Collection complète des œuvres de J. J. Rousseau/Tome 2/Texte entier

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s.n. (Tome second. Contenant les trois premieres Parties de Julie ou la Nouvelle Héloïse., ).




COLLECTION

COMPLETE

DES ŒUVRES

DE

J. J. ROUSSEAU.


TOME SECOND.



COLLECTION
COMPLETE
DES ŒUVRES
DE
J. J. ROUSSEAU,
Citoyen de Geneve.


TOME SECOND.


Contenant les trois premieres Parties
de Julie ou la Nouvelle Héloïse.


À GENEVE.

M. DCC. LXXXII.


LA NOUVELLE

HÉLOÏSE,

OU

LETTRES

DE DEUX AMANS,

Habitans D’une petite Ville au pied des Alpes ;

Recueilles et Publiées

Par J.J. ROUSSEAU.


TOME PREMIER.


Non la conobbe il mondo, mentre l’ebbe : Conobill’io ch’a pianger qui rimasi.

Petrac.

Trad. Le monde la posséda sans la connoître, & moi je l’ai connue je reste ici-bas à la pleurer.



PRÉFACE.


Il faut des spectacles dans les grandes villes, & des Romans aux peuples corrompus. J’ai vu les mœurs de mon tems, & j’ai publié ces Lettres. Que n’ai-je vécu dans un siecle où je dusse les jetter au feu !

Quoique je ne porte ici que le titre d’Éditeur, j’ai travaillé moi-même à ce Livre, & je ne m’en cache pas. Ai-je fait le tout, & la correspondance entiere est-elle une fiction ? Gens du monde, que vous importe ? C’est surement une fiction pour vous.

Tout honnête homme doit avouer les Livres qu’il publie. Je me nomme donc à la tête de ce Recueil, non pour me l’approprier, mais pour en répondre. S’il y a du mal, qu’on me l’impute ; s’il y a du bien, je n’entends point m’en faire honneur. Si le Livre est mauvais, j’en suis plus obligé de le reconnoître : je ne veux pas passer pour meilleur que je ne suis.

Quant à la vérité des faits, je déclare qu’ayant été plusieurs fois dans le pays des deux Amans, je n’y ai jamais ouï parler du Baron d’Etange ni de sa fille, ni de M. d’Orbe, ni de Milord Edouard Bomston, ni de M. de Wolmar. J’avertis encore que la topographie est grossierement altérée en plusieurs endroits, soit pour mieux donner le change au Lecteur ; soit qu’en effet l’Auteur n’en sçût pas davantage. Voilà tout ce que je puis dire. Que chacun pense comme il lui plaira.

Ce Livre n’est point fait pour circuler dans le monde, & convient à très-peu de Lecteurs. Le style rebutera les gens de goût, la matiere allarmera les gens séveres, tous les sentimens seront hors de la nature pour ceux qui ne croyent pas à la vertu. Il doit déplaire aux dévots, aux libertins, aux philosophes : il doit choquer les femmes galantes, & scandaliser les honnêtes femmes. À qui plaira-t-il donc ? Peut-être à moi seul : mais à coup sûr il ne plaira médiocrement à personne.

Quiconque veut se résoudre à lire ces Lettres, doit s’armer de patience sur les fautes de langue, sur le style emphatique & plat, sur les pensées communes rendues en termes empoulés ; il doit se dire d’avance que ceux qui les écrivent ne sont pas des françois, des beaux-esprits, des académiciens, des philosophes, mais des provinciaux, des étrangers, des solitaires, de jeunes gens, presque des enfans, qui dans leurs imaginations romanesques prennent pour de la philosophie les honnêtes délires de leur cerveau.

Pourquoi craindrois-je de dire ce que je pense ? Ce Recueil avec son gothique ton convient mieux aux femmes que les livres de philosophie. Il peut même être utile à celles qui, dans une vie déréglée, ont conservé quelque amour pour l’honnêteté. Quant aux filles, c’est autre chose. Jamais fille chaste n’a lu de Romans ; & j’ai mis à celui-ci un titre assez décidé, pour qu’en l’ouvrant on sçût à quoi s’en tenir. Celle qui, malgré ce titre, en osera lire une seule page, est une fille perdue : mais qu’elle n’impute point sa perte à ce Livre ; le mal étoit fait d’avance. Puisqu’elle a commencé, qu’elle acheve de lire : elle n’a plus rien à risquer.

Qu’un homme austere en parcourant ce Recueil se rebute aux premieres parties, jette le Livre avec colere, & s’indigne contre l’Éditeur ; je ne me plaindrai point son injustice ; à sa place, j’en aurois pu faire autant. Que si, après l’avoir lu tout entier, quelqu’un m’osoit blâmer de l’avoir publié ; qu’il le dise, s’il veut, à toute la terre, mais qu’il ne vienne pas me le dire : je sens que je ne pourrois de ma vie estimer cet homme là.



AVERTISSEMENT

Sur la Préface suivante.


La forme & la longueur de ce Dialogue, ou Entretien supposé, ne m’ayant permis de le mettre que par extrait à la tête du Recueil des premieres Éditions, je le donne à celle-ci tout entier, dans l’espoir qu’on y trouvera quelques vues utiles sur l’objet de ces sortes d’Écrits. J’ai cru d’ailleurs devoir attendre que le Livre eût fait son effet avant d’en discuter les inconvéniens & les avantages, ne voulant ni faire tort au Libraire, ni mendier l’indulgence du Public.



SECONDE PRÉFACE

DE LA

NOUVELLE HÉLOÏSE.


N. Voilà votre Manuscrit. Je l’ai lu tout entier.

R. Tout entier ? J’entends : vous, comptez sur peu d’imitateurs ?

N. Vel duo, vel nemo.

R. Turpe & miserabile. Mais je veux un jugement positif.

N. Je n’ose.

R. Tout est osé par ce seul mot. Expliquez-vous.

N. Mon jugement dépend de la réponse que vous m’allez faire. Cette correspondance est-elle réelle, ou si c’est une fiction ?

R. Je ne vois point la conséquence. Pour dire si un Livre est bon ou mauvais, qu’importe de savoir comment on l’a fait ?

N. Il importe beaucoup pour celui-ci. Un Portrait a toujours son prix pourvu qu’il ressemble, quelqu’étrange que soit l’Original. Mais dans un Tableau d’imagination, toute figure humaine doit avoir les traits communs à l’homme, ou le Tableau ne vaut rien. Tous deux supposés bons, il reste encore cette différence que le Portrait intéresse peu de gens ; le Tableau seul peut plaire au Public.

R. Je vous suis. Si ces Lettres sont des Portraits, ils n’intéressent point : si ce sont des Tableaux, ils imitent mal. N’est-ce pas cela ?

N. Précisément.

R. Ainsi, j’arracherai toutes vos réposes avant que vous m’ayez répondu. Au reste, comme je ne puis satisfaire à votre question, il faut vous en passer pour résoudre la mienne. Mettez la chose au pis : ma Julie.......

N. Oh ! si elle avoit existé !

R. Hé bien ?

N. Mais surement ce n’est qu’une fiction.

R. Supposez.

N. En ce cas, je ne connois rien de si maussade ; ces Lettres ne sont point des Lettres ; ce Roman n’est point un Roman ; les personnages sont des gens de l’autre monde.

R. J’en suis fâché pour celui-ci.

N. Consolez-vous ; les foux n’y manquent pas non plus ; mais les vôtres ne sont pas dans la nature.

R. Je pourrois..... Non, je vois le détour que prend votre curiosité. Pourquoi décidez-vous ainsi ? Savez-vous jusqu’où les hommes different les uns des autres ? Combien les caracteres sont opposés ? Combien les mœurs, les préjugés varient selon les tems, les lieux, les âges ? Qui est-ce qui ose assigner des bornes précises à la Nature, & dire : Voilà jusqu’où l’homme peut aller, & pas au-delà ?

N. Avec ce beau raisonnement les monstres inouis, les Géans, les Pygmées, les chimeres de toute espece ; tout pourroit être admis spécifiquement dans la Nature : tout seroit défiguré, nous n’aurions plus de modele commun ? Je le répete, dans les Tableaux de l’humanité chacun doit reconnoître l’homme.

R. J’en conviens, pourvu qu’on sache aussi discerner ce qui fait les variétés de ce qui est essentiel à l’espece. Que diriez-vous de ceux qui ne reconnoîtroient la nôtre que dans un habit à la Françoise ?

N. Que diriez-vous de celui qui, sans exprimer ni traits ni taille, voudroit peindre une figure humaine, avec un voile pour vêtement ? N’auroit-on pas droit de lui demander où est l’homme ?

R. Ni traits, ni taille ? Êtes-vous juste ? Point de gens parfaits : voilà la chimere. Une jeune fille offensant la vertu qu’elle aime, & ramenée au devoir par l’horreur d’un plus grand crime ; une amie trop facile, punie enfin par son propre cœur de l’excès de son indulgence ; un jeune homme honnête & sensible, plein de foiblesse & de beaux discours ; un vieux Gentilhomme entêté de sa noblesse, sacrifiant tout à l’opinion ; un Anglois généreux & brave, toujours passionné par sagesse, toujours raisonnant sans raison.....

N. Un mari débonnaire & hospitalier empressé d’établir dans sa maison l’ancien amant de sa femme…

R. Je vous renvoye à l’inscription de l’Estampe [1].

N. Les belles ames ?..... Le beau mot !

R. Ô Philosophie ! combien tu prends de peine à retrécir les cœurs, à rendre les hommes petits !

N. L’esprit romanesque les aggrandit & les trompe. Mais revenons. Les deux amies ?… Qu’en dites-vous ?… & cette conversion subite au Temple ?… la Grace, sans doute ?.....

R. Monsieur.........

N. Une femme chrétienne, une dévote qui n’apprend point le catéchisme à ses enfans ; qui meurt sans vouloir prier Dieu ; dont la mort cependant édifie un Pasteur, & convertit un Athée… Oh !...... R. Monsieur........

N. Quant à l’intértêt, il est pour tout le monde, il est nul. Pas une mauvaise action ; pas un méchant homme qui fasse craindre pour les bons. Des événemens si naturels, si simples qu’ils le sont trop ; rien d’inopiné ; point de coup de Théâtre. Tout est prévu long-tems d’avance ; tout arrive comme il est prévu. Est-ce la peine de tenir registre de ce que chacun peut voir tous les jours dans sa maison, ou dans celle de son voisin ?

R. C’est-à-dire, qu’il vous faut des hommes communs, & des événemens rares ? Je crois que j’aimerois mieux le contraire. D’aillers, vous jugez ce que vous avez lu comme un Roman. Ce n’en est point un ; vous l’avez dit vous-même. C’est un Recueil de Lettres.......

N. Qui ne sont point des Lettres ; je crois l’avoir dit aussi. Quel style épistolaire ! Qu’il est guindé ! Que d’exclamations ! Que d’apprêts ! Quelle emphase pour ne dire que des choses communes ! Quels grands mots pour de petits raisonnemens ! Rarement du sens, de la justesse ; jamais ni finesse, ni force, ni profondeur. Une diction toujours dans les nues, & des pensées qui rampent toujours. Si vos personnages sont dans la Nature, avouez que leur styIe est peu naturel ?

R. Je conviens que dans le point de vue où vous êtes, il doit vous paroître ainsi.

N. Comptez-vous que le Public le verra d’un autre œi1 ; & n’est-ce pas mon jugement que vous demandez ?

R. C’est pour l’avoir plus au long que je vous replique. Je vois que vous aimerais mieux des Lettres faites pour être imprimées.

N. Ce souhait paroit ayez bien fondé pour celles qu’on donne à l’impression.

R. On ne verra donc jamais les hommes dans les Livres que comme ils veulent s’y montrer ?

N. L’Auteur comme il veut s’y montrer ; ceux qu’il dépeint tels qu’ils font. Mais cet avantage manque encore ici. Pas un portrait vigoureusement peint ; pas un caractere assez bien marqué ; nulle observation solide ; aucune connoissance du monde. Qu’apprend-on dans la petite sphere de deux ou trois Amans ou amis toujours occupés d’eux seuls ?

R. On apprend à aimer l’humanité. Dans les grandes sociétés on n’apprend qu’à haïr les hommes.

Votre jugement est sévere ; celui du Public doit l’être encore plus. Sans le taxer d’injustice, je veux vous dire à mon tour de quel œil je vois ces lettres ; moins pour excuser les défauts que vous y blâmez, que pour en trouver la source.

Dans la retraite on a d’autres manieres de voir & de sentir que dans le commerce du monde ; les passions autrement modifiées ont aussi d’autres expressions : l’imagination toujours frappée des mêmes objets, s’en affecte plus vivement. Ce petit nombre d’images revient toujours, se mêle à toutes les idées, & leur donne ce tour bizarre & peu varié qu’on remarque dans les discours des Solitaires. S’ensuit-il de-là que leur langage soit fort énergique ? Point du tout ; il n’est qu’extraordinaire. Ce n’est que dans le monde qu’on apprend à parler avec énergie. Premierement, parce qu’il faut toujours dire autrement & mieux que les autres, & puis, que forcé d’affirmer à chaque instance qu’on ne croit pas, d’exprimer des sentimens qu’on n’a point, on cherche à donner à ce qu’on dit un tour persuasif qui supplée à la persuasion intérieure. Croyez - vous que les gens vraiment passionnés agent ces manieres de parler vives, fortes, coloriées que vous admirez dans vos Drames & dans vos Romans ? Non ; la passion pleine d’elle-même, s’exprime avec plus d’abondance que de force ; elle ne songe pas même à persuader ; elle ne soupçonne pas qu’on puisse douter d’elle. Quand elle dit ce qu’elle sent, c’est moins pour l’exposer, aux autres que pour se soulager. On peint plus vivement l’amour dans les grandes Villes l’y sent - on mieux que dans les hameaux ?

N. C’est-à-dire due la faiblesse du langage prouve la force du sentiment ?

R. Quelquefois du moins elle en montre la vérité. Lisez une lettre d’amour faite par un Auteur dans son cabinet, par un bel esprit qui veut briller. Pour peu qu’il ait de feu dans la tête, sa plumeva, comme on dit, brûler le papier ; la chaleur n’ira pas plus loin. Vous serez enchante, même agité peut - être ; mais d’une agitation passagere & seche, qui ne vous laissera que des mots pour tout souvenir. Au contraire, une lettre que l’Amour a réellement dictée ; une lettre d’un amant vraiment passionne, sera lâche, diffuse, toute en longueurs, en désordre, en répétitions. Son cœur, plein d’un sentiment qui déborde, redit toujours la même chose, &n’a jamais achevé de dire ; comme une source vive qui coule sans cesse & ne s’épuise jamais. Rien de saillant, rien de remarquable ; on ne retient ni mots, ni tours, ni phrases ; on n’admire rien, l’on n’est frappé de rien. Cependant on se sent l’ame attendrie ; on se sent ému sans savoir pourquoi. Si la force du sentiment ne nous frappe pas, sa vérité nous touche, &c’est ainsi que le cœur fait parler au cœur. Mais ceux qui ne sentent rien, ceux qui n’ont que le jargon paré des passions, ne connoissent point ces sortes de beautés & les méprisent.

N. J’attends.

R. Fort bien. Dans cette derniere espece de lettres, si les pensées sont communes, le style pourtant n’est pas familier, & ne doit pas l’être. L’amour n’est qu’illusion ; il se fait, pour ainsi dire, un autre Univers ; il s’entoure d’objets qui ne sont point, ou auxquels lui seul a donné l’être ; & comme il rend tous ses sentimens en images, son langage est toujours figuré. Mais ces figures sont sans justesse & sans suite ; son éloquence est dans son désordre ; il prouve d’autant plus qu’il raisonné moins. L’enthousiasme est le dernier degré de la passion. Quand elle est à son comble, elle voit son objet parfait ; elle en fait alors son idole ; elle le place dans le Ciel ; & comme l’enthousiasme de la dévotion emprunte le langage de l’amour, I’enthousiasme de l’amour emprunte aussi le langage de la dévotion. Il ne voit plus que le Paradis, les Anges, les vertus des Saints, les délices du séjour céleste. Dans ces transports,entouré de si hautes images, en parlera-t-il en termes rampans ? Se résoudra-t-il d’abaisser, d’avilir ses idées par des expressions vulgaires ? N’élevera-t-il pas son style ? Ne lui donnera-t-il pas de la noblesse, de la dignité ? Que parlez-vous de lettres, de style épistolaire ? En écrivant à ce qu’on aime, il est bien question de cela ! ce ne sont plus des lettres que l’on écrit, ce sont des Hymnes.

N. Citoyen, voyons votre pouls.

R. Non : voyez l’hiver sur ma tête. Il est un age pour l’expérience ; un autre pour le souvenir. Le sentiment s’éteint à la fin ; mais l’ame sensible demeure toujours.

Je reviens à nos lettres. Si vous les lisez comme l’ouvrage d’un Auteur qui veut plaire, ou qui se pique d’écrire, elles sont, détestables. Mais prenez-les pour ce qu’elles sont, & jugez-les dans leur espece. Deux ou trois jeunes gens simples, mais sensibles, s’entretiennent entre eux des intérêts de leurs cœurs. Ils ne songent point à briller aux yeux les uns des autres. Ils se connoissent & s’aiment trop mutuellement pour que l’amour-propre ait plus rien à faire entre eux. Ils sont enfans, penseront-ils en hommes ? Ils sont étrangers, écriront-ils correctement ? Ils sont solitaires, connoitront-ils le monde & la sociéte ? Pleins du seul sentiment qui les occupe, ils sont dans le délire, &pensent philosopher. Voulez-vous qu’ils sachent observer, juger, réfléchir ? Ils ne savent rien de tout cela. Ils savent aimer ; ils rapportent tout à leur passion. L’importance qu’ils donnent à leurs folles idées, est - elle moins amusante que tout l’esprit qu’ils pourroient étaler ? Ils parlent de tout ; ils se trompent sur tout ; ils ne font rien connoitre qu’eux ; mais en se faisant connoitre, ils se font aimer : leurs erreurs valent mieux que le savoir des Sages : leurs cœurs honnêtes portent par-tout, jusques dans leurs fautes, les préjugés de la vertu, toujours confiante cet toujours trahie. Rien ne les entend, rien ne leur répond, tout les détrompe. Ils se refusent aux vérités décourageantes : ne trouvant nulle part ce qu’ils sentent, ils se replient sur eux - mêmes ; ils se détachent du reste de l’Univers ; & créant entre eux un petit monde différent du nôtre, ils y forment un spectacle véritablement nouveau.

N. Je conviens qu’un homme de vingt ans & des filles de dix-huit, ne doivent pas, quoiqu’instruits, parler en Philosophes, même en pensant l’être. J’avoue encore, & cette différence ne m’a pas échappé, que ces filles deviennent des femmes de mérite, & ce jeune homme un meilleur observateur. Je ne fais point de comparaison entre le commencement & la fin de l’ouvrage. Les détails de la vie domestique effacent les fautes du premier âge : la chaste épouse, la femme sensée, la digne mere de famille font oublier la coupable amante. Mais cela in même est un sujet de critique : la fin du recueil rend le commencement d’autant plus répréhensible ; on dirait que ce sont deux Livres différens que les mêmes personnes ne doivent pas lire. Ayant à montrer des gens raisonnables, pourquoi les prendre avant qu’ils le soient devenus ? Les jeux d’enfans qui précedent les leçons de la sagesse empêchent de les attendre : le mal scandalise avant que le bien puisse édifier ; enfin le Lecteur indigné se rebute & quitte le Livre au moment d’en tirer du profit.

R. Je pense, au contraire, que la fin de ce Recueil seroit superflue aux Lecteurs rebutés du commencement, & que ce même commencement doit être agréable à ceux pour qui la fin peut être utile. Ainsi, ceux qui n’acheveront pas le Livre, ne perdront rien, puisqu’il ne leur pas propre ; & ceux qui peuvent en profiter ne l’auroient pas lu, s’il eût commencé plus gravement. Pour rendre utile ce qu’un veut dite, il faut d’abord se faire écouter de ceux qui doivent en faire usage.

J’changé de moyen, mais non pas d’objet. Quand j’tâche de parler aux hommes, on ne m’a point entendu ; peut- être en parlant aux enfans me ferai-je mieux entendre ; & les enfans ne goûtent pas mieux la raison nue, que les remedes mal déguisés.

Cosi all’egro fanciul porgiamo aspersi Di soave licor gl’orli del vaso ; Succhi amari ingnnato in tanto ei beve, E dall’inganno suo vita riceve.

N. J’ai peur que vous ne vous trompiez encore ; ils suceront les bords du vase, & ne boiront point la liqueur.

R. Alors ce ne sera plus ma faute ; j’aurai fait de mon mieux pour la faire passer. Mes jeunes gens sont aimables ; mais pour les aimer à trente ans, il faut les avoir connus à vingt. Il faut avoir vécu long-tems avec eux pour s’y plaire ; & ce n’est qu’apres avoir déploré leurs fautes, qu’on vient à goûter leurs vertus. Leurs lettres n’intéressent pas tout d’un coup ; mais peu à peu elles attachent ; on ne peut ni les prendre, ni les quitter. La grace & la félicité n’y sont pas, ni la raison, ni l’esprit, ni l’éloquence ; le sentiment y est ; il se communique au cœur par degrés, &, lui seul à la fin, supplée à tout. C’est une longue romance, dont les couplets pris à part, n’ont rien qui touche, mais dont la suite produit à la fin son effet. Voilà ce que j’eprouve en les lisant : dites - moi si vous sentez la même chose.

N. Non. Je conçois pourtant cet effet par rapport à vous. Si vous êtes l’Auteur, l’effet est tout simple. Si vous ne l’êtes pas, je le conçois encore. Un homme qui vit dans le monde ne peut s’accoutumer aux idées extravagantes, au pathos affecté, au déraisonnement continuel de vos bonnes gens. Un Solitaire peut les goûter ; vous en avez dit la raison vous-même. Mais avant que de publier ce manuscrit, songez que le public n’est pas composé d’Hermites. Tout ce qui pourroit arriver de plus heureux, seroit qu’on prit votre petit bon-homme pour un Celadon, votre Edouard pour un Don Quichotte, vos Caillettes pour deux Astrées, & qu’on s’en amusât comme d’autant de vrais fous mais les longues folies n’amusent gueres : il faut écrire comme Cervantes, pour faire lire six volumes de visions.

R. La raison qui vous feroit supprimer cet Ouvrage, m’encourage à le publier.

N. Quoi ! la certitude de n’etre point lu ?

R. Un peu de patience, & vous allez m’entendre.

En matiere de morale, il n’y a point, selon moi, de lecture utile aux gens du monde, Premierement parce que la multitude des Livres nouveaux qu’ils parcourent, & qui disent tour-à-tour le pour & le contre, détruit l’effet de l’un par l’autre, & rend le tout comme non avenu. Les Livres choisis qu’on relit ne sont point d’effet encore : s’ils soutiennent les maximes du monde, ils sont superflus ; & s’ils les combattent, ils sont inutiles. Ils trouvent ceux qui les lisent liés aux vices de la société, par des chaînes qu’ils ne peuvent rompre. L’homme du monde qui veut remuer un instant son ame pour la remettre dans l’ordre moral, trouvant de toutes parts une résistance invincible, est toujours. force de garder ou reprendre sa premiere situation. Je suis persuadé qu’il y a peu de gens bien nés qui n’ayent fait cet essai, du moins une fois en leur vie ; mais bientôt découragé d’un vain effort on ne le répete plus, & l’on s’accoutume à regarder la morale des Livres somme un babil de gens oisifs. Plus on s’éloigne des affaires, des grandes Villes, des nombreuses sociétés, plus les obstacles diminuent. Il est un terme où ces obstacles cessent d’être invincibles, & c’est alors que les Livres peuvent avoir quelque utilité. Quand on vit isolé, comme on ne se hâte pas de lire pour faire parade de ses lecteurs, on les varie moins, on les médite davantage ; & comme elles ne trouvent pas un si grand contre-poids au-dehors, elles sont beaucoup plus d’effet au-dedans. L’ennui, ce fléau de la solitude aussi-bien que du grand monde, force de recourir aux Livres amusans, seule ressource de qui vit seul & n’en a pas en lui-même. On lit beaucoup plus de Romans dans les Provinces qu’à Paris, on en lit plus dans les Campagnes que dans les Villes, & ils y sont beaucoup plus d’impression : vous voyez pourquoi cela doit être.

Mais ces Livres qui pourroient servir à la fois d’amusement, d’instruction, de consolation au campagnard, malheureux seulement parce qu’il pense l’être, ne semblant faits au contraire que pour le rebuter de son état, en étendant & fortifiant le préjugé qui le lui rend méprisable ; les gens du bel air, les femmes à la mode, les Grands, les Militaires ; voilà les Acteurs de tous vos Romans. Le rafinement du goût des Villes, les maximes de la Cour, l’appareil du luxe, la morale Epicurienne ; voilà les leçons qu’ils prêchent & les préceptes qu’ils donnent. Le coloris de leurs fausses vertus ternit l’éclat des véritables ; le manege des procédés est substitué aux, devoirs réels ; les beaux discours sont dédaigner les belles actions, & la simplicité des bonnes mœurs, passe pour grossiereté.

Quel effet. produiront de pareils tableaux sur un Gentilhomme de campagne, qui voit railler la franchise avec laquelle il reçoit ses hôtes, & traiter de brutale orgie la joie ; qu’il fait régner dans son canton ? Sur sa femme, qui apprend que les soins d’une mere de famille sont au - dessous des Dames de son rang ? Sur sa fille, à qui les airs contournés & le jargon de la Ville sont dédaigner l’honnete & rustique voisin qu’elle eût épousé ? Tous de concert ne voulant plus être des manans, se dégoûtent de leur Village, abandonnent leur vieux château, qui, bientôt devient masure, & vont dans la Capitale, où, le pere avec sa Croix de S. Louis, de Seigneur qu’il étoit, devient Valet, ou Chevalier d’industrie ; la mere établit un brelan ; la fille attire les joueurs, & souvent tous trois, après avoir mené une vie infâme, meurent de misere & déshonorés.

Les Auteurs, les Gens de Lettres, les Philosophes ne cessent de crier que, pour remplir ses devoirs de citoyen, pour servir ses semblables, il faut habiter les grandes Villes ; selon eux fuir Paris, c’est haÏr le genre humain ; le peuple de la campagne est nul à leurs yeux ; à les entendre on croiroit qu’il n’y a des hommes qu’où il y a des pensions, des académies & des dînés. De proche en proche la même pente entraîne tous les états. Les Contes, les Romans, les pieces de Théâtre, tout tire sur les Provinciaux ; tout tourne en dérision la simplicité des mœurs rustiques ; tout prêche les manieres & les plaisirs du grand monde : c’est une honte de ne les pas connoître ; c’est un malheur de ne les pas goûter. Qui fait de combien de siloux & de filles publiques l’attroit de ces plaisirs imaginaires peuple Paris de jour en jour ? Ainsi, les préjugés & l’opinion renforçant l’effet des systêmes politiques, amoncelent, entassent les habitans de chaque pays sur quelques point du territoire, laissant tout le reste en friche & désert : ainsi, pour faire briller les Capitales, se dépeuplent les Nations ; & ce frivole éclat qui frappe les yeux des sots, fait courir l’Europe à grands pas vers sa ruine. Il importe au bonheur des hommes, qu’on tâche d’arrêter ce torrent, de maximes empoisonnées. C’est le métier des Prédicateurs de nous crier : Soyez bons & sages, sans beaucoup s’inquiéter du succes de leurs discours ; le citoyen qui s’en inquiete ne doit point nous crier sottement : Soyez bons : mais nous faire aimer l’état qui nous porte à l’être. N. Un moment : reprenez haleine. J’aime les vues utiles ; & je vous ai si bien suivi dans celle-ci que je crois pouvoir perorer pour vous.

Il est clair, selon votre raisonnement, que pour donner aux ouvrages d’imagination la seule utilité qu’ils puissent avoir, il faudroit les diriger vers un but oppose à celui que leurs Auteurs se proposent ; éloigner toutes les choses d’institution ; ramener tout à la Nature ; donner aux hommes l’amour d’une vie égale & simple ; les guerir des fantaisies de l’opinion ; leur rendre le goût des vrais plaisirs, leur faire aimer la solitude & la paix ; les tenir à quelques distances les uns des autres ; & au lieu de les exciter à s’entasser les Villes, les porter à s’étendre également sur le territoire pour le vivifier de toutes parts. Je comprends encore qu’il ne s’agit pas de faire des Daphnis, des Sylvandres, des Pasteurs d’Arcadie, des Bergers du Lignon, d’illustres Paysans cultivant leurs champs de leurs propres mains, & philosophant sur la Nature, ni d’autres pareils êtres romanesques qui ne peuvent exister que dans les Livres ; mais de montrer aux gens aisés que la vie rustique & l’agriculture ont des plaisirs qu’ils ne lavent pas connoitre ; que ces plaisirs sont moins insipides, moins grossiers qu’ils ne pensent ; qu’il y peut régner du goût, du choix, de la délicatesse ; qu’un homme de mérite qui vous, droit se retirer à la campagne avec sa famille, & devenir lui-même son propre fermier, y pourroit couler une vie aussi douce qu’au milieu des amusemens des Villes, qu’une ménagere des champs peut être une femme charmante, aussi pleine de graces, & de graces plus touchantes que toutes les petites maîtresse ; qu’enfin les plus doux sentimens du cœur y peuvent animer une société plus agréable que le langage apprêté des cercles ; où nos rires mordans & satyriques sont le triste supplément de la gaieté qu’on n’y connoit plus ? Est-ce bien cela ?

R. C’est cela même. À quoi l’ajouterai seulement une réflexion. L’on se plaint que les Rornans troublent les têtes : je le crois bien. En montrant sans cesse à ceux qui les lisent, les prétendus charmes d’un état qui n’est pas le leur, ils les séduisent, ils leur sont prendre leur état en dédain, & en faire un échange imaginaire contre celui qu’on leur fait aimer. Voulut être ce qu’on n’est pas, on parvient à se croire autre chose que ce qu’on est, & voilà comment on devient fou. Si les Romans n’offroient à leurs Lecteurs que des tableaux d’objets qui les environnent, que des devoirs qu’ils peuvent remplir ; que des plaisirs de leur condition, les Romans ne les rendroient point fous, ils les rendroient sages. Il faut que les écrits faits pour les Solitaires parlent la langue des Solitaires : pour les instruire, il faut qu’ils leur plaisant, qu’ils les interessent ; il faut qu’ils les attachent à leur état en le leur rendant agréa le. Ils doivent combattre & détruire les maximes des grandes sociétés ; ils doivent les montrer fausses & méprisables, c’est-à-dire, telles qu’elles sont. À tous ce titres un Roman, s’il est bien fait, au moins s’il est utile, doit être siffle, hai, décri par les gens à la mode, comme un Livre plat, extravagant, ridicule ; & voilà, Monsieur, comment la folie du monde est sagesse.

N. Votre conclusion se tire d’elle-même. On ne peut mieux prévoir sa chute, ni s’apprêter à tomber plus fierement. Il me reste une seule difficulté. Les Provinciaux, vous le savez, ne lisent que sur notre parole : il ne leur parvient que ce que, nous leur envoyons. Un Livre destiné pour les Solitaires, est d’abord jugé par les gens du monde ; si ceux-ci le rebutent, les autres ne le lisent point. Répandez.

R. La réponse est facile. Nous parlez des beaux esprits de Province ; & moi je parle des vrais Campagnards. Vous avez, vous autres qui brillez dans la Capitale, des préjugés dont il faut vous guérir : vous croyez donner le ton à toute la France, & les trois quarts de la France ne savent pas que vous existez. Les Livres qui tombent à Paris, sont la fortune des Libraires de Province.

N. Pourquoi voulez-vous les enrichir aux dépens des notres ?

R. Raillez. Moi, je persiste. Quand on aspire à la gloire, il faut se faire lire à Paris ; quand on veut être utile, il faut se faire lire en Province. Combien d’honnêtes gens passent leur vie dans des Campagnes éloignées à cultiver le patrimoine de leurs peres, où ils se regardent comme exilés par une fortune étroite ? Durant les longues nuits d’hiver, dépourvus de sociétés, ils employent la soirée à lire au coin de leur feu les Livres amusans qui leur tombent sous la main. Dans leur simplicité grossiere, ils ne se piquent ni de littérature, ni de bel esprit ; ils lisent pour se désennuyer & non pour s’instruire ; les Livres de morale & de philosophie sont pour eux comme n’existant pas : on en feroit en vain pour leur usage ; ils ne leur parviendroient jamais. Cependant, loin de leur rien offrir de convenable à leur situation, vos Romans ne servent qu’à la leur rendre encore plus amere. Ils changent leur retraite en un désert affreux, & pour quelques heures de distraction qu’ils leur donnent, ils leur préparent des mais de mal-aise & de vains regrets. Pourquoi n’oserois- je supposer que, par quelque heureux hazard, ce Livre, comme tant d’autres plus mauvais encore, pourra tomber dans les moins de ces Habitans des champs, & que l’image des plaisirs d’un état tout semblable au leur, le leur rendra plus supportable ? J’aime à me figurer deux époux lisant ce Recueil ensemble, y puisant un nouveau courage pour supporter leurs travaux communs, & peut- être de nouvelles vues pour les rendre utiles. Comment pourroient - ils y contempler le tableau d’un ménage heureux, sans vouloir imiter un si doux modele ? Comment s’attendriront-ils sur le charme de l’union conjugale, même privé de celui de l’amour, sans que la leur se resserre & s’affermisse ? En quittant leur lecture, ils ne seront ni attristés de leur état, ni rebutés de leurs soins. Au contraire, tout semblera prendre autour d’eux une face plus riante ; leurs devoirs s’ennobliront à leurs yeux ; ils reprendront le goût des plaisirs de la Nature : ses vrais sentimens renaîtront dans leurs cœurs, & en voyant le bonheur à leur portées, ils apprendront à le goûter. Ils rempliront les mêmes fonctions ; mais ils les rempliront avec une autre ame, & seront, en vrais Patriarches, ce qu’ils faisoient en Paysans.

N. Jusqu’ici tout va fort bien. Les maris, les femmes, les meres de famille.... Mais les filles ; n’en dites - vous rien ?

R. Non. Une honnête fille ne lit point de Livres d’amour. Que celle qui lira celui-ci, malgré son titre, ne le plaigne point du mal qu’il lui aura fait : elle ment. Le mal étoit fait d’avance ; elle n’a plus rien à risquer.

N. À merveille ! Auteurs érotiques venez à l’école : vous voilà tous justifiés.

R. Oui, s’ils le sont par leur propre cour & par l’objet de leurs écrits.

N. L’êtes-vous aux mêmes conditions ?

R. Je suis trop fier pour répondre à cela, mais Julie s’étoit fait une regle pour juger les Livres ; si vous la trouvez bonne, servez-vous-en pour juger celui-ci. On a voulu rendre la lecture des Romans l’utile à la Jeunesse. Je ne connois point de projet plus insensé. C’est commencer par mettre le feu à la maison pour faire jouer les pompes. d’après cette folle idée, au lieu de diriger vers son objet la morale de ces sortes d’ouvrages, on adresse toujours cette morale aux jeunes filles [2], sans songer que des jeunes filles n’ont point de part aux désordres dont on se plaint. En général, leur conduite est réguliere, quoique leurs cœurs soient corrompus. Elles obéissent à leurs meres en attendant qu’elles puissent les imiter. Quand les femmes feront leur devoir, soyez sûr que les filles ne manqueront point au leur.

N. L’observation vous est contraire en ce point. Il semble qu’il faut toujours au sexe un, tems de libertinage, ou dans un état, ou dans l’autre. C’est un mauvais levain qui fermente tôt ou tard. Chez les peuples qui ont des mœurs, les filles ont faciles & les femmes séveres : c’est le contraire chez ceux qui n’en ont pas. Les premiers n’ont égard qu’au délit, & les autres qu’au scandale. II ne s’agit qui d’être à l’abri des preuves ; le crime est compté pour rien [3].

R. À l’envisager par ses suites on n’en jugeroit pas ainsi. Mais soyons justes envers les femmes ; la cause de leur désordre est moins en elles que dans nos mauvaises institutions. Depuis que tous les sentimens de la Nature sont étouffés par l’extrême inégalité, c’est de l’inique despotisme des peres que viennent les vices & les malheurs des enfans ; c’est dans des nœuds forcés & mal assortis, que, victimes de l’avarice ou de la vanité des parens, de jeunes femmes effacent par un désordre dont elles font gloire, le scandale de leur premiere honnêteté. Voulez-vous donc remédier au mal : remontez à sa source. S’il y a quelque réforme à tenter dans les mœurs publiques, c’est par les mœurs domestiques qu’elle doit commencer, & cela dépend absolument des peres & meres. Mais ce n’est point ainsi qu’on dirige les instructions ; vos lâches Auteurs ne prêchent jamais que ceux qu’on opprime ; & la morale des Livres sera toujours vaine, parce qu’elle n’est que l’art de faire sa cour au plus fort.

N. Assurément la vôtre n’est pas servile ; mais à force d’être libre, ne l’est-elle point trop ? Est-ce assez qu’elle aille à la source du mal ? Ne craignez -vous point qu’elle en fasse ?

R. Du mal ! À qui ? Dans des terris d’épidémie & de contagion, quand tout est atteint des l’enfance, faut-il empêcher le débit des drogues bonnes aux malades, sous prétexte qu’elles pourroient nuire aux gens soins ? Monsieur, nous pensons si différemment sur ce point, que, si l’on pouvoit espérer quelque succes pour ces Lettres, je suis très-persuadé qu’elles seroient plus de bien qu’un meilleur Livre.

N. Il est vrai que vous avez une excellente Prêcheuse. Je suis charmé de vous voir raccommodé avec les femmes ; j’étois fâché que vous leur défendissiez de nous faire des sermons [4].

R. Vous êtes pressant ; il faut me taire : je ne suis ni assez fou, ni allez sage pour avoir toujours raison. Laissons cet os à ronger à la critique.

N. Bénignement : de peur qu’elle n’en manque. Mais n’eût-on sur tout le reste rien à dire à tout autre, comment passer au sévere Censeur des spectacles, les situations vives & les sentimens passionnés dont tout ce Recueil est rempli ? Montrez - moi une scene de Théâtre qui forme un tableau pareil à ceux du bosquet de Clarens [5] & du cabinet de toilette ? Relisez la Lettre sur les spectacles ; relisez ce Recueil..... Soyez conséquent, ou quittez vos principes..... Que voulez - vous qu’on pense ?

R. Je veux, Monsieur, qu’un Critique suit conséquent lui-même, & qu’il ne juge qu’apres avoir examiné. Relisez mieux l’écrit que vous venez de citer ; relisez aussi la Préface de Narcisse, sous y verrez la reponse à l’inconséquence que vous me reprochez. Les étourdis qui prétendent en trouver dans le Devin du Village, en trouveront sans doute bien plus ici. Ils feront leur métier : mais vous……N. Je me rappelle deux passages [6]..... Vous estimez peu vos contemporains.

R. Monsieur, je suis aussi leur contemporain ! Ô ! que ne suis - je né dans un siecle où je dusse jetter ce Recueil au feu !

N. Vous outrez, à votre ordinaire ; mais jusqu’à certain point, vos maximes sont assez justes. Par exemple, si votre HéloÏse eût été toujours sage,elle instruiroit beaucoup moins ; car à qui serviroit-elle de modele ? C’est dans les siecles les plus dépravés qu’on aime les leçons de la morale la plus parfaite. Cela dispense de les pratiquer ; & l’on contente à peu de frais, par une lecture oisive, un reste de goût pour la vertu.

R. Sublimes Auteurs, rabaissez un peu vos modeles, si vous voulez qu’on cherche à les imiter. À qui vantez-vous la pureté qu’on n’a point souillée ? Eh ! parlez - nous de celle qu’on peut recouvrer ; peut-être au moins quelqu’un pourra vous entendre.

N. Votre jeune homme a déjà fait ces réflexions mais n’importe ; on ne vous sera pas moins un crime d’avoir dit ce qu’on fait, pour montrer ensuite ce qu’on devroit faire. Sans compter, qu’inspirer l’amour aux filles & la réserve aux femmes, c’est renverse l’ordre établi & ramener toute cette petite morale que la Philosophie a proscrite. Quoi que vous un puissiez dite, l’amour dans les filles est indécent & scandaleux, & il n’y a qu’un mari qui puisse autoriser un amant. Quelle étrange mal- adresse que d’être indulgent pour des filles, qui ne doivent point vous lire, & sévere pour les femmes qui vous jugeront ! Croyez-moi, si vous avez peur de réussir, tranquillisez-vous : vos mesures sont trop bien prises pour vous laisser craindre un pareil affront. Quoi qu’il en soit, je vous garderai le secret ; ne soyez imprudent qu’à demi. Si vous croyez donner un Livre utile, à la bonne heure ; mais gardez-vous de l’avouer.

R. De l’avouer, Monsieur ? Un honnËte homme se cache-t-il quand il parle en Public ? Ose-t-il imprimer ce qu’il n’oseroit reconnoître ? Je suis l’Editeur de ce Livre, & je m’y nommera comme Editeur.

N. Vous vous y nommerez ? Vous ?

R. Moi-même. N. Quoi ! Vous y mettrez votre nom ?

R. Oui, Monsieur.

N. Votre vrai nom ? Jean-Jaques ROUSSEAU, en toutes lettres ?

R. Jean Jaques Rousseau, en toutes lettres.

N. Vous n’y pensez pas ! Que dira-t- on de vous ?

R. Ce qu’on voudra. Je me nomme à la tête de ce Recueil, non pour me l’approprier, mais pour en répondre. S’il y a du mal, qu’on me l’impute ; s’il y a du bien, je n’entends point m’en faire honneur. Si l’on trouve le Livre mauvais en lui - même, c’est une raison de plus pour y mettre mon nom. Je ne veux pas passer pour meilleur que je ne suis.

N. Etes-vous content a le cette réponse ?

R. Oui, dans des tems où il n’est possible à personne d’etre bon.

N. Et les belles ames, les oubliez -vous ? R. La Nature les fit, vos institutions les gâtent.

N. À la tête d’un Livre d’amour on lira ces mots : Par J. J. Rousseau, Citoyen de Geneve !

R. Citoyen de Geneve ? Non pas cela. Je ne profane point le nom de ma patrie ; je ne le mets qu’aux écrits que je crois lui pouvoir faire honneur.

N. Vous portez vous-même un non qui n’est pas sans honneur, & vous avez aussi quelque chose à perdre. Vous donnez un Livre foible & plat qui vous sera tort. Je voudrois vous en empêcher ; mais si vous en faites la sottise, j’approuve que vous la fassiez hautement & franchement. Cela, du moins, sera dans votre caractere. Mais à propros mettrez-vous aussi votre devise à ce Livre ?

R. Mon Libraire m’a déjà fait cette plaisanterie, & je l’ai trouvée si bonne, que j’promis de lui en faire honneur. Non, Monsieur, je ne mettrai point ma devise à ce Livre ; mais je ne la quitterai pas pour cela, & je m’effraie moins que jamais de l’avoir prise. Souvenez-vous que je songeois à faire imprimer ces Lettres quand j’ecrivois contre les Spectacles, & que le soin d’excuser un de ces Ecrits ne m’a point fait altérer la vérité dans l’autre. Je me suis accusé d’avance plus fortement peut-être que personne ne m’accusera. Celui qui préfere la verité à sa gloire, peut espérer de la préférer à sa vie. Vous voulez qu’on soit toujours conséquent ; je doute que cela soit possible à l’homme ; mais ce qui lui est possible est d’etre toujours vrai : voila ce que je veux tâcher d’être.

N. Quand je vous demande si vous êtes l’Auteur de ces Lettres, pourquoi donc éludez- vous ma question ?

R. Pour cela même que je ne veux pas dire un mensonge.

N. Mais vous refusez aussi de dire la verite ?

R. C’est encore lui rendre honneur que de déclarer qu’on la veut taire : vous auriez meilleur marché d’un homme qui voudroit mentir. D’ailleurs les gens de goût se trompent-ils sur la plume des Auteurs ? Comment osez-vous faire question que c’est à vous de résoudre ?

N. Je la résoudrois bien pour quelques Lettres ; elles sont certainement de vous ; mais je ne vous reconnois plus dans les autres, & je doute qu’on se puisse contrefaire à ce point. La Nature, qui n’a pas peur qu’on la méconnoisse, change souvent d’apparence, & souvent l’art se de ce le en voulant être plus naturel qu’elle : c’est le Grogneur de la Fable qui rend la voix de l’animal mieux que l’animal même. Ce Recueil est plein de choses d’une mal-adresse que le dernier barbouilleur eut évitée. Les declamations, les répétitions, les contradictions, les éternelles rabâcheries ; où est l’homme capable de mieux faire, qui pourroit se résoudre à faire si mal ? Où est celui qui. auroit laisse la choquante proposition que ce fou d’Edouard fait à Julie ? Où est celui qui n’auroit pas corrige le ridicule du petit bon-homme, qui, voulant toujours mourir, a soin d’en avertir tout le monde, & finit par se porter toujours bien ? Où est celui qui n’eut pas commence par se dire : il faut marquer avec soin les caracteres ; il faut exactement varier les styles ? Infailliblement, avec ce projet, il auroit mieux fait, due la Nature.

J’observe que dans ; une société très-intime, les styles se rapprochent ainsi que les caracteres, & que les amis, confondant leurs ames, confondent aussi leurs manieres de penser, de sentir, & de dire. Cette Julie, telle qu’elle est, doit être une creature enchanteresse ; tout ce qui l’approche doit lui ressembler ; tout doit devenir Julie autour d’elle ; tous ses amis ne doivent avoir qu’un ton ; mais ces choses se sentent, & ne s’imaginent pas. Quand elles s’imagineroient, l’inventeur n’oseroit les mettre en pratique. Il ne lui faut que des traits qui frappent la multitude ; ce qui redevient simple à force de finesse, ne lui convient plus. Or, c’est-là qu’est le sceau de la vérité ; c’est-là qu’un œil attentif cherche & retrouve la Nature.

R. Hé bien ! vous concluez donc ?

N. Je ne conclus pas ; je doute, & je ne saurois vous dire, combien ce doute m’a tourmente durant la lecture de ces lettres. Certainement, si tout cela n’est que fiction, vous avez fait un mauvais livre : mais dites que ces deux femmes ont existe, & je relis ce Recueil tous les ans, jusqu’a la fin de ma vie.

R. Eh ! qu’importe qu’elles aient existe ? Vous les chercheriez en vain sur la terre. Elles ne sont plus.

N. Elles ne sont plus ? Elles furent donc ?

R. Cette conclusion est conditionnelle : si elles furent, elles ne sont plus.

N. Entre nous, convenez toue ces petites subtilités sont plus déterminantes qu’embarrassantes.

R. Elles sont ce que vous les forcez d’etre, pour ne point me trahir ni mentir.

N. Ma foi, vous aurez beau faire, on vous devinera malgré vous. Ne voyez-vous pas que votre épigraphe seule dit tout ?

R. Je vois qu’elle ne dit rien sur le fait en question : car qui peut savoir si j’trouve cette épigraphe dans le manuscrit, ou si c’est moi qui l’y ai mise ? Qui peut dire, si je ne suis point dans le même doute où vous êtes ? Si tout cet air de mystere n’est pas peut-être une feinte pour vous cacher ma propre ignorance sur ce que vous voulez savoir ?

N. Mais enfin, vous connoissez les lieux ? Vous avez été à Vevai ; dans le pays de Vaud ?

R. Plusieurs fois ; & je vous déclare que je n’y ai point oui parler du Baron d’Etange ni de sa fille. Le nom de M. de Wolmar n’y est pas même connu. J’été à Clarens : je n’y ai rien vu de semblable à la maison décrite dans ces Lettres. J’y ai passe, revenant d’Italie, l’annee même de l’evenement funeste, & l’on n’y pleuroit ni Julie de Wolmar, ni rien qui lui ressemblât, que je sache. Enfin, autant que je puis me rappeller la situation du pays, j’remarqué dans ces Lettres, des transpositions de lieux & des erreurs de topographie ; soit que l’Auteur n’en sçût pas davantage ; soit qu’il voulût dépayser ses Lecteurs. C’est-là tout ce que vous apprendrez de moi sur ce point, & soyez sûr que d’autres ne m’arracheront pas ce que j’auroi refusé de vous dire. N. Tout le monde aura la même curiosité que moi. Si vous publiez cet Ouvrage, dites donc au Public ce que vous m’avez dit. Faites plus, écrivez cette conversation pour toute Préface : les eclaircissemens nécessaires y sont tous.

R. Vous avez raison : elle vaut mieux que ce que j’aurois dit de mon chef. Au reste, ces sortes d’apologies ne réussissent gueres.

N. Non, quand on voit que l’Auteur s’y ménage ; mais j’ai pris soin qu’on ne trouvât pas ce défaut dans celle-ci. Seulement, je vous conseille d’en transposer les rôles. Feignez que c’est moi qui vous presse de publier ce Recueil, & que vous vous en défendez. Donnez - vous les objections, & à moi les réponses. Cela sera plus modeste, & sera un meilleur effet.

R. Cela sera-t-il aussi dans le caractere dont vous m’avez loué ci-devant ?

N. Non, je vous tendois un piége. Laissez les choses comme elles sont.

FIN.


LETTRES

DE

DEUX AMANS,

HABITANS D’UNE PETITE VILLE
AU PIED DES ALPES.



PREMIERE PARTIE.


LETTRE I.

À Julie.


Il faut vous fuir, Mademoiselle, je le sens bien : j’aurois dû beaucoup moins attendre, ou plutôt il faloit ne vous voir jamais. Mais que faire aujourd’hui ? Comment m’y prendre ? Vous m’avez promis de l’amitié ; voyez mes perplexités, & conseillez-moi.

Vous savez que je ne suis entré dans votre maison que sur l’invitation de Madame votre mere. Sachant que j’avois cultivé quelques talens agréables, elle a cru qu’ils ne seroient pas inutiles, dans un lieu dépourvu de maîtres, à l’éducation d’une fille qu’elle adore. Fier, à mon tour, d’orner de quelques fleurs un si beau naturel, j’osai me charger de ce dangereux soin sans en prévoir le péril, ou du moins sans le redouter. Je ne vous dirai point que je commence à payer le prix de ma témérité : j’espere que je ne m’oublierai jamais jusqu’à vous tenir des discours qu’il ne vous convient pas d’entendre, & manquer au respect que je dois à vos mœurs, encore plus qu’à votre naissance & à vos charmes. Si je souffre, j’ai du moins la consolation de souffrir seul, & je ne voudrois pas d’un bonheur qui pût coûter au vôtre.

Cependant je vous vois tous les jours, & je m’apperçois que sans y songer vous aggravez innocemment des maux que vous ne pouvez plaindre, & que vous devez ignorer. Je sais, il est vrai, le parti que dicte en pareil cas la prudence au défaut de l’espoir ; & je me serois efforcé de le prendre, si je pouvois accorder en cette occasion la prudence avec l’honnêteté ; mais comment me retirer décemment d’une maison dont la maîtresse elle-même m’a offert l’entrée, où elle m’accable de bontés, où elle me croit de quelque utilité à ce qu’elle a de plus cher au monde ? Comment frustrer cette tendre mere du plaisir de surprendre un jour son époux par vos progrès dans des études qu’elle lui cache à ce dessein ? Faut-il quitter impoliment sans lui rien dire ? Faut-il lui déclarer le sujet de ma retraite ? Et cet aveu même ne l’offensera-t-il pas de la part d’un homme dont la naissance & la fortune ne peuvent lui permettre d’aspirer à vous ?

Je ne vois, Mademoiselle, qu’un moyen de sortir de l’embarras où je suis ; c’est que la main qui m’y plonge m’en retire, que ma peine, ainsi que ma faute, me vienne de vous, & qu’au moins par pitié pour moi, vous daigniez m’interdire votre présence. Montrez ma lettre à vos parens ; faites-moi refuser votre porte ; chassez-moi comme il vous plaira ; je puis tout endurer de vous ; je ne puis vous fuir de moi-même.

Vous, me chasser ! moi, vous fuir ! & pourquoi ? Pourquoi donc est-ce un crime d’être sensible au mérite, & d’aimer ce qu’il faut qu’on honore ? Non, belle Julie ; vos attraits avoient ébloui mes yeux ; jamais ils n’eussent égaré mon cœur, sans l’attrait plus puissant qui les anime. C’est cette union touchante d’une sensibilité si vive & d’une inaltérable douceur ; c’est cette pitié si tendre à tous les maux d’autrui ; c’est cet esprit juste & ce goût exquis qui tirent leur pureté de celle de l’âme ; ce sont, en un mot, les charmes des sentimens bien plus que ceux de la personne, que j’adore en vous. Je consens qu’on vous puisse imaginer plus belle encore ; mais plus aimable & plus digne du cœur d’un honnête homme ; non, Julie, il n’est pas possible.

J’ose me flatter quelquefois que le Ciel a mis une conformité secrete entre nos affections, ainsi qu’entre nos goûts & nos âges. Si jeunes encore, rien n’altere en nous les penchans de la nature, & toutes nos inclinations semblent se rapporter. Avant que d’avoir pris les uniformes préjugés du monde, nous avons des manieres uniformes de sentir & de voir, & pourquoi n’oserois-je imaginer dans nos cœurs ce même concert que j’apperçois dans nos jugemens ? Quelquefois nos yeux se rencontrent ; quelques soupirs nous échappent en même-tems ; quelques larmes furtives… ô Julie ! si cet accord venoit de plus loin… si le Ciel nous avoit destinés… toute la force humaine… ah ! pardon ! je m’égare : j’ose prendre mes vœux pour de l’espoir ; l’ardeur de mes desirs prête à leur objet la possibilité qui lui manque.

Je vois avec effroi quel tourment mon cœur se prépare. Je ne cherche point à flatter mon mal ; je voudrois le hair s’il étoit possible. Jugez si mes sentimens sont purs, par la sorte de grâce que je viens vous demander. Tarissez, s’il se peut, la source du poison qui me nourrit & me tue. Je ne veux que guérir ou mourir, & j’implore vos rigueurs comme un amant imploreroit vos bontés.

Oui, je promets, je jure de faire de mon côté tous mes efforts pour recouvrer ma raison, ou concentrer au fond de mon ame le trouble que j’y sens naître : mais, par pitié, détournez de moi ces yeux si doux qui me donnent la mort ; dérobez aux miens vos traits, votre air, vos bras, vos mains, vos blonds cheveux, vos gestes ; trompez l’avide imprudence de mes regards ; retenez cette voix touchante qu’on n’entend point sans émotion ; soyez, hélas ! une autre que vous-même, pour que mon cœur puisse revenir à lui.

Vous le dirai-je sans détour ? Dans ces jeux que l’oisiveté de la soirée engendre, vous vous livrez devant tout le monde à des familiarités cruelles ; vous n’avez pas plus de réserve avec moi qu’avec un autre. Hier même, il s’en falut peu que par pénitence vous ne me laissassiez prendre un baiser : vous résistâtes foiblement. Heureusement que je n’eus garde de m’obstiner. Je sentis à mon trouble croissante que j’allois me perdre, & je m’arrêtai. Ah ! si du mains je l’eusse pu savourer à mon gré, ce baiser eût été mon dernier soupir, & je serois mort le plus heureux des hommes ! De grâce, quittons ces jeux qui peuvent avoir des suites funestes. Non, il n’y en a pas un qui n’ait son danger, jusqu’au plus puéril de tous. Je tremble toujours d’y rencontrer votre main, & je ne sais comment il arrive que je la rencontre toujours. À peine se pose-t-elle sur la mienne, qu’un tressaillement me saisit ; le jeu me donne la fievre ou plutôt le délire : je ne vois, je ne sens plus rien ; & dans ce moment d’aliénation, que dire, que faire, où me cacher, comment répondre de moi ?

Durant nos lectures, c’est un autre inconvénient. Si je vous vois un instant sans votre mere ou sans votre cousine, vous changez tout à coup de maintien ; vous prenez un air si sérieux, si froid, si glacé, que le respect & la crainte de vous déplaire m’ôtent la présence d’esprit & le jugement, & j’ai peine à bégayer en tremblant quelques mots d’une leçon que toute votre sagacité vous fait suivre à peine. Ainsi, l’inégalité que vous affectez tourne à la fois au préjudice de tous deux : vous me désolez & ne vous instruisez point, sans que je puisse concevoir quel motif fait ainsi changer d’humeur une personne si raisonnable. J’ose vous le demander, comment pouvez-vous être si folâtre en public, & si grave dans le tête-à-tête ? Je pensois que ce devoit être tout le contraire, & qu’il faloit composer son maintien à proportion du nombre des spectateurs. Au lieu de cela, je vous vois, toujours avec une égale perplexité de ma part, le ton de cérémonie en particulier, & le ton familier devant tout le monde. Daignez être plus égale, peut-être seroi-je moins tourmenté.

Si la commisération naturelle aux ames bien nées, peut vous attendrir sur les peines d’un infortuné auquel vous avez témoigné quelque estime, de légers changmens dans votre conduite rendront sa situation moins violente, & lui feront supporter plus paisiblement & son silence & ses maux : si sa retenue & son état ne vous touchent pas, & que vous vouliez user du droit de le perdre, vous le pouvez sans qu’il en murmure : il aime mieux encore périr par votre ordre que par un transport indiscret qui le rendît coupable à vos yeux. Enfin, quoi que vous ordonniez de mon sort, au moins n’aurai-je point à me reprocher d’avoir pu former un espoir téméraire, & si vous avez lu cette lettre, vous avez fait tout ce que j’oserois vous demander, quand même je n’aurois point de refus à craindre.




LETTRE II.

À Julie.


Que je me suis abusé, Mademoiselle, dans ma premiere lettre ! Au lieu de soulager mes maux, je n’ai fait que les augmenter en m’exposant à votre disgrace, & je sens que le pire de tous est de vous déplaire. Votre silence, votre air froid & réservé ne m’annoncent que trop mon malheur. Si vous avez exaucé ma priere en partie, ce n’est que pour

mieux m’en punir,

E poi ch’amor di me vi fece accorta,
Fur i biondi capelli allor velati,
E l’amoroso sguardo in se raccolto. [7]


vous retranchez en public l’innocente familiarité dont j’eus la folie de me plaindre ; mais vous n’en êtes que plus sévere dans le particulier, & votre ingénieuse rigueur s’exerce également par votre complaisance & par vos refus.

Que ne pouvez-vous connoître combien cette froideur m’est cruelle ! vous me trouveriez trop puni. Avec quelle ardeur ne voudrois-je pas revenir sur le passé, & faire que vous n’eussiez point vu cette fatale lettre ! Non, dans la crainte de vous offenser encore, je n’écrirois point celle-ci, si je n’eusse écrit la premiere, & je ne veux pas redoubler ma faute, mais la réparer. Faut-il pour vous appaiser dire que je m’abusois moi-même ? Faut-il protester que ce n’étoit pas de l’amour que j’avois pour vous ?… Moi je prononcerois cet odieux parjure ! Le vil mensonge est-il digne d’un cœur où vous régnez ? Ah ! que je sois malheureux, s’il faut l’être ; pour avoir été téméraire, je ne serai ni menteur ni lâche, & le crime que mon cœur a commis, ma plume ne peut le désavouer.

Je sens d’avance le poids de votre indignation, & j’en attends les derniers effets, comme un grâce que vous me devez au défaut de toute autre ; car le feu qui me consume mérite d’être puni, mais non méprisé. Par pitié ne m’abandonnez pas à moi-même ; daignez au moins disposer de mon sort ; dites quelle est votre volonté. Quoi que vous puissiez me prescrire, je ne saurai qu’obéir. M’imposez-vous un silence éternel ? Je saurai me contraindre à le garder. Me bannissez-vous de votre présence ? Je jure que vous ne me verrez plus. M’ordonnez-vous de mourir ? Ah ! ce ne sera pas le plus difficile.Il n’y a point d’ordre auquel je ne souscrive, hors celui de ne vous plus aimer : encore obéirois-je en cela même, s’il m’étoit possible.

Cent fois le jour je suis tenté de me jetter à vos pieds, de les arroser de mes pleurs, d’y obtenir la mort ou mon pardon. Toujours un effroi mortel glace mon courage ; mes genoux tremblent & n’osent fléchir ; la parole expire sur mes levres, & mon ame ne trouve aucune assurance contre la frayeur de vous irriter.

Est-il au monde un état plus affreux que le mien ? Mon cœur sent trop combien il est coupable & ne sauroit cesser de l’être ; le crime & le remords l’agitent de concert, & sans savoir quel sera mon destin, je flotte dans un doute insupportable entre l’espoir de la clémence & la crainte du châtiment.

Mais non, je n’espere rien, je n’ai droit de rien espérer. La seule grâce que j’attends de vous est de hâter mon supplice. Contentez une juste vengeance. Est-ce être assez malheureux que de me voir réduit à la solliciter moi-même ? Punissez-moi, vous le devez ; mais si vous n’êtes impitoyable, quittez cet air froid & mécontent qui me met au désespoir : quand on envoye un coupable à la mort, on ne lui montre plus de colere. LETTRE III. À JULIE.

Ne vous impatientez pas, Mademoiselle ; voici la derniere importunité que vous recevrez de moi.

Quand je commençai de vous aimer, que j’étois loin de voir tous les maux que je m’apprêtois ! Je ne sentis d’abord que celui d’un amour sans espoir, que la raison peut vaincre à force de tems ; j’en connus ensuite un plus grand dans la douleur de vous déplaire ; & maintenant j’éprouve le plus cruel de tous dans le sentiment de vos propres peines. Ô Julie ! je le vois avec amertume, mes plaintes troublent votre repos. Vous gardez un silence invincible : mais tout décele à mon cœur attentif vos agitations secretes. Vos yeux deviennent sombres, rêveurs, fixés en terre ; quelques regards égarés s’échappent sur moi ; vos vives couleurs se fanent ; une pâleur étrangere couvre vos joues ; la gaieté vous abandonne ; une tristesse mortelle vous accable ; & il n’y a que l’inaltérable douceur de votre ame qui vous préserve d’un peu d’humeur.

Soit sensibilité, soit dédain, soit pitié pour mes souffrances, vous en êtes affectée, je le vois ; je crains de contribuer aux vôtres, & cette crainte m’afflige beaucoup plus que l’espoir qui devroit en naître ne peut me flatter ; car ou je me trompe moi-même, ou votre bonheur m’est plus cher que le mien. Cependant en revenant à mon tour sur moi, je commence à connoître combien j’avois mal jugé de mon propre cœur, & je vois trop tard que ce que j’avois d’abord pris pour un délire passager fera le destin de ma vie. C’est le progrès de votre tristesse qui m’a fait sentir celui de mon mal. Jamais, non, jamais le feu de vos yeux, l’éclat de votre teint, les charmes de votre esprit, toutes les grâces de votre ancienne gaieté, n’eussent produit un effet semblable à celui de votre abattement. N’en doutez pas, divine Julie, si vous pouviez voir quel embrasement ces huit jours de langueur ont allumé dans mon ame, vous gémiriez vous-même des maux que vous me causez. Ils sont désormais sans remede, & je sens avec désespoir que le feu qui me consume ne s’éteindra qu’au tombeau.

N’importe ; qui ne peut se rendre heureux peut au moins mériter de l’être, & je saurai vous forcer d’estimer un homme à qui vous n’avez pas daigné faire la moindre réponse. Je suis jeune &peux mériter un jour la considération dont je ne suis pas maintenant digne. En attendant, il faut vous rendre le repos que j’ai perdu pour toujours, & que je vous ôte ici malgré moi. Il est juste que je porte seul la peine du crime dont je suis seul coupable. Adieu, trop belle Julie, vivez tranquille & reprenez votre enjouement ; des demain vous ne me verrez plus. Mais soyez sûre que l’amour ardent & pur dont j’ai brûlé pour vous ne s’éteindra de ma vie, que mon cœur plein d’un si digne objet ne sauroit plus s’avilir, qu’il partagera désormais ses uniques hommages entre vous & la vertu, & qu’on ne verra jamais profaner par d’autres feux l’autel où Julie fut adorée. BILLET DE JULIE.

N’emportez pas l’opinion d’avoir rendu votre éloignement nécessaire. Un cœur vertueux sauroit se vaincre ou se taire, & deviendroit peut-être à craindre. Mais vous… vous pouvez rester.

RéPONSE. Je me suis tu long-tems, votre froideurs m’a fait parler à la fin. Si l’on peut se vaincre pour la vertu, l’on ne supporte point le mépris de ce qu’on aime. Il faut partir.

II. BILLET DE JULIE. Non, Monsieur ; après ce que vous avez paru sentir : après ce que vous m’avez osé dire, un homme tel que vous avez feint d’être ne part point ; il fait plus.

RéPONSE. Je n’ai rien feint, qu’une passion modérée, dans un cœur au désespoir. Demain vous serez contente, & quoi que vous en puissiez dire, j’aurai moins fait que de partir. III. BILLET DE JULIE. Insensé ! si mes jours te sont chers, crains d’attenter aux tiens. Je suis obsédée, & ne puis ni vous parler ni vous écrire jusqu’à demain. Attendez.

LETTRE IV. DE JULIE.

Il faut donc l’avouer enfin, ce fatal secret trop mal déguisé !Combien de fois j’ai juré qu’il ne sortiroit de mon cœur qu’avec la vie ! La tienne en danger me l’arrache ; il m’échappe, & l’honneur est perdu. Hélas ! j’ai trop tenu parole : est-il une mort plus cruelle que de survivre à l’honneur ?

Que dire, comment rompre un si pénible silence ? Ou plutôt n’ai-je pas déjà tout dit, & ne m’as-tu pas trop entendue ? Ah ! tu en as trop vu pour ne pas deviner le reste ! Entraînée par degrés dans les pieges d’un vil séducteur, je vois, sans pouvoir m’arrêter, l’horrible précipice où je cours. Homme artificieux ! c’est bien plus mon amour que le tien qui fait ton audace. Tu vois l’égarement de mon cœur, tu t’en prévaux pour me perdre, & quand tu me rends méprisable, le pire de mes maux est d’être forcée à te mépriser. Ah ! malheureux ! je t’estimois, & tu me déshonores ! crois-moi, si ton cœur étoit fait pour jouir en paix de ce triomphe, il ne l’eût jamais obtenu.

Tu le sais, tes remords en augmenteront ; je n’avois point dans l’amedes inclinations vicieuses. La modestie & l’honnêteté m’étoient chéres ; j’aimois à les nourrir dans une vie simple & laborieuse. Que m’ont servi des soins que le Ciel a rejetés ? Des le premier jour que j’eus le malheur de te voir, je sentis le poison qui corrompt mes sens & ma raison ; je le sentis du premier instant, & tes yeux, tes sentimens, tes discours, ta plume criminelle le rendent chaque jour plus mortel.

Je n’ai rien négligé pour arrêter le progrès de cette passion funeste. Dans l’impuissance de résister, j’ai voulu me garantir d’être attaquée ; tes poursuites ont trompé ma vaine prudence. Cent fois j’ai voulu me jetter aux pieds des auteurs de mes jours ; cent fois j’ai voulu leur ouvrir mon cœur coupable : ils ne peuvent connoître ce qui s’y passe : ils voudront appliquer des remedes ordinaires à un mal désespéré ; ma mere est foible & sans autorité ; je connois l’inflexible sévérité de mon pere, & je ne ferai que perdre & déshonorer moi, ma famille & toi-même. Mon amie est absente, mon frere n’est plus ; je ne trouve aucun protecteur au monde contre l’ennemi qui me poursuit ; j’implore en vain le Ciel, le Ciel est sourd aux prieres des foibles. Tout fomente l’ardeur qui me dévore ; tout m’abandonne à moi-même, ou plutôt tout me livre à toi ; la nature entiere semble être ta complice ; tous mes efforts sont vains, je t’adore en dépit de moi-même. Comment mon cœur, qui n’a pu résister dans toute sa force, céderoit-il maintenant à demi ? Comment ce cœur, qui ne soit rien dissimuler, te cacheroit-il le reste de sa foiblesse ? Ah ! le premier pas, qui coûte le plus, étoit celui qu’il ne faloit pas faire ; comment m’arrêterois-je aux autres ? Non, de ce premier pas je me sens entraîner dans l’abyme, & tu peux me rendre aussi malheureuse qu’il te plaira.

Tel est l’état affreux où je me vois, que je ne puis plus avoir recours qu’à celui qui m’y a réduite, & que pour me garantir de ma perte, tu dois être mon unique défenseur contre toi. Je pouvois, je le sais, différer cet aveu de mon désespoir ; je pouvois quelque tems déguiser ma honte, & céder par degrés pour m’en imposer à moi-même. Vaine adresse qui pouvoit flatter mon amour-propre, & non pas sauver ma vertu ! Va, je vois trop, je sens trop où mene la premiere faute, & je ne cherchois pas à préparer ma ruine, mais à l’éviter.

Toutefois si tu n’es pas le dernier des hommes ; si quelque étincelle de vertu brilla dans ton ame ; s’il y reste encore quelque trace des sentimens d’honneur dont tu m’as paru pénétré, puis-je te croire assez vil pour abuser de l’aveu fatal que mon délire m’arrache ? Non, je te connois bien ; tu soutiendras ma foiblesse, tu deviendras ma sauve-garde, tu protégeras ma personne contre mon propre cœur. Tes vertus sont le dernier refuge de mon innocence ; mon honneur s’ose confier au tien, tu ne peux conserver l’un sans l’autre ; ame généreuse, ah ! conserve-les tous deux, & du moins pour l’amour de toi-même, daigne prendre pitié de moi.

Ô Dieu ! suis-je assez humiliée ! Je t’écris à genoux ; je baigne mon papier de mes pleurs ; j’éleve à toi mes timides supplications. Et ne pense pas, cependant, que j’ignore que c’étoit à moi d’en recevoir, & que pour me faire obéir je n’avois qu’à me rendre avec art méprisable. Ami, prends ce vain empire, & laisse-moi l’honnêteté : j’aime mieux être ton esclave & vivre innocente, que d’acheter ta dépendance au prix de mon déshonneur. Si tu daignes m’écouter, que d’amour, que de respects ne dois-tu pas attendre de celle qui te devra son retour à la vie ? Quels charmes dans la douce union de deux ames pures ! Tes désirs vaincus seront la source de ton bonheur, & les plaisirs dont tu jouiras seront dignes du Ciel même.

Je crois, j’espere, qu’un cœur qui m’a paru mériter tout l’attachement du mien ne démentira pas la générosité que j’attends de lui. J’espere encore que s’il étoit assez lâche pour abuser de mon égarement & des aveux qu’il m’arrache, le mépris, l’indignation me rendroient la raison que j’ai perdue, & que je ne serois pas assez lâche moi-même pour craindre un amant dont j’aurois à rougir. Tu seras vertueux ou méprisé ; je serai respectée ou guérie ; voilà l’unique espoir qui me reste avant celui de mourir. LETTRE V. À JULIE.

Puissances du Ciel ! j’avois une ame pour la douleur, donnez-m’en une pour la félicité. Amour, vie de l’ame, viens soutenir la mienne prête à défaillir. Charme inexprimable de la vertu, force invincible de la voix de ce qu’on aime, bonheur, plaisirs, transports, que vos traits sont poignans ! qui peut en soutenir l’atteinte ? Oh ! comment suffire au torrent de délices qui vient inonder mon cœur ? comment expier les alarmes d’une craintive amante ? Julie… non ? ma Julie à genoux ! ma Julie verser des pleurs !… celle à qui l’univers devroit des hommages, supplier un homme qui l’adore de ne pas l’outrager, de ne pas se déshonorer lui-même ! Si je pouvois m’indigner contre-toi, je le ferois, pour tes frayeurs qui nous avilissent. Juge mieux, beauté pure & céleste, de la nature de ton empire. Eh ! si j’adore les charmes de ta personne, n’est-ce pas sur-tout pour l’empreintede cette ame sans tache qui l’anime, & dont tous tes traits portent la divine enseigne ? Tu crains de céder à mes poursuites ? mais quelles poursuites peut redouter celle qui couvre de respect &d’honnêteté tous les sentimens qu’elle inspire ? Est-il un homme assez vil sur terre pour oser être téméraire avec toi ?

Permets, permets que je savoure le bonheur inattendu d’être aimé…aimé de celle… Trône du monde, combien je te vois au-dessous de moi ! Que je la relise mille fois, cette lettre adorable où ton amour & tes sentimens sont écrits en caracteres de feu ; où malgré tout l’emportement d’un cœur agité, je vois avec transport combien, dans une ame honnête, les passions les plus vives gardent encore le saint caractere de la vertu ! Quel monstre, après avoir lu cette touchante lettre, pourroit abuser de ton état, & témoigner par l’acte le plus marqué son profond mépris pour lui-même ? Non, chére amante, prends confiance en un ami fidele qui n’est point fait pour te tromper. Bien que ma raison soit à jamais perdue, bien que le trouble de mes sens s’accroisse à chaque instant, ta personne est désormais pour moi le plus charmant, mais le plus sacré dépôt dont jamais mortel fut honoré. Ma flamme & son objet conserveront ensemble une inaltérable pureté. Je frémirois de porter la main sur tes chastes attraits plus que du plus vil inceste ; & tu n’est pas dans une sûreté plus inviolable avec ton pere qu’avec ton amant. Oh ! si jamais cet amant heureux s’oublie un moment devant toi !… L’amant de Julie auroit une ame abjecte ! Non, quand je cesserai d’aimer la vertu, je ne t’aimerai plus ; à ma premiere lâcheté, je ne veux plus que tu m’aimes.

Rassure-toi donc, je t’en conjure au nom du tendre & pur amour qui nous unit ; c’est à lui de t’être garant de ma retenue & de mon respect ; c’est à lui de te répondre de lui-même. Et pourquoi tes craintes iroient-elles plus loin que mes désirs ? à quel autre bonheur voudrois-je aspirer, si tout mon cœur suffit à peine à celui qu’il goûte ? Nous sommes jeunes tous deux, il est vrai ; nous aimons pour la premiere & l’unique fois de la vie, & n’avons nulle expérience des passions : mais l’honneur qui nous conduit est-il un guide trompeur ? a-t-il besoin d’une expérience suspecte qu’on n’acquiert qu’à force de vices ? J’ignore si je m’abuse, mais il me semble que les sentimens droits sont tous au fond de mon cœur. Je ne suis point un vil séducteur comme tu m’appelles dans ton désespoir, mais un homme simple & sensible, qui montre aisément ce qu’il sent, & ne sent rien dont il doive rougir. Pour dire tout en un seul mot, j’abhorre encore plus le crime que je n’aime Julie. Je ne sais, non, je ne sais pas même si l’amour que tu fais naître est compatible avec l’oubli de la vertu ; & si tout autre qu’une ame honnête peut sentir assez tous tes charmes. Pour moi, plus j’en suis pénétré, plus mes sentimens s’élevent. Quel bien, que je n’aurois pas fait pour lui-même, ne ferois-je pas maintenant pour me rendre digne de toi ? Ah ! daigne te confier aux feux que tu m’inspires, & que tu saissi bien purifier ; crois qu’il suffit que je t’adore pour respecter à jamais le précieux dépôt dont tu m’as chargé. Oh ! quel cœur je vais posséder ! Vrai bonheur, gloire de ce qu’on aime, triomphe d’un amour qui s’honore, combien tu vaux mieux que tous ses plaisirs ! LETTRE VI. DE JULIE À CLAIRE.

Veux-tu, ma cousine, passer ta vie à pleurer cette pauvre Chaillot, & faut-il que les morts te fassent oublier les vivants ? Tes regrets sont justes ; & je les partage ; mais doivent-ils être éternels ? Depuis la perte de ta mere, elle t’avoit élevée avec le plus grand soin : elle étoit plutôt ton amie ta gouvernante ; elle t’aimoit tendrement, & m’aimoit parce que tu m’aimes ; elle ne nous inspira jamais que des principes de sagesse & d’honneur. Je sais tout cela, ma chére, & j’en conviens avec plaisir. Mais conviens aussi que la bonne femme étoit peu prudente avec nous ; qu’elle nous faisoit sans nécessité les confidences les plus indiscretes ; qu’elle nous entretenoit sans cesse des maximes de la galanterie, des aventures de sa jeunesse, du manége des amants ; & que, pour nous garantir des piéges des hommes, si elle ne nous apprenoit pas à leur entendre, elle nous instruisoit au moins de mille choses que des jeunes filles se passeroient bien de savoir. Console-toi donc de sa perte comme d’un mal qui n’est pas sans quelque dédommagement : à l’âge où nous sommes, ses leçons commençoient à devenir dangereuses, & le Ciel nous l’a peut-être ôtée au moment où il n’étoit pas bon qu’elle nous restât plus longtemps. Souviens-toi de tout ce que tu me disois quand je perdis le meilleur des freres. La Choillot t’est-elle plus chére ? As-tu plus de raison de la regretter ?

Reviens, ma chére, elle n’a plus besoin de toi. Hélas ! tandis que tu perds ton tems en regrets superflus, comment ne crains-tu point de t’en attirer d’autres ? comment ne crains-tu point, toi qui connois l’état de mon cœur, d’abandonner ton amie à des périls que ta présence auroit prévenus ? Oh ! qu’il s’est passé de choses depuis ton départ ! Tu frémiras en apprenant quels dangers j’ai courus par mon imprudence. J’espere en être délivrée : mais je me vois, pour ainsi dire, à la discrétion d’autrui : c’est à toi de me rendre à moi-même. Hâte-toi donc de revenir. Je n’ai rien dit tant que tes soins étoient utiles à ta pauvre Bonne ; j’eusse été la premiere à t’exhorter à les lui rendre. Depuis qu’elle n’est plus, c’est à sa famille que tu les dois : nous les remplirons mieux ici de concert que tu ne ferois seule à la campagne, & tu t’acquitteras des devoirs de la reconnoissance sans rien ôter à ceux de l’amitié.

Depuis le départ de mon Pere nous avons repris notre ancienne maniere de vivre, & ma mere me quitte moins ; mais c’est par habitude plus que par défiance. Ses sociétés lui prennent encore bien des momens qu’elle ne veut pas dérober à mes petites études, & Babi remplit alors sa place assez négligemment. Quoique je trouve à cette bonne mere beaucoup trop de sécurité, je ne puis me résoudre à l’en avertir ; je voudrois bien pourvoir à ma sûreté sans perdre son estime, & c’est toi seule qui peux concilier tout cela. Reviens, ma Claire, reviens sans tarder. j’ai regret aux leçons que je prends sans toi, & j’ai peur de devenir trop savante. Notre maître n’est pas seulement un homme de mérite ; il est vertueux, & n’en est que plus à craindre. Je suis trop contente de lui pour l’être de moi. À son âge & au nôtre, avec l’homme le plus vertueux, quand il est aimable, il vaut mieux être deux filles qu’une.

LETTRE VII. REPONSE.

Je t’entends, & tu me fais trembler ; non que je croie le danger aussi pressant que tu l’imagines. Ta crainte modere la mienne sur le présent, mais l’avenir m’épouvante ; & si tu ne peux te vaincre, je ne vois plus que des malheurs. Hélas ! combien de fois la pauvre Chaillot m’a-t-elle prédit que le premier soupir de ton cœur feroit le destin de ta vie ! Ah ! cousine ! si jeune encore, faut-il voir déjà ton sort s’accomplir ! Qu’elle va nous manquer, cette femme habile que tu nous crois avantageux de perdre ! Il l’eût été, peut-être, de tomber d’abord en de plus sûres mains ; mais nous sommes trop instruites en sortant des siennes pour nous laisser gouverner par d’autres, & pas assez pour nous gouverner nous-mêmes : elle seule pouvoit nous garantir des dangers auxquels elle nous avoit exposées. Elle nous a beaucoup appris ; & nous avons, ce me semble, beaucoup pensé pour notre âge. La vive & tendre amitié qui nous unit presque des le berceau, nous a, pour ainsi dire, éclairé le cœur de bonne heure sur toutes les passions : nous connoissons assez bien leurs signes & leurs effets ; il n’y a que l’art de les réprimer qui nous manque. Dieu veuille que ton jeune philosophe connoisse mieux que nous cet art-là !

Quand je dis nous, tu m’entends ; c’est sur-tout de toi que je parle : car, pour moi, la Bonne m’a toujours dit que mon étourderie me tiendroit lieu de raison, que je n’aurois jamais l’esprit de savoir aimer, & que j’étois trop folle pour faire un jour des folies. Ma Julie, prendsgar de à toi ; mieux elle auguroit de ta raison, plus elle craignoit pour ton cœur. Ais bon courage cependant ; tout ce que la sagesse & l’honneur pourront faire, je sais que ton ame le fera ; & la mienne fera, n’endoute pas, tout ce que l’amitié peut faire à son tour. Si nous en savons trop pour notre âge, au moins cette étude n’a rien coûté à nos mœurs. Crois, ma chére, qu’il y a bien des filles plus simples qui sont moins honnêtes que nous nous le sommes parce que nous voulons l’être ; &, quoi qu’on en puisse dire, c’est le moyen de l’être plus sûrement.

Cependant, sur ce que tu me marques, je n’auroi pas un moment de repos que je ne sois auprès de toi ; car, si tu crains le danger, il n’est pas tout à fait chimérique. Il est vrai que le préservatif est facile : deux mots à ta mere, & tout est fini ; mais je te comprends, tu ne veux point d’un expédient qui finit tout : tu veux bien t’ôter le pouvoir de succomber, mais non pas l’honneur de combattre. Ô pauvre cousine !… encore si la moindre lueur… Le baron d’Etange consentir à donner sa fille, son enfant unique, à un petit bourgeois sans fortune ! L’esperes-tu ?… Qu’esperes-tu donc ? que veux-tu ?…Pauvre, pauvre cousine !… Ne crains rien toutefois de ma part ; ton secret sera gardé par ton amie. Bien des gens trouveroient plus honnête de le révéler : peut-être auroient-ils raison. Pour moi, qui ne suis pas une grande raisonneuse, je ne veux point d’une honnêteté qui trahit l’amitié, la foi, la confiance ; j’imagine que chaque relation, chaque âge a ses maximes, ses devoirs, ses vertus ; que ce qui seroit prudence à d’autres, à moi seroit perfidie, & qu’au lieu de nous rendre sages, on nous rend méchans en confondant tout cela. Si ton amour est foible, nous le vaincrons ; s’il est extrême, c’est l’exposer à des tragédies que de l’attaquer par des moyens violents ; & il ne convient à l’amitié de tenter que ceux dont elle peut répondre. Mais, en revanche, tu n’as qu’à marcher droit quand tu seras sous ma garde : tu verras, tu verras ce que c’est qu’une Duégne de dix-huit ans.

Je ne suis pas, comme tu sais, loin de toi pour mon plaisir ; & le printemps n’est pas si agréable en campagne que tu penses ; on y souffre à la fois le froid & le chaud ; on n’a point d’ombre à la promenade, & il faut se chauffer dans la maison. Mon pere, de son côté, ne laisse pas, au milieu de ses bâtiments, de s’appercevoir qu’on a la gazette ici plus tard qu’à la ville. Ainsi tout le monde ne demande pas mieux que d’y retourner, & tu m’embrasseras, j’espere, dans quatre ou cinq jours. Mais ce qui m’inquiete est que quatre ou cinq jours font je ne sais combien d’heures, dont plusieurs sont destinées au philosophe. Au philosophe, entends-tu, cousine ? Pense que toutes ces heures-là ne doivent sonner que pour lui.

Ne va pas ici rougir & baisser les yeux : prendre un air grave, il t’est impossible ; cela ne peut aller à tes traits. Tu sais bien que je ne saurois pleurer sans rire, & que je n’en suis pas pour cela moins sensible ; je n’en ai pas moins de chagrin d’être loin de toi ; je n’en regrette pas moins la bonne Chaillot. Je te sais un gré infini de vouloir partager avec moi le soin de sa famille, je ne l’abandonnerai de mes jours ; mais tune serois plus toi-même si tu perdois quelque occasion de faire du bien. Je conviens que la pauvre mie étoit babillarde, assez libre dans ses propos familiers, peu discrete avec de jeunes filles, & qu’elle aimoit à parler de son vieux tems. Aussi ne sont-ce pas tant les qualités de son esprit que je regrette, bien qu’elle en eût d’excellentes parmi de mauvaises ; la perte que je pleure en elle, c’est son bon cœur, son parfait attachement, qui lui donnoit à la fois pour moi la tendresse d’une mere & la confiance d’une sœur. Elle me tenait lieu de toute ma famille. À peine ai-je connu ma mere ! mon pere m’aime autant qu’il peut aimer ; nous avons perdu ton aimable fr frere, re, je ne vois presque jamais les miens : me voilà comme une orpheline délaissée. Mon enfant, tu me restes seule ; car ta bonne mere, c’est toi : tu as raison pourtant ; tu me restes. Je pleurois ! j’étois donc folle ; qu’avois-je à pleurer ?

P.S. De peur d’accident, j’adresse cette lettre à notre maître, afin qu’elle te parvienne plus sûrement.



LETTRE VIII. [8]


À Julie.


Quels sont, belle Julie, les bizarres caprices de l’amour ! Mon cœur a plus qu’il n’espéroit, & n’est pas content ! Vous m’aimez, vous me le dites, & je soupire ! Ce cœur injuste ose désirer encore, quand il n’a plus rien à désirer ; il me punit de ses fantaisies, & me rend inquiet au sein du bonheur. Ne croyez pas que j’aie oublié les loix qui me sont imposées, ni perdu la volonté de les observer ; non : mais un secret dépit m’agite en voyant que ces loix ne coûtent qu’à moi, que vous qui vous prétendiez si foible êtes si forte à présent, & que j’ai si peu de combats à rendre contre moi-même, tant je vous trouve attentive à les prévenir.

Que vous êtes changée depuis deux mois, sans que rien ait changé que vous ! Vos langueurs ont disparu : il n’est plus question de dégoût ni d’abattement ; toutes les grâces sont venues reprendre leurs postes ; tous vos charmes se sont ranimés ; la rose qui vient d’éclorre n’est pas plus fraîche que vous ; les saillies ont recommencé ; vous avez de l’esprit avec tout le monde ; vous folâtrez, même avec moi, comme auparavant ; &, ce qui m’irrite plus que tout le reste ; vous me jurez un amour éternel d’un air aussi gai que si vous disiez la chose du monde la plus plaisante.

Dites, dites, volage, est-ce là le caractere d’une passion violente réduite à se combattre elle-même ? & si vous aviez le moindre désir à vaincre, la contrainte n’étoufferoit-elle pas au moins l’enjouement ? Oh ! que vous étiez bien plus aimable quand vous étiez moins belle ! que je regrette cette pâleur touchante, précieux gage du bonheur d’un amant !, & que je hais l’indiscrete santé que vous avez recouvrée aux dépens de mon repos ! Oui, j’aimerois mieux vous voir malade encore que cet air content, ces yeux brillants, ce teint fleuri, qui m’outragent. Avez-vous oublié sitôt que vous n’étiez pas ainsi quand vous imploriez ma clémence ? Julie, Julie, que cet amour si vif est devenu tranquille en peu de temps !

Mais ce qui m’offense plus encore, c’est qu’apres vous être remise à ma discrétion, vous paroissez vous en défier, & que vous fuyez les dangers comme s’il vous en restoit à craindre. Est-ce ainsi que vous honorez ma retenue, & mon inviolable respect méritoit-il cet affront de votre part ? Bien loin que le départ de votre pere nous ait laissé plus de liberté, à peine peut-on vous voir seule. Votre inséparable cousine ne vous quitte plus. Insensiblement nous allons reprendre nos premieres manieres de vivre & notre ancienne circonspection, avec cette unique différence qu’alors elle vous étoit à charge, & qu’elle vous plaît maintenant.

Quel sera donc le prix d’un si pur hommage, si votre estime ne l’est pas ; & de quoi me sert l’abstinence éternelle & volontaire de ce qu’il y a de plus doux au monde, si celle qui l’exige ne m’en sait aucun gré ? Certes, je suis las de souffrir inutilement, & de me condamner aux plus dures privations sans en avoir même le mérite. Quoi ! faut-il que vous embellissiez impunément, tandis que vous me méprisez ? Faut-il qu’incessamment mes yeux dévorent des charmes dont jamais ma bouche n’ose approcher ? Faut-il enfin que je m’ôte à moi-même toute espérance, sans pouvoir au moins m’honorer d’un sacrifice aussi rigoureux ? Non ; puisque vous ne vous fiez pas à ma foi, je ne veux plus la laisser vainement engagée : c’est une sûreté injuste que celle que vous tirez à la fois de ma parole & de vos précautions ; vous êtes trop ingrate, ou je suis trop scrupuleux, & je ne veux plus refuser de la fortune les occasions que vous n’aurez pu lui ôter. Enfin, quoi qu’il en soit de mon sort, je sens que j’ai pris une charge au-dessus de mes forces. Julie, reprenez la garde de vous-même ; je vous rends un dépôt trop dangereux pour la fidélité du dépositaire, & dont la défense coûtera moins à votre cœur que vous n’avez feint de la craindre.

Je vous le dis sérieusement : comptez sur vous, ou chassez-moi, c’est-à-dire ôtez-moi la vie. j’ai pris un engagement téméraire. J’admire comment je l’ai pu tenir si longtemps ; je sais que je le dois toujours ; mais je sens qu’il m’est impossible. On mérite de succomber quand on s’impose de si périlleux devoirs. Croyez-moi, chére & tendre Julie, croyez-en ce cœur sensible quine vit que pour vous ; vous serez toujours respectée : mais je puis un instant manquer de raison, & l’ivresse des sens peut dicter un crime dont on auroit horreur de sang-froid. Heureux de n’avoir point trompé votre espoir, j’ai vaincu deux mais, & vous me devez le prix de deux siecles de souffrances.

LETTRE IX. DE JULIE.

J’entends : les plaisirs du vice & l’honneur de la vertu vous feroient un sort agréable. Est-ce là votre morale ?… Eh ! mon bon ami, vous vous lassez bien vite d’être généreux ! Ne l’étiez-vous donc que par artifice ? La singuliere marque d’attachement que de vous plaindre de ma santé ! Seroit-ce que vous espériez voir mon fol amour achever de la détruire, & que vous m’attendiez au moment de vous demander la vie ? ou bien, comptiez-vous de me respecter aussi long-tems que je ferois peur, & de vous rétracter quand je deviendrois supportable ? Je ne vois pas dans de pareils sacrifices un mérite à tant faire valoir.

Vous me reprochez avec la même équité le soin que je prends de vous sauver des combats pénibles avec vous-même, comme si vous ne deviez pas plutôt m’en remercier. Puis vous vous rétractez de l’engagement que vous avez pris comme d’un devoir trop à charge ; en sorte que, dans la même lettre, vous vous plaignez de ce que vous avez trop de peine, & de ce que vous n’en avez pas assez. Pensez-y mieux, & tâchez d’être d’accord avec vous pour donner à vos prétendus griefs une couleur moins frivole ; ou plutôt, quittez toute cette dissimulation qui n’est pas dans votre caractere. Quoique vous puissiez dire, votre cœur est plus content du mien qu’il ne feint de l’être : ingrat, vous savez trop qu’il n’aura jamais tort avec vous ! Votre lettre même vous dément par son style enjoué, & vous n’auriez pas tant d’esprit si vous étiez moins tranquille. En voilà trop sur les vains reproches qui vous regardent ; passons à ceux qui me regardent moi-même, & qui semblent d’abord mieux fondés.

Je le sens bien, la vie égale & douce que nous menons depuis deux mais ne s’accorde pas avec ma déclaration précédente, & j’avoue que ce n’est pas sans raison que vous êtes surpris de ce contraste. Vous m’avez d’abord vue au désespoir, vous me trouvez à présent trop paisible ; de là vous accusez mes sentimens d’inconstance, & mon cœur de caprice. Ah ! mon ami, ne le jugez-vous point trop séverement ? Il faut plus d’un jour pour le connaître : attendez, & vous trouverez peut-être que ce cœur qui vous aime n’est pas indigne du vôtre.

Si vous pouviez comprendre avec quel effroi j’éprouvai les premieres atteintes du sentiment qui m’unit à vous, vous jugeriez du trouble qu’il dut me causer : j’ai été élevée dans des maximes si séveres, que l’amour le plus pur me paroissoit le comble du déshonneur. Tout m’apprenoit ou me faisoit croire qu’une fille sensible étoit perdue au premier mot tendre échappé de sa bouche ; mon imagination troublée confondoit le crime avec l’aveu de la passion ; & j’avois une si affreuse idée de ce premier pas, qu’à peine voyois-je au delà nul intervalle jusqu’au dernier. L’excessive défiance de moi-même augmenta mes alarmes ; les combats de la modestie me parurent ceux de la chasteté ; je pris le tourment du silence pour l’emportement des désirs. Je me crus perdue aussitôt que j’aurois parlé, & cependant il faloit parler où vous perdre. Ainsi, ne pouvant plus déguiser mes sentimens, je tâchai d’exciter la générosité des vôtres, & me fiant plus à vous qu’à moi, je voulus, en intéressant votre honneur à ma défense, me ménager des ressources dont je me croyois dépourvue.

J’ai reconnu que je me trompois ; je n’eus pas parlé, que je me trouvai soulagée ; vous n’eût es pas répondu, que je me sentis tout à fait calme ; & deux mais d’expérience m’ont ppris que mon cœur trop tendre a besoin d’amour, mais que mes sens n’ont aucun besoin d’amant. Jugez, vous qui aimez la vertu, avec quelle joie je fis cette heureuse découverte. Sortie de cette profonde ignominie où mes terreurs m’avoient plongée, je goûte le plaisir délicieux d’aimer purement. cet état fait le bonheur de ma vie ; mon humeur & ma santé s’en ressentent ; à peine puis-je en concevoir un plus doux, & l’accord de l’amour & de l’innocence me semble être le paradis sur la terre.

Dès-lors je ne vous craignis plus ; &, quand je pris soin d’éviter la solitude avec vous, ce fut autant pour vous que pour moi : car vos yeux & vos soupirs annonçoient plus de transports que de sagesse ; & si vous eussiez oublié l’arrêt que vous avez prononcé vous-même, je ne l’aurois pas oublié.

Ah ! mon ami ! que ne puis-je faire passer dans votre ame le sentiment de bonheur & de paix qui regne au fond de la mienne ! Que ne puis-je vous apprendre à jouir tranquillement du plus délicieux état de la vie ! Les charmes de l’union des cœurs se joignent pour nous à ceux de l’innocence : nulle crainte, nulle honte ne trouble notre félicité ; au sein des vrais plaisirs de l’amour, nous pouvons parler de la vertu sans rougir.

E v’e il piacer con l’onestade accanto. [9]

Je ne sais quel triste pressentiment s’éleve dans mon sein, & me crie que nous jouissons du seul tems heureux que le Ciel nous ait destiné. Je n’entrevois dans l’avenir qu’absence, orages, troubles, contradictions. La moindre altération à notre situation présente me paroit une pouvoir être qu’un mal. Non, quand un lien plus doux nous uniroit à jamais, je ne sais si l’exces du bonheur n’en deviendroit pas bientôt la ruine. Le moment de la possession est une crise de l’amour, & tout changement est dangereux au nôtre ; nous ne pouvons plus qu’y perdre.

Je t’en conjure, mon tendre & unique ami, tâche de calmer l’ivresse des vains désirs que suivent toujours les regrets, le repentir, la tristesse. Goûtons en paix notre situation présente. Tu te plais à m’instruire, & tu sais trop si je me plais à recevoir tes leçons. Rendons-les encore plus fréquentes ; ne nous quittons qu’autant qu’il faut pour la bienséance ; employons à nous écrire les momens que nous ne pouvons passer à nous voir, & profitons d’un tems précieux, après lequel peut-être nous soupirerons un jour. Ah ! puisse notre sort, tel qu’il est, durer autant que notre vie ! L’esprit s’orne, la raison s’éclaire, l’ame se fortifie, le cœur jouit : que manque-t-il à notre bonheur ?

LETTRE X. À JULIE.

Que vous avez raison, ma Julie, de dire que je ne vous connois pas encore ! Toujours je crois connoître tous les trésors de votre belle ame, & toujours j’en découvre de nouveaux. Quelle femme jamais associa comme vous la tendresse à la vertu, & tempérant l’une par l’autre, les rendit toutes deux plus charmantes ? Je trouve je ne sais quoi d’aimable & d’attrayant dans cette sagesse qui me désole ; &vous ornez avec tant de grâce les privations que vous m’imposez, qu’ils en faut peu que vous ne me les rendiez chéres.

Je le sens chaque jour davantage, le plus grand des biens est d’être aimé de vous ; il n’y en a point, il n’y en peut avoir qui l’égale, & s’il faloit choisir entre votre cœur & votre possession même, non, charmante Julie, je ne balancerois pas un instant. Mais d’où viendroit cette amere alternative, & pourquoi rendre incompatible ce que la nature a voulu réunir ? Le tems est précieux, dites-vous ; sachons en jouir tel qu’il est, & gardons-nous par notre impatience d’entroubler le paisible cours. Eh ! qu’il passe & qu’il soit heureux ! Pour profiter d’un état aimable, faut-il en négliger un meilleur, & préférer le repos à la félicité suprême ? Ne perd-on pas tout le tems qu’on peut mieux employer ? Ah ! si l’on peut vivre mille ans en un quart d’heure, à quoi bon compter tristement les jours qu’on aura vécu ?

Tout ce que vous dites du bonheur de notre situation présente est incontestable ; je sens que nous devons être heureux, & pourtant je ne le suis pas. La sagesse a beau parler par votre bouche, la voix de la nature est la plus forte. Le moyen de lui résister quand elle s’accorde à la voix du cœur ? Hors vous seule, je ne vois rien dans ce séjour terrestre qui soit digne d’occuper mon ame & mes sens : non, sans vous la nature n’est plus rien pour moi ; mais son empire est dans vos yeux, & c’est là qu’elle est invincible.

Il n’en est pas ainsi de vous, céleste Julie ; vous vous contentez de charmer nos sens, & n’êtes point en guerre avec les vôtres. Il semble que des passions humaines soient au-dessous d’une ame si sublime, & comme vous avez la beauté des anges, vous en avez la pureté. Ô pureté que je respecte en murmurant, que ne puis-je ou vous rabaisser ou m’élever jusqu’à vous ! mais non, je ramperai toujours sur la terre, & vous verrai toujours briller dans les cieux. Ah ! soyez heureuse aux dépens de mon repos ; jouissez de toutes vos vertus ; périsse le vil mortel qui tentera jamais d’en souiller une ! Soyez heureuse ; je tâcherai d’oublier combien je suis à plaindre, & je tirerai de votre bonheur même la consolation de mes maux. Oui, chére amante, il me semble que mon amour est aussi parfait que son adorable objet ; tous les désirs enflammés par vos charmes s’éteignent dans les perfections de votre ame ; je la vois si paisible, que je n’ose en troubler la tranquillité. Chaque fois que je suis tenté de vous dérober la moindre caresse, si le danger de vous offenser me retient, mon cœur me retient encore plus par la crainte d’altérer une félicité si pure ; dans le prix des biens où j’aspire, je ne vois plus que ce qu’ils vous peuvent coûter ; & ne pouvant accorder mon bonheur avec le vôtre, jugez comment j’aime, c’est au mien que j’ai renoncé.

Que d’inexplicables contradictions dans les sentimens que vous m’inspirez ! Je suis à la fois soumis & téméraire, impétueux & retenu ; je ne saurois lever les yeux sur vous sans éprouver des combats en moi-même. Vos regards, votre voix, portent au cœur, avec l’amour, l’attroit touchant de l’innocence ; c’est un charme divin qu’on auroit regret d’effacer. Si j’ose former des vœux extrêmes, ce n’est plus qu’en votre absence ; mes désirs, n’osant aller jusqu’à vous, s’adressent à votre image, & c’est sur elle que je me venge du respect que je suis contraint de vous porter.

Cependant je languis & me consume ; le feu coule dans mes veines ; rien ne sauroit l’éteindre ni le calmer, & je l’irrite en voulant le contraindre. Je dois être heureux, je le suis, j’en conviens ; je ne me plains point de mon sort ; tel qu’il est je n’en changerois pas avec les Rois de la terre. Cependant un mal réel me tourmente, je cherche vainement à le fuir ; je ne voudrois point mourir, & toutefois je me meurs ; je voudrois vivre pour vous, & c’est vous qui m’ôtez la vie.

LETTRE XI. DE JULIE.

Mon ami, je sens que je m’attache à vous chaque jour davantage ; je ne puis plus me séparer de vous ; la moindre absence m’est insupportable, & il faut que je vous voye ou que je vous écrive, afin de m’occuper de vous sans cesse.

Ainsi mon amour s’augmente avec le vôtre ; car je connois à présent combien vous m’aimez, par la crainte réelle que vous avez de me déplaire, au lieu que vous n’en aviez d’abord qu’une apparence pour mieux venir à vos fins. Je sais fort bien distinguer en vous l’empire que le cœur a sçu prendre, du délire d’une imagination échauffée ; & je vois cent fois plus de passion dans la contrainte où vous êtes que dans vos premiers emportements. Je sais bien aussi que votre état, tout gênant qu’il est, n’est pas sans plaisirs. Il est doux pour un véritable amant de faire des sacrifices qui lui sont tous comptés, & dont aucun n’est perdu dans le cœur de ce qu’il aime. Qui soit même si, connoissant ma sensibilité, vous n’employez pas, pour me séduire, une adresse mieux entendue ? mais non, je suis injuste, & vous n’êtes pas capable d’user d’artifice avec moi. Cependant, si je suis sage, je me défierai plus encore de la pitié que de l’amour. Je me sens mille fois plus attendrie par vos respects que par vos transports, & je crains bien qu’en prenant le parti le plus honnête, vous n’ayez pris enfin le plus dangereux.

Il faut que je vous dise, dans l’épanchement de mon cœur, une vérité qu’il sent fortement, & dont le vôtre doit vous convaincre : c’est qu’en dépit de la fortune, des parens & de nous-mêmes, nos destinées sont à jamais unies, & que nous ne pouvons plus être heureux ou malheureux qu’ensemble. Nos â mes se sont pour ainsi dire touchées par tous les points, & nous avons partout senti la même cohérence. (Corrigez-moi, mon ami, si j’applique mal vos leçons de physique.) Le sort pourra bien nous séparer, mais non pas nous désunir. Nous n’aurons plus que les mêmes plaisirs & les mêmes peines ; & comme ces aimans dont vous me parliez, qui ont, dit-on, les mêmes mouvemens en différens lieux, nous sentirions les mêmes choses aux deux extrémités du monde.

Défaites-vous donc de l’espoir, si vous l’eût es jamais de vous faire un bonheur exclusif, & de l’acheter aux dépens du mien. N’espérez pas pouvoir être heureux si j’étois déshonorée, ni pouvoir, d’un œil satisfait, contempler mon ignominie & mes larmes. Croyez-moi, mon ami, je connois votre cœur bien mieux que vous ne le connoissez. Un amour si tendre & si vrai doit savoir commander aux désirs ; vous en avez trop fait pour achever sans vous perdre, & ne pouvez plus combler mon malheur sans faire le vôtre.

Je voudrois que vous pussiez sentir combien il est important pour tous deux que vous vous en remettiez à moi du soin de notre destin commun. Doutez-vous que vous ne me soyez aussi cher que moi-même ; & pensez-vous qu’il pût exister pour moi quelque félicité que vous ne partageriez pas ? Non, mon ami ; j’ai les mêmes intérêts que vous, & un peu plus de raison pour les conduire. J’avoue que je suis la plus jeune ; mais n’avez-vous jamais remarqué que si la raison d’ordinaire est plus foible & s’éteint plustôt chez les femmes, elle est aussi plustôt formée, comme un frêle tournesol croît & meurt avant un chêne ? Nous nous trouvons des le premier âge chargées d’un si dangereux dépôt, que le soin de le conserver nous éveille bientôt le jugement ; & c’est un excellent moyen de bien voir les conséquences des choses, que de sentir vivement tous les risques qu’elles nous font courir. Pour moi, plus je m’occupe de notre situation, plus je troue que la raison vous demande ce que je vous demande au nom de l’amour. Soyez donc docile à sa douce voix, & laissez-vous conduire, hélas ! par un autre aveugle, mais qui tient au moins un appui.

Je ne sais, mon ami, si nos cœurs auront le bonheur de s’entendre, & si vous partagerez, en lisant cette lettre, la tendre émotion qui l’adictée ; je ne sais si nous pourrons jamais nous accorder sur la maniere de voir comme sur celle de sentir ; mais je sais bien que l’avis de celui des deux qui sépare le moins son bonheur du bonheur de l’autre est l’avis qu’il faut préférer. LETTRE XII. À JULIE.

Ma Julie, que la simplicité de votre lettre est touchante ! Que j’y vois bien la sérénité d’une ame innocente, & la tendre sollicitude de l’amour ! Vos pensées s’exhalent sans art & sans peine ; elles portent au cœur une impression délicieuse que ne produit point un style apprêté. Vous donnez des raisons invincibles d’un air si simple, qu’il y faut réfléchir pour en sentir la force ; & les sentimens élevés vous coûtent si peu, qu’on est tenté de les prendre pour des manieres de penser communes. Ah ! oui, sans doute, c’est à vous de régler nos destins ; ce n’est pas un droit que je vous laisse, c’est un devoir que j’exige de vous, c’est une justice que je vous demande, & votre raison me doit dédommager du mal que vous avez fait à la mienne. Dès cet instant je vous remets pour ma vie l’empire de mes volontés ; disposez de moi comme d’un homme qui n’est plus rien pour lui-même, & dont tout l’être n’a de rapport qu’à vous. Je tiendrai, n’en doutez pas, l’engagement que je prends, quoi que vous puissiez me prescrire. Ou j’en vaudrai mieux, ou vous en serez plus heureuse, & je vois partout le prix assuré de mon obéissance. Je vous remets donc sans réserve le soin de notre bonheur commun ; faites le vôtre, & tout est fait. Pour moi ; qui ne puis ni vous oublier un instant, ni penser à vous sans des transports qu’il faut vaincre, je vais m’occuper uniquement des soins que vous m’avez imposés.

Depuis un an que nous étudions ensemble, nous n’avons guere fait que des lectures sans ordre & presque au hasard, plus pour consulter votre goût que pour l’éclairer : d’ailleurs tant de trouble dans l’ame ne nous laissoit guere de liberté d’esprit. Les yeux étoient mal fixés sur le livre ; la bouche en prononçoit les mots ; l’attention manquoit toujours. Votre petite cousine, qui n’étoit pas si préoccupée, nous reprochait notre peu de conception, & se faisoit un honneur facile de nous devancer. Insensiblement elle est devenue le maître du maître ; & quoique nous ayons quelquefois ri de ses prétentions, elle est au fond la seule des trois qui sait quelque chose de tout ce que nous avons appris.

Pour regagner donc le tems perdu (ah ! Julie, en fut-il jamais de mieux employé ?), j’ai imaginé une espece de plan qui puisse réparer par la méthode le tort que les distractions ont fait au savoir. Je vous l’envoie ; nous le lirons tantôt ensemble, & je me contente d’y faire ici quelques légeres observations.

Si nous voulions, ma charmante amie, nous charger d’un étalage d’érudition, & savoir pour les autres plus que pour nous, mon systême ne vaudroit rien ; car il tend toujours à tirer peu de beaucoup de choses, & à faire un petit recueil d’une grande bibliothéque. La science est dans la plupart de ceux qui la cultivent une monnoie dont on fait grand cas, qui cependant n’ajoute au bien-être qu’autant qu’on la communique, & n’est bonne que dans le commerce. Otez à nos savans le plaisir de se faire écouter, le savoir ne sera rien pour eux. Ils n’amassent dans le cabinet que pour répandre dans le public ; ils ne veulent être sages qu’aux yeux d’autrui ; & ils ne se soucieroient plus de l’étude s’ils n’avoient plus d’admirateurs. [10] Pour nous qui voulons profiter de nos connoissances, nous ne les amassons point pour les revendre, mais pour les convertir à notre usage ; ni pour nous en charger, mais pour nous en nourrir. Peu lire, & penser beaucoup à nos lectures, ou, ce qui est la même chose, en causer beaucoup entre nous, est le moyen de les bien digérer ; je pense que quand on a une fois l’entendement ouvert par l’habitude de réfléchir, il vaut toujours mieux trouver de soi-même les choses qu’on trouverait dans les livres ; c’est le vrai secret de les bien mouler à sa tête, & de se les approprier : au lieu qu’en les recevant telles qu’on nous les donne, c’est presque toujours sous une forme qui n’est pas la nôtre. Nous sommes plus riches que nous pensons, mais, dit Montaigne, on nous dresse à l’emprunt & à la quête ; on nous apprend à nous servir du bien d’autrui plutôt que du nôtre ; ou plutôt, accumulant sans cesse, nous n’osons toucher à rien : nous sommes comme ces avares qui ne songent qu’à remplir leurs greniers, & dans le sein de l’abondance se laissent mourir de faim.

Il y a, je l’avoue, bien des gens qui cette méthode seroit fort nuisible & qui ont besoin de beaucoup lire & peu méditer, parce qu’ayant la tête mal faite ils ne rassemblent rien de si mauvais que ce qu’ils produisent d’eux-mêmes. Je vous recommande tout le contraire, à vous qui mettez dans vos lectures mieux que ce que vous y trouvez, & dont l’esprit actif fait sur le livre un autre livre, quelquefois meilleur que le premier. Nous nous communiquerons donc nos idées ; je vous dirai ce que les autres auront pensé, vous me direz sur le même sujet ce que vous pensez vous-même, & souvent après la leçon j’en sortirai plus instruit que vous.

Moins vous aurez de lecture à faire, mieux il faudra la choisir, & voici les raisons de mon choix. La grande erreur de ceux qui étudient est, comme je viens de vous dire, de se fier trop à leurs livres & de ne pas tirer assez de leur fonds, sans songer que de tous les Sophistes, notre propre raison est presque toujours celui qui nous abuse le moins. Sitôt qu’on veut rentrer en soi-même, chacun sent ce qui est bien, chacun discerne ce qui est beau ; nous n’avons pas besoin qu’on nous apprenne à connoître ni l’un ni l’autre, & l’on ne s’en impose là-dessus qu’autant qu’on s’en veut imposer. Mais les exemples du très-bon & du très-beau sont plus rares & moins connus, il les faut aller chercher loin de nous. La vanité, mesurant les forces de la nature sur notre foiblesse, nous fait regarder comme chimériques les qualités que nous ne sentons pas en nous-mêmes ; la paresse & le vice s’appuyent sur cette prétendue impossibilité, & ce qu’on ne voit pas tous les jours, l’homme foible prétend qu’on ne le voit jamais. C’est cette erreur qu’il faut détruire. Ce sont ces grands objets qu’il faut s’accoutumer à sentir & à voir, afin de s’ôter tout prétexte de ne les pas imiter. L’ame s’éleve, le cœur s’enflamme à la contemplation de ces divins modeles ; à force de les considérer, on cherche à leur devenir semblable, & l’on ne souffre plus rien de médiocre sans un dégoût mortel.

N’allons donc pas chercher dans les livres des principes & des regles que nous trouvons plus surement au dedans de nous. Laissons à toutes ces vaines disputes des philosophes sur le bonheur & sur la vertu ; employons à nous rendre bons & heureux le tels qu’ils perdent à chercher comment on doit l’être, & proposons-nous de grands exemples à imiter, plutôt que de vains systêmes à suivre.

J’ai toujours cru que le bon n’étoit que le beau mis en action, quel’un tenoit intimement à l’autre, & qu’ils avoient tous deux une source communes dans la nature bien ordonnée. Il suit de cette idée que le goût se perfectionne par les mêmes moyens que la sagesse, & qu’une ame bien touchée des charmes de la vertu doit à proportion être aussi sensible à tous les autres genres de beautés. On s’exerce à voir comme à sentir, ou plutôt une vue exquise n’est qu’un sentiment délicat & fin. C’est ainsi qu’un peintre, à l’aspect d’un beau paysage ou devant un beau tableau, s’extasie à des objets qui ne sont pas même remarqués d’un spectateur vulgaire. Combien de choses qu’on n’aperçait que par sentiment & dont il est impossible de rendre raison ! Combien de ces je ne sais quoi qui reviennent si fréquemment & dont le goût seul décide ! Le goût est en quelque maniere le microscope du jugement ; c’est lui qui m & les petits objets à sa portée, & ses opérations commencent où s’arrêtent celles du dernier. Que faut-il donc pour le cultiver ? s’exercer à voir ainsi qu’à sentir, & à juger du beau par inspection comme du bon par sentiment. Non, je soutiens qu’il n’appartient pas même à tous les cœurs d’être émus au premier regard de Julie.

Voilà, ma charmante écoliere, pourquoi je borne toutes vos études à des livres de goût & de mœurs ; voilà pourquoi, tournant toute ma méthode en exemples, je ne vous donne point d’autre définition des vertus qu’un tableau des gens vertueux, ni d’autres regles pour bien écrire que les livres qui sont bien écrits.

Ne soyez donc pas surprise des retranchemens que je fais à vosprécédentes lectures ; je suis convaincu qu’il faut les resserrerpour les rendre utiles, & je vois tous les jours mieux que tout ce qui ne dit rien à l’ame n’est pas digne de vous occuper. Nous allons supprimer les langues, hors l’italienne que vous savez & que vous aimez ; nous laisserons là nos élémens d’algébre &de géométrie ; nous quitterions même la physique, si les termes qu’elle vous fournit m’en laissoient le courage ; nous renoncerons pour jamais à l’histoire moderne, excepté celle de notre pays, encore n’est-ce que parce que c’est un pays libre & simple, où l’on trouve des hommes antiques dans les tels modernes ; car ne vous laissez pas éblouir par ceux qui disent que l’histoire la plus intéressante pour chacun est celle de son pays. Cela n’est pas vrai. Il y a des pays dont l’histoire ne peut pas même être lue, à moins qu’on ne soit imbécile ou négociateur. L’histoire la plus intéressante est celle où l’on trouve le plus d’exemples de mœurs, de caracteres de toute espece, en un mot le plus d’instruction. Ils vous diront qu’il y a autant de tout cela parmi nous que parmi les anciens. Cela n’est pas vrai. Ouvrez leur histoire & faites-les taire. Il y a des peuples sans physionomie auxquels il ne faut point de peintres ; il y a des gouvernemens sans caractere auxquels il ne faut point d’historiens, & où, sitôt qu’on sait quelle place un homme occupe, on sait d’avance tout ce qu’il y fera. Ils diront que ce sont les bons historiens qui nous manquent ; mais demandez-leur pourquoi. Cela n’est pas vrai. Donnez matiere à de bonnes histoires, & les bons historiens se trouveront. Enfin ils diront que les hommes de tous les tels se ressemblent, qu’ils ont les mêmes vertus & les mêmes vices ; qu’on n’admire les anciens que parce qu’ils sont anciens. Cela n’est pas vrai non plus ; car on faisoit autrefois de grandes choses avec de petits moyens, & l’on fait aujourd’hui tout le contraire. Les anciens étoient contemporains de leurs historiens, & nous ont pourtant appris à les admirer : assurément, si la postérité jamais admire les nôtres, elle ne l’aura pas appris de nous.

J’ai laissé, par égard pour votre inséparable cousine, quelques livres de petite littérature que je n’aurois pas laissés pour vous ; hors de Pétrarque, le Tasse, le Métastase, & les maîtres du théâtre françois, je n’y mêle ni poete, ni livres d’amour, contre l’ordinaire des lectures consacrées à votre sexe. Qu’appendrions-nous de l’amour dans ces livres ? Ah ! Julie, notre cœur nous en dit plus qu’eux, & le langage imité des livres est bien froid pour quiconque est passionné lui-même ! D’ailleurs ces études énervent l’âme, la jettent dans la mollesse, & lui ôtent tout son ressort. Au contraire, l’amour véritable est un feu dévorant qui porte son ardeur dans les autres sentimens, & les anime d’une vigueur nouvelle. C’est pour cela qu’on a dit que l’amour faisoit des héros. Heureux celui que le sort eût placé pour le devenir, & qui auroit Julie pour amante !

LETTRE XIII. DE JULIE.

Je vous le disois bien que nous étions heureux ; rien ne me l’apprendmieux que l’ennui que j’éprouve au moindre changement d’état. Si nous avions des peines bien vives, une absence de deux jours nous en feroit-elle tant ? Je dis, nous, car je sais que mon ami partage mon impatience ; il la partage parce que je la sens, & il la sent encore pour lui-même : je n’ai plus besoin qu’il me dise ces choses-là.

Nous ne sommes à la campagne que d’hier au soir : il n’est pas encore l’heure où je vous verrois à la ville, & cependant mon déplacement me fait déjà trouver votre absence plus insupportable. Si vous ne m’aviez pas défendu la géométrie, je vous dirois que mon inquiétude est en raison composée des intervalles du tems & du lieu ; tant je trouve que l’éloignement ajoute au chagrin de l’absence !

J’ai apporté votre lettre & votre plan d’études pour méditer l’une & l’autre, & j’ai déjà relu deux fois la premiere : la fin m’en touche extrêmement. Je vois, mon ami, que vous sentez le véritable amour, puisqu’il ne vous a point ôté le goût des choses honnêtes, & que vous savez encore dans la partie la plus sensible de votre cœur faire des sacrifices à la vertu. En effet, employer la voie de l’instruction pour corrompre une femme est de toutes les séductions la plus condamnable ; & vouloir attendrir sa maîtresse à l’aide des Romans est avoir bien peu de ressources en soi-même. Si vous eussiez plié dans vos leçons la philosophie à vos vues, si vous eussiez tâché d’établir des maximes favorables à votre intérêt, en voulant me tromper vous m’eussiez bientôt détrompée ; mais la plus dangereuse de vos séductions est de n’en point employer. Du moment que la soif d’aimer s’empara de mon cœur & que j’y sentis naître le besoin d’un éternel attachement, je ne demandai point au Ciel de m’unir à un homme aimable, mais à un homme qui eût l’ame belle ; car je sentois bien que c’est, de tous les agrémens qu’on peut avoir, le moins sujet au dégoût, & que la droiture & l’honneur ornent tous les sentimens qu’ils accompagnent. Pour avoir bien placé ma préférence, j’ai eu, comme Salomon, avec ce que j’avois demandé, encore ce que je ne demandois pas. Je tire un bon augure pour mes autres vœux de l’accomplissement de celui-là, & je ne désespere pas, mon ami, de pouvoir vous rendre aussi heureux un jour que vous méritez de l’être. Les moyens en sont lents, difficiles, douteux ; les obstacles terribles : je n’ose rien me promettre ; mais croyez que tout ce que la patience & l’amour pourront faire ne sera pas oublié. Continuez cependant à complaire en tout à ma mere, & préparez-vous, au retour de mon pere, qui se retire enfin tout à fait après trente ans de service, à supporter les hauteurs d’un vieux gentilhomme brusque, mais plein d’honneur, qui vous aimera sans vous caresser & vous estimera sans le dire.

J’ai interrompu ma lettre pour m’aller promener dans des bocages qui sont près de notre maison. Ô mon doux ami ! je t’y conduisois avec moi, ou plutôt je t’y portois dans mon sein. Je choisissois les lieux que nous devions parcourir ensemble ; j’y marquois des asiles dignes de nous retenir ; nos cœurs s’épanchoient d’avance dans ces retraites délicieuses ; elles ajoutoient au plaisir que nous goûtions d’être ensemble ; elles recevoient à leur tour un nouveaux prix du séjour de deux vrais amans, & je m’étonnois de n’y avoir point remarqué seule les beautés que j’y trouvois avec toi.

Parmi les bosquets naturels que forme ce lieu charmant, il en est un plus charmant que les autres, dans lequel je me plais davantage, & où, par cette raison, je destine une petite surprise à mon ami. Il ne sera pas dit qu’il aura toujours de la déférence & moi jamais de générosité : c’est là que je veux lui faire sentir, malgré les préjugés vulgaires, combien ce que le cœur donne vaut mieux que ce qu’arrache l’importunité. Au reste, de peur que votre imagination vive ne se mette un peu trop en frais, je dois vous prévenir que nous n’irons point ensemble dans le bosquet sans l’inséparable cousine.

À propos d’elle, il est décidé, si cela ne vous fâche pas trop, que vous viendrez nous voir lundi. Ma mere enverra sa caleche à ma cousine ; vous vous rendrez chez elle à dix heures ; elle vous amenera ; vous passerez la journée avec nous, & nous nous en retournerons tous ensemble le lendemain après le dîne.

J’en étois ici de ma lettre quand j’ai réfléchi que je n’avois pas pour vous la remettre les mêmes commodités qu’à la ville. j’avois d’abord pensé de vous renvoyer un de vos livres par Guston, le fils du jardinier, & de mettre à ce livre une couverture de papier, dans laquelle j’aurois inséré ma lettre. Mais, outre qu’il n’est pas sûr que vous vous avisassiez de la chercher, ce seroit une imprudence impardonnable d’exposer à des pareils hasards le destin de notre vie. Je vais donc me contenter de vous marquer simplement par un billet le rendez-vous de lundi, & je garderai la lettre pour vous la donner à vous-même. Aussi bien J’aurois un peu de souci qu’il n’y eût trop de commentaires sur le mystere du bosquet.

LETTRE XIV. À JULIE.

Qu’as-tu foit, ah ! qu’as-tu foit, ma Julie ? tu voulois me récompenser & tu m’as perdu. Je suis ivre, ou plutôt insensé. Mes sens sont altérés, toutes mes facultés sont troublées par ce baiser mortel. Tu voulois soulager mes maux ! Cruelle ! tu les aigris. C’est du poison que j’ai cueilli sur tes levres ; il fermente, il embrase mon sang, il me tue, & ta pitié me fait mourir. Ô souvenir immortel de cet instant d’illusion, de délire &d’enchantement, jamais, jamais tu ne t’effaceras de mon ame ; & tant que les charmes de Julie y seront gravés, tant que ce cœur agité me fournira des sentimens & des soupirs, tu feras le supplice & le bonheur de ma vie !

Hélas ! je jouissois d’une apparente tranquillité ; soumis à tes volontés suprêmes, je ne murmurois plus d’un sort auquel tu daignois présider. j’avois dompté les fougueuses saillies d’une imagination téméroire ; j’avois couvert mes regards d’un voile & mis une entrave à mon cœur ; mes désirs n’osoient plus s’échapper qu’à demi ; j’étois aussi content que je pouvois l’être. Je reçois ton billet, je vole chez ta cousine ; nous nous rendons à Clarens, je t’aperçois, & mon sein palpite ; le doux son de ta voix y porte une agitation nouvelle ; je t’aborde comme transporté, & j’avois grand besoin de la diversion de ta cousine pour cacher mon trouble à ta mere. On parcourt le jardin, l’on dîne tranquillement, tu me rends en secret ta lettre que je n’ose lire devant ce redoutable témoin ; le soleil commence à baisser, nous fuyons tous trois dans le bois : le reste de ses rayons, & ma paisible simplicité n’imaginoit pas même un état plus doux que le mien.

En approchant du bosquet, j’aperçus, non sans une émotion secrete, vos signes d’intelligence, vos sourires mutuels, & le coloris de tes joues prendre un nouvel éclat. En y entrant, je vis avec surpriset a cousine s’approcher de moi &, d’un air plaisamment suppliant, me demander un baiser. Sans rien comprendre à ce mystere, j’embrassai cette charmante amie ; &, tout aimable, toute piquante qu’elle est, je ne connus jamais mieux que les sensations ne sont rien que ce que le cœur les fait être. Mais que devins-je un moment après quand je sentis…la main me tremble… un doux frémissement… ta bouche de roses…la bouche de Julie… se poser, se presser sur la mienne, & mon corps serré dans tes bras ! Non, le feu du Ciel n’est pas plus vif ni plus prompt que celui qui vint à l’instant m’embraser. Toutes les parties de moi-même se rassemblerent sous ce toucher délicieux. Le feu s’exhaloit avec nos soupirs de nos levres brûlantes, & mon cœur se mouroit sous le poids de la volupté, quand tout à coup je te vis pâlir, fermer tes beaux yeux, t’appuyer sur ta cousine, & tomber en défaillance. Ainsi la frayeur éteignit le plaisir, & mon bonheur ne fut qu’un éclair.

À peine sois-je ce qui m’est arrivé depuis ce fatal moment. L’impression profonde que j’ai reçue ne peut plus s’effacer. Une faveur ?… c’est un tourment horrible… Non, garde tes baisers, je ne les saurois supporter…ils sont trop âcres, trop pénétrants ; ils percent, ils brûlent jusqu’à la moelle… ils me rendroient furieux. Un seul, un seul m’a jetté dans un égarement dont je ne puis plus revenir. Je ne suis plus le même, & ne te vois plus la même. Je ne te vois plus comme autrefois réprimante & sévere ; mais je te sens & te touche sans cesse unie à mon sein comme tu fus un instant. Ô Julie ! quelque sort que m’annonce un transport dont je ne suis plus maître, quelque traitement que ta rigueur me destine, je ne puis plus vivre dans l’état où je suis, & je sens qu’il faut enfin que j’expire à tes pieds… ou dans tes bras.



LETTRE XV.


de Julie.


Il est important, mon ami, que nous nous séparions pour quelque tems, & c’est ici la premiere épreuve de l’obéissance que vous m’avez promise. Si je l’exige en cette occasion, croyez que j’en aides raisons très-fortes : il faut bien, & vous le savez trop, que j’en aye pour m’y résoudre ; quant à vous, vous n’en avez pas besoin d’autre que ma volonté.

Il y a long-tems que vous avez un voyage à faire en Valais. Je voudrois que vous pussiez l’entreprendre à présent qu’il ne fait pas encore froid. Quoique l’automne soit encore agréable ici, vous voyez déjà blanchir la pointe de la Dent-de-Jamant [11], & dans six semaines je ne vous laisserois pas faire ce voyage dans un pays si rude. Tâchez donc de partir des demain : vous m’écrirez à l’adresse que je vous envoye, & vous m’enverrez la vôtre quand vous serez arrivé à Sion.

Vous n’avez jamais voulu me parler de l’état de vos affaires ; mais vous n’êtes pas dans votre patrie ; je sais que vous y avez peu de fortune & que vous ne faites que la déranger ici, où vous ne resteriez pas sans moi. Je puis donc supposer qu’une partie de votre bourse est dans la mienne, & je vous envoye un léger à-compte dans celle que renferme cette boËte, qu’il ne faut pas ouvrir devant le porteur. Je n’ai garde d’aller au-devant des difficultés, je vous estime trop pour vous croire capable d’en faire.

Je vous défends, non-seulement de retourner sans mon ordre, mais devenir nous dire adieu. Vous pouvez écrire à ma mere ou à moi, simplement pour nous avertir que vous êtes forcé de partir sur le champ pour une affaire imprévue, & me donner, si vous voulez, quelques avis sur mes lectures jusqu’à votre retour. Tout cela doit être fait naturellement & sans aucune apparence de mystere. Adieu, mon ami, n’oubliez pas que vous emportez le cœur & le repos de Julie.

LETTRE XVI. REPONSE.

Je relis votre terrible lettre, & frisonne à chaque ligne. J’obéirai, pourtant, je l’ai promis, je le dois ; j’obéirai. Mais vous ne savez pas, non barbare, vous ne saurez jamais ce qu’un tel sacrifice coûte à mon cœur. Ah ! vous n’aviez pas besoin de l’épreuve du bosquet pour me le rendre sensible ! C’est un rafinement de cruauté perdu pour votre ame impitoyable, & je puis au moins vous défier de me rendre plus malheureux.

Vous recevrez votre boete dans le même état où vous l’avez envoyée. C’est trop d’ajouter l’opprobre à la cruauté ; si je vous ai laissée maîtresse de mon sort, je ne vous ai point laissée l’arbitre de mon honneur. C’est un dépôt sacré (l’unique, hélas ! qui me reste !) dont jusqu’la fin de ma vie nul ne sera chargé que moi seul.

LETTRE XVII. REPLIQUE.

Votre lettre me fait pitié ; c’est la seule chose sans esprit que vous ayez jamais écrite.

J’offense donc votre honneur, pour lequel je donnerois mille fois ma vie ? J’offense donc ton honneur, ingrat ! qui m’as vue prête à t’abandonner le mien ? Où est-il donc cet honneur que j’offense ? Dis-le moi, cœur rampant, ame sans délicatesse. Ah ! que tues méprisable, si tu n’as qu’un honneur que Julie ne connoisse pas ! Quoi ! ceux qui veulent partager leur sort n’oseroient partager leurs biens, & celui qui fait profession d’être à moi se tient outragé de mes dons ! Et depuis quand est-il vil de recevoir de ce qu’on aime ? Depuis quand ce que le cœur donne déshonore-t-il le cœur qui l’accepte ? Mais on méprise un homme qui reçoit d’un autre : on méprise celui dont les besoins passent la fortune. Et qui le méprise ? Des ames abjectes qui mettent l’honneur dans la richesse, & pesent les vertus au poids de l’or. Est-ce dans ces basses maximes qu’un homme de bien met son honneur, & le préjugé même de la raison n’est-il pas en faveur du plus pauvre ? Sans doute, il est des dons vils qu’un honnête homme ne peut accepter ; mais apprenez qu’ils ne déshonorent pas moins la main qui les offre, & qu’un don honnête à faire est toujours honnête à recevoir ; or, surement mon cœur ne me reproche pas celui-ci, il s’en glorifie [12]. Je ne sache rien de plus méprisable qu’un homme dont on achete le cœur & les soins, si ce n’est la femme qui les paye ; mais entre deux cœurs unis la communauté des biens est une justice & un devoir, & si je me trouve encore en arriere de ce qui me reste de plus qu’à vous, j’accepte sans scrupule ce que je réserve, & je vous dois ce que je ne vous ai pas donné. Ah ! si les dons de l’amour sont à charge, quel cœur jamais peut être reconnoissant ?

Supposeriez-vous que je refuse à mes besoins ce que je destine à pourvoir aux vôtres ? Je vais vous donner du contraire une preuve sans réplique. C’est que la bourse que je vous renvoye contient le double de ce qu’elle contenoit la premiere fois, & qu’il ne tiendroit qu’àmai de la doubler encore. Mon pere me donne pour mon entretien une pension, modique à la vérité, mais à laquelle je n’ai jamais besoin de toucher, tant ma mere est attentive à pourvoir à tout, sans compter que ma broderie & ma dentelle suffisent pour m’entretenir de l’une & de l’autre. Il est vrai que je n’étois pas toujours aussi riche ; les soucis d’une passion fatale m’ont fait depuis long-tems négliger certains soins auxquels j’employois mon superflu ; c’est une raison de plus d’en disposer comme je fais ; il faut vous humilier pour le mal dont vous êtes cause, & que l’amour expie les fautes qu’il fait commettre.

Venons à l’essentiel. Vous dites que l’honneur vous défend d’accepter mes dons. Si cela est, je n’ai plus rien à dire, & je conviens avec vous qu’il ne vous est pas permis d’aliéner un pareil soin. Si donc vous pouvez me prouver cela, faites-le clairement, incontestablement, & sans vaine subtilité ; car vous savez que je hais les sophismes. Alors vous pouvez me rendre la bourse, je la reprends sans me plaindre, & il n’en sera plus parlé.

Mais comme je n’aime ni les gens pointilleux ni le faux point d’honneur ; si vous me renvoyez encore une fois la boete sans justification, ou que votre justification soit mauvaise, il faudra ne nous plus voir. Adieu ; pensez-y.

LETTRE XVIII. À JULIE.

J’ai reçu vos dons, je suis parti sans vous voir, me voici bien loin de vous. Etes-vous contente de vos tyrannies, & vous ai-je assez obéi ?

Je ne puis vous parler de mon voyage ; à peine sais-je comment il s’est fait. J’ai mis trois jours à faire vingt lieues ; chaque pas qui m’éloignoit de vous séparait mon corps de mon ame, & me donnoit un sentiment anticipé de la mort. Je voulois vous décrire ce que je verrois. Vain projet ! Je n’ai rien vu que vous, & ne puis vous peindre que Julie. Les puissantes émotions que je viens dépraver coup sur coup m’ont jetté dans des distractions continuelles ; je me sentois toujours où je n’étois point : à peine avois-je assez de présence d’esprit pour suivre & demander mon chemin, & je suis arrivé à Sion sans être parti de Vevai.

C’est ainsi que j’ai trouvé le secret d’éluder votre rigueur & de vous voir sans vous désobéir. Oui, cruelle, quoi que vous ayez sçu faire, vous n’avez pu me séparer de vous tout entier. Je n’ai traîné dans mon exil que la moindre partie de moi-même : tout ce qu’il y a de vivant en moi demeure auprès de vous sans cesse. Il erre impunément sur vos yeux, sur vos levres, sur votre sein, sur tous vos charmes ; il pénetre partout comme une vapeur subtile, & je suis plus heureux en dépit de vous que je ne fus jamais de votre gré.

J’ai ici quelques personnes à voir, quelques affaires à traiter ; voilà ce qui me désole. Je ne suis point à plaindre dans la solitude, où je puis m’occuper de vous & me transporter aux lieux où vous êtes. La vie active qui me rappelle à moi tout entier m’est seule insupportable. Je vois faire mal & vite pour être promptement libre, & pouvoir m’égarer à mon aise dans les lieux sauvages qui forment à mes yeux les charmes de ce pays. Il faut tout fuir & vivre seul au monde, quand on n’y peut vivre avec vous.



LETTRE XIX.


À Julie.

Rien ne m’arrête plus ici que vos ordres ; cinq jours que j’y ai passés ont suffi & au delà pour mes affaires ; si toute faison peut appeler des affaires celles où le cœur n’a point de part. Enfin vous n’avez plus de prétexte, & ne pouvez me retenir loin de vous qu’a fin de me tourmenter.

Je commence à être fort inquiet du sort de ma premiere lettre ; elle fut écrite & mise à la poste en arrivant ; l’adresse en est fidelement copiée sur celle que vous m’envoyâtes ; je vous ai envoyé la mienne avec le même soin, & si vous aviez fait exactement réponse, elle auroit déjà dû me parvenir. Cette réponse pourtant ne vient point, & il n’y a nulle cause possible & funeste de son retard que mon esprit troublé ne se figure. Ô ma Julie ! que d’imprévues catastrophes peuvent en huit jours rompre à jamais les plus doux liens du monde ! Je frémis de songer qu’il n’y a pour moi qu’un seul moyen d’être heureux, & des millions d’être misérable [13]. Julie ! m’auriez-vous oublié ? Ah ! c’est la plus affreuse de mes craintes ! Je puis préparer ma constance aux autres malheurs, mais toutes les forces de mon ame défaillent au seul soupçon de celui-là.

Je vois le peu de fondement de mes alarmes & ne saurois les calmer. Le sentiment de mes maux s’aigrit sans cesse loin de vous, & comme si je n’en avois pas assez pour m’abattre, je m’en forge encore d’incertains pour irriter tous les autres. D’abord mes inquiétudes étoient moins vives. Le trouble d’un départ subit, l’agitation du voyage, donnoient le change à mes ennuis ; ils se raniment dans la tranquille solitude. Hélas ! je combattois ; un fer mortel a percé mon sein, & la douleur ne s’est fait sentir que long-tems après la blessure.

Cent fois, en lisant des Romans, j’ai ri des froides plaintes des Amans sur l’absence. Ah ! je ne savois pas alors à quel point la vôtre un jour me seroit insupportable ! Je sens aujourd’hui combien une ame paisible est peu propre à juger des passions, & combien il est insensé de rire des sentimens qu’on n’a point éprouvés. Vous le dirai-je pourtant ; je ne sais quelle idée consolante & douce tempere en moi l’amertume de votre éloignement, en songeant qu’il s’est fait par votre ordre. Les maux qui me viennent de vous me sont moins cruels que s’ils m’étoient envoyés par la fortune ; s’ils servent à vous contenter, je ne voudrois pas ne les point sentir ; ils sont les garans de leur dédommagement, & je connois trop bien votre ame pour vous croire barbare à pure perte.

Si vous voulez m’éprouver je n’en murmure plus ; il est juste que vous sachiez si je suis constant, patient, docile, digne en un mot des biens que vous me réservez. Dieux ! si c’étoit là votre idée, je me plaindrois de trop peu souffrir. Ah ! non, pour nourrir dans mon cœur une si douce attente, inventez, s’il se peut, des maux mieux proportionnés à leur prix.




LETTRE XX.


DE JULIE.

Je reçois à la fois vos deux lettres, & je vois par l’inquiétude que vous marquez dans la seconde sur le sort de l’autre, que quand l’imagination prend les devans, la raison ne se hâte pas comme elle, & souvent la laisse aller seule. Pensâtes-vous en arrivant à Sion qu’un Courrier tout prêt n’attendoit pour partir que votre lettre, que cette lettre me seroit remise en arrivant ici, & que les occasions ne favoriseroient pas moins ma réponse ? Il n’en va pas ainsi, mon bel ami. Vos deux lettres me sont parvenues à la fois, parce que le Courrier, qui ne passe qu’une fois la semaine [14],n’est parti qu’avec la seconde. Il faut un certain tems pour distribuer les lettres ; il en faut à mon commissionnoire pour me rendre la mienne en secret, & le Courrier ne retourne pas d’ici le lendemain du jour qu’il est arrivé. Ainsi, tout bien calculé, il nous faut huit jours, quand celui du Courrier est bien choisi, pour recevoir réponse l’un de l’autre ; ce que je vous explique, afin de calmer une fois pour toutes votre impatiente vivacité. Tandis que vous déclamez contre la fortune & ma négligence, vous voyez que je m’informe adroitement de tout ce qui peut assurer notre correspondance, & prévenir vos perplexités. Je vous laisse à décider de quel côté sont les plus tendres soins.

Ne parlons plus de peines, mon bon ami ; Ah ! respectez & partagez plutôt le plaisir que j’éprouve, après huit mois d’absence, de revoir le meilleur des peres ! Il arriva jeudi au soir ; & je n’ai songé qu’à lui [15] depuis c’est heureux moment. Ô toi ! que j’aime le mieux au monde, après les auteurs de mes jours, pourquoi tes lettres, tes querelles viennent-elles contrister mon ame, & troubler les premiers plaisirs d’une famille réunie ? Tu voudrois que mon cœur s’occupât de toi sans cesse ; mais dis-moi, le tien pourroit-il aimer une fille dénaturée à qui les feux de l’amour feroient oublier les droits du sang, & que les plaintes d’un amant rendroient insensibles aux caresses d’un pere ? Non, mon digne ami, n’empoisonne point par d’injustes reproches l’innocente joie que m’inspire un si doux sentiment. Toi dont l’ame est si tendre & si sensible, ne conçois-tu point quel charme c’est de sentir dans ces purs & sacrés embrassemens le sein d’un pere palpiter d’aise contre celui de sa fille ? Ah ! crois-tu qu’alors le cœur puisse un moment se partager, & rien dérober à la nature ?

Sol che son figlia io mi rammento adesso.

Ne pensez pas pourtant que je vous oublie. Oublia-t-on jamais ce qu’on aune fois aimé ? Non, les impressions plus vives, qu’on suit quelques instans, n’effacent pas pour cela les autres. Ce n’est point sans chagrin que je vous ai vu partir, ce n’est point sans plaisir que je vous verrois de retour. Mais… Prenez patience ainsi que moi puisqu’il le faut, sans en demander davantage. Soyez sûr que je vous rappellerai le plustôt qu’il me sera possible ; & pensez que souvent tel qui se plaint bien haut de l’absence, n’est pas celui qui en souffre le plus.

LETTRE XXI. À JULIE.

Que j’ai souffert en la recevant, cette lettre souhaitée avec tant d’ardeur ! J’attendois le Courrier à la poste. À peine le paquet étoit-il ouvert que je me nomme, je me rends importun ; on me dit qu’il y a une lettre, je tressaille ; je la demande agité d’une mortelle impatience : je la reçois enfin. Julie, j’apperçois les traits de ta moin adorée ! La mienne tremble en s’avançant pour recevoir ce précieux dépôt. Je voudrois baiser mille fois ces sacrés caracteres. Ô circonspection d’un amour craintif ! Je n’ose porter la lettre à ma bouche, ni l’ouvrir devant tant de témoins. Je me dérobe à la hâte. Mes genoux trembloient sous moi ; mon émotion croissante me laisse à peine appercevoir mon chemin ; j’ouvre la lettre au premier détour ; je la parcours, je la dévore ; & à peine suis-je à ces lignes où tu peins si bien les plaisirs de ton cœur en embrassant ce respectable pere, que je fonds en larmes ; on me regarde, j’entre dans une allée pour échapper aux spectateurs ; là je partage ton attendrissement ; j’embrasse avec transport cet heureux pere que je connois à peine, & la voix de la nature me rappelant au mien, je donne de nouvelles pleurs à sa mémoire honorée.

Et que vouliez-vous apprendre, incomparable fille, dans mon vain & triste savoir ? Ah ! c’est de vous qu’il faut apprendre tout ce qui peut entrer de bon, d’honnête, dans une ame humaine, & sur-tout ce divin accord de la vertu, de l’amour & de la nature, qui ne se trouve jamais qu’en vous ! Non, il n’y a point d’affection saine qui n’ait sa place dans votre cœur, qui ne s’y distingue par la sensibilité qui vous est propre ; &, pour savoir moi-même régler le mien, comme j’ai soumis toutes mes actions à vos volontés, je vois bien qu’il faut soumettre encore tous mes sentimens aux vôtres.

Quelle différence pourtant de votre état au mien, daignez le remarquer ! Je ne parle point du rang & de la fortune, l’honneur & l’amour doivent en cela suppléer à tout. Mais vous êtes environnée de gens que vous chérissez & qui vous adorent ; les soins d’une tendre mere, d’un pere dont vous êtes l’unique espoir ; l’amitié d’une cousine qui semble ne respirer que par vous ; toute une famille dont vous faites l’ornement ; une ville entiere fiere de vous avoir vue naître, tout occupe & partage votre sensibilité, & ce qu’il en reste à l’amour n’est que la moindre partie de ce que lui ravissent les droits du sang & de l’amitié. Mais moi, Julie, hélas ! errant, sans famille, & presque sans patrie, je n’ai que vous sur la terre, & l’amour seul me tient lieu de tout. Ne soyez donc pas surprise si, bien que votre ame soit la plus sensible, la mienne soit le mieux aimer ; & si, vous cédant en tant de choses, j’emporte au moins le prix de l’amour.

Ne craignez pourtant pas que je vous importune encore de mes indiscretes plaintes. Non, je respecterai vos plaisirs, & pour eux-mêmes qui sont si purs, & pour vous qui les ressentez. Je m’en formerai dans l’esprit le touchant spectacle, je les partagerai de loin, & ne pouvant être heureux de ma propre félicité, je le serai de la vôtre. Quelles que soient les raisons qui me tiennent éloigné de vous, je les respecte ; & que me serviroit de les connoître, si quand je devrois les désapprouver, il n’en faudroit pas moins obéir à la volonté qu’elles vous inspirent ? M’en coûtera-t-il plus de garder le silence qu’il m’en coûta de vous quitter ? Souvenez-vous toujours, ô Julie ! que votre ame a deux corps à gouverner, & que celui qu’elle anime par son choix lui sera toujours le plus fidele.

nodo più forte :

Fabricato da noi, non dalla sorte.

Je me tais donc, &, jusqu’à ce qu’il vous plaise de terminer mon exil, je vais tâcher d’en tempérer l’ennui en parcourant les montagnes du Valais, tandis qu’elles sont encore praticables. Je m’apperçois que ce pays ignoré mérite les regards des hommes, & qu’il ne lui manque, pour être admiré que des spectateurs qui le sachent voir. Je tâcherai d’en tirer quelques observations dignes de vous plaire. Pour amuser une jolie femme, il faudroit peindre un peuple aimable & galant. Mais toi, ma Julie, ah ! je le sais bien, le tableau d’un peuple heureux & simple est celui qu’il faut à ton cœur.




LETTRE XXII.


DE JULIE.


Enfin le premier pas est franchi, & il a été question de vous. Malgré le mépris que vous témoignez pour ma doctrine, mon pere en a été surpris : il n’a pas moins admiré mes progrès dans la musique & dans le dessin [16], & au grand étonnement de ma mere, prévenue par vos calomnies [17], au blason près qui lui a paru négligé : il a été fort content de tous mes talens. Mais ces talens ne s’acquierent pas sans maître ; il a falu nommer le mien, & je l’ai fait avec une énumération pompeuse de toutes les sciences qu’il vouloit bien m’enseigner, hors une. Il s’est rappellé de vous avoir vu plusieurs fois à son précédent voyage, & il n’a pas paru qu’il eût conservé de vous une impression désavantageuse.

Ensuite il s’est informé de votre fortune ; on lui a dit qu’elle étoit médiocre ; de votre naissance ; on lui a dit qu’elle étoit honnête. Ce mot honnête est fort équivoque à l’oreille d’un gentilhomme, & a excité des soupçons que l’éclaircissement a confirmés. Dès qu’il a sçu que vous n’étiez pas noble, il a demandé ce qu’on vous donnoit par mois. Ma mere prenant la parole a dit qu’un pareil arrangement n’étoit pas même proposable, & qu’au contraire, vous aviez rejetté constamment tous les moindres présens qu’elle avoit tâché de vous faire en choses qui ne se refusent pas ; mais cet air de fierté n’a fait qu’exciter la sienne, & le moyen de supporter l’idée d’être redevable à un roturier ? Il a donc été décidé qu’on vous offrirait un payement, au défaut duquel, malgré tout votre mérite, dont on convient, vous seriez remercié de vos soins. Voilà, mon ami, le résumé d’une conversation, qui a été tenue sur le compte de mon tres-honoré maître, & durant laquelle son humble écoliere n’étoit pas fort tranquille. J’ai cru ne pouvoir trop me hâter de vous en donner avis, afin de vous laisser le tems d’y réfléchir. Aussi-tôt que vous aurez pris votre résolution, ne manquez pas de m’en instruire ; car cet article est de votre compétence, & mes droits ne vont pas jusque-là.

J’apprends avec peine vos courses dans les montagnes ; non que vous n’y trouviez, à mon avis, une agréable diversion, & que le détail de ce que vous aurez vu ne me soit fort agréable à moi-même : mais je crains pour vous des fatigues que vous n’êtes guere en état de supporter. D’ailleurs, la saison est fort avancée ; d’un jour à l’autre tout peut se couvrir de neige, & je prévois que vous aurez encore plus à souffrir du froid que de la fatigue. Si vous tombiez malade dans le pays où vous êtes je ne m’en consolerois jamais. Revenez donc, mon bon ami, dans mon voisinage. Il n’est pas tems encore de rentrer à Vevai, mais je veux que vous habitiez un séjour moins rude, & que nous soyons plus à portée d’avoir aisément des nouvelles l’un de l’autre. Je vous laisse le maître du choix de votre station. Tâchez seulement qu’on ne sache point ici où vous êtes, & soyez discret sans être mystérieux. Je ne vous dis rien sur ce chapitre ; je me fie à l’intérêt que vous avez d’être prudent, & plus encore à celui que j’ai que vous le soyez.

Adieu, mon ami ; je ne puis m’entretenir plus long-tems avec vous. Vous savez de quelles précautions j’ai besoin pour vous écrire. Ce n’est pas tout : mon pere a amené un étranger respectable, son ancien ami, & qui lui a sauvé autrefois la vie à la guerre. Jugez si nous nous sommes efforcés de le bien recevoir. Il repart demain, & nous nous hâtons de lui procurer pour le jour qui nous reste, tous les amusemens qui peuvent marquer notre zele à un tel bienfaiteur. On m’appelle : il faut finir. Adieu, derechef. LETTRE XXIII. À JULIE.

À peine, ai-je employé huit jours à parcourir un pays qui demanderoit des années d’observation : mais outre que la neige me chasse, j’ai voulu revenir au-devant du Courrier qui m’apporte, j’espere, une de vos lettres. En attendant qu’elle arrive, je commence par vous écrire celle-ci, après laquelle j’en écrirai, s’il est nécessaire, une seconde pour répondre à la vôtre.

Je ne vous ferai point ici un détail de mon voyage & de mes remarques ; j’en ai fait une relation que je compte vous porter. Il faut réserver notre correspondance pour les choses qui nous touchent de plus près l’un & l’autre. Je me contenterai de vous parler de la situation de mon ame : il est juste de vous rendre compte de l’usage qu’on fait de votre bien.

J’étois parti, triste de mes peines, & consolé de votre joie ; ce qui me tenoit dans un certain état de langueur, qui n’est pas sans charme pour un cœur sensible. Je gravissois lentement & à pied des sentiers assez rudes, conduit par un homme que j’avois pris pour être mon guide, & dans lequel, durant toute la route, j’ai trouvé plutôt un ami qu’un mercenaire. Je voulois rêver, & j’en étois toujours détourné par quelque spectacle inattendu. Tantôt d’immenses roches pendoient en ruines au-dessus de ma tête. Tantôt de hautes & bruyantes cascades m’inondaient de leur épais brouillard. Tantôt un torrent éternel ouvroit à mes côtés un abyme dont les yeux n’osoient sonder la profondeur. Quelquefois je me perdois dans l’obscurité d’un bois touffu. Quelquefois en sortant d’un gouffre une agréable prairie réjouissoit tout à coup mes regards. Un mélange étonnant de la nature sauvage & de la nature cultivée, montroit par-tout la main des hommes, où l’on eût cru qu’ils n’avoient jamais pénétré : à côté d’une caverne on trouvoit des maisons ; on voyoit des pampres secs où l’on n’eût cherché que des ronces, des vignes dans des terres éboulées, d’excellens fruits sur des rochers, & des champs dans des précipices.

Ce n’étoit pas seulement le travail des hommes qui rendoit ces pays étranges si bizarrement contrastés : la nature sembloit encore prendre plaisir à s’y mettre en opposition avec elle-même, tant on la trouvoit différente en un même lieu sous divers aspects. Au levant les fleurs du printems, au midi les fruits de l’automne, au nord les glaces de l’hiver : elle réunissoit toutes les saisons dans le même instant, tous les climats dans le même lieu, des terrains contraires sur le même sol, & formoit l’accord inconnu partout ailleurs des productions des plaines & de celles des Alpes. Ajoutez à tout cela les illusions de l’optique, les pointes des mons différemment éclairées, le clair-obscur du soleil & des ombres, & tous les accidens de lumiere qui en résultoient le matin & le soir ; vous aurez quelque idée des scenes continuelles qui ne cesserent d’attirer mon admiration, & qui sembloient m’être offertes en un vrai théâtre ; car la perspective des monts, étant verticale frappe les yeux tout à la fois & bien plus puissamment que celle des plaines, qui ne se voit qu’obliquement, en fuyant, & dont chaque objet vous en cache un autre.

J’attribuai durant la premiere journée, aux agrémens de cette variété, le calme que je sentois renaître en moi. J’admirois l’empire qu’ont sur nos passions les plus vives les êtres les plus insensibles, & je méprisois la philosophie de ne pouvoir pas même autant sur l’ame qu’une suite d’objets inanimés. Mais cet état paisible ayant duré la nuit & augmenté le lendemain, je ne tardai pas de juger qu’il avoit encore quelque autre cause qui ne m’étoit pas connue. J’arrivai ce jour là sur des montagnes les moins élevées, & parcourant ensuite leurs inégalités, sur celles des plus hautes qui étoient à ma portée. Après m’être promené dans les nuages, j’atteignois un séjour plus serein, d’où l’on voit dans la saison le tonnerre & l’orage se former au-dessous de soi ; image trop vaine de l’ame du sage, dont l’exemple n’exist a jamais, ou n’existe qu’aux mêmes lieux d’où l’on en a tiré l’embleme.

Ce fut là que je démêlai sensiblement dans la pureté de l’air où je me trouvois, la véritable cause du changement de mon humeur, & du retour de cette paix intérieure que j’avois perdue depuis si long-temps. En effet, c’est une impression générale qu’éprouvent tous les hommes, quoiqu’ils ne l’observent pas tous, que sur les hautes montagnes, où l’air est pur & subtil, on se sent plus de facilité dans la respiration, plus de légereté dans le corps, plus de sérénité dans l’esprit, les plaisirs y sont moins ardens, les passions plus modérées. Les méditations y prennent je ne sais quel caractere grand & sublime, proportionné aux objets qui nous frappent, je ne sais quelle volupté tranquille qui n’a rien d’âcre & de sensuel. Il semble qu’en s’élevant au-dessus du séjour des hommes, on y laisse tous les sentimens bas & terrestres, & qu’à mesure qu’on approche des régions éthérées, l’ame contracte quelque chose de leur inaltérable pureté. On y est grave sans mélancolie, paisible sans indolence, content d’être & de penser : tous les désirs trop vifs s’émoussent ; ils perdent cette pointe aigue qui les rend douloureux, ils ne laissent au fond du cœur qu’une émotion légere & douce, & c’est ainsi qu’un heureux climat fait servir à la félicité de l’homme les passions qui font ailleurs son tourment. Je doute qu’aucune agitation violente, aucune maladie de vapeurs pût tenir contre un pareil séjour prolongé, & je suis surpris que des bains de l’air salutaire & bienfaisant des montagnes ne soient pas un des grands remedes de la médecine & de la morale.

Qui non palazzi, non teatro o loggia,
Ma’n lor vece un’abete, un faggio, un pino
Trà l’erba verde e’l bel monte vicino
Levan di terra al Ciel nostr’intelletto. [18]

Supposez les impressions réunies de ce que je viens de vous décrire, & vous aurez quelque idée de la situation délicieuse où je me trouvois. Imaginez la variété, la grandeur, la beauté de mille étonnans spectacles ; le plaisir de ne voir autour de soi que des objets tout nouveaux, des aiseaux étranges, des plantes bizarres & inconnues, d’observer en quelque sorte une autre nature, & de se trouver dans un nouveau monde. Tout cela fait aux yeux un mélange inexprimable, dont le charme augmente encore par la subtilité de l’air qui rend les couleurs plus vives, les traits plus marqués, rapproche tous les poins de vue ; les distances paroissant moindres que dans les plaines, où l’épaisseur de l’air couvre la terre d’un voile, l’horizon présente aux yeux plus d’objets qu’il semble n’en pouvoir contenir : enfin, le spectacle a je ne sais quoi de magique, de surnaturel, qui ravit l’esprit & les sens ; on oublie tout, on s’oublie soi-même, on ne sait plus où l’on est.

J’aurois passé tout le tems de mon voyage dans le seul enchantement du paysage, si je n’en eusse éprouvé un plus doux encore dans le commerce des habitans. Vous trouverez dans ma description un léger crayon de leurs mœurs, de leur simplicité, de leur égalité d’ame, & de cette paisible tranquillité qui les rend heureux par l’exemption des peines plutôt que par le goût des plaisirs. Mais ce que je n’ai pu vous peindre & qu’on ne peut gueres imaginer, c’est leur humanité désintéressée, & leur zele hospitalier pour tous les étrangers que le hasard ou la curiosité conduisent parmi eux. J’en fis une épreuve surprenante, moi qui n’étois connu de personne & qui ne marchois qu’à l’aide d’un conducteur. Quand j’arrivois le soir dans un hameau, chacun venoit avec tant d’empressement m’offrir sa maison, que j’étois embarrassé du choix, & celui qui obtenoit la préférence en paroissoit si content que la premiere fois je pris cette ardeur pour de l’avidité. Mais je fus bien étonné quand, après en avoir usé chez mon hôte à peu près comme au cabaret, il refusa le lendemain mon argent, s’offensant même de ma proposition, & il en a par-tout été de même. Ainsi c’étoit le pur amour de l’hospitalité, communément assez tiede, qu’à sa vivacité j’avois pris pour l’âpreté du gain. Leur désintéressement fut si complet, que dans tout le voyage je n’ai pu trouver à placer un patagon [19]. En effet, à quoi dépenser de l’argent dans un pays où les maîtres ne reçoivent point le prix de leurs fraix, ni les domestiques celui de leurs soins, & où l’on ne trouve aucun mendiant ? Cependant l’argent est fort rare dans le haut-Valais, mais c’est pour cela que les habitans sont à leur aise : car les denrées y sont abondantes sans aucun débouché au-dehors, sans consommation de luxe au-dedans, & sans que le cultivateur montagnard, dont les travaux sont les plaisirs, devienne moins laborieux. Si jamais ils ont plus d’argent, ils seront infailliblement plus pauvres. Ils ont la sagesse de le sentir, & il y a dans le pays des mines d’or qu’il n’est pas permis d’exploiter.

J’étois d’abord fort surpris de l’opposition de ces usages avec ceux du bas-Valais, où, sur la route d’Italie, on rançonne assez durement les passagers, & j’avois peine à concilier dans un même peuple des manieres si différentes. Un Valaisan m’en expliqua la raison. Dans la vallée, me dit-il, les étrangers qui passent sont des marchands, & d’autres gens uniquement occupés de leur négoce & de leur gain. Il est juste qu’ils nous laissent une partie de leur profit, & nous les traitons comme ils traitent les autres. Mais ici, où nulle affaire n’appelle les étrangers, nous sommes sûrs que leur voyage est désintéressé ; l’accueil qu’on leur fait l’est aussi. Ce sont des hôtes qui nous viennent voir parce qu’ils nous aiment, & nous les recevons avec amitié.

Au reste, ajouta-t-il en souriant, cette hospitalité n’est pas coûteuse, & peu de gens s’avisent d’en profiter. Ah ! je le crois, lui répondis-je. Que feroit-on chez un peuple qui vit pour vivre, non pour gagner ni pour briller ? Hommes heureux & dignes de l’être, j’aime à croire qu’il faut vous ressembler en quelque chose pour se plaire au milieu de vous.

Ce qui me paroissoit le plus agréable dans leur accueil, c’étoit de n’y pas trouver le moindre vestige de gêne ni pour eux ni pour moi. Ils vivoient dans leur maison comme si je n’y eusse pas été, & il ne tenoit qu’à moi d’y être comme si j’y eusse été seul. Ils ne connoissent point l’incommode vanité d’en faire les honneurs aux étrangers, comme pour les avertir de la présence d’un maître, dont on dépend au moins en cela. Si je ne disois rien, ils supposoient que je voulois vivre à leur maniere ; je n’avois qu’à dire un mot pour vivre à la mienne, sans éprouver jamais de leur part la moindre marque de répugnance ou d’étonnement. Le seul compliment qu’ils me firent, après avoir sçu que j’étois Suisse, fut de me dire que nous étions freres, & que je n’avois qu’à me regarder chez eux comme étant chez moi. Puis ils ne s’embarrasserent plus de ce que je faisois, n’imaginant pas même que je pusse avoir le moindre doute sur la sincérité de leurs offres, ni le moindre scrupule à m’en prévaloir. Ils en usent entre eux avec la même simplicité ; les enfans en âge de raison sont les égaux de leurs peres ; les domestiques s’asseyent à table avec leurs maîtres ; la même liberté regne dans les maisons & dans la République, & la famille est l’image de l’Etat.

La seule chose sur laquelle je ne jouissois pas de la liberté étoit la durée excessive des repas. J’étois bien le maître de ne pas mettre à table ; mais quand j’y étois une fois, il y faloit rester une partie de la journée, & boire d’autant. Le moyen d’imaginer qu’un homme, & un Suisse, n’aimât pas à boire ? En effet, j’avoue que le bon vin me paroit une excellente chose, & que je ne hais point à m’en égayer, pourvu qu’on ne m’y force pas. j’ai toujours remarqué que les gens faux sont sobres, & la grande réserve de la table annonce assez souvent des mœurs feintes & des ames doubles. Un homme franc craint moins ce babil affectueux & ces tendres épanchemens qui précedent l’ivresse ; mais il faut savoir s’arrêter & prévenir l’exces. Voilà ce qu’il ne m’étoit guere possible de faire avec d’aussi déterminés buveurs que les Valaisans, des vins aussi violens que ceux du pays, & sur des tables où l’on ne vit jamais d’eau. Comment se résoudre à jouer si sottement le sage & à fâcher de si bonnes gens ? Je m’enivrois donc par reconnoissance, & ne pouvant payer mon écot de ma bourse, je le payois de ma raison.

Un autre usage qui ne me gênoit guere moins, c’étoit de voir, même chez des Magistrats, la femme, & les filles de la maison, debout derriere ma chaise, servir à table comme des domestiques. La galanterie françoise se seroit d’autant plus tourmentée à réparer cette incongruité, qu’avec la figure des Valaisanes, des servantes mêmes rendroient leurs services embarrassans.Vous pouvez m’en croire, elles sont jolies puisqu’elles m’ont paru l’être. Des yeux accoutumés à vous voir sont difficiles en beauté.

Pour moi, qui respecte encore plus les usages des pays où je vis que ceux de la galanterie, je recevois leur service en silence, avec autant de gravité que Don Quichotte chez la Duchesse. J’opposois quelquefois en souriant les grandes barbes & l’air grossier des convives au teint éblouissant de ces jeunes beautés timides, qu’un mot faisoit rougir, & ne rendoit que plus agréables. Mais je fus un peu choqué de l’énorme ampleur de leur gorge qui n’a, dans sa blancheur éblouissante qu’un des avantages du modele que j’osois lui comparer ; modele unique & voilé, dont les contours furtivement observés me peignent ceux de cette coupe célebre à qui le plus beau sein du monde servit de moule.

Ne soyez pas surprise de me trouver si savant sur des mysteres que vous cachez si bien : je le suis en dépit de vous ; un sens en peut quelquefois instruire un autre : malgré la plus jalouse vigilance, il échappe à l’ajustement le mieux concerté quelques légers interstices, par lesquels la vue opere l’effet du toucher. L’œil avide & téméraire s’insinue impunément sous les fleurs d’un bouquet ; il erre sous la chenille & la gaze, & fait sentir à la main la résistance élastique qu’elle n’oseroit éprouver.

Parte appar delle mamme acerbe e crude,
Parte altrui ne ricopre invida vesta.
Invida, ma s’agli occhi il varco chiude,
L’amoroso pensier già non arresta. [20]

Je remarquoi aussi un grand défaut dans l’habillement des Valaisanes ; c’est d’avoir des corps-de-robe si élevés par derriere qu’elles en paroissent bossues ; cela fait un effet singulier avec leurs petites coeffures noires & le reste de leur ajustement, qui ne manque au surplus ni de simplicité ni d’élégance. Je vous porte un habit compet à la Valaisane, & j’espere qu’il vous ira bien ; il a été pris sur la plus jolie taille du pays.

Tandis que je parcourois avec extase ces lieux si peu connus & si dignes d’être admirés, que faisiez-vous cependant, ma Julie ? Etiez-vous oubliée de votre ami ? Julie oubliée ! Ne m’oublierois-je pas plutôt moi-même, & que pourrois-je un moment seul, moi qui ne suis plus rien que par vous ? Je n’ai jamais mieux remarqué avec quel instinct je place en divers lieux notre existence commune selon l’état de mon ame. Quand je suis triste, elle se réfugie auprès de la vôtre, & cherche des consolations aux lieux où vous êtes ; c’est ce que j’éprouvois en vous quittant. Quand j’ai du plaisir, je n’en saurois jouir seul, & pour le partager avec vous, je vous appelle alors où je suis. Voilà ce qui m’est arrivé durant toute cette course où la diversité des objets me rappelant sans cesse en moi-même, je vous conduisois par-tout avec moi. Je ne faisois pas un pas que nous ne le fissions ensemble. Je n’admirois pas une vue sans me hâter de vous la montrer. Tous les arbres que je rencontrois vous prêtoient leur ombre, tous les gazons vous servoient de siege. Tantôt, assis à vos côtés, je vous aidois à parcourir des yeux les objets ; tantôt, à vos genoux, j’en contemplois un plus digne des regards d’un homme sensible. Rencontrois-je un pas difficile ; je vous le voyois franchir avec la légereté d’un faon qui bondit après sa mere. Faloit-il traverser un torrent ; j’osois presser dans mes bras une si douce charge ; je passois le torrent lentement, avec délices, & voyois à regret le chemin que j’allois atteindre. Tout me rappeloit à vous dans ce séjour paisible ; & les touchans attraits de la nature, & l’inaltérable pureté de l’air, & les mœurs simples des habitans, & leur sagesse égale & sûre, & l’aimable pudeur du sexe, & ses innocens grâces, & tout ce qui frappoit agréablement mes yeux & mon cœur leur peignoit celle qu’ils cherchent.

Ô ma Julie ! disois-je avec attendrissement, que ne puis-je couler mes jours avec toi dans ces lieux ignorés, heureux de notre bonheur & non du regard des hommes ! Que ne puis-je ici rassembler toute mon ame en toi seule, & devenir à mon tour l’univers pour toi ! Charmes adorés, vous jouiriez alors des hommages qui vous sont dûs ! Délices de l’amour, c’est alors que nos cœurs vous savoureroient sans cesse ! Une longue & douce ivresse nous laisseroit ignorer le cours des ans : & quand enfin l’âge auroit calmé nos premiers feux, l’habitude de penser & sentir ensemble feroit succéder à leurs transports une amitié non moins tendre. Tous les sentimens honnêtes, nourris dans la jeunesse avec ceux de l’amour, en rempliroient un jour le vide immense ; nous pratiquerions au sein de cet heureux peuple, & à son exemple, tous les devoirs de l’humanité : sans cesse nous nous unirions pour bien faire, & nous ne mourrions point sans avoir vécu.

La poste arrive, il faut finir ma lettre, & courir recevoir la vôtre. Que le cœur me bat jusqu’à ce moment ! Hélas ! j’étois heureux dans mes chimeres : mon bonheur fuit avec elles ; que vais-je être en réalité ?

LETTRE XXIV. À JULIE.

Je réponds sur le champ à l’article de votre lettre qui regarde le payement, & n’ai, Dieu merci, nul besoin d’y réfléchir. Voici, ma Julie, quel est mon sentiment sur ce point.

Je distingue dans ce qu’on appelle honneur celui qui se tire de l’opinion publique, & celui qui dérive de l’estime de soi-même. Le premier consiste en vains préjugés plus mobiles qu’une onde agitée ; le second a sa base dans les vérités éternelles de la morale. L’honneur du monde peut être avantageux à la fortune ; mais il ne pénetre point dans l’ame & n’influe en rien sur le vrai bonheur. L’honneur véritable, au contraire, en forme l’essence, parce qu’on ne trouve qu’en lui ce sentiment permanent de satisfaction intérieure, qui seul, peut rendre heureux un être pensant. Appliquons, ma Julie, ces principes à votre question ; elle sera bientôt résolue.

Que je m’érige en maître de philosophie, & prenne, comme ce fou de la Fable, de l’argent pour enseigner la sagesse ; cet emploi paroîtra bas aux yeux du monde, & j’avoue qu’il a quelque chose de ridicule en soi : cependant comme aucun homme ne peut tirer sa subsistance absolument de lui-même, & qu’on ne sauroit l’en tirer de plus près que parson travail, nous mettrons ce mépris au rang des plus dangereux préjugés ; nous n’aurons point la sottise de sacrifier la félicité à cette opinion insensée ; vous ne m’enestimerez pas moins, & je n’en serai pas plus à plaindre, quand je vivrai des talens que j’ai cultivés.

Mais ici, ma Julie, nous avons d’autres considérations à faire. Laissons la multitude, & regardons en nous-mêmes. Que serai-je réellement à votre pere, en recevant de lui le salaire des leçons que je vous aurai données, & lui vendant une partie de mon tems, c’est-à-dire de ma personne ? Un mercenaire, un homme à ses gages, une espece de valet, & il aura de ma part, pour garant de sa confiance, & pour sûreté de ce qui lui appartient, ma foi tacite, comme celle du dernier de ses gens.

Or quel bien plus précieux peut avoir un pere que sa fille unique, fût-ce même une autre que Julie ? Que fera donc celui qui lui vend ses services ? Fera-t-il taire ses sentimens pour elle ? Ah ! tu sais si cela se peut ! ou bien, se livrant sans scrupule au penchant de son cœur, offensera-t-il dans la partie la plus sensible celui à qui il doit fidélité ? Alors je ne vois plus dans un tel maître qu’un perfide qui foule aux pieds les droits les plus sacrés [21], un traître, un séducteur domestique que les loix condamnent très-justement à la mort. J’espere que celle à qui je parle sait m’entendre ; ce n’est pas la mort que je crains, mais la honte d’en être digne, & le mépris de moi-même.

Quand les lettres d’Héloise & d’Abélard tomberent entre vos mains, vous savez ce que je vous dis de cette lecture & de la conduite du Théologien. J’ai toujours plaint Héloise ; elle avoit un cœur fait pour aimer : mais Abélard ne m’a jamais paru qu’un misérable digne de son sort, & connoissant aussi peu l’amour que la vertu. Après l’avoir jugé faudra-t-il que je l’imite ? Malheur à quiconque prêche une morale qu’il ne veut pas pratiquer ! Celui qu’aveugle sa passion jusqu’à ce point en est bientôt puni par elle, & perd le goût des sentimens auxquels il a sacrifié son honneur. L’amour est privé de son plus grand charme quand l’honnêteté l’abandonne ; pour en sentir tout le prix, il faut que le cœur s’y complaise, & qu’il nous éleve en élevant l’objet aimé. Otez l’idée de la perfection, vous ôtez l’enthousiasme ; ôtez l’estime, & l’amour n’est plus rien. Comment une femme pourroit-elle honorer un homme qui se déshonore ? Comment pourra-t-il adorer lui-même celle qui n’a pas craint de s’abandonner à un vil corrupteur ? Ainsi, bientôt ils se mépriseront mutuellement, l’amour ne sera plus pour eux qu’un honteux commerce, ils auront perdu l’honneur, & n’auront point trouvé la félicité.

Il n’en est pas ainsi, ma Julie, entre deux amans de même âge, tous deux épris du même feu, qu’un mutuel attachement unit, qu’aucun lien particulier ne gêne, qui jouissent tous deux de leur premiere liberté, & dont aucun droit ne proscrit l’engagement réciproque. Les loix les plus séveres ne peuvent leur imposer d’autre peine que le prix même de leur amour ; la seule punition de s’être aimés est l’obligation de s’aimer à jamais ; & s’il est quelques malheureux climats au monde où l’homme barbare brise ces innocentes chaînes, il en est puni, sans doute, par les crimes que cette contrainte engendre.

Voilà mes raisons, sage & vertueuse Julie, elles ne sont qu’un froid commentaire de celles que vous m’exposâtes avec tant d’énergie & de vivacité dans une de vos lettres ; mais c’en est assez pour vous montrer combien je m’en suis pénétré. Vous vous souvenez que je n’insistai point sur mon refus, & que malgré la répugnance que le préjugé m’a laissée, j’acceptai vos dons en silence, ne trouvant point en effet, dans le véritable honneur de solide raison pour les refuser. Mais ici le devoir, la raison, l’amour même, tout parle d’un ton que je ne peux méconnoître. S’il faut choisir entre l’honneur & vous, mon cœur est prêt à vous perdre. Il vous aime trop, ô Julie ! pour vous conserver à ce prix.

LETTRE XXV. DE JULIE.

La relation de votre voyage est charmante, mon bon ami ; elle me feroit aimer celui qui l’a écrite, quand même je ne le connoitrois pas. J’ai pourtant à vous tancer sur un passage dont vous vous doutez bien ; quoique je n’aye pu m’empêcher de rire de la ruse avec laquelle vous vous êtes mis à l’abri du Tasse, comme derriere un rempart. Eh ! comment ne sentiez-vous point qu’il y a bien de la différence entre écrire au public ou à sa maîtresse ? L’amour, si craintif, si scrupuleux, n’exige-t-il pas plus d’égards que la bienséance ? Pouviez-vous ignorer que ce style n’est pas de mon goût, & cherchiez-vous à me déplaire ? Mais en voilà déjà trop, peut-être, sur un sujet qu’il ne faloit point relever. Je suis d’ailleurs, trop occupée de votre seconde lettre pour répondre en détail à la premiere. Ainsi, mon ami, laissons le Valais pour une autre fois, & bornons-nous maintenant à nos affaires ; nous serons assez occupés. Je savois le parti que vous prendriez. Nous nous connoissons trop bien pour en être encore à ces élémens. Si jamais la vertu nous abandonne, ce ne sera pas, croyez-moi, dans les occasions qui demandent du courage & des sacrifices [22]. Le premier mouvement aux attaques vives est de résister ; & nous vaincrons, je l’espere, tant que l’ennemi nous avertira de prendre les armes. C’est au milieu du sommeil, c’est dans le sein d’un doux repos, qu’il faut se défier des surprises ; mais c’est sur-tout la continuité des maux qui rend leur poids insupportable, & l’ame résiste bien plus aisément aux vives douleurs qu’à la tristesse prolongée. Voilà, mon ami, la dure espece de combat que nous aurons désormois à soutenir : ce ne sont point des actions héroiques que le devoir nous demande, mais une résistance plus héroique encore à des peines sans relâche.

Je l’avois trop prévu ; le tems du bonheur est passé comme un éclair ; celui des disgrâces commence, sans que rien m’aide à juger quand il finira. Tout m’alarme & me décourage ; une langueur mortelle s’empare de mon ame ; sans sujet bien précis de pleurer, des pleurs involontaires s’échappent de mes yeux ; je ne lis pas dans l’avenir des maux inévitables ; mais je cultivois l’espérance & la vois flétrir tous les jours. Que sert, hélas ! d’arroser le feuillage quand l’arbre est coupé par le pied ?

Je le sens, mon ami, le poids de l’absence m’accable. Je ne puis vivre sans toi, je le sens ; c’est ce qui m’effraye le plus. Je parcours cent fois le jour les lieux que nous habitions ensemble, & ne t’y trouve jamais. Je t’attends à ton heure ordinaire ; l’heure passe, & tu ne viens point. Tous les objets que j’apperçois me portent quelque idée de ta présence pour m’avertir que je t’ai perdu. Tu n’as point ce supplice affreux. Ton cœur seul peut te dire que je te manque. Ah ! si tu savois quel pire tourment c’est de rester quand on se sépare, combien tu préférerois ton état au mien !

Encore si j’osois gémir ! si j’osois parler de mes peines, je me sentirois soulagée des maux dont je pourrois me plaindre. Mais, hors quelques soupirs exhalés en secret dans le sein de ma cousine, il faut étouffer tous les autres ; il faut contenir mes larmes ; il faut sourire quand je me meurs.

Sentirsi, oh Dei, morir ;
E non poter mai dir :
Morir mi sento ! [23]

Le pis est que tous ces maux aggravent sans cesse mon plus grand mal, & que plus ton souvenir me désole, plus j’aime à me le rappeler. Dis-moi, mon ami, mon doux ami ! sens-tu combien un cœur languissant est tendre, & combien la tristesse fait fermenter l’amour ?

Je voulois vous parler de mille choses ; mais outre qu’il faut mieux attendre de savoir positivement où vous êtes, il ne m’est pas possible de continuer cette lettre dans l’état où je me trouve en l’écrivant. Adieu, mon ami ; je quitte la plume, mais croyez que je ne vous quitte pas. BILLET

J’écris, par un batelier que je ne connois point, ce billet à l’adresse ordinaire, pour donner avis que j’ai choisi mon asyle à Meillerie sur la rive opposée ; afin de jouir au moins de la vue du lieu dont je n’ose approcher.

LETTRE XXVI. À JULIE.

Que mon état est changé dans peu de jours ! Que d’amertumes se mêlent à la douceur de me rapprocher de vous ! Que de tristes réflexions m’assiégent ! Que de traverses mes craintes me font prévoir ! Ô Julie ! que c’est un fatal présent du Ciel qu’une ame sensible ! Celui qui l’a reçu doit s’attendre à n’avoir que peine & douleur sur la terre. Vil jouet de l’air & des saisons, le soleil ou les brouillards, l’air couvert ou serein régleront sa destinée, & il sera content ou triste, au gré des vents. Victime des préjugés, il trouvera dans d’absurdes maximes un obstacle invincible aux justes vœux de son cœur. Les hommes le puniront d’avoir des sentimens droits de chaque chose, & d’en juger par ce qui est véritable plutôt que par ce qui est de convention. Seul il suffiroit pour faire sa propre misere, en se livrant indiscretement aux attraits divins de l’honnête & du beau, tandis que les pesantes chaînes de la nécessité l’attachent à l’ignominie. Il cherchera la félicité suprême sans se souvenir qu’il est homme : son cœur & sa raison seront incessamment en guerre, & des désirs sans bornes lui prépareront d’éternelles privations.

Telle est la situation cruelle où me plongent le sort qui m’accable, & mes sentimens qui m’élevent, & ton pere qui me méprise, & toi qui fais le charme & le tourment de ma vie. Sans toi, beauté fatale ! je n’aurois jamais senti ce contraste insupportable de grandeur au fond de mon ame & de bassesse dans ma fortune ; j’aurois vécu tranquille & serois mort content, sans daigner remarquer quel rang j’avois occupé sur la terre. Mais t’avoir vue & ne pouvoir te posséder, t’adorer & n’être qu’un homme, être aimé & ne pouvoir être heureux, habiter les mêmes lieux & ne pouvoir vivre ensemble ! Ô Julie à qui je ne puis renoncer ! Ô destinée que je ne puis vaincre ! Quels combats affreux vous excitez en moi, sans pouvoir jamais surmonter mes désirs ni mon impuissance !

Quel effet bizarre & inconcevable ! Depuis que je suis rapproché de vous, je ne roule dans mon esprit que des pensers funestes. Peut-être le séjour où je suis contribue-t-il à cette mélancolie ; il est triste & horrible ; il en est plus conforme à l’état de mon ame, & je n’en habiterois pas si patiemment un plus agréable. Une file de rochers stériles borde la côte, & environne mon habitation que l’hiver rend encore plus affreuse. Ah ! je le sens, ma Julie, s’il faloit renoncer à vous, il n’y auroit plus pour moi d’autre séjour ni d’autre saison.

Dans les violens transports qui m’agitent je ne saurois demeurer en place ; je cours, je monte avec ardeur, je m’élance sur les rochers ; je parcours à grands pas tous les environs, & trouve par-tout dans les objets la même horreur qui regne au dedans de moi. On n’aperçoit plus de verdure, l’herbe est jaune & flétrie, les arbres sont dépouillés, le séchard [24] & la froide bise entassent la neige & les glaces, & toute la nature est morte à mes yeux, comme l’espérance au fond de mon cœur.

Parmi les rochers de cette côte, j’ai trouvé dans un abri solitaire, une petite esplanade d’où l’on découvre à plein la ville heureuse où vous habitez. Jugez avec quelle avidité mes yeux se porterent vers ce séjour chéri. Le premier jour, je fis mille efforts pour y discerner votre demeure ; mais l’extrême éloignement les rendit vains, & je m’aperçus que mon imagination donnoit le change à mes yeux fatigués. Je courus chez le Curé emprunter un télescope avec lequel je vis ou crus voir votre maison, & depuis ce tems je passe les jours entiers dans cet asyle à contempler ces murs fortunés qui renferment la source de ma vie. Malgré la saison je m’y rends dès le matin & n’en reviens qu’à la nuit. Des feuilles & quelques bois secs que j’allume servent, avec mes courses, à me garantir du froid excessif. J’ai pris tant de goût pour ce lieu sauvage que j’y porte même de l’encre & du papier, & j’y écris maintenant cette lettre sur un quartier que les glaces ont détaché du rocher voisin.

C’est là, ma Julie, que ton malheureux amant acheve de jouir des derniers plaisirs qu’il goûtera peut-être en ce monde. C’est de-là qu’à travers les airs & les murs, il ose en secret pénétrer jusque dans ta chambre. Tes traits charmans le frappent encore ; tes regards tendres raniment son cœur mourant ; il entend le son de ta douce voix ; il ose chercher encore en tes bras ce délire qu’il éprouva dans le bosquet. Vain fantôme d’une ame agitée qui s’égare dans ses désirs ! Bientôt forcé de rentrer en moi-même, je te contemple au moins dans le détail de ton innocente vie : je suis de loin les diverses occupations de ta journée, & je me les représente dans les tems & les lieux où j’en fus quelquefois l’heureux témoin. Toujours je te vois vaquer à des soins qui te rendent plus estimable, & mon cœur s’attendrit avec délices sur l’inépuisable bonté du tien. Maintenant, me dis-je au matin, elle sort d’un paisible sommeil, son teint a la fraîcheur de la rose, son ame jouit d’une douce paix ; elle offre à celui dont elle tient l’être un jour qui ne sera point perdu pour la vertu. Elle passe à présent chez sa mere : les tendres affections de son cœur s’épanchent avec les auteurs de ses jours, elle les soulage dans le détail des soins de la maison ; elle fait peut-être la paix d’un domestique imprudent, elle lui fait peut-être une exhortation secrete ; elle demande peut-être une grâce pour un autre. Dans un autre tems, elle s’occupe sans ennui des travaux de son sexe, elle orne son ame de connoissances utiles, elle ajoute à son goût exquis les agrémens des beaux-arts, & ceux de la danse à sa légereté naturelle. Tantôt je vois une élégante & simple parure orner des charmes qui n’en ont pas besoin ; ici je la vois consulter un Pasteur vénérable sur la peine ignorée d’une famille indigente ; là, secourir ou consoler la triste veuve & l’orphelin délaissé. Tantôt elle charme une honnête société par ses discours sensés & modestes ; tantôt, en riant avec ses compagnes, elle ramene une jeunesse folâtre au ton de la sagesse & des bonnes mœurs. Quelques moments, ah ! pardonne ! j’ose te voir même t’occuper de moi, je vois tes yeux attendris parcourir une de mes lettres ; je lis dans leur douce langueur que c’est à ton amant fortuné que s’adressent les lignes que tu traces, je vois que c’est de lui que tu parles à ta cousine avec une si tendre émotion. Ô Julie ! ô julie ! Et nous ne serions pas unis ? Et nos jours ne couleroient pas ensemble ? Et nous pourrions être séparés pour toujours ? Non, que jamais cette affreuse idée ne se présente à mon esprit ! En un instant elle change tout mon attendrissement en fureur ; la rage me fait courir de caverne en caverne ; des gémissemens & des cris m’échappent malgré moi ; je rugis comme une lionne irritée ; je suis capable de tout, hors de renoncer à toi, & il n’y a rien, non, rien que je ne fasse pour te posséder ou mourir.

J’en étois ici de ma lettre, & je n’attendois qu’une occasion sûre pour vous l’envoyer, quand j’ai reçu de Sion la derniere que vous m’y avez écrite. Que la tristesse qu’elle respire a charmé la mienne ! Que j’y ai vu un frappant exemple de ce que vous me disiez de l’accord de nos ames dans les lieux éloignés ! Votre affliction, je l’avoue, est plus patiente ; la mienne est plus emportée ; mais il faut bien que le même sentiment prenne la teinture des caracteres qui l’éprouvent, & il est bien naturel que les plus grandes pertes causent les plus grandes douleurs. Que dis-je, des pertes ? Eh ! qui les pourroit supporter ? Non, connoissez-le enfin, ma Julie, un éternel arrêt du Ciel nous destina l’un pour l’autre ; c’est la premiere loi qu’il faut écouter ; c’est le premier soin de la vie de s’unir à qui doit nous la rendre douce. Je le vois, j’engémis, tu t’égares dans tes vains projets, tu veux forcer des barrieres insurmontables, & négliges les seuls moyens possibles ; l’enthousiasme de l’honnêteté t’ôte la raison, & ta vertu n’est plus qu’un délire.

Ah ! si tu pouvois rester toujours jeune & brillante comme à présent, je ne demanderois au Ciel que de te savoir éternellement heureuse, te voir tous les ans de ma vie une fois, une seule fois, & passer le reste de mes jours à contempler de loin ton asyle, à t’adorer parmi ces rochers. Mais hélas ! vois la rapidité de cet astre qui jamais n’arrête ; il vole & le tems fuit, l’occasion s’échappe, ta beauté, ta beauté même aura son terme ; elle doit décliner & périr un jour comme une fleur qui tombe sans avoir été cueillie ; & moi cependant je gémis, je souffre, ma jeunesse s’use dans les larmes, & se flétrit dans la douleur. Pense, pense, Julie, que nous comptons déjà des années perdues pour le plaisir. Pense qu’elles ne reviendront jamais ; qu’il en sera de même de celles qui nous restent si nous les laissons échapper encore. Ô amante aveuglée ! tu cherches un chimérique bonheur pour un tems où nous ne serons plus ; tu regardes un avenir éloigné, & tu ne vois pas que nous nous consumons sans cesse, & que nos ames, épuisées d’amour & de peines, se fondent & coulent comme l’eau. Reviens, il en est tems encore, reviens, ma Julie, de cette erreur funeste. Laisse-là tes projets & sois heureuse. Viens, ô mon ame ! dans les bras de ton ami, réunir les deux moitiés de notre être ; viens à la face du Ciel, guide de notre fuite & témoin de nos sermens, jurer de vivre & mourir l’un à l’autre. Ce n’est pas toi, je le sais, qu’il faut rassurer contre la crainte de l’indigence. Soyons heureux & pauvres, ah ! quel trésor nous aurons acquis ! Mais ne faisons point cet affront à l’humanité, de croire qu’il ne restera pas sur la terre entiere un asyle à deux amans infortunés. J’ai des bras, je suis robuste ; le pain gagné par mon travail te paroîtra plus délicieux que les mets des festins. Un repas apprêté par l’amour peut-il jamais être insipide ? Ah ! tendre & chére amante, dussions-nous n’être heureux qu’un seul jour, veux-tu quitter cette courte vie sans avoir goûté le bonheur ?

Je n’ai plus qu’un mot à vous dire, ô Julie ! vous connoissez l’antique usage du rocher de Leucate, dernier refuge de tant d’amans malheureux. Ce lieu-ci lui ressemble à bien des égards. La roche est escarpée, l’eau est profonde, & je suis au désespoir. LETTRE XXVII. DE CLAIRE.

Ma douleur me laisse à peine la force de vous écrire. Vos malheurs & les miens sont au comble. L’aimable Julie est à l’extrémité & n’a peut-être pas deux jours à vivre. L’effort qu’elle fit pour vous éloigner d’elle commença d’altérer sa santé. La premiere conversation qu’elle eut sur votre compte avec son pere y porta de nouvelles attaques : d’autres chagrins plus récens ont accru ses agitations, & votre derniere lettre à fait le reste. Elle en fut si vivementé émue qu’apres avoir passé une nuit dans d’affreux combats, elle tomba hier dans l’acces d’une fievre ardente qui n’a fait qu’augmenter sans cesse, & lui a enfin donné le transport. Dans cet état elle vous nomme à chaque instant, & parle de vous avec une véhémence qui montre combien elle en est occupée. On éloigne son pere autant qu’il est possible ; cela prouve assez que ma tante a conçu des soupçons : elle m’a même demandé avec inquiétude si vous n’étiez pas de retour, & je vois que le danger de sa fille, effaçant pour le moment toute autre considération, elle ne seroit pas fâchée de vous voir ici.

Venez donc, sans différer. J’ai pris ce bateau exprès pour vous porter cette lettre ; il est à vos ordres, servez-vous en pour votre retour, & sur-tout ne perdez pas un moment si vous voulez revoir la plus tendre amante qui fut jamais. LETTRE XXVIII. DE JULIE À CLAIRE.

Que ton absence me rend amere la vie que tu m’as rendue ! Quelle convalescence ! Une passion plus terrible que la fievre & le transport m’entraîne à ma perte. Cruelle ! tu me quittes quand j’ai plus besoin de toi ; tu m’a quittée pour huit jours, peut-être ne me reverras-tu jamais. Ô si tu savois ce que l’insensé m’ose proposer !… & de quel ton !… m’enfuir ! le suivre ! m’enlever !… le malheureux !… de qui me plains-je ? mon cœur, mon indigne cœur m’en dit cent fois plus que lui… grand Dieu ! que seroit-ce, s’il savoit tout ?…il en deviendroit furieux, je serois entraînée, il faudroit partir… je frémis…

Enfin mon pere m’a donc vendue ! il fait de sa fille une marchandise, une esclave, il s’acquitte à mes dépens ! il paye sa vie de la mienne !… car, je le sens bien, je n’y survivrai jamais..... pere barbare & dénaturé, mérite-t-il… quoi ! mériter ? c’est le meilleur des peres ; il veut unir sa fille à son ami, voilà son crime. Mais ma mere, ma tendre mere ! quel mal m’a-t-elle fait ?… Ah beaucoup ! elle m’a trop aimée, elle m’a perdue.

Claire, que ferai-je ? que deviendrai-je ? Hanz ne vient point. Je ne sais comment t’envoyer cette lettre. Avant que tu la reçoives… avant que tu sois de retour… qui sait.... fugitive, errante, déshonorée…c’en est fait, c’en est fait, la crise est venue. Un jour, une heure, un moment, peut-être… qui est-ce qui sait éviter son sort ?…Ô dans quelque lieu que je vive & que je meure ; en quelque asyle obscur que je traîne ma honte & mon désespoir, Claire, souviens-toi de ton amie… Hélas ! la misere & l’opprobre changent les cœurs…Ah ! si jamais le mien t’oublie, il aura beaucoup changé !

LETTRE XXIX. DE JULIE À CLAIRE.

Reste ah ! reste, ne reviens jamais : tu viendrois trop tard. Je ne dois plus te voir ; comment soutiendrois-je ta vue ?

Où étois-tu, ma douce amie, ma sauvegarde, mon ange tutélaire ? Tu m’as abandonnée, & j’ai péri. Quoi ! ce fatal voyage étoit-il si nécessaire ou si pressé ? Pouvois-tu me laisser à moi-même dans l’instant le plus dangereux de ma vie ? Que de regrets tu t’es préparés par cette coupable négligence ! Ils seront éternels ainsi que mes pleurs. Ta perte n’est pas moins irréparable que la mienne, & une autre amie digne de toi n’est pas plus facile à recouvrer que mon innocence.

Qu’ai-je dit, misérable ? Je ne puis ni parler ni me taire. Que sert le silence quand le remords crie ? L’univers entier ne me reproche-t-il pas ma faute ? Ma honte n’est-elle pas écrite sur tous les objets ? Si je ne verse mon cœur dans le tien il faudra que j’étouffe. Et toi, ne te reproches-tu rien, facile & trop confiante amie ? Ah ! que ne me trahissois-tu ? C’est ta fidélité, ton aveugle amitié, c’est ta malheureuse indulgence qui m’a perdue.

Quel démon t’inspira de le rappeler, ce cruel qui fait mon opprobre ? Ses perfides soins devoient-ils me redonner la vie pour me la rendre odieuse ? Qu’il fuie à jamais, le barbare ! qu’un reste de pitié le touche ; qu’il ne vienne plus redoubler mes tourmens par sa présence ; qu’il renonce au plaisir féroce de contempler me larmes. Que dis-je, hélas ! il n’est point coupable ; c’est moi seule qui le suis ; tous mes malheurs sont mon ouvrage, & je n’ai rien à reprocher qu’à moi. Mais le vice a déjà corrompu mon ame ; c’est le premier de ses effets de nous faire accuser autrui de nos crimes.

Non, non, jamais il ne fut capable d’enfreindre ses sermens. Son cœur vertueux ignore l’art abject d’outrager ce qu’il aime. Ah ! sans doute il sait mieux aimer que moi, puisqu’il sait mieux se vaincre. Cent fois mes yeux furent témoins de ses combats & de sa victoire ; les siens étincelloient du feu de ses désirs, il s’élançoit vers moi dans l’impétuosité d’un transport aveugle, il s’arrêtoit tout-à-coup ; une barriere insurmontable sembloit m’avoir entourée, & jamais son amour impétueux, mais honnête, ne l’eût franchie. J’osai trop contempler ce dangereux spectacle. Je me sentois troubler de ses transports, ses soupirs oppressoient mon cœur ; je partageois ses tourmens en ne pensant que les plaindre. Je le vis dans des agitations convulsives, prêt à s’évanouir à mes pieds. Peut-être l’amour seul m’auroit épargnée ; ô ma cousine ! c’est la pitié qui me perdit.

Il sembloit que ma passion funeste voulût se couvrir, pour me séduire, du masque de toutes les vertus. Ce jour même il m’avoit pressée avec plus d’ardeur de le suivre. C’étoit désoler le meilleur des peres ; c’étoit plonger le poignard dans le sein maternel ; je résistai, je rejetai ce projet avec horreur. L’impossibilité de voir jamais nos vœux accomplis, le mystere qu’il faloit lui faire de cette impossibilité, le regret d’abuser un amant si soumis & si tendre, après avoir flatté son espoir, tout abattoit mon courage, tout augmentoit ma foiblesse, tout aliénoit ma raison, il faloit donner la mort aux auteurs de mes jours, à mon amant, ou à moi-même. Sans savoir ce que je faisois, je choisis ma propre infortune. J’oublai tout & ne me souvins que de l’amour ; C’est ainsi qu’un instant d’égarement m’a perdue à jamais. Je suis tombée dans l’abîme d’ignominie dont une fille ne revient point ; & si je vis, c’est pour être plus malheureuse.

Je cherche en gémissant quelque reste de consolation sur la terre. Je n’y vois que toi, mon aimable amie ; ne me prive pas d’une si charmante ressource, je t’en conjure ; ne m’ôte pas les douceurs de ton amitié. J’ai perdu le droit d’y prétendre, mais jamais je n’en eus si grand besoin. Que la pitié supplée à l’estime. Viens, ma chere, ouvrir ton ame à mes plaintes ; viens recueillir les larmes de ton amie, garantis-moi, s’il se peut, du mépris de moi-même, & fais-moi croire que je n’ai pas tout perdu puisque ton cœur me reste encore.

LETTRE XXX. REPONSE.

Fille infortunée ! Hélas ! qu’as-tu fait ? Mon Dieu ! tu étois si digne d’être sage ! Que te dirai-je dans l’horreur de ta situation, & dans l’abattement où elle te plonge ? Acheverai-je d’accabler ton pauvre cœur, ou t’offrirai-je des consolations qui se refusent au mien ? Te montrerai-je les objets tels qu’ils sont, ou tels qu’il te convient de les voir ? Sainte & pure amitié ! porte à mon esprit tes douces illusions, & dans la tendre pitié que tu m’inspires, abuse-moi la premiere sur des maux que tu ne peux plus guérir.

J’ai craint, tu le sais, le malheur dont tu gémis. Combien de fois je te l’ai prédit sans être écoutée !… il est l’effet d’une téméraire confiance… Ah ! ce n’est plus de tout cela qu’il s’agit. J’aurois trahi ton secret, sans doute, si j’avois pu te sauver ainsi : mais j’ai lu mieux que toi dans ton cœur trop sensible ; je le vis se consumer d’un feu dévorant que rien ne pouvoit éteindre. Je sentis dans ce cœur palpitant d’amour qu’il faloit être heureuse ou mourir, &, quand la peur de succomber te fit bannir ton amant avec tant de larmes, je jugeai que bientôt tu ne serois plus, ou qu’il seroit bientôt rappellé. Mais quel fut mon effroi, quand je te vis dégoûtée de vivre, & si près de la mort ! N’accuse ni ton amant ni toi d’une faute dont je suis la plus coupable, puisque je l’ai prévue sans la prévenir.

Il est vrai que je partis malgré moi ; tu le vis, il falut obéir ; si je t’avois crue si près de ta perte, on m’auroit plutôt mise en pieces que de m’arracher à toi. Je m’abusai sur le moment du péril. Foible & languissante encore, tu me parus en sûreté contre une si courte absence : je ne prévis pas la dangereuse alternative où tu t’allois trouver ; j’oubliai que ta propre faiblesse laissoit ce cœur abattu moins en état de se défendre contre lui-même. J’en demande pardon au mien, j’ai peine à me repentir d’une erreur qui t’a sauvé la vie ; je n’ai pas ce dur courage qui te faisoit renoncer à moi ; je n’aurois pu te perdre sans un mortel désespoir, & j’aime encore mieux que tu vives & que tu pleures.

Mais pourquoi tant de pleurs, chére & douce amie ? Pourquoi ces regrets plus grands que ta faute, & ce mépris de toi-même que tu n’as pas mérité ? Une foiblesse effacera-t-elle tant de sacrifices, & le danger même dont tu sors n’est-il pas une preuve de ta vertu ? Tu ne penses qu’à ta défaite & oublies tous les triomphes pénibles qui l’ont précédée. Si tu as plus combattu que celles qui résistent, n’as-tu pas plus fait pour l’honneur qu’elles ? Si rien ne peut te justifier, songe au moins à ce qui t’excuse. Je connois à peu près ce qu’on appelle amour ; je saurai toujours résister aux transports qu’il inspire ; mais j’aurois fait moins de résistance à un amour pareil au tien, & sans avoir été vaincue, je suis moins chaste que toi. Ce langage te choquera ; mais ton plus grand malheur est de l’avoir rendu nécessaire, je donnerois ma vie pour qu’il ne te fût pas propre ; car je hais les mauvaises maximes encore plus que les mauvaises actions [25]. Si la faute étoit à commettre, que j’eusse la bassesse de te parler ainsi, & toi celle de m’écouter, nous serions toutes deux les dernieres des créatures. À présent, ma chere, je dois te parler ainsi, & tu dois m’écouter, ou tu es perdue ; car il reste en toi mille adorables qualités que l’estime de toi-même peut seule conserver, qu’un exces de honte & l’abjection qui le suit détruiroit infailliblement, & c’est sur ce que tu croiras valoir encore que tu vaudras en effet.

Garde-toi donc de tomber dans un abattement dangereux qui t’aviliroit plus que ta foiblesse. Le véritable amour est-il fait pour dégrader l’âme ? Qu’une faute que l’amour a commise ne t’ôte point ce noble enthousiasme de l’honnête & du beau, qui t’éleva toujours au-dessus de toi-même. Une tache paroît-elle au soleil ? Combien de vertus te restent pour une qui s’est altérée ! En seras-tu moins douce, moins sincere, moins modeste, moins bienfaisante ? En seras-tu moins digne, en un mot, de tous nos hommages ? L’honneur, l’humanité, l’amitié, le pur amour en seront-ils moins chers à ton cœur ? En aimeras-tu moins les vertus mêmes que tu n’auras plus ? Non, chére & bonne Julie, ta Claire en te plaignant t’adore ; elle sait, elle sent qu’il n’y a rien de bien qui ne puisse encore sortir de ton ame. Ah ! crois-moi, tu pourrois beaucoup perdre avant qu’aucune autre plus sage que toi te valût jamais.

Enfin tu me restes ; je puis me consoler de tout, hors de te perdre. Ta premiere lettre m’a fait frémir. Elle m’eût presque fait désirer la seconde, si je ne l’avois reçue en même tems. Vouloir délaisser son amie ! projeter de s’enfuir sans moi ! Tu ne parles point de ta plus grande faute. C’étoit de celle-là qu’il faloit cent fois plus rougir. Mais l’ingrate ne songe qu’à son amour… Tiens, je t’aurois été tuer au bout du monde.

Je compte avec une mortelle impatience les momens que je suis forcée à passer loin de toi. Ils se prolongent cruellement. Nous sommes encore pour six jours à Lausanne, après quoi je volerai vers mon unique amie. J’irai la consoler ou m’affliger avec elle, essuyer ou partager ses pleurs. Je ferai parler dans ta douleur moins l’inflexible raison que la tendre amitié. Chere cousine, il faut gémir, nous aimer, nous taire, &, s’il se peut, effacer à force de vertus une faute qu’on ne répare point avec des larmes ! Ah ! ma pauvre Chaillot ! LETTRE XXXI. À JULIE.

Quel prodige du Ciel es-tu donc, inconcevable Julie ! & par quel art, connu de toi seule, peux-tu rassembler dans un cœur tant de mouvemens incompatibles ? Ivre d’amour & de volupté, le mien nage dans la tristesse ; je souffre & languis de douleur au sein de la félicité suprême, & je me reproche comme un crime l’exces de mon bonheur. Dieu ! quel tourment affreux de n’oser se livrer tout entier à nul sentiment, de les combattre incessamment l’un par l’autre, & d’allier toujours l’amertume au plaisir ! Il vaudroit mieux cent fois n’être que misérable.

Que me sert, hélas ! d’être heureux ? Ce ne sont plus mes maux, mais les tiens que j’éprouve, & ils ne m’en sont que plus sensibles. Tu veux en vain me cacher tes peines ; je les lis malgré toi dans la langueur & l’abattement de tes yeux. Ces yeux touchans peuvent-ils dérober quelque secret à l’amour ? Je vois, je vois sous une apparente sérénité les déplaisirs cachés qui t’assiegent, & ta tristesse, voilée d’un doux sourire, n’en est que plus amere à mon cœur.

Il n’est plus tems de me rien dissimuler. J’étois hier dans la chambre de ta mere ; elle me quitte un moment ; j’entends des gémissemens qui me percent l’ame, pouvois-je à cet effet méconnoître leur source ? Je m’approche du lieu d’où ils semblent partir ; j’entre dans ta chambre, je pénetre jusqu’à ton cabinet. Que devins-je en entrouvrant la porte, quand j’apperçus celle qui devroit être sur le trône de l’Univers assise à terre, la tête appuyée sur un fauteuil inondé de ses larmes ? Ah ! j’aurois moins souffert s’il l’eût été de mon sang ! De quels remords je fus à l’instant déchiré ? Mon bonheur devint mon supplice ; je ne sentis plus que tes peines, & j’aurois racheté de ma vie tes pleurs & tous mes plaisirs. Je voulois me précipiter à tes pieds, je voulois essuyer de mes levres ces précieuses larmes, les recueillir au fond de mon cœur, mourir ou les tarir pour jamais, j’entends revenir ta mere, il faut retourner brusquement à ma place, j’emporte en moi toutes tes douleurs, & des regrets qui ne finiront qu’avec elles.

Que je suis humilié, que je suis avili de ton repentir ! Je suis donc bien méprisable, si notre union te soit mépriser de toi-même, & si le charme de mes jours est le supplice des tiens ? Sois plus juste envers toi, ma Julie ; vois d’un œil moins prévenu les sacrés liens que ton cœur a formés. N’as-tu pas suivi les plus pures loix de la nature ? N’as-tu pas librement contracté le plus saint des engagemens ? Qu’as-tu fait que les loix divines & humaines ne puissent & ne doivent autoriser ? Que manque-t-il au nœud qui nous joint qu’une déclaration publique ? Veuille être à moi, tu n’es plus coupable. Ô mon épouse ! Ô ma digne & chaste compagne ! Ô charme & bonheur de ma vie ! non, ce n’est point ce qu’a fait ton amour qui peut être un crime, mais ce que tu lui voudrois ôter : ce n’est qu’en acceptant un autre époux que tu peux offenser l’honneur. Sois sans cesse à l’ami de ton cœur pour être innocente. La chaîne qui nous lie est légitime, l’infidélité seule qui la romproit seroit blâmable, & c’est désormois à l’amour d’être garant de la vertu.

Mais quand ta douleur seroit raisonnable, quand tes regrets seroient fondés, pourquoi m’en dérobes-tu ce qui m’appartient ? Pourquoi mes yeux ne versent-ils pas la moitié de tes pleurs ? Tu n’as pas une peine que je ne doive sentir, pas un sentiment que je ne doive partager, & mon cœur justement jaloux te reproche toutes les larmes que tu ne répands pas dans mon sein. Dis, froide & mystérieuse amante ; tout ce que ton ame ne communique point à la mienne, n’est-il pas un vol que tu fais à l’amour ? Tout ne doit-il pas être commun entre nous, ne te souvient-il plus de l’avoir dit ? Ah ! si tu savois aimer comme moi, mon bonheur te consoleroit comme ta peine m’afflige, & tu sentirois mes plaisirs comme je sens ta tristesse.

Mais je le vois, tu me méprises comme un insensé, parce que ma raison s’égare au sein des délices. Mes emportemens t’effrayent, mon délire te fait pitié, & tu ne sens pas que toute la force humaine ne peut suffire à des félicités sans bornes. Comment veux-tu qu’une ame sensible goûte modérément des biens infinis ? Comment veux-tu qu’elle supporte à la fois tant d’especes de transports sans sortir de son assiette ? Ne sais-tu pas qu’il est un terme où nulle raison ne résiste plus, & qu’il n’est point d’homme au monde dont le bon sens soit à toute épreuve ? Prends donc pitié de l’égarement où tu m’as jetté, & ne méprise pas des erreurs qui sont ton ouvrage. Je ne suis plus à moi, je l’avoue, mon ame aliénée est toute en toi. J’en suis plus propre à sentir tes peines & plus digne de les partager. Ô Julie ! ne te dérobe pas à toi-même.

LETTRE XXXII. REPONSE.

Il fut un tems, mon aimable ami, où nos lettres étoient faciles & charmantes ; le sentiment qui les dictoit couloit avec une élégante simplicité ; il n’avoit besoin ni d’art ni de coloris, & sa pureté faisoit toute sa parure. Cet heureux tems n’est plus : hélas ! il ne peut revenir ; & pour premier effet d’un changement si cruel, nos cœur sont déjà cessé de s’entendre.

Tes yeux ont vu mes douleurs. Tu crois en avoir pénétré la source ; tu veux me consoler par de vains discours ; & quand tu penses m’abuser, c’est toi, mon ami, qui t’abuses. Crois-moi, crois-en le cœur tendre de ta Julie ; mon regret est bien moins d’avoir donné trop à l’amour que de l’avoir privé de son plus grand charme. Ce doux enchantement de vertu cessait évanoui comme un songe : nos feux ont perdu cette ardeur divine qui les animoit en les épurant ; nous avons recherché le plaisir, & le bonheur a fui loin de nous. Ressouviens-toi de ces momens délicieux où nos cœurs s’unissoient d’autant mieux que nous nous respections davantage, où la passion tiroit de son propre exces la force de se vaincre elle-même, où l’innocence nous consoloit de la contrainte, où les hommages rendus à l’honneur tournoient tous au profit de l’amour. Compare un état si charmant à notre situation présente : que d’agitations ! que d’effroi ! que de mortelles allarmes ! que de sentimens immodéré sont perdu leur premiere douceur ! Qu’est devenu ce zele de sagesse & d’honnêteté dont l’amour animoit toutes les actions de notre vie, & qui rendoit à son tour l’amour plus délicieux ? Notre jouissance étoit paisible & durable, nous n’avons plus que des transports : ce bonheur insensé ressemble à des acces de fureur plus qu’à de tendres caresses. Un feu pur & sacré brûloit nos cœurs ; livrés aux erreurs des sens, nous ne sommes plus que des amans vul gaires ; trop heureux si l’amour jaloux doigne présider encore à des plaisirs que le plus vil mortel peut goûter.

Voilà, mon ami, les pertes qui nous sont communes, & que je ne pleure pas moins pour toi que pour moi. Je n’ajoute rien sur les miennes, ton cœur est fait pour les sentir. Vois ma honte, & gémis si tu sois aimer. Ma faute est irréparable, mes pleurs ne tariront point. Ô toi qui les fais couler, crains d’attenter à de si justes douleurs ; tout mon espoir est de les rendre éternelles : le pire de mes maux seroit d’en être consolée ; & c’est le dernier degré de l’opprobre de perdre avec l’innocence le sentiment qui nous la fait aimer.

Je connois mon sort, j’en sens l’horreur, & cependant il me reste une consolation dans mon désespoir ; elle est unique, mais elle est douce. C’est de toi que je l’attends, mon aimable ami. Depuis que je n’ose plus porter mes regards sur moi-même, je les porte avec plus de plaisir sur celui que j’aime. Je te rends tout ce que tu m’ôtes de ma propre estime, & tu ne m’en deviens que plus cher en me forçant à me hair. L’amour, cet amour fatal qui me perd te donne un nouveau prix :tu t’éleves quand je me dégrade ; ton ame semble avoir profité de tout l’avilissement de la mienne. Sois donc désormais mon unique espoir, c’est à toi de justifier, s’il se peut, ma faute ; couvre-la de l’honnêteté de tes sentimens ; que ton mérite efface ma honte ; rends excusable à force de vertus la perte de celles que tu me coûtes. Sois tout mon être, à présent que je ne suis plus rien. Le seul honneur qui me reste est tout en toi, & tant que tu seras digne de respect, je ne serai pas tout-à-fait méprisable.

Quelque reget que j’aie au retour de ma santé, je ne saurois le dissimuler plus long-tems. Mon visage démentiroit mes discours, & ma feinte convalescence ne peut plus tromper personne. Hâte-toi donc avant que je sois forcée de reprendre mes occupations ordinaires, de faire la démarche dont nous sommes convenus. Je vois clairement que ma mere a conçu des soupçons & qu’elle nous observe. Mon pere n’en est pas là, je l’avoue ; ce fier gentilhomme n’imagine pas même qu’un roturier puisse être amoureux de sa fille ; mais enfin, tu sais ses résolutions ; il te préviendra si tu ne le préviens, & pour avoir voulu te conserver le même acces dans notre maison, tu t’en banniras tout-à-fait. Crois-moi, parle à ma mere tandis qu’il en est encore tems. Feins des affaires qui t’empêchent de continuer à m’instruire, & renonçons à nous voir si souvent, pour nous voir au moins quelquefois : car sil’on te ferme la porte tu ne peux plus t’y présenter ; mais si tu te la fermes toi-même, tes visites seront en quelque sorte à ta discrétion, & avec un peu d’adresse & de complaisance, tu pourras les rendre plus fréquentes dans la suite, sans qu’on l’apperçoive ou qu’on le trouve mauvois. Je te dirai ce soir les moyens que j’imagine d’avoir d’autres occasions de nous voir, & tu conviendras que l’inséparable cousine, qui causoit autrefois tant de murmures, ne sera pas maintenant inutile à deux amans qu’elle n’eût point dû quitter.

LETTRE XXXIII. DE JULIE.

Ah ! mon ami, le mauvais refuge pour deux amans qu’une assemblée ! Quel tourment de se voir & de se contraindre ! Il vaudroit mieux cent fois ne se point voir. Comment avoir l’air tranquille avec tant d’émotion ? Comment être si différent de soi-même ? Comment songer à tant d’objets quand on n’est occupé que d’un seul ? Comment contenir le geste & les yeux quand le cœur vole ? Je ne sentis de ma vie un trouble égal à celui que j’éprouvai hier quand ont annonça chez Madame d’Hervart. Je pris ton nom prononcé pour un reproche qu’on m’adressoit ; je m’imaginoit que tout le monde m’observoit de concert ; je ne savois plus ce que je faisois, & à ton arrivée je rougis si prodigieusement, que ma cousine, qui veilloit sur moi, fut contrainte d’avancer son visage & son éventail, comme pour me parler à l’oreille. Je tremblai que cela même ne fît un mauvois effet, & qu’on cherchât du mystere à cette chuchoterie. En un mot, je trouvois par-tout de nouveaux sujets d’alarmes, & je ne sentis jamais mieux combien une conscience coupable arme contre nous de témoins qui n’y songent pas.

Claire prétendit remarquer que tu ne faisois pas une meilleure figure : tu lui paroissois embarrassé de ta contenance, inquiet de ce que tu devois faire, n’osant aller ni venir, ni m’aborder, ni t’éloigner, & promenant tes regards à la ronde pour avoir, disoit-elle, occasion de les tourner sur nous. Un peu remise de mon agitation, je crus m’appercevoir moi-même de la tienne, jusqu’à ce que la jeune Madame Belon t’ayant adressé la parole, tu t’assis en causant avec elle, & devins plus calme à ses côtés.

Je sens, mon ami, que cette maniere de vivre, qui donne tant de contrainte & si peu de plaisir, n’est pas bonne pour nous ; nous aimons trop pour pouvoir nous gêner ainsi. Ces rendez-vous publics ne conviennent qu’à des gens qui, sans connoître l’amour, ne laissent pas d’être bien ensemble, ou qui peuvent se passer du mystere : les inquiétudes sont trop vives de ma part, les indiscrétions trop dangereuses de la tienne :, & je ne puis pas tenir une Madame Belon toujours à mes côtés, pour faire diversion au besoin.

Reprenons, reprenons cette vie solitaire & paisible, dont je toi tiré si mal à propos. C’est elle qui a fait naître & nourri nos feux ; peut-être s’affoibliroient-ils par une maniere de vivre plus dissipée. Toutes les grandes passions se forment dans la solitude ; on n’en a point de semblables dans le monde, où nul objet n’a le tems de faire une profonde impression, & où la multitude des goûts énerve la force des sentimens. Cet état aussi plus convenable à ma mélancolie ; elle s’entretient du même aliment que mon amour ; c’est ta chére image qui soutient l’une & l’autre, & j’aime mieux te voir tendre & sensible au fond de mon cœur, que contrainte distrait dans une assemblée.

Il peut d’ailleurs venir un tems où je serai forcée à une plus grande retraite ; fût-il déjà venu, ce tems désiré ! La prudence & mon inclination veulent également que je prenne d’avance des habitudes conformes à ce que peut exiger la nécessité. Ah ! si de mes fautes pouvoit naître le moyen de les réparer ! Le doux espoir d’être un jour… Mais insensiblement j’en dirois plus que je n’en veux dire sur le projet qui m’occupe. Pardonne-moi ce mystere, mon unique ami, mon cœur n’aura jamais de secret qui ne te fût doux à savoir. Tu dois pourtant ignorer celui-ci ; & tout ce que je t’en puis dire à présent, c’est que l’amour qui fit nos maux, doit nous en donner le remede. Raisonne, commente si tu veux dans ta tête ; mais je te défends de m’interroger là-dessus.



LETTRE XXXIV.


Réponse.

No, non vedrete mai
Cambiar gl’affetti miei,
Bei lumi onde imparai
À sospirar d’amor. [26]

Que je dois l’aimer, cette jolie Madame Belon, pour le plaisir qu’elle m’aprocuré ! Pardonne-le moi, divine Julie, j’osai jouir un moment de tes tendres allarmes, & ce moment fut un des plus doux de ma vie. Qu’ils étoient charmans, ces regards inquiets & curieux qui se portoient sur nous à la dérobée, & se baissoient aussi-tôt pour éviter les miens ! Que faisoit alors ton heureux amant ? S’entretenoit-il avec Madame Belon ? Ah ma Julie, peux-tu le croire ? Non, non, fille incomparable ; il étoit plus dignement occupé. Avec quel charme son cœur suivoit les mouvemens du tien ! Avec quelle avide impatience ses yeux dévoroient tes attraits ! Ton amour, ta beauté, remplissoient, ravissoient son ame ; elle pouvoit suffire à peine à tant de sentimens délicieux. Mon seul regret étoit de goûter aux dépens de celle que j’aime des plaisirs qu’elle ne partageoit pas. Sais-je ce que durant tout ce tems me dit Madame Belon ? Sais-je ce que je lui répondis ? Le savois-je au moment de notre entretien ? A-t-elle pu le savoir elle-même ? & pouvoit-elle comprendre la moindre chose aux discours d’un homme qui parloit sans penser & répondoit sans entendre ?

Com’huom, che par ch’ascolti, e nulla intende. [27]


Aussi m’a-t-elle pris dans le plus parfait dédain. Elle a dit à tout le monde, à toi peut-être, que je n’ai pas le sens commun, qui pis est pas le moindre esprit, & que je suis tout aussi sot que mes livres. Que m’importe ce qu’elle en dit & ce qu’elle en pense ? Ma Julie ne décide-t-elle pas seule de mon être & du rang que je veux avoir ? Que le reste de la terre pense de moi comme il voudra, tout mon prix est dans ton estime.

Ah ! crois qu’il n’appartient ni à Madame Belon, ni à toutes les beautés supérieures à la sienne, de faire la diversion dont tu parles, & d’éloigner un moment de toi mon cœur & mes yeux ! Si tu pouvois douter de ma sincérité, si tu pouvois faire cette mortelle injure à mon amour & à tes charmes, dis-moi, qui pourroit avoir tenu registre de tout ce qui se fit autour de toi ? Ne te vis-je pas briller entre ces jeunes beautés comme le soleil entre les astres qu’il éclipse ? N’apperçus-je pas les Cavaliers [28] se rassembler autour de ta chaise ? Ne vis-je pas au dépit de tes compagnes l’admiration qu’ils marquoient pour toi ? Ne vis-je pas leurs respects empressés, & leurs hommages, & leurs galanteries ? Ne te vis-je pas recevoir tout cela avec cet air de modestie & d’indifférence qui en impose plus que la fierté ? Ne vis-je pas quand tu te dégantois pour la collation l’effet que ce bras découvert produisit sur les spectateurs ? Ne vis-je pas le jeune étranger qui releva ton gant vouloir baiser la main charmante qui le recevoit ? N’en vis-je pas un plus téméraire, dont l’œil ardent suçoit mon sang & ma vie, t’obliger quand tu t’en fus apperçue d’ajouter une épingle à ton fichu ? Je n’étois pas si distrait que tu penses ; je vis tout cela, Julie, & n’en fus point jaloux ; car je connois ton cœur. Il n’est pas, je le sais bien, de ceux qui peuvent aimer deux fois. Accuseras-tu le mien d’en être ?

Reprenons-la donc, cette vie solitaire que je ne qui toi qu’à regret. Non, le cœur ne se nourrit point dans le tumulte du monde. Les faux plaisirs lui rendent la privation des vrais plus amere, & il préfere sa souffrance à de vains dédommagements. Mais, ma Julie, il en est, il en peut être de plus solides à la contrainte où nous vivons, & tu sembles les oublier ! Quoi ! passer quinze jours entiers si près l’un de l’autre sans se voir, ou sans se rien dire ! Ah ! que veux-tu qu’un cœur brûlé d’amour fasse durant tant de siecles ? L’absence même seroit moins cruelle. Que sert un exces de prudence qui nous fait plus de maux qu’il n’en prévient ? Que sert de prolonger sa vie avec son supplice ? Ne vaudroit-il pas mieux cent fois se voir un seul instant & puis mourir ? Je ne le cache point, ma douce amie, j’aimerois à pénétrer l’aimable secret que tu me dérobes, il n’en fut jamais de plus intéressant pour nous ; mais j’y fais d’inutiles efforts. Je saurai pourtant garder le silence que tu m’imposes, & contenir une indiscrete curiosité ; mais en respectant un si doux mystere, que n’en puis-je au moins assurer l’éclaircissement ! Qui sait, qui sait encore si tes projets ne portent point sur des chimeres ? Chére ame de ma vie, ah ! commençons du moins par les bien réaliser.

P.S. J’oubliois de te dire que M. Roguin m’a offert une compagnie dans le Régiment qu’il leve pour le Roi de Sardaigne. J’ai été sensiblement touché de l’estime de ce brave officier ; je lui ai dit en le remerciant, que j’avois la vue trop courte pour le service, & que ma passion pour l’étude s’accordoit mal avec une vie aussi active. En cela je n’ai point fait un sacrifice à l’amour. Je pense que chacun doit sa vie & son sang à la patrie, qu’il n’est pas permis de s’aliéner à des Princes aux-quels on ne doit rien, moins encore de se vendre & de faire du plus noble métier du monde celui d’un vil mercenaire. Ces maximes étoient celles de mon pere que je serois bienheureux d’imiter dans son amour pour ses devoirs & pour son pays. Il ne voulut jamais entrer au service d’aucun Prince étranger : Mais dans la guerre de I7I2, il porta les armes avec honneur pour la patrie ; il se trouva dans plusieurs combats à l’un desquels il fut blessé ; & à la bataille de Wilmerghen, il eut le bonheur d’enlever un drapeau ennemi sous les yeux du Général de Sacconex.

LETTRE XXXV. DE JULIE.

Je ne trouve pas, mon ami, que les deux mots que j’avois dits en riant sur Madame Belon, valussent une explication si sérieuse. Tant de soins à se justifier produisent quelquefois un préjugé contraire ; & c’est l’attention qu’on donne aux bagatelles, qui seule en fait des objets importans. Voilà ce qui surement n’arrivera pas entre nous ; car les cœurs bien occupés ne sont guere pointilleux, & les tracasseries des amans sur des riens ont presque toujours un fondement beaucoup plus réel qu’il ne semble.

Je ne suis pas fâchée pourtant que cette bagatelle nous fournisse une occasion de traiter entre nous de la jalousie ; sujet, malheureusement trop important pour moi.

Je vois, mon ami, par la trempe de nos ames & par le tour commun de nos goûts, que l’amour sera la grande affaire de notre vie. Quand une fois il a fait les impressions profondes que nous avons reçues, il faut qu’il éteigne ou absorbe toutes les autres passions ; le moindre refroidissement seroit bientôt pour nous la langueur de la mort ; un dégoût invincible, un éternel ennui, succéderoient à l’amour éteint, & nous ne saurions long-tems vivre après avoir cessé d’aimer. En mon particulier, tu sens bien qu’il n’y a que le délire de la passion qui puisse me voiler l’horreur de ma situation présente, & qu’il faut que j’aime avec transport, ou que je meure de douleur. Vois donc si je suis fondée à discuter sérieusement un point d’où doit dépendre le bonheur ou le malheur de mes jours.

Autant que je puis juger de moi-même, il me semble que souvent affectée avec trop de vivacité, je suis pourtant peu sujette à l’emportement. Il faudroit que mes peines eussent fermenté long-tems en dedans, pour que j’osasse en découvrir la source à leur auteur ; & comme je suis persuadée qu’on ne peut faire une offense sans le vouloir, je supporterois plutôt cent sujets de plainte qu’une explication. Un pareil caractere doit mener loin pour peu qu’on ait de penchant à la jalousie, & j’ai bien peur de sentir en moi ce dangereux penchant. Ce n’est pas que je ne sache que ton cœur est fait pour le mien & non pour un autre. Mais on peut s’abuser soi-même, prendre un goût passager pour une passion, & faire autant de choses par fantaisie qu’on en eût peut-être fait par amour. Or si tu peux te croire inconstant sans l’être, à plus forte raison puis-je t’accuser à tort d’infidélité. Ce doute affreux empoisonneroit pourtant ma vie ; je gémirais sans me plaindre & mourrois inconsolable sans avoir cessé d’être aimée.

Prévenons, je t’en conjure, un malheur dont la seule idée me fait frissonner. Jure-moi donc, mon doux ami, non par l’amour, serment qu’on ne tient que quand il est superflu, mais par ce nom sacré de l’honneur, si respecté de toi, que je ne cesserai jamais d’être la confidente de ton cœur, & qu’il n’y surviendra point de changement dont je ne sois la premiere instruite. Ne m’allegue pas que tu n’auras jamais rien à m’apprendre ; je le crois, je l’espere ; mais préviens mes folles alarmes, & donne-moi dans tes engagemens, pour un avenir qui ne doit point être, l’éternelle sécurité du présent. Je serois moins à plaindre d’apprendre de toi mes malheurs réels, que d’en souffrir sans cesse d’imaginaires ; je jouirois, au moins, de tes remords ; si tu ne partageois plus mes feux, tu partagerois encore mes peines, & je trouverois moins ameres les larmes que je verserois dans ton sein.

C’est ici, mon ami, que je me félicite doublement de mon choix, & par le doux lien qui nous unit & par la probité qui l’assure ; voilà l’usage de cette regle de sagesse dans les choses de pur sentiment ; voilà comment la vertu sévere soit écarter les peines du tendre amour. Si j’avois un amant sans principes, dût-il m’aimer éternellement, où seroient pour moi les garans de cette constance ? Quels moyens aurois-je de me délivrer de mes défiances continuelles, & comment m’assurer de n’être point abusée, ou par sa feinte, ou par ma crédulité ? Mais toi, mon digne & respectable ami, toi qui n’es capable ni d’artifice ni de déguisement, tu me garderas, je le sais, la sincérité que tu m’auras promise. La honte d’avouer une infidélité ne l’emportera point dans ton ame droite sur le devoir de tenir ta parole ; & si tu pouvois ne plus aimer ta Julie, tu lui dirois… oui, tu pourrois lui dire, ô Julie ! je ne… Mon ami, jamais je n’écrirai ce mot-là. Que penses-tu de mon expédient ? C’est le seul, j’en suis sûre, qui pouvoit déraciner en moi tout sentiment de jalousie. Il y a je ne sais quelle délicatesse qui m’enchante à me fier de ton amour à ta bonne foi, & à m’ôter le pouvoir de croire une infidélité que tu ne m’apprendrois pas toi-même. Voilà, mon cher, l’effet assuré de l’engagement que je t’impose ; car je pourrois te croire amant volage, mais non pas ami trompeur, & quand je douterois de ton cœur, je ne puis jamais douter de ta foi. Quel plaisir je goûte à prendre en ceci des précautions inutiles, à prévenir les apparences d’un changement dont je sens si bien l’impossibilité ! Quel charme de parler de jalousie avec un amant si fidele ! Ah ! si tu pouvois cesser de l’être, ne crois pas que je t’en parlasse ainsi. Mon pauvre cœur ne seroit pas si sage au besoin, & la moindre défiance m’ôteroit bientôt la volonté de m’en garantir.

Voilà, mon tres-honoré maître, matiere à discussion pour ce soir ; car je sais que vos deux humbles disciples auront l’honneur de souper avec vous chez le pere de l’inséparable. Vos doctes commentaires sur la gazette vous ont tellement fait trouver grâce devant lui, qu’il n’a pas falu beaucoup de manége pour vous faire inviter. La fille a fait accorder son clavecin ; le pere a feuilleté Lamberti ; moi, je recorderai peut-être la leçon du bosquet de Clarens. Ô Docteur en toutes facultés, vous avez par-tout quelque science de mise ! Monsieur d’Orbe, qui n’est pas oublié, comme vous pouvez penser, a le mot pour entamer une savante dissertation sur le futur hommage du Roi de Naples, durant laquelle nous passerons tous trois dans la chambre de la cousine. C’est là, mon féal, qu’à genoux devant votre Dame & maîtresse, vos deux mains dans les siennes, & en présence de son Chancelier, vous lui jurerez foi & loyauté à toute épreuve, non pas à dire amour éternel, engagement qu’on n’est maître ni de tenir ni de rompre ; mais vérité, sincérité, franchise inviolable. Vous ne jurerez point d’être toujours soumis, mais de ne point commettre acte de félonie, & de déclarer au moins, la guerre avant de secouer le joug. Ce faisant, aurez l’accolade, & serez reconnu vassal unique & loyal Chevalier.

Adieu, mon bon ami, l’idée du souper de ce soir m’inspire de la gaieté. Ah ! qu’elle me sera douce quand je te la verrai partager !

LETTRE XXXVI. DE JULIE.

Baise cette lettre & saute de joie pour la nouvelle que je vais t’apprendre ; mais pense que pour ne point sauter & n’avoir rien à baiser, j’en y suis pas la moins sensible. Mon pere obligé d’aller à Berne pour son proces, & de-là à Soleure pour sa pension, a proposé à ma mere d’être du voyage ; & elle l’a accepté espérant pour sa santé quelque effet salutaire du changement d’air. On vouloit me faire la grâce de m’emmener aussi, & je ne jugeai pas à propos de dire ce que j’en pensois ; mais la difficulté des arrangemens de voiture a fait abandonner ce projet, & l’on travaille à me consoler de n’être pas de la partie. Il faloit feindre de la tristesse, & le faux rôle que je me vois contrainte à jouer m’en donne une si véritable, que le remords m’a presque dispensée de la feinte.

Pendant l’absence de mes parens, je ne resterai pas maîtresse de maison ; mais on me dépose chez le pere de la cousine, en sorte que je serai tout de bon, durant ce tems inséparable de l’inséparable. De plus ma mere a mieux aimé se passer de femme-de-chambre & me laisser Babi pour gouvernante : sorte d’Argus peu dangereux, dont on ne doit ni corrompre la fidélité ni se faire des confidens, mais qu’on écarte aisément au besoin, sur la moindre lueur de plaisir ou de gain qu’on leur offre.

Tu comprends quelle facilité nous aurons à nous voir durant une quinzaine de jours ; mais c’est ici que la discrétion doit suppléer à la contrainte, & qu’il faut nous imposer volontairement la même réserve à laquelle nous sommes forcés dans d’autres tems. Non-seulement tu ne dois pas, quand je serai chez ma cousine, y venir plus souvent qu’auparavant, de peur de la compromettre ; j’espere même qu’il ne faudra te parler ni des égards qu’exige son sexe, ni des droits sacrés de l’hospitalité, & qu’un honnête homme n’aura pas besoin qu’on l’instruise du respect dû par l’amour à l’amitié qui lui donne asyle. Je connois tes vivacités, mais j’en connois les bornes inviolables. Si tu n’avois jamais fait de sacrifice à ce qui est honnête, tu n’en aurois point à faire aujourd’hui. D’où vient cet air mécontent & cet œil attristé ? Pourquoi murmurer des loix que le devoir t’impose ? Laisse à ta Julie le soin de les adoucir ; t’es-tu jamais repenti d’avoir été docile à sa voix ? Près des coteaux fleuris d’où part la source de la Vevaise, il est un hameau solitaire qui sert quelquefois de repaire aux chasseurs & ne devroit servir que d’asyle aux amans. Autour de l’habitation principale, dont M. d’Orbe dispose, sont épars assez loin quelques chalets [29], qui de leurs toits de chaume peuvent couvrir l’amour & le plaisir, amis de la simplicité rustique. Les fraîches & discretes laitieres savent garder pour autrui le secret dont elles ont besoin pour elles-mêmes. Les ruisseaux qui traversent les prairies sont bordés d’arbrisseaux & de bocages délicieux. Des bois épais offrent au-delà des asyles plus déserts & plus sombres.

Al bel seggio riposto, ombroso e fosco,
Ne mai pastori appressan, ne bifolci. [30]


L’art ni la main des hommes n’y montrent nulle part leurs soins inquiétans, on n’y voit par-tout que les tendres soins de la mere commune. C’est là, mon ami, qu’on n’est que sous ses auspices & qu’on peut n’écouter que ses loix. Sur l’invitation de M. d’Orbe, Claire a déjà persuadé à son papa qu’il avoit envie d’aller faire avec quelques amis une chasse de deux ou trois jours dans ce canton, & d’y mener les inséparables. Ces inséparables en ont d’autres, comme tu ne sais que trop bien. L’un représentant le maître de la maison en fera naturellement les honneurs ; l’autre avec moins d’éclat pourra faire à sa Julie ceux d’un humble chalet, & ce chalet consacré par l’amour sera pour eux le Temple de Gnide. Pour exécuter heureusement & surement ce charmant projet, il n’est question que de quelques arrangemens qui se concerteront facilement entre nous, & qui feront partie eux-mêmes des plaisirs qu’ils doivent produire. Adieu, mon ami, je te quitte brusquement, de peur de surprise. Aussi bien, je sens que le cœur de ta Julie vole un peu trop tôt habiter le chalet.

P. S. Tout bien considéré, je pense que nous pourrons sans indiscrétion nous voir presque tous les jours ; savoir chez ma cousine de deux jours l’un, & l’autre à la promenade.

LETTRE XXXVIII. DE JULIE.

Ils sont partis ce matin, ce tendre pere & cette mere incomparable, en accablant des plus tendres caresses une fille chérie, & trop indigne de leurs bontés. Pour moi, je les embrassois avec un léger serrement de cœur, tandis qu’au dedans de lui-même, ce cœur ingrat & dénaturé pétilloit d’une odieuse joie. Hélas ! qu’est devenu ce tems heureux où je menois incessamment sous leurs yeux une vie innocente & sage, où je n’étois bien que contre leur sein, & ne pouvois les quitter d’un seul pas sans déplaisir ? Maintenant, coupable & craintive, je tremble en pensant à eux ; je rougis en pensant à moi ; tous mes bons sentimens se dépravent, & je me consume en vains & stériles regrets que n’anime pas même un vrai repentir. Ces ameres réflexions m’ont rendu toute la tristesse que leurs adieux ne m’avoient pas d’abord donnée. Une secrete angoisse étouffoit mon ame après le départ de ces chers parents. Tandis que Babi faisoit les paquets, je suis entrée machinalement dans la chambre de ma mere, & voyant quelques-unes de ses hardes encore éparses, je les ai toutes baisées l’une après l’autre en fondant en larmes. Cet état d’attendrissement m’a un peu soulagée, & j’ai trouvé quelque sorte de consolation à sentir que les doux mouvemens de la nature ne sont pas tout à fait éteints dans mon cœur. Ah ! tyran ! tu veux en vain l’asservir tout entier, ce tendre &trop foible cœur ; malgré toi, malgré tes prestiges, il lui reste au moins des sentimens légitimes, il respecte & chérit encore des droits plus sacrés que les tiens.

Pardonne, ô mon doux ami ! ces mouvemens involontaires, & ne crains pas que j’étende ces réflexion aussi loin que je le devrois. Le moment de nos jours, peut-être, où notre amour est le plus en liberté, n’est pas, je le sais bien, celui des regrets : je ne veux ni te cacher mes peines ni t’en accabler ; il faut que tu les connoisses, non pour les porter, mais pour les adoucir. Dans le sein, de qui les épancherois-je, si je n’osois les verser dans le tien ? N’es-tu pas mon tendre consolateur ? N’est-ce pas toi qui soutiens mon courage ébranlé ? N’est-ce pas toi qui nourris dans mon ame le goût de la vertu, même après que je l’ai perdue ? Sans toi, sans cette adorable amie dont la main compatissante essuya si souvent mes pleurs, combien de fois n’eussé-je pas déjà succombé sous le plus mortel abattement ! Mais vos tendres soins me soutiennent ; je n’ose m’avilir tant que vous m’estimez encore, & je me dis avec complaisance que vous ne m’aimeriez pas tant l’un & l’autre, si je n’étois digne que de mépris. Je vole dans les bras de cette chére cousine, ou plutôt de cette tendre sœur, déposer au fond de son cœur une importune tristesse. Toi, viens ce soir achever de rendre au mien la joie & la sérénité qu’il a perdues.

LETTRE XXXVIII. À JULIE.

Non, Julie, il ne m’est pas possible de ne te voir chaque jour que comme je t’ai vue la veille ; il faut que mon amour s’augmente & croisse incessamment avec tes charmes, & tu m’es une source inépuisable de sentimens nouveaux que je n’aurois pas même imaginés. Quelle soirée inconcevable ! Que de délices inconnues tu fis éprouver à mon cœur ! Ô tristesse enchanteresse ! Ô langueur d’une ame attendrie ! combien vous surpassez les turbulens plaisirs, & la gaieté folâtre, & la joie emportée, & tous les transports qu’une ardeur sans mesure offre aux désirs effrénés des amans ! paisible & pure jouissance qui n’a rien d’égal dans la volupté des sens, jamais, jamais ton pénétrant souvenir ne s’effacera de mon cœur ! Dieux ! quel ravissant spectacle ou plutôt quelle extase, de voir deux beautés si touchantes s’embrasser tendrement, le visage de l’une se pencher sur le sein de l’autre, leurs douces larmes se confondre, & baigner ce sein charmant comme la rosée du Ciel humecte un lis fraîchement éclos ! J’étois jaloux d’une amitié si tendre ; je lui trouvois je ne sais quoi de plus intéressant que l’amour même, & je me voulois une sorte de mal de ne pouvoir t’offrir des consolations aussi chéres, sans les troubler par l’agitation de mes transports. Non, rien, rien sur la terre n’est capable d’exciter un si voluptueux attendrissement que vos mutuelles caresses, & le spectacle de deux amans eût offert à mes yeux une sensation moins délicieuse.

Ah ! qu’en ce moment j’eusse été amoureux de cette aimable cousine, si Julie n’eût pas existé. Mais non, c’étoit Julie elle-même qui répandoit son charme invincible sur tout ce qui l’environnoit. Ta robe, ton ajustement, tes gants, ton éventail, ton ouvrage, tout ce qui frappoit autour de toi mes regards enchantoit mon cœur, & toi seule faisois tout l’enchantement. Arrête, ô ma douce amie ! à force d’augmenter mon ivresse tu m’ôterois le plaisir de la sentir. Ce que tu me fois éprouver approche d’un vrai délire, & je crains d’en perdre enfin la raison. Laisse-moi du moins connoître un égarement qui fait mon bonheur ; laisse-moi goûter ce nouvel enthousiasme, plus sublime, plus vif que toutes les idées que j’avois de l’amour. Quoi ! tu peux te croire avilie ! quoi la passion t’ôte-t-elle aussi le sens ? Moi, je te trouve trop parfaite pour une mortelle. Je t’imaginerois d’une espece plus pure, si ce feu dévorant qui pénetre ma substance ne m’unissoit à la tienne & ne me faisoit sentir qu’elles sont la même. Non, personne au monde ne te connoît ; tu ne te connois pas toi-même ; mon cœur seul te connoît, te sent, & soit te mettre à ta place. Ma Julie ! Ah ! quels hommages te seroient ravis, si tu n’étois qu’adorée ! Ah ! si tu n’étois qu’un ange, combien tu perdrois de ton prix !

Dis-moi comment il se peut qu’une passion telle que la mienne puisse augmenter ? Je l’ignore, mais je l’éprouve. Quoique tu me sois présente dans tous les tems, il y a quelques jours sur-tout que ton image plus belle que jamais me poursuit & me tourmente avec une activité à laquelle ni lieu ni tems ne me dérobe, & je crois que tu me laissas avec elle dans ce chalet que tu quittas en finissant ta derniere lettre. Depuis qu’il est question de ce rendez-vous champêtre, je suis trois fois sorti de la ville ; chaque fois mes pieds m’ont porté des mêmes côtés, & chaque fois la perspective d’un séjour si désiré m’a paru plus agréable.

Non vide il mondo si leggiadri rami ;
Ne mosse ’l vento mai si verdi frondi. [31]


Je trouve la campagne plus riante, la verdure plus fraîche & plus vive, l’air plus pur, le Ciel plus serein ; le chant des oiseaux semble avoir plus de tendresse & de volupté ; le murmure des eaux inspire une langueur plus amoureuse, la vigne en fleurs exhale au loin de plus doux parfums ; un charme secret embellit tous les objets ou fascine mes sens ; on diroit que la terre se pare pour former à ton heureux amant un lit nuptial digne de la beauté qu’il adore & du feu qui le consume. Ô Julie ! ô chére & précieuse moitié de mon âme, hâtons-nous d’ajouter à ces ornemens du printems la présence de deux amant fideles : Portons le sentiment du plaisir dans des lieux qui n’en offrent qu’une vaine image ; allons animer toute la nature, elle est morte sans les feux de l’amour. Quoi ! trois jours d’attente ? trois jours encore ? Ivre d’amour, affamé de transports, j’attends ce moment tardif avec une douloureuse impatience. Ah ! qu’on seroit heureux si le Ciel ôtoit de la vie tous les ennuyeux intervalles qui séparent de pareils instans !

LETTRE XXIX. DE JULIE.

Tu n’as pas un sentiment, mon bon ami, que mon cœur ne partage ; mais ne me parle plus de plaisir tandis que des gens qui valent mieux que nous souffrent, gémissent, & que j’ai leur peine à me reprocher. Lis la lettre ci-jointe, & sois tranquille si tu le peux. Pour moi qui connois l’aimable & bonne fille qui l’a écrite, je n’ai pu la lire sans des larmes de remords & de pitié. Le regret de ma coupable négligence m’a pénétré l’ame, & je vois avec une amere confusion jusqu’où l’oubli du premier de mes devoirs m’a fait porter celui de tous les autres. J’avois promis de prendre soin de cette pauvre enfant ; je la protégeois auprès de ma mere ; je la tenois en quelque maniere sous ma garde, & pour n’avoir sçu me garder moi-même, je l’abandonne sans me souvenir d’elle, & l’expose à des dangers pires que ceux où j’ai succombé. Je frémis en songeant que deux jours plus tard c’en étoit fait peut-être de mon dépôt, & que l’indigence & la séduction perdoiet une fille modeste & sage qui peut faire un jour une excellente mere de famille. Ô mon ami ! comment y a-t-il dans le monde des hommes assez vils pour acheter de la misere un prix que le cœur seul doit payer, & recevoir d’une bouche affamée les tendres baisers de l’amour !

Dis-moi, pourras-tu n’être pas touché de la piété filiale de ma Fanchon, de ses sentimens honnêtes, de son innocente naiveté ? Ne l’es-tu pas de la rare tendresse de cet amant qui se vend lui-même pour soulager sa maîtresse ? Ne seras-tu pas trop heureux de contribuer à former un nœud si bien assorti ? Ah ! si nous étions sans pitié pour les cœurs unis qu’on devise, de qui pourroient-ils jamais en attendre ? Pour moi, j’ai résolu de réparer envers ceux-ci ma faute à quelque prix que ce soit, & de faire ensorte que ces deux jeunes gens soient unis par le mariage. J’espere que le Ciel bénira cette entreprise, & qu’elle sera pour nous d’un bon augure. Je te propose & te conjure au nom de notre amitié de partir dès aujourd’hui, si tu le peux, ou tout au moins demain matin pour Neuchâtel. Va négocier avec M. de Merveilleux le congé de cet honnête garçon ; n’épargne ni les supplications ni l’argent : Porte avec toi la lettre de ma Fanchon, il n’y a point de cœur sensible qu’elle ne doive attendrir. Enfin, quoiqu’il nous en coûte & de plaisir & d’argent, ne reviens qu’avec le congé absolu de Claude Anet, ou crois que l’amour ne me donnera de mes jours un moment de pure joie.

Je sens combien d’objections ton cœur doit avoir à me faire ; doutes-tu que le mien ne les ait faites avant toi ? Et je persiste ; car il faut que ce mot de vertu ne soit qu’un vain nom, ou qu’elle exige des sacrifices. Mon ami, mon digne ami, un rendez-vous manqué peut revenir mille fois ; quelques heures agréables s’éclipsent comme un éclair & ne sont plus ; mais si le bonheur d’un couple honnête est dans tes mains, songe à l’avenir que tu vas te préparer. Crois-moi, l’occasion de faire des heureux est plus rare qu’on ne pense ; la punition de l’avoir manquée est de ne plus la retrouver, & l’usage que nous ferons de celle-ci nous va laisser un sentiment éternel de contentement ou de repentir. Pardonne à mon zele ces discours superflus ; j’en dis trop à un honnête homme, & cent fois trop à mon ami. Je sais combien tu hais cette volupté cruelle qui nous endurcit aux maux d’autrui. Tu l’as dit mille fois toi-même, malheur à qui ne soit pas sacrifier un jour de plaisir aux devoirs de l’humanité ! LETTRE XL. DE FANCHON REGARD À JULIE.

Mademoiselle,

Pardonnez une pauvre fille au désespoir, qui ne sachant plus que devenir ose encore avoir recours à vos bontés. Car vous ne vous lassez point de consoler les affligés, & je suis si malheureuse qu’il n’y a que vous & le bon Dieu que mes plaintes n’importunent pas. J’ai eu bien du chagrin de quitter l’apprentissage où vous m’aviez mise ; mais ayant eu le malheur de perdre ma mere cet hiver, il a falu revenir auprès de mon pauvre pere que sa paralysie retient toujours dans son lit.

Je n’ai pas oublié le conseil que vous aviez donné à ma mere de tâcher de m’établir avec un honnête homme qui prît soin de la famille. Claude Anet, que Monsieur votre pere avoit ramené du service est un brave garçon, rangé, qui sait un bon métier, & qui me veut du bien. Après tant de charité que vous avez eue pour nous, je n’osois plus vous être incommode, & c’est lui qui nous a fait vivre pendant tout l’hiver. Il devoit m’épouser ce printems ; il avoit mis son cœur à ce mariage. Mais on m’a tellement tourmentée pour payer trois ans de loyer échu à Pâques que ne sachant où prendretant d’argent comptant, le pauvre jeune homme s’est engagé derechef sans m’en rien dire dans la Compagnie de M. de Merveilleux, & m’a apporté l’argent de son engagement. M. de Merveilleux n’est plus à Neufchâtel que pour sept ou huit jours, & Claude Anet doit partir dans trois ou quatre pour suivre la recrue : ainsi nous n’avons pas le tems ni le moyen de nous marier, & il me laisse sans aucune ressource. Si par votre crédit ou celui de Monsieur le Baron, vous pouviez nous obtenir au moins un délai de cinq ou six semaines, on tâcheroit, pendant ce tems là, de prendre quelque arrangement pour nous marier ou pour rembourser ce pauvre garçon ; mais je le connois bien ; il ne voudra jamais reprendre l’argent qu’il m’a donné.

Il est venu ce matin un Monsieur bien riche m’en offrir beaucoup davantage ; mais Dieu m’a fait la grace de le refuser. Il a dit qu’il reviendroit demain matin savoir ma derniere résolution. Je lui ai dit de n’en pas prendre la peine & qu’il la savoit déjà. Que Dieu le conduise, il sera reçu demain comme aujourd’hui. Je pourrois bien aussi recourir à la bourse des pauvres, mais on est si méprisé qu’il vaut mieux pâtir : & puis, Claude An & a trop de cœur pour vouloir d’une fille assistée.

Excusez la liberté que je prends, ma bonne Demoiselle ; je n’ai trouvé que vous seule à qui j’ose avouer ma peine, & j’ai le cœur si serré qu’il faut finir cette lettre. Votre bien humble & affectionnée servante à vous servir.

Fanchon Regard. LETTRE XLI. REPONSE.

J’ai manqué de mémoire & toi de confiance, ma chere enfant ; nous avons eu grand tort toutes deux, mais le mien est impardonnable. Je tâcherai du moins de le réparer. Babi, qui te porte cette lettre est chargée de pourvoir au plus pressé. Elle retournera demain matin pour t’aider à congédier ce Monsieur, s’il revient ; & l’après dînée nous irons te voir, ma cousine & moi ; car je sais que tu ne peux pas quitter ton pauvre pere, & je veux connoître par moi-même l’état de ton petit ménage.

Quant à Claude Anet, n’en sois point en peine ; mon pere est absent ; mais en attendant son retour on fera ce qu’on pourra, & tu peux compter que je n’oublierai ni toi ni ce brave garçon. Adieu, mon enfant, que le bon Dieu te console. Tu as bien fait de n’avoir pas recours à la bourse publique ; c’est ce qu’il ne faut jamais faire tant qu’il reste quelque chose dans celle des bonnes gens. LETTRE XLII. À JULIE.

Je reçois votre lettre & je pars à l’instant : ce sera toute ma réponse. Ah ! cruelle ! que mon cœur en est loin, de cette odieuse vertu que vous me supposez, & que je déteste ! Mais vous ordonnez, il faut obéir. Dussé-je en mourir cent fois, il faut être estimé de Julie.

LETTRE XLIII. À JULIE.

J’arrivai hier matin à Neuchâtel ; j’appris que M. de Merveilleux étoit à la campagne, je courus l’y chercher ; il étoit à la chasse, & je l’attendis jusqu’au soir. Quand je lui eus expliqué le sujet de mon voyage, & que je l’eus prié de mettre un prix au congé de Claude Anet, il me fit beaucoup de difficultés. Je crus les lever, en offrant de moi-même une somme assez considérable, & l’augmentant à mesure qu’il résistoit ; mais n’ayant pu rien obtenir, je fus obligé de me retirer, après m’être assuré de le retrouver ce matin, bien résolu de ne plus le quitter jusqu’à ce qu’à force d’argent ou d’importunités, ou de quelque maniere que ce pût être, j’eusse obtenu ce que j’étois venu lui demander. M’étant levé pour cela de très-bonne heure, j’étois prêt à monter à cheval, quand je reçus par un Exprès ce billet de M. de Merveilleux, avec le congé du jeune homme en bonne forme.

Voilà, Monsieur, le congé que vous êtes venu solliciter ; je l’ai refusé à vos offres, je le donne à vos intentions charitables, & vous prie de croire que je ne mets point à prix une bonne action.

Jugez à la joie que vous donnera cet heureux succes, de celle que j’ai sentie en l’apprenant. Pourquoi faut-il qu’elle ne soit pas aussi parfaite qu’elle devroit l’être ? Je ne puis me dispenser d’aller remercier & rembourser M. de Merveilleux, & si cette visite retarde mon départ d’un jour comme il est à craindre, n’ai-je pas droit de dire qu’il s’est montré généreux à mes dépens ? N’importe, j’ai fait ce qui vous est agréable, je puis tout supporter à ce prix. Qu’on est heureux de pouvoir bien faire en servant ce qu’on aime, & réunir ainsi dans le même soin les charmes de l’amour & de la vertu ! Je l’avoue, ô Julie ! je partis le cœur plein d’impatience & de chagrin. Je vous reprochois d’être si sensible aux peines d’autrui, & de compter pour rien les miennes, comme si j’étois le seul au monde qui n’eût rien mérité de vous. Je trouvois de la barbarie, après m’avoir leurré d’un si doux espoir, à me priver sans nécessité d’un bien dont vous mauvais flatté vous-même. Tous ces murmures se sont évanouis ; je sens renaître à leur place au fond de mon ame un contentement inconnu : j’éprouve déjà le dédommagement que vous m’avez promis, vous que l’habitude de bien faire a tant instruite du goût qu’on y trouve. Quel étrange empire est le vôtre, de pouvoir rendre les privations aussi douces que les plaisirs, & donner à ce qu’on fait pour vous le même charme qu’on trouveroit à se contenter soi-même ! Ah ! je l’ai dit cent fois, tu es un ange du Ciel, ma Julie ! sans doute avec tant d’autorité sur mon ame la tienne est plus divine qu’humaine. Comment n’être pas éternellement à toi puisque ton regne est céleste, & que serviroit de cesser de t’aimer s’il faut toujours qu’on t’adore.

P.S. Suivant mon calcul, nous avons encore au moins cinq ou six jours jusqu’au retour de la Maman. Seroit-il impossible durant cet intervalle de faire un pélerinage au Chalet ?

LETTRE XLIV. DE JULIE.

Ne murmure pas tant, mon ami, de ce retour précipité. Il nous est plus avantageux qu’il ne semble, & quand nous aurions fait par adresse ce que nous avons fait par bienfaisance, nous n’aurions pas mieux réussi. Regarde ce qui seroit arrivé si nous n’eussions suivi que nos fantaisies. Je serois allée à la campagne précisément la veille du retour de ma mere à la ville ; j’aurois eu un exprès avant d’avoir pu ménager notre entrevue ; il auroit falu partir sur-le-champ, peut-être sans pouvoir t’avertir, te laisser dans des perplexités mortelles, & notre séparation se seroit faite au moment qui la rendoit le plus douloureuse. De plus, on auroit sçu que nous étions tous deux à la campagne ; malgré nos précautions, peut-être eût-on sçu que nous y étions ensemble ; du moins on l’auroit soupçonné, c’en étoit assez. L’indiscrete avidité du présent nous ôtoit toute ressource pour l’avenir, & le remords d’une bonne œuvre dédaignée nous eût tourmentés toute la vie.

Compare à présent cet état à notre situation réelle. Premierement ton absence a produit un excellent effet. Mon argus n’aura pas manqué de dire à ma mere qu’on t’avoit peu vu chez ma cousine : elle sait ton voyage & le sujet ; c’est une raison de plus pour t’estimer ; & le moyen d’imaginer que des gens qui vivent en bonne intelligence prennent volontairement pour s’éloigner le seul moment de liberté qu’ils ont pour se voir ! Quelle ruse avons-nous employée pour écarter une trop juste défiance ? La seule, à mon avis, qui soit permise à d’honnêtes gens, c’est de l’être à un point qu’on ne puisse croire, en sorte qu’on prenne un effort de vertu pour un acte d’indifférence. Mon ami, qu’un amour caché par de tels moyens doit être doux aux cœurs qui le goûtent ! Ajoute à cela le plaisir de réunir des amans désolés, & de rendre heureux deux jeunes gens si dignes de l’être. Tu l’as vue, ma Fanchon ; dis, n’est-elle pas charmante ? & ne mérite-t-elle pas bien tout ce que tu as fait pour elle ? N’est-elle pas trop jolie & trop malheureuse pour rester fille impunément ? Claude Anet de son côté, dont le bon naturel a résisté par miracle à trois ans de service, en eût-il pu supporter encore autant sans devenir un vaurien comme tous les autres ? Au lieu de cela, ils s’aiment & seront unis, ils sont pauvres & seront aidés ; ils sont honnêtes gens & pourront continuer de l’être ; car mon pere a promis de prendre soin de leur établissement. Que de biens tu as procurés à eux & à nous par ta complaisance, sans parler du compte que je t’en dois tenir ! Tel est, mon ami, l’effet assuré des sacrifices qu’on fait à la vertu ; s’ils coûtent souvent à faire, il est toujours doux de les avoir faits, & l’on n’a jamais vu personne se repentir d’une bonne action.

Je me doute bien qu’à l’exemple de l’Inséparable, tu m’appelleras aussi la prêcheuse, & il est vrai que je ne fais pas mieux ce que je dis que les gens du métier. Si mes sermons ne valent pas les leurs, au moins je vois avec plaisir qu’ils ne sont pas comme eux jettés au vent. Je ne m’en défends point, mon aimable ami, je voudrois ajouter autant de vertus aux tiennes qu’un fol amour m’en a fait perdre, & ne pouvant plus m’estimer moi-même j’aime à m’estimer encore en toi. De ta part il ne s’agit que d’aimer parfaitement, & tout viendra comme de lui-même. Avec quel plaisir tu dois voir augmenter sans cesse les dettes que l’amour s’oblige à payer !

Ma cousine a sçu les entretiens que tu as eus avec son pere au sujet de M. d’Orbe ; elle y est aussi sensible que si nous pouvions, en offices de l’amitié n’être pas toujours en reste avec elle. Mon Dieu, mon ami, que je suis une heureuse fille ! que je suis aimée & que je trouve charmant de l’être ! Pere, mere, amie, amant, j’ai beau chérir tout ce qui m’environne, je me trouve toujours ou prévenue ou surpassée. Il semble que tous les plus doux sentimens du monde viennent sans cesse chercher mon ame, & j’ai le regret de n’en avoir qu’une pour jouir de tout mon bonheur.

J’oubliois de t’annoncer une visite pour demain matin. C’est Milord Bromston qui vient de Geneve où il a passé sept ou huit mois. Il dit t’avoir vu à Sion à son retour d’Italie. Il te trouva fort triste, & parle au surplus de toi comme j’en pense. Il fit hier ton éloge si bien & si à propos devant mon pere, qu’il m’a tout-à-fait disposée à faire le sien. En effet j’ai trouvé du sens, du sel, du feu dans sa conversation. Sa voix s’éleve & son œil s’anime au récit des grandes actions, comme il arrive aux hommes capables d’en faire. Il parle aussi avec intérêt des choses de goût, entre autres de la musique italienne qu’il porte jusqu’au sublime ; je croyois entendre encore mon pauvre frere. Au surplus il met plus d’énergie que de grâce dans ses discours, & je lui trouve même l’esprit un peu rêche [32]. Adieu, mon ami. LETTRE XLV. À JULIE.

Je n’en étois encore qu’à la seconde lecture de ta lettre, quand Milord Edouard Bomton est entré. Ayant tant d’autres choses à te dire, comment aurois-je pensé, ma Julie, à te parler de lui ? Quand on se suffit l’un à l’autre, s’avise-t-on de songer à un tiers ? Je vais te rendre compte de ce que j’en sais, maintenant que tu parois le désirer.

Ayant passé le Semplon, il étoit venu jusqu’à Sion au-devant d’une chaise qu’on devoit lui amener de Geneve à Brigue, & le désœuvrement rendant les hommes assez lians, il me rechercha. Nous fîmes une connoissance aussi intime qu’un Anglois naturellement peu prévenant peut la faire avec un homme fort préoccupé qui cherche la solitude. Cependant nous sentîmes que nous nous convenions ; il y a un certain unisson d’ames qui s’apperçoit au premier instant, & nous fûmes familiers au bout de huit jours, mais pour toute la vie, comme deux François l’auroient été au bout de huit heures pour tout le tems qu’ils ne se seroient pas quittés. Il m’entretint de ses voyages, & le sachant Anglois, je crus qu’il m’alloit parler d’édifices & de peintures. Bientôt je vis avec plaisir que les tableaux & les monumens ne lui avoient point fait négliger l’étude des mœurs & des hommes. Il me parla cependant des beaux-arts avec beaucoup de discernement, mais modérément & sans prétention. J’estimai qu’il en jugeoit avec plus de sentiment que de science, & par les effets plus que par les regles, ce qui me confirma qu’il avoit l’ame sensible. Pour la musique italienne, il m’en parut enthousiaste comme à toi ; il m’en fit même entendre, car il mene un virtuose avec lui, son valet-de-chambre joue fort bien du violon, & lui-même passablement du violoncelle. Il me choisit plusieurs morceaux très-pathétiques à ce qu’il prétendoit ; mais soit qu’un accent si nouveau pour moi demandât une oreille plus exercée ; soit que le charme de la musique, si doux dans la mélancolie, s’efface dans une profonde tristesse, ces morceaux me firent peu de plaisir, & j’en trouvai le chant agréable, à la vérité, mais bizarre & sans expression.

Il fut aussi question de moi, & Milord s’informa avec intérêt de ma situation. Je lui en dis tout ce qu’il en devoit savoir. Il me proposa un voyage en Angleterre avec des projets de fortune impossibles, dans un pays où Julie n’étoit pas. Il me dit qu’il alloit passer l’hiver à Geneve, l’été suivant à Lausanne, & qu’il viendroit à Vevai avant de retourner en Italie : il m’a tenu parole, & nous nous sommes revus avec un nouveau plaisir.

Quant à son caractere, je le crois vif & emporté, mais vertueux & ferme. Il se pique de philosophie, & de ces principes dont nous avons autrefois parlé. Mais au fond, je le crois par tempérament ce qu’il pense être par méthode, & le vernis stoique qu’il met à ses actions ne consiste qu’à parer de beaux raisonnemens le parti que son cœur lui a fait prendre. J’ai cependant appris avec un peu de peine qu’il avoit eu quelques affaires en Italie, & qu’il s’y étoit battu plusieurs fois.

Je ne sais ce que tu trouves de rêche dans ses manieres ; véritablement elles ne sont pas prévenantes, mais je n’y sens rien de repoussant. Quoique son abord ne soit pas aussi ouvert que son ame, & qu’il dédaigne les petites bienséances, il ne laisse pas, ce me semble, d’être d’un commerce agréable. S’il n’a pas cette politesse réservée & circonspecte qui se regle uniquement sur l’extérieur, & que nos jeunes officiers nous apportent de France, il a celle de l’humanité qui se pique moins de distinguer au premier coup d’œil les états & les rangs, & respecte en général tous les hommes. Te l’avouer ai-je naivement ? La privation des grâces est un défaut que les femmes ne pardonnent point, même au mérite, & j’ai peur que Julie n’ait été femme une fois en sa vie.

Puisque je suis en train de sincérité, je te dirai encore, ma jolie prêcheuse, qu’il est inutile de vouloir donner le change à mes droits, & qu’un amour affamé ne se nourrit point de sermons. Songe, songe aux dédommagemens promis & dûs ; car toute la morale que tu m’as débitée est fort bonne ; mais, quoique tu puisses dire, le chalet valoit encore mieux. LETTRE XLVI. DE JULIE.

He bien donc, mon ami, toujours le chalet ? l’histoire de ce chalet te pese furieusement sur le cœur, & je vois bien qu’à la mort ou à la vie il faut te faire raison du chalet ! Mais des lieux où tu ne fus jamais te sont-ils si chers qu’on ne puisse t’en dédommager ailleurs, & l’amour qui fit le palais d’Armide au fond d’un désert ne sauroit-il nous faire un chalet à la ville ? Ecoute, on va marier ma Fanchon. Mon pere, qui ne hair pas les fêtes & l’appareil, veut lui faire une noce où nous serons tous : cette noce ne manquera pas d’être tumultueuse. Quelquefois le mystere a sçu tendre son voile au sein de la turbulente joie & du fracas des festins. Tu m’entends, mon ami, ne seroit-il pas doux de retrouver dans l’effet de nos soins les plaisirs qu’ils nous ont coûtés ?

Tu t’animes ce me semble, d’un zele assez superflu sur l’apologie de Milord Edouard dont je suis fort éloignée de mal penser. D’ailleurs comment jugerois-je un homme que je n’ai vu qu’un après-midi, & comment en pourrois-tu juger toi-même sur une connoissance de quelques jours. Je n’en parle que par conjecture, & tu ne peux gueres être plus avancé ; car les propositions qu’il t’a faites sont de ces offres vagues dont un air de puissance & la facilité de les éluder rendent souvent les étrangers prodigues. Mais je reconnois tes vivacités ordinaires & combien tu as de penchant à te prévenir pour ou contre les gens, presque à la premiere vue. Cependant nous examinerons à loisir les arrangemens qu’il t’aproposés. Si l’amour favorise le projet qui m’occupe, il s’enprésentera peut-être de meilleurs pour nous. Ô mon bon ami, la patience est amere, mais son fruit est doux !

Pour revenir à ton Anglois, je t’ai dit qu’il me paroissoit avoir l’ame grande & forte, & plus de lumieres que d’agrémens dans l’esprit. Tu dis à peu près la même chose ; & puis, avec cet air de supériorité masculine qui n’abandonne point nos humbles adorateurs, tu me reproches d’avoir été de mon sexe une fois en ma vie, comme si jamais une femme devoit cesser d’en être ! Te souvient-il qu’en lisant ta République de Platon nous avons autrefois disputé sur ce point de la différence morale des sexes ? Je persiste dans l’avis dont j’étois alors, & ne saurois imaginer un modele commun de perfection pour deux êtres si différents. L’attaque & la défense, l’audace des hommes, la pudeur des femmes ne sont point des conventions comme le pensent tes Philosophes, mais des institutions naturelles dont il est facile de rendre raison, & dont se déduisent aisément toutes les autres distinctions morales. D’ailleurs, la destination de la nature n’étant pas la même, les inclinations, les manieres de voir & de sentir doivent être dirigées de chaque côté selon ses vues, il ne faut point les mêmes goûts ni la même constitution pour labourer la terre & pour allaiter les enfans. Une taille plus haute, une voix plus forte & des traits plus marqués semblent n’avoir aucun rapport nécessaire au sexe ; mais les modifications extérieures annoncent l’intention de l’ouvrier dans les modifications de l’esprit. Une femme parfaite & un homme parfait ne doivent pas plus se ressembler d’ame que de visage ; ces vaines imitations de sexe sont le comble de la déraison ; elles font rire le sage & fuir les amours. Enfin, je trouve qu’à moins d’avoir cinq pieds & demi de haut, une voix de basse & de la barbeau menton, l’on ne doit point se mêler d’être homme.

Vois combien les amans sont mal-adroits en injures ! Tu me reproches une faute que je n’ai pas commise ou que tu commets aussi bien que moi, & l’attribues à un défaut dont je m’honore. Veux-tu que te rendant sincérité pour sincérité je te dise naÏvement ce que je pense de la tienne ? Je n’y trouve qu’un raffinement de flatterie, pour te justifier à toi-même par cette franchise apparente les éloges enthousiastes dont tu m’accables à tout propos. Mes prétendues perfections t’aveuglent au point, que pour démentir les reproches que tu te fais en secret de ta prévention, tu n’as pas l’esprit d’en trouver un solide à me faire.

Crois-moi, ne te charge point de me dire mes vérités, tu t’en acquitterois trop mal ; les yeux de l’amour, tout perçans qu’ils sont, savent-ils voir des défauts ? C’est à l’integre amitié que ces soins appartiennent, & là-dessus ta disciple Claire est cent fois plus savante que toi. Oui, mon ami, loue-moi, admire-moi, trouve-moi belle, charmante, parfaite. Tes éloges me plaisant sans me séduire, parce que je vois qu’ils sont le langage de l’erreur & non de la fausseté, & que tu te trompes toi-même ; mais que tu ne veux pas me tromper. Ô que les illusions de l’amour sont aimables ! ses flatteries sont en un sens des vérités ; le jugement se tait, mais le cœur parle. L’amant qui loue en nous des perfections que nous n’avons pas, les voit en effet telles qu’il les représente ; il ne ment point en disant des mensonges ; il flatte sans s’avilir, & l’on peut au moins l’estimer sans le croire.

J’ai entendu, non sans quelque battement de cœur proposer d’avoir demain deux philosophes à souper. L’un est Milord Edouard, l’autre est un sage dont la gravité s’est quelquefois un peu dérangé eaux pieds d’une jeune écoliere ; ne le connoîtriez-vous point ? Exhortez-le, je vous prie, à tâcher de garder demain le décorum philosophique un peu mieux qu’à son ordinaire. J’aurai soin d’avertir aussi la petite personne de baisser les yeux, & d’être aux siens le moins jolie qu’il se pourra.

LETTRE XLVII. À JULIE.

Ah ! mauvaise ! Est-ce là la circonspection que tu m’avois promise ? Est-ce ainsi que tu ménages mon cœur & voiles tes attraits ? Que de contraventions à tes engagemens ! Premierement ta parure, car tu n’en avois point, & tu sais bien que jamais tu n’es si dangereuse. Secondement ton maintien si doux, si modeste, si propre à laisser remarquer à loisir toutes tes graces. Ton parler plus rare, plus réfléchi, plus spirituel encore qu’à l’ordinaire, qui nous rendoit tous plus attentifs, & faisoit voler l’oreille & le cœur au-devant de chaque mot. Cet air que tu chantas à demi-voix, pour donner encore plus de douceur à ton chant, & qui, bien que françois, plut à Milord Edouard même. Ton regard timide, & tes yeux baissés, dont les éclairs inattendus me jetaient dans un trouble inévitable. Enfin, ce je ne sais quoi d’inexprimable, d’enchanteur, que tu semblois avoir répandu sur toute ta personne pour faire tourner la tête à tout le monde, sans paroître même y songer. Je ne sais, pour moi, comment tu t’y prends ; mais si telle est ta maniere d’être jolie le moins qu’il est possible, je t’avertis que c’est l’être beaucoup plus qu’il ne faut pour avoir des sages autour de toi.

Je crains fort que le pauvre philosophe Anglois n’ait un peu ressenti la même influence. Après avoir reconduit ta cousine, comme nous étions tous encore fort éveillés, il nous proposa d’aller chez lui faire de la musique & boire du punch. Tandis qu’on rassembloit ses gens, il ne cessa de nous parler de toi avec un feu qui me déplut, & je n’entendis pas ton éloge dans sa bouche avec autant de plaisir que tu avois entendu le mien. En général, j’avoue que je n’aime point que personne, excepté ta cousine, me parle de toi ; il me semble que chaque mot m’ôte une partie de mon secret ou de mes plaisirs ; & quoique l’on puisse dire, on y m & un intérêt si suspect, ou l’on est si loin de ce que je sens, que je n’aime écouter là-dessus que moi-même.

Ce n’est pas que j’aye comme toi du penchant à la jalousie. Je connois mieux ton ame ; j’ai des garans qui ne me permettent pas même d’imaginer ton changement possible. Après tes assurances, je ne te dis plus rien des autres prétendans. Mais celui-ci, Julie !… des conditions sortables… les préjugés de ton pere…Tu sais bien qu’il s’agit de ma vie ; daigne donc me dire un mot là-dessus. Un mot de Julie, & je suis tranquille à jamais.

J’ai passé la nuit à entendre ou exécuter de la musique italienne, car il s’est trouvé des duo & il a fallu hasarder d’y faire ma partie. Je n’ose te parler encore de l’effet qu’elle a produit sur moi ; j’ai peur, j’ai peur que l’impression du souper d’hier ne se soit prolongée sur ce que j’entendois, & que je n’aye pris l’effet de tes séductions pour le charme de la musique. Pourquoi la même cause qui me la rendoit ennuyeuse à Sion, ne pourroit-elle pas ici me la rendre agréable dans une situation contraire ? N’es-tu pas la premiere source de toutes les affections de mon ame, & suis-je à l’épreuve des prestiges de ta magie ? Si la musique eût réellement produit cet enchantement, il eût agi sur tous ceux qui l’entendoient. Mais tandis que ces chants me tenoient en extase, M. d’Orbe dormoit tranquillement dans un fauteuil, & au milieu de mes transports, il s’est contenté pour tout éloge de demander si ta cousines avoit l’Italien.

Tout ceci sera mieux éclair ci demain ; car nous avons pour ce soir un nouveau rendez-vous de musique. Milord veut la rendre complette & il a mandé de Lausanne un second violon qu’il dit être assez entendu. Je porterai de mon côté des scenes, des cantates françoises, & nous verrons !

En arrivant chez moi j’étois d’un accablement que m’a donné le peu d’habitude de veiller & qui se perd en t’écrivant. Il faut pourtant tâcher de dormir quelques heures. Viens avec moi, ma douce amie ; ne me quitte point durant mon sommeil ; mais soit que ton image le trouble ou le favorise, soit qu’il m’offre ou non les noces de la Fanchon, un instant délicieux qui ne peut m’échapper & qu’il me prépare, c’est le sentiment de mon bonheur au réveil.

LETTRE XLVIII. À JULIE.

Ah ! ma Julie, qu’ai-je entendu ? Quels sons touchans ? Quelle musique ? Quelle source délicieuse de sentimens & de plaisirs ? Ne perds pas un moment ; rassemble avec soin tes opéras, tes cantates, ta musique françoise, fais un grand feu bien ardent, jettes-y tout ce fatras, & l’attise avec soin, afin que tant de glace puisse y brûler & donner de la chaleur au moins une fois. Fais ce sacrifice propitiatoire au Dieu du goût, pour expier ton crime & le mien d’avoir profané ta voix à cette lourde psalmodie, & d’avoir pris si long-tems pour le langage du cœur un bruit qui ne fait qu’étourdir l’oreille. Ô que ton digne frere avoit raison ! Dans quelle étrange erreur j’ai vécu jusqu’ici sur les productions de cet art charmant ! Je sentois leur peu d’effet, & l’attribuois à sa foiblesse. Je disois, la musique n’est qu’un vain son qui peut flatter l’oreille & n’agit qu’indirectement & légerement sur l’ame. L’impression des accords est purement mécanique & physique ; qu’a-t-elle à faire au sentiment, & pourquoi devrois-je espérer d’être plus vivement touché d’une belle harmonie que d’un bel accord de couleurs ? Je n’appercevois pas dans les accens de la mélodie appliqués à ceux de la langue, le lien puissant & secret des passions avec les sons : je ne voyois pas que l’imitation des tons divers dont les sentimens animent la voix parlante donne à son tour à la voix chantante le pouvoir d’agiter les cœurs, & que l’énergique tableau des mouvemens de l’ame de celui qui se fait entendre, est ce qui fait le vrai charme de ceux qui l’écoutent.

C’est ce que me fit remarquer le chanteur de Milord, qui, pour un Musicien, ne laisse pas de parler assez bien de son art. L’harmonie, me disoit-il, n’est qu’un accessoire éloigné dans la musique imitative ; il n’y a dans l’harmonie proprement dite aucun principe d’imitation. Elle assure, il est vrai, les intonations ; elle porte témoignage de leur justesse & rendant les modulations plus sensibles, elle ajoute de l’énergie à l’expression & de la grace au chant : Mais c’est de la seule mélodie que sort cette puissance invincible des accens passionnés ; c’est d’elle que dérive tout le pouvoir de la musique sur l’ame ; formez les plus savantes successions d’accords sans mélange de mélodie, vous serez ennuyés au bout d’un quart-d’heure. De beaux chants sans aucune harmonie sont long-tems à l’épreuve de l’ennui. Que l’accent du sentiment anime les chants les plus simples, ils seront intéressans. Au contraire, une mélodie qui ne parle point chante toujours mal, & la seule harmonie n’a jamais rien sçu dire au cœur.

C’est en ceci, continuoit-il, que consiste l’erreur des François sur les forces de la musique. N’ayant & ne pouvant avoir une mélodie à eux dans une langue qui n’a point d’accent, sur une poésie maniérée qui ne connut jamais la nature, ils n’imaginent d’effets que ceux de l’harmonie & des éclats de voix qui ne rendent pas les sons plus mélodieux mais plus bruyans & ils sont si malheureux dans leurs prétentions, que cette harmonie même qu’ils cherchent leur échappe ; à force de la vouloir charger ils n’y mettent plus de choix, ils ne connoissent plus les choses d’effet, ils ne font plus que du remplissage, ils se gâtent l’oreille, & ne sont plus sensibles qu’au bruit ; en sorte que la plus belle voix pour eux n’est que celle qui chante le plus fort. Aussi faute d’un genre propre n’ont-ils jamais fait que suivre pesamment & de loin nos modeles, & depuis leur célebre Lulli ou plutôt le nôtre, qui ne fit qu’imiter les Opéra dont l’Italie étoit déjà pleine de son tems, on les a toujours vus, à la piste de trente ou quarante ans copier, gâter nos vieux Auteurs, & faire à peu près de notre musique comme les autres peuples font de leurs modes. Quand ils se vantent de leurs chansons, c’est leur propre condamnation qu’ils prononcent ; s’ils savoient chanter des sentimens ils ne chanteroient pas de l’esprit, mais parce que leur musique n’exprime rien, elle est plus propre aux chansons qu’aux Opéra, & parce que la nôtre est toute passionnée, elle est plus propre aux Opéra qu’aux chansons.

Ensuite m’ayant récité sans chant quelques scenes italiennes, il me fit sentir les rapports de la musique à la parole dans le récitatif, de la musique au sentiment dans les airs, & par-tout l’énergie que la mesure exacte & le choix des accords ajoutent à l’expression. Enfin après avoir joint à la connoissance que j’ai de la langue la meilleure idée qu’il me fût possible de l’accent oratoire & pathétique, c’est-à-dire de l’art de parler à l’oreille & au cœur dans une langue sans articuler des mots, je me mis à écouter cette musique enchanteresse, & je sentis bientôt aux émotions qu’elle me causoit que cet art avoit un pouvoir supérieur à celui que j’avois imaginé. Je ne sais quelle sensation voluptueuse me gagnoit insensiblement. Ce n’étoit plus une vaine suite de sons, comme dans nos récits. À chaque phrase quelque image entroit dans mon cerveau ou quelque sentiment dans mon cœur ; le plaisir ne s’arrêtoit point à l’oreille, il pénétroit jusqu’à l’ame ; l’exécution couloit sans effort avec une facilité charmante ; tous les concertans semblaient animés du même esprit ; le chanteur maître de sa voix en tiroit sans gêne tout ce que le chant & les paroles demandoient de lui, & je trouvai sur-tout un grand soulagement à ne sentir ni ces lourdes cadences, ni ces pénibles efforts de voix, ni cette contrainte que donne chez nous au musicien le perpétuel combat du chant & de la mesure, qui, ne pouvant jamais s’accorder, ne lassent guere moins l’auditeur que l’exécutant. Mais quand après une suite d’airs agréables, on vint à ces grands morceaux d’expression, qui savent exciter & peindre le désordre des passions violentes, je perdois à chaque instant l’idée de musique, de chant, d’imitation ; je croyois entendre la voix de la douleur, de l’emportement, du désespoir ; je croyois voir des meres éplorées, des amans trahis, des tyrans furieux ; & dans les agitations que j’étois forcé d’éprouver j’avois peine à rester en place. Je connus alors pourquoi cette même musique qui m’avoit autrefois ennuyé, m’échauffoit maintenant jusqu’au transport ; c’est que j’avois commencé de la concevoir, & que sitôt qu’elle pouvoit agir elle agissoit avec toute sa force. Non, Julie, on ne supporte point à demi de pareilles impressions ; elles sont excessives ou nulles, jamais foibles ou médiocres ; il faut rester insensible ou se laisser émouvoir outre mesure ; ou c’est le vain bruit d’une langue qu’on n’entend point, ou c’est une impétuosité de sentiment qui vous entraîne, & à laquelle il est impossible à l’ame de résister.

Je n’avois qu’un regret ; mais il ne me quittoit point ; c’étoit qu’un autre que toi formât des sons dont j’étois si touché, & de voir sortir de la bouche d’un vil castrato les plus tendres expressions de l’amour. Ô ma Julie ! n’est-ce pas à nous de revendiquer tout ce qui appartient au sentiment ? Qui sentira, qui dira mieux que nous ce que doit dire & sentir une ame attendrie ? Qui saura prononcer d’un ton plus touchant le cor mio, l’idolo amato ? Ah ! que le cœur prêtera d’énergie à l’art, si jamais nous chantons ensemble un de ces duo charmans qui font couler des larmes si délicieuses ! Je te conjure premierement d’entendre un essai de cette musique, soit chez toi, soit chez l’inséparable. Milord y conduira quand tu voudras tout son monde, & je suis sûr qu’avec un organe aussi sensible que le tien, & plus de connoissance que je n’en avois de la déclamation italienne, une seule séance suffira pour t’amener au point où je suis, & te faire partager mon enthousiasme. Je te propose & te prie encore de profiter du séjour du virtuose pour rendre leçon de lui, comme j’ai commencé de faire des ce matin. Sa maniere d’enseigner est simple, nette, & consiste en pratique plus qu’en discours ; il ne dit pas ce qu’il fut faire, il le fait ; & en ceci, comme en bien d’autres choses l’exemple vaut mieux que la regle. Je vois déjà qu’il n’est question que de s’asservir à la mesure, de la bien sentir, de phraser & ponctuer avec soin, de soutenir également des sons & non de les renfler, enfin d’ôter de la voix les éclats & toute la pretintaille françoise, pour la rendre juste, expressive, & flexible ; la tienne naturellement si légere & si douce prendra facilement ce nouveau pli ; tu trouveras bientôt dans ta sensibilité l’énergie & la vivacité de l’accent qui anime la musique italienne.

E’l cantar che nell’anima si sente. [33]

Laisse donc pour jamais cet ennuyeux & lamentable chant françois qui ressemble au cri de la colique mieux qu’aux transports des passions. Apprends à former ces sons divins que le sentiment inspire, seuls dignes de ta voix, seuls dignes de ton cœur, & qui portent toujours avec eux le charme & le feu des caracteres sensibles.

LETTRE XLIX. DE JULIE.

Tu sais bien, mon ami, que je ne puis t’écrire qu’à la dérobée, & toujours en danger d’être surprise. Ainsi, dans l’impossibilité de faire de longues lettres, je me borne à répondre à ce qu’il y a de plus essentiel dans les tiennes, ou à suppléer à ce que je n’ai pu te dire dans des conversations non moins furtives de bouche que par écrit. C’est ce que je ferai, sur-tout aujourd’hui que deux mots au sujet de Milord Edouard me font oublier le reste de ta lettre.

Mon ami, tu crains de me perdre & me parles de chansons ! belle matiere à tracasserie entre amans qui s’entendroient moins. Vraiment, tu n’es pas jaloux, on le voit bien ; mais pour le coup je ne serois pas jalouse moi-même, car j’ai pénétré dans ton ame & ne sens que ta confiance où d’autres croiroient sentir ta froideur. Ô la douce & charmante sécurité que celle qui vient du sentiment d’une union parfaite ! C’est par elle, je le sais, que tu tires de ton propre cœur le bon témoignage du mien, c’est par elle aussi que le mien te justifie, & je te croirois bien moins amoureux si je te voyois plus alarmé.

Je ne sais, ni ne veux savoir, si Milord Edouard a d’autres attentions pour moi que celles qu’ont tous les hommes pour les personnes de mon âge ; ce n’est point de ses sentimens qu’il s’agit, mais de ceux de mon pere & des miens ; ils sont aussi d’accord sur son compte que sur celui des prétendus prétendans, dont tu dis que tu ne dis rien. Si son exclusion & la leur suffisent à ton repos, sois tranquille. Quelque honneur que nous fît la recherche d’un homme de ce rang, jamais du consentement du pere ni de la fille, Julie d’Etange ne sera Ladi Bomston. Voilà sur quoi tu peux compter.

Ne va pas croire qu’il ait été pour cela question de Milord Edouard, je suis sûre que de nous quatre tu es le seul qui puisse même lui supposer du goût pour moi. Quoi qu’il en soit, je sais à cet égard la volonté de mon pere sans qu’il en ait parlé ni à moi ni à personne, & je n’en serois pas mieux instruite quand il me l’auroit positivement déclarée. En voilà assez pour calmer tes craintes, c’est-à-dire autant que tu en dois savoir. Le reste seroit pour toi de pure curiosité, & tu sais que j’ai résolu de ne la pas satisfaire. Tu as beau me reprocher cette réserve & la prétendre hors de propos dans nos intérêts communs. Si je l’avois toujours eue, elle me seroit moins importante aujourd’hui. Sans le compte indiscret que je te rendis d’un discours de mon pere, tu n’aurois point été te désoler à Meillerie ; tu ne m’eusses point écrit la lettre qui m’a perdue ; je vivrois innocente & pourrois encore aspirer au bonheur. Juge par ce que me coûte une seule indiscrétion, de la crainte que je dois avoir d’en commettre d’autres ! Tu as trop d’emportement pour avoir de la prudence ; tu pourrois plutôt vaincre tes passions que les déguiser. La moindre alarme te mettroit en fureur ; à la moindre lueur favorable tu ne douterois plus de rien ; on liroit tous nos secrets dans ton ame, & tu détruirois à force de zele tout le succes de mes soins. Laisse-moi donc les soucis de l’amour, & n’en garde que les plaisirs ; ce partage est-il si pénible, & ne sens-tu pas que tu ne peux rien à notre bonheur que de n’y point mettre obstacle ?

Hélas ! que me serviront désormais ces précautions tardives ? Est-il tems d’affermir ses pas au fond du précipice, & de prévenir les maux dont on se sent accablé ? Ah ! misérable fille, c’est bien à toi de parler de bonheur ! En peut-il jamais être où regnent la honte & le remords ? Dieu ! quel état cruel de ne pouvoir ni supporter son crime, ni s’en repentir ; d’être assiégé par mille frayeurs, abusé par mille espérances vaines, & de ne jouir pas même de l’horrible tranquillité du désespoir ! Je suis désormais à la seule merci du sort. Ce n’est plus ni de force ni de vertu qu’il est question, mais de fortune & de prudence, & il ne s’agit pas d’éteindre un amour qui doit durer autant que ma vie ; mais de le rendre innocent ou de mourir coupable. Considere cette situation, mon ami, & vois si tu peux te fier à mon zele ! LETTRE L. DE JULIE.

Je n’ai point voulu vous expliquer hier en vous quittant la cause de la tristesse que vous m’avez reprochée, parce que vous n’étiez pas en état de m’entendre. Malgré mon aversion pour les éclaircissemens, je vous dois celui-ci, puisque je l’ai promis, & je m’en acquitte.

Je ne sais si vous vous souvenez des étranges discours que vous me tîntes hier au soir, & des manieres dont vous les accompagnâtes ; quant à moi, je ne les oublier ai jamais assez tôt pour votre honneur & pour mon repos, & malheureusement j’en suis trop indignée pour pouvoir les oublier aisément. De pareilles expressions avoient quelquefois frappé mon oreille en passant auprès du port ; mais je ne croyois pas qu’elles pussent jamais sortir de la bouche d’un honnête homme ; je suis très-sûre au moins qu’elles n’entrerent jamais dans le Dictionnaire des amans, & j’étois bien éloignée de penser qu’elles pussent être d’usage entre vous & moi. Eh Dieux ! quel amour est le vôtre, s’il assaisonné ainsi ses plaisirs ! Vous sortiez, il est vrai, d’un long repas, & je vois ce qu’il faut pardonner en ce pays aux excès qu’on y peut faire ; c’est aussi pour cela que je vous en parle. Soyez certain qu’un tête-à-tête où vous m’auriez traitée ainsi de sang-froid eût été le dernier de notre vie.

Mais ce qui m’alarme sur votre compte, c’est que souvent la conduite d’un homme échauffé de vin n’est que l’effet de ce qui se passe au fond de son cœur dans les autres tems. Croirai-je que dans un état où l’on ne déguise rien vous vous montrâtes tel que vous êtes. Que deviendrois-je si vous pensiez à jeun comme vous parliez hier au soir ? Plutôt que de supporter un pareil mépris j’aimerois mieux éteindre un feu si grossier, & perdre un amant qui sachant si mal honorer sa maîtresse mériteroit si peu d’en être estimé. Dites-moi, vous qui chérissez les sentimens honnêtes, seriez-vous tombé dans cette erreur cruelle que l’amour heureux n’a plus de ménagement à garder avec la pudeur, & qu’on ne doit plus de respect à celle dont on n’a plus de rigueur à craindre ? Ah ! si vous aviez toujours pensé ainsi, vous auriez été moins à redouter & je ne serois pas si malheureuse ! Ne vous y trompez pas, mon ami, rien n’est si dangereux pour les vrais amans que les préjugés du monde ; tant de gens parlent d’amour, & si peu savent aimer, que la plupart prennent pour ses pures & douces loix les viles maximes d’un commerce abject, qui, bientôt assouvi de lui-même, a recours aux monstres de l’imagination & se déprave pour se soutenir.

Je ne sais si je m’abuse ; mais il me semble que le véritable amour est le plus chaste de tous les liens. C’est lui, c’est son feu divin qui sait épurer nos penchans naturels, en les concentrant dans un seul objet ; c’est lui qui nous dérobe aux tentations, & qui fait qu’excepté cet objet unique, un sexe n’est plus rien pour l’autre. Pour une femme ordinaire, tout homme est toujours un homme ; mais pour celle dont le cœur aime, il n’y a point d’homme que son amant. Que dis-je ? Un amant n’est-il qu’un homme ? Ah ! qu’il est un être bien plus sublime ! Il n’y a point d’homme pour celle qui aime : son amant est plus ; tous les autres sont moins ; elle & lui sont les seuls de leur espece. Ils ne désirent pas, ils aiment. Le cœur ne suit point les sens, il les guide ; il couvre leurs égaremens d’un voile délicieux. Non, il n’y a rien d’obscene que la débauche & son grossier langage. Le véritable amour toujours modeste n’arrache point ses faveurs avec audace ; il les dérobe avec timidité. Le mystere, le silence, la honte craintive aiguisent & cachent ses doux transports ; sa flamme honore & purifie toutes ses caresses ; la décence & l’honnêteté l’accompagnent au sein de la volupté même, & lui seul sait tout accorder aux désirs sans rien ôter à la pudeur. Ah dites ! vous qui connûtes les vrais plaisirs ; comment une cynique effronterie pourroit-elle s’allier avec eux ? Comment ne banniroit-elle pas leur délire & tout leur charme ? Comment ne souilleroit-elle pas cette image de perfection sous laquelle on se plaît à contempler l’objet aimé ? Croyez-moi, mon ami, la débauche & l’amour ne sauroient loger ensemble, & ne peuvent pas même se compenser. Le cœur fait le vrai bonheur quand on s’aime, & rien n’y peut suppléer sitôt qu’on ne s’aime plus.

Mais quand vous seriez assez malheureux pour vous plaire à ce déshonnête langage, comment avez-vous pu vous résoudre à l’employer si mal à propos, & à prendre avec celle qui vous est chére un ton & des manieres qu’un homme d’honneur doit même ignorer ? Depuis quand est-il doux d’affliger ce qu’on aime, & quelle est cette volupté barbare qui se plaît à jouir du tourment d’autrui ? Je n’ai pas oublié que j’ai perdu le droit d’être respectée ; mais si je l’oubliois jamais, est-ce à vous de me le rappeler ? Est-ce à l’auteur de ma faute d’en aggraver la punition ? Ce seroit à lui plutôt à m’en consoler. Tout le monde a droit de me mépriser hors vous. Vous me devez le prix de l’humiliation où vous m’avez réduite, & tant de pleurs versés sur ma foiblesse méritoient que vous me la fissiez moins cruellement sentir. Je ne suis ni prude ni précieuse. Hélas ! que j’en suis loin, moi qui n’ai pas sçu même être sage ! Vous le savez trop, ingrat, si ce tendre cœur sait rien refuser à l’amour ! Mais au moins ce qu’il lui cede, il ne veut le céder qu’à lui, & vous m’avez trop bien appris son langage, pour lui en pouvoir substituer un si différent. Des injures, des coups, m’outrageroient moins que de semblables caresses. Ou renoncez à Julie, ou sachez être estimé d’elle. Je vous l’ai déjà dit, je ne connois point d’amour sans pudeur, & s’il m’en coûtoit de perdre le vôtre, il m’en coûteroit encore plus de le conserver à ce prix.

Il me reste beaucoup de choses à dire sur le même sujet ; mais il faut finir cette lettre, & je les renvaie à un autre tems. En attendant, remarquez un effet de vos fausses maximes sur l’usage immodéré du vin. Votre cœur n’est point coupable, j’en suis très-sûre. Cependant vous avez navré le mien, & sans savoir ce que vous faisiez, vous désoliez comme à plaisir ce cœur trop facile à s’allarmer, & pour qui rien n’est indifférent de ce qui lui vient de vous. LETTRE LI. REPONSE.

Il n’y pas une ligne dans votre lettre qui ne me fasse glacer le sang, & j’ai peine à croire, après l’avoir relue vingt fois que ce soit à moi qu’elle est adressée. Qui moi, moi ? J’aurois offensé Julie ? J’aurois profané ses attraits ? Celle à qui chaque instant de ma vie j’offre des adorations, eût été en butte à mes outrages ? Non, je me serois percé le cœur mille fois avant qu’un projet si barbare en eût approché. Ah ! que tu le connois mal, ce cœur qui t’idolâtre, ce cœur qui vole & se prosterne sous chacun de tes pas ! ce cœur qui voudroit inventer pour toi de nouveaux hommages inconnus aux mortels ! Que tu le connois mal, ô Julie ! si tu l’accuses de manquer envers toi à ce respect ordinaire & commun qu’un amant vulgaire auroit même pour sa maîtresse ! Je ne crois être ni impudent ni brutal, je hair les discours déshonnêtes & n’entrai de mes jours dans les lieux où l’on apprend à les tenir. Mais, que je le redise après toi, que je renchérisse sur ta juste indignation ; quand je serois le plus vil des mortels, quand J’aurois passé mes premiers ans dans la crapule, quand le goût des honteux plaisirs pourroit trouver place en un cœur où tu regnes, oh ! dis-moi, Julie, Ange du Ciel ! dis-moi comment je pourrois apporter devant toi l’effronterie qu’on ne peut avoir que devant celles qui l’aiment. Ah ! non, il n’est pas possible ! Un seul de tes regards eût contenu ma bouche & purifié mon cœur. L’amour eût couvert mes désirs emportés des charmes de ta modestie ; il l’eût vaincu sans l’outrager, & dans la douce union de nos ames, leur seul délire eût produit les erreurs des sens. J’en appelle à ton propre témoignage. Dis, si dans toutes les fureurs d’une passion sans mesure, je cessai jamais d’en respecter le charmant objet ? Si je reçus le prix que ma flamme avoit mérité : dis si j’abusai de mon bonheur pour outrager ta douce honte ? Si d’une moin timide l’amour ardent & craintif attenta quelquefois à tes charmes : dis si jamais une témérité brutale osa les profaner ? Quand un transport indiscret écarte un instant le voile qui les couvre, l’aimable pudeur n’substitue-t-elle pas aussit-tôt le sien ? Ce vêtement sacré t’abandonneroit-il un moment quand tu n’en aurois point d’autre ? Incorruptible comme ton ame honnête, tous les feux de la mienne l’ont-ils jamais altéré ? Cette union si touchante & si tendre ne suffit-elle pas à notre félicité ? Ne fait-elle pas seule tout le bonheur de nos jours ? Connoissons-nous au monde quelques plaisirs hors ceux que l’amour donne ? En voudrions-nous connoître d’autres ? Conçois-tu comment cet enchantement eût pu se détruire ? Comment j’aurois oublié dans un moment l’honnêteté, notre amour, mon honneur, & l’invincible respect que j’aurois toujours eu pour toi, quand même je ne t’aurois point adorée ! Non, ne le crois pas ; ce n’est point moi qui plus t’offenser. Je n’en ai nul souvenir ; & si j’eusse été coupable un instant, le remords me quitteroit-il jamais ? Non, Julie, un démon jaloux d’un sort trop heureux pour un mortel a pris ma figure pour le troubler, & m’a laissé mon cœur pour me rendre plus misérable.

J’abjure, je déteste un forfait que j’ai commis, puisque tu m’en accuses, mais auquel ma volonté n’a point de part. Que je vais l’abhorrer, cette fatale intempérance qui me paroissoit favorable aux épanchemens du cœur, & qui put démentir si cruellement le mien ! J’en fais par toi l’irrévocable serment, dès aujourd’hui je renonce pour ma vie au vin comme au plus mortel poison ; jamais cette liqueur funeste ne troublera mes sens ; jamais elle ne souillera mes levres, & son délire insensé ne me rendra plus coupable à mon insçu. Si j’enfreins ce vœu solennel ; Amour, accable-moi du châtiment dont je serai digne : puisse à l’instant l’image de ma Julie sortir pour jamais de mon cœur, & l’abandonner à l’indifférence & au désespoir.

Ne pense pas que je veuille expier mon crime par une peine si légere. C’est une précaution & non pas un châtiment. J’attends de toi celui que j’ai mérité. Je l’implore pour soulager mes regrets. Que l’amour offensé se venge & s’appaise ; punis-moi sans me hair, je souffrirai sans murmure. Sois juste & sévere ; il le faut, j’y consens ; mais si tu veux me laisser la vie, ôte-moi tout, hormis ton cœur. LETTRE LII. DE JULIE.

Comment, mon ami, renoncer au vin pour sa maîtresse ! Voilà ce qu’on appelle un sacrifice ! Oh ! je défie qu’on trouve dans les quatre Cantons un homme plus amoureux que toi ! Ce n’est pas qu’il n’ait parmi nos jeunes gens de petits Messieurs francisés qui boivent de l’eau par air, mais tu seras le premier à qui l’amour en aura fait boire ; c’est un exemple à citer dans les fastes galans de la Suisse. Je me suis même informée de tes déportemens, & j’ai appris avec une extrême édification que soupant hier chez M. de Vueillerans, tu laissas faire la ronde à six bouteilles après le repas, sans y toucher, & ne marchandois non plus les verres d’eau, que les convives ceux de vin de la Côte. Cependant cette pénitence dure depuis trois jours que ma lettre est écrite, & trois jours font au moins six repas. Or à six repas observés par fidélité, l’on en peut ajouter six autres par crainte, & six par honte, & six par habitude, & six par obstination. Que de motifs peuvent prolonger des privations pénibles dont l’amour seul auroit la gloire ! Daigneroit-il se faire honneur de ce qui peut n’être pas à lui ?

Voilà plus de mauvaises plaisanteries que tu ne m’as tenu de mauvais propos, il est tems d’enrayer. Tu es grave naturellement ; je me suis apperçue qu’un long badinage t’échauffe, comme une longue promenade échauffe un homme replet ; mais je tire à peu près de toi la vengeance que Henri IV tira du duc de Mayenne, & ta Souveraine veut imiter la clémence du meilleur des Rois. Aussi bien je craindrois qu’à force de regrets & d’excuses tu ne te fisses à la fin un mérite d’une faute si bien réparée, & je veux me hâter de l’oublier, de peur que si ’attendois trop long-tems ce ne fût plus générosité, mais ingratitude.

À l’égard de ta résolution de renoncer au vin pour toujours, elle n’a pas autant d’éclat à mes yeux que tu pourrois croire ; les passions vives ne songent guere à ces petits sacrifices, & l’amour ne se repaît point de galanterie. D’ailleurs, il y a quelquefois plus d’adresse que de courage à tirer avantage pour le moment présent d’un avenir incertain, & à se payer d’avance d’une abstinence éternelle à laquelle on renonce quand on veut. Eh ! mon ami ! dans tout ce qui flatte les sens l’abus est-il donc inséparable de la jouissance ? L’ivresse est-elle nécessairement attachée au goût du vin, & la philosophie seroit-elle assez vaine ou assez cruelle pour n’offrir d’autre moyen d’user modérément des choses qui plaisent, que de s’en priver tout-à-fait ?

Si tu tiens ton engagement, tu t’ôtes un plaisir innocent, & risques ta santé en changeant de maniere de vivre : si tu l’enfreins, l’amour est doublement offensé & ton honneur même en souffre. J’use donc en cette occasion de mes droits, & non-seulement je te releve d’un vœu nul, comme fait sans mon congé, mais je te défends même de l’observer au-delà du terme que je vais te prescrire. Mardi nous aurons ici la musique de Milord Edouard. À la collation je t’enverrai une coupe à demi pleine d’un nectar pur & bienfaisant. Je veux qu’elle soit bue en ma présence, & à mon intention, après avoir fait de quelques gouttes une libation expiatoire aux Grâces. Ensuite mon pénitent reprendra dans ses repas l’usage sobre du vin tempéré par le crystal des fontaines, & comme dit ton bon Plutarque, en calmant les ardeurs de Bacchus par le commerce des Nymphes.

À propos du concert de mardi, cet étourdi de Regianino ne s’est-il pas mis dans la tête que j’y pourrois déjà chanter un air italien & même un duo avec lui ? Il vouloit que je le chantasse avec toi pour mettre ensemble ses deux écoliers ; mais il y a dans ce duo de certains ben mio dangereux à dire sous les yeux d’une mere quand le cœur est de la partie ; il vaut mieux renvoyer cet essai au premier concert qui se fera chez l’inséparable. J’attribue la facilité avec laquelle j’ai pris le goût de cette musique à celui que mon frere m’avoit donné pour la poésie italienne, & que j’ai si bien entretenu avec toi que je sens aisément la cadence des vers, & qu’au dire de Regianino, j’en prends assez bien l’accent. Je commence chaque leçon par lire quelques octaves du Tasse, ou quelques scenes du Métastase ; ensuite il me fait dire & accompagner du récitatif, & je crois continuer de parler ou de lire, ce qui surement ne m’arrivoit pas dans le récitatif françois. Après cela il faut soutenir en mesure des sons égaux & justes ; exercice que les éclats auxquels j’étois accoutumée me rendent assez difficile. Enfin nous passons aux airs, & il se trouve que la justesse & la flexibilité de la voix, l’expression pathétique, les sons renforcés & tous les passages, sont un effet naturel de la douceur du chant & de la précision de la mesure, de sorte que ce qui me paroissoit le plus difficile à apprendre, n’a pas même besoin d’être enseigné. Le caractere de la mélodie a tant de rapport au ton de la langue, & une si grande pureté de modulation, qu’il ne faut qu’écouter la basse & savoir parler pour déchiffrer aisément le chant. Toutes les passions y ont des expressions aigues & fortes ; tout au contraire de l’accent traînant & pénible du chant françois, le sien, toujours doux & facile, mais vif & touchant dit beaucoup avec peu d’effort. Enfin, je sens que cette musique agite l’ame & repose la poitrine ; c’est précisément celle qu’il faut à mon cœur & à mes poumons. À mardi donc, mon aimable ami, mon maître, mon pénitent, mon apôtre, hélas ! que ne m’es-tu point ? Pourquoi faut-il qu’un seul titre manque à tant de droits ?

P.S. Sais-tu qu’il est question d’une jolie promenade sur l’eau, pareille à celle que nous fîmes il y a deux ans avec la pauvre Chaillot ? Que mon rusé maître étoit timide alors ! Qu’il trembloit en me donnant la main pour sortir du bateau ! Ah ! l’hypocrite !… il a beaucoup changé. LETTRE LIII. DE JULIE.

Ainsi tout déconcerte nos projets, tout trompe notre attente, tout trahit des feux que le Ciel eût dû couronner ! Vils jouets d’une aveugle fortune, tristes victimes d’un moquer espoir, toucherons-nous sans cesse au plaisir qui fuit, sans jamais l’atteindre ? Cette noce trop vainement désirée devoit se faire à Clarens ; le mauvais temps nous contrarie, il faut la faire à la ville. Nous devions nous y ménager une entrevue ; tous deux obsédés d’importuns, nous ne pouvons leur échapper en même tems, & le moment où l’un des deux se dérobe est celui où il est impossible à l’autre de le joindre ! Enfin, un favorable instant se présente, la plus cruelle des meres vient nous l’arracher, & peu s’en faut que cet instant ne soit celui de la perte de deux infortunés qu’il devoit rendre heureux ! Loin de rebuter mon courage, tant d’obstacles l’ont irrité. Je ne sais quelle nouvelle force m’anime, mais je me sens une hardiesse que je n’eus jamais ; & si tu l’oses partager, ce soir, ce soir même peut acquitter mes promesses & payer d’une seule fois toutes les dettes de l’amour.

Consulte-toi bien, mon ami, & vois jusqu’à quel point il t’est doux de vivre ; car l’expédient que je te propose peut nous mener tous deux à la mort. Si tu la crains, n’acheve point cette lettre, mais si la pointe d’une épée n’effraye pas plus aujourd’hui ton cœur, que ne l’effrayoient jadis les gouffres de Meillerie, le mien court le même risque & n’a pas balancé. Ecoute.

Babi, qui couche ordinairement dans ma chambre est malade depuis trois jours, & quoique je voulusse absolument la soigner, on l’a transporté ailleurs malgré moi : mais comme elle est mieux, peut-être elle reviendra des demain. Le lieu où l’on mange est loin de l’escalier qui conduit à l’appartement de ma mere & au mien : à l’heure du souper toute la maison est déserte hors la cuisine & la salle à manger. Enfin la nuit dans cette saison est déjà obscure à la même heure, son voile peut dérober aisément dans la rue les passans aux spectateurs, & tu sais parfaitement les êtres de la maison.

Ceci suffit pour me faire entendre. Viens cette apres midi chez ma Fanchon ; je t’expliquerai le reste, & te donnerai les instructions nécessaires : que si je ne le puis je les laisserai par écrit à l’ancien entrepôt de nos lettres, où, comme je t’en ai prévenu, tu trouveras déjà celle-ci : car le sujet en est trop important pour l’oser confier à personne.

Ô comme je vois à présent palpiter ton cœur ! Comme j’y listes transports, & comme je les partage ! Non, mon doux ami, non, nous ne quitterons point cette courte vie sans avoir un instant goûté le bonheur. Mais songe pourtant que cet instant est environné des horreurs de la mort ; que l’abord est sujet à mille hazards, le séjour dangereux, la retraite d’un péril extrême ; que nous sommes perdus si nous sommes découverts, & qu’il faut que tout nous favorise pour pouvoir éviter de l’être. Ne nous abusons point ; je connois trop mon pere pour douter que je ne te visse àl’instant percer le cœur de sa main, si même il ne commençoit par moi ; car surement je ne serois pas plus épargnée : & crois-tu que je t’exposerois à ce risque si je n’étois sûre de le partager ?

Pense encore qu’il n’est point question de te fier à ton courage ; il n’faut pas songer ; & je te défends même tres-expressément d’apporter aucune arme pour ta défense, pas même ton épée : aussi bien te seroit-elle parfaitement inutile ; car si nous sommes surpris, mon dessein est de me précipiter dans tes bras, de t’enlacer fortement dans les miens, & de recevoir ainsi le coup mortel pour n’avoir plus à me séparer de toi ; plus heureuse à ma mort que je ne le fus de ma vie.

J’espere qu’un sort plus doux nous est réservé ; je sens au moins, qu’il nous est dû, & la fortune se lassera de nous être injuste. Viens donc, ame de mon cœur, vie de ma vie, viens te réunir à toi-même. Viens sous les auspices du tendre amour, recevoir le prix de ton obéissance & de tes sacrifices. Viens avouer, même au sein des plaisirs, que c’est de l’union des cœurs qu’ils tirent leur plus grand charme. LETTRE LIV. À JULIE.

J’arrive plein d’une émotion qui s’accroît en entrant dans cet asyle. Julie ! me voici dans ton cabinet, me voici dans le sanctuaire de tout ce que mon cœur adore. Le flambeau de l’amour guidoit mes pas, & j’ai passé sans être apperçu. Lieu charmant, lieu fortuné, qui jadis vis tant réprimer de regards tendres, tant étouffer de soupirs brûlans ; toi qui vis naître & nourrir mes premiers feux, pour la seconde fois tu les verras couronner ; témoin de ma constance immortelle, sois le témoin de mon bonheur, & voile à jamais les plaisirs du plus fidele & du plus heureux des hommes.

Que ce mystérieux séjour est charmant ! Tout y flatte & nourrit l’ardeur qui me dévore. Ô Julie ! il est plein de toi, & la flamme de mes désirs s’y répand sur tous tes vestiges. Oui, tous mes sens y sont enivrés à la fois. Je ne sais quel parfum presque insensible, plus doux que la rose, & plus léger que l’iris, s’exhale ici de toutes parts. J’y crois entendre le son flatteur de ta voix. Toutes les parties de ton habillement éparses présentent à mon ardente imagination celles de toi-même qu’elles recelent. Cette coeffure légere que parent de grands cheveux blonds qu’elle feint de couvrir ; cet heureux fichu contre lequel une fois au moins je n’aurai point à murmurer ; ce déshabillé élégant & simple qui marque si bien le goût de celle qui le porte ; ces mules si mignonnes qu’un pied souple remplit sans peine ; ce corps si délié qui touche & embrasse… quelle taille enchanteresse !… au-devant deux légers contours… ô spectacle de volupté !…la baleine a cédé à la force de l’impression… empreintes délicieuses, que je vous baise mille fois !....Dieux ! Dieux ! que sera-ce quand… Ah ! je crois déjà sentir ce tendre cœur battre sous une heureuse main ! Julie ! ma charmante Julie ! je te vois, je te sens par-tout, je te respire avec l’air que tu as respiré ; tu pénetres toute ma substance ; que ton séjour est brûlant & douloureux pour moi ! Il est terrible à mon impatience. Ô viens ! vole, ou je suis perdu.

Quel bonheur d’avoir trouvé de l’encre & du papier ! J’exprime ce que je sens pour en tempérer l’exces, je donne le change à mes transports en les décrivant.

Il me semble entendre du bruit. Seroit-ce ton barbare pere ? Je ne crois pas être lâche… mais qu’en ce moment, la mort me seroit horrible ! Mon désespoir seroit égal à l’ardeur qui me consume. Ciel ! Je te demande encore une heure de vie, & j’abandonne le reste de mon être à ta rigueur. Ô désirs ! ô craintes ! ô palpitations cruelles !… on ouvre !… on entre !… c’est elle ! c’est elle ! je l’entrevois, je l’ai vue, j’entends refermer la porte. Mon cœur, mon foible cœur, tu succombes à tant d’agitations. Ah ! cherche des forces pour supporter la félicité qui t’accable ! LETTRE LV. À JULIE.

Ô mourons, ma douce amie ! mourons, la bien aimée de mon cœur ! Que faire désormais d’une jeunesse insipide dont nous avons épuisé toutes les délices ? Explique-moi, si tu le peux, ce que j’ai senti dans cette nuit inconcevable ; donne-moi l’idée d’une vie ainsi passée, ou laisse-m’en quitter une qui n’a plus rien de ce que je viens d’éprouver avec toi. J’avois goûté le plaisir, & croyois concevoir le bonheur. Ah ! je n’avois senti qu’un vain songe & n’imaginois que le bonheur d’un enfant ! Mes sens abusoient mon ame grossiere ; je ne cherchois qu’en eux le bien suprême, & j’ai trouvé que leurs plaisirs épuisés n’étoient que le commencement des miens. Ô chef-d’œuvre unique de la nature ! Divine Julie ! possession délicieuse à laquelle tous les transports du plus ardent amour suffisent à peine ! Non, ce ne sont point ces transports que je regrette le plus : ah ! non, retire, s’il le faut, ces faveurs enivrantes pour lesquelles je donnerois mille vies ; mais rends-moi tout ce qui n’étoit point elles, & les effaçoit mille fois. Rends-moi cette étroite union des ames, que tu m’avois annoncée & que tu m’as si bienfait goûter. Rends-moi cet abattement si doux rempli par les effusions de nos cœurs ; rends-moi ce sommeil enchanteur trouvé sur ton sein ; rends-moi ce réveil plus délicieux encore, & ces soupirs entrecoupés, & ces douces larmes, & ces baisers qu’une voluptueuse langueur nous faisoit lentement savourer, & ces gémissemens si tendres, durant lesquels tu pressois sur ton cœur ce cœur fait pour s’unir à lui.

Dis-moi, Julie, toi qui d’après ta propre sensibilité sais si bien juger de celle d’autrui, crois-tu que ce que je sentois auparavant fût véritablement de l’amour ? Mes sentimens, n’en doute pas, ont depuis hier changé de nature ; ils ont pris je ne sais quoi de moins impétueux, mais de plus doux, de plus tendre & de plus charmant. Te souvient-il de cette heure entiere que nous passâmes à parler paisiblement de notre amour & de cet avenir obscur & redoutable, par qui le présent nous étoit encore plus sensible ; de cette heure, hélas ! trop courte, dont une légere empreinte de tristesse rendit les entretiens si touchans ? J’étois tranquille, & pourtant j’étois près de toi ; je t’adorois & ne désirois rien. Je n’imaginois pas même une autre félicité, que de sentir ainsi ton visage auprès du mien, ta respiration sur ma joue, & ton bras autour de mon cou. Quel calme dans tous mes sens ! Quelle volupté pure, continue, universelle ! Le charme de la jouissance étoit dans l’ame ; il n’en sortoit plus ; il duroit toujours. Quelle différence des fureurs de l’amour à une situation si paisible ! C’est la premiere fois de mes jours que je l’ai éprouvée auprès de toi ; & cependant, juge du changement étrange que j’éprouve ; c’est de toutes les heures de ma vie, celle qui m’est la plus chére, & la seule que j’aurois voulu prolonger éternellement. [34] Julie, dis-moi donc si je ne t’aimois point auparavant, ou si maintenant je ne t’aime plus ?

Si je ne t’aime plus ? Quel doute ! Ai-je donc cessé d’exister ? & ma vie n’est-elle pas plus dans ton cœur que dans le mien ? Je sens, je sens que tu m’es mille fois plus chére que jamais, & j’ai trouvé dans mon abattement de nouvelles forces pour te chérir plus tendrement encore. J’ai pris pour toi des sentimens plus paisibles, il est vrai, mais plus affectueux & de plus de différentes especes ; sans s’affoiblir, ils se sont multipliés ; les douceurs de l’amitié tempérerent les emportemens de l’amour, & j’imagine à peine quelque sorte d’attachement qui ne m’unisse pas à toi. Ô ma charmante maîtresse ! ô mon épouse, ma sœur, ma douce amie ! que j’aurai peu dit pour ce que je sens, après avoir épuisé tous les noms les plus chers au cœur de l’homme !

Il faut que je t’avoue un soupçon que j’ai conçu dans la honte & l’humiliation de moi-même ; c’est que tu sais mieux aimer que moi. Oui, ma Julie, c’est bien toi qui fais ma vie & mon être ; je t’adore bien de toutes les facultés de mon ame ; mais la tienne est plus aimante, l’amour l’a plus profondément pénétrée ; on le voit, on le sent ; c’est lui qui anime tes grâces, qui regne dans tes discours, qui donne à tes yeux cette douceur pénétrante, à ta voix ces accens si touchants ; c’est lui qui, par ta seule présence communique aux autres cœurs sans qu’ils s’en apperçoivent la tendre émotion du tien. Que je suis loin de cet état charmant qui se suffit à lui-même ! je veux jouir, & tu veux aimer ; j’ai des transports & toi de la passion ; tous mes emportemens ne valent pas ta délicieuse langueur, & le sentiment dont ton cœur se nourrit est la seule félicité suprême. Ce n’est que d’hier seulement que j’ai goûté cette volupté si pure. Tu m’as laissé quelque chose de ce charme inconcevable qui est en toi, & je crois qu’avec ta douce haleine tu m’inspirois une ame nouvelle. Hâte-toi, je t’en conjure, d’achever ton ouvrage. Prends de la mienne tout ce qui m’en reste, & mets tout-à-fait la tienne à la place. Non, beauté d’ange, ame céleste ; il n’y a que des sentimens comme les tiens qui puissent honorer tes attraits. Toi seule es digne d’inspirer un parfait amour, toi seul es propre à le sentir. Ah ! donne-moi ton cœur, ma Julie, pour t’aimer comme tu le mérites.

LETTRE LVI. DE CLAIRE À JULIE.

J’ai, ma chere cousine, à te donner un avis qui t’importe. Hier au soir ton ami eut avec Milord Edouard un démêlé qui peut devenir sérieux. Voici ce que m’en a dit M. d’Orbe, qui étoit présent, & qui, inquiet des suites de cette affaire est venu ce matin m’en rendre compte.

Ils avoient tous deux soupé chez Milord, & après une heure ou deux de musique ils se mirent à causer & boire du punch. Ton ami n’en but qu’un seul verre mêlé d’eau ; les deux autres ne furent pas si sobres, & quoique M. d’Orbe ne convienne pas de s’être enivré, je me réserve à lui en dire mon avis dans un autre tems. La conversation tomba naturellement sur ton compte ; car tu n’ignores pas que Milord n’aime à parler que de toi. Ton ami, à qui ces confidences déplaisent, les reçut avec si peu d’aménité, qu’enfin Edouard échauffé de punch & piqué de cette sécheresse, osa dire en se plaignant de ta froideur, qu’elle n’étoit pas si générale qu’on pourroit croire, & que tel qui n’en disoit mot n’étoit pas si mal traité que lui. À l’instant ton ami dont tu connois la vivacité releva ce discours avec un emportement insultant qui lui attira un démenti, & ils sauterent à leurs épées. Bomston à demi ivre se donna en courant une entorse qui le força de s’asseoir. Sa jambe enfla sur le champ, & cela calma la querelle mieux que tous les soins que M. d’Orbe s’étoit donnés. Mais comme il étoit attentif à ce qui se passoit, il vit ton ami s’approcher, en sortant, de l’oreille de Milord Edouard, & il entendit qu’il lui disoit à demi-voix ; sitôt que vous serez en état de sortir, faites-moi donner de vos nouvelles, ou j’aurai soin de m’en informer. N’en prenez pas la peine, lui dit Edouard avec un sourire moqueur, vous en saurez assez-tôt. Nous verrons, reprit froidement ton ami, & il sortit. M. d’Orbe en te remettant cette lettre t’expliquera le tout plus en détail. C’est à ta prudence à te suggérer des moyens d’étouffer cette fâcheuse affaire, ou à me prescrire de mon côté ce que je dois faire pour y contribuer. En attendant le porteur est à tes ordres ; il fera tout ce que tu lui commanderas, & tu peux compter sur le secret.

Tu te perds, ma chére, il faut que mon amitié te le dise. L’engagement où tu vis ne peut rester long-tems caché dans une petite ville comme celle-ci, & c’est un miracle de bonheur que, depuis plus de deux ans qu’il a commencé tu ne sois pas encore le sujet des discours publics. Tu le vas devenir si tu n’y prends garde ; tu le serois déjà, si tu étois moins aimée ; mais il y a une répugnance si générale à mal parler de toi, que c’est un mauvais moyen de se faire fête, & un très-sûr de se faire hair. Cependant tout a son terme ; je tremble que celui du mystere ne soit venu pour ton amour, & il y a grande apparence que les soupçons de Milord Edouard lui viennent de quelques mauvais propos qu’il peut avoir entendus. Songes-y bien, ma chére enfant. Le Guet dit il y a quelque tems avoir vu sortir de chez toi ton ami à cinq heures du matin. Heureusement celui-ci sçut des premiers ce discours, il courut chez cet homme & trouva le secret de le faire taire ; mais qu’est-ce qu’un pareil silence, sinon le moyen d’accréditer des bruits sourdement répandus ? La défiance de ta mere augmente aussi de jour en jour ; tu sais combien de fois elle te l’a fait entendre. Elle m’en a parlé à mon tour d’une maniere assez dure, & si elle ne craignait la violence de ton pere, il ne faut pas douter qu’elle ne lui en eût déjà parlé à lui-même ; mais elle l’ose d’autant moins qu’il lui donnera toujours le principal tort d’une connoissance qui te vient d’elle.

Je ne puis trop le répéter ; songe à toi, tandis qu’il en est tems encore. Ecarte ton ami avant qu’on en parle ; préviens des soupçons naissans que son absence fera surement tomber : car enfin, que peut-on croire qu’il fait ici ? Peut-être dans six semaines,dans un mois, sera-t-il trop tard. Si le moindre mot venoit aux oreilles de ton pere, tremble de ce qui résulteroit de l’indignation d’un vieux militaire entêté de l’honneur de sa maison, & de la pétulance d’un jeune homme emporté qui ne sait rien endurer : mais il faut commencer par vuider de maniere ou d’autre l’affaire de Milord Edouard ; car tu ne ferois qu’irriter ton ami, & t’attirer un juste refus, si tu lui parlois d’éloignement avant qu’elle fût terminée.

LETTRE LVII. DE JULIE.

Mon ami, je me suis instruite avec soin de ce qui s’est passé entre vous & Milord Edouard. C’est sur l’exacte connoissance des faits que votre amie veut examiner avec vous comment vous devez vous conduire en cette occasion d’après les sentimens que vous professez, & dont je suppose que vous ne faites pas une vaine & fausse parade.

Je ne m’informe point si vous êtes versé dans l’art de l’escrime, ni si vous vous sentez en état de tenir tête à un homme qui a dans l’Europe la réputation de manier supérieurement les armes, & qui s’étant battu cinq ou six fois en sa vie a toujours tué, blessé, ou désarmé son homme. Je comprends que dans le cas où vous êtes, on ne consulte pas son habileté mais son courage, & que la bonne maniere de se venger d’un brave qui vous insulte est de faire qu’il vous tue. Passons sur une maxime si judicieuse ; vous me direz que votre honneur & le mien vous sont plus chers que la vie. Voilà donc le principe sur lequel il faut raisonner.

Commençons par ce qui vous regarde. Pourriez-vous jamais me dire en quoi vous êtes personnellement offensé dans un discours où c’est de moi seule qu’il s’agissoit ? Si vous deviez en cette occasion prendre fait & cause pour moi, c’est ce que nous verrons tout à l’heure : en attendant, vous ne sauriez disconvenir que la querelle ne soit parfaitement étrangere à votre honneur particulier, à moins que vous ne preniez pour un affront le soupçon d’être aimé de moi. Vous avez été insulté, je l’avoue ; mais après avoir commencé vous-même par une insulte atroce, & moi dont la famille est pleine de militaires, & qui ai tant oui débattre ces horribles questions, je n’ignore pas qu’un outrage en réponse à un autre ne l’efface point, & que le premier qu’on insulte demeure le seul offensé : c’est le même cas d’un combat imprévu, où l’agresseur est le seul criminel, & où celui qui tue ou blesse en se défendant n’est point coupable de meurtre.

Venons maintenant à moi ; accordons que j’étois outragée par le discours de Milord Edouard, quoiqu’il ne fît que me rendre justice. Savez-vous ce que vous faites en me défendant avec tant de chaleur & d’indiscrétion ? Vous aggravez son outrage ; vous prouvez qu’il avoit raison ; vous sacrifiez mon honneur à un faux point-d’honneur ; vous diffamez votre maîtresse pour gagner tout au plus la réputation d’un bon spadassin. Montrez-moi, de grâce, quel rapport il y a entre votre maniere de me justifier & ma justification réelle ? Pensez-vous que prendre ma cause avec tant d’ardeur soit une grande preuve qu’il n’y a point de liaison entre nous, & qu’il suffise de faire voir que vous êtes brave, pour montrer que vous n’êtes pas mon amant ? Soyez sûr que tous les propos de Milord Edouard me font moins de tort que votre conduite ; c’est vous seul qui vous chargez par cet éclat de les publier & de les confirmer. Il pourra bien, quant à lui, éviter votre épée dans le combat ; mais jamais ma réputation ni mes jours, peut-être, n’éviteront le coup mortel que vous leur portez.

Voilà des raisons trop solides pour que vous ayez rien, qui le puisse être, à y répliquer ; mais vous combattrez, je le prévois, la raison par l’usage ; vous me direz qu’il est des fatalités qui nous entraînent malgré nous ; que dans quelque cas que ce soit, un démenti ne se souffre jamais ; & que quand une affaire a pris un certain tour, on ne peut plus éviter de se battre ou de se déshonorer. Voyons encore.

Vous souvient-il d’une distinction que vous me fîtes autrefois dans une occasion importante, entre l’honneur réel & l’honneur apparent ? Dans laquelle des deux classes mettrons-nous celui dont il s’agit aujourd’hui ? Pour moi, je ne vois pas comment cela peut même faire une question. Qu’y a-t-il de commun entre la gloire d’égorger un homme & le témoignage d’une ame droite, & quelle prise peut avoir la vaine opinion d’autrui sur l’honneur véritable dont toutes les racines sont au fond du cœur ? Quoi ! les vertus qu’on a réellement périssent-elles sous les mensonges d’un calomniateur ? Les injures d’un homme ivre prouvent-elles qu’on les mérite, & l’honneur du sage seroit-il à la merci du premier brutal qu’il peut rencontrer ? Me direz-vous qu’un duel témoigne qu’on a du cœur, & que cela suffit pour effacer la honte ou le reproche de tous les autres vices ? Je vous demanderai quel honneur peut dicter une pareille décision, & quelle raison peut la justifier ? À ce compte un fripon n’a qu’à se battre pour cesser d’être un fripon ; les discours d’un menteur deviennent des vérités, sitôt qu’ils sont soutenus à la pointe de l’épée, & si l’on vous accusoit d’avoir tué un homme, vous en iriez tuer un second pour prouver que cela n’est pas vrai ? Ainsi, vertu, vice, honneur, infamie, vérité, mensonge, tout peut tirer son être de l’événement d’un combat ; une salle d’armes est le siege de toute justice ; il n’y a d’autre droit que la force, d’autre raison que le meurtre ; toute la réparation due à ceux qu’on outrage est de les tuer, & toute offense est également bien lavée dans le sang de l’offenseur ou de l’offensé ? Dites, si les loups savoient raisonner, auroient-ils d’autres maximes ? Jugez vous-mêmes par le cas où vous êtes si j’exagere leur absurdité. De quoi s’agit-il ici pour vous ? D’un démenti reçu dans une occasion où vous mentiez en effet. Pensez-vous donc tuer la vérité avec celui que vous voulez punir de l’avoir dite ? Songez-vous qu’en vous soumettant au sort d’un duel vous appellez le Ciel en témoignage d’une fausseté, & que vous osez dire à l’arbitre des combats ; viens soutenir la cause injuste, & faire triompher le mensonge ? Ce blaspheme n’a-t-il rien qui vous épouvante ? Cette absurdité n’a-t-elle rien qui vous révolte ? Eh Dieu ! quel est ce misérable honneur qui ne craint pas le vice mais le reproche, & qui ne vous permet pas d’endurer d’un autre un démenti reçu d’avance de votre propre cœur ?

Vous qui voulez qu’on profite pour soi de ses lectures, profitez donc des vôtres, & cherchez si l’on vit un seul appel sur la terre quand elle étoit couverte de héros ? Les plus vaillans hommes de l’antiquité songerent-ils jamais à venger leurs injures personnelles par des combats particuliers ? César envoya-t-il un cartel à Caton, ou Pompée à César, pour tant d’affrons réciproques, & le plus grand Capitaine de la Grece fut-il déshonoré pour s’être laissé menacer du bâton ? D’autres tems, d’autres mœurs, je le sais ; mais n’y en a-t-il que de bonnes, & n’oseroit-on enquérir si les mœurs d’un tems sont celles qu’exige le solide honneur ? Non, cet honneur n’est point variable, il ne dépend ni des tems ni des lieux ni des préjugés, il ne peut ni passer ni renaître, il a sa source éternelle dans le cœur de l’homme juste & dans la regle inaltérable de ses devoirs. Si les peuples les plus éclairés, les plus braves, les plus vertueux de la terre n’ont point connu le duel, je dis qu’il n’est pas une institution de l’honneur, mais une mode affreuse & barbare digne de sa féroce origine. Reste à savoir si, quand il s’agit de sa vie ou de celle d’autrui, l’honnête homme se regle sur la mode, & s’il n’y a pas alors plus de vrai courage à la braver qu’à la suivre ? Que feroit à votre avis, celui qui s’y veut asservir, dans les lieux où regne un usage contraire ? À Messine ou à Naples, il iroit attendre son homme au coin d’une rue & le poignarder par derriere. Cela s’appelle être brave en ce pays-là, & l’honneur n’y consiste pas à se faire tuer par son ennemi, mais à le tuer lui-même.

Gardez-vous donc de confondre le nom sacré de l’honneur avec ce préjugé féroce qui m & toutes les vertus à la pointe d’une épée, & n’est propre qu’à faire de braves scélérats. Que cette méthode puisse fournir, si l’on veut un supplément à la probité, par-tout où la probité regne son supplément n’est-il pas inutile, & que penser de celui qui s’expose à la mort pour s’exempter d’être honnête homme ? Ne voyez-vous pas que les crimes que la honte & l’honneur n’ont point empêchés, sont couverts & multipliés par la fausse honte & la crainte du blâme ? C’est elle qui rend l’homme hypocrite & menteur ; c’est elle qui lui fait verser le sang d’un ami pour un mot indiscret qu’il devroit oublier, pour un reproche mérité qu’il ne peut souffrir. C’est elle qui transforme en furie infernale une fille abusée & craintive. C’est elle, ô Dieu puissant ! qui peut armer la main maternelle contre le tendre fruit… Je sens défaillir mon ame à cette idée horrible, & je rends grace au moins à celui qui sonde les cœurs d’avoir éloigné du mien cet honneur affreux qui n’inspire que des forfaits & fait frémir la nature.

Rentrez donc en vous-même & considérez s’il vous est permis d’attaquer de propos délibéré la vie d’un homme & d’exposer la vôtre pour satisfaire une barbare & dangereuse fantaisie qui n’a nul fondement raisonnable, & si le triste souvenir du sang versé dans une pareille occasion peut cesser de crier vengeance au fond du cœur de celui qui l’a fait couler ? Connoissez-vous aucun crime égal à l’homicide volontaire, & si la base de toutes les vertus est l’humanité, que penserons-nous de l’homme sanguinaire & dépravé qui l’ose attaquer dans la vie de son semblable ? Souvenez-vous de ce que vous m’avez dit vous-même contre le service étranger ; avez-vous oublié que le citoyen doit sa vie à la patrie & n’a pas le droit d’en disposer sans le congé des loix, à plus forte raison contre leur défense ? Ô mon ami ! si vous aimez sincérement la vertu, apprenez à la servir à sa mode, & non à la mode des hommes. Je veux qu’il en puisse résulter quelque inconvénient : Ce mot de vertu n’est-il donc pour vous qu’un vain nom, & ne serez-vous vertueux que quand il n’en coûtera rien de l’être ?

Mais quels sont au fond ces inconvéniens ? Les murmures des gens oisifs, des méchans, qui cherchent à s’amuser des malheurs d’autrui & voudroient avoir toujours quelque histoire nouvelle à raconter. Voilà vraiment un grand motif pour s’entr’égorger ! si le philosophe & le sage se reglent dans les plus grandes affaires de la vie sur les discours insensés de la multitude, que sert tout cet appareil d’études, pour n’être au fond qu’un homme vulgaire ? Vous n’osez donc sacrifier le ressentiment au devoir, à l’estime, à l’amitié, de peur qu’on ne vous accuse de craindre la mort ? Pesez les choses, mon bon ami, & vous trouverez bien plus de lâcheté dans la crainte de ce reproche, que dans celle de la mort même. Le fanfaron, le poltron veut à toute force passer pour brave.

Ma verace valor, ben che negletto,
È di se stesso a se freggio assai chiaro. [35]

Celui qui feint d’envisager la mort sans effroi, ment. Tout homme craint de mourir, c’est la grande loi des êtres sensibles, sans laquelle toute espece mortelle seroit bientôt détruite. Cette crainte est un simple mouvement de la nature, non-seulement indifférent, mais bon en lui-même & conforme à l’ordre. Tout ce qui la rend honteuse & blâmable, c’est qu’elle peut nous empêcher de bien faire & de remplir nos devoirs. Si la lâcheté n’étoit jamais un obstacle à la vertu, elle cesseroit d’être un vice. Quiconque est plus attaché à sa vie qu’à son devoir ne sauroit être solidement vertueux, j’en conviens. Mais expliquez-moi, vous qui vous piquez de raison, quelle espece de mérite on peut trouver à braver la mort pour commettre un crime ?

Quand il seroit vrai qu’on se fait mépriser en refusant de se battre, quel mépris est le plus à craindre, celui des autres en faisant bien, ou le sien propre en faisant mal ? Croyez-moi, celui qui s’estime véritablement lui-même est peu sensible à l’injustemé pris d’autrui, & ne craint que d’en être digne ; car le bon & l’honnête ne dépendent point du jugement des hommes, mais de la nature des choses, & quand toute la terre approuveroit l’action que vous allez faire, elle n’en seroit pas moins honteuse. Mais il est faux qu’à s’en abstenir par vertu l’on se fasse mépriser. L’homme droit dont toute la vie est sans tache & qui ne donna jamais aucun signe de lâcheté, refusera de souiller sa main d’un homicide & n’en sera que plus honoré. Toujours prêt à servir la patrie, à protéger le foible, à remplir les devoirs les plus dangereux, & à défendre en toute rencontre juste & honnête, ce qui lui est cher au prix de son sang, il m & dans ses démarches cette inébranlable fermeté qu’on n’a point sans le vrai courage. Dans la sécurité de sa conscience, il marche la tête levée, il ne fuit ni ne cherche son ennemi. On voit aisément qu’il craint moins de mourir que de mal faire, & qu’il redoute le crime & non le péril. Si les vils préjugés s’élevent un instant contre lui, tous les jours de son honorable vie sont autant de témoins qui les récusent, & dans une conduite si bien liée on juge d’une action sur toutes les autres.

Mais savez-vous ce qui rend cette modération si pénible à un homme ordinaire ? C’est la difficulté de la soutenir dignement. C’est la nécessité de ne commettre ensuite aucune action blâmable. Car si la crainte de mal faire ne le retient pas dans ce dernier cas, pourquoi l’auroit-elle retenu dans l’autre où l’on peut supposer un motif plus naturel ? On voit bien alors que ce refus ne vient pas de vertu, mais de lâcheté, & l’on se moque avec raison d’un scrupule qui ne vient que dans le péril. N’avez-vous point remarqué que les homme si ombrageux & si prompts à provoquer les autres sont, pour la plupart, de très-malhonnêtes gens qui, de peur qu’on n’ose leur montrer ouvertement le mépris qu’on a pour eux, s’efforcent de couvrir de quelques affaires d’honneur l’infamie de leur vie entiere ? Est-ce à vous d’imiter de tels hommes ? Mettons encore à part les militaires de profession qui vendent leur sang à prix d’argent ; qui, voulant conserver leur place, calculent par leur intérêt ce qu’ils doivent à leur honneur, & savent à un écu près ce que vaut leur vie. Mon ami, laissez battre tous ces gens là. Rien n’est moins honorable que cet honneur dont ils font si grand bruit ; ce n’est qu’une mode insensée, une fausse imitation de vertu qui se pare des plus grands crimes. L’honneur d’un homme comme vous n’est point au pouvoir d’un autre, il est en lui-même & non dans l’opinion du peuple ; il ne se défend ni par l’épée ni par le bouclier, mais par une vie integre & irréprochable, & ce combat vaut bien l’autre en fait de courage.

C’est par ces principes que vous devez concilier les éloges que j’ai donnés dans tous les tems à la véritable valeur avec le mépris que j’eus toujours pour les faux braves. J’aime les gens de cœur & ne puis souffrir les lâches ; je romprois avec un amant poltron que la crainte feroit fuir le danger, & je pense comme toutes les femmes que le feu du courage anime celui de l’amour. Mais je veux que la valeur se montre dans les occasions légitimes, & qu’on ne se hâte pas d’en faire hors de propos une vaine parade, comme si l’on avoit peur de ne la pas retrouver au besoin. Tel fait un effort & se présente une fois pour avoir droit de se cacher le reste de sa vie. Le vrai courage a plus de constance & moins d’empressement ; il est toujours ce qu’il doit être ; il ne faut ni l’exciter ni le retenir ; l’homme de bien le porte par-tout avec lui ; au combat contre l’ennemi ; dans un cercle en faveur des absens & de la vérité ; dans son lit contre les attaques de la douleur & de la mort. La force de l’ame qui l’inspire est d’usage dans tous les tems ; elle met toujours la vertu au-dessus des événemens, & ne consiste pas à se battre, mais à ne rien craindre. Telle est, mon ami, la sorte de courage que j’ai souvent louée, & que j’aime à trouver en vous. Tout le reste n’est qu’étourderie, extravagance, férocité, c’est une lâcheté de s’y soumettre, & je ne méprise pas moins celui qui cherche un péril inutile, que celui qui fuit un péril qu’il doit affronter.

Je vous ai fait voir, si je ne me trompe, que dans votre démêlé avec Milord Edouard, votre honneur n’est point intéressé ; que vous compromettez le mien en recourant à la voie des armes ; que cette voie n’est ni juste, ni raisonnable, ni permise ; qu’elle ne peut s’accorder avec les sentimens dont vous faites profession ; qu’elle ne convient qu’à de malhonnêtes gens qui font servir la bravoure de supplément aux vertus qu’ils n’ont pas, ou aux Officiers qui ne se battent point par honneur mais par intérêt ; qu’il y a plus de vrai courage à la dédaigner qu’à la prendre ; que les inconvéniens auxquels on s’expose en la rejetant sont inséparables de la pratique des vrais devoirs & plus apparens que réels ; qu’enfin les hommes les plus prompts à y recourir sont toujours ceux dont la probité est la plus suspecte. D’où je conclus que vous ne sauriez en cette occasion ni faire ni accepter un appel, sans renoncer en même tems à la raison, à la vertu, à l’honneur, & à moi. Retournez mes raisonnemens comme il vous plaire, entassez de votre part sophisme sur sophisme ; il se trouvera toujours qu’un homme de courage n’est point un lâche, & qu’un homme de bien ne peut être un homme sans honneur. Or je vous ai démontré, ce me semble, que l’homme de courage dédaigne le duel, & que l’homme de bien l’abhorre.

J’ai cru, mon ami, dans une matiere aussi grave, devoir faire parler la raison seule, & vous présenter les choses exactement telles qu’elles sont. Si j’avois voulu les peindre telles que je les vois, & faire parler le sentiment & l’humanité, J’aurois pris un langage fort différent. Vous savez que mon pere dans sa jeunesse eut le malheur de tuer un homme en duel ; cet homme étoit son ami ; ils se battirent à regret, l’insensé point-d’honneur les y contraignit. Le coup mortel qui priva l’un de la vie ôta pour jamais le repos à l’autre. Le triste remords n’a pu depuis ce tems sortir de son cœur ; souvent dans la solitude on l’entend pleurer & gémir ; il croit sentir encore le fer poussé par sa main cruelle entrer dans le cœur de son ami ; il voit dans l’ombre de la nuit son corps pâle & sanglant ; il contemple en frémissant la plaie mortelle ; il voudroit étancher le sang qui coule ; l’effroi le saisit, il s’écrie, ce cadavre affreux ne cesse de le poursuivre. Depuis cinq ans qu’il a perdu le cher soutien de son nom & l’espoir de sa famille, il s’en reproche la mort comme un juste châtiment du Ciel, qui vengea sur son fils unique le pere infortuné qu’il priva du sien.

Je vous l’avoue ; tout cela joint à mon aversion naturelle pour la cruauté m’inspire une telle horreur des duels, que je les regarde comme le dernier degré de brutalité où les hommes puissent parvenir. Celui qui va se battre de gaieté de cœur n’est àmes yeux qu’une bête féroce qui s’efforce d’en déchirer une autre, & s’il reste le moindre sentiment naturel dans leur ame, je trouve celui qui périt moins à plaindre que le vainqueur. Voyez ces hommes accoutumés au sang : ils ne bravent les remords qu’en étouffant la voix de la nature ; ils deviennent par degrés cruels, insensibles ; ils se jouent de la vie des autres, & la punition d’avoir pu manquer d’humanité est de la perdre enfin tout-à-fait. Que sont-ils dans cet état ? Réponds, veux-tu leur devenir semblable ? Non, tu n’es point fait pour cet odieux abrutissement ; redoute le premier pas qui peut t’y conduire : ton ame est encore innocente & saine, ne commence pas à la dépraver au péril de ta vie par un effort sans vertu, un crime sans plaisir, une pointe-d’honneur sans raison.

Je ne t’ai rien dit de ta Julie ; elle gagnera sans doute, à laisser parler ton cœur. Un mot, un seul mot, & je te livre à lui. Tu m’as honorée quelquefois du tendre nom d’épouse : peut-être en ce moment dois-je porter celui de mere. Veux-tu me laisser veuve avant qu’un nœud sacré nous unisse !

P.S. J’emploie dans cette lettre une autorité à laquelle jamais homme sage n’a résisté. Si vous refusez de vous y rendre, je n’ai plus rien à vous dire ; mais pensez-y bien auparavant. Prenez huit jours de réflexion pour méditer sur cet important sujet. Ce n’est pas au nom de la raison que je vous demande ce délai, c’est au mien. Souvenez-vous que j’use en cette occasion du droit que vous m’avez donné vous-même & qu’il s’étend au moins jusque-là.

LETTRE LVIII. DE JULIE À Milord EDOUARD.

Ce n’est point pour me plaindre de vous, Milord, que je vous écris : puisque vous m’outragez, il faut bien que j’aie avec vous des torts que j’ignore. Comment concevoir qu’un honnête homme voulût déshonorer sans sujet une famille estimable ? Contentez donc votre vengeance, si vous la croyez légitime. Cette lettre vous donne un moyen facile de perdre une malheureuse fille qui ne se consolera jamais de vous avoir offensé, & qui met à votre discrétion l’honneur que vous voulez lui ôter. Oui, Milord, vos imputations étoient justes, j’ai un amant aimé ; il est maître de mon cœur & de ma personne ; la mort seule pourra briser un nœud si doux. Cet amant est celui même que vous honoriez de votre amitié ; il en est digne, puisqu’il vous aime & qu’il est vertueux. Cependant il va périr de votre main ; je sais qu’il faut du sang à l’honneur outragé ; je sais que sa valeur même le perdra ; je sais que dans un combat si peu redoutable pour vous, son intrépide cœur ira sans crainte chercher le coup mortel. J’ai voulu retenir ce zele inconsidéré ; j’ai fait parler la raison. Hélas ! en écrivant ma lettre j’en sentois l’inutilité, & quelque respect que je porte à ses vertus, je n’en attends point de lui d’assez sublimes pour le détacher d’un faux point-d’honneur. Jouissez d’avance du plaisir que vous aurez de percer le sein de votre ami : mais sachez, homme barbare, qu’au moins vous n’aurez pas celui de jouir de mes larmes & de contempler mon désespoir. Non, j’en jure par l’amour qui gémit au fond de mon cœur ; soyez témoin d’un serment qui ne sera point vain ; je ne survivrai pas d’un jour à celui pour qui je respire, & vous aurez la gloire de mettre au tombeau d’un seul coup deux amans infortunés, qui n’eurent point envers vous de tort volontaire, & qui se plaisoient à vous honorer.

On dit, Milord, que vous avez l’ame belle & le cœur sensible. S’ils vous laissent goûter en paix une vengeance que je ne puis comprendre & la douceur de faire des malheureux, puissent-ils quand je ne serai plus, vous inspirer quelques soins pour un pere & une mere inconsolables, que la perte du seul enfant qui leur reste va livrer à d’éternel les douleurs. LETTRE LIX. DE M. D’ORBE À JULIE.

Je me hâte, Mademoiselle, selon vos ordres, de vous rendre compte de la commission dont vous m’avez chargé. Je viens de chez Milord Edouard que j’ai trouvé souffrant encore de son entorse, & ne pouvant marcher dans sa chambre qu’à l’aide d’un bâton. Je lui ai remis votre lettre qu’il a ouverte avec empressement ; il m’a paru ému en la lisant : il a rêvé quelque tems, puis il l’a relue une seconde fois avec une agitation plus sensible. Voici ce qu’il m’a dit en la finissant. Vous savez, Monsieur, que les affaires d’honneur ont leurs regles dont on ne peut se départir : vous avez vu ce qui s’est passé dans celle-ci ; il faut qu’elle soit vuidée régulierement. Prenez deux amis, & donnez-vous la peine de revenir ici demain matin avec eux ; vous saurez alors ma résolution. Je lui ai représenté que l’affaire s’étant passée entre nous, il seroit mieux qu’elle se terminât de même. Je sais ce qui convient, m’a-t-il dit brusquement, & ferai ce qu’il faut. Amenez vos deux amis, ou je n’ai plus rien à vous dire. Je suis sorti là-dessus, cherchant inutilement dans ma tête quel peut être son bizarre dessein ; quoi qu’il en soit j’aurai l’honneur de vous voir ce soir, & j’exécuterai demain ce que vous me prescrirez. Si vous trouvez à propos que j’aille au rendez-vous avec mon cortége, je le composerai de gens dont je sois sûr à tout événement. LETTRE LX. À JULIE.

Calme tes larmes, tendre & chére Julie, & sur le récit de ce qui vient de se passer, connois, & partage les sentimens que j’éprouve.

J’étois si rempli d’indignation quand je reçus ta lettre, qu’à peine pus-je la lire avec l’attention qu’elle méritoit. J’avois beau ne la pouvoir réfuter ; l’aveugle colere étoit la plus forte. Tu peux avoir raison, disois-je en moi-même, mais ne me parle jamais de te laisser avilir. Dussé-je te perdre & mourir coupable, je ne souffrirai point qu’on manque au respect qui t’est dû, & tant qu’il me restera un souffle de vie, tu seras honorée de tout ce qui t’approche comme tu l’es de mon cœur. Je ne balançai pas pourtant sur les huit jours que tu me demandois ; l’accident de Milord Edouard & mon vœu d’obéissance concouroient à rendre ce délai nécessaire. Résolu, selon tes ordres, d’employer cet intervalle à méditer sur le sujet de ta lettre, je m’occupois sans cesse à la relire & à y réfléchir, non pour changer de sentiment, mais pour justifier le mien.

J’avois repris ce matin cette lettre trop sage & trop judicieuse à mon gré, & je la relisois avec inquiétude, quand on a frappé à la porte de ma chambre. Un moment après j’ai vu entrer Milord Edouard sans épée, appuyé sur une canne ; trois personnes le suivoient, parmi lesquelles j’ai reconnu M. d’Orbe. Surpris de cette visite imprévue, j’attendois en silence ce qu’elle devoit produire, quand Edouard m’a prié de lui donner un moment d’audience, & de le laisser agir & parler sans l’interrompre. Je vous en demande, a-t-il dit, votre parole ; la présence de ces Messieurs, qui sont de vos amis, doit vous répondre que vous ne l’engagez pas indiscretement. Je l’ai promis sans balancer ; à peine avois-je achevé que j’ai vu avec l’étonnement que tu peux concevoir, Milord Edouard à genoux devant moi. Surpris d’une si étrange attitude, j’ai voulu sur le champ le relever ; mais après m’avoir rappellé ma promesse, il m’a parlé dans ces termes. "Je viens, Monsieur, rétracter hautement les discours injurieux que l’ivresse m’a fait tenir en votre présence : leur injustice les rend plus offensans pour moi que pour vous & je m’en dois l’authentique désaveu. Je me soumets à toute la punition que vous voudrez m’imposer, & je ne croirai mon honneur rétabli que quand ma faute sera réparée. À quelque prix que ce soit, accordez-moi le pardon que je vous demande, & me rendez votre amitié." Milord, lui ai-je dit aussitôt, je reconnois maintenant votre ame grande & généreuse ; & je sais bien distinguer en vous les discours que le cœur dicte de ceux que vous tenez quand vous n’êtes pas à vous-même ; qu’ils soient à jamais oubliés. À l’instant, je l’ai soutenu en se relevant, & nous nous sommes embrassés. Après cela Milord se tournant vers les spectateurs, leur a dit ;Messieurs, je vous remercie de votre complaisance. De braves gens comme vous, a-t-il ajouté d’un air fier & d’un ton animé,sentent, que celui qui répare ainsi ses torts, n’en sait endurer de personne. Vous pouvez publier ce que vous avez vu. Ensuite il nous a tous quatre invités à souper pour ce soir, & ces Messieurs sont sortis.

À peine avons-nous été seuls qu’il est venu m’embrasser d’une maniere plus tendre & plus amicale ; puis me prenant la main & s’asseyant à côté de moi ; heureux mortel, s’est-il écrié, jouissez d’un bonheur dont vous êtes digne. Le cœur de Julie est à vous ; puissiez-vous tous deux… Que dites-vous, Milord ? ai-je interrompu ; perdez-vous le sens ? Non, m’a-t-il dit en souriant, mais peu s’en est falu que je ne le perdisse, & c’en étoit fait de moi peut-être si celle qui m’ôtoit la raison ne me l’eût rendue. Alors il m’a remis une lettre que j’ai été surpris de voir écrite d’une main qui n’en écrivit jamais à d’autre homme [36] qu’à moi. Quels mouvemens j’ai sentis à sa lecture ! Je voyois une amante incomparable vouloir se perdre pour me sauver, & je reconnoissois Julie. Mais quand je suis parvenu à cet endroit où elle jure de ne pas survivre au plus fortuné des hommes, j’ai frémi des dangers que j’avois courus, j’ai murmuré d’être trop aimé, & mes terreurs m’ont fait sentir que tu n’es qu’une mortelle. Ah ! rends-moi le courage dont tu me prives ; j’en avois pour braver la mort qui ne menaçoit que moi seul, je n’en ai point pour mourir tout entier.

Tandis que mon ame se livroit à ces réflexions ameres, Edouard me tenoit des discours auxquels j’ai donné d’abord peu d’attention ; cependant il me l’a rendue à force de me parler de toi ; car ce qu’il m’en disoit plaisoit à mon cœur & n’excitoit plus ma jalousie. Il m’a paru pénétré de regret d’avoir troublé nos feux & ton repos ; tu es ce qu’il honore le plus au monde, & n’osant te porter les excuses qu’il m’a faites, il m’a prié de les recevoir en ton nom & de te les faire agréer. Je vous ai regardé, m’a-t-il dit, comme son représentant, & n’ai pu trop m’humilier devant ce qu’elle aime, ne pouvant sans la compromettre m’adresser à sa personne ni même la nommer. Il avoue avoir conçu pour toi les sentimens dont on ne peut se défendre en te voyant avec trop de soin ; mais c’étoit une tendre admiration plutôt que de l’amour. Ils ne lui ont jamais inspiré ni prétention ni espoir ; il les a tous sacrifiés aux nôtres à l’instant qu’ils lui ont été connus, & le mauvais propos qui lui est échappé étoit l’effet du punch & non de la jalousie. Il traite l’amour en Philosophe qui croit son ame au-dessus des passions : pour moi, je suis trompé s’il n’en a déjà ressenti quelqu’une qui ne permet plus à d’autres de germer profondément. Il prend l’épuisement du cœur pour l’effort de la raison, & je sais bien qu’aimer Julie & renoncer à elle n’est pas une vertu d’homme.

Il a désiré de savoir en détail l’histoire de nos amours, & les causes qui s’opposent au bonheur de ton ami ; j’ai cru qu’a près ta lettre une demi-confidence étoit dangereuse & hors de propos ; je l’ai faite entiere, & il m’a écouté avec une attention qui m’attestait sa sincérité. J’ai vu plus d’une fois ses yeux humides & son ame attendrie ; je remarquois sur-tout l’impression puissante que tous les triomphes de la vertu faisoient sur son ame, & je crois avoir acquis à Claude Anet un nouveau protecteur qui ne sera pas moins zelé que ton pere. Il n’y a, m’a-t-il dit, ni incidens ni aventures dans ce que vous m’avez raconté, & les catastrophes d’un Roman m’attacheroient beaucoup moins ; tant les sentimens suppléent aux situations, & les procédés honnêtes aux actions éclatantes. Vos deux ames sont si extra ordinaires qu’on n’en peut juger sur les regles communes ; le bonheur n’est pour vous ni sur la même route ni de la même espece que celui des autres hommes : ils ne cherchent que la puissance & les regards d’autrui ; il ne vous faut que la tendresse & la paix. Il s’est joint à votre amour une émulation de vertu qui vous éleve, & vous vaudriez moins l’un & l’autre si vous ne vous étiez point aimés. L’amour passera, ose-t-il ajouter (pardonnons-lui ce blasphéme prononcé dans l’ignorance de son cœur). L’amour passera, dit-il, & les vertus resteront. Ah ! puissent-elles durer autant que lui, ma Julie ! le Ciel n’en demandera pas davantage.

Enfin je vois que la dureté philosophique & nationale n’altere point dans cet honnête Anglois l’humanité naturelle, & qu’il s’intéresse véritablement à nos peines. Si le crédit & la richesse nous pouvoient être utiles, je crois que nous aurions lieu de compter sur lui. Mais hélas ! de quoi servent la puissance & l’argent pour rendre les cœurs heureux ?

Cet entretien, durant lequel nous ne comptions pas les heures, nous a menés jusqu’à celle du dîné ; j’ai fait apporter un poulet, & après le dîner nous avons continué de causer. Il m’a parlé de sa démarche de ce matin, & je n’ai pu m’empêcher de témoigner quelque surprise d’un procédé si authentique & si peu mesuré : mais, outre la raison qu’il m’en avoit déjà donnée, il a ajouté qu’une demi-satisfaction étoit indigne d’un homme de courage ; qu’il la faloit complete ou nulle ; de peur qu’on ne s’avilît sans rien réparer, & qu’on ne fît attribuer à la crainte une démarche faite à contre-cœur & de mauvaise grâce. D’ailleurs, a-t-il ajouté, ma réputation est faite ; je puis être juste sans soupçon de lâcheté ; mais vous qui êtes jeune & débutez dans le monde, il faut que vous sortiez si net de la premiere affaire, qu’elle ne tente personne de vous en susciter une seconde. Tout est plein de ces poltrons adroits qui cherchent, comme on dit, à tâter leur homme, c’est-à-dire à découvrir quelqu’un qui soit encore plus poltron qu’eux, & aux dépens duquel ils puissent se faire valoir. Je veux éviter à un homme d’honneur comme vous la nécessité de châtier sans gloire un de ces gens là, & j’aime mieux, s’il sont besoin de leçon qu’ils la reçoivent de moi que de vous ; car une affaire de plus n’ôte rien à celui qui en a déjà eu plusieurs : Mais en avoir une est toujours une sorte de tache, & l’amant de Julie en doit être exempt.

Voilà l’abrégé de ma longue conversation avec Milord Edouard. j’ai cru nécessaire de t’en rendre compte afin que tu me prescrives la maniere dont je dois me comporter avec lui.

Maintenant que tu dois être tranquillisée, chasse je t’en conjure, les idées funestes qui t’occupent depuis quelques jours. Songe aux ménagemens qu’exige l’incertitude de ton état actuel. Oh si bientôt tu pouvois tripler mon être ! Si bientôt un gage adoré… espoir déjà trop déçu viendrois-tu m’abuser encore ?… ô désirs ! ô crainte ! ô perplexités ! Charmante amie de mon cœur ! vivons pour nous aimer, & que le Ciel dispose du reste.

P.S. J’oubliois de te dire que Milord m’a remis ta lettre, & que je n’ai point fait difficulté de la recevoir, ne jugeant pas qu’un pareil dépôt doive rester entre les moins d’un tiers. Je te la rendrai à notre premiere entrevue ; car quant à moi, je n’en ai plus à faire. Elle est trop bien écrite au fond de mon cœur pour que jamais j’aie besoin de la relire.

LETTRE LXI. DE JULIE.

Amene demain Milord Edouard, que je me jette à ses pieds comme il s’est mis aux tiens. Quelle grandeur ! quelle générosité ! Ô que nous sommes petits devant lui ! Conserve ce précieux ami comme la prunelle de ton œil. Peut-être vaudroit-il moins s’il étoit plus tempérant ; jamais homme sans défauts eut-il de grandes vertus ?

Mille angoisses de toutes especes m’avoient jettée dans l’abattement ; ta lettre est venue ranimer mon courage éteint. En dissipant mes terreurs elle m’a rendu mes peines plus supportables. Je me sens maintenant assez de force pour souffrir. Tu vis, tu m’aimes, ton sang, le sang de ton ami n’ont point été répandus & ton honneur est en sûreté : je ne suis donc pas tout-à-fait misérable. Ne manque pas au rendez-vous de demain. Jamais je n’eus si grand besoin de te voir, ni si peu d’espoir de te voir long-tems. Adieu, mon cher & unique ami. Tu n’as pas bien dit, ce me semble ; vivons pour nous aimer. Ah ! il faloit dire ; aimons-nous pour vivre.

LETTRE LXII. DE CLAIRE À JULIE.

Faudra-t-il toujours, aimable Cousine, ne remplir envers toi que les plus tristes devoirs de l’amitié ? Faudra-t-il toujours dans l’amertume de mon cœur affliger le tien par de cruels avis ? Hélas ! tous nos sentimens nous sont communs, tu le sais bien & je ne saurois t’annoncer de nouvelles peines que je ne les aie déjà senties. Que ne puis-je te cacher ton infortune sans l’augmenter ! ou que la tendre amitié n’a-t-elle autant de charmes que l’amour ! Ah ! que j’effacerois promptement tous les chagrins que je te donne !

Hier après le concert, ta mere en s’en retournant ayant accepté le bras de ton ami, & toi celui de M. d’Orbe, nos deux peres resterent avec Milord à parler de politique ; sujet dont je suis si excédée que l’ennui me chassa dans ma chambre. Une demi-heure après j’entendis nommer ton ami plusieurs fois avec assez de véhémence : je connus que la conversation avoit changé d’objet & je prêtai l’oreille. Je jugeai par la suite du discours qu’Edouard avoit osé proposer ton mariage avec ton ami, qu’il appelloit hautement le sien, & auquel il offroit de faire en cette qualité un établissement convenable. Ton pere avoit rejetté avec mépris cette proposition, & c’étoit là-dessus que les propos commençoient à s’échauffer. Sachez, lui disoit Milord, malgré vos préjugés, qu’il est de tous les hommes le plus digne d’elle, & peut-être le plus propre à la rendre heureuse. Tous les dons qui ne dépendent pas des hommes il les a reçus de la nature, & il y a ajouté tous les talens qui ont dépendu de lui. Il est jeune, grand, bien fait, robuste, adroit ; il a de l’éducation, du sens, des mœurs, du courage ; il a l’esprit orné, l’ame saine, que lui manque-t-il donc pour mériter votre aveu ? La fortune ? Il l’aura. Le tiers de mon bien suffit pour en faire le plus riche particulier du pays de Vaud, j’en donnerai s’il le faut jusqu’à la moitié. La noblesse ? Vaine prérogative dans un pays où elle est plus nuisible qu’utile. Mais il l’a encore, n’endoutez pas, non point écrite d’encre en de vieux parchemins, mais gravée au fond de son cœur en caracteres ineffaçables. En un mot si vous préférez la raison au préjugé, & si vous aimez mieux votre fille que vos titres, c’est à lui que vous la donnerez.

Là-dessus ton pere s’emporta vivement. Il traita la proposition d’absurde & de ridicule. Quoi ! Milord, dit-il, un homme d’honneur comme vous peut-il seulement penser que le dernier rejetton d’une famille illustre aille éteindre ou dégrader son nom dans celui d’un Quidam sans asyle, & réduit à vivre d’aumônes ?… -Arrêtez, interrompit Edouard, vous parlez de mon ami, songez que je prends pour moi tous les outrages qui lui sont faits en ma présence, & que les noms injurieux à un homme d’honneur le sont encore plus à celui qui les prononce. De tels quidams sont plus respectables que tous les Houbereaux de l’Europe, & je vous défie de trouver aucun moyen plus honorable d’aller à la fortune que les hommages de l’estime & les dons de l’amitié. Si le gendre que je vous propose ne compte point, comme vous, une longue suite d’ayeux toujours incertains, il sera le fondement & l’honneur de sa maison comme votre premier ancêtre le fut de la vôtre. Vous seriez-vous donc tenu pour déshonoré par l’alliance du chef de votre famille, & ce mépris ne rejailliroit-il pas sur vous-même ? Combien de grands noms retomberoient dans l’oubli si l’on ne tenoit compte que de ceux qui ont commencé par un homme estimable ! Jugeons du passé par le présent ; sur deux ou trois citoyens qui s’illustrent par des moyens honnêtes, mille coquins annoblissent tous les jours leur famille ; & que prouvera cette noblesse dont leurs descendans seront si fiers, sinon les vols & l’infamie de leur ancêtre [37]. On voit, je l’avoue, beaucoup de malhonnêtes gens parmi les roturiers ; mais il y a toujours vingt à parier contre un, qu’un gentilhomme descend d’un fripon. Laissons, si vous voulez l’origine à part, & pesons le mérite & les services. Vous avez porté les armes chez un Prince étranger, son pere les a portées gratuitement pour la patrie. Si vous avez bien servi, vous avez été bien payé, & quelque honneur que vous ayez acquis à la guerre, cent roturiers en ont acquis encore plus que vous.

De quoi s’honore donc, continua Milord Edouard, cette noblesse dont vous êtes si fier ? Que fait-elle pour la gloire de la patrie ou le bonheur du genre humain ? Mortelle ennemie des loix & de la liberté qu’a-t-elle jamais produit dans la plupart des pays où elle brille, si ce n’est la force de la tyrannie & l’oppression des peuples ? Osez-vous dans une République vous honorer d’un état destructeur des vertus & de l’humanité ? d’un état où l’on se vante de l’esclavage, & où l’on rougit d’être homme ? Lisez les annales de votre patrie : en quoi votre ordre a-t-il bien mérité d’elle ? quels nobles comptez-vous parmi ses libérateurs ? LesFurst, les Tell, les Stouffacher, étoient-ils gentilshommes ? Quelle est donc cette gloire insensée dont vous faites tant de bruit ? Celle de servir un homme & d’être à charge à l’Etat.

Conçois, ma chere, ce que je souffrois de voir cet honnête-homme nuire ainsi par une âpreté déplacée aux intérêts de l’ami qu’il vouloit servir. En effet, ton pere irrité par tant d’invectives piquantes quoique générales, se mit à les repousser par des personnalités. Il dit nettement à Milord Edouard que jamais homme de sa condition n’avoit tenu les propos qui venoient de lui échapper. Ne plaidez point inutilement la cause d’autrui, ajouta-t-il d’un ton brusque ; tout grand seigneur que vous êtes, je doute que vous puissiez bien défendre la vôtre sur le sujet en question. Vous demandez ma fille pour votre ami prétendu sans savoir si vous-même seriez bon pour elle, & je connois assez la noblesse d’Angleterre pour avoir sur vos discours une médiocre opinion de la vôtre.

Pardieu ! dit Milord, quoi que vous pensiez de moi, je serois bien fâché de n’avoir d’autre preuve de mon mérite que celui d’un homme mort depuis cinq cens ans. Si vous connoissez la noblessed’Angleterre, vous savez qu’elle est la plus éclair, la mieux instruite, la plus sage & la plus brave de l’Europe : avec cela, je n’ai pas besoin de chercher si elle est la plus antique ; car quand on parle de ce qu’elle est, il n’est pas question de ce qu’elle fut. Nous ne sommes point, il est vrai, les esclaves du Prince mais ses amis ; ni les tyrans du peuple, mais ses chefs. Garants de la liberté, soutiens de la patrie & appuis du trône, nous formons un invincible équilibre entre le peuple & le Roi. Notre premier devoir est envers la nation ; le second, envers celui qui la gouverne : ce n’est pas sa volonté mais son droit que nous consultons. Ministres suprêmes des loix dans la chambre des Pairs, quelquefois même législateurs, nous rendons également justice au peuple & au Roi, & nous ne souffrons point que personne dise, Dieu & mon épée, mais seulement, Dieu & mon droit.

Voilà, Monsieur, continua-t-il, quelle est cette noblesse respectable, ancienne autant qu’aucune autre, mais plus fiere de son mérite que de ses ancêtres, & dont vous parlez sans la connoître. Je ne suis point le dernier en rang dans cet ordre illustre, & crois, malgré vos prétentions vous valoir à tous égards. J’ai une sœur à marier ; elle est noble, jeune, aimable, riche ; elle ne cede à Julie que par les qualités que vous comptez pour rien. Si quiconque a senti les charmes de votre fille pouvoit tourner ailleurs ses yeux & son cœur, quel honneur je me ferois d’accepter avec rien pour mon beau-frere, celui que je vous propose pour gendre avec la moitié de mon bien !

Je connus à la réplique de ton pere que cette conversation ne faisoit que l’aigrir, & quoique pénétrée d’admiration pour la générosité de Milord Edouard, je sentis qu’un homme aussi peu liant que lui n’étoit propre qu’à ruiner à jamais la négociation qu’il avoit entreprise. Je me hâtai donc de rentrer avant que les choses allassent plus loin. Mon retour fit rompre cet entretien, & l’on se sépara le moment d’après assez froidement. Quant à mon pere, je trouvai qu’il se comportoit très-bien dans ce démêlé. Il appuya d’abord avec intérêt la proposition, mais voyant que ton pere n’y vouloit point entendre, & que la dispute commençoit à s’animer, il se retourna comme de raison du parti de son beau-frere, & en interrompant à propos l’un & l’autre par des discours modérés, il les retint tous deux dans des bornes dont ils seroient vraisemblablement sortis s’ils fussent restés tête-à-tête. Après leur départ, il me fit confidence de ce qui venoit de se passer, & comme je prévis où il en alloit venir, je me hâtai de lui dire que les choses étant en cet état, il ne convenoit plus que la personne en question te vît si souvent ici, & qu’il ne conviendroit pas même qu’il y vînt du tout, si ce n’étoit faire une espece d’affront à M. d’Orbe dont il étoit l’ami ; mais que je le prierois de l’amener plus rarement ainsi que Milord Edouard. C’est, ma chére, tout ce que j’ai pu faire de mieux pour ne leur pas fermer tout-à-fait ma porte.

Ce n’est pas tout. La crise où je te vois me force à revenir sur mes avis précédens. L’affaire de Milord Edouard & de ton ami a fait par la ville tout l’éclat auquel on devoit s’attendre. Quoique M. d’Orbe ait gardé le secret sur le fond de la querelle, trop d’indices le décelent pour qu’il puisse rester caché. On soupçonne, on conjecture, on te nomme ; le rapport du Guet n’est pas si bien étouffé qu’on ne s’en souvienne, & tu n’ignores pas qu’aux yeux du public la vérité soupçonnée est bien près de l’évidence. Tout ce que je puis te dire pour ta consolation c’est qu’en général on approuve ton choix, & qu’on verroit avec plaisir l’union d’un si charmant couple ; ce qui me confirme que ton ami s’est bien comporté dans ce pays & n’y est guere moins aimé que toi. Mais que fait la voix publique à ton inflexible pere ? Tous ces bruits lui sont parvenus ou lui vont parvenir, & je frémis de l’effet qu’ils peuvent produire, si tu ne te hâtes de prévenir sa colere. Tu dois t’attendre de sa part à une explication terrible pour toi-même, & peut-être à pis encore pour ton ami : non que je pense qu’il veuille à son âge se mesurer avec un jeune homme qu’il ne croit pas digne de son épée ; mais le pouvoir qu’il a dans la ville lui fourniroit, s’il le vouloit, mille moyens de lui faire un mauvais parti, & il est à craindre que sa fureur ne lui en inspire la volonté.

Je t’en conjure à genoux, ma douce amie, songe aux dangers qui t’environnent, & dont le risque augmente à chaque instant. Un bonheur inoui t’a préservée jusqu’à présent au milieu de tout cela ; tandis qu’il en est tems encore, mets le sceau de la prudence au mystere de tes amours, & ne pousse pas à bout la fortune, de peur qu’elle n’enveloppe dans tes malheurs celui qui les aura causés. Crois-moi, mon ange, l’avenir est incertain ; mille événemens peuvent, avec le tems, offrir des ressources inespérées ; mais quant à présent, je te l’ai dit & le répete plus fortement ; éloigne ton ami, ou tu es perdue.

LETTRE LXIII. DE JULIE À CLAIRE.

Tout ce que tu avois prévu, ma chere, est arrivé. Hier une heure après notre retour, mon pere entra dans la chambre de ma mere, les yeux étincelants, le visage enflammé, dans un état en un mot où je ne l’avois jamais vu. Je compris d’abord qu’il venoit d’avoir querelle ou qu’il alloit la chercher, & ma conscience agitée me fit trembler d’avance.

Il commença par apostropher vivement, mais en général, les meres de famille qui appellent indiscretement chez elles des jeunes gens sans état & sans nom, dont le commerce n’attire que honte & déshonneur à celles qui les écoutent. Ensuite voyant que cela ne suffisait pas pour arracher quelque réponse d’une femme intimidée, il cita sans ménagement en exemple ce qui s’étoit passé dans notre maison, depuis qu’on y avoit introduit un prétendu bel-esprit, un diseur de riens, plus propre à corrompre une fille sage qu’à lui donner aucune bonne instruction. Ma mere, qui vit qu’elle gagneroit peu de chose à se taire, l’arrêta sur ce mot de corruption, & lui demanda ce qu’il trouvoit dans la conduite ou dans la réputation de l’honnête homme dont il parloit, qui pût autoriser de pareils soupçons. Je n’ai pas cru, ajouta-t-elle, que l’esprit & le mérite fussent des titres d’exclusion dans la société. À qui donc faudra-t-il ouvrir votre maison si les talens & les mœurs n’en obtiennent pas l’entrée ? À des gens sortables, Madame, reprit-il en colere, qui puissent réparer l’honneur d’une fille quand ils l’ont offensé. Non, dit-elle, mais à des gens de bien qui ne l’offensent point. Apprenez, dit-il, que c’est offenser l’honneur d’une maison que d’oser en solliciter l’alliance sans titres pour l’obtenir. Loin de voir en cela, dit ma mere, une offense, je n’y vois, au contraire, qu’un témoignage d’estime. D’ailleurs, je ne sache point que celui contre qui vous vous emportez ait rien fait de semblable à votre égard. Il l’a fait, Madame, & fera pis encore si je n’y mets ordre ; mais je veillerai, n’en doutez pas, aux soins que vous remplissez si mal.

Alors commença une dangereuse altercation qui m’apprit que les bruits de ville dont tu parles étoient ignorés de mes parens, mais durant laquelle ton indigne cousine eût voulu être à cent pieds sous terre. Imagine-toi la meilleure & la plus abusée des meres faisant l’éloge de sa coupable fille, & la louant, hélas ! de toutes les vertus qu’elle a perdues, dans les termes les plus honorables, ou pour mieux dire, les plus humilians. Figure-toi un pere irrité prodigue d’expressions offensantes, & qui dans tout son emportement n’en laisse pas échapper une qui marque le moindre doute sur la sagesse de celle que le remords déchire & que la honte écrase en sa présence. Ô quel incroyable tourment d’une conscience avilie, de se reprocher des crimes que la colere &l’indignation ne pourroient soupçonner ! Quel poids accablant & insupportable que celui d’une fausse louange, & d’une estime que le cœur rejette en secret ! Je m’en sentois tellement oppressée, que pour me délivrer d’un si cruel supplice j’étois prête à tout avouer, si mon pere m’en eût laissé le tems ; mais l’impétuosité de son emportement lui faisoit redire cent fois les mêmes choses, & changer à chaque instant de sujet. Il remarqua ma contenance basse, éperdue, humiliée, indice de mes remords. S’il n’en tira pas la conséquence de ma faute, il en tira celle de mon amour ; & pour m’en faire plus de honte, il en outragea l’objet en des termes si odieux & si méprisans, que je ne pus, malgré tous mes efforts, le laisser poursuivre sans l’interrompre.

Je ne sais, ma chére, où je trouvai tant de hardiesse, & quel moment d’égarement me fit oublier ainsi le devoir & la modestie ; mais si j’osai sortir un instant d’un silence respectueux, j’en portai, comme tu vas voir, assez rudement la peine. Au nom du Ciel, lui dis-je, daignez vous appaiser ; jamais un homme digne de tant d’injures ne sera dangereux pour moi. À l’instant, mon pere qui crut sentir un reproche à travers ces mots, & dont la fureur n’attendoit qu’un prétexte, s’élança sur ta pauvre amie : pour la premiere fois de ma vie, je reçus un soufflet qui ne fut pas le seul ; & se livrant à son transport avec une violence égale à celle qu’il lui avoit coûté, il me maltraita sans ménagement, quoique ma mere se fût jetée entre deux, m’eût couverte de son corps, & eût reçu quelques-uns des coups qui m’étoient portés. En reculant pour les éviter je fis un faux pas, je tombai, & mon visage alla donner contre le pied d’une table qui me fit saigner.

Ici finit le triomphe de la colere, & commença celui de la nature. Ma chute, mon sang, mes larmes, celles de ma mere l’émurent. Il me releva avec un air d’inquiétude & d’empressement, & m’ayant assise sur une chaise, ils rechercherent tous deux avec soin si je n’étois point blessée. Je n’avois qu’une légere contusion au front, & ne saignois que du nez. Cependant, je vis au changement d’air & de voix de mon pere, qu’il étoit mécontent de ce qu’il venoit de faire. Il ne revint point à moi par des caresses, la dignité paternelle ne souffroit pas un changement si brusque, mais il revint à ma mere avec de tendres excuses, & je voyois bien, aux regards qu’il jettoit furtivement sur moi, que la moitié de tout cela m’étoit indirectement adressée. Non, ma chére, il n’y a point de confusion si touchante que celle d’un tendre pere qui croit s’être mis dans son tort. Le cœur d’un pere sent qu’il est fait pour pardonner, & non pour avoir besoin de pardon.

Il étoit l’heure du souper ; on le fit retarder pour me donner le temps de me remettre ; & mon pere ne voulant pas que les domestiques fussent témoins de mon désordre m’alla chercher lui-même un verre d’eau, tandis que ma mere me bassinoit le visage. Hélas ! cette pauvre maman ! Déjà languissante & valétudinaire, elle se seroit bien passée d’une pareille scene, & n’avoit guere moins besoin de secours que moi.

À table, il ne me parla point ; mais ce silence étoit de honte & non de dédain ; il affectoit de trouver bon chaque plat pour dire à ma mere de m’en servir, & ce qui me toucha le plus sensiblement, fut de m’appercevoir qu’il cherchoit les occasions de me nommer sa fille, & non pas Julie comme à l’ordinaire.

Après le souper, l’air se trouva si froid que ma mere fit faire du feu dans sa chambre. Elle s’assit à l’un des coins de la cheminée & mon pere à l’autre. J’allois prendre une chaise pour me placer entre eux, quand m’arrêtant par ma robe & me tirant à lui sans rien dire, il m’assit sur ses genoux. Tout cela se fit si promptement, & par une sorte de mouvement si involontaire, qu’il en eut une espece de repentir le moment d’apres. Cependant j’étois sur ses genoux, il ne pouvoit plus s’en dédire, &,ce qu’il y avoit de pis pour la contenance, il faloit me tenir embrassée dans cette gênante attitude. Tout cela se faisoit en silence ; mais je sentois de tems en tems ses bras se presser contre mes flancs avec un soupir assez mal étouffé. Je ne sais quelle mauvaise honte empêchoit ces bras paternels de se livrer à ces douces étreintes ; une certaine gravité qu’on n’osoit quitter, une certaine confusion qu’on n’osoit vaincre, mettoient entre un pere & sa fille ce charmant embarras que la pudeur & l’amour donnent aux amants ; tandis qu’une tendre mere, transportée d’oise, dévoroit en secret un si doux spectacle. Je voyois, je sentois tout cela, mon ange, & ne pus tenir plus long-tems à l’attendrissement qui me gagnoit. Je feignis de glisser ; je jettai pour me retenir un bras au cou de mon pere ; je penchai mon visage sur son visage vénérable, & dans un instant il fut couvert de mes baisers & inondé de mes larmes. Je sentis à celles qui lui couloient des yeux qu’il étoit lui-même soulagé d’une grande peine ; ma mere vint partager nos transports. Douce & paisible innocence, tu manquas seule à mon cœur pour faire de cette scene de la nature le plus délicieux moment de ma vie !

Ce matin, la lassitude & le ressentiment de ma chute m’ayant retenue au lit un peu tard, mon pere est entré dans ma chambre avant que je fusse levée ; il s’est assis à côté de mon lit en s’informant tendrement de ma santé ; il a pris une de mes moins dans les siennes, il s’est abaissé jusqu’à la baiser plusieurs fois en m’appelant sa chére fille, & me témoignant du regret de son emportement. Pour moi je lui ai dit, & je le pense, que je serois trop heureuse d’être battue tous les jours au même prix, & qu’il n’y a point de traitement si rude qu’une seule de ses caresses n’efface au fond de mon cœur. Après cela prenant un ton plus grave, il m’a remise sur le sujet d’hier & m’a signifié sa volonté en termes honnêtes, mais précis. Vous savez, m’a-t-il dit, à qui je vous destine ; je vous l’ai déclaré des mon arrivée, & ne changerai jamais d’intention sur ce point. Quant à l’homme dont m’a parlé Milord Edouard, quoique je ne lui dispute point le mérite que tout le monde lui trouve, je ne sais s’il a conçu de lui-même le ridicule espoir de s’allier à moi, ou si quelqu’un a pu le lui inspirer ; mais quand je n’aurois personne en vue & qu’il auroit toutes les guinées de l’Angleterre, soyez sûre que je n’accepterois jamais un tel gendre. Je vous défends de le voir & de lui parler de votre vie, & cela autant pour la sûreté de la sienne que pour votre honneur. Quoique je me sois toujours senti peu d’inclination pour lui, je le hais sur-tout à présent pour les excès qu’il m’a fait commettre, & ne lui pardonnerai jamais ma brutalité.

À ces mots, il est sorti sans attendre ma réponse, & presque avec le même air de sévérité qu’il venoit de se reprocher. Ah ! ma cousine, quels monstres d’enfer sont ces préjugés qui dépravent les meilleurs cœurs, & font taire à chaque instant la nature !

Voilà, ma Claire, comment s’est passée l’explication que tu avois prévue, & dont je n’ai pu comprendre la cause jusqu’à ce que ta lettre me l’ait apprise. Je ne puis bien te dire quelle révolution s’est faite en moi, mais depuis ce moment je me trouve changée. Il me semble que je tourne les yeux avec plus de regret sur l’heureux tems où je vivois tranquille & contente au sein de ma famille, & que je sens augmenter le sentiment de ma faute, avec celui des biens qu’elle m’a fait perdre. Dis, cruelle ! dis-le moi si tu l’oses, le tems de l’amour seroit-il passé & faut-il ne se plus revoir ? Ah ! sens-tu bien tout ce qu’il y a de sombre & d’horrible dans cette funeste idée ? Cependant l’ordre de mon pere est précis, le danger de mon amant est certain. Sais-tu ce qui résulte en moi de tant de mouvemens opposés qui s’endredétruisent ? Une sorte de stupidité qui me rend l’ame presque insensible, & ne me laisse l’usage ni des passion, ni de la raison. Le moment est critique, tu me l’as dit & je le sens ; cependant, je ne fus jamais moins en état de me conduire. J’ai voulu tenter vingt fois d’écrire à celui que j’aime : je suis prête à m’évanouir à chaque ligne & n’en saurois tracer deux de suite. Il ne me reste que toi, ma douce amie, daigne penser, parler, agir pour moi ; je remets mon sort en tes moins ; quelque parti que tu prennes, je confirme d’avance tout ce que tu feras : je confie à ton amitié ce pouvoir funeste que l’amour m’a vendu si cher. Sépare-moi pour jamais de moi-même ; donne-moi la mort s’il faut que je meure, mais ne me force pas à me percer le cœur de ma propre main.

Ô mon ange ! ma protectrice ! quel horrible emploi je te laisse ! Auras-tu le courage de l’exercer ? Sauras-tu bien en adoucir la barbarie ! Hélas ! ce n’est pas mon cœur seul qu’il faut déchirer. Claire, tu le sais, comment je suis aimée ! Je n’ai pas même la consolation d’être la plus à plaindre. De grâce ! fais parler mon cœur par ta bouche ; pénetre le tien de la tendre commisération de l’amour ; console un infortuné ! Dis-lui cent fois… Ah ! dis-lui… Ne crois-tu pas, chere amie, que malgré tous les préjugés, tous les obstacles, tous les revers, le Ciel nous a faits l’un pour l’autre ? Oui, oui, j’en suis sûre ; il nous destine à être unis. Il m’est impossible de perdre cette idée, il m’est impossible de renoncer à l’espoir qui la suit. Dis-lui qu’il se garde lui-même du découragement & du désespoir. Ne t’amuse point à lui demander en mon nom amour & fidélité ; encore moins à lui en promettre autant de ma part. L’assurance n’en est-elle pas au fond de nos ames ? Ne sentons-nous pas qu’elles sont indivisibles, & que nous n’en avons plus qu’une à nous deux ? Dis-lui donc seulement qu’il espere ; & que, si le sort nous poursuit, il se fie au moins à l’amour ; car, je le sens, ma cousine, il guérira de maniere ou d’autre les maux qu’il nous cause, & quoique le Ciel ordonne de nous, nous ne vivrons pas long-tems séparés.

P.S. Après ma lettre écrite, j’ai passé dans la chambre de ma mere, & je me suis trouvée si mal que je suis obligée de venir me remettre dans mon lit. Je m’apperçois même… je crains… ah ! ma chere ! je crains bien que ma chute d’hier n’ait quelque suite plus funeste que je n’avois pensé. Ainsi tout est fini pour moi ; toutes mes espérances m’abandonnent en même tems. LETTRE LXIV. DE CLAIRE À M.D’ORBE.

Mon pere m’a rapporté ce matin l’entretien qu’il eut hier avec vous. Je vois avec plaisir que tout s’achemine à ce qu’il vous plaît d’appeller votre bonheur. J’espere, vous le savez, d’y trouver aussi le mien ; l’estime & l’amitié vous sont acquises, & tout ce que mon cœur peut nourrir de sentimens plus tendres est encore à vous. Mais ne vous y trompez pas ; je suis en femme une espece de monstre, & je ne sais pas quelle bizarrerie de la nature l’amitié l’emporte en moi sur l’amour. Quand je vous dis que ma Julie m’est plus chére que vous, vous n’en faites que rire ; & cependant rien n’est plus vrai. Julie le sent si bien qu’elle est plus jalouse pour vous que vous-même, & que tandis que vous paroissez content, elle trouve toujours que je ne vous aime pas assez. Il y a plus, & je m’attache tellement à tout ce qui lui est cher, que son amant & vous, êtes à peu près dans mon cœur en même degré, quoique de différentes manieres. Je n’ai pour lui que de l’amitié, mais elle est plus vive ; je crois sentir un peu d’amour pour vous, mais il est plus posé. Quoique tout cela pût paroître assez équivalent pour troubler la tranquillité d’un jaloux, je ne pense pas que la vôtre en soit fort altérée.

Que les pauvres enfans en sont loin, de cette douce tranquillité dont nous osons jouir ; & que notre contentement a mauvaise grâce tandis que nos amis sont au désespoir ! C’en est fait, il faut qu’ils se quittent ; voici l’instant, peut-être, de leur éternelle séparation, & la tristesse que nous leur reprochâmes le jour du concert étoit peut-être un pressentiment qu’ils se voyoient pour la derniere fois. Cependant, votre ami ne sait rien de son infortune : dans la sécurité de son cœur il jouit encore du bonheur qu’il a perdu ; au moment du désespoir il goûte en idée une ombre de félicité ; & comme celui qu’en leve un trépas imprévu, le malheureux songe à vivre & ne voit pas la mort qui va le saisir. Hélas ! c’est de ma main qu’il doit recevoir ce coup terrible ! Ô divine amitié ! seule idole de mon cœur ! viens l’animer de ta soin te cruauté. Donne-moi le courage d’être barbare, & de te servir dignement dans un si douloureux devoir.

Je compte sur vous en cette occasion & j’y compterois même quand vous m’aimeriez moins, car je connois votre ame ; je sais qu’elle n’a pas besoin du zele de l’amour, où parle celui de l’humanité. Il s’agit d’abord d’engager notre ami à venir chez moi demain dans la matinée. Gardez-vous, au surplus, de l’avertir de rien. Aujourd’hui l’on me laisse libre, & j’irai passer l’après-midi chez Julie ; tâchez de trouver Milord Edouard, & de venir seul avec lui m’attendre à huit heures, afin de convenir ensemble de ce qu’il faudra faire pour résoudre au départ cet infortuné, & prévenir son désespoir.

J’espere beaucoup de son courage & de nos soins. J’espere encore plus de son amour. La volonté de Julie, le danger que courent sa vie & son honneur, sont des motifs auxquels il ne résistera pas. Quoiqu’il en soit, je vous déclare qu’il ne sera point question de noce entre nous, que Julie ne soit tranquille, & que jamais les larmes de mon amie n’arroseront le nœud qui doit nous unir. Ainsi, Monsieur, s’il est vrai que vous m’aimiez, votre intérêt s’accorde en cette occasion, avec votre générosité ; & ce n’est pas tellement ici l’affaire d’autrui, que ce ne soit aussi la vôtre.

LETTRE LXV. DE CLAIRE À JULIE.

Tout est fait ; & malgré ses imprudences, ma Julie est en sûreté. Les secrets de ton cœur sont ensevelis dans l’ombre du mystere ; tu es encore au sein de ta famille & de ton pays, chérie, honorée, jouissant d’une réputation sans tache & d’une estime universelle. Considere en frémissant les dangers que la honte ou l’amour t’ont fait courir en faisant trop ou trop peu. Apprends à ne vouloir plus concilier des sentimens incompatibles, & bénis le Ciel, trop aveugle amante ou fille trop craintive, d’un bonheur qui n’étoit réservé qu’à toi.

Je voulois éviter à ton triste cœur le détail de ce départ si cruel & si nécessaire. Tu l’as voulu, je l’ai promis, je tiendrai parole avec cette même franchise qui nous est commune, & qui ne mit jamais aucun avantage en balance avec la bonne foi. Lis donc, chére & déplorable amie, lis, puisqu’il le faut ; mais prends courage & tiens-toi ferme.

Toutes les mesures que j’avois prises & dont je te rendis compte hier ont été suivies de point en point. En rentrant chez moi j’y trouvai M. d’Orbe & Milord Edouard. Je commençai par déclarer au dernier ce que nous savions de son héroique générosité, & lui témoignai combien nous en étions toutes deux pénétrées. Ensuite, je leur exposai les puissantes raisons que nous avions d’éloigner promptement ton ami, & les difficultés que je prévoyois à l’y résoudre. Milord sentit parfaitement tout cela & montra beaucoup de douleur de l’effet qu’avoit produit son zele inconsidéré. Ils convinrent qu’il étoit important de précipiter le départ de ton ami, & de saisir un moment de consentement pour prévenir de nouvelles irrésolutions, & l’arracher au continuel danger du séjour. Je voulois charger M.d’Orbe de faire à son insu les préparatifs convenables ; mais Milord regardant cette affaire comme la sienne, voulut en prendre le soin. Il me promit que sa chaise seroit prête ce matin à onze heures, ajoutant qu’il l’accompagneroit aussi loin qu’il seroit nécessaire, & proposa de l’emmener d’abord sous un autre prétexte pour le déterminer plus à loisir. Cet expédient ne me parut pas assez franc pour nous & pour notre ami, & je ne voulus pas, non plus, l’exposer loin de nous au premier effet d’un désespoir qui pouvoit plus aisément échapper aux yeux de Milord qu’aux miens. Je n’acceptai pas, par la même raison, la proposition qu’il fit de lui parler lui-même & d’obtenir son consentement. Je prévoyois que cette négociation seroit délicate, & je n’en voulus charger que moi seule ; car je connois plus surement les endroits sensibles de son cœur, & je sais qu’il regne toujours entre hommes une sécheresse qu’une femme soit mieux adoucir. Cependant, je conçus que les soins de Milord ne nous seroient pas inutiles pour préparer les choses. Je vis tout l’effet que pouvoient produire sur un cœur vertueux les discours d’un homme sensible qui croit n’être qu’un philosophe, & quelle chaleur la voix d’un ami pouvoit donner aux raisonnemens d’un sage.

J’engageai donc Milord Edouard à passer avec lui la soirée, & sans rien dire qui eût un rapport direct à sa situation, de disposer insensiblement son ame à la fermeté stoique. Vous qui savez si bien votre Epictete, lui dis-je ; voici le cas ou jamais de l’employer utilement. Distinguez avec soin les biens apparens des biens réels ; ceux qui sont en nous de ceux qui sont hors de nous. Dans un moment où l’épreuve se prépare au-dehors, prouvez-lui qu’on ne reçoit jamais de mal que de soi-même, & que le sage se portant par-tout avec lui, porte aussi par-tout son bonheur. Je compris à sa réponse que cette légere ironie, qui ne pouvoit le fâcher, suffisoit pour exciter son zele, & qu’il comptoit fort m’envoyer le lendemain ton ami bien préparé. C’étoit tout ce que j’avois prétendu : car, quoique au fond je ne fasse pas grand cas, non plus que toi, de toute cette philosophie parliere, je suis persuadée qu’un honnête homme a toujours quelque honte de changer de maxime du soir au matin, & de se dédire en son cœur dès le lendemain de tout ce que sa raison lui dictoit la veille.

M. d’Orbe vouloit être aussi de la partie, & passer la soirée avec eux, mais je le priai de n’en rien faire ; il n’auroit fait que s’ennuyer ou gêner l’entretien. L’intérêt que je prends à lui ne m’empêche pas de voir qu’il n’est point du vol des deux autres. Ce penser mâle des ames fortes, qui leur donne un idiome si particulier est une langue dont il n’a pas la grammaire. En les quittant, je songeai au punch, & craignant les confidences anticipées j’en glissai un mot en riant à milord. Rassurez-vous, me dit-il, je me livre aux habitudes quand je n’y vois aucun danger ; mais je ne m’en suis jamais fait l’esclave ; il s’agit ici de l’honneur de Julie, du destin peut-être de la vie d’un homme & de mon ami. Je boirai du punch selon ma coutume, de peur de donner à l’entretien quelque air de préparation ; mais ce punch sera de la limonade, & comme il s’abstient d’en boire, il ne s’en appercevra point. Ne trouves-tu pas, ma chére, qu’on doit être bien humilié d’avoir contracté des habitudes qui forcent à de pareilles précautions ?

J’ai passé la nuit dans de grandes agitations qui n’étoient pas toutes pour ton compte. Les plaisirs innocens de notre premiere jeunesse ; la douceur d’une ancienne familiarité ; la société plus resserrée encore depuis une année entre lui & moi parla difficulté qu’il avoit de te voir ; tout portoit dans mon ame l’amertume de cette séparation. Je sentois que j’allois perdre avec la moitié de toi-même une partie de ma propre existence. Je comptois les heures avec inquiétude, & voyant poindre le jour, je n’ai pas vu naître sans effrai celui qui devoit décider de ton sort. J’ai passé la matinée à méditer mes discours & à réfléchir sur l’impression qu’ils pouvoient faire. Enfin, l’heure est venue & j’ai vu entrer ton ami. Il avoit l’air inquiet, & m’a demandé précipitamment de tes nouvelles ; car dès le lendemain de ta scene avec ton pere, il avoit sçu que tu étois malade, & Milord Edouard lui avoit confirmé hier que tu n’étois pas sortie de ton lit. Pour éviter là-dessus des détails, je lui ai dit aussi-tôt que je t’avois laissée mieux hier au soir, & j’ai ajouté qu’il en apprendroit dans un moment davantage par le retour de Hanz que je venois de t’envoyer. Ma précaution n’a servi de rien, il m’a fait cent questions sur ton état, & comme elles m’éloignoient de mon objet, j’ai fait des réponses succinctes, & me suis mise à le questionner à mon tour.

J’ai commencé par sonder la situation de son esprit. Je l’ai trouvé grave, méthodique, & prêt à peser le sentiment au poids de la raison. Grâce au Ciel, ai-je dit en moi-même, voilà mon sage bien préparé. Il ne s’agit plus que de le mettre à l’épreuve. Quoique l’usage ordinaire soit d’annoncer par degrés des tristes nouvelles, la connoissance que j’ai de son imagination fougueuse, qui sur un mot porte tout à l’extrême, m’a déterminée à suivre une route contraire, & j’ai mieux aimé l’accabler d’abord pour lui ménager des adoucissemens, que de multiplier inutilement ses douleurs & les lui donner mille fois pour une. Prenant donc un ton plus sérieux & le regardant fixement : mon ami, lui ai-je dit, connoissez-vous les bornes du courage & de la vertu dans une ame forte, & croyez-vous que renoncer à ce qu’on aime soit un effort au-dessus de l’humanité ? À l’instant il s’est levé comme un furieux, puis frappant des mains & les portant à son front aussi jointes, je vous entends, s’est-il écrié, Julie est morte. Julie est morte ! a-t-il répété d’un ton qui m’a fait frémir : je le sens à vos soins trompeurs, à vos vains ménagements, qui ne font que rendre ma mort plus lente & plus cruelle.

Quoique effrayée d’un mouvement si subit, j’en ai bientôt deviné la cause, & j’ai d’abord conçu comment les nouvelles de ta maladie, les moralités de Milord Edouard, le rendez-vous de ce matin, ses questions éludées, celles que je venois de lui faire l’avoient pu jetter dans de fausses alarmes. Je voyois bien aussi quel parti je pouvois tirer de son erreur en l’y laissant quelques instans ; mais je n’ai pu me résoudre à cette barbarie. L’idée de la mort de ce qu’on aime est si affreuse, qu’il n’y en a point qui ne soit douce à lui substituer, & je me suis hâtée de profiter de cet avantage. Peut-être ne la verrez-vous plus, lui ai-je dit ; mais elle vit & vous aime. Ah ! si Julie étoit morte, Claire auroit-elle quelque chose à vous dire ? Rendez graces au Ciel qui sauve à votre infortune des maux dont il pourroit vous accabler. Il étoit si étonné, si saisi, si égaré, qu’apres l’avoir fait rasseoir, j’ai eu le tems de lui détailler par ordre tout ce qu’il faloit qu’il scût, & j’ai fait valoir de mon mieux les procédés de Milord Edouard, afin de faire dans son cœur honnête quelque diversion à la douleur, par le charme de la reconnoissance.

Voilà, mon cher, ai-je poursuivi, l’état actuel des choses. Julie est au bord de l’abyme, prête à s’y voir accabler du déshonneur public, de l’indignation de sa famille, violences d’un pere emporté & de son propre désespoir. Le danger augmente incessamment : de la main de son pere ou de la sienne, le poignard à chaque instant de sa vie, est à deux doigts de son cœur. Il reste un seul moyen de prévenir tous ces maux, & ce moyen dépend de vous seul. Le sort de votre amante est entre vos moins.Voyez si vous avez le courage de la sauver en vous éloignant d’elle, puisqu’aussi bien il ne lui est plus permis de vous voir, ou si vous aimez mieux être l’auteur & le témoin de sa perte & de son opprobre. Après avoir tout fait pour vous, elle va voir ce que votre cœur peut faire pour elle. Est-il étonnant que sa santé succombe à ses peines ? Vous êtes inquiet de sa vie : sachez que vous en êtes l’arbitre.

Il m’écoutoit sans m’interrompre : mais sitôt qu’il a compris de quoi il s’agissoit, j’ai vu disparoître ce geste animé, ce regard furieux, cet air effrayé, mais vif & bouillant, qu’il avoit auparavant. Un voile sombre de tristesse & de consternation a couvert son visage ; son œil morne & sa contenance effacée annonçoient l’abattement de son cœur : à peine avoit-il la force d’ouvrir la bouche pour me répondre. Il faut partir, m’a-t-il dit, d’un ton qu’une autre auroit cru tranquille. Hé bien ! je partirai. N’ai-je pas assez vécu ? Non, sans doute, ai-je repris aussi-tôt ; il faut vivre pour celle qui vous aime : avez-vous oublié que ses jours dépendent des vôtres ? Il ne faloit donc pas les séparer, a-t-il à l’instant ajouté ; elle l’a pu & le peut encore. J’ai feint de ne pas entendre ces derniers mots, & je cherchois à le ranimer par quelques espérances auxquelles son ame demeurait fermée, quand Hanz est rentré, & m’a rapporté de bonnes nouvelles. Dans le moment de joie qu’il en a ressenti, il s’est écrié : Ah ! qu’elle vive ! qu’elle soit heureuse… s’il est possible. Je ne veux que lui faire mes derniers adieux… & je pars. Ignorez-vous, ai-je dit, qu’il ne lui est plus permis de vous voir ? Hélas ! vos adieux sont faits, & vous êtes déjà séparés ! Votre sort sera moins cruel quand vous serez plus loin d’elle ; vous aurez du moins le plaisir de l’avoir mise en sûreté. Fuyez des ce jour, dès cet instant ; craignez qu’un si grand sacrifice ne soit trop tardif ; tremblez de causer encore sa perte après vous être dévoué pour elle. Quoi ! m’a-t-il dit avec une espece de fureur, je partirois sans la revoir ? Quoi ! je ne la verrois plus ? Non, non, nous périrons tous deux, s’il le faut ; la mort, je le sais bien, ne lui sera point dure avec moi : mais je la verrai, quoi qu’il arrive ; je laisserai mon cœur & ma vie à ses pieds, avant de m’arracher à moi-même. Il ne m’a pas été difficile de lui montrer la folie & la cruauté d’un pareil projet. Mais ce, quoi je ne la verrai plus ! qui revenoit sans cesse d’un ton plus douloureux, sembloit chercher au moins des consolations pour l’avenir. Pourquoi, lui ai-je dit, vous figurer vos maux pires qu’ils ne sont ? Pourquoi renoncer à des espérances que Julie elle-même n’a pas perdues ? Pensez-vous qu’elle pût se séparer ainsi de vous, si elle croyoit que ce fût pour toujours ? Non, mon ami, vous devez connoître son cœur. Vous devez savoir combien elle préfere son amour à sa vie. Je crains, je crains trop (j’ai ajouté ces mots, je te l’avoue) qu’elle ne le préfere bientôt à tout. Croyez donc qu’elle espere, puisqu’elle consent à vivre : croyez que les soins que la prudence lui dicte vous regardent plus qu’il ne semble, & qu’elle ne se respecte pas moins pour vous que pour elle-même. Alors j’ai tiré ta derniere lettre, & lui montrant les tendres espérances de cette fille aveuglée qui croit n’avoir plus d’amour, j’ai ranimé les siennes à cette douce chaleur. Ce peu de lignes sembloit distiller un baume salutaire sur sa blessure envenimée. J’ai vu ses regards s’adoucir & ses yeux s’humecter ; j’ai vu l’attendrissement succéder par degrés au désespoir ; mais ces derniers mots si touchans, tels que ton cœur les soit dire, nous ne vivrons pas long-tems séparés, l’ont fait fondre en larmes. Non, Julie, non, ma Julie, a-t-il dit en élevant la voix & baisant la lettre, nous ne vivrons pas long-tems séparés ; le Ciel unira nos destins sur la terre, ou nos cœurs dans le séjour éternel.

C’étoit là l’état où je l’avois souhaité. Sa seche & sombre douleur m’inquiétoit. Je ne l’aurois pas laissé partir dans cette situation d’esprit ; mais sitôt que je l’ai vu pleurer, & que j’ai entendu ton nom chéri sortir de sa bouche avec douceur, je n’ai plus craint pour sa vie ; car rien n’est moins tendre que le désespoir. Dans cet instant il a tiré de l’émotion de son cœur une objection que je n’avois pas prévue. Il m’a parlé de l’état où tu soupçonnois être, jurant qu’il mourroit plutôt mille fois que de t’abandonner à tous les périls qui t’alloient menacer. Je n’ai eu garde de lui parler de ton accident ; je lui ai dit simplement que ton attente avoit encore été trompée, & qu’il n’y avoit plus rien à espérer. Ainsi, m’a-t-il dit en soupirant, il ne restera sur la terre aucun monument de mon bonheur ; il a disparu comme un songe qui n’eut jamais de réalité.

Il me restoit à exécuter la derniere partie de ta commission, & je n’ai pas cru qu’apres l’union dans laquelle vous avez vécu, il falut à cela ni préparatif ni mystere. Je n’aurois pas même évité un peu d’altercation sur ce léger sujet pour éluder celle qui pourroit renaître sur celui de notre entretien. Je lui ai reproché sa négligence dans le soin de ses affaires. Je lui ai dit que tu craignois que de long-tems il ne fût plus soigneux, & qu’en attendant qu’il le devînt tu lui ordonnois de se conserver pour toi, de pourvoir mieux à ses besoins, & de se charger à cet effet du supplément que j’avois à lui remettre de ta part. Il n’a ni paru humilié de cette proposition, ni prétendu en faire une affaire. Il m’a dit simplement que tu savois bien que rien ne lui venoit de toi qu’il ne reçût avec transports mais que ta précaution étoit superflue, & qu’une petite maison qu’il venoit de vendre à Grandson [38], reste de son chétif patrimoine, lui avoit procuré plus d’argent qu’il n’en avoit possédé de sa vie. D’ailleurs, a-t-il ajouté, j’ai quelques talens dont je puis tirer par-tout des ressources. Je serai heureux de trouver dans leur exercice quelque diversion à mes maux ; & depuis que j’ai vu de plus près l’usage que Julie fait de son superflu, je le regarde comme le trésor sacré de la veuve & de l’orphelin, dont l’humanité ne me permet pas de rien aliéner. Je lui a rappellé son voyage du Valais, ta lettre & la précision de tes ordres. Les mêmes raisons subsistent…Les mêmes ! a-t-il interrompu d’un ton d’indignation. La peine de mon refus étoit de ne la plus voir : qu’elle me laisse donc rester, & j’accepte. Si j’obéis pourquoi me punit-elle ? Si je refuse que me fera-t-elle de pis ?… Les mêmes ! répétoit-il avec impatience. Notre union commençoit ; elle est prête à finir ; peut-être vais-je pour jamais me séparer d’elle ; il n’y a plus rien de commun entre elle & moi ; nous allons être étrangers l’un à l’autre. Il a prononcé ces derniers mots avec un tel serrement de cœur, que j’ai tremblé de le voir retomber dans l’état d’où j’avois eu tant de peine à le retirer. Vous êtes un enfant, ai-je affecté de lui dire d’un air riant ; vous avez encore besoin d’un tuteur, & je veux être le vôtre. Je vais garder ceci ; & pour en disposer à propos dans le commerce que nous allons avoir ensemble, je veux être instruite de toutes vos affaires. Je tâchois de détourner ainsi ses idées funestes par celle d’une correspondance familiere continuée entre nous, & cette ame simple, qui ne cherche pour ainsi dire qu’à s’accrocher à ce qui t’environne, a pris aisément le change. Nous nous sommes ensuite ajustés pour les adresses de lettres, & comme ces mesures ne pouvoient que lui être agréables, j’en ai prolongé le détail jusqu’à l’arrivée de M. d’Orbe, qui m’a fait signe que tout étoit prêt.

Ton ami a facilement compris de quoi il s’agissoit ; il a instamment demandé à t’écrire, mais je me suis gardée de le permettre. Je prévoyois qu’un exces d’attendrissement lui relâcheroit trop le cœur, & qu’à peine serait-il au milieu de sa lettre, qu’il n’y auroit plus moyen de le faire partir. Tous les délais sont dangereux, lui ai-je dit ; hâtez-vous d’arriver à la premiere station d’où vous pourrez lui écrire à votre aise. En disant cela, j’ai fait signe à M. d’Orbe ; je me suis avancée, & le cœur gros de sanglots, j’ai collé mon visage sur le sien ; je n’ai plus sçu ce qu’il devenoit ; les larmes m’offusquoient la vue, ma tête commençoit à se perdre, & il étoit tems que mon rôle finît.

Un moment après je les ai entendus descendre précipitamment. Je suis sortie sur le pallier pour les suivre des yeux. Ce dernier trait manquoit à mon trouble. J’ai vu l’insensé se jetter à genoux au milieu de l’escalier, en baiser mille fois les marches, & d’Orbe pouvoir à peine l’arracher de cette froide pierre qu’il pressoit de son corps, de la tête & des bras, en poussant de longs gémissemens. J’ai senti les miens près d’éclater malgré moi, & je suis brusquement rentrée, de peur de donner une scene à toute la maison.

À quelques instans de là, M. d’Orbe est revenu tenant son mouchoir sur ses yeux. C’en est fait, m’a-t-il dit, ils sont en route. En arrivant chez lui, votre ami a trouvé la chaise à sa porte. Milord Edouard l’y attendoit aussi ; il a couru au-devant de lui, & le serrant contre sa poitrine : viens, homme infortuné, lui a-t-il dit d’un ton pénétré, viens verser tes douleurs dans ce cœur qui t’aime. Viens, tu sentiras peut-être qu’on n’a pas tout perdu sur la terre, quand on y retrouve un ami tel que moi. À l’instant, il l’a porté d’un bras vigoureux dans la chaise, & ils sont partis en se tenant étroitement embrassés.


Fin de la premiere Partie.
LETTRES
DE
DEUX AMANS,
HABITANS D’UNE PETITE VILLE
AU PIED DES ALPES.



SECONDE PARTIE.

LETTRE I.
À JULIE. [39]


J’ai pris & quitté cent fois la plume ; j’hésite dès le premier mot ; je ne sais quel ton je dois prendre ; je ne sais par où commencer ; & c’est à Julie que je veux écrire ! Ah malheureux ! que suis-je devenu ? Il n’est donc plus ce tems où mille sentimens délicieux couloient de ma plume comme un intarissable torrent ! Ces doux momens de confiance & d’épanchement sont passés : Nous ne sommes plus l’un à l’autre, nous ne sommes plus les mêmes & je ne sais plus à qui j’écris. Daignerez-vous recevoir mes lettres ? vos yeux daigneront-ils les parcourir ? les trouverez-vous assez réservées, assez circonspectes ? Oserois-je y garder encore une ancienne familiarité ? Oserois-je y parler d’un amour éteint ou méprisé & ne suis-je pas plus reculé que le premier jour où je vous écrivis ? Quelle différence, Ô Ciel ! de ces jours si charmans & si doux à mon effroyable misere ! Hélas ! je commençois d’exister & je suis tombé dans l’anéantissement ; l’espoir de vivre animoit mon cœur ; je n’ai plus devant moi que l’image de la mort & trois ans d’intervalle ont fermé le cercle fortuné de mes jours. Ah ! que ne les ai-je terminé savant de me survivre à moi-même ! Que n’ai-je suivi mes pressentimens après ces rapides instans de délices où je ne voyois plus rien dans la vie qui fût digne de la prolonger ! Sans doute, il faloit la borner à ces trois ans ou les ôter de sa durée ; il valoit mieux ne jamais goûter la félicité, que la goûter & la perdre. Si j’avois franchi ce fatal intervalle, si j’avois évité ce premier regard qui fit une autre ame ; je jouirois de ma raison, je remplirois les devoirs d’un homme & sémerois peut-être de quelques vertus mon insipide carriere. Un moment d’erreur a tout changé. Mon œil osa contempler ce qu’il ne faloit point voir. Cette vue a produit enfin son effet inévitable. après m’être égaré par degrés, je ne suis qu’un furieux dont le sens est aliéné, un lâche esclave sans force & sans courage, qui va traînant dans l’ignominie sa chaîne & son désespoir.

Vains rêves d’un esprit qui s’égare ! Désirs faux & trompeurs, désavoués à l’instant par le cœur qui les a formés ! Que sert d’imaginer à des maux réels de chimériques remedes qu’on rejetteroit quand ils nous seroient offerts ? Ah ! qui jamais connoîtra l’amour, t’aura vue & pourra le croire, qu’il y ait quelque félicité possible que je voulusse acheter au prix de mes premiers feux ? Non, non, que le Ciel garde ses bienfaits & me laisse, avec ma misere, le souvenir de mon bonheur passé. J’aime mieux les plaisirs qui sont dans ma mémoire & les regrets qui déchirent mon ame, que d’être à jamais heureux sans ma Julie. Viens, image adorée, remplir un cœur qui ne vit que par toi ; suis-moi dans mon exil, console-moi dans mes peines, ranime & soutiens mon espérance éteinte. Toujours ce cœur infortuné sera ton sanctuaire inviolable, d’où le sort ni les hommes ne pourront jamais t’arracher. Si je suis mort au bonheur, je ne le suis point à l’amour qui m’en rend digne. Cet amour est invincible comme le charme qui l’a fait naître. Il est fondé sur la base inébranlable du mérite & des vertus ; il ne peut périr dans une ame immortelle ; il n’a plus besoin de l’appui de l’espérance, & le passé lui donne des forces pour un avenir éternel.

Mais toi, Julie, ô toi qui sçus aimer une fois ! comment ton tendre cœur a-t-il oublié de vivre ? Comment ce feu sacré s’est-il éteint dans ton ame pure ? Comment as-tu perdu le goût de ces plaisirs célestes que toi seule étois capable de sentir & de rendre ? Tu me chasses sans pitié ; tu me bannis avec opprobre ; tu me livres à mon désespoir & tu ne vois pas dans l’erreur qui t’égare, qu’en me rendant misérable tu t’ôtes le bonheur de tes jours ! Ah ! Julie, crois-moi ; tu chercheras vainement un autre cœur ami du tien ! Mille t’adoreront, sans doute ; le mien seul te savoit aimer. Réponds-moi maintenant, amante abusée ou trompeuse : que sont devenus ces projets formés avec tant de mystere ? Où sont ces vaines espérances dont tu leurras si souvent ma crédule simplicité ? Où est cette union sainte & désirée, doux objet de tant d’ardens soupirs & dont ta plume & ta bouche flattoient mes vœux ? Hélas ! sur la foi de tes promesses j’osois aspirer à ce nom sacré d’époux & me croyois déjà le plus heureux des hommes. Dis, cruelle ! ne m’abusois-tu que pour rendre enfin ma douleur plus vive & mon humiliation plus profonde ? Ai-je attiré mes malheurs par ma faute ? Ai-je manqué d’obéissance, de docilité, de discrétion ? M’as-tu vu désirer assez foiblement pour mériter d’être éconduit, ou préférer mes fougueux désirs à tes volontés suprêmes ? J’ai tout fait pour te plaire & tu m’abandonnes ! Tu te chargeois de mon bonheur & tu m’as perdu ! Ingrate, rends-moi compte du dépôt que je t’ai confié ; rends-moi compte de moi-même, après avoir égaré mon cœur dans cette suprême félicité que tu m’as montrée & que tu m’enleves. Anges du Ciel ! j’eusse méprisé votre sort. J’eusse été le plus heureux des êtres… Hélas ! je ne suis plus rien, un instant m’a tout ôté. J’ai passé sans intervalle du comble des plaisirs aux regrets éternels : je touche encore au bonheur qui m’échappe…j’y touche encore & le perds pour jamais !… Ah ! si je le pouvois croire ! si les restes d’une espérance vaine ne soutenoient… Ô ! rochers de Meillerie que mon œil égaré mesura tant de fois, que ne servîtes-vous mon désespoir ! J’aurois moins regretté la vie quand je n’en avois pas senti le prix. LETTRE II. DE MIILORD EDOUARD À CLAIRE.

Nous arrivons à Besançon & mon premier soin est de vous donner des nouvelles de notre voyage. Il s’est fait sinon paisiblement, du moins sans accident & votre ami est aussi sain de corps qu’on peut l’être avec un cœur aussi malade. Il voudroit même affecter à l’extérieur une sorte de tranquillité. Il a honte de son état, & se contraint beaucoup devant moi, mais tout décele ses secretes agitations & si je feins de m’y tromper, c’est pour le laisser aux prises avec lui-même & occuper ainsi une partie des forces de son ame à réprimer l’effet de l’autre.

Il fut fort abattu la premiere journée : je la fis courte, voyant que la vîtesse de notre marche irritoit sa douleur. Il ne me parla point, ni moi à lui ; les consolations indiscretes ne font qu’aigrir les violentes afflictions. L’indifférence & la froideur trouvent aisément des paroles, mais la tristesse & le silence sont alors le vrai langage de l’amitié. Je commençai d’appercevoir hier les premieres étincelles de la fureur qui va succéder infailliblement à cette léthargie : à la dînée, à peine y avoit-il un quart d’heure que nous étions arrivés qu’il m’abord a d’un air d’impatience. Que tardons-nous à partir, me dit-il avec un sourire amer, pourquoi restons-nous un moment si près d’elle ? Le soir il affecta de parler beaucoup, sans dire un mot de Julie. Il recommençoit des questions auxquelles j’avois répondu dix fois. Il voulut savoir si nous étions déjà sur terres de France & puis il demanda si nous arriverions bientôt à Vevai. La premiere chose qu’il fait à chaque station, c’est de commence quelque lette qu’il déchire ou chiffonne un moment après. J’ai sauvé du feu deux ou trois de ces brouillons sur lesquels vous pourrez entrevoir l’état de son ame. Je crois pourtant qu’il est parvenu à écrire une lettre entiere.

L’emportement qu’annoncent ces premiers symptômes est facile à prévoir ; mais je ne saurois dire quel en sera l’effet & le terme ; car cela dépend d’une combinaison du caractere de l’homme, du genre de sa passion, des circonstances qui peuvent naître, de mille choses que nulle prudence humaine ne peut déterminer. Pour moi, je puis répondre de ses fureurs, mais non pas de son désespoir & quoi qu’on fasse, tout homme est toujours maître de sa vie.

Je me flatte, cependant, qu’il respectera sa personne & mes soins ; & je compte moins pour cela sur le zele de l’amitié qui n’y sera pas épargné, que sur le caractere de sa passion & sur celui de sa maîtresse. L’ame ne peut gueres s’occuper fortement & long-tems d’un objet, sans contracter des dispositions qui s’y rapportent. L’extrême douceur de Julie doit tempérer l’âcreté du feu qu’elle inspire & je ne doute pas non plus que l’amour d’un homme aussi vif ne lui donne à elle-même un peu plus d’activité qu’elle n’en auroit naturellement sans lui.

J’ose compter aussi sur son cœur ; il est fait pour combattre & vaincre. Un amour pareil au sien n’est pas tant une foiblesse qu’une force mal employée. Une flamme ardente & malheureuse est capable d’absorber pour un tems, pour toujours peut-être une partie de ses facultés ; mais elle est elle-même une preuve de leur excellence & du parti qu’il en pourroit tirer pour cultiver la sagesse ; car la sublime raison ne se soutient que par la même vigueur de l’ame qui fait les grandes passions & l’on ne sert dignement la philosophie qu’avec le même feu qu’on sent pour une maîtresse.

Soyez-en sûre, aimable Claire ; je ne m’intéresse pas moins que vous au sort de ce couple infortuné, non par un sentiment de commisération qui peut n’être qu’une foiblesse ; mais par la considération de la justice & de l’ordre, qui veulent que chacun soit placé de la maniere la plus avantageuse à lui-même & à la société. Ces deux belles âmes sortirent l’une pour l’autre des mains de la nature ; c’est dans une douce union, c’est dans le sein du bonheur que, libres de déployer leurs forces & d’exercer leurs vertus, elles eussent éclairé la terre de leurs exemples. Pourquoi faut-il qu’un insensé préjugé vienne change les directions éternelles & bouleverser l’harmonie des êtres pensans ? Pourquoi la vanité d’un pere barbare cache-t-elle ainsi la lumiere sous le boisseau & fait-elle gémir dans les larmes des cœurs tendres & bienfaisans nés pour essuyer celles d’autrui ? Le lien conjugal n’est-il pas le plus libre ainsi que le plus sacré des engagemens ? Oui, toutes les loix qui le gênent sont injustes ; tous les peres qui l’osent former ou rompre sont des tyrans. Ce chaste nœud de la nature n’est soumis ni au pouvoir souverain ni à l’autorité paternelle, mais à la seule autorité du Pere commun qui sait commander aux cœurs & qui leur ordonnant de s’unir, les peut contraindre à s’aimer [40]

Que signifie ce sacrifice des convenances de la nature aux convenances de l’opinion ? La diversité de fortune & d’état s’éclipse & se confond dans le mariage, elle ne fait rien au bonheur ; mais celle d’humeur & de caractere demeure & c’est par elle qu’on est heureux ou malheureux. L’enfant qui n’a de regle que l’amour choisit mal, le pere qui n’a de regle que l’opinion choisit plus mal encore. Qu’une fille manque de raison, d’expérience pour juger de la sagesse & des mœurs, un bon pere y doit suppléer sans doute. Son droit, son devoir même est de dire ; ma fille, c’est un honnête homme, ou, c’est un fripon ; c’est un homme de sens, ou, c’est un fou. Voilà les convenances dont il doit connoître, le jugement de toutes les autres appartient à la fille. En criant qu’on troubleroit ainsi l’ordre de la société, ces tyrans le troublent eux-mêmes. Que le rang se regle par le mérite & l’union des cœurs par leur choix, voilà le véritable ordre social, ceux qui le reglent par la naissance ou par les richesses, sont les vrais perturbateurs de cet ordre ; ce sont ceux-là qu’il faut décrier ou punir.

Il est donc de la justice universelle que ces abus soient redressés ; il est du devoir de l’homme de s’opposer à la violence, de concourir à l’ordre, & s’il m’étoit possible d’unir ces deux amans en dépit d’un vieillard sans raison, ne doutez pas que je n’achevasse en cela l’ouvrage du Ciel, sans m’embarrasser de l’approbation des hommes.

Vous êtes plus heureuse, aimable Claire ; vous avez un pere qui ne prétend point savoir mieux que vous en quoi consiste votre bonheur. Ce n’est, peut-être, ni par de grandes vues de sagesse, ni par une tendresse excessive qu’il vous rend ainsi maîtresse de votre sort ; mais qu’importe la cause, si l’effet est le même, & si, dans la liberté qu’il vous laisse, l’indolence lui tient lieu de raison ? Loin d’abuser de cette liberté, le choix que vous avez fait à vingt ans auroit l’approbation du plus sage pere. Votre cœur, absorbé par une amitié qui n’eut jamais d’égale, a gardé peu de place aux feux de l’amour. Vous leur substituez tout ce qui peut y suppléer dans le mariage : moins amante qu’amie, si vous n’êtes la plus tendre épouse vous serez la plus vertueuse, & cette union qu’a formée la sagesse doit croître avec l’âge & durer autant qu’elle. L’impulsion du cœur est plus aveugle, mais elle est plus invincible : c’est le moyen de se perdre que de se mettre dans la nécessité de lui résister. Heureux ceux que l’amour assortit comme auroit fait la raison, & qui n’ont point d’obstacle à vaincre & de préjugés à combattre. Tels seroient nos deux amans sans l’injuste résistance d’un pere entêté. Tels malgré lui pourroient-ils être encore, si l’un des deux étoit bien conseillé.

L’exemple de Julie & le vôtre montrent également que c’est aux époux seuls à juger s’ils se conviennent. Si l’amour ne regne pas, la raison choisira seule ; c’est le cas où vous êtes ; si l’amour regne, la nature a déjà choisi ; c’est celui de Julie. Telle est la loi sacrée de la nature qu’il n’est pas permis à l’homme d’enfreindre, qu’il n’enfreint jamais impunément, & que la considération des états & des rangs ne peut abroger qu’il n’en coûte des malheurs & des crimes.

Quoique l’hiver s’avance & que j’aie à me rendre à Rome, je ne quitterai point l’ami que j’ai sous ma garde, que je ne voye son ame dans un état de consistance sur lequel je puisse compter. C’est un dépôt qui m’est cher par son prix, & parce que vous me l’avez confié. Si je ne puis faire qu’il soit heureux, je tâcherai du moins qu’il soit sage, & qu’il porte en homme les maux de l’humanité. J’ai résolu de passer ici une quinzaine de jours avec lui, durant lesquels j’espere que nous recevrons des nouvelles de Julie & des vôtres, & que vous m’aiderez toutes deux à mettre quelque appareil sur les blessures de ce cœur malade, qui ne peut encore écouter la raison que par l’organe du sentiment. Je joins ici une lettre pour votre amie : ne la confiez, je vous prie, à aucun commissionnaire, mais remettez-la vous-même.



FRAGMENS


Joints à la Lettre précédente.


1.


Pourquoi n’ai-je pu vous voir avant mon départ ? Vous avez craint que je n’expirasse en vous quittant ? Cœur pitoyable, rassurez-vous. Je me porte bien… je ne souffre pas… je vis encore… je pense à vous… je pense au tems où je vous fus cher… j’ai le cœur un peu serré…la voiture m’étourdit… je me trouve abattu… Je ne pourrai long-tems vous écrire aujourd’hui. Demain peut-être aurai-je plus de force…ou n’en aurai-je plus besoin…

2.

Où m’entraînent ces chevaux avec tant de vitesse ? Où me conduit avec tant de zele cet homme qui se dit mon ami ? Est-ce loin de toi, Julie ? Est-ce par ton ordre ? Est-ce en des lieux où tu n’es pas ?… Ah ! fille insensée !… je mesure des yeux le chemin que je parcours si rapidement. D’où viens-je ? où vais-je ? & pourquoi tant de diligence ? Avez-vous peur, cruels, que je ne coure pas assez tôt à ma perte ? Ô amitié ! ô amour ! est-ce là votre accord ? sont-ce là vos bienfaits ?…

3.

As-tu bien consulté ton cœur en me chassant avec tant de violence ? As-tu pu, dis, Julie, as-tu pu renoncer pour jamais… Non, non : ce tendre cœur m’aime, je le sais bien. Malgré le sort, malgré lui-même, il m’aimera jusqu’au tombeau… Je le vois, tu t’es laissé suggérer [41].... quel repentir éternel tu te prépares !…Hélas ! il sera trop tard !… Quoi ! tu pourrois oublier… Quoi ! je t’aurois mal connue !… Ah ! songe à toi, songe à moi, songe à… écoute, il en est tems encore… Tu m’as chassé avec barbarie, je fuis plus vite que le vent… Dis un mot, un seul mot, & je reviens plus prompt que l’éclair. Dis un mot, & pour jamais nous sommes unis : nous devons l’être… nous le serons… Ah ! l’air emporte mes plaintes !… & cependant je fuis ; je vais vivre & mourir loin d’elle !…Vivre loin d’elle !…




LETTRE III.


DE MILORD EDOUARD À JULIE.


Votre cousine vous dira des nouvelles de votre ami. Je crois d’ailleurs qu’il vous écrit par cet ordinaire. Commencez par satisfaire là-dessus votre empressement, pour lire ensuite posément cette lettre ; car je vous préviens que son sujet demande toute votre attention.

Je connois les hommes ; j’ai vécu beaucoup en peu d’années ; j’ai acquis une grande expérience à mes dépens, & c’est le chemin des passions qui m’a conduit à la philosophie. Mais de tout ce que j’ai observé jusqu’ici je n’ai rien vu de si extraordinaire que vous & votre amant. Ce n’est pas que vous ayez ni l’un ni l’autre un caractere marqué dont on puisse au premier coup d’œil assigner les différences, & il se pourroit bien que cet embarras de vous définir vous fît prendre pour des âmes communes par un observateur superficiel. Mais c’est cela même qui vous distingue, qu’lest impossible de vous distinguer, & que les traits du modele commun, dont quelqu’un manque toujours à chaque individu, brillent tous également dans les vôtres. Ainsi chaque épreuve d’une estampe a ses défauts particuliers qui lui servent de caractere, & s’il en vient une qui soit parfaite, quoiqu’on la trouve belle au premier coup d’œil, il faut la considérer long-tems pour la reconnaître. La premiere fois que je vis votre amant, je fus frappé d’un sentiment nouveau qui n’a fait qu’augmenter de jour en jour, à mesure que la raison l’a justifié. À votre égard ce fut tout autre chose encore, & ce sentiment fut si vif que je me trompai sur sa nature. Ce n’étoit pas tant la différence des sexes qui produisoit cette impression, qu’un caractere encore plus marqué de perfection que le cœur sent, même indépendamment de l’amour. Je vois bien ce que vous seriez sans votre ami, je ne vois pas de même ce qu’il seroit sans vous : beaucoup d’hommes peuvent lui ressembler, mais il n’y a qu’une Julie au monde. après un tort que je ne me pardonnerai jamais, votre lettre vint m’éclairer sur mes vrais sentiments. Je connus que je n’étois point jaloux, ni par conséquent amoureux ; je connus que vous étiez trop aimable pour moi ; il vous faut les prémices d’une ame, & la mienne ne seroit pas digne de vous.

Des ce moment je pris pour votre bonheur mutuel un tendre intérêt qui ne s’éteindra point. Croyant lever toutes les difficultés, je fis auprès de votre pere une démarche indiscrete, dont le mauvais succes n’est qu’une raison de plus pour exciter mon zele. Daignez m’écouter & je puis réparer encore tout le mal que je vous ai fait.

Sondez bien votre cœur, ô Julie !, & voyez s’il vous est possible d’éteindre le feu dont il est dévoré. Il fut un tems peut-être où vous pouviez en arrêter le progres ; mais si Julie, pure & chaste, a pourtant succombé, comment se relevera-t-elle après sa chute ? Comment résistera-t-elle à l’amour vainqueur, & armé de la dangereuse image de tous les plaisirs passés ? Jeune amante, ne vous en imposez plus, & renoncez à la confiance qui vous a séduite : vous êtes perdue, s’il faut combattre encore : vous serez avilie & vaincue, & le sentiment de votre bonté étouffera par degrés toutes vos vertus. L’amour s’est insinué trop avant dans la substance de votre ame pour que vous puissiez jamais l’en chasser ; il en renforce & pénetre tous les traits comme une eau forte & corrosive, vous n’en effacerez jamais la profonde impression sans effacer à la fois tous les sentimens exquis que vous reçûtes de la nature ; & quand il ne vous restera plus d’amour, il ne vous restera plus rien d’estimable. Qu’avez-vous donc maintenant à faire, ne pouvant plus changer l’état de votre cœur ? Une seule chose, Julie, c’est de le rendre légitime. Je vais vous proposer pour cela l’unique moyen qui vous reste ; profitez-en tandis qu’il est tems encore ; rendez à l’innocence & à la vertu cette sublime raison dont le Ciel vous fit dépositaire, ou craignez d’avilir à jamais le plus précieux de ses dons.

J’ai dans le duché d’York une terre assez considérable, qui fut long-tems le séjour de mes ancêtres. Le château est ancien, mais bon & commode ; les environs sont solitaires, mais agréables & variés. La riviere d’Ouse, qui passe au bout du parc, offre à la fois une perspective charmante à la vue & un débouché facile aux denrées. Le produit de la terre suffit pour l’honnête entretien du maître & peut doubler sous ses yeux. L’odieux préjugé n’a point d’acces dans cette heureuse contrée ; l’habitant paisible y conserve encore les mœurs simples des premiers tems, & l’on y trouve une image du Valais décrit avec des traits si touchans par la plume de votre ami ! Cette terre est à vous, Julie, si vous daignez l’habiter avec lui ; c’est là que vous pourrez accomplir ensemble tous les tendres souhaits par où finit la lettre dont je parle.

Venez, modele unique des vrais amants, venez, couple aimable & fidele, prendre possession d’un lieu fait pour servir d’asile à’amour & à l’innocence ; venez y serrer, à la face du Ciel & des hommes, le doux nœud qui vous unit ; venez honorer de l’exemple de vos vertus un pays où elles seront adorées, & des gens simples portés à les imiter. Puissiez-vous en ce lieu tranquille goûter à jamais dans les sentimens qui vous unissent le bonheur des âmes pures ! puisse le Ciel y bénir vos chastes feux d’une famille qui vous ressemble ; puissiez-vous y prolonger vos jours dans une honorable vieillesse, & les terminer enfin paisiblement dans les bras de vos enfants ! puissent nos neveux, en parcourant avec un charme secret ce monument de la félicité conjugale, dire un jour dans l’attendrissement de leur cœur : Ce fut ici l’asile de l’innocence, ce fut ici la demeure des deux amants !

Votre sort est en vos mains, Julie ; pesez attentivement la proposition que je vous fais, & n’en examinez que le fond ; car d’ailleurs je me charge d’assurer d’avance & irrévocablement votre ami de l’engagement que je prends ; je me charge aussi de la sûreté de votre départ, & de veiller avec lui à celle de votre personne jusqu’à votre arrivée : là vous pourrez aussitôt vous marier publiquement sans obstacle ; car parmi nous une fille nubile n’a nul besoin du consentemen d’autrui pour disposer d’elle-même. Nos sages loix n’abrogent point celles de la nature, & s’il résulte de cet heureux accord quelques inconvénients, ils sont beaucoup moindres que ceux qu’il prévient. J’ai laissé à Vevai mon valet de chambre, homme de confiance, brave, prudent & d’une fidélité à toute épreuve. Vous pourrez aisément vous concerter avec lui de bouche ou par écrit à l’aide de Regianino, sans que ce dernier sache de quoi il s’agit. Quand il sera tems, nous partirons pour vous aller joindre, & vous ne quitterez la maison paternelle que sous la conduite de votre époux.

Je vous laisse à vos réflexions ; mais, je le répete, craignez l’erreur des préjugés & la séduction des scrupules, qui menent souvent au vice par chemin de l’honneur. Je prévois ce qui vous arrivera si vous rejetez mes offres. La tyrannie d’un pere intraitable vous entraînera dans l’abîme que vous ne connaîtrez qu’apres la chute. Votre extrême douceur dégénere quelquefois en timidité : vous serez sacrifiée à la chimere des conditions [42]. Il faudra contracter un engagement désavoué par le cœur. L’approbation publique sera démentie incessamment par le cri de la conscience ; vous serez honorée & méprisable : il vaut mieux être oubliée & vertueuse.

P. S. Dans le doute de votre résolution, je vous écris à’insu de notre ami, de peur qu’un refus de votre part ne vînt détruire en un instant tout l’effet de mes soins.




LETTRE IV.


DE JULIE À CLAIRE.


Oh, ma chère, dans quel trouble tu m’as laissée hier au soir, & quelle nuit j’ai passé en rêvant à cette fatale lettre ! Non, jamais tentation plus dangereuse ne vint assaillir mon cœur ; jamais je n’éprouvai de pareilles agitations, & jamais je n’apperçus moins le moyen de les appaiser. Autrefois, une certaine lumiere de sagesse & de raison dirigeoit ma volonté ; dans toutes les occasions embarrassantes, je discernois d’abord le parti le plus honnête & le prenois à l’instant. Maintenant, avilie & toujours vaincue, je ne fais que flotter entre des passions contraires : mon foible cœur n’a plus que le choix de ses fautes ; & tel est mon déplorable aveuglement, que si je viens par hasard à prendre le meilleur parti, la vertu ne m’aura point guidée & je n’en aurai pas moins de remords. Tu sais quel époux mon pere me destine ; tu sais quels liens l’amour m’a donnés. Veux-je être vertueuse, l’obéissance & la foi m’imposent des devoirs opposés. Veux-je suivre le penchant de mon cœur, qui préférer d’un amant ou d’un pere ? Hélas ! en écoutant l’amour ou la nature, je ne puis éviter de mettre l’un ou l’autre au désespoir ; en me sacrifiant au devoir, je ne puis éviter de commettre un crime ; & quelque parti que je prenne, il faut que je meure à la fois malheureuse & coupable.

Ah ! chère & tendre amie, toi qui fus toujours mon unique ressource & qui m’as tant de fois sauvée de la mort & du désespoir, considere aujourd’hui l’horrible état de mon ame & vois si jamais tes secourables soins me furent plus nécessaires. Tu sais si tes avis sont écoutés ; tu sais si tes conseils sont suivis ; tu viens de voir, au prix du bonheur de ma vie, si je sais déférer aux leçons de l’amitié. Prends donc pitié de l’accablement où tu m’as réduite : acheve, puisque tu as commencé ; supplée à mon courage abattu ; pense pour celle qui ne pense plus que par toi. Enfin, tu lis dans ce cœur qui t’aime : tu le connois mieux que moi. Apprends-moi donc ce que je veux & choisis à ma place, quand je n’ai plus la force de vouloir, ni la raison de choisir.

Relis la lettre de ce généreux Anglois ; relis-la mille fois, mon ange. Ah ! laisse-toi toucher au tableau charmant du bonheur que l’amour, la paix, la vertu peuvent me promettre encore ! Douce & ravissante union des ames ! délices inexprimables, même au sein des remords ! Dieux ! que seriez-vous pour mon cœur au sein de la foi conjugale ? Quoi ! le bonheur & l’innocence seroient encore en mon pouvoir ? Quoi ! je pourrois expirer d’amour & de joie entre un époux adoré, & les chers gages de sa tendresse !… & j’hésite un seul moment, & je ne vole pas réparer ma faute dans les bras de celui qui me la fit commettre ! & je ne suis pas déjà femme vertueuse & chaste mere de famille ?… Oh que les auteurs de mes jours ne peuvent-ils me voir sortir de mon avilissement ! Que ne peuvent-ils être témoins de la maniere dont je saurai remplir à mon tour les devoirs sacrés qu’ils ont remplis envers moi ?… Et les tiens ? Fille ingrate & dénaturée, qui les remplira près d’eux, tandis que tu les oublies ? Est-ce en plongeant le poignard dans le sein d’une mere que tu te prépares à le devenir ? Celle qui déshonore sa famille apprendra-t-elle à ses enfans à l’honorer ? Digne objet de l’aveugle tendresse d’un pere & d’une mere idolâtres, abandonne-les au regret de t’avoir fait naître ; couvre leurs vieux jours de douleur & d’opprobre… & jouis, si tu peux, d’un bonheur acquis à ce prix.

Mon Dieu ! que d’horreurs m’environnent ! quitter furtivement son pays ; déshonorer sa famille, abandonner à la fois pere, mere, amie, parens, & toi-même ! & toi, ma douce amie ! & toi, la bien-aimée de mon cœur ! toi dont à peine des mon enfance, je puis rester éloignée un seul jour ; te fuir, te quitter, te perdre, ne te plus voir !… ah ! non ! que jamais… que de tourmens déchirent ta malheureuse amie ! elle sent à la fois tous les maux dont elle a le choix, sans qu’aucun des biens qui lui resteront la console. Hélas ! je m’égare. Tant de combats passent ma force & troublent ma raison ; je perds à la fois le courage & le sens. Je n’ai plus d’espoir qu’en toi seule. Ou choisis, ou laisse-moi mourir.

LETTRE V. REPONSE.

Tes perplexités ne sont que trop bien fondées, ma chère Julie ; je les ai prévues & n’ai pu les prévenir ; je les sens & ne les puis appaiser ; & ce que je vois de pire dans ton état, c’est que personne ne t’en peut tirer que toi-même. Quand il s’agit de prudence, l’amitié vient au secours d’une ame agitée ; s’il faut choisir le bien ou le mal, la passion qui les méconnaît peut se taire devant un conseil désintéressé. Mais ici, quelque parti que tu prennes, la nature l’autorise & le condamne, la raison le bl ame & l’approuve, le devoir, se tait ou s’oppose à lui-même ; les suites sont également à craindre de part & d’autre ; tu ne peux ni rester indécise ni bien choisir ; tu n’asque des peines à comparer & ton cœur seul en est le juge. Pour moi, l’importance de la délibération m’épouvante & son effet m’attriste. Quelque sort que tu préferes, il sera toujours peu digne de toi ; & ne pouvant ni te montrer un parti qui te convienne, ni te conduire au vrai bonheur, je n’ai pas le courage de décider de ta destinée. Voici le premier refus que tu reçus jamais de ton amie ; & je sens bien, par ce qu’il me coûte, que ce sera le dernier : mais je te trahirois en voulant te gouverner dans un cas où la raison même s’impose silence & où la seule regle à suivre est d’écouter ton propre penchant.

Ne sois pas injuste envers moi, ma douce amie & ne me juge point avant le tems. Je sais qu’il est des amitiés circonspectes qui, craignant de se compromettre, refusent des conseils dans les occasions difficiles & dont la réserve augmente avec le péril des amis. Ah ! tu vas connoître si ce cœur qui t’aime connoît ces timides précautions ! Souffre qu’au lieu de te parler de tes affaires, je te parle un instant des miennes.

N’as-tu jamais remarqué, mon ange, à quel point tout ce qui t’approche s’attache à moi ? Qu’un pere & une mere chérissent une fille unique, il n’y a pas, je le sais, de quoi s’en fort étonner ; qu’un jeune homme ardent s’enflamme, pour un objet aimable, cela n’est pas plus extraordinaire. Mais qu’à l’âge mûr, un homme aussi froid que M. de Wolmar s’attendrisse, en te voyant, pour la premiere fois de sa vie ; que toute une famille t’idolâtre unanimement ; que tu sois chère à mon pere, cet homme si peu sensible, autant & plus peut-être que ses propres enfants ; que les amis, les connoissances, les domestiques, les voisins & toute une ville entiere, t’adorent de concert & prennent à toi le plus tendre intérêt : voilà ma chère, un concours moins vraisemblable & qui n’auroit point lieu s’il n’avoit en ta personne quelque cause particuliere. Sais-tu bien quelle est cette cause ? Ce n’est ni ta beauté, ni ton esprit, ni ta grâce, ni rien de tout ce qu’on entend par le don de plaire : mais c’est cette ame tendre & cette douceur d’attachement qui n’a point d’égale ; c’est le don d’aimer, mon enfant, qui te fait aimer. On peut résister à tout, hors à la bienveillance ; & il n’y a point de moyen plus sûr d’acquérir l’affection des autres, que de leur donner la sienne. Mille femmes sont plus belles que toi ; plusieurs ont autant de grâce ; toi seule as, avec les grâces, je ne sais quoi de plus séduisant qui ne plaît pas seulement mais qui touche & qui fait voler tous les cœurs au-devant du tien. On sent que ce tendre cœur ne demande qu’à se donner & le doux sentiment qu’il cherche le va chercher à son tour.

Tu vois par exemple avec surprise l’incroyable affection de Milord Edouard pour ton ami ; tu vois son zele pour ton bonheur ; tu reçois avec admiration ses offres généreuses ; tu les attribues à la seule vertu : & ma Julie de s’attendrir ! Erreur, abus, charmante cousine ! À Dieu ne plaise que j’atténue les bienfaits de Milord Edouard & que je déprise sa grande ame ! Mais, crois-moi, ce zele, tout pur qu’il est, seroit moins ardent, si, dans la même circonstance, il s’adressoit à d’autres personnes. C’est ton ascendant invincible & celui de ton ami qui, sans même qu’il s’en aperçoive, le déterminent avec tant de force & lui font faire par attachement ce qu’il croit ne faire que par honnêteté.

Voilà ce qui doit arriver à toutes les âmes d’une certaine trempe ; elles transforment, pour ainsi dire, les autres en elles-mêmes ; elles ont une sphere d’activité dans laquelle rien ne leur résiste : on ne peut les connoître sans les vouloir imiter & de leur sublime élévation elles attirent à elles tout ce qui les environne. C’est pour cela, ma chère, que ni toi ni ton ami ne connaîtrez peut-être jamais les hommes ; car vous les verrez bien plus comme vous les ferez, que comme ils seront d’eux-mêmes. Vous donnerez le ton à tous ceux qui vivront avec vous ; ils vous fuiront ou vous deviendront semblables & tout ce que vous aurez vu n’aura peut-être rien de pareil dans le reste du monde.

Venons maintenant à moi, cousine, à moi qu’un même sang, un même âge & surtout une parfaite conformité de goûts & d’humeurs, avec des tempéramens contraires, unit à toi des l’enfance :

Congiunti eran gl’albergbi,
Ma più congiunti i cori ;
Conforme era l’etate,
Ma ’l pensier più cnnforme. [43]

Que penses-tu qu’ait produit sur celle qui a passé sa vie avec toi cette charmante influence qui se fait sentir à tout ce qui t’approche ? Crois-tu qu’il puisse ne régner entre nous qu’une union commune ? Mes yeux ne te rendent-ils pas la douce joie que je prends chaque jour dans les tiens en nous abordant ? Ne lis-tu pas dans mon cœur attendri le plaisir de partager tes peines & de pleurer avec toi ? Puis-je oublier que, dans les premiers transports d’un amour naissant, l’amitié ne te fut point importune & que les murmures de ton amant ne purent t’engager à m’éloigner de toi & à me dérober le spectacle de ta foiblesse ? Ce moment fut critique, ma Julie ; je sais ce que vaut dans ton cœur modeste le sacrifice d’une honte qui n’est pas réciproque. Jamais je n’eusse été ta confidente si j’eusse été ton amie à demi & nos âmes se sont trop bien senties en s’unissant pour que rien les puisse désormais séparer.

Qu’est-ce qui rend les amitiés si tiedes & si peu durables entre les femmes, je dis entre celles qui sauroient aimer ? Ce sont les intérêts de l’amour, c’est l’empire de la beauté ; c’est la jalousie des conquêtes : or, si rien de tout cela nous eût pu diviser, cette division seroit déjà faite. Mais quand mon cœur seroit moins inepte à l’amour, quand j’ignorerois que vos feux sont de nature à ne s’éteindre qu’avec la vie, ton amant est mon ami, c’est-à-dire mon frere : & qui vit jamais finir par l’amour une véritable amitié ? Pour M. d’Orbe, assurément il aura long-tems à se louer de tes sentiments, avant que je songe à m’en plaindre & je ne suis pas plus tentée de le retenir par force, que toi de me l’arracher. Eh ! mon enfant, plût au Ciel qu’au prix de son attachement, je te pusse guérir du tien ! Je le garde avec plaisir, je le céderois avec joie.

À l’égard des prétentions sur la figure, j’en puis avoir tant qu’il me plaira ; tu n’es pas fille à me les disputer & je suis bien sûre qu’il ne t’entra de tes jours dans l’esprit de savoir qui de nous deux est la plus jolie. Je n’ai pas été tout à fait si indifférente ; je sais là-dessus à quoi m’en tenir, sans en avoir le moindre chagrin. Il me semble même que j’en suis plus fiere que jalouse ; car enfin les charmes de ton visage, n’étant pas ceux qu’il faudroit au mien, ne m’ôtent rien de ce que j’ai & je me trouve encore belle de ta beauté, aimable de tes grâces, ornée de tes talents : je me pare de toutes tes perfections & c’est en toi que je place mon amour-propre le mieux entendu. Je n’aimerois pourtant guere à faire peur pour mon compte, mais je suis assez jolie pour le besoin que j’ai de l’être. Tout le reste m’est inutile & je n’ai pas besoin d’être humble pour te céder.

Tu t’impatientes de savoir à quoi j’en veux venir. Le voici. Je ne puis te donner le conseil que tu me demandes, je t’en ai dit la raison : mais le parti que tu prendras pour toi, tu le prendras en même tems pour ton amie ; & quel que soit ton destin, je suis déterminée à le partager. Si tu pars, je te suis ; si tu restes, je reste : j’en ai formé l’inébranlable résolution ; je le dois, rien ne m’en peut détourner. Ma fatale indulgence a causé ta perte ; ton sort doit être le mien ; & puisque nous fûmes inséparables des l’enfance, ma Julie, il faut l’être jusqu’au tombeau.

Tu trouveras, je le prévois, beaucoup d’étourderie dans ce projet : mais, au fond, il est plus sensé qu’il ne semble ; & je n’ai pas les mêmes motifs d’irrésolution que toi. Premierement, quant à ma famille, si je quitte un pere facile, je quitte un pere assez indifférent, qui laisse faire à ses enfans tout ce qui leur plaît, plus par négligence que par tendresse : car tu sais que les affaires de l’Europe l’occupent beaucoup plus que les siennes & que sa fille lui est moins chère que la Pragmatique. D’ailleurs, je ne suis pas comme toi fille unique ; & avec les enfans qui lui resteront, à peine saura-t-il s’il lui en manque un.

J’abandonne un mariage prêt à conclure ? Manco male, ma chére ; c’est à M. d’Orbe, s’il m’aime, à s’en consoler. Pour moi, quoique j’estime son caractere, que je ne sois pas sans attachement pour sa personne & que je regrette en lui un fort honnête homme, il ne m’est rien auprès de ma Julie. Dis-moi, mon enfant, l’ame a-t-elle un sexe ? En vérité, je ne le sens guere à la mienne. Je puis avoir des fantaisies, mais fort peu d’amour. Un mari peut m’être utile, mais il ne sera jamais pour moi qu’un mari ; & de ceux-là, libre encore & passable comme je suis, j’en puis trouver un par tout le monde.

Prends bien garde, cousine, que, quoique je n’hésite point, ce n’est pas à dire que tu ne doives point hésiter & que je veuille t’insinuer à prendre le parti que je prendrai si tu pars. La différence est grande entre nous & tes devoirs sont beaucoup plus rigoureux que les miens. Tu sais encore qu’une affection presque unique remplit mon cœur & absorbe si bien tous les autres sentiments, qu’ils y sont comme anéantis. Une invincible & douce habitude m’attache à toi des mon enfance ; je n’aime parfaitement que toi seule & si j’ai quelque lien à rompre en te suivant, je m’encouragerai par ton exemple. Je me dirai, j’imite Julie & me croirai justifiée.

BILLET DE JULIE À CLAIRE.

Je t’entends, amie incomparable & je te remercie. Au moins une fois j’aurai fait mon devoir & ne serai pas en tout indigne de toi.

LETTRE VI. DE JULIE À MILORD EDOUARD.

Votre lettre, milord, me pénetre d’attendrissement & d’admiration. L’ami que vous daignez protéger n’y sera pas moins sensible, quand il saura tout ce que vous avez voulu faire pour nous. Hélas ! il n’ya que les infortunés qui sentent le prix des âmes bienfaisantes. Nous ne savons déjà qu’à trop de titres tout ce que vaut la vôtre & vos vertus héroiques nous toucheront toujours, mais elles ne nous surprendront plus.

Qu’il me seroit doux d’être heureuse sous les auspices d’un ami si généreux & de tenir de ses bienfaits le bonheur que la fortune m’a refusé ! Mais, milord, je le vois avec désespoir, elle trompe vos bons desseins ; mon sort cruel l’emporte sur votre zele & la douce image des biens que vous m’offrez ne sert qu’à m’en rendre la privation plus sensible. Vous donnez une retraite agréable, & sûre à deux amans persécutés ; vous y rendez leurs feux légitimes, leur union solennelle ; & je sais que sous votre garde j’échapperois aisément aux poursuites d’une famille irritée. C’est beaucoup pour l’amour ; est-ce assez pour la félicité ? Non : si vous voulez que je sois paisible & contente, donnez-moi quelque asile plus sûr encore ; où l’on puisse échapper à la honte & au repentir. Vous allez au-devant de nos besoins & par une générosité sans exemple, vous vous privez pour notre entretien d’une partie des biens destinés au vôtre. Plus riche, plus honorée de vos bienfaits que de mon patrimoine, je puis tout recouvrer près de vous & vous daignerez me tenir lieu de pere. Ah ! milord, serai-je digne d’en trouver un, après avoir abandonné celui que m’a donné la nature ?

Voilà la source des reproches d’une conscience épouvantée, & des murmures secrets qui déchirent mon cœur. Il ne s’agit pas de savoir si j’ai droit de disposer de moi contre le gré des auteurs de mes jours, mais si j’en puis disposer sans les affliger mortellement, si je puis les fuir sans les mettre au désespoir. Hélas ! il vaudoit autant consulter si j’ai droit de leur ôter la vie. Depuis quand la vertu pese-t-elle ainsi les droits du sang & de la nature ? Depuis quand un cœur sensible marque-t-il avec tant de soin les bornes de la reconnaissance ? N’est-ce pas être déjà coupable, que de vouloir aller jusqu’au point où l’on commence à le devenir ? & cherche-t-on si scrupuleusement le terme de ses devoirs, quand on n’est point tenté de le passer ? Qui, moi ? j’abandonnerois impitoyablement ceux par qui je respire, ceux qui me conservent la vie qu’ils m’ont donnée, & me la rendent chère ; ceux qui n’ont d’autre espoir, d’autre plaisir qu’en moi seule ? Un pere presque sexagénaire ! une mere toujours languissante ! Moi leur unique enfant, je les laisserois sans assistance dans la solitude & les ennuis de la vieillesse, quand il est tems de leur rendre les tendres soins qu’ils m’ont prodigués ? Je livrerois leurs derniers jours à la honte, aux regrets, aux pleurs ? La terreur, le cri de ma conscience agitée me peindroient sans cesse mon pere & ma mere expirans sans consolation & maudissant la fille ingrate qui les délaisse & les déshonore ? Non, Milord, la vertu que j’abandonnai, m’abandonne à son tour & ne dit plus rien à mon cœur ; mais cette idée horrible me parle à sa place, elle me suivroit pour mon tourment à chaque instant de mes jours, & me rendroit misérable au sein du bonheur. Enfin, si tel est mon destin, qu’il faille livrer le reste de ma vie aux remords, celui-là seul est trop affreux pour le supporter ; j’aime mieux braver tous les autres.

Je ne puis répondre à vos raisons, je l’avoue, je n’ai que trop de penchant à les trouver bonnes : mais, Milord, vous n’êtes pas marié. Ne sentez-vous point qu’il faut être pere pour avoir droit de conseiller les enfans d’autrui ? Quant à moi, mon parti est pris ; mes parens me rendront malheureuse, je le sais bien ; mais il me sera moins cruel de gémir dans mon infortune, que d’avoir causé la leur, & je ne déserterai jamais la maison paternelle. Va donc, douce chimere d’une ame sensible, félicité si charmante & si désirée, va te perdre dans la nuit des songes ; tu n’auras plus de réalité pour moi. Et vous, ami trop généreux, oubliez vos aimables projets & qu’il n’en reste de trace qu’au fond d’un cœur trop reconnoissant pour en perdre le souvenir. Si l’exces de nos maux ne décourage point votre grande ame, si vos généreuses bontés ne sont point épuisées, il vous reste de quoi les exercer avec gloire, & celui que vous honorez du titre de votre ami, peut par vos soins mériter de le devenir. Ne jugez pas de lui par l’état où vous le voyez : son égarement ne vient point de lâcheté, mais d’un génie ardent & fier qui se roidit contre la fortune. Il y a souvent plus de stupidité que de courage dans une constance apparente ; le vulgaire ne connoît point de violentes douleurs, & les grandes passions ne germent guere chez les hommes foibles. Hélas ! il a mis dans la sienne cette énergie de sentimens qui caractérise les ames nobles, & c’est ce qui fait aujourd’hui ma honte & mon désespoir. Milord, daignez le croire, s’il n’étoit qu’un homme ordinaire, Julie n’eût point péri.

Non, non ; cette affection secrete qui prévint en vous une estime éclairée ne vous a point trompé. Il est digne de tout ce que vous avez fait pour lui sans le bien connoître ; vous ferez plus encore s’il est possible, après l’avoir connu. Oui, soyez son consolateur, son protecteur, son ami, son pere, c’est à la fois pour vous & pour lui que je vous en conjure ; il justifiera votre confiance, il honorera vos bienfaits, il pratiquera vos leçons, il imitera vos vertus, il apprendra de vous la sagesse. Ah ! Milord ! s’il devient entre vos mains tout ce qu’il peut être, que vous serez fier un jour de votre ouvrage !

LETTRE VII. DE JULIE.

Et toi aussi, mon doux ami ! & toi l’unique espoir de mon cœur, tu viens le percer encore quand il se meurt de tristesse ! J’étois préparée aux coups de la fortune, de longs pressentimens me les avoient annoncés ; je les aurois supportés avec patience : mais toi pour qui je les souffre ! ah ! ceux qui me viennent de toi me sont seuls insupportables & il m’est affreux de voir aggraver mes peines par celui qui devoit me les rendre cheres. Que de douces consolations je m’étois promises qui s’évanouissent avec ton courage ! Combien de fois je me flattai que ta force animeroit ma langueur, que ton mérite effaceroit ma faute, que tes vertus releveroient mon ame abattue ! Combien de fois j’essuyoi mes larmes ameres en me disant : Je souffre pour lui, mais il en est digne : je suis coupable, mais il est vertueux ; mille ennuis m’assiegent, mais sa constance me soutient & je trouve au fond de son cœur le dédommagement de toutes mes pertes ! Vain espoir que la premiere épreuve a détruit ! Où est maintenant cet amour sublime qui sait élever tous les sentimens & faire éclater la vertu ? Où sont ces fieres maximes ? Qu’est devenue cette imitation des grands hommes ? Où est ce philosophe que le malheur ne peut ébranler & qui succombe au premier accident qui le sépare de sa maîtresse ? Quel prétexte excusera désormais ma honte à mes propres yeux, quand je ne vois plus dans celui qui m’a séduite qu’un homme sans courage, amolli par les plaisirs, qu’un cœur lâche, abattu par les premiers revers, qu’un insensé qui renonce à la raison sitôt qu’il a besoin d’elle ? Ô Dieu ! dans ce comble d’humiliation devais-je me voir réduite à rougir de mon choix autant que de ma foiblesse ?

Regarde à quel point tu t’oublies : ton ame égarée & rampante s’abaisse jusqu’à la cruauté ! tu m’oses faire des reproches ! tu t’oses plaindre de moi !… de ta Julie !… Barbare !… Comment tes remords n’ont-ils pas retenu ta main ? Comment les plus doux témoignages du plus tendre amour qui fut jamais t’ont-ils laissé le courage de m’outrager ? Ah ! si tu pouvois douter de mon cœur, que le tien seroit méprisable ! Mais non, tu n’en doutes pas, tu n’en peux douter, j’en puis défier ta fureur ; & dans cet instant même, où je hais ton injustice, tu vois trop bien la source du premier mouvement de colere que j’éprouvai de ma vie.

Peux-tu t’en prendre à moi, si je me suis perdue par une aveugle confiance & si mes dessins n’ont point réussi ? Que tu rougirois de tes duretés si tu connoissois quel espoir m’avoit séduite, quels projets j’osai former pour ton bonheur & le mien & comment ils se sont évanouis avec toutes mes espérances ! Quelque jour, j’ose m’en flatter encore, tu pourras en savoir davantage & tes regrets me vengeront de tes reproches. Tu sais la défense de mon pere ; tu n’ignores pas les discours publics ; j’en prévis les conséquences, je te les fis exposer, tu les sentis comme nous ; & pour nous conserver l’un à l’autre, il falut nous soumettre au sort qui nous séparoit.

Je t’ai donc chassé, comme tu l’oses dire ! Mais pour qui l’ai-je fait, amant sans délicatesse ? Ingrat ! c’est pour un cœur bien plus honnête qu’il ne croit l’être & qui mourroit mille fois plutôt que de me voir avilie. Dis-moi, que deviendras-tu quand je serai livrée à l’opprobre ? Esperes-tu pouvoir supporter le spectacle de mon déshonneur ? Viens, cruel, si tu le crois, viens recevoir le sacrifice de ma réputation avec autant de courage que je puis tel’offrir. Viens, ne crains pas d’être désavoué de celle à qui tu fus cher. Je suis prête à déclarer à la face du Ciel & des hommes tout ce que nous avons senti l’un pour l’autre ; je suis prête à te nommer hautement mon amant, à mourir dans tes bras d’amour & de honte : j’aime mieux que le monde entier connoisse ma tendresse que de t’en voir douter un moment & tes reproches me sont plus amers que l’ignominie.

Finissons pour jamais ces plaintes mutuelles, je t’en conjure ; elles me sont insupportables. Ô Dieu ! comment peut-on se quereller quand on s’aime & perdre à se tourmenter l’un l’autre des momens où l’on a si grand besoin de consolation ? Non, mon ami, que sert de feindre un mécontentement qui n’est pas ? Plaignons-nous du sort & non de l’amour. Jamais il ne forma d’union si parfaite ; jamais il n’en forma de plus durable. Nos âmes trop bien confondues ne sauraient plus se séparer ; & nous ne pouvons plus vivre éloignés l’un de l’autre, que comme deux parties d’un même tout. Comment peux-tu donc ne sentir que tes peines ? Comment ne sens-tu point celles de ton amie ? Comment n’entends-tu point dans ton sein ses tendres gémissements ? Combien ils sont plus douloureux que tes cris emportés ! Combien, si tu partageois mes maux, ils te seroient plus cruels que les tiens mêmes !

Tu trouves ton sort déplorable ! Considere celui de ta Julie & ne pleure que sur elle. Considere dans nos communes infortunes l’état de mon sexe & du tien & juge qui de nous est le plus à plaindre. Dans la force des passions, affecter d’être insensible, en proie à mille peines, paroître joyeuse & contente ; avoir l’air serein & l’ame agitée ; dire toujours autrement qu’on ne pense ; déguiser tout ce qu’on sent ; être fausse par devoir & mentir par modestie : voilà l’état habituel de toute fille de mon âge. On passe ainsi ses beaux jours sous la tyrannie des bienséances, qu’aggrave enfin celle des parens dans un lien mal assorti ! Mais on gêne en vain nos inclinations ; le cœur ne reçoit de loix que de lui-même ; il échappe à l’esclavage ; il se donne à son gré. Sous un joug de fer que le Ciel n’impose pas, on n’asservit qu’un corps sans ame : la personne & la foi restent séparément engagées ; & l’on force au crime une malheureuse victime en la forçant de manquer de part ou d’autre au devoir sacré de la fidélité. Il en est de plus sages. Ah ! je le sais. Elles n’ont point aimé : qu’elles sont heureuses ! Elles résistent : j’ai voulu résister. Elles sont plus vertueuses ? Aiment-elles mieux la vertu ? Sans toi, sans toi seul, je l’aurois toujours aimée. Il est donc vrai que je ne l’aime plus ?… Tu m’as perdue, & c’est moi qui te console !… Mais moi que vais-je devenir ?… Que les consolations de l’amitié sont foibles où manquent celles de l’amour ! Qui me consolera donc dans mes peines ? Quel sort affreux j’envisage, moi qui, pour avoir vécu dans le crime, ne vois plus qu’un nouveau crime dans des nœuds abhorrés & peut-être inévitables ! Où trouverai-je assez de larmes pour pleurer ma faute & mon amant, si je cede ? Où trouverai-je assez de force pour résister, dans l’abattement où je suis ? Je crois déjà voir les fureurs d’un pere irrité. Je crois déjà sentir le cri de la nature émouvoir mes entrailles, ou l’amour gémissant déchirer mon cœur. Privée de toi, je reste sans ressource, sans appui, sans espoir ; le passé m’avilit, le présent m’afflige, l’avenir m’épouvante. J’ai cru tout faire pour notre bonheur, je n’ai fait que nous rendre plus méprisables en nous préparant une séparation plus cruelle. Les vains plaisirs ne sont plus, les remords demeurent ; & la honte qui m’humilie est sans dédommagement.

C’est à moi, c’est à moi d’être foible & malheureuse. Laisse-moi pleurer & souffrir ; mes pleurs ne peuvent non plus tarir que mes fautes se réparer ; & le tems même qui guérit tout ne m’offre que de nouveaux sujets de larmes. Mais toi qui n’as nulle violence à craindre, que la honte n’avilit point, que rien ne force à déguiser bassement tes sentiments ; toi qui ne sens que l’atteinte du malheur & jouis au moins de tes premieres vertus, comment t’oses-tu dégrader au point de soupirer & gémir comme une femme, & de t’emporter comme un furieux ? N’est-ce pas assez du mépris que j’ai mérité pour toi, sans l’augmenter en te rendant méprisable toi-même & sans m’accabler à la fois de mon opprobre & du tien ? Rappelle donc ta fermeté, sache supporter l’infortune & sois homme. Sois encore, si j’ose le dire, l’amant que Julie a choisi. Ah ! si je ne suis plus digne d’animer ton courage, souviens-toi du moins de ce que je fus un jour ; mérite que pour toi j’aie cessé de l’être ; ne me déshonore pas deux fois.

Non, mon respectable ami, ce n’est point toi que je reconnois dans cette lettre efféminée que je veux à jamais oublier & que je tiens déjà désavouée par toi-même. J’espere, tout avilie, toute confuse que je suis, j’ose espérer que mon souvenir n’inspire point des sentimens si bas, que mon image regne encore avec plus de gloire dans un cœur que je pus enflammer & que je n’aurai point à me reprocher, avec ma foiblesse, la lâcheté de celui qui l’a causée.

Heureux dans ta disgrâce, tu trouves le plus précieux dédommagement qui soit connu des âmes sensibles. Le Ciel dans ton malheur te donne un ami & te laisse à douter si ce qu’il te rend ne vaut pas mieux que ce qu’il t’ôte. Admire & chéris cet homme trop généreux qui daigne aux dépens de son repos prendre soin de tes jours & de ta raison. Que tu serois ému si tu savois tout ce qu’il a voulu faire pour toi ! Mais que sert d’animer ta reconnaissance en aigrissant tes douleurs ? Tu n’as pas besoin de savoir à quel pointil t’aime pour connoître tout ce qu’il vaut ; & tu ne peux l’estimer comme il le mérite, sans l’aimer comme tu le dois. LETTRE VIII. DE CLAIRE.

Vous avez plus d’amour que de délicatesse & savez mieux faire des sacrifices que les faire valoir. Y pensez-vous d’écrire à Julie sur un ton de reproches dans l’état où elle est & parce que vous souffrez, faut-il vous en prendre à elle qui souffre encore plus ? Je vous l’ai dit mille fois, je ne vis de ma vie un amant si grondeur que vous ; toujours prêt à disputer sur tout, l’amour n’est pour vous qu’un état de guerre ; ou, si quelquefois vous êtes docile, c’est pour vous plaindre ensuite de l’avoir été. Oh ! que de pareils amans sont à craindre ! & que je m’estime heureuse de ’en avoir jamais voulu que de ceux qu’on peut congédier quand on veut, sans qu’il en coûte une larme à personne !

Croyez-moi, changez de langage avec Julie si vous voulez qu’elle vive ; c’en est trop pour elle de supporter à la fois sa peine & vos mécontentements. Apprenez une fois à ménager ce cœur trop sensible ; vous lui devez les plus tendres consolations : craignez d’augmenter vos maux à force de vous en plaindre, ou du moins ne vous en plaignez qu’à moi qui suis l’unique auteur de votre éloignement. Oui, mon ami, vous avez deviné juste ; je lui ai suggéré le parti qu’exigeoit son honneur en péril, ou plutôt je l’ai forcée à le prendre en exagérant le danger, je vous ai déterminé vous-même & chacun a rempli son devoir. J’ai plus fait encore ; je l’ai détournée d’accepter les offres de Milord Edouard ; je vous ai empêché d’être heureux : mais le bonheur de Julie m’est plus cher que le vôtre ; je savois qu’elle ne pouvoit être heureuse après avoir livré ses parens à la honte & au désespoir ; & j’ai peine à comprendre, par rapport à vous-même, quel bonheur vous pourriez goûter aux dépens du sien.

Quoi qu’il en soit, voilà ma conduite & mes torts ; & puisque vous vous plaisez à quereller ceux qui vous aiment, voilà de quoi vous en prendre à moi seule ; si ce n’est pas cesser d’être ingrat, c’est au moins cesser d’être injuste. Pour moi, de quelque maniere que vous en usiez, je serai toujours la même envers vous ; vous me serez cher tant que Julie vous aimera & je dirois davantage s’il étoit possible. Je ne me repens d’avoir ni favorisé ni combattu votre amour. Le pur zele de l’amitié qui m’a toujours guidée me justifie également dans ce que j’ai fait pour & contre vous ; & si quelquefois je m’intéressais pour vos feux plus peut-être qu’il ne sembloit me convenir, le témoignage de mon cœur suffit à mon repos ; je ne rougirai jamais des services que j’ai pu rendre à mon amie, & ne me reproche que leur inutilité.

Je n’ai pas oublié ce que vous m’avez appris autrefois de la constance du sage dans les disgrâces & je pourrois, ce me semble, vous en rappeler à propos quelques maximes ; mais l’exemple de Julie m’apprend qu’une fille de mon âge est pour un philosophe du vôtre un aussi mauvais précepteur qu’un dangereux disciple ; & il ne me conviendroit pas de donner des leçons à mon maître.



LETTRE IX.


de Milord Edouard à Julie.


Nous l’emportons, charmante Julie ; une erreur de notre ami l’a ramené à la raison. La honte de s’être mis un moment dans son tort a dissipé toute sa fureur & l’a rendu si docile que nous en ferons désormais tout ce qu’il nous plaira. Je vois avec plaisir que la faute qu’il se reproche lui laisse plus de regret que de dépit, & je connois qu’il m’aime, en ce qu’il est humble & confus en ma présence, mais non pas embarrassé ni contraint. Il sent trop bien son injustice pour que je m’en souvienne, & des torts ainsi reconnus font plus d’honneur à celui qui les répare qu’à celui qui les pardonne.

J’ai profité de cette révolution & de l’effet qu’elle a produit pour prendre avec lui quelques arrangemens nécessaires, avant de nous séparer ; car je ne puis différer mon départ plus long-tems. Comme je compte revenir l’été prochain, nous sommes convenus qu’il iroit m’attendre à Paris, & qu’ensuite nous irions ensemble en Angleterre. Londres est le seul théâtre digne des grands talens, & où leur carriere est le plus étendue [44]. Les siens sont supérieurs à bien des égards ; & je ne désespere pas de lui voir faire en peu de tems, à l’aide de quelques amis, un chemin digne de son mérite. Je vous expliquerai mes vues plus en détail à mon passage auprès de vous. En attendant vous sentez qu’à force de succès on peut lever bien des difficultés, & qu’il y a des degrés de considération qui peuvent compenser la naissance, même dans l’esprit de votre pere. C’est, ce me semble, le seul expédient qui reste à tenter pour votre bonheur & le sien, puisque le sort & les préjugés vous ont ôté tous les autres.

J’ai écrit à Regianino de venir me joindre en poste, pour profiter de lui pendant huit ou dix jours que je passe encore avec notre ami. Sa tristesse est trop profonde pour laisser place à beaucoup d’entretien. La musique remplira les vides du silence, le laissera rêver, & changera par degrés sa douleur en mélancolie. J’attends cet état pour le livrer à lui-même, je n’oserois m’y fier auparavant. Pour Regianino, je vous le rendrai en repassant & ne le reprendrai qu’à mon retour d’Italie, tems où, sur les progres que vous avez déjà faits toutes deux, je juge qu’il ne vous sera plus nécessaire. Quant à présent, sûrement il vous est inutile, & je ne vous prive de rien en vous l’ôtant quelques jours.



LETTRE X.


À CLAIRE.


Pourquoi faut-il que j’ouvre enfin les yeux sur moi ? Que ne les ai-je fermés pour toujours, plutôt que de voir l’avilissement où je suis tombé, plutôt que de me trouver le dernier des hommes, après en avoir été le plus fortuné ! Aimable & généreuse amie, qui fûtes si souvent mon refuge, j’ose encore verser ma honte & mes peines dans votre cœur compatissant ; j’ose encore implorer vos consolations contre le sentiment de ma propre indignité ; j’ose recourir à vous quand je suis abandonné de moi-même. Ciel ! comment un homme aussi méprisable a-t-il pu jamais être aimé d’elle, ou comment un feu si divin n’a-t-il point épuré mon ame ? Qu’elle doit maintenant rougir de son choix, celle que je ne suis plus digne de nommer ! Qu’elle doit gémir de voir profaner son image dans un cœur si rampant & bas ! Qu’elle doit de dédains & de haine à celui qui put l’aimer & n’être qu’un lâche ! Connoissez toutes mes erreurs, charmante cousine [45] ; connoissez mon crime & mon repentir ; soyez mon juge & que je meure ; ou soyez mon intercesseur & que l’objet qui fait mon sort daigne encore en être l’arbitre.

Je ne vous parlerai point de l’effet que produisit sur moi cette séparation imprévue ; je ne vous dirai rien de ma douleur stupide & de mon insensé désespoir ; vous n’en jugerez que trop par l’égarement inconcevable où l’un & l’autre m’ont entraîné. Plus je sentois l’horreur de mon état, moins j’imaginois qu’il fût possible de renoncer volontairement à Julie & l’amertume de ce sentiment, jointe à l’étonnante générosité de Milord Edouard, me fit noître des soupçons que je ne me rappellerai jamais sans horreur & que je ne puis oublier sans ingratitude envers l’ami qui me les pardonne.

En rapprochant dans mon délire toutes les circonstances de mon départ, j’y crus reconnoître un dessein prémédité, & j’osai l’attribuer au plus vertueux des hommes. À peine ce doute affreux me fût-il entré dans l’esprit que tout me sembla le confirmer. La conversation de Milord avec le baron d’Etange, le ton peu insinuant que je l’accusois d’y avoir affecté, la querelle qui en dériva, la défense de me voir, la résolution prise de me faire partir, la diligence & le secret des préparatifs, l’entretien qu’il eut avec moi la veille, enfin la rapidité avec laquelle je fus plutôt enlevé qu’emmené : tout me sembloit prouver, de la part de Milord, un projet formé de m’écarter de Julie & le retour que je savois qu’il devoit faire auprès d’elle achevoit, selon moi, de me déceler le but de ses soins. Je résolus pourtant de m’éclaircir encore mieux avant d’éclater & dans ce dessein je me bornai à examiner les choses avec plus d’attention. Mais tout redoubloit mes ridicules soupçons & le zele de l’humanité ne lui inspiroit rien d’honnête en ma faveur, dont mon aveugle jalousie ne tirât quelque indice de trahison. À Besançon je sçus qu’il avoit écrit à Julie sans me communiquer sa lettre, sans m’en parler. Je me tins alors suffisamment convaincu & je n’attendis que la réponse, dont j’espérois bien le trouver mécontent, pour avoir avec lui l’éclaircissement que je méditois.

Hier au soir nous rentrâmes assez tard & je sçus qu’il y avoit un paquet de Suisse, dont il ne me parla point en nous séparant. Je lui laissai le tems de l’ouvrir ; je l’entendis de ma chambre murmurer, en lisant, quelques mots ; je prêtai l’oreille attentivement. Ah ! Julie ! disoit-il en phrases interrompues, j’ai voulu vous rendre heureuse… je respecte votre vertu… Mais je plains votre erreur. À ces mots & d’autres semblables que je distinguai parfaitement, je ne fus plus maître de moi ; je pris mon épée sous mon bras ; j’ouvris ou plutôt j’enfonçai la porte ; j’entrai comme un furieux. Non, je ne souillerai point ce papier ni vos regards des injures que me dicta la rage pour le porter à se battre avec moi sur-le-champ.

Ô ma cousine ! c’est là surtout que je pus reconnoître l’empire de la véritable sagesse, même sur les hommes les plus sensibles, quand ils veulent écouter sa voix. D’abord il ne put rien comprendre à mes discours & il les prit pour un vrai délire : mais la trahison dont je l’accusois, les desseins secrets que je lui reprochois, cette lettre de Julie qu’il tenoit encore & dont je lui parlois sans cesse, lui firent connoître enfin le sujet de ma fureur. Il sourit, puis il me dit froidement : Vous avez perdu la raison & je ne me bats point contre un insensé. Ouvrez les yeux, aveugle que vous êtes, ajouta-t-il d’un ton plus doux est-ce bien moi que vous accusez de vous trahir ? Je sentis dans l’accent de ce discours je ne sais quoi qui n’étoit pas d’un perfide : le son de sa voix me remua le cœur ; je n’eus pas jetté les yeux sur les siens que tous mes soupçons se dissiperent & je commençai de voir avec effroi mon extravagance.

Il s’apperçut à l’instant de ce changement, il me tendit la main : Venez, me dit-il ; si votre retour n’eût précédé ma justification, je ne vous aurois vu de ma vie. À présent que vous êtes raisonnable, lisez cette lettre & connoissez une fois vos amis.Je voulus refuser de la lire ; mais l’ascendant que tant d’avantages lui donnoient sur moi le lui fit exiger d’un ton d’autorité que, malgré mes ombrages dissipés, mon désir secret n’appuyoit que trop.

Imaginez en quel état je me trouvai après cette lecture, qui m’apprit les bienfaits inouis de celui que j’osois calomnier avec tant d’indignité. Je me précipitai à ses pieds : & le cœur chargé d’admiration, de regrets & de honte, je serrois ses genoux de toute ma force sans pouvoir proférer un seul mot. Il reçut mon repentir comme il avoit reçu mes outrages & n’exigea de moi, pour prix du pardon qu’il daigna m’accorder, que de ne m’opposer jamais au bien qu’il voudroit me faire. Ah ! qu’il fasse désormais ce qu’il lui plaira : son ame sublime est au-dessus de celle des hommes & il n’est pas plus permis de résister à ses bienfaits qu’à ceux de la Divinité.

Ensuite il me remit les deux lettres qui s’adressoient à moi, lesquelles il n’avoit pas voulu me donner avant d’avoir lu la sienne & d’être instruit de la résolution de votre cousine. Je vis, en les lisant, quelle amante & quelle amie le Ciel m’a données ; je vis combien il a rassemblé de sentimens & de vertus autour de moi pour rendre mes remords plus amers & ma bassesse plus méprisable. Dites, quelle est donc cette mortelle unique dont le moindre empire est dans sa beauté & qui, semblable aux puissances éternelles, se fait également adorer & par les biens & par les maux qu’elle fait ? Hélas ! elle m’a tout ravi, la cruelle & je l’en aime davantage. Plus elle me rend malheureux, plus je la trouve parfaite. Il semble que tous les tourmens qu’elle me cause soient pour elle un nouveau mérite auprès de moi. Le sacrifice qu’elle vient de faire aux sentimens de la nature me désole & m’enchante ; il augmente à mes yeux le prix de celui qu’elle a fait à l’amour. Non, son cœur ne sait rien refuser quine fasse valoir ce qu’il accorde.

Et vous, digne & charmante cousine, vous, unique & parfait modele d’amitié, qu’on citera seule entre toutes les femmes & que les cœurs qui ne ressemblent pas au vôtre oseront traiter de chimere ; ah ! ne me parlez plus de philosophie : je méprise ce trompeur étalage qui ne consiste qu’en vains discours ; ce fantôme qui n’est qu’une ombre, qui nous excite à menacer de loin les passions & nous laisse comme un faux brave à leur approche. Daignez ne pas m’abandonner à mes égarements ; daignez rendre vos anciennes bontés à cet infortuné qui ne les mérite plus, mais qui les désire plus ardemment & en a plus besoin que jamais ; daignez me rappeler à moi-même & que votre douce voix supplée en ce cœur malade à celle de la raison.

Non, je l’ose espérer, je ne suis point tombé dans un abaissement éternel. Je sens ranimer en moi ce feu pur & saint dont j’ai brûlé : l’exemple de tant de vertus ne sera point perdu pour celui qui en fut l’objet, qui les aime, les admire & veut les imiter sans cesse. Ô chère amante dont je dois honorer le choix ! ô mes amis dont je veux recouvrer l’estime ! mon ame se réveille & reprend dans les vôtres sa force & sa vie. Le chaste amour & l’amitié sublime me rendront le courage qu’un lâche désespoir fut prêt à m’ôter ; les purs sentimens de mon cœur me tiendront lieu de sagesse : je serai par vous tout ce que je dois être & je vous forcerai d’oublier ma chute, si je puis m’en relever un instant. Je ne sais ni ne veux savoir quel sort le Ciel me réserve ; quel qu’il puisse être, je veux me rendre digne de celui dont j’ai joui. Cette immortelle image que je porte en moi me servira d’égide & rendra mon ame invulnérable aux coups de la fortune. N’ai-je pas assez vécu pour mon bonheur ? C’est maintenant pour sa gloire que je dois vivre. Ah ! que ne puis-je étonner le monde de mes vertus, afin qu’on pût dire un jour en les admirant : Pouvoit-il moins faire ? Il fut aimé de Julie !

P.S. Des nœuds abhorrés & peut-être inévitables ! Que signifient ces mots ? Ils sont dans sa lettre. Claire, je m’attends à tout ; je suis résigné, prêt à supporter mon sort. Mais ces mots… jamais, quoi qu’il arrive, je ne partirai d’ici que je n’aie eu l’explication de ces mots-là. LETTRE XI. DE JULIE.

Il est donc vrai que mon ame n’est pas fermée au plaisir & qu’un sentiment de joie y peut pénétrer encore ! Hélas ! je croyois depuis ton départ n’être plus sensible qu’à la douleur ; je croyois ne savoir que souffrir loin de toi & je n’imaginais pas même des consolations à ton absence. Ta charmante lettre à ma cousine est venue me désabuser ; je l’ai lue & baisée avec des larmes d’attendrissement : elle a répandu la fraîcheur d’une douce rosée sur mon cœur séché d’ennuis & flétri de tristesse ; & j’ai senti, par la sérénité qui m’en est restée, que tu n’as pas moins d’ascendant de loin que de près sur les affections de ta Julie.

Mon ami, quel charme pour moi de te voir reprendre cette vigueur de sentimens qui convient au courage d’un homme ! Je t’en estimerai davantage & m’en mépriserai moins de n’avoir pas en tout avili la dignité d’un amour honnête, ni corrompu deux cœurs à la fois. Je te dirai plus, à présent que nous pouvons parler librement de nos affaires ; ce qui aggravoit mon désespoir étoit de voir que le tien nous ôtoit la seule ressource qui pouvoit nous rester dans l’usage de tes talents. Tu connois maintenant le digne ami que le Ciel t’a donné : ce ne seroit pas trop de ta vie entiere pour mériter ses bienfaits ; ce ne sera jamais assez pour réparer l’offense que tu viens de lui faire, & j’espere que tu n’auras plus besoin d’autre leçon pour contenir ton imagination fougueuse. C’est sous les auspices de cet homme respectable que tu vas entrer dans le monde ; c’est à l’appui de son crédit, c’est guidé par son expérience, que tu vas tenter de venger le mérite oublié des rigueurs de la fortune. Fais pour lui ce que tu ne ferais pas pour toi ; tâche au moins d’honorer ses bontés en ne les rendant pas inutiles. Vois quelle riante perspective s’offre encore à toi ; vois quel succes tu dois espérer dans une carriere où tout concourt à favoriser ton zele. Le Ciel t’a prodigué ses dons ; ton heureux naturel, cultivé par ton goût, t’a doué de tous les talents ; à moins de vingt-quatre ans, tu joins les grâces de ton âge à la maturité qui dédommage plus tard des progres de sans :

Frutto senile in sçu ’l giovenil fiore.


L’étude n’a point émoussé ta vivacité ni appesantit a personne ; la fade galanterie n’a point rétréci ton esprit ni hébété ta raison. L’ardent amour, en t’inspirant tous les sentimens sublimes dont il est le pere, t’a donné cette élévation d’idées & cette justesse de sens [46] qui en sont inséparables. À sa douce chaleur, j’ai vu ton ame déployer ses brillantes facultés, comme une fleur s’ouvre aux rayons du soleil : tu as à la fois tout ce qui mene à la fortune & tout ce qui la fait mépriser. Il ne te manquoit, pour obtenir les honneurs du monde, que d’y daigner prétendre & j’espere qu’un objet plus cher à ton cœur te donnera pour eux le zele dont ils ne sont pas dignes. Ô mon doux ami ! tu vas t’éloigner de moi ?… Ô mon bien-aimé ! tu vas fuir ta Julie !… Il le faut ; il faut nous séparer si nous voulons nous revoir heureux un jour & l’effet des soins que tu vas prendre est notre dernier espoir. Puisse une si chére idée t’animer, te consoler durant cette amere & longue séparation ! puisse-t-elle te donner cette ardeur qui surmonte les obstacles & dompte la fortune ! Hélas ! le monde & les affaires seront pour toi des distractions continuelles & feront une utile diversion aux peines de l’absence. Mais je vais rester abandonnée à moi seule ou livrée aux persécutions & tout me forcera de te regretter sans cesse. Heureuse au moins si de vaines allarmes n’aggravoient mes tourmens réels, & si avec mes propres maux je ne sentois encore en moi tous ceux auxquels tu vas t’exposer !

Je frémis en songeant aux dangers de mille especes que vont courir ta vie & tes mœurs. Je prends en toi toute la confiance qu’un homme peut inspirer ; mais puisque le sort nous sépare, ah ! mon ami, pourquoi n’es-tu qu’un homme ? Que de conseils te seroient nécessaires dans ce monde inconnu où tu vas t’engager ! Ce n’est pas à moi, jeune, sans expérience, & qui ai moins d’étude & de réflexion que toi, qu’il appartient de te donner là-dessus des avis ; c’est un soin que je laisse à Milord Edouard. Je me borne à te recommander deux choses, parce qu’elles tiennent plus au sentiment qu’à l’expérience & que, si je connois peu le monde, je crois bien connoître ton cœur ; n’abandonne jamais la vertu, & n’oublie jamais ta Julie.

Je ne te rappellerai point tous ces argumens subtils que tu m’as toi-même appris à mépriser, qui remplissent tant de livres & n’ont jamais fait un honnête homme. Ah ! ces tristes raisonneurs ! quels doux ravissemens leurs cœurs n’ont jamais sentis ni donnés ! Laisse, mon ami, ces vains moralistes & rentre au fond de ton ame : c’est là que tu retrouveras toujours la source de ce feu sacré qui nous embrasa tant de fois de l’amour des sublimes vertus ; c’est là que tu verras ce simulacre éternel du vrai beau dont la contemplation nous anime d’un saint enthousiasme & que nos passions souillent sans cesse sans pouvoir jamais l’effacer [47]. Souviens-toi des larmes délicieuses qui couloient de nos yeux, des palpitations qui suffoquoient nos cœurs agités, des transports qui nous élevoient au-dessus de nous-mêmes, au récit de ces vies héroiques qui rendent le vice inexcusable & font l’honneur de l’humanité. Veux-tu savoir laquelle est vraiment désirable, de la fortune ou de la vertu ? Songe à celle que le cœur préfere quand son choix est impartial ; songe où l’intérêt nous porte en lisant l’histoire. T’avisas-tu jamais de désirer les trésors de Crésus, ni la gloire de César, ni le pouvoir de Néron, ni les plaisirs d’Héliogabale ? Pourquoi, s’ils étoient heureux, tes désirs ne te mettoient-ils pas à leur place ? C’est qu’ils ne l’étoient point & tu le sentois bien ; c’est qu’ils étoient vils & méprisables & qu’un méchant heureux ne fait envie à personne. Quels hommes contemplois-tu donc avec le plus de plaisir ? Desquels adorois-tu les exemples ? Auxquels aurois-tu mieux aimé ressembler ? Charme inconcevable de la beauté qui ne périt point ! c’étoit l’Athénien buvant la cigue, c’étoit Brutus mourant pour son pays, c’étoit Régulus au milieu des tourments, c’étoit Caton déchirant ses entrailles, c’étoient tous ces vertueux infortunés qui te faisoient envie & tu sentois au fond de ton cœur la félicité réelle que couvroient leurs maux apparents. Ne crois pas que ce sentiment fût particulier à toi seul, il est celui de tous les hommes & souvent même en dépit d’eux. Ce divin modele que chacun de nous porte avec lui nous enchante malgré que nous en ayons ; sitôt que la passion nous permet de le voir, nous lui voulons ressembler ; & si le plus méchant des hommes pouvoit être un autre que lui-même, il voudroit être un homme de bien.

Pardonne-moi ces transports, mon aimable ami ; tu sais qu’ils me viennent de toi & c’est à l’amour dont je les tiens à te les rendre. Je ne veux point t’enseigner ici tes propres maximes, mais t’en faire un moment l’application pour voir ce qu’elles ont à ton usage : car voici le tems de pratiquer tes propres leçons & de montrer comment on exécute ce que tu sais dire. S’il n’est pas question d’être un Caton ou un Régulus, chacun pourtant doit aimer son pays, être integre & courageux, tenir sa foi, même aux dépens de sa vie. Les vertus privées sont souvent d’autant plus sublimes qu’elles n’aspirent point à l’approbation d’autrui, mais seulement au bon témoignage de soi-même ; & la conscience du juste lui tient lieu des louanges de l’univers. Tu sentiras donc que la grandeur de l’homme appartient à tous les états & que nul ne peut être heureux s’il ne jouit de sa propre estime ; car si la véritable jouissance de l’ame est dans la contemplation du beau, comment le méchant peut-il l’aimer dans autrui sans être forcé de se hair lui-même ?

Je ne crains pas que les sens & les plaisirs grossiers te corrompent ; ils sont des pieges peu dangereux pour un cœur sensible & il lui en faut de plus délicats. Mais je crains les maximes & les leçons du monde ; je crains cette force terrible que doit avoir l’exemple universel & continuel du vice ; je crains les sophismes adroits dont il se colore ; je crains enfin que ton cœur même ne t’en impose & ne te rende moins difficile sur les moyens d’acquérir une considération, que tu saurois dédaigner si notre union n’en pouvoit être le fruit.

Je t’avertis, mon ami, de ces dangers ; ta sagesse fera le reste : car c’est beaucoup pour s’en garantir que d’avoir sçu les prévoir. Je n’ajouterai qu’une réflexion, qui l’emporte, à mon avis, sur la fausse raison du vice, sur les fieres erreurs des insensés & qui doit suffire pour diriger au bien la vie de l’homme sage ; c’est que la source du bonheur n’est tout entiere ni dans l’objet désiré ni dans le cœur qui le possede, mais dans le rapport de l’un & de l’autre ; & que, comme tous les objets de nos désirs ne sont pas propres à produire la félicité, tous les états du cœur ne sont pas propres à la sentir. Si l’ame la plus pure ne suffit pas seule à son propre bonheur, il est plus sûr encore que toutes les délices de la terre ne sauroient faire celui d’un cœur dépravé ; car il y a des deux côtés une préparation nécessaire, un certain concours dont résulte ce précieux sentiment recherché de tout être sensible & toujours ignoré du faux sage, qui s’arrête au plaisir du moment faute de connoître un bonheur durable. Que serviroit donc d’acquérir un de ces avantages aux dépens de l’autre, de gagner au dehors pour perdre encore plus au dedans & de se procurer les moyens d’être heureux en perdant l’art de les employer ? Ne vaut-il pas mieux encore, si l’on ne peut avoir qu’un des deux, sacrifier celui que le sort peut nous rendre à celui qu’on ne recouvre point quand on l’a perdu ? Qui le doit mieux savoir que moi, qui n’ai fait qu’empoisonner les douceurs de ma vie en pensant y mettre le comble ? Laisse donc dire les méchans qui montrent leur fortune & cachent leur cœur ; & sois sûr que s’il est un seul exemple du bonheur sur la terre, il se trouve dans un homme de bien. Tu reçus du Ciel cet heureux penchant à tout ce qui est bon & honnête : n’écoute que tes propres désirs, ne suis que tes inclinations naturelles ; songe surtout à nos premieres amours : tant que ces momens purs & délicieux reviendront à ta mémoire, il n’est pas possible que tu cesses d’aimer ce qui te les rendit si doux, que le charme du beau moral s’efface dans ton ame, ni que tu veuilles jamais obtenir ta Julie par des moyens indignes de toi. Comment jouir d’un bien dont on auroit perdu le goût ? Non, pour pouvoir posséder ce qu’on aime, il faut garder le même cœur qui l’a aimé.

Me voici à mon second point : car, comme tu vois, je n’ai pas oublié mon métier. Mon ami, l’on peut sans amour avoir les sentimens sublimes d’une ame forte : mais un amour tel que le nôtre l’anime & la soutient tant qu’il brûle ; sitôt qu’il s’éteint elle tombe en langueur & un cœur usé n’est plus propre à rien. Dis-moi, que serions-nous si nous n’aimions plus ? Eh ! ne vaudroit-il pas mieux cesser d’être que d’exister sans rien sentir & pourrois-tu te résoudre à traîner sur la terre l’insipide vie d’un homme ordinaire, après avoir goûté tous les transports qui peuvent ravir une ame humaine ? Tu vas habiter de grandes villes, où ta figure & ton âge, encore plus que ton mérite, tendront mille embûches à ta fidélité ; l’insinuante coquetterie affectera le langage de la tendresse & te plaira sans t’abuser ; tu ne chercheras point l’amour, mais les plaisirs ; tu les goûteras séparés de lui & ne les pourras reconnaître. Je ne sais si tu retrouveras ailleurs le cœur de Julie ; mais je te défie de jamais retrouver auprès d’une autre ce que tu sentis auprès d’elle. L’épuisement de ton ame t’annoncera le sort que je t’ai prédit ; la tristesse & l’ennui t’accableront au sein des amusemens frivoles ; le souvenir de nos premieres amours te poursuivra malgré toi ; mon image, cent fois plus belle que je ne fus jamais, viendra tout à coup te surprendre. À l’instant le voile du dégoût couvrira tous tes plaisirs & mille regrets amers naîtront dans ton cœur. Mon bien-aimé, mon doux ami, ah ! si jamais tu m’oublies… Hélas ! je ne ferai qu’en mourir ; mais toi tu vivras vil & malheureux & je mourrai trop vengée.

Ne l’oublie donc jamais, cette Julie qui fut à toi & dont le cœur ne sera point à d’autres. Je ne puis rien te dire de plus, dans la dépendance où le Ciel m’a placée. Mais après t’avoir recommandé la fidélité, il est juste de te laisser de la mienne le seul gage qui soit en mon pouvoir. J’ai consulté, non mes devoirs, mon esprit égaré ne les connoît plus, mais mon cœur, derniere regle de qui n’en sauroit plus suivre ; & voici le résultat de ses inspirations. Je ne t’épouserai jamais sans le consentement de mon pere, mais je n’en épouserai jamais un autre sans ton consentement : je t’en donne ma parole ; elle me sera sacrée, quoi qu’il arrive & il n’y a point de force humaine qui puisse m’y faire manquer. Sois donc sans inquiétude sur ce que je puis devenir en ton absence. Va, mon aimable ami, chercher sous les auspices du tendre amour un sort digne de le couronner. Ma destinée est dans tes mains autant qu’il a dépendu de moi de l’y mettre & jamais elle ne changera que de ton aveu.



LETTRE XII.


À JULIE.


Ô qual fiamma di gloria, d’onore,
Scorrer sento per tutte le vene,
Alma grande, parlando con te ! [48]

Julie, laisse-moi respirer ; tu fais bouillonner mon sang, tu me fais tressaillir, tu me fais palpiter ; ta lettre brûle comme ton cœur du saint amour de la vertu & tu portes au fond du mien son ardeur céleste. Mais pourquoi tant d’exhortations où il ne faloit que des ordres ? Crois que si je m’oublie au point d’avoir besoin de raisons pour bien faire, au moins ce n’est pas de ta part ; ta seule volonté me suffit. Ignores-tuque je serai toujours ce qu’il te plaira & que je ferois le mal même avant de pouvoir te désobéir ? Oui, J’aurois brûlé le Capitole si tu me l’avois commandé, parce que je t’aime plus que toutes choses. Mais sais-tu bien pourquoi je t’aime ainsi ? Ah ! fille incomparable ! c’est parce que tu ne peux rien vouloir que d’honnête & que l’amour de la vertu rend plus invincible celui que j’ai pour tes charmes.

Je pars, encouragé par l’engagement que tu viens de prendre & dont tu pouvois t’épargner le détour ; car promettre de n’être à personne sans mon consentement, n’est-ce pas promettre de n’être qu’à moi ? Pour moi, je le dis plus librement & je t’en donne aujourd’hui ma foi d’homme de bien, qui ne sera point violée : j’ignore dans la carriere où je vais m’essayer pour te complaire, à quel sort la fortune m’appelle ; mais jamais les nœuds de l’amour ni de l’hymen ne m’uniront à d’autres qu’à Julie d’Etange ; je ne vis, je n’existe que pour elle & mourrai libre ou son époux. Adieu ; l’heure presse & je pars à l’instant.

LETTRE XIII. À JULIE.

J’arrivai hier au soir à Paris & celui qui ne pouvoit vivre séparé de toi par deux rues en est maintenant à plus de cent lieues. Ô Julie ! plains-moi, plains ton malheureux ami. Quand mon sang en longs ruisseaux auroit tracé cette route immense, elle m’eût paru moins longue & je n’aurois pas senti défaillir mon ame avec plus de langueur. Ah ! si du moins je connoissois le moment qui doit nous rejoindre ainsi que l’espace qui nous sépare, je compenserois l’éloignement des lieux par le progres du tems, je compterois dans chaque jour ôté de ma vie les pas qui m’auroient rapproché de toi. Mais cette carriere de douleurs est couverte des ténebres de l’avenir ; le terme qui doit la borner se dérobe à mes foibles yeux. Ô doute ! ô supplice ! mon cœur inquiet te cherche & ne trouve rien. Le soleil se leve & ne me rend plus l’espoir de te voir ; il se couche & je ne t’ai point vue ; mes jours, vides de plaisir & de joie, s’écoulent dans une longue nuit. J’ai beau vouloir ranimer en moi l’espérance éteinte, elle ne m’offre qu’une ressource incertaine & des consolations suspectes. chère & tendre amie de mon cœur, hélas ! à quels maux faut-il m’attendre, s’ils doivent égaler mon bonheur passé !

Que cette tristesse ne t’alarme pas, je t’en conjure ; elle est l’effet passager de la solitude & des réflexions du voyage. Ne crains point le retour de mes premieres foiblesses : mon cœur est dans ta main, ma Julie & puisque tu le soutiens, il ne se laissera plus abattre. Une des consolantes idées qui sont le fruit de ta derniere lettre est que je me trouve à présent porté par une double force, & quand l’amour auroit anéanti la mienne, je ne laisserois pas d’y gagner encore ; car le courage qui me vient de toi me soutient beaucoup mieux que je n’aurois pu me soutenir moi-même. Je suis convaincu qu’il n’est pas bon que l’homme soit seul. Les âmes humaines veulent être accouplées pour valoir tout leur prix ; & la force unie des amis, comme celle des lames d’un aimant artificiel, est incomparablement plus grande que la somme de leurs forces particulieres. Divine amitié ! c’est là ton triomphe. Mais qu’est-ce que la seule amitié auprès de cette union parfaite qui joint à toute l’énergie de l’amitié des liens cent fois plus sacrés ? Où sont-ils ces hommes grossiers qui ne prennent les transports de l’amour que pour une fievre des sens, pour un désir de la nature avilie ? Qu’ils viennent, qu’ils observent, qu’ils sentent ce qui se passe au fond de mon cœur ; qu’ils voyent un amant malheureux éloigné de ce qu’il aime, incertain de le revoir jamais, sans espoir de recouvrer sa félicité perdue ; mais pourtant animé de ces feux immortels qu’il prit dans tes yeux & qu’ont nourri tes sentimens sublimes, prêt à braver la fortune à souffrir ses revers, à se voir même privé de toi & à faire des vertus que tu lui as inspirées le digne ornement de cette empreinte adorable qui ne s’effacera jamais de son ame. Julie, eh ! qu’aurois-je été sans toi ? La froide raison m’eût éclairé peut-être ; tiede admirateur du bien, je l’aurois du moins aimé dans autrui. Je ferai plus ; je saurai le pratiquer avec zele & pénétré de tes sages leçons, je ferai dire un jour à ceux qui nous auront connus ; ô quels hommes nous serions tous, si le monde étoit plein de Julies & de cœurs qui les sçussent aimer !

En méditant en route sur ta derniere lettre, j’ai résolu de rassembler en un recueil toutes celles que tu m’as écrites, maintenant que je ne puis plus recevoir tes avis de bouche. Quoiqu’il n’y en ait pas une que je ne sçache par cœur, & bien par cœur, tu peux m’en croire ; j’aime pourtant à les relire sans cesse, ne fût-ce que pour revoir les traits de cette main chérie qui seule peut faire mon bonheur. Mais insensiblement le papier s’use & avant qu’elles soient déchirées je veux les copier toutes dans un livre blanc que je viens de choisir exprès pour cela. Il est assez gros, mais je songe à l’avenir, & j’espere ne pas mourir assez jeune pour me borner à ce volume. Je destine les soirées à cette occupation charmante, & j’avancerai lentement pour la prolonger. Ce précieux recueil ne me quittera de mes jours ; il sera mon manuel dans le monde où je vais entrer ; il sera pour moi le contrepoison des maximes qu’on y respire ; il me consolera dans mes maux ; il préviendra ou corrigera mes fautes ; il m’instruira durant ma jeunesse ; il m’édifiera dans tous les tems & ce seront, à mon avis, les premieres lettres d’amour dont on aura tiré cet usage.

Quant à la derniere que j’ai présentement sous les yeux, toute belle qu’elle me paraît, j’y trouve pourtant un article à retrancher. Jugement déjà fort étrange : mais ce qui doit l’être encore plus, c’est que cet article est précisément celui qui te regarde & je te reproche d’avoir même songé à l’écrire. Que me parles-tu de fidélité, de constance ? Autrefois tu connoissois mieux mon amour & ton pouvoir. Ah ! Julie, inspires-tu des sentimens périssables & quand je ne t’aurois rien promis, pourrois-je cesser jamais d’être à toi ? Non, non, c’est du premier regard de tes yeux, du premier mot de ta bouche, du premier transport de mon cœur, que s’alluma dans lui cette flamme éternelle que rien ne peut plus éteindre. Ne t’eusse-je vue que ce premier instant, c’en étoit déjà fait, il étoit trop tard pour pouvoir jamais t’oublier. & je t’oublierois maintenant ! maintenant qu’enivré de mon bonheur passé son seul souvenir suffit pour me le rendre encore ! maintenant qu’oppressé du poids de tes charmes je ne respire qu’en eux ! maintenant que ma premiere ame est disparue & que je suis animé de celle que tu m’as donnée ! maintenant, ô Julie, que je me dépite contre moi de t’exprimer si mal tout ce que je sens ! Ah ! que toutes les beautés de l’univers tentent de me séduire, en est-il d’autres que la tienne à mes yeux ? Que tout conspire à l’arracher de mon cœur ; qu’on le perce, qu’on le déchire, qu’on brise ce fidele miroir de Julie, sa pure image ne cessera de briller jusque dans le dernier fragment ; rien n’est capable de l’y détruire. Non, la suprême puissance elle-même ne sauroit aller jusque-là, elle peut anéantir mon ame, mais non pas faire qu’elle existe & cesse de t’adorer.

Milord Edouard s’est chargé de te rendre compte à son passage de ce qui me regarde & de ses projets en ma faveur : mais je crains qu’il ne s’acquitte mal de cette promesse par rapport à ses arrangemens présents. Apprends qu’il ose abuser du droit que lui donnent sur moises bienfaits pour les étendre au delà même de la bienséance. Je me vois, par une pension qu’il n’a pas tenu à lui de rendre irrévocable, en état de faire une figure fort au-dessus de ma naissance ; & c’est peut-être ce que je serai forcé de faire à Londres pour suivre ses vues. Pour ici, où nulle affaire ne m’attache, je continuerai de vivre à ma maniere & ne serai point tenté d’employer en vaines dépenses l’excédent de mon entretien. Tu me l’as appris, ma Julie, les premiers besoins, ou du moins les plus sensibles, sont ceux d’un cœur bienfaisant ; & tant que quelqu’un manque du nécessaire, quel honnête homme a du superflu ?



LETTRE XIV.


À JULIE.


[49] J’entre avec une secrete horreur dans ce vaste désert du monde. Ce chaos ne m’offre qu’une solitude affreuse où regne un morne silence. Mon ame à la presse cherche à s’y répandre & se trouve partout resserrée. Je ne suis jamais moins seul que quand je suis seul, disoit un ancien : moi, je ne suis seul que dans la foule, où je ne puis être ni à toi ni aux autres. Mon cœur voudroit parler, il sent qu’il n’est point écouté ; il voudroit répondre, on ne lui dit rien qui puisse aller jusqu’à lui. Je n’entends point la langue du pays & personne ici n’entend la mienne.

Ce n’est pas qu’on ne me fasse beaucoup d’accueil, d’amitiés, de prévenances & que mille soins officieux n’y semblent voler au-devant de moi, mais c’est précisément de quoi je me plains. Le moyen d’être aussitôt l’ami de quelqu’un qu’on n’a jamais vu ? L’honnête intérêt de l’humanité, l’épanchement simple & touchant d’une ame franche, ont un langage bien différent des fausses démonstrations de la politesse & des dehors trompeurs que l’usage du monde exige. J’ai grand’peur que celui qui, des la premiere vue, me traite comme un ami de vingt ans, ne me traitât, au bout de vingt ans, comme un inconnu, si j’avois quelque important service à lui demander ; & quand je vois des hommes si dissipés prendre un intérêt si tendre à tant de gens, je présumerois volontiers qu’ils n’en prennent à personne.

Il y a pourtant de la réalité à tout cela ; car le François est naturellement bon, ouvert, hospitalier, bienfaisant ; mais il y a aussi mille manieres de parler qu’il ne faut pas prendre à la lettre, mille offres apparentes qui ne sont faites que pour être refusées, mille especes de pieges que la politesse tend à la bonne foi rustique. Je n’entendis jamais tant dire : Comptez sur moi dans l’occasion, disposez de mon crédit, de ma bourse, de ma maison, de mon équipage. Si tout cela étoit sincere & pris au mot, il n’y auroit pas de peuple moins attaché à la propriété ; la communauté des biens seroit ici presque établie : le plus riche offrant sans cesse & le plus pauvre acceptant toujours, tout se mettroit naturellement de niveau & Sparte même eût eu des partages moins égaux qu’ils ne seroient à Paris. Au lieu de cela, c’est peut-être la ville du monde où les fortunes sont le plus inégales & où regnent à la fois la plus somptueuse opulence & la plus déplorable misere. Il n’en faut pas davantage pour comprendre ce que signifient cette apparente commisération qui semble toujours aller au-devant des besoins d’autrui & cette facile tendresse de cœur qui contracte en un moment des amitiés éternelles.

Au lieu de tous ces sentimens suspects & de cette confiance trompeuse, veux-je chercher des lumieres & de l’instruction ? C’en est ici l’aimable source & l’on est d’abord enchanté du savoir & de la raison qu’on trouve dans les entretiens, non seulement des savants & des gens de lettres, mais des hommes de tous les états & même des femmes : le tonde la conversation y est coulant, & naturel ; il n’est ni pesant, ni frivole ; il est savant sans pédanterie, gai sans tumulte, poli sans affectation, galant sans fadeur, badin sans équivoques. Ce ne sont ni des dissertations ni des épigrammes : on y raisonne sans argumenter ; on y plaisante sans jeux de mots ; on y associe avec art l’esprit & la raison, les maximes & les saillies, la satire aigue, l’adroite flatterie, & la morale austere. On y parle de tout pour que chacun ait quelque chose à dire ; on n’approfondit point les questions de peur d’ennuyer, on les propose comme en passant, on les traite avec rapidité ; la précision mene à l’élégance : chacun dit son avis & l’appuie en peu de mots ; nul n’attaque avec chaleur celui d’autrui, nul ne défend opiniâtrement le sien ; on discute pour s’éclairer, on s’arrête avant la dispute ; chacun s’instruit, chacun s’amuse, tous s’en vont contents & le sage même peut rapporter de ces entretiens des sujets dignes d’être médités en silence.

Mais au fond, que penses-tu qu’on apprenne dans ces conversations si charmantes ? À juger sainement des choses du monde ? à bien user de la société ? à connoître au moins les gens avec qui l’on vit ? Rien de tout cela, ma Julie. On y apprend à plaider avec art la cause du mensonge, à ébranler à force de philosophie tous les principes de la vertu, à colorer de sophismes subtils ses passions & ses préjugés & à donner à l’erreur un certain tour à la mode selon les maximes du jour. Il n’est point nécessaire de connoître le caractere des gens, mais seulement leurs intérêts, pour deviner à peu près ce qu’ils diront de chaque chose. Quand un homme parle, c’est pour ainsi dire son habit & non pas lui qui a un sentiment ; & il en changera sans façon tout aussi souvent que d’état. Donnez-lui tour à tour une longue perruque, un habit d’ordonnance & une croix pectorale, vous l’entendrez successivement prêcher avec le même zele les loix, le despotisme & l’inquisition. Il y a une raison commune pour la robe, une autre pour la finance, une autre pour l’épée. Chacun prouve tres bien que les deux autres sont mauvaises, conséquence facile à tirer pour les trois [50]. Ainsi nul ne dit jamais ce qu’il pense, mais ce qu’il lui convient de faire penser à autrui ; & le zele apparent de la vérité n’est jamais en eux que le masque de l’intérêt.

Vous croiriez que le gens isolés qui vivent dans l’indépendance ont au moins un esprit à eux ; point du tout ; autres machines qui ne pensent point & qu’on fait penser par ressorts. On n’a qu’à s’informer de leurs sociétés, de leurs coteries, de leurs amis, des femmes qu’ils voient, des auteurs qu’ils connoissent ; là-dessus on peut d’avance établir leur sentiment futur sur un livre prêt à paraître & qu’ils n’ont point lu ; sur une piece prête à jouer & qu’ils n’ont point vue, sur tel ou tel auteur, qu’ils ne connoissent point, sur tel ou tel systeme dont ils n’ont aucune idée ; & comme la pendule ne se monte ordinairement que pour vingt-quatre heures, tous ces gens-là s’en vont, chaque soir, apprendre dans leurs sociétés ce qu’ils penseront le lendemain.

Il y a ainsi un petit nombre d’hommes & de femmes qui pensent pour tous les autres & pour lesquels tous les autres parlent & agissent ; & comme chacun songe à son intérêt, personne au bien commun & que les intérêts particuliers sont toujours opposés entre eux, c’est un choc perpétuel de brigues & de cabales, un flux & reflux de préjugés, d’opinions contraires, où les plus échauffés, animés par les autres, ne savent presque jamais de quoi il est question. Chaque coterie a ses regles, ses jugements, ses principes, qui ne sont point admis ailleurs. L’honnête homme d’une maison est un fripon dans la maison voisine : le bon, le mauvais, le beau, le laid, la vérité, la vertu, n’ont qu’une existence locale & circonscrite. Quiconque aime à se répandre & fréquente plusieurs sociétés doit être plus flexible qu’Alcibiade, changer de principes comme d’assemblées, modifier son esprit pour ainsi dire à chaque pas & mesurer ses maximes à la toise : il faut qu’à chaque visite il quitte en entrant son ame, s’il en a une ; qu’il en prenne une autre aux couleurs de la maison, comme un laquais prend un habit de livrée ; qu’il la pose de même en sortant & reprenne, s’il veut, la sienne jusqu’à nouvel échange.

Il y a plus ; c’est que chacun se met sans cesse en contradiction avec lui-même, sans qu’on s’avise de le trouver mauvais. On a des principes pour la conversation, & d’autres pour la pratique ; leur opposition ne scandalise personne & l’on est convenu qu’ils ne se ressembleroient point entre eux ; on n’exige pas même d’un auteur, surtout d’un moraliste, qu’il parle comme ses livres, ni qu’il agisse comme il parle ; ses écrits, ses discours, sa conduite, sont trois choses toutes différentes, qu’il n’est point obligé de concilier. En un mot, tout est absurde & rien ne choque, parce qu’on y est accoutumé ; & il y a même à cette inconséquence une sorte de bon air dont bien des gens se font honneur. En effet, quoique tous prêchent avec zele les maximes de leur profession, tous se piquent d’avoir le ton d’une autre. Le robin prend l’air cavalier ; le financier fait le seigneur ; l’évêque a le propos galant ; l’homme de cour parle de philosophie ; l’homme d’Etat de bel esprit : il n’y a pas jusqu’au simple artisan qui, ne pouvant prendre un autre ton que le sien, se met en noir les dimanches pour avoir l’air d’un homme de palais. Les militaires seuls ; dédaignant tous les autres états, gardent sans façon le ton du leur & sont insupportables de bonne foi. Ce n’est pas que M. de Muralt n’eût raison quand il donnoit la préférence à leur société ; mais ce qui étoit vrai de son tems ne l’est plus aujourd’hui. Le progres de la littérature a changé en mieux le ton général ; les militaires seuls n’en ont point voulu changer & le leur, qui étoit le meilleur auparavant, est enfin devenu le pire [51].

Ainsi les hommes à qui l’on parle ne sont point ceux avec qui l’on converse ; leurs sentimens ne partent point de leur cœur, leurs lumieres ne sont point dans leur esprit, leurs discours ne représentent point leurs pensées ; on n’aperçoit d’eux que leur figure & l’on est dans une assemblée à peu près comme devant un tableau mouvant où le spectateur paisible est le seul être mû par lui-même.

Telle est l’idée que je me suis formée de la grande société sur celle que j’ai vue à Paris ; cette idée est peut-être plus relative à ma situation particuliere qu’au véritable état des choses & se réformera sans doute sur de nouvelles lumieres. D’ailleurs, je ne fréquente que les sociétés où les amis de Milord Edouard m’ont introduit & je suis convaincu qu’il faut descendre dans d’autres états pour connoître les véritables mœurs d’un pays ; car celles des riches sont presque partout les mêmes. Je tâcherai de m’éclaircir mieux dans dans la suite. En attendant, juge si j’ai raison d’appeller cette foule un désert, & de m’effrayer d’une solitude où je ne trouve qu’une vaine apparence de sentimens & de vérité qui change à chaque instant & se détruit elle-même, où je n’apperçois que larves & fantômes qui frappent l’œil un moment, & disparoissent aussi-tôt qu’on les veut saisir ? Jusques ici j’ai vu beaucoup de masques ; quand verrai-je des visages d’hommes ?

LETTRE XV. DE JULIE.

Oui, mon ami, nous serons unis malgré notre éloignement ; nous serons heureux en dépit du sort. C’est l’union des cœurs qui fait leur véritable félicité ; leur attraction ne connoît point la loi des distances, & les nôtres se toucheroient aux deux bouts du monde. Je trouve, comme toi, que les amans ont mille moyens d’adoucir le sentiment de l’absence, & de se rapprocher en un moment. Quelquefois même on se voit plus souvent encore que quand on se voyoit tous les jours ; car sitôt qu’un des deux est seul, à l’instant tous deux sont ensemble. Si tu goûtes ce plaisir tous les soirs, je le goûte cent fois le jour ; je vis plus solitaire ; je suis environnée de tes vestiges & je ne saurois fixer les yeux sur les objets qui m’entourent, sans te voir tout autour de moi.

Qui cantô dolcemente, e qui s’assise ;
Qui si rivolse, e qui ritenne il passo ;
Qui co’begl : occhi mi trafise il core ;
Qui disse una parola & qui sorrise. [52]

Mais toi, sais-tu t’arrêter à ces situations paisibles ? Sais-tu goûter un amour tranquille & tendre qui parle au cœur sans émouvoir les sens & tes regrets sont-ils aujourd’hui plus sages que tes désirs ne l’étoient autrefois ? Le ton de ta premiere lettre me fait trembler. Je redoute ces emportemens trompeurs, d’autant plus dangereux que l’imagination qui les excite n’a point de bornes & je crains que t un’outrages ta Julie à force de l’aimer. Ah ! tu ne sens pas, non, ton cœur peu délicat ne sent pas combien l’amour s’offense d’un vain hommage, tu ne songes ni que ta vie est à moi, ni qu’on court souvent à la mort en croyant servir la nature. Homme sensuel, ne sauras-tu jamais aimer ? Rappelle-toi, rappelle-toi ce sentiment si calme & si doux que tu connus une fois & que tu décrivis d’un ton si touchant & si tendre. S’il est le plus délicieux qu’ait jamais savouré l’amour heureux, il est le seul permis aux amans séparés ; & quand on l’a pu goûter un moment, on n’en doit plus regretter d’autre. Je me souviens de réflexions que nous faisions, en lisant ton Plutarque, sur un goût dépravé qui outrage la nature. Quand ses tristes plaisirs n’auroient que de n’être pas partagés, c’en seroit assez, disions-nous, pour les rendre insipides & méprisables. Appliquons la même idée aux erreurs d’une imagination trop active, elle ne leur conviendra pas moins. Malheureux ! de quoi jouis-tu quand tues seul à jouir ? Ces voluptés solitaires sont des voluptés mortes. Ô amour ! les tiennes sont vives ; c’est l’union des âmes qui les anime & le plaisir qu’on donne à ce qu’on aime fait valoir celui qu’il nous rend.

Dis-moi, je te prie, mon cher ami, en quelle langue ou plutôt en quel jargon est la relation de ta derniere lettre ? Ne seroit-ce point là par hasard du bel esprit ? Si tu as dessein de t’en servir souvent avec moi, tu devrois bien m’en envoyer le dictionnaire. Qu’est-ce, je te prie, que le sentiment de l’habit d’un homme ? qu’une ame qu’on prend comme un habit de livrée ? que des maximes qu’il faut mesurer à la toise ? Que veux-tu qu’une pauvre Suissesse entende à ces sublimes figures ? Au lieu de prendre comme les autres des âmes aux couleurs des maisons, ne voudrois-tu point déjà donner à ton esprit la teinte de celui du pays ? Prends garde, mon bon ami, j’ai peur qu’elle n’aille pas bien sur ce fond-là. À ton avis, les traslati du cavalier Marin, dont tu t’es si souvent moqué, approcherent-ils jamais de ces métaphores & si l’on peut faire opiner l’habit d’un homme dans une lettre, pourquoi ne feroit-on pas suer le feu [53] dans un sonnet ? Observer en trois semaines toutes les sociétés d’une grande ville, assigner le caractere des propos qu’on y tient, y distinguer exactement le vrai du faux, le réel de l’apparent & ce qu’on y dit de ce qu’on y pense, voilà ce qu’on accuse les François de faire quelquefois chez les autres peuples, mais ce qu’un étranger ne doit point faire chez eux ; car ils valent la peine d’être étudiés posément. Je n’approuve pas non plus qu’on dise du mal du pays où l’on vit & où l’on est bien traité ; j’aimerois mieux qu’on se laissât tromper par les apparences que de moraliser aux dépens de ses hôtes. Enfin, je tiens pour suspect tout observateur qui se pique d’esprit : je crains toujours que, sans y songer, il ne sacrifie la vérité des choses à l’éclat des pensées & ne fasse jouer sa phrase aux dépens de la justice.

Tu ne l’ignores pas, mon ami, l’esprit, dit notre Muralt, est la manie des François : je te trouve à toi-même du penchant à la même manie, avec cette différence qu’elle a chez eux de la grâce & que de tous les peuples du monde c’est à nous qu’elle sied le moins. Il y a de la recherche & du jeu dans plusieurs de tes lettres. Je ne parle point de ce tour vif & de ces expressions animées qu’inspire la force du sentiment ; je parle de cette gentillesse de style qui, n’étant point naturelle, ne vient d’elle-même à personne & marque la prétention de celui qui s’en sert. Eh Dieu ! des prétentions avec ce qu’on aime ! n’est-ce pas plutôt dans l’objet aimé qu’on les doit placer & n’est-on pas glorieux soi-même de tout le mérite qu’il a de plus que nous ? Non, si l’on anime les conversations indifférentes de quelques saillies qui passent comme des traits, ce n’est point entre deux amans que ce langage est de saison ; & le jargon fleuri de la galanterie est beaucoup plus éloigné du sentiment que le ton le plus simple qu’on puisse prendre. J’en appelle à toi-même. L’esprit eut-il jamais le tems de se montrer dans nos tête-à-tête & si le charme d’un entretien passionné l’écarte & l’empêche de paraître, comment des lettres, que l’absence remplit toujours d’un peu d’amertume & où le cœur parle avec plus d’attendrissement, le pourroient-elles supporter ? Quoique toute grande passion soit sérieuse & que l’excessive joie elle-même arrache des pleurs plutôt que des ris, je ne veux pas pour cela que l’amour soit toujours triste ; mais je veux que sa gaieté soit simple, sans ornement, sans art, nue comme lui ; qu’elle brille de ses propres grâces & non de la parure du bel esprit.

L’inséparable, dans la chambre de laquelle je t’écris cette lettre, prétends que j’étois, en la commençant, dans cet état d’enjouement que l’amour inspire ou tolere ; mais je ne sais ce qu’il est devenu. À mesure que j’avançois, une certaine langueur s’emparoit de mon ame & me laissoit à peine la force de t’écrire les injures que la mauvaise a voulu t’adresser ; car il est bon de t’avertir que la critique de ta critique est bien plus de sa façon que de la mienne ; elle m’en a dicté surtout le premier article en riant comme une folle & sans me permettre d’y rien changer. Elle dit que c’est pour t’apprendre à manquer de respect au Marini, qu’elle protege & que tu plaisantes.

Mais sais-tu bien ce qui nous met toutes deux de si bonne humeur ? C’est son prochain mariage. Le contrat fut passé hier au soir & le jour est pris de lundi en huit. Si jamais amour fut gai, c’est assurément le sien ; on ne vit de la vie une fille si bouffonnement amoureuse. Ce bon M.d’Orbe, à qui de son côté la tête en tourne, est enchanté d’un accueil si folâtre. Moins difficile que tu n’étois autrefois, il se prête avec plaisir à la plaisanterie & prend pour un chef-d’œuvre de l’amour l’art d’égayer sa maîtresse. Pour elle, on a beau la prêcher, lui représenter la bienséance, lui dire que si près du terme elle doit prendre un maintien plus sérieux, plus grave & faire un peu mieux les honneurs de l’état qu’elle est prête à quitter ; elle traite tout cela de sottes simagrées ; elle soutient en face à M. d’Orbe que le jour de la cérémonie elle sera de la meilleure humeur du monde & qu’on ne sauroit aller trop gaiement à la noce. Mais la petite dissimulée ne dit pas tout : je lui ai trouvé ce matin les yeux rouges & je parie bien que les pleurs de la nuit payent les ris de la journée. Elle va former de nouvelles chaînes qui relâcheront les doux liens de l’amitié ; elle va commencer une maniere de vivre différente de celle qui lui fut chère ; elle étoit contente & tranquille, elle va courir les hasards auxquels le meilleur mariage expose ; & quoi qu’elle en dise, comme une eau pure & calme commence à se troubler aux approches de l’orage, son cœur timide & chaste ne voit point sans quelque alarme le prochain changement de son sort.

Ô mon ami, qu’ils sont heureux ! ils s’aiment ; ils vont s’épouser ; ils jouiront de leur amour sans obstacles, sans craintes, sans remords. Adieu, adieu ; je n’en puis dire davantage.

P. S. Nous n’avons vu Milord Edouard qu’un moment, tant il étoit pressé de continuer sa route. Le cœur plein de ce que nous lui devons, je voulois lui montrer mes sentimens & les tiens ; mais j’en ai eu une espece de honte. En vérité, c’est faire injure à un homme comme lui de le remercier de rien.

LETTRE XVI. À JULIE.

Que les passions impétueuses rendent les hommes enfants ! Qu’un amour forcené se nourrit aisément de chimeres & qu’il est aisé de donner le change à des désirs extrêmes par les plus frivoles objets ! J’ai reçu ta lettre avec les mêmes transports que m’auroit causés ta présence ; ; & dans l’emportement de ma joie, un vain papier me tenoit lieu de toi. Un des plus grands maux de l’absence & le seul auquel la raison ne peut rien, c’est l’inquiétude sur l’état actuel de ce qu’on aime. Sa santé, sa vie, son repos, son amour, tout échappe à qui craint de tout perdre ; on n’est pas plus sûr du présent que de l’avenir, & tous les accidens possibles se réalisent sans cesse dans l’esprit d’un amant qui les redoute. Enfin je respire ; je vis, tu te portes bien, tu m’aimes : ou plutôt il y a dix jours que tout cela étoit vrai ; mais qui me répondra d’aujourd’hui ? Ô absence ! ô tourment ! ô bizarre & funeste état où l’on ne peut jouir que du moment passé & où le présent n’est point encore !

Quand tu ne m’aurois pas parlé de l’inséparable, J’aurois reconnu sa malice dans la critique de ma relation & sa rancune dans l’apologie du Marini ; mais, s’il m’étoit permis de faire la mienne, je ne resterois pas sans réplique.

Premierement, ma cousine (car c’est à elle qu’il faut répondre), quant au style, j’ai pris celui de la chose ; j’ai tâché de vous donner à la fois l’idée & l’exemple du ton des conversations à la mode ; & suivant un ancien précepte, je vous ai écrit à peu près comme on parle en certaines sociétés. D’ailleurs ce n’est pas l’usage des figures, mais leur choix, que je bl ame dans le cavalier Marin. Pour peu qu’on ait de chaleur dans l’esprit, on a besoin de métaphores & d’expressions figurées pour se faire entendre. Vos lettres mêmes en sont pleines sans que vous y songiez & je soutiens qu’il n’y a qu’un géometre & un sot qui puissent parler sans figures. En effet, un même jugemen n’est-il pas susceptible de cent degré de force ? & comment déterminer celui de ces degré qu’il doit avoir, sinon par le tour qu’on lui donne ? Mes propres phrases me font rire, je l’avoue & je les trouve absurdes, grace au soin que vous avez pris de les isoler ; mais laissez-les où je les ai mises, vous les trouverez claires & même énergiques. Si ces yeux éveillés que vous savez si bien faire parler étoient séparés l’un de l’autre & de votre visage, cousine, que pensez-vous qu’ils diroient avec tout leur feu ? Ma foi, rien du tout, pas même à M. d’Orbe.

La premiere chose qui se présente à observer dans un pays où l’on arrive, n’est-ce pas le ton général de la société ? Eh bien ! c’est aussi la premiere observation que j’ai faite dans celui-ci & je vous ai parlé de ce qu’on dit à Paris & non pas de ce qu’on y fait. Si j’ai remarqué du contraste entre les discours, les sentimens & les actions des honnêtes gens, c’est que ce contraste saute aux yeux au premier instant. Quand je vois les mêmes hommes changer les maximes selon les coteries, molinistes dans l’une, jansénistes dans l’autre, vils courtisans chez un ministre, frondeurs mutins chez un mécontent ; quand je vois un homme doré décrier le luxe, un financier les impôts, un prélat le déreglement, quand j’entends une femme de la cour parler de modestie, un grand seigneur de vertu, un auteur de simplicité, un abbé de religion & que ces absurdités ne choquent personne, ne dois-je pas conclure à l’instant qu’on ne se soucie pas plus ici d’entendre la vérité que de la dire & que, loin de vouloir persuader les autres quand on leur parle, on ne cherche pas même à leur faire penser qu’on croit ce qu’on leur dit ?

Mais c’est assez plaisanter avec la cousine. Je laisse un ton qui nous est étrange à tous trois & j’espere que tu ne me verras pas plus prendre le goût de la satire que celui du bel esprit. C’est à toi, Julie, qu’il faut à présent répondre ; car je sais distinguer la critique badine des reproches sérieux. Je ne conçois pas comment vous avez pu prendre toutes deux le change sur mon objet. Ce ne sont point les François que je me suis proposé d’observer : car si le caractere des nations ne peut se déterminer que par leurs différences, comment moi qui n’en connois encore aucune autre, entreprendrois-je de peindre celle-ci ? Je ne serois pas non plus si maladroit que de choisir la capitale pour le lieu de mes observations. Je n’ignore pas que les capitales different moins entre elles que les peuples & que les caracteres nationaux s’y effacent & confondent en grande partie, tant à cause de l’influence commune des cours qui se ressemblent toutes, que par l’effet commun d’une société nombreuse & resserrée, qui est le même à peu près sur tous les hommes & l’emporte à la fin sur le caractere originel.

Si je voulois étudier un peuple, c’est dans les provinces reculées, où les habitans ont encore leurs inclinations naturelles, que j’irois les observer. Je parcourrois lentement & avec soin plusieurs de ces provinces, les plus éloignées les unes des autres ; toutes les différences que j’observerois entre elles me donneroient le génie particulier de chacune ; tout ce qu’elles auroient de commun & que n’auroient pas les autres peuples, formeroit le génie national & ce qui se trouveroit partout appartiendroit en général à l’homme. Mais je n’ai ni ce vaste projet ni l’expérience nécessaire pour le suivre. Mon objet est de connoître l’homme & ma méthode de l’étudier dans ses diverses relations. Je ne l’ai vu jusqu’ici qu’en petites sociétés, épars & presque isolé sur la terre. Je vais maintenant le considérer entassé par multitudes dans les mêmes lieux, & je commencerai à juger par-là des vrais effets de la société ; car s’il est constant qu’elle rende les hommes meilleurs, plus elle est nombreuse & rapprochée, mieux ils doivent valoir ; & les mœurs, par exemple, seront beaucoup plus pures à Paris que dans le Valais ; que si l’on trouvoit le contraire, il faudroit tirer une conséquence opposée.

Cette méthode pourroit, j’en conviens, me mener encore à la connoissance des peuples, mais par une voie si longue & si détournée que je ne serois peut-être de ma vie en état de prononcer sur aucun d’eux. Il faut que je commence par tout observer dans le premier où je me trouve ; que j’assigne ensuite les différences, à mesure que je parcourrai les autres pays ; que je compare la France à chacun d’eux, comme on décrit l’olivier sur un saule ou le palmier sur un sapin, & que j’attende à juger du premier peuple observé que j’aie observé tous les autres.

Veuille donc, ma charmante prêcheuse, distinguer ici l’observation philosophique de la satyre nationale. Ce ne sont point les Parisiens que j’étudie, mais les habitans d’une grande ville, & je ne sais si ce que j’en vois ne convient pas à Rome & à Londres tout aussi bien qu’à Paris. Les regles de la morale ne dépendent point des usages des peuples ; ainsi malgré les préjugés dominans, je sens fort bien ce qui est mal en soi ; mais ce mal, j’ignore s’il faut l’attribuer au François ou à l’homme, & s’il est l’ouvrage de la coutume ou de la nature. Le tableau du vice offense en tous lieux un œil impartial, & l’on n’est pas plus blâmable de le reprendre dans un pays où il regne, quoiqu’on y soit, que de relever les défauts de l’humanité quoiqu’on vive avec les hommes. Ne suis-je pas à présent moi-même un habitant de Paris ? Peut-être, sans le savoir, ai-je déjà contribué pour ma part au désordre que j’y remarque ; peut-être un trop long séjour y corromproit-il ma volonté même ; peut-être, au bout d’un an, ne serois-je plus qu’un bourgeois, si pour être digne de toi, je ne gardois l’ame d’un homme libre & les mœurs d’un citoyen. Laisse-moi donc te peindre sans contrainte les objets auxquels je rougisse de ressembler & m’animer au pur zele de la vérité par le tableau de la flatterie & du mensonge.

Si j’étois le maître de mes occupations & de mon sort je saurois, n’en doute pas, choisir d’autres sujets de lettres ; & tu n’étois pas mécontente de celles que je t’écrivois de Meillerie & du Valais : mais, chère amie, pour avoir la force de supporter le fracas du monde où je suis contraint de vivre, il faut bien au moins que je me console à te le décrire & que l’idée de te préparer des relations m’excite à en chercher les sujets. Autrement le découragement va m’atteindre à chaque pas & il faudra que j’abandonne tout si tu ne veux rien voir avec moi. Pense que, pour vivre

d’une maniere si peu conforme à mon goût, je fais un effort qui n’est pas indigne de sa cause ; & pour juger quels soins me peuvent mener à toi, souffre que je te parle quelquefois des maximes qu’il faut connoître & des obstacles qu’il faut surmonter.

Malgré ma lenteur, malgré mes distractions inévitables, mon recueil étoit fini quand ta lettre est arrivée heureusement pour le prolonger ; & j’admire, en le voyant si court, combien de choses ton cœur m’a sçu dire en si peu d’espace. Non, je soutiens qu’il n’y a point de lecture aussi délicieuse, même pour qui ne te connaîtroit pas, s’il avoit une ame semblable aux nôtres. Mais comment ne te pas connoître en lisant tes lettres ? Comment prêter un ton si touchant & des sentimens si tendres à une autre figure que la tienne ? À chaque phrase ne voit-on pas le doux regard de tes yeux ? À chaque mot n’entend-on pas ta voix charmante ! Quelle autre que Julie a jamais aimé, pensé, parlé, agi, écrit comme elle ! Ne sois donc pas surprise si tes lettres, qui te peignent si bien, font quelquefois sur ton idolâtre amant le même effet que ta présence. En les relisant je perds la raison, ma tête s’égare dans un délire continuel, un feu dévorant me consume, mon sang s’allume & pétille, une fureur me fait tressaillir. Je crois te voir, te toucher, te presser contre mon sein… Objet adoré, fille enchanteresse, source de délices & de volupté, comment, en te voyant, ne pas voir les houris faites pour les bienheureux ?… Ah ! viens… Je la sens… Elle m’échappe & je n’embrasse qu’une ombre… Il est vrai, chère amie, tu es trop belle & tu fus trop tendre pour mon foible cœur ; il ne peut oublier ni ta beauté ni tes caresses ; tes charmes triomphent de l’absence, ils me poursuivent partout, ils me font craindre la solitude ; & c’est le comble de ma misere de n’oser m’occuper toujours de toi.

Ils seront donc unis malgré les obstacles, ou plutôt ils le sont au moment que j’écris ! Aimables & dignes époux ! puisse le Ciel les combler du bonheur que méritent leur sage & paisible amour, l’innocence de leurs mœurs, l’honnêteté de leurs âmes ! Puisse-t-il leur donner ce bonheur précieux dont il est si avare envers les cœurs faits pour le goûter ! Qu’ils seront heureux s’il leur accorde, hélas ! tout ce qu’il nous ôte ! Mais pourtant ne sens-tu pas quelque sorte de consolation dans nos maux ? Ne sens-tu pas que l’exces de notre misere n’est point non plus sans dédommagement & que s’ils ont des plaisirs dont nous sommes privés, nous en avons aussi qu’ils ne peuvent connoître ? Oui, ma douce amie, malgré l’absence, les privations, les alarmes, malgré le désespoir même, les puissans élancemens de deux cœurs l’un vers l’autre ont toujours une volupté secrete ignorée des ames tranquilles. C’est un des miracles de l’amour de nous faire trouver du plaisir à souffrir ; & nous regarderions comme le pire des malheurs un état d’indifférence & d’oubli qui nous ôteroit tout le sentiment de nos peines. Plaignons donc notre sort, ô Julie ! mais n’envions celui de personne. Il n’y a point, peut-être, à tout prendre, d’existence préférable à la nôtre ; & comme la Divinité tire tout son bonheur d’elle-même, les cœurs qu’échauffe un feu céleste trouvent dans leurs propres sentimens une sorte de jouissance pure & délicieuse, indépendante de la fortune & du reste de l’univers. LETTRE XVII. À JULIE.

Enfin me voilà tout à fait dans le torrent. Mon recueil fini, j’ai commencé de fréquenter les spectacles & de souper en ville. Je passe ma journée entiere dans le monde, je prête mes oreilles & mes yeux à tout ce qui les frappe ; & n’apercevant rien qui te ressemble, je me recueille au milieu du bruit & converse en secret avec toi. Ce n’est pas que cette vie bruyante & tumultueuse n’ait aussi quelque sorte d’attraits & que la prodigieuse diversité d’objets n’offre de certains agrémens à de nouveaux débarqués ; mais, pour les sentir, il faut avoir le cœur vide & l’esprit frivole ; l’amour & la raison semblent s’unir pour m’en dégoûter : comme tout n’est que vaine apparence & que tout change à chaque instant, je n’ai le tems d’être ému de rien, ni celui de rien examiner.

Ainsi je commence à voir les difficultés de l’étude du monde & je ne sais pas même quelle place il faut occuper pour le bien connoître. Le philosophe en est trop loin, l’homme du monde en est trop près. L’un voit trop pour pouvoir réfléchir, l’autre trop peu pour juger du tableau total. Chaque objet qui frappe le philosophe, il le considere à part ; & n’en pouvant discerner ni les liaisons ni les rapports avec d’autres objets qui sont hors de sa portée, il ne le voit jamais à sa place & n’en sent ni la raison ni les vrais effets. L’homme du monde voit tout & n’a le tems de penser à rien : la mobilité des objets ne lui permet que de les apercevoir & non de les observer ; ils s’effacent mutuellement avec rapidité & il ne lui reste du tout que des impressions confuses qui ressemblent au chaos.

On ne peut pas non plus voir & méditer alternativement, parce que le spectacle exige une continuité d’attention qui interrompt la réflexion. Un homme qui voudroit diviser son tems par intervalles entre le monde & la solitude, toujours agité dans sa retraite & toujours étranger dans le monde, ne seroit bien nulle part. Il n’y auroit d’autre moyen que de partager sa vie entiere en deux grands espaces : l’un pour voir, l’autre pour réfléchir. Mais cela même est presque impossible, car la raison n’est pas un meuble qu’on pose & qu’on reprenne à son gré & quiconque a pu vivre dix ans sans penser ne pensera de sa vie.

Je trouve aussi que c’est une folie de vouloir étudier le monde en simple spectateur. Celui qui ne prétend qu’observer n’observe rien, parce qu’étant inutile dans les affaires & importun dans les plaisirs, il n’est admis nulle part. On ne voit agir les autres qu’autant qu’on agit soi-même ; dans l’école du monde comme dans celle de l’amour, il faut commencer par pratiquer ce qu’on veut apprendre.

Quel parti prendrai-je donc, moi étranger, qui ne puis avoir aucune affaire en ce pays & que la différence de religion empêcheroit seule d’y pouvoir aspirer à rien ? Je suis réduit à m’abaisser pour m’instruire & ne pouvant jamais être un homme utile, à tâcher de me rendre un homme amusant. Je m’exerce, autant qu’il est possible, à devenir poli sans fausseté, complaisant sans bassesse & à prendre si bien ce qu’il y a de bon dans la société, que j’y puisse être souffert sans en adopter les vices. Tout homme oisif qui eut voir le monde doit au moins en prendre les manieres jusqu’à certain point ; car de quel droit exigeroit-on d’être admis parmi des gens à qui l’on n’est bon à rien & à qui l’on n’auroit pas l’art de plaire ? Mais aussi, quand il a trouvé cet art, on ne lui en demande pas davantage, surtout s’il est étranger. Il peut se dispenser de prendre part aux cabales, aux intrigues, aux démêlés ; s’il se comporte honnêtement envers chacun, s’il ne donne à certaines femmes ni exclusion ni préférence, s’il garde le secret de chaque société où il est reçu, s’il n’étale point les ridicules d’une maison dans une autre, s’il évite les confidences, s’il se refuse aux tracasseries, s’il garde partout une certaine dignité, il pourra voir paisiblement le monde, conserver ses mœurs, sa probité, sa franchise même, pourvu qu’elle vienne d’un esprit de liberté & non d’un esprit de parti. Voilà ce que j’ai tâché de faire par l’avis de quelque gens éclairés que j’ai choisis pour guides parmi les connoissances que m’a données Milord Edouard. J’ai donc commencé d’être admis dans des sociétés moins nombreuses & plus choisies. Je ne m’étois trouvé, jusqu’à présent, qu’à des dîners réglés, où l’on ne voit de femme que la maîtresse de la maison ; où tous les désœuvrés de Paris sont reçus pour peu qu’on les connoisse ; où chacun paye comme il peut son dîner en esprit ou en flatterie & dont le ton bruyant & confus ne differe pas beaucoup de celui des tables d’auberges.

Je suis maintenant initié à des mysteres plus sacrés. J’assiste à des soupers priés, où la porte est fermée à tout survenant & où l’on est sûr de ne trouver que des gens qui conviennent tous, sinon les uns aux autres, au moins à ceux qui les reçoivent. C’est là que les femmes s’observent moins & qu’on peut commencer à les étudier ; c’est là que regnent plus paisiblement des propos plus fins & plus satiriques ; c’est là qu’au lieu des nouvelles publiques, des spectacles, des promotions, des morts, des mariages, dont on a parlé le matin, on passe discretement en revue les anecdotes de Paris, qu’on dévoile tous les événemens secrets de la chronique scandaleuse, qu’on rend le bien & le mal également plaisants & ridicules & que, peignant avec art & selon l’intérêt particulier les caracteres des personnages, chaque interlocuteur, sans y penser, peint encore beaucoup mieux le sien ; c’est là qu’un reste de circonspection fait inventer devant les laquais un certain langage entortillé, sous lequel, feignant de rendre la satire plus obscure, on la rend seulement plus amere, c’est là, en un mot, qu’on affile avec soin le poignard, sous prétexte de faire moins de mal, mais en effet pour l’enfoncer plus avant.

Cependant, à considérer ces propos selon nos idées, on auroit tort de les appeler satiriques, car ils sont bien plus railleurs que mordants & tombent moins sur le vice que sur le ridicule. En général la satire a peu de cours dans les grandes villes, où ce qui n’est que mal est si simple, que ce n’est pas la peine d’en parler. Que reste-t-il à blâmer où la vertu n’est plus estimée & de quoi médiroit-on quand on ne trouve plus de mal à rien ? À Paris surtout, où l’on ne saisit les choses que par le côté plaisant, tout ce qui doit allumer la colere & l’indignation est toujours mal reçu s’il n’est mis en chanson ou en épigramme. Les jolies femmes n’aiment point à se fâcher, aussi ne se fâchent-elles de rien ; elles aiment à rire ; & comme il n’ya pas le mot pour rire au crime, les fripons sont d’honnêtes gens comme tout le monde. Mais malheur à qui prête le flanc au ridicule ! sa caustique empreinte est ineffaçable ; il ne déchire pas seulement les mœurs, la vertu, il marque jusqu’au vice même ; il sait calomnier les méchants. Mais revenons à nos soupers.

Ce qui m’a le plus frappé dans ces sociétés d’élite, c’est de voir six personnes choisies expres pour s’entretenir agréablement ensemble & parmi lesquelles regnent même le plus souvent des liaisons secretes, ne pouvoir rester une heure entre elles six, sans y faire intervenir la moitié de Paris ; comme si leurs cœurs n’avaient rien à se dire & qu’il n’y eût là personne qui méritât de les intéresser.

Te souvient-il, ma Julie, comment, en soupant chez ta cousine, ou chez toi, nous savions, en dépit de la contrainte & du mystere, faire tomber l’entretien sur des sujets qui eussent du rapport à nous & comment à chaque réflexion touchante, à chaque allusion subtile, un regard plus vif qu’un éclair, un soupir plutôt devine qu’aperçu, en portoit le doux sentiment d’un cœur à l’autre ?

Si la conversation se tourne par hasard sur les convives, c’est communément dans un certain jargon de société dont il faut avoir la clef pour l’entendre. À l’aide de ce chiffre, on se fait réciproquement & selon le goût du tems, mille mauvaises plaisanteries, durant lesquelles le plus sot n’est pas celui qui brille le moins, tandis qu’un tiers mal instruit est réduit à l’ennui & au silence, ou à rire de ce qu’il n’entend point. Voilà, hors le tête-à-tête, qui m’est & me sera toujours inconnu, tout ce qu’il y a de tendre & d’affectueux dans les liaisons de ce pays.

Au milieu de tout cela, qu’un homme de poids avance un propos grave ou agite une question sérieuse, aussitôt l’attention commune se fixe à ce nouvel objet ; hommes, femmes, vieillards, jeunes gens, tout se prête à la considérer par toutes ses faces & l’on est étonné du sens, & de la raison qui sortent comme à l’envide toutes ces têtes folâtres [54]. Un point de morale ne seroit pas mieux discuté dans une société de philosophes que dans celle d’une jolie femme de Paris ; les conclusions y seroient même souvent moins séveres : car le philosophe qui veut agir comme il parle y regarde à deux fois ; mais ici, où toute la morale est un pur verbiage, on peut être austere sans conséquence & l’on ne seroit pas fâché, pour rabattre un peu l’orgueil philosophique, de mettre la vertu si haut que le sage même n’y pût atteindre. Au reste, hommes & femmes, tous, instruits par l’expérience du monde & sur-tout par leur conscience, se réunissent pour penser de leur espece aussi mal qu’il est possible, toujours philosophant tristement, toujours dégradant par vanité la nature humaine, toujours cherchant dans quelque vice la cause de tout ce qui se fait de bien, toujours d’après leur propre cœur médisant du cœur de l’homme.

Malgré cette avilissante doctrine, un des sujets favoris de ces paisibles entretiens c’est le sentiment ; mot par lequel il ne faut pas entendre un épanchement affectueux dans le sein de l’amour ou de l’amitié ; cela seroit d’une fadeur à mourir. C’est le sentiment mis en grandes maximes générales & quintessencié par tout ce que la métaphysique a de plus subtil. Je puis dire n’avoir de ma vie oui tant parler du sentiment, ni si peu compris ce qu’on en disoit. Ce sont des rafinemens inconcevables. Ô Julie ! nos cœurs grossiers n’ont jamais rien sçu de toutes ces belles maximes, & j’ai peur qu’il n’en soit du sentiment chez les gens du monde comme d’Homere chez les Pédans, qui lui forgent mille beautés chimériques, faute d’appercevoir les véritables. Ils dépensent ainsi tout leur sentiment en esprit, & il s’en exhale tant dans le discours qu’il n’en reste plus pour la pratique. Heureusement, la bienséance y supplée, & l’on fait par usage à peu près les mêmes choses qu’on feroit par sensibilité ; du moins tant qu’il n’en coûte que des formules & quelques gênes passageres, qu’on s’impose pour faire bien parler de soi ; car quand les sacrifices vont jusqu’à gêner trop long-tems ou à coûter trop cher, adieu le sentiment ; la bienséance n’en exige pas jusque-là. À cela près, on ne sauroit croire à quel point tout est compassé, mesuré, pesé, dans ce qu’ils appellent des procédés ; tout ce qui n’est plus dans les sentiments, ils l’ont mis en regle & tout est réglé parmi eux. Ce peuple imitateur seroit plein d’originaux, qu’il seroit impossible d’en rien savoir ; car nul homme n’ose être lui-même. Il faut faire comme les autres, c’est la premiere maxime de la sagesse du pays. Cela se fait, cela ne se fait pas : voilà la décision suprême.

Cette apparente régularité donne aux usages communs l’air du monde le plus comique, même dans les choses les plus sérieuses : on sait à point nommé quand il faut envoyer savoir des nouvelles ; quand il faut se faire écrire, c’est-à-dire faire une visite qu’on ne fait pas ; quand il faut la faire soi-même ; quand il est permis d’être chez soi ; quand on doit n’y être pas, quoiqu’on y soit ; quelles offres l’on doit faire, quelles offres l’autre doit rejeter ; quel degré de tristesse on doit prendre à telle ou telle mort [55] ; combien de tems on doit pleurer à la campagne ; le jour où l’on peut revenir se consoler à la ville ; l’heure & la minute où l’affliction permet de donner le bal ou d’aller au spectacle. Tout le monde y fait à la fois la même chose dans la même circonstance ; tout va par tems comme les évolutions d’un régiment en bataille : vous diriez que ce sont autant de marionnettes clouées sur la même planche, ou tirées par le même fil.

Or, comme il n’est pas possible que tous ces gens qui font exactement la même chose soient exactement affectés de même, il est clair qu’il faut les pénétrer par d’autres moyens pour les connoître ; il est clair que tout ce jargon n’est qu’un vain formulaire & sert moins à juger des mœurs que du ton qui regne à Paris. On apprend ainsi les propos qu’on y tient, mais rien de ce qui peut servir à les apprécier. J’en dis autant de la plupart des écrits nouveaux ; j’en dis autant de la scene même, qui depuis Moliere est bien plus un lieu où se débitent de jolies conversations que la représentation de la vie civile. Il y a ici trois théâtres, sur deux desquels on représente des êtres chimériques, savoir : sur l’un, des Arlequins, des Pantalons, des Scaramouches ; sur l’autre, des Dieux, des Diables, des Sorciers. Sur le troisieme on représente ces pieces immortelles dont la lecture nous faisoit tant de plaisir & d’autres plus nouvelles qui paraissent de tems en tems sur la scene. Plusieurs de ces pieces sont tragiques, mais peu touchantes ; & si l’on y trouve quelques sentimens naturels & quelque vrai rapport au cœur humain, elles n’offrent aucune sorte d’instruction sur les mœurs particulieres du peuple qu’elles amusent.

L’institution de la tragédie avoit, chez ses inventeurs, un fondement de religion qui suffisoit pour l’autoriser. D’ailleurs, elle offroit aux Grecs un spectacle instructif & agréable dans les malheurs des Perses leurs ennemis, dans les crimes & les folies des rois dont ce peuples’étoit délivré. Qu’on représente à Berne, à Zurich, à la Haye, l’ancienne tyrannie de la maison d’Autriche, l’amour de la patrie & de la liberté nous rendra ces pieces intéressantes. Mais qu’on me dise de quel usage sont ici les tragédies de Corneille & ce qu’importe au peuple de Paris Pompée ou Sertorius. Les tragédies grecques rouloient sur des événemens réels ou réputés tels par les spectateurs & fondés sur des traditions historiques. Mais que fait une flamme héroÏque, & pure dans l’ame des grands ? Ne diroit-on pas que les combats de l’amour & de la vertu leur donnent souvent de mauvaises nuits & que le cœur a beaucoup à faire dans les mariages des rois ? Juge de la vraisemblance & de l’utilité de tant de pieces, qui roulent toutes sur ce chimérique sujet !

Quant à la comédie, il est certain qu’elle doit représenter au naturel les mœurs du peuple pour lequel elle est faite, afin qu’il s’y corrige de ses vices & de ses défauts, comme on ôte devant un miroir les taches de son visage. Térence & Plaute se tromperent dans leur objet ; mais avant eux Aristophane & Ménandre avaient exposé aux Athéniens les mœurs athéniennes ; & depuis, le seul Moliere peignit plus naÏvement encore celles des François du siecle dernier à leurs propres yeux. Le tableau a changé ; mais il n’est plus revenu de peintre. Maintenant on copie au théâtre les conversations d’une centaine de maisons de Paris. Hors de cela, on n’y apprend rien des mœurs des François. Il y a dans cette grande ville cinq ou six cent mille âmes dont il n’est jamais question sur la scene. Moliere osa peindre des bourgeois & des artisans aussi bien que des marquis ; Socrate faisoit parler des cochers, menuisiers, cordonniers, maçons. Mais les auteurs

d’aujourd’hui, qui sont des gens d’un autre air, se croiroient déshonorés s’ils savoient ce qui se passe au comptoir d’un marchand ou dans la boutique d’un ouvrier ; il ne leur faut que des interlocuteurs illustres & ils cherchent dans le rang de leurs personnages l’élévation qu’ils ne peuvent tirer de leur génie. Les spectateurs eux-mêmes sont devenus si délicats, qu’ils craindroient de se compromettre à la comédie comme en visite & ne daigneroient pas aller voir en représentation des gens de moindre condition qu’eux. Ils sont comme les seuls habitans de la terre : tout le reste n’est rien à leurs yeux. Avoir un carrosse, un suisse, un maître d’hôtel, c’est être comme tout le monde. Pour être comme tout le monde, il faut être comme tres peu de gens. Ceux qui vont à pied ne sont pas du monde ; ce sont des bourgeois, des hommes du peuple, des gens de l’autre monde ; & l’on diroit qu’un carrosse n’est pas tant nécessaire pour se conduire que pour exister. Il y a comme cela une poignée d’impertinens qui ne comptent qu’eux dans tout l’univers & ne valent guere la peine qu’on les compte, si ce n’est pour le mal qu’ils font. C’est pour eux uniquement que sont faits les spectacles ; ils s’y montrent à la fois comme représentés au milieu du théâtre & comme représentans aux deux côtés ; ils sont personnages sur la scene & comédiens sur les bancs. C’est ainsi que la sphere du monde & des auteurs se rétrécit ; c’est ainsi que la scene moderne ne quitte plus son ennuyeuse dignité : on n’y sait plus montrer les hommes qu’en habit doré. Vous diriez que la France n’est peuplée que de comtes & de chevaliers ; & plus le peuple y est misérable & gueux, plus le tableau du peuple y est brillant & magnifique. Cela fait qu’en peignant le ridicule des états qui servent d’exemple aux autres, on le répand plutôt que de l’éteindre & que le peuple, toujours singe & imitateur des riches, va moins au théâtre pour rire de leurs folies que pour les étudier & devenir encore plus fous qu’eux en les imitant. Voilà de quoi fut cause Moliere lui-même ; il corrigea la cour en infectant la ville : & ses ridicules marquis furent le premier modele des petits-maîtres bourgeois qui leur succéderent.

En général, il y a beaucoup de discours & peu d’action sur la scene françoise : peut-être est-ce qu’en effet le François parle encore plus qu’il n’agit, ou du moins qu’il donneun bienn plus grand prix à ce qu’on dit qu’à ce qu’on fait. Quel qu’un disoit, en sortant d’une piece de Denys le Tyran : Je n’ai rien vu, mais j’ai entendu force paroles. Voilà ce qu’on peut dire en sortant des pieces françoises. Racine & Corneille, avec tout leur génie, ne sont eux-mêmes que des parleurs ; & leur successeur est le premier qui, à l’imitation des Anglois, ait osé mettre quelquefois la scene en représentation. Communément tout se passe en beaux dialogues bien agencés, bien ronflants, où l’on voit d’abord que le premier soin de chaque interlocuteur est toujours celui de briller. Presque tout s’énonce en maximes générales. Quelque agités qu’ils puissent être, ils songent toujours plus au public qu’à eux-mêmes ; une sentence leur coûte moins qu’un sentiment : les pieces de Racine & de Moliere [56] exceptées, le je est presque aussi scrupuleusement banni de la scene françoise que des écrits de Port-Royal & les passions humaines, aussi modestes que l’humilité chrétienne, n’y parlent jamais que par on. Il y a encore une certaine dignité maniérée dans le geste & dans le propos, qui ne permet jamais à la passion de parler exactement son langage, ni à l’auteur de revêtir son personnage & de se transporter au lieu de la scene, mais le tient toujours enchaîné sur le théâtre & sous les yeux des spectateurs. Aussi les situations les plus vives ne lui font-elles jamais oublier un bel arrangement de phrases ni des attitudes élégantes ; & si le désespoir lui plonge un poignard dans le cœur, non content d’observer la décence en tombant comme Polixene, il ne tombe point ; la décence le maintient debout après sa mort & tous ceux qui viennent d’expirer s’en retournent l’instant d’apres sur leurs jambes.

Tout cela vient de ce que le François ne cherche point sur la scene le naturel & l’illusion & n’y veut que de l’esprit & des pensées ; il fait cas de l’agrément & non de l’imitation & ne se soucie pas d’être séduit pourvu qu’on l’amuse. Personne ne va au spectacle pour le plaisir du spectacle, mais pour voir l’assemblée, pour en être vu, pour ramasser de quoi fournir au caquet après la piece ; & l’on ne songe à ce qu’on voit que pour savoir ce qu’on en dira. L’acteur pour eux est toujours l’acteur, jamais le personnage qu’il représente. Cet homme qui parle en maître du monde n’est point Auguste, c’est Baron ; la veuve de Pompée est Adrienne ; Alzire est Mlle. Gaussin ; & ce fier sauvage est Grandval. Les Comédiens, de leur côté, négligent entierement l’illusion dont ils voyent que personne ne se soucie. Ils placent les héros de l’antiquité entre six rangs de jeunes Parisiens ; ils calquent les modes françoises sur l’habit romain ; on voit Cornélie en pleurs avec deux doigts de rouge, Caton poudré au blanc & Brutus en panier. Tout cela ne choque personne & ne fait rien au succes des pieces : comme on ne voit que l’acteur dans le personnage, on ne voit non plus quel’auteur dans le drame : & si le costume est négligé, cela se pardonne aisément ; car on sait bien que Corneille n’étoit pas tailleur, ni Crébillon perruquier.

Ainsi, de quelque sens qu’on envisage les choses, tout n’est ici que babil, jargon, propos sans conséquence. Sur la scene comme dans le monde, on a beau écouter ce qui se dit, on n’apprend rien de ce qui ne fait & qu’a-t-on besoin de l’apprendre ? Sitôt qu’un homme a parlé, s’informe-t-on de sa conduite ? N’a-t-il pas tout fait ? N’est-il pas jugé ? L’honnête homme d’ici n’est point celui qui fait de bonnes actions, mais celui qui dit de belles choses ; & un seul propos inconsidéré, lâché sans réflexion, peut faire à celui qui le tient un tort irréparable que n’effaceroient pas quarante ans d’intégrité. En un mot, bien que les œuvres des hommes ne ressemblent guere à leurs discours, je vois qu’on ne les peint que par leurs discours, sans égard à leurs œuvres ; je vois aussi que dans une grande ville la société paraît plus douce, plus facile, plus sûre même que parmi des gens moins étudiés ; mais les hommes y sont-ils en effet plus humains, plus modérés, plus justes ? Je n’en sais rien. Ce ne sont encore là que des apparences ; & sous ces dehors si ouverts & si agréables, les cœurs sont peut-être plus cachés, plus enfoncés en dedans que les nôtres. Etranger, isolé, sans affaires, sans liaisons, sans plaisirs & ne voulant m’en rapporter qu’à moi, le moyen de pouvoir prononcer ?

Cependant je commence à sentir l’ivresse où cette vie agitée & tumultueuse plonge ceux qui la menent & je tombe dans un étourdissement semblable à celui d’un homme aux yeux duquel on fait passer rapidement une multitude d’objets. Aucun de ceux qui me frappent n’attache mon cœur, mais tous ensemble en troublent & suspendent les affections, au point d’en oublier quelques instans ce que je suis & à qui je suis. Chaque jour en sortant de chez moi j’enferme mes sentimens sous la clef, pour en prendre d’autres qui se prêtent aux frivoles objets qui m’attendent. Insensiblement je juge & raisonne comme j’entends juger & raisonner tout le monde. Si quelquefois j’essaye de secouer les préjugés & de voir les choses comme elles sont, à l’instant je suis écrasé d’un certain verbiage qui ressemble beaucoup à du raisonnement. On me prouve avec évidence qu’il n’y a que le demi-philosophe qui regarde à la réalité des choses ; que le vrai sage ne les considere que par les apparences ; qu’il doit prendre les préjugés pour principes, les bienséances pour loix & que la plus sublime sagesse consiste à vivre comme les fous.

Forcé de changer ainsi l’ordre de mes affections morales, forcé de donner un prix à des chimeres & d’imposer silence à la nature & à la raison, je vois ainsi défigurer ce divin modele que je porte au dedans de moi & qui servoit à la fois d’objet à mes désirs & de regle à mes actions ; je flotte de caprice en caprice ; & mes goûts étant sans cesse asservis à l’opinion, je ne puis être sûr un seul jour de ce que j’aimerai le lendemain.

Confus, humilié, consterné, de sentir dégrader en moi la nature de l’homme & de me voir ravalé si bas de cette grandeur intérieure où nos cœurs enflammés s’élevoient réciproquement, je reviens le soir, pénétré d’une secrete tristesse, accablé d’un dégoût mortel & le cœur vide & gonflé comme un ballon rempli d’air. Ô amour ! ô purs sentimens que je tiens de lui !… Avec quel charme je rentre en moi-même ! Avec quel transport j’y retrouve encore mes premieres affections & ma premiere dignité ! Combien je m’applaudis d’y revoir briller dans tout son éclat l’image de la vertu, d’y contempler la tienne, ô Julie, assise sur un trône de gloire & dissipant d’un souffle tous ces prestiges ! Je sens respirer mon ame oppressée, je crois avoir recouvré mon existence & ma vie & je reprends avec mon amour tous les sentimens sublimes qui le rendent digne de son objet. LETTRE XVIII. DE JULIE.

Je viens, mon bon ami, de jouir d’un des plus doux spectacles qui puissent jamais charmer mes yeux. La plus sage, la plus aimable des filles est enfin devenue la plus digne & la meilleure des femmes. L’honnête homme dont elle a comblé les vœux, plein d’estime & d’amour pour elle, ne respire que pour la chérir, l’adorer, la rendre heureuse & je goûte le charme inexprimable d’être témoin du bonheur de mon amie, c’est-à-dire de le partager. Tu n’y seras pas moins sensible, j’en suis bien sûre, toi qu’elle aima toujours si tendrement, toi qui loftsus cher presque des son enfance, & à qui tant de bienfaits l’ont dû rendre encore plus chère. Oui, tous les sentimens qu’elle éprouve se font sentir à nos cœurs comme au sien. S’ils sont des plaisirs pour elle, ils sont pour nous des consolations & tel est le prix de l’amitié qui nous joint, que la félicité d’un des trois suffit pour adoucir les maux des deux autres.

Ne nous dissimulons pas, pourtant, que cette amie incomparable va nous échapper en partie. La voilà dans un nouvel ordre de choses, la voilà sujette à de nouveaux engagemens, à de nouveaux devoirs, & son cœur qui n’étoit qu’à nous se doit maintenant à d’autres affections auxquelles il faut que l’amitié cede le premier rang. Il y a plus, mon ami ; nous devons de notre part devenir plus scrupuleux sur les témoignages de son zele ; nous ne devons pas seulement consulter son attachement pour nous & le besoin que nous avons d’elle, mais ce qui convient à son nouvel état & ce qui peut agréer ou déplaire à son mari. Nous n’avons pas besoin de chercher ce qu’exigeroit en pareil cas la vertu ; les loix seules de l’amitié suffisent. Celui qui, pour son intérêt particulier, pourroit compromettre un ami mériteroit-il d’en avoir ? Quand elle étoit fille, elle étoit libre, elle n’avoit à répondre de ses démarches qu’à elle-même & l’honnêteté de ses intentions suffisoit pour la justifier à ses propres yeux. Elle nous regardoit comme deux époux destinés l’un à l’autre ; & son cœur sensible & pur alliant la plus chaste pudeur pour elle-même à la plus tendre compassion pour sa coupable amie, elle couvroit ma faute sans la partager. Mais à présent tout est changé ; elle doit compte de sa conduite à un autre ; elle n’a pas seulement engagé sa foi, elle a aliéné sa liberté. Dépositaire en même tems de l’honneur de deux personnes, il ne lui suffit pas d’être honnête, il faut encore qu’elle soit honorée ; il ne lui suffit pas de ne rien faire que de bien, il faut encore qu’elle ne fasse rien qui ne soit approuvé. Une femme vertueuse ne doit pas seulement mériter l’estime de son mari, mais l’obtenir ; s’il la bl ame, elle est blâmable ; & fût-elle innocente, elle a tort sitôt qu’elle est soupçonnée : car les apparences mêmes sont au nombre de ses devoirs.

Je ne vois pas clairement si toutes ces raisons sont bonnes, tu en seras le juge ; mais un certain sentiment intérieur m’avertit qu’il n’est pas bien que ma cousine continue d’être ma confidente, ni qu’elle me le dise la premiere. Je me suis souvent trouvée en faute sur mes raisonnements, jamais sur les mouvemens secrets qui me les inspirent & cela fait que j’ai plus de confiance à mon instinct qu’à ma raison.

Sur ce principe, j’ai déjà pris un prétexte pour retirer tes lettres, que la crainte d’une surprise me faisoit tenir chez elle. Elle me les a rendues avec un serrement de cœur que le mien m’a fait apercevoir & qui m’a trop confirmé que j’avois fait ce qu’il faloit faire. Nous n’avons point eu d’explication, mais nos regards en tenoient lieu ; elle m’a embrassée en pleurant ; nous sentions sans nous rien dire combien le tendre langage de l’amitié a peu besoin du secours des paroles.

À l’égard de l’adresse à substituer à la sienne, j’avois songé d’abord à celle de Fanchon Anet & c’est bien la voie la plus sûre que nous pourrions choisir ; mais, si cette jeune femme est dans un rang plus bas que ma cousine, est-ce une raison d’avoir moins d’égards pour elle en ce qui concerne l’honnêteté ? N’est-il pas à craindre, au contraire, que des sentimens moins élevés ne lui rendent mon exemple plus dangereux, que ce qui n’étoit pour l’une que l’effort d’une amitié sublime ne soit pour l’autre un commencement de corruption & qu’en abusant de sa reconnoissance je ne force la vertu même à servir d’instrument au vice ? Ah ! n’est-ce pas assez pour moi d’être coupable, sans me donner des complices, & sans aggraver mes fautes du poids de celles d’autrui ? N’y pensons point, mon ami : j’ai imaginé un autre expédient, beaucoup moins sûr à la vérité, mais aussi moins répréhensible, en ce qu’il ne compromet personne, & ne nous donne aucun confident ; c’est de m’écrire sous un nom en l’air, comme, par exemple, M. du Bosquet & de me mettre une enveloppe adressée à Regianino, que j’aurai soin de prévenir. Ainsi Régianino lui-même ne saura rien ; il n’aura tout au plus que des soupçons, qu’il n’oseroit vérifier, car Milord Edouard de qui dépend sa fortune m’a répondu de lui. Tandis que notre correspondance continuera par cette voie, je verrai si l’on peut reprendre celle qui nous servit durant le voyage de Valais, ou quelque autre qui soit permanente & sûre.

Quand je ne connaîtrois pas l’état de ton cœur, je m’apercevrois, par l’humeur qui regne dans tes relations, que la vie que tu menes n’est pas de ton goût. Les lettres de M. de Muralt, dont on s’est plaint en France, étoient moins séveres que les tiennes ; comme un enfant qui se dépite contre ses maîtres, tu te venges d’être obligé d’étudier le monde sur les premiers qui te l’apprennent. Ce qui me surprend le plus est que la chose qui commence par te révolter est celle qui prévient tous les étrangers, savoir, l’accueil des François & le ton général de leur société, quoique de ton propre aveu tu doives personnellement t’en louer. Je n’ai pas oublié la distinction de Paris en particulier & d’une grande ville en général ; mais je vois qu’ignorant ce qui convient à l’un ou à l’autre, tu fais ta critique à bon compte, avant de savoir si c’est une médisance ou une observation. Quoi qu’il ne soit, j’aime la nation françoise & ce n’est pas m’obliger que d’en mal parler. Je dois aux bons livres qui nous viennent d’elle la plupart des instructions que nous avons prises ensemble. Si notre pays n’est plus barbare, à qui en avons-nous l’obligation ? Les deux plus grands, les deux plus vertueux des modernes, Catinat, Fénelon, étoient tous deux François : Henri IV, le roi que j’aime, le bon roi, l’étoit. Si la France n’est pas le pays des hommes libres, elle est celui des hommes vrais ; & cette liberté vaut bien l’autre aux yeux du sage. Hospitaliers, protecteurs de l’étranger, les François lui passent même la vérité qui les blesse ; & l’on se feroit lapider à Londres si l’on y osoit dire des Anglois la moitié du mal que les François laissent dire d’eux à Paris. Mon pere, qui a passé sa vie en France, ne parle qu’avec transport de ce bon & aimable peuple. S’il y a versé son sang au service du prince, le prince ne l’a point oublié dans sa retraite & l’honore encore de ses bienfaits ; ainsi je me regarde comme intéressée à la gloire d’un pays où mon pere a trouvé la sienne. Mon ami, si chaque peuple a ses bonnes & mauvaises qualités, honore au moins la vérité qui loue, aussi bien que la vérité qui blâme.

Je te dira plus ; pourquoi perdrois-tu en visites oisives le tems qui te reste à passer aux lieux où tu es ? Paris est-il moins que Londres le théâtre des talents & les étrangers y font-ils moins aisément leur chemin ? Crois-moi, tous les Anglois ne sont pas des lords Edouards & tous les François ne ressemblent pas à ces beaux diseurs qui te déplaisent si fort. Tente, essaye, fais quelques épreuves, ne fût-ce que pour approfondir les mœurs & juger à l’œuvre ces gens qui parlent si bien. Le pere de ma cousine dit que tu connois la constitution de l’Empire & les intérêts des princes, Milord Edouard trouve aussi que tu n’as pas mal étudié les principes de la politique & les divers systemes de gouvernement. J’ai dans la tête que les pays du monde où le mérite est le plus honoré est celui qui te convient le mieux & que tu n’as besoin que d’être connu pour être employé. Quant à la religion, pourquoi la tienne te nuiroit-elle plus qu’à un autre ? La raison n’est-elle pas le préservatif de l’intolérance & du fanatisme ? Est-on plus bigot en France qu’en Allemagne ? & qui t’empêcheroit de pouvoir faire à Paris le même chemin que M. de Saint-Saphorin a fait à Vienne ? Si tu consideres le but, les plus prompts essais ne doivent-ils pas accélérer les succes ? Si tu compares les moyens, n’est-il pas plus honnête encore de s’avancer par ses talens que par ses amis ? Si tu songes… Ah ! cette mer… un plus long trajet… J’aimerois mieux l’Angleterre, si Paris étoit au delà.

À propos de cette grande ville, oserois-je relever une affectation que je remarque dans tes lettres ? Toi qui me parlais des Valaisanes avec tant de plaisir, pourquoi ne me dis-tu rien des Parisiennes ? Ces femmes galantes & célebres valent-elles moins la peine d’être dépeintes que quelques montagnardes simples & grossieres ? Crains-tu peut-être de me donner de l’inquiétude par le tableau des plus séduisantes personnes de l’univers ? Désabuse-toi, mon ami, ce que tu peux faire de pis pour mon repos est de ne me point parler d’elles ; & quoi que tu m’en puisses dire, ton silence à leur égard m’est beaucoup plus suspect que tes éloges.

Je serois bien aise aussi d’avoir un petit mot sur l’Opéra de Paris, dont on dit ici des merveilles [57] ; car enfin la musique peut être mauvaise & le spectacle avoir ses beautés : s’il n’en a pas, c’est un sujet pour ta médisance & du moins, tu n’offenseras personne.

Je ne sais si c’est la peine de te dire qu’à l’occasion de la noce il m’est encore venu ces jours passés deux épouseurs comme par rendez-vous : l’un d’Yverdun, gîtant, chassant de château en château, l’autre du pays allemand, par le coche de Berne. Le premier est une maniere de petit-maître, parlant assez résolument pour faire trouver ses reparties spirituelles à ceux qui n’en écoutent que le ton ; l’autre est un grand nigaud timide, non de cette aimable timidité qui vient de la crainte de déplaire, mais de l’embarras d’un sot qui ne sait que dire & du mal aise d’un libertin qui ne sent pas à sa place auprès d’une honnête fille. Sachant tres positivement les intentions de mon pere au sujet de ces deux messieurs, j’use avec plaisir de la liberté qu’il me laisse de les traiter à ma fantaisie & je ne crois pas que cette fantaisie laisse durer long-tems celle qui les amene. Je les hais d’oser attaquer un cœur où tu regnes, sans armes pour te le disputer : s’ils en avoient, je les hairois davantage encore ; mais où les prendroient-ils, eux & d’autres & tout l’univers ? Non, non, sois tranquille, mon aimable ami. Quand je retrouverois un mérite égal au tien, quand il se présenteroit un autre que toi-même, encore le premier venu seroit-il le seul écouté. Ne t’inquiete donc point de ces deux especes dont je daigne à peine te parler. Quel plaisir J’aurois à leur mesurer deux doses de dégoût si parfaitement égales qu’ils prissent la résolution de partir ensemble comme ils sont venus & que je pusse t’apprendre à la fois le départ de tous deux ?

M. de Crouzas vient de nous donner une réfutation des épîtres de Pope, que j’ai lue avec ennui. Je ne sais pas au vrai lequel des deux auteurs a raison ; mais je sais bien que le livre de M. de Crouzas ne fera jamais faire une bonne action & qu’il n’y a rien de bon qu’on ne soit tenté de faire en quittant celui de Pope. Je n’ai point, pour moi, d’autre maniere de juger de mes lectures que de sonder les dispositions où elles laissent mon ame & j’imagine à peine quelle sorte de bonté peut avoir un livre qui ne porte point ses lecteurs au bien [58].

Adieu, mon trop cher ami, je ne voudrois pas finir sitôt ; mais on m’attend, on m’appelle. Je te quitte à regret, car je suis gaie & j’aime à partager avec toi mes plaisirs ; ce qui les anime & les redouble est que ma mere se trouve mieux depuis quelques jours ; elle s’est senti assez de force pour assister au mariage & servir de mere à sa niece, ou plutôt à sa seconde fille. La pauvre Claire en a pleuré de joie. Juge de moi, qui, méritant si peu de la conserver, tremble toujours de la perdre. En vérité elle fait les honneurs de la fête avec autant de grace que dans sa plus parfaite santé ; il semble même qu’un reste de langueur rende sa naive politesse encore plus touchante. Non, jamais cette incomparable mere ne fut si bonne, si charmante, si digne d’être adorée. Sais-tu qu’elle a demandé plusieurs fois de tes nouvelles à M. d’Orbe ? Quoiqu’elle ne me parle point de toi, je n’ignore pas qu’elle t’aime & que, si jamais elle étoit écoutée, ton bonheur & le mien seroient son premier ouvrage. Ah ! si ton cœur sait être sensible, qu’il a besoin de l’être & qu’il a de dettes à payer !

LETTRE XIX. À JULIE.

Tiens, ma Julie, gronde-moi, querelle-moi, bats-moi ; je souffrirai tout, mais je n’en continuerai pas moins à te dire ce que je pense. Qui sera le dépositaire de tous mes sentiments, si ce n’est toi qui les éclaires & avec qui mon cœur se permettroit-il de parler si ture fusois de l’entendre ? Quand je te rends compte de mes observations & de mes jugements, c’est pour que tu les corriges, non pour que tu les approuves ; & plus je puis commettre d’erreurs, plus je dois me presser de t’en instruire. Si je bl ame les abus qui me frappent dans cette grande ville, je ne m’en excuserai point sur ce que je t’en parle en confidence ; car je ne dis jamais rien d’un tiers que je ne sois prêt à lui dire en face & dans tout ce que je t’écris des Parisiens, je ne fais que répéter ce que je leur dis tous les jours à eux-mêmes. Ils ne m’en savent point mauvais gré ; ils conviennent de beaucoup de choses. Ils se plaignoient de notre Muralt, je le crois bien : on voit, on sent combien il les hait, jusque dans les éloges qu’il leur donne ; & je suis bien trompé si, même dans ma critique, on n’aperçoit le contraire. L’estime & la reconnoissance que m’inspirent leurs bontés ne font qu’augmenter ma franchise : elle peut n’être pas inutile à quelques-uns ; & à la maniere dont tous supportent la vérité dans ma bouche, j’ose croire que nous sommes dignes, eux de l’entendre & moi de la dire. C’est en cela, ma Julie, que la vérité qui bl ame est plus honorable que la vérité qui loue ; car la louange ne sert qu’à corrompre ceux qui la goûtent & les plus indignes en sont toujours les plus affamés ; mais la censure est utile & le mérite seul sait la supporter. Je te le dis du fond de mon cœur, j’honore le François comme le seul peuple qui aime véritablement les hommes & qui soit bienfaisant par caractere ; mais c’est pour cela même que je suis moins disposé à lui accorder cette admiration générale à laquelle il prétend même pour les défauts qu’il avoue. Si les François n’avoient point de vertus, je n’en dirois rien ; s’ils n’avoient point de vices, ils ne seroient pas hommes ; ils ont trop de côtés louables pour être toujours loués.

Quant aux tentatives dont tu me parles, elles me sont impraticables, parce qu’il faudroit employer, pour les faire, des moyens qui ne me conviennent pas & que tu m’as interdits toi-même. L’austérité républicaine n’est pas de mise en ce pays ; il y faut des vertus plus flexibles, & qui sachent mieux se plier aux intérêts des amis & des protecteurs. Le mérite est honoré, j’en conviens ; mais ici les talens qui menent à la réputation ne sont point ceux qui menent à la fortune, & quand j’aurois le malheur de posséder ces derniers, Julie se résoudroit-elle à devenir la femme d’un parvenu ? En Angleterre c’est tout autre chose, & quoique les mœurs y vaillent peut-être encore moins qu’en France, cela n’empêche pas qu’on n’y puisse parvenir par des chemins plus honnêtes, parce que le peuple ayant plus de part au gouvernement, l’estime publique y est un plus grand moyen de crédit. Tu n’ignores pas que le projet de Milord Edouard est d’employer cette voie en ma faveur, & le mien de justifier son zele. Le lieu de la terre où je suis le plus loin de toi est celui où je ne puis rien faire qui m’en rapproche. Ô Julie ! s’il est difficile d’obtenir ta main, il l’est bien plus de la mériter, & voilà la noble tâche que l’amour m’impose.

Tu m’ôtes d’une grande peine en me donnant de meilleures nouvelles de ta mere. Je t’en voyois déjà si inquiete avant mon départ, que je n’osai te dire ce que j’en pensois ; mais je la trouvois maigrie, changée, & je redoutois quelque maladie dangereuse. Conservez-la moi, parce qu’elle m’est chère, parce que mon cœur l’honore, parce que ses bontés font mon unique espérance & sur-tout parce qu’elle est mere de ma Julie.

Je te dirai sur les deux épouseurs que je n’aime point ce mot, même par plaisanterie. Du reste le ton dont tu me parles d’eux m’empêche de les craindre, & je ne hais plus ces infortunés, puisque tu crois les haÏr. Mais j’admire ta simplicité de penser connoître la haine. Ne vois-tu pas que c’est l’amour dépité que tu prends pour elle ? Ainsi murmure la blanche colombe dont on poursuit le bien-aimé. Va, Julie, va, fille incomparable, quand tu pourras haÏr quelque chose, je pourrai cesser de t’aimer.

P.S. Que je te plains d’être obsédée par ces deux importuns ! Pour l’amour de toi-même, hâte-toi de les renvoyer.

LETTRE XX. DE JULIE.

Mon ami, j’ai remis à M. d’Orbe un paquet qu’il s’est chargé de t’envoyer à l’adresse de M. Silvestre, chez qui tu pourras le retirer ; mais je t’avertis d’attendre pour l’ouvrir que tu sois seul & dans ta chambre. Tu trouveras dans ce paquet un petit meuble à ton usage.

C’est une espece d’amulette que les amans portent volontiers. La maniere de s’en servir est bizarre ; il faut la contempler tous les matins un quart d’heure jusqu’à ce qu’on se sente pénétré d’un certain attendrissement ; alors on l’applique sur ses yeux, sur sa bouche & sur son cœur : cela sert, dit-on, de préservatif durant la journée contre le mauvais air du pays galant. On attribue encore à ces sortes de talismans une vertu électrique tres singuliere, mais qui n’agit qu’entre les amans fideles. C’est de communiquer à l’un l’impression des baisers de l’autre à plus de cent lieues de là. Je ne garantis pas le succes de l’expérience ; je sais seulement qu’il ne tient qu’à toi de la faire.

Tranquillise-toi sur les deux galans ou prétendants, ou comme tu voudras les appeler, car désormais le nom ne fait plus rien à la chose. Ils sont partis : qu’ils aillent en paix. Depuis que je ne les vois plus, je ne les hais plus.

LETTRE XXI. À JULIE.

Tu l’as voulu, Julie ; il faut donc te les dépeindre, ces aimables Parisiennes ? orgueilleuse ! cet hommage manquoit à tes charmes. Avec toute ta feinte jalousie, avec ta modestie & ton amour, je vois plus de vanité que de crainte cachée sous cette curiosité. Quoiqu’il en soit, je serai vrai : je puis l’être ; je le serois de meilleur cœur si j’avois davantage à louer. Que ne sont-elles cent fois plus charmantes ! que n’ont-elles assez d’attraits pour rendre un nouvel honneur aux tiens !

Tu te plaignois de mon silence ! Eh, mon Dieu ! que t’aurois-je dit ? En lisant cette lettre, tu sentiras pourquoi j’aimois à te parler des Valaisan estes voisines & pourquoi je ne te parlois point des femmes de ce pays. C’est que les unes me rappeloient à toi sans cesse & que les autres…Lis & puis tu me jugeras. Au reste, peu de gens pensent comme moi des dames françoises, si même je ne suis sur leur compte tout à fait seul de mon avis. C’est sur quoi l’équité m’oblige à te prévenir, afin que tu saches que je te les représente, non peut-être comme elles sont, mais comme je les vois. Malgré cela, si je suis injuste envers elles, tu ne manqueras pas de me censurer encore ; & tu seras plus injuste que moi, car tout le tort en est à toi seule.

Commençons par l’extérieur. C’est à quoi s’en tiennent la plupart des observateurs. Si je les imitois en cela, les femmes de ce pays auroient trop à s’en plaindre : elles ont un extérieur de caractere aussi bien que de visage ; & comme l’un ne leur est guere plus favorable que l’autre, on leur fait tort en ne les jugeant que par là. Elles sont tout au plus passables de figure & généralement plutôt mal que bien : je laisse à part les exceptions. Menues plutôt que bien faites, elles n’ont point la taille fine ; aussi s’attachent-elles volontiers aux modes qui la déguisent : en quoi je trouve assez simples les femmes des autres pays, de vouloir bien imiter des modes faites pour cacher les défauts qu’elles n’ont pas.

Leur démarche est aisée & commune. Leur port n’a rien d’affecté parce qu’elles n’aiment point à se gêner ; mais elles ont naturellement une certaine disinvoltur a qui n’est pas dépourvue de grâces & qu’elles se piquent souvent de pousser jusqu’à l’étourderie. Elles ont le teint médiocrement blanc & sont communément un peu maigres, ce qui ne contribue pas à leur embellir la peau. À l’égard de la gorge, c’est l’autre extrémité des Valaisanes. Avec des corps fortement serrés elles tâchent d’en imposer sur la consistance ; il y a d’autres moyens d’en imposer sur la couleur. Quoique je n’aye apperçu ces objets que de fort loin, l’inspection en est si libre qu’il reste peu de chose à deviner. Ces dames paroissent mal entendre en cela leurs intérêts ; car, pour peu que le visage soit agréable, l’imagination du spectateur les serviroit au surplus beaucoup mieux que ses yeux ; & suivant le philosophe gascon, la faim entiere est bien plus âpre que celle qu’on a déjà rassasiée, au moins par un sens.

Leurs traits sont peu réguliers ; mais, si elles ne sont pas belles, elles ont de la physionomie, qui supplée à la beauté & l’éclipse quelquefois. Leurs yeux vifs & brillans ne sont pourtant ni pénétrans ni doux. Quoiqu’elles prétendent les animer à force de rouge, l’expression qu’elles leur donnent par ce moyen tient plus du feu de la colere que de celui de l’amour : naturellement ils n’ont que de la gaieté ; ou s’ils semblent quelquefois demander un sentiment tendre, ils ne le promettent jamais [59].

Elles se mettent si bien, ou du moins elles en ont tellement la réputation, qu’elles servent en cela, comme en tout, de modele au reste de l’Europe. En effet, on ne peut employer avec plus de goût un habillement plus bizarre. Elles sont de toutes les femmes les moins asservies à leurs propres modes. La mode domine les provinciales ; mais les Parisiennes dominent la mode & la savent plier chacune à son avantage. Les premieres sont comme des copistes ignorants & serviles qui copient jusqu’aux fautes d’orthographe ; les autres sont des auteurs qui copient en maîtres & savent rétablir les mauvaises leçons.

Leur parure est plus recherchée que magnifique ; il y regne plus d’élégance que de richesse. La rapidité des modes, qui vieillit tout d’une année à l’autre, la propreté qui leur fait aimer à changer souvent d’ajustement, les préservent d’une somptuosité ridicule : elles n’en dépensent pas moins, mais leur dépense est mieux entendue ; au lieu d’habits râpés & superbes comme en Italie, on voit ici des habits plus simples & toujours frais. Les deux sexes ont à cet égard la même modération, la même délicatesse & ce goût me fait grand plaisir : j’aime fort à ne voir ni galons ni taches. Il n’y a point de peuple, excepté le nôtre, où les femmes surtout portent moins la dorure. On voit les mêmes étoffes dans tous les états & l’on auroit peine à distinguer une duchesse d’une bourgeoise, si la premiere n’avoit l’art de trouver des distinctions que l’autre n’oseroit imiter. Or ceci semble avoir sa difficulté ; car quelque mode qu’on prenne à la cour, cette mode est suivie à l’instant à la ville ; & il n’en est pas des bourgeoises de Paris comme des provinciales & des étrangeres, qui ne sont jamais qu’à la mode qui n’est plus. Il n’en est pas encore comme dans les autres pays, où les plus grands étant aussi les plus riches, leurs femmes se distinguent par un luxe que les autres ne peuvent égaler. Si les femmes de la cour prenoient ici cette voie, elles seroient bientôt effacées par celles des financiers.

Qu’ont-elles donc fait ? Elles ont choisi des moyens plus sûrs, plus adroits & qui marquent plus de réflexion. Elles savent que des idées de pudeur & de modestie sont profondément gravées dans l’esprit du peuple. C’est là ce qui leur a suggéré des modes inimitables. Elles ont vu que le peuple avoit en horreur le rouge, qu’il s’obstine à nommer grossierement du fard, elles se sont appliqué quatre doigts, non de fard, mais de rouge ; car, le mot changé, la chose n’est plus la même. Elles ont vu qu’une gorge découverte est en scandale au public ; elles ont largement échancré leur corps. Elles ont vu… oh ! bien des choses, que ma Julie, toute demoiselle qu’elle est, ne verra sûrement jamais. Elle sont mis dans leurs manieres le même esprit qui dirige leur ajustement. Cette pudeur charmante qui distingue, honore & embellit ton sexe, leur a paru vile, & roturiere ; elles ont animé leur geste & leur propos d’une noble impudence ; & il n’y a point d’honnête homme à qui leur regard assuré ne fasse baisser les yeux. C’est ainsi que cessant d’être femmes, de peur d’être confondues avec les autres femmes, elles préferent leur rang à leur sexe & imitent les filles de joie, afin de n’être pas imitées.

J’ignore jusqu’où va cette imitation de leur part, mais je sais qu’elles n’ont pu tout à fait éviter celle qu’elles vouloient prévenir. Quant au rouge & aux corps échancrés, il sont fait tout le progres qu’ils pouvoient faire. Les femmes de la ville ont mieux aimé renoncer à leurs couleurs naturelles & aux charmes que pouvoit leur prêter l’amoroso pensier des amants, que de rester mises comme des bourgeoises ; & si cet exemple n’a point gagné les moindres états, c’est qu’une femme à pied dans un pareil équipage n’est pas trop en sûreté contre les insultes de la populace. Ces insultes sont le cri de la pudeur révoltée ; & dans cette occasion, comme en beaucoup d’autres, la brutalité du peuple, plus honnête que la bienséance des gens polis, retient peut-être ici cent mille femmes dans les bornes de la modestie : c’est précisément ce qu’ont prétendu les adroites inventrices de ces modes.

Quant au maintien soldatesque & au ton grenadier, il frappe moins, attendu qu’il est plus universel & il n’est guere sensible qu’aux nouveaux débarqués. Depuis le faubourg Saint-Germain jusqu’aux halles, il y a peu de femmes à Paris dont l’abord, le regard, ne soit d’une hardiesse à déconcerter quiconque n’a rien vu de semblable en son pays ; & de la surprise où jettent ces nouvelles manieres naît cet air gauche qu’on reproche aux étrangers. C’est encore pis sitôt qu’elles ouvrent la bouche. Ce n’est point la voix douce & mignarde de nos Vaudoises ; c’est un certain accent dur, aigre, interrogatif, impérieux, moqueur & plus fort que celui d’un homme. S’il reste dans leur ton quelque grace de leur sexe, leur maniere intrépide & curieuse de fixer les gens acheve de l’éclipser. Il semble qu’elles se plaisent à jouir de l’embarras qu’elles donnent à ceux qui les voyent pour la premiere fois ; mais il est à croire que cet embarras leur plairoit moins si elles en démêloient mieux la cause.

Cependant, soit prévention de ma part en faveur de la beauté, soit instinct de la sienne à se faire valoir, les belles femmes me paroissent en général un peu plus modestes, & je trouve plus de décence dans leur maintien. Cette réserve ne leur coûte guere ; elles sentent bien leurs avantages, elles savent qu’elles n’ont pas besoin d’agaceries pour nous attirer. Peut-être aussi que l’impudence est plus sensible & choquante, jointe à la laideur ; & il est sûr qu’on couvriroit plutôt de soufflets que de baisers un laid visage effronté, au lieu qu’avec la modestie il peut exciter une tendre compassion qui mene quelquefois à l’amour. Mais quoique en général on remarque ici quelque chose de plus doux dans le maintien des jolies personnes, il y a encore tant de minauderies dans leur manieres & elles sont toujours si visiblement occupées d’elles-mêmes, qu’on n’est jamais exposé dans ce pays à la tentation qu’avoit quelquefois M. de Muralt auprès des Angloises, de dire à une femme qu’elle est belle pour avoir le plaisir de le lui apprendre.

La gaieté naturelle à la nation, ni le désir d’imiter les grands airs, ne sont pas les seules causes de cette liberté de propos & de maintien qu’on remarque ici dans les femmes. Elle paraît avoir une racine plus profonde dans les mœurs, par le mélange indiscret & continuel des deux sexes, qui fait contracter à chacun d’eux l’air, le langage, & les manieres de l’autre. Nos Suissesses aiment assez à rassembler entre elles [60] ; elles y vivent dans une douce familiarité & quoique apparemment elles ne haissent pas le commerce des hommes, il est certain que la présence de ceux-ci jette une espece de contrainte dans cette petite gynécocratie. À Paris, c’est tout le contraire ; les femmes n’aiment à vivre qu’avec les hommes, elles ne sont à leur aise qu’avec eux. Dans chaque société la maîtresse de la maison est presque toujours seule au milieu d’un cercle d’hommes. On a peine à concevoir d’où tant d’hommes peuvent se répandre partout ; mais Paris est plein d’aventuriers & de célibataires qui passent leur vie à courir de maison en maison ; & les hommes semblent, comme les especes, se multiplier parla circulation. C’est donc là qu’une femme apprend à parler, agir & penser comme eux & eux comme elle. C’est là qu’unique objet de leurs petites galanteries, elle jouit paisiblement de ces insultans hommages auxquels on ne daigne pas même donner un air de bonne foi. Qu’importe ? sérieusement ou par plaisanterie, on s’occupe d’elle & c’est tout ce qu’elle veut. Qu’une autre femme survienne, à l’instant le tonde cérémonie succede à la familiarité, les grands airs commencent, l’attention des hommes se partage & l’on se tient mutuellement dans une secrete gêne dont on ne sort plus qu’en se séparant.

Les femmes de Paris aiment à voir les spectacles, c’est-à-dire à y être vues ; mais leur embarras, chaque fois qu’elles y veulent aller, est de trouver une compagne ; car l’usage ne permet à aucune femme d’y aller seule en grande loge, pas même avec son mari, pas même avec un autre homme. On ne sauroit dire combien, dans ce pays si sociable ces parties sont difficiles à former ; de dix qu’on en projette, il en manque neuf ; le désir d’aller au spectacle les fait lier, l’ennui d’y aller ensemble les fait rompre. Je crois que les femmes pourroient abroger aisément cet usage inepte ; car où est la raison de ne pouvoir se montrer seule en public ? Mais c’est peut-être ce défaut de raison qui le conserve. Il est bon de tourner autant qu’on peut les bienséances sur des choses où il seroit inutile d’en manquer. Que gagneroit une femme au droit d’aller sans compagne à l’Opéra ? Ne vaut-il pas mieux réserver ce droit pour recevoir en particulier ses amis ?

Il est sûr que mille liaisons secretes doivent être le fruit de leur maniere de vivre éparses & isolées parmi tant d’hommes. Tout le monde en convient aujourd’hui & l’expérience a détruit l’absurde maxime de vaincre les tentations en les multipliant. On ne dit donc plus que cet usage est plus honnête, mais qu’il est plus agréable, & c’est ce que je ne crois pas plus vrai ; car quel amour peut régner où la pudeur est en dérision, & quel charme peut avoir une vie privée à la fois d’amour & d’honnêteté ? Aussi comme le grand fléau de tous ces gens si dissipés est l’ennui, les femmes se soucient-elles moins d’être aimées qu’amusées, la galanterie & les soins valent mieux que l’amour auprès d’elles, & pourvu qu’on soit assidu, peu leur importe qu’on soit passionné. Les mots même d’amour & d’amant sont bannis de l’intime société des deux sexes & relégués avec ceux de chaîne & de flamme dans les Romans qu’on ne lit plus. Il semble que tout l’ordre des sentimens naturels soit ici renversé. Le cœur n’y forme aucune chaîne ; il n’est point permis aux filles d’en avoir un ; ce droit est réservé aux seules femmes mariées & n’exclut du choix personne que leurs maris. Il vaudroit mieux qu’une mere eût vingt amans que sa fille un seul. L’adultere n’y révolte point, on n’y trouve rien de contraire à la bienséance : les Romans les plus décents, ceux que tout le monde lit pour s’instruire, en sont pleins ; & le désordre n’est plus blâmable sitôt qu’il est joint à l’infidélité. Ô Julie ! telle femme qui n’a pas craint de souiller cent fois le lit conjugal oseroit d’une bouche impure accuser nos chastes amours & condamner l’union de deux cœurs sinceres qui ne surent jamais manquer de foi ! On diroit que le mariage n’est pas à Paris de la même nature que partout ailleurs. C’est un sacrement, à ce qu’ils prétendent & ce sacrement n’a pas la force des moindres contrats civils ; il semble n’être que l’accord de deux personnes libres qui conviennent de demeurer ensemble, de porter le même nom, de reconnoître les mêmes enfants, mais qui n’ont, au surplus, aucune sorte de droit l’une sur l’autre ; & un mari qui s’aviseroit de contrôler ici la mauvaise conduite de sa femme n’exciteroit pas moins de murmures que celui qui souffriroit chez nous le désordre public de la sienne. Les femmes, de leur côté, n’usent pas de rigueur envers leurs maris & l’on ne voit pas encore qu’elles les fassent punir d’imiter leurs infidélités. Au reste, comment attendre de part ou d’autre un effet plus honnête d’un lien où le cœur n’a point été consulté ? Qui n’épouse que la fortune ou l’état ne doit rien à la personne.

L’amour même, l’amour a perdu ses droits & n’est pas moins dénaturé que le mariage. Si les époux sont ici des garçons & des filles qui demeurent ensemble pour vivre avec plus de liberté, les amans sont des gens indifférens qui se voyent par amusement, par air, par habitude, ou pour le besoin du moment : le cœur n’a que faire à ces liaisons ; on n’y consulte que la commodité & certaines convenances extérieures. C’est, si l’on veut, se connoître, vivre ensemble, s’arranger, se voir, moins encore s’il est possible. Une liaison de galanterie dure un peu plus qu’une visite ; c’est un recueil de jolis entretiens & de jolies lettres pleines de portraits, de maximes, de philosophie & de bel esprit. À l’égard du physique, il n’exige pas tant de mystere ; on a tres sensément trouvé qu’il faloit régler sur l’instant des désirs la facilité de les satisfaire : la premiere venue, le premier venu, l’amant ou un autre, un homme est toujours un homme, tous sont presque également bons ; & il y a du moins à cela de la conséquence, car pourquoi seroit-on plus fidele à l’amant qu’au mari ? & puis à certain âge tous les hommes sont à peu près le même homme, toutes les femmes la même femme ; toutes ces poupées sortent de chez la même marchande de modes & il n’ya guere d’autre choix à faire que ce qui tombe le plus commodément sous la main.

Comme je ne sais rien de ceci par moi-même, on m’en a parlé sur un ton si extraordinaire qu’il ne m’a pas été possible de bien entendre ce qu’on m’en a dit. Tout ce que j’en ai conçu, c’est que, chez la plupart des femmes, l’amant est comme un des gens de la maison : s’il ne fait pas son devoir, on le congédie & l’on en prend un autre ; s’il trouve mieux ailleurs, ou s’ennuie du métier, il quitte & l’on en prend un autre. Il y a, dit-on, des femmes assez capricieuses pour essayer même du maître de la maison ; car enfin c’est encore une espece d’homme. Cette fantaisie ne dure pas ; quand elle est passée, on le chasse & l’on en prend un autre, ou s’il s’obstine, on le garde & l’on en prend un autre.

Mais, disois-je à celui qui m’expliquoit ces étranges usages, comment une femme vit-elle ensuite avec tous ces autres-là qui ont ainsi pris ou reçu leur congé ?Bon ! reprit-il, elle n’y vit point. On ne se voit plus, on ne se connoît plus. Si jamais la fantaisie prenoit de renouer, on auroit une nouvelle connoissance à faire & ce seroit beaucoup qu’on se souvînt de s’être vus. Je vous entends, lui dis-je ; mais j’ai beau réduire ces exagérations, je ne conçois pas comment, après une union si tendre, on peut se voir de sang-froid, comment le cœur ne palpite pas au nom de ce qu’on a une fois aimé, comment on ne tressaillit pas à sa rencontre. Vous me faites rire, interrompit-il, avec vos tressaillements ; vous voudriez donc que nos femmes ne fissent autre chose que tomber en syncope ?

Supprime une partie de ce tableau trop chargé sans doute, place Julie à côté du reste & souviens-toi de mon cœur ; je n’ai rien de plus à te dire.

Il faut cependant l’avouer, plusieurs de ces impressions désagréables s’effacent par l’habitude. Si le mal se présente avant le bien, il ne l’empêche pas de se montrer à son tour ; les charmes de l’esprit & du naturel font valoir ceux de la personne. La premiere répugnance vaincue devient bientôt un sentiment contraire. C’est l’autre point de vue du tableau & la justice ne permet pas de ne l’exposer que par le côté désavantageux.

C’est le premier inconvénient des grandes villes que les hommes y deviennent autres que ce qu’ils sont & que la société leur donne pour ainsi dire un être différent du leur. Cela est vrai, surtout à Paris & surtout à l’égard des femmes, qui tirent des regards d’autrui la seule existence dont elles se soucient. En abordant une dame dans une assemblée, au lieu d’une Parisienne que vous croyez voir, vous ne voyez qu’un simulacre de la mode. Sa hauteur, son ampleur, sa démarche, sa taille, sa gorge, ses couleurs, son air, son regard, ses propos, ses manieres, rien de tout cela n’est à elle ; & si vous la voyiez dans son état naturel, vous ne pourriez la reconnaître. Or cet échange est rarement favorable à celles qui le font & en général il n’y a guere à gagner à tout ce qu’on substitue à la nature. Mais on ne l’efface jamais entierement ; elle s’échappe toujours par quelque endroit & c’est dans une certaine adresse à la saisir que consiste l’art d’observer. Cet art n’est pas difficile vis-à-vis des femmes de ce pays ; car, comme elles ont plus de naturel qu’elles ne croient en avoir, pour peu qu’on les fréquente assidûment, pour peu qu’on les détache de cette éternelle représentation qui leur plaît si fort, on les voit bientôt comme elles sont ; & c’est alors que toute l’aversion qu’elles ont d’abord inspirée se change en estime & en amitié. Voilà ce que j’eus occasion d’observer la semaine derniere dans une partie de campagne où quelques femmes nous avoient assez étourdiment invités, moi & quelques autres nouveaux débarqués, sans trop s’assurer que nous leur convenions, ou peut-être pour avoir le plaisir d’y rire de nous à leur aise. Cela ne manqua pas d’arriver le premier jour. Elles nous accablerent d’abord de traits plaisants & fins, qui tombant toujours sans rejaillir, épuiserent bientôt leur carquois. Alors elles s’exécuterent de bonne grâce & ne pouvant nous amener à leur ton, elles furent réduites à prendre le nôtre. Je ne sais si elles se trouverent bien de cet échange ; pour moi, je m’en trouvai à merveille ; je vis avec surprise que je m’éclairois plus avec elles que je n’aurois fait avec beaucoup d’hommes. Leur esprit ornoit si bien le bon sens, que je regrettois ce qu’elles en avoient mis à le défigurer ; & je déplorois, en jugeant mieux des femmes de ce pays, que tant d’aimables personnes ne manquassent de raison que parce qu’elles ne vouloient pas en avoir. Je vis aussi que les grâces familieres & naturelles effaçoient insensiblement les airs apprêtés de la ville ; car, sans y songer, on prend des manieres assortissantes aux choses qu’on dit & il n’y a pas moyen de mettre à des discours sensés les grimaces de la coquetterie. Je les trouvai plus jolies depuis qu’elles ne cherchoient plus tant à l’être & je sentis qu’elles n’avoient besoin pour plaire que de ne se pas déguiser. J’osai soupçonner sur ce fondement que Paris, ce prétendu siege du goût, est peut-être le lieu du monde où il y en a le moins, puisque tous les soins qu’on y prend pour plaire défigurent la véritable beauté.

Nous restâmes ainsi quatre ou cinq jours ensemble, contens les uns des autres & de nous-mêmes. Au lieu de passer en revue Paris & ses folies, nous l’oubliâmes. Tout notre soin se bornoit à jouir entre nous d’une société agréable & douce. Nous n’eûmes besoin ni de satires ni de plaisanteries pour nous mettre de bonne humeur ; & nos ris n’étaient pas de raillerie, mais de gaieté, comme ceux de ta cousine.

Une autre chose acheva de me faire changer d’avis sur leur compte. Souvent, au milieu de nos entretiens les plus animés, on venoit dire un mot à l’oreille de la maîtresse de la maison. Elle sortoit, alloit s’enfermer pour écrire & ne rentroit de longtemps. Il étoit aisé d’attribuer ces éclipses à quelque correspondance de cœur, ou de celles qu’on appelle ainsi. Une autre femme en glissa légerement un mot qui fut assez mal reçu ; ce qui me fit juger que si l’absente manquoit d’amants, elle avoit au moins des amis. Cependant la curiosité m’ayant donné quelque attention, quelle fut ma surprise en apprenant que ces prétendus grisons de Paris étoient des paysans de la paroisse qui venoient, dans leurs calamités, implorer la protection de leur dame ; l’un surchargé de tailles à la décharge d’un plus riche, l’autre enrôlé dans la milice sans égard pour son âge & pour ses enfants [61] ; l’autre écrasé d’un puissant voisin par un proces injuste ; l’autre ruiné par la grêle & dont on exigeoit le bail à la rigueur. Enfin tous avoient quelque grâce à demander, tous étoient patiemment écoutés, on n’en rebutoit aucun & le tems attribué aux billets doux étoit employé à écrire en faveur de ces malheureux. Je ne saurois te dire avec quel étonnement j’appris & le plaisir que prenoit une femme si jeune & si dissipée à remplir ces aimables devoirs & combien peu elle y mettoit d’ostentation. Comment ! disais-je tout attendri, quand ce seroit Julie elle ne feroit pas autrement. Des cet instant je ne l’ai plus regardée qu’avec respect & tous ses défauts sont effacés à mes yeux.

Sitôt que mes recherches se sont tournées de ce côté, j’ai appris mille choses à l’avantage de ces mêmes femmes que j’avais d’abord trouvées si insupportables. Tous les étrangers conviennent unanimement qu’en écartant les propos à la mode, il n’y a point de pays au monde où les femmes soient plus éclairées, parlent en général plus sensément, plus judicieusement & sachent donner, au besoin, de meilleurs conseils. Otons le jargon de la galanterie & du bel esprit, quel parti tirerons-nous de la conversation d’une Espagnole, d’une Italienne, d’une Allemande ? Aucun & tu sais, Julie, ce qu’il en est communément de nos Suissesses. Mais qu’on ose passer pour peu galant & tirer les Françoises de cette forteresse, dont à la vérité elles n’aiment guere à sortir, on trouve encore à qui parler en rase campagne & l’on croit combattre avec un homme, tant elles savent s’armer de raison & faire de nécessité vertu. Quant au bon caractere, je ne citerai point le zele avec lequel elles servent leurs amis ; car il peut régner en cela une certaine chaleur d’amour-propre qui soit de tous les pays ; mais quoiqu’ordinairement elles n’aiment qu’elles-mêmes, une longue habitude, quand elles ont assez de constance pour l’acquérir, leur tient lieu d’un sentiment assez vif : celle qui peuvent supporter un attachement de dix ans le gardent ordinairement toute leur vie & elles aiment leurs vieux amis plus tendrement, plus sûrement au moins que leurs jeunes amants.

Une remarque assez commune, qui semble être à la charge des femmes, est qu’elles font tout en ce pays & par conséquent plus de mal que de bien ; mais ce qui les justifie est qu’elles font le mal poussées par les hommes & le bien de leur propre mouvement. Ceci ne contredit point ce que je disais ci-devant, que le cœur n’entre pour rien dans le commerce des deux sexes ; car la galanterie françoise a donné aux femmes un pouvoir universel qui n’a besoin d’aucun tendre sentiment pour se soutenir. Tout dépend d’elles : rien ne se fait que par elles ou pour elles ; l’Olympe & le Parnasse, la gloire & la fortune, sont également sous leurs loix. Les livres n’ont de prix, les auteurs n’ont d’estime, qu’autant qu’il plaît aux femmes de leur en accorder ; elles décident souverainement des plus hautes connaissances, ainsi que des plus agréables. Poésie, Littérature, Histoire, Philosophie, Politique même ; on voit d’abord au style de tous les livres qu’ils sont écrits pour amuser de jolies femmes & l’on vient de mettre la Bible en histoires galantes. Dans les affaires, elles ont pour obtenir ce qu’elles demandent un ascendant naturel jusque sur leurs maris, non parce qu’ils sont leurs maris, mais parce qu’ils sont hommes & qu’il est convenu qu’un homme ne refusera rien à aucune femme, fût-ce même la sienne. Au reste cette autorité ne suppose ni attachement ni estime, mais seulement de la politesse & de l’usage du monde ; car d’ailleurs il n’est pas moins essentiel à la galanterie françoise de mépriser les femmes que de les servir. Ce mépris est une sorte de titre qui leur en impose : c’est un témoignage qu’on a vécu assez avec elles pour les connoître. Quiconque les respecteroit passeroit à leurs yeux pour un novice, un paladin, un homme qui n’a connu les femmes que dans les romans. Elles se jugent avec tant d’équité que les honorer seroit être indigne de leur plaire ; & la premiere qualité de l’homme à bonnes fortunes est d’être souverainement impertinent.

Quoi qu’il en soit, elles ont beau se piquer de méchanceté, elles sont bonnes en dépit d’elles ; & voici à quoi surtout leur bonté de cœur est utile. En tout pays les gens chargés de beaucoup d’affaires sont toujours repoussants & sans commisération ; & Paris étant le centre des affaires du plus grand peuple de l’Europe, ceux qui les font sont aussi les plus durs des hommes. C’est donc aux femmes qu’on s’adresse pour avoir des grâces ; elles sont le recours des malheureux ; elles ne ferment point l’oreille à leurs plaintes ; elles les écoutent, les consolent & les servent. Au milieu de la vie frivole qu’elles menent, elles savent dérober des momens à leurs plaisirs pour les donner à leur bon naturel ; & si quelques-unes font un inf ame commerce des services qu’elles rendent, des milliers d’autres s’occupent tous les jours gratuitement à secourir le pauvre de leur bourse & l’opprimé de leur crédit. Il est vrai que leurs soins sont souvent indiscrets & qu’elles nuisent sans scrupule au malheureux qu’elles ne connoissent pas, pour servir le malheureux qu’elles connoissent : mais comment connoître tout le monde dans un si grand pays, & que peut faire de plus la bonté d’ame séparée de la véritable vertu, dont le plus sublime effort n’est pas tant de faire le bien que de ne jamais mal faire ? À cela près, il est certain qu’elles ont du penchant au bien, qu’elles en font beaucoup, qu’elles le font de bon cœur, que ce sont elles seules qui conservent dans Paris le peu d’humanité qu’on y voit régner encore, & que sans elle son verroit les hommes avides & insatiables s’y dévorer comme des loups.

Voilà ce que je n’aurois point appris, si je m’en étois tenu aux peintures des faiseurs de Romans & de Comédies, lesquels voyent plutôt dans les femmes des ridicules qu’ils partagent que les bonnes qualités qu’ils n’ont pas, ou qui peignent des chefs-d’œuvre de vertu qu’elles se dispensent d’imiter en les traitant de chimeres, au lieu de les encourager au bien en louant celui qu’elles font réellement. Les Romans sont peut-être la derniere instruction qu’il reste à donner à un peuple assez corrompu pour que tout autre lui soit inutile ; je voudrois qu’alors la composition de ces sortes de livres ne fût permise qu’à des gens honnêtes mais sensibles, dont le cœur se peignît dans leurs écrits, à des auteurs qui ne fussent pas au-dessus des foiblesses de l’humanité, qui ne montrassent pas tout d’un coup la vertu dans le Ciel hors de la portée des hommes, mais qui la leur fissent aimer en la peignant d’abord moins austere, & puis du sein du vice les y sçussent conduire insensiblement. Je t’en ai prévenue, je ne suis en rien de l’opinion commune sur le compte des femmes de ce pays. On leur trouve unanimement l’abord le plus enchanteur, les grâces les plus séduisantes, la coquetterie la plus raffinée, le sublime de la galanterie & l’art de plaire au souverain degré. Moi, je trouve leur abord choquant, leur coquetterie repoussante, leurs manieres sans modestie. J’imagine que le cœur doit se fermer à toutes leurs avances ; & l’on ne me persuadera jamais qu’elles puissent un moment parler de l’amour sans se montrer également incapables d’en inspirer & d’en ressentir.

D’un autre côté, la renommée apprend à se défier de leur caractere ; elle les peint frivoles, rusées, artificieuses, étourdies, volages, parlant bien, mais ne pensant point, sentant encore moins & dépensant ainsi tout leur mérite en vain babil. Tout cela me paraît à moi leur être extérieur, comme leurs paniers & leur rouge. Ce sont des vices de parade qu’il faut avoir à Paris & qui dans le fond couvrent en elles du sens, de la raison, de l’humanité, du bon naturel. Elles sont moins indiscretes, moins tracassieres que chez nous, moins peut-être que partout ailleurs. Elles sont plus solidement instruites & leur instruction profite mieux à leur jugement. En un mot, si elles me déplaisent partout ce qui caractérise leur sexe qu’elles ont défiguré, je les estime par des rapports avec le nôtre qui nous font honneur ; & je trouve qu’elles seroient cent fois plutôt des hommes de mérite que d’aimables femmes.

Conclusion : si Julie n’eût point existé, si mon cœur eût pu souffrir quelque autre attachement que celui pour lequel il étoit né, je n’aurois jamais pris à Paris ma femme, encore moins ma maîtresse : mais je m’y serois fait volontiers une amie ; & ce trésor m’eût consolé peut-être de n’y pas trouver les deux autres [62].




LETTRE XXII.


À JULIE.


Depuis ta lettre reçue je suis allé tous les jours chez M.Silvestre demander le petit paquet. Il n’étoit toujours point venu ; & dévoré d’une mortelle impatience, j’ai fait le voyage sept fois inutilement. Enfin la huitieme, j’ai reçu le paquet. À peine l’ai-je eu dans les mains, que, sans payer le port, sans m’en informer, sans rien dire à personne, je suis sorti comme un étourdi ; & ne voyant le moment de rentrer chez moi, j’enfilois avec tant de précipitation des rues que je ne connoissois point, qu’au bout d’une demi-heure, cherchant la rue de Tournon où je loge, je me suis trouvé dans le Marais, à l’autre extrémité de Paris. J’ai été obligé de prendre un fiacre pour revenir plus promptement ; c’est la premiere fois que cela m’est arrivé le matin pour mes affaires : je ne m’en sers même qu’à regret l’apres-midi pour quelques visites ; car j’ai deux jambes fort bonnes dont je serois bien fâché qu’un peu plus d’aisance dans ma fortune me fît négliger l’usage.

J’étois fort embarrassé dans mon fiacre avec mon paquet ; je ne voulois l’ouvrir que chez moi, c’étoit ton ordre. D’ailleurs une sorte de volupté qui me laisse oublier la commodité dans les choses communes me la fait rechercher avec soin dans les vrais plaisirs. Je n’y puis souffrir aucune sorte de distraction & je veux avoir du tems & mes aises pour savourer tout ce qui me vient de toi. Je tenois donc ce paquet avec une inquiete curiosité dont je n’étois pas le maître ; je m’efforçois de palper à travers les enveloppes ce qu’il pouvoit contenir ; & l’on eût dit qu’il me brûloit les mains à voir les mouvemens continuels qu’il faisoit de l’une à l’autre. Ce n’est pas qu’à son volume, à son poids, au tonde ta lettre, je n’eusse quelque soupçon de la vérité ; mais le moyen de concevoir comment tu pouvois avoir trouvé l’artiste & l’occasion ? Voilà ce que je ne conçois pas encore : c’est un miracle de l’amour ; plus il passe ma raison, plus il enchante mon cœur ; & l’un des plaisirs qu’il me donne est celui de n’y rien comprendre.

J’arrive enfin, je vole, je m’enferme dans ma chambre, je m’asseye hors d’haleine, je porte une main tremblante sur le cachet. Ô premiere influence du talisman ! j’ai senti palpiter mon cœur à chaque papier que j’ôtois & je me suis bientôt trouvé tellement oppressé que j’ai été forcé de respirer un moment sur la derniere enveloppe… Julie !… ô ma Julie ! le voile est déchiré… je te vois… je vois tes divins attraits ! Mabouche & mon cœur leur rendent le premier hommage, mes genoux fléchissent… Charmes adorés, encore une fois vous aurez enchanté mes yeux ! Qu’il est prompt, qu’il est puissant, le magique effet de ces traits chéris ! Non, il ne faut point, comme tu prétends, un quart d’heure pour le sentir ; une minute, un instant suffit pour arracher de mon sein mille ardens soupirs & me rappeler avec ton image celle de mon bonheur passé. Pourquoi faut-il que la joie de posséder un si précieux trésor soit mêlée d’une si cruelle amertume ? Avec quelle violence il me rappelle des tems qui ne sont plus ! Je crois, en le voyant, te revoir encore ; je crois me retrouver à ces momens délicieux dont le souvenir fait maintenant le malheur de ma vie & que le Ciel m’a donnés & ravis dans sa colere. Hélas ! un instant me désabuse, toute la douleur de l’absence se ranime & s’aigrit en m’ôtant l’erreur qui l’a suspendue & je suis comme ces malheureux dont on n’interrompt les tourmens que pour les leur rendre plus sensibles. Dieux ! quels torrens de flammes mes avides regards puisent dans cet objet inattendu ! ô comme il ranime au fond de mon cœur tous les mouvemens impétueux que ta présence y faisoit naître ! ô Julie, s’il étoit vrai qu’il pût transmettre à tes sens le délire & l’illusion des miens !…Mais pourquoi ne le seroit-il pas ? Pourquoi des impressions que l’ame porte avec tant d’activité n’iroient-elles pas aussi loin qu’elle ? Ah ! chère amante ! où que tu sois, quoi que tu fasses au moment où j’écris cette lettre, au moment où ton portrait reçoit tout ce que ton idolâtre amant adresse à ta personne, ne sens-tu pas ton charmant visage inondé des pleurs de l’amour & de la tristesse ? Ne sens-tu pas tes yeux, tes joues, ta bouche, ton sein, pressés, comprimés, accablés de mes ardens baisers ? Ne te sens-tu pas embraser tout entiere du feu de mes levres brûlantes ?… Ciel ! qu’entends-je ? Quelqu’un vient… Ah ! serrons, cachons mon trésor… un importun !… Maudit soit le cruel qui vient troubler des transports si doux !… Puisse-t-il ne jamais aimer… ou vivre loin de ce qu’il aime !

LETTRE XXIII. DE L’AMANT DE JULIE À MDE D’ORBE.

C’est à vous, charmante cousine, qu’il faut rendre compte de l’Opéra ; car bien que vous ne m’en parliez point dans vos lettres & que Julie vous ait gardé le secret, je vois d’où lui vient cette curiosité. J’y fus une fois pour contenter la mienne ; j’y suis retourné pour vous deux autres fois. Tenez-m’en quitte, je vous prie, après cette lettre. J’y puis retourner encore, y bâiller, y souffrir, y périr pour votre service ; mais y rester éveillé & attentif, cela ne m’est pas possible.

Avant de vous dire ce que je pense de ce fameux théâtre, que je vous rende compte de ce qu’on en dit ici ; le jugement des connoisseurs pourra redresser le mien si je m’abuse.

L’Opéra de Paris passe à Paris pour le spectacle le plus pompeux, le plus voluptueux, le plus admirable qu’inventa jamais l’art humain. C’est, dit-on, le plus superbe monument de la magnificence de Louis XIV. Il n’est pas si libre à chacun que vous le pensez de dire son avis sur ce grave sujet. Ici l’on peut disputer de tout, hors de la musique & de l’Opéra ; il y a du danger à manquer de dissimulation sur ce seul point. La musique françoise se maintient par une inquisition tres sévere ; & la premiere chose qu’on insinue par forme de leçon à tous les étrangers qui viennent dans ce pays, c’est que tous les étrangers conviennent qu’il n’y a rien de si beau dans le reste du monde que l’Opéra de Paris. En effet, la vérité est que les plus discrets s’en taisent & n’osent rire qu’entre eux.

Il faut convenir pourtant qu’on y représente à grands frais, non seulement toutes les merveilles de la nature, mais beaucoup d’autres merveilles bien plus grandes que personne n’a jamais vues ; & sûrement Pope a voulu désigner ce bizarre théâtre par celui où il dit qu’on voit pêle-mêle des dieux, des lutins, des monstres, des rois, des bergers, des fées, de la fureur, de la joie, un feu, une gigue, une bataille & un bal.

Cet assemblage si magnifique & si bien ordonné est regardé comme s’il contenoit en effet toutes les choses qu’il représente. En voyant paroître un temple, on est saisi d’un saint respect ; & pour peu que la déesse en soit jolie, le parterre est à moitié payen. On n’est pas si difficile ici qu’à la Comédie françoise. Ces mêmes spectateurs qui ne peuvent revêtir un comédien de son personnage ne peuvent à l’Opéra séparer un acteur du sien. Il semble que les esprits se roidissent contre une illusion raisonnable & ne s’y prêtent qu’autant qu’elle est absurde & grossiere. Ou peut-être que des Dieux leur coûtent moins à concevoir que des héros. Jupiter étant d’une autre nature que nous, on en peut penser ce qu’on veut ; mais Caton étoit un homme & combien d’hommes ont le droit de croire que Caton ait pu exister ?

L’Opéra n’est donc point ici comme ailleurs une troupe de gens payés pour se donner en spectacle au public : ce sont, il est vrai, des gens que le public paye & qui se donnent en spectacle ; mais tout cela change de nature, attendu que c’est une Académie Royale de musique, une espece de cour souveraine qui juge sans appel dans sa propre cause & ne se pique pas autrement de justice ni de fidélité [63]. Voilà, cousine, comment, dans certains pays, l’essence des choses tient aux mots & comment des noms honnêtes suffisent pour honorer ce qui l’est le moins.

Les membres de cette noble Académie ne dérogent point. En revanche ils sont excommuniés, ce qui est précisément le contraire de l’usage des autres pays ; mais peut-être, ayant eu le choix, aiment-ils mieux être nobles & damnés, que roturiers & bénis. J’ai vu sur le théâtre un chevalier moderne aussi fier de son métier qu’autrefois l’infortuné Labérius fut humilié du sien [64], quoiqu’il le fît par force & ne récitât que ses propres ouvrages. Aussi l’ancien Labérius ne put-il reprendre sa place au cirque parmi les chevaliers romains ; tandis que le nouveau en trouve tous les jours une sur les bancs de la Comédie-Françoise parmi la premiere noblesse du pays ; & jamais on n’entendit parler à Rome avec tant de respect de la majesté du peuple romain qu’on parle à Paris de la majesté de l’Opéra.

Voilà ce que j’ai pu recueillir des discours d’autrui sur ce brillant spectacle ; que je vous dise à présent ce que j’y ai vu moi-même.

Figurez-vous une gaine large d’une quinzaine de pieds & longue à proportion, cette gaine est le théâtre. Aux deux côtés, on place par intervalles des feuilles de paravent sur lesquelles sont grossierement peins les objets que la scene doit représenter. Le fond est un grand rideau peint de même & presque toujours percé ou déchiré, ce qui représente des gouffres dans la terre ou des trous dans le Ciel, selon la perspective. Chaque personne qui passe derriere le théâtre & touche le rideau, produit en l’ébranlant une sorte de tremblement de terre assez plaisant à voir. Le Ciel est représenté par certaines guenilles bleuâtres, suspendues à des bâtons ou à des cordes, comme l’étendage d’une blanchisseuse. Le soleil, car on l’y voit quelquefois ; est un flambeau dans une lanterne. Les chars des Dieux & des déesses sont composés de quatre solives encadrées & suspendues à une grosse corde en forme d’escarpolette ; entre ces solives est une planche en travers sur laquelle le dieu s’asseye & sur le devant pend un morceau de grosse toile barbouillée, qui sert de nuage à ce magnifique char. On voit vers le bas de la machine l’illumination de deux ou trois chandelles puantes & mal mouchées, qui, tandis que le personnage se démene & crie en branlant dans son escarpolette, l’enfument tout à son aise : encens digne de la divinité.

Comme les chars sont la partie la plus considérable des machines de l’Opéra, sur celle-là vous pouvez juger des autres. La mer agitée est composée de longues lanternes angulaires de toile ou de carton bleu qu’on enfile à des broches paralleles & qu’on fait tourner par des polissons. Le tonnerre est une lourde charrette qu’on promene sur le cintre & qui n’est pas le moins touchant instrument de cette agréable musique. Les éclairs se font avec des pincées de poix-résine qu’on projette sur un flambeau ; la foudre est un pétard au bout d’une fusée.

Le théâtre est garni de petites trappes carrées qui, s’ouvrant au besoin, annoncent que les démons vont sortir de la cave. Quand ils doivent s’élever dans les airs, on leur substitue adroitement de petits démons de toile brune empaillée, ou quelquefois devrais ramoneurs, qui branlent en l’air suspendus à des cordes, jusqu’à ce qu’ils se perdent majestueusement dans les guenilles dont j’ai parlé. Mais ce qu’il y a de réellement tragique, c’est quand les cordes sont mal conduites ou viennent à rompre, car alors les esprits infernaux & les Dieux immortels tombent, s’estropient, se tuent quelquefois. Ajoutez à tout cela les monstres qui rendent certaines scenes fort pathétiques, tels que des dragons, des lézards, des tortues, des crocodiles, de gros crapauds qui se promenent d’un air menaçant sur le théâtre & font voir à l’Opéra les tentations de S. Antoine. Chacune de ces figures est animée par un lourdaud de Savoyard, qui n’a pas l’esprit de faire la bête.

Voilà, ma cousine, en quoi consiste à peu près l’auguste appareil de l’Opéra, autant que j’ai pu l’observer du parterre à l’aide de ma lorgnette ; car il ne faut pas vous imaginer que ces moyens soient fort cachés & produisent un effet imposant ; je ne vous dis en ceci que ce que j’ai apperçu de moi-même, & ce que peut appercevoir comme moi tout spectateur non préoccupé. On assure pourtant qu’il y a une prodigieuse quantité de machines employées à faire mouvoir tout cela ; on m’a offert plusieurs fois de me les montrer ; mais je n’ai jamais été curieux de voir comment on fait de petites choses avec de grands efforts.

Le nombre des gens occupés au service de l’Opéra est inconcevable. L’orchestre & les chœurs composent ensemble près de cent personnes ; il y a des multitudes de danseurs, tous les rôles sont doubles & triples [65], c’est-à-dire qu’il y a toujours un ou deux acteurs subalternes prêts à remplacer l’acteur principal & payés pour ne rien faire jusqu’à ce qu’il lui plaise de ne plus rien faire à son tour ; ce qui ne tarde jamais beaucoup d’arriver. après quelques représentations, les premiers acteurs, qui sont d’importans personnages, n’honorent plus le public de leur présence ; ils abandonnent la place à leurs substituts & aux substituts de leurs substituts. On reçoit toujours le même argent à la porte, mais on ne donne plus le même spectacle. Chacun prend son billet comme à une loterie, sans savoir quel lot il aura : & quel qu’il soit, personne n’oseroit se plaindre ; car, afin que vous le sachiez, les nobles membres de cette Académie ne doivent aucun respect au public : c’est le public qui leur en doit.

Je ne vous parlerai point de cette musique ; vous la connoissez. Mais ce dont vous ne sauriez avoir d’idée, ce sont les cris affreux, les longs mugissemens dont retentit le théâtre durant la représentation. On voit les actrices, presque en convulsion, arracher avec violence ces glapissemens de leurs poumons, les poings fermés contre la poitrine, la tête en arriere, le visage enflammé, les vaisseaux gonflés, l’estomac pantelant : on ne sait lequel est le plus désagréablement affecté, de l’œil ou de l’oreille ; leurs efforts font autant souffrir ceux qui les regardent, que leurs chans ceux qui les écoutent ; & ce qu’il y a de plus inconcevable est que ces hurlemens sont presque la seule chose qu’applaudissent les spectateurs. À leurs battemens de mains, on les prendroit pour des sourds charmés de saisir par-ci par-là quelques sons perçants & qui veulent engager les acteurs à les redoubler. Pour moi, je suis persuadé qu’on applaudit les cris d’une actrice à l’Opéra comme les tours de force d’un bateleur à la foire : la sensation en est déplaisante & pénible, on souffre tandis qu’ils durent ; maison est si aise de les voir finir sans accident qu’on en marque volontiers sa joie. Concevez que cette maniere de chanter est employée pour exprimer ce que Quinault a jamais dit de plus galant & de plus tendre. Imaginez les Muses, les Grâces, les Amours, Vénus même, s’exprimant avec cette délicatesse & jugez de l’effet ! Pour les diables, passe encore ; cette musique a quelque chose d’infernal qui ne leur messied pas. Aussi les magies, les évocations, & toutes les fêtes du sabbat, sont-elles toujours ce qu’on admire le plus à l’Opéra françois.

À ces beaux sons, aussi justes qu’ils sont doux, se marient tres dignement ceux de l’orchestre. Figurez-vous un charivari sans fin d’instrumens sans mélodie, un ronron traînant & perpétuel de basses ; chose la plus lugubre, la plus assommante que j’aie entendue de ma vie, & que je n’ai jamais pu supporter une demi-heure sans gagner un violent mal de tête. Tout cela forme une espece de psalmodie à laquelle il n’y a pour l’ordinaire ni chant ni mesure. Mais quand par hasard il se trouve quelque air un peu sautillant, c’est un trépignement universel ; vous entendez tout le parterre en mouvement suivre à grand’peine & à grand bruit un certain homme de l’orchestre [66]. Charmés de sentir un moment cette cadence qu’ils sentent si peu, ils se tourmentent l’oreille, la voix, les bras, les pieds & tout le corps, pour courir après la mesure [67] toujours prête à leur échapper ; au lieu quel’Allemand & l’Italien, qui en sont intimement affectés, la sentent & la suivent sans aucun effort ; & n’ont jamais besoin de la battre. Du moins Regianino m’a-t-il souvent dit que dans les opéras d’Italie où elle est si sensible & si vive, on n’entend, on ne voit jamais dans l’orchestre ni parmi les spectateurs le moindre mouvement qui la marque. Mais tout annonce en ce pays la dureté de l’organe musical ; les voix y sont rudes & sans douceur, les inflexions âpres & fortes, les sons forcés & traînants ; nulle cadence, nul accent mélodieux dans les airs du peuple : les instrumens militaires, les fifres de l’infanterie, les trompettes de la cavalerie, tous les cors, tous les hautbois, les chanteurs des rues, les violons des guinguettes, tout cela est d’un faux à choquer l’oreille la moins délicate. Tous les talens ne sont pas donnés aux mêmes hommes ; & en général le François paraît être de tous les peuples de l’Europe celui qui a le moins d’aptitude à la musique. Milord Edouard prétend que les Anglois en ont aussi peu ; mais la différence est que ceux-ci le savent & ne s’en soucient guere, au lieu que les François renonceroient à mille justes droits & pas seroient condamnation sur toute autre chose, plutôt que de convenir qu’ils ne sont pas les premiers musiciens du monde. Il y en a même qui regarderoient volontiers la musique à Paris comme une affaire d’Etat, peut-être parce que c’en fut une à Sparte de couper deux cordes à la lyre de Timothée : à cela vous sentez qu’on n’a rien à dire. Quoi qu’il en soit, l’Opéra de Paris pourroit être une fort belle institution politique, qu’il n’en plairoit pas davantage aux gens de goût. Revenons à ma description.

Les Ballets, dont il me reste à vous parler, sont la partie la plus brillante de cet Opéra ; & considérés séparément, ils font un spectacle agréable, magnifique & vraiment théâtral ; mais ils servent comme partie constitutive de la piece & c’est en cette qualité qu’il les faut considérer. Vous connoissez les opéras de Quinault ; vous savez comment les divertissemens y sont employés : c’est à peu près de même, ou encore pis, chez ses successeurs. Dans chaque acte l’action est ordinairement coupée au moment le plus intéressant par une fête qu’on donne aux acteurs assis & que le parterre voit debout. Il arrive de là que les personnages de la piece sont absolument oubliés, ou bien que les spectateurs regardent les acteurs qui regardent autre chose. La maniere d’amener ces fêtes est simple : si le prince est joyeux, on prend part à sa joie & l’on danse ; s’il est triste, on veut l’égayer & l’on danse. J’ignore si c’est la mode à la cour de donner le bal aux rois quand ils sont de mauvaise humeur : ce que je sais par rapport à ceux-ci, c’est qu’on ne peut trop admirer leur constance stoique à voir des gavottes ou écouter des chansons, tandis qu’on décide quelquefois derriere le théâtre de leur couronne ou de leur sort. Mais il y a bien d’autres sujets de danse : les plus graves actions de la vie se font en dansant. Les prêtres dansent, les soldats dansent, les Dieux dansent, les diables dansent ; on danse jusque dans les enterrements & tout danse à propos de tout.

La danse est donc le quatrieme des beaux-arts employés dans la constitution de la scene lyrique ; mais les trois autres concourent à l’imitation ; & celui-là, qu’imite-t-il ? Rien. Il est donc hors d’œuvre quand il n’est employé que comme danse : car que font des menuets, des rigodons, des chaconnes, dans une tragédie ? Je dis plus : il n’y seroit pas moins déplacé s’il imitoit quelque chose, parce que, de toutes les unités, il n’y en a point de plus indispensable que celle du langage ; & un opéra où l’action se passeroit moitié en chant, moitié en danse, seroit plus ridicule encore que celui où l’on parleroit moitié françois, moitié italien.

Non contens d’introduire la danse comme partie essentielle de la scene lyrique, ils se sont même efforcés d’en faire quelquefois le sujet principal & ils ont des opéras appelés ballets qui remplissent si mal leur titre, que la danse n’y est pas moins déplacée que dans tous les autres. La plupart de ces ballets forment autant de sujets séparés que d’actes & ces sujets sont liés entre eux par de certaines relations métaphysiques dont le spectateur ne se douteroit jamais si l’auteur n’avoit soin de l’en avertir dans un prologue. Les saisons, les âges, les sens, les éléments ; je demande quel rapport ont tous ces titres à la danse & ce qu’ils peuvent offrir de ce genre à l’imagination. Quelques-uns même sont purement allégoriques, comme le carnaval & la folie ; & ce sont les plus insupportables de tous, parce que, avec beaucoup d’esprit & de finesse, ils n’ont ni sentiments, ni tableaux, ni situations, ni chaleur, ni intérêt, ni rien de tout ce qui peut donner prise à la musique, flatter le cœur & nourrir l’illusion. Dans ces prétendus ballets l’action se passe toujours en chant, la danse interrompt toujours l’action, ou ne s’y trouve que par occasion & n’imite rien. Tout ce qu’il arrive, c’est que ces ballets ayant encore moins d’intérêt que les tragédies, cette interruption y est moins remarquée ; s’ils étoient moins froids, on en seroit plus choqué : mais un défaut couvre l’autre & l’art des auteurs pour empêcher que la danse ne lasse, c’est de faire en sorte que la piece ennuie.

Ceci me mene insensiblement à des recherches sur la véritable constitution du drame lyrique, trop étendues pour entrer dans cette lettre & qui me jetteroient loin de mon sujet : j’en ai fait une petite dissertation à part que vous trouverez ci-jointe & dont vous pourrez causer avec Regianino. Il me reste à vous dire sur l’Opéra françois que le plus grand défaut que j’y crois remarquer est un faux goût de magnificence, par lequel on a voulu mettre en représentation le merveilleux, qui, n’étant fait que pour être imaginé, est aussi bien placé dans un poeme épique que ridiculement sur un théâtre. J’aurois eu peine à croire, si je ne l’avois vu, qu’il se trouvât des artistes assez imbéciles pour vouloir imiter le char du soleil & des spectateurs assez enfans pour aller voir cette imitation. La Bruyere ne concevoit pas comment un spectacle aussi superbe que l’Opéra pouvoit l’ennuyer à si grands fraix. Je le conçois bien, moi, qui ne suis pas un La Bruyere ; & je soutiens que, pour tout homme qui n’est pas dépourvu du goût des beaux-arts, la musique françoise, la danse & le merveilleux mêlés ensemble, feront toujours de l’Opéra de Paris le plus ennuyeux spectacle qui puisse exister. après tout, peut-être n’en faut-il pas aux François de plus parfaits, au moins quant à l’exécution : non qu’ils ne soient tres en état de connoître la bonne, mais parce qu’en ceci le mal les amuse plus que le bien. Ils aiment mieux railler qu’applaudir ; le plaisir de la critique les dédommage de l’ennui du spectacle ; & il leur est plus agréable de s’en moquer, quand ils n’y sont plus, que de s’y plaire tandis qu’ils y sont.

LETTRE XXIV. DE JULIE.

Oui, oui, je le vois bien, l’heureuse Julie t’est toujours chère. Ce même feu qui brilloit jadis dans tes yeux se fait sentir dans ta derniere lettre : j’y retrouve toute l’ardeur qui m’anime & la miennes’en irrite encore. Oui, mon ami, le sort a beau nous séparer, pressons nos cœurs l’un contre l’autre, conservons par la communication leur chaleur naturelle contre le froid de l’absence & du désespoir & que tout ce qui devroit relâcher notre attachement ne serve qu’à le resserrer sans cesse.

Mais admire ma simplicité ; depuis que j’ai reçu cette lettre, j’éprouve quelque chose des charmans effets dont elle parle ; & ce badinage du talisman, quoique inventé par moi-même, ne laisse pas de me séduire & de me paroître une vérité. Cent fois le jour, quand je suis seule, un tressaillement me saisit comme si je te sentois près de moi. Je m’imagine que tu tiens mon portrait & je suis si folle que je crois sentir l’impression des caresses que tu lui fais & des baisers que tu lui donnes ; ma bouche croit les recevoir, mon tendre cœur croit les goûter. Ô douces illusions ! ô chimeres ! dernieres ressources des malheureux ! ah ! s’il se peut, tenez-nous lieu de réalité ! Vous êtes quelque chose encore à ceux pour qui le bonheur n’est plus rien.

Quant à la maniere dont je m’y suis prise pour avoir ce portrait, c’est bien un soin de l’amour ; mais crois que s’il étoit vrai qu’il fît des miracles, ce n’est pas celui-là qu’il auroit choisi. Voici le mot de l’énigme. Nous eûmes il y a quelque tems ici un peintre en miniature venant d’Italie ; il avoit des lettres de Milord Edouard, qui peut-être en les lui donnant avoit en vue ce qui est arrivé. M. d’Orbe voulut profiter de cette occasion pour avoir le portrait de ma cousine ; je voulus l’avoir aussi. Elle & ma mere voulurent avoir le mien & à ma priere le peintre en fit secretement une seconde copie. Ensuite, sans m’embarrasser de copie ni d’original, je choisis subtilement le plus ressemblant des trois pour te l’envoyer. C’est une friponnerie dont je ne me suis pas fait un grand scrupule ; car un peu de ressemblance de plus ou de moins n’importe guere à ma mere & à ma cousine ; mais les hommages que tu rendrois à une autre figure que la mienne seroient une espece d’infidélité d’autant plus dangereuse que mon portrait seroit mieux que moi ; & je neveux point, comme que ce soit, que tu prennes du goût pour des charmes que je n’ai pas. Au reste, il n’a pas dépendu de moi d’être un peu plus soigneusement vêtue ; mais on ne m’a pas écoutée & mon pere lui-même a voulu que le portrait demeurât tel qu’il est. Je te prie au moins de croire qu’excepté la coiffure, cet ajustement n’a point été pris sur le mien, que le peintre a tout fait de sa grace & qu’il a orné ma personne des ouvrages de son imagination.

LETTRE XXV. À JULIE.

Il faut, chère Julie, que je te parle encore de ton portrait ; non plus dans ce premier enchantement auquel tu fus si sensible, mais au contraire avec le regret d’un homme abusé par un faux espoir & que rien ne peut dédommager de ce qu’il a perdu. Ton portrait a de la grâce & de la beauté, même de la tienne ; il est assez ressemblant & peint par un habile homme ; mais pour en être content, il faudroit ne te pas connaître.

La premiere chose que je lui reproche est de te ressembler, & de n’être pas toi, d’avoir ta figure & d’être insensible. Vainement le peintre a cru rendre exactement tes yeux & tes traits ; il n’a point rendu ce doux sentiment qui les vivifie, & sans lequel, tout charmans qu’ils sont, ils ne seroient rien. C’est dans ton cœur, ma Julie, qu’est le fard de ton visage & celui-là ne s’imite point. Ceci tient, je l’avoue, à l’insuffisance de l’art, mais c’est au moins la faute de l’artiste de n’avoir pas été exact en tout ce qui dépendoit de lui. Par exemple, il a placé la racine des cheveux trop loin des tempes, ce qui donne au front un contour moins agréable & moins de finesse au regard. Il a oublié les rameaux de pourpre que font en cet endroit deux ou trois petites veines sous la peau, à peu près comme dans ces fleurs d’iris que nous considérions un jour au jardin de Clarens. Le coloris des joues est trop près des yeux, & ne se fond pas délicieusement en couleur de rose vers le bas du visage comme sur le modele. On diroit que c’est du rouge artificiel plaqué comme le carmin des femmes de ce pays. Ce défaut n’est pas peu de chose, car il te rend l’œil moins doux & l’air plus hardi.

Mais, dis-moi, qu’a-t-il fait de ces nichées d’amours qui se cachent aux deux coins de ta bouche, & que dans mes jours fortunés j’osois réchauffer quelquefois de la mienne ? Il n’a point donné leur grâce à ces coins, il n’a pas mis à cette bouche ce tour agréable & sérieux qui change tout-à-coup à ton moindre sourire, & porte au cœur je ne sais quel enchantement inconnu, je ne sais quel soudain ravissement que rien ne peut exprimer. Il est vrai que ton portrait ne peut passer du sérieux au sourire. Ah ! c’est précisément de quoi je me plains : pour pouvoir exprimer tous tes charmes, il faudroit te peindre dans tous les instans de ta vie.

Passons au peintre d’avoir omis quelques beautés ; mais en quoi il n’a pas fait moins de tort à ton visage, c’est d’avoir omis les défauts. Il n’a point fait cette tache presque imperceptible que tuas sous l’œil droit, ni celle qui est au cou du côté gauche. Il n’a point mis… ô dieux ! cet homme étoit-il de bronze ?…il a oublié la petite cicatrice qui t’est restée sous la levre. Il t’a fait les cheveux & les sourcils de la même couleur, ce qui n’est pas : les sourcils sont plus châtains, & les cheveux plus cendrés :

Bionda testa, occhi azurri, e bruno ciglio. [68]

Il a fait le bas du visage exactement ovale ; il n’a pas remarqué cette légere sinuosité qui, séparant le menton des joues, rend leur contour moins régulier & plus gracieux. Voilà les défauts les plus sensibles. Il en a omis beaucoup d’autres, & je lui en sais fort mauvais gré ; car ce n’est pas seulement de tes beautés que je suis amoureux, mais de toi tout entiere telle que tu es. Si tu ne veux pas que le pinceau te prête rien, moi, je ne veux pas qu’il t’ôte rien, & mon cœur se soucie aussi peu des attraits que tu n’as pas, qu’il est jaloux de ce qui tient leur place.

Quant à l’ajustement, je le passerai d’autant moins que, parée ou négligée, je t’ai toujours vue mise avec beaucoup plus de goût que tu ne l’es dans ton portrait. La coiffure est trop chargée : on me dira qu’il n’y a que des fleurs ; hé bien ! ces fleurs sont de trop. Te souviens-tu de ce bal où tu portais ton habit à la Valaisane & où ta cousine dit que je dansois en philosophe ? Tu n’avois pour toute coiffure qu’une longue tresse de tes cheveux roulée autour de ta tête & rattachée avec une aiguille d’or, à La maniere des villageoises de Berne. Non, le soleil orné de tousses rayons n’a pas l’éclat dont tu frappois les yeux & les cœurs & sûrement quiconque te vit ce jour-là ne t’oubliera de sa vie. C’est ainsi, ma Julie, que tu dois être coiffée ; c’est l’or de tes cheveux qui doit parer ton visage & non cette rose qui les cache & que ton teint flétrit. Dis à la cousine, car je reconnoisses soins & son choix, que ces fleurs dont elle a couvert & profané ta chevelure ne sont pas de meilleur goût que celles qu’elle recueille dans l’Adone & qu’on peut leur passer de suppléer à la beauté, mais non de la cacher.

À l’égard du buste, il est singulier qu’un amant soit là-dessus plus sévere qu’un pere ; mais en effet je ne t’y trouve pas vêtue avec assez de soin. Le portrait de Julie doit être modeste comme elle. Amour ! ces secrets n’appartiennent qu’à toi. Tu dis que le peintre a tout tiré de son imagination. Je le crois, je le crois ! Ah ! s’il eût apperçu le moindre de ces charmes voilés, ses yeux l’eussent dévoré, mais sa main n’eût point tenté de les peindre ; pourquoi faut-il que son art téméraire ait tenté de les imaginer ? Ce n’est pas seulement un défaut de bienséance, je soutiens que c’est encore un défaut de goût. Oui, ton visage est trop chaste pour supporter le désordre de ton sein ; on voit que l’un de ces deux objets doit empêcher l’autre de paraître ; il n’y a que le délire de l’amour qui puisse les accorder ; & quand sa main ardente ose dévoiler celui que la pudeur couvre, l’ivresse & le trouble de tes yeux dit alors que tu l’oublies, & non que tu l’exposes.

Voilà la critique qu’une attention continuelle m’a fait faire de ton portrait. J’ai conçu là-dessus le dessein de le reformer selon mes idées. Je les ai communiquées à un peintre habile ; & sur ce qu’il a déjà fait, j’espere te voir bientôt plus semblable à toi-même. De peur de gâter le portrait, nous essayons les changemens sur une copie que je lui en ai fait faire & il ne les transporte sur l’original que quand nous sommes bien sûrs de leur effet. Quoique je dessine assez médiocrement, cet artiste ne peut se lasser d’admirer la subtilité de mes observations ; il ne comprend pas combien celui qui me les dicte est un maître plus savant que lui. Je lui parois aussi quelquefois fort bizarre : il dit que je suis le premier amant qui s’avise de cacher des objets qu’on n’expose jamais assez au gré des autres ; & quand je lui réponds que c’est pour mieux te voir tout entiere que je t’habille avec tant de soin, il me regarde comme un fou. Ah ! que ton portrait seroit bien plus touchant, si je pouvois inventer des moyens d’y montrer ton ame avec ton visage & d’y peindre à la fois ta modestie & tes attraits ! Je te jure, ma Julie, qu’ils gagneront beaucoup à cette réforme. On n’y voyoit que ceux qu’avoit supposés le peintre & le spectateur ému les supposera tels qu’ils sont. Je ne sais quel enchantement secret regne dans ta personne ; mais tout ce qui la touche semble y participer ; il ne faut qu’apercevoir un coin de ta robe pour adorer celle qui la porte. On sent, en regardant ton ajustement, que c’est partout le voile des grâces qui couvre la beauté ; & le goût de ta modeste parure semble annoncer au cœur tous les charmes qu’elle recele.

LETTRE XXVI. À JULIE.

Julie, ô Julie ! ô toi qu’un tems j’osois appeler mienne & dont je profane aujourd’hui le nom ! la plume échappe à ma main tremblante ; mes larmes inondent le papier ; j’ai peine à former les premiers traits d’une lettre qu’il ne faloit jamais écrire ; je ne puis ni me taire ni parler. Viens, honorable & chère image, viens épurer & raffermir un cœur avili par la honte & brisé parle repentir. Soutiens mon courage qui s’éteint ; donne à mes remords la force d’avouer le crime involontaire que ton absence m’a laissé commettre.

Que tu vas avoir de mépris pour un coupable, mais bien moins que je n’en ai moi-même. Quelque abject que j’aille être à tes yeux, je le suis cent fois plus aux miens propres ; car, en me voyant tel que je suis, ce qui m’humilie le plus encore, c’est de te voir, de te sentir au fond de mon cœur, dans un lieu désormais si peu digne de toi & de songer que le souvenir des plus vrais plaisirs de l’amour n’a pu garantir mes sens d’un piege sans appas & d’un crime sans charmes.

Tel est l’exces de ma confusion, qu’en recourant à ta clémence, je crains même de souiller tes regards sur ces lignes par l’aveu de mon forfait. Pardonne, ame pure & chaste, un récit que j’épargnerois à ta modestie, s’il n’étoit un moyen d’expier mes égarements. Je suis indigne, de tes bontés, je le sais ; je suis vil, bas, méprisable ; mais au moins je ne serai ni faux ni trompeur & j’aime mieux que tu m’ôtes ton cœur & la vie que de t’abuser un seul moment. De peur d’être tenté de chercher des excuses qui ne me rendroient que plus criminel, je me bornerai à te faire un détail exact de ce qui m’est arrivé. Il sera aussi sincere que mon regret ; c’est tout ce que je me permettrai de dire en ma faveur.

J’avois fait connoissance avec quelques officiers aux gardes, & autres jeunes gens de nos compatriotes, auxquels je trouvois un mérite naturel, que j’avois regret de voir gâter par l’imitation de je ne sais quels faux airs qui ne sont pas faits pour eux. Ils se moquoient à leur tour de me voir conserver dans Paris la simplicité des antiques mœurs helvétiques. Ils prirent mes maximes & mes manieres pour des leçons indirectes dont ils furent choqués, & résolurent de me faire changer de ton à quelque prix que ce fût. après plusieurs tentatives qui ne réussirent point, ils en firent une mieux concertée qui n’eut que trop de succes. Hier matin ils vinrent me proposer d’aller souper chez la femme d’un Colonel, qu’ils me nommerent, & qui, sur le bruit de ma sagesse, avoit, disoient-ils, envie de faire connoissance avec moi. Assez sot pour donner dans ce persiflage, je leur représentai qu’il seroit mieux d’aller premierement lui faire visite ; mais ils se moquerent de mon scrupule, me disant que la franchise suisse ne comportoit pas tant de façons & que ces manieres cérémonieuses ne serviroient qu’à lui donner mauvaise opinion de moi. À neuf heures nous nous rendîmes donc chez la dame. Elle vint nous recevoir sur l’escalier, ce que je n’avois encore observé nulle part. En entrant je vis à des bras de cheminées de vieilles bougies qu’on venoit d’allumer & partout, un certain air d’apprêt qui ne me plut point. La maîtresse de la maison me parut jolie, quoique un peu passée ; d’autres femmes à peu près du même âge & d’une semblable figure étoient avec elle ; leur parure, assez brillante, avoit plus d’éclat que de goût ; mais j’ai déjà remarqué que c’est un point sur lequel on ne peut guere juger en ce pays de l’état d’une femme.

Les premiers complimens se passerent à peu près comme partout ; l’usage du monde apprend à les abréger ou à les tourner vers l’enjouement avant qu’ils ennuient. Il n’en fut pas tout à fait de même sitôt que la conversation devint générale & sérieuse. Je crus trouver à ces dames un air contraint & gêné, comme si ce ton ne leur eût pas été familier ; & pour la premiere fois depuis que j’étois à Paris, je vis des femmes embarrassées à soutenir un entretien raisonnable. Pour trouver une matiere aisée, elles se jetterent sur leurs affaires de famille ; & comme je n’en connoissois pas une, chacune dit de la sienne ce qu’elle voulut. Jamais je n’avois tant oui parler de M. le Colonel ; ce qui m’étonnoit dans un pays où l’usage est d’appeller les gens par leurs noms plus que par leurs titres & où ceux qui ont celui-là en portent ordinairement d’autres.

Cette fausse dignité fit bientôt place à des manieres plus naturelles. On se mit à causer tout bas ; & reprenant sans y penser un ton de familiarité peu décente, on chuchotoit, on sourioit en me regardant, tandis que la dame de la maison me questionnoit sur l’état de mon cœur d’un certain ton résolu qui n’étoit guere propre à le gagner. On servit ; & la liberté de la table, qui semble confondre tous les états, mais qui met chacun à sa place sans qu’il y songe, acheva de m’apprendre en quel lieu j’étois. Il étoit trop tard pour m’en dédire. Tirant donc ma sûreté de ma répugnance, je consacrai cette soirée à ma fonction d’observateur & résolus d’employer à connoître cet ordre de femmes la seule occasion que j’en aurois de ma vie. Je tirai peu de fruit de mes remarques ; elles avoient si peu d’idées de leur état présent, si peu de prévoyance pour l’avenir & hors du jargon de leur métier, elles étoient si stupides à tous égards, que le mépris effaça bientôt la pitié que j’avois d’abord pour elles. En parlant du plaisir même, je vis qu’elles étoient incapables d’en ressentir. Elles me parurent d’une violente avidité pour tout ce qui pouvoit tenter leur avarice : à cela près, je n’entendis sortir de leur bouche aucun mot qui partît du cœur. J’admirai comment d’honnêtes gens pouvoient supporter une société si dégoûtante. C’eût été leur imposer une peine cruelle, à mon avis, que de les condamner au genre de vie qu’ils choisissoient eux-mêmes. Cependant le souper se prolongeoit & devenoit bruyant. Au défaut de l’amour, le vin échauffoit les convives. Les discours n’étoient pas tendres, mais déshonnêtes & les femmes tâchoient d’exciter, par le désordre de leur ajustement, les désirs qui l’auroient dû causer. D’abord tout cela ne fit sur moi qu’un effet contraire & tous leurs efforts pour me séduire ne servoient qu’à me rebuter. Douce pudeur, disois-je en moi-même, suprême volupté de l’amour, que de charmes perd une femme au moment qu’elle renonce à toi ! combien, si elles connoissoient ton empire, elles mettroient de soin à te conserver, sinon par honnêteté, du moins par coquetterie ! Mais on ne joue point la pudeur. Il n’y a pas d’artifice plus ridicule que celui qui la veut imiter. Quelle différence, pensois-je encore, de la grossiere impudence de ces créatures & de leurs équivoques licencieuses à ces regards timides & passionnés, à ces propos pleins de modestie, de grâce & de sentiments, dont… Je n’osois achever, je rougissois de ces indignes comparaisons… je me reprochois comme autant de crimes les charmans souvenirs qui me poursuivoient malgré moi… En quels lieux osois-je penser à celle… Hélas ! ne pouvant écarter de mon cœur une trop chère image, je m’efforçois de la voiler.

Le bruit, les propos que j’entendois, les objets qui frappoient mes yeux, m’échaufferent insensiblement ; mes deux voisines ne cessoient de me faire des agaceries, qui furent enfin poussées trop loin pour me laisser de sang-froid. Je sentis que ma tête s’embarrassoit : j’avois toujours bu mon vin fort trempé, j’y mis plus d’eau encore & enfin je m’avisai de la boire pure. Alors seulement je m’aperçus que cette eau prétendue étoit du vin blanc & que j’avois été trompé tout le long du repas. Je ne fis point des plaintes qui ne m’auroient attiré que des railleries, je cessai de boire, il n’étoit plus tems ; le mal étoit fait. L’ivresse ne tarda pas à m’ôter le peu de connoissance qui me restoit. Je fus surpris, en revenant à moi, de me trouver dans un cabinet reculé, entre les bras d’une de ces créatures & j’eus au même instant le désespoir de me sentir aussi coupable que je pouvois l’être.

J’ai fini ce récit affreux : qu’il ne souille plus tes regards ni ma mémoire. Ô toi dont j’attends mon jugement, j’implore ta rigueur, je la mérite. Quel que soit mon châtiment, il me sera moins cruel que le souvenir de mon crime.

LETTRE XXVII. DE JULIE.

Rassurez-vous sur la crainte de m’avoir irritée ; votre lettre m’adonné plus de douleur que de colere. Ce n’est pas moi, c’est vous que vous avez offensé par un désordre auquel le cœur n’eut point de part. Je n’en suis que plus affligée ; j’aimerois mieux vous voir m’outrager que vous avilir & le mal que vous vous faites est le seul que je ne puis vous pardonner.

À ne regarder que la faute dont vous rougissez, vous vous trouvez bien plus coupable que vous ne l’êtes ; & je ne vois gueres en cette occasion que de l’imprudence à vous reprocher. Mais ceci vient de plus loin & tient à une plus profonde racine que vous n’appercevez pas, & qu’il faut que l’amitié vous découvre.

Votre premiere erreur est d’avoir pris une mauvaise route en entrant dans le monde ; plus vous avancez, plus vous vous égarez & je vois en frémissant que vous êtes perdu si vous ne revenez sur vos pas. Vous vous laissez conduire insensiblement dans le piege que j’avois craint. Les grossieres amorces du vice ne pouvoient d’abord vous séduire, mais la mauvaise compagnie a commencé par abuser votre raison pour corrompre votre vertu, & fait déjà sur vos mœurs le premier essai de ses maximes.

Quoique vous ne m’ayez rien dit en particulier des habitudes que vous vous êtes faites à Paris ; il est aisé de juger de vos sociétés par vos lettres, & de ceux qui vous montrent les objets par votre maniere de les voir. Je ne vous ai point caché combien j’étois peu contente de vos relations ; vous avez continué sur le même ton, & mon déplaisir n’a fait qu’augmenter. En vérité l’on prendroit ces lettres pour les sarcasmes d’un petit-maître [69], plutôt que pour les relations d’un philosophe ; & l’on a peine à les croire de la même main que celles que vous m’écriviez autrefois. Quoi ! vous pensez étudier les hommes dans les petites manieres de quelques coteries de précieuses ou de gens désœuvrés ; & ce vernis extérieur, & changeant, qui devoit à peine frapper vos yeux, fait le fond de toutes vos remarques ! Etoit-ce la peine de recueillir avec tant de soin des usages & des bienséances qui n’existeront plus dans dix ans d’ici, tandis que les ressorts éternels du cœur humain, le jeu secret & durable des passions échappent à vos recherches ? Prenons votre lettre sur les femmes, qu’y trouverai-je qui puisse m’apprendre à les connoître ? Quelque description de leur parure, dont tout le monde est instruit ; quelques observations malignes sur leurs manieres de se mettre & de se présenter ; quelque idée du désordre d’un petit nombre injustement généralisée : comme si tous les sentimens honnêtes étoient éteins à Paris & que toutes les femmes y allassent en carrosse & aux premieres loges ! M’avez-vous rien dit qui m’instruise solidement de leurs goûts, de leurs maximes, de leur vrai caractere & n’est-il pas bien étrange qu’en parlant des femmes d’un pays un homme sage ait oublié ce qui regarde les soins domestiques & l’éducation des enfans [70] ? La seule chose qui semble être de vous dans toute cette lettre, c’est le plaisir avec lequel vous louez leur bon naturel & qui fait honneur au vôtre. Encore n’avez-vous fait en cela que rendre justice au sexe en général ; & dans quel pays du monde la douceur & la commisération ne sont-elles pas l’aimable partage des femmes ?

Quelle différence de tableau si vous m’eussiez peint ce que vous aviez vu plutôt que ce qu’on vous avoit dit, ou du moins que vous n’eussiez consulté que des gens sensés ! Faut-il que vous, qui avez tant pris de soins à conserver votre jugement, alliez le perdre, comme de propos délibéré, dans le commerce d’une jeunesse inconsidérée, qui ne cherche, dans la société des sages, qu’à les séduire & non pas à les imiter ! Vous regardez à de fausses convenances d’âge qui ne vous vont point & vous oubliez celles de lumieres & de raison qui vous sont essentielles. Malgré tout votre emportement, vous êtes le plus facile des hommes ; & malgré la maturité de votre esprit, vous vous laissez tellement conduire par ceux avec qui vous vivez, que vous ne sauriez fréquenter des gens de votre âge sans en descendre & redevenir enfant. Ainsi vous vous dégradez en pensant vous assortir & c’est vous mettre au-dessous de vous-même que de ne pas choisir des amis plus sages que vous.

Je ne vous reproche point d’avoir été conduit sans le savoir dans une maison déshonnête ; mais je vous reproche d’y avoir été conduit par de jeunes officiers que vous ne deviez pas connoître, ou du moins auxquels vous ne deviez pas laisser diriger vos amusements. Quant au projet de les ramener à vos principes, j’y trouve plus de zele que de prudence ; si vous êtes trop sérieux pour être leur camarade, vous êtes trop jeune pour être leur Mentor & vous ne devez vous mêler de réformer autrui que quand vous n’aurez plus rien à faire en vous-même.

Une seconde faute, plus grave encore & beaucoup moins pardonnable, est d’avoir pu passer volontairement la soirée dans un lieu si peu digne de vous & de n’avoir pas fui des le premier instant où vous avez connu dans quelle maison vous étiez. Vos excuses là-dessus sont pitoyables. Il étoit trop tard pour s’en dédire ! comme s’il y avoit quelque espece de bienséance en de pareils lieux, ou que la bienséance dût jamais l’emporter sur la vertu qu’il fût jamais trop tard pour s’empêcher de mal faire ! Quant à la sécurité que vous tirez de votre répugnance, je n’en dirai rien, l’événement vous a montré combien elle étoit fondée. Parlez plus franchement à celle qui sait lire dans votre cœur ; c’est la honte qui vous retint. Vous craignîtes qu’on ne se moquât de vous en sortant ; un moment de huée vous fit peur & vous aimâtes mieux vous exposer aux remords qu’à la raillerie. Savez-vous bien quelle maxime vous suivîtes en cette occasion ? Celle qui la premiere introduit le vice dans une ame bien née, étouffe la voix de la conscience par la clameur publique & réprime l’audace de bien faire par la crainte du bl ame. Tel vaincroit les tentations, qui succombe aux mauvais exemples, tel rougit d’être modeste & devient effronté par honte ; & cette mauvaise honte corrompt plus de cœurs honnêtes que les mauvaises inclinations. Voilà surtout de quoi vous avez à préserver le vôtre ; car, quoi que vous fassiez, la crainte du ridicule que vous méprisez vous domine pourtant malgré vous. Vous braveriez plutôt cent périls qu’une raillerie & l’on ne vit jamais tant de timidité jointe à une ame aussi intrépide.

Sans vous étaler contre ce défaut des préceptes de morale que vous savez mieux que moi, je me contenterai de vous proposer un moyen pour vous en garantir, plus facile & plus sûr peut-être que tous les raisonnemens de la philosophie ; c’est de faire dans votre esprit une légere transposition de tems & d’anticiper sur l’avenir de quelques minutes. Si, dans ce malheureux souper, vous vous fussiez fortifié contre un instant de moquerie de la part des convives, par l’idée de l’état où votre ame alloit être sitôt que vous seriez dans la rue ; si vous vous fussiez représenté le contentement intérieur d’échapper aux pieges du vice, l’avantage de prendre d’abord cette habitude de vaincre qui en facilite le pouvoir, le plaisir que vous eût donné la conscience de votre victoire, celui de me la décrire, celui que j’en aurois reçu moi-même, est-il croyable que tout cela ne l’eût pas emporté sur une répugnance d’un instant, à laquelle vous n’eussiez jamais cédé, si vous en aviez envisagé les suites ? Encore, qu’est-ce que cette répugnance qui met un prix aux railleries de gens dont l’estime n’en peut avoir aucun ? Infailliblement cette réflexion vous eût sauvé, pour un moment de mauvaise honte, une honte beaucoup plus juste, plus durable, les regrets, le danger ; & pour ne vous rien dissimuler, votre amie eût versé quelques larmes de moins.

Vous voulûtes, dites-vous, mettre à profit cette soirée pour votre fonction d’observateur. Quel soin ! Quel emploi ! Que vos excuses me font rougir de vous ! Ne serez-vous point aussi curieux d’observer un jour les voleurs dans leurs cavernes & de voir comment ils s’y prennent pour dévaliser les passants ? Ignorez-vous qu’il y a des objets si odieux qu’il n’est pas même permis à l’homme d’honneur de les voir & que l’indignation de la vertu ne peut supporter le spectacle du vice ? Le sage observe le désordre public qu’il ne peut arrêter ; ill’observe & montre sur son visage attristé la douleur qu’il lui cause. Mais quant aux désordres particuliers, il s’y oppose, ou détourne les yeux de peur qu’ils ne s’autorisent de sa présence. D’ailleurs, étoit-il besoin de voir de pareilles sociétés pour juger de ce qui s’y passe & des discours qu’on y tient ? Pour moi, sur leur seul objet plus que sur le peu que vous m’en avez dit, je devine aisément tout le reste ; & l’idée des plaisirs qu’on y trouve me fait connoître assez les gens qui les cherchent.

Je ne sais si votre commode philosophie adopte déjà les maximes qu’on dit établies dans les grandes villes pour tolérer de semblables lieux ; mais j’espere au moins que vous n’êtes pas de ceux qui se méprisent assez pour s’en permettre l’usage, sous prétexte de je ne sais quelle chimérique nécessité qui n’est connue que des gens de mauvaise vie : comme si les deux sexes étoient sur ce point de nature différente & que dans l’absence ou le célibat il fallût à l’honnête homme des ressources dont l’honnête femme n’a pas besoin ! Si cette erreur ne vous mene pas chez des prostituées, j’ai bien peur qu’elle ne continue à vous égarer vous-même. Ah ! si vous voulez être méprisable, soyez-le au moins sans prétexte & n’ajoutez point le mensonge à la crapule. Tous ces prétendus besoins n’ont point leur source dans la nature, mais dans la volontaire dépravation des sens. Les illusions même de l’amour se purifient dans un cœur chaste & ne corrompent jamais qu’un cœur déjà corrompu : au contraire, la pureté se soutient par elle-même ; les désirs toujours réprimés s’accoutument à ne plus renaître & les tentations ne se multiplient que par l’habitude d’y succomber. L’amitié m’a fait surmonter deux fois ma répugnance à traiter un pareil sujet : celle-ci sera la derniere ; car à quel titre espérerois-je obtenir de vous ce que vous avez refusé à l’honnêteté, à l’amour & à la raison ?

Je reviens au point important par lequel j’ai commencé cette lettre. À vingt-un ans, vous m’écriviez du Valais des descriptions graves & judicieuses ; à vingt-cinq, vous m’envoyez de Paris des colifichets de lettres, où le sens & la raison sont partout sacrifiés à un certain tour plaisant, fort éloigné de votre caractere. Je ne sais comment vous avez fait ; mais depuis que vous vivez dans le séjour des talents, les vôtres paroissent diminués ; vous aviez gagné chez les paysans & vous perdez parmi les beaux esprits. Ce n’est pas la faute du pays où vous vivez, mais des connoissances que vous y avez faites ; car il n’y a rien qui demande tant de choix que le mélange de l’excellent & du pire. Si vousvoulez étudier le monde, fréquentez les gens sensés qui le connoissent par une longue expérience & de paisibles observations, non de jeunes étourdis qui n’en voyent que la superficie & des ridicules qu’ils font eux-mêmes. Paris est plein de savans accoutumés à réfléchir & à qui ce grand théâtre en offre tous les jours le sujet. Vous ne me ferez point croire que ces hommes graves & studieux vont courant comme vous de maison en maison, de coterie en coterie, pour amuser les femmes & les jeunes gens & mettre toute la philosophie en babil. Ils ont trop de dignité pour avilir ainsi leur état, prostituer leurs talents & soutenir par leur exemple des mœurs qu’ils devroient corriger. Quand la plupart le feroient, sûrement plusieurs ne le font point & c’est ceux-là que vous devez rechercher.

N’est-il pas singulier encore que vous donniez vous-même dans le défaut que vous reprochez aux modernes auteurs comiques ; que Paris ne soit plein pour vous que de gens de condition ; que ceux de votre état soient les seuls dont vous ne parliez point ; comme si les vains préjugés de la noblesse ne vous coûtoient pas assez cher pour les haÏr & que vous crussiez vous dégrader en fréquentant d’honnêtes bourgeois, qui sont peut-être l’ordre le plus respectable du pays où vous êtes ! Vous avez beau vous excuser sur les connoissances de Milord Edouard ; avec celles-là vous en eussiez bientôt fait d’autres dans un ordre inférieur. Tant de gens veulent monter, qu’il est toujours aisé de descendre ; & de votre propre aveu, c’est le seul moyen de connoître les véritables mœurs d’un peuple que d’étudier sa vie privée dans les états les plus nombreux ; car s’arrêter aux gens qui représentent toujours, c’est ne voir que des comédiens.

Je voudrois que votre curiosité allât plus loin encore. Pourquoi, dans une ville si riche, le bas peuple est-il si misérable, tandis que la misere extrême est si rare parmi nous, où l’on ne voit point de millionnaires ? Cette question, ce me semble, est bien digne de vos recherches ; mais ce n’est pas chez les gens avec qui vous vivez que vous devez vous attendre à la résoudre. C’est dans les appartemens dorés qu’un écolier va prendre les airs du monde ; mais le sage en apprend les mysteres dans la chaumiere du pauvre. C’est là qu’on voit sensiblement les obscures manœuvres du vice, qu’il couvre de paroles fardées au milieu d’un cercle : c’est là qu’ons’instruit par quelles iniquités secretes le puissant & le riche arrachent un reste de pain noir à l’opprimé qu’ils feignent de plaindre en public. Ah ! si j’en crois nos vieux militaires, que de choses vous apprendriez dans les greniers d’un cinquieme étage, qu’on ensevelit sous un profond secret dans les hôtels du faubourg Saint Germain & que tant de beaux parleurs seroient confus avec leurs feintes maximes d’humanité si tous les malheureux qu’ils ont faits se présentoient pour les démentir !

Je sais qu’on n’aime pas le spectacle de la misere qu’on ne peut soulager & que le riche même détourne les yeux du pauvre qu’il refuse de secourir ; mais ce n’est pas d’argent seulement qu’ont besoin les infortunés & il n’y a que les paresseux de bien faire qui ne sachent faire du bien que la bourse à la main. Les consolations, les conseils, les soins, les amis, la protection sont autant de ressources que la commisération vous laisse, au défaut des richesses, pour le soulagement de l’indigent. Souvent les opprimés ne le sont que parce qu’ils manquent d’organe pour faire entendre leurs plaintes. Il ne s’agit quelquefois que d’un mot qu’ils ne peuvent dire, d’une raison qu’ils ne savent point exposer, de la porte d’un grand qu’ils ne peuvent franchir. L’intrépide appui de la vertu désintéressée suffit pour lever une infinité d’obstacles ; & l’éloquence d’un homme de bien peut effrayer la tyrannie au milieu de toute sa puissance.

Si vous voulez donc être homme en effet, apprenez à redescendre. L’humanité coule comme une eau pure & salutaire & va fertiliser les lieux bas ; elle cherche toujours le niveau ; elle laisse à sec ces roches arides qui menacent la campagne & ne donnent qu’une ombre nuisible ou des éclats pour écraser leurs voisins.

Voilà, mon ami, comment on tire parti du présent en s’instruisant pour l’avenir & comment la bonté met d’avance à profit les leçons de la sagesse, afin que, quand les lumieres acquises nous resteroient inutiles, on n’ait pas pour cela perdu le tems employé à les acquérir. Qui doit vivre parmi des gens en place ne sauroit prendre trop de préservatifs contre leurs maximes empoisonnées & il n’y a que l’exercice continuel de la bienfaisance qui garantisse les meilleurs cœurs de la contagion des ambitieux. Essayez, croyez-moi, de ce nouveau genre d’études ; il est plus digne de vous que ceux vous avez embrassés ; & comme l’esprit s’étrécit à mesure que l’ame se corrompt, vous sentirez bientôt, au contraire, combien l’exercice des sublimes vertus éleve & nourrit le génie, combien un tendre intérêt aux malheurs d’autrui sert mieux à en trouver la source & à nous éloigner en tous sens des vices qui les ont produits

Je vous devois toute la franchise de l’amitié dans la situation critique où vous me paroissez être, de peur qu’un second pas vers le désordre ne vous y plongeât enfin sans retour, avant que vous eussiez le tems de vous reconnoître. Maintenant je ne puis vous cacher, mon ami, combien votre prompte & sincere confession m’a touchée ; car je sens combien vous a coûté la honte de cet aveu, & par conséquent combien celle de votre faute vous pesoit sur le cœur. Une erreur involontaire se pardonne & s’oublie aisément. Quant à l’avenir, retenez bien cette maxime dont je ne me départirai point. Qui peut s’abuser deux fois en pareil cas, ne s’est pas même abusé la premiere.

Adieu, mon ami ; veille avec soin sur ta santé, je t’en conjure, & songe qu’il ne doit rester aucune trace d’un crime que j’ai pardonné.

P.S. Je viens de voir entre les mains de M. d’Orbe des copies de plusieurs de vos lettres à Milord Edouard, qui m’obligent à rétracter une partie de mes censures sur les matieres & le style de vos observations. Celles-ci traitent, j’en conviens, de sujets importans & me paroissent pleines de réflexions graves & judicieuses. Mais en revanche, il est clair que vous nous dédaignez beaucoup, ma cousine & moi, ou que vous faites bien peu de cas de notre estime, en ne nous envoyant que des relations si propres à l’altérer, tandis que vous en faites pour votre ami de beaucoup meilleurs. C’est ce me semble assez mal honorer vos leçons que de juger vos écolieres indignes d’admirer vos talens ; & vous devriez feindre, au moins par vanité, de nous croire capables de vous entendre. J’avoue que la politique n’est guere du ressort des femmes, & mon oncle nous en a tant ennuyées, que je comprends comment vous avez pu craindre d’en faire autant. Ce n’est pas non plus, à vous parler franchement, l’étude à laquelle je donnerois la préférence ; son utilité est trop loin de moi pour me toucher beaucoup, & ses lumieres sont trop sublimes pour frapper vivement mes yeux. Obligée d’aimer le gouvernement sous lequel le Ciel m’a fait naître, je me soucie peu de savoir s’il en est de meilleurs. De quoi me serviroit de les connoître, avec si peu de pouvoir pour les établir, & pourquoi contristerois-je mon ame à considérer de si grands maux où je ne peux rien, tant que j’envois d’autres autour de moi qu’il m’est permis de soulager ? Mais je vous aime ; & l’intérêt que je ne prends pas au sujet, je le prends à l’auteur qui le traite. Je recueille avec une tendre admiration toutes les preuves de votre génie, & fiere d’un mérite si digne de mon cœur je ne demande à l’amour qu’autant d’esprit qu’il m’en faut pour sentir le vôtre. Ne me refusez donc pas le plaisir de connoître & d’aimer tout ce que vous faites de bien. Voulez-vous me donner l’humiliation de croire que, si le Ciel unissoit nos destinées, vous ne jugeriez pas votre compagne digne de penser avec vous ? LETTRE XXVIII. DE JULIE.

Tout est perdu ! Tout est découvert ! Je ne trouve plus tes lettres dans le lieu où je les avois cachées. Elles y étoient encore hier au soir. Elles n’ont pu être enlevées que d’aujourd’hui. Ma mere seule peut les avoir surprises. Si mon pere les voit, c’est fait de ma vie ! Eh ! que serviroit qu’il ne les vît pas, s’il faut renoncer… Ah Dieu ! ma mere m’envoie appeler. Où fuir ? Comment soutenir ses regards ? Que ne puis-je me cacher au sein de la terre !…Tout mon corps tremble, & je suis hors d’état de faire un pas… La honte, l’humiliation, les cuisans reproches… j’ai tout mérité ; je supporterai tout. Mais la douleur, les larmes d’une mere éplorée… ô mon cœur, quels déchirements !…Elle m’attend, je ne puis tarder davantage… Elle voudra savoir… Il faudra tout dire… Regianino sera congédié. Ne m’écris plus jusqu’à nouvel avis… Qui sait si jamais… Je pourrais… quoi ! mentir !… mentir à ma mere !… Ah ! s’il faut nous sauver parle mensonge, adieu, nous sommes perdus !

Fin de la seconde Partie. LETTRES DE DEUX AMANS, HABITANS D’UNE PETITE VILLE AU PIED DES ALPES.

TROISIEME PARTIE

LETTRE I. DE MADAME D’ORBE.

Que de maux vous causez à ceux qui vous aiment ! Que de pleurs vous avez déjà fait couler dans une famille infortunée dont vous troublez le repos ! Craignez d’ajouter le deuil à nos larmes : craignez que la mort d’une mere affligée ne soit le dernier effet du poison que vous versez dans le cœur de sa fille, & qu’un amour désordonné ne devienne enfin pour vous-même la source d’un remords éternel. L’amitié m’a fait supporter vos erreurs tant qu’une ombre d’espoir pouvoit les nourrir ; mais comment tolérer une vaine constance que l’honneur & la raison condamnent, & qui ne pouvant plus causer que des malheurs & des peines ne mérite que le nom d’obstination ?

Vous savez de quelle maniere le secret de vos feux, dérobé si long-tems aux soupçons de ma tante, lui fut dévoilé par vos lettres. Quelque sensible que soit un tel coup à cette mere tendre, & vertueuse, moins irritée contre vous que contre elle-même, elle ne s’en prend qu’à son aveugle négligence ; elle déplore sa fatale illusion ; sa plus cruelle peine est d’avoir pu trop estimer sa fille, & sa douleur est pour Julie un châtiment cent fois pire que ses reproches.

L’accablement de cette pauvre cousine ne sauroit s’imaginer. Il faut le voir pour le comprendre. Son cœur semble étouffé par l’affliction, & l’exces des sentimens qui l’oppressent lui donne un air de stupidité plus effrayante que des cris aigus. Elle se tient jour & nuit à genoux au chevet de sa mere, l’air morne, l’œil fixé à terre, gardant un profond silence, la servant avec plus d’attention & de vivacité que jamais ; puis retombant à l’instant dans un état d’anéantissement qui la feroit prendre pour une autre personne. Il est tres-clair que c’est la maladie de la mere qui soutient les forces de la fille, & si l’ardeur de la servir n’animoit son zele, ses yeux éteints, sa pâleur, son extrême abattement me feroient craindre qu’elle n’eût grand besoin pour elle-même de tous les soins qu’elle lui rend. Ma tante s’en apperçoit aussi, & je vois à l’inquiétude avec laquelle elle me recommande en particulier la santé de sa fille combien le cœur combat de part & d’autre contre la gêne qu’elles s’imposent, & combien on doit vous hair de troubler une union si charmante.

Cette contrainte augmente encore par le soin de la dérober aux yeux d’un pere emporté auquel une mere tremblante pour les jours de sa fille veut cacher ce dangereux secret. On se fait une loi de garder en sa présence l’ancienne familiarité ; mais si la tendresse maternelle profite avec plaisir de ce prétexte, une fille confuse n’ose livrer son cœur à des caresses qu’elle croit feintes, & qui lui sont d’autant plus cruelles qu’elles lui seroient douces si elle osoit y compter. En recevant celles de son pere, elle regarde sa mere d’un air si tendre, & si humilié, qu’on voit son cœur lui dire par ses yeux : ah ! que ne suis-je digne encore d’en recevoir autant de vous !

Madame d’Etange m’a prise plusieurs fois à part, & j’ai connu facilement à la douceur de ses réprimandes & au ton dont elle m’a parlé de vous, que Julie a fait de grands efforts pour calmer envers nous sa trop juste indignation, & qu’elle n’a rien épargné pour nous justifier l’un & l’autre à ses dépens. Vos lettres mêmes portent avec le caractere d’un amour excessif une sorte d’excuse qui ne lui a pas échappé ; elle vous reproche moins l’abus de sa confiance qu’à elle-même sa simplicité à vous l’accorder. Elle vous estime assez pour croire qu’aucun autre homme à votre place n’eût mieux résisté que vous ; elle s’en prend de vos fautes à la vertu même. Elle conçoit maintenant, dit-elle, ce que c’est qu’une probité trop vantée, qui n’empêche point un honnête homme amoureux de corrompre, s’il peut, une filles age, & de déshonorer sans scrupule toute une famille pour satisfaire un moment de fureur. Mais que sert de revenir sur le passé ? Il s’agit de cacher sous un voile éternel cet odieux mystere, d’en effacer, s’il se peut, jusqu’au moindre vestige, & de seconder la bonté du Ciel qui n’en a point laissé de témoignage sensible. Le secret est concentré entre six personnes sûres. Le repos de tout ce que vous avez aimé, les jours d’une mere au désespoir, l’honneur d’une maison respectable, votre propre vertu, tout dépend de vous encore ; tout vous prescrit votre devoir : vous pouvez réparer le mal que vous avez fait ; vous pouvez vous rendre digne de Julie, & justifier sa faute en renonçant à elle ; & si votre cœur ne m’a point trompée, il n’y a plus que la grandeur d’un tel sacrifice qui puisse répondre à celle de l’amour qui l’exige. Fondée sur l’estime que j’eus toujours pour vos sentimens, & sur ce que la plus tendre union qui fût jamais lui doit ajouter de force, j’ai promis en votre nom tout ce que vous devez tenir ; osez me démentir si j’ai trop présumé de vous, ou soyez aujourd’hui ce que vous devez être. Il faut immoler votre maîtresse ou votre amour l’un à l’autre, & vous montrer le plus lâche ou le plus vertueux des hommes.

Cette mere infortunée a voulu vous écrire ; elle avoit même commencé. Ô Dieu ! que de coups de poignard vous eussent portés ses plaintes ameres ! Que ses touchans reproches vous eussent déchiré le cœur ! Que ses humbles prieres vous eussent pénétré de honte ! J’ai mis en pieces cette lettre accablante que vous n’eussiez jamais supportée : je n’ai pu souffrir ce comble d’horreur de voir une mere humiliée devant le séducteur de sa fille : vous êtes digne au moins qu’on n’emploie pas avec vous de pareils moyens, faits pour fléchir des monstres & pour faire mourir de douleur un homme sensible.

Si c’étoit ici le premier effort que l’amour vous eût demandé, je pourrois douter du succes & balancer sur l’estime qui vous est due : mais le sacrifice que vous avez fait à l’honneur de Julie en quittant ce pays est garant de celui que vous allez faire à son repos en rompant un commerce inutile. Les premiers actes de vertu sont toujours les plus pénibles, & vous ne perdrez point le prix d’un effort qui vous a tant coûté, en vous obstinant à soutenir une vaine correspondance dont les risques sont terribles pour votre amante, les dédommagemens nuls pour tous les deux, & qui ne fait que prolonger sans fruit les tourmens de l’un & de l’autre. N’en doutez plus, cette Julie qui vous fut si chére ne doit rien être à celui qu’elle a tant aimé ; vous vous dissimulez en vain vos malheurs ; vous la perdites au moment que vous vous séparâtes d’elle. Ou plutôt le Ciel vous l’avoit ôtée même avant qu’elle se donnât à vous ; car son pere la promit dès son retour, & vous savez trop que la parole de cet homme inflexible est irrévocable. De quelque maniere que vous vous comportiez, l’invincible sort s’oppose à vos vœux, & vous ne la posséderez jamais. L’unique choix qui vous reste à faire est de la précipiter dans un abyme de malheurs, & d’opprobres, ou d’honorer en elle ce que vous avez adoré, & de lui rendre, au lieu du bonheur perdu, la sagesse, la paix, la sûreté du moins, dont vos fatales liaisons la privent.

Que vous seriez attristé, que vous vous consumeriez en regrets, si vous pouviez contempler l’état actuel de cette malheureuse amie, & l’avilissement où la réduit le remords, & la honte ! Que son lustre est terni ! que ses grâces sont languissantes ! que tous ses sentimens si charmans & si doux se fondent tristement dans le seul qui les absorbe ! L’amitié même en est attiédie ; à peine partage-t-elle encore le plaisir que je goûte à la voir ; et son cœur malade ne sait plus rien sentir que l’amour & la douleur. Hélas ! qu’est devenu ce caractere aimant & sensible, ce goût si pur des choses honnêtes, cet intérêt si tendre aux peines & aux plaisirs d’autrui ? Elle est encore, je l’avoue, douce, généreuse, compatissante ; l’aimable habitude de bien faire ne sauroit s’effacer en elle ; mais ce n’est plus qu’une habitude aveugle, un goût sans réflexion. Elle fait toutes les mêmes choses, mais elle ne les fait plus avec le même zele ; ces sentimens sublimes se sont affoiblis, cette flamme divine s’est amortie, cet ange n’est plus qu’une femme ordinaire. Ah ! quelle ame vous avez ôtée à la vertu !

LETTRE II. DE L’AMANT DE JULIE À MDE. D’ETANGE.

Pénétré d’une douleur qui doit durer autant que moi, je me jette à vos pieds, Madame, non pour vous marquer un repentir qui ne dépend pas de mon cœur, mais pour expier un crime involontaire en renonçant à tout ce qui pouvoit faire la douceur de ma vie. Comme jamais sentimens humains n’approcherent de ceux que m’inspira votre adorable fille, il n’y eut jamais de sacrifice égal à celui que je viens faire à la plus respectable des meres ; mais Julie m’a trop appris comment il faut immoler le bonheur au devoir ; elle m’en a trop courageusement donné l’exemple, pour qu’au moins une fois je ne sache pas l’imiter. Si mon sang suffisoit pour guérir vos peines, je le verserois en silence & me plaindrois de ne vous donner qu’une si foible preuve de mon zele : mais briser le plus doux, le plus sacré lien qui jamais ait uni deux cœurs, ah ! c’est un effort que l’univers entier ne m’eût pas fait faire, & qu’il n’appartenoit qu’à vous d’obtenir !

Oui, je promets de vivre loin d’elle aussi long-tems que vous l’exigerez ; je m’abstiendrai de la voir & de lui écrire, j’en jure par vos jours précieux, si nécessaires à la conservation des siens. Je me soumets, non sans effroi, mais sans murmure à tout ce que vous daignerez ordonner d’elle & de moi. Je dirai beaucoup plus encore ; son bonheur peut me consoler de ma misere, & je mourrai content si vous lui donnez un époux digne d’elle. Ah ! qu’on le trouve, & qu’il m’ose dire, je saurai mieux l’aimer que toi ! Madame, il aura vainement tout ce qui me manque ; s’il n’a mon cœur, il n’aura rien pour Julie : mais je n’ai que ce cœur honnête & tendre. Hélas ! je n’ai rien non plus. L’amour qui rapproche tout n’éleve point la personne ; il n’éleve que les sentimens. Ah ! si j’eusse osé n’écouter que les miens pour vous, combien de fois en vous parlant ma bouche eût prononcé le doux nom de mere !

Daignez vous confier à des sermens qui ne seront point vains, & à un homme qui n’est point trompeur. Si je pus un jour abuser de votre estime, je m’abusai le premier moi-même. Mon cœur sans expérience ne connut le danger que quand il n’étoit plus tems de fuir, & je n’avois point encore appris de votre fille cet art cruel de vaincre l’amour par lui-même, qu’elle m’a depuis si bien enseigné. Banissez vos craintes, je vous en conjure. Y a-t-il quelqu’un au monde à qui son repos, sa félicité, son honneur soient plus chers qu’à moi ? Non, ma parole & mon cœur vous sont garans de l’engagement que je prends au nom de mon illustre ami comme au mien. Nulle indiscrétion ne sera commise soyez-en sûre, & je rendrai le dernier soupir sans qu’on sache quelle douleur termina mes jours. Calmez donc celle qui vous consume, & dont la mienne s’aigrit encore : essuyez des pleurs qui m’arrachent l’ame ; rétablissez votre santé ; rendez à la plus tendre fille qui fut jamais le bonheur auquel elle a renoncé pour vous ; soyez vous-même heureuse par elle ; vivez, enfin, pour lui faire aimer la vie. Ah ! malgré les erreurs de l’amour, être mere de Julie est encore un sort assez beau pour se féliciter de vivre ! LETTRE III. DE L’AMANT DE JULIE À MDE. D’ORBE.

En lui envoyant la Lettre précédente.

Tenez, cruelle, voilà ma réponse. En la lisant, fondez en larmes si vous connoissez mon cœur, & si le vôtre est sensible encore ; mais sur-tout, ne m’accablez plus de cette estime impitoyable que vous me vendez si cher & dont vous faites le tourment de ma vie.

Votre main barbare a donc osé les rompre, ces doux nœuds formés sous vos yeux presque dès l’enfance, & que votre amitié sembloit partager avec tant de plaisir ? Je suis donc aussi malheureux que vous le voulez & que je puis l’être ! Ah ! connoissez-vous tout le mal que vous faites ? Sentez-vous bien que vous m’arrachez l’ame, que ce que vous m’ôtez est sans dédommagement, & qu’il vaut mieux cent fois mourir que ne plus vivre l’un pour l’autre ? Que me parlez-vous du bonheur de Julie ? En peut-il être sans le consentement du cœur ? Que me parlez-vous du danger de sa mere ? Ah ! qu’est-ce que la vie d’une mere, la mienne, la vôtre, la sienne même, qu’est-ce que l’existence du monde entier auprès du sentiment délicieux qui nous unissoit ? Insensée, & farouche vertu ! j’obéis à ta voix sans mérite ; je t’abhorre en faisant tout pour toi. Que sont tes vaines consolations contre les vives douleurs de l’ame ? Va, triste idole des malheureux, tu ne fais qu’augmenter leurs misere, en leur ôtant les ressources que la fortune leur laisse. J’obéirai pourtant, oui, cruelle, j’obéirai ; je deviendrai, s’il se peut, insensible, & féroce comme vous. J’oublierai tout ce qui me fut cher au monde. Je ne veux plus entendre ni prononcer le nom de Julie ni le vôtre. Je ne veux plus m’en rappeler l’insupportable souvenir. Un dépit, une rage inflexible m’aigrit contre tant de revers. Une dure opiniâtreté me tiendra lieu de courage : il m’en a trop coûté d’être sensible ; il vaut mieux renoncer à l’humanité.

LETTRE IV. DE MDE. D’ORBE À L’AMANT DE JULIE.

Vous m’avez écrit une lettre désolante ; mais il y a tant d’amour, & de vertu dans votre conduite, qu’elle efface l’amertume de vos plaintes : vous êtes trop généreux pour qu’on ait le courage de vous quereller. Quelque emportement qu’on laisse paroître, quand on sait ainsi s’immoler à ce qu’on aime, on mérite plus de louanges que de reproches, & malgré vos injures, vous ne me futes jamais si cher que depuis que je connois si bien tout ce que vous valez.

Rendez grace à cette vertu que vous croyez hair, & qui fait plus pour vous que votre amour même. Il n’y a pas jusqu’à ma tante que vous n’ayez séduite par un sacrifice dont elle sent tout le prix. Elle n’a pu lire votre lettre sans attendrissement ; elle a même eu la foiblesse de la laisser voir à sa fille ; & l’effort qu’a fait la pauvre Julie pour contenir à cette lecture ses soupirs & ses pleurs l’a fait tomber évanouie.

Cette tendre mere, que vos lettres avoient déjà puissamment émue, commence à connoître par tout ce qu’elle voit, combien vos deux cœurs sont hors de la regle commune, & combien votre amour porte un caractere naturel de sympathie, que le tems ni les efforts humains ne sauroient effacer. Elle qui a si grand besoin de consolation, consoleroit volontiers sa fille, si la bienséance ne la retenoit, & je la vois trop près d’en devenir la confidente pour qu’elle ne me pardonne pas de l’avoir été. Elle s’échappa hier jusqu’à dire en sa présence, un peu indiscretement [71] peut-être, ah ! s’il ne dépendoit que de moi.... quoi qu’elle se retînt & n’achevât pas, je vis au baiser ardent que Julie imprimoit sur sa main qu’elle ne l’avoit que trop entendue. Je sais même qu’elle a voulu parler plusieurs fois à son inflexible époux ; mais, soit danger d’exposer sa fille aux fureurs d’un pere irrité, soit crainte pour elle-même, sa timidité l’a toujours retenue, & son affoiblissement, ses maux, augmentent si sensiblement, que j’ai peur de la voir hors d’état d’exécuter sa résolution avant qu’elle l’ait bien formée.

Quoi qu’il en soit, malgré les fautes dont vous êtes cause, cette honnêteté de cœur qui se fait sentir dans votre amour mutuel lui a donné une telle opinion de vous qu’elle se fie à la parole de tous deux sur l’interruption de votre correspondance, & qu’elle n’a pris aucune précaution pour veiller de plus près sur sa fille ; effectivement, si Julie ne répondoit pas à sa confiance, elle ne seroit plus digne de ses soins, & il faudroit vous étouffer l’un & l’autre si vous étiez capables de tromper encore la meilleure des meres, & d’abuser de l’estime qu’elle a pour vous.

Je ne cherche point à rallumer dans votre cœur une espérance que je n’ai pas moi-même ; mais je veux vous montrer, comme il est vrai, que le parti le plus honnête est aussi le plus sage, & que s’il peut rester quelque ressource à votre amour, elle est dans le sacrifice que l’honneur & la raison vous imposent. Mere, parents, amis, tout est maintenant pour vous, hors un pere qu’on gagnera par cette voie, ou que rien ne sauroit gagner. Quelque imprécation qu’ait pu vous dicter un moment de désespoir, vous nous avez prouvé cent fois qu’il n’est point de route plus sûre pour aller au bonheur que celle de la vertu. Si l’on y parvient, il est plus pur, plus solide & plus doux par elle ; si on le manque, elle seule peut en dédommager. Reprenez donc courage, soyez homme, & soyez encore vous-même. Si j’ai bien connu votre cœur, la maniere la plus cruelle pour vous de perdre Julie seroit d’être indigne de l’obtenir. LETTRE V. DE JULIE À SON AMANT.

Elle n’est plus. Mes yeux ont vu fermer les siens pour jamais ; ma bouche a reçu son dernier soupir ; mon nom fut le dernier mot qu’elle prononça ; son dernier regard fut tourné vers moi. Non, ce n’étoit pas la vie qu’elle sembloit quitter, j’avois trop peu sçu la lui rendre chére. C’étoit à moi seule qu’elle s’arrachoit. Elle me voyoit sans guide & sans espérance, accablée de mes malheurs & de mes fautes ; mourir ne fut rien pour elle, & son cœur n’a gémi que d’abandonner sa fille dans cet état. Elle n’eut que trop de raison. Qu’avoit-elle à regretter sur la terre ? Qu’est-ce qui pouvoit ici-bas valoir à ses yeux le prix immortel de sa patience & de ses vertus qui l’attendoit dans le Ciel ? Que lui restoit-il à faire au monde sinon d’y pleurer mon opprobre ? Ame pure & chaste, digne épouse, & mere incomparable, tu vis maintenant au séjour de la gloire & de la félicité ; tu vis ; & moi, livré eau repentir & au désespoir, privée à jamais de tes soins, de tes conseils, de tes douces caresses, je suis morte au bonheur, à la paix, à l’innocence : je ne sens plus que ta perte ; je ne vois plus que ma honte ; ma vie n’est plus que peine & douleur. Ma mere, ma tendre mere, hélas ! je suis bien plus morte que toi !

Mon Dieu ! quel transport égare une infortunée, & lui fait oublier ses résolutions ? Où viens-je verser mes pleurs & pousser mes gémissemens ? C’est le cruel qui les a causés que j’en rends le dépositaire ! C’est avec celui qui fait les malheurs de ma vie que j’ose les déplorer ! Oui, oui, barbare, partagez les tourmens que vous me faites souffrir. Vous par qui je plongeai le couteau dans le sein maternel, gémissez des maux qui me viennent de vous, & sentez avec moi l’horreur d’un parricide qui fut votre ouvrage. À quels yeux oserois-je paroître aussi méprisable que je le suis ? Devant qui m’avilirois-je au gré de mes remords ? Quel autre que le complice de mon crime pourroit assez les connoître ? C’est mon plus insupportable supplice de n’être accusée que par mon cœur, & de voir attribuer au bon naturel les larmes impures qu’un cuisant repentir m’arrache. Je vis, je vis en frémissant la douleur empoisonner, hâter les derniers jours de ma triste mere. En vain sa pitié pour moi l’empêcha d’en convenir ; en vain elle affectoit d’attribuer le progres de son mal à la cause qui l’avoit produit ; en vain ma cousine gagnée a tenu le même langage. Rien n’a pu tromper mon cœur déchiré de regret, & pour mon tourment éternel, je garderai jusqu’au tombeau l’affreuse idée d’avoir abrégé la vie de celle à qui je la dois.

Ô vous que le Ciel suscita dans sa colere pour me rendre malheureuse & coupable, pour la derniere fois recevez dans votre sein des larmes dont vous êtes l’auteur. Je ne viens plus, comme autrefois, partager avec vous des peines qui devoient nous être communes. Ce sont les soupirs d’un dernier adieu qui s’échappent malgré moi. C’en est fait ; l’empire de l’amour est éteint dans une ame livrée au seul désespoir. Je consacre le reste de mes jours à pleurer la meilleure des meres ; je saurai lui sacrifier des sentimens qui lui ont coûté la vie ; je serois trop heureuse qu’il m’en coûtât assez de les vaincre, pour expier tout ce qu’ils lui ont fait souffrir. Ah ! si son esprit immortel pénetre au fond de mon cœur, il sait bien que la victime que je lui sacrifie n’est pas tout-à-fait indigne d’elle. Partagez un effort que vous m’avez rendu nécessaire. S’il vous reste quelque respect pour la mémoire d’un nœud si cher, & si funeste, c’est par lui que je vous conjure de me fuir à jamais, de ne plus m’écrire, de ne plus aigrir mes remords, de me laisser oublier, s’il se peut, ce que nous fûmes l’un à l’autre. Que mes yeux ne vous voyent plus ; que je n’entende plus prononcer votre nom ; que votre souvenir ne vienne plus agiter mon cœur. J’ose parler encore au nom d’un amour qui ne doit plus être ; à tant de sujets de douleur n’ajoutez pas celui de voir son dernier vœu méprisé. Adieu donc pour la derniere fois, unique, & cher… Ah ! fille insensée !… adieu pour jamais. LETTRE VI. DE L’AMANT DE JULIE À MDE. D’ORBE.

Enfin le voile est déchiré ; cette longue illusion s’est évanouie ; cet espoir si doux s’est éteint ; il ne me reste pour aliment d’une flamme éternelle qu’un souvenir amer, & délicieux qui soutient ma vie, & nourrit mes tourmens du vain sentiment d’un bonheur qui n’est plus.

Est-il donc vrai que j’ai goûté la félicité suprême ? Suis-je bien le même être qui fut heureux un jour ? Qui peut sentir ce que je souffre n’est-il pas né pour toujours souffrir ? Qui put jouir des biens que j’ai perdus peut-il les perdre, & vivre encore, & des sentimens si contraires peuvent-ils germer dans un même cœur ? Jours de plaisir, & de gloire, non, vous n’étiez pas d’un mortel ; vous étiez trop beaux pour devoir être périssables. Une douce extase absorboit toute votre durée, & la rassembloit en un point comme celle de l’éternité. Il n’y avoit pour moi ni passé ni avenir, & je goûtois à la fois les délices de mille siecles. Hélas ! vous avez disparu comme un éclair. Cette éternité de bonheur ne fut qu’un instant de ma vie. Le tems a repris sa lenteur dans les momens de mon désespoir, & l’ennui mesure par longues années le reste infortuné de mes jours.

Pour achever de me les rendre insupportables, plus les afflictions m’accablent, plus tout ce qui m’étoit cher semble se détacher de moi. Madame, il se peut que vous m’aimiez encore ; mais d’autres soins vous appellent, d’autres devoirs vous occupent. Mes plaintes que vous écoutiez avec intérêt sont maintenant indiscretes. Julie ! Julie elle-même se décourage & m’abandonne. Les tristes remords ont chassé l’amour. Tout est changé pour moi ; mon cœur seul est toujours le même, & mon sort en est plus affreux.

Mais qu’importe ce que je suis & ce que je dois être ? Julie souffre, est-il tems de songer à moi ? Ah ! ce sont ses peines qui rendent les miennes plus ameres. Oui, j’aimerois mieux qu’elle cessât de m’aimer & qu’elle fût heureuse… Cesser de m’aimer !…l’espere-t-elle ?… Jamais, jamais. Elle a beau me défendre de la voir & de lui écrire. Ce n’est pas le tourment qu’elle s’ôte ; hélas ! c’est le consolateur. La perte d’une tendre mere la doit-elle priver d’un plus tendre ami ? Croit-elle soulager ses maux en les multipliant ? Ô amour ! est-ce à tes dépens qu’on peut venger la nature ?

Non, non ; c’est en vain qu’elle prétend m’oublier. Son tendre cœur pourra-t-il se séparer du mien ? Ne le retiens-je pas en dépit d’elle ? Oublie-t-on des sentimens tels que nous les avons éprouvés, & peut-on s’en souvenir sans les éprouver encore ? L’amour vainqueur fit le malheur de sa vie ; l’amour vaincu ne la rendra que plus à plaindre. Elle passera ses jours dans la douleur, tourmentée à la fois de vains regrets & de vains désirs, sans pouvoir jamais contenter ni l’amour ni la vertu.

Ne croyez pas pourtant qu’en plaignant ses erreurs je me dispense de les respecter. Après tant de sacrifices, il est trop tard pour apprendre à désobéir. Puisqu’elle commande, il suffit ; elle n’entendra plus parler de moi. Jugez si mon sort est affreux. Mon plus grand désespoir n’est pas de renoncer à elle. Ah ! c’est dans son cœur que sont mes douleurs les plus vives, & je suis plus malheureux de son infortune que de la mienne. Vous qu’elle aime plus que toute chose, & qui seule, apres moi, la savez dignement aimer, Claire, aimable Claire, vous êtes l’unique bien qui lui reste. Il est assez précieux pour lui rendre supportable la perte de tous les autres. Dédommagez-la des consolations qui lui sont ôtées, & de celles qu’elle refuse ; qu’une sainte amitié supplée à la fois auprès d’elle à la tendresse d’une mere, à celle d’un amant, aux charmes de tous les sentimens qui devoient la rendre heureuse. Qu’elle le soit, s’il est possible, à quelque prix que ce puisse être. Qu’elle recouvre la paix, & le repos dont je l’ai privée ; je sentirai moins les tourmens qu’elle m’a laissés. Puisque je ne suis plus rien à mes propres yeux, puisque c’est mon sort de passer ma vie à mourir pour elle, qu’elle me regarde comme n’étant plus ; j’y consens si cette idée la rend plus tranquille. Puisse-t-elle retrouver près de vous ses premieres vertus, son premier bonheur ! Puisse-t-elle être encore par vos soins tout ce qu’elle eût été sans moi !

Hélas ! elle étoit fille, & n’a plus de mere ! Voilà la perte qui ne se répare point, & dont on ne se console jamais quand on a pu se la reprocher. Sa conscience agitée lui redemande cette mere tendre, & chérie, & dans une douleur si cruelle l’horrible remords se joint à son affliction. Ô Julie ! ce sentiment affreux devoit-il être connu de toi ? Vous qui futes témoin de la maladie, & des derniers momens de cette mere infortunée, je vous supplie, je vous conjure, dites-moi ce que j’en dois croire. Déchirez-moi le cœur si je suis coupable. Si la douleur de nos fautes l’a fait descendre au tombeau, nous sommes deux monstres indignes de vivre ; c’est un crime de songer à des liens si funestes, c’en est un de voir le jour. Non, j’ose le croire, un feu si pur n’a point produit de si noirs effets. L’amour nous inspira des sentimens trop nobles pour en tirer les forfaits des âmes dénaturées. Le ciel, le Ciel seroit-il injuste, & celle qui sut immoler son bonheur aux auteurs de ses jours méritoit-elle de leur coûter la vie ?

LETTRE VII. REPONSE.

Comment pourroit-on vous aimer moins en vous estimant chaque jour davantage ? Comment perdrois-je mes anciens sentimens pour vous tandis que vous en méritez chaque jour de nouveaux ? Non, mon cher, & digne ami, tout ce que nous fûmes les uns aux autres des notre premiere jeunesse, nous le serons le reste de nos jours ; & si notre mutuel attachement n’augmente plus, c’est qu’il ne peut plus augmenter. Toute la différence est que je vous aimois comme mon frere, & qu’à présent je vous aime comme mon enfant ; car quoique nous soyons toutes deux plus jeunes que vous, & même vos disciples, je vous regarde un peu comme le nôtre. En nous apprenant à penser, vous avez appris de nous à être sensible, & quoiqu’en dise votre philosophe angloix, cette éducation vaut bien l’autre ; si c’est la raison qui fait l’homme, c’est le sentiment qui le conduit.

Savez-vous pourquoi je parois avoir changé de conduite envers vous ? Ce n’est pas, croyez-moi, que mon cœur ne soit toujours le même ; c’est que votre état est changé. Je favorisai vos feux tant qu’il leur restoit un rayon d’espérance. Depuis qu’en vous obstinant d’aspirer à Julie vous ne pouvez plus que la rendre malheureuse, ce seroit vous nuire que de vous complaire. J’aime mieux vous savoir moins à plaindre, & vous rendre plus mécontent. Quand le bonheur commun devient impossible, chercher le sien dans celui de ce qu’on aime, n’est-ce pas tout ce qui reste à faire à l’amour sans espoir ?

Vous faites plus que sentir cela, mon généreux ami, vous l’exécutez dans le plus douloureux sacrifice qu’ai jamais fait un amant fidele. En renonçant à Julie, vous achetez son repos aux dépens du vôtre, & c’est à vous que vous renoncez pour elle.

J’ose à peine vous dire les bizarres idées qui me viennent là-dessus ; mais elles sont consolantes, & cela m’enhardit. Premierement, je crois que le véritable amour a cet avantage aussi bien que la vertu, qu’il dédommage de tout ce qu’on lui sacrifie, & qu’on jouit en quelque sorte des privations qu’on s’impose par le sentiment même de ce qu’il en coûte, & du motif qui nous y porte. Vous vous témoignerez que Julie a été aimée de vous comme elle méritoit de l’être, & vous l’en aimerez davantage, & vous en serez plus heureux. Cet amour-propre exquis qui sait payer toutes les vertus pénibles mêlera son charme à celui de l’amour. Vous vous direz : "Je sais aimer", avec un plaisir plus durable, & plus délicat que vous n’en goûteriez à dire : "Je possede ce que j’aime", car celui-ci s’use à force d’en jouir ; mais l’autre demeure toujours, & vous en jouiriez encore quand même vous n’aimeriez plus.

Outre cela, s’il est vrai, comme Julie, & vous me l’avez tant dit, que l’amour soit le plus délicieux sentiment qui puisse entrer dans le cœur humain, tout ce qui le prolonge, & le fixe, même au prix de mille douleurs, est encore un bien. Si l’amour est un désir qui s’irrite par les obstacles, comme vous le disiez encore, il n’est pas bon qu’il soit content ; il vaut mieux qu’il dure, & soit malheureux, que de s’éteindre au sein des plaisirs. Vos feux, je l’avoue, ont soutenu l’épreuve de la possession, celle du temps, celle de l’absence, & des peines de toute espece ; ils ont vaincu tous les obstacles, hors le plus puissant de tous, qui est de n’en avoir plus à vaincre, & de se nourrir uniquement d’eux-mêmes. L’univers n’a jamais vu de passion soutenir cette épreuve ; quel droit avez-vous d’espérer que la vôtre l’eût soutenue ! Le tems eût joint au dégoût d’une longue possession le progres de l’âge, & le déclin de la beauté : il semble se fixer en votre faveur par votre séparation ; vous serez toujours l’un pour l’autre à la fleur des ans ; vous vous verrez sans cesse tels que vous vous vîtes en vous quittant ; & vos cœurs, unis jusqu’au tombeau, prolongeront dans une illusion charmante votre jeunesse avec vos amours.

Si vous n’eussiez point été heureux, une insurmontable inquiétude pourroit vous tourmenter ; votre cœur regretteroit, en soupirant, les biens dont il étoit digne ; votre ardente imagination vous demanderoit sans cesse ceux que vous n’auriez pas obtenus. Mais l’amour n’a point de délices dont il ne vous ait comblé, & pour parler comme vous, vous avez épuisé durant une année les plaisirs d’une vie entiere. Souvenez-vous de cette lettre si passionnée, écrite le lendemain d’un rendez-vous téméraire. Je l’ai lue avec une émotion qui m’étoit inconnue : on n’y voit pas l’état permanent d’une ame attendrie, mais le dernier délire d’un cœur brûlant d’amour, & ivre de volupté. Vous jugeâtes vous-même qu’on n’éprouvoit point de pareils transports deux fois en la vie, & qu’il faloit mourir apres les avoir sentis. Mon ami, ce fut là le comble ; & quoi que la fortune, & l’amour eussent fait pour vous, vos feux, & votre bonheur ne pouvoient plus que décliner. Cet instant fut aussi le commencement de vos disgrâces, & votre amante vous fut ôtée au moment que vous n’aviez plus de sentimens nouveaux à goûter auprès d’elle ; comme si le sort eût voulu garantir votre cœur d’un épuisement inévitable, & vous laisser dans le souvenir de vos plaisirs passés un plaisir plus doux que tous ceux dont vous pourriez jouir encore.

Consolez-vous donc de la perte d’un bien qui vous eût toujours échappé, & vous eût ravi de plus celui qui vous reste. Le bonheur, & l’amour se seroient évanouis à la fois ; vous avez au moins conservé le sentiment : on n’est point sans plaisirs quand on aime encore. L’image de l’amour éteint effraye plus un cœur tendre que celle de l’amour malheureux, & le dégoût de ce qu’on possede est un état cent fois pire que le regret de ce qu’on a perdu.

Si les reproches que ma désolée cousine se fait sur la mort de sa mere étoient fondés, ce cruel souvenir empoisonneroit, je l’avoue, celui de vos amours, & une si funeste idée devroit à jamais les éteindre ; mais n’en croyez pas à ses douleurs, elles la trompent, ou plutôt le chimérique motif dont elle aime à les aggraver n’est qu’un prétexte pour en justifier l’exces. Cette ame tendre craint toujours de ne pas s’affliger assez, & c’est une sorte de plaisir pour elle d’ajouter au sentiment de ses peines tout ce qui peut les aigrir. Elle s’en impose, soyez-en sûr ; elle n’est pas sincere avec elle-même. Ah ! si elle croyoit bien sincerement avoir abrégé les jours de sa mere, son cœur en pourroit-il supporter l’affreux remords ? Non, non, mon ami, elle ne la pleureroit pas, elle l’auroit suivie. La maladie de Madame d’Etange est bien connue ; c’étoit une hydropisie de poitrine dont elle ne pouvoit revenir, & l’on désespéroit de sa vie avant même qu’elle eût découvert votre correspondance. Ce fut un violent chagrin pour elle ; mais que de plaisirs réparerent le mal qu’il pouvoit lui faire ! Qu’il fut consolant pour cette tendre mere de voir, en gémissant des fautes de sa fille, par combien de vertus elles étoient rachetées, & d’être forcée d’admirer son ame en pleurant sa foiblesse ! Qu’il lui fut doux de sentir combien elle en étoit chérie ! Quel zele infatigable ! Quels soins continuels ! Quelle assiduité sans relâche ! Quel désespoir de l’avoir affligée ! Que de regrets, que de larmes, que de touchantes caresses, quelle inépuisable sensibilité ! C’étoit dans les yeux de la fille qu’on lisoit tout ce que souffroit la mere ; c’étoit elle qui la servoit les jours, qui la veilloit les nuits ; c’étoit de sa main qu’elle recevoit tous les secours. Vous eussiez cru voir une autre Julie ; sa délicatesse naturelle avoit disparu, elle étoit forte, & robuste, les soins les plus pénibles ne lui coûtoient rien, & son ame sembloit lui donner un nouveau corps. Elle fasoit tout, & paroissoit ne rien faire ; elle étoit partout, & ne bougeoit d’aupres d’elle ; on la trouvoit sans cesse à genoux devant son lit, la bouche collée sur sa main, gémissant ou de sa faute ou du mal de sa mere, & confondant ces deux sentimens pour s’en affliger davantage. Je n’ai vu personne entrer les derniers jours dans la chambre de ma tante sans être ému jusqu’aux larmes du plus attendrissant de tous les spectacles. On voyoit l’effort que faisoient ces deux cœurs pour se réunir plus étroitement au moment d’une funeste séparation ; on voyoit que le seul regret de se quitter occupoit la mere, & la fille, & que vivre ou mourir n’eût été rien pour elles si elles avoient pu rester ou partir ensemble.

Bien loin d’adopter les noires idées de Julie, soyez sûr que tout ce qu’on peut espérer des secours humains, & des consolations du cœur a concouru de sa part à retarder le progres de la maladie de sa mere, & qu’infailliblement sa tendresse, & ses soins nous l’ont conservée plus long-tems que nous n’eussions pu faire sans elle. Ma tante elle-même m’a dit cent fois que ses derniers jours étoient les plus doux momens de sa vie, & que le bonheur de sa fille étoit la seule chose qui manquoit au sien. S’il faut attribuer sa perte au chagrin, ce chagrin vient de plus loin, et c’est à son époux seul qu’il faut s’en prendre. long-tems inconstant, & volage, il prodigua les feux de sa jeunesse à mille objets moins dignes de plaire que sa vertueuse compagne ; & quand l’âge le lui eut ramené, il conserva près d’elle cette rudesse inflexible dont les maris infideles ont accoutumé d’aggraver leurs torts. Ma pauvre cousine s’en est ressentie ; un vain entêtement de noblesse, & cette roideur de caractere que rien n’amollit ont fait vos malheurs, & les siens. Sa mere, qui eut toujours du penchant pour vous, & qui pénétra son amour quand il étoit trop tard pour l’éteindre, porta long-tems en secret la douleur de ne pouvoir vaincre le goût de sa fille ni l’obstination de son époux, & d’être la premiere cause d’un mal qu’elle ne pouvoit plus guérir. Quand vos lettres surprises lui eurent appris jusqu’où vous aviez abusé de sa confiance, elle craignit de tout perdre en voulant tout sauver, & d’exposer les jours de sa fille pour rétablir son honneur. Elle sonda plusieurs fois son mari sans succes ; elle voulut plusieurs fois hasarder une confidence entiere, & lui montrer toute l’étendue de son devoir : la frayeur, & sa timidité la retinrent toujours. Elle hésita tant qu’elle put parler ; lorsqu’elle le voulut il n’étoit plus temps ; les forces lui manquerent ; elle mourut avec le fatal secret : & moi qui connois l’humeur de cet homme sévere sans savoir jusqu’où les sentimens de la nature auroient pu la tempérer, je respire en voyant au moins les jours de Julie en sûreté.

Elle n’ignore rien de tout cela ; mais vous dirai-je ce que je pense de ses remords apparents ? L’amour est plus ingénieux qu’elle. Pénétrée du regret de sa mere, elle voudroit vous oublier ; & malgré qu’elle en ait, il trouble sa conscience pour la forcer de penser à vous. Il veut que ses pleurs aient du rapport à ce qu’elle aime. Elle n’oseroit plus s’en occuper directement, il la force de s’en occuper encore au moins par son repentir. Il l’abuse avec tant d’art, qu’elle aime mieux souffrir davantage, & que vous entriez dans le sujet de ses peines. Votre cœur n’entend pas peut-être ces détours du sien ; mais ils n’en sont pas moins naturels : car votre amour à tous deux, quoique égal en force, n’est pas semblable en effets ; le vôtre est bouillant, & vif, le sien est doux, & tendre ; vos sentimens s’exhalent au dehors avec véhémence, les siens retournent sur elle-même, & pénétrant la substance de son ame, l’alterent, & la changent insensiblement. L’amour anime, & soutient votre cœur, il affoisse, & abat le sien ; tous les ressorts en sont relâchés, sa force est nulle, son courage est éteint, sa vertu n’est plus rien. Tant d’héroiques facultés ne sont pas anéanties, mais suspendues ; un moment de crise peut leur rendre toute leur vigueur, ou les effacer sans retour. Si elle fait encore un pas vers le découragement, elle est perdue ; mais si cette ame excellente se releve un instant, elle sera plus grande, plus forte, plus vertueuse que jamais, & il ne sera plus question de rechute. Croyez-moi, mon aimable ami, dans cet état périlleux sachez respecter ce que vous aimâtes. Tout ce qui lui vient de vous, fût-ce contre vous-même, ne lui peut être que mortel. Si vous vous obstinez auprès d’elle, vous pourrez triompher aisément ; mais vous croirez en vain posséder la même Julie, vous ne la retrouverez plus.

LETTRE VIII. DE MILORD EDOUARD À L’AMANT DE JULIE.

J’avois acquis des droits sur ton cœur ; tu m’étois nécessaire, j’étois prêt à t’aller joindre. Que t’importent mes droits, mes besoins, mon empressement ? Je suis oublié de toi ; tu ne daignes plus m’écrire. J’apprends ta vie solitaire, & farouche ; je pénetre tes desseins secrets. Tu t’ennuies de vivre.

Meurs donc, jeune insensé ; meurs, homme à la fois féroce & lâche : mais sache en mourant que tu laisses dans l’ame d’un honnête homme à qui tu fus cher la douleur de n’avoir servi qu’un ingrat.

LETTRE IX. REPONSE.

Venez, Milord ; je croyois ne pouvoir plus goûter de plaisir sur la terre : mais nous nous reverrons. Il n’est pas vrai que vous puissiez me confondre avec les ingrats : votre cœur n’est pas fait pour en trouver, ni le mien pour l’être. BILLET DE JULIE.

Il est tems de renoncer aux erreurs de la jeunesse, & d’abandonner un trompeur espoir. Je ne serai jamais à vous. Rendez-moi donc la liberté que je vous ai engagée, & dont mon pere veut disposer, ou mettez le comble à mes malheurs par un refus qui nous perdra tous deux sans vous être d’aucun usage.

Julie d’Etange.

LETTRE X. DU BARON D’ETANGE,

Dans laquelle étoit le précédent Billet.

S’il peut rester dans l’ame d’un suborneur quelque sentiment d’honneur, & d’humanité, répondez à ce billet d’une malheureuse dont vous avez corrompu le cœur, & qui ne seroit plus si j’osois soupçonner qu’elle eût porté plus loin l’oubli d’elle-même. Je m’étonnerai peu que la même philosophie qui lui apprit à se jetter à la tête du premier venu, lui apprenne encore à désobéir à son pere. Pensez-y cependant. J’aime à prendre en toute occasion les voies de la douceur, & de l’honnêteté, quand j’espere qu’elles peuvent suffire ; mais, si j’en veux bien user avec vous, ne croyez pas que j’ignore comment se venge l’honneur d’un gentilhomme offensé par un homme qui ne l’est pas.

LETTRE XI. REPONSE.

Epargnez-vous, Monsieur, des menaces vaines qui ne m’effroient point, & d’injustes reproches qui ne peuvent m’humilier. Sachez qu’entre deux personnes de même âge il n’y a d’autre suborneur que l’amour, & qu’il ne vous appartiendra jamais d’avilir un homme que votre fille honora de son estime.

Quel sacrifice osez-vous m’imposer, & à quel titre l’exigez-vous ? Est-ce à l’auteur de tous mes maux qu’il faut immoler mon dernier espoir ? Je veux respecter le pere de Julie ; mais qu’il daigne être le mien s’il faut que j’apprenne à lui obéir. Non, non, Monsieur, quelque opinion que vous ayez de vos procédés, ils ne m’obligent point à renoncer pour vous à des droits si chers, & si bien mérités de mon cœur. Vous faites le malheur de ma vie. Je ne vous dois que la haine, & vous n’avez rien à prétendre de moi. Julie a parlé ; voilà mon consentement. Ah qu’elle soit toujours obéie ! Un autre la possédera : mais j’en serai plus digne d’elle.

Si votre fille eût daigné me consulter sur les bornes de votre autorité, ne doutez pas que je ne lui eusse appris à résister à vos prétentions injustes. Quel que soit l’empire dont vous abusez, mes droits sont plus sacrés que les vôtres ; la chaîne qui nous lie est la borne du pouvoir paternel, même devant les tribunaux humains ; & quand vous osez réclamer la nature, c’est vous seul qui bravez ses lois.

N’alléguez pas non plus cet honneur si bizarre, & si délicat que vous parlez de venger ; nul ne l’offense que vous-même. Respectez le choix de Julie, & votre honneur est en sûreté ; car mon cœur vous honore malgré vos outrages ; & malgré les maximes gothiques, l’alliance d’un honnête homme n’en déshonora jamais un autre. Si ma présomption vous offense, attaquez ma vie, je ne la défendrai jamais contre vous. Au surplus, je me soucie fort peu de savoir en quoi consiste l’honneur d’un gentilhomme ; mais quant à celui d’un homme de bien, il m’appartient, je sais le défendre, & le conserverai pur, & sans tache jusqu’au dernier soupir.

Allez, pere barbare, & peu digne d’un nom si doux, méditez d’affreux parricides, tandis qu’une fille tendre, & soumise immole son bonheur à vos préjugés. Vos regrets me vengeront un jour des maux que vous me faites, & vous sentirez trop tard que votre haine aveugle, & dénaturée ne vous fut pas moins funeste qu’à moi. Je serai malheureux, sans doute ; mais si jamais la voix du sangs’éleve au fond de votre cœur, combien vous le serez plus encore d’avoir sacrifié à des chimeres l’unique fruit de vos entrailles, unique au monde en beauté, en mérite, en vertus, & pour qui le Ciel prodigue de ses dons n’oublia rien qu’un meilleur pere ! BILLET.

Inclus dans la précédente Lettre.

Je rends à Julie d’Etange le droit de disposer d’elle-même, & de donner sa main sans consulter son cœur. S. G.

LETTRE XII. DE JULIE.

Je vouloix vous décrire la scene qui vient de se passer, & qui a produit le billet que vous avez dû recevoir ; mais mon pere a pris ses mesures si justes qu’elle n’a fini qu’un moment avant le départ du courrier. Sa lettre est sans doute arrivée à tems à la poste ; il n’en peut être de même de celle-ci : votre résolution sera prise, & votre réponse partie avant qu’elle vous parvienne ; ainsi tout détail seroit désormais inutile. J’ai fait mon devoir ; vous ferez le vôtre ; mais le sort nous accable, l’honneur nous trahit ; nous serons séparés à jamais, & pour comble d’horreur, je vais passer dans les… Hélas ! j’ai pu vivre dans les tiens ! Ô devoir ! à quoi sers-tu ? Ô Providence !…il faut gémir, & se taire.

La plume échappe de ma main. J’étois incommodée depuis quelques jours ; l’entretien de ce matin m’a prodigieusement agitée…La tête, & le cœur me font mal… je me sens défaillir… le Ciel auroit-il pitié de mes peines ?… Je ne puis me soutenir… je suis forcée à me mettre au lit, & me console dans l’espoir de n’en point relever. Adieu, mes uniques amours. Adieu, pour la derniere fois, cher, & tendre ami de Julie. Ah ! si je ne dois plus vivre pour toi, n’ai-je pas déjà cessé de vivre ?

LETTRE XIII. DE JULIE À MDE. D’ORBE.

Il est donc vrai, chére, & cruelle amie, que tu me rappelles à la vie, & à mes douleurs ? J’ai vu l’instant heureux où j’alloix rejoindre la plus tendre des meres ; tes soins inhumains m’ont enchaînée pour la pleurer plus longtemps ; & quand le désir de la suivre m’arrache à la terre, le regret de te quitter m’y retient. Si je me console de vivre, c’est par l’espoir de n’avoir pas échappé tout entiere à la mort. Ils ne sont plus ces agrémens de mon visage que mon cœur a payés si cher ; la maladie dont je sors m’en a délivrée. Cette heureuse perte ralentira l’ardeur grossiere d’un homme assez dépourvu de délicatesse pour m’oser épouser sans mon aveu. Ne trouvant plus en moi ce qui lui plut, il se souciera peu du reste. Sans manquer de parole à mon pere, sans offenser l’ami dont il tient la vie, je saurai rebuter cet importun : ma bouche gardera le silence ; mais mon aspect parlera pour moi. Son dégoût me garantira de sa tyrannie, & il me trouvera trop laide pour daigner me rendre malheureuse.

Ah, chére cousine ! Tu connus un cœur plus constant, & plus tendre qui ne se fût pas ainsi rebuté. Son goût ne se bornoit pas aux traits, & à la figure ; c’étoit moi qu’il aimoit, & non pas mon visage ; c’étoit par tout notre être que nous étions unis l’un à l’autre ; & tant que Julie eût été la même, la beauté pouvoit fuir l’amour fût toujours demeuré. Cependant il a pu consentir… l’ingrat !… Il l’a dû puisque j’ai pu l’exiger. Qui est-ce qui retient par leur parole ceux qui veulent retirer leur cœur ? Ai-je donc voulu retirer le mien ?…l’ai-je fait ? Ô Dieu ! faut-il que tout me rappelle incessamment un tems qui n’est plus, & des feux qui ne doivent plus être ! J’ai beau vouloir arracher de mon cœur cette image chérie ; je l’y sens trop fortement attachée ; je le déchire sans le dégager, & mes efforts pour en effacer un si doux souvenir ne font que l’y graver davantage.

Oserai-je te dire un délire de ma fievre, qui, loin des’éteindre avec elle, me tourmente encore plus depuis ma guérison ? Oui, connois, & plains l’égarement d’esprit de ta malheureuse amie, & rends grâces au Ciel d’avoir préservé ton cœur de l’horrible passion qui le donne. Dans un des momens où j’étois le plus mal, je crus, durant l’ardeur du redoublement, voir à côté de mon lit cet infortuné, non tel qu’il charmoit jadis mes regards durant le court bonheur de ma vie, mais pâle, défait, mal en ordre, & le désespoir dans les yeux. Il étoit à genoux ; il prit une de mes mains, & sans dégoûter de l’état où elle étoit, sans craindre la communication d’un venin si terrible, il la couvroit de baisers, & de larmes. À son aspect j’éprouvai cette vive, & délicieuse émotion que me donnoit quelquefois sa présence inattendue. Je voulus m’élancer vers lui ; on me retint ; tu l’arrachas de ma présence ; & ce qui me toucha le plus vivement, ce furent ses gémissemens que je crus entendre à mesure qu’il s’éloignoit.

Je ne puis te représenter l’effet étonnant que ce rêve a produit sur moi. Ma fievre a été longue, & violente ; j’ai perdu la connoissance durant plusieurs jours ; j’ai souvent rêvé à lui dans mes transports ; mais aucun de ces rêves n’a laissé dans mon imagination des impressions aussi profondes que celle de ce dernier. Elle est telle qu’il m’est impossible de l’effacer de ma mémoire, & de mes sens. À chaque minute, à chaque instant, il me semble le voir dans la même attitude ; son air, son habillement, son geste, son triste regard, frappent encore mes yeux : je crois sentir ses levres se presser sur ma main ; je la sens mouiller de ses larmes ; les sons de sa voix plaintive me font tressaillir ; je le vois entraîner loin de moi ; je fais effort pour le retenir encore : tout me retrace une scene imaginaire avec plus de force que les événemens qui me sont réellement arrivés.

J’ai long-tems hésité à te faire cette confidence ; la honte m’empêche de te la faire de bouche ; mais mon agitation, loin de se calmer, ne fait qu’augmenter de jour en jour, & je ne puis plus résister au besoin de t’avouer ma folie. Ah ! qu’elle s’empare de moi tout entiere ! Que ne puis-je achever de perdre ainsi la raison, puisque le peu qui m’en reste ne sert plus qu’à me tourmenter !

Je reviens à mon rêve. Ma cousine, raille-moi, si tu veux, de ma simplicité ; mais il y a dans cette vision je ne sais quoi de mystérieux qui la distingue du délire ordinaire. Est-ce un pressentiment de la mort du meilleur des hommes ? Est-ce un avertissement qu’il n’est déjà plus ? Le Ciel daigne-t-il me guider au moins un fois, & m’invite-t-il à suivre celui qu’il me fit aimer ? Hélas ! l’ordre de mourir sera pour moi le premier de ses bienfaits.

J’ai beau me rappeler tous ces vains discours dont la philosophie amuse les gens qui ne sentent rien ; ils ne m’en imposent plus, & je sens que je les méprise. On ne voit point les esprits, je le veux croire ; mais deux âmes si étroitement unies ne sauroient-elles avoir entre elles une communication immédiate, indépendante du corps, & des sens ? L’impression directe que l’une reçoit de l’autre ne peut-elle pas la transmettre au cerveau, & recevoir de lui par contre-coup les sensations qu’elle lui a données ?… Pauvre Julie, que d’extravagances ! Que les passions nous rendent crédules !, & qu’un cœur vivement touché se détache avec peine des erreurs même qu’il aperçoit ! LETTRE XIV. REPONSE.

Ah ! fille trop malheureuse, & trop sensible, n’es-tu donc née que pour souffrir ? Je voudrois en vain t’épargner des douleurs ; tu sembles les chercher sans cesse, & ton ascendant est plus fort que tous mes soins. À tant de vrais sujets de peine n’ajoute pas au moins des chimeres ; et, puisque ma discrétion t’est plus nuisible qu’utile, sors d’une erreur qui te tourmente : peut-être la triste vérité te sera-t-elle encore moins cruelle. Apprends donc que ton rêve n’est point un rêve ; que ce n’est point l’ombre de ton ami que tu as vue, mais sa personne, & que cette touchante scene, incessamment présente à ton imagination, s’est passée réellement dans ta chambre le surlendemain du jour où tu fus le plus mal.

La veille je t’avois quittée assez tard, & M. d’Orbe, qui voulut me relever auprès de toi cette nuit-là, étoit prêt à sortir, quand tout à coup nous vîmes entrer brusquement, & se précipiter à nos pieds ce pauvre malheureux dans un état à faire pitié. Il avoit pris la poste à la réception de ta derniere lettre. Courant jour, & nuit, il fit la route en trois jours, & ne s’arrêta qu’à la derniere poste en attendant la nuit pour entrer en ville. Je te l’avoue à ma honte, je fus moins prompte que M. d’Orbe à lui sauter au cou : sans savoir encore la raison de son voyage, j’en prévoyois la conséquence. Tant de souvenirs amers, ton danger, le sien, le désordre où je le voyois, tout empoisonnoit une si douce surprise, & j’étois trop saisie pour lui faire beaucoup de caresses. Je l’embrassai pourtant avec un serrement de cœur qu’il partageoit, & qui se fit sentir réciproquement par de muettes étreintes, plus éloquentes que les cris & les pleurs. Son premier mot fut : Que fait-elle ? Ah ! que fait-elle ? Donnez-moi la vie ou la mort. Je compris alors qu’il étoit instruit de ta maladie, & croyant qu’il n’en ignoroit pas non plus l’espece, j’en parlai sans autre précaution que d’exténuer le danger. Sitôt qu’il sçut que c’étoit la petite vérole il fit un cri & se trouva mal. La fatigue & l’insomnie jointes à l’inquiétude d’esprit, l’avoient jetté dans un tel abattement qu’on fut long-tems à le faire revenir. À peine pouvoit-il parler ; on le fit coucher.

Vaincu par la nature, il dormit douze heures de suite, mais avec tant d’agitation, qu’un pareil sommeil devoit plus épuiser que réparer ses forces. Le lendemain, nouvel embarras ; il vouloit te voir absolument. Je lui opposai le danger de te causer une révolution ; il offrit d’attendre qu’il n’y eût plus de risque ; mais son séjour même en étoit un terrible ; j’essayai de le lui faire sentir. Il me coupa durement la parole. Gardez votre barbare éloquence, me dit-il, d’un ton d’indignation : c’est trop l’exercer à ma ruine. N’espérez pas me chasser encore comme vous fîtes à mon exil. Je viendrois cent fois du bout du monde pour la voir un seul instant : mais je jure par l’Auteur de mon être, ajouta-t-il impétueusement, que je ne partirai point d’ici sans l’avoir vue. Eprouvons une fois si je vous rendrai pitoyable, ou si vous me rendrez parjure.

Son parti étoit pris. M. d’Orbe fut d’avis de chercher les moyens de le satisfaire pour le pouvoir renvoyer avant que son retour fût découvert : car il n’étoit connu dans la maison que du seul Hanz, dont j’étois sûre, & nous l’avions appelé devant nos gens d’un autre nom que le sien [72]. Je lui promis qu’il te verroit la nuit suivante, à condition qu’il ne resteroit qu’un instant, qu’il ne te parleroit point, & qu’il repartiroit le lendemain avant le jour : j’en exigeai sa parole. Alors, je fus tranquille ; je laissai mon mari avec lui, & je retournai près de toi.

Je te trouvai sensiblement mieux, l’éruption étoit achevée ; le médecin me rendit le courage, & l’espoir. Je me concertai d’avance avec Babi ; & le redoublement, quoique moindre, t’ayant encore embarrassé la tête, je pris ce tems pour écarter tout le monde, & faire dire à mon mari d’amener son hôte, jugeant qu’avant la fin de l’acces tu serois moins en état de le reconnaître. Nous eûmes toutes les peines du monde à renvoyer ton désolé pere, qui chaque nuit s’obstinoit à vouloir rester. Enfin je lui dis en colere qu’il n’épargneroit la peine de personne, que j’étois également résolue à veiller, & qu’ils avoit bien, tout pere qu’il étoit, que sa tendresse n’étoit pas plus vigilante que la mienne. Il partit à regret ; nous restâmes seules. M. d’Orbe arriva sur les onze heures, & me dit qu’il avoit laissét on ami dans la rue : je l’allai chercher. Je le pris par la main ; il trembloit comme la feuille. En passant dans l’antichambre les forces lui manquerent ; il respiroit avec peine, & fut contraint de s’asseoir.

Alors, démêlant quelques objets à la foible lueur d’une lumiere éloignée : "Oui, dit-il avec un profond soupir, je reconnois les mêmes lieux. Une fois en ma vie je les ai traversés… à la même heure… avec le même mystere… j’étois tremblant comme aujourd’hui… le cœur me palpitoit de même… Ô téméraire ! j’étois mortel, & j’osois goûter… Que vais-je voir maintenant dans ce même objet qui faisoit, & partageoit mes transports ? L’image du trépas, un appareil de douleur, la vertu malheureuse, & la beauté mourante !

Chere cousine, j’épargne à ton pauvre cœur le détail de cette attendrissante scene. Il te vit, & se tut ; il l’avoit promis : mais quel silence ! il se jeta à genoux ; il baisoit tes rideaux en sanglotant ; il élevoit les mains, & les yeux ; il poussoit de sourds gémissemens ; il avoit peine à contenir sa douleur, & ses cris. Sans le voir, tu sortis machinalement une de tes mains ; il s’en saisit avec une espece de fureur ; les baisers de feu qu’il appliquoit sur cette main malade t’éveillerent mieux que le bruit, & la voix de tout ce qui t’environnoit. Je vis que tu l’avois reconnu ; & malgré sa résistance, & ses plaintes, je l’arrachai de la chambre à l’instant, espérant éluder l’idée d’une si courte apparition par le prétexte du délire. Mais voyant ensuite que tu m’en disois rien, je crus que tu l’avois oubliée ; je défendis à Babi de t’en parler, & je sais qu’elle m’a tenu parole. Vaine prudence quel’amour a déconcertée, & qui n’a fait que laisser fermenter un souvenir qu’il n’est plus tems d’effacer !

Il partit comme il l’avoit promis, & je lui fis jurer qu’il ne s’arrêteroit pas au voisinage. Mais, ma chére, ce n’est pas tout ; il faut achever de te dire ce qu’aussi bien tu ne pourrois ignorer longtemps. Milord Edouard passa deux jours apres ; il se pressa pour l’atteindre ; il le joignit à Dijon, & le trouva malade. L’infortuné avoit gagné la petite vérole. Il m’avoit caché qu’il ne l’avoit point eue, & je te l’avois mené sans précaution. Ne pouvant guérir ton mal, il le voulut partager. En me rappelant la maniere dont il baisoit ta main, je ne puis douter qu’il ne se soit inoculé volontairement. On ne pouvoit être plus mal préparé ; mais c’étoit l’inoculation de l’amour, elle fut heureuse. Ce pere de la vie l’a conservée au plus tendre amant qui fut jamais : il est guéri ; & suivant la derniere lettre de Milord Edouard, ils doivent être actuellement repartis pour Paris.

Voilà, trop aimable cousine, de quoi bannir les terreurs funebres qui t’alarmoient sans sujet. Depuis long-tems tu as renoncé à la personne de ton ami, & sa vie est en sûreté. Ne songe donc qu’à conserver la tienne, & à t’acquitter de bonne grace du sacrifice que ton cœur a promis à l’amour paternel. Cesse enfin d’être le jouet d’un vain espoir, & de te repoître de chimeres. Tu te presses beaucoup d’être fiere de ta laideur ; sois plus humble, crois-moi, tu n’as encore que trop sujet de l’être. Tu as essuyé une cruelle atteinte, mais ton visage a été épargné. Ce que tu prends pour des cicatrices ne sont que des rougeurs qui seront bientôt effacées. Je fus plus maltraitée que cela, & cependant tu vois que je ne suis pas trop mal encore. Mon ange, tu resteras jolie en dépit de toi, & l’indifférent Wolmar, que trois ans d’absence n’ont pu guérir d’un amour conçu dans huit jours, s’en guérira-t-il en te voyant à toute heure ? Ô si ta seule ressource est de déplaire, que ton sort est désespéré !

LETTRE XV. DE JULIE.

C’en est trop, c’en est trop. Ami, tu as vaincu. Je ne suis point à l’épreuve de tant d’amour ; ma résistance est épuisée. J’ai fait usage de toutes mes forces ; ma conscience m’en rend le consolant témoignage. Que le Ciel ne me demande point compte de plus qu’il ne m’a donné ! Ce triste cœur que tu achetas tant de fois, & qui coûta si cher au tien, t’appartient sans réserve ; il fut à toi du premier moment où mes yeux te virent, il te restera jusqu’à mon dernier soupir. Tu l’as trop bien mérité pour le perdre, & je suis lasse de servir aux dépens de la justice une chimérique vertu.

Oui, tendre, & généreux amant, ta Julie sera toujours tienne, elle t’aimera toujours ; il le faut, je le veux, je le dois. Je te rends l’empire que l’amour t’a donné ; il ne te sera plus ôté. C’est en vain qu’une voix mensongere murmure au fond de mon ame, elle ne m’abusera plus. Que sont les vains devoirs qu’elle m’oppose contre ceux d’aimer à jamais ce que le Ciel m’a fait aimer ? Le plus sacré de tous, n’est-il pas envers toi ? N’est-ce pas à toi seul que j’ai tout promis ? Le premier vœu de mon cœur ne fut-il pas de ne t’oublier jamais, & ton inviolable fidélité n’est-elle pas un nouveau lien pour la mienne ? Ah ! dans le transport d’amour qui me rend à toi, mon seul regret est d’avoir combattu des sentimens si chers, & si légitimes. Nature, ô douce nature ! reprends tous tes droits ; j’abjure les barbares vertus qui t’anéantissent. Les penchans que tu m’as donnés seront-ils plus trompeurs qu’une raison qui m’égara tant de fois ?

Respecte ces tendres penchants, mon aimable ami ; tu leur dois trop pour les air ; mais souffres-en le cher, & doux partage ; souffre que les droits du sang, & de l’amitié ne soient pas éteins par ceux de l’amour. Ne pense point que pour te suivre j’abandonne jamais la maison paternelle. N’espere point que je me refuse aux liens que m’impose une autorité sacrée. La cruelle perte de l’un des auteurs de mes jours m’a trop appris à craindre d’affliger l’autre. Non, celle dont il attend désormois toute sa consolation ne contristera pas son ame accablée d’ennuis ; je n’aurai point donné la mort à tout ce qui me donna la vie. Non, non ; je connois mon crime, & ne puis le air. Devoir, honneur, vertu, tout cela ne me dit plus rien ; mais pourtant je ne suis point un monstre ; je suis foible, & non dénaturée. Mon parti est pris, je ne veux désoler aucun de ceux que j’aime. Qu’un pere esclave de sa parole, & jaloux d’un vain titre dispose de ma main qu’il a promise ; que l’amour seul dispose de mon cœur ; que mes pleurs ne cessent de couler dans le sein d’une tendre amie. Que je sois vile, & malheureuse ; mais que tout ce qui m’est cher soit heureux, & content s’il est possible. Formez tous trois ma seule existence, & que votre bonheur me fasse oublier ma misere, & mon désespoir.

LETTRE XVI. REPONSE.

Nous renaissons, ma Julie ; tous les vrais sentimens de nos âmes reprennent leurs cours. La nature nous a conservé l’être, & l’amour nous rend à la vie. En doutois-tu ? L’osas-tu croire, de pouvoir m’ôter ton cœur ? Va, je le connois mieux que toi, ce cœur que le Ciel a fait pour le mien. Je les sens joins par une existence commune qu’ils ne peuvent perdre qu’à la mort. Dépend-il de nous de les séparer, ni même de le vouloir ? Tiennent-ils l’un à l’autre par des nœuds que les hommes aient formés, & qu’ils puissent rompre ? Non, non, Julie ; si le sort cruel nous refuse le doux nom d’époux, rien ne peut nous ôter celui d’amans fideles ; il sera consolation de nos tristes jours, & nous l’emporterons au tombeau.

Ainsi nous recommençons de vivre pour recommencer de souffrir, & le sentiment de notre existence n’est pour nous qu’un sentiment de douleur. Infortunés, que sommes-nous devenus ? Comment avons-nous cessé d’être ce que nous fûmes ? Où est cet enchantement de bonheur suprême ? Où sont ces ravissemens exquis dont les vertus animoient nos feux ? Il ne reste de nous que notre amour ; l’amour seul reste, & ses charmes se sont éclipsés. Fille trop soumise, amante sans courage, tous nos maux nous viennent de tes erreurs. Hélas ! un cœur moins pur t’auroit bien moins égarée ! Oui, c’est l’honnêteté du tien qui nous perd ; les sentimens droits qui le remplissent en ont chassé la sagesse. Tu as voulu concilier la tendresse filiale avec l’indomptable amour ; en te livrant à la fois à tous tes penchants, tu les confonds au lieu de les accorder, & deviens coupable à force de vertu. Ô Julie, quel est ton inconcevable empire ! Par quel étrange pouvoir tu fascines ma raison ! Même en me faisant rougir de nos feux, tu te fais encore estimer par tes fautes ; tu me forces de t’admirer en partageant tes remords… Des remords !… étoit-ce à toi d’en sentir ?…toi que j’aimois… toi que je ne puis cesser d’adorer… Le crime pourroit-il approcher de ton cœur ?… Cruelle ! en me le rendant ce cœur qui m’appartient, rends-le-moi tel qu’il me fut donné.

Que m’as-tu dit ?… qu’oses-tu me faire entendre ?… Toi, passer dans les bras d’un autre !… un autre te posséder !… N’être plus à moi !… ou, pour comble d’horreur, n’être pas à moi seul ? Moi, j’éprouverois cet affreux supplice !… je te verrois survivre à toi-même !… Non ; j’aime mieux te perdre que te partager… Que le Ciel ne me donna-t-il un courage digne des transports qui m’agitent !… avant que ta main se fût avilie dans ce nœud funeste abhorré par l’amour, & réprouvé par l’honneur, j’irois de la mienne te plonger un poignard dans le sein ; j’épuiserois ton chaste cœur d’un sang que n’auroit point souillé l’infidélité. À ce pur-sang je mêlerois celui qui brûle dans mes veines d’un feu que rien ne peut éteindre, je tomberois dans tes bras ; je rendrois sur tes levres mon dernier soupir… Je recevrois le tien… Julie expirante !…ces yeux si doux éteins par les horreurs de la mort !…ce sein, ce trône de l’amour déchiré par ma main, versant à gros bouillons le sang, & la vie !… Non, vis, & souffre ! porte la peine de ma lâcheté. Non, je voudrois que tu ne fusses plus ; mais je ne puis t’aimer assez pour te poignarder.

Ô si tu connoissois l’état de ce cœur serré de détresse ! Jamais il ne brûla d’un feu si sacré ; jamais ton innocence, & ta vertu ne lui fut si chére. Je suis amant, je suis aimé, je le sens ; mais je ne suis qu’un homme, & il est au-dessus de la force humaine de renoncer à la suprême félicité. Une nuit, une seul nuit a changé pour jamais toute mon ame. Ô te-moi ce dangereux souvenir, & je suis vertueux. Mais cette nuit fatale regne au fond de mon cœur, & va couvrir de son ombre le reste de ma vie. Ah ! Julie ! objet adoré ! s’il faut être à jamais misérables, encore une heure de bonheur, & des regrets éternels !

Ecoute celui qui t’aime. Pourquoi voudrions-nous être plus sages nous seuls que tout le reste des hommes, & suivre avec une simplicité d’enfans de chimériques vertus dont tout le monde parle, & que personne ne pratique ? Quoi ! serons-nous meilleurs moralistes que ces foules de savans dont Londres, & Paris sont peuplés, qui tous se raillent de la fidélité conjugale, & regardent l’adultere comme un jeu ? Les exemples n’en sont point scandaleux ; il n’est pas même permis d’y trouver à redire ; & tous les honnêtes gens se riroient ici de celui qui, par respect pour le mariage, résisteroit au penchant de son cœur. En effet, disent-ils, un tort qui n’est que dans l’opinion n’est-il pas nul quand il est secret ? Quel mal reçoit un mari d’une infidélité qu’il ignore ? De quelle complaisance une femme ne rachete-t-elle pas ses fautes [73] ? Quelle douceur n’emploie-t-elle pas à prévenir ou guérir ses soupçons ? Privé d’un bien imaginaire, il vit réellement plus heureux ; & ce prétendu crime dont on fait tant de bruit n’est qu’un lien de plus dans la société.

À Dieu ne plaise, ô chére amie de mon cœur, que je veuille rassurer le tien par ces honteuses maximes ! Je les abhorre sans savoir les combattre ; & ma conscience y répond mieux que ma raison. Non que je me fasse fort d’un courage que je hais, ni que je voulusse d’une vertu si coûteuse : mais je me crois moins coupable en me reprochant mes fautes qu’en m’efforçant de les justifier ; & je regarde comme le comble du crime d’en vouloir ôter les remords. Je ne sais ce que j’écris ; je me sens l’ame dans un état affreux, pire que celui même où j’étois avant d’avoir reçu ta lettre. L’espoir que tu me rends est triste & sombre ; il éteint cette lueur si pure qui nous guida tant de fois ; tes attraits s’en ternissent & ne deviennent que plus touchans ; je te vois tendre & malheureuse ; mon cœur est inondé des pleurs qui coulent de tes yeux, & je me reproche avec amertume un bonheur que je ne puis plus goûter qu’aux dépens du tien.

Je sens pourtant qu’une ardeur secrete m’anime encore & me rend le courage que veulent m’ôter les remords. Chére amie, ah ! sais-tu de combien de pertes un amour pareil au mien peut te dédommager ? Sais-tu jusqu’à quel point un amant qui ne respire que pour toi peut te faire aimer la vie ? Conçois-tu bien que c’est pour toi seule que je veux vivre, agir, penser, sentir désormois ? Non, source délicieuse de mon être, je n’aurai plus d’âme que ton ame, je ne serai plus rien qu’une partie de toi-même, & tu trouveras au fond de mon cœur une si douce existence que tu ne sentiras point ce que la tienne aura perdu de ses charmes. Hé bien ! nous serons coupables, mais nous ne serons point méchans ; nous serons coupables, mais nous aimerons toujours la vertu : loin d’oser excuser nos fautes, nous en gémirons ; nous les pleurerons ensemble ; nous les racheterons, s’il est possible, à force d’être bienfaisans & bons. Julie ! ô Julie ! que ferois-tu, que peux-tu faire ? Tu ne peux échapper à mon cœur : n’a-t-il pas épousé le tien ?

Ces vains projets de fortune qui m’ont si grossierement abusé sont oubliés depuis longtemps. Je vais m’occuper uniquement des soins que je dois à Milord Edouard ; il veut m’entraîner en Angleterre ; il prétend que je puis l’y servir. Eh bien ! je l’y suivrai. Mais je me déroberai tous les ans ; je me rendrai secretement près de toi. Si je ne puis te parler, au moins je t’aurai vue ; j’aurai du moins baisé tes pas ; un regard de tes yeux m’aura donné dix mois de vie. Forcé de repartir, en m’éloignant de celle que j’aime, je compterai pour me consoler les pas qui doivent m’en rapprocher. Ces fréquens voyages donneront le change à ton malheureux amant ; il croira déjà jouir de ta vue en partant pour t’aller voir ; le souvenir de ses transports l’enchantera durant son retour ; malgré le sort cruel, ses tristes ans ne seront pas tout à fait perdus ; il n’y en aura point qui ne soient marqués par des plaisirs, & les courts momens qu’il passera près de toi se multiplieront sur sa vie entiere. LETTRE XVII. DE MDE. D’ORBE À L’AMANT DE JULIE.

Votre amante n’est plus ; mais j’ai retrouvé mon amie, & vous en avez acquis une dont le cœur peut vous rendre beaucoup plus que vous n’avez perdu. Julie est mariée, & digne de rendre heureux l’honnête homme qui vient d’unir son sort au sien. Apres tant d’imprudences, rendez grâces au Ciel qui vous a sauvés tous deux, elle de l’ignominie, & vous du regret de l’avoir déshonorée. Respectez son nouvel état ; ne lui écrivez point ; elle vous en prie. Attendez qu’elle vous écrive ; c’est ce qu’elle fera dans peu. Voici le tems où je vais connoître si vous méritez l’estime que j’eus pour vous, & si votre cœur est sensible à une amitié pure, & sans intérêt. LETTRE XVIII. DE JULIE À SON AMI.

Vous êtes depuis si long-tems le dépositaire de tous les secrets de mon cœur, qu’il ne sauroit plus perdre une si douce habitude. Dans la plus importante occasion de ma vie il veut s’épancher avec vous. Ouvrez-lui le vôtre, mon aimable ami ; recueillez dans votre sein les longs discours de l’amitié : si quelquefois elle rend diffus l’ami qui parle, elle rend toujours patient l’ami qui écoute.

Liée au sort d’un époux, ou plutôt aux volontés d’un pere, par une chaîne indissoluble, j’entre dans une nouvelle carriere qui ne doit finir qu’à la mort. En la commençant, jetons un moment les yeux sur celle que je quitte : il ne nous sera pas pénible de rappeler un tems si cher. Peut-être y trouverai-je des leçons pour bien user de celui qui me reste ; peut-être y trouverez-vous des lumieres pour expliquer ce que ma conduite eut toujours d’obscur à vos yeux. Au moins, en considérant ce que nous fûmes l’un à l’autre, nos cœurs n’en sentiront que mieux ce qu’ils se doivent jusqu’à la fin de nos jours.

Il y a six ans à peu près que je vous vis pour la premiere fois ; vous étiez jeune, bien fait, aimable ; d’autres jeunes gens m’ont paru plus beaux, & mieux faits que vous ; aucun ne m’a donné la moindre émotion, & mon cœur fut à vous des la premiere vue [74]. Je crus voir sur votre visage les traits de l’ame qu’il faloit à la mienne. Il me sembla que mes sens ne servoient que d’organe à des sentimens plus nobles ; & j’aimai dans vous moins ce que j’y voyois que ce que je croyois sentir en moi-même. Il n’y a pas deux mois que je pensois encore ne m’être pas trompée ; l’aveugle amour, me disois-je, avoit raison ; nous étions faits l’un pour l’autre ; je serois à lui si l’ordre humain n’eût troublé les rapports de la nature ; & s’il étoit permis à quelqu’’un d’être heureux, nous aurions dû l’être ensemble.

Mes sentimens nous furent communs ; ils m’auraient abusée si je les eusse éprouvés seule. L’amour que j’ai connu ne peut noître que d’une convenance réciproque, & d’un accord des âmes. On n’aime point si l’on n’est aimé, du moins on n’aime pas longtemps. Ces passions sans retour qui font, dit-on, tant de malheureux, ne sons fondées que sur les sens : si quelques-unes pénetrent jusqu’à l’ame, c’est par des rapports faux dont on est bientôt détrompé. L’amour sensuel ne peut se passer de la possession, & s’éteint par elle. Le véritable amour ne peut se passer du cœur, & dure autant que les rapports qui l’ont fait naître [75]. Tel fut le nôtre en commençant ; tel il sera, j’espere, jusqu’à la fin de nos jours, quand nous l’aurons mieux ordonné. Je vis, je sentis que j’étois aimée, & que je devois l’être : la bouche étoit muette, le regard étoit contraint, mais le cœur se faisoit entendre. Nous éprouvâmes bientôt entre nous ce je ne sais quoi qui rend le silence éloquent, qui fait parler des yeux baissés, qui donne une timidité téméraire, qui montre les désirs par la crainte, & dit tout ce qu’il n’ose exprimer.

Je sentis mon cœur, & me jugeai perdue à votre premier mot. J’aperçus la gêne de votre réserve ; j’approuvai ce respect, je vous en aimai davantage : je cherchois à vous dédommager d’un silence pénible, & nécessaire sans qu’il en coutât à mon innocence ; je forçai mon naturel ; j’imitai ma cousine, je devins badine, & folâtre comme elle, pour prévenir des explications trop graves, & faire passer mille tendres caresses à la faveur de ce feint enjouement. Je vouloix vous rendre si doux votre état présent, que la crainte d’en changer augmentât votre retenue. Tout cela me réussit mal : on ne sort point de son naturel impunément. Insensée que j’étois ! j’accélérai ma perte au lieu de la prévenir, j’employai du poison pour palliatif ; et ce qui devoit vous faire taire fut précisément ce qui vous fit parler. J’eus beau, par une froideur affectée, vous tenir éloigné dans le tête-à-tête ; cette contrainte même me trahit : vous écrivîtes. Au lieu de jetter au feu votre premiere lettre ou de la porter à ma mere, j’osai l’ouvrir : ce fut là mon crime, & tout le reste fut forcé. Je voulus m’empêcher de répondre à ces lettres funestes que je ne pouvois m’empêcher de lire. Cet affreux combat altéra ma santé : je vis l’abîme où j’alloix me précipiter. J’eus horreur de moi-même, & ne pus me résoudre à vous laisser partir. Je tombai dans une sorte de désespoir ; j’aurois mieux aimé que vous ne fussiez plus que de n’être point à moi : j’en vins jusqu’à souhaiter votre mort, jusqu’à vous la demander. Le Ciel a vu mon cœur ; cet effort doit racheter quelques fautes.

Vous voyant prêt à m’obéir, il falut parler. J’avois reçu de la Chaillot des leçons qui ne me firent que mieux connoître les dangers de cet aveu. L’amour qui me l’arrachoit m’apprit à en éluder l’effet. Vous futes mon dernier refuge ; j’eu sassez de confiance en vous pour vous armer contre ma foiblesse ; je vous crus digne de me sauver de moi-même, & je vous rendis justice. En vous voyant respecter un dépôt si cher, je connus que ma passionne m’aveugloit point sur les vertus qu’elle me faisoit trouver en vous. Je m’y livrois avec d’autant plus de sécurité, qu’il me sembla que nos cœurs se suffisoient l’un à l’autre. Sûre de ne trouver au fond du mien que des sentimens honnêtes, je goûtois sans précaution les charmes d’une douce familiarité. Hélas ! je ne voyois pas que le mal s’invétéroit par ma négligence, & que l’habitude étoit plus dangereuse que l’amour. Touchée de votre retenue, je crus pouvoir sans risque modérer la mienne ; dans l’innocence de mes désirs, je pensois encourager en vous la vertu même par les tendres caresses de l’amitié. J’appris dans le bosquet de Clarens que j’avois trop compté sur moi, & qu’il ne faut rien accorder aux sens quand on veut leur refuser quelque chose. Un instant, un seul instant embrasa les miens d’un feu que rien ne put éteindre ; et si ma volonté résistoit encore, des lors mon cœur fut corrompu. Vous partagiez mon égarement : votre lettre me fit trembler. Le péril étoit doublé : pour me garantir de vous, & de moi il falut vous éloigner. Ce fut le dernier effort d’une vertu mourante. En fuyant vous achevâtes de vaincre ; & sitôt que je ne vous vis plus, ma langueur m’ôta le peu de force qui me restoit pour vous résister.

Mon pere, en quittant le service, avoit amené chez lui M. de Wolmar : la vie qu’il lui devoit, & une liaison de vingt ans, lui rendoient cet ami si cher, qu’il ne pouvoit se séparer de lui. M. de Wolmar avançoit en âge ; & quoique riche, & de grande naissance, il ne trouvoit point de femme qui lui convînt. Mon pere lui avoit parlé de sa fille en homme qui souhaitoit se faire un gendre de son ami ; il fut question de la voir, & c’est dans ce dessein qu’ils firent le voyage ensemble. Mon destin voulut que je plusse à M. de Wolmar, qu in’avoit jamais rien aimé. Ils se donnerent secretement leur parole ; & M. de Wolmar, ayant beaucoup d’affaires à régler dans une cour du Nord où étoient sa famille, & sa fortune, il en demanda le temps, & partit sur cet engagement mutuel. Apres son départ, mon pere nous déclara à ma mere, & à moi qu’il me l’avoit destiné pour époux, & m’ordonna d’un ton qui ne laissoit point de réplique à ma timidité de me disposer à recevoir sa main. Ma mere, qui n’avoit que trop remarqué le penchant de mon cœur, & qui se sentoit pour vous une inclination naturelle, essaya plusieurs fois d’ébranler cette résolution ; sans oser vous proposer, elle parloit de maniere à donner à mon pere de la considération pour vous, & le désir de vous connoître ; mais la qualité qui vous manquoit le rendit insensible à toutes celles que vous possédiez ; & s’il convenoit que la naissance ne les pouvoit remplacer, il prétendoit qu’elle seule pouvoit les faire valoir.

L’impossibilité d’être heureuse irrita des feux qu’elle eût dû éteindre. Une flatteuse illusion me soutenoit dans mes peines ; je perdis avec elle la force de les supporter. Tant qu’il me fût resté quelque espoir d’être à vous, peut-être aurois-je triomphé de moi ; il m’en eût moins coûté de vous résister toute ma vie que de renoncer à vous pour jamais ; & la seule idée d’un combat éternel m’ôta le courage de vaincre.

La tristesse, & l’amour consumoient mon cœur ; je tombai dans un abattement dont mes lettres se sentirent. Celles que vous m’écrivîtes de Meillerie y mit le comble ; à mes propres douleurs se joignit le sentiment de votre désespoir. Hélas ! c’est toujours l’ame la plus foible qui porte les peines de toutes deux. Le parti que vous m’osiez proposer mit le comble à mes perplexités. L’infortune de mes jours étoit assurée, l’inévitable choix qui me restoit à faire étoit d’y joindre celle de mes parens ou la vôtre. Je ne pus supporter cette horrible alternative : les forces de la nature ont un terme ; tant d’agitations épuiserent les miennes. Je souhaitai d’être délivrée de la vie. Le Ciel parut avoir pitié de moi ; mais la cruelle mort m’épargna pour me perdre. Je vous vis, je fus guérie, & je péris.

Si je ne trouvai point le bonheur dans mes fautes, je n’avois jamais espéré l’y trouver. Je sentois que mon cœur étoit fait pour la vertu, & qu’il ne pouvoit être heureux sans elle ; je succombai par foiblesse, & non par erreur ; je n’eus pas même l’excuse de l’aveuglement. Il ne me restoit aucun espoir ; je ne pouvois plus qu’être infortunée. L’innocence, & l’amour m’étoient également nécessaires ; ne pouvant les conserver ensemble, & voyant votre égarement, je ne consultai que vous dans mon choix, & me perdis pour vous sauver.

Mais il n’est pas si facile qu’on pense de renoncer à la vertu. Elle tourmente long-tems ceux qui l’abandonnent ; & ses charmes, qui font les délices des âmes pures, font le premier supplice du méchant, qui les aime encore, & n’en sauroit plus jouir. Coupable, & non dépravée, je ne pus échapper aux remords qui m’attendoient ; l’honnêteté me fut chére même apres l’avoir perdue ; ma honte, pour être secrete, ne m’en fut pas moins amere ; & quand tout l’univers en eût été témoin, je ne l’aurois pas mieux sentie. Je me consoloix dans ma douleur comme un blessé qui craint la gangrene, & en qui le sentiment de son mal soutient l’espoir d’en guérir.

Cependant cet état d’opprobre m’étoit odieux. À force de vouloir étouffer le reproche sans renoncer au crime, il m’arriva ce qu’il arrive à toute ame honnête qui s’égare, & qui se plaît dans son égarement. Une illusion nouvelle vint adoucir l’amertume du repentir ; j’espérai tirer de ma faute un moyen de la réparer, & j’osai former le projet de contraindre mon pere à nous unir. Le premier fruit de notre amour devoit serrer ce doux lien. Je le demandois au Ciel comme le gage de mon retour à la vertu, & de notre bonheur commun ; je le désirois comme un autre à ma place auroit pu le craindre ; le tendre amour, tempérant par son prestige le murmure de la conscience, me consoloit de ma foiblesse par l’effet que j’en attendois, & faisoit d’une si chére attente le charme & l’espoir de ma vie.

Sitôt que j’aurois porté des marques sensibles de mon état, j’avois résolu d’en faire en présence de toute ma famille une déclaration publique à M. Perret [76]. Je suis timide, il est vrai ; je sentois tout ce qu’il m’en devoit coûter, mais l’honneur même animoit mon courage, & j’aimois mieux supporter une fois la confusion que j’avois méritée, que de nourrir une honte éternelle au fond de mon cœur. Je savois que mon pere me donneroit la mort ou mon amant ; cette alternative n’avoit rien d’effrayant pour moi ; &, de maniere ou d’autre, j’envisageois dans cette démarche la fin de tous mes malheurs.

Tel étoit, mon bon ami, le mystere que je voulus vous dérober, & que vous cherchiez à pénétrer avec une si curieuse inquiétude. Mille raisons me forçoient à cette réserve avec un homme aussi emporté que vous ; sans compter qu’il ne faloit pas armer d’un nouveau prétexte votre indiscrete importunité. Il étoit à propos sur-tout de vous éloigner durant une si périlleuse scene ; & je savois bien que vous n’auriez jamais consenti à m’abandonner dans un danger pareil, s’il vous eût été connu.

Hélas ! je fus encore abusée par une si douce espérance ! Le Ciel rejetta des projets conçus dans le crime ; je ne méritois pas l’honneur d’être mere ; mon attente resta toujours vaine, & il me fut refusé d’expier ma faute aux dépens de ma réputation. Dans le désespoir que j’en conçus, l’imprudent rendez-vous qui mettoit votre vie en danger fut une témérité que mon fol amour me voiloit d’une si douce excuse : je m’en prenois à moi du mauvais succes de mes vœux, & mon cœur abusé par ses désirs ne voyoit dans l’ardeur de les contenter que le soin de les rendre un jour légitimes.

Je les crus un instant accomplis ; cette erreur fut la source du plus cuisant de mes regrets, & l’amour exaucé par la nature n’en fut que plus cruellement trahi par la destinée. Vous avez sçu [77] quel accident détruisit, avec le germe que je portois dans mon sein, le dernier fondement de mes espérances. Ce malheur m’arriva précisément dans le tems de notre séparation : comme si le Ciel eût voulu m’accabler alors de tous les maux que j’avois mérités, & couper à la fois tous les liens qui pouvoient nous unir.

Votre départ fut la fin de mes erreurs ainsi que de mes plaisirs ; je reconnus, mais trop tard, les chimeres qui m’avoient abusée. Je me vis aussi méprisable que je l’étois devenue, & aussi malheureuse que je devois toujours l’être avec un amour sans innocence, & des désirs sans espoir qu’il m’étoit impossible d’éteindre. Tourmentée de mille vains regrets, je renonçai à des réflexions aussi douloureuses qu’inutiles ; je ne valais plus la peine que je songeasse à moi-même, je consacrai ma vie à m’occuper de vous. Je n’avois plus d’honneur que le vôtre, plus d’espérance qu’en votre bonheur, & les sentimens qui me venoient de vous étoient les seuls dont je crusse pouvoir être encore émue. L’amour ne m’aveugloit point sur vos défauts, mais il me les rendoit chers ; & telle étoit son illusion, que je vous aurois moins aimé si vous aviez été plus parfait. Je connoissois votre cœur, vos emportements ; je savois qu’avec plus de courage que moi vous aviez moins de patience, & que les maux dont mon ame étoit accablée mettroient la vôtre au désespoir. C’est par cette raison que je vous cachai toujours avec soin les engagemens de mon pere ; & à notre séparation, voulant profiter du zele de Milord Edouard pour votre fortune, & vous en inspirer un pareil à vous-même, je vous flattois d’un espoir que je n’avois pas. Je fis plus ; connoissant le danger qui nous menaçoit, je pris la seule précaution qui pouvoit nous en garantir ; & vous engageant avec ma parole ma liberté autant qu’il m’étoit possible, je tâchai d’inspirer à vous de la confiance, à moi de la fermeté, par une promesse que je n’osasse enfreindre, & qui pût vous tranquilliser. C’étoit un devoir puéril, j’en conviens, & cependant je ne m’en serais jamois départie. La vertu est si nécessaire à nos cœurs que ; quand on a une fois abandonné la véritable, on s’en fait ensuite une à sa mode, & l’on y tient plus fortement peut-être parce qu’elle est de notre choix.

Je ne vous dirai point combien j’éprouvai d’agitations depuis votre éloignement. La pire de toutes étoit la crainte d’être oubliée. Le séjour où vous étiez me faisoit trembler ; votre maniere d’y vivre augmentoit mon effroi ; je croyois déjà vous voir avilir jusqu’à n’être plus qu’un homme à bonnes fortunes. Cette ignominie m’étoit plus cruelle que tous mes maux ; j’aurois mieux aimé vous savoir malheureux que méprisable ; apres tant de peines auxquelles j’étois accoutumée, votre déshonneur étoit la seule que je ne pouvois supporter.

Je fus rassurée sur des craintes que le ton de vos lettrescommençoit à confirmer ; & je le fus par un moyen qui eût pu mettre le comble aux alarmes d’une autre. Je parle du désordre où vous vous laissâtes entraîner, & dont le prompt, & libre aveu fut de toutes les preuves de votre franchise celle qui m’a le plus touchée. Je vous connoissois trop pour ignorer ce qu’un pareil aveu devoit vous coûter, quand même j’aurois cessé de vous être chére ; je vis que l’amour, vainqueur de la honte, avoit pu seul vous l’arracher. Je jugeai qu’un cœur si sincere étoit incapable d’une infidélité cachée ; je trouvai moins de tort dans votre faute que de mérite à la confesser, & me rappelant vos anciens engagements, je me guéris pour jamais de la jalousie.

Mon ami, je n’en fus pas plus heureuse ; pour un tourment de moins sans cesse il en renaissoit mille autres, & je ne connus jamais mieux combien il est insensé de chercher dans l’égarement de son cœur un repos qu’on ne trouve que dans la sagesse. Depuis long-tems je pleurois en secret la meilleure des meres, qu’une langueur mortelle consumait insensiblement. Babi, à qui le fatal effet de ma chute m’avoit forcée à me confier, me trahit, & lui découvrit nos amours, & mes fautes. À peine eus-je retiré vos lettres de chez ma cousine qu’elles furent surprises. Le témoignage étoit convaincant ; la tristesse acheva d’ôter à ma mere le peu de forces que son mal lui avoit laissées. Je faillis expirer de regret à ses pieds. Loin de m’exposer à la mort que je méritois, elle voila ma honte, & se contenta d’en gémir ; vous-même, qui l’aviez si cruellement abusée, ne pûtes lui devenir odieux. Je fus témoin de l’effet que produisit votre lettre sur son cœur tendre, & compatissant. Hélas ! elle désiroit votre bonheur, & le mien. Elle tenta plus d’une fois… Que sert de rappeler une espérance à jamais éteinte ! Le Ciel en avoit autrement ordonné. Elle finit ses tristes jours dans la douleur de n’avoir pu fléchir un époux sévere, & de laisser une fille si peu digne d’elle.

Accablée d’une si cruelle perte, mon ame n’eut plus de force que pour la sentir ; la voix de la nature gémissante étouffa les murmures de l’amour. Je pris dans une espece d’horreur la cause de tant de maux ; je voulus étouffer enfin l’odieuse passion qui me les avoit attirés, & renoncer à vous pour jamais. Il le falloit, sans doute ; n’avois-je assez de quoi pleurer le reste de ma vie sans chercher incessamment de nouveaux sujets de larmes ? Tout sembloit favoriser ma résolution. Si la tristesse attendrit l’ame, une profonde affliction l’endurcit. Le souvenir de ma mere mourante effaçoit le vôtre ; nous étions éloignés ; l’espoir m’avoit abandonnée. Jamais mon incomparable amie ne fut si sublime ni si digne d’occuper seule tout mon cœur ; sa vertu, sa raison, son amitié, ses tendres caresses, sembloient l’avoir purifié ; je vous crus oublié, je me crus guérie. Il étoit trop tard ; ce que j’avois pris pour la froideur d’un amour éteint n’étoit que l’abattement du désespoir.

Comme un malade qui cesse de souffrir en tombant en foiblesse se ranime à de plus vives douleurs, je sentis bientôt renoître toutes les miennes quand mon pere m’eut annoncé le prochain retour de M. de Wolmar. Ce fut alors que l’invincible amour me rendit des forces que je croyois n’avoir plus. Pour la premiere fois de ma vie j’osai résister en face à mon pere ; je lui protestai nettement que jamais M. de Wolmar ne me seroit rien, que j’étois déterminée à mourir fille, qu’il étoit maître de ma vie, mais non pas de mon cœur, & que rien ne me feroit changer de volonté. Je ne vous parlerai ni de sa colere ni des traitemens que j’eus à souffrir. Je fus inébranlable : ma timidité surmontée m’avoit portée à l’autre extrémité, & si j’avois le ton moins impérieux que mon pere, je l’avois tout aussi résolu.

Il vit que j’avois pris mon parti, & qu’il ne gagneroit rien sur moi par autorité. Un instant je me crus délivrée de ses persécutions. Mais que devins-je quand tout à coup je vis à mes pieds le plus sévere des peres attendri, & fondant en larmes ? Sans me permettre de me lever, il me serroit les genoux, & fixant ses yeux mouillés sur les miens, il me dit d’une voix touchante que j’entends encore au dedans de moi : Ma fille, respecte les cheveux blancs de ton malheureux pere ; ne le fais pas descendre avec douleur au tombeau, comme celle qui te porta dans son sein ; ah ! veux-tu donner la mort à toute ta famille ?

Concevez mon saisissement. Cette attitude, ce ton, ce geste, ce discours, cette affreuse idée, me bouleverserent au point que je me laissai aller demi-morte entre ses bras, & ce ne fut qu’apres bien des sanglots dont j’étois oppressée que je pus lui répondre d’une voix altérée, & faible : "Ô mon pere ! j’avois des armes contre vos menaces, je n’en ai point contre vos pleurs ; c’est vous qui ferez mourir votre fille.

Nous étions tous deux tellement agités que nous ne pûmes de long-tems nous remettre. Cependant, en repassant en moi-même ses derniers mots, je conçus qu’il étoit plus instruit que je n’avois cru, & résolue de me prévaloir contre lui de ses propres connoissances, je me préparois à lui faire, au péril de ma vie, un aveu trop long-tems différé, quand, m’arrêtant avec vivacité comme s’il eût prévu, & craint ce que j’alloix lui dire, il me parla ainsi :

Je sais quelle fantaisie indigne d’une fille bien née vous nourrissez au fond de votre cœur. Il est tems de sacrifier au devoir, & à l’honnêteté une passion honteuse qui vous déshonore, & que vous ne satisferez jamais qu’aux dépens de ma vie. Ecoutez une fois ce que l’honneur d’un pere, & le vôtre exigent de vous, & jugez-vous vous-même.

M. de Wolmar est un homme d’une grande naissance, distingué par toutes les qualités qui peuvent la soutenir, qui jouit de la considération publique, & qui la mérite. Je lui dois la vie ; vous savez les engagemens que j’ai pris avec lui. Ce qu’il faut vous apprendre encore, c’est qu’étant allé dans son pays pour mettre ordre à ses affaires, il s’est trouvé enveloppé dans la derniere révolution, qu’il y a perdu ses biens, qu’il n’a lui-même échappé à l’exil en Sibérie que par un bonheur singulier, & qu’il revient avec le triste débris de sa fortune, sur la parole de son ami, qui n’en manqua jamais à personne. Prescrivez-moi maintenant la réception qu’il faut lui faire à son retour. Lui dirai-je : Monsieur, je vous ai promis ma fille tandis que vous étiez riche, mais à présent que vous n’avez plus rien, je me rétracte, & ma fille ne veut point de vous ? Si ce n’est pas ainsi que j’énonce mon refus, c’est ainsi qu’on l’interprétera : vos amours allégués seront pris pour un prétexte, ou ne seront pour moi qu’un affront de plus ; & nous passerons, vous pour une fille perdue, moi pour un malhonnête homme qui sacrifie son devoir, & sa foi à un vil intérêt, & joint l’ingratitude à l’infidélité. Ma fille, il est trop tard pour finir dans l’opprobre une vie sans tache, & soixante ans d’honneur ne s’abandonnent pas en un quart d’heure.

Voyez donc, continua-t-il, combien tout ce que vous pouvez me dire est à présent hors de propos ; voyez si des préférences que la pudeur désavoue, & quelque feu passager de jeunesse peuvent jamais être mis en balance avec le devoir d’une fille, & l’honneur compromis d’un pere. S’il n’étoit question pour l’un des deux que d’immoler son bonheur à l’autre, ma tendresse vous disputeroit un si doux sacrifice ; mais, mon enfant, l’honneur a parlé, & dans le sang dont tu sors, c’est toujours lui qui décide."

Je ne manquois pas de bonnes réponses à ce discours ; mais les préjugés de mon pere lui donnent des principes si différens des miens, que des raisons qui me sembloient sans réplique ne l’auroient pas même ébranlé. D’ailleurs, ne sachant ni d’où lui venoient les lumieres qu’il paraissoit avoir acquises sur ma conduite, ni jusqu’où elles pouvoient aller ; craignant, à son affectation de m’interrompre, qu’il n’eût déjà pris son parti sur ce que j’avois à lui dire ; et, plus que tout cela, retenue par une honte que je n’ai jamais pu vaincre, j’aimois mieux employer une excuse qui me parut plus sûre, parce qu’elle étoit plus selon sa maniere de penser. Je lui déclarai sans détour l’engagement que j’avois pris avec vous ; je protestai que je ne vous manquerois point de parole, & que, quoi qu’il pût arriver, je ne me marierois jamais sans votre consentement.

En effet, je m’aperçus avec joie que mon scrupule ne lui déplaisoit pas ; il me fit de vifs reproches sur ma promesse, mais il n’y objecta rien ; tant un gentilhomme plein d’honneur a naturellement une haute idée de la foi des engagements, & regarde la parole comme une chose toujours sacrée ! Au lieu donc de s’amuser à disputer sur la nullité de cette promesse, dont je ne serois jamais convenue, il m’obligea d’écrire un billet, auquel il joignit une lettre qu’il fit partir sur-le-champ. Avec quelle agitation n’attendis-je point votre réponse ! Combien je fis de vœux pour vous trouver moins de délicatesse que vous deviez en avoir ! Mais je vous connoissois trop pour douter de votre obéissance, & je savois que plus le sacrifice exigé vous seroit pénible, plus vous seriez prompt à vous l’imposer. La réponse vint ; elle me fut cachée durant ma maladie ; apres mon rétablissement mes craintes furent confirmées, & il ne me resta plus d’excuses. Au moins mon pere me déclara qu’il n’en recevroit plus ; & avec l’ascendant que le terrible mot qu’il m’avoit dit lui donnoit sur mes volontés, il me fit jurer que je ne dirois rien à M. de Wolmar qui pût le détourner de m’épouser ; car, ajouta-t-il, cela lui paraîtroit un jeu concerté entre nous, & à quelque prix que ce soit, il faut que ce mariages’acheve ou que je meure de douleur.

Vous le savez, mon ami, ma santé, si robuste contre la fatigue, & les injures de l’air, ne peut résister aux intempéries des passions, & c’est dans mon trop sensible cœur qu’est la source de tous les maux, & de mon corps, & de mon ame. Soit que de longs chagrins eussent corrompu mon sang, soit que la nature eût pris ce tems pour l’épurer d’un levain funeste, je me sentis fort incommodée à la fin de cet entretien. En sortant de la chambre de mon pere je m’efforçai pour vous écrire un mot, & me trouvai si mal qu’en me mettant au lit j’espérai ne m’en plus relever. Tout le reste vous est trop connu ; mon imprudence attira la vôtre. Vous vîntes ; je vous vis, & je crus n’avoir fait qu’un de ces rêves qui vous offroient si souvent à moi durant mon délire. Mais quand j’appris que vous étiez venu, que je vous avois vu réellement, & que, voulant partager le mal dont vous ne pouviez me guérir, vous l’aviez pris à dessein, je ne pus supporter cette derniere épreuve ; et voyant un si tendre amour survivre à l’espérance, le mien, que j’avois pris tant de peine à contenir, ne connut plus de frein, & se ranima bientôt avec plus d’ardeur que jamais. Je vis qu’il faloit aimer malgré moi, je sentis qu’il faloit être coupable ; que je ne pouvois résister ni à mon pere ni à mon amant, & que je n’accorderois jamais les droits de l’amour, & du sang qu’aux dépens de l’honnêteté. Ainsi tous mes bons sentimens acheverent de s’éteindre, toutes mes facultés s’altérerent, le crime perdit son horreur à mes yeux, je me sentis tout autre au-dedans de moi ; enfin, les transports effrénés d’une passion rendue furieuse par les obstacles, me jetterent dans le plus affreux désespoir qui puisse accabler une ame ; j’osai désespérer de la vertu. Votre lettre plus propre à réveiller les remords qu’à les prévenir, acheva de m’égarer. Mon cœur étoit si corrompu que ma raisonne put résister aux discours de vos philosophes. Des horreurs dont l’idée n’avoit jamais souillé mon esprit oserent s’y présenter. La volonté les combattoit encore, mais l’imagination s’accoutumoit à les voir, & si je ne portois pas d’avance le crime au fond de mon cœur, je n’y portois plus ces résolutions généreuses qui seules peuvent lui résister.

J’ai peine à poursuivre. Arrêtons un moment. Rappelez-vous ce tems de bonheur, & d’innocence où ce feu si vif & si doux dont nous étions animés épuroit tous nos sentimens, où sa sainte ardeur [78] nous rendoit la pudeur plus chére & l’honnêteté plus aimable, où les désirs mêmes ne sembloient noître que pour nous donner l’honneur de les vaincre & d’en être plus dignes l’un de l’autre. Relisez nos premieres lettres ; songez à ces momens si courts & trop peu goûtés où l’amour se paroit à nos yeux de tous les charmes de la vertu, & où nous nous aimions trop pour former entre nous des liens désavoués par elle.

Qu’étions-nous, & que sommes-nous devenus ? Deux tendres amans passerent ensemble une année entiere dans le plus rigoureux silence, leurs soupirs n’osoient s’exhaler, mais leurs cœurs s’entendoient ; ils croyoient souffrir ; & ils étoient heureux. À force de s’entendre, ils se parlerent ; mais, contens de savoir triompher d’eux-mêmes, & de s’en rendre mutuellement l’honorable témoignage, ils passerent une autre année dans une réserve non moins sévere ; ils se disoient leurs peines, & ils étoient heureux. Ces longs combats furent mal soutenus ; un instant de foiblesse les égara ; ils s’oublierent dans les plaisirs ; mais s’ils cesserent d’être chastes, au moins ils étoient fideles ; au moins le Ciel, & la nature autorisoient les nœuds qu’ils avoient formés ; au moins la vertu leur étoit toujours chére ; ils l’aimoient encore, & la savoient encore honorer ; ils s’étoient moins corrompus qu’avilis. Moins dignes d’être heureux, ils l’étoient pourtant encore.

Que font maintenant ces amans si tendres, qui brûloient d’une flamme si pure, qui sentoient si bien le prix de l’honnêteté ? Qui l’apprendra sans gémir sur eux ? Les voilà livrés au crime. L’idée même de souiller le lit conjugal ne leur fait plus d’horreur… ils méditent des adulteres ! Quoi ! sont-ils bien les mêmes ? Leurs âmes n’ont-elles point changé ? Comment cette ravissante image que le méchant n’aperçut jamais peut-elles’effacer des cœurs où elle a brillé ? Comment l’attroit de la vertu ne dégoûte-t-il pas pour toujours du vice ceux qu il’ont une fois connue ? Combien de siecles ont pu produire ce changement étrange ? Quelle longueur de tems put détruire un si charmant souvenir, & faire perdre le vrai sentiment du bonheur à qui l’a pu savourer une fois ? Ah ! si le premier désordre est pénible, & lent, que tous les autres sont prompts, & faciles ! Prestige des passions, tu fascines ainsi la raison, tu trompes la sagesse, & changes la nature avant qu’on s’en aperçoive ! On s’égare un seul moment de la vie, on se détourne d’un seul pas de la droite route ; aussitôt une pente inévitable nous entraîne, & nous perd ; on tombe enfin dans le gouffre, & l’on se réveille épouvanté de se trouver couvert de crimes avec un cœur né pour la vertu. Mon bon ami, laissons retomber ce voile : avons-nous besoin de voir le précipice affreux qu’il nous cache pour éviter d’en approcher ? Je reprends mon récit.

M. de Wolmar arriva, & ne se rebuta pas du changement de mon visage. Mon pere ne me laissa pas respirer. Le deuil de ma mere alloit finir, & ma douleur étoit à l’épreuve du temps. Je ne pouvois alléguer ni l’un ni l’autre pour éluder ma promesse ; il falut l’accomplir. Le jour qui devoit m’ôter pour jamais à vous, & à moi me parut le dernier de ma vie. J’aurois vu les apprêts de ma sépulture avec moins d’effroi que ceux de mon mariage. Plus j’approchois du moment fatal, moins je pouvois déraciner de mon cœur mes premieres affections : elles s’irritoient par mes efforts pour les éteindre. Enfin, je me lassai de combattre inutilement. Dans l’instant même où j’étois prête à jurer à un autre un éternelle fidélité, mon cœur vous juroit encore un amour éternel, & je fus menée au temple comme une victime impure qui souille le sacrifice où l’on va l’immoler.

Arrivée à l’église, je sentis en entrant une sorte d’émotion que je n’avois jamais éprouvée. Je ne sais quelle terreur vint saisir mon ame dans ce lieu simple, & auguste, tout rempli de la majesté de celui qu’on y sert. Une frayeur soudaine me fit frissonner ; tremblante, & prête à tomber en défaillance, j’eus peine à me traîner jusqu’au pied de la chaire. Loin de me remettre, je sentis mon trouble augmenter durant la cérémonie, & s’il me laissoit apercevoir les objets, c’étoit pour en être épouvantée. Le jour sombre de l’édifice, le profond silence des spectateurs, leur maintien modeste, & recueilli, le cortege de tous mes parents, l’imposant aspect de mon vénéré pere, tout donnoit à ce qui s’alloit passer un air de solennité qui m’excitoit à l’attention, & au respect, & qui m’eût fait frémir à la seule idée d’un parjure. Je crus voir l’organe de la Providence, & entendre la voix de Dieu dans le ministre prononçant gravement la sainte liturgie. La pureté, la dignité, la sainteté du mariage, si vivement exposées dans les paroles de l’Ecriture, ses chastes, & sublimes devoirs si importans au bonheur, à l’ordre, à la paix, à la durée du genre humain, si doux à remplir pour eux-mêmes ; tout cela me fit une telle impression, que je crus sentir intérieurement une révolution subite. Une puissance inconnue sembla corriger tout à coup le désordre de mes affections, & les rétablir selon la loi du devoir, & de la nature. L’œil éternel qui voit tout, disois-je en moi-même, lit maintenant au fond de mon cœur ; il compare ma volonté cachée à la réponse de ma bouche : le Ciel, & la terre sont témoins de l’engagement sacré que je prends ; ils le seront encore de ma fidélité à l’observer. Quel droit peut respecter parmi les hommes quiconque ose violer le premier de tous ?

Un coup d’œil jetté par hasard sur M., & Mde d’Orbe, que je vis à côté l’un de l’autre, & fixant sur moi des yeux attendris, m’émut plus puissamment encore que n’avoient fait tous les autres objets. Aimable, & vertueux couple, pour moins connoître l’amour, en êtes-vous moins unis ? Le devoir, & l’honnêteté vous lient : tendres amis, époux fideles, sans brûler de ce feu dévorant qui consume l’ame, vous vous aimez d’un sentiment pur, & doux qui la nourrit, que la sagesse autorise, & que la raison dirige ; vous n’en êtes que plus solidement heureux. Ah ! puissé-je dans un lien pareil recouvrer la même innocence, & jouir du même bonheur ! Si je ne l’ai pas mérité comme vous, je m’en rendrai digne à votre exemple. Ces sentimens réveillerent mon espérance, & mon courage. J’envisageai le saint nœud que j’alloix former comme un nouvel état qui devoit purifier mon ame, & la rendre à tous ses devoirs. Quand le pasteur me demanda si je promettois obéissance, & fidélité parfaite à celui que j’acceptois pour époux, ma bouche, & mon cœur le promirent. Je le tiendrai jusqu’à la mort.

De retour au logis, je soupirois apres une heure de solitude, & de recueillement. Je l’obtins, non sans peine ; & quelque empressement que j’eusse d’en profiter, je ne m’examinai d’abord qu’avec répugnance, craignant de n’avoir éprouvé qu’une fermentation passagere en changeant de condition, & de me retrouver aussi peu digne épouse que j’avois été fille peu sage. L’épreuve étoit sûre, mais dangereuse. Je commençai par songer à vous. Je me rendois le témoignage que nul tendre souvenir n’avoit profané l’engagement solennel que je venois de prendre. Je ne pouvois concevoir par quel prodige votre opiniâtre image m’avoit pu laisser si long-tems en paix avec tant de sujets de me la rappeler ; je me serois défiée de l’indifférence, & de l’oubli, comme d’un état trompeur qui m’étoit trop peu naturel pour être durable. Cette illusion n’étoit guere à craindre ; je sentis que je vous aimois autant, & plus peut-être que je n’avois jamais fait ; mais je le sentis sans rougir. Je vis que je n’avois pas besoin pour penser à vous d’oublier que j’étois la femme d’un autre. En me disant combien vous m’étiez cher, mon cœur étoit ému, mais ma conscience, & mes sens étoient tranquilles ; & je connus des ce moment que j’étois réellement changée. Quel torrent de pure joie vint alors inonder mon ame ! Quel sentiment de paix, effacé depuis si longtemps, vint ranimer ce cœur flétri par l’ignominie, & répandre dans tout mon être une sérénité nouvelle ! Je cru me sentir renaître ; je crus recommencer une autre vie. Douce, & consolante vertu, je la recommence pour toi ; c’est toi qui me la rendras chére ; c’est à toi que je la veux consacrer. Ah ! j’ai trop appris ce qu’il en coûte à te perdre, pour t’abandonner une seconde fois !

Dans le ravissement d’un changement si grand, si prompt, si inespéré, j’osai considérer l’état où j’étois la veille ; je frémis de l’indigne abaissement où m’avoit réduit l’oubli de moi-même, & de tous les dangers que j’avois courus depuis mon premier égarement. Quelle heureuse révolution me venoit de montrer l’horreur du crime qui m’avoit tentée, & réveilloit en moi le goût de la sagesse ! Par quel rare bonheur avois-je été plus fidele à l’amour qu’à l’honneur qui me fut si cher ? Par quelle faveur du sort votre inconstance ou la mienne ne m’avoit-elle point livrée de nouvelles inclinations ? Comment eussé-je opposé à un autre amant une résistance que le premier avoit déjà vaincue, & une honte accoutumée à céder aux désirs ? Aurois-je plus respecté les droits d’un amour éteint que je n’avois respecté ceux de la vertu, jouissant encore de tout leur empire ? Quelle sûreté avois-je eue de n’aimer que vous seul au monde si ce n’est un sentiment intérieur que croient avoir tous les amants, qui se jurent une constance éternelle, & se parjurent innocemment toutes les fois qu’il plaît au Ciel de changer leur cœur ? Chaque défaite eût ainsi préparé la suivante ; l’habitude du vice en eût effacé l’horreur à mes yeux. Entraînée du déshonneur à l’infamie sans trouver de prise pour m’arrêter, d’une amante abusée je devenois une fille perdue, l’opprobre de mon sexe, & le désespoir de ma famille. Qui m’a garantie d’un effet si naturel de ma premiere faute ? Qui m’a retenue apres le premier pas ? Qui m’a conservé ma réputation, & l’estime de ceux qui me sont chers ? Qui m’a mise sous la sauvegarde d’un époux vertueux, sage, aimable par son caractere, & même par sa personne, & rempli pour moi d’un respect, & d’un attachement si peu mérités ? Qui me permet enfin d’aspirer encore au titre d’honnête femme, & me rend le courage d’en être digne ? Je le vois, je le sens ; la main secourable qui m’a conduite à travers les ténebres est celle qui leve à mes yeux le voile de l’erreur, & me rend à moi malgré moi-même. La voix secrete qui ne cessoit de murmurer au fond de mon cœurs’éleve, & tonne avec plus de force au moment où j’étois prête à périr. L’auteur de toute vérité n’a point souffert que je sortisse de sa présence, coupable d’un vil parjure ; & prévenant mon crime par mes remords, il m’a montré l’abîme où j’alloix me précipiter. Providence éternelle, qui fais ramper l’insecte, & rouler les cieux, tu veilles sur la moindre de tes œuvres ! Tu me rappelles au bien que tu m’as fait aimer ! Daigne accepter d’un cœur épuré par tes soins l’hommage que toi seule rends digne de t’être offert.

À l’instant, pénétrée d’un vif sentiment du danger dont j’étois délivrée, & de l’état d’honneur, & de sûreté où je me sentois rétablie, je me prosternai contre terre, j’élevai vers le Ciel mes mains suppliantes, j’invoqua il’Etre dont il est le trône, & qui soutient ou détruit quand il lui plaît par nos propres forces la liberté qu’il nous donne."Je veux, lui dis-je, le bien que tu veux, & dont toi seul es la source. Je veux aimer l’époux que tu m’as donné. Je veux être fidele, parce que c’est le premier devoir qui lie la famille, & toute la société. Je veux être chaste, parce que c’est la premiere vertu qui nourrit toutes les autres. Je veux tout ce qui se rapporte à l’ordre de la nature que tu as établi, & aux regles de la raison que je tiens de toi. Je remets mon cœur sous ta garde, & mes désirs en ta main. Rends toutes mes actions conformes à ma volonté constante, qui est la tienne ; & ne permets plus que l’erreur d’un moment l’emporte sur le choix de toute ma vie.

Apres cette courte priere, la premiere que j’eusse faite avec un vrai zele, je me sentis tellement affermie dans mes résolutions, il me parut si facile, & si doux de les suivre, que je vis clairement où je devois chercher désormais la force dont j’avois besoin pour résister à mon propre cœur, & que Je ne pouvois trouver en moi-même. Je tirai de cette seule découverte une confiance nouvelle, & je déplorai le triste aveuglement qui me l’avoit fait manquer si longtemps. Je n’avois jamais été tout à fait sans religion ; mais peut-être vaudroit-il mieux n’en point avoir du tout que d’en avoir une extérieure, & maniérée, qui sans toucher le cœur rassure la conscience ; de se borner à des formules, & de croire exactement en Dieu à certaines heures pour n’y plus penser le reste du temps. Scrupuleusement attachée au culte public, je n’en savois rien tirer pour la pratique de ma vie. Je me sentois bien née, & me livrois à mes penchants ; j’aimois à réfléchir, & me fiois à ma raison ; ne pouvant accorder l’esprit de l’Evangile avec celui du monde, ni la foi avec les œuvres, j’avois pris un milieu qui contentoit ma vaine sagesse ; j’avois des maximes pour croire, & d’autres pour agir ; j’oubliois dans un lieu ce que j’avois pensé dans l’autre ; j’étois dévote à l’église, & philosophe au logis. Hélas ! je n’étois rien nulle part ; mes prieres n’étoient que des mots, mes raisonnemens des sophismes, & je suivois pour toute lumiere la fausse lueur des feux errans qui me guidoient pour me perdre.

Je ne puis vous dire combien ce principe intérieur qui m’avoit manqué jusqu’ici m’a donné de mépris pour ceux qui m’ont si mal conduite. Quelle étoit, je vous prie, leur raison premiere, & sur quelle base étoient-ils fondés ? Un heureux instinct me porte au bien : une violente passion s’éleve ; elle a sa racine dans le même instinct ; que ferai-je pour la détruire ? De la considération de l’ordre je tire la beauté de la vertu, & sa bonté de l’utilité commune. Mais que fait tout cela contre mon intérêt particulier, & lequel au fond m’importe le plus, de mon bonheur aux dépens du reste des hommes, ou du bonheur des autres aux dépens du mien ? Si la crainte de la honte ou du châtiment m’empêche de mal faire pour mon profit, je n’ai qu’à mal faire en secret, la vertu n’a plus rien à me dire, & si je suis surprise en faute, on punira, comme à Sparte, non le délit, mais la maladresse. Enfin, que le caractere, & l’amour du beau soit empreint par la nature au fond de mon ame, j’aurai ma regle aussi long-tems qu’il ne sera point défiguré. Mais comment m’assurer de conserver toujours dans sa pureté cette effigie intérieure qui n’a point, parmi les êtres sensibles, de modele auquel on puisse la comparer ? Ne sait-on pas que les affections désordonnées corrompent le jugement ainsi que la volonté, & que la conscience s’altere, & se modifie insensiblement dans chaque siecle, dans chaque peuple, dans chaque individu, selon l’inconstance, & la variété des préjugés ?

Adorez l’Etre éternel, mon digne, & sage ami ; d’un souffle vous détruirez ces fantômes de raison qui n’ont qu’une vaine apparence, & fuient comme une ombre devant l’immuable vérité. Rien n’existe que par celui qui est. C’est lui qui donne un but à la justice, une base à la vertu, un prix à cette courte vie employée à lui plaire ; c’est lui qui ne cesse de crier aux coupables que leurs crimes secrets ont été vus, & qui sait dire au juste oublié : "Tes vertus ont un témoin." C’est lui, c’est sa substance inaltérable qui est le vrai modele des perfections dont nous portons tous une image en nous-mêmes. Nos passions ont beau la défigurer ; tous ses traits liés à l’essence infinie se représentent toujours à la raison & lui servent à rétablir ce que l’imposture & l’erreur en ont altéré. Ces distinctions me semblent faciles ; le sens commun suffit pour les faire. Tout ce qu’on ne peut séparer de l’idée de cette essence est Dieu ; tout le reste est l’ouvrage des hommes. C’est à la contemplation de ce divin modele que l’ame s’épure & s’éleve, qu’elle apprend à mépriser ses inclinations basses & à surmonter ses vils penchants. Un cœur pénétré de ces sublimes vérités se refuse aux petites passions des hommes ; cette grandeur infinie le dégoûte de leur orgueil ; le charme de la méditation l’arrache aux désirs terrestres ; & quand l’Etre immense dont il s’occupe n’existeroit pas, il seroit encore bon qu’ils’en occupât sans cesse pour être plus maître de lui-même, plus fort, plus heureux, & plus sage.

Cherchez-vous un exemple sensible des vains sophismes d’une raison qui ne s’appuye que sur elle-même ? Considérons de sang-froid les discours de vos philosophes, dignes apologistes du crime, qui ne séduisirent jamais que des cœurs déjà corrompus. Ne diroit-on pas qu’en s’attaquant directement au plus saint & au plus solennel des engagemens, ces dangereux raisonneurs ont résolu d’anéantir d’un seul coup toute la société humaine, qui n’est fondée que sur la foi des conventions ? Mais voyez, je vous prie, comme ils disculpent un adultere secret ! C’est, disent-ils, qu’il n’en résulte aucun mal, pas même pour l’époux qui l’ignore. Comme s’ils pouvoient être sûrs qu’il l’ignorera toujours ? Comme s’il suffisoit, pour autoriser le parjure & l’infidélité qu’ils ne nuisissent pas à autrui ! comme si ce n’étoit pas assez, pour abhorrer le crime, du mal qu’il fait à ceux qui le commettent ! Quoi donc ! ce n’est pas un mal de manquer de foi, d’anéantir autant qu’il est en soi la force du serment, & des contrats les plus inviolables ? Ce n’est pas un mal de se forcer soi-même à devenir fourbe, & menteur ? Ce n’est pas un mal deformer des liens qui vous font désirer le mal, & la mort d’autrui, la mort de celui même qu’on doit le plus aimer, & avec qui l’on a juré de vivre ? Ce n’est pas un mal qu’un état dont mille autre crimes sont toujours le fruit ? Un bien qui produiroit tant de maux seroit par cela seul un mal lui-même.

L’un des deux penseroit-il être innocent, parce qu’il est libre peut-être de son côté, & ne manque de foi à personne ? Il se trompe grossierement. Ce n’est pas seulement l’intérêt des époux, mais la cause commune de tous les hommes, que la pureté du mariage ne soit point altérée. Chaque fois que deux époux s’unissent par un nœud solennel, il intervient un engagement tacite de tout le genre humain de respecter ce lien sacré, d’honorer en eux l’union conjugale ; & c’est, ce me semble, une raison tres forte contre les mariages clandestins, qui, n’offrant nul signe de cette union, exposent des cœurs innocens à brûler d’une flamme adultere. Le public est en quelque sorte garant d’une convention passée en sa présence, & l’on peut dire que l’honneur d’une femme pudique est sous la protection spéciale de tous les gens de bien. Ainsi, quiconque ose la corrompre peche, premierement parce qu’il la fait pécher, & qu’on partage toujours les crimes qu’on fait commettre ; il peche encore directement lui-même, parce qu’il viole la foi publique, & sacrée du mariage, sans lequel rien ne peut subsister dans l’ordre légitime des choses humaines.

Le crime est secret, disent-ils, & il n’en résulte aucun mal pour personne. Si ces philosophes croient l’existence de Dieu, & l’immortalité de l’ame, peuvent-ils appeler un crime secret celui qui a pour témoin le premier offensé, & le seul vrai juge ? Etrange secret que celui qu’on dérobe à tous les yeux, hors ceux à qui l’on ale plus d’intérêt à le cacher ! Quand même ils ne reconnaîtroient pas la présence de la Divinité, comment osent-ils soutenir qu’ils ne font de mal à personne ? Comment prouvent-ils qu’il est indifférent à un pere d’avoir des héritiers qui ne soient pas de son sang ; d’être chargé peut-être de plus d’enfans qu’il n’en auroit eu, & forcé de partager ses biens aux gages de son déshonneur sans sentir pour eux des entrailles de pere ? Supposons ces raisonneurs matérialistes ; on n’en est que mieux fondé à leur opposer la douce voix de la nature, qui réclame au fond de tous les cœurs contre une orgueilleuse philosophie, & qu’on n’attaqua jamais par de bonnes raisons. En effet, si le corps seul produit la pensée, & que le sentiment dépende uniquement des organes, deux êtres formés d’un même sang ne doivent-ils pas avoir entre eux une plus étroite analogie, un attachement plus fort l’un pour l’autre, & se ressembler d’âme comme de visage, ce qui est une grande raison de s’aimer ?

N’est-ce donc faire aucun mal, à votre avis, que d’anéantir ou troubler par un sang étranger cette union naturelle, & d’altérer dans son principe l’affection mutuelle qui doit lier entre eux tous les membres d’une famille ? Y a-t-il au monde un honnête homme qui n’eût horreur de changer l’enfant d’un autre en nourrice, & le crime est-il moindre de le changer dans le sein de la mere ?

Si je considere mon sexe en particulier, que de maux j’apperçois dans ce désordre qu’ils prétendent ne faire aucun mal ! Ne fût-ce que l’avilissement d’une femme coupable à qui la perte de l’honneur ôte bientôt toutes les autres vertus. Que d’indices trop sûrs pour un tendre époux d’une intelligence qu’ils pensent justifier par le secret, ne fût-ce que de n’être plus aimé de sa femme ! Que fera-t-elle avec ses soins artificieux, que mieux prouver son indifférence ? Est-ce l’œil de l’amour qu’on abuse par de feintes caresses ?, & quel supplice, auprès d’un objet chéri, de sentir que la main nous embrasse, & que le cœur nous repousse ! Je veux que la fortune seconde une prudence qu’elle a si souvent trompée ; je compte un moment pour rien la témérité de confier sa prétendue innocence, & le repos d’autrui à des précautions que le Ciel se plaît à confondre : que de faussetés, que de mensonges, que de fourberies pour couvrir un mauvais commerce, pour tromper un mari, pour corrompre des domestiques, pour en imposer au public ! Quel scandale pour des complices ! Quel exemple pour des enfants ! Que devient leur éducation parmi tant de soins pour satisfaire impunément de coupables feux ? Que devient la paix de la maison, & l’union des chefs ? Quoi ! dans tout cela l’époux n’est point lésé ? Mais qui le dédommagera d’un cœur qui lui étoit dû ? Qui lui pourra rendre une femme estimable ? Qui lui donnera le repos, & la sûreté ? Qui le guérira de ses justes soupçons ? Qui fera confier un pere au sentiment de la nature en embrassant son propre enfant ?

À l’égard des liaisons prétendues que l’adultere, & l’infidélité peuvent former entre les familles, c’est moins une raison sérieuse qu’une plaisanterie absurde, & brutale qui ne mérite pour toute réponse que le mépris, & l’indignation. Les trahisons, les querelles, les combats, les meurtres, les empoisonnements, dont ce désordre a couvert la terre dans tous les temps, montrent assez ce qu’on doit attendre pour le repos, & l’union des hommes d’un attachement formé par le crime. S’il résulte quelque sorte de société de ce vil, & méprisable commerce, elle est semblable à celle des brigands, qu’il faut détruire, & anéantir pour assurer les sociétés légitimes.

J’ai tâché de suspendre l’indignation que m’inspirent ces maximes pour les discuter paisiblement avec vous. Plus je les trouve insensées, moins je dois dédaigner de les réfuter, pour me faire honte à moi-même de les avoir peut-être écoutées avec trop peu d’éloignement. Vous voyez combien elles supportent mal l’examen de la saine raison. Mais où chercher la saine raison, sinon dans celui qui en est la source, & que penser de ceux qui consacrent à perdre les hommes ce flambeau divin qu’il leur donna pour les guider ? Défions-nous d’une philosophie en paroles ; défions-nous d’une fausse vertu qui sape toutes les vertus, & s’applique à justifier tous les vices pour s’autoriser à les avoir tous. Le meilleur moyen de trouver ce qui est bien est de le chercher sincerement ; & l’on ne peut long-tems le chercher ainsi sans remonter à l’auteur de tout bien. C’est ce qu’il me semble avoir fait depuis que je m’occupe à rectifier mes sentimens, & ma raison ; c’est ce que vous ferez mieux que moi quand vous voudrez suivre la même route. Il m’est consolant de songer que vous avez souvent nourri mon esprit des grandes idées de la religion ; & vous, dont le cœur n’a rien de caché pour moi, ne m’en eussiez pas ainsi parlé si vous aviez eu d’autres sentimens. Il me semble même que ces conversations avoient pour nous des charmes. La présence de l’Etre suprême ne nous fut jamais importune ; elle nous donnoit plus d’espoir que d’épouvante ; elle n’effraya jamais que l’ame du méchant : nous aimions à l’avoir pour témoin de nos entretiens, à nous révéler conjointement jusqu’à lui. Si quelquefois nous étions humiliés par la honte, nous nous disions en déplorant nos foiblesses : au moins il voit le fond de nos cœurs, & nous en étions plus tranquilles.

Si cette sécurité nous égara, c’est au principe sur lequel elle étoit fondée à nous ramener. N’est-il pas bien indigne d’un homme de ne pouvoir jamais s’accorder avec lui-même ; d’avoir une regle pour ses actions, une autre pour ses sentimens ; de penser comme s’il étoit sans corps, d’agir comme s’il étoit sans ame, & de ne jamais approprier à soi tout entier rien de ce qu’il fait en toute sa vie ? Pour moi, je trouve qu’on est bien fort avec nos anciennes maximes, quand on ne les borne pas à de vaines spéculations. La foiblesse est de l’homme, & le Dieu clément qui le fit la lui pardonnera sans doute ; mais le crime est du méchant, & ne restera point impuni devant l’auteur de toute justice. Un incrédule, d’ailleurs heureusement né, se livre aux vertus qu’il aime ; il fait le bien par goût, & non par choix. Si tous ses désirs sont droits, il les suit sans contrainte ; il les suivroit de même s’ils ne l’étoient pas, car pourquoi se gêneroit-il ? Mais celui qui reconnaît, & sert le pere commun des hommes se croit une plus haute destination ; l’ardeur de la remplir anime son zele ; & suivant une regle plus sûre que ses penchants, il sait faire le bien qui lui coûte, & sacrifier les désirs de son cœur à la loi du devoir. Tel est, mon ami, le sacrifice héroique auquel nous sommes tous deux appelés. L’amour qui nous unissoit eût fait le charme de notre vie. Il survéquit à l’espérance ; il brava le tems, & l’éloignement ; il supporta toutes les épreuves. Un sentiment si parfait ne devoit point périr de lui-même ; il étoit digne de n’être immolé qu’à la vertu.

Je vous dirai plus. Tout est changé entre nous ; il faut nécessairement que votre cœur change. Julie de Wolmar n’est plus votre ancienne Julie ; la révolution de vos sentimens pour elle est inévitable, & il ne vous reste que le choix de faire honneur de ce changement au vice ou à la vertu. J’ai dans la mémoire un passage d’un auteur que vous ne récuserez pas : L’amour, dit-il, est privé de son plus grand charme quand l’honnêteté l’abandonne. Pour en sentir tout le prix, il faut que le cœur s’y complaise, & qu’il nous éleve en élevant l’objet aimé. Otez l’idée de la perfection, vous ôtez l’enthousiasme ; ôtez l’estime, & l’amour n’est plus rien. Comment une femme honorera-t-elle un homme qu’elle doit mépriser ? Comment pourra-t-il honorer lui-même celle qui n’a pas craint de s’abandonner à un vil corrupteur ? Ainsi bientôt ils se mépriseront mutuellement. L’amour, ce sentiment céleste, ne sera plus pour eux qu’un honteux commerce. Ils auront perdu l’honneur, & n’auront point trouvé la félicité [79]." Voilà notre leçon, mon ami ; c’est vous qui l’avez dictée. Jamais nos cœurs s’aimerent-ils plus délicieusement, & jamais l’honnêteté leur fut-elle aussi chére que dans le tems heureux où cette lettre fut écrite ? Voyez donc à quoi nous meneroient aujourd’hui de coupables feux nourris aux dépens des plus doux transports qui ravissent l’ame ! L’horreur du vice qui nous est si naturelle à tous deux s’étendroit bientôt sur le complice de nos fautes ; nous nous hairions pour nous être trop aimés, & l’amour s’éteindroit dans les remords. Ne vaut-il pas mieux épurer un sentiment si cher pour le rendre durable ? Ne vaut-il pas mieux en conserver au moins ce qui peut s’accorder avec l’innocence ? N’est-ce pas conserver tout ce qu’il eut de plus charmant ? Oui, mon bon, & digne ami, pour nous aimer toujours il faut renoncer l’un à l’autre. Oublions tout le reste, & soyez l’amant de mon ame. Cette idée est si douce qu’elle console de tout.

Voilà le fidele tableau de ma vie, & l’histoire naive de tout ce qui s’est passé dans mon cœur. Je vous aime toujours, n’en doutez pas. Le sentiment qui m’attache à vous est si tendre, & si vif encore, qu’une autre en seroit peut-être alarmée ; pour moi, j’en connus un trop différent pour me défier de celui-ci. Je sens qu’il a changé de nature, & du moins en cela mes fautes passées fondent ma sécurité présente. Je sais que l’exacte bienséance, & la vertu de parade exigeroient davantage encore, & ne seroient pas contentes que vous ne fussiez tout à fait oublié. Je crois avoir une regle plus sûre, & je m’y tiens. J’écoute en secret ma conscience ; elle ne me reproche rien, & jamais elle ne trompe une ame qui la consulte sincerement. Si cela ne suffit pas pour me justifier dans le monde, cela suffit pour ma propre tranquillité. Comment s’est fait cet heureux changement ? Je l’ignore. Ce que je sais, c’est que je l’ai vivement désiré. Dieu seul a fait le reste. Je penserois qu’une ame une fois corrompue l’est pour toujours, & ne revient plus au bien d’elle-même, à moins que quelque révolution subite, quelque brusque changement de fortune, & de situation ne change tout à coup ses rapports, & par un violent ébranlement ne l’aide à retrouver une bonne assiette. Toutes ses habitudes étant rompues, & toutes ses passions modifiées, dans ce bouleversement général, on reprend quelquefois son caractere primitif, & l’on devient comme un nouvel être sorti récemment des mains de la nature. Alors le souvenir de sa précédente bassesse peut servir de préservatif contre une rechute. Hier on étoit abject, & foible ; aujourd’hui l’on est fort, & magnanime. En se contemplant de si près dans deux états si différents, on en sent mieux le prix de celui où l’on est remonté, & l’on en devient plus attentif à s’y soutenir. Mon mariage m’a fait éprouver quelque chose de semblable à ce que je tâche de vous expliquer. Ce lien si redouté me délivre d’une servitude beaucoup plus redoutable, & mon époux m’en devient plus cher pour m’avoir rendue à moi-même.

Nous étions trop unis vous, & moi pour qu’en changeant d’espece notre union se détruise. Si vous perdrez une tendre amante, vous gagnez une fidele amie ; & quoi que nous en ayons pu dire durant nos illusions, je doute que ce changement vous soit désavantageux. Tirez-en le même parti que moi, je vous en conjure, pour devenir meilleur, & plus sage, & pour épurer par des mœurs chrétiennes les leçons de la philosophie. Je ne serai jamais heureuse que vous ne soyez heureux aussi, & je sens plus que jamais qu’il n’y a point de bonheur sans la vertu. Si vous m’aimez véritablement, donnez-moi la douce consolation de voir que nos cœurs ne s’accordent pas moins dans leur retour au bien qu’ils s’accorderent dans leur égarement.

Je ne crois pas avoir besoin d’apologie pour cette longue lettre. Si vous m’étiez moins cher, elle seroit plus courte. Avant de la finir, il me reste une grace à vous demander. Un cruel fardeau me pese sur le cœur. Ma conduite passée est ignorée de M. de Wolmar ; mais une sincérité sans réserve fait partie de la fidélité que je lui dois. J’aurois déjà cent fois tout avoué, vous seul m’avez retenue. Quoique je connoisse la sagesse, & la modération de M. de Wolmar, c’est toujours vous compromettre que de vous nommer, & je n’ai point voulu le faire sans votre consentement. Seroit-ce vous déplaire que de vous le demander, & aurois-je trop présumé de vous ou de moi en me flattant de l’obtenir ? Songez, je vous supplie, que cette réserve ne sauroit être innocente, qu’elle m’est chaque jour plus cruelle, & que, jusqu’à la réception de votre réponse, je n’auroi pas un instant de tranquillité. LETTRE XIX. REPONSE.

Et vous ne seriez plus ma Julie ? Ah ! ne dites pas cela, digne & respectable femme. Vous l’êtes plus que jamais. Vous êtes celle qui méritez les hommages de tout l’univers. Vous êtes celle que j’adoroi en commençant d’être sensible à la véritable beauté. Vous êtes celle que je ne cesseroi d’adorer, même apres ma mort, s’il reste encore en mon ame quelque souvenir des attraits vraiment célestes qui l’enchanterent durant ma vie. Cet effort de courage qui vous ramene à tout votre vertu ne vous rend que plus semblable à vous-même. Non, non, quelque supplice que j’éprouve à le sentir & le dire, jamais vous ne fûtes mieux ma Julie qu’au moment que vous renoncez à moi. Hélas ! c’est en vous perdant que je vous ai retrouvée. Mais moi dont le cœur frémit au seul projet de vous imiter, moi tourmenté d’une passion criminelle que je ne puis ni supporter ni vaincre, suis-je celui que je pensois être ? Etois-je digne de vous plaire ? Quel droit avois-je de vous importuner de mes plaintes & de mon désespoir ! C’étoit bien à moi d’oser soupirer pour vous ! Eh ! qu’étois-je pour vous aimer ?

Insensé ! comme si je n’éprouvois pas assez d’humiliations sans en rechercher de nouvelles ! Pourquoi compter des différences que l’amour fit disparoître ? Il m’élevoit, il m’égaloit à vous, sa flamme me soutenoit ; nos cœurs s’étoient confondus ; tous leurs sentimens nous étoient communs, & les miens partageoient la grandeur des vôtres. Me voilà donc retombé dans toute ma bassesse ! Doux espoir, qui nourrissois mon ame, & m’abusas si longtemps, te voilà donc éteint sans retour ! Elle ne sera point à moi ! Je la perds pour toujours ! Elle fait le bonheur d’un autre !… Ô rage ! ô tourment de l’enfer !…Infidele ! ah ! devois-tu jamais… Pardon, pardon, Madame ; ayez pitié de mes fureurs. Ô Dieu ! vous l’avez trop bien dit, elle n’est plus… elle n’est plus, cette tendre Julie à qui je pouvois montrer tous les mouvemens de mon cœur ! Quoi ! je me trouvois malheureux, & je pouvois me plaindre !… elle pouvoit m’écouter ! J’étois malheureux ?… que suis-je donc aujourd’hui ?… Non, je ne vous ferai plus rougir de vous ni de moi. C’en est fait, il faut renoncer l’un à l’autre, il faut nous quitter ; la vertu même en a dicté l’arrêt ; votre main l’a pu tracer. Oublions-nous… oubliez-moi du moins. Je l’ai résolu, je le jure ; je ne vous parlerai plus de moi.

Oserai-je vous parler de vous encore, & conserver le seul intérêt qui me reste au monde, celui de votre bonheur ? En m’exposant l’état de votre ame, vous ne m’avez rien dit de votre sort. Ah ! pour prix d’un sacrifice qui doit être senti de vous, daignez me tirer de ce doute insupportable. Julie, êtes-vous heureuse ? Si vous l’êtes, donnez-moi dans mon désespoir la seule consolation dont je sois susceptible ; si vous ne l’êtes pas, par pitié daignez me le dire, j’en serai moins long-tems malheureux.

Plus je réfléchis sur l’aveu que vous méditez, moins j’y puis consentir ; & le même motif qui m’ôta toujours le courage de vous faire un refus me doit rendre inexorable sur celui-ci. Le sujet est de la derniere importance, & je vous exhorte à bien peser mes raisons. Premierement, il me semble que votre extrême délicatesse vous jette à cet égard dans l’erreur, & je ne vois point sur quel fondement la plus austere vertu pourroit exiger une pareille confession. Nul engagement au monde ne peut avoir un effet rétroactif. On ne sauroit s’obliger pour le passé, ni promettre ce qu’on n’a plus le pouvoir de tenir : pourquoi devroit-on compte à celui à qui l’on s’engage de l’usage antérieur qu’on a fait de sa liberté, & d’une fidélité qu’on ne lui a point promise ? Ne vous y trompez pas, Julie ; ce n’est pas à votre époux, c’est à votre ami que vous avez manqué de foi. Avant la tyrannie de votre pere, le Ciel, & la nature nous avoient unis l’un à l’autre. Vous avez fait, en formant d’autres nœuds, un crime que l’amour ni l’honneur peut-être ne pardonne point, & c’est à moi seul de réclamer le bien que M. de Wolmar m’a ravi.

S’il est des cas où le devoir puisse exiger un pareil aveu, c’est quand le danger d’une rechute oblige une femme prudente à prendre des précautions pour s’en garantir. Mais votre lettre m’a plus éclairé que vous ne pensez sur vos vrais sentimens. En la lisant, j’ai senti dans mon propre cœur combien le vôtre eût abhorré de près, même au sein de l’amour, un engagement criminel dont l’éloignement nous ôtoit l’horreur.

Des là que le devoir, & l’honnêteté n’exigent pas cette confidence, la sagesse, & la raison la défendent ; car c’est risquer sans nécessité ce qu’il y a de plus précieux dans le mariage, l’attachement d’un époux, la mutuelle confiance, la paix de la maison. Avez-vous assez réfléchi sur une pareille démarche ? Connoissez-vous assez votre mari pour être sûre de l’effet qu’elle produira sur lui ? Savez-vous combien il y a d’hommes au monde auxquels il n’en faudroit pas davantage pour concevoir une jalousie effrénée, un mépris invincible, & peut-être attenter aux jours d’une femme ? Il faut pour ce délicat examen avoir égard au temps, aux lieux, aux caracteres. Dans le pays où je suis, de pareilles confidences sont sans aucun danger, & ceux qui traitent si légerement la foi conjugale ne sont pas gens à faire une si grande affaire des fautes qui précéderent l’engagement. Sans parler des raisons qui rendent quelquefois ces aveux indispensables, & qui n’ont pas eu lieu pour vous, je connois des femmes assez médiocrement estimables qui se sont fait à peu de risques un mérite de cette sincérité, peut-être pour obtenir à ce prix une confiance dont elles puissent abuser au besoin. Mais dans des lieux où la sainteté du mariage est plus respectée, dans des lieux où ce lien sacré forme une union solide, & où les maris ont un véritable attachement pour leurs femmes, ils leur demandent un compte plus sévere d’elles-mêmes ; ils veulent que leurs cœurs n’aient connu que pour eux un sentiment tendre ; usurpant un droit qu’ils n’ont pas, ils exigent qu’elles soient à eux seuls avant de leur appartenir, & ne pardonnent pas plus l’abus de la liberté qu’une infidélité réelle.

Croyez-moi, vertueuse Julie, défiez-vous d’un zele sans fruit & sans nécessité. Gardez un secret dangereux que rien ne vous oblige à révéler, dont la communication peut vous perdre, & n’est d’aucun usage à votre époux. S’il est digne de cet aveu, son ame en sera contristée, & vous l’aurez affligé sans raison. S’il n’en est pas digne, pourquoi voulez-vous donner un prétexte à ses torts envers vous ? Que savez-vous si votre vertu, qui vous a soutenue contre les attaques de votre cœur, vous soutiendroit encore contre des chagrins domestiques toujours renaissants ? N’empirez point volontairement vos maux, de peur qu’ils ne deviennent plus forts que votre courage, & que vous ne retombiez à force de scrupules dans un état pire que celui dont vous avez eu peine à sortir. La sagesse est la base de toute vertu : consultez-la, je vous en conjure, dans la plus importante occasion de votre vie ; & si ce fatal secret vous pese si cruellement, attendez du moins pour vous en décharger que le temps, les années, vous donnent une connoissance plus parfaite de votre époux, & ajoutent dans son cœur, à l’effet de votre beauté, l’effet plus sûr encore des charmes de votre caractere, & la douce habitude de les sentir. Enfin quand ces raisons, toutes solides qu’elles sont, ne vous persuaderoient pas, ne fermez point l’oreille à la voix qui vous les expose. Ô Julie, écoutez un homme capable de quelque vertu, & qui mérite au moins de vous quelque sacrifice par celui qu’il vous fait aujourd’hui !

Il faut finir cette lettre. Je ne pourrois, je le sens, m’empêcher d’y reprendre un ton que vous ne devez plus entendre. Julie, il faut vous quitter ! Si jeune encore, il faut déjà renoncer au bonheur ! Ô tems ! qui ne dois plus revenir ! tems passé pour toujours, source de regrets éternels ! plaisirs, transports, douces extases, momens délicieux, ravissemens célestes ! mes amours, mes uniques amours, honneur, & charme de ma vie ! adieu pour jamais.

LETTRE XX. DE JULIE.

Vous me demandez si je suis heureuse. Cette question me touche, & en la faisant vous m’aidez à y répondre ; car, bien loin de chercher l’oubli dont vous parlez, j’avoue que je ne saurois être heureuse si vous cessiez de m’aimer ; mais je le suis à tous égards, & rien ne manque à mon bonheur que le vôtre. Si j’ai évité dans ma lettre précédente de parler de M. de Wolmar, je l’ai fait par ménagement pour vous. Je connoissois trop votre sensibilité pour ne pas craindre d’aigrir vos peines ; mais votre inquiétude sur mon sort m’obligeant à vous parler de celui dont il dépend, je ne puis vous en parler que d’une maniere digne de lui, comme il convient à son épouse, & à une amie de la vérité.

M. de Wolmar a près de cinquante ans ; sa vie unie, réglée, & le calme des passions, lui ont conservé une constitution si saine, & un air si frais, qu’il paraît à peine en avoir quarante ; et il n’a rien d’un âge avancé que l’expérience, & la sagesse. Sa physionomie est noble, & prévenante, son abord simple, & ouvert ; ses manieres sont plus honnêtes qu’empressées ; il parle peu, & d’un grand sens, mais sans affecter ni précision ni sentences. Il est le même pour tout le monde, ne cherche, & ne fuit personne, & n’a jamais d’autres préférences que celles de la raison.

Malgré sa froideur naturelle, son cœur, secondant les intentions de mon pere, crut sentir que je lui convenois, & pour la premiere fois de sa vie il prit un attachement. Ce goût modéré, mais durable, s’est si bien réglé sur les bienséances, & s’est maintenu dans une telle égalité, qu’il n’a pas eu besoin de changer de ton en changeant d’état, & que, sans blesser la gravité conjugale, il conserve avec moi depuis son mariage les mêmes manieres qu’il avoit auparavant. Je ne l’ai jamais vu ni gai ni triste, mais toujours content ; jamais il ne me parle de lui, rarement de moi ; il ne me cherche pas, mais il n’est pas fâché que je le cherche, & me quitte peu volontiers. Il ne rit point ; il est sérieux sans donner envie de l’être ; au contraire, son abord serein semble m’inviter à

l’enjouement ; & comme les plaisirs que je goûte sont les seuls auxquels il paraît sensible, une des attentions que je lui dois est de chercher à m’amuser. En un mot, il veut que je sois heureuse : il ne me le dit pas, mais je le vois, & vouloir le bonheur de sa femme, n’est-ce pas l’avoir obtenu ?

Avec quelque soin que j’aie pu l’observer, je n’ai sçu lui trouver de passion d’aucune espece que celle qu’il a pour moi. Encore cette passion est-elle si égale, & si tempérée, qu’on diroit qu’il n’aime qu’autant qu’il veut aimer, & qu’il ne le veut qu’autant que la raison le permet. Il est réellement ce que Milord Edouard croit être ; en quoi je le trouve bien supérieur à tous nous autres gens à sentiment, qui nous admirons tant nous-mêmes ; car le cœur nous trompe en mille manieres, & n’agit que par un principe toujours suspect ; mais la raison n’a d’autre fin que ce qui est bien ; ses regles sont sûres, claires, faciles dans la conduite de la vie ; & jamais elle ne s’égare que dans d’inutiles spéculations qui ne sont pas faites pour elle.

Le plus grand goût de M. de Wolmar est d’observer. Il aime à juger des caracteres des hommes, & des actions qu’il voit faire. Il en juge avec une profonde sagesse, & la plus parfaite impartialité. Si un ennemi lui faisoit du mal, il en discuteroit les motifs, & les moyens aussi paisiblement que s’il s’agissoit d’une chose indifférente. Je ne sais comment il a entendu parler de vous ; mais il m’en a parlé plusieurs fois lui-même avec beaucoup d’estime, & je le connois incapable de déguisement. J’ai cru remarquer quelquefois qu’il m’observoit durant ces entretiens ; mais il y a grande apparence que cette prétendue remarque n’est que le secret reproche d’une conscience alarmée. Quoi qu’Il en soit, j’ai fait en cela mon devoir ; la crainte ni la honte ne m’ont point inspiré de réserve injuste, & je vous ai rendu justice auprès de lui, comme je la lui rends auprès de vous.

J’oubliois de vous parler de nos revenus, & de leur administration. Le débris des biens de M. de Wolmar, joint à celui de mon pere, qui ne s’est réservé qu’une pension, lui fait une fortune honnête, & modérée, dont il use noblement, & sagement, en maintenant chez lui non l’incommode, & vain appareil du luxe, mais l’abondance, les véritables commodités de la vie [80], & le nécessaire chez ses voisins indigents. L’ordre qu’il a mis dans sa maison est l’image de celui qui regne au fond de son ame, & semble imiter dans un petit ménage l’ordre établi dans le gouvernement du monde. On n’y voit ni cette inflexible régularité qui donne plus de gêne que d’avantage, & n’est supportable qu’à celui qui l’impose, ni cette confusion mal entendue qui pour trop avoir ô tel’usage de tout. On y reconnaît toujours la main du maître, & l’on ne la sent jamais ; il a si bien ordonné le premier arrangement qu’à présent tout va tout seul, & qu’on jouit à la fois de la regle, & de la liberté.

Voilà, mon bon ami, une idée abrégée, mais fidele, du caractere de M. de Wolmar, autant que je l’ai pu connoître depuis que je vis avec lui. Tel il m’a paru le premier jour, tel il me paraît le dernier sans aucune altération ; ce qui me fait espérer que je l’ai bien vu, & qu’il ne me reste plus rien à découvrir ; car je n’imagine pas qu’il pût se montrer autrement sans y perdre.

Sur ce tableau, vous pouvez d’avance vous répondre à vous-même ; & il faudroit me mépriser beaucoup pour ne pas me croire heureuse avec tant de sujet de l’être [81]. Ce qui m’a long-tems abusée, & qui peut-être vous abuse encore, c’est la pensée que l’amour est nécessaire pour former un heureux mariage. Mon ami, c’est une erreur ; l’honnêteté, la vertu, de certaines convenances, moins de conditions, & d’âges que de caracteres, & d’humeurs, suffisent entre deux époux ; ce qui n’empêche point qu’il ne résulte de cette union un attachement tres tendre qui, pour n’être pas précisément de l’amour, n’en est pas moins doux, & n’en est que plus durable. L’amour est accompagné d’une inquiétude continuelle de jalousie ou de privation, peu convenable au mariage, qui est un état de jouissance, & de paix. On ne s’épouse point pour penser uniquement l’un à l’autre, mais pour remplir conjointement les devoirs de la vie civile, gouverner prudemment la maison, bien élever ses enfants. Les amans ne voyent jamais qu’eux, ne s’occupent incessamment que d’eux, & la seule chose qu’ils sachent faire est de s’aimer. Ce n’est pas assez pour des époux, qui ont tant d’autres soins à remplir. Il n’y a point de passion qui nous fasse une si forte illusion que l’amour ; on prend sa violence pour un signe de sa durée ; le cœur surchargé d’un sentiment si doux l’étend pour ainsi dire sur l’avenir, & tant que cet amour dure on croit qu’il ne finira point. Mais au contraire, c’est son ardeur même qui le consume ; il s’use avec la jeunesse, il s’efface avec la beauté, il s’éteint sous les glaces de l’âge, & depuis que le monde existe on n’a jamais vu deux amans en cheveux blancs soupirer l’un pour l’autre. On doit donc compter qu’on cessera de s’adorer tôt ou tard ; alors l’idole qu’on servoit détruite, on se voit réciproquement tels qu’on est. On cherche avec étonnement l’objet qu’on aima ; ne le trouvant plus on se dépite contre celui qui reste, & souvent l’imagination le défigure autant qu’elle l’avoit paré ; il y a peu de gens, dit la Rochefoucault, qui ne soient honteux de s’être aimés, quand ils ne s’aiment plus [82]. Combien alors il est à craindre que l’ennui ne succede à des sentimens trop vifs, que leur déclin, sans s’arrêter à l’indifférence, ne passe jusqu’au dégoût, qu’on ne se trouve enfin tout-à-fait rassasiés l’un de l’autre, & que pour s’être trop aimés amans, on n’en vienne à se hair époux ! Mon cher ami, vous m’avez toujours paru bien aimable, beaucoup trop pour mon innocence & pour mon repos ; mais je ne vous ai jamais vu qu’amoureux, que sais-je ce que vous seriez devenu cessant de l’être ? L’amour éteint vous eût toujours laissé la vertu, je l’avoue ; mais en est-ce assez pour être heureux dans un lien que le cœur doit serrer, & combien d’hommes vertueux ne laissent pas d’être des maris insupportables ! Sur tout cela vous en pouvez dire autant de moi.

Pour M. de Wolmar, nulle illusion ne nous prévient l’un pour l’autre : nous nous voyons tels que nous sommes ; le sentiment qui nous joint n’est point l’aveugle transport des cœurs passionnés, mais l’immuable, & constant attachement de deux personnes honnêtes, & raisonnables, qui, destinées à passer ensemble le reste de leurs jours, sont contentes de leur sort, & tâchent de se le rendre doux l’une à l’autre. Il semble que, quand on nous eût formés expres pour nous unir, on n’auroit pu réussir mieux. S’il avoit le cœur aussi tendre que moi, il seroit impossible que tant de sensibilité de part, & d’autre ne se heurtât quelquefois, & qu’il n’en résultât des querelles. Si j’étois aussi tranquille que lui, trop de froideur régneroit entre nous, & rendroit la société moins agréable, & moins douce. S’il ne m’aimoit point, nous vivrions mal ensemble ; s’il m’eût trop aimée, il m’eût été importun. Chacun des deux est précisément ce qu’il faut à l’autre ; il m’éclaire, & je l’anime ; nous en valons mieux réunis, & il semble que nous soyons destinés à ne faire entre nous qu’une seule ame, dont il est l’entendement, & moi la volonté. Il n’y a pas jusqu’à son âge un peu avancé qui ne tourne au commun avantage : car, avec la passion dont j’étois tourmentée, il est certain que s’il eût été plus jeune je l’aurois épousé avec plus de peine encore, & cet exces de répugnance eût peut-être empêché l’heureuse révolution qui s’est faite en moi.

Mon ami, le Ciel éclaire la bonne intention des peres, & récompense la docilité des enfants. À Dieu ne plaise que je veuille insulter à vos déplaisirs. Le seul désir de vous rassurer pleinement sur mon sort me fait ajouter ce que je vais vous dire. Quand avec les sentimens que j’eus ci-devant pour vous, & les connoissances que j’ai maintenant, je serois libre encore, & maîtresse de me choisir un mari, je prends à témoin de ma sincérité ce Dieu qui daigne m’éclairer, & qui lit au fond de mon cœur, ce n’est pas vous que je choisirois, c’est M. de Wolmar.

Il importe peut-être à votre entiere guérison que j’acheve de vous dire ce qui me reste sur le cœur. M. de Wolmar est plus âgé que moi. Si pour me punir de mes fautes, le Ciel m’ôtoit le digne époux que j’ai si peu mérité, ma ferme résolution est de n’en prendre jamais un autre. S’il n’a pas eu le bonheur de trouver une fille chaste, il laissera du moins une chaste veuve. Vous me connoissez trop bien pour croire qu’apres vous avoir fait cette déclaration je sois femme, à m’en rétracter jamais [83].

Ce que j’ai dit pour lever vos doutes peut servir encore à résoudre en partie vos objections contre l’aveu que je crois devoir faire à mon mari. Il est trop sage pour me punir d’une démarche humiliante que le repentir seul peut m’arracher, & je ne suis pas plus incapable d’user de la ruse des dames dont vous parlez, qu’il l’est de m’en soupçonner. Quant à la raison sur laquelle vous prétendez que cet ave un’est pas nécessaire, elle est certainement un sophisme : car quoiqu’on ne soit tenue à rien envers un époux qu’on n’a pas encore, cela n’autorise point à se donner à lui pour autre chose que ce qu’on est. Je l’avois senti, même avant de me marier, & si le serment extorqué par mon pere m’empêcha de faire à cet égard mon devoir, je n’en fus que plus coupable, puisque c’est un crime de faire un serment injuste, & un second de le tenir. Mais j’avois une autre raison que mon cœur n’osoit s’avouer, & qui me rendoit beaucoup plus coupable encore. grace au ciel, elle ne subsiste plus.

Une considération plus légitime, & d’un plus grand poids est le danger de troubler inutilement le repos d’un honnête homme, qui tire son bonheur de l’estime qu’il a pour sa femme. Il est sûr qu’il ne dépend plus de lui de rompre le nœud qui nous unit, ni de moi d’en avoir été plus digne. Ainsi je risque par une confidence indiscrete de l’affliger à pure perte, sans tirer d’autre avantage de ma sincérité que de décharger mon cœur d’un secret funeste qui me pese cruellement. J’en serai plus tranquille, je le sens, apres le lui avoir déclaré ; mais lui, peut-être le sera-t-il moins, & ce seroit bien mal réparer mes torts que de préférer mon repos au sien.

Que ferois-je donc dans le doute où je suis ? En attendant que le Ciel m’éclaire mieux sur mes devoirs, je suivrai le conseil de votre amitié ; je garderai le silence, je tairai mes fautes à mon époux, & je tâcherai de les effacer par une conduite qui puisse un jour en mériter le pardon.

Pour commencer une réforme aussi nécessaire, trouvez bon, mon ami, que nous cessions désormais tout commerce entre nous. Si M. de Wolmar avoit reçu ma confession, il décideroit jusqu’à quel point nous pouvons nourrir les sentimens de l’amitié qui nous lie, & nous en donner les innocens témoignages ; mais, puisque je n’ose le consulter là-dessus, j’ai trop appris à mes dépens combien nous peuvent égarer les habitudes les plus légitimes en apparence. Il est tems de devenir sage. Malgré la sécurité de mon cœur, je ne veux plus être juge en ma propre cause, ni me livrer, étant femme, à la même présomption qui me perdit étant fille. Voici la derniere lettre que vous recevrez de moi. Je vous supplie aussi de ne plus m’écrire. Cependant comme Je ne cesserai jamais de prendre à vous le plus tendre intérêt, & que ce sentiment est aussi pur que le jour qui m’éclaire, je serai bien aise de savoir quelquefois de vos nouvelles, & de vous voir parvenir au bonheur que vous méritez. Vous pourrez de tems à autre écrire à Madame d’Orbe dans les occasions où vous aurez quelque événement intéressant à nous apprendre. J’espere que l’honnêteté de votre ame se peindra toujours dans vos lettres. D’ailleurs ma cousine est vertueuse, & sage, pour ne me communiquer que ce qu’il me conviendra de voir, & pour supprimer cette correspondance si vous étiez capable d’en abuser.

Adieu, mon cher, & bon ami ; si je croyois que la fortune pût vous rendre heureux, je vous dirois : "Courez à la fortune" ; mais peut-être avez-vous raison de la dédaigner avec tant de trésors pour vous passer d’elle ; j’aime mieux vous dire : "Courez à la félicité", c’est la fortune du sage. Nous avons toujours senti qu’il n’y en avoit point sans la vertu ; mais prenez garde que ce mot de vertu trop abstrait n’ait plus d’éclat que de solidité, & ne soit un nom de parade qui sert plus à éblouir les autres qu’à nous contenter nous-mêmes. Je frémis quand je songe que des gens qui portoient l’adultere au fond de leur cœur osoient parler de vertu. Savez-vous bien ce que signifioit pour nous un terme si respectable, & si profané, tandis que nous étions engagés dans un commerce criminel ? C’était cet amour forcené dont nous étions embrasés l’un, & l’autre qui déguisoit ses transports sous ce saint enthousiasme, pour nous les rendre encore plus chers, & nous abuser plus longtemps. Nous étions faits, j’ose le croire, pour suivre, & chérir la véritable vertu ; mais nous nous trompions en la cherchant, & ne suivions qu’un vain fantôme. Il est tems que l’illusion cesse ; il est tems de revenir d’un trop long égarement. Mon ami, ce retour ne vous sera pas difficile. Vous avez votre guide en vous-même ; vous l’avez pu négliger, mais vous ne l’avez jamais rebuté. Votre ame est saine, elle s’attache à tout ce qui est bien ; et si quelquefois il lui échappe, c’est qu’elle n’a pas usé de toute sa force pour s’y tenir. Rentrez au fond de votre conscience, & cherchez si vous n’y retrouveriez point quelque principe oublié qui serviroit à mieux ordonner toutes vos actions, à les lier plus solidement entre elles, & avec un objet commun. Ce n’est pas assez, croyez-moi, que la vertu soit la base de votre conduite, si vous n’établissez cette base même sur un fondement inébranlable. Souvenez-vous de ces Indiens qui font porter le monde sur un grand éléphant, & puis l’éléphant sur une tortue ; & quand on leur demande sur quoi porte la tortue, ils ne savent plus que dire.

Je vous conjure de faire quelque attention aux discours de votre amie, & de choisir pour aller au bonheur une route plus sûre que celle qui nous a si long-tems égarés. Je ne cesserai de demander au ciel, pour vous, & pour moi, cette félicité pure, & ne serai contente qu’apres l’avoir obtenue pour tous les deux. Ah ! si jamais nos cœurs se rappellent malgré nous les erreurs de notre jeunesse, faisons au moins que le retour qu’elles auront produit en autorise le souvenir, & que nous puissions dire avec cet ancien : "Hélas ! nous périssions si nous n’eussions péri !"

Ici finissent les sermons de la prêcheuse. Elle aura désormais assez à faire à se prêcher elle-même. Adieu, mon aimable ami, adieu pour toujours ; ainsi l’ordonne l’inflexible devoir. Mais croyez que le cœur de Julie ne sait point oublier ce qui lui fut cher…Mon Dieu ! que fais-je ?… Vous le verrez trop à l’état de ce papier. Ah ! n’est-il pas permis de s’attendrir en disant à son a mile dernier adieu ?

LETTRE XXI. DE L’AMANT DE JULIE À MILORD EDOUARD.

Oui, milord, il est vrai, mon ame est oppressée du poids de la vie. Depuis long-tems elle m’est à charge : j’ai perdu tout ce qui pouvoit me la rendre chére, il ne m’en reste que les ennuis. Maison dit qu’il ne m’est pas permis d’en disposer sans l’ordre de celui qui me l’a donnée. Je sais aussi qu’elle vous appartient à plus d’un titre. Vos soins me l’ont sauvée deux fois, & vos bienfaits me la conservent sans cesse. Je n’en disposerai jamais que je ne sois sûr de le pouvoir faire sans crime, ni tant qu’il me restera la moindre espérance de la pouvoir employer pour vous.

Vous disiez que je vous étois nécessaire : pourquoi me trompiez-vous ? Depuis que nous sommes à Londres, loin que vous songiez à m’occuper de vous, vous ne vous occupez que de moi. Que vous prenez de soins superflus ! Milord, vous le savez, je hais le crime encore plus que la vie ; j’adore l’Etre éternel. Je vous dois tout, je vous aime, Je ne tiens qu’à vous sur la terre : l’amitié, le devoir, y peuvent enchaîner un infortuné ; des prétextes, & des sophismes ne l’y retiendront point. Eclairez ma raison, parlez à mon cœur, je suis prêt à vous entendre ; mais souvenez-vous que ce n’est point le désespoir qu’on abuse.

Vous voulez qu’on raisonne : eh bien ! raisonnons. Vous voulez qu’on proportionne la délibération à l’importance de la question qu’on agite ; j’y consens. Cherchons la vérité paisiblement, tranquillement ; discutons la proposition générale comme s’ils’agissoit d’un autre. Robeck fit l’apologie de la mort volontaire avant de se la donner. Je ne veux pas faire un livre à son exemple, & Je ne suis pas fort content du sien ; mais j’espere imiter son sang-froid dans cette discussion.

J’ai long-tems médité sur ce grave sujet. Vous devez le savoir, car vous connoissez mon sort, & je vis encore. Plus j’y réfléchis, plus je trouve que la question se réduit à cette proposition fondamentale : chercher son bien, & fuir son mal en ce qui n’offense point autrui, c’est le droit de la nature. Quand notre vie est un mal pour nous, & n’est un bien pour personne, il est donc permis de s’en délivrer. S’il y a dans le monde une maxime évidente, & certaine, je pense que c’est celle-là ; & si l’on venoit à bout de la renverser, il n’y a point d’action humaine dont on ne pût faire un crime.

Que disent là-dessus nos sophistes ? Premierement ils regardent la vie comme une chose qui n’est pas à nous, parce qu’elle nous a été donnée ; mais c’est précisément parce qu’elle nous a été donnée qu’elle est à nous. Dieu ne leur a-t-il pas donné deux bras ? Cependant quand ils craignent la gangrene ils s’en font couper un, & tous les deux, s’il le faut. La parité est exacte pour qui croit l’immortalité de l’ame ; car si je sacrifie mon bras à la conservation d’une chose plus précieuse, qui est mon corps, je sacrifie mon corps à la conservation d’une chose plus précieuse, qui est mon bien-être. Si tous les dons que le Ciel nous a faits sont naturellement des biens pour nous, ils ne sont que trop sujets à changer de nature ; & il y ajouta la raison pour nous apprendre à les discerner. Si cette regle ne nous autorisoit pas à choisir les uns, & rejeter les autres, quel seroit son usage parmi les hommes ?

Cette objection si peu solide, ils la retournent de mille manieres. Ils regardent l’homme vivant sur la terre comme un soldat mis en faction."Dieu, disent-ils, t’a placé dans ce monde, pourquoi en sors-tu sans son congé ?" Mais toi-même, il t’a placé dans ta ville, pourquoi en sors-tu sans son congé ? Le congé n’est-il pas dans le mal-être ? En quelque lieu qu’il me place, soit dans un corps, soit sur la terre, c’est pour rester autant que j’y suis bien, & pour en sortir des que j’y suis mal. Voilà la voix de la nature, & la voix de Dieu. Il faut attendre l’ordre, j’en conviens ; mais quand je meurs naturellement, Dieu ne m’ordonne pas de quitter la vie, il me l’ôte : c’est en me la rendant insupportable qu’il m’ordonne de la quitter. Dans le premier cas, je résiste de toute ma force : dans le second, j’aile mérite d’obéir.

Concevez-vous qu’il y ait des gens assez injustes pour taxer la mort volontaire de rébellion contre la Providence, comme si l’on vouloit se soustraire à ses loix ? Ce n’est point pour s’y soustraire qu’on cesse de vivre, c’est pour les exécuter. Quoi ! Dieu n’a-t-il de pouvoir que sur mon corps ? Est-il quelque lieu dans l’univers, où quelque être existant ne soit pas sous sa main, & agira-t-il moins immédiatement sur moi, quand ma substance épurée sera plus une, & plus semblable à la sienne ? Non, sa justice & sa bonté font mon espoir, & si je croyois que la mort pût me soustraire à sa puissance, je ne voudrois plus mourir.

C’est un des sophismes du Phédon, rempli d’ailleurs de vérités sublimes. Si ton esclave se tuoit, dit Socrate à Cebes, ne le punirois-tu pas, s’il t’étoit possible, pour t’avoir injustement privé de ton bien ? Bon Socrate, que nous dites-vous ? N’appartient-on plus à Dieu quand on est mort ? Ce n’est point cela du tout, mais il faloit dire ; si tu charges ton esclave d’un vêtement qui le gêne dans le service qu’il te doit, le puniras-tu d’avoir quitté cet habit pour mieux faire son service ? La grande erreur est de donner trop d’importance à la vie ; comme si notre être en dépendoit, & qu’apres la mort on ne fût plus rien. Notre vie n’est rien aux yeux de Dieu ; elle n’est rien aux yeux de la raison, elle ne doit rien être aux nôtres, & quand nous laissons notre corps, nous ne faisons que poser un vêtement incommode. Est-ce la peine d’en faire un si grand bruit ? Milord, ces déclamateurs ne sont point de bonne foi. Absurdes & cruels dans leurs raisonnemens, ils aggravent le prétendu crime, comme si l’on s’ôtoit l’existence, & le punissent, comme si l’on existoit toujours. Quant au Phédon, qui leur a fourni le seul argument précieux qu’ils aient jamais employé, cette question n’y est traitée que tres légerement, & comme en passant. Socrate, condamné par un jugement inique à perdre la vie dans quelques heures, n’avoit pas besoin d’examiner bien attentivement s’il lui étoit permis d’en disposer. En supposant qu’il ait tenu réellement les discours que Platon lui fait tenir, croyez-moi, milord, il les eût médités avec plus de soin dans l’occasion de les mettre en pratique ; & la preuve qu’on ne peut tirer de cet immortel ouvrage aucune bonne objection contre le droit de disposer de sa propre vie, c’est que Caton le lut par deux fois tout entier la nuit même qu’il quitta la terre.

Ces mêmes sophistes demandent si jamais la vie peut être un mal. En considérant cette foule d’erreurs, de tourments, & de vices dont elle est remplie, on seroit bien plus tenté de demander si jamais elle fut un bien. Le crime assiege sans cesse l’homme le plus vertueux ; chaque instant qu’il vit, il est prêt à devenir la proie du méchant ou méchant lui-même. Combattre, & souffrir, voilà son sort dans ce monde ; mal faire, & souffrir, voilà celui du malhonnête homme. Dans tout le reste ils different entre eux, ils n’ont rien en commun que les miseres de la vie. S’il vous faloit des autorités, & des faits, je vous citerois des oracles, des réponses de sages, des actes de vertu récompensés par la mort. Laissons tout cela, milord ; c’est à vous que je parle, & je vous demande quelle est ici-bas la principale occupation du sage, si ce n’est de se concentrer, pour ainsi dire, au fond de son ame, & de s’efforcer d’être mort durant sa vie. Le seul moyen qu’ait trouvé la raison pour nous soustraire aux maux de l’humanité n’est-il pas de nous détacher des objets terrestres, & de tout ce qu’il y a de mortel en nous, de nous recueillir au dedans de nous-mêmes, de nous élever aux sublimes contemplations, & si nos passions, & nos erreurs font nos infortunes, avec quelle ardeur devons-nous soupirer apres un état qui nous délivre des unes, & des autres ? Que font ces hommes sensuels qui multiplient si indiscretement leurs douleurs parleurs voluptés ? Ils anéantissent, pour ainsi dire, leur existence à force de l’étendre sur la terre ; ils aggravent le poids de leurs chaînes par le nombre de leurs attachements ; ils n’ont point de jouissances qui ne leur préparent mille ameres privations : plus ils sentent, & plus ils souffrent ; plus ils s’enfoncent dans la vie, & plus ils sont malheureux.

Mais qu’en général ce soit, si l’on veut, un bien pour l’homme de ramper tristement sur la terre, j’y consens : je ne prétends pas que tout le genre humain doive s’immoler d’un commun accord, ni faire un vaste tombeau du monde. Il est, il est des infortunés trop privilégiés pour suivre la route commune, & pour qui le désespoir, & les ameres douleurs sont le passe-port de la nature : c’est à ceux-là qu’il seroit aussi insensé de croire que leur vie est un bien, qu’il l’étoit au sophiste Possidonius tourmenté de la goutte de nier qu’elle fût un mal. Tant qu’il nous est bon de vivre, nous le désirons fortement, & il n’y a que le sentiment des maux extrêmes qui puisse vaincre en nous ce désir ; car nous avons tous reçu de la nature une tres grande horreur de la mort, & cette horreur déguise à nos yeux les miseres de la condition humaine. On supporte long-tems une vie pénible, & douloureuse avant de se résoudre à la quitter ; mais quand une fois l’ennui de vivre l’emporte sur l’horreur de mourir, alors la vie est évidemment un grand mal, & l’on ne peut s’en délivrer trop tôt. Ainsi, quoiqu’on ne puisse exactement assigner le point où elle cesse d’être un bien, on sait tres certainement au moins qu’elle est un mal long-tems avant de nous le paroître ; & chez tout homme sensé le droit d’y renoncer en précede toujours de beaucoup la tentation.

Ce n’est pas tout ; apres avoir nié que la vie puisse être un mal, pour nous ôter le droit de nous en défaire, ils disent ensuite qu’elle est un mal, pour nous reprocher de ne la pouvoir endurer. Selon eux, c’est une lâcheté de se soustraire à ses douleurs, & ses peines, & il n’y a jamais que des poltrons qui se donnent la mort. Ô Rome, conquérante du monde, quelle troupe de poltrons t’en donna l’empire ! Qu’Arrie, Eponine, Lucrece, soient dans le nombre, elles étoient femmes ; mais Brutus, mais Cassius, & toi qui partageois avec les Dieux les respects de la terre étonnée, grand, & divin Caton, toi dont l’image auguste, & sacrée animoit les Romains d’un saint zele, & faisoit frémir les tyrans, tes fiers admirateurs ne pensoient pas qu’un jour, dans le coin poudreux d’un college, dev ils rhéteurs prouveroient que tu ne fus qu’un lâche pour avoir refusé au crime heureux l’hommage de la vertu dans les fers. Force & grandeur des écrivains modernes, que vous êtes sublimes, & qu’ils sont intrépides la plume à la main. Mais dites-moi, brave, & vaillant héros, qui vous sauvez si courageusement d’un combat pour supporter plus long-tems la peine de vivre, quand un tison brûlant vient à tomber sur cette éloquente main, pourquoi la retirez-vous si vite ? Quoi ! vous avez la lâcheté de n’oser soutenir l’ardeur du feu ! Rien, dites-vous, ne m’oblige à supporter le tison ; & moi, qui m’oblige à supporter la vie ? La génération d’un homme a-t-elle coûté plus à la Providence que celle d’un fétu, & l’une, & l’autre n’est-elle pas également son ouvrage ?

Sans doute il y a du courage à souffrir avec constance les maux qu’on ne peut éviter ; mais il n’y a qu’un insensé qui souffre volontairement ceux dont il peut s’exempter sans mal faire, & c’est souvent un tres grand mal d’endurer un mal sans nécessité. Celui qui ne sait pas se délivrer d’une vie douloureuse par une prompte mort, ressemble à celui qui aime mieux laisser envenimer une plaie que de la livrer au fer salutaire d’un chirurgien. Viens, respectable Parisot [84], coupe-moi cette jambe qui me feroit périr : je te verrai faire sans sourciller, & me laisserai traiter de lâche par le brave qui voit tomber la sienne en pourriture faute d’oser soutenir la même opération.

J’avoue qu’il est des devoirs envers autrui qui ne permettent pas à tout homme de disposer de lui-même ; mais en revanche combien en est-il qui l’ordonnent ! Qu’un magistrat à qui tient le salut de la patrie, qu’un pere de famille qui doit la subsistance à ses enfants, qu’un débiteur insolvable qui ruineroit ses créanciers, se dévouent à leur devoir, quoi qu’il arrive ; que mille autres relations civiles, & domestiques forcent un honnête homme infortuné de supporter le malheur de vivre pour éviter le malheur plus grand d’être injuste ; est-il permis pour cela, dans des cas tout différents, de conserver aux dépens d’une foule de misérables une vie qui n’est utile qu’à celui qui n’ose mourir ? "Tue-moi, mon enfant, dit le sauvage décrépit à son fils qui le porte, & fléchit sous le poids ; les ennemis sont là ; va combattre avec tes freres, va sauver tes enfants, & n’expose pas ton pere à tomber vif entre les mains de ceux dont il mangea les parents."Quand la faim, les maux, la misere, ennemis domestiques pires que les sauvages, permettroient à un malheureux estropié de consommer dans son lit le pain d’une famille qui peut à peine en gagner pour elle ; celui qui ne tient à rien, celui que le Ciel réduit à vivre seul sur la terre, celui dont la malheureuse existence ne peut produire aucun bien, pourquoi n’auroit-il pas au moins le droit de quitter un séjour où ses plaintes sont importunes, & ses maux sans utilité ?

Pesez ces considérations, milord, rassemblez toutes ces raisons, & vous trouverez qu’elles se réduisent au plus simple des droits de la nature qu’un homme sensé ne mit jamais en question. En effet, pourquoi seroit-il permis de se guérir de la goutte, & non de la vie ? L’une, & l’autre ne nous viennent-elles pas de la même main ? S’il est pénible de mourir, qu’est-ce à dire ? Les drogues font-elles plaisir à prendre ? Combien de gens préferent la mort à la médecine ! Preuve que la nature répugne à l’une, & à l’autre. Qu’on me montre donc comment il est plus permis de se délivrer d’un mal passager en faisant des remedes, que d’un mal incurable en s’ôtant la vie, & comment on est moins coupable d’user de quinquina pour la fievre que d’opium pour la pierre. Si nous regardons à l’objet, l’un, & l’autre est de nous délivrer du mal-être ; si nous regardons au moyen, l’un, & l’autre est également naturel ; si nous regardons à la répugnance, il y en a également des deux côtés ; si nous regardons à la volonté du maître, quel mal veut-on combattre qu’il ne nous ait pas envoyé ? À quelle douleur veut-on se soustraire quine nous vienne pas de sa main ? Quelle est la borne où finit sa puissance, & où l’on peut légitimement résister ? Ne nous est-il donc permis de changer l’état d’aucune chose parce que tout ce qui est, est comme il l’a voulu ? Faut-il ne rien faire en ce monde de peur d’enfreindre ses loix, & quoi que nous fassions, pouvons-nous jamais les enfreindre ? Non, milord, la vocation de l’homme est plus grande, & plus noble. Dieu ne l’a point animé pour rester immobile dans un quiétisme éternel ; mais il lui a donné la liberté pour faire le bien, la conscience pour le vouloir, & la raison pour le choisir. Il l’a constitué seul juge de ses propres actions, il a écrit dans son cœur : "Fais ce qui t’est salutaire, & n’est nuisible à personne."Si je sens qu’il m’est bon de mourir, je résiste à son ordre en m’opiniâtrant à vivre ; car, en me rendant la mort désirable, il me prescrit de la chercher. Bomston, j’en appelle à votre sagesse, & à votre candeur, quelles maximes plus certaines la raison peut-elle déduire de la religion sur la mort volontaire ? Si les chrétiens en ont établi d’opposées, ils ne les ont tirées ni des principes de leur religion, ni de sa regle unique, qui est l’Ecriture, mais seulement des philosophes paiens. Lactance, & Augustin, qui les premiers avancerent cette nouvelle doctrine, dont Jésus-Crist ni les apôtres n’avoient pas dit un mot, ne s’appuyerent que sur le raisonnement du Phédon, que j’ai déjà combattu ; de sorte que les fideles ; qui croient suivre en cela l’autorité de l’Evangile, ne suivent que celle de Platon. En effet, où verra-t-on dans la Bible entiere une loi contre le suicide, ou même une simple improbation ?, & n’est-il pas bien étrange que dans les exemples de gens qui se sont donné la mort, on n’y trouve pas un seul mot de blâme contre aucun de ces exemples ! Il y a plus ; celui de Samson est autorisé par un prodige qui le venge de ses ennemis. Ce miracle se seroit-il fait pour justifier un crime ; & cet homme qui perdit sa force pour s’être laissé séduire par une femme l’eût-il recouvrée pour commettre un forfait authentique, comme si Dieu lui-même eût voulu tromper les hommes ?

Tu ne tueras point, dit le Décalogue. Que s’ensuit-il de là ? Si ce commandement doit être pris à la lettre, il ne faut tuer ni les malfaiteurs, ni les ennemis ; & Moise, qui fit tant mourir de gens, entendoit fort mal son propre précepte. S’il y a quelques exceptions, la premiere est certainement en faveur de la mort volontaire, parce qu’elle est exempte de violence, & d’injustice, les deux seules considérations qui puissent rendre l’homicide criminel, & que la nature y a mis d’ailleurs un suffisant obstacle.

Mais, disent-ils encore, souffrez patiemment les maux que Dieu vous envoie ; faites-vous un mérite de vos peines. Appliquer ainsi les maximes du christianisme, que c’est mal en saisir l’esprit ! L’homme est sujet à mille maux, sa vie est un tissu de miseres, & il ne semble noître que pour souffrir. De ces maux, ceux qu’il peut éviter, la raison veut qu’il les évite ; & la religion, qui n’est jamais contraire à la raison, l’approuve. Mais que leur somme est petite auprès de ceux qu’il est forcé de souffrir malgré lui ! C’est de ceux-ci qu’un Dieu clément permet aux hommes de se faire un mérite ; il accepte en hommage volontaire le tribut forcé qu’il nous impose, & marque au profit de l’autre vie la résignation dans celle-ci. La véritable pénitence de l’homme lui est imposée par la nature : s’il endure patiemment tout ce qu’il est contraint d’endurer, il a fait à cet égard tout ce que Dieu lui demande ; & si quelqu’’’un montre assez d’orgueil pour vouloir faire davantage, c’est un fou qu’il faut enfermer, ou un fourbe qu’il faut punir. Fuyons donc sans scrupule tous les maux que nous pouvons fuir, il ne nous en restera que trop à souffrir encore. Délivrons-nous sans remords de la vie même, aussitôt qu’elle est un mal pour nous, puisqu’il dépend de nous de le faire, & qu’en cela nous n’offensons ni Dieu, ni les hommes. S’il faut un sacrifice à l’Etre suprême, n’est-ce rien que de mourir ? Offrons à Dieu la mort qu’il nous impose par la voix de la raison, & versons paisiblement dans son sein notre ame qu’il redemande.

Tels sont les préceptes généraux que le bon sens dicte à tous les hommes, & que la religion autorise [85]. Revenons à nous. Vous avez daigné m’ouvrir votre cœur ; je connois vos peines, vous ne souffrez pas moins que moi ; vos maux sont sans remede ainsi que les miens, & d’autant plus sans remede, que les loix de l’honneur sont plus immuables que celles de la fortune. Vous les supportez, je l’avoue, avec fermeté. La vertu vous soutient ; un pas de plus, elle vous dégage. Vous me pressez de souffrir ; milord, j’ose vous presser determiner vos souffrances, & je vous laisse à juger qui de nous est le plus cher à l’autre.

Que tardons-nous à faire un pas qu’il faut toujours faire ? Attendrons-nous que la vieillesse, & les ans nous attachent bassement à la vie apres nous en avoir ôté les charmes, & que nous traînions avec effort, ignominie, & douleur, un corps infirme, & cassé ? Nous sommes dans l’âge où la vigueur de l’ame la dégage aisément de ses entraves, & où l’homme sait encore mourir ; plus tard il se laisse en gémissant arracher à la vie. Profitons d’un tems où l’ennui de vivre nous rend la mort désirable ; craignons qu’elle ne vienne avec ses horreurs au moment où nous n’en voudrons plus. Je m’en souviens, il fut un instant où je ne demandois qu’une heure au Ciel, & où je serois mort désespéré si je ne l’eusse obtenue. Ah ! qu’on a de peine à briser les nœuds qui lient nos cœurs à la terre, & qu’il est sage de la quitter aussi-tôt qu’ils sont rompus ! Je le sens, Milord, nous sommes dignes tous deux d’une habitation plus pure ; la vertu nous la montre, & le sort nous invite à la chercher. Que l’amitié qui nous joint nous unisse encore à notre derniere heure ! Ô quelle volupté pour deux vrais amis de finir leurs jours volontairement dans les bras l’un de l’autre, de confondre leurs derniers soupirs ; d’exhaler à la fois les deux moitiés de leur ame ! Quelle douleur, quel regret peut empoisonner leurs derniers instans ? Que quittent-ils en sortant du monde ? Ils s’en vont ensemble ; ils ne quittent rien. LETTRE XXII. REPONSE.

Jeune homme, un aveugle transport t’égare ; sois plus discret, ne conseille point en demandant conseil. J’ai connu d’autres maux que les tiens. J’ai l’ame ferme ; je suis Angloix, je sais mourir, car je sais vivre, souffrir en homme. J’ai vu la mort de près, & la regarde avec trop d’indifférence pour l’aller chercher. Parlons de toi.

Il est vrai, tu m’étois nécessaire : mon ame avoit besoin de la tienne ; tes soins pouvoient m’être utiles ; ta raison pouvoit m’éclairer dans la plus importante affaire de ma vie ; si je ne m’en sers point, à qui t’en prends-tu ? Où est-elle ? Qu’est-elle devenue ? Que peux-tu faire ? À quoi es-tu bon dans l’état où te voilà ? quels services puis-je espérer de toi ? Une douleur insensée te rend stupide, & impitoyable. Tu n’es pas un homme, tu n’es rien, & si je ne regardois à ce que tu peux être, tel que tu es, je ne vois rien dans le monde au-dessous de toi.

Je n’en veux pour preuve que ta lettre même. Autrefois je trouvois en toi du sens, de la vérité. Tes sentimens étoient droits, tu pensois juste, & je ne t’aimois pas seulement par goût, mais par choix, comme un moyen de plus pour moi de cultiver la sagesse. Qu’ai-je trouvé maintenant dans les raisonnemens de cette lettre dont tu parois si content ? Un misérable, & perpétuel sophisme, qui, dans l’égarement de ta raison, marque celui de ton cœur, & que je ne daignerois pas même relever si je n’avois pitié de ton délire.

Pour renverser tout cela d’un mot, je ne veux te demander qu’une seule chose. Toi qui crois Dieu existant, l’ame immortelle, & la liberté de l’homme, tu ne penses pas, sans doute, qu’un être intelligent reçoive un corps, & soit placé sur la terre au hasard seulement pour vivre, souffrir, & mourir ? Il y a bien peut-être à la vie humaine un but, une fin, un objet moral ? Je te prie de me répondre clairement sur ce point ; apres quoi nous reprendrons pied à pied ta lettre, & tu rougiras de l’avoir écrite.

Mais laissons les maximes générales, dont on fait souvent beaucoup de bruit sans jamais en suivre aucune ; car il se trouve toujours dans l’application quelque condition particuliere qui change tellement l’état des choses, que chacun se croit dispensé d’obéir à la regle qu’il prescrit aux autres ; & l’on sait bien que tout homme qui pose des maximes générales entend qu’elles obligent tout le monde, excepté lui. Encore un coup, parlons de toi.

Il t’est donc permis, selon toi, de cesser de vivre ? La preuve en est singuliere, c’est que tu as envie de mourir. Voilà certes un argument fort commode pour les scélérats : ils doivent t’être bien obligés des armes que tu leur fournis ; il n’y aura plus de forfaits qu’ils ne justifient par la tentation de les commettre ; & des que la violence de la passion l’emportera sur l’horreur du crime, dans le désir de mal faire ils en trouveront aussi le droit.

Il t’est donc permis de cesser de vivre ? Je voudrois bien savoir si tu as commencé. Quoi ! fus-tu placé sur la terre pour n’y rien faire ? Le Ciel ne t’imposa-t-il point avec la vie une tâche pour la remplir ? Si tu as fait ta journée avant le soir, repose-toi le reste du jour, tu le peux ; mais voyons ton ouvrage. Quelle réponse tiens-tu prête au juge suprême qui te demandera compte de ton temps ? Parle, que lui diras-tu ? "J’ai séduit une fille honnête ; j’abandonne un ami dans ses chagrins." Malheureux ! trouve-moi ce juste qui se vante d’avoir assez vécu ; que j’apprenne de lui comment il faut avoir porté la vie, pour être en droit de la quitter.

Tu comptes les maux de l’humanité ; tu ne rougis pas d’épuiser des lieux communs cent fois rebattus, & tu dis : "La vie est un mal." Mais regarde, cherche dans l’ordre des choses si tu y trouves quelques biens quine soient point mêlés de maux. Est-ce donc à dire qu’il n’y ait aucun bien dans l’univers, & peux-tu confondre ce qui est mal par sa nature avec ce qui ne souffre le mal que par accident ? Tu l’as dit toi-même, la vie passive de l’homme n’est rien, & ne regarde qu’un corps dont il sera bientôt délivré ; mais sa vie active, & morale, qui doit influer sur tout son être, consiste dans l’exercice de sa volonté. La vie est un mal pour le méchant qui prospere, & un bien pour l’honnête homme infortuné ; car ce n’est pas une modification passagere, mais son rapport avec son objet, qui la rend bonne ou mauvaise. Quelles sont enfin ces douleurs si cruelles qui te forcent de la quitter ? Penses-tu que je n’aie pas démêlé sous ta feinte impartialité dans le dénombrement de cette vie la honte de parler des tiens ? Crois-moi, n’abandonne pas à la fois toutes tes vertus ; garde au moins ton ancienne franchise, & dis ouvertement à ton ami : "J’ai perdu l’espoir de corrompre une honnête femme, me voilà forcé d’être homme de bien ; j’aime mieux mourir."

Tu t’ennuies de vivre, & tu dis : "La vie est un mal." Tôt ou tard tu seras consolé, & tu diras : "La vie est un bien." Tu diras plus vrai sans mieux raisonner ; car rien n’aura changé que toi. Change donc des aujourd’hui ; & puisque c’est dans la mauvaise disposition de ton ame qu’est tout le mal, corrige tes affections déréglées, & ne brûle pas ta maison pour n’avoir pas la peine de la ranger."

Je souffre, me dis-tu ; dépend-il de moi de ne pas souffrir ?" D’abord c’est changer l’état de la question ; car il ne s’agit pas de savoir si tu souffres, mais si c’est un mal pour toi de vivre. Passons. Tu souffres, tu dois chercher à ne plus souffrir. Voyons s’il est besoin de mourir pour cela.

Considere un moment le progres naturel des maux de l’ame directement opposé au progres des maux du corps, comme les deux substances sont opposées par leur nature. Ceux-ci s’invéterent, s’empirent en vieillissant, & détruisent enfin cette machine mortelle. Les autres, au contraire, altérations externes, & passageres d’un être immortel, & simple, s’effacent insensiblement, & le laissent dans sa forme originelle que rien ne sauroit changer. La tristesse, l’ennui, les regrets, le désespoir, sont des douleurs peu durables qui ne s’enracinent jamais dans l’ame ; & l’expérience dément toujours ce sentiment d’amertume qui nous fait regarder nos peines comme éternelles. Je dirai plus : je ne puis croire que les vices qui nous corrompent nous soient plus inhérens que nos chagrins ; non seulement je pense qu’ils périssent avec le corps qui les occasionne, mais je ne doute pas qu’une plus longue vie ne pût suffire pour corriger les hommes, & que plusieurs siecles de jeunesse ne nous apprissent qu’il n’y a rien de meilleur que la vertu.

Quoi qu’il en soit, puisque la plupart de nos maux physiques ne font qu’augmenter sans cesse, de violentes douleurs du corps, quand elles sont incurables, peuvent autoriser un homme à disposer de lui ; car toutes ses facultés étant aliénés par la douleur, & le mal étant sans remede, il n’a plus l’usage ni de sa volonté ni de sa raison : il cesse d’être homme avant de mourir, & ne fait en s’ôtant la vie, qu’achever de quitter un corps qui l’embarrasse, & où son ame n’est déjà plus.

Mais il n’en est pas ainsi des douleurs de l’ame, qui, pour vives qu’elles soient, portent toujours leur remede avec elles. En effet, qu’est-ce qui rend un mal quelconque intolérable ? c’est sa durée. Les opérations de la chirurgie sont communément beaucoup plus cruelles que les souffrances qu’elles guérissent ; mais la douleur du mal est permanente, celle de l’opération passagere, & l’on préfere celle-ci. Qu’est-il donc besoin d’opération pour des douleurs qu’éteint leur propre durée, qui seule les rendroit insupportables ? Est-il raisonnable d’appliquer d’aussi violens remedes aux maux qui s’effacent d’eux-mêmes ? Pour qui fait cas de la constance, & n’estime les ans que le peu qu’ils valent ; de deux moyens de se délivrer des mêmes souffrances, lequel doit être préféré de la mort ou du temps ? Attends, & tu seras guéri. Que demandes-tu davantage ?"

Ah ! c’est ce qui redouble mes peines de songer qu’elles finiront ! Vain sophisme de la douleur ! Bon mot sans raison, sans justesse, & peut-être sans bonne foi. Quel absurde motif de désespoir que l’espoir de terminer sa misere [86] ! Même en supposant ce bizarre sentiment, qui n’aimeroit mieux aigrir un moment la douleur présente par l’assurance de la voir finir, comme on scarifie une plaie pour la faire cicatriser ?, & quand la douleur auroit un charme qui nous feroit aimer à souffrir, s’en priver en s’ôtant la vie, n’est-ce pas faire à l’instant même tout ce qu’on craint de l’avenir ?

Penses-y bien, jeune homme ; que sont dix, vingt, trente ans pour un être immortel ? La peine, & le plaisir passent comme une ombre ; la vie s’écoule en un instant ; elle n’est rien par elle-même, son prix dépend de son emploi. Le bien seul qu’on a fait demeure, & c’est par lui qu’elle est quelque chose.

Ne dis donc plus que c’est un mal pour toi de vivre, puisqu’il dépend de toi seul que ce soit un bien, & que si c’est un mal d’avoir vécu, c’est une raison de plus pour vivre encore. Ne dis pas non plus qu’il t’est permis de mourir ; car autant vaudroit dire qu’il t’est permis de n’être pas homme, qu’il t’est permis de te révolter contre l’auteur de ton être, & de tromper ta destination. Mais en ajoutant que ta mort ne fait de mal à personne, songes-tu que c’est à ton ami que tu l’oses dire ?

Ta mort ne fait de mal à personne ! J’entends ; mourir à nos dépens ne t’importe guere, tu comptes pour rien nos regrets. Je ne te parle plus des droits de l’amitié que tu méprises : n’en est-il point de plus chers encore [87] qui t’obligent à te conserver ? S’il est une personne au monde qui t’ait assez aimé pour ne vouloir pas te survivre, & à qui ton bonheur manque pour être heureuse, penses-tu ne lui rien devoir ? Tes funestes projets exécutés ne troubleront-ils point la paix d’une ame rendue avec tant de peine à sa premiere innocence ? Ne crains-tu point de rouvrir dans ce cœur trop tendre des blessures mal refermées ? Ne crains-tu point que ta perte n’en entraîne une autre encore plus cruelle, en ôtant au monde, & à la vertu leur plus digne ornement ?, & si elle te survit ne crains-tu point d’exciter dans son sein le remords, plus pesant à supporter que la vie ? Ingrat ami, amant sans délicatesse, seras-tu toujours occupé de toi-même ? Ne songeras-tu jamais qu’à tes peines ? N’es-tu point sensible au bonheur de ce qui te fut cher ?, & ne saurois-tu vivre pour celle qui voulut mourir avec toi ?

Tu parles des devoirs du magistrat, & du pere de famille ; & parce qu’ils ne te sont pas imposés, tu te crois affranchi de tout., & la société à qui tu dois ta conservation, tes talents, tes lumieres ; la patrie à qui tu appartiens ; les malheureux qui ont besoin de toi, leur dois-tu rien ? Oh ! l’exact dénombrement que tu fais ! parmi les devoirs que tu comptes, tu n’oublies que ceux d’homme, & de citoyen. Où est ce vertueux patriote qui refuse de vendre son sang à un prince étranger parce qu’il ne doit le verser que pour son pays, & qui veut maintenant le répandre en désespéré contre l’expresse défense des loix ? Les loix, les loix, jeune homme ! le sage les méprise-t-il ? Socrate innocent, par respect pour elles, ne voulut pas sortir de prison : tu ne balances point à les violer pour sortir injustement de la vie, & tu demandes : "Quel mal fais-je ?"

Tu veux t’autoriser par des exemples ; tu m’oses nommer des Romains ! Toi, des Romains ! il t’appartient bien d’oser prononcer ces noms illustres ! Dis-moi, Brutus mourut-il en amant désespéré, & Caton déchira-t-il ses entrailles pour sa maîtresse ? Homme petit, & foible, qu’y a-t-il entre Caton, & toi ? Montre-moi la mesure commune de cette ame sublime, & de la tienne. Téméraire, ah ! tais-toi. Je crains de profaner son nom par son apologie. À ce nom saint, & auguste, tout ami de la vertu doit mettre le front dans la poussiere, & honorer en silence la mémoire du plus grand des hommes.

Que tes exemples sont mal choisis !, & que tu juges bassement des Romains, si tu penses qu’ils se crussent en droit de s’ôter la vie aussitôt qu’elle leur étoit à charge ! Regarde les beaux tems de la République, & cherche si tu y verras un seul citoyen vertueux se délivrer ainsi du poids de ses devoirs, même apres les plus cruelles infortunes. Régulus retournant à Carthage prévint-il par sa mort les tourmens qui l’attendoient ? Que n’eût point donné Posthumius pour que cette ressource lui fût permise aux Fourches Caudines ? Quel effort de courage le sénat même n’admira-t-il pas dans le consul Varron pour avoir pu survivre à sa défaite ! Par quelle raison tant de généraux se laisserent-ils volontairement livrer aux ennemis, eux à qu il’ignominie étoit si cruelle, & à qui il en coûtoit si peu de mourir ? C’est qu’ils devoient à la patrie leur sang, leur vie, & leurs derniers soupirs, & que la honte ni les revers ne les pouvoient détourner de ce devoir sacré. Mais quand les loix furent anéanties, & que l’Etat fut en proie à des tyrans, les citoyens reprirent leur liberté naturelle, & leurs droits sur eux-mêmes. Quand Rome ne fut plus, il fut permis à des Romains de cesser d’être : ils avoient rempli leurs fonctions sur la terre ; ils n’avoient plus de patrie ; ils étoient en droit de disposer d’eux, & de se rendre à eux-mêmes la liberté qu’ils ne pouvoient plus rendre à leur pays. Apres avoir employé leur vie à servir Rome expirante, & à combattre pour les loix, ils moururent vertueux, & grands comme ils avoient vécu ; & leur mort fut encore un tribut à la gloire du nom romain, afin qu’on ne vît dans aucun d’eux le spectacle indigne de vrais citoyens servant un usurpateur.

Mais toi, qui es-tu ? Qu’as-tu fait ? Crois-tu t’excuser sur ton obscurité ? Ta foiblesse t’exempte-t-elle de tes devoirs, & pour n’avoir ni nom ni rang dans ta patrie, en es-tu moins soumis à ses loix ? Il te sied bien d’oser parler de mourir, tandis que tu dois l’usage de ta vie à tes semblables ! Apprends qu’une mort telle que tu la médites est honteuse & furtive. C’est un vol fait au genre humain. Avant de le quitter, rends-lui ce qu’il a fait pour toi. Mais je ne tiens à rien… Je suis inutile au monde… Philosophe d’un jour ! ignores-tu que tu ne saurois faire un pas sur la terre sans y trouver quelque devoir à remplir, & que tout homme est utile à l’humanité par cela seul qu’il existe ?

Ecoute-moi, jeune insensé ; tu m’es cher ; j’ai pitié de tes erreurs. S’il te reste au fond du cœur le moindre sentiment de vertu, viens, que je t’apprenne à aimer la vie. Chaque fois que tu seras tenté d’en sortir, dis en toi-même : "Que je fasse encore une bonne action avant que de mourir." Puis va chercher quelque indigent à secourir, quelque infortuné à consoler, quelque opprimé à défendre. Rapproche de moi les malheureux que mon abord intimide ; ne crains d’abuser ni de ma bourse ni de mon crédit : prends, épuise mes biens, fais-moi riche. Si cette considération te retient aujourd’hui, elle te retiendra encore demain, après-demain, toute ta vie. Si elle ne te retient pas, meurs : tu n’es qu’un méchant. LETTRE XXIII. DE MILORD EDOUARD À L’AMANT DE JULIE.

Je ne pourrai, mon cher, vous embrasser aujourd’hui comme je l’avois espéré, & l’on me retient encore pour deux jours à Kinsington. Le train de la cour est qu’on y travaille beaucoup sans rien faire, & que toutes les affaires s’y succedent sans s’achever. Celle qui m’arrête ci depuis huit jours ne demandoit pas deux heures ; mais comme la plus importante affaire des ministres est d’avoir toujours l’air affairé, ils perdent plus de tems à me remettre qu’ils n’en auroient mis à m’expédier. Mon impatience, un peu trop visible, n’abrege pas ces délais. Vous savez que la cour ne me convient guere ; elle m’est encore plus insupportable depuis que nous vivons ensemble, & j’aime cent fois mieux partager votre mélancolie quel’ennui des valets qui peuplent ce pays.

Cependant, en causant avec ces empressés fainéans il m’est venu une idée qui vous regarde, & sur laquelle je n’attends que votre aveu pour disposer de vous. Je vois qu’en combattant vos peines vous souffrez à la fois du mal, & de la résistance. Si vous voulez vivre, & guérir, c’est moins parce que l’honneur, & la raison l’exigent, que pour complaire à vos amis. Mon cher, ce n’est pas assez : il faut reprendre le goût de la vie pour en bien remplir les devoirs ; & avec tant d’indifférence pour toute chose, on ne réussit jamais à rien. Nous avons beau faire l’un, & l’autre ; la raison seule ne vous rendra pas la raison. Il faut qu’une multitude d’objets nouveaux, & frappans vous arrachent une partie de l’attention que votre cœur ne donne qu’à celui qui l’occupe. Il faut, pour vous rendre à vous-même, que vous sortiez d’au-dedans de vous, & ce n’est que dans l’agitation d’une vie active que vous pouvez retrouver le repos.

Il se présente pour cette épreuve une occasion qui n’est pas à dédaigner ; il est question d’une entreprise grande, belle, & telle que bien des âges n’en voyent pas de semblables. Il dépend de vous d’en être témoin, & d’y concourir. Vous verrez le plus grand spectacle qui puisse frapper les yeux des hommes ; votre goût pour l’observation trouvera de quoi se contenter. Vos fonctions seront honorables ; elles n’exigeront, avec les talens que vous possédez, que du courage, & de la santé. Vous y trouverez plus de péril que de gêne ; elles ne vous en conviendront que mieux. Enfin votre engagement ne sera pas fort long. Je ne puis vous en dire aujourd’hui davantage, parce que ce projet sur le point d’éclore est pourtant encore un secret dont je ne suis pas le maître. J’ajouterai seulement que si vous négligez cette heureuse, & rare occasion, vous ne la retrouverez probablement jamais, & la regretterez peut-être toute votre vie.

J’ai donné ordre à mon coureur, qui vous porte cette lettre, de vous chercher où que vous soyez, & de ne point revenir sans votre réponse ; car elle presse, & je dois donner la mienne avant de partir d’ici. LETTRE XXIV. REPONSE.

Faites, milord ; ordonnez de moi ; vous ne serez désavoué sur rien. En attendant que je mérite de vous servir, au moins que je vous obéisse.

LETTRE XXV. DE MILORD EDOUARD À L’AMANT DE JULIE.

Puisque vous approuvez l’idée qui m’est venue, je ne veux pas tarder un moment à vous marquer que tout vient d’être conclu, & à vous expliquer de quoi il s’agit, selon la permission que j’en ai reçue en répondant de vous.

Vous savez qu’on vient d’armer à Plimouth une escadre de cinq vaisseaux de guerre, & qu’elle est prête à mettre à la voile. Celui qui doit la commander est M. George Anson, habile, & vaillant officier, mon ancien ami. Elle est destinée pour la mer du Sud, où elle doit se rendre par le détroit de Le Maire, & en revenir par les Indes orientales. Ainsi vous voyez qu’il n’est pas question de moins que du tour du monde ; expédition qu’on estime devoir durer environ trois ans. J’aurois pu vous faire inscrire comme volontaire, mais, pour vous donner plus de considération dans l’équipage, j’y ai fait ajouter un titre, & vous êtes couché sur l’état en qualité d’ingénieur des troupes de débarquement ; ce qui vous convient d’autant mieux que le génie étant votre premiere destination, je sais que vous l’avez appris des votre enfance.

Je compte retourner demain à Londres [88], & vous présenter à M. Anson dans deux jours. En attendant, songez à votre équipage, & à vous pourvoir d’instruments, & de livres ; car l’embarquement est prêt, & l’on n’attend plus que l’ordre du départ. Mon cher ami, j’espere que Dieu vous ramenera sain de corps, & de cœur de ce long voyage, & qu’à votre retour nous nous rejoindrons pour ne nous séparer jamais.




LETTRE XXVI.
DE L’AMANT DE JULIE À MDE. D’ORBE.


Je pars, chére, & charmante cousine, pour faire le tour du globe ; je vais chercher dans un autre hémisphere la paix dont je n’ai pu jouir dans celui-ci. Insensé que je suis ! Je vais errer dans l’univers sans trouver un lieu pour y reposer mon cœur ; je vais chercher un asile au monde où je puisse être loin de vous ! Mais il faut respecter les volontés d’un ami, d’un bienfaiteur, d’un pere. Sans espérer de guérir, il faut au moins le vouloir, puisque Julie, & la vertu l’ordonnent. Dans trois heures je vais être à la merci des flots ; dans trois jours je ne verrai plus l’Europe ; dans trois mois je serai dans des mers inconnues où regnent d’éternels orages ; dans trois ans peut-être… Qu’il seroit affreux de ne vous plus voir ! Hélas ! le plus grand péril est au fond de mon cœur ; car, quoi qu’il en soit de mon sort, je l’ai résolu, je le jure, vous me verrez digne de paroître à vos yeux, ou vous ne me reverrez jamais.

Milord Edouard, qui retourne à Rome, vous remettra cette lettre en passant, & vous fera le détail de ce qui me regarde. Vous connoissez mon ame, & vous devinerez aisément ce qu’il ne vous dira pas. Vous connûtes la mienne, jugez aussi de ce que je ne vous dis pas moi-même. Ah ! milord, vos yeux les reverront !

Votre amie a donc ainsi que vous le bonheur d’être mere ! Elle devoit donc l’être ?… Ciel inexorable !… Ô ma mere, pourquoi vous donna-t-il un fils dans sa colere ?

Il faut finir, je le sens. Adieu, charmantes cousines. Adieu, beautés incomparables. Adieu, pures, & célestes âmes. Adieu, tendres, & inséparables amies, femmes uniques sur la terre. Chacune de vous est le seul objet digne du cœur de l’autre. Faites mutuellement votre bonheur. Daignez vous rappeler quelquefois la mémoire d’un infortuné qui n’existoit que pour partager entre vous tous les sentimens de son ame, & qui cessa de vivre au moment qu’il s’éloigna de vous. Si jamais…J’entends le signal, & les cris des matelots ; je vois fraîchir le vent, & déployer les voiles. Il faut monter à bord, il faut partir. Mer vaste, mer immense, qui dois peut-être m’engloutir dans ton sein, puissé-je retrouver sur tes flots le calme qui fuit mon cœur agité.

Fin de la troisieme Partie, & du Tome premier.



TABLE
DES LETTRES
ET MATIÈRES
Continues en ce Volume.


Lettre Premiere à Julie.
Son maître d’études, devenu amourenx d’elle, lui témoigne les sentiments les plus tendres. Il lui reproche le ton de cérémonie en particulier, et le ton familier devant tout le monde. 1.
Let. II, à Julie.
L’innocente familiarité de Julie devant tont le monde avec son maître d’études retranchée. Plaintes de celui ci à cet égard. 6
Let. III, à Julie.
Son amant s’apperçoit du trouble qu’il lui cause, et veut s’éloigner pour toujours. 9
Premier Billet de Julie.
Elle permet à son amant de rester, et de quel ton. 11
Réponse.
L’amant persiste à vouloir partir. ibid.
Second Billet de Julie.
Elle insiste sur ce que son amant ne parte point. ibid.
Réponse.
Désespoir de l’amant. ibid.
Troisieme Billet de Julie.
Ses alarmes sur les jours de son amant. Elle lui ordonne d’attendre. 12
Let. IV, de Julie.
Aveu de sa flamme. Ses remords. Elle conjure son amant d’user de générosité à son égard. ibid.
Let. V, à Julie.
Transports de son amant. Ses protestations du respect le plus inviolable. 16
Let. VI, de Julie à Claire.
Julie presse le retour de Claire, sa cousine, auprès d’elle, et lui fait entrevoir qu’elle aime. 19
Let. VII. Réponse.
Alarmes de Claire sur l’état du cœur de sa cousine, à qui elle annonce son retour prochain. 21
Let. VIII, à Julie. Son amant lui reproche la santé et la tranquillité qu’elle a recouvrées, les précautions qu’elle prend contre lui, et ne veut plus refuser de la fortune les occasions que Julie n’aura pu lui ôter. 25
Let. IX, de Julie. Elle se plaint des torts de son amant, lui explique la cause de ses premieres alarmes, et celle de l’état présent de son cœur ; l’invite à s’en tenir au plaisir délicieux d’aimer purement. Ses pressentiments sur l’avenir. 28
Let. X, à Julie. Impression que la belle ame de Julie fait sur son amant. Contradictions qu’il éprouve dans les sentiments qu’elle lui inspire. 32
Let. XI, de Julie. Renonvellement de tendresse pour son amant, et en même tems d’attachement à son devoir. Elle lui représente combien il est important ponr tous denx qu’il s’en remette à elle du soin de leur destin commun. 35
Let. XII, à Julie. Son amant acquiesce à ce qu’elle exige de lui. Nouveau plan d’études qu’il lui propose, et qui amene plusieurs observations critiques. 38
Let. XIII, de Julie. Satisfaite de la pureté des sentiments de son amant, elle lui témoigne qu’elle ne désespere pas de pouvoir le rendre heureux un jour ; lui annonce le retour de son pere, et le prévient sur une surprise qu’elle veut lui faire dans un bosquet. 45
Let. XIV, à Julie. État violent de l’amant de Julie. Effet d’un baiser qu’il a reçu d’elle dans le bosquet. 48
Let. XV, de Julie. Elle exige que son amant s’absente pour un temps, et lui fait tenir de l’argent pour aller dans sa patrie afin de vaquer à ses affaires. 51
Let. XVI. Réponse. L’amant obéit ; et, par un motif de fierté, lui renvoie son argent. 52
Let. XVII. Réplique. Indignation de Julie sur le refus de son amant. Elle lui fait tenir le double de la premiere somme. 53
Let. XVIII, à Julie. Son amant reçoit la somme, et part. 55
Let. XIX, à Julie. Quelques jours après son arrivée dans sa patrie, l’amant de Julie lui demande de le rappeller, & lui témoigne son inquiétude sur le sort d’une premiere lettre qu’il lui a écrite. 57
Let. XX, de Julie. Elle tranquillise son amant sur ses inquiétudes par rapport au retard des réponses à ses lettres. Arrivée du père de Julie. Rappel de son amant différé. 59
Let. XXI, à Julie. La sensibilité de Julie pour son pere louée par son amant. Il regrette néanmoins de ne pas posséder son cœur tout entier. 61
Let. XXII, de Julie. Étonnement de son pere sur les connoissances & les talents qu’il lui voit. Il est informé de la roture & de la fierté du maître. Julie fait part de ces choses à son amant, pour lui laisser le temps d’y réfléchir. 64
Let. XXIII, à Julie. Description des montagnes du Valais. Mœurs des habitants. Portrait des Valaisanes. L’amant de Julie ne voit qu’elle par-tout. 67
Let. XXIV, à Julie. Son amant lui répond sur le paiement proposé des soins qu’il a pris de son éducation. Différence entre la position où i1s sont tous deux par rapport à leurs amours, & celle où se trouvoient Héloise & Abélard. 78
Let. XXV, de Julie. Son espérance se flétrit tous les jours ; elle est accablée du poids de l’absence. 82
Billet. L’amant de Julie s’approche du lieu où elle habite, & l’avertit de l’asile qu’il s’est choisi. 85
Let. XXVI, à Julie. Situation cruelle de son amant. Du haut de sa retraite, il a continnellement les yeux fixés sur elle. Il lui propose de fuir avec lui. 85
Let