Les Cahiers du capitaine Coignet (Larchey)/Texte entier

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Texte établi par Lorédan LarcheyHachette (p. couv-TdM).


Mémoires patriotiques


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LES CAHIERS
DU CAPITAINE COIGNET


LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie. 79. BOULEVARD SAINT-GERMAIN


Prix : 3 fr. 50 c.


LES CAHIERS


DU


CAPITAINE COIGNET





NANCY. — IMPRIMERIE BERGER-LEVRAULT ET Cie



LES CAHIERS


DU


CAPITAINE COIGNET
(1799-1815)


PUBLIÉS
PAR LORÉDAN LARCHEY
D’APRÈS LE MANUSCRIT ORIGINAL
avec gravures et autographe fac-similé


________


PARIS
LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie
79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79
1883



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DÉTAILS SUR L’AUTEUR ET SUR SON ŒUVRE. — PARALLÈLE DE COIGNET ET DE FRICASSExv. — ENSEIGNEMENTS À TIRER DE CES CAHIERSxx. — LA DISCIPLINE ET L’ESPRIT MILITAIRE DU PREMIER EMPIRExxviii. — POURQUOI IL NE FAUT RIEN OUBLIER DE SON HISTOIRExxxvii [1].


Le journal du sergent Fricasse m’a permis de faire revivre un type accompli du soldat de la République. Avec les Cahiers du capitaine Coignet, qui peuvent passer pour un chef-d’œuvre du genre familier, nous tenons le type du soldat du premier Empire, car chez lui le grade ne modifia point l’homme ; il resta sous l’épaulette un vrai sergent de grenadiers.

Le manuscrit de Fricasse avait été mis à la disposition de ceux qui voudraient en constater l’authenticité. Pour Coignet, je ferai la même offre. En telle matière il est bon de poser la question de confiance dès le début, et ceci m’amène à dire comment les Cahiers sont en ma possession.

Vers 1865, à l’étalage d’un bouquiniste, sur le parapet du quai des Saints-Pères, je mettais la main sur deux in-octavo à couverture verte dédiés solennellement aux Vieux de la Vieille : c’étaient les Souvenirs de Jean-Roch Coignet. imprimés en 1851, à Auxerre, par l’imprimeur Perriquet. Leur intérêt me parut si vif, que j’en servis presque aussitôt d’abondants extraits aux lecteurs du Monde illustré, où je poursuivais alors chaque semaine une sorte de revue rétrospective. Les extraits reparurent à la tête d’un volume d’essai publié en 1871, sous le titre de Petite Bibliothèque des Mémoires. « Il n’en est point dont la lecture soit plus attachante, disais-je alors… En admettant que l’orthographe doive sa correction à l’imprimeur, le récit a les allures qui devaient caractériser Jean-Roch. »

On voit que j’admettais, à première vue, la sincérité de l’œuvre, mais je conservais le désir de m’en assurer mieux, et je finis par m’enquérir au pays de mon héros. J’écrivis à l’imprimeur du livre et au bibliothécaire de la ville, guide naturel et autorisé en pareilles recherches. Au premier, je demandais s’il avait vu l’auteur ; je priais le second de vouloir bien me donner sur la personnalité de Coignet tous les renseignements qu’il pourrait recueillir.

Une double réponse arriva bientôt. — D’une part, l’imprimeur déclarait que l’impression n’avait pas été faite sur le manuscrit original, reconnu défectueux. De son côté, M. Molard, bibliothécaire d’Auxerre, me communiquait avec une obligeance parfaite de précieux détails, et me comblait de joie en m’annonçant que le précieux original n’était point perdu.

J’appris ainsi qu’un avocat de la ville avait préparé pour l’impression les premiers chapitres. Le travail, qu’il n’avait pas voulu continuer, avait été mené à bonne fin par un de ses confrères, non sans peine, à cause des entêtements d’un auteur peu familiarisé avec les exigences de la publicité. Tiré à peu d’exemplaires, le livre est devenu rare par suite d’une particularité assez curieuse.

Sur la fin de sa vie, Coignet était resté l’habitué d’un café très fréquenté par les voyageurs de commerce que divertissaient ses récits d’aventures. Cette clientèle, sans cesse renouvelée, avait suffi à l’écoulement de l’édition. Un nouveau venu ne paraissait point sans que Coignet liât conversation et lui dît, avec une tape amicale sur l’épaule : « Tu vas acheter ma belle ouvrage. » Le prix étant modéré (5 francs), on acceptait la proposition. Coignet courait alors au comptoir, où il avait installé un petit dépôt d’exemplaires. Tous les volumes se dispersèrent ainsi, mais leur conservation ne gagna point à la vie nomade des souscripteurs, peu bibliophiles de leur métier. Toutefois, leurs relations avec l’auteur n’en devaient pas rester là.

Lorsque le vieux capitaine mourut, il laissa une somme de sept cents francs pour les frais d’un grand repas qui devait être servi au retour des funérailles. Tous ses anciens et chers souscripteurs, les voyageurs de commerce en passage, étaient invités de droit. De plus, un crédit de trois cents francs était ouvert pour le café, les liqueurs et autres consommations. On devait, bien entendu, assister aux obsèques, et se mettre ensuite immédiatement à table.

Cent vingt invitations furent ainsi faites aux ayants droit. La moitié des invités s’abstint, jugeant tout divertissement peu convenable, malgré la volonté formelle du défunt. Le repas n’en fut pas moins animé. Un poète du cru récita des vers de circonstance, et les libations en l’honneur du brave Coignet furent multipliées pendant toute l’après-midi. Le soir, on mangea la soupe à la jacobine ; puis on vogua toute la nuit dans les promenades d’Auxerre. Le lendemain, un excellent déjeuner, composé des reliefs du banquet, réunissait de nouveau les amis qui retrinquèrent de plus belle à la mémoire du héros[2].

Ce récit homérique augmenta mon désir de posséder le manuscrit original. J’appris qu’il avait passé dans les mains des légataires universels et bénéficiaires, qu’il avait ensuite été cédé à M. Lorin, ancien architecte et grand collectionneur. Mais ce dernier possesseur consentirait-il à une cession nouvelle ? J’eus encore satisfaction sur ce dernier point, et je puis me considérer comme légitime possesseur des neuf cahiers de Coignet.

Le titre de Cahiers est donné à ses mémoires parce qu’il répond exactement à l’aspect du manuscrit original, composé de neuf grands cahiers. L’écriture s’allonge comme celle d’un commençant ; l’orthographe manque dans la moitié des mots ; on peut en avoir idée par le fac-similé placé page ix, que notre cadre a réduit un peu. Toute indulgence doit être acquise à un auteur qui ne sut pas lire avant 35 ans, qui atteignit sa soixante-douzième année avant de songer à retracer sa vie. La tâche lui fut lourde, mais c’était un persévérant. Il vint à bout d’une œuvre nécessairement incorrecte en sa forme, précieuse par la multiplicité des détails aussi bien que par la fraîcheur du coloris. Une faculté s’accroît souvent à défaut d’une autre ; Coignet devait d’autant mieux se souvenir qu’il avait moins écrit.

J’ai tenu à donner l’original, sans arrangement ni substitution, et plus complet qu’on ne l’avait fait jusqu’ici. La sincérité m’a paru devoir passer avant tout. Il y a des pages excellentes ; il en est quelques-unes pleines de redites et de longueurs que j’ai retranchées autant que possible, sans me permettre jamais d’ajouter un mot ni de changer une phrase. À ce sujet, je dois faire observer qu’on ne trouve pas dans le manuscrit original certains passages publiés en 1852. Cependant, ils n’ont pu être communiqués que par l’auteur, et je les ai placés sous le titre Additions, dans un supplément qui suit immédiatement le texte.


J’ai dit en commençant que Coignet personnifiait le soldat de l’Empire, comme Fricasse personnifiait le soldat de la République. L’un a combattu en effet pour une idée, comme l’autre s’est battu pour un homme. Tous deux ont eu la même foi, tous deux ont souffert avec le même courage, ont montré au plus haut degré la volonté de bien faire et le sentiment du devoir, ce sentiment qui distinguera toujours l’homme d’élite, à n’importe quel rang. Pour le reste, les caractères de nos deux soldats diffèrent.

Fricasse est relativement instruit, et j’ai dit combien grande était l’ignorance de Coignet. Fricasse a une élévation morale réelle. Coignet n’a que des impressions et ne les raisonne pas. C’est un honnête homme, et il n’aime pas les gendarmes156 ; il n’aime pas non plus les baiseurs de crucifix, comme il les appelle437, mais cela ne l’empêche pas d’avoir envie de pleurer avec son curé lorsque celui-ci présente la croix de l’église à la duchesse d’Angoulême. En 1814, il déclare que les Parisiens ne sont bons qu’à s’entretuer380 ; il les admire en 1815 quand ils vont faire le coup de feu à la barrière410. Tout en faisant son devoir de combattant, Fricasse a le cœur serré, il se reproche la pomme de terre qu’il prend dans un champ pour ne pas mourir de faim. Moins stoïcien, Coignet se fait nourrir sans attendrissement et sonde au besoin avec sa baguette de fusil les cachettes du paysan. Ce n’est pas qu’il soit pillard. Non ! il applaudit en Italie au supplice d’une cantinière receleuse116, il flétrit un général prévaricateur125, un colonel larron d’églises326, il prend les armes pour empêcher des soldats indignes de dépouiller les Moscovites au milieu de leur ville embrasée325, et quand il fait des confiscations par ordre, il tape de bon cœur sur les coquins qui cherchent à le corrompre pour voler l’État350. C’est tout au plus s’il rapporte du château de Schœnbrunn un petit châle pour l’offrir en cadeau à son hôtesse strasbourgeoise, et nous ne devons pas nous exagérer la portée du mouvement de fanfaronnade soldatesque qui lui fait dire : « Je me croyais en pays ennemi », quand, invité à dîner par son capitaine, il est distrait par les belles dames, au point de fourrer une serviette dans sa poche. C’est une pointe destinée à faire oublier sa bévue. Rien de plus. Ne le voyons-nous pas ensuite seconder les aumônes, relativement considérables, de sa femme, et les continuer plus tard autant que le permet son modeste avoir ?

Pour en revenir à mon parallèle, il est un point surtout qui semble éloigner Coignet de Fricasse. Ce dernier a résolu de défendre à Paris comme aux frontières la liberté de son pays ; il jure de protéger l’Assemblée nationale, tandis que Coignet concourt à sa violation avec une profonde indifférence, pour ne pas dire plus. Ne lui en faisons pas un crime. Il ne s’est jamais douté de ce qu’était une Assemblée politique. Tout ce qu’il sait, c’est qu’il est sous les ordres d’un petit général proclamé très grand par tous ses chefs. Il l’a suivi à Saint-Cloud le 18 brumaire, comme les camarades. Il a vu là, d’un côté, ses frères d’armes ; de l’autre, une réunion d’hommes à toges galonnées et à chapeaux emplumés qui gesticulaient dans une grande salle. La bataille a été tôt finie. On a fait sauter les hommes par les fenêtres qui n’étaient pas hautes ; on a dégalonné leurs toges77, et tout a été dit. Franchement, pouvait-il comprendre que ces pigeons pattus78 (comme on les appelle) représentaient un principe inviolable. Ce mot même de principe, l’avait-il seulement entendu prononcer ? Coignet eût servi dans l’armée de Hoche, et ce grand républicain aurait continué à vaincre, que Coignet eût été dévoué corps et âme à son général-république comme il fut dévoué à son général-empire. Il justifiait sans le savoir cette merveilleuse définition de Saint-Évremont, qui disait déjà de nous, sous Louis XIV : « Le Français est surtout jaloux de la liberté de se choisir un maître. » Grande vérité très finement dite. En France, nous avons besoin d’admirer ceux qui commandent, soit au nom de la monarchie, soit au nom de la République, et la question de personnes passe malheureusement avant la question de principes.

Il est assez curieux de suivre Coignet dans ses appréciations des pays où la guerre l’a poussé. Il n’aime ni l’Italie, ni l’Espagne. De ces deux côtés, trop de vermine et trop d’assassinats. Les boues de la Pologne193 et les cachettes de ses paysans205 le rendent aussi insensible à la cause de l’émancipation polonaise210, et cependant il rend justice à l’héroïsme de ces alliés fidèles, soit en Italie121, soit en Espagne231. Il parle souvent aussi du courage des Russes, et il leur doit deux fois la liberté, sinon la vie312, 337. Mais ses sympathies vont surtout, qui le croirait ? à nos implacables ennemis, il est touché par la charité et la résignation des bons Allemands qui enlèvent nos morts351, qui pansent nos blessés344 ; qui se montrent si prévenants pour nos soldats, qui les nourrissent avec une ponctualité si parfaite. Il est admirateur passionné de la reine de Prusse malheureuse218 ; il offre sa bouteille aux Saxons blessés ou prisonniers187 ; il fait assaut de compliments avec les bourgeois de Berlin223. Les détails gastronomiques de l’occupation de cette capitale189 montrent le point de départ de certaines traditions qu’on a déjà fait revivre chez nous, trois fois pour une, en 1814, en 1815 et en 1870. Il est vrai qu’au retour de Russie, la bienveillance germanique était déjà singulièrement modifiée ; on n’appelle plus Coignet « aimable caporal », et les sentinelles prussiennes insultent nos soldats éclopés, sans armes343.

Mais si notre Coignet est un pauvre logicien, il a pour lui le charme de ses récits. J’en connais peu de plus attachants dans leur simplicité. Les dialogues qui animent à chaque instant le récit, sont du ton le plus naturel ; les mises en scène sont parfaites, et les tableaux peints avec vérité en quelques mots, tandis que Fricasse ne sait ni voir ni conter.

L’intérêt du livre n’est pas dans le fait de guerre considéré au point de vue technique ; il est tout entier dans les accessoires (mots, figures, détails épisodiques). Lorsque parut la Chartreuse de Parme, de Beyle, son récit de la journée de Waterloo fit sensation. On sentait là le témoignage d’un combattant. Hé bien ! ce chapitre encore si remarqué dans le roman, nous le retrouvons bien des fois dans les Cahiers de Coignet. Nous le retrouvons à Montebello, lorsqu’il marche au feu pour la première fois, se courbant sous un coup de mitraille, mais se relevant aussitôt, et condamnant sa faiblesse en répondant : Non ! au sergent-major qui frappe sur son sac en disant : On ne baisse pas la tête95. Nous le retrouvons à Marengo, lorsque… (pourquoi ne le dirions-nous pas) ? lorsqu’il est contraint de pisser dans son canon de fusil105 pour le dégorger et envoyer ses dernières balles à l’ennemi triomphant ; lorsque, renversé, sabré, il n’a d’autre chance de salut que de se cramponner sanglant à la queue du cheval d’un dragon pour rejoindre sa demi-brigade, ramasser une arme et recommencer de plus belle. Tout ce récit de Marengo est inimitable, les personnages s’y meuvent si naturellement qu’on croit les entendre. On voit ces pauvres petits pelotons faire leur retraite par échelons, en regardant derrière eux, on entend l’explosion des gibernes dans les blés allumés par les obus, tandis que le Consul, assis sur le bord d’un fossé, tient d’une main la bride de son cheval, et de l’autre fouette nerveusement les pierres de la route à coups de cravache107. Le secours suprême de la division Desaix couronne le morceau. Coignet n’a rien du poète, et cependant les muses ne désavoueraient pas sa comparaison : « C’était comme une forêt que le vent fait vaciller. » Et quand ce renfort si espéré fait regagner la partie, quelle péroraison ! « On bat la charge partout. Tout le monde fait demi-tour. Et de courir en avant ! On ne criait pas, on hurlait109 ! »

Parlerons-nous de ces grenadiers se tuant de désespoir dans les fondrières de Pologne où les moins vigoureux restent cloués sur place ? Coignet prend chaque jambe à deux mains et l’arrache pour faire un pas193. À Essling, la canonnade autrichienne, qui « fait sauter les bonnets à poils à vingt pieds », projette des lambeaux de chair humaine avec une violence telle qu’il en est un instant assommé248. Sur la route de Witepsk, il voit, sans autre formalité que celle d’un tirage au sort, fusiller 70 hommes d’un bataillon de marche, dernier holocauste offert à une discipline expirante305

Partout, d’ailleurs, c’est la mort qui règne sous une forme ou sous l’autre. À Mayence, pendant les horreurs du typhus, on entasse les cadavres sur des voitures à fourrage, et sous la menace de la mitraille, les forçats viennent corder cet épouvantable chargement pour le renverser ensuite comme un tombereau de pierres369. Voilà certes du drame, et du drame vrai.

Heureusement, la note n’est pas toujours si désespérée. Dès le début, on tombe dans une véritable ballade ; on suit l’enfant fugitif, d’abord pauvre petit pâtre, bon pour faire un chien de bergère, puis conducteur de chariot, passant ses nuits dans les grands bois, où il couche entre les pattes de son bœuf pour échapper au froid5 ; puis encore rentrant méconnaissable au village, et conservant assez d’empire sur lui-même pour vivre comme un domestique étranger au milieu des siens7, jusqu’au jour où l’intérêt d’un passant lui permet de partir une seconde fois en se révélant dans ce dernier adieu : « Père sans cœur, qu’avez vous fait de vos enfants21 ? » On assiste ensuite à l’initiation de l’ancien garçon d’écurie comme farinier, jardinier, laboureur, dresseur de chevaux chez le plus parfait des maquignons de la Brie, son vrai père, celui-là24 à 70. Cette partie nous donne un tableau curieux de la richesse et de l’activité rurales dans le rayon parisien ; elles étaient déjà grandes alors. Pour ne pas abandonner cet ordre d’idées pacifiques, il faut se reporter à la fin du livre, lorsque le capitaine Coignet revient à Coulommiers pour embrasser ses anciens patrons477, et lorsque, en demi-solde à Auxerre, il se détermine à prendre femme et « à faire trembler le manche de sa pioche » en cultivant ses vignes et son jardin438 à 442. C’est un tableau charmant de simplicité que sa demande de la main de cette honnête épicière, à laquelle il fait d’abord moudre une livre de café pour se donner le temps d’entrer en matière avec plus de délicatesse439. La confession et la célébration du mariage442 sont dignes des préludes. Rien n’est touchant comme l’histoire de cet humble ménage.

Dans l’ordre historique, Coignet revient sur des faits de guerre bien connus, mais il y ajoute toujours quelques particularités intéressantes. Nous avons signalé ses récits du 18 brumaire, de Montebello, de Marengo, d’Essling, de Pologne, de Witepsk, de Mayence. N’oublions point son passage du Saint-Bernard83, la distribution des premières croix de la Légion d’honneur146 ; le camp de Boulogne162, le combat d’Elchingen166, la bataille d’Austerlitz172, Iéna183, le séjour à Berlin189, Eylau200, l’entrevue de Tilsitt213, les moines de Burgos230, le blocus de Madrid231 et la pointe sur Bénévent233, la fameuse marche en charrettes de Limoges à Ulm235, la journée de Wagram253, le mariage de Marie-Louise267, la cour impériale à Saint-Cloud273. Toute la campagne de Russie est à lire de la page 293 à la page 345. Puis viennent les journées de la période sombre : Lutzen349, Bautzen352, Dresde354, Leipzig357, Hanau365, Brienne371, Montereau374, Reims377, Fontainebleau378, Fleurus399, Waterloo402, Villers-Cotterets408, Paris410. L’histoire de l’armée de la Loire a là quelques pages peu connues413 à 417.

On ne saurait retrouver nulle part avec plus de détails la vie militaire du temps : le premier duel inventé pour tâter le nouveau79, les carottes telles que le bon de la plume119, les légumes coulantes477, et l’art de simuler la fièvre pour avoir du vin sucré179, les méprises de factionnaires123, les marches forcées164, 240, l’arrosage des galons222, la fusillade du sac298, la vie de caserne133, 226, 228, 235, 281, les scènes de bivac176, 193, 195, 200, 475 ; elles enseignent ce que valent à certains jours un morceau de pain, un œuf ou une pomme de terre, même pour les grands chefs. La page 185 apprend que les hautes coiffures militaires avaient leur utilité : on logeait sans effort deux bouteilles dans un bonnet à poil.

Les citadins, qui ne se font pas une idée nette du service de l’état-major en campagne, pourront également voir de la page 263 à 358. Page 241, nous retrouvons également cet antagonisme goguenard entre cavaliers et fantassins qui est aussi vieux que l’armée. Ce que Coignet à son tour craint le plus au monde, c’est de tomber dans la ligne345. Il est vrai que les grenadiers à cheval lui rendent bien la pareille en ne l’admettant pas même à l’honneur de charger l’ennemi avec eux367. C’est une vraie tragi-comédie.

Les traits comiques sont nombreux. Citons : le dîner offert aux autorités de Coulommiers45, les incroyables de Lyon126, la vieille Bordelaise, victime des passions de Robespierre130, la quête de la colonelle131, la barbe tirée pour convaincre un bureaucrate incrédule136, le passage sous la toise137, les largesses au factionnaire147, la reconnaissance supposée des capucins du Saint-Bernard181, le repas offert par la garde française à la garde russe215, le coup de vent de Metz238, la promenade forcée d’Essling245, la réception du capitaine Renard258, le danger des faux mollets en bonne fortune263, la description des charmes féminins de la cour impériale268, le grand dîner de la ville de Paris271, les promenades épiques de la garde nationale d’Auxerre460 à 462, où Coignet suant sous le poids de son drapeau, regarde du haut de son mépris les miliciens ivres qui écrasent ses pieds en voulant se mettre au pas.

La dernière partie des souvenirs de Coignet nous initie, parfois un peu longuement, aux petites misères de la vie de l’officier en demi-solde, espionné, ombrageux et colère. La mise en surveillance, les dénonciations, la présence forcée à des sermons sur l’usurpateur et ses satellites « qui mangent les petits enfants au berceau », les inévitables disputes de préséance avec les magistrats du tribunal dans les cérémonies publiques, tout cela était bien fait pour exaspérer un vieux brave qui possédait à fond l’art de se débrouiller en pays ennemi, mais qui ne connaissait rien des luttes de la vie bourgeoise. Aussi éclate-t-il en quelques pages qui appellent en même temps l’émotion et le sourire[3].

Ce livre permet aussi de bien connaître l’esprit du soldat français, qui ne ressemble pas aux autres, quoi qu’on en dise. Son grand défaut est toujours un certain manque de subordination. Pour ce qui se passait dans les hautes régions, un fragment de conversation entre Lannes et Napoléon donne assez à réfléchir210. Au passage du mont Saint-Bernard, nous voyons le général Chambarlhac menacé de mort par un canonnier qu’il veut diriger dans une manœuvre86, et si le même général s’éclipse ensuite au moment le plus chaud d’une bataille pour reparaître après la victoire, ses soldats le reçoivent à coups de fusil, ils le forcent à repartir de plus belle, et cette fois pour toujours115. Un fait terrible en ce genre se serait passé à Montebello ; les soldats d’une demi-brigade auraient profité de la chaleur de l’action pour tuer tous leurs officiers, moins un468. Le seul moyen de punir tant de coupables est de les faire périr à leur tour, mais du moins glorieusement, et c’est ce que Bonaparte aurait fait[4] dès le début de la journée de Marengo. Pendant la campagne de Russie, nous voyons Coignet essuyer le feu d’un détachement de traînards qu’il est chargé de ramener à destination304. Lui-même ne craint pas de bousculer un colonel pour faciliter à son convoi le passage d’un pont361. Je ne parle point des scènes auxquelles il nous fait assister à Boulogne et en Russie81, 305, 327, 472. Il ne s’agit plus ici d’actes d’insubordination, mais de véritables brigandages.

Pour en revenir à notre point de départ, faisons observer que si une discipline étroite semble n’avoir jamais réglé les troupes, même dans la garde (comme on le voit par l’épisode bachique de son séjour d’Ay178, et par les facéties lancées au capitaine Renard sur le champ de bataille d’Austerlitz475), elles se dévouent aux chefs qui payent de leurs personnes. On fait alors plus que respecter le commandement, on le seconde avec une intelligence, une affection et un élan113, 114, 176, 193, 331 qui ne se rencontrent pas chez des soldats mieux assujettis à l’obéissance. Chez nous, on n’arrive à rien par la raideur[5]. Il faut que le plus petit officier sache prendre son monde et s’en faire apprécier. Alors la troupe devient un instrument merveilleux pour la main de fer gantée de velours, qui est chez nous l’expression convenue pour désigner les aptitudes du parfait commandement.

C’est pourquoi vous voyez dans notre livre les officiers s’inquiéter constamment de leurs hommes, faire acte de fraternité et de persuasion. C’est ainsi qu’au mont Saint-Bernard, ils déchirent leurs bottes et leurs vêtements en s’attelant à l’artillerie, comme les simples soldats87. Aux heures critiques, ils ne négligeront point de les encourager92-94 ; et si l’un d’eux fait une belle action, ils iront l’embrasser de bon cœur, lui serreront la main, lui donneront le bras en causant96-99. Cette aménité ne les empêche pas de se risquer les premiers au péril. À Marengo, à Essling, des généraux vont placer eux-mêmes en tirailleurs des fantassins ralliés103, 249. À Essling encore, au moment où la canonnade couche par terre la moitié de la garde impassible, Dorsenne renversé par l’explosion d’un obus, se relève aussitôt « comme un beau guerrier », criant : « Soldats, votre général n’a point de mal. Comptez sur lui ! Il saura mourir à son poste247. » Quelques jours après, à Wagram, un colonel d’artillerie, blessé le matin, ne se laisse emporter a l’ambulance que le soir, après la bataille. Celui-là dirigeait le feu d’une batterie de cinquante canons ; il n’avait pu se relever comme Dorsenne, dit Coignet, mais « sur son séant, il commandait255 ». — Cinq mots superbes qui valent un tableau de maître.

À Kowno, Coignet voit de ses propres yeux le maréchal Ney saisir un fusil et s’élancer contre l’ennemi avec cinq hommes342 ; à Dresde, le capitaine Gagnard arrive seul sur une redoute354, et avec une tranquillité telle que l’ennemi le laisse ouvrir la barrière. À Brienne, le prince Berthier charge quatre cosaques et reprend une pièce d’artillerie371. À Montereau, le maréchal Lefebvre s’élance au galop sur un pont coupé et sabre une arrière-garde sans autre suite que les officiers de l’état-major impérial374. « L’écume sortait de la bouche du maréchal, tant il frappait. »

Quand ils avaient des exemples de cette taille, croyez que nos soldats ne restaient pas en arrière ; ils eussent rougi de le céder à leurs officiers. C’est ainsi qu’un petit voltigeur resté seul au Mincio suffit pour ramener au feu sa division en retraite121. Les grenadiers d’Essling et de Wagram se disputent l’honneur de marcher à la mort comme canonniers volontaires247, 254. Il faut aussi lire l’histoire de ce mameluck s’élançant une dernière fois dans la mêlée d’Austerlitz pour y conquérir son troisième étendard, et ne reparaissant plus473. N’oublions pas ce fourrier qui perd sa jambe à Eylau, et marche seul à l’ambulance, avec deux fusils pour béquilles, en disant : « J’ai trois paires de bottes à Courbevoie ; j’en ai pour longtemps201. » Nous tombons ici dans la facétie, mais à des heures où les plus gais ne rient plus, la facétie devient un héroïsme dont l’effet est certain sur des Français.

On a fait bien des études sur Napoléon ; je n’en connais pas une où l’homme soit mieux représenté dans sa vie de combat, dans son étroite intimité avec les soldats qui l’aidèrent à se faire un nom.

Des plus grandes opérations, nous le voyons descendre aux plus minces ; il se dérangera pour aller prendre cent nageurs à la caserne de Courbevoie et leur faire traverser la Seine au pont de Neuilly225, il confère avec les pointeurs163, 356 ; il s’assure de tous les détails d’instruction militaire280, faisant manœuvrer devant lui un simple peloton de vélites290, reprenant au besoin le sous-officier qui récite mal sa théorie280, annonçant lui-même un exercice à feu290, recrutant à la volée un bel homme pour tambour-major470, arrivant dans les chambres d’une caserne à l’heure où les soldats sont couchés, et examinant leur literie142.

Passer une revue est un devoir qu’il ne néglige jamais. Je ne parle pas seulement des grandes revues qu’il maintient par tous les temps, faisant imperturbablement manœuvrer des soldats qui ne se plaignent pas de voir l’eau remplir leurs canons de fusil en remarquant « l’eau qui ruisselle le long de ses cuisses et les ailes détrempées de son chapeau qui retombent sur ses épaules161 ». Mais il n’est pas une parade sans qu’il fasse manœuvrer chaque régiment avant le défilé288. En campagne, il examine de même les sous-officiers promus officiers, et règle au besoin leur destination298. Dès qu’un soldat présente les armes, il s’arrête et lui parle144, 320. À l’approche du combat, il ne négligera point la visite des avant-postes173, 185, et en dehors des proclamations officielles, il saura enlever son monde par de courtes harangues366. On le voit surtout à Brienne, quand il se place devant le front des troupes en s’écriant : « Soldats, je suis aujourd’hui votre colonel, je marche à votre tête371. »

Qu’un officier revienne de mission, il l’interroge après son chef d’état-major, ne négligeant pas de régler ses frais de route et sur l’heure, que le temps presse ou non337, 314. Il veut voir les combattants qui ont accompli des actions d’éclat98, et fait aussitôt leurs promotions sur le champ de bataille320, 355. À certains moments décisifs, nous le voyons donner directement ses ordres à un capitaine d’infanterie ou d’artillerie354, 377. De même, par tous les temps, et à toute heure, il passera la revue des officiers prisonniers, leur demandant si on leur a pris quelque chose320, 333. Que ses soldats arrivent fourbus par des marches forcées, il paraîtra s’indigner contre des ordres outrepassés, les entourera de soins, surveillant la distribution des cordiaux qui peuvent les rétablir241 ; il assiste du reste volontiers au repas du soldat, et ne dédaigne pas de présider à la distribution d’une douzaine de porcs pris à la course172. À l’occasion, il demande une pomme de terre et une bûche par escouade200, ayant soin de faire cuire sa ration lui-même au feu de son bivac, toujours placé bien en vue de l’armée475.

Il a soin de régler lui-même les petites querelles de son état-major, après confrontation des parties365. Si un beau coup de sabre est donné devant lui, il en fera son compliment nuancé parfois de petites taquineries368-397. Et cela sur un ton familier qui honore, avec des tutoiements qui enorgueillissent. Qui voudra se rendre compte du prestige exercé, devra se reporter aux renvois que nous avons multipliés pour mieux appuyer nos affirmations ; ils en disent long sur l’ascendant de l’homme et sur les soins infinis qu’il prenait pour le maintenir. Ascendant si complet qu’il pouvait sacrifier de parti pris ses officiers, et s’étonner librement devant eux de voir que la mort n’en eût pas voulu336. « Il eut beau faire, dit Coignet, je rentrais toujours et j’étais payé d’un regard gracieux, qu’il savait jeter à la dérobée345. »

À la vérité, pour son maître, le pauvre Coignet n’était bon qu’à tuer. Il le comprend et il avoue n’en adorer que plus son dieu[6] : « Je l’aimais de toute mon âme, mais j’avais le frisson quand je lui parlais345. » Il est vrai que des frissons d’un autre genre courent en 1813 au grand état major impérial où on blasphème (le mot est de Coignet) en disant : « L’Empereur est un… qui nous fera tous périr357. » À Dresde, en 1813, notre héros lui-même hasarde respectueusement que l’Empereur devrait se replier sur le Rhin, mais c’est la seule note dissonante dans une admiration perpétuelle, et il s’en excuse. Elle fait comprendre tout ce qu’avait d’émouvant ce dernier baiser à l’aigle, dans la grande cour de Fontainebleau379. Le second départ, à Laon, est loin d’avoir un tel caractère407.

Ceux qui tiennent pour dangereuse la légende napoléonienne trouveront peut-être que j’y suis revenu avec trop de complaisance. Mais en histoire comme en autre chose, j’estime qu’on gagne à ne rien oublier, surtout quand il s’agit d’un tel capitaine. Appliquons-nous plutôt à le bien connaître, à voir comment il a pu surexciter tous les éléments guerriers de la nation. On peut en tirer un double enseignement : l’un professionnel, bon à méditer pour les patriotes que préoccupe le relèvement de notre esprit militaire ; l’autre, non moins utile, montre les dangers du culte d’un seul homme substitué au culte de la patrie. C’est pourquoi on ne saurait proscrire ni le nom de Napoléon, ni celui de Bonaparte. La leçon qui se dégage de ses revers serait perdue si on oubliait sa gloire qui est aussi la nôtre. Plus grand fut le succès, plus dure reste la chute qui nous laisse, au bout de soixante-dix ans, doublement mutilés.

On a dit que les proverbes étaient la sagesse des nations. Cela nous paraît surtout vrai pour celui qui dit : En toute chose, il faut considérer la fin. Quand on l’applique à l’histoire du premier Empire, il n’est pas difficile de s’apercevoir que les entrées triomphales à Vienne et à Berlin n’ont point empêché la France de perdre deux petites places appelées Sarrelouis et Landau. La domination d’un grand homme de guerre ne nous a pas même laissé les frontières conservées par le faible Louis xvi.

Puisse la France ne plus associer sa fortune à celle des beaux joueurs dont la devise est « tout ou rien ! » En attendant, gardons-nous d’effacer, même au coin d’une rue, le souvenir de leurs parties périlleuses. Il doit rester, au contraire, comme une leçon éternelle.

On prétend que la vanité est notre défaut national. Pourtant, on ne nous voit point, comme d’autres peuples réputés plus sages, célébrer obstinément de glorieux anniversaires. Puisque nous épargnons nos souvenirs aux voisins, sachons du moins profiter des leurs à notre manière. Pensons à Waterloo en même temps que les Anglais, à Sedan en même temps que les Prussiens, aux Vêpres Siciliennes en même temps que l’Italie. Il est des rappels d’autant plus salutaires qu’ils sont pleins d’amertume, car, dans l’hygiène des peuples comme dans celle des individus, les amers peuvent être de grands préservatifs.

C’est ce que nos pères appelaient « l’école de l’adversité ». Coignet n’en connut pas d’autre, et il en sortit l’homme fortement trempé que nous allons connaître.


22 septembre 1882.

LORÉDAN LARCHEY.

PREMIER CAHIER

mon enfance. — je suis tour à tour berger, charretier, garçon d’écurie, homme de confiance chez un marchand de chevaux.


Je suis né à Druyes-les-Belles-Fontaines, département de l’Yonne, en 1776, le 16 août, d’un père qui pouvait élever ses enfants avec de la fortune[7].

Mon père eut trois femmes : la première a laissé deux filles ; de la seconde, il lui est resté quatre enfants (une fille et trois garçons). Le plus jeune avait six ans, ma sœur sept ans, moi huit, et mon frère aîné neuf ans lorsque nous eûmes le malheur de perdre cette mère chérie. Mon père s’est remarié une troisième fois ; il épousa sa servante qui lui donna sept enfants.

Je fais le portrait de mon père : il était aimable, sobre, n’aimant que la chasse, la pêche et les procès ; enfin c’était le coq de toutes les filles et femmes de toutes classes. En dehors de ses trois femmes, il lui a été reconnu vingt-huit garçons et quatre filles, ce qui fait trente deux. Je crois que c’est suffisant.

Je suis, comme j’ai dit, de la seconde femme ; la troisième était notre servante. Elle avait dix-huit ans ; on l’appelait la belle ; aussi, au bout de quinze jours, elle se trouvait enceinte et par conséquent maîtresse de la maison. Vous pensez bien que cette marâtre prit toute l’autorité.

Voyez ces pauvres petits orphelins battus nuit et jour ! Elle nous serrait le cou pour nous donner de la mine[8]. Cette vie durait depuis deux mois lorsque mon père l’épousa. Ce fut bien le reste.

Tous les jours le père revenait de la chasse. « Ma mie, disait-il, et les enfants ? — Ils sont couchés », répondait la marâtre.

Et tous les jours la même chose… Jamais nous ne voyions notre père ; elle prenait toutes ses mesures pour éviter que nous puissions nous plaindre. Cependant sa vigilance fut bien déçue lorsqu’un matin nous trouvant en présence de mon père moi et mon frère, les larmes sur nos figures : « Qu’avez-vous ? demanda-t-il. — Nous mourons de faim ; elle nous bat tous les jours. — Allons ! rentrez, je vais voir cela. »

Mais cette dénonciation fut terrible. Les coups de bâton ne se faisaient pas attendre, et le pain était retranché. Enfin, ne pouvant plus tenir, mon frère, l’aîné, me prit par la main et me dit : « Si tu veux, nous partirons. Prenons chacun une chemise, et nous ne dirons adieu à personne. »

De bon matin en route, nous arrivâmes à Étais, à une heure de nos pénates. C’était le jour d’une foire ; mon frère met un bouquet de chêne sur mon petit chapeau, et voilà qu’il me loue pour garder les moutons. Je gagnais vingt-quatre francs par an et une paire de sabots.

J’arrive dans le village qui se nomme Charnois, il est entouré de bois. C’est moi qui servais de chien à la bergère.

« Passe par là ! » me disait cette fille. Comme je longeais le bois, en détournant mes chèvres[9], il sort un gros loup qui refoule mes moutons et qui se charge d’un des plus beaux du troupeau. Moi, je ne connaissais pas cette bête ; la bergère se lamentait et me disait de courir. Enfin, j’arrive au lieu de la scène : le loup ne pouvait pas mettre le mouton sur son dos, j’ai le temps de prendre le mouton par les pattes de derrière. Et le loup de tirer de son côté, et moi du mien.

Mais la Providence vient à mon secours ; deux énormes chiens, qui avaient des colliers de fer, tombent comme la foudre, et dans un moment le loup est étranglé. Jugez de ma joie d’avoir mon mouton, et ce monstre qui gisait sur le carreau !

Enfin je servis de chien à la bergère pendant un an. C’était moi qui ramassais les miches de la semaine. De là, je pars pour la foire d’Entrains. Je suis loué pour trente francs, une blouse, une paire de sabots, au village des Bardins, près de Menou, chez deux vieux propriétaires qui exploitaient des bois sur les ports, et qui gagnaient de douze à quinze cents francs avec mes deux bras.

Il y avait douze bêtes à cornes, dont six bœufs. L’hiver, je battais à la grange, et couchais sur la paille. La vermine s’était emparée de moi ; j’étais dans la misère la plus complète.

Le 1er mai, je partais avec mes trois voitures pour mener de la moulée sur les ports, et de là au pâturage. Tous les soirs, je voyais mon maître apporter ma miche pour mes vingt-quatre heures, qui consistait en une omelette de deux œufs cuite avec des poireaux et de l’huile de chènevis. Je ne rentrais à la maison que le jour de la Saint-Martin, où l’on me faisait l’honneur de me donner un morceau de salé.

En belle saison, je couchais dans les beaux bois de Mme de Damas. J’avais mon favori, c’était le plus doux de mes six bœufs. Aussitôt était-il couché, que j’étais vers mon camarade ; je commençais par ôter mes sabots et fourrer mes pieds dans ses jambes de derrière, et ma tête sur son cou.

Mais, vers deux heures du matin, mes six bœufs se levaient sans bruit, et mon camarade se levait sans que je le sentisse. Alors le pauvre pâtre restait sur la place, ne sachant de quel côté trouver mes bœufs, dans l’obscurité. Je remettais mes sabots, et je prêtais l’oreille. Je m’acheminais du côté des jeunes bois, en rencontrant des ronces qui me faisaient ruisseler le sang dans mes sabots ; je pleurais, car mes cous-de-pied étaient fendus jusqu’aux nerfs.

Souvent je rencontrais des loups sur mon passage, avec des prunelles qui brillaient comme des chandelles, mais le courage ne m’a jamais abandonné.

Enfin, retrouvant mes six bœufs, je faisais le signe de croix. Combien j’étais heureux ! Je ramenais mes déserteurs vers mes trois voitures qui étaient chargées de moulée, et là j’attendais mon maître pour les atteler et partir sur le port. De là, je revenais au pâturage ; le maître me laissait là le soir. Je recevais ma miche et toujours les deux œufs cuits avec des poireaux et de l’huile de chènevis. Et tous les jours la même chose pendant trois ans ; la marmite était renversée sous la maie[10]. Mais le plus pénible, c’était la vermine qui s’était emparée de moi.

Ne pouvant plus tenir, malgré toutes les instances possibles, je quittai le village. Je reviens sur mon lancé[11] pour voir si l’on me reconnaîtrait, mais personne ne pensait à l’enfant perdu. Cela faisait quatre ans d’absence ; je n’étais plus reconnaissable.

J’arrive le dimanche ; je vais voir ces belles fontaines[12] qui coulent auprès du jardin de mon père. Je me mets à pleurer, mais étant plus fort que l’adversité, je prends mon parti. Je me débarbouille dans cette eau limpide, au lieu où naguère je me promenais avec mes frères et ma sœur.

Enfin, la messe sonne. Je m’approche près de l’église, mon petit mouchoir à la main, car j’avais le cœur bien gros. Mais je tiens bon ; je vais à la messe ; je me mets à genoux. Je fais ma petite prière, regardant en dessous. Personne ne faisait attention à moi. Cependant j’entends une femme qui dit : « Voilà un petit Morvandiau qui prie le bon Dieu de bon cœur. » J’étais si bien déguisé que personne ne me reconnut ; mais moi ce n’était pas la même chose. Je ne parle à personne ; la messe finie, je sors de l’église. J’avais bien vu mon père qui chantait au lutrin ; il ne se doutait pas qu’il y avait près de lui un de ses enfants qu’il avait abandonné.

J’avais fait trois lieues, et j’avais grand besoin de manger à ma sortie de la messe. Je me dirige chez ma sœur du premier lit, qui tenait une auberge ; je lui demande à manger.

« Que veux-tu, mon garçon, à dîner ?

— Madame, une demi-bouteille et un peu de viande et du pain, s’il vous plaît. »

On me sert un morceau de ragoût, je mange comme un ogre ; je me mets dans un coin pour voir tout le monde qui venait des campagnes faire comme moi. Enfin, mon dîner fini, je demande : « Combien vous dois-je, madame ? — Quinze sous, mon garçon. — Les voilà, madame. — Tu es du Morvan, mon petit ? — Oui, madame. Je viens pour tâcher de trouver une place. »

Elle appelle son mari. « Granger, dit-elle, voilà un petit garçon qui demande à se louer. — Quel âge as-tu ? — Douze ans, monsieur. — De quel pays es-tu ? — De Menou. — Ah, tu es du Morvan. — Oui, monsieur. — Sais-tu battre à la grange ? — Oui, monsieur. — As-tu déjà servi ? — Quatre ans, monsieur. — Combien veux-tu gagner par an ? — Monsieur, dans mon pays, on gagne du grain et de l’argent. — Eh bien ! si tu veux, tu resteras ici, tu seras garçon d’écurie ; tous les profits seront pour toi. Tu es accoutumé à coucher à la paille ? — Oui, monsieur. — Si je suis content de toi, je te donnerai un louis par an. — Ça suffit, je reste. Alors, je ne paye pas mon dîner. — Non, me dit-il ; je vais te mettre à la besogne. »

Il me mène dans son jardin, que je connaissais avant lui, et où j’avais fait toutes mes petites fredaines d’enfant. J’étais l’enfant le plus turbulent de l’endroit ; aussi mes camarades me couraient à coups de pierres, ils m’appelaient le poil rouge ; j’étais toujours le plus fort, ne craignant pas les coups ; notre belle-mère nous y avait accoutumés[13].

Mon beau-frère me mène donc dans son jardin, me donne une bêche. Je travaille un quart d’heure ; il me dit : « Ça suffit, c’est bien. On ne travaille pas le dimanche. — Eh bien ! dit ma sœur, que va-t-il faire ? — Il servira à la table ; viens chercher du vin à la cave. »

Je prends un panier de bouteilles, et je sers tout le monde. Je courais comme un perdreau.

Le soir, on me donne du pain et du fromage. À dix heures, mon beau-frère me mène à la grange pour me coucher et me dit : « Il faut se lever du matin pour battre la fournée, et puis nettoyer l’écurie bien propre. — Soyez tranquille, tout cela sera fait. »

Je dis à mon maître bonsoir, et je me fourre dans la paille. Jugez si j’ai pleuré ! Je puis dire que si l’on m’avait regardé, l’on m’aurait vu les yeux rouges comme un lapin, tellement j’étais chagrin en me voyant chez ma sœur et surtout son domestique, et à la porte de mon père.

Je n’eus pas de peine à me réveiller. Comme je n’avais qu’à sortir de mon trou et secouer mes oreilles, je me mets à battre le blé pour faire la fournée à huit heures. Je passe à l’écurie et je mets tout en ordre, et à neuf heures je vois paraître mon maître. « Eh bien, Jean, comment va la besogne ? — Mais, monsieur, pas mal. — Voyons la grange. Ce que tu as fait, dit-il, c’est bien travaillé. Ces bottes de paille sont bien faites. — Mais, monsieur, à Menou je battais tout l’hiver. — Allons, mon garçon, viens déjeuner. »

Enfin, le cœur gros, je vais chez cette sœur que ma mère avait élevée comme son enfant. J’ôte mon chapeau. « Ma femme, dit-il, voilà un petit garçon qui travaille bien, il faut lui donner à déjeuner. »

On me donne du pain et du fromage et un verre de vin. Mon beau-frère dit : « Il faut lui faire de la soupe. — Eh bien ! demain ; je me suis levée trop tard. »

Le lendemain, je me mis à l’ouvrage, et à l’heure je fus manger. Ah ! pour le coup, je trouvai une soupe à l’oignon et du fromage, et mon verre de vin. « Ne sois pas honteux, mon garçon, dit-il. Tu vas aller au jardin bêcher. — Oui, monsieur. »

À neuf heures, ma bêche sur l’épaule, je me mis à la besogne. Quelle fut ma surprise ! je vois mon père qui arrosait ses choux. Il me regarde ; j’ôte mon chapeau, le cœur bien gros, mais je tiens ferme. Il me parle : « Tu es donc chez mon gendre ? — Oui, monsieur. Ah ! c’est votre gendre ! — Oui, mon garçon. D’où es-tu ? — Du Morvan. — De quel endroit ? — De Menou. Je servais au village des Bardins. — Ah ! je connais tous ces pays. Connais-tu le village des Coignet. — Oui, oui, monsieur. — Eh bien ! il a été bâti par mes ancêtres. — Ça se peut, monsieur. — Tu as vu de belles forêts qui appartiennent à Mme de Damas ? — Je les connais toutes, car j’ai gardé les bœufs de mon maître pendant trois ans ; je couchais toutes les nuits sous les beaux chênes dans l’été. — Ah ! bien, mon garçon, tu seras mieux chez ma fille. — Ça se peut. — Comment te nommes-tu ? — Jean. — Et ton père ? — On le nomme dans le pays l’Amoureux. Je ne sais si c’est son véritable nom. — A-t-il beaucoup d’enfants ? — Nous sommes quatre ? — Que fait-il, ton père ? — Il va dans les bois ; il y a beaucoup de gibier par là ; on n’y voit que des cerfs et des biches, et du chevreuil. Et des loups, c’en est plein ; ils m’ont fait bien peur des fois. Oh ! j’avais trop de peine, et je suis parti. — C’est bien, mon garçon, travaille ! tu es bien chez mon gendre. »

Enfin, il me vient des voyageurs dans deux voitures ; je mets les chevaux à l’écurie, et le lendemain je reçois un franc pour boire. Combien j’étais content ! On me fit descendre à la cave pour rincer des bouteilles, et je m’en acquittais bien, car on me les faisait remplir. Alors le petit garçon d’écurie était propre à tout ; aussi on me faisait trotter ferme : Jean par-ci ! Jean par-là ! Je servais à table. C’était ensuite la cave, l’écurie, la grange, le jardin. Je voyais mon père, et je disais : « Bonjour, monsieur Coignet. (Je ne pouvais pas oublier ce nom, il était trop bien gravé dans mon cœur.)

— Bonjour, Jean ; tu ne t’ennuies pas, mon garçon ? — Non, monsieur, pas du tout. »

Enfin, tous les jours, je gagnais de l’argent. Je finis par détruire la vermine ; au bout de deux mois, j’étais propre. Mes dimanches me rapportaient, y compris les pourboires de l’écurie, six francs la semaine. Cette vie a duré trois mois ; mon grand chagrin, c’était de ne plus retrouver mes deux plus jeunes frère et sœur.

Je voyais tous les jours deux camarades d’enfance, qui étaient porte à porte. Je les saluai ; le plus jeune des deux vint me voir. Je bêchais et mon père se trouvait dans son jardin.

« Bonjour, monsieur Coignet, lui dit le jeune Allard. — Ah, te voilà, Filine ! » (C’était le nom de mon bon camarade.) Et mon père s’en va.

Alors la conversation s’engage : « Tu es de bien loin d’ici ? me dit-il. — Je suis du Morvan. — C’est donc bien loin le Morvan ? — Oh ! non, cinq lieues. M. Coignet connaît mon pays. Il y a dans les environs de chez nous un village qui s’appelle le village des Coignet. — Ah ! ce vilain homme a perdu ses quatre enfants ; nous avons pleuré, nous deux mon frère, de si bons camarades[14] ! Nous étions toujours ensemble ; ils ont perdu leur mère bien jeunes ; ils eurent le malheur d’avoir une belle-mère qui les battait tous les jours. Ils venaient chez nous, et nous leur donnions du pain, car ils jeûnaient et pleuraient, ça nous faisait de la peine. Nous prenions du pain dans nos poches, et nous le leur portions pour le partager à nous quatre. Ils dévoraient, c’était pitié à voir. Mon frère me dit : « Allons voir les petits Coignet, il faut leur porter du pain. » Mais quelle est notre surprise ! Les deux plus vieux étaient partis sans qu’on puisse les trouver. Le lendemain, point de nouvelles.

Nous disons ça à papa, qui nous dit :
« Ces pauvres enfants, ils étaient trop malheureux,

toujours battus. » Je fus demander au petit et à sa sœur où étaient leurs deux frères : « Ils sont partis, me dirent-ils. — Et où ? — Ah ! dame, je ne sais pas. » Mon père est venu demander au père Coignet : « On dit que vos garçons sont partis ? » Mais il a répondu : « Je crois qu’ils sont allés voir des parents du côté de la montagne des Alouettes. C’est des petits coureurs. Je les rosserai[15] à leur retour. » Mes deux camarades me racontèrent ensuite que les deux plus jeunes n’étaient plus à la maison. « Ces pauvres petits », dirent-ils, « on ne sait pas ce qu’ils sont devenus ; tout le monde crie après le père Coignet et sa femme. »

À ce récit, les larmes m’échappèrent des yeux. « Vous pleurez ? me dirent-ils. — Ça fait trop de mal d’entendre des choses comme cela. — Dame ! on les battait tous les jours, et leur père ne les a pas cherchés du tout. »

Il était temps que cette conversation finisse, car j’étais au bout de mes forces, je ne pouvais plus tenir… Je rentrai dans ma grange pour pleurer à mon aise, ne sachant pas ce que je devais faire, si je rentrerais à la maison accabler mon père de reproches et tomber sur cette furie de belle-mère qui était la cause de notre malheur. Je délibère dans ma petite tête de ne pas faire de scandale, je prends ma bêche et vais au jardin travailler. Quelle fut ma surprise de voir paraître ma belle-mère avec un petit marmot qu’elle tenait par la main ! Oh ! alors, je ne pus me retenir de voir cette furie de femme paraître devant moi. Je fus prêt à faire un malheur ; je quittai le jardin, la voyant s’approcher de moi ; je pars comme un trait du côté de l’écurie pour pleurer à mon aise. J’avais pris le jardin en horreur. Toutes les fois que j’y allais je trouvais toujours le père ou la mère, que j’évitais autant que je pouvais. Combien de fois j’ai été tenté de passer par-dessus la séparation des deux jardins pour aller asséner un coup de bêche sur la tête de la mère et de son enfant, mais Dieu retenait ma main, et je me sauvais.

Maintenant la scène change de face ; la Providence vient à mon secours. Deux marchands de chevaux se présentent dans l’auberge de M. Romain, gros aubergiste, pour coucher, mais le maître et la maîtresse se battaient à coups de fourches. Alors ces messieurs descendent chez ma sœur. Quelle joie pour moi de voir arriver deux beaux messieurs à la maison, et sur deux beaux chevaux ! Quelle aubaine ! « Mon petit, disent-ils, mets nos chevaux à l’écurie et donne-leur du son. — Soyez tranquilles, vous serez contents ! »

Ces messieurs vont à la maison, se font servir un bon souper, et après ils viennent à l’écurie voir leurs bidets, qui étaient bien pansés et dans la paille jusqu’au ventre. « C’est bien, mon petit garçon, nous sommes contents de vous. »

Le plus petit me dit : « Mon jeune garçon, pourriez-vous venir nous conduire demain sur la route d’Entrains ? Nous allons à la foire, mais il faudrait que nos chevaux soient prêts à trois heures du matin. — Eh bien ! messieurs, ils seront prêts, je vous le promets. — Nous avons trois lieues à faire, n’est-ce pas ? — Oui, messieurs, mais il faut demander la permission à madame, pour que je puisse vous conduire. — C’est vrai, nous lui demanderons. »

Je donne l’avoine et le foin devant ces messieurs, et ils vont se coucher pour partir à trois heures du matin pour la foire d’Entrains que l’on nomme les Brandons. À deux heures, les chevaux étaient sellés. Je vais réveiller ces messieurs et leur dis : « Vos bidets sont prêts. »

Je vois sur la table de nuit des pistolets et une montre ; ils la font sonner : « Deux heures et demie. C’est bien, mon petit, donne-leur l’avoine et nous partirons. Dites à madame que nous voudrions manger des œufs à la coque. »

Je vais faire lever ma sœur qui se dépêche.

Je retourne à l’écurie préparer mes deux bidets. Ces messieurs arrivent et montent à cheval. « Madame, vous nous permettez d’emmener votre domestique avec nous pour passer les bois ? — Eh bien ! va, me dit-elle, avec ces messieurs. »

Me voilà parti. Aussitôt hors de l’endroit, ces messieurs mettent pied à terre, me mettent entre eux deux, et me demandent combien je gagnais par an. « Je puis vous le dire. C’est de l’argent, des chemises, une blouse, des sabots, et puis j’ai des profits ; je ne puis pas dire au juste ce que je gagne. — Eh bien ! ça vaut-il bien cent francs ? — Oh ! oui, messieurs. — Comme vous paraissez intelligent, si vous voulez venir avec nous, nous vous emmènerons ; nous vous donnerons trente sous par jour, et nous vous achèterons un bidet tout sellé. Nous vous prendrons en passant ici. Si vous vous ennuyez chez nous, votre voyage sera payé. — Messieurs, je le veux bien, mais vous ne me connaissez pas, et l’on ne me connaît pas non plus dans l’auberge où je suis. Eh bien ! vous allez me connaître. Je suis le frère de la grande dame[16] chez qui vous avez couché. — Ça n’est pas possible ! — Oh ! je vous le jure. — Comment ça se fait-il ? — Eh bien ! si vous me permettez, je vais vous l’apprendre. »

Oh ! alors, voilà qu’ils me serrent de près, ils me prennent par le bras. Je vous promets qu’ils sont tout oreilles pour m’entendre : « Voilà quatre ans que je suis perdu. Nous étions quatre enfants. Les mauvais traitements de notre belle-mère nous ont fait quitter la maison paternelle et pas un ne m’a reconnu. Je suis domestique chez ma sœur du premier lit, vous pouvez vous en assurer à votre passage. » Et me voilà à pleurer.

« Allons, ne pleurez pas ; nous allons vous faire un mot d’écrit que vous remettrez à madame, qui vous enverra à Auxerre pour aller chercher notre cheval qui est tombé à l’auberge de M. Paquet, près la porte du Temple. Voilà de l’argent et des assignats pour payer le vétérinaire et l’aubergiste : cela fait trente francs. Vous le ramènerez tout doucement, vous lui ferez manger du son à Courson ; vous ne monterez pas dessus. — Non, messieurs. Il ne faut pas parler de moi à ma sœur. — Soyez tranquille, mon jeune garçon. Remettez-lui ce petit mot et demain vous partirez pour Auxerre. Vous aurez bien soin de notre cheval. Nous sommes à Entrains pour huit jours. Quand vous verrez arriver nos chevaux, vous vous tiendrez prêt. Prenez seulement une chemise dans votre poche. — Ça suffit. »

Je quittai ces messieurs le cœur bien gros. On me dit en arrivant : « Tu as été bien longtemps. — Dame ! ils m’ont mené bien loin, ces messieurs-là. Voilà une lettre qu’ils ont donnée pour vous, et de l’argent et des assignats pour aller à Auxerre chercher un cheval qui est malade. — Ah ! ils ne se gênent pas, ces messieurs. — Dame ! voilà la lettre ; ça vous regarde. »

Il lit la lettre : « Eh bien, tu partiras à trois heures du matin ; tu as quatorze lieues à faire demain. »

De la nuit je ne ferme l’œil, ma petite tête était bouleversée de tout ce qui venait de m’arriver. Je fais mes sept lieues en cinq heures, j’arrive à huit heures du matin chez M. Paquet ; je trouve mon cheval bien portant, je présente ma lettre, et l’on m’envoie chez le vétérinaire, qui donne un reçu de son payement. Je reviens à l’hôtel, je règle avec M. Paquet, je pars pour Druyes, et j’arrive à sept heures à la maison, bien fatigué. Faire quatorze lieues dans un jour à douze ans, c’était trop pour mon âge. Enfin je soigne bien mon cheval ; je lui fais une bonne litière, et je vais souper. Je remets les reçus et trois francs du reste de l’argent de ces messieurs, et je vais me fourrer dans ma paille. Oh ! comme j’ai dormi. Je n’ai fait qu’un somme.

Le lendemain, j’ai pansé mon cheval Je plus propre possible, et j’ai déjeuné. « Tu vas battre à la grange, me dit mon beau-frère. — Ça suffit. »

Je bats jusqu’à l’heure du dîner.

« Tu vas aller au jardin bêcher. »

Me voilà parti. Je trouve mon père et ma belle-mère : « Te voilà, Jean ! — Oui, monsieur Coignet. — Tu viens d’Auxerre ? — Oui, monsieur. — Tu as bien marché. Connais-tu cette ville ? — Non, monsieur, je n’ai pas eu le temps de la voir. — C’est vrai. »

Et comme j’allais me retirer, j’entends ma belle-mère qui disait à mon père : « La Granger a du bonheur d’avoir un petit jeune homme aussi intelligent. — C’est vrai, lui répondit mon père. Quel âge as-tu ? — Douze ans, monsieur. — Ah ! tu promets de faire un homme. — Je l’espère. — Allons, continue ; l’on est content de toi. — Je vous remercie. »

Et je me retire, le cœur gros.

Tous les jours j’allais au jardin pour voir si je verrais venir ces marchands de chevaux ; on pouvait les voir d’une demi-lieue. Enfin, le huitième jour, je vois sur le grand chemin blanc beaucoup de chevaux descendre sur le bourg. Chaque homme ne menait qu’un cheval ; ils n’étaient pas encore accouplés. Il y en avait quarante-cinq, ça n’en finissait pas. Je cours de suite à la maison pour prendre ma plus jolie veste, mettre une chemise, et en mettre une dans ma poche ; je vais vite à l’écurie pour seller le cheval de ces messieurs.

Je n’ai pas sitôt fini que je vois passer tous ces beaux chevaux, tous gris-pommelés. Je n’osais parler à ces Morvandiaux ; je pétillais de joie. La queue n’était pas encore passée que voilà ces messieurs qui arrivent dans la cour avec trois chevaux. « Eh bien, mon petit garçon, et notre bidet, comment va-t-il ? — II est superbe. — Mettons pied à terre, voyons cela. Comment ! il est bien guéri. Il faut le remettre à notre garçon pour qu’il l’emmène, il n’est pas encore passé. »

Et leurs chevaux défilaient toujours. Leur piqueur passe : « François, prenez votre bidet, suivez les chevaux ! »

Ma sœur paraît, ces messieurs la saluent : « Madame, combien vous est-il dû pour la nourriture de notre cheval ? — Douze francs, messieurs. — Les voilà, madame. — N’oubliez pas le garçon. — Cela nous regarde. »

Ma sœur m’aperçoit que je sortais le cheval : « Tiens, dit-elle, tu es habillé en dimanche. — Comme tu vois. — Comment ! à qui parles-tu ? — À toi. — Comment ? — Eh ! oui, à toi. Tu ne sais donc pas que ton domestique est ton frère. — Par exemple ! — C’est comme cela. Tu es une mauvaise sœur. Tu nous as laissés partir moi et mon frère, et mon petit frère et ma petite sœur, mauvaise sœur que tu es. Te rappelles-tu que tu as coûté trois cents francs à ma mère pour apprendre le métier de lingère chez Mme Morin ? Tu n’as pas de cœur. Ma mère qui t’aimait comme nous, et nous avoir laissés partir ! »

Voilà ma sœur à pleurer, à crier. « Eh bien, madame, c’est bien la vérité que ce jeune enfant vous dit ? Si ça est, ça n’est pas beau. — Messieurs, ce n’est pas moi qui les ai perdus, c’est mon père. Ah ! le malheureux, il a perdu ses quatre enfants ! »

Aux cris et lamentations de ma sœur, il arrive des voisins qui accourent de toutes parts pour me voir : « C’est un des enfants du père Coignet. En voici un de retrouvé. » Et ma sœur et moi de pleurer. Un de ces messieurs, qui me tenait par la main, dit : « Ne pleure pas, mon petit, nous ne t’abandonnerons pas, nous. »

Mes petits camarades viennent m’embrasser. Cette scène était touchante. Mon père, qui entend ce brouhaha, accourt. On dit : « Le voilà, ce M. Coignet qui a perdu ses quatre enfants ! — C’est mon père que voilà, messieurs. — Voilà un de vos enfants, monsieur, et nous l’emmenons avec nous. — Eh bien, dis-je alors, père sans cœur, qu’avez-vous fait de mes deux frères et de ma sœur ? Allez donc chercher cette marâtre de belle-mère qui nous a tant battus. — C’est vrai, crie tout le monde. C’est un mauvais père, et leur belle-mère est encore plus mauvaise. »

Enfin tout le monde était autour de moi, et ces messieurs me tenaient par le bras : « Allons, à cheval ! dit M. Potier (le plus petit des deux), en voilà assez ! Partons, montez sur votre bidet. »

Et tout le monde de me suivre, criant : « Adieu, mon petit, bon voyage ! » Mes petits camarades viennent m’embrasser tous, et moi, je pleurais à chaudes larmes en disant : « Adieu, mes bons amis ! »

Ces messieurs me mettent au milieu d’eux et nous traversons entre deux haies de monde, les hommes le chapeau bas. Et les femmes de faire des révérences à ces messieurs, et moi de pleurer, mon petit chapeau à la main.

« Nous montons la montagne au trot, disent ces messieurs. Rattrapons nos chevaux ! Allons, mon petit, tenez-vous bien ! »

Nous dépassons les chevaux à la sortie des bois, et nous arrivons à Courson, à la grande auberge de M. Raveneau, où je visitai les écuries et fis préparer tout ce qu’il fallait pour quarante-neuf chevaux. Ces messieurs commandent le souper pour quarante-cinq hommes, non compris les maîtres.

En arrivant, on forme les chevaux par quatre pour les accoupler le lendemain, et on les attache à deux longes. C’est la première fois que ces chevaux se trouvaient à côté l’un de l’autre ; il était temps que le foin et l’avoine fussent servis à ces gaillards, je crois que nous n’aurions pu les contenir ; c’étaient comme des furibonds qui se cabraient. Et moi de taper dessus ; je ne les quittais pas d’un instant, et les maîtres de rire en me voyant frapper de l’un à l’autre. À sept heures, ces messieurs viennent faire la visite et font souper tous leurs hommes qui étaient quarante-cinq ; ils payent leur journée, et retiennent les hommes qu’il fallait pour le lendemain. Ils commandent des gardes d’écurie pour la nuit, et m’emmènent. « Allons souper, dirent-ils, venez avec nous, mon garçon, nous reviendrons après les voir. »

Quelle surprise de voir une table servie comme pour des princes : la soupe, le bouilli, un canard aux navets, un poulet, une salade, du dessert, du vin cacheté !

« Mettez-vous là, entre nous deux, et mangez comme vous êtes courageux ! »

Le roi n’était pas plus content que moi.

« Ah çà ! dit M. Potier, il faut mettre une cuisse de poulet dans du papier avec du pain pour le manger le long de la route parce qu’on ne s’arrête qu’à la couchée. Vous trouverez des garçons d’auberge qui vous attendront avec des grands verres de vin qu’ils donneront à chaque homme en passant, sans s’arrêter, et tout sera payé. Vous vous tiendrez derrière autant que possible. »

Le matin, on met les chevaux par quatre, avec des torches et des quenouilles, liens garnis de paille pour maintenir tous ces chevaux (cela a demandé du temps) ; et puis en route !

Tous les jours j’étais traité de la même manière que le premier jour. Quel changement dans ma position !… Comme je me trouvais heureux de coucher dans un bon lit ! Ce pauvre orphelin ne couchait plus sur la paille. Enfin tous les soirs, j’avais à souper. Je considérais ces messieurs comme des envoyés de Dieu à mon secours.

Nous arrivâmes à Nangis-en-Brie le huitième jour avant la foire, et j’eus tout le temps de connaître mes deux maîtres. L’un se nommait M. Potier, et l’autre M. Huzé. Celui-ci était aimable, spirituel et poli ; M. Potier était petit et laid. Je me disais : « Si je pouvais être chez M. Huzé ! » Pas du tout, c’est chez M. Potier que l’heureux sort m’attendait.

Je pars donc de Nangis le vendredi pour Coulommiers ; j’arrive à trois heures dans une grande cour, à cheval, comme un pacha à trois queues, monté sur mon joli bidet. Voilà madame qui paraît. « Eh bien, mon garçon, et votre maître ne vient pas ce soir ? — Non, madame, il ne viendra que demain. — Que l’on mette le cheval à l’écurie ! venez avec moi. »

Comme je marchais à côté de madame, me voilà assailli par quatre grosses filles de la maison qui se mettent à crier : « Ah ! le voilà ! le petit Morvandiau ! »

Combien ce nom me faisait de peine ! Mon petit chapeau à la main, je suivais madame. « Allons, dit-elle, laissez cet enfant, allez à votre ouvrage. Venez, mon petit ! »

Comme elle était belle, Mme Potier ! car c’était bien la femme du petit que je redoutais. Je ne l’appris que le lendemain. Quelle surprise pour moi de voir une si belle femme et un si vilain mari ! « Allons, continue-t-elle, il faut manger un morceau et boire un coup, car on ne soupe qu’à sept heures. »

Et voilà madame qui me fait parler de notre voyage, et je lui dis : « Madame, tous les chevaux sont vendus. — Êtes-vous content de votre maître ? — Oh ! madame, je suis enchanté. — Ah ! c’est très bien ce que vous dites là. Aussi mon mari m’a écrit que vous étiez un bon sujet. — Je vous remercie, madame. »

Le soir, à sept heures, on soupe (c’était le vendredi). Je vois une table servie comme pour un grand repas, tout en argenterie, timbales d’argent, deux paniers de bouteilles. On me fait appeler pour me mettre à table. Quelle est ma surprise de voir douze domestiques : garde-moulin, charretiers, laboureur, fille de laiterie, femme de chambre, boulangère et femme de peine. Le tout formait dix-huit. Les six autres étaient à Paris avec des chariots qui menaient les farines pour les boulangers de Paris ; ils faisaient le voyage toutes les semaines (il y a quinze lieues de Coulommiers à Paris). Il y avait sur cette table deux plats de matelote ; je croyais que l’on donnait un repas en ma faveur.

On me fait mettre à côté d’un grand gaillard, et madame lui recommande de me servir. Il me donne un morceau de carpe ; j’en étais honteux de voir mon assiette pleine de poisson ; j’aurais pu en faire deux repas. Il s’aperçut que je mangeais peu ; il mit un morceau de pain dans sa poche, et me le présente à l’écurie en me disant : « Vous n’avez pas mangé, vous êtes trop timide. »

Comme je l’ai dévoré à mon aise, du pain blanc comme la neige !

À neuf heures il vient une grosse fille faire mon lit dans l’écurie. J’étais bien couché : un lit de plumes, un matelas, des draps bien blancs. Je me trouvais heureux.

Le matin, mon grand camarade me mène à la salle à manger pour déjeuner, avec ma demi-bouteille et du fromage. Dieu ! quel fromage[17] ! comme de la crème ! et du pain de Gonesse, avec le vin du pays. Je lui demandai ce que je ferais. « Il faut attendre que madame soit levée, elle vous le dira. — Eh bien, je vais panser mon bidet et le faire boire, et nettoyer l’écurie. »

Je pétillais du désir de travailler. Le garçon d’écurie était parti à la ville ; je profite de cette occasion pour nettoyer toutes les écuries. Madame arrive et me trouve habit bas, le balai à la main : « Qui vous a dit de faire cela ? — Personne, madame. — Eh bien, ce n’est pas votre ouvrage, venez avec moi. Chacun fait son ouvrage dans notre maison ; mais vous avez bien fait. Quand mon mari sera venu, il vous dira ce que vous devrez faire. Allons au jardin, prenez ce panier, nous rapporterons des légumes. Savez-vous bêcher ? — Oui, madame. — Ah ! tant mieux. Je vous ferai travailler quelquefois dans notre jardin, car chez nous chacun fait son ouvrage, personne ne s’en dérange. »

Je rentre à la maison, et vais visiter les moulins à Chamois. De retour à la maison, quelle est ma surprise de voir mes deux maîtres qui cherchaient madame ! « Te voilà, mon ami », dit Mme Potier à son vilain mari, car c’était bien celui auquel je désirais le moins appartenir (et c’était l’homme par excellence, tant par le cœur que par la fortune). M. Huzé salue et se retire. On me fait venir : « Ma femme, dit mon maître, voilà un enfant que je t’amène de la Bourgogne ; c’est un bon sujet, je te le recommande ; je te conterai son histoire plus tard. »

Et moi qui étais là, bien timide !

« Eh bien, dit-il, vous êtes-vous ennuyé, mon garçon ? Allons voir nos chevaux ! » Et le voilà à me faire voir toutes les écuries, les moulins. Et les domestiques de saluer leur maître ; ce n’était pas un maître, c’était un père pour tout le monde ; jamais il ne lui échappait une expression déplacée. Il me dit : « Demain, nous monterons à cheval pour vous faire voir mes laboureurs et mes terres. Il faut que vous soyez à même de connaître tous les morceaux qui m’appartiennent. »

Je me disais : « Que va-t-il faire de moi ? »

Il parle à ses laboureurs et à ses autres ouvriers toujours avec un ton affable. Puis il dit : « Allons voir mes prés ! (Et toujours il me parlait avec bonté). Faites attention à tout ce que je vous montre, et les limites, car je pourrai vous envoyer faire une tournée quelquefois pour voir mes laboureurs et mes autres ouvriers, pour me rendre compte de ce qui est fait. — Soyez tranquille, je rendrai un fidèle compte de tout ce que vous me direz. — Il faut que je vous mette au fait de tout. Vous prendrez toujours votre bidet, car les routes sont longues. »

Nous fûmes bien trois heures dehors. « Allons, me dit-il, rentrons à la maison ! demain nous irons ailleurs. »

Enfin il me mit au courant de tous les détails de la manutention du dehors. Huit jours se passent ainsi en tournées de part et d’autre ; le neuvième jour, il vient un orage épouvantable. Voilà les eaux qui inondent la maison, arrivent de toutes parts ; tout le monde était bloqué. Il se trouvait encore des chevaux à l’écurie. Ni maître ni garde-moulin ne pouvaient sortir, et moi de courir d’une écurie à l’autre, car l’eau montait à vue d’œil. Enfin, je barbotais comme un canard ; les chevaux en avaient au-dessus des jarrets, mais l’eau n’a pas pénétré dans la maison.

Il y avait trois étables où les porcs couraient grand risque d’être noyés, vu qu’ils étaient sous voûte. M. Potier me fait venir et me donne une pince du moulin, et me dit : « Tâchez de délivrer les cochons. — Soyez tranquille, je vais de suite. » Et me voilà dans l’eau. Je ne croyais pas pouvoir arriver, mais enfin parvenu à la première porte, je fais une percée et l’eau m’aide à ouvrir. Voilà mes six gaillards sortis, et nageant comme des canards. Je vais en faire autant aux deux autres étables ; mes dix-huit cochons étaient sauvés. Et tout le monde de la maison de me regarder par les croisées.

M. Potier, qui ne me perdait pas de vue, me guidait : « La petite porte de la cour est-elle fermée ? — Non, monsieur. — Les cochons vont sortir, ils suivront le cours de l’eau ! »

Je me suis mis à traverser la cour, dans l’eau qui était maîtresse de mes forces ; je n’arrive pas assez à temps. Voilà un des cochons qui enfile la porte, et suit le courant. M. Potier qui s’aperçoit que j’ai un déserteur de parti, court à l’angle de sa maison, me crie : « Prenez votre bidet et tâchez de gagner le devant. » Je cours à l’écurie, mets le bridon à mon bidet, et fais jaillir l’eau pour rattraper mon déserteur. M. Potier me crie : « Doucement ! appuyez à droite. »

Ses paroles se perdent. Je prends trop à gauche ; je me plonge dans un trou où l’on avait amorti de la chaux. Du même bond, mon cheval me sort du trou. Je ne voyais plus. Comme je tenais mon cheval ferme de la main droite, je m’essuyai la figure et poursuivis ma bête, qui filait dans les prés. Enfin, en luttant contre l’eau, je gagne le devant de mon cochon ; lorsqu’il eut le nez tourné du côté de la maison, il revient comme je le désirais. Arrivé dans la cour, je lâche mon bidet, bien transi de froid. Mes maîtres m’attendaient sur le perron, et les grosses filles de regarder ce pauvre petit orphelin trempé, pâle comme la mort, mais j’avais sauvé le cochon de mon maître.

« Venez, mon ami, me disent monsieur et madame, venez vous changer. » Ils me mènent dans leur belle chambre où un bon feu était allumé, et les voilà à me déshabiller tout nu comme je suis venu au monde. « Buvez, disent-ils, ce verre de vin chaud ! »

Les voilà qui m’essuient comme leur propre enfant, et m’enveloppent dans un drap. M. Potier dit à son épouse : « Ma chère amie, si tu lui donnais une de mes chemises neuves, il pourrait bien l’essayer. — Tu as raison, ce pauvre petit n’en a que deux. — Eh bien ! il faut lui donner la demi-douzaine. Tiens ! il faut lui payer sa bonne action : je vais lui faire cadeau du pantalon et du gilet rond que tu m’as fait faire ; il sera habillé tout à neuf. — Bien, mon ami, tu me fais plaisir. »

M. Potier me dit : « Vous gagnerez dix-huit francs par mois et les profits : trois francs par cheval. — Monsieur et madame, combien je vous remercie ! — Si vous vous étiez noyé en sauvant notre cochon ! Vous avez mérité cette récompense. »

Je me vois habillé comme le maître de la maison. Dieu ! que j’étais fier ! Je n’étais plus le petit Morvandiau.

Comme ils se prêtaient à m’habiller, je dis : « Mais, monsieur, il ne faut pas m’habiller. Et les chevaux ! et les cochons ! Il faut je retourne à mon poste, mes habits seraient perdus. — Tu as raison, mon enfant. »

Ils vont chercher des vêtements à leur neveu et me voilà en petite tenue. Je me trouvais seul, le garçon d’écurie était à la ville et les garde-moulins ne voulaient pas se mettre les pieds à l’eau. On me donne un grand verre de vin de Bourgogne bien sucré, et je me remets à l’eau. Je donne le foin aux chevaux. Je bloque mes dix-huit cochons dans une écurie qui était vide. Pour cela je prends une grande perche et poursuis tous mes gaillards devant moi, et finis par être le maître. Je peux dire que j’ai barboté deux heures ce jour-là. Le soir, l’eau avait disparu et les charretiers arrivent de toutes parts. Et moi de rentrer à la maison, de changer de tout et de me coucher de suite. Le vin sucré me fit dormir ; le lendemain je n’y pensais plus.

Monsieur et madame me firent demander de venir et m’emmenèrent dans leur chambre ; ils m’habillèrent tout à neuf. Après le déjeuner, M. Potier dit au garçon d’écurie : « Selle nos bidets ! » Et nous voilà partis pour voir des gros fermiers et acheter des blés. Mon maître fit des affaires pour dix mille francs, et nous fûmes traités en amis. Sans doute que M. Potier avait parlé à ces gros fermiers ; on me fit beaucoup d’amitiés, et je fus mis à table près de mon maître.

Il faut dire que j’étais bien décrassé. J’avais l’air d’un secrétaire. S’ils avaient su que je ne savais pas la première lettre de l’alphabet !… mais les habits de M. Potier me servaient de garantie auprès de ces messieurs. Et dame ! après dîner, nous partîmes au galop, nous arrivâmes à sept heures, et on me fit changer de place à table. Je vois mon couvert près de M. Potier, à sa gauche, et madame à sa droite. Et le premier garde-moulin près de madame, qui servait nos maîtres les premiers. Il faut dire que monsieur et madame étaient toujours au bout de la table ; on pouvait dire que c’était une table de famille. Jamais on ne disait toi personne, toujours vous. Le dimanche, monsieur demandait : « Qui veut de l’argent[18] ? »

Tous les domestiques étant réunis, M. Potier leur dit : « Je nomme ce jeune homme pour vous transmettre mes ordres. Je-lui confie les clés du foin et de l’avoine, c’est lui qui fera la distribution à tous les attelages. »

Tout le monde me regardé, et moi qui ne savais rien du tout de cet arrangement, j’étais tout confus, je n’osais lever la tête. Enfin mon maître me dit : « Vous allez venir avec moi à la ville. » J’étais content d’être hors de table.

M. Potier me donne des clés et me dit : « Partons ! nous allons voir des greniers de blé considérables. Eh bien ! êtes-vous content de moi ? Ma femme aura soin de vous. — Monsieur, je ferai tout mon possible pour que vous soyez content de moi. »

Aussi, je me multipliais : le soir, le dernier couché ; le matin, le premier levé. Le lendemain, la sonnette m’appelle pour me donner l’ordre que je transmis à tous les domestiques. Le plus grand me dit : « Monsieur, que dites-vous ? — Je ne suis pas monsieur, je suis votre bon camarade, dites-le à tout le monde. Je suis aux gages comme vous ; je ferai mon service ; je n’abuserai jamais de la confiance de monsieur et de madame, j’ai besoin de vos conseils. — Comme je suis le plus ancien de la maison, vous pouvez compter sur moi », dit-il. Je peux dire que tout le monde me fit bonne mine. Comme c’était moi qui faisais la distribution du son, de l’avoine et du foin, on me faisait la cour pour avoir la bonne mesure, M. Potier me grondait quand il trouvait du son dans les auges. « Mes chevaux sont trop gras, je vais y veiller pour que cela n’arrive plus ; il ne faut pas leur faire la ration aussi forte. — Donnez-moi la mesure du son et de l’avoine, je m’y conformerai ; ils prennent des corbeilles et vont au moulin les remplir. Maintenant ils n’y mettront pas les pieds, toutes les distributions seront à leur place. — C’est très bien », dit mon maître. Voilà tous les charretiers et laboureurs rentrés ; se voyant servir, ils me disent : « On nous fait donc notre part ? — Vous m’avez fait gronder, c’est monsieur qui a mesuré le son et l’avoine, et m’a dit : ne tolérez personne, je veillerai à tout cela, soyez-en sûr. »

Le lendemain, il arrive deux gros fermiers qui déjeunent. M. Potier me sonne et dit : « Passez dans mon cabinet. Vous m’apporterez dix sacs. »

Je les apporte. Dieu ! que de piles d écus dans ces sacs ! Je reste chapeau à la main : « Jean, dit-il, faites seller nos bidets et nous partirons avec ces messieurs. » Madame me dit : « Habillez-vous proprement. Voilà un mouchoir et une cravate. Elle a la bonté de m’arranger. » « Allez, mon petit garçon, vous voilà propre ! » Comme j’étais fier : je présentai le cheval à mon maître, et je tins l’étrier. (Cela l’a flatté beaucoup devant ces messieurs, car il me l’a dit depuis.) Les voilà tous trois à cheval. Je suivais en arrière, plongé dans mes petites réflexions. Arrivés à une belle ferme, on met nos chevaux à l’écurie, et moi je me tiens dans la cour à voir ces belles meules de blé et de foin ; un domestique vient me chercher pour me faire mettre à table. Je refusai, disant : « Je vous remercie. » Le maître de la maison me prend par le bras et dit à mon maître : « Faites-le mettre à table près de vous. »

Je n’étais pas à mon aise ; enfin je mangeai du premier plat servi, et je me levai de table. « Où allez-vous ? me dit le maître de la maison.

— M. Potier m’a permis de me retirer. — C’est différent. »

J’étais flatté de me voir à une table servie comme celle-là. Je me la rappelle toujours. Mme la fermière, après le dîner, m’invite à voir sa laiterie. Je n’ai jamais rien vu de si propre : des robinets partout. « Tous les quinze jours, me dit-elle, je vends une voiture de fromages. J’ai quatre-vingts vaches ! »

Elle me ramène au réfectoire pour me faire voir sa batterie de cuisine ; tout était reluisant de propreté. La table, les bancs, tout était ciré. Ne sachant que dire à cette aimable dame, je lui dis : « Je conterai tout ce que j’ai vu à Mme Potier. — Nous y allons trois fois l’hiver dîner et passer la soirée. Comme l’on est bien reçu chez M. et Mme Potier ! » Ces messieurs arrivent. Je me retire. M. Potier me fait signe et me met vingt-quatre sous dans la main. « Vous donnerez cela au garçon d’écurie ; faites brider, nous partirons. » On amène nos deux bidets, la belle fermière dit à M. Potier : « Le bidet de votre domestique est charmant, il me conviendrait. Si mon mari était galant, il me l’achèterait, car le mien est bien vieux. — Eh bien ! voyons cela, dit celui-ci, veux-tu l’essayer ? Fais mettre la selle, et monte-le. Tu verras comme il va. » On apporte la selle de côté. Je lui dis : <r Madame, il est très doux, vous pouvez le monter sans crainte. » Voilà madame à cheval et qui part au trot, va en tous sens à droite et à gauche, disant : « Il a le trot très doux. Je t’en prie, mon mari, fais-moi cadeau de ce bidet. — Eh bien ! monsieur Potier, il faut le lui laisser, dit le mari. Nous nous arrangerons. Combien me le vendrez-vous ? — Trois cents francs. — Ça suffit, te voilà contente. Maintenant, c’est toi qui donneras le pourboire au garçon. — Oh ! de suite, venez ! me dit-elle. Elle me met six francs dans la main et me fait seller son vieux cheval. Et nous voilà partis au bon trot. « Quelle bonne journée pour moi !.... M. Potier me dit : « Je suis content de vous. — Je vous remercie, monsieur. Cette dame m’a fait voir la laiterie et sa batterie de cuisine. Que tout cela est beau ! Ce sont de vrais amis, madame n’est pas fière. »

Le lendemain, on vient chercher le vieux bidet, et M. Potier me dit : « Vous prendrez celui que nous avons amené de votre pays. Demain nous allons ensacher de la farine : il nous en faut cent sacs pour Paris, c’est vous qui prendrez le boisseau, je vous montrerai cela. Demain vous boirez un coup à sec, il faut que vous appreniez à tout faire. Chez nous, vous n’aurez jamais d’ouvrage comme les autres ; je vous mettrai au courant de bien des ouvrages ; il faut que vous sachiez tout faire. » Le lendemain matin, il me présente au garde-moulin, et lui dit : « Baptiste, voilà Jean que je vous amène, il faut lui montrer à manier le boisseau, il sera à votre disposition toutes les fois que vous en aurez besoin, il est rempli de bonne volonté. — Mais, monsieur, sera-t-il assez fort pour manier le boisseau avec moi ? — Soyez tranquille, je vais présider à tout cela. »

Voilà M. Potier qui prend le boisseau, et me montre : « Faites comme cela. » Je voulais lui prendre la mesure des mains. « Non, me dit-il, laissez-moi finir ce sac ! »

Je m’empare du boisseau et je le manie comme une plume. À mon premier sac, Baptiste dit à M. Potier : « Nous en ferons un homme. » — Je vais rester près de vous, dit mon maître. — C’est inutile, dit Baptiste, nous nous tirerons d’affaire tous les deux. »

Enfin je m’en acquittai de mon mieux, avec cet homme un peu dur. Cela dura toute la journée. Comme j’avais mal aux reins ! Nous n’en avions fait que cinquante bâches, il fallut recommencer le lendemain. Enfin, j’en vins à bout à mon honneur.

Monsieur et madame s’aperçurent d’une petite pointe de jalousie de la part des domestiques à mon sujet, et ils profitèrent du moment de mon absence pour leur conter mes malheurs. Ils leur dirent que je n’étais pas destiné à faire un domestique, que mon père avait beaucoup de bien et qu’il avait perdu ses quatre enfants. « C’est moi, dit M. Potier, qui ai retrouvé celui-ci, les autres sont perdus ; je veux qu’il sache tout faire. — Je lui montrerai à tenir la charrue, lui dit le premier laboureur. — Ah ! c’est bien, je vous reconnais là. — Je le mènerai avec moi quand vous voudrez. — Eh bien ! prenez-le sous votre protection, je vous le confie ; ne le fatiguez pas, car il est plein de courage. — Soyez tranquille, je lui montrerai à semer, je lui donnerai mes trois chevaux. »

J’arrive le soir de porter des invitations à trois lieues, et je rapportais les réponses. Je me mis à table : monsieur et madame me firent des questions sur les personnes à qui j’avais remis les lettres. Je répondis que partout l’on avait voulu me faire rafraîchir, que je n’avais rien pris ; je vois tous les domestiques qui me regardent.

Le premier laboureur dit à table : « Jean, si vous voulez, je vous mènerai avec moi demain ; je vous ferai faire un sillon avec ma charrue. — Ah ! vous me faites bien plaisir, mon père Pron (c’était le nom de ce brave homme) ; si monsieur le permet, je partirai avec vous. — Non, dit M. Potier, nous irons ensemble. »

En route, monsieur me dit que ce brave homme s’était offert de me montrer de tenir la charrue et il ajoutait : « Il faut en profiter, car c’est le plus fort de notre pays. »

Une fois arrivés : « Voilà votre élève, dit monsieur, tâchez d’en faire un bon laboureur. — Je m’en charge, monsieur. — Voyons, faites-lui faire un enrayage.

Voilà le père Pron qui dresse sa charrue et place ses trois chevaux sur une ligne droite, et me fait prendre des points de vue très loin, et des points intermédiaires de place en place. Il me dit : « Regardez entre les deux oreilles de votre cheval de devant les points que je vous montre, ne faites pas attention à votre charrue, tenez vos guides et fixez bien vos trois points. Aussitôt que le premier sera dépassé, vous en ressaisirez un autre. »

De suite, j’arrive au bout de mon rayage, je regarde ma première raie ; elle était droite. « C’est bien, me dit M. Potier, ça n’est pas tremblé. Je suis content ; ça va bien ; continuez. » Il eut la complaisance de rester deux heures et il me ramena à la maison, où madame l’attendait. « Eh bien ! lui dit-elle, et la charrue, comment s’en est-il tiré ? — Très bien. Je t’assure que Pron est content de lui ; ça fera un bon laboureur. — Ah ! tant mieux ; ce pauvre enfant. Pron a eu une bonne idée de se charger de lui montrer à tenir la charrue. Je veux qu’il apprenne à semer ; il commencera par semer des vesces, et puis du blé. »

Le lendemain, je m’aperçus que tous les domestiques me faisaient une mine gracieuse. Je ne savais ce que cela voulait dire. C’étaient monsieur et madame qui leur avaient conté mon histoire. Enfin je fus l’ami dè tout le monde. M. Potier avait sept enfants ; c’est moi qui allais les chercher dans les pensions et les ramenais. C’étaient des fêtes pour eux et pour moi. J’étais de toutes les parties, à pied et en voiture. C’est moi qui réglais tous les petits différends entre les demoiselles et leurs frères. M. Potier me dit : « Nous partirons demain pour la foire de Reims, il me faut des chevaux pour Paris, il m’en faut qui soient bien appareillés, c’est pour des pairs de France[19] ; il les veulent tout dressés et de quatre à cinq ans. Vous aurez le temps de vous exercer. » Il fait appeler son garçon marchand de chevaux : « Je vous emmène avec nous à cinq heures demain matin, à cheval, pour la foire de Reims. Il nous faut cinquante chevaux, voilà les tailles et les couleurs. Je n’ai pas besoin de vous en dire davantage ; vous connaissez votre affaire. Partez ce soir. »

On fait prévenir M. Huzé de venir s’entendre pour le départ et de prendre un domestique avec lui pour mener le cheval qui portait les valises. Nous voilà partis à midi, nous arrivâmes à Reims trois jours avant la foire. Le vieux piqueur de M. Potier eut tout le temps de parcourir toutes les campagnes pour signaler tous les chevaux qui nous convenaient, et il revient avec le signalement de trente, et des arrhes avaient été données. Le vieux piqueur dit : « Je crois avoir fait une bonne affaire. J’ai une liste de cent chevaux que j’ai tenus ; j’ai tous les noms des particuliers. »

La foire fut terminée en trois jours ; le total fut de cinquante-huit chevaux. Nous eûmes le bouquet de la foire ; ces messieurs étaient contents de leur voyage, et tout fut réglé dans deux jours. Et en route pour Coulommiers, où nous arrivâmes sans accidents.

C’est là que je fus mis à l’épreuve pour dresser tant de chevaux. Au bout de deux jours on les met au manège : vingt par jour avec des caparaçons sur le nez. Comme ils faisaient des sauts ! on finit par les réduire et les rendre dociles. Pas un jour de repos, pendant un mois de manège. Et puis, au char à bancs, au cabriolet, à la selle. Comme ils s’allongeaient sur la paille ï ils dormaient comme un pauvre qui a sa besace pleine de pain. Nous les menions dans les plaines, et ils étaient sots dans les terres labourées ; je montais sur l’un, sur l’autre ; je tenais la discipline sévère avec tous ces gaillards-là. Je corrigeais les mutins et flattais les dociles. Cette manœuvre dura deux mois sans relâche ; j’étais fatigué, j’avais la poitrine brisée, j’en crachais le sang, mais j’en vins à bout à mon honneur.

M. Potier écrivit à ces gros matadors de Paris que ses chevaux étaient prêts. Au lieu de répondre, ils arrivent avec de belles calèches et des domestiques tout galonnés. « On met leurs chevaux à l’écurie ; M. Potier, le chapeau bas, les conduit au salon et madame paraît. Comme elle avait un port majestueux ! Ces gros ventres se lèvent pour la saluer ; elle se retire et fait apporter des rafraîchissements ; elle fait demander si ces messieurs lui feraient l’honneur d’accepter son dîner : ils répondirent qu’ils acceptaient avec plaisir. Le dîner fût magnifique. — M. Potier me fit appeler : « Dites à tous les palefreniers de tenir les chevaux prêts ; je vais mener ces messieurs visiter les chevaux. »

Je donne les ordres et tout fut prêt. Ces messieurs voulurent voir l’établissement, dont ils furent enchantés, et passèrent aux écuries pour visiter les chevaux et les faire sortir. « Les voilà tous par ordre, leur dit M. Potier. Faites-les sortir. »

On demande le numéro 1 avec bridon et couverture. On me présente le cheval, je le fais trotter. Monsieur me dit : « Montez-le ï » Je le fais marcher au pas en tenant mon bridon, et là la main bien placée, je saute ; ils n’eurent pas le temps de me voir monter. Je le fais trotter et le présente devant ces messieurs qui le flattent en disant : « C’est bien ! »

Numéro 2 », dit mon maître. On me présente le cheval : « Montez-le, disent ces messieurs. Au pas !... au trot !... Ça suffit. A un autre ! »

Et ainsi de suite, jusquà douze. On me demande alors : « Sont-ils tous dressés comme ces douze-là ? — Je vous l’assure. — Ça suffit. Ce petit jeune homme monte bien un cheval. — Il est bien hardi, dit mon maître. — Demain nous les mettrons au char à bancs. Vous avez des harnais pour cela ? — Tout est prêt. — En voilà assez pour aujourd’hui ; nous voudrions voir la ville. — Voulez vous que l’on mette les chevaux à votre voiture ? — Ça serait mieux. Nous vous demanderons la permission de vous amener deux convives. — Tout ce qui peut vous être agréable. Jean, fais mettre les chevaux à la calèche ! »

Et les voilà partis. Mon maître était content. « Jean, me dit-il, nous ferons une bonne journée, ça va bien ; vous vous en êtes bien tiré. C’est vous qui servirez à table, faites un peu de toilette. Voyez ma femme, il faut aller à la ville faire apporter ce que j’ai commandé et vous faire donner un coup de peigne, et vous mettre en dimanche. »

Me voilà de retour, bien poudré. Madame me met au courant de mes fonctions, et, la table servie, elle va faire une toilette magnifique. Comme elle était belle !

Ces messieurs arrivent à six heures ; ils étaient six. Monsieur va les recevoir, le chapeau à la main. « Eh bien ! monsieur, nous sommes de parole, nous vous amenons deux convives. — Soyez les bienvenus. »

Monsieur reconnaît le sous-préfet et le procureur de la République ; on se met à table ; madame fit les honneurs ; rien n’y manquait, ni moi, la serviette sur le bras, ni les laquais des messieurs qui étaient derrière leurs maîtres. Tous mangeaient sans parler au premier service ; l’un des laquais était découpeur et présentait les morceaux tout coupés que nous présentions à ces messieurs, qui en refusaient souvent. Au second service, paraît un brochet monstre et des écrevisses superbes. « Ah ! madame, dit un convive, voilà une pièce rare. — C’est vrai », disent-ils tous. Mais le sous-préfet ajoute : « M. Potier a un réservoir superbe, il prend des anguilles magnifiques. »

Enfin les louanges pleuvent de toutes parts ; le champagne arrive, voilà tout le monde en gaieté ! Monsieur leur dit : « J’ai passé par Épernay, et j’en ai fait une petite provision. — II est parfait », dit le sous-préfet.

Le dessert servi, on nous fit retirer, et madame demande la permission de s’absenter pour un moment. On lui répond : « Toute liberté, madame ! » Madame donne ses ordres et dit à son mari : « Ces messieurs prendront du punch pour finir la soirée ? — Ça va sans inconvénient. »

Le sous-préfet dit : « Je vous prie de prendre ma maison pour votre hôtel, et j’invite monsieur et madame à me faire l’amitié de venir dîner chez moi. Nous viendrons voir vos beaux chevaux. »

Ces messieurs arrivent à midi pour voir atteler. Tout était prêt ; on voit en suivant la liste. « Prenez le char à bancs et la calèche, ça ira plus vite. Amenez par ordre quatre par quatre. » Les voilà attelés, moi conduisant le char à bancs, et le piqueur, la berline : « Faites un tour devant la maison pour que nous puissions voir. — Ils sont très beaux, disent ces messieurs. Sont-ils tous dressés comme ces quatre-là ? — Oui, messieurs ! répond M. Potier. Si ces messieurs désiraient voir un beau cheval ? C’est une folie que j’ai faite à Reims. — Voyons-le. — Jean, allez le chercher ! »

Il était tout prêt ; je le présente devant ces messieurs : « Oh ! s’écrient-ils, qu’il est beau ! faites-le monter ! »

Je dis au piqueur : « Prenez-moi le pied pour l’enjamber, il est trop haut. » Lorsque je fus sur ce fier animal, je le fais marcher au pas, au trot, et je le présente. « C’est bien, dit le maître au laquais, montez-le, que je le voie mieux. »

Le jeune homme était plus leste que moi. Comme il le manœuvrait ! « Ramenez-le ! en voilà assez. » Le piqueur le présente devant son maître, le chapeau bas. « Monsieur, dit-il, les mouvements sont très doux. — J’ai trouvé sa place, dit le pair de France. Il conviendra au président de l’Assemblée, mettez-le en tête de vos comptes, tous vos chevaux sont acceptés. Vous recevrez mes ordres du départ pour Paris : vous les accompagnerez, et ce jeune garçon viendra pour les conduire. S’il veut rester à mon service, je le prendrai. — Je vous remercie, monsieur, je ne quitte pas mon maître. — C’est bien ! je vous donnerai votre pourboire. »

Ils montèrent en voiture et saluèrent tous monsieur et madame. « À six heures, dit le sous-préfet, sans manquer ! »

Mon maître dit : « Que la voiture soit prête à cinq heures ! Jean, faites votre toilette, vous nous conduirez. »

Mon maître et madame furent reçus avec affabilité par tous ces messieurs. Toutes les autorités étaient au dîner, et le couvert de ma maîtresse était auprès de monseigneur. La soirée finit à minuit, et le lendemain ils partirent pour Paris. M. Potier reçut l’ordre de partir le vendredi pour arriver le dimanche à l’École militaire où ils se trouveraient, à midi précis, pour recevoir ses chevaux. Mon maître fait prévenir M. Huzé que tous les chevaux étaient vendus.

« Ça n’est pas possible », disait-il.

Nous partons le lendemain à six heures avec quatre-vingt-treize chevaux, et une voiture de son pour la route ; je menais le beau cheval en main tout seul. Nous arrivons à dix heures à l’École militaire, où nous trouvons tout prêt ; il y avait un aide de camp et des écuyers. On distribue le son de suite, et on fait le pansement les pieds des chevaux furent bien noircis. À midi tout était prêt.

L’aide de camp fait manger tout le monde et met les domestiques de garde. M. Huzé va déjeuner avec l’aide de camp, et mon maître part pour prévenir ces gros messieurs que ses chevaux étaient prêts. A deux heures précises, tous les gros ventres descendent de voiture et vont visiter les chevaux, les font sortir appareillés par quatre. « Voilà de beaux chevaux, dit le président, vous pouvez renouveler vos équipages. Et celui dont vous m’avez parlé, faites-le sortir. »

Je le présente à l’aide de camp, qui monte ce fier animal, qui le manœuvre et le présente. On dit : « C’est un beau cheval ; faites-le rentrer. »

L’aide de camp se retire avec M. Potier et M. Huzé pour nous faire dîner, et il arrive un homme par quatre chevaux pour les panser. Ces messieurs réformèrent vingt chevaux de leurs écuries, que mon maître prit, au prix de l’estimation par des marchands de chevaux. Après cette brillante affaire, il me renvoie avec les beaux chevaux de carrosse de ces messieurs. MM. Potier et Huzé restèrent huit jours à Paris pour régler leur compte. Ils furent invités chez le gros pair de France qui avait été reçu à Coulommiers. Pour mettre d’accord ces messieurs sur le choix des attelages des chevaux neufs, il fut décidé qu’ils seraient tirés au sort par quatre et que chacun donnerait son pourboire pour les domestiques.

Ces messieurs furent si contents de la loyauté de mon maître que le président en fit part au ministre de la guerre. Celui-ci fit appeler M. Potier pour lui proposer une commande de deux cents chevaux pour le train d’artillerie : « Voilà le prix et les tailles. A quelle époque pouvez-vous les fournir ? — Monsieur, je peux les livrer dans deux mois. — Je vous fais observer que l’on est sévère pour les recevoir ; les chevaux qui ne sont pas reçus sont pour votre compte. — C’est juste, vous m’en donnerez avis. — Ils seront reçus à l’École militaire. Vous savez l’âge : quatre à cinq ans, et point de chevaux entiers. Pouvez-vous faire les avances ? — Oui, monsieur. — D’où les tirez-vous ? — De Normandie et du Bas-Rhin. — Ah ! c’est cela ; c’est de bonne race. »

M. Potier arrive à Coulommiers enchanté, et trouve ses vingt chevaux dans le meilleur état possible : « Ils ne sont pas reconnaissables ; il faut les mener à la foire de Nangis ; nous pourrons les vendre. Ils sont pour rien, on peut gagner moitié dessus. Tenez-les prêts pour demain et en route à six heures ; ça presse, il faut partir pour la Normandie, j’ai un marché de passé avec le ministre de la guerre. »

La foire de Nangis était si bonne que les chevaux furent vendus. M. Potier dit : « J’ai doublé mon prix. » Quatre jours après il partit pour Caen en Normandie, où il trouva une partie de son emplette ; il les envoie à la maison, et nous partons pour Colmar, où il fit de bonnes affaires qu’il finit à Strasbourg complètement. M. Huzé fut chargé de ramener tous les chevaux. Mon maître part pour Paris et rend compte au ministre que dans quinze jours ses chevaux seraient arrivés. « Eh bien ! dit le ministre, faites-les diriger sur Paris, vous épargnerez de grands frais. Donnez de suite vos ordres pour qu’ils arrivent ; vous avez mis beaucoup d’exactitude. Vous me donnerez avis, ne perdez pas de temps ! »

M. Potier prend la diligence, fait diriger les deux cents chevaux sur Paris, en écrivant à son épouse de me faire partir pour Saint-Denis avec une voiture de son, ses chevaux devant rester quatre jours pour se rafraîchir. J’eus le bonheur d’arriver à Saint-Denis le premier, et tout fut prêt ; les quatre jours furent suffisants pour referrer tous les chevaux, et arriver à l’École militaire comme si nos chevaux sortaient d’une boîte, tant ils étaient frais. La voiture de son fut bien payée : tous les chevaux furent reçus. Devant les officiers d’artillerie, des inspecteurs, un général, on fut quatre heures à faire trotter, mais le pourboire fut nul pour moi. Je fus bien désappointé de ce contre-temps. Monsieur me dit : « Vous ne perdrez rien, je vous ferai cadeau d’une montre. » Aussi il m’en donna une belle, et deux cents francs pour les chevaux des représentants et deux louis pour le beau cheval. Quel bonheur pour moi ! En arrivant, je donne tout mon argent à madame, et le dimanche suivant elle me fit cadeau de six cravates. Monsieur dit : « Mes deux voyages me valent trente mille francs. » Il avait de plus placé cinq cents sacs de farine.

Nous reprîmes nos travaux habituels. Je devins fort et intelligent. Je montais les chevaux les plus fougueux, je les rendais dociles. Je repris aussi la charrue ; je fis présent à mon maître laboureur d’une blouse bien brodée au collet ; il était content. À seize ans, je portais un sac comme un homme ; à dix-huit ans, je portais le sac de trois cent vingt-cinq ; je ne rebutais à rien ; mais l’état de domestique commençait à devenir pour moi un fardeau pesant. Ma tête se portait vers l’état militaire ; je voyais souvent de beaux militaires avec de grands sabres et de beaux plumets ; ma petite tête travaillait toute la nuit. Enfin je finis par me le reprocher, moi qui étais si heureux ! Ces militaires m’avaient tourné la tête, je les maudissais ; l’amour du travail avait repris ses droits, et je n’y pensais plus.

Les fermiers arrivaient de toutes parts pour livrer les blés vendus à M. Potier. Chaque fermier avait un échantillon de son blé à la maison. « Jean, disait mon maître, allez chercher dix sacs. » Que de sacs de mille francs sortaient de son cabinet ! Cela dura jusqu’à Noël.

Je finis une grosse pile de cent sacs dans deux mois. Puis, monsieur dit à son épouse : « Fais tes invitations pour aujourd’hui en huit. Je pars pour Paris. Je prends le cabriolet ; nous irons voir nos enfants, et Jean emportera des sacs vides, car il m’est dû beaucoup. Nous serons de retour samedi. A dimanche ton grand repas. — Il faut m’apporter de la marée, dit madame, et ce que tu voudras pour me faire deux plats, et des huîtres. — Ça suffit, madame. »

Les recettes se trouvaient toutes faites le jeudi et employées à des placements considérables. « C’est, dit mon maître, que vous me portez bonheur. Voilà un voyage complet. Faisons nos emplettes, nous partirons demain matin. »

Nous arrivons à cinq heures. Quelle joie pour madame de nous voir arriver de bonne heure ! Le lendemain, à cinq heures, cabriolets et carrioles arrivaient de tous les côtés, je ne savais auquel entendre : « Jean, allez à la ville chercher M. et Mme Brodart et sa demoiselle !… Jean, repartez de suite chercher mon gendre et ma fille ! » Et je faisais ronfler la voiture, toujours au galop. « Jean, il faut servir à table ! » Et le pauvre Jean se multipliait.

La soirée fut magnifique, et ma part de friandises fut mise de côté par madame. A onze heures, on me dit de me tenir prêt pour reconduire tout le monde. A minuit je commence : je fis trois voyages qui me valurent dix-huit francs. Mon maître et madame me firent appeler pour me rafraîchir. « Prenez un bon verre de vin de votre pays et un morceau de brioche ; nous sommes contents de vous ! — Ah ! j’ai mis sa petite part de côté », dit madame.

Le lendemain, je reçus mes petites provisions que je partage avec mes camarades, et je repris le boisseau avec le garde-moulin, pour ensacher de la farine pour Paris, pendant huit jours. Enfin j’étais de tous les métiers.

Madame me prie de donner tous mes soins à son jardin. Je lui fis d’abord un joli berceau au fond, en face de la porte, et je tirai au cordeau deux belles plates-bandes. Je creusai l’allée de quatre pouces pour relever mes deux plates-bandes ; et je remplaçais la terre enlevée avec du sable. Mon maître et madame viennent me voir. « Eh bien, Jean, dit monsieur, vous nous allez donc faire une route dans notre jardin. — Non, monsieur, mais une belle allée. — Vous ne pouvez pas faire cela tout seul, je vais faire venir le jardinier. — Monsieur, le plus difficile est fait. — Comment l’entendez-vous ? — Voyez mes trois lignes faites, mes piquets plantés ; voilà le milieu de mon allée. — Vous avez donc pris tous les cordeaux de mes charretiers ? — Je ne pouvais pas tirer ma ligne sans cela. — C’est juste. — Mon dernier piquet, vers le berceau, c’est pour faire une corbeille pour madame. — Ah ! c’est bien pensé, Jean. Vous avez une bonne idée de me faire une jolie corbeille. — Il me faut du buis pour faire une belle allée, et beaucoup de sable, et des planches pour faire des bancs dans le berceau de madame. — Et pour votre maître, que faites-vous ? — Le maître reste à côté de madame. — A la bonne heure ! Mais, Jean, où prendrez-vous le sable ? — Monsieur, je l’ai trouvé. — Et où ? — Sous le petit pont près de l’abreuvoir. Je l’ai visité tout à l’heure ; j’en ai trouvé trois pieds de hauteur. — Il faudra le faire tirer. — Non, monsieur, on le chargera sous le pont cet été ; vous savez que toute la fausse rivière est à sec, et nous sortirons par l’abreuvoir. — C’est cela ! — Il nous en faut bien vingt tombereaux ; vous savez que l’allée a huit pieds de large. — Ma femme, dit mon maître, fais venir ton jardinier, car Jean va nous faire une route dans notre jardin. — Je prie madame de faire venir du buis et des rosiers pour planter le long de l’allée. »

Le jardinier arrive le soir, et madame le mène de suite au jardin, disant : « Jean, venez faire voir votre ouvrage ? »

Le jardinier fut surpris. « Eh bien ! dit-elle, que dites-vous de la folie de Jean ? — Mais, madame, c’est superbe pour le tracé. Vous pourrez vous promener quatre de front, et, comme vous avez des enfants, ils ne gâteront pas votre jardin. — C’est vrai, dit-elle. Eh bien ! il faut venir demain, car il se tuerait, il a mis cela dans sa tête pour me faire plaisir. — Madame, il a du goût ; il s’y est bien pris. Nous vous ferons un beau jardin ; il nous faut quarante rosiers à hautes tiges et du bois pour l’allée et la corbeille. Il faut quinze jours pour mettre votre jardin en état. Le sable est à votre portée. — Surtout ne laissez pas Jean tout seul ; il se dépêche trop, il tomberait malade. — Je le connais ; je le ménagerai. — Et vous ferez bien. Je l’ai trouvé avec sa chemise toute trempée. »

Madame part, le jardinier me dit : « Je vous sais bon gré du commencement de votre travail. Nous lui ferons une petite surprise devant son berceau ; nous ferons quatre pans coupés, et nous mettrons quatre lilas de Perse, et du chèvre-feuille autour, et nous peindrons les bancs en vert. Ça sera joli. Il faut prier madame de ne pas venir de huit jours voir son jardin. »

Je lui dis le soir : « Madame, le jardinier m’a prié de vous dire de ne pas venir voir votre jardin de huit jours. — Eh bien ! dit M. Potier, je vais aller à Paris placer de la farine et voir nos enfants. — Ah ! c’est bien aimable de ta part. — Je serai de retour samedi ; et je verrai la folie de Jean et du jardinier, après avoir vu si mon gros représentant est content de ses chevaux. »

Il revient satisfait de la réception du représentant qui lui a dit : « Je compte vous voir au printemps avec mon épouse ; je lui ai parlé de votre dame, et elle désire la connaître. — Je vous prie de m’en donner avis. — C’est juste, il ne faut pas surprendre madame, qui fait si bien les honneurs de chez elle. »

Monsieur et madame viennent nous retrouver, et sont surpris de voir la grande allée terminée : « Ah ! c’est joli ; je suis content, c’est bien travaillé. Tu pourras te promener et t’asseoir, voilà de beaux bancs. Jean va nous ruiner avec ses folies. — Ne te dérange pas de Luit jours pour qu’il finisse mon jardin. Je t’en prie. Je voudrais que ça soit sublé. — Eh bien ! je vais surprendre Jean ; nous allons faire détourner l’eau qui passe sous le petit pont, et il pourra prendre du sable à son aise, il ne sera pas toujours le plus fin. — Il va rire », dit madame.

Les huit jours suffirent pour finir tout le jardin, et je vins annoncer : Monsieur et madame, votre jardin est fini. Vous pouvez venir le voir. Ah ! si j’avais du sable, ça serait joli. — Eh bien ! Jean, vous en aurez demain ; mon mari a mis le sable à sec, et a fait passer l’eau de l’autre coté du pont. Et demain vous aurez deux tombereaux et des hommes pour charger ; vous n’aurez qu’à le rentrer. — Ah ! madame, nous sommes sauvés. Dans quatre jours, tout sera fini. »

Monsieur et madame nous regardaient de leurs croisées sans venir nous voir. Le jardinier va leur dire : « Tout est terminé. — Voyons cela, ma femme. »

Me voilà le râteau sur l’épaule, à côté de la porte, le chapeau à la main. M. Potier me prit par le bras et me frappa sur l’épaule : « Jean, me dit-il, vous rendez votre maîtresse heureuse et moi content ; c’est plus joli que l’herbe qui était dans le jardin. — C’est charmant, dit madame, si ton monde de Paris vient te voir, tu pourras les promener à présent. — Vous ne verrez plus d’herbe pousser dans vos allées. »

Je me remis au moulin, à la charrue et à tout faire, surtout à dresser des chevaux. Monsieur reçoit une lettre de Paris pour se rendre de suite au Luxembourg, chez son représentant, pour affaires. « Jean, mon garçon, il faut partir demain matin pour Paris. Je crois que c’est des chevaux que l’on demande. — Si cela est, ils payeront votre folie de jardin. »

Nous partîmes à cinq heures ; à onze heures, nous étions à Paris. Mon maître se présente à l’adresse indiquée ; le chef du Directoire[20] lui dit : « Il nous faut vingt chevaux de première taille, tout noirs, sans aucune tache ; les prix sont de quarante-cinq louis. Où les prenez-vous ? — Monseigneur, dans le pays de Caux et à la foire de Beaucaire. C’est là que je trouverai ces tailles-là. — Cela suffit. Partez de suite ! A quelle époque livrez-vous ? — Il me faut trois mois et je ne réponds pas d’être prêt à cette époque ; ces tailles sont difficiles à trouver. »

Le voilà de retour à Coulommiers : « Allons, dit-il, partons pour la Normandie, et nous reviendrons par la foire de Beaucaire. Je vais faire venir François de suite, lui donner mes ordres et faire part de notre voyage à ma femme, »

Nous arrivons à Caen ; on nous indique quelques chevaux. Dans tous les environs, nous trouvons quatre chevaux, on en voulait cinquante louis. « Eh bien ! vous les mènerez à la foire, nous verrons cela ! »

Nous visitons tout le pays de Caux : nous trouvons des fermes magnifiques et de beaux élèves ; nous pûmes en choisir quatre très beaux. La foire de Caen fut bonne pour nous. Mon maître en acheta six superbes ; il nous en fallait encore dix. Quant au peuple du pays de Caux, il est magnifique, les femmes surtout, avec leur coiffure belle, haute, large. Les petites femmes paraissent grandes, car leur bonnet a bien un pied de haut ! ça leur fait paraître la figure petite. Le monde et les bestiaux, tout est magnifique.

Nous partîmes pour Beaucaire, où nous trouvâmes nos dix chevaux. Je n’ai jamais vu de si belles foires, tous les étrangers de toutes les puissances s’y trouvent. On dirait une ville bâtie dans une plaine : des cafés, des traiteurs, tout ce que l’on peut voir de plus beau. Il se fait des affaires pour des millions ; la foire dure six semaines.

Les affaires de mon maître terminées, nous partîmes après avoir réuni nos chevaux et les avoir dirigés sur Coulommiers. Ce voyage fut long ; nous fûmes deux mois dehors de la maison. Quelle joie pour madame de nous voir arriver !

Mon maître me dit : « Il faut que je fasse une dépense pour nos chevaux, je vais leur faire faire de belles couvertures et des oreillères ; ça les parera ; je veux qu’elles soient à raies. Allons chez M. Brodart de suite ; c’est une dépense nécessaire pour les présenter, « Tout fut terminé dans huit jours. J’étais fier de voir mes beaux chevaux parés de si belles couvertures. Aussitôt, M. Potier part pour Paris, va rendre compte de son emplette à son représentant, annonce que les vingt chevaux étaient chez lui, et que, si monseigneur voulait les voir, il venait le prévenir. « Sont-ils beaux ? dit-il. Dimanche nous serons chez vous à deux heures ; un de mes amis et son épouse et la mienne. Nous serons quatre ; prévenez Mme Potier que je lui mène deux dames. »

Leur belle chaise de poste arrive à deux heures devant la maison. Monsieur et madame les reçoivent et les mènent de suite au salon où se trouvait une collation superbe. Ces dames furent satisfaites du bon accueil de madame ; M. Potier avait invité les amis du représentant. Le dîner fut superbe ; madame invita à faire un tour de jardin qui fît plaisir à ces dames, et les messieurs visitèrent les beaux chevaux ; les couvertures firent merveille : « Ils sont très beaux, vos chevaux ; nos gardes vont être bien montés, les tailles sont superbes. Je vous fais mon compliment, je vais écrire de suite au président du Directoire ; ils seront reçus au Luxembourg ; vous pouvez les faire partir dans les vingt-quatre heures. Deux jours de repos suffiront pour les présenter ; nos messieurs seront satisfaits de les voir, laissez-leur les couvertures : ils sont bien couverts comme cela, on vous payera vos couvertures à part. Combien vous coûtent-elles ? — Quatre cents francs. — Bien, tout cela vous sera remboursé. Faites-les sortir que nous les voyions dehors. Ils surpassent les chevaux de nos grenadiers ; ça montera nos sous-officiers ; ce sont de belles bêtes. Faites-les partir demain ; il vous faut trois jours et deux jours de repos, je serai à Paris pour les présenter à ces messieurs. »

Nous arrivâmes au Luxembourg le quatrième jour ; tout était prêt pour nous recevoir. Les beaux sous-officiers et grenadiers nous entourent, prennent nos chevaux, et les placent, on peut dire, dans un palais. Je n’avais jamais vu de si belles écuries. M. Potier nous fit ôter les couvertures pour les panser, et les grenadiers s’en chargèrent : « Vous pouvez les laisser à nos soins, dit un officier, cela nous regarde, vous leur mettrez les couvertures après le pansement. »

Le lendemain, M. Potier reçut l’ordre de présenter ses chevaux à une heure dans l’allée des beaux marronniers du jardin. A deux heures arrivent une vingtaine de messieurs qui admirent nos chevaux et les font trotter. Un officier vient près de moi, et me dit : « Jeune homme, on dit que vous savez monter à cheval. — Un peu, monsieur. — Eh bien ! voyons cela. Montez le premier venu. — Ça suffit. »

Il me mène près d’un maréchal des logis, et lui dit : « Donnez votre cheval à ce jeune garçon pour qu’il le monte. — Merci », lui dis-je.

Comme j’étais content ! Me voilà parti au pas ; mon maître me dit : « Au trot ! » et je reviens de même : « Repartez au galop. » Je fendais le vent.

Je présentai mon cheval devant tous ces gros messieurs, et les quatre pieds sur la même ligne : « Qu’il est beau ! ce cheval, dit-on. — Ils sont tous de même, messieurs, dit M. Potier. Si vous voulez, mon jeune garçon vous les montera tous. »

Ils se consultent tous ensemble et s’arrêtent devant un cheval qui avait eu peur.

Ils me firent appeler :

« Jeune homme, dit le représentant qui me connaissait de Coulommiers, faites voir ce cheval à ces messieurs ; montez-le ! »

Je le fais trotter sur tous les sens, et au galop encore une fois. Je reviens le présenter. On dit : « C’est bien monter ; il est hardi, votre jeune homme. » M. Potier leur dit : « C’est lui qui a dressé le beau cheval de Mgr le président ; personne ne pouvait le monter, il a fallu le mener en plaine et il l’a rendu docile comme un mouton. » Le président dit à un officier : « Donnez un louis à ce jeune homme pour le cheval qu’il m’a dressé et cent francs pour ceux-ci ; il faut l’encourager. »

L’officier dit aux gardes : « Vous voyez ce garçon comme il manœuvre un cheval. » Je fus bien récompensé par tout le monde ; les militaires me pressaient les mains en disant : « C’est un plaisir de vous voir à cheval. — Ah ! je les fais obéir, je corrige les mutins et flatte les dociles ; il faut qu’ils plient sous moi. »

Enfin, M. Potier livre ses vingt chevaux qui furent tous acceptés, avec les couvertures, sur un mémoire à part, et tous les frais de voyage à leur compte. « Sans cela, leur dit M. Potier, je serais en perte. » On lui répond : « Vous êtes connu, les remontes que vous avez fournies ne laissent rien à désirer. — Je vous remercie, dit M. Potier. — Vous ferez trois mémoires : on vous fera trois mandats que vous toucherez au Trésor ; ils seront signés par le trésorier du Gouvernement et seront payés à vue. Maintenant, je vous nomme pour recevoir six cents chevaux qui arrivent d’Allemagne ; taille de chasseurs et hussards. Cela vous convient-il ? Il vous faut de huit à dix jours pour les recevoir. Vos appointements seront de trois francs par cheval, y compris votre garçon, qui les montera tous ; et surtout soyez sévère avec les Allemands ; vous recevrez des ordres aussitôt l’arrivée. — Vous pouvez compter sur moi. — Les officiers seront là pour recevoir leurs chevaux. »

M. Potier finit ses affaires et nous partîmes pour Coulommiers où monsieur fut bien fêté à son arrivée de ce voyage de trois mois ; toutes les affaires de la maison étaient comme monsieur le désirait. « Eh bien ! mon ami, es-tu content de ton voyage ? » dit Mme Potier ? — Je suis enchanté de ces messieurs. Tout s’est passé pour le mieux du monde. Jean s’est surpassé d’adresse ; il s’est fait remarquer de tout le monde ; de plus, il est invité à venir avec moi pour recevoir six cents chevaux de remonte pour la cavalerie et c’est lui qui est nommé pour les monter ; tous ces messieurs l’ont compris dans les émoluments qui me sont alloués. Tu peux lui faire ton cadeau, il le mérite. Il a soufflé le pion aux grenadiers du Directoire pour manier un cheval. »

Madame me mène le dimanche à la ville et me fait cadeau d’un habillement complet : « Vous enverrez tout cela à mon mari avec la facture acquittée. »

Combien je fus flatté de ce procédé ! M. Potier me présente le paquet : « Voilà le cadeau que vous avez mérité ! Il faut lui faire faire son habillement de suite. Demain nous reprendrons nos travaux au moulin ; il nous faut deux cents sacs de farine pour Paris. »

Toute la semaine fut employée au moulin ; le dimanche nous passâmes nos chevaux en revue ; monsieur et madame furent dîner en ville. Et moi de régaler tous les domestiques de nos voyages, racontant tout ce que j’avais vu à Paris. Le soir, je fus chercher mes maîtres sans leur permission. Ils furent contents de cette attention et je les ramenai à minuit. Le lendemain, je reçus mes habillements ; tout était complet.

« Allons, Jean ! il faut voir si tout cela va bien ! » Ils me mènent dans leur chambre et président à ma toilette, disant : « On ne vous reconnaîtra plus !… Tenez, ajoute madame, voilà des cravates et des mouchoirs de poche. Je vous ai acheté une malle pour mettre toutes vos affaires. — Monsieur et madame, je suis confus de toutes vos bontés. »

Le dimanche je m’habille et parais devant tout le monde de la maison, comme si je sortais d’une boîte. Tous mes camarades de me toiser de la tête aux pieds, et tout le monde de me faire des compliments. Je les remerciai par une poignée de main, et je fus rempli d’attention pour tous.

Les années se passaient dans une servitude douce, quoique pénible, car je me multipliais, je veillais à tous les intérêts de la maison. Des souvenirs s’étaient glissés dans ma tête, je pensais à mes frères, à ma sœur, et surtout aux deux disparus de la maison à un âge si tendre, je n’étais pas maître de retenir des larmes sur le sort de ces deux pauvres innocents ; je me disais : « Que sont-ils devenus ? Les a-t-elle détruits, cette mauvaise femme ? » Cette idée me poursuivait partout, je voulais aller m’en assurer, et je n’osais en demander la permission, par crainte de perdre ma place. Ma présence était nécessaire à la maison, il fallut patienter et me résigner à attendre tout du sort. Les années se passaient sans ne pouvoir rien apprendre de leurs nouvelles ; ma gaîté s’en ressentait, je n’avais personne à qui je pouvais conter mes peines.

Je me fortifiai dans l’agriculture où je devins très fort, et je fus reconnu tel ; à vingt et un ans, je pouvais me passer de maître pour mener la charrue, et conduire un chariot à huit chevaux.

Les ordres arrivèrent de Paris et il fallut partir de suite pour nous rendre à l’École militaire, où nous trouvâmes un général et les officiers de hussards et de chasseurs. Mon maître fut reçu par le général pour passer les chevaux en revue ; on lui remet sa nomination d’inspecteur de la remonte. Le lendemain, les chevaux étaient amenés dans le Champ de Mars, au nombre de cinquante chevaux. J’avais acheté une culotte de peau de daim et une ceinture large pour me soutenir les reins ; cela me coûtait trente francs.

Mon maître se promenait avec le général qui me fit appeler : « C’est vous, me dit-il, qui êtes désigné pour monter ces chevaux, nous allons voir cela. Je suis difficile. — Soyez tranquille, général, lui dit M. Potier, il connaît son affaire. — Eh bien, à cheval ! les chevaux de chasseurs les premiers ! — Laissez-le faire, vous serez content de lui : il est timide. — Eh bien ! laissons-le, commençons par la droite, et ainsi de suite. »

Je monte le premier ; personne n’eut le temps de me voir monter. Ce cheval veut faire quelques écarts ; je lui allonge deux coups de cravache sous le poitrail, et lui fais faire une pirouette sous lui, et le rends docile. Je le mène au trot, je reviens au galop ; je recommence au pas, c’est la marche essentielle pour la cavalerie… Je mets pied à terre, je dis à l’officier : « Marquez ce cheval numéro 1 ; il est bon. » Je dis au vétérinaire : « Voyez la bouche de tous les chevaux, et surtout les dents, je les visiterai après. »

Je continue, je fais trois lots et les fais marquer par le capitaine de chasseurs. Arrivé au trentième, je demande un verre de vin que le général me fait apporter, disant : « Je vous laisse faire, jeune homme ! Dites-moi, pourquoi ces trois lots ? — Le premier pour vos officiers, le deuxième pour vos chasseurs, et le troisième, réformé. — Comment réformé ? — Eh bien ! général, je vais me faire comprendre. Les quatre chevaux du troisième lot sont des chevaux refaits qui ne peuvent être acceptés sans une visite des experts. Voilà la sévérité que j’y mets. Cela vous regarde. Maintenant faut-il que je continue de faire mon devoir ? — Oui, je vous approuve : sévère et juste. »

Je continuai toute la journée… J’avais monté cinquante chevaux ; six du premier lot et quatre du second étaient mauvais ; il en restait quarante pour les chasseurs. Lorsque les officiers connurent mon opération, ils me prirent la main : « Vous savez faire votre devoir, nous ne serons pas trompés. — Vous avez, dis-je, six chevaux parfaits, ils peuvent monter des officiers. »

Le général me fit venir près de lui, il était près de M. Potier avec son aide de camp : « Vous avez bien opéré, je vous ai suivi de l’œil, je suis content de vous. Continuez… Vous devez être fatigué, demain nous prendrons les chevaux de hussards, vous opérerez de même. A onze heures ! — Ça suffit, général. — Savez-vous écrire ? — Non, général. — J’en suis fâché, je vous aurais pris avec moi. —Je vous remercie ; je ne quitte pas mon maître ; c’est lui qui m’a élevé.

— Vous êtes un fidèle garçon. »

Il fit appeler les officiers, et leur dit : « Vous allez vous emparer de ce jeune homme. Faites-le dîner avec vous ; il travaille dans vos intérêts. Que les fournisseurs ne lui parlent pas ! Vous le ramènerez chez moi à neuf heures. Monsieur l’inspecteur vient dîner avec moi. »

Je fus fêté de tous les officiers : le dîner fut très gai. A neuf heures, nous arrivâmes chez le général, et le café fut servi, je reçus l’accueil le plus aimable de la part du général : « Demain nous visiterons les chevaux que vous devez monter, et je vous ferai seconder par un maréchal des logis qui monte bien, cela vous avancera. — Je lui ferai monter les juments. — Pourquoi cela ? — Général, la jument est meilleure que le cheval hongre ; elle résiste mieux à la fatigue ; je l’examinerai avant de faire monter. — Ah ! pour le coup, je suis content de votre observation. Je l’approuve. — Si votre militaire est content de sa jument, il la mettra au premier lot, et ainsi de suite ; moi, de même. — Eh bien, messieurs ! que dites-vous de cela ? Nous sommes bien tombés. On ne nous donnera plus de ces mauvais chevaux qui ne durent pas six mois. — Je puis me tromper, mais je ferai de mon mieux. — Allons, messieurs, à demain onze heures précises ! »

Nous prîmes congé du général ; mon maître me mit en voiture pour gagner notre hôtel. « Jean, le général est content de voue ; il est enchanté. Tâchons de faire une bonne journée demain ; il faudrait pouvoir recevoir cent chevaux. Comme vous serez deux, ça nous avancerait beaucoup. — Je ferai mon possible. »

Le lendemain, à dix heures, nous reçûmes la visite du capitaine de hussards ; mon maître lui dit : « Faites-moi l’amitié d’accepter une côtelette et une tasse de café. Nous partons de suite. Le fiacre est prêt. — Dépêchons-nous ! Le général ne plaisante pas. »

A dix heures et demie, nous étions près du Champ de Mars à voir les chevaux ; mon maître, dit : « Préparez encore cinquante chevaux. »

A onze heures, le général arrive ; nous passons les chevaux en revue, et nous montâmes à cheval deux à la fois. Ces chevaux étaient charmants ; je fus content ; je le dis au général qui fut content aussi. Il n’en fut réformé que deux sur cent. Ces pauvres marchands de chevaux n’étaient plus si chagrins que la veille. Enfin, nous reçûmes cent chevaux par jour, et tout fut terminé dans neuf jours. Je fus bien remercié de tous les officiers et du général qui me fit remettre trente francs pour les dix chevaux réformés. Je fus avec mon maître remercier le général qui nous dit : « J’ai fait mon rapport du soin que vous avez mis dans le choix des chevaux pour les officiers et la réforme que vous avez faite, c’est ce qui a fait donner trente francs de récompense à votre jeune homme. »

Je remercie et nous allâmes finir nos affaires ; mon maître toucha dix-huit cents francs pour son voyage, et nous partîmes le lendemain pour Coulommiers. Mon maître me dit : « Nous avons mené notre affaire grand train et tout le monde est content. »

Je lui dis : « Si jamais je suis soldat, je ferai mon possible pour être dans les hussards, ils sont trop beaux. — Il ne faut pas penser à cela ; nous verrons plus tard ; ce sera mon affaire : le métier de soldat n’est pas tout rose, je vous en préviens. — Je le crois ; aussi je ne suis pas parti ; il faudrait que je fusse forcé de partir pour vous quitter. — Eh bien ! je suis content de votre réponse. »

Nous arrivâmes à la maison le samedi, et le dimanche fut une fête pour tout le monde ; monsieur ne tarissait pas sur mon compte. Je me remis à mes occupations habituelles, mais un jour je fus invité à passer à la mairie. Là, on me demande mes nom et prénoms, ma profession, mon âge.

« Je me nomme Jean-Roch Coignet, né à Druyes-les-Belles-Fontaines, département de l’Yonne. — Quel âge avez-vous ? — Je suis né le 16 août 1776. — Vous pouvez vous retirer. »

Que diable me veulent-ils ? Ça me mit martel en tête. « Je n’ai pourtant rien fait », me disais-je. Je dis cela de suite à mes maîtres qui me disent : « C’est pour vous enregistrer pour la conscription. — Je vais donc être soldat. — Pas encore, mais c’est une mesure qu’ils prennent. Si vous voulez, nous vous achèterons un homme. — Je vous remercie ; nous verrons cela plus tard. »

Je me trouvais accablé de cette nouvelle ; j’aurais voulu être parti de suite, mais cela se prolongea jusqu’au mois d’août où j’eus tout le temps de faire toutes mes réflexions. Ma tête travaillait nuit et jour, je me voyais sur le point de quitter cette maison où j’avais passe des jours si heureux, avec de si bons maîtres et de bons camarades.

Je termine la première partie de mon ouvrage pour ne pas faire trop de répétitions qui pourraient ennuyer. Je vais commencer mon état militaire, et j’ai fini la première partie de mes peines. — Celles-là ne sont que des roses.

DEUXIÈME CAHIER

Départ pour l’armée. — Ma vie militaire jusqu’à la bataille de Montebello.


Le 6 fructidor an VII, deux gendarmes se présentèrent pour me donner une feuille de route pour partir le 10 fructidor pour Fontainebleau. Je fis de suite mes préparatifs pour partir ; on voulait me faire remplacer ; je remerciai en pleurant : « Je vous promets que je reviendrai avec un fusil d’argent, ou je serai tué ! »

Mes adieux furent tristes ; je fus comblé d’égards par tout le monde, conduit un bout de chemin, et bien embrassé. Mon petit paquet sous le bras, je viens coucher à Rozoy, première étape militaire. Je fus chercher mon billet de logement que je présente à mon hôte qui ne fait pas attention à moi. Je sors et vais acheter un pot au-feu, que le boucher me mit dans la main. Je fus blessé de voir cette viande dans le creux de ma main. Je la présente à ma bourgeoise pour qu’elle ait la complaisance de me la faire cuire et je vais lui chercher des légumes. On finit par mettre mon petit pot-au-feu ; j’eus alors les bonnes grâces de mes hôtes qui voulurent bien m’adresser la parole, mais je ne leur en tins aucun compte.

Le lendemain, j’arrive à Fontainebleau où des officiers peu ardents au service nous reçurent, et nous mirent dans une caserne en très mauvais état. Notre beau bataillon s’est formé dans la quinzaine ; il était de 1.800 hommes : comme il n’y avait pas de discipline, il se forma de suite une révolution, et la moitié s’en allèrent chez eux. Le chef de bataillon en fit son rapport à Paris, et il fut accordé quinze jours pour rejoindre le bataillon, sans quoi on serait porté déserteur et poursuivi comme tel.

Le général Lefèvre fut envoyé de suite pour nous organiser. On fit former les compagnies et tirer les grenadiers ; je fus du nombre de cette compagnie qui se montait à cent vingt hommes et nous fûmes habillés de suite. Nous reçûmes tout au grand complet, et de suite à l’exercice deux fois par jour !… Les retardataires furent ramenés par les gendarmes, et l’on nous mit à la raison.

Le dimanche c’était le décadi[21] pour tout le bataillon. Il fallait chanter la victoire, et les officiers brandissaient leurs sabres ; l’église en retentissait, et puis on criait : Vive la République ! tous les soirs, autour de l’arbre de la liberté, qui était dans la belle rue : il fallait chanter : Les aristocrates a la lanterne ! Comme c’était amusant !

Cette vie dura à peu près deux mois lorsque la nouvelle circula, dans les journaux, que le général Bonaparte était débarqué, qu’il venait à Paris, et que c’était un grand général. Nos officiers en devenaient fous, parce que le chef de bataillon le connaissait, et ce fut une joie dans le bataillon. On nous passait des revues de propreté ; on faisait porter et présenter les armes, croiser la baïonnette ; on voulait nous faire soldats dans deux mois. Nous en avions des durillons dans les mains à force de taper sur la crosse de nos fusils. Toute la journée sous les armes ! Nos officiers nous colletaient, ajustaient nos habillements ; ils se mettaient en quatre pour que rien n’y manquât.

Enfin, il nous arrive un courrier que Bonaparte passerait par Fontainebleau et qu’il devait passer la nuit. On nous mit sous les armes toute la journée, et rien ne venait. On ne voulait pas nous donner le temps de manger ; les boulangers et les traiteurs de la grande rue firent une bonne recette. Des vedettes furent placées dans la forêt ; à chaque instant on criait : Aux armes ! et tout le monde au balcon, mais en pure perte, car Bonaparte n’arriva qu’à minuit.

Dans la grande rue de Fontainebleau où il mit pied à terre, il fut enchanté de voir un si joli bataillon ; il fit venir les officiers autour de lui, et leur donna l’ordre de partir le lendemain pour Courbevoie. Il remonte dans sa voiture, et nous de crier « Vive Bonaparte ! », et de rentrer dans nos casernes faire nos sacs, faire lever les blanchisseuses, et payer partout.

Nous venons coucher à Corbeil ; nous y fûmes reçus en enfants du pays par tous les habitants, et le lendemain nous partîmes pour Courbevoie où nous trouvâmes une caserne dépourvue de tout le nécessaire ; même pas de paille pour nous coucher ! Nous fûmes obligés d’aller chercher les paisseaux dans les vignes pour nous chauffer et faire bouillir nos marmites.

Nous ne restâmes que trois jours et nous reçûmes l’ordre de partir pour l’École militaire, où l’on nous mit dans des chambres qui ne contenaient que des paillasses, et au moins cent hommes dans chaque chambre. Puis, on nous fit la distribution de trois paquets de cartouches (de quinze par paquet) ; et trois jours après, l’on nous fit partir pour Saint-Cloud où nous vîmes des canons partout, des cavaliers enveloppés dans leurs manteaux.

On nous dit que c’étaient des gros talons[22], que c’était la foudre quand ils chaînaient sur l’ennemi, qu’ils étaient couverts de fer. Tout cela n’était pas ; ils avaient seulement de vilains chapeaux à trois cornes et deux plaques de fer en croix sur la forme de leurs chapeaux. Ces hommes ressemblaient à de gros paysans, avec des chevaux gros, pesants à faire trembler la terre, et des sabres de quatre pieds. Voilà les hommes de notre grosse cavalerie qui furent plus tard nos beaux cuirassiers qui se nommèrent les gilets de fer. Enfin, ce régiment était à Saint-Cloud. Les grenadiers du Directoire et des Cinq-Cents dans la première cour formaient la haie ; une demi-brigade d’infanterie était près de la grande grille, et quatre compagnies de grenadiers, derrière la garde du Directoire.

On entend crier : « Vive Bonaparte ! » de tous les côtés, et il paraît. Les tambours battent aux champs : il passe devant le beau corps de grenadiers, salue tout le monde, nous fait mettre en bataille, et parle aux chefs. Il était à pied, il avait un petit chapeau et une petite épée ; il monte les degrés seul.

Tout à coup nous entendons des cris, et Bonaparte de sortir et de tirer sa petite épée, et de remonter avec un peloton de grenadiers de la garde. Et puis on crie encore plus fort ; les grenadiers étaient sur le perron et dans l’entrée. Et puis nous voyons de gros monsieurs [23] qui passaient par les croisées : les manteaux, les beaux bonnets et les plumes tombaient par terre ; les grenadiers arrachaient les galons de ces beaux manteaux[24].

Bonaparte rappelle son frère Lucien qui était le président, et lui dit de se placer dans le beau fauteuil, avec Cambacérès à sa droite et Lebrun à sa gauche. Et les voilà installés.

À trois heures, on nous donne l’ordre de partir pour Paris, mais les grenadiers ne partirent pas avec nous. Nous mourions de faim ; en arrivant on fit la distribution d’eau-de-vie. Les Parisiens nous serraient de tous les cotés pour savoir des nouvelles de Saint-Cloud ; nous ne pouvions pas passer dans les rues pour arriver au Luxembourg où l’on nous mit dans une chapelle, en entrant dans le jardin (il fallait monter des marches). Et puis à gauche, c’était une grande pièce voûtée que l’on nous dit être la sacristie, où l’on nous fit établir des grandes marmites pour quatre cents grenadiers. Devant le corps de bâtiment, il y avait de beaux tilleuls, mais cette belle place devant le palais, ce n’étaient que des masures démolies. Il n’existait dans ce beau jardin que les vieux marronniers qui y sont encore, et une sortie derrière, au bout de notre chapelle. C’était pitié de voir ce beau jardin avec des démolitions.

Voilà qu’il nous arrive un beau grenadier qui se présente avec le chef de bataillon qui fait prendre les armes pour recevoir M. Thomas (ou Thomé) pour lieutenant dans la 96e demi-brigade ; et là sur-le-champ, il nous dit : « C’est moi qui ai sauvé la vie avec mon camarade à Bonaparte. La première fois qu’il est entré dans la salle, deux ont foncé sur lui avec des poignards et c’est moi et mon camarade qui avons paré les coups. Et puis il est sorti ; ils lui criaient : hors la loi ! C’est là qu’il a tiré son épée et nous a fait croiser la baïonnette, et leur a crié : hors la salle ! en appelant son frère. Tous les pigeons battus se sont sauvés par les croisées, et nous avons été maîtres de la salle. »

Il nous dit encore que Joséphine lui avait donné une bague qui valait bien quinze mille francs, avec défense de la vendre, disant qu’elle pourvoirait à tous ses besoins.

Tout notre beau bataillon fut définitivement incorporé dans la 96e demi-brigade de ligne, vieux soldats à l’épreuve qui avaient des officiers distingués qui nous menaient ferme. Notre colonel se nommait M. Lepreux, natif de Paris, bon soldat et doux à ses officiers. Notre capitaine se nommait Merle, il possédait tous les talents militaires : sévère, juste, toujours avec ses grenadiers aux distributions, à l’exercice deux fois par jour, sévère pour la discipline ; il assistait aux repas ; il nous faisait apprendre à tirer des armes. Tout notre temps se trouvait employé ; dans trois mois, nos compagnies pouvaient manœuvrer devant le premier Consul.

Je devins très fort dans les armes ; j’étais souple, j’avais deux bons maîtres d’armes qui me poussèrent. Ils m’avaient tâté et ils avaient senti ma ceinture[25] ; ils me faisaient la cour. Je leur payais la goutte (il fallait cela à ces deux ivrognes). Je n’eus pas lieu de m’en plaindre, car, au bout de deux mois, ils me mirent à une forte épreuve ; ils me firent chercher une querelle, et je puis dire sans sujet : « Allons ! me dit ce crâne, prends ton sabre ! Et que je te tire une petite goutte de sang ! — Eh bien ! voyons, monsieur le faquin. — Prends un témoin. — Je n’en ai pas. » Et mon vieux maître, qui était du complot, me dit : « Veux-tu que je sois ton témoin ? — Je le veux bien, mon père Palbrois. — En route ! dit-il, pas tant de raisons ! »

Et nous voilà partis tous les quatre : nous ne fûmes pas loin dans le jardin du Luxembourg, il s’y trouvait de vieilles masures, et ils me mènent entre des vieux murs. Là, habit bas, je me mets en garde. « Eh bien ! attaque le premier, lui dis-je. — Non, me dit-il. : — Eh bien ! en garde ! »

Je fonce sur lui ; je ne lui donnais pas le temps de se reconnaître. Voilà mon maître qui se met en travers, le sabre à la main. Je le repoussais, disant : « Ôtez-vous, que je le tue ! — Allons ! c’est fini, embrassez-vous ! »

Et nous allons boire une bouteille. Je disais : « Et cette goutte de sang, il n’en veut donc plus ? » — C’est pour rire, me dit mon maître.

Je fus reconnu pour un bon grenadier. Je vis où ils voulaient en venir, c’était une épreuve pour me faire payer l’écot ; c’est ce que je fis de bonne grâce, et ils m’en tinrent bon compte. Le grenadier qui voulait me tuer le matin, fut le meilleur de mes amis, il eut tous les égards pour moi, il me rendait de petits services.

Mes deux maîtres me poussèrent ferme : quatre heures d’exercice, deux heures de salle d’armes, ce qui faisait six heures par jour. Cette vie dura trois mois, et je payais bien des gouttes à ces ivrognes. Heureusement que M. et Mme Potier avaient garni ma ceinture. Je m’en sentis longtemps.

Nous passâmes l’hiver à Paris. La revue du premier Consul eut lieu au mois de février aux Tuileries ; les trois demi-brigades (24e légère, 43e de ligne et 96e de ligne) formaient une division de quinze mille hommes, dont il donna le commandement au générai Chambarlhac. Le premier Consul nous fit manœuvrer, passa dans les rangs et fut content ; il fit appeler les colonels et voulut voir les conscrits à part. On lui présenta la compagnie de grenadiers du bataillon de Seine-et-Marne ; il dit à notre capitaine Merle de nous faire manœuvrer devant lui ; il fut surpris : « Mais c’est des vieux que vous faites manœuvrer. — Non, lui dit le capitaine, c’est la compagnie du bataillon auxiliaire qui a été formé à Fontainebleau. — Je suis content de cette compagnie. Faites-la rentrer au bataillon. Tenez-vous prêts à partir. »

Nous reçûmes l’ordre de partir pour le camp de Dijon qui n’existait pas, car je ne l’ai pas vu. Nous partîmes toute la division ensemble pour Corbeil, où Chambarlhac nous fit camper dans les vignes de ce brave département de Seine-et-Marne qui avait fait tant de sacrifices pour notre bataillon ; tout le long de la route nous avons ainsi campé. D’Auxerre, il nous amène à Sainte-Nitasse ; les citoyens voulaient nous loger, ils nous amenaient des voitures de bois et de paille[26]. Tout cela fut inutile ; il fallut brûler leurs paisseaux et couper leurs peupliers. On nous appelait les brigands de Chambarlhac, cependant il ne couchait pas au bivouac avec ses soldats. Cette vie dura jusqu’à Dijon, où on nous logea chez le bourgeois ; nous y restâmes près de six semaines.

Le général Lannes forma son avant-garde, et il partit pour la Suisse ; nous ne partîmes que les derniers de Dijon pour Auxonne où nous logeâmes. Le lendemain à Dole où nous ne fûmes que coucher, et de là à Poligny. De là à Morez ; le lendemain nous fûmes coucher aux Rousses ; de là à Nyon où nous fîmes toute notre petite réunion dans une belle plaine. Nous passâmes la revue du premier Consul assisté de ses généraux dont Lannes faisait partie ; on nous fit manœuvrer et former des carrés. Le Consul nous tint toute la journée ; il nous fit défiler, et le lendemain nous partîmes pour Lausanne, une très jolie ville ; le Consul y coucha et nous fûmes bien reçus.

De ces côtés, on arrive sur une hauteur boisée qui domine toute l’étendue du pays, on découvre Genève à droite de l’autre côté du lac ; on aperçoit le rivage boisé à perte de vue qui longe ce lac majestueux bordé de rochers, avec une eau bleue, dans toute sa longueur. On prend à gauche le chemin qui longe cette belle côte, qui est cultivée en amphithéâtre, ce ne sont que des murs jusqu’au sommet qui sont garnis d’espaliers. Cette côte est une richesse pour tout le pays ; c’est un chef-d’œuvre de la nature. Dans tous les villages de la Suisse, pays de montagnes et de bois, il faut des guides pour conduire. C’est un bon peuple pour le soldat ; nous ne partions pas sans un bon morceau de jambon dans du papier ; on nous reconduisait sur notre route, car il y avait de quoi se perdre.

De Lausanne, après avoir tourné le lac de Genève, on remonte la vallée du Rhône, et on arrive à Saint-Maurice. De là nous partîmes pour Martigny (tous ces villages sont tout ce que l’on peut voir de plus malheureux) ; on prend une autre vallée que l’on peut dire la vallée de l’Enfer ; là, on quitte la vallée du Rhône pour prendre la vallée qui conduit au Saint-Bernard ; et l’on arrive au bourg de Saint-Pierre, situé au pied de la gorge du Saint-Bernard.

Ce village n’est composé que de baraques couvertes de planches, avec des granges d’une grandeur immense où nous couchâmes tous pêle-mêle. Là, on démonta tout notre petit parc, le Consul présent. L’on mit nos trois pièces de canon[27] dans une auge ; au bout de cette auge il y avait une grande mortaise pour conduire notre pièce gouvernée par un canonnier fort et intelligent qui commandait quarante grenadiers. Avec le silence le plus absolu, il faut lui obéir à tous les mouvements que sa pièce pourrait faire. S’il disait : Halte, il ne fallait pas bouger ; s’il disait : En avant, il fallait partir. Enfin il était le maître.

Tout fut prêt pour le lendemain matin au petit jour, et on nous fit la distribution de biscuits. Je les enfilai dans une corde pendue à mon cou (le chapelet me gênait beaucoup), et on nous donna deux paires de souliers. Le même soir, notre canonnier forma son attelage qui se montait de quarante grenadiers par pièce, vingt pour traîner la pièce (dix de chaque côté, tenant des bâtons en travers de la corde qui servait de prolonge), et les vingt autres portaient les fusils, les roues et le caisson de la pièce. Le Consul avait eu la précaution défaire réunir tous les montagnards pour ramasser toutes les pièces qui pourraient rester en arrière, leur promettant six francs par voyage et deux rations par jour. Par ce moyen, tout fut rassemblé au lieu du rendez-vous, et rien ne fut perdu.

Le matin, au point du jour, notre maître nous place tous les vingt à notre pièce : dix de chaque côté. Moi je me trouvais le premier devant, à droite ; c’était le côté le plus périlleux, car c’était le côté des précipices, et nous voilà partis avec nos trois pièces. Deux hommes portaient un essieu ; deux portaient une roue ; quatre portaient le dessus du caisson ; huit, le coffre ; huit autres, les fusils ; tout le monde était occupé, chacun à son poste.

Ce voyage fut des plus pénibles. De temps en temps, on disait : Halte ! ou En avant ! et personne ne disait mot. Tout cela n’était que pour rire, mais arrivé aux neiges, ça devient tout à fait sérieux. Le sentier était couvert de glace qui coupait nos souliers, et notre canonnier ne pouvait être maître de sa pièce qui glissait ; il fallait la remonter, il fallait le courage de cet homme pour y tenir. « Halte !… En avant !… » criait-il à chaque instant. Et tout le monde restait silencieux.

Nous fîmes une lieue dans ce pénible chemin ; il fallut nous donner un moment de répit pour mettre des souliers (les nôtres étaient en lambeaux) et casser un morceau de biscuit. Comme je détachais ma corde autour de mon cou pour en prendre un, ma corde m’échappe et tous mes biscuits dégringolent dans le précipice. Quelle douleur pour moi de me voir sans pain ! et mes quarante camarades de rire comme des fous ! « Allons, dit notre canonnier, il faut faire la quête pour mon cheval de devant qui entend à la parole[28] »

Cela fit rire tous mes camarades. « Allons, dirent-ils tous, il faut donner chacun un biscuit à notre cheval de devant. »

Et la gaîté reparaît en moi-même. Je les remerciai de tout mon cœur, et je me trouvais plus riche que mes camarades. Nous voilà partis bien chaussés de souliers neufs, « Allons, mes chevaux, dit notre canonnier, à vos postes, en avant ! Gagnons les neiges, nous serons mieux, nous n’aurons pas tant de peine. »

Nous atteignîmes ces horreurs de neiges perpétuelles, et nous étions mieux, notre canot glissait plus vite. Voilà que le général Chambarlhac passe et veut faire allonger le pas ; il va vers le canonnier et prend le ton de maître, mais il fut mal reçu.

« Ce n’est pas vous qui commandez ma pièce, dit le canonnier, c’est moi qui en suis responsable. Aussi, passez votre chemin ! Ces grenadiers ne vous appartiennent pas dans ce moment, c’est moi seul qui les commande. »

Il voulut venir vers le canonnier, mais celui-ci fit faire halte : « Si vous ne vous retirez pas devers ma pièce, dit-il, je vous assomme d’un coup de levier. Passez, ou je vous jette dans le précipice. »

Il fut contraint de passer son chemin, et nous arrivâmes avec des efforts inouïs au pied du couvent. A quatre cents pas, la montée est très rapide, et là nous vîmes que des troupes avaient passé devant nous ; le chemin était frayé ; pour gagner le couvent, on avait formé des marches. Nous déposâmes nos trois pièces et nous entrâmes quatre cents grenadiers, avec une partie de nos officiers, dans la maison de Dieu où ces hommes dévoués à l’humanité sont pour secourir tous les passagers et leur donner l’assistance. Leurs chiens sont toujours en faction pour guider les malheureux qui pourraient tomber dans les avalanches de neige et les reconduisent dans cette maison où l’on trouve tous les secours dus à l’humanité. Pendant que nos officiers et notre colonel étaient dans les salles avec de bons feux, nous reçûmes de ces hommes vénérables un seau de vin pour douze hommes, un quarteron de fromage de Gruyère et une livre de pain ; on nous mit dans des corridors très larges. Ces bons religieux nous firent tout ce qui dépendait d’eux, et je crois qu’ils furent bien traités. Pour notre compte, nous serrâmes les mains de ces bons pères en les quittant, et nous embrassions leurs chiens qui nous caressaient comme s’ils nous connaissaient. Je ne puis trouver d’expressions dans mon intelligence pour pouvoir exprimer toute la vénération que je porte à ces hommes.

Nos officiers décidèrent de prendre nos pièces pour les descendre et notre tâche fut terminée là. Notre brave capitaine Merle fut désigné pour conduire les trois compagnies. On passe sur le lac qui est au pied du couvent, où nous vîmes, en une place, que la glace était trouée. Le bon religieux qui nous fit faire le tour nous dit que c’était la première fois depuis quarante ans qu’il avait vu l’eau. Il serra la main de notre capitaine et nous salua tous. On redescend à pic ; en deux heures, on arrive à Saint-Rémy. Ce village est tout à fait dans des enfers de neige ; les maisons sont très basses et couvertes en laves très larges, nous y passâmes la nuit. Je me fourrai dans le fond d’une écurie où je trouvai de la paille, et je passai une bonne nuit avec une vingtaine de mes camarades ; nous n’eûmes pas froid. Le matin, rappel, et départ pour faire trois lieues plus loin. Enfin nous sortîmes de l’enfer pour descendre au paradis. « Ménagez vos biscuits, nous dit notre capitaine, nous ne sommes pas encore dans le Piémont. Nous avons de mauvais passages pour arriver en Italie. »

Nous arrivâmes au rendez-vous du rassemblement de tous les régiments, qui était une longue gorge et un village adossé à cette montagne. A droite, une pente rapide qui montait à un rocher très élevé. Dans cette plaine, tout notre matériel se réunit dans deux jours ; nos braves officiers arrivèrent sans bottes, n’ayant plus de drap aux manches de leur redingote ; ils faisaient pitié à voir.

Mais ce rendez-vous, c’était le bout du monde, il n y avait pas de chemin pour passer. Le premier Consul arrive et fait de suite apporter des pièces de bois très fortes ; il se présente avec tous ses ingénieurs et fait faire un trou dans ce rocher qui était au bord d’un précipice. Cette roche était comme si on l’avait sciée[29]. Une première pièce de charpente est posée dans le trou. Il en fit mettre une autre en travers (ce fut le plus difficile à faire), et un homme au bout.

Lorsque la deuxième pièce fut posée, avec des poutres sur les deux premières, il ne fut plus difficile d’établir notre pont. On fit mettre des garde-fous du côté du précipice, et ce chef-d’œuvre fut terminé dans deux jours. Durant ce temps, tout notre matériel fut remonté et rien ne fut perdu.

De l’autre côté, on pouvait descendre facilement dans la vallée qui conduit au fort de Bard qui est entouré de rochers. Ce fort est imprenable : il ne peut être battu en brèche ; ce n’est qu’un roc et des rochers tout autour qui le dominent et que l’on ne peut franchir. Là, le Consul prit bien des prises de tabac, et eut fort à faire avec tout son grand génie. Ses ingénieurs se mirent à l’œuvre pour passer à portée des canons. Ils découvrirent un sentier dans des murgers[30] de pierres, qui avaient plus de deux cents toises de long, et il le fit aplanir. Ce sentier arrivait vers le pied d’une montagne, il fit fabriquer un sentier dans le flanc de cette montagne à coup de masse de fer pour pouvoir faire passer un cheval, mais ce n’était pas le plus difficile à faire. Le matériel était là, dans un petit enfoncement à l’abri du fort, mais il ne pouvait monter le sentier, il fallait le passer près du fort. Et voilà qu’il prend toutes ses mesures ; il commence par placer deux pièces sur la route en face du fort, et fait tirer dessus. Il fallut les retirer de suite, car un boulet entra dans une de nos pièces. Il envoya un parlementaire pour sommer le chef du fort de se rendre, mais la réponse ne fut pas en notre faveur ; il fallut agir de finesse. Il choisit des bons tirailleurs et leur donna des vivres et des cartouches, les plaça dans des fentes, et leur fit faire des niches dans des roches qui dominaient le fort. Leur feu tombait sur le dos des soldats ; ils ne pouvaient faire aucun mouvement dans leur cour. Le même jour, il découvrit à gauche du fort une roche plate très large. Il en fit de suite faire la reconnaissance pour y monter deux pièces. Les hommes, les cordages, tout fut mis à l’œuvre, et les deux pièces placées sur cette plate-forme qui dominait de plus de cent pieds le fort. Elles le foudroyaient à mitraille, et ils ne pouvaient sortir dans le jour de leurs casemates ; mais il restait nos pièces et nos caissons qu’il fallait passer.

Dès que Bonaparte apprit que les chevaux du train étaient passés, il fit ses préparatifs pour faire passer son artillerie sous les murs du fort ; il fit empailler les roues et tout ce qui pouvait faire du bruit, et jusqu’à nos souliers pour ne pas éveiller l’attention. Tout fut prêt à minuit. Les canonniers de notre demi-brigade demandèrent des grenadiers pour le passage de leur artillerie, et l’on nomma les vingt hommes qui avaient monté le mont Saint-Bernard, et ça leur fut accordé. Je fus du nombre avec le même canonnier qu’au passage du Saint-Bernard, il me mit à la tête de la première pièce, et tout le monde à son poste. Nous eûmes le signal du départ ; il ne fallait pas souffler. Nous passâmes sans être aperçus.

Arrivés de l’autre côté, ou tourne à gauche tout court ; en longeant le chemin de quarante pas, on se trouve garanti par le rocher qui tend la tête sur le chemin et qui masque le fort. Nous trouvâmes les chevaux tout prêts ; ils furent de suite attelés et partis. Nous revînmes par le même chemin sur la pointe du pied, à la queue au loup[31], mais ils nous entendirent et nous lancèrent des grenades par-dessus le rempart. Comme elles tombaient de l’autre côté du chemin, nous ne fûmes pas atteints, personne ; nous en fûmes quittes pour la peur, et nous revînmes prendre nos fusils. On fit là une faute ; il fallait mettre nos fusils sur les caissons, et nous faire continuer notre chemin ; on nous a exposés, mais on ne pense pas à tout.

En arrivant de notre pénible corvée, le colonel nous fit compliment de notre bon succès. « Je vous croyais perdus, mes braves. » Notre capitaine nous fit former le cercle autour de lui, et nous dit : « Mes grenadiers, vous venez de remplir une belle mission. C’est une bonne épreuve pour la compagnie ! » Il nous serra la main à tous, et me dit : « Je suis content de votre premier début, je vous noterai. » Et il me serra fortement le bras, en répétant : « Je suis content ! »

Et nous de répondre : « Capitaine, nous vous aimons tous. — Ah ! c’est bien, grenadiers, je m’en rappellerai, je vous remercie. »

Nous remontâmes ce sentier si rapide, et arrivés au sommet de cette montagne, on découvre les belles plaines du Piémont. La descente est praticable, et nous nous trouvâmes descendus dans le paradis, à marches forcées jusqu’à Turin, où les habitants furent surpris de voir arriver une armée avec son artillerie.

C’est la ville la mieux bâtie de l’Europe ; elle est bâtie sur un même modèle, toutes les maisons sont pareilles, avec des ruisseaux d’une eau limpide ; toutes les rues sont droites, des rues magnifiques. Nous partîmes le lendemain pour Milan ; nous n’eûmes point de séjour ; la marche fut forcée. Nous fîmes notre entrée dans la belle ville de Milan où tout le peuple formait la haie pour nous voir. Ce peuple est magnifique. La rue qui va à la porte de Rome est tout ce que l’on peut voir de plus beau. En sortant de cette porte à droite, nous trouvâmes un camp tout formé et les baraques toutes faites ; nous vîmes qu’il y avait une armée devant nous. On nous fit former les faisceaux, on commande des hommes de corvée pour aller aux vivres et je fus du nombre ; personne ne pouvait rentrer en ville. Je me détachai durant la distribution pour voir la cathédrale ; l’œil ne peut voir rien de pareil, tout n’est que colonnes en marbre blanc. Je revins porter mon sac de pain et on nous fît une bonne distribution.

Nous partîmes le lendemain matin et nous prîmes à droite pour descendre sur le Pô qui est un fleuve très profond. Là, nous trouvâmes un pont volant qui pouvait contenir cinq cents hommes, et, au moyen d’une grosse corde qui traversait le fleuve, on parvenait de l’autre côté en tirant la corde. Cela demanda beaucoup de temps, surtout pour notre artillerie. Nous arrivâmes fort tard sur des hauteurs toutes ravagées où nous couchâmes. On fit partir notre division pour Plaisance, une superbe ville. Le général Lannes battait les Autrichiens et les rabattait sur le Pô, et nous de nous porter sur tous les points sans nous battre. On nous faisait marcher de tous les côtés au secours des divisions d’avantgarde, et nous ne brûlâmes pas une cartouche. Ce n’étaient que des manœuvres.

Nous redescendîmes sur le Pô. Là, les Autrichiens s’emparèrent des hauteurs avant d’arriver à Montebello. Leur artillerie ravageait toutes nos troupes qui montaient, et il fallut faire marcher la 24e et la 43e demi-brigade pour être maître de ces positions. Enfin le général Lannes les renversa sur Montebello et les poursuivit jusqu’à la nuit. Le lendemain, il leur souhaitait le bonjour, et notre demi-brigade occupa les hauteurs qui coûtèrent tant de peine à prendre, vu qu’ils étaient le double de nous. Nous partîmes le matin pour suivre le mouvement de cette grosse avant-garde, et on nous plaça à une demi-lieue en arrière de Montebello, dans une belle plantation de mûriers, dans une.allée très large. On nous fit former les faisceaux par bataillon.

Nous étions à nous régaler de mûres (les arbres en étaient chargés), lorsque sur les onze heures nous entendîmes la canonnade. Nous la croyions très loin. Pas du tout ! Elle se rapprochait de nous. Il arrive un aide de camp pour nous faire avancer le plus vite possible. Le général était forcé de tous les côtés. « Aux armes ! dit notre colonel, allons, mon brave régiment ! c’est notre tour aujourd’hui de nous signaler ! » Et nous de crier : « Vive notre colonel, vivent nos bons officiers ! »

Notre capitaine, avec ses cent soixante quatorze grenadiers, dit : « Je réponds de ma compagnie. Je serai le premier à la tête. »

On nous met par sections sur la route, on nous fait charger nos armes en marchant, et c’est là que je mis ma première cartouche dans mon fusil. Je fis le signe de la croix avec ma cartouche et elle me porta bonheur.

Nous arrivons à l’entrée du village de Montebello où nous voyons beaucoup de blessés, et voilà la charge qui bat…

Je me trouvai à la première section, au troisième rang, par mon rang de taille. En sortant du village une pièce de canon fit feu à mitraille sur nous et ne fit de mal à personne. Je baissai la tête à ce coup de canon. Mais mon sergent-major me donne un coup de sabre sur mon sac : « On ne baisse pas la tête ! me dit-il. — Non ! lui répondis-je. »

Le coup parti de cette pièce, le capitaine Merle crie pour prévenir le second coup : « À droite et à gauche dans les fossés ! »

Comme je n’avais pas entendu le commandement de mon capitaine, je me trouvais tout à fait à découvert. Je cours sur la pièce, je dépasse nos tambours et tombe sur les canonniers. Comme ils finissaient de charger, ils ne me virent pas ; je les passai à la baïonnette tous les cinq. Et moi de sauter sur la pièce, et mon capitaine de m’embrasser en passant ! Il me dit de garder ma pièce, ce que je fis, et nos bataillons se jetèrent sur l’ennemi. C’était un carnage à la baïonnette, avec des feux de peloton ; les hommes de notre demi-brigade étaient devenus des lions.

Je ne restai pas longtemps. Le général Berthier vint au galop et me dit : « Que fais-tu là ? — Mon général, vous voyez mon ouvrage. C’est à moi cette pièce, je l’ai prise tout seul. —Veux-tu du pain ? — Oui, mon général. »

Il parlait du nez et dit à son piqueur : «  Donne-lui du pain. » Puis, il tire un petit calepin vert et me demande comment je m’appelle : « Jean-Roch Coignet. — Ta demi-brigade ? — Quatre-vingt-seizième. — Ton bataillon ? — Premier. — La compagnie ? — Première. — Ton capitaine ? — Merle. — Tu diras à ton capitaine qu’il t’amène à dix heures près du Consul. Va le trouver, laisse là ta pièce ! »

Et il part au galop. Moi, bien content, je pars à toutes jambes rejoindre ma compagnie qui avait pris dans un chemin à droite. Ce chemin était creux, bordé de haies et encombré de grenadiers autrichiens. Nos grenadiers les attaquaient à la baïonnette, ils étaient dans un désordre complet, sur tous les points. Je me présente à mon capitaine, et lui dis qu’on m’avait mis en écrit : « C’est bien, dit-il. Passons par ce trou pour gagner le devant de la compagnie ; ils pourraient être coupés, ils vont trop vite. Suivez-moi ! »

Je passe par le même trou ; à deux cents pas, de l’autre côté du chemin, il se trouvait un gros poirier sauvage, et derrière, un grenadier hongrois qui attendait que mon capitaine fût en face de lui pour l’ajuster. Mais comme il le vit, il me cria : « A vous, grenadier ! »

Comme j’étais en arrière, je le mets en joue à dix pas ; il tombe roide mort, et mon capitaine de m’embrasser : « Ne me quittez pas de la journée, dit-il, vous m’avez sauvé la vie ! » Et nous voilà à courir pour gagner le devant de la compagnie qui était trop avancée.

Voilà un sergent qui passe de l’autre côté comme nous ; il est enveloppé par trois grenadiers. Moi de courir pour le délivrer : ils le tenaient et me disaient de me rendre. Je leur tends mon fusil de la main gauche et je lui fais faire bascule de la main droite, en plongeant ma baïonnette dans le ventre d’un, et ainsi de suite à son camarade ; le troisième fut jeté par terre par le sergent qui le prit par le haut de la tête et le mit sous ses pieds. Le capitaine finit la besogne.

Le sergent reprit sa ceinture et sa montre, et les dépouilla à son tour. Nous le laissâmes se remettre et se rhabiller, nous courûmes pour gagner le devant de la compagnie qui débouchait dans une grande prairie où le capitaine prit la tête pour la réunir au bataillon qui marchait toujours au pas de charge.

Nous étions embarrassés de trois cents prisonniers qui s’étaient rendus dans le chemin creux ; on les remit à des hussards de la mort qui avaient échappé, car ils avaient été massacrés le matin ; il n’en restait pas deux cents de mille. On faisait des prisonniers ; on ne savait qu’en faire, personne ne voulait les conduire et ils s’en allaient tout seuls. C’était une déroute complète. Ils ne faisaient plus feu sur nous ; ils se sauvaient comme des lapins, surtout la cavalerie, qui avait mis l’épouvante dans toute leur infanterie… Le Consul arriva pour voir la bataille gagnée et le général Lannes couvert de sang (il faisait peur), car il était partout au milieu du feu, et c’est lui qui fit la dernière charge. Si nous avions eu deux régiments de cavalerie, toute leur infanterie était prise.

Le soir, le capitaine me prit par le bras, me présente au colonel, et lui dit ce que j’avais fait dans ma journée. Il répond : « Mais, capitaine, je n’en savais rien du tout. »

Il vient me serrer la main et dit : « Il faut le noter. — Le général Berthier veut le présenter au Consul à dix heures ce soir, dit mon capitaine ; je le mène. — Ah ! c’est bien, mon grenadier. »

En arrivant près de Berthier, mon capitaine lui dit : « Voilà mon grenadier qui a pris la pièce, puis il ma sauvé la vie et a délivré mon premier sergent ; il a tué trois grenadiers hongrois. — Je vais le présenter au Consul. »

Le général Berthier et mon capitaine vont près du Consul, et lui parlent un peu de temps. On me fait approcher. Le Consul vint et me prit par l’oreille. Je croyais que c’était pour me gronder. Pas du tout ! c’était de l’amitié. Me tenant l’oreille, il dit : « Combien as-tu de services ? — C’est le premier jour que je vais au feu. — Ah ! c’est bien débuté. Berthier, lui dit-il, marque-lui un fusil d’honneur. Tu es trop jeune pour être dans ma garde ; il faut quatre campagnes. Berthier, marque-le de suite et porte-le dans le portefeuille des notes… Va, me dit-il, tu viendras dans ma garde. »

Et mon capitaine me prit, et nous vînmes bras dessus, bras dessous, comme si j’étais son égal. « Savez-vous écrire, me dit-il ? — Non, mon capitaine. — Oh ! que c’est fâcheux pour vous ; votre carrière serait ouverte. Mais c’est égal ; vous serez bien noté. — Je vous remercie, mon capitaine. »

Tous les officiers me serrèrent la main, et le brave sergent que j’avais délivré vint m’embrasser devant toute la compagnie qui me fit compliment. Comme j’étais heureux !

Ainsi finit la bataille de Montebello.

TROISIÈME CAHIER

la journée de marengo. — pointe en espagne.


Le lendemain, après avoir réglé nos comptes avec les Autrichiens, nous couchâmes sur le champ de bataille, car nous ne leur donnions pas le temps de se reconnaître. Le 10, au matin, on bat le rappel. Lannes et Murât partirent avec leur avant-garde pour souhaiter le bonjour aux Autrichiens, mais ils ne les trouvèrent pas, ils n’avaient pas dormi et avaient marché toute la nuit. Notre demi-brigade finit de ramasser les blessés autrichiens et français que nous n’avions pas trouvés la nuit ; nous les portâmes à l’ambulance, et nous ne partîmes du champ de bataille que très tard.

Nous fûmes toute la nuit en marche dans des chemins de traverse. Sur le minuit, M. Lepreux, notre colonel, fit faire halte et passa dans les rangs, disant : « Faites le plus grand silence, il faut un silence absolu. » Et il fit commencer le mouvement par notre premier bataillon. Nous passâmes dans des défilés où l’on ne se voyait pas ; les chefs qui étaient à cheval avaient mis pied à terre, et le plus grand silence régnait dans les rangs. Nous sortîmes, et l’on nous mit dans des terres labourées : il fut encore défendu de faire du bruit et de faire du feu : il fallut se coucher entre des grosses mottes de terre, la tête sur le sac, et attendre le jour.

Le matin, en nous fit lever, et rien dans le ventre ! On part pour descendre dans des villages tout ravagés, on traverse des fossés, des marécages, un gros ruisseau et des villages remplis de bosquets. Pas de vivres, toutes les maisons étaient désertes ; nos chefs étaient accablés de fatigue et de faim. Nous partîmes de ces bas-fonds pour remonter à gauche, dans un village entouré de vergers et d’enclos ; nous y trouvâmes de la farine, un peu de pain, quelques bestiaux. Il était temps : nous serions morts de faim.

Le 12, nos deux demi-brigades vinrent appuyer notre droite, et voilà notre division réunie ; on nous dit que ce village se nommait le village de Marengo. Le matin, on fit battre la breloque. Quelle joie ! Il venait d’arriver 17 fourgons de pain. Quel bonheur pour des affamés ! tout le monde voulait aller à la corvée. Mais quel fut notre désappointement ! il se trouvait tout moisi et tout bleu… Enfin, il fallut s’en contenter.

Le 13, au point du jour, on fit marcher en avant dans une grande plaine, et à deux heures on nous mit en bataille. On forma les faisceaux ; il arrive des aides de camp qui venaient de notre droite et qui volaient de tous côtés. Voilà un mouvement qui se fait partout, et l’on détache la 24e demi-brigade en avant à la découverte. Elle marcha très loin, découvrit les Autrichiens et eut une affaire sérieuse ; ils perdirent du monde. Il n’y eut plus de doute que les Autrichiens étaient devant nous, dans la ville d’Alexandrie[32]

Toute la nuit sous les armes. On plaça des avant-postes le plus loin possible, et des petits postes avancés. Le 14, à trois heures du matin, ils surprirent deux de nos petits postes de quatre hommes, et les égorgèrent. Ce fut le signal du réveille-matin, et nous prîmes les armes. A quatre heures, fusillade sur notre droite, on bat la générale sur toute la ligne, et les aides de camp vinrent nous faire prendre nos lignes de bataille. On nous fit rétrograder un peu en arrière, derrière une belle pièce de blé qui se trouvait sur une petite éminence qui nous masquait, et nous attendîmes un peu de temps. Tout à coup, leurs tirailleurs sortirent de derrière des saules et des marais, et puis l’artillerie commence. Un obus éclate dans la première compagnie et tue sept hommes ; il arrive un boulet qui tue le gendarme en ordonnance près du général Chambarlhac qui se sauve à toute bride. Nous ne le revîmes pas de la journée.

Arrive un petit général qui avait de belles moustaches ; il vint trouver notre colonel et demande où est notre général. On lui répond : « Il est parti. » — Eh bien ! je vais prendre le commandement de la division. »

Et il prit de suite la compagnie de grenadiers dont je faisais partie, et nous mena pour l’attaque, sur un rang. Nous commençâmes le feu. « Ne vous arrêtez pas en chargeant vos armes, dit-il. Je vous ferai rentrer par un rappel. »

Et il court rejoindre sa division. Il ne fut pas sitôt à son poste que la colonne des Autrichiens débusque de derrière des saules, se déploie devant nous, fait un feu de bataillon, et nous crible de mitraille. Notre petit général répond, et nous voilà entre deux feux, sacrifiés.

Je cours derrière un gros saule ; je m’appuie contre et tirai dans cette colonne, mais je ne pus y tenir… Les balles venaient de toutes parts, et je fus contraint de me coucher la tête par terre pour me garantir de cette mitraille qui faisait tomber les branches sur moi ; j’en étais couvert. Je me voyais perdu.

Heureusement, toute la division avance par bataillon. Je me relevai et me trouvai dans une compagnie du bataillon, j’y restai toute la journée, car il ne restait plus que quatorze de nos grenadiers sur cent soixante-quatorze, le reste fut tué ou blessé. Nous fûmes obligés de venir reprendre notre première position, criblés par la mitraille. Tout tombait sur nous qui tenions la gauche de l’armée, contre la grande route d’Alexandrie, et nous avions la position la plus difficile à soutenir. Ils voulaient toujours nous tourner, et il fallait toujours appuyer pour les empêcher de nous prendre par derrière.

Notre colonel se multiplie partout derrière la demi-brigade pour nous maintenir ; notre capitaine, qui avait perdu sa compagnie et qui était blessé au bras, faisait les fonctions d’aide de camp près de notre intrépide général. On ne se voyait plus dans la fumée. Les canons mirent le feu dans la grande pièce de blé, et ça fit une révolution dans les rangs. Des gibernes sautèrent ; on fut obligé de rétrograder en arrière, pour nous reformer le plus vite possible. Cela nous fit beaucoup de tort, mais ça fut rétabli par l’intrépidité des chefs qui veillaient à tout.

Au centre de la division, se trouvait une grange entourée de grands murs, où un régiment de dragons autrichiens était caché ; ils fondirent sur un bataillon de la 43e demi-brigade et l’entourèrent ; il fut fait prisonnier tout entier, et ce beau bataillon fut conduit dans Alexandrie. Heureusement, le brave général Kellermann est accouru avec ses dragons pour rétablir l’ordre. Ses charges firent faire silence à la cavalerie autrichienne, et l’ordre fut rétabli.

Cependant leur nombreuse artillerie nous accablait, et nous ne pouvions plus tenir. Nos rangs se dégarnissaient à vue d’œil ; de loin, on ne voyait que blessés, et les soldats qui les portaient ne revenaient pas dans leurs rangs ; ça nous affaiblit beaucoup. Il fallut céder du terrain, et personne pour nous soutenir ! Leurs colonnes se renouvelaient, personne ne venait à notre secours. À force de brûler des cartouches, il n’était plus possible de les faire descendre dans le canon de notre fusil. Il fallut pisser dans nos canons pour les décrasser, puis les sécher en y brûlant de la poudre sans la bourrer.

Nous recommençâmes à tirer et à battre en retraite, mais en ordre. Les cartouches allaient nous manquer, et nous avions déjà perdu une ambulance, lorsque la garde consulaire arriva avec huit cents hommes chargés de cartouches dans leurs sarraux de toile ; ils passèrent derrière les rangs et nous donnèrent des cartouches. Cela nous sauva la vie.

Alors le feu redoubla et le Consul parut. Nous fûmes une fois plus forts : il fit mettre sa garde en ligne au centre de l’armée et les fit marcher en avant. Ils arrêtèrent l’ennemi de suite, formant le carré et marchant en bataille. Les beaux grenadiers à cheval arrivèrent au galop, et chargèrent de suite l’ennemi, ils culbutèrent leur cavalerie. Ah ! ça nous fit respirer un moment, ça nous donna de la confiance pour une heure.

Mais ne pouvant pas tenir contre les grenadiers à cheval consulaires, ils rabattent sur notre demi-brigade et enfoncent les premiers pelotons qu’ils sabrent. Je reçus un coup de sabre si fort sur le cou que ma queue fut coupée à moitié. Heureusement que j’avais la plus forte de tout le régiment. Mon épaulette fut coupée avec l’habit, la chemise ; et la chair, un peu atteinte. Je tombai à la renverse dans un fossé.

Les charges de cavalerie furent terribles ; Kellermann en fit trois de suite avec ses dragons ; il les menait et les ramenait. Toute cette cavalerie sautait par-dessus moi qui étais étourdi dans le fossé. Je me débarrassai de mon sac, de ma giberne et de mon sabre ; je pris la queue du cheval d’un dragon qui était en retraite, laissant tout mon fourniment dans le fossé. Je faisais des enjambées derrière ce cheval qui m’emportait, et je tombai roide, ne pouvant plus souffler. Mais, Dieu merci ! j’étais sauvé. Sans ma chevelure (que j’ai encore à soixante-douze ans), j’avais la tête à bas.

J’eus le temps de retrouver un fusil, une giberne et un sac (la terre en était couverte), et je repris mon rang dans la deuxième compagnie de grenadiers qui me reçurent avec amitié. Le capitaine vint me serrer les mains : « Je vous croyais perdu, mon brave, dit-il, vous avez reçu un fameux coup de sabre, car vous n’avez plus de queue et votre épaule a bien du mal. Vous devriez vous mettre en serre-file. — Je vous remercie, j’ai une giberne pleine de cartouches et je vais bien me venger sur les cavaliers que je pourrai joindre, ils m’ont trop fait de mal ; ils me le payeront. »

Nous battions en retraite en bon ordre, mais les bataillons se dégarnissaient à vue d’œil, tous prêts à lâcher pied, si ce n’avait été la bonne contenance des chefs. Nous arrivâmes à midi sans être ébranlés. Regardant derrière nous, nous vîmes le Consul assis sur la levée du fossé de la grande route d’Alexandrie, tenant son cheval par la bride, faisant voltiger des petites pierres avec sa cravache. Les boulets qui roulaient sur la route, il ne les voyait pas. Quand nous fûmes près de lui, il monte sur son cheval et part au galop derrière nos rangs : « Du courage, soldats, dit-il, les réserves arrivent. Tenez ferme. »

Et il fut sur la droite de l’armée. Les soldats de crier : « Vive Bonaparte ! » Mais la plaine était jonchée de morts et de blessés, car on n’avait pas le temps de les ramasser ; il fallait faire face partout. Les feux de bataillon par échelons en arrière les arrêtaient, mais ces maudites cartouches ne voulaient plus descendre dans nos canons de fusil ; il fallait encore pisser dedans pour pouvoir les décrasser. Ça nous faisait perdre du temps.

Mon brave capitaine Merle passe derrière le deuxième bataillon, et le capitaine lui dit : « J’ai un de vos grenadiers, il a reçu un fameux coup de sabre. — Où est-il ? faites-le sortir que je le voie ? Ah ! c’est vous, Coignet ? — Oui, mon capitaine. — Je vous croyais au rang des morts, je vous avais vu tomber dans le fossé. — Ils m’ont donné un fameux coup de sabre ; tenez, voyez ! ils m’ont coupé ma queue. — Allons ! tâtez dans mon sac, prenez mon sauve-la-vie[33] et vous boirez un coup de rhum pour vous remettre ; ce soir, si nous y sommes, je viendrai vous chercher. — Me voilà sauvé pour la journée, mon capitaine, je vais joliment me battre. »

L’autre capitaine dit : « J’ai voulu le mettre en serre-file ; il n’a pas voulu. — Je le crois, il m’a sauvé la vie à Montebello. »

Ils me prirent la main. Que c’est donc beau la reconnaissance ! j’en sentirai le prix toute ma vie.

En attendant, nous avions beau faire, nous baissions l’oreille. Il était deux heures ; « la bataille est comme perdue », dirent nos officiers, lorsqu’arrive un aide de camp ventre à terre, qui crie : « Où est le premier Consul ? Voilà la réserve qui arrive, du courage ! vous allez avoir du renfort de suite, dans une demi-heure. » Et voilà le Consul qui arrive : « Tenez ferme ! dit-il en passant, voilà ma réserve ! » Nos pauvres petits pelotons regardaient du côté de la route de Montebello, à tous les demi-tours que l’on nous faisait faire.

Enfin cris de joie : « Les voilà ! les voilà ! »

Cette belle division venait l’arme au bras ; c’était comme une forêt que le vent fait vaciller. La troupe arrivait sans courir, avec une belle artillerie dans les intervalles des demi-brigades, et un régiment de grosse cavalerie qui fermait la marche.

Arrivés à leur hauteur[34], ils se trouvaient comme si on l’avait choisie pour se mettre en bataille. Sur notre gauche, à gauche de la grande route, une haie très élevée les masquait : on ne voyait même pas la cavalerie, et nous battions toujours en retraite. Le Consul donnait ses ordres, et les Autrichiens venaient comme s’ils faisaient route pour aller chez eux, l’arme sur l’épaule ; ils ne faisaient plus attention à nous, ils nous croyaient tout à fait en déroute.

Nous avions dépassé la division du général Desaix de trois cents pas, et les Autrichiens étaient prêts aussi à dépasser la ligne, lorsque la foudre part sur leur tête de colonne… Mitraille, obus, feux de bataillon pleuvent sur eux, et on bat la charge partout ! Tout le monde fait demi-tour. Et de courir en avant ! On ne criait pas, on hurlait….

L’intrépide 9e demi-brigade passe comme des lapins au travers de la haie ; ils fondent sur les grenadiers hongrois à la baïonnette, et ne leur donnent pas le temps de se reconnaître. Les 30e et 59e fondent à leur tour sur l’ennemi et font quatre mille prisonniers. Le régiment de grosse cavalerie tombe sur la masse. Voilà toute leur armée en pleine déroute. Tout le monde fit son devoir, mais la neuvième par-dessus tout. Notre autre cavalerie se réunit à celle-là, et se jette comme une masse sur la cavalerie autrichienne qu’ils mirent dans une telle déroute qu’ils se sauvèrent à toute bride dans Alexandrie. Une division autrichienne venant de l’aile droite vient sur nous à la baïonnette, et nous courûmes aussi baïonnette croisée ; nous les renversâmes, et je reçus une petite incision dans le cil de l’œil droit, en parant le coup que me portait ce grenadier. Je ne le manquai pas, mais le sang me bouchait l’œil, ils en voulaient à ma tête ce jour-là. C’était peu de chose. Je continuai de marcher et je ne sentais pas mon mal ; nous les poursuivîmes jusqu’à neuf heures du soir, nous les jetâmes dans les fossés pleins d’eau. Leurs corps servaient de pont pour laisser passer les autres. C’était affreux de voir ces malheureux se noyer, et le pont tout embarrassé. On n’entendait que des cris ; ils ne pouvaient plus rentrer en ville, et nous prenions les voitures, les canons. A dix heures, mon capitaine m’envoie chercher par son domestique pour me faire souper avec lui, et mon œil fut pansé, ma chevelure fut remise en état.

Nous couchâmes sur le champ de bataille, et le lendemain à quatre heures du matin, il sort de la ville des parlementaires ; ils demandaient une suspension d’armes, et ils allaient au quartier général du premier Consul ; ils furent bien escortés.

La joie renaissait par tout le camp. Je dis à mon capitaine : « Si vous vouliez me permettre d’aller au quartier général. — Pourquoi faire ? — J’ai des connaissances dans la garde. Donnez-moi un camarade. — Mais c’est bien loin. — C’est égal, nous serons de retour de bonne heure, je vous le promets. — Eh bien, allez ! »

Nous voilà partis, le sabre au côté. Arrivé à la grille du château de Marengo, je fais demander un maréchal des logis qui soit ancien dans le corps, et voilà un bel homme qui se présente : « Que me voulez-vous ? dit-il. — Je désire savoir depuis combien de temps vous êtes dans la garde du Directoire. — Il y a neuf ans. — C’est moi qui ai dressé vos chevaux et qui les ai montés au Luxembourg. Si vous vous rappelez, c’est M. Potier qui vous les a vendus. — C’est vrai, me dit-il, entrez je vais vous présenter à mon capitaine. »

Il dit à mon camarade de m’attendre, et m’annonce ainsi : « Voilà le jeune homme qui a dressé nos chevaux à Paris. — Et qui montait si bien à cheval, dit celui-ci. — Oui, capitaine. — Mais vous êtes blessé. — Ah ! c’est un coup de baïonnette d’un Hongrois ; je l’ai puni. Mais c’est ma queue qu’ils m’ont coupée à moitié. Si j’avais été à cheval, ça ne me serait pas arrivé, — J’en réponds pour vous, dit-il, je vous connais sur cet article. Maréchal des logis, donnez-lui la goutte. — Avez vous du pain, mon capitaine ? — Allez-lui chercher quatre pains ! Je vais vous faire voir vos chevaux, si vous les reconnaîtrez !

Je lui en montrai douze. « C’est cela, me dit-il, vous les reconnaissez très bien. — Je suis content, capitaine. Si j’avais été monté sur un de ces chevaux, ils ne m’auraient pas coupé ma chevelure, mais ils me le payeront. Je viendrai dans la garde du Consul. Je suis marqué pour un fusil d’argent, et lorsque j’aurai quatre campagnes, le Consul m’a promis de me faire entrer dans sa garde. — C’est possible, mon brave grenadier. Si jamais vous venez à Paris, voilà mon adresse. Comment se nomme votre capitaine ? — Merle ; première compagnie de grenadiers de la 96e demi-brigade de ligne. — Voilà cinq francs pour boire à ma santé, je vous promets d’écrire à votre capitaine. Il faut lui donner de l’eau-de-vie dans une bouteille. — Je vous remercie de votre bonté, je m’en vais, j’ai mon camarade à la grille qui m’attend, il faut lui porter du pain de suite. — Je ne le savais pas, allez ! Prenez un pain de plus, et partez rejoindre votre corps. — Adieu, capitaine, vous avez sauvé l’armée avec vos belles charges. Je vous ai bien vu. — C’est vrai ! » dit-il.

Il vient me reconduire avec son maréchal des logis jusqu’à la grille. Dans la cour, les blessés de la garde étaient étendus sur la paille, et l’on faisait des amputations. C’était déchirant d’entendre des cris partout. Je sortis le cœur navré de douleur, mais il se passait un spectacle plus douloureux dans la plaine. Nous vîmes le champ de bataille couvert de soldats autrichiens et français qui ramassaient les morts et les mettaient en tas, et les traînaient avec les bretelles de leurs fusils. Hommes et chevaux, on mettait tout pêle-mêle dans le même tas, et l’on y mettait le feu pour nous préserver de la peste. Pour les corps éloignés, on jetait un peu de terre dessus pour les couvrir.

Je fus arrêté par un lieutenant qui me dit : « Où allez-vous ? — Je vais porter du pain à mon capitaine. — Vous l’avez pris au quartier général du Consul. Peut-on en avoir un morceau ? — Oui, lui dis-je ; je dis à mon camarade : vous en avez un morceau, donnez-le au lieutenant. — Je vous remercie, mon brave grenadier, vous me sauvez la vie. Passez à gauche de la route. »

Et il eut l’obligeance de nous conduire un bon bout de chemin, crainte de nous voir arrêtés. Je le remerciai de son obligeance, et j’arrive près de mon capitaine qui rit en me voyant un paquet : « Est-ce que vous venez de la maraude ?

— Oui, capitaine, je vous apporte du pain et de l’eau-de-vie. — Et comment avez-vous pu trouver cela ? »

Je lui contai mon aventure : « Ah ! dit-il, vous êtes né sous une bonne étoile. — Allons ! voilà un pain et une bouteille de bonne eau-de-vie. Mettez-en dans votre sauve-la-vie. Si vous voulez prendre un pain pour le colonel et le général, vous leur partagerez ; ils ont peut-être bien faim. — C’est une heureuse pensée, je vais faire votre commission avec plaisir, et je vous remercie pour eux. — Allons ! mangez d’abord et buvez de cette bonne eau-de-vie. Je suis bien content de pouvoir me venger[35] de celle que vous m’avez donnée, et du bon repas que vous m’avez fait faire. — Vous me conterez tout cela plus tard, je vais porter ce pain au colonel et au général. »

Tout cela fut mis en ligne de compte de la part du capitaine. Le 16, l’armée eut l’ordre de porter des lauriers, et les chênes[36] n’eurent pas bon temps. A midi, nous défilâmes devant le premier Consul, et notre excellent général défila à pied devant les débris de sa division. Le général Chambarlhac avait paru à cheval devant la division ; mais il fut salué de coups de fusil de notre demi-brigade, et il disparut. Nous ne l’avons jamais revu, et tout cela reste secret pour nous[37]. Mais nous criâmes : « Vive notre petit général ! » pour celui qui s’était si bien conduit le jour de la bataille.

Le 16 au matin, le général Mélas nous renvoie nos prisonniers, il pouvait y en avoir douze cents et ce fut une grande joie pour nous ; on leur avait donné des vivres et ils furent bien fêtés à leur arrivée. Le 26, la première colonne autrichienne défila devant nous, et nous les regardâmes passer. Cette superbe colonne, il y en avait assez pour nous battre pour le moment, vu le peu que nous étions. C’était effrayant de voir autant de cavalerie, d’artillerie ; et trois jours de même. Ce n’était que bagages. Ils nous laissèrent la moitié de tous leurs magasins ; nous eûmes des vivres et des munitions considérables. Ils nous donnèrent quarante lieues de pays, ils se retirèrent derrière le Mincio, et nous fermions la marche de la dernière colonne. Nous faisions route ensemble ; nos éclopés montaient sur leurs chariots ; ils tenaient le côté gauche, et nous le côté droit de la route. Personne ne se rencontrait, et nous étions les meilleurs amis du monde.

Nous arrivâmes dans cet ordre jusqu’au pont volant sur le bord du Pô. Là nous vîmes un spectacle hideux. Nos maraudeurs entrèrent dans un château, prirent de l’argenterie et la vendirent à une cantinière qui eut le malheur de receler ces objets. Le maître du château qui vit les soldats déposer ses objets dans le tablier de cette femme, monte à cheval et arrive au bord du fleuve ; il vient trouver le colonel et lui désigne la recéleuse des objets volés, et la marque de son argenterie, et la quantité. Tout cela vérifié, la cantinière fut condamnée à être tondue et menée sur son âne toute nue et à défiler devant le front du régiment. Huit militaires menaient l’âne, et cette malheureuse tremblait nue sur cet âne à poil[38].

Le maître de l’argenterie demandait grâce ; elle pleurait, mais le soldat rit de tout. La malheureuse, épuisée de fatigue dans cette position, lâcha tout sur le dos de son âne, et les militaires qui conduisaient la victime par devant et par derrière ne voulaient plus faire leur service parce que l’odeur ne leur convenait pas. Ils jetèrent l’âne et la femme dans le Pô pour la laver et on les retira de suite. La femme fut chassée du régiment, et le seigneur du château lui donna une bourse ; il pleurait sincèrement.

Comme on ne pouvait passer que cinq cents hommes à la fois sur ce pont volant, nous ne perdîmes pas de temps, et nous poursuivîmes notre marche sur Crémone, lieu de notre garnison pendant trois mois de trêve convenue. Crémone est une grande ville qui peut se défendre d’un coup de main ; de beaux remparts et des portes solides. La place est considérable, il y a une belle cathédrale, un cadran d’une grande dimension ; une flèche en fait le tour tous les cent ans. Sur les marchés, on pèse tout, oignons et herbages ; c’est rempli de melons que l’on nomme pastèques (c’est délicieux). On y trouve des cabarets de lait, mais c’est la plus mauvaise garnison de l’Italie ; nous étions couchés sur de la paille en poussière et nous étions remplis de vermine ; nos culottes, vestes et tricots étaient dans un état déplorable. L’idée me prit de tâcher de détruire la vermine qui me rongeait. Je fis une cendrée dans une chaudière et j’y mis ma veste. Quel malheur pour moi ! Il ne me resta que la doublure, le tricot était fondu comme du papier. Me voilà tout nu, et rien dans mon sac pour me changer.

Mes bons camarades vinrent à mon secours. Sur-le-champ, je fis écrire à mon père et à mon oncle pour leur demander des secours, je leur faisais part de ma détresse et les priais de m’envoyer un peu d’argent. Cette réponse fut longue, mais elle arriva. Je reçus les deux lettres à la fois (pas affranchies) ; elles coûtaient chacune un franc cinquante, trois francs de port. Mon vieux sergent se trouve là : « Faites-moi ce plaisir de les lire. »

Il prend mes deux lettres, et me les lit. Mon père me disait : « Si tu étais un peu plus près de moi, je t’enverrais un peu d’argent ! » Et mon oncle me disait : « Je viens de payer des biens nationaux, je ne peux rien t’envoyer. » Voilà mes deux charmantes lettres, jamais je ne leur ai récrit de ma vie. Après la trêve, je fus obligé de monter quatre gardes aux avant-postes, en sentinelle perdue, sur le bord du Mincio, à quinze sous la garde, pour payer cette dette.

Ces deux lettres m’ont éloigné de mon sujet. Je reviens à Crémone où nous passâmes trois mois dans la misère la plus complète. Notre demi-brigade fut complétée, et notre compagnie fut organisée ; on prit un tiers dans les deux compagnies pour les mettre au pair, et on tira des grenadiers dans le bataillon pour nous compléter. Tous les jours, on nous menait à la promenade militaire, sac au dos, sur la grande route, avec défense de quitter son rang ; la discipline était sévère. Le général Brune forma une compagnie de guides pour son escorte (des hommes magnifiques). Il était le général en chef de cette belle armée. Nous pouvions nous dire commandés par un bon général. Que la France nous en donne de pareils ! on pouvait passer partout avec lui. Donc, durant les trois mois de trêve, notre armée se mit au grand complet, les troupes arrivaient de toutes parts. Les Italiens prirent les armes avec nous, mais ces soldats ne sont propres qu’au pillage et au jeu. Il faut toujours être sur ses gardes avec ce peuple jaloux ; votre vie est en danger jour et nuit. Comme nous aspirions au quinze septembre pour rentrer en campagne, et sortir de cette mauvaise garnison !

Ce beau jour arriva et ce fut une joie pour toute l’armée. Nous partîmes le premier septembre pour nous porter sur la ligne, à un fort bourg nommé Viédane, où nous commençâmes à respirer et trouvâmes des vivres. Nos fureteurs découvrirent une cave sous une montagne ; on tint conseil comment on pourrait avoir du vin. Il y avait danger de violer le domicile, vu que la guerre n’était pas déclarée. Il fut décidé que l’on ferait un bon. Mais qui le signera ? — « La plume, dit le fourrier, en écrivant de la main gauche. — Combien de rations ? — Cinq cents, dit le sergent-major. Il faut montrer le bon au lieutenant, nous verrons ce qu’il dira. — Portez-le à l’alcade, dit le lieutenant, et vous verrez si ça peut prendre. — Allons, partons ! nous verrons. »

On part, après avoir mis le cachet du colonel (son domestique nous avait dit : « J’ai votre affaire, et je vais vous appliquer cela au bas avec du noir de fumée. » )

On se présente chez l’alcade, la distribution se fit de suite et la plume nous donna cinq cents rations de bon vin. Le lieutenant et le capitaine rirent de bon cœur le lendemain.

Nous partîmes pour Brescia où l’on rassembla l’armée dans une belle plaine ; nous passâmes la revue du général en chef. Brescia est une ville forte qui peut se défendre ; il y passe une rivière qui n’est pas large, mais profonde. Nous partîmes le lendemain pour marcher sur le Mincio ; là, toute l’armée était en ligne, les préparatifs du passage de cette rivière se firent sur de belles hauteurs, et le passage fut décidé à la pointe d’une hauteur très élevée qui dominait l’autre rive. Ce passage se fit à l’abri d’un village qui le masquait à l’armée autrichienne qui était très nombreuse, et l’on fit passer vingt-cinq mille hommes pour les attirer sur ce point. Il y eut une bataille terrible ; nos troupes, battues à plate couture, furent contraintes de se replier sur le Mincio, avec pertes.

Heureusement, pour protéger notre armée, nous avions une position très élevée qui dominait la plaine et qui leur empêchait de nous culbuter dans le Mincio. Le général Suchet avec cinquante pièces de gros calibre leur envoyait des bordées qui passaient par-dessus nos colonnes, foudroyaient leurs masses, et les maintenaient dans la plaine. Tout le monde servait les pièces, et nous étions trois bataillons de grenadiers à voir tout ce spectacle sans pouvoir porter secours.

J’ai vu ce trait d’un petit voltigeur. Resté seul de l’armée en retraite dans la plaine, il fait feu sur la colonne qui marchait en avant, et crie aussi : En avant ! Son intrépidité fit faire demi-tour à la division : ils battirent la charge et furent à son secours.

Le général le tenait à l’œil ; il fit partir son aide de camp pour aller le chercher. L’aide de camp arrive au point désigné et voit le voltigeur qui était encore en avant de la ligne ; il court sur lui et lui dit : « Le général vous demande. — Non ! dit-il. — Venez avec moi, obéissez à votre général ! — Mais je n’ai pas fait de mal. — C’est pour vous récompenser. — Ah ! c’est différent. Je vous suis. »

Arrivé près du général, il fut fêté de tous les officiers, et porté pour un fusil d’honneur.

Le soir nous partîmes pour trois lieues plus haut, auprès d’un moulin qui était à notre gauche avec une belle hauteur derrière nous. Le beau régiment de hussards de la mort demanda de passer les premiers pour se venger de Montebello. Le colonel promit cinquante louis au hussard qui donnerait le premier coup de sabre avant lui, et on leur donna dix-huit cents hommes d’infanterie polonaise[39], sans sacs. Ils défilèrent sur le pont et prirent à droite le long du Mincio ; les Polonais au pas de course les suivirent. Ils tombèrent sur la tête de colonne des Autrichiens, ne leur donnèrent pas le temps de se mettre en bataille, les sabrèrent et ramenèrent six mille prisonniers et quatre drapeaux. Nos trois bataillons de grenadiers passèrent de suite, et le premier dont je faisais partie était commandé par le général Lebrun, bon soldat. Le générai Brune lui donna l’ordre de prendre la redoute qui battait sur le pont, et nous marchâmes dessus de suite. A portée de fusil, ils se rendirent ; ils étaient deux mille hommes et deux drapeaux. Toute l’armée passa et l’on se mit en bataille. Les colonnes se virent face à face ; on les renversa et on leur prit des bagages, des caissons, des pièces de canon. La frottée fut terrible.

Ils prirent la route de Vérone pour passer l’Adige. Avant d’arriver à Vérone, nos divisions les poursuivirent, on bloqua le fort qui domine la ville de plus de trois cents pieds. Le général Brune envoya un parlementaire dans la citadelle pour les prévenir qu’il allait faire son entrée dans Vérone, et que s’il y avait un coup de canon de tiré sur la ville durant son passage, il ferait sauter le fort de suite. Nos trois bataillons de grenadiers traversent la ville, et les Autrichiens de nous regarder. Nous fûmes campés à deux lieues en avant, et, à minuit, on nous fit prendre l’aile droite de l’armée en avant-postes.

Je fus de garde au poste avancé. L’adjudant-major vient nous placer ; c’était moi le premier pour la faction ; on me met dans un pré en me donnant la consigne : « Tout ce qui viendra de votre droite, il faut faire feu, ne pas crier qui vive et bien écouter, sans te laisser surprendre. »

Me voilà seul pour la première fois en sentinelle perdue, ne voyant pas clair du tout, et mettant mon genou à terre pour écouter. Enfin la lune se lève ; j’étais content de voir autour de moi, je n’avais plus peur. Voilà que j’aperçois à cent pas un grenadier hongrois avec son bonnet à poil. Ça ne bougeait pas ; je l’ajuste de mon mieux, et à mon coup de fusil, toute la ligne répond[40]. Je croyais que l’ennemi était partout ; je recharge mon fusil, et le caporal arrive avec ses trois hommes. Je lui montre mon Hongrois ; on me dit : « Tirez dessus et nous irons voir tous les cinq. »

J’ajuste, je tire, rien ne bouge. L’adjudant-major arrive : « Tenez, lui dis-je, le voyez-vous, là-bas ? — Tirez », dit-il.

Je donne mon second coup, et nous marchâmes dessus. C’était un saule à grosse tête qui m’avait fait peur… Le major me dit que j’avais bien fait, qu’il y aurait été trompé lui-même, et que j’avais fait mon devoir.

Nous marchâmes sur Vicence, jolie ville ; mais les Autrichiens filaient sur Padoue à grandes journées. La joie était partout, à cause de nos bons cantonnements, mais notre demi-brigade fut désignée avec un régiment de chasseurs à cheval pour aller du côté de Venise.

Le général qui commandait cette expédition n’avait qu’un bras. Il fit faire des lanternes pour nous faire marcher de nuit, et le jour nous restions cachés dans des roseaux. Il fallait faire des petits ponts sur des grands fossés pour passer notre artillerie et notre cavalerie ; ce ne sont que marais et chaumières de pêcheurs. A force de courage, nous arrivâmes au lieu désigné. C’était une forte rivière avec une chaussée la séparant de la mer ; cette rivière va se joindre à quatre autres qui tombent aussi dans la mer et forment la patte d’oie. Il fallait prendre toutes ces rivières pour être maître des eaux douces.

Sur la grande chaussée était un corps de garde autrichien à l’avancée ; des redoutes à un quart de lieue faisaient face aux rivières. On plaça un factionnaire sur la chaussée ; le factionnaire parlait allemand et fit connaissance avec le factionnaire autrichien. Le nôtre lui demanda du tabac, et l’allemand lui demanda du bois. Le nôtre lui dit : « Je vous en apporterai avec deux de mes camarades lorsque je serai descendu de faction. » Voilà nos grenadiers partis avec du bois ; les autres leur apportent du tabac. Le lendemain on leur promit une grande provision et les voilà enchantés et disant : « Nous vous donnerons du tabac. »

Le matin, cinquante grenadiers arrivent chargés de bois et sont bien reçus ; ils s’emparent des fusils des Autrichiens, et les font prisonniers. De suite la tranchée est ouverte, et des pièces mises en batterie. C’était un bon point d’appui.

Les bâtiments qui descendaient pour gagner la mer chargés de farine, tombent en notre pouvoir ainsi que deux bâtiments chargés d’anguilles et de poissons. Nous en eûmes un bâtiment à notre discrétion, et nous en mangeâmes à toutes sauces.

Lorsque les Vénitiens eurent soif, ils vinrent faire de l’eau et le général en eut tout ce qu’il voulut ; il nous avait promis trois francs par jour, mais les comptes furent bientôt réglés ; il ne donna pas un sou et envoya tout chez lui. Puis le général Clausel prit le commandement.

Nous restâmes peu de temps ; Mantoue se rendit, nous vîmes passer sa garnison, et nous eûmes ordre de partir pour Vérone pour célébrer la paix.

Dans cette place, qui est magnifique, on nous lit à l’ordre du jour que notre demi-brigade était désignée pour Paris. Quelle joie pour nous ! Nous traversâmes tout le pays d’Italie ; l’on ne peut rien voir de plus beau jusqu’à Turin ; c’est magnifique. Nous passâmes le Mont-Cenis, nous arrivâmes à Chambéry, et de Chambéry à Lyon.

Lorsque notre vieux régiment arriva sur la place Bellecourt, tous les incroyables avec leurs lorgnons nous demandaient si nous venions d’Italie. Nous leur disions : « Oui, messieurs ! — Vous n’avez pas la gale ? — Non, messieurs ! »

Et refrottant leurs lorgnons sur leurs manches, ils nous répondaient : « C’est incroyable ! »

Ils ne voulaient pas nous loger en ville, mais le général Leclerc les força à nous donner des billets de logement, et de suite il fut accordé sept congés par compagnie des plus anciens. Quelle joie pour ces vieux soldats ! Jamais le Consul n’en a tant donné que cette fois. Le lendemain on nous annonça que nous n’allions pas à Paris comme nous comptions, mais bien en Portugal. Le général nous comprit dans les quarante mille hommes de son armée ; il fallut se résigner et partir dans un état déplorable (des habits faits de toutes pièces).

Nous partîmes pour Bayonne ; cette route fut très longue ; nous souffrîmes des chaleurs ; enfin nous arrivâmes au pont d’Irun.

Nos camarades furent dénicher un nid de cigognes et prirent les deux petits. Les autorités vinrent les réclamer au colonel ; l’alcade lui dit de les rendre parce que ces animaux étaient nécessaires dans leur climat pour détruire les serpents et les lézards, qu’il y avait peine de galères dans leur pays pour qui tue les cigognes. Aussi l’on en voit partout ; les plaines en sont couvertes, et elles se promènent dans les villes ; on leur monte de vieilles roues sur des poteaux très élevés, et elles font leurs nids sur les pignons des édifices.

Arrivés à notre première étape, nos soldats trouvèrent du vin de Malaga à trois sous la bouteille et ils en burent comme du petit-lait ; ils tombèrent morts-ivres. Il fallut mettre des Voitures en réquisition pour les charger comme des veaux (ils étaient comme morts). Au bout de huit jours il fallut faire manger nos ivrognes, la soupe ne restait pas dans leurs cuillers. Le soldat ne pouvait pas boire sa ration, tant le vin était fort.

Nous arrivâmes à Victoria, jolie ville ; de là, à Burgos, et de Burgos à Valladolid, belle grande ville où nous restâmes longtemps dans la vermine. C’est les poux qui font les lits des soldats à force de remuer la paille qui ressemble à de la balle. Les trois quarts des Espagnols prennent les poux à pincée, et les jettent par terre en disant : « Celui qui t’a créé, qu’il te nourrisse ! »

— Voilà ce sale peuple.

« J’eus le bonheur d’être sapeur ; j’avais un collier de barbe très long, et je fus choisi par le colonel Lepreux. Je fus habillé à neuf (petite et grande tenue) et nous fûmes logés chez le bourgeois où nous pûmes nous débarrasser de la vermine, mais il fallait bien se renfermer de crainte d’être égorgés la nuit.

Me promenant le long de la rivière, je rencontrai deux prêtres français émigrés qui étaient dans un état de misère complète ; ils m’accostèrent pour me demander des nouvelles de France. Je leur dis que je n’avais fait que passer, que l’on disait que les émigrés seraient rappelés, et que s’ils voulaient aller voir le général Leclerc, ils seraient bien reçus, que le général était le beau-frère du premier Consul. Ils y furent le lendemain et ils reçurent de bonnes nouvelles ; ils me retrouvèrent et me prirent les mains et me dirent que j’étais leur sauveur. Quinze jours après, ils reçurent l’ordre de rentrer en France, et je fus embrassé par ces malheureux proscrits ; je leur donnai le conseil de se déguiser crainte d’être insultés en rentrant en France. De Valladolid nous partîmes pour Salamanque, grande ville où nous restâmes longtemps à passer des revues et faire la petite guerre ; notre avant-garde poussait sa pointe sur la frontière du Portugal et la guerre n’eut pas lieu. Ils amenèrent dix-sept voitures bien escortées[41], et la paix fut faite sans se battre.

Nous rentrâmes en France par Valladolid. En partant de cette ville, les Espagnols nous tuèrent nos fourriers[42] à coups de masse, et eurent la hardiesse de venir prendre nos drapeaux dans le corps de garde chez le colonel, dans un bourg près de Burgos. Tous les hommes étaient endormis ; le factionnaire crie : Aux armes ! et il était temps ; ils sortaient du village. Ils furent pincés par nos grenadiers qui les passèrent à la baïonnette sans miséricorde[43]. — Voilà ce peuple fanatique.

Nous arrivâmes à Burgos et partîmes pour Vittoria. De là, nous passâmes la frontière pour nous rendre à Bayonne, notre ville frontière. Nous suivîmes toutes les étapes jusqu’à Bordeaux, où nous eûmes séjour.

Je fus logé chez une vieille dame qui était malade. Je me présentai avec mon billet de logement, et elle fut un peu effrayée de voir ma grande barbe. Je la rassurai de mon mieux, mais elle me dit : « J’ai peur des militaires. — Ne craignez rien, madame, je ne vous demande rien ; mon camarade est très doux. — Eh bien ! je vous garde chez moi ; vous serez nourris et bien couchés. »

Le bon logement ! Après dîner, elle me fit appeler par sa femme de chambre : « Je vous fais venir près de moi pour vous dire que je suis rassurée, que vous êtes bien tranquille chez moi ; j’ai recommandé de bien vous traiter. — Je vous remercie, madame, nous ne sortirons que demain pour passer la revue. — Vous me voyez dans un mauvais état ; ce sont des malheurs que j’ai éprouvés. Robespierre a fait guillotiner quatorze personnes de ma famille ; le scélérat m’a fait donner pour trente mille francs de bijoux et d’argenterie, et il exigeait que je couchasse avec lui pour sauver la vie de mon mari ; le lendemain, il lui fît couper la tête. Voilà, monsieur, les malheurs de ma famille. Ce scélérat a été puni, mais trop tard[44]. »

Nous partîmes pour nous rendre à Tours par les étapes désignées, et là nous fûmes passés en revue par le général Beauchou, qui nous présenta un vieux soldat qui avait servi quatre-vingt-quatre ans simple soldat dans notre demi-brigade[45]. Le Consul lui avait donné pour retraite la table du général ; il avait cent deux ans, et son fils était chef de bataillon. On lui fit apporter un fauteuil ; il était habillé en officier, mais point d’épaulettes. Il y avait au corps un sergent de son temps qui avait trente-trois ans de service.

Après avoir quitté cette belle ville de Tours, nous partîmes pour prendre garnison au Mans (département de la Sarthe), que l’on peut citer la meilleure garnison de France. La belle garde nationale vint au-devant de nous, et ce fut de la joie pour la ville de voir un bon vieux régiment prendre garnison. — Les murs de la caserne étaient encore teinte du sang des victimes qui avaient été égorgées par les chouans, et on nous mit, pendant deux mois, chez le bourgeois, où nous fûmes reçus comme des frères. On répara la caserne, où je restai un an.

Le colonel se maria avec une demoiselle d’Alençon, fort riche, et ce fut des fêtes pour la ville. Les invitations furent considérables ; je fus désigné pour porter les invitations dans les maisons de campagne. Le colonel fut généreux avec le régiment ; tous ses officiers furent invités.

Au bout de trois mois, la caserne rendit le pain bénit, et l'on fit faire trois brancards garnis en velours, chargés de brioches, et portés par six sapeurs. L’épouse du colonel fit la quête, et mon capitaine Merle, nommé commandant, conduisait notre belle quêteuse ; le tambour-major était le suisse ; moi, je portais le plat, et madame faisait la révérence.

La quête fut de neuf cents francs pour les pauvres ; tout le régiment était à la messe. On fit porter un brancard chargé de pain bénit chez le colonel, et là on fit des parts, avec une branche de laurier sur chaque part et une lettre d’invitation. Deux sapeurs portaient la grande bannette pleine de pain bénit, et je fus nommé pour accompagner les deux sapeurs qui portaient la bannette. Ils restaient à la porte : je prenais une part et la lettre ; je me présentais : on me donnait six francs ou le moins trois francs. Cette grande promenade dans la ville et les maisons de campagne me valut cent écus. Le colonel voulut savoir si j’avais été bien récompensé ; je lui vidai mes goussets. Quand il vit tout cet argent, il fit deux parts et me dit : « Voilà la moitié pour vous, et l’autre que vous partagerez aux sapeurs. »

Mes deux porteurs ne savaient rien de ce qui s’était passé ; je les ramenai à la caserne, et devant le sergent et le caporal, je déposai l’argent. Ils furent confus de joie en me voyant leur mettre des poignées d’argent sur la table : « Vous avez donc volé la caisse du régiment. Pour qui tout cet argent ? dit le sergent. — C’est pour nous, partagez-le, c’est le pain bénit. »

Nous eûmes chacun quinze francs ; ils étaient contents de moi, ils me serraient la main. J’eus mes quinze francs et mes cent cinquante francs, c’était une fortune pour moi. Ils voulurent me régaler ; je m’y opposai : « Je ne le veux pas. Demain, je paie une bouteille d’eau-de-vie, et voilà toute la dépense qu’il faut faire. Et c’est moi qui régale, vous entendez, mon sergent ? — Rien à répliquer, dit-il, il est plus sage que nous. »

Et le lendemain, je fus chercher une bouteille de cognac, et ils furent contents. Ce beau dîner du colonel me valut un louis, qu’il me donna pour avoir passé la nuit. Le bal ne finit qu’au jour ; on se mit à table à trois heures, et je fus bien récompensé.

Quinze jours après, je reçus une lettre de Paris, et je fus surpris (mais quelle surprise !). C’était ma chère sœur qui m’avait découvert par le moyen des recherches faites par son maître qui avait un parent au ministère de la guerre. Ce fut une joie pour moi de la savoir à Paris, cuisinière chez un chapelier, place du Pont-Neuf.

Le conseil d’administration du régiment avait ordre de porter des militaires pour la croix, et je fus porté avec les officiers qui avaient droit. Mon commandant Merle et le colonel me firent appeler pour m’en faire part et que c’était parti au ministère de la guerre. Je répondis : « Je vous remercie, mon commandant. — Le colonel et moi, nous avons réclamé la promesse du premier Consul à votre égard pour la garde, et j’ai signé cette demande avec le colonel, cela vous est dû. »

Quinze jours après, le colonel me fit appeler : « Voilà la bonne nouvelle arrivée ! Vous êtes nommé dans la garde : on va vous faire votre décompte et vous partirez. Je vous donnerai une lettre de recommandation pour le général Hulin, qui est mon grand ami. Allez-en faire part à votre commandant, il sera content de l’apprendre. »

J’étais heureux de partir pour Paris et de pouvoir aller embrasser ma bonne sœur, que je n’avais pas vue depuis l’âge de sept ans ; mon commandant me fit compliment en disant : « Si jamais je vais à Paris, je vous ferai demander pour vous voir. Ne perdez pas de temps, rentrez à la caserne. »

Je fis part de la bonne nouvelle à tous mes camarades, qui me dirent : « Nous vous conduirons tous. » Le sergent et le caporal aussi dirent : « Nous irons tous faire la conduite à notre brave sapeur. » Mon décompte terminé, je partis du Mans avec deux cents francs dans ma bourse (une fortune pour un soldat), bien accompagné de mes bons camarades, le sergent et le caporal en tête. Il fallut faire halte pour nous quitter à une lieue, et j’arrivais à Paris le 2 germinal an XI, dans la caserne des Feuillants, près la place Vendôme. Un passage longeait notre caserne jusqu’aux Tuileries ; à peine si l’on pouvait passer deux de front ; on l’appelait la caserne des Capucins.

Je fus mis en subsistance dans la troisième compagnie du premier bataillon ; mon capitaine se nommait Renard ; il n’avait qu’un défaut, c’était d’être trop petit. En compensation, il avait une voix de stentor ; il était grand quand il commandait, c’était un homme à l’épreuve ; il a toujours été mon capitaine. On me mena chez lui : il me reçut avec affabilité. Ma grande barbe le fit rire, et il me demanda la permission de la toucher. « Si vous étiez plus grand, je vous ferais entrer dans nos sapeurs ; vous êtes trop petit. — Mais, capitaine, j’ai un fusil d’honneur. — C’est possible. — Oui, capitaine. J’ai une lettre pour le général Hulin de la part de mon colonel, une lettre pour son frère, marchand de drap, porte Saint-Denis. — Eh bien ! je vous garde dans ma compagnie. Demain, à midi, je vous conduirai au ministère, et là nous verrons. — C’est lui, le ministre, qui m’a trouvé sur ma pièce de canon à Montebello. — Ah ! vous m’en direz tant que je voudrais être à demain pour voir si le ministre vous reconnaîtra. — Je n’avais point de barbe à Montebello, mais il a mes noms, car il les a mis sur un petit calepin vert. — Eh bien ! à demain à midi ! Je vous présenterai. »

Le lendemain, à midi, nous partîmes pour nous rendre au ministère ; il se fit annoncer, et nous fûmes introduits près du ministre.

« Eh ! capitaine, vous m’amenez un beau sapeur. Que me veut-il ? — Il dit que vous l’aviez inscrit pour le faire venir dans la garde. — Comment te nommes-tu ? — Jean-Roch Coignet. C’est moi qui étais sur la pièce de canon à Montebello.

— Ah ! c’est toi. — Oui, mon général. — Tu as reçu ma lettre ? — C’est mon colonel, M. Lepreux. — C’est juste. Va dans les bureaux en face. — Tu demanderas le carton des officiers de la 96e demi-brigade : tu diras ton nom, et tu m’apporteras une pièce que j’ai signée pour toi. »

Je demandai dans ce bureau ; ils regardent ma barbe sans me servir. Cette barbe avait treize pouces de long, et ils croyaient qu’elle était postiche : « Est-elle naturelle ? » me dit le chef.

Je la prends à poignée et la tire : « Voyez, lui dis-je, elle tient à mon menton, et bien plantée. — Tenez, mon beau sapeur, voilà un papier digne de vous. — Je vous remercie. »

Et je porte ce papier au ministre, qui me dit : « Vois-tu que je ne t’ai pas oublié ? Tu porteras une petite machine ! dit-il en touchant mon habit… Et toi, Renard, tu recevras demain, à dix heures, une lettre pour lui. C’est un soldat à l’épreuve ; tâche de le garder dans ta compagnie. »

Je remerciai le ministre, et nous partîmes de suite pour nous rendre chez le général Davoust, colonel-général des grenadiers à pied. Il nous reçut très bien, en disant : « Vous m’amenez un sapeur qui a une belle barbe. — Je voudrais le garder dans ma compagnie, lui dit mon capitaine ; il a un fusil d’honneur. — Mais il est bien petit. »

Il me fit mettre à côté de lui et dit : « Tu n’as pas la taille pour les grenadiers. — Je désirerais le garder, mon général. — Il faut tromper la toise. Quand il passera sous la toise, tu lui feras mettre des jeux de carte dans ses bas. Voyons cela, dit-il ;… il lui manque six lignes. Eh bien ! tu vois qu’avec deux jeux de cartes sous chaque pied, il aura ses six pouces ; tu l’accompagneras. — Ah ! certainement, mon général. — S’il est accepté, ce sera le plus petit de mes grenadiers. — Mon général, il va être décoré. — Ah ! c’est différent, fais ton possible pour le faire recevoir. » Et nous partîmes pour nous procurer des cartes, mettre des bas. Mon capitaine menait tout cela grand train ; il était vif comme un poisson et en vint à bout. Le soir même, je me tenais droit comme un piquet sous la toise, et mon capitaine était là qui se redressait, croyant me faire grandir. Enfin, j’avais mes six pouces, grâce à mes jeux de cartes. Je sortis victorieux.

Mon capitaine fut joyeux de son côté ; je fus admis dans sa compagnie. « Il faudra, dit-il, couper cette belle barbe. — Je vous demande la permission de la garder quinze jours ; je voudrais faire quelques visites avant de la faire couper. — Je vous donne un mois, mais il vous faudra faire l’exercice. — Je vous remercie de toutes vos peines pour moi. — Je vais vous faire porter sur les contrôles à compter d’hier pour votre solde. — Je vous demande la permission de porter ma lettre. — Certainement », dit-il.

Il envoie chercher un sergent-major, et lui dit : « Voilà un petit grenadier. Vous donnerez une permission à Coignet pour faire ses commissions, et vous allez la lui faire délivrer de suite pour qu’il puisse sortir et rentrer. Il faut le mettre dans l’ordinaire le plus faible[46]. Vous y avez l’homme le plus grand, eh bien ! vous aurez le plus petit. — Justement, il se trouve seul en ce moment ; c’est un bon camarade ; nous pourrons dire : le plus petit avec le plus grand. » Le sergent-major me mena dans ma chambre, et il me présenta à mes camarades. Un grenadier, gaillard de six pieds quatre pouces, se mit à rire en me voyant si petit. « Eh bien, lui dit-il, voilà votre camarade de lit. — Je pourrai l’emporter en contrebande sous ma redingote. »

Ça me fit rire, et, le souper servi (on ne mangeait pas ensemble ; chacun avait sa soupière), je donnai dix francs au caporal. Tout le monde fut enchanté de mon procédé.

Le caporal me dit : « Il faut vous acheter une soupière demain, vous irez avec votre camarade. » Le lendemain, nous allâmes acheter ma soupière, et je régalai mon camarade de lit de deux bouteilles de bière. Rentré à la caserne, je demandai la permission de sortir jusqu’à l’appel de midi. « Allez ! » dit mon caporal.

Je vole pour aller voir cette bonne sœur place du Pont-Neuf, chez un chapelier. Je me présente avec la lettre que le maître de la maison avait eu l’obligeance de m’écrire, et ils furent surpris de voir une barbe comme la mienne : « Je suis le militaire à qui vous avez eu l’obligeance d’écrire au Mans. Je viens voir ma sœur Marianne ; voilà votre lettre. — C’est bien cela, venez, me dit-il. Attendez un moment, votre grande barbe pourrait lui faire peur. »

Il revient et me dit : « Elle vous attend, je vais avec vous. »

J’arrive vers cette grosse mère, et lui dit :

« Je suis ton frère, viens m’embrasser sans crainte. »

Elle vient en pleurant de joie de me voir ; je lui dis : « J’ai deux lettres de mon père, datées de Marengo. »

Et le maître de me dire : « Il faisait chaud. — C’est vrai, monsieur. — Mais, dit-elle, mon frère l’aîné est ici à Paris. — Est-il possible ? — Mais oui ! il va venir me voir à midi. — Quel bonheur pour moi ! Je suis dans la garde du Consul, je vais courir à l’appel et je reviendrai le voir ; à une heure, je serai de retour. »

Je remerciai le maître et je cours à l’appel ; je reviens le plus vite possible, mais mon frère était arrivé. Ma sœur lui dit que j’étais dans la garde du Consul. « Fais bien attention, lui dit-il, de ne pas faire connaissance d’un soldat, ne va pas nous déshonorer ; nous avons été assez malheureux. — Mais, mon ami, dit-elle, il va venir après son appel, tu le verras. »

J’arrive ; elle me voit et le fait cacher. Je lui dis : « Eh bien ! ma sœur, et mon frère Pierre n’est donc pas venu. — Mais si, dit-elle ; il dit que vous n’êtes pas mon frère. — Ah ! lui dis-je, eh bien ! il faut lui dire que c’est lui qui m’a emmené de Druyes pour Étais où il m’a loué, et il avait du mal au bras. »

Là-dessus, il vint fondre sur moi, et nous voilà tous les trois dans les bras l’un de l’autre, pleurant si fort que tout le monde de la maison est accouru pour voir des malheureux se retrouver au bout de dix-sept ans. La joie et la douleur furent si grandes que mon frère et ma sœur ne purent la surmonter ; je les perdis tous les deux. J’enterrai ma pauvre sœur au bout de six semaines ; la maladie se déclara au bout de huit jours, et il a fallu la conduire à l’hôpital où elle succomba ; je la conduisis au champ du repos. Mon frère ne put survivre à cette perte ; je le renvoyai au pays où il mourut. Je les perdis dans l’espace de trois mois ; voilà des malheurs que je ne puis oublier.

Mes devoirs de famille terminés, je repris mes devoirs militaires, et je contai mes malheurs à mon capitaine qui m’a plaint sincèrement. Je fus habillé promptement et je fus à l’exercice. Comme j’étais déjà fort dans les armes, l’escrime, je continuai ; je fus présenté aux maîtres qui me poussèrent rapidement. Au bout d’un an, on livra un assaut, et je fus applaudi pour ma force et ma modestie à leur laisser le point d’honneur. Plus tard, je me fis présenter par le premier maître dans la rue de Richelieu pour faire assaut avec des jeunes gens très forts, et là je fis voir ce dont j’étais capable. Je fus embrassé par les maîtres et invité par les forts élèves ; le maître d’armes de chez nous me combla d’amitié, et dit : « Ne vous y fiez pas ! Vous n’avez rien vu, il a caché son jeu et s’est conduit comme un ange. On peut en faire un maître s’il voulait, mais il dit : Non, je reste écolier… Voilà sa réponse. »

J’allais tous les jours à l’exercice pour apprendre les mouvements de la garde, et ça ne fut pas long pour moi ; au bout d’un mois, je fus quitte et je fus mis au bataillon. La discipline n’était pas sévère ; on descendait pour l’appel du matin en sarrau de toile et caleçon ( pas de bas aux jambes), et on courait se remettre dans son lit. Mais il nous vint un colonel, nommé Dorsenne, qui arrivait d’Égypte couvert de blessures ; il fallait un tel militaire pour faire un garde accompli pour la discipline et la tenue. Au bout d’un an, nous pouvions servir de modèle à toute l’armée. Sévère, il faisait trembler le plus terrible soldat, il réforma tous les abus. On pouvait le citer pour le modèle de tous nos généraux tant pour la tenue que pour la bravoure. On ne pouvait pas voir de plus beau guerrier sur un champ de bataille. Je l’ai vu couvert de terre par des obus. Une fois relevé, il disait : « Ce n’est rien, grenadiers, votre général est près de vous. »

On nous fit part que le premier Consul devait passer dans notre caserne, et qu’il fallait nous tenir sur nos gardes. Mais il trompa son monde, il nous prit tous dans nos lits, il était accompagné du général Lannes, son favori. Il venait de nous arriver des malheurs ; des grenadiers s’étaient suicidés, on ne sut pourquoi. Il parcourt toutes les chambres, et arrive à mon lit. Mon camarade, qui avait six pieds quatre pouces, s’allongea en voyant le Consul près de notre lit ; ses jambes passent de plus d’un pied notre couchette. Le Consul croit que c’est deux grenadiers au bout l’un de l’autre et vient à la tête de notre lit pour s’assurer du fait, et suit de sa main tout le long de mon camarade pour s’assurer. « Mais, dit-il, ces couchettes sont trop courtes pour mes grenadiers. Vois-tu, Lannes ? il faut réformer tout le coucher de ma garde. Prends note, et que toute la literie soit mise a neuf ; celle-ci passera pour la garnison. »

Mon camarade de lit fut cause d’une dépense de plus d’un million, et toute la garde eut des lits neufs de sept pieds.

Le Consul fit une morale sévère à tous nos chefs, et il voulut tout voir ; il se fit donner du pain : « Ce n’est pas cela, dit-il, je paie pour du pain blanc, je veux en avoir tous les jours. Tu entends, Lannes ? tu enverras ton aide de camp chez le fournisseur pour qu’il vienne me parler. »

Le Consul nous dit : « Je vous passerai en revue dimanche, j’ai besoin de vous voir. Il y a des mécontents parmi vous ; je recevrai leurs réclamations. »

Ils s’en retournèrent aux Tuileries. Sur l’ordre qu’il passerait la revue le dimanche, le colonel Dorsenne se donna du mouvement pour que rien ne manquât pour la tenue. Tout le magasin d’habillement fut bouleversé, tous les vieux habits furent réformés, et il passa son inspection à dix heures ; il était d’une sévérité à faire trembler les officiers. A onze heures, on part pour se rendre aux Tuileries ; à midi, le Consul descend pour passer la revue, monté sur le cheval blanc que Louis XVI montait, disait-on. Ce cheval était de la plus grande beauté, couvert par sa queue et sa crinière ; il marchait dans les rangs au pas d’un homme ; on pouvait dire que c’était le plus fier cheval.

Le Consul fit ouvrir les rangs ; il marchait au pas, il reçut beaucoup de pétitions ; il les prenait lui-même et les remettait au général Lannes. Il s’arrêtait partout où il voyait un soldat lui présenter les armes, et il lui parlait. Il fut content de la tenue, et nous fît défiler. Nous trouvâmes des tonneaux de bon vin à la caserne, et la distribution se fit à chacun son litre. Les pétitions furent presque toutes accordées ; le contentement était général.

QUATRIÈME CAHIER

ma décoration. — je suis empoisonné. — retour au pays. — le camp de boulogne et la première campagne d’autriche.


Fait général des grenadiers à pied, le général Dorsenne forma un deuxième régiment. La garde devint nombreuse et, par sa sévérité, il en fît un modèle de discipline. Sévère et juste, soldat à toute épreuve, brillant sur le champ de bataille comme aux Tuileries, voilà le portrait de ce général. On fit venir les sous-officiers et soldats marqués pour recevoir la croix, et nous nous trouvâmes dix-huit cents dans la garde. Le 14 juin 1804, la cérémonie eut lieu au dôme des Invalides. Voilà comme nous étions placés : à droite en entrant, sur des gradins jusqu’en haut, était la garde : les soldats de l’armée étaient à gauche sur des gradins pareils, et les invalides étaient au fond jusqu’au plafond. Le corps d’officiers occupait le parterre ; toute la chapelle était pleine.

Le Consul arrive à midi, monté sur un cheval couvert d’or, les étriers étaient massifs en or. Ce riche coursier était un cadeau du Grand Turc ; on fut obligé de mettre des gardes autour pour ne pas le laisser approcher (ce n’était que diamants sur la selle).

Il se présente ; le plus grand silence règne dans la chapelle, il traverse tout ce corps d’officiers et va se placer à droite, dans le fond, sur son trône ; Joséphine était en face, à gauche, dans une loge ; Eugène, au pied du trône, tenait une pelote garnie d’épingles, et Murât avait une nacelle remplie de croix. La cérémonie commence par les grands dignitaires, qui furent appelés par leur rang d’ordre. Après que toutes les grandes croix furent distribuées, on fit porter une croix à Joséphine dans sa loge sur un plat que Murât et Eugène lui présentèrent.

Alors on appela : « Jean-Roch Coignet ! » J’étais sur le deuxième gradin ; je passai devant mes camarades, j’arrivai au parterre et au pied du trône. Là, je fus arrêté par Beauharnais qui me dit : « Mais on ne passe pas. » Et Murât lui dit : « Mon prince, tous les légionnaires sont égaux ; il est appelé, il peut passer. »

Je monte les degrés du trône. Je me présente droit comme un piquet devant le Consul, qui me dit que j’étais un brave défenseur de la patrie et que j’en avais donné des preuves. À ces mots : « Accepte la croix de ton Consul », je retire ma main droite qui était collée contre mon bonnet à poil, et je prends ma croix par le ruban. Ne sachant qu’en faire, je redescendis les degrés du trône en reculant, mais le Consul me fit remonter près de lui, prit ma croix, la passa dans la boutonnière de mon habit et l’attacha à ma boutonnière avec une épingle prise sur la pelote que Beauharnais tenait. Je descendis et, traversant tout cet état-major qui occupait le parterre, je rencontrai mon colonel, M. Lepreux, et mon commandant Merle, qui attendaient leurs décorations. Ils m’embrassèrent tous les deux au milieu de tout ce corps d’officiers, et je sortis du dôme.

Je ne pouvais avancer, tant j’étais pressé par la foule qui voulait voir ma croix. Les belles dames qui pouvaient m’approcher, pour toucher à ma croix, me demandaient la permission de m’embrasser ; j’ai vu l’heure que j’allais servir de patène à toutes les dames et messieurs qui se trouvaient sur mon passage. J’arrivai au pont de la Révolution, où je trouvai mon ancien régiment qui formait la haie sur le pont. Les compliments pleuvaient de tous côtés ; enfin, pressé de toutes parts, je finis par entrer dans le jardin des Tuileries, où j’eus bien du mal à pouvoir gagner ma caserne. En arrivant à la porte, le factionnaire porte les armes. Je me retourne pour voir s’il n’y avait pas d’officier près de moi, et j’étais tout seul. Je vais près du factionnaire, je lui dis : « C’est donc pour moi que vous portez les armes ? — Oui, me dit-il, nous avons la consigne de porter les armes aux légionnaires. »

Je lui pris la main, la serrai fortement et lui demandai son nom et sa compagnie. Lui mettant cinq francs dans la main, en le forçant de les prendre, je lui dis : « Je vous invite à déjeuner lors de la descente de votre garde. »

Dieu ! que j’avais faim ! Je fis venir dix litres de vin pour mon ordinaire, et je dis au cuisinier : « Voilà pour mes camarades ! »

Le caporal voit ces bouteilles et dit : « Qui a fait venir ce vin ? — C’est Coignet qui mourait de faim. Je lui ai donné son souper de suite, car le lieutenant est venu le chercher, ils sont partis bras dessus, bras dessous, et il a dit de boire à sa santé. »

Mon lieutenant, qui m’avait vu décorer le premier, ne m’avait pas perdu de vue, et s’était emparé de moi. Il me dit obligeamment : « Vous ne me quitterez pas de la soirée. Nous allons voir les illuminations et, de là, nous irons au Palais-Royal prendre notre demi-tasse de café. L’appel se fait à minuit, et nous ne rentrerons que quand nous voudrons ; je réponds de tout. » Nous nous promenâmes dans le jardin pendant une heure : il me mena au café Borel, au bout du Palais-Royal, et me fit descendre dans un grand caveau où il y avait beaucoup de monde. Là, nous fûmes entourés tous les deux. Le maître du café vint près de mon lieutenant, et lui dit : « Je vais vous servir ce que vous désirez, les membres de la Légion d’honneur sont régalés gratis. »

Les gros matadors[47], qui avaient entendu M. Borel, nous regardent, et ils s’emparèrent de nous. Le punch se faisait partout, et mon lieutenant leur dit que c’était moi le premier décoré ; alors tout le monde de se rabattre sur moi, criant : « Allons ! buvons à sa santé ! »

Jetais confus. On me dit : « Buvez, mon brave. — Je ne puis boire, Messieurs, je vous remercie. »

Enfin, nous fûmes fêtés de tout le monde ; toutes les tables voulaient nous avoir. Nous fûmes saluer le maître de la maison et le remercier ; à minuit, nous rentrâmes à notre caserne. Mon lieutenant était sobre comme moi ; nous ne prîmes que très peu de chose… Que cette soirée fut belle pour moi qui n’avais jamais rien vu de pareil !

Mon lieutenant me mena chez mon capitaine le lendemain matin ; nous fûmes embrassés tous les deux, et il fallut prendre le petit verre : « A midi, dit mon capitaine, vous irez avec le lieutenant qui vous présentera à M. de Lacépède comme le premier décoré ; c’est l’ordre. Et les grenadiers à deux heures. »

Nous prîmes un fiacre et, arrivés dans la cour, on monte de grands escaliers. Puis, les deux battants s’ouvrirent et nous fûmes annoncés. Le chancelier paraît avec un gros et long nez ; mon lieutenant lui dit que j’avais été décoré le premier ; il m’embrassa et me fit signer en tenant ma main pour faire toutes les lettres de mon nom sur le grand registre. Il nous accompagna jusqu’à la porte du grand perron, et toute la garde fut en voiture à la chancellerie. Je fis des visites chez le frère de mon colonel, porte Saint-Denis, où je fis emplette de nankin pour me faire des culottes courtes. Bas, boucles d’argent de jarretières, c’était de rigueur pour l’uniforme d’été. Lorsque je fus prêt à me présenter chez le général Hulin, il me reçut et me fit cadeau d’une pièce de ruban de la Légion d’honneur.

Le lendemain, je voulais aller chez M. Champromain, marchand de bois, de Druyes, demeurant près le Jardin des Plantes ; je suivais la rue Saint-Honoré. Arrivant près du Palais-Royal, je rencontrai un superbe homme qui m’accoste pour voir ma croix, me dit-il, et me prie de lui faire l’amitié de venir prendre une demi-tasse de café avec lui. Je refusai, et il insista tant que je me laissai tenter ; il me mena au café de la Régence, place du Palais-Royal, qui longe cette place à droite. Arrivé dans ce beau café, il fait venir deux demi-tasses. Moi, je regardais la dame dans son comptoir qui était si belle (avec mes 27 ans, je la brûlais des yeux).

Ce monsieur me dit : « Votre café va refroidir, prenez votre tasse. »

Et, sitôt prise, il se lève et me dit : « Je suis pressé. » Il va payer et sort. Je ne venais que finir ma tasse ; je me levai, qu’il était disparu.

En sortant du café, je tombai sur le pavé. Tout mon corps se tortillait, j’étais en double ; des coliques me tordaient les boyaux. On vint à mon secours ; le monde du café, je crois, me fit porter à notre hôpital, au Gros-Caillou, et je fus de suite traité. On me fit boire je ne sais quoi, on me fit bassiner un bon lit, et l’on fit venir M. Suze, le premier médecin, très grêlé et borgne, un excellent homme. Il s’aperçut de suite que j’étais empoisonné ; il ordonna un bain et des frictions avec de l’huile qui infectait. Un infirmier, bras nus, me frottait le ventre à tour de bras ; un autre était tout prêt pour le relayer ; et ainsi toute la nuit et tout le jour, pendant huit jours. Et les coliques ne se passaient pas.

Il fallut mettre les ventouses sur le ventre, souffler avec un soufflet ; et, lorsque le feu était éteint, on coupait la peau avec un canif. Et puis on mettait un bocal renversé sur mon ventre pour pomper le sang. On m’épuisa de cette manière que l’on pouvait voir, avec une chandelle, au travers de mon corps. Et les infirmiers de frotter nuit et jour, et de me changer de draps quatre fois par jour, à cause des sueurs qui sortaient. Tous les matins, je donnais 24 sous à mes deux infirmiers pour leurs bons soins, M. Suze venait trois fois par jour. Et toujours des ventouses et des remèdes qui ne faisaient rien ; ce que l’on me donnait à prendre par le haut ne passait pas.

Il en fut fait rapport au premier Consul qui donna l’ordre de mettre deux médecins de nuit près de moi pour me garder, et des infirmiers nuit et jour… Un officier de service venait tous les matins savoir de mes nouvelles. Tous les soins me furent prodigués ; on donna l’ordre de laisser entrer ceux qui viendraient me voir sans permission, et ma plus grande consolation c’était de voir ma croix qui était près de moi. Je supportais toutes les souffrances possibles pour me guérir.

Cette situation dura pendant quarante jours. Il y eut une consultation où fut appelé le baron Larrey et des médecins qui me mirent sur une table bien couvert sur des matelas : « Messieurs, leur dit-il, ce brave militaire est rempli de courage, consultez-vous et dites-moi votre avis. »

Ils délibèrent, et je n’entendis rien ; M. Larrey dit : « Il faut faire apporter un baquet de glace et de la limonade, et nous lui en ferons prendre. Si elle passe, nous verrons. »

On me présenta un grand gobelet d’argent plein de limonade bien sucrée, je la bois et je ne vomis pas. Ces messieurs attendaient, et une demi-heure après ils m’en donnèrent un second verre. M. Larrey leur dit : « J’ai sauvé le haut, sauvez le bas ! » Ils délibèrent pour me faire prendre un remède de leur composition, et il fit son effet ; je rendis comme trois boules dont une comme une noix et les autres moins grosses, et la première était pleine de vert-de-gris ; elles furent emportées soigneusement, et ils restèrent deux heures près de moi.

M. Larrey me dit : « Vous êtes sauvé, je viendrai vous voir », et il est venu trois fois me visiter. Je dois la vie à lui et à M. Suze. Je fus soigné : on me donna des confitures, et, quand je pus manger, on me donna du chocolat excellent et quatre onces de vin de Malaga que je ne pouvais pas boire (je le donnais au plus malade de ma chambre). Au bout de huit jours, on me donna du poisson frit, du mouton et une bouteille de vin de Nuits ; j’en donnais la moitié à mes camarades. Les confitures venaient du dehors, je ne sais de quelle main bienfaisante. Je recevais des visites tous les jours. M. Morin, qui possédait un château dans mon pays, apprit que j’étais à l’hôpital, il vint me voir et m’offrit son château pour me rétablir. Je l’acceptai avec reconnaissance. « Vous trouverez du bon laitage, dit-il, je donnerai des ordres pour que vous soyez soigné. »

Les bons soins des médecins et des infirmiers me sauvèrent de la vengeance que l’on exerçait contre moi, ne pouvant pas atteindre le premier Consul, car c’est un des mouchards de Cadoudal qui me guettait pour me détruire.

Lorsque je fus convalescent, on me portait dans un fauteuil près de la croisée pour prendre l’air. M. Suze me fit peigner et dit à l’infirmier qu’il ne voulait pas que mes cheveux soient coupés. Il fallut mettre beaucoup de temps et de poudre, et il fit mettre un masque à l’infirmier. Il y avait deux verres à son masque pour qu’il ne soit pas empoisonné, tout le vert-de-gris étant dans ma chevelure. Cette opération dura une heure ; je donnai trois francs à l’infirmier pour la conservation de ma chevelure. Nous portions alors des ailes de pigeons, et il fallait mettre des papillotes les soirs, et le perruquier venait nous coiffer tous les jours au corps de garde le matin. A midi, on ne connaissait pas la garde descendante avec la garde montante. Nous fûmes bien débarrassés lorsque l’ordre fut donné de couper les queues, quoique ça fît une révolution dans l’armée, surtout dans la cavalerie.

Ma convalescence venait à vue d’œil. Je dis à M. Suze que je me portais bien et que je désirais avoir une permission pour prendre l’air du pays natal, vu que j’étais invité dans un château pour me rétablir et que le lait me ferait du bien. « Je vous donnerai, dit-il, trois mois si vous voulez. Je vous recommande de ne pas habiter avec une femme au moins d’un an, car vous pourriez tomber de la poitrine. Soyez prudent ! il faut me le promettre. — Je vous le jure ! »

Il me donna mon billet de sortie, et, arrivé à la caserne, je présentai mon billet et ma permission de convalescence au capitaine qui obtint ma paye entière. Je partis habillé tout à neuf, aux frais du Gouvernement, par le coche, et, arrivé à Auxerre, je fus logé chez Monfort, porte de Paris. Je me rappelai d’un parent, le père Toussaint-Armancier ; je le fis venir et lui demandai s’il n’aurait pas entendu dire où était passé mon petit frère que je n’avais pas vu depuis l’âge de six ans. Il me répond : « Je sais où. Il est à Beauvoir, chez le meunier Thibault. — Il faut l’envoyer chercher. Dieu, que je suis content ! »

Le lendemain, il arrive, se jette dans mes bras ; il ne pouvait pas se contenir de joie de me voir si beau, dans un bel uniforme avec la croix. « Mon bon frère, me disait-il, que je suis content ! — Je vais dans notre pays et si tu veux, je t’emmènerai, je te placerai dans le commerce, j’ai de bonnes connaissances à Paris. — Eh bien ! me dit-il, viens me chercher, je partirai avec toi. — Je te le promets, lui dis-je ; apprête-toi. As-tu de l’argent ? — Oui, me dit-il, j’ai sept cents francs. — Ça prouve ta bonne conduite, mon ami. »

Et nous dînâmes comme deux enfants retrouvés. Le lendemain, après notre déjeuner, nous partîmes chacun de notre côté. Arrivant à Courson, je fus arrêté par le brigadier de gendarmerie nommé Trubert, qui me demande si j’étais en ordre ; je lui dis : « Regardez ma croix et mon uniforme, c’est mon passeport. » Il fut sot… Je me fis conduire à Druyes. J’arrivai, le samedi à la nuit, au château du Bouloy, chez M. Morin, où l’on m’attendait. Suivant la vallée, je ne fus aperçu de personne.

Le lendemain, dimanche matin, je me mets en grande toilette pour me rendre à la messe. Je demandai où je pourrais me placer dans une stalle ; on m’indiqua celle à côté du maire, M. Trémeau, qui existe encore, et j’arrivai dans le chœur. Je me plaçai dans la place indiquée, et le maire se met à ma gauche. Je le salue. « C’est bien vous, Coignet ? — Oui, monsieur. — Je vous attendais, j’ai reçu une lettre de M. Morin qui m’annonçait votre arrivée. — Je vous remercie ; j’aurai l’honneur daller vous faire ma visite après la messe. — Je vous attends. »

Tout le monde se portait du côté du chœur pour voir ce beau militaire décoré. Je reconnus ma belle-mère en face de moi, et mon père qui me tournait le dos ; il chantait au lutrin. Je ne laissai pas finir la messe tout entière pour sortir de l’église ; je me présente chez mon père. La porte n’était pas fermée : je me tiens debout, mon père arrive et me voit qui l’attendais au milieu de la chambre. Je fus à lui pour l’embrasser, il me serra dans ses bras et je lui rendis la pareille. Ma belle-mère paraît pour venir m’embrasser. « Halte-là ! lui dis-je, je n’aime pas les baisers de Judas. Retirez-vous, vous êtes une horreur pour moi. — Allons ! mon fils, dit mon père, assieds-toi là. Pourquoi n’es-tu pas venu chez ton père ! — Je ne voulais pas y recevoir l’hospitalité sous les yeux de votre femme que je déteste. Des étrangers m’ont offert un asile par amitié ; je l’ai accepté. Je vais faire ma visite à M. le Maire, et demain je viendrai vous voir à midi, si vous le permettez. — Je t’attendrai. »

Je partis pour monter à la ville, et je trouvai la foule qui m’attendait à mon passage, disant : « Le voilà, ce cher M. Coignet ; il n’a pas perdu son temps, il a une belle croix, le bon Dieu l’a béni à cause de toutes les souffrances que sa belle-mère lui a fait endurer. — Laissez-moi ! leur dis-je. Je vous verrai tous, mes bons amis ; laissez-moi monter à la ville chez M. Trémeau. »

Je fus reçu à bras ouverts chez M. Trémeau, qui dit : « Vous avez votre couvert mis chez moi, et nous vous mènerons à la chasse avec mes frères pour vous désennuyer ; vous portez votre port d’armes sur votre poitrine. — Je vous remercie, je viendrai vous voir. »

Quel baume pour moi que cet accueil de l’amitié ! Je rentrai à mon hôtel, et le lendemain, je descendis chez mon père. Je lui dis : « J’ai enfin retrouvé mon petit frère, après avoir eu le malheur d’avoir perdu les deux autres, dont un est venu mourir près de vous sans que vous lui donniez l’hospitalité. Voilà encore une barbarie de votre femme, et vous, homme faible, vous avez pu fermer la porte à votre fils aîné. Il faudra cependant nous rendre compte, vous savez que vous nous devez trois mille francs. »

Ma belle-mère, qui était au coin du feu, me dit : « Comment ferions-nous pour vous donner tout cet argent ? — Il n’est pas permis à une marâtre de femme comme toi de se mêler de mes affaires. Cela me regarde avec mon père, si je n’avais pas tout le respect que je lui dois, je te ferais sauter la tête de dessus tes épaules ; tu ne prendras plus les pincettes pour m’arracher le nez. Malheureuse ! tu n’as pas de honte d’avoir mené ces deux innocents dans les bois et les avoir abandonnés à la merci de Dieu. Vois ton crime, serpent ! Si Dieu ne retenait pas mon bras, je ne sais pas, je ferais un malheur. »

Mon père était tout pâle : je frémis de la sortie que je m’étais permis de faire devant lui, mais j’avais le cœur soulagé.

Il ne fut parlé que de moi dans tout le pays et aux environs. Je reçus des visites de toutes parts, que je rendis et je fus reçu partout avec amitié. Je reçus une lettre de M. de la Bergerie, préfet de l’Yonne, sur l’ordre du maréchal Davoust qui était arrivé à Auxerre, pour être près du maréchal pour une chasse au loup dans la forêt de Frétoy, près de Courson. J’y fus accompagné de MM. Trémeau, qui me dirent très obligeamment qu’il fallait être en chasseur pour ménager mon uniforme ; j’étais comme un vrai chasseur avec mon ruban de la Légion d’honneur. Le maréchal me reconnut de suite : « Voilà mon grenadier, dit-il au préfet ; vous nous suivrez à la chasse toute la journée. »

Les gardes nous placèrent, et les traqueurs partirent après le signal. Il fut tué deux loups et des renards ; il était défendu de tirer sur le chevreuil, mais on permit de chasser le gibier le soir et de tirer sur tout. La chasse fut terminée à quatre heures, et nous fûmes invités, moi et les MM. Trémeau. Le dîner fut brillant : je fus fêté. Le maréchal dit au préfet : « C’est le plus petit de mes grenadiers. Allons ! amusez-vous bien dans votre pays. »

Nous partîmes à onze heures du soir, et les MM. Trémeau furent enchantés du bon accueil du préfet et du maréchal ; nos carniers étaient bien garnis de lièvres.

Je passai mon temps à chasser, je fus voir mon père, qui m’invita à faire une partie de chasse ; je ne pus refuser. Arrivé au rendez-vous, il me dit : « Voilà le train de trois chevreuils qui ont passé la nuit dans ce taillis ; ils ne sont pas loin. Viens, que je te place. Tu tiendras ma chienne et, au bout d’un quart d’heure, tu marcheras droit devant toi. Sitôt que j’aurai tiré, tu la lâcheras. »

Je pars, et, arrivé au milieu de ma course, j’entends deux coups de fusil. Je lâche le chien, et j’entends mon père me crier : « Par ici ! » J’arrive. Quel fut mon étonnement ! Deux chevreuils par terre. « Je les ai tués tous les deux, je devais les avoir tous les trois, dit-il, je me suis trop pressé. Allons à la ferme, on viendra les chercher ; mais, me dit-il, il nous faut deux lièvres. Chacun le nôtre ! je sais ou les trouver. »

Au bout d’une heure, les lièvres étaient dans le carnier : « C’est suffisant, lui dis-je, allons-nous-en. »

Je fis tous mes adieux de porte en porte pour me rendre à Beauvoir, chez le père Thibault, pour prendre mon petit frère et l’emmener avec moi à Paris. Je cachai mon départ, je ne le dis qu’à mon camarade Allart, et je partis à deux heures du matin. Arrivé à Paris, je plaçai de suite mon frère garçon marchand de vin ; je me rendis à ma caserne, où mes camarades me souhaitèrent la bienvenue. Je touchai ma solde entière et trois mois de ma Légion ce qui me donna deux cents francs ; ça remonta mes finances. Exempt de service pendant un mois par ordre du capitaine, je fus tout à fait rétabli pour rentrer en campagne.

On s’apprêtait pour la descente d’Angleterre, disait-on. On faisait faire des hamacs pour toute la garde, avec une couverture pour chacun. Le camp de Boulogne était en grande activité, et nous faisions la belle jambe à Paris. Mais notre tour arriva pour prendre part aux manœuvres de terre et de mer, après de grandes revues et de grandes manœuvres dans la plaine de Saint-Denis, où il fallut endurer la pluie toute la journée ; les canons de nos fusils se remplissaient d’eau, l’arme au bras. Le grand homme ne bougeait pas ; l’eau lui coulait sur les cuisses ; il ne nous fit pas grâce d’un quart d’heure. Son chapeau lui couvrait les épaules, ses généraux baissaient l’oreille, et lui ne voyait rien. Enfin, il nous fit défiler et, rendus à Courbevoie, nous barbotions comme des canards dans la cour, mais le vin était là, et on n’y pensait plus.

Le lendemain, on nous lit à l’ordre du jour qu’il fallait se tenir prêt à partir. « Faites vos sacs, dirent nos officiers, faites vos adieux à tout le monde, car il ne reste que les vétérans. »

L’ordre arrive, il faut porter toute la literie au magasin et coucher sur la paillasse, prêts à partir pour Boulogne. On nous campa au port d’Ambleteuse, où nous formâmes un beau camp ; le général Oudinot était au-dessus de nous avec douze mille grenadiers, qui faisaient partie de la réserve. Et tous les jours à la manœuvre. Nous fûmes embrigadés pour faire le service sur mer chacun notre tour. On nous mit très loin, sur une ligne de deux cents péniches. Toute cette petite flottille, divisée par sections, était commandée par un bon amiral, qui était monté sur une belle frégate, au milieu de nous. Pendant vingt jours, toujours manœuvrant les pièces, nous étions canonniers et marins. Les marins, canonniers et soldats, tout ne faisait qu’un seul homme, l’accord était parfait à bord. La nuit, on criait : Bon quart ! et le dernier criait : Bon quart partout ! Le matin, les porte-voix demandaient le rapport de la nuit :

« Qu’est-ce qu’il y a de nouveau à votre bord ? — On vous fait savoir qu’il y a deux grenadiers qui se sont jetés à l’eau. — Sont-ils noyés ? répétait le porte-voix. — Oui, répétait l’autre ; oui, mon commandant. — À la bonne heure ! » (Il disait à la bonne heure, parce qu’il avait compris le mot d’ordre.)

Une fois, j’étais monté sur une corvette avec dix pièces de gros calibre, cent grenadiers et un capitaine couvert de blessures. J’étais servant de droite d’une pièce, car il fallait tout faire, et la moitié restait sur le pont la nuit. Lorsque mon tour arrivait de descendre pour me coucher dans mon hamac, je disais : « Allons, vieux soldat, te voilà donc dans ton hamac ! Allons, repose-toi ! »

Le maître cambusier m’entendit : « Ou est-il le vieux soldat ? — Me voilà, lui dis-je. — Où est votre hamac ? Je vais vous mettre dans une bonne place. »

Et il descendit mon hamac près des caisses de biscuit, et leva une planche : « Mangez du biscuit, et demain je vous donnerai le boujaron » (c’est la petite mesure d’eau-de-vie).

On mangeait dans des vases de bois, avec les cuillers de même, des fèves qui dataient de la création du monde ; toutes les rations par ordinaire étaient dans des filets ; c’était de la viande fraîche et de la sole.

Un jour, messieurs les Anglais vinrent nous faire une visite avec une forte escadre ; un vaisseau de soixante-quatorze fut assez insolent pour arriver près du rivage, il s’embosse et nous envoie des boulets à toute volée dans notre camp. Nous avions de gros mortiers sur la hauteur, un sergent de grenadiers demanda la permission de tirer sur ce vaisseau, disant qu’il répondait de le couler du premier ou du second coup. « Mets-toi à l’œuvre ! comment te nommes-tu ? dit le Consul. — Despienne. — Voyons ton adresse. »

La première bombe passe par-dessus : « Tu as manqué ton coup, dit notre petit caporal. — Eh bien ! dit-il, voyez celle-ci. »

Il ajuste et fait tomber sa bombe sur le milieu du vaisseau. Ce ne fut qu’un cri de joie. « Je te fais lieutenant dans mon artillerie », dit-il à Despienne.

Voilà les Anglais qui tirent à poudre pour appeler à leur secours, et voilà le feu dans le vaisseau. Les Anglais sautaient dans nos barques comme dans les leurs. Notre petite flottille poursuivit leurs gros bâtiments, il fallait voir tous ces petits carlins après des gros dogues ! c’était curieux. Les Anglais voulurent revenir à la charge, mais ils furent mal reçus ; nous étions en règle. Nos petits bateaux faisaient des dégâts ; tous les coups portaient, et leurs bordées passaient par-dessus nos péniches. Nous eûmes l’ordre de rentrer dans le port pour faire une grande manœuvre sur toute la ligne. Jamais on n’avait vu cent cinquante mille hommes faire des feux de bataillon ; tout le rivage en tremblait.

Tous les préparatifs se faisaient pour la descente ; c’était un jeudi soir que nous devions mettre à la voile pour arriver sur les côtes d’Angleterre le vendredi. Mais, à dix heures du soir, on nous fit débarquer, sac au dos, et partir pour le pont de Briques pour déposer nos couvertures. C’était des cris de joie. Dans une heure, toute l’artillerie était en marche pour la belle ville d’Arras. Jamais on n’a fait une marche aussi pénible, on ne nous a pas donné une heure de sommeil, jour et nuit en marche par peloton. On se tenait par rang les uns aux autres pour ne pas tomber ; ceux qui tombaient, rien ne pouvait les réveiller. Il en tombait dans des fossés, les coups de plat de sabre n’y faisaient rien du tout. La musique jouait, les tambours battaient la charge, rien n’était maître du sommeil. Les nuits étaient terribles pour nous. Je me trouvais à la droite d’une section. Sur le minuit, je dérivai à droite sur le penchant de la route. Aie voilà renversé sur le côté ; je dégringole et je ne m’arrête qu’après être arrivé dans une prairie. Je n’abandonnais pas mon fusil, mais je roulais dans l’autre monde ; mon brave capitaine fit descendre pour venir me chercher ; j’étais brisé. Ils prirent mon sac et mon fusil, et je fus bien réveillé.

Lorsque nous fûmes sur les hauteurs de Saverne, il fallut prendre-des voitures pour les dormeurs. Arrivés enfin à Strasbourg, nous trouvâmes l’Empereur, qui nous passa la revue le lendemain et distribua des croix. Deux nuits nous rétablirent ; nous passâmes le Rhin et nous marchâmes à grandes journées sur Augsbourg, et de là sur Ulm, où nous trouvâmes une armée considérable, qu’il fallut repousser au delà d’une forte rivière, avant de parvenir à un couvent, sur une hauteur imprenable. Le maréchal Ney, dans l’eau jusqu’au ventre de son cheval, faisait rétablir le pont, malgré la mitraille ; les sapeurs tombaient et cet intrépide Ney ne bougeait pas. Aussitôt la première travée posée, les grenadiers et voltigeurs passèrent pour soutenir les sapeurs, le maréchal revint au galop près du prince Murât, lui prend la main, disant : « Le pont est fini, mon prince. J’ai besoin de vous pour me soutenir. — Je pars de suite, dit-il, avec ma division de dragons. »

Les voilà partis au galop. Le temps était si horrible que le pont était inondé, on ne le voyait plus. Nous étions près de cette rivière, dans un pré ; l’eau nous gagna, elle nous monta jusqu’aux genoux. Il fallait voir la garde barboter comme des canards ; tout le monde de rire et de se promener dans l’eau. J’avais la marmite sur mon sac ; elle n’était pas renversée, elle se remplissait d’eau, je la versais dans les jambes de mes camarades ; nos canons de fusils se remplissaient aussi. Nous ne pouvions pas changer de position, tout le corps du maréchal attendant que l’eau diminue pour passer ; les soldats étaient dans la boue, c’est encore nous qui étions les mieux placés. Voilà l’eau qui diminue, on voit les planches du pont, les troupes s’arrachent de la boue et se lavent les jambes en passant sur le pont. Nos canards sortent du pré à leur tour, et les colonnes arrivent au pied de cette montagne monstrueuse, défendue par des forces considérables, mais rien ne put résister au maréchal Ney. Arrivé au village d’Elchingen, il le fait attaquer, les maisons l’une après l’autre, avec les enclos entourés de murs qu’il fallait escalader. Ce village extraordinaire fut pris à la baïonnette, et nos colonnes arrivèrent au couvent, tout en haut du bourg. L’Empereur nous fit alors monter au pas de charge pour finir de renverser l’armée du général Mack. Les Autrichiens se battirent en déterminés. Derrière ce village, ce sont des plaines où l’on peut manœuvrer, un peu boisées, et la chaîne de montagnes se prolonge depuis le couvent jusqu’en face d’Ulm. On ne laissa pas l’ennemi un moment tranquille. Murât se couvrit de gloire dans ses belles charges, et le maréchal Ney ne s’arrêta que devant Ulm. L’Empereur fit cerner la ville de toutes parts, et nous donna enfin le temps de nous faire sécher. Le malheur voulut que le feu prît à une jolie maison bourgeoise : il ne fut pas possible de la sauver. L’Empereur dit, dans sa colère : « Vous la paierez. Je vais donner six cents francs et vous donnerez un jour de votre paie. Que cela soit versé de suite au propriétaire de la maison. »

Nos officiers faisaient la grimace, mais il fallut passer par là, et la garde a une maison dans ce village. Le propriétaire a fait une bonne journée, car il a reçu une somme considérable.

L’Empereur fit sommer le général Mack qui se rendit prisonnier de guerre le 19 octobre. On donna les ordres pour partir le lendemain à cinq heures du matin ; toute la garde se porta au pied du Michelberg, en face d’Ulm. L’Empereur se plaça sur le haut de ce pain de sucre et fit faire un bon feu ; cest là qu’il brûla sa capote grise. Toute sa garde était autour de lui, et cinquante pièces « Je canon braquées sur la ville. J’étais de garde sur le mamelon, près de l’Empereur, qui parlait au comte Hulin, général des grenadiers à pied. Tout à coup, on voit sortir de la ville d’Ulm une colonne qui n’en finissait pas, et arrivait en face de l’Empereur, dans une plaine au bas de la montagne. Tous les soldats avaient passé leurs gibernes sur leurs sacs pour se débarrasser en arrivant au lieu de désarmement ; ils jetaient les armes et les gibernes dans un tas en passant. Le général Maek à leur tête vint remettre son épée à l’Empereur qui la refusa (tous ses officiers et généraux gardèrent leurs épées et leurs sacs) et qui s’entretint avec les officiers supérieurs fort longtemps. Cette sortie dura bien quatre à cinq heures (il y en avait vingt-sept mille), et la ville était pleine de blessés et de malades. Nous fîmes notre entrée dans Ulm aux cris de tout le peuple, les officiers furent renvoyés dans leur pays sur parole de ne pas prendre les armes contre la France, et l’Empereur nous fit une proclamation. Le lendemain delà reddition d’Ulm, Napoléon partit pour Augsbourg avec toute sa garde ; on fit des marches forcées pour arriver à Vienne.

Des marches de dix-huit et vingt lieues par jour, c’était la ration du soldat. Aussi, ils disaient : « Notre Empereur ne se sert pas de nos bras pour faire la guerre, mais de nos jambes. »

Lorsque l’Empereur apprit que le prince Ferdinand s’était sauvé d’Ulm avec sa cavalerie, il fit partir le prince Murât et les grenadiers d’Oudinot à leur poursuite. Nous les rencontrâmes à dix lieues de chemin ; ce n’était que voitures, canons, caissons et cavalerie ; ils avaient pris la moitié de leurs armes avec quatre mille chevaux ; les routes étaient couvertes de prisonniers.

Nous étions partis à minuit pour rejoindre les avant-gardes, et il fallait traverser les troupes qui se trouvaient sur la route sans les déranger de leur chemin, sur les côtés de la route. Il fallait prendre le milieu, dans la boue et traverser des colonnes de deux lieues. Nos grenadiers faisaient des enjambées d’une toise et dépassaient deux soldats à chaque pas, et moi avec mes petites jambes, je trottais pour suivre mes camarades. L’Empereur dormait dans sa voiture, et lorsqu’il s’arrêtait, il fallait monter la garde, et les corps d’armée passaient. Lorsque ces troupes avaient fait quinze lieues, l’Empereur repartait à son tour ; il nous fallait mettre sac au dos et avaler tout le trajet toujours la nuit. Nous ne pouvions voir ni ville ni village. Heureusement, les Russes nous attendaient. Les grenadiers d’Oudinot avec le maréchal Lannes et Murat firent connaissance ; ça nous donna le temps d’arriver à Lintz, un peu à gauche de la grande route de Vienne. Cette ville est adossée à de fortes montagnes, et le Danube passe au pied, entre des rochers ; il est si serré, qu’il s’est fait jour dans les fentes des rochers ; ce torrent fait frémir. Nous passâmes deux jours ; il arrivait des princes envoyés de Vienne, puis, un aide de camp du maréchal Lannes, annonçant que les Russes étaient battus. Le lendemain, l’Empereur partit au galop ; il était maussade. « Ça ne va pas bien, disaient nos chefs, il est fâché. »

Il donne l’ordre de partir sur-le-champ pour Saint-Polten. Avant d’arriver, à gauche, se trouvent des montagnes boisées très hautes ; il y avait là un corps d’armée campé. Puis nous partîmes pour Schœnbrunn, résidence de l’empereur d’Autriche. Ce palais est magnifique, avec des forêts entourées de murs et remplies de gibier. Nous restâmes quelques jours pour nous reposer ; les carrosses venaient de Vienne ; on faisait la cour à Napoléon pour qu’il ménageât la ville. Les corps d’armée arrivaient sur tous les points ; celui du maréchal Mortier avait souffert beaucoup ; il resta en réserve pour se rétablir. L’Empereur ne perdit pas grand temps, il donna ses ordres pour que sa garde se mît en grande tenue et il se mit à sa tête pour traverser cette grande ville aux acclamations d’un peuple en joie de voir un si beau corps[48]. Nous passâmes sans nous arrêter ; nous arrivâmes près des ponts, à une petite distance des faubourgs, dans des endroits boisés où ils se trouvent un peu masqués. Le grand pont en bois est superbe ; nous nous disions : « Mais comment se fait il que les Autrichiens nous aient laissés passer sur un aussi beau pont sans le faire sauter ? » Nos chefs nous dirent que c’était un tour de finesse du prince Murât, du maréchal Lannes et des officiers du génie.

Nous allâmes coucher dans des villages tout dévastés, par un temps terrible de neige. L’Empereur prit le devant, il se porta aux avant-postes pour visiter ses corps d’armée, et de là il se remit en route pour Brunn, en Moravie, où il établit son quartier général. Nous ne pouvions pas le rattraper ; cette marche était des plus pénibles ; nous avions quarante lieues à faire pour le rejoindre. Nous arrivâmes le troisième jour abîmés de fatigue. Cette ville est belle ; nous eûmes le temps de nous reposer. Nous étions près d’Austerlitz ; l’Empereur allait faire des courses tous les jours sur la ligne et revenait content. Nous le voyions joyeux ; les prises de tabac faisaient leur jeu (c’était la preuve de sa joie) et, ses mains derrière son dos, il parlait à tout son monde. On donne l’ordre de nous porter en avant près des montagnes de Pratzen. Devant nous, une rivière à franchir, mais elle était si gelée qu’elle ne fit aucun obstacle.

Nous campons à gauche de la route des montagnes de Pratzen, avec les grenadiers d’Oudinot à droite, la cavalerie derrière nous. Le 1er décembre, à deux heures, Napoléon vient faire visite avec ses maréchaux, à notre front de bandière. Nous étions à manger du cotignac, nous en avions trouvé des pleins saloirs dans des villages, et nous faisions des tartines. L’Empereur se mit à rire : « Ah ! dit-il, vous mangez des confitures ! Ne bougez pas, il faut mettre des pierres neuves à vos fusils. Demain matin, nous en aurons besoin, tenez-vous prêts ! »

Les grenadiers à cheval amenaient une douzaine de gros cochons ; ils passèrent devant nous. Nous mîmes le sabre à la main, et tous les cochons furent pris. L’Empereur de rire, il fit la distribution : six pour nous, et les six autres pour les grenadiers à cheval. Les généraux se firent une pinte de bon sang, et nous eûmes de quoi faire de bonnes grillades. Le soir, l’Empereur sortit de sa tente, monta à cheval pour visiter les avant-postes avec son escorte. C’était la brune, et les grenadiers à cheval portaient quatre torches allumées. Cela donna le signal d’un spectacle charmant : toute la garde prit des poignées de paille après leurs baraques et les allumèrent. On se les allumait les uns aux autres, une de chaque main, et tout le monde de crier : « Vire l’Empereur ! » et de sauter. Ce fut le signal de tous les corps d’armée : je peux certifier deux cent mille torches allumées. La musique jouait et les tambours battaient au champ. Les Russes pouvaient voir de leurs hauteurs, à plus de cent pieds, sept corps d’armée, sept lignes de feux qui leur faisaient face.

Le lendemain, de bon matin, tous les musiciens curent l’ordre d’être à leur poste sous peine d’être punis sévèrement.

Nous voici au 2 décembre ; l’Empereur partit de grand matin pour visiter ses avant-postes et voir la position de l’armée russe : il revint sur un plateau au-dessus de celui où il avait passé la nuit ; il nous fait mettre en bataille derrière lui avec les grenadiers d’Oudinot. Tous ses maréchaux étaient près de lui ; il les fit partir à leur poste. L’armée montait ce mamelon pour redescendre dans les bas-fonds, franchir un ruisseau et arriver au pied de la montagne de Pratzen, ou les Russes nous attendaient le plus tranquillement du monde. Lorsque les colonnes furent passées, l’Empereur nous fit suivre le mouvement. Nous étions vingt-cinq mille bonnets à poil, et des gaillards.

Nos bataillons montèrent cette cote l’arme au bras et, arrivés à distance, ils souhaitèrent le bonjour à la première ligne par des feux de bataillon, puis la baïonnette croisée sur la première ligne des Russes, en battant la charge. La musique se faisait entendre, sur l’air :

On va leur percer le flanc.

Les tambours répétaient :

Rantanplan, tirelire en plan !
On va leur percer le flanc.
Que nous allons rire !

Du premier choc, nos soldats enfoncèrent la première ligne, et nous, derrière les soldats, la seconde ligne. On perça le centre de leur armée et nous fûmes maîtres du plateau de Pratzen, mais notre aile droite souffrit beaucoup. Nous les voyions qui ne pouvaient monter cette montagne si rapide. Toute la garde de l’empereur de Russie était en masse sur cette hauteur. Mais on nous fit appuyer fortement à droite. Leur cavalerie s’avança sur un bataillon du 4e qui couvrit de ses débris le champ de bataille. L’Empereur l’aperçoit et dit au général Rapp de charger. Rapp s’élance avec les chasseurs à cheval et les mamelucks, délivre le bataillon, mais est ramené par la garde russe. Le maréchal Bessières part au galop avec les grenadiers à cheval qui prennent la revanche. Il y eut une mêlée pendant plusieurs minutes, tout était pêle-mêle, on ne savait qui serait maître, mais nos grenadiers furent vainqueurs et ils revinrent se placer derrière l’Empereur. Le général Rapp revint couvert de sang, amenant un prince avec lui. On nous avait fait avancer au pas de charge pour soutenir cette lutte ; l’infanterie russe était derrière cette masse et nous croyions notre tour arrivé, mais ils battirent en retraite dans la vallée des étangs.

Ne pouvant pas passer sur la chaussée qui était encombrée, il leur fallut passer sur l’étang de gauche en face de nous, et l’Empereur, qui s’aperçut de leur embarras, fait descendre son artillerie et le 2e régiment de grenadiers. Nos canonniers se mettent en batterie. Voilà boulets et obus qui tombent sur la glace, elle cède sous cette masse de Russes qui se voient forcés de prendre un bain, le 2 décembre. Toutes les troupes tapaient des mains, et notre Napoléon se vengeait sur sa tabatière ; c’était la défaite totale. La journée se termine à poursuivre et prendre des canons, des équipages et des prisonniers. Le soir, nous couchâmes sur la belle position que la garde russe occupait le matin, et l’Empereur donna tous ses soins à faire ramasser les blessés. Il y avait deux lieues de champ de bataille à parcourir pour les ramasser, et tous les corps fournirent du monde pour cette pénible corvée.

Le soir, nous allâmes chercher du bois et de la paille dans un village, sur le revers de cette montagne, qui fait face aux étangs. Il fallait descendre rapidement, on ne voyait pas pour se conduire. Mais nos maraudeurs trouvèrent des ruches, et, pour prendre le miel, ils mirent le feu à un hangar immense. L’incendie nous éclaira pour transporter tout ce dont nous avions le plus grand besoin pour passer une nuit glaciale, et pour remonter des sentiers tortueux. Ne trouvant pas de vivres, je m’emparai d’un grand tonneau en sapin. Je prends un lit de plume ; je le fourre dans mon tonneau et le fais mettre sur mon dos par les camarades. Puis, je remontai la côte ; ce malheureux tonneau roulait sur mon dos, mais j’eus le courage d’arriver à mon bivouac. Je déposai mon fardeau, et mon capitaine Renard vint de suite me prier de lui donner place dans mon tonneau. Je repars de suite au village et rapporte une charge de paille, que je mets dans mon tonneau, puis je mets le lit de plume. Nous nous fourrons la tête dans le fond, et les pieds près du feu. Jamais on n’a passé une nuit plus heureuse. Mon capitaine disait : « Je me rappellerai toute ma vie de vous. »

Le lendemain, nous partîmes pour Austerlitz, pauvre village couvert en paille, avec un vieux château, mais nous trouvâmes six cents moutons dans les écuries de ce manoir, et la distribution en fut faite à la garde. L’empereur d’Autriche vint là trouver Napoléon. Après que les deux empereurs se furent entendus, nous partîmes pour Vienne à journées raisonnables, et nous arrivâmes à Schœnbrunn, dans ce beau palais où on nous laissa reposer jusqu’au règlement des affaires. La garde eut l’ordre de rentrer en France par étapes à petites journées. Quelle joie pour nous ! et bien nourris ! mais l’armée ne rentrait pas, il fallait que la paix fût signée, et nos troupes eurent le temps de se refaire. Les étapes n’étaient plus de vingt lieues ; c’était bien commode pour nous de trouver la nourriture prête en arrivant. Nous fûmes bien reçus en Bavière et nous repassâmes le Rhin avec des transports de joie en revoyant notre patrie.

Nous fumes reçus à Strasbourg et fêtés de ce bon peuple ; je fus droit à mon logement, où j’avais laissé mes effets en passant. Je trouvai tout dans un état parfait. Ces braves gens me tâtaient et me disaient : « Vous n’êtes pas blessé ? » Leur demoiselle disait : « Nous avons prié pour vous ; tout votre linge est bien blanc et vos boucles d’argent sont brillantes ; je les ai fait nettoyer par l’orfèvre. — Eh bien ! ma jeune demoiselle, je vous rapporte de Vienne un joli châle que je vous prie d’accepter. »

Elle devint rouge devant sa mère ; le père et la mère étaient ivres de joie. Je leur dis : c Si j’étais mort, c’était pour votre demoiselle. » Il. me prit par la main : « Allons au café, me dit-il ; la garde fait séjour, vous aurez le temps de vous reposer. »

Ce beau châle me venait du château impérial où j’avais été en sauvegarde. La dame me demanda si j’étais marié ; je lui dis : « Oui, Madame. — Je vous ferai un cadeau pour votre épouse, pour votre conduite avec mon mari. »

Nous nous dirigeâmes sur la belle ville de Nancy, et de Nancy à Épernay. On détacha le premier bataillon au bourg d’Ay, à une lieue d’Épernay : c’est là qu’on récolte le vin mousseux, cette ville est très riche par le produit de ses vins ; il y avait quinze ans qu’ils n’avaient logé de troupes. Il n’est pas possible d’être mieux reçu que nous ; ils ne voulurent pas que la garde dépense rien ; ils se chargèrent de tout défrayer : « Vous ne boirez pas de vin mousseux, dirent-ils, mais ce soir nous verrons. Soyez tranquilles, vous serez régalés. » Le soir, après dîner, le vin mousseux arrive, et les propriétaires furent obligés de mener leurs soldats coucher, en les conduisant par-dessous les bras ; ils n’avaient plus de jambes. Le lendemain, tous les propriétaires nous firent la conduite avec leurs domestiques qui portaient des paniers de vin, et nos officiers furent obligés de prier ces braves gens de s’en aller. Nos ivrognes tombaient dans les fossés ; c’était un désordre ; il fallut trois heures de repos dans la plaine, à deux lieues d’Épernay, pour donner le temps de rejoindre, et les propriétaires d’Ay furent obligés de ramasser et de ramener nos traînards. Nous ne fûmes réunis que le lendemain, mais personne ne fut puni.

Nous arrivâmes à Meaux, en Brie, où nous fûmes bien reçus. J’étais seul ; je vais présenter mon billet de logement dans la rue Basse, qui va à Paris. Je fais lire mon billet, comme je ne savais pas lire. Un gros monsieur me dit : « Cette dame est riche, mais elle va vous mener à l’auberge. Tenez ! allez à cette boutique de serrurier. » Je me présente chez ce serrurier et lui montre mon billet : « Mon brave, dit-il, ma propriétaire va vous mener à l’auberge. — Soyez tranquille ! j’espère convenir à cette dame. Vous viendrez me voir dans une heure. — Mais vous n’y serez plus. — Vous verrez cela sans bruit. »

Je monte au premier : « Madame, je vous salue, voilà votre billet. — Mais, Monsieur, je ne loge pas. — Je le sais, Madame, mais je suis bien fatigué, je vais me reposer un peu. Si Madame voulait avoir la bonté d’aller me chercher une bouteille de vin, voilà quinze sous, et je partirai après. »

Elle va avec mes quinze sous me chercher une bouteille et, aussitôt sortie, je mets habits bas et mon mouchoir autour de ma tête ; je me fourre dans son lit, et me mets à trembler de toutes mes forces. Voilà madame qui arrive ; me voyant dans son lit, elle fit un cri, elle fut chercher ses locataires qui avaient le mot. Ils lui dirent : « Il faut lui faire chauffer du vin bien sucré et lui mettre le pot-au-feu pour lui faire du bon bouillon, le bien couvrir ; c’est un fort frisson. »

Les malins se régalèrent aux dépens de l’avare. Le soir, on vient me visiter, et la dame passa la nuit dans son fauteuil. Le lendemain, madame me remit les quinze sous et l’on me fit la conduite ; les voisins furent enchantés de la farce que j’avais jouée. Nous arrivâmes à Claye et de Claye à la porte Saint-Denis, où le peuple de Paris nous attendait ; on nous avait fait dresser un arc de triomphe. Nous trouvâmes, aux Champs-Élysées, des tentes et des tables servies de viandes froides, avec des vins cachetés, mais le malheur voulut que la pluie tombât tellement fort que les plats se remplissaient d’eau. Nous ne pûmes manger, on faisait sauter les cous de bouteilles avec les bouchons et ou buvait debout. C’était pitié de nous voir, tous trempés comme des canards.

Nous partîmes pour Courbevoie trois bataillons ; un resta pour faire le service. L’Empereur nous donna du repos, et nous fûmes habillés tout à neuf. Nous passâmes de belles revues, et la bonne ville de Paris nous servit un dîner magnifique sous les galeries de la place Royale ; rien n’y manquait. Le soir, comédie gratis à la porte Saint-Martin, on nous donna pour représentation le Passage du mont Saint-Bernard, et nous vîmes les bons moines qui descendaient de cette montagne avec leurs gros chiens qui les suivaient. En voyant ces bons capucins et leurs chiens, je me croyais encore à traîner ma pièce de canon. J’en tapais des pieds et des mains. Mes camarades me disaient : « Vous êtes donc fou. » Je répondais : « Mais je les ai vus au mont Saint-Bernard, ces beaux chiens, et voilà les mêmes capucins. »

L’appel ne se fit qu’à deux heures du matin, personne ne fut puni et toutes les petites escapades furent pardonnées.

CINQUIÈME CAHIER

campagnes de prusse et de pologne. — entrevue de tilsit. — on me fait caporal. — campagnes d’espagne et d’autriche. — je suis nommé sergent.


Les princes alliés venaient faire leur cour à Napoléon, et il les régalait de belles revues. Nous montions la garde chez ces princes qui nous donnaient tous, plus ou moins. Pour les grands fonctionnaires, c’est Mgr Cambacérès qui était le moins généreux ; jamais plus d’une demi-bouteille au factionnaire qui était à l’entrée. Aussi, nous faisions la grimace lorsque notre tour tombait chez lui.

Nous étions surchargés de service : huit heures de faction et deux heures de patrouille, qui font dix heures par nuit : de planton pendant vingt quatre heures, sans se déshabiller ; il fallait descendre au premier coup de rappel et répondre : présent. Tous les jours la garde descendante avait vingt-quatre heures de planton à faire. Puis, c’étaient de grandes manœuvres qui nous tenaient toute la journée dans la plaine des Sablons et aux Tuileries.

L’Empereur fit venir beaucoup d’artillerie, des fourgons, des caissons, il les fit ouvrir pour s’assurer si rien n’y manquait. Il montait sur les roues pour voir si rien n’était oublié, surtout la pharmacie, les pelles et pioches ; il faisait l’inspection sévère, M. Larrey présent pour la pharmacie, et les chefs du génie pour les pelles et pioches ; il les menait durement si tout n’était pas complet. C’était l’homme le plus dur et le meilleur ; tous tremblaient et tous le chérissaient. L’ordre fut donné de passer la revue de linge et chaussures, et l’inspection des armes pour faire campagne. L’Empereur nous passa en revue, et nous eûmes l’ordre de nous tenir prêts à partir. Nos officiers nous disaient que nous partions pour un congrès, que l’empereur de Russie et le roi de Prusse s‘y trouveraient réunis. Mais arrivés sur les frontières de Prusse, on nous lit à l’ordre que la guerre était déclarée avec la Prusse et la Russie.

Nous partîmes dans les premiers jours de septembre 1806 pour nous diriger sur Wurfzbourg où l’Empereur nous attendait. Cette ville est belle, elle a un château magnifique ; il y eut grande réception des princes par Napoléon. De là, les corps d’armée furent dirigés sur Iéna, à marches forcées ; nous y arrivâmes le 13 octobre, à dix heures du soir. Nous traversâmes cette ville sans la voir ; pas une seule lumière ne nous éclairait ; tout le monde était parti. Silence absolu. Arrivés contre la ville, au pied d’une montagne rapide comme le toit d’une maison, il fallut grimper et nous mettre en bataille de suite sur le plateau. Sur le bord de ce précipice, il fallait nous placer à tâtons ; personne ne se voyait. Il fallait faire le plus grand silence ; l’ennemi était près de nous. On nous fit mettre de suite en carré, l’Empereur au milieu de la garde. Notre artillerie arrivait au pied de cette terrible montagne, et, ne pouvant pas la franchir, il fallut élargir le chemin et couper les roches. L’Empereur était là qui faisait travailler le génie, il ne quitta que lorsque le chemin fut terminé et que la première pièce de canon passa devant lui attelée de douze chevaux, sans parler ni faire le moindre bruit.

On montait quatre pièces par voyage, et on les mettait de suite en batterie devant notre front de bandière. Puis, on retournait avec les mêmes chevaux au pied de cette montagne pour les atteler à d’autres. Une partie de la nuit fut employée à ce pénible travail, et l’ennemi ne s’en aperçut pas.

L’Empereur se plaça au milieu de son carré, et nous permit de faire deux à trois feux par compagnie. (Nous étions deux cent vingt par compagnie.) Il nous fut permis de partir pour aller chercher des vivres (à vingt par compagnie). Le voyage n’était pas long ; nous pouvions jeter une pierre du haut dans la ville. Toutes les maisons étaient désertes ; ces pauvres habitants avaient tout abandonné. Nous trouvâmes tout ce dont nous avions besoin : surtout du vin, du sucre. Il y avait des officiers pour maintenir l’ordre, et dans trois quarts d’heure nous étions en route pour remonter chargés de vin, sucre, chaudières, et des vivres de toutes espèces. Nous avions des bougies pour nous éclairer pour descendre dans les caves, et nous trouvâmes dans les gros hôtels beaucoup de vin cacheté. On fit porter du bois, et les feux s’allumèrent, avec le vin et le sucre dans les chaudières. Nous bûmes à la santé du roi de Prusse toute la nuit, et tout le vin cacheté fut partagé. Il y en avait en profusion ; chaque grenadier avait trois bouteilles : deux dans le bonnet à poil et une dans sa poche. Toute la nuit, on eut le vin chaud ; nous en portâmes à nos braves canonniers qui étaient morts de fatigue et ils nous remercièrent. Leurs officiers furent invités à venir prendre le vin chaud avec les nôtres, nos moustaches furent bien arrosées, mais défense de faire du bruit. Quelle punition pour nous de ne pouvoir parler, ni chanter : Tout le monde avait de l’esprit dans la tête.

L’Empereur nous voyait si sages que cela le rendait joyeux ; avant le jour, il était à cheval pour visiter son monde. L’obscurité était si profonde qu’il fut obligé de se faire éclairer pour se conduire, et les Prussiens voyant des lumières qui se promenaient le long de leur ligne, firent feu sur Napoléon, mais il continua sa course, rentra à son quartier général, et fit prendre les armes.

Le petit jour ne paraissait pas encore que les Prussiens nous souhaitèrent le bonjour (le quatorze octobre) par des coups de canon qui passèrent par-dessus nos têtes, et un vieux soldat d’Égypte dit ; « Les Prussiens sont enrhumés ; les voilà qui toussent. Il faut leur porter du vin sucré. »

Toute l’armée se porta en avant sans y voir d’un pas, il fallait tâter comme des aveugles, nous heurtant les uns contre les autres. Au bruit du mouvement nui s’entendait devant nous, on reconnut qu’il fallait faire halte et commencer l’attaque. Notre brave maréchal Lannes se fit entendre à notre gauche ; ce fut le signal pour toute la ligne, on ne se voyait qu’à la lumière de la fusillade. L’Empereur nous lit avancer rapidement contre leur centre. Il fut obligé de nous dire de nous modérer et de nous arrêter (leur ligne était percée comme celle des Russes à Austerlitz). Le maudit brouillard nous gênait, mais nos colonnes avançaient toujours et nous avions du terrain pour nous reconnaître. Sur les dix heures, le soleil vient nous éclairer sur un beau plateau. Là, nous pûmes nous voir en face.

Nous aperçûmes, à notre droite un beau carrosse et des chevaux blancs, on nous dit que c’était la reine de Prusse qui se sauvait. Napoléon nous fit arrêter pendant une heure, et nous entendîmes sur notre gauche une fusillade épouvantable. L’Empereur envoie de suite un officier pour savoir ce qui se passait, il était on colère, il prenait des prises de tabac et il piétinait devant nous. L’officier arrive et lui dit : « Sire, c’est le maréchal Ney qui est aux prises avec ses grenadiers et ses voltigeurs contre une masse de cavalerie. »

Il fit partir de suite sa cavalerie, et tout le monde marcha en avant : Lannes et Ney furent maîtres de la gauche ; l’Empereur s’y porta et il ne grogna plus.

Le prince Murât arrive avec ses dragons et ses cuirassiers ses chevaux tendaient la langue. On ramena une division entière de Saxons, c’était pitié à voir, car le sang ruisselait sur la moitié de ces malheureux. L’Empereur les passa en revue, et nous leur donnâmes tout notre vin, surtout aux blessés, ainsi qu’à nos braves cuirassiers et dragons. Nous avions bien encore mille bouteilles de vin cacheté, et nous leur sauvâmes la vie. L’Empereur leur donna le choix de rester avec nous ou d’être prisonniers, disant qu’il ne faisait pas la guerre à leur souverain.

L’Empereur, après la bataille gagnée, nous laissa à Iéna ; il partit pour voir les corps de Davoust et Bernadottc. Sur notre droite, on entendait le canon de très loin, et l’Empereur envoya l’ordre de nous tenir prêts à partir. Nous passâmes la nuit dans cette malheureuse ville déserte. L’Empereur revint, on ramassa les blessés et nous les emmenâmes sur Weimar, une belle ville. Nous eûmes une affaire sérieuse à l’attaque de Hassenhausen contre beaucoup de cavalerie, mais le prince Murât en fit son affaire. Nous marchâmes sur Erfurt, sans pouvoir rattraper les corps d’armée de Davoust et Bernadotte qui ramassèrent tous les bagages des Prussiens et des canons. Nous perdîmes beaucoup de monde.

Le 25, nous arrivâmes à Potsdam ; nous eûmes séjour le 26 et le 27 à Charlottembourg, beau palais du roi de Prusse qui fait face à Berlin. Cet endroit est boisé jusqu’à la porte d’entrée de cette belle capitale ; on ne peut rien voir de plus joli. Cette porte est surmontée d’un beau char de triomphe et les rues sont tirées au cordeau. De la porte de Charlottembourg pour arriver au palais, il y a une allée au milieu et des bancs pour les curieux.

L’Empereur fit son entrée, le 28, à la tête de 20, 000 grenadiers et de nos cuirassiers, et de toute notre belle garde à pied et à cheval. On peut dire que la tenue était aussi belle qu’aux Tuileries ; l’Empereur était fier dans son modeste costume, avec son petit chapeau et sa cocarde d’un sou. Son état-major avait le grand uniforme, et c’était curieux pour des étrangers de voir le plus mal habillé maître d’une si belle armée.

Le peuple était aux croisées comme les Parisiens, le jour de notre arrivée d’Austerlitz. C’était magnifique de voir un si beau peuple se porter en foule sur notre passage et nous suivre.

On nous forma en bataille devant le palais qui est isolé devant et derrière par de belles places et un beau carré d’arbres où le grand Frédéric est sur un piédestal avec ses petites guêtres.

Nous fûmes logés chez les habitants et nourris à leurs frais, avec une bouteille de vin par jour. C’était terrible pour les bourgeois, car le vin valait trois francs la bouteille. Ils nous prièrent, ne pouvant pas se procurer de vin, de prendre de la bière en cruchon. À l’appel, tous les grenadiers en parlèrent à nos officiers, qui nous dirent de ne pas les contraindre à donner du vin, que la bière était excellente. Nous portâmes la consolation dans toute la ville, et la bière en cruchon ne fut pas épargnée (il n’est pas possible d’en boire de meilleure). La paix et la bonne harmonie régnaient partout ; il n’était pas possible d’être mieux, et tous les bourgeois venaient avec leurs domestiques nous apporter notre repas, et bien servi. La discipline était sévère ; le comte Hulin était gouverneur de Berlin : le service était rigoureux.

L’Empereur passa la revue de sa garde devant le palais, du côté de la statue du grand Frédéric, auprès de beaux tilleuls ; derrière la statue sont trois rangées de bornes de cinq pieds de haut, avec barres de fer enclavées. Nous étions en bataille devant le palais ; l’Empereur arrive, fait porter les armes, croiser la baïonnette (notre colonel répétait le commandement). Il commande : Demi-tour ! (le colonel répète) puis : « En avant, pas accéléré, marche ! » Et nous voilà arrêtés contre les bornes de cinq pieds de haut.

L’Empereur, nous voyant arrêtés, dit : « Pourquoi ne marches-tu pas ? » Le colonel répond : « On ne peut passer. — Comment t’appelles-tu ? — Frédéric. »

L’Empereur avec un ton sévère, lui dit : « Pauvre Frédéric ! Commande : En avant ! »

Et nous voilà sautant par-dessus les bornes et les barres de fer ; il fallait nous voir escalader. Le corps du maréchal Davoust fit son entrée dans Berlin le premier et marcha sur la frontière de Pologne. Nous apprîmes avant de partir de Berlin que Magdebourg s’était rendu. L’Empereur régla ses comptes avec les autorités de Berlin, et nous partîmes pour rejoindre les corps qui se portaient sur la Pologne. Arrivés à Posen, nous fîmes séjour. Nos corps marchaient sans relâche sur Varsovie. Les Russes eurent la bonté de nous céder ces deux belles villes, mais ils ne furent pas généreux pour les vivres ; ils emportèrent tout de l’autre côté et ravagèrent tout le pays, ne laissant que ce qu’ils ne purent emporter ; ils firent sauter tous les ponts, emmenèrent tous les bateaux. L’Empereur montra du mécontentement. Déjà, à Posen, je l’avais vu monter à cheval si en colère qu’il sauta par-dessus son cheval de l’autre côte, et donna un coup de cravache à son écuyer.

On nous fit mettre en position avant d’arriver à Varsovie. Nous aperçûmes les Russes de l’autre côté d’une rivière, sur une hauteur commandant la route. On rassembla 1,500 nageurs, on les fit passer à la nage avec leurs cartouches et leurs fusils sur leurs têtes ; à minuit, ils tombèrent sur les Russes endormis autour de leurs feux. On s’empara de la position et nous fûmes maîtres de la droite du fleuve ; mais les barques nous manquaient. Le maréchal Ney qui avait fait des prodiges sur Thorn, nous envoya des barques pour faire des ponts. L’Empereur fut au comble de sa joie, et dit : « Cet homme est un lion. »

L’Empereur fit son entrée la nuit dans Varsovie ; les grenadiers d’Oudinot et nous arrivâmes de jour ; ce bon peuple vint au-devant de nous pourvoir cette belle colonne de grenadiers. Ils s’efforcèrent de bien nous recevoir. Les Russes leur avaient tout emporté. Il fallut acheter des grains et des bœufs pour nourrir l’armée, et les juifs firent de bonnes affaires avec Napoléon. Il nous arriva des vivres de tous côtés ; on fit faire du biscuit. On peut dire que les juifs sauvèrent l’armée tout en faisant leur fortune.

Lorsque l’Empereur fut en mesure pour recommencer la campagne et que ses troupes furent pourvues de vivres, il passa de grandes revues ; la dernière eut lieu par un froid des plus rigoureux. Il arrive pendant la revue un bel équipage ; un petit homme descend de voiture, et se présente à l’Empereur devant la garde, il avait cent dix-sept ans, et il marchait comme à soixante. L’Empereur voulut lui donner le bras. « Je vous remercie, Sire », dit-il. C’était, à ce qu’il paraît, le doyen de la Pologne[49].

Les gelées étant arrivées au point où on le désirait, on fit faire la distribution de biscuits pour quatorze jours. J’achetai du jambon pour vingt francs, et je n’en avais pas une livre ; personne ne pouvait rien avoir pour de l’argent.

Nous entrâmes par un temps des plus rigoureux, en décembre, dans un pays tout désert, couvert de bois, avec des routes de sable. On ne trouva personne dans ces malheureux villages ; les Russes nous faisaient place et nous trouvions leurs bivouacs déserts. On nous fit marcher la nuit, et nous arrivâmes près d’un château à minuit. Ne sachant pas où nous étions, nous posâmes nos sacs sous des noisetiers dans un bivouac abandonné par les Russes. En posant mon sac, je sens une petite hauteur, je tâte dans la paille. Dieu, quelle joie pour moi ! deux pains de munition de trois livres chacun. Je me mets à genoux devant mon sac, je l’ouvre, je prends un de mes pains, et le place dans mon sac. Pour l’autre, je le partage en morceaux. Il faisait si nuit que personne ne me vit. « Que faites-vous ? » dit mon capitaine Renard.

Lui prenant la main, et y mettant un morceau de pain, je lui dis : « Silence ! gardez mon sac et mangez… Je vais chercher du bois. »

Je partis avec quatre hommes de mon ordinaire, et nous trouvâmes une pièce de canon braquée devant le château. Nous démontâmes la pièce et nous apportâmes les roues et les affûts. Arrivés près de notre capitaine avec ces morceaux monstrueux, nous fîmes un feu pour toute la nuit. Quelle bonne nuit ! Nous fûmes nous cacher, nous deux mon capitaine, pour nous régaler de ce bon pain. Je lui dis : « J’en ai un dans mon sac, vous aurez votre part demain soir. »

Le lendemain, nous partîmes pour prendre à droite dans des sables et des bois, et voilà un temps affreux, neige, pluie et dégel. Voilà le sable qui plie sous nos pieds, et l’eau qui surnage sur le sable mouvant. Nous enfoncions jusqu’aux genoux. Il fallait prendre des cordes pour attacher nos souliers sur le cou-de-pied, et quand nous arrachions nos jambes de ce sable mouvant, les cordes cassaient et les souliers restaient dans la boue détrempée. Parfois, il fallait prendre la jambe de derrière pour l’arracher comme une carotte, et la porter en avant, puis aller rechercher l’autre avec ses deux mains et la rejeter aussi en avant, avec nos fusils en bandoulière pour pouvoir nous servir de nos mains. Et toujours la même manœuvre pendant deux jours.

Le découragement commençait à se faire sentir dans les rangs des vieux soldats ; il y en eut qui se suicidèrent dans le transport des souffrances. Nous en perdîmes bien soixante dans le trajet de deux jours pour arriver à Pultusk, un mauvais village couvert en paille. La chaumière que l’Empereur habitait ne valait pas mille francs. C’était là le but de notre misère, il ne fut pas possible d’aller plus loin.

Nous campâmes sur le front de ce pauvre village que l’on nomme Pultusk. Pour établir notre bivouac, nous fûmes chercher de la paille pour mettre sous nos pieds. N’en trouvant pas, nous prîmes des gerbes de blé pour pouvoir nous maintenir sur terre, et les granges furent pillées. Je fis plusieurs voyages, je rapportais une auge que les grenadiers à cheval n’avaient pu enlever ; ils me la chargèrent sur le dos, et j’arrive à mon bivouac en faisant trembler mes camarades qui étaient des colosses auprès de moi. Mais Dieu m’avait donné des jambes fines comme celles d’un cheval arabe. Je retourne encore au village, je rapporte un petit pot, deux œufs et du bois ; j’étais mort de fatigue.

Non ! jamais l’homme ne pourra peindre cette misère, toute notre artillerie était embourbée ; les pièces labouraient la terre ; la voiture de l’Empereur, avec lui dedans, ne put s’en tirer. Il fallut lui mener un cheval près de sa portière pour le sortir de ce mauvais pas pour se rendre à Pultusk, et c’est là qu’il vit la désolation dans les rangs de ses vieux soldats qui se faisaient sauter la cervelle. C’est là qu’il nous traita de grognards, nom qui est resté et qui nous fait honneur aujourd’hui.

Je reviens à mes deux œufs, je les mis dans mon petit pot devant le feu. Le colonel Frédéric qui nous commandait vint vers mon feu, car c’est moi qui, le plus courageux dans l’adversité, avais le premier fait un feu de maître. Voyant un aussi bon feu, il vint à notre bivouac, et voyant un petit pot devant, il dit : « Il va bien, le pot-au-feu ? — Oui, colonel, c’est deux œufs que j’ai trouvés. — Ah bien, dit-il, puis-je compter sur un ? — Oui, colonel. — Eh bien ! je reste près de votre feu. »

Je fus chercher deux gerbes de blé pour le faire asseoir, et je lui mets ses deux gerbes. Puis je vais prendre mes deux œufs et lui en donne un. En le prenant, il me donne un napoléon, et me dit : « Si vous ne prenez pas ces vingt francs, je ne mangerai pas votre œuf ; il vaut cela aujourd’hui. »

Je fus contraint de prendre les vingt francs pour un œuf.

Les grenadiers achevai occupaient le village de Pultusk ; ils découvrirent un énorme cochon et le poursuivirent dans notre camp. Comme il passait devant notre bivouac, je me lance après cette bonne proie, le sabre à la main. Le colonel Frédéric qui parlait gras, me criait : « Coupe-lui le jarret. » Je me lance, le joins et lui coupe les deux jarrets, puis, je lui passe mon sabre au travers du cou. Le colonel arrive avec les grenadiers, et il fut décidé que, l’ayant arrêté, il m’en appartenait un quartier et les deux rognons. Je fus chercher de suite du sel chez l’Empereur, je trouvai mon lieutenant de service, je lui demandai du sel et un pot de la part du colonel, ajoutant que j’avais arrêté un gros cochon que les grenadiers à cheval poursuivaient. « C’est, me dit-il, le cochon de la maison. L’Empereur est furieux, on a enlevé son pot-au-feu. Heureusement, ses cantines viennent d’arriver et il a fini par en rire, mais il avait le ventre serré comme les autres. — Mon lieutenant, je vous apporterai une grillade dans une heure. — C’est bien, mon brave, allez vite la faire cuire ! »

Arrivé, je trouve le colonel qui m’attendait : « Voilà du sel et une grande marmite. — Nous sommes sauvés, dit-il. — Mais, colonel, c’est le cochon de la maison de l’Empereur, et on lui a pris son pot-au-feu. — Ça n’est pas possible. — C’est la vérité. »

Les grenadiers et les chasseurs à cheval partirent à la maraude pour tâcher d’avoir des vivres pour demain ; ils arrivèrent le soir avec des pommes de terre et l’on fut à la distribution. Faite par ordinaire, elle donna vingt pommes pour dix-huit hommes. C’était pitié, pour chacun une pomme de terre. Le colonel et mon petit capitaine Renard furent bien chauffés, et mangèrent chacun un rognon ; tout fut partagé en famille. Le colonel me prit à l’écart et me demanda si je savais lire et écrire : « Non, lui répondis-je. — Que c’est fâcheux ! je vous aurais fait passer caporal. — Je vous remercie. »

L’Empereur fit appeler le comte Dorsenne et lui dit : « Tu vas partir avec ma garde à pied et rentrer à Varsovie, voilà la carte. Il ne faut pas suivre la même route, tu perdrais mes vieux grognards. Tu me feras ton rapport des manquants. Vois ta route pour rentrer à Varsovie. »

Nous partîmes le lendemain par des chemins de traverse, toujours d’un bois à l’autre. Nous arrivâmes à trois licites de Varsovie dans un état de misère la plus complète, les yeux caves et les joues enfoncées, la barbe pas faite. Nous ressemblions à des cadavres sortant du tombeau. Le général Dorsenne nous fit former le cercle autour de lui et nous fit des reproches sévères, disant que l’Empereur était mécontent de ne pas voir plus de courage dans l’adversité, qu’il avait tout supporté comme nous : « Aussi, dit-il, il vous traite de grognards. » Nous criâmes : « Vive le Général ! »

Les habitants de Varsovie nous reçurent à bras ouverts le 1er janvier 1807 ; le peuple ne savait que nous faire, et l’Empereur nous laissa reposer dans cette belle ville. Mais cette petite campagne de quatorze jours nous avait vieillis de dix ans.

Après avoir passé quelque temps à Varsovie, on nous fit partir en avant, dans de mauvais villages. Les habitants avaient tout emporté, et emmené leurs bestiaux dans des forêts très-éloignées de leurs villages. Comme la faim met le loup hors du bois, étant réduits à la dernière misère, nous partîmes douze hommes bien armés pour fouiller la forêt à une lieue de notre village, par des neiges d’un pied de haut. Arrivés là, nous trouvâmes les pas d’un homme, nous les suivîmes, et nous arrivâmes dans un camp de paysans sur le revers d’une montagne. Tous leurs animaux étaient attachés, et les marmites au feu ; ils furent saisis et n’osèrent faire feu sur nous. Il y avait des chevaux, des vaches, des moutons : tout fut détaché, et nous prîmes de la farine et du pain en très petite quantité. Nous arrivâmes à notre village avec 208 bêtes, et le partage se fit moitié pour nous, moitié pour les paysans. On leur laissa tous leurs chevaux, moins quatre pour faire la correspondance d’un village à l’autre, et quatre paysans pour nous servir de guides. Ce furent les conditions du partage, et les malheureux repartirent avec leur part. Nous fîmes du pain de suite, il y avait si longtemps que nous en avions mangé qu’aussitôt sorti du four, mes camarades le mangèrent au point d’en être victimes ; deux étouffèrent ; nous ne pûmes les sauver. Nous trouvâmes dans notre maison des pommes de terre sous le carrelage d’une chambre, à six pieds de profondeur ; cela nous sauva la vie.

Nous n’avons pas à nous louer des Polonais, ils avaient tout enfoui ; tous leurs villages étaient déserts ; ils auraient laissé périr un soldat à leur porte sans le secourir. Les Allemands ne quittaient jamais leurs maisons, c’est l’humanité en personne. J’ai vu un maître de poste tué dans sa maison par un Français, et sa maison servir d’ambulance, le maître était sur le lit de mort, tandis que sa fille et sa femme cherchaient du linge pour panser nos blessés. Elles disaient : « C’est la volonté de Dieu. » Ce trait est sublime.

Dans les derniers jours de janvier, nous reçûmes l’ordre de nous tenir prêts à partir. Les Russes avaient fait un mouvement sur Varsovie. Quelle joie pour des affames ! on va donc nous sortir de la misère. Le général Dorsenne reçut l’ordre de faire lever les cantonnements et de partir le 30 janvier. L’Empereur était parti le même jour peur se porter en avant ; nous ne le joignîmes que le 2 février, il s’en alla de suite ; le 3, nous partîmes pour le rattraper. On nous dit que nous marchions sur Eylau et que les Russes gagnaient la ville de Kœnigsberg pour s’embarquer, mais ils nous attendaient dans une position en avant d’Eylau qui nous coûta cher. Les bois et les hauteurs furent emportés, et on les serrait de près ; ils prirent La route qui conduit à Eylau à droite sur des mamelons, là, ils se battirent en déterminés. Ils perdirent enfin leurs positions : le prince Murât et le maréchal Ney les poursuivirent dans Eylau pêle-mêle dans les rues. La ville fut occupée par nos troupes malgré les efforts faits pour la reprendre. Le 7 février, l’Empereur nous fit camper sur une hauteur en face d’Eylau ; il nous lit faire son feu. Nous portâmes du bois, des bottes de paille, et il nous demanda une pomme de terre par ordinaire : nous lui en portâmes une vingtaine. Il s’assit au milieu de ses vieux grognards sur une botte de paille, un bâton à la main. Nous le voyions retourner ses pommes de terre, en faire le partage à ses aides de camp.

Le 8 février, les Russes nous souhaitèrent le bonjour du grand matin par des bordées de canon. Tout le monde sur pied ; l’Empereur, à cheval, nous fit porter en avant sur le lac avec toute notre artillerie et toute la cavalerie de sa garde. La foudre venait nous trouver sur ce lac gelé ; ils avaient vingt-deux pièces de siège amenées de Kœnigsberg qui nous foudroyaient ; les obus traversaient les maisons et faisaient des ravages épouvantables dans nos rangs. Il n’est pas possible de souffrir davantage que d’attendre la mort sans pouvoir se défendre. Un beau trait de notre fourrier, un boulet lui emporte la jambe ; il coupe un peu de chair qui restait, et nous dit : « J’ai trois paires de bottes à Courbevoie, j’en ai pour longtemps. » Il prit deux fusils pour se servir de béquilles, et fut à l’ambulance tout seul. À force de perdre du monde, l’Empereur nous lit porter en avant sur la hauteur, notre gauche appuyée à l’église, et lui présent avec son état-major près de cette église et observait l’ennemi. Il eut la témérité de se porter près du séminaire où il se passait un carnage horrible et répété. Ce cimetière fut le tombeau d’une quantité considérable de Français et de Russes. Nous fumes les maîtres de cette position. Mais, à droite en face de nous, le 14e de ligue fut taillé en pièces, les Russes pénétrèrent dans leur carré et ce fut un carnage horrible. Le 43e de ligne perdit la moitié de son monde. Un boulet vint couper le bâton de notre aigle entre les jambes du sergent-major, et lit un trou à sa redingote par devant et par derrière ; heureusement il no fut pas blessé.

Nous criâmes : « En avant ! Vive l’Empereur ! » Comme il était dans le péril aussi, il se décida à faire partir le 2e régiment de grenadiers et les chasseurs commandés par le général Dorsenne. Les cuirassiers avaient enfoncé des carrés et fait un carnage épouvantable ; nos grenadiers tombèrent à la baïonnette sur la garde russe sans tirer un seul coup de fusil, et en même temps l’Empereur fit charger deux escadrons de grenadiers à cheval et deux de chasseurs. Ils se portèrent si rapidement en avant que les grenadiers traversèrent toutes leurs lignes et firent le tour de l’armée russe ; ils revinrent couverts de sang et perdirent quelques hommes démontés et faits prisonniers ; ils eurent pour prison Kœnigsberg, et le lendemain l’Empereur leur envoya cinquante napoléons.

Lorsque ces charges eurent repoussé les Russes et rabattu leur fureur, ils ne furent plus tentés de recommencer. Il était temps. Nos troupes étaient à bout, les rangs se dégarnissaient à vue d’œil ; sans la garde, notre bonne infanterie aurait succombé. Nous ne perdîmes pas le champ de bataille, mais nous ne le gagnâmes pas.

Le soir, l’Empereur nous ramena à notre position de la veille ; il fut enchanté de sa garde, et dit au général : « Dorsenne, tu n’as pas plaisanté avec mes grognards, je suis content de toi. » La faim et le froid nous firent passer une mauvaise nuit.

Le champ de bataille était couvert de morts et de blessés ; ce n’était qu’un cri. On ne peut se faire une idée de cette journée. Le lendemain fut consacré à faire des fosses pour enterrer les victimes et porter les blessés à l’ambulance. Sur le midi, il arrive des tonneaux d’eau-de-vie que des juifs amenaient de Varsovie, escortés par une compagnie de grenadiers. L’ordre fut établi pour que chacun puisse en avoir à son tour ; on mit un tonneau debout et défoncé. Deux grenadiers tenaient le sac, quatre à la fois laissaient tomber chacun six francs, et puisaient avec un verre réglé dans le tonneau. Et défense de recommencer ; puis venaient quatre autres, ainsi de suite : ces quatre tonneaux sauvèrent l’armée, et les juifs firent fortune. Ils furent escortés jusqu’à Varsovie par une compagnie de grenadiers, à trois francs par jour.

Une trêve fut convenue ; il n’était pas possible de continuer ; l’armée avait trop souffert. L’Empereur nous fit prendre nos cantonnements, mais avant de partir, or évacua les blessés et malades dans des traîneaux, ainsi que les pièces de canon prises à l’ennemi et les prisonniers. Le 17 février, nous partîmes pour Thorn et Marienbourg où nous trouvâmes de meilleurs cantonnements. Il était temps, car nous n’avions pas changé de linge depuis un mois. Nous vînmes dans un grand village désert nommé Osterode, c’était tout à fait misère, mais nous trouvâmes des pommes de terre. L’Empereur était logé dans une grange ; on finit par lui trouver un logement plus convenable et toujours au milieu de nous, il vivait souvent de ce que donnaient ses soldats. Les pauvres officiers, sans les soldats, ils seraient morts de faim. Les habitants avaient tout enfoui dans les forêts et dans leurs maisons. À force de chercher, nous finîmes par découvrir leurs cachettes. En sondant avec nos baguettes de fusil, nous découvrîmes des vivres de toute espèce, du riz, du lard, du blé, de la farine, des jambons ; on faisait de suite la déclaration à nos chefs, et ils présidaient à l’enlèvement des objets mis en ordre en magasin. Notre cher Empereur faisait tout pour se procurer des vivres, mais ils n’arrivaient pas, et les rations manquaient souvent. Alors il fallait aller à la maraude et par un temps rigoureux. « Allons, partons demain ! dis-je un jour. A une vingtaine, bien armés, nous fouillerons ces grandes forêts de sapins, on dit que nous trouverons des daims et des cerfs ! La neige nous fera découvrir du gibier. Il faut partir au petit jour, ne rien dire à personne, notre sergent répondra pour nous. — C’est décidé, dirent-ils ; notre petit intrépide veut manger du daim. Allons, en route ! »

Nos fusils bien chargés, nous nous enfonçâmes très loin. Voilà un troupeau de daims qui passe à deux cents pas, et puis beaucoup de lièvres, mais à balle on manquait à tout coup. Voyant un lièvre sauter, je me dis qu’il n’est pas loin, et comme il se trouvait là des petits sapins très épais de quatre à cinq pieds de haut, je les détourne pour voir mon lièvre au gîte. Voilà un sapin qui me reste dans la main, j’en prends un autre, il s’arrache aussi. Je continue, je me mets à appeler mes camarades : « Par ici ! par ici ! il y a du nouveau ; les sapins ne tiennent pas dans cet endroit. — Comment ? me dirent-ils. — Tenez, voyez ! »

Certains que c’était une cachette fameuse, nous voilà à sonder, mais nos baguettes de fusil n’étaient pas assez longues, et le carré était de cent pieds, quelle joie ! Je dis : « C’est pourtant mon lièvre qui est la cause de notre trouvaille, il faut marquer l’endroit. Il n’y a pas de chemin pour arriver ; comment ont-ils pu faire ? Les malins ont porté à dos. Maintenant il faut nous orienter. Lardons les sapins pour demain », et nous voilà avec nos sabres traçant notre chemin, enlevant l’écorce des sapins à droite et à gauche. Toujours le nez en l’air, je vois une planche clouée après un gros sapin, et puis une autre à vingt-cinq pieds de hauteur. Il faut voir cela. On coupe des sapins, on entaille leurs branches pour servir d’échelle. Arrivés à la boîte, on ôte la cheville qui tient la planche qui avait de cinq à six pieds de haut, et on trouve viandes salées, langues fourrées, oies, jambon, lard, miel, enfin deux cents boîtes remplies, avec des chemises en quantité. Nous emportâmes des chemises, des langues fourrées et des oies. Notre chemin marqué, mes camarades dirent : « Notre furet a bon nez. »

Nous arrivâmes fort tard, bien chargés, mais le cœur content. De suite, le sergent-major prévient les officiers de notre bonne journée. Le capitaine vient nous voir : « Voilà notre furet, dirent mes camarades, c’est lui qui a tout trouvé. — Oui, capitaine, une cachette de cent pieds de long, creusée à ne pouvoir la sonder avec nos baguettes de fusil. Voilà du jambon, du lard, de l’oie ; prenez votre part. Demain, nous partirons avec des voitures, des pelles et des pioches, et beaucoup de monde, et des vivres, car il faudra coucher dans le bois. — Les deux lieutenants iront avec cinquante hommes, dit notre capitaine, il faut aussi des sacs, des haches. Le lieutenant prendra mon cheval et une botte de foin ; s’il faut coucher, il reviendra rendre compte. »

Nous partîmes avec nos officiers et tous les sacs des ordinaires. Arrivés sur les lieux, on fit la découverte de cette cachette avec des peines inouïes. Quel trésor ! Nous restâmes vingt-quatre heures pour débarrasser cette cachette ; il fallait voir la joie sur toutes les figures. Des quantités de blé, de farine, de riz, de lard. Des grands tonneaux pleins de toile de chemises, des viandes salées de toutes espèces. Ils avaient replanté les sapins, replacé la mousse ; il fallait chasser un lièvre pour découvrir ce trésor. Le lieutenant partit pour faire son rapport et faire venir des voitures et du monde des autres compagnies. Ce trou renfermait vingt-cinq voitures à quatre chevaux ; il fallut faire un chemin pour arriver. Quelle fête pour nos grognards en voyant arriver les voitures. Ça fit renaître la gaîté sur toutes les figures. « Ce n’est pas tout, leur dis-je, il faut aller dénicher nos boîtes de miel que nous avons trouvées hier, et regarder en l’air pour découvrir des boîtes après les gros sapins. » La découverte fut riche ; plus de cent boîtes furent trouvées remplies de viandes salées, de linge et de miel. Et nous voilà à grimper et à remplir nos sacs. De retour, avec toutes nos provisions, on fit un bon feu pour cuire les grillades et se régaler aux dépens des Polonais qui voulaient nous faire mourir de faim. Car dans nos cantonnements d’hiver, nous avons été cinquante jours sans goûter de pain. Ils avaient quitté leurs demeures, s’il en restait quelques-uns, c’était pour surveiller leurs cachettes. Quand nous leur demandions des vivres, c’était toujours non ! C’est une race sans humanité, l’homme mourait à leurs portes. Vivent nos bons Allemands toujours résignés, qui jamais n’abandonnèrent leurs maisons ! A mon cantonnement, je fus fêté de tout le régiment. Le riz fut distribué aux grenadiers ; le blé fut moulu pour faire du pain. Ce fut la cause de grandes recherches, les sondes faisaient leur jeu, toutes les granges furent fouillées, les maisons, décarrelées ainsi que les écuries. Partout des cachettes ! partout des vivres ! Les Russes mouraient de faim aussi, et ils venaient mendier des pommes de terre à nos soldats ; ils ne pensaient plus à se battre, et nous laissaient tranquilles dans nos quartiers. Ce malheureux hiver nous coûta bien des souffrances.

Voyant un paysan regarder dans un jardin tous les matins, j’en fis la remarque et je fus sonder. Je rencontre un objet qui faiblit, je vais prévenir mes camarades. De suite à l’œuvre, nous découvrîmes deux vaches pourries ; c’était une infection. Mais, sous ces charognes, il y avait de gros tonneaux remplis de riz, de lard et de jambon, avec tous les outils du village : scies, haches, pelles et pioches, enfin tout ce dont nous avions besoin, et du raisiné pour notre dessert. Je sautais de joie d’avoir persisté à enlever ces maudites charognes (le cœur en sautait ) ; on en fit la déclaration à nos officiers ; cela donna plus de quinze cents livres de riz et des bandes de lard. L’Empereur voyant la fonte des neiges, fit venir ses ingénieurs pour dresser un camp dans une belle position en avant de Finkenstein. Des lignes furent tracées en forme de carré. Au milieu, une place pour faire un palais qui fut bâti en briques. Le plan fait, on alla chercher des planches pour nos baraques. Dans ce pays, les enclos sont fermés de gros poteaux et de planches de sapin de vingt pieds de long et d’un pied de large. Nous voilà à défaire planches et poteaux ; vingt voitures partaient, d’autres revenaient ; à trois lieues à la ronde, tous les enclos furent démolis. Dans quinze jours, nos baraques étaient montées, et le palais de l’Empereur était presque fini. Il n’était pas possible de voir un plus beau camp ; les rues portaient les noms des batailles remportées depuis le commencement de la guerre. Nos officiers étaient bien logés, et toute l’armée fut campée dans de belles positions. L’Empereur allait visiter et faire faire la manœuvre. De Dantzick, il fit venir de l’eau-de-vie et des vivres, du vin pour l’état-major : la joie était sur toutes les figures. Il venait souvent nous voir manger notre soupe : « Que personne ne se dérange ! disait-il, je suis content de mes grognards, ils m’ont bien logé et mes officiers ont des chambres parquetées. Les Polonais peuvent en faire une ville. » Comme nous avions trouvé des pièces de toile dans les cachettes, nous fîmes des pantalons et de beaux sacs de six pieds de haut pour coucher. Les Polonais venaient avec de belles dames en voiture pour voir cette ville en planches.

Nous passâmes le mois de mai à faire la belle jambe, frais et poudrés comme à Paris. Mais le 5 juin, notre intrépide maréchal Ney fut attaqué, et poursuivi par une forte armée russe. Le courrier arrive près de l’Empereur pour lui apprendre cette nouvelle ; de suite le camp fut levé et prêt à partir. Le 6, à trois heures du matin, on partit pour rejoindre l’armée. Arrivés ie même jour, on nous mit de suite à notre rang de bataille avec notre artillerie. Nous étions près d’Eylau ; on nous fit prendre à droite et remonter pour rejoindre les Russes, dans la belle plaine de Friedland, au passage d’une rivière. Ils nous attendaient dans une belle position ; beaucoup de redoutes sur des hauteurs, avec des ponts derrière eux. Le brave maréchal Lannes arriva de Varsovie, fort mécontent des Polonais. Dans une discussion avec l’Empereur devant le front des grenadiers, nous entendîmes qu’il lui disait : « Le sang d’un Français vaut mieux que toute la Pologne. » L’Empereur lui répondit : « Si tu n’es pas content, va-t’en ! — Non ! lui répondit Lannes, tu as besoin de moi. »

Il n’y avait que ce grand guerrier qui tutoyait l’Empereur. Lui serrant la main, celui-ci dit : « Pars de suite avec les grenadiers Oudinot, ton corps et la cavalerie. Marche sur Friedland ; je t’envoie le maréchal Ney. »

Ces deux grands guerriers se trouvèrent contre des forces plus que doubles des leurs ; ils souffrirent jusqu’à midi. Les grenadiers, les voltigeurs et la cavalerie purent contenir l’ennemi jusqu a notre arrivée ; mais il était temps. L’Empereur passa au galop devant toutes les troupes qui allaient au pas de course ; il traversait un bois où les blessés d’Oudinot passaient. « Allez vite, dirent-ils, au secours de nos camarades. Les Russes sont les plus forts dans ce moment. » L’Empereur trouvant les Russes près d’une rivière, voulut leur couper les ponts ; il donna cette tâche périlleuse à l’intrépide Ney qui partit au galop. Toutes les troupes arrivèrent ; l’Empereur donna une heure de repos, visita ses lignes, revient au galop vers sa garde, change de cheval et donne le signal de pousser les Russes sur tous les points. Les Russes se battirent comme des lions ; ils ne voulurent pas se rendre et préférèrent se noyer. Après cette mémorable journée, qui finit fort tard à la lueur de l’incendie de Friedland et des villages voisins, Je combat cessa, et ils profitèrent de la nuit pour battre en retraite sur Tilsitt. Notre Empereur coucha sur le champ de bataille comme de coutume pour faire ramasser ses blessés ; il fit poursuivre les Russes le lendemain sur le Niémen.

Nos soldats ne purent que joindre l’arrière-garde, les traînards ; ils firent prisonniers des sauvages que l’on nomme Kalmucks, avec de gros nez, des figures plates, des oreilles larges, et des carquois pleins de flèches. Ils étaient 1,800 hommes de cavalerie, mais nos gilets de fer tombèrent dessus et les chassèrent comme des moutons ; ils étaient commandés par des officiers et sous-officiers russes. Nous eûmes la permission d’aller les voir dans leur camp ;, on leur faisait la distribution de viande, et de suite elle était dévorée par ces sauvages. Le 19 juin, nos troupes se trouvèrent en face des Russes qui avaient passé le Niémen et détruit tous les ponts. Le fleuve n’est pas large dans cet endroit ; il coule au bas d’une belle rue très large qui traverse Tilsitt et qui est fermée par une espèce de caserneoù la garde russe était logée pourfaire le service du souverain ; il était campé au bout d’un lac sur la droite de la ville. L’Empereur arriva sur le Niémen avec la cavalerie ; les Russes étaient de l’autre côté, sans pain ; nous lûmes obligés de leur faire passer des vivres qui nous coûtaient des courses de six à sept lieues.

Enfin, le 19 juin, un envoyé de l’empereur de Russie passe le fleuve pour parlementer, il fut présenté au prince Murât, et aussitôt à Napoléon qui répondit de suite, car il donna l’ordre de nous tenir prêts en grande tenue pour le lendemain. Le lendemain, arrive un prince de Russie, et les ordres furent donnés partout de prendre les armes pour recevoir l’empereur de Russie, devant toutes les troupes en grande tenue. On dit qu’on allait faire un radeau sur le fleuve, et que les deux empereurs allaient se voir pour faire la paix. Dieu, quelle joie pour nous ! tout le monde était fou.

Les officiers étaient parmi nous pour que rien ne manque à notre belle tenue : les queues bien faites et bien poudrées, les buffleteries bien blanches ; défense de s’éloigner. Lorsque tout fut prêt, nous eûmes Tordre de prendre les armes à onze heures pour nous porter sur le fleuve. Là nous attendait le plus beau spectacle que jamais homme verra sur le Niémen. Sur le milieu du fleuve, se trouvait un radeau magnifique garni de belles tentures très larges, et sur le côté, à gauche, une tente. Sur les deux rives, une belle barque richement décorée et montée par les marins de la garde. L’Empereur arrive à une heure, et se place dans sa barque avec son état-major. Les Empereurs partirent au même signal, ils avaient chacun les mêmes degrés à monter et le même trajet à parcourir, mais le notre arriva le premier sur le radeau. On voit ces deux grands hommes s’embrasser comme deux frères revenant de l’exil. Ah ! quels cris de « vive l’Empereur ! » des deux côtés !

Cette entrevue fut longue, et ils se retirèrent chacun de leur côté… Le lendemain nous recommençâmes la même manœuvre, c’était pour recevoir le roi de Prusse ; heureusement que le grand Alexandre était là pour prendre sa défense, il avait l’air d’une victime. Dieu, qu’il était maigre, le vilain souverain ! mais aussi il avait une bien belle reine. Cette entrevue entre les trois souverains fut courte, et il fut convenu que notre Empereur leur donnerait dans la ville le logement et la table ; c’était glorieux après les avoir bien rossés, mais pas de rancunes ! La ville fut donc partagée par moitié, et le lendemain toute la garde sous les armes dans la belle rue de Tilsitt sur trois rangs de chaque côté. Notre Empereur fut au-devant de l’empereur de Russie au bord du fleuve avec des chevaux de selle pour faire monter l’empereur et les princes, mais le roi de Prusse n’y était pas ce jour-là. Quel beau coup d’œil que ces souverains, princes et maréchaux, avec le fier Murât qui ne cédait en rien en beauté à l’empereur de Russie, tous dans le plus beau costume. L’empereur de Russie vint devant nous et dit au colonel Frédéric : « Vous avez une belle garde, colonel. — Et bonne, Sire », dit-il à l’empereur qui répondit : « Je le sais. »

Le lendemain, il les régala d’une belle revue de sa garde et du troisième corps commandé par le maréchal Davoust, dans une plaine à une lieue de Tilsitt. Ce fut un beau jour, la garde était brillante comme à Paris, et le corps du maréchal ne laissait rien à désirer (toute sa troupe en pantalons blancs). Après la revue de ces trois souverains, on nous fit défiler par division ; on commença par le troisième corps ; puis les grognards (c’était un rempart mouvant). L’empereur de Russie, le roi de Prusse et tous leurs généraux saluèrent la garde, à chaque division qui passait.

On donna l’ordre de se préparer pour donner un repas à la garde russe, et de faire des tentes très longues et larges, avec toutes les ouvertures sur la même ligne, et des plantations de beaux sapins. La moitié partit avec des officiers pour en chercher, et l’autre moitié fit les tentes. On donna huit jours et huit lieues de pays en arrière pour se procurer des vivres. On partit en bon ordre ; et le même jour, les provisions étaient chargées… Le lendemain on arrivait au camp avec plus de cinquante voitures chargées et les paysans pour les conduire ; ils se prêtèrent de bonne grâce à cette réquisition, et ils furent renvoyés tous contents. Ils croyaient bien que les voitures traînées par des bœufs resteraient au camp, mais elles furent congédiées de suite, et ils sautaient de joie.

Le 30 juin 1807, notre repas était sur table à midi ; on ne peut pas voir des tables mieux décorées, avec des surtouts en gazon garnis de fleurs. Au fond de chaque tente, deux étoiles et les noms des deux grands hommes tracés en fleurs, avec les drapeaux français et russes.

Nous partîmes en corps pour aller au-devant de cette belle garde qui arrivait par compagnie ; nous prîmes chacun notre géant par-dessous le bras, et comme ils n’étaient pas aussi nombreux que nous, nous en avions un pour deux. Ils étaient si grands que nous pouvions leur servir de béquilles. Moi, qui étais le plus petit, j’en tenais un seulement ; j’étais obligé de regarder en l’air pour lui voir la figure ; j’avais l’air d’être son petit garçon. Ils furent confus de nous voir dans une tenue si brillante : il fallait voir nos cuisiniers bien poudrés, en tabliers blancs pour servir ; on peut dire que rien n’y manquait.

Nous plaçâmes nos convives à table, entre nous, et le dîner fut bien servi. Voilà la gaîté qui se fait parmi tout le monde !… Ces hommes affamés ne purent se contenir ; ils ne connaissaient pas la réserve que l’on doit observer à table. On leur servit à boire de l’eau-de-vie ; c’était la boisson du repas, et, avant de la leur présenter, il fallait en boire, et leur présenter le gobelet en fer-blanc qui contenait un quart de litre, son contenu disparaissait aussitôt ; ils avalaient les morceaux de viande gros comme un œuf à chaque bouchée. Ils se trouvèrent bientôt gênés ; nous leur fîmes signe de se déboutonner, en en faisant autant. Les voilà qui se mettent à leur aise ; ils étaient serrés dans leur uniforme par des chiffons pour se faire une poitrine large ; c’était dégoûtant à voir tomber ces chiffons.

Il nous arrive deux aides de camp, un de notre Empereur et un de l’empereur de Russie pour nous prévenir de ne pas bouger, que nous allions recevoir leur visite. Les voilà qui arrivent ; du signe de la main notre Empereur dit que personne ne bouge ; ils firent le tour de la table, et l’empereur de Russie nous dit : « Grenadiers, c’est digne de vous, ce que vous avez fait. »

Après leur départ, nos Russes qui étaient à leur aise recommencèrent à manger de plus belle. Nous voilà à les pousser en viande et en boisson, et comme ils ne peuvent plus manger tant de rôtis servis sur la table, que font-ils ? Ils mettent leurs doigts dans leurs bouches, rendent leur dîner en tas entre leurs jambes, et recommencent comme de plus belle. C’était dégoûtant à voir de pareilles orgies ; ils firent ainsi trois cuvées dans leur dîner. Nous reconduisîmes le soir ceux que nous pûmes emmener ; une partie resta dans ses vomissements sous les tables.

Un de nos farceurs voulut se déguiser en Russe, et fit quitter à un d’eux l’uniforme ? ils échangèrent et partirent bras dessus bras dessous. Arrivés dans la belle rue de Tilsitt, notre farceur quitte le bras de son Russe (habillé en Français), et va pour épancher de l’eau. Aussitôt fini, il court pour rejoindre et rencontre un sergent russe, auquel il ne fait pas de salut, et qui lui applique deux coups de canne sur les épaules. Se voyant frappé, il oublie son déguisement, saute sur le sergent, le terrasse, il l’aurait tué, si on lavait laissé faire, sous le balcon des deux empereurs qui regardaient la troupe joyeuse. Cette scène les fit bien rire ; le sergent russe resta sur place et tout le monde fut content, surtout les soldats russes.

Lorsque l’Empereur eut terminé ses affaires, il fit ses adieux à l’empereur de Russie, et partit le 10 juillet de Tilsitt pour Kœnigsberg où il arriva le même jour. On nous mit de suite en route pour le rejoindre, nous passâmes par Eylau ; là nous vîmes les tombeaux de nos bons camarades morts pour la patrie ; nos chefs nous firent porter les armes en traversant le champ de repos avec un silence religieux. Nous arrivâmes à Kœnigsberg, belle ville maritime, et nous fûmes logés et nourris chez l’habitant. Les Anglais, ne sachant pas la paix faite, arrivèrent dans le port avec des bâtiments chargés de provisions pour l’armée russe. Un des bâtiments était chargé de harengs, et l’autre de tabac. On fit cacher les troupes dans les maisons le long du port. Aussitôt entrés dans le bassin, on fit feu dessus et ils se rendirent. Dieu, que de tabac et de harengs ! Toute la troupe fut pourvue de six paquets, et d’une douzaine de harengs par homme. Les Russes qui étaient à bord de cette belle prise, furent contents de se trouver pris, et notre Empereur les renvoya à leur souverain.

Nous reçûmes en ce moment l’ordre de planter des arbres le long de la grande rue et de la sabler pour recevoir la reine de Prusse qui venait rendre une visite à notre Empereur. Elle arriva à dix heures du soir. Dieu, qu’elle était belle avec son turban autour de la tête ! On pouvait dire que c’était une belle reine pour un vilain roi, mais je crois qu’elle était roi et reine en même temps. L’Empereur vint la recevoir au bas du grand perron et lui présenta la main, mais elle ne put le faire plier. J’eus le bonheur de me trouver le soir de faction au pied du perron pour la voir de près, et, le lendemain à midi, je me trouvais à mon même poste ; je la contemplai. Quelle belle figure, avec un port de reine ! à trente-trois ans, j’aurais donné une de mes oreilles pour rester avec elle aussi longtemps que l’Empereur. Ce fut la dernière faction que j’ai faite comme soldat.

Le général Dorsenne reçut alors l’ordre de nous faire distribuer des souliers et des chemises dans les magasins russes et prussiens, et de nous passer l’inspection, l’Empereur devant passer la revue de sa garde avant de partir. Tout fut mis en mouvement ; nous trouvâmes de tout dans cette belle ville. En propreté rien ne peut la rivaliser ; les dames françaises n’ont qu’à y passer pour voir des appartements brillants ; pelles, pincettes, entrées de portes, balcons, tout reluit ; il y a des crachoirs dans tous les coins d’appartements, et du linge blanc comme neige. C’est un modèle de propreté. La distribution de linge et de chaussures faite, le général fit prévenir les capitaines de passer leur inspection par compagnie ; à onze heures sur la place, on devait passer la revue. Le capitaine Renard fut trouver l’adjudant-major, M. Belcourt, pour s’entendre avec lui à mon sujet ; ils me firent venir pour me dire que j’allais passer caporal dans ma compagnie, qu’on voulait me récompenser : « Mais, leur dis-je, je ne sais ni lire, ni écrire. — Vous apprendrez. — Mais ça n’est pas possible ; je vous remercie. — Vous serez caporal aujourd’hui, et si le général vous demande si vous savez lire et écrire, vous lui répondrez : Oui, général, et je me charge de vous faire apprendre. J’ai des jeunes vélites instruits qui se feront un plaisir de vous montrer. »

Jetais bien triste, à trente-trois ans, d’apprendre à lire et à écrire ; je maudissais mon père de m’avoir abandonné. Enfin, à midi, M. Belcourt et mon capitaine furent au-uevant du général et lui parlèrent de moi : « Faites-le sortir du rang. »

Il me toise des pieds à la tête, et, voyant ma croix, il me demande : « Depuis combien de temps êtes-vous décoré ? — Des premiers, je l’ai été aux Invalides. — Le premier ? me dit-il. — Oui, général. — Faites-le reconnaître caporal de suite. »

Il était temps ; je tremblais devant cet homme si dur et si juste. Toute la compagnie fut surprise en me voyant nommer caporal dans la même compagnie ; personne ne s’en doutait ; tous les caporaux vinrent m’entourer et me dire obligeamment : « Soyez tranquille, nous vous montrerons à écrire. »

Rentré dans mon logement, je fus de suite trouver mon sergent-major qui me prit la main : « Allons de suite chez le capitaine. »

Il me reçut avec amitié, et dit qu’il fallait me donner de suite un ordinaire de dix-neuf hommes et y mettre sept vélites des plus négligents, mais des plus instruits. « Il les dressera, dit-il au sergent-major, et ils lui montreront à lire et à écrire. Je vous charge de cette bonne œuvre ; il le mérite ; il nous a sauvé la vie ; c’était toujours à son bivouac que nous trouvions à manger ». Je rendis visite à M. Belcourt qui se rappela l’empressement avec lequel je lui avais remis une montre perdue. (Le voyant chercher au galop en arrière, je lui avais dit : « Où courez-vous, major, vous avez perdu votre montre, la voilà ! » )

« C’est de ces actions que l’on n’oublie pas, dit M. Belcourt. Allez, faites bien votre service ; vous ne resterez pas là. »

Dieu, que j’étais content de cette belle réception ! Me voilà donc chef d’ordinaire de 12 grognards et de 7 vélites instruits ; le sergent-major leur fit la leçon, car ils partirent de suite chez le libraire pour m’acheter papier, plumes, règle, crayon et un vieil évangile. Me voilà bien surpris de voir sept maîtres pour un écolier : « Eh bien ! me dirent-ils, voilà de quoi travailler. — Moi, dit le nommé Galot, je vous ferai des modèles. » Et le nommé Gobin dit : « Je vous ferai lire. — Nous vous ferons lire chacun à son tour, dirent-ils. — Allons ! je vous aime tous, leur dis-je. Je vous récompenserai en soignant votre tenue qui a besoin d’être rectifiée. »

Mais ce n’était pas fini. Voilà les sept caporaux de la compagnie qui m’apportent deux paires de galons, et le tailleur pour les coudre : « Allons de suite, dit-on, ôtez votre habit ! Ces galons viennent de nos deux camarades morts au champ d’honneur. — Eh bien ! leur dis-je, vous vous occupez donc tous de moi ; il faut les arroser. — Non, dirent-ils, nous sommes trop. — C’est égal, nous prendrons chacun une demi-tasse et le petit verre. Mais je vous prie de laisser venir mes maîtres et le tailleur qui a cousu mes galons. — Eh bien, soit ! dirent-ils, partons. »

Et me voilà avec mes quinze hommes au café ; je les fis mettre à table, et fus trouver le maître. Je lui dis : « C’est moi qui paie, vous m’entendez. — Ça suffit, dit-il. — De l’eau-de-vie de France, surtout. — Vous allez être servis. »

J’en fus quitte pour douze francs, et nous partîmes tous contents. Me voilà à mes études comme un enfant, commençant par faire des bâtons et apprendre mon évangile et le réciter à mon maître. Mais il fallut passer la revue du départ, et le lendemain, 13 juillet, nous partîmes pour Berlin, la joie dans l’âme. À Berlin, le peuple vint au-devant de nous ; il savait la paix faite. On nous reçut on ne peut mieux, nous fûmes bien logés, et la plus grande partie nous menèrent au café. Ils demandaient : « Eh ! les Russes ont donc trouvé leurs maîtres ? Ils disent cependant que nos soldats ne se battent pas bien.

— Ils sont aussi braves que les Russes, vos soldats, et l’Empereur a eu bien soin de vos blessés ; nous les portions à l’ambulance comme les nôtres. Vous avez aussi un grand général qui a eu bien soin de nos prisonniers. Notre Empereur le connaît bien. »

Et ils nous serraient les mains, disant : « C’est bien là les Français ! — Mais, leur dis-je, vos prisonniers sont plus heureux que vos soldats : bon pain, de l’ouvrage bien payé, pas battus. — Aimable caporal, vous nous comblez de joie, vous vous êtes conduits à Berlin comme des enfants du pays. — Je vous remercie pour mes camarades. »

Nous partîmes par étapes ; les grandes villes de Potsdam, Magdebourg, Brunswick, Francfort, Mayence nous fêtèrent ; la joie était sur toutes les figures ; les habitants des campagnes venaient sur les routes nous voir passer. Il y avait des rafraîchissements partout le long des villages. On peut dire que les villages rivalisaient avec les villes en soins. Bien nourris, bien fêtés, nous arrivons aux portes de notre capitale, c’est encore elle qui surpasse toutes celles que j’ai vues. Là nous attendaient des arcs de triomphe, des réceptions magnifiques, et la comédie, et les belles dames de Paris qui nous regardaient en dessous, cherchant à reconnaître leur favori.

L’Empereur voulut nous voir aux Tuileries avec nos habits râpés, mais propres. Puis, nous traversons le jardin des Tuileries pour nousmettre à table dans l’avenue de l’Étoile, et de là à Courbevoie pour prendre du repos. Mais l’Empereur ne nous laissa pas longtemps tranquilles, il forma de suite des écoles régimentaires, et il fit venir de Paris deux professeurs pour nous instruire, un le matin et l’autre le soir. Que cela faisait bien mon affaire ! De suite, je fis empletie d’une grammaire et d’une théorie. Deux fois par jour en classe, secondé par mes vélites, je fis des progrès ; je n’en quittais pas, sinon pour monter ma garde. Sorti de la classe, je partais me cacher dans le bois de Boulogne, dans un endroit bien retiré, et là j’apprenais ma théorie. Au bout de deux mois j’écrivais en gros, et je peux dire bien[50], les professeurs me disaient : « Si nous vous tenions pendant un an, vous en sauriez assez ; vous avez une bonne main. » Comme j’étais fier !

L’Empereur forma en même temps une école de natation pour nous apprendre à nager, il fit établir des barques près du pont de Neuilly, et là on mettait une large sangle sous le ventre du grenadier qui ne savait pas nager. Tenu par deux hommes dans chaque barque, ce militaire était hardi, et en deux mois il y avait déjà huit cents grenadiers qui pouvaient traverser la Seine. On me dit qu’il fallait que j’apprenne à nager, je répondis que je craignais trop l’eau : « Eh bien ! dit l’adjudant-major, il faut le laisser tranquille, ne pas le forcer. — Je vous remercie. »

L’Empereur donna l’ordre de tenir prêts les plus forts nageurs en petite tenue et pantalon de toile pour midi. Le lendemain, il arrive dans la cour de notre caserne ; on fait descendre les nageurs. Il était accompagné du maréchal Lannes, son favori ; il demande cent nageurs des plus forts. On nomme les plus avancés : « Il faut,dit-il, qu’ils puissent passer avec leurs fusils et des cartouches sur la tête. » Il dit à M. Belcourt : « Tu peux les conduire ? — Oui, Sire. — Allons, prépare-les, je vous attends. »

Il se promenait dans la cour ; me voyant si petit à côté des autres, il dit à l’adjudant-major : « Fais approcher ce petit grenadier décoré. » Me voilà bien sot : « Sais-tu nager ? me dit-il. — Non, Sire. — Et pourquoi ? — Je ne crains pas le feu, mais je crains l’eau. — Ah ! tu ne crains pas le feu. Eh bien ! dit-il à M. Belcourt, je l’exempte de nager. »

Je me retire bien content. Les cent nageurs prêts, on se rendit au bord de la Seine ; il y avait des barques montées par les marins de la garde pour suivre, et l’Empereur descendit à pied sur la berge.

Tous les nageurs passèrent au-dessous du pont, en face du château de Neuilly, sans accident.

Il n’y eut que M. Bel court qui fut accroché par des grandes herbes qui traînent en deux eaux et qui s’entortillèrent autour de ses jambes, mais il fut secouru de suite par les bateliers, et il passa comme les autres. Arrivés de l’autre côté dans une île, les voilà à faire feu. L’Empereur part au galop, fait le tour et arrive ; il fait de suite donner du bon vin aux grognards et les fit repasser dans les barques. Il y eut distribution de vin pour tout le monde et vingt-cinq sous pour les nageurs. Il prit aussi fantaisie à l’Empereur de faire traverser la Seine à un escadron de chasseurs à cheval, en face des Invalides, avec armes et bagages, dans la même place qu’occupe le pont aujourd’hui. Ils passèrent sans accident et arrivèrent dans les Champs-Élysées ; l’Empereur fut ravi, mais les chasseurs et leurs bagages furent mouillés.

Je me multi pliais dans mes fonctions de caporal : deux leçons par jour et une de mes deux vélites, sans compter ma théorie qu’il fallait réciter tous les jours. Je la savais en partant de l’endroit où je venais de l’apprendre, mais arrivé devant M. Belcourt, je ne savais plus le premier mot : « Eh bien ! disait-il… Allons, remettez-vous ! — Je la savais cependant. — Eh bien, voyons ! — J’y suis. »

Et je récitais sans manquer : « C’est cela, disait-il. Ça viendra. Demain, pas de théorie, nous apprendrons le ton du commandement. »

Le lendemain, rangés autour de lui : « Voyons, faisait-il, je vais commencer. » Il fallait répéter son commandement, chacun à son tour. Je déployai si bien ma voix qu’il en fut surpris, et me dit : « Recommencez, ne vous pressez pas. Je vais vous faire le commandement, vous n’aurez qu’à répéter après moi. Point de timidité ! nous sommes ici pour nous instruire. »

Me voilà à crier !… « C’est cela, dit-il. Voyez, Messieurs ! Le petit caporal Coignet fera un bon répétiteur. Dans un mois, il nous dépassera. — Ah ! major, vous me rendez confus. — Vous verrez, me dit-il, quand vous aurez de l’aplomb. »

Pour ma théorie, je n’eus pas bon temps, j’avais toujours le nez dedans, mais j’étais loin d’atteindre mes camarades qui récitaient comme des perroquets. En revanche, dans la pratique je les surpassais ; je devins fort pour montrer l’exercice et je me trouvais dédommagé de mou peu de savoir. J’avais fait emplette de deux cents petits soldats de bois que je faisais manœuvrer.

Quand on faisait la grande manœuvre, je retenais tous les commandements. Le brave général Harlay qui commandait, ne laissait rien à désirer ; on pouvait apprendre sous ses ordres. C’est la marche de flanc qui est la plus difficile ; par bataillon, il faut partir comme un seul homme, faire halte de même, front par un à gauche, tout le monde conservant sa distance, aussi bien aligné que les guides généraux sur la ligne. Aussi, il fallait bien préciser le commandement de marche, comme celui de halte, sur le pied gauche. De ces savantes manœuvres, je n’en perdis pas une syllabe. Je ne sortais pas de ma caserne.

A la fin d’août, l’Empereur fit faire de grandes manœuvres dans la plaine de Saint-Denis, des revues souvent. Nous nous aperçûmes qu’il prenait ses mesures pour rentrer en campagne. Les cartes se brouillaient du côté de Madrid.

Jusqu’au mois d’octobre 1808, nous eûmes le temps de faire la belle jambe à Paris, de passer de belles revues, de faire des cartouches, et moi de me fortifier dans mon écriture et ma théorie. Le général Dorsenne passait des inspections tous les dimanches ; il fallait voir ce général sévère visiter les chambres, passer le doigt sur la planche à pain. Et s’il trouvait de la poussière, quatre jours de salle de police pour le caporal ! Il levait nos gilets pour voir si nos chemises étaient blanches, il regardait si nos pieds étaient propres, si nos ongles étaient faits, et jusque dans nos oreilles. Il regardait dans nos malles pour s’assurer qu’elles ne renfermaient pas de linge sale ; il regardait sous les matelas ; il nous faisait trembler. Tous les quinze jours, il venait avec le chirurgien-major nous visiter dans nos lits. Il fallait se présenter en chemise, et défense de se soustraire à cette visite sous peine de prison ! S’il en trouvait qui avaient attrapé du mal, ils partaient de suite à l’hôpital ; il leur était retenu quatre sous par jour, et à leur sortie ils avaient quatre jours de salle de police.

Enfin l’Empereur, dans les premiers jours d’octobre, donna l’ordre de nous tenir prêts à partir sous peu de jours ; nos officiers firent faire nos malles pour les porter au magasin. Il était temps ; l’ordre arriva de partir pour Bayonne. Je dis à mes camarades : « Nous allons en Espagne, gare les puces et les poux ! ils soulèvent la paille dans les casernes, et se promènent comme des fourmis sur le pavé. Gare nos ivrognes ! le vin du pays rend fou, on ne peut le boire[51]. »

De Bayonne, nous allâmes à Irun, puis à Vittoria, jolie ville ; puis à Burgos où nous restâmes quelques jours. La ville est pourvue d’une belle église ; l’intérieur de l’édifice est de toute beauté : le cadran de l’horloge est en dedans ; à midi les deux battants s’ouvrent, et on voit défiler des objets curieux. La principale flèche de ce bel édifice est flanquée de petites tours qui forment quatre faces, et de jolies chambres qui communiquent l’une dans l’autre ; un petit escalier qui part d’un grand vestibule longe à gauche l’édifice ; au bout, est un beau jardin. Nos grenadiers à cheval placèrent leurs chevaux sous les beaux arceaux qui étaient occupés du côté gauche par des balles de coton. Ils allaient partir pour aller au fourrage, lorsqu’au pied du petit escalier, paraît un petit garçon de onze à douze ans qui se présente à nos grenadiers. Étant aperçu par un d’eux, il se retire pour regagner son escalier, mais le grenadier le suit et parvient à le joindre au haut de l’édifice. Arrivé sur le palier, le petit garçon fait ouvrir la porte et le grenadier entre avec lui. La porte se referme et les moines lui coupent la tête ; le petit garçon redescend, se fait voir encore et un autre grenadier le suit ; il subit le même sort. Le petit garçon revint une troisième fois, mais un grenadier qui avait vu monter ses camarades dit à ceux qui rentraient de la corvée du fourrage : « Voilà deux des nôtres montés au clocher qui ne reviennent pas. Nos camarades sont peut-être enfermés dans le clocher ; faut voir cela de suite. »

Les voilà partis poursuivre l’enfant ; ils prennent leurs carabines, montent le petit escalier étroit, et pour ne pas être surpris, ils font feu en arrivant en haut, enfoncent la porte et trouvent leurs deux camarades, la tête tranchée, baignant dans leur sang. Quelle fureur pour nos vieux soldats ! Ils firent un carnage de ces moines scélérats, ils étaient huit avec des armes et des munitions de toutes espèces, et des vivres et du vin, c’était une vraie citadelle. On jeta les capucins et le petit garçon par les lucarnes dans leur jardin. Après avoir rendu les derniers devoirs à nos camarades, nous partîmes de Burgos pour marcher en avant. A deux lieues nous trouvâmes le roi d’Espagne qui venait au-devant de son frère, notre Empereur, et ils partirent pour rejoindre l’armée qui se portait sur Madrid. On joignit l’avant-garde que l’on poursuivit l’épée dans les reins. Le 30 novembre 1808, eut lieu la bataille de la Sierra. C’était une position des plus difficiles, mais l’Empereur ne balança pas, il fit rassembler tous ses tirailleurs et les fit longer les montagnes. Lorsqu’il les vit arriver près du flanc de l’artillerie, il fait partir les lanciers polonais sur la grande route, avec les chasseurs à cheval de sa garde, et leur donna l’ordre de franchir la montagne sans s’arrêter. C’était hérissé de pièces de canon ; on part au galop, en culbutant tout. Le sol était jonché de chevaux et d’hommes. Les sapeurs désencombrèrent la route, en jetant tout dans les ravins.

Les Espagnols firent tous leurs efforts pour défendre leur capitale, mais l’Empereur fit tourner Madrid qui fut bloquée. La garnison était faible, mais le peuple et les moines avaient pris les armes ; ils s’étaient tous révoltés, avaient dépavé la ville et avaient monté les pavés dans leurs chambres. On nous fit camper près d’un château peu éloigné de Madrid, où nous restâmes deux jours ; le puits du château ne put nous fournir d’eau pour notre nécessaire ; il fallut partir chercher des vivres. Nous revînmes avec 200 ânes chargés d’outres en peau de bouc et nous fûmes obligés de faire nos barbes avec du vin. Nous attachâmes nos quadrupèdes à des piquets pour passer la nuit, mais le lendemain matin ils firent entendre une musique si bruyante que l’Empereur ne pouvait plus s’entendre ; il envoya un aide de camp pour faire cesser ce tintamarre. On lâcha ces pauvres bêtes ; se trouvant en liberté, elles se sauvèrent dans la plaine où elles se dévoraient les unes les autres, n’ayant pas de quoi manger.

Le canon ne cessait pas, on envoyait des boulets dans la ville de tous côtés, mais ils ne voulaient toujours pas capituler ; ils éprouvèrent des pertes si considérables qu’ils finirent par se rendre à discrétion. L’Empereur leur déclara que s’il tombait un pave sur ses soldats, tout le peuple serait passé au fil de l’épée ; ils en furent quittes pour repaver leur grande rue.

La ville est grande et pas jolie : de grandes places garnies de vilaines baraques, mais il y en a une au midi de la ville qu’on ne peut voir sans l’admirer à cause de sa belle façade, de ses belles promenades et d’une belle fontaine ; voilà le plus beau. Pour le palais, les abords ne sont point dégagés, on entre dans une cour d’honneur très mesquine avec un corps de garde à gauche, le palais à droite est très bas du côté de la ville, il est bâti devant un ravin ou précipice d’une immense profondeur. La façade est superbe et l’on descend par un magnifique escalier ; le palais faisant face à la ville n’est qu’un rez-de-chaussée avec de beaux degrés pour y monter. Les salons sont magnifiques ; il y a une pendule en acier très riche.

Le maréchal Lannes fut chargé de prendre Saragosse, qui coûta des pertes considérables à notre armée ; toutes les maisons étaient crénelées, il fallut les enlever les unes après les autres. L’Empereur quitta Madrid avec toute sa garde, et nous arrivâmes au pied d’une montagne formidable avec de la neige comme au mont Saint-Bernard. Il fallut la franchir avec des peines inouïes. Avant d’arriver à ce terrible passage, nous fûmes saisis par une tempête de neige qui nous renversait ; personne ne se voyait ; on était obligé de se tenir les uns aux autres ; il fallait avoir un empereur à suivre pour y résister. Nous couchâmes au pied de cette montagne que notre artillerie eut toutes les peines du monde à franchir, et nous redescendîmes dans une plaine où étaient de mauvais villages dévastés par les Anglais. Arrivés au bord d’une rivière dont les ponts étaient coupés, nous la trouvons d’une rapidité sans pareille ; il fallut la passer au gué, et se tenir les uns aux autres, sans lever les pieds, crainte d’être entraînés par la rapidité du courant. Nos bonnets étaient couverts de givre. Comme c’était amusant de prendre un bain au mois de janvier ! en mettant le pied dans cette rivière, on en avait jusqu’à la ceinture. On nous recommanda d’ôter nos pantalons pour traverser les deux bras de cette rivière. Sortis de l’eau, nous avions les jambes et les cuisses rouges comme des écrevisses cuites.

De l’autre côté, était une plaine où notre cavalerie donnait une charge complète aux Anglais ; il fallut poursuivre pour la soutenir, et nous arrivâmes au pas de course, sans nous arrêter, jusqu’à Bénévent que nous trouvâmes ravagée par les Anglais ; ils avaient tout emporté. Notre cavalerie les poursuivit à outrance ; ils détruisirent tous leurs chevaux, abandonnèrent tout leur bagage et leur artillerie. L’Empereur donna l’ordre de repasser la terrible rivière. Deux bains dans une journée si froide, il y avait de quoi faire la grimace, mais il avait tout prévu et avait fait préparer des feux à une petite distance pour nous réchauffer.

Toute la garde se mit en route pour Valladolid, grande ville ; là, les moines avaient pris les armes, mais les couvents étaient déserts, et nous ne manquions pas de logements. On nous mit en grande partie dans ces beaux couvents en face des couvents de femmes qui tiennent les jeunes filles de l’âge de douze à dix-huit ans jusqu’à l’âge d’être mariées. Nos soldats cherchent dans les jardins avec leurs baguettes de fusil pour trouver la cachette des moines ; ils furent bien surpris de trouver à chaque pas des enfants nouveau-nés, en terre à deux ou trois pieds de profondeur dans le jardin même. Je frémis encore au souvenir d’avoir vu de pareilles horreurs ; elles donnent un aperçu de ce qui se passait dans ce pays.

Nous eûmes l’ordre de rentrer en France à marches forcées, et l’Empereur partit pour Paris ; il nous fit préparer une petite surprise qui nous attendait à notre arrivée dans Limoges, car il voulait conserver nos jambes et nos souliers. Nous fûmes reçus dans cette belle ville et nous y couchâmes ; le lendemain nos officiers disent : « Il faut démonter les batteries de nos fusils et les bien envelopper avec les vis et la baïonnette, crainte de les perdre. Toute la garde montera en voiture jusqu’à Paris. Les voitures sont prêtes hors la ville. »

En démontant mon fusil, je dis à notre capitaine : « Mais on nous prend donc pour des veaux pour nous mettre sur la paille. »

Il se mit à rire : « C’est vrai, dit-il, mais ça presse ! Les cartes se brouillent, nous ne sommes pas près de coucher dans un lit, et d’ici Paris, il ne faut pas y compter. »

Nos fusils démontés, nous voilà partis ; le peuple était là en foule. Hors de la ville, nous trouvâmes des charrettes garnies de bottes de paille. Les gendarmes les gardaient rangées sur un rang à droite de la route ; on était distribué par compagnies dans un ordre parfait ; on montait suivant ce que devait contenir la charrette (s’il y avait trois chevaux, c’était douze hommes). Arrivés aux relais, on donnait cinq francs par collier, et si le cheval périssait, trois cents francs étaient payés de suite. A la descente de la troupe, les payeurs se trouvaient pour tout solder ; d’autres charrettes étaient prêtes pour repartir. Les billets de rafraîchissements étaient donnés par compagnies ; les habitants étaient à l’arrivée du convoi avec le billet du nombre d’hommes qu’ils devaient avoir pour les faire manger, et les emmenaient de suite pour se mettre à table. Tout était prêt partout ; nous n’avions que trois quarts, d’heure pour manger, et il fallait de suite partir. Le tambour-major était servi sur la place, jamais en retard. En partant, le bataillon s’allongeait sur la route de manière que chaque compagnie se trouvait en face de ses charrettes pour y monter et distribuer les ordinaires. Il n’y avait pas une minute de perte, chacun étant pénétré de son devoir. Nous faisions 25 lieues par jour, c’était la foudre qui partait du midi pour se porter au nord. Ce grand trajet de Limoges à Versailles fut bientôt fait.

Arrivés aux portes de cette jolie ville, on nous fit descendre des charrettes pour faire l’entrée il fallut remonter nos fusils, et traverser cette ville dans un état de misère et de fatigue complet (ni rasés ni brossés). Sortis de Versailles, nous pensions trouver des voitures. Pas du tout ! il fallut faire le voyage à pied pour aller coucher à Courbevoie, où morts de faim et de fatigue nous reçûmes des vivres et du vin.

Le lendemain fut employé à nous rapproprier, nous passâmes au magasin de linge et de chaussures, et le surlendemain l’Empereur nous passa en revue. Puis nous partîmes de suite, mais on nous fit une petite galanterie en nous faisant monter dans des fiacres qui avaient tous été mis en réquisition. Quatre grenadiers par fiacre avec nos sacs et nos fusils, c’était suffisant. Arrivés à Claye, on fit manger l’avoine à ces mauvaises rosses, et nous régalâmes notre cocher ; nous repartîmes par la même voiture. Et toujours le dîner sur la table partout !

Nous arrivâmes à la Ferté-sous-Jouarre où les grosses voitures de la Brie, avec de gros chevaux et de bonnes bottes de paille, nous attendaient (12 hommes par charrette). Ces maudites routes avaient des ornières profondes et de grosses pierres ; les cahots nous assommaient, nous culbutaient les uns sur les autres. Dieu, quelles souffrances !

Nous faisions toujours nos 25 et 26 lieues par jour. Arrivés en Lorraine, nous trouvâmes de petits chevaux légers et de petites voitures basses qui nous menaient ventre à terre ; ils passaient les uns devant les autres. Nous pouvions faire 30 lieues avec de pareils chevaux ; mais c’était effrayant de descendre des montagnes rapides, surtout celle qui tourne pour arriver à Metz. Arrivés aux portes de la ville, il fallut lui rendre les honneurs, remonter nos fusils et nous mettre en grande tenue, défaire les sacs pour changer de linge. Il y avait plus de dix mille âmes pour nous voir, surtout des dames qui n’avaient jamais vu la garde de l’Empereur. Nos fusils montés, nous défîmes nos sacs pour faire notre toilette ; il faisait un grand vent pour changer de chemise ; tout volait en l’air, de sorte que le champ fut bientôt libre, les dames criant à l’horreur en voyant les plus beaux hommes de France tout nus, mais nous ne pouvions pas faire autrement.

Notre entrée fut magnifique, nous fûmes tous logés chez le bourgeois et bien traités. L’Empereur dit que les chevaux de Lorraine avaient fait gagner 50 lieues à sa garde par leur vitesse. Nous partîmes de Metz pour ne plus nous arrêter ni jour ni nuit, nous étions conduits par la baguette des fées. Nous arrivâmes à Ulm de nuit, on nous donna nos billets de logement, mais après avoir mangé, la grenadière[52] battit, il fallut prendre les armes et partir de suite. Sur la route d’Augsbourg, on fit l’appel, de 9 à 10 heures du soir. Plus de voitures ! nous étions sur le pays ennemi. Il fallut nous dégourdir les jambes et marcher toute la nuit ; nous arrivâmes à un bourg, le matin sur les 9 heures ; on ne nous donna que trois quarts d’heure pour manger et partir de suite. Il fallut faire vingt et une lieues le premier jour avec notre pesant fardeau sur le dos ; rien qu’une halte d’une demi-heure ! Le lendemain, point de repos que le temps de manger et de repartir. Nous avions encore vingt lieues au moins à faire pour arriver à Schœnbrunn ; après avoir fait quinze à seize lieues, en avant d’un grand village, on nous fit mettre en bataille, et là on demanda vingt-cinq hommes de bonne volonté pour aller rejoindre l’Empereur aux portes de Vienne et monter la garde au château de Schœnbrunn. Je le connaissais et j’y avais fait faction bien des fois. Je sortis du rang le premier. « Je pars, dis-je à mon capitaine. — C’est bien, dit le général Dorsenne, le plus petit montre l’exemple. »

On fut au complet de suite, et en route ! On nous promit une bouteille de vin à trois lieues de Vienne. Nous y arrivâmes sur les 9 heures du soir, bien fatigués et bien altérés, comptant sur la bouteille promise. Mais point de vin ! il fallut passer tout droit sans s’arrêter. Je me détournai de la route pour trouver de l’eau pour étancher la soif qui me dévorait. Je longe une rue, et je rencontre un paysan qui venait de mon côté… En me voyant, il entre dans une maison d’apparence où se trouvait un factionnaire ; il portait un baquet plein ; je passe mon chemin, mais au détour de la rue, je me blottis le long du mur. Mon paysan revient avec son baquet ; je l’arrête en lui parlant sa langue. Quelle surprise ! Son baquet était plein de vin. Il fut contraint de s’arrêter devant moi, tenant son baquet des deux mains, et moi, l’arme aux pieds, je me mets à boire à grands traits, et recommence une seconde fois. Je puis dire n’avoir jamais bu si avidement, cela me donna des jambes pour faire mes trois lieues, et je rejoignis mes camarades le cœur content.

Nous arrivâmes au village de Schœnbrunn à minuit ; nos officiers eurent l’imprudence de nous laisser reposer à un quart d’heure de chemin du château pour prendre les ordres de l’Empereur qui fut surpris d’une pareille nouvelle et furieux : « Comment, vous ayez fait faire à mes vieux soldats quarante et des lieues dans deux jours ? Qui vous a donné l’ordre ? Où sont-ils. — Près d’ici. — Faites-les venir que je les voie ! »

Ils vinrent aussitôt nous faire lever, mais nos jambes étaient raides comme des canons de fusil, nous ne pouvions plus avancer, il fallut prendre nos fusils pour nous servir de béquilles pour finir d’arriver. Lorsque l’Empereur nous vit courbés sur la crosse de nos fusils, pas un de droit, tous la tête penchée, ce n’était plus un homme, c’était un lion : « Est-il possible de voir mes vieux soldats dans un pareil état ! Si j’en avais besoin ! Vous êtes des… » Ils furent traités de toutes les manières. Il dit aux grenadiers à cheval : « Faites de suite de grands feux au milieu de la cour, allez chercher de la paille pour les coucher ; faites-leur chauffer des chaudières de vin sucré ! »

De suite, on mit les grandes marmites au feu pour nous faire la soupe ; il fallait voir tous les cavaliers se multiplier, et l’Empereur faire tout apporter. Dans le bombardement de Vienne, les habitants de la ville avaient sauvé des voitures d’épicerie qui étaient devant les portes du château ; il s’y trouvait du sucre et des quatre mendiants. Voilà le sucre qui paraît ; on en fait mettre dans les bassines de vin chaud, on apporte des tasses de toutes sortes. L’Empereur ne quittait pas, il resta plus d’une heure ; les tasses prêtes, les grenadiers à cheval arrivèrent autour des feux pour nous faire boire. Ne pouvant nous soulever, ils furent obligés de nous tenir la tête pour que nous puissions boire ; les malins grenadiers se moquaient de nous : « Eh bien ! les dessous-de-pieds et les bretelles de vos sacs vous ont anéantis. Allons, buvez à la santé de l’Empereur et de vos bons camarades ! nous passerons la nuit près de vous à vous soigner ; tout à l’heure, nous vous donnerons encore à boire et vous pourrez dormir ; la soupe se fait ; demain il n’y paraîtra plus. »

L’Empereur remonta dans son palais ; à cinq heures, on nous mit sur notre séant pour nous faire manger la soupe, de la viande, du pain et du bon vin. A neuf heures, l’Empereur descendit pour nous voir, il dit aux officiers de nous faire lever, mais il fallait deux hommes pour nous promener ; les jambes étaient raides. L’Empereur tapait des pieds de colère, les grenadiers se moquaient de nous et nos officiers n’osaient se faire voir par crainte d’être mal reçus. Le soir, on nous donna des logements dans ce beau village très riche ; toute la garde arriva et fut bien logée.

Le bombardement de Vienne avait cessé, nos troupes avaient pris la capitale : les armées d’Autriche avaient fait sauter les ponts après avoir passé de l’autre côté du Danube. On prit toutes les mesures pour recommencer ; il fallait aller les trouver et se faire un passage sur ce terrible fleuve qui avait augmenté et était d’une force effrayante ; l’eau était à pleins bords ; on eut de la peine à maintenir les grosses barques avec des ancres, il fallait des bateaux assez forts pour établir un pont d’une longueur (démesurée, avec un courant si rapide. Tous ces préparatifs demandèrent du temps ; l’Empereur fît descendre ces grandes barques à trois lieues, dit-on, au-dessous de Vienne, en face de l’île Lobau et la plaine d’Essling. Les deux ponts établis, l’Empereur fit descendre le corps du maréchal Lannes pour attendre les ordres de passage ; il mit dans Vienne cent mille hommes pour maintenir la capitale, s’emparer de tous les édifices de manière que personne ne pouvait faire aucun signe au prince Charles de l’autre côté. On faisait des patrouilles considérables dans les rues, tout le peuple était renfermé. Puis on fit des démonstrations de passage en face de Vienne pour maintenir l’armée du prince Charles en face de sa capitale, et les empêcher de descendre du côté d’Essling.

Lorsque tout fut prêt, l’Empereur fit faire les promotions dans la garde ; je fus nommé sergent le 18 mai 1809 à Schœnbrunn. Ce fut une joie que je ne puis exprimer de me voir sous-officier, rang de lieutenant dans la ligne, avec droit, arrivé à Paris, de porter l’épée et la canne. Je restais dans ma même compagnie, mais je n’avais point de galons de sergent ; il fallut rendre mes galons de caporal à mon remplaçant, et me voilà simple soldat, mais patience ! il s’en trouvera. L’Empereur donna l’ordre au maréchal Lannes de faire passer le grand pont du Danube à son corps d’armée et de se porter en avant de l’autre côté d’Essling ; les fusiliers de la garde, le maréchal Bessières et un parc d’artillerie étaient en position dès le matin. Les Autrichiens ne s’en aperçurent que lorsque notre intrépide Lannes leur souhaita le bonjour à coups de canon, leur faisant tourner le dos à leur capitale, pour venir au-devant de notre armée qui avait passé sans leur permission. Toute l’armée du prince Charles arriva en ligne sur la nôtre, et le feu commença de part et d’autre.

Plus de cent mille hommes arrivèrent sur le corps du maréchal Lannes, la foudre tombait sur nos troupes, mais il se maintint jusqu’à la dernière extrémité. L’Empereur nous fit partir dès le matin de Schœnbrunn pour le Danube ; toute l’infanterie de la garde et lui à la tête. A onze heures, il donnait l’ordre de passer et de mettre nos bonnets à poil. Comme ça pressait, en passant sur trois rangs le grand pont, nous nous défaisions nos bonnets[53] les uns les autres en marchant. Cette opération fut faite dans la traversée du pont, et tous nos chapeaux furent jetés dans le Danube, nous n’en avons jamais porté depuis. Ce fut la fin des chapeaux pour la garde.

Nous traversâmes la pointe de l’île et trouvâmes un second pont que nous passâmes au galop ; les chasseurs à pied passèrent les premiers, débouchèrent dans la plaine et firent un à-gauche en colonne au lieu d’un à-droite. La fausse manœuvre ne put se réparer, il fallut se mettre de suite en bataille, notre droite près du bras du Danube. Aussitôt en bataille, il arrive un boulet qui vient frapper la cuisse du cheval de l’Empereur ; tout le monde crie : « A bas les armes, si l’Empereur ne se retire pas sur-le-champ ! » Il fut contraint de repasser le petit pont, et se fit établir une échelle en corde attachée en haut d’un sapin ; de là il voyait tous les mouvements de l’ennemi et les nôtres.

Un second boulet frappa le sergent-tambour ; un de mes camarades fut de suite lui ôter ses galons et ses épaulettes et me les apporta, je le remerciai en lui donnant une poignée de main. Ce n’était que le prélude ; l’ennemi plaça devant nous cinquante canons sur la gauche d’Essling. L’envie me prend de faire mes besoins, mais défense d’aller en arrière ! il fallait se porter en avant de la ligne de bataille. Arrivé à la distance voulue pour les bienséances, je pose mon fusil par terre, et me mets en fonctions, tournant le derrière à l’ennemi. Voilà un boulet qui fait ricochet et m’envoie beaucoup de terre sur le dos, je fus accablé par ce coup terrible ; heureusement j’avais gardé sac au dos, ce qui me préserva.

Je ramasse mon fusil d’une main, ma culotte de l’autre, et reviens, les reins meurtris, rejoindre mon poste. Mon commandant me voyant dans cet état, arrive au galop près de moi : « Eh bien, me dit-il, êtes-vous blessé ? — Ce n’est rien, commandant ; ils voulaient me nettoyer le derrière, mais ils n’ont pas réussi. — Allons, buvez un coup de rhum pour vous remettre. »

Il me présente une bouteille d’osier qu’il prend dans ses fontes de pistolets et me la présente : « Après vous, s’il vous plaît. — Buvez lin bon coup ! Vous reviendrez bien seul ? — Oui », lui dis-je. — Il part au galop, et j’arrive à mon poste mon fusil d’une main, ma culotte de l’autre, en serre-file ; c’était mon poste ; là je me rétablis.

« Eh bien, me dit le capitaine Renard, vous l’avez échappé belle. — C’est vrai, capitaine, leur papier est bien dur ; je n’ai pu m’en servir. Ce sont des butors. » Et voilà des poignées de main qui m’arrivent de tous mes chefs et camarades.

Les cinquante pièces de canon des Autrichiens tonnaient sur nous sans que nous puissions faire un pas en avant, ni tirer un seul coup de fusil. Qu’on se figure les angoisses que chacun endurait dans une pareille position, on ne pourra jamais le dépeindre ; nous avions quatre pièces de canon devant nous, et deux devant les chasseurs pour répondre à cinquante. Les boulets tombaient dans nos rangs et enlevaient des files de trois hommes à la fois, les obus faisaient sauter les bonnets à poil à 20 pieds de haut. Sitôt une file emportée, je disais : « Appuyez à droite, serrez les rangs ! » Et ces braves grenadiers appuyaient sans sourciller et disaient en voyant mettre le feu : « C’est pour moi. — Eh bien, je reste derrière vous, c’est la bonne place, soyez tranquilles. »

Il arrive un boulet qui emporte la file, et les renverse tous les trois sur moi ; je tombe à la renverse : « Ce n’est rien, leur dis-je, appuyez de suite ! — Mais, sergent, votre sabre n’a plus de poignée ; votre giberne est à moitié emportée.

— Tout cela n’est rien, la journée n’est pas finie. »

Nos deux pièces n’avaient plus de canonniers pour les servir. Le général Dorsenne les remplaça par douze grenadiers et leur donna la croix, mais tous ces braves périrent près de leurs pièces. Plus de chevaux, plus de soldats du train, plus de roues ! les affûts en morceaux, les pièces par terre comme des bûches ! impossible de s’en servir ! Il arrive un obus qui éclate près de notre bon général et le couvre de terre, il se relève comme un beau guerrier : « Votre général n’a point de mal, dit-il, comptez sur lui, il saura mourir à son poste. »

Il n’avait plus de chevaux, deux avaient péri sous lui. A de tels hommes que la patrie soit reconnaissante ! Et la foudre tombait toujours… Un boulet emporte une file près de moi, je suis frappé au bras, mon fusil tombe ; je crois mon bras emporté, je ne le sens plus. Je regarde ; je vois attaché à ma saignée un morceau de chair. Je crois que j’ai le bras fracassé. Pas du tout ! c’était un morceau d’un de mes braves camarades qui était venu me frapper avec tant de violence qu’il s’était collé à mon bras.

Le lieutenant arrive près de moi, me prend le bras, me le remue et le morceau de viande tombe ; je vois le drap de mon habit. Il me secoue et dit : « Il n’est qu’engourdi. » On ne peut se figurer ma joie de remuer les doigts. Le commandant me dit : « Laissez votre fusil, prenez votre sabre. — Je n’en ai plus, le boulet qui m’a renversé a emporté la poignée. » Je prends mon fusil de la main gauche.

Les pertes devenaient considérables ; il fallut mettre la garde sur un rang pour faire voir a l’ennemi la même ligne sur le terrain. Sitôt cette opération faite, il arrive sur notre gauche un brancard porté par des grenadiers qui déposèrent au centre de la garde leur précieux fardeau. L’Empereur, du haut de son sapin, avait reconnu son favori ; il avait quitté son poste d’observation et était accouru pour recevoir les dernières paroles du maréchal Lannes, frappé à mort à la tête de son corps d’armée. L’Empereur mit un genou à terre pour le prendre dans ses bras, et le fit transporter dans l’île, mais il ne put supporter l’amputation. Là finit la carrière de ce grand général. Tout le monde fut dans la consternation d’une pareille perte.

Il restait de notre côté le maréchal Bessières qui était comme les autres démonté ; il parut devant nous. La canonnade continuait ; un de nos officiers est frappé par un boulet qui lui emporte la jambe, le général donne la permission à deux grenadiers de le porter dans l’île, ils le mettent sur deux fusils, ils n’avaient pas fait 400 pas qu’un boulet les tue tous les trois. Mais voilà un plus grand malheur qui nous arrive : le corps du maréchal Lannes battait en retraite ; une partie vint se jeter sur nous, tous épouvantés et couvrant notre ligne de bataille. Comme nous étions sur un rang, nos grenadiers les prenaient par le collet et les mettaient derrière eux en disant : « Vous n’aurez plus peur. »

Heureusement, ils avaient tous leurs armes et des cartouches : le village d’Essling était en notre pouvoir quoique pris, repris et incendié, les braves fusiliers en restèrent les maîtres toute la journée. Le calme étant un peu rétabli chez les soldats qui étaient derrière notre rang, le maréchal Bessières vint les prendre, et les rassurant leur dit : « Je vais vous mener en tirailleurs et je serai, comme vous, à pied. »

Tous ces soldats partent avec ce bon général, il les fait mettre sur un rang, à portée de fusil des cinquante pièces qui faisaient feu sur nous depuis onze heures du matin. Voilà une ligne de tirailleurs qui protégeait le feu de file commencé sur l’artillerie autrichienne. Le brave maréchal, les mains derrière le dos, n’arrêtant pas d’un bout à l’autre, fit taire pour un moment leur furie contre nous. Cela nous donne un peu de répit, mais le temps est bien long quand on attend la mort sans pouvoir se défendre. Los heures sont des siècles. Après avoir perdu un quart de nos vieux soldats sans avoir brûlé une amorce, je ne fus plus en peine d’avoir des galons et des épaulettes de sergent, mes grenadiers m’en donnèrent plein mes poches. Cette cruelle journée vit des pertes considérables… Le brave maréchal resta derrière ses tirailleurs plus de quatre heures ; le champ de bataille ne fut ni perdu ni gagné. Nous ne savions pas que les ponts sur le grand fleuve étaient emportés, et que notre armée passait le Danube à Vienne.

A neuf heures, le feu cessa. L’ordre de l’Empereur fut de faire chacun son feu pour faire croire à l’ennemi que toute notre armée était passée. Le prince Charles ne savait pas notre pont emporté, car il nous aurait tous pris à son premier effort et n’aurait pas demandé une trêve de trois mois qui lui fut accordée de suite, car nous étions, on peut le dire, dans une cage, il pouvait nous bombarder de tous les côtés. Tous nos feux bien allumés, nous eûmes l’ordre de repasser dans l’île sur notre petit pont, et d’abandonner nos feux ; nous passâmes la nuit à nous placer dans des endroits sans feux pour attendre le jour. Le matin, de grosses pièces passèrent devant nous et furent braquées à la tête de notre petit pont. Quelle fut notre surprise de ne plus voir le grand pont que nous avions passé la veille ! Tout était parti comme nos chapeaux que nous avions jetés dans le Danube.

Sur le fleuve, en face de Vienne, on avait lâché les moulins qui sont sur bateaux, et ôté les roues qui les faisaient marcher ; on les avait chargés de pierres, et ces masses lancées par le fleuve emportèrent le grand pont. Le grand sacrifice de leurs moulins nous bloqua trois jours dans l’île, sans pain ; nous mangeâmes tous les chevaux qui avaient échappé à la mort, il n’en resta pas un ; les prisonniers faits le matin eurent pour leur part les têtes et les boyaux. Il ne restait plus à nos chefs que la bride et la selle ; on ne peut se figurer une pareille disette, et nous entendions des cris déchirants près de nous… C’était M. Larrey qui faisait ses amputations ; c’était affreux à entendre.

L’Empereur fit sommer la ville de Vienne de réunir tous ses bateaux, et de les redescendre pour faire le pont. Le quatrième jour, nous fûmes délivrés : nous repassâmes ce terrible fleuve avec joie et avec des figures bien pâles. Les vivres nous attendaient àSchœnbrunn où nous arrivâmes le soir. Tout était prêt pour nous recevoir et nos billets de logement préparés. Nous eûmes le temps de nous rétablir pendant trois mois de trêve ; puis les travaux commencèrent dans l’île Lobau : cent mille hommes se mirent à faire des redoutes, des chemins couverts ; on ne peut se faire une idée de la terre remuée pendant ces trois mois. Les Autrichiens en firent de bien plus considérables encore en face de nous. L’Empereur partait de son palais à cheval avec son escorte, il arrivait dans l’île Lobau et montait au haut de son sapin ; de là il voyait tous leurs travaux et faisait exécuter les siens : il revenait satisfait et joyeux, ça se voyait à son arrivée, il parlait à tons ses vieux soldats en se promenant dans la cour les mains derrière le dos. Il recompléta sa garde, et comme il avait fait venir des acteurs de Paris, il donna la comédie dans le château ; les belles dames de Vienne furent invitées avec cinquante sous-officiers. C’était un coup d’œil magnifique, mais c’était trop petit pour tant de monde. Pendant ces trois mois, mon bras étant remis de son engourdissement, je me mis à écrire sans relâche ; je fis des progrès. Mes maîtres étaient contents de moi. Personne de la garde ne mit le pied dans Vienne, pas même l’Empereur, mais il faisait de fréquentes visites à l’île Lobau pour voir les grands préparatifs, il faisait faire la manœuvre à toute son armée pour la tenir prête à rentrer en campagne. Lorsque tout fut prêt, il fit voir un échantillon de son armée aux amateurs de Vienne, dans une revue de cent mille hommes sur les hauteurs à gauche de la ville. Là, il fit venir notre colonel Frédéric, et le reçut général en lui disant : « Je te ferai gagner tes épaulettes. » Tous les corps reçurent l’ordre du départ pour se rendre le 5 juillet dans l’île Lobau. Le bonheur voulut que le prince Eugène avec l’armée d’Italie arrivât pour le passage du Danube le 6 juillet, à dix heures du matin. Tout fut réuni dans la même plaine.

L’Empereur avait fait faire des radeaux qui pouvaient contenir deux cents hommes, pour prendre une île occupée par les Autrichiens qui gênaient son mouvement ; il ne pouvait passer sans être vu de l’armée autrichienne. Tous les préparatifs étaient prêts, les voltigeurs et les grenadiers sur leur radeau, avec le générai Frédéric : on les lâcha à minuit sonné pour être dans son droit, la trêve finissant le 6 juillet. Voilà la pluie qui tombe par torrents ; les soldats autrichiens vont se mettre dans leurs abris ; nos radeaux arrivent en travers de l’île sur le sable. N’ayant d’eau qu’aux mollets, on la prit sans brûler une amorce : tous les Autrichiens furent faits prisonniers et alors l’ennemi ne put voir notre mouvement. Deux mille sapeurs furent chargés de faire avec le génie un chemin pour faire passer les pontons et l’artillerie, les arbres qui gênaient le passage fondaient sous la hache et la scie. Au jour, nous étions à trois lieues au-dessous des travaux de l’ennemi et des nôtres sans que l’ennemi s’en doutât. Dans un quart d’heure, trois ponts étaient établis, et à dix heures du matin, cent mille hommes avaient passé dans la plaine de Wagram. A midi, toute notre armée était en ligne avec sept cents pièces de canon en batterie ; les Autrichiens en avaient autant. On ne s’entendait pas. C’était drôle de nous voir faire face à Vienne, et les Autrichiens tourner le dos à leur capitale ; on peut dire à leur louange qu’ils se battirent en déterminés. On vint dire à l’Empereur qu’il fallait remplacer la grande batterie de sa garde, que les canonnier étaient détruits : « Comment ! dit-il, si je faisais relever l’artillerie de ma garde, l’ennemi s’en apercevrait et redoublerait d’efforts pour percer mon centre. De suite, des grenadiers de bonne volonté pour servir les pièces ! »

Vingt hommes par compagnie partirent aussitôt ; on fut obligé de faire le compte ; tous voulaient y aller. On ne voulut pas de sous-officiers, rien que des grenadiers et des caporaux. Les voilà partis an pas de course pour servir la batterie de cinquante pièces ; sitôt arrivés à leur poste, les coups de canon se firent entendre, l’Empereur prit sa prise de tabac et se promena devant nous. Pendant ce temps, le maréchal Davoust s’empare des hauteurs et rabattait l’ennemi sur nous, en filant sur le grand plateau, pour leur couper la route d’Olmutz. L’Empereur voyant le maréchal lui faire face, n’hésita pas à faire partir tous les cuirassiers en une seule masse pour enfoncer leur centre ; cette masse s’ébranle, passe devant nous ; la terre tremblait sous nos pieds. Ils ramenèrent cinquante pièces de canon toutes attelées et des prisonniers. Le prince de Beauharnais va au galop vers l’Empereur lui apprendre que la victoire est certaine. Il embrasse son fils.

Le soir quatre grenadiers rapportaient le colonel qui commandait la batterie de cinquante pièces où l’Empereur avait envoyé ses grognards ; ce brave était blessé depuis onze heures. On l’avait fait porter en arrière de sa batterie : « Non, dit-il, reportez-moi à mon poste, c’est ma place. » Et sur son séant, il commandait.

La garde fut formée en carré et l’Empereur coucha au milieu ; il fit ramasser tous les blessés et les fit conduire à Vienne. Le lendemain, nous trouvions des trente boulets à la suite dans le même endroit ; on ne peut se faire idée de cette bataille. Le 23, toutes les colonnes partirent de grand matin, les Autrichiens étaient partis après des pertes considérables, ils furent obligés de venir demander la paix sur les hauteurs d’Olmutz, où l’Empereur avait fait dresser sa belle tente. Le feu cessa de part et d’autre. Nous partîmes pour Schœnbrunn, et là on traita de la paix ; les armées restèrent en présence pendant que l’Empereur réglait ses affaires.

SIXIÈME CAHIER

rentrée en france. — les fêtes du mariage impérial. — je fais les fonctions de sergent instructeur, de chef d’ordinaire, de vaguemestre.

Nous partîmes pour la deuxième fois de Schœnbrunn. Arrivés dans la Confédération du Rhin, nous fûmes reçus comme dans notre patrie. En France, dans les grandes villes on venait au-devant de nous ; nous étions reçus dans nos logements avec amitié. Aux portes de Paris, nous trouvâmes un peuple impossible à nombrer, c’est à peine si nous pouvions passer par section, tant nous étions pressés parla foule. On nous mena de suite aux Champs-Élysées, devant un repas froid donné par la ville de Paris. Le temps gêna beaucoup ; il fallut manger et boire debout, puis partir pour Courbevoie. Cette bonne ville de Paris nous donna un second repas sous les galeries de la place Royale et la comédie à la porte Saint-Martin ; des arcs de triomphe étaient dressés, le peuple de Paris était ivre de joie de nous revoir ; malheureusement il en manquait beaucoup à l’appel, il en était resté un quart sur les champs de bataille d’Essling et de Wagram. Mais personne n’était plus content que moi de rentrer à Paris avec les galons de sergent, de porter l’épée, la canne et les bas de soie l’été. J’étais pourtant bien en peine pour une chose : je n’avais point de mollets ; il fallut a voir recours aux faux mollets ; ça me taquinait.

Après un repos de quinze jours dans la belle caserne de Courbevoie, habillés à neuf, nous passâmes la revue de l’Empereur aux Tuileries. On faisait des préparatifs pour l’enterrement du maréchal Lannes, cent mille hommes formaient le cortège du célèbre guerrier, qui partit du Gros-Caillou pour se rendre au Panthéon. Je fus du nombre des sous-officiers qui le portèrent ; nous étions seize pour le descendre de huit ou dix degrés sur le côté gauche de l’aile du Panthéon, là nous le déposâmes sur des tréteaux. Toute l’armée avait défilé devant les restes de ce bon guerrier ; cela dura jusqu’à minuit.

Je repris mon service dans mes fonctions de sous-officier ; je m’appliquais à écrire, et un jour, étant de garde à Saint-Cloud, je fis un rapport de mes 50 grenadiers, avec tous les noms bien écrits, et le portai moi-même à M. Belcourt qui fut content de la netteté de mon rapport : « Continuez, me dit-il, vous êtes sauvé. » Que je me donnais de peine pour apprendre ma théorie ! Je surpassais mes camarades pour le ton du commandement, je fus désigné comme ayant la plus forte voix ; je me trouvais heureux avec mon grade de sergent et 43 sous par jour. Ayant des visites indispensables à faire, je me mis sur mon trente et un, il me fallut des bas de soie pour porter l’épée. J’ai dit déjà que j’avais passé à Saint-Malo[54]. Je n’avais point de mollets, il fallut avoir recours à des faux. J’allai au Palais-Royal pour me les procurer, je trouvais mon affaire que je payai 18 francs, ce qui me fit une jambe passable, avec une paire de bas fins sur les faux mollets, et les bas de soie (en troisième). Je fis les visites de rigueur, et je fus comblé de politesses sur ma bonne tenue. Je rentrai à la caserne le soir à neuf heures, satisfait de ma journée, et je trouvai une lettre de mon capitaine Renard qui m’invitait pour le dimanche à dîner chez lui, sans faute à cinq heures précises, disant que son épouse et sa demoiselle voulaient me voir pour me remercier d’avoir fait coucher mon capitaine dans un tonneau le soir de la bataille d’Austerlitz.

Je me rendis à cette invitation, je trouvai là des militaires de distinction, des bourgeois et des dames de haut parage[55]. J’étais gêné avec mes supérieurs, tous décorés, et de si belles dames, avec des plumes ! Que j’étais petit dans ce beau salon en attendant le dîner ! Mon capitaine vint à mon secours, me présenta à son épouse, à ces dames et à ses amies. Je ne me trouvai plus isolé, mais j’étais bien timide, j’aurais préféré ma pension à ce grand dîner. On passa dans la salle à manger où je fus placé entre deux belles dames qui n’étaient pas fâchées d’être éloignées de leurs maris, et elles me mirent à mon aise en s’occupant de moi. Au second service, la gaîté se fît sur tous les visages, et le vin de Champagne fut le complément de la gaîté. Il fallut que mes chefs commençassent à conter leurs campagnes, et les dames leur disaient : « Et vos conquêtes auprès des dames étrangères, vous n’en parlez pas ? — Eh bien ! leur dit le commandant, je vais vous satisfaire, je suis garçon. »

Il fit le portrait des dames de Vienne et de Berlin, toujours en ménageant toutes les convenances (qui font le charme de la société) ; il fut applaudi. Je fus attaqué par les deux dames qui étaient près de moi pour conter mon histoire : « Je vous supplie de me faire grâce ; mes chefs la connaissent. — Eh bien ! dit le capitaine, je vais vous satisfaire pour lui, vous verrez que c’est un bon soldat. Il a été décoré le premier aux Invalides ; il nous a empêchés de mourir de faim en Pologne, en dénichant toutes les cachettes des Polonais. Enfin, Mes dames, je serais mort sans lui. Je fus confus du témoignage de mon capitaine et comblé d’amitiés par tout le monde. Le feu m’avait monté à la figure ; j’avais un mouchoir blanc, je le prenais pour m’essuyer et le remettais sans cesse dans ma poche. Ma serviette était fine ; par distraction, je m’en essuyais la figure et la mis aussi dans ma poche. A l’heure de rentrer à la caserne, je prends congé. Le capitaine me dit : « Vous partez ? — Oui, capitaine, je suis de garde demain. — Mais vous viendrez demain. — Ce n’est pas possible, je suis de garde. — Mais vous emportez votre serviette. »

Mettant la main dans ma poche, je trouve la serviette et mon mouchoir. Rendant la serviette à mon capitaine, je lui dis : « Je croyais être encore en pays ennemi, vous savez que si on ne prend rien on croit avoir oublié quelque chose. — Eh bien, me dit-il, restez là ! Je vais envoyer mon domestique à la caserne, et vous passerez la soirée avec nous. » Me montrant sa demoiselle : « Voilà votre dénonciateur, qui m’a dit : Papa, il emporte sa serviette, mais laisse-le faire. — Que j’ai eu du bonheur d’être vu par votre demoiselle ! »

Je rentrai à la caserne des Capucins près la place Vendôme ; le lendemain matin, je reçus une lettre de Mme *** qui me priait de passer chez elle à onze heures du matin, ça me fit monter l’imagination au cerveau, je pétillais de joie ; je trouvai un camarade qui monta ma garde au quartier, je me mis sur mon trente et un et je pris un cabriolet pour me conduire à l’adresse indiquée. Je puis dire que j’avais des transports d’amour (mon âge le permettait). J’arrive, je me fais annoncer, la femme de chambre me conduit auprès de sa maîtresse, dans un beau salon, où je fus reçu par une des deux dames qui étaient près de moi chez mon capitaine, et qui était dans un négligé des plus galants. Je ne me possédais pas. « Allez ! dit-elle à sa femme de chambre. »

Me voyant seul avec cette belle dame, j’étais confus et muet ; elle me prit le bras et me fit passer dans sa chambre à coucher. Il y avait là tous les rafraîchissements désirables, du vin sucré et tous les réconfortants possibles ; c’est par là qu’elle débuta avec moi. La conversation s’engagea sur ses intentions à mon égard ; elle me dit qu’elle avait jeté ses vues sur moi, mais qu’elle ne pouvait pas me recevoir chez elle : « Si vous êtes mon fait, je vous donnerai une adresse où nous nous réunirons trois fois par semaine. Je vais à l’Opéra, et sur cette place vous aurez une chambre prête. En descendant de voiture, j’irai vous rejoindre pour passer la soirée. — Je n’y manquerai pas. — Faites monter votre garde à tout prix, c’est moi qui paie. » Elle me poussait par le vin et le sucre ; je vis par ses manières agaçantes qu’il fallait payer de ma personne, et sautant sur une de ses mains : « Vous pouvez, lui dis-je, disposer de moi. » Me menant vers sa bergère, il fallut donner des preuves de mon savoir-faire ; elle me montra son beau lit qui était garni de glaces au plafond et au pourtour, jamais je n’avais vu de pareille chambre. Elle parut contente de moi ; je passai une journée de délices près de cette belle dame et la quittai pour aller à l’appel. Je tremblais un peu sur mes jambes de la journée orageuse que j’avais passée, mais content de ma belle conquête, je ne manquai pas le jour indiqué. Je trouvai mon dîner servi par la belle femme de chambre qui resta pour faire la toilette de sa maîtresse et la défaire. Je me mis à table et dînai comme un enfant gâté avec un dîner froid : « Et vous, Mademoiselle, vous ne dînez pas ? — Si, Monsieur, après vous, s’il vous plaît. Madame est bien contente de vous ; elle va venir de bonne heure prendre le café et passer la soirée avec vous. Dînez bien et buvez de bons coups, c’est du bordeaux ; voilà du sucre, il sera meilleur. — Je vous remercie. — Je vous préviens que je vais déshabiller madame pour qu’elle soit à son aise ; et je reviendrai lui faire sa toilette pour rentrer à l’hôtel. — Ça suffit. »

Madame arrive à huit heures, et dit, après les civilités données et reçues : « Allez chercher le café. » Nous restâmes seuls, je vais près d’elle : « Eh bien ! dit-elle, nous passons la soirée ensemble. — Je le sais, Madame. — Restez à votre place ! » Le café est servi de suite ; sitôt pris, elle dit : « Passez dans ce cabinet, je vous ferai appeler. »

Je sors et m’assois en attendant mon sort ; on vint me dire de passer dans la chambre de madame, qu’elle m’attendait. Quelle surprise pour moi ! elle était au lit : « Allons ! me dis-je, je suis pris. — Venez tous asseoir dans cette bergère, près de moi. Avez-tous la permission de vingt-quatre heures ? — Oui, Madame. »

Elle donna ses ordres à la femme de chambre et la congédia jusqu’au lendemain pour nous apporter le café et faire la toilette de sa maîtresse. Moi, je restais dans l’embarras pour me déshabiller, il me fallait cacher mes maudits faux mollets et mes trois paires de bas. Que j’étais mal à mon aise ! J’aurais voulu éteindre la bougie pour m’en débarrasser ; je les fourrai sous l’oreiller le plus adroitement possible, mais cela m’avait ôté ma gaîté. Le lendemain, pour les remettre, quel supplice !

Heureusement, ma belle dame se leva la première pour me sortir d’embarras, et passa dans le cabinet avec sa femme de chambre pour faire sa toilette ; je ne perds pas de temps, je saute à bas du lit pour rétablir ma toilette et remettre mes trois paires de bas sans les mettre de travers, ce que je fis pour une jambe seulement, mais madame ne s’en aperçut pas.

Il aurait fallu le perruquier pour rétablir ma tête ; on me fit demander si j’étais levé : « Dites à madame que je puis me présenter près d’elle ; je suis à ses ordres. »

Madame paraît belle et fraîche, et nous prenons le chocolat en tête-à-tête. Après nous être entendus, elle partit avec sa femme de chambre et je rentrai à la caserne un peu en désordre ; un de mes camarades me dit : « Vous avez un bas de travers, on dirait un faux mollet. — C’est vrai, dis-je un peu confus, je vais m’en défaire de suite. »

Rentré dans ma chambre, je me déshabille et j’ôte les maudits mollets qui m’avaient mis à la torture pendant vingt-quatre heures ; je n’en ai jamais portés depuis.

Je continuai de voir ma belle et spirituelle dame les jours indiqués, mais la tâche était plus forte que mes forces et j’avais trouvé mon maître, il aurait fallu capituler. Elle me donna le moyen de battre en retraite : je reçus une lettre par laquelle elle désirait connaître mon style. Il fallait que je lui réponde à l’adresse indiquée. Je me trouvai dans un grand embarras, ne sachant que très peu écrire ; enfin je me décide et fais de mon mieux. Les phrases ne répondaient pas à tous les désirs qu’elle attendait de moi, et elle me fit des reproches mérités sur mon manque d’éducation : « Je n’ai pas trouvé dans votre lettre ce que je désirais, dit elle ; d’abord point d’orthographe, peu de style. »

Je lui répondis de suite : « Madame, je mérite le reproche que vous me faites, je m’y résigne. Si vous voulez une lettre parfaite, je vous écrirai les vingt-cinq lettres de l’alphabet avec tous les points et virgules qu’il faut pour une lettre digne de vous ; placez-les où il en manquera, vous aurez suppléé à mes faibles moyens. »

Je ne voulus jamais la revoir ; les instances furent inutiles.

Étant débarrassé de ma belle conquête, je me reportai sur mes écritures et théories sans relâche pendant six mois, ne sortant de la caserne que pour monter ma garde (et toujours mon École de bataillon dans ma poche pour apprendre les manœuvres qui concernaient mon grade). Je surmontai toutes les difficultés dans la pratique. L’Empereur donna l’ordre de faire manœuvrer les sous-officiers et caporaux seuls, à l’aide de perches représentant les sections. Pour former le peloton, l’homme de section prenait les deux bouts de chaque perche ; pour rompre, le caporal reprenait le bout de sa perche. On nommait cela manœuvre a la perche ; elle donnait du repos à tous les grognards. M. Belcourt nous commandait et on fit des progrès sensibles en arpentant la belle cour de la caserne de Courbevoie ; avec cent hommes, on faisait les grandes manœuvres comme un régiment complet.

L’Empereur nous fit former le carré ; après une manœuvre d’une heure, il fut content, et donna l’ordre de ne plus la faire que deux fois par semaine. Il fallait que tous les sergents et caporaux commandassent. Lorsque ce fut à mon tour, je fus dans la joie de pouvoir montrer à mes supérieurs les progrès que j’avais faits ; ils me suivaient de l’œil pour voir si je me tromperais. Pendant le repos, je fus entouré de tous mes camarades, et mes supérieurs me firent voir qu’ils étaient contents. Mais si l’Empereur était content de nous, nous n’étions pas contents de lui. Le bruit circulait dans la garde qu’il divorçait avec son épouse pour prendre une princesse autrichienne en paiement des frais de la seconde guerre avec l’empereur d’Autriche, et qu’il voulait avoir un successeur au trône. Pour cela, il fallut renvoyer la femme accomplie, prendre une étrangère qui devait donner la paix générale. L’Empereur passait de grandes revues pour se distraire de ses peines. On nous dit que le prince Berthier partait pour Vienne porter le portrait de notre Empereur à la princesse pour demander sa main, et qu’il devait se marier avec cette princesse avant de l’amener, et qu’il devait coucher avec elle avant de la présenter à son souverain. N’en sachant pas plus long, je me disais : « Il est bien heureux de coucher le premier, je voudrais être à sa place[56]. » Je fis rire mon capitaine.

Tout était en mouvement pour recevoir cette nouvelle impératrice. Le 15, toute sa famille la conduisit à une grande distance de Vienne ; elle témoigna des regrets de son chien et de sa perruche ; les ordres furent donnés de suite, et elle fut bien surprise en arrivant à Saint-Cloud de trouver sa cage, ses oiseaux, son beau chien qui reconnaissait sa maîtresse, et sa perruche qui la nommait.

Notre premier bataillon fut commandé pour attendre à Saint-Cloud l’arrivée de l’Empereur. Les courriers arrivés, on nous fit mettre sous les armes ; nous vîmes cette belle voiture attelée de huit chevaux, et l’Empereur à côté de sa prétendue. Comme il avait l’air heureux ! Ils montèrent Saint-Cloud au petit pas et nous eûmes le temps de voir passer tous ces beaux équipages. Ils furent mariés civilement à Saint-Cloud ; le lendemain ils partirent pour faire leur entrée dans la capitale. Nous eûmes l’ordre d’assister à la grande cérémonie du mariage religieux, qui fut célébré le 5 avril dans la chapelle du Louvre. On ne peut pas se faire une idée de tous les préparatifs. Dans la grande galerie du Louvre, à partir du vieux Louvre jusqu’à la chapelle qui se trouve au bout du pavillon des Tuileries du côté du Pont-Royal (ce trajet est immense), il se trouvait trois rangées de banquettes pour asseoir les clames et les messieurs. Au quatrième rang étaient cinquante sous-officiers décorés, placés de distance en distance dans des ronds on fer (pour ne pas être heurtés par personne). Le général Dorsenne nous commandait ; lorsqu’il nous eut placés à nos postes, il prévint ces dames que nous étions leurs chevaliers pour leur faire donner des rafraîchissements. Il fallut faire connaissance. Nous en avions vingt-quatre de chaque côté de nous (quarante-huit par sous-officier), et il fallait répondre à leurs demandes. Dans l’épaisseur du gros mur, on avait fait de grandes niches pour placer quatre-vingt-seize cantines pour tous les rafraîchissements désirables. Ces petits cafés ambulants firent bonne recette.

Voilà le costume des dames : des robes décolletées par derrière jusqu’au milieu du dos. Et par devant l’on voyait la moitié de leurs poitrines, leurs épaules découvertes, leurs bras nus. Et des colliers ! et des bracelets ! et des boucles d’oreilles ! Ce n’étaient que rubis, perles et diamants. C’est là qu’il fallait voir des peaux de toutes nuances, des peaux huileuses, des peaux de mulâtresses, des peaux jaunes et des peaux de satin ; les vieilles avaient des salières pour contenir leurs provisions d’odeurs. Je puis dire que je n’avais jamais vu de si près les belles dames de Paris, la moitié à découvert. Ça n’est pas beau.

Les hommes étaient habillés à la française ; tous le même costume : habit noir, culottes courtes, boutons d’acier découpés en diamant. La garniture de leurs habits leur coûtait 1,800 francs, ils ne pouvaient se présenter à la cour sans ce costume. Les fiacres furent défendus ce jour-là ; on ne peut se figurer la quantité de beaux équipages aux abords des Tuileries. La grande cérémonie partit du château pour se rendre au vieux Louvre, et monta le grand escalier du Louvre pour se rendre à la chapelle des Tuileries. Que cette cérémonie était imposante ! Tout le monde était debout dans le silence le plus religieux. Le cortège marchait lentement ; sitôt passé, le général Dorsenne nous réunit, nous mena à la chapelle, et nous fit former le cercle. Nous vîmes l’Empereur à droite à genoux sur un coussin garni d’abeilles et son épouse à genoux près de lui pour recevoir la bénédiction. Après avoir placé la couronne sur sa tête et sur celle de son épouse, il se releva et se mit avec elle dans un fauteuil. La messe commença, dite par le pape.

Le général nous fit signe de sortir pour retourner à nos postes, et là nous vîmes revenir la cérémonie. La nouvelle impératrice était belle sous ce beau diadème ; les femmes de nos maréchaux portaient la queue de sa robe qui traînait par terre à huit ou dix pas, elle devait être fière d’avoir de pareilles dames d’honneur à sa suite, mais on pouvait dire que c’était une belle sultane, que l’Empereur avait l’air content, que sa figure était gracieuse. Ce jour-là, c’étaient des roses, mais ça ne devait pas être la même chose à la Malmaison.

Toute la vieille garde était sous les armes pour protéger le cortège, et nous avions tous la fringale de besoin : nous reçûmes chacun vingt-cinq sous et un litre de vin. Après les réjouissances, l’Empereur partit avec Marie-Louise. Le 1er juin, ils rentrèrent à Paris ; la ville leur offrit une fête et un banquet des plus brillants à l’Hôtel de Ville. Je me trouvais de service pour commander un piquet de vingt hommes dans l’intérieur, en face de cette belle table en fer à cheval, et mes vingt grenadiers, l’arme au pied, devant ce banquet servi tout en or et viandes froides. Autour du fer à cheval, des fauteuils ; le grand était au milieu qui marquait la place de l’Empereur. Le cortège fut annoncé ; le général vint me placer et me donner ses instructions.

Le maître des cérémonies annonce : l’Empereur ! Il paraît suivi de son épouse et de cinq têtes couronnées. Je fais porter et présenter les armes ; puis je reçus l’ordre de faire reposer l’arme au pied. J’étais devant mon peloton en face de l’Empereur ; il se met à table le premier et fait signe de prendre place à ses côtés. Ces têtes couronnées assises, la table est desservie, tout est enlevé et disparaît, les découpeurs sont à l’œuvre dans une pièce à côté. Derrière chaque roi ou reine, trois valets de pied à un pas de distance ; les autres correspondaient avec les découpeurs et passaient les assiettes, sans faire plus qu’un demi-tour pour les prendre ; quand l’assiette arrivait au plus près du souverain, le premier valet la présentait, et si le souverain secouait la tête, l’assiette disparaissait ; de suite, une autre la remplaçait. Si la tête ne bougeait pas, le valet plaçait l’assiette devant son maître.

Comme ces morceaux étaient bien découpés, chacun prenait son petit pain, le rompait et mordait à même, ne se servait jamais de couteau, et à toutes les bouchées il se servait de sa serviette pour s’essuyer la bouche ; la serviette disparaissait et le valet en glissait une autre. Ainsi de suite, de manière que, derrière chaque personnage, il y avait un tas de serviettes qui n’avaient servi qu’une fois à la bouche.

On ne soufflait pas mot. Chacun avait un flacon de vin et d’eau, et personne ne versait à boire à son voisin. Ils mordaient dans leur pain et se versaient à boire à leur gré. Par des signes de tête, on acceptait ou on refusait. Il ne fut permis de parler que lorsque le souverain maître adressa la parole à son voisin. Si c’est imposant, ça n’est pas gai.

L’Empereur se lève ; je fais porter et présenter les armes, et tous passent dans un grand salon. Je restai près de ce beau service. Le général vint me prendre par le bras : « Sergent, venez avec nous, je vais vous faire boire du vin de l’Empereur, et, en passant, je ferai donner à vos vingt hommes du vin. Mettez-vous là ! je vais aller faire patienter votre peloton et je les ferai rafraîchir à leur tour. »

Ces deux verres de vin me firent du bien, et mes grenadiers furent servis chacun d’un demi-litre ; qu’ils étaient contents d’avoir bu du vin de l’Empereur !

Après quelques jours de repos, la vieille garde donna une fête des plus brillantes à l’Empereur au Champ de Mars, toute la cour y prit part. Des manœuvres furent exécutées devant elle, et le soir, aux flambeaux, on nous donna des cartouches d’artifice de toutes les couleurs. Après avoir fait en l’air des feux de peloton et de bataillon, on nous fit former le carré devant le grand balcon de l’École militaire où la cour était à nous contempler. Le signal donné, ce carré immense commence son feu de file en l’air, jamais on n’avait vu de pareille corbeille de fleurs : la garde était couronnée d’étoiles ; tout le monde tapait des mains. Je puis dire que c’était magnifique.

L’Empereur et toute sa cour partirent pour Saint-Cloud ; là, il se plaisait parce qu’il y avait du gibier de toutes les espèces : chevreuils, et surtout des gazelles, animal plus fin et plus délicat. L’Empereur se plaisait tous les soirs à mener son épouse dans le parterre de la porte du haut. Je m’y trouvai par hasard ; les voyant paraître, je voulus me retirer, mais sur un signe de l’Empereur, je me mis un peu sur le côté pour les laisser passer. Voilà les gazelles qui arrivent au galop vers Leurs Majestés. Ces animaux sont friands de tabac, et l’Empereur avait toujours sa petite boîte toute prête pour les satisfaire. N’étant pas assez prompt pour en donner au premier broquart, celui-ci baisse la tête sous la robe de son épouse, et me fait voir du linge bien blanc. L’Empereur, furieux, ne se possédait pas, je me retirai confus, mais ce souvenir me fait encore plaisir. Ces charmantes bêtes eurent leur pardon, mais ensuite il venait seul leur apporter du tabac.

L’Empereur donna un bal magnifique ; ce fut lui qui l’ouvrit avec Marie-Louise. Non, jamais, on ne put voir homme mieux fait que l’Empereur. On pouvait dire de lui que c’était un vrai modèle, personne ne pouvait l’égaler par les pieds et les mains.

Marie-Louise était la plus forte au billard ; elle battait tous les hommes, mais elle ne craignait pas de s’allonger comme un homme sur le billard quand il le fallait pour donner son coup de queue, et moi toujours l’œil au guet pour voir ; elle était souvent applaudie.

Le service de Saint-Cloud était pénible pour nous, il fallait faire le trajet de Courbevoie à Saint-Cloud, et les chasseurs venaient de Rueil pour nous relever, mais aussi nous étions nourris et le sergent servi seul : soupe, bouilli, bon poulet, salade, bouteille de bon vin. L’officier mangeait à la table des officiers de service.

Au mois de septembre 1810, il se fit de grands préparatifs pour Fontainebleau ; le moment de la chasse arrivait et le premier bataillon, dont je faisais partie, eut l’ordre de partir pour faire le service ; l’adjudant-major, M. Belcourt, suivit le bataillon. Nous fûmes casernes, et toute la cour arriva avec de belles voitures de chasse, il y avait quatre berlines avec des chevaux pareils, et des chevaux de rechange d’une autre couleur ; c’était magnifique à voir.

Enfin l’ordre fut donné à M. Belcourt de commander pour la chasse douze sous-officiers et caporaux qui seraient dirigés par un garde des chasses et placés par quatre dans les endroits désignés. Arrivés au rendez-vous, on nous plaça à nos postes dans un beau rond bien sablé aboutissant à plusieurs allées, avec une belle tente, une table servie et des valets de pied autour. Toute la cour se mettait à table avant de commencer la chasse.

Ce jour-là, on avait apporté des cercles (avec un homme dedans chaque cercle), et autour des cercles, des faucons. Marie-Louise prenait un de ces oiseaux et le lançait sur le premier gibier venu ; l’oiseau fondait comme la foudre et le rapportait à Marie-Louise. Cette chasse des plus amusantes dura une heure, puis les calèches partirent au galop pour se rendre dans un endroit où des paysans étaient en bataille avec des perches dans un grand enclos rempli de lapins qui ne pouvaient sortir. L’Empereur avait beaucoup d’armes chargées, il donne le signai et les paysans frappent sur les buissons, et des fourmilières de lapins se sauvent, et l’Empereur de faire feu. Les coups de fusil ne se faisaient pas attendre. Il dit à ses aides de camp : « Allons, Messieurs, à votre tour ! prenez des armes et amusez-vous. » Et la terre était couverte de victimes ; il fit appeler les gardes, et dit à notre adjudant-major : « Faites ramasser ce gibier, et donnez un lapin à chaque paysan, quatre à chaque garde, faites mettre tout le reste dans le fourgon, et vous ferez la distribution par compagnie à mes vieux grognards (il y en avait plein le fourgon). Demain, vous les conduirez à la chasse au sanglier, vous aurez des vivres et vous serez toute la journée dans la forêt. » L’adjudant-major donna ses ordres, et tout partit. Voilà le premier jour de chasse, et le bataillon mangea du lapin.

Le lendemain arrivent quatre fourgons, un pour les vivres, deux pour les grands chiens russes, et un pour mettre les sangliers tout en vie. Avec les piqueurs, les valets de chiens, les gardes-chasse, nous partîmes cinquante hommes et notre adjudant-major. Arrivés près du repaire où était baugée cette bande de sangliers, on déchargea les voitures et on mit les chiens deux par deux, et il y avait un médecin pour panser les chiens blessés dans le terrible combat qui allait s’engager : « Primo, dirent les piqueurs, il faut manger, nous n’aurions pas le temps plus tard. » Et voilà un valet de pied qui sert l’adjudant-major et le médecin, serviette sur le bras. Nous voilà à faire un dîner copieux ; sitôt fini, nous partîmes pour arriver au lancé, et les valets menaient chacun deux de ces grands et longs chiens.

On fait lever les sangliers, et voilà six chiens partis sur cet animal furieux ; trois sangliers sont arrêtés sans pouvoir bouger. Deux chiens prenaient chacun par une oreille et se collaient le long de son corps, et le tenaient tellement serrés entre eux que l’animal ne pouvait bouger. Et les gardes arrivaient avec un bâillon, lui mettaient cette forte bride dans le museau sans qu’il puisse se défendre ; avec un nœud coulant les quatre pattes étaient unies, on débaillait les deux chiens et ils repartaient sur la bande suivis par les valets qui les conduisaient. Les prisonniers étaient portés dans la voiture ; on ouvrait la porte par derrière, on ôtait leurs entraves et ils tombaient dans cette voiture profonde.

Nous prîmes la bande de quatorze ce jour-là, et la voiture était pleine. Nous eûmes deux chiens blessés par des coups de boutoir. Nous avions besoin de nous rafraîchir après des courses au milieu de bois fourrés. L’Empereur fut enchanté d’une pareille chasse ; il avait fait préparer un enclos près de la route de Paris pour déposer ces animaux vivants. C’était une rotonde haute et solide ; par le moyen d’une porte coupée, on reculait la voiture, et ces furieux tombaient dans la rotonde. Voilà notre deuxième chasse qui fut continuée pendant quinze jours ; il y eut de pris cinquante sangliers et deux loups en vie.

Dans cet enclos, on avait construit un amphithéâtre sur pilotis avec des fauteuils autour pour contenir toute la cour. On arrivait par une pente douce au milieu de l’enclos, sous une belle tente ; des factionnaires étaient placés pour empêcher d’approcher. La cour arrive à deux heures. Il fallait monter sur les sapins pour voir tous ces furieux sauter après les palissades. L’Empereur commença ; il ne tirait pas sur les loups ; ils restèrent les derniers et faisaient des sauts jusqu’au haut des palissades. L’Empereur permit à tous les principaux de sa cour de finir cette fête, et tous les sangliers furent partagés à sa garde et nous fûmes bien régalés ; il s’en réserva trois des plus gros.

Il donna ensuite l’ordre à ses gardes d’aller reconnaître la quantité de cerfs, les âges de chaque cerf, et de lui en faire le rapport. Au bout de deux jours, la découverte était faite par numéros, les âges de chacun se connaissant au pied. La veille de cette grande chasse, il fit partir des gardes et des valets de chiens qui conduisaient deux gros limiers en laisse pour reconnaître le cerf qui avait le numéro 1. Dans les parcours de la nuit, on découvre les traces de cet animal ; le garde s’empare du limier et fait reconnaître le pied du cerf à chasser pour demain. Cet animal tenu en laisse est conduit à pas comptés par le garde, et, à quelque distance du gîte, retenu par le garde, il lève sa patte droite en l’air pour s’élancer sur sa proie. Tout cela se fait à bas bruit ; on marque l’endroit du gîte, et le rapport se fait à l’Empereur pour le rendez-vous de la cour. Les ordres sont donnés pour les calèches et les chevaux de relais. Cinquante-deux chiens forment quatre relais, à treize par relai, sans compter le limier qui est le moteur du mouvement. Dans les treize chiens, il y a un meneur des douze autres. Sitôt que le limier a lancé le cerf, ce conducteur prend le pied du cerf et ne le quitte pas, et les douze chiens marchent en bataille à ses côtés.

L’Empereur donne l’ordre à M. Belcourt de commander vingt quatre hommes (sergents et caporaux) pour les placer sur les trois points désignés pour les relais des calèches. Avant de commencer, toute la cour se mettait à table dans un endroit bien sablé, et après le banquet les calèches arrivaient, tout le monde était à cheval et le cerf lancé. L’Empereur se portait au galop au lieu du passage, suivi de porte-mousquetons ayant des armes. Là, il attendait le passage du cerf, et s’il le manquait, il partait comme la foudre pour se trouver sur un autre point de passage.

Le second relai parti, la chasse, dans peu de temps, s’est trouvée très loin de nous. Nous étions silencieux à notre place. Le major me dit : « Il faut faire la manœuvre et déployer votre voix… Faites former le carré par division en marchant, par la plus prompte manœuvre. » Je commence : « Formez le carré sur la deuxième division, en marchant… Première division : Par le flanc gauche et par file a droite !… Troisième division : Par le flanc droit et par file à gauche !… Quatrième division : Par le flanc gauche, par file a gauche !… Pas accéléré ! Deuxième division : Pas ordinaire ! »

J’avais fait une faute que je ne pus réparer, et le major me dit : « Vous vous pressez trop ; vous y mettez trop de feu. Faites déployer votre carré ! Ne vous pressez pas. »

Mais l’Empereur m’avait entendu de l’endroit où il attendait son cerf ; il n’avait rien oublié de mes fautes. Le cerf fut tué par lui, et les cors de chasse cornèrent le ralliement ; toutes les calèches arrivèrent au rendez-vous. L’Empereur, content, était là pied à terre, ce beau cerf près de lui. Toute sa cour réunie, il nous fit appeler et dit à notre major : « Qui commandait la manœuvre dans la forêt ? Fais-le venir que je le voie ! »

Le major me fait sortir du rang et me présente : « C’est donc toi, dit l’Empereur, qui fais retentir la forêt. Tu commandes bien, mais tu t’es trompé. — Oui, Sire, j’ai oublié pas accéléré. — C’est cela. Fais attention une autre fois ! »

Le major lui dit : « Il s’en est donné un coup de poing dans la tête. — Fais-le instructeur des deux régiments. Qu’il soit secondé par deux caporaux instruits. Tu prendras les cinquante plus anciens vélites, et tu les feras manœuvrer deux fois par jour ; tu les pousseras à la théorie, et dans deux mois je les verrai. Tâche qu’ils soient forts et capables de faire des officiers. »

M. Belcourt arrive vers nous : « Hé bien ! il nous en a taillé de l’ouvrage. Nous voilà consignés pour deux mois, mais nous n’avons pas besoin de nous donner au diable, nous en viendrons bien à bout. Êtes-vous content ? me dit-il. — Je me rappellerai de la forêt de Fontainebleau. »

Le soir, on fit la curée du cerf aux flambeaux, dans la cour d’honneur garnie de beaux balcons où toute la cour assistait. C’était un coup d’œil magnifique, cette meute de deux cents chiens en bataille derrière une rangée de valets qui les maintenaient fouet à la main. Au signal donné pour découdre, l’homme découvrait le cerf de sa peau ; les cors annonçaient le pillage, et tous fondaient sur leur proie. Ces deux cents affamés ne faisaient qu’un monceau, tous les uns sur les autres.

Les chasses furent terminées au bout de quinze jours, la cour rentra à Paris et nous à Courbevoie ; la caserne contenait trois bataillons ; chaque mois, un bataillon faisait à son tour le service à Paris, service pénible : huit heures de faction, deux heures de patrouille et des rondes-major de nuit. L’adjudant-major fit son rapport au général Dorsenne que l’Empereur m’avait nommé instructeur des deux régiments de grenadiers, et je fus mis en fonctions de suite.

Mais ce ne fut pas tout. Le matin, les consignés, balai à la main, nettoyaient les ruisseaux, les lavaient, et le plus pénible pour eux était de laver les lieux. Comme j’avais une carrière à sable près de la grille, si j’avais beaucoup d’hommes punis, je les menais tirer du sable et ils étaient plus contents que de faire l’exercice. Je partais avec mes vingt ou trente hommes prendre les outils, et je les mettais à l’ouvrage : les uns tiraient le sable, les autres menaient la brouette, les autres le tombereau, et tout le sable rentrait dans la cour. Tout cela se faisait sans murmurer. De même, si je leur donnais la tâche d’arracher de l’herbe, on grognait un peu, mais ça se faisait. Je variais leurs punitions le plus que je pouvais. Je voyais ces vieux soldats assez dociles pour des hommes qui sortaient du régiment avec le grade de sergent et même sergent-major pour devenir simples grenadiers. J’avais du mal à rompre quelques mauvaises têtes, mais il fallait plier ; j’avais le don de leur en imposer. Tout se passait devant les officiers de semaine et j’étais bien secondé par les deux adjudants-majors qui tenaient ferme pour la discipline. C’était devant Je pavillon des officiers qui voyaient ces mouvements ; ils avaient dans la caserne leur pension, d’où ils passaient dans leur jardin. Ils me firent appeler pour me montrer le plan d’un grand parterre qu’ils voulaient faire faire par les consignés. « Nous leur donnerons, me dirent ces messieurs, une bouteille de vin par homme, si vous voulez les diriger. — Je veux bien. — Très bien ! nous allons vous tirer une ligne sur la terrasse et vous marquer la place des trous pour planter des acacias qui formeront deux quinconces sur le devant de la caserne et un de chaque côté de la grille. Allez faire l’appel de vos consignés et prévenez-les pour demain. »

Après l’appel, je leur dis : « Vous ne ferez plus d’exercice, nous allons planter des arbres pour nous mettre à l’ombre. — Bravo ! mon sergent, cela nous amusera. — Vous ne serez pas gênés. Je vous ferai faire un trou par quatre hommes et vous avez deux heures. — Nous sommes contents. — Allez vous reposer ! A six heures, le rappel des consignés. Une partie prendra le balai et les autres feront des trous. »

Les chefs firent venir une grosse tonne de vin de Suresnes qui ne leur coûtait pas dix centimes la bouteille, et ils en donnèrent une bouteille par homme. Tout marchait de front, les trous et les massifs, et ces belles plantations de huit mille sept cents arbres et arbrisseaux furent faites par les consignés.

Je fus complimenté par mes chefs, et on jeta les yeux sur moi pour tenir la pension des sous-officiers. C’était une affaire sérieuse de faire préparer et bien servir le repas de cinquante-quatre sous-officiers. J’étais payé d’avance, ce qui me faisait (par jour) la somme de 45 fr. 70 c. Les surcroîts de bénéfices étaient par jour : primo le pain (8 fr. 10c.) ; le vin (8 fr. 10c.) ; les plats fournis hors du réfectoire (3 fr.) ; le bois (1 fr.). Le dimanche, tous partaient pour Paris, ce qui faisait 21 fr. 20c. ajoutés aux 45 fr. 70c., ci 06 fr. 90 c., que j’avais par jour a dépenser. Je pouvais faire face à tout et les contenter. Au bout du mois, je fis voir ma dépense au sergent-major. « Mais, me dit-il, vous êtes en arrière.— Pas du tout, j’ai un bénéfice de 21 fr. 20 c. par jour qui, avec mes 45 fr. 70 c., fait 66 fr. 90 c. — Mais vous ? — Moi, j’ai 64 fr. 50 c. par mois. Cela me suffit. Avec trois jours de bénéfice, je paie mon chef et mes deux aides. Ainsi, soyez tranquille ; la pension marchera. »

Les sergents dirent à dîner : « Il faut pousser à la consommation pour faire marcher notre ordinaire. Allons ! chacun notre bouteille ! Les bénéfices vous rentreront. — Soyez exacts à vous mettre à table par quatre. Vous serez servis à l’heure, et je présiderai à tous vos repas. »

Le conseil (d’administration) mit à ma disposition un char à bancs et un soldat du train pour aller chercher les provisions à Paris avec quatre hommes de corvée, et un caporal par compagnie. A deux heures du matin, je conduisais ce détachement à Paris avec la note de mon chef de cuisine, et cette emplette était considérable pour la semaine. Je payais cinq francs pour le déjeuner de mes quatre hommes, et ils étaient contents. A neuf heures et à quatre heures, j’étais de retour pour présider au repas. Le dimanche, inspection du réfectoire par le colonel ou le général. Le couvert était mis avec des serviettes bien blanches, je recevais des compliments de nos chefs, même si c’était le général Dorsenne, devant lequel toute la caserne tremblait.

J’ai déjà dit que, lorsque cet homme sévère passait dans les chambres, il passait son doigt sur la planche à pain. S’il rencontrait de la poussière, le caporal ou le chef de chambrée était puni pour quatre jours. Il passait encore son doigt sous nos lits ; dans nos malles, il ne fallait pas qu’il trouvât du linge sale. Modèle pour la tenue, il aurait pu effacer Murât.

Je n’étais jamais surpris. Tout roulait sur moi : l’exercice des consignés, cinquante vélites à faire manœuvrer, et mon réfectoire à conduire. Toutes mes heures étaient prises ; à force de m’appliquer, je justifiai la bonne opinion de mon capitaine. Je puis dire que je lui dois le morceau de pain que j’ai gagné au champ d’honneur. — Voilà la fin de 1810.

En 1811, des réjouissances nous attendaient ; le 20 mars, un courrier arrive à notre caserne annoncer la délivrance de notre Impératrice et dit que le canon allait se faire entendre. Tout le monde était dans l’attente ; aux premiers coups partis des Invalides, on comptait en silence ; au vingt-deuxième et au vingt-troisième, tous sautèrent de joie ; ce n’était qu’un cri de vive l’Empereur ! Le roi de Rome fut baptisé le 9 juin, on nous donna des fêtes et des feux d’artifices. Cet enfant chéri était toujours accompagné du gouverneur du palais lorsqu’il sortait pour se promener avec sa belle nourrice et une dame qui le portait. Me trouvant un jour dans le château de Saint-Cloud, le maréchal Durée qui m’accompagnait me fait signe de m’approcher, et ce cher enfant tendait ses petites mains pour prendre mon plumet, je me penche et le voilà qui déchire mes plumes. Le maréchal me dit : « Laissez-le faire. » — L’enfant éclatait de joie, mais le plumet fut sacrifié. Je demeurai un peu sot. Le maréchal me dit : « Donnez-le-lui, je vous le ferai remplacer. » La dame d’honneur et la nourrice se firent une pinte de bon sang.

Le maréchal dit à la dame : « Donnez le prince à ce sergent, qu’il le porte sur ses bras ! » Dieux ! j’allonge les bras pour recevoir le précieux fardeau. Tout le monde vient autour de moi : « Eh bien ! me dit M. Duroc, est-il lourd ? — Oui, mon général. — Allons ! marchez avec, vous êtes assez fort pour le porter. »

Je fis un petit tour sur la terrasse ; l’enfant arrachait mes plumes et ne faisait pas attention à moi. Ses draperies tombaient très bas et j’avais peur de tomber, mais j’étais heureux de porter-un tel enfant. Je le remis à la dame qui me remercia et le maréchal me dit : « Vous viendrez chez moi dans une heure. »

Je parais donc devant le maréchal qui me donne un bon pour choisir un beau plumet chez le fabricant : « Vous n’avez que celui-là ? » dit-il. — Oui, général. — Je vais vous faire un bon pour deux. — Je vous remercie, général.— Allez, mon brave ! vous en aurez un pour les dimanches. »

Arrivé près de mes chefs, ils me disent : « Mais vous n’avez plus de plumet. — C’est le roi de Rome qui me l’a pris. — C’est plaisant ce que vous dites là. — Voyez ce bon du maréchal Duroc. Au lieu d’un plumet, je vais en avoir deux, et j’ai porté le roi de Rome sur mes bras près d’un quart d’heure ; il a déchiré mon plumet.

— Mortel heureux, me dirent-ils, de pareils souvenirs ne s’oublient jamais. »

Mais je n’ai jamais revu l’enfant, c’est la faute de la politique qui l’a moissonné avant le temps. Tous les princes de la Confédération du Rhin étaient à Paris, et le prince Charles fut le parrain du petit Napoléon. L’Empereur leur fit voir une revue de sa façon sur la place du Carrousel. Les régiments d’infanterie arrivaient par la rue de Rivoli et venaient se mettre en bataille sur cette place qui longe l’hôtel Cambacérès. L’infanterie de la garde était sur deux lignes devant le château des Tuileries. L’Empereur descend à midi, monte à cheval et passe la garde en revue et revient se placer en face du cadran. Il fait appeler notre adjudant-major, et lui dit : « As-tu un sous-officier qui soit assez fort pour répéter mon commandement ? Mouton ne peut répéter. — Oui, Sire — Faisle venir et qu’il répète mot pour mot après moi. »

Voilà M. Belcourt qui me fait venir. Le général, le colonel, les chefs de bataillon me disaient : « Ne vous trompez pas ! Ne faites pas attention que c’est l’Empereur qui commande. Surtout, de l’aplomb ! »

M. Belcour me présente : « Voilà, Sire, le sergent qui commande le mieux. — Mets-toi à ma gauche, et tu répéteras mon commandement. »

La tâche n’était pas difficile. Je m’en acquittai on ne peut mieux. À tons les commandements de l’Empereur, je me retournais pour répéter ; et, sitôt fini, je me retournais face à l’Empereur pour recevoir son commandement. Tous les regards des étrangers se portèrent du balcon sur moi ; ils voyaient un sous-officier avec son fusil recevoir le commandement et faire demi-tour de suite pour le répéter de manière que son corps était toujours en mouvement. Tous les chefs de corps répétaient mot pour mot, et après avoir fait passer leurs hommes sous l’Arc-de-Triomphe, les mettaient en bataille devant l’Empereur. Il passait au galop devant le régiment et revenait à sa place pour le faire manœuvrer et le faire défiler.

Cette manœuvre d’infanterie dura deux heures, la garde ferma la marche. Puis, je fus renvoyé par l’Empereur, et remplacé par un général de cavalerie. Il était temps : j’étais en nage. Je fus félicité de ma forte voix par mes chefs ; le sergent-major, me prenant par le bras, me mena au café dans le jardin pour me faire rafraîchir : « Comme je suis content de vous, mon cher Coignet ! » Le capitaine tapait des mains, disant : » C’est moi qui l’ai forcé d’être caporal ; c’est mon ouvrage. Comme il commande bien ! — Je vous remercie, lui dis-je, mais on est bien petit près de son souverain ; je l’écoutais, je ne levais pas les yeux sur lui ; il m’aurait intimidé ; je ne voyais que son cheval. »

Après avoir bu notre bouteille de vin, nous arrivâmes devant la compagnie ; mon capitaine me prenant la main dit : « Je suis content. » Je fus comblé d’éloges. Arrivé à Courbevoie, la table de mes camarades était servie ; mon chef de cuisine n’avait rien négligé et la distribution du vin était faite : un litre et 25 sous par homme ; les sous-officiers, un jour de paie (43 sous) ; les caporaux, 33 sous. La gaîté était sur toutes les figures.

Le lendemain, je repris mes pénibles travaux ; je poussais mes cinquante vélites et mes consignés, je prenais mes leçons d’écriture le soir, sans compter la surveillance du réfectoire et la propreté de la caserne. Et jamais en défaut ! Je me disais : « Je tiens mon bâton de maréchal, je serai le vétéran de la caserne sur mes vieux jours. » Je me trompais du tout au tout ; je n’étais pas à la moitié de ma carrière, je n’avais encore qu’un lit de roses et il m’était réservé d’en défricher les épines.

Il arrivait des grenadiers pour mettre les régiments au grand complet, et pour réformer les vieux qui ne pouvaient plus faire campagne. On formait deux compagnies de vétérans de la garde qui se trouvaient heureux de faire un service si doux. Tous les jours, il arrivait des hommes superbes ; je leur faisais faire l’exercice, et les adjudants-majors, la théorie. Ils poussèrent les vélites si rapidement que l’Empereur les reçut au bout de deux mois. C’était ravissant de les voir manœuvrer ; ils ne firent pas une faute et furent tous reçus sous-lieutenants dans la ligne ; ils partirent pour rejoindre leurs régiments. L’Empereur me demanda : « Savent-ils commander ? — Oui, Sire, tous. — Fais sortir le premier, et qu’il commande le maniement des armes ! »

Il fut ravi : « Fais sortir, dit-il, le dernier. Qu’il fasse faire la charge en douze temps !… C’est bien… Fais sortir le n° 10 du premier rang. Qu’il commande le feu de deux rangs !…. Fais porter les armes ! C’est suffisant. »

J’étais content d’être sorti d’une pareille épreuve. Il dit aux adjudants-majors : « Il faut pousser les nouveaux arrivés, et faire des cartouches pour la grande manœuvre. Je vous enverrai trois tonnes de poudre. » — Et il partit pour Saint-Cloud.

Pendant quinze jours, cent hommes faisaient des cartouches, et les adjudants-majors présidaient. Il fallait des chaussures sans clous pour éviter tout danger ; toutes les deux heures, ils étaient relevés et les pieds visités. Nous fîmes cent mille paquets ; aussitôt la récolte finie, grandes manœuvres dans la plaine Saint-Denis et revues aux Tuileries, avec parcs d’artillerie considérables, fourgons et ambulances. L’Empereur faisait ouvrir, et montait sur la roue pour s’assurer si tout était complet ; quelquefois M. Larrey recevait son galop. Les officiers du génie tremblaient aussi devant lui. De grands préparatifs de guerre se faisaient apercevoir de jour en jour ; nous ne savions pas de quel côté elle pouvait être déclarée. Mais dans les derniers jours d’avril 1812, nous reçûmes l’ordre de nous tenir prêts à partir et de passer des inspections de linge et chaussures : trois paires de souliers, trois chemises, et grand uniforme dans le sac.

La veille de la revue de départ, je fus appelé devant le conseil et fus nommé facteur des deux régiments de grenadiers, chargé de la conduite du trésor et des équipages ; ils formaient quatre fourgons, deux pour les malles des officiers, et deux qui furent chargés au Trésor, place Vendôme ; je n’eus qu’à montrer une lettre dont j’étais porteur, mes deux fourgons furent chargés de suite de barriques de vingt-huit mille francs. La garde fut consignée la veille du départ, et il ne fut permis qu’à moi de sortir pour régler mes comptes avec le boucher et le boulanger. Je rentrai à deux heures du matin ; la garde était partie à minuit pour Meaux le 1er mai 1812. Un vieux sergent qui restait à Courbevoie garde magasin, reçut mes comptes, et me remit une feuille de route qui m’autorisait à faire donner des rations pour huit hommes et seize chevaux. A midi, je partais de la place Vendôme avec mes quatre fourgons ; monté sur le premier qui avait un joli cabriolet sur le devant, je me carrais, le sabre au côté comme, un homme d’importance.

J’arrivai à Meaux à minuit et me portai de suite au corps de garde pour savoir l’adresse de l’adjudant-major. Je suis conduit à son logement : « Qui est là ? dit-il. — C’est moi, major. — Vous, Coignet ! ça n’est pas possible. Vos fourgons sont-ils sur la place tout chargés ? — Oui, capitaine. — Vous avez volé, mon brave. Je vous verrai demain avant de partir. Voilà des bons pour vos rations de fourrage et de pain. Prenez quatre hommes au corps de garde et quatre soldats des fourgons ; ils feront lever le garde-magasin. Vos billets de logement sont sur ma cheminée. Prenez-les. Bonne nuit ! — Mon capitaine, dormez tranquille. Je resterai au corps de garde cette nuit. Il sera trois heures lorsque les chevaux et les hommes seront servis. Les soldats du train coucheront près de leurs chevaux, et je serai prêt à sept heures pour partir. »

M. Belcourt vint me trouver au poste pour s’assurer si les rations d’hommes et de chevaux avaient été fournies ; il fut content de mon activité : « Vous êtes sauvé pour toute la route, vous pouvez nous suivre. — Si vous voulez me donner ma feuille de route, je partirai tous les jours deux heures avant vous, et je pourrai aller à la poste prendre les lettres dans les grandes villes, bureau restant. Je serai là à vous attendre pour vous remettre vos lettres. » Il va trouver le colonel et je fus approuvé dans ma demande. Tous les jours, j’étais arrivé avant le corps ; mes hommes et mes chevaux ne souffraient pas de la chaleur ; arrivé aux séjours, je faisais réparer les avaries survenues.

L’Empereur était parti pour Dresde en compagnie de l’Impératrice. Dans cette belle ville est la plus belle famille royale d’Europe (le père et les fils n’ont pas moins de cinq pieds dix pouces). L’Empereur y resta dix jours pour s’entendre avec les rois, et après avoir donné et reçu de l’eau bénite de cour, il se sépara de son épouse. Les adieux furent tristes ; les beaux équipages partirent pour Paris, et l’Empereur resta avec ses autres pensées à la tête de ses grandes armées.

Nous arrivâmes le 3 juin à Posen, et le 12 à Kœnigsberg où il établit son quartier général. Là, nous avons un peu de repos, parce qu’il était allé à Dantzig où il resta quatre jours. Cela rétablit la vieille garde qui avait fait des marches forcées. Nous reçûmes ordre de départ pour Insterbourg, et nous arrivâmes le 21 juin à Wilkowski.

Nous en partîmes dans la nuit du 22 au 23 juin, et on établit le quartier général dans un hameau, à une lieue et demie de Kowno. Le lendemain, à neuf heures du soir, construction de trois ponts sur le Niémen ; les travaux furent terminés le 25 à minuit, et l’armée commença à pénétrer sur le territoire russe.

C’était fabuleux de voir ces masses se mouvoir dans des plaines souvent arides. On était souvent sans gîte, sans pain ; on arrivait dans la plus profonde obscurité, sans savoir où tourner ses pas pour trouver son nécessaire. Mais la Providence et le courage n’abandonnent jamais le bon soldat.



SEPTIÈME CAHIER

campagne de russie. — je passe lieutenant au petit état-major impérial. — la retraite de moscou.


Le 26 juin 1812, nous passâmes le Niémen. Le prince Murât formait l’avant-garde avec sa cavalerie ; le maréchal Davoust, avec 60,000 hommes, marchait en colonne ainsi que toute la garde et ton artillerie sur la grande route de Vilna. On ne peut se faire une idée de voir de pareilles colonnes se mouvoir dans des plaines arides, sans autres habitations que de mauvais villages dévastés par les Russes. Le prince Murât les atteignit au pont de Kowno ; ils furent obligés de se retirer sur Vilna. Le temps qui avait été très beau jusque-là, changea tout à coup. Le 29 juin, un violent orage nous prit sur les trois heures, avant d’arriver à un village que j’eus toutes les peines du monde à pouvoir atteindre. Arrivés à l’abri dans ce village, nous ne pûmes dételer nos chevaux ; il fallut les débrider, leur faucher de l’herbe et faire allumer des feux. La tempête était si forte en grêle et en neige que nous eûmes du mal à contenir nos chevaux, il fallut les attacher après les roues. J’étais mort de froid ; ne pouvant plus tenir, j’ouvre un de mes fourgons et je m’y cachai. Le matin, quel spectacle déchirant ! Dans le camp de cavalerie, près de nous, la terre était couverte de chevaux morts de froid ; plus de dix mille succombèrent dans cette nuit d’horreur. En sortant transi de mon fourgon, je vois trois de mes chevaux morts. Je fais de suite distribuer ceux qui me restaient après mes quatre fourgons ; ces malheureux tremblaient si fort qu’ils brisaient tout sitôt attelés, ils se jetaient dans leurs colliers à corps perdus, ils étaient fous et faisaient des sauts de rage. Si j’avais tardé d’une heure, je les perdais tous. Je puis dire qu’il fallut employer tout notre courage pour les dompter.

Arrivés sur la route, nous trouvâmes des soldats morts qui n’avaient pas pu soutenir ce monstrueux orage ; ça démoralisa une grande quantité de nos hommes. Heureusement, nos marches forcées firent partir de Vilna l’empereur de Russie qui y avait établi son quartier général. Dans cette grande ville, en put mettre de l’ordre dans l’armée. L’Empereur donna des ordres dès son arrivée, le 29 juin, pour arrêter les traînards de toutes armes, et les parquer dans un grand enclos en dehors de la ville ; ils y étaient bien enfermés, et on leur donnait des rations ; la gendarmerie était sur tous les points pour les ramasser. On en forma trois bataillons de sept à huit cents hommes ; ils avaient tous conservé leurs armes.

Après un peu de repos, l’armée se porta en avant dans des forêts immenses qu’il fallut fouiller, par crainte de quelques embûches de l’ennemi. Une armée n’y peut marcher qu’à pas comptés, pour n’être pas coupée. Avant son départ, l’Empereur fit partir les chasseurs de sa garde, et nous restâmes près de lui. Le 13 juillet, il donna l’ordre de lui présenter 22 sous-officiers pour passer lieutenants dans la ligne. Comme les chasseurs étaient partis, toutes les promotions tombèrent sur nous ; il fallait se trouver sur la place à deux heures pour être présenté à l’Empereur. A midi, je me trouvai sur la place revenant avec mon paquet de lettres sous le bras pour les distribuer. Le major Belcourt me prit par le bras, et me serrant fortement : « Mon brave, vous passerez aujourd’hui lieutenant dans la ligne. — Je vous remercie, je ne veux pas retourner dans la ligne. — Je vous dis, moi, que vous porterez aujourd’hui des épaulettes de lieutenant. Je vous donne ma parole que si l’Empereur vous fait passer dans la ligne, je vous fais revenir dans la garde. Ainsi, pas de réplique ! à deux heures sur la place, sans manquer ! — Eh bien, je m’y trouverai. — J’y serai avant vous. — Ça suffit, mon capitaine »

A deux heures, l’Empereur arrive nous passer en revue ; nous étions tous les 22 sur un rang. Commençant par la droite, regardant ces beaux sous-officiers, et les toisant de la tête aux pieds, il dit au général. Dorsenne : « Ça fera de beaux officiers dans les régiments. » Arrivé près de moi, il me regarde comme le plus petit ; le major lui dit : « C’est notre instructeur, il ne veut pas passer dans la ligne. — Comment ! tu ne veux pas passer dans la ligne ? — Non, Sire, je désire rester dans votre garde. — Eh bien, je te nomme à mon petit état-major. »

S’adressant à son chef d’état-major, le comte Monthyon, il dit : « Tu prendras ce petit grognard comme adjoint au petit quartier général. » — Comme je me trouvai heureux de rester près de l’Empereur ! Je ne me doutais pas que je quittais le paradis pour tomber dans l’enfer, Je temps me l’a bien appris.

Le brave général Monthyon vint vers moi : « Voilà mon adresse. Demain, à huit heures, chez moi, pour prendre mes ordres ! » Le même soir, mes camarades fusillèrent mon sac.

Le lendemain, à l’heure dite, j’arrive près du général qui me reçut avec la figure gracieuse d’un homme qui aime les vieux soldats : « Eh bien, me dit-il, vous ferez le service près de l’Empereur. Si ça ne vous faisait pas de peine de couper vos longues moustaches, vous me ferez plaisir ; l’Empereur n’aime pas la moustache à son état-major. Eh bien, faites-en le sacrifice. Si je vous envoyais en mission, est-ce que vous auriez peur d’un cosaque ? — Non, général. — Il me faut deux de vos camarades qui sachent commander, pour conduire chacun un bataillon d’isolés. Vous les connaissez, faites-les venir près de moi ! Pour vous, je vous ai vu commander ; vous connaissez votre affaire. J’ai trois bataillons de traînards à renvoyer à leurs corps d’armée. C’est vous qui demain les commanderez devant l’Empereur. Donc, vous viendrez avec vos deux camarades, et nous partirons de suite pour organiser les trois bataillons. »

Arrivé dans cet enclos, le général appela les soldats du 3e corps, les mit de côté et ainsi de suite. L’opération faite, nous rentrâmes pour terminer nos comptes avec le quartier-maître de la garde, pour recevoir nos certificats et notre masse. Heureusement pour moi, les soldats du train m’avaient pourvu d’un beau cheval avec la selle et le portemanteau ; je me trouvais en mesure de ce coté-là, mais je n’avais pas de chapeau, pas de sabre ; je n’avais que mon bonnet de police et on m’avait retiré mes galons ; je me trouvais comme un sous-officier dégradé ; cela me fît de la peine.

Je fus toucher ce qui m’était dû chez le quartier-maître ainsi que le certificat de mes services, et faire mes adieux à mes bons chefs. Ils me dirent de choisir un cheval dans mes attelages : « Je vous remercie, je suis bien monté, j’avais mis de côté un joli cheval tout sellé et bridé qui ne fait pas partie des équipages ; je vous laisse tout en bon état. — Adieu, mon brave, nous nous verrons souvent. — Si j’avais un chapeau, je serais content. — Eh bien, passez ce soir, vous en trouverez un chez le quartier-maître ; je m’en charge, dit l’adjudant-major. — Je suis sauvé. — Et si je puis vous trouver un sabre, je vais m’en occuper de suite. On vous doit bien cela. »

Je les quittai confus ; je vais trouver le comte Monthyon pour lui faire part que j’étais libéré : « Je vous ferai payer votre entrée en campagne comme lieutenant pour vous monter. Dépêchez-vous de finir vos affaires ; nous ne tarderons pas à partir. — Demain, mon général, tous mes comptes seront terminés. »

Le soir, je fus chez le quartier-maître, je trouvai un chapeau, un vieux sabre, et je me sentis une fois plus fort. Le lendemain matin, je me présente avec le grand sabre au côté et le chapeau à cornes : « Ah ! c’est bien, dit-il, je vous trouverai des épaulettes. Nous partons le 16 juillet ; venez deux fois par jour prendre mes ordres. »

Le 15 au matin, je me présente chez le comte Monthyon qui dit : « Nous partons demain, vous aurez 700 hommes à conduire au 3e corps. A midi, au château, devant l’Empereur. Je viens de faire prévenir vos deux camarades de se trouver à onze heures pour prendre le commandement de leur bataillon. Il faut aller de suite pour les passer en revue ; les contrôles sont faits par régiment ; mon aide de camp est parti pour faire l’appel ; nous trouverons tout prêt. »

Nous arrivâmes dans l’enclos, tous étaient sous les armes, formant trois bataillons. Il nous remit le commandement, et nous fit reconnaître pour leurs chefs ; il nous donna nos feuilles de route et le contrôle par régiment. — A six heures, le 15, j’étais dans l’enclos pour faire l’appel par régiment. Je trouvai d’abord 133 Espagnols de Joseph Napoléon, et ainsi de suite. Mon appel fait, je fais prendre les armes. On ne m’avait pas adjoint un sergent ! Un tambour et un petit musicien, voilà quel était tout mon état-major pour maintenir 700 hommes ! Je fais porter les armes et former les faisceaux. A neuf heures, la soupe, et à dix heures, tout le monde prêt. Mes deux camarades mirent le même zèle. A onze heures, le comte Monthyon arrive, passe rapidement, et nous partons… Heureusement, j’avais un tambour ; sans cela, je marchais à la muette.

Mon petit musicien était à la droite du bataillon avec sa petite épée à la main. Nous arrivons au palais ; je fais mettre mon bataillon sur la droite en bataille et en première ligne, les deux autres derrière moi ; je plaçai des guides sur la ligne. Comme ils ne savaient rien, il me fallait les prendre par le bras, et l’Empereur me voyait de son balcon.

Je fais porter les armes, et commande : « Sur le centre, alignement ! Guides, à vos places ! » Je rectifie l’alignement, et vais me placer à la droite de mon bataillon. Le comte Monthyon va trouver l’Empereur ; ils descendent et l’on me fit signe d’approcher. L’Empereur me demande : « Combien te manque-t-il de cartouches ? — 373 paquets, Sire. — Fais un bon pour tes cartouches et un bon pour deux rations de pain et de viande. Fais porter les armes, par le flanc droit, et conduis-les sur la place ; je vais les faire garder. Et de suite au pain, à la viande et aux cartouches ! »

Toutes les issues de la place étaient gardées ; mes faisceaux formés. Je prends mes hommes de corvée, je vais aux cartouches et les distribue. Puis, je vais au pain et à la viande. A sept heures, toutes les distributions étaient terminées ; j’étais mort de besoin ; j’allai me restaurer et préparer mon beau cheval ; je choisis un soldat à cheval démonté pour me servir de domestique. Je reçois l’ordre de partir à huit heures.

Au sortir de Vilna, nous nous trouvons engouffrés dans des forêts. Je quitte la tête de mon bataillon pour me porter derrière et faire suivre tous ces traînards, en plaçant mon petit musicien à la droite pour marquer le pas. La nuit venue, je vois de mes déserteurs se glisser dans le fourré sans pouvoir les faire rentrer, vu l’obscurité. Il fallait mordre son frein ; que faire contre de pareils soldats ? Je me disais : c Ils vont tous déserter ! »

Ils marchèrent pendant deux heures ; la tête de mon bataillon trouvant à gauche de la route un rond-point où il n’y avait pas de bois, ils s’y établissent de leur chef ; la queue arrivait que les feux étaient déjà allumés. Jugez de ma surprise : « Que faites-vous là ? Pourquoi ne marchez-vous pas ? — C’est assez marché, nous avons besoin de repos et de manger. »

Les feux s’établissent et les marmites aussi ; à minuit, voici l’Empereur qui passe avec son escorte ; voyant mon bivouac bien éclairé, il fait arrêter et me fait venir près de sa portière : « Que fais-tu là ? — Mais, Majesté, ce n’est pas moi qui commande, c’est eux. Je faisais l’arrière-garde, et j’ai trouvé la tête du bataillon établie, les feux allumés. J’ai déjà beaucoup de déserteurs qui sont retournés à Vilna avec leurs deux rations. Que faire seul avec 700 traînards ? — Fais comme tu pourras, je vais donner des ordres pour les arrêter. »

Il part, et moi je reste pour passer la nuit avec ces soldats indociles, regrettant mes galons de sergent. Je n’étais pas au bout de mes peines. Le matin, je fais battre l’assemblée, et au jour le rappel, et de suite en route, en leur signifiant que l’Empereur allait faire arrêter les déserteurs. Je marche jusqu’à midi, et, sortant du bois, je trouve un parc de vaches qui paissaient dans un pré. Voilà mes soldats qui prennent leurs gamelles et vont traire les vaches pour les remplir ; il fallut les attendre. Le soir, ils campaient toujours avant la nuit, et, toutes les fois qu’ils trouvaient des vaches, il fallait s’arrêter. Comme c’était amusant pour moi ! Enfin, j’arrivai dans des bois très éloignés des villes, des parties considérables se trouvaient détruites par les flammes. Une forêt incendiée longeait ma droite, et je m’aperçois qu’une partie de mes troupes prend à droite dans ce bois brûlé. Je pars au galop pour les faire rentrer sur la route. Quelle est ma surprise de voir ces soldats faire volte-face et tirer sur moi ! Je suis contraint de lâcher prise. C’était un complot des soldats de Joseph Napoléon, tous Espagnols. Ils étaient 133 ; pas un seul Français ne s’était mêlé avec ces brigands. Arrivé près de mon détachement, je leur fais former le cercle, et leur dis : « Je suis forcé de faire mon rapport ; soyez Français et suivez-moi. Je ne ferai plus l’arrière-garde, cela vous regarde. Par le flanc droit ! »

Je sors de cette maudite forêt le même soir, et j’arrive près d’un village où était une station de cavalerie avec un colonel qui gardait l’embranchement pour diriger les troupes de passage. Arrivé près de lui, je fais mon rapport ; il fait camper mon bataillon, et, sur les indications que je lui donne, il fait venir des juifs et son interprète ; il juge par la distance de mes déserteurs du village où ils ont pu tomber ; il fait partir 50 chasseurs à cheval et les juifs pour les conduire. A moitié chemin, ils rencontrèrent les paysans opprimés qui venaient chercher du secours. Ils arrivèrent à minuit et entourèrent le village où ils surprirent les Espagnols endormis ; ils les saisirent, les désarmèrent, mirent leurs fusils dans une charrette. Les hommes furent attachés dans de petites charrettes bien escortées.

Le matin, à 8 heures, les 133 Espagnols arrivaient et étaient déliés de leurs entraves. Le colonel les fit mettre sur un rang et leur dit : « Vous vous êtes mal conduits, je vais vous former par ordinaires ; y a-t-il parmi vous des sergents ou des caporaux pour former vos ordinaires ? »

Voilà deux sergents qui font voir leurs galons cachés par leurs capotes : « Mettez-vous là. Y a-t-il des caporaux ? »

En voilà trois qui se font connaître : « Mettez-vous là ! Il n y en a plus ?… C’est bien ! Maintenant, vous autres, tirez un billet ! »

Celui qui tirait un billet blanc était mis d’un côté, et celui qui tirait noir était mis de l’autre. Lorsque tout fut fini, il leur dit : Vous avez volé, vous avez mis le feu, vous avez fait feu sur votre officier ; la loi vous condamne à la peine de mort ; vous allez subir votre peine…, je pouvais vous faire tous fusiller ; j’en épargne la moitié. Que cela leur serve d’exemple ! Commandant, faites charger les armes à votre bataillon. Mon adjoint va commander le feu. »

On en fusilla soixante-deux. Dieu ! quelle scène ! Je partis de suite le cœur navré, mais les juifs étaient contents. Voilà mon étrenne de lieutenant !

Je désirais arriver à mon terme, mais le maréchal avait de l’avance sur moi. À Grluskoé, où je trouve la garde, je mets mes soldats au bivac, et je leur fais donner des vivres. Le lendemain, je pars pour Witepsk où deux forts combats avaient eu lieu. Combien il me tardait d’être débarrassé de ce pesant fardeau ! Enfin, j’arrive à Witepsk, le cœur en joie, croyant être au bout. Pas du tout ! le corps du maréchal était à trois lieues en avant. Je vais prendre des ordres sur la route à suivre, et je ne trouve plus en revenant que le tambour qui m’attendait : « Eh bien ! où sont-ils ? Tous sauvés ! disent mon tambour et mon soldat, on leur a dit que le 3e corps n’était qu’à une lieue. »

Je pars avec mon tambour et mon soldat ; j’avais trois lieues à faire. J’arrive à quatre heures près du chef d’état-major du maréchal ; les aides de camp et les officiers, me voyant seul avec un tambour et un soldat, se mirent à rire : « Ça ne vous sied guère, Messieurs, de rire de moi. Tenez, général, voilà ma feuille de route ; vous verrez ma conduite depuis Vilna. »

Lorsque ce chef d’état-major eut jeté un coup d’œil sur mon rapport, il me prit à l’écart : « Où sont-ils, vos soldats ? — Ils m’ont abandonné à Witepsk avant d’entrer en ville, au moment où je partais au galop prendre des ordres sur la route que je devais suivre pour vous rejoindre ; ils sont partis dans la joie de rejoindre leur corps plus vite. Quant aux soixante-deux fusillés, ce ne sont pas des Français. — Mais vous avez souffert avec ces traînards. — J’ai sué du sang, général. — Je vais vous présenter au maréchal. — Je le connais et il me connaît, lui ; il ne rira pas en me voyant, comme vos officiers ; ils m’ont bien blessé. — Allons, mon brave, ne pensons plus à cela ! Venez avec moi, je vais tout concilier. »

Il arrive près de ses officiers : « Vous allez mener ce brave à ma tente ; faites-le rafraîchir, je vais chez le maréchal, car il nous apporte du nouveau ; vous verrez cela tout à l’heure, je vous rejoins dans l’instant. »

Il revient, et me prenant le bras devant ses officiers qui étaient bien sots : « Venez, me dit-il, le maréchal veut vous voir. »

Le maréchal, voyant mon uniforme, dit : « Vous êtes un de mes vieux grognards. — Oui, mon général. C’est vous qui m’avez fait mettre des jeux de cartes dans mes bas afin que je sois assez grand pour être admis dans les grenadiers que vous commandiez à cette époque.

— C’est juste, je me le rappelle. Vous aviez déjà un fusil d’honneur delà bataille de Montebello, et vous avez été décoré dans ce temps. — Oui, général, le premier en 1804. — C’est un de mes vieux grenadiers. Vous ne partirez que demain ; je vous donnerai mes dépêches. Où est votre corps ? — Adjoint au petit quartier général de l’Empereur, sous les ordres du comte de Monthyon. — Ah ! vous êtes bien. Demain, à dix heures, vous prendrez mes dépêches. Faites donner à ce vieux militaire la table de vos officiers et du fourrage à son cheval. — Oui, maréchal. — Et faites-lui remettre tous les reçus des hommes rentrants. Voyez dans tous les régiments, s’ils sont rentrés ; vous m’en ferez le rapport ce soir à 8 heures. Et à 10 heures, demain, vous partirez pour Witepsk ; vous y trouverez l’Empereur. Je vous donnerai une lettre pour Monthyon. »

En arrivant près des officiers, ce chef d’état-major leur dit : « Cet officier est notre ancien à tous, recevez-le comme il le mérite ; il est bien connu du maréchal ; faites le dîner, et après, mon aide de camp le conduira aux chefs de corps pour recevoir le reçu des hommes rentres. »

Pour le coup, ils chantaient messe basse avec moi, et ils mirent de l’eau dans leur vin ; je fus bien reçu. Après avoir bien dîné, je fus conduit au camp où je trouvai mes soldats rentrés qui accouraient demander leur pardon de leur échauffourée à mon égard. « Je n’ai point de plainte à faire de vos soldats, disais-je, c’est le zèle qui les a emportés. »

Arrivé près du colonel des Espagnols, qui était Français, je lui demande mon reçu : « Mais, me dit-il, il en manque la moitié. — Ils sont morts, colonel. Voyez le maréchal. — Comment, morts ? — La moitié a été fusillée. — Eh bien ! je vais faire fusiller les autres. — Ils ont leur pardon, vous n’en avez pas le droit ; ils ont subi leur peine ; c’est à l’Empereur à décider. — Combien de morts ? — Soixante-deux, dont deux sergents et trois caporaux. — Donnez-moi des détails. — Je ne le puis, le maréchal attend. Mon reçu, s’il vous plaît ; je pars de suite. »

L’aide de camp le prend à l’écart, et après quelques mots nous partons. Le lendemain, à 8 heures, j’étais près du maréchal : « Voilà vos dépêches, partez ! »

A midi, j’étais arrivé à Witepsk, près du comte Monthyon, je lui remis mes dépêches et mes reçus ; il savait tout ce qui s’était passé et l’Empereur en était instruit. Le maréchal avait mis deux mots pour moi qui flattèrent mon général : « Vous ne ferez point de service, dit-il, que nous ne soyons arrivés aux environs de Smolensk. »

Witepsk est une grande ville, là je trouvai mes anciens camarades et mes bons chefs. Nous restâmes pour attendre les munitions. Les chaleurs excessives jointes à des privations de tous genres occasionnèrent des dyssenteries qui amenèrent des pertes considérables dans l’armée. L’Empereur quitta Witepsk dans la nuit du 12 août ; tous les corps composant l’armée directement sous ses ordres se trouvèrent ainsi réunis le 14 août sur la gauche du Dnieper, et se portèrent à marches forcées sur Smolensk, place forte à environ 32 lieues ; l’investissement fut achevé le 17 août au matin. Napoléon ordonna d’attaquer sur toute la ligne vers deux heures de l’après-midi, la bataille fût des plus sanglantes. Lorsqu’elle fut engagée, je fus appelé près de lui : « Tu vas partir de suite pour Witepsk avec cet ordre qui enjoint à tous, de telle arme qu’ils soient, de te prêter main forte pour desseller ton cheval. Aux relais, tous les chevaux sont à ta disposition en cas de besoin, sauf les chevaux d’artillerie. Es-tu monté ? — Oui, Sire, j’ai deux chevaux. — Prends-les. Lorsque tu auras crevé l’un, tu prendras l’autre ; mets dans cette mission toute la vitesse possible. Je t’attends demain ; il est trois heures, pars. »

Je monte à cheval ; le comte Monthyon me dit : « Ça presse, mon vieux, prenez votre second cheval en main, et vous laisserez le premier sur la route. — Mais ils sont sellés tous les deux. — Laissez votre meilleure selle à mes domestiques, ne perdez pas une minute. »

Je pars comme la foudre, mon second cheval en main. Lorsque le premier fléchit sous moi, je mets pied à terre, d’un tour de main je desselle et resselle, laissant ma pauvre bête sur place. Je poursuis ma route ; arrivé dans un bois, je trouve des cantines qui rejoignaient leur corps : « Halte-là, un cheval de suite, je vous laisse le mien tout habillé, je suis pressé. Dételiez et dessellez mon cheval. — Voilà quatre beaux chevaux polonais, dit le cantinier, lequel voulez-vous ? — Celui-là ! habille, habille ! ça presse, je n’ai pas une minute. »

Ah ! le bon cheval, qu’il me porta loin ! Je trouvai dans cette forêt une correspondance pour protéger la route ; arrivé vers le chef du poste : « Voyez mon ordre : vite un cheval, gardez le mien ! »

Pas une heure de perte pour arrivera Witepsk ! donne mes dépêches au général commandant la place. Après avoir lu, il dit : « Faites dîner cet officier, faites-le mettre sur un matelas une heure, préparez-lui un bon cheval et un chasseur pour l’escorter. Vous trouverez près des bois un régiment campé. Il pourra changer de cheval dans les bois, à la correspondance. »

Au bout d’une heure, le général arrive : « Votre paquet est prêt, partez, mon brave ! Si vous n’avez pas de retard en route, vous ne mettrez pas 24 heures, y compris la perte de temps pour changer de chevaux. »

Je pars bien monté et bien escorté. Dans la forêt, je trouve le régiment campé. Je présente mon ordre au colonel. Aussitôt lu, il dit : « Donnez votre cheval, adjudant-major, c’est l’ordre de l’Empereur ! dessellez son cheval, ça presse. »

Je comptais trouver les stations de cavalerie dans le bois, mais pas du tout, toutes s’étaient sauvées ou étaient prises. Je me trouve seul sans escorte, je réfléchis ; je ralentis le pas, je vois à une distance éloignée de moi, sur une éminence, de la cavalerie pied à terre ; je me range sur le côté pour ne pas être aperçu, car c’était bien des cosaques qui attendaient. Je longe au plus près du bois tout à coup ; il sort du bois un paysan qui me dit : Cosaques !

Je les avais bien vus ; sans hésiter, je mets pied à terre, et saisissant mon pistolet, j’aborde mon paysan, lui montrant de l’or d’une main, et mon pistolet de l’autre. Il comprit, et me dit : Toc ! toc ! ce qui veut dire : « C’est bon. » Remettant mon or dans la poche de mon gilet, tenant mon cheval avec la bride passée au bras, pistolet armé dans la main gauche, je tiens de la droite mon Russe qui me conduit par un sentier. Après un long détour, il me ramène sur ma route, en me disant : « Nien ; nien, cosaques ! »

Je reconnais alors mon chemin en voyant des bouleaux ; tout en joie, je donnai trois napoléons à mon paysan et montai à cheval. Comme je serrais ses flancs ! La route disparaissait derrière moi, j’eus le bonheur d’atteindre une ferme avant que mon cheval ne fît faux bond. Je me jette dans la cour ; je vois trois jeunes médecins, je mets pied à terre et cours à l’écurie : « Ce cheval de suite ! je vous laisse le mien. Lisez cet ordre. »

Je monte encore un bon cheval qui détalait bien, mais il m’en fallait encore au moins un pour arriver, et la nuit venait, je ne voyais plus devant moi. Par bonheur, je trouve quatre officiers bien montés, je recommence la même cérémonie : « Voyez si pouvez lire cet ordre de l’Empereur pour me faire remplacer mon cheval. » Un gros monsieur que je pris pour un général, dit à l’un deux : « Dessellez votre cheval, donnez-le à cet officier. Ses ordres pressent ; aidez-lui. »

Je fus sauvé ; j’arrive sur le champ de bataille. Me voici cherchant l’Empereur, le demandant. On me répond : « Nous ne savons pas. » Poursuivant ma course, je quitte la route et je vois quelques feux sur ma gauche. Je me trouve dans de petites broussailles ; j’avance, je passe près d’une batterie, on me crie : « Qui vive ! — Officier d’ordonnance. — Arrêtez ! Vous allez à l’ennemi. — Où est l’Empereur ? — Venez par ici, je vais vous mener près du poste. »

Arrivé près de l’officier, il dit : « Conduisez le à la tente de l’Empereur. — Je vous remercie. »

J’arrive près de la tente ; je me fais annoncer. Le général Monthyon sort et me dit : « C’est vous, mon brave. Je vais vous présenter à l’Empereur de suite ; il vous croit pris. »

Mon général dit alors à l’Empereur : « Voilà l’officier qui arrive de Witepsk. » Je donne mes dépêches, il regarde mon état déplorable : « Comment as-tu passé dans la forêt ? les cosaques y étaient. — Avec de l’or, Sire ; un paysan m’a fait faire un détour et m’a sauvé. — Combien lui as-tu donné ? — Trois napoléons. — Et tes chevaux ? — Je n’en ai plus. — Monthyon, paye-lui ses frais de route, ses deux chevaux et les 60 francs que le paysan a bien gagnés ; donne le temps à mon vieux grognard de se remonter. Pour ses deux chevaux, 1,600 francs et les frais de poste ! Je suis content de toi. »

Le lendemain, on fit l’entrée de Smolensk (17 août au matin), mais on ne pouvait pénétrer dans cette ville ; toute la grande rue était encore en feu de notre côté ; les Russes, de l’autre côté sur des hauteurs, criblaient la ville d’obus et de boulets ; elle était dans un état déplorable. On ordonna d’attaquer sur toute la ligne vers deux heures de l’après-midi ; la bataille fut des plus sanglantes et ne cessa qu’à la fin du jour ; la ville était en feu par la plus belle nuit du mois d’août. Pour y arriver, il fallait passer par un bas-fond et remonter jusqu’à une porte barricadée par des redoutes faites avec des sacs de sel ; des milliers de sacs fermaient cette belle entrée ; quant à la rue, on la traversait entre des fournaises ; tous ces beaux magasins étaient en braise, surtout un entrepôt de sucre. On ne peut se figurer un pareil embrasement de feux de toutes couleurs. Il fallut tourner la ville pour se rendre maître des hauteurs ; puis nous restâmes à Smolensk quelques jours. Pour sortir, il faut descendre une pente très rapide, traverser un pont et tourner de suite à droite. C’est le cas de dire que Smolensk nous coûta cher et aux Russes davantage ; les pertes de part et d’autre furent considérables. De Smolensk à Moscou on compte 93 lieues, toujours dans de grandes forêts. C’est le 19 août qu’eut lieu le combat soutenu par le maréchal Ney à Valoutina, dans lequel le général Gudin fut frappé mortellement d’un boulet. Les Français et les Russes éprouvèrent dans cette affaire des pertes qui furent évaluées de chaque côté à plus de sept mille hommes ; on peut dire que c’était une bataille et non un combat. L’Empereur reçut un courrier de cette affaire, et apprit que le maréchal Davoust avait dépassé la ligne de bataille de trois lieues ; il avait franchi une foret sans la fouiller et pouvait se faire couper par les Russes. L’Empereur le prévut et me fit partir pour le faire rétrograder. Arrivé près du maréchal, je lui remets mes dépêches ; sur-le-champ il fait faire demi-tour à sa réserve, et donne des ordres de retraite à tout son corps, et me renvoie. Je trouve déjà sa division de réserve en colonnes serrées qui occupait toute la route dans le bois. Ne pouvant passer, je prends un chemin à gauche qui longeait la route, je vais au galop pour gagner le devant de la division en retraite et je tombe au milieu d’une colonne russe qui traversait ce chemin étroit. Voyant qu elle était en déroute, je ne perds pas la carte, je me mets à crier d’une voix de Stentor : « En avant ! » Et rebroussant chemin, je traverse ces fuyards épouvantés qui baissaient le dos en traversant le chemin, je finis par me dégager, et regagnant la grande route, je dis aux chefs de corps que les Russes étaient dans le bois.

Je rencontrai la garde en marche, partie de Smolensk le 25 août pour se rendre aux avant-postes ; je trouvai l’Empereur et rendis compte de mon aventure. « As-tu vu le champ de bataille ? demanda l’Empereur. — Non, Sire, mais la route est couverte de Russes et de beaucoup de Français. — Tu ne peux me suivre ; tu partiras demain avec mes équipages pour me rejoindre. »

Il dit à son piqueur : « Recevez mon vieux grognard, il vous suivra. » Je fus bien traité, et le lendemain j’eus un cheval pour laisser reposer le mien ; on rejoignit l’Empereur à marches forcées. En abandonnant une ville sur les bords de la Wiazma, le 29, les Russes mirent le feu aux magasins, et le quart de la ville fut la proie des flammes ; ils continuèrent ainsi pendant 40 lieues, faisant brûler sans pitié leurs chaumières encombrées de leurs blessés, que nous trouvions réduits en charbons. Pas une baraque ne restait sur notre route ; quant à leurs blessés, les amputations étaient bien faites, les bandes bien posées, mais ils les envoyaient ensuite dans l’autre monde, et s’ils n’avaient pas le temps de leur donner la sépulture, ils les laissaient en piles à nos regards. C’était un tableau déchirant. L’Empereur, après avoir consacré une partie de la journée du 6 septembre à reconnaître la position de l’ennemi, envoya des ordres pour la bataille qui devait se livrer le lendemain ; elle est connue sous le nom de bataille de la Moscowa. Pour déboucher dans la plaine où étaient les Russes, il fallait sortir d’un bois. Dès le début, on trouvait à droite de la route, une grande redoute qui foudroyait tout ce qui débouchait ; il fallut des efforts inouïs pour la prendre. Les cuirassiers l’enlevèrent, et alors les colonnes débordèrent dans la plaine. La grande réserve était placée à gauche de la grande route, et l’on ne pouvait découvrir les colonnes en bataille ; ce n’étaient que des osiers en taillis, et des bouquets de bois. La nuit fut employée à se mettre en mesure ; au petit jour, tous furent sur pied, et l’artillerie commença des deux côtés. L’Empereur fit faire un grand mouvement à sa réserve, et la fit passer à droite de la grande route, appuyée sur un profond ravin d’où il ne bougea pas de la journée. Il y avait là 20 à 25,000 hommes, l’élite de la France, tous en grande tenue. De temps en temps, on venait lui demander de faire donner la garde pour en finir, mais c’est en vain ; il tint bon toute la journée. Nos troupes firent tous leurs efforts pour prendre les redoutes qui foudroyaient sur notre droite notre infanterie ; elles étaient toujours repoussées, et de cette position dépendait la victoire. Voilà le général qui m’amène à l’Empereur : « Es-tu bien monté ? — Oui, Sire. — Pars de suite porter cet ordre à Caulaincourt, tu le trouveras à droite le long d’un bois ; tu apercevras des cuirassiers, c’est lui qui les commande. Ne reviens qu’après la fin. »

Arrivé près du général, je lui présente l’ordre ; il lit et dit à son aide de camp : « Voilà l’ordre que j’attendais, faîtes sonner à cheval, faites venir les colonels à l’ordre ! » Ils arrivèrent à cheval et formèrent le cercle ; Caulaincourt leur lit l’ordre de prendre les redoutes et leur distribue les redoutes dont ils devaient s’emparer, disant : « Je me réserve la deuxième. Vous, officier d’état-major, suivez-moi, ne me perdez pas de vue. — Ça suffit, mon général. — Si je succombe, c’est vous, colonel, qui prendrez le commandement ; il faut que ces redoutes soient enlevées à la première charge. » Puis, il dît aux colonels : « Vous m’entendez, allez prendre la tête de vos régiments. Les grenadiers nous attendent. Pas une minute à perdre ! Au trot à mon commandement, et au galop dès qu’on sera à portée de fusil ! Les grenadiers enfonceront les barrières. »

Les cuirassiers longèrent le bois, et fondirent sur les redoutes à l’opposé du front d’attaque pendant que les grenadiers arrivaient aux barrières. Cuirassiers et grenadiers français luttèrent pêle-mêle avec les Russes. Le brave Caulaincourt tomba raide mort près de moi. Je me rattachai au vieux colonel qui avait le commandement, et ne le perdis pas de vue. La charge terminée et les redoutes en notre pouvoir, le vieux colonel me dit : « Partez, dites à l’Empereur que la victoire est à nous. Je vais lui envoyer l’état-major pris dans les redoutes. »

Tous les efforts des Russes se portaient au secours de ces redoutes, mais le maréchal Ney les foudroyait sur leur droite. Parti au galop et traversant le champ de bataille, je voyais les boulets labourer le champ de bataille, et je ne croyais pas en sortir. Mettant pied à terre en arrivant près de l’Empereur et ôtant la mentonnière qui retenait mon chapeau, je vois qu’il lui manque la corne de derrière : « Eh bien, me dit-il, tu l’as échappé belle. — Je ne m’en suis pas aperçu ; là-bas, les redoutes sont prises, le général Caulaincourt est mort. — Quelle perte ! — On va vous amener beaucoup d’officiers. »

Tout le monde riait de mon chapeau avec une seule corne. Je n’en étais pas fier, car on rit de tout. L’Empereur demanda sa peau d’ours ; comme il se trouvait sur la pente du ravin, il était couché et presque debout. Là vinrent les officiers pris dans les redoutes, escortés d’une compagnie de grenadiers, lis furent mis sur un rang par ordre de grade. L’Empereur les passa en revue, et leur demanda si ses soldats leur avaient pris quelque chose ; ils répondirent que pas un soldat ne les avait touchés. Un vieux grenadier de la compagnie sort du rang et dit en présentant son arme à l’Empereur : « C’est moi qui ai pris cet officier supérieur. » L’Empereur reçoit toutes les déclarations du grenadier et fait prendre son nom.

« Et ton capitaine, qu’a-t-il fait ? — Il est entré le premier dans la troisième redoute. » L’Empereur lui dit : « Je te nomme chef de bataillon, et tes officiers auront la croix. Commandant, ajoute-t-il, fais faire par le flanc droit, et partez au champ d’honneur. » On crie : « Vive l’Empereur ! » et ils volèrent rejoindre leur aigle. Nous passâmes la nuit sur le champ de bataille, et le lendemain l’Empereur fit ramasser les blessés. Nous traversâmes le champ de bataille, cela faisait frémir ; les fusils russes couvraient la terre ; près de leurs grandes ambulances on voyait des piles de cadavres ; les membres détachés du tronc étaient en tas. Murât les poursuivit si rapidement qu’ils brûlèrent tous leurs blessés ; nous les trouvâmes tous en charbon ; voilà le cas qu’ils font d’un soldat. L’Empereur quitta Mojaïsk dans l’après-midi du 12, et transporta son quartier général à Tartaki, petit village. Le comte Monthyon me fait demander : « Vous êtes bien heureux, me dit-il, l’Empereur vous désigne pour joindre le prince Murât qui entre demain à Moscou. Venez prendre les ordres de l’Empereur. »

Arrivé près de Sa Majesté : « Je t’ai désigné pour aller rejoindre Murât ; tu prendras vingt gendarmes, et en arrivant au Kremlin, tu visiteras les caveaux ; tu poseras les gendarmes aux issues du palais. Monthyon, donne-lui ton interprète, et mes dépêches pour Murât. Demain matin, tu partiras. »

Que j’étais fier d’une pareille mission ! A dix heures, j’étais près du prince Murât ; je lui remets mes dépêches : « Nous allons partir, me dit-il, vous me suivrez avec vos gendarmes. — Oui, mon prince. — Mais vous n’avez que la moitié d’un chapeau ? — Ce sont les Russes qui en avaient besoin pour faire de l’amadou. » Il se mit à rire aux éclats : « Vous sortez de la garde ? — Oui, mon prince, des grenadiers à pied. — Vous êtes un de nos vieux. Donnez l’ordre à vos gendarmes d’être à cheval à onze heures pour nous rendre au pont. »

On sort de la forêt. Une plaine aride et sablonneuse descend en pente assez rapide et fait face à un grand pont d’une longueur démesurée, bâti sur pilotis, sans eau ; il ne sert qu’à la fonte des neiges. Arrivés près du pont, nous trouvons les autorités et un général russe qui présentèrent les clefs au prince ; après les cérémonies d’usage, le prince donna une boîte enrichie de diamants au général russe, et nous entrâmes par une belle rue large et bien bâtie. Nous étions précédés de quatre pièces de canon, d’un bataillon et d’un piquet de cavalerie ; tout le peuple était aux croisées pour nous voir passer ; des dames nous présentaient des bouteilles, mais personne ne s’arrêtait. Nous avancions au petit pas ; arrivés au bout de cette immense rue, on arrive au pied du Kremlin. Pour y monter, c’est rapide ; c’est un château fort qui domine la ville, divisée en deux parties qui sont, on peut le dire, deux villes basses d’une grandeur immense. Sur le sommet, à droite, se trouve le beau palais des empereurs. Sur la place du Kremlin, à gauche, un grand arsenal ; à droite, l’église qui est adossée au palais, et en face de cette place, un hôtel de ville magnifique. Comme nous détournions à droite, nous fûmes assaillis d’une grêle de balles parties des croisées de l’Arsenal. Nous fîmes demi-tour ; les portes furent enfoncées ; le rez-de-chaussée et le premier étaient remplis de soldats et de paysans ivres, il s’ensuivit un carnage ; ceux qui échappèrent furent mis dans l’église. J’y perdis mon cheval. Après cette échauffourée, le prince Murât continua sa marche, descendit dans la ville basse pour sortir de la ville et se porter sur la route de Kalouga.

Je quittai le prince au Kremlin pour aller remplir ma mission ; mon interprète me mène près des magistrats pour faire loger mes gendarmes et me faire ensuite introduire dans le palais. L’interprète leur en dit trop sur mon compte, car ils me firent donner de suite des rafraîchissements, et c’est là que je pris pour la première fois du thé au rhum. Un logement me fut donné chez un général russe, ainsi qu’à quatre gendarmes et à l’interprète. Je me fais accompagner des gardes pour visiter les souterrains, et je remonte au palais ; il y avait de quoi se perdre. Je plaçai mes gendarmes et leur fis donner des vivres par ces messieurs qui m’avaient bien reçu. Je fus invité dans une tabagie avec mon guide. Je ne sais si mon chapeau à une corne leur faisait de l’effet, mais ils auraient bien voulu le toucher, et ils jetaient tous des regards dessus.

Je revins près du tombeau des czars. Quelle est ma surprise de voir au pied de ce gigantesque monument une cloche d’une hauteur démesurée ; elle s’est enfouie, dit-on, en tombant du haut de la charpente. On a décoré le tour de cette cloche pour la faire voir comme un monument extraordinaire ; elle est entourée de briques disposées de manière à pouvoir la voir. J’ai monté dans le tombeau des empereurs ; j’ai vu la cloche qui remplace celle dont j’ai parlé ; elle est aussi monstrueuse, le battant est un morceau sans pareil ; des milliers de noms sont inscrits sur cette cloche. Une belle rue, partant du Kremlin, aboutit sur un beau boulevard ; de riches palais en font le tour. Cette partie ne fut pas incendiée et devint notre refuge.

Lorsque j’eus rempli la mission qui m’était confiée, j’attendis l’Empereur, mais en vain ; il ne vint pas. Il avait établi son quartier général dans le faubourg ; la garde vint s’emparer du palais et relever mes quatre gendarmes. Passant sur la place du Kremlin, je trouve des soldats chargés de fourrures et de peaux d’ours ; je les arrête et marchande leurs belles pelisses : « Combien celle-ci ? — 40 francs. » Elles étaient en zibeline. Je m’en empare et lui donne le prix convenu : « Et cette peau d’ours ? — 40 francs. — Les voilà. »

Quelle bonne rencontre que ces deux objets d’un prix inestimable pour moi ! Je partis avec mes gendarmes chez mon général russe. L’Empereur fut forcé dans la nuit de quitter son quartier générai du faubourg pour venir habiter le Kremlin par suite de l’incendie qui se manifestait dans les deux parties des villes basses ; il fallait un monde considérable pour pouvoir mettre le feu dans tous les quartiers à la fois. On dit que tous les galériens étaient du nombre, ils avaient chacun leur rue, et sortant d’une maison, ils mettaient le feu dans l’autre. Nous fûmes obligés de nous sauver sur des places immenses et des jardins considérables. Il en fut arrêté 700, mèche à la main, qui furent conduits dans les souterrains du Kremlin. Cet incendie était effroyable par un vent qui enlevait les tôles des palais et des églises ; tout le peuple et les troupes se trouvaient sous le feu. Le vent était terrible, les tôles volaient dans les airs à deux lieues. Il y avait à Moscou 800 pompes, mais on les avait emmenées.

À onze heures du soir, nous entendîmes crier dans les jardins ; c’étaient nos soldats qui dévalisaient les dames de leurs châles et de leurs boucles d’oreilles ; nous courûmes faire cesser ce pillage. On pouvait voir de deux à trois mille femmes, en groupes, avec leurs enfants sur les bras, qui contemplaient les horreurs de l’incendie, et je puis dire que je ne leur vis pas verser une larme. L’Empereur fut forcé de s’éloigner le 16 au soir pour aller s’établir, à une lieue de Moscou, au château de Pétrowskoï ; l’armée sortit aussi de la ville qui resta livrée sans défense au pillage et à l’incendie. L’Empereur séjourna quatre jours à Pétrowskoï pour y attendre la fin de l’embrasement de Moscou ; il y rentra donc le 20 septembre et alla de nouveau habiter le Kremlin qui fut préservé du feu. Le grand état-major était établi au Kremlin, et le petit état-major, dont je faisais partie, était près des remparts, à peu de distance du Kremlin. Je fus employé comme adjoint, avec deux camarades, auprès d’un colonel d’état-major pour l’évacuation des hôpitaux. Nous étions logés chez une princesse, tous les quatre avec nos chevaux et nos domestiques ; le colonel en avait trois pour lui seul, et il savait les employer. Il nous envoyait dans les hôpitaux pour faire évacuer les malades, mais lui jamais. Il restait pour faire ses affaires ; il partait le soir avec ses trois domestiques munis de bougies ; il savait que les tableaux des églises sont en relief sur une plaque d’argent ; il les faisait décrocher pour en prendre la feuille en argent, mettait tous les saints et saintes dans le creuset, et on faisait des lingots ; il vendait ses vols aux juifs pour des billets de banque. C’était un homme dur, à figure ingrate.

Nous avions des milliers de bouteilles de bordeaux, des vins de Champagne, des milliers de sucre et de cassonade. Tous les soirs, la vieille princesse nous faisait porter quatre bouteilles de bon vin et du sucre (ses caves étaient pleines de tonneaux) ; elle venait souvent nous visiter ; aussi sa maison fut respectée ; elle parlait bon français. Un soir, le colonel nous fit voir ses emplettes ou des vols, car il était toujours en route avec ses trois domestiques ; il nous fit voir de belles fourrures en renard de Sibérie. J’eus l’imprudence de lui montrer la mienne, et il exigea de moi de la changer pour une de renard de Sibérie ; la mienne était de zibeline, mais il fallut céder. Je craignais sa vengeance. Il eut la barbarie de m’en dépouiller pour la vendre au prince Murât trois mille francs. Ce pillard d’églises déshonorait le nom français ; aussi je l’ai vu près de Vilna tomber raide mort gelé ! Dieu l’a puni, et ses domestiques sautèrent sur lui pour le dévaliser.

Tous les hôpitaux de Moscou sont sous voûtes rondes ; Russes et Français mouraient dans ces lieux infects ; tous les matins, on en chargeait des voitures et il fallait présider à cet enlèvement, faire renverser ces charrettes dans des trous de 20 pieds de profondeur. On ne peut se faire une idée de pareils tableaux. Après l’incendie, on lit faire un relevé des maisons brûlées ; le chiffre montait à dix mille, et les palais et églises, à plus de cinq cents. Il ne restait que les cheminées et les poêles qui sont très grands ; c’était comme une forêt coupée ; il ne reste que les baliveaux. On pouvait y mettre la charrue, car il n’y avait pas une pierre en fondation.

Les palais occupaient la moitié de la ville avec des parcs, des ruisseaux, des serres considérables qui contenaient des arbres à haute tige et des fruits en hiver ; c’était le luxe de Moscou. Quant aux pertes, personne ne put les calculer ; personne ne peut voir de plus tristes tableaux.

Mon pénible service terminé, j’eus quelques jours de repos. Mon général me dit : « Je vous attache près de moi ; vous ne me quitterez plus, vous mangerez à ma table. Vous avez souffert dans l’emploi de l’évacuation des hôpitaux. Reposez-vous ! » Je fus heureux d’être sous un pareil général ; je n’avais que le souci d’approvisionner nos chevaux et de me mettre à table.

Mon générai avait douze couverts, et comme son aide de camp était un peu paresseux, je lui dis : « Ne vous tourmentez plus, je veillerai. » Aussi, tout arrivait à la maison ; nous avions des provisions pour passer l’hiver, nous et nos chevaux. Je n’étais pas non plus exempt de service pour porter les dépêches à mon tour. L’Empereur passait des revues tous les jours ; il faisait enlever des trophées de Moscou et la croix du tombeau des czars. Il fallait voir cette charpente pour descendre la croix ; les hommes paraissaient des nains. Cette croix avait 30 pieds de hauteur, elle était massive en argent. Tous les trophées étant chargés dans de grands fourgons ils furent remis au général Claparède avec un bataillon d’escorte, et il partit des premiers lors de la retraite. Les juifs dénoncèrent à nos soldats des cachettes enfouies ; leur cupidité fit des torts considérables à des malheureux. Personne dans l’armée ne fit cesser ce brigandage. C’était déplorable à voir.

Je fus envoyé pour porter des ordres au prince Murât, dans un village, à 18 ou 20 lieues de Moscou. Je tombe dans une déroute de cavalerie ; les nôtres, montés à poil nu, avaient été surpris au pansement de leurs chevaux. Je ne pus voir le prince Murât ; il s’était sauvé en chemise. C’était pitié de voir ces beaux cavaliers se sauver. Je demandai le prince : « Il est pris, me disaient-ils ; ils l’ont pris au lit. » Et je ne pouvais rien savoir. L’Empereur le sut de suite par les aides de camp de Nansouty, et, arrivant de cette pénible mission, je trouvai l’armée en route pour venir au secours de Murât. J’étais moitié mort, et mon cheval ne pouvait plus marcher, heureusement mon domestique s’en était procuré deux bons, et je fus remonté. Le 24 octobre, l’Empereur assiste à la bataille de Malojaroslawetz. Nous arrivâmes le 26 octobre sur les hauteurs de la Luja. L’Empereur, de la Luja, rétrograda sur Borowsk. Il avait donné l’ordre, pour le 23, de faire partir de Moscou sa maison, tous ses bureaux, et de rejoindre à Mojaïsk. On ne peut se faire une idée de la rapidité de l’exécution des ordres ; les préparatifs furent terminés dans trois heures. Nous arrivâmes chez notre princesse ; là nous trouvâmes de bons chevaux qu’on avait cachés dans une cave. Nous en fîmes monter deux superbes, et ils furent attelés de suite à un beau carrosse. Durant cette opération, je préparais des provisions ; d’abord dix pains de sucre, une boîte de thé considérable, des tasses superbes, et une chaudière pour faire fondre le sucre. Il y avait des provisions plein le carrosse.

A trois heures nous sortîmes de Moscou. Il n’était pas possible d’avancer ; la route était encombrée de carrosses, et tous les pillards de l’armée en avaient en profusion. A trois lieues de Moscou, une détonation se fit entendre ; la secousse fut si terrible que la terre fit un mouvement sous nos pieds. On dit qu’il y avait 60 tonneaux de poudre sous le Kremlin, avec sept traînées de poudre et des artifices plantés sur les tonneaux. Nos 700 brigands, pris mèche à la main, subirent leur sort. C’étaient tous des galériens.

Il y avait donc sur la route 12 lieues de carrosses. Lorsque nous eûmes atteint l’endroit de notre premier gîte, j’en avais assez du carrosse ; je fis mettre toutes nos provisions sur nos chevaux, et brûler la voiture. Dès lors, nous pouvions passer partout. Ce fut avec des peines inouïes que nous rejoignîmes le quartier général au delà de Mojaïsk. Le lendemain, l’Empereur traversa le champ de bataille de la Moscowa, et gémit de voir encore les cadavres sans sépulture. Le 31 octobre, à quatre heures de l’après-midi, il atteignit Wiazma. L’hiver russe commença avec toutes ses rigueurs dès le 6 novembre. L’Empereur faisait de petites étapes au milieu de sa garde, suivant sa voiture à pied avec un bâton ferré à la main, et nous sur les côtés de la route avec les officiers de cavalerie. Tous l’oreille basse, nous arrivâmes le 9 novembre à Smolensk. Les étapes étaient des plus pénibles, les chevaux mouraient de faim et de froid, et quand nous trouvions des chaumières, ils dévoraient les chaumes. Le froid était terrible déjà ; 17 degrés au-dessous de zéro. Cela produisit de grandes pertes dans l’armée ; Smolensk et les environs regorgeaient de cadavres. Je pris toutes mes précautions pour ma conservation. Nos chevaux tombaient sur la glace : passant près d’un bivac, je m’empare de deux haches, je fais sauter les fers de mes chevaux et ils ne glissent plus. Je me munis d’une petite chaudière pour faire du thé. Arrivé à l’endroit où l’Empereur s’arrêtait, je faisais un feu considérable, je plaçais mon général pour le faire dégeler, et de suite la chaudière sur le feu pour faire fondre de la neige. Quelle mauvaise eau que la neige fondue au milieu de la fumée ! Mon eau bouillant, je mettais une poignée de thé, je cassais du sucre, et les jolies tasses faisaient leur jeu ; on prenait son thé tous les jours. Jusqu’à Vilna, je ne manquai pas d’amis ; ils suivaient ma chaudière, et j’avais dix beaux pains de sucre. Ils étaient trois capitaines et nous ne nous sommes quittés qu’à la mort, c’est-à-dire que je suis resté seul.

Je suivais mon général, toujours au plus près de la vieille garde et de l’Empereur. Lorsque nous fûmes atteints par les Russes, il fallait se concentrer le plus possible. Tous les jours les cosaques faisaient des hourras sur la route, mais tant qu’il y eut des a :mes dans les rangs, ils n’osaient approcher, ils se mettaient sur le côté de la route pour nous voir passer, mais ils couchaient dans de bons logements et nous sur la neige. Nous partîmes de Smolensk avec l’Empereur le 14 novembre. Les Russes nous serraient de près le 22 ; il apprit que les cosaques venaient de s’emparer de la tête du pont de Borisow et se vit forcé d’exécuter le passage de la Bérézina. Nous passâmes devant le grand pont que les Russes avaient brûlé à moitié ; ils étaient de l’autre côté à nous attendre dans les bois et dans la neige. Sans échanger un seul coup de fusil, nous étions déjà dans la misère. A une heure de l’après-midi, 26 novembre, le pont de droite fut achevé et l’Empereur fit immédiatement passer sous ses yeux le corps du duc de Reggio et le maréchal Ney avec ses cuirassiers. L’artillerie de la garde passa avec les deux corps et traversa un marais heureusement gelé. Afin de pouvoir gagner un village, ils repoussèrent les Russes à gauche dans les bois et donnèrent le temps à l’armée de passer le 27. L’Empereur passa la Bérézina à une heure de l’après-midi, et alla établir son quartier général dans le petit hameau. Le passage de la rivière continua dans la nuit du 27 au 28. L’Empereur fit appeler le maréchal Davoust et je fus nommé pour garder la tête du pont et ne laisser passer que l’artillerie et les munitions, le maréchal à droite et moi à gauche. Lorsque tout le matériel fut passé, le maréchal me dit : « Allons, mon brave, tout est passé. Allons rejoindre l’Empereur. » Nous traversâmes le pont et le marais gelé ; il pouvait porter notre matériel, sans quoi tout était perdu. Durant notre pénible service, le maréchal Ney avait taillé les Russes qui remontaient pour nous couper la route ; nos troupes les avaient surpris en plein bois et cette bataille leur coûta cher ; nos braves cuirassiers les ramenaient couverts de sang ; c’était pitié à voir. Nous arrivons sur un beau plateau, l’Empereur passait les prisonniers en revue ; la neige tombait si large que tout le monde en était couvert, on ne se voyait pas.

Mais derrière nous, il se passait une scène effrayante ; à notre départ du pont, les Russes dirigèrent sur la foule[57] qui entourait les ponts, les feux de plusieurs batteries. De notre position on voyait ces malheureux se précipiter vers les ponts, les voitures se renverser et tous s’engloutir dans les glaces. Non, personne ne peut se faire une idée d’un pareil tableau. Les ponts furent brûlés le lendemain à huit heures et demie.

Aussitôt la revue des prisonniers, l’Empereur me fit appeler : « Pars de suite, porte ces ordres sur la route de Vilna ; voilà un guide sûr qui te conduira. Fais tous tes efforts pour arriver demain au petit jour. » Il fit interroger mon guide, récompense lui fut donnée devant moi et on nous donna à chacun un bon cheval russe. Je partis sur une balle route blanche de neige, mais ce n’était que peu de chose encore, nos chevaux ne glissaient pas. Arrivés dans un bois à la nuit, pour plus de sûreté, je passai une forte ficelle autour du cou de mon guide, de crainte qu’il s’échappât. Il me dit : Bac, tac. Cela veut dire : C’est bon. Enfin j’eus le bonheur d’arriver sans aucune mauvaise rencontre. Je mis pied à terre, et mon guide me fit connaître au maire qui fit conduire nos chevaux dans la grange. Je lui remis-mes dépêches, il présenta un verre de schnapps et il en but le premier : « Buvez ! » me dit-il en français. Il décachette mon paquet et me dit : « Il n’est pas possible que je fasse apprêter les immenses quantités de rations que votre souverain me demande à trois lieues d’ici. C’est bien dans mon diocèse, mais il faudrait un mois pour cela. — Cela ne me regarde pas. — C’est bien, me dit-il, je ferai mon possible. »

Mais il n’en put dire davantage. Celui qui venait de conduire mon cheval à la grange se mit à crier : Cosaques ! Cosaques ! Je me voyais pris. Ce brave maire me fait sortir de son cabinet dans l’antichambre, tourner de suite à droite, et, me prenant par les épaules, me fait baisser la tête et me pousse dans le four ; je n’ai pas le temps de la réflexion ; ce four est au ras de terre, sous voûte, très haut et long ; il avait déjà été allumé, mais il n’était pas trop chaud, c’était supportable. Je n’eus pas le temps de me retourner ; je mis le genou droit à terre et restai. J’étais dans une grande anxiété. Cet aimable maire avait eu la présence d’esprit de prendre du bois qu’il mit devant l’entrée de son four[58] pour me cacher. Sitôt fait, des officiers parurent chez le maire, mais ils passaient devant la gueule du four où j’attendais mon sort ; les minutes étaient des siècles, mes cheveux se dressaient, je me croyais perdu. Que le temps est long quand la tête travaille !

J’entendis enfin sortir du cabinet tous ces officiers qui passèrent devant mon refuge ; un frisson mortel passa dans tout mon être, je me crus perdu, mais la Providence veillait sur moi. Ils s’étaient emparés de mes dépêches et partirent rejoindre leur régiment au bout du village, pour se porter sur le point indiqué dans mes dépêches. Je sus plus tard que l’Empereur m’avait sacrifié pour faire prendre mes dépêches et pour détourner l’ennemi. Ce digne maire vint près de moi : « Sortez, me dit-il, les Russes sont partis avec vos dépêches, et vont pour arrêter votre armée. Votre route est libre. »

Sorti de ce four, je saute au cou de cet homme généreux, je le serre dans mes bras, je lui dis : « Je rendrai compte à mon souverain de votre action. » Après avoir pris un verre de schnapps, il me présenta du pain que je mis dans ma poche. Je trouve mon cheval à la porte, je pars au galop, je fendais le vent pendant une lieue ; enfin, je me modérai, car mon cheval aurait succombé. Je ne m’occupai plus de mon guide qui resta dans le village. Lorsque j’eus atteint nos éclaireurs, quelle joie ! je respirais en criant : gare ! gare ! et je mis alors la main sur mon morceau de pain que je dévorai. L’armée marchait silencieusement ; les chevaux glissaient, car les routes étaient unies par les troupes qui frayaient le chemin. Le froid devenait de plus fort en plus fort ; enfin je rencontrai l’Empereur, son état-major ; j’arrive près de lui chapeau bas : « Comment te voilà ? et ta mission ? — Elle est faite, Sire. — Comment ! tu n’es pas pris ? et tes dépêches, où sont-elles ? — Entre les mains des cosaques. — Comment ! approche, que dis-tu ? — La vérité ! arrivé chez le maire, je lui donne mes dépêches, et un instant après, les cosaques sont arrivés, et le maire m’a caché dans son four. — Dans son four ! — Oui, Sire, et je n’étais pas à mon aise ; ils ont passé près de moi pour entrer dans le cabinet du maire, ils ont pris mes dépêches et se sont sauvés. — C’est curieux, mon vieux grognard, tu devais être pris. — Le brave maire m’a sauvé. — Je le verrai, ce Russe. »

Il conta mon aventure à ses généraux et dit : « Marquez-le pour huit jours de repos et ses frais doubles. » Je rejoins le général Monthyon, je retrouve mes chevaux et mon sucre ; j’étais mort de besoin. Le soir, arrivé à une lieue de l’endroit où mes dépêches avaient été prises par les cosaques, il fit appeler le maire et eut une conférence avec lui. Ce maire le conduisit à une lieue de son village, et je lui donnai en passant près de lui une bonne poignée de main : « J’aime les Français, me dit-il. Adieu, brave officier ! » Je bénis encore cet homme qui me sauva la vie.

Le froid devenait toujours plus rigoureux ; les chevaux mouraient dans les bivacs, de faim et de froid ; tous les jours il en restait où l’on couchait. Les routes étaient comme des miroirs ; les chevaux tombaient sans pouvoir se relever. Nos soldats exténués n’avaient plus la force de porter leurs armes ; le canon de leur fusil prenait après leurs mains par la force de la gelée (il y avait 28 degrés au-dessous de zéro). Maïs la garde ne quitta son sac et son fusil qu’avec la vie. Pour vivre, il fallait avoir recours aux chevaux qui tombaient sur la glace ; les soldats avec leurs couteaux fendaient la cuisse pour en prendre des grillades qu’ils faisaient rôtir sur des charbons quand ils trouvaient du feu, sinon ils les dévoraient toutes crues ; ils s’étaient repus du cheval avant qu’il mourût. J’usais aussi de cette nourriture, tant que les chevaux purent durer. Jusqu’à Vilna, nous faisions de petites journées avec l’Empereur ; tout son état-major marchait sur les côtés de la route. Dans l’armée, toute démoralisée, on marchait comme des prisonniers, sans armes et sans sacs. Plus de discipline, plus d’humanité les uns pour les autres ! Chacun marchait pour son compte ; le sentiment de l’humanité était éteint chez tous les hommes ; on n’aurait pas tendu la main à son père, et cela se conçoit. Celui qui se serait baissé pour prêter secours à son semblable, n’aurait pu se relever. Il fallait marcher droit et faire des grimaces pour empêcher que le nez et les oreilles ne se gelassent. Toute sensibilité et humanité était éteinte chez les hommes ; personne même ne murmurait contre l’adversité. Les hommes tombaient raides sur la route. Si par hasard on trouvait un bivac de malheureux qui se dégelaient, sans pitié les arrivants les jetaient de côté et s’emparaient de leur feu ; ces malheureux gisaient sur la neige. Il faut avoir vu ces horreurs pour le croire.

Je peux certifier que la déroute de Moscou tenait plus de 40 lieues de route, sans sacs ni fusils. C’est à Vilna que nous éprouvâmes le plus de souffrances ; le temps était si rigoureux que les hommes ne pouvaient plus le supporter ; les corbeaux gelaient.

Dans ce temps rigoureux, je fus envoyé près du général chargé de la conduite des trophées de Moscou pour les faire renverser dans un lac à droite de notre route. En même temps on livra le trésor aux traînards ; ces malheureux se jetèrent dessus et enfoncèrent les barriques ; les trois quarts gelèrent près de leur pillage. Leurs fardeaux étaient si lourds, qu’ils tombèrent. J’eus toutes les peines du monde à rejoindre mon poste ; je le dois à mon cheval déferré qui ne glissait pas. Je suis certain que l’homme dans l’état de faiblesse où il se trouvait n’était pas capable de porter 500 francs. Moi je possédais 700 francs d’économies dans mon portemanteau ; mon cheval se couchait tant il était faible. Je m’en aperçus, et prenant le sac, je vais trouver mes vieux grognards dans leur bivac et leur propose de me débarrasser de mes 700 francs. « Donnez-moi 20 francs d’or, je vais vous donner 25 francs. » Tous s’en firent un plaisir, et je fus débarrassé, car je les aurais laissés sur place. Toute ma fortune se montait donc à 83 napoléons qui me sauvèrent la vie.

À Smorghoni, l’Empereur fit ses adieux, avant de quitter l’armée, à ceux des chefs qu’il put réunir autour de lui. Il partit à sept heures du soir, accompagné des généraux Duroc, Mouton et Caulaincourt. Nous restâmes sous le commandement du roi de Naples, assez déconcertés, car c’est le premier soldat pour donner un coup de sabre ou braver les dangers ; mais on peut lui reprocher d’être le bourreau de notre cavalerie ; il traînait des divisions toutes bridées sur les routes, toujours à sa disposition, et il en avait toujours de trop pour faire fuir les cosaques. Mais toute cette cavalerie mourait de besoin, et le soir ces malheureux ne pouvaient plus se servir de leurs chevaux pour aller au fourrage. Pour lui, le roi de Naples avait 20 à 30 chevaux de relais, et tous les matins il partait avec un cheval frais ; aussi c’était le plus beau cavalier d’Europe, mais sans prévoyance, car il ne s’agit pas d’être un intrépide soldat, il faut ménager ses ressources ; et il nous perdit (je l’ai entendu dire au maréchal Davoust) 40,000 chevaux de sa faute. De blâmer ses chefs on a toujours tort, mais l’Empereur pouvait faire un meilleur choix. Il se trouvait à noire tête deux guerriers rivaux de gloire, le maréchal Ney et le prince de Beauharnais, qui nous sauvèrent des plus grands périls par leur sang-froid et leur courage.

Le roi de Naples se porta sur Viina ; il y arriva le 8 décembre, et nous le 10, avec la garde. Nous arrivâmes le soir aux portes de la ville barricadées avec de fortes pièces de bois ; il fallut des efforts inouïs pour pénétrer. Je me trouvais avec mon camarade dans un collège bien chauffé. Quand je fus trouver mon général pour prendre ses ordres : « Tenez-vous prêt à quatre heures du matin pour sortir de la ville, dit-il, car l’ennemi arrive sur la hauteur et nous serons bombardés au jour. Ne perdez pas de temps. » Rentré dans mon logement, je me prépare pour partir ; je réveille mon camarade qui n’entendait pas de cette oreille ; il était dégelé et préférait rester au pouvoir de l’ennemi ; à trois heures, je lui dis : « Fartons ! — Non, dit-il, je reste. — Eh bien ! je te tue, si tu ne me suis pas. — Eh bien ! tue-moi ! »

Je tire mon sabre, et lui en applique de forts coups en le forçant à me suivre. Je l’aimais, ce brave camarade, je ne voulais pas le laisser à l’ennemi. Nous fûmes prêts à partir au moment où les Russes forcèrent la porte de Vitepsk ; nous n’eûmes que le temps de sortir. Ils commirent des horreurs dans la ville, tous ces malheureux couchés dans leurs logements furent égorgés ; les rues étaient encombrées de cadavres français. Là les juifs furent les bourreaux de nos Français. Heureusement que l’intrépide Ney arrêta le désordre. Les ailes droite et gauche de l’armée russe avaient dépassé la ville et nous regardaient passer ; avec quelques coups de fusil, on es arrêta, mais la déroute était complète. Arrivés à la montagne de Vilna, le désordre était à son comble. Tout le matériel de l’armée et les voitures de l’Empereur restèrent au pied ; les soldats se chargèrent de vaisselle plate ; toutes les caisses et les tonneaux furent défoncés. Que de butin resta sur la place ! Non, mille fois non, on ne peut voir un pareil tableau.

Nous marchâmes sur Kotvno que le roi de Naples atteignit le 11 décembre à minuit ; il en partit le 13 à cinq heures du matin et se porta sur Gumbinnen avec la garde. Malgré les efforts du maréchal Ney, secondé par le général Gérard, Kowno ne tarda pas à tomber au pouvoir des Russes. La retraite était urgente ; le maréchal Ney l’effectua à neuf heures du soir après avoir détruit tout ce qui restait en matériel d’artillerie, en approvisionnements, et avoir mis le feu aux ponts. Les Français se retirèrent sur l’Oder, et, après l’évacuation de Berlin, vinrent prendre position sur l’Elbe sous le commandement du prince Eugène, par suite du départ de Murât qui abandonna le commandement le 8 janvier 1813 pour retourner dans ses États. Je puis dire à la louange du maréchal Nev qu’il maintint l’ennemi à Kowno par son intrépidité ; je l’ai vu prendre un fusil avec cinq hommes et faire face à l’ennemi. A de pareils hommes, la patrie peut être reconnaissante. Nous eûmes le bonheur d’être sous le commandement du prince Eugène qui fit tous ses efforts pour réunir nos débris.

À Kœnigsberg, nous trouvâmes des factionnaires prussiens qui insultaient nos malheureux soldats sans armes ; toutes les portes leur étaient fermées ; ils mouraient sur le pavé de froid et de faim. Je me portai de suite avec mes deux camarades à l’hôtel de ville ; personne ne pouvait approcher ; je fis voir ma décoration, mes épaulettes, et l’on me fit passer par la croisée ; on me donna trois billets de logement et nous ni mes dans le meilleur. On ne nous parla de rien ; on se mit à nous regarder. Ils étaient à dîner ; voyant ce sang-froid de leur part, je tire 20 francs et leur dis : « Faites-nous donner à manger, nous vous donnerons 20 francs par jour. — Ça suffit, dit le maître. Je vais vous faire allumer un poêle dans cette chambre, vous faire mettre de la paille et des draps. »

On nous servit un potage de suite, et on nous donna à manger pour 30 francs par jour, non compris le café (1 franc par homme). Ce Prussien eut la bonté de loger nos chevaux et de leur faire donner leurs rations. Les pauvres bêtes n’avaient pas mangé de foin et d’avoine depuis Vilna ; comme elles étaient heureuses de pouvoir mordre dans une botte de foin ! Et nous, bien heureux de coucher sur la paille, dans une chambre chaude ! Je fis venir de suite un médecin et un bottier pour visiter mon pied gauche qui avait été gelé. Il fallait consulter, le médecin pour me faire faire une botte. Il fut décidé de m’en faire une fourrée en lapin, et d’y laisser mon pied en prison après avoir fendu la botte pour me panser : « Faites la botte cette nuit, dis-je, je vous donne 20 francs. — Demain, à huit heures, vous l’aurez. » Je gardai donc mes bottes. Le lendemain, arrivèrent le médecin et le bottier ; celui-ci fendit ma botte, et on vit le pied d’un nouveau-né ; plus d’ongles, plus de peau, mais dans un état parfait. — Vous êtes sauvé, me dit le médecin.

Il fait appeler le maître et son épouse : « Venez voir, leur dit-il, un pied de poulet. Il me faudrait du linge pour l’envelopper. » Ils donnèrent de bonne grâce du linge lin et bien blanc ; mon pied fut remis dans ma botte bien lacée. Je demande au médecin : « Combien vous faut-il ? — Je suis payé, me dit-il, ce service ne se paye pas. — Mais. —Pas de mais, s’il vous plaît. »

Je lui tendis la main. « Je vais vous donner, ajouta-t-il, un moyen de vous guérir. Votre pied va craindre le froid et la chaleur ; ne le mettez pas à l’air, il faut qu’il reste longtemps comme il se trouve, mais si vous pouvez arrivera la saison des fraises, vous en écraserez plein un plat contenant de deux à trois livres et vous en ferez une compresse autour de votre pied. Vous continuerez ainsi pendant la saison des fraises, et jamais vous ne sentirez de douleurs. — Je vous remercie, docteur. — Et vous, monsieur le bottier, voilà vingt francs. — Pas du tout, me dit-il. Mes déboursés seulement, s’il vous plaît. — Combien ? lui dis-je. — Dix francs. — Mais vous vous êtes entendus tous les deux. — Eh bien ! dirent mes deux camarades, prenons un punch au rhum. — Non ! dirent-ils, le temps est précieux, nous rentrons. Adieu, braves Français. »

Je suivis l’ordonnance du médecin, et jamais je ne m’en suis ressenti ; mais cela me coûta douze francs de fraises.

Je fus au palais prendre les ordres du comte Monthyon ; je trouvai là le prince Eugène et le prince Berthier. Le comte Monthyon dit au ministre de la guerre : « Je désire avoir pour aide de camp le vaguemestre Contant, et pour le remplacer, le lieutenant Coignet ; c’est un bon serviteur. J’ai besoin de lui pour faire disparaître toutes les voitures nuisibles à l’armée. »

Le ministre me nomma de suite vaguemestre du quartier général, le 28 décembre 1812. Je ne craignais plus de passer dans la ligne, mais on me réservait toujours les missions dangereuses[59]. Nous restâmes quelques jours à Kœnigsberg pour réunir tous les débris de cette grande armée réduite à un petit corps. Nous nous mîmes en marche sur Berlin qu’il fallut évacuer promptement pour nous retirer sur Magdebourg. Là, l’armée prit une petite consistance. Je reçus l’ordre de faire faire les plaques de fer-blanc avec écusson pour tous ceux qui avaient droit de conserver leurs voitures, et leurs noms et qualités devaient être sur les plaques ainsi que leur rang dans l’ordre de marche. Ces plaques coûtaient trois francs. Le vice-roi n’était pas exempt de cet ordre. Je n’eus que le temps nécessaire de faire poser toutes mes plaques avant de partir ; toutes celles qui n’auraient pas de plaques devaient être brûlées. Je me disais : « Je vais joliment débarrasser l’armée. »

Sur l’Elbe, le prince Eugène réunit l’armée dans une belle position ; il avait tout prévu : soins et attentions pour son armée, rien ne manquait. Il ne dormait pas ; les vivres se distribuaient la nuit ; il veillait à tout, il n’était pas trois jours sans se porter aux avant-postes pour reconnaître l’ennemi, et leur souhaiter le bonjour pendant trois mois, avec huit pièces de canon, 15,000 à 16,000 hommes d’infanterie, 700 à 800 de cavalerie. La petite frottée donnée, il commandait la retraite, marchant toujours le dernier ; jamais il ne laissait un soldat derrière lui. Et toujours gracieux ! quel joli soldat au champ d’honneur ! Il se maintint pendant trois mois sans perdre de terrain.

Je reçus un jour la lettre suivante :

____« Monsieur Coignet,

« Je vous envoie ci-joint un exemplaire du Moniteur qui contient les dispositions prescrites par l’Empereur pour les équipages de l’armée. Le prince vice roi se propose de faire un ordre du jour à cet égard, mais en attendant vous devez vous occuper de prévenir les personnes qui ne peuvent plus avoir de voitures que le 15 de ce mois elles seront brûlées.

« Signé : Le Général de division,
« Chef d’état-major du major général,
« Cte Monthyon. »

Je me rends chez mon général, et je dis : « Voilà un ordre sévère, mon général. — Je vais débarrasser l’armée de ses entraves. Pas de grâce pour personne ! Je vous donnerai des gendarmes, et toutes les voitures qui n’auront pas de plaque, vous les ferez brûler. Je les tiens, ces pillards d’armée ; je vais reprendre leurs chevaux volés et les remettre à notre artillerie. — Vous êtes le maître d’agir. Cette mission sera orageuse pour moi. — Je suis là pour vous seconder. Qu’ils viennent se plaindre ! Je les recevrai. Laissez-leur les chevaux de bât ; et le reste, vous le remettrez à l’artillerie. Allez ! le prince compte sur vous. »

HUITIÈME CAHIER

je suis nommé capitaine. — campagnes de 1813 et de 1s14. — les adieux de fontainebleau.


Le général faisait part, tous les jours, des nouvelles de Paris et de l’armée qu’on mettait sur pied. L’Empereur arriva dans le but d’opérer sa jonction avec le vice-roi, mais il fut trompé dans son attente ; les Russes et les Prussiens furent au-devant de lui à marches forcées, nous laissant tranquilles dans notre camp. Ils longèrent notre gauche sans être aperçus, atteignirent l’Empereur et lui livrèrent bataille. Lorsqu’il se vit attaqué, il fit ses dispositions de défense, et en même temps fit partir un de ses aides de camp à toute bride pour informer le prince Eugène qu’il était aux prises. Celui-ci prit les ennemis en flanc ; ils furent forcés de battre en retraite sur la route de Lutzen. L’armée continua sa marche sur Leipzig ; le corps du maréchal Ney formait l’avant-garde. C’est le 2 mai qu’eut lieu la bataille mémorable de Lutzen dont le succès fut dû à l’infanterie française, et principalement à la valeur de nos jeunes conscrits, malgré l’absence de toute cavalerie. On ne peut se faire une idée de l’acharnement de nos troupes. Devant Lutzen, tous les blessés étaient emportés par de jeunes garçons et de jeunes filles. Trente couples au moins allaient de la ville au champ de bataille, et revenaient avec leur pénible fardeau pour retourner de suite. J’ai vu ce trait, il ne doit pas être passé sous silence ; ces garçons méritaient des lauriers, et les filles, des couronnes.

Quant aux équipages de l’armée, je les faisais parquer d’après l’ordre reçu, avec une forte, escorte de gendarmes d’élite et tous les piqueurs ; l’Empereur me faisait prévenir pour rejoindre le soir. Je faisais toujours former le carré, tous les chevaux en dedans, et les voitures se touchant de manière qu’il était impossible à l’ennemi de pénétrer.

Le 8 mai, l’armée entra vers midi à Dresde. Le 12, l’Empereur fut à la rencontre du roi de Saxe revenant de Prague où il s’était retiré, et le conduisit jusqu’à son palais au son des cloches et au bruit du canon.

Avant d’arriver à Dresde, je reçus l’ordre de me porter au passage du pont avec mes gendarmes pour ne laisser passer que les équipages des états-majors ainsi que les cantines appartenant au corps. Tout le reste fut dételé sur-le-champ, et les chevaux mis de côté. Ce qu’il y avait de curieux, c’était de voir les officiers et sergents-majors à cheval. Je faisais descendre ces messieurs. J’avais ainsi des chevaux tout harnachés, sans compter les voitures attelées de bœufs. Je fis conduire 200 chevaux à l’artillerie qui eut le choix ; la cavalerie eut le reste ; les bœufs furent envoyés au grand parc. Messieurs les juifs me montraient de l’or pour les prendre, mais moi de suite je leur détachais un coup de plat de sabre sur le dos : « Va porter cela à la cuisine ! »

Je fis si bien mon devoir que ça fit du bruit dans le cabinet du ministre prince Berthier, mon général Monthyon présent : « Ce vieux grognard fait marcher tout le monde à pied, dit-il. — Il se peut, mon prince, mais il fait conduire les chevaux à l’artillerie. — Eh bien ! je le nomme capitaine à l’état-major général de l’Empereur, et il continuera ses fonctions. »

Le soir, je rentre avec mes gendarmes à l’hôtel, près de mon général. Il se mit à rire : « Eh bien ! avez-vous fait une bonne journée ? — Oui, mon général, j’ai envoyé de bons chevaux à l’artillerie. — Allons dîner ! »

Et se mettant à table, il dit : « Capitaine, nous monterons à cheval demain. — Mais, mon général, vous dites : Capitaine… — Oui, voilà la lettre du ministre, il vient de vous nommer sur le rapport que je lui ai fait de vous ; venez embrasser votre général. Et voilà votre nomination en attendant votre lettre de service.

— Combien je suis heureux !

— Vous restez toujours près de l’Empereur, tâchez de vous procurer de suite des épaulettes de capitaine. — Mais, général, comment ? — J’ai fait donner permission à un passementier de s’installer dans la grande rue. — Je vais le trouver, si vous me le permettez. — Allez, mon brave. — Mon général, dans la joie d’être capitaine, j’ai oublié de vous dire que j’avais renvoyé deux paysans de Lutzen avec leurs voitures et leurs chevaux ; ils s’étaient mis à genoux ; et je leur ai demandé de quel pays ils étaient. « De Lutzen », m’ont-ils répondu. Je leur ai dit alors : « Eh bien ! je vous accorde votre demande pour récompenser la bonne action des jeunes gens et des jeunes filles de votre endroit qui ont ramassé nos blessés ; vous pouvez choisir les meilleures voitures à la place des vôtres et prendre des chemins de traverse pour vous rendre chez vous. Vous devez cela aux bonnes actions de vos jeunes gens. » Ai-je bien fait, mon général ? — Je rendrai compte au ministre de ce fait, je vous en loue, mais les autres voitures ? — Je ne les ai pas brûlées ; je les ai laissées au profit de la ville. Voilà, mon général, ma conduite. J’ai pris cela sous ma responsabilité. — Vous avez bien fait. »

Le lendemain, je parus à table avec mes belles épaulettes qui m’avaient coûté 220 francs et des belles torsades à non chapeau. « Ah ! cela, c’est du beau, me dit on, c’est absolument, les épaulettes de la garde. »

Le 19 mai, l’Empereur se porta devant Bautzen et s’y prépara à une bataille. Le 20 mai, la canonnade s’engagea à midi et dura cinq heures sans interruption. Deux heures après, la bataille recommença sur une plus large échelle. Le lendemain 21 mai, l’ennemi opéra sa retraite vers six heures du soir. Le 22 mai, à quatre heures du matin, l’armée se mit en marche pour suivre l’ennemi ; les Russes furent enfoncés par la cavalerie de Latour-Maubourg après un combat meurtrier ; le général de cavalerie Bruyère eut les jambes emportées par un boulet de canon. Comme nous étions à la poursuite des Russes sur la grande route, il part deux coups de canon sur notre côté droit. L’Empereur s’arrête et dit au maréchal Duroc : « Va voir cela. » Ils arrivèrent sur une hauteur et le maréchal fut frappé d’un boulet ; par ricochet, le général du génie qui était avec lui mourut sur le coup. Duroc ne survécut que quelques heures ; l’Empereur ordonna que la garde s’arrêtât. Les tentes du quartier impérial furent dressées dans un champ sur la droite de la route. Napoléon entra dans le carré de la garde et y passa le reste de la soirée, assis sur un tabouret devant sa tente, les mains jointes, la tête baissée. Nous étions tous là autour de lui sans bouger ; il gardait le plus morne silence. « Pauvre homme ! disaient les vieux grenadiers, il a perdu ses enfants. »

Lorsque la nuit fut tout à fait close, l’Empereur sortit du camp, accompagne du prince de Neuchâtel, du duc de Vicence et du docteur Ivan ; il voulut voir Duroc et l’embrasser une dernière fois. Rentré au camp, il se mit à se promener seul devant sa tente : personne n’osait l’aborder ; nous étions tous autour de lui, l’oreille basse.

Un armistice fut conclu le 4 juin. L’Empereur repartit immédiatement pour Dresde où il s’occupa avec activité des préparatifs d’une nouvelle campagne. Le 10 août, l’armistice fut rompu ; le 12, l’Autriche fit connaître sa réunion à la coalition. Les armées coalisées formaient un effectif de plus de huit cent mille combattants ; les forces qu’on était en mesure de leur opposer, ne s’élevaient pas au delà de trois cent douze mille hommes. Plusieurs engagements, dans lesquels l’ennemi perdit 7,000 hommes, eurent lieu dans les trois journées des 21, 22 et 23 août. L’Empereur reçut à cette époque des nouvelles de Dresde qui l’obligèrent à y revenir précipitamment. Le corps du maréchal Gouvion Saint-Cyr restait seul chargé de la défense de Dresde. Les coalisés, qui ignoraient le retour de Napoléon, attaquèrent le 26 août, à quatre heures de l’après-midi. L’ennemi fut repoussé ; il perdit 4,000 hommes et 2,000 prisonniers dans la première journée ; les Français eurent environ 3,000 hommes hors de combat ; mais cinq généraux de la garde furent blessés. Le lendemain 27, on ordonna l’attaque ; la pluie tombait par torrents, mais l’élan de nos soldats n’en fut pas ralenti. L’Empereur présidait à tous les mouvements, sa garde était dans une rue sur notre gauche, et ne pouvait sortir de la ville sans être foudroyée par une redoute défendue par 800 hommes et 4 pièces de canon ; elle était à cent pas des palissades de l’enceinte.

Il n’y avait pas de temps à perdre ; leurs obus tombaient au milieu de la ville. L’Empereur fait venir un capitaine de fusiliers de la garde, nommé Gagnard (d’Avallon). Ce brave se présente devant l’Empereur, la figure un peu de travers : « Qu’as-tu à la joue ? — C’est mon pruneau, Sire. — Ah ! tu chiques ? — Oui, Sire. — Prends ta compagnie et va prendre cette redoute qui me gêne. — Ça suffit. — Tu marcheras le long des palissades par le flanc, ensuite cours dessus. Qu’elle soit enlevée de suite. »

Mon bon camarade part au pas de course par le flanc droit ; arrivée à cent pas de la barrière de la redoute, sa compagnie fait halte ; il court à la barrière. L’officier qui tenait la barre des deux portes, le voyant seul, croit qu’il va se rendre et ne bouge pas. Mon gaillard lui passe son sabre au travers du corps, et ouvre la barrière ; sa compagnie en deux sauts est dans la redoute et fait mettre bas les armes. L’Empereur, qui suivait le mouvement, dit : « La redoute est prise. » La pluie tombant par torrents, ils se rendirent à discrétion, et mon gaillard les ramena au milieu de sa compagnie.

Je cours près de mon camarade (car nous sortions de la même compagnie), je l’embrasse, le prends par le bras et le conduis à l’Empereur qui avait fait signe à Gagnard de monter près de lui : « Eh bien ! je suis content de toi. Tu vas passer dans mes vieux grognards ; ton premier lieutenant sera capitaine ; ton sous-lieutenant, lieutenant, et ton sergent-major, sous-lieutenant. Va garder tes prisonniers. » La pluie tombait si fort que le chapeau de l’Empereur lui tombait sur les épaules.

Sitôt la redoute prise, la vieille garde sortit de la ville, et vint prendre sa ligne de bataille ; toutes nos troupes étaient en ligne dans des bas-fonds et notre droite appuyée sur la route de France ; l’Empereur nous fit partir à trois pour porter des ordres sur toute la ligne pour l’attaque. Je fus envoyé à la division de cuirassiers ; arrivé de ma mission, je rentre près de l’Empereur. Il avait dans sa redoute une très longue lorgnette sur pivot, et à chaque instant il regardait dedans. Ses généraux regardaient aussi tandis que, avec sa petite lorgnette à la main, il voyait les grands mouvements. Notre aile droite gagnait du terrain, nos soldats étaient maîtres de la route de France, et l’Empereur prenait sa prise de tabac dans la poche de sa petite veste. Tout d’un coup jetant ses regards sur la hauteur, il se met à crier : « Voilà Moreau ! Voyez-le en habit vert, à la tête d’une colonne, avec les empereurs. Canonniers à vos pièces ! Pointeurs, jetez un coup d’œil dans la grande lunette. Dépêchez-vous. Lorsqu’ils seront à mi-côte, ils seront à portée. » La redoute était armée de seize pièces de la garde : leur salve fit trembler tout le monde, et l’Empereur avec sa petite lorgnette dit : « Moreau est tombé ! »

Une charge des cuirassiers mit la colonne en déroute, et ramena l’escorte du général, et on sut que Moreau était mort. Un colonel, fait prisonnier dans la charge des cuirassiers, fut interrogé par notre Napoléon en présence du prince Berthier et du comte Monthyon, il dit que les empereurs avaient voulu donner le commandement à Moreau et qu’il l’avait refusé, avec ces paroles : « Je ne veux pas prendre les armes contre ma patrie, mais vous ne les battrez jamais en masse. Il faut vous diviser en sept colonnes, ils ne pourront faire tête à toutes ; s’ils en écrasent une, les autres marcheront en avant. » A trois heures de l’après-midi, l’ennemi précipitait sa retraite par des chemins de traverse et des défilés presque impraticables. Cette victoire fut mémorable, mais nos généraux n’en voulaient plus. J’avais mon couvert au grand état-major, et j’entendais des propos de toutes les manières. On blasphémait contre l’Empereur : « C’est un…, disaient-ils, qui nous fera tous périr. »

J’en fus pétrifié, je me dis : « Nous sommes perdus. » Le lendemain de cette conversation, je me hasardai de dire à mon général : « Je crois que notre place n’est plus ici, que c’est sur le Rhin qu’il faudrait nous porter à marches forcées. — J’approuve votre idée, mais l’Empereur est têtu ; personne ne peut lui faire entendre raison. »

L’Empereur poursuivit l’armée ennemie jusqu’à Pirna, mais, au moment d’entrer dans cette place, il fut pris de vomissements causés par la fatigue ; ils l’obligèrent à revenir sur Dresde, où le repos rétablit sa santé en peu de temps. Le général Vandamme (sur lequel l’Empereur comptait pour arrêter les débris de l’armée ennemie ) s’étant aventuré dans les vallées de Tœplitz, se fit écraser le 30 août. Cette défaite, celles de Macdonald sur la Katzbach et d’Oudinot dans la plaine de Grosbeeren, firent perdre les fruits de la victoire de Dresde. Le 14 septembre, on reçut la nouvelle de la défection de la Bavière, qui fit diriger nos forces sur Leipzig ; l’Empereur y arriva dans la matinée du 15. Le 16 octobre, à neuf heures du matin, l’armée ennemie commença l’attaque, et aussitôt la canonnade s’engagea sur toute la ligne. Cette première journée, quoique marquée par de sanglants engagements, laissa la victoire indécise.

Pendant la journée du 17 octobre, les deux armées restèrent en présence sans se livrer à aucun acte d’hostilité. Le 17, à midi, l’Empereur m’envoya par un aide de camp l’ordre de partir avec la maison composée de dix-sept attelages et de tous ses piqueurs, avec le trésor et les cartes de l’armée. Je traverse la ville, j’arrive sur le champ de bataille, à gauche, près d’un grand enclos, bien masqué. J’avais l’ordre de ne pas bouger. Me voilà établi, les marmites au feu. Le lendemain, 18 octobre, de grand matin, l’armée coalisée prit encore l’initiative. Je voyais de ma position les divisions françaises se porter en ligne sur le champ de bataille. Je découvrais toute l’étendue du front de bataille ; de fortes colonnes autrichiennes débusquaient des bois et marchaient en colonnes sur notre armée. Voyant une forte division d’infanterie saxonne marcher sur l’ennemi avec 12 pièces de canon, je donne l’ordre à tous mes hommes de manger leur soupe et de se tenir prêts à partir. Je pars au galop sur la ligne, suivant le centre de cette division ; mais les voilà qui tournent le derrière à l’ennemi et tirent à toutes volées sur nous.

J’étais si bien monté que je pus rejoindre mon poste que je n’aurais pas dû quitter. Une fois de retour, j’avais repris mon sang-froid et je dis aux piqueurs : « A cheval de suite pour retourner à Leipzig. » Deux minutes après, un aide de camp arrive au galop : « Partez de suite, capitaine. Portez-vous derrière la rivière, c’est l’ordre de l’Empereur. Suivez les boulevards et la grande chaussée. »

Je pars en plaçant le premier piqueur à la tète de mes attelages. Près du boulevard, je trouve une pièce de canon attelée de quatre chevaux et deux soldats : « Que faites-vous là ? » leur criai-je. — Ils me disent en italien : « Ils sont morts (les canonniers). — Mettez-vous à la tête des voitures. Je vous sauverai. Allons ! au galop, prenez la tête ! » Je me trouvais fier d’avoir cette pièce pour ouvrir ma marche.

Une fois sur le premier boulevard, je donne l’ordre de ne pas se laisser couper, mais là le plus grand péril nous attendait. Arrivé sur le second boulevard, je vais me faire donner du feu à un bivac au bas côté de la promenade ; ma pipe n’est pas plutôt allumée qu’un obus tombe près de moi. Mon cheval fait un saut ; je ne perds pas l’équilibre, mais voilà les boulets qui traversent mes voitures. Un vent terrible régnait ; je ne pouvais pas maintenir mon chapeau sur ma tête. Je le prends, je le jette dans la première voiture. Tirant mon sabre et me portant le long des attelages, je criais : « Messieurs les piqueurs, maintenez vos postillons ; le premier qui mettra pied à terre, il faut lui brûler la cervelle. Vos pistolets au poing ! quant à moi, le premier qui bouge, je lui fends la tête ; il faut savoir au besoin mourir à son poste. Sauvons les voitures de notre maître. » Deux de mes piqueurs avaient été atteints ; la mitraille avait enlevé deux boutons à l’un et percé l’habit de l’autre ; j’avais reçu dix boulets dans mes voitures, mais un seul cheval fut blessé, et je me trouvai tout à fait hors de danger à l’embouchure du défilé qui longe les promenades et qui reçoit les eaux des marais qui sont sur le flanc droit de la ville. Il y a là un petit pont de pierre, et il faut le passer pour gagner la grande chaussée qui aboutit au grand pont. Je vois devant moi un parc d’artillerie qui enfilait le petit pont ; je pars au galop, je trouve le colonel d’artillerie qui faisait défiler son parc, je l’aborde : « Colonel, au nom de l’Empereur, veuillez me prêter votre concours pour que je puisse vous suivre. Voilà les voitures de l’Empereur, le trésor et les cartes de l’armée. J’ai l’ordre de les conduire au delà du fleuve. — Oui, mon brave, sitôt que nous aurons passé, tenez-vous prêts, je vous laisserai 20 hommes pour vous faire traverser le pont. — Voilà, lui dis-je, une pièce de canon qui était abandonnée ; je vous la remets tout attelée. — Allez la chercher, dit-il à deux canonniers, je la prendrai. »

Je retourne au galop vers mon convoi : « Nous sommes sauvés, dis-je aux piqueurs ; nous passerons, faites atteler. » Je reste près du petit pont et mes voitures arrivent ; sitôt mes premiers fourgons enfilés sur le pont, je dis aux canonniers : « Partez rejoindre vos pièces », et je remercie ces braves soldats. Arrivé sur ce grand défilé, je ne trouve plus l’artillerie, elle était partie au galop prendre position. Je rencontre les ambulances de l’armée commandées par un colonel de l’état-major de l’Empereur qui tenait le milieu de la chaussée. Mon premier piqueur lui dit : « Monsieur le Colonel, veuillez bien nous céder la moitié du chemin. — Je n’ai pas d’ordre à recevoir de vous. — Je vais en faire part à l’officier qui commande, répliqua le piqueur. — Qu’il vienne, je l’attends ! »

Il vient me rendre compte, je pars au galop ; arrivé près du colonel, je le prie de me céder la moitié du chemin. « Puisque vous l’avez cédée au parc d’artillerie, lui dis-je, vous pouvez bien faire appuyer à droite, et nous doublerons. — Je n’ai pas d’ordre à recevoir de vous. — Est-ce là votre dernier mot, colonel ? — Oui. — Eh bien ! au nom de l’Empereur, appuyez à droite de suite, ou je vous bouscule. » Je le pousse du poitrail de mon cheval, répétant : « Faites appuyer à droite, vous dis-je. » Il veut mettre la main à son épée : « Si vous tirez votre épée, je vous fends la tête. » Il appelle à son secours des gendarmes qui disent : « Démêlez-vous avec le vaguemestre de l’Empereur, cela ne nous regarde pas. » Le colonel hésitait, néanmoins. Me retournant vers son ambulance, je fais appuyer. Comme je passais devant le colonel, il me dit : « Je rendrai compte de votre conduite à l’Empereur. — Faites votre, rapport. Je vous attends, et je n’irai qu’après vous, je vous en donne ma parole. »

Je passai le grand pont ; à gauche est un moulin, et entre les deux un gué où toute l’armée pouvait passer sans danger. Mais cette rivière est encaissée et très profonde, les bords sont à pic ; elle fut le tombeau de Poniatowski. Je montai sur le plateau avec mes 17 voitures et fus me placer derrière cette belle batterie qui m’avait protégé. Quand la nuit vint, les deux armées étaient dans la même position qu’au commencement de la bataille, nos troupes ayant repoussé vaillamment les attaques de quatre armées réunies. Aussi nos munitions se trouvaient-elles épuisées, nous avions tiré dans la journée 95,000 coups de canon, et il nous restait à peine 16,000 ; il était impossible de conserver plus longtemps le champ de bataille et il fallut se résigner à la retraite. A huit heures du soir, l’Empereur quitta son bivac pour descendre dans la ville et s’établit dans l’auberge des Armes de Prusse, où il passa la nuit à dicter des ordres ; je l’attendais, il ne vint que le lendemain, mais le comte Monthyon fut dépêché pour donner des ordres à l’artillerie et aux troupes ; il me fit appeler : « Eh bien, et vos voitures ? Comment vous êtes-vous tiré de cette bagarre ? — Bien, mon général, toute la maison de l’Empereur est sauvée, le trésor et les cartes de l’armée ; rien n’est resté en arrière, j’ai tout sauvé, mais j’ai dix boulets qui ont entamé mes voitures et deux piqueurs atteints légèrement. » Et je lui conte mon affaire du défilé avec le colonel ; il me dit qu’il en ferait son rapport à l’Empereur. « Restez tranquille, ajouta-t-il, je verrai l’Empereur demain matin. Qu’il se présente ! il devrait être sur le champ de bataille pour ramasser nos généraux blessés qui sont au pouvoir de l’ennemi ; il va avoir un savon de l’Empereur. Vous étiez à votre poste, et lui n’y était pas. — Mais, général, je l’ai mené dur ; je voulais lui fendre la tête. S’il avait été mon égal, je l’aurais sabré, mais j’ai toujours eu tort de lui manquer de respect. — Eh bien ! je me charge de tout. Allez, mon brave, vous ne serez pas puni ; vous étiez autorisé de l’Empereur, et lui pas. » Jugez si j’étais content !

Sur les deux heures du matin, nous voyons du feu sur le champ de bataille ; on faisait brûler tous les fourgons, et sauter les caissons. C’était affreux à voir. Le 19 octobre, Napoléon, après une entrevue touchante avec le roi de Saxe et sa famille, s’éloigna de Leipzig. Il se dirigea par les boulevards qui conduisent au grand pont du faubourg de Lindenau et recommanda aux officiers du génie et de l’artillerie de ne faire sauter ce pont que quand le dernier peloton serait sorti de la ville, l’arrière-garde devant tenir encore 24 heures dans Leipzig. Mais les tirailleurs d’Àugereau d’une part, les Saxons et les Badois de l’autre, ayant fait feu sur les Français, les sapeurs crurent que l’armée ennemie arrivait et que le moment était venu pour mettre le feu à la mine. Le pont ainsi détruit, tout moyen de retraite fut enlevé aux troupes de Macdonald, de Lauriston, de Régnier et de Poniatowski. Ce dernier ayant voulu, quoique blessé au bras, franchir l’Elster à la nage, trouva la mort dans un gouffre. Le maréchal Macdonald fut plus heureux et put gagner la rive opposée. Vingt-trois mille Français échappés au carnage qui eut lieu dans Leipzig jusqu’à deux heures de l’après-midi furent faits prisonniers ; 250 pièces d’artillerie restèrent au pouvoir de l’ennemi. L’Empereur arriva à son quartier général bien fatigué ; il avait passé la nuit sans dormir ; il était tout défait : « Eh bien ! dit-il à Monthyon, mes voitures et le trésor, où sont-ils ? — Tout est sauvé, Sire. Votre grognard a essuyé une bordée sur les promenades. — Fais-le venir ! Il a eu une affaire sérieuse avec un colonel. — Je le sais, dit le général. — Fais-les venir tous les deux, qu’ils s’expliquent. » Le général conte l’affaire. J’arrive près de l’Empereur. « Où est ton chapeau ? — Sire, je l’ai jeté dans une des voitures, je ne peux le retrouver. — Tu as eu des raisons sur la grande chaussée ? — Je voulais doubler avec les ambulances et le colonel m’a répondu qu’il n’avait pas d’ordres à recevoir de moi, je lui ai dit : « Au nom de l’Empereur, appuyez à droite ! » Il l’avait fait pour l’artillerie et il ne voulait pas me céder la moitié du chemin. Alors je l’ai menacé ; s’il avait été mon égal, je l’aurais sabré. »

L’Empereur se tournant vers le colonel : « Eh bien ! que dis-tu ? tu l’as échappé belle ; tu garderas les arrêts quinze jours pour être parti sans mon ordre, et si tu n’es pas satisfait, mon grognard te fera raison. Pour toi, me dit-il, tu as fait ton devoir, va chercher ton chapeau ! »

Après que l’Empereur eut réuni tous nos débris. l’armée traversa la Saale dans la journée du 20 octobre. L’Empereur passa la nuit dans un petit pavillon, sur un coteau planté de vignes. Le 23, à Erfurt, le roi Murât quitta Napoléon pour retourner à Naples. Pendant cette première journée de marche, le reste des Saxons désertèrent dans la nuit ainsi que les Bavarois ; il n’y eut que les Polonais qui nous restèrent fidèles. L’armée partit d’Erfurt le 25 octobre et se porta successivement sur Gotha et Fulde ; l’Empereur, ayant été informé d’une manœuvre du général bavarois de Wrède, se dirigea précipitamment sur Hanau. Arrivé devant la forêt que la route traverse aux approches de cette ville, Napoléon passa la nuit faire ses dispositions. Le lendemain matin, les bras croisés, il passait devant la garde et disait : « Je compte sur vous pour me faire de la place pour arriver à Francfort. Tenez-vous prêts ; il faut leur passer sur le ventre. Ne vous embarrassez pas de prisonniers ; passez outre, faites-les repentir de nous barrer le chemin. C’est assez de deux bataillons (un de chasseurs et un de grenadiers) et deux escadrons de chasseurs et deux de grenadiers ; vous serez commandés par Friant. » Et il se promenait, parlait à tout le monde, mais les traînards n’étaient pas bien reçus. Tout cela se passait dans un grand bois de sapins qui nous dérobait aux regards de l’ennemi ; mais nous avions affaire à un plus fort que nous ; l’armée bavaroise qui nous était opposée sur ce point comptait plus de quarante mille hommes. L’Empereur donne le signal ; les chasseurs partent les premiers, les grenadiers ensuite. L’ennemi formait une masse imposante. En voyant partir mes vieux camarades, je frissonnais. Les grenadiers à cheval, avec toute la cavalerie, font un mouvement en avant. Je me porte vers l’Empereur : « Si Sa Majesté me permettait de suivre les grenadiers à cheval ? — Va, me dit-il, c’est un brave de plus. »

Que je fus content de ma hardiesse ! jamais je ne lui avais rien demandé ; je le craignais trop. Nos vieux grognards à pied arrivent sur cette masse qui les attendait de pied ferme de l’autre côté d’un ruisseau qui traverse la grande route et qui reçoit les eaux de marais considérables. Nous fûmes un moment entre deux feux ; si l’ennemi en avait profité, il fallait poser les armes. Impossible de manœuvrer, on enfonçait dans la bourbe jusqu’aux genoux. Mais on parvient à tourner la position ; les chasseurs se précipitent sur les Bavarois épouvantés qui ne purent résister un instant et furent taillés en pièces. Nous arrivâmes comme la foudre quand la cavalerie put ouvrir ses rangs, et ce fut le carnage le plus épouvantable que j’aie vu de ma vie.

Je me trouvais à l’extrême gauche des grenadiers à cheval, et je voulais suivre le capitaine : « Non, me dit-il, vous et votre cheval vous n’êtes pas de taille, vous gêneriez la manœuvre. »

J’étais contrarié, mais je me contins ; en jetant un coup d’œil à ma gauche, je vois un chemin qui longe le mur de la ville. (Hanau est entouré du côté ou je me trouvais d’une muraille très élevée qui masque les maisons.) Je m’élance au galop. Un peloton de Bavarois arrivait de mon côté, avec un bel officier à sa tête. Me voyant seul, il fond sur moi. Je m’arrête ; il m’aborde et m’envoie un coup de pointe avec sa longue épée. Je lui pare son coup du revers de mon grand sabre (que j’ai encore chez moi). Je l’aborde à mon tour et lui coupe la moitié de la tête. Il tombe comme une masse ; je prends son cheval par la bride et pars au galop ; et son peloton de faire feu sur moi. J’arrivai comme le vent près de mon Empereur avec un joli cheval blanc arabe qui portait sa queue en panache. L’Empereur me voyant près de lui : « Te voilà de retour ? A qui ce cheval ? — A moi, Sire (j’avais encore mon sabre pendant), j’ai coupé la figure à un bel officier. Il était temps, car il était brave ; c’est lui qui m’a chargé. — Te voilà monté sur un bon cheval ; fais préparer toutes mes voitures ; vous partirez cette nuit pour Francfort, sitôt le chemin libre. — Nous ne pourrons passer, ils sont tous les uns sur les autres. — Je vais faire déblayer la route de suite.

Les aides de camp arrivaient disant à Sa Majesté : « La victoire est complète. » Et il prenait de grosses prises de tabac ; il eut encore une journée de bonheur.

Il fit partir tous les traînards pour déblayer la grande route afin de faire passer son parc. Je reçus l’ordre de partir sous bonne escorte, il faisait nuit à ne pas se voir, et nous arrivâmes à Francfort dans la nuit du 1er au 2 novembre. Sur une grande place il y avait des piles de beau bois qui nous firent avoir de bons feux. L’Empereur passa la nuit sur le champ de bataille, que le général de Wrède se hâta d’abandonner, opérant sa retraite sous la protection de la place, dont il ordonna l’entière évacuation pendant la nuit. Au point du jour, l’armée se mit en marche pour gagner la ville de Francfort. La perte de l’armée bavaroise fut de dix mille hommes dont six mille tués ou blessés ; celle des Français s’éleva à cinq mille hommes, en y comprenant trois mille malades ou blessés. L’Empereur arriva le 2, et se rendit le même jour à Mayence ; il y resta six jours pour donner ses derniers ordres. Le 9 novembre, il arrivait à Paris et se rendait immédiatement à Saint-Cloud. L’armée fit son entrée à Mayence le 3 novembre avec les malheureux débris de cette grande armée naguère si florissante, aujourd’hui dénuée de tout le nécessaire. On les logeait dans des couvents et des églises ; ils furent atteints d’une fièvre jaune et on les trouvait morts tous pêle-mêle. Dans leurs transports effrayants, ils nommaient leurs parents, leurs bestiaux, et j’eus encore cette pénible corvée à faire, car je fus désigné pour faire enlever tous les cadavres des hommes morts dans la nuit. Il fallut prendre des forçats pour les charger dans de grandes charrettes, et les corder comme des voitures de foin.

Ils voulurent s’y refuser, mais ils furent menacés d’être mitraillés ; on renversait les morts en mettant la voiture à cul. Comme à Moscou, c’était à moi que cette pénible corvée était échue ; toutes les voitures de l’Empereur étaient parties. Que de pareilles horreurs ne reparaissent jamais !

Le petit quartier général se porta sur Metz, et nous restâmes longtemps dans cette grande ville ; toutes les troupes prirent leurs cantonnements, et nous fumes plus de deux mois dans l’inaction. L’Empereur retirait d’Espagne une bonne partie des troupes et beaucoup d’officiers, douze cents gendarmes à pied, enfin ce qu’il put en tirer pour reformer une nouvelle armée. A Paris, il les a réunis aux gardes d’honneur, mais tout cela était bien jeune pour faire face à trois grandes puissances, à toute la confédération du Rhin. Il y avait autant de soldats ennemis contre un Français que de souverains contre Napoléon, et cependant partout où ils se sont trouvés en présence de l’Empereur, ils ont été battus. Si l’énergie de ses généraux n’avait pas ralenti, les ennemis auraient trouvé leurs tombeaux sur la terre de France, mais la fortune et les honneurs les avaient amollis. Le fardeau retombait sur le grand homme ; il était partout, il voyait tout.

Les colonnes ennemies remontaient le Rhin pour gagner la Champagne et la Lorraine. Le 27 janvier 1814, le combat de Saint-Dizier eut lieu ; ce n’était pas un combat, mais une vraie bataille, des plus acharnées. La ville fut massacrée par la fusillade et l’on pouvait compter dans les fermetures des portes et des contrevents des milliers de balles ; les arbres d’une petite place étaient criblés, toutes les maisons furent pillées, pas un habitant ne put rester dans cette ville. Les alliés perdirent beaucoup de monde, et furent obligés de se retirer pour prendre position sur les hauteurs de Brienne ; ils occupaient une position d’où ils pouvaient nous foudroyer ; tous les efforts de nos troupes à plusieurs reprises furent repoussés par leur artillerie. À force de manœuvrer, les terres se détrempèrent ; la journée s’avançait, on ne pouvait se dégager dans des terres effondrées. Cependant l’Empereur, à cheval près d’un enclos, se préparait à tenter un dernier coup. Le prince Berthier voit des cosaques sur notre droite qui emmenaient une pièce de canon : « À moi, me dit-il, au galop ! » Il part comme la foudre ; les quatre cosaques se sauvèrent, et les malheureux soldats du train ramenèrent leur pièce. A ce moment, l’Empereur lui dit : « Je veux coucher au château de Brienne, il faut que cela finisse. Mets-toi à la tête de mon état-major, et suis mon mouvement. »

Le voilà qui passe devant sa première ligne ; s’arrêtant au centre des régiments, il dit : « Soldats, je suis votre colonel ; je marche à votre tête ; je prends le commandement. Il faut que Brienne soit pris. » Tous les soldats crient : « Vive l’Empereur. » La nuit arrivait, il n’y avait pas de temps à perdre pour commander le mouvement. Chaque soldat en valut quatre. La fureur de nos troupes fut telle que l’Empereur ne put les contenir, ils passèrent à la course devant l’état-major. Le grand élan était donné, il fallait vaincre ou mourir. Au pied de la montagne qui fait face au château et à la grande rue de Brienne, la pente est rapide. Il fallait faire des efforts inouïs pour atteindre le but ; tous les obstacles sont surmontés. C’est le 29 janvier à la nuit que Brienne fut enlevé ; la nuit étant survenue, on ne distinguait plus les combattants ; on était les uns sur les autres, baïonnette en avant. Les Russes qui étaient amassés dans la grande rue furent chassés ; nos troupes de gauche montèrent si rapidement de leur côté qu’elles heurtèrent l’état-major du général Blucher ; il perdit beaucoup d’officiers. Parmi les prisonniers se trouvait un neveu de M. de Hardenberg, chancelier de Prusse, il raconta que, entouré à plusieurs reprises par nos tirailleurs, le feldmaréchal n’avait dû son salut qu’à la défense la plus énergique et à la vigueur de son cheval. L’Empereur fit alors faire un à-gauche, ne s’arrêta pas au château, et poursuivit l’ennemi jusqu’à Mézières. Comme il était nuit noire, une bande de cosaques qui rôdait cherchant quelque occasion de butin, entendit le pas des chevaux montés par Napoléon et son escorte. Cela les fit courir ; ils se ruèrent d’abord sur un des généraux qui cria : « Aux cosaques ! » et se défendît. Un des cosaques apercevant à quelques pas de là un cavalier à redingote grise courut sur lui ; le général Corbineau se jeta d’abord à la traverse, mais sans succès ; le colonel Gourgaud, qui causait en ce moment avec Napoléon, se mit en défense et d’un coup de pistolet tiré à bout portant abattit le cosaque. Au coup de pistolet, nous arrivâmes sur ces maraudeurs. Il était temps de s’arrêter ; tout le monde était sur les dents et tombait de besoin. Vingt-quatre heures sans débrider, sans manger ; je puis dire que les soldts avaient fait plus que leurs forces et s’étaient battus comme des lions ; un contre quatre.

De Brienne, l’Empereur se dirigea sur Troyes en passant sur la rive gauche de l’Aube, et nous restâmes trois jours pour nous reposer. Le 1er février, nous retrouvâmes les ennemis à Champaubert ; ils reçurent une bonne frottée ; il nous fallut rétrograder sur la rive droite de l’Aube, au village de la Rothière. La journée de la Rothière était la première bataille rangée de la campagne ; nous conservâmes notre champ de bataille, mais rien au delà ; nous ne pûmes recommencer le lendemain. Toutefois, les coalisés ne purent se vanter de nous avoir battus. Le 11 février, on se battit à Montmirail. Partout où l’Empereur se trouvait, l’ennemi était battu. Le 12, combat de Château-Thierry ; le 15, combat de Gennevilliers ; le 17, nous arrivâmes à Nangis après des marches forcées de nuit dans des chemins de traverse pour gagner les têtes de colonne de nos ennemis. Nous poussions devant nous des colonnes considérables sur Montereau ; c’est là que l’Empereur avait placé un corps d’armée pour les recevoir. Pas du tout : il fut trahi par celui qui les laissa passer, et tout le poids retomba sur nous. Cette bataille eut lieu le 18 : Montereau fut dévasté ; de tous les côtés, les boulets tombaient sur cette ville. L’Empereur, furieux de ne pas entendre le canon de son corps d’armée, dit : « Au galop ! » Nous étions sur la route de Nangis, à gauche de la route de Paris. Arrivé sur une hauteur à gauche de cette route, il distingua de cette position l’ennemi qui défilait sur le pont de Montereau. Furieux de ce contre-temps, il dit au maréchal Lefèbvre : « Prends tout mon état-major, je garde près de moi Monthyon, un tel et un tel ; pars au galop ; va t’emparer du pont, l’affaire est manquée, je vole à ton secours avec ma vieille garde. » Et nous voilà partis.

Descendus au bas de la montagne avec cet intrépide maréchal, nous arrivâmes sans être arrêtés ; nous tournons à gauche par quatre sur le pont, ventre à terre. Toute leur arrière-garde n’était pas passée. En arrivant sur le milieu du pont, une brèche large ne fut pas un obstacle pour nous, à cause de la rapidité avec laquelle nous étions conduits ; nos chevaux volaient. J’étais monté sur mon beau cheval arabe pris à la bataille de Hanau. Voici un trait qui mérite d’être rapporté. En franchissant cette arcade du pont détruite (les parapets restant intacts), je vis un homme à plat ventre le long du parapet glisser des pièces de bois pour aider au passage.

Au bout du pont, qui est long, se trouve une rue à gauche. Ce faubourg étant encombré des voitures de l’arrière-garde, nous ne pouvions passer qu’à coups de sabre. Nous balayons tout : ceux qui échappèrent à notre fureur se fourrèrent sous les fourgons. L’écume sortait de la bouche du maréchal, tellement il frappait.

Arrivés sur une belle chaussée qui conduit à Saint-Dizier, devant une plaine immense, le maréchal nous lit poursuivre notre charge, mais l’Empereur, nous voyant engagés dans un péril certain, avait fait poser les sacs à un bataillon de chasseurs à pied pour venir à notre secours. Ce bataillon nous sauva ; nous fûmes ramenés par une masse de cavalerie. Les chasseurs étaient à plat ventre le long de la chaussée, et après les avoir dépassés, la cavalerie ennemie fut surprise par un feu de file. La terre fut jonchée de chevaux et d’hommes, et nous pûmes atteindre le faubourg. Durant la charge, l’Empereur avec sa vieille garde et son artillerie montait la côte qui fait face à Montereau. En face du pont, sur un mur formant rotonde et garni de belles charmilles, nos pièces en batterie foudroyaient les masses dans la plaine. C’est là que l’Empereur fut canonnier ; il pointait lui-meme les pièces. On voulut le faire retirer : « Non, dit-il, le boulet qui doit me tuer n’est pas encore fondu. » Que ne trouva-t-il là cette mort glorieuse après avoir été trahi par l’homme qu’il avait élevé à une haute dignité ! Il était furieux d’un pareil échec. De notre côté, nous repassâmes les ponts et nous remontâmes près de l’Empereur. « Votre rapidité dans cette charge, dit-il, me donne deux mille prisonniers. Je vous croyais tous pris. — Vos chasseurs nous ont sauvés », dit le maréchal.

J’étais si content de moi que, mettant pied à terre, j’embrassai mon cheval ; grâce à lui, j’avais sabré à mon aise.

Le 21, combat de Méry-sur-Seine ; le 28, combat de Sézanne ; le 5 mars, combat de Berry-au-Bac, où les Polonais furent vainqueurs des cosaques ; le 7, bataille de Craonne. Celle-ci fut terrible ; des hauteurs considérables furent enlevées par les chasseurs à pied de la vieille garde et par 1,200 gendarmes à pied, arrivant d’Espagne, qui firent des prodiges de valeur. Le 13 mars, nous arrivâmes aux portes de Reims à la nuit ; une armée russe occupait la ville, retranchée par des redoutes faites avec du fumier et des tonneaux bien remplis ; les portes de la ville étaient barricadées ; près de la porte qui fait face à la route de Paris, se trouve une élévation surmontée d’un moulin à vent. L’Empereur y établit son quartier générai en plein air. Nous lui fîmes un bon feu ; l’on ne voyait pas à deux pas, et il était si fatigué de la journée de Craonne qu’il demanda sa peau d’ours et s’allongea près du bon feu ; nous tous en silence à le contempler. Les Russes prirent l’avance à dix heures du soir ; ils firent une sortie avec une fusillade épouvantable sur notre gauche ; l’Empereur se leva furieux : « Que se passe-t-il par là ? — C’est un hourra, Sire, lui répond son aide de camp. — Où est un tel ? (C’était un capitaine commandant une batterie de 16.) — Le voilà, Sire ! » lui dit-on.

Il approche de l’Empereur : « Où sont tes pièces ? — Sur la route. — Va les faire venir. — Je ne puis passer, lui dit-il, l’artillerie de la ligne est devant moi. — Il faut renverser toutes ces pièces dans les fossés, il faut que je sois à minuit dans Reims. Tu es un c… si tu ne perces pas les portes de Reims. Allez, nous dit-il, renversez tout dans les fossés. »

Nous voilà tous partis. Arrivés près des pièces et des caissons, au lieu de les renverser, nous les portâmes sur le côté avec tous les canonniers et les soldats du train. Tout cela fut fait à la minute et les 16 pièces passèrent sous les regards de l’Empereur qui les voyait passer tournant le derrière à son feu. Elles se mirent en batterie à droite de la route dans une belle place, face à la porte. L’on ne voyait pas d’un pas, et le malheur voulut qu’il se trouvât deux pièces en batterie près des portes, en cas de sortie de la part des Russes ; on ne les voyait pas du tout. Nos pièces en batterie lâchèrent leurs bordées sur les portes et les redoutes ; les obus tombaient au milieu de la ville. Durant la canonnade, l’Empereur donnait ordre aux cuirassiers de se tenir prêts à entrer en ville, en leur indiquant les rues qu’ils devaient prendre pour chaque escadron. Puis il donna le signal ; la foudre des cuirassiers partit se mettre en bataille derrière les pièces ; on fait cesser le feu et tous se précipitèrent dans la ville. Cette charge fut si terrible qu’ils traversèrent tout, et le peuple renfermé entendant un pareil vacarme éclaira les croisées. Ce n’étaient que lumières ; on aurait pu ramasser une aiguille. L’Empereur, à la tête de son état-major, était à minuit dans Reims, et les Russes on pleine déroute. Nos cuirassiers sabrèrent à discrétion, leur hourra leur coûta cher. Si l’Empereur avait été secondé en France comme il le fut en Champagne, les alliés étaient perdus. Mais que faire, dix contre un nous avions la bravoure, non la force, il fallut succomber.

Fontainebleau fut le terme de nos malheurs ; nous voulûmes tenter un dernier effort, marcher sur Paris, mais il était trop tard ; l’ennemi était au bord de la forêt et Paris s’était rendu sans résistance. Il fallut revenir à Fontainebleau. L’Empereur se trouvait sous la faux de tous les hommes qu’il avait élevés aux hautes dignités ; ils le forcèrent d’abdiquer. Je désirais le suivre, le comte Monthyon fut le trouver et lui parla de moi : « Je ne puis pas le prendre ; il ne fait pas partie de ma garde. Si ma signature pouvait lui servir, je le nommerais chef de bataillon, mais il est trop tard. » Il lui fut accordé six cents hommes pour sa garde ; il fit prendre les armes et demanda des hommes de bonne volonté ; tous sortirent des rangs et il fut forcé de les faire rentrer : « Je vais les choisir. Que personne ne bouge ! » Et passant devant le rang, il désignait lui-même : « Sors, toi ! » et ainsi de suite. Cela fut long. Puis il dit : « Voyez si j’ai mon compte. — Il vous en faut encore vingt, dit le général Drouot. — Je vais les faire sortir. »

Son contingent fini, il choisit les sous-officiers, les officiers, et il rentra dans son palais, disant au général Drouot : « Tu conduiras ma garde à Louis XVIII à Paris après mon départ. »

Lorsque tous les préparatifs furent terminés et ses équipages prêts, il donna l’ordre pour la dernière fois de prendre les armes. Tous ces vieux guerriers arrivés dans cette grande cour naguère si brillante, il descendit du perron, accompagné de tout son état-major, et se présenta devant ses vieux grognards : « Que l’on m’apporte mon aigle ! » Et le prenant dans ses bras, il lui donna le baiser d’adieu. Que ce fut touchant ! On n’entendait qu’un gémissement dans tous les rangs ; je puis dire que je versai des larmes de voir mon cher Empereur partir pour l’île d’Elbe. Ce n’était qu’un cri : « Nous voilà donc laissés à la discrétion d’un nouveau gouvernement. » Si Paris avait tenu vingt-quatre heures, la France était sauvée, mais dans ce temps la populace de Paris ne savait pas faire de barricades ; elle ne l’a appris que pour en faire contre des concitoyens. Il fallu prendre la cocarde blanche, mais j’ai conservé la mienne comme souvenir.





NEUVIÈME CAHIER

en demi solde. — les cent jours et waterloo. — rentrée a auxerre. — dix ans de surveillance. — mon mariage. — 1830. je suis nommé porte-drapeau de la garde nationale et officier de la légion d’honneur.


Le Gouvernement nous renvoya planter des choux dans nos départements, avec demi-solde, soixante-treize francs par mois. Il fallut se résigner ; je vendis deux de mes chevaux et gardai mon cheval blanc ; je plaçai mon domestique à la Maison d’Autriche pour emmener des chevaux de main ; je partis pour Auxerre, chef-lieu de mon département, et je végétai dans cette ville toute l’année 1814.

Je ne connaissais personne ; je finis par être invité chez M. Marais, avoué, rue Neuve, un vrai patriote. Il m’offrit mon couvert chez lui ; il poursuivait un procès au nom de mon frère contre ma famille qui nous avait dépouillés d’un peu de biens du côté de notre mère. C’était le beau-père de M. Marais qui avait entamé le maudit procès qui dura dix-sept ans. Je ne l’appris qu’à mon arrivée de l’armée. Lorsque mon procès fut appelé, je me présentai au tribunal en grande tenue, et me posai là dans le plus profond silence. J’entendis mes adversaires déclamer et blasphémer contre moi. C’était terrible de me voir vilipender par l’avoué Chapotin. Je ne soufflais mot. Chapotin s’adressait ainsi au tribunal : « Le voilà, en me montrant, ce lion rugissant qui fait trembler ces malheureux par sa présence ; je l’ai vu à Auxerre, il y a deux ans, faire la belle jambe le soir. »

Heureusement, je me vengeais sur ma tabatière ; je fourrais des prises de tabac dans mon gros nez, les unes sur les autres. Mais il était temps que Chapotin finisse ; enfin, je repris mon sang-froid, je demandai la parole au président : « Je prie le tribunal de remettre ma cause à huitaine pour me justifier des calomnies de M. Chapotin par mes lettres de services. » Tout me fut accordé. Je rentrai chez moi ; je pris de suite mes lettres de service avec brevets et certificats à l’appui.

À la huitaine, mon procès fut appelé ; je portai tous mes papiers sur le bureau du président, et me retirai sans dire mot. Voyant tous ces papiers, il les examine ; après les avoir compulsés, il en fit part à ses juges, et il interpella Chapotin : « Monsieur Chapotin, répondez. Étiez-vous à telle époque dans telle et telle ville ? — Non, Monsieur le Président. — Eh bien, le capitaine Coignet y était ; en voilà la preuve par ses lettres de service. Il était loin d’Auxerre à cette époque, il défendait sa patrie et vous l’avez injurié, vous lui devez des excuses, il vous a écouté avec un sang calme qui est d’un homme réfléchi. »

M. Chapotin vint me serrer les mains, me prit le bras en sortant du tribunal, il voulait m’emmener chez lui dîner ; je le remerciai. Mon procès était interminable ; il fallait que les pauvres plaideurs fussent ruinés avant de terminer ; cependant dix-sept ans devaient être suffisants : « Jamais ce procès ne finira », me dit-on.

Je pars sur-le-champ pour Paris, et vais trouver le prince Cambacérès, pour lui conter que, durant que j’étais sous les drapeaux, l’on m’avait dépouillé d’un peu de bien provenant de ma mère et que ce procès durait depuis dix-sept ans : « Je ne suis plus ministre de la justice, dit-il, mais je vais vous donner une lettre pour celui qui me remplace. Vous la porterez.» Il dicta cette lettre et me la remit : « Allez, mon brave ; votre procès sera terminé. »

Arrivé chez le ministre de la justice, je lui présente ma lettre ; après lecture, il dit à son secrétaire : « Écrivez à M. Rémon, président, et à M. Latour, procureur du Roi. Allez, me dit-il, portez-leur ces lettres et justice vous sera rendue. A quel corps apparteniez-vous ? — A l’état-major de l’Empereur. — Avez-vous été en Russie ? — Oui, Monsieur le Ministre. — C’est bien, partez pour votre département. »

J’arrive à Auxerre, je vais trouver le procureur du Roi. Je lui remets ma lettre ; je trouve un petit homme enveloppé dans une robe de chambre, faisant des grimaces comme un chat pris au piège. Ce vieillard souffrait tellement de la goutte qu’il ne pouvait bouger, il lit ma lettre cependant, mais arrive son médecin qui lui trouve le pied enflé : « Il faut vous mettre des sangsues. — Combien ? Vous ne le savez pas, répond le docteur,… autant qu’il y a d’avoués à Auxerre. » (On disait qu’il faisait trembler tous les avoués.) Je me rendis chez le président ; ce bon vieillard me reçut affablement : « Voilà une lettre du ministre de la justice pour vous. — Voyons », me dit-il. — Après lecture : « Vous connaissez donc le ministre ? — Je connais le prince de Cambacérès. — Votre affaire sera terminée sous peu. — Il est temps : dix-sept ans, c’est long. — C’est vrai », dit-il.

Je pris mon mal en patience et j’attendis mon sort de la justice des hommes ; je me casai dans un modique logement que je ne payais pas. Je louai un lit de sangle, un matelas ; dans cette maison inhabitée, par bonheur, il y avait une petite écurie pour mon cheval. Le dimanche arrivé, il fallait aller à la messe pour ne pas être rejeté de la modique demi-solde. J’allai trouver le général et de là chez M. de Goyon. Le premier du mois, il fallait se présenter chez le payeur pour recevoir ses soixante-treize francs. On nous retint deux et demi pour cent d’avance sur notre croix, et tout doucement, ils frappérent Je grand coup ; ils nous retinrent cent vingt-cinq francs par an sur notre Légion d’honneur, et toujours deux et demi, de manière que la demi-solde se trouvait réduite au tiers. Cette vie dura sept ans. Le général qui commandait le département fit appeler tous les officiers en demi-solde pour leur demander s’il se trouvait des officiers de bonne volonté pour conduire des déserteurs à Sarrelouis ; personne ne s’offrit. Je pris la parole : « C’est moi qui me charge de les conduire ; donnez-moi deux officiers, je ferai le voyage, mais à condition que j’irai à cheval et que les rations pour mon cheval me seront accordées. — Ça suffit », dit le général. Je partis pour Sarrelouis, mais au retour on ne me tint pas compte de mes rations, je réclamai, et j’en fus pour mes frais. Je me rendis alors chez M. Marais pour le prier de faire finir mon procès : « Je vous le promets, dit-il, je vais frapper le dernier coup ; il va être plaidé à fond sous peu. Prenez patience ; ils demandent du temps, ils ne sont pas prêts. » Pauvres plaideurs ! il faut manger son frein ; plus les procès sont longs, plus les bénéfices arrivent dans le cabinet de l’avoué.

Je pris patience ; je me rendais au café Milon ; je trouvai des groupes de vieux habitués qui parlaient politique ; ils m’abordèrent pour me demander si je savais des nouvelles : « Point du tout, dis-je. — Vous ne voulez pas parler, vous avez peur de vous compromettre. — Je vous jure que je ne sais rien. — Eh bien, dit un gros papa, on dit qu’il est passé un capucin déguisé et un autre grand personnage que le préfet voulait faire arrêter. — Je ne vous comprends pas. — Vous faites l’ignorant. C’est pour cela qu’il a gardé son cheval, dit l’un deux ; il attend la capote grise. — Je tombe des nues en vous entendant parler ; vous pouvez vous compromettre. »

Je me retirai confus de joie, je puis le dire, et je croyais déjà voir mon Empereur arriver. J’allais presser M. Marais, lui faire part des bruits qui circulaient : « Vous seriez content, dit-il (je souris)… Je vous vois d’ici monter à cheval. S’il venait, vous partiriez. — De bon cœur, c’est vrai ! — Je vais faire en sorte de faire finir votre affaire. Restez à dîner ; j’ai besoin de quelques notes. » Le mardi suivant, mon procès fut appelé et plaidé à fond ; le délibéré fut remis à 15 jours. Je fus encore dîner chez mon avoué qui me dit : « Votre affaire est gagnée, ils vont être rossés d’importance » ; mais j’étais loin de compte, je n’en vis la fin qu’en 1816.

Une tempête se préparait ; joie pour les uns, tristesse pour les autres. On débitait dans les rues d’Auxerre que l’Empereur était débarqué à Cannes, qu’il marchait sur Grenoble et de là sur Lyon. Tout le monde était dans la consternation ; mais la certitude éclata lorsqu’il nous arriva de bon matin un beau régiment de ligne, le 14e avec le maréchal Ney à sa tête. On disait qu’il allait pour arrêter l’Empereur : « Ça n’est pas possible, me dis-je, l’homme que j’ai vu à Kowno prendre un fusil et avec cinq hommes arrêter les ennemis, ce maréchal que l’Empereur nommait son lion, ne peut mettre la main sur son souverain. » Cela me faisait frémir, j’étais aux écoutes, je n’arrêtais pas. Enfin, le maréchal se rend chez le préfet ; il fut fait une proclamation publiée dans toute la ville. Le commissaire de police bien escorté publiait que Bonaparte était revenu et que l’ordre du Gouvernement était de l’arrêter. Et à bas Bonaparte ! Vive le Roi ! Dieu ! comme je souffrais ! Mais ce beau 14e de ligne mit les shakos au bout des baïonnettes au cri de Vive l’Empereur ! Qu’aurait fait ce maréchal sans soldats ? Il fut contraint de fléchir.

Le soir, cette avant-garde arriva à l’hôtel de ville, mais pas comme elle était partie ; cocardes blanches le matin et cocardes tricolores le soir. Ils s’emparèrent de l’hôtel de ville, et aux flambeaux il fallut que le même commissaire se promenât pour faire une autre proclamation et crier à tue-tête : « Vive l’Empereur ! » Je puis dire que je me dilatais la rate.

Le lendemain, tout le peuple se porta sur la route de Saint-Bris pour voir arriver l’Empereur dans sa voiture, bien escorté. La boule de neige avait grossi ; 700 vieux officiers formaient un bataillon et les troupes arrivaient de toutes parts. Arrivé sur la place Saint-Étienne, le 14e de ligne se forme en carré et l’Empereur le passe en revue ; ensuite il fit former le cercle aux officiers, et m’apercevant me fit venir près de lui : « Te voilà, grognard. — Oui, Sire. — Quel grade avais-tu à mon état-major ? — Vaguemestre du grand quartier général. — Eh bien, je te nomme fourrier de mon palais et vaguemestre général du grand quartier général. Es tu monté ? — Oui, Sire. — Eh bien, suis-moi, va trouver Monthyon à Paris. »

Ce beau cercle d’officiers formé autour de l’Empereur firent une couronne avec leurs épées au-dessus de sa tête. L’Empereur leur dit : « Officiers et soldats, nous marchons sur Paris ; nous n’avons rien à craindre, car il n’y a qu’un soldat chez les Bourbons, c’est la duchesse d’Angoulême. »

Il donna ses ordres et rentra à la Préfecture où je le suivis, et dans la première pièce, je trouvai le général Bertrand. « Vous voilà, vous êtes content, vous nous restez. — Oui, mon général. — Vous viendrez me voir aux Tuileries, je vous transmettrai les ordres de l’Empereur. Votre gendarmerie s’est donc sauvée ? — Je ne sais pas, mon général. — L’Empereur est furieux, il croyait la trouver sur sa route, et pas du tout. Je crois qu’il enverra le capitaine planter des choux. Et le curé, voilà deux fois que l’Empereur le fait demander. Je viens de l’envoyer chercher par les agents de police ; la soutane va être secouée ; il en est bien sûr. »

Un instant après, je vois arriver l’abbé Viard, bien penaud en passant au milieu de tout ce nombreux état-major. Le maréchal l’introduit près de l’Empereur pour recevoir son galop. Le corps d’officiers arrive pour être présenté avec son colonel ; au sortir, celui-ci vient près de moi : « Bonjour, brave capitaine, vous ne me connaissez pas ? — C’est vrai, colonel. — Eh bien, c’est vous qui m’avez fait faire l’exercice à Courbevoie, je suis un des 50 que vous avez instruits. — Vous avez grandi ; votre carrière est belle, colonel. — Je vous remercie ; nous nous reverrons à Paris. Qu’il commande bien ! dit-il à ses officiers, je vous ai souvent parlé du vieux Coignet, le voilà, Messieurs ! » Et il me serra la main. Je pris congé et me retirai content. Le lendemain, je partis pour Joigny, et le jour suivant je m’embarquai avec dix officiers dans une barque pour Sens. La rivière était couverte de bateaux pleins de troupes et nous en trouvâmes de submergés au passage des ponts (car on marchait de nuit) ; les bords étaient couverts de neige. Nous quittâmes notre barque et nous prîmes des pataches pour arriver à Paris. Je descendis chez mon frère faire ma toilette et fus faire visite à mon général Monthyon. Je lui fis part que l’Empereur m’avait nommé à Auxerre vaguemestre général du grand quartier général. « Que je suis content, mon brave, de vous avoir près de moi ! J’irai prendre votre brevet, cela me regarde. » Je vais aux Tuileries et me fais annoncer : « Je désire parler au général Bertrand. — Je vais l’appeler », me dit le général Drouot. Le général arrive : « Déjà, mon brave ! vous avez donc pris la poste ? — Je suis venu le plus promptement possible ; je vous demande permission de six jours, mon général. — Accordé ! partez ! »

Je pars de Paris le soir même pour Auxerre et j’arrive le samedi matin. À cette époque le public se promenait à l’Arquebuse le dimanche. Sur les quatre heures, étant en grand uniforme, je partis pour me faire voir comme si je n’avais pas quitté Auxerre. Le lundi, je fus chez mon avoué qui me dit : « Votre affaire est suspendue comme bien d’autres. — Mais il faut que je parte, je n’ai que six jours pour me rendre à Paris. — Eh bien, elle restera en suspens. » Je partis pour prendre mon poste, j’arrivai chez mon frère ; je fus le lendemain chez mon général : « Vous voilà, mon brave ? Voilà votre brevet ; vous avez droit au logement avec votre domestique et vos chevaux ; vous irez trouver le maire de l’arrondissement de votre frère pour être près des Tuileries. Il faut vous monter, il vous faut au moins deux chevaux, et puis vous avez droit comme faisant partie du bataillon sacré à 300 francs, vous irez les toucher place Vendôme, 3. Tous les jours, vous viendrez prendre mes ordres, et vous passerez aux Tuileries à midi. »

Je pris congé de mon général, je me rendis faubourg Saint-Honoré, et présentai mon brevet au maire qui dit après l’avoir lu : « Vous êtes le frère du logeur du marché d’Aguesseau ? — Oui, Monsieur. — Vous êtes vaguemestre du grand quartier général. Je voudrais avoir l’état des ayants droit dans chaque grade, et du nombre de rations par grade. — Je vous remettrai cela, j’en prendrai note. — Vous me rendrez service, crainte d’abus. — Vous l’aurez sous trois jours. — Depuis quand êtes-vous à Paris ? — Depuis dix jours je suis à mon compte. Je ne pouvais me présenter sans ordre pour avoir mon logement. — Eh bien, vous y avez droit depuis votre arrivée à Paris ; tout le bataillon sacré est logé chez le bourgeois. Je vais vous donner un billet de logement daté de votre arrivée à Paris pour vous faire toucher un tiers en sus de votre paye, et pour votre logement (6 fr. par jour). » Je partis avec la main pleine de pièces de cent sous chez mon frère où j’avais mon logement et mon domestique. Le lendemain, je vais place Vendôme, 3, chercher mes 300 francs de gratification du bataillon sacré. Arrivé près du capitaine qui commandait la 3{[e}} compagnie d’officiers, car les simples officiers n’étaient que soldats (il fallait être officier supérieur pour être capitaine d’une compagnie de cent officiers) : « Je viens, capitaine, réclamer les 300 francs qui me sont dus. — Comment vous nommez-vous ? — Coignet. » Il regarde sur sa feuille et trouve mon nom : « Je n’ai plus d’argent, il fallait vous trouver avec les autres. — Mais vous avez mon argent. — Je vous dis que la paye est terminée. — Ça suffit, capitaine, je vais voir cela. »

C’était un vieil émigré qui s’était présenté à l’Empereur pour reprendre du service et qui avait été mis en activité. Je rends compte au général Bertrand du désappointement que j’avais eu : « Ce n’est pas possible ! ce vieux chevalier ne veut pas vous payer ? — Du tout, mon général. — Eh bien ! je vais vous donner un petit poulet pour lui. » Je reviens avec la lettre : « Capitaine, il ne faut pas de broche pour faire cuire ce poulet, il est tout plumé. » Son aide de camp debout près de lui, il lit le petit billet, et se retournant de mon côté : « Pourquoi avoir été aux Tuileries ? ce n’est pas votre place. — Pardonnez, capitaine, je suis vaguemestre général et fourrier du Palais, c’est moi qui suis chargé du logement de l’armée. Je vous promets de vous loger de la même manière que vous m’avez reçu. Mes 300 francs, s’il vous plaît. » Je fus payé de suite et portai cet argent à mon frère ; je fus chercher mes coupons pour toucher mes rations de fourrage chez le fournisseur qui me les remboursa. J’avais droit à trois rations par jour ; cela ajouté à mon mois de 300 francs, je me vis en peu de temps 800 francs. Alors il fallut se monter et je me mis à la recherche pour trouver des chevaux, j’en trouvai deux près du Carrousel, chez un royaliste qui s’était sauvé ; je les achetai 2,700 francs, ils étaient très beaux ; mon frère me prêta 2.500 francs.

Je me rendis ensuite chez le notaire de mon frère ; il me fit un contrat par lequel je reconnaissais devoir à mon frère la somme de 2.500 francs, et pendant qu’on rédigeait l’acte, je fis mon testament que je déposai entre les mains du notaire. Mon frère qui me gronda en voyant la grosse du contrat : « Eh bien ! lui dis-je, si je meurs dans cette campagne, tu trouveras mon testament chez ton notaire. »

Je m’occupai de trouver un bon domestique et de faire harnacher mes deux chevaux ; tout cela terminé, j’allai chez mon générai lui faire visite à cheval, domestique derrière, comme un commandant de place faisant sa ronde. J’entrai à l’hôtel du comte Monthyon : « Mon général, me voilà monté. — Déjà ! dit-il, c’est affaire à vous, et deux beaux chevaux ! — Mon cheval de bataille me coûte 1,800 francs, et mon cheval de domestique 900 francs. — Vous êtes mieux monté que moi ; je suis content, mon brave ; vous pouvez entrer en campagne. Sont-ils payés ? — C’est mon frère qui m’a prêté. »

Souvent le bon général venait me prendre chez mon frère pour m’emmener à la promenade, à cheval ou en voiture, et m’invitait à dîner en famille ; il se rappelait les bons feux que je lui faisais à la retraite de Moscou. Tous mes préparatifs faits pour entrer en campagne, je m’occupai de régler l’ordre de marche des équipages par rang de grade, pour éviter la confusion dans les marches, ainsi que pour les distributions. Cette précaution me servit, et je fus félicité plus tard.

Les préparatifs du Champ de mai se faisaient au Champ de Mars devant la façade de l’École militaire. L’Empereur, en grand costume, entouré de l’état-major, vint y recevoir les députés et les pairs de France ; la réception finie, l’Empereur descendit de son majestueux amphithéâtre pour en gagner un autre au milieu du Champ de Mars. Nous eûmes toutes les peines du monde à traverser la foule si serrée, qu’il fallut la refouler pour arriver ; et là, tout l’état-major rangé, l’Empereur fit un discours. Il se fit apporter les aigles pour les distribuer à l’armée et à la garde nationale ; de cette voix de Stentor, il leur criait : « Jurez de défendre vos aigles ! Le jurez-vous ? » leur répétait-il.

Mais les serments étaient sans énergie ; l’enthousiasme était faible ; ce n’étaient pas les cris d’Austerlitz et de Wagram ; l’Empereur s’en aperçut. Il est impossible de voir plus de peuple ; on ne put faire manœuvrer, à peine put-il passer la revue. Nous fûmes forcés de protéger le cortège de l’Empereur au milieu de ces masses. Le Champ de mai eut lieu le 1er juin ; de retour de cette grande cérémonie, je fis mes préparatifs de départ pour l’armée. Je quittai Paris le 4 juin pour me rendre à Soissons, et de là à Avesnes, où je devais attendre de nouveaux ordres. L’Empereur arriva le 13, et n’y resta que peu de temps ; il fut coucher à Laon. Le 14 juin, il ordonna des marches forcées. Le maréchal Ney arriva ; l’Empereur lui dit devant tout le monde : « Monsieur le Maréchal, votre protégé Bourmont a passé à l’ennemi avec ses officiers. » Le prince de la Moskowa en fut ému. Il lui donna le commandement d’un corps d’armée de 40,000 hommes pour se porter contre les Anglais : « Vous pouvez pousser les Anglais sur Bruxelles », lui dit-il.

Lorsque nous fûmes entrés dans ce pays fertile de la Belgique, au milieu de seigles très hauts, les colonnes avaient de la peine à se frayer des routes ; les premiers rangs ne pouvaient avancer. Quand on les avait foulés aux pieds, ce n’était que paille, où la cavalerie se perdait. Ce fut un de nos malheurs. Pour mettre le pied dans la plaine de Fleurus, l’Empereur se porta en avant, suivant la grande route avec son état-major et un escadron de grenadiers à cheval. Il s’entretenait avec un aide de camp ; il regarde à sa gauche, prend sa petite lorgnette et regarde avec attention sur une hauteur à pic très loin de la route, dans une plaine immense. Il aperçoit de la cavalerie pied à terre, et dit : « Ce n’est pas de ma cavalerie, il faut s’en assurer. Faites venir un officier de mon escorte, et qu’il parte reconnaître cette troupe. » On me fait signe d’approcher près de l’Empereur : « C’est toi. — Oui, Sire. — Vas au galop reconnaître la troupe sur cette montagne ; tu vois cela d’ici. — Oui, Sire. — Ne te fais pas pincer. » Je pars au galop ; arrivé au pied de cette montagne rapide, je m’aperçus que trois officiers montaient à cheval et je crus voir des lances, mais je n’étais pas sûr. Je continuai de monter doucement, et je vis que leurs soldats faisaient le tour de la montagne pour me couper ma retraite. A moitié de la montagne, je vois mes trois gaillards qui descendaient en faisant le tire-bouchon ; ils se croisaient et ne pouvaient descendre qu’à petits pas. Moi, je m’arrête tout court ; je vois des ennemis ; alors très poli, je les salue et redescend. Ils descendirent tous trois ; je n’en étais pas en peine, mais c’étaient les autres qui faisaient la route pour me couper. Je regardai à ma gauche, et rien ne parut. Arrivé au bas de la montagne, ces messieurs descendaient toujours ; une fois dans cette plaine, je me tourne de leur côté et leur fais un grand salut en voyant mon chemin libre. Je disais à mon beau cheval de bataille : « Doucement, Coco ! » (C’était le nom de ce bel animal.) J’avais de l’avance, lorsque l’un d’eux se chargea de me poursuivre ; les deux autres attendirent. Il gagnait du terrain et ça l’encourageait. Lorsque je le vis à moitié chemin de la montagne et de l’état-major de l’Empereur (qui regardait mes mouvements, et me voyant serré de près, envoya deux grenadiers à cheval à mon secours), je flattai mon cheval pour qu’il ne s’emportât pas. Je regarde en arrière, et je vois que j’ai le temps nécessaire pour faire mon à-gauche et fondre sur lui à mon tour. Il me crie : « Je te tiens. — Et moi aussi, je te tiens. » Appuyant à gauche, je fonds sur lui ; me voyant faire ce brusque demi-tour, il fléchit, mais il n’était plus temps : le vin était versé, il fallait le boire. Il n’était pas encore sur son retrait au galop que j’étais à son côté, lui enfonçant un coup de pointe. Il tomba raide mort, la tête en bas. Lâchant mon sabre pendu au poignet, je saisis son cheval et m’en revins fier près de l’Empereur : « Eh bien ! grognard, je te croyais pris. Qui t’a montré à faire un pareil tour ? — C’est un de vos gendarmes d’élite à la campagne de Russie. — Tu t’y es bien pris, tu es bien monté. L’as-tu vu, cet officier ? Il m’a paru blond ; c’est toujours un lâche, il devait engager le combat et s’est laissé tuer comme un enfant. Un coup de sabre comme cela n’a pas de mérite. Tu grognes, je crois. — Oui, Sire, j’aurais dû prendre le cheval par la bride et vous le ramener. » Il fit un petit sourire, et le cheval arriva : « C’est tel régiment anglais. » Tout le monde flattait mon cheval, et un officier me pria de le lui céder : « Donnez 15 napoléons à mon domestique, 20 francs aux grenadiers, et prenez-le. »

L’Empereur dit au grand maréchal : « Mettez le vieux grognard en note ; après la campagne, je verrai. »

C’était, je crois, le 14, de l’autre côté de Gilly, que nous rencontrâmes une forte avant-garde prussienne ; les cuirassiers traversèrent cette ville d’un tel galop que les fers des chevaux volaient par-dessus les maisons. L’Empereur les regardait passer pour sortir ; ça montait raide et l’on ne peut se figurer la rapidité de cette cavalerie pour franchir la montagne ; la ville était pavée. Nos intrépides cuirassiers arrivèrent sur les Prussiens et les sabrèrent sans faire de prisonniers ; ils furent renversés sur leur première ligne avec une perte considérable ; la campagne était commencée.

Nos troupes bivouaquèrent à l’entrée de la plaine de Charleroi que l’on nomme Fleurus. L’ennemi ne pouvait pas nous voir et ne croyait pas à une armée réunie ; notre Empereur ne les croyait pas réunis non plus, et le 15 dans la nuit, il était de sa personne à la tête de son armée. Le matin, il envoya sur tous les points reconnaître la position de l’ennemi dans toutes les directions (il ne restait près de lui que le grand maréchal, le comte Monthyon et moi). Il se porta près d’un village à gauche de la plaine, au pied d’un moulin à vent, et les armées prussiennes se trouvaient en grande partie sur sa droite, mais masquées par des enclos, des massifs de bois et des fermes. « Leur position est à couvert ; on ne peut les voir », dirent tous les officiers qui arrivèrent. On donna l’ordre d’attaquer sur toute la ligne ; l’Empereur monta dans le moulin à vent, et là par un trou il voyait tous les mouvements. Le grand maréchal lui dit : « Voilà le corps du général Gérard qui passe. — Faites monter Gérard. » Il arrive près de l’Empereur : « Gérard, lui dit-il, votre Bourmont dont vous me répondiez, est passé à l’ennemi ! » Et lui montrant par le trou du moulin un clocher à droite : « Il faut te porter sur ce clocher et pousser les Prussiens à outrance, je te ferai soutenir. Grouchy a mes ordres. »

Tous les officiers de État-major partaient et ne revenaient pas ; alors l’Empereur me fit partir près du général Gérard : « Dirige-toi sur le clocher, va trouver Gérard, tu attendras ses ordres pour revenir. » Je partis au galop ; ce n’était pas une petite mission, il fallait faire des détours. Ce n’étaient que des enclos ; je ne savais quel chemin prendre. Enfin je trouve cet intrépide général qui était aux prises, couvert de boue ; je l’abordai : « L’Empereur m’envoie près de vous, mon général. — Allez dire à l’Empereur que s’il m’envoie du renfort, les Prussiens seront enfoncés ; dites-lui que j’ai perdu la moitié de mes soldats, mais que si je suis soutenu, la victoire est assurée. »

Ce n’était pas une bataille, c’était une boucherie, la charge battait de tous côtés ; ce n’était qu’un cri : « En avant ! » Je rendis compte à l’Empereur ; après m’avoir entendu : « Ah ! dit-il, si j’avais quatre lieutenants comme Gérard, les Prussiens seraient perdus. » J’étais de retour de beaucoup avant ceux que l’Empereur avait envoyés avant moi ; il y en eut le soir, après la bataille gagnée, six qui ne parurent pas. L’Empereur se frottait les mains après mon récit, il me fit dépeindre tous les endroits par où j’avais passé. « Ce n’est que vergers, gros arbres et fermes. — C’est cela, me dit-il, on croyait que c’était des bois. — Non, Sire, c’est des chemins couverts. » Toutes nos colonnes avançaient, la victoire était décidée ; l’Empereur nous dit : « A cheval, au galop ! voilà mes colonnes qui montent le mamelon. » Nous voilà partis. Au travers de la plaine, se trouve un fossé de trois à quatre pas de large ; le cheval de l’Empereur fit un petit temps d’arrêt, mon cheval franchit, et je me trouvai devant Sa Majesté, emporté par sa rapidité. Je craignais d’être grondé de ma témérité, mais pas du tout. Arrivé sur le mamelon, l’Empereur me regarde et me dit : « Si ton cheval était entier, je le prendrais. »

Il venait encore des boulets au pied du mamelon, mais nos colonnes renversèrent les Prussiens dans les fonds sur la droite ; cela dura jusqu’à la nuit. La victoire fut complète ; l’Empereur se retira fort tard du champ de bataille et revint au village près du moulin à vent. Là, il fit partir des officiers sur tous les points ; deux officiers partirent porter ordre au maréchal Grouchy de poursuivre les Prussiens à outrance, et de ne pas leur donner le temps de se rallier. C’est le comte Monthyon qui dictait ses dépêches par ordre du major général, et les officiers de service partaient de suite. Nous étions cette nuit-là tous de service ; personne ne prit de repos. Ces dépêches parties, on envoya deux officiers près du maréchal Ney, et toute cette nuit ne fut qu’un mouvement. J’eus le bonheur de passer la nuit tranquille, quoiqu’il manquât six officiers qu’on disait passés à l’ennemi.

Le lendemain, 17 juin 1815, à trois heures du matin, les ordres furent expédiés pour se porter en avant. A sept heures, nos colonnes étaient arrivées. Nous n’avions que les Anglais devant nous à cette heure ; l’Empereur envoya un officier du génie afin de reconnaître leur position sur les hauteurs de la Belle-Alliance, et pour voir s’ils n’étaient pas fortifiés ; de retour, il dit n’avoir rien vu. Le maréchal Ney arriva, et fut tancé de n’avoir pas poursuivi les Anglais, car il ne se trouvait aux Quatre-Bras que les sans-culottes[60]. — « Partez, Monsieur le Maréchal, vous emparer des hauteurs ; ils sont adossés près du bois. Lorsque j’aurai des nouvelles de Grouchy, je vous donnerai l’ordre d’attaquer. » Le maréchal partit, et l’Empereur se porta sur une hauteur, près d’un château sur le bord de la route ; de là, il découvrait son aile gauche, au point le plus fort de l’armée anglaise. Il attendait des nouvelles de Grouchy, mais toujours en vain, et se minait ; enfin il fut trouvé près d’un château par un officier qui dit à l’Empereur : « Nous perdons un temps bien précieux ; je n’ai point vu de Prussiens sur ma route ; ils ne se battent pas. » L’Empereur fut soucieux après cette nouvelle ; je fus appelé et j’eus l’ordre d’aller un peu à droite de la route de Bruxelles pour m’assurer de l’aile gauche des Anglais qui était appuyée au bois. Je fus obligé, en descendant, de côtoyer la route à cause d’un ravin large et profond que je ne pouvais franchir, et d’un mamelon où l’artillerie de la garde était en batterie. Il faut dire que nous avions été inondés de pluie et que les terres étaient détrempées ; notre artillerie ne pouvait manœuvrer. Je passai près d’eux, et lorsque je fus en face de cet immense ravin, je vis des colonnes d’infanterie réunies en masses serrées dans sa partie basse ; je le dépassai, j’appuyai un peu à droite, et arrivai près d’une baraque isolée, à peu de distance de la route. Je m’arrête pour regarder : sur ma droite, je voyais de grands seigles et leurs pièces en batterie, mais personne ne bougeait, je fis un peu le fanfaron ; je m’approchai de ces grands seigles, et vis une masse de cavalerie derrière ; j’en avais assez vu.

Il paraît qu’il ne leur convenait pas de me voir approcher d’eux ; ils me saluèrent de trois coups de canon. Je m’en reviens rendre compte à l’Empereur que, sur la droite, leur cavalerie était cachée derrière les seigles, leur infanterie, masquée par le ravin, qu’une batterie m’avait salué. L’Empereur donna l’ordre de l’attaque sur toute la ligne ; et le maréchal Ney fit des prodiges de courage et de bravoure. Cet intrépide maréchal avait devant lui une position formidable ; il ne pouvait la franchir. A chaque instant, il envoyait près de l’Empereur pour avoir du renfort, et en finir, disait-il. Enfin le soir, il reçut de la cavalerie qui mit les Anglais en déroute, mais sans succès prononcé. Encore un effort, et ils étaient renversés dans la forêt ; notre centre faisait des progrès, on avait passé la baraque malgré la mitraille qui tombait dans les rangs. Nous ne connaissions pas les malheurs qui nous attendaient.

Il arrive un officier de notre aile droite ; il dit à l’Empereur que nos soldats battaient en retraite : « Vous vous trompez, dit-il, c’est Grouchy qui arrive. » Il fit partir de suite dans cette direction pour s’assurer de la vérité. L’officier de retour confirma la nouvelle qu’il avait vu une colonne de Prussiens s’avancer rapidement sur nous, et que nos soldats battaient en retraite. L’Empereur prit de suite d’autres dispositions. Par une conversion à droite de son armée, il arrive près de cette colonne qui fut repoussée. Mais une armée, commandée par le général Blucher, arrivait, tandis que Grouchy la cherchait d’un côté opposé. Le centre de notre armée était affaibli par cette conversion ; les Anglais purent respirer, on ne pouvait plus envoyer de renfort à Ney qui voulait, nous dirent les officiers, se faire tuer. L’armée prussienne était en ligne ; la jonction était complète ; on pouvait compter deux ou trois contre un ; il n’y avait pas moyen de tenir. L’Empereur, se voyant débordé, prit sa garde, se porta en avant au centre de son armée en colonnes serrées, suivi de tout son état-major ; il fait former les bataillons en carrés ; cette manœuvre terminée, il pousse son cheval pour entrer dans le carré que commandait Cambronne, mais tous ses généraux l’entourent : « Que faites-vous ? » criaient-ils. « Ne sont-ils pas assez heureux d’avoir la victoire ! » Son dessein était de se faire tuer. Que ne le laissèrent-ils s’accomplir ! Ils lui auraient épargné bien des souffrances, et au moins nous serions morts à ses côtés, mais les grands dignitaires qui l’entouraient n’étaient pas décidés à faire un tel sacrifice. Cependant, je dois dire qu’il fut entouré par nous, et contraint de se retirer.

Nous eûmes toutes les peines du monde à en sortir ; on ne pouvait se faire jour à travers cette foule ébranlée par la peur. Ce fut bien pis quand nous fûmes arrivés à Jemmapes. L’Empereur essaya de rétablir un peu d’ordre parmi les fuyards ; ses efforts furent sans succès. Les soldats de tous les corps et de toutes les armes, marchant sans ordre, confondus, se heurtaient, s’écrasaient dans les rues de cette petite ville, fuyant devant la cavalerie prussienne qui faisait un hourra derrière eux. C’était à qui arriverait le plus vite de l’autre côté du pont jeté sur la Dyle. Tout se trouvait renversé.

Il était près de minuit. Au milieu de ce tumulte, aucune voix ne pouvait se faire entendre ; l’Empereur, convaincu de son impuissance, prit le parti de laisser couler le torrent, certain qu’il s’arrêterait de lui-même quand viendrait le jour ; il envoya plusieurs officiers au maréchal Grouchy pour lui annoncer la perte de la bataille. Le désordre dura un temps considérable. Rien ne pouvait les calmer ; ils n’écoutaient personne, les cavaliers brûlaient la cervelle à leurs chevaux, des fantassins se la brûlaient pour ne pas rester au pouvoir de l’ennemi ; tous étaient pêle-mêle. Je me voyais pour la seconde fois dans une déroute pareille à celle de Moscou : « Nous sommes trahis ! » criaient-ils. Ce grand malheur nous venait de notre aile droite enfoncée ; l’Empereur ne vit le désastre qu’arrivé à Jemmapes.

L’Empereur quitta Jemmapes et se dirigea sur Charleroi où il arriva entre 4 et 5 heures du matin ; il donna des ordres pour tous ses équipages avec injonction de se retirer sur Laon, partie par Avesnes, partie par Philippeville, où il entra vers 10 heures. Des officiers furent encore envoyés au maréchal Grouchy avec l’ordre de se porter sur Laon. L’Empereur descendit au pied de la ville ; là il eut une grande discussion avec les généraux admis à son conseil ; les uns voulaient qu’il restât à son armée ; les autres, qu’il partît sans différer pour Paris, et il leur disait : « Vous me faites faire une sottise, ma place est ici. »

Après qu’il eut donné ses ordres et fait son bulletin pour Paris, arrive un officier qui annonce une colonne ; l’Empereur envoie la reconnaître ; c’était la vieille garde qui revenait en ordre du champ de bataille. Lorsque l’Empereur apprit cette nouvelle, il ne voulait plus partir pour Paris, mais il y fut contraint par la majorité des généraux ; on lui avait apprêté une vieille carriole, et des charrettes pour son état-major. Il arrive un de ses grands officiers qui donne ordre au colonel Boissy de prendre le commandement de la place et de réunir tous les traînards ; la garde nationale arrivait de toutes parts. Enfin, l’Empereur se présente dans une grande cour où nous étions dans l’anxiété ; il demande un verre de vin ; on le lui donne sur un grand plat ; il le boit, puis nous salue, et part. On ne devait plus jamais le revoir.

Nous restâmes dans cette cour sans nous parler ; nous remontâmes cette montagne très rapide dans le plus profond silence, anéantis par la faim et la fatigue ; nos pauvres chevaux eurent du mal à la monter, ayant couru 24 heures. Hommes et chevaux tombaient de besoin, sans savoir que devenir. Personne ne tenant compte de nous, nous étions bien malheureux. On réunit un peu de braves soldats qui n’avaient pas quitté leurs armes, car la plus grande partie les avaient abandonnées pour se sauver, ne suivant pas les routes et fuyant à travers les plaines. Le quartier général réuni, le comte Monthyon à sa tête, nous partîmes pour Avesnes l’oreille basse ; nous arrivâmes à marches forcées à la forêt de Villers-Cotterets. À la sortie de cette grande forêt, nous logeâmes la nuit chez un médecin. Le comte Monthyon me dit : « Mon brave, il ne faut pas desseller vos chevaux, car l’ennemi pourrait venir nous surprendre pendant la nuit ; je suis sûr qu’ils sont à notre poursuite ; il ne faut pas nous déshabiller. » Je plaçai tous nos chevaux ; heureusement je trouvai du foin dans cette maison. Les domestiques furent consignés à l’écurie, bride au bras ; j’en mets un en faction pour prévenir le général, et rentre près de lui. Après avoir soupé, je priai le général d’ôter ses bottes pour se reposer : « Non ! » me dit-il. Je tire un matelas : « Mettez-vous là-dessus ! vous reposerez mieux que sur une chaise. Je vais veiller avec les domestiques. Restez tranquille, je vous préviendrai. » À trois heures du matin, les Prussiens attaquèrent Villers-Cotterets ; ils débouchaient par la grande route, ayant coupé à droite pour nous enfermer dans la ville ; c’est ce qui nous sauva. Ils tombèrent sur notre parc, et ils firent un carnage épouvantable. À ce bruit, je fais brider et sortir les chevaux et cours prévenir mon général : « À cheval, général ! l’ennemi est en ville. »

C’est là qu’il faut voir des domestiques alertes ; les chevaux étaient arrivés aussitôt que moi à la porte ; le général descend l’escalier et monte à cheval ainsi que moi : « Par ici », nous dit-il, « suivez-moi ! »

Il prend la gauche dans une allée à perte de vue qui longe la forêt et la belle plaine ; avec trois minutes de retard, nous étions pincés. À deux portées de fusil derrière nous, étaient des pelotons de fantassins qui posaient des factionnaires partout. Lorsque nous fûmes arrivés au bout de la grande avenue, le général mit pied à terre pour souffler et délibérer ; ensuite, nous partîmes pour Meaux. La désolation régnait de toutes parts ; nos déserteurs arrivaient, la plus grande partie sans armes ; c’était navrant à voir.

Meaux était tellement encombré de troupes qu’il fallut partir pour Claye ; là, nous trouvâmes le pays désert. Tous les habitants avaient déménagé ; c’était comme si l’ennemi y avait passé. Tout le monde rentrait dans Paris avec ce qu’il avait de plus précieux ; les routes étaient encombrées de voitures ; ils avaient tout renversé dans leur maison ; l’ennemi n’en aurait pas fait davantage.

Nous arrivâmes aux portes de Paris par la porte Saint-Denis ; toutes les barrières étaient barricadées ; la troupe campait dans la plaine des Vertus et aux buttes Saint-Chaumont ; le quartier général était au village de la Villette, où le maréchal Davoust s’établit. Il était ministre de la guerre, général en chef, enfin il était tout ; on peut dire qu’il gouvernait la France. Toute notre armée était donc réunie au nord de Paris, dans cette plaine des Vertus où le maréchal Grouchy arriva avec son corps d’armée qui n’avait pas souffert ; on nous dit qu’il avait trente mille hommes. Le grand quartier général était réuni à la Villette, près du maréchal Davoust ; comme j’étais vaguemestre, j’avais le droit de me présenter tous les jours pour recevoir les ordres et assister aux distributions. Là, je voyais arriver toutes les députations : généraux et matadors en habit bourgeois… De grandes conférences se tenaient nuit et jour ; je dois dire à la louange des Parisiens que rien ne nous manquait ; ils envoyaient de tout, même des cervelas et du pain blanc à l’état-major. Le matin, à 4 et 5 heures, je voyais ces braves gardes nationaux monter sur les murs de clôture de l’enceinte de Paris, prendre à gauche du village pour ne pas se faire arrêter, et se porter sur la ligne pour faire le coup de fusil avec les Prussiens. Tous les jours, je voyais ce mouvement[61]. Le 29 ou le 30 juin, je dis à mon domestique : « Donne l’avoine à mon cheval ; selle-le ; je vais voir les gardes nationaux. »

Je pars bien armé ; j’avais deux pistolets dans les fontes ; ils étaient carabinés ; il fallait un maillet pour les charger et portaient la balle loin ; ils m’avaient coûté cent francs.

Sur le terrain de cette plaine des Vertus, j’avais la vieille garde à ma droite et les gardes nationaux à ma gauche ; j’arrive près de nos derniers factionnaires qui étaient en première ligne, l’arme au bras. Je leur parlai ; ils étaient furieux de leur inaction : « Point d’ordres ! disaient-ils, les gardes nationaux font le coup de fusil, et nous, nous avons l’arme au bras, nous sommes trahis, capitaine. — Non, mes enfants, vous recevrez des ordres ; prenez patience. — Mais on nous défend de tirer. — Dites-moi, mes braves soldats, je voudrais passer la ligne. Je vois là-bas un officier prussien qui fait ses embarras ; je voudrais lui donner une petite correction. Si vous me permettez de passer, ne craignez rien de moi, je ne passe point à l’ennemi. — Passez, capitaine. »

Je vois derrière moi quatre beaux messieurs qui m’abordent ; l’un d’eux vient près de moi et me dit : « Vous venez donc sur la ligne en amateur ? — Comme vous, je pense. — C’est vrai, me dit-il, vous êtes bien monté. — Et vous de même, Monsieur. » Les trois autres appuyèrent à droite : « Que fixez-vous là, me dit-il encore, sur la ligne des Prussiens ? — C’est l’officier là-bas, qui fait caracoler son cheval ; je voudrais aller lui faire une visite un peu serrée ; il me déplaît. — Vous ne pouvez l’approcher sans danger. — Je connais mon métier, je vais le faire sortir de sa ligne et le faire fâcher, si c’est possible. S’il se fâche, il est à moi. Je vous prie, Monsieur, de ne pas me suivre ; vous dérangeriez ma manœuvre. Retirez-vous plutôt en arrière. — Eh bien ! voyons cela. »

Je pars bien décidé. Arrivé au milieu des deux lignes, il voit que je marche sur lui ; il croit sans doute que je passe de son côté et sort de sa ligne pour venir au-devant de moi ; à cent pas des siens, il s’arrête et m’attend. Arrivé à distance, je m’arrête aussi et, tirant mon pistolet, je lui fais passer ma balle près des oreilles. Il se fâche, me poursuit ; je fais demi-tour ; il ne poursuit plus et s’en retourne. Je fais alors mon à-gauche et fonds sur lui. Me voyant derechef, il vient sur moi ; je lui envoie mon second coup de pistolet. Il se fâche plus fort, il me charge. Je fais demi-tour et je me sauve : il me poursuit à moitié de la distance des deux lignes, en furieux. Je fais volte-face et fonds sur lui ; il m’aborde et m’envoie un coup de pointe. Je relève son sabre par-dessus sa tête, et, de la même parade, je lui rabats mon coup de sabre sur la figure de telle sorte que son nez fut trouver son menton ; il tomba raide mort.

Je saisis son cheval, et revins fier vers mes petits soldats qui m’entourèrent ; le bel homme qui suivait tous mes mouvements vint au galop au-devant de moi : « Je suis enchanté, dit-il, c’est affaire à vous ; vous savez vous y prendre, ce n’est pas votre coup d’essai, je vous prie de me donner votre nom. — Pourquoi faire, s’il vous plaît ? — J’ai des amis à Paris, je voudrais leur faire part de cette action que j’ai vue. A quel corps appartenez-vous ? — A l’état-major général de l’Empereur. — Comment vous nommez-vous ? — Coignet. — Et vos prénoms ? — Jean-Roch. — Et votre grade ? — Capitaine. » Il prit son calepin et écrivit. Il me dit son nom : Boray ou Bory. Il prit à droite du côté des buttes Saint-Chaumont où se trouvait la vieille garde, et moi je rentrai au quartier général avec mon cheval en main, bien fier de ma capture. Tout le monde de me regarder ; un officier me demande d’où vient ce cheval : « C’est un cheval qui a déserté et qui a passé de notre côté ; je l’ai agrafé en passant. — Bonne prise », dit-il.

Arrivé à mon logement, je fis donner l’avoine à mes chevaux, et vérifiai ma capture ; je trouvai un petit portemanteau avec du beau linge et les choses nécessaires à un officier. Je fis desseller ce cheval et je le vendis ; comme j’en avais trois, cela me suffisait. Je fus à l’état-major prendre un air de bureau ; je trouvai beaucoup de monde près du maréchal : les uns sortaient, les autres arrivaient ; toute la nuit ce ne fut que conférences. Le lendemain, 1er juillet, nous eûmes l’ordre de nous porter au midi de Paris, derrière les Invalides, où l’armée se réunit dans de bons retranchements. Je m’y rendis après avoir été prendre les ordres de mon général ; il me fit partir avec son aide de camp et ses chevaux : « Partez, dit-il, Paris est rendu ; l’ennemi va en prendre possession. Ne perdez point de temps ; tous les officiers doivent sortir de Paris ; vous seriez arrêtés. Allez rejoindre l’armée qui se réunit du côté de la barrière d’Enfer, et la vous recevrez des ordres pour passer la Loire à Orléans. »

Arrivé à la barrière d’Enfer où l’armée était réunie, je trouvai le maréchal Davoust à pied, les bras croisés, contemplant cette belle armée qui criait : « En avant ! » Lui, silencieux, ne disait mot ; il se promenait le long des fortifications, sourd aux supplications de l’armée qui voulait marcher sur l’ennemi. Nos soldats voulaient se porter sur l’ennemi qui avait passé la Seine, une partie sur Saint-Germain, l’autre sur Versailles, tandis que nous n’avions que le Champ de Mars à traverser pour gagner le bois de Boulogne. Avec notre aile gauche sur Versailles, il ne serait resté pas un Prussien ni un Anglais devant la fureur de nos soldats. Le maréchal Davoust ne savait quel parti prendre ; il fit appeler les généraux de la vieille garde et donna ordre au général Drouot de montrer l’exemple à l’armée, disant qu’il ferait suivre son mouvement et partir sur-le-champ pour Orléans. Notre sort fut ainsi décidé. Les vieux braves partirent sans murmurer ; le mouvement commença, notre aile droite sur Tours et l’aile gauche sur Orléans. Les ennemis formèrent de suite notre arrière-garde, et ils eurent la cruauté de s’emparer des hommes qui rejoignaient leur corps et de les dépouiller, ainsi que les officiers. A notre première étape, ils nous serraient de si près, que l’armée fit demi-tour et tomba sur leur avant-garde ; on les poursuivit, ils ne furent plus si insolents et ne nous suivirent que de loin.

Nous arrivâmes dans Orléans sans être poursuivis ; nous passâmes le pont sur la Loire et on établit le quartier général dans un grand faubourg qui se trouvait presque désert ; les habitants étaient rentrés en ville et nous manquions de tout. Quand nous fûmes installés, on s’occupa de barricader le pont par le milieu avec des poteaux énormes et deux portes à résister contre une attaque de vive force ; puis on mit la tête du pont dans un état de défense, toute hérissée de pièces d’artillerie. Nous restâmes tranquilles pendant quelques jours ; ces deux énormes portes s’ouvraient à volonté pour aller aux vivres ; nous fûmes obligés d’aller en ville pour en chercher. Nous trouvâmes une pension à l’entrée de la grande rue, et tous les jours il fallait faire ouvrir les portes, mais cela ne dura pas longtemps. On voyait le grand maréchal derrière ses batteries, les bras derrière le dos, bien soucieux ; personne ne lui parlait. Ce n’était plus ce grand guerrier que j’avais vu naguère sur le champ de bataille, si brillant ; tous les officiers le fuyaient. S’il avait voulu, sous les murs de Paris, lui qui était le maître des destinées de la France, il n’avait qu’à tirer son épée.

Un matin donc, comme à l’ordinaire, nous partîmes à 9 heures pour nous rendre à notre pension pour déjeuner. Arrive le traiteur qui nous dit : « Je ne puis vous servir. J’ai ordre de me tenir prêt à recevoir les alliés qui sont aux portes et vont faire leur entrée ; les autorités leur ont porté les clefs de la ville. » Au même instant, on crie : « Aux cosaques ! » Nous sortîmes le ventre creux ; à peine dans la rue, nous vîmes la cavalerie qui marchait en bataille au petit pas et une foule immense de peuple de tout sexe, hommes et femmes. Ce coup d’œil faisait frémir ; toutes les dames, richement vêtues, avec de petits drapeaux blancs d’une main et le mouchoir blanc de l’autre, formaient l’avantgarde en criant : « Vivent nos bons alliés ! » Mais la foule fut pressée par cette cavalerie contre le pont et passa nos portes. Puis, l’ennemi posa ses factionnaires ; les portes se fermèrent, et chacun chez soi, de chaque côté des palissades ! Quant aux mouchoirs blancs et aux petits drapeaux, nos soldats s’en emparèrent, et, bras dessus bras dessous, les emmenèrent dans leurs logements. Des maris voulurent s’y opposer, mais les soldats pour toute réponse leur envoyaient un soufflet ; il fallut subir la loi du plus fort, et les maris de repasser la Loire dans des barques pour rejoindre leurs chers alliés, comme ils les appelaient. Leurs femmes passèrent la nuit de notre côté ; il leur fallut retourner en bateaux.

Le maréchal ne souffla mot ; tout alla le mieux du monde. Peines et plaisirs se passent avec le temps. Nous reçûmes l’ordre de porter le quartier général à Bourges, et le maréchal Davoust s’y installa, mais ce ne fut pas de longue durée. N’étant pas le favori de Louis XVIII, il fut dégommé par le maréchal Macdonald, qui prit le commandement de l’armée de la Loire. Davoust vint faire sa soumission au roi, mais il fut le premier licencié.

Le maréchal Macdonald arriva avec un brillant état-major dont le chef était le comte Hulot qui n’avait qu’un bras, et deux aides de camp décorés de la croix de Saint-Louis. Je me rendais tous les jours chez le maréchal pour prendre ses ordres, et de là à la poste prendre les dépêches. J’arrivais toujours tard et trouvais le maréchal à table. Il vient un de ses aides de camp qui me demande mon paquet de dépêches. « Je ne vous connais pas, lui dis-je, dites au maréchal que son vaguemestre l’attend à la porte. — Mais le maréchal est à table. — Je vous dis que je ne vous connais pas. » Il va rendre compte au maréchal de ma résistance. « Faites-le entrer. » Je vais près de lui, chapeau bas ; il se lève pour recevoir son paquet, et me dit : « Vous connaissez votre service, vous avez bien fait de répondre ainsi à mon aide de camp. Je vous remercie, mon brave, cela n’arrivera plus ; vous le ferez entrer toutes les fois qu’il se présentera avec mes dépêches ; il ne doit les remettre qu’à moi. Vous avez été en Russie ? — Partout, Monsieur le Maréchal ! Je vous ai porté quelquefois des dépêches de l’Empereur. » (J’appuyais sur ce mot, et ses nobles aides de camp me regardaient. ) Le maréchal reprend : « Il a fait la guerre, ce capitaine. De quel corps sortez-vous ? — De la vieille garde (depuis 1803, après mes quatre campagnes). — C’est bien, me dit-il, je vous garderai près de moi tout le temps nécessaire à votre service. — Et nos lettres, dirent les aides de camp et le comte Hulot. — Toutes vos lettres sont dans le paquet. Je fais mon paquet à la poste, et ce qui fait partie de l’état-major est sous le couvert du maréchal. — Et moi, Monsieur le Capitaine dit la demoiselle du maréchal, n’y en a-t-il pas pour moi ? — Trois, Mademoiselle. — Il faudra m’en apporter tous les jours ; papa, tu payeras tout cela. — Oui, chère amie, le capitaine me remettra sa note, que je payerai. La poste arrive bien tard ? — A cinq heures. »

Ce fut tous les jours la même répétition en 1815. L’armée fut licenciée et reformée en régiments qui portaient le nom de chaque département. Celui de l’Yonne était commandé parle marquis de Ganet, parfait colonel. J’ai eu l’occasion de le connaître à Auxerre.

J’étais chargé de faire faire toutes les distributions chaque jour, et pendant le temps que je restai à Bourges, je fis distribuer deux cent mille rations par rang de grade. Je ne pouvais souvent donner que la demi-ration, alors il me fallait des gendarmes pour maintenir l’ordre.

Le maréchal me garda près de lui le plus longtemps qu’il put, mais on lui intima l’ordre de me renvoyer dans mes foyers à demi-solde ; le 1er janvier 1816, le maréchal me fit appeler : « Vous m’avez fait dire de venir vous parler ? — Oui, mon brave, je suis forcé de vous renvoyer dans vos foyers, a demi-solde. Je regrette sincèrement de vous faire partir, mais j’en ai reçu l’ordre. J’ai tardé le plus possible. — Je vous remercie, Monsieur le Maréchal. — Si vous voulez rejoindre le dépôt de l’Yonne et reprendre du service, je vous ferai avoir la compagnie de grenadiers. — Je vous remercie ; j’ai des affaires à terminer à Auxerre, et puis j’ai trois chevaux dont je voudrais me débarrasser. Je vous demanderai d’aller à Paris pour les vendre. — Je vous l’accorde avec plaisir. — Je n’ai besoin de permission que pour quinze jours ; mes chevaux sont de prix, je ne les vendrai bien qu’à Paris. — Vous pouvez partir d’ici. — Je désirerais passer par Auxerre. — Je vous donne toute permission. »

Je pris congé, lui fis mes adieux, ainsi qu’au comte Hulot. En sortant du palais, je me dis : « Voilà de belles étrennes, il faudra se serrer le ventre avec la demi-solde. » Je dois dire que je n’eus jamais qu’à me louer des bontés du général.

Le 4 janvier, je partis de Bourges ; le 5, j’arrivais à Auxerre avec trois beaux chevaux. A l’Hôtel de ville, je pris mon billet de logement pour cinq jours au Faisan, là je trouvai une table d’hôte où le marquis de Ganet prenait ses repas ; je fus invité à sa table pour mes 3 francs par dîner ; c’était trop cher pour ma petite bourse. Avec 73 francs par mois, on ne peut dépenser 90 francs pour dîner, sans compter mon domestique et mes trois chevaux. Je ne pus recommencer et je pris toutes les mesures d’économie. J’écrivis à mon frère à Paris, de me faire passer 200 francs pour nourrir mes chevaux, lui disant qu’aussitôt qu’ils seraient vendus je lui en donnerais le prix. Je reçus de suite les deux cents francs, et partis pour Ville-Fargeau faire emplette d’une voiture de foin, de paille et d’avoine, car l’auberge m’avait ruiné. En six jours, mes trois chevaux, moi et mon domestique me coûtèrent 60 francs. Je fis une visite à Carolus Monfort, aubergiste à côté de mon hôtel, qui me fit ses offres de service : « Venez chez moi, me dit-il, je vous logerai, vous et vos chevaux, et ne vous demanderai que 60 francs par mois ; vos chevaux seront seuls, et vous vivrez à la table d’hôte. — C’est une affaire convenue, lui dis-je, je vais faire venir tous les fourrages chez vous. — Je me rappelle de vous en 1804, vous logeâtes chez mon père. — C’est vrai, mon ami ; mais 60 francs c’est bien dur ; je n’ai que 73 francs par mois. — Il faut renvoyer votre domestique, mon garçon d’écurie pansera vos chevaux ; avec 8 francs par mois, vous en serez quitte. — Je vous remercie, lui dis-je, je suis content. » Me voilà donc installé chez cet excellent homme.

Le 7 janvier 1816, je fus chez le général Boudin : « Général, me voilà rentré sous vos ordres. Le maréchal Macdonald m’a donné une permission de quinze jours pour aller à Paris vendre mes chevaux. — Je vous défends de sortir d’Auxerre. — Mais, général, j’ai la permission. — Je vous répète que je vous défends de sortir de la ville. — Mais, général, je n’ai point de fortune. Comment vais-je faire pour les nourrir ? — Cela ne me regarde pas. — Quel parti prendre ? — Laissez-moi tranquille ! Si vous ne pouvez pas les vendre, il faut leur brûler la cervelle. — Non, général, je ne le ferai pas ; ils mangeront jusqu’à ma vieille redingote et je ne leur ferai point de mal ; j’en ferais plutôt cadeau à mes amis. » Je pris congé et me retirai bien consterné, mais je ne m’en vantai pas et gardai le silence le plus absolu. Rentré dans mon logement, je renvoyai de suite mon domestique, mais ce n’était que le prélude. Je ne me doutais pas que j’étais sous la surveillance de tous les dévots de la vieille monarchie. Installé chez Carolus Monfort, je formais le noyau de sa table d’hôte ; le régiment de l’Yonne était caserné à l’hôpital des fous, porte de Paris ; il vint 16 ou 17 officiers qui s’arrangèrent pour le prix de la pension, et me voilà doyen de cette table. Il fallut faire connaissance avec ces nouveaux arrivants. Il se trouvait parmi eux un vieux capitaine de vieille date, à cheveux gris, qui se mettait toujours en face de moi à table. Je voyais qu’il désirait faire ma connaissance et n’avait pas l’air à son aise avec ces jeunes officiers. Parmi eux, un nommé de Tourville, sous-lieutenant sortant des gardes du corps, et un nommé Saint-Léger, ancien sergent-major dans la ligne, qui avait été trouver le roi à Gand, se déboutonnèrent du beau rôle qu’ils avaient joué dans l’affaire du maréchal Ney ; ils se vantèrent d’avoir été travestis en vétérans pour le fusiller au Luxembourg. Je ne me possédais plus. J’étais prêt à sauter par-dessus la table. Je me retins, me disant : « Je vous pincerai au premier jour. »

Le vendredi, Mme Carolus nous sert un plat de lentilles pour légumes ; voilà mes antagonistes qui jettent feu et flammes, ils voulaient prendre le plat et le faire passer par la croisée. Je leur dis doucement : « Messieurs, il faut voir ce que décide votre vieux capitaine. Je m’en rapporte à lui. »

Le vieux capitaine goûte les lentilles : « Mais Messieurs, elles sont bonnes. — Nous n’en voulons pas. — Eh bien, leur dis-je, si je vous les faisais manger confites dans mon ventre pendant 24 heures, que diriez-vous ? et si je vous faisais faire le tour de la ville avec un fouet de poste ? Ça ne vous va pas ? il faudrait pourtant en passer par là. Vous m’avez compris, ça suffit ! je vous attends sous l’orme. »

Mais j’attendis en vain ; j’avais affaire à des plats d’étain qui ne peuvent supporter le feu. Le vieux capitaine me serra la main.

Je reçus l’invitation de me présenter tous les dimanches chez le général, pour assister à la messe comme mes camarades, et de là chez le préfet ; c’était l’étiquette du jour, il fallait se faire voir. Comme nous étions beaucoup d’officiers, le salon du général se trouvait plein ; moi, je formais l’arrière-garde, je restais dans l’antichambre ; je me donnais garde d’aller faire ma courbette, j’avais été trop bien reçu. Enfin, au bout de plusieurs dimanches, je fus aperçu par le général, qui tournait le dos à son feu ; me voyant, il m’appelle : « Capitaine ! approchez, mon brave. »

J’arrive chapeau bas : « Que me voulez-vous, général ? — Je fais en ce moment un tableau pour porter les officiers qui veulent reprendre du service ; j’ai ordre de les désigner. Si vous voulez, je me charge de vous faire avoir une compagnie de grenadiers. — Je vous remercie, général ; le maréchal Macdonald me l’a offert, j’ai refusé. »

Tous mes camarades ne soufflaient mot ; il s’en trouva un plus hardi, le capitaine de gendarmerie Glachan, qui dit : « Voyez ce vaguemestre, qui est revenu couvert d’or. » Me voyant apostrophé de cette manière, je m’avance devant le général, et relevant mon gilet : « Voyez, général, comme je flotte dans mes habits. Voyez le gendarme qui a trois boutons à son habit qu’il ne peut boutonner, tant il est gras… — Allons ! allons, capitaine ! — Je ne le connais pas, ce n’est pas à lui de me parler ; qu’il s’en souvienne ! »

Je rentrai chez moi, suffoqué de colère ; j’aurais voulu être encore en Russie. Au moins, j’avais mes ennemis devant moi, tandis qu’ici ils sont partout dans mon pays.

Vers ce temps, il arriva chez Carolus un armurier poursuivi pour propos séditieux. Je m’attachai à cet homme. J’en fis mon ami, il se nommait Jacoud. Je demeurai chez lui à la sortie de mon hôtel ; je n’eus qu’à m’en louer.

Un soir, je rentre chez moi à onze heures ; je prends ma lanterne pour aller voir mes chevaux avant de me coucher, ce que je faisais toujours ; mon écurie donnait dans la rue du Collège et j’entrais par l’intérieur de la cour. Je trouve mes trois chevaux couchés, je leur parle tout haut : « Vous voilà donc couchés, mes bons amis. » J’entends alors marcher près de la porte de l’écurie, je défais les deux verrous, je vois une patrouille, arme au pied, qui m’écoutait, j’ouvre la porte et leur dis : « Voilà les personnes à qui je parle. » Un peu confus, l’officier fait porter les armes et continue son chemin. « Mon Dieu ! me dis-je, je suis donc surveillé. »

Tous les jours j’allais au café Milon passer mes soirées et voir faire la partie des vieux habitués. Je fis connaissance de M. Ravenot-Chaumont. Cet excellent homme me prit en amitié ; après avoir pris sa demi-tasse de café, il me disait : « Allons, capitaine, faire notre petite promenade. » Nous sortions par la porte du Temple, nous allions par des sentiers détournés contempler les vignes. Je me croyais seul avec mon ami, mais pas du tout ! nous aperçûmes un homme couché à plat ventre sous les pampres de vigne, qui nous écoutait parler. La police était alors contre moi ; je ne tardai pas longtemps à en sentir les premières étincelles. Je fus invité à passer à l’Hôtel de ville pour me présenter devant le maire, M. Blandavot, grand et aimable magistrat. Je n’ai qu’à me louer de son accueil, toujours bienveillant. « Vous êtes dénoncé, me disait-il, il faut faire attention ; vous avez tenu des propos contre le Gouvernement. — Je vous jure sur l’honneur que c’est faux. Je renie la dénonciation et le dénonciateur ; faites-moi me justifier devant l’infâme ; mettez-moi en présence de lui. Je ne vous demande ni grâce ni protection ; si je suis coupable, faites moi arrêter, vous êtes le maître. — Allez, je vous crois, faites attention. »

Le lendemain, je me présente au café, je retrouve mon ami Ravenot ; nous sortîmes ensemble. Arrivés sur la route de Courson, je lui dis : « Il ne faut pas prendre les petits sentiers ; nous pourrions trouver des espions cachés dans les vignes. Suivons la route, car hier l’agent de police est venu me chercher pour paraître devant le maire, qui m’a renvoyé ; nous n’avons pourtant pas dit un mot de politique. — Ce sont des gens qui font ce métier-là pour gagner de l’argent. Qui donc est cet agent ? — J’ai demandé son nom ; il se nomme Monbont[62] ; il est grand, culottes courtes, des mollets comme un chevreuil et une loupe au coin de l’oreille. »

Les amateurs de beaux chevaux venaient voir les miens ; enfin un nommé Cigalat, vétérinaire, me fit vendre mon beau cheval de bataille 924 francs au fils Robin, de la poste aux chevaux ; il m’en avait coûté 1, 800 ; il fallut passer par là. Il m’en restait encore deux. Lorsque le 60e (de l’Yonne) eut l’ordre de partir d’Auxerre pour prendre garnison à Auxonne, je reçus une lettre du chirurgien-major : « Mon brave Capitaine, vous pouvez amener vos deux chevaux, je les crois vendus si le prix vous convient (1,200 francs et 80 francs pour le voyage). Si cela vous arrange, vous nous trouverez à Dijon. Nous sommes là pour le passage de la duchesse d’Angoulême, le major en prend un, le commandant l’autre ; tous descendrez au Chapeau-Rouge ; c’est là qu’ils logent. »

Comment faire pour aller à Dijon ? Si je le demande, on me dira : « Je vous défends de sortir de la ville. » Diable ! mon coup serait manqué ; il faut partir à trois heures du matin. Je ne dormais pas, comme si j’allais faire une mauvaise action. Le lendemain, j’étais à huit heures à l’hôtel du Chapeau-Rouge. A onze heures, le régiment de l’Yonne rentrait défaire la conduite à la duchesse ; j’avais eu le temps de faire rafraîchir mes chevaux. On annonce mon arrivée à ces messieurs ; ils viennent ; le gros major me voyant, dit : « Le maître de ces chevaux n’est donc pas venu ? — Vous me prenez, sans doute, pour un domestique, vous vous trompez ; je suis le propriétaire de ces chevaux. Je n’ai pourtant pas la figure d’un domestique. Je suis décoré, et je l’ai été avant vous, ne vous déplaise. Lequel de ces deux chevaux prenez-vous ? — Le cheval normand. — Je vous le donne, je veux 600 francs et les 80 francs promis. — Je vais vous faire un bon que vous toucherez chez mon frère, payeur. »

Une heure après, je revins livrer mon cheval, tout sellé et bridé, dans la cour : « Monsieur, si vous m’aviez demandé celui-là, je ne vous l’aurais pas donné ; il vaut lui seul 1,200 francs. » Et je dis au marquis de Ganet qui était là : « Si vous voulez, je vous le cède au premier étage monté par moi, et je redescendrai dessus, si l’escalier est praticable ; je vais vous faire voir les mérites de ce cheval. »

Je monte en effet, et le fais manœuvrer dans tous les sens ; il marchait le pas d’un homme en reculant ; de même, je le fais se dresser sur l’appui d’une croisée : « Reste là ! lui dis-je (il ne bougeait pas). Voilà, Monsieur le Major, un cheval de maître, et celui que vous avez est mon cheval de portemanteau ; il n’est point dressé[63]. »

Le lendemain, à Auxerre, personne ne s’était aperçu de mon absence. Je fus rendre compte de mon voyage à M. Marais : « Le prononcé de votre procès est rendu ; ils sont condamnés chacun à 1,500 francs de dommages-intérêts ; je suis nommé pour vous faire restituer votre bien. Il faut que tous ceux qui ont de votre bien se désistent, et le notaire de Courson fera les actes de désistement à leurs frais ; je vais leur assigner le jour, j’ai tous les noms, ils sont dix-sept ; cela ne vous regarde pas ; je vous dirai le jour et nous partirons, vous et votre frère. Mon frère sautait de joie : « Voilà 17 ans, disait-il, qu’ils me font donner de l’argent ! » Le jour indiqué, nous partîmes pour Mouffy, accompagnés de M. Marais, pour nous installer dans notre petit bien qui n’en valait pas la peine, car il nous coûtait 1,000 francs de plus que sa valeur ; mais nous avions gagné.

Lorsque ces malheureux se furent désistés, nous rentrâmes à Auxerre ; mon frère dit à M. Marais : « Tenez votre mémoire prêt, je vous payerai de suite, car mon frère n’a pas le sou. » Les frais se montèrent à 1,800 francs, et nous avions pourtant gagné. Voyant cette note, je fis un peu la grimace, mais je ne dis mot. Pauvres plaideurs, comme on vous plume ! Cette affaire réglée, nous partîmes pour Druyes, notre pays natal, dans un beau cabriolet pour assister à la vente des biens de nos débiteurs. Je convins avec mon frère de ne pas dépouiller notre père, qu’il fallait lui laisser, sa vie durant, tout ce qu’on devait vendre pour couvrir notre somme. Après un débat orageux avec mon frère, on procéda à la vente. Nous nous rendîmes chez notre père pour lui faire part de nos bonnes intentions à son égard : « C’est plutôt pour augmenter votre fortune que pour la diminuer. — C’est bien, nous dit-il, mais je veux un logement pour ma femme après moi. — Cela ne sera pas, lui dit mon frère. Je me rappelle qu’elle m’a mené dans les bois avec ma sœur pour nous perdre. D’ailleurs, vous lui avez passé tout le reste de votre fortune, vous avez dépouillé vos enfants pour lui donner d’abord 36 bichets de froment sa vie durant, et puis, vous le savez, elle est plus riche que nous. » J’aurais consenti, mais mon frère, qui avait tant souffert des cruautés de cette femme, ne voulait pas céder. Tout fut terminé le même jour, mais mon père nous garda rancune plus tard. Revenus à Auxerre, mon frère régla nos comptes ; je me trouvai débiteur de 700 francs : « Eh bien ! me dit-il, avant de partager, donne-moi deux morceaux de vigne et nous serons quittes. — Choisis. » Enfin, il me restait six arpents de mauvaise terre et de vignes. Combien je me trouvai soulagé d’être débarrassé d’une pareille somme envers mon frère ! J’avais un cheval de reste pour toute fortune. Le lendemain, nous fûmes chez M. Marais lui porter ses 1,800 francs ; nous fûmes invités à dîner et mon frère partit pour Paris. Le dimanche, je fus invité à dîner chez M. Marais qui me fit la remise de 100 francs ; il se rappelait les beaux pistolets dont je lui avais fais cadeau, mais il fallait de temps en temps lui prêter mon cheval lorsqu’il avait des biens à visiter. Cela ne pouvait se refuser ; mais d’autres se présentèrent pour me l’emprunter aussi ; je leur disais : « Il est retenu par M. Marais. » Je rendais compte de toutes ces invitations à M. Marais qui connaissait tout le monde : « Il ne faut pas le prêter, vous ne pourrez en jouir, et moi je compte sur votre obligeance. — Il est à votre service, mais ces messieurs que je ne connais pas me tourmentent. — Il faut refuser. — Il est venu ce matin un grand monsieur habillé en noir, maigre et pâle, qui a la vue basse ; il a l’air d’un juge. Il m’a prié de lui prêter mon cheval pour aller voir ses bois. — Vous a-t-il dit son nom ? — Oui, il se nomme Chopin. — Ne vous avisez pas de lui prêter votre cheval, il lui ferait manger des javelles. — Et comment faire ? — Il faut lui dire que je l’ai pour un mois. — Ça suffit, s’il me tourmente, je vous l’enverrai. — Je m’en charge », me dit-il.

Mon père se fâcha contre nous ; il nous fit assigner pour lui payer une pension viagère ; je partis pour Druyes afin de tâcher de concilier cette affaire par-devant le maire, M. Tremot. « Allons, mon père, il faut nous arranger. — Je le veux bien pour toi, mais je veux 14 bichets de froment par an et 200 francs. — Mais ça n’est pas possible, vous savez que je n’ai rien ; vous êtes plus riche que moi. Est-ce votre dernier mot ? — Si tu es venu pour cela, voilà ce que je veux : il faut que ma femme ait de quoi vivre après moi, ; vous payerez la sottise que vous m’avez faite. » Je fis prendre tous les renseignements sur la fortune que mon père possédait à l’époque de sa demande ; il se trouvait être plus riche que moi de dix mille francs. J’apportai tous ces renseignements à M. Marais, et le chargeai de cette affaire ; elle se plaida ; je prouvai au tribunal que mon père avait dix mille francs de plus que moi. On ne m’en tint pas compte. Je reconnus dans mes juges M. Chopin et je fus condamné à 240 francs payables trois mois d’avance, j’en fus suffoqué ; je revins chez mon avoué : « Eh bien ! lui dis-je, vous m’avez donné un mauvais conseil ; si j’avais laissé manger des javelles à mon cheval, je n’aurais peut-être pas perdu mon procès, car je crois que ce juge m’a nui. »

Mon père ne tarda pas à me faire signifier le jugement. Ce fut un coup de foudre pour moi. Eh ! mais mon Dieu ! je n’ai pourtant pas la goutte, et voilà de fortes sangsues qu’on applique à ma bourse : 80 francs pour quatre feuilles de papier, le timbre et l’enregistrement, c’est cher ; allez donc plaider, je me ferais plutôt arracher les deux oreilles. Aussi cela ne m’est jamais arrivé depuis, je craignais trop les sangsues. J’empruntai 40 francs pour solder ces frais ; la pauvre demi-solde ne suffisait pas, il fallut se serrer le ventre. Je vendis mon cheval à M. Cousin d’Avallon, ce qui me remit dans mes petites affaires, ayant touché de suite 600 francs. Que je me trouvais heureux de payer les premiers 30 francs à mon père (par le commissionnaire qui me remettait son reçu) !

Je me retirai chez le père Toussaint-Armansier, place du Marché-Neuf ; là ma pension et mon logement ne me coûtaient que 45 francs par mois avec un petit pot-au-feu d’une livre et demie pour deux jours. J’allais au café Milon regarder les habitués faire leur partie, sans jamais prendre une tasse de café ; de là je sortais toujours avec mon ami Chaumont-Ravenot faire notre promenade habituelle, puis je rentrais au café pour en sortir à dix heures. Voilà la vie que je menais pendant tout le temps que je restai garçon.

Je ne passais pas plus de 15 jours sans être dénoncé, puis cela se ralentit. Le commissaire de police était interrogé pour rendre compte de ma conduite ; je puis dire à sa louange que je lui dois ma liberté, c’est lui qui répondait de moi tout le temps de ma surveillance, il me suivait de l’œil sans jamais me parler.

On fit la cérémonie funèbre de Louis XVI. Au jour indiqué pour la célébrer, toutes les autorités furent convoquées pour assister à ce pénible service, et nous reçûmes l’ordre de nous présenter chez le général Boudin pour aller prendre le préfet et nous rendre à la cathédrale. L’église était pleine ; après le service, M. l’abbé Viard monta en chaire, le général nous fit signe de sortir du chœur pour nous mener en face de la chaire. Nous formions le cercle tous assis, notre général au milieu de nous. L’abbé Viard lut le testament de Louis XVI d’une voix de Stentor ; après sa lecture, le voilà qui tombe sur l’usurpateur Bonaparte qui avait porté le carnage chez toutes les puissances avec ses satellites, ces buveurs de sang qui égorgeaient les enfants au berceau. Alors toutes les figures des vieux guerriers devinrent pâles, et le général, qui aurait dû venir à notre secours, ne dit mot. En sortant de cette cérémonie, tout le monde était silencieux ; je croyais étouffer de colère contre l’abbé Viard ; il m’a fait une si terrible blessure que je n’ai été depuis aux cérémonies que forcément. Voilà ce que j’ai vu et entendu ; que les hommes de ce temps s’en souviennent ! Il fallut que nous restâmes humiliés, il fallut aller à la messe tous les dimanches, je croyais toujours voir cette tête blanche, aux cheveux regrichés, monter en chaire. Je crois que je serais sorti de la cathédrale, tant cet homme me faisait mal à voir.

Un jour de Fête-Dieu, nous fûmes chez notre général, de là chez le préfet attendre le moment de partir pour la cathédrale, mais le chapitre des conversations se prolongeant un peu trop, la procession sortit et l’on vint avertir le préfet de ce contretemps. Au lieu d’aller à l’église, nous fûmes obligés de courir pour la rattraper sur la place, mais lorsque nous eûmes dépassé le portail, longeant le clergé pour nous porter derrière le dais, suivant notre général, on criait derrière nous à tue-tête : « En arrière ! en arrière les officiers, en arrière ! » C’était le tribunal qui voulait passer devant nous.

Je me trouvais sur le côté gauche ; le procureur du roi se trouvant à mon côté, me dit : « Vous n’entendez donc pas que je vous crie de rester derrière ? — Mais je suis mon général. — Je vous dis de laisser passer le tribunal. — C’est donc vous qui nous commandez ? Eh bien ! commandez ! — Je ne vous connais pas, dit-il. — Je vous connais moi, vous vous nommez Gachon, et il n’y a qu’un Gachon comme vous qui puisse gâcher un officier comme moi. Si vous étiez officier, je vous dirais deux mots. »

Il se trouvait parmi nous des chevaliers de Saint-Louis qui eurent l’insolence de me dire : « Donnez-lui un soufflet. » Je me retourne et les regardant, d’un air de mépris : « Que me dites-vous ? C’est affaire à vous de lui donner un soufflet et non à moi ; vous seriez pardonnés et moi fusillé. » Il fallut que je restasse encore une fois humilié. Cela fit grand bruit dans la procession, un des aides de camp du général vint lui rendre compte de ce qui venait de se passer derrière lui. Après la cérémonie, le général me dit : « Mon brave, cela n’arrivera plus ; on connaîtra l’ordre de marche. — Il n’est plus temps, vous ne nous verrez plus. Que M. Gachon s’en souvienne ! »

La duchesse d’Angoulême vint à passer à Auxerre et l’on fit tous les préparatifs pour la recevoir. Des hommes de la marine, tous habillés de blanc, étaient commandés pour dételer ses chevaux sous la porte du Temple. Moi, je reçus l’ordre de me porter en grand uniforme à la porte du Temple pour me placer à la portière de droite de la princesse, sabre au poing. Je m’y rendis ; les ordres ne sont pas des invitations, il faut obéir.

Arrivé à mon poste, je me plaçai près de la portière, et mes dindons habillés de blanc traînaient la voiture au petit pas… Moi, avec ma figure antique, je ne soufflais mot. Elle pouvait se vanter, si elle m’avait connu, que je ne l’aurais pas laissé insulter ; j’ai toujours respecté le malheur. Arrivée sur la place Saint-Étienne, la voiture s’arrêta près de la cathédrale, et le clergé avec la croix et le grand crucifix portés par l’abbé Viard et M. Fortin, vicaire, se présentèrent à la portière de gauche. L’abbé Viard présentait son crucifix, et ce pauvre Fortin, la tête penchée sur l’épaule de l’abbé Viard, pleurait de bon cœur ; ça coulait sur ses grosses joues si fort qu’il me donnait presque l’envie d’en faire autant. Comme c’était amusant pour moi ! Lorsque toutes les bénédictions et les baisers de crucifix furent terminés, la voiture de la princesse, traînée par les ânes du port, fit son entrée dans la cour de la Préfecture. Au pied du perron, elle fut reçue par les autorités, et monta d’un pas lent les degrés : elle était pâle, maigre et soucieuse. On l’introduisit dans une grande salle qui pouvait contenir 300 personnes ; là un trône était préparé pour la recevoir. Ma mission remplie, je me réunis au corps des officiers en demi-solde pour aller faire notre visite à cette princesse, fille du malheureux Louis XVI. Notre tour arrive, nous sommes annoncés et formons le cercle dans cette salle immense ; elle ne nous adressa pas un mot, elle avait l’air rechigné. Il se présente une grande dame pâle qui se fait annoncer pour faire présent d’un anneau ayant appartenu, disait-elle, aux ancêtres de la famille de Louis XVI. Une dame d’honneur rend compte de cette visite à la duchesse qui dit : « Faites retirer cette femme. » Force lui fut de se retirer, bien penaude.

En ce temps-là, il nous fut enjoint de chercher des établissements, ce qui voulait dire : « Vous êtes répudiés. » Tous les officiers qui ne purent rester en ville se sauvèrent dans les campagnes pour vivre à la table des laboureurs moyennant 300 francs de pension par an. Moi, je pris de suite mon parti. J’allais à Mouffy m’installer pour un mois, mettre mes morceaux de vigne en bon état, me disant que si j’y dépensais mes économies, je pourrais toujours vivre avec mes 73 francs par mois. Comme mes deux hommes de journée, je faisais trembler le manche de ma pioche ; dans un mois, mes petits morceaux de vigne étaient dans l’état parfait. Je ne le cédais pas à mes deux vignerons, je leur montrais que le soldat pouvait reprendre la charrue. Mes pauvres mains avaient de fortes ampoules, mais je me déchaînais contre l’ouvrage, disant : « J’ai passé par de plus grosses épreuves. Je vous ferai voir, mes enfants, que la terre doit nourrir son maître. »

Je m’en revins à Auxerre pour des affaires plus sérieuses, je m’étais dit : « Il faut prendre un parti, il faut te marier ; tu ne peux plus rester garçon, maintenant qu’il t’est permis de former un établissement, mais avant tout il faut la trouver. » A qui me confier ? Je fus faire visite à M. More qui était un de mes dignes amis, je le fréquentais depuis 1814. J’étais toujours bien reçu. Il avait une parente pour fille de boutique qu’il appelait toujours : ma cousine ; je l’avais distinguée à cause de son activité au commerce, mais je ne disais mot ; le temps m’en fournit l’occasion. Cette aimable demoiselle trouva un petit fonds de commerce, et sans rien dire de ses intentions à ses parents, elle en devint propriétaire. Je l’avais perdue de vue ; passant chez M. Labour, confiseur, pour lui faire visite, Mme Labour me dit : « Connaissez-vous un capitaine décoré qui demeure à Champ ? — Non, Madame. — C’est qu’il désirait se marier avec une demoiselle de nos amies qui était chez M. More depuis 11 ans, et qui vient de s’établir à son compte. — Et où est-elle établie ? — Au coin de la rue des Belles-Filles, elle a payé le fonds et la maison tout au comptant, avec un bon mobilier. — Eh bien, Madame, je ne connais ce capitaine que pour l’avoir vu aux grandes cérémonies ; je ne puis vous en donner de renseignements positifs. »

Je pris congé : « Ah ! me dis-je, on veut me souffler cette demoiselle. Il ne faut pas perdre de temps. » Le même jour je vais chez Mlle Baillet ; c’était son nom de famille : « Mademoiselle, je désirerais avoir du café et du sucre. — Volontiers, Monsieur, dit-elle. — Je voudrais avoir le café frais moulu. — Je vais vous en moudre ; combien en voulez-vous ? — Une livre me suffit. » Et voilà que je lui fais tourner son moulin.

Cette opération finie et mes deux paquets attachés, je paye : « Je n’en ai pas pris beaucoup ? — Tant pis, Monsieur. — Ce n’est pas cela que je désirais ; c’est à vous que je veux parler. — Eh bien ! parlez, je vous écoute. — Je viens vous demander votre main pour moi ; je fais ma commission moi-même, sans préambule et sans détour ; je ne sais pas faire de phrases ; c’est en franc militaire que je vous demande. — Eh bien, je vous réponds de même, cela se peut. — Eh bien, Mademoiselle, votre heure, s’il vous plaît, pour parler de cette sérieuse affaire ? — A six heures. »

A six heures précises, je me présente : « Vous n’avez pas la permission ? — Je vais la demander, mais il faut convenir de nos faits et de nos fortunes. Pour avoir la permission, il faut que ma future apporte en dot 12,000 francs. — Je puis le prouver, dit-elle, y compris ma maison et mon mobilier ; ainsi nous sommes d’accord. — Pour moi, je n’ai rien que quelques arpents de terre et des vignes, mais je ne dois rien ; toutes mes petites économies sont enfouies dans la réparation de mes vignes ; je ne croyais pas me marier sitôt. — Eh bien, demandez votre permission, je vous donne ma parole. — Et moi, Mademoiselle, je vous donne la mienne. Demain, je ferai ma demande au général. »

Je fus bien accueilli du général : « Je vais faire partir votre demande de suite et je vais l’apostiller. — Je vous remercie, général. »

Huit jours après, j’avais ma permission ; je cours chez Mlle Baillet : « Voilà ma permission, il faut prendre jour pour passer le contrat. Si vous êtes en règle, nous pouvons fixer le jour de notre mariage. — Vous allez bien vite ; il faut que j’en fasse part à mes parents. — Prenez tout le temps nécessaire et puis nous fixerons l’époque que vous voudrez. Je désirais me marier le jour de ma fête, le 16 août. — Cela n’est pas possible, c’est jour de fête ; mettons cela au 18, je vais écrire à Paris pour inviter seulement ma sœur, car nous ne ferons pas de noce. — C’est bien mon intention. D’abord, moi, je n’ai pas d’argent. — Et votre famille est trop considérable. — Je ne veux pas qu’ils sachent le jour de notre mariage ; je leur ferai part que je me marie, voilà tout. — Cela coûterait 5 à 600 francs, il vaut mieux les mettre dans notre petit commerce. — Je vous approuve. » Nous fixâmes le 10 pour le contrat, et le 18 pour notre mariage.

Le contrat fut passé ; M. Marais fut mon témoin, et M. Labour, celui de ma future ; ma dot en espèces était des plus minces. Je lui dis : « J’ai pour toute fortune 4 fr. 50 c. ; vous aurez la bonté de faire le reste. Je vous offre une montre à répétition, une belle chaîne et deux couverts d’argent ; pour ma garde-robe, elle ne baisse rien à désirer ; 40 chemises, et le reste à proportion, plus 73 francs par mois, 125 francs par an de la Légion d’honneur, et quatre feuillettes de vin. Mais je ne dois pas un sou. — Eh bien, Monsieur, nous ferons comme nous pourrons. »

Tout fut convenu, je fus de suite chez M. Rivolet le prier de me prêter 80 francs pour acheter un châle que je portai aussitôt à ma future ; elle fut enchantée. J’allai ensuite chez M. More lui faire part de mon mariage : « Avec qui vous mariez-vous ? — Avec votre cousine, Mlle Baillet. — C’est elle que je vous aurais choisie, mon brave ; je vous offre mes services. — Je pourrais en avoir besoin. — Comptez sur moi. »

Je passai aussi chez M. Labour : « C’est vous qui êtes cause de mon mariage avec votre amie ; vous m’avez donné l’éveil ; sans vous, on aurait pu me la souffler. — Combien nous sommes heureux de vous en avoir parlé. »

Ce n’était pas tout cela qui me tourmentait le plus ; il fallait aller à confesse. Je prends des renseignements : « Il faut vous adresser à M. Lelong, me dit-on, c’est un brave homme. »

Je vais de suite chez lui : « Monsieur, lui dis-je, je vous ai choisi pour me marier. — Mais êtes-vous confessé ? — Pas du tout, c’est pour cela que je viens près de vous. Que peut-on demander à un militaire ? J’ai fait mon devoir. — Eh bien, je vais faire le mien. » Il met ses deux genoux sur le bord d’une chaise, marmotte une petite prière, et, quittant sa chaise, il me donne sa bénédiction qui en valait bien une autre, avec mon billet de confession : « Vous direz à l’abbé Viard que c’est moi qui vous marie. Qui épousez-vous ? — Mlle Baillet. — Ah ! me dit-il, j’ai fait mes études avec son père ; est-elle confessée ? — Non, Monsieur. — Envoyez-la-moi.

— Ça suffit. Je désirerais être marié le 18, à quatre heures du matin. — L’église ne s’ouvre qu’à cinq heures, mais je prendrai les clefs à quatre heures et demie, et je serai à la porte. — Je vous remercie ; je vais vous envoyer ma future de suite. — Je l’attends. »

Je sautai de joie d’être débarrassé de cela. Je vais chez ma future : « Mademoiselle, je suis confessé ; M. Lelong vous attend. — Eh bien, j’y vais. — C’est chez lui qu’il faut aller. C’est un vieil ami de votre père, il me l’a dit. — Eh bien, restez près de ces demoiselles ; je ne serai pas longtemps. » Tout fut terminé en une demi-heure, et le lendemain nous portâmes nos 3 francs à l’abbé Viard.

J’avais tout prévu pour partir ; j’avais loué une voiture à quatre places qui nous attendait porte Champinot, au sortir de l’église. À six heures, nous étions en voiture après avoir pris la tasse de café. Personne n’était levé dans le quartier ; c’était comme un enlèvement. J’avais prévenu à Mouffy que je mènerais mon épouse le 18, qu’on m’attende, moi quatrième, avec un bon pot-au-feu, que je me chargeais du reste. Je pris un pâté de 3 francs, et nous voilà partis dîner à Mouffy.

Le lendemain, nous fûmes à Coulanges dîner chez M. Ledoux qui nous attendait avec un dîner de cérémonie ; sa demoiselle était fille de boutique de mon épouse. Nous revînmes à Auxerre à neuf heures du soir, personne dans le quartier se doutait de rien.

Le lendemain, je me lève à cinq heures pour ouvrir ma boutique, et les voisins me voyant si matin disaient : « L’amoureux est bien matinal. » Le lendemain, même répétition ; ils ne se doutaient pas que je fusse marié. Je peux certifier que, y compris la voiture, pour frais de noce, j’ai dépensé 20 francs en deux jours ; on ne peut pas être plus modeste.

Le dimanche, nous fûmes faire nos visites. Partout, des reproches de ne pas les avoir invités à la célébration de notre mariage : « Ne m’en voulez point, je ne le pouvais. Il aurait fallu que je vous renvoyasse au sortir de l’église, ne pouvant vous recevoir ; vous êtes trop nombreux, je ne vous demande que votre amitié. » Les dames disaient : « Si nous avions assisté seulement à la bénédiction. — Il était trop matin pour vous déranger. » C’était partout les mêmes reproches.

La famille était si nombreuse que nous en eûmes pour trois jours. Ces pénibles visites terminées, je pris de suite le collier ; je me multipliai : à quatre heures du matin sur pied pour faire notre petit ménage, je mettais la main à tout avec mon aimable épouse. Nous n’avions pas les moyens d’avoir une domestique, mais seulement une femme de ménage à 3 francs par mois. Je pris donc la serpillière pour brûler mon café, mais comme j’étais en disponibilité, il me fut défendu de la porter. Il fallut se résigner. J’allai chez M. More le prier de m’ouvrir un crédit en épiceries : « Je vous donnerai tout ce dont vous aurez besoin. — Mais pas de billets ! tout sur ma bonne foi, je prendrai seulement un livret. — Tout ce que vous voudrez. — Eh bien, commençons aujourd’hui. Je ne prends pas tout chez vous ; il faut que M. Labour me fournisse aussi certains objets, tels que de l’huile, du chocolat et des cierges. — Tout ce que vous voudrez est à votre service. »

Mes emplettes se montaient à 1,000 francs ; il voulait m’en faire prendre davantage : « Si j’en ai besoin, je reviendrai. » Je fus chez M. Labour lui faire pareille demande : « Vous trouverez chez moi tout ce dont vous aurez besoin, avec un livret seulement. — C’est entendu, je partage ma pratique entre vous et M. More. — C’est juste, c’est de droit. — Voyons, commençons ! Voilà la note que ma femme m’a donnée ; mettez toutes ces marchandises sur mon livret ; la recette du premier mois sera pour M. More et le mois suivant pour vous, cela vous arrange-t-il ? — Tout m’arrange avec vous. » Sa note montait à 800 francs.

Tout cela placé, il fallut retourner. M. More donna un petit mouvement à son bonnet de coton en me voyant entrer : « Voilà une note. — C’est très bien, mon brave ; vous aurez cela ce soir. » J’en fis autant chez M. Labour. Les quatre notes réunies se montaient à 3,500 francs ; c’était effrayant pour moi, mais ma chère épouse me disait : « Sois sans inquiétude, nous nous tirerons d’affaire avec du travail et une sévère économie ; nous viendrons à bout de tout. » Que j’étais heureux d’avoir trouvé un pareil trésor !

Lorsque toutes nos marchandises furent placées et nos factures reconnues, il vient un ami de M. More nous visiter, c’est M. Fleutelat. Après les compliments, il me dit : « Capitaine, si vous voulez, je vous prête 10,000 francs sans intérêt. — Je vous remercie ; cela m’empêcherait de dormir ! M. More et M. Labour m’ont ouvert un crédit, je vous suis bien reconnaissant. »

Lorsque nous fûmes bien organisés, les acheteurs arrivèrent de toutes parts, et la vente allait on ne peut mieux : 1,500 francs par mois. J’étais content de pouvoir porter 1,000 francs à M. More et 500 francs à M. Labour ; je renouvelais nos marchandises avec joie.

J’étais toujours tourmenté par l’inquiétude des dénonciations. Lorsque je voyais un agent de police, je croyais que c’était pour moi, et souvent je ne me trompais pas : « Que me voulez-vous, Monsieur ? — Passez à la Mairie. — Je vous suis dans une heure. — Ça suffit. »

Ma femme était tourmentée : « Mais tu n’es sorti que pour aller chez M. More. — Ma chère amie, quand tu me mettrais dans une boîte, ils me feraient parler par le trou de la serrure. »

Je me rendis à la Mairie, devant M. Leblanc : « Que me voulez-vous, Monsieur le Maire ? — Mon brave, vous êtes dénoncé. — Ce n’est pas possible, je ne suis sorti de chez moi que pour aller chez M. More ; je ne quitte ma petite boutique que pour aller faire mes emplettes, je ne sors pas, je n’ai été au café qu’une fois depuis que je suis marié. Je vous prie de garder l’infâme qui me dénonce ; mais, je crois ne pas me tromper, il passe de temps en temps des prisonniers qui demandent des secours avec une liste des noms de tous les officiers, je leur donne 3 francs. Aux plus mal chaussés, je donne mes bottes et mes souliers, mais je n’ai plus rien à leur donner. Je parie que je suis la dupe de mon bon cœur, que c’est des espions au lieu d’être des prisonniers. Vous devez savoir cela, Monsieur le Maire, c’est la police de Paris que l’on fait venir pour me perdre, mais je ne laisserai pas entrer un seul individu chez moi, je les recevrai à la porte. »

Je crois avoir mis le doigt sur le mal, car le maire me dit : « Vous pouvez vous retirer. — Je vous salue, Monsieur le maire. » Je rentrai chez moi : « Eh bien ! me dit ma femme, que te voulait-on ? — Eh bien ! encore une dénonciation sans preuve. — Il ne faut plus laisser entrer personne dans notre chambre. — Je crois avoir deviné que c’est la police de Paris qui me poursuit. M. Leblanc m’a renvoyé sans aucune observation, c’est son secret et non le mien ; il m’a bien reçu. » Mon épouse me dit : « Mon ami, il faut chercher si tu pourrais trouver un jardin pour te désennuyer. — Je le veux bien, lui dis-je.

Je me mets à la recherche ; j’en parle à M. Marais qui me dit : « Je vous trouverai cela ; il n’en manque pas. » Il vint me trouver : « J’ai votre affaire près de chez moi, sur la promenade. Allez trouver le père Chopard, tonnelier, marchand de sabots, il veut vendre son jardin. » Je vais trouver Chopard : « Vous vouiez vendre votre jardin ? — Oui, Monsieur. — Voulez-vous me le faire voir ? — De suite, Monsieur. — Allons-y ! S’il me convient et que le prix ne soit pas trop élevé, je vous l’achèterai. »

Visite faite, je dis : « Combien en voulez-vous ? — 1,200 francs. — Si vous voulez venir chez moi, vous prendrez ma femme pour qu’elle le voie ; si ça lui convient, nous pourrons nous arranger. » Ma femme y va et dit : « Il nous convient, tu peux l’acheter. » Je vais trouver ces pauvres gens et termine le marché pour 1,200 francs.

Ah ! que j’étais heureux d’avoir un jardin ! C’était un désert, mais en un an il changea de face ; j’y dépensai 600 francs ; j’y faisais trembler la pioche et la bêche ; j’en fis mon Champ d’asile.

Dans mon jardin j’étais à l’abri des espions, j’en fis mes délices, celles de ma femme ; je lui dois ma belle santé ; j’abandonnai tout le monde (je dois dire que je voyais des persécuteurs partout). Depuis 30 ans que je cultive mon champ de retraite, je n’ai pas passé deux jours sans aller le voir, et par tous les temps, toujours accompagné de ma femme. Combien je jouissais chaque jour de ma trouvaille ! Je plantais des arbres, j’en réformais ; je laissai l’allée principale un peu étroite, mais que je ne pouvais changer à cause de ses beaux arbres. Je fis un joli parterre et trois berceaux ; je plantai des quenouilles qui ont 25 pieds de haut ; il est rare d’en voir de pareilles.

Lorsque tout fut terminé, on vint me visiter ; on venait voir le vieux grognard, toujours habit bas et pioche à la main, qui était heureux d’avoir un coin de terre.

J’eus le bonheur de devenir père d’un garçon qui faisait toute mon espérance ; mais je le perdis à l’âge de 14 ans. Cela brisait toutes mes joies.

En 1818, je fis dans mes vignes de Mouffy une bonne récolte ; je vendis pour 1,000 francs de vin qui bouchèrent un trou de mes dettes. Comme j’étais fier de porter, avec ma recette du mois, 2,000 francs à M. More et à M. Labour !

Mais les espions étaient toujours à ma poursuite. A la fin de septembre 1822, à 10 heures du matin, un bel homme se présente chez moi, assez bien vêtu : redingote bleue, pantalon idem, beaux favoris noirs. Un coup de sabre lui prenait depuis l’oreille jusqu’à la bouche ; il avait tout à fait l’air d’un militaire. Je ne pus m’empêcher de le faire entrer dans ma petite chambre : « Donnez-vous la peine de vous asseoir, vous prendrez bien un verre de vin ? » Ma femme dit : « Si vous voulez, je vais vous donner un bouillon ? — Ce n’est pas de refus », dit-il.

Après s’être rafraîchi, il me fit voir une liste de tous les officiers qui restaient en ville : « Qui vous a donné cette liste ? — Je ne le connais pas. — Avez-vous trouvé quelque chose ? — Oh ! oui », me dit-il. — Je dis à ma femme : « Donne-lui 3 francs. — De suite, mon ami. »

Je lui demandai d’où il venait : « Je viens de la Grèce. » Et il tire de sa poche des papiers ; il me lit les noms des principaux chefs qui commandaient en Grèce : « Pourquoi avez-vous été là-bas ? Permettez-moi de vous faire cette question. — C’est mon commandant qui m’a emmené avec lui. — Et pourquoi êtes-vous revenu ? — C’est que j’ai vu empaler mon commandant ; cela m’a fait si peur que j’ai quitté de suite le pays. — Qu’allez-vous faire ? — J’ai des protecteurs au ministère de la guerre. »

Je congédiai mon individu, qui se rendit de suite à la mairie pour me dénoncer ; il dit au maire que j’avais tenu des propos à un conscrit dans la rue de la Draperie ; ce conscrit m’aurait dit : « Bonjour, capitaine. — Où vas-tu ? — En Espagne. — Eh bien ! tu n’en reviendras pas, ni toi, ni tes camarades. »

Je ne tardai pas à être appelé devant le maire ; à midi, l’agent de police me prévint que j’étais attendu. J’y vais sans faire de toilette, en casquette : « Que me voulez-vous, Monsieur le Maire ? — Eh bien, dit-il, si vous entendiez dire du mal de moi, me le diriez-vous, mon brave ? (Il me tenait les deux mains.) — Non, Monsieur le Maire, je ne suis pas dénonciateur. — Et si vous voyiez que l’on voulût me faire du mal, me le diriez-vous ? — Non, Monsieur le Maire, car je m’en souviens, au moment de faire la récolte, on a coupé vos vignes par le pied. Si je l’avais vu, je ne vous l’aurais pas dit ; mais si j’avais trouvé l’individu sur le fait, je l’aurais contraint de me suivre pour faire sa déclaration devant vous, et s’il ne l’avait pas faite, je lui aurais donné la correction devant vous. Voilà comme j’entends les dénonciations. — Mais ce n’est pas de cela qu’il s’agit. Vous êtes dénoncé. — Je proteste ; je ne vous demande ni grâce ni protection, je suis innocent. Je connais l’infâme ; il a un coup de sabre sur la figure, il m’a dit qu’il venait de Grèce. Je lui ai donné 3 francs, un bouillon et deux verres de vin ; il n’y a que lui qui a pu me dénoncer ; si vous voulez le permettre, je vais aller chez le général. — Il le sait. — Déjà ! C’est à dix heures que l’infâme est sorti de chez moi ; il va vite, il fait du chemin en deux heures. Voulez-vous me permettre d’aller m’expliquer auprès du général ? — Allez, vous viendrez me rendre compte de ce qu’il vous aura dit. — Ça suffit. »

J’arrive rue du Champ ; je trouve le général en grande robe de chambre dans son salon, près d’un bon feu : « Mon général, je vous salue. — Bonjour, Monsieur. — Je ne suis pas Monsieur, général, je suis le capitaine Coignet qui vient d’être encore dénoncé, mais cette fois je connais le scélérat ; c’est un mouchard de Paris. Il s’est présenté chez moi avec une liste de tous les officiers en demi-solde ; je voudrais bien connaître celui qui se permet de donner tous nos noms : il aurait ma vie ou j’aurais la sienne. Car je lui ai donné 3 francs, deux verres de vin, un bouillon, et pour récompense de mon obole, il est venu me dénoncer comme un lâche. Vous devez l’avoir gardé, je pense, pour nous mettre en présence devant vous. Si vous l’avez fait partir, il est temps que cela finisse. Voilà six ans passés que je suis sous votre surveillance sans l’avoir mérité. Aujourd’hui, général, c’est ma mort ou ma liberté que je viens vous demander, vous êtes maître de choisir. Je ne vous demande pas de grâce, je vous jure sur l’honneur que je suis innocent, et ma parole doit vous suffire. Voilà mon dernier mot : je viendrai demain à trois heures pour savoir ce que vous aurez décidé. Vous êtes maître de me faire arrêter. Si vous me permettez de me retirer, je prends mon fusil, je parcours les rues, et si je trouve l’infâme, je crie aux citoyens : Rangez-vous que je tue ce chien enragé ! — Allons, capitaine, calmez-vous. — Général, si votre mouchard ne vous dit pas la vérité, faites-lui donner cent coups de bâton, et vous ne serez plus trompé. — Vous pouvez vous retirer. »

Il vint me conduire jusqu’à la porte ; j’avais frappé juste. Le lendemain, à trois heures moins un quart, j’étais sur le pas de ma porte, attendant l’heure de partir chez le général ; arrive M. Ribour : « Capitaine, je viens vous dire que toutes les dénonciations ont été brûlées devant moi ; elles se montaient à 42. Vous pouvez parler, dire tout ce que vous voudrez ; vous ne serez plus dénoncé. » La gaîté reparut chez moi, mais le 8 mai, la grêle ravagea mon jardin ; je perdis ma petite récolte. Ceux qui furent préservés de ce fléau firent du bon vin à Auxerre ; j’en fis 18 feuillettes dans mes petites vignes de Mouffy qui me sauvèrent pour l’année 1822.

Mon père fut, comme moi, victime de dénonciations[64] ; il fut poursuivi pour propos séditieux et un mandat d’amener lancé contre lui. Un ami le prévint, il prit la fuite par la porte de son jardin et les gendarmes le manquèrent. Pendant huit jours, il erra dans les bois, puis se cacha dans un village ; mais il avait perdu sa liberté, il fallait rester enfermé. Il prit le parti de quitter son refuge, et de gîte en gîte, ne marchant que de nuit, il se rendit à la prison d’Auxerre pour subir la peine que le tribunal voudrait lui infliger ; il fut condamné à 3 mois de prison. Il était accusé d’avoir dit que l’Empereur arrivait avec dix mille Anglais. Le bon sens protestait contre une pareille accusation. On vint me dire qu’il était en prison ; je fus de suite le voir, je l’embrassai : « Pourquoi ne me l’avoir pas fait savoir ? — Je craignais de te faire de la peine. — Qui a pu vous dénoncer ? — Trubert. — Le malheureux, dis-je, c’est moi qui ai fait sa fortune, qui l’ai fait marier avec Mlle Defrance ; ce n’est pas possible. — C’est lui, te dis-je. — Je vous apporterai tous les jours à manger. — Je veux une bouteille d’eau-de-vie pour donner à ceux de ma chambrée ; je leur chante messe et vêpres le dimanche[65] ; je ne m’ennuie pas. — Je ne vous laisserai manquer de rien. »

A sa sortie de prison, il me laissa un pouf de 35 francs chez Foussier, cabaretier, rue du Temple, en face du café Milon ; il se faisait apporter des morceaux de rôti, et c’est moi qui payais ainsi les messes et les vêpres qu’il chantait aux prisonniers.

En 1823-1824, je fis une moyenne récolte, mais en 1825 je fis d’excellent vin ; j’en vendis, pour me liquider avec MM. More et Labour, et il me resta 300 francs que j’employai de suite en épiceries, sans en prendre un sou de plus. Rentré chez moi, je dis à mon épouse : « Je suis le plus heureux des hommes : je ne dois plus rien, et voilà pour 300 francs de bonne épicerie qui ne doit rien à personne. » Le Roi n’était pas plus content.

Ma petite maison se maintenait ; je renonçai tout à fait au monde. Je partais dans l’été avec mon épouse à trois heures du matin ; je revenais du jardin à six, ouvrir ma petite boutique, et repartais de suite ; à neuf je revenais déjeuner.

Voilà la conduite que j’ai toujours tenue pendant 30 ans avec mon épouse chérie. Que la terre qui la couvre soit légère ! Elle a fait du bien aux pauvres toute sa vie ; tous les lundis, elle distribuait plein une sébille de gros sous, et tricotait des bas aux aveugles. Elle s’était imposé 12 francs par mois, je lui disais : « C’est bien lourd, ma chère amie. — Cela nous portera bonheur. » (J’ai toujours continué, mais j’en ai perdu deux qui m’ont allégé de 6 francs ; reste à payer 6 francs par mois.)

Tous les 15 jours, ma femme avait des pauvres à sa table depuis que nous avons quitté le commerce. J’ai réformé tout cela depuis que je suis seul ; je me réserve seulement de porter moi-même l’obole que mon épouse avait contracté l’habitude de donner à ses pauvres. Toutes ses volontés sont sacrées pour moi ; elle m’a prié par un écrit qui est dans mon secrétaire, sans date ni signature, de faire 100 francs à son frère Baillet, qui est à Paris. Cela est payé tous les trois mois sur ma pension, ainsi que 72 francs pour ses pauvres, ce qui me fait une somme de 172 francs par an.

J’ai été entraîné dans ce pénible souvenir qui ne se trouvera peut-être pas à son lieu et place. Maintenant je reviens à mon sujet. Les années 1826 à 1829 se passèrent sans événements pour moi ; l’accomplissement de mes 30 ans de service était échu ; il y avait longtemps que je l’attendais. J’avais 15 ans 11 mois 9 jours de grade de capitaine ; mes services se montaient pour 30 ans à 1,200 francs ; pour 12 campagnes, à 240 francs ; pour 6 mois, à 10 francs ; Total : 1,450 francs. Je reçus ma retraite le 23 août 1829, date de l’accomplissement de mes 30 ans de service. Un ami partit pour Paris et s’occupa de moi près de son cousin, M. Martineau des Chesnez, chargé du personnel au ministère de la guerre. Je reçus cette belle retraite rue des Belles-Filles ; il se trouvait du monde quand je reçus ce brevet de pension se montant à 1,450 francs au lieu de 930 francs que j’attendais ; je fis une exclamation de joie en disant : « Tant mieux ! mes pauvres en profiteront. » Je tins parole, je doublai mes aumônes ; il y avait dans mon quartier la veuve d’un militaire qui avait deux garçons et une fille, je mis les deux garçons en classe qui me coûtèrent 80 francs par an ; je leur donnais toute ma défroque. Je peux en citer un, il se nomme Choude ; il fit tant de progrès qu’il entra au petit séminaire d’Auxerre ; maintenant il est curé dans une campagne. Je ne l’ai pas revu, mais j’ai fait le bien et cela me suffit.

L’année 1830 amena une grande agitation en France. Toutes les têtes étaient échauffées contre les vieilles monarchies, on voulait les chasser pour la dernière fois. Paris se souleva ; c’est toujours lui qui donne le branle aux révolutions. Paris changerait de gouvernement aussi souvent que nous changeons de chemise. Du reste Auxerre était aussi en mouvement ; c’était tout feu. Heureusement que ça ne dépassait pas les portes de la ville, ils se contentaient de faire leurs petits rassemblements à la porte du Temple, à l’Hôtel de ville, à la Préfecture, sur la route de Paris pour arrêter les dépêches ; ils se donnaient bien garde de dépasser la montagne Saint-Siméon, mais ils escortaient la malle-poste. Ah ! les bons défenseurs de la patrie ! Je les regardais en dessous et suivais tous leurs mouvements. Que Robert était content d’avoir un paquet de proclamations de Paris ! il montait sur les bancs, sur les bornes pour planer sur le public. Dieu ! qu’il était heureux !

Quant aux autorités d’Auxerre, les moutards les avaient expulsées, ils s’étaient emparés de l’Hôtel de ville et avaient arboré le drapeau tricolore. On se dépêcha de rétablir l’ordre, on forma de suite la garde nationale, les élections eurent lieu le plus promptement possible. Je me trouve très surpris de me voir nommé porte-drapeau sans ma permission. La loi était pour moi : j’étais libre d’être de la garde nationale ou non ; on m’apporte ce brevet de porte-drapeau : « Mais qui vous a permis de me nommer sans mon aveu ? — Tout le monde vous a porté ; vous êtes nommé à l’unanimité ; vous ne pouvez refuser. — Vous êtes donc les maîtres ? Qui est votre chef de bataillon ? — C’est M. Turquet. — Vous avez fait un bon choix, je vous rendrai réponse demain ; si j’accepte votre drapeau, je serai à l’Hôtel de ville à midi. »

Je consultai mon épouse : « Il ne faut pas refuser, dit-elle. — Mais c’est une dépense énorme, et un fardeau bien lourd pour moi. — Ne refuse pas, je t’en prie, ils croiraient que tu leur en veux. — Ils m’ont pourtant bien fait souffrir avec leurs dénonciations ; ils mériteraient que je les envoie promener. — Non, me dit-elle, ne pense plus à cela. — Mais cela va nous gêner, il me faut 200 francs. — Ne recule pas, je t’en prie. »

A midi je leur portai ma réponse : « Voilà notre porte-drapeau ! crient-ils. — Vous n’en savez rien, Messieurs, je suis mon maître et non pas vous ; vous n’avez aucun droit sur moi ; la loi est là. Si vous croyez me faire plaisir en me donnant un fardeau si lourd, vous vous trompez, mais je le porterai. — Nous vous donnerons un aide. — Et cette dépense qu’il faut que je fasse ! vous êtes riches, vous autres, mais moi pas. — Allons, mon brave, vous êtes des nôtres. — Je vous promets de me mettre de suite en mesure, mais je ne vois pas votre maire, il faut le faire rentrer à son poste ; les moutards l’ont chassé ; ce n’est pas à nous à faire justice. S’il ne convient pas, il sera remplacé. Il faut de suite nommer un officier de planton chez le préfet pour le protéger ; les moutards lui mettent la baïonnette sur la poitrine pour lui faire donner les dépêches. »

Tous mes avis furent suivis ; l’autorité reprit son cours et le maire revint à son poste. La garde nationale fut convoquée pour se rendre à l’Arquebuse au nombre de 1,500 à 1,800 hommes, tous en blouse (les tailleurs n’eurent pas de bon temps). Je reçus l’ordre de m’y rendre pour être reçu, car ça pressait ; le canon ronflait à Paris, on faisait la chasse aux Suisses ; à Auxerre, on avait improvisé un drapeau pour faire les premières proclamations ; tous les jours on me promenait dans toutes les rues avec mon pénible fardeau. Quand je rentrais, j’étais en nage.

Mais ce fut bien pis plus tard ; la ville fit faire un drapeau qui coûtait 600 francs, il était magnifique ; la draperie était aussi large que la grande voile d’un vaisseau de 74 ; il me bouchait la figure. J’en pliais dessous ; quand je rentrais, tous mes habits étaient trempés. Comme c’était amusant pour un vieux capitaine qui avait assez de son épée ! Ils me tenaient des deux heures à parcourir toute la ville, puis arrivés à l’Hôtel de ville, il fallait le reporter chez le commandant Turquet sur le port ; si on l’avait gardé, je les aurais remerciés. Je faisais plus que mes forces ; je le donnai un jour à M. Mathieu pour le descendre, il ne put le porter à son terme.

Heureusement la Reine en avait brodé un, dit-on, pour la garde nationale d’Auxerre ; il fut apporté par le duc d’Orléans. Toute la garde nationale des campagnes arriva pour cette grande cérémonie ; le prince descendit au Léopard, et il fallut une garde d’honneur : les pompiers, les chasseurs, les grenadiers et le drapeau (c’était de rigueur). Il fallut passer la nuit, les pieds dans l’eau, et avoir pour corps de garde l’écurie ; personne ne tint compte de nous, nous passâmes la nuit à grelotter, couchés sur le fumier. Voilà la prévoyance des autorités d’Auxerre pour les citoyens. Si un bataillon de troupe de ligne avait été à notre place, les chefs ne les auraient pas laissés dans un pareil état ; le lendemain, il fallut reporter le drapeau à l’Hôtel de ville. Je profitai de cette occasion pour passer chez moi, et déjeuner le plus vite possible pour rejoindre mon poste. J’eus tout le temps de me reconnaître ; il fallut placer tous les gardes nationaux des campagnes dans la grande allée de l’Éperon à droite. Lorsque tous furent placés, on fut prévenir le duc d’Orléans ; je fus à mon poste pour recevoir le drapeau. Le prince arrive à cheval, le portant lui-même ; il s’arrête devant moi. Je lui dis : « Prince, vous remettez ce drapeau dans les mains du soldat qui a été décoré le premier, le 14 juin 1804, au dôme des Invalides, par les mains du premier Consul. »

Le prince répondit : « Tant mieux, mon brave ! c’est une raison de plus pour qu’il soit bien défendu. » Ces paroles et les miennes furent consignées dans le journal.

Je portai ce drapeau pendant trois ans, et je puis dire que j’ai souffert ; tous les fourriers et caporaux m’écrasaient les pieds, étant pris de vin les trois quarts du temps. Heureusement, on me donna un aide nommé Charbonnier, ancien gendarme décoré ; sans lui, je n’aurais pas pu faire mon temps.

Le duc d’Orléans, rentré à son hôtel, prit des informations sur mon compte, et le lendemain nous fûmes lui faire la conduite avec le drapeau. Arrivé à Paris, il rendit compte de sa mission et lui parla de moi. Le Roi voulut éclaircir cette affaire, fit demander mes états de service au ministère de la guerre, et trouva que j’avais fait toutes les campagnes. Il envoya à la chancellerie pour s’assurer si réellement j’avais été décoré le premier ainsi que je l’avais dit à son fils ; tout lui fut affirmé. Il vit que j’avais été nommé officier de la Légion d’honneur le 5 juillet 1815 par le gouvernement provisoire. J’ignorais que j’avais intéressé le duc d’Orléans en ma faveur ; je ne le sus qu’en janvier 1847.

Les vieux légionnaires de toute la France faisaient des pétitions à la Chambre des députés pour réclamer notre arriéré des sept ans que les Bourbons avaient retenu. Auxerre ne manqua pas d’adresser sa pétition à M. Larabit qui tonnait à la tribune en notre faveur, mais en vain. On ne reniait pas notre dette, mais c’était toujours rejeté ; il ne lâchait pas prise ; tous les ans, il recommençait. Un jour je le vis et lui dis : « Vous vous donnez bien du mal pour nous. Si vous pouviez seulement obtenir les intérêts de nos sept ans ? Les intérêts de 875 francs ne feraient que 43 fr. 75 c. qu’ils ajouteraient tous tous les ans à notre pension et les vieux légionnaires seraient contents. — Je vous remercie, me dit-il, je n’oublierai pas votre avis. « A force de renouveler nos pétitions, ça finit par prévaloir. A partir du 1er janvier 1846 et en 1847, il nous était dû 350 francs au lieu de 250, ce qui fit la joie des 10,000 légionnaires les plus anciens. Le 1er janvier 1847 arrivé, ils reçurent tous leur 350 francs, mais moi je ne reçus rien. J’attends jusqu’au 5 janvier, puis jusqu’au 16 ; je réclamai, on me mit dans le panier, ce qui veut dire les oubliettes. On ne me répondit point. Mais mon Dieu, ils ne veulent donc plus, me payer ma croix ? Enfin, le 18 janvier, je reçois une lettre de la Légion, je me dis à part : J’ai bien fait de leur écrire, voilà mes 350 francs qui arrivent. Pas du tout, je ne trouve que 250 francs. Mais ce n’est pas mon compte ! J’ai droit à 350, ils se moquent de moi. On fit ma déclaration à la Chancellerie, mais on en fit comme des autres, on la mit au panier. Enfin, le 31 janvier, je reçus une réponse, mais quelle est ma surprise de voir sur l’adresse : A M. le capitaine Coignet, officier de la Légion d’honneur ! Je me dis : « Ils se moquent de moi, ils me dorent la pilule pour ne pas me donner mes 100 francs. » Je décachette la lettre ainsi conçue : « Monsieur, les cent francs que vous réclamez ne vous sont point dus (je fus prêt à ôter ma casquette pour les remercier). Vous avez été nommé le 5 juillet 1815 par le gouvernement provisoire, puis le 28 novembre 1831 par le Roi, officier de la Légion d’honneur. Par conséquent, vous n’avez pas droit aux cent francs, vous êtes porté pour 250 francs qui vous seront payés annuellement. Signé : Le Secrétaire général de la Légion d’honneur, Vicomte de Saint-Mars. »

Me voilà donc nommé pour la troisième fois, mais qui a pu me faire nommer par le gouvernement provisoire ? Me creusant la tête dans mes vieux souvenirs, je me suis rappelé la plaine des Vertus, le 30 juin, et le bel officier supérieur qui a pris mes nom et prénoms. C’est peut-être lui, il m’a pourtant dit son nom quand il m’a vu couper le nez à cet officier prussien. Ah ! je le tiens, il se nomme Bory de Saint-Vincent. Quel bonheur pour moi de pouvoir citer un pareil homme !

Je reçus mon brevet et des lettres de tous ceux qui s’intéressaient à moi : le comte Monthyon, M. Larabit, ma belle-sœur Baillet, supérieure de la succursale des orphelines de la Légion d’honneur, rue Barbette.

Le 16 août 1848, anniversaire de ma naissance, je fus frappé du plus grand malheur ; je perdis ma compagne chérie après 30 ans de jours fortunés ; je restai seul, accablé de douleur. Que vais-je devenir à 72 ans ! Je ne puis rien entreprendre ; mes petites occupations ne pouvaient me tirer de mes ennuis profonds ; il y avait longtemps que je me creusais la tête de tous mes anciens souvenirs qui se trouvaient bien loin derrière moi. Si je savais écrire ! je pourrais entreprendre d’écrire mes belles campagnes, et l’enfance la plus pénible qu’un enfant de 8 ans a pu endurer. Eh bien, dis-je, Dieu viendra à mon aide. Ma résolution bien prise, j’achetai du papier et tout ce qu’il fallait ; je mis la main à l’œuvre.

Le plus difficile pour moi était de n’avoir point de notes ni aucun document pour me guider. Que de veilles et de tourments je me suis donnés pour pouvoir me retracer tout le chemin parcouru pendant ma carrière militaire ! Il n’est pas possible de se faire une idée de ma peine pour arriver à me reconnaître et me ressouvenir des faits. Si j’ai atteint mon but, je me trouverai bien récompensé, mais il est temps que je finisse. Ma mémoire est bien affaiblie ; ce n’est pas l’histoire des autres que j’ai écrite, c’est la mienne, avec toute la sincérité d’un soldat qui a fait son devoir et qui écrit sans passion. Voilà ma devise : l’honneur est mon guide.

Maintenant qu’il me soit permis de parler aux pères de famille qui me liront. Qu’ils fassent tous leurs efforts pour faire apprendre à leurs enfants à lire et à écrire, et pour les amener au bien : c’est le plus bel héritage et il est facile à porter. Si mes parents m’avaient gratifié de ce don précieux, j’aurais pu faire un soldat marquant, mais il ne faut pas injurier ses parents. À 33 ans, je ne savais ni A ni B ; et là ma carrière pouvait être ouverte si j’avais su lire et écrire. Il y avait chez moi courage et intelligence. Jamais puni, toujours présent à l’appel, infatigable dans toutes les marches et contre-marches, j’aurais pu faire le tour du monde sans me plaindre. Pour faire un bon soldat, il faut : courage dans l’adversité, obéissance à tous ses chefs, sans exception de grade. Qui fait aussi le bon soldat, c’est le bon officier. Je termine mes souvenirs le 1er juillet 1850.

Fait par moi.

Jean-Roch COIGNET.




ADDITIONS ET VARIANTES


Les premiers éditeurs de Coignet ont suivi moins littéralement que nous le manuscrit original : ils l’ont aussi abrégé davantage, ce qui explique pourquoi notre édition peut être considérée comme plus complète. Si on la compare à l’édition de 1851, elle présente cependant certaines lacunes. Lors de la première publication, Coignet vivait encore, et, en écoutant la lecture des épreuves, il a fourni très probablement de mémoire quelques additions. Ces additions, on sera bien aise de les retrouver ici, bien qu’elles ne figurent pas sur le manuscrit ; elles renferment des détails que l’auteur seul pouvait donner, et qui nous semblent devoir être lus avec confiance.

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Préliminaires de la bataille de Marengo. (Voir page 102, ligne 5.) — La 24e demi-brigade fut détachée pour pointer en avant, à la découverte. Elle marcha très loin et finit par rencontrer des Autrichiens. Même elle eut avec eux une affaire très sérieuse. Elle fut obligée de se former en carré pour résister à l’effort des ennemis. Bonaparte l’abandonna dans cette position terrible. On prétendit qu’il voulait la laisser écraser. Voici pourquoi. Lors de la bataille de Montebello, cette demi-brigade, ayant été poussée au feu par le général Lannes, commença par fusiller ses officiers. Les soldats n’épargnèrent qu’un lieutenant. Je ne sais au juste quel pouvait être le motif de cette terrible vengeance. Le Consul, averti de ce qui s’était passé, cacha son indignation. Il ne pouvait sévir en face de l’ennemi. Le lieutenant qui avait survécu au désastre de ses camarades fut nommé capitaine, l’état-major recomposé immédiatement. Mais néanmoins on conçoit que Bonaparte n’avait rien oublié.

Vers les cinq ou six heures du soir, on nous envoya pour dégager la 24e. Quand nous arrivâmes, soldats et officiers nous accablèrent d’injures, prétendant que nous les avions laissé égorger de gaieté de cœur, comme s’il dépendait de nous de marcher à leur secours. Ils avaient été abîmés. J’estime qu’ils avaient perdu la moitié de leur monde, ce qui ne les empêcha pas de se battre encore mieux le lendemain.


Description de l’uniforme de la Garde. (Voir page 150, ligne 11.) — Rien de plus beau que cet habillement. Quand nous étions sous les armes en grande tenue, nous portions l’habit bleu à revers blancs, échancrés sur le bas de la poitrine, la veste de basin blanc, la culotte et les guêtres de basin blanc ; la boucle d’argent aux souliers et à la culotte, la cravate double, blanche dessous et noire dessus, laissant apercevoir un petit liséré blanc vers le haut. En petite tenue, nous avions le frac bleu, la veste de basin blanc, la culotte de nankin et les bas de coton blanc uni. Ajoutez à cela les ailes de pigeon poudrées et la queue longue de six pouces, avec le bout coupé en brosse et retenu par un ruban de laine noire, flottant de deux pouces, ni plus ni moins.

Ajoutez encore le bonnet à poil avec son grand plumet, vous aurez la tenue d’été de la garde impériale. Mais ce dont rien ne peut donner une idée, c’est l’extrême propreté à laquelle nous étions assujettis. Quand nous dépassions la grille du casernement, les plantons nous inspectaient, et, s’il y avait une apparence de poussière sur nos souliers ou un grain de poudre sur le collet de notre habit, on nous faisait rentrer. Nous étions magnifiques, mais abominablement gênés.

Au camp de Boulogne. (Voir page 164, après le premier alinéa.) — Étant au camp d’Ambleteuse, je reçus la visite de mon ancien camarade de lit, en compagnie duquel j’avais fait mes débuts dans la garde. J’ai déjà dit qu’il était le plus grand de tous les grenadiers ; du reste, charmant garçon, doux, enjoué, un peu goguenard. Je ne puis me rappeler son nom ; je me souviens seulement qu’il était fils d’un aubergiste des environs de Meudon. Il avait quitté la garde à la suite d’une aventure singulière. Un jour, nous étions de service aux Tuileries ; il fut placé à la porte même du premier Consul, à l’entrée de sa chambre. Quand le Consul passa, le soir, pour aller se coucher, il s’arrêta stupéfait. On l’eût été à moins. Figurez-vous un homme de six pieds quatre pouces, surmonté d’un bonnet à poil de dix-huit pouces de haut, et d’un plumet dépassant encore le bonnet à poil d’au moins un pied. Il m’appelait son nabot, et, quand il étendait le bras horizontalement, je passais dessous sans y toucher. Or, le premier Consul était encore plus petit que moi, et je pense qu’il fut obligé de lever singulièrement la tête pour apercevoir la figure de mon camarade.

Après l’avoir examiné un moment, il vit qu’en outre il était parfaitement taillé : « Veux-tu être tambour-major ? lui dit-il. — Oui, Consul. — Eh bien ! va chercher ton officier. »

À ces mots, le grenadier dépose son fusil et s’élance, puis il s’arrête et veut reprendre son arme, en disant qu’un bon soldat ne devait jamais la quitter. « N’aie pas peur, répliqua le premier Consul ; je vais la garder et t’attendre. »

Une minute après, mon camarade arrive au poste. L’officier, surpris de le voir, demanda brusquement ce qui était arrivé. « Parbleu ! répondit-il avec son air goguenard, j’en ai assez de monter la garde, j’ai mis quelqu’un en faction à ma place. — Qui donc ? s’écria l’officier. — Bah !… le petit caporal. — Ah çà ! pas de mauvaise plaisanterie ! — Je ne plaisante pas ; il faut bien qu’il monte la garde à son tour… D’ailleurs, venez-y voir, il vous demande, et je suis ici pour vous chercher. »

L’officier passa de l’étonnement à la terreur, car Bonaparte ne mandait guère les officiers près de lui que pour leur donner une culotte. Le nôtre sortit l’oreille basse et suivit son nouveau guide. Ils trouvèrent le premier Consul se promenant dans le vestibule, à côté du fusil. « Monsieur, dit-il à l’officier, ce soldat a t-il une bonne conduite ? — Oui, général. — Eh bien ! je le nomme tambour-major dans le régiment de mon cousin ; je lui ferai trois francs par jour sur ma cassette, et le régiment lui en fera autant. Ordonnez qu’on le relève de faction, et qu’il parte dès demain. »

Ainsi dit, ainsi fait. Mon camarade prit aussitôt possession de ses fonctions nouvelles, et, quand il vint nous voir à Ambleteuse, il avait un uniforme prodigieux, tout couvert de galons, aussi riche que celui du tambour-major de la garde. Il obtint pour moi la permission de quitter le camp, m’emmena à Boulogne et me paya à dîner. Le soir, je le quittai pour rejoindre Ambleteuse. J’étais seul ; je rencontrai en route deux grenadiers de la ligne qui voulurent m’arrêter. En ce moment, les soldats de la garde étaient exposés à de fréquentes attaques. Il y avait au camp de Boulogne ce que nous appelions la compagnie de la lune ; c’étaient des brigands et des jaloux qui profitaient de la nuit pour dévaliser ceux d’entre nous qu’ils surprenaient isolés, pour leur piller leur montre et leurs boucles d’argent, et pour les jeter à la mer. On fut obligé de nous défendre de revenir la nuit au camp sans être plusieurs de compagnie.

Pour moi, je me tirai d’affaire en payant d’audace. J’avais mon sabre et sept ans de salle. Je dégaine et je défie mes adversaires. Ils crurent prudent de me laisser passer mon chemin ; mais si j’avais faibli, j’étais perdu, et le dîner de mon tambour-major m’eût coûté terriblement cher.

Variante du récit de la bataille d’Austerlitz. (Voir page 174.) — Contrairement à l’habitude, l’Empereur avait ordonné que les musiciens restassent à leur poste au centre de chaque bataillon. Les nôtres étaient au grand complet avec leur chef en tête, un vieux troupier d’au moins 60 ans. Ils jouaient une chanson bien connue de nous :

On va leur percer le flanc,
Ran, ran, ran, ran, tan plan, tirelire ;
On va leur percer le flanc,
Que nous allons rire !
Ran, tan, plan, tirelire,
Que nous allons rire !

Pendant cet air, en guise d’accompagnement, les tambours, dirigés par M. Sénot, leur major, un homme accompli, battaient la charge à rompre les caisses ; les tambours et la musique se mêlaient. C’était à entraîner un paralytique !

Arrivés sur le sommet du plateau, nous n’étions plus séparés des ennemis que par les débris des corps qui se battaient devant nous depuis le matin. Précisément nous avions en face la garde impériale russe. L’Empereur nous fit arrêter, et lança d’abord les mamelucks et les chasseurs à cheval. Ces mamelucks étaient de merveilleux cavaliers ; ils faisaient de leur cheval ce qu’ils voulaient. Avec leur sabre recourbé, ils enlevaient une tête d’un seul coup, et avec leurs étriers tranchants ils coupaient les reins d’un soldat. L’un d’eux revint à trois reprises différentes apporter à l’Empereur un étendard russe ; à la troisième l’Empereur voulut le retenir, mais il s’élança de nouveau, et ne revint plus. Il resta sur le champ de bataille.

Les chasseurs ne valaient pas moins que les mamelucks. Cependant ils avaient affaire à trop forte partie. La garde impériale russe était composée d’hommes gigantesques et qui se battaient en déterminés. Notre cavalerie finit par être ramenée. Alors l’Empereur lâcha les chevaux noirs, c’est-à-dire les grenadiers à cheval, commandés par le général Bessières. Ils passèrent à côté de nous comme l’éclair et fondirent sur l’ennemi. Pendant un quart d’heure, ce fut une mêlée incroyable, et ce quart d’heure nous parut un siècle. Nous ne pouvions rien distinguer dans la fumée et la poussière. Nous avions peur de voir nos camarades sabrés à leur tour. Aussi, nous avancions lentement derrière eux, et s’ils eussent été battus, c’était notre tour.

Récit de la bataille d’Austerlitz. (Voir page 175, ligne 19.) — Au milieu de ces circonstances solennelles, nous trouvâmes moyen de rire comme des enfants. Un lièvre, qui se sauvait tout affolé de peur, arriva droit à nous. Mon capitaine Renard l’apercevant, s’élance pour le sabrer au passage, mais le lièvre fait un crochet. Mon capitaine persiste à le poursuivre, et le pauvre animal n’a que le temps de se réfugier, comme un lapin, dans un trou. Nous qui assistions à cette chasse, nous criions tous à qui mieux mieux : « Le renard n’attrapera pas le lièvre ! le renard n’attrapera pas le lièvre ! » Et, en effet, il ne put l’attraper ; aussi on se moqua de lui, et l’on rit d’autant plus que le capitaine était le plus excellent homme, estimé et chéri de tous ses soldats.

Préliminaires de la bataille d’Eylau. (Voir page 200, ligne 18.) — Cette montagne forme une espèce de pain de sucre à pentes très rapides ; elle avait été prise la veille ou l’avant-veille par nos troupes, car nous trouvâmes une masse de cadavres russes étendus çà et là dans la neige et quelques mourants faisant signe qu’ils voulaient être achevés. Nous fûmes obligés de déblayer le terrain pour établir notre bivouac. On traîna les corps morts sur le revers de la montagne et l’on porta les blessés dans une maison isolée située tout au bas. Malheureusement, la nuit vint, et quelques soldats eurent si froid, qu’ils s’imaginèrent de démolir la maison pour avoir le bois et se chauffer. Les pauvres blessés furent victimes de cet acte de frénésie, ils succombèrent sous les décombres. L’Empereur nous fit allumer son feu au milieu de nos bataillons ; il nous demanda une bûche par chaque ordinaire. On s’en était procuré en enlevant les palissades qui servent l’été à parquer les bestiaux. De notre bivac, je voyais parfaitement l’Empereur, et il voyait de même tous nos mouvements. À la lueur des bûches de sapin, je faisais la barbe à mes camarades, à ceux qui en avaient le plus besoin. Ils s’asseyaient sur la croupe d’un cheval mort qui était resté là et que la gelée avait rendu plus dur qu’une pierre. J’avais dans mon sac une serviette que je leur passais sous le cou ; j’avais aussi du savon que je délayais avec de la neige fondue au feu. Je les barbouillais avec la main, et je leur faisais l’opération. Du haut de ses bottes de paille, l’Empereur assistait à ce singulier spectacle, et riait aux éclats. J’en rasai, dans ma nuit, au moins une vingtaine.

Bataille d’Eylau. (Voir page 201, avant-dernière ligne.) — M. Sénot, notre tambour-major, était derrière nous à la tête de ses tambours. On vint lui dire que son fils était tué. C’était un jeune homme de seize ans ; il n’appartenait encore à aucun régiment, mais, par faveur et par égard pour la position de son père, on lui avait permis de servir comme volontaire parmi les grenadiers de la garde : « Tant pis pour lui, s’écria M. Sénot ; je lui avais dit qu’il était encore trop jeune pour me suivre. » Et il continua à donner l’exemple d’une fermeté inébranlable. Heureusement, la nouvelle était fausse : le jeune homme avait disparu dans une file de soldats renversés par un boulet, et il n’avait aucun mal ; je l’ai revu depuis, capitaine adjudant-major dans la garde.

L’inspection du général Dorsenne. (Voir page 285, ligne 1.) — « J’étais toujours prêt à le recevoir, et toujours prévenu, jamais surpris. » Une fois, cependant, je faillis recevoir une verte réprimande : nous avions fait quelques économies sur la nourriture de la semaine, et l’on avait décidé que l’on achèterait de l’eau-de-vie avec la somme économisée. Mais pour ne pas éveiller l’attention du général Dorsenne, je portai sur mon compte : « Légumes coulantes… tant. » Précisément l’infatigable général tomba sur ce passage. « Qu’est-ce que cela ? s’écria-t-il, légumes coulantes ? Je balbutiai et je finis par avouer notre peccadille. D’abord, il voulut se fâcher ; puis en voyant ma confusion, en songeant au singulier stratagème que nous avions imaginé, il se prit à rire : « Cette fois, je vous pardonne, dit-il, mais je n’entends pas qu’on économise sur la nourriture pour acheter des liqueurs. »

Une visite à Coulommiers. (Voir page 380, ligne 9.) — À la suite de nos fredaines contre les officiers des alliés, mon frère, qui en était informé, me fit garder les arrêts : « Ne sors plus, me dit-il, tu serais arrêté. » Je le lui promis.

Cependant, je pensais souvent à mes anciens maîtres, qui s’étaient montrés si bons pour moi, et je grillais d’avoir de leurs nouvelles. Or, un jour que j’étais sorti avec l’agrément de mon frère, et que je me rendais au faubourg Saint-Antoine, arrivé auprès de la Bastille, un grand bel homme qui passait là, vêtu d’une blouse, m’arrête tout à coup en m’abordant : « Voilà, me dit-il, un monsieur qui doit connaître Coulommiers, ou je me trompe fort. — Vous ne vous trompez pas, répondis-je aussitôt, en toisant mon homme de mes plus grands yeux ; j’ai connu beaucoup, à Coulommiers, M. Potier. — C’est donc bien vous, monsieur Coignet ? — Oui, c’est bien moi, monsieur Moirot, car je crois vous remettre à mon tour. Mais M. et Mme, Potier, comment vont-ils[66] ? — À merveille. Ils vous croient bien perdu, et il y a longtemps, car nous parlons souvent de vous. — Cependant me voilà, et, comme vous voyez, gaillard et bien portant. — Mais vous avez donc la croix ? — Oui, mon ami, et de plus, le grade de capitaine. Il y a bien longtemps que nous ne nous étions vus. Voulez-vous me permettre de vous embrasser ? — Très volontiers : je n’en reviens pas de surprise et de joie de vous retrouver, mon cher monsieur Coignet ; nous vous croyons tous si bien mort ! Mais, où restez-vous donc ? — Chez mon frère, marché d’Aguesseau. — Moi, je décharge mes farines chez le boulanger du coin du marché. — C’est mon frère qui l’approvisionne. — Vous savez maintenant mon adresse : il faut me faire l’amitié de venir dîner avec moi dès ce soir, nous causerons. — J’accepte avec le plus grand plaisir. »

J’arrivai de bonne heure au rendez-vous, et Moirot m’apprit qu’il n’était plus chez M. Potier ; il était établi à son compte. Il avait gagné dans cette maison soixante mille francs, et, grâce à sa bonne conduite, il avait obtenu d’épouser une cousine de M. Potier. En nous quittant, il me serrait les mains avec émotion : « Ah ! que demain je vais faire des heureux, me dit-il, en leur apprenant que je vous ai vu ! »

À peine de retour à Coulommiers, il vole au moulin des Prés : « Qu’y a-t-il donc d’extraordinaire, Moirot, que vous courez si vite ? lui dit en l’apercevant de loin M. Potier. — Ah ! Monsieur, j’ai retrouvé M. Coignet, l’enfant perdu. — Comment ? que dites-vous ? — Oui, M. Coignet ; il n’est pas mort, mais très vivant, décoré, capitaine ! — Vous vous trompez : il ne savait ni lire ni écrire, il lui a été impossible d’occuper aucun grade. C’est, sans doute, quelque autre Coignet que vous aurez pris pour le nôtre. — C’est bien lui-même : j’ai reconnu tout de suite son gros nez, sa stature et sa voix. C’est un beau militaire. Il m’a dit qu’il avait trois chevaux et un domestique. Il désire bien vous voir. Il vous a tenu parole, car il a gagné le fusil d’argent qu’il vous avait promis de rapporter en partant de chez vous. — Mais c’est incroyable : tout cela m’étonne et me surpasse ; il faudrait que je le visse pour y croire. » Et M. Potier, à son tour, s’en va faire part de cette bonne nouvelle à madame, qui ne fut pas la moins surprise et la moins heureuse en apprenant que Jean Coignet, son fidèle domestique, était retrouvé, et que, décoré et officier, il avait un domestique et trois chevaux à sa disposition. « Il faut le faire venir ce cher enfant, disait-elle à son mari. »

Mais les troupes alliées occupaient toujours Paris, et il fallait un permis spécial du préfet de police pour que je pusse sortir. Avec l’intervention du procureur du Roi, à qui il fit part de ses intentions, M. Potier obtint tout ce qu’il demandait, et, dès le lendemain, son fils arrivait me chercher à Paris. J’éprouvai beaucoup de joie de revoir ce jeune homme, qui me dit : « Papa et maman m’envoient vous chercher : voilà la permission du préfet de police : nous partons demain pour Coulommiers ; domestique, chevaux, tout enfin. J’emmène tout, papa le veut. » Mon frère voulut le retenir au moins jusqu’après déjeuner. Impossible ! Dès quatre heures, il était sur pied et nous pressait de partir. « Nous avons quinze grandes lieues à faire, répétait-il, et on nous attend de bonne heure. »

Nous marchions bon train, et j’arrive avec ma petite livrée, car mon domestique portait la livrée d’ordonnance (cœur haut, fortune basse ; mais il fallait bien paraître). Je mets pied à terre à la porte du moulin ; moi, vieux grognard, j’éprouvais un saisissement de cœur à la vue de tous ceux que je reconnaissais. Mes membres tremblaient.

Je cours chez mes bons maîtres leur sauter au cou. Mme Potier était au lit. Je demandai la permission de la voir : « Entrez, me cria-t-elle tout émue, entrez tout de suite. Malheureux enfant ! Pourquoi ne nous avoir pas donné de vos nouvelles et demandé de l’argent ? — J’ai eu grand tort, Madame, mais vous voyez qu’en ce moment je ne manque de rien. Je suis votre ouvrage. Je vous dois mon existence, ma fortune ; c’est vous et M. Potier qui avez fait de moi un homme. — Vous avez bien souffert ? — Tout ce qu’un homme peut endurer, je l’ai enduré. — Je suis heureuse de vous voir sous un pareil uniforme. Vous avez un beau grade ? — Capitaine à l’état-major de l’Empereur et le premier décoré de la Légion d’honneur. Vous voyez que vous m’avez porté bonheur. — C’est vous, c’est votre bon courage qui vous a sauvé. Mon mari se fait une fête de vous présenter à nos amis. M. Potier m’accueillit, de son côté, comme un bon père. Il voulut voir mes chevaux. Après les avoir tous passés en revue : « En voilà un, dit-il, qui est bien beau, il a dû vous coûter cher. — Il ne m’a rien coûté du tout, qu’un coup de sabre donné à un officier bavarois à la bataille de Hanau. Mais je vous conterai cette histoire-là en dînant. — C’est cela. Après dîner, nous irons voir mes enfants ; puis demain nous monterons à cheval avec votre domestique, car vous avez changé de rôle. Ce n’est plus notre petit Jean d’autrefois, c’est le beau capitaine. Que de plaisir je me réserve en vous présentant à mes amis ; ils ne vont pas vous reconnaître. »

En effet, arrivés chez ces gros fermiers, et reçus partout à bras ouverts : « Je viens, disait M. Potier, vous demander à dîner pour moi et mon escorte. Je vous présente un capitaine qui est venu me voir. — Soyez tous les bienvenus », répondait-on ; et comme j’étais militaire, on me parlait le plus souvent des ravages qu’avait faits l’ennemi en envahissant les environs de Paris. Jusqu’au dîner, M. Potier ne disait rien de moi : ce n’est qu’après le premier service qu’il demandait à nos hôtes s’ils ne connaissaient pas l’officier qu’il avait amené. Chacun regardait avec de grands yeux, mais personne ne me reconnaissait. « Vous l’avez cependant vu chez

moi pendant dix ans, reprenait M. Potier. C’est l’enfant perdu que j’ai ramené de la foire d’Entrains, il y a vingt ans. C’est lui que je vous présente aujourd’hui. Il n’a pas perdu son temps, comme vous voyez. Il m’avait dit en partant : Je veux un fusil d’argent. Il a rempli sa promesse, car il en a gagné un la première fois qu’il a été au feu, et vous le voyez avec la croix d’honneur et le grade de capitaine, attaché à la personne du grand homme… aujourd’hui déchu. Voilà mon fidèle domestique d’il y a quinze ans, buvons à sa santé ! »

Et nous buvions, et j’étais partout comblé de prévenances et d’amitiés. Il me fallut leur conter mon histoire, et plus d’une fois nous passions des heures, des journées entières, moi à leur raconter, eux à m’écouter, aussi contents, aussi heureux les uns que les autres, car c’étaient des jours de bonheur que je passais ainsi au milieu de toutes ces vieilles connaissances qui m’avaient vu jadis portant le sac de trois cent vingt-cinq livres et maniant la charrue.

Après avoir fait ainsi chez tous les gros fermiers et meuniers des environs une promenade que je ne puis comparer qu’à celle du bœuf gras à l’époque du carnaval, je fis mes adieux à tous les amis de M. Potier. J’embrassai mes bienfaiteurs, et je revins à Paris où je reçus l’ordre de partir immédiatement pour mon département.


PIÈCES JUSTIFICATIVES



GRAND ÉTAT-MAJOR GÉNÉRAL


RELEVÉ des services militaires de Coignet {Jean-Roch), capitaine à l’état-major général, né à Druyes, département de l’Yonne, le 16 mars 1776, retiré à Auxerre, chef-lieu dudit département de l’Yonne.


Entré an service comme soldat dans le 1er bataillon auxiliaire de Seine-et-Marne, le 6 fructidor an VII (23 août 1799). Ans Mois Jours
Incorporé dans la 96e demi-brigade, le 21 fructidor an VII (8 septembre 1800).   1 » 12
Entré dans la garde, le 2 germinal an XI (23 mars 1803).   2   6 15
Caporal, le 14 juillet 1807.   4   3 21
Sergent, le 18 mai 1809.   1 10   4
Lieutenant dans la ligne, le 13 juillet 1812.   3   1 25
Capitaine à l’état-major général, le 14 septembre 1813.   1   2   1
Rentré dans ses foyers, en vertu de la lettre du duc de Tarente au maréchal de camp, chef de l’état-major général, datée de Bourges, le 31 octobre 1815, ci….   2   1 16
--- --- ---
Total effectif des années de service.. 16   2   4
--- --- ---

Nota. Le service effectif sera à ajouter à la suite du présent état, à compter du 31 octobre 1815, date de la lettre de M. le maréchal de camp, chef de l’état-major général, comte Hulot, qui ordonne la rentrée dans ses foyers.

Collationné, conforme à l’original à nous représenté et à l’instant retiré, par nous, maire de la ville d’Auxerre, le 2 décembre 1816.

Signé : LEBLANC.


Ans Mois Jours
Campagnes en Italie, an VIII et an IX.   2 » »
Ans X, XI, XII, XIII et XIV, à l’armée d’observation de la Gironde, aux armées d’Espagne et Portugal et armée d’Angleterre   5 » »
1806 et 1807, en Prusse et en Pologne.   2 » »
Années 1808, 1809, 1810, 1811, 1812, 1813 et 1814, et subséquentes, en Prusse, Pologne, Espagne, Allemagne, Russie, Saxe et Pologne, et à l’armée du Nord,…   7 » »
Total des campagnes. 16 » »


Légionnaire, le 25 prairial an XII (14 juin 1804).


RÉCAPITULATION.
Ans Mois Jours
Services effectifs. 16   2   4
Campagnes de guerre. 16 » »
--- --- ---
Total général des services, jusques et y compris le 31 octobre 1815 32   2   4


Pour copie conforme :
Le Sous-Inspecteur aux revues.
Signé : LUCET.
Le 2 décembre 1816.



TABLEAU GÉNÉRAL des affaires auxquelles Coignet (Jean-Roch) a pris part pendant la durée de ses services militaires, qui ont commencé le 23 août 1799.


CAMPAGNE D’ITALIE
  9 juin 1800… Bataille de Montebello.
14 juin 1800… — de Marengo.
*
CAMPAGNE D’AUTRICHE
17 octobre 1805. Bataille et prise d’Ulm.
14 novembre 1805. — de Vienne.
  2 décembre 1805. — d’Austerlitz.
*
CAMPAGNE DE PRUSSE
14 octobre 1806. Bataille d’Iéna
25 octobre 1806. — et prise de Berlin.
  8 février 1807. — d’Eylau.
10 juin 1807. Combat d’Heilsberg.
14 juin 1807. Bataille de Friedland.
25 juin 1807. Tilsitt, réunion des empereurs.
*
CAMPAGNE D’ESPAGNE
30 novembre 1808. Bataille de Somo-Sierra.
  4 décembre 1808. — et prise de Madrid
*
CAMPAGNE D’AUTRICHE
19 avril 1809. Bataille de Thann.
20 avril 1809. — d’Abensberg.
22 avril 1809. — d’Eckmühl.
13 mai 1809. Prise de Vienne.
22 mai 1809. Bataille d’Essling.
  5 juillet 1809 — d’Enzersdorf.
  6 juillet 1809 — de Wagram.
*
CAMPAGNE DE RUSSIE
27 juillet 1812. Combat de Witepsk.
15 août 1812. de Krasnoë.
17 août 1812. Bataille de Smolensk.
19 août 1812. Combat de Valoutina.
  7 septembre 1812. Bataille de la Moskowa.
14 octobre 1812. — et prise de Moscou.
24 octobre 1812. — de Malo-Jaroslawetz.
*
CAMPAGNE D’ALLEMAGNE
  2 mai 1813. Bataille de Lutzen.
20 mai 1813. — de Bautzen.
21 mai 1813. — de Wurtchen.
27 août 1813. — de Dresde.
22 septembre 1813. Combat de Bichofswerth.
30 octobre 1813. Bataille de Hanau.
*
CAMPAGNE DE FRANCE
27 janvier 1814. Combat de Saint-Dizier.
29 janvier 1814. Bataille de Brienne.
  1er février 1814. Combat de Champaubert.
11 février 1814.. Bataille de Montmirail.
12 février 1814.. Combat de Château-Thierry.
15 février 1814. — de Jeanvilliers.
17 février 1814. — de Nangis.
18 février 1814. Bataille de Montereau.
21 février 1814. Combat de Méry-sur-Seine.
28 février 1814. — de Sézanne.
  5 mars 1814. — de Berry-au-Bac.
  7 mars 1814. Bataille de Craonne.
13 mars 1814. Combat de Reims.
26 mars 1814. — de Saint-Dizier.
*
CAMPAGNE DE BELGIQUE.
15 juin 1815. Bataille de Charleroi
18 juin 1815. — de Ligny (Waterloo)



LÉGION D’HONNEUR.


(N° 3150.)   DUPLICATA.


Paris, le 25 prairial an XII (14 juin 1804).


Le grand Chancelier de la Légion d’honneur à Monsieur Coignet (Jean-Roch), membre de la Légion d’honneur, ancien sapeur dans le 96e régiment d’infanterie de ligne, maintenant grenadier dans la Garde impériale.


L’Empereur, en grand Conseil, vient de vous nommer membre de la Légion d’honneur.

Je m’empresse et me félicite vivement, Monsieur, de vous annoncer ce témoignage de bienveillance de Sa Majesté Impériale, et de la reconnaissance nationale.


Signé : L. G. A. LACÉPÈDE.



Bourges, le 31 octobre 1815.


Monsieur le Capitaine,

Le licenciement total de l’armée étant effectué, l’état-major général cesse d’exister ; je vous préviens en conséquence qu’en vertu des ordonnances du roi et des instructions ministérielles, vous êtes autorisé à vous retirer dans vos foyers, pour y être à la disposition de S. Ex. le Ministre Secrétaire d’État de la Guerre.

Vous instruirez S. Ex. du lieu que vous avez choisi pour votre domicile, et vous l’informerez du jour où vous arriverez afin de la mettre à même de vous faire connaître les ordres que le Gouvernement jugera à propos de vous donner, et de vous faire payer votre traitement.

Je regrette, Monsieur le Capitaine, que cette circonstance mette un terme aux relations de service que j’ai eues avec vous, je vous fais mes remercîments du zèle et de la bonne volonté que vous y avez toujours apportés.

Je vous prie de m’accuser réception de cette lettre et de me faire connaître en même temps le lieu de votre domicile, et le jour de votre départ de l’armée.

Agréez la nouvelle assurance de ma considération distinguée.

Le Maréchal de camp. Chef de l'état-major général.

Signé : Comte HULOT.



GRANDE CHANCELLERIE DE LA LÉGION D’HONNEUR.


PREMIÈRE DIVISION. — N° 26,274.


Paris, le 24 mai 1847.


A Monsieur Coignet, officier de l’ordre royal de la Légion d’honneur,
capitaine en retraite, à Auxerre.
Monsieur,

Le roi, par l’ordonnance du 28 novembre 1831, relative aux nominations des Cent jours, vous a nommé officier de l’ordre royal de la Légion d’honneur.

J’ai l’honneur de vous adresser la décoration de ce grade et je vous autorise à la porter.

Quant à votre titre de nomination, je vous l’adresserai ultérieurement.

Agréez, Monsieur, l’assurance de ma considération distinguée.


Pour le grand Chancelier de l’ordre royal de la Légion d’honneur :
Le Maréchal de camp. Secrétaire général de l’ordre,
Signé : Vicomte de SAINT-MARC.

Table des matières



Gravures du temps et fac-simile d’une page du manuscrit.


Détails sur l’auteur et sur son œuvre.

Premier cahier : Mon enfance. — Je suis tour à tour berger, 3 ; charretier, 5 ; garçon d’écurie, 7 ; homme de confiance chez M. Potier, marchand de chevaux. 24 à 71.
Deuxième cahier : Ma vie militaire. — On m’incorpore dans le bataillon de Seine-et-Marne, 73. — Le 18 brumaire, 76. — Départ pour l’Italie, 81. — Passage du Saint-Bernard, 83. — Combat de Montebello, 94.
Troisième cahier : Bataille de Marengo, 100 (Voir aussi 467). — Dans les États de Venise, 124. — En Espagne, 127. — Je suis sapeur, 127. — En garnison au Mans, 131. — J’arrive à Paris dans la garde, 134.
Quatrième cahier : Je suis décoré, 145. — Empoisonné par un agent royaliste, 150. — En congé au pays, 153. — Le camp de Boulogne, 161 (Voir aussi 469). — Première campagne d’Autriche, 165. — Austerlitz, 171 (Voir aussi 473).
Cinquième cahier : Campagne de Prusse : Iéna, 182. — À Berlin, 188. — En Pologne, 190. — Eylau, 199 (Voir aussi 475). — Entrevue de Tilsitt, 212. — Je suis caporal, 220. — Guerre d’Espagne. 229. — À Madrid, 231. — Deuxième campagne d’Autriche. 235. — Je suis sergent, 243. — Essling et Wagram, 244.
Sixième cahier : Rentrée en France, 256. — Une bonne fortune, 260. — Fêtes du mariage impérial, 266. — On me nomme instructeur, 280 ; chef d’ordinaire, 283 ; vaguemestre, 291.
Septième cahier : Campagne de Russie, 295. — Je passe lieutenant à l’état-major général, 297. — À Moscou, 322. — La retraite, 329. — Rentrée à Kœnigsberg, 343.
Huitième cahier : Campagne d’Allemagne, 348. — Je suis promu capitaine-vaguemestre du quartier général, 350. — Batailles de Dresde et Leipzig, 353. — Hanau, 366. — L’invasion, 370. — Visite à Coulommiers, 477 (Additions).
Neuvième cahier : En demi-solde à Auxerre, 381. — Les Cent jours, 387. — Waterloo, 401. — Rentrée à Auxerre, 420. — Mon mariage, 439. — Liquidation de ma retraite, 457. — La garde nationale me prend pour porte-drapeau, 458. — Le duc d’Orléans rétablit ma nomination d’officier de la Légion d’honneur, 462. — Pourquoi j’écris mes mémoires, 465.


Table des matières

  1. On trouvera dans cet avant-propos beaucoup de renvois aux pages du texte ; ils m’ont paru nécessaires pour appuyer la partie analytique, en épargnant au lecteur les incertitudes de recherche.
  2. Trouve qui voudra ce legs déplacé ; il en valait un autre, et je ne serais pas surpris qu’il ait procuré à Coignet le bénéfice de regrets fort prolongés.

    Dans des proportions plus modestes, les collations funéraires ne sont-elles pas encore de mode dans le menu peuple et dans beaucoup de campagnes ? Une légende relativement touchante de Monselet est celle du brave Auvergnat qui ferme boutique tous les dimanches pour aller déjeuner avec son enfant au cimetière Montmartre, sur la tombe de sa défunte charbonnière, et qui finit la cérémonie en élevant son verre et en murmurant avec des larmes dans la voix : « A ta santé, ma femme ! »

  3. Ce contraste se retrouve dans sa première leçon de lecture221 dans les charités du petit ménage40, sans oublier la singulière histoire de son empoisonnement151 ; celle-ci donne à réfléchir sur les moyens employés par les conspirateurs d’alors ; elle rend moins invraisemblables les doutes causés par l’empoisonnement de Hoche, qui devait être assurément une victime plus désirée.
  4. Ce procédé rappelle celui qui, dit-on, fit périr le colonel Oudet et les Philadelphes dans la campagne de 1808. Ce qui est certain c’est que j’ai entendu des invalides du premier Empire se vanter d’actions semblables à celles des soldats de la 24e, et que dans nos guerres d’Afrique, on a vu succomber ainsi un capitaine d’artillerie portant un nom illustre.
  5. Une anecdote qui marque on ne peut mieux la différence du soldat français avec beaucoup d’autres est cet épisode curieux du grand banquet de Tilsitt, où un grenadier français qui a changé d’uniforme avec un grenadier russe pour s’amuser, oublie tout à fait son rôle ou recevant un coup de canne, et veut tuer le sergent qui le lui a appliqué pour défaut de salut217.
  6. Les témoignages naïfs de cette adoration sont multiplies dans notre livre. « On se sent bien petit près de son souverain, dit-il page 288 ; je ne levais pas les yeux sur lui, il m’aurait intimidé. Je ne voyais que son cheval. » Aussi, admire-t-il ses pieds et ses mains, « un vrai modèle273 ». Plus tard, la contemplation de la tabatière impériale en fait un priseur, et, comme son cher empereur380, il multiplie les prises de tabac dans les moments critiques382. Et je ne serais pas surpris qu’en se faisant embaumer après sa mort (c’était une de ses dispositions testamentaires), Coiguet n’ait pensé au cercueil impérial.
  7. Fortune ne doit pas être pris ici dans le sens littéral. Il ne faut pas oublier que c’est un paysan qui parle.
  8. Coignet note un seul détail pour faire juger de leur état de famine : « Nous avions découvert des pois ronds dans un sac. Tout fut mis au pillage. »
  9. Les chèvres se détachent volontiers pour brouter les jeunes pousses.
  10. Mot à mot : la marmite restait vide sous la huche à pétrir. C’est-à-dire : le pain sec remplaçait la soupe.
  11. Je reviens à mon point de départ (terme de vénerie).
  12. D’où le nom du village : Druyes-les-Belles-Fontaines.
  13. Je me rappelle à ce propos que j’avais le nez sale. Elle prit la pincette pour me moucher, et fut assez méchante pour me faire souffrir. « Je te l’arracherai », me dit-elle.

    Aussi la pincette fut jetée dans le puits. (Coignet.)

  14. Il fallait que ses quatre années passées dans les champs et dans les bois eussent en effet bien changé notre héros, pour qu’il ne fût reconnu par aucun des siens. Le fait paraîtrait invraisemblable si Coignet ne se distinguait par la sincérité des détails. Il convient aussi de faire remarquer qu’à la campagne et surtout dans une famille où la marmaille est nombreuse, on ne se grave pas dans la mémoire aussi bien qu’à la ville les traits d’un enfant. Puis, de huit à douze ans, l’enfant lui-même peut changer beaucoup.
  15. Il n’eut pas cette peine, il ne nous revit pas. Mais ce n’est pas tout, il restait encore le petit Alexandre et la petite Marianne qui embarrassaient cette vilaine femme. Ne voulant pas perdre de temps, un beau jour que mon père était en campagne, elle fait descendre ces deux pauvres petits, les prend par la main le soir, à la nuit, et les mène dans le bois de Druyes, les enfonce le plus avant qu’elle peut et leur dit : « Je vais revenir » ; mais pas du tout, elle les abandonne à la merci de Dieu. Jugez quelle douleur ! ces pauvres petits au milieu des bois, dans les ténèbres, sans pain, ne pouvant retrouver leur chemin. Ils restèrent trois jours dans cette déplorable position, ne vivant que de fruits sauvages, pleurant et appelant à leur secours. Enfin, Dieu leur envoie un libérateur. Cet homme se nommait le père Thibault, meunier de Beauvoir. Je le sus en 1804 (Coignet.)
  16. Grande dame est ici pour grande femme.
  17. Le fromage de Coulommiers a conservé sa réputation.
  18. C’est-à-dire : « De l’argent d’avance sur ses gages ».
  19. Il n’y avait point de pairs alors, mais la suite montrera qu’il s’agissait du Directoire, qu’on connaissait plus ou moins bien dans les campagnes.
  20. Ce n’était pas un Directeur, mais, comme on le verra, quelque fonctionnaire principal de l’administration.
  21. Le décadi remplaçait le dimanche comme jour consacré au repos ; mais il n’arrivait que tous les dix jour ». Chanter la victoire veut dire ici chanter le chant du départ qui commence par ces mot : « La victoire en chantant…, etc.
  22. Des cuirassiers, ainsi appelés à cause de leurs bottes fortes. On les appela esuite gilets de fer, à cause de leurs cuirasses.
  23. Les gros monsieurs étaient les représentants de la nation.
  24. Le manteau et la toque à plume faisaient alors partie de la tenue parlementaire.
  25. L’argent se plaçait sur les hanches et sons la chemise, dans une ceinture de cuir.
  26. Pour se chauffer et coucher au bivouac.
  27. Chaque demi-brigade avait alors son artillerie.
  28. C’est-à-dire qui comprend bien le commandement.
  29. Cette roche était à pic, aussi droite que si elle était sciée.
  30. Amoncellements de pierres. (Expression usitée dans l’est de la France.)
  31. Un à un, en se tenant l’un à l’autre par le pan de l’habit.
  32. Voir les Additions, page 467.
  33. Flacon.
  34. C’est-à-dire : à hauteur de leur rang de bataille, au point où ils devaient entrer en ligne.
  35. Venger signifie ici rendre le même service.
  36. Ceci veut dire qu’on avait dépouillé les chênes pour faire jouer à leurs feuilles le rôle des feuilles de laurier.
  37. C’est-à-dire : On ne nous dit pas quelle suite eut cette affaire.
  38. Monter à poil, veut dire dans l’armée monter sans selle.
  39. Une légion polonaise se battait en effet déjà pour La France, mais comme la loi défendait l’emploi des troupes étrangères, cette légion était censée marcher pour le compte de l’Italie.
  40. Nos soldats ont aussi connu ces paniques ; ou voit qu’elles sont de tous les temps.
  41. Par ses deux traités de juin et septembre 1801, le Portugal s’était engagé à payer 25 millions à la France.
  42. Les fourriers précèdent le corps en marche pour préparer le logement.
  43. Cet épisode en temps de paix pouvait faire présager ce que serait une guerre future.
  44. Comment la vieille dame avait-elle pu, huit années auparavant, exciter à ce point les désirs de Robespierre qui fut cruel et défiant, mais n’aima ni l’argent ni les femmes ? On abuse évidemment ici de la naïveté de notre sapeur.
  45. C’est-à-dire dans le régiment qui avait contribué à former la demi-brigade.
  46. An point de vue alimentaire, les hommes de chaque compagnie étaient répartis en plusieurs sections constituant chacune, un ordinaire.
  47. Matador veut dire ici bourgeois.
  48. L’enthousiasme des Viennois paraîtrait invraisemblable sans la sincérité habituelle de l’auteur.
  49. Nous avons cherché la confirmation de ce fait singulier. Le bonhomme s’appelait Naroçki et prétendait en effet être né en 1690. Mais son grand âge n’était invoqué que pour obtenir une pension.
  50. La vue du manuscrit autographe de Coignet nous force à dire qu’il se vantait un peu.
  51. C’est ce qui arriva. Au bout de huit jours de séjour à Valladolid, il fallut frire manger la soupe à nos ivrognes, ils tremblaient et ne pouvaient tenir leurs cuillers. (Coignet.)
  52. Batterie des tambours de grenadiers.
  53. Ils étaient renfermés dans des étuis sur le sac.
  54. Allusion a la chanson connue : Bon voyage, M. Dumollet, etc., etc.
  55. N’oubliez pas que c’est un sergent qui parle.
  56. Le cérémonial de la procuration devait en effet être peu compris à la caserne.
  57. Cette foule se composait de traînards qui avaient refusé de passer le jour précédent, et qui bivaquaient sur la rive. Il fallut le canon russe pour les émouvoir.
  58. Ce devait être le poète de la maison.
  59. Je revenais toujours vainqueur de ma mission. L’Empereur me regardait comme un limier qu’il lâchait au besoin, mais il eut beau faire, je rentrais toujours et j’étais payé d’un regard gracieux qu’il savait jeter à la dérobée, car il était dur et sévère avec une parole brève, quoique bon. Aussi je le craignais et je tâchais toujours de m’éloigner de lui ; je l’aimais de toute mon âme, mais j’avais toujours le frisson quand il me parlait.
  60. Les Écossais, ainsi nommée à cause de leurs jambes nues.
  61. Voilà qui rectifie la sévérité de la page 380.
  62. « Mon ami, me disait-il, venez parler au maire, il a deux mots à vous dire — C’est bien, Monbont, je vous suis. — Je vais vous annoncer. » Je n’ai pas à me plaindre de cet homme, il faisait son métier ; c’était le mandataire de la ville, le faiseur de petits procès. Il en faisait le dimanche dans la matinée ; il tenait toutes les rues. Si le tailleur avait un habit à finir, notre ami entrait chez lui : « Un procès, cinq francs d’amende, il est dix heures ! » Si le perruquier rasait un homme : « Il est dix heures, cinq francs ! » Pour un paquet devant la boutique d’un marchand, cinq francs d’amende ; cela ne faisait pas un pli, de manière que lui seul pouvait augmenter les revenus de la ville. Il était précieux et poli. »
  63. Je revis le major à Auxerre au café Milon : « Voilà le capitaine Coignet », dirent les officiers. Il faisait sa partie de billard, il jeta sa queue et ne voulut pas me voir.
  64. Un ancien ami de mon père. M. Morin, me dit alors : « Votre père se porte bien, mais il a bien souffert du temps des cosaques. — Comment cela ! — Vous ne le savez donc pas ? — De tout, voilà la première nouvelle. — Eh bien, ils l’ont pris, il n’a pas voulu rendra son fusil, ils l’ont lié, les mains derrière le das avec une chaîne au cou. Il était battu, attaché derrière une voiture ; il faisait pleurer tout le monde. Ils remmenèrent jusqu’à Avallon, là ils l’ont tant battu qu’il est resté sur la place, des âmes charitables l’ont secouru, il s’en est senti longtemps. »
  65. Nous avons vu déjà que le père Coignet chantait au lutrin de son village.
  66. M. Moirot avait été en même temps que moi domestique au service de M. Potier.