Œuvres complètes de Voltaire/Tome 23/Texte entier

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Voltaire : Œuvres complètes de Voltaire, éd. Louis Moland, tome 23

ŒUVRES COMPLÈTES

DE
VOLTAIRE
23

MÉLANGES
II


PARIS. — IMPRIMERIE A. QUANTIN ET Cie
ANCIENNE MAISON J. CLAYE
RUE SAINT-BENOÎT

ŒUVRES COMPLÈTES

DE
VOLTAIRE
NOUVELLE ÉDITION
AVEC
NOTICES, PRÉFACES, VARIANTES, TABLE ANALYTIQUE
LES NOTES DE TOUS LES COMMENTATEURS ET DES NOTES NOUVELLES
Conforme pour le texte à l’édition de Beuchot
ENRICHIE DES DÉCOUVERTES LES PLUS RÉCENTES
ET MISE AU COURANT
DES TRAVAUX QUI ONT PARU JUSQU’À CE JOUR
PRÉCÉDÉE DE LA
VIE DE VOLTAIRE
PAR CONDORCET
et d’autres études biographiques
Ornée d’un portrait en pied d’après la statue du foyer de la Comédie-Française

MÉLANGES
II
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PARIS
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6, rue des saints-pères, 6

1879
CONSEILS
À M. HELVÉTIUS

SUR LA COMPOSITION
et
SUR LE CHOIX DU SUJET D’UNE ÉPÎTRE MORALE[1].
(1738)

première règle.

Le choix d’une épître doit intéresser le cœur et éclairer l’esprit. Une vérité qui n’est pas lieu commun, qui touche au bonheur des hommes, qui fournit des images propres à émouvoir, est le meilleur choix qu’on puisse faire. S’il s’y trouve des peintures qui éveillent et flattent l’imagination, des maximes, des préceptes qu’on puisse présenter de la manière la plus séduisante, c’est le moyen d’éclairer l’esprit en l’amusant.

deuxième règle.

Les idées doivent être rangées dans l’ordre le plus naturel, de façon qu’elles se succèdent sans effort, et qu’une pensée serve toujours à développer l’autre : c’est épargner de la peine au lecteur, soutenir son attention, et ménager sa curiosité. Les peintures y doivent être tellement variées que l’imagination soit toujours surprise et charmée.

troisième règle.

Il faut que les liaisons soient courtes, claires, et fassent aisément passer d’un objet à un autre. Elles sont souvent difficiles à trouver ; on ne les rencontre pas du premier coup : en général on doit beaucoup se méfier de son premier jet. Pour éviter de sacrifier des vers, des morceaux qui ont coûté du travail, peut-être conviendrait-il mieux de commencer par mettre sa première façon en prose.

quatrième règle.

Se hâter d’aller à la fin de son sujet, y entraîner son lecteur par la route la plus courte ; ne peindre d’un objet que ce qui est nécessaire à votre dessein principal ; ne pas trop s’appesantir sur les détails, quand les masses suffisent pour faire les impressions que vous désirez produire ; finir toujours, s’il est possible, par quelque morceau brillant et d’effet.

cinquième règle.

Ne pas établir la vérité qu’on veut prouver par des lieux communs de pensées triviales, d’images trop familières, et de maximes rebattues. Le détail des preuves doit être aussi soigneusement travaillé que toutes les autres parties de l’ouvrage. On peut toujours être neuf par la nouveauté des tours et la correction du style.

sixième règle.

Tourner autant que l’on peut en sentiment les réflexions sur les folies ou les malheurs des hommes. Il n’est point de meilleure manière d’embellir un ouvrage didactique et de le rendre intéressant, alors que chaque partie, traitée comme il convient à l’effet de l’ensemble, est soignée de façon qu’on imagine avoir atteint le mieux possible.

septième règle.

Quant aux peintures, leur effet dépend de la grandeur, de l’éclat, et de la manière neuve de faire voir un objet, et d’y faire remarquer ce que l’œil inattentif n’y voit pas. Peindre des objets inconnus à beaucoup de monde, c’est manquer son but. Peu de personnes peuvent les saisir ou les sentir, à moins qu’ils ne soient si vastes qu’on ne puisse s’empêcher de les voir.

huitième règle.

Quant à l’expression, il faut avoir grande attention au mot et au tour le plus propre. Il n’y en a qu’une pour bien rendre une idée ; il la faut nette et forte ; choisir des verbes de mouvement ; avoir attention de varier ses tours ; conserver l’harmonie ; ne prendre que des syllabes pleines, et ne pas faire de trop fortes inversions ; avoir encore égard à la liaison du mot et du tour ; travailler chacune des parties de toutes les forces de son esprit, en l’y appliquant successivement.

neuvième règle.

Dans les arts du génie, surtout en poésie, le meilleur moyen d’y être habile est, dans les premières pièces qu’on fait, de les recommencer jusqu’à ce qu’elles soient parfaites. On en tire l’avantage de se bien pénétrer de son sujet, de l’envisager sous ses formes les plus heureuses, et d’apprendre toutes les règles de la perfection, dont on ne déchoit guère après, quand elles sont tournées en principes habituels.

dixième règle.

Il faut encore examiner si un sujet est susceptible d’invention, et ne pas l’en croire dépourvu parce qu’il n’aura pas cédé au premier effort. Dans une épître souvent elle n’a pas lieu ; mais c’est la première partie dans le poëme épique et la tragédie.

onzième règle.

Le choix du sujet dans les ouvrages est bien important. Plusieurs mémoires et plaidoyers d’avocats célèbres sont des chefs-d’œuvre : on ne les lit plus ; ils n’intéressent personne. En poésie didactique, il faut prouver d’une manière neuve des choses non-seulement que les hommes ont intérêt à savoir ; mais il est bien plus heureux d’avoir à leur prouver ce qu’ils pensent déjà, c’est-à-dire ce qui est bon au plus grand nombre.

douzième règle.

On est sûr d’avoir rencontré le meilleur ordre possible quand les pensées se prêtent un jour successif. Il doit produire deux effets : l’auteur n’est jamais obligé de revenir sur ses pas ; et le lecteur, en se fortifiant dans la première idée, apprend toujours quelque chose de nouveau, ce qui est une espèce d’intérêt.

FIN DES CONSEILS À M. HELVÉTIUS.
REMARQUES
SUR

DEUX ÉPITRES D’HELVÉTIUS[2]

PREMIÈRE EPÎTRE.
SUR L’ORGUEIL ET LA PARESSE D’ESPRIT.

La première leçon donnait à cette épitre un titre trop développé. Helvétius y annonçait qu’il se proposait de prouver que « tout est rapport ; que les philosophes se sont perdus dans le vague des idées absolues ; qu’ils eussent mieux fait de travailler au bien de la société ; que Locke nous a ouvert la route de la vérité, qui est celle du bonheur ».

Voici la note que Voltaire adressait à ce sujet à son jeune élève :

« Ce titre est un peu long et ne paraît pas extrêmement clair. Le mot d’idées absolues ne donne pas une idée bien nette. D’ailleurs, en général, la chose n’est pas vraie. Il y a un temps absolu, un espace absolu, etc. Locke les considère comme tels, et vous êtes ici partisan de Locke. Locke n’est point regardé comme un philosophe moral, qui ait abandonné l’étude des choses abstraites pour envisager seulement la vertu. La route de la vérité n’est pas toujours celle du bonheur. On peut être très-malheureux, et savoir mesurer des courbes ; on peut être très-heureux et ignorant ».

Helvétius, en conséquence de cet avis judicieux, a rendu son titre plus simple. Il avait mis d’abord que « c’est par les effets qu’on doit remonter aux causes, en physique, métaphysique et morale ». Mais il a bien vu que ceci était encore trop long, et il donne enfin à l’épître ce dernier titre clair et simple : Sur l’Orgueil et la Paresse de l’esprit.

Ire LEÇON.

Les six premiers vers paraissaient à Voltaire un peu embrouillés ; il dit à cette occasion : « Mettez les six premiers vers en prose, et demandez à quelqu’un s’il entendra cette prose : la poésie demande la même clarté au moins ».

.................
.................
De la droite raison les rapports sont les guides[3].
Ils ont sondé les mers[4], ils ont percé les cieux.
Les plus vastes esprits, sans leur secours heureux,
Sont, entre les écueils, des vaisseaux sans boussoles.
De là ces dogmes vains si savamment frivoles,
De ces célèbres fous ingénieux romans[5].
Mon œil, s’écriait l’un, perce au delà des temps[6].
Écoutez-moi ; je vais, sagement téméraire,
De la création dévoiler le mystère.
.................

Helvétius disait ensuite, en parlant du système inventé par les mages :


Un Dieu, tel autrefois qu’une araignée immense,
Dévida l’univers de sa propre substance,

Alluma les soleils, fila l’air et les cieux,
Prit sa place au milieu de ces orbes de feux, etc.[7]
.................
.................
Les mages, dit Burnet, sont des visionnaires
Dont le faible Persan adopte les chimères[8]
.................
.................
Ainsi sous de grands mots la superbe sagesse,
À ses propres regards dérobant sa faiblesse,
Étayant son orgueil de dogmes imposteurs,
Disputa si longtemps pour le choix des erreurs[9].
Ainsi l’orgueil s’égare en de vagues pensées :
Ainsi notre univers, par ses mains insensées
Tant de fois tour à tour détruit, rédifié,
N’est encore qu’un temple à l’erreur dédié[10].
Heureux si l’homme encor, moins souple à l’imposture.
Maître de s’égarer au champ de la nature.
Par delà ses confins n’eût puisé[11] ses erreurs !
.................
Un autre peint de Dieu les attributs, l’essence,
Remet tout au destin, dit son pouvoir, son nom,
Croit donner une idée, et ne forme qu’un son[12].
.................
Sans les rapports, enfin[13], la raison qui s’égare


Prend souvent pour idée un son vain et bizarre[14] ;
Et ce ne fut jamais que dans l’obscurité
Que l’Erreur s’écria : Je suis la Vérité.
.................
........Pourquoi donc le malheur
Est-il chez les humains le seul législateur[15] ?
Pourquoi créer le nom de vertus absolues[16] ?
.................
Locke[17] étudia l’homme. Il le prend au berceau,
L’observe en ses progrès, le suit jusqu’au tombeau,
Cherche par quel agent nos âmes sont guidées ;
Si les sens ne sont point les germes des idées.
Le mensonge jamais, sous l’appui d’un grand nom,
Ne put en imposer aux yeux de sa raison.
.................
Malbranche[18], plein d’esprit et de subtilité.
Partout étincelant de brillantes chimères,
Croit en vain échapper à ses regards sévères.
Dans ses détours obscurs, Locke le joint, le suit ;
Il raisonne, il combat ; le système est détruit.
.................
Locke vit les effets de l’orgueil impuissant,
Rendit l’homme moins vain, et l’homme en fut plus grand[19].
.................
Du chemin des erreurs Locke nous arracha,
Dans le sentier du vrai devant nous il marcha[20].
D’un bras il apaisa l’orgueil du platonisme,
De l’autre il rétrécit le champ du pyrrhonisme[21].

IIe LEÇON.

Helvétius corrigea son épître ; il la commença ainsi :

Quel funeste pouvoir, quelle invisible chaîne,
Loin de la vérité retient l’homme et l’enchaîne ?
Est-il esclave-né des mensonges divers ?
Non. sans doute, et lui-même il peut briser ses fers ;
Il peut, sourd à l’erreur, écouter la sagesse,
S’il connaît ses tyrans, l’orgueil et la paresse[22].
.................
Zoroastre prétend[23] dévoiler les secrets
Au sein de la nature enfoncés à jamais.
Le premier en Égypte il attesta les mages
Que Dieu lui révélait la science des sages.
.................
Amant du merveilleux, faible, ignorant, crédule,
Le mage crut longtemps ce conte ridicule ;
Et Zoroastre ainsi, par l’orgueil inspiré,
Égara tout un peuple après s’être égaré[24].
Je ne viens point tracer à la raison humaine
La suite des erreurs où son orgueil l’entraîne ;
Mais lui montrer encor qu’en des siècles savants,
Burnet substitua sa fable ares romans.
.................

[25]Heureux si l’homme encor, moins souple à l’imposture,
Maître de s’égarer au champ de la nature,
Par delà tous les deux n’eût poursuivi l’erreur !
Mais d’un fougueux esprit qui peut calmer l’ardeur ?
Oui peut le retenir dans les bornes prescrites ?
L’univers est borné, l’orgueil est sans limites.
Que n’ose point l’orgueil ? Il passe jusqu’à Dieu.
L’un dit qu’il est partout sans être en aucun lieu,
Dans un long argument qu’à l’école il propose,
Prétend que rien n’est Dieu, mais qu’il est chaque chose.
Et le pédant ainsi, tyran de la raison,
Croit donner une idée, et ne forme qu’un son[26].

Helvétius fait ensuite le portrait de la Paresse :

Elle seule (la Paresse) s’admire en sa propre ignorance,
Par un faux ridicule avilit la science[27],
Et parée au dehors d’un dédain affecté,
Dans son dépit jaloux prêche l’oisiveté.
Loin des travaux, dit-elle, au sein de la mollesse,
Vivez et soyez tous ignorants par sagesse.
Votre esprit n’est point fait pour pénétrer, pour voir ;
C’est assez s’il apprend qu’il ne peut rien savoir.
.................
Sachons que, s’il nous faut consentir d’ignorer
Les secrets où l’esprit ne saurait pénétrer,
Que[28] la nature aussi, trop semblable à Protée,
N’ouvrit jamais son sein qu’aux yeux d’un Aristée.

IIIe LEÇON.

Quel funeste pouvoir, quelle invisible chaîne,
Loin de la vérité, retient l’homme ou l’entraîne ?
Esclave infortuné des mensonges divers,
Doit-il subir leur joug, peut-il briser leurs fers[29] ?
Peut-il, sourd à l’erreur, écouter la sagesse ?
Oui, s’il fuit deux tyrans, l’orgueil et la paresse.
L’un, Icare insensé, veut s’élever aux cieux,
S’asseoir, loin des mortels, sur le trône des dieux,
D’où l’univers entier se découvre à sa vue.
Il le veut, il s’élance, et se perd dans la nue[30].
L’autre, tyran moins fier, sybarite hébété,
Conduit par l’ignorance à l’imbécillité,
Ne désire, ne veut, n’agit qu’avec faiblesse.
Si d’un pas chancelant il marche à la sagesse,
Trop lâche, il se rebute à son premier effort ;
Au sein des voluptés il tombe et se rendort[31].
De l’univers captif si l’erreur est la reine,
Jadis ces deux tyrans en ont forgé la chaîne.
C’est par le fol orgueil qu’autrefois emportés,
De sublimes esprits amants des vérités,
Nés pour vaincre l’erreur, pour éclairer le monde,
Le couvrirent encor d’une nuit plus profonde.
Un Persan le premier prétendit dans les cieux
Avoir enfin ravi tous les secrets des dieux[32].
Le premier en Asie il assembla des mages,
Enseigna follement la science des sages ;
Raconta quel pouvoir préside aux éléments,
Quel bras leur imprima les premiers mouvements.
Le grand Dieu, disait-il, sur son aile rapide,
Fendait superbement les vastes mers du vide ;
Une fleur y flottait de toute éternité ;
Dieu l’aperçoit, en fait une divinité :
Elle a pour nom Brama, la bonté pour essence ;
L’ordre et le mouvement sont fils de sa puissance.
[33].................
..................
..................

..................
Du sédiment des eau sa main pétrit la terre[34].
Les nuages épais, ces prisons du tonnerre,
Sur les ailes des vents s’élèvent dans les airs.
Le brûlant équateur ceint le vaste univers[35].
Vénus du premier jour ouvre alors la barrière,
Les soleils allumés commencent leur carrière,
Donnent aux vastes cieux leur forme et leurs couleurs,
Aux forêts la verdure, aux campagnes les fleurs[36].

Amant du merveilleux, faible, ignorant, crédule.
Le mage crut longtemps ce conte ridicule ;
Et Zoroastre ainsi, par l’orgueil inspiré.
Égara tout un peuple après s’être égaré[37].
Ce fut en ce moment que l’aveugle système
Sur son front attacha son premier diadème[38] ;
Qu’il se fit nommer roi de cent peuples divers,
Et qu’il osa donner des dieux à l’univers.

De la Perse, depuis, chassé par la mollesse,
Il traversa les mers, s’établit dans la Grèce.
Un sage, à son abord, brigua le fol honneur
D’enrichir son pays d’une nouvelle erreur.
Hésiode conta qu’autrefois la Nuit sombre
Couvrit l’Érèbe entier des voiles de son ombre,
Dans les stériles flancs du chaos ténébreux
Perça l’œuf d’où sortit l’Amour, maître des dieux.
[39].................

.................
Téthys creuse le lit des ondes mugissantes,
Et Tithée au-dessus des vagues écumantes,
Lève un superbe front couronné par les airs :
Le flambeau de l’Amour anime l’univers.

Ainsi donc un esprit plein d’une vaine ivresse
Donne à l’orgueil le nom de sublime sagesse ;
Ainsi les nations, jouets des imposteurs,
Se disputent encor sur le choix des erreurs,
Applaudissent toujours aux plus folles pensées ;
Ainsi notre univers, par des mains insensées,
Tant de fois tour à tour détruit, rédifié,
Ne fut jamais qu’un temple à l’erreur dédié[40]
Heureux si quelquefois, rebelle à l’imposture,
Maître de s’égarer au champ de la nature.
L’homme au delà des cieux eût poursuivi l’erreur !
Mais d’un superbe esprit qui modéra l’ardeur ?
Qui put le retenir dans les bornes prescrites ?
L’univers est borné, l’orgueil est sans limites[41].
Aux régions de l’âme il a déjà percé ;
Sur l’aile de l’orgueil Platon s’est élancé ;
Du pouvoir de penser il prive la matière[42].
Notre âme, enseignait-il, n’est point une lumière
Qui naît, qui s’affaiblit, qui croît avec le corps ;
Mais l’âme inétendue en meut tous les ressorts :
Elle est indivisible, elle est donc immortelle.
L’âme fut tour à tour une vive étincelle.
Un atome subtil, un souffle aérien :
Chacun en discourut, mais aucun n’en sut rien[43].
Ainsi toujours le ciel, aux yeux même du sage,
Cacha ses vérités dans un sombre nuage.

Enfin l’orgueil osa s’élever jusqu’à Dieu.
Dieu remplit l’univers, et n’est dans aucun lieu ;
Rien n’est Dieu, me dit l’un ; mais il est chaque chose.
À la crédulité ce faux prophète impose
L’indispensable loi d’étouffer la raison,
Et de prendre toujours pour idée un vain nom.
Un autre peint son Dieu comme une mer immense ;
Berceau vaste où le monde a reçu la naissance.
.................

.................
En mensonges ainsi la vanité féconde
Fit ces différents dieux, ces divers plans du monde.
Chaque école autrefois eut sa divinité,
Et le seul dieu commun était la vanité.

Quelquefois, en fuyant l’orgueil et son ivresse.
L’homme est pris aux filets que lui tend sa paresse.
La paresse épaissit dans son lâche repos
L’ombre dont l’ignorance entoura nos berceaux.
Le vrai sur les mortels darde en vain sa lumière,
Le doigt de l’indolence a fermé leur paupière[44].
La paresse jamais n’est féconde en erreurs ;
Mais souvent elle est souple au joug des imposteurs.
L’orgueil, comme un coursier qui part de la barrière,
Fait, sous son pied rapide, étinceler la pierre,
S’écarte de la borne, et, les naseaux ouverts,
Le frein entre les dents, s’emporte en des déserts.
La paresse, au contraire, au milieu de l’arène,
Comme un lâche coursier, sans force, sans haleine,
Marche, tombe, se roule, et, sans le disputer,
Voit le prix, l’abandonne à qui veut l’emporter.
Elle tient à la cour école d’ignorance,
Du trône de l’estime arrache la science,
Et, parée au dehors d’un dédain affecté,
Dans son dépit jaloux prêche l’oisiveté.
Loin des travaux, dit-elle, au sein de la mollesse,
Vivez et soyez tous ignorants par sagesse.
Votre esprit n’est point fait pour pénétrer, pour voir ;
C’est assez s’il apprend qu’il ne peut rien savoir[45].
De ce dogme naquit le subtil pyrrhonisme ;
Son front est entouré des bandeaux du sophisme.
L’astre du vrai, dit-il, ne peut nous éclairer :
Qui s’y veut élever est prêt à s’égarer.
porte la ruine au temple du système,
S’y dresse de ses mains un trophée à lui-même ;
Mais ce nouveau Samson tombe et s’ensevelit
Sous les vastes débris du temple qu’il détruit[46].

Écoutez ce marquis nourri dans la mollesse,
Ivre de pharaon, de vin, et de tendresse,

Au sortir d’un souper où le brûlant désir
Vient d’éteindre ses feux sur l’autel du plaisir.
Ce galant précepteur du peuple du beau monde,
Indigne d’admirer les écrivains qu’il fronde,
Dit aux sots assemblés : Je suis pyrrhonien ;
Veut follement que l’homme ou sache tout ou rien.

Si Socrate autrefois consentit d’ignorer
Les secrets qu’un mortel ne saurait pénétrer,
Dans leur abîme au moins il tenta de descendre ;
S’il ne put le sonder, il osa l’entreprendre.

Que Locke soit ton guide, et qu’en tes premiers ans
Il affermisse au moins tes pas encor tremblants[47].
Si Locke n’atteint point au bout de la carrière,
Du moins sa main puissante en ouvrit la barrière.
À travers les brouillards des superstitions,
Lui seul des vérités aperçut les rayons.
D’un bras il abaissa l’orgueil du platonisme.
De l’autre il rétrécit le champ du pyrrhonisme.
Locke enfin évita la paresse et l’orgueil.
Fuyons également et l’un et l’autre écueil.
Le vrai n’est point un don ; c’est une récompense,
C’est un prix du travail, perdu par l’indolence.
Qu’il est peu de mortels par ce prix excités,
Qui descendent encore au puits des vérités[48] !
Le plaisir en défend l’entrée à la jeunesse ;
L’opiniâtreté la cache à la vieillesse[49].
Le prince, le prélat, l’amant, l’ambitieux,
Au jour des vérités tous ont fermé les yeux :
Et le ciel cependant[50], pour s’avancer vers elles,
Nous laisse encor des pieds, s’il nous coupa les ailes.
Jusqu’au temple du vrai, loin du mensonge impur[51],
La sagesse à pas lents peut marcher d’un pied sûr.


DEUXIÈME EPÎTRE.
SUR L’AMOUR DE L’ETUDE[52].
à madame la marquise du châtelet.

Oui, de nos passions toute[53] l’activité
Est moins à redouter que n’est[54] l’oisiveté ;
Son calme[55] est plus affreux que ne sont leurs tempêtes ;
Gardons-nous à son joug[55] de soumettre nos têtes.
Fuyons surtout[56] l’ennui, dont la sombre langueur
Est plus[57] insupportable encor que la douleur.
Toi qui détruit[58] l’esprit, en amortit[58] la flamme ;
Toi, la honte à la fois[59] et la rouille de l’âme ;
Toi qui verse[60] en son sein ton assoupissement,
Qui, pour la dévorer, suspend[61] son mouvement,
Étouffe[61] ses pensées et la tient[61] enchaînée :
Ô monstre, en ta fureur semblable à l’araignée[62],

Qui de ses fils gluants[63] s’efforce d’entourer
L’insecte malheureux qu’elle veut dévorer[64] !
Contre tes vains efforts mon âme est affermie ;
Dans les esprits oisifs[65] porte ta léthargie,
Ou refoule[66] en ton sein ton impuissant poison ;
J’ai su de tes venins préserver ma raison.
Esprit[67] vaste et fécond, lumière vive et pure.
Qui, dans l’épaisse nuit qui couvre la nature,
Prends, pour guider tes pas, le flambeau de Newton ;
Qui, d’un vain préjugé dégageant la raison,
Sais d’un sophisme adroit dissiper les prestiges :
Aux yeux de ton génie il n’est point de prodiges ;
L’univers se dévoile a la sagacité,
Et par toi le Français marche à la vérité.
Des lois qu’aux éléments le Tout-Puissant impose
Achève à nos regards de découvrir la cause ;
Vole au sein de Dieu même, et connais les ressorts
Que sa main a forgés pour mouvoir tous les corps.
Ou plutôt dans sa course arrête ton génie :
Viens servir ton pays, viens, sublime Émilie,
Enseigner aux Français l’art de vivre avec eux :
Qu’ils te doivent encor le grand art d’être heureux ;
Viens, dis-leur que tu sus, dès la plus tendre enfance,
Au faste de ton rang préférer la science ;
Que tes yeux ont toujours discerné chez les grands
De l’éclat du dehors le vide du dedans.
Dis-leur que rien ici n’est à soi que soi-même,
Que le sage dans lui trouve le bien suprême,
Et que l’étude enfin peut seule dans un cœur[68],
En l’ornant de vertus, enfanter le bonheur.
Et toi, mortel divin[69], dont l’univers s’honore,

Être que l’on admire et qu’on ignore encore ;
Toi dont l’immensité te dérobe à nos yeux,
Tiens le milieu, Voltaire, entre l’homme et les dieux !
Soleil levé sur nous, verse tes influences ;
Fais germer à la fois les arts et les sciences.
Telle on voit chaque année, aux rayons du printemps,
La terre se parer de nouveaux ornements,
Fouler dans les canaux[70] des arbres et des fleurs
La sève qui produit leurs fruits et leurs couleurs.
J’ai vu des ennemis acharnés à te nuire.
Ne pouvant t’égaler, chercher à te détruire ;
Des amis contre toi s’armer de tes bienfaits.
J’ai vu des envieux, jaloux de tes succès,
T’attaquer sourdement, craignant de te combattre ;
J’ai vu leurs vains efforts t’ébranler sans t’abattre ;
Ainsi que le nageur renversé dans les flots
Peut paraître un moment englouti dans les eaux ;
Mais, se rendant bientôt maître de sa surprise,
Il nage et sort vainqueur de l’onde qu’il maîtrise.
Qui peut armer ton cœur de tant de fermeté ?
Et quel fut ton appui dans ton adversité ?
L’amour seul de l’étude. Au fort de cet orage,
Ce fut lui qui sauva ta raison du naufrage ;
C’est lui seul à présent qui t’arrache aux mortels,
Et c’est lui seul à qui tu devras tes autels[71].
Regardez Scipion[72], ce bouclier de Rome,
Cet ami-des vertus, lui qui fut trop grand homme
Pour n’être pas en butte à de jaloux complots ;
L’étude en son exil assure son repos.
Si le chagrin parvient à l’âme de ce sage[73].
Du moins au fond du cœur il ne peut pénétrer :
L’étude est à sa porte, et l’empêche d’entrer.
C’est un nom sur le sable[74] ; un vent souffle et l’efface.
Plaisir[75] dans ta fortune, abri dans ta disgrâce,
Conviens-en[76], Scipion, l’étude seule a pu

Achever ton bonheur qu’ébaucha ta vertu.
Malheureux courtisan ! âme rampante et vile,[77]
Des faiblesses des grands adulateur servile ;
Pour toi[78] ce sont des dieux, va donc les encenser.
Ose appeler vertu[79] l’art de n’oser penser.
Sais-tu ce que tu perds ? sais-tu que l’esclavage
Rétrécit ton esprit, énerve ton courage ?
Eh bien ! ton bonheur dure autant que ta faveur ;
Mais, dis, quelle ressource[55] as-tu dans le malheur ?
Nulle que la douleur[55] : j’en sonde les blessures[80].
Tu crois la soutenir, esclave tu l’endures.

Funeste ambition[81] ! c’est en vain qu’un mortel
Cherche en toi son bonheur, fait fumer ton autel ;
Ses mains t’offrent l’encens[82], son cœur est la victime.
Plus il marche aux grandeurs, et plus sa soif s’anime.
Il désirait ce rang, il vient de l’obtenir ;
De sa passion[83] naît un nouveau désir.
Un autre après[84] le suit ; jamais rien ne l’arrête ;
Sa vaste ambition[85] est un pin dont la tête
S’élève[86] d’autant plus qu’il semble en approcher.
Va, le bonheur n’est pas où tu vas le chercher.
Malheureux en effet, heureux en apparence,[87]
Tu n’as d’autre bonheur que ta vaine espérance.
Que tes vœux soient remplis : la crainte, aux yeux ouverts.
Te présente aussitôt le miroir des revers.

Aux traits de tes rivaux tu demeures[88] en butte ;
Ton élévation te fait craindre ta chute :
Chargé de ta grandeur, tu te plains de son poids,
Et tu souffres déjà les maux que tu prévois[89].
Politiques profonds, allez ourdir vos trames ;
Enfantez des projets, lisez au fond des âmes ;
Domptez vos passions[90], et maîtrisez vos vœux.
Au milieu des tourments[91] criez : Je suis heureux[92] ;
Et, de tous vos chagrins déguisant l’amertume,
Redoublez la douleur dont le feu vous consume.
Voyez cette montagne[93], où paissent les troupeaux.
Où la vigne avec pompe étale ses rameaux ;
La source qui jaillit y roule l’abondance[94].
Tout d’un calme profond présente l’apparence :
Ses coteaux sont fleuris, sa tête est dans les airs,
Et son superbe pied sert de voûte aux enfers.
C’est là qu’avec transport les plus tendres bergères,
Conduites par l’Amour, célèbrent ses mystères.
Ce bosquet est témoin de leurs premiers soupirs.
Ce bosquet fut témoin de leurs premiers plaisirs.
Flore vient y cueillir[95] les robes qu’elle étale.
C’est la qu’en doux parfums la volupté s’exhale,
Et c’est là qu’on n’entend d’autres gémissements
Que les soupirs poussés par les heureux amants :
Autels de leurs plaisirs, théâtre de l’ivresse,
Où les jeux de l’Amour consacrent leur faiblesse.
Tel[96] paraît au dehors ce mont audacieux
Qui roule le tonnerre en ses flancs caverneux.
Un phosphore pétri de soufre et de bitume
Par le souffle des vents avec fureur s’allume :
Ce feu, d’autant plus vif qu’il est plus comprimé,
Dévore la prison qui le tient enfermé.
Sois le plaisir des yeux[97], et l’ivresse de l’âme,

Doris, porte la joie où tu portes la flamme ;
Vois l’Amour à tes pieds, vois naître ses désirs :
Sur ton sein, sur ta bouche, il cueille ses plaisirs ;
Ton orgueil est flatté du tribut de ses larmes :
Règne sur les mortels ; tes titres sont tes charmes ;
Embellis l’univers d’un seul de tes regards,
Un souris de Vénus fit éclore les arts[98].
Amour[99] ! ô toi qui meurs le jour qui t’a vu naître[100] !
Ô toi qui pourrais seul déifier notre être[100] !
Étincelle ravie à la divinité ;
Image de l’excès de sa félicité ;
Le plus bel attribut de l’essence suprême ;
Amour ! enivre l’homme et l’arrache[101] à lui-même.
Tes plaisirs sont[102] les biens les seuls à désirer,
Si tes heureux transports pouvaient toujours durer ;
Mais sont-ils échappés, en vain on les rappelle ;
Le désir fuit, s’envole, et l’Amour sur son aile.
C’est en vain qu’un instant sa faveur nous séduit :
Le transport l’accompagne, et le vide le suit.
Doris[103], à ton amant prodigue ta tendresse :
Prolonge, si tu peux, le temps de son ivresse.
L’ennui va te saisir au sortir de ses bras ;
Tu cherches le bonheur[104], et ne le connais pas.
Ce Dieu[105] que tu poursuis, recueilli dans lui-même,
Ne va point au dehors chercher le bien suprême ;
Il commande à ses vœux ; il fuit également
Et l’agitation et l’assoupissement.
Ami des voluptés, sans en être l’esclave.
Il goûte leur faveur[106], et brise leur entrave ;

Il jouit des plaisirs, et les perd sans douleurs.
Vois Daphné[107] dans nos champs, se couronner de fleurs :
Elle aime à se parer d’une rose nouvelle ;
Ne s’en trouve-t-il point[108], Daphné n’est pas moins belle.
D’un œil indifférent le tranquille bonheur[109]
Voit l’aveugle mortel esclave de l’erreur,
Courir au précipice en cherchant sa demeure ;
Ivre de passion[110] l’invoquer à toute heure ;
Voler incessamment de désirs en désirs,
Et passer tour à tour des douleurs aux plaisirs ;
Et tantôt il le voit, constamment misérable,
Gémir sous le fardeau de l’ennui qui l’accable.

Étude[111], en tous les temps prête-moi ton secours !
Ami de la vertu, bonheur de tous les jours.
Aliment de l’esprit, trop[112] heureuse habitude,
Venge-moi de l’Amour, brise ma servitude ;
Allume dans mon cœur un plus noble désir,
Et viens en mon printemps m’arracher au plaisir.
Je t’appelle, et déjà ton ardeur me dévore ;
Tels ces flambeaux éteints, et qui fument encore,
À l’approche du feu s’embrasent de nouveau.
Leur flamme se ranime, et son jour[113] est plus beau.
Conserve dans mon cœur le désir qui m’enflamme :
Sois mon soutien, ma joie, et l’âme de mon âme.
Étude, par toi l’homme est libre dans les fers[114] :
Par toi l’homme est heureux au milieu des revers :
Avec toi l’homme a tout[115] : le reste est inutile[115],
Et sans toi ce même homme[116] est un roseau fragile[117],

Jouet des passions, victime de l’ennui :
C’est un lierre rampant, qui reste sans appui[118].


FIN DES REMARQUES SUR DEUX ÉPÎTRES D’HELVÉTIUS.
À M***
SUR LE MÉMOIRE DE DESFONTAINES.

Février 1739[119].

Le hasard m’a fait tomber entre les mains un des scandales ridicules de ce siècle : c’est le Mémoire de Guyot-Desfontaines. Je l’ai brûlé, en attendant mieux. Ce serait bien la chose la plus plaisante, si ce n’était la plus révoltante, qu’un Guyot-Desfontaines se plaigne qu’on lui a dit des injures.


Quis tulerit Gracchos de seditione querentes[120] ?


J’admire la modestie de ce bonhomme ; il se compare à Despréaux, parce qu’il a fait un livre en vers[121], et les Seconds Voyages de Gulliver[122], et l’Histoire de Pologne[123], et des Observations sur les écrits modernes[124] ; enfin, parce qu’il a écrit autant que l’abbé Bordelon[125]. Il se dit homme de qualité, parce qu’il a un frère auditeur des comptes à Rouen. Il s’intitule homme de bonnes mœurs, parce qu’il n’a été, dit-il, que peu de jours au Châtelet et à Bicêtre. Il dit qu’il va toujours avec un laquais ; mais il n’articule point si ce laquais hardi est devant ou derrière, et ce n’est pas le cas de prétendre qu’il n’importe guère[126].

Enfin il pousse l’effronterie jusqu’à dire qu’il a des amis : c’est attaquer cruellement l’espèce humaine, à laquelle il a toujours joué de si vilains tours. Il se défend d’avoir jamais reçu de l’argent pour dire du Lien ou du mal ; et moi, je sais de science certaine qu’il a reçu une tabatière de trois louis du sieur Lavau[127] pour louer un petit poëme peu louable que ce Lavau avait malheureusement mis en lumière ; et ce Lavau me l’a dit en présence de quatre personnes. Qui ne sait d’ailleurs que dans son bureau de médisance on vendait l’éloge et la satire à tant la phrase ? Enfin Desfontaines, pour avoir le plaisir de dire des choses uniques, loue l’abbé Desfontaines et la traduction de Virgile : sur quoi il faudrait le renvoyer à cette petite épigramme qui a couru (et qui est, dit-on, d’un homme très-célèbre, d’un aigle qui s’est amusé à donner des coups de bec à un hibou) :


Pour Corydon et pour Virgile,
Il fit des efforts assidus ;
Je ne sais s’il est fort habile :
Il les a tous deux corrompus.


Il faudrait encore qu’il se souvînt de cette inscription pour mettre au bas de son effigie ; elle est de Piron, qui réussit mieux en inscriptions qu’en tragédies :


Il fut auteur, et sodomite, et prêtre,
De ridicule et d’opprobre chargé.
Au Châtelet, au Parnasse, à Bicêtre,
Bien fessé fut, et jamais corrigé.


Il prétend qu’il se raccommodera avec le chancelier : cela sera long. Mais comment se raccommodera-t-il avec le public, dont il est le mépris et l’exécration ? Il doit bien servir d’exemple aux petits esprits qui ont un vilain cœur. Adieu.

Malicourt[128].
MÉMOIRE
DU SIEUR DE VOLTAIRE
(6 février 1739[129].)

Au milieu de ce tumulte d’intérêts publics et particuliers, d’affaires et de plaisirs, qui emportent si rapidement les moments des hommes, ne sera-t-il point trop téméraire de conjurer le public éclairé de lire avec quelque attention ce mémoire qu’on lui présente ? Il ne s’agit en apparence que de quelques citoyens ; mais l’intérêt d’un seul particulier devient souvent l’affaire de tout honnête homme : car quel homme de bien n’est point exposé à la calomnie plus ou moins publique ? On prie chaque lecteur de se dire ici : Homo sum, humani nihil a me alicnum puto. Tout lecteur sage devient en de pareilles circonstances un juge qui décide de la vérité et de l’honneur en dernier ressort, et c’est à son cœur que l’injustice et la calomnie crient vengeance[130].

L’auteur de ce mémoire a des imputations injustes à détruire comme homme de lettres, et des accusations affreuses à confondre comme citoyen. L’amour du vrai, le respect pour le public, la nécessité de la plus juste défense, et non l’envie de nuire à son ennemi, dirigeront toutes ses paroles.

Un petit écrit, intitulé le Préservatif[131], a paru dans le monde ; cet écrit n’est point du sieur de Voltaire : il s’occupe à des choses plus importantes. On n’y retrouve assurément ni son caractère ni son style : il ne dit pas cependant que sa manière d’écrire soit meilleure ; il dit qu’il est bien aisé de voir si elle est différente.

Un ennemi cruel du sieur de Voltaire (et pourquoi est-il son ennemi, on le sait !) prend ce prétexte pour inonder Paris du plus affreux libelle diffamatoire qui ait jamais soulevé l’indignation publique. Comment ne serait-on pas révolté d’un libelle[132] où l’on traite si injurieusement M. Andry[133], qui travaille avec applaudissement depuis trente ans, sous M. Bignon, au Journal des Savants ; où l’on appelle un autre médecin[134] Thersite de la faculté ; M. de Fontenelle, ridicule ; celui-là, faquin ; celui-ci, polisson ; un autre, cyclope ; un autre, colporteur ; un autre, enragé, etc. ; où l’on ne prodigue enfin que des injures atroces ? Malheureux partage de la colère et de l’aveuglement[135] ! J’ose demander surtout à l’estimable corps des avocats quelle est leur indignation contre un perturbateur du repos public qui ose mettre sous le nom d’avocat cet écrit scandaleux, comme s’il y avait un avocat qui fît un mémoire sans le signer, qui pût se charger de tant d’horreurs, qui pût jamais écrire dans un semblable style[136] !

On divisera la réfutation en deux parties. Les accusations littéraires les plus graves seront le sujet de la première ; on se détermine à en parler, parce que le public en peut retirer quelque avantage, et qu’on ne doit jamais négliger l’éclaircissement d’une vérité ; d’ailleurs, par une fatalité malheureuse, ces éclaircissements tiennent à des calomnies personnelles ; la vertu s’y trouve souvent intéressée ainsi que les belles-lettres. La seconde partie contiendra la réfutation par pièces originales des plus outrageantes impostures que jamais honnête homme ait essuyées, et qui aient armé la sévérité des lois. Le sieur de Voltaire, préférant la retraite et l’étude à la malheureuse occupation de solliciter lui-même sa vengeance au tribunal de la justice, s’adresse d’abord à celui du public, et impose quelque silence à sa douleur pour examiner ce qui concerne certaines accusations littéraires dans lesquelles il s’agit de noms illustres dont il doit venger l’honneur outragé.

PREMIÈRE PARTIE.

Il y a dix ans que le sieur de Voltaire amasse de tous côtés des mémoires pour écrire l’histoire du siècle de Louis XIV, de ce siècle fécond en tant de grands hommes, et qui doit servir d’exemple à la postérité. Ne se flattant pas de pouvoir mêler son nom au nombre des artistes qui ont fait l’honneur de ces temps trop courts, il veut au moins essayer de les consacrer dans un ouvrage qui n’aura de mérite que celui d’être vrai.

L’histoire militaire y trouve sa place aussi bien que celle des arts ; et c’est surtout dans la guerre que le sieur de Voltaire avait besoin d’instructions et de mémoires authentiques.

Parmi plusieurs lettres de M. de Précontal, lieutenant général, il y en a une qui contient une relation exacte de la bataille de Spire. Cette relation est conforme à celle de deux officiers, qu’on a aussi entre les mains : tous sont témoins oculaires, et il faut avouer, à l’honneur du nom français et à celui du feu maréchal de Tallard, que jamais action ne fut conduite avec plus de sagesse, de célérité et de valeur. Il y a environ quatre ou cinq ans que l’abbé Desfontaines, dans ses feuilles périodiques, a avancé que le maréchal de Tallard gagna la bataille de Spire par une bévue et contre toutes les règles : il y avait déjà longtemps, dit-il, qu’il le savait. Le sieur de Voltaire dès lors fit donner copie à plusieurs personnes de la lettre de M. de Précontal ; il se faisait un devoir de venger la mémoire d’un général français malheureux une fois, mais toujours estimable. On vient en dernier lieu d’imprimer cette lettre, c’est de quoi le sieur de Voltaire ne peut se plaindre ; mais il se plaint que l’éditeur, en opposant le témoignage de M. de Précontal, témoin oculaire, et celui de M. de Feuquières, qui n’était pas à cette bataille, se soit servi d’un mot qui peut offenser la mémoire de M. de Feuquières. En vain le sieur Desfontaines veut en cela noircir le sieur de Voltaire, qui n’a, dans tout ce différend, d’autre part que d’avoir soutenu l’honneur de sa nation.

Prendre le parti de la vertu outragée est presque toujours ce qu’on reproche au sieur de Voltaire dans ce libelle fait pour n’outrager que la vertu. Dans quel autre livre eût-on pu faire un crime au sieur de Voltaire d’avoir depuis longtemps justifié un des plus estimables et des plus savants prélats qui soient au monde ? Milord Berkeley, évêque de Cloyne, cet homme dans qui l’amour du bien public est la passion dominante, cet homme qui a fondé une mission pour civiliser l’Amérique septentrionale, est l’auteur d’un livre dans le goût de celui de M. l’abbé de Houteville, d’un écrit plein d’esprit et de sagesse en faveur de la religion chrétienne. L’abbé Desfontaines, ayant pris peut-être les objections qui se trouvent dans ce livre pour les sentiments de l’auteur, avance dans ses Observations que cet ouvrage est celui d’un libertin méprisable, qui écrit dans un cabaret contre la religion et contre la société. Le sieur de Voltaire, ami depuis longtemps de milord Berkeley, a détruit hautement, dans vingt de ses lettres, cette scandaleuse méprise ; il en parle même dans sa préface[137] des Eléments de la philosophie de Newton. L’auteur du Préservatif rapporte à peu près le sentiment du sieur de Voltaire. Qu’aurait fait alors un auteur qui aurait eu du respect pour la vérité ? Il se fût rétracté, il eût remercié le sieur de Voltaire. Mais à sa place les honnêtes gens seront pour nous ; ils feront ce que M. de Voltaire a fait pour l’évêque de Cloyne ; tout homme de lettres doit justifier l’homme de lettres calomnié, comme tout citoyen doit secourir le citoyen qu’on assassine.

Non-seulement la cause d’un maréchal de France très-estimé, celle d’un vertueux évêque, se trouvent ici jointes à celle du sieur de Voltaire ; mais il a encore à venger la mémoire de cet ambassadeur qui vient de verser son sang pour l’honneur de sa patrie, de feu M. le comte de Plélo, dont le nom sera toujours cher à la France, et très-respecté dans toutes les nations. C’est ce ministre, ce guerrier digne d’être comparé aux anciens Grecs et aux anciens Romains, que l’abbé Desfontaines veut par une calomnie flétrir du ridicule le plus avilissant : voici le fait. L’abbé Desfontaines traduit, en 1729, un Essai sur la poésie épique que le sieur de Voltaire avait composé en anglais. Il le fait imprimer chez son libraire Chaubert. Le sieur de Voltaire, quelque temps après, a la complaisance de corriger plus de cinquante contre-sens de cette traduction. Il en fait tout l’honneur à l’abbé Desfontaines dans deux éditions de la Henriade ; mais comme cet ouvrage avait toujours un air de traduction, un air étranger, l’auteur le refondit entièrement, et le donna ensuite sous son propre nom[138] : voilà ce qui aigrit le traducteur, voilà peut-être la source de toute la haine ; il l’osa même reprocher un jour à M. de Voltaire ; il ne put lui pardonner d’avoir usé de son bien. Mais aujourd’hui qu’ose-t-il dire dans son livre ? que sa traduction imprimée chez Chaubert, et qui fourmille de fautes, n’est pas de lui, mais de feu M. le comte de Plélo. Pouvez-vous ainsi insulter à la mémoire d’un homme aussi cher à la France ? Qui l’eût cru qu’un ambassadeur qui a versé son sang pour la patrie dût être avec vous en compromis ? Quoi ! pendant six années entières vous avouez cette traduction, vous recevez les éloges que M. de Voltaire (votre bienfaiteur en tout) a donnés à votre ouvrage, corrigé de sa main ! et lorsque enfin la vérité éclate, ce n’est plus vous qui avez fait cette traduction, c’est un mort qui ne peut vous contredire !

Serait-ce encore le comte de Plélo qui serait l’auteur d’un libelle clandestin[139] fait contre le sieur de Voltaire dans le temps des représentations d’Alzire ? Serait-ce lui qui aurait fait toutes ces brochures dont on est inondé depuis si longtemps, ces Lettres à un comédien[140], ces Réceptions à l’Académie[141], ces Pantalons[142], ces Rats calotins[143], tous ces petits recueils des plus basses satires, dont l’auteur est si connu ?

Pour mieux confondre toutes ces satires, toutes ces accusations que le sieur Desfontaines a semées, et qu’il voudrait répandre dans toute l’Europe savante contre le sieur de Voltaire, nous ne voulons ici que mettre sous les yeux du lecteur, en peu de mots, qui sont ceux que cet écrivain a outragés, et comment il les outrage : ne parlons que des libelles mêmes qu’il avoue, et ne citons que des faits positifs.

M. l’abbé de Houteville fait-il un livre[144] éloquent et estimé sur la religion chrétienne ; l’abbé Desfontaines écrit contre ce livre à mesure qu’il le lit, fait imprimer à mesure qu’il compose, et enfin[145] (quel aveu pour un satirique !) il est obligé d’avouer, dans le cours de sa critique, qu’il s’est hâté de reprendre, dans la première partie du livre de M. l’abbé de Houteville, les choses dont il trouve l’explication dans la seconde : y a-t-il un plus grand exemple d’une satire injuste et précipitée ?

Imprime-t-on un livre sage et ingénieux de M. de Muralt[146], qui fait tant d’honneur à la Suisse, et qui peint si bien les Anglais chez lesquels il a voyagé : l’abbé Desfontaines prend la plume, déchire M. de Muralt, qu’il ne connaît pas, et décide sur l’Angleterre, qu’il n’a jamais vue. Quelles censures injustes, amères, mais frivoles, de l’Histoire du vicomte de Turenne, par M. de Ramsay ! Ce savant Écossais écrit dans notre langue avec une éloquence singulière[147] ; il honore par là notre nation : et un homme qui, dans ses gazettes littéraires, ose parler au nom de cette nation, outrage cet étranger estimable ! L’illustre marquis Maffei fait-il un voyage en France, l’observateur[148] saisit cette occasion pour l’avilir, pour parler indignement de la tragédie de Mérope ; il en traduit des scènes, et on lui a prouvé qu’il en avait altéré le sens. Avec quelle opiniâtreté ne s’est-il pas longtemps déchaîné contre M. de Fontenelle, jusqu’à ce qu’enfin on lui ait imposé silence ! Mais que la satire est aveugle, et qu’on est malheureux de ne chercher qu’à reprendre là où tous les autres hommes cherchent à s’instruire ! Il s’honorait de l’amitié et des instructions de M. l’abbé d’Olivet ; il fait imprimer furtivement un livre contre lui ; il ose le dédier à l’Académie française, et l’Académie flétrit à jamais dans ses registres et le livre et la dédicace de l’auteur[149].

Quel acharnement personnel l’abbé Desfontaines n’a-t-il pas marqué contre feu M. de Lamotte ? Y a-t-il beaucoup de gens de lettres qu’il n’ait point offensés ? Par où est-il connu que par ses outrages ? Quel trouble n’a-t-il pas voulu porter partout, tantôt imprimant les satires les plus sanglantes contre un certain auteur[150], tantôt se liguant avec lui pour écrire des libelles, pour faire la Ramsaïde, qu’il osa bien envoyer à Cirey ; pour distribuer à Paris, pour imprimer des feuilles scandaleuses, délit dont il a été juridiquement convaincu à la chambre de l’Arsenal, et pour lequel il a obtenu des lettres d’abolition ? Mais ces lettres du roi, qui ont pardonné un crime, donnent-elles le droit d’en commettre encore ? Nous avons la preuve, dans une lettre déposée dans les mains d’un magistrat, que le jour même qu’il fut condamné il acheva ce libelle contre le sieur de Voltaire (au sujet d’Alzire), duquel nous venons de parler tout à l’heure.

La voix publique s’éleva contre les insultes faites à tant de citoyens, et dans la Voltairomanie, et dans tant d’autres écrits. Non, ce n’est point ici une simple réponse que l’on fait à un libelle : c’est une requête qu’on ose présenter aux magistrats contre les libelles de vingt années, contre l’abus le plus cruel des belles-lettres, enfin contre la calomnie.

On apprend dans ce moment que cinq ou six personnes de lettres, qui, à la réserve d’un seul, n’ont jamais vu le sieur de Voltaire, viennent de demander justice à monseigneur le chancelier, dans le temps qu’il ne la demandait pas encore. Ils ont signé une requête, ils sont intervenus, au nom du public, pour faire cesser de tels scandales. C’est une grande consolation pour lui et pour tous ceux qui cultivent les beaux-arts : il est pénétré de reconnaissance ; et sa voix, soutenue par la leur, en devient plus forte contre l’injustice.

En effet, que le sort d’un homme à talent, d’un artiste, d’un écrivain serait à plaindre si, toujours en guerre dans sa profession paisible, toujours en butte à des ouvrages imprimés, toujours calomnié, ou du moins cruellement offensé, il ne trouvait aucun tribunal qui confondît enfin les agresseurs, et qui défendît la vérité contre l’oppression ! Ce n’est pas assez que la magistrature ait réprimé souvent le sieur Desfontaines, et le contienne encore autant qu’elle le peut ; si les traits des hommes méchants, quoique punis, laissaient des cicatrices, la condition de l’offensé serait pire que celle de l’imposteur le plus sévèrement châtié. Mais le magistrat inflige les peines au coupable, et la voix publique console l’innocence.

Ce que je dis ici des atteintes de l’imposture, je le dis à proportion de la satire et de cette raillerie amère qui n’est pas, à la vérité, un si grand crime que la calomnie, mais qui est une offense souvent aussi cruelle. Chaque particulier est jaloux justement de sa réputation, non-seulement de la réputation d’honneur, mais de celle de n’être point ridicule dans son art, dans son emploi, dans la société civile ; le public, composé d’hommes qui ont tous le même intérêt, prend à la longue, et même hautement, le parti de quiconque a été injustement immolé à la satire.

Quand on lit les opéras charmants de Quinault, la comédie excellente de la Mère coquette, ce modèle des pièces d’intrigues ; quand on étudie les bons ouvrages de MM. Perrault, comme le Vitruve et tant de savantes recherches de ces deux frères : lorsqu’on sait enfin quelles étaient leurs mœurs, il faut bien aimer les vers corrects de Despréaux pour ne pas haïr alors sa personne. Mais quel sentiment éprouverait-on pour des écrivains qui, avec moins de talent, ou sans talent même, passeraient leur vie à déchirer leurs bienfaiteurs, leurs amis, tous leurs contemporains, et qui des belles-lettres, destinées pour adoucir les mœurs des hommes, feraient l’instrument continuel de la malignité et de la férocité !

Nous voudrions nous borner à de telles plaintes ; mais il faut venir à ces impostures plus criminelles dont on va peut-être presser la punition dans les tribunaux de la justice, et sur lesquelles il ne faut pas laisser ici le moindre doute, puisque le doute en matière d’honneur est un affront certain.


SECONDE PARTIE.

Le sieur Desfontaines, dans son libelle, appelle celui qu’il a voulu perdre fou, impie, téméraire, brutal, fougueux, détracteur, voleur, enragé ; il ajoute encore un et cætera à cet amas d’injures. On ne s’en plaindra point ici : des injures vagues sont-elles autre chose que des traits lancés maladroitement, qui ne blessent que celui qui les décoche ? Qu’il appelle M. de Voltaire petit-fils d’un paysan, l’auteur de la Henriade n’en sera pas plus ému[151]. Uniquement occupé de l’étude, il ne cherche point la gloire de la naissance : content, comme Horace[152], de ses parents, il n’en aurait jamais demandé d’autres au ciel, et il ne réfuterait pas ici ce vain mensonge s’il n’avait beaucoup de parents dans l’épée et dans la robe, qui s’intéresseront peut-être davantage à l’honneur d’une famille outragée, laquelle a été longtemps dans la judicature en province, et qui n’a exercé aucun de ces emplois que la vanité appelle bas et humiliants. Nous remarquerons seulement ici qu’il faut que la haine aveugle étrangement un ennemi pour le porter jusqu’à imaginer une si frivole accusation contre un homme de lettres qu’un tel reproche (s’il était vrai) ne pourrait jamais humilier. Nous espérons que ceux qui font tant de recueils d’anecdotes, qui compilent la vie des gens de lettres, qui écrivent dans toute l’Europe tant de nouvelles, qui même transmettent à la postérité tant de faits hasardés, jugeront au moins de toutes les calomnies du sieur Desfontaines par ce trait qui caractérise si bien la satire aveugle et impuissante. Mais en voici un autre dont peut-être il n’y a point d’exemple.

Il est triste qu’on ait imprimé une lettre écrite, il y a environ deux ans, par M. de Voltaire à M. Maffei[153]. L’importunité de quelques amis lui avait arraché cette lettre, dictée par la vérité et par la nécessité d’une défense légitime. La lettre exposait naïvement un fait connu de tout Paris et de toute l’Europe littéraire. Ce fait est que le sieur abbé Desfontaines, enfermé dans une maison de force après l’avoir été au Châtelet, et prêt de succomber sous un procès criminel qui devait se terminer d’une façon bien terrible, n’eut recours qu’au sieur de Voltaire, qu’il connaissait à peine. Le sieur de Voltaire était assez heureux alors pour avoir des amis très-puissants : il fut le seul qui s’employa pour lui, et, à force de soins, il obtint son élargissement de Bicêtre et la discontinuation d’un procès où il s’agissait de la vie. Cette lettre ajoute à ce fait si connu que, vers ce temps-là même, le sieur Desfontaines, retiré chez le président de Bernières, à la seule sollicitation de celui qui l’avait sauvé, fit pour récompense un libelle contre son bienfaiteur : nous avouons que la chose est horrible, mais elle est vraie. Ce libelle était intitulé Apologie du sieur de Voltaire ; oui, il fit imprimer à Rouen cette apologie ironique et sanglante ; oui, il eut la hardiesse de la montrer imprimée au sieur Thieriot, qui la jeta dans les flammes.

Nous n’avançons rien ici que nous n’allions prouver tout à l’heure, papiers originaux en main ; mais nous protestons d’abord que ce n’est qu’au bout de près de dix années d’insultes, de libelles, de lettres anonymes ; que ce n’est, dis-je, qu’après dix ans de la plus opiniâtre ingratitude que M. de Voltaire a écrit enfin cette lettre si simple, si vraie, pour infirmer au moins les témoignages outrageants que rendait contre lui l’abbé Desfontaines, de bouche et par écrit, en public et en particulier.

Qu’avait le sieur Desfontaines à faire quand l’auteur du Préservatif, outragé par lui, a publié enfin cette lettre du sieur de Voltaire ? Rien autre chose qu’à dire ce qu’il avait dit autrefois à M. de Voltaire même, au sujet du libelle en question : Je suis coupable, je demande pardon ; j’ai offensé celui à qui je devais la vie et l’honneur ; je passerai le reste de ma vie à réparer un tort que je supplie qu’on n’impute qu’à mon malheureux penchant pour la satire, que j’abjure à jamais.

Au lieu de prendre ce parti, le seul qui lui restait, voyons ce qu’il a fait, et par quels outrages nouveaux il a réparé son crime : Je suis, dit-il[154], un homme de condition ; il y a une présidente qui est mon alliée ; le sieur de Voltaire m’a rendu à la vérité un petit service, mais il est petit-fils d’un paysan, et ce qu’il a fait en ma faveur, il ne l’a fait que pour obéir à M. le président de Bernières, son bienfaiteur, son protecteur, qui le nourrissait, qui le logeait par charité, et qui l’a chassé de chez lui en 1726. À l’égard du libelle prétendu qu’il m’imputait, M. Thieriot, aussi honoré des honnêtes gens que Voltaire en est détesté, dément publiquement Voltaire, qui est un menteur impudent. Ce sont là presque toutes les paroles du sieur Desfontaines ; elles feraient un tort irréparable au sieur de Voltaire s’il y en avait une seule de vraie : l’honneur de sa famille l’oblige à les réfuter. Méprisez les calomniateurs, dit-on ; reposez-vous sur votre innocence, sur la honte de vos ennemis. Ce sont là des conseils très-bons à donner sur un ouvrage de goût, sur un poëme épique, sur une tragédie ; mais, quand il s’agit de l’honneur, ils sont très-mauvais. J’ai assez d’expérience pour savoir qu’un homme public, qui n’est pas un homme puissant, doit repousser les calomnies publiques : eh ! d’ordinaire, quels amis s’en chargeraient ! hélas ! souvent les amis craignent de se compromettre ; quelquefois même ils voient avec une secrète complaisance une accusation qui semble leur donner des droits sur vous ! ils se consolent de l’outrage fait à leur ami, par la petite supériorité qu’ils en retirent. Des amis plus fermes, plus amis[155], engagent ici le sieur de Voltaire à se défendre avec la même confiance qu’ils le justifient. Quel cœur assez cruel trouvera mauvais que celui qui a rendu le plus grand des services confonde les plus noires des accusations, intentées par celui-là même dont il a dû attendre sa défense ?

Mais quelle sera sa justification ? éclatera-t-elle en plaintes ? rassemblera-t-elle quelques circonstances éparses pour en faire un corps de preuves ? Non ; il rapportera seulement une des lettres du sieur Desfontaines même, écrite en sortant de Bicêtre. Ou vient de la déposer chez un notaire : la lettre est signée, le cachet est encore entier ; c’est un chevron et trois marteaux :


« De Paris, ce 31 mai[156].

Je n’oublierai jamais les obligations infinies que je vous ai. Votre bon cœur est bien au-dessus de votre esprit ; vous êtes l’ami le plus généreux qui ait jamais été. Que ne vous dois-je point ? ma vie doit être employée à vous en marquer ma reconnaissance...................

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

L’abbé Nadal, l’abbé de Pons, Danchet, Fréret, se réjouissent ; ils traitent ma personne comme je traiterai toujours leurs indignes écrits...........................

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Ne pourriez-vous point faire en sorte que l’ordre qui m’exile à trente lieues soit levé ? Voilà, mon cher ami, ce que je vous conjure d’obtenir encore pour moi ; je ne me recommande qu’à vous, qui seul m’avez servi, etc.......................... »

Le sieur de Voltaire ne put obtenir la révocation de l’exil ; mais il obtint que cet exil fût chez le président de Bernières, qui, avant ce temps, n’avait jamais parlé à l’abbé Desfontaines. Faut-il une autre preuve ? on a la lettre du frère du sieur Desfontaines, qui remercie en termes encore plus forts le bienfaiteur de son frère.

Je veux que M. de Bernières eût nourri et logé M. de Voltaire ; quelle excuse l’ingratitude y trouvera-t-elle ? Quoi ! vous vous croiriez en droit d’insulter pendant dix ans celui qui vous a sauvé, de susciter un libraire de votre pays contre lui, de le déchirer partout, de faire imprimer contre lui vingt libelles, enfin,

pour comble d’outrage, de le louer quelquefois, afin de donner plus de poids à vos injures, et tout cela pourquoi ! parce qu’il était logé, dites-vous, et nourri chez un autre : voilà la logique des ingrats.

Que M. de Voltaire eût été sans fortune : que M. de Bernières l’eût recueilli ; il n’y aurait rien là de déshonorant. Heureux les hommes puissants et riches qui s’attachent à des gens de lettres, qui se ménagent par là des secours dans leurs études, une société agréable, une instruction toujours prête ; mais M. de Voltaire et M. de Bernières n’étaient point dans ce cas ; et puisqu’il faut couper toutes les branches de la calomnie, on est obligé de rapporter un acte fait double, passé entre M. de Bernières et M. de Voltaire, le 4 mai 1723. Par cet acte, le sieur de Voltaire loue un appartement dans la maison du président de Bernières, pour la somme de six cents livres par an ; et s’accordent en outre à douze cents livres de pension pour lui et pour son ami[157] qui lui faisait l’honneur d’accepter la moitié de cet appartement ; même sa pension, son loyer, tout a été exactement payé ; la dernière quittance doit être entre les mains du sieur Arouet, trésorier de la chambre des comptes, frère du sieur de Voltaire ; et Mme la présidente de Bernières, qui a toujours eu une amitié inviolable pour M. de Voltaire, certifie tout ce qu’on est obligé d’avancer. On atteste son témoignage ; elle vient d’écrire la lettre la plus forte ; elle permet qu’on la montre à monseigneur le chancelier, aux principaux magistrats. Ils deviennent eux-mêmes témoins contre l’abbé Desfontaines avant d’être ses juges.

Oser dire que le sieur président de Bernières ait chassé de chez lui le sieur de Voltaire en 1726, c’est une imposture aussi grande que toutes les autres : ni l’un ni l’autre ne pouvait se donner congé ; jamais ils n’en eurent la moindre volonté ; jamais le moindre petit mécontentement domestique n’altéra leur union ; et c’est ce qui est encore attesté par la lettre de Mme de Bernières.

Quant à cet ami, témoin oculaire de votre libelle contre votre bienfaiteur, osez-vous bien affirmer qu’il dément aujourd’hui ce qu’il a dit tant de fois de bouche et par écrit, ce qu’il a confirmé en dernier lieu en présence de témoins respectables, dans son voyage à Cirey[158] ? En vain vous cherchez, comme vous avez toujours fait, à rompre les liens d’une amitié de vingt-quatre années, qui unissent le sieur de Voltaire et le sieur Thieriot ; on ne vous répondra jamais que papiers sur table. On a une des lettres de cet ami, du 16 août 1726 ; elle est aussi déposée chez un notaire. Je passe quelques lignes qui seraient trop accablantes pour vous, vous les verrez si vous voulez : voici celles qui regardent le fait en question[159] : « Il a fait, du temps de Bicêtre, un ouvrage contre vous, intitulé Apologie de M. de Voltaire, que je l’ai forcé avec bien de la peine à jeter dans le feu. C’est lui qui a fait à Évreux une édition du poëme de la Ligue, dans laquelle il a inséré des vers contre M. de Lamotte, etc. »

Et dans une lettre récente, du 31 décembre 1738, à une autre personne, voici comment il s’exprime : « Je me souviens très-bien qu’à la Rivière-Bourdet, chez feu M. le président de Bernières, il fut question d’un écrit contre M. de Voltaire, que l’abbé Desfontaines me fit voir, et que je l’engageai de jeter au feu, etc.[160] »

Et dans une autre lettre, du 14 janvier 1739 : « Je démens les impostures d’un calomniateur, et je méprise les éloges qu’il me donne ; je témoigne ouvertement mon estime, mon amitié, et ma reconnaissance pour vous[161]. »

Il n’est donc que trop avéré, ingrat calomniateur (qu’on nous passe cette exclamation, qui échappe à la douleur) ! il n’est que trop public que le bienfait a été payé d’un libelle. Repentez-vous-en, s’il est possible ; du moins ne comblez pas la mesure de tant de méchancetés en les faisant servir à brouiller deux amis, que tant de liens unissent ; apprenez que l’amitié est presque la seule consolation de la vie, et que la détruire est un des plus grands crimes. M. de Voltaire vous dira : Continuez vos ouvrages, publiez, imprimez, réimprimez sous cent noms différents ce que j’ai fait et ce que je n’ai point fait ; reprochez-moi de m’être conduit avec trop d’honneur, avec trop de fermeté, dans une affaire où le gouvernement s’interposa ; accusez-moi d’avoir fait par vanité des libéralités (Dieu m’est témoin si elles sont parties d’un autre principe que de l’humanité) ; faites entendre que le roi m’a privé de la pension dont il m’honore, que je n’ose revenir à Paris ; imaginez des querelles qui n’ont jamais existé ; mentez hardiment ; détruisez-moi si vous pouvez, mais laissez-moi mon ami.

Mais, quoi ! l’abbé Desfontaines ne voit-il pas qu’il outrage plus le sieur Thieriot, en le louant, qu’il ne l’offensait autrefois en le traitant si indignement dans son Dictionnaire néologique, où il l’appelle colporteur, et où il le charge d’injures ? Satirique malheureux, et plus malheureux flatteur, avez-vous pensé que l’affront d’être loué par vous pût jamais le porter à cet excès de bassesse, de trahir la vérité, l’amitié, l’honneur ? eh ! pour qui ? pour vous, auteur de libelles qui le déchirent.

Après tant d’iniquités, il n’y en a point de si punissable que celle d’oser parler de votre modération, et des égards qu’on doit à votre âge et à votre prêtrise. Quelle modération ! le public la connaît. Votre âge et votre sacerdoce[162], qui exigent de vous plus de pureté et de vertu, sont en effet respectables ; mais ce sont de respectables témoins qui vous reprochent devant Dieu et devant les hommes des crimes que la nature abhorre : je parle de la calomnie et de l’ingratitude.

Certes, lorsque le sieur de Voltaire, attaqué pour lors de la fièvre, et ranimé par le plaisir de secourir un malheureux, obtint la permission d’aller à cette prison, y courut porter au coupable les premières consolations ; quand l’abbé Desfontaines se jeta à ses pieds, qu’il les mouilla de larmes, et que le sieur de Voltaire ne put retenir les siennes, il ne s’attendait pas alors qu’un jour l’abbé Desfontaines deviendrait son plus implacable ennemi.

En fut-il jamais un plus acharné ? Les plus cruels se contentent d’ordinaire de leurs propres fureurs ; l’abbé Desfontaines y joint toutes celles qu’il peut ramasser. Il fait trophée de je ne sais quel malheureux libelle, aussi inconnu qu’absurde et calomnieux, qu’il attribue au sieur de Saint-Hyacinthe[163]. Vous prétendez de tant de poisons composer un poison mortel qui, selon vous, flétrira à jamais, qui anéantira parmi les hommes l’honneur d’un homme que ses services vous ont rendu insupportable ! Le sieur de Saint-Hyacinthe serait bien malheureux, sans doute, s’il était l’auteur des libelles que vous lui imputez ; s’il avait outragé un homme qui ne l’a jamais offensé ; s’il avait augmenté le nombre de ces brochures criminelles qui sont la honte de la littérature et de l’humanité. Il est certain que la Hollande en a été trop longtemps infectée ; les magistrats commencent à réprimer les progrès de cette contagion : elle s’est glissée jusque dans plusieurs journaux. Quelque soin que la prudence humaine apporte à prévenir ce mal, il est difficile d’en étouffer les semences : la pauvreté, la liberté d’écrire, la jalousie, sont trois sources intarissables de libelles ; un grand mal en est la suite. Ces libelles servent quelquefois d’autorité dans l’histoire des gens de lettres ; l’illustre Bayle lui-même s’est abaissé jusqu’à en faire usage. On est donc réduit à la nécessité d’arrêter dans leur source, autant que l’on peut, le cours de ces eaux empoisonnées. On les arrête en les faisant connaître ; on prévient le jugement de la postérité, car tout homme public, soit ceux qui gouvernent, soit ceux qui écrivent, soit le ministre, soit l’auteur, ou le poëte, ou l’historien, doit toujours se dire à soi-même : Quel jugement la postérité pourra-t-elle faire de ma conduite ? C’est sur ce principe que tant de ministres et de généraux ont écrit des mémoires justificatifs ; que tant d’orateurs, de philosophes et de gens de lettres, ont fait leur apologie. Imitons-les, quelque grande distance qui soit entre eux et nous. Le devoir est le même. Pardonnez donc, encore une fois, lecteur qui jetterez les yeux sur cet écrit ; excusez des choses personnelles que la nécessité d’une juste défense arrache à un citoyen connu de vous par un travail assidu de vingt-cinq années, et qui, du fond de son cabinet, où il ne cherche qu’à s’instruire et à vous servir, porte au public, aux magistrats, à monseigneur le chancelier, père des lettres et des lois, des plaintes qui ne seront point étouffées par la calomnie.

Le sieur Desfontaines a-t-il rendu sa cause meilleure en rapportant encore dans son libelle quelques nouveaux vers du sieur Rousseau, qu’il qualifie d’épigramme, tels que ceux-ci, dans lesquels il fait parler l’abbé Desfontaines ?

              Petit rimeur anti-chrétien,
              On reconnaît dans tes ouvrages
              Ton caractère et non le mien.
Ma principale faute, hélas ! je m’en souvien,

Vint d’un cœur qui, séduit par tes patelinages,
Crut trouver un ami dans un parfait vaurien,
              Charme des fous, horreur des sages,
Quand pour lui mon esprit aveuglé, j’en convien,
              Hasardait pour toi ses suffrages ;
              Mais je ne me reproche rien
              Que d’avoir sali quelques pages
              D’un nom aussi vil que le tien[164].


Il cite un autre morceau de prose de Rousseau, une lettre du 14 novembre 1738, dans laquelle le sieur Rousseau dit qu’on attend le dernier coup de foudre qui doit écraser le sieur de Voltaire. C’est avec de telles armes que le sieur Desfontaines veut soutenir cette triste guerre, où la victoire même serait un opprobre pour l’agresseur.

Non, nous ne croirons jamais que le sieur Rousseau, dans le temps même qu’il vient d’essayer, après trente années, de fléchir la justice, d’apaiser et sa partie civile, et le procureur général, et le parlement, et le public ; tandis qu’il veut mettre le rempart de la religion entre ses fautes passées et son danger présent, puisse exposer à ce public qu’il veut apaiser, et de nouvelles satires, et de nouvelles iniquités qui le révoltent. Que penserait-on de celui avec qui vous vous êtes ligué depuis si longtemps, s’il trempait dans le fiel le plus amer des mains affaiblies qu’il joint tous les jours au pied des autels ?

Continuez : remettez-nous sous les yeux les horreurs que le sieur Rousseau (avant sa conversion sans doute) a fait imprimer contre le sieur de Voltaire, pendant tant d’années en Hollande ; rappelez surtout le libelle diffamatoire qu’il a publié, en dernier lieu, dans le journal de la Bibliothèque française[165], et qui pourrait être, ainsi que le vôtre, la source d’un procès criminel aussi funeste que celui qui lui attira la condamnation du parlement. Nous n’imprimerons point ici les pièces originales que nous avons ; nous ne publierons point encore les remords de ceux qui ont eu part à ces libelles ; nous réservons, en cas de besoin, ces productions pour les tribunaux de la justice. Ne présentons ici que ces faits, qui ne demandent qu’un coup d’œil pour être jugés sans retour par le public. Le sieur Rousseau imprime que la

source de sa haine contre le sieur de Voltaire vient en partie de ce que le sieur de Voltaire l’avait voulu détruire dans l’esprit de M. le prince d’Aremberg[166]. Nous ne répondrons jamais que par pièces justificatives ; nous n’opposerons à cette calomnie du sieur Rousseau que la lettre[167] même de ce prince à M. de Voltaire, déjà rapportée dans le journal de Dusauzet[168], mais peu connue en France.


À Enghien, ce 8 septembre 1736.

Au reste, je suis très-surpris et très-indigné que Rousseau ait osé me citer dans l’article de la Bibliothèque française qui vous regarde ; ce que je puis vous assurer, c’est qu’il me fait parler très-faussement. Je suis, monsieur, votre très-humble et très-obéissant serviteur,


Le duc d’Aremberg. »

S’il est vrai que cette imposture détermina ce prince à bannir le sieur Rousseau du petit hôtel d’Aremberg, on ne désire point que ceux qui daignent le recueillir encore en usent de même. On lui souhaite seulement de longs remords dans une vie longue, et dont les derniers jours soient moins orageux. M. de Voltaire, qui a dû se venger, saurait lui pardonner s’il se rétractait de bonne foi, s’il pouvait enfin ouvrir les yeux, et se souvenir efficacement de ce beau vers de Boileau (sat. XI, v. 34) :


Pour paraître honnête homme, en un mot, il faut l’être.

Plût à Dieu que ces querelles si déshonnêtes pussent aussi aisément s’éteindre qu’elles ont été allumées ! Plût à Dieu qu’elles fussent oubliées à jamais ! Mais le mal est fait, il passera peut-être à la postérité ; que le repentir aille donc jusqu’à elle : il est bien tard, mais n’importe ; il y a encore pour le sieur Rousseau quelque gloire à se repentir. Peut-être même, si nos fautes et nos malheurs peuvent corriger les autres hommes, naîtra-t-il quelque avantage de ces tristes querelles dont le sieur Rousseau a fatigué deux générations d’hommes. Cet avantage que j’espère de ce fléau malheureux, c’est que les gens de lettres en sentiront mieux le prix de la paix et l’horreur de la satire, et qu’il arrivera dans la littérature ce qu’on voit dans les États, qui ne sont jamais mieux réglés qu après des guerres civiles.

[169]Encore quelques paroles : nous n’avons pas assez détruit la calomnie, ni assez prévenu ses attaques pour l’avenir ; il reste quelque chose de plus important mille fois que tout ce qu’on a vu. Les citoyens sont membres de la société en deux manières : ils vivent sous les lois de l’État et sous celles de la religion ; leur soumission à ces lois fait leur sûreté. Accuser un citoyen d’ enfreindre l’un de ces devoirs, c’est vouloir lui ôter tous les droits de l’humanité ; c’est vouloir le dépouiller d’une partie de son être ; c’est un assassinat qui se commet avec la plume. Les hommes de tous les temps et de tous les lieux s’accordent à flétrir d’une exécration éternelle ces délateurs qui répandent l’accusation d’irréligion ; ces meurtriers qui prennent le couteau sur l’autel pour égorger impunément l’innocence : monstres d’autant plus à craindre qu’ils ont souvent mis dans leur parti la vertu même. Votre dessein est donc de perdre le sieur de Voltaire par cette accusation affreuse d’irréligion et d’athéisme, que vous répétez sans cesse ; c’est là ce dont il se plaignait si justement dans sa préface d’Alzire ; c’est là ce qu’il appelle la dernière ressource des calomniateurs. Eh bien ! connaissez celui que vous voulez perdre, et lisez la lettre suivante[170].

Après ce témoignage authentique des sentiments d’un homme sans ambition, sans brigue, qui n’a jamais sollicité la moindre place, dont tous les jours languissants et accablés de maladies sont sacrifiés à l’étude, qui ne demande rien, qui ne veut rien, sinon la retraite et la paix, lui envierez-vous cette paix consacrée au travail ? chercherez-vous à troubler sa vie, vous qui, après tout, lui devez la vôtre ?

Ce Mémoire, composé à la hâte par un homme qui n’a que la vérité pour éloquence, et son innocence pour protection, apprendra du moins à la calomnie à trembler. Son véritable supplice est d’être réfutée ; et, s’il n’y a point parmi nous de loi contre l’ingratitude, il y eu a une gravée dans tous les cœurs, qui venge le bienfaiteur outragé, et punit l’ingrat qui persécute.

Voltaire.
À Cirey, ce février 1739.
FIN DU MÉMOIRE DU SIEUR DE VOLTAIRE.

MÉMOIRE
SUR LA SATIRE

À L’OCCASION
D’UN LIBELLE DE L’ABBÉ DESFONTAINES CONTRE L’AUTEUR.
(1739[171])


Il est honteux pour l’esprit humain que sous un gouvernement de sagesse et de paix, qui semble faire de la France une seule famille, la discorde règne dans les belles-lettres, et que la société ne soit troublée que par ceux qui devraient en faire la douceur principale.

Un libelle infâme[172] ayant révolté le public, il y a quelques mois, j’ai cru qu’il ne serait pas inutile de proposer ici quelques idées sur la satire, accompagnées de l’histoire récente des injustices, des crimes même, et des malheurs qu’elle a produits de nos jours. Je tâcherai de parler en philosophe et en historien, et de montrer la vérité la plus exacte dans les réflexions comme dans les faits.

Je commencerai d’abord par examiner la nature de la critique ; ensuite je donnerai une histoire, peut-être utile, de la satire et de ses effets, à prendre seulement depuis Boileau jusqu’au dernier libelle diffamatoire qui a paru depuis peu : ce qui fera un tableau dont le premier trait sera l’abus que Boileau a fait de la critique ; et le dernier sera l’excès horrible où la satire s’est portée de nos jours.

Peut-être que les jeunes gens qui liront cet essai apprendront à détester la satire. Ceux qui ont embrassé ce genre funeste d’écrire en rougiront, et les magistrats qui veillent sur les mœurs regarderont peut-être cet essai comme une requête présentée au nom de tous les honnêtes gens pour réprimer un abus intolérable.

DE LA CRITIQUE PERMISE.

J’espère que ce siècle si éclairé permettra d’abord que j’entre un moment dans l’intérieur de l’homme : car c’est sur cette connaissance que toute la vie civile est fondée.

Je crois qu’il y a, dans tous les hommes, une horreur pour le mépris, aussi nécessaire pour la conservation de la société et pour le progrès des arts que la faim et la soif le sont pour nous conserver la vie. L’amour de la gloire n’est pas si général, mais l’impossibilité de supporter le mépris paraît l’être. Il n’est pas plus dans la nature qu’un homme puisse vivre avec des hommes qui lui feront sentir des dédains continuels qu’avec des meurtriers qui lui feraient tous les jours des blessures.

Ce que je dis là n’est point une exagération : et il est très-vraisemblable que Dieu, qui a voulu que nous vécussions en société, nous a donné ce sentiment ineffaçable comme il a donné l’instinct aux fourmis et aux abeilles pour vivre en commun.

Aussi toute la politesse des hommes ne consiste qu’à se conformer à cette horreur invincible que la nature humaine aura toujours pour ce qui porte le caractère de mépris. La première règle de l’éducation, dans tous les pays, est de ne jamais rien dire de choquant à personne.

Les Français ont été plus loin en cela que les autres peuples : ils ont presque fait une loi de la société, de dire des choses flatteuses.

Il serait donc bien étrange que, dans la nation la plus polie de l’Europe, il fût permis d’écrire, d’imprimer, de publier d’un homme, à la face de tout le monde, ce qu’on n’oserait jamais dire à lui-même, ni en présence d’un tiers, ni en particulier.

Il n’est permis de critiquer par écrit, sans doute, que de la même façon dont il est permis de contredire dans la conversation. Il faut prendre le parti de la vérité ; mais faut-il blesser pour cela l’humanité ? faut-il renoncer à savoir vivre parce qu’on se flatte de savoir écrire ?

Depuis le beau règne de Louis XIV, où tout s’est perfectionné en France, les magistrats qui veillent sur la littérature ont eu soin, autant qu’ils ont pu, que les Français ne démentissent point, par leurs écrits, ce caractère de politesse qu’ils ont dans le commerce. Il n’y a point aujourd’hui de censeur de livres qui pût donner son approbation à un écrit mordant, à moins peut-être que cet ouvrage ne fût une réponse à un agresseur. Il est triste qu’il ait fallu tant de temps pour établir dans la littérature ce qui l’a toujours été dans le commerce des hommes, et qu’on se soit aperçu si tard que des injures ne sont pas des raisons.

Il se trouva, dans le siècle passé, un homme qui donna un bel exemple de la critique la plus judicieuse et la plus sage : c’est Vaugelas. Ou croit qu’il n’a donné que des leçons de langage : il en a donné de la plus parfaite politesse ; il critique trente auteurs, mais il n’en nomme ni n’en désigne aucun : il prend souvent même la peine de changer leurs phrases en y laissant seulement ce qu’il condamne, de peur qu’on ne reconnaisse ceux qu’il censure. Il songeait également à instruire et à ne pas offenser ; et certainement il s’est acquis plus de gloire, en ne voulant pas flétrir celle des autres, que s’il s’était donné le malheureux plaisir de faire passer des injures à la postérité.

Il me convient mal de parler de moi, et je me garderais bien d’en demander la permission, si je ne me trouvais dans une circonstance qui autorise cette extrême liberté. L’excès des horribles calomnies dont on a voulu me noircir dans le libelle le plus odieux excusera peut-être une hardiesse que je ne me permets ici qu’avec peine.

Je me crus obligé, il y a quelques années, de m’élever contre un homme d’un mérite très-distingué, contre feu M. de Lamotte, qui se servait de tout son esprit pour bannir du théâtre les règles et même les vers. J’allai le trouver avec M. de Crébillon, intéressé plus que moi à soutenir l’honneur d’un art dans lequel je ne l’égalais pas. Nous demandâmes tous deux à M. de Lamotte la permission d’écrire contre ses sentiments. Il nous la donna : M. de Crébillon voulut bien que je tinsse la plume.

Deux jours après je portai mon écrit à M. de Lamotte. C’est une préface qu’on a mise à la nouvelle édition d’Œdipe[173]. Enfin, on vit ce que je ne pense pas qu’on eût vu encore dans la république des lettres, un auteur, censeur royal, devenir l’approbateur d’un ouvrage écrit contre lui-même.

Encore une fois, je suis bien loin d’oser me citer pour exemple ; mais il me semble qu’on peut tirer de là une règle bien sûre pour juger si un homme s’est tenu dans les bornes d’une critique honnête : « Osez montrer votre ouvrage à celui même que vous censurez. »

Il y a encore un meilleur parti à prendre, surtout dans les ouvrages de goût et de sentiment : c’est de ne critiquer qu’en essayant de mieux faire. Je conviens qu’en physique, en histoire, en philosophie, on est obligé de relever des erreurs. Ce n’est pas assez à M. l’abbé Dubos d’établir, avec l’érudition la plus exacte et la plus grande vraisemblance, l’origine des Français[174] ; il faut absolument qu’il réfute des opinions moins probables. Il a fallu montrer que Descartes avait donné six règles fausses du mouvement, lorsqu’on a établi les véritables règles. Mais en fait d’arts, c’est, je crois, tout autre chose. Un peintre, un sculpteur, un musicien, n’auraient pas bonne grâce à écrire contre leurs confrères. Pourquoi cette différence ? c’est que les hommes ne peuvent savoir si Descartes et Mézerai ont tort, sans le secours de la critique ; mais il suffit d’avoir des yeux et des oreilles pour juger d’un beau tableau et d’une bonne musique. Aussi je ne vois point que les Destouches[175] aient écrit contre les Campra[176], ni les Girardon contre les Puget : chacun a tâché de surpasser son émule. Les poëtes, et ceux qu’on nomme littérateurs, sont presque les seuls artistes auxquels on puisse reprocher ce ridicule de se déchirer mutuellement sans saison.

Lorsque Scudéri porta au cardinal de Richelieu sa très-mauvaise censure de la belle mais imparfaite tragédie du Cid, pourquoi le cardinal ne dit-il pas à Scudéri et à ses confrères : Messieurs, qui méprisez tant le Cid, écrivez sur le même sujet, et traitez-le mieux que Corneille ? On sentait apparemment que cette manière de critiquer n’était pas à la portée des censeurs. C’était pourtant la seule dont Corneille s’était servi contre ses rivaux ; et ce fut la seule que Racine employa contre Corneille même.

L’auteur de Cinna et de Polyeurte était homme : il y avait quelques défauts dans ses meilleures pièces ; il était un peu déclamateur ; il ne parlait pas purement sa langue ; il n’allait pas toujours assez au cœur. On aurait écrit en vain des volumes contre ses défauts. Il vint un homme qui, sans écrire contre lui et en le respectant, donna des tragédies plus intéressantes, plus purement écrites, et moins pleines de déclamations.

Avant nos bons avocats, on citait les Pères de l’Église au barreau quand il s’agissait du loyer d’une maison ; avant nos bons prédicateurs, on parlait en chaire de Plutarque, de Cicéron, et d’Ovide. Ceux qui ont banni ce mauvais goût en ont-ils purgé la France en se moquant des orateurs leurs contemporains ? Mon ; ils ont marché dans la bonne route, et alors on a quitté la mauvaise.

J’aurais bien d’autres exemples à donner pour faire voir que ce n’est point par des satires, mais par des ouvrages écrits dans le bon goût, qu’on réforme le goût des hommes. Mais cette vérité étant suffisamment prouvée, je passe à l’histoire de la satire, que j’ai promise, à ses effets, et à ses progrès. Je commence par Boileau : car en France, quand il s’agit des arts, je crois qu’il n’y a guère d’autre époque à prendre que le règne de Louis XIV.

DE DESPRÉAUX.

L’abbé Furetière, homme caustique et médiocre écrivain, faisait des satires dans le goût de Régnier. Il les montrait à Boileau jeune encore ; le disciple, né avec plus de talent que le maître, profita trop bien dans cette école dangereuse. Il y avait alors à Paris un homme d’une érudition immense, qui écrivait en prose avec assez de grâce et de justesse, qui passait pour bon juge, qui était l’ami et même le protecteur de tous les gens de lettres. S’attendrait-on à voir le nom de Chapelain au bas de ce portrait ? Tout cela est pourtant exactement vrai ; et Chapelain aurait joui d’une grande réputation s’il n’avait pas voulu en avoir davantage. La Pucelle et Boileau firent un écrivain très-ridicule d’un homme d’ailleurs très-estimable.

Malgré cette malheureuse Pucelle, Chapelain était un si galant homme, et si considéré, que le grand Colbert, lorsqu’il engagea Louis XIV à donner des pensions aux gens de lettres, chargea Chapelain de faire la liste de ceux qui méritaient les bienfaits du roi.

Cette faveur de Chapelain irrita le jeune Boileau, qui, dans la première édition de sa première satire, fit imprimer ces vers, lesquels ne sont pas ses meilleurs :


Enfin je ne saurais, pour faire un juste gain,
Aller, bas en rampant, fléchir sous Chapelain.


Voilà donc l’origine de la querelle : un peu d’envie et de penchant à médire. Ce goût pour la médisance était dans lui, du moins en ce temps-là, si dominant et si injuste que dans la même satire il traite de parasite[177] un honnête homme qui souffrait la pauvreté avec courage, et qui la rendait respectable en n’allant jamais manger chez personne : il s’appelait Pelletier.


Tandis que Pelletier, crotté jusqu’à l’échine,
S’en va chercher son pain de cuisine en cuisine[178].


Je demande à tout esprit raisonnable en quoi ces traits, assez bas et assez indignes d’un homme de mérite, pouvaient contribuer à établir en France le bon goût. Quel service Boileau rendait-il aux lettres en disant dans sa seconde satire[179] :


Si je veux d’un galant dépeindre la figure,
Ma plume, pour rimer, trouve l’abbé de Pure ;
Si je pense exprimer un auteur sans défaut,
La raison dit Virgile, et la rime Quinault.


J’ai déjà montré quelque part[180] combien ce trait est injuste de toutes façons. Quinault ne rime point assez bien avec défaut pour que ce nom soit amené par la rime ; et la raison n’a jamais dit que Virgile soit sans défaut : la raison dit seulement que Virgile, malgré tout ce qui lui manque, est le plus grand poëte de Rome,

Il est bien indubitable que ce n’est point un zèle trop vif pour le bon goût, mais un esprit de satire et de cabale qui acharnait ainsi Boileau contre Quinault, car dans une satire qui parut bientôt après, il dit[181] :


Je ne sais pas pourquoi l’on vante l’Alexandre ;
Ce n’est qu’un glorieux qui ne dit rien de tendre :
Les héros chez Quinault parlent bien autrement.


L’Alexandre du célèbre Racine ne valait peut-être guère mieux que l’Astrate ; il était infiniment moins intéressant. J’ai ouï conter même à un homme de ce temps-là qu’un vieux comédien dit à M. Racine : « Vous ne réussirez jamais si vous ne traitez pas l’amour aussi tendrement que le jeune Quinault : vous faites des vers mieux que lui ; si vous traitez les passions, vous surpasserez Corneille. » Ce comédien avait raison, et je suis persuadé que, sans Quinault, Racine, qui avait méconnu son talent dans Théagène[182], dans les Frères ennemis, et même dans Alexandre, eût pu continuer à s’égarer.

Mais j’insiste encore, et je demande comment Boileau pouvait insulter si indignement et si souvent l’auteur de la Mère coquette ; comment il ne demanda pas enfin pardon à l’auteur d’Atys, de Roland, d’Armide ; comment il n’était pas touché du mérite de Quinault, et de l’indulgence singulière du plus doux de tous les hommes, qui souffrit trente ans, sans murmure, les insultes d’un ennemi qui n’avait d’autre mérite par-dessus lui que de faire des vers plus corrects et mieux tournés, mais qui certes avaient moins de grâce, de sentiment, et d’invention.

Est-ce enfin par l’amour du bon goût que Despréaux se croyait forcé à louer Ségrais[183], que personne ne lit ; et à ne jamais prononcer le nom de La Fontaine, qu’on lira toujours ? Est-ce à ses satires qu’on doit la perfection où les muses françaises s’élevèrent ? Pour lors Molière et Corneille n’avaient-ils pas déjà écrit ?

Boileau a-t-il appris à quelqu’un que la Pucelle[184] est un mauvais ouvrage ? Non, sans doute. À quoi donc ont servi ses satires ? à faire rire aux dépens de dix ou douze gens de lettres ; à faire mourir de chagrin deux hommes[185] qui ne l’avaient jamais offensé ; à lui susciter enfin des ennemis qui le poursuivirent presque jusqu’au tombeau, et qui l’auraient perdu plus d’une fois sans la protection de Louis XIV.

Aussi quelle serait sa réputation s’il n’avait couvert ces fautes de sa jeunesse par le mérite de ses belles épîtres et de son admirable Art poétique ? Je ne connais de véritablement bons ouvrages que ceux dont le succès n’est point dû à la malignité humaine.

DE LA SATIRE APRÈS LE TEMPS DE DESPRÉAUX[186].

Boileau dans ses satires, quoique cruelles, avait toujours épargné les mœurs de ceux qu’il déchirait : quelques personnes qui se mêlèrent de poésie après lui poussèrent plus loin la licence. Un style qu’on appelle marotique fut quelque temps à la mode. Ce style est la pierre sur laquelle on aiguise aisément le poignard de la médisance. Il n’est pas propre aux sujets sérieux, parce qu’étant privé d’articles, et étant hérissé de vieux mots, il n’a aucune dignité ; mais, par ces raisons-là même, il est très-propre aux contes cyniques et à l’épigramme.

On vit donc paraître beaucoup d’épigrammes et de satires dans ce style : on y ajouta des couplets encore plus infâmes. On appelait couplets certaines chansons parodiées des opéras. Personne, je crois, ne s’avisera de dire que c’était l’amour du vrai, le goût de la saine antiquité, le respect pour les anciens, qui obligeaient les auteurs de ces infamies à les écrire. C’est pourtant ce que ces auteurs osaient dire pour leur défense : tant on cherche à couvrir ses fautes de quelque ombre de raison ! Pour moi qui, quoique très-jeune alors[187], ai vu naître toutes ces horreurs, je sais très-bien que l’envie en fut la seule cause. Et quelle envie encore ! quelle source ridicule de tant de disgrâces sérieuses ! de quoi s’agissait-il ? d’un opéra qui n’avait pas réussi ! Il n’y a point d’autre origine de la haine qui fit faire cette infâme pièce intitulée la Franciade, et ces soixante et douze couplets qui désolèrent longtemps plusieurs gens de lettres et des familles entières : et ceux que l’auteur avoua lui-même contre les sieurs Danchet, Bertin, et Pécourt ; enfin ceux qui furent la cause de ce fameux procès, rapporté très-exactement dans le livre des Causes célebres.

MM. de Lamotte, Danchet, Saurin, et le sieur Rousseau, étaient amis, MM. de Lamotte et Danchet donnèrent des opéras qui eurent du succès ; ceux de Rousseau n’en auraient point eu : joignez à cela la chute de la comédie du Capricieux, et ne cherchez point ailleurs ce qui attira tant de crimes et une condamnation si publique.

Mais voici quelque chose qui doit frapper bien davantage. Il est certain qu’un homme flétri pour avoir abusé à ce point du talent de la poésie, pour avoir fait les satires les plus horribles, et qui cherchait à laver cette tache, ne devait jamais se permettre la moindre raillerie contre personne. Et cependant qu’a-t-il fait pendant trente années de bannissement ? de nouvelles satires, auxquelles il ne manque que d’être bien écrites pour être aussi odieuses que les premières.

Je ne dissimule point qu’étant outragé par lui, comme tant d’autres, j’ai perdu patience ; et que surtout, dans une pièce contre la calomnie[188], j’ai marqué toute mon indignation contre le calomniateur. J’ai cru être en droit de venger et mes injures et celles de tant d’honnêtes gens. J’aurais mieux fait peut-être d’abandonner au mépris et à l’horreur du public les crimes que j’ai attaqués ; mais enfin, si c’est une faute d’écrire contre le perturbateur du repos public, c’est une faute bien excusable ; c’est, j’ose le dire, celle d’un citoyen.

Ce fut alors que les journaux destinés à l’honneur des lettres devinrent le théâtre de l’infamie. L’homme dont je parle, et dont je voudrais supprimer ici absolument le nom pour ne me plaindre que du crime, et non du criminel, osa faire imprimer dans la Bibliothèque française, en 1736, un tissu de calomnies[189]. Il osait alléguer, entre autres raisons de sa conduite envers moi, qu’autrefois, en passant par Bruxelles, j’avais voulu le perdre dans l’esprit de M. le duc d’Aremberg, son protecteur. Quel a été le fruit de cette imposture ? M. le duc d’Aremberg en est instruit : il me fait aussitôt l’honneur de m’écrire[190] pour désavouer cette calomnie ; il chasse de sa maison celui qui en est l’auteur. On publie la lettre de ce prince ; le calomniateur est confondu, et enfin les auteurs du journal de la Bibliothèque française me font des excuses publiques[191].

Je ne me résous à rapporter ce qui va suivre que comme un exemple fatal de cette opiniâtreté malheureuse qui porte l’iniquité jusqu’au tombeau. Ce même homme prend enfin le parti de vouloir couvrir tant de fautes et de disgrâces du voile de la religion ; il écrit des Épîtres morales et chrétiennes[192] (ce n’est pas ici le lieu d’examiner si c’est avec succès) ; il sollicite enfin son retour à Paris et sa grâce ; il veut apaiser le public et la justice ; on le voit prosterné au pied des autels, et dans le même temps il trempe dans le fiel sa main moribonde. À l’âge de soixante et douze ans il fait de nouveaux vers satiriques ; il les envoie à un homme qui tient un bureau public de ces horreurs[193] ; on les imprime. Les voici. La meilleure censure qu’on en puisse faire, c’est de les rapporter.

              Petit rimeur anti-chrétien[194]
              On reconnaît dans tes ouvrages
              Ton caractère et non le mien.
Ma principale faute, hélas ! je m’en souvien,
Vint d’un cœur qui, séduit par tes patelinages,
Crut trouver un ami dans un parfait vaurien.
              Charme des fous, horreur des sages,
Quand par lui mon esprit aveuglé, j’en convien,
              Hasardait pour toi ses suffrages ;
              Mais je ne me reproche rien
              Que d’avoir sali quelques pages
              D’un nom aussi vil que le tien.

Un pareil exemple prouve bien que quand on n’a pas travaillé de bonne heure à dompter la perversité de ses penchants, on ne se corrige jamais ; et que les inclinations vicieuses augmentent encore à mesure que la force d’esprit diminue.

DES SATIRES NOMMÉES CALOTTES.

Au milieu des délices pour lesquelles seules on semble respirer à Paris, la médisance et la satire en ont corrompu souvent la douceur. L’on y change de mode dans l’art de médire et de nuire comme dans les ajustements. Aux satires en vers alexandrins succédèrent les couplets ; après les couplets vinrent ce qu’on appelle les calottes. Si quelque chose marque sensiblement la décadence du goût en France, c’est cet empressement qu’on a eu pour ces misérables ouvrages. Une plaisanterie ignoble, toujours répétée, toujours retombant dans les mêmes tours, sans esprit, sans imagination, sans grâce, voilà ce qui a occupé Paris pendant quelques années ; et pour éterniser notre honte, on en a imprimé deux recueils, l’un en quatre, et l’autre en cinq volumes[195] : monuments infâmes de méchanceté et de mauvais goût, dans lesquels, depuis les princes jusqu’aux artisans, tout est immolé à la médisance la plus atroce et la plus basse, et à la plus plate plaisanterie. Il est triste pour la France, si féconde en écrivains excellents, qu’elle soit le seul pays qui produise de pareils recueils d’ordures et de bagatelles infâmes.

Les pays qui ont porté les Copernic, les Tycho-Brahé, les Otto-Guericke, les Leibnitz, les Bernouilli, les Wolf, les Huygens ; ces pays où la poudre, les télescopes, l’imprimerie, les machines pneumatiques, les pendules, etc., ont été inventés ; ces pays que quelques-uns de nos petits-maîtres ont osé mépriser, parce qu’on n’y faisait pas la révérence si bien que chez nous ; ces pays, dis-je, n’ont rien qui ressemble à ces recueils, soit de chansons infâmes, soit de calottes, etc. Vous n’en trouvez pas un seul en Angleterre, malgré la liberté et la licence qui y règnent. Vous n’en trouverez pas même en Italie, malgré le goût des Italiens pour les pasquinades.

Je fais exprès cette remarque, afin de faire rougir ceux de nos compatriotes qui, pouvant faire mieux, déshonorent notre nation par des ouvrages si malheureusement faciles à faire, auxquels la malignité humaine assure toujours un prompt débit, mais qu’enfin la raison, qui prend toujours le dessus, et qui domine dans la saine partie des Français, condamne ensuite à un mépris éternel.

DES CALOMNIES CONTRE LES ÉCRIVAINS DE RÉPUTATION.

Il s’est glissé dans la république des lettres une peste cent fois plus dangereuse : c’est la calomnie, qui va effrontément, sous le nom de justice et de religion, soulever les puissances et le public contre des philosophes, contre les plus paisibles des hommes, incapables de ne jamais nuire, par cela même qu’ils sont philosophes.

J’ai entendu demander souvent : Pourquoi Charron a-t-il été calomnié et persécuté, et que Montaigne, le libre, le pyrrhonien, le hardi Montaigne, et Rabelais même, ne l’ont jamais été ? Pourquoi Socrate a-t-il été condamné à mort, et Spinosa a-t-il vécu tranquille ? Pourquoi La Mothe Le Vayer, cent fois plus hardi, plus cynique que Bayle, a-t-il été précepteur de deux enfants de Louis XIII, et que Bayle a été accablé ? Pourquoi Descartes et Wolf, les deux lumières de leur siècle, ont-ils été chassés l’un d’Utrecht, et l’autre de l’université de Hall, et que tant d’autres qui ne les valaient pas ont été comblés d’honneurs ? On rapportait tous ces événements à la fortune, etc.

Et moi je dis : Examinez bien les sources des persécutions qu’ont essuyées ces grands hommes, vous trouverez que ce sont des gens de lettres, des sophistes, des professeurs, des prêtres, qui les ont excitées ; lisez, si vous pouvez, toutes les injures qu’on a vomies contre les meilleurs écrivains, vous ne trouverez pas un seul libelle qui n’ait été écrit par un rival. On appelle les belles-lettres humaniores litteræ, les lettres humaines ; mais, dit un homme d’esprit, en voyant cette fureur réciproque de ceux qui les cultivent, on les appellera plutôt les lettres inhumaines[196]. Je ne veux point m’étendre ici sur les persécutions qui ont privé de leur liberté, de leur patrie, ou de la vie même, tant de grands personnages dont les noms sont consacrés à la postérité : je ne veux parler ici que de cette persécution sourde que fait continuellement la calomnie, de cet acharnement à composer des libelles, à diffamer ceux qu’on voudrait détruire.

La jalousie, la pauvreté, la liberté d’écrire, sont trois sources intarissables de ce poison. Je conserve précieusement, parmi plusieurs lettres assez singulières que j’ai reçues dans ma vie, celle d’un écrivain[197] qui a fait imprimer plus d’un ouvrage. La voici :

« Monsieur, étant sans ressources, j’ai composé un ouvrage contre vous ; mais si vous voulez m’envoyer deux cents écus, je vous remettrai fidèlement tous les exemplaires, etc., etc. »

Je rappellerai encore ici la réponse que fit, il y a quelques années, un de ces malheureux écrivains[198] à un magistrat qui lui reprochait ses libelles scandaleux : « Monsieur, dit-il, il faut que je vive. »

Il s’est trouvé réellement des hommes assez perdus d’honneur pour faire un métier public de ces scandales : semblables à ces assassins à gages, ou à ces monstres du siècle passé, qui gagnaient leur vie à vendre des poisons.

Mais je ne crois pas que depuis que les hommes sont méchants et calomniateurs on ait jamais mis au jour un libelle aussi déshonorant pour l’humanité que celui qui a paru à Paris au mois de janvier de cette année 1739, sous le titre de Voltairomonie, ou Mémoire d’un jeune avocat. (1738, in-12.)

C’est de quoi je suis obligé par toutes les lois de l’honneur de dire un mot ici ; et je prie tout lecteur attentif de vouloir bien examiner une cause qui devient l’affaire de tout honnête homme ; car quel homme de bien n’est pas exposé à la calomnie plus ou moins publique ? Tout lecteur sage est, en de pareilles circonstances, un juge qui décide de la vérité et de l’honneur en dernier ressort, et c’est à son cœur que l’injustice et la calomnie crient vengeance[199].


EXAMEN D’UN LIBELLE CALOMNIEUX
INTITULÉ LA VOLTAIROMANIE, OU MÉMOIRE D’UN JEUNE AVOCAT.

Il est juste en premier lieu de laver l’opprobre que l’on fait au corps respectable des avocats, en imputant à l’un de leurs membres un malheureux libelle, où les injures et les calomnies les plus atroces tiennent lieu de raisons ; un libelle où l’on traite avec indignité M. Andry, qui travaille avec applaudissement depuis trente ans au Journal des Savants sous M. l’abbé Mignon ; un libelle où l’on appelle M. de Fontenelle ridicule ; celui-ci, Thersite de la Faculté[200] ; celui-là, cyclope ; cet autre, faquin ; un libelle enfin qui, pour me servir des expressions d’un des plus estimables hommes de Paris, est l’ouvrage des furies, si les furies n’ont point d’esprit.

Quand on s’abaisse à parler d’un libelle, je crois qu’il n’en faut parler que papiers justificatifs en main, soit devant les juges, soit devant le public. Voici donc la lettre d’un des plus anciens et des meilleurs avocats de Paris, qui prouve qu’il est impossible qu’un avocat soit l’auteur de ce libelle punissable.

« À Paris, ce 12 février 1739.

J’ai vu, monsieur, un imprimé qui a couru ici, intitulé la Voltairomanie, ou Lettre d’un jeune avocat, en forme de mémoire. J’ai vu au palais la plupart de messieurs les avocats. Après avoir parlé à M. Deniau, qui est à présent notre bâtonnier, je puis vous assurer, monsieur, qu’il n’y a qu’un cri de blâme et d’indignation contre les calomnies atroces répandues dans ce libelle. Le sentiment commun est qu’il n’est pas possible qu’un ouvrage si méchant soit imputé à un avocat, ni même à quelqu’un qui connaîtrait les lois de cette profession, dont le premier devoir est la sagesse.

Je vous proteste au nom de tous ceux à qui j’ai parlé (et c’est, encore une fois, la meilleure partie du Palais) que, bien loin que quelqu’un s’en avoue l’auteur, tous le condamnent comme extrêmement scandaleux. Je vous ajouterai même que c’est avec une vraie peine que la plupart vous ont vu si injurieusement traité que vous l’êtes dans cet écrit : car nous faisons gloire, monsieur, d’honorer les grands génies, et vos ouvrages sont dans nos mains. Tout cela vous serait attesté par monsieur le bâtonnier au nom de l’ordre, sans la difficulté de convoquer une assemblée générale. Si de pareilles brochures, distribuées sous le nom vague d’un avocat, devenaient fréquentes, nous serions exposés sans cesse à nous mettre en mouvement pour les désavouer. Mais pour suppléer à une attestation en forme, je me suis chargé de vous rendre compte du sentiment général ; et je le fais de l’aveu de tous ceux à qui j’en ai parlé. Je m’en acquitte avec d’autant plus de satisfaction, que c’est ce que j’avais pensé à la vue du libelle.

Je suis avec toute l’estime, etc. Signé : Pageau. »

Il n’y a personne qui, ayant lu cette lettre, et ayant remarqué que le libelle est tout entier en faveur du sieur abbé Guyot-Desfontaines, et plein d’anecdotes qui le regardent, jusque-là même que sa généalogie y est rapportée ; il n’y a personne, dis-je, qui ne voie évidemment pour cent autres raisons qu’aucun avocat n’a composé cet ouvrage. Mais qui donc pourrait en être l’auteur ?

Quoique l’abbé Guyot-Desfontaines soit depuis quelque temps mon plus cruel ennemi, cependant je me garderai bien d’imputer à un homme de son âge, à un prêtre, une si infâme pièce : je croirais lui faire une trop grande injure. Je l’en crois incapable, et en voici les raisons.

Il est dit dans ce libelle, en termes exprès, que je suis un voleur, un brutal, un enragé, un athée, le petit-fils d’un paysan, etc.

Or je soutiens qu’un homme de lettres, quelque méchant qu’il puisse être, ne peut vomir de pareilles injures : celles de voleur, d’enragé, d’athée, de brutal, sont des termes horribles, mais vagues, qui ne peuvent souiller la plume d’un homme auquel il resterait la moindre pudeur et la moindre étincelle d’esprit.

Il est encore bien peu probable qu’un écrivain reproche à un autre écrivain sa naissance. L’auteur de la Henriade doit peu s’embarrasser quel a été son grand-père[201]. Uniquement occupé de l’étude, je ne cherche point la gloire de la naissance. Content, comme Horace[202], de mes parents, je n’en ai jamais demandé d’autres au ciel ; et je ne réfuterais point ici ce vain mensonge, si je n’avais parmi mes proches parents des magistrats et des officiers généraux qui s’intéresseront peut-être davantage à l’honneur d’une famille outragée. Pour moi, je sens qu’un tel reproche, s’il était vrai, ne pourrait jamais m’affliger. Je me suis consacré à l’étude dès ma jeunesse ; j’ai refusé la charge d’avocat du roi à Paris, que ma famille, qui a exercé longtemps des charges de judicature en province, voulait m’acheter. En un mot, l’étude fait tous mes titres, tous mes honneurs, toute mon ambition.

Voici des preuves encore plus fortes que cet infâme écrit ne peut être de l’homme ci qui tout Paris l’impute.

On ose avancer dans ce libelle que ce service signalé qu’avait rendu si publiquement autrefois le sieur de Voltaire au sieur Desfontaines, il ne l’avait rendu que pour obéir à M. le président de Bernières, son patron, qui le nourrissait et le logeait par bonté, et que par conséquent le sieur Desfontaines n’avait aucune obligation au sieur de Voltaire.

Premièrement, comment se pourrait-il faire qu’un homme de bon sens raisonnât ainsi ? Quoi ! il serait permis d’insulter son bienfaiteur, parce qu’il aurait été logé et nourri chez un autre ? est-ce là la logique de l’ingratitude ? En second lieu, l’abbé Desfontaines ne savait-il pas que j’ai longtemps loué chez M. de Bernières un appartement assez connu ? Faut-il lui apprendre que j’ai en main l’acte fait double, du 4 de mai 1723, par lequel je payais 1,800 livres de pension pour moi et pour un de mes amis[203] ? Faudrait-il enfin dire ici que le chef de la justice et plusieurs autres magistrats ont vu la lettre de la veuve du président de Bernières, qui dément d’une manière si forte toutes les impostures du libelle ? Nous ne la rapportons point ici, parce que nous n’en avons point demandé la permission, comme nous avions demandé celle de la faire voir à M. le chancelier.

Enfin comment se pourrait-il faire que l’abbé Desfontaines osât dire qu’il n’a jamais eu aucune obligation au sieur de Voltaire ?

On n’a qu’à lire la lettre qu’il m’écrivit en sortant de l’endroit d’où je l’avais tiré : elle est écrite et signée de sa main ; le cachet est même presque entier.


« De Paris, ce 31 mai[204].

Je n’oublierai jamais les obligations infinies que je vous ai. Votre bon cœur est bien au-dessus de votre esprit. Vous êtes l’ami le plus généreux qui ait jamais été. Que ne vous dois-je point ! etc., etc.

L’abbé Nadal, l’abbé de Pons, Danchet, Fréret, se réjouissent ; ils traitent ma personne comme je traiterai toujours leurs indignes écrits. Ne pourriez-vous pas faire en sorte que l’ordre qui m’exile à trente lieues soit levé ? Voilà, mon cher ami, ce que je vous conjure d’obtenir encore pour moi. Je ne me recommande qu’à vous seul, qui m’avez servi, etc., etc. »


Après tant de preuves, je soutiendrai toujours qu’il faudrait que l’abbé Desfontaines, au moins, eût absolument perdu la mémoire pour avancer, contre un homme qui lui a rendu de tels services, des impostures si horribles et si aisées à confondre.

Mais, me dira-t-on, si vers le temps même où il vous avait les plus grandes obligations qu’un homme puisse avoir à un homme, il fit un libelle contre vous ; si vous avez plusieurs lettres des personnes auxquelles il montra cet écrit ; si l’on sait qu’il était intitulé Apologie de M. de Voltaire, et que cette apologie ironique et sanglante était un libelle diffamatoire contre vous et contre feu M. de Lamothe ; si lui-même, dans un autre libelle intitulé Pantalo Phobeana, page 73, a eu l’imprudence de citer cette apologie ironique[205] ; enfin, s’il a été capable d’une telle ingratitude quand le service était récent, que n’a-t-il point pu faire après plus de treize années ? J’avoue que cette objection est pressante ; mais voici ce que j’ai à répondre.

Je ne crois pas qu’il soit permis d’accuser, sans preuves juridiques, un citoyen, de quelque faute que ce puisse être : or j’ai, à la vérité, des preuves juridiques, des témoignages subsistants[206], que la première chose qu’il fit au sortir de Bicêtre, ce fut un libelle contre moi[207] ; mais je n’ai aucune preuve assez forte pour l’accuser du malheureux libelle qui a paru cette année ; je n’ai que la voix publique. Elle suffit pour devoir attribuer à un homme une bonne action ; mais elle ne suffit pas pour lui imputer un crime.

Je pourrais poursuivre, et faire voir jusqu’à quel comble d’horreur la calomnie a été poussée dans cet écrit ; mais mon dessein n’est pas de répondre en détail à des discours dignes de la plus vile canaille : ce serait trop mal employer un temps précieux. J’ai voulu seulement, pour l’honneur des lettres, essayer de faire voir combien il est difficile de croire qu’un homme de lettres se soit souillé d’un opprobre si avilissant.

J’écris ici dans la vue d’être utile à la littérature encore plus qu’à moi-même. Plût à Dieu que toutes ces haines flétrissantes, ces querelles également affreuses et ridicules, fussent éteintes parmi des hommes qui font profession, non-seulement de cultiver leur raison, mais de vouloir éclairer celle des autres ! plût à Dieu que les exemples que j’ai rapportés pussent rendre sages ceux qui sont tentés de les suivre !

Faudra-t-il donc que les lettres, qu’on prétend avoir adouci les mœurs des hommes, ne servent quelquefois qu’à les rendre malins et farouches ? Si je pouvais exciter le repentir dans un cœur coupable de ces horreurs, je ne croirais pas avoir perdu ma peine en composant ce petit écrit, que je présente à tous les gens de lettres comme un gage de mon amour pour leurs études et pour le bien de la société.

fin du mémoire sur la satire.
MÉMOIRE
SUR
UN OUVRAGE DE PHYSIQUE
DE MADAME LA MARQUISE DU CHÂTELET,

LEQUEL A CONCOURU
POUR LE PRIX DE L’ACADÉMIE DES SCIENCES, EN 1738.[208]

Le public a vu cette année un des événements les plus honorables pour les beaux-arts. De près de trente dissertations présentées par les meilleurs philosophes de l’Europe, pour les prix que l’Académie des sciences devait distribuer l’année 1738, il n’y en eut que cinq qui concoururent, et l’une de ces cinq était d’une dame dont le haut rang est le moindre avantage.

L’Académie des sciences a jugé cette pièce digne de l’impression, et vient de la joindre à celles qui ont eu le prix. On sait que c’est en effet être couronné que d’être imprimé par ordre de cette compagnie,

Le premier prix d’éloquence qu’avait donné l’Académie française fut remporté par une personne du même sexe. Le discours sur la gloire, composé par Mlle Scudéri, sera longtemps mémorable par cette raison.

Mais on peut dire sans flatterie que l’Essai de physique de l’illustre dame dont il est ici question est autant au-dessus du discours de Mlle Scudéri que les véritables connaissances sont au-dessus de l’art de la parole, sans qu’on prétende en cela diminuer le mérite de l’éloquence.

Le sujet était : La Nature du feu et sa Propagation.

L’ouvrage dont je rends compte est fondé en partie sur les idées du grand Newton, sur celles du célèbre M. S’Gravesande, actuellement vivant, mais surtout sur les expériences et les découvertes de M. Boerhaave, qui, dans sa chimie, a traité à fond cette matière, et l’Europe savante sait avec quel succès.

Il est vrai que ces notions ne sont pas généralement goûtées par messieurs de l’Académie des sciences ; et quoique l’Académie en corps n’adopte aucun système, cependant il est impossible que les académiciens n’adjugent pas le prix aux opinions les plus conformes aux leurs.

Car, toutes choses d’ailleurs égales, qui peut nous plaire que celui qui est de notre avis ?

C’est ainsi qu’on couronna, il y a quelques années, un bon ouvrage du révérend P. Mazière, dans lequel il dit « qu’on ne s’avisera plus d’admettre désormais les forces vives, de calculer la quantité du mouvement par le produit de la masse et du carré de la vitesse », calcul assez proscrit alors dans l’Académie ; mais cette même Académie fit aussi imprimer l’excellente dissertation de M. Bernouilli, qui a mis le sentiment contraire dans un si beau jour qu’aujourd’hui plusieurs académiciens ne font nulle difficulté d’admettre les forces vives et le carré de cette vitesse.

Voici à peu près un cas pareil : le révérend P. Fiesc, jésuite, assure, dans sa dissertation qui a remporté un des prix, que « le feu élémentaire est une chimère, parce qu’on n’en a jamais vu, et que le feu est un mixte composé de sels, de soufre, d’air, et de matière éthérée ».

Le révérend père traite donc de chimères les admirables idées de Boerhaave : nous sommes bien loin de vouloir abaisser l’ouvrage du savant jésuite, que nous estimons sincèrement ; mais nous pensons, avec la plupart des plus grands physiciens de l’Europe, qu’il est absolument impossible que le feu soit un mixte.

Nous ne nous arrêtons pas beaucoup à combattre cette idée « qu’on ne doit point admettre le feu élémentaire, parce qu’il est invisible », car l’air est souvent invisible, et cependant il existe. La matière éthérée est bien invisible, bien douteuse ; cependant le révérend père l’admet. Il ne paraît pas vrai non plus que nos yeux voient le feu : car il n’y a point de feu plus ardent sur la terre que la pointe du cône lumineux au foyer d’un verre ardent. Cependant, comme le remarque très-bien la dame illustre qui a fait tant d’honneur au sentiment de Boerhaave, on ne voit jamais ce feu que lorsqu’il touche quelque objet. Nous voyons les choses matérielles embrasées ; mais, pour le feu qui les embrase, il est prouvé que nous ne le voyons jamais, car il n’y a pas deux sortes de feu. Cet être qui dilate tout, qui échauffe tout, ou qui éclaire tout, est le même que la lumière ; or la lumière sert à faire voir, et n’est elle-même jamais aperçue : donc nous n’apercevrons jamais le feu pur, qui est la même chose que la lumière[209].

Mais, pour être convaincu que le feu ne saurait être un mixte produit par d’autres mixtes, il me suffit de faire les réflexions suivantes :

Qu’entendez-vous par ce mot produire ? Si le feu n’est que développé, n’est que délivré de la prison où il était lorsqu’il commença à paraître, il existait donc déjà ; il y avait donc une substance de feu, un feu élémentaire caché dans les corps dont il échappe.

Si le feu est un mixte composé des corps qui le produisent, il retient donc la substance de tous les corps : la lumière est donc de l’huile, du sel, du soufre ; elle est donc l’assemblage de tous les corps. Cet être si simple, si différent des autres êtres, est donc le résultat d’une infinité de choses auxquelles il ne ressemble en rien. N’y aurait-il pas dans cette idée une contradiction manifeste ? et n’est-il pas bien singulier que dans un temps où la philosophie enseigne aux hommes qu’un brin d’herbe ne saurait être produit, et que son germe doit être aussi ancien que le monde, on puisse dire que le feu répandu dans toute la nature est une production de sels, de soufre, et de la matière éthérée ? Quoi ! je serai contraint d’avouer que tout l’arrangement, que tout le mouvement possible, ne pourront jamais former un grain de moutarde, et j’oserais assurer que le mouvement de quelques végétaux et d’une prétendue matière éthérée fait sortir du néant cette substance de feu, et cette même substance inaltérable que le soleil nous envoie, qui a des propriétés si étonnantes, si constantes, qui seule s’infléchit vers les corps, se réfracte seule, et seule produit un nombre fixe de couleurs primitives !

Que cette idée du fameux Boerhaave et des philosophes modernes est belle, c’est-à-dire vraie, que rien ne se peut changer en rien ! Nos corps se détruisent à la vérité ; mais les choses dont ils sont composés restent à jamais les mêmes. Jamais l’eau ne devient terre ; jamais la terre ne devient eau. Il faut avouer que le grand Newton fut trompé par une fausse expérience quand il crut que l’eau pouvait se changer en terre. Les expériences de Boerhaave ont prouvé le contraire. Le feu est comme les autres éléments des corps : il n’est jamais produit d’un autre, et n’en produit aucun. Cette idée si philosophique, si vraie, s’accorde encore mieux que toute autre avec la puissante sagesse de celui qui a tout créé, et qui a répandu dans l’univers une foule incroyable d’êtres, lesquels peuvent bien se confondre, aider au développement les uns des autres, mais ne peuvent jamais se convertir en d’autres substances.

Je prie chaque lecteur d’approfondir cette opinion, et de voir si elle tire sa sublimité d’une autre source que de la vérité.

À cette vérité l’illustre auteur ajoute l’opinion que le feu n’est point pesant ; et j’avoue que, quoique j’aie embrassé l’opinion contraire après les Boerhaave et les Musschenbroeck, je suis fort ébranlé par les raisons qu’on voit dans la dissertation.

Je ne sais si, toutes les autres matières ayant reçu de Dieu la propriété de la gravitation, il n’était pas nécessaire qu’il y en eût une qui servît à désunir continuellement des corps que la gravitation tend à réunir sans cesse. Le feu pourrait bien être l’unique agent qui divise tout ce que le reste assemble. Au moins, si le feu est pesant, on doit être fort incertain sur les expériences qui paraissent déposer en faveur de son poids, et qui toutes, en prouvant trop, ne prouvent rien. Il est beau de se défier de l’expérience même.

L’illustre auteur semble prouver par l’expérience et par le raisonnement que le feu tend toujours à l’équilibre, et qu’il est également répandu dans tout l’espace. Elle examine ensuite comment il s’éteint, comment la glace se forme ; et il est à croire que ces recherches, si bien faites et si bien exposées, auraient eu le prix si on n’y avait pas ajouté une opinion trop hardie.

Cette opinion est que le feu n’est ni esprit ni matière. C’est sans doute élargir la sphère de l’esprit humain et de la nature que de reconnaître dans le Créateur la puissance de former une infinité de substances qui ne tiennent ni à cet être purement pensant dont nous ne connaissons rien, sinon la pensée, ni à cet être étendu dont nous ne connaissons guère que l’étendue divisible, figurable, et mobile. Mais il est bien hardi peut-être de refuser le nom de matière au feu, qui divise la matière, et qui agit, comme toute matière, par son mouvement.

Quoi qu’il en soit de cette idée, le reste n’en est ni moins exact ni moins vrai. Tout le physique du feu reste le même. Toutes ses propriétés subsistent, et je ne connais d’erreurs capitales en physique que celles qui vous donnent une fausse économie de la nature. Or qu’importe que la lumière soit un être à part, ou un être semblable à la matière, pourvu qu’on démontre que c’est un élément doué de propriétés qui n’appartiennent qu’à lui ? C’est par là qu’il faut considérer cette dissertation : elle serait très-estimable si elle était de la main d’un philosophe uniquement occupé de ces recherches ; mais qu’une dame, attachée d’ailleurs à des soins domestiques, au gouvernement d’une famille, et à beaucoup d’affaires, ait composé un tel ouvrage, je ne sais rien de si glorieux pour son sexe et pour le temps éclairé dans lequel nous vivons.

Un des plus sages philosophes de nos jours, M. l’abbé Conti[210], noble vénitien, qui a cultivé toujours la poésie et les mathématiques, ayant lu l’ouvrage de cette dame, ne put s’empêcher de faire sur-le-champ ces vers italiens, qui font également honneur et au poëte et à Mme la marquise du Châtelet :

Si d’Urania, e d’Anior questa è la figlia,
Cui del bel globo la custodia diero
L’infallibili Parche, e’l sommo impero
Sù tutta l’amorosa ampia famiglia.

Ad Amore nel volto ella somiglia,
Ad Urania nel rapido pensiero,
Chè sa d’ogn’ astro il moto, ed il sentiero,
Ed onde argentea luce abbia, o vermiglia.

Non t’inganni, mi disse il franco vate ;
Ma costei non d’Urania, e non d’Amore,
Ma da Minerva d’Apollo ebbe i natali ;

Come a Minerva, a lei furo svelate
L’opre di Giove, ed ella il genitore
Propose qual oracolo a’ mortali.

FIN DU MÉMOIRE SUR UN OUVRAGE DE PHYSIQUE.
RÉPONSE
AUX OBJECTIONS PRINCIPALES QU’ON A FAITES EN FRANCE
CONTRE
LA PHILOSOPHIE DE NEWTON[211].
(1739)

Les Éléments de Newton furent donnés au public parce qu’il semblait utile de mettre le public au fait de ces nouvelles vérités dont tout le monde parlait à Paris comme d’un monde inconnu. M. Algarotti travaillait en même temps à faire goûter cette philosophie à ses compatriotes, et ornait, par les agréments de son esprit, des vérités qui ne semblaient soumises qu’au calcul. Ces vérités pénétraient dans l’Académie des sciences, malgré le goût dominant de la philosophie cartésienne ; elles y furent d’abord proposées par un grand mathématicien[212], qui depuis, par ses mesures prises sous le cercle polaire, a reconnu et déterminé la figure que Newton et Huygens avaient assignée à la terre. D’autres géomètres physiciens, et surtout celui qui a traduit la Statique des végétaux[213] et qui enchérit encore sur ses expériences étonnantes, embrassaient avec courage cette physique admirable, qui n’est fondée que sur les faits et sur le calcul, qui rejette toute hypothèse, et qui, par conséquent, est la seule physique véritable.

L’auteur des Éléments tâcha de mettre ces vérités nouvelles à la portée des esprits les moins exercés dans ces matières ; et quoique son ouvrage ait été imprimé avec beaucoup de fautes, et que l’impatience des libraires ne lui eût pas donné le temps de l’achever, il n’a pas laissé pourtant d’être de quelque utilité. On n’a pas reproché le défaut de clarté à ce livre.

Cependant il faut bien qu’il soit plus difficile à entendre qu’on ne croyait, puisque tous ceux qui ont écrit contre les vérités dont il était l’interprète lui ont reproché des choses qui assurément ne se trouvent ni dans son livre ni dans aucun disciple de Newton.

L’un s’imagine, par exemple, que, dans un verre ardent, le milieu doit attirer plus que les bords, et que c’est par cette raison que les rayons de lumière, selon Newton, se rassemblent au foyer du verre ; et il perd bien du temps et de la peine pour réfuter ce qui n’a jamais été dit.

Un autre croit que chez Newton la lumière ne vient du soleil sur la terre que parce que la terre l’attire de 33 millions de lieues.

Il y en a qui, ayant lu par hasard ces mots : la lumière se réfléchit du sein du vide, ont cru, sans faire attention à ce qui précède et à ce qui suit, qu’on attribuait au vide une action sur la matière ; et là-dessus ils ont triomphé, et ils ont débité ou des injures, ou des plaisanteries, ou des arguments également inutiles.

Si ces messieurs, par exemple, au lieu de crier contre ce qu’ils n’avaient pas assez examiné, s’étaient voulu informer de l’état de la question, voici ce qu’on leur aurait répondu.

Newton a découvert entre la lumière et les corps une action dont on n’avait pas d’idée. Il fait voir, par exemple, que la même lumière oblique qui ne se transmet point à travers un cristal s’y transmet dès qu’on met de l’eau sous ce cristal ; il a assuré que, si on trouvait le secret de pomper l’air sous ce cristal dans la machine du vide, ce même rayon oblique, qui passait presque tout entier du verre dans l’eau appliquée à ce cristal, ne passerait point du tout dans ce vide. L’auteur des Éléments de Newton est peut-être le premier en France qui en ait fait l’expérience, et de là il a conclu, avec grande raison, qu’il y a une action inconnue du cristal et de l’eau sur la lumière, action d’une espèce nouvelle, action dont aucun philosophe n’a pu rendre raison par les mécaniques ordinaires ; action que l’on nomme attraction, propter egestatem linguæ et rerum novitatem, en attendant que Dieu nous en révèle la cause.

L’auteur des Éléments, en parlant de ce phénomène, s’est servi de cette expression très-française, que la lumière rejaillit du sein du vide[214], à peu près comme il a dit en vers :

Valois se réveilla du sein de son ivresse…[215]

Gouverner son pays du sein des voluptés…
[216]

Il n’y a personne qui ne sache ce que valent ces expressions ; elles sont si claires qu’on peut s’en servir en prose comme en poésie, pourvu qu’on n’affecte pas de les employer fréquemment, et qu’on évite la prose poétique avec autant de soin que le style familier et plaisant. On sait bien que ni l’ivresse, ni les voluptés, ni le vide, n’ont un sein qui agisse réellement ; et tout ce qu’un lecteur qui ne veut point chicaner devait comprendre, c’est que la lumière qui rejaillit du vide en rejaillit parce que le corps voisin exerce une force quelconque sur elle.

Quelques-uns, plus injustes encore, prenant l’accessoire pour le principal, comme il arrive presque toujours, ont fait semblant de croire que l’auteur se vantait d’avoir trouvé la trisection de l’angle par la règle et le compas ; et, au lieu d’examiner avec lui une question d’optique très-importante, ils ont laissé là cette question dont il s’agissait, et l’ont harcelé sur la prétendue trisection de l’angle, dont il ne s’agit point du tout.

Voici, encore une fois, le problème que proposait l’auteur : Vous regardez à la fois deux hommes, ou plusieurs hommes de même taille, dont le premier est à un pied de vous, et le dernier à quarante : le premier trace sur votre rétine un angle quarante fois plus grand que le dernier ; la grandeur des images dépend de la grandeur des angles, et cependant ces deux hommes vous paraissent d’égale hauteur. Je dis que ce phénomène journalier ne peut être expliqué par aucun changement dans l’œil ou dans le cristallin, comme l’ont prétendu presque tous les opticiens ; je dis que si l’œil prend une nouvelle conformation, il la prend également pour l’homme qui est distant d’un pied et pour celui qui est à quarante pieds ; je dis que les voyant tous deux à la fois, si l’angle sous lequel tous les voyez s’agrandit ou diminue, il s’agrandit ou diminue également pour tous deux ; je dis donc que ce problème est insoluble aux règles de l’optique.

Personne n’a répondu, et l’on ose dire que personne ne pourra répondre à cet argument.

Qu’a-t-on donc fait ? On a prétendu jeter un ridicule sur l’expression ; les censeurs ont dit qu’il n’était pas absolument vrai qu’un homme distant de 30 pieds trace dans votre rétine un angle précisément 30 fois plus petit qu’à un pied ; non, cela n’est pas absolument vrai ; sans doute, on le sait bien. Mais 1° la différence est si petite qu’elle ne change en rien l’état de la question ; quand cet angle ne serait que 26 ou 27 fois plus petit, le phénomène et la difficulté ne subsistent-ils pas ? Ce cas est précisément le même que celui de deux hommes qui partiraient au même moment de Paris, et qui iraient d’un pas égal, l’un à Saint-Denis, l’autre à Orléans. Si quelqu’un vous dit qu’il faut trente fois plus de temps à l’un qu’à l’autre, serez-vous bien venu à prétendre que sa proposition est ridicule, sous prétexte qu’il s’en faut quelques pas qu’il n’y ait une lieue complète de Paris à Saint-Denis ? D’ailleurs ces critiques ne savaient pas que par angle l’on n’entend ici que les diamètres apparents, qui sont réellement en raison réciproque des distances.

La plupart des objections que l’on a faites contre les Éléments de Newton sont dans ce goût, et ceux que la passion de critiquer domine, n’ayant pas de meilleures raisons à dire, ont eu recours aux injures, selon l’usage ; ils ont voulu faire un crime à l’auteur d’avoir enseigné des vérités découvertes en Angleterre ; ils lui ont reproché l’esprit de parti, à lui qui n’a jamais été d’aucun parti ; ils ont prétendu que c’est être mauvais Français que de n’être pas cartésien. Quelle révolution dans les opinions des hommes ! La philosophie de Descartes fut proscrite en France, tandis qu’elle avait l’apparence de la vérité, et que ses hypothèses ingénieuses n’étaient point démenties par l’expérience ; et aujourd’hui que nos yeux nous démontrent ses erreurs, il ne sera pas permis de les abandonner !

Quoi ! les noms de Descartes et de Newton deviendront des mots de ralliement ! et on se passionnera toujours quand il ne faut que s’instruire ? Qu’importent les noms ? qu’importent les lieux où les vérités ont été découvertes ? Il ne s’agit ici que d’expériences et de calculs, et non de chefs de parti.

Je rends autant de justice à Descartes que ses sectateurs : je l’ai toujours regardé comme le premier génie de son siècle ; mais autre chose est d’admirer, autre chose est de croire. Je l’ai déjà dit[217] : Aristote, qui réunissait à la fois les mérites d’Euclide, de Platon, de Quintilien, de Pline ; Aristote, qui, par l’assemblage de tant de talents, était, en ce sens, au-dessus de Descartes et même de Newton, est pourtant un auteur dont il ne faut pas lire la philosophie.

[218]Veut-on se faire une idée très-juste de la physique de Descartes, qu’on lise ce qu’en dit le célèbre Boerhaave, qui vient de mourir[219] ; voici comment il s’explique dans une de ses harangues :

« Si de la géométrie de Descartes vous passez à la physique, à peine croirez-vous que ces ouvrages soient du même homme ; vous serez épouvanté qu’un si grand mathématicien soit tombé dans un si grand nombre d’erreurs ; vous chercherez Descartes dans Descartes, vous lui reprocherez tout ce qu’il reprochait aux péripatéticiens, c’est-à-dire que rien ne peut s’expliquer par ses principes. »

Voilà comme pensent, malgré eux, des livres de Descartes, ceux-là mêmes qui se disent cartésiens ; aucun ne peut suivre son système sur la lumière, que toutes les expériences ont ruiné ; ses lois du mouvement furent démontrées fausses par Waren et par Huygens, etc. Sa description anatomique de l’homme est contraire à ce que l’anatomie nous apprend ; de tous ceux qui ont adopté son roman contradictoire des tourbillons il n’y en a aucun qui n’en ait fait un autre roman. On proscrit donc tous ses dogmes en détail, et cependant on se dit encore cartésien : c’est comme si on avait dépouillé un roi de toutes ses provinces l’une après l’autre, et qu’on se dît encore son sujet.

L’auteur du nouveau livre intitulé Réfutation des Éléments de Newton[220] a ramassé toutes ces fausses accusations ; il en a composé un volume ; il a fait comme tous les critiques qui, sentant la faiblesse de leurs raisons, s’acharnent à rendre leur adversaire odieux ; il a le courage de dire, page 121, que l’auteur des Éléments a péché contre sa patrie. Mais en quoi celui qu’il attaque a-t-il commis ce grand crime envers sa patrie ? en disant que

Snellius, Hollandais, a le premier trouvé la raison constante des sinus d’incidence aux angles de réfraction. Voilà ce que l’auteur de la Réfutation transforme judicieusement et avec charité en crime d’État.

Le critique, devenu ainsi délateur, accuse au hasard M. de Voltaire d’avoir trouvé ce fait dans Vossius, et il ajoute que le théorème dont Vossius parle est contraire à celui de Descartes.

Mais M. de Voltaire proteste qu’il n’a point lu Vossius, et que le fait se trouve dans Huygens, contemporain et disciple de Descartes, pages 2 et 3 de sa Dioptrique. Si d’ailleurs on veut savoir l’histoire de cette découverte, la voici : la mesure des réfractions fut tentée d’abord par l’Arabe Alhazen, puis par Vitellion, ensuite par Kepler, qui échouèrent tous ; Snellius Villebrode trouva enfin la proportion des sécantes, et Descartes finit par celle des sinus : ce qui est le même théorème que celui des sécantes, comme on peut le voir dans l’excellente physique de M. Musschenbroeck, page 285. « Cartesius, dit-il, adhibuit sinus usus inventioni Snellii, etc. » L’auteur des Éléments n’a fait en cela que dire simplement la vérité : est-ce être mauvais citoyen que de rendre justice aux étrangers ? y a-t-il donc des étrangers pour un philosophe[221] ?

Après avoir traité M. de Voltaire de traître à la patrie pour avoir loué un Hollandais, il le tourne de son mieux en ridicule sur ce même sujet tant rebattu de l’attraction de la lumière : il a cru voir que Newton et ses disciples pensent que la terre attire la lumière du corps même du soleil. Est-il possible, encore une fois, qu’on entende si fort à rebours l’état de la question ? et est-il possible qu’on puisse nous attribuer une opinion digne tout au plus de Cyrano de Bergerac ?

Voici ce qui a donné lieu probablement à cette étrange méprise.

L’auteur des Éléments, ayant souvent à parler dans son livre de la raison inverse du carré des distances, avait jugé à propos d’expliquer ce que c’est, en parlant de la lumière, parce qu’en effet l’intensité de la lumière est précisément en cette proportion ; mais il avertit expressément, page 88, édition de Londres, que l’attraction de la lumière et des corps, et l’attraction des planètes et du soleil, qu’on nomme gravitation, sont différentes.

De ce que Newton a découvert deux phénomènes admirables, il ne s’ensuit pas que ces phénomènes obéissent aux mêmes lois.

Il faut bien se mettre dans la tête que Newton a trouvé que les corps et les rayons de lumière agissent les uns sur les autres à des distances très-petites, et que les planètes agissent mutuellement les unes sur les autres à des distances très-grandes. L’action du soleil sur Saturne, sur Jupiter, sur la terre, est aussi différente de l’action d’un cristal auprès duquel et dans lequel un rayon s’infléchit, que ce rayon diffère en grosseur du globe de Saturne, Confondre l’attraction de la lumière avec celle des planètes, c’est n’avoir pas la plus légère idée des découvertes de Newton.

L’empressement ou l’esprit de parti qui a porté tant de personnes à critiquer la philosophie de Newton, avant de l’avoir étudiée, les a jetés ici dans une étrange contradiction.

D’un côté ils s’imaginent que la terre attire, selon Newton, la lumière de la substance du soleil, ce qui est ridicule ; de l’autre ils ne peuvent concevoir comment Newton admet l’émission de la lumière de la substance même du soleil, ce qui est pourtant fort aisé à comprendre.

Le grand Newton était convaincu, et M. Bradley a prouvé aussi depuis, que la lumière nous est dardée du soleil et des étoiles. La découverte connue de M. Bradley, qui démontre à la fois le mouvement de la terre et la progression de la lumière, nous fait voir que cette progression est uniformément la même ; qu’elle n’est point retardée dans son cours ; qu’elle parcourt également environ 33 millions de lieues par sept minutes, dans un cours uniforme de plus de six ans ; qu’ainsi il n’y a depuis les étoiles jusqu’à notre atmosphère aucune matière résistante : car, s’il y en avait, cette lumière serait retardée, et par conséquent la lumière nous est dardée de la substance des étoiles à travers un milieu non résistant. Il reste à voir à ceux qui raisonnent de bonne foi s’il est possible qu’un rayon de lumière vienne à nous pendant six ans sans se déranger, et sans retarder sa course à travers un plein absolu. Newton, ni aucun de ses disciples, n’ont donc, encore une fois, jamais imaginé que cette lumière du soleil et des étoiles nous vînt par attraction : ils enseignent tous qu’elle est dardée de la substance du globe lumineux.

Il est très-aisé de concevoir comment le soleil nous envoie ses rayons si rapidement ; il faut songer seulement ce que c’est qu’un tel globe enflammé qui tourne sur son axe quatre fois plus rapidement que la terre[222].

L’auteur de la réfutation prétendue a donc un très-grand tort : premièrement, d’avoir cru qu’il s’agisse d’attraction dans l’émission des rayons du soleil ; secondement, d’avoir cru que la lumière ne peut émaner du soleil ; mais il a beaucoup plus de tort encore d’oser appeler énorme absurdité ce que les Newton, les Keill, les Musschenbroeck, les S’Gravesande, etc., et de très-grands philosophes français, croient si bien prouvé. Ce serait assurément le comble de l’indécence de traiter ainsi de pareils hommes, quand même on aurait raison contre eux. Que sera-ce donc lorsqu’on se trompe si visiblement ?

On ne peut s’empêcher ici de faire voir combien l’esprit de système et de parti pervertit les idées les plus naturelles des hommes : quel est celui qui, en voyant au milieu de la nuit un flambeau éclairer tout d’un coup une lieue de pays, ne soupçonnera pas que ce flambeau qui se consume envoie des parties de flamme à une lieue à l’entour ? N’y a-t-il pas des corps odoriférants qui, sans diminuer sensiblement de leur poids, envoient en un instant des corpuscules à plus d’une lieue à la ronde ? La même chose arrive à la lumière, et il n’est pas d’un philosophe de se révolter contre la rapidité de son cours et contre la petitesse de ses parties : car rien en soi n’est ni petit, ni prompt, et il se peut faire qu’il y ait des êtres un million de fois plus déliés et plus agiles.

L’auteur de la Réfutation n’est ni plus exact ni plus équitable, quand il reproche à M. de Voltaire et à ceux qu’il appelle newtoniens d’avoir dit que la pesanteur est essentielle à la matière ; il est tout aussi faux qu’ils aient avancé cette erreur, qu’il est faux qu’ils aient dit que la terre attire la lumière de la substance du soleil.

L’auteur des Éléments a dit, à la vérité, avec tous les bons philosophes, que la pesanteur, la tendance vers un centre, la gravitation, est une qualité de toute la matière connue, laquelle lui est donnée de Dieu, et qui lui est inhérente : le terme inhérent est bien éloigné de signifier essentiel ; il signifie ce qui est attaché intérieurement, comme adhésion signifie ce qui est attaché extérieurement : l’essence d’une chose est la propriété sans laquelle on ne peut la concevoir ; mais on peut très-bien concevoir la matière sans pesanteur : il faudrait toujours commencer par convenir de la valeur des termes ; cette méthode abrégerait bien des disputes.

Voici une discussion d’un détail plus utile, et qui peut conduire à des vérités nouvelles.

L’auteur de la Réfutation s’étonne que l’auteur des Éléments ait dit que la lumière décrit une petite courbe en pénétrant le cristal.

Nous ne l’en croirons pas, dit-il, sur sa parole. Non, ce n’est pas à ma parole qu’il faut croire, pourrait-il répondre ; mais c’est à la nature, et l’examen de la nature nous apprend qu’il ne peut y avoir ni réflexion ni réfraction sans une petite courbure : ce serait une grande erreur de penser qu’une boule quelconque pût se réfléchir par des lignes droites qui formeraient un angle absolument en pointe : il faut qu’au point d’incidence l’angle se courbe un peu, sans quoi il y aurait un saut, un changement

d’état sans raison suffisante ; ce qui est impossible. Tout se fait par gradation, comme l’a très-bien remarqué le célèbre Leibnitz ; et c’est en conséquence de ce principe invariable de la nature qu’il n’y a aucun passage subit dans aucun cas ; la chaîne de la nature n’est jamais cassée. Ainsi un rayon ni ne se réfléchit ni ne se réfracte tout d’un coup d’une ligne droite dans une autre ligne droite, et la physique de Newton s’accorde en ce point à merveille avec la métaphysique de Leibnitz. Cette action du verre qui détourne le rayon incident de la ligne droite est la machine que la nature emploie ici pour obéir à ce grand principe général.

Voici comment se forme nécessairement cette courbe imperceptible. Qu’un corps rond et à ressort tombe sur ce plan D D,

suivant la direction A B, son mouvement est composé de la ligne horizontale A F et de la perpendiculaire A G, la seule suivant laquelle le corps se précipite en bas. Or, lorsque ce corps à ressort est en B, il perd dans l’instant de la compression une quantité de sa vitesse proportionnelle à cette compression ; mais cette vitesse ne peut être perdue que dans la direction de la ligne de chute A G, et non dans la direction horizontale A F, suivant laquelle le corps ne se comprime pas. Donc ce corps avance un peu dans cette direction horizontale en B C, et cet espace B C devient la naissance d’une courbe. Il en est de même de l’action que le corps réfringent exerce sur le rayon de lumière : il commence à se courber en approchant de sa surface.

Ce principe est sensible aux yeux dans l’inflexion de la lumière auprès des corps ; il ne faut pas croire, par exemple, que quand la lumière s’infléchit auprès d’une lame d’acier dans une chambre obscure, elle forme un angle absolu ; elle courbe, et se plie visiblement en cette sorte[223].

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Natura est sibi consona ; et c’est par la même raison que la lumière, en passant de l’air dans l’eau, décrit une petite courbe A B, en cette manière.

Fig2-defense-du-newtonianisme-voltaire-t23-p90.jpg

Et cette petite courbe est renfermée dans les limites de l’attraction du verre, limites imperceptibles, et qui sont bien différentes de celles d’une attraction prétendue entre la terre et un rayon lumineux partant du soleil.

On a fait encore une méprise non moins singulière. L’auteur des Éléments avance, après Newton, et fondé sur l’extrême porosité des corps, qu’un rayon de soleil de 33 millions de nos lieues n’a pas probablement un pied de matière solide mise bout à bout. « Nous ne savons pas si c’est d’un pied linéaire ou d’un pied cubique qu’il parle », disent quelques censeurs ; et, sur cette incertitude, l’auteur de la Réfutation fait son calcul sur un pied cubique ; il évalue le poids d’un rayon du soleil à 1,000 livres pesant, et il conclut que les seuls rayons qui tombent sur la terre en un jour montent à 144,000 lois 1,000 millions de livres. Mais on pouvait s’épargner ce calcul ; il n’y avait qu’à consulter le premier bon livre de physique ou le bon sens, et on aurait vu qu’il ne s’agit ici ni de pied purement linéaire, ni de pied cubique, mais d’un pied en longueur, dont un trait de lumière fait la grosseur.

Il est très-sûr qu’il y a peu de matière propre dans tous les corps de l’univers ; il est sûr que tous les corps les plus déliés sont ceux qui en ont le moins ; que la lumière est des êtres sensibles le plus délié, le plus rare, et qu’ainsi les prétendus millions de millions de livres que le soleil nous envoie par jour peuvent aisément se réduire à deux ou trois onces, tout au plus. Voilà où conduit l’équivoque du mot linéaire, et voilà qui prouve qu’il faudrait au moins avoir des idées nettes des choses pour critiquer avec tant de hauteur et de mépris.

L’auteur des Éléments a dit que, dans le système de Descartes, nous devrions voir clair la nuit. Cela est très vrai, et cela est démontré par les lois des fluides. Si la lumière était un fluide répandu dans l’espace, et toujours existant ; s’il n’attendait que d’être pressé pour agir, il agirait en tout sens dès qu’il serait pressé : et non-seulement le soleil sous l’horizon pousserait la lumière à nos yeux, comme le son fait le tour d’une montagne pour venir à nos oreilles ; mais nous ne verrions jamais si clair que dans une éclipse centrale du soleil : car si la lune, en passant sous le soleil, presse l’atmosphère, elle presse la prétendue matière lumineuse, et cette matière lumineuse, plus pressée qu’elle n’était, doit agir davantage.

L’auteur de la Réfutation, et plusieurs autres, opposent à cette vérité des hypothèses : ils supposent qu’il faut raisonner de la lumière comme du son ; mais ce n’est pas ici qu’il est permis de dire que la nature agit toujours de la même manière. La nature n’est uniforme que dans les mêmes cas, et ici les cas sont absolument différents. Si la lumière nous venait comme le son, elle nous viendrait à travers une muraille : le son est l’effet des vibrations de l’air, qui est un élément, et la lumière est l’effet d’un autre élément.

Il ne restait à l’auteur de la Réfutation, après tant de malentendus, tant de fausses imputations, tant de fausses critiques et de reproches injustes, qu’à oser donner un petit système pour expliquer les effets de la nature, que Newton a découverts ; et c’est ce qu’on n’a pas manqué de faire.

Newton nous apprend, par exemple, et les plus obstinés sont forcés enfin d’en convenir, que la lumière ne rejaillit point des parties solides des corps.

Au lieu de se contenter d’une vérité nouvelle que Newton a démontrée, et qu’on ne peut nier, on imagine une hypothèse, on feint un petit vernis de matière lumineuse répandue dans les pores et sur les surfaces des corps ; on pense qu’à la faveur de ce petit vernis, de cette prétendue atmosphère, on pourra expliquer pourquoi la lumière se réfléchit uniformément sur une glace toujours inégale : cette atmosphère, dit-on, remplit les sinuosités et les aspérités de cette glace. Mais n’est-il pas évident que votre vernis d’atmosphère lumineuse que vous supposez s’attacher intimement à cette glace doit se conformer à sa figure, et que, si cette glace est raboteuse, votre vernis doit l’être aussi ?

Vous avez beau soutenir cette hypothèse par des exemples ; vous avez beau alléguer que tout a son atmosphère, qu’un vaisseau a la sienne, et que c’est cette atmosphère qui fait qu’une halle tombant du haut du mât du vaisseau vient frapper le pied du mât, en décrivant une parabole : vous avez lu, il est vrai, cet exemple dans plusieurs auteurs qui rapportent ce fait à l’impression de l’atmosphère ; mais malheureusement tous ces auteurs-là se sont trompés, et voici en quoi consiste leur erreur et la vôtre.

Qu’un oiseau, planant sur le mât d’un vaisseau qui vogue à pleines voiles, laisse tomber du haut du mât un corps pesant, il s’en faudra beaucoup que ce corps tombe au pied du mât, ni qu’il décrive une parabole : il tombera ou sur la poupe, ou derrière la poupe dans la mer, en ligne droite ; pourquoi ? Parce que le mouvement de la parabole étant le résultat d’une force perpendiculaire sur l’horizon avec une vitesse de projection parallèle à l’horizon, il n’y a point ici de vitesse de projection, mais seulement une force perpendiculaire : par conséquent, point de parabole.

Quel sera donc le cas où ce corps décrira une parabole ? Ce sera lorsqu’il participera à la fois au mouvement horizontal du vaisseau, et au mouvement de gravité qui l’entraînera du haut du mât[224].

Soit le vaisseau A, voguant de A en B, le mât C C, le corps D attaché au mât par une corde que l’on coupe ; le corps a le mouvement en D D comme le vaisseau, et le mouvement en D C par la gravitation : or de ces deux mouvements se compose la parabole D C ; et quand le mât est en B, le corps y est aussi : donc


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l’air et l’atmosphère n’ont aucune part à ce phénomène, ils ne pourraient que le troubler. C’est uniquement par la même raison qu’un cavalier jetant en l’air une orange perpendiculairement, la retient dans sa main en courant au galop ; mais si une autre main lui jette cette orange tandis qu’il court, elle retombe loin derrière le cavalier. C’est encore la même raison qui fait retomber à peu près à plomb une pierre qu’on a jetée perpendiculairement à l’horizon, malgré la rotation de la terre ; et l’atmosphère n’a pas plus de part à tout cela que celle d’un homme qui se promène n’en a aux moucherons qui voltigent autour de lui.

Ce petit système des effets prétendus d’une atmosphère doit servir au moins à mettre sur leurs gardes tous ceux qui, n’étant point encore guéris de la maladie des hypothèses, en inventent tous les jours pour rendre raison, à ce qu’ils croient, des découvertes de Newton. Ce grand homme, pendant soixante ans de recherches, de calculs et d’expériences, a été obligé de se contenter du simple fait qu’il a découvert. Jamais il n’a fait d’hypothèse pour expliquer la cause de l’attraction des planètes et de celle de la lumière : il a démontré que cette gravitation existe ; qu’un corps grave ne retombe sur la terre que par la même force centripète qui retient les astres dans leur orbite, et qu’aucun tourbillon de matière subtile, grand ou petit, ne peut être la cause de cette force centripète. Qu’on s’en tienne là, et qu’on n’imagine pas pouvoir faire par un roman ce que Newton n’a pu faire par ses mathématiques.

Un de ceux qui ont écrit le plus modérément contre Newton est l’estimable auteur du Spectacle de la Nature et de l’Histoire du Ciel ; mais il s’en faut bien qu’il lui ait rendu justice. Il suppose, dans ses objections, que Newton a eu, comme les autres philosophes, la témérité d’imaginer un système pour expliquer la formation de l’univers, ce qui est assurément le contre-pied des procédés de Newton. Hypotheses non fingo, etc., dit Newton à la fin de ses Principes mathématiques, et avec cela on lui reproche encore ce qu’il nie si formellement.

L’auteur de l’Histoire du Ciel suppose, après beaucoup de personnes, et beaucoup d’autres supposent après lui[225], que les newtoniens regardent l’attraction comme un principe qui « a donné l’être à des comètes, aux planètes, un rang dans le zodiaque, un cortége plus ou moins grand de satellites ». Mais c’est encore une imputation que ni Newton ni aucun de ses disciples n’ont jamais méritée. Ils ont tous dit formellement le contraire ; ils avouent tous que la matière n’a rien par elle-même, et que le mouvement, la force d’inertie, la pesanteur, le ressort, la végétation, etc., tout est donné par l’Être souverain.

Par quelle injustice peut-on soupçonner que celui qui a découvert tant de secrets du Créateur, inconnus au reste des hommes, ait nié l’action de Dieu la plus connue et la plus sensible aux moindres esprits ? Il n’y a point de philosophie qui mette plus l’homme sous la main de Dieu que celle de Newton. Cette philosophie, la seule géométrique et la seule modérée, nous apprend les lois les plus exactes du mouvement, la théorie des fluides et du son ; elle anatomise la lumière ; elle découvre la pesanteur réelle des astres les uns sur les autres ; elle ne dit point que cette pesanteur, cette gravitation dont elle calcule les lois et les effets, soit la même chose que la force par laquelle la lumière se détourne de sa route et accélère son mouvement dans des milieux différents ; elle est bien loin de confondre les miracles de la réflexion et de la réfraction de la lumière avec ceux de la pesanteur des corps graves ; mais, ayant démontré que le soleil pèse sur la terre, et la terre sur lui, elle démontre que ce pouvoir est dans les moindres parties de la matière, par cela même qu’il est dans le tout : elle avoue ensuite que nul mécanisme ne rend raison de ses profondeurs, et elle adore la Sagesse éternelle qui en est le seul principe.

Elle ne dit point (comme on le lui reproche) que l’attraction universelle est la cause de l’électricité et du magnétisme, elle est bien loin d’une telle absurdité ; mais elle dit : Attendez, pour juger de la cause du magnétisme et de l’électricité, que vous ayez assez d’expériences. Il n’est pas encore prouvé qu’il y ait une vertu magnétique. On est sur les voies de la matière électrique ; mais, pour la gravitation et le cours des planètes, il est prouvé qu’aucun fluide n’en est la cause, et que nous devons nous en tenir à une loi particulière du Créateur : car recourir à Dieu est d’un ignorant, quand il s’agit de calculer ce qui est à notre portée ; mais, quand on touche aux premiers principes, recourir à Dieu est d’un sage.

L’auteur de l’Histoire du Ciel renouvelle encore une méprise assez considérable, où plusieurs savants sont tombés. Ils croient que Newton attribue l’élévation de l’équateur au pouvoir seul de l’attraction de la terre.

Ni Newton ni ses sectateurs ne s’expriment ainsi. Ils avouent tous que l’élévation nécessaire de l’équateur vient et doit venir de l’effort de la force centrifuge, qui est plus grande dans le grand cercle d’une sphère que dans les petits, et qui est nulle au point des pôles de la sphère.

L’attraction, la gravitation, la pesanteur est moins forte sous l’équateur, parce que cet équateur est plus élevé ; mais il n’est pas plus élevé parce que l’attraction y est moins forte.

On nous demande dans un livre sérieux[226] « si ce n’est pas l’attraction qui a mis en saillie le devant du globe de l’œil, qui a élancé au milieu du visage de l’homme ce morceau de cartilages qu’on appelle le nez ». Nous répondrons qu’une telle raillerie n’est ni une bonne raison ni un bon mot ; et quand même la raillerie serait fine, elle ne conviendrait point dans un livre où il ne faut que chercher la vérité, et serait très-mal appliquée à un homme comme Newton, et aux illustres géomètres qui l’étudient. D’ailleurs nous félicitons le sage auteur du Spectacle de la nature et de l’Histoire du Ciel de tomber moins qu’un autre dans le défaut de vouloir être plaisant: cette affectation trop répandue de traiter des matières sérieuses d’un style gai et familier rendrait à la longue la philosophie ridicule sans la rendre plus facile.

On reproche encore à Newton qu’il admet des qualités immatérielles dans la matière. Mais que ceux qui font un tel reproche consultent leurs propres principes : ils verront que beaucoup d’attributs primordiaux de cet être si peu connu qu’on nomme matière sont tous immatériels, c’est-à-dire que ces attributs sont des effets de la volonté libre de l’Être suprême : si la matière a du mouvement, si elle peut le communiquer, si elle gravite, si les astres tournent sur eux-mêmes d’occident en orient plutôt qu’autrement, tout cela est un don de Dieu, aussi bien que la faculté que ma volonté a reçue de remuer mon bras. Toute matière qui agit nous montre un être immatériel qui agit sur elle. Rien n’est plus certain que ce sont les vrais sentiments de Newton.

Ces réflexions que l’on donne au public ont déjà fait impression sur quelques esprits, et on espère qu’enfin les préjugés de quelques autres céderont à des choses si sublimes et si raisonnables dont l’auteur des Éléments n’a été que le faible interprète.

FIN DE LA RÉPONSE AUX OBJECTIONS, ETC.
VIE DE MOLIÈRE
AVEC
DE PETITS SOMMAIRES DE SES PIÈCES
(1739)


AVERTISSEMENT[227].

Cet ouvrage était destiné à être imprimé à la tête du Molière in-4°, 1734, édition de Paris. On pria[228] un homme très-connu de faire cette Vie et ces courtes analyses destinées à être placées au devant de chaque pièce. M. Rouillé, chargé alors du département de la librairie, donna la préférence à un nommé La Serre [229] : c’est de quoi on a plus d’un exemple. L’ouvrage de l’infortuné rival de La Serre fut imprimé très-mal à propos, puisqu’il ne convenait qu’à l’édition du Molière. On nous a dit que quelques curieux désiraient une nouvelle édition de cette bagatelle[230] ; nous la donnons, malgré la répugnance de l’auteur écrasé par La Serre.

VIE DE MOLIÈRE.

Le goût de bien des lecteurs pour les choses frivoles, et l’envie de faire un volume de ce qui ne devrait remplir que peu de pages, sont cause que l’histoire des hommes célèbres est presque toujours gâtée par des détails inutiles et des contes populaires aussi faux qu’insipides. On y ajoute souvent des critiques injustes de leurs ouvrages. C’est ce qui est arrivé dans l’édition de Racine faite à Paris en 1728. On tâchera d’éviter cet écueil dans cette courte histoire de la vie de Molière ; on ne dira de sa propre personne que ce qu’on a cru vrai et digne d’être rapporté, et on ne hasardera sur ses ouvrages rien qui soit contraire aux sentiments du public éclairé.

Jean-Baptiste Poquelin naquit à Paris en 1620, dans une maison qui subsiste encore sous les piliers des Halles. Son père, Jean-Baptiste Poquelin, valet de chambre tapissier chez le roi, marchand fripier, et Anne Boutet[231], sa mère, lui donnèrent une éducation trop conforme à leur état, auquel ils le destinaient : il resta jusqu’à quatorze ans dans leur boutique, n’ayant rien appris, outre son métier, qu’un peu à lire et à écrire. Ses parents obtinrent pour lui la survivance de leur charge chez le roi ; mais son génie l’appelait ailleurs. On a remarqué que presque tous ceux qui se sont fait un nom dans les beaux-arts les ont cultivés malgré leurs parents[232], et que la nature a toujours été en eux plus forte que l’éducation.

Poquelin avait un grand-père qui aimait la comédie, et qui le menait quelquefois à l’hôtel de Bourgogne. Le jeune homme sentit bientôt une aversion invincible pour sa profession. Son goût pour l’étude se développa ; il pressa son grand-père d’obtenir qu’on le mît au collége, et il arracha enfin le consentement de son père, qui le mit dans une pension, et l’envoya externe aux jésuites, avec la répugnance d’un bourgeois qui croyait la fortune de son fils perdue s’il étudiait.

Le jeune Poquelin fit au collége les progrès qu’on devait attendre de son empressement à y entrer. Il y étudia cinq années ; il y suivit le cours des classes d’Armand de Bourbon, premier prince de Conti, qui depuis fut le protecteur des lettres et de Molière.

Il y avait alors dans ce collége deux enfants qui eurent depuis beaucoup de réputation dans le monde. C’étaient Chapelle et Bernier : celui-ci, connu par ses voyages aux Indes, et l’autre, célèbre par quelques vers naturels et aisés, qui lui ont fait d’autant plus de réputation qu’il ne rechercha pas celle d’auteur.

L’Huillier, homme de fortune, prenait un soin singulier de l’éducation du jeune Chapelle, son fils naturel ; et, pour lui donner de l’émulation, il faisait étudier avec lui le jeune Bernier, dont les parents étaient mal à leur aise. Au lieu même de donner à son fils naturel un précepteur ordinaire et pris au hasard, comme tant de pères en usent avec un fils légitime qui doit porter leur nom, il engagea le célèbre Gassendi à se charger de l’instruire.

Gassendi ayant démêlé de bonne heure le génie de Poquelin, l’associa aux études de Chapelle et de Bernier. Jamais plus illustre maître n’eut de plus dignes disciples. Il leur enseigna sa philosophie d’Épicure, qui, quoique aussi fausse que les autres, avait au moins plus de méthode et plus de vraisemblance que celle de l’école, et n’en avait pas la barbarie.

Poquelin continua de s’instruire sous Gassendi. Au sortir du collége, il reçut de ce philosophe les principes d’une morale plus utile que sa physique, et il s’écarta rarement de ces principes dans le cours de sa vie.

Son père étant devenu infirme et incapable de servir, il fut obligé d’exercer les fonctions de son emploi auprès du roi. Il suivit Louis XIII dans le voyage que ce monarque fit en Languedoc en 1641 ; et, de retour à Paris, sa passion pour la comédie, qui l’avait déterminé à faire ses études, se réveilla avec force.

Le théâtre commençait à fleurir alors : cette partie des belles-lettres, si méprisée quand elle est médiocre, contribue à la gloire d’un État quand elle est perfectionnée.

Avant l’année 1625, il n’y avait point de comédiens fixes à Paris[233]. Quelques farceurs allaient, comme en Italie, de ville en ville : ils jouaient des pièces de Hardy, de Monchrétien, ou de Balthazar Baro.

Ces auteurs leur vendaient leurs ouvrages dix écus pièce.

Pierre Corneille tira le théâtre de la barbarie et de l’avilissement, vers l’année 1630. Ses premières comédies, qui étaient aussi bonnes pour son siècle qu’elles sont mauvaises pour le nôtre, furent cause qu’un groupe de comédiens s’établit à Paris. Bientôt après, la passion du cardinal de Richelieu pour les spectacles mit le goût de la comédie à la mode, et il y avait plus de sociétés particulières qui représentaient alors que nous n’en voyons aujourd’hui.

Poquelin s’associa avec quelques jeunes gens qui avaient du talent pour la déclamation ; ils jouaient au faubourg Saint-Germain et au quartier Saint-Paul. Cette société éclipsa bientôt toutes les autres ; on l’appela l’Illustre Théâtre [234]. On voit par une tragédie de ce temps-là, intitulée Artaxerce, d’un nommé Magnon, et imprimée en 1645, qu’elle fut représentée sur l’Illustre Théâtre.

Ce fut alors que Poquelin, sentant son génie, se résolut de s’y livrer tout entier, d’être à la fois comédien et auteur, et de tirer de ses talents de l’utilité et de la gloire.

On sait que chez les Athéniens les auteurs jouaient souvent dans leurs pièces, et qu’ils n’étaient point déshonorés pour parler avec grâce en public devant leurs concitoyens. Il fut plus encouragé par cette idée que retenu par les préjugés de son siècle. Il prit le nom de Molière, et il ne fit en changeant de nom que suivre l’exemple des comédiens d’Italie et de ceux de l’hôtel de Bourgogne. L’un, dont le nom de famille était Le Grand, s’appelait Belleville dans la tragédie, et Turlupin dans la farce, d’où vient le mot de turlupinade. Hugues Guéret était connu, dans les pièces sérieuses, sous le nom de Fléchelles ; dans la farce, il jouait toujours un certain rôle qu’on appelait Gautier-Garguille : de même, Arlequin et Scaramouche n’étaient connus que sous ce nom de théâtre. Il y avait déjà eu un comédien appelé Molière, auteur de la tragédie de Polyxène [235].

Le nouveau Molière fut ignoré pendant tout le temps que durèrent les guerres civiles en France ; il employa ces années à cultiver son talent et à préparer quelques pièces. Il avait fait un recueil de scènes italiennes, dont il faisait de petites comédies pour les provinces. Ces premiers essais, très-informes, tenaient plus du mauvais théâtre italien, où il les avait pris, que de son génie, qui n’avait pas eu encore l’occasion de se développer tout entier. Le génie s’étend et se resserre par tout ce qui nous environne. Il fit donc pour la province le Docteur amoureux, les Trois Docteurs rivaux, le Maître d’école : ouvrages dont il ne reste que le titre. Quelques curieux ont conservé deux pièces de Molière dans ce genre : l’une est le Médecin volant, et l’autre la Jalousie de Barbouille. Elles sont en prose et écrites en entier. Il y a quelques phrases et quelques incidents de la première qui nous sont conservés dans le Médecin malgré lui, et on trouve dans la Jalousie de Barbouille un canevas, quoique informe, du troisième acte de George Dandin.

La première pièce régulière en cinq actes qu’il composa fut l’Étourdi. Il représenta cette comédie à Lyon en 1653. Il y avait dans cette ville une troupe de comédiens de campagne, qui fut abandonnée dès que celle de Molière parut.

Quelques acteurs de cette ancienne troupe se joignirent à Molière, et il partit de Lyon pour les états de Languedoc avec une troupe assez complète, composée principalement de deux frères nommés Gros-René[236], de Duparc, d’un pâtissier[237] de la rue Saint-Honoré, de la Duparc, de la Béjart, et de la Debrie.

Le prince de Conti, qui tenait les états de Languedoc à Béziers, se souvint de Molière, qu’il avait vu au collége ; il lui donna une protection distinguée. Molière joua devant lui l’Étourdi, le Dépit amoureux, et les Précieuses ridicules [238].

Cette petite pièce des Précieuses, faite en province, prouve assez que son auteur n’avait eu en vue que les ridicules des provinciales ; mais il se trouva depuis que l’ouvrage pouvait corriger et la cour et la ville.

Molière avait alors trente-quatre ans : c’est l’âge où Corneille fit le Cid. Il est bien difficile de réussir avant cet âge dans le genre dramatique, qui exige la connaissance du monde et du cœur humain.

On prétend que le prince de Conti voulut alors faire Molière son secrétaire, et qu’heureusement pour la gloire du théâtre français, Molière eut le courage de préférer son talent à un poste honorable. Si ce fait est vrai, il fait également honneur au prince et au comédien.

Après avoir couru quelque temps toutes les provinces, et avoir joué à Grenoble, à Lyon, à Rouen, il vint enfin à Paris en 1658. Le prince de Conti lui donna accès auprès de Monsieur, frère unique du roi Louis XIV ; Monsieur le présenta au roi et à la reine mère. Sa troupe et lui représentèrent la même année, devant Leurs Majestés, la tragédie de Nicomède, sur un théâtre élevé par ordre du roi dans la salle des gardes du vieux Louvre.

Il y avait depuis quelques temps des comédiens établis à l’hôtel de Bourgogne. Ces comédiens assistèrent au début de la nouvelle troupe. Molière, après la représentation de Nicomède, s’avança sur le bord du théâtre, et prit la liberté de faire au roi un discours par lequel il remerciait Sa Majesté de son indulgence, et louait adroitement les comédiens de l’hôtel de Bourgogne, dont il devait craindre la jalousie : il finit en demandant la permission de donner une pièce d’un acte qu’il avait jouée en province.

La mode de représenter ces petites farces après de grandes pièces était perdue à l’hôtel de Bourgogne. Le roi agréa l’offre de Molière, et l’on joua dans l’instant le Docteur amoureux. Depuis ce temps, l’usage a toujours continué de donner de ces pièces d’un acte ou de trois après les pièces de cinq.

On permit à la troupe de Molière de s’établir à Paris ; ils s’y fixèrent, et partagèrent le théâtre du Petit-Bourbon avec les comédiens italiens, qui en étaient en possession depuis quelques années.

La troupe de Molière jouait sur ce théâtre les mardis, les jeudis, et les samedis ; et les Italiens, les autres jours.

La troupe de l’hôtel de Bourgogne ne jouait aussi que trois fois la semaine, excepté lorsqu’il y avait des pièces nouvelles.

Dès lors la troupe de Molière prit le titre de la Troupe de Monsieur, qui était son protecteur. Deux ans après, en 1660, il leur accorda la salle du Palais-Royal. Le cardinal de Richelieu l’avait fait bâtir pour la représentation de Mirame, tragédie dans laquelle ce ministre avait composé plus de cinq cents vers. Cette salle est aussi mal construite que la pièce pour laquelle elle fut bâtie, et je suis obligé de remarquer à cette occasion, que nous n’avons aujourd’hui aucun théâtre supportable : c’est une barbarie gothique que les Italiens nous reprochent avec raison. Les bonnes pièces sont en France, et les belles salles en Italie.

La troupe de Molière eut la jouissance de cette salle jusqu’à la mort de son chef. Elle fut alors accordée à ceux qui eurent le privilége de l’opéra, quoique ce vaisseau soit moins propre encore pour le chant que pour la déclamation.

Depuis l’an 1658 jusqu’à 1673, c’est-à-dire en quinze années de temps, il donna toutes ses pièces, qui sont au nombre de trente. Il voulut jouer dans la tragédie ; mais il n’y réussit pas : il avait une volubilité dans la voix, et une espèce de hoquet qui ne pouvait convenir au genre sérieux, mais qui rendait son jeu comique plus plaisant. La femme[239] d’un des meilleurs comédiens que nous ayons eus a donné ce portrait-ci de Molière :

« Il n’était ni trop gras ni trop maigre ; il avait la taille plus grande que petite, le port noble, la jambe belle : il marchait gravement ; avait l’air très sérieux, le nez gros, la bouche grande, les lèvres épaisses, le teint brun, les sourcils noirs et forts ; et les divers mouvements qu’il leur donnait lui rendaient la physionomie extrêmement comique. À l’égard de son caractère, il était doux, complaisant, généreux. Il aimait fort à haranguer, et quand il lisait ses pièces aux comédiens, il voulait qu’ils y amenassent leurs enfants, pour tirer des conjectures de leur mouvement naturel. »

Molière se fit dans Paris un très-grand nombre de partisans et presque autant d’ennemis. Il accoutuma le public, en lui faisant connaître la bonne comédie, à le juger lui-même très-sévèrement. Les mêmes spectateurs qui applaudissaient aux pièces médiocres des autres auteurs, relevaient les moindres défauts de Molière avec aigreur. Les hommes jugent de nous par l’attente qu’ils en ont conçue ; et le moindre défaut d’un auteur célèbre, joint avec les malignités du public, suffit pour faire tomber un bon ouvrage. Voilà pourquoi Britannicus et les Plaideurs de M. Racine furent si mal reçus ; voilà pourquoi l’Avare, le Misanthrope, les Femmes savantes, l’École des Femmes, n’eurent d’abord aucun succès.

Louis XIV, qui avait un goût naturel et l’esprit très-juste, sans l’avoir cultivé, ramena souvent, par son approbation, la cour et la ville aux pièces de Molière. Il eût été plus honorable pour la nation de n’avoir pas besoin des décisions de son prince pour bien juger. Molière eut des ennemis cruels, surtout les mauvais auteurs du temps, leurs protecteurs et leurs cabales : ils suscitèrent contre lui les dévots ; on lui imputa des livres scandaleux ; on l’accusa d’avoir joué des hommes puissants, tandis qu’il n’avait joué que les vices en général ; et il eût succombé sous ces accusations si ce même roi, qui encouragea et qui soutint Racine et Despréaux, n’eût pas aussi protégé Molière.

Il n’eut à la vérité qu’une pension de mille livres, et sa troupe n’en eut qu’une de sept. La fortune qu’il fit par le succès de ses ouvrages le mit en état de n’avoir rien de plus à souhaiter ; ce qu’il retirait du théâtre avec ce qu’il avait placé, allait à trente mille livres de rente, somme qui, en ce temps-là, faisait presque le double de la valeur réelle de pareille somme d’aujourd’hui.

Le crédit qu’il avait auprès du roi paraît assez par le canonicat qu’il obtint pour le fils de son médecin. Ce médecin s’appelait Mauvilain. Tout le monde sait qu’étant un jour au dîner du roi : « Vous avez un médecin, dit le roi à Molière, que vous fait-il ? — Sire, répondit Molière, Nous causons ensemble ; il m’ordonne des remèdes, je ne les fais point, et je guéris. »

Il faisait de son bien un usage noble et sage ; il recevait chez lui des hommes de la meilleure compagnie, les Chapelle, les Jonsac, les Desbarreaux, etc., qui joignaient la volupté et la philosophie. Il avait une maison de campagne à Auteuil, où il se délassait souvent avec eux des fatigues de sa profession, qui sont bien plus grandes qu’on ne pense. Le maréchal de Vivonne, connu par son esprit et par son amitié pour Despréaux, allait souvent chez Molière, et vivait avec lui comme Lélius avec Térence. Le grand Condé exigeait de lui qu’il le vînt voir souvent, et disait qu’il trouvait toujours à apprendre dans sa conversation.

Molière employait une partie de son revenu en libéralités, qui allaient beaucoup plus loin que ce qu’on appelle dans d’autres hommes des charités. Il encourageait souvent par des présents considérables de jeunes auteurs qui marquaient du talent : c’est peut-être à Molière que la France doit Racine. Il engagea le jeune Racine, qui sortait de Port-Royal, à travailler pour le théâtre dès l’âge de dix-neuf ans. Il lui fit composer la tragédie de Théagène et de Chariclée ; et quoique cette pièce fût trop faible pour être jouée, il fit présent au jeune auteur de cent louis, et lui donna le plan des Frères ennemis [240].

Il n’est peut-être pas inutile de dire qu’environ dans le même temps, c’est-à-dire en 1661, Racine ayant fait une ode sur le mariage de Louis XIV, M. Colbert lui envoya cent louis au nom du roi.

Il est très-triste pour l’honneur des lettres que Molière et Racine aient été brouillés depuis ; de si grands génies, dont l’un avait été le bienfaiteur de l’autre, devaient être toujours amis.

Il éleva et il forma un autre homme qui, par la supériorité de ses talents et par les dons singuliers qu’il avait reçus de la nature, mérite d’être connu de la postérité. C’est le comédien Baron, qui a été unique dans la tragédie et dans la comédie. Molière en prit soin comme de son propre fils.

Un jour, Baron vint lui annoncer qu’un comédien de campagne, que la pauvreté empêchait de se présenter, lui demandait quelques légers secours pour aller joindre sa troupe. Molière ayant su que c’était un nommé Mondorge, qui avait été son camarade, demanda à Baron combien il croyait qu’il fallait lui donner. Celui-ci répondit au hasard : « Quatre pistoles. — Donnez-lui quatre pistoles pour moi, lui dit Molière ; en voilà vingt qu’il faut que vous lui donniez pour vous » ; et il joignit à ce présent celui d’un habit magnifique. Ce sont de petits faits ; mais ils peignent le caractère.

Un autre trait mérite plus d’être rapporté. Il venait de donner l’aumône à un pauvre ; un instant après le pauvre court après lui, et lui dit : « Monsieur, vous n’aviez peut-être pas dessein de me donner un louis d’or, je viens vous le rendre. — Tiens, mon ami, dit Molière, en voilà un autre. » ; et il s’écria : « Où la vertu va-t-elle se nicher ! » Exclamation qui peut faire voir qu’il réfléchissait sur tout ce qui se présentait à lui, et qu’il étudiait partout la nature en homme qui la voulait peindre.

Molière, heureux par ses succès et par ses protecteurs, par ses amis et par sa fortune, ne le fut pas dans sa maison. Il avait épousé en 1661[241] une jeune fille née de la Béjart et d’un gentilhomme nommé Modène. On disait que Molière en était le père : le soin avec lequel on avait répandu cette calomnie fit que plusieurs personnes prirent celui de la réfuter. On prouva que Molière n’avait connu la mère qu’après la naissance de cette fille. La disproportion d’âge et les dangers auxquels une comédienne jeune et belle est exposée, rendirent ce mariage malheureux ; et Molière, tout philosophe qu’il était d’ailleurs, essuya dans son domestique les dégoûts, les amertumes, et quelquefois les ridicules qu’il avait si souvent joué sur le théâtre. Tant il est vrai que les hommes qui sont au-dessus des autres par les talents, s’en rapprochent presque toujours par les faiblesses : car pourquoi les talents nous mettraient-ils au-dessus de l’humanité ?

La dernière pièce qu’il composa fut le Malade imaginaire. Il y avait quelque temps que sa poitrine était attaquée, et qu’il crachait quelquefois du sang. Le jour de la troisième représentation il se sentit plus incommodé qu’auparavant : on lui conseilla de ne point jouer ; mais il voulut faire un effort sur lui-même, et cet effort lui coûta la vie.

Il lui prit une convulsion en prononçant juro, dans le divertissement de la réception du malade imaginaire. On le rapporta mourant chez lui, rue de Richelieu. Il fut assisté quelques moments par deux de ces sœurs religieuses qui viennent quêter à Paris pendant le carême, et qu’il logeait chez lui. Il mourut entre leurs bras, étouffé par le sang qui lui sortait par la bouche, le 17 février 1673, âgé de cinquante-trois ans. Il ne laissa qu’une fille, qui avait beaucoup d’esprit[242]. Sa veuve épousa un comédien nommé Guérin.

Le malheur qu’il avait eu de ne pouvoir mourir avec les secours de la religion, et la prévention contre la comédie, déterminèrent Harlay de Chanvalon, archevêque de Paris, si connu par ses intrigues galantes, à refuser la sépulture à Molière. Le roi le regrettait ; et ce monarque, dont il avait été le domestique et le pensionnaire, eut la bonté de prier l’archevêque de Paris de le faire inhumer dans une église. Le curé de Saint-Eustache, sa paroisse, ne voulut pas s’en charger. La populace, qui ne connaissait dans Molière que le comédien, et qui ignorait qu’il avait été un excellent auteur, un philosophe, un grand homme en son genre, s’attroupa en foule à la porte de sa maison le jour du convoi : sa veuve fut obligée de jeter de l’argent par les fenêtres, et ces misérables, qui auraient, sans savoir pourquoi, troublé l’enterrement, accompagnèrent le corps avec respect.

La difficulté qu’on fit de lui donner la sépulture, et les injustices qu’il avait essuyées pendant sa vie, engagèrent le fameux P. Bouhours à composer cette espèce d’épitaphe, qui, de toutes celles qu’on fit pour Molière, est la seule qui mérite d’être rapportée et la seule qui ne soit pas dans cette fausse et mauvaise histoire qu’on a mise jusqu’ici au devant de ses ouvrages :

Tu réformas et la ville et la cour ;
Mais quelle en fut la récompense !
Les Français rougiront un jour
De leur peu de reconnaissance.
Il leur fallut un comédien
Qui mît à les polir sa gloire et son étude ;
Mais, Molière, à ta gloire il ne manquerait rien
Si, parmi les défauts que tu peignis si bien,
Tu les avais repris de leur ingratitude.

Non-seulement j’ai omis dans cette Vie de Molière les contes populaires touchant Chapelle et ses amis ; mais je suis obligé de dire que ces contes, adoptés par Grimarest, sont très-faux. Le feu duc de Sully, le dernier prince de Vendôme, l’abbé de Chaulieu, qui avaient beaucoup vécu avec Chapelle, m’ont assuré que toutes ces historiettes ne méritaient aucune créance.




L’ÉTOURDI, OU LES CONTRE-TEMPS,
Comédie en vers et en cinq actes, jouée d’abord à Lyon, en 1653[243], et à Paris, au mois de décembre[244] 1658, sur le théâtre du Petit-Bourbon.

Cette pièce est la première comédie que Molière ait donnée à Paris : elle est composée de plusieurs petites intrigues assez indépendantes les unes des autres ; c’était le goût du théâtre italien et espagnol, qui s’était introduit à Paris. Les comédies n’étaient alors que des tissus d’aventures singulières, où l’on n’avait guère songé à peindre les mœurs. Le théâtre n’était point, comme il le doit être, la représentation de la vie humaine. La coutume humiliante pour l’humanité que les hommes puissants avaient pour lors de tenir des fous auprès d’eux avait infecté le théâtre ; on n’y voyait que de vils bouffons qui étaient les modèles de nos Jodelets ; et on ne représentait que le ridicule de ces misérables, au lieu de jouer celui de leurs maîtres. La bonne comédie ne pouvait être connue en France, puisque la société et la galanterie, seules sources du bon comique, ne faisaient que d’y naître. Ce loisir, dans lequel les hommes rendus à eux-mêmes se livrent à leur caractère et à leur ridicule, est le seul temps propre pour la comédie : car c’est le seul où ceux qui ont le talent de peindre les hommes aient l’occasion de les bien voir, et le seul pendant lequel les spectacles puissent être fréquentés assidûment. Aussi ce ne fut qu’après avoir bien vu la cour et Paris, et bien connu les hommes, que Molière les représenta avec des couleurs si vraies et si durables.

Les connaisseurs ont dit que l’Étourdi devrait seulement être intitulé les Contre-temps. Lélie, en rendant une bourse qu’il a trouvée, en secourant un homme qu’on attaque, fait des actions de générosité plutôt que d’étourderie. Son valet paraît plus étourdi que lui, puisqu’il n’a presque jamais l’attention de l’avertir de ce qu’il veut faire. Le dénoûment, qui a trop souvent été l’écueil de Molière, n’est pas meilleur ici que dans ses autres pièces : cette faute est plus inexcusable dans une pièce d’intrigue que dans une comédie de caractère.

On est obligé de dire (et c’est principalement aux étrangers qu’on le dit[245]) que le style de cette pièce est faible et négligé, et que surtout il y a beaucoup de fautes contre la langue. Non-seulement il se trouve dans les ouvrages de cet admirable auteur des vices de construction, mais aussi plusieurs mots impropres et surannés. Trois des plus grands auteurs du siècle de Louis XIV, Molière, La Fontaine, et Corneille, ne doivent être lus qu’avec précaution par rapport au langage. Il faut que ceux qui apprennent notre langue dans les écrits des auteurs célèbres y discernent ces petites fautes, et qu’ils ne les prennent pas pour des autorités. Au reste l’Étourdi eut plus de succès que le Misanthrope, l’Avare, et les Femmes savantes, n’en eurent depuis. C’est qu’avant l’Étourdi on ne connaissait pas mieux, et que la réputation de Molière ne faisait pas encore d’ombrage. Il n’y avait alors de bonne comédie au théâtre français que le Menteur.


LE DÉPIT AMOUREUX,
Comédie en vers et en cinq actes, représentée au théâtre du Petit-Bourbon, en 1658[246].

Le Dépit amoureux fut joué à Paris immédiatement après l’Étourdi. C’est encore une pièce d’intrigue, mais d’un autre genre que la précédente. Il n’y a qu’un seul nœud dans le Dépit amoureux. Il est vrai qu’on a trouvé le déguisement d’une fille en garçon peu vraisemblable. Cette intrigue a le défaut d’un roman, sans en avoir l’intérêt ; et le cinquième acte, employé à débrouiller ce roman, n’a paru ni vif ni comique. On a admiré dans le Dépit amoureux la scène de la brouillerie et du raccommodement d’Éraste et de Lucile. Le succès est toujours assuré, soit en tragique, soit en comique, à ces sortes de scènes qui représentent la passion la plus chère aux hommes dans la circonstance la plus vive. La petite ode d’Horace, Donec gratus eram tibi [247] a été regardée comme le modèle de ces scènes, qui sont enfin devenues des lieux communs.


LES PRÉCIEUSES RIDICULES,
Comédie en un acte et en prose, jouée d’abord en province[248], et représentée pour la première fois à Paris, sur le théâtre du Petit-Bourbon, au mois de novembre[249] 1659.

Lorsque Molière donna cette comédie, la fureur du bel esprit était plus que jamais à la mode. Voiture avait été le premier en France qui avait écrit avec cette galanterie ingénieuse dans laquelle il est si difficile d’éviter la fadeur et l’affectation. Ses ouvrages, où il se trouve quelques vraies beautés avec trop de faux brillants, étaient les seuls modèles ; et presque tous ceux qui se piquaient d’esprit n’imitaient que ses défauts. Les romans de Mlle Scudéri avaient achevé de gâter le goût : il régnait dans la plupart des conversations un mélange de galanterie guindée, de sentiments romanesques et d’expressions bizarres, qui composaient un jargon nouveau, inintelligible, et admiré. Les provinces, qui outrent toutes les modes, avaient encore renchéri sur ce ridicule : les femmes qui se piquaient de cette espèce de bel esprit s’appelaient précieuses. Ce nom, si décrié depuis par la pièce de Molière, était alors honorable ; et Molière même dit dans sa préface qu’il a beaucoup de respect pour les véritables précieuses, et qu’il n’a voulu jouer que les fausses.

Cette petite pièce, faite d’abord pour la province, fut applaudie à Paris, et jouée quatre mois de suite. La troupe de Molière fit doubler pour la première fois le prix ordinaire, qui n’était alors que de dix sous au parterre[250].

Dès la première représentation, Ménage, homme célèbre dans ce temps-là, dit au fameux Chapelain : « Nous adorions, vous et moi, toutes les sottises qui viennent d’être si bien critiquées ; croyez-moi, il nous faudra brûler ce que nous avons adoré. » Du moins c’est ce que l’on trouve dans le Ménagiana ; et il est assez vraisemblable que Chapelain, homme alors très-estimé, et cependant le plus mauvais poëte qui ait jamais été, parlait lui-même le jargon des Précieuses ridicules chez Mme de Longueville, qui présidait, à ce que dit le cardinal de Retz[251], à ces combats spirituels dans lesquels on était parvenu à ne se point entendre.

La pièce est sans intrigue et toute de caractère. Il y a très-peu de défauts contre la langue, parce que, lorsqu’on écrit en prose, on est bien plus maître de son style ; et parce que Molière, ayant à critiquer le langage des beaux esprits du temps, châtia le sien davantage. Le grand succès de ce petit ouvrage lui attira des critiques que l’Étourdi et le Dépit amoureux n’avaient pas essuyées. Un certain Antoine Bodeau[252] fit les Véritables Précieuses : on parodia la pièce de Molière ; mais toutes ces critiques et ces parodies sont tombées dans l’oubli, qu’elles méritaient.

On sait qu’à une représentation des Précieuses ridicules un vieillard s’écria du milieu du parterre : « Courage, Molière ! voilà la bonne comédie. » On eut honte de ce style affecté, contre lequel Molière et Despréaux se sont toujours élevés. On commença à ne plus estimer que le naturel, et c’est peut-être l’époque du bon goût en France.

L’envie de se distinguer a ramené depuis le style des Précieuses : on le retrouve encore dans plusieurs livres modernes[253]. L’un[254] en traitant sérieusement de nos lois, appelle un exploit un compliment timbré. L’autre[255] écrivant à une maîtresse en l’air, lui dit : « Votre nom est écrit en grosses lettres sur mon cœur... Je veux vous faire peindre en Iroquoise, mangeant une demi-douzaine de cœurs par amusement. » Un troisième[256] appelle un cadran au soleil un greffier solaire ; une grosse rave, un phénomène potager. Ce style a reparu sur le théâtre même, où Molière l’avait si bien tourné en ridicule ; mais la nation entière a marqué son bon goût en méprisant cette affectation dans des auteurs que d’ailleurs elle estimait[257].


LE COCU IMAGINAIRE,

Comédie en un acte et en vers, représentée à Paris le 28 mai 1660.

Le Cocu imaginaire fut joué quarante fois de suite, quoique dans l’été, et pendant que le mariage du roi retenait toute la cour hors de Paris. C’est une pièce en un acte, où il entre un peu de caractère, et dont l’intrigue est comique par elle-même. On voit que Molière perfectionna sa manière d’écrire par son séjour à Paris. Le style du Cocu imaginaire l’emporte beaucoup sur celui de ses premières pièces en vers : on y trouve bien moins de fautes de langage. Il est vrai qu’il y a quelques grossièretés :

La bière est un séjour par trop mélancolique,
Et trop malsain pour ceux qui craignent la colique[258].

Il y a des expressions qui ont vieilli. Il y a aussi des termes que la politesse a bannis aujourd’hui du théâtre, comme carogne, cocu, etc.

Le dénoûment, que fait Villebrequin, est un des moins bien ménagés et des moins heureux de Molière. Cette pièce eut le sort des bons ouvrages, qui ont et de mauvais censeurs et de mauvais copistes. Un nommé Doneau fit jouer à l’hôtel de Bourgogne la Cocue imaginaire [259] à la fin de 1661.


DON GARCIE DE NAVARRE, OU LE PRINCE JALOUX,

Comédie héroïque en vers et en cinq actes, représentée pour la première fois le 4 février 1661.

Molière joua le rôle de don Garcie, et ce fut par cette pièce qu’il apprit qu’il n’avait point de talent pour le sérieux, comme acteur[260]. La pièce et le jeu de Molière furent très-mal reçus. Cette pièce, imitée de l’espagnol[261], n’a jamais été rejouée depuis sa chute[262]. La réputation naissante de Molière souffrit beaucoup de cette disgrâce, et ses ennemis triomphèrent quelque temps. Don Garcie ne fut imprimé qu’après la mort de l’auteur.


L’ÉCOLE DES MARIS,

Comédie en vers et en trois actes, représentée à Paris le 24 juin 1661.

Il y a grande apparence que Molière avait au moins les canevas de ces premières pièces déjà préparés, puisqu’elles se succédèrent en si peu de temps.

L’École des maris affermit pour jamais la réputation de Molière : c’est une pièce de caractère et d’intrigue. Quand il n’aurait fait que ce seul ouvrage, il eût pu passer pour un excellent auteur comique.

On a dit que l’École des maris était une copie des Adelphes de Térence ; si cela était, Molière eût plus mérité l’éloge d’avoir fait passer en France le bon goût de l’ancienne Rome que le reproche d’avoir dérobé sa pièce. Mais les Adelphes ont fourni tout au plus l’idée de l’École des maris. Il y a dans les Adelphes deux vieillards de différente humeur, qui donnent chacun une éducation différente aux enfants qu’ils élèvent ; il y a de même dans l’École des maris deux tuteurs, dont l’un est sévère et l’autre indulgent : voilà toute la ressemblance. Il n’y a presque point d’intrigue dans les Adelphes ; celle de l’École des maris est fine, intéressante, et comique. Une des femmes de la pièce de Térence, qui devrait faire le personnage le plus intéressant, ne paraît sur le théâtre que pour accoucher[263]. L’Isabelle de Molière occupe presque toujours la scène avec esprit et avec grâce, et mêle quelquefois de la bienséance, même dans les tours qu’elle joue à son tuteur. Le dénoûment des Adelphes n’a nulle vraisemblance : il n’est point dans la nature qu’un vieillard qui a été soixante ans, chagrin, sévère, et avare, devienne tout à coup gai, complaisant, et libéral. Le dénoûment de l’École des maris est le meilleur de toutes les pièces de Molière. Il est vraisemblable, naturel, tiré du fond de l’intrigue ; et, ce qui vaut bien autant, il est extrêmement comique. Le style de Térence est pur, sentencieux, mais un peu froid, comme César, qui excellait en tout, le lui a reproché. Celui de Molière, dans cette pièce, est plus châtié que dans les autres. L’auteur français égale presque la pureté de la diction de Térence, et le passe de bien loin dans l’intrigue, dans le caractère, dans le dénoûment, dans la plaisanterie.


LES FÂCHEUX,

Comédie en vers et en trois actes, représentée à Vaux, devant le roi, au mois d’août ;
et à Paris, sur le théâtre du Palais-Royal, le 4 novembre de la même année 1661.

Nicolas Fouquet, dernier surintendant des finances, engagea Molière à composer cette comédie pour la fameuse fête qu’il donna au roi et à la reine mère dans sa maison de Vaux, aujourd’hui appelée Villars[264]. Molière n’eut que quinze jours pour se préparer. Il avait déjà quelques scènes détachées toutes prêtes ; il y en ajouta de nouvelles, et en composa cette comédie, qui fut, comme il le dit dans la préface, faite, apprise, et représentée en moins de quinze jours[265]. Il n’est pas vrai, comme le prétend Grimarest, auteur d’une Vie de Molière, que le roi lui eût alors fourni lui-même le caractère du chasseur. Molière n’avait point encore auprès du roi un accès assez libre : de plus, ce n’était pas ce prince qui donnait la fête, c’était Fouquet ; et il fallait ménager au roi le plaisir de la surprise.

Cette pièce fit au roi un plaisir extrême, quoique les ballets des intermèdes fussent mal inventés et mal exécutés. Paul Pellisson, homme célèbre dans les lettres, composa le prologue en vers à la louange du roi. Ce prologue fut très-applaudi de toute la cour, et plut beaucoup à Louis XIV. Mais celui qui donna la fête, et l’auteur du prologue, furent tous deux mis en prison peu de temps après ; on les voulait même arrêter au milieu de la fête : triste exemple de l’instabilité des fortunes de cour. Les Fâcheux ne sont pas le premier ouvrage en scènes absolument détachées qu’on ait vu sur notre théâtre. Les Visionnaires de Desmarets étaient dans ce goût[266], et avaient eu un succès si prodigieux que tous les beaux esprits du temps de Desmarets l’appelaient l’inimitable comédie. Le goût du public s’est tellement perfectionné depuis, que cette comédie ne paraît aujourd’hui inimitable que par son extrême impertinence. Sa vieille réputation fit que les comédiens osèrent la jouer en 1719 ; mais ils ne purent jamais l’achever. Il ne faut pas craindre que les Fâcheux tombent dans le même décri. On ignorait le théâtre du temps de Desmarets ; les auteurs étaient outrés en tout, parce qu’ils ne connaissaient point la nature ; ils peignaient au hasard des caractères chimériques ; le faux, le bas, le gigantesque, dominaient partout : Molière fut le premier qui fit sentir le vrai, et par conséquent le beau. Cette pièce le fit connaître plus particulièrement de la cour et du roi ; et lorsque, quelque temps après, Molière donna cette pièce à Saint-Germain[267], le roi lui ordonna d’y ajouter la scène du chasseur. On prétend que ce chasseur était le comte de Soyecourt. Molière, qui n’entendait rien au jargon de la chasse, pria le comte de Soyecourt lui-même de lui indiquer les termes dont il devait se servir.


L’ÉCOLE DES FEMMES,

Comédie en vers et en cinq actes, représentée à Paris, sur le théâtre du Palais-Royal,
le 26 décembre 1662.

Le théâtre de Molière, qui avait donné naissance à la bonne comédie, fut abandonné la moitié de l’année 1661, et toute l’année 1662, pour certaines farces moitié italiennes, moitié françaises, qui furent alors accréditées par le retour d’un fameux pantomime italien connu sous le nom de Scaramouche[268]. Les mêmes spectateurs qui applaudissaient sans réserve à ces farces monstrueuses se rendirent difficiles pour l’École des femmes, pièce d’un genre tout nouveau, laquelle, quoique toute en récits, est ménagée avec tant d’art que tout paraît être en action[269].

Elle fut très-suivie et très-critiquée, comme le dit la gazette de Loret :

Pièce qu’en plusieurs lieux on fronde,
Mais où pourtant va tant de monde
Que jamais sujet important
Pour le voir n’en attira tant.


Elle passe pour être inférieure en tout à l’École des maris, et surtout dans le dénoûment, qui est aussi postiche dans l’École des femmes qu’il est bien amené dans l’École des maris[270]. On se révolta généralement contre quelques expressions qui paraissent indignes de Molière ; on désapprouva le corbillon, la tarte à la crème, les enfants faits par l’oreille[271]. Mais aussi les connaisseurs admirèrent avec quelle adresse Molière avait su attacher et plaire pendant cinq actes, par la seule confidence d’Horace au vieillard, et par de simples récits. Il semblait qu’un sujet ainsi traité ne dût fournir qu’un acte ; mais c’est le caractère du vrai génie de répandre sa fécondité sur un sujet stérile, et de varier ce qui semble uniforme. On peut dire en passant que c’est là le grand art des tragédies de l’admirable Racine.


LA CRITIQUE DE L’ÉCOLE DES FEMMES,

Petite pièce en un acte et en prose, représentée à Paris, sur le théâtre du Palais-Royal,
le 1er juin 1663.

C’est le premier ouvrage de ce genre qu’on connaisse au théâtre. C’est proprement un dialogue, et non une comédie. Molière y fait plus la satire de ses censeurs qu’il ne défend les endroits faibles de l’École des femmes. On convient qu’il avait tort de vouloir justifier la tarte à la crème, et quelques autres bassesses de style qui lui étaient échappées ; mais ses ennemis avaient plus grand tort de saisir ces petits défauts pour condamner un bon ouvrage.

Boursault crut se reconnaître dans le portrait de Lysidas. Pour s’en venger, il fit jouer à l’hôtel de Bourgogne une petite pièce dans le goût de la Critique de l’École des femmes, intitulée le Portrait du peintre, ou la Contre-Critique.


L’IMPROMPTU DE VERSAILLES,

Petite pièce en un acte et en prose, représentée à Versailles le 14 octobre 1663
et à Paris le 4 novembre de la même année.

Molière fit ce petit ouvrage en partie pour se justifier devant le roi de plusieurs calomnies, et en partie pour répondre à la pièce de Boursault. C’est une satire cruelle et outrée. Boursault y est nommé par son nom. La licence de l’ancienne comédie grecque n’allait pas plus loin. Il eût été de la bienséance et de l’honnêteté publique de supprimer la satire de Boursault et celle de Molière. Il est honteux que les hommes de génie et de talent s’exposent par cette petite guerre à être la risée des sots. Il n’est permis de s’adresser aux personnes que quand ce sont des hommes publiquement déshonorés, comme Rolet et Wasp[272]. Molière sentit d’ailleurs la faiblesse de cette petite comédie, et ne la fit point imprimer.


LA PRINCESSE D’ÉLIDE, OU LES PLAISIRS
DE L’ÎLE ENCHANTÉE,

Représentée le 7 mai 1664[273], à Versailles, à la grande fête que le roi donna
aux reines.

Les fêtes que Louis XIV donna dans sa jeunesse méritent d’entrer dans l’histoire de ce monarque, non-seulement par les magnificences singulières, mais encore par le bonheur qu’il eut d’avoir des hommes célèbres en tous genres, qui contribuaient en même temps à ses plaisirs, à la politesse et à la gloire de la nation. Ce fut à cette fête, connue sous le nom de l’Île enchantée, que Molière fit jouer la Princesse d’Élide, comédie-ballet en cinq actes. Il n’y a que le premier acte et la première scène du second qui soient en vers : Molière, pressé par le temps, écrivit le reste en prose. Cette pièce réussit beaucoup dans une cour qui ne respirait que la joie, et qui, au milieu de tant de plaisirs, ne pouvait critiquer avec sévérité un ouvrage fait à la hâte pour embellir la fête.

On a depuis représenté la Princesse d’Élide à Paris ; mais elle ne put avoir le même succès, dépouillée de tous ses ornements et des circonstances heureuses qui l’avaient soutenue. On joua la même année[274] la comédie de la Mère coquette, du célèbre Quinault : c’était presque la seule bonne comédie qu’on eût vue en France, hors les pièces de Molière, et elle dut lui donner de l’émulation. Rarement les ouvrages faits pour des fêtes réussissent-ils au théâtre de Paris. Ceux à qui la fête est donnée sont toujours indulgents ; mais le public libre est toujours sévère. Le genre sérieux et galant n’était pas le génie de Molière ; et cette espèce de poëme, n’ayant ni le plaisant de la comédie ni les grandes passions de la tragédie, tombe presque toujours dans l’insipidité.


LE MARIAGE FORCÉ.

Petite pièce en prose et en un acte, représentée au Louvre le 24 janvier 1664,
et au théâtre du Palais-Royal le 15 décembre de la même année[275].

C’est une de ces petites farces de Molière, qu’il prit l’habitude de faire jouer après les pièces en cinq actes. Il y a dans celle-ci quelques scènes tirées du théâtre italien. On y remarque plus de bouffonnerie que d’art et d’agrément. Elle fut accompagnée au Louvre d’un petit ballet où Louis XIV dansa.


DON JUAN, ou LE FESTIN DE PIERRE.

Comédie en prose et en cinq actes, représentée sur le théâtre du Palais-Royal
le 15 février 1665.

L’original de la comédie bizarre du Festin de Pierre est de Triso de Molina[276], auteur espagnol. Il est intitulé el Combinado de piedra (le Convié de pierre)[277]. Il fut joué ensuite en Italie, sous le titre de Convitato di pietra. La troupe des comédiens italiens le joua à Paris, et on l’appela le Festin de pierre. Il eut un grand succès sur ce théâtre irrégulier : on ne se révolta point contre le monstrueux assemblage de bouffonnerie et de religion, de plaisanterie et d’horreur, ni contre les prodiges extravagants qui font le sujet de cette pièce. Une statue qui marche et qui parle, et les flammes de l’enfer qui engloutissent un débauché sur le théâtre d’Arlequin, ne soulevèrent point les esprits, soit qu’en effet il y ait dans cette pièce quelque intérêt, soit que le jeu des comédiens l’embellit, soit plutôt que le peuple, à qui le Festin de Pierre plaît beaucoup plus qu’aux honnêtes gens, aime cette espèce de merveilleux.

Villiers, comédien de l’hôtel de Bourgogne, mit le Festin de Pierre en vers, et il eut quelque succès à ce théâtre. Molière voulut aussi traiter ce bizarre sujet. L’empressement d’enlever des spectateurs à l’hôtel de Bourgogne fit qu’il se contenta de donner en prose sa comédie : c’était une nouveauté inouïe alors qu’une pièce de cinq actes en prose[278]. On voit par là combien l’habitude a de puissance sur les hommes, et comme elle forme les différents goûts des nations. Il y a des pays où l’on n’a pas l’idée qu’une comédie puisse réussir en vers ; les Français, au contraire, ne croyaient pas qu’on pût supporter une longue comédie qui ne fût pas rimée. Ce préjugé fit donner la préférence à la pièce de Villiers sur celle de Molière[279] ; et ce préjugé a duré si longtemps que Thomas Corneille, en 1673[280], immédiatement après la mort de Molière, mit son Festin de Pierre en vers : il eut alors un grand succès sur le théâtre de la rue Guénégaud ; et c’est de cette seule manière qu’on le représente aujourd’hui[281].

À la première représentation du Festin de Pierre de Molière, il y avait une scène entre don Juan et un pauvre[282]. Don Juan demandait à ce pauvre à quoi il passait sa vie dans la forêt. « À prier Dieu, répondait le pauvre, pour les honnêtes gens qui me donnent l’aumône. — Tu passes ta vie à prier Dieu ? disait don Juan ; si cela est, tu dois donc être fort à ton aise. — Hélas ! monsieur, je n’ai pas souvent de quoi manger. — Cela ne se peut pas, répliquait don Juan ; Dieu ne saurait laisser mourir de faim ceux qui le prient du soir au matin. Tiens, voilà un louis d’or ; mais je te le donne pour l’amour de l’humanité[283]. »

Cette scène, convenable au caractère impie de don Juan, mais dont les esprits faibles pouvaient faire un mauvais usage, fut supprimée à la seconde représentation, et ce retranchement fut peut-être cause du peu de succès de la pièce.

Celui qui écrit ceci a vu la scène écrite de la main de Molière, entre les mains du fils de Pierre Marcassus, ami de l’auteur.

Cette scène a été imprimée depuis[284].
L’AMOUR MÉDECIN,

Petite comédie en un acte et en prose, représentée à Versailles le 15 septembre 1665
et sur le théâtre du Palais-Royal le 22 du même mois.

L’Amour médecin est un impromptu fait pour le roi en cinq jours de temps : cependant cette petite pièce est d’un meilleur comique que le Mariage forcé ; elle fut accompagnée d’un prologue en musique, qui est l’une des premières compositions de Lulli.

C’est le premier ouvrage dans lequel Molière ait joué les médecins. Ils étaient fort différents de ceux d’aujourd’hui ; ils allaient presque toujours en robe et en rabat, et consultaient en latin.

Si les médecins de notre temps ne connaissent pas mieux la nature, ils connaissent mieux le monde, et savent que le grand art d’un médecin est l’art de plaire. Molière peut avoir contribué à leur ôter leur pédanterie ; mais les mœurs du siècle, qui ont changé en tout, y ont contribué davantage. L’esprit de raison s’est introduit dans toutes les sciences, et la politesse dans toutes les conditions.


LE MISANTHROPE,

Comédie en vers et en cinq actes, représentée sur le théâtre du Palais-Royal
le 4 juin 1666.

L’Europe regarde cet ouvrage comme le chef-d’œuvre du haut comique. Le sujet du Misanthrope a réussi chez toutes les nations longtemps avant Molière, et après lui. En effet, il y a peu de choses plus attachantes qu’un homme qui hait le genre humain, dont il a éprouvé les noirceurs, et qui est entouré de flatteurs dont la complaisance servile fait un contraste avec son inflexibilité. Cette façon de traiter le Misanthrope est la plus commune, la plus naturelle, et la plus susceptible du genre comique. Celle dont Molière l’a traité est bien plus délicate, et, fournissant bien moins, exigeait beaucoup d’art. Il s’est fait à lui-même un sujet stérile, privé d’action, dénué d’intérêt. Son Misanthrope hait les hommes encore plus par humeur que par raison. Il n’y a d’intrigue dans la pièce que ce qu’il en faut pour faire sortir les caractères, mais peut-être pas assez pour attacher ; en récompense, tous ces caractères ont une force, une vérité et une finesse que jamais auteur comique n’a connues comme lui.

Molière est le premier qui ait su tourner en scènes ces conversations du monde, et y mêler des portraits. Le Misanthrope en est plein ; c’est une peinture continuelle, mais une peinture de ces ridicules que les yeux vulgaires n’aperçoivent pas. Il est inutile d’examiner ici en détail les beautés de ce chef-d’œuvre de l’esprit ; de montrer avec quel art Molière a peint un homme qui pousse la vertu jusqu’au ridicule, rempli de faiblesse pour une coquette, et de remarquer la conversation et le contraste charmant d’une prude avec cette coquette outrée. Quiconque lit doit sentir ces beautés, lesquelles même, toutes grandes qu’elles sont, ne seraient rien sans le style. La pièce est, d’un bout à l’autre, à peu près dans le style des satires de Despréaux ; et c’est, de toutes les pièces de Molière, la plus fortement écrite.

Elle eut, à la première représentation, les applaudissements qu’elle méritait. Mais c’était un ouvrage plus fait pour les gens d’esprit que pour la multitude, et plus propre encore à être lu qu’à être joué. Le théâtre fut désert dès le troisième jour[285]. Depuis, lorsque le fameux acteur Baron, étant remonté sur le théâtre après trente ans d’absence, joua le Misanthrope, la pièce n’attira pas un grand concours : ce qui confirma l’opinion où l’on était que cette pièce serait plus admirée que suivie. Ce peu d’empressement qu’on a, d’un côté, pour le Misanthrope, et, de l’autre, la juste admiration qu’on a pour lui, prouvent, peut-être plus qu’on ne pense, que le public n’est point injuste. Il court en foule à des comédies gaies et amusantes, mais qu’il n’estime guère ; et ce qu’il admire n’est pas toujours réjouissant. Il en est des comédies comme des jeux : il y en a que tout le monde joue ; il y en a qui ne sont faits que pour les esprits plus fins et plus appliqués.

Si on osait encore chercher dans le cœur humain la raison de cette tiédeur du public aux représentations du Misanthrope, peut-être les trouverait-on dans l’intrigue de la pièce, dont les beautés ingénieuses et fines ne sont pas également vives et intéressantes ; dans ces conversations même, qui sont des morceaux inimitables, mais qui, n’étant pas toujours nécessaires à la pièce, peut-être refroidissent un peu l’action, pendant qu’elles font admirer l’auteur ; enfin dans le dénoûment, qui, tout bien amené et tout sage qu’il est, semble être attendu du public sans inquiétude, et qui, venant après une intrigue peu attachante, ne peut avoir rien de piquant. En effet, le spectateur ne souhaite point que le Misanthrope épouse la coquette Célimène, et ne s’inquiète pas beaucoup s’il se détachera d’elle. Enfin, on prendrait la liberté de dire que le Misanthrope est une satire plus sage et plus fine que celles d’Horace et de Boileau, et pour le moins aussi bien écrite ; mais qu’il y a des comédies plus intéressantes, et que le Tartuffe, par exemple, réunit les beautés du style du Misanthrope avec un intérêt plus marqué.

On sait que les ennemis de Molière voulurent persuader au duc de Montausier, fameux par sa vertu sauvage, que c’était lui que Molière jouait dans le Misanthrope. Le duc de Montausier alla voir la pièce, et dit, en sortant, qu’il aurait bien voulu ressembler au Misanthrope de Molière.


LE MÉDECIN MALGRÉ LUI,

Comédie en trois actes et en prose, représentée sur le théâtre du Palais-Royal
le 9 août[286] 1666.

Molière ayant suspendu son chef-d’œuvre du Misanthrope, le rendit quelque temps après au public, accompagné du Médecin malgré lui[287], farce très-gaie et très-bouffonne, et dont le peuple grossier avait besoin : à peu près comme à l’Opéra, après une musique noble et savante, on entend avec plaisir ces petits airs qui ont par eux-mêmes peu de mérite, mais que tout le monde retient aisément. Ces gentillesses frivoles servent à faire goûter les beautés sérieuses.

Le Médecin malgré lui soutint le Misanthrope : c’est peut-être à la honte de la nature humaine ; mais c’est ainsi qu’elle est faite : on va plus à la comédie pour rire que pour être instruit. Le Misanthrope était l’ouvrage d’un sage qui écrivait pour les hommes éclairés, et il fallut que le sage se déguisât en farceur pour plaire à la multitude.


MÉLICERTE,

Pastorale héroïque, représentée à Saint-Germain-en-Laye, pour le roi,
au Ballet des Muses, en décembre[288] 1666.

Molière n’a jamais fait que deux actes de cette comédie ; le roi se contenta de ces deux actes dans la fête du Ballet des Muses[289]. Le public n’a point regretté que l’auteur ait négligé de finir cet ouvrage : il est dans un genre qui n’était point celui de Molière. Quelque peine qu’il y eût prise, les plus grands efforts d’un homme d’esprit ne remplacent jamais le génie[290].


LE SICILIEN, OU L’AMOUR PEINTRE,

Comédie en prose et en un acte, représentée à Saint-Germain-en-Laye en 1667,
et sur le théâtre du Palais-Royal le 10 juin de la même année.

C’est la seule petite pièce en un acte où il y ait de la grâce et de la galanterie. Les autres petites pièces que Molière ne donnait que comme des farces ont d’ordinaire un fond plus bouffon et moins agréable.


AMPHITRYON,

Comédie en vers et en trois actes, représentée sur le théâtre du Palais-Royal,
le 13 janvier 1668.

Euripide et Archippus avaient traité ce sujet de tragi-comédie chez les Grecs ; c’est une des pièces de Plaute qui a eu le plus de succès : on la jouait encore à Rome cinq cents ans après lui, et, ce qui peut paraître singulier, c’est qu’on la jouait toujours dans des fêtes consacrées à Jupiter. Il n’y a que ceux qui ne savent point combien les hommes agissent peu conséquemment qui puissent être surpris qu’on se moquât publiquement au théâtre des mêmes dieux qu’on adorait dans les temples.

Molière a tout pris de Plaute, hors les scènes de Sosie et de Cléanthis. Ceux qui ont dit qu’il a imité son prologue de Lucien ne savent pas la différence qui est entre une imitation et la ressemblance très-éloignée de l’excellent dialogue de la Nuit et de Mercure, dans Molière, avec le petit dialogue de Mercure et d’Apollon, dans Lucien : il n’y a pas une plaisanterie, pas un seul mot que Molière doive à cet auteur grec. Tous les lecteurs exempts de préjugés savent combien l’Amphitryon français est au-dessus de l’Amphitryon latin. On ne peut pas dire des plaisanteries de Molière ce qu’Horace dit de celles de Plaute :

Vestri proavi plautinos et numeros et
Laudavere sales, nimium patienter utrumque[291].

Dans Plaute, Mercure dit à Sosie : « Tu viens avec des fourberies cousues. » Sosie répond : « Je viens avec des habits cousus. — Tu as menti, réplique le dieu ; tu viens avec tes pieds, et non avec tes habits. » Ce n’est pas là le comique de notre théâtre. Autant Molière paraît surpasser Plaute dans cette espèce de plaisanterie que les Romains nommaient urbanité, autant paraît-il aussi l’emporter dans l’économie de sa pièce. Quand il fallait chez les anciens apprendre aux spectateurs quelque événement, un acteur venait, sans façon, le conter dans un monologue : ainsi Amphitryon et Mercure viennent seuls sur la scène dire tout ce qu’ils ont fait pendant les entr’actes. Il n’y avait pas plus d’art dans les tragédies. Cela seul fait peut-être voir que le théâtre des anciens (d’ailleurs à jamais respectable) est, par rapport au nôtre, ce que l’enfance est à l’âge mûr.

Mme Dacier, qui a fait honneur à son sexe par son érudition, et qui lui en eût fait davantage si avec la science des commentateurs elle n’en eût pas eu l’esprit, fit une dissertation pour prouver que l’Amphitryon de Plaute était fort au-dessus du moderne ; mais ayant ouï dire que Molière voulait faire une comédie des Femmes savantes, elle supprima sa dissertation.

L’Amphitryon de Molière réussit pleinement et sans contradiction : aussi est-ce une pièce faite pour plaire aux plus simples et aux plus grossiers comme aux plus délicats. C’est la première comédie que Molière ait écrite en vers libres. On prétendit alors que ce genre de versification était plus propre à la comédie que les rimes plates, en ce qu’il y a plus de liberté et plus de variété. Cependant les rimes plates en vers alexandrins ont prévalu. Les vers libres sont d’autant plus malaisés à faire qu’ils semblent plus faciles. Il y a un rhythme très-peu connu qu’il y faut observer, sans quoi cette poésie rebute. Corneille ne connut pas ce rhythme dans son Agésilas[292].


L’AVARE,

Comédie en prose et en cinq actes, représentée à Paris sur le théâtre
du Palais-Royal le 9 septembre 1668.

Cette excellente comédie avait été donnée au public en 1667[293] ; mais le même préjugé qui fit tomber le Festin de Pierre, parce qu’il était en prose, avait fait tomber l’Avare. Molière, pour ne point heurter de front le sentiment des critiques, et sachant qu’il faut ménager les hommes quand ils ont tort, donna au public le temps de revenir, et ne rejoua l’Avare qu’un an après : le public, qui, à la longue, se rend toujours au bon, donna à cet ouvrage les applaudissements qu’il mérite. On comprit alors qu’il peut y avoir de fort bonnes comédies en prose, et qu’il y a peut-être plus de difficulté à réussir dans ce style ordinaire, où l’esprit seul soutient l’auteur, que dans la versification, qui, par la rime, la cadence et la mesure, prête des ornements à des idées simples que la prose n’embellirait pas.

Il y a dans l’Avare quelques idées prises de Plaute, et embellies par Molière. Plaute avait imaginé le premier de faire en même temps voler la cassette de l’Avare, et séduire sa fille ; c’est de lui qu’est toute l’invention de la scène du jeune homme qui vient avouer le rapt, et que l’Avare prend pour le voleur. Mais on ose dire que Plaute n’a point assez profité de cette situation ; il ne l’a inventée que pour la manquer ; que l’on en juge par ce trait seul : l’amant de la fille ne paraît que dans cette scène ; il vient sans être annoncé ni préparé, et la fille elle-même n’y paraît point du tout.

Tout le reste de la pièce est de Molière, caractères, intrigues, plaisanteries ; il n’a imité que quelques lignes, comme cet endroit où l’Avare, parlant (peut-être mal à propos) aux spectateurs, dit[294] : « Mon voleur n’est-il point parmi vous ? Ils me regardent tous, et se mettent à rire. » — Quid est quod ridetis ? Novi omnes, scio fures hic esse complures[295] ; et cet autre endroit encore où, ayant examiné les mains du valet qu’il soupçonne, il demande à voir la troisième : Ostende tertiam.

Mais si l’on veut connaître la différence du style de Plaute et du style de Molière, qu’on voie les portraits que chacun fait de son Avare. Plaute dit :

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Clamat
Suam rem periisse, seque eradicarier,
De suo tigillo fumus si qua exit foras.
Quin cum it dormitum, follem sibi obstringit ob gulam,
— Cur ? — Ne quid animaæ forte amittat dormiens.
— Etiamne obturat inferiorem gutturem ?

(Aulularia, act. II, sc. iv.)

« Il crie qu’il est perdu, qu’il est abîmé, si la fumée de son feu va hors de sa maison. Il se met une vessie à la bouche pendant la nuit, de peur de perdre son souffle. — Se bouche-t-il aussi la bouche d’en bas ? »

Cependant ces comparaisons de Plaute avec Molière, toutes à l’avantage du dernier, n’empêchent pas qu’on ne doive estimer ce comique latin, qui, n’ayant pas la pureté de Térence, et fort inférieur à Molière, a été[296], pour la variété de ses caractères et de ses intrigues, ce que Rome a eu de meilleur. On trouve aussi, à la vérité, dans l’Avare de Molière quelques expressions grossières comme : « Je sais l’art de traire les hommes[297] ; » et quelques mauvaises plaisanteries comme : « Je marierais, si je l’avais entrepris, le Grand Turc et la république de Venise[298]. »

Cette comédie a été traduite en plusieurs langues, et jouée sur plus d’un théâtre d’Italie et d’Angleterre, de même que les autres pièces de Molière ; mais les pièces traduites ne peuvent réussir que par l’habileté du traducteur. Un poëte anglais nommé Shadwell, aussi vain que mauvais poëte, la donna en anglais du vivant de Molière. Cet homme dit, dans sa préface : « Je crois pouvoir dire, sans vanité, que Molière n’a rien perdu entre mes mains. Jamais pièce française n’a été maniée par un de nos poëtes, quelque méchant qu’il fût, qu’elle n’ait été rendue meilleure. Ce n’est ni faute d’invention, ni faute d’esprit, que nous empruntons des Français ; mais c’est par paresse : c’est aussi par paresse que je me suis servi de l’Avare de Molière. »

On peut juger qu’un homme qui n’a pas assez d’esprit pour mieux cacher sa vanité n’en a pas assez pour faire mieux que Molière. La pièce de Shadwell est généralement méprisée. M. Fielding, meilleur poëte et plus modeste, a traduit l’Avare, et l’a fait jouer à Londres en 1733. Il y a ajouté réellement quelques beautés de dialogue particulières à sa nation, et sa pièce a eu près de trente représentations, succès très-rare à Londres, où les pièces qui ont le plus de cours ne sont jouées tout au plus que quinze fois.


GEORGE DANDIN, OU LE MARI CONFONDU,

Comédie en prose et en trois actes, représentée à Versailles le 15 de juillet[299] 1668,
et à Paris le 9 de novembre suivant.

On ne connaît et on ne joue cette pièce que sous le nom de George Dandin ; et, au contraire, le Cocu imaginaire, qu’on avait intitulé et affiché Sganarelle, n’est plus connu que sous le nom de Cocu imaginaire, peut-être parce que ce dernier titre est plus plaisant que celui du Mari confondu. George Dandin réussit pleinement ; mais si on ne reprocha rien à la conduite et au style, on se souleva un peu contre le sujet même de la pièce : quelques personnes se révoltèrent contre une comédie dans laquelle une femme mariée donne un rendez-vous à son amant. Elles pouvaient considérer que la coquetterie de cette femme n’est que la punition de la sottise que fait George Dandin d’épouser la fille d’un gentilhomme ridicule.


L’IMPOSTEUR, OU LE TARTUFFE,

Joué sans interruption en public, le 5 février 1669.

On sait toutes les traverses que cet admirable ouvrage essuya. On en voit le détail dans la préface de l’auteur, au devant du Tartuffe. Les trois premiers actes avaient été représentés à Versailles, devant le roi, le 12 mai 1664. Ce n’était pas la première fois que Louis XIV, qui sentait le prix des ouvrages de Molière, avait voulu les voir avant qu’ils fussent achevés ; il fut fort content de ce commencement, et par conséquent la cour le fut aussi.

Il fut joué, le 29 novembre de la même année, au Raincy, devant le grand Condé. Dès lors les rivaux se réveillèrent ; les dévots commencèrent à faire du bruit ; les faux zélés (l’espèce d’hommes la plus dangereuse) crièrent contre Molière, et séduisirent même quelques gens de bien. Molière, voyant tant d’ennemis qui allaient attaquer sa personne encore plus que sa pièce, voulut laisser ces premières fureurs se calmer : il fut un an sans donner le Tartuffe ; il le lisait seulement dans quelques maisons choisies, où la superstition ne dominait pas.

Molière, ayant opposé la protection et le zèle de ses amis aux cabales naissantes de ses ennemis, obtint du roi une permission verbale de jouer le Tartuffe. La première représentation en fut donc faite, à Paris, le 5 août 1667. Le lendemain, on allait la rejouer ; l’assemblée était la plus nombreuse qu’on eût jamais vue ; il y avait des dames de la première distinction aux troisièmes loges ; les acteurs allaient commencer, lorsqu’il arriva un ordre du premier président du parlement, portant défense de jouer la pièce.

C’est à cette occasion qu’on prétend[300] que Molière dit à l’assemblée : « Messieurs, nous allions vous donner le Tartuffe ; mais monsieur le premier président ne veut pas qu’on le joue. »

Pendant qu’on supprimait cet ouvrage, qui était l’éloge de la vertu et la satire de la seule hypocrisie, on permit qu’on jouât sur le théâtre italien Scaramouche ermite, pièce très-froide, si elle n’eût été licencieuse, dans laquelle un ermite vêtu en moine monte la nuit par une échelle à la fenêtre d’une femme mariée, et y reparaît de temps en temps en disant : Questo è per mortificar la carne. On sait sur cela le mot du grand Condé[301] : « Les comédiens italiens n’ont offensé que Dieu, mais les français ont offensé les dévots. » Au bout de quelque temps, Molière fut délivré de la persécution ; il obtint un ordre du roi par écrit de représenter le Tartuffe. Les comédiens ses camarades voulurent que Molière eût toute sa vie deux parts dans le gain de la troupe[302], toutes les fois qu’on jouerait cette pièce ; elle fut représentée trois mois de suite, et durera autant qu’il y aura en France du goût et des hypocrites.

Aujourd’hui, bien des gens regardent comme une leçon de morale cette même pièce qu’on trouvait autrefois si scandaleuse. On peut hardiment avancer que les discours de Cléante, dans lesquels la vertu vraie et éclairée est opposée à la dévotion imbécile d’Orgon, sont, à quelques expressions près, le plus fort et le plus élégant sermon que nous ayons en notre langue ; et c’est peut-être ce qui révolta davantage ceux qui parlaient moins bien dans la chaire que Molière au théâtre. Voyez surtout cet endroit[303] :

Allez, tous vos discours ne me font point de peur ;
Je sais comme je parle, et le ciel voit mon cœur.
Il est de faux dévots ainsi que de faux braves, etc.

Presque tous les caractères de cette pièce sont originaux ; il n’y en a aucun qui ne soit bon, et celui du Tartuffe est parfait. On admire la conduite de la pièce jusqu’au dénoûment ; on sent combien il est forcé, et combien les louanges du roi, quoique mal amenées, étaient nécessaires pour soutenir Molière contre ses ennemis[304].

Dans les premières représentations, l’imposteur se nommait Panulphe, et ce n’était qu’à la dernière scène qu’on apprenait son véritable nom de Tartuffe, sous lequel ses impostures étaient supposées être connues du roi. À cela près, la pièce était comme elle est aujourd’hui. Le changement le plus marqué qu’on y ait fait est à ce vers :

Ô ciel ! pardonne-moi la douleur qu’il me donne[305].

Il y avait :

Ô ciel ! pardonne-moi, comme je lui pardonne.

Qui croirait que le succès de cette admirable pièce eût été balancé par celui d’une comédie qu’on appelle la Femme juge et partie, qui fut jouée à l’hôtel de Bourgogne aussi longtemps que le Tartuffe au Palais-Royal ? Montfleury[306], comédien de l’hôtel de Bourgogne, auteur de la Femme juge et partie, se croyait égal à Molière, et la préface qu’on a mise au devant du recueil de ce Montfleury avertit que Monsieur de Monfleury était un grand homme. Le succès de la Femme juge et partie, et de tant d’autres pièces médiocres, dépend uniquement d’une situation que le jeu d’un acteur fait valoir. On sait qu’au théâtre il faut peu de chose pour faire réussir ce qu’on méprise à la lecture. On représenta sur le théâtre de l’hôtel de Bourgogne, à la suite de la Femme juge et partie, la Critique du Tartuffe[307]. Voici ce qu’on trouve dans le prologue de cette critique :

Molière plaît assez : c’est un bouffon plaisant,
Qui divertit le monde en le contrefaisant ;
Ses grimaces souvent causent quelques surprises.
Toutes ses pièces sont d’agréables sottises :
Il est mauvais poëte et bon comédien ;
Il fait rire, et, de vrai, c’est tout ce qu’il fait bien.

On imprima contre lui vingt libelles. Un curé de Paris s’avilit jusqu’à composer une de ces brochures, dans laquelle il débutait par dire qu’il fallait brûler Molière. Voilà comme ce grand homme fut traité de son vivant : l’approbation du public éclairé lui donnait une gloire qui le vengeait assez ; mais qu’il est humiliant pour une nation, et triste pour les hommes de génie, que le petit nombre leur rende justice, tandis que le grand nombre les néglige ou les persécute[308] !


MONSIEUR DE POURCEAUGNAC,

Comédie-ballet en prose et en trois actes, faite et jouée à Chambord, pour le roi,
au mois de septembre[309] 1669, et représentée sur le théâtre du Palais-Royal le
15 novembre de la même année.

Ce fut à la représentation de cette comédie que la troupe de Molière prit pour la première fois le titre de la troupe du roi[310]. Pourceaugnac est une farce ; mais il y a dans toutes les farces de Molière des scènes dignes de la haute comédie. Un homme supérieur, quand il badine, ne peut s’empêcher de badiner avec esprit. Lulli, qui n’avait point encore le privilége de l’Opéra, fit la musique du ballet de Pourceaugnac ; il y dansa, il y chanta, il y joua du violon[311]. Tous les grands talents étaient employés aux divertissements du roi, et tout ce qui avait rapport aux beaux-arts était honorable.

On n’écrivit point contre Pourceaugnac : on ne cherche à rabaisser les grands hommes que quand ils veulent s’élever. Loin d’examiner sévèrement cette farce, les gens de bon goût reprochèrent à l’auteur d’avilir trop souvent son génie à des ouvrages frivoles qui ne méritaient pas d’examen ; mais Molière leur répondait qu’il était comédien aussi bien qu’auteur, qu’il fallait réjouir la cour et attirer le peuple, et qu’il était réduit à consulter l’intérêt de ses acteurs aussi bien que sa propre gloire.


LES AMANTS MAGNIFIQUES,

Comédie-ballet en prose et en cinq actes, représentée devant le roi, à Saint-Germain,
au mois de janvier 1670
[312].

Louis XIV lui-même donna le sujet de cette pièce à Molière. Il voulut qu’on représentât deux princes qui se disputeraient une maîtresse, en lui donnant des fêtes magnifiques et galantes. Molière servit le roi avec précipitation. Il mit dans cet ouvrage deux personnages qu’il n’avait point encore fait paraître sur son théâtre, un astrologue et un fou de cour. Le monde n’était point alors désabusé de l’astrologie judiciaire ; on y croyait d’autant plus qu’on connaissait moins la véritable astronomie. Il est rapporté dans Vittorio Siri qu’on n’avait pas manqué, à la naissance de Louis XIV, de faire tenir un astrologue dans un cabinet voisin de celui où la reine accouchait. C’est dans les cours que cette superstition règne davantage, parce que c’est là qu’on a plus d’inquiétude sur l’avenir.

Les fous y étaient aussi à la mode : chaque prince et chaque grand seigneur même avait son fou, et les hommes n’ont quitté ce reste de barbarie qu’à mesure qu’ils ont plus connu les plaisirs de la société et ceux que donnent les beaux-arts. Le fou qui est représenté dans Molière n’est point un fou ridicule, tel que le Moron de la Princesse d’Élide, mais un homme adroit, et qui, ayant la liberté de tout dire, s’en sert avec habileté et avec finesse. La musique est de Lulli. Cette pièce ne fut jouée qu’à la cour, et ne pouvait guère réussir que par le mérite du divertissement et par celui de l’à-propos.

On ne doit pas omettre que, dans les divertissements des Amants magnifiques[313], il se trouve une traduction de l’ode d’Horace,

Donec gratus eram tibi[314].


LE BOURGEOIS GENTILHOMME,

Comédie-ballet en prose et en cinq actes, faite et jouée à Chambord, au mois
d’octobre 1670, et représentée à Paris le 23 novembre de la même année.

Le Bourgeois gentilhomme est un des plus heureux sujets de comédie que le ridicule des hommes ait jamais pu fournir. La vanité, attribut de l’espèce humaine, fait que les princes prennent le titre de rois, que les grands seigneurs veulent être princes, et, comme dit La Fontaine[315],

Tout petit prince a des ambassadeurs,
Tout marquis veut avoir des pages.

Cette faiblesse est précisément la même que celle d’un bourgeois qui veut être homme de qualité ; mais la folie du bourgeois est la seule qui soit comique, et qui puisse faire rire au théâtre : ce sont les extrêmes disproportions des manières et du langage d’un homme avec les airs et les discours qu’il veut affecter qui font un ridicule plaisant. Cette espèce de ridicule ne se trouve point dans des princes ou dans des hommes élevés à la cour, qui couvrent toutes leurs sottises du même air et du même langage ; mais ce ridicule se montre tout entier dans un bourgeois élevé grossièrement, et dont le naturel fait à tout moment un contraste avec l’art dont il veut se parer. C’est ce naturel grossier qui fait le plaisant de la comédie, et voilà pourquoi ce n’est jamais que dans la vie commune qu’on prend les personnages comiques. Le Misanthrope est admirable, le Bourgeois gentilhomme est plaisant.

Les quatre premiers actes de cette pièce peuvent passer pour une comédie ; le cinquième est une farce qui est réjouissante, mais trop peu vraisemblable. Molière aurait pu donner moins de prise à la critique, en supposant quelque autre homme que le fils du Grand Turc ; mais il cherchait, par ce divertissement, plutôt à réjouir qu’à faire un ouvrage régulier.

Lulli fit aussi la musique du ballet, et il y joua comme dans Pourceaugnac[316].


LES FOURBERIES DE SCAPIN,

Comédie en prose et en trois actes, représentée sur le théâtre du Palais-Royal
le 24 mai 1671.

Les Fourberies de Scapin sont une de ces farces que Molière avait préparées en province. Il n’avait pas fait scrupule d’y insérer deux scènes entières du Pédant joué, mauvaise pièce de Cyrano de Bergerac[317]. On prétend que quand on lui reprochait ce plagiat, il répondait : « Ces deux scènes sont assez bonnes ; cela m’appartenait de droit ; il est permis de reprendre son bien partout où on le trouve. »

Si Molière avait donné la farce des Fourberies de Scapin pour une vraie comédie, Despréaux aurait eu raison de dire dans son Art poétique :

C’est par là que Molière, illustrant ses écrits,
Peut-être de son art eût remporté le prix
Si, moins ami du peuple, en ses doctes peintures,
Il n’eût point fait souvent grimacer ses figures,
Quitté pour le bouffon l’agréable et le fin,
Et sans honte à Térence allié Tabarin.
Dans ce sac ridicule où Scapin s’enveloppe[318],
Je ne reconnais plus l’auteur du Misanthrope.

On pourrait répondre à ce grand critique que Molière n’a point allié Térence avec Tabarin dans ses vraies comédies, où il surpasse Térence ; que s’il a déféré au goût du peuple, c’est dans ses farces, dont le seul titre annonce du bas comique, et que ce bas comique était nécessaire pour soutenir sa troupe.

Molière ne pensait pas que les Fourberies de Scapin et le Mariage forcé valussent l’Avare, le Tartuffe, le Misanthrope, les Femmes savantes, ou fussent même du même genre. De plus, comment Despréaux peut-il dire que « Molière peut-être de son art eût remporté le prix » ? Qui aura donc ce prix si Molière ne l’a pas ?


PSYCHÉ,

Tragédie-ballet en vers libres et en cinq actes, représentée devant le roi, dans la
salle des machines du palais des Tuileries, en janvier
[319], et durant le carnaval
de l’année 1670
[320], et donnée au public sur le théâtre du Palais-Royal en 1671[321].

Le spectacle de l’Opéra, connu en France sous le ministère du cardinal de Mazarin, était tombé par sa mort. Il commençait à se relever. Perrin, introducteur des ambassadeurs chez Monsieur, frère de Louis XIV ; Cambert, intendant de la musique de la reine mère, et le marquis de Sourdiac, homme de goût, qui avait du génie pour les machines, avaient obtenu, en 1669, le privilége de l’Opéra ; mais ils ne donnèrent rien au public qu’en 1671. On ne croyait pas alors que les Français pussent jamais soutenir trois heures de musique, et qu’une tragédie toute chantée pût réussir. On pensait que le comble de la perfection est une tragédie déclamée, avec des chants et des danses dans les intermèdes. On ne songeait pas que si une tragédie est belle et intéressante, les entractes de musique doivent en devenir froids, et que si les intermèdes sont brillants, l’oreille a peine à revenir tout d’un coup du charme de la musique à la simple déclamation. Un ballet peut délasser dans les entr’actes d’une pièce ennuyeuse ; mais une bonne pièce n’en a pas besoin, et l’on joue Athalie sans les chœurs et sans la musique[322]. Ce ne fut que quelques années après que Lulli et Quinault nous apprirent qu’on pouvait chanter toute une tragédie, comme on faisait en Italie, et qu’on la pouvait même rendre intéressante, perfection que l’Italie ne connaissait pas.

Depuis la mort du cardinal Mazarin, on n’avait donc donné que des pièces à machines avec des divertissements en musique, telles qu’Andromède et la Toison d’or. On voulut donner au roi et à la cour, pour l’hiver de 1670[323], un divertissement dans ce goût, et y ajouter des danses. Molière fut chargé du sujet de la fable le plus ingénieux et le plus galant, et qui était alors en vogue par le roman aimable, quoique beaucoup trop allongé, que La Fontaine venait de donner en 1669.

Il ne put faire que le premier acte, la première scène du second, et la première du troisième ; le temps pressait : Pierre Corneille se chargea du reste de la pièce ; il voulut bien s’assujettir au plan d’un autre, et ce génie mâle, que l’âge rendait sec et sévère, s’amollit pour plaire à Louis XIV. L’auteur de Cinna fit à l’âge de soixante-sept ans cette déclaration de Psyché à l’Amour[324], qui passe encore pour un des morceaux les plus tendres et les plus naturels qui soient au théâtre.

Toutes les paroles qui se chantent sont de Quinault. Lulli composa les airs. Il ne manquait à cette société de grands hommes que le seul Racine, afin que tout ce qu’il y eut jamais de plus excellent au théâtre se fût réuni pour servir un roi qui méritait d’être servi par de tels hommes.

Psyché n’est pas une excellente pièce, et les derniers actes en sont très-languissants ; mais la beauté du sujet, les ornements dont elle fut embellie, et la dépense royale qu’on fit pour ce spectacle, firent pardonner ses défauts.


LES FEMMES SAVANTES,

Comédie en vers et en cinq actes, représentée sur le théâtre du Palais-Royal
le 11 mars 1672.

Cette comédie, qui est mise par les connaisseurs dans le rang du Tartuffe et du Misanthrope, attaquait un ridicule qui ne semblait propre à réjouir ni le peuple ni la cour, à qui ce ridicule paraissait être également étranger. Elle fut reçue d’abord assez froidement ; mais les connaisseurs rendirent bientôt à Molière les suffrages de la ville, et un mot du roi lui donna ceux de la cour. L’intrigue, qui en effet a quelque chose de plus plaisant que celle du Misanthrope, soutint la pièce longtemps.

Plus on la vit, plus on admira comment Molière avait pu jeter tant de comique sur un sujet qui paraissait fournir plus de pédanterie que d’agrément. Tous ceux qui sont au fait de l’histoire littéraire de ce temps-là savent que Ménage y est joué sous le nom de Vadius, et que Trissotin est le fameux abbé Cotin, si connu par les satires de Despréaux. Ces deux hommes étaient, pour leur malheur, ennemis de Molière ; ils avaient voulu persuader au duc de Montausier que le Misanthrope était fait contre lui ; quelque temps après ils avaient eu chez Mademoiselle, fille de Gaston de France, la scène que Molière a si bien rendue dans les Femmes savantes. Le malheureux Cotin écrivait également contre Ménage, contre Molière, et contre Despréaux : les satires de Despréaux l’avaient déjà couvert de honte ; mais Molière l’accabla. Trissotin était appelé aux premières représentations Tricotin. L’acteur qui le représentait avait affecté, autant qu’il avait pu, de ressembler à l’original par la voix et par les gestes. Enfin, pour comble de ridicule, les vers de Trissotin, sacrifiés sur le théâtre à la risée publique, étaient de l’abbé Cotin même. S’ils avaient été bons, et si leur auteur avait valu quelque chose, la critique sanglante de Molière et celle de Despréaux ne lui eussent pas ôté sa réputation. Molière lui-même avait été joué aussi cruellement sur le théâtre de l’hôtel de Bourgogne, et n’en fut pas moins estimé : le vrai mérite résiste à la satire. Mais Cotin était bien loin de se pouvoir soutenir contre de telles attaques : on dit qu’il fut si accablé de ce dernier coup qu’il tomba dans une mélancolie qui le conduisit au tombeau[325]. Les satires de Despréaux coûtèrent aussi la vie à l’abbé Cassaigne[326], triste effet d’une liberté plus dangereuse qu’utile, et qui flatte plus la malignité humaine qu’elle n’inspire le bon goût.

La meilleure satire qu’on puisse faire des mauvais poëtes, c’est de donner d’excellents ouvrages ; Molière et Despréaux n’avaient pas besoin d’y ajouter des injures.


LA COMTESSE D’ESCARBAGNAS,
Petite comédie en un acte et en prose, représentée devant le roi, à Saint-Germain, en février 1672[327], et à Paris, sur le théâtre du Palais-Royal, le 8 juillet de la même année[328].

C’est une farce, mais toute de caractères, qui est une peinture naïve, peut-être en quelques endroits trop simple, des ridicules de la province : ridicules dont on s’est beaucoup corrigé à mesure que le goût de la société et la politesse aisée qui règne en France se sont répandus de proche en proche.


LE MALADE IMAGINAIRE,
En trois actes, avec des intermèdes, fut représenté sur le théâtre du Palais-Royal le 10 février 1673.

C’est une de ces farces de Molière dans laquelle on trouve beaucoup de scènes dignes de la haute comédie. La naïveté, peut-être poussée trop loin, en fait le principal caractère. Ses farces ont le défaut d’être quelquefois un peu trop basses, et ses comédies, de n’être pas toujours assez intéressantes ; mais, avec tous ces défauts-là, il sera toujours le premier de tous les poëtes comiques. Depuis lui, le théâtre français s’est soutenu, et même a été asservi à des lois de décence plus rigoureuses que du temps de Molière. On n’oserait aujourd’hui hasarder la scène où le Tartuffe presse la femme de son hôte ; on n’oserait se servir des termes de fils de putain, de carogne, et même de cocu : la plus exacte bienséance règne dans les pièces modernes. Il est étrange que tant de régularité n’ait pu laver encore cette tache, qu’un préjugé très-injuste attache à la profession de comédien. Ils étaient honorés dans Athènes, où ils représentaient de moins bons ouvrages. Il y a de la cruauté à vouloir avilir des hommes nécessaires à un État bien policé, qui exercent, sous les yeux des magistrats, un talent très-difficile et très-estimable ; mais c’est le sort de tous ceux qui n’ont que leur talent pour appui, de travailler pour un public ingrat.

On demande pourquoi Molière, ayant autant de réputation que Racine, le spectacle cependant est désert quand on joue ses comédies, et qu’il ne va presque plus personne à ce même Tartuffe qui attirait autrefois tout Paris, tandis qu’on court encore avec empressement aux tragédies de Racine, lorsqu’elles sont bien représentées ? C’est que la peinture de nos passions nous touche encore davantage que le portrait de nos ridicules ; c’est que l’esprit se lasse des plaisanteries, et que le cœur est inépuisable. L’oreille est aussi plus flattée de l’harmonie des beaux vers tragiques et de la magie étonnante du style de Racine qu’elle ne peut l’être du langage propre à la comédie; ce langage peut plaire, mais il ne peut jamais émouvoir, et l’on ne vient au spectacle que pour être ému.

Il faut encore convenir que Molière, tout admirable qu’il est dans son genre, n’a ni des intrigues assez attachantes, ni des dénoûments assez heureux : tant l’art dramatique est difficile !



FIN DE LA VIE DE MOLIÈRE, ETC.

FRAGMENT
D’UNE LETTRE
SUR
UN USAGE TRÈS-UTILE ÉTABLI EN HOLLANDE,
(1739[329])

Il serait à souhaiter que ceux qui sont à la tête des nations imitassent les artisans. Dès qu’on sait à Londres qu’on fait une nouvelle étoffe en France, on la contrefait. Pourquoi un homme d’État ne s’empressera-t-il pas d’établir dans son pays une loi utile qui viendra d’ailleurs ? Nous sommes parvenus à faire la même porcelaine qu’à la Chine ; parvenons à faire le bien qu’on fait chez nos voisins, et que nos voisins profitent de ce que nous avons d’excellent.

Il y a tel particulier qui fait croître dans son jardin des fruits que la nature n’avait destinés qu’à mûrir sous la ligne : nous avons à nos portes mille lois, mille coutumes sages ; voilà les fruits qu’il faut faire naître chez soi, voilà les arbres qu’il faut y transplanter : ceux-là viennent en tous climats, et se plaisent dans tous les terrains.

La meilleure loi, le plus excellent usage, le plus utile que j’aie jamais vu, c’est en Hollande. Quand deux hommes veulent plaider l’un contre l’autre, ils sont obligés d’aller d’abord au tribunal des conciliateurs, appelés faiseurs de paix. Si les parties arrivent avec un avocat et un procureur, on fait d’abord retirer ces derniers, comme on ôte le bois d’un feu qu’on veut éteindre. Les faiseurs de paix disent aux parties : Vous êtes de grands fous de vouloir manger votre argent à vous rendre mutuellement malheureux ; nous allons vous accommoder sans qu’il vous en coûte rien.

Si la rage de la chicane est trop forte dans ces plaideurs, on les remet à un autre jour, afin que le temps adoucisse les symptômes de leur maladie. Ensuite les juges les envoient chercher une seconde, une troisième fois. Si leur folie est incurable, on leur permet de plaider, comme on abandonne au fer des chirurgiens des membres gangrenés : alors la justice fait sa main[330].

Il n’est pas nécessaire de faire ici de longues déclamations, ni de calculer ce qui en reviendrait au genre humain si cette loi était adoptée. D’ailleurs je ne veux point aller sur les brisées de M. l’abbé de Saint-Pierre, dont un ministre plein d’esprit[331] appelait les projets les rêves d’un homme de bien. Je sais que souvent un particulier qui s’avise de proposer quelque chose pour le bonheur public se fait berner. On dit : De quoi se mêle-t-il ? voilà un plaisant homme, de vouloir que nous soyons plus heureux que nous ne sommes ! ne sait-il pas qu’un abus est toujours le patrimoine d’une bonne partie de la nation ? pourquoi nous ôter un mal où tant de gens trouvent leur bien ? À cela je n’ai rien à répondre.

FIN DU FRAGMENT D’UNE LETTRE.
EXPOSITION
DU LIVRE
DES INSTITUTIONS PHYSIQUES
DANS LAQUELLE ON EXAMINE LES IDÉES DE LEIBNITZ.
(1740)

Il a paru au commencement de cette année un ouvrage qui ferait honneur à notre siècle s’il était d’un des principaux membres des académies de l’Europe. Cet ouvrage est cependant d’une dame, et ce qui augmente encore ce prodige, c’est que cette dame, ayant été élevée dans les dissipations attachées à la haute naissance, n’a eu de maître que son génie et son application à s’instruire. Ce livre est le fruit des leçons qu’elle a données elle-même à son fils ; elle a eu la patience de lui enseigner elle seule ce qu’elle avait eu le courage d’apprendre. Ces deux mérites sont également rares ; elle y en a ajouté un troisième qui relève le prix des deux autres : c’est la modestie de cacher son nom.

L’ouvrage est intitulé Institutions de physique[332], et se vend à Paris, chez Prault fils, quai de Conti. On n’en a encore que le premier tome[333], qui contient vingt et un chapitres. L’illustre auteur commence par un avant-propos capable de donner du goût pour les sciences à ceux à qui leur génie en a refusé. Tout y est naturel, et en même temps sublime. Une des personnes les plus respectables qui soient en France s’est exprimée ainsi en parlant de cet avant-propos dans une de ses lettres : « Ce n’est pas vouloir avoir de l’esprit, c’est en avoir naturellement plus qu’on n’en connaisse à personne. Ce n’est pas vouloir écrire mieux qu’un autre, c’est ne pouvoir écrire que mille fois mieux : elle est la seule dont on a voie la gloire sans envie. »

On gâterait un tel éloge si on voulait y ajouter ; on se bornera donc ici à rendre compte de cet ouvrage, moins encore pour le plaisir d’en parler que pour celui d’en faire une étude nouvelle.

Les idées métaphysiques de Leibnitz sont l’objet des premiers chapitres. C’est une philosophie qui jusqu’ici n’a guère eu cours qu’en Allemagne, et qui a été commentée plutôt qu’éclaircie. Leibnitz avait répandu dans sa Théodicée et dans les Actes de Leipsick quelques idées de ses systèmes. Le célèbre professeur Wolf a déjà fait dix volumes in-4° sur ces matières ; et les Institutions de physique paraissent expliquer tout ce que Leibnitz avait resserré, et contenir tout ce que Wolf a étendu.

Le premier principe qu’on éclaircit avec méthode et sans longueur dans le livre des Institutions physiques est celui de la raison suffisante.

Depuis que les hommes raisonnent, ils ont toujours avoué qu’il n’y a rien sans cause. Leibnitz a inventé, dit-on, un autre principe de nos connaissances bien plus étendu : c’est qu’il n’y a rien sans raison suffisante. Si par raison suffisante d’une chose l’on entend ce qui fait que cette chose est ainsi plutôt qu’autrement, j’avoue que je ne vois pas ce que Leibnitz a découvert. Si par raison suffisante Leibnitz a entendu que nous devons toujours rendre une raison suffisante de tout, il me semble qu’il a exigé un peu trop de la nature humaine. J’imagine qu’il eût été embarrassé lui-même si on lui avait demandé pourquoi les planètes tournent d’occident en orient plutôt qu’en sens contraire ; pourquoi telle étoile est à une telle place dans le ciel, etc.

Ainsi il me paraît que le principe de la raison suffisante n’est autre chose que celui des premiers hommes : il n’y a rien sans cause. Reste à savoir si Leibnitz a connu des causes suffisantes qu’on avait ignorées avant lui[334].

Le second principe de Leibnitz est qu’il n’y a et ne peut y avoir dans la nature deux choses entièrement semblables. Sa preuve de fait était que, se promenant un jour dans le jardin de l’évêque de Hanovre, on ne put jamais trouver deux feuilles d’arbre indiscernables. Sa preuve de droit était que, s’il y avait deux choses semblables dans la nature, il n’y aurait pas de raison suffisante pourquoi l’une serait à la place de l’autre. Il voulait donc que le plus petit de tous les corps imaginables fût infiniment différent de tout autre corps. Cette idée est grande ; il paraît qu’il n’y a qu’un Être tout-puissant qui ait pu faire des choses infinies infiniment différentes. Mais aussi il paraît qu’il n’y a qu’un Être tout-puissant qui puisse faire des choses infiniment semblables, et peut-être les premiers éléments des choses doivent-ils être ainsi : car comment les espèces pourraient-elles être reproduites éternellement les mêmes si les éléments qui les composent étaient absolument différents ? Comment, par exemple, s’il y avait une différence absolue entre chaque élément de l’or et du mercure, l’or et le mercure auraient-ils un certain poids qui ne varie jamais ? La proposition de Leibnitz est ingénieuse et grande, la proposition contraire est aussi vraisemblable pour le moins que la sienne. Tel a toujours été le sort de la métaphysique : on commence par deviner, on passe beaucoup de temps à disputer, et on finit par douter.

La loi de continuité est un principe de Leibnitz sur lequel l’illustre auteur a plus insisté que sur les autres, parce qu’en effet il y a des cas où ce principe est d’une vérité incontestable. La géométrie, et la physique, qui est appuyée sur elle, font voir que dans les directions des mouvements il faut toujours passer par une infinité de degrés ; et c’est même le fondement du calcul des fluxions, inventé par Newton et publié par Leibnitz.

Newton a montré le premier que l’incrément naissant d’une quantité mathématique est moindre que la plus petite assignable, et que ces quantités peuvent augmenter par des degrés infinis jusqu’à une telle quantité qui soit plus grande qu’aucune assignable : voilà ce qu’on appelle les fluxions.

Je demanderai seulement si, avant que l’incrément naissant commence à exister, il y a de la continuité. N’y a-t-il pas une distance infinie entre exister et n’exister pas ?

Je ne vois guère de cas où la loi de continuité ait lieu que dans le mouvement : il me semble que c’est là seulement que cette loi est observée à la rigueur, car peut-être ne pouvons-nous dire que très-improprement qu’un morceau de matière est continu ; il n’y a peut-être pas deux points dans un lingot d’or entre lesquels il n’y ait de la distance.

C’est de cette loi que Leibnitz tire cet axiome : Il ne se fait rien par saut dans la nature. Si cet axiome n’est vrai que dans le mouvement, cela ne veut dire autre chose sinon que ce qui est en mouvement n’est pas en repos : car un mouvement est continué sans interruption jusqu’à ce qu’il périsse ; et tant qu’il dure il ne peut admettre du repos. Il en faut donc toujours revenir au grand principe de la contradiction, première source de toutes nos connaissances, c’est-à-dire qu’une chose ne peut exister et n’exister pas en même temps ; et c’est aussi le premier principe admis par l’illustre auteur, et qui tient lieu de tous ceux que Leibnitz y veut ajouter.

Si on prétendait que la loi de continuité a lieu dans toute l’économie de la nature, on se jetterait dans d’assez grandes difficultés : il serait, ce me semble, malaisé de prouver qu’il y a une continuité d’idées dans le cerveau d’un homme endormi profondément, et qui est tout d’un coup frappé de la lumière en s’éveillant. Si tout était continu dans la nature, il faudrait qu’il n’y eût point de vide, ce qui n’est pas aisé à prouver ; et s’il y a du vide, on ne voit pas trop comment la matière sera continue. Aussi l’illustre auteur dont je parle ne cite d’autres effets de cette loi de continuité que le mouvement et les lignes courbes à rebroussement produites par le mouvement.

L’auteur des Institutions de physique prouve un Dieu par le moyen de la raison suffisante. Ce chapitre est à la fois subtil et clair. L’auteur paraît pénétré de l’existence d’un Être créateur, que tant d’autres philosophes ont la hardiesse de nier. Elle croit, avec Leibnitz, que Dieu a créé le meilleur des mondes possibles : et, sans y penser, elle est elle-même une preuve que Dieu a créé des choses excellentes.

Tout ce que l’on dit ici des essences, etc., est d’une métaphysique encore plus fine que le chapitre de l’existence de Dieu. Peut-être quelques lecteurs, en lisant ce chapitre, seraient tentés de croire que les essences des choses subsistent en elles-mêmes : je ne crois pas que ce soit la pensée de l’illustre auteur.

Le sage Locke regarde l’essence des choses uniquement comme une idée abstraite que nous attachons aux êtres, soit qu’ils existent ou non. Par exemple, une figure fermée de trois côtés est appelée du nom de triangle ; nous appelons ainsi tout ce que nous concevons de cette espèce. C’est là son essence, ab essendo ; c’est ce qui est, soit dans notre imagination, soit en effet. Ainsi, quand nous nous sommes fait l’idée d’un évêque de mer, l’essence de cet être imaginaire est un poisson qui a une espèce de mitre sur la tête.

Mais si nous voulons connaître l’essence de la matière en général, c’est-à-dire ce que c’est que la matière, nous y sommes un peu plus embarrassés qu’à un triangle : car nous avons bien pu voir tout ce qui constitue un triangle quelconque, mais nous ne pouvons jamais connaître ce qui constitue une matière quelconque ; et voilà en quoi il paraît que l’inventeur Leibnitz et le commentateur Wolf se sont engagés dans un labyrinthe de subtilités dont Locke s’est tiré avec une très-grande circonspection. Je ne sais si on peut admettre cette règle du célèbre professeur Wolf : « Que les déterminations primordiales d’un être font son essence ; que, par exemple, deux côtés et un angle, qui font les déterminations primordiales, sont l’essence d’un triangle » ; car deux côtés et un angle sont aussi les premières déterminations d’un carré, d’un trapèze. Il faudrait, à mon avis, pour que cette règle fût vraie, que deux côtés et un angle étant donnés, il ne pût en résulter qu’un triangle ; l’essence est, ce me semble, non pas seulement ce qui sert à déterminer une chose, mais ce qui la détermine différemment de toute autre chose[335].

Ce que les philosophes disent encore des attributs, et surtout des attributs de la matière, ne paraît pas entraîner une pleine conviction. Ils disent qu’il ne peut y avoir de propriétés dans un sujet que celles qui dérivent de son essence ; mais on ne voit pas comment la propriété d’être bleu ou rouge est contenue dans l’essence d’un triangle ou d’un carré.

Il faut qu’un attribut ne répugne pas à l’essence d’une chose ; mais il ne semble pas nécessaire qu’il en dérive. Par exemple, pour qu’un animal puisse avoir du sentiment, il suffit que le sentiment ne répugne pas à la matière organisée ; mais il ne faut pas que le sentiment soit un attribut nécessaire de la matière organisée : car alors un arbre, un champignon, auraient du sentiment.

L’illustre auteur favorise assez Leibnitz pour faire l’apologie des hypothèses. Si on appelle hypothèses des recherches de la vérité, il en faut sans doute. Je veux savoir combien de fois 15 est contenu dans 200 : je fais l’hypothèse de 14, et c’est trop ; je fais celle de 13, et c’est trop peu ; j’ajoute un reste à 13, et je trouve mon compte. Voilà deux recherches, et je ne me suis exposé sur aucune avant que j’aie découvert la vérité. Mais supposer l’harmonie préétablie des monades, un enchaînement des choses avec lequel on veut rendre raison de tout, n’est-ce pas bâtir des hypothèses pires que les tourbillons de Descartes et ses trois éléments ? Il faut faire en physique comme en géométrie : chercher la solution des problèmes, et ne croire qu’aux démonstrations.

La question de l’espace n’a peut-être jamais été traitée avec plus de profondeur. On veut ici, avec Leibnitz, qu’il n’y ait point d’espace pur ; que par conséquent toute étendue soit matière ; qu’ainsi la matière remplisse tout, etc. Leibnitz avait commencé autrefois par admettre l’espace ; mais depuis qu’il fut le second inventeur des fluxions, il nia la réalité de l’espace, que Newton reconnaissait.

« L’idée de l’espace, dit-on dans ce chapitre, vient de ce qu’on fait uniquement attention à la manière des êtres d’exister l’un hors de l’autre, et qu’on se représente que cette coexistence de plusieurs êtres produit un certain ordre ou ressemblance dans leur manière d’exister ; en sorte qu’un de ces êtres étant pris pour le premier, un autre devient le second ; un autre, le troisième. »

C’est ainsi que le célèbre professeur Wolf éclaircit les idées simples.

Le sage Locke s’était contenté de dire : « J’avoue que j’ai acquis l’idée de l’espace par la vue et par le toucher. »

La question est de savoir s’il y a un espace pur ou non. Descartes avança que la matière est infinie, et que le vide est impossible. Si cela était, Dieu ne peut donc anéantir un pouce de matière : car alors il y aurait un pouce de vide. Or il est assez extraordinaire de dire que celui qui a créé une matière infinie ne peut en anéantir un pouce. Les sectateurs de Descartes n’ayant jamais répondu à cet argument, Leibnitz fortifia d’un autre côté cette opinion, qui croulait de côté-là.

Il dit que, si le monde a été créé dans l’espace pur, il n’y a pas de raison suffisante pourquoi ce monde est dans telle partie de l’espace plutôt que dans une autre ; mais il paraît que Leibnitz n’a pas songé que dans le plein n’y a pas plus de raison suffisante pourquoi la moitié du monde qui est à notre gauche n’est pas à notre droite. Leibnitz voulait-il donner une raison suffisante de tout ce que Dieu a fait ? C’est beaucoup pour un homme.

La raison principale qui engagea Wallis, Newton, Clarke, Locke, et presque tous les grands philosophes, à admettre l’espace pur, est l’impossibilité géométrique et physique qu’il y ait du mouvement dans le plein absolu. Leibnitz, qui avait, comme on a dit, changé d’avis sur le vide, a toujours été obligé de dire que, dans le plein, le mouvement circulaire peut avoir lieu à cause d’une matière très-fine qui peut y circuler.

Si on voulait bien songer qu’une matière très-fine, infiniment pressée, devient une masse infiniment dure, on trouverait ce mouvement circulaire un peu difficile.

Newton d’ailleurs a démontré que les mouvements célestes ne peuvent s’opérer dans un fluide quelconque, et personne n’a jamais pu éluder cette démonstration, quelques efforts qu’on ait faits. Cette difficulté rend l’idée d’un plein absolu plus difficile qu’on n’aurait cru d’abord.

La question du temps est aussi épineuse que celle de l’espace, et est traitée avec la même profondeur. On y explique le sentiment que Leibnitz a embrassé. Il pensait que, comme l’espace n’existe point, selon lui, sans corps, le temps ne subsiste point sans succession d’idées.

Il faut remarquer que, dans ce chapitre, le temps est pris pour la durée même ; et cela ne peut y causer de confusion, parce qu’en effet le temps est une partie de la durée.

Il s’agit donc de savoir si la durée existe indépendamment des êtres créés ; et, si elle existe ainsi, l’illustre auteur remarque très-bien qu’on est obligé de dire que la durée est un attribut nécessaire. De là aussi Newton croyait que l’espace et la durée appartiennent à Dieu, qui est présent partout et toujours.

L’illustre auteur reproche à Clarke, disciple de Newton, d’avoir demandé à Leibnitz pourquoi Dieu n’avait pas créé le monde six mille ans plus tôt ; et elle ajoute que Leibnitz n’eut pas de peine à renverser cette objection du docteur anglais. C’est au quinzième article de sa quatrième réplique à Leibnitz que le docteur Clarke dit formellement : Il n’était pas impossible que Dieu créât le monde plus tôt ou plus tard ; et Leibnitz fut si embarrassé à répondre que, dans son cinquième écrit, il avoue en un endroit que la chose est possible, et donne même pour le prouver une figure géométrique qui me paraît fort étrangère à cette dispute ; et dans un autre endroit il nie que la chose soit possible ; sur quoi le docteur Clarke remarque, dans son cinquième écrit, que le savant Leibnitz se contredit un peu trop souvent[336].

Quoi qu’il en soit, il paraît qu’il est difficile aux leibnitziens de faire concevoir que Dieu ne puisse pas détruire le monde dans 9,000 ans. Il peut donc le détruire plus tôt que plus tard ; il y a donc une durée et un temps indépendants des choses successives. La raison suffisante qu’on oppose à tous ces raisonnements est-elle bien suffisante ? Si tous les instants sont égaux, dit-on, il n’y a pas de raison pourquoi Dieu aurait créé ou détruirait en un instant plutôt que dans un autre : on veut toujours juger Dieu ; mais ce n’est pas à nous, ni d’instruire sa cause, ni de la juger. Toutes les parties de la durée se ressemblent, je le veux : donc Dieu, dit Leibnitz, ne peut choisir un instant préférablement à un autre. Je le nie ; Dieu ne peut-il pas avoir en lui-même mille raisons pour agir, et ne peut-il pas y avoir une infinité de rapports entre chacun de ces instants et les idées de Dieu, sans que nous les connaissions ?

Si, selon Leibnitz et ses sectateurs, Dieu n’a pu choisir un instant de la durée plutôt qu’un autre pour créer ce monde, il est donc créé de toute éternité. C’est à eux à voir s’ils peuvent aisément comprendre cette éternité de la durée du monde, à qui Dieu a pourtant donné l’être. Avouons que, dans ces discussions, nous sommes tous des aveugles qui disputent sur les couleurs ; mais on ne peut guère être aveugle, c’est-à-dire homme, avec plus d’esprit que Leibnitz, et surtout que l’auteur qui l’a embelli : le génie de cette personne illustre est assez éclairé pour douter de beaucoup de choses dont Leibnitz s’est efforcé de ne pas douter.

Leibnitz, cherchant un système, trouva que personne n’avait dit encore que les corps ne sont pas composés de matière, et il le dit. Il lui parut qu’il devait rendre raison de tout, et, ne pouvant dire pourquoi la matière est étendue, il avança qu’il fallait qu’elle fût composée d’êtres qui ne le sont point. En vain il est démontré que la plus petite portion de matière est divisible à l’infini ; il voulut que les éléments de la matière fussent des êtres indivisibles, simples, et ne tenant nulle place. Il était malaisé de comprendre qu’un composé n’eût rien de son composant ; cette difficulté ne l’arrêta pas : il se servit de la comparaison d’une montre. Ce qui compose une horloge n’est pas horloge : donc ce qui compose la matière n’est pas matière. Peut-être quelqu’un lui dit alors : Votre comparaison de l’horloge n’est guère concluante, car vous savez bien de quoi une horloge est composée, puisque vous l’avez vu faire ; mais vous n’avez point vu faire la matière ; et c’est un point sur lequel il ne vous est pas trop permis de deviner.

Leibnitz ayant donc créé ses êtres simples, ses monades, il les distribua en quatre classes : il donna aux unes la perception par un seul P, et aux autres la perception par deux PP. Il dit que chaque monade est un miroir concentrique de l’univers. Il veut que chaque monade ait un rapport avec tout le reste du monde ; ainsi on a proposé ce problème à résoudre : Un élément étant donné, en déterminer l’état présent, passé et futur de l’univers. Ce problème est résolu par Dieu seul. On pourrait encore ajouter que Dieu seul sait la solution de la plupart de nos questions : lui seul sait quand et pourquoi il créa le monde ; pourquoi il fit tourner les astres d’un certain côté ; pourquoi il fit un nombre déterminé d’espèces ; pourquoi les anges ont péché ; ce que c’est que la matière et l’esprit ; ce que c’est que l’âme des animaux ; comment le mouvement et la force motrice se communiquent ; ce que c’est originairement que cette force ; ce que c’est que la vie ; comment on digère ; comment on dort, etc.

L’aimable et respectable auteur des Institutions physiques a bien senti l’inconvénient du système des monades, et elle dit, page 143, qu’il a besoin d’être éclairci et d’être sauvé du ridicule. Il n’y a a eu encore ni aucun Français, ni aucun Anglais, ni, je crois, aucun Italien, qui ait adopté ces idées étrangères. Plusieurs Allemands les ont soutenues ; mais il est à croire que c’est pour exercer leur esprit, et par jeu plutôt que par conviction.

J’ajouterai ici que, pour rendre le roman complet, Leibnitz imagina que, notre corps étant composé d’une infinité de monades d’une espèce, la monade de notre âme est d’une autre espèce ; que notre âme n’agit aucunement sur notre corps, ni le corps sur elle ; que ce sont deux automates qui vont chacun à part, à peu près comme dans certains sermons burlesques un homme prêche tandis que l’autre fait des gestes ; qu’ainsi, par exemple, la main de Newton écrivit mécaniquement le calcul des fluxions, tandis que sa monade était montée séparément pour penser au calcul : cela s’appelle l’harmonie préétablie, et l’auteur des Institutions physiques n’a pas voulu encore exposer ce sentiment, elle a voulu y préparer les esprits.

Si on doit être content de cet art, de cette élégance, avec lesquels l’illustre auteur a rendu compte de tous ces sentiments extraordinaires, on ne doit pas moins admirer les ménagements et les précautions ingénieuses dont elle colore les idées de Leibnitz sur la nature des corps.

Ces corps étendus étant composés de monades non étendues, c’est toujours à ces monades qu’il en faut revenir. Il n’y a point de corps qui n’ait à la fois étendue, force active, et force passive : voilà, disent les leibnitziens, la nature des corps ; mais c’est aux monades à qui appartient de droit la force active et passive.

Il est encore ici assez étrange que, les monades étant les seules substances, les corps aient l’étendue pour eux, et les monades aient la force. Ces monades sont toujours en mouvement, quoique ne tenant point de place ; et c’est des mouvements d’une infinité de monades qu’un boulet de canon reçoit le sien. Voilà donc le mouvement essentiel, non pas tout à fait à la matière, mais aux êtres intangibles et inétendus qui composent la matière. Ces monades ont un principe actif qui est la raison suffisante pourquoi un corps en pousse un autre ; et un principe passif qui rend aussi une raison très-suffisante, pourquoi les corps résistent. Il faut avoir tout l’esprit de la personne qui a fait les Institutions physiques, pour répandre quelque clarté sur des choses qui paraissent si obscures.

Chacun de ces sujets fait un article à part, et on reconnaît partout la même méthode et la même élégance. Les découvertes de Galilée sur la pesanteur et sur la chute des corps sont surtout mises dans un jour très-lumineux. L’auteur paraît là plus à son aise qu’ailleurs, puisqu’il n’y a que des vérités à développer.

L’auteur s’élève ici fort au-dessus de ce qu’elle appelle modestement Institutions. On voit dans ce chapitre comment Newton découvrit cette vérité si admirable, et si inconnue jusqu’à lui, que la même force qui opère la pesanteur sur la terre fait tourner les globes célestes dans leurs orbites. Kepler avait préparé la voie à cette recherche, et quelques expériences faites par des astronomes français déterminèrent Newton à la faire. Ce n’est point un système imaginaire et métaphysique qu’il ait tâché de rendre probable par des raisons spécieuses ; c’est une démonstration tirée de la plus sublime géométrie, c’est l’effort de l’esprit humain, c’est une loi de la nature que Newton a développée : il n’y a ici ni monade, ni harmonie préétablie, ni principes des indiscernables, ni aucune de ces hypothèses philosophiques qui semblent faites pour détourner les hommes du chemin du vrai, et qui ont égaré l’antiquité, Descartes, et Leibnitz.

Newton, ayant découvert et démontré qu’une pierre retombe sur la terre par la même loi qui fait tourner Saturne autour du soleil, etc., appela ce phénomène attraction, gravitation ; ensuite il démontra qu’aucun fluide et aucune loi du mouvement ne peuvent être cause de cette gravitation.

Il démontre encore que cette gravitation est dans toutes les parties de la matière, à peu près de même que les parties d’un corps en mouvement sont toutes en mouvement.

Newton, dans ses Recherches sur l’Optique, déploya ce même esprit d’invention qui s’appuie sur des vérités incontestables, entièrement opposé à cet esprit d’invention qui se joue dans des hypothèses. Il trouva entre les corps et la lumière une attraction nouvelle dont jamais on ne s’était aperçu avant lui. Il trouva encore, par l’expérience, d’autres attractions, comme, par exemple, entre deux petites boules de cristal, qui, pressées l’une contre l’autre, acquièrent une force de huit onces, etc., etc.

Mille gens ont voulu rendre raison de toutes ces découvertes ; ceux surtout qui n’en ont jamais fait ont tous fait des systèmes. Newton seul s’en est tenu aux vérités, peut-être inexplicables, qu’il a trouvées. La même supériorité de génie qui lui a fait connaître ces nouveaux secrets de la création l’a empêché d’en assigner la cause. Il lui a paru très-vraisemblable que cette attraction est elle-même une cause première dépendante de celui qui seul a tout fait. C’est sur quoi ceux qui en Allemagne ont pris le parti de Leibnitz se sont élevés ; et notre illustre auteur a la complaisance pour eux de prêter de la force à leurs objections. Un corps ne peut se mouvoir, dit-elle, vers un autre, sans qu’il arrive à ce corps aucun changement ; ce changement ne peut venir que de l’un des deux corps, ou que du milieu qui les sépare. Or, il n’y a aucune raison pour qu’un corps agisse sur un autre sans le toucher ; il n’y a aucune raison de son attraction dans le milieu qui les sépare, puisque les newtoniens disent que ce milieu est vide : donc l’attraction étant sans raison suffisante, il n’y a point d’attraction.

Les newtoniens répondront que l’attraction, la gravitation, quelle qu’elle soit, étant réelle et démontrée, aucune difficulté ne peut l’ébranler, et qu’étant tout de même démontré qu’aucun fluide ne peut causer cette attraction qui subsiste entre les corps célestes, la raison suffisante est bien loin de suffire à prouver que les corps ne peuvent s’attirer sans milieu.

Un newtonien sera encore assez fort s’il prie seulement un leibnitzien de faire un moment d’attention à ce que nous sommes et à ce qui nous environne. Nous pensons, nous éprouvons des sensations, nous mettons des corps en mouvement, les corps agissent sur nos âmes, etc. Quelle raison suffisante, je vous prie, me trouverez-vous de ce que la matière influe sur ma pensée, et ma pensée sur elle ? Quel milieu y a-t-il entre mon âme et une corde de clavecin qui résonne ? Quelle cause a-t-on jamais pu alléguer de ce que l’air frappé donne à une âme l’idée et le sentiment du son ? N’êtes-vous pas forcé d’avouer que Dieu l’a voulu ainsi ? Que ne vous soumettez-vous de même quand Newton démontre que Dieu a donné à la matière la propriété de la gravitation ?

Lorsqu’on aura trouvé quelque bonne raison mécanique de cette propriété, on rendra service aux hommes en la publiant ; mais depuis soixante et dix ans que les plus grands philosophes cherchent cette cause, ils n’ont rien trouvé. Tenons-nous-en donc à l’attraction, jusqu’à ce que Dieu en révèle la raison suffisante à quelque leibnitzien.

Les découvertes de Galilée et d’Huygens sont expliquées ici avec une clarté qui, fait bien voir que ce ne sont point là des hypothèses, lesquelles laissent toujours l’esprit égaré et incertain, mais des vérités mathématiques qui entraînent la conviction.

Je me hâte de venir à ce dernier chapitre. On y prête de nouvelles armes au sentiment de Leibnitz : c’est Camille qui vient au secours de Turnus, ou Minerve au secours d’Ulysse. Cette dispute sur les forces actives, qui partage aujourd’hui l’Europe, n’a jamais exercé de plus illustres mains qu’aujourd’hui. La dame respectable dont je parle, et Mme la princesse de Columbrano, ont toutes deux suivi l’étendard de Leibnitz, non pas comme les femmes prennent d’ordinaire parti pour des théologiens, par faiblesse, par goût, et avec une opiniâtreté fondée sur leur ignorance, et souvent sur celle de leurs maîtres ; elles ont écrit l’une et l’autre en mathématiciennes, et toutes deux avec des vues nouvelles. Il n’est ici question que du chapitre de notre illustre Française : c’est un des plus forts et des plus séduisants de cet ouvrage profond.

Pour mettre les lecteurs au fait, il est bon de dire ici que nous appelons force d’un corps en mouvement l’action de ce corps : c’est sa masse qui agit, c’est avec de la vitesse qu’agit cette masse, c’est dans un temps plus ou moins long qu’agit cette vitesse ; ainsi on a toujours supputé la force motrice des corps par leur masse multipliée par leur vitesse appliquée au temps. Une puissance qui presse et donne une vitesse à un corps lui donne une force motrice ; deux puissances qui le pressent en même temps, et qui lui donnent deux degrés de vitesse, lui en donnent deux de force ; et dans deux temps elles lui en donneront quatre de force. Cela parut clair et démontré à tous les mathématiciens.

Newton fut, sur ce point, de l’avis de Descartes ; et l’expérience dans toutes les parties des mécaniques fut d’accord avec leurs démonstrations.

Mais Leibnitz ayant besoin que cette théorie ne fût pas vraie, afin qu’il y eût toujours égale quantité de force dans la nature, prétendit qu’on s’était trompé jusque-là, et qu’on aurait dû estimer la force motrice des corps en mouvement par le carré de leurs vitesses multipliées par leurs masses ; et avec cette manière de compter, Leibnitz trouvait qu’en effet il se perdait du mouvement dans la nature, mais qu’il pouvait bien ne se perdre point de force.

Le docteur Clarke, illustre élève de Newton, traita ce sentiment de Leibnitz avec beaucoup de hauteur, et lui reprocha sans détour que ses sophismes étaient indignes d’un philosophe.

Il discuta cette question dans la cinquième Réplique à Leibnitz, qui roulait d’ailleurs sur d’autres sujets importants.

Il fit voir qu’il est impossible d’omettre le temps ; que quand un corps tombe par la force de la gravité, il reçoit en temps égaux des degrés de vitesse égaux.

Il répondit à toutes les objections, qui se réduisent à celle-ci : Qu’un mobile tombe de la hauteur trois, il fait effet comme trois ; qu’il tombe de la hauteur six, il agit comme six, c’est-à-dire il agit en raison de ses hauteurs ; mais ces hauteurs sont comme le carré de ses vitesses : donc, disent les partisans de Leibnitz, qui l’ont éclairci depuis, un mobile agit comme le carré de ses vitesses ; donc sa force est comme le carré.

Samuel Clarke renversa, dis-je, toutes ces objections en faisant voir de quoi est composé ce carré. Un corps parcourt un espace, cet espace est le produit de sa vitesse par le temps ; or le temps et la vitesse sont égaux : donc il est évident que ce carré de la vitesse n’est autre chose que le temps lui-même, multiplié ou par lui-même, ou par cette vitesse ; ce qui rend parfaitement raison de ce carré, qui étonnait M. de Fontenelle en 1721. D’où viendrait, dit-il, ce carré ? On voit clairement ici d’où il vient.

Mais on ne voit guère d’abord comment, après une pareille explication, il y avait encore lieu de disputer. L’émulation qui régnait alors entre les Anglais et les amis de Leibnitz engagea un des plus grands mathématiciens de l’Europe, le célèbre Jean Bernouilli, à secourir Leibnitz : tout ce qui porte le nom de Bernouilli est philosophe. Tous combattirent pour Leibnitz, hors un d’eux, qui tient fermement pour l’ancienne opinion.

C’était une guerre, et on se servit d’artifices. Une de ces ruses qui firent le plus d’impression fut celle-ci :

Que le corps A soit poussé par deux puissances à la fois en A B et en A E, on sait qu’il décrit la diagonale A D ; or la puissance en A B n’augmente ni ne diminue la puissance A E, et pareillement A E ne diminue ni n’augmente A B : donc le mobile a une

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force composée de A B et de A E ; mais le carré de A B et celui de A E, pris ensemble, font juste le carré de cette diagonale, et ce carré exprime la vitesse du mobile : donc la force de ce mobile est sa masse par le carré de sa vitesse.

Mais on fit voir bientôt la supercherie de ce raisonnement très-captieux.

Il est bien vrai que A B et A E ne se nuisent point, tant qu’ils vont chacun dans leur direction ; mais dès que le corps A est porté dans la diagonale, ils se nuisent : car, décomposez son mouvement une seconde fois, résolvez la force A E en A F et F E,

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de sorte que A E devienne à son tour diagonale d’un nouveau rectangle ; résolvez de même A B en A D et en B D, il est clair que les forces A D, A F, se détruisent. Que reste-t-il donc de force au corps ? Il lui reste F E d’un côté, et B D de l’autre : donc il n’a pas la force de A B et de A E, réunies comme on le prétendait ; donc, etc.

Il y avait beaucoup de finesse dans la difficulté, et il y en a encore plus dans la réponse ; elle est de M. Jurin, l’un des meilleurs physiciens d’Angleterre.

M. Jurin, pour épargner tout calcul, toute décomposition, et pour faire voir encore plus clairement, s’il est possible, comment deux vitesses en un même temps ne donnent qu’une force double, imagina cette expérience :

Qu’on fasse mouvoir, avec l’aide d’un ressort, une balle avec un degré de vitesse quelconque ; qu’ensuite, ce degré étant bien constaté, le ressort bien établi, la balle en repos, on donne à la table un mouvement égal à celui que le ressort communique à la boule, c’est-à-dire qu’on fasse en même temps mouvoir la boule avec la vitesse 1, et la table avec la vitesse 1, il est clair qu’alors la boule acquerra deux vitesses, et simplement deux forces : donc, quand il n’y a pas plusieurs temps différents à considérer, il faut ne reconnaître dans les corps mobiles d’autre force que celle de leur masse par leur vitesse.

L’illustre auteur, engagée aux leibnitziens, a voulu contredire cette expérience. Voici, dit-elle, en quoi consiste le vice du raisonnement de M. Jurin.

Supposons, pour plus de facilité, au lieu du plan mobile de M. Jurin, un bateau A B qui avance sur la rivière avec la vitesse 1, et le mobile P transporté avec le bateau : ce mobile acquiert la même vitesse que le bateau. Supposons un ressort capable de donner cette vitesse 1, hors du bateau, il ne la lui donnera plus, car l’appui du ressort dans le bateau n’est pas inébranlable, etc.

Il est vrai que cette expérience peut être sujette à cette difficulté, et qu’il y aura une petite diminution de force dans l’action du ressort parce que le bateau cédera un peu à l’elfort du ressort ; cela fera peut-être un dix-millième de différence : ainsi le mobile aura deux de force moins un dix-millième ; mais certainement cette diminution de force ne fera pas qu’il aura le carré de deux, c’est-à-dire quatre ; et il n’y a pas d’apparence que, pour avoir perdu quelque chose, il ait gagné plus du double.

D’ailleurs il est très-aisé de faire cette expérience, en attachant le ressort à une muraille et en le détendant contre le mobile qui sera sur la table. À cela il n’y a rien à répondre, et il faut absolument se rendre à cette démonstration expérimentale de M. Jurin.

Il paraît que les expériences qui se font en temps égaux favorisent aussi pleinement l’ancienne doctrine. Que deux corps qui sont en raison réciproque de leur masse et de leur vitesse viennent se choquer : s’il fallait estimer la force motrice par le carré de la vitesse, il se trouverait que le mobile avec cent de masse et un de vitesse, rencontrant celui qui aurait cent de vitesse et un de masse, en serait prodigieusement repoussé, ce qui n’arrive jamais : car si les deux mobiles sont sans ressort, ils se joignent et s’arrêtent ; s’ils sont flexibles, ils rejaillissent également. Les leibnitziens ont tâché de ramener ce phénomène à leur système, en disant que les cent de vitesse se consument dans les enfoncements qu’ils produisent dans le corps qui a cent de masse.

Mais on répond aisément à cette évasion : Que le corps qui souffre ces enfoncements se rétablit s’il est à ressort, et rend toute cette force qu’il a reçue ; et, s’il n’est pas à ressort, il doit être entraîné par le corps qui l’enfonce, car le corps cent, supposé non élastique, n’ayant qu’un de vitesse, résiste bien par ses cent de masse au cent de vitesse du corps un ; mais il ne peut résister aux cent fois cent qu’on suppose au corps choquant : il faudrait alors qu’il cédât, et c’est ce qui n’arrive jamais.

Enfin M. Jurin, ayant fait voir démonstrativement qu’il faut toujours faire mention du temps, et ayant imaginé cette expérience hors de toute exception, dans laquelle deux vitesses en un temps ne donnent qu’une force double, a défié publiquement tous ses adversaires d’imaginer un seul cas où une vitesse double pût en un temps donner quatre de force ; et il a promis de se rendre le disciple de quiconque résoudrait ce problème. On a entrepris de le résoudre d’une manière extrêmement ingénieuse.

On suppose une boule qui ait un de masse et deux de vitesse, et qui rencontre deux boules, dont chacune a deux de masse, de façon que la masse 1 communique tout son mouvement par le choc à ces masses doubles : or, dit-on, si cette masse 1, qui a deux de vitesse, communique à chacune des masses doubles un de vitesse, chacune de ces masses doubles aura donc deux de force, ce qui fait quatre ; la boule 1, qui n’avait que deux de force, aura donc donné plus qu’elle n’avait. Voilà donc, peut-on dire, une absurdité dans l’ancien système ; mais, dans le nouveau, le compte se trouve juste : car la boule 1, avec deux de vitesse, aura eu quatre de force, et n’a donné précisément que ce qu’elle possédait.

Il faut voir maintenant si M. Jurin se rendra à cet argument, et s’il se fera le disciple de celui qui en est l’auteur. Je crois qu’il ne lui sera pas difficile de répondre. Soient dans ce cercle les trois boules : la boule 1 choque les boules 2 sous un angle de 60 degrés ; la boule 1, avec deux de vitesse, eût parcouru en un seul temps deux fois le rayon du cercle.

Les boules 2, avec chacune 1 de vitesse, parcourent en un même temps le rayon D C et le rayon I C : donc les deux boules ne font en un même temps, dans la direction du rayon, que ce qu’eût fait la boule 1 ; il n’y a de plus que les deux forces latérales en sens contraire : excédant de forces qu’on ne peut expliquer par cette manière de les évaluer, puisqu’il existe dans les corps durs, où la loi de la conservation des forces vives n’est pas observée.

On trouve également une solution pour le cas qu’on rapporte de M. Herman. Que la boule 1, dit-on, qui a 2 de vitesse, rencontre la masse 3, elle lui donnera 1 de vitesse, et gardera 1. Voilà donc quatre de force qui semblent naître de deux, et cette boule 1 a donné, dit-on, ce qu’elle n’avait pas.

Non, elle n’a pas donné ce qu’elle n’avait pas. Si la boule 3, avec cette unité de vitesse reçue, agit ensuite comme trois, et la boule, avec l’unité de vitesse qui lui reste, agit comme un, il faut observer que cette augmentation de force n’a lieu ici que parce que les boules ont un mouvement en sens contraire, phénomène dont l’élasticité de ces corps est la cause. On trouverait, en supposant les corps durs dans des hypothèses où il se produirait, une augmentation de force que la mesure des forces proposée par Leibnitz n’expliquerait pas ; et tous ces exemples prouvent seulement que le principe de la conservation des forces vives a lieu dans les corps élastiques[337].

Il me paraît évident que, si la force est proportionnelle au mouvement, il se perd de la force, puisqu’il se perd du mouvement. L’exemple rapporté par le grand Newton à la fin de son Optique demeure incontestable.

Donc, s’il se perd à tout moment de la force dans la nature, il faut un principe qui la renouvelle ; ce principe n’est-il pas l’attraction, quelle que puisse être la cause de l’attraction ?

RÉSUMÉ.

J’ai non-seulement fait l’analyse la plus exacte que j’ai pu de l’ouvrage le plus méthodique, le plus ingénieux et le mieux écrit qui ait paru en faveur de Leibnitz ; j’ai pris la liberté d’y joindre mes doutes, que les lecteurs pourront éclaircir ; je n’ai point touché aux objections que l’illustre auteur a adressées à M. de Mairan, dans le chapitre De la Force des corps ; c’est à ce philosophe à répondre, et on attend avec impatience les solutions qu’il doit donner des difficultés qu’on lui fait. Je croirais lui faire tort en répondant pour lui : il est seul digne d’une telle adversaire. La vérité gagnera sans doute à ces contradictions, qui ne doivent servir qu’à l’éclaircir, et ce sera un modèle de la dispute littéraire la plus profonde et la plus polie.

FIN DE L’EXPOSITION
DU LIVRE DES INSTITUTIONS PHYSIQUES.

PRÉFACE
DE L’ANTI-MACHIAVEL

(1740)

Je crois rendre service aux hommes en publiant l’Essai de critique sur Machiavel[338]. L’illustre auteur de cette réfutation est une de ces grandes âmes que le ciel forme rarement, pour amener le genre humain à la vertu par leurs exemples. Il mit par écrit ses pensées, il y a quelques années, dans le seul dessein d’écrire des vérités que son cœur lui dictait. Il était encore très-jeune ; il voulait seulement se former à la sagesse, à la vertu. Il comptait ne donner des leçons qu’à soi-même ; mais ces leçons qu’il s’est données méritent d’être celles de tous les rois, et peuvent être la source du bonheur des hommes. Il me fit l’honneur de m’envoyer son manuscrit ; je crus qu’il était de mon devoir de lui demander la permission de le publier. Le poison de Machiavel est trop public, il fallait que l’antidote le fût aussi. On s’arrachait à l’envi les copies manuscrites ; il en courait déjà de très-fautives, et l’ouvrage allait paraître défiguré, si je n’avais eu le soin de fournir cette copie exacte, à laquelle j’espère que les libraires à qui j’en ai fait présent se conformeront. On sera sans doute étonné quand j’apprendrai aux lecteurs que celui qui écrit en français d’un style si noble, si énergique, et souvent si pur, est un jeune étranger qui n’était jamais venu en France. On trouvera même qu’il s’exprime mieux qu’Amelot de La Houssaie, que je fais imprimer à côté de la réfutation[339]. C’est une chose inouïe, je l’avoue ; mais c’est ainsi que celui dont je publie l’ouvrage a réussi dans toutes les choses auxquelles il s’est appliqué. Qu’il soit Anglais, Espagnol, ou Italien, il n’importe ; ce n’est pas de sa patrie, mais de son livre qu’il s’agit ici. Je le crois mieux fait et mieux écrit que celui de Machiavel ; et c’est un bonheur pour le genre humain qu’enfin la vertu ait été mieux ornée que le vice. Maître de ce précieux dépôt, j’ai laissé exprès quelques expressions qui ne sont pas françaises, mais qui méritent de l’être ; et j’ose dire que ce livre peut à la fois perfectionner notre langue et nos mœurs. Au reste, j’avertis que tous les chapitres ne sont pas autant de réfutations de Machiavel, parce que cet Italien ne prêche pas le crime dans tout son livre. Il y a quelques endroits de l’ouvrage que je présente qui sont plutôt des réflexions sur Machiavel que contre Machiavel ; voilà pourquoi j’ai donné au livre le titre d’Essai critique sur Machiavel.

L’illustre auteur ayant pleinement répondu à Machiavel, mon partage sera ici de répondre en peu de mots à la préface d’Amelot de La Houssaie. Ce traducteur a voulu se donner pour un politique ; mais je puis assurer que celui qui combat ici Machiavel est véritablement ce qu’Amelot veut paraître. Ce qu’on peut dire peut-être de plus favorable pour Amelot, c’est qu’il traduisit le Prince de Machiavel, et en soutint les maximes, plutôt dans l’intention de débiter son livre que dans celle de persuader. Il parle beaucoup de raison d’État dans son épître dédicatoire ; mais un homme qui, ayant été secrétaire d’ambassade, n’a pas eu le secret de se tirer de la misère, entend mal, à mon gré, la raison d’État. Il veut justifier son auteur par le témoignage de Juste-Lipse, qui avait, dit-il, autant de piété et de religion que de savoir et de politique. Sur quoi je remarquerai : 1° que Juste-Lipse et tous les savants déposeraient en vain en faveur d’une doctrine funeste au genre humain ; 2° que la piété et la religion, dont on se pare ici très-mal à propos, enseignent tout le contraire ; 3° que Juste-Lipse, né catholique, devenu luthérien, puis calviniste, et enfin redevenu catholique, ne passa jamais pour un homme religieux, malgré ses très-mauvais vers pour la sainte Vierge ; 4° que son gros livre de politique[340] est le plus méprisé de ses ouvrages, tout dédié qu’il est aux empereurs, rois, et princes ; 5° qu’il dit précisément le contraire de ce qu’Amelot lui fait dire. Plût à Dieu, dit Juste-Lipse, page 6 de l’édition de Plantin, que Machiavel eût conduit son prince au temple de la vertu et de l’honneur ! mais en ne suivant que l’utile, il s’est trop écarté du chemin royal de l’honnête : Utinam principem suum recta duxisset ad templum virtutis et honoris ! etc. Amelot a supprimé exprès ces paroles. La mode de son temps était encore de citer mal à propos ; mais altérer un passage aussi essentiel, ce n’est pas être pédant, ce n’est pas se tromper, c’est calomnier. Le grand homme dont je suis l’éditeur ne cite point ; mais je me trompe fort, ou il sera cité à jamais par tous ceux qui aimeront la raison et la justice. Amelot s’efforce de prouver que Machiavel n’est point impie : il s’agit bien ici de piété ! Un homme donne au monde des leçons d’assassinat et d’empoisonnement, et son traducteur ose nous parler de sa dévotion ! Les lecteurs ne prennent point ainsi le change. Amelot a beau dire que son auteur a beaucoup loué les cordeliers et les jacobins ; il n’est point ici question de moines, mais de souverains à qui l’auteur veut enseigner l’art d’être méchants, qu’on ne savait que trop sans lui. D’ailleurs, croirait-on bien justifier Myri-Veis[341], Cartouche, Jacques Clément, ou Ravaillac, en disant qu’ils avaient de très-bons sentiments sur la religion ? et se servira-t-on toujours de ce voile sacré pour couvrir ce que le crime a de plus monstrueux ? César Borgia, dit encore le traducteur, est un bon modèle pour les princes nouveaux, c’est-à-dire pour les usurpateurs. Mais, premièrement, tout prince nouveau n’est point usurpateur. Les Médicis étaient nouvellement princes, et on ne pouvait leur reprocher d’usurpation. Secondement, l’exemple de ce bâtard d’Alexandre VI, toujours détesté, et souvent malheureux, est un très-méchant modèle pour tout prince. Enfin La Houssaie prétend que Machiavel haïssait la tyrannie : sans doute tout homme la déteste ; mais il est bien lâche et bien affreux de la détester et de l’enseigner. Je n’en dirai pas davantage ; il faut écouter le vertueux auteur dont je ne ferais qu’affaiblir les sentiments et les expressions[342].

P. S. Dans le temps qu’on finissait cette édition, il en parut deux autres : l’une est intitulée de Londres, chez Jean Meyer ; l’autre, à la Haye, chez Vanduren. Elles sont très-différentes du manuscrit original : ce qu’il est aisé de connaître aux indications suivantes : 1° Dans ces éditions le titre est Anti-Machiavel, ou Examen du Prince, etc. ; et celui-ci est intitulé Anti-Machiavel, ou Essai critique sur le Prince de Machiavel. 2° Le premier chapitre, dans ces éditions, a pour titre Combien il y a de sortes de principautés, etc. ; et ici le titre est Des Différents Gouvernements. Le second chapitre de ces éditions est Des Principautés héréditaires ; et, ici, Des États héréditaires. Il y a d’ailleurs des omissions considérables, des interpolations, des fautes en très-grand nombre dans ces éditions que j’indique. Ainsi lorsque les libraires qui les ont faites voudront réimprimer ce livre, je les prie de suivre en tout la présente copie.

[343]C’est une belle réfutation de Machiavel que le livre du roi de Prusse : mais on en pourra voir quelque jour une réfutation encore plus belle, ce sera l’histoire de la vie de ce prince. Être son historiographe sera un emploi aussi agréable que glorieux.

J’aime un livre dont la lecture me laisse une idée grande et aimable du caractère, des sentiments, des mœurs, de celui qui l’a composé. J’aime un ouvrage sérieux qui ne soit point écrit trop sérieusement. Le sérieux de celui-ci n’a rien de triste, rien d’austère, rien de guindé. C’est le sérieux d’un philosophe qui a la maturité d’un homme de cinquante ans avec la fleur de la jeunesse, et qui joint à un esprit orné, à un jugement solide, à un discernement peu commun, une imagination féconde et agréable, une sérénité riante, si j’ose ainsi dire, et quelquefois même enjouée, qui est peut-être un des caractères essentiels d’une belle âme, surtout dans un âge comme celui de vingt à trente ans, et dans un de ces hommes nés pour le trône, que la séduction du trône ne porte souvent que trop à étouffer un enjouement qui, au gré de l’orgueil, marque trop d’humanité.

On pourrait appliquer à ce livre ce qu’a dit La Bruyère dans le chapitre Des Ouvrages de l’esprit. Voici ses paroles : « Quand une lecture vous élève l’esprit, et qu’elle vous inspire des sentiments nobles et courageux, ne cherchez pas une autre règle pour juger de l’ouvrage : il est bon, et fait de main d’ouvrier, » La critique, après cela, peut s’exercer sur les petites choses, relever quelques expressions, corriger des phrases, parler de syntaxe, épiloguer sur certaines pensées incidentes, et décider que l’auteur pouvait dire encore telle ou telle chose, et que telle ou telle autre pouvait être dite en d’autres termes.

Il y a tel prince qui a écrit, mais moins en prince qu’en pédant : de façon qu’on y reconnaît moins un auteur qui est prince qu’un prince qui est auteur. Celui qui a fait l’Anti-Machiavel écrit véritablement en homme de qualité, et cela sans qu’on puisse lui reprocher de se donner certains petits airs de qualité, qui ne sont au fond qu’une nouvelle espèce de pédanterie plus choquante peut-être ou plus visible que celle de l’école ou du cloître. Je me souviens d’un endroit où il insinue quelque chose touchant son illustre naissance ; mais il le fait d’une manière qui n’a rien que de très-aimable. Lisez ce qu’il dit aux pages 128 et 129 : « Un homme élevé à l’empire par son courage n’a plus de parents : on songe à son pouvoir, et non à son extraction. Aurélien était fils d’un maréchal de village[344] ; Probus, d’un jardinier ; Dioclétien, d’un esclave ; Valentinien, d’un cordier : ils furent tous respectés. Le Sforce qui conquit Milan était un paysan ; Cromwell, qui assujettit l’Angleterre et fit trembler l’Europe, était un simple citoyen ; le grand Mahomet, fondateur de l’empire le plus florissant de l’univers, avait été un garçon marchand ; Samon, premier roi d’Esclavonie, était un marchand français ; le fameux Piast, dont le nom est si révéré en Pologne, fut élu roi ayant encore aux pieds ses sabots, et il a vécu respecté jusqu’à cent ans. Que de généraux d’armée, que de ministres et de chanceliers roturiers ! l’Europe en est pleine, et n’en est que plus heureuse, car ces places sont données au mérite. Je ne dis pas cela pour mépriser le sang des Witikind, des Charlemagne, des Ottoman ; je dois au contraire, par plus d’une raison, aimer le sang des héros ; mais j’aime encore plus le mérite. » Il n’y a guère qu’un des premiers gentilshommes du monde qui puisse parler sur ce ton-là.

FIN DE LA PRÉFACE DE L’ANTI-MACHIAVEL.
SOMMAIRE

des droits

DE S. M. LE ROI DE PRUSSE

SUR HERSTALL[345].
__________

À Herstall, ce 30 septembre 1740.

La terre de Herstall, aux portes de Liége, sur la Meuse, est un fief immédiat de l’empire. Il n’y en a pas de plus ancien ni de plus célèbre. Ce fut le lieu de la naissance de Pepin, père de Charlemagne, et le premier patrimoine des empereurs d’Occident. Il passa, par des mariages, de la maison de Charlemagne dans celle de Lorraine ; il y resta longtemps, et tant que les lois de l’empire purent être observées, cette haute et franche seigneurie jouit de tous les droits régaliens, et sa juridiction ne ressortit jamais qu’à la chambre impériale qui siégeait à Aix. Il a été vérifié qu’en l’année 1171, le 18 septembre, l’empereur Frédéric Ier donna l’investiture de Herstall comme terre purement impériale. Non-seulement la chambre d’Aix reconnut encore, en 1185, le 23 octobre, les droits de cette seigneurie, mais, depuis, les possesseurs de la terre étaient obligés de faire serment de maintenir les habitants dans les droits d’une seigneurie impériale. Tel est l’état de cette terre ; telles sont les prérogatives que nulle prescription ne peut éteindre, et qui ont toujours été réclamées.

Elle passa de la maison de Lorraine aux ducs de Brabant. Henri II, duc de Brabant, l’ayant donnée à son frère comme un apanage, alors les ducs de Brabant prétendirent un droit de seigneur suzerain sur la terre qu’ils avaient donnée. Ce droit était visiblement un abus qui blessait les lois de l’empire. L’abus subsista par la puissance des ducs de Bourgogne, qui furent maîtres de la Flandre.

Sous les ducs de Bourgogne, Herstall tomba entre les mains de la maison de Nassau, et elle ne pouvait y tomber qu’avec ses droits imprescriptibles. Elle appartenait, en 1546, à Guillaume de Nassau encore mineur, lorsqu’un fils naturel de l’empereur Maximilien, oncle de Charles-Quint, était évêque de Liége, et que Marie de Hongrie, sœur de Charles-Quint, gouvernait les Pays-Bas. La reine de Hongrie voulut avoir le terrain où elle bâtit depuis la ville de Marienbourg. Ce terrain appartenait à l’Église de Liége. L’évêque céda à sa nièce ce dont il ne pouvait guère disposer, et la nièce donna à son oncle la juridiction et la souveraineté de Herstall, qui ne lui appartenait point du tout.

Dans ce contrat signé par les deux parties, sans l’intervention des états de Brabant et sans aucune formalité, l’Église de Liége avait fait un si bon marché, et ce quelle cédait était si peu proportionné à ce qu’on lui donnait, qu’on fut obligé de le rompre en 1548. La reine Marie ne donna alors à l’évêque de Liége que la moitié du bien, au lieu du total qu’elle avait cédé. L’évêque n’eut donc sa prétention abusive que dans la partie de Herstall qui est en deçà de la Meuse, du côté de Liége.

Les tuteurs du prince Guillaume L. de Nassau, mineur, protestèrent partout contre cette injustice. Ils firent leurs représentations à la reine de Hongrie. Cette princesse fit voir alors un exemple de justice et de grandeur de courage, digne d’être imité aujourd’hui par l’évêque de Liége : elle reconnut son tort, elle se rétracta ; elle déclara solennellement, par écrit, que l’empereur ni elle ne voulaient passer plus avant, ni contraindre déraisonnablement... Elle se servait à la vérité du terme de vassal. Les princes, dit-elle, ne doivent contraindre déraisonnablement leurs vassaux. Le terme était ambigu ; on ne savait si on devait entendre vassal de l’empire ou vassal du Brabant ; mais il est certain qu’elle ne pouvait ni ôter à Guillaume de Nassau son bien, ni à la terre de Herstall ses vraies prérogatives ; et quand même la principauté de Herstall eût relevé du Brabant, pouvait-on forcer un mineur à relever de Liége ?

La maison de Nassau, grâce à l’équité de la reine Marie, resta donc en possession de ses droits ; et l’évêque de Liége, qui avait cédé la juridiction de Marienbourg, resta sans équivalent.

Enfin, cent dix années après ce contrat inutile, une nouvelle minorité d’un autre prince de Nassau fit renaître l’ancienne injustice. Guillaume III, qui fut depuis ce fameux roi d’Angleterre, n’étant âgé que de cinq ans, fut la victime des prétentions de Liége. Le conseil de l’évêque prit une seconde fois l’occasion favorable d’opprimer un enfant.

L’archiduc Léopold, gouverneur des Pays-Bas, eut, en 1655, quelque intérêt de ménager Liége. L’évêque fit donc avec l’archiduc un troisième contrat qui ne valait pas mieux que les deux autres, et auquel il ne manqua que le repentir de l’archiduc pour ressembler en tout aux premiers. Il fut dit, par ce nouveau contrat inique, que provisionnellement, et sans préjudice des prétentions de S. M. le roi d’Espagne, qui possédait alors le Brabant, transport serait fait à l’évêque de la partie de Herstall dont il est question aujourd’hui.

Ce transport était une nouvelle injustice qui se manifestait d’elle-même : car ce mot seul prouvait que jamais les droits n’avaient été transportés à l’évêque. Il n’y avait point eu de domaine transféré. L’évêque n’avait donc, selon toutes les lois[346], aucun droit de domaine sur Herstall. Ces anciens contrats d’échange qu’on faisait revivre après plus de cent années, contrats odieux par leur iniquité, désavoués par la reine qui les passa, privés de toutes les formalités nécessaires, contraires à toutes les lois de l’empire et du Brabant, avaient encore pour surabondance de défaut la prescription de plus d’un siècle : car si rien ne prescrit contre les droits des fiefs de l’empire et des mineurs, un contrat d’échange inexécuté est assurément sujet à prescription.

Le prince de Liége, en 1655, ne se fit point de scrupule de dépouiller un mineur à main armée ; on força la maison de ville, on extorqua des habitants un hommage qu’ils n’étaient pas en droit de faire ; on mit en prison les serviteurs du prince d’Orange, on pilla leurs maisons, on blessa, on tua plusieurs personnes qui n’avaient d’autres crimes que d’être fidèles à leur devoir. Amélie d’Angleterre, mère du prince mineur, protesta vainement contre ces violences. Elle n’avait alors que des plaintes à opposer à la persécution.

Guillaume III, en 1666, n’était point encore assez puissant pour se faire raison de tant d’injustices ; mais on craignit qu’il ne le devînt ; on voulut rendre au moins son droit douteux ; on se fit rendre hommage à la cour féodale de Liége par une dame, comtesse de Mérode, qui réclamait, au hasard, la terre de Herstall. Ce n’est pas que la comtesse de Mérode y eût le moindre droit, mais c’est qu’on voulait établir sa prétendue souveraineté, et que, dans cette vue, on recevait hommage de quiconque voulait bien le rendre.

Guillaume III, devenu depuis le défenseur de la Hollande et de la moitié de l’Europe, dédaigna, dans le cours de ses longues guerres, de compter l’affaire de Herstall parmi les soins importants dont il était chargé ; et, sans songer à punir ce qu’il avait essuyé dans sa minorité, ni à prévenir pour jamais de nouveaux attentats, il se contenta de jouir dans Herstall de ses droits régaliens, que l’évêque de Liége se garda bien alors de disputer. À la mort du roi Guillaume, les prétentions de Liége recommencèrent.

La terre devint, à la vérité, le partage du roi de Prusse. Mais comment savoir si tôt quels étaient les droits de Herstall ? comment découvrir des titres que l’usurpation avait cachés, que la violence avait dissipés ? à qui s’en rapporter ? Des officiers, mal informés, et sans attendre d’ordre, prirent des reliefs de ce fief de l’empire en Brabant et à Liége. On sait qu’à l’ouverture d’une succession, les héritiers se pourvoient partout comme ils peuvent, sauf ensuite à examiner leurs droits, et à redresser leurs torts. C’est ce qui arriva pour lors, et c’est ce qui ne peut donner aucun prétexte à l’usurpation : car ces reconnaissances, faites ou salvo jure, ou par ignorance, ou par contrainte, furent toujours désavouées par les rois de Prusse. Il parut bien, en 1733, que le feu roi de Prusse les avait condamnées, et qu’il voulait soutenir ses droits, puisque, sans un accord qui fut proposé, il aurait vengé par les armes tant d’atteintes portées à son autorité.

Il fit recouvrer et assembler ses titres par un ministre savant, résidant pour lors à la Haye : il les examina. L’évêque de Liége en eut la communication ; il vit l’origne sacrée des droits du roi, telle qu’elle est dans ce sommaire ; et il en a tellement reconnu en secret la validité qu’il n’a pas même entrepris d’y répondre en public : car, en parlant de ces anciens échanges sur lesquels il se fonde, il ne laisse pas seulement entrevoir que ces échanges aient pu être vicieux.

Le roi aujourd’hui régnant a étudié cette affaire longtemps, et avec scrupule, avant de s’y engager, persuadé qu’un prince ne doit faire aucune démarche si elle n’est très-juste, et qu’il ne doit point abandonner absolument à d’autres le soin de savoir ce qui lui appartient.

Son droit est hors de toute contestation ; et quiconque, après la lecture de cet abrégé, lira le mémoire du prince évêque de Liége, verra, par ce mémoire même, combien le roi a raison. Il verra qu’il n’y a pas une seule preuve en faveur de l’Église de Liége : car de quel poids seraient ces anciens contrats d’échange, nuls par eux-mêmes quant au fond et quant à la forme ?

Qu’importe qu’un nommé Cazier ait reconnu depuis l’évêque de Liége pour souverain de Herstall, au nom d’une dame de Mérode, tandis que Herstall appartenait à la maison d’Orange ? Qu’importe que Henri Tulmars ait fait une faute au nom du prince Guillaume-Hyacinthe, qui rendait un hommage vain sur un titre plus vain encore ? Qu’importe que Gaspard de Forelle, à l’ouverture de la succession du roi Guillaume, se soit mal comporté au nom du roi de Prusse, son maître ?

Qu’importent enfin dans cette affaire toutes les clauses étrangères qu’on y mêle ? Une terre libre de l’empire est dévolue par succession à la maison de Prusse, il faut qu’elle en jouisse avec tous ses droits ; et qui ne sait les soutenir n’est pas digne d’en avoir.

Rem suam deserere turpissimum est.

La question de droit étant éclaircie, le fait est soumis au jugement de tous les hommes.

On sait avec quelle modération Sa Majesté en a usé d’abord, et de quels refus indécents elle a été payée. On sait quels outrages on a faits à sa dignité. Recevoir avec mépris le conseiller privé du fils, après avoir maltraité un colonel envoyé du père ; dédaigner de répondre à la lettre d’un roi, y répondre enfin par la poste quand il n’en était plus temps ; fomenter la rébellion des sujets contre leur maître : ce sont des procédés que tout le public a sentis, et dont le manifeste même du prince de Liége n’a pas déguisé l’irrégularité.

Quel roi dans de pareilles circonstances eût moins fait que le roi de Prusse ? et que de souverains eussent fait davantage ! On peut assurer qu’il n’y en a aucun sur la terre à qui il en coûte plus de faire éclater ses ressentiments. Non-seulement il aime la paix avec ses voisins, mais il aime celle de l’Europe. Il voudrait être le lien de la concorde de tous les princes, bien loin d’en opprimer un pour lequel il aura toujours des égards, et dont même l’amitié lui sera chère. Il ne veut qu’un accommodement honorable pour les deux parties. Sa puissance ne le rendra ni implacable, ni difficile ; ses sujets savent s’il aime l’équité. Il se conduit par le même principe avec ses peuples et avec ses voisins.




FIN DES DROITS DU ROI DE PRUSSE SUR HERSTALL.



EXTRAIT
DE LA NOUVELLE BIBLIOTHÈQUE[347]
(Novembre 1740.)


Machiavel publia son Prince environ l’an 1515, et le dédia à Laurent de Médicis, neveu du pape Léon X. Ce pape, loin de savoir mauvais gré à Machiavel d’avoir réduit en art la méchanceté des hommes, l’engagea à composer d’autres ouvrages.

Adrien VI et Clément VII firent cas du livre. Clément VII accorda à l’auteur un privilége daté du 23 août 1531. Dix papes consécutivement permirent le débit du Prince de Machiavel, tandis que d’excellents livres de morale étaient à l’index. Enfin Clément VIII condamna cet ouvrage dangereux lorsqu’il n’était plus temps, et qu’il y avait prescription.

Il paraît enfin, après plus de deux cents années, une réfutation en forme de cet ouvrage.

M. de Voltaire, éditeur de cette réfutation, nous insinue dans sa préface que l’auteur est un homme d’un très-haut rang, et dans une très-grande place. Notre emploi de journaliste consiste à rendre seulement compte au public des ouvrages qui peuvent l’instruire et lui plaire. Nous ne prétendons pas jeter des regards indiscrets sur ce qu’on croit devoir dérober à nos yeux ; mais s’il est vrai, ce que l’on commence à dire, que c’est un prince qui a fait cet ouvrage, qu’il nous soit permis de remercier le ciel d’avoir inspiré de tels sentiments à un homme chargé du bonheur des autres hommes.

Nous ne connaissons aucun livre moral comparable à celui que nous annonçons. La plupart des autres livres peuvent former d’honnêtes citoyens ; mais où sont les livres qui forment les rois ? Depuis le sage Antonin, il n’a paru rien de pareil sur la terre. On apprend ailleurs à régler ses mœurs, à vivre en homme sociable ; ici on apprend à régner.

Nous souhaitons que tous les souverains et tous les ministres lisent ce livre, parce que nous souhaitons le bonheur du genre humain, si pourtant la lecture d’un bon livre peut servir à rendre meilleur, et si le poison des cours n’est pas plus fort que cette nourriture salutaire que nous conseillons.

L’avant-propos de l’auteur est écrit avec cette éloquence vraie que le cœur seul peut donner ; en voici un exemple :

« Combien n’est point déplorable la situation des peuples lorsqu’ils ont tout à craindre de l’abus du pouvoir souverain, lorsque leurs biens sont en proie à l’avarice du prince ; leur liberté, à ses caprices ; leur repos, à son ambition ; leur sûreté, à sa perfidie ; et leur vie, à ses cruautés ! C’est là le tableau tragique d’un État où régnerait un prince comme Machiavel prétend le former. »

Ne sent-on pas son cœur ému d’une tendresse respectueuse quand on lit ces paroles, et ne prodiguerait-on pas son sang pour un prince qui penserait ainsi, qui parlerait des souverains comme un particulier, qui serait pénétré de nos mêmes sentiments, qui élèverait ainsi sa voix avec nous pour détester la tyrannie ?

Ce qui nous a étonnés, c’est ce langage si pur, cet usage si singulier d’une langue qui n’est pas, dit-on, celle de l’auteur. Plusieurs morceaux nous ont semblé écrits dans des termes si énergiques ; le mot propre nous a paru si souvent employé, et si souvent mis à sa place, que nous avons douté quelque temps que l’ouvrage fût d’un étranger. Pour nous en instruire, nous avons consulté l’éditeur lui-même, et nous avons vu entre ses mains la preuve évidente que ces traits dont nous parlons sont en effet de la main respectable dont nous doutions.

L’Essai de critique sur Machiavel a autant de chapitres que l’ouvrage de cet Italien, intitulé le Prince ; mais ce n’est pas une réfutation continuelle : ce sont souvent des réflexions à l’occasion de celles de l’Italien ; ce sont mille exemples tirés de l’histoire ancienne et moderne ; c’est un raisonnement fort et suivi ; c’est partout la vertu la plus pure, partout la preuve que la meilleure politique est d’être vertueux.

Une de ces choses qui nous a le plus frappés, c’est ce que nous avons trouvé au chapitre iii :

« Si aujourd’hui, parmi les chrétiens, il y a moins de révolutions, c’est que les principes de la saine morale commencent à être plus répandus ; les hommes ont plus cultivé leur esprit, ils en sont moins féroces ; et peut-être est-ce une obligation qu’on a aux gens de lettres qui ont poli l’Europe. »

Il semblerait, à la première lecture, que c’est un homme de lettres qui a écrit ce passage, soit par un intérêt particulier, soit par le goût que l’on sent toujours pour sa profession, et par ce désir naturel de la rendre plus recommandable. Il est pourtant très-certain, et nous en sommes convaincus par le témoignage de nos yeux, et par la confrontation la plus scrupuleuse, que ce n’est point un homme de lettres, un simple philosophe qui parle ainsi ; c’est un homme né dans un rang où il est ordinaire de mépriser les gens de lettres, de les compter pour rien dans l’État, d’ignorer même s’ils existent.

Quelle bonté et quelle magnanimité dans tout le reste de l’ouvrage ! comme la vertu qui y règne est indulgente ! qu’elle est éloignée de cette superstition pédantesque qui s’effarouche de tout ! qu’on sent bien que c’est un homme qui écrit, et non pas un pédagogue qui veut se mettre au-dessus de l’homme !

Plus d’un prince, à la vérité, a honoré les sciences par des écrits qui ont passé à la postérité. Les Césars de Julien, ce philosophe couronné, vivront tant qu’il y aura du goût sur la terre ; mais ce n’est qu’une satire ingénieuse. Ses autres écrits seront estimés des savants ; mais la vertu et l’éloquence qui y règnent sont employées à soutenir une cause que nous réprouvons. Henri VIII d’Angleterre écrivit contre Luther ; mais on ne lit ni l’un ni l’autre. Jacques Ier composa des ouvrages ; mais ni son règne ni ses écrits n’ont eu l’approbation universelle. Si nous remontons jusqu’à Jules César, nous avons perdu sa tragédie d’Œdipe, et nous avons ses Commentaires ; ils sont le bréviaire, dit-on, des gens de guerre, moins lus peut-être qu’estimés. Après tout, c’est l’ouvrage d’un usurpateur, et l’histoire des malheurs qu’il a causés, non moins que des belles actions qu’il a faites ; mais il n’y a pas une page dans le livre que nous annonçons qui ne soit destinée à rendre les hommes meilleurs et plus heureux.

L’auteur d’un roman intitulé Séthos[348] a dit que si le bonheur du monde pouvait naître d’un livre, il naîtrait de Télémaque. Qu’il nous soit permis de dire qu’à cet égard l’Anti-Machiavel l’emporte peut-être beaucoup sur le Télémaque même : l’un est principalement fait pour les jeunes gens ; l’autre, pour des hommes. Le roman aimable et moral de Télémaque est un tissu d’aventures incroyables ; et l’Anti-Machiavel est plein d’exemples réels, tirés de l’histoire. Le roman inspire une vertu presque idéale, des principes de gouvernement faits pour les temps fabuleux qu’on nomme héroïques. Il veut, par exemple, qu’on divise les citoyens en sept classes ; il donne à chaque classe un vêtement distinctif, il bannit entièrement le luxe, qui est pourtant l’âme d’un grand État et le principe du commerce ; l’Anti-Machiavel inspire une vertu d’usage : ses principes sont applicables à tous les gouvernements de l’Europe. Enfin le Télémaque est écrit dans cette prose poétique que personne ne doit imiter, et qui n’est convenable que dans cette suite de l’Odyssée[349], laquelle a l’air d’un poëme grec traduit en prose.

Ici on voit un style uni, mais vigoureux et plein, un langage mâle fait pour les choses sérieuses que l’on traite. On y rencontre à tout moment de ces tours naïfs qui partent d’un cœur pénétré : la vérité y est sans art et sans détour.

Voici un de ces morceaux naturels qui nous ont frappés[350] :

« Les princes qui ont été hommes avant de devenir rois peuvent se ressouvenir de ce qu’ils ont été, et ne s’accoutument pas si facilement aux aliments de la flatterie. Ceux qui ont régné toute leur vie ont toujours été nourris d’encens comme les dieux, et ils mourraient d’inanition s’ils manquaient de louanges. »

Nous avons été surpris de trouver, au commencement du chapitre XXV, des pensées sur la liberté et la nécessité, qui supposent une connaissance aussi profonde de la métaphysique que de la morale. Nous craignons de nous laisser emporter ici au plaisir que nous a fait cette lecture ; et qu’on ne pense pas que le nom de l’auteur auquel on attribue l’ouvrage nous en a imposé[351] : c’est sur quoi nous nous sommes examiné nous-mêmes avec scrupule. Nous sommes dans un pays libre, où on n’a rien à espérer ni à craindre de ceux du rang de l’illustre auteur qu’on soupçonne. Nous sommes inconnus, et nous nous flattons de l’être toujours ; la seule vérité conduit notre plume.

Il a paru deux autres éditions, subreptices, de cet ouvrage, intitulées Examen de Machiavel, ou Anti-Machiavel : l'une, à Londres, chez Meyer, dans le Strand ; et l’autre, à la Haye, chez J. Vanduren ; mais M. de Voltaire les désavoue. Elles sont informes, pleines de fautes grossières et d’interpolations. Il y a des endroits où l'on trouve des dix lignes entières d’oubliées, et d’autres où le sens est entièrement défiguré. Il en va paraître une quatrième ; on traduit l’ouvrage en anglais et en italien : on ne saurait trop multiplier une instruction faite pour tous les temps et pour tous les hommes.

FIN DE L’EXTRAIT DE LA NOUVELLE BIBLIOTHÈQUE.
DOUTES
SUR
LA MESURE DES FORCES MOTRICES
ET SUR LEUR NATURE[352]
présentés à l’académie des sciences de paris en 1741.

PREMIÈRE PARTIE.
DE LA MESURE DE LA FORCE.

1° Une pression quelconque en un temps peut-elle donner autre chose qu’une vitesse et ce qu’on appelle une force ?

2° Si une pression en un temps ne peut donner qu’une force, deux pressions dans le même temps ne donneront-elles pas simplement deux vitesses et deux forces ?

3° Donc, en deux temps, une pression produit ce que deux pressions égales font en un temps. Elle donne 2 vitesses et 2 forces : car 2 2 .

4° Donc, si de deux corps égaux le premier fait le double d’effet de l’autre dans un temps égal, c’est qu’il aura double vitesse ; et, s’il fait le quadruple d’effet avec 2 de vitesse, c’est en deux temps.

5° Donc, si on veut que la force soit le produit du carré de la vitesse par la masse, il faudrait qu’un corps, avec double vitesse, opérât dans le même temps une action quadruple de celle d’un corps égal qui n’aurait qu’une vitesse simple.

Il faudrait donc que le ressort A, égal à B, tendu comme 2, poussât une boule à 4 de distance, dans le même temps que le ressort B, tendu comme 1, ne la pousse qu’à 1 de distance ; mais c’est ce qui ne peut arriver jamais.

6° Donc tous les cas où cette contradiction d’une vitesse double qui agit comme 4 paraît se trouver doivent être décomposés et ramenés à la simplicité de cette loi inviolable, par laquelle 2 de vitesse ne donne qu’un effet double d’un de vitesse en temps égal.

7° Or tous ces cas contradictoires, dans lesquels une vitesse double fait un effet quadruple, rentrent dans la loi ordinaire, quand on voit que cet effet quadruple n’arrive qu’en deux temps, en réduisant le mouvement accéléré et retardé en mouvement uniforme.

8° Si cette méthode de réduire le mouvement retardé en uniforme n’était pas juste, cela n’empêcherait pas que les principes ci-dessus ne fussent vrais : ce serait seulement une fausse explication d’un principe incontestable ; et, si elle est juste, c’est un nouveau degré de clarté qu’elle donne à ces principes. Voyons donc si elle est juste.

9° Le mobile A, égal à B, reçoit 2 de vitesse, et B, 1 degré. Ils trouvent, en montant, les impulsions de la pesanteur, ou, en marchant sur un plan poli, des obstacles égaux quelconques.

Impulsions motrices rencontrant des obstacles sur une échelle mobile

A surmonte 4 de ces obstacles égaux, ou de ces impulsions, et arrive en T, où il perd toute sa force ; B ne résiste qu’à une de ces impulsions, et ne fait que le quart du chemin de A.

Or, il est démontré que A n’arrive qu’en 2 temps en T : et B, en 1 temps en V.

Donc jusque-là cette méthode est d’une justesse parfaite.

10° Maintenant, si dans cet espace A T le corps A n’est parvenu à l’espace 3, à la fin du premier temps, que par la même raison que le corps C n’est parvenu qu’au numéro 1, la démonstration devient de plus en plus aisée à saisir.

On démontre facilement en effet que le corps A doit aller à 3 : car la pesanteur ou la résistance quelconque qui agit également sur les deux mobiles ôte 1 à B, quand elle ôte 1 au mobile A.

Donc le mobile A doit aller à 3 quand le mobile C n’est allé qu’à 1, etc.

Donc le corps A ne fait qu’en deux temps le quadruple de B ; donc l’effet n’est que double, proportionnel en temps égal à la cause qui est double, etc.

11° Si on poursuit cette démonstration, on voit que par un mouvement uniforme B irait de 1 à 2 au second temps ; et A, qui a la force double, irait d’un mouvement uniforme de 3 à 5.

Or l’espace de 3 à 4, que le corps A ne parcourt pas dans le premier moment, joint à l’espace de 4 à 5 qu’il ne parcourt pas dans le second moment, représente la force contraire qui lui ôte la sienne ; de même l’espace de 1 à 2, que B ne parcourt pas, représente la force contraire qui a éteint la force de B.

Or ces forces contraires sont proportionnelles à celles qu’elles détruisent. L’espace 5, 3 est double de l’espace B, 1 : donc la force détruite dans le corps A n’est que double de celle détruite dans le mobile B ; donc la démonstration est en tout d’une entière exactitude.

12° Si l’esprit, convaincu que le mobile A n’a fait qu’en 2 temps l’effet quadruple du mobile B, conserve quelque scrupule sur ce qu’au premier temps le mobile A surmonte trois obstacles, ou remonte à 3, malgré la résistance de la pesanteur, tandis que le mobile B ne surmonte que 1, ou ne s’élève qu’à l’espace 1 ; si, dis-je, on ne trouve pas dans ce premier temps le rapport de 2 à 1, mais le rapport de 3 à 1, cette difficulté a été levée, comme on va le voir.

13° Les deux temps dans lesquels le mobile A agit, et les espaces qu’il franchit, sont réellement divisés en autant d’instants que l’esprit veut en assigner ; ainsi, au lieu de 4 espaces que A doit parcourir en 2 temps, concevons 100 parties d’espace en 1 temps pour A, et 25 parties d’espace en 5 temps pour B. Rangeons cette progression sous deux colonnes.

A 2 vitesses. B 1 vitesse.
espac. parc. espac. parc.
Premier temps 
 19
Premier temps 
 9
Second temps 
 17
Second temps 
 7
Troisième temps 
 17
 
.
.
.
Dixième 
 1
Cinquième temps 
 1


En 10 temps, 100 d’espace. En 5 temps, 25 d’espace.

Les obstacles agissent en la même raison que la gravité.

17.................................... 20 
 3
7.................................... 10 
 3
Troisième temps.
15.................................... 20 
 5
3.................................... 10 
 5

Il est aisé de voir, en poursuivant cette progression, que les espaces parcourus sont d’abord doubles l’un de l’autre moins l’espace non parcouru, qui est 1, indiqué pour l’un et pour l’autre mobile ; en sorte que plus on suppose ces instants petits, tout le reste étant le même, plus le rapport des espaces parcourus dans un premier instant approche de celui de 2 à 1, c’est-à-dire de celui des vitesses initiales. Le rapport serait à cet instant de 20 à 10, c’est-à-dire de 2 à 4. En suivant toujours cette progression, on voit que le mobile A aura parcouru en 5 temps 75 d’espace, et que B en aura parcouru 25, ce qui devient en 5 temps le même rapport qu’on trouvait au premier instant de 3 à 4, quand on ne compte que 2 instants.

Ainsi, dans la moitié du temps total, A parcourra 3 ; et B, 1 seulement ; mais uniquement parce que les pertes de vitesse sont égales en temps égaux pour les deux corps, quelles que soient leurs vitesses initiales.

Je suppose qu’il reste encore quelque doute sur les vérités précédentes, l’expérience ne décide-t-elle pas sans retour la question ? Et l’ancienne manière de calculer n’est-elle pas seule recevabie, si par elle on rend une raison pleine de tous les cas auxquels la force semble être le produit du carré de la vitesse par la masse ? tandis que la nouvelle manière ne peut, en aucun sens, rendre raison des effets proportionnels à la simple vitesse.

14° Or il est constant qu’en distinguant les temps on ne trouve jamais qu’une force proportionnelle à la vitesse en temps égaux, quoique en des temps inégaux l’effet soit comme le carré de la vitesse ; mais lorsqu’une simple vitesse fait effet comme 1, et que deux vitesses dans le même temps agissent précisément comme 2, il n’y a plus alors de carré qui puisse expliquer cet effet simple ; il ne reste donc qu’à voir des exemples.

15° S’il y a un cas où la force paraisse être comme le carré de la vitesse, c’est dans le choc des fluides, qui agissent en effet en raison doublée de leur vitesse ; mais, s’il est démontré que les fluides n’agissent ainsi que parce qu’en un temps donné chaque particule n’agit qu’avec sa masse multipliée par sa simple vitesse, restera-t-il quelque doute sur l’évaluation des forces motrices ?

La somme totale des impressions d’un corps quelconque est égale à l’impression de chaque partie, répétée autant de fois qu’il y a de parties dans ce corps.

Soit conçu un fluide qui choque un plan uni, avec une vitesse 10, et un fluide semblable choquant un plan semblable avec une vitesse 1 ; dans l’instant 1, 10 parties du premier fluide choqueront le plan avec la vitesse 10. La force exercée par le fluide pendant ce temps sera donc 10 10 ; mais dans le même temps une seule particule du second fluide choquera le plan avec la vitesse 1 ; la force exercée par le fluide ne sera donc que 1 1.

Les forces sont donc comme les carrés des vitesses, quoique celle de chaque particule ne soit que comme la vitesse ; et si on disait que chaque partie agit comme le carré de sa vitesse, chacune de ses parties agirait alors comme 100, et le fluide aurait une action totale comme 1000 : ce qui ne serait plus alors le carré de la vitesse, mais le cube ; donc on ne trouve ici, comme partout ailleurs, que le produit de la vitesse par la masse.

16° Est-il permis de redire encore ce qui a été dit, que les corps qui se choquent en raison réciproque des vitesses et des masses agissent toujours en cette proportion, et non en celle du carré ; et le corps 1, choquant avec 10 de vitesse le corps 10, qui n’a que la vitesse 1, la pression est égale de part et d’autre, et qu’ainsi les forces sont évidemment égales ?

17° L’expérience proposée par M. Jurin n’est-elle pas une preuve sans réplique que deux vitesses en un temps ne donnent que 2 forces ? On sait que c’est un plan mobile à qui on donne la vitesse 1, sur lequel on fait rouler, selon la même direction, une boule avec la même vitesse. Ces 2 vitesses en un même temps ne feront jamais d’effet que comme 2, et non comme 4.

18° Les défenseurs des forces vives ont-ils bien réfuté cette expérience, en disant que le ressort qui donne la vitesse 1 à la boule, étant appuyé lui-même sur ce plan mobile, fait reculer ce plan et dérange l’expérience ? N’est-il pas aisé de remédier à ce petit déchet de mouvement que le plan mobile doit éprouver ? On n’a qu’à fixer le ressort à un appui inébranlable, et jeter avec ce ressort la boule sur le plan mobile. L’expérience peut se faire, l’effet ne peut s’en contester ; la question n’est-elle pas décidée de fait[353] ?

19° N’est-il pas encore évident que ces cas, tels que M. Herman les rapporte, et tous les cas possibles où un mobile semble communiquer plus de force qu’il n’en a, sont tous soumis à la distinction du temps et à l’examen des forces du ressort ? Par exemple on dit qu’une boule sous-double, ayant la vitesse deux, communique en un temps une force comme quatre aux deux boules doubles, qu’elle frappe à la fois sous un angle de 60 degrés, puisque chacune des boules doubles recevra 1 de vitesse ; mais il faut observer que dans ce cas les boules B et E n’auront parcouru que la moitié du rayon dans le sens de A B, tandis que le corps A, allant de A en D, aura parcouru le double de ce rayon ; et quant à la vitesse latérale qu’elles acquièrent, elle est produite également dans le cas du choc des corps durs, où tout le monde convient de mesurer la force par le produit de la masse par la vitesse.

20° Ne paraît-il pas encore que, dans le choc des corps à ressort, ce serait se faire illusion de croire que la force motrice soit le produit du carré de la vitesse, sur ce que les carrés de cette vitesse, multipliés par les masses, sont toujours, après le choc, égaux à la masse du corps choquant, multipliée par le carré de sa vitesse ? Cette augmentation de force qu’on trouve après le choc ne vient-elle pas évidemment de la propriété des corps à ressort ? Et n’est-ce pas cette propriété qui fait qu’une boule choquée par le moyen de 20 boules intermédiaires, toutes en raison sous-double, peut acquérir fois plus de force que si elle était choquée par la première boule seulement ? Or il est démontré que dans ce cas ce n’est pas cette première boule qui possédait ce grand excédant de forces ; n’est-il donc pas de la dernière évidence que c’est au ressort qu’il faut attribuer cette prodigieuse augmentation ?

Donc, de quelque côté qu’on se tourne, soit que l’on consulte l’expérience, soit qu’on calcule, on trouve toujours que la valeur des forces motrices est la masse multipliée par la vitesse.

SECONDE PARTIE.
DE LA NATURE DE LA FORCE.

1° Maintenant, s’il est bien prouvé que ce qu’on appelle force motrice est le produit de la simple vitesse par la masse, sera-t-il moins aisé de parvenir à connaître ce que c’est que cette force ?

2° D’abord, si elle est la même dans un corps qui n’est pas eu mouvement, comme dans le bras d’une balance en repos, et dans un corps qui est en mouvement, n’est-il pas clair qu’elle est toujours de même nature, et qu’il n’y a point deux espèces de force, l’une morte et l’autre vive, dont l’une diffère infiniment de l’autre ? à moins qu’on ne dise aussi qu’un liquide est infiniment plus liquide quand il coule que quand il ne coule pas.

3° Si la force n’est autre chose que le produit d’une masse par sa vitesse, ce n’est donc précisément que le corps lui-même, agissant ou prêt à agir avec cette vitesse, La force n’est donc pas un être à part, un principe interne, une substance qui anime les corps, et distinguée des corps, comme quelques philosophes l’ont prétendu.

4° Cette force, qui n’est rien, sinon l’action des corps en mouvement, n’est donc pas primitivement dans des êtres simples qu’on nomme monades, lesquelles ces philosophes disent être sans étendue, et constituer cependant la matière étendue ; et, quand même ces êtres existeraient, il ne paraît pas plus qu’ils puissent avoir une force motrice qu’il ne semble que des zéros puissent former un nombre.

5° Si cette force n’est qu’une propriété, elle est sujette à variations, comme tous les modes de la matière ; et si elle est en même raison que la quantité du mouvement, n’est-il pas clair que sa quantité s’altère si le mouvement augmente ou diminue ?

6° Or il est de fait que la quantité de mouvement augmente toutes les fois qu’un petit corps à ressort en choque un plus grand en repos. Par exemple, le mobile élastique A, qui a 20 de masse et 11 de vitesse, choque B en repos, dont la masse est 200 ; A rejaillit avec une quantité de mouvement de 180, et B marche avec 400.

Ainsi A, qui n’avait que 20 de masse et 11 de vitesse, ou 220 de force, a produit 580. D’un autre côté, il se perd, comme on en convient, beaucoup de mouvement dans le choc des corps inélastiques : donc la force augmente et diminue.

7° Les philosophes qui ont dit que la permanence de la quantité des forces est une beauté nécessaire dans la nature ont-ils plus de raison que s’ils disaient que la même quantité d’espèces, d’individus, de figures, etc., est une beauté nécessaire ?

8° S’il est incontestable que le choc d’un petit corps contre un plus grand produise une force beaucoup plus grande que celle que ce petit corps possédait, ne suit-il pas évidemment que les corps ne communiquent point de force proprement dite ? Car dans l’exemple ci-dessus, où 20 de masse avec 11 de vitesse ont produit 580 de force, le corps B, qui a 200 de masse, acquiert une force de 400, qui n’est que le résultat de la masse 200 par la vitesse 2. Or certainement il n’a pas reçu de lui sa masse, il n’a reçu que sa vitesse, laquelle n’est qu’un des composants, un des instruments de la force : donc les corps ne communiquent point la force.

9° Mais la masse et le mouvement suffisent-ils pour opérer cette force ? ne faut-il pas évidemment l’inertie, sans laquelle la matière ne résisterait pas, et sans laquelle il n’y aurait nulle action ? L’inertie, le mouvement, et la masse, suffisent-ils ? ne faut-il pas un principe qui tienne tous les corps de la nature en mouvement, et leur communique ainsi incessamment une force agissante ou prête d’agir ? et ce principe n’est-il pas la gravitation, soit que la gravitation ait elle-même une cause physique, soit qu’elle n’en ait point ?

10° La gravitation, qui imprime le mouvement à tous les corps vers un centre, n’est-elle pas encore très-loin de suffire pour rendre raison de la force active des corps organisés ? Et ne leur faut-il pas un principe interne de mouvement, tel que celui de ressort ?

11° La force active causée par ce ressort, agissant suivant ces mêmes lois, et opérant les mêmes effets que toute force quelconque, ne doit-on pas en conclure que la nature, qui va souvent à différents buts par la même voie, va aussi au même but par différents chemins, et qu’ainsi la véritable physique consiste à tenir registre des opérations de la nature, avant de vouloir tout asservir à une loi générale[354] ?


À Bruxelles, ce 27 mars 1741.
Voltaire.

CONSEILS
À M. RACINE
SUR
SON POËME DE LA RELIGION
PAR UN AMATEUR DES BELLES-LETTRES[355].

(1742)

En lisant le poëme de la Religion du fils de notre illustre Racine, j’ai remarqué des beautés ; mais j’ai senti un défaut qui règne dans tout l’ouvrage : c’est la monotonie. On peut remédier aisément, dans une seconde édition, à toutes les autres fautes ; on rectifie une idée fausse, on embellit des vers négligés, on éclaircit une phrase obscure, on ajoute des beautés : mais il sera un peu plus difficile de changer l’uniformité, répandue sur tout l’ouvrage, en cette variété piquante qui seule peut donner du plaisir. Je me souviens d’un vers charmant de feu M. de Lamotte[356] :

L’ennui naquit un jour de l’uniformité.

Cependant j’ose exhorter l’estimable auteur de ce poëme à faire les plus grands efforts pour atteindre à cette beauté absolument nécessaire. J’ai ouï dire à M. Silhouette que la Boucle de cheveux de M. Pope n’eut d’abord qu’un médiocre succès, parce qu’il n’y avait point d’invention ; mais qu’elle réussit lorsque l’auteur eut embelli ce badinage en y introduisant des génies, des sylphes, et des ondins. Ce n’est pas de pareilles fictions, sans doute, que je demande à M. Racine ; mais plus de chaleur, plus de figures, et des tableaux plus frappants.

Tantôt je voudrais qu’il interrogeât la Sagesse éternelle, qui lui répondrait du haut des cieux ; tantôt que le Verbe lui-même, descendu sur la terre, vînt y confondre Mahomet, Confucius, Zoroastre, appelés un moment du sein des ténèbres pour l’entendre ; ici, je voudrais que l’abîme s’entr’ouvrit : j’aimerais à y descendre en idée pour interroger les sages de l’antiquité, et pour arracher d’eux l’aveu qu’ils n’ont point connu la sagesse.

Là, je ferais l’histoire d’un prince qui, dans les grandeurs, dans les victoires, et dans les plaisirs, cherchât[357] inutilement le bonheur, qui le trouvât ensuite dans la solitude. Plus loin, je peindrais un homme que l’enivrement du monde rendrait dur et malheureux, devenu ensuite compatissant, indulgent, bienfaisant, et par conséquent heureux. Cent images dans ce goût réveilleraient l’esprit du lecteur que l’historique assoupit, et que le dogmatique endort.

J’exhorte encore l’auteur à penser de lui-même : il en est capable. Il ne faut point toujours mettre en vers Pascal, saint Augustin, Arnauld. Cet asservissement de l’esprit le gêne trop dans sa marche. Trop d’imitation éteint le génie. S’il veut commencer par donner l’essor à son âme, alors il sera temps de le prier de corriger les négligences de style. Alors je prendrai la liberté de lui faire remarquer que le premier chant commence un peu languissamment ; non qu’il faille des vers trop forts dans un début, mais il ne faut pas ramper.

L’idée d’un appui véritable que la raison rend aimable[358] n’est pas, à beaucoup près, assez grande. Il s’agit du bonheur de tous les hommes, et d’un bonheur éternel ; les paroles doivent peindre. D’ailleurs est-ce une grande merveille que notre appui véritable nous devienne aimable ? La difficulté, la beauté consiste à rendre aimable un joug, une servitude qui nous gêne, et non un appui qui nous rassure.

Je lui dirai encore que dès la première page on ne doit pas se négliger au point de dire les droits, la gloire t’est chère. Ces fautes de grammaire sont trop remarquables, et révoltent trop les oreilles les moins délicates.

Mais ce n’est qu’après avoir refondu l’ouvrage avec génie qu’il faudra revoir les détails avec scrupule. Je me flatte d’autant plus qu’il l’embellira que je vois des choses dans le second chant qui me paraissent devoir lui servir de modèle pour tout le reste.

Qu’il ne dise point, comme dans le quatrième chant, qu’il ne veut pas imiter Sannazar[359]. Ce poëte italien défigura son ouvrage, médiocre d’ailleurs, par des fictions indécentes et puériles ; et je propose à M. Racine de se rendre très supérieur à Sannazar, en embellissant son poëme par des images nobles et intéressantes.

Non satis est pulchra esse poemata ; dulcia sunto[360].

Moins les raisonneurs sont convaincants, plus on a besoin de séduire par les grâces du discours ; par exemple, voici, page 130, un argument proposé en vers didactiques :

Quand votre Dieu pour vous n’aurait qu’indifférence[361],
Pourrait-il, oubliant sa gloire qu’on offense,
Permettre à cette erreur, qu’il semble autoriser,
D’abuser de son nom pour nous tyranniser ?

On sent combien cet argument est faux : car Dieu permet que les hommes soient trompés par le mahométisme, dont les préceptes sont extrêmement sévères, puisqu’ils ordonnent la prière cinq fois par jour, la plus rigoureuse abstinence, l’aumône du dixième de son bien, sous peine de damnation. Jésus-Christ permet encore que les hommes soient trompés dans la plus belle partie de la terre, depuis près de trois mille ans, par l’admirable et austère morale de Confucius. Ainsi un argument si faux, présenté si sèchement, est capable de faire un grand tort au fond de l’ouvrage.

Il y eu a malheureusement quelques-uns de ce genre ; je conseillerais donc, encore une fois, à l’estimable auteur d’argumenter moins et d’embellir davantage. Pourquoi dire qu’il y a plus de chrétiens que de musulmans sur la terre ? On sait que le fait est au moins très-douteux. Que prouverait-il quand il serait vrai ? Nulle erreur, nulle mauvaise preuve ne doit entrer dans un ouvrage consacré à la divine vérité. Je ne veux point blâmer le projet de mettre en vers les Pensées de Pascal ; mais, en rimant ces Pensées, il faut et les ennoblir, et être exact, et en inventer de nouvelles.

Je demande où l’on va, d’où l’on vient, qui nous sommes[362] ;
Et je les vois courir, peu touchés de nos maux,
À des amusements qu’ils nomment leurs travaux.
On détruit, on élève, on s’intrigue, on projette.

Le lecteur s’attend alors à une description de ces travaux, de ces destructions, de ces intrigues, et de ce torrent du monde qui entraîne tous les hommes loin d’eux-mêmes ; mais au lieu de cette idée grande et nécessaire, voici ce qu’on trouve[363] :

Sans cesse l’on écrit, et sans cesse on répète.
L’un, jaloux de ses vers, vains fruits d’un doux repos.
Croit que Dieu ne l’a fait que pour ranger des mots ;
L’autre, assis pour entendre et juger nos querelles,
Dicte un amas d’arrêts qui les rend éternelles.

S’arrêter à ces petites images, non-seulement c’est tomber, mais c’est s’écarter de son chemin en tombant : il peint deux occupations sédentaires, au lieu de faire passer sous mes yeux le rapide spectacle de la roue de la fortune qui emporte le genre humain ; il confond un amusement avec l’occupation la plus digne des hommes, qui est celle de rendre la justice ; de plus, il est faux qu’un arrêt du parlement, en jugeant un procès, l’éternise.

Cent fois j’ai souhaité (j’en fais l’aveu honteux)[364]
Pouvoir de mes malheurs me distraire comme eux,
Et, risquant sans remords mon âme infortunée,
Attendre du hasard ma triste destinée.

Premièrement, comment a-t-il souhaité pouvoir se distraire comme ceux qui font des vers, dans le temps même qu’il fait des vers ? Secondement, quelle alternative ou de faire des vers, ou de juger des procès ? Troisièmement, tous les juges risquent-ils, sans remords, leur âme infortunée ? Quatrièmement, qui est-ce qui attend sa triste destinée du hasard, tandis que les écoliers de seconde savent aujourd’hui que le hasard n’est qu’un nom ? C’est donc à tort que dès le commencement de son poëme, à la page 6, il dit[365] :

Ô toi qui vainement fais ton Dieu du hasard !

Car, encore une fois, il n’y a aucun livre écrit depuis cent ans où l’on attribue quelque chose au hasard. Le grand système des matérialistes est la nécessité.

J’apporte à M. Racine ce petit exemple entre plusieurs autres, ne doutant pas qu’un esprit comme le sien ne sente de quel prix est la justesse, et ne remédie à ces légers défauts partout où il les trouvera dans son livre.

Il néglige, dans son poëme sur notre religion, le grand fondement de cette religion même, qui est la nécessité d’un rédempteur ; et, au lieu de parler de cette nécessité, il apporte en preuve de la mission de Jésus-Christ je ne sais quel bruit, qui courut du temps de Vespasien, que l’empire romain serait à un homme qui viendrait de Judée : c’est exposer notre sainte religion au mépris des déistes dont la terre est couverte. Ils dédaignent nos bonnes raisons quand on leur en rapporte de si mauvaises ; la cause de notre Sauveur Jésus-Christ s’affaiblit par l’inattention du poëte.

C’est ainsi que nous avons vu depuis quelque temps le Mercure galant rempli d’étranges dissertations sur Jésus-Christ et les prophètes, par des hommes un peu incompétents, qui voulaient expliquer des prophéties que Grotius, Huet, Calmet, Hardouin, n’ont pu entendre. On a vu, avec une extrême douleur, les choses sacrées ainsi profanées et livrées à l’injuste dérision des esprits forts. Je conjure donc instamment M. Racine d’employer de meilleures preuves avec l’éloquence dont il est capable. Je ne veux que la perfection de l’ouvrage, la gloire de l’auteur, le bien des lettres et du public.

Je prends la liberté de l’engager à faire encore de nouveaux efforts quand il lutte contre les anciens et les modernes dans ses descriptions. Par exemple, M. de Voltaire, dans un de ses discours en vers[366], s’est ainsi expliqué :


Le sage Dufaï, parmi ces plants divers,
Végétaux rassemblés des bouts de l’univers,

Me dira-t-il pourquoi la tendre sensitive
Se flétrit sous nos mains, honteuse et fugitive ;…..
Pourquoi ce ver changeant se bâtit un tombeau,
S’enterre, et ressuscite avec un corps nouveau,
Et, le front couronné, tout brillant d’étincelles,
S’élance dans les airs en déployant ses ailes ?


Ce même ver, dit M. Racine[367],

Chez ses frères rampants, qu’il méprise aujourd’hui,
Sur la terre autrefois traînant sa vie obscure,
Semblait vouloir cacher sa honteuse figure ;
Mais les temps sont changés ; sa mort fut un sommeil ;
On le vit plein de gloire à son brillant réveil,
Laissant dans le tombeau sa dépouille grossière,
Par un sublime essor voler vers la lumière.

M. Racine a l’esprit trop juste pour ne pas convenir sans peine que ces vers ont encore besoin d’être un peu retouchés. Il ne dit pas précisément ce qu’il doit dire. Il dit : Sa mort fut un sommeil, et il n’a pas parlé auparavant de cette prétendue mort. Les temps sont changés est une expression qui convient aux événements de la fortune, et non pas à un effet physique. On ne doit pas dire d’une mouche qu’elle est pleine de gloire, ni que son essor est sublime. C’est dire mal que de dire trop ; c’est énerver que d’exagérer. Choisissons quelques autres endroits où il se rencontre avec le même auteur.


m. de voltaire.

Demandez à Sylva par quel secret mystère[368]
Ce pain, cet aliment dans mon corps digéré.
Se transforme en un lait doucement préparé ;
Comment, toujours filtré dans ses routes certaines,
En longs ruisseaux de pourpre il court enfler mes veines.

m. racine.

Mais qui donne à mon sang cette ardeur salutaire[369] ?
Sans mon ordre il nourrit ma chaleur nécessaire ;
D’un mouvement égal il agite mon cœur ;
Dans ce centre fécond il forme sa liqueur,
Il vient me réchauffer par sa rapide course.

m. de voltaire.

Rome enfin se découvre à ses regards cruels[370] ?
Rome, jadis son temple et l’effroi des mortels ;
Rome dont le destin, dans la paix, dans la guerre,
Est d’être en tous les temps maîtresse de la terre.
Par le droit des combats[371] on la vit autrefois
Sur leurs trônes sanglants enchaîner tous les rois ;
L’univers fléchissait sous son aigle terrible :
Elle exerce en nos jours un pouvoir plus paisible ;
On la voit sous son joug asservir ses vainqueurs.
Gouverner les esprits, ei commander aux cœurs ;
Ses avis sont ses lois, ses décrets sont ses armes, etc.

m. racine.

Cette ville autrefois maîtresse de la terre,
Rome qui, par le fer et le droit de la guerre,
Commandait autrefois à toute nation,
Rome commande encor par la religion.
Avec plus de douceur, et non moins d’étendue,
Son empire établi frappe d’abord ma vue.
Des peuples, de son sein par l’orage écartés.
Contre son Dieu du moins ne sont pas révoltés ;
Tout le Nord est chrétien, tout l’Orient encore, etc.

(Ch. III, 1-9.)
m. de voltaire.

Tu n’as pas oublié ces sacrés homicides
Qu’à tes indignes dieux présentaient tes druides.

(Henriade, ch. V, 97-98.)
m. racine.

Les Gaulois détestant les honneurs homicides
Qu’offre à leurs dieux cruels le fer de leurs druides.

(Ch. IV, 251-52.)
m. de voltaire.

Le crime a ses héros, l’erreur a ses martyrs, etc.

(Henriade, ch. V, 100.)
m. racine.

L’erreur a ses martyrs ; le bonze follement, etc.

(Ch. IV, 314.)
m. de voltaire.

Sur les pompeux débris de Bellone et de Mars,
Un pontife est assis au trône des Césars.
Des prêtres fortunés foulent d’un pied tranquille
Le tombeau des Catons, et la cendre d’Émile.

Le trône est sur l’autel, et l’absolu pouvoir
Met dans les mêmes mains le sceptre et l’encensoir.

(Henriade, ch. IV, 181-186.)
m. racine.

Terrible par ses clefs et son glaive invisible,
Tranquillement assis dans un palais paisible,
Par l’anneau du pêcheur [372] autorisant ses lois,
Au rang de ses enfants un prêtre met nos rois.

(Ch. IV, 4.31-34.)
m. de voltaire.

Vous dont la main savante et l’exacte mesure[373]
De la terre étonnée ont fixé la figure,
Dévoilez les ressorts qui font la pesanteur ;
Vous connaissez les lois qu’établit son auteur ;
Parlez, enseignez-moi comment ses mains fécondes
Font tourner tant de cieux, graviter tant de mondes
Vous ne le savez point, etc.

(IVe Discours, 51-57.)
m. racine.

Vous que de l’univers l’architecte suprême
Eût pu charger du soin de l’éclairer lui-même.
Des travaux qu’avec vous je ne puis partager,
Si j’ose vous distraire et vous interroger.
Dites-moi quel attrait à la terre rappelle
Ce corps que dans les airs il lance si loin d’elle
La pesanteur… déjà ce mot vous trouble tous.

(Ch. V, 253-59.)
m. de voltaire.

Vers un centre commun tout gravite à la fois.

(Épître à madame du Châtelet, 32.)
m. racine.

Vers un centre commun tous pèsent à la fois.

(Ch. V, 248.)
m. de voltaire.

Et périsse à jamais l’affreuse politique
Qui prétend sur les cœurs un pouvoir despotique ;
Qui veut le fer en main convertir les mortels ;
Qui du sang hérétique arrose les autels,
Et, suivant un faux zélé ou l’intérêt pour guides,
Ne sert un Dieu de paix que par des homicides !

(Henriade, ch. II, 17-22.)
m. racine.

Quel Dieu contraire au nôtre[374] aurait pu nous apprendre
Qu’en soutenant un dogme il faut, pour le défendre,
Armés de fer, saisis d’un long emportement,
Dans un cœur obstiné plonger son argument ?

(Ch. VI, 315-18.)
m. de voltaire.

Déjà de la carrière
L’auguste vérité vient m’ouvrir la barrière ;
Déjà ces tourbillons l’un par l’autre pressés,
Se mouvant sans espace, et sans règle entassés,
Ces fantômes savants à mes yeux disparaissent.
Un jour plus pur me luit ; les mouvements renaissent,
L’espace qui de Dieu contient l’immensité
Voit rouler dans son sein l’univers limité ;
Cet univers si vaste à notre faible vue,
Et qui n’est qu’un atome, un point dans l’étendue.

(Épître à madame du Châtelet, 21-30.)
m. racine.

Là, d’un cubique amas, berceau de la nature,
Sortent trois éléments de diverse figure.
Là ces angles qu’entre eux brise leur frottement,
Quand Dieu, qui dans le plein met tout en mouvement,
Pour la première fois fit tourner la matière.
................
Newton ne la voit pas ; mais il voit ou croit voir
Dans un vide étendu tous les corps se mouvoir.

(Ch. V, 237-43.)
m. de voltaire.

Adoucit-il les traits de sa main vengeresse[375] ?
Punira-t-il, hélas ! des moments de faiblesse,
Des plaisirs passagers, pleins de trouble et d’ennui,
Par des tourments affreux, éternels comme lui ?

m. racine.

Mais, pour quelque douceur rapidement goûtée,
Qui console en sa soif une âme tourmentée,
Croirons-nous qu’en effet il s’irrite si fort,
Et pour un peu de miel condamne-t-il à mort ?

(Ch. VI, 23-26.)

J’omets quelques autres exemples, et je ne veux point entrer dans le détail des vers qu’il faut absolument que l’auteur corrige, parce que je l’estime assez pour croire qu’il les sentira lui-même, ou qu’il consultera quelqu’un de nos académiciens qui ont le plus de goût. Ce n’est pas toujours les poëtes qu’il faut consulter en poésie. M. Patru était le conseil de M. Despréaux. Il paraît que M. Racine ne devait pas s’adresser à Rousseau sur un tel ouvrage. Le peu de nos vers alexandrins que Rousseau a faits prouvent qu’il n’avait pas le goût de ce genre de versification ; et ses épîtres font voir que le raisonnement n’était pas tout à fait de son ressort. En effet, dans ses meilleures épîtres, comme dans celle à Marot, il y a trop de paralogismes ; et celle qu’on vient d’imprimer à la suite du poëme de la Religion n’est pas assurément ce qu’il a fait de mieux en fait de raison et de poésie.

Rousseau, dans cette épître, attaque toujours la secte ancienne qui attribuait tout au hasard. Encore une fois, il ne faut pas se battre contre ces fantômes ; il faut attaquer dans leur fort, mais avec une extrême charité, ces incrédules, lesquels admettent un Dieu tout-puissant et tout bon, qui n’a rien fait que de bien, et qui nous donne la mesure de connaissances et de félicités proportionnée à notre nature ; qui ne peut jamais changer ; qui imprime dans tous les cœurs la loi naturelle ; qui est et qui a toujours été le père de tous les hommes ; n’ayant point de prédilection pour un peuple ; ne regardant point les autres créatures dans sa fureur ; ne nous ayant point donné la raison pour exiger que l’on croie ce que cette raison réprouve ; ne nous éclairant point pour nous aveugler, etc.

Voilà les dogmes monstrueux, voilà les subtilités si évidemment criminelles qu’il fallait détruire ; mais en vérité Rousseau en était-il capable ? en était-il digne ? et le ton d’autorité, le langage des Bourdaloue et des Massillon convenait-il à une bouche souillée de ce que jamais la sodomie et la bestialité ont fourni de plus horrible à la licence ? Quare enarras justitias meas[376] ? Rousseau ne devrait employer le reste de sa vie qu’à demander humblement pardon à Dieu et aux hommes, et non à parler en docteur de ce qui lui était si étranger. Qu’eût-on dit de La Fontaine s’il eût pris le ton sévère pour prêcher la pudeur ? Castigas turpia, turpis. Aussi cette épître de Rousseau est une des plus faibles déclamations, en style marotique, qu’il ait faites depuis son exil de France.

Ce que M. Racine veut faire approuver de cette épître sert même à la faire condamner. Est-il possible qu’on puisse y goûter « des bruyantes armées d’esprits subtils, qui, pygmées ingénieux, se haussent burlesquement contre le ciel sur des montagnes d’arguments entassés[377] » ? N’est-ce pas là réunir à la fois le guindé du P. Lemoine et le bas comique ? N’est-ce pas un double monstre ? Certes, vouloir accréditer ce style, pire mille fois que le style précieux qu’on a tant condamné, ce serait ruiner entièrement le peu de bon goût qui reste en France.

M. Racine a fait imprimer aussi sa réponse, en vers, à Rousseau ; il est à souhaiter que M. Racine travaille cette épître aussi bien que son poëme, qu’il la varie davantage, qu’il lui ôte ce ton déclamateur qui est l’opposé de ce genre d’écrire, qu’il y sème plus de ces vers aisés qu’on retient par cœur et qui deviennent proverbes. Je lui demande encore un peu plus de politesse. On peut, on doit réfuter Bayle, et je souhaite que ceux qui s’en mêlent soient assez dialecticiens pour l’entreprendre ; mais, s’il faut combattre ses erreurs, il ne faut pas l’appeler cœur cruel, homme affreux[378]. Les injures atroces n’ont jamais fait de tort qu’à ceux qui les ont dites. Qui se met ainsi en colère a trop l’air de n’avoir pas raison. « Tu prends ton tonnerre au lieu de répondre, dit Ménippe à Jupiter ; tu as donc tort ? » Mais, si Jupiter a tort, combien sommes-nous condamnables lorsque nous insultons ainsi ! la mémoire d’un philosophe qui, après tout, a rendu tant de services à la littérature, et dont les ouvrages sont le fondement des bibliothèques chez toutes les nations de l’Europe !

Je finirai par prier M. Racine, pour l’intérêt de sa gloire, de ne point tant invectiver contre les auteurs ses confrères. Cette indécence n’est plus d’usage ; les honnêtes gens la réprouvent. Il faut imiter la plupart des physiciens de toutes les académies, qui rapportent toujours avec éloge les opinions de ceux même qu’ils combattent. Si Despréaux revenait au monde, il condamnerait lui-même ses premières satires.

Je me flatte que M. Racine recevra avec charité ce que la charité m’a inspiré, et qu’il sentira qu’on ne prend la liberté de donner des conseils qu’à ceux qu’on estime.

FIN DES CONSEILS À M. RACINE.

(1742[379])

Laisser aller le monde comme il va, faire son devoir tellement quellement, et dire toujours du bien de monsieur le prieur, est une ancienne maxime de moine ; mais elle peut laisser le couvent dans la médiocrité, dans le relâchement et dans le mépris. Quand l’émulation n’excite point les hommes, ce sont des ânes qui vont leur chemin lentement, qui s’arrêtent au premier obstacle, et qui mangent tranquillement leurs chardons à la vue des difficultés dont ils se rebutent ; mais, aux cris d’une voix qui les encourage, aux piqûres d’un aiguillon qui les réveille, ce sont des coursiers qui volent et qui sautent au delà de la barrière. Sans les avertissements de l’abbé de Saint-Pierre[380], les barbaries de la taille arbitraire ne seraient peut-être jamais abolies en France. Sans les avis de Locke, le désordre public dans les monnaies n’eût point été réparé à Londres. Il y a souvent des hommes qui, sans avoir acheté le droit de juger leurs semblables, aiment le bien public autant qu’il est négligé quelquefois par ceux qui acquièrent, comme une métairie, le pouvoir de faire du bien et du mal.

Un jour, à Rome, dans les premiers temps de la république, un citoyen dont la passion dominante était le désir de rendre son pays florissant demanda à parler au premier consul ; on lui dit que le magistrat était à table, avec le préteur, l’édile, quelques sénateurs, leurs maîtresses et leurs bouffons ; il laissa entre les mains d’un des esclaves insolents qui servaient à table un mémoire dont voici à peu près la teneur : « Puisque les tyrans ont fait par toute la terre le mal qu’ils ont pu, ô vous qui vous piquez d’être bons, pourquoi ne faites-vous pas tout le bien que vous pouvez faire ? D’où vient que les pauvres assiégent vos temples et vos carrefours, et qu’ils étalent une misère inutile à l’État et honteuse pour vous, dans le temps que leurs mains pourraient être employées aux travaux publics ? Que font, pendant la paix, ces légions oisives qui peuvent réparer les grands chemins et les citadelles ? Ces marais, si on les desséchait, n’infecteraient plus une province, et deviendraient des terres fertiles. Ces carrefours irréguliers, et dignes d’une ville de barbares, peuvent se changer en places magnifiques. Ces marbres, entassés sur le rivage du Tibre, peuvent être taillés en statues, et devenir la récompense des grands hommes et la leçon de la vertu. Vos marchés publics devraient être à la fois commodes et magnifiques ; ils ne sont que malpropres et dégoûtants. Vos maisons manquent d’eau, et vos fontaines publiques n’ont ni goût ni propreté. Votre principal temple est d’une architecture barbare ; l’entrée de vos spectacles ressemble à celle d’un lieu infâme ; les salles où le peuple se rassemble pour entendre ce que l’univers doit admirer n’ont ni proportion, ni grandeur, ni magnificence, ni commodité. Le palais de votre capitale menace ruine[381] ; la façade[382] en est cachée par des masures, et Moletus y a sa maison au milieu de la cour[383]. En vain votre paresse me répondra qu’il faudrait trop d’argent pour remédier à tant d’abus ; de grâce, donnerez-vous cet argent aux Massagètes et aux Cimbres ? ne sera-t-il pas gagné par des Romains, par vos architectes, par vos sculpteurs, par vos peintres, par tous vos artistes ? Ces artistes récompensés rendront cet argent à l’État par les nouvelles dépenses qu’ils seront en état de faire ; les beaux-arts seront en honneur : ils feront à la fois votre gloire et votre richesse, car le peuple le plus riche est toujours celui qui travaille le plus. Écoutez donc une noble émulation, et que les Grecs, qui commencent à estimer votre valeur et votre conduite, ne vous reprochent plus votre grossièreté. »

On lut à table le mémoire du citoyen ; le consul ne dit mot, et demanda à boire ; l’édile dit qu’il y avait du bon dans cet écrit, et on n’en parla plus ; la conversation roula sur la sève du vin de Falerne, sur le montant du vin de Cécube ; on fit l’éloge d’un fameux cuisinier ; on approfondit l’invention d’une nouvelle sauce pour l’esturgeon ; on porta des santés ; on fit deux ou trois contes insipides, et on s’endormit. Cependant le sénateur Appius, qui avait été touché en secret de la lecture du mémoire, construisit quelque temps après la voie Appienne ; Flaminius fit la voie Flaminienne ; un autre embellit le Capitole ; un autre bâtit un amphithéâtre ; un autre, des marchés publics. L’écrit du citoyen obscur fut une semence qui germa peu à peu dans la tête des grands hommes.


RELATION
TOUCHANT
UN MAURE BLANC AMENÉ D’AFRIQUE À PARIS
EN 1744[384].

J’ai vu, il n’y a pas longtemps, à Paris un petit animal blanc comme du lait, avec un muffle taillé comme celui des Lapons, ayant, comme les nègres, de la laine frisée sur la tête, mais une laine beaucoup plus fine, et qui est de la blancheur la plus éclatante ; ses cils et ses sourcils sont de cette même laine, mais non frisée ; ses paupières, d’une longueur qui ne leur permet pas en s’élevant de découvrir toute l’orbite de l’œil, lequel est un rond parfait. Les yeux de cet animal sont ce qu’il a de plus singulier : l’iris est d’un rouge tirant sur la couleur de rose ; la prunelle, qui est noire chez nous et chez tout le reste du monde, est chez eux d’une couleur aurore très-brillante ; ainsi au lieu d’avoir un trou percé dans l’iris, à la façon des blancs et des nègres, ils ont une membrane jaune transparente, à travers laquelle ils reçoivent la lumière. Il suit de là évidemment qu’ils voient tous les objets tout autrement colorés que nous ne les voyons ; et, s’il y a parmi eux quelque Newton, il établira des principes d’optique différents des nôtres ; ils regardent, ainsi que marchent les crabes, toujours de côté, et sont tous louches de naissance : par là ils ont l’avantage de voir à la fois à droite et à gauche, et ont deux axes de vision, tandis que les plus beaux yeux de ce pays-ci n’en ont qu’un. Mais ils ne peuvent soutenir la lumière du soleil ; ils ne voient bien que dans le crépuscule. La nature les destinait probablement à habiter les cavernes ; ils ont d’ailleurs les oreilles plus longues et plus étroites que nous. Cet animal s’appelle un homme, parce qu’il a le don de la parole, de la mémoire, un peu de ce qu’on appelle raison, et une espèce de visage.

La race de ces hommes habite au milieu de l’Afrique : les Espagnols les appellent Albinos ; leur principale habitation est près du royaume de Loango. Je ne sais pourquoi Vossius prétend que ce sont des lépreux ; celui que j’ai vu à l’hôtel de Bretagne avait une peau très-unie, très-belle, sans boutons, sans taches. Cette espèce est méprisée des nègres, plus que les nègres ne le sont de nous : on ne leur pardonne pas dans ce pays d’avoir des yeux rouges, et une peau qui n’est point huileuse, dont la membrane graisseuse n’est point noire. Ils paraissent aux nègres une espèce inférieure faite pour les servir ; quand il arrive à un nègre d’avilir la dignité de sa nature jusqu’à faire l’amour à une personne de cette espèce blafarde, il est tourné en ridicule par tous les nègres. Une négresse, convaincue de cette mésalliance, est l’opprobre de la cour et de la ville. J’ai appris depuis des voyageurs les plus dignes de foi, et qui ont été chargés dans les Grandes-Indes des plus importants emplois, qu’on a transporté de ces animaux à Madagascar, à l’île de Bourbon, à Pondichéry ; il n’y a point d’exemple, m’ont-ils dit, qu’aucun d’eux ait vécu plus de vingt-cinq ans : je ne sais s’il faut les en féliciter ou les en plaindre[385].

Il y a quelques années que nous avons connu l’existence de cette espèce : on avait transporté en Amérique un de ces petits Maures blancs. On trouve dans les Mémoires de l’Académie des sciences qu’on en avait donné avis à M. Helvétius ; mais personne ne voulait le croire, car, si on donne une créance aveugle à tout ce qui est absurde, on se défie toujours en récompense de tout ce qui est naturel. La première fois qu’on dit aux Européans qu’il y avait une espèce d’hommes noirs comme des taupes, il y a grande apparence qu’on se mit à rire autant qu’on se moqua depuis de ceux qui imaginèrent les antipodes. Comment se peut-il faire, disait-on, qu’il y ait des femmes qui n’aient pas la peau blanche ? On s’est familiarisé depuis avec la variété de la nature. On a su qu’il a plu à la Providence de faire des hommes à membrane noire, et des têtes à laine dans des climats tempérés, d’en mettre de blancs sous la ligne, de bronzer les hommes aux Grandes-Indes et au Brésil, de donner aux Chinois d’autres figures qu’à nous, de mettre des corps de Lapons tout auprès des Suédois.

Voici enfin une nouvelle richesse de la nature, une espèce qui ne ressemble pas tant à la nôtre que les barbets aux lévriers. Il y a encore probablement quelque autre espèce vers les terres australes. Voilà le genre humain plus favorisé qu’on n’a cru d’abord : il eût été bien triste qu’il y eût tant d’espèces de singes, et une seule d’hommes. C’est seulement grand dommage qu’un aimal aussi parfait soit si peu diversifié, et que nous ne comptions encore que cinq ou six espèces absolument différentes, tandis qu’il y a parmi les chiens une diversité si belle. Il est très-vraisemblable qu’il s’est détruit quelques-unes de ces espèces d’animaux à deux pieds sans plumes, comme il s’est perdu évidemment beaucoup d’autres espèces d’animaux ; celle-ci, que nous appelons Maures blancs, est très-peu nombreuse ; il ne faudrait presque rien pour l’anéantir ; et, pour peu que nous continuions en Europe à peupler les couvents, et à dépeupler la terre pour savoir qui la gouvernera, je ne donne pas encore beaucoup de siècles à notre pauvre espèce.

On m’assure que la race de ces petits Maures blancs est fort fière, et qu’elle se croit privilégiée du ciel ; qu’elle a une sainte horreur pour les hommes qui sont assez malheureux pour avoir des cheveux ou de la laine noire, pour ne point loucher, pour avoir les oreilles courtes. Ils disent que tout l’univers a été créé pour les Maures blancs ; que depuis il leur est arrivé quelques petits malheurs, mais que tout doit être réparé, et qu’ils seront les maîtres des nègres et des autres blancs, gens réprouvés du ciel à jamais. Peut-être qu’ils se trompent ; mais si nous pensons valoir beaucoup mieux qu’eux, nous nous trompons assez lourdement[386].


FIN DE LA RELATION.
COURTE RÉPONSE
AUX LONGS

DISCOURS D’UN DOCTEUR ALLEMAND[387]

(1744)

Je m’étais donné à la philosophie, croyant y trouver le repos que Newton appelle rem prorsus substantiam ; mais je vis que la racine carrée du cube des révolutions des planètes, et les carrés de leurs distances, faisaient encore des ennemis. Je m’aperçois que j’ai encouru l’indignation de quelques docteurs allemands. J’ai osé mesurer toujours la force des corps en mouvement par . J’ai eu l’insolence de douter des monades, de l’harmonie préétablie, et même du grand principe des indiscernables. Malgré le respect sincère que j’ai pour le beau génie de Leibnitz, pouvais-je espérer du repos après avoir voulu ébranler ces fondements de la nature ? On a employé, pour me convaincre, de longs sophismes et de grosses injures, selon la respectable coutume introduite depuis longtemps dans cette science qu’on appelle philosophie, c’est-à-dire amour de la sagesse.

Il est vrai qu’une personne infiniment respectable à tous égards, et qui a beaucoup de sortes d’esprit[388], a daigné en employer une à éclaircir et à orner le système de Leibnitz ; elle s’est amusée à décorer d’un beau portique ce bâtiment vaste et confus. J’ai été étonné de ne pouvoir la croire en l’admirant ; mais j’en ai vu enfin la raison : c’est qu’elle-même n’y croyait guère, et c’est ce qui arrive souvent entre ceux qui s’imaginent vouloir persuader, et ceux qui s’efforcent de se laisser persuader.

Plus je vais en avant, et plus je suis confirmé dans l’idée que les systèmes de métaphysique sont pour les philosophes ce que les romans sont pour les femmes. Ils ont tous la vogue les uns après les autres, et finissent tous par être oubliés. Une vérité mathématique reste pour l’éternité, et les fantômes métaphysiques passent comme des rêves de malades.

Lorsque j’étais en Angleterre, je ne pus avoir la consolation de voir le grand Newton, qui touchait à sa fin[389]. Le fameux curé de Saint-James, Samuel Clarke, l’ami, le disciple et le commentateur de Newton, daigna me donner quelques instructions sur cette partie de la philosophie qui veut s’élever au-dessus du calcul et des sens. Je ne trouvai pas, à la vérité, cette anatomie circonspecte de l’entendement humain, ce bâton d’aveugle avec lequel marchait le modeste Locke, cherchant son chemin et le trouvant ; enfin cette timidité savante qui arrêtait Locke sur le bord des abîmes. Clarke sautait dans l’abîme, et j’osai l’y suivre. Un jour, plein de ces grandes recherches qui charment l’esprit par leur immensité, je dis à un membre très-éclairé de la société : « M. Clarke est un bien plus grand métaphysicien que M. Newton. — Cela peut être, me répondit-il froidement ; c’est comme si vous disiez que l’un joue mieux au ballon que l’autre. » Cette réponse me fit rentrer en moi-même. J’ai depuis osé percer quelques-uns de ces ballons de la métaphysique, et j’ai vu qu’il n’en est sorti que du vent. Aussi quand je dis à M. de S’Gravesande : Vanitas vanitatum, et metaphysica vanitas[390], il me répondit : « Je suis bien fâché que vous ayez raison. »

Le P. Malebranche, dans sa Recherche de la vérité, ne concevant rien de beau, rien d’utile que son système, s’exprime ainsi : « Les hommes ne sont pas faits pour considérer des moucherons ; et on n’approuve pas la peine que quelques personnes se sont donnée de nous apprendre comment sont faits certains insectes, la transformation des vers, etc. Il est permis de s’amuser à cela quand on n’a rien à faire, et pour se divertir. » Cependant cet amusement à cela pour se divertir nous a fait connaître les ressources inépuisables de la nature, qui rendent à des animaux les membres qu’ils ont perdus, qui reproduisent des têtes après qu’on les a coupées, qui donnent à tel insecte le pouvoir de s’accoupler l’instant d’après que sa tête est séparée de son corps, qui permettent à d’autres de multiplier leur espèce sans le secours des deux sexes. Cet amusement à cela a développé un nouvel univers en petit, et des variétés infinies de sagesse et de puissance, tandis qu’en quarante ans d’étude le P. Malebranche a trouvé que « la lumière est une vibration de pression sur de petits tourbillons mous, et que nous voyons tout en Dieu ».

J’ai dit que Newton savait douter[391] ; et là-dessus on s’écrie : Oh ! nous autres, nous ne doutons pas. Nous savons, de science certaine, que l’âme est je ne sais quoi, destinée nécessairement à recevoir je ne sais quelles idées, dans le temps que le corps fait nécessairement certains mouvements, sans que l’un ait la moindre influence sur l’autre : comme lorsqu’un homme prêche, et que l’autre fait des gestes ; et cela s’appelle l’harmonie préétablie. Nous savons que la matière est composée d’êtres qui ne sont pas matière, et que dans la patte d’un ciron il y a une infinité de substances sans étendue, dont chacune a des idées confuses qui composent un miroir concentré de tout l’univers ; et cela s’appelle le système des monades. Nous concevons aussi parfaitement l’accord de la liberté et de la nécessité ; nous entendons très-bien comment, tout étant plein, tout a pu se mouvoir[392]. Heureux ceux qui peuvent comprendre des choses si peu compréhensibles, et qui voient un autre univers que celui où nous vivons !

J’aime à voir un docteur qui vous dit d’un ton magistral et ironique : « Vous errez, vous ne savez pas qu’on a découvert, depuis peu, que ce qui est est possible, et que tout ce gui est possible n’est pas actuel ; et que tout ce qui est actuel est possible ; et que les essences des choses ne changent pas. » Ah ! plût à Dieu que l’essence des docteurs changeât ! Eh bien ! vous nous apprenez donc qu’il y a des essences, et moi je vous apprends que ni vous ni moi n’avons l’honneur de les connaître ; je vous apprends que jamais homme sur la terre n’a su et ne saura ce que c’est que la matière, ce que c’est que le principe de la vie et du sentiment, ce que c’est que l’âme humaine ; s’il y a des âmes dont la nature soit seulement de sentir sans raisonner, ou de raisonner en ne sentant point, ou de ne faire ni l’un ni l’autre ; si ce qu’on appelle matière a des sensations comme elle a la gravitation ; si, etc.

Quant à la dispute sur la mesure de la force des corps en mouvement, il me paraît que ce n’est qu’une dispute de mots ; et je suis fâché qu’il y en ait de telles en mathématiques. Que l’on exprime comme l’on voudra la force, par , ou par rien ne changera dans la mécanique : il faudra toujours la même quantité de chevaux pour tirer les fardeaux, la même charge de poudre pour les canons ; et cette querelle est le scandale de la géométrie.

Plût au ciel encore qu’il n’y eût point d’autre querelle entre les hommes ! nous serions des anges sur la terre. Mais ne ressemble-t-on pas quelquefois à ces diables que Milton nous représente dévorés d’ennui, de rage, d’inquiétude, de douleur, et raisonnant encore sur la métaphysique au milieu de leurs tourments ?

Tels, dans l’amas brillant des rêves de Milton,
On voit les habitants du brûlant Phlégéton,
Entourés de torrents, de bitume, et de flamme,
Raisonner sur l’essence, argumenter sur l’âme.
Sonder les profondeurs de la fatalité,
Et de la prévoyance, et de la liberté.
Ils creusent vainement dans cet abîme immense.


..........« And reason’d high

Of providence, forek nowledge, will, and fate,
Fix’d fate, free will, forek nowledge absolute.
And found no end, etc. »

(Parad. lost. II.)
FIN DE LA COURTE RÉPONSE, ETC.

LETTRE[393]
DU ROI À LA CZARINE
POUR LE PROJET DE PAIX
(minutée de la main de voltaire[394])

(1745)

Le dessein magnanime que Votre Majesté a conçu d’être la médiatrice des puissances qui sont en guerre est digne de votre grand cœur, et touche sensiblement le mien. C’est un nouveau sujet de vous admirer ; tous les princes vous en doivent des remerciements, et j’en dois d’autant plus à Votre Majesté que je vois mes désirs les plus chers secondés par les vôtres. Je peux vous jurer, madame, que je n’ai jamais eu les armes à la main que dans des vues de paix, et mes succès n’ont servi qu’à fortifier ces sentiments, que les revers seuls auraient pu rendre moins vifs peut-être.

Je vois avec joie que la souveraine à qui je devais le plus d’estime veut être la bienfaitrice des nations. Les rois ne peuvent aspirer chez eux qu’à la gloire de faire la félicité de leurs sujets ; vous ferez celle des rois et de leurs peuples. Les vôtres, madame, en voyant que vous travaillez au bonheur des autres, sentiront augmenter, s’il se peut, leur vénération pour leur souveraine ; et votre règne en sera plus heureux quand les acclamations de l’Europe redoubleront les bénédictions qu’on vous donne dans vos États.

Non-seulement, madame, j’accepte avec une vive reconnaissance cette médiation glorieuse, mais plus la guerre est heureuse pour moi, plus je vous conjure d’employer tous vos bons offices pour la terminer. Mes peuples, que j’aime, et dont je me flatte d’être aimé, vous devront la conservation du sang qu’ils sont toujours prêts à répandre pour ma cause.

Commencez et achevez ce grand ouvrage, qui vous couvrira d’une gloire immortelle. Ne vous bornez point, madame, aux simples propositions dictées par votre âme généreuse ; aplanissez tous les obstacles, et soyez sûre de n’en trouver aucun dans moi. Tous les autres princes doivent concourir, sans doute, à ce noble projet. L’humanité, les malheurs de tant de provinces, le respect qu’ils ont pour vos vertus, les engagera à vous déférer avec empressement ce titre de médiatrice de l’Europe, le plus beau qu’une tête couronnée puisse obtenir, et le seul qui pouvait manquer à votre gloire.

Mais aucun d’eux ne sentira mieux que moi le prix que votre personne y ajoute, ni quel est le bonheur de vous devoir ce que tous les souverains doivent désirer le plus[395].

FIN DE LA LETTRE.
REPRÉSENTATIONS
AUX ÉTATS GÉNÉRAUX DE HOLLANDE [396]
(Septembre 1745)

Hauts et puissants seigneurs, je suis chargé expressément, de la part du roi mon maître, de vous faire ces nouvelles représentations, que je soumets encore, s’il en est temps, à votre sagesse et à votre équité.

J’oserai d’abord vous faire souvenir d’une ancienne république puissante et généreuse, ainsi que la vôtre, à laquelle quelques-uns de ses citoyens présentèrent un projet qui pouvait être utile. La nation demanda si le projet était juste ; on lui avoua qu’il n’était qu’avantageux, et le peuple répondit d’une commune voix qu’il ne voulait pas même le connaître.

On est en droit d’attendre de votre assemblée une telle réponse. La proposition d’éluder la capitulation de Tournai est précisément dans ce cas, à cela près que cette infraction ne serait point utile pour vous, et serait dangereuse pour tout le monde.

Que pourriez-vous gagner en effet en violant des droits sacrés, qui seuls mettent un frein aux sévérités de la guerre ? Vous ôteriez aux victorieux l’heureuse liberté de renvoyer désormais des vaincus sur leur parole. Qui voudra jamais laisser sortir une garnison sous le serment de ne point porter les armes, si ces serments peuvent être violés sous le moindre prétexte ?

Considérez, hauts et puissants seigneurs, quels tristes effets une telle conduite pourrait entraîner. Une république aussi sage et aussi humaine les préviendra sans doute, et ne brisera point ces liens qui laissent encore aux hommes quelque ombre des douceurs delà paix, au milieu même de la guerre.

Vous n’avez envisagé, dans l’article de la capitulation de Tournai, que ces mots qui expriment la promesse de ne pas servir, même dans les places les plus reculées. Ces termes seuls, et dégagés de ce qui les précède, pourraient en effet laisser peut-être à la garnison de Tournai la liberté de servir d’autres puissances, si on voulait oublier l’esprit du traité pour le violer, en s’en tenant en quelque sorte à la lettre.

Mais vous vous souvenez des expressions claires qui précèdent. Vous savez qu’il est dit que la garnison doit être dix-huit mois sans porter les armes, sans passer à aucun service étranger, sans faire, durant ce temps, aucun service militaire, de quelque nature qu’il puisse être.

Vous sentez que nulle interprétation ne peut altérer un sens si précis, et vous sentez encore mieux que des conditions si manifestes sont en effet l’expression de la volonté déterminée du roi mon maître, à laquelle la garnison de Tournai s’est soumise sans aucune restriction. Il a bien voulu, à ce prix seul, la laisser sortir avec honneur, pour vous donner une marque de sa bienveillance et de son estime. Il se flatte encore que vous n’altérerez point de tels sentiments en détruisant, par une interprétation forcée, les effets de sa générosité.

Il n’est permis à la garnison de Tournai de servir de dix-huit mois, en aucun lieu de la terre, à compter depuis sa capitulation.

Le roi mon maître atteste toutes les nations désintéressées ; et s’il y en a une seule qui puisse admettre le moindre subterfuge à ces mots, aucun service militaire, de quelque nature qu’il puisse être, il est prêt à oublier tous ses droits.

Mais une nation aussi éclairée et aussi équitable n’a besoin de consulter qu’elle-même. Vous manqueriez sans doute au droit des gens et au roi mon maître ; et il espère encore que les séductions de ses ennemis ne vous détermineront point à violer, en leur faveur, des lois qu’il est de l’intérêt de toutes les nations de respecter.

Vous ne souffrirez pas que ceux qui sont jaloux de votre heureuse situation vous entraînent dans une guerre contraire à la sagesse de votre gouvernement, en exigeant de vous une démarche plus contraire encore à votre équité.

Ils voudraient rendre irréconciliables ceux qu’on a si longtemps regardés comme capables de concilier l’Europe. Ils ne se bornent pas à exiger de vous un secours dont ils n’ont pas en effet besoin, et que les lois sacrées de la guerre défendent de leur donner, ils veulent (vous le savez trop bien) vous faire lever l’étendard contre un roi victorieux, dont les ménagements pour vous ont excité leur envie.

Ils veulent fermer tous les chemins à la paix, que tant de nations désirent, et qu’elles ont attendue de votre prudence. Mais le roi mon maître, qui, dans tous les temps, vous a témoigné une estime et une affection si constantes, ne peut croire encore que vos hautes puissances, si renommées pour leur justice, immolent la justice même pour retarder la tranquilhté publique, l’objet de vos vœux et des siens.

FIN DES REPRÉSENTATIONS, ETC.
MANIFESTE
DU ROI DE FRANCE
EN FAVEUR
DU PRINCE CHARLES-ÉDOUARD [397].
(1745)


Le sérénissime prince Charles-Édouard ayant débarqué dans la Grande-Bretagne sans autre secours que son courage, et toutes ses actions lui ayant acquis l’admiration de l’Europe et les cœurs de tous les véritables Anglais, le roi de France a pensé comme eux. Il a cru de son devoir de secourir à la fois un prince digne du trône de ses ancêtres, et une nation généreuse dont la plus saine partie rappelle enfin le prince Charles Stuart dans sa patrie. Il n’envoie le duc de Richelieu à la tête de ses troupes que parce que les Anglais les mieux intentionnés ont demandé cet appui ; et il ne donne précisément que le nombre des troupes qu’on lui demande, prêt à les retirer dès que la nation exigera leur éloignement. Sa Majesté, en donnant un secours si juste à son parent, au fils de tant de rois, à un prince si digne de régner, ne fait cette démarche auprès de la nation anglaise que dans le dessein et dans l’assurance de pacifier par là l’Angleterre et l’Europe, pleinement convaincu que le sérénissime prince Édouard met sa confiance dans leur bonne volonté ; qu’il regarde leur liberté, le maintien de leurs lois, et leur bonheur, comme le but de toutes ses entreprises ; et qu’enfin les plus grands rois d’Angleterre sont ceux qui, élevés comme lui dans l’adversité, ont mérité l’amour de la nation.

C’est dans ces sentiments que le roi secourt leur prince, qui est venu se jeter entre leurs bras ; le fils de celui qui naquit l’héritier légitime de trois royaumes ; le guerrier qui, malgré sa valeur, n’attend que d’eux et de leurs lois la confirmation de ses droits les plus sacrés ; qui ne peut jamais avoir d’intérêts que les leurs, et dont les vertus enfin ont attendri les âmes les plus prévenues contre sa cause.

Il espère qu’une telle occasion réunira deux nations qui doivent réciproquement s’estimer, qui sont liées naturellement par les besoins mutuels de leur commerce, et qui doivent l’être ici par les intérêts d’un prince qui mérite les vœux de toutes les nations.

Le duc de Richelieu, commandant les troupes de Sa Majesté le roi de France, adresse cette déclaration à tous les fidèles citoyens des trois royaumes de la Grande-Bretagne, et les assure de la protection constante du roi son maître. Il vient se joindre à rhéritier de leurs anciens rois, et répandre comme lui son sang pour leur service.

FIN DU MANIFESTE.

DISCOURS
DE M. DE VOLTAIRE
À SA RÉCEPTION À L’ACADÉMIE FRANÇAISE

PRONONCÉ LE LUNDI 9 MAI 1746[398].

Messieurs,

Votre fondateur mit dans votre établissement toute la noblesse et la grandeur de son âme ; il voulut que vous fussiez toujours libres et égaux. En effet, il dut élever au-dessus de la dépendance des hommes qui étaient au-dessus de l’intérêt, et qui, aussi généreux que lui, faisaient aux lettres l’honneur qu’elles méritent, de les cultiver pour elles-mêmes[399]. Il était peut-être à craindre qu’un jour des travaux si honorables ne se ralentissent. Ce fut pour les conserver dans leur vigueur que vous vous fîtes une règle de n’admettre aucun académicien qui ne résidât dans Paris. Vous vous êtes écartés sagement de cette loi, quand vous avez reçu de ces génies rares que leurs dignités appelaient ailleurs, mais que leurs ouvrages touchants ou sublimes rendaient toujours présents parmi vous : car ce serait violer l’esprit d’une loi que de n’en pas transgresser la lettre en faveur des grands hommes. Si feu M. le président Bouhier, après s’être flatté de vous consacrer ses jours, fut obligé de les passer loin de vous, l’Académie et lui se consolèrent, parce qu’il n’en cultivait pas moins vos sciences dans la ville de Dijon, qui a produit tant d’hommes de lettres[400], et où le mérite de l’esprit semble être un des caractères des citoyens.

Il faisait ressouvenir la France de ces temps où les plus austères magistrats, consommés comme lui dans l’étude des lois, se délassaient des fatigues de leur état dans les travaux de la littérature. Que ceux qui méprisent ces travaux aimables, que ceux qui mettent je ne sais quelle misérable grandeur à se renfermer dans le cercle étroit de leurs emplois, sont à plaindre ! Ignorent-ils que Cicéron, après avoir rempli la première place du monde, plaidait encore les causes des citoyens, écrivait sur la nature des dieux, conférait avec des philosophes ; qu’il allait au théâtre, qu’il daignait cultiver l’amitié d’Ésopus et de Roscius, et laissait aux petits esprits leur constante gravité, qui n’est que le masque de la médiocrité ?

Mais le président Bouhier était très-savant ; mais il ne ressemblait pas à ces savants insociables et inutiles, qui négligent l’étude de leur propre langue pour savoir imparfaitement des langues anciennes ; qui se croient en droit de mépriser leur siècle, parce qu’ils se flattent d’avoir quelque connaissance des siècles passés ; qui se récrient sur un passage d’Eschyle, et n’ont jamais eu le plaisir de verser des larmes à nos spectacles. Il traduisit le poëme de Pétrone sur la guerre civile ; non qu’il pensât que cette déclamation, pleine de pensées fausses, approchât de la sage et élégante noblesse de Virgile : il savait que la satire de Pétrone[401], quoique semée de traits charmants, n’est que le caprice d’un jeune homme obscur qui n’eut de frein ni dans ses mœurs ni dans son style. Des hommes qui se sont donnés pour des maîtres de goût et de volupté estiment tout dans Pétrone ; et M. Bouhier, plus éclairé, n’estime pas même tout ce qu’il a traduit : c’est un des progrès de la raison humaine dans ce siècle qu’un traducteur ne soit plus idolâtre de son auteur, et qu’il sache lui rendre justice comme à un contemporain. Il exerça ses talents sur ce poëme, sur l’hymne à Vénus, sur Anacréon, pour montrer que les poëtes doivent être traduits en vers : c’était une opinion qu’il défendait avec chaleur, et on ne sera pas étonné que je me range à son sentiment. Qu’il me soit permis, messieurs, d’entrer ici avec vous dans ces discussions littéraires ; mes doutes me vaudront de vous des décisions. C’est ainsi que je pourrai contribuer au progrès des arts ; et j’aimerais mieux prononcer devant vous un discours utile qu’un discours éloquent.

Pourquoi Homère, Théocrite, Lucrèce, Virgile, Horace, sont-ils heureusement traduits chez les Italiens et chez les Anglais[402] ? Pourquoi ces nations n’ont-elles aucun grand poëte de l’antiquité en prose, et pourquoi n’en avons-nous encore eu aucun en vers ? Je vais tâcher d’en démêler la raison.

La difficulté surmontée, dans quelque genre que ce puisse être, fait une grande partie du mérite. Point de grandes choses sans de grandes peines : et il n’y a point de nation au monde chez laquelle il soit plus difficile que chez la nôtre de rendre une véritable vie à la poésie ancienne. Les premiers poètes formèrent le génie de leur langue ; les Grecs et les Latins employèrent d’abord la poésie à peindre les objets sensibles de toute la nature. Homère exprime tout ce qui frappe les yeux : les Français, qui n’ont guère commencé à perfectionner la grande poésie qu’au théâtre, n’ont pu et n’ont dû exprimer alors que ce qui peut toucher l’âme. Nous nous sommes interdit nous-mêmes insensiblement presque tous les objets que d’autres nations ont osé peindre. Il n’est rien que le Dante n’exprimât, à l’exemple des anciens : il accoutuma les Italiens à tout dire ; mais nous, comment pourrions-nous aujourd’hui imiter l’auteur des Géorgiques, qui nomme sans détour tous les instruments de l’agriculture ? À peine les connaissons-nous, et notre mollesse orgueilleuse, dans le sein du repos et du luxe de nos villes, attache malheureusement une idée basse à ces travaux champêtres, et au détail de ces arts utiles, que les maîtres et les législateurs de la terre cultivaient de leurs mains victorieuses. Si nos bons poëtes avaient su exprimer heureusement les petites choses, notre langue ajouterait aujourd’hui ce mérite, qui est très-grand, à l’avantage d’être devenue la première langue du monde pour les charmes de la conversation, et pour l’expression du sentiment. Le langage du cœur et le style du théâtre ont entièrement prévalu : ils ont embelli la langue française ; mais ils en ont resserré les agréments dans des bornes un peu trop étroites.

Et quand je dis ici, messieurs, que ce sont les grands poëtes qui ont déterminé le génie des langues[403], je n’avance rien qui ne soit connu de vous. Les Grecs n’écrivirent l’histoire que quatre cents ans après Homère, La langue grecque reçut de ce grand peintre de la nature la supériorité qu’elle prit chez tous les peuples de l’Asie et de l’Europe : c’est Térence qui, chez les Romains, parla le premier avec une pureté toujours élégante ; c’est Pétrarque qui, après le Dante, donna à la langue italienne cette aménité et cette grâce qu’elle a toujours conservées ; c’est à Lope de Véga que l’espagnol doit sa noblesse et sa pompe ; c’est Shakespeare qui, tout barbare qu’il était, mit dans l’anglais cette force et cette énergie qu’on n’a jamais pu augmenter depuis sans l’outrer, et par conséquent sans l’affaiblir. D’où vient ce grand effet de la poésie, de former et fixer enfin le génie des peuples et de leurs langues ? La cause en est bien sensible : les premiers bons vers, ceux même qui n’en ont que l’apparence, s’impriment dans la mémoire à l’aide de l’harmonie. Leurs tours naturels et hardis deviennent familiers ; les hommes, qui sont tous nés imitateurs, prennent insensiblement la manière de s’exprimer, et même de penser, des premiers dont l’imagination a subjugué celle des autres. Me désavouerez-vous donc, messieurs, quand je dirai que le vrai mérite et la réputation de notre langue ont commencé à l’auteur du Cid et de Cinna ?

Montaigne, avant lui, était le seul livre qui attirât l’attention du petit nombre d’étrangers qui pouvaient savoir le français ; mais le style de Montaigne n’est ni pur, ni correct, ni précis, ni noble. Il est énergique et familier ; il exprime naïvement de grandes choses. C’est cette naïveté qui plaît ; on aime le caractère de l’auteur ; on se plaît à se retrouver dans ce qu’il dit de lui-même, à converser, à changer de discours et d’opinion avec lui. J’entends souvent regretter le langage de Montaigne ; c’est son imagination qu’il faut regretter : elle était forte et hardie ; mais sa langue était bien loin de l’être.

Marot, qui avait forgé le langage de Montaigne, n’a presque jamais été connu hors de sa patrie : il a été goûté parmi nous pour quelques contes naïfs, pour quelques épigrammes licencieuses, dont le succès est presque toujours dans le sujet ; mais c’est par ce petit mérite même que la langue fut longtemps avilie : on écrivit dans ce style les tragédies, les poëmes, l’histoire, les livres de morale. Le judicieux Despréaux a dit[404] : « Imitez de Marot l’élégant badinage. » J’ose croire qu’il aurait dit le neuf badinage, si ce mot plus vrai n’eût rendu son vers moins coulant. Il n’y a de véritablement bons ouvrages que ceux qui passent chez les nations étrangères, qu’on y apprend, qu’on y traduit ; et chez quel peuple a-t-on jamais traduit Marot ?

Notre langue ne fut longtemps après lui qu’un jargon familier, dans lequel on réussissait quelquefois à faire d’heureuses plaisanteries ; mais quand on n’est que plaisant, on n’est point admiré des autres nations.


Enfin Malherbe vint, et le premier en France[405]
Fit sentir dans les vers une juste cadence,
D’un mot mis en sa place enseigna le pouvoir.


Si Malherbe montra le premier ce que peut le grand art des expressions placées, il est donc le premier qui fut élégant ; mais quelques stances harmonieuses suffisaient-elles pour engager les étrangers à cultiver notre langage ? Ils lisaient le poëme admirable de la Jérusalem, l’Orlando, le Pastor Fido, les beaux morceaux de Pétrarque. Pouvait-on associer à ces chefs-d’œuvre un très-petit nombre de vers français, bien écrits à la vérité, mais faibles et presque sans imagination ?

La langue française restait donc à jamais dans la médiocrité, sans un de ces génies faits pour changer et pour élever l’esprit de toute une nation : c’est le plus grand de vos premiers académiciens, c’est Corneille seul qui commença à faire respecter notre langue des étrangers, précisément dans le temps que le cardinal de Richelieu commençait à faire respecter la couronne. L’un et l’autre portèrent notre gloire dans l’Europe. Après Corneille sont venus, je ne dis pas de plus grands génies, mais de meilleurs écrivains. Un homme s’éleva, qui fut à la fois plus passionné et plus correct, moins varié, mais moins inégal, aussi sublime quelquefois, et toujours noble sans enflure ; jamais déclamateur, parlant au cœur avec plus de vérité et plus de charmes.

Un de leurs contemporains, incapable peut-être du sublime qui élève l’âme, et du sentiment qui l’attendrit, mais fait pour éclairer ceux à qui la nature accorda l’un et l’autre, laborieux, sévère, précis, pur, harmonieux, qui devint enfin le poëte de la raison, commença malheureusement par écrire des satires ; mais bientôt après il égala et surpassa peut-être Horace dans la morale et dans l’art poétique : il donna les préceptes et les exemples ; il vit qu’à la longue l’art d’instruire, quand il est parfait, réussit mieux que l’art de médire, parce que la satire meurt avec ceux qui en sont les victimes, et que la raison et la vertu sont éternelles. Vous eûtes en tous les genres cette foule de grands hommes que la nature fit naître comme dans le siècle de Léon X et d’Auguste. C’est alors que les autres peuples ont cherché avidement dans vos auteurs de quoi s’instruire ; et, grâces en partie aux soins du cardinal de Richelieu, ils ont adopté votre langue, comme ils se sont empressés de se parer des travaux de nos ingénieux artistes, grâces aux soins du grand Colbert.

Un monarque illustre[406] chez tous les hommes par cinq victoires, et plus encore chez les sages par ses vastes connaissances, fait de notre langue la sienne propre, celle de sa cour et de ses États ; il la parle avec cette force et cette finesse que la seule étude ne donne jamais, et qui est le caractère du génie. Non-seulement il la cultive, mais il l’embellit quelquefois, parce que les âmes supérieures saisissent toujours ces tours et ces expressions dignes d’elles, qui ne se présentent point aux âmes faibles.

Il est dans Stockholm une nouvelle Christine[407] égale à la première en esprit, supérieure dans le reste ; elle fait le même honneur à notre langue. Le français est cultivé dans Rome, où il était dédaigné autrefois : il est aussi familier au souverain pontife que les langues savantes dans lesquelles il écrivit quand il instruisit le monde chrétien qu’il gouverne ; plus d’un cardinal italien écrit en français dans le Vatican, comme s’il était né à Versailles. Vos ouvrages, messieurs, ont pénétré jusqu’à cette capitale de l’empire le plus reculé de l’Europe et de l’Asie, et le plus vaste de l’univers ; dans cette ville qui n’était, il y a quarante ans, qu’un désert[408] habité par des bêtes sauvages : on y représente vos pièces dramatiques, et le même goût naturel qui fait recevoir, dans la ville de Pierre le Grand et de sa digne fille, la musique des Italiens, y fait aimer votre éloquence.

Cet honneur qu’ont fait tant de peuples à nos excellents écrivains est un avertissement que l’Europe nous donne de ne pas dégénérer. Je ne dirai pas que tout se précipite vers une honteuse décadence, comme le crient si souvent des satiriques qui prétendent en secret justifier leur propre faiblesse par celle qu’ils imputent en public à leur siècle. J’avoue que la gloire de nos armes se soutient mieux que celle de nos lettres ; mais le feu qui nous éclairait n’est pas encore éteint. Ces dernières années n’ont-elles pas produit le seul livre de chronologie dans lequel on ait jamais peint les mœurs des hommes, le caractère des cours et des siècles ? ouvrage qui, s’il était sèchement instructif comme tant d’autres, serait le meilleur de tous, et dans lequel l’auteur[409] a trouvé encore le secret de plaire : partage réservé au très-petit nombre d’hommes qui sont supérieurs à leurs ouvrages.

On a montré la cause du progrès et de la chute de l’empire romain, dans un livre encore plus court, écrit par un génie mâle et rapide[410], qui approfondit tout en paraissant tout effleurer. Jamais nous n’avons eu de traducteurs plus élégants et plus fidèles. De vrais philosophes ont enfin écrit l’histoire. Un homme éloquent et profond[411] s’est formé dans le tumulte des armes. Il est plus d’un de ces esprits aimables, que Tibulle et Ovide eussent regardés comme leurs disciples, et dont ils eussent voulu être les amis. Le théâtre, je l’avoue, est menacé d’une chute prochaine ; mais au moins je vois ici ce génie véritablement tragique[412] qui m’a servi de maître quand j’ai fait quelques pas dans la même carrière ; je le regarde avec une satisfaction mêlée de douleur, comme on voit sur les débris de sa patrie un héros qui l’a défendue. Je compte parmi vous ceux qui ont, après le grand Molière, achevé de rendre la comédie une école de mœurs et de bienséance : école qui méritait chez les Français la considération qu’un théâtre moins épuré eut dans Athènes. Si l’homme célèbre, qui le premier orna la philosophie des grâces de l’imagination, appartient à un temps plus reculé, il est encore l’honneur et la consolation du vôtre[413].

Les grands talents sont toujours nécessairement rares, surtout quand le goût et l’esprit d’une nation sont formés. Il en est alors des esprits cultivés comme de ces forêts où les arbres pressés et élevés ne souffrent pas qu’aucun porte sa tête trop au-dessus des autres. Quand le commerce est en peu de mains, on voit quelques fortunes prodigieuses, et beaucoup de misère ; lorsqu’enfin il est plus étendu, l’opulence est générale, les grandes fortunes rares. C’est précisément, messieurs, parce qu’il y a beaucoup d’esprit en France qu’on y trouvera dorénavant moins de génies supérieurs.

Mais enfin, malgré cette culture universelle de la nation, je ne nierai pas que cette langue, devenue si belle, et qui doit être fixée par tant de bons ouvrages, peut se corrompre aisément. On doit avertir les étrangers qu’elle perd déjà beaucoup de sa pureté dans presque tous les livres composés dans cette célèbre république, si longtemps notre alliée, où le français est la langue dominante, au milieu des factions contraires à la France. Mais si elle s’altère dans ces pays par le mélange des idiomes, elle est prête à se gâter parmi nous par le mélange des styles. Ce qui déprave le goût déprave enfin le langage. Souvent on affecte d’égayer des ouvrages sérieux et instructifs par les expressions familières de la conversation. Souvent on introduit le style marotique dans les sujets les plus nobles : c’est revêtir un prince des habits d’un farceur. On se sert de termes nouveaux, qui sont inutiles, et qu’on ne doit hasarder que quand ils sont nécessaires. Il est d’autres défauts dont je suis encore plus frappé, parce que j’y suis tombé plus d’une fois. Je trouverai parmi vous, messieurs, pour m’en garantir, les secours que l’homme éclairé à qui je succède s’était donnés par ses études. Plein de la lecture de Cicéron, il en avait tiré ce fruit de s’étudier à parler sa langue comme ce consul parlait la sienne. Mais c’est surtout à celui[414] qui a fait son étude particulière des ouvrages de ce grand orateur, et qui était l’ami de M. le président Bouhier, à faire revivre ici l’éloquence de l’un, et à vous parler du mérite de l’autre. Il a aujourd’hui à la fois un ami à regretter et à célébrer, un ami à recevoir et à encourager. Il peut vous dire avec plus d’éloquence, mais non avec plus de sensibilité que moi, quel charme l’amitié répand sur les travaux des hommes consacrés aux lettres ; combien elle sert à les conduire, à les corriger, à les exciter, à les consoler ; combien elle inspire à l’âme cette joie douce et recueillie, sans laquelle on n’est jamais le maître de ses idées.

C’est ainsi que cette Académie fut d’abord formée. Elle a une origine encore plus noble que celle qu’elle reçut du cardinal de Richelieu même : c’est dans le sein de l’amitié qu’elle prit naissance. Des hommes unis entre eux par ce lien respectable et par le goût des beaux-arts s’assemblaient sans se montrera la renommée ; ils furent moins brillants que leurs successeurs, et non moins heureux. La bienséance, l’union, la candeur, la saine critique si opposée à la satire, formèrent leurs assemblées. Elles animeront toujours les vôtres, elles seront l’éternel exemple des gens de lettres, et serviront peut-être à corriger ceux qui se rendent indignes de ce nom. Les vrais amateurs des arts sont amis. Qui est plus que moi en droit de le dire ? J’oserais m’étendre, messieurs, sur les bontés dont la plupart d’entre vous m’honorent, si je ne devais m’oublier pour ne vous parler que du grand objet de vos travaux, des intérêts devant qui tous les autres s’évanouissent, de la gloire de la nation.

Je sais combien l’esprit se dégoûte aisément des éloges ; je sais que le public, toujours avide de nouveautés, pense que tout est épuisé sur votre fondateur et sur vos protecteurs ; mais pourrai-je refuser le tribut que je dois, parce que ceux qui l’ont payé avant moi ne m’ont laissé rien de nouveau à vous dire ? Il en est de ces éloges qu’on répète comme de ces solennités qui sont toujours les mêmes, et qui réveillent la mémoire des événements chers à un peuple entier : elles sont nécessaires. Célébrer des hommes tels que le cardinal de Richelieu, Louis XIV, un Séguier, un Colbert, un Turenne, un Condé, c’est dire à haute voix : « Rois, ministres, généraux à venir, imitez ces grands hommes. » Ignore-t-on que le panégyrique de Trajan anima Antonin à la vertu ? et Marc-Aurèle, le premier des empereurs et des hommes, n’avoue-t-il pas dans ses écrits l’émulation que lui inspirèrent les vertus d’Antonin ? Lorsque Henri IV entendit dans le parlement nommer Louis XII le père du peuple, il se sentit pénétré du désir de l’imiter, et il le surpassa.

Pensez-vous, messieurs, que les honneurs rendus par tant de bouches à la mémoire de Louis XIV ne se soient pas fait entendre au cœur de son successeur, dès sa première enfance ? On dira un jour que tous deux ont été à l’immortalité, tantôt par les mêmes chemins, tantôt par des routes différentes. L’un et l’autre seront semblables, en ce qu’ils n’ont différé à se charger du poids des affaires que par reconnaissance ; et peut-être c’est en cela qu’ils ont été le plus grands. La postérité dira que tous deux ont aimé la justice, et ont commandé leurs armées. L’un recherchait avec éclat la gloire qu’il méritait ; il l’appelait à lui du haut de son trône : il en était suivi dans ses conquêtes, dans ses entreprises ; il en remplissait le monde : il déployait une âme sublime dans le bonheur, et dans l’adversité, dans ses camps, dans ses palais, dans les cours de l’Europe et de l’Asie ; les terres et les mers rendaient témoignage à sa magnificence ; et les plus petits objets, sitôt qu’ils avaient à lui quelque rapport, prenaient un nouveau caractère, et recevaient l’empreinte de sa grandeur. L’autre protége des empereurs et des rois, subjugue des provinces, interrompt le cours de ses conquêtes pour aller secourir ses sujets, et y vole du sein de la mort dont il est à peine échappé. Il remporte des victoires ; il fait les plus grandes choses avec une simplicité qui ferait penser que ce qui étonne le reste des hommes est pour lui dans l’ordre le plus commun et le plus ordinaire. Il cache la hauteur de son âme, sans s’étudier même à la cacher ; et il ne peut en affaiblir les rayons qui, en perçant malgré lui le voile de sa modestie, y prennent un éclat plus durable.

Louis XIV se signala par des monuments admirables, par l’amour de tous les arts, par les encouragements qu’il leur prodiguait. Ô vous, son auguste successeur, vous l’avez déjà imité, et vous n’attendez que cette paix que vous cherchez par des victoires, pour remplir tous vos projets bienfaisants qui demandent des jours tranquilles.

Vous avez commencé vos triomphes dans la même province où commencèrent ceux de votre bisaïeul, et vous les avez étendus plus loin. Il regretta de n’avoir pu, dans le cours de ses glorieuses campagnes, forcer un ennemi digne de lui à mesurer ses armes avec les siennes, en bataille rangée. Cette gloire qu’il désira, vous en avez joui. Plus heureux que le grand Henri, qui ne remporta presque de victoires que sur sa propre nation, vous avez vaincu les éternels et intrépides ennemis de la vôtre. Votre fils, après vous, l’objet de nos vœux et de notre crainte, apprit à vos côtés à voir le danger et le malheur même sans être troublé, et le plus beau triomphe sans être ébloui. Lorsque nous tremblions pour vous dans Paris, vous étiez au milieu d’un champ de carnage, tranquille dans les moments d’horreur et de confusion, tranquille dans la joie tumultueuse de vos soldats victorieux ; vous embrassiez ce général[415] qui n’avait souhaité de vivre que pour vous voir triompher, cet homme que vos vertus et les siennes ont fait votre sujet, que la France comptera toujours parmi ses enfants les plus chers et les plus illustres. Vous récompensiez déjà par votre témoignage et par vos éloges tous ceux qui avaient contribué à la victoire ; et cette récompense est la plus belle pour des Français.

Mais ce qui sera conservé à jamais dans les fastes de l’Académie, ce qui est précieux à chacun de vous, messieurs, ce fut l’un de vos confrères qui servit le plus votre protecteur et la France dans cette journée ; ce fut lui qui, après avoir volé de brigade en brigade, après avoir combattu en tant d’endroits différents, courut donner et exécuter ce conseil si prompt, si salutaire, si avidement reçu par le roi, dont la vue discernait tout dans des moments où elle peut s’égarer si aisément. Jouissez, messieurs, du plaisir d’entendre dans cette assemblée ces propres paroles, que votre protecteur dit au neveu[416] de votre fondateur, sur le champ de bataille : « Je n’oublierai jamais le service important que vous m’avez rendu. » Mais si cette gloire particulière vous est chère, combien sont chères à toute la France, combien le seront un jour à l’Europe, ces démarches pacifiques que fit Louis XV après ses victoires ! Il les fait encore, il ne court à ses ennemis que pour les désarmer, il ne veut les vaincre que pour les fléchir. S’ils pouvaient connaître le fond de son cœur, ils le feraient leur arbitre au lieu de le combattre, et ce serait peut-être le seul moyen d’obtenir sur lui des avantages[417]. Les vertus qui le font craindre leur ont été connues dès qu’il a commandé ; celles qui doivent ramener leur confiance, qui doivent être le lien des nations, demandent plus de temps pour être approfondies par des ennemis.

Nous, plus heureux, nous avons connu son âme dès qu’il a régné. Nous avons pensé comme penseront tous les peuples et tous les siècles : jamais amour ne fut ni plus vrai ni mieux exprimé ; tous nos cœurs le sentent, et vos bouches éloquentes en sont les interprètes. Les médailles dignes des plus beaux temps de la Grèce[418] éternisent ses triomphes et notre bonheur. Puissé-je voir dans nos places publiques ce monarque humain, sculpté des mains de nos Praxitèles, environné de tous les symboles de la félicité publique ! Puissé-je lire au pied de sa statue ces mots qui sont dans nos cœurs : Au père de la patrie !

FIN DU DISCOURS DE M. DE VOLTAIRE.

DISSERTATION

envoyée par l’auteur, en italien, à l’académie de Bologne
et traduite par lui-même en français[419]

SUR LES CHANGEMENTS ARRIVÉS DANS NOTRE GLOBE

ET SUR LES PÉTRIFICATIONS
qu’on prétend en être encore les témoignages[420].

(1746)



AVERTISSEMENT

DES ÉDITEURS DE L’ÉDITION DE KEHL.

La dissertation sur les changements arrivés dans le globe parut sans nom d’auteur, et l’on ignora longtemps qu’elle fût de Voltaire. Buffon ne le savait pas lorsqu’il en parla dans le premier volume de l’Histoire naturelle avec peu de ménagement. Voltaire, que les injures des naturalistes ne ramenèrent point, persista dans son opinion. Au reste, il ne faut pas croire que les vérités d’histoire naturelle, que Voltaire a combattues dans cet ouvrage, fussent aussi bien prouvées dans le temps où il s’occupait de ces objets qu’elles l’ont été de nos jours.

On donnait gravement les coquilles fossiles pour des preuves des médailles du déluge de Noé ; ceux qui étaient moins théologiens les faisaient servir de base à des systèmes dénués de probabilité, contredits par les faits, ou contraires aux lois de la mécanique. Depuis et avant Thalès on a expliqué de mille façons différentes la formation d’un univers dont on connaît à peine une petite partie.

Bacon, Newton, Galilée, Boyle, qui nous ont guéris de la fureur des systèmes en physique, ne l’ont point diminuée en histoire naturelle. Les hommes renonceront diflicilement au plaisir de créer un monde. Il suffit d’avoir de l’imagination et une connaissance vague des phénomènes que l’on veut expliquer ; on est dispensé de ces travaux minutieux et pénibles qu’exigent les observations, de ces longs calculs, de ces méditations profondes que demandent les recherches mathématiques. On bannit ces restrictions, ces petits doutes qui importunent, qui gâtent la rondeur des phrases les mieux arrangées ; et, si le système réussit, si l’on en impose à la multitude, si l’on a le bonheur de n’être qu’oublié des hommes vraiment éclairés, on a pris encore un bon parti pour sa gloire. Newton survécut près de quarante ans à la publication du livre des Principes, et Newton mourant ne comptait pas vingt disciples hors de l’Angleterre : il n’était pour le reste de l’Europe qu’un grand géomètre. Un système absurbe, mais imposant, a presque autant de partisans que de lecteurs. Les gens oisifs aiment à croire, à saisir des résultats bien prononcés ; le doute, les restrictions, les fatiguent ; l’étude les dégoûte. Quoi ! il faudra plusieurs années d’un travail assidu pour se mettre en état de comprendre deux cents pages d’algèbre qui apprendront seulement comment l’axe de la terre se meut dans les cieux ; tandis qu’en cent cinquante pages bien commodes à lire on peut savoir, sans la moindre peine, quand et comment la terre, les planètes, les comètes, etc., etc., ont été formées !

Voltaire attaqua la manie des systèmes, et c’est un service important qu’il a rendu aux sciences. Cet esprit de système nuit à leurs progrès, en présentant à la jeunesse des routes fausses où elle s’égare, en enlevant aux vrais savants une partie de la gloire qui doit être réservée aux travaux utiles et solides. Prétendre qu’il a répandu le goût des sciences, c’est dire que la Princesse de Clèves, et les Anecdotes de la cour de Philippe-Auguste, ont encouragé l’étude de l’histoire ; c’est confondre la connaissance des sciences avec l’habitude de prononcer des mots scientifiques, l’amour de la vérité avec la passion des fables, et le goût de l’instruction avec la vanité de paraître instruit. Cette manie des systèmes nuit enfin aux progrès de la raison en général, qu’elle corrompt, en apprenant aux hommes à se contenter de mots, à prendre des hypothèses pour des découvertes, des phrases pour des preuves, et des rêves pour des vérités.

Les ouvrages où Voltaire s’éleva contre cette philosophie sont donc utiles, malgré quelques erreurs : car les erreurs particulières sont peu dangereuses, et ce sont seulement les fausses méthodes qui sont funestes.




Il y a des erreurs qui ne sont que pour le peuple ; il y en a qui ne sont que pour les philosophes. Peut-être en est-ce une de ce genre que l’idée où sont tant de physiciens qu’on voit par toute la terre des témoignages d’un bouleversement général. On a trouvé dans les montagnes de la liesse une pierre qui paraissait porter l’empreinte d’un turbot, et sur les Alpes un brochet pétrifié : on en conclut que la mer et les rivières ont coulé tour à tour sur les montagnes. Il était plus naturel de soupçonner que ces poissons, apportés par un voyageur, s’étant gâtés, furent jetés, et se pétrifièrent dans la suite des temps ; mais cette idée était trop simple et trop peu systématique. On dit qu’on a découvert une ancre de vaisseau sur une montagne de la Suisse : on ne fait pas réflexion qu’on y a souvent transporté à bras de grands fardeaux, et surtout du canon ; qu’on s’est pu servir d’une ancre pour arrêter les fardeaux à quelque fente de rocher ; qu’il est très-vraisemblable qu’on aura pris cette ancre dans les petits ports du lac de Genève ; que peut-être enfin l’histoire de l’ancre est fabuleuse ; et on aime mieux affirmer que c’est l’ancre d’un vaisseau qui fut amarré en Suisse avant le déluge.

La langue d’un chien marin a quelque rapport avec une pierre qu’on nomme glossopètre : c’en est assez pour que les physiciens aient assuré que ces pierres sont autant de langues que les chiens marins laissèrent dans les Apennins du temps de Noé ; que n’ont-ils dit aussi que les coquilles que l’on appelle conques de Vénus sont en effet la chose même dont elles portent le nom ! Les reptiles forment presque toujours une spirale, lorsqu’ils ne sont pas en mouvement ; et il n’est pas surprenant que, quand ils se pétrifient, la pierre prenne la figure informe d’une volute. Il est encore plus naturel qu’il y ait des pierres formées d’elles-mêmes en spirales : les Alpes, les Vosges, en sont pleines. Il a plu aux naturalistes d’appeler ces pierres des cornes d’Ammon. On veut y reconnaître le poisson qu’on nomme nautilus, qu’on n’a jamais vu, et qui était produit, dit-on, dans les mers des Indes. Sans trop examiner si ce poisson pétrifié est un nautilus ou une anguille, on conclut que la mer des Indes a inondé longtemps les montagnes de l’Europe.

On a vu aussi dans des provinces d’Italie, de France, etc., de petits coquillages qu’on assure être originaires de la mer de Syrie. Je ne veux pas contester leur origine ; mais ne pourrait-on pas se souvenir que cette foule innombrable de pèlerins et de croisés, qui porta son argent dans la Terre Sainte, en rapporta des coquilles ? Et aimera-t-on mieux croire que la mer de Joppé et de Sidon est venue couvrir la Bourgogne et le Milanais ?

On pourrait encore se dispenser de croire l’une et l’autre de ces hypothèses, et penser, avec beaucoup de physiciens, que ces coquilles, qu’on croit venues de si loin, sont des fossiles que produit notre terre. On pourrait encore, avec bien plus de vraisemblance, conjecturer qu’il y a eu autrefois des lacs dans les endroits où l’on voit aujourd’hui des coquilles ; mais quelque opinion ou quelque erreur qu’on embrasse, ces coquilles prouvent-elles que tout l’univers a été bouleversé de fond en comble ?

Les montagnes vers Calais et vers Douvres sont des rochers de craie : donc autrefois ces montagnes n’étaient point séparées par les eaux. Cela peut être, mais cela n’est pas prouvé. Le terrain vers Gibraltar et vers Tanger est à peu près de la même nature : donc l’Afrique et l’Europe se touchaient, et il n’y avait point de mer Méditerranée. Les Pyrénées, les Alpes, l’Apennin, ont paru à plusieurs philosophes des débris d’un monde qui a changé plusieurs fois de forme ; cette opinion a été longtemps soutenue par toute l’école de Pythagore, et par plusieurs autres ; elles affirmaient que toute la terre habitable avait été mer autrefois, et que la mer avait longtemps été terre.

On sait qu’Ovide[421] ne fait que rapporter le sentiment des physiciens de l’Orient quand il met dans la bouche de Pythagore ces vers latins doit voici le sens :

Le Temps, qui donne à tout le mouvement et l’être[422],
Produit, accroît, détruit, fait mourir, fait renaître,
Change tout dans les cieux, sur la terre, et dans l’air :
L’âge d’or à son tour suivra l’âge de fer.
Flore embellit des champs l’aridité sauvage.
La mer change son lit, son flux, et son rivage.
Le limon qui nous porte est né du sein des eaux.
Le Caucase est semé du débris des vaisseaux.
La main lente du Temple aplanit les montagnes ;
Il creuse les vallons, il étend les campagnes ;
Tandis que l’Éternel, le souverain des temps,
Est seul inébranlable en ces grands changements.

Voilà quelle était l’opinion des Indiens, et de Pythagore, et ce n’est pas lui faire tort de la rapporter en vers. Cette opinion a été plus que jamais accréditée par l’inspection de ces lits de coquillages qu’on trouve amoncelés par couches dans la Calabre, en Touraine, et ailleurs, dans des terrains placés à une assez grande distance de la mer. Il y a en effet très-grande apparence qu’ils y ont été déposés dans une longue suite de siècles.

La mer, qui s’est retirée à quelques lieues de ses anciens rivages, a regagné peu à peu sur quelques autres terrains. De cette perte presque insensible, on s’est cru en droit de conclure qu’elle a longtemps couvert le reste du globe. Fréjus, Narbonne, Ferrare, etc., ne sont plus des ports de mer ; la moitié du petit pays de l’Ost-Frise a été submergée par l’océan : donc autrefois les baleines ont nagé pendant des siècles sur le mont Taurus et sur les Alpes, et le fond de la mer a été peuplé d’hommes.

Ce système des révolutions physiques de ce monde a été fortifié dans l’esprit de quelques philosophes par la découverte du chevalier de Louville. On sait que cet astronome, en 1714, alla exprès à Marseille pour observer si l’obliquité de l’écliptique était encore telle qu’elle y avait été fixée par Pytheas, environ 2,000 ans auparavant ; il la trouva moindre de vingt minutes, c’est-à-dire qu’en 2,000 ans l’écliptique, selon lui, s’était approchée de l’équateur d’un tiers de degré ; ce qui prouve qu’en 6,000 ans elle s’approcherait d’un degré entier.

Cela supposé, il est évident que la terre, outre les mouvements qu’on lui connaît, en aurait encore un qui la ferait tourner sur elle-même d’un pôle à l’autre. Il se trouverait que, dans 23,000 ans, le soleil serait pour la terre très-longtemps dans l’équateur, et que dans une période d’environ deux millions d’années tous les climats du monde auraient été tour à tour sous la zone torride et sous la zone glaciale. Pourquoi, disait-on, s’effrayer d’une période de deux millions d’années ? Il y en a probablement de plus longues entre les positions réciproques des astres. Nous connaissons déjà un mouvement à la terre, lequel s’accomplit en plus de 25,000 ans : c’est la précession des équinoxes. Des révolutions de mille millions d’années sont infiniment moindres aux yeux de l’Architecte éternel de l’univers que n’est pour nous celle d’une roue qui achève son tour en un clin d’œil. Cette nouvelle période, imaginée par le chevalier de Louville, soutenue et corrigée par plusieurs astronomes, fit rechercher les anciennes observations de Babylone, transmises aux Grecs par Alexandre, et conservées à la postérité par Ptolémée dans son Almageste[423].

Les Babyloniens prétendaient, au temps d’Alexandre, avoir des observations astronomiques de 400,300 années. On tâcha de concilier ces calculs des Babyloniens avec l’hypothèse de la révolution de deux millions d’années. Enfin quelques philosophes conclurent que chaque climat ayant été à son tour tantôt pôle, tantôt ligne équinoxiale, toutes les mers avaient changé de place.

L’extraordinaire, le vaste, les grandes mutations, sont des objets qui plaisent quelquefois à l’imagination des plus sages. Les philosophes veulent de grands changements dans la scène du monde, comme le peuple en veut aux spectacles. Du point de notre existence et de notre durée notre imagination s’élance dans des milliers de siècles, pour voir avec plaisir le Canada sous l’équateur, et la mer de la Nouvelle-Zemble sur le mont Atlas.

Un auteur qui s’est rendu plus célèbre qu’utile par sa théorie de la terre[424] a prétendu que le déluge bouleversa tout notre globe, forma des débris du monde les rochers et les montagnes, et mit tout dans une confusion irréparable ; il ne voit dans l’univers que des ruines. L’auteur d’une autre théorie[425], non moins célèbre, n’y voit que de l’arrangement, et il assure que sans le déluge cette harmonie ne subsisterait pas ; tous deux n’admettent les montagnes que comme une suite de l’inondation universelle.

Burnet, en son cinquième chapitre, assure que la terre avant le déluge était unie, régulière, uniforme, sans montagnes, sans vallées, et sans mers ; le déluge fit tout cela, selon lui : et voilà pourquoi on trouve des cornes d’Ammon dans l’Apennin.

Woodward veut bien avouer qu’il y avait des montagnes ; mais il est persuadé que le déluge vint à bout de les dissoudre avec tous les métaux, qu’il s’en forma d’autres, et que c’est dans cette nouvelle terre qu’on trouve ces cailloux autrefois amollis par les eaux, et remplis aujourd’hui d’animaux pétrifiés. Woodward aurait pu à la vérité s’apercevoir que le marbre, le caillou, etc., ne se dissolvent point dans l’eau, et que les écueils de la mer sont encore fort durs. N’importe ; il fallait pour son système que l’eau eût dissous, en cent cinquante jours, toutes les pierres et tous les minéraux de l’univers, pour y loger des huîtres et des pétoncles.

Il faudrait plus de temps que le déluge n’a duré pour lire tous les auteurs qui en ont fait de beaux systèmes ; chacun d’eux détruit et renouvelle la terre à sa mode, ainsi que Descartes l’a formée : car la plupart des philosophes se sont mis sans façon à la place de Dieu ; ils pensent créer un univers avec la parole.

Mon dessein n’est pas de les imiter, et je n’ai point du tout l’espérance de découvrir les moyens dont Dieu s’est servi pour former le monde, pour le noyer, pour le conserver ; je m’en tiens à la parole de l’Écriture, sans prétendre l’expliquer, et sans oser admettre ce qu’elle ne dit point : qu’il me soit permis d’examiner seulement, selon les règles de la probabilité, si ce globe a été et doit être un jour si absolument différent de ce qu’il est ; il ne s’agit ici que d’avoir des yeux.

J’examine d’abord ces montagnes que le docteur Burnet et tant d’autres regardent comme les ruines d’un ancien monde dispersé çà et là, sans ordre, sans dessein, semblable aux débris d’une ville que le canon a foudroyée ; je les vois au contraire arrangées avec un ordre infini d’un bout de l’univers à l’autre. C’est en effet une chaîne de hauts aqueducs continuels, qui, en s’ouvrant en plusieurs endroits, laissent aux fleuves et aux bras de mer l’espace dont ils ont besoin pour humecter la terre.

Du cap de Bonne-Espérance naît une suite de rochers qui s’abaissent pour laisser passer le Niger et le Zaïr, et qui se relèvent ensuite sous le nom du mont Atlas, tandis que le Nil coule d’une autre branche de ces montagnes. Un bras de mer étroit sépare l’Atlas du promontoire de Gibraltar, qui se rejoint à la Sierra-Morena ; celle-ci touche aux Pyrénées ; les Pyrénées, aux Cévennes ; les Cévennes, aux Alpes ; les Alpes, à l’Apennin, qui ne finit qu’au bout du royaume de Naples ; vis-à-vis sont les montagnes d’Épire et de la Thessalie. À peine avez-vous passé le détroit de Gallipoli que vous trouvez le mont Taurus, dont les branches, sous le nom de Caucase, de l’Immaüs, etc., s’étendent aux extrémités du globe : c’est ainsi que la terre est couronnée en tout sens de ces réservoirs d’eau, d’où partent sans exception toutes les rivières qui l’arrosent et qui la fécondent ; et il n’y a aucun rivage à qui la mer fournisse un seul ruisseau de son eau salée.

Burnet fit graver une carte de la terre divisée en montagnes au lieu de provinces : il s’efforce, par cette représentation et par ses paroles, de mettre sous les yeux l’image du plus horrible désordre ; mais de ses propres paroles, comme de sa carte, on ne peut conclure qu’harmonie et utilité. « Les Andes, dit-il, dans l’Amérique, ont mille lieues de long ; le Taurus divise l’Asie en deux parties, etc. Un homme qui pourrait embrasser tout cela d’un coup d’œil verrait que le globe de la terre est plus informe encore qu’on ne l’imagine. » Il paraît tout au contraire qu’un homme raisonnable qui verrait d’un coup d’œil l’un et l’autre hémisphère traversés par une suite de montagnes qui servent de réservoirs aux pluies et de sources aux fleuves ne pourrait s’empêcher de reconnaître dans cette prétendue confusion toute la sagesse et la bienfaisance de Dieu même.

Il n’y a pas un seul climat sur la terre sans montagnes et sans rivière qui en sorte. Cette chaîne de rochers est une pièce essentielle à la machine du monde. Sans elle, les animaux terrestres ne pourraient vivre : car point de vie sans eau. L’eau est élevée des mers, et purifiée par l’évaporation continuelle ; les vents la portent sur les sommets des rochers, d’où elle se précipite en rivières ; et il est prouvé que cette évaporation est assez grande pour qu’elle suffise à former les fleuves et à répandre les pluies.

L’autre opinion, qui prétend que dans la période de deux millions d’années l’axe de la terre, se relevant continuellement et tournant sur lui-même, a forcé l’océan de changer son lit ; cette opinion, dis-je, n’est pas moins contraire à la physique. Un mouvement qui relève l’axe de la terre de dix minutes en mille ans ne paraît pas assez violent pour fracasser le globe ; ce mouvement, s’il existait, laisserait assurément les montagnes à leurs places ; et franchement il n’y a pas d’apparence que les Alpes et le Caucase aient été portées où elles sont, ni petit à petit, ni tout à coup, des côtes de la Cafrerie.

L’inspection seule de l’océan sert, autant que celle des montagnes, à détruire ce système. Le lit de l’océan est creusé ; plus ce vaste bassin s’éloigne des côtes, plus il est profond. Il n’y a pas un rocher en pleine mer, si vous en exceptez quelques îles. Or, s’il avait été un temps où l’océan eût été sur nos montagnes ; si les hommes et les animaux eussent alors vécu dans ce fond qui sert de base à la mer, eussent-ils pu subsister ? De quelles montagnes alors auraient-ils reçu des rivières ? Il eût fallu un globe d’une nature toute différente. Et comment ce globe eût-il tourné alors sur lui-même, ayant une moitié creuse et une autre moitié élevée, surchargée encore de tout l’océan ? Comment cet océan se fût-il tenu sur les montagnes sans couler dans ce lit immense que la nature lui a creusé ? Les philosophes qui font un monde ne font guère qu’un monde ridicule.

Je suppose un moment, avec ceux qui admettent la période de deux millions d’années, que nous sommes parvenus au point où l’écliptique coïncidera avec l’équateur : le climat de l’Italie, de la France et de l’Allemagne, sera changé ; mais il ne faut pas s’imaginer qu’alors, ni dans aucun temps, l’océan pût changer de place : ce mouvement de la terre ne peut s’opposer aux lois de la pesanteur ; en quelque sens que notre globe soit tourné, tout pressera également le centre. La mécanique universelle est toujours la même.

Il n’y a donc aucun système qui puisse donner la moindre vraisemblance à cette idée si généralement répandue que notre globe a changé de face[426], que l’océan a été très-longtemps sur la terre habitée, et que les hommes ont vécu autrefois où sont aujourd’hui les marsouins et les baleines. Rien de ce qui végète et de ce qui est animé n’a changé ; toutes les espèces sont demeurées invariablement les mêmes ; il serait bien étrange que la graine de millet conservât éternellement sa nature, et que le globe entier variât la sienne.

Ce qu’on dit de l’océan, il faut le dire de la Méditerranée, et du grand lac qu’on appelle mer Caspienne. Si ces lacs n’ont pas toujours été où ils sont, il faut absolument que la nature de ce globe ait été tout autre qu’elle n’est aujourd’hui.

Une foule d’auteurs a écrit qu’un tremblement de terre ayant englouti un jour les montagnes qui joignaient l’Afrique et l’Europe, l’océan se fit un passage entre Calpé et Abyla, et alla former la Méditerranée, qui finit à cinq cents lieues de là, aux Palus-Méotides : c’est-à-dire que cinq cents lieues de pays se creusèrent tout d’un coup pour recevoir l’océan. On remarque encore que la mer n’a point de fond vis-à-vis Gibraltar, et qu’ainsi l’aventure de la montagne est encore plus merveilleuse.

Si on voulait bien seulement faire attention à tous les fleuves de l’Europe et de l’Asie qui tombent dans la Méditerranée, on verrait qu’il faut nécessairement qu’ils y forment un grand lac. Le Tanaïs, le Borysthène, le Danube, le Pô, le Rhône, etc., ne pouvaient avoir d’embouchure dans l’océan, à moins qu’on ne se donnât encore le plaisir d’imaginer un temps où le Tanaïs et le Borysthène venaient par les Pyrénées se rendre en Biscaye.

Les philosophes disaient qu’il fallait bien cependant que la Méditerranée eût été produite par quelque accident. On demandait encore ce que devenaient les eaux de tant de fleuves reçus continuellement dans son sein ; que faire des eaux de la mer Caspienne ? On imaginait un vaste souterrain formé dans le bouleversement qui donna naissance à ces mers ; on disait que ces mers communiquaient entre elles et avec l’océan par ce gouffre supposé ; on assurait même que les poissons qu’on avait jetés dans la mer Caspienne, avec un anneau au museau, avaient été repêchés dans la Méditerranée. C’est ainsi qu’on a traité longtemps l’histoire et la philosophie ; mais depuis qu’on a substitué la véritable histoire à la fable, et la véritable physique aux systèmes, on ne doit plus croire de pareils contes. Il est assez prouvé que l’évaporation seule suffit à expliquer comment ces mers ne se débordent pas[427] : elles n’ont pas besoin de donner leurs eaux à l’océan, et il est bien vraisemblable que la mer Méditerranée a été toujours à sa place, et que la constitution fondamentale de cet univers n’a point changé.

Je sais bien qu’il se trouvera toujours des gens sur l’esprit desquels un brochet pétrifié sur le mont Cenis, et un turbot trouvé dans le pays de Hesse, auront plus de pouvoir que tous les raisonnements de la saine physique ; ils se plairont toujours à imaginer que la cime des montagnes a été autrefois le lit d’une rivière ou de l’océan, quoique la chose paraisse incompatible ; et d’autres penseront, en voyant de prétendues coquilles de Syrie en Allemagne, que la mer de Syrie est venue à Francfort. Le goût du merveilleux enfante les systèmes ; mais la nature paraît se plaire dans l’uniformité et dans la constance autant que notre imagination aime les grands changements ; et, comme dit le grand Newton, natura est sibi consona. L’Écriture nous dit qu’il y a eu un déluge, mais il n’en est resté (ce semble) d’autre monument sur la terre que la mémoire d’un prodige terrible qui nous avertit en vain d’être justes.

Digression sur la manière dont notre globe a pu être inondé[428].

Quand je dis que le déluge universel, qui éleva les eaux quinze coudées au-dessus des plus hautes montagnes, est un miracle inexécutable par les lois de la nature que nous connaissons, je ne dis rien que de très-véritable. Ceux qui ont voulu trouver des raisons physiques de ce prodige singulier n’ont pas été plus heureux que ceux qui voudraient expliquer par les lois de la mécanique comment quatre mille personnes furent nourries avec cinq pains et trois poissons. La physique n’a rien de commun avec les miracles ; la religion ordonne de les croire, et la raison défend de les expliquer.

Quelques-uns ont imaginé que les nuages seuls peuvent suffire à inonder la terre ; mais ces nuages ne sont que les eaux de la mer même, élevées continuellement de sa surface, et atténuées et purifiées. Plus l’air en est chargé, plus les eaux de notre globe en ont perdu. Ainsi la même quantité d’eau subsiste toujours. Si les nuages se fondent également sur tout le globe, il n’y a pas un pouce de terre inondé ; s’ils sont amoncelés par le vent dans un climat, et qu’ils retombent sur une lieue carrée de terrain aux dépens des autres terres qui restent sans pluie, il n’y a que cette lieue carrée de submergée.

D’autres ont fait sortir tout l’océan de son lit, et l’ont envoyé couvrir toute la terre. On compte aujourd’hui que la mer, en prenant ensemble les fonds qu’on a sondés et ceux qui sont inaccessibles à la sonde, peut avoir environ 1,000 pieds de profondeur. Elle n’a que 50 pieds en beaucoup d’endroits, et sur les côtes bien moins. En supposant partout sa profondeur de 1,000 pieds, on ne s’éloigne pas beaucoup de la vérité.

Or les montagnes vers Quito s’élèvent au-dessus du niveau de la mer de plus de 10,000 pieds. Il aurait donc fallu dix océans l’un sur l’autre, élevés sur la moitié aqueuse du globe, et dix autres océans sur l’autre moitié ; et, comme la sphère aurait alors plus de circonférence, il faudrait encore quatre océans pour en couvrir la surface agrandie : ainsi il faudrait nécessairement vingt-quatre océans au moins pour inonder le sommet des montagnes de Quito ; et quand il n’en faudrait que quatre, comme le prétend le docteur Burnet, un physicien serait encore bien embarrassé avec ces quatre océans. Qui croirait que Burnet imagine de les faire bouillir pour en augmenter le volume ? Mais l’eau en bouillant ne se gonfle jamais un quart seulement au delà de son volume ordinaire. À quoi est-on réduit quand on veut approfondir ce qu’il ne faut que respecter ?


FIN DE LA DISSERTATION SUR LES CHANGEMENTS
ARRIVÉS DANS NOTRE GLOBE.



AVIS[429]

Je suis obligé de renouveler mes justes plaintes au sujet de toutes les éditions qu’on a faites jusqu’à présent de mes ouvrages dans les pays étrangers. Ce serait, à la vérité, un honneur pour la littérature de notre patrie que ces fréquentes éditions qu’on fait ailleurs des livres français, si elles étaient faites avec fidélité et avec soin. Mais elles sont d’ordinaire si défigurées, on y mêle si souvent ce qui n’est pas de nous avec ce qui nous appartient, on altère si barbarement le sens et le style, que cet honneur devient en quelque manière honteux et ridicule ; je ne suis pas assurément le seul qui s’en soit plaint, et qui ait prémuni le public contre ce brigandage ; mais je suis peut-être celui qui ai le plus de raisons de me plaindre. L’édition des Ledet d’Amsterdam, et celles d’Arkstée et Merkus, sont surtout pleines, à chaque page, de fautes et d’infidélités si grossières qu’elles doivent révolter tout lecteur ; on a même poussé l’abus de la presse jusqu’à insérer dans ces éditions des pièces scandaleuses, dignes de la plus vile canaille. Je me flatte que le public aura pour elles le même mépris que moi ; on sait assez à quel excès punissable plusieurs libraires de Hollande ont poussé leur licence. Ces livres aussi odieux que mal faits, qu’ils débitent et qu’ils regardent uniquement comme un objet de commerce, ne font tort à personne, si ce n’est aux lecteurs crédules qui achètent imprudemment ces malheureuses éditions sur leurs titres. J’ai cru qu’il était de mon devoir de renouveler cet avertissement.

Ce 20 janvier 1748.

ANECDOTES

SUR LOUIS XIV [430]

Louis XIV était, comme on sait, le plus bel homme et le mieux fait de son royaume. C’était lui que Racine désignait dans Bérénice par ces vers :


Qu’en quelque obscurité que le sort l’eût fait naître,
Le monde, en le voyant, eût reconnu son maître.


Le roi sentit bien que cette tragédie, et surtout ces deux vers, étaient faits pour lui. Rien n’embellit d’ailleurs conmie une couronne. Le son de sa voix était noble et touchant. Tous les hommes l’admiraient, et toutes les femmes soupiraient pour lui. Il avait une démarche qui ne pouvait convenir qu’à lui seul, et qui eût été ridicule en tout autre. Il se complaisait à en imposer par son air. L’embarras de ceux qui lui parlaient était un hommage qui flattait sa supériorité. Ce vieil officier qui, en lui demandant une grâce, balbutiait, recommençait son discours, et qui enfin lui dit : « Sire, au moins je ne tremble pas ainsi devant vos ennemis », n’eut pas de peine à obtenir ce qu’il demandait.

La nature lui avait donné un tempérament robuste. Il fit parfaitement tous ses exercices, jouait très-bien à tous les jeux qui demandent de l’adresse et de l’action ; il dansait les danses graves avec beaucoup de grâce. Sa constitution était si bonne qu’il fit toujours deux grands repas par jour sans altérer sa santé ; ce fut la bonté de son tempérament qui fit l’égalité de son humeur. Louis XIII, infirme, était chagrin, faible, et difficile. Louis XIV parlait peu, mais toujours bien. Il n’était pas savant, mais il avait le goût juste. Il entendait un peu l’italien et l’espagnol, et ne put jamais apprendre le latin, que l’on montre toujours assez mal dans une éducation particulière, et qui est de toutes les sciences la moins utile à un roi. On a imprimé sous son nom une traduction des Commentaires de César. Ce sont ses thèmes ; mais on les faisait avec lui ; il y avait peu de part, et on lui disait qu’il les avait faits. J’ai ouï dire au cardinal de Fleury que Louis XIV lui avait un jour demandé ce que c’était que le prince quemadmodum[431], mot sur lequel un musicien, dans un motet, avait prodigué, selon leur coutume, beaucoup de travail ; le roi lui avoua, à cette occasion, qu’il n’avait presque jamais rien su de cette langue. On eût mieux fait de lui enseigner l’histoire, la géographie, et surtout la vraie philosophie, que les princes connaissent si rarement. Son bon sens et son goût naturel suppléèrent à tout. En fait des beaux-arts, il n’aimait que l’excellent. Rien ne le prouve mieux que l’usage qu’il fit de Racine, de Boileau, de Molière, de Bossuet, de Fénelon, de Lebrun, de Girardon, de Le Nôtre, etc. Il donna même quelquefois à Quinault des sujets d’opéra, et ce fut lui qui choisit Armide. M. Colbert ne protégea tous les arts, et ne les fit fleurir que pour se conformer au goût de son maître : car M. Colbert, étant sans lettres, élevé dans le négoce, et chargé par le cardinal Mazarin de détails d’affaires, ne pouvait avoir pour les beaux-arts ce goût que donne naturellement une cour galante, à laquelle il faut des plaisirs au-dessus du vulgaire. M. Colbert était un peu sec et sombre ; ses grandes vues pour la finance et pour le commerce, où le roi était et devait être moins intelligent que lui, ne s’étendirent pas d’abord jusqu’aux arts aimables ; il se forma le goût par l’envie de plaire à son maître, et par l’émulation que lui donnait la gloire acquise par M. Fouquet dans la protection des lettres, gloire qu’il conserva dans sa disgrâce. Il ne fit d’abord que de mauvais choix, et lorsque Louis XIV, en 1662, voulut favoriser les lettres, en donnant des pensions aux hommes de génie, et même aux savants, Colbert ne s’en rapporta qu’à ce Chapelain dont le nom est devenu depuis si ridicule, grâce à ses ouvrages et à Boileau ; mais il avait alors une grande réputation qu’il s’était faite par un peu d’érudition, assez de critique, et beaucoup d’adresse : c’est ce choix qui indigna Boileau, jeune encore, et qui lui inspira tant de traits satiriques. M. Colbert se corrigea depuis, et favorisa ceux qui avaient des talents véritables, et qui plaisaient au maître.

Ce fut Louis XIV qui, de son propre mouvement, donna des pensions à Boileau, à Racine, à Pellisson, à beaucoup d’autres ; il s’entretenait quelquefois avec eux ; et même lorsque Boileau se fut retiré à Auteuil, étant affaibli par l’âge, et qu’il vint faire sa cour au roi pour la dernière fois, le roi lui dit : « Si votre santé vous permet de venir encore quelquefois à Versailles, j’aurai toujours une demi-heure à vous donner. » Au mois de septembre 1690, il nomma Racine du voyage de Marly ; et il se faisait lire par lui les meilleurs ouvrages du temps.

L’année d’auparavant il avait gratifié Racine et Boileau, chacun de mille pistoles, qui font vingt mille livres d’aujourd’hui, pour écrire son histoire, et il avait ajouté à ce présent quatre mille livres de pension.

On voit évidemment par toutes ces libéralités répandues de son propre mouvement, et surtout par sa faveur accordée à Pellisson, persécuté par Colbert, que ses ministres ne dirigeaient point son goût. Il se porta de lui-même à donner des pensions à plusieurs savants étrangers ; et M. Colbert consulta M. Perrault sur le choix de ceux qui reçurent cette gratification si honorable pour eux et pour le souverain. Un de ses talents était de tenir une cour ; il rendit la sienne la plus magnifique et la plus galante de l’Europe. Je ne sais pas comment on peut lire encore des descriptions de fêtes dans des romans, après avoir lu celles que donna Louis XIV. Les fêtes de Saint-Germain, de Versailles, ses carrousels, sont au-dessus de ce que l’imagination la plus romanesque a inventé. Il dansait d’ordinaire à ces fêtes avec les plus belles personnes de sa cour ; il semblait que la nature eût fait des efforts pour seconder le goût de Louis XIV. Sa cour était remplie des hommes les mieux faits de l’Europe, et il y avait à la fois plus de trente femmes d’une beauté accomplie. On avait soin de composer des danses figurées, convenables à leurs caractères et à leurs galanteries. Souvent même les pièces qu’on représentait étaient remplies d’allusions fines, qui avaient rapport aux intérêts secrets de leurs cœurs. Non-seulement il y eut de ces fêtes publiques dont Molière et Lulli firent les principaux ornements, mais il y en eut de particulières, tantôt pour Madame, belle-sœur du roi, tantôt pour Mme de La Vallière : il n’y avait que peu de courtisans qui y fussent admis ; c’était souvent Benserade qui en faisait les vers, quelquefois un nommé Bellot, valet de chambre du roi. J’ai vu des canevas de ce dernier, corrigés de la main de Louis XIV, On connaît ces vers galants que faisait Benserade pour ces ballets figurés où le roi dansait avec sa cour ; il y confondait presque toujours, par une allusion délicate, la personne et le rôle. Par exemple, lorsque le roi, dans un de ces ballets, représentait Apollon, voici ce que fit pour lui Benserade :


Je doute qu’on le prenne avec vous sur le ton[432]
         De Daphné, ni de Phaéton,
Lui trop ambitieux, elle trop inliumaine.
Il n’est point là de piége où vous puissiez donner :
         Le moyen de s’imaginer
Qu’une femme vous fuie, ou qu’un homme vous mène !


Lorsqu’il eut marié son petit-fils le duc de Bourgogne à la princesse Adélaïde de Savoie, il fit jouer des comédies pour elle dans un des appartements de Versailles. Duché, l’un de ses domestiques, auteur du bel opéra d’Iphigénie, composa la tragédie d’Absalon ; pour ces fêtes secrètes ; Mme la duchesse de Bourgogne représentait la fille d’Absalon ; le duc d’Orléans, le duc de La Vallière, y jouaient ; le fameux acteur Baron dirigeait la troupe, et y jouait aussi.

Il y avait alors appartement trois fois la semaine à Versailles : la galerie et toutes les pièces étaient remplies ; on jouait dans un salon ; dans l’autre, il y avait musique ; dans un troisième, une collation. Le roi animait tous ces plaisirs par sa présence. Quelquefois il faisait dresser dans la galerie des boutiques garnies de bijoux les plus précieux ; il en faisait des loteries, ou bien on les jouait à la rafle, et Mme la duchesse de Bourgogne distribuait souvent les lots gagnés.

C’était au milieu de tous ces amusements magnifiques, et des plaisirs les plus délicats, qu’il forma ces vastes projets qui firent trembler l’Europe ; il mena la reine et toutes les dames de sa cour sur la frontière. À la guerre de 1667, il distribua pour plus de cent mille écus de présents, soit aux seigneurs flamands qui venaient lui rendre leurs respects, soit aux députés des villes, soit aux envoyés des princes qui venaient le complimenter ; et il suivait en cela son goût pour la magnificence autant que la politique. C’est sur quoi on ne peut assez s’étonner qu’on l’ait osé accuser d’avarice dans presque toutes les pitoyables histoires qu’on a compilées de son règne ; jamais prince n’a plus donné, plus à propos, et de meilleure grâce.

Les plaisirs nobles dont il occupa sans cesse la plus brillante cour du monde ne l’empêchèrent point d’assister régulièrement à tous ses conseils ; il les tenait même pendant qu’il était malade, et il ne s’en dispensa qu’une fois pour aller à la chasse : il y avait peu d’affaires ce jour-là ; il entra pour dire qu’il n’y aurait point de conseil, et le dit en parodiant ainsi sur-le-champ un air d’un opéra de Quinault et de Lulli :

Le conseil à ses yeux a beau se présenter,
Sitôt qu’il voit sa chienne, il quitte tout pour elle ;
            Rien ne peut l’arrêter
            Quand la chasse l’appelle[433].

Il avait fait quelques petites chansons dans ce goût aisé et naturel ; et dans les voyages en Franche-Comté il faisait faire des impromptus à ses courtisans, surtout à Pellisson et au marquis de Dangeau. Il ne jouait pas mal de la guitare, qui était alors à la mode, et se connaissait très-bien en musique comme en peinture. Dans ce dernier art, il n’aimait que les sujets nobles. Les Teniers et les autres petits peintres flamands ne trouvaient point grâce devant ses yeux : « Ôtez-moi ces magots-là », dit-il un jour qu’on avait mis un Teniers dans un de ses appartements.

Malgré son goût pour la grande et noble architecture, il laissa subsister l’ancien corps du château de Versailles, avec les sept croisées de face, et sa petite cour de marbre du côté de Paris. Il n’avait d’abord destiné ce château qu’à un rendez-vous de chasse, tel qu’il avait été du temps de Louis XIII, qui l’avait acheté du secrétaire d’État Loménie. Petit à petit il en fit ce palais immense dont la façade du côté des jardins est ce qu’il y a de plus beau dans le monde, et dont l’autre façade est dans le plus petit et le plus mauvais goût ; il dépensa à ce palais et aux jardins plus de cinq cents millions, qui en font plus de neuf cents de notre espèce actuelle[434]. M. le duc de Créquy lui disait : « Sire, vous avez beau faire, vous n’en ferez jamais qu’un favori sans mérite. »

Les chefs-d’œuvre de sculpture furent prodigués dans ses jardins. Il en jouissait, et les allait voir souvent. J’ai ouï dire à feu M. le duc d’Antin que, lorsqu’il fut surintendant des bâtiments, il faisait quelquefois mettre ce qu’on appelle des cales entre les statues et les socles, afin que, quand le roi viendrait se promener, il s’aperçût que les statues n’étaient pas droites, et qu’il eût le mérite du coup d’œil. En effet, le roi ne manquait pas de trouver le défaut. M. d’Antin contestait un peu, et ensuite se rendait, et faisait redresser la statue, en avouant avec une surprise affectée combien le roi se connaissait à tout. Qu’on juge par cela seul combien un roi doit aisément s’en faire accroire.

On sait le trait[435] de courtisan que fit ce même duc d’Antin, lorsque le roi vint coucher à Petitbourg, et qu’ayant trouvé qu’une grande allée de vieux arbres faisait un mauvais effet, M. d’Antin la fit abattre et enlever la même nuit ; et le roi, à son réveil, n’ayant plus trouvé son allée, il lui dit : « Sire, comment vouliez-vous qu’elle osât paraître encore devant vous ? Elle vous avait déplu. »

Ce fut le même duc d’Antin qui, à Fontainebleau, donna au roi et à Mme la duchesse de Bourgogne un spectacle plus singulier, et un exemple plus frappant du raffinement de la flatterie la plus délicate. Louis XIV avait témoigné qu’il souhaiterait qu’on abattît quelque jour un bois entier qui lui ôtait un peu de vue. M. d’Antin fit scier tous les arbres du bois près de la racine, de façon qu’ils ne tenaient presque plus ; des cordes étaient attachées à chaque corps d’arbre, et plus de douze cents hommes étaient dans ce bois prêts au moindre signal. M. d’Antin savait le jour que le roi devait se promener de ce côté avec toute sa cour. Sa Majesté ne manqua pas de dire comliien ce morceau de forêt lui déplaisait. « Sire, lui répondit-il, ce bois sera abattu dès que Votre Majesté l’aura ordonné. — Vraiment, dit le roi, s’il ne tient qu’à cela, je l’ordonne, et je voudrais déjà en être défait. — Hé bien, sire, vous allez l’être. » Il donna un coup de sifflet, et on vit tomber la forêt. « Ah ! mesdames, s’écria Mme la duchesse de Bourgogne, si le roi avait demandé nos têtes, M. d’Antin les ferait tomber de même. » Bon mot un peu vif, mais qui ne tirait point à conséquence.

C’est ainsi que tous les courtisans cherchaient à lui plaire, chacun selon son pouvoir et son esprit. Il le méritait bien, car il était occupé lui-même de se rendre agréable à tout ce qui l’entourait ; c’était un commerce continuel de tout ce que la majesté peut avoir de grâces sans jamais se dégrader, et de tout ce que l’empressement de servir et de plaire peut avoir de finesse sans l’air de la bassesse. Il était surtout avec les femmes d’une attention et d’une politesse qui augmentait encore celle de ses courtisans, et il ne perdit jamais l’occasion de dire aux hommes de ces choses qui flattent l’amour-propre en excitant l’émulation, et qui laissent un long souvenir.

Un jour, madame la dauphine, voyant à son souper un officier qui était très-laid, plaisanta beaucoup et très-haut sur sa laideur : « Je le trouve, madame, dit le roi encore plus haut, un des plus beaux hommes de mon royaume, car c’est un des plus braves. »

Le comte de Marivault, lieutenant général, homme un peu brutal, et qui n’avait pas adouci son caractère dans la cour même de Louis XIV, avait perdu un bras dans une action, et se plaignait un jour au roi, qui l’avait pourtant récompensé autant qu’on peut le faire pour un bras cassé : « Je voudrais avoir perdu aussi l’autre, et ne plus servir Votre Majesté. — J’en serais bien fâché pour vous et pour moi », lui répondit Louis XIV ; et ce discours fut suivi d’une grâce qu’il lui accorda. Il était si éloigné de dire des choses désagréables, qui sont des traits mortels dans la bouche d’un prince, qu’il ne se permettait pas même les plus innocentes et les plus douces railleries, tandis que les particuliers en font tous les jours de si cruelles et de si funestes.

Il faisait un jour un conte à quelques-uns de ses courtisans, et même il avait promis que le conte serait plaisant ; cependant il le fut si peu que l’on ne rit point, quoique le conte fût du roi. M. le prince d’Armagnac, qu’on appelait M. Le Grand, sortit alors de la chambre, et le roi dit à ceux qui restaient : « Messieurs, vous avez trouvé mon conte fort insipide, et vous avez eu raison ; mais je me suis aperçu qu’il y avait un trait qui regarde de loin M. Le Grand, et qui aurait pu l’embarrasser ; j’ai mieux aimé le supprimer que de hasarder de lui déplaire : à présent qu’il est sorti, voici mon conte » ; il l’acheva, et on rit. On voit par ces petits traits combien il est faux qu’il ait jamais laissé échapper ce discours dur et révoltant dont on l’accuse : Qu’importe lequel de mes valets qui me serve ? C’était, dit-on, pour mortifier M. de La Rochefoucauld. Louis XIV était incapable d’une telle indécence. Je m’en suis informé à tous ceux qui approchaient de sa personne ; ils m’ont tous dit que c’était un conte impertinent ; cependant il est répété et cru d’un bout de la France à l’autre. Les petites calomnies font fortune comme les grandes. Comment des paroles si odieuses pourraient-elles se concilier avec ce qu’il dit au même duc de La Rochefoucauld, qui était embarrassé de dettes : Que ne parlez-vous à vos amis ? mot qui lui-même valait beaucoup, et qui fut accompagné d’un don de cinquante mille écus. Quand il reçut un légat qui vint lui faire des excuses au nom du pape, et un doge de Gênes qui vint lui demander pardon, il ne songea qu’à leur plaire. Ses ministres agissaient un peu plus durement. Aussi le doge Lescaro, qui était un homme d’esprit, disait : « Le roi nous ôte la liberté en captivant nos cœurs, mais ses ministres nous la rendent. »

Lorsqu’en 1686 il donna à son fils le grand dauphin le commandement de son armée, il lui dit ces propres mots : « En vous envoyant commander mon armée, je vous donne les occasions de faire connaître votre mérite : c’est ainsi qu’on apprend à régner ; il ne faut pas, quand je viendrai à mourir, qu’on s’aperçoive que le roi est mort. » Il s’exprimait presque toujours avec cette noblesse. Rien ne fait plus d’impression sur les hommes, et on ne doit pas s’étonner que ceux qui l’approchaient eussent pour lui une espèce d’idolâtrie.

Il est certain qu’il était passionné pour la gloire, et même encore plus que pour la réalité de ses conquêtes. Dans l’acquisition de l’Alsace et de la moitié de la Flandre, de toute la Franche-Comté, ce qu’il aimait le mieux était le nom qu’il se faisait.

En effet pendant plus de cinquante ans, il n’y eut en Europe aucune tête couronnée que ses ennemis mêmes osassent seulement mettre avec lui en comparaison. L’empereur Léopold, qu’il secourut quelquefois et humilia toujours, n’était pas un prince qui pût disputer rien au roi de France. Il n’y eut de son temps aucun empereur turc qui ne fût un homme médiocre et cruel, Philippe IV et Charles II étaient aussi faibles que la monarchie espagnole l’était devenue. Charles II d’Angleterre ne songea à imiter Louis XIV que dans ses plaisirs. Jacques II ne l’imita que dans sa dévotion, et il profita mal des efforts que fit pour lui son protecteur. Guillaume III souleva l’Europe contre Louis XIV ; mais il ne put l’égaler ni en grandeur d’âme, ni en magnificence, ni en monuments, ni en rien de ce qui a illustré ce beau règne. Christine, en Suède, ne fut fameuse que par son abdication et son esprit. Les rois de Suède ses successeurs, jusqu’à Charles XII, ne firent presque rien de digne du grand Gustave ; et Charles XII, qui fut un héros, n’eut pas la prudence qui en eût fait un grand homme. Jean Sobieski, en Pologne, eut la réputation d’un brave général, mais ne put acquérir celle d’un grand roi. Enfin Louis XIV, jusqu’à la bataille d’Hochstedt, fut le seul puissant, le seul magnifique, le seul grand presque en tout genre. L’Hôtel de Ville de Paris lui décerna ce nom de Grand en 1680, et l’Europe, quoique jalouse, le confirma.

On l’a accusé d’un faste et d’un orgueil insupportables, parce que ses statues, à la place Vendôme et à celle des Victoires, ont des bases ornées d’esclaves enchaînés. On ne veut pas voir que celle du grand, du clément, de l’adorable Henri IV, sur le Pont-Neuf, est aussi accompagnée de quatre esclaves ; que celle de Louis XIII[436], faite anciennement pour Henri II, en a autant, et que celle même du grand-duc Ferdinand de Médicis, à Livourne, a les mêmes attributs. C’est un usage des sculpteurs plutôt qu’un monument de vanité. On érige ces monuments pour les rois, comme on les habille, sans qu’ils y prennent garde[437].

Il était si peu amoureux de cette fausse gloire qu’on lui reproche qu’il fit ôter de la galerie de Versailles les inscriptions pleines d’enflure et de faste que Charpentier, de l’Académie française, avait mises à tous les cartouches : L’incroyable passage du Rhin, La sage conduite du roi, La merveilleuse entreprise de Valenciennes, etc.

Louis XIV supprima toutes les épithètes, et ne laissa que les faits. L’inscription qui est à Paris à la porte Saint-Denis, et qu’on lui a reprochée, est à la vérité insultante pour les Hollandais ; mais elle ne contient pour Louis XIV aucune louange révoltante. Il n’entendait point le latin, comme on l’a dit[438] ; il n’alla presque jamais à Paris, et peut-être n’a-t-il pas plus entendu parler de cette inscription que de celles de Santeul, qui sont aux fontaines de la ville. Il serait à souhaiter, après tout, que nous ne laissassions subsister aucun monument humiliant pour nos voisins, et que nous imitassions en cela les Grecs, qui, après la guerre du Péloponèse, détruisirent tout ce qui pouvait réveiller l’animosité et la haine. Les misérables histoires de Louis XIV disent presque toutes que l’empereur Léopold fit élever une pyramide dans le champ de bataille d’Hochstedt : cette pyramide n’a existé que dans des gazettes, et je me souviens que M. le maréchal de Villars me dit qu’après la prise de Fribourg il envoya cinquante maîtres sur le champ où s’était donnée cette funeste bataille, avec ordre de détruire la pyramide en cas qu’elle existât, et qu’on n’en trouva pas le moindre vestige. Il faut mettre ce conte de la pyramide avec celui de la médaille du sta sol, arrête-toi, soleil, qu’on prétend que les États-Généraux avaient fait frapper après la paix d’Aix-la-Chapelle : sottise à laquelle ils ne pensèrent jamais.

Les choses principales dont Louis XIV tirait sa gloire étaient d’avoir, au commencement de son règne, forcé la branche d’Autriche espagnole, qui disputait depuis cent ans la préséance à nos rois, à la céder pour jamais en 1661 ; d’avoir entrepris, dès 1664, la jonction des deux mers ; d’avoir réformé les lois en 1667 ; d’avoir conquis la même année la Flandre française en six semaines ; d’avoir pris l’année suivante la Franche-Comté en moins d’un mois, au cœur de l’hiver ; d’avoir su ajouter à la France Dunkerque et Strasbourg. Que l’on ajoute à ces objets, qui devaient le flatter, une marine de près de deux cents vaisseaux, en comptant les alléges ; soixante mille matelots enclassés en 1681, outre ceux qu’il avait déjà formés ; le port de Toulon, relui de Drest et de Rochefort, bâtis ; cent cinquante citadelles construites ; l’établissement des Invalides, de Saint-Cyr, l’ordre de Saint-Louis, l’Observatoire, l’Académie des sciences, l’abolition du duel, l’établissement de la police, la réforme des lois, on verra que sa gloire était fondée. Il ne fit pas tout ce qu’il pouvait faire, mais il fit beaucoup plus qu’un autre. Quand je dirai que tous les grands monuments n’ont rien coûté à l’État, qu’ils ont embelli, je ne dirai rien que de très-vrai. Le peuple croit qu’un prince qui dépense beaucoup eu bâtiments et en établissements ruine son royaume ; mais en elTet ill’enrichit ; il répand de l’argent parmi une iu/inité d’artistes ; toutes les professions y gagnent ; l’industrie et la circulation augmentent : le roi qui fait le plus travailler ses sujets est celui qui rend son royaume plus florissant. Il aimait les louanges, sans doute, mais il ne les aimait pas grossières ; et les caractères qui sont insensibles aux justes louanges n’en méritent d’ordinaire aucune. S’il permit les prologues d’opéra dans lesquels Quinault le célébrait, ces éloges plaisaient à la nation, et redoublaient la vénération qu’elle avait pour lui. Les éloges que Virgile, Horace et Ovide même, prodiguèrent à Auguste, étaient beaucoup plus forts ; et, si on songe aux proscriptions, ils étaient assurément bien moins mérités.

Louis XIV n’adoptait pas toujours les louanges dont on l’accablait. L’Académie française lui rendait régulièrement compte des sujets qu’elle proposait pour le prix. Il y eut une année où elle avait donné pour sujet du prix, laquelle de toutes les vertus du roi méritait la préférence ; il ne voulut pas recevoir ce coup d’encensoir assommant, et défendit que ce sujet fût traité.

Il résulte de tout ce qu’on vient de rapporter que jamais homme n’ambitionna plus la vraie gloire. La modestie véritable est, je l’avoue, au-dessus d’un amour-propre si noble. S’il arrivait qu’un prince, ayant fait d’aussi grandes choses que Louis XIV, fût encore modeste, ce prince serait le premier homme de la terre, et Louis XIV le second^^1.

1. L’édition de 1748 contient de plus ici les huit alinéas suivants, dont le premier seul a été reproduit dans le Mercure, en 1750 :

« Une preuve incontestable de son excellent caractère, c’est la longue lettre qu’il écrivit à M. Le Tellier, archevêque de Reims, que j’ai eu le bonheur de voir en original. Il était très-mécontent de M. de Barbezioux, neveu de ce prélat, auquel il avait donné la place de secrétaire d’État du célèbre Louvois, son père.

Toutes les histoires imprimées en Hollande reprochent à Louis XIV la révocation de l’édit de Nantes. Je le crois bien ; tous ces livres sont écrits par des protestants. Ils furent des ennemis d’autant plus implacables de ce monarque qu’avant d’avoir quitté le royaume ils étaient des sujets fidèles. Louis XIV ne les chassa pas comme Philippe III avait chassé les Maures d’Espagne, ce qui avait fait à la monarchie espagnole une plaie inguérissable. II voulait retenir les huguenots, et les convertir. J’ai demandé à M. le cardinal de Fleury ce qui avait principalement engagé le roi à ce coup d’autorité. Il me répondit que tout venait de M. de Baville, intendant de Languedoc, qui s’était flatté d’avoir aboli le calvinisme dans cette province, où cependant il restait plus de quatre-vingt mille huguenots. Louis XIV crut aisément que, puis- qu’un intendant avait détruit la secte de son département, il l’anéantirait dans son royaume. M. de Louvois consulta sur cette grande affaire M. de Gourville, que le roi Charles II d’Angleterre appelait le plus sage des Français. L’avis de M. de Gourville fut d’enlever à la fois tous les ministres des églises protestantes. Au bout de six mois, dit-il, la moitié de ces ministres abjurera, et on les lâchera dans le troupeau ; l’autre moitié sera opiniâtre, et restera enfermée sans pouvoir nuire ; il arrivera qu’eu peu d’années les huguenots, n’ayant plus que des ministres convertis, et engagés à soutenir leur changement, se réuniront tous à la religion romaine. D’autres étaient d’avis qu’au lieu d’exposer l’État à perdre un grand nombre de citoyens qui avaient en main les manufactures et le commerce, on fit venir au contraire des familles luthériennes, comme il y en a dans l’Alsace. L’autorité royale était affermie sur des fondements inébranlables, et toutes les sectes du monde n’auraient pas fait dans une ville une sédition de quinze jours. M. Colbcrt s’opposa toujours à un coup d’éclat contre les huguenots ; il ménageait des sujets utiles. Les manufactures de Vanrobais et de beaucoup d’autres qu’il avait établies n’étaient maintenues que par des gens de cette secte.

Après sa mort, arrivée en 1683, M. Le Tellier et M. de Louvois poussèrent les calvinistes : ils s’ameutèrent, on révoqua l’édit de Nantes, on abattit leurs temples ; mais on fit la grande faute de bannir les ministres. Quand les bergers marchent, les troupeaux suivent. Il sortit du royaume, malgré toutes les précautions qu’on prit, plus de huit cent mille hommes, qui portèrent avec eux dans les pays étrangers environ un milliard d’argent, tous les arts, et leur haine contre leur patrie. La Hollande, l’Angleterre, FAllemagne, furent peuplées des ces fugitifs. Guillaume III eut des régiments entiers de protestants français à son service. Il y a dix mille réfugiés français à Berlin, qui ont fait de cet endroit sauvage une ville opulente et superbe. Ils ont fondé une ville jusqu’au fond du cap de Bonne-Espérance^^1.

Louis XIV fut très-malheureux depuis 1704 jusqu’en 1712 ; il

1. Dans l’édition de 1748 on trouve cette phrase, qui avait été supprimée dans le Mercure de 1750 :

« Quand l’État fut délivré de leur secte et privé de leurs secours, les jansénistes voulurent prendre leur place, et faire un parti considérable ; il le fut quelque temps : Louis XIV en fut importuné les dernières années de sa vie ; mais l’autorité les a écrasés, et les convulsions les ont rendus ridicules. »

Cette phrase n’a, jusqu’à ce Jour (1830), été reproduite par aucun éditeur. (B.)

— Sur le Calvinisme et le Jansénisme, voyez, tome XV, le chapitre xxxvi et le cha|)iirc wwii du Siècle de Louis XIV. soutint ses disgrAccs comme un homme qui n’aurait jamais connu de prospérité. II perdit son lils unique en 1711, et il vit périr en 1712, dans rospaced’un mois, le duc de Bourgogne son petit-fils, la duchesse de Bourgogne, et l’aîné de ses arrière-pelits-fils. Le roi, son successeur, qu’on appelait alors le duc d’Anjou, fut aussi à l’extrémité. Leur maladie était une rougeole maligne, dont furent attaqués en même temps M. de Seignelai, M" d’Armagnac, M. de Listenai ; M"" de Gondrin, qui a été depuis comtesse de Toulouse, M"’« de La Vrillière, M. le duc de La Trimouille, et beaucoup d’autres personnes à Versailles. M. le marquis de Gondrin en mourut en deux jours. Plus de trois cents personnes en périrent à Paris. La maladie s’éteqdit dans presque toute la France. Elle enleva en Lorraine deux, enfants du duc. Si on avait voulu seulement ouvrir les yeux et faire la moindre réllexion, ou ne se serait pas abandonné aux calomnies abominables qui furent si aveuglément répandues ; elles furent la suite du discours imprudent d’un médecin nommé Boudin, homme de plaisir, hardi, et ignorant, qui dit que la maladie dont ces princes étaient morts n’était pas naturelle. C’est une chose qui m’étonne toujours que les Français, qui sont aujourd’hui si peu capables de commettre de grands crimes, soient si prompts à les croire. Le fameux chimiste Homberg, vertueux philosophe, et d’une simplicité extrême, fut tout étonné d’entendre dire qu’on le soupçonnait ; il courut vite à la Bastille s’y constituer prisonnier : on se mo(]ua de lui, et on n’eut garde de le recevoir ; mais le public, toujours téméraire, fut longtemps imbu de ces bruits horribles, dont la fausseté reconnue devrait apprendre aux hommes à juger moins légèrement, si quelque chose peut corriger les hommes.

Un des malheurs de la fin du règne de Louis XIV fut le dérangement des finances ; il commença dès l’an 1689. On fit porter tous les meubles d’argent orfévris à la Monnaie, en dépouillant sa galerie et son grand appartement de tous ces meubles admirables d’argent massif, sculptés par Ballin, sur les dessins du fameux Lebrun ; et de tout cela on ne retira que trois milHons de profit. On établit la capitation en 1695 : on fit des tontines. M. de Pontchartrain, en 1696, vendit des lettres de noblesse à qui en voulait pour deux mille écus, et ensuite on taxa à vingt francs la permission d’avoir un cachet.

Dans la guerre de 1701 l’épuisement parut extrême, M. Desmarets fut un jour réduit à prendre cent mille francs qui étaient en dépôt chez les chartreux, et à mettre à la place des billets de monnaie, dans un besoin pressant de l’État, Si on avait commencé par établir l’impôt du dixième, impôt égal pour tout le monde par sa proportion (ce qu’on ne fit qu’en 1710), le roi eût eu plus de ressources ; mais, au lieu de prendre cette voie, on ne se servit que de traitants qui s’enrichirent en ruinant le peuple. L’État ne manquait point d’argent, mais le discrédit le tenait caché. Il a bien paru en dernier lieu, dans la guerre de 1741, combien la France a de ressources. Non-seulement il n’y a pas eu un moment de discrédit, mais on ne l’a jamais craint. Rien ne prouve mieux que la France, bien administrée, est le plus puissant empire de l’Europe.

FIN DES ANECDOTES SUR LOUIS XIV.
ÉLOGE FUNÈBRE
DES OFFICIERS
QUI SONT MORTS DANS LA GUERRE DE 1741
(1748[439])


Un peuple qui fut l’exemple des nations, qui leur enseigna tous les arts, et même celui de la guerre, le maître des Romains, qui ont été nos maîtres, la Grèce enfin, parmi ses institutions qu’on admire encore, avait établi l’usage de consacrer, par des éloges funèbres, la mémoire des citoyens qui avaient répandu leur sang pour la patrie. Coutume digne d’Athènes, digne d’une nation valeureuse et humaine, digne de nous ! Pourquoi ne la suivrions-nous pas, nous longtemps les heureux rivaux en tant de genres de cette nation respectable ? Pourquoi nous renfermer dans l’usage de ne célébrer après leur mort que ceux qui, ayant été donnés en spectacle au monde par leur élévation, ont été fatigués d’encens pendant leur vie ?

Il est juste sans doute, il importe au genre humain, de louer les Titus, les Trajan, les Louis XII, les Henri IV, et ceux qui leur ressemblent. Mais ne rendra-t-on jamais qu’à la dignité ces devoirs, si intéressants et si chers quand ils sont rendus à la personne ; si vains quand ils ne sont qu’une partie nécessaire d’une pompe funèbre, quand le cœur n’est point touché, quand la vanité seule de l’orateur parle à la vanité des hommes, et que, dans un discours composé et dans une division forcée, on s’épuise en éloges vagues qui passent avec la fumée des flambeaux funéraires ? Du moins, s’il faut célébrer toujours ceux qui ont été grands, réveillons quelquefois la cendre de ceux qui ont été utiles. Heureux sans doute (si la voix des vivants peut percer la nuit des tombeaux), heureux le magistrat immortalisé par le même organe^^1 qui avait fait verser tant de pleurs sur la mort de Marie d’Angleterre, et qui fut digne de célébrer le grand Condé ! Mais si la cendre de Michel Le Tellier reçut tant d’honneurs, est-il un bon citoyen qui ne demande aujourd’hui : « Les a-t-on rendus au grand Colbert, à cet homme qui fit naître tant d’abondance en ranimant tant d’industries, qui porta ses vues supérieures jusqu’aux extrémités de la terre, qui rendit la France la dominatrice des mers, et à qui nous devons une grandeur et une félicité longtemps inconnue ? »

Ô mémoire ! ô noms du petit nombre d’hommes qui ont bien servi l’État ! vivez éternellement ; mais surtout ne périssez pas tout entiers, vous, guerriers, qui êtes morts pour nous défendre. C’est votre sang qui nous a valu des victoires ; c’est sur vos corps déchirés et palpitants que vos compagnons ont marché à l’ennemi, et qu’ils ont monté à tant de remparts ; c’est à vous que nous devons une paix glorieuse achetée par votre perte. Plus la guerre est un fléau épouvantable rassemblant sous lui toutes les calamités et tous les crimes, plus grande doit être notre reconnaissance envers ces braves compatriotes qui ont péri pour nous donner cette paix heureuse qui doit être l’unique but de la guerre et le seul objet de l’ambition d’un vrai monarque.

Faibles et insensés mortels que nous sommes, qui raisonnons tant sur nos devoirs, qui avons tant approfondi notre nature, nos malheurs et nos faiblesses, nous faisons sans cesse retentir nos temples de reproches et de condamnations : nous anathématisons les plus légères irrégularités delà conduite, les plus secrètes complaisances des cœurs ; nous tonnons contre des vices, contre des défauts, condamnables il est vrai, mais qui troublent à peine la société. Cependant quelle voix chargée d’annoncer la vertu s’est jamais élevée contre ce crime si grand et si universel ; contre cette rage destructive qui change en bêtes féroces des hommes nés pour vivre en frères ; contre ces déprédations atroces, contre ces cruautés qui font de la terre un séjour de brigandage, un horrible et vaste tombeau ?

1. Bossuet, qui a fait les oraisons funèbres de Henriette d’Angleterre, de Condé et de Le Tellier.

Des bords du Pô jusqu’à ceux du Danube, on bénit de tous côtés, au nom du même Dieu, ces drapeaux sous lesquels marchent des milliers de meurtriers mercenaires, à qui l’esprit de débauche, de libertinage et de rapine, a fait quitter leurs campagnes ; ils vont, et ils changent de maîtres ; ils s’exposent à un supplice infâme pour un léger intérêt ; le jour du combat vient, et souvent le soldat qui s’était rangé naguère sous les enseignes de sa patrie répand sans remords le sang de ses propres concitoyens : il attend avec avidité le moment où il pourra, dans le champ du carnage, arracher aux mourants quelques malheureuses dépouilles qui lui sont enlevées par d’autres mains. Tel est trop souvent le soldat ; telle est cette multitude aveugle et féroce dont on se sert pour changer la destinée des empires, et pour élever les monuments de la gloire. Considérés tous ensemble, marchant avec ordre sous un grand capitaine, ils forment le spectacle le plus fier et le plus imposant qui soit dans l’univers ; pris chacun à part, dans l’enivrement de leurs frénésies brutales (si on en excepte un petit nombre), c’est la lie des nations.

Tel n’est point l’officier : idolâtre de son honneur et de celui de son souverain, bravant de sang-froid la mort avec toutes les raisons d’aimer la vie, quittant gaiement les délices de la société pour des fatigues qui font frémir la nature ; humain, généreux, compatissant, tandis que la barbarie étincelle de rage partout autour de lui ; né pour les douceurs de la société, comme pour les dangers de la guerre ; aussi poli que fier, orné souvent par la culture des lettres, et plus encore par les grâces de l’esprit. A ce portrait, les nations étrangères reconnaissent nos officiers ; elles avouent surtout que, lorsque le premier feu trop ardent de leur jeunesse est tempéré par un peu d’expérience, ils se font aimer même de leurs ennemis. Mais si leurs grâces et leur franchise ont adouci quelquefois les esprits les plus barbares, que n’a point fait leur valeur ?

Ce sont eux qui ont défendu pendant tant de mois cette capitale de la Bohême S conquise par leurs mains en si peu de moments ; eux, qui attaquaient, qui assiégeaient leurs assiégeants ; eux, qui donnaient de longues batailles dans des tranchées ; eux, qui bravèrent la faim, les ennemis, la mort, la rigueur inouïe des saisons dans cette marche mémorable, moins longue que celle des Grecs de Xénophon, mais non moins pénible et non

1. Prague ; voyez, tome XV, page 194, le chapitre vi du Précis du Siècle de Louis XV. moins hasardeuse^^1. On les a vus, sous un prince aussi vigilant qu’intrépide^^2, précipiter leurs ennemis du haut des Alpes, victorieux à la fois de tous les obstacles que la nature, l’art et la valeur, opposaient à leur courage opiniâtre. Champs de Fontenoy^^3, rivages de l’Escaut et de la Meuse teints de leur sang, c’est dans vos campagnes que leurs efforts ont ramené la victoire aux pieds de ce roi que les nations conjurées contre lui auraient dû choisir pour leur arbitre. Que n’ont-ils point exécuté, ces héros dont la foule est connue à peine ?

Qu’avaient donc au-dessus d’eux ces centurions et ces tribuns des légions romaines ? En quoi les passaient-ils, si ce n’est peut-être dans l’amour invariable de la discipline militaire ? Les anciens Romains éclipsèrent, il est vrai, toutes les autres nations de l’Europe, quand la Grèce fut amollie et désunie et quand les autres peuples étaient encore des barbares destitués de bonnes lois, sachant combattre et ne sachant pas faire la guerre, incapables de se réunir à propos contre l’ennemi commun, privés du commerce, privés de tous les arts et de toutes les ressources. Aucun peuple n’égale encore les anciens Romains. Mais l’Europe entière vaut aujourd’hui beaucoup mieux que ce peuple vainqueur et législateur, soit que l’on considère tant de connaissances perfectionnées, tant de nouvelles inventions ; ce commerce immense et habile qui embrasse les deux mondes ; tant de villes opulentes élevées dans des lieux qui n’étaient que des déserts sous les consuls et sous les Césars ; soit qu’on jette les yeux sur ces armées nombreuses et disciplinées qui défendent vingt royaumes policés ; soit qu’on perce cette politique toujours profonde, toujours agissante, qui tient la balance entre tant de nations. Enfin la jalousie même qui règne entre les peuples modernes, qui excite leur génie et qui anime leurs travaux, sert encore à élever l’Europe au-dessus de ce qu’elle admirait stérilement dans l’ancienne Rome, sans avoir ni la force ni même le désir de l’imiter. Mais, de tant de nations, en est-il une qui puisse se vanter de renfermer dans son sein un pareil nombre d’officiers tels que les nôtres ? Quelquefois, ailleurs, on sert pour faire sa fortune, et parmi nous on prodigue la sienne pour servir ; ailleurs on trafique de son sang avec des maîtres étrangers, ici on brûle de donner sa

1. Voyez, tome XV, le chapitre ii du Précis du Siècle de Louis XV ; et tome XX, page 604.

2. Le prince do Conti ; voyez, tome XV, le chapitre ix du Précis du Siècle de Louis XV.

3. Voyez, tome XV, le chapitre xv du Précis du Siècle de Louis XV. vie pour son pays ; là on marche parce qu’on est payé ; ici ou vole à la mort pour être regardé de son souverain, et l’honneur a toujours fait de plus grandes choses que l’intérêt.

Souvent, en parlant de tant de travaux et de tant de belles actions, nous nous dispensons de la reconnaissance en disant que l’ambition a tout fait. C’est la logique des ingrats. Qui nous sert veut s’élever, je l’avoue ; oui, on est excité en tout genre par cette noble ambition, sans laquelle il ne serait point de grands hommes. Si on n’avait pas devant les yeux des objets qui redoublent l’amour du devoir, serait-on bien récompensé par ce public si ardent quelquefois, et si précipité dans ses éloges, mais toujours plus prompt dans ses censures, passant de l’enthousiasme à la tiédeur, et delà tiédeur à l’oubli ?

Sybarites tranquilles dans le sein de nos cités florissantes, occupés des raffinements de la mollesse, devenus insensibles à tout, et au plaisir même, pour avoir tout épuisé ; fatigués de ces spectacles journaliers dont le moindre eût été une fête pour nos pères, et de ces repas continuels, plus délicats que les festins des rois ; au milieu de tant de voluptés si accumulées et si peu senties, de tant d’arts, de tant de chefs-d’œuvre si perfectionnés et si peu considérés, enivrés et assoupis dans la sécurité et dans le dédain, nous apprenons la nouvelle d’une bataille ; on se réveille de sa douce léthargie pour demander avec empressement des détails dont on parle au hasard, pour censurer le général, pour diminuer la perte des ennemis, pour enfler la nôtre. Cependant cinq ou six cents familles du royaume sont, ou dans les larmes, ou dans la crainte : elles gémissent, retirées dans l’intérieur de leurs maisons, et redemandent au ciel des frères, des époux, des enfants. Les paisibles habitants de Paris se rendent le soir aux spectacles, où l’habitude les entraîne plus que le goût ; et si, dans les repas qui succèdent aux spectacles, on parle un moment des morts qu’on a connus, c’est quelquefois avec indifférence, ou en rappelant leurs défauts, quand ou ne devrait se souvenir que de leur perte ; ou même en exerçant contre eux ce facile et malheureux talent d’une raillerie maligne, comme s’ils vivaient encore.

Mais quand nous apprenons que, dans le cours de nos succès, un revers, tel qu’en ont éprouvé dans tous les temps les plus grands capitaines, a suspendu le progrès de nos armes, alors tout est désespéré ; alors on affecte de craindre, quoiqu’on ne craigne rien en effet. Nos reproches amers persécutent jusque dans le tombeau le général dont les jours ont été tranchés dans une ac- tion malheureuse^^1. Et savons-nous quels étaient ses desseins, ses ressources ? et pouvons-nous, de nos lambris dorés, dont nous ne sommes presque jamais sortis, voir d’un coup d’œil juste le terrain sur lequel on a combattu ? Celui que vous accusez a pu se tromper ; mais il est mort en combattant pour vous ! Quoi ! nos livres, nos écoles, nos déclamations historiques, répéteront sans cesse le nom d’un Cynégire, qui, ayant perdu les bras en saisissant une barque persane, l’arrêtait encore vainement avec les dents ; et nous nous bornerions à blâmer notre compatriote, qui est mort en arrachant ainsi les palissades des retranchements ennemis, au combat d’Exilés, quand il ne pouvait plus les saisir de ses mains blessées^^2.

Remplissons-nous l’esprit, à la bonne heure, de ces exemples de l’antiquité, souvent très-peu prouvés, et beaucoup exagérés ; mais qu’il reste au moins place dans nos esprits pour ces exemples de vertu, heureux ou malheureux, que nous ont donnés nos concitoyens. Le jeune Brienne, qui, ayant le bras fracassé à ce combat d’Exilés, monte encore à l’escalade en disant : « Il m’en reste un autre pour mon roi et pour ma patrie », ne vaut-il pas bien un habitant de l’Attique et du Latium ? et tous ceux qui comme lui s’avançaient à la mort, ne pouvant la donner aux ennemis, ne doivent-ils pas nous être plus chers que les anciens guerriers d’une terre étrangère ? N’ont-ils pas même mérité cent fois plus de gloire en mourant sous des boulevards inaccessibles que n’en ont acquis leurs ennemis, qui, en se défendant contre eux avec sûreté, les immolaient sans danger et sans peine ?

Que dirai-je de ceux qui sont morts à la journée de Dettingen, journée si bien préparée, et si mal conduite, et dans laquelle il ne manqua au général^^3 que d’être obéi pour mettre fin à la guerre ? Parmi ceux dont l’histoire célébrera la valeur inutile et la mort malheureuse, oubliera-t-on un jeune Boufflers^^4, un enfant de dix ans, qui, dans cette bataille, a une jambe cassée, qui la fait couper sans se plaindre, et qui meurt de même ? exemple d’une fermeté rare parmi les guerriers, et unique à cet âge ! Si nous tournons les yeux sur des actions, non pas plus hardies, mais plus fortunées, que de héros dont les exploits et les noms doivent être sans cesse dans notre bouche ! que de terrains . Le chevalier de Belle-Isle. (Note de Voltaire.)

2. Voyez, tome XV, le chapitre xxii du Précis du Siècle de Louis XV.

3. Le maréchal de Noailles ; voyez, tome XV, le chapitre x du Précis du Siècle de Louis XV.

4. Boufflers de Remiancourt, neveu du duc de Boufflers. (Note de Voltaire.) arrosés du plus beau sang, et célèbres par des triomphes ! Là s’élevaient contre nous cent boulevards qui ne sont plus. Que sont devenus ces ouvrages de Fribourg, baignés de sang, écroulés sous leurs défenseurs, entourés des cadavres des assiégeants ? On voit encore les remparts de Namur, et ces châteaux qui font dire au voyageur étonné : Comment a-t-on réduit cette forteresse, qui touche aux nues ? On voit Ostende, qui jadis soutenait des siéges de trois années, et qui s’est rendue en cinq jours à nos armes victorieuses. Chaque plaine, chaque ville de ces contrées est un monument de notre gloire ; mais que cette gloire a coûté !

Ô peuples heureux, donnez au moins à des compatriotes qui ont expiré victimes de cette gloire, ou qui survivent encore à une partie d’eux-mêmes, les récompenses que leurs cendres ou leurs blessures vous demandent ! Si vous les refusiez, les arbres, les campagnes de la Flandre, prendraient la parole pour vous dire : C’est ici que ce modeste et intrépide Lutteaux^^1, chargé d’années et de services, déjà blessé de deux coups, affaibli et perdant son sang, s’écria : « Il ne s’agit pas de conserver sa vie, il faut en rendre les restes utiles ! » et, ramenant au combat des troupes dispersées, reçut le coup mortel qui le mit enfin au tombeau. C’est là que le colonel des gardes-françaises^^2, en allant le premier reconnaître les ennemis, fut frappé le premier dans cette journée meurtrière, et périt en faisant des souhaits pour le monarque et pour l’État. Plus loin est mort le neveu de ce célèbre archevêque de Cambrai, l’héritier des vertus de cet homme unique qui rendit la vertu si aimable^^3.

Ô qu’alors les places des pères deviennent à bon droit l’héritage des enfants ! Qui peut sentir la moindre atteinte de l’envie quand, sur les remparts de Tournai, un de ces tonnerres souterrains qui trompent la valeur et la prudence, ayant emporté les membres sanglants et dispersés du colonel de Normandie^^4, ce régiment est donné le même jour à son jeune fils^^5 ; et ce corps invincible ne crut point avoir changé de conducteur ? Ainsi cette troupe étrangère devenue si nationale, qui porte le nom de Dillon^^6, a vu les enfants et les frères succéder rapidement à leurs pères et à leurs

1. Lieutenant-colonel des gardes, et lieutenant général. {Note de Voltaire.)

2. Le duc de Gramont.

3. Le marquis de Fénelon, lieutenant général, ambassadeur eu Hollande. (Note de Voltaire.)

4. Le marquis de Talleyrand.

5. Le comte de Périgord.

6. La brigade irlandaise. frères tués dans les batailles ; ainsi le brave d’Aubeterre, le seul colonel tué au siége de Bruxelles, fut remplacé par son valeureux frère. Pourquoi faut-il que la mort nous l’enlève encore ?

Le gouvernement de la Flandre, de ce théâtre éternel de combats, est devenu le juste partage du guerrier qui, à peine au sortir de l’enfance, avait tant de fois en un jour exposé sa vie à la bataille de Raucoux^^1. Son père marcha à côté de lui à la tête de son régiment, et lui apprit à commander et à vaincre ; la mort, qui respecta ce père généreux et tendre dans cette bataille, où elle fut à tout moment autour d’eux, l’attendait dans Gênes sous une forme différente : c’est là qu’il a péri avec la douleur de ne pas verser son sang sur les bastions de la ville assiégée, mais avec la consolation de laisser Gênes libre, et emportant dans la tombe le nom de son libérateur.

De quelque côté que nous tournions nos regards, soit sur cette ville délivrée, soit sur le Pô et sur le Tésin, sur la cime des Alpes, sur les bords de l’Escaut, de la Meuse et du Danube, nous ne verrons que des actions dignes de l’immortalité, ou des morts qui demandent nos éternels regrets.

Il faudrait être stupide pour ne pas admirer, et barbare pour n’être pas attendri. Mettons-nous un moment à la place d’une épouse craintive, qui embrasse dans ses enfants l’image du jeune époux qu’elle aime^^2, tandis que ce guerrier, qui avait cherché le péril en tant d’occasions, et qui avait été blessé tant de fois, marche aux ennemis dans les environs de Gênes, à la tête de sa brave troupe ; cet homme qui, à l’exemple de sa famille, cultivait les lettres et les armes, et dont l’esprit égalait la valeur, reçoit le coup funeste qu’il avait tant cherché : il meurt. À cette nouvelle la triste moitié de lui-même s’évanouit au milieu de ses enfants, qui ne sentent pas encore leur malheur. Ici une mère et une épouse veulent partir pour aller secourir en Flandre un jeune héros dont la sagesse et la vaillance prématurée lui méritaient la tendresse du dauphin, et semblaient lui promettre une vie glorieuse ; elles se flattent que leurs soins le rendront à la vie, et on leur dit : Il est mort^^3. Quel moment, quel coup funeste pour la fille d’un

1. Le duc de Bouniers, lieutenant général, s’était mis avec son fils, âgé de quinze ans, à la tête du régiment de ce jeune homme ; il avait reçu dix coups de feu dans ses habits ; il est mort à Gênes, et son fils a eu son gouvernement de Flandre. (Note de Voltaire.) — Voyez, tome XV, le chapitre xxi du Précis du Siècle de Louis XV.

2. Le marquis de La Faye, tué à Gênes. (Note de Voltaire.)

3. Le comte de Froulai. (Id.) empereur infortuné, idolâtre de son époux, son unique consolation, son seul espoir dans une (erre étrangère, quand on lui dit : Vous ne reverrez jamais l’époux pour qui seul vous aimiez la vie^^1 !

Une mère vole, sans s’arrêter, en Flandre, dans les transes cruelles où la jette la blessure de son jeune fils^^2. Déjà, dans la bataille de Raucoux, elle avait vu son corps percé et déchiré d’un de ces coups affreux qui ne laissent plus qu’une vie languissante ; cette fois elle est encore trop heureuse : elle rend grûce au ciel de voir ce fils privé d’un bras, lorsqu’elle tremblait de le trouver au tombeau.

Ne suivons ici ni l’ordre des temps ni celui de nos exploits et de nos pertes. Le sentiment n’a point de règles. Je me transporte à ces campagnes voisines d’Augsbourg, où le père de ce jeune guerrier dont je parle sauvait les restes de notre armée, et les dérobait à la poursuite d’un ennemi que le nombre et la trahison rendaient si supérieur. Mais, dans cette manœuvre habile, nous perdons ce dernier rejeton de la maison de Rupelmonde, cet officier si instruit et si aimable, qui avait fait l’étude la plus approfondie de la guerre, et qui réunissait l’intrépidité de l’âme, la solidité et les grâces de l’esprit, à la douceur et à la facilité du commerce : il laisse dans les larmes une épouse et une mère digne d’un tel fils^^3 ; il ne leur reste plus de consolation sur la terre.

Maintenant, esprits dédaigneux et frivoles, qui prodiguez une plaisanterie si insultante et si déplacée sur tout ce qui attendrit les Ames nobles et sensibles ; vous qui, dans les événements frappants dont dépend la destinée des royaumes, ne cherchez à vous signaler que par ces traits que vous appelez bons mois, et qui par là prétendez une espèce de supériorité dans le monde ; osez ici exercer ce misérable talent d’une imagination faible et barbare ; ou plutôt, s’il vous reste quelque humanité, mêlez vos sentiments à tant de regrets et quelques pleurs à tant de larmes. Mais êtes-vous dignes de pleurer ?

Que surtout ceux qui ont été les compagnons de tant de dangers, et les témoins de tant de pertes, ne prennent pas dans l’oisiveté voluptueuse de nos villes, dans la légèreté du commerce,

1 . Le comte de Bavière. {Note de Voltaire.)

2. Le marquis de Ségur, depuis ministre de la guerre. (Id.)

3. Yves-Marie de Recourt, comte de Rupelmonde, tué le 15 avril 1745, à Pfaffenhofen ; fils de cette même dame de Rupelmonde à qui Voltaire, en 1722, avait adressé le Pour et le Contre, et qui est morte en 1752. Marie-Chrétienne-Christine de Gramont, comtesse de Rupelmonde, sa bru, se fit carmélite en 1751. (Cl.) cette habitude, trop commune à notre nation, de répandre un air de frivolité et de dérision sur ce qu’il y a de plus glorieux dans la vie, et de plus affreux dans la mort. Voudraient-ils s’avilir ainsi eux-mêmes, et flétrir ce qu’ils ont tant d’intérêt d’honorer ?

Que ceux qui ne s’occupent que de nos froids et ridicules romans ; que ceux qui ont le malheur de ne se plaire qu’à ces puériles pensées plus fausses que délicates dont nous sommes tant rebattus, dédaignent ce tribut simple de regrets qui partent du cœur ; qu’ils se lassent de ces peintures vraies de nos grandeurs et de nos pertes, de ces éloges sincères donnés à des noms, à des vertus qu’ils ignorent ; je ne me lasserai point de jeter des fleurs sur les tombeaux de nos défenseurs ; j’élèverai encore ma faible voix ; je dirai : Ici a été tranchée dans sa fleur la vie de ce jeune guerrier^^1 dont les frères combattent sous nos étendards, dont le père a protégé les arts à Florence sous une domination étrangère. Là fut percé d’un coup mortel le marquis de Beauvau son cousin, quand le digne petit-fils du grand Condé forçait la ville d’Ypres à se rendre^^2. Accablé de douleurs incroyables, entouré de nos soldats, qui se disputaient l’honneur de le porter, il leur disait d’une voix expirante : « Mes amis, allez où vous êtes nécessaires, allez combattre ; et laissez-moi mourir. » Qui pourra célébrer dignement sa noble franchise, ses vertus civiles, ses connaissances, son amour des lettres, le goût éclairé des monuments antiques enseveli avec lui ? Ainsi périssent d’une mort violente, à la fleur de leur Age, tant d’hommes dont la patrie attendait son avantage et sa gloire ; tandis que d’inutiles fardeaux de la terre amusent dans nos jardins leur vieillesse oisive du plaisir de raconter les premiers ces nouvelles désastreuses.

Ô destin ! ô fatalité ! nos jours sont comptés ; le moment éternellement déterminé arrive, qui anéantit tous les projets et toutes les espérances. Le comte de Bissy, prêt à jouir de ces honneurs tant désirés par ceux mêmes sur qui les honneurs sont accumulés, accourt de Gênes devant Mastricht, et le dernier coup tiré des remparts lui ôte la vie ; il est la dernière victime immolée, au moment même que le ciel avait prescrit pour la cessation de tant de meurtres. Guerre qui as rempli la France de

1. Le marquis de Beauvau, fils du prince de Craon. (Note de Voltaire.) — Il fut tué le 23 juin 1744.

2. Ypres capitula le 27 juin. gloire et de deuil, tu ne frappes pas seulement par des traits rapides qui portent en un moment la destruction ! que de citoyens, que de parents et d’amis, nous ont été ravis par un mort lente, que les fatigues des marches, l’intempérie des saisons, traînent après elles !

Tu n’es plus, ô douce espérance du reste de mes jours ! ô ami tendre, élevé dans cet invincible régiment du roi, toujours conduit par des héros, qui s’est tant signalé dans les tranchées de Prague, dans la bataille de Fontenoy, dans celle de Laufelt où il a décidé la victoire ! La retraite de Prague pendant trente lieues de glaces jeta dans ton sein les semences de la mort, que mes tristes yeux ont vues depuis se développer : familiarisé avec le trépas, tu le sentis approcher avec cette indifférence que les philosophes s’efforçaient jadis ou d’acquérir ou de montrer ; accablé de souffrances au dedans et au dehors, privé de la vue, perdant chaque jour une partie de toi-même, ce n’était que par un excès de vertu que tu n’étais point malheureux, et cette vertu ne te coûtait point d’effort. Je t’ai vu toujours le plus infortuné des hommes, et le plus tranquille. Ou ignorerait ce qu’on a perdu en toi, si le cœur d’un homme éloquent n’avait fait l’éloge du tien dans un ouvrage consacré à l’amitié, et embelli par les charmes de la plus touchante poésie^^1. Je n’étais point surpris que dans le tumulte des armes tu cultivasses les lettres et la sagesse : ces exemples ne sont pas rares parmi nous. Si ceux qui n’ont que de l’ostentation ne t’imposèrent jamais, si ceux qui dans l’amitié même ne sont conduits que par la vanité révoltèrent ton cœur, il y a des âmes nobles et simples qui te ressemblent. Si la hauteur de tes pensées ne pouvait s’abaisser à la lecture de ces ouvrages licencieux, délices passagers d’une jeunesse égarée à qui le sujet plaît plus que l’ouvrage ; si tu méprisais cette foule d’écrits que le mauvais goût enfante ; si ceux qui ne veulent avoir que de l’esprit te paraissaient si peu de chose ; ce goût solide t’était commun avec ceux qui soutiennent toujours la raison contre l’inondation de ce faux goût qui semble nous entraîner à la décadence. Mais par quel prodige avais-tu, à l’âge de vingt-cinq ans, la vraie philosophie et la vraie éloquence, sans autre étude que le secours de quelques bons livres ? Comment avais-tu pris un essor si haut dans le siècle des petitesses ? et comment la simplicité d’un enfant timide couvrait-t-elle cette profondeur et cette force de génie ? Je sentirai longtemps avec amertume le prix de

1. Voir la note 2 de la page 201. ton amitié ; à peine en ai-je goûté les charmes : non pas de cette amitié vaine qui naît dans les vains plaisirs, qui s’envole avec eux, et dont on a toujours à se plaindre ; mais de cette amitié solide et courageuse, la plus rare des Vertus. C’est ta perte qui mit dans mon cœur ce dessein de rendre quelque honneur aux cendres de tant de défenseurs de l’État, pour élever aussi un monument à la tienne. Mon cœur, rempli de toi, a cherché cette consolation, sans prévoir à quel usage ce discours sera destiné, ni comment il sera reçu de la malignité humaine, qui à la vérité épargne d’ordinaire les morts, mais qui quelquefois aussi Insulte à leurs cendres, quand c’est un prétexte de plus de déchirer les vivants,

1er juin 1748.

N. B.^^1 Le jeune homme qu’on regrette ici avec tant de raison est M. de Vauvenargues, longtemps capitaine au régiment du roi. Je ne sais si je me trompe, mais je crois qu’on trouvera dans la seconde édition de son livre plus de cent pensées qui caractérisent la plus belle âme, la plus profondément philosophe, la plus dégagée de tout esprit de parti.

Que ceux qui pensent méditent les maximes suivantes :

« La raison nous trompe plus souvent que la nature. »

« Si les passions l’ont plus de fautes que le jugement, c’est par la même raison que ceux qui gouvernent font plus de fautes que les hommes privés. » « Les grandes pensées viennent du cœur. »

(C’est ainsi que, sans le savoir, il se peignait lui-même.)

« La conscience des mourants calomnie leur vie. »

« La fermeté ou la faiblesse à la mort dépend de la dernière maladie. »

(J’oserais conseiller qu’on lût les maximes qui suivent celles-ci, et qui les expliquent.)

« La pensée de la mort nous trompe, car elle nous fait oublier de vivre. »

1. Dans la première édition, à la suite de Sémiramis, ce N.B. était en note. (B.) « La plus fausse de toutes les philosophies est celle qui, sous prétexte d’affranchir les hommes des embarras des passions, leur conseille l’oisiveté. »

« Nous devons peut-être aux passions les plus grands avantages de l’esprit. »

« Ce qui n’offense pas la société n’est pas du ressort de la justice. »

« Quiconque est plus sévère que les lois est un tyran. »

On voit, ce me semble, par ce peu de pensées que je rapporte, qu’on ne peut pas dire de lui ce qu’un des plus aimables esprits de nos jours a dit de ces philosophes de parti, de ces nouveaux stoïciens qui en ont imposé aux faibles :

Ils ont eu l’art de bien connaître L’homme qu’ils ont imaginé ; Mais ils n’ont jamais deviné Ce qu’il est ni ce qu’il doit être^^1.

J’ignore si jamais aucun de ceux qui se sont mêlés d’instruire les hommes a rien écrit de plus sage que sou chapitre sur le bien et sur le mal moral. Je ne dis pas que tout soit égal dans le livre ; mais si l’amitié ne me fait pas illusion, je n’en connais guère qui soit plus capable de former une ùme bien née et digne d’être instruite. Ce qui me persuade encore qu’il y a des choses excellentes dans cet ouvrage que M. de Vauvenargues nous a laissé, c’est que je l’ai vu méprisé par ceux qui n’aiment que les jolies phrases et le faux bel esprit[440].

1. Ces vers sont de Saint-Lamberi, dans son Êpître à ****, dont voici les premiers vers :

À vivre loin du jansénisme, Cher prince, je suis condamné.

Le quatrième des vers que cite Voltaire s’y lit ainsi :

Ce qu’est l’homme, ou ce qu’il doit être.

FIN DE L’ÉLOGE FUNÈBRE.

PANÉGYRIQUE
DE LOUIS XV
FONDÉ
SUR LES FAITS ET LES ÉVÉNEMENTS LES PLUS INTÉRESSANTS
JUSQU’EN 1719.
(1748)



EXTRAIT D’UNE LETTRE
DE M. LE PRÉSIDENT HÉNAULT[441].

Ce panégyrique, d’autant plus éloquent qu’il paraît ne pas prétendre à l’éloquence, étant fondé uniquement sur les faits, est également glorieux pour le roi et pour la nation. Je ne crois pas qu’on puisse lui comparer celui que Pellisson composa pour Louis XIV : ce n’était qu’un discours vague, et celui-ci est appuyé sur les événements les plus grands, sur les anecdotes les plus intéressantes. C’est un tableau de l’Europe, c’est un précis de la guerre, c’est un ouvrage qui annonce à chaque page un bon citoyen, c’est un éloge où il n’y a pas un mot qui sente la flatterie ; il devrait avoir été prononcé dans l’Académie avec la plus grande solennité, et la capitale doit l’envier aux provinces où il a été imprimé.



PRÉFACE DE L’AUTEUR[442].

L’auteur de ce panégyrique se cacha longtemps avec autant de soin qu’en prennent ceux qui ont fait des satires. Il est toujours à craindre que le panégyrique d’un monarque ne passe pour une flatterie intéressée. L’effet ordinaire de ces éloges est de faire rougir ceux à qui on les donne, d’attirer peu l’attention de la multitude, et de soulever la critique. On ne conçoit pas comment Trajan put avoir ou assez de patience ou assez d’amour-propre pour entendre prononcer le long panégyrique de Pline : il semble qu’il n’ait manqué à Trajan, pour mériter tant d’éloges, que de ne les avoir pas écoutés.

Le panégyrique de Louis XIV fut prononcé par M. Pellisson, et celui de Louis XV devrait l’être sans doute à l’Académie par une bouche aussi éloquente. Il s’en faut beaucoup que l’auteur de cet Essai adopte l’avis de M. le président Hénault, qui préfère le panégyrique de Louis XV à celui de Louis XIV. L’auteur ne préfère que le sujet. Il avoue que Louis XV a sur Louis XIV l’avantage d’avoir gagné deux batailles rangées. Il croit que le système des finances ayant été perfectionné par le temps, l’État a souffert incomparablement moins dans la guerre de 1741 que dans celle de 1688, et surtout dans celle de 1701. II pense enfin que la paix d’Aix-la-Chapelle[443] peut avoir un grand avantage sur celle de Nimègue[444]. Ces deux paix, à jamais célèbres, ont été faites dans les mêmes circonstances, c’est-à-dire après des victoires ; mais le vainqueur fit encore craindre sa puissance par le traité même de Nimègue, et Louis XV fait aimer sa modération. Le premier traité pouvait encore aigrir des nations, et le second les réconcilie. C’est cette paix heureuse que l’auteur a principalement en vue. Il regarde celui qui l’a donnée comme le bienfaiteur du genre humain. Il a fait un panégyrique très-court, mais très-vrai dans tous ses points ; et il l’a écrit d’un style très-simple, parce qu’il n’avait rien à orner. Il a laissé à chaque citoyen le soin d’étendre toutes les idées dont il ne donne ici que le germe. Il y a i)eu de lecteurs qui, en voyant cet ouvrage, ne puissent beaucoup l’augmenter par leurs réflexions ; et le meilleur effet d’un livre est de faire penser les hommes. On a nourri ce discours de faits inconnus auparavant au public, et qui servent de preuves. Ce sont là les véritables éloges, et qui sont bien au-dessus d’une déclamation pompeuse et vaine. La lettre qu’on rapporte, écrite d’un prince au roi, est de monseigneur le prince de Conti, du 20 juillet 1744 ; celle du roi est du 19 mai 1745 ; en un mot, on peut regarder cet ouvrage, intitulé panégyrique, comme le précis le plus fidèle de tout ce qui est à la gloire de la France et de son roi ; et on défie la critique d’y trouver rien d’altéré ni d’exagéré.

À l’égard des censures qu’un journaliste^^1 a faites, non du fond de l’ouvrage, mais de la forme, on commence par le remercier d’une réflexion très-juste sur ce qu’on avait dit que le roi de Sardaigne choisissait bien ses ministres et ses généraux, et était lui-même un grand général et un grand ministre. Il paraît en effet que le terme de ministre ne convient pas à un souverain^^2.

À l’égard de toutes les autres critiques, elles ont paru injustes et inconsidérées ; dans une, on reproche à l’auteur d’avoir écrit un panégyrique dans le style de Pline plutôt que dans celui de Cicéron et dans celui de Bossuet et de Bourdaloue. Il dit que tout est orné d’antithèses, de termes qui se querellent, et de pensées qui semblent se repousser.

On n’examine pas ici s’il faut suivre dans un panégyrique PlinC ; qui en a fait un, ou Cicéron, qui n’en a point fait ; s’il faut imiter la pompe et la déclamation d’une oraison funèbre dans le récit des choses récentes qui sont si délicates à traiter ; si les sermons de Bourdaloue doivent être le modèle d’un homme qui parle de la guerre et de la paix, de la politique et des finances. Mais on est bien surpris que le critique dise que tout est antithèses dans un écrit où il y en a si peu. À l’égard des termes qui

1. Le P. Berthier, dans les Mémoires de Trévoux. Voyez, sur ce journal, la note, tome XXI, page 169.

2. Voltaire a laissé subsister cette phrase malgré la critique, qu’il parait ici regarder comme fondée, et nous croyons qu’il a eu raison de la conserver. (K.)

— Voltaire a même, depuis, appliqué encore cette expression à Henri IV ; voyez la seconde des Homélies prêchées à Londres.

se querellent, et des pensées qui se repoussent, on ne sait pas ce que cela signifie.

Le journaliste dit que le contraste des quatre rois François Ier, Henri IV, Louis XIII, Louis XIV, et du monarque régnant, n’est pas assez sensible. Il n’y a là aucun contraste ; des mérites différents ne sont point des choses opposées : on n’a voulu faire ni de contrastes ni d’antithèses, et il n’y en a pas la moindre apparence.

Il reprend ces mots au sujet de nos alarmes sur la maladie du roi : « Après un triomphe si rare il ne fallait pas une vertu commune. » On ne triomphe, dit-il, que de ses ennemis ; peut-il ignorer que ce terme triomphe est toujours noblement employé pour tous les grands succès, en quelque genre que ce puisse être ?

Il prétend que ce triomphe n’est pas rare. En France, dit-il, rien de plus naturel, rien de plus général que l’amour des peuples pour leur souverain. Il n’a pas senti que cette critique, très-déplacée, tend à diminuer le prix de l’amour extrême qui éclata dans cette occasion par des témoignages si singuliers. Oui, sans doute, ce triomphe était rare, et il n’y en a aucun exemple sur la terre : c’est ce que toute la nation dépose contre cette accusation du censeur.

À quoi pense-t-il quand il dit que rien n’est plus naturel, plus général, qu’une telle tendresse ? Où a-t-il trouvé qu’en France ou ait marqué un tel amour pour ses rois, avant que Louis XIV et Louis XV aient gouverné par eux-mêmes ? Est-ce dans le temps de la Fronde ? est-ce sous Louis XIII, quand la cour était déchirée par des factions, et l’État par des guerres civiles ? quand le sang ruisselait sur les échafauds ? Est-ce lorsque le couteau de Ravaillac instrument du fanatisme de tout un parti, acheva le parricide que Jean Chàtel avait commencé, et que Pierre Barrière et tant d’autres avaient médité ? est-ce quand le moine Jacques Clément » animé de l’esprit de la Ligue, assassina Henri III ? est-ce après ou avant le massacre de la Saint-Barthélemy ? est-ce quand les Guises régnaient sous le nom de François II ? Est-il possible qu’on ose dire que les Français pensent aujourd’hui comme ils pensaient dans ces temps abominables ?

« Après un triomphe si rare il ne fallait pas une vertu commune. » Le censeur condamne ce passage comme s’il supposait une vertu commune auparavant.

Premièrement, on lui dira qu’il serait d’un lâche flatteur et d’un menteur ridicule de prétendre que le prince, l’objet de ce

1. Ce couteau ou poignard est conservé dans le musée de l’artillerie. (B.) panégyrique, avait fait alors d’aussi grandes choses qu’il en a fait depuis. Ce sont deux victoires, c’est la paix donnée à l’Europe, qui ont renii)li ce que sa première et glorieuse cam[)agne avait fait espérer. En second lieu, quand l’auteur dit dans la même période que la crainte de perdre un bon roi imposait h ce grand prince la nécessité d’être le meilleur des rois, non-seulement il ne suppose pas là une vertu commune ; mais, s’exprimant en véritable citoyen, il fait sentir que Tamour de tout un peuple encourage les souverains à faire de grandes choses, les affermit encore dans la vertu, les excite encore à faire le bonheur d’une nation qui le mérite. Penser et parler autrement serait d’un misérable esclave, et les louanges des esclaves ne sont d’aucun prix, non plus que leurs services.

Le censeur dit que les Anglais ont été les dominateurs des mers de fait et non jias de droit. Il s’agit bien ici de droit ; il s’agit de la vérité, et de montrer que les Français peuvent être aussi redoutables sur mer qu’ils l’ont été sur terre.

Il avance que le goût de la dissertation s’empare quelquefois de routeur. Il y a dans tout l’ouvrage quatre lignes où l’on trouve une réflexion politique très-importante, une maxime très-vraie : c’est que les hommes réussissent toujours dans ce qui leur est absolument nécessaire, et on en pourrait donner cent exemples. L’auteur en rapporte trois en deux lignes, et voilà ce que le censeur appelle dissertation. On trouvera, dit-il, quelque chose de décousu dans le style. Ce mot trivial décousu signifie un discours sans liaison, sans transition ; et c’est peut-être le discours où il y en a davantage. Ce décousu, dit-il, est l’c/fet des antithèses ; et il n’y a pas deux antithèses dans tout l’ouvrage.

[445]Il y a d’autres injustices auxquelles on ne répond point ; ceux qui ont été fâchés qu’on ait célébré dans cet ouvrage les citoyens qui ont bien servi l’État, chacun dans son genre, méritent moins d’être réfutés que d’être abandonnés à leur basse envie, qui ajoute encore à l’éloge qu’ils condamnent.

PANÉGYRIQUE DE LOUIS XV.
ludivico decimo quinto, de humano genere bene-merito.

Une voix faible et inconnue s’élève, mais elle sera l’interprète de tous les cœurs : si elle ne l’est pas, elle est téméraire ; si elle flatte, elle est coupable, car c’est outrager le trône et la patrie que de louer son prince des vertus qu’il n’a pas. On sait assez que ceux qui sont à la fête des peuples sont jugés par le public avec autant de sévérité qu’ils sont loués en face avec bassesse ; que tout prince a pour juges les cœurs de ses sujets ; qu’il ne tient qu’à lui de savoir son arrêt, et de se connaître ainsi lui-même. Il n’a qu’à consulter la voix publique, et surtout celle du petit nombre de juges, qui en tout genre entraîne à la longue l’opinion du grand nombre, et qui seule se fait entendre à la postérité,

La réputation est la récompense des rois, la fortune leur a donné tout le reste ; mais cette réputation est différente comme leurs caractères : plus éclatante cbez les uns, plus solide chez les autres ; souvent accompagnée d’une admiration mêlée de crainte, quelquefois appuyée sur l’amour ; ici, plus prompte ; ailleurs, plus tardive ; rarement pure et universelle.

Louis XII, malheureux dans la guerre et dans la politique, vit les cœurs de son peuple se tourner vers lui, et fut consolé. François I", par sa valeur, par sa magnificence, et par la protection des arts, qui l’immortalisent, ressaisit la gloire qu’un rival trop puissant lui avait enlevée.

Henri IV, ce brave guerrier, ce bon prince, ce grand homme si au-dessus de son siècle, ne fut connu de tout le monde qu’après sa mort ; et c’est ce que lui-même avait prédit. Louis XIV frappa tous les yeux, pendant quarante ans, de l’éclat de sa prospérité, de sa grandeur, et de sa gloire, et fit parler en sa faveur toutes les bouches de la renommée. Nos acclamations ont donné à Louis XV un titre qui doit rassembler en lui bien d’autres titres^^1, car il n’en est pas d’un sou-

1. Dans ses Mémoires, Voltaire dit que ce fut Vadé qui imagina de donner à Louis XV le titre de Bien-Aimé. Dans son Éloge funèbre de Louis XV, en 1774, Voltaire dit que ce fut un homme de la populace. Dans son Commentaire historique, publié en 1770, il a répété ce qu’il avait dit dans ses Mémoires, en 1759. Quelques personnes disent que le surnom de Bien-Aimé fut donné à Louis XV par verain comme d’un particulier : on peut aimer un citoyen médiocre ; une nation n’aimera pas longtemps un prince qui ne sera pas un grand prince.

Ce temps sera toujours présent à la mémoire, où il commença à gouverner et à combattre ; ce temps où les fatigues réunies du cabinet et de la guerre le mirent au bord du tombeau. On se souvient de ces cris de douleur et de tendresse, de cette désolation, de ces larmes de toute la France, de cette foule consternée, qui, se précipitant dans les temples, interrompait par ses sanglots les prières publiques, tandis que le prêtre pleurait en les prononçant, et pouvait les achever à peine.

Au bruit de sa convalescence, avec quel transport nous passâmes de l’excès du désespoir à l’ivresse de la joie ! Jamais les courriers qui ont apporté les nouvelles des plus grandes victoires ont-ils été reçus comme celui qui vint nous dire : Il est hors de danger ! Les témoignages de cet amour venaient de tous côtés au monarque ; ceux qui l’entouraient lui en parlaient avec des larmes de joie ; il se souleva soudain par un effort dans ce lit de douleur où il languissait encore : « Qu’ai-je donc fait, s’écria-t-il, pour être ainsi aimé ? » Ce fut l’expression naïve de ce caractère simple, qui, n’ayant de faste ni dans la vertu, ni dans la gloire, savait à peine que sa grande âme fût connue.

Puisqu’il était ainsi aimé, il méritait de l’être. On peut se tromper dans l’admiration, on peut trop se bâter d’élever des monuments de gloire, on peut prendre de la fortune pour du mérite ; mais, quand un peuple entier aime éperdument, peut-il errer ? Le cœur du prince sentit ce que voulait dire ce cri de la nation : la crainte universelle de perdre un bon roi lui imposait la nécessité d’être le meilleur des rois. Après un triomphe si rare, il ne fallait pas une vertu commune.

C’est à la nation à dire s’il a été fidèle à cet engagement que son cœur prenait avec les nôtres, c’est à elle de se rendre compte de sa félicité.

Il se trouvait engagé dans une guerre malheureuse, que son conseil avait entreprise pour soutenir un allié[446] qui depuis s’est détaché de nous. Il avait à combattre une reine intrépide^^1, qu’aucun péril n’avait ébranlée, et qui soulevait les nations eu faveur de sa cause. Elle avait porté son fils dans ses bras à un peuple toujours révolté contre ses pères, et eu avait fait un peuple fidèle, qu’elle remplissait de l’esprit de sa vengeance. Elle réunissait dans elle les qualités des empereurs ses aïeux, et brûlait de cette émulation fatale qui anima deux cents ans sa maison impériale contre la maison la plus ancienne et la plus auguste du monde.

À cette fille des césars s’unissait un roi d’Angleterre^^2 qui savait gouverner un peuple qui ne sait point servir. Il menait ce peuple valeureux comme un cavalier habile pousse à toute bride un coursier fougueux dont il ne pourrait retenir l’impétuosité. Cette nation, la dominatrice de l’Océan, voulait tenir à main armée la balance sur la terre, afin qu’il n’y eût plus jamais d’équilibre sur les mers. Fière de l’avantage de pouvoir pénétrer vers nos frontières par les terres de nos voisins, tandis que nous pouvions entrer à peine dans son île ; fière de ses victoires passées, de ses richesses présentes, elle achetait contre nous des ennemis d’un bout de l’Europe h l’autre ; elle paraissait inépuisable dans ses ressources, et irréconciliable dans sa haine.

Un monarque^^3 qui veille à la garde des barrières que la nature éleva entre la France et l’Italie, et qui semble du haut des Alpes pouvoir déterminer la fortune, se déclarait contre nous après avoir autrefois vaincu avec nous. On avait à redouter en lui un politique et un guerrier ; un prince qui savait bien choisir ses ministres et ses généraux, et qui pouvait se passer d’eux, grand général lui-même et grand ministre. L’Autriche se dépouillait de ses terres en sa faveur, l’Angleterre lui prodiguait ses trésors : tout concourait à le mettre en état de nous nuire.

À tant d’ennemis se joignait cette république^^4 fondée sur le commerce, sur le travail, et sur les armes ; cet État qui, toujours prêt d’être submergé par la mer, subsiste en dépit d’elle, et la fait servir à sa grandeur : république supérieure à celle de Cartilage, parce qu’avec cent fois moins de territoire elle a eu les mêmes richesses. Ce peuple haïssait ses anciens protecteurs, et servait la maison de ses anciens oppresseurs ; ce peuple, autrefois le rival et le vainqueur de l’Angleterre sur les mers, se jetait dans

1. Marie-Thérèse.

2. Georges II.

3. Le roi de Sardaigne : voyez page 265.

4. La Hollande. les bras de ceux mêmes qui ont affaibli son commerce, et refusait l’alliance et la protection de ceux par qui son commerce florissait. Rien ne rengageait dans la querelle : il pouvait même jouir de la gloire d’être médiateur entre les maisons de France et d’Autriche, entre l’Espagne et l’Angleterre ; mais la défiance l’aveugla, et ses propres erreurs l’ont perdu.

Ce peuple ne pouvait croire qu’un roi de France ne fût pas ambitieux. Le voilà donc qui rompt la neutralité qu’il a promise ; le voilà qui, dans la crainte d’être opprimé un jour, ose attaquer un roi puissant qui lui tendait les bras. En vain Louis XV leur répète à tous : Je ne veux rien pour moi ; je ne demande que la justice pour mes alliés ; je veux que le commerce des nations et le vôtre soit libre ; que la fille de Charles VI jouisse de l’héritage immense de ses pères, mais aussi qu’elle n’envie point la province de Parme à l’héritier légitime ; que Gênes ne soit point opprimée ; qu’on ne lui ravisse pas un bien qui lui appartient, et dont elle ne peut jamais abuser. Ces propositions étaient si modérées, si équitables, si désintéressées, si pures, qu’on ne put le croire. Cette vertu est trop rare chez les hommes ; et quand elle se montre, on la prend d’abord pour de la fausseté, ou pour de la faiblesse.

Il fallut donc combattre, sans que tant de nations liguées sussent en effet pourquoi l’on combattait, La cendre du dernier des empereurs autrichiens^^1 était arrosée du sang des nations, et lorsque l’Allemagne elle-même était devenue tranquille, lorsque la cause de tant de divisions ne subsistait plus, les cruels effets en duraient encore. En vain le roi voulait la paix, il ne pouvait l’obtenir que par des victoires.

Déjà les villes qu’il avait assiégées s’étaient rendues à ses armes : il vole sous les remparts de Tournai avec son fils, son unique espérance et la nôtre. Il faut combattre contre une armée supérieure, dont les Anglais faisaient la principale force. C’est la bataille la plus heureuse et la plus grande par ses suites qu’on ait donnée depuis Philippe-Auguste ; c’est la première, depuis saint Louis, qu’un roi de France ait gagnée en personne contre cette nation belliqueuse et respectable, qui a toujours été l’ennemie de notre patrie, après en avoir été chassée. Mais cette victoire si heureuse, à quoi tenait-elle ? C’est ce que lui dit ce grand général^^2 à qui la France a des obligations éternelles. En effet, l’histoire déposera que, sans la présence du roi, la bataille de Fontenoy

1. Charles VI.

2. Le maréchal de Saxe. était perdue. On ramenait de tous côtés les canons ; tous les corps avaient été repoussés les uns après les autres, le poste important d’Anthoin^^1 avait commencé d’être évacué ; la colonne anglaise s’avançait à pas lents, toujours ferme, toujours inébranlable, coupant en deux notre armée, faisant de tous côtés un feu continu, qu’on ne pouvait ni ralentir ni soutenir. Si le roi eût cédé aux prières de tant de serviteurs qui ne craignaient que pour ses jours, s’il n’eût demeuré sur le champ de bataille, s’il n’eût fait revenir ses canons dispersés, qu’on retrouva avec tant de peine, aurait-on fait les efforts réunis qui décidèrent du sort de cette journée ? Qui ne sait à quel excès la présence du souverain enflamme notre nation, et avec quelle ardeur on se dispute l’honneur de mourir ou de vaincre à ses yeux ? Ce moment en fut un grand exemple. On proposait la retraite, le roi regardait ses guerriers, et ils vainquirent.

On ne sait que trop quelles funestes horreurs suivent les batailles, combien de blessés restent confondus parmi les morts, combien de soldats, élevant une voix expirante pour demander du secours, reçoivent le dernier coup de la main de leurs propres compagnons, qui leur arrachent de misérables dépouilles couvertes de sang et de fange ; ceux mêmes qui sont secourus le sont souvent d’une manière si précipitée, si inattentive, si dure, que le secours même est funeste ; ils perdent la vie dans de nouveaux tourments, en accusant la mort de n’avoir pas été assez prompte. Mais, après la bataille de Fontenoy, on vit un père qui avait soin de la vie de ses enfants, et tous les blessés furent secourus comme s’ils l’avaient été par leurs frères. L’ordre, la prévoyance, l’attention, la propreté, l’abondance de ces maisons que la charité élève avec tant de frais, et qu’elle entretient dans le sein de nos villes tranquilles et opulentes, n’étaient pas au-dessus de ce qu’on vit dans des établissements préparés à la hâte pour ce jour de sang. Les ennemis prisonniers et blessés devenaient nos compatriotes, nos frères. Jamais tant d’humanité ne succéda si promptement à tant de valeur.

Les Anglais surtout en furent touchés, et cette nation, la rivale de notre vertu guerrière, l’est devenue de notre magnanimité. Ainsi un prince, un seul homme peut, par son exemple, rendre meilleurs ses sujets et ses ennemis même ; ainsi les barbaries de la guerre ont été adoucies dans l’Europe, autant que le peut permettre la méchanceté humaine ; et si vous en exceptez ces

1. Voltaire a écrit Antoüin.

brigands étrangers^^1, à qui l’espoir seul du pillage met les armes à la main, on a vu, depuis le jour de Fontenoy, les nations armées disputer de générosité.

Il est pardonnable à un vainqueur de vouloir tirer avantage de sa victoire, d’attendre au, moins que le vaincu demande la paix, et de la lui faire acheter chèrement : c’est la maxime de la politique ordinaire. Quel parti prendra le vainqueur de Fontenoy ? Dès le jour même de la bataille, il ordonne à son secrétaire d’État d’écrire en Hollande qu’il ne demande que la pacification de l’Europe ; il propose un congrès ; il proteste qu’il ne veut pas rendre sa condition meilleure : il suffit que celle des peuples le soit par lui. Le croira-t-on dans la postérité ? C’est le vainqueur qui demande la paix, et c’est le vaincu qui la refuse. Louis XV ne se rebute pas ; il faut au moins feindre de l’écouter. On envoie quelques plénipotentiaires, mais ce n’est que par une formalité vaine ; on se défie de ses offres : les ennemis lui supposent de vastes projets, parce qu’ils osaient en avoir encore. Toutes les villes cependant tombent devant lui, devant les princes de son sang, devant tous les généraux qui les assiégent. Des places qui avaient autrefois résisté trois années ne tiennent que peu de jours. On triomphe à Mesle, à Raucoux, à Laufelt ; on trouve partout les Anglais, qui se dévouent pour leurs alliés avec plus de courage que de politique, et partout la valeur française l’emporte : ce n’est qu’un enchaînement de victoires. Nous avons vu un temps où ces feux, ces illuminations, ces monuments passagers de la gloire, devenus un spectacle commun, n’attiraient plus l’empressement de la multitude, rassasiée de succès.

Quelle est la situation enfin où nous étions au commencement de cette dernière campagne, après une guerre si longue et qui avait été deux ans si malheureuse ?

Ce général étranger^^2, naturalisé par tant de victoires, aussi habile que Turenne, et encore plus heureux, avait fait de la Flandre entière une de nos provinces.

Du côté de l’Italie, où les obstacles sont beaucoup plus grands, où la nature oppose tant de barrières, où les batailles sont si rarement décisives, et cependant les ressources si difficiles, on se soutenait du moins, après une vicissitude continuelle de succès et de pertes. On était encore animé par la gloire de la

1. Les Pandours.

2. Le maréchal de Saxe. journée des barricades, par l’escalade de ces rochers qui touchent aux nues, par ces fameux passages du Pô.

Un chef actif et prévoyant^^1, qui conçoit les plus grands projets et qui discute les plus petits détails ; ce général qui, après avoir sauvé l’armée de Prague par une retraite digne de Xénophon, venait de délivrer la Provence, disputait alors les Alpes aux ennemis, les tenait en alarmes, les avait chassés de Nice, mettait en sûreté nos frontières ; un génie brillant, audacieux^^2, dans qui tout respire la grandeur, la hauteur et les grâces ; cet homme qui serait encore distingué dans l’Europe quand même il n’aurait aucune occasion de se signaler, soutenait la liberté de Gènes contre les Autrichiens, les Piémontais et les Anglais. Le roi d’Espagne, inébranlable dans son alliance, joignait à nos troupes ses troupes audacieuses et fidèles, dont la valeur ne s’est jamais démentie. Le royaume de Naples était en sûreté. Louis XV veillait à la fois sur tous ses alliés, et contenait ou accablait tous ses ennemis.

Enfin, par une suite de l’administration secrète qui donne la vie à ce grand corps politique de la France, l’État n’était épuisé ni par les trésors engloutis dans la Bohême et dans la Bavière, ni par les libéralités prodiguées à un empereur que le roi avait protégé^^3, ni par ces dépenses immenses qu’exigeaient nos nombreuses armées. L’Autriche et la Savoie, au contraire, ne se soutenaient que par les subsides de l’Angleterre, et l’Angleterre commençait à succomber sous le fardeau : son sang et ses trésors se perdaient pour des intérêts qui n’étaient pas les siens ; la Hollande se ruinait et s’enchaînait par opiniâtreté : des craintes imaginaires lui faisaient éprouver des malheurs réels ; et nous, victorieux et tranquilles, nous regardions de loin, dans le sein de l’abondance, tous les fléaux de la guerre portés loin de nos provinces.

Nous avons payé avec zèle tous les impôts, quelque grands qu’ils fussent, parce que nous avons senti qu’ils étaient nécessaires et établis avec une sage proportion. Aussi (ce qui peut-être n’était jamais arrivé depuis plusieurs siècles) aucun ministre des finances n’a excité le moindre murmure, aucun financier n’a été odieux ; et quand, sur quelques difficultés, le Parlement a fait des remontrances à son maître, on a cru voir un père de famille

1. Le maréchal de Belle-Isle. Voyez la note, tome X, page 604.

2. Le duc de Richelieu, nommé lieutenant général en 1744, maréchal de France en 1748.

2. Charles VII. qui consulte sur les intérêts de ses enfants les interprètes des lois.

Il s’est trouvé un homme qui a soutenu le crédit de la nation par le sien : crédit fondé à la fois sur l’industrie et sur la probité, qui se perd si aisément, et qui ne se rétablit plus quand il est détruit. C’était un des prodiges de notre siècle, et ce prodige ne nous frappait pas peut-être assez : nous y étions accoutumés, comme aux vertus de notre monarque. Nos camps devant tant de places assiégées ont été semblables à des villes policées où règnent l’ordre, l’affluence et la richesse. Ceux qui ont ainsi fait subsister nos armées étaient des hommes dignes de seconder ceux qui nous ont fait vaincre^^1.

Vous pardonnez, héros équitable, héros modeste, vous pardonnez sans doute, si on ose mêler l’éloge de vos sujets à celui du père de la patrie ! Vous les avez choisis. Quand tous les ressorts d’un État se déploient d’un concert unanime, la main qui les dirige est celle d’un grand homme ; peut-être cesserait-il de l’être s’il voyait d’un œil chagrin et jaloux la justice qui leur est rendue.

Grâce à cette administration unique, le roi n’a jamais éprouvé cette douleur, si cruelle pour un bon prince, de ne pouvoir récompenser ceux qui ont prodigué leur sang pour l’État,

Jamais, dans le cours de cette longue guerre, le ministre n’a ignoré ni laissé ignorer au prince aucune belle action du moindre officier ; et toutes nombreuses, toutes communes qu’elles sont devenues, jamais la récompense ne s’est fait attendre. Mais quel pouvoir chez les hommes est assez grand pour mettre un prix à la vie ? Il n’en est point ; et si le cœur du maître n’est pas sensible, on n’est mort que pour un ingrat.

Citoyens heureux de la capitale, plusieurs d’entre vous verront, dans leurs voyages, ces terrains que Louis XV a rendus si célèbres, ces plaines sanglantes que vous ne connaissez encore que par les réjouissances paisibles qui ont célébré des victoires si chèrement achetées ; quand vous aurez reconnu la place où tant de héros sont morts pour vous, versez des larmes sur leurs tombeaux ; imitez votre roi, qui les regrette.

Un de nos princes^^2 écrivait au roi, de la cime des Alpes, qui étaient ses champs de victoire : « Le colonel de mon régiment a été tué ; vous connaissez trop, sire, tout le prix de l’amitié pour

1. Les deux financiers dont il s’agit ici sont les deux frères Paris-Montmartel et Duverney.

2. Le prince de Conti. Voyez la Préface de l’auteur, page 264. n’être pas touché de ma douleur. » Qu’une telle lettre est honorable, et pour qui l’écrit, et pour qui la reçoit ! hommes ! apprenez d’un prince et d’un roi ce que vaut le saug des hommes, apprenez à aimer.

Quel préjugé s’est répandu sur la terre, que cette amitié, cette précieuse consolation de la vie, est exilée dans les cabanes, qu’elle se plaît chez les malheureux ! erreur ! l’amitié est également inconnue, et chez les infortunés occupés uniquement de leurs maux, et chez les heureux souvent endurcis, et dans le travail des campagnes, et dans les occupations des villes, et dans les intrigues des cours. Partout elle est étrangère : elle est, comme la vertu, le partage de quelques âmes privilégiées ; et lorsqu’une de ces belles âmes se trouve sur le trône, ô Providence, qu’il faut vous bénir ! Puissent ceux qui croient que dans les cours l’intrigue ou le hasard distribue toujours les récompenses, lire quelques-unes de ces lettres que le monarque écrivait après ses victoires ! « J’ai perdu, dit-il dans un de ces billets où le cœur parle et où le héros se peint, j’ai perdu un honnête homme et un brave officier, que j’estimais et que j’aimais. Je sais qu’il a un frère dans l’état ecclésiastique ; donnez-lui le premier bénéfice, s’il en est digne, comme je le crois. »

Peuples, c’est ainsi que vous êtes gouvernés. Songez quelle est votre gloire au dehors, et votre tranquillité au dedans ; voyez les arts protégés au milieu de la guerre ; comparez tous les temps ; comptez -les depuis Charlemagne : quel siècle trouverez -vous comparable à notre âge ? Celui du règne trop court de l’immortel Henri IV, depuis la paix de Vervins ; et encore quel affreux levain restait des discordes de quatre règnes ! Les belles et triomphantes années de Louis XIV ; mais quels malheurs les ont suivies ! et puisse notre bonheur être plus durable ! Enfin vous trouverez soixante ans peut-être de grandeur et de félicité répandues dans plus de neuf siècles : tant le bonheur public est rare ! tant le chemin est lent, qui mène en tout genre à la perfection ! tant il est difficile de gouverner les hommes et de les satisfaire !

On s’est plaint (car la vérité ne dissimule rien, et nous sommes assez grands pour avouer ce qui nous manque), on s’est plaint qu’un seul ressort se soit rencontré faible dans cette vaste et puissante machine si habilement conduite. Louis XV, en prenant â la fois le timon de l’État et l’épée, ne trouva point, dans ses ports, de ces flottes nombreuses, de ces grands établissements de marine qui sont l’ouvrage du temps. Un effort précipité ne peut en ce genre suppléer à ce qui demande tant de prévoyance et une si longue application. Il n’en est pas de nos forces maritimes comme de ces trirèmes que les Romains apprirent si rapidement à construire et à gouverner. In seul vaisseau de guerre est un objet plus grand que les flottes qui décidèrent auprès d’Actium de l’empire du monde. Tout ce qu’on a pu faire, on l’a fait : nous avons même armé plus de vaisseaux que n’en avait la Hollande, qu’on appelle encore puissance maritime ; mais il n’était pas possible d’égaler en peu d’années l’Angleterre, qui, étant si peu de chose par elle-même sans l’empire de la mer, regarde depuis si longtemps cet empire comme le seul fondement de sa puissance, et comme l’essence de son gouvernement. Les hommes réussissent toujours dans ce qui leur est absolument nécessaire ; ce qui est nécessaire à un État est toujours ce qui en fait la force. Ainsi la Hollande a ses navires marchands ; la Grande-Bretagne, ses armées navales ; la France, ses armées de terre.

Le ministre qui prêtait la main aux rênes du gouvernement, dans le commencement delà guerre^^1, était dans cette extrême vieillesse où il ne reste plus que deux objets : le moment qui fuit, et l’éternité. Il avait su longtemps retenir comme enchaînées ces flottes de nos voisins toujours prêtes à couvrir les mers, et à s’élancer contre nous. Ses négociations lui avaient acquis le droit d’espérer que ses yeux, prêts k se fermer, ne verraient plus la guerre ; mais Dieu, qui prolonge et retranche à son gré nos années, frappa Charles VI avant lui, et cette mort imprévue, comme le sont presque tous les événements, fut le signal de plus de trois cent mille morts. Enfin la sagesse de ce vieillard respectable, ses services, sa douceur, son égalité, son désintéressement personnel, méritaient nos éloges, et son âge nos excuses. S’il avait pu lire dans l’avenir, il aurait ajouté à la puissance de l’État ce rempart de vaisseaux, cette force qui peut se porter à la fois dans les deux hémisphères : et que n’aurait-on point exécuté ! Le héros aussi admirable qu’infortuné qui aborda seul dans son ancienne patrie^^2, qui seul y a formé une armée, qui a gagné tant de combats, qui ne s’est affaibli qu’à force de vaincre, aurait recueilli le fruit de son audace plus qu’humaine ; et ce prince, supérieur à Gustave Vasa, ayant commencé comme lui, aurait fini de même. Mais enfin, quoique ces grandes ressources nous manquassent, notre gloire s’est conservée sur les mers. Tous nos officiers de

1. Le cardinal de Fleury.

2. Le prince Charles-Édouard, dit le second Prétendant. Voyez, tome XV, le chapitre xxv du Précis du Siècle de Louis XV. marine, combattant avec des forces inférieures, ont fait voir qu’ils eussent vaincu s’ils en avaient eu d’égales. Notre commerce a souffert, et n’a jamais été interrompu ; nos grands établissements ont subsisté ; nous avons renversé ceux de nos ennemis aux extrémités de l’Orient. Nous étions partout à craindre, et tout tombait devant nous en Flandre.

Dans ces circonstances heureuses, on vole de la victoire de Laufelt aux bastions de Berg-op-Zoom. On savait que les Requesens, les Parme, les Spinola, ces héros de leur siècle, en avaient tour à tour levé le siége. Louis XIV lui-même, dont l’armée victorieuse se répandit comme un torrent dans quatre provinces de la Hollande, ne voulut pas se commettre ù l’assiéger. Cohorn, le Vauban hollandais, en avait fait depuis la place de l’Europe la plus forte. La mer et une armée entière la défendaient : Louis XV en ordonne le siége, et nous la prenons d’assaut. Le guerrier^^1 qui avait forcé Oczakow dans la Tartarie déploie ainsi sur cette frontière de la Hollande de nouveaux secrets de l’art de la guerre : secrets au-dessus des règles de l’art. À cette nouvelle conquête, qui répandit tant de consternation chez les ennemis, et qui étonna tant les vainqueurs, l’Europe pense que Louis XV cessera d’être si facile ; qu’il fera éclater enfin cette ambition cachée qu’on redoute, et qu’on justifie en la supposant toujours. Il le faut avouer, les ennemis on fait ce qu’ils ont pu pour la lui inspirer. Ils sont heureux, ils n’ont pas réussi. Il arbore le même olivier sur ces murs écrasés et fumants de sang : il ne propose rien de plus que ce qu’il offrait dans ses premières prospérités.

Cet excès de vertu ne persuade pas encore ; il était trop peu vraisemblable : on ne veut point recevoir la loi de celui qui peut l’imposer ; on tremble, et ou s’aigrit : le vaincu est aussi obstiné dans sa haine que le vainqueur est constant dans sa clémence. Qui aurait jamais cru que cette opiniâtreté eût pu se porter jusqu’à chercher des troupes auxiliaires dans ces climats glacés, qui naguère n’étaient connus que nom ? Qui eût pensé que les habitants des bords du Volga et de la mer Caspienne dussent être appelés aux bords de la Meuse ? Ils viennent cependant, et cent mille hommes qui couvrent Mastricht les attendent pour renouveler toutes les horreurs de la guerre. Mais, tandis que les soldats hyperboréens^^2 font cette marche si longue et si pénible, le général^^3

1. Lowendhal. Il prit Berg-op-Zoom le 16 septembre 1747.

2. C’est-à-dire les Russes.

3. Le maréchal de Saxe. chargé du destin de la France confond en une seule marche tant de projets. Par quel art a-t-il pu faire passer son armée à travers l’armée ennemie ? comment Mastricht est-il tout d’un coup assiégé en leur présence ? par quelle intelligence sublime les a-t-il dispersés ? Mastricht est aux abois ; on tremble dans Nimègue ; les généraux ennemis se reprochent les uns aux autres ce coup fatal, qu’aucun d’eux n’a prévu ; toutes les ressources leur manquent à la fois : il ne leur reste plus qu’à demander cette même paix qu’ils ont tant rejetée. Quelles conditions nous imposerez-vous ? disent-ils. — Les mêmes, répond le roi victorieux, que je vous ai présentées depuis quatre années, et que vous auriez acceptées si vous m’aviez connu. Il en signe les préliminaires : le voile qui couvrait tous les yeux tombe alors, et les plus sages de nos ennemis s’écrient : Le père de la France est donc le père de l’Europe !

Les Anglais surtout, chez qui la raison a toujours quelque chose de supérieur, quand elle est tranquille, rendent comme nous justice à la vertu : eux, qui s’irritèrent si longtemps contre la gloire de Louis XIV, chérissent celle de Louis XV.


Dans tout ce qu’on vient de dire, a-t-on avancé un seul fait que la malignité puisse seulement couvrir du moindre doute ? On s’était proposé un panégyrique, on n’a fait qu’un récit simple. force de la vérité ! les éloges ne peuvent venir que de vous. Et qu’importe encore des éloges ? nous devons des actions de grâces. Quel est le citoyen qui, en voyant cet homme si grand et si simple, ne doive s’écrier du fond de son cœur : Si la frontière de ma province est en sûreté, si la ville où je suis né est tranquille, si ma famille jouit en paix de son patrimoine, si le commerce et tous les arts viennent en foule rendre mes jours plus heureux, c’est à vous, c’est à vos travaux, c’est à votre grand cœur que je le dois !

Il y a toujours des hommes qui contredisent la voix publique. Des politiques ont demandé pourquoi ce vainqueur se contente de la justice qu’il fait rendre h ses alliés, pourquoi il s’en tient à faire le bonheur des hommes : il pouvait d’un mot gagner plusieurs villes. Oui, il le pouvait sans doute ; mais lequel vaut le mieux pour un roi de France, et pour nous, de retenir quelques faibles conquêtes inutiles à sa grandeur, en laissant dans le cœur de ses ennemis des semences éternelles de discorde et de haine, ou bien de se contenter du plus beau royaume de l’Europe, en conquérant des cœurs qui semblaient pour jamais aliénés, en fer- mant ces anciennes plaies que la jalousie faisait saigner, en devenant l’arbitre des nations si longtemps conjurées contre nous ? Quel roi a fait jamais une paix plus utile ? Il faut enfin rendre gloire à la vérité. Louis XV apprend aux hommes que la plus grande politique est d’être vertueux. Que nous reste-t-il à souhaiter désormais, sinon qu’il se ressemble toujours à lui-même, et que les rois à venir lui ressemblent ?

FIN DU PANÉGYRIQUE DE LOUIS XV.

ANECDOTES
SUR LE CZAR
PIERRE LE GRAND [447]

Pierre Ier a été surnommé le Grand parce qu’il a entrepris et fait de très-grandes choses, dont nulle ne s’était présentée à l’esprit de ses prédécesseurs. Son peuple, avant lui, se bornait à ces premiers arts enseignés par la nécessité. L’habitude a tant de pouvoir sur les hommes, ils désirent si peu ce qu’ils ne connaissent pas, le génie se développe si difficilement et s’étouffe si aisément sous les obstacles, qu’il y a grande apparence que toutes les nations sont demeurées grossières pendant des milliers de siècles, jusqu’à ce qu’il soit venu des hommes tels que le czar Pierre, précisément dans le temps qu’il fallait qu’ils vinssent.

Le hasard fit qu’un jeune Genevois nommé Le Fort était à Moscou chez un ambassadeur danois vers l’an 1695. Le czar Pierre avait alors dix -neuf ans ; il vit ce Genevois, qui avait appris en peu de temps la langue russe, et qui parlait presque toutes celles de l’Europe. Le Fort plut beaucoup au prince ; il entra dans son service, et bientôt après dans sa familiarité. Il lui fit comprendre qu’il y avait une autre manière de vivre et de régner que celle qui était malheureusement établie de tous les temps dans son vaste empire ; et sans ce Genevois la Russie serait peut-être encore barbare.

Il fallait être né avec une âme bien grande, pour écouter tout d’un coup un étranger, et pour se dépouiller des préjugés du trône et de la patrie. Le czar sentit qu’il avait à former une nation et un empire ; mais il n’avait aucun secours autour de lui. Il conçut dès lors le dessein de sortir de ses États, et d’aller, comme Prométhée, emprunter le feu céleste pour animer ses compatriotes. Ce feu divin, il l’alla chercher chez les Hollandais, qui étaient, il y a trois siècles, aussi dépourvus d’une telle flamme que les Moscovites. Il ne put exécuter son dessein aussitôt qu’il l’aurait voulu. Il fallut soutenir une guerre contre les Turcs, ou plutôt contre les Tartares, en 1696 ; et ce ne fut qu’après les avoir vaincus qu’il sortit de ses États pour aller s’instruire lui-même de tous les arts qui étaient absolument inconnus en Russie. Le maître de l’empire le plus étendu de la terre alla vivre près de deux ans à Amsterdam, et dans le village de Sardam, sous le nom de Pierre Michaëloff. On l’appelait communément maître Pierre (Peterbas). Il se fit inscrire dans le catalogue des charpentiers de ce fameux village, qui fournit de vaisseaux presque toute l’Europe. Il maniait la hache et le compas ; et quand il avait travaillé dans son atelier à la construction des vaisseaux, il étudiait la géographie, la géométrie et l’histoire. Dans les premiers temps, le peuple s’attroupait autour de lui. Il écartait quelquefois les importuns d’une manière un peu rude, que ce peuple souffrait, lui qui souffre si peu de chose. La première langue qu’il apprit fut le hollandais ; il s’adonna depuis à l’allemand, qui lui parut une langue douce, et qu’il voulut qu’on parlât à la cour.

Il apprit aussi un peu d’anglais dans son voyage à Londres, mais il ne sut jamais le français, qui est devenu depuis la langue de Pétersbourg sous l’impératrice Élisabeth, à mesure que ce pays s’est civilisé.

Sa taille était haute, sa physionomie fière et majestueuse, mais défigurée quelquefois par des convulsions qui altéraient les traits de son visage. On attribuait ce vice d’organes à l’effet d’un poison qu’on disait que sa sœur Sophie lui avait donné ; mais le véritable poison était le vin et l’eau-de-vie, dont il fit souvent des excès, se fiant trop à son tempérament robuste.

Il conversait également avec un artisan et avec un général d’armée. Ce n’était ni comme un barbare qui ne met point de distinction entre les hommes, ni comme un prince populaire qui vont plaire à tout le monde : c’était en homme qui voulait s’instruire. Il aimait les femmes autant que le roi de Suède[448], son rival, les craignait ; et tout lui était également bon en amour comme à table. Il se piquait de boire beaucoup, plutôt que de goûter des vins délicats.

On dit que les législateurs et les rois ne doivent point se mettre en colère ; mais il n’y en eut jamais de plus emporté que Pierre le Grand, ni de plus impitoyable. Ce défaut, dans un roi, n’est pas de ceux qu’on répare en les avouant ; mais enfin il en convenait, et il dit même à un magistrat de Hollande, à son second voyage : « J’ai réformé ma nation, et je n’ai pu me réformer moi-même. » Il est vrai que les cruautés qu’on lui reproche étaient un usage de la cour de Moscou comme de celle de Maroc. Il n’était point extraordinaire de voir un czar appliquer de sa main royale cent coups de nerf de bœuf sur les épaules nues d’un premier officier de la couronne, ou d’une dame du palais, pour avoir manqué à leurs services étant ivres, ou d’essayer son sabre en faisant voler la tête d’un criminel. Pierre avait fait quelques-unes de ces cérémonies de son pays ; Le Fort eut assez d’autorité sur lui pour l’arrêter quelquefois sur le point de frapper ; mais il n’eut pas toujours Le Fort auprès de lui.

Son voyage en Hollande et surtout son goût pour les arts, qui se développait, adoucirent un peu ses mœurs : car c’est le privilége de tous les arts de rendre les hommes plus traitables. Il allait souvent chez un géographe, avec lequel il faisait des cartes marines. Il passait des journées entières chez le célèbre Ruysch[449], qui, le premier, trouva l’art de faire ces belles injections qui ont perfectionné l’anatomie, et qui lui ôtent son dégoût. Ce prince se donnait lui-même, à l’âge de vingt-deux ans, l’éducation qu’un artisan hollandais donnerait à un fils dans lequel il trouverait du génie : cette espèce d’éducation était au-dessus de celle qu’on avait jamais reçue sur le trône de Russie. Dans le même temps, il envoyait de jeunes Moscovites voyager et s’instruire dans tous les pays de l’Europe. Ces premières tentatives ne furent pas heureuses. Ses nouveaux disciples n’imitaient point leur maître. Il y en eut même un qui, étant envoyé à Venise, ne sortit jamais de sa chambre, pour n’avoir pas à se reprocher d’avoir vu un autre pays que la Russie. Cette horreur pour les pays étrangers leur était inspirée par des prêtres moscovites, qui prétendaient que c’était un crime horrible à un chrétien de voyager, par la raison que, dans l’Ancien Testament, il avait été défendu aux habitants de la Palestine de prendre les mœurs de leurs voisins plus riches qu’eux et plus adroits.

En 1698, il alla d’Amsterdam en Angleterre, non plus en qualité de charpentier de vaisseau, non pas aussi en celle de souverain, mais sous le nom d’un boïard russe qui voyageait pour s’instruire. Il vit tout, et même il alla à la comédie anglaise, où il n’entendait rien ; mais il y trouva une actrice, nommée Mlle Groft, dont il eut les faveurs, et dont il ne fit pas la fortune.

Le roi Guillaume[450] lui avait fait préparer une maison logeable : c’est beaucoup à Londres ; les palais ne sont pas communs dans cette ville immense, où l’on ne voit guère que des maisons basses, sans cour et sans jardin, avec de petites portes telles que celles de nos boutiques. Le czar trouva sa maison encore trop belle ; il alla loger dans le quartier des matelots, pour être plus à portée de se perfectionner dans la marine. Il s’habillait même souvent en matelot, et il se servait de ce déguisement pour engager plusieurs gens de mer à son service.

Ce fut à Londres qu’il dessina lui-même le projet de la communication du Volga et du Tanaïs. Il voulait même leur joindre la Duina par un canal, et réunir ainsi l’Océan, la mer Noire, et la mer Caspienne. Des Anglais qu’il emmena avec lui le servirent mal dans ce grand dessein ; et les Turcs, qui lui prirent Azof en 1712, s’opposèrent encore plus à cette vaste entreprise.

Il manqua d’argent à Londres ; des marchands vinrent lui offrir cent mille écus pour avoir la permission de porter du tabac en Russie. C’était une grande nouveauté en ce pays, et la religion même y était intéressée. Le patriarche avait excommunié quiconque fumerait du tabac, parce que les Turcs, leurs ennemis, fumaient ; et le clergé regardait comme un de ses grands priviléges d’empêcher la nation russe de fumer. Le czar prit les cent mille écus, et se chargea de faire fumer le clergé lui-même. Il lui préparait bien d’autres innovations.

Les rois font des présents à de tels voyageurs : le présent de Guillaume à Pierre fut une galanterie digne de tous deux. Il lui donna un yacht de vingt-cinq pièces de canon, le meilleur voilier de la mer, doré comme un autel de Rome, avec des provisions de toute espèce ; et tous les gens de l’équipage voulurent bien se laisser donner aussi. Pierre, sur son yacht, dont il se fit le premier pilote, retourna en Hollande revoir ses charpentiers, et de là il alla à Vienne, vers le milieu de l’an 1698, où il devait rester moins de temps qu’à Londres, parce qu’à la cour du grave Léopold il y avait beaucoup plus de cérémonies à essuyer, et moins de choses à apprendre. Après avoir vu Vienne, il devait aller à Venise, et ensuite à Rome ; mais il fut obligé de revenir en hâte à Moscou, sur la nouvelle d’une guerre civile causée par son absence et par la permission de fumer. Les strélitz, ancienne milice des czars, pareille à celle des janissaires, aussi turbulente, aussi indisciplinée, moins courageuse et non moins barbare, fut excitée à la révolte par quelques abbés et moines, moitié grecs, moitié russes, qui représentèrent combien Dieu était irrité qu’on prît du tabac en Moscovie, et qui mirent l’État en combustion pour cette grande querelle. Pierre, qui avait prévu ce que pourraient des moines et des strélitz, avait pris ses mesures. Il avait une armée disciplinée, composée presque toute d’étrangers bien payés, bien armés, et qui fumaient, sous les ordres du général Gordon, lequel entendait bien la guerre, et qui n’aimait pas les moines. C’était à quoi avait manqué le sultan Osman[451] qui, voulant comme Pierre réformer ses janissaires, et n’ayant pu leur rien opposer, ne les réforma point, et fut étranglé par eux.

Alors ses armées furent mises sur le pied de celles des princes européans. Il fit bâtir des vaisseaux par ses Anglais et ses Hollandais à Véronise, sur le Tanaïs, à quatre cents lieues de Moscou. Il embellit les villes, pourvut à leur sûreté, fit des grands chemins de cinq cents lieues, établit des manufactures de toute espèce ; et, ce qui prouve la profonde ignorance où vivaient les Russes, la première manufacture fut d’épingles. On fait actuellement des velours ciselés, des étoffes d’or et d’argent à Moscou : tant est puissante l’influence d’un seul homme, quand il est maître et qu’il sait vouloir.

La guerre qu’il fit à Charles XII, pour recouvrer les provinces que les Suédois avaient autrefois conquises sur les Russes, ne l’empêcha pas, toute malheureuse qu’elle fut d’abord, de continuer ses réformes dans l’État et dans l’Église : il déclara à la fin de 1699 que l’année suivante commencerait au mois de janvier, et non au mois de septembre. Les Russes, qui pensaient que Dieu avait créé le monde en septembre, furent étonnés que leur czar fût assez puissant pour changer ce que Dieu avait fait. Cette réforme commença avec le siècle, en 1700, par un grand jubilé que le czar indiqua lui-même. Il avait supprimé la dignité de patriarche, et il en faisait les fonctions. Il n’est pas vrai qu’il eût, comme on l’a dit, mis son patriarche aux petites-maisons de Moscou. Il avait coutume, quand il voulait se réjouir en punissant, de dire à celui qu’il châtiait ainsi : Je te fais fou ; et celui à qui il donnait ce beau titre était obligé, fût-il le plus grand seigneur du royaume, de porter une marotte, une jaquette et des grelots, et de divertir la cour en qualité de fou de Sa Majesté czarienne. Il ne donna point cette charge au patriarche ; il se contenta de supprimer un emploi dont ceux qui en avaient été revêtus avaient abusé au point qu’ils avaient obligé les czars de marcher devant eux une fois l’an, en tenant la bride du cheval patriarcal[452], cérémonie dont un homme tel que Pierre le Grand s’était d’abord dispensé.

Pour avoir plus de sujets il voulut avoir moins de moines, et ordonna que dorénavant on ne pourrait entrer dans un cloître qu’à cinquante ans ; ce qui fit que, dès son temps, son pays fut, de tous ceux qui ont des moines, celui où il y en eut le moins. Mais, après lui, cette graine qu’il déracinait a repoussé, par cette faiblesse naturelle qu’ont tous les religieux de vouloir augmenter leur nombre, et par cette autre faiblesse qu’ont les gouvernements de le souffrir.

Il fit d’ailleurs des lois fort sages pour les desservants des églises, et pour la réforme de leurs mœurs, quoique les siennes fussent assez déréglées, sachant très-bien que ce qui est permis à un souverain ne doit pas l’être à un curé. Avant lui, les femmes vivaient toujours séparées des hommes ; il était inouï qu’un mari eût jamais vu la fille qu’il épousait. Il ne faisait connaissance avec elle qu’à l’église. Parmi les présents de noces était une grosse poignée de verges que le futur envoyait à la future, pour l’avertir qu’à la première occasion elle devait s’attendre à une petite correction maritale ; les maris même pouvaient tuer leurs femmes impunément, et on enterrait vives celles qui usurpaient ce même droit sur leurs maris.

Pierre abolit les poignées de verges, défendit aux maris de tuer leurs femmes ; et pour rendre les mariages moins malheureux et mieux assortis, il introduisit l’usage de faire manger les hommes avec elles, et de présenter les prétendants aux filles avant la célébration : en un mot, il établit et fit naître tout dans ses États jusqu’à la société. On connaît le règlement qu’il fit lui-même pour obliger ses boïards et ses boïardes à tenir des assemblées, où les fautes qu’on commettait contre la civilité russe étaient punies d’un grand verre d’eau-de-vie qu’on faisait boire au délinquant, de façon que toute l’honorable compagnie s’en retournait fort ivre et peu corrigée. Mais c’était beaucoup d’introduire une espèce de société chez un peuple qui n’en connaissait point. On alla même jusqu’à donner quelquefois des spectacles dramatiques. La princesse Natalie, une de ses sœurs, fit des tragédies en langue russe, qui ressemblaient assez aux pièces de Shakespeare, dans lesquelles des tyrans et des arlequins faisaient les premiers rôles. L’orchestre était composé de violons russes qu’on faisait jouer à coups de nerf de bœuf. À présent, on a dans Pétersbourg des comédiens français et des opéras italiens. La magnificence et le goût même ont en tout succédé à la barbarie. Une des plus difficiles entreprises du fondateur fut d’accourcir les robes, et de faire raser les barbes de son peuple. Ce fut là l’objet des plus grands murmures. Comment apprendre à toute une nation à faire des habits à l’allemande, et à manier le rasoir ? On en vint à bout en plaçant aux portes des villes des tailleurs et des barbiers : les uns coupaient les robes de ceux qui entraient, les autres les barbes ; les obstinés payaient quarante sous de notre monnaie. Bientôt on aima mieux perdre sa barbe que son argent. Les femmes servirent utilement le czar dans cette réforme : elles préféraient les mentons rasés ; elles lui eurent l’obligation de n’être plus fouettées, de vivre en société avec les hommes, et d’avoir à baiser des visages plus honnêtes.

Au milieu de ces réformes, grandes et petites, qui faisaient les amusements du czar, et de la guerre terrible qui l’occupait contre Charles XII, il jeta les fondements de l’importante ville et du port de Pétersbourg, en 1704, dans un marais où il n’y avait pas une cabane. Pierre travailla de ses mains à la première maison ; rien ne le rebuta : des ouvriers furent forcés de venir sur ce bord de la mer Baltique, des frontières d’Astracan, des bords de la mer Noire et de la mer Caspienne. Il périt plus de cent mille[453] hommes dans les travaux qu’il fallut faire, et dans les fatigues et la disette qu’on essuya ; mais enfin la ville existe. Les ports d’Archangel, d’Astracan, d’Azof, de Véronise, furent construits.

Pour faire tant de grands établissements, pour avoir des flottes dans la mer Baltique, et cent mille hommes de troupes réglées, l’État ne possédait alors qu’environ vingt de nos millions de revenu. J’en ai vu le compte entre les mains d’un homme qui avait été ambassadeur à Pétersbourg. Mais la paye des ouvriers était proportionnée à l’argent du royaume. Il faut se souvenir qu’il n’en coûta que des ognons aux rois d’Égypte pour bâtir les pyramides. Je le répète, on n’a qu’à vouloir ; on ne veut pas assez.

Quand il eut créé sa nation, il crut qu’il lui était bien permis de satisfaire son goût en épousant sa maîtresse, et une maîtresse qui méritait d’être sa femme. Il fit ce mariage publiquement en 1712. Cette célèbre Catherine, orpheline, née dans le village de Ringen en Estonie, nourrie par charité chez un ministre luthérien nommé Gluck, mariée à un soldat livonien, prise par un parti deux jours après ce mariage, avait passé du service des généraux Bauer et Sheremetof à celui de Menzikoff, garçon pâtissier qui devint prince et le premier homme de l’empire ; enfin elle fut l’épouse de Pierre le Grand, et ensuite impératrice souveraine après la mort du czar, et digne de l’être. Elle adoucit beaucoup les mœurs de son mari, et sauva beaucoup plus de dos du knout, et beaucoup plus de têtes de la hache, que n’avait fait le général Le Fort. On l’aima, on la révéra. Un baron allemand, un écuyer d’un abbé de Fulde, n’eût point épousé Catherine ; mais Pierre le Grand ne pensait pas que le mérite eût, auprès de lui, besoin de trente-deux quartiers. Les souverains pensent volontiers qu’il n’y a d’autre grandeur que celle qu’ils donnent, et que tout est égal devant eux. Il est bien certain que la naissance ne met pas plus de différence entre les hommes qu’entre un ânon dont le père portait du fumier, et un ânon dont le père portait des reliques. L’éducation fait la grande différence, les talents la font prodigieuse, la fortune encore plus. Catherine avait eu une éducation tout aussi bonne, pour le moins, chez son ministre d’Estonie, que toutes les boïardes de Moscou et d’Archangel, et était née avec plus de talents et une âme plus grande ; elle avait réglé la maison du général Bauer, et celle du prince Menzikoff, sans savoir ni lire ni écrire. Quiconque sait très-bien gouverner une grande maison peut gouverner un royaume : cela peut paraître un paradoxe, mais certainement c’est avec le même esprit d’ordre, de sagesse et de fermeté, qu’on commande à cent personnes et à plusieurs milliers.

Le czarovitz Alexis, fils du czar, qui épousa, dit-on, comme lui, une esclave, et qui, comme lui, quitta secrètement la Russie, n’eut pas un succès pareil dans ses deux entreprises ; et il en coûta la vie au fils pour avoir imité mal à propos le père : ce fut un des plus terribles exemples de sévérité que jamais on ait donnés du haut d’un trône ; mais ce qui est bien honorable pour la mémoire de l’impératrice Catherine, c’est qu’elle n’eut point de part au malheur de ce prince, né d’un autre lit, et qui n’aimait rien de ce que son père aimait ; on n’accusa point Catherine d’avoir agi en marâtre cruelle : le grand crime du malheureux Alexis était d’être trop russe, de désapprouver tout ce que son père faisait de grand et d’immortel pour la gloire de sa nation. Un jour, entendant des Moscovites qui se plaignaient des travaux insupportables qu’il fallait endurer pour bâtir Pétersbourg : « Consolez-vous, dit-il, cette ville ne durera pas longtemps. » Quand il fallait suivre son père dans ces voyages de cinq à six cents lieues que le czar entreprenait souvent, le prince feignait d’être malade ; on le purgeait rudement pour la maladie qu’il n’avait pas : tant de médecines, jointes à beaucoup d’eau-de-vie, altérèrent sa santé et son esprit. Il avait eu d’abord de l’inclination pour s’instruire : il savait la géométrie, l’histoire, avait appris l’allemand ; mais il n’aimait point la guerre, ne voulait point l’apprendre ; et c’est ce que son père lui reprochait le plus. On l’avait marié à la princesse de Volffenbuttel, sœur de l’impératrice, femme de Charles VI, en 1711. Ce mariage fut malheureux. La princesse était souvent abandonnée pour des débauches d’eau-de-vie, et pour Afrosine, fille finlandaise, grande, bien faite, et fort douce. On prétend que la princesse mourut de chagrin, si le chagrin peut donner la mort, et que le czarovitz épousa ensuite secrètement Afrosine en 1713, lorsque l’impératrice Catherine venait de lui donner un frère dont il se serait bien passé.

Les mécontentements entre le père et le fils devinrent de jour en jour plus sérieux, jusque-là que Pierre, dès l’an 1716, menaça le prince de le déshériter ; et le prince lui dit qu’il voulait se faire moine.

Le czar, en 1717, renouvela ses voyages par politique et par curiosité ; il alla enfin en France. Si son fils avait vouIu se révolter, s’il y avait eu en effet un parti formé en sa faveur, c’était là le temps de se déclarer ; mais, au lieu de rester en Russie et de s’y faire des créatures, il alla voyager de son côté, ayant eu bien de la peine à rassembler quelques milliers de ducats, qu’il avait secrètement empruntés. Il se jeta entre les bras de l’empereur Charles VI, beau-frère de sa défunte femme. On le garda quelque temps très-incognito à Vienne ; de là on le fit passer à Naples, où il resta près d’un an sans que ni le czar, ni personne en Russie sût le lieu de sa retraite.

Pendant que le fils était ainsi caché, le père était à Paris, où il fut reçu avec les mêmes respects qu’ailleurs, mais avec une galanterie qu’il ne pouvait trouver qu’en France. S’il allait voir une manufacture, et qu’un ouvrage attirât plus ses regards qu’un autre, on lui en faisait présent le lendemain. Il alla dîner à Petitbourg, chez M. le duc d’Antin, et la première chose qu’il vit fut son portrait en grand avec le même habit qu’il portait. Quand il alla voir la Monnaie royale des médailles, on en frappa devant lui de toute espèce, et on les lui présentait ; enfin on en frappa une qu’on laissa exprès tomber à ses pieds, et qu’on lui laissa ramasser. Il s’y vit gravé d’une manière parfaite, avec ces mots : Pierre le Grand. Le revers était une Renommée, et la légende Vires acquirit cundo : allégorie aussi juste que flatteuse pour un prince qui augmentait en effet son mérite par ses voyages.

En voyant le tombeau du cardinal de Richelieu et la statue de ce ministre, ouvrage digne de celui qu’il représente, le czar laissa paraître un de ces transports, et dit une de ces choses qui ne peuvent partir que de ceux qui sont nés pour être de grands hommes. Il monta sur le tombeau, embrassa la statue : « Grand ministre, dit-il, que n’es-tu né de mon temps ! je te donnerais la moitié de mon empire pour m’apprendre à gouverner l’autre. » Un homme qui avait moins d’enthousiasme que le czar, s’étant fait expliquer ces paroles prononcées en langue russe, répondit : « S’il avait donné cette moitié, il n’aurait pas longtemps gardé l’autre.»

Le czar, après avoir ainsi parcouru la France, où tout dispose les mœurs à la douceur et à l’indulgence, retourna dans sa patrie, et y reprit sa sévérité. Il avait enfin engagé son fils à revenir de Naples à Pétersbourg : ce jeune prince fut de là conduit à Moscou devant le czar son père, qui commença par le priver de la succession au trône, et lui fit signer un acte solennel de renonciation à la fin du mois de janvier 1718 ; et, en considération de cet acte, le père promit à son fils de lui laisser la vie. Il n’était pas hors de vraisemblance qu’un tel acte serait un jour annulé. Le czar, pour lui donner plus de force, oubliant qu’il était père, et se souvenant seulement qu’il était fondateur d’un empire que son fils pouvait replonger dans la barbarie, fit instruire publiquement le procès de ce prince infortuné, sur quelques réticences qu’on lui reprochait dans l’aveu qu’on avait d’abord exigé de lui.

On assembla des évêques, des abbés, et des professeurs, qui trouvèrent dans l’Ancien Testament que ceux qui maudissent leur père et leur mère doivent être mis à mort ; qu’à la vérité David avait pardonné à son fils Absalon, révolté contre lui, mais que Dieu n’avait pas pardonné à Absalon. Tel fut leur avis sans rien conclure ; mais c’était en effet signer un arrêt de mort[454]. Alexis n’avait, à la vérité, jamais maudit son père ; il ne s’était point révolté comme Absalon ; il n’avait point couché publiquement avec les concubines du roi : il avait voyagé sans la permission paternelle, et il avait écrit des lettres à ses amis, par lesquelles il marquait seulement qu’il espérait qu’on se souviendrait un jour de lui en Russie. Cependant de cent vingt-quatre juges séculiers qu’on lui donna, il ne s’en trouva pas un qui ne conclût à la mort ; et ceux qui ne savaient pas écrire firent signer les autres pour eux. On a dit dans l’Europe, on a souvent imprimé que le czar s’était fait traduire d’espagnol en russe le procès criminel de don Carlos, ce prince infortuné que Philippe II, son père, avait fait mettre dans une prison, où mourut cet héritier d’une grande monarchie ; mais jamais il n’y eut de procès fait à don Carlos, et jamais on n’a su la manière, soit violente, soit naturelle, dont ce prince mourut. Pierre, le plus despotique des princes, n’avait pas besoin d’exemples. Ce qui est certain, c’est que son fils mourut dans son lit, le lendemain de l’arrêt, et que le czar avait à Moscou une des plus belles apothicaireries de l’Europe. Cependant il est probable que le prince Alexis, héritier de la plus vaste monarchie du monde, condamné unanimement par les sujets de son père, qui devaient être un jour les siens, put mourir de la révolution que fit dans son corps un arrêt si étrange et si funeste. Le père alla voir son fils expirant, et on dit qu’il versa des larmes.

Infelix ! utcunque ferent ea facta minores[455] !

Mais, malgré ses larmes, les roues furent couvertes des membres rompus des amis de son fils. Il fit couper la tête à son propre beau-frère, le comte Lapuchin, frère de sa femme Ottokesa Lapuchin, qu’il avait répudiée, et oncle du prince Alexis. Le confesseur du prince eut aussi la tête coupée. Si la Moscovie a été civilisée, il faut avouer que cette politesse lui a coûté cher.

Le reste de la vie du czar ne fut qu’une suite de ses grands desseins, de ses travaux, et de ses exploits, qui semblaient effacer l’excès de ses sévérités, peut-être nécessaires. Il faisait souvent des harangues à sa cour et à son conseil. Dans une de ses harangues, il leur dit qu’il avait sacrifié son fils au salut de ses États.

Après la paix glorieuse qu’il conclut enfin avec la Suède en 1721, par laquelle on lui céda la Livonie, l’Estonie, l’Ingermanie, la moitié de la Carélie et du Vibourg, les états de Russie lui déférèrent le nom de grand, de père de la patrie, et d’empereur. Ces états étaient représentés par le sénat, qui lui donna solennellement ces titres en présence du comte de Kinski, ministre de l’empereur, de M. de Campredon, envoyé de France, des ambassadeurs de Prusse et de Hollande. Peu à peu les princes de l’Europe se sont accoutumés à donner aux souverains de Russie ce titre d’empereur ; mais cette dignité n’empêche pas que les ambassadeurs de France n’aient partout le pas sur ceux de Russie.

Les Russes doivent certainement regarder le czar comme le plus grand des hommes. De la mer Baltique aux frontières de la Chine, c’est un héros ; mais doit-il l’être parmi nous ? était-il comparable pour la valeur à nos Condé, à nos Villars ; et pour les connaissances, pour l’esprit, pour les mœurs, à une foule d’hommes avec qui nous vivons ? Non ; mais il était roi, et roi mal élevé ; et il a fait ce que peut-être mille souverains à sa place n’eussent pas fait. Il a eu cette force dans l’âme qui met un homme au-dessus des préjugés de tout ce qui l’environne et de tout ce qui l’a précédé : c’est un architecte qui a bâti en brique, et qui ailleurs eût bâti en marbre. S’il eût régné en France, il eût pris les arts au point où ils sont pour les élever au comble : on l’admirait d’avoir vingt-cinq grands vaisseaux sur la mer Baltique ; il en eût eu deux cents dans nos ports.

À voir ce qu’il a fait de Pétersbourg, qu’on juge ce qu’il eût fait de Paris. Ce qui m’étonne le plus, c’est le peu d’espérance que devait avoir le genre humain qu’il dût naître à Moscou un homme tel que le czar Pierre. Il y avait à parier un nombre égal à celui de tous les hommes qui ont peuplé de tous les temps la Russie, contre l’unité, que ce génie si contraire au génie de sa nation ne serait donne à aucun Russe ; et il y avait encore à parier environ seize millions, qui faisaient le nombre des Russes d’alors, contre un, que ce lot de la nature ne tomberait pas au czar. Cependant la chose est arrivée. Il a fallu un nombre prodigieux de combinaisons et de siècles avant que la nature fît naître celui qui devait inventer la charrue, et celui à qui nous devons l’art de la navette. Aujourd’hui, les Russes ne sont plus surpris de leurs progrès ; ils se sont, en moins de cinquante ans, familiarisés avec tous les arts. On dirait que ces arts sont anciens chez eux. Il y a encore de vastes climats en Afrique où les hommes ont besoin d’un czar Pierre : il viendra peut-être dans des millions d’années, car tout vient trop tard.

FIN DES ANECDOTES SUR PIERRE LE GRAND.

COMPLIMENT
fait au roi le 21 février 1749

SUR LA PAIX CONCLUE AVEC LA REINE DE HONGRIE ET DE BOHÊME
IMPÉRATRICE, ET LE ROI DE LA GRANDE-BRETAGNE
par
M. LE MARÉCHAL DUC DE RICHELIEU [456]
DIRECTEUR DE L’ACADÉMIE FRANÇAISE.


Sire,

L’Académie, destinée à célébrer la véritable gloire, n’a jamais eu de plus digne objet de ses soins. Faible interprète de ses sentiments, je dois l’honneur qu’elle m’a fait au bonheur dont je jouis d’être plus à portée de connaître cette grande âme, le principe de ce que nous admirons.

Témoin des actions héroïques de Votre Majesté, comme de la simplicité qui les embellit, je vous ai vu, sire, dans les batailles, préparer par des victoires cette paix qu’on s’obstinait à ne pas accepter ; cette paix, le fruit de votre modération et de la fidélité à vos promesses ; cette paix, que l’amour du bien public a dictée, et que la reconnaissance doit bénir à jamais,

C’est à mes confrères, sire, à transmettre à la postérité vos triomphes sur vos ennemis et sur vous-même, l’amour que vous avez pour vos peuples, le bien que vous faites au monde, l’exemple que vous donnez aux rois.

Que l’Académie célèbre le grand homme qu’on admire, je ne vois que le maître qui se fait aimer. Le récit des grandes choses exige de l’éloquence ; le cœur n’en a pas besoin : il parle avec confiance, et ne craint point de faire rougir celui qui ne craint que les louanges. Les bouches de la renommée diront ce que vous avez fait ; la mienne, ce que vous inspirez.

FIN DU COMPLIMENT AU ROI.

DES
EMBELLISSEMENTS

DE PARIS^^1

(1749)

Un seul citoyen^^2, qui n’était pas fort riche, mais qui avait une grande âme, lit à ses dépens la place des Victoires, et érigea par reconnaissance une statue à son roi. Il fit plus que sept cent mille citoyens n’ont encore fait dans ce siècle. Nous possédons dans Paris de quoi acheter des royaumes ; nous voyons tous les jours ce qui manque à notre ville, et nous nous contentons de murmurer. On passe devant le Louvre, et on gémit de voir cette façade, monument de la grandeur de Louis XIV, du zèle de Colhert, et du génie de Perrault, cachée par des bâtiments de Goths et de Vandales. iXous courons aux spectacles, et nous sommes indignés d’y entrer d’une manière si incommode et si dégoiltantc, d’y être placés si mal à notre aise, de voir des salles si grossièrement construites, des théâtres si mal entendus, et d’en sortir avec plus d’embarras et de peine qu’on n’y est entré. Nous rougissons, avec raison, de voir les marchés publics établis dans des rues étroites, étaler la malpropreté, répandre l’infection, et causer des désordres continuels. Nous n’avons que deux fontaines^^3 dans

1. Cet écrit, postérieur à la paix de 1748 (18 octobre), a été imprimé dans le volume intitulé Recueil de pièces en vers et en prose, par l’auteur de la tragédie de Sémiratnis, 1750, in-12. C’est vers le même temps que doit avoir été composé le dialogue Des Embellissements de Cacliemire, qu’on trouvera ci-après. Une partie des vœux de Voltaire est accomplie depuis la Révolution. (B.)

2. Le maréchal de La Feuillade ; voyez, tome XIV, le chapitre xxviii du Siècle de Louis XIV.

3. La fontaine des Innocents, et celle de la rue de Grenelle ; voj’cz la note 2, tome XXI, page 4. le grand goût, et il s’en faut qu’elles soient avantageusement placées ; toutes les autres sont dignes d’un village. Des quartiers immenses demandent des places publiques ; et, tandis que l’arc de triomphe de la porte Saint-Denis et la statue équestre de Henri le Grand, ces deux ponts, ces deux quais superbes, ce Louvre, ces Tuileries, ces Champs-Elysées, égalent ou surpassent les beautés de l’ancienne Rome, le centre de la ville, obscur, resserré, hideux, représente le temps de la plus honteuse barbarie. Nous le disons sans cesse ; mais jusqu’à quand le dirons-nous sans y remédier ?

À qui appartient-il d’embellir la ville, sinon aux habitants qui jouissent dans son sein de tout ce que l’opulence et les plaisirs peuvent prodiguer aux hommes ? On parle d’une place et d’une statue du roi^^1 : mais, depuis le temps qu’on en parle, on a bâti une place dans Londres et on a construit un pont sur la Tamise, au milieu même d’une guerre plus funeste et plus ruineuse pour les Anglais que pour nous. Ne pouvant pas avoir la gloire de donner l’exemple, ayons au moins celle d’enchérir sur les exemples qu’on nous donne. Il est temps que ceux qui sont à la tête de la plus opulente capitale de l’Europe la rendent la plus commode et la plus magnifique. Ne serons-nous pas honteux, à la fin, de nous borner à de petits feux d’artifice, vis-à-vis un bâtiment grossier^^2, dans une petite place destinée à l’exécution des criminels. Qu’on ose élever son esprit, et on fera ce qu’on voudra. Je ne demande autre chose, sinon qu’on veuille avec fermeté. Il s’agit bien d’une place ! Paris serait encore très-incommode et très-irrégulier quand cette place serait faite ; il faut des marchés publics, des fontaines qui donnent en effet de l’eau, des carrefours réguliers, des salles de spectacle ; il faut élargir les rues étroites et infectes, découvrir les monuments qu’on ne voit point, et en élever qu’on puisse voir.

La bassesse des idées, la crainte encore plus basse d’une dépense nécessaire, viennent combattre ces projets de grandeur que chaque bon citoyen a faits cent fois en lui-même. On se décourage quand on songe à ce qu’il en coûtera pour élever ces grands monuments, dont la plupart deviennent chaque jour indispensables, et qu’il faudra bien faire à la fin, quoi qu’il en coûte ; mais au fond il est bien certain qu’il n’en coûtera rien à l’État. L’argent employé à ces nobles travaux ne sera certaine-

1. Voyez la note 1, toinc XXI, page ô.

2. L’Hotcl de Ville, i)lacc de Grève. ment pas payé à dos étrangers. S’il fallait faire venir le fer irAllcmagnc et les pierres d’Angleterre, je vous dirais : Croupissez dans votre molle nonchalance, jouissez en paix des beautés que vous possédez, et restez privés de celles qui vous manquent. Mais bien loin que l’État perde à ces travaux, il y gagne : tous les pauvres alors sont utilement employés, la circulation de l’argent en augmente, et le peuple qui travaille est toujours le plus riche. Mais où trouver des fonds ? Et où en trouvèrent les premiers rois de Rome, quand, dans les temps de la pauvreté, ils bâtirent ces souterrains qui furent, six cents ans après eux, l’admiration de Rome riche et triomphante ? Pensons-nous que nous soyons moins industrieux que ces Égyptiens, dont je ne vanterai pas ici les pyramides, qui ne sont que de grossiers monuments d’ostentation, mais dont je rappellerai^^1 tant d’ouvrages nécessaires et admirables ? Y a-t-il moins d’argent dans Paris qu’il n’y en avait dans Rome moderne quand elle bâtit Saint-Pierre, qui est le chef d’œuvre de la magnificence et du goût, et quand elle éleva tant d’autres beaux morceaux d’architecture, où l’utile, le noble, et l’agréable, se trouvent ensemble ? Londres n’était pas si riche que Paris quand ses aldermans firent l’église de Saint-Paul, qui est la seconde de l’Europe, et qui semble nous reprocher notre cathédrale gothique. Où trouver des fonds ? En manquons-nous quand il faut dorer tant de cabinets et tant d’équipages, et donner tous les jours des festins qui ruinent la santé et la fortune, et qui engourdissent à la longue toutes les facultés de l’àme ? Si nous calculions quelle est la circulation d’argent que le jeu seul opère dans Paris, nous serions effrayés. Je suppose que dans dix mille maisons il y ait au moins mille francs qui circulent en perte ou en gain par maison chaque année (la somme peut aller dix fois au delà), cet article seul, tel que je le réduis, monte à dix millions, dont la perte serait insensible.

Il y a aujourd’hui beaucoup plus d’argent monnayé dans le royaume que n’en possédait Louis XIV. Il dépensa /lOO millions et davantage à Versailles, à Trianon, à Marly ; et ces 400 millions, à 27 à 28 liv. le marc, font aujourd’hui beaucoup plus de 700 millions^^2. Les dépenses de trois bosquets auraient suffi pour les embellissements nécessaires à la capitale. Quand un souverain fait ces dépenses pour lui, il témoigne sa grandeur ; quand il les

1. Dans le Mercure de janvier 1750, page 154, on remarque qu’il eût été plus correct de dire : je pourrais rappeler.

2. Voltaire parle de plus de 900 millions dans ses Anecdoctes sur Louis XIV, ci-dessus, page 237. fait pour le public, il témoigne sa magnanimité. Mais, dans l’un et l’autre cas, il encourage les arts, il fait circuler l’argent, et rien ne se perd dans ses entreprises, sinon les remises faites dans les pays étrangers, pour acheter chèrement d’anciennes statues mutilées, tandis que nous avons parmi nous des Phidias et des Praxitèles.

Le roi, par sa grandeur d’àme et par son amour pour son peuple, voudrait contribuer à rendre sa capitale digne de lui. Mais, après tout, il n’est pas plus roi des Parisiens que des Lyonnais et des Bordelais ; chaque métropole doit se secourir elle-même. Faut-il à un particulier un arrêt du conseil pour ajuster sa maison ? Le roi d’ailleurs, après une longue guerre^^1, n’est point en état à présent de dépenser beaucoup pour nos plaisirs, et, avant d’abattre les maisons qui nous cachent la façade de Saint-Gervais, il faut payer le sang qui a été répandu pour la patrie. D’ailleurs, s’il y a aujourd’hui plus d’espèces dans le royaume que du temps de Louis XIV, les revenus actuels de la couronne n’approchent pas encore de ce qu’ils étaient en effet sous ce monarque : car dans les soixante et douze années de ce règne, on leva sur la nation 18 milliards numéraires ; ce qui fait, année commune, 200 millions 500,000 livres, à 27 à 30 livres le marc ; et celte somme annuelle revient à environ 330 millions d’aujourd’hui ; or il s’en faut beaucoup que le roi ait ce revenu. On dit toujours : Le roi est riche, dans le même sens qu’on le dirait d’un seigneur ou d’un particulier ; mais en ce sens-là le roi n’est point riche du tout : il n’a presque point de domaine, et j’observerai, en passant, que les temps les plus malheureux de la monarchie ont été ceux où les rois n’avaient que leur domaine pour résister à leurs ennemis, et pour récompenser leurs sujets. Le roi est précisément et à la lettre l’économe de toute la nation ; la moitié de l’argent circulant dans le royaume passe par des trésoriers comme par un crible ; et tout homme qui demande au roi une pension, une gratification, dit en effet au roi : Sire, donnez-moi une petite portion de l’argent de mes concitoyens. Reste à savoir si cet homme a bien mérité de la patrie : il est clair qu’alors la patrie lui doit, et le roi le paye au nom de l’État ; mais il est clair encore que le roi n’a pour les dépenses arbitraires que ce qui reste après qu’il a satisfait aux dépenses nécessaires.

Il est encore très-vrai qu’il s’en faut beaucoup qu’il se trouve

1. Cullo qui, commoiicéo en 17il, ne liiiil (in’cii 17 W ; voyez, tome XV, les chaijitros vi et suivants du Précis du Siècle de Louis XV.

au pair, c’est-à-dire que toutes les dettes annuelles soient payées au bout de l’année. Je crois qu’il n’y a que deux États en Europe l’un très-grand, et l’autre très-petit ^ où l’on ait établi cette économie ; et nous sommes infiniment plus riches que ces deux États.

Enfin, que le roi doive beaucoup, ou peu, ou rien, il est encore certain qu’il ne thésaurise pas ; s’il thésaurisait, il y perdrait, lui et l’État. Henri IV, après des temps d’orage qui tenaient îi la barbarie, gêné encore de tous côtés, et n’obtenant que des remontrances quand il fallait de l’argent pour reprendre Amiens des mains des ennemis ; Henri IV, dis-je, eut raison d’amasser en quelques années, avec ses revenus, un trésor d’environ 40 millions, dont 22 étaient enfermés dans les caves de la Bastille-. Ce trésor de P millions en valait à peu près 100 d’aujourd’hui ; et toutes les denrées (excepté les soldats, que j’ai appelés’ la plus nécessaire denrée des rois) étant aujourd’hui du double au moins plus chères, il est démontré que le trésor de Henri IV répond à 200 de nos millions en 17/j9, Cet argent nécessaire, cet argent que ce grand prince n’aurait pu avoir autrement, était perdu quand il était enterré ; remis dans le commerce, il aurait valu à l’état 2 millions numéraires de son temps au moins par année. Henri IV y perdit donc ; et il n’eût pas enterré son trésor s’il eût été assuré de le trouver au besoin dans la bourse de ses sujets. Il en usait, tout roi qu’il était, comme avaient agi les particuliers dans les temps déplorables de la Ligue : ils enfouissaient leur argent ; ce qui était malheureusement nécessaire alors serait très-déplacé aujourd’hui. Le roi a pour trésor la manutention, l’usage de l’argent que lui produisent la culture de nos terres, notre commerce, notre industrie ; et avec cet argent il supporte des charges immenses ; or, de ce produit des terres, du commerce, de l’industrie du royaume, il en reste dans Paris la plus grande partie ; et si le roi, au bout de l’année, redoit encore, c’est-à-dire s’il n’a pu, comme nous avons dit, de ce produit annuel payer toutes les charges annuelles de l’État ; s’il n’est pas riche en ce

1. Je ne sais quel est le petit État dont parle Voltaire. Le grand doit être l’Angleterre : non qu’à l’époque où fut composé ce morceau cela fût encore vrai ; mais cela l’était dans les années qui suivirent l’époque du voyage de Voltaire dans ce pays. La série des années 1730 à 1735 est incomparable à toute autre dans l’histoire financière de l’Angleterre ; voyez l’Histoire critique et raisonnée de la situation de l’Angleterre, par M. de Montvéran, 1819-1822, huit volumes in-8°. (B.)

2. Voyez tome XXI, page 320.

3. Voyez tome XXII, page 309. sens, la ville de Paris n’en est pas moins opulente. Henri IV avait 40 millions de livres de son temps dans ses coffres ; ce n’est pas exagérer que de dire que les citoyens de Paris en possèdent six fois autant, pour le moins, en argent monnayé. Ce n’est donc pas au roi, c’est à nous de contribuer à présent aux embellissements de notre ville : les riches citoyens de Paris peuvent la rendre un prodige de magnificence, en donnant peu de chose de leur superflu. Y a-t-il un homme aisé qui ait le front de dire : Je neveux pas qu’il m’en coûte cent francs par an pour l’avantage du public et pour le mien ? S’il y a un homme assez lâche pour le penser, il ne sera pas assez effronté pour le dire. Il ne s’agit donc que de lever les fonds nécessaires ; et il y a cent façons entre lesquelles ceux qui sont au fait peuvent aisément choisir.

Que le corps de ville demande seulement permission de mettre une taxe modérée et proportionnelle sur les habitans, ou sur les maisons, ou sur les denrées : cette taxe presque insensible pour embellir notre ville sera, sans comparaison, moins forte que celle que nous supportions pour voir périr nos compatriotes sur le Danube ; que ce même Hôtel de Ville emprunte en rente viagères, en rentes tournantes, quelques millions qui seront un fonds d’amortissement ; qu’il fasse une loterie bien combinée ; qu’il emploie une somme fixe tous les ans ; que le roi daigne ensuite, quand ses affaires le permettront, concourir à ces nobles travaux, en affectant à cette dépense quelques parties des impôts extraordinaires que nous avons payés pendant la guerre, et que tout cet argent soit fidèlement économisé ; que les projets soient reçus au concours ; que l’exécution soit au rabais : il sera facile de démontrer qu’on peut, en moins de dix ans, faire de Paris la merveille du monde.

Le conte que l’on fait du grand Colbert qui, en peu de mois, mil de l’argent dans les coffres du roi, par les dépenses môme d’un carrousel, est une fable : car les fermes n’étaient point régies pour le compte du roi ; d’ailleurs, on n’aurait pu s’apercevoir qu’à la longue de ce bénéfice ; mais c’est une fable qui a un très-grand sens, et qui montre une vérité palpable.

Il est indubitable que de telles entreprises peupleront Paris de quatre ou chu mille ouvriers de plus, qu’il en viendra encore des pays étrangers : or la plupart arrivent avec leurs familles ; et si ces artistes gagnent 1,500,000 francs, ils en rendent un million à l’État par leurs dépenses, par la consommation des denrées. Le mouvement prodigieux d’argent que ces entreprises opéreraient dans Paris augmenterait encore de beaucoup le produit des fermes générales. Si les citoyens qui ont le hall de ces fermes générales gagnent par cette opération 1,500, 000 francs par année, s’ils ne gagnent même qu’un million, que 500,000 francs, seront-ils lésés qu’on leur propose de contribuer de 300,000 livres par an, de 500,000 francs même, à ce grand ouvrage ? Il y en a beaucoup parmi eux qui pensent assez noblement pour le proposer eux-mêmes ; et les secours désintéressés qu’ils ont donnés au roi pendant la guerre répondent de ce qu’ils peuvent, et par conséquent de ce qu’ils doivent faire pendant la paix pour leur patrie : ils ont emprunté pour le roi à 5 pour cent, et n’ont reçu du roi que 5 pour cent : ainsi ils ont prêté sans intérêt.

Quand M. Orri, en 1743, pour favoriser le commerce extérieur, supprima les impôts sur les toiles, sur tous les ouvrages de bonneterie et les tapisseries, à la sortie du royaume, à commencer en 1744, les fermiers généraux demandèrent eux-mêmes que l’impôt fût supprimé dès le moment, et ne voulurent point d’indemnité. Un d’eux^^1 fournit du blé à une province qui en manquait, sans y faire le moindre profit, et n’accepta qu’une médaille que la province fit frapper en son honneur. Enfin il n’y a pas longtemps que nous avons vu un homme de finances^^2 qui seul avait secouru l’État plus d’une fois, et qui laissa à sa mort 10 millions d’argent prêté à des particuliers, dont 5 ne portaient aucun intérêt. Il y a donc de très-grandes âmes parmi ceux qu’on soupçonne de n’avoir que des âmes intéressées, et le gouvernement peut exciter l’émulation de ceux qui, s’étant enrichis dans les finances, doivent contribuer à la décoration d’une ville où ils ont fait leur fortune. Encore une fois, il faut vouloir. Le célèbre curé de Saint-Sulpice^^3 voulut, et il bâtit, sans aucun fonds, un vaste édifice. Il nous sera certainement plus aisé de décorer notre ville avec les richesses que nous avons qu’il ne le fut de bâtir avec rien Saint-Sulpice et Saint-Roch. Le préjugé, qui s’effarouche de tout, la contradiction, qui combat tout, diront que tant de projets sont trop vastes, d’une exécution trop difficile, trop longue. Ils sont cent fois plus aisés pourtant qu’il ne le fut de faire venir l’Eure et la Seine à Versailles, d’y bâtir l’Orangerie, et d’y faire les bosquets.

1. En 1747, la Provence fit frapper une médaille en l’honneur de Bouret, fermier général, qui lui avait procuré du blé pendant une disette, et qui, trente ans après, mourut insolvable, ayant mangé quarante-deux millions. Comme on le trouva mort subitement dans son lit, le 10 avril 1777, on dit qu’il avait lui-même mis fin à ses jours. (B.)

2. Samuel Bernard, mort en 1739.

3. J.-B. Languet de Gergy, mort en 1750.

Quand Londres fut consumée par les flammes[457], l’Europe disait : Londres ne sera rebâtie de vingt ans, et encore verra-t-on son désastre dans les réparations de ses ruines. Elle fut rebâtie en deux ans, et le fut avec magnificence. Quoi ! ne sera-ce jamais qu’à la dernière extrémité que nous ferons quelque chose de grand ? Si la moitié de Paris était brûlée, nous la rebâtirions superbe et commode ; et nous ne voulons pas lui donner aujourd’hui, à mille fois moins de frais, les commodités et la magnificence dont elle a besoin. Cependant une pareille entreprise ferait la gloire de la nation, un honneur immortel au corps de la ville de Paris, encouragerait tous les arts, attirerait les étrangers des bouts de l’Europe, enrichirait l’État, bien loin de l’appauvrir, accoutumerait au travail mille indigents fainéants qui ne fondent actuellement leur misérable vie que sur le métier infâme et punissable de mendiants, et qui contribuent encore à déshonorer notre ville ; il en résulterait le bien de tout le monde, et plus d’une sorte de bien. Voilà, sans contredit, l’effet de ces travaux qu’on propose, que tous les citoyens souhaitent, et que tous les citoyens négligent. Fasse le ciel qu’il se trouve quelque homme assez zélé pour embrasser de tels projets, d’une âme assez ferme pour les suivre, d’un esprit assez éclairé pour les rédiger, et qu’il soit assez accrédité pour les faire réussir ! Si dans notre ville immense il ne se trouve personne qui s’en charge ; si on se contente d’en parler à table, de faire d’inutiles souhaits, ou peut-être des plaisanteries impertinentes, il faut pleurer sur les ruines de Jérusalem.

FIN DES EMBELLISSEMENTS DE PARIS.
LETTRE
À L’OCCASION

DE L’IMPÔT DU VINGTIÈME[458]

Paris, 16 mai 1749.
Monsieur,

Vous vous souvenez de la journée que j’eus l’honneur de passer avec vous lorsqu’on fit la revue des gardes. Parmi les carrosses brillants dont la plaine était couverte, le vôtre fut remarqué ; et parmi les diamants dont les dames étaient parées, ceux de madame votre femme furent vus avec admiration. Au retour nous descendîmes chez vous, et nous nous trouvâmes au nombre de quatorze ou quinze personnes. On joua quelque temps dans ce magnifique salon que vous avez orné avec tant de goût ; il y eut environ trois cents louis de perte, et la gaieté de la compagnie n’en fut point altérée. Les gagnants payèrent les cartes, selon l’usage, vingt fois au-dessus de ce qu’elles coûtent. Nous soupâmes ensuite : vous savez combien la beauté de votre vaisselle frappa tout le monde ; vos doubles entrées furent encore plus applaudies. On loua beaucoup votre cuisinier, et on avoua que vous aviez raison de lui donner quinze cents francs de gages, ce qui fait cinq cents francs de plus que ce que vous donnez au précepteur de monsieur votre fils, et près de mille francs au delà des appointements de votre secrétaire. Quelqu’un de nous fit réflexion qu’il y avait dans Paris cinq ou six cents soupers qui ne cédaient guère au vôtre. Cette idée ne vous déplut point : vous n’êtes pas de ceux qui ne voudraient qu’eux d’heureux sur la terre.

Un homme de mauvaise humeur prit ce temps-là, assez mal à propos, pour dire qu’il y avait aussi dans les quatrièmes étages bien des familles qui faisaient mauvaise chère. Nous lui fermâmes la bouche en lui prouvant qu’il faut absolument qu’il y ait des pauvres, et que la magnificence d’une maison comme la vôtre suffisait pour faire vivre dans Paris deux cents ouvriers, au moins, de ce qu’ils gagnaient avec vous.

On remarqua ensuite que ce qui rend Paris la plus florissante ville du monde n’est pas tant ce nombre d’hôtels magnifiques où l’opulence se déploie avec quelque faste, que ce nombre prodigieux de maisons particulières où l’on vit avec une aisance inconnue à nos pères, et à laquelle les autres nations ne sont pas encore parvenues. Comparons, en effet, Paris et Londres, qui est sa rivale en étendue de terrain, et qui est assurément bien loin de l’être en splendeur, en goût, en somptuosité, en commodités recherchées, en agréments, en beaux-arts, et surtout dans l’art de la société. Je ne craindrai point de me tromper en assurant qu’il y a cinq cents fois plus d’argenterie chez les bourgeois de Paris que chez les bourgeois de Londres. Votre notaire, votre procureur, votre marchand de drap, sont beaucoup mieux logés, mieux meublés, mieux servis, qu’un magistrat de la première cité d’Angleterre.

Il se mange en un soir, à Paris, plus de volailles et de gibier que dans Londres en une semaine ; il s’y brûle peut-être mille fois plus de bougies : car à Londres, si vous exceptez le quartier de la cour, on ne connaît que la chandelle. Je ne parlerai point des autres capitales. Amsterdan, la plus peuplée de toutes après Londres, est le pays de la parcimonie ; Vienne et Madrid ne sont que des villes médiocres ; Rome n’est guère plus peuplée que Lyon, et je doute fort qu’elle soit aussi riche. En faisant ces réflexions, nous jouissions du plaisir de nous rendre compte de notre félicité, et si Rome a de plus beaux édifices, Londres des flottes plus nombreuses, Amsterdam de plus grands magasins, nous convînmes qu’il n’y a point de ville sur la terre où un aussi grand nombre de citoyens jouisse de tant d’abondance, de tant de commodités, et d’une vie si délicieuse.

L’examen assez long que nous fîmes des richesses de Paris nous conduisit à parler des autres villes du royaume ; et ceux des convives qui n’étaient pas sortis de la capitale furent étonnés d’apprendre combien de belles maisons on avait bâties depuis quarante ans dans les principales villes des provinces, et combien d’équipages et de meubles somptueux ou y voyait. Un homme de la compagnie assura qu’il n’y a point de petite ville dans laquelle il n’y ait au moins un orfèvre, et qu’il y en a plusieurs du dernier ordre qui en ont deux ou trois. C’est sur cela qu’un autre homme très-instruit nous dit qu’il y a en France pour plus de douze cents millions d’argent orfèvre. Il paraît qu’il a passé, depuis près de vingt-cinq ans, autant d’espèces à la Monnaie. On sait à quel point la balance du commerce nous a été favorable dans les années de paix, et nous avons certainement plus gagné dans ces années que nous n’avons perdu dans celles de la guerre. À peine cette guerre a-t-elle été terminée que nous avons vu tout d’un coup le change en notre faveur avec toutes les villes de l’Europe ; tous les effets commerçables ont augmenté de prix sur la place ; l’argent, qui était à six pour cent d’intérêt, est retombé à cinq. Vous savez que le prix des effets publics, de l’argent, et celui du change, sont le pouls du corps politique, qui marque évidemment sa santé ou sa maladie. Vous savez avec quelle rapidité prodigieuse le commerce immense de nos villes marchandes a repris vigueur ; vous savez qu’actuellement M. de Regio ramène à Cadix les trésors de la Havane, dans lesquels il y a plus de quatre-vingts millions pour notre compte.

Ce sont là des faits qui furent avoués par tout ce qui était chez vous, et qui ne purent être contestés par personne. Le môme homme un peu contrariant qui avait déjà parlé des pauvres de Paris parla alors des pauvres de province. « J’avoue, dit-il, que les villes paraissent assez à leur aise ; mais la campagne est entièrement ruinée. » Un bon citoyen, homme de sens, prit la parole et dit : « Quand vous vivez abondamment dans un château du produit de votre terre, c’est une marque infaillible que cette terre rapporte. Or, certainement les villes ne vivent que de la culture des campagnes voisines : car ce ne sont pas les plaines de Magdebourg qui font subsister Orléans et Dijon ; or, si l’on vit dans l’abondance à Orléans et à Dijon, il est démontré que les champs d’alentour ne sont pas en friche. On dit toujours que la campagne est désolée ; on ne cessait de s’en plaindre du temps du grand Colbert, et c’est surtout à Paris qu’on le dit. On s’avise à l’entremets, en mangeant des petits pois qui coûtent cent écus le litron, de se donner le plaisir de gémir sur la destinée des paysans ; et depuis le temps que l’on étale si gaiement cette pitié, le royaume devrait avoir péri cent fois. Mais je vous demande dans quel temps vous pensez que les habitants de la campagne aient joui d’un sort plus heureux, aient eu plus de facilité dans le débit de leurs denrées, aient été mieux nourris et mieux vêtus ? Serait-ce quand la taille arbitraire était établie dans presque tout le royaume ? Serait-ce en 1709, quand le prêt et le pain manquèrent au soldat, quand l’officier était obligé d’escompter à soixante et dix pour cent de perte les billets qu’on lui donnait en payement ? Serait-ce dans les années où les ministres de Louis XIV firent des affaires extraordinaires pour plus de deux cents millions, qui reviennent à près de quatre cents millions de notre monnaie courante ? Voudriez-vous remonter plus haut, et voir si les provinces, et la capitale, et les campagnes, étaient plus florissantes quand les ennemis vinrent jusqu’à l’Oise, du temps du cardinal de Richelieu ? quand ils prirent Amiens sous Henri IV ? Remontez encore. Songez aux guerres civiles, aux guerres des Anglais, au temps où les paysans opprimés par les seigneurs des châteaux se soulevèrent contre eux, et assommèrent ceux qui tombèrent dans leurs mains ; au temps où les campagnes étaient désertes, où les grands chemins étaient couverts de ronces, où l’on criait dans Paris : Terrains abandonnés à vendre ! où l’on faisait son testament quand on entreprenait le voyage d’une province à une autre. Comparez ces siècles et le nôtre, si vous l’osez. »

L’homme à contradiction n’eut rien à répliquer ; mais, après avoir parlé vaguement comme font presque tous les critiques : « Convenez pourtant, dit-il, que tout est perdu si, pour acquitter les dettes de l’État, on réduit l’impôt du dixième^^1 au vingtième,

1. Après la pais d’Aix-la-Chapelle, en 1748, l’impôt du dixième, qui n’avait élu établi que pour le temps de la guerre, fut supprimé ; M. de Machault, contrôleur général, le remplaça par un vingtième d’une durée illimitée, auquel il soumit les revenus de toute espèce, excepté les rentes sur l’État. Il en destinait le produit à une caisse d’amortissement, qui devait, par des remboursements successifs, éteindre la dette publique. Son génie devançait ainsi la marche du temps, et voulait dès lors fonder en France le système du crédit adopté soixante ans plus tard.

Les esprits étroits, les hommes à préjugés, ne manquèrent pas de se soulever contre cette innovation. Voltaire, dont la raison supérieure dominait tous les sujets, comprit sur-le-champ l’habile ministre, et entreprit de défendre son plan. Dans ce dessein, il imagina une petite scène, où il introduit un contradicteur, avocat des vieilles routines, et l’oppose à un homme de sens et d’esprit, qui le combat tour à tour avec les traits du ridicule et l’arme puissante du raisonnement.

On retrouve dans cet opuscule, qui paraît au jour pour la première fois, la manière piquante de Voltaire, sa fine plaisanterie, ses aperçus ingénieux,’_et en même temps cette profondeur d’idées qui, dans ses écrits, se cachent si souvent sous la légèreté d’un style plein de grâce. {Note de M. H. de La Bedoyère, en 1829.) et si de ce vingtième on fait un fonds d’amortissement pour éteindre les capitaux des autres impôts établis pendant la guerre et pour rembourser les rentes. »

L’homme qui avait ûCjh battu notre contradicteur tira alors un petit papier de sa poche, et nous demanda à tous si nous savions ce que Louis XIV avait levé sur la nation pendant les soixante et douze années de son règne ?

Vous vous souvenez, monsieur, avec quelle sincérité nous répondîmes unanimement que nous n’en savions rien. « Eh bien, moi, je le sais, dit-il, par le moyen d’un citoyen très-éclairé et très-sage, qui, après avoir longtemps servi le roi dans ses armées en quahté d’officier, le sert actuellement dans ses finances. Il s’est donné la peine de faire cet immense calcul de toutes les impositions, ventes d’offices et droits de toute espèce, établis dans ce long et glorieux règne. En voici le résultat. Il monte à dix-huit milliards : ce qui compose, année commune, deux cents millions cinq cent mille livres, l’argent étant de vingt-sept à trente francs le marc. Or ces deux cents millions cinq cent mille livres, que Louis XIV retira chaque année, reviennent à trois cent trente milhons de notre monnaie.

« Maintenant je demande si Louis XIV, malgré la faute qu’on fit de livrer tout aux traitants, a laissé son royaume moins riche, moins étendu, moins florissant, moins peuplé, moins puissant qu’il ne l’avait reçu de Louis XIII ? Les dettes de l’État se trouvèrent, à sa mort, monter à plus de deux milliards. C’est moins que ce que doit aujourd’hui l’Angleterre, qui n’a pas la moitié de l’argent comptant que nous possédons ; mais ces deux milliards, qui faisaient tant de bruit, à qui les devait-on ? une partie de la nation devait cet argent à l’autre. Cette dette énorme donna-t-elle à l’État de plus violentes secousses qu’il n’en reçut du système de Lass ? bouleversa-t-elle plus de fortunes ? et y a-t-il aujourd’hui un homme de bon sens qui ne convienne qu’il eût mieux valu continuer le dixième pour faire un fonds d’amortissement à la manière anglaise, en faisant d’ailleurs de justes réductions, que d’avoir recours aux dangereux et chimériques projets de Lass ? S’il fallait prendre un système étranger, c’était plutôt celui du ministère de Londres que celui d’un banquier de pharaon, fugitif de Londres. Maintenant, continua le même homme, vous savez, messieurs, ce que paye en temps de paix la Grande-Bretagne pour parvenir à éteindre ses dettes, et pour soutenir son fonds d’amortissement. Elle donne encore, outre les autres impôts, le dixième du revenu de ses terres. Elle vient récemment d’appliquer l’argent de ce fonds à l’acquit des dettes de la marine ; elle vient d’en tirer un million de livres sterling pour son roi. Pourquoi donc ne voudriez-vous pas que, pour acquitter nos dettes, nous donnassions la moitié de ce que donne l’Angleterre, nous qui sommes du double plus riches qu’elle ? »

Vous demandâtes alors ce que c’était que ces dettes que nous avions contractées pendant la guerre. C’est, vous dit-on, ce que le roi a emprunté a un de payer le sang qu’on a versé pour lui, afin d’assurer des pensions aux officiers blessés, aux veuves, aux enfants des morts, afin de secourir ses alliés, afin de payer ceux qui ont nourri, habillé, armé le soldat. Il n’y eut jamais de dettes plus légitimes, et il n’y eut jamais une manière plus sage, plus aisée de les éteindre. Elle ne livre point le peuple en proie à la rapine des partisans ; elle porte avec égalité sur toutes les conditions, qui toutes, sans distinction, doivent contribuer au bien commun : et chaque année devient un soulagement par l’extinction d’une dette. Qu’est-ce qu’un impôt justement établi et qui ne gêne point le commerce ? c’est une partie de son bien qu’on dépense pour faire valoir l’autre. La nation entière, en se payant un tribut à elle-même, est précisément semblable au cultivateur qui sème pour recueillir. Je possède une terre sur laquelle je paye des droits à l’État ; ces droits servent à me faire payer exactement mes rentes, mes pensions, à me faire débiter avantageusement les denrées que ma terre me fournit. Le simple cultivateur est dans le même cas. S’il paye le dixième de sa récolte, il vend sa récolte un dixième plus cher. L’artisan taxé vend son travail à proportion de sa taxe. Un État est aussi bien gouverné que la faiblesse humaine peut le permettre, quand les tributs sont levés avec proportion, quand un ordre de l’État n’est pas favorisé aux dépens d’un autre, quand on contribue aux charges publiques, non selon sa qualité, mais selon son revenu ; et c’est ce qu’un tribut tel que le vingtième de tous les biens opère. Si on n’admet pas cet arrangement, il faudra nécessairement un équivalent : car il faut commencer par payer ses dettes.

Ce ne sont point les impôts qui affaiblissent une nation : c’est, ou la manière de les percevoir, ou le mauvais usage qu’on en fait. Mais si le roi se sert de cet argent pour acquitter des dettes, pour établir une marine, pour embellir la capitale, pour achever le Louvre, pour perfectionner ces grands chemins qui font l’admiration des étrangers, pour soutenir les manufactures et les beaux-arts, en un mot pour encourager de tous côtés l’industrie, il faut avouer qu’un tel impôt, qui paraît un mal à quelques-uns, aura produit un très-grand bien à tout le monde. Le peuple le plus heureux est celui qui paye le plus et qui travaille le plus, quand il paye et travaille pour lui-même.

Voilà, monsieur, à peu près ce qui fut dit chez vous. Je soumets ces idées au jugement de tous les bons citoyens.

J’ajouterai qu’on m’a assuré que le roi avait proposé lui-même de diminuer les dépenses de sa propre maison ; mais que produirait cet excès de bonté ? le retranchement peut-être d’un million par an. L’Angleterre payerait-elle ses dettes en diminuant la liste civile de son roi d’environ cinquante mille guinées ?

Il y aurait, j’ose le dire, bien peu de justice et de raison à prétendre que les dettes de la nation pussent ôtre payées autrement que par la nation. Ce que j’ai vu dans les pays étrangers, ce que j’ai examiné depuis 1715, m’a pénétré de cette vérité : je ne prétends, en parlant ainsi, ni déplaire à personne, ni faire ma cour à personne. Je parle en bon citoyen qui aime sa patrie : c’est l’aimer sans doute que de la vouloir florissante, et il me paraît démontré qu’elle ne peut l’être qu’en se secourant elle-même.

FIN DE LA LETTRE À L’OCCASION DU VINGTIÈME.
PANÉGYRIQUE
DE SAINT LOUIS
ROI DE FRANCE,
prononcé dans la chapelle du louvre,
en présence de messieurs de l’académie française,
le 25 août 1749, par m. l’abbé d’arty[459]

AVERTISSEMENT
DES ÉDITEURS DE L’ÉDITION DE KEHL.

Les deux ouvrages suivants[460] ont été constamment attribués à M. de Voltaire ; et comme nous n’avons aucune preuve qu’ils ne soient pas de lui, nous les plaçons dans cette édition.

Celui qui a pour titre Connaissance des beautés et des défauts de la poésie et de l’éloquence dans la langue française nous semble avoir été fait sous les yeux de M. de Voltaire par un de ses élèves. On y retrouve les mêmes principes de goût, les mêmes opinions que dans ses ouvrages sur la littérature. Il parut dans un temps où M. de Voltaire avait à combattre une cabale nombreuse, acharnée, formée par les hommes de lettres les plus célèbres, n’ayant d’autre appui que celui de quelques jeunes gens en qui l’enthousiasme pour son génie l’emportait sur la jalousie, ou qu’il s’était attachés par des bienfaits. On voit par ses lettres qu’il leur donnait quelquefois le plan et les principales idées des ouvrages qu’il désirait opposer à ses ennemis[461].

Le Panégyrique de saint Louis a passé pour être de M. de Voltaire[462], dans le temps où il fut prononcé. Les traits heureux répandus dans cet ouvrage, l’esprit philosophique qui y règne, et qui était alors inconnu dans la chaire ; le style, qui est à la fois simple et noble, mais éloigné de ce style oratoire, si propre à cacher sous la pompe des mots le vide des idées ; tout cela nous porte à croire que cette opinion n’était pas destituée de fondement. On prétend que le prédicateur avait consulté M. de Voltaire sur un panégyrique qu’il avait fait lui-même ; dans un moment d’humeur contre le mauvais style de ce sermon, M. de Voltaire le jeta au feu. Cependant l’auteur, qui avait fondé sur le succès de son discours l’espérance de sa fortune, était au désespoir ; il fallait avoir un autre panégyrique, et l’apprendre en huit jours. M. de Voltaire eut pitié de lui, et fit en deux jours le discours qu’on trouve ici, et qui eut alors beaucoup de succès.


PANÉGYRIQUE DE SAINT LOUIS.
Et nunc, reges, intelligite ; crudimini, qui judicatis terram.
Instruisez-vous, ô vous qui gouvernez et qui jugez la terre !
(Ps. II. Y. ]0.)

Quel texte pourrais-je choisir parmi tous ceux qui enseignent les devoirs des rois ; quel emblème des vertus pacifiques et gucrc- guerrières ; quel symbole de la vraie grandeur emprunterais-je dans les livres saints, pour peindre le héros dont nous célébrons ici la mémoire ?

Tous ces traits répandus en foule dans les Écritures lui appartiennent. Toutes les vertus que Dieu avait partagées entre tant de monarques qu’il éprouvait, saint Louis les a possédées. Si je le comparais à David et à Salomon, je trouverais en lui la valeur et la soumission du premier, la sagesse du second ; mais il n’a pas connu leurs égarements. Captif enchaîné comme Manassès et Sédécias, il élève à leur exemple, vers son Dieu, des mains chargées de fer, mais des mains qui ont toujours été pures ; il n’a pas attendu, comme eux, l’adversité pour se tourner vers le Dieu des miséricordes ; il n’avait pas besoin, comme eux, d’être infortuné. Ce Dieu, qui, dans l’ancienne loi, voulut apprendre aux hommes comment les rois doivent réparer leurs fautes, a voulu donner, dans la loi nouvelle, un roi qui n’eût rien à réparer ; et, ayant montré à la terre des vertus qui tombent et qui se relèvent, qui se souillent et qui s’épurent, il a mis dans saint Louis la vertu incorruptible et inébranlable, afin que tous les exemples fussent proposés aux hommes.

Si donc ce modèle des rois n’eut aucun modèle parmi les monarques qui précédèrent le Messie, si toutes les fois que l’Écriture parle des vertus royales elle parle de lui, ne nous bornons pas à un seul de ces passages sacrés, regardons-les tous comme les témoignages unanimes qui caractérisent le saint roi dont vous m’ordonnez aujourd’hui défaire ici l’éloge.

Il suffirait, messieurs, de raconter l’histoire de saint Louis pour trouver, dans les traits qui la composent, ce modèle donné de Dieu au monarque ; mais pour mettre dans ce discours quelque ordre qui soulage ma faiblesse, je peindrai le sage qui a enseigné l’art de gouverner les peuples, le héros qui les a conduits aux combats, le saint qui, ayant toujours Dieu dans son cœur, a rendu chrétien, a rendu divin tout ce qui dans les autres grands hommes n’est qu’héroïque.

Que l’Esprit saint soutienne seul ma faible voix ; qu’il l’anime, non pas de cette éloquence mondaine que condamneraient les maîtres de l’éloquence qui m’écoutent, puisqu’elle serait déplacée ; mais qu’il mette sur mes lèvres ces paroles que la religion inspire aux âmes qu’elle a pénétrées ! Ave, Maria.

PREMIÈRE PARTIE.

Je l’avoue, messieurs, ceux qui veulent parler d’un gouvernement sage et heureux ont, dans ce siècle, un grand avantage. Mais pense-t-on à quel point ce grand art de rendre les hommes heureux est difficile ? Comment prendre toujours le meilleur parti, et faire le meilleur choix ? Comment aller avec intrépidité au bien général au milieu des murmures des particuliers, à qui ce bien général coûte des sacrifices ? Est-il si facile de déraciner du milieu des lois ces abus que des hommes intéressés font passer pour des lois mêmes ? Peut-on faire concourir sans cesse au bonheur de tout un royaume la cupidité même de chaque citoyen ; soulager toujours le peuple et le forcer au travail ; prévenir, maîtriser les saisons même, en tenant toujours les portes de l’abondance prêtes à s’ouvrir, quand l’intérêt voudrait les fermer ? Si ce fardeau est si pesant pour un prince absolu, qui a partout des yeux qui l’éclairent et des mains qui le secondent, de quel poids était le gouvernement dans les temps où Dieu donna saint Louis à la terre ?

Les rois alors étaient les chefs de plusieurs vassaux désunis entre eux, et souvent réunis contre le trône. Leurs usurpations étaient devenues des droits respectables. Le monarque était eu effet le roi des rois, et n’en était que plus faible, La terre était partagée en forteresses occupées par des seigneurs audacieux, et en cabanes sauvages où la misère languissait dans la servitude.

Le laboureur ne semait pas pour lui, mais pour un tyran avide qui relevait de quelque autre tyran ; ils se faisaient la guerre entre eux, et ils la faisaient au monarque. Le désordre avait même établi des lois par lesquelles tout ordre était renversé. Un vassal perdait sa terre s’il ne suivait pas son seigneur armé contre le souverain. On était parvenu à faire le code de la guerre civile.

La justice ne décidait ni d’un héritage contesté ni de l’innocence accusée : le glaive était le juge. Ou combattait en champ clos pour expliquer la volonté d’un testateur, pour connaître les preuves d’un crime. Le malheureux qui succombait perdait sa cause avec la vie ; et ce jugement du meurtre était appelé le jugement de Dieu. La dissolution dans les mœurs se joignait à la férocité. La superstition et l’impiété répandaient leur souffle impur sur la religion, comme deux vents opposés qui désolent également la campagne. Il n’y avait point de scandale qui ne fût autorisé par quelque loi barbare établie dans les terres de ces petits usurpateurs, qui avaient donné pour loi la bizarrerie de leurs divers caprices, La nuit de l’ignorance couvrait tout de ses ténèbres. Des mains étrangères envahissaient le peu de commerce que pouvait faire, et encore à sa ruine, un peuple sans industrie, abruti dans un stupide esclavage.

C’est dans ces temps sauvages, dans ces siècles d’anarchie, que Dieu tire des trésors de sa providence cette âme de Louis, qu’il revêt d’intelligence, de justice, de douceur, et de force. Il semble qu’il envoie sur la terre un de ces esprits qui veillent autour de son trône ; il semble qu’il lui dise : Allez porter la lumière dans le séjour de la nuit ; allez rendre justes et heureux des peuples qui ignorent la justice et la félicité.

Ainsi Louis est donné au monde. Une mère digne du trône, au-dessus du siècle où elle est née, cultive ce fruit précieux. L’éducation, cette seconde nature, si nécessaire aux avantages de la première, non-seulement capable de déterminer la manière de penser, mais peut-être encore celle de sentir ; l’éducation, dis-je, que Louis reçut de Blanche devait former un grand prince et un prince vertueux. Instruite elle-même de cette grande vérité, que la crainte du Seigneur est le commencement de la sagesse^^1, elle instruisit son fils de la sainteté et de la vérité de la religion. Le cœur du jeune Louis prévenait toutes ces importantes leçons, et l’on peut dire que l’éducation qu’il reçut ne fut qu’un développement continuel du germe de toutes les vertus que Dieu avait mises dans cette âme privilégiée.

Quand Louis prend en main les rênes du gouvernement, il se propose de mettre l’ordre dans toutes les parties dérangées de l’État, et d’en guérir toutes les plaies.

Ce n’était pas assez de commander, il fallait persuader ; il fallait des ordonnances si claires et si justes que des vassaux qui pouvaient s’y opposer s’y soumissent. Il établit les tribunaux supérieurs qui réforment les jugements des premiers juges ; il prépara ainsi des ressources h l’innocence opprimée.

Lorsqu’il a rempli les premiers soins qu’il doit aux affaires publiques ; lorsque les travaux pénibles de la royauté ont un intervalle, il emploie ces moments à juger lui-même la cause de la veuve et de l’orphelin. Quelles voix ne l’ont pas célébré de siècle en siècle, assis sur un gazon, sous les chênes de Vincennes,

1. Proverbes, chap. ix, 10 ; Ps. ex, 10. rappelant ces premiers temps du monde où les patriarches gouvernaient une famille immense, unie, et obéissante !

Ce roi montre de loin , à travers tant de siècles , à l’un de ses plus augustes descendants, comment il faudrait extirper le duel, et exterminer ce monstre que ses mains pures ont attaqué les premières. Et remarquons ici, messieurs, que c’est le plus valeureux des hommes, le plus jaloux de l’honneur, qui le premier a flétri cette fureur insensée, où les hommes ont si longtemps attaché l’honneur et le courage.

Cette partie de la justice, ce grand devoir des rois, qui assure aux hommes leurs vies et leurs possessions, porte en elle-même un caractère de grandeur qui élève et qui soutient l’àme qui l’exerce ; mais quelles peines rebutantes dans ces autres détails épineux, dont la discussion est aussi difficile que nécessaire, et dont l’utilité, souvent méconnue, donne rarement la gloire qu’elle mérite !

Les lois du commerce, qui est l’âme d’un État, la proportion des espèces, qui sont les gages du commerce, seront-elles l’objet des recherches du vainqueur des Anglais, du défenseur des croisés, du héros qui passe les mers pour aller combattre dans l’Egypte ? Oui, sans doute, elles le furent ; il enseigne à ses peuples qu’ils peuvent eux-mêmes faire avec les étrangers ces échanges utiles, dont le secret était alors dans cette nation partout proscrite et partout répandue, qui, sans cultiver la terre, en dévorait la substance ; il encourage l’industrie de son peuple ; il le délivre des secours funestes dont il était accablé par ce peuple errant , qui n’a d’industrie que l’usure.

Le droit de fabriquer en son nom les gages des échanges de la foi publique, et d’en fixer le titre et le poids, était un de ces droits que la vanité et l’intérêt de mille seigneurs réclamaient, et dont ils abusaient tous. Ils recherchaient l’honneur de voir leurs noms sur ces monuments d’argent et d’or ; et ces monuments étaient ceux de l’infidélité. Leur prérogative était devenue le droit de tromper les peuples. Que de soins, que d’insinuations, que d’art il fallut pour obliger les uns à être justes, et les autres à vendre au souverain ce droit si dangereux !

Voilà ce qui fut le plus difficile : car il ne lui coûtait pas de juger contre lui-même, quand il fallait décider entre les droits du domaine royal et les héritages d’un citoyen. Si la cause entre la vigne de Naboth et celle du prince était douteuse, c’était le champ de Naboth qui s’accroissait du champ de l’oint du Seigneur.

Du même fonds de justice dont il transigeait avec les particuliers, il négociait avec les princes. Ne pensons pas qu’en effet il y ait une morale pour les citoyens, et une autre pour les souverains, et que le prétexte du bien de l’État justifie l’ambition du monarque.

La sagesse des hommes, si souvent inique, et si souvent trompée dans ses iniquités, semble permettre qu’on profite de sa puissance et de la faiblesse d’autrui ; qu’on s’agrandisse sur les ruines d’un voisin qui ne peut se défendre ; qu’on le force, par des traités, à se dépouiller ; et qu’on puisse ainsi devenir usurpateur par des titres qui semblent légitimes. Où est l’avantage, là est la gloire, a dit un souverain réputé plus sage selon les hommes que selon Dieu. Où est la justice, là est l’avantage, disait saint Louis. Il connaît les devoirs du roi, il connaît ceux du chrétien. Homme ferme, il assure à sa famille la Normandie, le Maine et l’Anjou ; homme juste, il laisse la Guienne aux descendants d’Éléonore de Guienne, qui, après tout, en étaient les héritiers naturels.

Tels sont les exemples d’équité que saint Louis donne à tous les monarques, et que renouvelle aujourd’hui le plus aimé^^1, le plus modéré de ses descendants, destiné à montrer comme lui à la terre que la grande politique est d’être vertueux. L’un prévient la guerre en faisant le partage des provinces ; l’autre, au milieu des victoires, cède les provinces qu’il a conquises, et qu’il peut conserver. Quand on traite ainsi, on est sûr d’être l’arbitre des couronnes. Aussi l’Europe vit ses peuples et ses rois, les suprêmes pontifes et les empereurs, remettre à saint Louis leurs différends. Cet honneur que l’ancienne Rome s’arrogeait à force d’injustices, à force d’artifices et de victoires, il l’obtint par la vertu.

Tant de sagesse ne peut être destituée de vigueur : le vertueux, quand il est faible, n’est jamais grand. Vous savez, messieurs, avec quelle force il sut contenir dans ses bornes la puissance qu’il respectait le plus. Vous savez comment il sut distinguer deux limites si unies et si différentes. Vous admirez comment le plus religieux des hommes, le plus pénétré d’une piété scrupuleuse, accorde les devoirs du fils aîné de l’Église et du défenseur d’une couronne, qui, pour être la plus fidèle, n’en est pas moins indépendante ; applaudi de toutes les nations, révéré dans ses États des ecclésiastiques qu’il réforme, et à Rome du pontife auquel il résiste.

Quiconque étudie sa vie le voit toujours grand et sage avec ses voisins, ses vassaux, et ses peuples.

1. Louis XV, que, depuis 1744, on appelait le Bien-aimé, voyez la note, page 268.

Mais quand on parle devant vous, messieurs, on ne doit pas oublier ce que saint Louis fit pour les sciences. Indigné que les musulmans les cultivassent, et qu’elles fussent négligées dans nos climats ; qu’on y apprît d’eux Tordre des saisons ; qu’on cherchât chez eux les remèdes du corps, et quelques lumières de l’esprit ; il ralluma, du moins pour un temps, ces flambeaux éteints pendant tant de siècles, et il prépara ainsi à ses descendants la gloire de les fixer chez les Français, en les remettant entre vos mains. Suppléez, messieurs, à tout ce que je n’ai point dit sur le gouvernement de saint Louis ; mais, faible ministre des autels, destiné à n’annoncer que la paix, pourrai-je parler ici de ses guerres ? Oui : elles ont toutes été justes ou saintes. rehgion ! c’est là ton plus beau triomphe. Celui qui ne craint que Dieu doit être le plus courageux des hommes.


DEUXIÈME PARTIE.

Si saint Louis n’avait montré qu’un courage ordinaire, c’était assez pour sa gloire : il pouvait vaincre, en se contentant d’animer par sa présence des sujets qui cherchent la mort dès qu’elle est honorée des regards du maître. Mais c’est peu de les inspirer ; il combat toujours pour eux comme ils combattent pour lui ; il donne toujours l’exemple ; il fait à leur vue ce qu’à peine le courage le plus ardent, l’émulation la plus animée leur ferait hasarder à la vue de leur souverain.

La journée de Taillebourg est encore récente dans la mémoire des hommes : cinq cents ans d’intervalle n’en ont pas efi’acé le souvenir ; et comment l’oublierions-nous, lorsque nous voyons aujourd’hui, dans un descendant de saint Louis, le seul roi qui, depuis ce jour mémorable, ait vaincu en personne les mêmes peuples dont triompha son aïeul immortel ?

Votre imagination se peint ici, sans doute, ce pont^^1 devenu si célèbre où Louis, presque seul, arrête l’effort d’une armée. Nos annales contemporaines et fidèles attestent ce prodige ; et, ce qui est encore plus rare, c’est que ce grand roi, hasardant ainsi une vie si précieuse, pensait n’avoir fait que son devoir. Il lui fut donné de faire avec simplicité les choses les plus grandes. Il remporte deux victoires eu deux jours ; mais il ne met sa gloire que dans le bien

1. L’auteur veut sans doute parler du pont de Calonne sur l’Escaut ; voyez, tome XV, le chapitre xv du Précis du Siècle de Louis XV. qui peut en résulter. Les plus grands capitaines n’ont pas toujours profité do leurs victoires : l’histoire ne nous laisse pas douter que saint Louis n’ait profité des siennes, et par la rapidité de ses marches, et par des succès qui valent des batailles, sans en avoir la célébrité, et surtout par la paix, cette paix tant désirée, tant troublée par le genre humain, et qu’il faut acheter par l’effusion de son sang, Louis l’accorda, cette paix, aux ennemis qu’il pouvait accabler, et aux rebelles qu’il pouvait punir ; il savait de quel prix est la clémence ; il savait combien il y a peu de grandeur à se venger ; que tout homme heureux peut faire périr des infortunés, et que d’accorder la vie n’appartient qu’à Dieu, et aux rois, qui sont son image.

Tel on le vit en Europe, tel il fut en Asie-, non pas aussi heureux, mais aussi grand. Il ne m’appartient pas de traiter de téméraires ceux qui, dans ce siècle éclairé, condamnent les entreprises des croisades, autrefois consacrées. Je sais qu’un célèbre et savant auteur paraît souhaiter que les croisades n’eussent jamais été entreprises. Sa religion ne lui laisse pas penser que les chrétiens d’Occident dussent regarder Jérusalem comme leur héritage. Jérusalem est la ville sainte, consacrée par les mystères de notre rédemption, par la mort d’un Dieu, digne et saint objet des vœux de tous les chrétiens ; mais c’est le ciel où Dieu réside, qui est le patrimoine des enfants du ciel. La raison semble désapprouver encore que l’Europe se dépeuplât pour ravager inutilement l’Asie ; que des millions d’hommes sans dessein arrêté, sans connaissances des routes, sans guides, sans provisions assurées, se soient précipités et se soient écoulés comme des torrents dans des contrées que la nature n’avait point faites pour eux. Voilà ce qu’on allègue pour condamner l’entreprise de saint Louis, et on ajoute la raison la plus ordinaire et la plus forte sur l’esprit des hommes : c’est que l’entreprise fut malheureuse.

Mais, messieurs, il n’y a ici aucun de vous qui ne me prévienne, et qui ne se dise à lui-même : Il n’y a jamais eu d’action infortunée qui n’ait été condamnée ; et, plus le siècle est éclairé, plus vous sentez que le succès ne doit pas être la règle du jugement des sages, comme il n’est pas toujours, dans les voies de Dieu, la récompense de la vertu.

Tout homme est conduit par les idées de son siècle ; une croisade était devenue un des devoirs d’un héros. Saint Louis voulait aller réparer les disgrâces des empereurs et des rois chrétiens. Les croisés qui l’avaient précédé avaient fait beaucoup de fautes, et c’est par cette raison-là même qu’il les fallait secourir. Les cris de tant de chrétiens gémissants l’appelaient de l’Orient, la voix du souverain pontife l’excitait de l’Occident ; le dirai-je enfin ? la voix de Dieu parlait à son cœur. Il avait fait vœu d’aller délivrer ses frères opprimés. Il ne pensait pas que la crainte d’un mauvais succès pût délier ses serments. Il n’avait jamais manqué de parole aux hommes : pouvait-il en manquer à Dieu, pour lequel il allait combattre ?

Quand son zèle eut déployé l’étendard du Dieu des armées, sa sagesse oublia-t-elle une seule des précautions humaines qui peuvent préparer la victoire ? Les Paul-Émile, les Scipion, les Condé, et les héros de nos jours, ont-ils pris des mesures plus justes ?

Ce port d’Aigues-Mortes, devenu aujourd’hui une place inutile, vit partir la flotte la plus nombreuse et la mieux pourvue qui ait jamais vogué sur les mers. Cette flotte est chargée des mêmes héros qui avaient combattu sous lui à Taillebourg ; et le même capitaine qui avait vaincu les Anglais pouvait se flatter de vaincre les Sarrasins.

Assez d’autres, sans moi, l’ont peint s’élançant de son vaisseau dans la mer, et victorieux en abordant au rivage. Assez d’autres l’ont représenté affrontant ces traits de flamme, dont le secret, transmis des Grecs aux Sarrasins, était ignoré des chrétiens occidentaux. Il remporte deux victoires : il prend Damiette : il s’avance à la Massoure. Le voilà prêt à subjuguer cette contrée, que son climat, son fleuve, ses anciens rois, ses conquérants, ont rendue si célèbre. Encore une victoire, et le vulgaire l’égale aux plus fameux héros. Mais, messieurs, il n’a pas besoin de cette victoire pour les égaler à vos yeux-, vous ne jugez pas les hommes par les événements. Quand saint Louis a eu des guerriers à combattre, il a été vainqueur ; il n’est vaincu que par les saisons, par les maladies, parla mort de ses soldats, qu’un air étranger dévore, et par sa propre langueur. Il n’est point pris les armes à la main : il ne l’eût pas été s’il eût pu combattre.

Dois-je, messieurs, me laisser entraîner à l’usage de représenter ceux qui curent ce grand homme dans leurs fers comme des barbares sans vertu et sans humanité ? Ils en avaient, sans doute : ils étaient des ennemis dignes de lui, puisqu’ils respectèrent sa vie, qu’ils pouvaient lui ôter ; puisque leurs médecins le guérirent dans sa prison du mal contre lequel il n’avait pu trouver de remède dans son camp ; puisque enfin, comme cet illustre captif l’atteste lui-même dans sa lettre à la reine sa mère, le sultan lui proposa la paix, dès qu’il l’eut en son pouvoir.

Le soldat est partout inhumain, emporté, barbare. Le saint roi avoue que les siens avaient massacré les musulmans dans la Massoure, sans distinction d’âge ni de sexe. Il n’est pas étonnant que des peuples attaqués dans leurs foyers se soient vengés ; mais, en se vengeant et en se défendant, ils montrèrent qu’ils connaissaient le respect dû au malheur et à la générosité. Ils firent la garde devant la maison de la reine ; le sultan remit au roi la cinquième partie de la rançon qu’il devait payer, action aussi noble que celle du vaincu, qui, s’étant aperçu que les musulmans s’étaient mécomptes à leur désavantage, leur envoya ce qui manquait au prix de sa délivrance.

Plus il y avait de grandeur d’âme parmi ses ennemis, plus s’accroît la gloire de saint Louis : elle fut telle que, parmi les mameluks, il s’en trouva qui conçurent l’idée d’offrir la couronne d’Egypte à leur captifs

Jamais la vertu ne reçut un plus bel hommage. Ses ennemis voyaient en lui ce que tous les hommes admirent : la valeur dans les combats, la générosité dans les traités, la constance dans l’adversité. Les vertus mondaines sont admirées des hommes mondains ; mais, pour nous, portons plus haut notre admiration ; voyons, non ce qui étonnait l’Afrique, mais ce qui doit nous sanctifier : voyons-y cette piété héroïque, qui me rappelle à toutes les actions saintes de sa vie, à ce grand objet de mon discours, à celui que vos cœurs se proposent.

TROISIÈME PARTIE.

J’ai loué le grand homme qui a gouverné des nations, qui a conduit de nombreuses armées ; mais les vertus du roi et du capitaine ne peuvent être d’usage que pour ce très-petit nombre d’hommes que Dieu met à la tête des peuples. De quoi nous servira, à nous, une admiration stérile ? Nous voyons de loin ces grandes vertus. Il ne nous est pas donné de les imiter ; mais toutes les vertus du chrétien sont à nous. Si le plus grand prince de son siècle a été saint, qui ne peut aspirer à l’être ? Roi, il est le modèle des rois ; chrétien, il est le modèle de tous les hommes.

1. C’est un panégyriste, et non un historien qui parle ici ; c’est l’abbé d’Arty, prédicateur, et non Voltaire. L’auteur de l’Essai sur les Mœurs, etc., ne croyait pas à ce que l’on dit du projet des émirs de choisir saint Louis pour leur chef ; voyez, tome XI, page 471.

Il me semble qu’une voix secrète s’élève en ce moment au fond de nos cœurs. Elle nous dit : Regardez cet homme qui est né sur le premier trône du monde. Il a été exposé à tous les dangers dont les charmes séduisent les âmes ; les plaisirs se sont présentés en foule à ses sens : les flatteurs lui ont préparé toutes les voies de la séduction : il les a évitées, il les a rejetées.

Quel exemple pour nous ! il est humble dans le sein de la grandeur ; et nous, hommes vulgaires, nous sommes enflés de vanité et d’orgueil ! Il est roi, et il est humble ! C’est beaucoup pour les moindres particuliers d’être modestes. Mais quelle différence entre la modestie et l’humilité ! Que cette modestie est trompeuse ! qu’il entre d’amour-propre dans cet art de cacher l’amour-propre, de paraître ignorer son mérite pour le mieux faire remarquer, de dérober sous un voile l’éclat dont on est environné, afin que d’autres mains lèvent ce voile que vous n’oseriez tirer vous-même !

Ô hommes, enfants de la vanité ! votre modestie est orgueil. La plus pure est celle qui est la moins corrompue par la secrète complaisance du cœur : elle est alors tout au plus une bonne qualité ; mais l’humilité est la perfection de la vertu. Saint Louis secourt les pauvres : tous les païens l’ont fait ; mais il s’abaisse devant eux ; il est le premier des rois qui les ait servis ; il les égale à lui ; il ne voit en eux que des citoyens de la cité de Dieu comme lui. C’est là ce que toute la morale païenne n’avait pas seulement imaginé. Il était le plus grand des rois, et il ne se croit pas digne de régner. Il veut abdiquer une couronne qu’on eût dû lui offrir si sa naissance ne la lui avait pas donnée.

Quoi ! un roi dans la force de l’âge, un roi l’exemple de la terre, ne se croit pas égal à la place où Dieu l’a mis, pendant que tant d’hommes, médiocres dans leurs talents, et insatiables dans leur cupidité, percent violemment la foule où ils devraient rester, frappent à toutes les portes, font jouer tous les ressorts, bouleversent tout, corrompent tout, pour parvenir à de faibles dignités, à je ne sais quels emplois dont encore ils sont incapables !

La charité n’est pas moins étrangère à l’antiquité profane : elle connaissait la libéralité, la magnanimité ; mais ce zèle ardent pour le bonheur des hommes et pour leur bonheur éternel, les anciens en avaient-ils l’idée ? Ont-ils approché de cette ardeur avec laquelle le saint roi travaillait à secourir les âmes des faibles, et à soulager tous les infortunés ?

Toutes les vertus humaines étaient chez les anciens, je l’avoue ; les vertus divines ne sont que chez les chrétiens.

Où est le grand homme de l’antiquité, qui ait cru devoir rendre compte à la justice divine, je ne dis pas de ses crimes, je dis de ses fautes légères, je dis des fautes de ceux qui, chargés de ses ordres, pouvaient ne les pas exécuter avec assez de justice ?

Quel bon roi, dans les fausses religions, a vengé tous les jours sur soi-même des erreurs attachées à une administration pénible, et dont les princes ne se croient pas toujours responsables ?

Quels climats, quelles terres ont jamais vu des monarques païens, foulant aux pieds, et la grandeur qui fait regarder les hommes commodes êtres subalternes, et la délicatesse qui amollit, et le dégoût affreux qu’inspire un cadavre, et l’horreur de la maladie, et celle de la mort, porter de leurs mains royales des hommes obscurs frappés de la contagion, et, l’exhalant encore, leur donner une sépulture que d’autres mains tremblaient de leur donner ?

Ainsi la religion produit dans les âmes qu’elle a pénétrées un courage supérieur, et des vertus supérieures aux vertus humaines. Elle a encore sanctifié dans saint Louis tout ce qu’il eut de commun avec les héros et les bons rois.

La fermeté dans le malheur n’est pas une vertu rare. L’âme ramasse alors toutes ses forces ; elle se mesure avec ses destins ; elle se donne en spectacle au monde. Quiconque est regardé des hommes peut souffrir et mourir avec courage. On a vu des rois captifs, attachés au char de leur vainqueur, braver dans l’excès de l’humiliation le spectacle des pompes triomphales. On a vu des vaincus se donner la mort, non pas avec cette rage qu’inspire le désespoir, mais avec le sang-froid d’une fausse philosophie.

Ô vains fantômes de vertu ! ô aliénation d’esprit ! que vous êtes loin du véritable héroïsme ! Voir d’un même œil la couronne et les fers, la santé et la maladie, la vie et la mort ; faire des choses admirables, et craindre d’être admiré ; n’avoir dans le cœur que Dieu et son devoir ; n’être touché que des maux de ses frères, et regarder les siens comme une épreuve nécessaire à sa sanctification ; être toujours en présence de son Dieu ; n’entreprendre, ne réussir, ne souffrir, ne mourir que pour lui : voilà saint Louis, voilà le héros chrétien, toujours grand et toujours simple, toujours s’oubliant lui-même. Il a régné pour ses peuples ; il a fait tout le bien qu’il pouvait faire, même sans rechercher les bénédictions de ceux qu’il rendait heureux. Il a étendu ses bienfaits dans les siècles à venir, en redoutant la gloire qui devait en être le prix. Il n’a combattu que pour ses sujets et pour son Dieu. Vainqueur, il a pardonné ; vaincu, il a supporté la captivité sans affecter de la braver. Sa vie a coulé tout entière dans l’innocence et dans la pénitence ; il a vécu sous le cilice, il est mort sur la cendre.

Héros et père de la France, modèle des rois et des hommes, tige des Bourbons, veillez sur eux et sur nous ; conservez la gloire et la félicité de ce royaume. C’est vous, sans doute, qui inspirâtes à Charles V votre sagesse, à Louis XIII cet amour de son peuple ; c’est par vous que François Ier fut le père des lettres ; c’est vous qui rendîtes Henri IV à l’Église ; c’est à votre exemple qu’il sut vaincre et pardonner ; vous avez donné votre force et votre munificence à Louis XIV ; vous avez vu votre modération dans les victoires égalée par celui de vos fils qui règne aujourd’hui sur nous. Puisse ce roi, votre digne successeur, régner longtemps sur un peuple dont il fait l’amour, le bonheur et la gloire ; et puissent ses vertus ainsi que les vôtres servir d’exemple aux nations ! Ainsi soit-il.

FIN DU PANÉGYRIQUE DE SAINT LOUIS.
CONNAISSANCE
DES BEAUTÉS ET DES DÉFAUTS
DE LA POÉSIE ET DE L’ÉLOQUENCE
DANS LA LANGUE FRANÇAISE[463].

(1749)

Ayant accompagné en France plusieurs jeunes étrangers, j’ai toujours tâché de leur inspirer le bon goût, qui est si cultivé dans notre nation, et de leur faire lire avec fruit les meilleurs auteurs. C’est dans cet esprit que j’ai fait ce recueil, pour l’utilité de ceux qui veulent connaître les vraies beautés de la langue française, et en bien sentir les charmes.

Ou ne peut se flatter de connaître une langue qu’à proportion du plaisir qu’on éprouve en lisant ; mais cette facilité ne s’acquiert pas tout d’un coup : elle ressemble aux jeux d’adresse, dans lesquels on ne se plaît que lorsqu’on y réussit.

J’ai vu plusieurs étrangers à Paris ne pas distinguer si une tragédie était écrite dans le style des Racine et des Voltaire, ou dans celui des Danchet et des Pellegrin. Je les ai vus acheter les romans nouveaux au lieu de Zaïde. Je me suis aperçu que, dans beaucoup de pays étrangers, les personnes les plus instruites n’avaient pas un goût sûr, et qu’elles me citaient souvent avec complaisance les plus mauvais passages des auteurs célèbres, ne pouvant distinguer dans eux les diamants vrais d’avec les faux. J’ai donc cru rendre service à ceux qui voyagent et à ceux qui parlent français dans la plupart des cours de l’Europe, en mettant sous leurs yeux des pièces de comparaison tirées des auteurs les plus approuvés qui ont traité les mêmes sujets : c’est, de toutes les méthodes que j’ai employées auprès des jeunes gens, celle qui m’a toujours le plus réussi ; mais ces pièces de comparaison seraient inutiles pour former l’esprit de la jeunesse, si elles n’étaient accompagnées de réflexions, qui aident des yeux peu accoutumés à bien observer ce qu’ils voient.

Je lisais, par exemple, il n’y a pas longtemps, avec un jeune comte de l’empire, qui donne les plus grandes espérances, les traductions que Malherbe et Racan on faites de cette strophe d’Horace (I, iv, 13-14) :


Pallida mors æquo pulsat pede pauperum tabernas
Regumque turres. O beate Sexti…


Voici la traduction de Racan :

Les lois de la mort sont fatales
Aussi bien aux maisons royales
Qu’aux taudis couverts de roseaux.
Tous nos jours sont sujets aux Parques :
Ceux des bergers et des monarques
Sont coupés des mêmes ciseaux.

Celle de Malherbe est plus connue.

Le pauvre en sa cabane, où le chaume le couvre,
                         Est sujet à ses lois ;
Et la garde qui veille aux barrières du Louvre
                       N’en défend pas nos rois.

(Stances à Duperrier, 77-80.)

Je fus obligé de faire voir à ce jeune homme pourquoi les vers de Malherbe l’emportent sur ceux de Racan.

En voici les raisons :

1° Malherbe commence par une image sensible :

Le pauvre en sa cabane, où le chaume le couvre ;


et Racan commence par des mots communs qui ne font point d’image, qui ne peignent rien.

Les lois de la mort sont fatales ; nos jours sont sujets aux Parques.
Termes vagues, diction impropre, vice de langage : rien n’est plus faible que ces vers.

2° Les expressions de Malherbe embellissent les choses les plus basses. Cabane est agréable et du beau style, et taudis est une expression du peuple.

3° Les vers de Malherbe sont plus harmonieux ; et j’oserais même les préférer à ceux d’Horace, s’il est permis de préférer une copie à un original. Je défendrais en cela mon opinion en faisant remarquer que Malherbe finit sa stance par une image pompeuse, et qu’Horace laisse peut-être tomber la sienne avec O beate Sexti. Mais, en accordant cette petite supériorité à un vers de Malherbe, j’étais bien éloigné de comparer l’auteur à Horace ; je sais trop la distance infinie qui est de l’un à l’autre. Un peintre flamand peut peindre un arbre aussi bien que Raphaël. Il ne sera pas pour cela égal à Raphaël.

Ayant donc éprouvé que ces petites discussions contribuaient beaucoup à former et à fixer le goût de ceux qui voulaient s’instruire de bonne foi et se procurer les vrais plaisirs de l’esprit, je vais sur ce plan choisir par ordre alphabétique les morceaux de poésie et de prose qui me paraissent les plus propres à donner de grandes idées et à élever l’âme, à lui inspirer cet attendrissement qui adoucit les mœurs, et qui rend le goût de la vertu et de la vérité plus sensible. Je mêlerai même quelquefois à ces pièces de prose et de poésie de petites digressions sur certains genres de littérature, afin de rendre l’ouvrage d’une utilité plus étendue, et je tirerai la plupart de mes exemples des auteurs que j’appelle classiques, je veux dire des auteurs qu’on peut mettre au rang des anciens qu’on lit dans les classes, et qui servent à former la jeunesse. Je cherche à l’instruire dans la langue vivante autant qu’on l’instruit dans les langues mortes.

AMITIÉ[464]

Il y a lieu d’être surpris que si peu de poëtes et d’écrivains aient dit en faveur de l’amitié des choses qui méritent d’être retenues. Je n’en trouve ni dans Corneille, ni dans Racine, ni dans Boileau, ni dans Molière, La Fontaine est le seul poète célèbre du siècle passé qui ait parlé de cette consolation de la vie. Il dit à la fin de la fable des Deux Amis (liv. VIII, fab, xi, 26) :

Qu’un ami véritable est une douce chose !
Il cherche vos besoins au fond de votre cœur ;
        Il vous épargne la pudeur
        De les lui découvrir vous-même ;
        Un songe, un rien, tout lui fait peur,
        Quand il s’agit de ce qu’il aime.

Le second vers est le meilleur, sans contredit, de ce passage. Le mot de pudeur n’est pas propre : il fallait honte. On ne peut dire : j’ai la pudeur de parler devant vous, au lieu de : j’ai honte de parler devant vous ; et on sent d’ailleurs que les derniers vers sont faibles. Mais il règne dans ce morceau, quoique défectueux, un sentiment tendre et agréable, un air aisé et familier, propre au style des fables.

Je trouve dans la Henriade un trait sur l’amitié beaucoup plus fort (ch. VIII, 317-24) :

Il l’aimait non en roi, non en maître sévère,
Qui souffre qu’on aspire à l’honneur de lui plaire,

Et de qui le cœur dur et l’inflexible orgueil
Croit le sang d’un sujet trop payé d’un coup d’œil.
Henri de l’amitié sentit les nobles flammes :
Amitié, don du ciel, plaisir des grandes âmes ;
Amitié que les rois, ces illustres ingrats,
Sont assez malheureux pour ne connaître pas !

Cela est dans un goût plus mâle, plus élevé que le passage de La Fontaine. Il est aisé de sentir la différence des deux styles, qui conviennent chacun à leur sujet.

Mais j’avoue que j’ai vu des vers sur l’amitié qui me paraissent infiniment plus agréables. Ils sont tirés d’une épître imprimée dans les Œuvres de M. de Voltaire[465].

Pour les cœurs corrompus l’amitié n’est point faite.
Ô tranquille amitié ! Ô félicité parfaite,
Seul mouvement de l’âme où l’excès soit permis,
Corrige les défauts qu’en moi le ciel a mis ;
Compagne de mes pas dans toutes mes demeures.
Et dans tous les états, et dans toutes les heures,
Sans toi, tout homme est seul ; il peut par ton appui
Multiplier son être, et vivre dans autrui.
Amitié, don du ciel et passion du sage,
Amitié, que ton nom couronne cet ouvrage ;
Qu’il préside à mes vers comme il règne en mon cœur !

Il y a dans ce morceau une douceur bien plus flatteuse que dans l’autre. Le premier semble plutôt la satire de ceux qui n’aiment pas, et le second est le véritable éloge de l’amitié. Il échauffe le cœur. On en aime mieux son ami quand on a lu ce passage.

Que j’aime ce vers !

Multiplier son être, et vivre dans autrui.

Qu’il me paraît nouveau de dire que l’amitié doit être la seule passion du sage ! En effet, si l’amitié ne tient pas de la passion, elle est froide et languissante : ce n’est plus qu’un commerce de bienséance.

Il sera utile de comparer tous ces morceaux avec ce que dit sur l’amitié Mme la marquise de Lambert[466], dame très-respectable par son esprit et par sa conduite, et qui mettait l’amitié au rang des premiers devoirs.

« La parfaite amitié nous met dans la nécessité d’être vertueux. Comme elle ne se peut conserver qu’entre personnes estimables, elle vous force à leur ressembler. Vous trouvez dans l’amitié la sûreté du bon conseil, l’émulation du bon exemple, le partage dans vos douleurs, le secours dans vos besoins. »

Il est vrai que ce morceau de prose ne peut faire le même plaisir ni à l’oreille, ni à l’âme, que les vers que j’ai cités. « La sentence, dit Montaigne[467], pressée aux pieds nombreux de la poésie, élance mon âme d’une plus vive secousse. » J’ajouterai encore que les beaux vers, en français, sont presque toujours plus corrects que la prose. La raison en est que la difficulté des vers produit une grande attention dans l’esprit d’un bon poëte, et de cette attention continue se forme la pureté du langage ; au lieu que, dans la prose, la facilité entraîne l’écrivain et fait commettre des fautes.

Il y a, par exemple, une faute de logique dans cette phrase : « Comme l’amitié ne peut se conserver qu’entre personnes estimables, elle vous force à leur ressembler. »

Si vous êtes déjà ami, vous êtes donc une de ces personnes estimables. À leur ressembler n’est donc pas juste. Je crois qu’il fallait dire :

« L’amitié ne se pouvant conserver qu’entre des cœurs estimables, elle vous force à l’être toujours. »

Le partage dans vos douleurs est encore une faute contre la langue ; il fallait dire : On partage vos douleurs, on prévient vos besoins. Ces observations, qu’on doit faire sur tout ce qu’on lit, servent à étendre l’esprit d’un jeune homme et à le rendre juste : car le seul moyen de s’accoutumer à bien juger dans les grandes choses est de ne se permettre aucun faux jugement dans les petites.

Je ne puis m’empêcher de rapporter encore un passage sur l’amitié, que je trouve plus tendre encore que ceux que j’ai cités. Il est à la fin d’une de ces épîtres[468] familières en vers, pour lesquelles M. de Voltaire me paraît avoir un génie particulier.

Loin de nous à jamais ces mortels endurcis,
Indignes du beau nom, du nom sacré d’amis,

Ou toujours remplis d’eux, ou toujours hors d’eux-même,
Au monde, à l’inconstance, ardents à se livrer.
Malheureux, dont le cœur ne sait pas comme on aime,
Et qui n’ont point connu la douceur de pleurer !


AMOUR.

Je me garderai bien, en voulant former des jeunes gens, de citer ici des descriptions de l’amour plus capables de corrompre le cœur que de perfectionner le goût. Je donnerai deux portraits de l’amour tirés de deux célèbres poëtes, dont l’un, qui est feu Rousseau, n’a pas toujours parlé avec tant de bienséance ; et l’autre, qui est M. de Voltaire, a, ce me semble, toujours fait aimer la vertu dans ses écrits.

PORTRAIT DE L’AMOUR, TIRÉ DE L’ÉPÎTRE SUR L’AMOUR
à madame d’ussé. (l. i, ép. ii.)

Jadis sans choix[469] les humains dispersés,
Troupe féroce et nourrie au carnage,
Du seul instinct suivaient la loi sauvage,
Se renfermaient dans les antres cachés.
Et de leurs trous par la faim arrachés[470]
Allaient, errants au gré de la nature,
Avec les ours disputer la pâture.
De ce chaos l’Amour réparateur[471]
Fut de leurs lois le premier fondateur :
Il sut fléchir leurs humeurs indociles,
Les réunit dans l’enceinte des villes.
Des premiers arts leur donna des leçons,
Leur enseigna l’usage[472] des moissons ;
Chez eux logea l’Amitié secourable,
Avec la Paix, sa sœur inséparable ;
Et, devant tout, dans les terrestres lieux,
Fit respecter l’autorité des dieux.
    Tel fut ici le siècle de Cybèle.
Mais à ce dieu[473] la terre enfin rebelle
Se rebuta d’une si douce loi,
Et de ses mains voulut se faire un roi.

Tout aussitôt, évoqué par la Haine,
Sort de ses flancs un monstre à forme humaine,
Reste dernier de ces cruels Typhons,
Jadis formés dans les gouffres profonds.
D’un faible enfant il a le front timide ;
Dans ses yeux brille une douceur perfide ;
Nouveau Protée, à toute heure, en tous lieux,
Sous un faux masque il abuse nos yeux.
D’abord voilé d’une crainte ingénue,
Humble captif, il rampe, il s’insinue ;
Puis tout à coup, impérieux vainqueur.
Porte le trouble et l’effroi dans le cœur.
Les Trahisons, la noire Tyrannie,
Le Désespoir, la Peur, l’Ignominie,
Et le Tumulte, au regard effaré,
Suivent son char de Soupçons entouré.
Ce fut sur lui que la terre ennemie
De sa révolte appuya l’infamie[474] ;
Bientôt séduits par ses trompeurs appas.
Des flots d’humains marchèrent[475] sur ses pas.
L’Amour, par lui dépouillé de puissance,
Remonte au ciel, séjour de sa naissance.


TEMPLE DE L’AMOUR, tiré de LA HENRIADE (chant ix, 1-555.)

Sur les bords fortunés de l’antique Idalie,
Lieux où finit l’Europe et commence l’Asie,
S’élève un vieux palais respecté par les temps :
La nature en posa les premiers fondements ;
Et l’art, ornant depuis sa simple architecture,
Par ses travaux hardis surpassa la nature.
Là, tous les champs voisins, peuplés de myrtes verts,
N’ont jamais ressenti l’outrage des hivers.
Partout on voit mûrir, partout on voit éclore
Et les fruits de Pomone et les présents de Flore ;
Et la terre n’attend, pour donner ses moissons,
Ni les vœux des humains, ni l’ordre des saisons.
L’homme y semble goûter dans une paix profonde
Tout ce que la nature, aux premiers jours du monde,
De sa main bienfaisante accordait aux humains :
Un éternel repos, des jours purs et sereins,
Les douceurs, les plaisirs que promet l’abondance,
Les biens du premier âge, hors la seule innocence.

On entend pour tout bruit des concerts enchanteurs
Dont la molle harmonie inspire les langueurs ;
Les voix de mille amants, les chants de leurs maîtresses,
Qui célèbrent leur honte et vantent leurs faiblesses.
Chaque jour on les voit, le front paré de fleurs,
De leur aimable maître implorer les faveurs ;
Et dans l’art dangereux de plaire et de séduire,
Dans son temple à l’envi s’empresser de s’instruire.
La flatteuse Espérance, au front toujours serein,
À l’autel de l’Amour les conduit par la main.
Près du temple sacré, les Grâces demi-nues
Accordent à leurs voix leurs danses ingénues.
La molle Volupté, sur un lit de gazons,
Satisfaite et tranquille, écoute leurs chansons.
On voit à ses côtés le Mystère en silence,
Le Sourire enchanteur, les Soins, la Complaisance,
Les Plaisirs amoureux, et les tendres Désirs,
Plus doux, plus séduisants encor que les Plaisirs.
De ce temple fameux telle est l’aimable entrée ;
Mais lorsqu’en avançant sous la voûte sacrée
On porte au sanctuaire un pas audacieux.
Quel spectacle funeste épouvante les yeux !
Ce n’est plus des Plaisirs la troupe aimable et tendre ;
Leurs concerts amoureux ne s’y font plus entendre :
Les Plaintes, les Dégoûts, l’Imprudence, la Peur,
Font de ce beau séjour un séjour plein d’horreur.
La sombre Jalousie, au teint pâle et livide,
Suit d’un pied chancelant le Soupçon qui la guide :
La Haine et le Courroux, répandant leur venin.
Marchent devant ses pas un poignard à la main.
La Malice les voit, et d’un souris perfide
Applaudit, en passant, à leur troupe homicide.
Le Repentir les suit, détestant leurs fureurs,
Et baisse, en soupirant, ses yeux mouillés de pleurs.
C’est là, c’est au milieu de cette cour affreuse,
Des plaisirs des humains compagne malheureuse,
Que l’Amour a choisi son séjour éternel, etc.


Ces deux descriptions morales de l’Amour n’en sont pas moins intéressantes pour cela. Celle qui est tirée de la Henriade est plus pittoresque que l’autre et, d’un style plus coulant et plus correct ; mais elle ne me paraît pas écrite avec plus d’énergie. Il y a seulement je ne sais quoi de plus doux et de plus intéressant.


Non satis est pulchra esse poemata, dulcia sunto.

(Hor., de Art. poet., 99.)

Il faut voir à présent comment l’archevêque de Cambrai, l’illustre Fénelon, auteur du Télémaque, a traité le même sujet. Il a aussi parlé de l’Amour et de son temple (livre IV) :

« On me conduisit au temple de la déesse : elle en a plusieurs dans cette île, car elle est particulièrement adorée à Cythère, à Idalie, et à Paphos, C’est à Cythère que je fus conduit. Le temple est tout de marbre ; c’est un parfait péristyle : les colonnes sont d’une grosseur et d’une hauteur qui rendent cet édifice très-majestueux ; au-dessus de l’architrave et de la frise sont, à chaque face, de grands frontons où l’on voit, en bas-reliefs, toutes les plus agréables aventures de la déesse ; à la porte du temple est sans cesse une foule de peuples qui viennent faire leurs offrandes. On n’égorge jamais dans l’enceinte du lieu sacré aucune victime. On n’y brûle point, comme ailleurs, la graisse des génisses et des taureaux ; on n’y répand jamais leur sang. On présente seulement devant l’autel les bêtes qu’on offre, et on n’en peut offrir aucune qui ne soit jeune, blanche, sans défaut, et sans tache. On les couvre de bandelettes de pourpre brodées d’or ; leurs cornes sont dorées, et ornées de bouquets des fleurs les plus odoriférantes. Après qu’elles ont été présentées devant l’autel, on les renvoie dans un lieu écarté, où elles sont égorgées pour les festins des prêtres de la déesse.

« On offre aussi toute sorte de liqueurs parfumées, et du vin plus doux que le nectar. Les prêtres sont revêtus de longues robes blanches, avec des ceintures d’or et des franges de même au bas de leurs robes. On brûle nuit et jour, sur les autels, les parfums les plus exquis de l’Orient, et ils forment une espèce de nuage qui monte vers le ciel. Toutes les colonnes du temple sont ornées de festons pendants ; tous les vases qui servent au sacrifice sont d’or ; un bois sacré de myrte environne le bâtiment. Il n’y a que de jeunes garçons et de jeunes filles d’une rare beauté qui puissent présenter les victimes aux prêtres, et qui osent allumer le feu des autels ; mais l’impudence et la dissolution déshonorent un temple si magnifique. »

Je ne puis m’empêcher de convenir que cette description est d’une grande froideur en comparaison de la poésie que nous avons vue. Rien ne caractérise ici le temple de l’Amour ; ce n’est qu’une description vague d’un temple en général. Il n’y a rien de moral que la dernière phrase ; mais l’impudence et la dissolution caractérisent la débauche, et non pas l’amour. Tout le mérite de ce morceau me paraît consister dans une prose harmonieuse ; mais elle manque de vie. Tous ces exemples confirment de plus en plus que les mêmes choses bien dites en vers, ou bien dites en prose, sont aussi différentes qu’un vêtement d’or et de soie l’est d’une robe simple et unie ; mais aussi la médiocre prose est encore plus au-dessus des vers médiocres que les bons vers ne remportent sur la bonne prose.

On m’a demandé souvent s’il y avait quelque bon livre en français, écrit dans la prose poétique du Télémaque. Je n’en connais point, et je ne crois pas que ce style pût être bien reçu une seconde fois. C’est, comme on l’a dit[476], une espèce bâtarde qui n’est ni poésie ni prose, et qui, étant sans contrainte, est aussi sans grande beauté : car la difficulté vaincue ajoute un charme nouveau à tous les agréments de l’art. Le Télémaque est écrit dans le goût d’une traduction en prose d’Homère, et avec plus de grâce que la prose de Mme Dacier ; mais enfin c’est de la prose, qui n’est qu’une lumière très-faible devant les éclairs de la poésie, et qui atteste seulement l’impuissance[477] de rendre les poètes de l’antiquité en vers français.

AMBITION.

J’aurais dû, en suivant l’ordre alphabétique, traiter l’ambition avant l’amitié ; mais j’ai mieux aimé commencer par une vertu que par un vice. J’ai préféré le sentiment à l’ordre. Je ne sais pourquoi l’ambition est le sujet de beaucoup plus de pièces de poésie et d’éloquence que l’amitié : n’est-ce point qu’on réussit mieux à caractériser les passions funestes que les doux penchants du cœur ? Il entre toujours de la satire dans ce qu’on dit de l’ambition. Quoi qu’il en soit, j’aime à voir dans la Henriade (VII, 153) :


L’ambition sanglante, inquiète, égarée,
De trônes, de tombeaux, d’esclaves entourée.


Mais que La Fontaine a de charmes dans un des prologues de ses fables !


Deux démons à leur gré partagent notre vie,
Et de son patrimoine ont chassé la raison ;

Je ne vois point de cœur qui ne leur sacrifie.
Si vous me demandez leur état et leur nom,
J’appelle l’un Amour, et l’autre Ambition.
Cette dernière étend le plus loin son empire,
         Car même elle entre dans l’amour.

(Le Berger et le Roi, liv. X, fab. x.)

Voilà des vers parfaits dans leur genre. Heureux les esprits capables d’être touchés comme il faut de pareilles beautés, qui réunissent la simplicité à l’extrême éloquence !

Qu’on lise encore dans Athalie ce que Mathan dit de son ambition (acte III, sc. iii) :


J’approchai par degrés de l’oreille des rois ;
Et bientôt en oracle on érigea ma voix.
J’étudiai leur cœur, je flattai leurs caprices.
Je leur semai de fleurs le bord des précipices ;
Près de leurs passions rien ne me fut sacré ;
De mesure et de poids je changeais à leur gré, etc.


Je trouve l’ambition caractérisée plus en grand, et peinte dans son plus haut degré, dans la tragédie de Mahomet. C’est Mahomet qui parle (acte II, sc. v) :


Je suis ambitieux : tout homme l’est, sans doute ;
Mais jamais roi, pontife, ou chef, ou citoyen,
Ne conçut un projet aussi grand que le mien.
Chaque peuple à son tour a brillé sur la terre
Par les lois, par les arts, et surtout par la guerre ;
Le temps de l’Arabie est à la fin venu.
Ce peuple généreux, trop longtemps inconnu.
Laissait dans ses déserts ensevelir sa gloire ;
Voici les jours nouveaux marqués pour la victoire.
Vois du nord au midi l’univers désolé,
La Perse encor sanglante, et son trône ébranlé ;
L’Inde esclave et timide, et l’Égypte abaissée ;
Des murs de Constantin la splendeur éclipsée ;
Vois l’empire romain tombant de toutes parts,
Ce grand corps déchiré, dont les membres épars
Languissent dispersés sans honneur et sans vie :
Sur ces débris du monde élevons l’Arabie.
Il faut un nouveau culte, il faut de nouveaux fers ;
II faut un nouveau dieu pour l’aveugle univers.
En Égypte Osiris, Zoroastre en Asie.
Chez les Crétois Minos, Numa dans l’Italie,

À des peuples sans mœurs, et sans culte, et sans rois,
Donnèrent aisément d’insuffisantes lois.
Je viens, après mille ans, changer ces lois grossières ;
J’apporte un jouir plus noble aux nations entières.
J’abolis les faux dieux ; et mon culte épuré
De ma grandeur naissante est le premier degré.
Ne me reproche point de tromper ma patrie :
Je détruis sa faiblesse et son idolâtrie ;
Sous un roi, sous un dieu, je viens la réunir ;
Et, pour la rendre illustre, il la faut asservir.


Voilà bien l’ambition à son comble : celui qui parle ainsi veut être à la fois conquérant, législateur, roi, pontife, et prophète ; et il y parvient. Il faut avouer que les autres desseins des plus grands hommes sont de bien petites vanités auprès de cette ambition. On ne peut la décrire avec plus de force et de justesse. Mathan me paraît parler en subalterne, et Mahomet en maître du monde. J’observerai, en passant, que l’un et l’autre avouent le fond de leur erreur, ce qui n’est guère naturel[478] ; mais ce défaut est bien plus grand dans Mathan que dans Mahomet. On ne dit point de soi qu’on est scélérat ; mais on peut dire qu’on est ambitieux : la grandeur de l’objet ennoblit jusqu’à la fourberie même aux yeux des hommes.

ARMÉE.

Je ne vois guère de description d’armée qui mérite notre attention dans les poëtes tragiques que celle qu’on lit dans le Cid (acte IV, se, iii) :


Cette obscure clarté qui tombe des étoiles
Enfin avec le flux nous fait voir trente voiles ;
L’onde s’enfle dessous[479], et d’un commun effort
Les Maures et la mer montent jusques[480] au port.
On les laisse passer ; tout leur paraît tranquille :
Point de soldats au port, point aux murs de la ville ;

Notre profond silence abusant leurs esprits,
Ils n’osent plus douter de nous avoir surpris.
Ils abordent sans peur, ils ancrent, ils descendent.
Et courent se livrer aux mains qui les attendent.
Nous nous levons alors, et tous en même temps
Poussons jusques au ciel mille cris éclatants.
Les nôtres au signal de nos vaisseaux répondent,
Ils paraissent armés : les Maures se confondent ;
L’épouvante les prend ; à demi descendus,
Avant que de combattre ils s’estiment perdus.
Ils couraient au pillage, et rencontrent la guerre ;
Nous les pressons sur l’eau, nous les pressons sur terre,
Et nous faisons courir des ruisseaux de leur sang
Avant qu’aucun résiste ou reprenne son rang.
Mais bientôt, malgré nous, leurs princes les rallient ;
Leur courage renaît, et leurs terreurs s’oublient.
La honte de mourir sans avoir combattu
Arrête leur désordre, et leur rend leur vertu.
Contre nous[481] de pied ferme ils tirent[482] leurs alfanges,
De notre sang au leur font d’horribles mélanges[483] ;
Et la terre et le fleuve, et leur flotte et le port,
Sont des champs de carnage où triomphe la mort.

Je crois que tout le monde tombera d’accord qu’il y a plus d’âme et de pathétique dans la description d’une armée prête à attaquer que fait l’illustre Fénelon au dixième livre des Aventures de Télémaque. Ce n’est point une description circonstanciée : elle est vague ; elle ne spécifie rien ; elle tient plus de la déclamation que de cet air de vérité qui a un si grand mérite ; mais il a l’art de parler au cœur jusque dans l’appareil de la guerre.

« Pendant qu’ils raisonnaient ainsi, on entendit tout à coup un bruit confus de chariots, de chevaux hennissants, d’hommes qui poussaient des hurlements épouvantables, et de trompettes qui remplissaient l’air d’un son belliqueux. On s’écrie : « Voilà les ennemis qui ont fait un grand détour pour éviter les passages gardés ; les voilà qui viennent assiéger Salente. » Les vieillards et les femmes paraissaient consternés. « Hélas ! disaient-ils, fallait-il quitter notre chère patrie, la fertile Crète, et suivre un roi malheureux au travers de tant de mers, pour fonder une ville qui sera mise en cendres comme Troie ! » On voyait de dessus les murailles nouvellement bâties, dans la vaste campagne, briller au soleil les casques, les cuirasses, et les boucliers des ennemis. Les yeux en étaient éblouis. On voyait aussi les piques hérissées qui couvraient la terre, comme elle est couverte par une abondante moisson que Cérès prépare dans les campagnes d’Enna en Sicile, pendant les chaleurs de l’été, pour récompenser le laboureur de toutes ses peines. Déjà on remarquait les chariots armés de faux tranchantes ; on distinguait facilement chaque peuple venu à cette guerre. » (Livre X.)

Je suis bien plus ému ici par Fénelon que par Corneille. Ce n’est pas que les vers ne soient, à mérite égal, incomparablement au-dessus de la prose ; mais ici la description a un fond plus touchant que celle de Corneille ; et il faut bien considérer qu’un acteur, dans une pièce de théâtre, ne doit presque jamais s’exprimer comme un auteur qui parle à l’imagination du lecteur. Il faut sentir combien Corneille et Fénelon avaient chacun un but différent.

Pour prouver incontestablement la supériorité de la poésie sur la prose dans le même genre de beautés, considérons ce même objet d’une armée en bataille, dans le huitième chant de la Henriade (65-176) :


Près des bords de l’Iton et des rives de l’Eure
Est un champ fortuné, l’amour de la nature :
La guerre avait longtemps respecté les trésors
Dont Flore et les Zéphyrs embellissaient ces bords.
Au milieu des horreurs des discordes civiles
Les bergers de ces lieux coulaient des jours tranquilles ;
Protégés par le ciel et par leur pauvreté,
Ils semblaient des soldats braver l’avidité.
Et sous leurs toits de chaume, à l’abri des alarmes,
N’entendaient point le bruit des tambours et des armes.
Les deux camps ennemis arrivent en ces lieux :
La désolation partout marche avant eux.
De l’Eure et de l’Iton les ondes s’alarmèrent ;
Les bergers pleins d’effroi, dans les bois se cachèrent ;
Et leurs tristes moitiés, compagnes de leurs pas,
Emportent leurs enfants gémissants dans leurs bras.
    Habitants malheureux de ces bords pleins de charmes,
Du moins à votre roi n’imputez point vos larmes ;
S’il cherche les combats, c’est pour donner la paix :

Peuples, sa main sur vous répandra ses bienfaits.
Il veut finir vos maux, il vous plaint, il vous aime.
Et dans ce jour affreux il combat pour vous-même.
Les moments lui sont chers ; il court dans tous les rangs
Sur un coursier fougueux plus léger que les vents,
Qui, fier de son fardeau, du pied frappant la terre,
Appelle les dangers, et respire la guerre.
On voyait près de lui briller tous ces guerriers.
Compagnons de sa gloire et ceints de ses lauriers :
D’Aumont, qui sous cinq rois avait porté les armes ;
Biron, dont le seul nom répandait les alarmes ;
Et son fils, jeune encore, ardent, impétueux,
Qui. depuis… ; mais alors il était vertueux ;
Sully, Nangis, Grillon, ces ennemis du crime.
Que la Ligue déteste, et que la Ligue estime ;
Turenne, qui depuis de la jeune Bouillon
Mérita dans Sedan la puissance et le nom ;
Puissance malheureuse et trop mal conservée,
Et par Armand détruite aussitôt qu’élevée.
Essex avec éclat parait au milieu d’eux,
Tel que dans nos jardins un palmier sourcilleux,
À nos ormes touffus mêlant sa tête altière,
Paraît s’enorgueillir de sa tige étrangère.
..................
Plus loin sont La Trimouille, et Clermont, et Feuquières,
Le malheureux de Nesle, et l’heureux Lesdiguières ;
D’Ailly, pour qui ce jour fut un jour trop fatal.
Tous ces héros en foule attendaient le signal,
Et, rangés près du roi, lisaient sur son visage
D’un triomphe certain l’espoir et le présage.
    Mayenne, en ce moment, inquiet, abattu,
Dans son cœur étonné cherche en vain sa vertu :
Soit que, de son parti connaissant l’injustice,
Il ne crût point le ciel à ses armes propice ;
Soit que l’âme en effet ait des pressentiments,
Avant-coureurs certains des grands événements.
Ce héros cependant, maître de sa faiblesse,
Déguisait ses chagrins sous sa fausse allégresse ;
Il s’excite, il s’empresse, il inspire aux soldats
Cet espoir généreux que lui-même il n’a pas.
    D’Egmont auprès de lui, plein de la confiance
Que dans un jeune cœur fait naître l’imprudence,
Impatient déjà d’exercer sa valeur.
De l’incertain Mayenne accusait la lenteur.
Tel qu’échappé du sein d’un riant pâturage.
Au bruit de la trompette animant son courage,

Dans les champs de la Thrace un coursier orgueilleux,
Indocile, inquiet, plein d’un feu belliqueux,
Levant les crins mouvants de sa tête superbe.
Impatient du frein, vole et bondit sur l’herbe :
Tel paraissait Egmont ; une noble fureur
Éclate dans ses yeux, et brûle dans son cœur ;
Il s’entretient déjà de sa prochaine gloire,
Il croit que son destin commande à la victoire :
Hélas ! il ne sait point que son fatal orgueil
Dans les plaines d’Ivry lui prépare un cercueil.
    Vers les ligueurs enfin le grand Henri s’avance,
Et, s’adressant aux siens qu’enflammait sa présence :
« Vous êtes nés Français, et je suis votre roi ;
Voilà nos ennemis, marchez, et suivez-moi :
Ne perdez point de vue, au fort de la tempête,
Ce panache éclatant qui flotte sur ma tête ;
Vous le verrez toujours au chemin de l’honneur. »
À ces mots, que ce roi prononçait en vainqueur,
Il voit d’un feu nouveau ses troupes enflammées,
Et marche en invoquant le grand Dieu des armées.
Sur les pas des deux chefs alors, en même temps,
On voit des deux partis voler les combattants.
Ainsi, lorsque des monts séparés par Alcide
Les Aquilons fougueux fondent d’un vol rapide,
Soudain les flots émus de deux profondes mers
D’un choc impétueux s’élancent dans les airs ;
La terre au loin gémit, le jour fuit, le ciel gronde,
Et l’Africain tremblant craint la chute du monde.
    Au mousquet réuni le sanglant coutelas
Déjà de tous côtés porte un double trépas.
Cette arme que jadis, pour dépeupler la terre,
Dans Bayonne inventa le démon de la guerre,
Rassemble en même temps, digne fruit de l’enfer,
Ce qu’ont de plus terrible et la flamme et le fer.
    On se mêle, on combat ; l’adresse, le courage,
Le tumulte, les cris, la peur, l’aveugle rage,
La honte de céder, l’ardente soif du sang,
Le désespoir, la mort, passent de rang en rang.
L’un poursuit un parent dans le parti contraire ;
Là le frère en fuyant meurt de la main d’un frère :
La nature en frémit, et ce rivage affreux
S’abreuvait à regret de leur sang malheureux.


Il y a dans cette description plus de pathétique encore et plus de portraits touchants que dans le Télémaque. Ce morceau,


Habitants malheureux de ces bords pleins de charmes,

forme un mélange délicieux de tendresse et d’horreur. Le poëte met ici son art à rendre la guerre odieuse, dans le temps même qu’il sonne la charge, et qu’il inspire l’ardeur du combat dans l’âme du lecteur. La comparaison des deux mers qui se choquent étonne l’imagination. La peinture de la baïonnette au bout du fusil est d’un goût nouveau, vrai et noble ; c’est un des plus grands mérites de la poésie de peindre les détails.

                      Verbis ea vincere magnum
Quam sit, et angustis hunc addere rebus honorem.

(Virg. Georg., III, 280.)

ASSAUT.

Cet art de peindre les détails, et de décrire des choses que la poésie française évite communément, se trouve d’une manière bien sensible dans le récit d’un assaut donné aux faubourgs de Paris[484] :


Du côté du levant bientôt Bourbon s’avance.
Le voilà qui s’approche, et la mort le devance,
Le fer avec le feu vole de toutes parts
Des mains des assiégeants et du haut des remparts.
Ces remparts menaçants, leurs tours, et leurs ouvrages,
S’écroulent sous les traits de ces brûlants orages :
On voit les bataillons rompus et renversés,
Et loin d’eux dans les champs leurs membres dispersés.
Ce que le fer atteint tombe réduit en poudre ;
Et chacun des partis combat avec la foudre.
    Jadis avec moins d’art, au milieu des combats,
Les malheureux mortels avançaient leur trépas.
Avec moins d’appareil ils volaient au carnage,
Et le fer dans leurs mains suffisait à leur rage.
De leurs cruels enfants l’effort industrieux
À dérobé le feu qui brûle dans les cieux.
On entendait gronder ces bombes effroyables,
Des troupes de la Flandre enfants abominables.
Dans ces globes d’airain le salpêtre enflammé
Vole avec la prison qui le tient renfermé :
Il la brise, et la mort en sort avec furie.
    Avec plus d’art encore et plus de barbarie,
Dans des antres profonds on a su renfermer
Des foudres souterrains tout prêts à s’allumer.

Sous un chemin trompeur, où, volant au carnage,
Le soldat valeureux se fie à son courage,
On voit en un instant des abîmes ouverts,
De noirs torrents de soufre épandus dans les airs,
Des bataillons entiers, par ce nouveau tonnerre,
Emportés, déchirés, engloutis sous la terre.
Ce sont là les dangers où Bourbon va s’offrir ;
C’est par là qu’à son trône il brûle de courir.
Ses guerriers avec lui dédaignent ces tempêtes :
L’enfer est sous leurs pas, la foudre est sur leurs têtes,
Mais la Gloire à leurs yeux vole à côté du roi ;
Ils ne regardent qu’elle, et marchent sans effroi.
    Mornai, parmi les flots de ce torrent rapide,
S’avance d’un pas grave et non moins intrépide,
Incapable à la fois de crainte et de fureur,
Sourd au bruit des canons, calme au sein de l’horreur ;
D’un œil ferme et stoïque il regarde la guerre
Comme un fléau du ciel, affreux, mais nécessaire ;
Il marche en philosophe où l’honneur le conduit,
Condamne les combats, plaint son maître, et le suit.
    Ils descendent enfin dans ce chemin terrible,
Qu’un glacis teint de sang rendait inaccessible.
C’est là que le danger ranime leurs efforts :
Ils comblent les fossés de fascines, de morts ;
Sur ces morts entassés ils marchent, ils s’avancent ;
D’un cours précipité sur la brèche ils s’élancent.
    Armé d’un fer sanglant, couvert d’un bouclier,
Henri vole à leur tête, et monte le premier.
Il monte ; il a déjà de ses mains triomphantes
Arboré de ses lis les enseignes flottantes.
Les ligueurs devant lui demeurent pleins d’effroi ;
Ils semblaient respecter leur vainqueur et leur roi :
Ils cédaient ; mais Mayenne à l’instant les ranime ;
Il leur montre l’exemple, il les rappelle au crime ;
Leurs bataillons serrés pressent de toutes parts
Ce roi dont ils n’osaient soutenir les regards.
Sur le mur avec eux la Discorde cruelle
Se baigne dans le sang que l’on verse pour elle.
Le soldat à son gré sur ce funeste mur,
Combattant de plus près, porte un trépas plus sûr.
    Alors on n’entend plus ces foudres de la guerre
Dont les bouches de bronze épouvantaient la terre :
Un farouche silence, enfant de la fureur,
À ces bruyants éclats succède avec horreur.
D’un bras déterminé, d’un œil brûlant de rage.
Parmi ses ennemis chacun s’ouvre un passage.

On saisit, on reprend, par un contraire effort,
Ce rempart teint de sang, théâtre de la mort ;
Dans ses fatales mains la victoire incertaine
Tient encor près des lis l’étendard de Lorraine.
Les assiégeants surpris sont partout renversés,
Cent fois victorieux, et cent fois terrassés :
Pareils à l’océan poussé par les orages,
Oui couvre à chaque instant et qui fuit ses rivages.


Il est visible que l’auteur a jouté contre le grand peintre Homère dans cette description : car, comme Homère s’attache à animer tout, et à peindre toutes les choses qui étaient en usage de son temps, le poëte français entre dans les détails de toutes les machines dont nous nous servons : chemin couvert attaqué, fascines portées, mines, bombes, tout est exprimé.

Mettons en parallèle ce morceau épique avec la traduction d’une description à peu près semblable dans l’Iliade, et voyons comment Lamotte a rendu le poète grec.


Sous des chefs différents il range cinq cohortes,
Dont l’égale valeur assiège autant de portes.
Sur les nouveaux remparts l’Argien, plus vaillant,
De tout côté s’oppose aux coups de l’assaillant,
Hector veut le premier forcer avec Énée
La porte qu’occupaient Ulysse, Idoménée,
Digne de Jupiter, qui lui donna le jour ;
Sarpedon cherche Ajax jusqu’au haut d’une tour.
C’est en vain que des murs tombe une horrible grêle ;
C’est en vain que la pierre avec les traits se mêle :
Rien ne peut réussir a les décourager ;
La gloire à leurs regards efface le danger.
Appuyés l’un de l’autre, ils montent aux murailles ;
Les fossés sont bientôt comblés de funérailles.
Plusieurs tombent mourants qui s’estiment heureux
D’aider leurs compagnons à s’élever sur eux.
    « Courage, mes amis, criait le roi de Pile,
Courage, défendez notre dernier asile ;
Soutenez bien l’honneur de vos premiers exploits ;
Vos femmes, vos enfants, vous pressent par ma voix.
Jupiter d’Ilion nous promit la ruine :
Ne faites point mentir la promesse divine. »
    Le bruit ne laissait pas distinguer ses discours,
Mais le son de sa voix les animait toujours.
    Des Troyens cependant l’opiniâtre audace
Rend effort pour effort, menace pour menace ;

Et, sous leurs boucliers tout hérissés de dards,
Ils atteignaient déjà le sommet des remparts.

Malgré la sécheresse de ces vers, on voit aisément la richesse du fond du sujet ; mais le pinceau de M. de Lamotte n’est point moelleux et n’a nulle force. Il règne dans tout ce qu’il fait un ton froid, didactique, qui devient insupportable à la longue. Au lieu d’imiter les belles peintures d’Homère et l’harmonie de ses vers, il s’amuse à considérer que Nestor, dans la chaleur du combat, pourrait n’être pas entendu ; et il croit avoir de l’esprit en disant :


Le bruit ne laissait pas distinguer ses discours.


Le pis de tout cela est qu’il n’y a pas un mot dans Homère, ni de Nestor haranguant, ni de plusieurs qui tombent mourants, et qui s’estiment heureux de servir d’échelle à leurs compagnons, ni d’effort pour effort et de menace pour menace : tout cela est de M. de Lamotte.

Ses vers sont bas et prosaïques ; ils jettent même un ridicule sur l’action. Car c’est un portrait comique que celui d’un homme qui parle et qu’on n’entend point. Il faut avouer que Lamotte a gâté tous les tableaux d’Homère. Il avait beaucoup d’esprit ; mais il s’était corrompu le goût par une très-mauvaise philosophie qui lui persuadait que l’harmonie, la peinture, et le choix des mots, étaient inutiles à la poésie ; que pourvu que l’on cousît ensemble quelques traits communs de morale, on était au-dessus des plus grands poëtes. La véritable philosophie aurait dû lui apprendre, au contraire, que chaque art a sa nature propre, et qu’il ne fallait point traduire Homère avec sécheresse, comme il serait permis de traduire Épictète.

Lamotte avait donné d’abord de très-grandes espérances par les premières odes qu’il composa ; mais bientôt après il tomba dans le mauvais goût, et il devint un des plus mauvais auteurs. Il crut avoir corrigé Homère[485]. Cet excès d’orgueil lui ayant mal réussi, il écrivit contre la poésie. Il fut sur le point de corrompre le goût de son siècle, car il avait eu l’adresse de se faire un parti considérable, et de se faire louer dans tous les journaux ; mais sa cabale est tombée avec lui. Le temps fait justice, et met toutes les choses à leur place.

BATAILLE.

Les batailles ont tant de rapports avec ce que je viens de mettre sous les yeux que je ne m’étendrai pas sur cet article. Je remarquerai seulement que l’on a toujours donné la préférence à Homère sur Virgile pour cette grande partie du poëme épique.

Je ne sais si le Tasse n’est pas encore supérieur à Homère dans la description des batailles. Quelles peintures vives et pénétrantes dans celle qui se donne au vingtième chant, et avec quelle force ce grand homme se soutient au bout de sa carrière !


Giace il cavallo al suo signore appresso,
Giace il compagno appo il compagno estinto,
Giace il nemico appo il nemico, e spesso
Sul morto il vivo, il vincitor sul vinto :
Non v’è silenzio, e non v’è grido espresso ;
Ma odi un non so che roco e indistinto,
Fremiti di furor, mormori d’ira,
Gemiti di chi langue, e di chi spira.

(Ott. li.)

Que tout cela est vrai, terrible, passionné ! Pour moi, j’avoue que les descriptions d’Homère ne me semblent pas renfermer tant de beautés. Ce que j’aime dans la bataille d’Ivry c’est la foule des comparaisons et des métaphores rapides, les aventures touchantes jointes à l’horreur de l’action, la vertu stoïque de Mornai opposée à la rage des combattants ; l’éloge même de l’amitié au milieu du carnage, la clémence après la victoire : cela fait un tout que je ne rencontre point ailleurs. Je remarque, entre autres choses qui m’ont frappé, cette fin de la bataille (ch. VIII, 388-402) :


L’étonnement, l’esprit de trouble et de terreur,
S’empare en ce moment de leur troupe alarmée ;
Il passe en tous les rangs, il s’étend sur l’armée ;
Les chefs sont effrayés, les soldats éperdus ;
L’un ne peut commander, l’autre n’obéit plus.
Ils jettent leurs drapeaux, ils courent, se renversent,
Poussent des cris affreux, se heurtent, se dispersent ;
Les uns, sans résistance à leur vainqueur offerts,
Fléchissent les genoux et demandent des fers ;
D’autres, d’un pas rapide évitant sa poursuite,
Jusqu’aux rives de l’Eure emportés dans leur fuite,

Dans les profondes eaux vont se précipiter,
Et courent au trépas qu’ils veulent éviter.
Les flots couverts de morts interrompent leur course,
Et le fleuve sanglant remonte vers sa source.


Je me suis toujours demandé pourquoi ces descriptions en vers me faisaient tant de plaisir, pendant que les récits des batailles me causaient tant de langueur dans les historiens. La véritable raison, à mon sens, c’est que les historiens ne peignent point comme les poëtes. Je vois dans Mézerai et dans Daniel des régiments qui avancent et des corps de réserve qui attendent, des postes pris, un ravin passé, et tout cela presque toujours embrouillé. Mais de la vivacité, de la chaleur, de l’horreur, de l’intérêt, c’est ce qui se trouve dans l’histoire encore moins que l’exactitude.


CARACTÈRES ET PORTRAITS.

Le plus beau caractère que j’aie jamais lu est malheureusement tiré d’un roman, et même d’un roman qui, en voulant imiter le Télémaque, est demeuré fort au-dessous de son modèle. Mais il n’y a rien dans le Télémaque qui puisse, à mon gré, approcher du portrait de la reine d’Égypte, qu’on trouve dans le premier volume de Séthos.

« Elle ne s’est point laissée aller, comme bien des rois, aux injustices, dans l’espoir de les racheter par ses offrandes ; et sa magnificence à l’égard des dieux a été le fruit de sa piété, et non le tribut de ses remords. Au lieu d’autoriser l’animosité, la vexation, la persécution, par les conseils d’une piété mal entendue, elle n’a voulu tirer de la religion que des maximes de douceur : et elle n’a fait usage de la sévérité que suivant l’ordre de la justice générale, et par rapport au bien de l’État. Elle a pratiqué toutes les vertus des bons rois avec une défiance modeste qui la laissait à peine jouir du bonheur qu’elle procurait à ses peuples. La défense glorieuse des frontières, la paix affermie au dehors et au dedans du royaume, les embellissements et les établissements de différentes espèces, ne sont ordinairement, de la part des autres princes, que des effets d’une sage politique, que les dieux, juges du fond des cœurs, ne récompensent pas toujours ; mais de la part de notre reine toutes ces choses ont été des actions de vertu, parce qu’elles n’ont eu pour principe que l’amour de ses devoirs et la vue du bonheur public. Dieu loin de regarder la souveraine puissance comme un moyen de satisfaire ses passions, elle a conçu que la tranquillité du gouvernement dépendait de la tranquillité de son âme, et qu’il n’y a que les esprits doux et patients qui sachent se rendre véritablement maîtres des hommes. Elle a éloigné de sa pensée toute vengeance ; et, laissant à des hommes privés la honte d’exercer leur haine dès qu’ils le peuvent, elle a pardonné, comme les dieux, avec un plein pouvoir de punir. Elle a réprimé les esprits rebelles, moins parce qu’ils résistaient à ses volontés que parce qu’ils faisaient obstacle au bien qu’elle voulait faire ; elle a soumis ses pensées au conseil des sages, et tous les ordres du royaume à l’équité de ses lois ; elle a désarmé les ennemis étrangers par son courage et par la fidélité à sa parole, et elle a surmonté les ennemis domestiques par sa fermeté et par l’heureux accomplissement de ses projets. Il n’est jamais sorti de sa bouche ni un secret ni un mensonge, et elle a cru que la dissimulation nécessaire pour régner ne devait s’étendre que jusqu’au silence. Elle n’a point cédé aux importunités des ambitieux, et les assiduités des flatteurs n’ont point enlevé les récompenses dues à ceux qui servaient leur patrie loin de sa cour. La faveur n’a point été en usage sous son règne ; l’amitié même, qu’elle a connue et cultivée, ne l’a point emporté auprès d’elle sur le mérite, souvent moins affectueux et moins prévenant. Elle a fait des grâces à ses amis, et elle a donné des postes importants aux hommes capables. Elle a répandu des honneurs sur les grands, sans les dispenser de l’obéissance, et elle a soulagé le peuple sans lui ôter la nécessité du travail. Elle n’a point donné lieu à des hommes nouveaux de partager avec le prince, et inégalement pour lui, les revenus de son État ; et les derniers du peuple ont satisfait sans regret aux contributions proportionnées qu’on exigeait d’eux, parce qu’elles n’ont point servi à rendre leurs semblables plus riches, plus orgueilleux, et plus méchants. Persuadée que la providence des dieux n’exclut point la vigilance des hommes, qui est un de ses présents, elle a prévenu les misères publiques par des provisions régulières ; et, rendant ainsi toutes les années égales, sa sagesse a maîtrisé en quelque sorte les saisons et les éléments. Elle a facilité les négociations, entretenu la paix, et porté le royaume au plus haut point de la richesse et de la gloire par l’accueil qu’elle a fait à tous ceux que la sagesse de son gouvernement attirait des pays les plus éloignés ; et elle a inspiré à ses peuples l’hospitalité, qui n’était point encore assez établie chez les Égyptiens.

« Quand il s’est agi de mettre en œuvre les grandes maximes du gouvernement et d’aller au bien général, malgré les inconvénients particuliers, elle a subi avec une généreuse iiidifTércnce les murmures dune populace aveugle, souvent animée parles calomnies secrètes de gens plus éclairés, qui ne trouA ont pas leur avantage dans le bonbeur public. Hasardant qiicl([uefois sa propre gloire pour rintérêt d’un i)cuple méconnaissant, elle a attendu sa justilication du temps ; et, quoique enlevée au commencement de sa course, la pureté de ses intentions, la justesse de ses vues, et la diligence de Texécution, lui ont })n)curé l’avanlage de laisser une mémoire glorieuse et un regret universel. Pour être plus en état de veiller sur le total du royaume, elle a confié les premiers détails à des ministres sûrs, obligés de choisir des subalternes qui en choisiraient encore d’autres don ! elle ne pouvait plus répondre elle-même, soit par i’éloigneraent, soit par le’ nombre. Ainsi, j’oserai le dire devant nos juges et devant ses sujets qui m’entendent, si, dans un peuple innombrable tel que Ion connaît celui de Memphis et des cinq mille villes de la dynastie, il s’est trouvé, contre son intention, quelqu’un d’opprimé, non-seulement la reine est excusable par l’impossibilité de pourvoir à tout, mais elle est digne de louange en ce que, connaissant les bornes de l’esprit humain, elle ne s’est point écartée du centre des afTaires publiques, et qu’elle a réservé toute son attention pour les premières causes et pour les premiers mouvements. Malheur aux princes dont quelques particuliers se louent quand le public a lieu de se plaindre ! mais les particuliers mêmes (]ui soutirent n’ont pas droit de condamner le [)rince quand le corps de l’État est sain, et que les principes du gouvernement sont salutaires. Cependant, quelque irréprochable que la reine nous ait paru à l’égard des hommes, elle n’attend, })ar rapport à vous, ô justes dieux ! son repos et son bonheur que de votre clémence. »

Comparez ce morceau au portrait que fait Bossuet de Marie-Thérèse, reine de France, vous serez étonné de voir combien le grand maître d’éloquence est alors au-dessous de l’abbé Terrasson, qui ne passera pourtant jamais pour un auteur classique.

portrait de marie-thérèse.

« Dieu l’a élevée au faîte des grandeurs humaines, afin de rendre la pureté et la perpétuelle régularité de sa vie plus éclatantes et plus exemplaires ; ainsi sa vie et sa mort, également pleines de sainteté et de grâce, deviennent l’instruction du genre humain. Notre siècle n’en pouvait recevoir de plus parfaite, parce qu’il ne voyait nulle part dans une si haute élévation une pareille pureté. C’est ce rare et merveilleux assemblage que nous aurons à considérer dans les deux parties de ce discours. Voici, en peu de mots, ce que j’ai à dire de la plus pieuse des reines ; et tel est le digne abrégé de son éloge. Il n’y a rien que d’auguste dans sa personne ; il n’y a rien que de pur dans sa vie. Accourez, peuples ; venez contempler dans la première place du monde la rare et majestueuse beauté d’une vertu toujours constante. Dans une vie si égale, il n’importe pas ù cette princesse où la mort frappe ; on n’y voit point d’endroit faible par où elle put craindre d’être surprise : toujours vigilante, toujours attentive à Dieu et à son salut, sa mort, si précipitée et si effroyable pour nous, n’avait rien de dangereux pour elle. Ainsi son élévation ne servira qu^à faire voir à tout l’univers, comme du lieu le plus éminent qu’on découvre dans son enceinte, cette importante vérité qu’il n’y a rien de solide ni de vraiment grand parmi les hommes que d’éviter le péché, et que la seule précaution contre les attaques delà mort c’est l’innocence de la vie. C’est, messieurs, l’instruction que nous donne dans ce tombeau, ou plutôt du plus haut des cieux, très-haute, très-excellente, très-puissante et très-chrétienne princesse, Marie-Thérèse d’Autriche, infante d’Espagne, reine de France et de Navarre. »

Il y a peu de choses plus faibles que cet éloge, si ce n’est les oraisons funèbres qu’on a faites depuis les Bossuet et les Fléchier. Il ne s’est guère trouvé après ces grands hommes que de vains déclamateurs qui manquaient de force et de grâce dans l’esprit et dans le style.

Les caractères sont d’une difficulté et d’un mérite tout autre dans l’histoire que dans les romans et dans les oraisons funèbres. Ou sent aisément qu’ils doivent être aussi bien écrits, et avoir de plus le mérite de la vraisemblance. Rien n’est si fade que les portraits que fait Maimbourg de ses héros. Il leur donne à tous de grands yeux bleus à fleur de tête, des nez aquilins, une bouche admirablement conformée, un génie perçant, un courage ardent et infatigable, une patience inépuisable, une constance inébranlable.

Quelle différence, bon Dieu ! entre tous ces fades portraits et celui que fait de Cromwell, en deux mots, l’éloquent et intéressant historien de l’Essai du Siècle de Louis XIV^^1 !

1. En tête du Recueil de pièces fugitives en prose et en vers, publié en 1740 (fin de 1739), il y avait un Essai sur le Siècle de Louis XIV, en trente-huit pages,

« Les autres nations, dit-il, crurent l’Angleterre ensevelie sous ses ruines, jusqu’au temps où elle devint tout à coup plus formidable que jamais, sous la domination de Cromwell, qui l’assujettit en portant l’Évangile dans une main, l’épée dans l’autre, le masque de la religion sur le visage, et qui dans son gouvernement couvrit des (juaiités d’un grand roi tous les crimes d’un usurpateur. »

Voilà, dans ce peu de lignes, toute la vie de Cromwell. L’auteur en eiit dit trop s’il en eût dit davantage dans une description de l’Europe où il passe en revue toutes les nations. Le caractère de Charles XII m’a frappe dans un goût absolument dilTérent ; c’est à la un de l’histoire de ce monarque. Le vrai se fait sentir dans cette peinture. On sent que ce n’est pas là un portrait fait à plaisir comme celui de Valstein, qu’on a fait valoir dans Sarrasin^^1 mais qui n’est peut-être en effet qu’un amas d’oppositions et d’antithèses, et qu’une imitation ampoulée de Salluste.

caractère de charles xii.

« Ainsi périt, à l’âge de trente-six ans et demi, Charles XII, roi de Suède, après avoir éprouvé ce que la prospérité a de plus grand, et ce que l’adversité a de plus cruel, sans avoir été amolli par l’une ni ébranlé un moment par l’autre. Presque toutes ses actions, jusqu’à celles de sa vue privée et unie, ont été bien loin au delà du vraisemblable. C’est peut-être le seul de tous les hommes, et jusqu’ici le seul de tous les rois, qui ait vécu sans faiblesse. Il a porté toutes les vertus des héros à un excès où elles sont aussi dangereuses que les vices opposés. Sa fermeté, devenue opiniâtreté, fit ses malheurs dans l’Ukraine, et le retint cinq ans en Turquie. Sa libéralité, dégénérant en profusion, a ruiné la Suède. Son courage, poussé jusqu’à la témérité, a causé sa mort. Sa justice a été quelquefois jusqu’à la cruauté, et, dans les dernières années, le maintien de son autorité approchait delà tyrannie. Ses grandes qualités, dont une seule eût pu immortaliser un autre prince, ont fait le malheur de son pays. Il n’attaqua jamais personne ; mais il ne fut pas aussi prudent qu’implacable dans ses vengeances. Il a été le premier qui ait eu l’ambition d’être conquérant sans avoir l’envie d’agrandir ses États. Il voulait ga-

1. Sarrasin (1604-1654), auteur d’une Conspiration de Wallenstein. gner des empires pour les donner. Sa passion pour la gloire, pour la guerre, et pour la vengeance, l’empêcha d’être bon politique, qualité sans laquelle on n’a jamais vu de conquérant. Avant la bataille et après la victoire il n’avait que de la modestie ; après la défaite, que de la fermeté ; dur pour les autres comme pour lui-même ; comptant pour rien la peine et la vie de ses sujets aussi bien que la sienne ; homme unique, plutôt que grand homme : admirable, plutôt qu’à imiter. Sa vie doit apprendre aux rois combien un gouvernement pacifique et heureux est au-dessus de tant de gloire^^1. »

Je vois dans ces traits un résumé de toute l’histoire de ce monarque. L’auteur ne peint, pour ainsi dire, que par les faits. Il n’a point envie de briller. Ce n’est point lui qui paraît, c’est son héros ; et, quoique sans envie de briller, il répand pourtant sur cette image une élégance de diction, et un sentiment de vertu et de philosophie qui charme l’âme.

Je trouve tout le contraire dans le portrait de Valstein fait par Sarrasin. « Il était, dit-il, envieux de la gloire d’autrui, jaloux de la sienne, implacable dans la haine, cruel dans la vengeance, prompt à la colère, ami de la magnificence, de l’ostentation et de la nouveauté. »

Il semble que l’auteur, en s’exprimant ainsi, soit plus rempli de Salluste que de son héros. Je vois des traits, mais qui peuvent s’appliquer à mille généraux d’armée ; « envieux de la gloire d’autrui, jaloux de la sienne » : ce ne sont là que des antithèses. Il est si vrai qu’on est jaloux de sa propre gloire, quand on envie celle d’autrui, que ce n’est pas assurément la peine de le dire. Ce n’est pas là représenter le caractère propre et particulier d’un personnage illustre, c’est vouloir briller par un entassement de lieux communs qui appartiennent à cent généraux d’armée aussi bien qu’à Valstein.

CHANSONS.

Nous avons en France une foule de chansons préférables à toutes celles d’Anacréon, sans qu’elles aient jamais fait la réputation d’un auteur. Toutes ces aimables bagatelles ont été faites plutôt pour le plaisir que pour la gloire. Je ne parle pas ici de ces vaudevilles satiriques qui déshonorent plus l’esprit qu’ils ne manifestent de talent : je parle de ces chansons délicates et faciles

1. Voyez tome XVI, page 350. qu’on retient sans rougir, et qui sont des modèles de goût. Telle est celle-ci ; c’est une femme qui parle :


Si j’avais la vivacité
     Qui fait briller Coulanges ;
Si je possédais la beauté
     Qui fait régner Fontanges ;
Ou si j’étais comme Conti
     Des Grâces le modèle,
Tout cela sérail pour Créqui,
     Dût-il m’être infidèle.


Que de personnes louées sans fadeur dans cette chanson, et que toutes ces louanges servent à relever le mérite de celui à qui elle est adressée ! Mais surtout que de sentiment dans ce dernier vers :

Dût-il m’être infidèle !

Qui pourrait n’être pas encore agréablement touché de ce couplet vif et galant^^1 :

En vain je bois pour calmer mes alarmes,
Et pour chasser l’amour qui m’a surpris ;
Ce sont des armes
Pour mon Iris.
Le vin me fait oublier ses mépris,
Et m’entretient seulement de ses charmes.

Qui croirait qu’on eût pu faire à la louange de l’herbe qu’on appelle fougère une chanson aussi agréable que celle-ci :

Vous n’avez point, verte fougère,
L’éclat des fleurs qui parent le printemps ;
Mais leur beauté ne dure guère,
Vous êtes aimable en tout temps.
Vous prêtez des secours charmants
Aux plaisirs les plus doux qu’on goûte sur la terre :
Vous servez de lit aux amants.
Aux buveurs vous servez de verre.

Je suis toujours étonné de cette variété prodigieuse avec laquelle les sujets galants ont été maniés par notre nation. On

1. Ces vers se trouvent dans les Œuvres de Vergier, et aussi dans les Œuvres de La Fare. dirait qu’ils sont épuisés, et cependant on voit encore des tours nouveaux ; quelquefois même il y a de la nouveauté jusque dans le fond des choses, comme dans cette chanson peu connue, mais qui me paraît fort digne de l’être par les lecteurs qui sont sensibles à la délicatesse :

Oiseaux, si tous les ans vous changez de climats
Dès que le triste hiver dépouille nos bocages,
Ce n’est pas seulement pour changer de feuillages,
Ni pour éviter nos frimas ;
Mais votre destinée
Ne vous permet d’aimer qu’à la saison des fleurs ;
Et quand elle a passé, vous la cherchiez ailleurs,
Afin d’aimer toute l’année.

Pour bien réussir à ces petits ouvrages, il faut dans l’esprit de la finesse et du sentiment, avoir de l’harmonie dans la tête, ne point trop s’élever, ne point trop s’abaisser, et savoir n’être point trop long,

In tenui labor.

(Georg., IV, 6.)


COMPARAISONS.

Les comparaisons ne paraissent à leur place que dans le poëme épique et dans l’ode. C’est là qu’un grand poëte peut déployer toutes les richesses de l’imagination, et donner aux objets qu’il peint un nouveau prix par la ressemblance d’autres objets. C’est multiplier aux yeux des lecteurs les images qu’on leur présente. Mais il ne faut pas que ces figures soient trop prodiguées. C’est alors une intempérance vicieuse, qui marque trop d’envie de paraître, et qui dégoûte et lasse le lecteur. On aime à s’arrêter dans une promenade pour cueillir des fleurs ; mais on ne veut pas se baisser à tout moment pour en ramasser.

Les comparaisons sont fréquentes dans Homère. Elles sont pour la plupart fort simples, et ne sont relevées que par la richesse de la diction. L’auteur de Télémaque, venu dans un temps plus raffiné, et écrivant pour des esprits plus exercés, devait, à ce que je crois, chercher à embellir son ouvrage par des comparaisons moins communes. On ne voit chez lui que des princes comparés à des bergers, à des taureaux, à des lions, à des loups avides de carnage. En un mot, ses comparaisons sont triviales ; et, comme elles ne sont pas ornées par le charme de la poésie, elles dégénèrent en langueur.

Les comparaisons dans le Tasse sont bien plus ingénieuses. Telle est, par exemple, celle d’Armide^^1, qui se prépare à parler à son amant, et qui étudie son discours pour le toucher, avec un musicien qui prélude avant de chanter un air attendrissant. Cette comparaison, qui ne serait pas placée en peignant une autre qu’une magicienne artificieuse, est là tout à fait juste. Il y a dans le Tasse peu de ces comparaisons nouvelles. De tous les poëmes épiques, la Henriade est celui où j’en ai vu davantage :

Il élève sa voix ; on murmure, on s’empresse ;
On l’entoure, on l’écoute, et le tumulte cesse :
Ainsi dans un vaisseau qu’ont agité les flots,
^^2Quand les vents apaisés ne troublent plus les eaux,
On n’entend que le bruit de la proue écumante,
Qui fend d’un cours heureux la vague obéissante.
Tel paraissait Pothier, dictant ses. justes lois,
Et la confusion se taisait à sa voix.

(Ch. VI, 75-82.)

Rien encore de plus neuf que cette comparaison d’un combat de d’Aumale et de Turenne :

On se plaît à les voir s’observer et se craindre,
S’avancer, s’arrêter, se mesurer, s’atteindre.
Le fer étincelant, avec art détourné,
Par de feints mouvements trompe l’œil étonné.
Telle on voit du soleil la lumière éclatante.
Brisant ses traits de feu dans l’onde transparente,
Et se rompant encor par des chemins divers,
De ce cristal mouvant repasser dans les airs.

(Ch. X, 129-136.)

Voilà comme un véritable poëte fait servir toute la nature à embellir son ouvrage, et comme la science la plus épineuse devient entre ses mains un ornement ; mais j’avoue que je suis

1. Jérusalem délivrée, chant XVI, octave 43.

2. Ce vers est autrement dans l’édition de 1746, la première qui contienne ce passage, et dans toutes celles que j’ai vues. (B.)

— On lit dans la Henriade :

Quand l’air n’est plus frappé des cris des matelots.

C’est donc une variante que se permet ici Voltaire, et qui le trahit. (G. A.) transporté encore de ces comparaisons moins recherchées et plus frappantes, prises des plus grands objets de la nature, lesquels pourtant n’avaient pas encore été mis en œuvre.


Sur les pas des deux chefs alors, en même temps,
On voit des deux partis voler les combattants:
Ainsi, lorsque des monts séparés par Alcide,
Les aquilons fougueux fondent d’un vol rapide,
Soudain les flots émus de deux profondes mers
D’un choc impétueux s’élancent dans les airs ;
La terre au loin gémit, le jour fuit, le ciel gronde,
Et l’Africain tremblant craint la chute du monde.

(Ch. VIII, 155162.)

La Henriade est encore le seul poëme où j’aie remarqué des comparaisons tirées de l’histoire et de la Bible ; mais c’est une hardiesse que je ne voudrais pas qu’on imitât souvent ; et il n’y a que très-peu de points d’histoire, très-connus et très-familiers, qu’on puisse employer avec succès. J’aime mieux les objets tirés de la nature. Que je vois avec plaisir Mornai vertueux à la cour comparé à la fontaine Aréthuse !


Belle Aréthuse, ainsi ton onde fortunée
Roule au sein furieux d’Amphitrite étonnée
Un cristal toujours pur et des flots toujours clairs
Que jamais ne corrompt l’amertume des mers.

(Ch. IX, 269-72.)

Voici une comparaison qui me plaît encore davantage parce qu’elle renferme à la fois deux objets comparés à deux autres objets. C’est dans une épître sur l’Envie^^1. Il s’agit de gens de lettres qui se déchirent mutuellement par des satires, et de ceux qui, plus dignes de ce nom, ne sont occupés que du progrès de l’art, qui aiment jusqu’à leurs rivaux, et qui les encouragent :


C’est ainsi que la terre avec plaisir rassemble
Ces chênes, ces sapins, qui s’élèvent ensemble.
Un suc toujours égal est préparé pour eux ;
Leur pied touche aux enfants, leur cime est dans les cieux ;
Leur tronc inébranlable, et leur pompeuse tête.
Résiste on se touchant aux coups de la tempête.
Ils vivent l’un par l’autre, ils triomphent du temps,
Tandis que sous leur ombre on voit de vils serpents

1. Troisième des Discours sur l’Homme, vers 135-144 (voyez tome IX).


Se livrer en sifflant des guerres intestines,
Et de leur sang impur arroser leurs racines.

Il y a très-peu de comparaisons dans ce goût. Il n’est rien de plus rare que de rencontrer dans la nature un assemblage de phénomènes qui ressemblent à d’autres, et qui produisent en même temps de belles images : de telles beautés sont fort au-dessus delà poésie ordinaire, et transportent un homme de goût. J’ai été étonné de trouver si peu de comparaisons dans les odes de Rousseau ; voici presque les seules : Ainsi que le cours des années


Se forme des jours et des nuits,
Le cercle de nos destinées
Est marqué de joie et d’ennuis.

(Liv. II, ud. IV.)

Outre que cette idée est fort commune, le cercle marqué de joie me paraît une expression vicieuse ; et la joie, au singulier, oppo*sée aux ennuis, au pluriel, me paraît un grand défaut. Il y a dans la même ode une espèce de comparaison plus ingénieuse, qui roule sur le même sujet : Jupiter fil l’homme semblable


À ces deux jumeaux que la fable
Plaça jadis au rang des dieux ;
Couple de déités bizarre.
Tantôt habitant du ïénare.
Et tantôt citoyen des cieux.

(Ibid.)

Il y a de l’esprit dans cette idée ; mais je ne sais si les chagrins et les plaisirs de cette vie nous mettent en effet dans le ciel et dans l’enfer. Cette expression semblerait plus convenable dans la bouche d’un homme passionné, qui exagérerait ses tourments et ses satisfactions. Dieu n’a point fait l’homme dans cette vie pour être tantôt dans la béatitude céleste, et tantôt dans les peines infernales ; et, de plus, Castor et Pollux, en jouissant de l’immortalité, six mois chez Jupiter, et six mois chez Pluton, ne passaient pas de la joie à la douleur, mais seulement d’un hémisphère à l’autre. Il est essentiel qu’une comparaison soit juste : toutefois, malgré ce défaut, cette idée a quelque chose de vif, de neuf et de brillant, qui fait plaisir au lecteur.

Voici la seule comparaison que je trouve après celles-ci dans les odes de Rousseau. C’est dans Pode qu’il fit après une maladie. Il compare son corps à un arbre renversé par terre :


Tel qu’un arbre stable et ferme,
Quand l’hiver par sa rigueur De la sève qu’il renferme
À refroidi la vigueur,
S’il perd l’utile assistance
Des appuis dont la constance
Soutient ses bras relâchés,
Sa tête altière et hautaine
Cachera bientôt l’arène
Sous ses rameaux desséchés.

(Liv. IV, od. IX.)

Je souhaiterais dans ces vers plus d’harmonie et des expressions plus justes. « La constance des appuis qui soutient les hras relâchés » est une expression barbare. Le plus grand défaut de cette comparaison est de n’être pas fondée. Il n’arrive jamais qu’on étaye un arbre que l’hiver a gelé. Tant de fautes dans un poëte de réputation doivent rendre les écrivains extrêmement circonspects, et leur faire voir combien l’art d’écrire en vers est difficile.

Il y a de très-belles comparaisons dans Milton ; mais leur principal mérite vient de la nécessité où il est de comparer les objets étonnants et gigantesques qu’il représente, aux objets plus naturels et plus petits qui nous sont familiers. Par exemple, en faisant marcher Satan, qui est d’une taille énorme, il le fait appuyer sur une lance, et il compare cette lance au mât d’un grand navire ; au lieu que nous comparons le canon à la foudre, il compare le tonnerre à notre artillerie. Ainsi toutes les fois qu’il parle du ciel et de l’enfer, il prend ses similitudes sur la terre. Son sujet l’entraînait naturellement à des comparaisons qui sont toutes d’une espèce opposée à l’espèce ordinaire : car nous tâchons, autant qu’il est en nous, de comparer les choses à des objets plus relevés qu’elles ; et il est, comme j’ai dit, forcé à une manière contraire. Un vice impardonnable dans les comparaisons, et toutefois trop ordinaire, est le manque de justesse. Il n’y a pas longtemps que j’entendis à un opéra nouveau un morceau qui me parut surprenant.


Comme un zéphyr qui caresse
Une fleur s :ms s’arrêter,
Une volage maîtresse
S’empresse de nous quitter.

Assurément des caresses constantes, et sans s’arrêter, faites à la même Heur, sont le symbole de la fidélité, et ne ressemblent en rien à une maîtresse volage. L’auteur a été emporté par l’idée du zéphyr, qui d’ordinaire sert de comparaison aux inconstances ; mais il le peint ici, sans y penser, comme le modèle des sentiments les plus fidèles ; et, à la honte du siècle, ces absurdités passent à la faveur de la musique. Concluons que toute comparaison doit être juste, agréable, et ajouter à son objet, en le rendant plus sensible.

DIALOGUES EN VERS.

L’art du dialogue consiste à faire dire à ceux qu’on fait parler ce qu’ils doivent dire en effet. N’est-ce que cela ? me répondra-t-on. Non, il n’y a pas d’autre secret ; mais ce secret est le plus difficile de tous. Il suppose un homme qui a assez d’imagination pour se transformer en ceux qu’il fait parler, assez de jugement pour ne mettre dans leur bouche que ce qui convient, et assez d’art pour intéresser.

Le premier genre du dialogue, sans contredit, est celui de la tragédie : car non-seulement il y a une extrême difficulté h faire parler des princes convenablement ; mais la poésie noble et naturelle, qui doit animer ce dialogue, est encore la chose du monde la plus rare.

Le dialogue est plus aisé en comédie ; et cela est si vrai que presque tous les auteurs comiques dialoguent assez bien. Il n’en est pas ainsi dans la haute poésie. Corneille lui-même ne dialogue point comme il faut dans huit ou neuf pièces. Ce sont de longs raisonnements embarrassés. Vous n’y retrouvez point ce dialogue vif et touchant du Ciel (acte III, sc. iv) :


le cid.

Ton malheureux amant aura bien moins de peine
À mourir par ta main qu’à vivre avec ta haine.


chimène.


Va, je ne te hais point.


le cid.

Tu le dois.


chimène.

Je ne puis.


le cid.

Crains-tu si peu le blâme, et si peu les faux bruits ?

Le chef-d’œuvre du dialogue est encore une scène dans les Horaces (acte II, sc. iii) :


horace.
Albe vous a nommé ; je ne vous connais plus.

curiace.
Je vous connais encore ; et c’est ce qui me tue, etc.

Peu d’auteurs ont su imiter les éclairs vifs de ce dialogue pressant et entrecoupé. La tendre mollesse et l’élégance abondante de Racine n’ont guère de ces traits de repartie et de réplique en deux ou trois mots, qui ressemblent à des coups d’escrime, poussés et parés presque en même temps. Je n’en trouve guère d’exemples que dans l’Œdipe nouveau^^1 :


œdipe.

J’ai tué votre époux.


jocaste.

Mais vous iMes le mien.


œdipe.

Je le suis par le crime.


jocaste.

Il est involontaire.


œdipe.

N’importe, il est commis.


jocaste.

comble de misère !


œdipe.

Ô trop funeste hymen ! ô feux jadis si doux !


jocaste.

Ils ne sont point éteints ; vous êtes mon époux.


œdipe.

Non, je ne le suis plus, etc.

Il y a cent autres beautés de dialogue dans le peu de bonnes pièces qu’a données Corneille ; cl toutes celles de Racine, depuis Andromaquc, en sont des exemples continuels.

Les autres auteurs n’ont point ainsi l’art de faire parler leurs acteurs. Ils ne s’entendent point, ils ne se répondent point pour la plupart. Ils manquent de cette logique secrète qui doit être l’àme de tous les entreliens, et même des plus passionnés.

1. C’est VŒdipe de Voltaire, actelV, sconc m ; voyez tome T’^du Thcâlre, i>aso 98.

Nous avons deux tragédies qui sont plus remplies de terreur, et qui, par des situations intéressantes, touchent le spectateur autant que celles de Corneille, de Racine, et de Voltaire : c’est Electre et Rhmhmmic : mais ces pièces, étant mal dialoguées et mal écrites, à quelques beaux endroits près, ne seront jamais mises au rang des ouvrages classiques qui doivent former le goût de la jeunesse : c’est pourquoi on ne les cite jamais quand on cite les écrivains purs et châtiés^^1.

Le lecteur est au supplice lorsque, dès les premières scènes, il voit, dans Electre^^2, Arcasqui dit à cette princesse :


Loin de faire éclater le trouble do votre âme,
Flattez plutôt d’Itys l’audacieuse namme ;
Faites que votre hymen se diffère d’un jour :
Peut-être verrons-nous Orcsto de retour.

Outre que ces vers sont durs et sans liaison, quels sens présentent-ils ? Ne pourrait-on pas flatter la passion d’Itys en montrant du trouble ? Ce n’est même que par son trouble qu’une fille peut flatter la passion de son amant. Il fallait dire : Loin de faire voir vos terreurs, flattez Itys ; mais quelle liaison y a-t-il entre flatter la flamme d’Itys, et faire que son hymen avec Itys se diffère ? Il n’y a là ni raisonnement ni diction, et rien n’est plus mauvais.

Ensuite Electre dit à Itys^^3 :


Dans l’état où je suis, toujours triste, quels charmes
Peuvent avoir des yeux presque éteints dans les larmes ?
Fils du tyran cruel qui fait tous mes malheurs,
Porte ailleurs Ion amour, et respecte mes pleurs.


itys.

Ah ! ne m’enviez pas cet amour, inhumaine !
Ma tendresse ne sert que trop bien votre haine.

Ce n’est pas là répondre. Que veut dire ne m’enviez pas mon amour ? En quoi Electre peut-elle envier cet amour ? Cela est inintelligible et barbare.

Clytemnestre vient ensuite, qui demande au jeune Itys si sa ûlle Electre se rend enfin à la passion de ce jeune homme ; et

1. Encore un trait qui décèle Voltaire. (G. A.)

2. Acte Ier, scène ii.

3. Acte Ier, scène iii.

elle menace Electre, en cas de résistance. Itys dit alors à Clytemnestre^^1 :


Je ne puis la contraindre, et mon esprit confus…


Clytemnestre répond :


Par ce raisonnement je connais vos refus.


Mais Itys n’a fait là aucun raisonnement. Il dit, en un vers seulement, qu’il ne peut contraindre Electre.

Il fallait faire raisonner Itys pour lui reprocher son raisonnement. Enfin quand le tyran arrive, il demande encore à Clytemnestre si Electre consent au mariage.

Electre répond^^2 :


Pour cet heureux hymen ma main est toute prête ;
Je n’en veux disposer qu’en faveur de ton sang,
Et je la garde à qui te percera le flanc.


Quelle froide et impertinente pointe ! Je n’en veux disposer qu’en faveur de ton sang. Cela s’entendrait naturellement : en faveur de ton fds : et ici cela veut dire : en faveur de ton sang que je veux faire couler. Y a-t-il rien de plus pitoyable que cette équivoque ?

Égisthe répond à cette pointe détestable :


Cruelle ! si mon fils n’arrêtait ma vengeance,
J’éprouverais bientôt jusqu’où va ta constance.


Mais il n’a pas été ici question de constance. Il veut dire apparemment, je me vengerais de toi en éprouvant ta constance dans les supplices ; mais je me vengerais suffit, et jusqu’où va ta constance n’est que pour la rime.

Après cela, Égisthe quitte Clytemnestre en lui disant^^3 :


Mais ma fille paraît. Madame, je vous laisse, Et je vais travailler au repos de la Grèce.


Quand on dit : quelqu’un paraît, je vous laisse, cela fait entendre que ce quelqu’un est notre ennemi, ou qu’on a des raisons pour

1. Acte Ier, scène V.

2. Acte Ier, scène VII.

3. Acte Ier, scène VIII.

ne pas paraître devant lui ; mais point du tout, c’est ici de sa propre fille dont il parle. Quelle raison a-t-il donc pour s’en aller ? Il va travailler, dit-il, au repos de la Grèce ; mais on n’a pas dit encore un seul mot du repos ou du trouble de la Grèce, Enfin cette fille, qui vient là aussi mal à propos que son père est sorti, termine l’acte en racontant à sa confidente qu’elle est amoureuse. Elle le dit en vers inintelligibles, et finit par dire^^1 :


Allons trouver le roi ;
Faisons tout pour l’amour, s’il ne fait rien pour moi.


Quelle raison, je vous prie, de faire tout pour l’amour, si l’amour ne fait rien pour elle ? Quel jeu de mots indigne d’une soubrette de comédie ! Si je voulais examiner ici toute la pièce, on ne verrait pas une page qui ne fût pleine de pareils défauts. Ce n’est point ainsi que dialogue Sophocle ; et il n’a point surtout défiguré ce sujet tragique par des amours postiches, par une Iphianasse et un Itys, personnages ridicules. Il faut que le sujet soit bien beau pour avoir réussi au théâtre, malgré tous les défauts de l’auteur ; mais aussi il faut convenir qu’il a su très-bien conserver cette sombre horreur qui doit régner dans la pièce d’Electre, et qu’il y a des situations touchantes, des reconnaissances qui attendrissent plus que les plus belles scènes de Racine, lesquelles sont souvent un peu froides, malgré leur élégance^^2.

M. de Voltaire dialogue infiniment mieux que M. de Crébillon, de l’aveu de tout le monde ; et son style est si supérieur que, dans quelques-unes de ses pièces comme dans Brutus et dans Jules César, je ne crains point de le mettre à côté du grand Corneille, et je n’avance rien là que je ne prouve. Voyons les mêmes sujets traités par eux. Je ne parle pas d’Œdipe, car il est sans difficulté que l’Œdipe de Corneille n’approche pas de l’autre. Mais choisissons dans Cinna et dans Brutus des morceaux qui aient le même fond de pensées.

Cinna parlant à Auguste (acte II, sc. I) :


J’ose dire, seigneur, que par tous les climats
Ne sont pas bien reçus toutes sortes d’états ;
Chaque peuple a le sien conforme à sa nature,
Qu’on ne saurait changer sans lui faire une injure.


1. Acte Ier, scène X.

2. Comparez cette critique d’Electre à celle que l’on trouve dans la Dissertation à la suite d’Oreste, tome IV du Théâtre.

Telle est la loi du ciel, dont la sage équité
8ème dans l’univers cette diversité.
Les Macédoniens aiment le monarchique ;
Et le reste des Grecs la liberté publique.
Les Parthes, les Persans, veulent des souverains ;
Et le seul consulat est bon [lour les Romains
^^1.


1° « Toutes sortes d’états reçus par tous les climats » n’est pas une bonne expression, attencUr qu’un état est toujours état, quel- <[ue forme de gouvernement qu’il ail. De plus, on n’est point reçu par un climat.

2° Ce n’est point une injure qu’on fait à un peuple en changeant ses lois. On peut lui faire tort, on peut le troubler ; mais injure n’est pas le terme convenable et propre.

3° Les Macédoniens aiment le monarchique. » Il sous-entend l’état monarchique ; mais ce mot état se trouvant trop éloigné, le monarchique est là un terme vicieux, un adjectif sans substantif.


Surtout qu’en vos écrits la langue révérée,
Dans vos plus grands excès vous soit toujours sacrée
^^2.


Tout ce morceau, d’ailleurs, est très-prosaïque.

Il est très-utile d’éplucher ainsi les fautes de style et de langage où tombent les meilleurs auteurs, afin de ne point prendre leurs manquements pour des règles, ce qui n’arrive que trop souvent aux jeunes gens et aux étrangers.

Brutus le consul, dans la tragédie de ce nom, s’exprime ainsi dans un cas fort approchant (acte I, sc. ii) :


Arons il n’est plus temps : clnupie Ktat a ses lois,
Qu’il lient de sa nature, ou qu’il cliange à son choix.
Esclaves de leurs rois, et même de leurs prêtres,
Les Toscans semblent nés pour servir sous des maîtres,
Et, de leur chaîne antique adorateurs heureux,
Voudraient que l’univers fût esclave comme eux.
La Grèce entière est libre, et la molle lonie
Sous un joug odieux languit assujettie.
Rome eut ses souverains, mais jamais absolus.
Son premier citoyen fut le grand Romulus.
Nous partagions le poids de sa grandeur suprême :

1. Les observations sur ces vers ne se retrouvent pas dans le Commentaire sur Corneille.

2. Boileau. Art poétique, I, 155-56.


Numa, qui fit nos lois, y fut soumis lui-même.
Rome enfin, je l’avoue, a fait un mauvais choix, etc.


J’avoue hardiment que je donne ici la préférence au style de Brutus.

Après ces quatre tragiques, je n’en connais point qui méritent la peine d’être lus ; d’ailleurs, il faut se borner dans les lectures. Il n’y a dans Corneille que cinq ou six pièces qu’on doive, ou plutôt qu’on puisse lire ; il n’y a que l’Electre et le Rhadamiste chez M. de Crébillon dont un homme qui a un peu d’oreille puisse soutenir la lecture ; mais pour les pièces de Racine, je conseille qu’on les lise toutes très-souvent, hors les Frères ennemis.

DIALOGUES EN PROSE.

Les premiers dialogues supportables qu’on ait écrits en prose dans notre langue sont ceux de La Mothe le Vayer ; mais ils ne peuvent, en aucune manière, être comparés à ceux de M. de Fontenelle. J’avouerai aussi que ceux de M. de Fontenelle ne peuvent être comparés à ceux de Cicéron, ni à ceux de Galilée, pour le fond et la solidité.

Il semble que cet ouvrage ne soit fait uniquement que pour montrer de l’esprit. Tout le monde veut en avoir, et on croit en faire provision quand on lit ces dialogues. Ils sont écrits avec de la légèreté et de Fart ; mais il me semble qu’il faut les lire avec beaucoup de précaution, et qu’ils sont remplis de pensées fausses. Un esprit juste et sage ne peut souffrir que la courtisane Phryné se compare à Alexandre, et qu’elle lui dise que « s’il est un aimable conquérant, elle est une aimable conquérante ; que les belles sont de tous pays, et que les rois n’en sont pas, etc.^^1 » Rien n’est plus faux que dire que « les hommes se défendraient trop bien si les femmes les attaquaient^^2 ». Toute cette métaphysique d’amour ne vaut rien, parce qu’elle est frivole et qu’elle n’est pas vraie.

Rien n’est beau que le vrai : le vrai seul est aimable^^3.

1. « Alexandre. Si j’avais à revivre, je voudrais être encore un illustre conquérant. — Phryné. Et moi, une aimable conquérante… Les belles sont de tous pays, et les rois même, ni les conquérants, n’en sont pas. » (Premiers Dialogues des morts anciens, I. Alexandre, Phryné.)

2. Premiers Dialogues des morts anciens avec des modernes, II. Sapho, Laure.

3. Boileau, épître IX, 43.

Il est encore très-faux qu’il n’y ait pas de siècles plus méchants les uns que les autres^^1. Le xe siècle, à Rome, était certainement beaucoup plus pervers que le xviiie siècle. Il y a cent exemples pareils.

II n’est pas plus vrai « qu’avoir de l’esprit soit uniquement un hasard^^2 » : car c’est principalement la culture qui forme l’esprit, et si cela n’était pas ainsi, un paysan en aurait autant que l’homme du monde le plus cultivé.

Rien n’est encore plus faux que ce qu’on met dans la bouche d’Elisabeth d’Angleterre, parlant au duc d’Alençon. Elle veut lui persuader qu’il a été heureux, parce qu’il a manqué quatre fois la royauté, u Et voilà ce bonheur dont vous ne vous êtes pas aperçu. Toujours des imaginations, des espérances, et jamais de réalité. Vous n’avez fait que vous préparer à la royauté pendant toute votre vie, comme je n’ai fait pendant toute la mienne que me préparer au mariage^^3. »

Quelle pitié de comparer la fureur de régner du duc d’Alençon, et les malheurs horribles qu’elle lui causa, avec les petits artifices de la reine Elisabeth pour ne se point marier ! Quelle fausseté de prétendre que le bonheur consiste dans des espérances si cruellement confondues ! Enfin, est-il rien de plus faux que ces paroles : Voilà ce bonheur dont vous ne vous êtes point aperçu ? Un bonheur qu’on ne sent point peut-il être un bonheur ?

Il est honteux pour la nation que ce livre frivole, rempli d’un faux continuel, ait séduit si longtemps.

Voici encore une pensée aussi fausse que recherchée : « Mais songez que l’honneur gâte tout cet amour, dès qu’il y entre. D’abord, c’est l’honneur des femmes qui est contraire aux intérêts des amants ; et puis, du débris de cet honneur-là, les amants s’en composent un autre qui est fort contraire aux intérêts des femmes. Voilà ce que c’est que d’avoir mis l’honneur d’une partie dont il ne devait point être^^4. »

Quel style ! un honneur qui est de la partie. Mais rien ne paraît encore plus faux et plus mal placé que Faustine, qui se compare à Marcus Brutus, et prétend avoir eu autant de courage en faisant des infidélités à Marc-Aurèle son mari, que Brutus en eut en tuant

1. Fontenelle. (Premiers Dialogues des morts anciens avec des modernes, III. Socrate, Montaigne.)

2. Premiers Dialogues des morts modernes, II. Charles-Quint, Érasme.

3. Premiers Dialogues des morts modernes, III. Elisabeth d’Angleterre, le duc d’Alençon.

4. Nouveaux Dialogues des morts anciens, III. Candaule, Gygès. l’usurpateur de Rome. « Je voulais, dit-elle, effrayer tellement tous les maris que personne n’osât songer à l’être après l’exemple de Marc-Aurèle, dont la bonté avait été si mal payée^^1. » Y a-t-il rien de plus éloigné de la raison qu’une telle pensée ?

Y a-t-il rien de plus mauvais goût et de plus indécent que de mettre en parallèle le Virgile travesti de Scarron avec l’Enéide, et de dire que « le magnifique et le ridicule sont si voisins qu’ils se touchent^^2 » ? On reconnaît trop à ce trait le méprisable dessein d’avilir tous les génies de l’antiquité, et de faire valoir je ne sais quel style compassé et bourgeois aux dépens du noble et du sublime.

Pourquoi dire : « Si par malheur la vérité se montrait telle qu’elle est, tout serait perdu^^3 ? » Le contraire n’est-il pas d’une vérité reconnue ?

Cette pensée-ci n’est-elle pas aussi fausse que les autres ? « Il y aurait eu trop d’injustice à souffrir qu’un siècle put avoir plus de plaisir qu’un autre^^4. » N’est-il pas évident que le siècle de Louis XIV, dans lequel on a perfectionné tous les arts aimables et toutes les commodités de la vie, a fourni plus de plaisirs que le siècle de Charles IX et de Henri III ? Est-il bien raisonnable de faire dire par Julie de Gonzague à Soliman, qui fait le sophiste avec elle : « À un certain point, c’est vice (la vanité) ; un peu en deçà, c’est vertu^^5 » ? Voilà la première fois qu’on a donné ce nom à la vanité, et les raisonnements entortillés de ce dialogue ne prouveront jamais cette nouvelle morale.

Autre fausseté : « Qui veut peindre pour l’immortalité doit peindre des sots^^6. » Les grands poètes et les grands historiens n’ont point peint des sots. Molière même, que l’on fait parler ici, n’aurait point peint pour la postérité s’il n’avait mis que la sottise sur le théâtre.

Mais ce que je trouve de plus faux que tout cela, c’est la duchesse de Valentinois^^7 se comparant à César parce qu’elle a été aimée étant vieille.

1. Nouveaux Dialogues des morts anciens, VI. Brutus, Faustine.

2. Nouveaux Dialogues des morts anciens avec des modernes, I. Sénèque, Scarron.

3. Nouveaux Dialogues des morts anciens avec des modernes, II. Artémise, Raimond Lulle.

4. Ibid., III. Apicius, Galilée.

5. Nouveaux Dialogues des morts modernes, I. Soliman, Juliette de Gonzague.

6. Ibid., II. Paracelse, Molière.

7. Ibid., V. La duchesse de Valentinois, Anne de Boulen.

Des pensées si puériles et si propres à révolter tous les esprits sensés n’ont pu cependant empêcher le succès du livre, parce que les pensées fines et vraies y sont en grand nombre ; et quoiqu’elles se trouvent, pour la plupart, dans Montaigne et dans beaucoup d’autres auteurs, elles ont le mérite de la nouveauté dans les dialogues de Fontenelle, par la manière dont il les enchâsse dans des traits d’histoire intéressants et agréables. Si ce livre doit être lu avec précaution, comme je l’ai dit, il peut être lu aussi avec plaisir, et même avec fruit, par tous ceux qui aimeront la délicatesse de l’esprit, et qui sauront discerner l’agréable d’avec le forcé, le vrai d’avec le faux, le solide d’avec le puéril, mêlés à chaque page dans ce livre ingénieux.

Le malheur de ce livre et de ceux qui lui ressemblent est d’être écrit uniquement pour faire voir qu’on a de l’esprit. Le célèbre professeur Rollin avait grand raison de comparer les ouvrages utiles aux arbres que la nature produit avec peine, et les ouvrages de pur esprit aux fleurs des champs, qui croissent et qui meurent si vite. La perfection consiste, comme dit Horace, à joindre les fleurs aux fruits :

Omne tulit punctum qui miscuit utile dulci^^1.

ENFER (DESCRIPTION DE L’).

On voit dans tous les poètes épiques des descriptions de l’enfer. Il y en a une aussi dans la Henriade au septième champ ; mais, comme elle est fort longue et entremêlée de beaucoup d’autres idées, j’aime mieux y renvoyer le lecteur. J’en comparerai seule- ment quelques endroits avec ce que dit le Tèlèmcuiuc sur le même sujet (livre XVIII) :

« Dans cette peine, il entreprit de descendre aux enfers par un lieu célèbre qui n’était pas éloigné du camp ; on l’appelait Acheroutia, à cause qu’il y avait en ce lieu une caverne affreuse, do laquelle on descendait sur les rives de l’Achéron, par lequel les dieux mêmes craignent de jurer. La ville était sur un rocher, posée comme un nid sur le haut d’un arbre. Au pied de ce rocher on trouvait la caverne, de laquelle les timides mortels n’osaient approcher. Les bergers avaient soin d’en détourner leurs troupeaux. La vapeur soufrée du marais Stygien, qui s’exhalait sans

1. Horace, Art poétique, 343. cesse par cette ouverture, empestait l’air. Tout autour il ne croissait ni herbes ni fleurs. On n’y sentait jamais les doux zéphyrs, ni les grâces naissantes du printemps, ni les riches dons de l’automne. La terre, aride, y languissait ; on y voyait seulement quelques arbustes dépouillés et quelques cyprès funestes. Au loin même, tout à l’entour, Cérès refusait aux laboureurs ses moissons dorées. Bacchus semblait en vain y promettre ses doux fruits : les grappes de raisin se desséchaient au lieu de mûrir. Les Naïades, tristes, ne faisaient point couler une onde pure ; leurs pots étaient toujours amers et troublés. Les oiseaux ne chantaient jamais dans cette terre hérissée de ronces et d’épines, et n’y trouvaient aucun bocage pour se retirer : ils allaient chanter leurs amours sous un ciel phis doux. Là on n’entendait que le croassement des corbeaux et la voix lugubre des hiboux. L’herbe même y était amère, et les troupeaux qui la paissaient ne sentaient point la douce joie qui les fait bondir. Le taureau fuyait la génisse ; et le berger, tout abattu, oubliait sa musette et sa flûte.

« De cette caverne sortait de temps en temps une fumée noire et épaisse qui faisait une espèce de nuit au milieu du jour. Les peuples voisins redoublaient alors leurs sacrifices pour apaiser les divinités infernales. Mais souvent les hommes à la fleur de leur âge, et dès leur plus tendre jeunesse, étaient les seules victimes que ces divinités cruelles prenaient plaisir à immoler par une funeste contagion.

« C’est là que Télémaque résolut de chercher le chemin de la sombre demeure de Pluton. Minerve, qui veillait sans cesse sur lui, et qui le couvrait de son égide, lui avait rendu Pluton favorable. Jupiter même, à la prière de Minerve, avait ordonné à Mercure, qui descend chaque jour aux enfers pour livrer à Caron un certain nombre de morts, de dire au roi des ombres qu’il laissât entrer le fils d’Ulysse dans son empire.

« Télémaque se dérobe du camp pendant la nuit. Il marche à la clarté de la lune, et il invoque cette puissante divinité, qui, étant dans le ciel le brillant astre de la nuit, et sur la terre la chaste Diane, est aux enfers la redoutable Hécate. Cette divinité écouta favorablement ses vœux, parce que son cœur était pur, et qu’il était conduit par l’amour pieux qu’un fils doit à son père. À peine fut-il auprès de l’entrée de la caverne qu’il entendit l’empire souterrain mugir. La terre tremblait sous ses pas. Le ciel s’arma d’éclairs et de feux qui semblaient tomber sur la terre. Le jeune fils d’Ulysse sentit son cœur ému, et tout son corps était couvert d’une sueur glacée ; mais son courage se soutint. Il leva les yeux et les mains au ciel.» Grands dieux ! s’écria-t-il, j’accepte « ces présages que je crois heureux ; achevez votre ouvrage.» Il dit, et, redoublant ses pas, il se présente hardiment. Aussitôt la fumée épaisse qui rendait l’entrée de la caverne funeste à tous les animaux dès qu’ils en approchaient se dissipa ; l’odeur empoisonnée cessa pour un peu de temps. Télémaque entre seul, car quel autre mortel eût osé le suivre ! Deux Crétois qui l’avaient accompagné jusqu’à une certaine distance de la caverne, et auxquels il avait confié son dessein, demeurèrent tremblants et à demi morts assez loin de là dans un temple, faisant des vœux, et n’espérant plus de revoir Télémaque.

« Cependant le fils d’Ulysse, l’épée à la main, s’enfonce dans les ténèbres horribles ; bientôt il aperçoit une faible et sombre lueur, telle qu’on la voit pendant la nuit sur la terre. Il remarque les ombres légères qui voltigent autour de lui ; il les écarte avec son épée ; ensuite il voit les tristes bords du fleuve marécageux, dont les eaux bourbeuses et dormantes ne font que tournoyer. Il découvre sur ce rivage une foule innombrable de morts privés de la sépulture, qui se présentent en vain à l’impitoyable Caron. Ce dieu, dont la vieillesse éternelle est toujours triste et chagrine, mais pleine de vigueur, les menace, les repousse, et admet d’abord dans la barque le jeune Grec, »

On ne saurait approuver que ce Télémaque descende aux enfers de son plein gré, comme on fait un voyage ordinaire. Il me semble que c’est là une grande faute. En effet, cette description a l’air d’un récit de voyageur plutôt que de la peinture terrible qu’on devait attendre. Rien n’est si petit que de mettre à l’entrée de l’enfer des grappes de raisin qui se dessèchent. Toute cette description est dans un genre trop médiocre, et il y règne une abondance de choses petites, comme dans la plupart des lieux communs dont le Télémaque est plein.

Je ne sais s’il est permis dans un poème chrétien de faire aller les saints aux enfers ; mais il est beaucoup mieux d’y faire transporter Henri IV en songe par saint Louis que si ce héros y allait en effet, sans y être entraîné par une puissance supérieure (ch. VII, 127-158) :

Henri dans ce moment, d’un vol précipité,
Est par un tourbillon dans l’espace emporté,
Vers un séjour informe, aride, affreux, sauvage,
De l’antique chaos abominable image,
Impénétrable aux traits de ces soleils brillants,
Chefs-d’œuvre du Très-Haut, comme lui bienfaisants.

Sur cette terre horrible, et des anges haïe,
Dieu n’a point répandu le germe de la vie.
La Mort, l’affreuse Mort, et la Confusion,
Y semblent établir leur domination...
Là gît la sombre Envie, à l’œil timide et louche,
Versant sur des lauriers les poisons de sa bouche :
Le jour blesse ses yeux dans l’ombre étincelants :
Triste amante des morts, elle hait les vivants.
Elle aperçoit Henri, se détourne et soupire.
Auprès d’elle est l’Orgueil, qui se plaît et s’admire ;
La Faiblesse au teint pâle, aux regards abattus,
Tyran qui cède au crime et détruit les vertus ;
L’Ambition sanglante, inquiète, égarée.
Détrônes, de tombeaux, d’esclaves entourée ;
La tendre Hypocrisie, aux yeux pleins de douceur
(Le ciel est dans ses yeux, l’enfer est dans son cœur) ;
Le Faux-Zèle, étalant ses barbares maximes ;
Et l’Intérêt enfin, père de tous les crimes.

Je dirai hardiment que j’aime mieux cette peinture des vices, qui de tout temps ont ouvert aux misérables mortels l’entrée de cette horrible demeure, que la description de Virgile, dans laquelle il met les Remords vengeurs avec la Crainte, la Faim, et la Pauvreté (Æn., lib. VI, 274-75) :

Luctus et ultrices posuere cubilia Curæ…
Et Metus, et malesuada Fames, et turpis Egestas.

La pauvreté mène moins aux enfers que la richesse ; mais je ne peux supporter la description bizarre et bigarrée que fait Rousseau^^1 :

L’ordre donné, la séance réglée,
Et des démons la troupe rassemblée,
Furent assis les sombres députés.
Selon leur ordre, emplois et dignités.
Au premier rang, le ministre Asmodée,
Et Belzébuth à la face échaudée.
Et Bélial, puis les diables mineurs.
Juges, préfets, intendants, gouverneurs,
Représentant le tiers état du gouffre.
Alors, assis sur un trône de soufre,
Lucifer tousse, et, faisant un signal,

1. Allégorie première : Torticolis, vers 45-56, 71-76.

Tint ce discours au sénat infernal…
............
............
« Quels noirs complots, quels ressorts inconnus,
Font aujourd’hui tarir mes revenus ?
Depuis un mois assemblant mes ministres,
J’ai feuilleté mes journaux, mes registres ;
De jour en jour l’enfer perd de ses droits ;
Le diable oisif y souffle dans ses doigts^^1. »

Il règne dans cette peinture un mélange de terrible et de ridicule, et même de plusieurs styles, lequel n’est point convenable au sujet. La chute de l’homme, que l’auteur traite sérieusement, ne peut admettre le bas comique. Il fallait imiter plutôt l’énergie outrée de Milton et la beauté du Tasse. « Une face échaudée, des diables mineurs, Lucifer qui tousse, des démons soufflant dans leurs doigts », ne sont pas un début décent pour arriver à l’amour de Dieu, qui est traité dans cette pièce. C’est une grimace ; c’est le sac de Scapin dans le Misanthrope^^2. Chaque chose doit être traitée dans le style qui lui est propre, et il y a de la dépravation de goût à mêler ainsi les styles. Cette remarque est très-importante pour les étrangers et pour les jeunes gens, qui ne peuvent d’abord discerner s’il y a des termes bas dans un sujet noble, et voir que le sujet est par là défiguré.

ÉPIGRAMME^^3.

L’épigramme ne doit pas être placée dans un plus haut rang que la chanson.

L’épigramme plus libre, en son tour plus borné,
N’est souvent qu’un bon mot de deux rimes orné^^4,

Mais je ne conseillerais à personne de s’adonner t’i un genre qui peut apporter beaucoup de chagrin avec peu de gloire. Ce fut par

1. S’il reste encore des gens de lettres qui croient de bonne foi J.-B. Rousseau un poëte égal ou supérieur à M. de Voltaire, nous les exhortons à comparer cette description de l’enfer avec le cinquième chant de la Pucelle. (K.)

2. Boileau, Art poétique, III, 399.

3. Voltaire a donné un article Épigramme dans ses Questions sur l’Encyclopédie : voyez tome XVIII. pace 558.

4. Boileau, Art poétique, II, 103-4. là, malheureusement, qu’un célèbre poëte de nos jours^^1 commença à se distinguer. Il n’avait réussi ni à l’opéra, ni au théâtre comique. Il se dédommagea d’abord par l’épigramme, et ce fut la source de toutes ses fautes et de tous ses malheurs. La plupart des sujets de ses petits ouvrages sont même si licencieux, et représentent un débordement de mœurs si horribles qu’on ne peut trop s’élever contre des choses si détestables ; et je n’en parle ici que pour détourner de ce malheureux genre les jeunes gens qui se sentent du talent. La débauche et la facilité qu’on trouve à rimer des contes libertins n’entraînent que trop la jeunesse ; mais on en rougit dans un âge plus avancé. Il faut tâcher de se conduire à vingt ans comme on souhaiterait de s’être conduit quand on en aura quarante. L’obscénité n’est jamais du goût des honnêtes gens. Je prendrai dans Rousseau le modèle du genre qui doit plaire à tous les bons esprits, même aux plus rigides ; c’est la paraphrase de Tntus mundus fabula est.

Ce monde-ci n’est qu’une œuvre coniiquo
Où cliacun fait ses rôles dillorents.
Là, sur la scène, en habit dramatique,
Brillent prélats, ministres, conquérants.
Pour nous, vil peuple, assis aux derniers rangs,
Troupe futile, et des grands rebutée,
Par nous d’en bas la pièce est écoutée ;
.Alais nous payons, utiles spectateurs :
Et quand la farce est mal représentée,
Pour notre argent nous sifflons les acteurs.
(Liv. I, épig. XIV.)

Il n’y a rien à reprendre, dans cette jolie épigramme, que peut-être ce vers :

Troupe futile, et des grands rebutée.

Il paraît de trop ; il gâte la comparaison des spectateurs et des comédiens : car les comédiens sont fort éloignés de mépriser le parterre.

Mais on voit parce petit morceau, d’ailleurs achevé, combien l’auteur était condamnable de donner dans des infamies dont aucune n’est si bien écrite que cette épigramme, aussi délicate que décente.

1. Toujours J.-B. Rousseau. Cette insistance, mieux que tout le reste, trahit le véritable auteur.

Il faut prendre garde qu’il y a quelques épigrammes héroïques, mais elles sout en très-petit nombre dans notre langue. J’appelle èpigrarnmcs hùroïgues celles qui présentent à la fin une pensée ou une image forte et sublime, eu conservant pourtant dans les vers la naïveté convenable à ce genre. En voici une dans Marot^^1. Elle est peut-être la seule qui caractérise ce que je dis.

Lorsque Mailhirl, jiigo d’enfer, menoit
À Monfaulcon Samblancay l’ame rendre,
À vostre advis lequel des deux tenoit
Meilleur maintien ? Pour le vous faire entendre,
Maillart sembloit homme qui mort va prendre,
Et Samblan( ;ay fut si ferme vieillart
Que l’on ciiydoit pour vray qu’il menast pendre
À