

Les oiseaux, dans le doux embrun
De l’éther rose et des ramées,
Sont légers comme des parfums
Et glissent comme des fumées ;

On entend leurs limpides voix
Incruster de cris et de rires
Le ciel qui passe sur les bois
Comme un lent et pompeux navire.

— Mais je sais bien que vous mourrez,
Et que moi, si riche d’envie,
Je dormirai, le cœur serré,
Loin de la dure et sainte vie ;


Toutes les musiques des airs,
Tous ces effluves qui s’enlacent
Fuiront le souterrain désert
Où le temps ne luit ni ne passe ;

Et nous serons ce bois des morts,
Ces branches sèches et cassées
Pour qui les jours n’ont plus de sort,
Pour qui toute chose est cessée !

Et pourtant mon cœur éternel,
Et sa tendresse inépuisable,
Plus que l’Océan n’a de sel,
Plus que l’Egypte n’a de sable,

Contenait les mille rayons
De toutes les aubes futures…
— Être un jour ce mince haillon
Qui gît sous toute la Nature !

UN ABONDANT AMOUR…

Un abondant amour est pareil au silence,
Rien de lui ne s’échappe et ne s’ajoute à lui.
Il agit dans sa calme et splendide substance,
Plus vaste que l’espace et plus haut que la nuit.

Les siècles révolus et les saisons futures
L’élisent comme un lieu d’attente et de repos.
Il a tout absorbé de l’immense nature,
Au point d’être l’éther, les cimes et les eaux.

J’examine ce soir ma vie âpre et compacte ;
J’ai fait ce que j’ai pu, d’un haut et triste cœur,
Sachant que mes pensers et beaucoup de mes actes
Ont sombré à jamais, sans bruit et sans lueur.


Je n’ai pas pu sauver le meilleur de moi-même,
Ces larmes, ces efforts, ces courages, ces freins,
Dont j’ai su tour à tour rompre mon cœur extrême,
Ou le fermer avec des lanières d’airain.

Ample comme les flots, et comme eux volontaire,
J’ai fait plus que lutter, j’ai contredit le sort,
Et détournant mes yeux de la vie étrangère,
Délaissant les vivants, j’ai voulu plaire aux morts.

Je m’arrête à présent, et me laisse conduire
Par les jours entraînants qui mènent au tombeau ;
Que m’importe le temps qui me reste à voir luire
Un monde qui me fut trop cruel et trop beau.

Je m’arrête, et me livre à ta bonté nouvelle,
Cher être, où je m’achève enfin. Je t’ai choisi
Pour le point de départ de ma vie éternelle ;
Déjà mon cœur en toi jette un cri adouci.
Je me lie à ton âme où se meuvent des ailes,
Et mon esprit, qui fut l’immense fantaisie,
Veut languir, les yeux clos, dans ta haute nacelle,
Délivré de l’espace et de la poésie…

LA MUSIQUE ET LA NUIT

La Musique et la Nuit sont deux sombres déesses
Dont la ruse surprend les secrets des humains,
Confidentes, ou bien sorcières ou traîtresses,
Elles puisent le sang des cœurs entre leurs mains.

Je regarde ce soir les cieux hauts et paisibles
Où deux étoiles ont un frénétique éclat,
L’une semble plus fière et l’autre plus sensible,
Tristes lèvres d’argent qu’un Dieu jaloux scella !

Et tandis que les doux violons des terrasses
Blottissent dans la nuit leur sanglot musical,
Je sens se préparer dans le profond espace
Un véhément complot pour le bien et le mal :


Complot pour que tout cœur rejette son cilice,
Pour qu’il ose affronter le dangereux bonheur,
Car le torrent des sons et la nuit protectrice
Incitent à la vie avec une âpre ardeur :

Hélas ! tout est amour ou cendres ; la nature
Par l’éternel retour et le long devenir
Ne peut qu’éterniser la puissante torture
Qui meut dans l’infini la mort et le désir.

Chaque humain, à son tour, servira de pâture…

Et l’âme, fourvoyée entre les grands instincts,
Répand sur leur fureur son anxiété rêveuse,
Et, toujours innocente épouse du Destin,
Accompagne en pleurant la bataille amoureuse.

— Hélas ! âme héroïque, oubliez-vous encor
Que les parfums, les ciels, le verbe, les musiques
Sont ligués contre vous, et que les faibles corps
Sont la barque où périt votre grandeur tragique ?

— Montez, âme orgueilleuse, élevez-vous toujours,
Allez, allez rêver sur les hauts promontoires

Où, triste comme vous, la muse de l’Histoire
Contemple, — par delà les siècles et les jours,

A travers les combats, les flots, les incendies,
Au-dessus des palais, des dômes et des tours
Où la Religion médite et psalmodie, —
La victoire sans fin du redoutable amour ! …

LA CONSTANCE


Ce qu’il a commencé, le cœur doit le poursuivre,
Toute tendresse a droit à son éternité,
La nature est constante, et son désir de vivre
Endurant tous les maux, luit d’été en été.

L’Automne au pourpre éclat, si puissante et si digne,
Qui maintient la nature au moment qu’elle meurt,
Par son pressant effort défend qu’on se résigne
A goûter sans sursauts la paix lasse du cœur.

Nul n’aura plus que moi prolongé la douleur…

II


LES CLIMATS


Tu viens de trop gonfler mon cœur
pour l’espace qui le contient…

SHAKESPEARE.
SYRACUSE


Excite maintenant tes compagnons du chœur à célébrer l’illustre Syracuse !… PINDARE.


Je me souviens d’un chant du coq, à Syracuse !
Le matin s’éveillait, tempétueux et chaud ;
La mer, que parcourait un vent large et dispos,
Dansait, ivre de force et de lumière infuse !

Sur le port, assailli par les flots aveuglants,
Des matelots clouaient des tonneaux et des caisses,
Et le bruit des marteaux montait dans la fournaise
Du jour, de tous ces jours glorieux, vains et lents ;


J’étais triste. La ville illustre et misérable
Semblait un Prométhée sur le roc attaché ;
Dans le grésillement marmoréen du sable
Piétinaient les troupeaux qui sortaient des étables ;
Et, comme un crissement de métal ébréché,
Des cigales mordaient un blé blanc et séché.

Les persiennes semblaient à jamais retombées
Sur le large vitrail des palais somnolents ;
Les balcons espagnols accrochaient aux murs blancs
Broyés par le soleil, leurs ferrures bombées :
Noirs cadenas scellés au granit pantelant…

Dans le musée, mordu ainsi qu’un coquillage
Par la ruse marine et la clarté de l’air,
Des bustes sommeillaient, — dolents, calmes visages,
Qui s’imprègnent encor, par l’éclatant vitrage,
De la vigueur saline et du limpide éther.

Une craie enflammée enveloppait les arbres ;
Les torrents secs n’étaient que des ravins épars,
De vifs géraniums, déchirant le regard,
Roulaient leurs pourpres flots dans ces blancheurs de marbre
— Je sentais s’insérer et brûler dans mes yeux
Cet éclat forcené, inhumain et pierreux.


Une suture en feu joignait l’onde au rivage.
J’étais triste, le jour passait. La jaune fleur
Des grenadiers flambait, lampe dans le feuillage.
Une source, fuyant l’étreignante chaleur,
Désertait en chantant l’aride paysage.

Parfois sur les gazons brûlés, le pourpre épi
Des trèfles incarnats, le lin, les scabieuses,
Jonchaient par écheveaux la plaine soleilleuse,
Et l’herbage luisait comme un vivant tapis
Que n’ont pas achevé les frivoles tisseuses.

Le théâtre des Grecs, cirque torride et blond,
Gisait. Sous un mûrier, une auberge voisine
Vendait de l’eau : je vis, dans l’étroite cuisine,
Les olives s’ouvrir sous les coups du pilon
Tandis qu’on recueillait l’huile odorante et fine.

Et puis vint le doux soir. Les feuilles des figuiers
Caressaient, doigts légers, les murailles bleuâtres.
D’humbles, graves passants s’interpellaient ; les pieds
Des chevreaux au poil blanc, serrés autour du pâtre,
Faisaient monter du sol une poudre d’albâtre.

Un calme inattendu, comme un plus pur climat,
Ne laissait percevoir que le chant des colombes.

Au port, de verts fanaux s’allumaient sur les mâts.
Et l’instant semblait fier, comme après les combats
Un nom chargé d’honneur sur une jeune tombe.

C’était l’heure où tout luit et murmure plus bas…

La fontaine Aréthuse, enclose d’un grillage,
Et portant sans orgueil un renom fabuleux,
Faisait un bruit léger de pleurs et de feuillage
Dans les frais papyrus, élancés et moelleux…

Enfin ce fut la nuit, nuit qui toujours étonne
Par l’insistante angoisse et la muette ardeur.
La lune plongeait, telle une blanche colonne,
Dans la rade aux flots noirs, sa brillante liqueur.

Un solitaire ennui aux astres se raconte ;
Je contemplais le globe au front mystérieux,
Et qui, ruine auguste et calme dans les cieux,
Semble un fragment divin, retiré, radieux,
De vos temples, Géla, Ségeste, Sélinonte !

— O nuit de Syracuse : Urne aux flancs arrondis !
Logique de Platon ! Ame de Pythagore !
Ancien Testament des Hellènes ; amphore
Qui verses dans les cœurs un vin sombre et hardi,
Je sais bien les secrets que ton ombre m’a dits.


Je sais que tout l’espace est empli du courage
Qu’exhalèrent les Grecs aux genoux bondissants ;
Les chauds rayons des nuits, la vapeur des nuages
Sont faits avec leur voix, leurs regards et leur sang.

Je sais que des soldats, du haut des promontoires,
Chantant des vers sacrés et saluant le sort,
Se jetaient en riant aux gouffres de la mort
Pour retomber vivants dans la sublime Histoire !

Ainsi ma nuit passait. L’ache, l’anet crépu
Répandaient leurs senteurs. Je regardais la rade ;
La paix régnait partout où courut Alcibiade,
Mais, — noble obsession des âges révolus, —
L’éther semblait empli de ce qui n’était plus…

J’entendis sonner l’heure au noir couvent des Carmes.
L’espace regorgeait d’un parfum d’orangers,
J’écoutais dans les airs un vague appel aux armes…
— Et le pouvoir des nuits se mit à propager
L’amoureuse espérance et ses divins dangers :

O désir du désir, du hasard et des larmes !

LES SOIRS DU MONDE

O soirs que tant d’amour oppresse,
Nul œil n’a jamais regardé
Avec plus de tendre tristesse
Vos beaux ciels pâles et fardés !
J’ai délaissé dès mon enfance
Tous les jeux et tous les regards,
Pour voguer sans peur, sans défense,
Sur vos étangs qui veillent tard.
Par vos langueurs à la dérive,
Par votre tiède oisiveté,
Vous attirez l’âme plaintive
Dans les abîmes de l’été…

— O soir naïf de la Zélande,
Qui, timide, ingénu, riant,
Semblez raconter la légende
Des pourpres étés d’Orient !


Soir romain, aride malaise,
Et ce cri d’un oiseau perdu
Au-dessus du palais Farnèse,
Dans le ciel si sec, si tendu !

Soir bleu de Palerme embaumée,
Où les parfums épais, fumants,
S’ajoutent à la nuit pâmée
Comme un plus fougueux élément !

Sur la vague tyrrhénienne
Dans une vapeur indigo,
Un voilier fend l’onde païenne
Et dit : « Je suis la nef Argo ! »

Par des ruisseaux couleur de jade,
Dans des senteurs de mimosa,
La fontaine arabe s’évade,
Au palais roux de la Ziza.

Dans le chaud bassin du Musée,
Les verts papyrus, s’effilant,
Suspendent leur fraîche fusée
A l’azur sourd et pantelant :


O douceur de rêver, d’attendre
Dans ce cloître aux loisirs altiers
Où la vie est inerte et tendre
Comme un repos sous les dattiers !

— Catane où la lune d’albâtre
Fait bondir la chèvre angora,
Compagne indocile du pâtre
Sur la montagne des cédrats !

Derrière des rideaux de perles,
Chez les beaux marchands indolents,
Des monceaux de fraises déferlent
Au bord luisant des vases blancs.

Quels soupirs, quand le soir dépose
Dans l’ombre un surcroît de chaleur !
L’œillet, comme une pomme rose,
Laisse pendre sa lourde fleur.

L’emportement de l’azur brise
Le chaud vitrail des cabarets
Où le sorbet, comme une brise,
Circule, aromatique et frais.


La foule adolescente rôde
Dans ces nuits de soufre et de feu ;
Les éventails, dans les mains chaudes,
Battent comme un cœur langoureux.

— Blanc sommeil que l’été surmonte :
Des fleurs, la mer calme, un berger ;
O silence de Sélinonte
Dans l’espace immense et léger !

Un soir, lorsque la lune argente
Les temples dans les amandiers,
J’ai ramassé près d’Agrigente
L’amphore noire des potiers ;

Et sur la route pastorale,
Dans la cage où luisait l’air bleu,
Une enfant portait sa cigale,
Arrachée au pin résineux…

— J’ai vu les nuits de Syracuse,
Où, dans les rocs roses et secs,
On entend s’irriter la Muse
Qui pleure sur dix mille Grecs ;


J’ai, parmi les gradins bleuâtres,
Vu le soleil et ses lions
Mourir sur l’antique théâtre,
Ainsi qu’un sublime histrion ;

Et comme j’ai du sang d’Athènes,
A l’heure où la clarté s’enfuit,
J’ai vu l’ombre de Démosthène
Auprès de la mer au doux bruit…

— Mais ces mystérieux visages,
Ces parfums des jardins divins,
Ces miracles des paysages
N’enivrent pas d’un plus fort vin
Que mes soirs de France, sans bornes,
Où tout est si doux, sans choisir ;
Où sur les toits pliants et mornes
L’azur semble fait de désir ;
Où, là-bas, autour des murailles,
Près des étangs tassés et ronds,
S’éloigne, dans l’air qui tressaille,
L’appel embué des clairons…

DANS L’AZUR ANTIQUE

Espérances des humains, légères déesses…
DIOTIME D’ATHÈNES.

Sous un ciel haletant, qui grésille et qui dort,
Où chaque fragment d’air fascine comme un disque,
Rome, lourde d’été, avec ses obélisques
Dressés dans les agrès luisants du soleil d’or,
Tremblait comme un vaisseau qui va quitter le port
Pour voguer, pavoisé de ses mâts à ses cryptes,
Vers l’amour fabuleux de la reine d’Egypte.

Les buis des vieux jardins, comme un terne miroir
Tendaient au pur éther leur cristal vert et noir.
Un cyprès balançait mollement sous la brise
Sa cime délicate, entr’ouverte au vent lent,
Et un jet d’eau montait dans l’azur jubilant
Comme un cyprès neigeux qu’un vent léger divise…


J’errais dans les villas, où l’air est imprégné
Du solennel silence où rêve Polymnie :
Je voyais refleurir les temps que remanie
La vie ingénieuse, incessante, infinie ;
Et, comme un messager antique et printanier,
De frais ruisseaux couraient sous les mandariniers.

Dans un jardin romain, un vieux masque de pierre
M’attirait : à travers ses lèvres, ses paupières
On voyait fuir, jaillir l’azur torrentiel ;
Et ce masque semblait, avec la voix du ciel,
Héler l’amour, l’espoir, les avenirs farouches.
Une même clameur s’élançait de ma bouche,
Et, pleine de détresse et de félicité,
Je m’en allais, les bras jetés vers la beauté ! …

— J’ai vu les lieux sacrés et sanglants de l’Histoire,
Les Forums écroulés sous le poids clair des cieux,
La nostalgique paix des Arches des Victoires
Où l’azur fait rouler son char silencieux.

J’ai vu ces grands jardins où le palmier qui rêve,
Elancé dans l’éther et tordu de plaisir,
Semble un ardent serpent qui veut tendre vers Ève
Le fruit délicieux du douloureux désir.


Les soirs de Sybaris et la mer africaine
Prolongeaient devant moi les baumes de mon cœur ;
L’Arabie en chantant me jetait ses fontaines,
Les âmes me suivaient à ma suave odeur.

Comme l’âpre Sicile, épique et sulfureuse,
Je contenais les Grecs, les Latins et les Francs,
Et ce triangle auguste, en ma pensée heureuse,
Brillait comme un fronton de marbre et de safran !

Un jour l’été flambait, le temple de Ségeste
Portait la gloire d’être éternel sans effort,
Et l’on voyait monter, comme un arpège agreste,
Le coteau jaune et vert dans sa cithare d’or !

Le blanc soleil giclait au creux d’un torrent vide ;
Des chevaux libres, fiers, près des hampes de fleurs
S’ébrouaient ; les parfums épais, gluants, torrides
Mettaient dans l’air comblé des obstacles d’odeurs.

Des lézards bleus couraient sur les piliers antiques
Avec un soin si gai, si chaud, si diligent,
Que l’imposant destin des pierres léthargiques
Semblait ressuscité par des veines d’argent !


Des insectes brûlants voilaient mes deux mains nues :
Je contemplais le sort, la paix, l’azur si long,
Et parfois je croyais voir surgir dans la nue
La lance de Minerve et le front d’Apollon.

Devant cette splendeur sereine, ample, équitable,
Où rien n’est déchirant, impétueux ou vil,
Je songeais lentement au bonheur misérable
De retrouver tes yeux où finit mon exil…

  • * *


Je jette sous tes pieds les noirs pipeaux d’Euterpe,
Dont j’ai fait retentir l’azur universel
Quand mes beaux cieux luisaient comme des coups de serpe,
Quand mon blanc Orient brillait comme du sel !

Je quitte les regrets, la volonté, le doute,
Et cette immensité que mon cœur emplissait,
Je n’entends que les voix que ton oreille écoute,
Je ne réciterai que les chants que tu sais !


Je puiserai l’été dans ta main faible et chaude,
Mes yeux seront sur toi si vifs et si pressants
Que tu croiras sentir, dans ton ombre où je rôde,
Des frelons enivrés qui goûtent à ton sang !

Car, quels que soient l’instant, le jour, le paysage,
Pourquoi, doux être humain, rien ne me manque-t-il
Quand je tiens dans mes doigts ton lumineux visage
Comme un tissu divin dont je compte les fils ? …

PALERME S’ENDORMAIT…

Palerme s’endormait ; la mer Tyrrhénienne
Répandait une odeur d’âcre et marin bétail :
Odeur d’algues, d’oursins, de sel et de corail,
Arome de la vague où meurent les sirènes ;
Et cette odeur, nageant dans les tièdes embruns,
Avait tant de hardie et vaste violence,
Qu’elle semblait une âpre et pénétrante offense
A la terre endormie et presque sans parfums…

Le geste de bénir semblait tomber des palmes ;
Des barques s’éloignaient pour la pêche du thon ;
Je contemplais, le front baigné de vapeurs calmes,
La figure des cieux que regardait Platon.
On entendait, au bord des obscures terrasses,
Se soulever des voix que la chaleur harasse :
Tous les mots murmurés semblaient confidentiels ;
C’était un long soupir envahissant l’espace ;
Et le vent, haletant comme un oiseau qu’on chasse,
En gerbes de fraîcheur s’enfuyait vers le ciel…

— Creusant l’ombre, écrasant la route caillouteuse,
L’indolente voiture où nous étions assis
S’enfonçait dans la nuit opaque et sinueuse,
Sous le ciel nonchalant, immuable et précis ;
C’était l’heure où l’air frais subtilement pénètre
La pierre au grain serré des calmes monuments ;
Je n’étais pas heureuse en ces divins moments
Que l’ombre enveloppait, mais j’espérais de l’être,
Car toujours le bonheur n’est qu’un pressentiment :
On le goûte avant lui, sans jamais le connaître…
Dans un profond jardin qui longeait le chemin,
Des chats, l’esprit troublé par la saison suave,
Jetaient leurs cris brûlants de vainqueurs et d’esclaves.
Sur les ployants massifs d’œillets et de jasmins,
On entendait gémir leur ardente querelle
Comme un mordant combat de colombes cruelles…
— Puis revint le silence, indolent et puissant ;
La voiture avançait dans l’ombre perméable.
Je songeais au passé ; les vagues sur le sable
Avec un calme effort, toujours recommençant,
Déposaient leur fardeau de rumeurs et d’aromes…
Les astres, attachés à leur sublime dôme,
De leur secret regard, fourmillant et pressant,
Attiraient les soupirs des yeux qui se soulèvent…
— Et l’espace des nuits devint retentissant
Du cri silencieux qui montait de mes rêves !

LE DESERT DES SOIRS

Dans la chaleur compacte et blanche ainsi qu’un marbre,
Le miroir du soleil étale un bleu cerceau.
Comme un troupeau secret d’aériens chevreaux
La rapace chaleur a dévoré les arbres.
Palerme est un désert au blanc scintillement,
Sur qui le parfum met un dais pesant et calme…
Les stores des villas, comme de jaunes palmes,
Aux vérandas, qui n’ont ni portes ni vitrail,
Sont suspendus ainsi que de frais éventails.
La mer a laissé choir entre les roses roches
Son immense fardeau de plat et chaud métal.
Un mur qu’on démolit vibre au contact des pioches ;
Une voiture flâne au pas d’un lent cheval,
Tandis que, sous l’ombrelle ouverte sur le siège,
Un cocher sarrasin mange des citrons mous.
La chaleur duveteuse est faible comme un liège ;
Sa molle densité a d’argentins remous.
— Je suis là ; je regarde et respire ; que fais-je ?
Puisque cet horizon que mon regard contient
Et que je sens en moi plus aigu qu’une lame,
Mon esprit ne peut plus l’enfoncer dans le tien…

Je dédaigne l’espace en dehors de ton âme…

LE PORT DE PALERME

Je regardais souvent, de ma chambre si chaude,
Le vieux port goudronné de Palerme, le bruit
Que faisaient les marchands, divisés par la fraude,
Autour des sacs de grains, de farine et de fruits,
Sous un beau ciel, teinté de splendeur et d’ennui…

J’aimais la rade noire et sa pauvre marine,
Les vaisseaux délabrés d’où j’entendais jaillir
Cet éternel souhait du cœur humain : partir !
— Les vapeurs, les sifflets faisaient un bruit d’usine
Dans ces cieux où le soir est si lent à venir…

C’était l’heure où le vent, en hésitant, se lève
Sur la ville et le port que son aile assainit.
Mon cœur fondait d’amour, comme un nuage crève.
J’avais soif d’un breuvage ineffable et béni,
Et je sentais s’ouvrir, en cercles infinis,
Dans le désert d’azur les citernes du rêve.


Qu’est-ce donc qui troublait cet horizon comblé ?
La beauté n’a donc pas sa guérison en elle ?
Par leurs puissants parfums les soirs sont accablés ;
La palme au large cœur souffre d’être si belle ;
Tout triomphe, et pourtant veut être consolé !

Que signifient ces cieux sensuels des soirs tendres ?
Ces jardins exhalant des parfums sanglotants ?
Ces lacets que les cris des oiseaux semblent tendre
Dans l’espace intrigué, qui se tait, qui attend ?

— A ces heures du soir où les mondes se plaignent,
O mortels, quel amour pourrait vous rassurer ?
C’est pour mieux sangloter que les êtres s’étreignent ;
Les baisers sont des pleurs, mais plus désespérés.

La race des vivants, qui ne veut pas finir,
Vous a transmis un cœur que l’espace tourmente,
Vous poursuivez en vain l’incessant avenir…
C’est pourquoi, ô forçats d’une éternelle attente,
Jamais la volupté n’achève le désir !

LES SOIRS DE CATANE

Catane languissait, éclatante et maussade ;
Le laurier-rose en fleurs du jardin Bellini
Portait un poids semblable à de pourpres grenades ;
C’était l’heure où le jour a lentement fini
De harceler l’azur qu’il flagelle et poignarde.
Les voitures tournaient en molle promenade
Sous le moite branchage aux parfums infinis…

On voyait dans la ville étroite et sulfureuse
Les étudiants quitter les Universités ;
Leur figure foncée, active et curieuse,
Rayonnait de hardie et fraîche liberté
Sous le fléau splendide et morne de l’été…

Bousculant les marchands de fruits et de tomates,
Encombrant les trottoirs comme un torrent hâtif,
Les chèvres au poil brun, uni comme l’agate,
Dans ce soir oppressant et significatif,
Fixaient sur moi leurs yeux directs, où se dilate
Un exultant entrain satanique et lascif.


Comme un tiède ouragan presse et distend les roses,
Le soir faisait s’ouvrir les maisons, les rideaux ;
Des balcons de fer noir emprisonnaient les poses
Des nostalgiques corps, penchés hors du repos,
Comme on voit s’incliner des rameuses sur l’eau…

Des visages, des mains pendaient par les fenêtres,
Tant les femmes, ployant sous le poids du désir,
S’avançaient pour chercher, attirer, reconnaître,
Parmi les bruns garçons qui flânaient à loisir,
Le porteur éternel du rêve et du plaisir…

Tout glissait vers l’amour comme l’eau sur la pente.
Le ciel, languide et long, tel un soupir d’azur,
Etalait sa douceur langoureuse et constante
Où gisaient, comme l’or dans un fleuve ample et pur,
Les jasmins safranés mêlés aux citrons mûrs.

L’espace suffoquait d’une imprécise attente…

Elégants, débouchant de la rue en haillons,
Des jeunes gens montaient vers le bruyant théâtre
Que d’électriques feux teintaient de bleus rayons.
Leur hâte ressemblait à des effusions,
Chacun semblait courir aux nuits de Cléopâtre.
Des mendiants furtifs, quand nous les regardions,
Nous offraient des gâteaux couleur d’ambre et de plâtre.

Sur la place, où brillaient des palais d’apparat,
La foule vers minuit s’entassait, sinueuse :
Les pauvres, les seigneurs glissaient bras contre bras ;
Un orchestre opulent jouait des opéras,
L’air se chargeait de sons comme une conque creuse ;
Enfin tout se taisait ; la foule restait tard.
On voyait les serments qu’échangeaient les regards,
Et c’était une paix limpide et populeuse…

Au lointain, par delà les façades, les gens,
La mer de l’Ionie, éployée et sereine,
Sous l’éclat morcelé de la lune d’argent
Comme une aube mouillée élançait son haleine…

Les bateaux des pêcheurs, qu’un feu rouge éclairait,
Suivaient nonchalamment les vagues poissonneuses.
Le parfum du bétail marin, piquant et frais,
Ensemençait l’espace ainsi qu’un rude engrais.
Le ciel, ruche d’ébène aux étoiles fiévreuses,
A force de clarté semblait vivre et frémir…
— Et je vis s’enfoncer sur la route rocheuse
Un couple adolescent, qui semblait obéir
A cette loi qui rend muets et solitaires
Ceux que la volupté vient brusquement d’unir,
Et qui vont, — n’ayant plus qu’à songer et se taire, —
Comme des étrangers qu’on chasse de la terre…

A PALERME, AU JARDIN TASCA…

J’ai connu la beauté plénière,
Le pacifique et noble éclat
De la vaste et pure lumière,
A Palerme, au jardin Tasca.

Je me souviens du matin calme
Où j’entrais, fendant la chaleur,
Dans ce paradis, sous les palmes,
Où l’ombre est faite par des fleurs.

L’heure ne marquait pas sa course
Sur le lisse cadran des cieux,
Où le lourd soleil spacieux
Fait bouillonner ses blanches sources.


J’avançais dans ces beaux jardins
Dont l’opulence nonchalante
Semble descendre avec dédain
Sur les passantes indolentes.

L’ardeur des arbres à parfums
Flamboyait, dense et clandestine ;
Je cherchais parmi les collines
Naxos, au nom doux et défunt.

Comme des ruches dans les plaines,
Des entassements de citrons
Sous leurs arbres sombres et ronds
Formaient des tours de porcelaine.

Les parfums suaves, amers,
De ces citronniers aux fleurs blanches
Flottaient sur les vivaces branches
Comme la fraîcheur sur la mer.

Creusant la terre purpurine,
D’alertes ruisseaux ombragés
Semblaient les pieds aux bonds légers
De jeunes filles sarrasines !


Je me taisais, j’étais sans vœux,
Sans mémoire et sans espérance ;
Je languissais dans l’abondance.
— O pays secrets et fameux,

J’ai vu vos grâces accomplies,
Vos blancs torrents, vos temples roux,
Vos flots glissants vers l’Ionie,
Mais mon but n’était pas en vous ;

Vos nuits flambantes et précises,
Vos maisons qu’un pliant rideau
Livre au chaud caprice des brises ;
Les pas sonores des chevreaux
Sur les pavés près des églises ;

Vos monuments tumultueux,
Beaux comme des tiares de pierre,
Les hauts cyprès des cimetières,
Et le soir, la calme lumière
Sur les tombeaux voluptueux,

Les quais crayeux, où les boutiques,
Regorgeant de fruits noirs et secs,
Affichent la noblesse antique
Du splendide alphabet des Grecs ;


L’étincelante ardeur du sol,
Où passent, riches caravanes,
Des mules vêtues en sultanes
Trottant sous de blancs parasols,

Toutes ces beautés étrangères
Que le cœur obtient sans effort,
N’ont que des promesses de mort
Pour une âme intrépide et fière,

Et j’ai su par ces chauds loisirs,
Par ce goût des saveurs réelles,
Qu’on était, parmi vos plaisirs,
Plus loin des choses éternelles
Qu’on ne l’était par le désir ! …

AGRIGENTE

O nymphe d’Agrigente aux élégantes parures, qui règnes sur la plus belle des cités mortelles, nous implorons ta bienveillance !
PINDARE.

Le ciel est chaud, le vent est mou ;
Quel silence dans Agrigente !
Un temple roux, sur le sol roux
Met son reflet comme une tente…

Les oiseaux chantent dans les airs ;
Le soleil ravage la plaine ;
Je vois, au bout de ce désert,
L’indolente mer africaine.

Brusquement un cri triste et fort
Perce l’air intact et sans vie ;
La voix qui dit que Pan est mort
M’a-t-elle jusqu’ici suivie ?


Et puis l’air retombe ; la mer
Frappe la rive comme un socle ;
Tout dort. Un fanal rouge et vert
S’allume au vieux port Empédocle.

L’ombre vient, par calmes remous.
Dans l’éther pur et pathétique
Les astres installent d’un coup
Leur brasillante arithmétique !

— Soudain, sous mon balcon branlant,
J’entends des moissonneurs, des filles
Défricher un champ de blé blanc,
Qui gicle au contact des faucilles ;

Et leur fièvre, leur sèche ardeur,
Leur clameur nocturne et païenne
Imitent, dans l’air plein d’odeurs,
Le cri des nuits éleusiennes !

Un pâtre, sur un lourd mulet,
Monte la côte tortueuse ;
Sa chanson lascive accolait
La noble nuit silencieuse ;


Dans les lis, lourds de pollen brun,
Le bêlement mélancolique
D’une chèvre, ivre de parfums,
Semble une flûte bucolique.

— Donc, je vous vois, cité des dieux,
Lampe d’argile consumée,
Agrigente au nom spacieux,
Vous que Pindare a tant aimée !

Porteuse d’un songe éternel,
O compagne de Pythagore !
C’est vous cette ruche sans miel,
Cette éparse et gisante amphore !

C’est vous ces enclos d’amandiers,
Ce sol dur que les bœufs gravissent,
Ce désert de sèches mélisses,
Où mon âme vient mendier.

Ah ! quelle indigente agonie !
Et l’on comprendrait mon émoi,
Si l’on savait ce qu’est pour moi
Un peu de l’Hellade infinie ;


Car, sur ce rivage humble et long,
Dans ce calme et morne désastre,
Le vent des flûtes d’Apollon
Passe entre mon cœur et les astres !

L’AUBERGE D’AGRIGENTE

Rien ne vient à souhait aux mortels…
PAUL LE SILENTIAIRE.

Dans un de ces beaux soirs où le puissant silence
Répond soudain, dans l’ombre, à l’esprit, interdit
D’écouter cet élan venant des Paradis
Contenter le désir qu’on a depuis l’enfance ;

Dans un de ces soirs chauds qui nous fendent le cœur,
Et, comme d’une mine où gisent des turquoises,
Viennent extraire en nous de secrètes lueurs,
Et guident vers les cieux notre pensive emphase ;

Dans ces languides soirs qui font monter du sol
Des soupirs de parfums, j’étais seule, en Sicile ;
Une cloche au son grave, ébranlant l’air docile,
Sonnait dans un couvent de moines espagnols.

Je songeais à la paix rigide de ces moines
Pour qui les nuits n’ont plus de déchirants appels.


— Sur le seuil échaudé du misérable hôtel
Où l’air piquant cuisait des touffes de pivoines,
Deux chevaux dételés, mystiques, solennels,
Rêvaient l’un contre l’autre, auprès d’un sac d’avoine.

La mer, à l’infini, balançait mollement
L’impondérable excès de la clarté lunaire.
Les chèvres au pas fin, comme un peuple d’amants
Se cherchaient à travers le sec et blanc froment :
L’impérieux besoin de dompter et de plaire
Rencontrait un secret et long assentiment…

La nuit, la calme nuit, déesse agitatrice,
Regardait s’amasser l’amour sur les chemins.
Une palme éployait son pompeux artifice
Près des maigres chevaux qui, songeant à demain,
Aux incessants travaux de leur race indigente,
Se baisaient doucement.
Dans le moite jardin,
Vous méditiez sans fin, ô palme nonchalante !
Que j’étais triste alors, que mon cœur étouffait !
Un rêve catholique et sa force exigeante
M’empêchait d’écouter les bachiques souhaits
De la puissante nuit qui brille et qui fermente…

Et j’aimais ta douceur pudique et négligente,
Palmier de Bethléem sur le ciel d’Agrigente !

L’ENCHANTEMENT DE LA SICILE

Je suis ému comme le dauphin des mers qui, au milieu des
flots paisibles, se plaît au doux son de la flûte.
PINDARE.

Célestes horizons où mollement oscille
La bleuâtre chaleur qui baigne la Sicile,
Malgré nos froids hivers et mes longs désespoirs
Je n’ai rien oublié de la douceur des soirs :
Ni le dattier debout sur son ombre étoilée,
Ni la fontaine arabe, au marbre soufre et noir,
Qui fait gicler son eau rigide et fuselée,
Ni l’hôtel du rivage aux teintes de safran,
Ni la jaune mosquée ombrageant ses glycines,
Ni les vaisseaux, taillés dans un bois odorant,
Et qui passent, le soir, sur la mer de Messine…
— Ah ! comme je connais, Palerme, ta splendeur,
Le tropical jardin, les caféiers en fleurs,
Les sonores villas par la chaleur usées,
Et le bruit de satin des pigeons du musée !
Musée où je voyais l’Arabie et ses ors,
Ses pots de blanc mica, ses légers miradors
Imprégner de santal l’air où sa paix infuse,

Tandis que, tel un dieu embrasé, fascinant,
Qui darde sur les cœurs son désir et sa ruse,
Le grand bélier d’argent du port de Syracuse
Avait je ne sais quoi d’avide et de tonnant…

Mettant sur mon regard mes deux mains comme un masque,
J’abordais la chaleur de midi. Dans les vasques,
Le pompeux papyrus condensait sa fraîcheur.
Une voiture avec un baldaquin de toile
Menait à Baïra, dormant sur la hauteur
Parmi des ronciers blancs et des chants de cigales,
Comme un mauresque hospice enduit d’un lait de chaux…
Montréal et son cloître ouvrait à l’azur chaud
Sa cuve où grésillaient les bananiers d’Afrique.
L’église, ruisselant de fières mosaïques,
Elançant ses piliers, minces comme des mâts,
Où l’or se suspendait en lumineuses grappes,
Ressemblait, par l’ardent et monastique éclat,
A vous, sainte brûlante, ô Rose de Lima,
Que l’on voit alanguie auprès d’un jeune pape…

Des muletiers passaient en bonnet espagnol ;
La fleur de l’aloès reflétait sur le sol
Le miracle étonné d’un calice de braise.
Des enfants transportaient des paniers, où les fraises
Bondissaient, retombaient, se mouvaient, rouge essaim,
Comme un jet d’eau pourpré qui pique le bassin.


Un marchand grec, coiffé de noire cotonnade,
Repoussait de ses cris et de ses sombres mains
L’assourdissant troupeau de hargneuses pintades
Qui mordait son fardeau et barrait le chemin ;
Effronté, laissant voir son torse nu qu’il cambre,
Un jeune homme, allongé sur le jaune talus,
Regardait de ses yeux scintillants et velus
Le sublime soleil abonder sur ses membres
Comme un flot de liqueur coule d’un flacon d’ambre…
L’horizon tressaillait d’un vertige or et bleu.

— Et puis toujours, là-bas, je voyais, pure et vaste,
La mer au grand renom, qui touche dans ses jeux
Les Cyclades, dormant sur des vagues de feu,
Le rivage d’Ulysse et celui de Jocaste,
L’herbe où des bergers grecs préludaient deux par deux…
— Et je songeais, — puissante, éparse, solitaire, —
Mêlée au temps sans bord ainsi qu’aux éléments,
Attirant vers mon cœur, comme un étrange aimant,
Tous les rêves flottant sur l’amoureuse terre ;
J’attendais je ne sais quel grave et sûr plaisir…

Mais déçue aujourd’hui par tout ce qu’on espère,
Ayant tout vu sombrer, ayant tout vu fléchir,
O mon cœur sans repos ni peur, je vous vénère
D’avoir tant désiré, sachant qu’il faut mourir !

L’AIR BRULE, LA CHAUDE MAGIE…

Que tu es heureuse, cigale, quand, du sommet des arbres,
abreuvée d’une goutte de rosée, tu dors comme une reine.
ANACREON.

L’air brûle, la chaude magie
De l’Orient pèse sur nous,
Nous périssons de nostalgie
Dans l’éther trop riche et trop doux.

On entrevoit un jardin vide
Que la paix du soir inclina,
Et là-bas, la mosquée aride
Couleur de sable et de grenat.

La dure splendeur étrangère
Nous étourdit et nous déçoit :
Je me sens triste et mensongère :
On n’est pas bon loin de chez soi.


Ce ciel, ces poivriers, ces palmes,
Ces balcons d’un rose de fard,
Comme un vaisseau dans un port calme,
Rêvent aux transports du départ.

Ah ! comme un jour brûlant est vide !
Que faudrait-il de volupté
Pour combler l’abîme torride
De ce continuel été !

Des œillets, lourds comme des pommes,
Epanchent leur puissante odeur ;
L’air, autour de mon demi-somme,
Tisse un blanc cocon de chaleur…

Dans la chambre en faïence rouge
Où je meurs sous un éventail,
J’entends le bruit, qui heurte et bouge,
Des chèvres rompant le portail.

— Ainsi, c’est aujourd’hui dimanche,
Mais, dans cet exil haletant,
Au cœur de la cité trop blanche,
On ne sent plus passer le temps ;


Il n’est des saisons et des heures
Qu’au frais pays où l’on est né,
Quand sur le bord de nos demeures
Chaque mois bondit, étonné.

Cette pesante somnolence,
Ce chaud éclat palermitain
Repoussent avec indolence
Mon cœur plaintif et mon destin ;

Si je meurs ici, qu’on m’emporte
Près de la Seine au ciel léger,
J’aurai peur de n’être pas morte
Si je dors sous des orangers…

LES JOURNEES ROMAINES

L’éther pris de vertige et de fureur tournoie,
Un luisant diamant de tant d’azur s’extrait.
Virant, psalmodiant, le vent divise et ploie
La pointe faible des cyprès.

C’est en vain que les eaux écumeuses et blanches,
Captives tout en pleurs des lourds bassins romains,
S’élèvent bruyamment, s’ébattent et s’épanchent :
Neptune les tient dans sa main.

Je contemple la rage impuissante des ondes ;
Dans cette vague éparse en la jaune cité,
C’est vous qu’on voit jaillir, conductrice des mondes,
Amère et douce Aphrodité !


L’odeur de la chaleur, languissante et créole,
Stagne entre les maisons qui gonflent de soleil ;
Comme un coureur ailé le ciel bifurque et vole
Au bord tranchant des toits vermeils ;

Et là-bas, sous l’azur qui toujours se dévide,
Un jet d’eau, turbulent et lassé tour à tour,
Semble un flambeau d’argent, une torche liquide
Qu’agite le poing de l’Amour.

Rome ploie, accablé de grappes odorantes,
La surhumaine vie envahit l’air ancien,
Les chapiteaux brisés font fleurir leurs acanthes
Aux thermes de Dioclétien !

Dans ce cloître pâmé, des bacchantes blêmies
Gisent ; silence, azur, léthargiques dédains !
Le soleil tombe en feu sur la gorge endormie
De ces Danaés des jardins…

Ils dorment là, liés par les roses païennes,
Ces corps de marbre blond, las et voluptueux :
O mes sœurs du ciel grec, chères Milésiennes,
Que de siècles sont sur vos yeux !


L’une d’elles voudrait se dégager ; sa hanche
Soulève le sommeil ainsi qu’un flot trop lourd,
Mais tout le poids des temps et de l’azur la penche :
Elle rêve là pour toujours.

De vifs coquelicots, comme un sang gai, s’élancent
Parmi les verts fenouils, à Saint-Paul-hors-les-Murs ;
Un dôme en or suspend des colliers de Byzance
Au cou flamboyant de l’azur.

Ce matin, dans le vent qui vient puiser les cendres,
Pour les mêler au jour ivre d’air et d’éclat,
Je respire ton cœur voluptueux et tendre,
Pauvre Cécile Métella !

Tu n’es pas à l’écart des saisons immortelles,
Un tourbillon d’azur te recueille sans fin ;
Je n’ai pas plus de part que tes mânes fidèles
A l’univers vague et divin !

Les blancs eucalyptus et le cyprès qui chante,
Où viennent aboutir les longs soupirs des morts,
Racontent, chers défunts, vos détresses penchantes,
Votre sort pareil à nos sorts.


Quels familiers discours sur la voie Appienne !
Tissés dans le soleil, les morts vont jusqu’aux cieux ;
Vous renaissez en moi, ombres aériennes,
Vous entrez dans mes tristes yeux !

Là-bas, sur la colline, un jeune cimetière
Etale sa langueur d’Anglais sentimental,
Les délicats tombeaux, dans les lis et le lierre,
Font monter un sang de cristal.

Midi luit : la villa des chevaliers de Malte
Choit comme une danseuse aux pieds brûlants et las.
Comme un fauve tigré l’air jaunit et s’exalte ;
Une nymphe en pierre vit là.

Elle a les bras cassés, mais sa force éternelle
Empourpre de plaisir ses genoux triomphants ;
Le néflier embaume, un jet d’eau est, près d’elle,
Secoué d’un rire d’enfant.

Les dieux n’ont pas quitté la campagne romaine,
Euterpe aux blonds pipeaux, Erato qui sourit,
Dansent dans le jardin Mattei, où se promène
Le saint Philippe de Néri.


— Mais c’est vous qui, ce soir, partagez mon malaise,
Dans l’église sans voix, au mur pâle et glacé,
Déesse catholique, ô ma sainte Thérèse,
Qui soupirez, les yeux baissés !

Malgré vos airs royaux, et la fierté divine
Dont s’enveloppe encor votre cœur emporté,
L’angoisse de vos traits permet que l’on devine
Votre douce mendicité.

O visage altéré par l’ardente torture
D’attendre le bonheur qui descend lentement,
Appel mystérieux, hymne de la nature,
Désir de l’immortel amant !

Je vous offre aujourd’hui, parmi l’encens des prêtres,
Comme un grain plus brûlant mis dans vos encensoirs,
Le rire que j’entends au bas de la fenêtre
Où je rêve seule, le soir ;

C’est le rire joyeux, épouvanté, timide
De deux enfants heureux, éperdus, inquiets,
Qui joignent leurs regards et leurs lèvres avides,
— Et dont tout le sanglot riait !


Ils riaient, ils étaient effrayés l’un de l’autre ;
Un jet d’eau s’effritait dans le lointain bassin ;
La lune blanchissait, de sa clarté d’apôtre,
La terrasse des Capucins.

Une palme portait le poids mélancolique
De l’éther sans zéphyr, sans rosée et sans bruit ;
Rien ne venait briser son attente pudique,
Que ce rire aigu dans la nuit !

Et je n’entendis plus que ce rire nocturne,
Plus fort que les senteurs des terrasses de miel,
Plus vif que le sursaut des sources dans leur urne,
Plus clair que les astres au ciel.

— Je le prends dans mes mains, chaudes comme la lave,
Je le mêle aux élans de mon éternité,
Ce rire des humains, si farouche et si grave,
Qui prélude à la volupté !

MUSIQUE POUR LES JARDINS DE LOMBARDIE

Les îles ont surgi des bleuâtres embruns…
O terrasses ! balcons rouillés par les parfums !
Paysages figés dans de languides poses ;
Plis satinés des flots contre les lauriers-roses ;
Nostalgiques palmiers, ardents comme un sanglot,
Où des volubilis d’un velours indigo
Suspendent mollement leurs fragiles haleines ! …
— Un papillon, volant sur les fleurs africaines,
Faiblit, tombe, écrasé par le poids des odeurs.
Hélas ! on ne peut pas s’élever ! La langueur
Coule comme un serpent de ce feuillage étrange,
Le thé, les camphriers se mêlent aux oranges.
Forêts d’Océanie où la sève, le bois
Ont des frissons secrets et de plaintives voix…
O vert étouffement, enroulement, luxure,
Crépitement de mort, ardente moisissure
Des arbres exilés, qu’usent en cet îlot
La caresse des vents et les baisers de l’eau…
— Et Pallanza, là-bas, sur qui le soleil flambe,
Semble un corps demi-nu, languissant, vaporeux,

Qui montre ses flancs d’or, mais dont les douces jambes
Se voilent des soupirs du lac voluptueux…
— O tristesse, plus tard, dans les nuits parfumées,
Quand les chauds souvenirs ont la moiteur du sang,
De revoir en son cœur, les paupières fermées,
Et tandis que la mort déjà sur nous descend,
Les suaves matins des îles Borromées ! …

Je goûte vos parfums que les vents chauds inclinent,
Profonds magnolias, lauriers des Carolines…
— Les rames, sur les flots palpitants comme un cœur,
Imitent les sanglots langoureux du bonheur.
O promesse de joie, ô torpeur juvénile !
Une cloche se berce au rose campanile
Qui, délicat et fier, semble un cyprès vermeil ;
Partout la volupté, la mélodie errante…
— O matin de Stresa, turquoise respirante,
Sublime agilité du cœur vers le soleil !

O soirs italiens, terrasses parfumées,
Jardins de mosaïque où traînent des paons blancs,
Colombes au col noir, toujours toutes pâmées,
Espaliers de citrons qu’oppresse un vent trop lent,

Iles qui sur Vénus semblent s’être fermées,
Où l’air est affligeant comme un mortel soupir,
Ah ! pourquoi donnez-vous, douceurs inanimées,
Le sens de l’éternel au corps qui doit mourir !



Ah ! dans les bleus étés, quand les vagues entre elles
Ont le charmant frisson du cou des tourterelles,
Quand l’Isola Bella, comme une verte tour,
Semble Vénus nouant des myrtes à l’Amour,
Quand le rêve, entraîné au bercement de l’onde,
Semble glisser, couler vers le plaisir du monde,
Quand le soir étendu sur ces miroirs gisants
Est une joue ardente où s’exalte le sang,
J’ai cherché en quel lieu le désir se repose…
— Douces îles, pâmant sur des miroirs d’eau rose,
Vous déchirez le cœur que l’extase engourdit.
Pourquoi suis-je enfermée en un tel paradis !



Ah ! que lassée enfin de toute jouissance,
Dans ces jardins meurtris, dans ces tombeaux d’essence,
Je m’endorme, momie aux membres épuisés !
Que cet embaumement soit un dernier baiser,

Tandis que, sous les noirs bambous qui vous abritent,
Sous les cèdres, pesants comme un ciel sombre et bas,
Blancs oiseaux de sérail que le parfum abat,
Vous gémirez d’amour, colombes d’Aphrodite !



Des parfums assoupis aux rebords des terrasses,
L’azur en feu, des fleurs que la chaleur harasse,
Sur quel rocher d’amour tant d’ardeur me lia ! …
— Colombes sommeillant dans les camélias,
Dans les verts camphriers et les saules de Chine,
Laissez dormir mes mains sur vos douces échines.
Consolez ma langueur, vous êtes, ce matin,
Le rose Saint-Esprit des tableaux florentins.
— Tourterelles en deuil, si faibles, si lassées,
Fruits palpitants et chauds des branches épicées,
Hélas ! cet anneau noir qui cercle votre cou
Semble enfermer aussi mon âpre destinée,
Et vos gémissements m’annoncent tout à coup
Les enivrants malheurs pour lesquels je suis née…

UN SOIR A VERONE

Le soir baigne d’argent les places de Vérone ;
Les cieux roses et ronds, rayés d’ifs, de cyprès,
Font à la ville une couronne
De tristes et verts minarets.

Sur les ors languissants du palais du Concile,
On voit luire, ondoyer un manteau duveté :
Les pigeons amoureux, dociles,
Frémissent là de volupté.

L’Adige, entre les murs de brique qu’il reflète,
Roule son rouge flot, large, brusque, puissant.
Dans la ville de Juliette
Un fleuve a la couleur du sang !


— O tragique douceur de la cité sanglante,
Rue où le passé vit sous les vents endormis :
Un masque court, ombre galante,
Au bal des amants ennemis.

Je m’élance, et je vois ta maison, Juliette !
Si plaintive, si noire, ainsi qu’un froid charbon.
C’est là que la fraîche alouette
T’épouvantait de sa chanson !

Que tu fus consumée, ô nymphe des supplices !
Que ton mortel désir était fervent et beau
Lorsque tu t’écriais : « Nourrice,
Que l’on prépare mon tombeau !

« Qu’on prépare ma tombe et mon funèbre somme,
Que mon lit nuptial soit violet et noir,
Si je n’enlace le jeune homme
Qui brillait au verger ce soir ! … »

— Auprès de ta fureur héroïque et plaintive,
Auprès de tes appels, de ton brûlant tourment,
La soif est une source vive,
La faim est un rassasiement.


Hélas ! tu le savais, qu’il n’est rien sur la terre
Que l’invincible amour, par les pleurs ennobli ;
Le feu, la musique, la guerre,
N’en sont que le reflet pâli !

— Ma sœur, ton sein charmant, ton visage d’aurore,
Où sont-ils, cette nuit où je porte ton cœur ?
La colombe du sycomore
Soupire à mourir de langueur…

Là-bas un lourd palais, couleur de pourpre ardente,
Ferme ses volets verts sous le ciel rose et gris ;
Je pense au soir d’automne où Dante
Ecrivit là le Paradis ;

La céleste douceur des tournantes collines
Emplissait son regard, à l’heure où las, pensifs,
Les anges d’Italie inclinent
Le ciel délicat sur les ifs.

Mais que tu m’es plus chère, ô maison de l’ivresse,
Balcon où frémissait le chant du rossignol,
Où Juliette qui caresse
Suspend Roméo à son col !


Ah ! que tu m’es plus cher, sombre balcon des fièvres,
Où l’échelle de soie en chantant tournoyait,
Où les amants, joignant leurs lèvres,
Sanglotaient entre eux : « Je vous ai ! »

— Que l’amour soit béni parmi toutes les choses,
Que son nom soit sacré, son règne ample et complet ;
Je n’offre les lauriers, les roses,
Qu’à la fille des Capulet !

UN AUTOMNE A VENISE

Ah ! la douceur d’ouvrir, dans un matin d’automne,
Sur le feuillage vert, rougeoyant et jauni,
Que la chaleur d’argent éclabousse et sillonne,
Les volets peints en noir du palais Manzoni !

Des citronniers en pots, le thym, le laurier-rose
Font un cercle odorant au puits vénitien,
Et sur les blancs balcons indolemment repose
Le frais, le calme azur, juvénile, ancien !

Ah ! quelle paix ici, dans ce jardin de pierre,
Sous la terrasse où traîne un damas orangé !
On n’entend pas frémir Venise aventurière,
On ne voit pas languir son marbre submergé…

— Qu’importe si là-bas Torcello des lagunes
Communique aux flots bleus sa pâmoison d’argent,
Si Murano, rêveuse ainsi qu’un clair de lune,
Semble un vase irisé d’où monte un tendre chant !


Qu’importe si là-bas le rose cimetière,
Levant comme des bras ses cyprès verts et noirs,
Semble implorer encor la divine lumière
Pour le mort oublié qui ne doit plus la voir ;

Si, vers la Giudecca où nul vent ne soupire,
Où l’air est suspendu comme un plus doux climat,
Dans une gloire d’or les langoureux navires
Bercent la nostalgie aux branches de leurs mâts ;

Si, plein de jeunes gens, le couvent d’Arménie
Couleur de frais piment, de pourpre, de corail,
Semble exhaler au soir une plainte infinie
Vers quelque asiatique et savoureux sérail ;

Si, brûlant de plaisir et de mélancolie,
Une fille, vendant des œillets, va, mêlant
Le poivre de l’Espagne au sucre d’Italie,
Tandis que sur Saint-Marc tombe un soir rose et lent !

— Je ne quitterai pas ce petit puits paisible,
Cet espalier par qui mon cœur est abrité ;
Qu’Eros pour ces poignards retrouve une autre cible,
Mon céleste désir n’a pas de volupté ! …

VA PRIER DANS SAINT-MARC…

Va prier dans Saint-Marc pour ta peine amoureuse ;
Le temple de Byzance est sensible au péché ;
Un parfum de benjoin, d’ambre, de tubéreuse,
Glisse des frais arceaux et des balcons penchés.

Va prier dans Saint-Marc pour ta douce folie ;
Les pigeons assemblés sur la façade en or
Protègent les transports de la mélancolie,
Et les anges des cieux sont plus cléments encor.

Va prier dans Saint-Marc ; les dalles, les rosaces
Ont l’éclat des bijoux et des tapis persans ;
Depuis plus de mille ans dans ce palais s’entassent
Les profanes souhaits parfumés par l’encens.


Vois, sous leurs châles noirs, les tendres suppliantes
Joindre des doigts brûlants et songer doucement.
Divine pauvreté ! cet Alhambra les tente
Moins que les cabarets où boivent leurs amants !

Va prier dans Saint-Marc. Le Dieu des Evangiles
Marche, les bras ouverts, dans de blonds paradis.
On entend les bateaux qui partent pour les îles,
Et les pigeons frémir au canon de midi.

Des mosaïques d’or, limpides alvéoles,
Glisse un mystique miel, lumineux, épicé ;
Et vers la Piazzetta, de penchantes gondoles
Entraînent mollement les couples exaucés…

— Beau temple, que ta grâce est chaude, complaisante !
O jardin des langueurs, ô porte d’Orient !
Courtisane des Grecs, sultane agonisante,
Turban d’or et d’émail sous l’azur défaillant !

Tu joins l’odeur de l’ambre aux fastes exotiques,
Et tu meurs, des pigeons à ton sein agrafés,
Comme aux rives en feu des mers asiatiques,
La Basilique où dort sainte Pasiphaé ! …

LA MESSE DE L’AURORE A VENISE

Des femmes de Venise, au lever du soleil,
Répandent dans Saint-Marc leur hésitante extase ;
Leurs châles ténébreux sous les arceaux vermeils
Semblent de noirs pavots dans un sublime vase.

— Crucifix somptueux, Jésus des Byzantins,
Quel miel verserez-vous à ces pauvres ardentes,
Qui, pour vous adorer, désertent ce matin
Les ronds paniers de fruits étagés sous les tentes ?

Si leur cœur délicat souffre de volupté,
Si leur amour est triste, inquiet ou coupable,
Si leurs vagues esprits, enflammés par l’été,
Rêvent du frais torrent des baisers délectables,


Que leur répondrez-vous, vous, leur maître et leur Dieu ?
Tout en vous implorant, elles n’entendent qu’elles,
Et pensent que l’éclat allongé de vos yeux
Sourit à leurs naïfs sanglots de tourterelles.

— Ah ! quel que soit le mal qu’elles portent vers vous,
Quel que soit le désir qui les brûle et les ploie,
Comblez d’enchantement leurs bras et leurs genoux,
Puisque l’on ne guérit jamais que par la joie…

NUIT VENITIENNE

Deux étoiles d’argent éclairent l’ombre et l’eau,
On entend le léger clapotement du flot
Qui baise les degrés du palais Barbaro ;

Une vague, en glissant, répond à l’autre vague :
Enlaçante tristesse, appel dolent et vague.
Un vert fanal, sur l’eau, tombe comme une bague.

Des gondoles s’en vont, paisible glissement.
Deux hommes sont debout et parlent en ramant ;
On n’entend que la vague et leur voix seulement…

La nuit est comme un bloc d’agate monotone.
Un volet qu’on rabat, subitement détonne
Dans le silence. Où donc est morte Desdémone ?


Un navire de guerre est amarré là-bas.
Le vent est si couché, si nonchalant, si bas,
Que le sel de la mer, ce soir, ne se sent pas.

Venise a la couleur dormante des gravures.
Sous le masque des nuits et sa noire guipure,
Deux mains, dans un jardin, ouvrent une clôture.

Les hauts palais dormants, aux marbres effrités,
Luisent sur le canal, somnolent, arrêté,
Qui semble une liquide et molle éternité…

— Belle eau d’un pâle enfer qui m’attire et me touche,
Puisque la mort, ce soir, n’a rien qui m’effarouche,
Montez jusqu’à mon cœur, montez jusqu’à ma bouche…

CLOCHES VENITIENNES

La pauvreté, la faim, le fardeau du soleil,
Le meurtrissant travail de cette enfant vieillie,
Qui respire, tressant l’osier jaune et vermeil,
L’odeur du basilic et de l’huile bouillie,

Les fétides langueurs des somnolents canaux,
La maison délabrée où pend une lessive,
Les fièvres et la soif, je les choisis plutôt
Que de ne pas tenir votre main chaude et vive

A l’heure où, s’exhalant comme un ardent soupir,
Les cloches de Venise épandent dans l’espace
Ce cri voluptueux d’alarme et de désir :
« Jouir, jouir du temps qui passe ! »

SIROCO A VENISE

Le siroco, brusque, hardi,
Sur la ville en pierre frissonne ;
C’est la fin de l’après-midi ;
Ecoute les cloches qui sonnent
A Saint-Agnès, au Gesuati…

L’ouragan arrache la toile
D’un marché, où, des paniers ronds,
Débordent de brillants citrons
Que polit encor la rafale.

Un oiseau chante au haut du cyprès d’un couvent ;
Et dans le courant d’air des ruelles marines,
Un abbé vénitien, étourdi, gai, mouvant,
Qui retient son manteau, volant sur sa poitrine,
Semble un charmant Satan flagellé par le vent !

L’ILE DES FOLLES A VENISE

La lagune a le dense éclat du jade vert.
Le noir allongement incliné des gondoles
Passe sur cette eau glauque, et sous le ciel couvert.
— Ce rose bâtiment, c’est la maison des folles.

Fleur de la passion, île de Saint-Clément,
Que de secrets bûchers dans votre enceinte ardente !
La terre desséchée exhale un fier tourment,
Et l’eau se fige autour comme un cercle du Dante.

— Ce soir mélancolique où les cieux sont troublés,
Où l’air appesanti couve son noir orage,
J’entends ces voix d’amour et ces cœurs exilés
Secouer la fureur de leurs mille mirages !


Le vent qui fait tourner les algues dans les flots
Et m’apporte l’odeur des nuits de Dalmatie,
Guide jusqu’à mon cœur ces suprêmes sanglots,
— O folie, ô sublime et sombre poésie !

Le rire, les torrents, la tempête, les cris
S’échappent de ces corps que trouble un noir mystère.
Quelle huile adoucirait vos torrides esprits,
Bacchantes de l’étroite et démente Cythère ?

Cet automne, où l’angoisse, où la langueur m’étreint,
Un secret désespoir à tant d’ardeur me lie ;
Déesse sans repos, sans limites, sans frein,
Je vous vénère, active et divine Folie !

— Pleureuses des beaux soirs voisins de l’Orient,
Déchirez vos cheveux, égratignez vos joues,
Pour tous les insensés qui marchent en riant,
Pour l’amante qui chante, et pour l’enfant qui joue.

O folles ! aux judas de votre âpre maison
Posez vos yeux sanglants, contemplez le rivage :
C’est l’effroi, la stupeur, l’appel, la déraison,
Partout où sont des mains, des yeux et des visages.


Folles, dont les soupirs comme de larges flots
Harcèlent les flancs noirs des sombres Destinées,
Vous sanglotez du moins sur votre morne îlot ;
Mais nous, les cœurs mourants, nous, les assassinées,

Nous rôdons, nous vivons ; seuls nos profonds regards,
Qui d’un vin ténébreux et mortel semblent ivres,
Dénoncent par l’éclat de leurs rêves hagards
L’effroyable épouvante où nous sommes de vivre.

— Par quelle extravagante et morne pauvreté,
Par quel abaissement du courage et du rêve
L’esprit conserve-t-il sa chétive clarté
Quand tout l’être éperdu dans l’abîme s’achève ?

— O folles, que vos fronts inclinés soient bénis !
Sur l’épuisant parcours de la vie à la tombe
Qui va des cris d’espoir au silence infini,
Se pourrait-il vraiment qu’on marche sans qu’on tombe ?

Se pourrait-il vraiment que le courage humain,
Sans se rompre, accueillît l’ouragan des supplices ?
Douleur, coupe d’amour plus large que les mains,
Avoir un faible cœur, et qu’un Dieu le remplisse !


— Amazones en deuil, qui ne pouvez saisir
L’ineffable langueur éparse sur les mondes,
Sanglotez ! A vos cris de l’éternel désir,
Des bords de l’infini les amants vous répondent…

MIDI SONNE AU CLOCHER DE LA TOUR SARRASINE

« Ne recherche pas la cause de la turbulence : c’est
l’affaire de la mystérieuse nature… »

Midi sonne au clocher de la tour sarrasine.
Un calme épanoui pèse sur les collines ;
Les palmes des jardins font insensiblement
Un geste de furtif et doux assentiment.
Le vent a rejeté ses claires arbalètes
Sur la montagne, entre la neige et les violettes !
Les rumeurs des hameaux ont le charme brouillé
D’une vague, glissant sur de blancs escaliers…
— O calme fixité, que ceint un clair rivage,
L’Amour rayonne au centre indéfini des âges ! —
Un noir cyprès, creusé par la foudre et le vent,
Ondulant dans l’air tiède, officiant, rêvant,
Semble, par sa débile et céleste prière,
Un prophète expirant, entr’ouvert de lumière !

— Aérienne idylle, envolement d’airain,
La cloche au chant naïf du couvent franciscain
Répond au tendre appel de la cloche des Carmes.
L’olivier, argenté comme un torrent de larmes,
Imite, en se courbant sous les placides cieux,
L’humble adoration des cœurs minutieux…
— Quel vœu déposerai-je en vos mains éternelles,
Sainte antiquité grecque, ô Moires maternelles ?
Déjà bien des printemps se sont ouverts pour moi.
Au pilier résineux de chacun de leurs mois
J’ai souffert ce martyre enivrant et terrible,
Près de qui le bonheur n’est qu’un ennui paisible…
Je ne verrai plus rien que je n’aie déjà vu.
Je meurs à la fontaine où mon désir a bu :
Les battements du cœur et les beaux paysages,
L’ouragan et l’éclair baisés sur un visage,
L’oubli de tout, l’espoir invincible, et plus haut
L’extase d’être un dieu qui marche sur les flots ;
La gloire d’écouter, seule, dans la nature
L’universelle Voix, dont la céleste enflure
Proclame dans l’azur, dans les blés, dans les bois,
« Ame, je te choisis et je me donne à toi, »
Tout cela qui frissonne et qui me fit divine,
Je ne le goûterai que comme un front s’incline
Sur le miroir, voilé par l’ombre qui descend,
Où déjà s’est penché son rire adolescent…
— Mais la fougueuse vie en mon cœur se déchaîne :

O son des Angelus dans les faubourgs de Gênes,
Tandis qu’au bord des quais, où règne un lourd climat,
Les vaisseaux entassés, les cordages, les mâts,
Semblent, dans le ciel pâle où la chaleur s’énerve,
De noirs fuseaux, tissant la robe de Minerve !
Vieille fontaine arabe, au jet d’eau mince et long,
Exilée en Sicile, en de secrets vallons.
Soirs du lac de Némi, soirs des villas romaines,
Où la noble cascade en déroulant sa traîne
Sur un funèbre marbre, imite la pudeur
De la Mélancolie, errante dans ses pleurs,
Et qu’un faune poursuit sur la rapide pente…
— Muet accablement d’un square d’Agrigente :
Jardin tout excédé de ses fleurs, où j’étais
La Mémoire en éveil d’un monde qui se tait.
Dans ce dormant Dimanche amolli et tenace,
Mêlée à l’étendue, éparse dans l’espace,
Etrangère à mon cœur, à mes pesants tourments,
Je n’étais plus qu’un vaste et pur pressentiment
De tous les avenirs, dont les heures fécondes
S’accompliront sans nous jusqu’à la fin des mondes…
— Chaud silence ; et l’élan que donne la torpeur !
L’air luit ; le sifflement d’un bateau à vapeur
Jette son rauque appel à la rive marchande.
Une glu argentée entr’ouvre les amandes ;
De lourds pigeons, heurtés aux arceaux d’un couvent,
Font un bruit éclatant de satin et de vent,

Comme un large éventail dans les nuits sévillanes…
Sur l’aride sentier, un pâtre sur un âne
Chantonne, avec l’habile et perfide langueur
D’une main qui se glisse et qui cherche le cœur…

— Par ce cristal des jours, par ces splendeurs païennes,
Seigneur, préservez-nous de la paix quotidienne
Qui stagne sans désir, comme de glauques eaux !
Nous avons faim d’un chant et d’un bonheur nouveau !
Je sais que l’âpre joie en blessures abonde,
Je ne demande pas le repos en ce monde ;
Vous m’appelez, je vais ; votre but est secret ;
Vous m’égarez toujours dans la sombre forêt ;
Mais quand vous m’assignez quelque nouvel orage,
Merci pour le danger, merci pour le courage !
A travers les rameaux serrés, je vois soudain
La mer, comme un voyage exaltant et serein !
Je sais ce que l’on souffre, et si je suis vivante,
C’est qu’au fond de la morne ou poignante épouvante,
Lorsque parfois ma force extrême se lassait,
Un ange, au cœur cerclé de fer, me remplaçait…
— Et pourtant, je ne veux pas amoindrir ma chance
D’être le lingot d’or qui brise la balance ;
D’être, parmi les cœurs défaillants, incertains,
L’esprit multiplié qui répond au Destin !
Je n’ai pas peur des jours, du feu, du soir qui tombe ;
Dans le désert, je suis nourrie par les colombes.

Je sais bien qu’il faudra connaître en vous un jour
La fin de tout effort, l’oubli de tout amour,
Nature ! dont la paix guette notre agonie.

Mais avant cet instant de faiblesse infinie,
Traversant les plateaux, les torrents hauts ou secs,
Chantant comme faisaient les marins d’Ionie
Dans l’odeur du corail, du sel et du varech,
J’irai jusqu’aux confins de ces rochers des Grecs,
Où les flots démontés des colonnes d’Hercule
Engloutissaient les nefs, au vent du crépuscule ! …

JE N’AI VU QU’UN INSTANT…

Je n’ai vu qu’un instant les pays beaux et clairs,
Sorrente, qui descend, fasciné par la mer,
Tarente, délaissé, qui fixe d’un œil vague
Le silence entassé entre l’air et les vagues ;
Salerne, au cœur d’ébène, au front blanc et salé,
Où la chaleur palpite ainsi qu’un peuple ailé ;
Amalfi, où j’ai vu de pourpres funérailles
Qu’accompagnaient des jeux, des danses et des chants,
Surprises tout à coup, sous le soleil couchant,
Par les parfums, croisés ainsi que des broussailles…
Foggia, ravagé de soleil, étonné
De luire en moisissant comme un lis piétiné ;
Pompéi, pavoisé de murs peints qui s’écaillent ;
Paestum qu’on sent toujours visité par les dieux,
Où le souffle marin tord l’églantier fragile,

Où, le soir, on entend dans l’herbage fiévreux
Ce long hennissement qui montrait à Virgile,
Ebloui par son rêve immense et ténébreux,
Apollon consolant les noirs chevaux d’Achille…

— Ces rivages de marbre embrassés par les flots,
Où les mânes des Grecs ensevelis m’attirent,
Je ne les ai connus que comme un matelot
Voit glisser l’étendue au bord de son navire ;
Ce n’était pas mon sort, ce n’était pas mon lot
D’habiter ces doux lieux où la sirène expire
Dans un sursaut d’azur, d’écume et de sanglot !
Loin des trop mols climats où les étés s’enlizent,
C’est vous mon seul destin, vous, ma nécessité,
Rivage de la Seine, âpre et sombre cité,
Paris, ville de pierre et d’ombre, aride et grise,
Où toujours le nuage est poussé par la brise,
Où les feuillages sont tourmentés par le vent,
Mais où, parfois, l’été, du côté du levant,
On voit poindre un azur si délicat, si tendre,
Que, par la nostalgie, il nous aide à comprendre
La clarté des jardins où Platon devisait,
La cour blanche où Roxane attendait Bajazet,
La gravité brûlante et roide des Vestales
Qu’écrasait le fardeau des nuits monumentales ;
La mer syracusaine où soudain se répand
— Soupir lugubre et vain que la nature exhale,

Le cri du batelier qui vit expirer Pan…
— Oui, c’est vous mon destin, Paris, cité des âmes,
Forge mystérieuse où les yeux sont la flamme,
Où les cœurs font un sombre et vaste rougeoiment,
Où l’esprit, le labeur, l’amour, l’emportement,
Elèvent vers les cieux, qu’ils ont choisis pour cible,
Une Babel immense, éparse, intelligible,
Cependant que le sol, où tout entre à son tour,
En mêlant tous ses morts fait un immense amour !

AINSI LES JOURS S’EN VONT…


Ainsi les jours s’en vont, rapides et sans but,
Nous les appelons doux quand ils sont monotones,
Et l’âme, habituée à combattre, s’étonne
De ne plus espérer et de ne souffrir plus.

Qu’est-ce donc que l’on veut, qu’on espère et prépare,
Que souhaitons-nous donc, quand, l’esprit plus dispos
Qu’un bleu matin qui luit dans le vitrail des gares,
Nous sommes harassés de calme et de repos ?

Les délices, la paix ne sont pas suffisantes,
Un courageux élan veut aller jusqu’aux pleurs.
La passion convie à des fêtes sanglantes :
Tout est déception qui n’est pas la douleur !

Souffrir, c’est tout l’espoir, toute la diligence
Que nous mettons à fuir le paisible présent,
Lorsque ignorants du but et tentés par la chance
Nous rêvons au départ, brutal et complaisant.


Je le sais et je songe à mes brûlants voyages,
Au sol oriental, crayeux, sombre et vermeil,
Au campanile aigu, brillant sur le rivage
Comme un blanc diamant lancé vers le soleil !

Je songe au frais palais de Naples, à ses musées
Où règne un blanc climat, nonchalant, engourdi,
Où, dans l’albâtre grec, amplement s’arrondit
La face de Junon, éclatante et rusée !

Je songe à cette salle illustre, où je voyais
Des danseuses d’argent, dans leurs gaines de lave,
Fixer sur mon destin, — fortes, riantes, braves, —
Leurs yeux d’émail, pareils à de sombres œillets.

Je vois le vieil Homère et ses yeux sans prunelle,
Où mon triste regard s’enfonçait pas à pas,
Comme ces voiliers qui, sur la mer éternelle,
Se perdent dans la brume et ne reviennent pas…

Je me souviens de vous, jeune Milésienne,
Beau torse mutilé qui demeurez debout,
Comme on voit, en été, les gerbes de blé roux
Noblement se dresser dans l’onde aérienne ;


Et de vous, Amazone à cheval, et pliant
Sous le choc d’une flèche impétueuse et fourbe,
Et qui semblez mourir d’amour, en suppliant
Le vague meurtrier qui vous blesse et vous courbe.

— Aigle maigre et divin convoitant un enfant,
Je vous vois, Jupiter, auprès de Ganymède ;
Votre œil de proie, où brille un amour sans remède,
Mêle un rêve soumis à vos airs triomphants.

Je me souviens de vous, jeune guerrier de marbre,
Agile Harmodius auprès de votre ami,
Qui figurez, levant vos deux bras à demi,
L’élan de l’épervier et du vent dans les arbres !

Qu’il fut beau le voyage anxieux que je fis
Sur des rives qu’assaille un été frénétique !
Et je songe ce soir, avec un cœur surpris,
A ces temps où ma vie, errante et nostalgique,
Ressemblait par ses pleurs, ses rêves, ses défis,
Son ardeur à mourir et ses sursauts lyriques,
Aux groupes des héros dans les musées antiques…

LE RETOUR AU LAC LEMAN

Je retrouve le calme et vaste paysage :
C’est toujours sur les monts, les routes, les rivages,
Vos gais bondissements, chaleur aux pieds d’argent !
Le monde luit au sein de l’azur submergeant
Comme une pêcherie aux mailles d’une nasse ;
Je vois, comme autrefois, sur le bord des terrasses,
Des jeunes gens ; l’un rêve, un autre fume et lit ;
Un balcon, languissant comme un soir au Chili,
Couve d’épais parfums à l’ombre de ses stores.
Le lac, tout embué d’avoir noyé l’aurore,
Encense de vapeurs le paresseux été ;
Et le jour traîne ainsi sa parfaite beauté
Dans une griserie indolente et muette.
Soudain l’azur fraîchit, le soir vient ; des mouettes
S’abattent sur les flots ; leur vol compact et lourd
Qui semble harceler la faiblesse du jour

Donne l’effroi subit des mauvaises nouvelles…
Il semble, tant l’éther est comblé par des ailes,
Que quelque arbre géant, par le vent agité,
Laisse choir ce feuillage agile et duveté.
Et le soleil s’abaisse, et comme un doux désastre,
Frappé par les rayons du soleil vertical
Tout s’attriste, languit ; le lac oriental
A le liquide éclat des métaux dans les astres ;
Et le cœur est soudain par le soir attaqué…

Et tous deux nous marchons sur les dalles du quai.
Nous sommes un instant des vivants sur la terre ;
Ces montagnes, ces prés, ces rives solitaires
Sont à nous ; et pourtant je ne regarde plus
Avec la même ardeur un monde qui m’a plu.
Je laisse s’écouler aux deux bords de mon âme
Les ailes, les aspects, les effluves, les flammes ;
Je ne répondrai pas à leur frivole appel :
Mon esprit tient captifs des oiseaux éternels.
Je ne regarde plus que la cime croissante
Des arbres, qui toujours s’efforçant vers le ciel,
Détachant leur regard des plaines nourrissantes,
Ecoutent la douceur du soir confidentiel
Et montent lentement vers la lune ancienne…
Je songe au noble éclat des nuits platoniciennes,
A la flotte détruite un soir syracusain,
A Eschyle, inhumé à l’ombre des raisins,

Dans Géla, sous la terre heureuse de Sicile.
Je songe à ces déserts où florissaient des villes ;
A cet entassement de siècles et d’ardeur
Que le soleil toujours, comme un divin voleur,
Va puiser dans la tombe et redonne à la nue.
Je songe à la vie ample, antique, continue ;
Et à vous, qui marchez près de moi, et portez
Avec moi la moitié du rêve et de l’été ;
A vous, qui comme moi, témoin de tous les âges,
Tenez l’engagement, plein d’un grave courage,
De bien vous souvenir, en tout temps, en tout lieu,
Que l’homme en insistant réalise son Dieu,
Et qu’il a pour devoir, dans la Nature obscure,
De la doter d’une âme intelligible et pure,
De guider l’Univers avec un cœur si fort
Que toujours soit plus beau chaque instant qui se lève ;
Et d’écouter avec un mystique transport
Les sublimes leçons que donnent à nos rêves
L’infatigable voix de l’amour et des morts…

OCTOBRE ET SON ODEUR…

Octobre, et son odeur de vent, de brou de noix,
D’herbage, de fumée et de froides châtaignes,
Répand comme un torrent l’alerte désarroi
Du feuillage arraché et des fleurs qui s’éteignent.

Dans l’éther frais et pur, et clair comme un couteau,
Le soleil romanesque en hésitant arrive,
Et sa paille dorée est comme un clair chapeau
Dont les bords lumineux s’inclinent sur la rive…

— Automne, quelle est donc votre séduction ?
Pourquoi, plus que l’été, engagez-vous à vivre ?
Bacchante aux froides mains, de quelle région
Rapportez-vous la pomme au goût d’ambre et de givre ?

Dans votre air épuré, argentin, élagué,
On entend bourdonner une dernière abeille.
Le soleil, étourdi et déjà fatigué,
Ne s’assied qu’un instant à l’ombre de la treille ;


Les rosiers, emmêlés aux rayons blancs du jour,
Les dahlias, voilés de gouttes d’eau pesantes,
Sont encore encerclés de guêpes bruissantes,
Mais la rouille du temps les gagne tour à tour.

La fontaine sanglote une froide prière ;
Dans le saule, un oiseau semble faire le guet,
Tant son cri est prudent, défiant, inquiet.
Mais les cieux, les doux cieux, ont des lacs de lumière !

— Ces glauques flamboiements, cette poussière d’or,
Cet azur, embué comme une pensée ivre,
Ces soleils oscillant comme un vaisseau qui sort
De la rade, chargé de baumes et de vivres,
Flotteront-ils au toit d’un couvent florentin,
Sur les verts bananiers des Iles Canaries,
Dans un vallon d’Espagne, où jamais ne s’éteint
L’écarlate lampion des grenades mûries,
Tandis que nous entrons dans l’hiver obsédant,
Dans l’étroite saison, où, seule, la musique
Fait un espace immense, et semble un confident
Qui, saturé des pleurs de nos soirs nostalgiques,

Les porte jusqu’aux cieux, avec un cri strident !

LES RIVES ROMANESQUES

Soir paresseux des lacs, douceur lente des rames,
Qui, sur l’eau susceptible, élancez des frissons,
Romanesque blancheur des terrasses, chansons
Que des nomades font retentir, où se pâme
Le vocable éternel du triste amour, quelle âme
Tromperez-vous ce soir par votre déraison ?

L’absorbante chaleur voile les monts d’albâtre,
Un généreux feuillage abrite les chemins,
Les hameaux ont l’odeur du laitage et de l’âtre ;
Et les montagnes sont, dans l’espace bleuâtre,
Hautes et torturées comme un courage humain.

Au loin les voiliers las ont l’air de tourterelles,
Qui, dans ce paradis liquide et sommeillant,
Renonçant à l’éther, laissent flotter leurs ailes
Et gisent, transpercés par le flot scintillant.


Et la nuit vient, serrant ses mailles d’argent sombre
Sur l’Alpe bondissante où le jour ruisselait,
Et c’est comme un subit, sournois coup de filet,
Capturant l’horizon, qui palpite dans l’ombre
Comme un peuple d’oiseaux aux voûtes d’un palais…

Un vert fanal au port tremble dans l’eau tranquille ;
Tout a la calme paix des astres arrêtés ;
Il semble qu’on soit loin des champs comme des villes ;
L’air est ample et profond dans l’immobilité ;
Et l’on croit voir jaillir de sensibles idylles
De toute la douceur de cette nuit d’été !

— Pourquoi nous trompez-vous, beauté des paysages,
Aspect fidèle et pur des romanesques nuits,
Engageante splendeur, vent courant comme un page,
Secrète expansion des odeurs, calme bruit,
Silencieux désirs montant du fond des âges ?

Pourquoi nous faites-vous espérer le bonheur
Quand, par delà les lois, l’esprit, la conscience,
Vous ressemblez au but qu’entrevoit le coureur ?
Dans un séjour où rien n’est péché ni douleur,
Sous l’arbre désormais béni de la science,
Vous convoquez les corps et les cœurs pleins d’ardeur !


Mais, hélas ! les humains et la grande Nature
N’échangent plus leur sombre et différente humeur ;
Entre eux tout est mensonge, épouvante, imposture ;
Les souhaits infinis, les peines, les blessures
Ne trouvent pas en elle un remède à leurs pleurs.
La terre indifférente, exhalant ses senteurs,
N’a d’accueil maternel que pour celui qui meurt.

— Terre, prenez les morts, soyez douce à leur rêve ;
Serrez-les contre vous, rendez-les éternels,
Donnez-leur des matins de rosée et de sève,
Mêlez-les à vos fruits, vos métaux et vos sels.

Qu’ils soient participants à vos soins innombrables,
Que, depuis le sol noir jusqu’au divin éther,
Plus légers, plus nombreux que les vents du désert,
Ils aillent, légion furtive, impondérable !

Mais nous, nous ne pouvons qu’être des cœurs humains :
Nous habitons l’esprit, les passions, la foule ;
Nous sommes la moisson, et nous sommes la houle ;
Nous bâtissons un monde avec nos tristes mains ;
Et tandis que le jour insouciant se lève
Sans jamais secourir ou protéger nos rêves,
La force de nos cœurs construit les lendemains…

AU PAYS DE ROUSSEAU

Le lac, plus lent qu’une huile azurée, se repose,
Et le doux ciel, couleur d’abricot et de rose,
Penche sur lui sa calme et pensive langueur.
Les grillons, dans les prés, ont commencé leurs chœurs :
Scintillement sonore, et qui semble un cantique
Vers la première étoile, humble et mélancolique,
Qui fait trembler aux cieux sa liquide lueur…

L’automne épand déjà ses fumeuses odeurs.

Un voilier las, avec ses deux voiles dressées,
Rêve comme un clocher d’église délaissée.
Touffus et frémissants dans le soir spacieux,
Les peupliers ont l’air de hauts cyprès joyeux ;
Au bord des champs où flotte une vapeur d’albâtre
Les cloches des troupeaux semblent fêter le pâtre.

Teinté de sombre argent, un cèdre contourné
A le tumulte obscur d’un nuage enchaîné
Qui roule sur l’éther sa foudre ténébreuse…
Et l’ombre vient, luisante, épandue, onctueuse.
Les montagnes sur l’eau pèsent légèrement ;
Tout semble délicat, plein de détachement,
On ne sait quelle éparse et vague quiétude
Médite. Un clair fanal, douce sollicitude,
Egoutte dans les flots son rubis scintillant.
— O nuits de Lamartine et de Chateaubriand !
Vent dans les peupliers, sources sur les collines,
Tintement des grelots aux coursiers des berlines,
Villages traversés, secrète humidité
Des vallons où le frais silence est abrité !
Calme lampe aux carreaux d’une humble hôtellerie,
Bruit pressé des torrents, travaux des bûcherons,
Vieux hêtres abattus dont les écorces font
Flotter un parfum d’eau et de menuiserie,
Quoi ! j’avais délaissé vos poignantes douceurs ?
Retirée en un grave et mystique labeur,
Le regard détourné, l’âme puissante et rude,
Je montais vers ma paix et vers ma solitude !

— Nature, accordez-moi le plus d’amour humain,
Le plus de ses clartés, le plus de ses ténèbres,
Et la grâce d’errer sur les communs chemins,
Loin de toute grandeur isolée et funèbre ;


Accordez-moi de vivre encor chez les vivants,
D’entendre les moulins, le bruit de la scierie,
Le rire des pays égayés par le vent,
Et de tout recevoir avec un cœur qui prie,

Un cœur toujours empli, toujours communicant,
Qui ne veut que sa part de la tâche des autres,
Et qui ne rêve pas à l’écart, évoquant
L’auréole orgueilleuse et triste des apôtres !

Que tout me soit amour, douceur, humanité :
La vigne, le village et les feux de septembre,
Les maisons rapprochées de si bonne amitié,
L’universel labeur dans le secret des chambres ;

Et que je ne sois plus, — au-dessus des abîmes
Où mon farouche esprit se tenait asservi, —
Comme un aigle blessé en atteignant les cimes,
Qui ne peut redescendre, et qu’on n’a pas suivi !

UN SOIR EN FLANDRE

Ah ! si d’ardeur ton cœur expire,
Si tu meurs d’un rêve hautain,
Descends dans le calme jardin,
Ne dis rien, regarde, respire ;

Le parfum des pois de senteur
Ouvre ses ailes et se pâme ;
Le ciel d’azur, le ciel de flamme,
Est sombre à force de chaleur !

Demeure là, les mains croisées,
Les yeux perdus à l’horizon,
A voir luire sur les maisons
Les toits aux pentes ardoisées.


Des coqs, chantant dans le lointain,
Soupirent comme des colombes,
Sous la chaleur qui les surplombe.
Le soir semble un brumeux matin.

Douceur du soir ! le hameau fume,
La rue est vive comme un quai
Où le poisson est débarqué ;
Un pigeon flotte, blanche écume.

Vois, il n’y a pas que l’amour
Sur la profonde et douce terre ;
Sache aimer cet autre mystère :
L’effort, le travail, le labour ;

Des corps, que la vie exténue,
S’en viennent sur les pavés bleus ;
Les bras, les visages caleux
Sont emplis de joie ingénue.

Un homme tient un arrosoir ;
Ce plumage d’eau se balance
Sur les choux qui, dans le silence,
Goûtent aussi la paix du soir.


Il se forme au ciel un nuage ;
Regarde les bonds, les sursauts,
De quatre tout petits oiseaux,
Qui volent sur le ciel d’orage !

Un œillet tremble, secoué
D’un coup vif de petite trique,
Quand le lourd frelon électrique
A sa tige reste cloué.

Par la vapeur d’eau des rivières
Les prés verts semblent enlacés ;
Le soir vient, les bruits ont cessé ;
— Etranger, mon ami, mon frère,

Il n’est pas que la passion,
Que le désir et que l’ivresse,
La nature aussi te caresse
D’une paisible pression ;

Les rêves que ton cœur exhale
Te font gémir et défaillir ;
Eteins ces feux et viens cueillir
Le jasmin aux quatre pétales.


Abdique le sublime orgueil
De la langueur où tu t’abîmes,
Et vois, flambeau des vertes cimes,
Bondir le sauvage écureuil !

BONTE DE L’UNIVERS QUE JE CROYAIS ETEINTE…

Bonté de l’univers que je croyais éteinte,
Tant vous aviez déçu la plus fidèle ardeur,
Je ressens aujourd’hui vos suaves atteintes ;
Ma main touche, au jardin succulent de moiteur,
Le sucre indigo des jacinthes !

Les oiseaux étourdis, au vol brusque ou glissant,
Dans le bleuâtre éther qu’emplit un chaud vertige,
D’un gosier tout enduit du suc laiteux des tiges
Font jaillir, comme un lis, leurs cris rafraîchissants !

— Et, bien que le beau jour soit loin de la soirée,
Bien qu’encor le soleil étende sur les murs
Sa nappe de safran éclatante et moirée,
Déjà la molle lune, au contour pâle et pur,
Comme un soupir figé rêve au fond de l’azur…

AUTOMNE

Puisque le souvenir du noble été s’endort,
Automne, par quel âpre et lumineux effort,
— Déjà toute fanée, abattue et moisie, —
Jetez-vous ce brûlant accent de poésie ?
Votre feuillage est las, meurtri, presque envolé.
C’est fini, la beauté des vignes et du blé ;
Le doux corps des étés en vous se décompose ;
Mais vous donnez ce soir une suprême rose.

— Ah ! comme l’ample éclat de ce dernier beau jour
Soudain réveille en moi le plus poignant amour !
Comme l’âme est par vous blessée et parfumée,
Triste Automne, couleur de nèfle et de fumée ! …

CHALEUR DES NUITS D’ETE…

O nuit d’été, maladie inconnue, combien tu me fais mal !
Jules LAFORGUE.

Chaleur des nuits d’été, comme une confidence
Dans l’espace épandue, et semblant aspirer
Le grand soupir des cœurs qui songent en silence,
Je vous contemple avec un désespoir sacré !

Les passants, enroulés dans la moiteur paisible
De cette nuit bleuâtre au souffle végétal,
Se meuvent comme au fond d’un parc oriental
L’ombre des rossignols furtifs et susceptibles.

Une femme, un enfant, des hommes vont sans bruit
Dans la rue amollie où le lourd pavé luit ;
C’est l’heure où les Destins plus aisément s’acceptent :

Tout effort est dans l’ombre oisive relégué.
Les parfums engourdis et compacts, interceptent
La circulation des zéphyrs fatigués.

Il semble que mon cœur soit plus soumis, plus sage ;
Je regarde la terre où s’entassent les âges
Et la voûte du ciel, pur, métallique et doux.
Se peut-il que le temps ait, malgré mes courroux,
Apaisé mon délire et son brûlant courage,
Et qu’enfin mon espoir se soit guéri de tout ?

La lune éblouissante appuie au fond des nues
Son sublime débris ténébreux et luisant,
Et la nuit gît, distraite, insondable, ingénue ;
Son chaud torrent sur moi abondamment descend
Comme un triste baiser négligent et pesant.

Deux étoiles, ainsi que deux âmes plaintives,
Semblent accélérer leur implorant regard.
L’univers est posé sur mes deux mains chétives ;
Je songe aux morts, pour qui il n’est ni tôt, ni tard,
Qui n’ont plus de souhaits, de départs, ni de rives.

Que de jours ont passé sur ce qui fut mon cœur,
Sur l’enfant que j’étais, sur cette adolescente
Qui, fière comme l’onde et comme elle puissante,
Luttait par son amour contre tout ce qui meurt !


Pourtant, rien n’a pâli dans ma chaude mémoire,
Mon rêve est plus constant que le roc sur la mer ;
Mais un besoin vivant, fougueux, aride, amer,
Veut que mon cœur poursuive une éternelle histoire,
Et cherche en vain la source au milieu du désert.
— Et je regarde, avec une tristesse immense,
Dans le ciel glauque et lourd comme un auguste pleur,
L’étoile qui palpite ainsi que l’espérance,
Et la lune immobile au-dessus de mon cœur…

ARLES

Mes souvenirs, ce soir, me séparent de toi ;
Au-dessus de tes yeux, de ta voix qui me parle,
De ce frais horizon d’églises et de toits,
J’écoute, dans mon rêve où frémit leur émoi,
Les hirondelles sur le ciel d’Arles !

La nuit était torride à l’heure du couchant.
Les doux cieux languissaient comme une barcarolle ;
Deux colonnes des Grecs, levant leurs bras touchants,
Semblaient une Andromaque éplorée, et cherchant
A fléchir une ombre qui s’envole !

Ce qu’un beau soir contient de perfide langueur
Ployait dans un silence empli de bruits infimes ;
Je regardais, les mains retombant sur mon cœur,
Briller ainsi qu’un vase où coule la chaleur,
Le pâle cloître de Saint-Trophime !


Une brise amollie et lourde de parfums,
Glissait, silencieuse, au bord gisant du Rhône.
Tout ce que l’on obtient me semblait importun,
Mes pensers, mes désirs, s’éloignaient un à un
Pour monter vers d’invisibles zones !

O soleil, engourdi par les senteurs du thym,
Parfums de poivre et d’huile épandus sur la plaine,
Rochers blancs, éventés, où, dans l’air argentin,
On croit voir, se gorgeant des flots du ciel latin,
Les rapides Victoires d’Athènes !

Soir torturé d’amour et de pesants tourments,
Grands songes accablés des roseaux d’Aigues-Mortes,
Musicale torpeur où volent des flamants,
Couleur du soir divin, qui promets et qui ments,
C’est ta détresse qui me transporte !

Ah ! les amants unis, qui dorment, oubliés,
Dans les doux Alyscamps bercés du clair de lune,
Connaissent, sous le vent léger des peupliers,
Le bonheur de languir, assouvis et liés,
Dans la même amoureuse infortune ;

Mais les corps des vivants, aspirés par l’été,
Sont des sanglots secrets que tout l’azur élance.
Je songeais sans parler, lointaine à vos côtés ;
Qui jamais avouera l’âpre infidélité
D’un cœur sensible dans le silence ! …

LA NUIT FLOTTE…

La nuit flotte, amollie, austère, taciturne,
Impérieuse ; elle est funèbre comme une urne
Qui se clôt sur un vague et sensible trésor.
Un oiseau, intrigué, dans un arbre qui dort,
Paraît interroger l’ombre vertigineuse.
La lune au sec éclat semble une île pierreuse :
Cythère aride et froide où tout désir est mort.

Une vague rumeur émane du silence.
Un train passe au lointain, et son essoufflement
Semble la palpitante et paisible cadence
Du coteau qui respire et songe doucement…

Un parfum délicat, abondant, faible et dense,
Mouvant et spontané comme des bras ouverts,
Révèle la secrète et nocturne existence
Du monde végétal au souffle humide et vert.


Et je suis là. Je n’ai ni souhait, ni rancune ;
Mon cœur s’en est allé de moi, puisque ce soir
Je n’ai plus le pouvoir de mes grands désespoirs,
Et que, paisiblement, je regarde la lune.

Je suis la maison vide où tout est flottement.
Mon cœur est comme un mort qu’on a mis dans la tombe ;
J’ai longuement suivi ce bel enterrement,
Avec des cris, des deuils, du sang, des tremblements,
Et des égorgements d’agneaux et de colombes.

Mais le temps a séché l’eau des pleurs et le sel.
D’un œil indifférent, sans regret, sans appel,
Eclairé par la calme et triste intelligence,
Je regarde la voûte immense, où les mortels
Ont suspendu les vœux de leur vaine espérance.

Et je ne vois qu’abîme, épouvante, silence ;
Car, ô nuit ! vous gardez le deuil continuel
De ce que rien d’humain ne peut être éternel…

L’EVASION

Libre ! comprends-tu bien ! être libre, être libre !
Ne plus porter le poids déchirant du bonheur,
Ne plus sentir l’amère et suave langueur,
Envahir chaque veine, amollir chaque fibre !

Libre, comme une biche avant le chaud printemps !
Bondir sans rechercher l’ardeur de la poursuite,
Et, dans une ineffable et pétulante fuite,
Disperser la nuée et les vents éclatants !

Se vêtir de fraîcheur, de feuillage, de prismes,
S’éclabousser d’azur comme d’un flot léger ;
Goûter, sous les parfums compacts de l’oranger,
Un jeune, solitaire et joyeux héroïsme !

— A peine l’aube naît, chaque maison sommeille ;
L’atmosphère, flexible et prudente corbeille,
Porte le monde ainsi que des fruits nébuleux.
On croit voir s’envoler le coteau mol et bleu.
Tout à coup, le soleil, ramassé dans l’espace,

Eclate, et vient viser toute chose qui passe ;
La brise, étincelante et forte comme l’eau,
Jette l’odeur des fleurs sur le cœur des oiseaux,
Mêle les flots marins, dont la cime moelleuse
Fond dans une douceur murmurante, écumeuse…
Que mon front est joyeux, que mes pas sont dansants !
Je m’élance, je marche au bord des cieux glissants :
Dans mes songes, mes mains se sont habituées
A dénouer le voile odorant des nuées !
L’étendue argentée est un tapis mouvant
Où court la verte odeur des figuiers et du vent ;
Dans les jardins bombés, qu’habite un feu bleuâtre,
Les épais bananiers, au feuillage en haillons,
Elancent de leurs flancs, crépitants de rayons,
Le fougueux bataillon des fruits opiniâtres.
Je regarde fumer l’Etna rose et neigeux ;
Les enfants, sur les quais, ont commencé leurs jeux.
Chaque boutique, avec ses câpres, ses pastèques,
Baisse sa toile ; on voit briller l’enseigne grecque
Sur la porte, qu’un jet de tranchante clarté
Fait scintiller ainsi qu’un thon que le flot noie ;
Tout est délassement, espoir, activité ;
Mais quel désir d’amour et de fécondité,
Hélas ! s’éveille au fond de toute grande joie !

Et pour un nouveau joug, ô mortels ! Eros ploie
La branche fructueuse et forte de l’été…

CEUX QUI N’ONT RESPIRE…

Ceux qui n’ont respiré que les nuits de Hollande,
Les tulipes des champs, les graines des bouleaux,
Le vent rapide et court qui chante sur la lande,
Les quais du Nord jetant leur goudron sur les flots,

Ceux qui n’ont contemplé que les blés et les vignes
Croissant tardivement sous des cieux incertains,
Qui n’ont vu que la blanche indolence des cygnes
Que Bruges fait flotter dans ses brumeux matins,

Ceux pour qui le soleil, au travers du mélèze,
Pendant les plus longs jours d’avril ou de juillet,
Remplace la splendeur des campagnes malaises,
Et les soirs sévillans enivrés par l’œillet,


Ceux-là, vivant enclos dans leurs frais béguinages,
Souhaitent le futur et vague paradis,
Qui leur promet un large et flamboyant voyage
Où s’embarquent les cœurs confiants et hardis.

Mais ceux qui, plus heureux, ont connu votre audace,
O bleuâtre Orient ! Incendie azuré,
Prince arrogant et fier, favori de l’espace,
Monstre énorme, alangui, dévorant et doré ;

Ceux qui, sur le devant de leur ronde demeure,
Coupole incandescente, opacité de chaux,
Ont vu la haute palme éparpiller les heures,
Qui passent sans marquer leurs pieds sur les cieux chauds,

Ceux qui rêvent le soir dans le grand clair de lune,
— Aurore qui soudain met sa robe d’argent
Et trempe de clarté la rue étroite et brune,
Et le divin détail des choses et des gens, —

Ceux qui, pendant les nuits d’ardente poésie,
Egrénant un collier fait de bois de cyprès,
Contemplent, aux doux sons des guitares d’Asie,
Le long scintillement d’un jet d’eau mince et frais,


Ceux-là n’ont pas besoin des infinis célestes ;
Nul immortel jardin ne surpasse le leur ;
Ils épuisent le temps, pendant ces longues siestes
Où leur corps étendu porte l’ombre des fleurs.

Leur âme nonchalante, et d’azur suffoquée,
Cherche la Mort, pareille à l’ombrage attiédi
Que font le vert platane et la jaune mosquée
Sur le col des pigeons, attristés par midi…

LE CIEL BLEU DU MILIEU DU JOUR…

Le ciel bleu du milieu du jour vibre, travaille,
Encourage les champs, les vignes, les semailles,
Comme un maître exalté au milieu des colons !
Tout bouge ; sous les frais marronniers du vallon,
L’abeille noire, avec ses bonds soyeux et brusques,
Semble un éclat volant de quelque amphore étrusque.
Sur les murs villageois, le vert abricotier
S’écartèle, danseur de feuillage habillé.
Les parfums des jardins font aussi du sable
Une zone qui semble au cœur infranchissable.
L’air fraîchit. On dirait que de secrets jets d’eau
Sous les noirs châtaigniers suspendent leurs arceaux.
L’hirondelle, toujours par une autre suivie,
Tourne, et semble obéir à des milliers d’aimants :
L’espace est sillonné par ces rapprochements…
— Et parfois, à côté de cette immense vie
On voit, protégé par un mur maussade et bas,
Le cimetière où sont, sans regard et sans pas,
Ceux pour qui ne luit plus l’étincelante fête,
Qui fait d’un jour d’été une heureuse tempête !

Hélas ! dans le profond et noir pays du sol,
Malgré les cris du geai, le chant du rossignol,
Ils dorment. Une enfant, sans frayeur, près des tombes,
Traîne un jouet brisé qui ricoche et retombe.
Ils sont là, épandus dans les lis nés sur eux,
Ces doux indifférents, ces grands silencieux ;
Et la route qui longe et contourne leur pierre,
Eclate, rebondit d’un torrent de poussière
Que soulève, en passant, le véhément parcours
Des êtres que la mort prête encor à l’amour…
— Et moi qui vous avais délaissée, humble terre,
Pour contempler la nue où l’âme est solitaire,
Je sais bien qu’en dépit d’un rêve habituel,
Nul ne saurait quitter vos chemins maternels.
En vain, l’intelligence, agile et sans limite,
Avide d’infini, vous repousse et vous quitte ;
En vain, dans les cieux clairs, de beaux oiseaux pensants
Peuplent l’azur soumis d’héroïques passants,
Ils seront ramenés et liés à vos rives,
Par le poids du désir, par les moissons actives,
Par l’odeur des étés, par la chaleur des mains…

— Vaste Amour, conducteur des éternels demains,
Je reconnais en vous l’inlassable merveille,
L’inexpugnable vie, innombrable et pareille :
O croissance des blés ! ô baisers des humains !

LA LANGUEUR DES VOYAGES

Le matinal plaisir du soleil dans l’herbage,
Dessinant des ruisseaux d’intangible cristal ;
Les cieux d’été, plus chauds qu’un sensuel visage
Opprimé de désir, altéré d’idéal ;
Le hameau romantique au creux d’un roc stérile ;
Des jardins de dattiers, épais ainsi qu’un toit ;
L’arrivée, au matin, dans d’étrangères villes,
Où, soudain, l’on se sent libéré comme une île
Que bat de tout côté un flot distrait et coi ;
Le bitumeux parfum d’une rade en Hollande,
Le bruit de forge en feu des vaisseaux roux et noirs
Que la noble denrée exotique achalande ;
Enfin, surtout, l’odeur et la couleur des soirs,
Ont, pour le voyageur que le désir oppresse
Et que guide un mystique et rêveur désespoir,
L’insistante langueur qui prélude aux caresses…

LA TERRE

Je me suis mariée à vous
Terre fidèle, active et tendre,
Et chaque soir je viens surprendre
Votre arome secret et doux.

Ah ! puisque le divin Saturne
Porte un anneau qui luit encore,
Je vous donne ma bague d’or,
Petite terre taciturne !

Elle est comme un soleil étroit,
Elle est couleur de moisson jaune,
Aussi chaude qu’un jeune faune
Puisqu’elle a tenu sur mon doigt !

— Et qu’un jour, dans l’espace immense,
Brille, ceinte d’un lien doré,
La Terre où j’aurai respiré
Avec tant d’âpre véhémence !

RIVAGES CONTEMPLES

Rivages contemplés au travers de l’amour,
Horizon familier comme une salle ronde,
Où nos yeux enivrés s’interrogeaient toujours,
Dans quel sensible atlas, sur quelle mappemonde
Reverrai-je vos soirs précis et colorés,
Les suaves chemins où nos pas ont erré,
Et que nos cœurs, emplis d’ardeur triste et profonde,
Avaient rendus plus beaux que la beauté du monde ?

UN SOIR A LONDRES

. . . . . . . . . . . . . . .
Les parfums vont en promenade
Sur l’air brumeux,
Une âme ennuyée et malade
Flotte comme eux.

Les rhododendrons des pelouses,
D’un lourd éclat,
Semblent des collines d’arbouses
Et d’ananas.

Un temple grec dans le feuillage
Semble un secret,
Où Vénus voile son visage
Dans ses doigts frais.


O petit fronton d’Ionie,
Que tu me plais,
Dans la langoureuse agonie
D’un soir anglais !

Je t’enlace, je veux suspendre
A ta beauté,
Mon cœur, ce rosier le plus tendre
De tout l’été.

— Mais sur tant de langueur divine
Quel souffle prompt ?
Je respire l’odeur saline,
Et le goudron !

C’est le parfum qui vient d’Irlande,
C’est le vent, c’est
L’odeur des Indes, qu’enguirlande
L’air écossais !

— O toi qui romps, écartes, creuses
Le ciel d’airain,
Rapide odeur aventureuse
Du vent marin,


Va consoler, dans le Musée
Au beau renom,
La divine frise offensée
Du Parthénon !

Va porter l’odeur des jonquilles,
Du raisin sec,
Aux vierges tenant les faucilles
Et le vin grec.

— Cavalerie athénienne,
O jeunes gens !
Guirlande héroïque et païenne
Du ciel d’argent ;

Miel condensé de la nature,
O cire d’or,
Gestes joyeux, sainte Ecriture,
Céleste accord !

Phalange altière et sans seconde,
O rire ailé,
Bandeau royal au front du monde,
Cœur déroulé,


Prenez votre place éternelle,
Votre splendeur,
Dans l’infini de ma prunelle
Et de mon cœur…



— Une maison de brique rouge
Tremble sur l’eau,
On entend un oiseau qui bouge
Dans le sureau.

Quelle céleste main fait fondre
La brume et l’or
Des nébuleux matins de Londres
Et de Windsor ?

Des chevreuils, des biches, en bande,
D’un pied dressé
Semblent rôder dans la légende
Et le passé.

La pluie attache sa guirlande
Au bois en fleur :
— Ecoute, il semble qu’on entende
Battre le cœur


De l’intrépide Juliette,
Ivre d’été,
Qui bondit, sanglote, halette
De volupté ;

De Juliette qui s’étonne
D’être, en ces lieux,
Plus amoureuse qu’à Vérone
Près des ifs bleus.

— Tout tremble, s’exalte, soupire ;
Ardent émoi.
O Juliette de Shakspeare,
Comprenez-moi ! …

LE PRINTEMPS DU RHIN
(STRASBOURG)

Le vent file ce soir, sous un mol ciel d’airain,
Comme un voilier sur l’Atlantique.
On entend s’éveiller le Printemps souverain,
A la fois plaintif et bachique :

Un abondant parfum, puissant, traînant et las
Triomphe et pourtant se lamente.
Le saule a de soyeux bourgeons de chinchilla
Epars sur la plaine dormante.

Un bouleversement hardi, calme et serein
A rompu et soumis l’espace ;
Les messages des bois et l’effluve marin
S’accostent dans le vent qui passe !


Comment s’est-il si vite engouffré dans les bois,
Ce dieu des sèves véhémentes ?
Tout encore est si sec, si nu, si mort de froid !
— C’est l’invisible qui fermente !

Là-bas, comme un orage aigu, accumulé,
La flèche de la cathédrale
Ajoute le fardeau de son sapin ailé
A ce ciel qui défaille et râle.

— Et moi qui, d’un amour si grave et si puissant,
Contenais la rive et le fleuve,
Je sens qu’un mal divin veut détourner mon sang
De la tristesse où je m’abreuve ;

Je sens qu’une fureur rôde aux franges des cieux,
Se suspend, pèse et se balance.
Le printemps vient ravir nos rêves anxieux ;
C’est la fougueuse insouciance !

C’est un désordre ardent, téméraire, et si sûr
De sa tâche auguste et joyeuse,
Que, comme une ivre armée en fuite vers l’azur,
Nous courons vers la nue heureuse.


Nous sommes entraînés par toutes les vapeurs
Qui tressaillent et qui consentent,
Par les sonorités, les secrets, les torpeurs,
Par les odeurs réjouissantes !

— Mais non, vous n’êtes pas l’universel Printemps,
O saison humide et ployée
Que j’aspire ce soir, que je touche et j’entends,
Qui m’avez brisée et noyée !

Vous êtes le parfum que j’ai toujours connu,
Depuis ma stupeur enfantine ;
La présence aux beaux pieds, le regard ingénu
De ma chaude Vénus latine !

Vous êtes ce subit joueur de tambourin
A qui les montagnes répondent,
Et dont le chant nombreux anime sur le Rhin
La vive effusion de l’onde !

Vous êtes le pollen des hêtres et des lis,
L’amoureuse et vaste espérance,
Et les brûlants soupirs que les nuits d’Eleusis
Ont légués à l’Ile-de-France !


C’est à moi que ce soir vous livrez le secret
De votre grâce turbulente ;
Les autres ne verront que l’essor calme et frais
De votre croissance si lente.

Les autres ne verront, — Alsace aux molles eaux
Qu’un zéphyr moite endort et creuse, —
Que vos étangs gisants, qui frappent de roseaux
Votre dignité langoureuse !

Les autres ne verront que vos remparts brisés,
Que vos portes toujours ouvertes,
Où passe sans répit, sous un masque apaisé,
Le tumulte des brises vertes !

Les autres ne verront, ô ma belle cité,
Que la grave et sombre paupière
De tes toits inclinés, qui font à ta fierté
Un voile d’ombre et de prière.

Ils ne verront, ceux-là, de ton songe éternel,
Que ta plaine qui rêve et fume,
Que tes châteaux du soir, endormis dans le ciel.
— J’ai vu ton frein couvert d’écume !


Ceux-là ne sauront voir, à ton balcon fameux,
Que la Marseillaise endormie ;
— Moi j’ai vu le soleil, de son égide en feu,
Empourprer ta feinte accalmie.

Les autres ne verront que ce grand champ des morts,
Où le Destin s’assied, hésite,
Et contemple le temps assoupi sur les corps…
— Moi j’ai vu ce qui ressuscite !

CE MATIN CLAIR ET VIF…

Ce matin clair et vif comme un midi du pôle,
Où le vent vient filer le blanc coton des saules,
Où sur le pré touffu, de guêpes entr’ouvert,
On croit voir crépiter un large soleil vert,
Où glissent, sur le Rhin que franchit la cigogne,
Les chalands engourdis qui montent vers Cologne,
Où le village, avec ses lumineux sursauts,
Semble un cercle d’enfants jouant avec de l’eau,
Où j’entends dans les airs les pliantes musiques
Que font en se croisant les brises élastiques,
Je songe, ô mon ami dont je presse la main,
Aux forces du silence et du désir humain,
Puisque le plus profond et plus lourd paysage
Ne vient que de mon cœur et de ton doux visage…

LES NUITS DE BADEN

Dans le pays de Bade, où les soirs sont si lourds,
Où les noires forêts font glisser vers la ville,
Comme un acide fleuve, invisible et tranquille,
L’amère exhalaison du végétal amour,

Que de fois j’ai rêvé sur la terrasse, inerte,
Ecoutant les volets s’ouvrir sur la fraîcheur,
Dans ces secrets instants où les fleurs se concertent
Pour donner à la nuit sa surprenante odeur…

Des voitures passaient, calèches romantiques,
Où l’on voyait deux fronts s’unir pour contempler
Le coup de dés divin des astres, assemblés
Dans l’espace alangui, distrait et fatidique.


O Destin suspendu, que vous m’êtes suspect !
— Sous les rameaux courbés des tilleuls centenaires
Un puéril torrent roulait son clair tonnerre ;
Des orchestres jouaient dans les bosquets épais,
Mêlant au frais parfum dilaté de la terre,
Cet élément des sons, dont la force éphémère
Distend à l’infini la détresse ou la paix…

— O pays de la valse et des larmes sans peines,
Pays où la musique est un vin plus hardi,
Qui, sans blâme et sans heurts, furtivement amène
Les cœurs penchants et las vers le sûr paradis
Des regards emmêlés et des chaleurs humaines,

Combien vous m’avez fait souffrir, lorsque, rêvant
Seule, sur les jardins où les parfums insistent,
J’écoutais haleter le désarroi du vent,
Tandis qu’au noir beffroi, l’horloge, noble et triste,
Transmettait de sa voix lugubre de trappiste
Le menaçant appel des morts vers les vivants !

Oui, je songe à ces soirs d’un mois de mai trop tiède,
Où tous les rossignols se liguaient contre moi,
Où la lente asphyxie amoureuse des bois
Me désolait d’espoir sans me venir en aide ;


Les sureaux soupiraient leurs chancelants parfums ;
La ville aux toits baissés, comme une jeune abbesse,
Paraissait écarter ses vantaux importuns,
Pour savourer l’espace et pleurer de tendresse !

Tout souffrait, languissait, désirait, sans moyen,
Les voluptés de l’âme et la joie inconnue.
— Quand serez-vous formé, ineffable lien
Qui saurez rattacher les désirs à la nue ?

Je pleurais lentement, pour je ne sais quel deuil
Qui, dans les nuits d’été, secrètement m’oppresse ;
Et je sentais couler, sur mes mains en détresse,
Du haut d’un noir sapin qui se balance au seuil
Du romanesque hôtel que la lune caresse,
De mols bourgeons, hachés par des dents d’écureuil…

HENRI HEINE

Quand je respire, des milliers d’échos me répondent…
H. HEINE.

Henri Heine, j’ai fait avec vous un voyage,
C’était un soir d’automne, encor tiède, encor clair ;
Heidelberg fraîchissait sous ses rouges feuillages,
Nous cherchions, dans la rue aux portails entr’ouverts,
L’humble hôtel, romantique et vieux, du Chasseur Vert.

Je reposais sur vous, compagnon invisible,
Ma tête languissante et mes cheveux défaits ;
Un souriant vieillard marchait, lisant la Bible,
Sur la place où le jour, lumineux et sensible,
Jetait un long appel de désir et de paix…


C’était l’heure engourdie où le soleil s’incline ;
Par un mortel besoin de pleurer et de fuir,
J’ai souhaité monter sur la verte colline ;
Nous nous sommes ensemble assis dans la berline
Où flottait un parfum de soierie et de cuir,
Et nous vîmes jaillir les romanesques ruines.

Sur la terrasse, auprès de la tour en lambeaux,
Des étudiants riaient avec vos bien-aimées.
Je regardais bondir les délicats coteaux
Qui frisent sous le poids des vignes renommées,
Et l’espace semblait à la fois vaste et clos.

Le Neckar, au courant scintillant et rapide,
Entraînait le soleil parmi ses fins rochers.
Nous étions tout ensemble assouvis et avides ;
L’insidieux automne avait sur nous lâché
Ses tourbillons de songe et ses buis arrachés…

— O sublime, languide, âpre mélancolie
Des beaux soirs où l’esprit, indomptable et captif,
Veut s’enfuir et ne peut, et rêve à la folie
D’enfermer l’univers dans un amour plaintif !

Tout à coup, dans le parc public, humide et triste,
L’orchestre qui jouait sur les bords de l’étang,
Près d’un groupe attentif de studieux touristes,
Lança le son du cor qui chante dans Tristan…


Henri Heine, j’ai su alors pourquoi vos livres
Regorgent de buée et de soudains sanglots,
Pourquoi, riant, pleurant, vous voulez qu’on vous livre
La coupe de Thulé qui dort au fond des flots ;

L’amour de la légende et la vaine espérance
Vous hantaient d’un appel sourdement répété :
Hélas ! vous aviez trop écouté, dès l’enfance,
Les sirènes du Rhin, à Cologne et Mayence,
Quand l’odeur des tilleuls grise les nuits d’été !

Voyageur égaré dans la forêt des fables,
Moqueur désespéré qu’un mirage appelait,
Ni le chant de la mer d’Amalfi sur les sables,
Ni la Sicile, avec l’olivier et le lait,
Ne pouvait retenir votre vol inlassable,
Pour qui l’espace même est un trop lourd filet !

— O soirs de Düsseldorf, quand les toits et leur neige
Font un scintillement de cristal et de sel,
Et que, petit garçon qui rentrait du collège,
Vous évoquiez déjà, rêveur universel,
L’oriental aspect de la nuit de Noël !

Pourtant vous goûtiez bien la sensible Allemagne,
Les muguets jaillissant dans ses bois ingénus,
L’horloge des beffrois, dont les coups accompagnent
Les rondes et les chants des filles aux bras nus ;


Vous connaissiez le poids sentimental des heures
Qui semblent fasciner l’errante volupté,
Quand l’or des calmes soirs recouvre les demeures,
Les gais marchés, le Dôme et l’Université ;

Mais, fougueux inspiré, fier ami des naïades,
Les humaines amours vous berçaient tristement,
Et vous trouviez, auprès d’une enfant tendre et fade,
La double solitude où sont tous les amants !

Accablé par la voix des forêts mugissantes,
Vous inventiez Cordoue, ses palais et ses bains,
La fille de l’alcade, altière et rougissante,
Qui, trahissant son âme offerte aux chérubins,
Soupire auprès d’un jeune et dédaigneux rabbin…

Les frais torrents du Hartz et la mauresque Espagne
Tour à tour enivraient votre insondable esprit.
Que de pleurs près des flots ! de cris sur la montagne !
Que de lâches soupirs, ô Heine ! que surprit
La gloire au front baissé, votre sombre compagne !

Parfois, vers votre cœur, que brisaient les démons,
Et qui laissait couler sa détresse infinie,
Vous sentiez accourir, par la brèche des monts,
Les grands vents de Bohême et de Lithuanie ;


Les cloches, les chorals, les forêts, l’ouragan,
Qui composent le ciel musical d’Allemagne,
Emplissaient d’un tumulte orageux, où se joignent
Les résineux parfums des arbres éloquents,
Vos Lieder, à la fois déchirés et fringants.

— Mais quand le vent se tait, quand l’étendue est calme,
Vous repoussez le verre où luit le vin du Rhin ;
Le Gange, les cyprès, la paresse des palmes
Vous font de longs signaux, secrets et souverains ;
Et votre œil fend l’azur et les sables marins,
Immobile, extatique et vague pèlerin !

Vous riez, et tandis que tinte votre rire,
Vos poèmes en pleurs invectivent le sort ;
Vous chantez, justement, de ne pas pouvoir dire
Les sources et le but d’un multiple délire,
Rossignol florentin, Grèbe des mers du Nord,
Qui mélangez au thym du verger de Tityre
Les gais myosotis des matins de Francfort.

— J’ai vu, un soir d’automne, au bord d’un chaud rivage,
Un grand voilier, chargé de grappes de cassis,
Ne plus pouvoir voguer, tant le faible équipage,
Captif sous un réseau d’effluves épaissis,
Gisait, transfiguré par le philtre imprécis
D’un arome, grisant plus encor qu’un breuvage.


O Heine ! ce parfum languissant et fatal,
Cette vigne éthérée et qui pourtant accable,
N’est-ce pas le lointain et pressant idéal
Qui vous persécutait, quand de son blanc fanal
La lune illuminait, dans les forêts d’érables,
Vos soupirs envolés vers sa joue de cristal !

— Vous me l’avez transmis, ce désir des conquêtes,
Cet enfantin bonheur dans les matins d’été,
Ce besoin de mourir et de ressusciter
Pour le mal que nous fait l’espoir et sa tempête ;
Vous me l’avez transmis, ô mon brûlant prophète,
Ce céleste appétit des nobles voluptés !

O mon cher compagnon, dès mes jeunes années
J’ai posé dans vos mains mes doigts puissants et doux ;
Bien des yeux m’ont déçue et m’ont abandonnée,
Mais toujours vos regards s’enroulent à mon cou,
Sur le chemin du rêve où je marche avec vous…

III

LES ELEVATIONS

Nous avons l’expérience de notre éternité.

SPINOZA.

LA PRIÈRE

Comment vous aborder, redoutable prière ?
Ce qu’il faudrait, mon Dieu, c’est ne rien demander
Qui n’ait votre impalpable et pensive lumière,
Et qui ne nous combatte au lieu de nous aider.

Qu’est-ce qui prie en moi, qu’est-ce qui vous implore,
N’est-ce pas ce désir qui ne s’est jamais tu,
Et qui, ayant lassé tous les échos sonores,
Vient à vous, plus secret, plus vaste et plus têtu ?

J’ai peur qu’on vous offense au fond des calmes sphères
Par le besoin que l’homme a d’être contenté,
Par cette pesanteur vers ce que l’on préfère,
Par l’exaltation de toute faculté !


Il faudrait le formel et morne sacrifice,
Le désert refusant la rosée et le vent,
L’extase aux yeux noyés, renonçant au délice
De toucher à la mort avec un cœur vivant.

Aussi je n’ose rien demander à l’espace,
Je sais que la prière est un pressant amour
Qui, comme l’épervier sur le troupeau qui passe,
Tombe du haut du ciel, plus rapide et plus lourd !

Rien n’est pur, rien n’est bon dans le souhait des êtres,
Puisque tout est besoin de calme ou de sanglot,
Ivresse d’absorber, de croître et de connaître,
Inguérissable attrait de la soif et de l’eau !

Les puissants animaux, désolés et sublimes,
Qui dardent dans mon cœur leurs vœux déchus, divins,
Ne me laisseront pas monter jusqu’à vos cimes
Sans que mon être entier ait apaisé leur faim !

Et puis, avec quels yeux et quelles mains humaines
Concevoir votre esprit, vos aspects, vos séjours ?
Parfois, en suffoquant, je pressens vos domaines
Quand il faut plus de place à mon extrême amour ;


Mais je n’offre jamais qu’une âme inassouvie
Qui vous exige ainsi qu’un plus vaste pouvoir,
Et qui, dépassant l’air, les formes et la vie,
Poursuit jusqu’en vous-même un éclatant savoir.

Pourtant, regardez-nous, sur les routes réelles
Où nous luttons, mêlés de constance et d’exil,
Accoutumés au sol et tentés par les ailes,
Absents de nous déjà, et vers vous en péril…

— Être toujours vaincu et ne pouvoir l’admettre,
Ne pas donner au sort notre consentement,
Et, quand de toute part la mort monte et pénètre,
Rire comme la mer en son blanc flamboiement !

Persévérer en soi malgré l’ardeur nouvelle,
Malgré l’arrachement et la mobilité,
Et sentir je ne sais quelle vie éternelle
Jaillir du seul effort humain d’avoir été.

Avoir toujours cherché, pressenti l’impossible
Comme un sûr continent épandu et dissous ;
Et partout exigé un amour réversible,
Qui fait que l’onde aussi aurait eu soif de nous ;


Errer dans les matins soulevés et bachiques
Qui semblent pleins de temps, d’espoir, de chauds conseils
Et ne plus leur livrer son âme nostalgique
Puisqu’aucun cœur ne bat derrière le soleil ;

Avoir vu peu à peu s’assombrir la nature
Sans pouvoir discerner, au long des frais matins,
Si c’est dans le regard ou les vastes verdures
Que le flambeau vivace et prudent s’est éteint ;

N’avoir jamais voulu mettre aucune défense
Entre sa libre vie et votre volonté,
Afin que votre active et confuse présence
Y jette son tumulte et son infinité ;

Avoir vraiment connu, dans des lieux héroïques,
L’appétit matinal et joyeux de la mort,
Et senti que la vie allégée et mystique
Fuyait vers quelque appel venu d’un autre bord,

Enfin, avoir porté la douleur exemplaire,
L’amour par qui l’on voit, l’on comprend et l’on sait,
Et vivre désormais dans le regret austère
De n’avoir pu mourir quand on se surpassait,


Voyez si ce n’est pas la plus pesante image
De l’âme se traînant jusqu’à votre inconnu,
Et, soulevant déjà l’éboulement des âges,
Vous présentant l’esprit comme un diamant nu.

— Être un tigre blessé, qui s’allonge et qui saigne
Dans vos forêts, mon Dieu, peu sûr d’être sauvé…
J’ai vu trop de repos chez ceux qui vous atteignent :
La sainteté n’est pas de vous avoir trouvé ! …

O MONDE ! NOUS PASSONS…

Non par sa propre force, mais par celle que lui communiquait
le dieu…
EURIPIDE.

O monde ! nous passons sous ta voûte infinie,
Ayant tout rabaissé jusqu’à notre raison.
Les calmes lois, l’espoir paisible, les maisons
Sont une forteresse endormante et bénie.

Nous allons sans jamais trouver l’essentiel
De la terrible énigme à nos yeux suspendue ;
Et détournant leurs yeux prudents de l’étendue,
Les hommes au front bas ont oublié le ciel.

— Mais quelques-uns n’ont pas cette humble conscience ;
Ils n’ont pas accepté de leur commun destin
Ces résignations, cet oubli, ce dédain,
Qui leur permet d’errer avec indifférence.


Toujours interrogeant l’espace et les chemins,
Cherchant leur mission ou bien leur jouissance,
Ils se sentent, avec une sombre puissance,
Humbles parmi les dieux, rois parmi les humains !

Ils connaissent la paix alors qu’ils accomplissent
Ces tâches du désir qu’ils savent assumer ;
Le danger d’espérer, le courage d’aimer
Leur imposent un grave et glorieux supplice.

Ceux-là n’ont pas de frein, ils ont reçu des dieux
Un ordre séculaire, excessif, unanime ;
Par delà les torrents, par delà les abîmes,
Ils poursuivent sans peur leur sort aventureux.

Ils vont. L’air, les printemps, les vents les encouragent.
Toute force et tout bien agit et bout en eux,
Leur cœur est clair alors qu’il est tempétueux,
Et, comme un haut sommet, dépasse les orages.

— Seigneur, vous m’avez dit d’être ce pèlerin
Qui s’épuise et pourtant que jamais rien n’entrave ;
Vous m’avez infusé le chant du tambourin,
L’éclat de la cymbale et l’écume des gaves ;


Pour prix de ma fatigue et d’un cri sans écho,
Vous m’avez accordé plus de peines qu’aux autres ;
Je sentais vos faveurs au poids de mon fardeau,
Et je suis le plus las parmi tous vos apôtres !

Mais quelquefois le soir, quand l’univers s’est tu,
Quand, rompu par l’effort, le peuple humain sommeille,
Vous m’ouvrez dans l’espace un chemin revêtu
Du blanc scintillement des stellaires abeilles.
J’assemble sous mes mains les paradis perdus ;
Un musical silence éclate à mon oreille ;
Mon âme ressent tout sans en être étonnée,
Le serpent sous mon pied a sa tête inclinée.
Je touche un fruit secret que plus rien ne défend,
Et vous êtes mon Dieu, et je suis votre enfant…

MON DIEU, JE NE SAIS RIEN…

Mon Dieu, je ne sais rien, mais je sais que je souffre
Au delà de l’appui et du secours humain,
Et, puisque tous les ponts sont rompus sur le gouffre,
Je vous nommerai Dieu, et je vous tends la main.

Mon esprit est sans foi, je ne puis vous connaître,
Mais mon courage est vif et mon corps fatigué,
Un grand désir suffit à vous faire renaître,
Je vous possède enfin puisque vous me manquez !

Les lumineux climats d’où sont venus mes pères
Ne me préparaient pas à m’approcher de vous,
Mais on est votre enfant dès que l’on désespère
Et quand l’intelligence à plier se résout.


J’ai longtemps recherché le somptueux prodige
D’un tout-puissant bonheur sans fond et sans parois :
La profondeur est close au prix de mon vertige,
Et mon torrent toujours rejaillissait vers moi.

Ni les eaux, ni le feu, ni l’air ne vous célèbrent
Autant que mon inerte, actif et vaste amour ;
La lumière est en moi, j’erre dans les ténèbres
Quand mes yeux sont voilés par la clarté du jour !

Jamais un être humain avec plus de constance
N’a tenté de vous joindre et d’échapper à soi.
Au travers des désirs et de leur turbulence,
J’ai cherché le moment où l’on vous aperçoit.

— Je vous ai vu au bord de ces païens rivages
Où les temples ouverts, envahis par l’été,
Maintiennent dans le temps, avec un long courage,
De votre aspect changeant la multiple unité.

Je vous vois, dieu guerrier, quand la foule unanime,
Effaçant ses contours, arrachant ses liens,
Semble un compact éther aspiré par les cimes
Et gagne le sommet de monts cornéliens.


Je vous vois, quand ma ville, ainsi qu’un pâle orage,
Etend à l’infini le désert de ses toits,
Et que mes yeux, mêlés aux langueurs des nuages,
Se traînent sans trouver vos véritables lois.

Je vous vois, sur les fronts ternis comme des cibles,
De ceux-là qui jamais ne déposent leur faix,
Qui, s’efforçant toujours au delà du possible
Ont le zèle offensé d’un héros contrefait.

Je vous vois, quand un corps craintif va se résoudre
A saisir le bonheur suave et malfaisant ;
Quand le plaisir au cœur roule comme la foudre
Et semble un meurtrier qui console en tuant !

C’est vous qui rayonnez avec les douze apôtres
Dans les gémissements, les appels et les cris,
Dans un être éperdu qu’on sépare de l’autre,
Dans ces lambeaux de chair où se mouvait l’esprit ;

Dans ces regards accrus que la douleur tenaille :
Athlètes enchaînés où vient perler le sang,
Terribles yeux, frappés ainsi que des médailles
Où l’on voit la beauté d’un mort ou d’un absent !


— Seigneur, vous l’entendez, je n’ai pas d’autre offrande
Que ces pourpres charbons retirés des enfers,
Depuis longtemps l’eau vive et l’agreste guirlande
S’échappaient de mes bras, épars comme un désert.

Mais ce que je vous donne est le soupir des âges ;
L’orgueil désabusé porte la corde au cou ;
Et ma simple présence est comme un clair présage
Qu’un siècle plus gonflé veut s’écouler en vous.

Ce n’est pas la langueur, ce n’est pas la faiblesse
Qui me fait vous louer et vers vous me conduit,
Mais l’exaltant soleil, comblé de mes caresses,
Quand mon esprit souffrait l’a laissé dans la nuit.

— J’ai vu que tout priait, le désir et la plainte,
Que les regards priaient en se cherchant entre eux,
Que les emportements, le délire et l’étreinte
Sont la tentation que nous avons de Dieu.

Je ne puis l’expliquer, mais votre éclat suprême
Semble être mon reflet au lac d’un paradis,
Un soir je vous ai vu ressembler à moi-même,
Sur la route où mon corps par l’ombre était grandi ;


C’est toujours soi qu’on cherche en croyant qu’on s’évade,
On voudrait reposer entre ses bras bénis ;
Votre amour et le mien jamais ne rétrogradent,
Et je m’entoure enfin de mon cœur infini…

Je le sais, mes pas sont enlizés dans le sable,
Tout le poids de la vie est retenu au sol,
Mais la flèche du cœur va vers l’inconnaissable
Et l’esprit ébloui accompagne ce vol ;

Je ne veux plus revoir ce trop humain désastre
Qui m’avait assourdie et me crevait les yeux ;
Ces nuits où la douleur m’apparentait aux astres,
Par l’effort éloigné, vain et silencieux ;

La détresse a besoin d’une immense étendue,
D’une voûte où l’amour coule jusqu’aux deux bords ;
Une ardeur sans espoir n’est plus interrompue,
Et l’espace est moins haut que son plaintif essor.

C’est pourquoi, les yeux clos aux lueurs de la terre,
Délaissant ma raison comme un trop faible ami,
Je vous bois, ô torrent dont le feu désaltère,
Dieu brûlant, vous en qui tout excès est permis…

LA SOLITUDE


Quoi ! vais-je m’attrister d’un long jour solitaire ?
Reprocherai-je au sort son indigent éclat ?
Plus poignant est l’ennui, plus il est salutaire ;
Aidons le doux réseau du temps à se défaire ;
N’est-il pas juste, ô cieux ! que l’on se sente las,
Et que déjà pour nous tout commence à se taire,
Puisqu’il faudra, pourtant, être un mort dans la terre…

SI VOUS PARLIEZ, SEIGNEUR…

Si vous parliez, Seigneur, je vous entendrais bien,
Car toute humaine voix pour mon âme s’est tue,
Je reste seule auprès de ma force abattue,
J’ai quitté tout appui, j’ai rompu tout lien.

Mon cœur méditatif et qui boit la lumière
Vous aurait absorbé, si, transgressant les lois,
Comme le vent des nuits qui pénètre les pierres
Votre verbe enflammé fût descendu sur moi !

Nul ne vous souhaitait avec tant d’indigence :
Je vous aurais fêté au son du tympanon
Si j’avais, dans mon triste et studieux silence,
Entendu votre voix et connu votre nom.


Si forte qu’eût été l’ombre sur vos visages,
Sublime Trinité ! j’eusse écarté la nuit,
Mon esprit vous aurait poursuivie sans ennui,
Et j’aurais abordé à votre clair rivage…

Mais jamais rien à moi ne vous a révélé
Seigneur ! ni le ciel lourd comme une eau suspendue,
Ni l’exaltation de l’été sur les blés,
Ni le temple ionien sur la montagne ardue ;

Ni les cloches qui sont un encens cadencé,
Ni le courage humain, toujours sans récompense,
Ni les morts, dont l’hostile et pénétrant silence
Semble un renoncement invincible et lassé ;

Ni ces nuits où l’esprit retient comme une preuve
Son aspiration au bien universel ;
Ni la lune qui rêve, et voit passer le fleuve
Des baisers fugitifs sous les cieux éternels.

Hélas ! ni ces matins de ma brûlante enfance,
Où, dans les prés gonflés d’un nuage d’odeur,
Je sentais, tant l’extase en moi jetait sa lance,
Un ange dans les cieux qui m’arrachait le cœur !


Pourtant, ayez pitié ! Que votre main penchante
Vienne guider mon sort douloureux et terni ;
J’aspire à vous, Splendeur, Raison éblouissante !
Mais je ne vous vois pas, ô mon Dieu ! et je chante
A cause du vide infini !

MON DIEU, JE SAIS QU’IL FAUT…

Mon Dieu, je sais qu’il faut accepter la détresse,
Qu’il faut, dans la douleur, descendre jusqu’en bas,
Mais, dans ce labyrinthe où votre main nous presse,
Puisque vous êtes bon, ne se pourrait-il pas
Que nous entrevoyions du moins la claire issue
Que déjà votre main prépare doucement,
Et qu’un peu de lumière, au lointain aperçue,
Nous aide à supporter ce ténébreux moment ?

Pourquoi nos maux sont-ils si compacts et si denses
Qu’on semble enseveli dans un obscur caveau ?
D’où vient cette funèbre et perfide abondance
Qui submerge le cœur et trouble le cerveau ?

Pourtant, les lendemains sont quelquefois si tendres,
On revoit les regards que l’on n’espérait plus.
Mais le bonheur fait mal quand il faut trop l’attendre,
Être sauvés enfin, ce n’est plus être élus.


Consolez-nous parfois dans cette forteresse
Dont vous tenez les clefs et fermez le vitrail ;
Laissez-nous pressentir les futures caresses
Et leur fraîche beauté d’eau bleue et de corail !

C’est trop d’être privé de la douce espérance,
D’être comme un forçat serré le long du mur,
Qui ne peut pas prévoir sa juste délivrance,
Car la fenêtre est haute et les verrous sont durs.

Pourquoi ce faste affreux de l’angoisse où nous sommes,
Pourquoi ce deuil royal et ces chagrins pompeux,
Puisqu’il vous plaît parfois d’avoir pitié des hommes
Et de remettre encor le bonheur auprès d’eux ?

Faut-il donc au Destin ces heures pantelantes,
L’émeut-on par un corps qui tremble et qui gémit ?
Nos pleurs sont-ils un peu de cette huile brûlante
Que Psyché répandit sur l’Amour endormi ?

S’il se peut, écartez ces moments de la vie
Où nous sommes broyés sous un joug trop étroit,
Et, pareils aux mineurs dans la noire asphyxie,
Nous tentons d’écarter le roc avec nos doigts.


— Déjà, loin du plaisir, du monde, des parades,
Mon cœur ardent n’est plus, dans son éclat voilé,
Qu’un feu de bohémiens sur la pauvre esplanade,
Où l’enfant nu console un cheval dételé.

— Mais s’il faut que ces jours de supplice reviennent,
S’il faut vivre sans eau, sans soleil et sans air,
Que du moins votre main s’empare de la mienne
Et m’aide à traverser l’effroyable désert…

COMME VOUS ACCABLEZ VOS PREFERES…

— Comme vous accablez vos préférés, Seigneur !

Comme l’éclair, comme le vent, comme un voleur,
Vous vous jetez sur eux, dans un désordre étrange ;
Vous les frappez, avec l’essaim des mauvais anges ;
Vous faites rage, ainsi qu’un typhon sur la mer.
Ni les cris ni les pleurs dans les regards amers
Ne vous arrêtent. Vous secouez jusqu’aux moelles
Le pauvre cèdre humain qui louait vos étoiles !
Vous dispersez, avec votre bras forcené,
L’amour, qui consolait depuis que l’on est né.
Par la douleur physique et la douleur du rêve
Vous nous faites ployer ; on se courbe, on se lève,
Comme un rameau rompu qui lutte dans le vent.
On implore, et vos coups vont encor s’aggravant.

Il semble que votre ample et salubre courage
Veuille assainir en nous quelque obscur marécage,
Tant vous nous arrachez, par des sueurs de sang,
L’âcre ferment vivant, orgueilleux et puissant.
On pense qu’on mourra du mal que vous nous faites…
— Et puis, c’est tout à coup la fin de la tempête ;
On est comme les bois légers, silencieux,
D’où le vent se retire et monte vers les cieux.
Et l’on est abattu, mais clair, calme, sans tache ;
Bercé comme un vaisseau sous une molle attache ;
Purifié, prudent, entouré de remparts,
Protégé comme un roi parmi ses étendards…

— Mais s’il fallait connaître encor cette furie,
Ah ! Seigneur, laissez-moi mourir sur la prairie,
Près de l’arbre du bien et du mal, dont mes mains
Dès l’enfance ont cueilli les délices humains.
Défendez-moi de vous, Seigneur, je vous en prie ;
Laissez-moi défaillir, et ne m’arrachez pas
Le perfide serpent qui dort entre mes bras…

JE SUIS FIÈRE DE TOUT…

Je suis fière de tout ce que je vous fis faire,
Pauvre âme et pauvre esprit au faible corps liés.
J’ai veillé, dans la morne ou brûlante atmosphère,
A ce que rien de vous ne fût humilié.

Ah ! s’il n’avait tenu qu’à mon penchant délire,
Qu’à mon rêve incliné vers le plaintif amour,
J’aurais suivi la route où tout effort expire,
Mais je vous ai sauvés en m’immolant toujours !

Ma part fut abondante, aride, ténébreuse ;
J’ai combattu l’orage et divisé le vent,
Et j’ai su m’enivrer, dans les jours éprouvants,
Du sombre enchantement des larmes courageuses.


Déjà mon temps décline, et le vent dans les palmes
Ne répand plus pour moi son parfum vaste, amer.
Peut-être vais-je atteindre, ayant de tout souffert,
La région sereine où la douleur est calme ;

Et je vous remercie, orage, ardeur, souffrance,
Et vous, déception au jeu continuel,
De m’avoir accordé la sombre indifférence
Qui prépare le corps au repos éternel…

J’AI REVU LA NATURE…

J’ai revu la Nature en son commencement.
J’entends comme en naissant, comme en ouvrant l’oreille,
Un bruit de branches, d’eau, de brises et d’abeilles
Passer avec un vague et frais étonnement.
On voit partout jaillir de la terre âpre et dure
La vapeur balancée et molle des verdures…
— Nature, je connais votre piège éternel :
Forte par la beauté, humble par le silence,
Vous attendez qu’en nous sans cesse recommence
L’immense adhésion au but universel.
L’indiscernable Amour tente un furtif appel…
Je suis là ; l’églantier enlace un banc de marbre
Qu’entoure la senteur fourmillante des buis.
Tout gonfle et se fendille avec un léger bruit
De résine au soleil ; le vent, au haut des arbres,
A les grands mouvements de l’inspiration.

Hélas ! cette salubre et chaste passion,
Ce grand nid des vivants qui croît et se prépare,
Sera-t-il donc toujours l’ennemi des humains ?
Parmi ce tourbillon de graines et d’essaims,
Nature, vous faut-il une âme qui s’égare,
Et qui mêle à votre âcre et printanier levain
L’inutile désir d’un amour plus divin,
Que vous désabusez et que rien ne répare ? …

ON ETOUFFAIT D’ANGOISSE ATROCE…

On étouffait d’angoisse atroce, et l’on respire.
Il semble que l’on ait désormais vu le pire,
Qu’on est sorti vivant du cercle de l’enfer,
Que c’est fini ! Le jour remonte, calme et clair ;
On entend les rumeurs des routes, des villages,
Le chant des coqs, le doux roulis des engrenages :
Halettement de fer que font dans le lointain
Les usines, fumant sur le léger matin…
Une haleine de fleurs épaissit les prairies ;
On voit, sur le torrent, écumer la scierie.
Les calmes oliviers, immobiles, songeant,
Reçoivent tout l’azur dans leurs tamis d’argent ;
Et les abeilles, par leurs danses chaleureuses,
Font un voile doré aux collines pierreuses ;
Et l’on est sauf !
Mais quand reviendront les effrois,
Quand ce sera vraiment pour la dernière fois ;

Quand ce sera le terme exact de toute chose,
Le mal sans guérison, la mort de ceux qu’on ose
A peine regarder, tant ils sont beaux et chers ;
Quand l’esprit ne pourra plus réjouir la chair ;
Quand on sera usé, délaissé, terne, comme
Un jardin d’hôpital où flânent de vieux hommes ;
Quand, ni les prés gonflés qui montent aux genoux,
Ni l’orgueil ni l’amour ne seront faits pour nous ;
Quand tout ce qui voyage, agit, hêle, circule,
S’éloignera de l’ombre où notre front recule,
Et qu’on sera déjà un cadavre vivant,
Dont le timide effort, derrière un contrevent,
Regarde encore un peu le soleil et l’orage
Verser aux cœurs humains les robustes courages
Et la témérité, par qui Dieu vient en aide ;
Quand le malheur sera formel, net, sans remède,
Et qu’on sera poussé, morne, les bras liés,
Contre le mur, où sont tombés les fusillés :
Quel baume, quel secours subit, quelle allégeance
Me mêlera, Nature, à votre calme essence ?

L’ESPACE NOCTURNE

« Zeus lui-même considérait la nuit avec une crainte respectueuse. »

Qui pourrait déchiffrer la nuit silencieuse ?
Les Nombres sont en elle éclatants et secrets,
Comme un jour plus subtil, sa blanchâtre veilleuse
Dispense la clarté jusqu’aux sombres forêts…

Sa douceur monotone et sa couleur unique
Font une lueur vaste, absolue et sans bords.
Comme un haut monument éternel et mystique,
Elle semble arrêtée entre l’air et la mort.

— Que j’aime votre exacte, uniforme lumière,
Sans saillie et sans heurts, sans flèche et sans élan,
Où les noirs peupliers, recueillis, indolents,
Semblent, dans l’éther blanc, de visibles prières !


— Nuit paisible, pareille aux rochers des torrents
Vous laissez émaner des parfums froids et tristes,
Et dans votre caveau, pâle et grave, persiste
L’âme des premiers temps, et les esprits errants.

Est-ce un lointain rappel des heures primitives
Où l’inquiet désir se défiait du jour,
Qui fait que nous aimons votre lampe plaintive,
Et qu’on se croit la nuit plus proche de l’amour ?

— Vous êtes aujourd’hui songeuse et solennelle,
Nuit tombale où se meut l’odeur d’un oranger ;
Je veux tracer mon nom sur votre blanche stèle,
Et méditer en vous avec un cœur figé.

Mais, hélas ! je ne peux diminuer ma plainte,
Je suis votre jet d’eau murmurant, exalté,
Mon cœur jaillit en vous, épars et sans contrainte,
Vaste comme un parfum propagé par l’été !

Pourquoi donc, douce nuit aux humains étrangère,
M’avez-vous attirée au seuil de vos secrets ?
Votre muette paix, massive et mensongère,
N’entr’ouvre pas pour moi ses brumeuses forêts.


Qu’y a-t-il de commun, ô grande Sulamite
Noire et belle, et toujours buveuse de l’amour,
Entre votre splendeur étroite et sans limite,
Et nous, que le temps presse et quitte chaque jour ?

Pourquoi nous tentez-vous, dormeuse de l’espace,
Par votre calme main apaisant notre sort ?
Jamais l’homme ne peut rester sur vos terrasses
Bien longtemps, à l’abri du rêve et de l’effort,
Puisque vivre c’est être alarmé, plein d’angoisse,
Menacé dans l’esprit, menacé dans le corps,
Luttant comme un soldat sans arme et sans cuirasse,
Puisqu’on naviguera sans atteindre le port,
Puisque après les transports il faut d’autres transports,
Puisque jamais le cœur ne rompt ni ne se lasse,
Et que, si l’on était paisible, on serait mort…

JE VIS, JE PENSE, ET L’OMBRE…

Je vis, je pense, et l’ombre insensible et divine
Dans le vallon obscur m’entoure de splendeur ;
Le romanesque vent, en s’ébattant, incline
Sur le noir oranger le sureau lourd d’odeur.

Et je suis le témoin vigilant, perspicace,
De cette heure fougueuse où tout tressaille et boit ;
Et rien qu’en respirant, je retrouve la trace
Des passants glorieux engloutis avant moi.

Et pourtant quel silence ! Immobile présage,
Les étoiles aux cieux maintiennent fixement
Leur calme groupement, irrégulier et sage,
Vestige ténébreux d’un vaste événement.


Rien, je ne saurai rien de l’énigme du monde !
Je m’y suis insérée avec autant d’amour
Que l’arbre dans le roc, que la rive dans l’onde,
Que le dard du soleil dans la pulpe du jour.

Mais je ne saurai rien ; j’interroge, et j’écoute
Mon rêve qui répond à mon âme ; et j’entends
La foule des secrets, des désirs et du doute
Agir en moi depuis la naissance du temps…

Parfois, dans un sursaut de connaissance épique,
J’enveloppe l’espace et ses sombres lueurs,
Depuis la lune morte au sein des cieux mystiques,
Jusqu’aux chats d’Orient, sanglotant dans les fleurs.

Mais je ne saurai rien de ma tâche éphémère !
— Insondable Univers que j’ai cru posséder,
Je n’interromprai pas ma pensive prière
Vers ton muet orgueil, qui ne peut pas céder.

— Beau soir, tout envolé de parfums et de brises,
Remuante ténèbre, agile et fraîche ardeur,
C’est en vain que ma voix vous suit et vous attise,
Comme la flûte grecque accompagne un danseur !


— Je suis mortelle, et tout ce que je loue est stable !
Mon être se dissout, mon passé est errant ;
Vous brûlerez sans moi, ô monde délectable !
La lune luit ; le vent se baigne dans le sable,
Et j’écoute monter vers les cieux odorants,
Mon esprit dilaté, clairvoyant, secourable,
Qui, tout imprégné d’eux, leur est indifférent !

JE SAIS QUE RIEN N’EST PLUS…

Je sais que rien n’est plus pour moi, et cependant
Je regarde parfois les choses de l’espace,
Je vois l’ombre de l’if qui divise l’étang,
Et l’azur s’entr’ouvrir pour un oiseau qui passe.

La cloche d’un couvent disperse dans les airs
Son rêve débordant et son Credo candide :
Douce cloche, oasis d’argent du bleu désert,
C’est vous la palme et l’eau des soirs tendres et vides ! …

Dans la rue, un enfant, un marchand, un tonneau
Rendent le calme éther et le pavé sonores ;
Je rêve d’un jardin tropical, sur les flots
Où gonflent mollement les pompeuses Comores.

Et je regarde luire, entre les toits serrés
Où mes tristes regards lentement aboutissent,
Ces cieux du soir qui sont si doux et si propices
Aux âmes qui n’ont pas encor désespéré…

LE DESTIN DU POÈTE

« O Perséphone donne-nous un courage invincible. »
ESCHYLE.

C’était un matin chaud, serein, religieux,
Dans cette ombre bleuâtre où l’homme naît ; les dieux
Tenaient entre leurs mains une âme qui tressaille,
Qui s’éveille et s’émeut. Les dieux disaient : « Qu’elle aille,
Luttant contre les vents et le nuage obscur,
Dans l’azur et toujours plus avant dans l’azur !
Qu’errante, mais encore à nos cieux retenue,
Elle vive les bras étendus vers la nue,
Ne pouvant oublier et ne pouvant saisir
Le souvenir épars de l’immortel plaisir ;
Qu’elle aille, épi de blé que l’univers va moudre,
S’attachant au soleil, s’attachant à la foudre ;
Qu’innocente, et croyant à la bonté du jour,
Elle répande en vain son ineffable amour,
Et que toute sa joie, enivrée, abattue,
Retombe sur son cœur comme un fardeau qui tue !

Qu’aucun baiser ne soit assez âpre et puissant
Pour celle dont le sang veut rejoindre du sang ;
Ivre d’effusion et d’ardeur fraternelle,
Que les mots qu’elle dit ne soient compris que d’elle.
Quand la clarté des nuits étend l’ombre des ifs,
Que tous ses désirs soient allongés, excessifs,
Et qu’elle porte alors, comme un poids qui l’écrase,
Les souhaits, le plaisir, le regret et l’extase !
Qu’un matin, dédaignant les douceurs de l’été,
N’aimant plus que l’orgueil et que l’éternité,
Elle aille, se blessant d’un véhément coup d’aile ;
Qu’elle soit morte enfin, et qu’il ne reste d’elle
Que quelques chants plaintifs, dont le tremblant éclat
Touche moins que l’odeur vivante des lilas,
Que les cris des oiseaux dans les nuits sanglotantes,
Que les pleurs des jets d’eau, que les brises errantes,
Et qu’ainsi les humains, dont le cœur faible et dur,
Ignore nos desseins enfermés dans l’azur,
Qui croient que leur bonheur est notre complaisance,
Voyant cette âme lasse et lourde de souffrance,
Ne puissent pas savoir, — secret profond des dieux, —
Que c’était celle-là que nous aimions le mieux…

ELEVATION

Je n’ai rien accepté du séjour sur la terre,
Jamais le sort humain n’eut mon consentement ;
J’ai langui, j’ai bondi, nomade et solitaire,
Des paradis de joie aux enfers du tourment.

La vie en me touchant a décuplé sa force :
Pour mieux combler mon âme et creuser mon émoi,
L’espace, les soleils, les pays, les écorces
Se joignaient à mon corps et brûlaient avec moi !

Enfant, j’ai désiré le sort, l’amour, la vie
Avec l’arrachement des fleuves vers la mer ;
Je me retourne encor, étonnée et ravie,
Vers l’image que j’eus d’un si tendre univers :


Que les jours se levaient splendides dans ma joie !
Quel torrent ascendant de mon cœur vers les cieux !
Mais l’orchestre s’est tu ; la brume qui me noie
M’entraîne mollement aux lieux silencieux.

J’ai la sérénité d’être sans espérance,
Je ne souhaite rien, j’ai pris congé de moi ;
Ma force, mes désirs, mes regrets, ma souffrance
Ont fui comme le temps laisse tomber les mois.

Mon cœur libre est ouvert à tout écho sublime,
Les fiers chevaux du Cid y font sonner leurs pas ;
J’étends, les yeux penchés au-dessus des abîmes,
Une main qui pardonne et l’autre qui combat.

Je sais que l’héroïsme est la suprême ivresse,
Le mont où retentit la trompette d’argent,
Mais plus le bond est haut, plus sûrement il blesse :
Les esprits éblouis sont les plus indigents.

Je vois bien que tout fleuve orgueilleux a sa rive,
Que tout a sa mesure et son empêchement,
La chance aux yeux divins, rapidement nous prive,
Et quand le sombre amour a pitié, c’est qu’il ment.


Je ne demande pas à l’énigme du monde
Quel dieu favorisait puis délaissait mon cœur,
Ni quel fleuve d’amour, en détournant ses ondes,
A déposé chez moi ce limon de langueur !

Hélas ! que tout nous fuit ! Comme tout nous rejette !
Comme tout aboutit à ce hideux repos
Qui de la terre fait un immense squelette
Où les foules sans nombre ont aligné leurs os !

— Et maintenant, debout comme les astronomes
Dans les limpides nuits d’Agra et de Philæ,
Je contemple, au-dessus des mondes et des hommes,
Les signes infinis de mon cœur étoilé ! …

EN CES JOURS DÉCHIRANTS…


En ces jours déchirants où le Destin me brave
Et lentement me vainc, Seigneur, soutenez-moi,
Jusqu’au mystique instant que mon cœur entrevoit,
Où je confesserai que la douleur est suave ;

Déjà son huile sainte a pénétré mes os ;
Je renonce à vouloir, à désirer, à vivre ;
Quand l’instinct est rompu, les âmes volent haut…
Douleur, c’est votre poids sacré qui me délivre ;
C’est par votre grandeur qu’on atteint au repos…

A MISTRAL


O Mistral, la Mireille antique,
— Chloé qui dansait dans le thym —
Suspend sa flûte bucolique
Au vert laurier de ton jardin !

Elle s’approche et te contemple ;
Et, dans le vent rapide et pur,
C’est toi la colonne du temple,
C’est toi l’olivier sur l’azur !

Tu étincelles dans l’espace
Par tes airs de pâtre et de roi ;
Ton cœur enveloppe ta race
Et ton pays descend de toi !

Sous le soleil et les étoiles
Tu tiens ta lyre au son hautain,
Comme un vaisseau gonfle sa voile
Et bondit sur les flots latins !


Le vent bleu, sur la pierre blanche,
De ses beaux bras audacieux
Trempés dans le parfum des branches,
Etale ton nom sous les cieux !

La musique glissante ou vive
Baigne et soulève tes pipeaux
Comme un fleuve franchit sa rive
Et s’étend parmi les roseaux…

— Ainsi nous recherchions l’Histoire,
L’Hellade avec ses temples roux,
Quand c’est toi, la Nef, la Victoire,
Et le Grec béni de chez nous !

Et Chloé, fille de Sicile,
Retrouve en toi le sol natal ;
Son miroir, sa lampe d’argile,
Elle les consacre à Mistral,

Heureuse, après un si long somme,
De voir, dans l’azur et le vent,
Que Daphnis, le plus beau des hommes,
A pris l’éclat d’un dieu vivant…

VERS ECRITS SUR LES CHAMPS DE BATAILLE D’ALSACE-LORRAINE

O morts pour mon pays, je suis votre envieux…
V. HUGO.

Ce matin de brouillard, d’orage et de langueur,
Devant un glorieux et triste paysage,
Je ressens, avec plus de fièvre et de vigueur,
L’amour et la fierté qui divisent le cœur
Elancer vers les cieux leur différent courage !

Hélas ! les grands sanglots de l’orgueil menacé
Ne sont souvent qu’un bruit de vagues, que domine,
De ses bras éperdus, de ses cris insensés,
Le désir des humains, qui rôde, convulsé,
Dans son empire d’or, de soif et de famine !

— Quel mortel n’a connu vos somptueux élans,
Passion de l’amour, unique multitude,
Danger des jours aigus et des jours indolents,
Orchestre dispersé sur les vents turbulents,
Rossignol du désir et de la servitude !


Mais pour que soient domptés ces iniques transports,
Nous irons aujourd’hui parmi les tombes vertes
Où les croix ont l’éclat des mâts blancs dans les ports ;
Et nous suivrons, le cœur incliné vers les morts,
La route de l’orgueil qu’ils ont laissée ouverte.

Voix des champs de bataille, âpre religion !
Insistance des morts unis à la nature !
Ils flottent, épandus, subtile légion,
Mêlés au blé, au pain, au vin des régions,
Hors des funèbres murs et des humbles clôtures.

— Un jour, ils étaient là, vivants, graves, joyeux.
Les brumes du matin glissaient dans les branchages,
Les chevaux hennissaient, indomptés, anxieux,
L’automne secouait son vent clair dans les cieux,
Les casques de l’Iliade ombrageaient les visages !

On leur disait : « Afin qu’une minute encor
Le sol que vous couvrez soit la terre latine,
Il faut dans les ravins précipiter vos corps. »
Et comme un formidable et musical accord
Ces cavaliers d’argent s’arrachaient des collines !

Ivre de quelque ardente et mystique liqueur,
Leur âme, en s’élançant, les lâchait dans l’abîme.

Ils croyaient que mourir c’était être vainqueurs,
Et les armées semblaient les battements de cœur
De quelque immense dieu palpitant et sublime.

Ils tombaient au milieu des vergers, des houblons,
Avec une fureur rugissante et jalouse ;
Leurs bras sur leur pays se posaient tout du long,
Afin que, dans les bois, les plaines, les vallons,
On ne sépare plus l’époux d’avec l’épouse…

— O terre mariée au sang de vos héros,
Ceux qui vous aimaient tant sont une forteresse
Ténébreuse, cachée, où le fer et les os
Font entendre des chocs de sabre et des sanglots
Quand l’esprit inquiet vers vos sillons se baisse.

Plus encor que ceux-là, qui, vivants et joyeux,
Tiendront les épées d’or des guerres triomphales,
Ces morts gardent le sol qu’ils ramènent sur eux ;
Leur pays et leur cœur s’endorment deux à deux,
Et leur rêve est entré dans la nuit nuptiale…

Le Rhin, paisible et sûr comme un large avenir
Où s’avancent les pas de la France éternelle,
Verse à ces endormis un puissant élixir,
Qui, dans toute saison, les fait s’épanouir
Comme un rose matin sur la molle Moselle !


— Les blés roux et liés sont aux ruches pareils,
De tous les chauds vallons monte un parfum d’enfance,
Mais, embusqué le soir sur le coteau vermeil,
Comme un pourpre boulet le rapide soleil
Semble prêt à venger quelque indicible offense.

Ni le doux ciel coulant sur les fruits verts et bleus,
Ni l’eau pâle qui dort dans le cercle des saules,
En ces graves pays ne nous penchent vers eux,
En vain l’été répand ses baumes vaporeux,
Un plus fort compagnon s’appuie à notre épaule :

C’est vous, ange irrité, taciturne, anxieux,
Par qui le sang jaillit et l’ardeur se délivre,
Honneur secret et fier, qui marchez dans les cieux,
Par qui l’agonie est un vin délicieux,
Quand, pour vous obtenir, il faut cesser de vivre !

Exaltants souvenirs ! O splendeur de l’affront
Par qui chaque être, ainsi qu’une foule qui prie,
Se délaisse soi-même, et, la lumière au front,
Vif comme le soleil qu’un fleuve ardent charrie,
Préfère aux voluptés, qui toujours se défont,
Le grand embrassement du mort à sa patrie !

LES MANES DE NAPOLEON

On voit un blanc jardin et des pelouses vertes.
Le jour d’été nous suit par les portes ouvertes,
Et visite avec nous le dôme nébuleux.
Le vitrage répand des flots de rayons bleus
Pareils à la lueur des campagnes d’Egypte.
Des étrangers, autour de la muette crypte,
Contemplent, le visage appuyé sur leurs mains,
Cette cendre d’un dieu resté chez les humains.
Lourd comme un noir canon d’où s’envole la poudre
On voit luire l’autel, couleur d’encre et de foudre,
Où l’on peut méditer, toucher, goûter l’honneur,
Vif comme l’onde, et chaud comme sous l’Equateur !
Pour un esprit qui songe un tel lieu doit suffire.

— O héros endormi dans le bloc de porphyre,
En vain, dans l’univers, nous recherchions vos pas :

Vous embrassez le monde, il ne vous contient pas.
Sous les palmiers du Nil, sur l’or mouillé des sables,
Vos pas victorieux restaient insaisissables.
Dans les bleuâtres soirs du parc de Malmaison,
Votre ombre erre toujours par delà l’horizon.
Mais la mort déférente, assoupie et sans borne
Est assez vaste, enfin, pour votre face morne.
On contemple, effrayé : ce lit pourpre et puissant
Enferme ce qui fut votre âme et votre sang.
Et vous êtes là, vous à qui l’on ne peut croire
Tant vous êtes encore au-dessus de la gloire !
De quel esprit serein, de quel orgueil content,
Je songe qu’à jamais vous emplissez le temps,
Et que l’orgueil sacré peut laisser choir à terre,
Dans ce temple français de la Victoire Aptère,
Ces ailes que l’on vit sur toutes les cités,
Epandre leur tempête et leur témérité !

Je pense à votre grand retour de l’île d’Elbe ;
Les blancs oiseaux des mers, les alcyons, les grèbes,
Chauds de soleils, pareils à des aigles d’argent
Vous suivaient sur la mer où vous alliez, songeant.
Quand vous êtes venu, seul, et jetant vos armes,
Les faces des soldats se couvrirent de larmes.
Ainsi vit-on, un jour, jaillir et s’épancher
L’eau vive que Moïse arrachait du rocher !
Avançant lentement par Cannes, par Grenoble,

Vous marchiez tout le jour ; prévoyant, calme, noble ;
Invincible, isolé, sûr comme le destin,
Vous reposant le soir, repartant le matin,
Distribuant déjà vos faveurs et vos ordres,
Recevant les baisers de ceux qui voulaient mordre
Et trouvant, ô miracle éclatant en un jour,
Une immense contrée avec un seul amour !
Et Paris enivré autour de vous se presse.
Vous êtes soulevé par sa sainte caresse :
Vous avancez debout, porté de main en main,
Blanche idole, pesant sur tout l’amour humain.
Vous passiez, entr’ouvrant la foule opaque et lisse,
Comme un vaisseau bombé sur une mer propice ;
Vous alliez, les deux bras étendus, les yeux clos,
Statue au front doré qu’on soulève des flots ;
Héros dont on célèbre un vivant centenaire !
Votre nom sous l’azur roulait comme un tonnerre
Qui tranche les sommets et remplit les vallons.
Un de vos maréchaux, marchant à reculons
Devant les Tuileries flambantes comme une arche,
Gravissant l’escalier devant vous, marche à marche,
Joyeux, vague, extatique, éperdu, sombre et doux,
Répétait tendrement : « C’est vous ! c’est vous ! c’est vous ! »
Mais vous, seul, au-dessus du flot qui vous assaille,
N’ayant pas de témoin qui fût à votre taille,
Contemplant l’horizon d’où les dieux sont absents,
De quel aride cœur goûtiez-vous cet encens ?

Le temps passa, lugubre. Un soir on vint descendre,
Dans cette arène vaste et basse, votre cendre.
On mit un grand soleil autour de ce repos.
Comme un bouquet de lis déchirés, les drapeaux
Chez les rois arrachés, dans vos rudes conquêtes,
Fleurirent saintement le silence où vous êtes.

Et depuis, chaque jour, courbés, baissant le front,
Les hommes étonnés, muets, errent en rond,
Ainsi qu’une pensive et vague sentinelle,
Autour du puits où dort votre cendre éternelle.
— Quand meurent des héros, la piété des humains
Leur élève au sommet fascinant des chemins
Un tombeau clair, altier, imposant, qui s’érige,
Et marque hautement la gloire du prodige ;
Et le passant alors, surpris, levant les yeux,
Honore le front haut cet esprit radieux.
Mais vous, plus grand qu’eux tous dans la sublime histoire,
Vous avez cette étrange et solennelle gloire
Par qui tous les orgueils sont brisés tout à coup,
Qu’il faille se pencher pour regarder sur vous…

O DIEU MYSTERIEUX…

O Dieu mystérieux qui n’aimez pas les êtres,
Qui les avez jetés, pleins d’amour et d’espoir,
Dans un monde où jamais rien de vous ne pénètre
Pour rassurer leurs jours, pour éclairer leurs soirs,

Peut-être n’avez-vous de soucis paternels
Que pour les verdoyants et calmes paysages,
Qui sont comblés d’azur, d’allégresse, de miel,
Et d’un apaisement que n’ont pas les visages ?

— Les jeux des papillons, des oiseaux, des zéphirs,
Une branche qu’un flot de soleil ploie et marque,
Font bouger l’horizon, que l’on croit voir frémir
Comme une frêle tente au-dessus d’une barque.

Se joignant dans un net et décisif amour,
Le cristal bleu de l’air et la lente colline
Allongent leur unique et mutuel contour
Dans la molle atmosphère, assoupie et câline.


Les rameaux délicats et gommeux des sapins,
S’offrant, se refusant aux brises qui les pressent,
Et grésillant ainsi qu’un tison argentin,
Emplissent l’air de leurs parcelles de caresses :

Caresse étincelante, hésitante et sans fin,
Qui ne se lasse pas, et, toute une journée,
Imite sur l’azur éblouissant et fin
L’élan d’une âme active et toujours enchaînée.

Des papillons s’en vont comme des messagers
De la pelouse à l’arbre et de l’arbre à la nue,
Et leur vol oscillant tâche de s’alléger
De l’importune ardeur à leurs flancs retenue.

Tout est heureux parmi ce ploiement des rameaux ;
Dans le lointain, un chien impétueux aboie ;
Un train coule, rapide et lisse comme une eau ;
Et partout c’est la joie : antique et neuve joie !

— Ah ! puisque vous n’étiez, Dieu des cieux enivrés,
Qu’un Sultan amoureux des jardins et des arbres,
Qui, la nuit, contemplez les bleus poissons nacrés
Que la lune nourrit dans son bassin de marbre,


Puisque, Dieu d’Orient, opulent et cruel,
Vous n’aimiez du sol noir où les hommes expirent
Que ces tapis de fleurs, ces châles sensuels
Bariolés ainsi que de lourds cachemires,

Pourquoi nous avez-vous placés dans ces jardins
Où, l’esprit enfiévré de naïve puissance,
Ignorant votre immense et nonchalant dédain
Nous cherchons à goûter votre invisible essence ?

— Pauvres gladiateurs qui n’ont droit qu’à la mort,
La splendeur de l’espoir nous entraîne et nous broie ;
Quel but assignez-vous au courage, à l’effort,
Puisque l’homme n’est pas désigné pour la joie ?

Du haut de vos balcons, sur les divans des cieux,
Le bras traînant au bord des pompeuses nuées,
Vous regardez, Sultan d’Asie aux cheveux bleus,
La sombre armée humaine, avide et dénuée.

Vous savez que l’homme est l’esclave révolté,
Celui dont le désir a dépassé vos règles,
Et dont l’esprit, plus haut que la sérénité,
A le frémissement des prunelles de l’aigle.


Et vous vous détournez de son sublime orgueil :
Qu’il souffre, qu’il s’obstine ou défaille, qu’importe ?
Son passage ne fait pas d’ombre sur votre œil
Qu’enchantent des jets d’eau sous les arceaux des portes.

Vous dites : « Que me veut ce lutteur irrité,
Qui, par moi introduit dans la royale arène
Pour servir de spectacle à mon oisiveté,
Pense pouvoir fléchir ma langueur souveraine ?

Que les chaleurs, les eaux, les tigres des forêts
Le détruisent, qu’il aille en ces métamorphoses
Où toujours ma puissance invincible apparaît ;
Je ne distingue pas l’homme d’avec les choses… »



— Que vos jardins sont beaux, que vos vergers sont clairs,
Seigneur ! Père des flots, des saisons, des contrées ;
Des cymbales d’argent semblent frapper les airs,
Et soulèvent aux cieux des trombes azurées !

Non, nous n’avions pas droit à vos soins vigilants,
Notre grandeur n’est pas le fruit d’or de votre œuvre ;
Vous nous aviez créés d’un cœur indifférent,
Comme le rossignol et la verte couleuvre.


Vous ne pouviez savoir que de vos frais matins,
De vos nuits, que les vents transportent d’allégresse,
Nous ferions, nous, rêveurs exigeants et hautains,
Le temple de notre âpre et frénétique ivresse ;

Que toujours désirant et jamais satisfaits,
Aux flèches du désir ajoutant le reproche,
Nous emplirions l’éther insensible et parfait,
D’un chant plus remuant que l’orage et les cloches ;

Que l’amour et la mort, dont vous aviez lié
Les mains, dans une sage et suave harmonie,
Seraient pour nous, héros toujours à l’agonie,
Le mystique portail avec ses deux piliers ;

Que nous appellerions amour, splendeur, désastre,
Ce qui n’est à vos yeux que la pente du sort.
Et qu’avec nos orgueils, nos défis, nos transports,
Nous viendrions, — Bouddha qui rêvez dans les astres,
Près de la lune, blanc lotus mort à demi,
Ecoutant la musique éparse et frémissante
Que font les sphères d’or en leur course dansante, —
Troubler par nos sanglots votre rire endormi…

IV

LES TOMBEAUX

Grandeur, gloire, ô néant ! calme de la nature !

V. HUGO.

LES MORTS

« Si belle qu’ait été la Comédie en tout le reste… »
PASCAL.

Seigneur, j’ai vu la face inerte de vos morts,
J’ai vu leur blanc visage et leurs mains engourdies ;
J’ai cherché, le front bas devant ces calmes corps,
Ce qui reste autour d’eux d’une âme ivre et hardie.

Leur triste bouche, hélas ! hors du bien et du mal
A conquis la suprême et vaine sauvegarde ;
Comme un remous secret, hésitant, inégal,
Un flottant inconnu sous leurs traits se hasarde.

Rien en leurs membres las n’a gardé la tiédeur
De la haute aventure, humaine, ample et vivace ;
Ils sont emplis d’oubli, d’abîme, de lourdeur ;
On sent s’éloigner d’eux l’atmosphère et l’espace.


Barques à la dérive, ils ont quitté nos ports ;
Ainsi qu’une momie au fil d’un flot funèbre,
Ils vont, fardeau traîné vers d’étranges ténèbres
Par la complicité du temps rapide et fort.

Nos déférents regards humblement les contemplent :
Soldats anéantis, victimes sans splendeur !
— J’écoute s’écrouler les colonnes du temple
Que mon orgueil avait élevé sur mon cœur.

Hélas ! nul Dieu, nul Dieu ne parle par leur ombre ;
Aucun tragique jet de flamme et de fierté
N’émane de ces corps, qui, détachés des nombres,
Sont tombés dans le gouffre où rien n’est plus compté…

Ainsi je m’en irai, cendre parmi les cendres ;
Mon regard qui marquait son sceau sur le soleil,
Mes pas qui, s’élevant, voyaient les monts descendre,
Subiront ce destin singulier et pareil.

Je serai ce néant sans volonté, sans geste,
Ce dormeur incliné qui, si on l’insultait,
Garderait le silence absorbé qui lui reste,
N’opposerait qu’un front qui consent et se tait.


— Ah ! quand j’étais si jeune et que j’aimais les heures
Par besoin d’épuiser mon courage infini,
Je songeais en tremblant à la sombre demeure
Qu’on creuse dans le sol granuleux et bruni ;

Mais rien n’irritera l’épave solitaire ;
La peur est aux vivants, mais les morts sont exclus.
Quoi ! rien n’est donc pour eux ? Quoi ! pas même la terre
Ne se fera connaître à leurs sens révolus ?

Rien ! voilà donc ton sort, âme altière et régnante ;
Voilà ton sort, cœur ivre et brûlant de désir ;
Regard ! voilà ton sort. Douleur retentissante,
Voilà votre tonnerre et votre long loisir !

Rien ! oui, j’ai bien compris, mon esprit s’agenouille ;
Je jette mon amour sur cette humanité
Qui, toujours encerclée et prise par la rouille,
Transmet l’ardent flambeau de son inanité…

Ainsi, je sais, je sais ! Accordez-moi la grâce
De souffrir à l’écart, de laisser à mon cœur
Le temps de regarder les univers en face
Et de ne pas faiblir de honte et de stupeur :


— Ainsi je n’étais rien, et mon esprit qui songe
Avait bien parcouru les espaces, les temps ;
Comme l’aigle qui monte et le dauphin qui plonge
Je revenais portant les riants éléments !

La fierté, la pitié, les pardons, le courage,
En possédant mon cœur se l’étaient partagé ;
Sans répit, sans repos, je luttais dans l’orage
Comme un vaisseau qu’un flot fougueux rend plus léger !

C’est bien, j’accepte cet écroulement du rêve,
Ce suprême répons à mon esprit dressé
Comme une tour puissante et guerrière où se lèvent
L’Attente impétueuse et l’Espoir offensé !

Mais avant d’accepter, sans plus jamais me plaindre,
Ce lot où vont périr l’espérance et la foi,
Hélas ! avant d’aller m’apaiser et m’éteindre,
Amour, je vous bénis une dernière fois :

Je vous bénis, Amour, archange pathétique,
Sublime combattant contre l’ombre et la mort,
Lucide conducteur d’un monde énigmatique,
Exigeant conseiller que consulte le sort ;


Par vos terribles soins, comme de grandes fresques,
L’Histoire des humains suspend au long des jours
Des figures en feu, pourpres et romanesques,
Dont la flamme et le sang ont tracé les contours.

— Seigneur, l’âme est l’élan, la dépense infinie,
Seigneur, tout ce qui est, est amour ou n’est rien.
Au centre d’une ardente et plaintive agonie
J’ai possédé les jours futurs, les temps anciens ;

Vienne à présent la mort et son atroce calme,
Mer où les vaisseaux n’ont ni voiles ni hauban,
Contrée où nul zéphyr ne fait bouger les palmes,
Arène où nul couteau ne trouve un cœur sanglant !

Vienne la mort, mon âme a dépassé les bornes,
Mon esprit, comme un astre, aux cieux s’est projeté,
J’ignorerai l’abîme humiliant et morne,
Mon cœur dans la douleur eut son éternité !

AINSI LES JOURS LEGERS…

Ainsi les jours légers, et qui te ressemblaient
Par la coloration chaleureuse des heures,
Ont de toi fait un mort, la nuit, dans ta demeure,
Et l’aube, lentement, a blanchi tes volets…

Et tu fus là, dormant, à jamais insensible,
Laissant monter sur ceux que tu privais de toi
Ces grands fardeaux du temps aux contours inflexibles ;
J’ai l’âge de ce jour où je t’ai vu sans voix :

Sans regard et sans voix, achevant ma jeunesse
Par ce spectacle affreux de faiblesse et de paix,
Que mes yeux arrêtés puisaient avec détresse
Sur ton front assombri, si pauvre et si parfait.


Les fleurs, entre tes mains et contre ton doux être,
Parfumaient froidement ton éternel répit ;
Jamais je ne verrai l’été sans reconnaître
Ce jardin qui mourait sur ton cœur assoupi !

Et tu n’étais plus là, malgré ton fin visage,
Le dernier de toi-même et qui me plaît le plus ;
O visage accablé, suprême paysage
D’un jour de fin du monde, et qu’on ne verra plus !

Les vivants ont repris leurs errantes coutumes ;
Ils sont un autre peuple, et tu ne peux toujours
Hanter de ta suave et poétique brume
Ces malheureux, guidés par d’alertes amours.

Mais leur vague existence est par l’ombre absorbée,
Ils meurent chaque jour, sans enfoncer en nous
Ces pointes du malheur, que ta main dérobée
Fixe encor dans mon cœur comme de sombres clous…

L’ABIME

Je vais partir, mon cœur se brise, puisque toi
Tu ne peux plus choisir l’arrêt ou le voyage,
Et que la sombre mort me cache ton visage
Sous le bois et le plomb de ton infime toit.

Je viens, dans la cité pierreuse du silence,
Rêver près de ta tombe, interroger encor
La place aride et creuse où l’on a mis ton corps,
Et connaître par toi ta triste indifférence.

Ainsi je vois les cieux, limpides, arrondis ;
Le feuillage léger des tombeaux est vivace ;
Lampe exaltante et gaie, à l’heure de midi
Le soleil vient chauffer ton étroite terrasse.


Et tu dors à jamais ! Le passé, l’avenir
De leurs fortes parois te pressent et t’enclavent,
Tu ne te défends plus, ô mon timide esclave,
Et tu n’as pas été, puisque tu peux finir.

Tu vivais. Et, moi qui, dès ma pensive enfance,
N’avais pas accepté les durs défis du sort,
J’ai dû te voir entrer, craintif et sans défense,
Dans le sombre accident quotidien de la mort ;

Tu dors, mon emmuré, et mon regard qui plonge
Jusqu’à ton front détruit, à jamais cher pour moi,
Ne peut plus t’apporter cette part de mes songes
Qui te plaisait ainsi qu’un mutuel exploit.

— Puisque je n’ai pas pu empêcher ces désastres,
Nature ! moi qui fus leur conseil et leur sœur,
Puisque je ne peux pas réveiller la torpeur
Des jeunes corps dormant dans l’étrange moiteur
De vos froids souterrains aux ténébreux pilastres,
Que du moins ma tristesse et son étonnement,
Comme un reproche ardent, flotte éternellement
Entre les tombeaux et les astres !

HELAS, IL PLEUT SUR TOI…

Hélas, il pleut sur toi par delà les faubourgs,
Où ceux qui t’aimaient t’ont laissé, la mort venue,
Dans le froid cimetière où languit tout amour…
Et le fleuve effilé qui coule de la nue
Abat sur toi son bruit tambourinant et sourd !

Il pleut ; moi je suis là, sous un abri de toile,
Dans mon jardin d’été, auprès de ma maison ;
Je ne t’aperçois plus au bout de l’horizon,
O jeune mort dormant sous de funèbres voiles !
— Le bruit que fait la pluie en touchant les gazons
Semble, dans cette verte et sereine saison,
Un frais fourmillement qui tombe des étoiles…

Et le dédain que j’ai pour la vie usuelle,
Alors que ton esprit lumineux s’est enfui,
M’emplit d’un si lucide et pathétique ennui,
Que le monde mystique à mes sens se révèle,
Avec un évident et ténébreux coup d’aile,
Comme par ses parfums un jardin dans la nuit…

PUISQUE J’AI SU PAR TOI…

Puisque j’ai su par toi que vraiment on mourait,
Visage étroit et froid, ô toi qui fus la vie,
Je suivrai d’un regard sans peur et sans envie,
Ce qui commence ainsi que ce qui disparaît.

C’est toi le premier front que j’ai vu sombre et pâle,
Après avoir connu ton rire illuminé,
Et tu m’as révélé l’inanité finale
Qu’on rejoint et qu’on fuit depuis que l’on est né.

Quels que soient désormais tous les deuils qui m’accablent,
Ces fantômes nouveaux n’enfonceront leurs pas
Que dans tes pas légers imprimés sur le sable,
Et leur cruel départ ne me surprendra pas.

Mais je meurs en songeant à ces futurs trépas,
Tout mon être est lié à des souffles instables,
C’est par vous, mes humains, que je suis périssable !

IL PARAIT QUE LA MORT…

Il paraît que la mort est naturelle et juste,
Que l’esprit s’y soumet, que des êtres, heureux,
Rient après avoir vu ces pâleurs auprès d’eux,
Et qu’ils ont accepté la loi sombre et vétuste.

Mais moi, portant la vie infinie en mon corps,
Je n’ai pas vraiment cru à cet inévitable,
J’ignorais que l’on pût subir l’inacceptable,
Je ne le saurais pas si vous n’étiez pas mort.

Ainsi ce soir est doux, l’ombre s’étend, respire,
Les arbres humectés savourent qu’il ait plu ;
Un train siffle, on entend des persiennes qu’on tire,
Tout l’air est bruissant, et tu ne l’entends plus !


Ai-je vraiment bien su, dès ma sensible enfance,
Que tout est vie et mort, échange fraternel ?
Je me sens tout à coup atteinte d’une offense
Dont je demande compte au destin éternel.

L’espace est bienveillant, les astres brillent, l’air
Répand de frais parfums que les arbres échangent ;
Mais je n’accepte pas cet horrible mélange
D’un soir épanoui et des morts recouverts.
— O mes jeunes amis, qui faisiez mes jours clairs,
Pourquoi sont-ce vos mains inertes qui dérangent
L’ordre imposant de l’univers ?

LES VIVANTS SE SONT TUS…

Les vivants se sont tus, mais les morts m’ont parlé,
Leur silence infini m’enseigne le durable.
Loin du cœur des humains, vaniteux et troublé,
J’ai bâti ma maison pensive sur leur sable.

— Votre sommeil, ô morts déçus et sérieux,
Me jette, les yeux clos, un long regard farouche ;
Le vent de la parole emplit encor ma bouche,
L’univers fugitif s’insère dans mes yeux.

Morts austères, légers, vous ne sauriez prétendre
A toujours occuper, par vos muets soupirs,
La race des vivants, qui cherche à se défendre
Contre le temps, qu’on voit déjà se rétrécir ;

Mais mon cœur, chaque soir, vient contempler vos cendres.
Je ressemble au passé et vous à l’avenir.
On ne possède bien que ce qu’on peut attendre :
Je suis morte déjà, puisque je dois mourir…

LE SOUVENIR DES MORTS

Des nuages, du froid, de la pluie et du vent
Le printemps est sorti sur toute la nature ;
Les arbres ont repris leur verdoyante enflure,
Et semblent protéger les rapides vivants.

Ils vont, ces affranchis, à qui la Destinée
Accorde encor un jour de délice ou de paix,
Et leur aveuglement candide se repaît
De ce sursis de vie, humble et momentanée.

Ainsi vont les humains tolérés par le Temps !
— Tel un chaînon léger à la chaîne des âges,
Il tinte clair et frais, le vaniteux printemps,
Et comme un vif grelot excite leur courage !


Mais je ne louerai pas le hardi renouveau :
Le printemps vient des morts, et je le leur dédie.
Tout est vaine, bruyante ou morne comédie,
Puisque tout est détresse accédant au repos.

— Multitude endormie en la cité des pierres
Ils ont l’éternité que nous n’obtenons pas,
L’espace est concentré sous leur faible paupière,
L’obsédant mouvement s’arrête sous leurs pas.

Alignés côte à côte, austère compagnie,
Ils sont des étrangers, que seul dérangera
Le convive nouveau, en funèbre apparat,
Qu’on descend au séjour de la monotonie.

En vain les yeux vivants, penchés sur leur néant,
Tentent de réveiller ces puissantes paresses,
Et d’absorber les corps à force de caresses
Ainsi que le soleil aspire l’océan !

Anéantis, fermés et froids comme les astres,
Ils restent. Ni les voix, ni le chant des clairons,
Ni le sublime amour flamboyant n’interrompt
Le silence infini de leur calme désastre.


Ah ! les rires, l’espoir, les projets, les étés
Sont d’incertains signaux à qui mon cœur résiste ;
La vie est sans aspects puisque la mort existe.
Je vous salue, ô Morts ! Constance, Fixité !

— On bâtit : des maçons debout sur les tranchées
Font vibrer dans l’azur le bruit vaillant du fer,
Mais mes yeux vont, emplis d’un songe âpre et désert,
De nos maisons debout à vos maisons couchées.

Je laisse les oiseaux, dans le laiteux azur,
Acclamer la saison insinuante et tendre ;
Je pense aux froids jardins enfermés dans les murs
Où les morts patients rêvent à nous attendre.

Je m’éloigne de tout ce qui vit et qui sert ;
Je pense à vous : mon but, mes frères, mon exemple.
La Mort vous a groupés dans son grave concert,
Et sa sombre unité, nous la chantons ensemble ! …

TON ABSENCE EST PARTOUT…

Ton absence est partout une obscure évidence,
Vaste comme la foule, et comme elle encombrant
La route où je m’avance, errante, et respirant
Le souvenir diffus de ta sainte présence…
Partout où tu étais, cœur à jamais enfui,
Tu te dresses pour moi, fantôme tendre et triste,
Et ta compassion inefficace assiste
A tout l’étonnement qui porte mon ennui…

Puissé-je demeurer toujours grave, inquiète,
Et n’accueillir jamais, au calme instant du soir,
Cette paix sans bonheur qui lentement nous guette
Quand l’âme est délivrée, enfin, de tout espoir…

LA NUIT RAPPROCHE MIEUX…

Et nous nous regardons tous les deux fixement,
Elle qui brille et moi qui souffre.
V. HUGO.

La nuit rapproche mieux les vivants et les morts ;
Dans l’ombre unie et calme où la fraîcheur s’élance
Voici l’heure du rêve épars et du silence.
A l’horizon s’installe, exacte et sans effort,
La lune demi-ronde, amenant autour d’elle
Son cortège glacé, scintillant et fidèle,
Semblable aux feux légers dispersés dans les ports.
Comme une blanche algèbre, énigmatique et triste,
Cette géométrie insondable persiste,
Et fait des cieux du soir un problème éternel…
Mais rien ne vient répondre à nos pressants appels ;
Tout trompe nos regards assurés et débiles,
Les cieux précipités qui semblent immobiles,

L’ombre qui, sur nos fronts, met sa protection,
Le silence propice aux nobles passions.
— O lune aux flancs brisés, mélancolique amphore
D’où ne coule aucun vin pour les cœurs altérés,
Sur Tarente, Amalfi, sur les rochers sacrés,
Baignant l’œillet marin, les vertes ellébores,
Vous sembliez parfois, d’un regard éthéré,
Secourir notre amère et plaintive indigence,
Mais ce soir je ne sens que votre froid dédain.
— Excitant du désir et de l’intelligence,
O lune, accueillez-vous dans vos pâles jardins
L’immense poésie ailée et taciturne
Qui mène les esprits par delà les instincts,
Et que nous confions aux espaces nocturnes,
A l’heure où, quand tout bruit et tout éclat s’éteint,
Notre cœur vous choisit comme un appui lointain ? …
Mais en vain mon esprit qui souffre et qui réclame
Interroge. — La brise, alerte et tiède, trame
Un tissu délié où les parfums se pâment.
Et je respire avec un cœur exténué
La douce odeur des nuits, qui vient atténuer
Le vide sans espoir où ne sont pas les âmes…

PUISQU’IL FAUT QUE L’ON VIVE…

Puisqu’il faut que l’on vive, ayant de tout souffert :
Puisqu’on est, sous les coups du muet univers,
Le stoïque marin d’un persistant naufrage ;
Puisque c’est à la fois l’instinct et le courage
D’avancer, en laissant tomber à ses côtés
Tous les lambeaux du rêve et de la volupté,
Et, qu’ayant moins de force, on se prétend plus sage ;
Puisque, sans accepter, il faut pourtant subir,
Et que, songeur aveugle, on dépasse l’obstacle
Comme des morts vivants glissant vers l’avenir ;
Puisqu’on est tout à coup surpris par le miracle
Du printemps qui revient comme un apaisement :
Arc-en-ciel jaillissant des sombres fondements ;
Puisqu’on sent circuler de la terre à la nue
L’entrain mystérieux par qui tout continue,

Et qu’on voit, sur l’azur, les lilas lourds d’odeur
Balancer mollement des archipels de fleurs,
Je pourrais croire encor que la vie est auguste,
Qu’un sûr pressentiment, obscur et solennel,
Fixe au cœur des humains le sens de l’éternel,
Que le labeur est bon, que la souffrance est juste,
Malgré l’essor sans but des méditations,
Malgré l’inerte espace où les soleils fourmillent,
Malgré les calmes nuits où froidement scintille
Le blanc squelette épars des constellations,
Malgré les mornes jours, dont chaque instant ajoute
A la somme des pleurs, des regrets et des doutes
Rués contre nos cœurs comme des ennemis,

Si je n’avais pas vu leur visage endormi…

JE NE VEUX PAS SAVOIR S’IL FAIT CLAIR…

Je ne veux pas savoir s’il fait clair, s’il fait triste,
Si le printemps, exact, va reverdir encor,
Si l’orgueilleux soleil jette son cerceau d’or
Sur les chemins légers de la bleuâtre piste,
Ni si le vif matin a son joyeux ressort,
Et le soir ses couleurs de lin et d’améthyste,
Je sais que pour les morts plus aucun temps n’existe :
Je suis jalouse pour les morts.

JE RESPIRE ET TU DORS, A PRESENT…

Je respire et tu dors, à présent sans limite,
Ayant l’âge du monde et de l’éternité,
Et moi, mêlée encore à l’incessante fuite,
Je vais regarder luire un éphémère été.

— Je vous verrai, montagne où le jour bleu ruisselle,
Villas au bord des lacs, qui font croire au bonheur,
Rivages où la barque en forme de tonnelle
Berce un couple alangui entre l’onde et les fleurs.

Je vous verrai, mouvante et rieuse prairie
Où l’herbage léger, par les frelons pressé,
Ondoie et luit ainsi qu’une cendre fleurie,
Mêlant ce qui renaît à ce qui a cessé,


Et vous, molle fumée au-dessus des villages,
De tout ce qui finit éphémère contour,
Qui, sur l’air de cristal, déployez vos sillages,
Pesante et calme ainsi qu’un confiant amour.

— Mais je n’écoute plus vos voix élyséennes
O liquides tyrans des prés verts et des flots,
Sirènes ! taisez-vous, mensongères sirènes !
Je déjoue à jamais vos attrayants complots !

Moi qui suis la vigie ardente du voyage,
Je sais que tout est vain et sombre atterrissage ;
Que pourrais-je espérer ou désirer encor,
Puisque tout l’univers est posé sur des morts ? …

MALGRE MES BRAS TENDUS…

Il est humiliant d’expirer…
V. HUGO.

Malgré mes bras tendus, malgré mon cœur tenace,
Vous entrez avant moi, compagnons de mes jours,
Dans l’attirante terre, exclusive et vorace,
Qui resserre sur vous ses humides contours.

Voilà donc l’avenir, c’est donc cela qui dure :
La tombe, le caveau, le cloître souterrain !
Et nous, vantant toujours la trompeuse Nature,
Avec les yeux ravis du pâtre et du marin
Nous bénissions le jour luisant, le soir serein ;
— Vous seule êtes fidèle, ô secrète ossature !

Autrefois, je voyais se dérouler le temps
Comme une route blanche entourant la montagne,
Et que gravit, dans l’ombre où l’aigle l’accompagne,
Une foule au cœur gai, aux espoirs exultants ;


Mais cette sinueuse et noble perspective,
Ce haut pèlerinage au but ambitieux
Etaient un enfantin mirage de mes yeux.
L’humanité chantante, héroïque et pensive
Retombe dans la terre ayant rêvé des cieux !

— Hélas, mes disparus, mes archanges sans ailes,
Vous marchez devant moi pour m’éviter la peur ;
Et par vous je sens croître et brûler dans mon cœur,
Au milieu d’une calme et stupéfaite horreur,
Le sombre amour qu’on doit à la mort éternelle !

Déjà combien de mains ont délaissé mes mains…

— Du moins, battez plus fort, cœur empli de courage !
Entraînez avec vous vos morts sur les chemins.
Que leurs regards nombreux brûlent dans mon visage,
Que mon âme abondante abreuve les humains,
Et que je meure enfin comme on vit davantage ! …

PUISQU’IL FAUT QUE LA MORT…

Puisqu’il faut que la mort sépare enfin les êtres,
Quel que soit le constant et volontaire amour,
O toi qui vis encor, je bénirai le jour
Où le destin, murant ma porte et mes fenêtres,
M’enferma brusquement dans son austère tour
Où jamais l’Espérance au doux chant ne pénètre.

J’ai souffert, mais du moins n’aurai-je point par toi
Connu cette rusée et lugubre victoire
De demeurer vivante, alors qu’un brick étroit
Entraîne un passager vers les rives sans gloire…

— Vivre quand ils sont morts ! Respirer les saisons !
Voir que le temps sur eux s’épaissit et s’étire !
Commettre chaque jour cette ample trahison,
Ne pouvoir échanger nos maux contre leur pire,
Et, relayant parfois leur inerte martyre,
Nous étendre le soir en leur froide prison,
Tandis que leurs doux corps rentrent dans les maisons…

JE VIVAIS. MON REGARD, COMME UN PEUPLE…

Je vivais. Mon regard, comme un peuple d’abeilles,
Amenait à mon cœur le miel de l’univers.
Anxieuse, la nuit, quand toute âme sommeille,
Je dormais, l’esprit entr’ouvert !

La joie et le tourment, l’effort et l’agonie,
De leur même tumulte étourdissaient mes jours.
J’abordais sans vertige aux choses infinies,
Franchissant la mort par l’amour !

Vivante, et toujours plus vivante au sein des larmes,
Faisant de tous mes maux un exaltant emploi,
J’étais comme un guerrier transpercé par des armes,
Qui s’enivre du sang qu’il voit !


La justice, la paix, les moissons, les batailles,
Toute l’activité fougueuse des humains,
Contractait avec moi d’augustes fiançailles,
Et mettait son feu dans ma main.

Comme le prêtre en proie à de sublimes transes,
J’apercevais le monde à travers des flambeaux ;
Je possédais l’ardente et féconde ignorance,
Parfois, je parlais des tombeaux.

Je parlais des tombeaux, et ma voix abusée
Chantait le sol fécond, l’arbuste renaissant,
La nature immortelle, et sa force puisée
Au fond des gouffres languissants !

J’ignorais, je niais les robustes attaques
Que livrent aux humains le destin et le temps ;
Et quand le ciel du soir a la douceur opaque
Et triste des étangs,

Je cherchais à poursuivre à travers les espaces
Ces routes de l’esprit que prennent les regards,
Et, dans cet infini, mon âme, jamais lasse,
Traçait son sillon comme un char.


Tout m’était turbulence ou tristesse attentive ;
La mort faisait partie heureuse des vivants,
Dans ces sphères du rêve où mon âme inventive
S’enivrait d’azur et de vent !

Ainsi, sans rien connaître, ainsi, sans rien comprendre,
Maintenant l’univers comme sur un brasier,
Je contemplais la flamme et j’ignorais les cendres,
O nature ! que vous faisiez.

Je vivais, je disais les choses éphémères ;
Les siècles renaissaient dans mon verbe assuré,
Et, vaillante, en dépit d’un cœur désespéré,
Je marchais, en dansant, au bord des eaux amères.

A présent, sans détour, s’est présentée à moi
La vérité certaine, achevée, immobile ;
J’ai vu tes yeux fermés et tes lèvres stériles.
Ce jour est arrivé, je n’ai rien dit, je vois.

Je m’emplis d’une vaste et rude connaissance,
Que j’acquiers d’heure en heure, ainsi qu’un noir trésor
Qui me dispense une âpre et totale science :
Je sais que tu es mort…

1907-1913.


TABLE



I — LES PASSIONS


 63
 99
II — LES CLIMATS
 125
 152
 219
 223
 235
III — LES ÉLÉVATIONS
 259
 300
IV — LES TOMBEAUX
 317
 324