Les Aventures de Til Ulespiègle/Texte entier

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SCRIPTA MANENT


COLLECTION PUBLIÉE SOUS LA DIRECTION DE


CONSTANTIN CASTÉRA


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LES AVENTURES


DE


TIL ULESPIÈGLE


Scripta Manent enseigne du pot cassé.jpg



SE VEND À PARIS EN LA
RUE DE BEAUNE NUM. 14
À L’ENSEIGNE DU POT CASSÉ



EXEMPLAIRE N° 1222








Ce livre, traduit de l’allemand par Pierre Jannet, a été illustré par A. F. Cosÿns.

AVERTISSEMENT
DU TRADUCTEUR



Peu de héros, réels ou imaginaires, sont aussi populaires que Til Ulespiègle. Composée en allemand, son histoire a été traduite en flamand, en français, en latin, en anglais, en danois, en polonais, et depuis plus de trois siècles on n’a cessé de la réimprimer. Les éditions qui en ont été faites en différentes langues sont innombrables. Ulespiègle a occupé le ciseau et le burin des artistes. Ses faits et gestes ont été transportés plusieurs fois sur la scène. Son nom a enrichi notre langue des mots espiègle, espièglerie. Il a servi d’enseigne à maintes publications en divers genres, périodiques et autres. Enfin, l’Allemagne, la Flandre et la Pologne se disputent l’honneur de lui avoir donné le jour.

Qu’est-ce donc que ce livre, qui a été accueilli avec tant de faveur par la plupart des nations de l’Europe ? C’est un recueil d’histoires plus ou moins plaisantes, plus ou moins bien racontées. Il y a des espiègleries dans le sens que nous attachons à ce mot, c’est-à-dire des malices innocentes et qui font rire ; mais on y trouve aussi des tours pendables, des actes inspirés par une méchanceté naturelle et gratuite, qui n’excitent pas la moindre gaîté. Ajoutons que les récits les plus grossièrement orduriers y tiennent une large place.

Ces défauts, loin de nuire à l’histoire d’Ulespiègle, ont été, si je ne m’abuse, la cause de son succès. Je ne voudrais pas dire que ce livre est le livre d’une nation, d’une époque ou d’une classe : l’homme est partout le même ; le degré de civilisation diffère seul. Des plaisanteries qui ont pu faire les délices des plus hautes classes de la société chez une nation ou dans une époque encore grossières, trouvent aujourd’hui, dans les classes inférieures, un public qui leur est sympathique, parce qu’il n’a pas encore dépassé le degré de civilisation où les hautes classes étaient parvenues il y a quelques siècles. Au-dessous d’un certain niveau, comme on peut s’en convaincre tous les jours, les qualités de style importent peu. Il n’est pas besoin qu’une histoire soit bien racontée : le drame suffit. Quant à ce levain de perversité qui nous fait trouver une joie maligne dans le spectacle des infortunes d’autrui, il n’est pas aussi particulier aux paysans allemands que l’a cru Gœrres, le célèbre publiciste de Coblentz. À l’égard de ce goût pour les propos orduriers si vivace encore aujourd’hui dans les campagnes, il n’a pas complètement abandonné les grandes villes, où les histoires scatologiques ont conservé le privilège d’exciter une innocente gaîté. Je dis à dessein une innocente gaîté. Il ne faut pas, en effet, mettre sur la même ligne les images sales et les images obscènes. Celles-ci doivent êtres proscrites parce qu’elles sont dangereuses. Les autres sont exemptes d’inconvénient, parce qu’elles ne peuvent pas produire le moindre désordre, provoquer le moindre excès.

En somme, l’histoire d’Ulespiègle ne méritait peut-être pas l’immense succès qu’elle a obtenu, et que j’ai essayé d’expliquer sans chercher à le justifier, mais il serait injuste de la condamner à l’oubli. Elle a d’abord ce grand mérite, fort rare dans les vieux livres de facéties, qu’elle est absolument exempte d’obscénité. Puis on y trouve des contes forts agréables, qui, sauf erreur, lui appartiennent en propre pour la plupart.

Le principal ressort du comique de ce livre, c’est l’affectation que met Ulespiègle à prendre toujours ce qu’on lui dit au pied de la lettre, à faire « selon les paroles, et non selon l’intention. » Cela produit parfois des quiproquo fort réjouissants. On retrouve ce trait de caractère chez un des héros les plus populaires de notre littérature, le célèbre Jocrisse.

Malgré toutes les recherches auxquelles se sont livrés des érudits recommandables, l’existence de Til Ulespiègle n’est pas parfaitement prouvée. Des traditions, des indications contenues dans des ouvrages relativement modernes, des monuments apocryphes, voilà tout ce qu’on a invoqué jusqu’à présent. Les Allemands, adoptant les données du livre populaire, font naître Ulespiègle à Kneitlingen, et le font mourir, en 1350, à Mœlln, où l’on voit encore son tombeau, ou plutôt la pierre qui l’aurait recouvert. Malheureusement ce monument ne remonte guère au-delà du XVIIe siècle. Les Flamands le font mourir à Damme, où ils ont aussi son tombeau. Suivant un savant polonais, Ulespiegel, slave de nation, aurait été enterré dans une propriété du seigneur Molinski, en Pologne. Ce savant n’a pas pris garde que le nom Molinski (Du Moulin) n’est qu’une traduction assez libre du nom de la ville allemande Mœlln (Muhle, moulin).

En l’absence de documents plus positifs, on est réduit aux conjectures. J’adopte volontiers celles de M. Lappenberg, et je suis porté à croire qu’un aventurier du nom de Til Ulespiègle a vécu dans la basse Saxe dans la première moitié du XIVe siècle, sorte de bouffon qui jouait des tours aux paysans et aux artisans, faisait concurrence aux fous de cour, et, comme tel, poussait des pointes à l’étranger, en Danemark, en Pologne et peut-être jusqu’à Rome.

J’incline aussi à croire qu’un premier recueil des aventures que la tradition attribuait à Ulespiègle fut écrit en bas allemand (plattdeutsch), dans le pays où il avait vécu, vers la fin du XVe siècle. Ainsi que l’a remarqué Lappenberg, un homme de cette contrée pouvait seul connaître les localités, les circonstances historiques, les détails de mœurs, assez exactement pour les peindre tels que nous les trouvons dans le livre populaire. Si cette rédaction en bas allemand fut imprimée en 1483, comme on l’a dit, c’est ce qu’il n’est pas possible de préciser, aucun exemplaire de cette édition n’étant parvenu jusqu’à nous.

La première rédaction que la presse nous ait transmise est en haut allemand, et fut imprimée à Strasbourg en 1519. Elle a été reproduite à Leipzig en 1854 par M. Lappenberg, avec des notes historiques, critiques et bibliographiques qui font de son livre un chef-d’œuvre d’érudition. C’est sur cette réimpression que ma traduction a été faite, et c’est à M. Lappenberg que sont dus la plupart des renseignements que j’y ai joints.

M. Lappenberg attribue cette rédaction à Thomas Murner, le célèbre cordelier, né à Strasbourg en 1475, mort vers 1533. À l’appui de cette opinion, il rapporte un témoignage daté de 1521, qui paraît concluant. Mais il ajoute que Murner a dû se servir de la rédaction en bas allemand ; qu’il n’aurait pu inventer toutes les histoires qui appartiennent en propre à notre livre populaire, et donner les renseignements géographiques et historiques avec l’exactitude qu’on y remarque ; mais qu’il y a beaucoup ajouté, d’après des recueils écrits en latin, en français et en italien, ce qu’il pouvait faire facilement, grâce à ses connaissances étendues en linguistique. Il trouve des arguments en faveur de son opinion dans la préface, qui émane d’un homme peu lettré, et que Murner a dû se contenter de traduire, et dans les négligences mêmes qui déparent l’édition de 1519, bien naturelles chez un homme aussi fécond et aussi occupé que Thomas Murner.

De ces négligences, Lappenberg conclut que l’édition de 1519 est la première, bien que la préface soit datée de 1500.

Parmi les sources auxquelles a puisé l’auteur de l’histoire de Til Ulespiègle, il faut citer les fabliaux français, le Curé Amis, le Curé de Kalenberg, les Cento Novelle antiche, les Repeues franches, Gonella, le Pogge, Morlini, Bebelius, et, pour les additions faites après 1519, le Recueil de J. Pauli, Schimpf und Ernst.

M. Lappenberg a dressé des éditions en diverses langues de l’histoire de Til Ulespiègle une longue liste, mais qui n’est pas et ne peut pas être complète, ainsi qu’il le dit lui-même. Les plus intéressantes, en ce sens qu’elles font connaître la façon dont ce livre s’est répandu, plus ou moins transformé, chez diverses nations, sont les suivantes :

1. Celle de 1519, Strasbourg, Grieninger, in-4°.

2. Celle de Servais Kruffter, in-4°, sans date, mais imprimée à Cologne de 1520 à 1530. Cette édition contient trois chapitres qui ne se trouvent pas dans celle de 1519 (nos 97, 98 et 100 de ma traduction). M. Lappenberg suppose qu’elle a dû être précédée d’une édition restée inconnue, dans laquelle se trouveraient ces trois histoires, et peut-être aussi celles qui ont été ajoutées à l’édition dont nous allons parler sous le n° 5.

3. Une traduction flamande, imprimée à Anvers de 1520 à 1530, contenant 46 chapitres, dont un (97e de ma traduction) a été tiré de l’édition de Kruffter ou de l’édition inconnue qui l’aurait précédée.

4. Une traduction française, Paris, 1532, faite sur la traduction flamande, dont elle reproduit les 46 chapitres.

5. L’édition allemande imprimée à Erfurt par Melcher Sachsen, 1532, in-4°, contenant les chapitres que j’ai traduits sous les nos 98 à 105, mais non le n° 97.

10. Une édition allemande de Cologne, 1539, annoncée comme traduite du saxon, et dont la préface est datée de 1483. Il y a là matière à réflexions.

16. Une traduction anglaise, imprimée à Londres, par W. Copland, de 1548 à 1556, et faite sur le flamand ou sur le français.

19. Une traduction en vers latins, faite sur le flamand par J. Nemius, imprimée à Utrecht en 1556, in-8°.

22. Autre traduction en vers latins, faite sur le texte allemand par Ægidius Periander (Gilles Omma) imprimée à Francfort en 1567.

23. Une traduction danoise antérieure à l’année 1571.

24. La traduction en vers allemands faite par Fischardt, le traducteur de Rabelais, imprimée entre 1566 et 1571.

43. La Vie de Til Ulespiègle, en 36 planches, par Lagniet, 1657-63.

55-57. Deux ou trois éditions en polonais.

59. Édition française d’Amsterdam, 1702 et 1703, augmentée de huit histoires tirées de divers recueils, et qui n’ont aucun rapport avec le caractère d’Ulespiègle. 94 et 98. Deux éditions en français données par M. O. Delepierre. Voir M. Brunet, Manuel, V, 1005.

M. Lappenberg a remarqué le premier que les aventures d’Ulespiègle sont rangées dans un ordre méthodique assez régulier. Ainsi, l’on trouve groupées ensemble, à quelques exceptions près, les histoires concernant l’enfance du héros, ses aventures chez divers souverains, les tours qu’il joue à des ecclésiastiques, à des artisans, à des paysans, à des aubergistes, et, enfin, les récits relatifs à sa maladie et à sa mort.

L’ancienne traduction française de Til Ulespiègle, faite sur la traduction flamande, ne contient que quarante-six histoires. Celle-ci est complète et comprend, non seulement tous les contes de l’édition de 1519, mais encore ceux qui se trouvent en plus dans l’édition de Kruffter et dans celle de 1532. Je n’ai pas voulu y joindre les contes ajoutés à l’édition française de 1702, parce qu’ils ne sont pas en harmonie avec les autres, et pour d’autres raisons que comprendront bien ceux qui les liront.

J’aurais pu donner plus d’agrément à ma traduction en la débarrassant des longueurs, des répétitions, des développements inutiles qu’on trouve dans l’original. J’ai préféré suivre le texte d’aussi près que possible. Je n’ai pas laissé de côté six lignes. J’ai rendu de mon mieux les jeux de mots qui forment la base de plusieurs récits ; mais j’ai dû remplacer par des périphrases certaines expressions qui choqueraient les lecteurs délicats de notre temps.

P. J.

PRÉFACE.



Comme l’on compte l’an quinze cent après la naissance de Jésus-Christ, moi, N., ai été prié par plusieurs personnes de réunir et mettre par écrit, pour l’amour d’elles, ces récits et histoires, de ce qu’autrefois un vif, malicieux et rusé fils de paysan, né dans le duché de Brunswick, et nommé Thyl Ulenspiegel, a fait et accompli en Allemagne et dans les pays étrangers, me promettant leur faveur pour prix de ma peine et de mon travail. Je leur ai répondu que je le ferais volontiers, et plus encore ; mais que je ne me croyais pas assez de sens et d’intelligence pour cela ; et je les ai priées de m’en dispenser, en leur donnant plusieurs raisons, même que si j’écrivais ce qu’Ulespiègle avait fait en plusieurs endroits, cela pourrait les fâcher. Mais elles n’ont pas voulu accepter cette mienne réponse comme excuse, et elles ont insisté, me croyant plus habile que je ne suis, et n’ont pas voulu m’en tenir quitte. C’est pourquoi j’ai promis d’y employer mon peu d’intelligence, et j’ai commencé avec zèle, comptant sur l’aide de Dieu (sans laquelle rien ne peut avoir lieu). Et je prie un chacun de me tenir pour excusé, et de n’avoir pas ce mien écrit pour désagréable, ne voulant, en le faisant, offenser personne, loin de moi cette pensée ! mais seulement réjouir l’esprit dans les temps difficiles, et offrir aux lecteurs et auditeurs de bonnes plaisanteries et un joyeux passe-temps. Il n’y a dans ce mien méchant écrit ni art ni subtilité, car je suis malheureusement ignorant de la langue latine, et ne suis qu’un pauvre laïque. La lecture de ce mien écrit doit servir (sans préjudicier au service de Dieu) à raccourcir les heures pendant que les souris se mordent sous les bancs, et à faire trouver les poires cuites bonnes avec le vin nouveau. Et je prie ici un chacun, dans le cas où mon livre d’Ulenspiegel serait trop long ou trop court, de le corriger, afin qu’il ne m’attire pas de reproches. Je termine ainsi ma préface, et donne en commençant la naissance de Dyl Ulenspiegel, avec adjonction de plusieurs fables du curé Amis et du

curé de Kalenberg.

CHAPITRE I.


De la naissance de Til Ulespiègle,
et comment il fut baptisé trois fois en un jour.



Til Ulespiègle naquit dans le village de Knetlingen, situé près de la forêt de Melme, dans le pays de Saxe. Son père s’appelait Nicolas Ulespiègle et sa mère Anne Wibeke. Aussitôt que l’enfant fut né, ils l’envoyèrent au village d’Ampleven pour le faire baptiser, et lui firent donner le nom de Til Ulespiègle. Til de Utzen, seigneur d’Ampleven, fut son parrain. Ampleven est un château que saccagèrent, il y a cinquante ans, les habitants de Magdebourg et autres villes, pour punir les brigandages du seigneur du lieu. L’église et le village appartiennent maintenant à l’honorable Arnold Pfaffenmeyer, abbé de Sunten.

Lorsque l’enfant fut baptisé, il fallut le rapporter à Knetlingen. Et comme c’est l’usage qu’après le baptême on porte l’enfant à la brasserie, où l’on boit bravement aux frais du père, il se trouva que la sage-femme qui portait Til Ulespiègle avait bu trop de bière, si bien qu’en voulant passer sur une planche qui servait de pont pour traverser un ruisseau qui se trouvait sur la route, elle tomba avec l’enfant dans l’eau, et ils furent tous les deux tellement souillés de boue, que peu s’en fallut que l’enfant n’étouffât. Les autres femmes aidèrent la sage-femme à sortir du ruisseau, et, quand elles furent arrivées, elles lavèrent l’enfant dans un chaudron, et le nettoyèrent bien. C’est ainsi que Til fut baptisé trois fois en un jour : une fois sur les fonts, une fois dans la boue, et une fois dans un chaudron avec de l’eau

chaude.

CHAPITRE II


Comment les paysans et les paysannes se plaignaient
du jeune Til Ulespiègle, et disaient qu’il était
un polisson, et comment il monta à cheval
derrière son père, et ce qu’il y fit.



Aussitôt que Til Ulespiègle fut assez grand pour se tenir debout et marcher seul, il commença à jouer avec les petits enfants. Il faisait toutes sortes de singeries. À peine âgé de trois ans, il se mit à faire tant de polissonneries, que les voisins allaient sans cesse se plaindre à son père, et lui disaient que Til était un polisson. Alors son père lui dit : « Comment cela se fait-il donc, que tous nos voisins se plaignent que tu es un polisson ? — Cher père, répondit-il, je ne fais pourtant rien à personne, et je veux te le prouver clairement. Va, prends ton cheval, et je monterai derrière toi, et nous parcourrons ainsi les rues. Je ne dirai rien, et tu verras qu’ils crieront encore après moi. » Le père y consentit, et le prit derrière lui sur son cheval. Alors Til leva sa robe et montra son derrière, sur quoi les voisins et voisines se mirent à crier : « N’as-tu pas honte, polisson ! » Alors Til dit à son père : « Entends-tu ? Tu vois bien que je ne dis rien, et que je ne fais rien à personne, et pourtant les voilà qui me traitent de polisson. » Alors le père prit son cher fils et le plaça devant lui sur son cheval. Til se tint bien tranquille en apparence ; mais il ouvrait une grande bouche, faisait des grimaces et montrait sa langue ; les gens se mirent à crier : « Voyez ce petit polisson ! » Alors son père lui dit : « Tu es vraiment né sous une mauvaise étoile ; te voilà assis bien tranquille, ne disant et ne faisant rien à personne, et pourtant on dit que tu es un polisson. »



CHAPITRE III.


Comment Nicolas Ulespiègle alla s’établir sur la Sal,
au pays de sa femme, où il mourut, et comment
son fils Til apprit à danser sur la corde.



Alors Nicolas Ulespiègle se décida à quitter le pays avec son fils, et alla s’établir sur les bords de la Sal, dans le pays de Magdebourg. Sa femme était de cet endroit. Bientôt après le vieux Nicolas mourut. Til et sa mère restèrent ensemble, mangeant et buvant sans compter, si bien qu’ils tombèrent dans la misère. Til ne voulut apprendre aucun métier. Jusqu’à l’âge de seize ans il ne fit que vagabonder et n’apprit que des jongleries.

La mère de Til habitait une maison dont la cour donnait sur la Sal. Til commença à s’exercer à marcher sur la corde raide ; il faisait ses essais dans le grenier, afin de ne pas être vu de sa mère, qui ne voulait pas qu’il s’amusât à cette extravagance, et qui l’aurait battu. Un jour elle l’aperçut monté sur sa corde ; elle prit un gros bâton et courut après lui pour le battre ; mais il s’échappa par une fenêtre et se sauva sur le toit, où elle ne put le suivre. Il continua à s’exercer, et lorsqu’il fut un peu plus âgé, il tendit au-dessus de la Sal une corde qui tenait d’un bout à la maison de sa mère et de l’autre à une maison située de l’autre côté de l’eau. Lorsqu’ils virent la corde, une foule de gens, jeunes et vieux, accoururent pour voir quels bons tours Ulespiègle allait faire. Comme il était sur la corde, et au plus fort de ses singeries, sa mère l’aperçut ; ne lui pouvant faire autre chose, elle monta sournoisement au grenier, où la corde était attachée, et la coupa net. Til tomba à l’eau et prit un bain copieux dans la Sal. Les paysans qui étaient là se mirent à rire et à le railler. Les gamins lui criaient : « Baigne-toi bien ! » etc. Til Ulespiègle fut grandement fâché, non du bain, mais des railleries des gamins, et se promit bien de s’en venger.



CHAPITRE IV.


Comment Til Ulespiègle se fait donner environ deux
cents paires de souliers, et comment il fait
que vieux et jeunes se prennent
aux cheveux.



Peu de temps après, Til Ulespiègle voulut se venger des railleries que son bain lui avait attirées. Il attacha la corde dans une autre maison et la tendit sur la Sal, puis il annonça qu’il marcherait sur la corde. Aussitôt jeunes et vieux accoururent pour le voir. Il dit alors aux jeunes gens de lui donner chacun son soulier gauche, et que cela lui servirait à faire un bon tour quand il serait sur la corde. On le crut aisément, et les jeunes gens, qui étaient bien au nombre de cent vingt, commencèrent à retirer leur souliers et à les lui donner. Dès qu’il les eut, il les passa à une courroie et les emporta. Quand il fut sur sa corde avec les souliers, chacun le regardait de tous ses yeux, pensant qu’il allait faire quelque bon tour ; les jeunes gens commençaient à être inquiets, et auraient bien voulu ravoir leurs souliers. Til était sur la corde, et après quelques tours il s’écria : « Attention ! que chacun cherche son soulier ! » Ce disant, il coupa la courroie et jeta tous les souliers pêle-mêle sur le sol. Alors chacun de se précipiter sur la masse de souliers et d’attraper ce qu’il pouvait. L’un criait : « C’est mon soulier ! – Tu mens ! disait l’autre, il est à moi ! » Là-dessus ils se prennent aux cheveux, se battent, se renversent ; l’un est dessous, l’autre dessus ; l’un crie, l’autre pleure, un autre rit. Cela dura si longtemps que les parents des jeunes gens s’en mêlèrent et commencèrent à se pelauder rudement. Cependant Til était sur sa corde et leur criait en riant : « Hé ! hé ! cherchez vos souliers, comme l’autre jour je me suis baigné ! » Puis il gagna le large, et laissa vieux et jeunes se disputer les souliers. Mais de quatre semaines il n’osa se montrer ; il passa tout ce temps auprès de sa mère, occupé à raccommoder des souliers. Sa mère en fut toute joyeuse ; elle pensait qu’il n’y avait pas encore à désespérer. La pauvre femme ne savait pas le tour qu’il avait joué, par suite duquel

il n’osait sortir de la maison.

CHAPITRE V.


Comment la mère de Til Ulespiègle l’engage
à apprendre un métier.



La mère de Til Ulespiègle était bien contente de voir son fils si tranquille. Elle se mit à lui représenter qu’il devrait apprendre un métier. Et comme il ne disait rien, elle le pressa davantage. Alors il lui répondit : « Chère mère, quelque chose que quelqu’un fasse, il aura toujours assez jusqu’à la fin de ses jours. – C’est que je ne puis oublier, répliqua-t-elle, que je suis depuis un mois sans pain. – Qu’est-ce que cela fait ? dit Ulespiègle ; un pauvre diable qui n’a rien à manger en est quitte pour jeûner la Saint-Nicolas, et quand il a quelque chose, il fête la Saint-Martin. Ainsi ferons-nous. »



CHAPITRE VI.


Comment Ulespiègle trompa un boulanger de Stasfurt,
et lui attrapa un plein sac de pain, qu’il
porta à sa mère.



Que Dieu m’assiste ! dit Ulespiègle ; comment m’y prendrai-je pour apaiser ma mère ? Où prendrai-je du pain pour lui en apporter ? » Il partit du village où demeurait sa mère et s’en alla dans la ville de Stasfurt. Là il remarqua une riche boulangerie et demanda au boulanger s’il voulait envoyer à son maître pour dix escalins de pain blanc et bis. Il nomma un seigneur, et dit que c’était son maître, et qu’il était en ce moment dans la ville. Il indiqua l’auberge où il était, et dit au boulanger d’envoyer un garçon avec lui, et qu’il lui remettrait l’argent. Le boulanger y consentit. Ulespiègle avait un grand sac, auquel il y avait un trou qu’il dissimula. Il fit mettre la pain dans ce sac, et le boulanger envoya un garçon avec lui pour recevoir l’argent. Lorsqu’ils furent à une portée d’arbalète de la boulangerie, Ulespiègle laissa tomber par le trou de son sac un pain blanc dans la boue. Puis il posa son sac par terre, et dit au garçon : « Je n’ose apporter à mon maître ce pain ainsi sali. Prends-le et va vite m’en chercher un autre ; je t’attendrai ici. » Le garçon courut chercher un autre pain. Cependant Ulespiègle s’était enfui. Arrivé dans le faubourg, il rencontra une charrette appartenant à un homme de son village, sur laquelle il mit son sac, qui fut ainsi porté chez sa mère. Lorsque le garçon boulanger revint, il ne trouva plus Ulespiègle, qui était parti avec le sac de pain. Il alla vite informer de cela son patron, qui courut à l’auberge qu’Ulespiègle avait indiquée. Il n’y trouva personne et s’aperçut bien qu’il avait été trompé. Cependant Ulespiègle arriva chez sa mère, et lui remit le pain en disant : « Mange, tandis que tu as quelque chose, et tu jeûneras

la Saint-Nicolas quand tu n’auras rien. »

CHAPITRE VII.


Comment Til Ulespiègle mangea la soupe au pain blanc
avec les autres enfants, et comment il en mangea
plus qu’il ne voulait et fut battu.



C’était la coutume dans le village que Til Ulespiègle habitait avec sa mère que, lorsqu’un des habitants tuait un cochon, les enfants des voisins allaient chez lui manger une soupe qu’on appelait la soupe au pain blanc. Dans ce village demeurait un fermier qui était d’une avarice extrême. Il chercha comment il pourrait bien dégoûter les enfants de venir manger chez lui, et voici ce qu’il fit : il remplit de tranches de pain une grande terrine. Quand les enfants arrivèrent, garçons et filles, et Ulespiègle avec eux, il les fit entrer, ferma la porte, et trempa la soupe. Il y avait beaucoup plus de pain que les enfants n’en pouvaient manger. Aussitôt qu’un des enfants était rassasié et voulait s’en aller, le fermier tombait dessus à coups de houssine, et le forçait à manger encore. Et comme il était bien au courant des polissonneries d’Ulespiègle, il le surveillait de près et le traita plus durement encore que les autres. Il tint ainsi les enfants jusqu’à ce qu’ils eussent complètement mangé la soupe, ce qui leur plaisait autant qu’à un chien de paître. Depuis ce moment aucun d’eux ne voulut retourner dans la maison de

ce fermier avare pour manger la soupe au pain blanc.

CHAPITRE VIII.


Comment Til Ulespiègle attela les poules
du fermier avare.



Le lendemain, le même fermier rencontra Ulespiègle. « Eh bien, mon cher Til, quand viendras-tu chez moi manger la soupe au pain blanc ? – Quand tes poules iront attelées quatre à quatre à un morceau de pain. – Alors tu attendras longtemps. – Et si je venais avant la saison des soupes au pain blanc ? » Là-dessus ils se séparèrent. Til attendit l’occasion. Un jour il vit les poules du fermier qui picoraient dans la rue. Il avait une quantité de bouts de fil qu’il avait attachés deux à deux par le milieu. Il attacha à chacun des bouts de fil un morceau de pain, et mit le tout dans la rue. Les poules commencèrent à manger les morceaux de pain, et les bouts de fil avec ; mais elles ne pouvaient les avaler, car à chaque bout de fil était une poule. Elles tiraient l’une sur l’autre, et ne pouvaient ni avaler le pain ni le rejeter, à cause de la grosseur des morceaux. Il y eut ainsi plus de deux

cents poules qui tiraient l’une sur l’autre et qui s’étranglèrent.

CHAPITRE IX.


Comment Ulespiègle se cache dans une ruche et fait
battre deux individus qui voulaient voler
cette ruche.



Au bout de quelque temps, Ulespiègle alla avec sa mère dans un village voisin, à la dédicace d’une église. Il y but tant qu’il s’enivra, et après il chercha un endroit où il put cuver son vin sans être dérangé. Il vit dans la cour plusieurs ruches d’abeilles, et des ruches vides à côté. Il se glissa dans une de ces dernières, qui était tout près des ruches pleines, se proposant de dormir un peu, et il s’endormit si bien que de midi jusqu’à minuit il ne se réveilla pas. Sa mère, ne le trouvant pas, pensa qu’il était retourné à la maison.

Pendant la nuit vinrent deux voleurs qui voulaient voler une ruche d’abeilles. L’un dit à l’autre : « J’ai toujours entendu dire que les ruches les plus lourdes sont les meilleures. » Ils se mirent à soulever les ruches l’une après l’autre, et quand ils vinrent à celle où était Ulespiègle, ils trouvèrent que c’était la plus lourde, et dirent : « Voilà la meilleure. » Ils la prirent et l’emportèrent. Cependant Ulespiègle s’était réveillé et avait entendu leurs propos. La nuit était si obscure qu’ils se voyaient à peine l’un l’autre. Ulespiègle sortit la main de la ruche, et prit celui qui marchait devant par les cheveux et les lui tira rudement. Notre homme pensa que c’était un tour de son camarade, et se mit à lui dire des injures : « Es-tu fou, ou rêves-tu ? répondit celui-ci ; comment pourrais-je te tirer les cheveux, alors que je peux à peine, de mes deux mains, soutenir la ruche ? » Til, voyant que sa plaisanterie réussissait, se mit à rire en lui-même ; puis il attendit encore quelque temps, et se mit à tirer vivement les cheveux à celui qui venait par derrière. Celui-ci se mit en colère, et dit : « Je m’éreinte à porter la ruche, et tu me tires les cheveux à m’arracher la peau du crâne ! – Tu en as menti par la gorge, répliqua l’autre. Comment pourrais-je te tirer les cheveux ? Je peux à peine voir le chemin devant moi. C’est toi qui me tires les cheveux, je le sais bien. » Ils continuèrent leur chemin en se disputant. Bientôt après, comme ils étaient au plus fort de leur dispute, Ulespiègle saisit celui qui marchait devant par les cheveux, et tira si fort qu’il lui fit incliner la tête jusque sur la ruche. Celui-ci entra dans une telle fureur qu’il laissa tomber le bout de la ruche qu’il tenait, et se mit à battre son camarade à coups de poing sur la tête. L’autre laissa aussi la ruche et prit le premier aux cheveux. Ils se culbutèrent et firent si bien qu’ils se trouvèrent séparés, et, ne se voyant plus l’un l’autre, s’en allèrent chacun de son côté. Voyant cela, Til Ulespiègle se remit à dormir dans sa ruche. Il en sortit quand il fut grand jour, et, ne sachant où il était, il prit un chemin qui s’offrit à lui, et arriva à un château, où

il s’engagea comme page.

CHAPITRE X.


Comment Ulespiègle devient page, et de la confusion
qu’il fait entre
henep et senep.



Bientôt après, Ulespiègle arriva à un château appartenant à un jeune gentilhomme, et se fit passer pour un page. Il dut tout de suite accompagner son maître à cheval. En route, ils rencontrèrent un champ de chanvre, que dans le pays d’Ulespiègle, en Saxe, on appelle henep. Le gentilhomme dit à Ulespiègle : « Vois-tu cette plante ? cela s’appelle henep. – Oui, je vois bien. – Quand tu en rencontreras, ne manque pas de faire tes ordures dessus, car c’est avec cette plante qu’on fait la corde qui sert à garrotter et à pendre les voleurs et ceux qui exercent pour leur propre compte le métier des armes. – Volontiers, cela peut se faire. » Le gentilhomme parcourut le pays avec Ulespiègle, pillant, volant et dérobant, selon sa coutume. Un jour qu’ils étaient au château et que l’heure de faire collation approchait, Ulespiègle entra dans la cuisine. Le cuisinier lui dit : « Va-t’en à la cave : tu y trouveras un pot de terre dans lequel il y a de la moutarde, et tu me l’apporteras. – Oui, » répondit Ulespiègle. Or, il n’avait jamais vu de moutarde, qu’en Saxe on appelle senep. Quand il fut dans la cave et qu’il eut trouvé le pot à la moutarde, il se dit en lui même : « Qu’est-ce que le cuisinier peut vouloir faire de cela ? Je crois qu’il se moque de moi. » Puis il se rappela ce que lui avait dit son maître à propos de chanvre, et, confondant henep et senep, il se mit en devoir d’exécuter ses ordres. Il défit ses grègues, s’assit sur le pot à la moutarde et fit de son mieux. Puis il mêla bien tout le contenu du vase qu’il apporta au cuisinier. Celui-ci plaça la mixtion dans un moutardier et fit servir. Le gentilhomme et ses hôtes saucèrent leur viande dans la moutarde et trouvèrent qu’elle avait un mauvais goût. On fit venir le cuisinier, et on lui demanda ce que c’était que cette moutarde. Il goûta, cracha et dit : « La moutarde a un goût comme si l’on avait fienté dedans. » Ulespiègle était là qui riait. Son maître lui dit : « Qu’as-tu à ricaner ? Crois-tu que nous ne goûtions pas ce que c’est ? Alors, approche et goûte toi-même. – Je n’en mangerai point, répondit-il ; ne vous rappelez-vous pas ce que vous m’avez dit de faire quand je rencontrerais du senep, qui sert à pendre les voleurs ? Moi, je m’en suis souvenu quand le cuisinier m’a envoyé à la cave chercher celui-ci, et j’ai fait comme vous m’aviez commandé. – Mauvais polisson, dit le gentilhomme, il t’en cuira. La plante dont je t’ai parlé s’appelle henep, et ce que le cuisinier t’a envoyé chercher s’appelle senep. Tu l’as fait par malice. » Là-dessus il saisit un bâton ; mais Ulespiègle décampa lestement

et ne revint pas.

CHAPITRE XI.


Comment Ulespiègle entre au service d’un prêtre,
et comment il lui mange un poulet rôti.



Dans le pays de Brunswick, et faisant partie du fief de Magdebourg, est un village nommé Budensteten. Ulespiègle arriva dans ce village et le curé le prit à son service. Mais il ne le connaissait pas. Il lui dit qu’il aurait un service très doux, qu’il mangerait et boirait du meilleur, et tout comme sa chambrière, et qu’il n’aurait à faire que moitié de la besogne qu’il pourrait faire. Ulespiègle répondit que cela lui convenait, et qu’il se dirigerait en conséquence. Or, il se trouva que la chambrière n’avait qu’un œil. Elle prit deux poulets, les mit à la broche, et fit asseoir Ulespiègle auprès de la cheminée pour tourner la broche. Quand les poulets furent cuits à point, il pensa en lui-même : « Le curé m’a dit, quand il m’a loué, que je mangerais et boirais comme lui et sa servante ; mais il pourrait bien arriver qu’il en fût autrement ; je pourrais ne pas manger de ces poulets rôtis, et le prêtre se trouverait n’avoir pas dit vrai. Je veux être prudent, et faire en sorte que sa parole soit respectée. » Là-dessus il prit un des poulets et le mangea sans pain. Et comme c’était l’heure du repas, la servante vint pour arroser les poulets ; mais elle n’en trouva plus qu’un. Elle dit à Til Ulespiègle : « Il y avait deux poulets ; qu’est-ce que l’autre est devenu ? – Madame, répondit Ulespiègle, ouvrez l’autre œil, vous verrez les deux poulets. » Voyant qu’il se moquait d’elle parce qu’elle était borgne, la servante devint furieuse ; elle courut se plaindre au prêtre, et lui raconta toute l’affaire. Le curé entra dans sa cuisine, et dit à Ulespiègle : « Pourquoi te moques-tu de ma servante ? Je vois bien qu’il n’y a plus qu’un poulet à la broche, et il y en avait deux. – Oui, il y en avait vraiment deux. – Où est donc l’autre ! – Le voilà. Ouvrez vos deux yeux, et vous verrez qu’il est à la broche. C’est ce que j’ai dit à votre servante, et elle s’est mise en colère. – Cela n’est pas possible, dit le prêtre en riant, que ma servante ouvre les deux yeux, car elle n’en a qu’un. – C’est vous qui le dites ; moi je ne dis rien. – Ce qui est fait est fait, dit le curé ; mais toujours est-il qu’il y a un poulet de disparu. — Oui, répondit Til, il y en a un de disparu, et un à la broche. J’ai mangé l’autre. Vous m’avez dit que je devais manger d’aussi bons morceaux que vous et votre servante ; cela m’aurait fait de la peine si vous vous étiez trouvé manquer de parole, en mangeant les deux poulets sans m’en donner ma part. C’est pour cela que j’en ai mangé un. – C’est bien, mon cher garçon, dit le curé. Je ne veux pas me tourmenter davantage pour un poulet rôti ; mais, à l’avenir, fais ce que ma servante te commandera, et tâche de la contenter. – Volontiers, mon cher maître », répondit Ulespiègle.

À partir de ce moment, lorsque la servante commandait à Ulespiègle de faire quelque chose, il ne le faisait qu’à demi. S’il avait à apporter un seau d’eau, il l’apportait à moitié plein ; s’il devait mettre deux morceaux de bois au feu, il n’en mettait qu’un ; au lieu de deux bottes de foin qu’il fallait donner au taureau, il n’en donnait qu’une. Lorsqu’on l’envoyait à l’auberge chercher une mesure de vin, il n’en rapportait que la moitié, et ainsi du reste, si bien que la servante connut bien qu’il faisait ainsi pour la contrarier ; mais elle ne lui en dit rien, et elle alla se plaindre au prêtre. Celui-ci dit à Ulespiègle : « Mon cher garçon, ma servante se plaint de toi, et pourtant je t’avais prié de faire tout ce qu’elle voudrait. — Oui, monsieur, dit Ulespiègle ; aussi n’ai-je pas fait autrement que vous ne m’aviez dit de faire ; vous m’avez dit que je n’aurais chez vous que moitié besogne, et que votre servante verrait volontiers de ses deux yeux. Et pourtant elle ne voit que d’un œil. Elle ne voit qu’à moitié, et je fais la besogne à moitié. » Le curé se mit à rire ; mais la servante se mit en colère, et dit : « Monsieur, si vous gardez plus longtemps ce mauvais sujet à votre service, je vous planterai là. » Ainsi le curé fut obligé, contre sa volonté, de donner congé à Ulespiègle. Mais il s’arrangea avec les paysans de son village pour lui faire donner

la place de sacristain, qui se trouvait vacante.

CHAPITRE XII.


Comment Ulespiègle devint sacristain de Bubensteten,
et comment le curé mit bas ses grègues dans
l’église, ce qui fit que Til Ulespiègle
gagna un tonneau de bière.



Voilà donc Ulespiègle sacristain, qui chantait le plain-chant comme il convient à un bedeau. Un jour le prêtre était devant l’autel, se préparant à dire sa messe ; Ulespiègle était derrière lui qui lui arrangeait son aube. Tout à coup le curé pousse un vent qui retentit dans l’église. « Comment, monsieur ! dit Ulespiègle ; offrons-nous cela ainsi au Seigneur, devant l’autel, en guise d’encens ? – Que t’importe ? répondit le curé ; l’église est à moi, et je peux mettre culotte bas au milieu, si cela me convient. – Je parie un tonneau de bière que vous ne le ferez pas, dit Ulespiègle. – Je veux bien, dit le prêtre. » Ils parièrent, et le curé dit : « Crois-tu donc que je n’oserai pas ? » Là-dessus il se met en posture et dépose un gros tas d’ordure dans l’église, et dit : « Voyons, monsieur le sacristain : ai-je gagné le tonneau de bière ? – Non, monsieur, répondit Ulespiègle ; il faut d’abord mesurer si c’est au milieu de l’église, comme vous l’avez dit. » Il mesura, et trouva qu’il s’en manquait bien d’un quart que cela fût au milieu. C’est ainsi qu’il gagna le tonneau de bière. Mais la servante du curé se mit en colère et dit à son maître : « Vous ne serez las de ce mauvais garnement que lorsqu’il vous aura fait toutes les sottises possibles ! »



CHAPITRE XIII.


Comment Ulespiègle fit aux fêtes de Pâques un jeu
au moyen duquel le prêtre et sa servante se
prirent aux cheveux avec les paysans.



Comme les fêtes de Pâques approchaient, le curé dit à Ulespiègle : « C’est l’usage ici que, la nuit de Pâques, les paysans font un jeu dans lequel ils représentent Notre-Seigneur sortant du tombeau ; tu leur aideras, car il convient que le sacristain dirige et gouverne cette affaire. » Ulespiègle pensa en lui-même : « Comment ces paysans pourront-ils conduire ce jeu ? » Puis il dit au curé : « Il n’y a aucun de ces paysans qui soit instruit ; il faut que vous me prêtiez votre servante, qui sait bien lire et écrire. – Oui, oui ! dit le curé. Prends qui tu voudras, hommes ou femmes ; d’ailleurs ma servante a déjà été de ce jeu. » La servante en fut contente, et demanda à représenter l’ange dans le tombeau, car elle savait par cœur les vers qu’il y avait à dire. Alors Ulespiègle prit deux paysans, qui, avec lui, devaient représenter les trois Maries, et il leur apprit leur rôle en latin ; le prêtre devait représenter Notre-Seigneur sortant du tombeau. Or, lorsque Ulespiègle arriva devant le tombeau avec ses deux paysans, qui avec lui représentaient les trois Maries, la servante, qui représentait l’ange dans le tombeau, dit son rôle en latin : « Quem queritis (qui cherchez-vous) ? » Alors le paysan qui représentait la première Marie répondit, comme Ulespiègle lui avait enseigné : « Nous cherchons une vieille concubine de curé qui est borgne. » Lorsque la servante entendit qu’on se moquait d’elle et de son œil manquant, elle entra dans une violente colère contre Ulespiègle, et sauta hors du tombeau, voulant lui tomber dessus à coups de poing dans la figure ; mais le coup tomba sur la tête d’un des paysans, qui en eut l’œil au beurre noir. L’autre paysan allongea à la servante un coup de poing sur la tête qui lui fit tomber ses ailes. Le prêtre, voyant cela, laissa tomber la bannière, courut au secours de sa servante et prit l’autre paysan aux cheveux. Les voyant se pelauder ainsi devant le tombeau, les autres paysans accoururent, et la mêlée devint générale. Le curé et sa servante, ainsi que les deux paysans représentant les Maries, étaient dessous ; enfin la bataille cessa. Quant à Ulespiègle, il avait suivi avec attention la marche de l’affaire ; il s’esquiva à temps, et sortit de l’église, puis du village, où il ne revint jamais, et l’on prit un autre

sacristain.

CHAPITRE XIV.


Comment Ulespiègle annonça aux habitants de
Magdebourg qu’il s’envolerait d’un balcon,
et se moqua d’eux.



Peu de temps après qu’il eut quitté le métier de sacristain, Ulespiègle alla à Magdebourg, où il fit nombre de tours, si bien que son nom fut bientôt connu, et que tout le monde parlait de lui. Les principaux bourgeois de la ville lui demandèrent de faire quelque jonglerie. Il répondit qu’il le ferait, et qu’il s’envolerait d’un balcon. Cela se répandit aussitôt par toute la ville, et vieux et jeunes s’assemblèrent sur la place du marché pour le voir voler. Alors Ulespiègle parut au balcon de l’hôtel de ville, et commença à remuer les bras et à faire des gestes comme s’il voulait voler. Les gens étaient là, bouche béante et ouvrant de grands yeux, croyant bonnement qu’il allait s’envoler. Alors Ulespiègle, qui pouvait à peine se tenir de rire, leur dit : « Je croyais qu’il n’y avait plus de fous ou d’imbéciles au monde que moi ; mais je vois bien que la ville en est pleine. Si vous m’eussiez tous annoncé que vous alliez vous envoler, je ne l’aurais pas cru, et vous l’avez cru de moi, comme des imbéciles. Comment pourrais-je voler ? Je ne suis ni une oie ni un autre oiseau ; je n’ai point d’ailes, et sans ailes ni plumes personne ne peut voler. Vous voyez donc clairement que je vous ai attrapés. » Là-dessus, il leur tourna le dos et quitta le balcon, laissant là les spectateurs ; les uns juraient, les autres riaient et disaient : « C’est un mauvais farceur ; mais il nous a dit la vérité. »



CHAPITRE XV.


Comment Ulespiègle se fit passer pour médecin,
et traita le docteur de l’évêque de Magdebourg
et le trompa.



Il y avait à Magdebourg un évêque nommé Bruno, qui était comte de Querfurt. Il entendit parler des tours d’Ulespiègle, et le fit appeler à Gevekenstein. Les farces d’Ulespiègle lui plurent beaucoup, et il lui donna des habits et de l’argent. Les domestiques le supportaient volontiers et s’amusaient beaucoup avec lui. L’évêque avait auprès de lui un docteur ès droits qui se croyait savant et sage, mais que les gens de l’évêque n’aimaient guère. Ce docteur avait le caractère fait de telle sorte qu’il ne pouvait souffrir les bouffons autour de lui. Il dit à l’évêque et à ses conseillers qu’on devrait retenir des hommes sages à la cour des seigneurs, et non de pareils bouffons, et cela pour plusieurs raisons. Les courtisans répondirent que le docteur avait tort ; que celui qui n’aimait pas les bouffonneries d’Ulespiègle n’avait qu’à l’éviter, car personne n’était obligé de le fréquenter. Le docteur répliqua : « Les fous avec les fous, et les sages avec les sages ; si les princes étaient entourés de sages, ils seraient sages eux-mêmes ; mais comme ils s’entourent de fous, ils n’apprennent que des folies. » Alors quelques-uns lui dirent : « Quels sont les sages ? Ceux qui se croient sages sont souvent trompés par des fous. Il est convenable que les princes et seigneurs aient toute sorte de monde à leur cour ; avec les fous ils trouvent bien des distractions, et là où sont les seigneurs, là se trouvent volontiers les fous. » Alors les chevaliers et courtisans allèrent trouver Ulespiègle, et lui dirent d’inventer quelque ruse pour que le docteur fut payé de sa sagesse, lui promettant qu’ils l’aideraient, ainsi que l’évêque. Ulespiègle répondit : « Oui, nobles seigneurs, si vous voulez m’aider, le docteur sera bien payé. » Ils se mirent d’accord. Alors Ulespiègle partit pour aller passer un mois dans la campagne et réfléchir comment il s’y prendrait avec le docteur. Il eut bientôt trouvé son plan, et revint à Gevekenstein. Il se déguisa et se fit passer pour médecin. Or le docteur de l’évêque était souvent malade et se médecinait beaucoup. Les chevaliers lui dirent qu’il était arrivé un médecin qui était un très savant homme. Le docteur ne reconnut pas Ulespiègle. Il alla le trouver dans son auberge, et, après avoir échangé avec lui quelques mots, l’amena au château, et la conversation commença entre eux. Le docteur lui dit que, s’il pouvait le guérir de sa maladie, il le récompenserait généreusement. Ulespiègle le paya de paroles, comme c’est l’habitude des médecins, et lui dit qu’il était nécessaire qu’il couchât une nuit avec lui, afin de mieux connaître son tempérament, ajoutant qu’il lui ferait prendre quelque chose avant de se coucher, qui le ferait suer, et qu’à sa transpiration il connaîtrait quelle était sa maladie. Le docteur crut ce qu’il disait, et se mit avec lui au lit, croyant fermement que ce que lui avait dit Ulespiègle était la vérité. Alors Ulespiègle lui donna une forte purgation, que le docteur prit pour une potion destinée à le faire suer. Puis Ulespiègle sortit et prit une pierre creuse sur laquelle il se déchargea le ventre. Ensuite il mit cette pierre avec ce qu’elle contenait sur le bois du lit, entre la muraille et le docteur. Or le docteur était couché près de la muraille et Ulespiègle sur le devant. Le docteur se serait volontiers tenu la tête contre le mur, mais ce qui était dans la pierre creuse puait tellement, qu’il fut obligé de se retourner du côté d’Ulespiègle. Aussitôt celui-ci lâcha silencieusement un vent qui ne sentait pas moins mauvais. Le docteur se retourna ainsi, tantôt d’un côté, tantôt de l’autre, jusque vers le milieu de la nuit, et toujours avec le même résultat. Enfin la purgation fit son effet, soudainement et avec force, si bien que le docteur laissa tout échapper dans le lit, ce qui produisit une atroce puanteur. Alors Ulespiègle lui dit : « Comment, digne docteur, vous trouvez-vous ? votre sueur sent mauvais depuis longtemps ; mais voilà que cela devient plus fort. » Le docteur pensa qu’il le sentait bien ; mais il était tellement empesté de cette puanteur, qu’il pouvait à peine parler. Ulespiègle lui dit : « Tenez-vous là bien tranquille ; je vais chercher une lumière pour voir comment vous allez. » Comme il se levait, Ulespiègle lâcha lui-même ses excréments et se mit à se plaindre : « Hélas ! moi aussi je me trouve mal ; cela me vient de votre maladie et de la puanteur. » Le docteur était si malade qu’il pouvait à peine remuer la tête. Il remercia Dieu de ce que le médecin l’avait laissé seul, et il put respirer un peu d’air ; car, jusque-là, lorsqu’il avait voulu se relever, Ulespiègle l’en avait empêché, disant qu’il n’avait pas encore assez sué.

Aussitôt levé, Ulespiègle était sorti de la chambre et avait quitté le château. Quand le jour fut venu, le docteur vit contre la muraille la pierre creuse et ce qui était dedans. Il était très malade et avait le visage tout bouleversé par la puanteur. Cependant les chevaliers et les courtisans, qui savaient l’histoire, vinrent lui souhaiter le bonjour. Le docteur avait la voix faible et put à peine leur répondre. Il s’assit dans la salle, sur un banc garni d’un coussin. Les courtisans firent venir là l’évêque, puis ils demandèrent au docteur comment il s’était trouvé du médecin. Le docteur répondit : « J’ai été le jouet d’un mauvais plaisant. Je croyais que c’était un docteur en médecine, et c’est un docteur en malice. » Il leur raconta en entier ce qui s’était passé. L’évêque et les courtisans rirent beaucoup et dirent : « Il est arrivé exactement selon vos paroles. Vous disiez qu’il ne fallait pas se commettre avec des fous, car le sage devenait fou avec les fous. Mais vous voyez qu’on peut bien être mis dedans par un fou, car le médecin était Ulespiègle, que vous n’avez pas reconnu ; vous avez cru à ses paroles et il vous a trompé. Nous, qui l’avions accepté avec sa folie, nous le connaissions bien ; mais nous n’avons pas voulu vous avertir, puisque vous vous croyez si sage. Personne n’est si sage qu’il doive dédaigner de connaître les fous. Si personne n’était fou, à quoi reconnaîtrait-on les sages ? » Le docteur ne répondit rien, et n’osa plus se plaindre de l’aventure.



CHAPITRE XVI.


Dans le village de Peyne, Ulespiègle guérit
un enfant malade.



Il arrive parfois qu’on repousse des remèdes réguliers et approuvés qu’on aurait pour bien peu d’argent, et qu’on donne tout autant aux charlatans. C’est ce qui arriva une fois dans le fief de Hildesheim. Ulespiègle vint dans ce pays, et s’arrêta dans une auberge dont le maître était absent. Ulespiègle était bien connu dans la maison. La femme de l’aubergiste avait un enfant malade. Ulespiègle demanda ce qu’il avait. L’hôtesse répondit : « L’enfant ne peut pas aller à la chaise percée. S’il pouvait aller à la chaise il se porterait mieux. – Il y a moyen d’arranger cela, » dit Ulespiègle. L’hôtesse lui dit que, s’il pouvait soulager l’enfant, elle lui donnerait ce qu’il voudrait. Ulespiègle dit qu’il ne prendrait rien pour cela, et que c’était une chose trop facile. « Attendez un peu, ajouta-t-il ; cela sera bientôt fait. » Peu après l’hôtesse, qui avait quelque chose à faire dans la cour, sortit pour aller à sa besogne. Pendant ce temps, Ulespiègle s’accroupit contre la muraille et y fit un gros tas d’excréments. Puis il plaça au-dessus la chaise percée, et l’enfant sur la chaise. Sur ce, l’hôtesse rentra, et vit l’enfant sur la chaise, et dit : « Ah ! qui a fait cela ? – C’est moi, répondit Ulespiègle ; vous avez dit que l’enfant ne pouvait pas aller à la chaise, c’est pourquoi je l’ai mis dessus. » Alors elle aperçut ce qui était sous la chaise, et dit : « Ah ! mon cher Ulespiègle, voilà ce qui faisait mal au ventre à l’enfant ; je vous saurai toujours gré de l’avoir ainsi soulagé. » Ulespiègle répondit : « Je peux faire beaucoup de pareille médecine, avec l’aide de Dieu. » L’hôtesse le pria amicalement de lui enseigner le secret, disant qu’elle lui donnerait pour cela ce qu’il voudrait. Ulespiègle répondit qu’il était obligé de partir sur-le-champ, mais qu’il lui enseignerait le secret lorsqu’il reviendrait. Puis il sella son cheval et partit pour Rosendal ; ensuite il revint à Peyne et voulait aller à Zell. Il vit les enfants du village, qui étaient presque nus, et qui lui demandèrent d’où il venait. Il répondit qu’il venait de Koldingen. Il vit bien qu’ils étaient peu vêtus. Ils lui dirent : « Écoute ici : puisque tu viens de Koldingen, qu’est-ce que l’hiver nous fait dire ? – Il ne vous fait rien dire, répondit Ulespiègle ; il vous parlera lui-même. » Puis il continua son chemin, laissant là

les marmots déguenillés.

CHAPITRE XVII.


Comment Ulespiègle guérit en un jour, et sans médecine,
tous les malades qui étaient dans un hôpital.



À quelque temps de là Ulespiègle alla à Nuremberg et fit placarder de grandes affiches aux portes des églises et à l’hôtel de ville, se donnant pour un grand médecin pour toutes sortes de maladies. Or, il y avait une grande quantité de malades dans le nouvel hôpital, où est conservée la sainte et précieuse lance dont on perça Notre-Seigneur, avec d’autres reliques. Le maître de l’hôpital se serait volontiers débarrassé d’une partie de ses malades, et leur eût rendu la santé avec plaisir ; c’est pourquoi il alla trouver Ulespiègle, le médecin, et lui demanda des explications sur les affiches qu’il avait fait apposer, ajoutant que s’il pouvait guérir ses malades, il le récompenserait bien. Ulespiègle répondit qu’il lui guérirait tous ses malades, s’il voulait déposer deux cents florins et les lui promettre. Le maître de l’hôpital lui promit l’argent pour le cas où il guérirait les malades. Ulespiègle dit, de son côté, qu’on ne lui donnerait pas un denier s’il ne les guérissait pas. Cela plut beaucoup au maître de l’hôpital, qui lui donna vingt florins à compte. Ulespiègle alla à l’hôpital, et prit deux serviteurs avec lui. Il demanda à chacun des malades ce qu’il avait, et finit en leur disant à chacun : « Ce que je vais te révéler, tu le tiendras secret et ne le diras à personne. » Les malades le promirent avec grande assurance. Là-dessus il dit à chacun en particulier : « Vous rendre à tous la santé et vous remettre sur vos jambes, cela m’est impossible si je ne brûle un d’entre vous et ne le réduis en poudre que je ferai prendre aux autres ; c’est ce qu’il faut que je fasse. C’est pourquoi je prendrai le plus malade d’entre vous et le plus impotent, et le réduirai en poudre pour faire prendre aux autres. Et pour vous éveiller et vous rendre alertes, je prendrai le maître de l’hôpital et me placerai à la porte, et vous appellerai à haute voix. Celui qui ne sera pas malade, qu’il sorte vivement et sans tarder. N’oublie pas cela. » Puis il dit à chacun que le dernier payerait pour les autres. Chacun prit bonne note de cela, et au jour indiqué ils s’empressèrent de se sauver, avec leurs jambes malades et boiteuses, car aucun ne voulait être le dernier. Quand Ulespiègle commença l’appel, comme il l’avait annoncé, ils se mirent à prendre la fuite, même plusieurs qui depuis dix ans n’avaient pas quitté le lit. Lorsque l’hôpital fut complètement vide et que tous les malades furent dehors, Ulespiègle demanda au maître de l’hôpital sa récompense, disant qu’il était pressé de se rendre ailleurs. Celui-ci lui donna l’argent en le remerciant beaucoup, et il partit. Mais, au bout de trois jours, tous les malades étaient revenus, se plaignant de leur maladie. « Comment cela se fait-il ? demanda le maître de l’hôpital ; j’ai fait venir le grand maître, qui vous a guéris, puisque vous êtes tous partis. » Alors ils dirent au maître de l’hôpital comment il leur avait confié que le dernier qui sortirait, quand il les appellerait, il le brûlerait et le réduirait en poudre. Alors le maître de l’hôpital connut la fourberie d’Ulespiègle. Mais celui-ci était parti, et il n’y avait pas de ressource. Ainsi les malades restèrent à l’hôpital, et l’argent fut perdu.



CHAPITRE XVIII.


Comment Ulespiègle achète du pain
suivant le proverbe :

« On donne du pain à ceux qui en ont. »



La confiance donne du pain. Après qu’Ulespiègle eut ainsi trompé le docteur, il s’en alla à Halberstadt, et, en se promenant sur la place du marché, il remarqua que l’hiver était rude et froid, et il pensa en lui-même : « L’hiver est rude et le vent froid. Tu as souvent entendu dire : On donne du pain à ceux qui en ont. » Il acheta pour deux florins de pain, et prit une table et alla s’installer devant l’église Saint-Étienne, et mit son pain en vente. Il continua sa farce si longtemps, qu’il vint un chien qui prit un pain et s’enfuit dans la cour de l’église. Ulespiègle se mit à la poursuite du chien. Pendant ce temps arriva une truie, accompagnée de dix petits, qui renversa la table, et chacun des animaux prit un pain et l’emporta. Alors Ulespiègle se mit à rire et dit : « Je vois maintenant que le proverbe est faux, qui dit : « On donne du pain à ceux qui en ont. » J’avais du pain et on me l’a pris. » Puis il ajouta : « Ô Halberstadt, Halberstadt la bien nommée ! Ta bière et ta cuisine sont bonnes, mais tes sacs à deniers sont en peau de truie. » Puis il reprit le chemin de Brunswick.



CHAPITRE XIX.


Comment Ulespiègle s’engage à Brunswick comme
garçon boulanger, et comment il fait des
chouettes et des guenons.



Quand Ulespiègle fut de retour à Brunswick, dans l’auberge des boulangers, un boulanger du voisinage le fit venir chez lui et lui demanda quel était son métier. Ulespiègle répondit : « Je suis garçon boulanger. » Le boulanger dit : « J’ai justement besoin d’un garçon ; veux-tu entrer à mon service ? – Oui, » répondit Ulespiègle. Comme il était chez lui depuis deux jours, le boulanger lui dit de pétrir jusqu’au matin, car il ne pouvait lui aider. « Bien, répondit Ulespiègle ; mais qu’est-ce que je pétrirai ? » Le boulanger était un homme malin et moqueur ; il lui répondit, en se moquant de lui : « Tu es garçon boulanger, et tu demandes ce que tu dois pétrir ? Qu’a-t-on donc l’habitude de pétrir ? des chouettes ou des guenons ? » Puis il alla se coucher. Ulespiègle s’en alla dans la chambre où l’on faisait le pain, et mit toute la pâte en chouettes et en guenons, et les mit au four. Le matin, le maître se leva et vint pour lui aider. Quand il entra dans la boulangerie, il n’y trouva ni pain blanc, ni pain bis, mais seulement des chouettes et des guenons. Il se mit en colère et dit : « Par la fièvre quarte, qu’as-tu fait là ? – Ce que vous m’avez commandé, répondit Ulespiègle, des chouettes et des guenons. – Que ferai-je maintenant de ces choses extravagantes ? reprit le maître ; je n’ai pas besoin de pain semblable ; je ne pourrais le vendre. » Puis il prit Ulespiègle à la gorge, et s’écria : « Paye-moi ma pâte ! – Bien, répondit Ulespiègle. Mais si je paye la pâte, la marchandise qui en a été faite doit m’appartenir. » Le maître répondit : « Est-ce que j’ai besoin de pareille marchandise ? Des chouettes et des guenons ne peuvent me servir pour mon commerce. » Ainsi Ulespiègle paya au boulanger sa pâte, et prit les chouettes et les guenons dans une corbeille, et les porta hors de la maison, dans une auberge à l’enseigne de l’Homme sauvage. Puis il pensa en lui-même : « J’ai souvent entendu dire qu’on ne pouvait apporter à Brunswick des choses si extraordinaires qu’on n’en fît de l’argent. » Or la fête de saint Nicolas tombait le lendemain. Ulespiègle alla s’installer avec sa marchandise au-devant de l’église, et vendit toutes ses chouettes et ses guenons, et en retira beaucoup plus d’argent qu’il n’en avait donné au boulanger pour la pâte. Le boulanger apprit cela, et il en fut fâché. Il courut à l’église Saint-Nicolas, et voulut lui réclamer le bois et les frais faits pour pétrir et cuire la marchandise ; mais Ulespiègle était déjà parti avec l’argent, et le boulanger eut un pied de nez.



CHAPITRE XX.


Comment Ulespiègle tamise la farine au clair
de la lune.



Ulespiègle errait dans la campagne, et vint dans un village appelé Ulsen, où il se fit encore garçon boulanger. Le maître chez qui il était se disposant à faire du pain, il dit à Ulespiègle de tamiser la farine dans la nuit, afin que tout fût prêt le matin de bonne heure. Alors Ulespiègle lui dit : « Maître, vous devriez me donner une lumière pour que j’y voie à tamiser. » Le maître lui répondit : « Je ne te donnerai point de lumière ; je n’en ai jamais donné à mes garçons par un temps comme celui-ci ; ils tamisent sans lumière dans le clair de lune ; tu feras de même. – S’ils ont tamisé dans le clair de lune, dit Ulespiègle, je ferai de même. » Le maître alla se coucher pour dormir une couple d’heures. Cependant Ulespiègle prit le tamis et se mit à tamiser par la fenêtre, de façon que la farine tombait dans la cour où donnait le clair de lune. Le matin de bonne heure, quand le boulanger se leva pour faire le pain, Ulespiègle était là qui tamisait encore. Le maître vit qu’il tamisait la farine dans la cour ; la terre était toute blanche de farine. Alors le maître dit : « Que diable fais-tu là ? Est-ce que la farine ne m’a rien coûté, pour que tu la tamises dans la crotte ? – Ne m’avez-vous pas commandé, dit Ulespiègle, de tamiser dans le clair de lune sans lumière ? C’est ce que j’ai fait. – Je t’avais commandé, dit le maître, de tamiser au clair de la lune. – Eh bien ! maître, dit Ulespiègle, vous devez être content, car j’ai tamisé au clair de la lune et dans le clair de lune ; il n’y a que peu de farine de perdue, seulement une poignée. Je vais la ramasser ; cela ne fera aucun tort à la farine. » Le maître dit : « Pendant que tu ramasseras la farine, on ne fera pas la pâte, et le pain sera en retard. – Mon maître, dit Ulespiègle, je sais un moyen pour que nous ayons aussitôt fait que notre voisin. Sa pâte est dans le pétrin ; si vous la voulez, je l’irai chercher bien vite, et je mettrai notre farine à la place. » Le maître se mit en colère et dit : « Tu iras chercher le diable ! Va-t’en au gibet chercher le pendu, et laisse-moi la pâte du voisin tranquille. – Oui, » répondit Ulespiègle. Puis il sortit de la maison et s’en alla au gibet, au pied duquel il trouva le squelette d’un voleur qui était tombé à terre. Il le chargea sur ses épaules, l’apporta chez son maître, et dit : « J’apporte ce qui était au gibet ; qu’en voulez-vous faire ? Je ne sais à quoi cela peut servir. » Le maître dit : « Vois ! n’apportes-tu que cela ? – S’il y avait eu autre chose, dit Ulespiègle, je vous aurais apporté davantage ; mais il n’y avait que cela. » Le maître fut furieux et dit : « Tu as volé la justice de monseigneur, et volé son gibet ; je vais m’en plaindre au bourgmestre, et tu verras ! » Le maître sortit et se rendit au marché ; Ulespiègle le suivit. Le maître se hâtait tellement, qu’il ne se retourna pas, et ne remarqua point qu’Ulespiègle le suivait. Le bourgmestre était sur la place du marché. Le boulanger s’avança vers lui et commença sa plainte. Ulespiègle était tout près de lui et ouvrait de grands yeux. Quand le boulanger l’aperçut, il fut si interdit qu’il oublia le sujet de sa plainte, et lui dit en colère : « Que veux-tu ? – Je ne demande rien, dit Ulespiègle ; vous avez dit que je verrais que vous vous plaindriez de moi au bourgmestre ; pour le voir, il faut que j’ouvre les yeux. » Le boulanger lui dit : « Ôte-toi de mes yeux ! tu es un véritable vaurien. – C’est ce qu’on m’a dit souvent, répondit Ulespiègle ; si j’étais dans vos yeux, je serais obligé de sortir par les narines, si vous fermiez les yeux. » Là-dessus le bourgmestre les laissa là tous les deux, car il vit bien que c’était une folie. Voyant cela, Ulespiègle dit au boulanger : « Maître, quand ferons-nous le pain ? Voilà que le soleil paraît. » Puis il

s’enfuit et laissa là le boulanger.

CHAPITRE XXI.


Comment Ulespiègle montait toujours un cheval roux,
et n’aimait pas à se trouver avec les enfants.



Ulespiègle aimait beaucoup être en société, mais il y avait trois choses qu’il évita toute sa vie avec soin. Premièrement, il ne montait jamais un cheval gris, mais toujours un cheval bai (à cause de la moquerie). Secondement, il ne voulait pas rester où il y avait des enfants, parce qu’on s’occupait plus des enfants que de lui. La troisième chose était qu’il ne se logeait pas volontiers chez un aubergiste vieux et riche, car là on ne faisait pas assez de cas d’un hôte pauvre comme lui, avec qui il n’y avait point d’argent à gagner.

De même, tous les matins il priait Dieu de le préserver de nourriture salutaire, de grande fortune et de boisson forte. Car la nourriture salutaire, c’étaient les drogues des apothicaires, qui, si, salutaires qu’elles soient, sont un signe de maladie. La grande fortune, c’est quand il tombe une pierre d’un toit, ou un balcon d’une maison. La boisson forte, c’est l’eau, car elle fait tourner par sa force de grosses meules de moulin, et maint bon compagnon

en boit au point d’en mourir.

CHAPITRE XXII.


Comment Ulespiègle s’engagea au comte d’Anhalt en
qualité de trompette, et ne sonnait pas quand les
ennemis venaient et sonnait quand il n’y
avait pas d’ennemis.



Peu de temps après, Ulespiègle alla trouver le comte d’Anhalt, et s’engagea à lui comme trompette. Le comte était en guerre avec ses voisins, de sorte qu’il y avait dans la ville et dans le château beaucoup de cavaliers et de soldats, qu’il fallait nourrir chaque jour. On plaça Ulespiègle au haut d’une tour ; mais on l’y oublia, de sorte qu’on ne lui envoya pas à manger. Or, il arriva le même jour que les ennemis du comte vinrent rôder autour de la ville, et prirent les bestiaux qu’ils trouvèrent et les emmenèrent. Ulespiègle était dans sa tour et regardait par la fenêtre ; mais il ne sonna ni ne cria. Cependant le bruit parvint jusqu’au comte, qui courut avec les siens après l’ennemi. Quelques-uns aperçurent en haut de la tour Ulespiègle, qui regardait par la fenêtre en riant. Alors le comte lui cria : « Que fais-tu ainsi à la fenêtre, et comment es-tu si tranquille ? » Ulespiègle répondit : « Je n’aime pas à crier ni à danser avant mes repas. – Ne pouvais-tu sonner l’ennemi ? » lui dit le comte. Ulespiègle répliqua : « Je n’avais pas à sonner l’ennemi ; les champs en étaient pleins, et une partie s’en sont allés avec les vaches. Si j’en avais sonné davantage, ils seraient venus et auraient forcé la porte. »

Le colloque finit là. Le comte courut après l’ennemi. On se battit, et Ulespiègle fut encore oublié et n’eut pas à manger. Le comte eut du succès ; il prit à ses ennemis une grande quantité de bétail, et lui et ses gens commencèrent à le faire rôtir. Ulespiègle était en haut de sa tour, et se demandait comment il pourrait avoir quelque chose du butin. Il fit attention à l’heure, et quand vint le moment du repas, il se mit à corner et à crier : « L’ennemi, l’ennemi ! » Le comte et les siens quittèrent à la hâte la table, qui était déjà servie, se couvrirent de leurs armures, prirent leurs armes, et sortirent en courant dans la campagne pour joindre l’ennemi. Cependant Ulespiègle descendit à la hâte de sa tour, courut à la table du comte, prit bouilli et rôti et tout ce qui lui plût, et remonta dans sa tour. Lorsque les cavaliers et les fantassins arrivèrent, ils ne trouvèrent pas l’ennemi ; ils dirent : « Le guetteur l’a fait par malice, » et ils rentrèrent au château. Le comte cria à Ulespiègle : « Es-tu devenu imbécile ou fou ? » Ulespiègle répondit : « Il n’y a pas de malice, mais la faim et la nécessité engendrent mainte ruse. » Le comte dit : « Pourquoi as-tu sonné l’ennemi, puisqu’il n’était pas là ? – Puisqu’il n’y était pas, dit Ulespiègle, il fallait bien sonner pour le faire venir. » Le comte lui répliqua : « Tu te grattes avec les ongles d’un vaurien. Quand l’ennemi est là, tu ne cornes pas, et tu cornes quand il n’y est pas. Ne serait-ce pas de la trahison ? » Il lui retira son emploi et prit un autre guetteur à sa place, et Ulespiègle fut obligé de servir comme fantassin.

Il ne se trouvait pas heureux dans cette position, et il aurait bien voulu s’en aller ; mais cela n’était pas facile. Quand on sortait contre l’ennemi, il était toujours le dernier à sortir ; et quand on s’était battu et qu’on rentrait au château, il était toujours rentré le premier. Alors le comte lui demanda comment il devait comprendre cela de lui, qu’il sortait toujours le dernier et rentrait toujours le premier. Ulespiègle répondit : « Cela ne doit pas vous fâcher, car, lorsque vous et vos hommes mangiez, j’étais en haut de la tour et je jeûnais, ce qui m’a beaucoup affaibli. Si maintenant je devais aller le premier à l’ennemi, j’aurais trop à me hâter pour revenir ; je me mets le premier à table et j’en sors le dernier, afin que mes forces reviennent. Quand elles seront revenues, je serai le premier et le dernier à l’ennemi. — J’entends, dit le comte ; tu voudrais être à table aussi longtemps que tu es resté sur la tour. » Ulespiègle répondit : « Ce qui appartient à chacun, on le lui prend volontiers. – Tu ne seras pas longtemps à mon service, » lui dit le comte ; et il lui donna congé. Ulespiègle en fut bien content, car il n’avait

nulle envie de se battre tous les jours avec l’ennemi.

CHAPITRE XXIII.


Comment Ulespiègle fit mettre à son cheval des fers
en or, que le roi de Danemark fut obligé
de payer.



Un courtisan tel qu’Ulespiègle ne pouvait manquer d’être connu. Le bruit de ses belles actions s’était répandu au loin, et les princes et seigneurs n’y trouvaient rien à reprendre, et lui donnaient habits, chevaux et argent, et place à table. Il alla trouver le roi de Danemark, qui le prit en amitié et le pria de faire quelque bon tour, lui promettant de faire ferrer son cheval des meilleurs fers du monde. Ulespiègle lui demanda s’il pouvait se fier à sa parole ; le roi répondit : « Oui, et si tu fais ce que je t’ai demandé, je tiendrai ma promesse. » Ulespiègle monta sur son cheval et s’en alla chez l’orfèvre, où il le fit ferrer avec des fers en or et des clous en argent. Puis il s’en retourna auprès du roi et le pria de faire payer la ferrure de son cheval. Le roi répondit qu’oui ; il ne demanda pas combien elle coûtait, et dit au secrétaire de la payer. Le secrétaire croyait avoir affaire à quelque mauvais maréchal ferrant ; mais Ulespiègle l’amena chez l’orfèvre, lequel demanda cent marcs danois. Le secrétaire ne voulut pas payer. Il s’en retourna et alla trouver le roi, et lui raconta la chose. Le roi fit venir Ulespiègle et lui dit : « Ulespiègle, quelle ferrure chère tu as fait faire ! Si je voulais faire ferrer ainsi tous mes chevaux, il me faudrait bientôt vendre royaume et sujets. Ce n’était pas ma pensée qu’on ferrât ton cheval avec de l’or. » Ulespiègle dit : « Gracieux monarque, vous avez dit que ce devait être la meilleure ferrure, et que je devais m’en rapporter à votre parole. J’ai pensé qu’il ne pouvait y avoir de meilleure ferrure qu’une ferrure en or et en argent. » Le roi répondit : « Tu es mon courtisan favori, tu fais ce que je te dis. » Il se mit à rire et paya les cent marcs pour la ferrure. Ulespiègle fit retirer les fers en or et fit ferrer son cheval avec des fers ordinaires. Puis, tant que le roi vécut, il resta avec lui.



CHAPITRE XXIV.


Comment Ulespiègle l’emporta en malice sur le fou
du roi de Pologne.



Du temps du noble prince Casimir, roi de Pologne, il y avait à la cour de ce monarque un aventurier qui savait de singuliers tours et jongleries, et qui jouait bien du violon. Ulespiègle vint aussi à la cour du roi de Pologne, qui avait beaucoup entendu parler de lui, et pour qui il fut un hôte agréable, car le roi désirait depuis longtemps de le voir et d’entendre ses aventures. Il aimait beaucoup son bouffon. C’est ainsi qu’Ulespiègle et le bouffon se rencontrèrent ; or, comme on dit, deux fous dans une maison, cela fait rarement du bon. Le fou du roi ne pouvait souffrir Ulespiègle, et celui-ci ne voulait pas se laisser mettre à l’écart. Le roi s’en aperçut, et il les fit venir tous deux dans la salle, et leur dit : « Eh bien, celui de vous deux qui fera le plus étrange tour, que l’autre ne pourra faire, je l’habillerai de neuf et lui donnerai vingt florins par dessus le marché ; faites la chose tout de suite et en ma présence. » Alors ils se mirent tous les deux à faire des folies et des singeries, avec d’horribles grimaces et d’étranges discours, chacun faisant du pis qu’il pouvait. Et ce que faisait le fou du roi, Ulespiègle l’imitait. Le roi riait, ainsi que ses courtisans ; ils virent bien des drôleries, et ils se demandaient lequel des deux gagnerait l’habit et les vingt florins. Ulespiègle pensa aussi que vingt florins et un habit neuf étaient une bonne chose, et il se dit qu’il ferait pour cela ce qu’il n’eût pas fait volontiers autrement. Il voyait bien ce qu’en pensait le roi, et qu’il s’inquiétait peu que ce fût l’un ou l’autre qui gagnât le prix. Alors il s’avança au milieu de la salle, abaissa son haut de chausses et fit un gros tas d’ordure. Puis il prit une cuiller et partagea en deux ce qu’il venait de faire. Ensuite il appela le fou et lui dit : « Viens ici, et avale comme moi la moitié de cette friandise. Je commence. » Ce disant, il prit sa moitié de l’objet dans la cuiller et l’avala ; puis il offrit la cuiller au fou et lui dit : « Tiens, mange la moitié qui te revient. Puis tu feras aussi un tas et tu le partageras par moitié. Tu en mangeras ta part et moi la mienne. – Non, dit le fou du roi, je ne ferai pas cela. Que le diable t’imite ! Quand je devrais aller nu toute ma vie, je n’en mangerai ni de toi ni de moi. » De cette façon Ulespiègle remporta la victoire, et le roi lui donna l’habit neuf et les vingt florins. Ensuite Ulespiègle partit avec les bonnes grâces du roi.



CHAPITRE XXV.


Comment le duché de Lunebourg fut interdit à
Ulespiègle, et comment il éventra son
cheval et se mit dedans.



À Zelle, dans le pays de Lunebourg, Ulespiègle fit une étrange friponnerie. C’est pourquoi le duc de Lunebourg lui interdit son pays, disant que si on le trouvait on le prendrait et qu’il le ferait pendre. Ulespiègle n’évita pas le pays pour cela ; il ne laissait pas de le traverser à pied et à cheval quand il voulait. Il advint un jour que, comme il traversait le pays à cheval, il vit venir le duc. Dès qu’il le reconnut, il se dit : « Voilà le duc. Si tu t’enfuis, ils t’attraperont avec leurs chevaux ; puis viendra le duc tout en colère, qui te fera pendre à un arbre. » Il prit vite son parti : il descendit de son cheval, lui ouvrit vivement le ventre, en retira les intestins et se mit dans le cadavre. Lorsque le duc et sa suite arrivèrent à l’endroit où se trouvait Ulespiègle dans le ventre de son cheval, les serviteurs du duc lui dirent : « Seigneur, voyez : voilà Ulespiègle dans la peau d’un cheval. » Le duc s’avança vers lui et lui dit : « Ulespiègle, es-tu là ? Que fais-tu là dans cette charogne ? Ne sais-tu pas que je t’ai défendu mon pays, et que je t’ai promis de te faire pendre à un arbre si je t’y trouvais ? » Ulespiègle répondit : « Ô gracieux seigneur et prince ! j’espère que vous me ferez grâce de la vie ; je n’ai rien fait d’assez mal pour mériter d’être pendu. » Le duc lui dit : « Viens ici et dis-moi ton innocence, et ce que tu pensais en te mettant dans la peau du cheval. » Ulespiègle s’avança et répondit : « Gracieux et noble seigneur, je craignais votre colère et j’avais grand’peur. Or j’ai toujours entendu dire que chacun doit être en paix sur son fumier. » Le duc se mit à rire et lui dit : « Veux-tu maintenant rester hors de mon pays ? – Gracieux seigneur, dit Ulespiègle, comme il plaira à votre bonté. » Le duc s’éloigna en disant : « Reste comme tu es. » Ulespiègle sauta lestement de son cheval mort, et lui dit : « Je te remercie, mon cher cheval ; tu m’as sauvé le col de la corde et tu m’as conservé la vie. Et par-dessus le marché tu m’as rendu un gracieux maître. Reste là maintenant ;

il vaut mieux que les corbeaux te mangent que s’ils m’avaient mangé. » Puis il s’éloigna à pied.

CHAPITRE XXVI.


Comment Ulespiègle acheta d’un paysan de la terre
dans le pays de Lunebourg, et se mit
dessus dans un tombereau.



Peu de temps après, Ulespiègle alla dans un village près de Zelle, et attendit le moment où le duc viendrait à cette ville. Un paysan allait labourer. Ulespiègle, qui s’était procuré un autre cheval et un tombereau, s’adressa au paysan, et lui demanda à qui appartenait le champ qu’il labourait. Le paysan répondit : « Il est à moi ; j’en ai hérité. » Alors Ulespiègle lui demanda combien il lui vendrait plein son tombereau de sa terre. Le paysan demanda un escalin. Ulespiègle paya un escalin ; puis il remplit son tombereau de la terre du paysan, et se mit dedans. Ensuite il se dirigea vers le château de Zelle. Lorsque le duc arriva à cheval, il aperçut Ulespiègle qui était dans son tombereau, enterré jusqu’aux épaules. Alors le duc lui dit : « Ulespiègle, je t’avais défendu mes terres, et j’avais dit que je te ferais pendre si je t’y trouvais. – Gracieux seigneur, dit Ulespiègle, je ne suis pas dans vos terres ; je suis dans la mienne, que j’ai achetée pour un escalin, d’un paysan qui m’a dit qu’elle était de son héritage. » Le duc lui dit : « Va-t’en avec ta terre hors de ma terre et ne reviens pas, ou je te fais pendre avec cheval et tombereau. » Alors Ulespiègle sortit du tombereau et monta sur son cheval et sortit du pays, laissant le tombereau devant le château. Ainsi la terre d’Ulespiègle est encore devant le pont.



CHAPITRE XXVII.


Comment Ulespiègle fit une peinture pour le Landgrave
de Hesse, et lui fit accroire que les bâtards
ne pouvaient la voir.



Ulespiègle fit des choses étranges dans le pays de Hesse. Comme il avait parcouru le pays de Saxe dans tous les sens, il y était tellement connu qu’il ne pouvait plus se tirer d’affaires avec des friponneries ; c’est pourquoi il se rendit dans le pays de Hesse et s’en alla à Marbourg, à la cour du Landgrave. Le seigneur lui demanda ce qu’il était. Il répondit : « Gracieux seigneur, je suis artiste. » Cela fit plaisir au Landgrave, qui pensait que c’était un artiste en alchimie, car le Landgrave s’occupait beaucoup d’alchimie. Il demanda donc à Ulespiègle s’il était alchimiste, Ulespiègle répondit : « Gracieux seigneur, non ; je suis un peintre, et comme on n’en trouve guère en beaucoup de pays, car mon travail surpasse de beaucoup celui des autres. » Le Landgrave lui dit : « Fais-nous voir un peu de ton ouvrage. – Oui, gracieux seigneur, » dit Ulespiègle. Il avait quelques petites toiles et quelques tableaux qu’il avait achetés en Flandre ; il les tira de son sac et les montra au Landgrave, qui en fut très content, et lui dit : « Cher maître, combien prendrez-vous pour peindre Notre salle, où vous représenterez la généalogie des Landgraves de Hesse, et comment ils sont liés d’amitié avec le roi de Hongrie et autres princes et seigneurs, et combien cela a duré ; et vous Nous peindrez cela avec toute la perfection dont vous êtes capable. – Gracieux seigneur, répondit Ulespiègle, si Votre Grâce me le pardonne, cela coûtera quatre cents florins. – Maître, dit le Landgrave, faites cela bien, Nous vous payerons bien et Nous vous ferons un présent par-dessus le marché. » Ulespiègle accepta, et le Landgrave dut lui avancer cent florins pour acheter de la toile et prendre des aides. Mais, lorsque Ulespiègle voulut commencer la besogne, avec trois compagnons, il dit au Landgrave que personne que ses compagnons ne devait entrer dans la salle pendant qu’il travaillerait, afin qu’il ne fût pas interrompu. Le Landgrave le lui accorda. Alors Ulespiègle s’entendit avec ses compagnons et convint avec eux qu’ils ne diraient rien et qu’ils le laisseraient faire ; qu’ils ne travailleraient pas, et que néanmoins ils seraient payés, et que leur plus grande occupation serait de jouer aux dames et aux échecs. Les compagnons acceptèrent, et furent très contents de gagner de l’argent à ne rien faire. Cela dura trois ou quatres semaines, après quoi le Landgrave désira savoir si ce qu’on peignait serait aussi beau que l’échantillon, et dit à Ulespiègle : « Ah ! cher maître, Nous avons un vif désir de voir votre travail, et Nous vous prions de Nous laisser entrer dans la salle avec vous, afin que Nous puissions voir les peintures. – Oui, gracieux seigneur, répondit Ulespiègle ; mais je dois auparavant prévenir Votre Grâce d’une chose : c’est que ma peinture n’est pas visible pour celui qui n’est pas enfant légitime. » Le Landgrave répondit : « Maître, ce serait une grande chose. » Là-dessus ils entrèrent dans la salle. Ulespiègle avait tendu une grande toile de lin sur la muraille où il devait peindre ; il écarta un peu cette toile, et avec un petit bâton blanc il montrait la muraille, en disant : « Voyez, gracieux seigneur : cet homme, c’est le premier Landgrave de Hesse, qui fut un Colonna de Rome, et qui épousa la fille du doux Justinien, une duchesse de Bavière, lequel depuis fut empereur. Voyez maintenant ici, gracieux seigneur : de lui naquit Adolphe ; Adolphe engendra Guillaume le Noir ; Guillaume engendra Louis le Pieux, et ainsi de suite jusqu’à Votre Grâce. Je sais bien que personne ne peut trouver à redire à mon travail, que j’ai peint avec tant d’art et d’une façon si magistrale, et avec de si belles couleurs et de si beaux visages. » Le Landgrave ne voyait autre chose que la muraille toute blanche, et pensait en lui-même : « Serais-je donc bâtard, que je ne vois que la muraille nue ? » Cependant il dit par bonté d’âme : « Cher maître, Nous sommes content de votre travail, mais Nous ne Nous y connaissons pas assez pour le juger. » Là-dessus il sortit de la salle. Quand il eut rejoint la princesse, elle lui dit : « Ah ! cher seigneur, qu’est-ce donc que peint votre peintre ? Vous l’avez vu ; cela vous plaît-il ? Je n’ai pas grande confiance en lui ; il a l’air d’un fripon. » Le prince répondit : « Ma chère femme, son travail me plaît beaucoup ; soyez juste à son égard. » La dame dit : « Ah ! gracieux seigneur, ne devons-nous pas le voir aussi ? – Oui, avec le consentement du maître. » Elle fit venir Ulespiègle, et demanda à voir sa peinture. Ulespiègle lui dit comme au prince, que celui qui n’était pas enfant légitime ne pouvait la voir. Alors la princesse alla avec huit demoiselles et une folle dans la salle. Ulespiègle souleva la toile comme il avait déjà fait, et se mit à raconter à la princesse la généalogie des Landgraves, pièce par pièce. Mais la princesse et les demoiselles gardaient le silence ; personne ne louait ni ne critiquait la peinture ; chacun était fâché d’avoir quelque chose à reprocher à son père ou à sa mère. À la fin, la folle prit la parole et dit : « Cher maître, dussé-je être toute ma vie une bâtarde, je ne vois rien là de peint. » Alors Ulespiègle pensa en lui-même : « Cela tourne mal ; si les fous se mêlent de dire la vérité, je n’ai qu’à décamper, » et il se mit à rire. Cependant la princesse alla rejoindre son mari, qui lui demanda si la peinture lui plaisait. Elle lui répondit : « Gracieux seigneur, elle me plaît aussi bien qu’à votre Grâce ; mais elle ne plaît pas à notre folle, non plus qu’à nos demoiselles, et je crains qu’il n’y ait de la friponnerie là-dedans. » Cela toucha le prince au cœur, et il se demanda s’il n’était pas trompé. Il fit dire à Ulespiègle qu’il disposât les choses pour que toute la cour pût voir sa peinture. Le prince pensait qu’il verrait qui, parmi les personnes de sa cour, était légitime, et qui était bâtard et devait lui abandonner ses fiefs. Là-dessus Ulespiègle congédia ses compagnons. Puis il demanda encore cent florins au maître des rentes, les reçut et partit. Le lendemain, le Landgrave demanda son peintre, mais il était loin. Il se rendit alors dans la salle avec toute sa cour pour voir si quelqu’un verrait de la peinture. Mais personne ne put dire qu’il voyait quelque chose. Et, comme ils gardaient tous le silence, le Landgrave dit : « Nous voyons bien maintenant que Nous sommes trompé ; je ne me serais jamais inquiété d’Ulespiègle s’il n’était venu de lui-même ; Nous ferons volontiers Notre deuil des deux cents florins ; mais Ulespiègle est un fripon, et il fera bien de ne pas revenir dans Notre principauté. » Ainsi Ulespiègle était parti de Marbourg, et ne devait pas y revenir désormais.



CHAPITRE XXVIII.


Comment Ulespiègle, à l’Université de Prague,
en Bohême, dispute avec les étudiants
et l’emporte sur eux.



En quittant Marbourg, Ulespiègle se rendit à Prague, en Bohême. En ce temps-là, il y avait encore dans cette ville de bons chrétiens, avant que l’anglais Wicklieb y eût donné naissance à l’hérésie qui fut propagée par Jean Huss. Il se donna là pour un grand maître, capable de résoudre les questions que les autres maîtres ne pouvaient décider. Il fit faire une affiche et la fit placarder aux portes des églises et des collèges. Cela fâcha le recteur, les professeurs, les docteurs, les maîtres et toute l’Université, qui se réunirent pour tenir conseil et aviser à donner à Ulespiègle des questions auxquelles il ne pourrait répondre, de façon à ce que, s’il répondait mal, ils pussent le confondre et lui faire honte. Il fut ainsi entre eux accordé et consenti, convenu et ordonné, que le recteur poserait les questions, et ils firent prévenir Ulespiègle par leur appariteur qu’il eût à se présenter le lendemain pour répondre devant toute l’Université aux questions qui lui seraient posées, de façon à ce qu’on pût l’éprouver et reconnaître sa science, sans quoi il ne serait pas admis. À cela Ulespiègle répondit : « Dis à ton maître que je ferai en sorte de supporter l’épreuve vaillamment, comme j’ai fait jusqu’à présent. »

Le lendemain, tous les docteurs et savants se réunirent. Ulespiègle arriva, amenant avec lui son hôte, quelques autres bourgeois et plusieurs bons compagnons, de peur d’être assailli par les étudiants. Quand il entra dans l’assemblée, on lui dit de monter en chaire et de répondre aux questions qui lui seraient soumises. Pour première question, le recteur lui demanda de dire exactement la quantité de tonneaux d’eau qui était contenue en la mer, ajoutant que, s’il ne pouvait résoudre la question, ils le condamneraient et le puniraient comme un ignorant contempteur de la science. À cela il répondit promptement : « Digne seigneur recteur, faites arrêter les autres eaux qui se rendent de tous côtés dans la mer, et je mesurerai ensuite et vous dirai la vérité de la chose, car cela n’est pas difficile. »

Il était impossible au recteur d’arrêter les eaux. En conséquence il abandonna la question et le tint quitte de mesurer. Le recteur fut humilié ; il fit sa seconde question et dit : « Dis-moi combien de jours il s’est écoulé depuis le temps d’Adam jusqu’à présent. — Seulement sept jours, répondit-il, et à l’avenir il s’écoulera également sept jours, et cela durera jusqu’à la fin du monde. » Le recteur lui adressa sa troisième question : « Dis-moi sans délai où se trouve le milieu de la terre ? – C’est ici-même, répondit-il, qu’est exactement le milieu de la terre ; et si vous ne le croyez pas, faites mesurer avec une ficelle ; s’il s’en manque de l’épaisseur d’un cheveu, je veux avoir tort. » Le recteur aima mieux retirer sa question que de faire mesurer, et il fit sa quatrième question tout en colère disant : « Dis-moi la distance qu’il y a de la terre au ciel. – Elle n’est pas grande, répondit Ulespiègle ; quand on parle ou qu’on appelle d’ici, cela s’entend dans le ciel. Montez-y, et je crierai d’ici tout doucement ; vous entendrez de là-haut. Si vous n’entendez pas, je veux encore avoir tort. » Le recteur était vaincu. Il fit sa cinquième question, et demanda quelle était l’étendue du ciel. Ulespiègle répondit sans hésiter : « Il est large de mille brasses et haut de mille coudées, ni plus ni moins. Si vous ne le croyez pas, prenez le soleil, la lune et les étoiles, et mettez-les de côté ; puis mesurez exactement le ciel, et vous verrez que j’ai raison, quoique vous n’alliez pas là volontiers. » Qu’avaient-ils à dire ? Ulespiègle avait réponse à tout, et ils furent contraints de lui donner raison. Quand il eut vaincu les docteurs par sa malice, il ne demanda pas son reste. Il avait peur qu’ils ne lui donnassent quelque chose à boire qui tournât à sa honte. C’est pourquoi il planta là la robe longue, et quitta la place et s’en alla à Erfurt.



CHAPITRE XXIX.


Comment, à Erfurt, Ulespiègle apprit à un âne
à lire dans un vieux Psautier.



Après le tour qu’il avait joué à Prague, Ulespiègle avait hâte d’arriver à Erfurt, car il craignait d’être poursuivi. Dès qu’il fut à Erfurt, comme là aussi il y a une grande et célèbre Université, il fit mettre ses affiches. Les professeurs de l’Université avaient beaucoup entendu parler de ses malices, et ils tinrent conseil pour s’entendre sur les questions qu’ils pourraient lui faire, afin de ne pas être vaincus d’une façon humiliante comme ceux de Prague. Ils tombèrent d’accord de donner à Ulespiègle un âne à instruire, car il y avait beaucoup d’ânes à Erfurt, jeunes et vieux. Ils se rendirent auprès de lui et lui dirent : « Maître, vous avez fait afficher que vous vous chargiez d’apprendre en peu de temps à toute créature à lire et à écrire. Voici les maîtres de l’Université qui veulent vous donner un jeune âne à instruire ; osez-vous vous en charger ? — Oui, répondit-il, mais il faudra le temps, vu la sottise et l’entêtement de cette créature. » Ils consentirent à lui accorder vingt ans. Ulespiègle pensa : « Nous sommes trois : si le recteur meurt, je suis quitte ; si c’est moi, qui est-ce qui me réclamera quelque chose ? Si c’est mon disciple, je suis encore quitte. » Il accepta, et se fit promettre cinq cents écus vieux pour cela. On lui donna quelque argent à compte. Il prit l’âne et le conduisit à l’auberge du Buisson, qui était alors célèbre. Il installa son élève seul dans une écurie ; puis il prit un vieux psautier qu’il plaça dans la mangeoire, et entre les feuillets duquel il mit de l’avoine. L’âne s’en aperçut, et il se mit à tourner les feuillets avec ses lèvres, pour prendre l’avoine. Et quand il n’en trouvait plus, il criait : « i-a, i-a ! » Lorsque Ulespiègle vit cela, il alla trouver le recteur et lui dit : « Monsieur le recteur, quand voulez-vous voir ce que mon élève sait faire ? – Cher maître, répondit le recteur, est-ce qu’il commence à prendre vos leçons ? – Il est terriblement grossier, et j’ai bien de la peine à l’instruire, dit Ulespiègle ; néanmoins je suis parvenu, à force de travail et de soins, à ce point qu’il connaît quelques lettres et sait même nommer quelques voyelles. Si vous voulez venir avec moi, vous verrez et entendrez cela. » Or, le bon écolier avait jeuné jusqu’à trois heures après-midi. Lorsque Ulespiègle arriva, avec le recteur et quelques professeurs, il mit un livre neuf devant son écolier. Aussitôt que celui-ci le vit dans la crèche, il commença à tourner les feuillets pour chercher l’avoine ; et comme il ne trouvait rien, il se mit à crier à haute voix : « i-a, i-a ! » Alors Ulespiègle dit : « Voyez, cher maître ; il connaît maintenant les deux voyelles i et a ; j’espère faire quelque chose de lui. » Peu de temps après le recteur mourut ; Ulespiègle laissa là son élève, qui devint ce que sa nature comportait, et partit avec l’argent qu’il avait reçu, en se disant en lui-même : « Si tu devais rendre sages tous les ânes d’Erfurt, il te faudrait bien du temps ! » Il ne se souciait guère de le faire, et il laissa les choses là.



CHAPITRE XXX.


Comment, à Sangerhausen, en Thuringe, Ulespiègle
lava les fourrures des femmes de l’endroit.



Ulespiègle s’en alla au village de Duringen, près de Niguestetten, et demanda une auberge. L’hôtesse se présenta et lui demanda de quel métier il était. Ulespiègle répondit : « Je ne suis compagnon d’aucun métier, mais je fais profession de dire la vérité. » L’hôtesse répondit : « J’aime beaucoup ceux qui disent la vérité, et je les loge avec plaisir. » En regardant à droite et à gauche, Ulespiègle s’aperçut que l’hôtesse louchait, et lui dit : « Madame la bigle, madame la bigle, où dois-je me placer ? où dois-je mettre mon bâton et mon sac ? – Que jamais bien ne t’arrive ! dit l’hôtesse ; de ma vie personne ne m’a reproché que je louchais. – Chère hôtesse, dit Ulespiègle, si je dois toujours dire la vérité, je ne puis taire cela. » L’hôtesse s’apaisa et se mit à rire.

Ulespiègle, ayant passé la nuit là, entra en conversation avec l’hôtesse, et vint à dire qu’il savait nettoyer les fourrures. Cela fit plaisir à l’hôtesse, qui dit qu’elle le dirait à ses voisines, et qu’elles apporteraient toutes leurs fourrures pour les faire nettoyer. Ulespiègle y ayant consenti, elle assembla ses voisines, qui apportèrent toutes leurs fourrures. Ulespiègle dit qu’il lui fallait du lait. Les femmes avaient grande envie de voir leurs pelisses mises à neuf ; elles apportèrent tout le lait qu’elles avaient chez elles. Ulespiègle mit trois chaudrons sur le feu, le lait dedans et ensuite les fourrures, et les fit bouillir. Quand il vit le moment venu, il dit aux femmes : « Il faut aller au bois et m’apporter du bois de tilleul, de jeunes pousses, dont vous enlèverez l’écorce. Quand vous reviendrez, je retirerai les fourrures, car elles auront assez bouilli, et je les laverai. C’est pour cela que j’ai besoin du bois. » Les femmes s’empressèrent d’aller au bois, et leurs enfants couraient après elles, les prenaient par les mains et chantaient en sautant : « Ô ! ho ! bonnes pelisses neuves ! Ô ! ho ! bonnes pelisses neuves ! » Ulespiègle riait et disait : « Oui, attends ! les fourrures ne sont pas encore à point. » Quand les femmes furent parties, Ulespiègle mit du bois tant qu’il put sous les chaudrons, puis il laissa tout là, sortit du village et s’esquiva ; il est encore à revenir pour laver les fourrures. Les femmes revinrent avec le bois de tilleul, et, ne trouvant plus Ulespiègle, elles pensèrent qu’il était parti. Alors ce fut à qui la première retirerait sa pelisse des chaudrons ; mais les fourrures étaient toutes bouillies et s’en allaient en lambeaux. Alors elles laissèrent les choses comme elles étaient, pensant qu’il reviendrait et qu’il laverait les fourrures. Mais il remerciait Dieu de s’être esquivé à temps.



CHAPITRE XXXI.


Comment Ulespiègle colporte une tête de mort qu’il
donne à baiser aux gens, et reçoit
beaucoup d’offrandes.



Ulespiègle s’était fait connaître par ses malices dans tout le pays, et là où il avait été une fois, il n’était plus le bienvenu, à moins de se déguiser de façon à ne pas être reconnu. Il en résulta qu’à la fin il ne pouvait plus compter vivre sans rien faire, et cependant il s’était toujours tenu joyeux depuis sa jeunesse, et s’était procuré assez d’argent par ses jongleries. Mais quand sa malice fut connue partout, et qu’il sentit que ses moyens d’existence allaient lui manquer, il se demanda ce qu’il pourrait faire pour vivre joyeusement sans travailler, et il résolut de se faire marchand de reliques, et de parcourir le pays avec ses marchandises saintes. Il prit un écolier avec lui, s’habilla en prêtre, prit une tête de mort qu’il fit monter en argent, et s’en alla en Poméranie, où les prêtres s’occupent plus de boire que de prêcher. Et lorsque dans un village il y avait une dédicace d’église, ou une noce, ou autre assemblée de paysans, Ulespiègle annonçait au curé qu’il voulait prêcher, et montrer la relique aux paysans et la leur faire baiser, et que ce qu’il recevrait comme offrande, il lui en donnerait la moitié. Cela convenait très bien à ces prêtres ignorants, qui n’avaient qu’à recevoir de l’argent. Et quand il y avait le plus de monde dans l’église, Ulespiègle montait en chaire et disait quelques mots de l’Ancien Testament, puis du Nouveau, de l’arche de Noé, du seau d’or dans lequel était le pain céleste, et disait que c’était la plus sainte des choses. Puis il parlait de saint Brandon, qui avait été un saint homme, et dont il avait la tête, qui lui avait été confiée pour quêter pour construire une nouvelle église, ce qui devait être fait avec de l’argent de source pure, et que sous peine de la vie il ne devait pas recevoir des offrandes des femmes qui auraient trompé leurs maris. « Et les femmes qui sont dans ce cas, qu’elles se tiennent tranquilles ; car si elles m’offraient quelque chose comme elles sont coupables d’adultère, je ne le recevrais point, et je leur ferais honte. Dirigez-vous d’après cela ! » Et il présentait aux gens la tête à baiser, qui était peut-être la tête d’un forgeron qu’il avait prise dans un cimetière. Puis il donnait la bénédiction aux paysans et aux paysannes, et s’en allait de la chaire devant l’autel. Le prêtre commençait à chanter et la sonnette à tinter. Alors les femmes, les mauvaises avec les bonnes, se pressaient à l’autel avec leurs offrandes. Et celles qui avaient une mauvaise réputation, ou qui avaient quelque chose sur la conscience, voulaient être les premières. Il prenait l’offrande des mauvaises et des bonnes et ne repoussait personne. Ces femmes crédules croyaient si fermement à ses propos trompeurs, qu’elles pensaient que la femme qui se serait abstenue n’aurait pas été honnête. De cette façon, la femme qui n’avait pas d’argent donnait un anneau d’argent ou d’or, et elles s’observaient l’une l’autre pour voir si elles donnaient ; et celle qui avait donné s’imaginait avoir raffermi son honneur, et mis fin à sa mauvaise réputation. Aussi y en avait-il quelques-unes qui allaient à l’offrande deux ou trois fois, afin qu’on pût les voir et cesser de dire du mal d’elles. Il faisait les plus belles recettes qu’on eût jamais vues. Et quand il avait terminé sa recette, il conjurait celles qui avaient offert de ne plus vivre dans le péché, car elles en étaient entièrement exemptes ; assurant que s’il y en avait eu de coupables, il n’aurait pas accepté leur offrande. Ainsi les femmes étaient très contentes. Et partout où Ulespiègle allait, il prêchait, et par ce moyen il s’enrichissait et les gens le tenaient pour un pieux prédicateur. Il savait à ce point dissimuler sa friponnerie.



CHAPITRE XXXII.


Comment, à Nuremberg, Ulespiègle réveille les gardes
de nuit, qui le poursuivent sur un pont
et tombent à l’eau.



Ulespiègle était expert en méchancetés. Après qu’il eut bien promené sa tête de mort çà et là, et bien attrapé le monde, il s’en alla à Nuremberg pour dépenser l’argent qu’il avait amassé par son commerce de sainteté. Lorsqu’il eut séjourné là quelque temps, et qu’il se fut familiarisé avec les localités, il ne put résister à sa nature et se défendre de faire là un méchant tour. Il avait remarqué que les gardes de nuit dormaient tout harnachés dans un corps de garde devant l’hôtel de ville ; il connaissait bien les rues et sentiers de la ville, et il avait particulièrement remarqué le pont qui conduit du marché aux cochons à la petite maison où maintes bonnes filles vont chercher du vin, pont qu’il est dangereux de passer la nuit. Ulespiègle, avec sa malice en tête, attendit jusqu’à ce que tout le monde fût couché et que tout fût bien tranquille. Alors il rompit trois planches du pont et les jeta dans la rivière, qu’on appelle la Pegnitz ; puis il s’en alla devant la maison de ville et commença à jurer, en frappant avec un vieux couteau sur le pavé, dont il faisait sortir des étincelles. Quand les gardes de nuit entendirent cela, ils furent bientôt sur pied et coururent après lui ; mais il se mit à fuir ; il gagna le marché aux cochons, et les gardes le suivaient de près. Peu s’en fallut qu’il ne fût atteint avant d’avoir gagné l’endroit du pont où il avait enlevé les trois planches. Cependant il y arriva et traversa comme il put. Quand il fut de l’autre côté du pont, il cria à haute voix : « Ohé ! arrivez donc, vous hésitez, brigands ! » Entendant cela, les gardes coururent après lui sans se douter de rien ; c’était à qui arriverait le premier ; mais ils tombèrent l’un après l’autre dans la Pegnitz. Le trou du pont était si étroit qu’ils se blessèrent en tombant. Alors Ulespiègle leur cria : « Ohé ! vous ne courez donc plus ? Vous me poursuivrez demain. Vous auriez bien eu le temps de prendre ce bain demain matin ; vous n’aviez pas besoin de tant vous presser. » Ainsi l’un se cassa une jambe, l’autre un bras, le troisième se fit un trou à la tête ; si bien que pas un n’en fut quitte sans quelque dommage. Quand il eut fait cette méchanceté, il ne resta pas longtemps à Nuremberg ; il n’aurait pas été bien aise qu’on sût qu’il avait fait le coup, car il avait peur que les habitants

ne prissent pas la chose en plaisanterie.

CHAPITRE XXXIII.


Comment, à Bamberg, Ulespiègle mange pour
de l’argent.



Une fois Ulespiègle gagna de l’argent adroitement à Bamberg, où il alla après avoir quitté Nuremberg. Il était très affamé. Il entra dans une auberge tenue par Mme Kungine, qui était une joyeuse commère, et qui lui souhaita la bienvenue, car elle vit à ses habits qu’elle avait affaire à un singulier hôte. Le matin, comme on allait se mettre à table, l’hôtesse lui demanda s’il voulait manger à table d’hôte ou à la carte. Ulespiègle répondit qu’il était un pauvre diable, et qu’il la priait de lui donner à manger pour l’amour de Dieu. L’hôtesse lui répondit : « Mon ami, chez les bouchers et chez les boulangers on ne me donne rien pour rien, et je suis obligée de donner de l’argent. C’est pourquoi je ne peux donner à manger qu’en payant. — Madame, répondit Ulespiègle, je veux bien manger pour de l’argent. Combien paye-t-on ici ? – À la table des maîtres, répondit l’hôtesse, c’est vingt-quatre deniers ; à la table à côté, dix-huit deniers, et avec mes garçons, douze deniers. – Madame, dit Ulespiègle, où l’on paye le plus cher, c’est ce qui me convient le mieux. » Il s’assit à la table des maîtres, et se remplit bien la panse. Quand il eut bien mangé et bien bu, il dit à l’hôtesse qu’elle eût à l’expédier, car il voulait partir. La dame lui dit : « Mon cher hôte, donnez-moi vingt-quatre deniers pour votre repas, et allez où vous voudrez, à la grâce de Dieu. — Non, dit Ulespiègle, c’est vous qui devez me donner vingt-quatre deniers, comme vous l’avez promis ; car vous avez dit qu’à cette table on mangeait pour vingt-quatre deniers. J’ai compris que je devais gagner de l’argent en mangeant, et j’ai fait mon devoir en conscience ; j’ai tant mangé que la sueur m’en venait et que je ne pourrais manger davantage, dût-on me tuer. En conséquence, payez-moi ma peine. – Mon ami, dit l’hôtesse, c’est vrai ; vous avez bien mangé pour trois ; et prétendre que je dois vous payer pour cela, c’est n’avoir pas le sens commun. Pour le repas, c’est bien : vous pouvez vous en aller : je ne vous demande pas d’argent ; mais je ne vous en donnerai point pour ajouter à ce que je perds. Ne revenez pas, car si je devais nourrir mes hôtes toute l’année à ce prix, et n’en pas tirer plus d’argent que de vous, je pourrais fermer boutique. » Ainsi Ulespiègle fut obligé de partir sans

emporter beaucoup de remercîments.

CHAPITRE XXXIV.


Comment Ulespiègle se rendit à Rome et alla voir
le pape, qui le prit pour un hérétique.



Ulespiègle était entièrement voué à la malice. Après avoir essayé de tous les vilains tours possibles, il se rappela le vieux proverbe : « Va-t’en à Rome brave homme, et reviens nequam. » C’est pourquoi il partit pour Rome, et transplanta là sa malice. Il se logea chez une veuve, qui, voyant qu’il était bel homme, lui demanda qui il était. Il répondit qu’il était du pays de Saxe, et qu’il était venu à Rome pour parler au pape. La dame lui dit : « Mon ami, voir le pape est chose facile ; mais lui parler c’est différent. Je suis née à Rome et j’y ai été élevée, je suis d’une des premières familles, et néanmoins je n’ai jamais pu lui parler ; comment voulez-vous donc y parvenir si vite ? Quant à moi, je donnerais bien cent ducats pour cela. – Chère hôtesse, dit Ulespiègle, si je trouvais les moyens de vous introduire auprès du pape, de façon à ce que vous puissiez lui parler, me donneriez-vous les cent ducats ? » La dame fut tentée, et lui promit les cent ducats sur son honneur s’il menait la chose à bien. Mais elle pensait que cela lui serait impossible, car elle savait bien combien cela coûtait de peine et de soins. Ulespiègle lui dit : « Chère hôtesse, je ne demanderai les cent ducats que quand la chose aura eu lieu. » Elle répondit oui ; mais elle pensait : « Tu n’es pas encore en présence du pape ! » Ulespiègle savait que tous les mois le pape doit dire une messe dans la chapelle appelée Jérusalem, à Saint-Jean-de-Latran, et il attendit. Le jour où le pape devait dire sa messe, Ulespiègle pénétra dans la chapelle et s’approcha le plus qu’il put, et comme le pape élevait le saint Sacrement, Ulespiègle tourna le dos à l’autel. Les cardinaux virent cela, et quand la messe fut finie, ils le rapportèrent au pape, qui leur dit : « Il faut qu’on sache ce que c’est, car cela intéresse la sainte Église. Si l’on ne punissait l’incrédulité, ce serait faire tort à Dieu. Il est à craindre que celui qui a fait cela ne soit un mécréant, et non un vrai chrétien. » Là-dessus il commanda qu’on lui amenât Ulespiègle. Les messagers se rendirent auprès de lui et lui dirent qu’il fallait se présenter devant le pape. Il les suivit immédiatement. Le pape lui demanda qui il était. Ulespiègle répondit qu’il était un bon chrétien. Le pape lui demanda quelle était sa croyance. Ulespiègle dit qu’il avait la même croyance que son hôtesse, qu’il nomma, et qui était bien connue. Alors le pape fit amener cette dame devant lui, et lui demanda quelle était sa croyance. La dame répondit qu’elle croyait à la religion chrétienne, et à ce que la sainte Église chrétienne ordonnait et défendait, et qu’elle n’avait pas d’autre croyance. Ulespiègle était là ; il commença à faire très humblement la révérence, et dit : « Très gracieux saint père, serviteur de tous les serviteurs, moi aussi j’ai la même croyance et je suis un bon chrétien. » Le pape lui dit : « Pourquoi as-tu tourné le dos au saint Sacrement pendant la messe ? – Très saint père, répondit Ulespiègle, je suis un grand pécheur, et j’ai pensé qu’il ne m’était pas permis de faire autrement tant que je n’aurais pas confessé mes péchés. » Le pape fut satisfait. Il laissa là Ulespiègle et s’en retourna dans son palais. Ulespiègle retourna à son logement, et rappela à son hôtesse le promesse des cent ducats. Celle-ci dut les lui donner, et Ulespiègle resta ce qu’il était auparavant, et ne fut guère amendé par le pèlerinage de Rome.



CHAPITRE XXXV.


Comment, à Francfort-sur-Mein, Ulespiègle escroqua
mille florins aux juifs, et leur vendit des
pilules prophétiques.



Il n’y a pas à s’affliger quand il arrive que les juifs, qui sont des fripons, sont trompés à leur tour. En quittant Rome, Ulespiègle s’en alla à Francfort-sur-Mein, à la foire. Il allait çà et là, et voyait ce que chacun avait à vendre. Il vit un homme jeune et fort, proprement vêtu, qui avait une petite provision d’ambre d’Alexandrie, qu’il vendait extrêmement cher. Ulespiègle pensa en lui-même : « Je suis aussi un solide vaurien qui ne travaille pas volontiers. Si je pouvait gagner ma vie aussi facilement que celui-là, cela m’arrangerait bien. » Il passa la nuit sans dormir, cherchant en son esprit quelque moyen de se procurer un gagne-pain. Cependant une puce le mordit au derrière. Il y porta la main, et trouva sous ses doigts quelques boulettes qui ne témoignaient pas en faveur de ses habitudes de propreté. Alors il pensa que cela remplacerait le petit poisson qu’on appelle levul-vonder, d’où l’on tire l’ambre. Le matin il se leva, acheta quelques morceaux de soie grise et rouge, enveloppa les boulettes dedans, prit une petite table de mercier, acheta quelques épiceries, et alla s’installer devant le Rœmer. Il vint beaucoup de gens voir sa marchandise, qui lui demandèrent ce qu’il avait d’extraordinaire, car c’était une marchandise étrange, qui était enveloppée comme de l’ambre et avait une odeur singulière. Mais Ulespiègle ne voulut répondre catégoriquement à personne, jusqu’au moment où trois riches juifs s’adressèrent à lui et lui demandèrent ce qu’il vendait. Il leur répondit que c’était de véritables pilules prophétiques, et que celui qui en prenait une dans sa bouche, et la portait ensuite à son nez, acquérait à l’instant la faculté de deviner. Les juifs se retirèrent à l’écart et tinrent conseil entre eux pendant quelque temps. Enfin le plus âgé dit : « Par ce moyen nous pourrions prédire quand viendra notre Messie, ce qui ne serait pas une petite consolation pour nous autres juifs. » Et ils convinrent d’acheter toute la marchandise, quelque chose qu’il en dût coûter. Ils retournèrent vers Ulespiègle et lui dirent : « Monsieur le marchand, quel est le prix d’une pilule prophétique, au plus bas mot ? » Ulespiègle réfléchit un moment et se dit : « En vérité, le bon Dieu m’envoie des acheteurs selon ma marchandise ; c’est bien là friandise pour des juifs » ; et il leur répondit : « J’en donne une pour mille florins ; si vous ne voulez les donner, chiens, passez votre chemin et laissez là l’ordure. » Afin de ne pas mettre Ulespiègle en colère et d’obtenir sa marchandise, ils lui comptèrent promptement la somme et prirent une des pilules. Puis ils se retirèrent et réunirent tous les juifs, jeunes et vieux, à la synagogue. Là se trouva le doyen des rabbins, nommé Alpha, qui dit que puisqu’ils avaient, par la bonté de Dieu, obtenu une pilule prophétique, l’un d’eux devait la prendre dans sa bouche et prédire la venue du Messie ; et qu’afin qu’il en résultât pour eux salut et consolation, ils devaient tous se préparer par le jeûne et la prière, et qu’au bout de trois jours Isaac prendrait la pilule en grande cérémonie. La chose eut lieu ainsi. Quand il eût la pilule dans la bouche, Moyse lui demanda : « Cher Isaac, quel goût cela a-t-il ? – Serviteurs de Dieu, le brigand de chrétien nous a trompés : ce n’est autre chose que de la fiente humaine. » Alors ils goûtèrent tous à la pilule prophétique, si bien qu’à la fin il n’en resta plus. Quant à Ulespiègle, il était loin, et il banqueta joyeusement tant que dura l’argent des juifs.



CHAPITRE XXXVI.


Comment, à Quedlinbourg, Ulespiègle achète
des poulets d’une paysanne et lui laisse
son coq en gage.



En ce temps-là les gens n’étaient pas aussi rusés qu’à présent, surtout les paysans. Une fois Ulespiègle alla à Quedlinbourg un jour de marché. Il n’avait pas grand argent, car il le dépensait comme il le gagnait, et il cherchait en lui-même comment il pourrait s’en procurer. Il vit au marché une paysanne qui avait à vendre un panier plein de beaux poulets avec un coq. Ulespiègle lui demanda combien valait la paire. Elle répondit : « Deux gros. – Ne voulez-vous pas les donner à meilleur marché ? – Non. » Alors Ulespiègle prit les poulets avec le panier, et se dirigea vers la porte de la ville. La paysanne courut après lui en criant : « Marchand ! qu’est-ce que cela veut dire ? Ne veux-tu pas me payer mes poulets ? – Volontiers, répondit Ulespiègle ; je suis le secrétaire de l’abbesse. – Cela m’est égal, dit la paysanne. Si tu veux avoir mes poulets, paye-les. Je ne veux avoir affaire ni à ton abbé ni à ton abbesse. Mon père m’a appris qu’on ne doit pas faire d’affaire avec les gens à qui il faut faire la révérence et parler chapeau bas. Ainsi, paye-moi mes poulets, entends-tu ? – Madame, répliqua Ulespiègle, vous n’êtes guère confiante ; il ne serait pas bon que tous les marchands fussent comme vous, car les bons compagnons seraient mal vêtus. Pour être sûre de ne pas perdre, gardez le coq en gage jusqu’à ce que je revienne avec le panier et l’argent. » La bonne femme se crut bien garantie et prit son propre coq en gage. Mais elle fut trompée, car elle ne revit ni ses poulets ni son argent. Il lui arriva comme à ceux qui prennent si bien leurs précautions qu’ils se trompent eux-mêmes. Ainsi Ulespiègle s’en alla de là, et laissa la femme se désoler, avec son coq qu’elle

avait pris en gage du payement de ses poulets.

CHAPITRE XXXVII.


Comment le curé de Haut Égelsheim mangea une
saucisse qui ne lui fit pas de bien.



Étant à Hildesheim à l’époque où l’on tue les cochons, Ulespiègle acheta une bonne saucisse rouge ; puis il s’en alla à Égelsheim, chez le curé, qui était de ses amis. C’était un dimanche matin, et quand il arriva le curé disait sa messe. Désirant manger bientôt, Ulespiègle s’en alla au presbytère et pria la chambrière de faire cuire sa saucisse. Elle lui dit qu’elle le ferait. Alors il s’en alla à l’église. Le curé avait fini sa messe, et un autre prêtre commençait la grand’messe, qu’Ulespiègle entendit tout entière. Cependant le curé s’en était retourné chez lui et avait dit à sa servante : « N’y a-t-il rien de cuit, que je puisse manger un morceau ? — Il n’y a rien de cuit encore, répondit la servante, si ce n’est une saucisse qu’Ulespiègle a apportée et qu’il veut manger quand il reviendra de l’église. – Donne-moi la saucisse, dit le curé, j’en mangerai un morceau. » La servante apporta la saucisse, et le curé la trouva si bonne qu’il la mangea toute ; puis il dit à la servante : « Tu donneras à Ulespiègle du lard et des choux ; c’est bien assez bon pour lui. » Quand la grand’messe fut finie, Ulespiègle retourna au presbytère, comptant manger de sa saucisse. Le curé lui souhaita la bienvenue et le remercia de sa saucisse, disant qu’il l’avait trouvée très bonne ; puis il lui fit servir du lard et des choux. Ulespiègle ne dit rien ; il mangea de ce qu’on lui donnait, et repartit le lendemain. Le curé lui cria comme il s’en allait : « Entends-tu ? quand tu reviendras, apporte deux saucisses, une pour moi et une pour toi ; je t’en rendrai le prix, et nous nous régalerons ensemble que l’eau nous en viendra à la bouche. – Oui, monsieur le curé, il sera fait comme vous dites ; je penserai à vous pour les saucisses. » Puis il s’en retourna à Hildesheim.

Or il arriva ce qu’il désirait, que l’équarrisseur eut une truie morte à conduire à la voirie. Ulespiègle le pria de lui faire, pour de l’argent, deux saucisses avec de la viande de cette truie, et il lui donna quelques deniers. L’équarrisseur lui fit deux belles saucisses. Ulespiègle les prit et les fit cuire à l’eau, comme on fait habituellement. Le dimanche suivant il retourna à Égelsheim, et arriva pendant que le curé disait la sainte messe. Il s’en alla au presbytère et remit les deux saucisses à la chambrière, la priant de les faire cuire pour déjeuner, une pour le curé et l’autre pour lui ; puis il s’en alla à l’église. La chambrière mit les saucisses au feu et les fit cuire. Quand la messe fut finie, le curé aperçut Ulespiègle ; il s’en alla promptement au presbytère et dit : « Ulespiègle est ici ; a-t-il apporté les saucisses ? – Oh ! oui ! répondit la servante ; deux saucisses si belles que je n’en ai jamais vu de pareilles. Elles vont être cuites. » Elle en retira une, qu’elle servit au curé ; et comme elle avait envie d’en manger aussi bien que son maître, elle prit l’autre et se mit à table avec lui. Comme ils étaient bien en train de manger les saucisses, ils commencèrent à écumer de la bouche. Le curé dit à la servante : « Ah ! ma chère, comme tu écumes de la bouche ! – Ah ! cher maître, répondit la servante, vous avez aussi la bouche couverte d’écume ! » À l’instant arriva Ulespiègle, qui revenait de l’église. Le curé lui dit : « Quelles saucisses as-tu apportées là ? Vois comme nous écumons de la bouche, ma servante et moi. – Grand bien vous fasse, monsieur le curé, répondit Ulespiègle. Il vous arrive selon vos paroles. Vous m’avez crié d’apporter deux saucisses, que vous vouliez en manger que l’eau vous en vînt à la bouche. Mais ce ne serait rien que d’avoir l’eau à la bouche, si vous ne crachiez pas ; je suis sûr que cela viendra bientôt. Les deux saucisses sont faites de la chair d’une truie qui était morte depuis quatre jours ; c’est pourquoi j’ai dû savonner proprement la chair, et c’est ce qui vous fait écumer ainsi. » La servante commença à vomir sur la table ; le curé en fit autant de son côté, et s’écria : « Sors à l’instant de chez moi, fripon, canaille ! » Il saisit un bâton et voulait battre Ulespiègle ; mais celui-ci lui dit : « Cela ne convient pas à un honnête homme. Vous m’avez dit d’apporter les saucisses ; vous les avez mangées toutes les deux, et vous voulez me chasser à coups de bâton ; payez-moi d’abord ces deux saucisses ; je ne parle pas de la première. » Le curé était furieux et faisait grand tapage, et lui dit qu’il aurait dû manger lui-même ses saucisses pourries, qu’il avait faites avec la chair tirée de la voirie, et ne pas les apporter chez lui. Ulespiègle lui répondit : « Je ne vous les ai pourtant pas fait manger de force ! pour moi, je n’en voulais point. J’aurais bien voulu de la première, mais vous l’avez mangée sans me consulter. Puisque vous avez mangé la première, qui était bonne, mangez aussi les mauvaises. Adieu ! bonne nuit ! »



CHAPITRE XXXVIII.


Comment, au moyen d’une fausse confession,
Ulespiègle escamota un cheval au curé de Kyssenbrück.



À Kyssenbrück, juridiction d’Assebourg, Ulespiègle ne recula pas devant une mauvaise friponnerie. Il y avait là un curé qui avait une très jolie servante et un bon petit cheval, et qui tenait beaucoup à l’un et à l’autre, au cheval comme à la servante. Or, le duc de Brunswick avait été à Kyssenbrück, et avait fait prier le curé de lui céder son cheval, qu’il lui payerait plus qu’il ne valait. Le prêtre avait constamment refusé, disant qu’il ne voulait pas céder son cheval, qu’il y tenait beaucoup, et le prince n’avait pas osé le lui prendre. Ulespiègle entendit parler de cela, et dit au prince : « Gracieux Seigneur, que me donnerez-vous si je vous fais avoir le cheval du curé de Kyssenbrück ? – Si tu y parviens, dit le duc, je te donnerai l’habit que j’ai sur moi. » C’était un camelot rouge brodé de perles. Ulespiègle accepta, monta à cheval, et s’en alla de Wolfenbüttel à Kyssenbrück, et descendit chez le curé, où il était connu, car il y avait été déjà souvent, et où il fut bien reçu. Quand il y eut séjourné pendant trois jours, il commença à faire comme s’il était bien malade, et ne faisait cas de rien, et s’alita complètement. Cela fit beaucoup de peine au curé et à sa servante, qui ne savaient que faire. Bientôt Ulespiègle fut si malade, que le curé l’engagea à se confesser et à se réconcilier avec Dieu. Ulespiègle y consentit. Alors le curé se mit en devoir de le confesser, et commença par l’exhorter à penser à son âme, car il avait eu dans sa vie bien des aventures, et à faire en sorte que le Seigneur tout-puissant lui pardonnât ses péchés. Ulespiègle répondit d’une voix faible qu’il n’avait rien à ajouter à sa confession, si ce n’est un péché qu’il ne pouvait lui confesser, et le pria de lui faire venir un autre prêtre, à qui il s’en confesserait ; car, s’il le lui révélait, il craignait qu’il ne se fâchât. Quand le curé entendit cela, il pensa qu’il y avait quelque chose là-dessous ; il voulut s’en assurer, et dit : « Cher Ulespiègle, il n’y a pas d’autre prêtre d’ici à bien loin, et je ne pourrais en avoir un de longtemps ; si tu mourais dans l’intervalle, toi et moi répondrions devant Dieu de ce retard. Dis-moi ce que c’est. Le péché ne peut être si grand que je ne puisse t’en absoudre ; d’ailleurs, que me servirait de me mettre en colère ? Je ne peux révéler ta confession. – Je veux bien m’en confesser, alors, dit Ulespiègle. Le péché n’est d’ailleurs pas énorme ; ce qui me fait de la peine, c’est que cela va vous fâcher et vous mettre en colère, car cela vous intéresse. » Alors le curé eut encore plus envie de savoir la chose, et lui dit que s’il lui avait volé ou filouté quelque chose, ou fait quelque dommage, ou quoi que ce fût, qu’il le lui confessât. Ulespiègle répondit : « Ah ! cher monsieur, je sais que vous vous mettrez en colère ; mais je sens que ma fin approche ; je vais vous le dire, arrive ce qu’il plaira à Dieu. Or, cher monsieur, voici ce que c’est : J’ai couché avec votre servante. – Combien de fois ? demanda le curé. – Cinq fois, répondit Ulespiègle. » Le curé se dit qu’elle recevrait pour cela cinq coups de bâton. Il donna promptement l’absolution à Ulespiègle, puis il s’en alla dans sa chambre et fit venir sa servante. Il lui demanda si elle avait couché avec Ulespiègle. Elle répondit que non, que c’était un mensonge. Le curé lui dit qu’Ulespiègle le lui avait confessé, et qu’il le croyait. La servante dit non ; le curé dit oui. Puis il prit un bâton et se mit à la battre à tour de bras. Ulespiègle était dans son lit et riait, et pensait en lui-même : « Cela va bien ; mon plan réussira. » Il resta couché toute la journée. Le lendemain matin, il dit que ses forces avaient repris dans la nuit. Il se leva et dit qu’il voulait s’en aller, et demanda le compte de ce qu’il avait dépensé pendant sa maladie. Le curé compta avec lui ; mais il était tellement troublé qu’il ne savait ce qu’il faisait, et il fut content, quelque chose qu’Ulespiègle lui donnât, pourvu qu’il partît. Il en fut de même de la servante, qui avait été battue à cause de lui. Quand Ulespiègle fut prêt à partir, il dit au curé : « Monsieur, vous avez révélé ma confession. Je vous préviens que je m’en vais à Halber-stadt, et que je le dirai à l’évêque. » Quand le curé entendit qu’Ulespiègle voulait lui susciter des embarras, il oublia sa colère, et le pria de se taire. Il lui dit que cela lui était arrivé dans un moment de colère, et qu’il lui donnerait vingt florins s’il voulait ne pas se plaindre. Ulespiègle répondit : « Non, je ne me tairais pas pour cent florins. Je veux aller me plaindre, comme il convient. » Le curé, les larmes aux yeux, pria la servante de demander à Ulespiègle ce qu’il voulait pour se taire, et de le lui donner. À la fin Ulespiègle consentit à se taire si on voulait lui donner le cheval, déclarant qu’il ne se tairait qu’à cette condition. Le curé tenait beaucoup à son cheval, et lui eût donné plus volontiers tout son argent. Mais il fut contraint de donner le cheval. Ulespiègle l’emmena à Wolfenbüttel. Quand il arriva sur la chaussée, le duc était sur le pont-levis, qui le vit venir avec son cheval. À l’instant il ôta son habit, qu’il avait promis à Ulespiègle, et, s’adressant à lui, lui dit : « Voilà, mon cher Ulespiègle, l’habit que je t’ai promis. – Gracieux seigneur, dit Ulespiègle en mettant pied à terre, voilà votre cheval. » Cela fit grand plaisir au prince, et Ulespiègle dut lui raconter comment il s’y était pris pour l’obtenir du curé. Le prince rit beaucoup, et donna à Ulespiègle un autre cheval. Le curé se désolait de la perte de son cheval, et battit sa servante bien des fois à cause de cela, si bien qu’elle le quitta. C’est ainsi qu’il perdit cheval et servante.



CHAPITRE XXXIX.


Comment Ulespiègle s’engage à un forgeron et porte
le soufflet dans la cour.



À Rostock, dans le pays de Mecklembourg, Ulespiègle s’engagea comme garçon forgeron. Or, le forgeron avait l’habitude de dire, quand le garçon devait tirer les soufflets : « Ha ho ! suis-moi avec les soufflets. » Un jour il dit cela à Ulespiègle, et sortit incontinent dans la cour pour lâcher de l’eau. Ulespiègle prit un des soufflets sur son dos et suivit son maître dans la cour, et lui dit : « Maître, voici un des soufflets ; dites-moi où je dois le mettre, pour que j’aille chercher l’autre. » Le maître se retourna et lui dit : « Mon cher garçon, je ne l’entendais pas ainsi ; retourne-t’en et remets le soufflet à sa place. » Ulespiègle obéit. Le maître résolut de le punir, et il se décida à se lever toutes les nuits à minuit pendant cinq jours de suite, pour éveiller son garçon et se mettre au travail. Il éveillait donc les garçons et les faisait forger. Le compagnon d’Ulespiègle dit à celui-ci : « À quoi pense notre maître, de nous réveiller si matin ? Ce n’est pas son habitude. – Si tu veux, dit Ulespiègle, je le lui demanderai. » L’autre répondit oui, et Ulespiègle dit au forgeron : « Cher maître, comment se fait-il que vous nous éveillez si tôt ? Il n’est que minuit. – C’est mon habitude, répondit le maître, que pendant les huit premiers jours mes garçons ne doivent rester au lit que la moitié de la nuit. » Ulespiègle ne dit rien, ni son compagnon non plus. La nuit suivante, le maître les réveilla encore à minuit. Ulespiègle laissa son compagnon partir avec le maître, puis il prit son matelas et se l’attacha sur le dos. Quand le fer fut chaud, Ulespiègle descendit en courant de son grenier, vint à la forge et se mit à battre le fer, dont les étincelles sautaient sur le matelas qu’il avait sur le dos. Le maître lui dit : « Que fais-tu ? Es-tu fou ? Ne pouvais-tu laisser le lit à sa place ? – Maître, répondit Ulespiègle, ne vous fâchez pas ; c’est mon habitude de passer une moitié de la nuit sur mon lit et l’autre moitié dessous. » Le maître se mit en colère, et lui dit : « Rapporte-moi ce lit où tu l’as pris, et de là sors de chez moi, maudit polisson ! » Ulespiègle dit oui et monta au grenier, où il remit le lit où il l’avait pris. Puis il prit une échelle, fit un trou à la toiture, monta dessus, tira l’échelle sur le toit, la plaça de façon à pouvoir descendre dans la rue, descendit et s’en alla. Le maître, entendant du bruit, monta au grenier avec l’autre garçon, et vit qu’Ulespiègle avait fait un trou à la toiture et s’en était allé par là. Il saisit la broche et voulait courir après lui. Mais le garçon l’arrêta et lui dit : « Maître, écoutez-moi : il n’a fait que ce que vous lui avez commandé. Vous lui avez dit de remonter le lit au grenier et de s’en aller de là. C’est ce qu’il a fait, comme vous voyez. » Le maître se laissa calmer. D’ailleurs, que pouvait-il faire ? Ulespiègle était parti, et il n’y avait qu’à faire réparer la toiture. Le garçon lui dit : « Avec de pareils compagnons il n’y a pas grand’chose à gagner. Celui qui ne connaît pas Ulespiègle n’a qu’à avoir affaire à lui : il le connaîtra bientôt. »



CHAPITRE XL.


Comment Ulespiègle prend les marteaux, les tenailles
et autres outils d’un forgeron, et les
forge ensemble.



Lorsque Ulespiègle sortit de chez le forgeron, on était à l’entrée de l’hiver. Il faisait très froid, et il gelait fort ; les vivres étaient chers, si bien que beaucoup d’ouvriers étaient sans ouvrage, et Ulespiègle n’avait pas d’argent pour vivre. Il s’en alla plus loin, et arriva dans un village où il y avait aussi un forgeron, qui le prit comme ouvrier. Mais Ulespiègle n’avait guère envie de rester là garçon forgeron, s’il n’y eût été forcé par la faim et les rigueurs de l’hiver, et il se dit : « Supporte tout ce que tu pourras supporter, et, tant que les grands froids dureront, fais ce que voudra le forgeron. » Le forgeron ne se souciait pas de le prendre, à cause de la cherté des vivres. Ulespiègle le pria de lui donner de l’ouvrage, disant qu’il ferait tout ce qu’il voudrait, et qu’il mangerait ce que les autres ne voudraient pas. Le forgeron était méchant et railleur, et il se dit : « Prends-le à l’essai pour huit jours ; tu ne te ruineras pas à le nourrir pendant si peu de temps ! » Le matin ils commencèrent à forger, et le forgeron fit travailler durement Ulespiègle, à la forge et aux soufflets, jusqu’à midi, heure du dîner. Le forgeron avait des latrines au milieu de sa cour. Au moment de se mettre à table, il prit Ulespiègle, le conduisit aux latrines, et lui dit : « Vois, tu as dit que tu mangerais ce que personne ne voudrait manger, afin que je te donne de l’ouvrage. Voilà quelque chose que personne ne veut manger ; mange-le. » Là-dessus il rentre et se met à table, laissant Ulespiègle dans les latrines. Ulespiègle ne répondit rien et pensa en lui-même : « Te voilà pris. Tu as souvent fait des farces aux autres, des tours pareils et de pires ; te voilà mesuré avec ta mesure ; comment vas-tu maintenant prendre ta revanche ? car il faut que tu te venges, l’hiver fût-il encore plus rude. » Ulespiègle travailla jusqu’au soir. Le forgeron lui donna un peu à manger, car il avait jeûné toute la journée, et se rappelait encore qu’on l’avait envoyé aux latrines. Comme Ulespiègle voulut aller se coucher, le forgeron lui dit : « Lève-toi demain matin de bonne heure ; la servante tirera le soufflet, et tu forgeras tout ce que tu auras et tu en feras des clous à ferrer en attendant que je me lève. » Ulespiègle alla se coucher. En se levant, il se dit qu’il se vengerait de son maître, dût-il marcher dans la neige jusqu’aux genoux. Il fit un grand feu, prit les tenailles et les mit à rougir, et les forgea en une barre de fer. Il fit de même des deux marteaux et des autres outils. Puis il prit le panier où étaient les clous à ferrer les chevaux et en retira les clous, dont il coupa les têtes. Ensuite il prit son tablier, car il entendait venir le forgeron, et s’en alla. Le forgeron entra dans sa forge, et vit que ses clous étaient décapités, et que les marteaux, les tenailles et autres outils étaient forgés ensemble. Il entra en fureur et demanda à la servante où était le garçon. La servante répondit qu’il était parti. Le forgeron se mit à jurer en disant : « Il est parti comme un vrai mauvais sujet. Si je savais où le trouver, quand même ce serait hors de la ville, je courrais après et je le rouerais de coups. » La servante dit : « En sortant il a écrit quelque chose sur la porte ; c’est une figure qui ressemble à une chouette. » Car Ulespiègle avait cette habitude : quand il faisait quelque méchanceté dans un endroit où il n’était pas connu et où l’on ne savait pas son nom, il prenait de la craie ou un charbon et dessinait sur la porte une chouette au-dessus d’un miroir, et il écrivait au-dessous en latin : « Hic fuit. » C’est ce qu’il avait dessiné sur la porte du forgeron. Quand celui-ci sortit, il vit ce dessin, comme sa servante le lui avait dit. Comme il ne savait pas lire, il s’en alla chez le curé et le pria de venir avec lui, et de lire ce qui était écrit sur sa porte. Le curé le suivit, et vit l’écriture et le dessin. Il dit alors au forgeron : « Cela signifie qu’Ulespiègle a été ici. » Le curé avait beaucoup entendu parler d’Ulespiègle, et savait quel compagnon c’était. Il reprocha au forgeron de ne pas l’avoir fait avertir, parce qu’il aurait été bien aise de voir Ulespiègle. Le forgeron se mit en colère contre le curé et lui dit : « Comment pouvais-je vous le faire dire, puisque je ne le savais pas moi-même ? Mais maintenant je sais bien qu’il a été chez moi ; je m’en aperçois bien à mes outils ; si jamais il revient, il n’y aura chose qui me retienne. » Avec un chiffon mouillé il effaça ce qui était dessiné sur sa porte, en disant : « Je ne veux pas avoir les armes d’un vaurien peintes sur ma porte. » Là-dessus le curé s’en alla et laissa là le forgeron ; quant à Ulespiègle, il était loin et ne revint pas.



CHAPITRE XLI.


Comment Ulespiègle dit à un maréchal ferrant,
à sa femme, à son garçon et à sa servante,
une vérité à chacun.



Après avoir quitté le forgeron, Ulespiègle arriva à Wissmar un jour de fête, et devant la porte d’un maréchal il vit une belle femme avec sa servante. C’était la femme du maréchal. Il alla se loger en face. Dans la nuit il déferra son cheval des quatre pieds. Le lendemain il se présenta à la boutique du maréchal, où il fut reconnu. Alors la femme et la servante se mirent au balcon pour voir et entendre ce qu’il ferait. Ulespiègle demanda au maréchal s’il voulait lui ferrer son cheval. Le maréchal dit oui ; il était content de parler à Ulespiègle. De propos en propos, ils en vinrent à ce que le maréchal lui dit qu’il lui ferrerait pour rien un des pieds de son cheval s’il pouvait lui dire une vérité. Ulespiègle accepta et lui dit :

« Maître, n’oubliez pas qu’il faut
Forger le fer tant qu’il est chaud. »

Le maréchal dit : « C’est vraiment une vérité ; » et il lui fit cadeau d’un fer. Le garçon mit ce fer au cheval, et dit à Ulespiègle que s’il pouvait lui dire une vérité qui le concernât, lui aussi lui donnerait un fer. Ulespiègle accepta et dit :

« Pour qu’on estime son ouvrage,
Il faut qu’un garçon maréchal
Soit fort comme un jeune cheval,
Et de travailler fasse rage. »

Le garçon dit : « C’est également vrai ; » et il lui donna aussi un fer. En voyant cela, la femme et la servante eurent envie de parler à Ulespiègle et lui dirent que s’il pouvait leur dire à chacune une vérité, elles lui donneraient aussi un fer chacune. Ulespiègle accepta et dit à la dame :

« Femme qui se tient sur sa porte
Et montre le blanc de ses yeux
Fait penser qu’elle n’est pas forte
Pour résister aux amoureux. »

La dame répondit : « C’est bien la vérité ; » et elle lui donna aussi un fer. Alors il dit à la servante :

« Lorsque tu prendras tes repas,
Si tu crains que le bouilli n’entre

Dans ta dent creuse, ou ne te fasse mal au ventre,

Le plus sûr est que tu n’en manges pas. »

« Dieu nous garde ! dit la servante, voilà bien une vérité » ; et elle lui donna aussi un fer. Ainsi Ulespiègle fit ferrer son cheval gratis, et il s’en alla.



Il manque, dans l’original, un chapitre entre celui-ci et le quarante-troisième. On a numéroté les chapitres

ici comme dans l’original.

CHAPITRE XLIII.


Comment Ulespiègle se fait garçon cordonnier,
et demande à son maître quels souliers il doit
tailler. Le maître lui répond : « Grands
et petits, comme les bêtes que le berger
mène aux champs. » Alors il taille des
bœufs, des vaches, des veaux, des
boucs, etc., et gâte le cuir.



Il y avait un cordonnier qui allait plus volontiers se promener sur la place du marché qu’il ne se mettait à la besogne. Un jour il dit à Ulespiègle de tailler des souliers. Ulespiègle lui demanda de quelle grandeur. Le cordonnier répondit : « Grands et petits, comme les bêtes que le berger mène aux champs. – Oui, maître, volontiers, » répondit Ulespiègle. Le cordonnier sortit, et Ulespiègle prit le cuir et se mit à tailler des cochons, des bœufs, des veaux, des moutons, des chèvres, des boucs et autres bestiaux. Le maître rentra le soir, et voulut voir ce que son garçon avait taillé. Il trouva ces bêtes qu’Ulespiègle avait taillées dans son cuir. Il se mit en colère et dit à Ulespiègle : « Qu’as-tu fait là ? Pourquoi m’as-tu ainsi gâté mon cuir ? – Cher maître, répondit Ulespiègle, j’ai fait ce que vous m’aviez commandé. – Tu mens, répliqua le maître ; je ne t’ai pas commandé de faire cela et de me gâter ma marchandise. – Maître, dit Ulespiègle, à quoi bon vous fâcher ? Je vous ai demandé quels souliers il fallait tailler, et vous m’avez dit : « Grands et petits, comme les bêtes que le berger mène aux champs. » C’est ce que j’ai fait, vous le voyez bien. – Ce n’est pas ce que j’entendais, dit le maître : je voulais dire de tailler des souliers grands et petits, et de les coudre les uns après les autres. – Si vous m’aviez dit cela, dit Ulespiègle, je l’aurais fait volontiers, et je suis prêt à le faire. » Ulespiègle et son maître se raccommodèrent. Le maître pardonna l’affaire du cuir gâté, à la condition qu’Ulespiègle ferait ce qu’il lui commanderait. Puis il tailla des souliers, et les donna à Ulespiègle en disant : « Tiens, couds-moi ces souliers, les petits après les grands. » Ulespiègle promit de le faire, et commença à coudre. Son maître sortit tout en colère, se promettant de surveiller Ulespiègle et de voir au retour ce qu’il aurait fait, et s’il aurait exécuté ses ordres comme il l’avait promis. C’est ce que fit en effet Ulespiègle. Il prit un petit soulier et un grand, les fourra l’un dans l’autre et les cousit ensemble. Lorsque le maître revint en tapinois, il vit qu’Ulespiègle cousait les souliers l’un dans l’autre ; il lui dit alors : « Tu es un bon serviteur ; tu fais ce que je commande ! » Ulespiègle répondit : « Celui qui fait ce qu’on lui commande ne doit pas être battu. – Oui, mon cher garçon, dit le maître, mes paroles étaient telles, mais ce n’est pas ce que j’entendais. Je pensais que tu ferais une paire de petits souliers, puis une paire de grands, ou bien les grands d’abord et les petits ensuite. Tu fais suivant les paroles, et non suivant l’intention. » Il était en colère, et il lui reprit le cuir qui était taillé en lui disant : « Fais attention : voici d’autre cuir ; prends une forme et taille-moi des souliers. » Puis il ne pensa plus à cela, car il avait à sortir. Il s’en alla à ses affaires et fut absent environ une heure. Alors il se rappela qu’il avait dit à son garçon de tailler les souliers sur une forme. Il laissa là sa besogne et courut à son logis. Cependant Ulespiègle avait pris le cuir, et le taillait tout sur la petite forme. Quand le maître arriva et vit ce qu’il avait fait, il lui dit : « Voilà des petits souliers ; et les grands ? – Si vous en voulez, dit Ulespiègle, il est encore temps ; je les taillerai après les petits. – Il vaut mieux, dit le maître, tailler les petits après les grands que les grands après les petits ; tu prends une forme et ne t’occupes pas de l’autre. – C’est vrai, maître, dit Ulespiègle ; vous m’avez dit de tailler les souliers sur une forme. – Je t’en dirai tant, dit le maître, que je finirai par aller au gibet avec toi ! » Puis il lui dit de lui payer le cuir qu’il avait gâté, s’il en voulait d’autre. Ulespiègle lui répondit : « Le tanneur peut en faire d’autre ! » Puis il se leva et gagna la porte. Là il se retourna vers le maître et dit : « Si je ne reviens pas chez vous, du moins j’y ai été. » Là-dessus

il sortit de la ville.

CHAPITRE XLIV.


Comment Ulespiègle fait à un paysan une soupe à
l’huile de poisson, et pense que c’est
assez bon pour lui.



Ulespiègle avait fait bien des malices à des cordonniers, non seulement en un endroit, mais en plusieurs. Après avoir fait celle qu’on vient de lire, il s’en alla à Staden, où il s’engagea encore chez un cordonnier. Le premier jour, comme il se mettait à la besogne, son maître s’en alla au marché acheter une charge de bois, et promit au paysan de lui donner une soupe par-dessus le marché. Il amena le paysan avec son bois devant sa porte ; sa femme et sa servante étaient sorties, et il n’y avait chez lui qu’Ulespiègle, qui était en train de coudre des souliers. Comme le cordonnier avait besoin de retourner au marché, il dit à Ulespiègle de prendre ce qu’il trouverait et de faire une soupe au paysan, et qu’il y avait de quoi dans le garde-manger. Ulespiègle dit qu’il le ferait, et le paysan déchargea son bois et entra dans la maison. Ulespiègle tailla de la soupe dans une écuelle, et comme il ne trouvait pas de graisse dans le garde-manger, il s’en alla à l’endroit où était l’huile de poisson, et prit de cette huile pour assaisonner la soupe du paysan. Celui-ci se mit à manger. Il s’aperçut bien que cela sentait mauvais ; mais il avait tellement faim qu’il ne laissa pas de manger toute la soupe. Cependant le cordonnier rentra, et demanda au paysan s’il avait trouvé la soupe bonne. Le paysan répondit qu’elle était bonne, mais qu’elle avait un arrière-goût comme de souliers neufs ; puis il s’en alla. Le cordonnier se mit à rire, et demanda à Ulespiègle avec quoi il avait fait cette soupe. Ulespiègle répondit : « Vous m’avez dit que je prenne ce que j’aurais ; comme il n’y avait pas de graisse dans le garde-manger, j’ai pris de l’huile de poisson. – C’est bien, dit le cordonnier ; c’est assez bon pour des paysans. »



CHAPITRE XLV.


Comment un bottier de Brunswick larda les bottes
d’Ulespiègle, et comment sa fenêtre
fut enfoncée.



Il y avait à Brunswick, sur le marché au charbon, un bottier nommé Christophe. Ulespiègle alla chez lui pour faire graisser ses bottes, et lui dit : « Maître, voulez-vous m’accommoder ces bottes avec du lard, que je puisse les avoir lundi ? – Volontiers », répondit le bottier. Ulespiègle sortit sans songer à mal. Quand il fut parti, le garçon dit : « Maître, c’est Ulespiègle, qui fait tant de malices à tout le monde. Si vous lui commandiez ce qu’il vous a commandé, il ne manquerait pas de le faire. – Que m’a-t-il donc commandé ? dit le maître. – Il vous a dit, répondit le garçon, d’accommoder ses bottes avec du lard, et il voulait dire de les graisser. Eh bien, je ne les graisserais pas, je les larderais, comme on larde un rôti. — C’est bon, dit le maître ; nous ferons comme il nous a dit. » Il prit du lard, le coupa par petites lanières, et, avec une aiguille à larder, piqua les bottes comme un rôti. Le lundi Ulespiègle revint, et demanda si ses bottes étaient prêtes. Le bottier les avait accrochées contre la muraille ; il les lui montra en disant : « Tiens, les voilà accrochées. » Ulespiègle, voyant ses bottes ainsi lardées, se mit à rire et dit : « Quel bon ouvrier vous êtes ! Vous avez fait comme je vous avais dit. Combien vous dois-je pour cela ? » Le bottier demanda un vieux gros. Ulespiègle le donna, prit ses bottes lardées et sortit de la maison. Le maître et son garçon le regardaient aller en riant et disaient : « Comment se tirera-t-il de là ? Le voilà attrapé ! » Tout d’un coup voilà Ulespiègle qui court tête baissée contre la fenêtre, car la boutique était au rez-de-chaussée et donnait sur la rue, et qui dit au bottier : « Maître, quel est le lard avec lequel vous avez accommodé mes bottes ? Est-ce du lard de truie ou de verrat ? » Le bottier et son garçon furent tout étonnés ; bientôt le bottier, voyant qu’Ulespiègle lui parlait à travers la fenêtre, et qu’avec sa tête et ses épaules il avait bien cassé la moitié des vitres, qui étaient tombées en morceaux dans la boutique, se mit en colère et dit : « Traître, si tu ne laisses pas cela tranquille, je vais te taper sur la tête avec ce bâton. – Ne vous fâchez pas, cher maître, dit Ulespiègle ; je voudrais bien savoir quel est le lard avec lequel vous avez piqué mes bottes. Est-ce d’une truie, ou d’un verrat ? » Le maître lui répondit en colère de laisser sa fenêtre tranquille. « Si vous ne voulez pas me dire quel lard c’était, dit Ulespiègle, je serai obligé de m’en aller et de demander à un autre. » Puis il se retira de la fenêtre. Le bottier était fâché contre son garçon, et lui dit : « Tu m’as conseillé pour les bottes, conseille-moi maintenant pour faire raccommoder ma fenêtre. » Le garçon ne répondant pas, le maître continua avec aigreur : « Qui est-ce maintenant qui s’est moqué de l’autre ? J’ai toujours entendu dire que celui qui est chargé de gens malicieux doit couper la courroie et les laisser aller. Si j’avais fait ainsi mes vitres ne seraient pas cassées. » Le garçon fut obligé de s’en aller, parce que le maître voulait qu’il lui payât ses vitres, puisqu’il lui avait donné le conseil de larder les bottes.



CHAPITRE XLVI.


Comment Ulespiègle vendit à un cordonnier de Wismar
des excréments gelés pour du suif.



On se souvient qu’Ulespiègle avait fait grand tort à un cordonnier de Wismar en lui gâtant beaucoup de cuir. Ce cordonnier en était très chagrin. Ulespiègle l’apprit et retourna à Wismar. Il alla trouver le cordonnier à qui le dommage avait été causé, et lui dit qu’il allait recevoir une charge de cuir et de suif, et qu’il la lui donnerait à bon marché, pour l’indemniser du dommage qu’il lui avait causé. Le cordonnier lui dit : « Et tu feras bien, car tu m’as ruiné. Quand les marchandises t’arriveront, tu me le feras savoir. » La dessus ils se séparèrent. On était alors en hiver, temps où les équarrisseurs nettoient les privés. Ulespiègle alla les trouver et leur promit de l’argent comptant s’ils voulaient lui remplir douze tonnes avec des matières qu’ils sont dans l’habitude de jeter à l’eau. Les équarrisseurs y consentirent, prirent douze tonnes et les emplirent, à quatre travers de doigt près ; il les laissèrent dehors jusqu’à ce que la gelée eût rendu la marchandise très solide. Alors Ulespiègle les alla chercher, et acheva de les remplir avec du suif ; puis il les boucha solidement, les fit transporter à son auberge, à l’Étoile d’Or, et fit prévenir le cordonnier. Quand il fut arrivé, il débonda les tonnes, et la marchandise plut au cordonnier. Ils firent marché à vingt-quatre florins, que le cordonnier devait payer à Ulespiègle, moitié comptant et moitié dans un an. Ulespiègle prit l’argent et s’en alla, car il redoutait le dénoûment. Le cordonnier prit livraison de sa marchandise ; il était joyeux comme celui qui recouvre un objet perdu ou une mauvaise créance ; il demanda des ouvriers, car il voulait graisser du cuir le lendemain. Les garçons cordonniers vinrent en nombre, car ils se promettaient de se bien remplir la panse, et commencèrent leur besogne en chantant à tue-tête, comme c’est leur coutume. Quand les tonnes, qu’on avait mises près du feu, commencèrent à s’échauffer, ce qu’elles contenaient reprit son odeur naturelle. L’un des cordonniers dit à l’autre : « Je crois que tu as fait sous toi. » Le maître dit : « Il faut que quelqu’un de vous ait marché sur quelque chose ; essuyez vos souliers ; cela sent mauvais en diable. » Ils cherchèrent partout, mais ils ne trouvèrent rien. Ils commencèrent à verser la graisse dans un chaudron et à cirer ; mais plus ils allaient profond, plus cela sentait mauvais. Enfin ils virent ce qu’il en était, et laissèrent leur besogne. Le maître et les garçons se mirent promptement à la recherche d’Ulespiègle, pensant lui faire payer le dommage ; mais il était parti avec l’argent, et il est encore à venir réclamer les douze autres florins. Ainsi le cordonnier fut obligé de faire conduire son suif à la voirie, et il éprouva un double préjudice.



CHAPITRE XLVII.


Comment Ulespiègle se fit garçon brasseur à Einbeck,
et, au lieu de houblon, mit dans la chaudière
un chien appelé Houblon.



Ulespiègle ne resta pas longtemps tranquille. Quelque temps après l’affaire des prunes qu’il avait salies, et alors qu’on avait oublié à Einbeck lui et cette aventure, il retourna dans cette ville et s’engagea chez un brasseur. Il arriva que son maître voulut aller à une noce, et lui commanda de brasser de la bière pendant ce temps, du mieux qu’il pourrait, en se faisant aider par la servante, ajoutant qu’il viendrait l’aider le soir. Il lui recommanda surtout de faire bien bouillir le houblon, afin que la bière fût forte et en eût bien le goût, et qu’il pût la vendre avantageusement. Ulespiègle répondit qu’il ferait de son mieux. Le brasseur partit avec sa femme, et Ulespiègle se mit bravement à la besogne. La servante lui disait ce qu’il fallait faire, car elle savait le métier mieux que lui. Quant vint le moment où il fallait mettre le houblon, elle lui dit : « Mon cher, tu feras bien tout seul bouillir le houblon ; laisse-moi m’absenter pendant une heure et aller voir un peu le bal. » Ulespiègle dit oui ; mais il pensa aussitôt : « Si la servante s’en va, tu pourras faire une malice ; mais quelle malice feras-tu bien à ce brasseur ? » Or, le brasseur avait un grand chien, qu’il appelait Houblon. Ulespiègle prit ce chien, le jeta dans l’eau bouillante et le fit bien bouillir, au point que le poil, la peau et la chair se détachèrent des os. Quand la servante pensa qu’il était temps de rentrer et que le houblon avait assez bouilli, elle s’en retourna, et, voulant aider Ulespiègle, lui dit : « Vois, mon cher ami, le houblon a assez bouilli, arrête ! » Quand ils commencèrent à passer la bière, la servante lui dit : « As-tu au moins mis du houblon ? Je n’en vois pas de trace. – Tu le trouveras au fond, » répondit Ulespiègle. La servante plongea sa pelle au fond et ramena le squelette. Elle se mit à crier : « Ah ! Dieu me garde ! Qu’as-tu mis là-dedans ? Au diable qui boira cette bière ! » Ulespiègle répondit : « J’ai fait comme le maître m’avait dit : j’y ai mis Houblon, notre chien. » En ce moment arriva le brasseur, qui avait passablement bu, et qui leur dit : « Que faites-vous, mes chers enfants ? Êtes-vous contents ? – Je ne sais, répondit la servante, ce que diable nous faisons ; je suis sortie une demi-heure pour voir le bal, et j’ai dit au nouveau garçon de faire bouillir le houblon pendant ce temps, et c’est le chien qu’il a fait bouillir ; en voilà le squelette. — Oui, maître, répondit Ulespiègle ; vous me l’aviez commandé ainsi. Ne suis-je pas bien malheureux ? Je fais tout ce qu’on me commande, et personne ne m’en sait gré. Qu’on prenne tels brasseurs qu’on voudra : si leurs ouvriers faisaient seulement la moitié de ce qu’ils commandent, ils seraient contents. » Là-dessus Ulespiègle prit congé et s’en alla, et nulle part on ne lui savait gré de ce qu’il faisait.



CHAPITRE XLVIII.


Comment Ulespiègle devint garçon tailleur, et se mit
à coudre dans un tonneau.



En arrivant à Berlin, Ulespiègle s’engagea comme garçon tailleur. Quand il fut sur l’établi, le maître lui dit : « Garçon, soigne ta couture. Il faut coudre qu’on ne le voie pas. » Ulespiègle dit oui. Puis il prit son aiguille et son étoffe, se glissa sous un tonneau, attacha sa couture sur son genou et commença à coudre. Le maître était là qui le regardait faire, et qui lui dit : « Que veux-tu faire ? Voilà une étrange façon de coudre ! – Maître, répondit Ulespiègle, vous m’avez dit qu’il fallait coudre qu’on ne le vit pas ; de cette façon, personne ne le voit. – Non, mon cher garçon, dit le maître ; cesse de coudre ainsi, et mets-toi à coudre de façon à ce qu’on le puisse voir. » Cela dura deux jours ou trois. Au bout de ce temps, un soir, le tailleur, étant fatigué, voulut aller se coucher ; il y avait là une casaque de paysan en étoffe grise, que dans le pays on appelait un loup, laquelle était à moitié décousue. Il la jeta à Ulespiègle et lui dit : « Tiens, arrange-moi ce loup comme il faut, et après tu iras aussi te coucher. — Oui, dit Ulespiègle ; allez-vous-en, je le ferai. » Le maître alla se coucher, et ne pensa plus à cela. Ulespiègle prit la casaque et commença à la tailler en forme de loup. Il fit d’abord la tête, puis le corps et les jambes, et mit dedans des baguettes de bois pour tendre l’étoffe de façon à ce que cela ressemblât à un loup, puis il alla se coucher. Le matin le tailleur se leva et réveilla Ulespiègle. En entrant dans l’atelier, il aperçut ce loup debout sur ses pattes. Il en fut étonné, mais il vit bien ce que c’était. Cependant Ulespiègle entra, et le tailleur lui dit : « Que diable as-tu fait là ? – Un loup, comme vous me l’aviez dit. – Je n’entendais pas parler d’un loup pareil, dit le tailleur. Je voulais dire une casaque de paysan, que nous appelons un loup. – Cher maître, dit Ulespiègle, je ne le savais pas. Si j’avais connu votre intention, j’aurais mieux aimé faire la casaque que le loup. » Le tailleur se contenta de cette explication ; aussi bien le mal était fait. Au bout de quatre jours, le tailleur se trouva fatigué le soir. Il serait volontiers allé dormir, mais il se dit qu’il était trop de bonne heure pour envoyer coucher son garçon. Il y avait là un habit auquel il ne restait plus qu’à attacher les manches. Il les jeta à Ulespiègle et lui dit : « Tiens, jette-moi les manches à cet habit. » Puis il alla se mettre au lit. Ulespiègle dit oui, et le maître alla se coucher. Alors Ulespiègle suspendit l’habit au porte-manteau, et alluma deux chandelles, une de chaque côté de l’habit. Il prit une manche et la jeta contre l’habit, sur un des côtés ; puis il passa de l’autre côté et en fit autant avec l’autre manche. Quand les deux chandelles furent brûlées, il en alluma deux autres, et il continua à jeter les manches contre l’habit pendant toute la nuit, jusqu’au matin. Le maître se leva et vint dans l’atelier. Ulespiègle continuait à jeter les manches sans se retourner. Le maître s’était arrêté pour regarder cela, et dit : « Quelle diable de jonglerie fais-tu maintenant ? – Je ne trouve pas cela une jonglerie, répondit Ulespiègle ; j’ai passé la nuit entière à jeter ces maudites manches contre cet habit, et elles ne veulent pas tenir. Vous auriez bien mieux fait de m’envoyer dormir, que de me dire de jeter ces manches. Vous saviez bien que ce serait du temps perdu. – Est-ce ma faute ? dit le tailleur ; savais-je qu’il te plairait de comprendre cela ainsi ? Ce n’est pas ce que j’entendais ; j’entendais que tu coudrais les manches à l’habit. – Que le diable soit de la besogne ! dit Ulespiègle ; si vous avez l’habitude de dire les choses autrement que vous ne les pensez, comment puis-je le deviner ? Si j’avais su votre intention, j’aurais cousu les manches, et il me serait bien resté une couple d’heures pour dormir ; maintenant, vous pouvez coudre toute la journée si vous voulez ; quant à moi, je vais me coucher et dormir. – Non, pas ainsi, dit le maître ; je ne veux pas te payer pour dormir. » Alors ils commencèrent à se disputer ; dans la dispute, le tailleur dit qu’Ulespiègle lui payerait les chandelles qu’il avait brûlées ; mais celui-ci avait fait son paquet, et il s’en alla.



CHAPITRE XLIX.


Comment Ulespiègle fit tomber trois garçons tailleurs
à une fenêtre, et dit que c’était le vent qui
les avait fait tomber.



À Brandebourg, près du marché, Ulespiègle resta logé à l’auberge pendant quinze jours. Tout près de là demeurait un tailleur. Les trois garçons travaillaient juchés sur un volet soutenu d’un côté par la fenêtre, et de l’autre par des poteaux plantés dans la rue. Lorsque Ulespiègle passait devant la maison, ces trois garçons tailleurs se moquaient de lui et lui jetaient des chiffons. Ulespiègle ne disait rien et attendait son heure. Un jour que le marché était plein de monde, les garçons tailleurs s’installèrent sur leur volet et se mirent à coudre ; mais, pendant la nuit, Ulespiègle avait scié les poteaux de façon qu’ils ne tenaient presque plus. Lorsque le porcher de la ville se mit à corner pour que chacun lâchât ses cochons, qu’il devait mener aux champs, le tailleur lâcha les siens, qui, en passant sous la fenêtre, se mirent à se frotter contre les poteaux qui soutenaient le volet. Les poteaux cédèrent, le volet fit la culbute, et les trois garçons tailleurs tombèrent dans la rue. Ulespiègle était en observation, et quand il vit tomber les garçons tailleurs, il se mit à crier : « Tiens, tiens ! voilà le vent qui fait tomber trois tailleurs de la fenêtre ! » Il criait si haut qu’on l’entendit d’un bout du marché à l’autre. La foule accourut, et les rires ne finissaient pas. Les garçons tailleurs étaient tout honteux, et ne savaient comment ils étaient tombés de la fenêtre. Enfin, ils s’aperçurent que les poteaux avaient été sciés, et ils pensèrent bien que c’était un tour d’Ulespiègle. Ils mirent de nouveaux poteaux, et ils

se gardèrent bien de se moquer de lui dorénavant.

CHAPITRE L.


Comment Ulespiègle convoque une réunion de tous les
tailleurs du pays de Saxe, promettant de leur
enseigner un art qui leur serait utile,
à eux et à leurs enfants.



Ulespiègle convoqua une assemblée générale des tailleurs de la haute et basse Saxe, du Holstein, de la Poméranie, de Stettin et de Mecklembourg, ainsi que de ceux de Lübeck, Hambourg, du Sund et de Wismar, et leur manda qu’ils eussent à se rendre auprès de lui à Rostock, et qu’il leur apprendrait un art qui leur serait très profitable, à eux et à leurs descendants. Les tailleurs des villes, des bourgs et des villages, s’écrivirent les uns aux autres pour se consulter. Ils répondirent tous qu’ils se rendraient au lieu assigné. Ils s’y trouvèrent au jour convenu, et ils se demandaient réciproquement ce que ce pouvait être qu’Ulespiègle avait à leur dire ou à leur enseigner, pour les avoir ainsi réunis. Ils se trouvèrent ensemble en même temps à Rostock, si bien que les gens se demandèrent avec surprise ce que pouvaient avoir à faire en ce lieu tant de tailleurs à la fois. Quand Ulespiègle apprit que les tailleurs s’étaient rendus à son appel, il attendit qu’ils fussent tous réunis. Ils lui firent un discours dans lequel ils lui exposèrent qu’ils s’étaient rendus auprès de lui en conformité de sa circulaire, par laquelle il leur parlait d’un art qui leur serait utile, à eux et à leurs descendants, aussi longtemps que durerait le monde, et ils le prièrent de leur apprendre cet art, promettant de lui faire un présent. Ulespiègle leur dit : « Oui, réunissez-vous tous dans une prairie, afin que chacun de vous puisse m’entendre. » Ils s’assemblèrent tous dans une grande plaine, et Ulespiègle monta tout en haut d’une maison, se mit à la fenêtre et dit : « Honorables membres de la corporation des tailleurs ! vous devez remarquer et comprendre que quand vous avez des ciseaux, une aune, du fil, un dé, une aiguille, vous êtes munis de tous les outils nécessaires à l’exercice de votre profession. Il ne vous reste rien à apprendre qui puisse vous servir dans la pratique de votre métier, si ce n’est l’art que je veux vous enseigner. Cet art, rappelez-vous que vous le tenez de moi. Le voici : Quand vous avez enfilé votre aiguille, n’oubliez pas de faire un nœud au bout du fil ; sans cela vous feriez bien des points inutiles, car le fil ne s’arrêterait pas dans la couture. » Les tailleurs se mirent à s’entreregarder et se dirent : « Il y a longtemps que nous connaissons ce secret et que nous savons tout ce qu’il nous dit. » Ils lui demandèrent s’il n’avait pas autre chose à leur dire, ajoutant qu’ils n’avaient pas fait dix ou douze lieues, sans compter les messagers qu’ils s’étaient envoyés les uns aux autres, pour entendre pareille chose ; que les tailleurs connaissaient ce secret depuis longtemps, depuis plus de mille ans. Ulespiègle leur répondit : « Ce qui s’est fait il y a mille ans, il n’y a personne ici qui s’en souvienne. Si vous n’êtes pas contents de ce que je vous ai enseigné, et si vous ne m’en savez aucun gré, vous le prendrez comme il vous plaira, et vous pouvez vous en retourner là d’où vous venez. » Les tailleurs étaient furieux contre lui, car ils étaient venus de loin, et ils lui auraient volontiers fait un mauvais parti ; mais ils ne pouvaient monter où il était. Ainsi ils se séparèrent. Une partie étaient fort mécontents d’avoir fait ainsi un long voyage pour rien, et de n’y avoir gagné que de la fatigue ; et ceux qui demeuraient dans la ville riaient et se moquaient d’eux, de ce qu’ils s’étaient ainsi laissé attraper, et dirent que c’était leur faute, et qu’ils avaient eu tort de se fier aux paroles d’un fou, car ils savaient depuis longtemps quel oiseau c’était qu’Ulespiègle.



CHAPITRE LI.


Comment Ulespiègle battit de la laine un jour de fête,
parce que son maître lui avait défendu de
fêter le lundi.



Étant venu à Stendel, Ulespiègle s’engagea chez un fileur de laine. C’était un dimanche. Le fileur lui dit : « Mon cher garçon, vous avez l’habitude, vous autres ouvriers, de fêter le lundi. Je n’aime pas cette habitude-là : celui qui veut travailler chez moi doit travailler toute la semaine. – Bien, maître ! répondit Ulespiègle ; c’est ce que j’aime le mieux. » Le lendemain, Ulespiègle se leva de bonne heure et se mit à battre de la laine ; le mardi il fit de même, et le fileur était très content de lui. Le mercredi était la fête d’un apôtre, que l’on devait chômer. Mais Ulespiègle fit comme s’il n’en savait rien ; il se leva de bonne heure et se mit à battre de la laine avec tant de bruit qu’on l’entendait de toute la rue. Le fileur se jeta aussitôt à bas de son lit, et courut lui dire : « Cesse, cesse ! c’est aujourd’hui fête, et l’on ne doit pas travailler de toute la journée. – Cher maître, dit Ulespiègle, vous ne m’avez pas parlé de fêtes, dimanche ; vous m’avez dit au contraire, qu’il fallait travailler toute la semaine. – Je n’y pensais pas, mon cher garçon, dit le fileur ; cesse de battre, et je vais te donner tout de suite ce que tu gagnerais dans ta journée. » Ulespiègle fut content de cela. Il fêta la journée, et le soir il fit collation avec son maître. Celui-ci lui dit qu’il réussissait très bien à battre la laine ; qu’il devrait seulement la battre un peu plus haut. Ulespiègle promit de le faire. Le lendemain matin il se leva de bonne heure, attacha le cadre en dehors de la maison, à la hauteur du grenier, dressa une échelle et monta dessus en emportant ses baguettes ; puis il prenait la laine, qui était dans une corbeille par terre, l’élevait jusqu’à la hauteur du grenier, et la battait de façon à la faire voler au-dessus de la maison. Le fileur était dans son lit, et il reconnut au bruit des baguettes qu’il y avait quelque chose d’extraordinaire. Il se leva et alla voir. Ulespiègle lui dit : « Maître, qu’en pensez-vous ? Est-ce assez haut ? — Vraiment, dit le fileur, si tu étais sur le toit, tu serais encore plus haut. Si tu voulais battre la laine ainsi, tu pouvais la battre sur le toit ; tu serais mieux que là sur l’échelle. » Puis il sortit et s’en alla à l’église. Ulespiègle prit la chose au pied de la lettre. Il prit le cadre, monta sur le toit, et se mit à y battre la laine. Le maître l’aperçut de la rue ; il vint en courant et lui dit : « Que diable fais-tu ? Arrête ! A-t-on l’habitude de battre la laine sur le toit ? – Que dites-vous maintenant ? dit Ulespiègle ; ne m’avez-vous pas dit tout à l’heure que je serais mieux sur le toit que sur l’échelle, et que ce serait encore plus haut ? – Si tu veux battre de la laine, dit le maître, bats de la laine ; si tu veux faire des folies, fais des folies. Allons, descend ! – Et que ferai-je de la corbeille ? – Fais dedans ! » s’écria le maître en fureur. Là-dessus il rentra et s’en alla dans la cour. Ulespiègle descendit, entra dans la maison et se mit à faire ses ordures dans la corbeille. Le fileur revint, et, voyant ce qu’il faisait, lui dit : « Que jamais bien ne t’arrive ! Voilà bien l’action d’un mauvais drôle ! – Maître, je ne fais que ce que vous m’avez commandé. Pourquoi vous fâchez-vous ? Je fais ce que vous m’avez dit de faire. – Tu m’en ferais bien autant sur la tête sans en être prié ! dit le maître. Prends ce que tu as fait et porte-le là où personne n’en veut. » Ulespiègle dit oui, mit l’objet sur une pierre et l’apporta dans la salle à manger. Le maître lui dit : « Laisse cela, je n’en veux pas ici. — Je le sais bien, dit Ulespiègle, que vous n’en voulez pas ici, vous ni personne ; mais je fais ce que vous m’avez dit. » Le fileur, furieux, courut à l’écurie et prit un bâton pour battre Ulespiègle. Celui-ci gagna la rue et dit : « Ne pourrai-je donc jamais contenter personne ? » Le fileur ramassa la pierre qui se trouvait là et voulait la lancer à Ulespiègle ; mais, sentant qu’il s’était sali les doigts, car c’était la pierre sur laquelle Ulespiègle avait mis ses ordures, il courut au puits pour se laver les mains. Pendant ce temps Ulespiègle s’esquiva.



CHAPITRE LII.


Comment Ulespiègle s’engagea chez un fourreur, et
fit ses ordures dans la boutique, pour qu’une
mauvaise odeur chassât l’autre.



Une fois Ulespiègle vint à Ascherleve ; c’était en hiver et les vivres étaient chers. Il se dit en lui-même : « Que vas-tu faire maintenant pour passer l’hiver et le temps de la cherté ? » Personne n’avait besoin de valets, si ce n’est un fourreur qu’un garçon venait de quitter pour continuer ses voyages. Alors Ulespiègle se dit : « Que vas-tu faire ? nous sommes en hiver et les vivres sont chers ; souffre ce qu’il faudra souffrir, et tu passeras l’hiver. » Il s’engagea comme ouvrier chez le fourreur. Quand il fut installé dans l’atelier et qu’il voulut coudre les peaux, il n’était pas habitué à l’odeur, et il dit : « Fi ! fi ! tu es aussi blanche que de la craie, et tu sens plus mauvais que de la fiente ! » Le fourreur lui dit : « Comment, cette odeur te déplaît ! Il est tout naturel que cela sente mauvais ; cela vient de la laine qu’avait le mouton. » Ulespiègle ne dit rien, mais il pensa en lui-même : « Une mauvaise odeur chasse l’autre, » et il lâcha une vesse tellement puante que le fourreur et sa femme furent obligés de se boucher le nez. Le fourreur lui dit : « Que fais-tu ? Si tu veux lâcher des vents, va-t’en dans la cour, et là vesse tant que tu voudras. – C’est bien plus favorable à la santé, dit Ulespiègle, que l’odeur des peaux de mouton. – Sain ou malsain, dit le fourreur, si tu veux vesser, va-t’en dans la cour. – Maître, dit Ulespiègle, ce serait peine perdue ; les vents n’aiment pas le froid, car ils se tiennent toujours au chaud. C’est pourquoi, si vous lâchez un pet, il vous rentre vite dans le nez pour retrouver la chaleur qu’il vient de quitter. » Le fourreur se tut. Il vit bien qu’il avait affaire à un mauvais garnement, et il se promit de ne pas le garder longtemps. Ulespiègle resta assis et continua à coudre, à vesser, à tousser et à cracher. Le fourreur le regardait, et prit patience jusqu’au soir après le repas. Alors il lui dit : « Mon cher garçon, je vois bien que tu n’aimes pas ce métier, et je m’imagine que tu n’es pas un vrai garçon fourreur. Je vois cela à tes grimaces ; ou bien c’est que tu n’es pas depuis longtemps du métier et que tu n’y es pas habitué. Si tu avais seulement couché avec la marchandise pendant quatre jours, tu ne tordrais pas ainsi le nez et tu ne te plaindrais pas, car cela ne te gênerais pas. C’est pourquoi, mon cher garçon, s’il ne te plaît pas de rester ici, tu pourras demain matin aller où tes pieds te porteront. – Cher maître, dit Ulespiègle, vous dites vrai. Il n’y a pas longtemps que je suis dans le métier. Si vous voulez me permettre de coucher pendant quatre nuits avec la marchandise pour m’y habituer, vous verrez comment je m’en tirerai. » Le fourreur y consentit, parce qu’Ulespiègle savait bien coudre.



CHAPITRE LIII.


Comment Ulespiègle coucha dans les peaux, sèches et
mouillées, ainsi que le fourreur le lui
avait commandé.



Le fourreur s’en alla tout joyeux se coucher avec sa femme. Ulespiègle prit les peaux préparées qui étaient pendues aux séchoirs, puis les peaux sèches et les peaux fraîches, et porta le tout ensemble au grenier. Puis il se glissa au milieu du tas et dormit jusqu’au matin. Le maître se leva, et vit que les peaux qui étaient étendues avaient disparu. Il courut vite au grenier, pour demander à Ulespiègle s’il savait ce qu’elles étaient devenues. Mais il ne le trouva pas, et il vit que les peaux sèches et fraîches étaient mêlées ensemble sur le plancher en un gros tas, les unes avec les autres. Il en fut extrêmement chagrin, et il appela en pleurant sa servante et sa femme, ce qui éveilla Ulespiègle, qui cria du milieu du tas de peaux : « Cher maître, qu’avez-vous, pour crier si fort ? » Le fourreur fut tout étonné ; il ne savait ce qu’il y avait dans le tas de peaux ; il dit : « Où es-tu ? – Je suis ici, » dit Ulespiègle. Le maître lui dit : « Ah ! que jamais bien ne t’arrive ! Tu as pris les peaux préparées et les peaux sèches et celles qui étaient toutes mouillées de graisse, et tu as tout mis ensemble et gâté les unes avec les autres ? Qu’est-ce que cette folie ? – Comment maître, dit Ulespiègle, vous fâchez-vous pour cela ? Je n’y ai encore couché qu’une nuit. Vous vous fâcherez bien davantage quand j’y aurai couché pendant quatre nuits, comme vous m’avez dit de faire pour m’habituer à l’ouvrage. – Tu mens comme un mauvais garnement, dit le fourreur ; je ne t’ai pas dit de porter les peaux préparées au grenier, de retirer les peaux mouillées de la cuve et de mettre le tout ensemble pour dormir dedans. » Ce disant, il cherchait un bâton pour le battre. Ulespiègle se mit à descendre pour se sauver. En ce moment la dame et la servante montaient l’escalier, et voulurent le retenir. Il leur cria vivement : « Laissez-moi courir chez le médecin ; mon maître s’est cassé la jambe ! » En entendant cela, elles le laissèrent aller, et montèrent vite l’escalier. À ce moment le maître descendait, courant après Ulespiègle ; il heurta sa femme et sa servante, et tous trois roulèrent jusqu’au bas des degrés. Ulespiègle les laissa là et s’enfuit.



CHAPITRE LIV.


Comment, à Berlin, Ulespiègle fit à un fourreur des
loups au lieu de pelisses.



Les Souabes sont des gens très rusés, et là où ils ne trouvent pas leur vie, un autre mourrait de faim. Mais plusieurs d’entre eux sont plus enclins à boire qu’à travailler, ce qui fait que leurs ateliers sont souvent abandonnés. Il y avait une fois à Berlin un fourreur, natif de la Souabe, qui était très habile de son métier, plein de bonnes idées et riche. Il avait une bonne boutique, car il avait la pratique du prince du pays, des nobles et de beaucoup de bons bourgeois. Il advint que le prince du pays voulut tenir une grande cour en hiver, avec courses et tournois ; c’est pourquoi il manda sa noblesse et d’autres seigneurs. Comme personne ne veut être le dernier, on commanda beaucoup de pelisses en peau de loup chez le fourreur dont il a été parlé. Ulespiègle le sut, et se présenta chez ce fourreur pour demander de l’ouvrage. Le maître, qui avait besoin d’ouvriers en ce moment, fut content de son arrivée, et lui demanda s’il savait faire des pelisses en peau de loup. Ulespiègle répondit qu’oui, et qu’il était très connu en Saxe pour cela. Le fourreur lui dit : « Mon cher garçon, tu m’arrives bien à propos. Viens, nous nous entendrons bien pour les gages. » Ulespiègle lui dit : « Oui, maître, vous m’avez l’air d’un honnête homme ; vous verrez vous-même quand ma besogne sera faite. Mais je ne travaille pas avec les autres garçons ; je veux être seul, afin de pouvoir faire mon ouvrage à ma volonté et sans être gêné. » En conséquence, le maître lui donna une petite chambre, et lui mit entre les mains plusieurs peaux de loup qui étaient préparées pour faire des pelisses, et lui donna la mesure de chaque pelisse, grande ou petite. Alors Ulespiègle commença à étendre ses peaux et à les tailler, et fit de toutes des loups, qu’il remplit de foin, et auxquels il fit des jambes avec des baguettes, comme s’ils étaient en vie. Quand il eut ainsi gâté toutes les peaux et fait les loups, il alla dire au fourreur : « Maître, les loups sont faits ; y a-t-il autre chose à faire ? – Oui, mon fils, dit le fourreur ; maintenant couds-en ce que tu pourras. » En disant cela, il entra dans la chambre et vit les loups par terre, grands et petits, et dit : « Qu’est-ce que cela ? Que le diable t’emporte ! Quel tort tu m’as fait ! Je vais te faire arrêter et punir ! – Maître, dit Ulespiègle, est-ce ainsi que vous me payez et que vous me remerciez ? J’ai fait cela d’après vos propres paroles. Vous m’avez bien dit de faire des loups ; si vous m’aviez dit de faire des pelisses, je l’aurais fait. Si j’avais su que vous ne m’en auriez pas plus de reconnaissance, je n’aurais pas travaillé avec tant d’ardeur. » C’est ainsi qu’Ulespiègle quitta Berlin, ne laissant nulle part une bonne réputation. De là il s’en alla à Leipzig.



CHAPITRE LV.


Comment, à Leipzig, Ulespiègle vendit aux fourreurs
un chat vivant, cousu dans une peau de lièvre,
pour un lièvre en vie.



Ulespiègle avait bientôt fait d’inventer une bonne malice, comme il le prouva à Leipzig. C’était le mardi gras, jour où les fourreurs se réunissent pour un banquet ; ils auraient bien voulu avoir du gibier. Ulespiègle apprit cela, et pensa en lui-même : « Le fourreur de Berlin ne m’a pas payé mon travail ; ces fourreurs-ci me le payeront. » Il s’en alla à son auberge ; il y avait là un beau chat bien gras qu’il prit sous son manteau, puis il demanda au cuisinier une peau de lièvre, disant qu’il voulait jouer avec cela un bon tour. Le cuisinier lui donna la peau de lièvre, dans laquelle il cousit le chat ; puis il prit des habits de paysan, s’en alla devant l’hôtel-de-ville, et tint son gibier caché sous sa casaque jusqu’à ce qu’il vît venir un des fourreurs. Ulespiègle lui demanda s’il voulait acheter un bon lièvre, et lui fit voir celui qu’il avait sous sa casaque. Ils tombèrent d’accord à quatre gros pour le lièvre, et six deniers pour le vieux sac dans lequel il était. Le fourreur l’emporta chez le chef de leur corporation, où ils étaient tous réunis en bonne humeur et à grand bruit, et leur dit comment il avait acheté le plus beau lièvre vivant qu’il eût vu depuis un an. Ils se mirent tous à le tâter. Comme ils voulaient le manger pour leur mardi gras, ils résolurent de le lâcher tout vivant dans un jardin clos, et se procurèrent des chiens, car ils voulaient se donner le passe-temps de la chasse au lièvre. Quand ils furent réunis, ils lâchèrent le lièvre, et les chiens après lui. Comme le lièvre ne pouvait guère courir, il grimpa sur un arbre, et se mit à faire maouaou ! Il aurait bien voulu s’en aller. Quand les fourreurs virent cela, ils se mirent à crier : « Hé ! vous autres bons camarades, qui vous êtes moqués de nous avec le chat, venez, venez ! tuez-le ! » Pendant ce temps Ulespiègle avait changé d’habits, en sorte qu’il ne pouvait être reconnu.



CHAPITRE LVI.


Comment, à Brunswick, sur la chaussée, Ulespiègle fit
bouillir du cuir chez un tanneur, avec des
chaises et des bancs.



En quittant Leipzig, Ulespiègle s’en alla à Brunswick, chez un tanneur qui préparait le cuir pour les cordonniers. C’était en hiver, et il se dit : « Il faut s’arranger de façon à pouvoir passer l’hiver chez ce tanneur. » Il s’engagea chez lui comme garçon. Il y était depuis huit jours, lorsque le tanneur fut invité chez quelqu’un ; il fallait qu’Ulespiègle tannât du cuir dans la journée. Le tanneur lui dit : « Tu prépareras plein le bassin de cuir. – Bien, dit Ulespiègle ; mais quel bois prendrai-je pour cela ? – Qu’as-tu besoin de me faire cette question ? dit le tanneur. S’il n’y avait plus de bois au bûcher, j’aurais bien assez de chaises et de bancs pour que tu puisses préparer le cuir. » Ulespiègle dit que c’était bien. Le tanneur partit. Ulespiègle mit un chaudron sur le feu, et mit le cuir dedans, une peau après l’autre, et fit bouillir le cuir tellement, qu’en le prenant avec les doigts il s’en allait en lambeaux. Pour faire bouillir le cuir, il mit en pièces les chaises et les bancs qui se trouvaient dans la maison, et les mit sous le chaudron, et fit bouillir le cuir encore davantage. Quand cela fut fait, il retira le cuir du chaudron et le mit en un tas ; puis il sortit de la maison, quitta la ville et s’en alla. Le tanneur n’appréhendait rien. Il but tout le long du jour, et le soir il se coucha bien repu. Le matin il lui prit envie de voir comment son garçon avait arrangé le cuir. Il se leva et s’en alla dans la tannerie ; il trouva le cuir ainsi bouilli, et ne vit ni chaises ni bancs dans la maison. Il en fut tout chagrin ; il entra dans la chambre de sa femme et lui dit : « Femme, cela va mal ! Je suis sûr que notre nouveau garçon était Ulespiègle, car il a l’habitude de faire les choses comme on lui dit. Il est parti, et il a mis nos chaises et nos bancs au feu, et a fait bouillir ainsi le cuir jusqu’à le mettre en bouillie. » La femme se mit à pleurer et dit : « Courez vite après lui ; rattrapez-le et ramenez-le ! – Non, dit le tanneur, je n’ai pas envie de le ravoir : qu’il reste où il est jusqu’à ce que je l’envoie chercher ! »



CHAPITRE LVII.


Comment Ulespiègle trompa le sommelier à Lübeck
en lui donnant une cruche d’eau pour une
cruche de vin.



Étant venu à Lübeck, Ulespiègle se conduisait prudemment et s’abstenait de mal faire, car la justice était très sévère en cet endroit. Il y avait alors à Lübeck un sommelier du cellier du Conseil, qui était très hautain et orgueilleux. Il s’imaginait qu’il n’y avait personne d’aussi sage que lui, et il ne se gênait pas pour dire et faire répéter qu’il serait curieux de voir quelqu’un qui pourrait le tromper et mettre son habileté en défaut. Cela vexait bien du monde. Lorsque Ulespiègle connut la vanité de ce sommelier, il ne put résister à son naturel, et se dit qu’il éprouverait le personnage. Il prit deux cruches exactement semblables. Il en remplit une d’eau, et laissa l’autre vide ; puis, portant la cruche pleine sous son manteau et l’autre à découvert, il s’en alla au cellier et fit mesurer quatre pots de vin qu’il fit mettre dans sa cruche vide. Puis il mit adroitement cette cruche sous son manteau, et en retira celle qui était pleine d’eau, la mit en évidence devant le comptoir, et dit : « Sommelier, combien les quatre pots de vin ? – Dix deniers, répondit le sommelier. — C’est trop cher, dit Ulespiègle ; je n’ai que six deniers. Me le donnerez-vous pour ce prix-là ? – T’avises-tu de marchander le vin de Messieurs ? dit le sommelier en colère ; c’est ici à prix fixe. Celui à qui cela ne convient pas n’a qu’à laisser le vin dans le cellier. – Je le sais maintenant, dit Ulespiègle ; voilà les six deniers ; si vous ne les voulez pas, remettez le vin dans le tonneau. » Le sommelier prit avec colère la cruche pleine d’eau et la vida dans le tonneau par le trou de la bonde, croyant que c’était le vin, et dit : « Quel imbécile tu es ! tu te fais mesurer du vin et tu ne peux pas le payer ! » Ulespiègle prit la cruche et s’en alla en disant : « Je vois bien que tu es un sot ; il n’y a personne si sage qui ne puisse être trompé par un fou, fût-elle un sommelier. » Puis il emporta la cruche pleine de vin sous son manteau, et à découvert la cruche vide, dans

laquelle avait été l’eau.

CHAPITRE LVIII.


Comment Ulespiègle, qu’on voulait pendre à Lübeck,
se tira d’affaire au moyen d’une bonne malice.



Lambert le sommelier remarqua les paroles qu’Ulespiègle avait dites en sortant du cellier. Il envoya un messager après lui, qui l’atteignit dans la rue, l’arrêta et le trouva porteur de deux cruches, l’une vide et l’autre pleine de vin. Il le fit arrêter comme voleur et conduire en prison. Les uns disaient qu’il avait mérité la potence ; d’autres disaient que ce n’était qu’un tour subtil, et ils pensaient que le sommelier aurait dû fermer l’œil, puisqu’il avait dit que personne ne pourrait le tromper, et qu’Ulespiègle l’avait fait pour le punir de sa jactance. Mais ceux qui en voulaient à Ulespiègle dirent que c’était un vol, et qu’il fallait le pendre. En effet, l’arrêt qui fut rendu le condamna au gibet. Quand vint le jour de l’exécution, qu’on devait mener Ulespiègle au supplice, il y eut dans toute la ville un grand mouvement de gens à pied et à cheval, et le Conseil de Lübeck craignit qu’on ne voulût lui enlever son prisonnier et le traduire devant un autre tribunal, pour qu’il ne fût pas pendu. Plusieurs étaient curieux de voir comment il finirait, après avoir eu pendant sa vie tant d’aventures. D’autres pensaient qu’il était sorcier et qu’il se tirerait d’affaire par la magie ; la plupart désiraient qu’on lui fît grâce. Pendant la route Ulespiègle se tint bien tranquille et ne dit mot, de sorte que chacun s’émerveillait et croyait qu’il était désespéré. Cela dura jusqu’au gibet. Là il prit la parole et invoqua le Conseil tout entier, et pria Messieurs du Conseil, en toute humilité, qu’ils voulussent bien lui accorder une chose qu’il avait à leur demander, ajoutant qu’il ne leur demanderait ni la vie, ni argent, ni biens, ni messe à perpétuité, ni rien qui pût coûter quelque chose ; qu’il ne demanderait qu’une chose sans conséquence, qui ne ferait de tort à personne, et que l’honorable Conseil pouvait lui accorder sans qu’il lui en coûtât un denier. Les conseillers se réunirent et entrèrent en délibération selon l’usage ; ils tombèrent d’accord de lui accorder sa demande, puisqu’il avait dit à l’avance les choses qu’il n’entendait pas demander. Il y avait plusieurs d’entre eux qui étaient impatients de savoir ce qu’il demanderait. Ils lui dirent que ce qu’il désirait aurait lieu, pourvu qu’il ne demandât pas les choses qu’il avait exceptées ; que, s’il acceptait ainsi, ils lui accorderaient sa demande. Ulespiègle dit : « Les articles que j’ai exceptés, je ne les demanderai point ; mais, si vous voulez me tenir la promesse que vous m’avez faite, levez la main. » Ils levèrent la main tous à la fois, et jurèrent de tenir leur promesse. Quand cela fut fait, Ulespiègle dit : « Honnêtes seigneurs de Lübeck, comme vous me l’avez juré, je vous prie, lorsque je serai pendu, que le sommelier vienne tous les matins pendant trois jours de suite, qui vous versera à boire, ainsi qu’au bourreau qui m’aura pendu, après quoi vous me baiserez le cul. » Alors ils se mirent à cracher et dirent que ce n’était pas une demande convenable. Ulespiègle dit : « Je crois l’honorable Conseil de Lübeck trop honnête pour ne pas tenir ce qu’il m’a juré. » Ils entrèrent en délibération là-dessus, et, par faveur et autres considérations, il fut décidé qu’on lui rendrait la liberté. Ulespiègle s’en alla de

là à Helmstedt, et jamais plus on ne le vit à Lübeck.

CHAPITRE LIX.


Comment, à Helmstedt, Ulespiègle fit faire une
grande bourse.



Ulespiègle fit une fois une farce avec une bourse. À Helmstedt demeurait un faiseur de bourses ; Ulespiègle alla chez lui et lui demanda s’il voulait lui en faire une belle et grande. Le faiseur lui répondit : « Oui. De quelle grandeur ? » Ulespiègle lui dit de la faire assez grande, parce que c’était la mode des grandes bourses, longues et larges. Le faiseur en fit une très grande. Quand Ulespiègle vint chez lui et la vit, il lui dit : « Elle n’est pas assez grande ; c’est une petite bourse. Faites-m’en une assez grande, et je vous la payerai bien. Le faiseur lui en fit une d’une peau de vache tout entière, et la fit si grande qu’on eût bien pu mettre dedans un veau d’un an. Quand Ulespiègle la vit, il ne fut pas encore content ; il dit qu’elle était trop petite, mais que si on voulait lui en faire une assez grande, il donnerait deux florins à compte. Le faiseur prit les deux florins, et lui fit une bourse composée de trois peaux de bœuf, qu’à peine trois personnes auraient pu porter sur un brancard, et dans laquelle on aurait pu mettre facilement un muid de blé. Quand Ulespiègle vint la voir, il dit : « Maître, voilà une assez belle bourse ; mais ce n’est pas ce que je voudrais. Je ne veux pas de celle-ci ; elle est encore trop petite ; si vous voulez m’en faire une dont je ne puisse trouver le fond, et dans laquelle je pourrai prendre un denier et en laisser deux, de façon à ce que je ne manque jamais d’argent, je l’achèterai et la payerai volontiers. Quant aux bourses que vous m’avez faites, ce sont des bourses comme toutes les autres, et je n’en ai pas besoin. Si vous trouvez à les placer, saisissez l’occasion. » Là-dessus il partit, et lui laissa les deux florins ; mais le marchand avait bien gâté pour dix florins de cuir.



CHAPITRE LX.


Comment Ulespiègle escamota un rôti aux
bouchers d’Erfurt.



Ulespiègle ne pouvait renoncer à ses malices. Étant à Erfurt, il fut bientôt connu des bourgeois et des étudiants. Il alla un jour dans le quartier des bouchers, où la viande était en vente. Un boucher lui dit d’acheter quelque chose pour emporter chez lui. Ulespiègle lui dit : « Que dois-je prendre ? – Prenez un rôti, répondit le boucher. — Bien ! » dit Ulespiègle ; puis il prit le rôti et s’en alla. Le boucher courut après lui et lui dit : « Non, pas ainsi : il faut payer ce rôti. – Vous ne m’avez pas parlé de payement, dit Ulespiègle ; vous m’avez seulement dit de prendre quelque chose, et vous m’avez montré ce rôti et m’avez dit de l’emporter chez moi. Je le prouverai par les voisins, qui étaient présents. » Les autres bouchers intervinrent et dirent qu’il avait raison, car ils en voulaient à ce boucher, parce que, lorsque quelqu’un voulait leur acheter quelque chose, il l’attirait à lui et leur enlevait la pratique. C’est pourquoi ils firent de leur mieux pour qu’Ulespiègle gardât le rôti. Pendant que les bouchers disputaient, Ulespiègle mit le rôti sous son habit et s’en alla, les laissant s’arranger comme ils purent.



CHAPITRE LXI.


Comment, à Erfurt, Ulespiègle escroque encore un
rôti à un boucher.



Au bout de huit jours Ulespiègle revint au marché à la viande. Le boucher qu’il avait trompé lui dit d’un ton de défi : « Reviens donc chercher un rôti ! » Ulespiègle dit oui, et voulait empoigner le rôti ; mais le boucher le lui retira vivement. Ulespiègle dit : « Attendez, laissez là ce rôti ; je payerai. » Le boucher remit le rôti sur l’étal. Alors Ulespiègle lui dit : « Si je te dis une chose qui soit à ton avantage, me donneras-tu ce rôti ? – Oui ! dit le boucher ; tu pourrais me dire des choses qui me seraient utiles ; mais tu pourrais aussi m’en dire qui ne me serviraient de rien, et tu voudrais emporter le rôti. – Je n’y toucherai pas, dit Ulespiègle, si ce que je te dirai n’est pas de ton goût. Voici ce que je dis : « En avant la bourse, et paye le monde ! » Comment trouves-tu cela ? Est-ce de ton goût ? – Ces paroles me plaisent beaucoup, dit le boucher ; par conséquent elles sont de mon goût. » Alors Ulespiègle dit à ceux qui étaient autour d’eux : « Chers amis, vous avez bien entendu ; ainsi le rôti est à moi. » Puis il le prit et l’emporta, et dit au boucher en se moquant de lui : « Voilà que j’ai encore pris un rôti, comme tu me l’avais dit. » Le boucher restait tout confus et ne savait ce qu’il devait répondre, ayant été attrapé deux fois ; et il dut supporter les railleries de ses voisins, qui étaient là et qui se moquaient de lui.



CHAPITRE LXII.


Comment, à Dresde, Ulespiègle se fit garçon menuisier,
et ne mérita pas beaucoup d’éloges.



Bientôt Ulespiègle quitta le pays de Hesse, et s’en alla à Dresde, près de la forêt de Bohême, sur les bords de l’Elbe, et se fit passer pour un ouvrier menuisier. Un menuisier qui avait besoin d’ouvriers, parce que les siens avaient fini leur service et étaient partis, l’engagea comme ouvrier. Or il y avait une noce dans la ville, où le menuisier était invité. Il dit à Ulespiègle : « Mon cher garçon, il faut que j’aille à la noce, et je ne reviendrai pas de la journée. Conduis-toi bien, travaille activement et mets ces quatre planches sur l’établi, et ajuste-les bien avec de la colle. – Bien, dit Ulespiègle ; quelles sont les planches qui vont ensemble ? » Le maître lui montra celles qui allaient ensemble, et s’en alla avec sa femme à la noce. Ulespiègle, le bon serviteur, qui s’appliquait toujours à faire sa besogne mal plutôt que bien, commença à percer les précieuses et belles planches que son maître lui avait mises les unes sur les autres, à trois ou quatre endroits, et les chevilla et les attacha ensemble ; puis il fit fondre de la colle dans un grand chaudron, et mit les planches dedans ; après les avoir retirées de là, il les monta en haut de la maison, les mit à la fenêtre pour que le soleil séchât la colle, et se reposa. Le soir son maître revint de la noce, où il avait bien bu, et demanda à Ulespiègle ce qu’il avait fait dans la journée. Ulespiègle lui répondit : « Cher maître, j’ai bien ajusté les quatre planches ensemble avec de la colle, et j’ai pu me reposer de bonne heure. » Le maître fut content et dit à sa femme : « Voilà un garçon qui me convient beaucoup. Traite-le bien ; je le garderai longtemps. » Puis ils allèrent se coucher. Mais le lendemain, quand le maître se leva, il dit à Ulespiègle d’apporter la table qu’il avait faite. Ulespiègle descendit du grenier avec son ouvrage. Quand le menuisier vit que le mauvais garnement lui avait gâté ses planches, il lui dit : « Garçon, as-tu bien appris le métier de menuisier ? – Pourquoi demandez-vous cela ? dit Ulespiègle. – Je demande cela parce que tu m’as gâté ces si bonnes planches. – Cher maître, dit Ulespiègle, j’ai fait comme vous m’avez dit ; si le bois est gâté, c’est votre faute. – Tu es un polisson, lui dit le maître en colère ; c’est pourquoi tu n’as qu’à quitter mon atelier ; je n’ai pas besoin de ton travail. » Ulespiègle s’en alla sans avoir mérité beaucoup de reconnaissance, quoiqu’il fît tout ce qu’on lui commandait.



CHAPITRE LXIII.


Comment Ulespiègle se fait fabricant de lunettes
et ne trouve de travail nulle part.



Les Électeurs étaient irrités les uns contre les autres, de sorte qu’il n’y avait pas d’empereur. Il arriva que le comte de Supplenbourg fut choisi pour empereur, bien qu’il y eût plusieurs Électeurs qui pensaient à s’emparer par force de la couronne impériale. Cet empereur nouvellement élu fut obligé d’assiéger Francfort pendant six mois, et d’attendre qu’on l’en fit déloger. En voyant tant de gens à pied et à cheval réunis, Ulespiègle se demanda ce qu’il y aurait bien à faire là pour lui. « Il vient là beaucoup de seigneurs étrangers, se dit-il ; s’ils ne me prennent pas à leur service, au moins je vivrai. » Là-dessus il se mit en route. Il arrivait des seigneurs de tous les pays. Il advint que l’évêque de Trêves le rencontra près de Fribourg, dans la Wederau, comme il se rendait à Francfort. Comme il était vêtu d’une façon singulière, l’évêque lui demanda ce qu’il était. « Gracieux seigneur, dit Ulespiègle, je suis un faiseur de lunettes, et je viens du Brabant, où il n’y a rien à faire ; c’est pourquoi je me suis mis à voyager pour trouver de l’ouvrage, car il n’y a rien à faire dans mon métier. – Je pensais, dit l’évêque, que ton métier devait devenir meilleur de jour en jour, parce que les gens deviennent de jour en jour plus malades, et que leur vue se raccourcit, ce qui fait qu’on a besoin de beaucoup de lunettes. – Oui, gracieux seigneur, répondit Ulespiègle ; Votre Grâce dit vrai ; mais il y a une chose qui gâte notre métier. – Qu’est-ce ? dit l’évêque. — Si je pouvais, dit Ulespiègle, le dire sans que Votre Grâce se mît en colère… – Parle, répondit l’évêque ; je suis bien habitué à pareille chose de toi et de tes pareils. Dis librement et ne crains rien. – Gracieux seigneur, ce qui gâte le métier de faiseur de lunettes, et fait craindre qu’il ne perde encore, c’est que vous et les autres grands seigneurs, pape, cardinaux, évêques, empereurs, rois, princes, conseillers, gouverneurs, juges des villes et des campagnes (Dieu nous assiste !), vous ne regardez ce qui est juste qu’à travers les doigts, et d’autres fois c’est l’argent qui juge ; mais au temps passé on trouve écrit que les seigneurs et princes, comme vous êtes, s’occupaient de lire et étudier le droit, afin qu’il ne fût fait d’injustices à personne, et pour cela ils se servaient beaucoup de lunettes, et notre métier était bon. De même les prêtres étudiaient en ce temps-là plus qu’à présent, et cela faisait vendre des lunettes. Maintenant ils sont si instruits, au moyen des livres qu’ils achètent, qu’ils savent par cœur tout ce qu’ils ont à savoir et n’ouvrent pas leurs livres plus d’une fois par mois, C’est pourquoi notre métier est devenu mauvais. Je cours d’un pays à l’autre, et je ne peux trouver d’ouvrage nulle part ; le mal a fait de si grands progrès, que les paysans dans la campagne ont l’habitude de regarder entre les doigts. » L’évêque comprit le texte sans aucune glose, et dit à Ulespiègle : « Viens avec Nous à Francfort, Nous te donnerons Notre livrée. » Il fit ainsi, et il resta avec ce seigneur jusqu’au moment où le comte fut confirmé comme empereur, après quoi il retourna avec lui en Saxe.



CHAPITRE LXIV.


Comment, à Hildesheim, Ulespiègle s’engagea comme
cuisinier chez un marchand, et se conduisit
d’une façon très malicieuse.



Dans la rue qui mène au marché au foin demeurait un riche marchand. Un jour qu’il allait se promener hors de la ville, et qu’il voulait aller à son jardin, il rencontra Ulespiègle qui était couché dans un champ de verdure ; il le salua et lui demanda quel était son métier, et ce qu’il faisait. Ulespiègle répondit bien gentiment, et en cachant sa malice, qu’il était garçon cuisinier et qu’il n’avait pas de place. Alors le marchand lui dit : « Si tu veux te bien conduire, je te prendrai moi-même et je te donnerai des habits neufs et de bons gages, car j’ai une femme qui crie toute la journée après le cuisinier, et j’estime que cela vaut bien un dédommagement. » Ulespiègle lui promit beaucoup de zèle et de fidélité. Alors le marchand le prit, et lui demanda son nom. Ulespiègle répondit : « Monsieur, je m’appelle Barth.o.lo.me.us. – Ce nom est trop long, dit le marchand ; on n’en finit pas de le prononcer. Tu t’appelleras Doll. – Bien, cher seigneur, répondit Ulespiègle ; cela m’est indifférent de m’appeler d’un nom ou d’un autre. – Viens, viens, dit le marchand, viens avec moi dans mon jardin ; nous prendrons des légumes et des poulets gras pour les emporter à la maison, car j’ai invité du monde pour dimanche prochain, et je veux bien traiter mes convives. » Ulespiègle alla avec lui au jardin, et coupa du romarin, qu’il voulait mettre dans les poulets à la manière italienne, se proposant d’accommoder les autres avec des oignons, des œufs et des légumes. Puis le marchand et lui rentrèrent en ville. Quand la dame vit cet hôte à l’accoutrement étrange, elle demanda à son mari ce que c’était que ce compagnon, ce qu’il en voulait faire, et s’il avait peur que le pain ne moisît. Le marchand répondit : « Ma femme, calme-toi ; il sera ton valet : c’est un cuisinier. – Bien, mon cher mari, dit la femme ; il devrait faire cuire de bonnes choses. – Sois tranquille, dit le mari ; tu verras demain ce qu’il sait faire. » Puis il appela Ulespiègle : « Doll ! – Monsieur ? — Prends un sac et viens avec moi à la boucherie chercher de la viande et un rôti. » Il obéit. Le maître acheta de la viande et un rôti, et lui dit : « Doll, tu mettras le rôti demain de bonne heure, et tu le tiendras éloigné du feu, pour qu’il ne brûle pas. Quant à l’autre viande, tu la mettras quand il faudra, qu’elle soit cuite à l’heure du dîner. » Ulespiègle dit oui. Il se leva de bonne heure, et mit les viandes cuire ; quant au rôti, il le mit à la broche et alla le mettre à la cave entre deux tonneaux de bière, pour qu’il fût au frais et ne brûlât pas. Comme le marchand avait invité le secrétaire de la ville et d’autres hôtes, il vint pour voir si les hôtes étaient arrivés et si le repas était prêt, et s’en informa auprès de son nouveau cuisinier, qui lui répondit : « Tout est prêt, excepté le rôti. – Et où est-il, le rôti ? – Il est à la cave, entre deux tonneaux ; je n’ai pas trouvé dans toute la maison d’endroit plus éloigné du feu ; car vous m’aviez dit de l’empêcher de brûler. – Est-il prêt aussi ? – Non, répondit Ulespiègle ; je ne savais pas pour quand vous le vouliez. » Cependant les invités arrivèrent. L’amphitryon leur raconta le beau trait de son nouveau cuisinier, et comment il avait mis le rôti à la cave. Ils se mirent à rire et s’amusèrent beaucoup de cela. Mais la dame n’en était pas contente, à cause des invités, et dit au marchand de renvoyer son cuisinier ; qu’elle n’en voulait plus dans la maison, parce qu’elle voyait que c’était un malicieux. Le marchand lui dit : « Sois tranquille, ma chère femme. Il faut que je fasse un voyage à Gosslar ; dès que je serai de retour, je lui donnerai son compte. » Il eut bien de la peine à obtenir que sa femme se contentât de cela.

Le soir, comme ils étaient en train de manger et de boire et qu’ils étaient de bonne humeur, le marchand dit à Ulespiègle : « Doll, prépare la voiture et graisse-là ; nous devons aller demain à Gosslar. C’est un curé qui s’appelle Henri Hamenstede, qui est ici, qui viendra avec moi. » Ulespiègle dit oui, et demanda avec quoi. Le marchand lui jeta un escalin, et lui dit : « Va-t’en acheter du cirage, et dis à la femme qu’elle mette de la vieille graisse avec. » Il obéit. Et quand tout le monde fut couché, Ulespiègle se mit à graisser la voiture, dehors et dedans, et particulièrement à l’endroit où l’on s’asseoit. Le lendemain matin, le marchand et le curé se levèrent de bonne heure, et dirent à Ulespiègle d’atteler les chevaux, ce qu’il fit. Ils montèrent et se mirent en route. Tout à coup le curé s’écrie : « Que diable y a-t-il de gras comme cela ? J’ai voulu me retenir pour n’être pas secoué par la voiture, et je me suis tout sali les mains ! » Ils dirent à Ulespiègle d’arrêter, et qu’ils étaient tout salis devant et derrière, et se mirent à se fâcher contre lui. À ce moment passait un paysan qui s’en allait au marché avec une charretée de paille. Ils en achetèrent quelques bottes, essuyèrent la voiture et reprirent leur place. Le marchand était furieux, et dit à Ulespiègle : « Mauvais garnement, que jamais bien ne t’arrive ! Puisses-tu aller au gibet ! » Ainsi fit Ulespiègle ; quand il fut arrivé sous le gibet, il arrêta et détela les chevaux. Alors le marchand lui dit : « Que fais-tu là, et quelle est ton intention, mauvais garnement ? – Vous m’avez dit d’aller au gibet, dit Ulespiègle ; nous y sommes. Je croyais que vous vouliez y rester. » Le marchand se pencha hors de la voiture : ils étaient sous le gibet. Que faire ? Ils se mirent à rire de cette folie, et le marchand lui dit : « Remonte sur le siège, mauvais sujet, et file tout droit sans te retourner ! » Alors Ulespiègle retira la cheville qui attachait le train de devant à celui de derrière, et lorsque la voiture eut roulé pendant quelque temps, elle se divisa en deux, et le train de derrière resta sur place. Ulespiègle continua son chemin tout droit devant lui. Ils se mirent à l’appeler et à courir après lui, au point qu’ils en tiraient la langue longue d’un pied quand ils le rattrapèrent. Le marchand voulait le rouer de coups ; mais le curé le défendit de son mieux. Ils achevèrent leur voyage, et au retour la dame demanda comment cela s’était passé. « Assez drôlement, dit le marchand, mais nous voilà de retour. » Puis il appela Ulespiègle et lui dit : « Compagnon, reste ici pour cette nuit, mange et bois ton soûl, et demain vide-moi la maison ; je ne veux pas de toi plus longtemps. Tu es un malicieux déterminé, d’où que tu viennes. – Seigneur mon Dieu ! dit Ulespiègle, je fais tout ce qu’on me dit et je ne peux contenter personne ! Eh bien ! puisque mon service ne vous plaît pas, je ferai ce que vous me dites. Demain je viderai la maison et je m’en irai ! – Oui, fais cela, » dit le maître. Le lendemain le marchand se leva et dit à Ulespiègle : « Mange et bois tant que tu voudras, et va-t’en. Je m’en vais à l’église ; que je ne te retrouve pas ici ! » Ulespiègle ne dit mot. Dès que le marchand fut sorti, il commença à prendre chaises, tables, bancs et le reste, et tout ce qu’il put porter ou traîner il le mit dans la rue, batterie de cuisine et tout. Les voisins s’émerveillaient et se demandaient pourquoi on mettait tout cela dehors. Le marchand fut averti de ce qui se passait ; il accourut et dit à Ulespiègle : « Bon serviteur, que fais-tu ? Je te retrouve encore ici ! – Oui, monsieur ; je voulais d’abord faire ce que vous m’avez commandé ; vous m’avez dit de vider la maison et de m’en aller ensuite. Veuillez me donner un coup de main : ce tonneau est trop lourd ; je ne peux le remuer tout seul. – Laisse cela, dit le marchand, et va-t’en au diable ! C’est bien assez que tu m’aies mis tout cela dans la crotte ! – Seigneur mon Dieu ! s’écria Ulespiègle, n’est-ce pas merveille ? Je fais tout ce qu’on me dit et je ne peux contenter personne ! Bien sûr, je suis né sous une mauvaise étoile ! » Là-dessus il s’en alla, et laissa le marchand porter et traîner dans la maison ce qu’il

avait mis dehors, à la grande jubilation des voisins.

CHAPITRE LXV.


Comment, à Paris, Ulespiègle se fit marchand de
chevaux, et arracha la queue au cheval
d’un Français.



Ulespiègle fit une malice humiliante à un maquignon, près du lac, à Wismar. En ce temps-là, il y avait en cet endroit un maquignon qui marchandait tous les chevaux et les tirait par la queue, aussi bien ceux qu’il achetait que ceux qu’il n’achetait pas. Il reconnaissait par ce moyen si le cheval devait vivre longtemps. Et voici sa remarque : si les chevaux avaient une longue queue, il les tirait par les crins. Si le crin se détachait facilement, il ne les achetait point, parce qu’il croyait qu’ils ne vivraient pas longtemps. Si, au contraire, le crin résistait, il les achetait, car il était convaincu qu’ils vivraient longtemps et qu’ils étaient de forte nature. Et c’était une opinion générale dans toute la ville de Wismar, et chacun se dirigeait en conséquence. Ulespiègle apprit cela et se dit : « Il faut que tu fasses quelque malice, n’importe laquelle, pour désabuser le peuple de cette erreur. » Comme il savait un peu de magie, il se procura un cheval, l’arrangea par art magique comme il voulait l’avoir, s’en alla au marché et offrit son cheval à vendre, mais à un prix élevé, afin qu’on ne l’achetât pas, jusqu’à ce que le maquignon qui tirait les chevaux par la queue fût venu, auquel il n’en demanda qu’un prix peu élevé. Le maquignon vit bien que le cheval valait l’argent. Il s’approcha et se mit en devoir de lui tirer fortement la queue. Or, Ulespiègle avait arrangé les choses de façon que, lorsque le maquignon tira la queue, elle lui resta dans la main ; et le cheval était arrangé de façon à paraître comme si on lui avait arraché la queue. Le maquignon resta tout confus, et Ulespiègle se mit à crier : « Haro sur ce scélérat ! Voyez, chers bourgeois, comme il m’a déshonoré et gâté mon cheval ! » Les bourgeois s’approchèrent, et virent que le cheval n’avait plus sa queue, et que le maquignon la tenait à la main, et qu’il était très effrayé. Les bourgeois s’interposèrent, et firent donner dix florins à Ulespiègle par le marchand. Ulespiègle s’en alla avec son cheval et lui remit la queue. À partir de ce moment, le maquignon ne tira plus la queue aux chevaux.



CHAPITRE LXVI.


Comment, à Lunebourg, Ulespiègle fit une grosse malice
à un facteur de flûtes.



Il y avait à Lunebourg un facteur de flûtes qui avait été vagabond, et qui avait parcouru le pays en faisant le métier de charlatan. Ulespiègle le rencontra dans une brasserie où il y avait beaucoup de monde. Le facteur invita Ulespiègle pour se moquer de lui, et lui dit : « Viens demain, à midi, dîner avec moi, si tu peux. » Ulespiègle accepta sans se douter de la malice, et le lendemain il se mit en route pour aller dîner chez le facteur. Quand il fut devant la porte, il vit qu’elle était fermée ainsi que les fenêtres. Il passa et repassa devant la porte deux ou trois fois. Il se faisait tard et la porte restait toujours fermée. Il comprit qu’on l’avait trompé ; il s’en alla sans rien dire, et attendit. Le lendemain il alla trouver le facteur au marché, et lui dit : « Hé ! brave homme ! est-ce votre habitude, quand vous invitez les gens, de vous en aller hors de chez vous et de fermer votre porte ? – N’as-tu pas entendu, dit le facteur, comment je t’ai invité ? Je t’ai dit : Viens demain, à midi, dîner avec moi, si tu peux ; tu as trouvé la porte fermée, et tu n’as pas pu entrer. – Merci ! dit Ulespiègle, je ne connaissais pas encore celle-là. J’apprends encore tous les jours. » Le facteur se mit à rire et lui dit : « Je ne veux pas te tromper : va maintenant à la maison, la porte est ouverte, tu trouveras devant le feu bouilli et rôti. Va devant ; je te suis. Tu seras seul ; je ne veux d’hôte que toi. » Ulespiègle accepta ; il s’en alla promptement chez le facteur et trouva qu’il avait dit vrai. La servante tournait la broche et la dame mettait le couvert. Ulespiègle entra et dit à la dame de courir au marché avec sa servante ; qu’on avait donné à son mari un gros poisson, un esturgeon ; qu’il fallait aller l’aider à l’apporter, et qu’il tournerait le rôti en attendant. La dame lui dit : « Faites cela, mon cher Ulespiègle ; je vais avec la servante et nous reviendrons tout de suite. – Allez vite, » dit Ulespiègle. La dame et la servante s’en allèrent au marché, et le facteur, qui s’en revenait, les rencontra et leur demanda ce qu’elles avaient à courir. Elles dirent qu’Ulespiègle était venu à la maison, et avait dit qu’on avait donné au facteur un gros esturgeon, et qu’elles aillent l’aider à l’apporter. Le facteur se mit en colère et dit à sa femme : « Ne pouvais-tu rester à la maison ? Il n’a pas fait cela pour rien ; il y a quelque malice là-dessous. » Pendant ce temps Ulespiègle avait fermé la maison du haut en bas, portes et fenêtres ; quand le facteur, sa femme et sa servante arrivèrent, ils trouvèrent la porte fermée. Le facteur dit à sa femme : « Tu vois bien maintenant quel esturgeon tu es venue chercher ! » Ils frappèrent à la porte. Ulespiègle s’approcha de la porte et leur dit : « Cessez de frapper ; je ne laisserai entrer personne, car le maître de la maison m’a dit que je serais seul, et qu’il ne voulait pas avoir d’autre hôte que moi. Allez-vous-en et revenez après dîner. – C’est vrai, dit le facteur, j’ai dit ainsi, mais je l’entendais autrement. Laissons-le manger ; je lui ferai une malice pour me venger. » Il s’en alla avec sa femme et sa servante chez un voisin, et ils attendirent qu’Ulespiègle eût fini. Ulespiègle prépara le dîner, se mit à table et mangea copieusement ; puis il se leva de table et s’assit tranquillement, et resta ainsi tant qu’il voulut. Ensuite il ouvrit la porte, et le facteur entra avec sa femme et sa servante, et lui dit : « Ce n’est pas l’habitude des honnêtes gens qu’un invité laisse à la porte celui qui l’a invité. – Pouvais-je, dit Ulespiègle, faire autrement que vous ne m’avez dit ? Vous m’avez dit que vous ne vouliez avoir d’autre hôte que moi ; si j’avais laissé entrer d’autres personnes, cela ne vous aurait pas fait plaisir. » En disant cela il sortit. Le facteur le regarda s’en aller et lui dit : « Je te revaudrai cela, si malin que tu sois. — Que le plus malin soit le maître ! » dit Ulespiègle. Incontinent le facteur alla chez l’équarrisseur, et lui dit qu’il y avait à l’auberge un brave homme nommé Ulespiègle dont le cheval était mort, et qu’il allât le prendre, et il lui montra la maison. L’équarrisseur reconnut bien le facteur, et lui dit qu’il le ferait. Il s’en alla avec sa charrette d’équarrisseur devant l’auberge que le facteur lui avait indiquée, et demanda Ulespiègle. Ulespiègle sortit et lui demanda ce qu’il voulait. L’équarrisseur répondit que le facteur était allé lui dire que le cheval d’Ulespiègle était mort, et qu’il vînt le chercher, et lui demanda s’il s’appelait Ulespiègle et si cela était vrai. Ulespiègle se retourna, abaissa ses grègues, et, prenant ses fesses à deux mains, lui dit : « Tiens, va dire au facteur que si Ulespiègle n’est pas dans cette rue, je ne sais où il est. » L’équarrisseur se mit en colère, et s’en alla en jurant, avec sa charrette, devant la maison du facteur ; il laissa là sa charrette et le fit appeler devant les juges. Le facteur fut condamné à lui donner dix florins, et Ulespiègle sella

son cheval et quitta la ville.

CHAPITRE LXVII.


Comment une vieille paysanne se moqua d’Ulespiègle
qui avait perdu sa bourse.



Il y avait autrefois à Gerdaw, dans le pays de Lunebourg, un vieux et une vieille qui étaient mariés ensemble depuis environ cinquante ans, et qui avaient eu des enfants qu’ils avaient élevés et établis. Le curé qui était alors en cet endroit était un rusé compère, qui aimait à se trouver là où l’on mangeait de bons morceaux. Il s’était arrangé avec ses paroissiens de telle sorte que chacun d’eux devait l’inviter au moins une fois l’an, et le nourrir, ainsi que sa servante, un jour ou deux, et le traiter le mieux possible. Or, les deux vieillards en question n’avaient eu depuis bien des années ni baptêmes, ni autres fêtes qui eussent offert au curé l’occasion de se régaler à leurs dépens. Cela le vexait, et il cherchait en lui-même comment il pourrait les porter à lui offrir une collation. Il envoya chercher le vieux paysan pour lui demander depuis combien de temps il était marié. Le paysan répondit au curé : « Monsieur le curé, il y a si longtemps, que je l’ai oublié. – C’est un état fâcheux pour votre âme, dit le curé. Si vous êtes ensemble depuis cinquante ans, la vertu du mariage a cessé, comme celle des vœux des moines. Parle de cela à ta femme, et reviens me voir et me rendre compte des choses, pour que je vous conseille pour le salut de votre âme, comme je dois le faire pour vous et pour tous mes paroissiens. » Le paysan fit ce que le curé lui avait dit, et se consulta avec sa femme ; mais ils ne purent dire exactement l’époque de leur mariage. Ils s’empressèrent d’aller trouver le curé, le priant humblement de leur donner un bon conseil dans leur situation fâcheuse. Le curé leur dit : « Puisque vous ne savez pas exactement le temps, et pour assurer le salut de vos âmes, je vous remarierai dimanche prochain, en sorte que, si la vertu de votre premier mariage avait cessé, vous vous trouverez de nouveau mariés. Pour cette circonstance, vous tuerez un bon bœuf, des moutons, un cochon, et vous inviterez vos enfants et amis à votre repas et les traiterez bien. Je m’y trouverai moi-même. – Certainement, Monsieur le curé, dit le paysan, je le ferai ; cela ne tiendra pas à quatre ou cinq douzaines de poulets. Si nous devions nous trouver démariés après avoir été si longtemps ensemble, cela ne serait pas bon. » Il rentra chez lui et prit ses dispositions. Le curé invita à ce repas plusieurs prêtres et prélats de sa connaissance.

Au nombre de ceux-là se trouvait le prévôt du chapitre d’Epsdorf, qui avait toujours un ou deux beaux chevaux, et qui aimait bien assister aux bons repas. Ulespiègle était chez lui depuis quelques jours. Le prévôt lui dit : « Prends mon jeune poulain et viens avec moi : tu seras le bienvenu. » Ainsi fit Ulespiègle. Étant arrivés, ils mangèrent et burent et se réjouirent. La vieille qui fêtait sa cinquantaine était au haut bout de la table, suivant la coutume. Elle se sentit fatiguée, et comme elle aurait pu se trouver mal, on la laissa sortir. Elle s’en alla dans la cour s’asseoir au bord de la Gerdaw, et se mit les pieds dans l’eau. À ce moment, le prévôt et Ulespiègle se disposaient à retourner à Epsdorf. Ulespiègle faisait piaffer et caracoler son jeune étalon, et le fit tant et si bien qu’il laissa tomber la bourse et la ceinture qu’il portait, suivant la mode du temps. Aussitôt que la bonne vieille s’en aperçut, elle courut prendre la bourse, et revint s’asseoir dessus au bord de l’eau. Après avoir parcouru un bout de chemin, Ulespiègle s’aperçut qu’il avait perdu sa bourse, et revint sur ses pas au galop. Arrivé à Gerdaw, il vit la bonne vieille paysanne, et lui demanda si elle n’avait pas trouvé une vieille bourse ridée. La vieille lui répondit : « Oui, mon ami, le jour de mes noces j’eus une bourse ridée. Je l’ai encore et je suis assise dessus ; est-ce celle-là ? – Oh ! oh ! y a-t-il si longtemps ? dit Ulespiègle ; si elle date du jour de ton mariage, cela doit nécessairement être une vieille bourse rouillée. Je n’ai pas affaire de cette vieille bourse-là. » Ainsi Ulespiègle, tout malin et rusé qu’il était, fut attrapé par une vieille paysanne et dut renoncer à sa bourse. De semblables bourses ridées sont encore en la possession des femmes de Gerdaw ; je crois que les vieilles veuves de l’endroit en ont la garde. Si quelqu’un en a affaire, il y peut aller

voir.

CHAPITRE LXVIII.


Comment, à Oltzen, Ulespiègle escamota une pièce de
drap à un paysan, en lui faisant accroire
que ce drap était bleu.



Ulespiègle aimait bien manger en tout temps bouilli et rôti ; aussi était-il obligé d’aviser aux moyens de s’en procurer. Une fois il alla à la foire à Oltzen, où se rendaient beaucoup de paysans. Il se promenait çà et là, et regardait partout ce qu’il pourrait bien y avoir à faire. Entre autres choses, il vit un paysan acheter une pièce de drap vert, et se mettre en route pour s’en retourner avec son emplette. Ulespiègle se demanda comment il pourrait bien lui escamoter ce drap. Il s’informa de quel village était ce paysan, et prit avec lui un moine écossais et un autre mauvais garnement, et s’en alla avec eux hors de la ville, sur le chemin que devait prendre le paysan. Ils s’imaginèrent de lui faire accroire, quand il passerait avec son drap vert, que ce drap était bleu, et convinrent que chacun d’eux se placerait à quelque distance de l’autre, et qu’ils s’avanceraient vers la ville. Lorsque le paysan sortit de la ville avec le drap pour le porter chez lui, il rencontra d’abord Ulespiègle, qui lui demanda où il avait acheté ce beau drap bleu. Le paysan répondit que le drap était vert et non bleu. Ulespiègle soutint qu’il était bleu, et dit qu’il parierait vingt florins contre le drap, qu’il était bleu, et que le premier individu qui passerait et qui serait capable de distinguer le vert du bleu leur dirait qui des deux avait raison. Alors Ulespiègle fit signe au premier compère d’approcher. Le paysan lui dit : « Mon ami, nous sommes en désaccord sur la couleur de ce drap. Dis franchement s’il est vert ou bleu, et ce que tu nous diras, nous nous y tiendrons. » L’individu répondit : « C’est un fort joli drap bleu. » Le paysan dit : « Non, vous êtes deux fripons ; vous avez comploté cela ensemble pour me tromper. » Ulespiègle lui dit : « Eh bien ! pour que tu voies que j’ai raison, je m’en rapporte à ce pieux moine qui s’avance vers nous. J’accepte sa décision, qu’elle soit pour moi ou contre moi. » Le paysan accepta. Quand le prêtre fut arrivé plus près, Ulespiègle lui dit : « Monsieur, dites la vérité : quelle est la couleur de ce drap ? » Le moine répondit : « Mes amis, vous le voyez bien vous-mêmes. — Oui, Monsieur, dit le paysan, cela est vrai ; mais ces deux individus veulent me faire accroire une chose que je sais fausse. – Qu’ai-je besoin, dit le moine, de me mêler de votre querelle ? Qu’est-ce que cela me fait qu’il soit noir ou blanc ? – Ah ! cher Monsieur, dit le paysan, décidez entre nous, je vous en prie ! – Puisque vous y tenez, dit le moine, je ne puis dire autre chose, sinon qu’il est bleu. – Entends-tu bien ? dit Ulespiègle ; le drap est à moi ! » Le paysan dit : « En vérité, Monsieur, si vous n’étiez un prêtre ordonné, je croirais que vous mentez, et que vous êtes tous les trois des fripons ; mais, comme vous êtes prêtre, je dois croire ce que vous dites. » Là-dessus il laissa Ulespiègle et ses compagnons s’en aller avec le drap, dont ils s’habillèrent à l’approche de l’hiver, tandis que le paysan dut se contenter de ses vêtements déchirés.



CHAPITRE LXIX.


Comment, à Hanovre, Ulespiègle fit ses ordures dans
le bain, parce que c’était un « lieu de
purification ».



Il y avait à Hanovre, près du Leinthor, un baigneur qui ne voulait pas qu’on appelât son établissement des bains, mais bien une maison de purification. Ayant appris cela lorsqu’il se trouvait à Hanovre, Ulespiègle alla dans cet établissement, se déshabilla, et, entrant dans la salle des bains, dit : « Bonjour, Monsieur, à vous et à tous les vôtres, et à tous ceux qui se trouvent dans cette propre maison. » Cela fit grand plaisir au baigneur, qui l’accueillit bien et lui dit : « Monsieur mon hôte, vous dites bien ; c’est une maison propre et aussi une maison de purification, et non une maison de bains. — Il est clair, dit Ulespiègle, que c’est une maison de purification, car nous y entrons pleins d’ordures et nous en sortons purifiés. » En disant cela, Ulespiègle, fit un gros tas d’excréments dans le réservoir à l’eau, au milieu de la salle de bain, de façon que cela empesta toute la salle. Alors le baigneur dit : « Je vois bien que les paroles et les actions ne se ressemblent pas toujours. Tes paroles m’étaient agréables, mais il n’en est pas de même de tes actions ; car tes paroles étaient pures, mais tes œuvres sentent mauvais. A-t-on l’habitude de se conduire ainsi dans la maison de purification ? – N’est-ce pas, dit Ulespiègle, une maison de purification ? J’avais plus besoin de me purifier du dedans que du dehors, sans quoi je ne serais pas entré. – Pareille purification, dit le baigneur, se fait au privé. C’est ici une maison où l’on se purifie par la transpiration, et tu en fais des latrines. – N’est-ce pas, dit Ulespiègle, de l’ordure sortie d’un corps humain ? Si l’on veut se purifier, il faut se purifier intérieurement aussi bien qu’extérieurement. » Le baigneur dit en colère : « Ici on se purifie de cette façon dans le privé, et l’équarrisseur mène cela à la voirie ; moi, je n’ai pas l’habitude de le laver et de le balayer. » Puis il dit à Ulespiègle de sortir de chez lui. Ulespiègle répondit : « Monsieur l’hôte, laissez-moi d’abord me baigner pour mon argent. Vous voulez beaucoup d’argent ; moi, je veux bien me baigner. » Le baigneur lui dit qu’il n’avait qu’à s’en aller ; qu’on ne voulait pas de son argent ; que s’il ne voulait pas s’en aller, il lui montrerait bientôt la porte. Ulespiègle pensa qu’il ne faisait pas bon là à lutter nu contre un homme armé d’un rasoir ; il sortit en disant : « Quel bon bain j’ai pris pour un tas d’excréments ! » et il se retira dans une chambre où le baigneur avait l’habitude de manger avec sa famille. Le baigneur l’enferma là-dedans pour l’effrayer, comme s’il voulait le faire prendre, ainsi qu’il l’en menaçait. Cependant Ulespiègle pensa qu’il n’était pas assez purifié, et ayant aperçu une table à compartiments qui se fermaient les uns sur les autres, il l’ouvrit, acheva de se purifier dedans et la referma. À ce moment le baigneur vint le délivrer ; ils firent la paix, et Ulespiègle dit : « Cher maître, ce n’est que dans cette pièce que je me suis purifié complètement. Pense à moi avant qu’il soit midi : je m’en vais. »



CHAPITRE LXX.


Comment, à Brème, Ulespiègle acheta de plusieurs
paysannes du lait qu’il mêla tout ensemble.



Ulespiègle fit à Brème des choses étranges et risibles. Une fois, étant au marché, il vit que les paysannes avaient apporté beaucoup de lait à vendre. Il prit alors un grand tonneau, le fit apporter sur la place, acheta tout le lait qui vint au marché, et le fit verser dans son tonneau. Il inscrivait à mesure la quantité que chaque paysanne avait apportée, l’une tant, l’autre tant, et ainsi de suite, et leur disait d’attendre jusqu’à ce que tout le lait fût réuni, et qu’alors il payerait à chacune le sien. Les femmes, assises en cercle, attendaient, et Ulespiègle acheta tant de lait qu’à la fin il n’y en eut plus à vendre, et que son tonneau était presque plein. Alors il dit aux paysannes d’un air moqueur : « Je n’ai pas d’argent en ce moment. Celles qui ne voudront pas attendre quinze jours n’ont qu’à reprendre leur lait ; » et il s’en alla. Les femmes firent un vacarme épouvantable. L’une disait qu’elle en avait tant, l’autre tant, et ainsi de suite, si bien qu’elles commencèrent à se jeter à la tête pots, bouteilles et mesures, et à se battre et à se jeter le lait dans les yeux, sur les habits et par terre ; de sorte qu’on aurait dit qu’il y avait eu une pluie de lait. Les bourgeois et tous ceux qui voyaient cela riaient de l’aventure, et disaient qu’Ulespiègle avait fait là une bonne malice.



CHAPITRE LXXI.


Comment Ulespiègle donna douze florins à douze
aveugles, à ce qu’ils crurent, lesquels les
dépensèrent et après s’en
trouvèrent très mal.



Comme Ulespiègle passait son temps à courir le pays çà et là, il revint une fois à Hanovre, où il fit beaucoup de choses singulières. Un jour qu’il se promenait à cheval en dehors de la ville, il rencontra douze aveugles. Quand il fut près d’eux, il leur cria : « D’où venez-vous, les aveugles ? » Les aveugles s’arrêtèrent et entendirent bien qu’il était à cheval. Pensant que c’était un honnête homme, ils mirent chapeau bas et dirent : « Cher seigneur, nous venons de la ville, où nous étions allés pour les funérailles d’un homme riche, où l’on donnait à manger et faisait l’aumône ; mais il y faisait bien froid. » Ulespiègle leur dit : « Il fait un froid terrible ; je crains que vous ne geliez. Tenez, voilà douze florins. Retournez-vous-en dans la ville, à l’auberge d’où je viens. » Il leur indiqua l’auberge et ajouta : « Vous dépenserez les douze florins en mon honneur. Cependant l’hiver se passera et vous pourrez vous mettre en route sans craindre le froid. » Les aveugles s’inclinèrent et le remercièrent de leur mieux. Chacun d’eux croyait que l’autre avait l’argent. Le premier croyait que c’était le second ; le second, que c’était le troisième, et ainsi de suite jusqu’au dernier, qui pensait que c’était le premier. Ainsi ils s’en allèrent à l’auberge qu’Ulespiègle leur avait indiquée. Étant arrivés, ils dirent qu’un homme bienfaisant leur avait donné douze florins pour l’amour de Dieu, et leur avait dit de les dépenser à sa santé en attendant que l’hiver fût passé. Cet argent tenta l’hôte ; il accueillit les aveugles sans demander lequel d’entre eux avait l’argent, et leur dit : « Oui, mes chers frères, je vous traiterai bien. » Il leur donna à boire et à manger et les hébergea jusqu’au moment où il pensa que les douze florins étaient dépensés. Alors il leur dit : « Chers frères, voulez-vous que nous comptions ? Les douze florins seront bientôt dépensés. » Les aveugles dirent qu’il avait raison, et ils se mirent à dire : « Paye, toi qui as les douze florins. » Mais aucun d’eux ne les avait. Les aveugles se grattaient l’oreille, voyant qu’ils étaient trompés. L’aubergiste de même, qui se disait : « Si tu les laisses partir, tu ne seras pas payé ; si tu les gardes, ils feront encore de la dépense et n’auront pas davantage de quoi payer ; ta perte n’en sera que plus grande. » Là-dessus, il les mena derrière sa maison, dans un toit à porcs, et leur donna de la paille et du foin.

Cependant Ulespiègle avait calculé que le temps devait être venu où les aveugles auraient dépensé l’argent. Il se déguisa et s’en vint à cheval se loger dans cette auberge. En arrivant dans la cour, et comme il voulait mettre son cheval à l’écurie, il vit les aveugles dans le toit à porcs. Il entra dans la maison et dit à l’aubergiste : « Monsieur l’hôte, à quoi pensez-vous, de mettre ainsi ces pauvres aveugles dans cet endroit ? N’avez-vous pas pitié de ces pauvres gens ? – Je voudrais, dit l’hôte, qu’ils fussent au diable, si seulement j’étais payé de la dépense qu’ils ont faite ! » Et il lui raconta de point en point comment il avait été trompé par les aveugles. Ulespiègle lui dit : « Comment, Monsieur l’hôte, vous n’avez trouvé personne pour répondre d’eux ? » L’hôte pensa en lui-même : « Ah ! si j’avais un répondant ! » et il dit : « Mon ami, si je trouvais une bonne caution, je l’accepterais, et je lâcherais ces maudits aveugles. – Eh bien ! dit Ulespiègle, je vais chercher par la ville jusqu’à ce que je trouve un répondant. » Là-dessus il s’en alla trouver le curé et lui dit : « Monsieur le curé, voulez-vous faire une bonne action ? Mon hôte est depuis cette nuit possédé du diable, et je viens vous prier de l’exorciser. – Volontiers, dit le curé ; mais il faut que j’attende un jour ou deux. Il ne faut pas trop se hâter en ces matières. – Je vais aller chercher sa femme, dit Ulespiègle, pour que vous le lui disiez à elle-même. – Oui, dit le curé, faites-la venir. » Ulespiègle retourna chez son hôte et lui dit : « Je vous ai trouvé un répondant ; c’est votre curé, qui vous promettra de vous donner ce qu’il vous faut. Envoyez votre femme avec moi, il le lui dira. » L’aubergiste accepta avec joie et envoya sa femme avec Ulespiègle auprès du curé. Ulespiègle dit : « Monsieur le curé, voici la femme, dites-lui ce que vous m’avez promis. » Le curé dit : « Oui, ma chère dame ; attendez un jour ou deux, et je me charge de la chose. » La femme fut contente. Elle s’en retourna avec Ulespiègle et dit cela à son mari, qui en fut joyeux et laissa partir les aveugles et les tint quittes. Ulespiègle monta à cheval et s’en alla. Le troisième jour, la femme alla trouver le curé et lui rappela sa promesse relativement aux douze florins que les aveugles avaient dépensés. Le curé lui dit : « Chère dame, est-ce là ce que votre mari vous a dit ? – Oui. – C’est le propre des mauvais esprits de vouloir avoir de l’argent. – Il ne s’agit pas de mauvais esprits, dit la femme ; payez-lui la dépense. – On m’a dit, répliqua le curé, que votre mari était possédé du diable. Amenez-le moi ; je l’en délivrerai, avec l’aide de Dieu. – C’est ainsi que font les fripons, qui disent des mensonges au lieu de payer. Tu verras bientôt si mon mari est possédé du diable ! » Elle courut chez elle et raconta à son mari ce que le curé avait dit. L’aubergiste saisit une broche et courut au presbytère. Le voyant venir, le curé appela ses voisins au secours, fit le signe de la croix et cria : « À l’aide, chers voisins ! voilà un homme qui est possédé du diable. – Prends garde, curé, dit l’aubergiste, et paye-moi ! » Le curé faisait des signes de croix. L’aubergiste voulait le battre. Les voisins intervinrent et purent à grand peine les séparer. Depuis ce temps, et tant que vécut le prêtre, l’aubergiste lui réclama la dépense, et le prêtre dit qu’il ne devait rien, et que l’aubergiste était possédé, mais qu’il l’exorciserait bientôt. Cela dura tant qu’ils vécurent tous les deux.



CHAPITRE LXXII.


Comment, à Brème, Ulespiègle arrosa le rôti avec son
derrière, et ses hôtes n’en voulurent pas manger.



Après le tour qu’on a raconté, Ulespiègle fut bien connu à Brême, et les habitants se trouvaient volontiers avec lui et voulaient l’avoir à tous leurs festins. Ulespiègle y resta longtemps. Il y avait dans cette ville une société de bourgeois, marchands et autres habitants, qui s’invitaient à dîner à tour de rôle. L’amphitryon servait un rôti, du pain et du fromage, et celui qui manquait de s’y trouver était mis à l’amende. Ulespiègle fut admis dans cette société. Quand vint son tour de donner à dîner, il invita ses compagnons à son auberge, puis il acheta un rôti et le mit cuire. L’heure du dîner étant arrivée, les invités se réunirent sur la place du marché, et se dirent les uns aux autres qu’ils allaient chez Ulespiègle pour lui faire honneur. Ils se demandaient l’un à l’autre si quelqu’un savait si Ulespiègle avait acheté quelque chose ou non, afin de ne pas aller chez lui pour rien. Ils décidèrent d’y aller tous ensemble, pensant qu’ils supporteraient mieux la plaisanterie réunis que s’ils y allaient l’un après l’autre. Quand ils arrivèrent devant l’auberge d’Ulespiègle, il prit un morceau de beurre, le plaça entre ses fesses, et, ayant tourné le dos au feu, il arrosait le rôti avec le beurre qui lui tombait des fesses. Quand ses invités arrivèrent, ils s’arrêtèrent devant la porte pour regarder s’il avait préparé quelque chose ; ils virent de quelle façon il arrosait le rôti, et dirent : « Que le diable soit son hôte ! je ne mangerai point de ce rôti ! » Ulespiègle leur réclama l’amende, qu’ils payèrent tous volontiers, afin d’être

dispensés de manger du rôti.

CHAPITRE LXXIII.


Comment, dans une ville de Saxe, Ulespiègle sema des
pierres, et répondit à ceux qui l’interrogeaient
qu’il semait des fripons.



Peu de temps après, Ulespiègle se trouvait dans une ville sur le Weser, et il observa les mœurs et actions des bourgeois, de sorte qu’il connut bientôt leur manière de penser et d’agir. Après un séjour d’une quinzaine, ce qu’il avait trouvé dans une maison, il le trouvait dans une autre, et il ne voyait et n’entendait rien qu’il ne sût déjà. Les habitants étaient las de lui et il était las d’eux. Il s’en alla sur le bord de la rivière et ramassa des cailloux, puis il se mit à les semer dans la rue devant l’hôtel de ville. Les marchands étrangers qui se trouvaient là lui demandèrent ce qu’il semait. Il répondit : « Je sème des fripons. – Tu n’as pas besoin d’en semer, dirent les marchands, il y en a ici plus que de raison. – C’est vrai, dit Ulespiègle. – Pourquoi, dirent les marchands, ne sèmes-tu pas des honnêtes gens ? – Les braves gens, répondit Ulespiègle, ne pousseraient pas ici. » Ces paroles furent rapportées au Conseil, qui fit venir Ulespiègle et lui ordonna de ramasser les cailloux qu’il avait semés, et de sortir de la ville. Il obéit et s’en alla à dix lieues de là, à Detmerschen, dans l’intention d’y semer ses cailloux. Mais le bruit de l’aventure était arrivé avant lui, et on lui fit promettre de traverser la ville sans boire ni manger, avec ses cailloux. Ne pouvant faire autrement, il loua un bateau et voulait y faire mettre les cailloux et le sac qui les contenait, avec ses bagages. Mais comme on l’enlevait de terre, le sac se déchira ; sac et semence restèrent là, et Ulespiègle s’enfuit et est encore à revenir.



CHAPITRE LXXIV.


Comment, à Hambourg, Ulespiègle s’engagea chez un
barbier, et entra par la fenêtre.



Ulespiègle alla une fois à Hambourg ; il s’arrêta sur le marché au houblon et regardait de côté et d’autre. Vint un barbier qui lui demanda d’où il venait. Ulespiègle répondit : « Je viens de là. – Quel est ton métier ? dit le barbier. — Je suis barbier, » répondit Ulespiègle. Le barbier l’engagea comme garçon, et lui dit : « Tu vois cette maison en face, où il y a de grandes fenêtres ? c’est la mienne. Va-t’en par là, je te suivrai tout de suite. » Ulespiègle dit oui, et s’en alla vers la maison, où il entra par la fenêtre, en disant : « Bonjour, la compagnie ! » La femme du barbier, qui était assise dans la boutique et en train de filer, fut effrayée, et dit : « Comment ! est-ce que le diable te pousse ? Tu passes par la fenêtre ! Est-ce que la porte n’est pas assez grande ? – Chère dame, dit Ulespiègle, ne vous fâchez pas ; votre mari me l’a commandé. Il m’a pris comme garçon. – Un joli garçon, dit la dame, qui fait du tort à son maître ! — Chère dame, dit Ulespiègle, un serviteur ne doit-il pas faire ce que son maître lui commande ? » En ce moment le barbier rentra, et ayant appris ce qu’avait fait Ulespiègle, il lui dit : « Comment, garçon ! ne pouvais-tu entrer par la porte, sans casser les vitres ? Quelle raison avais-tu d’entrer par la fenêtre ? – Cher maître, vous m’avez dit, là où étaient les grandes fenêtres, d’entrer par là et que vous me suivriez. J’ai fait ce que vous m’aviez dit, mais vous ne m’avez pas suivi comme vous l’aviez promis. » Le maître se tut, pensant qu’il se rattraperait et qu’il lui retiendrait cela sur ses gages. Il fit travailler Ulespiègle deux ou trois jours. Au bout de ce temps il lui dit de repasser les rasoirs. « Volontiers, dit Ulespiègle. » Le maître ajouta : « Tu les feras briller sur le dos comme sur le tranchant. » Au bout de quelque temps, il alla voir comment Ulespiègle s’y prenait ; il vit que les rasoirs qu’il avait repassés coupaient du dos comme du tranchant, et qu’il continuait de la même façon. Il lui dit : « Que fais-tu là ? C’est de la mauvaise besogne ! – Comment cela serait-il de la mauvaise besogne ? dit Ulespiègle ; il n’y a pas de mal, car je fais ce que vous m’avez dit. » Le maître dit en colère : « Je t’ai dit que tu es un fieffé mauvais sujet. Laisse-moi cela et va-t’en comme tu es venu. » Ulespiègle dit oui, et sauta par la fenêtre. Le barbier fut encore plus furieux et courut après lui avec un bâton ; il voulait l’attraper et lui faire payer les carreaux qu’il avait cassés. Mais Ulespiègle allait vite ; il entra dans un bateau et quitta le pays.



CHAPITRE LXXV.


Comment Ulespiègle fut invité à dîner par une femme
qui avait la roupie au bout du nez.



Une fois il devait y avoir une fête. Ulespiègle voulut y aller, et comme son cheval se trouvait boiteux, il s’en alla à pied. Il faisait très chaud, et Ulespiègle commençait à avoir faim lorsqu’il rencontra un petit village qui était sur le chemin, et dans lequel il était bien connu. Il n’y avait pas d’auberge dans ce village, et il était midi lorsqu’Ulespiègle y arriva. Il entra dans une maison et trouva la femme en train de faire du beurre. La bonne femme avait une grosse roupie au bout du nez et ne pouvait pas se moucher, parce qu’elle avait les mains mouillées de lait. Ulespiègle lui dit bonjour et remarqua bien qu’elle avait la roupie au nez. Elle lui dit : « Mon cher Ulespiègle, asseyez-vous et attendez un peu, je vous donnerai de bon beurre frais. » Ulespiègle se tourna vers la porte et sortit. La femme lui cria : « Attendez donc ! vous mangerez quelque chose. – Chère dame, dit Ulespiègle, quand cela sera tombé. » Et il s’en alla dans une autre maison en pensant en lui-même : « Tu ne mangeras pas de ce beurre. Celui qui aurait un peu de pâte n’aurait pas besoin d’œufs. La roupie suffirait. » Il avait peur que la roupie ne tombât dans le lait.



CHAPITRE LXXVI.


Comment Ulespiègle mangea tout seul un plat de
bouillie parce qu’il avait craché dedans.



Ulespiègle fit une grosse malice à une paysanne, afin de manger seul un plat de bouillie. Étant entré dans une maison comme il avait faim, il trouva la femme seule, qui était assise près du feu et faisait cuire de la bouillie. Ulespiègle la trouva appétissante et eut envie d’en manger. Il pria la femme de lui en donner. « Très volontiers, mon cher Ulespiègle, lui répondit-elle ; dussiez-vous la manger tout seul et moi m’en passer. – Ma chère dame, dit Ulespiègle, cela pourrait bien arriver comme vous dites. » La femme mit la bouillie sur la table, et Ulespiègle, qui avait faim, commença à manger. La femme vint se mettre à table et voulut manger avec lui, comme font les paysans. Alors Ulespiègle pensa en lui-même : « Si elle s’y met, il n’y en aura pas pour longtemps. » Il se mit à tousser et lança un gros crachat dans le plat. La femme lui dit en colère : « Fi ! mauvais sujet ! tu peux maintenant manger la bouillie tout seul. – Ma chère dame, dit Ulespiègle, vous m’avez dit d’abord que vous vous en passeriez et que je mangerais tout à moi tout seul ; puis vous venez vous mettre à manger avec moi ; vous n’en auriez fait que trois bouchées. — Que jamais bien ne t’arrive ! dit la femme ; si tu ne me laisses pas manger du mien, comment me laisserais-tu manger du tien ? – Ma chère dame, dit Ulespiègle, je fais selon vos paroles. » Puis il finit de manger la bouillie, s’essuya la bouche et s’en alla.



CHAPITRE LXXVII.


Comment Ulespiègle fit ses ordures dans une maison,
et souffla l’odeur à travers la muraille, dans
une société qui ne put la supporter.



Ulespiègle voyagea promptement et vint à Nuremberg, où il séjourna durant quinze jours. À côté de l’auberge où il était logé demeurait un homme pieux, qui était riche et fréquentait volontiers les églises, mais qui n’aimait pas les jongleurs ; s’il s’en trouvait ou s’il en venait dans les endroits où il était, il quittait la place. Cet homme avait l’habitude d’inviter chaque année ses voisins chez lui, qu’il hébergeait et traitait de son mieux, avec de bons mets et d’excellents vins ; et quand il les invitait, si quelqu’un de ses voisins avait chez lui des hôtes, un ou deux ou trois, il les invitait aussi et les accueillait bien. Vint le moment des invitations ; il invita celui de ses voisins chez qui logeait Ulespiègle, ainsi que ses hôtes, mais il en excepta Ulespiègle, qu’il regardait comme un jongleur et un joueur, car il n’avait pas habitude d’inviter de pareilles gens. Les voisins qu’il avait invités allèrent chez cet homme, ainsi que leurs hôtes, comme il les en avait priés. L’hôte d’Ulespiègle y alla aussi, avec ceux qui logeaient chez lui, et dit à Ulespiègle comment ce richard le regardait comme un jongleur et un joueur, ce qui faisait qu’il ne l’avait pas invité. Ulespiègle parut satisfait ; mais intérieurement il était vexé de se voir ainsi méprisé, et il se dit : « Si je suis un jongleur, je lui ferai quelque jonglerie. » Bientôt arriva le jour de la saint Martin, qui avait été fixé pour le festin. Le richard réunit ses hôtes dans une riche salle où le festin devait avoir lieu, et qui n’était séparée que par un mur de la chambre qu’habitait Ulespiègle. Comme ils furent à table, et tous de joyeuse humeur, Ulespiègle fit un trou dans la muraille qui séparait sa chambre de la salle du festin, prit un soufflet, le remplit de ses excréments, et se mit à souffler dans la salle par le trou qu’il avait fait. Cela sentait si mauvais que personne ne pouvait rester en place. Les convives se regardaient l’un l’autre ; le premier pensait que c’était le second qui produisait cette mauvaise odeur ; le second soupçonnait le troisième, et ainsi de suite. Cependant le soufflet allait toujours, si bien que les convives furent contraints de se lever, ne pouvant supporter la puanteur plus longtemps. Ils cherchèrent sous les bancs, retournèrent tout dans tous les coins, mais sans résultat. Personne ne savait d’où cela venait. Ils s’en retournèrent chacun chez soi. Quand l’hôte d’Ulespiègle fut rentré, il se trouva tellement mal de la puanteur qu’il avait sentie, qu’il rendit tout ce qu’il avait dans le corps. Il raconta comment ils avaient été infectés dans la salle, et de quelle odeur. Ulespiègle se mit à rire, et dit : « Le richard n’a pas voulu m’inviter et me régaler du sien. J’ai été plus généreux que lui, car je l’ai régalé du mien. Si j’avais été là, cela n’aurait pas senti si mauvais. » Là-dessus il compta avec son hôte et partit, car il craignait que la chose ne fût découverte. L’hôte comprit bien à ses paroles qu’il savait quelque chose de la puanteur, mais il ne s’expliquait pas comment il avait pu s’y prendre, et cela l’intriguait beaucoup. Ulespiègle était déjà hors de la ville quand l’hôte entra dans la chambre qu’il avait occupée, et trouva le soufflet encore plein de ce qui avait produit la mauvaise odeur, et le trou qui avait été fait dans la muraille. Il comprit alors et fit venir son voisin ; il lui raconta les choses, et ce qu’Ulespiègle avait fait et ce qu’il avait dit. Le richard lui dit : « Cher voisin, il n’y a rien à gagner avec les fous et les jongleurs, c’est pourquoi je ne veux plus en avoir chez moi. Si cette malice m’a été faite chez vous, je n’y puis rien : je tenais votre hôte pour un mauvais sujet ; je l’avais vu à sa physionomie. Il vaut mieux que cela se soit passé chez vous que chez moi, car il aurait peut-être fait pire. – Cher voisin, vous avez bien entendu dire, et c’est la vérité, que devant un malicieux il faut allumer deux chandelles, et c’est ce que je suis bien obligé de faire, car je suis obligé de recevoir toute sorte de monde, un malicieux comme les autres, s’il se présente. » Là-dessus ils se séparèrent. Ulespiègle avait été là et n’y revint pas.



CHAPITRE LXXVIII.


Comment, à Eisleben, Ulespiègle effraya avec un loup
son hôte, qui faisait le brave.



Il y avait à Eisleben un aubergiste qui aimait à railler le monde, et qui faisait le brave et se croyait un aubergiste au-dessus du commun. Un jour d’hiver qu’il avait beaucoup neigé, Ulespiègle arriva dans cette auberge. Trois marchands du pays de Saxe qui allaient à Numbourg y arrivèrent le soir à la nuit close. L’hôte, qui avait la langue bien pendue, les salua et leur dit : « Comment diable se fait-il que vous ayez été si longtemps en route et que vous arriviez si tard ? – Monsieur l’hôte, répondirent les marchands, vous ne devriez pas nous attaquer ainsi ; il nous est arrivé une aventure en route ; nous avons rencontré un loup qui nous a attaqués ; nous avons été obligés de nous défendre, et cela nous a retardés. » En entendant cela, l’aubergiste se mit à se moquer d’eux et leur dit que c’était une honte qu’ils se fussent ainsi laissé attaquer et retarder par un loup. Que, quant à lui, s’il était seul dans les champs, et qu’il vînt deux loups l’assaillir, il les battrait et les chasserait, et n’en aurait pas peur ; tandis qu’eux, qui étaient trois, s’étaient laissés effrayer par un loup. Durant toute la soirée, l’aubergiste ne cessa de se moquer ainsi de ces pauvres marchands, jusqu’à ce qu’ils allèrent se coucher. Ulespiègle était là qui entendait les railleries. On les mit à coucher dans la même chambre qu’Ulespiègle. Quand ils furent au lit, les marchands se demandaient entre eux ce qu’ils pourraient bien faire pour se venger de l’aubergiste et lui clore la bouche, car sans cela cette histoire ne finirait pas tant que l’un d’eux viendrait à cette auberge. « Chers amis, leur dit Ulespiègle, je vois bien que l’aubergiste est un fanfaron. Voulez-vous m’écouter ? Je vous vengerai de telle sorte que jamais plus il ne vous parlera du loup. » Cela plut aux marchands, qui lui promirent de le défrayer et de lui donner de l’argent par dessus le marché. Il leur dit alors de continuer leur voyage et de revenir dans cette auberge lors de leur retour, qu’il y serait aussi, et qu’il les vengerait. Cela se fit ainsi. Les marchands se préparèrent à partir, et payèrent leur dépense ainsi que celle d’Ulespiègle ; ils quittèrent l’auberge, et l’hôte leur cria d’un ton railleur : « Messieurs les marchands, prenez garde que quelque loup ne vous assaille dans la prairie ! — Monsieur l’hôte, répondirent les marchands, merci de l’avis ; si les loups nous mangent, nous ne reviendrons pas ; si c’est vous qu’ils mangent, nous ne vous retrouverons pas ici. » Là-dessus ils partirent. Ulespiègle s’en alla dans la forêt tendre des pièges aux loups, et il eut la chance d’en prendre un, qu’il tua et qu’il laissa geler. Vers le temps où les marchands devaient revenir à Eisleben, Ulespiègle prit le loup mort dans un sac et s’en alla à l’auberge, où il trouva les trois marchands. Il avait apporté son loup sans être remarqué. Le soir, après souper, l’aubergiste recommença à railler les marchands à propos du loup : qu’ils avaient raconté ce qui leur était arrivé ; mais que, s’il arrivait qu’il fût attaqué par deux loups dans la prairie, il commencerait par se garer de l’un et tuerait l’autre ensuite. Il se vantait qu’il taillerait les deux loups en pièces. Cela dura toute la soirée jusqu’au moment où ils allèrent se coucher. Ulespiègle ne dit rien pendant tout ce temps ; mais quand il fut dans la chambre avec les marchands, il leur dit : « Mes bons amis, tenez-vous tranquilles et veillez. Ce que je veux, vous le voulez aussi. Laissons une chandelle allumée. » Quand l’aubergiste et tout son monde furent couchés, Ulespiègle se glissa hors de la chambre avec son loup mort, qui était gelé raide, le porta près du feu et l’arrangea avec des bâtons de façon à ce qu’il se tînt debout, lui ouvrit la gueule toute grande et fourra dedans deux souliers d’enfant. Puis il s’en retourna dans la chambre ou étaient les marchands et se mit à crier : « Monsieur l’hôte ! » L’aubergiste entendit, car il n’était pas encore endormi, et répondit : « Que voulez-vous ? Est-ce qu’un loup veut vous mordre ? — Ah ! cher Monsieur, lui dirent-ils, envoyez-nous le valet ou la servante pour nous apporter à boire ; nous n’en pouvons plus de soif. » Ils crièrent tant que l’aubergiste dit en colère : « C’est la manière des Saxons, ils boivent jour et nuit ! » Il appela la servante pour qu’elle leur apportât à boire. La servante se leva et s’approcha du feu pour allumer une chandelle ; elle aperçut le loup avec des souliers dans la gueule ; elle fut saisie de frayeur, laissa tomber sa chandelle et s’enfuit dans la cour. Elle pensait que le loup avait mangé les enfants. Cependant Ulespiègle et les marchands continuaient à crier qu’on leur apportât à boire. L’aubergiste, pensant que la servante était endormie, appela le valet. Celui-ci se leva, voulut allumer la chandelle, vit le loup, pensa qu’il avait mangé la servante, laissa tomber sa chandelle, et s’enfuit à la cave. Ulespiègle entendait ce qui se passait, et dit aux marchands : « Réjouissez-vous ; cela va bien ! » Ulespiègle et les marchands crièrent pour la troisième fois où étaient le valet et la servante, qu’ils ne leur apportaient pas à boire ; que l’aubergiste vînt lui-même et leur apportât une lumière ; qu’ils ne pouvaient sortir de la chambre, et qu’ils voulaient s’en aller. L’aubergiste pensa que le valet aussi était endormi. Il se leva furieux et dit : « Est-ce le diable qui a fait les Saxons, avec leur soif ? » En disant cela, il allumait une chandelle. Il vit le loup, debout près du foyer, qui tenait les souliers dans sa gueule. Il se mit à crier : « Au meurtre ! à l’aide, chers amis ! » Il courut dans la chambre des marchands et leur dit : « Chers amis, secourez-moi ! Un monstre horrible est en bas près du feu, et a dévoré mes enfants, ma servante et mon valet ! » Les marchands furent bientôt prêts, ainsi qu’Ulespiègle ; ils s’approchèrent du feu avec l’hôte ; le valet sortit de la cave, la servante rentra, la femme sortit de sa chambre avec les enfants sur les bras ; tout cela était encore vivant. Ulespiègle s’avança et poussa le loup avec le pied. Le loup tomba et ne remua ni pied ni patte. Ulespiègle dit : « C’est un loup mort ! Est-ce là ce qui vous fait crier ? Quel poltron vous êtes ! Un loup mort vous chasse de chez vous, vous et tout votre monde ! Il n’y a pas longtemps vous vouliez vous battre avec deux en rase campagne. Mais vous avez en paroles le courage que d’autres ont dans le cœur ! » L’aubergiste comprit qu’on s’était moqué de lui. Il s’en retourna dans son lit, honteux de ses fanfaronnades et de ce qu’un loup mort avait mis en déroute lui et tout son monde. Les marchands le raillaient et riaient. Ils payèrent ce qu’eux et Ulespiègle avaient dépensé, et s’en allèrent. Depuis ce temps, l’aubergiste ne parla plus tant de sa bravoure.



CHAPITRE LXXIX.


Comment, à Cologne, Ulespiègle se vida le ventre sur
la table d’un aubergiste.



Peu de temps après, Ulespiègle alla à Cologne dans une auberge, et il se contint deux ou trois jours afin de ne pas se faire connaître. Pendant ce temps, il remarqua que l’aubergiste était un mauvais plaisant. Alors il pensa que, là où l’aubergiste était un malicieux, il ne faisait pas bon pour les hôtes, et il résolut de se loger ailleurs. Le soir, l’aubergiste, qui savait qu’Ulespiègle avait une autre auberge, indiqua un lit à ses autres hôtes et à lui point. Ulespiègle lui dit alors : « Comment, Monsieur l’hôte, je paye aussi cher que ceux que vous envoyez coucher dans un lit, et il faut que je couche là, sur les bancs ? » L’aubergiste lâcha un vent bruyant et lui dit : « Tiens, voilà les draps ! » Il en fit un autre et dit : « Voilà un traversin ! » Il en fit un troisième très puant, et dit : « Tiens ! voilà un lit complet. Arrange-toi avec cela jusqu’à demain matin, et tu me mettras le tout ensemble, que je le retrouve. » Ulespiègle ne dit mot, et pensa en lui-même qu’il payerait ces malices par des malices plus grandes. Il dormit sur le banc. L’aubergiste avait une jolie table à compartiments mobiles. Ulespiègle l’ouvrit, fit dedans un gros tas d’ordure, et la referma. Le lendemain matin, il se leva de bonne heure, entra dans la chambre de l’aubergiste, et dit : « Monsieur l’hôte, je vous remercie de l’hospitalité que vous m’avez donnée pour cette nuit. » Il fit un gros pet et dit : « Voilà le lit de plumes, le traversin, les draps, les couvertures et le lit, j’ai mis tout cela en un tas. — C’est bien, Monsieur mon hôte, je verrai cela quand je serai levé. – Faites, dit Ulespiègle : regardez, et vous trouverez ce que je vous dis. » Là-dessus il s’en alla. L’aubergiste devait avoir beaucoup de monde à dîner et commanda de servir sur la belle table. Mais quand il voulut mettre le couvert, il sentit une mauvaise odeur, et il trouva ce qui était dedans ; il dit alors : « Il récompense selon l’œuvre, et paye un pet avec de la fiente. » Il l’envoya chercher afin de mieux l’éprouver. Ulespiègle revint et se réconcilia avec son aubergiste, si bien que dorénavant il coucha dans un bon lit.



CHAPITRE LXXX.


Comment Ulespiègle paya l’aubergiste avec le son de
son argent.



Ulespiègle resta longtemps à l’auberge de Cologne. Il arriva un jour que le dîner fut mis trop tard au feu, si bien qu’à midi il n’était pas encore prêt. Ulespiègle fut vivement contrarié de jeûner si longtemps. L’aubergiste s’en aperçut bien, et lui dit que celui qui ne pouvait pas attendre que le repas fût prêt n’avait qu’à manger ce qu’il avait. Ulespiègle se retira dans un coin et se mit à manger du pain sec. Puis il s’assit auprès du feu et se mit à arroser le rôti, jusqu’à ce qu’il fût bien cuit et que midi sonnât. On mit le couvert et l’on servit ; l’aubergiste se mit à table avec ses botes, et Ulespiègle resta dans la cuisine, assis auprès du feu. L’aubergiste lui dit : « Comment, Ulespiègle, ne viens-tu pas te mettre à table ? – Non, dit-il, je ne veux pas dîner. Je suis rassasié de la fumée du rôti. » L’aubergiste ne dit rien et dîna avec ses hôtes. Après dîner, chacun paya son écot. Les uns allèrent se promener, les autres restèrent. Ulespiègle était toujours assis auprès du feu. L’aubergiste s’approcha de lui et lui dit de payer deux deniers de Cologne pour le dîner. Ulespiègle lui dit : « Monsieur l’hôte, seriez-vous homme à prendre de l’argent de quelqu’un qui n’a pas mangé votre dîner ? » L’hôte lui dit qu’il n’avait qu’à payer, parce que, s’il n’avait pas mangé la viande, il s’était régalé de sa fumée ; qu’il avait été assis auprès du rôti, et que c’était la même chose que s’il eût été assis à table et s’il en avait mangé ; qu’en conséquence il devait payer. Là-dessus, Ulespiègle tira de sa poche un denier de Cologne, le jeta sur le banc, et dit : « Monsieur l’hôte, entendez-vous ce son ? – Oui, dit l’hôte, je l’entends bien. « Ulespiègle reprit vivement le denier, le remit dans sa bourse, et dit : « Autant vous fait le son du denier, autant m’a fait dans le ventre la fumée de votre rôti. » L’aubergiste était en colère et voulait le denier ; Ulespiègle ne voulut pas le donner, et lui dit de se pourvoir en justice. L’hôte ne voulut pas aller en justice et le laissa aller. Ulespiègle quitta les bords du Rhin et s’en retourna en Saxe.



CHAPITRE LXXXI.


Comment Ulespiègle quitta Rostock, et fit ses ordures
auprès du feu de son hôte.



Quand il eut fait la malice, Ulespiègle partit promptement de Rostock et s’en alla dans un village, où il se logea dans une misérable auberge où il n’y avait guère de quoi manger. L’aubergiste avait plusieurs enfants, ce qu’Ulespiègle n’aimait guère. Ulespiègle attacha son cheval à l’écurie, puis il entra dans la maison et s’approcha du feu ; mais il trouva le foyer froid et la maison vide. Il comprit bien qu’il n’y avait là rien que misère. Il dit à l’aubergiste : « Monsieur l’hôte, vous avez de mauvais voisins. – Oui, Monsieur, répondit l’hôte ; ils me volent tout ce que j’ai dans la maison. » Ulespiègle se mit à rire, pensant que l’aubergiste était un homme de même humeur que lui, et il aurait eu bien envie de rester, n’eût été les enfants, qu’il ne pouvait souffrir. Bientôt il s’aperçut qu’ils allaient derrière la porte, l’un après l’autre, faire leurs nécessités. Alors il dit à l’aubergiste : « Comment vos enfants sont-ils si malpropres ? N’ont-ils pas un endroit où ils puissent faire leurs nécessités, ailleurs que derrière la porte ? – Monsieur, dit l’aubergiste, qu’est-ce que cela vous fait ? Pour moi, cela m’est indifférent, je m’en vais demain. » Ulespiègle ne dit rien, et quand il en eut envie, il fit un gros tas d’ordure auprès du feu. L’aubergiste entra comme il était en train, et dit : « Que le diable t’emporte ! tu fais dans le foyer ! Est-ce que la cour n’est pas assez grande ? – Monsieur l’hôte, qu’est-ce que cela vous fait ? Pour moi, cela m’est indifférent, je m’en vais à l’instant. » Là-dessus il monta à cheval et partit. L’aubergiste lui criait : « Arrête, et enlève-moi cela du foyer ! » Ulespiègle répondit : « Que celui qui reste le dernier nettoie la maison, il

enlèvera mes ordures avec les vôtres. »

CHAPITRE LXXXII.


Comment Ulespiègle écorcha un chien qui avait mangé
avec lui, et donna sa peau en payement
à l’aubergiste.



Un jour Ulespiègle arriva dans une auberge dont l’hôtesse avait un beau petit chien qu’elle aimait beaucoup, et qu’elle tenait toujours sur ses genoux quand elle avait le temps. Ulespiègle s’assit près du feu, et se mit à boire à même sa canette. Or, l’hôtesse avait habitué son chien à ceci, que, lorsqu’elle buvait de la bière, elle lui en donnait dans une tasse pour qu’il en pût boire aussi. Comme Ulespiègle buvait, le chien était là qui le caressait, et qui finit par lui sauter à la gorge. Voyant cela, l’hôtesse lui dit : « Donnez-lui à boire dans une tasse ; voilà ce qu’il veut. – Volontiers, » lui dit Ulespiègle. L’hôtesse fit ce qu’elle avait à faire, et Ulespiègle continua à boire, donnant à boire au chien dans la tasse ; il lui donna aussi de ce qu’il mangeait, si bien que le chien, plein comme un œuf, s’étendit de tout son long devant le feu. Ulespiègle demanda alors à compter, et dit : « Chère hôtesse, si quelqu’un mangeait votre dîner et buvait votre bière, et n’avait pas d’argent, lui feriez-vous crédit ? » L’hôtesse ne se douta pas qu’il pensait au chien ; croyant qu’il s’agissait de lui-même, elle lui dit : « Monsieur l’hôte, on ne fait pas crédit ici ; il faut payer ou donner un gage. – J’en suis content pour ma part, dit Ulespiègle ; que les autres s’en tirent comme ils pourront. » L’hôtesse sortit, et quand Ulespiègle vit le moment propice, il prit le chien sous son manteau, l’emporta dans l’écurie et l’écorcha. Puis il rentra dans la salle et se remit auprès du feu, avec la peau du chien sous son manteau. Il appela l’hôtesse, et lui dit : « Comptons ! » L’hôtesse fit le compte, et Ulespiègle lui donna la moitié de l’argent. Alors l’hôtesse lui demanda qui devait payer l’autre moitié, alors qu’il avait bu la bière à lui tout seul. Ulespiègle dit : « Non, je ne l’ai pas bue tout seul ; j’avais un hôte avec moi ; il n’avait pas d’argent, mais il avait un bon gage ; il payera l’autre moitié. – Qu’est-ce que cet hôte ? dit l’hôtesse ; quel gage avez-vous ? – C’est, dit Ulespiègle, son meilleur habit qu’il avait sur lui. » Là-dessus, il tira de dessous son habit la peau du chien, et dit : « Voyez, l’hôtesse : voilà l’habit de l’hôte qui a bu avec moi. » L’hôtesse fut toute bouleversée, car elle vit bien que c’était la peau de son chien. Elle se mit en colère, et dit : « Que jamais bien ne t’arrive ! Pourquoi m’as-tu écorché mon chien ? » Et elle le maudissait. Ulespiègle lui dit : « L’hôtesse, vous avez beau jurer, c’est votre faute. Vous m’avez dit vous-même de donner à boire au chien. Je vous ai dit que l’hôte n’avait pas d’argent. Vous n’avez pas voulu lui faire crédit ; vous avez exigé de l’argent ou un gage. Comme il n’avait pas d’argent, et qu’il fallait que la bière fut payée, il a bien fallu qu’il donnât son habit en gage ; prenez-le pour la bière qu’il a bue. » L’hôtesse fut encore plus furieuse, et lui dit de sortir de chez elle et de n’y jamais revenir. Ulespiègle sella son cheval, monta dessus et partit en disant : « L’hôtesse, gardez le gage jusqu’à ce que j’aie reçu votre argent, et je reviendrai sans en être prié. Si alors je ne bois pas, je n’aurai rien à payer. »



CHAPITRE LXXXIII.


Comment Ulespiègle fait accroire à cette hôtesse qu’il
a été mis sur la roue.



Écoutez ce qu’Ulespiègle fit à Stasfurt. Il s’en alla dans une auberge d’un village près de là, mit d’autres habits, et retourna dans l’auberge qu’il venait de quitter. Ayant aperçu une roue, il s’assit dessus, salua l’hôtesse, et lui demanda si elle n’avait pas entendu parler d’Ulespiègle. Elle lui dit : « Que voulez-vous que j’aie entendu parler de lui ? je ne peux pas seulement entendre prononcer son nom. – Que vous a-t-il fait, Madame, dit Ulespiègle, que vous lui en voulez tant ? Car partout où il va, il faut qu’il fasse quelque malice. – Je m’en suis bien aperçue, dit le femme. Il est venu ici, et m’a écorché mon chien, dont il m’a remis la peau pour la bière qu’il avait bue. – Madame, dit Ulespiègle, cela est mal. – Il sera récompensé selon ses œuvres, dit le femme. – Madame, dit Ulespiègle, c’est chose faite : il est sur la roue. – Que Dieu en soit loué ! dit la femme. – C’est moi, dit Ulespiègle ; adieu ! je m’en vais. »



CHAPITRE LXXXIV.


Comment Ulespiègle mit une aubergiste le dos tout
nu sur la cendre chaude.



Les mauvais propos attirent des ennuis. Comme Ulespiègle revenait de Rome, il arriva dans un village où il y avait une grande auberge. L’hôte était absent. Ulespiègle demanda à l’hôtesse si elle connaissait Ulespiègle. L’hôtesse répondit : « Non, je ne le connais pas, mais j’ai bien entendu parler de lui, et dire qu’il est un fieffé mauvais sujet. – Chère hôtesse, dit Ulespiègle, pourquoi dites-vous qu’il est un mauvais sujet, puisque vous ne le connaissez pas ? – Qu’est-ce que cela fait, dit l’hôtesse, que je ne le connaisse pas ? Cela importe peu. On dit que c’est un mauvais garnement. — Chère dame, dit Ulespiègle, vous a-t-il jamais fait de la peine ? Qu’il est un mauvais sujet, vous le dites d’après des bavardages ; mais vous ne savez rien de particulier contre lui. – Je dis, répliqua la dame, ce que j’ai entendu dire par les personnes qui viennent ici. » Ulespiègle ne dit rien. Le lendemain, il se leva de bonne heure, écarta les cendres chaudes, s’en alla près du lit, prit l’hôtesse, qui dormait, l’alla placer le dos tout nu sur les cendres chaudes, qui la brûlèrent cruellement, et dit : « Voyez, l’hôtesse ; maintenant vous pouvez bien dire d’Ulespiègle qu’il est un malicieux ; vous le sentez maintenant, et vous l’avez vu, maintenant vous pourrez le reconnaître. » La femme se mit à crier à l’aide ; cependant Ulespiègle sortit de la maison, et dit : « C’est ainsi qu’on doit terminer le voyage de Rome. »



CHAPITRE LXXXV.


Comment Ulespiègle fit ses ordures dans le lit, et fit
accroire à l’hôtesse que c’était un prêtre
qui l’avait fait.



Ulespiègle fit une grosse malice à Francfort-sur-l’Oder. Il arriva là en compagnie d’un prêtre, et ils se logèrent tous les deux à l’auberge. Le soir, l’aubergiste les traita bien, et leur donna du poisson et du gibier. Quand ils furent pour se mettre à table, l’hôtesse mit le prêtre au haut bout, et ce qu’il y avait de meilleur dans le plat, elle le lui servait en disant : « Monsieur, mangez cela pour me faire plaisir. » Ulespiègle était au bas bout et faisait de gros yeux à l’hôte et à l’hôtesse ; mais personne ne lui présentait rien et ne l’engageait à manger, bien qu’il dût payer tout de même. Quand le dîner fut fini, et qu’il fallut s’aller coucher, on mit le prêtre et Ulespiègle dans la même chambre, et l’on donna à chacun un lit proprement dressé, où ils se couchèrent. Le matin, le prêtre se leva de bonne heure, fit sa prière, paya l’hôte et s’en alla. Ulespiègle resta couché jusqu’à près de neuf heures, et fit ses ordures dans le lit où le prêtre avait couché. L’hôtesse demanda au valet si le prêtre et les autres hôtes étaient levés, et s’ils avaient compté et payé. Le valet répondit : « Oui, le prêtre s’est levé il y a déjà longtemps, a fait sa prière, a payé et s’en est allé ; mais je n’ai pas encore vu d’aujourd’hui l’autre compagnon. » La femme craignit qu’il ne fût malade ; elle entra dans sa chambre, et lui demanda s’il ne voulait pas se lever. Il lui répondit : « Oui, l’hôtesse ; je ne me sens pas très bien. » Cependant l’hôtesse voulut prendre les draps du lit du prêtre. Quand elle le découvrit, elle vit un gros tas d’ordure au milieu. « Ah ! Dieu me garde ! dit-elle ; qu’est-ce que voilà ? – Chère hôtesse, dit Ulespiègle, cela ne m’étonne pas ; car hier soir, tout ce qu’il y avait de bon sur la table, vous le serviez au prêtre, et toute la soirée vous n’avez fait que répéter : « Monsieur, mangez cela ! » Je m’étonne qu’après avoir tant mangé le prêtre n’ait fait que cela, et n’ait pas rempli la chambre. » L’hôtesse se mit à maudire le pauvre prêtre, qui était innocent, et dit que, quand il reviendrait, il pourrait bien passer son chemin ; que, quant à Ulespiègle, le bon compagnon,

elle le traiterait bien.

CHAPITRE LXXXVI.


Comment un Hollandais mangea une pomme cuite dans
laquelle Ulespiègle avait mis des mouches.



Ulespiègle ne fut pas en reste avec certain Hollandais. Comme il séjournait pendant quelque temps à Antdorf, dans une auberge, il y avait là des marchands hollandais. Ulespiègle fut un peu indisposé, en sorte qu’il ne pouvait manger de la viande, et qu’on lui faisait cuire des œufs à la coque. Comme les hôtes étaient à table, Ulespiègle vint y prendre place, apportant ses œufs à la coque. Un des Hollandais, qui le prit pour un paysan, lui dit : « Comment, paysan, tu n’aimes pas la cuisine de l’hôte ? il te faut des œufs à la coque ! » En disant cela, il prit les deux œufs, les cassa l’un contre l’autre, les avala, remit les coquilles devant Ulespiègle, et dit : « Tiens, avale la coquille ; le jaune n’y est plus. » Les autres hôtes se moquaient d’Ulespiègle avec lui. Le soir, Ulespiègle acheta une belle pomme, la vida, et la remplit de mouches, puis il la fit cuire tout doucement, et la saupoudra de sucre et de gingembre. Le soir, lorsqu’on se remit à table, Ulespiègle apporta sa pomme cuite sur une assiette, et quitta la table comme s’il voulait aller chercher autre chose. Aussitôt qu’il eût tourné le dos, le Hollandais saisit vivement la pomme et l’avala. Tout de suite il se mit à vomir, et vomit tout ce qu’il avait dans le corps ; il se trouva très malade, au point que l’aubergiste et les autres hôtes croyaient qu’il s’était empoisonné avec la pomme cuite. Ulespiègle dit : « Ce n’est pas du poison ; c’est seulement pour lui nettoyer l’estomac, car à un estomac glouton rien ne profite. S’il m’avait dit qu’il voulait avaler cette pomme si goulûment, je l’aurais averti ; car dans les œufs à la coque, il n’y avait pas de mouches ; mais il y en avait dans la pomme, et il faut qu’il les rende. Le Hollandais, voyant qu’il n’y avait pas de danger, se rassura, et dit à Ulespiègle : « Tu peux manger et cuisiner ce que tu voudras ; je ne mangerai plus avec toi, quand même tu aurais des grives. »



CHAPITRE LXXXVII.


Comment Ulespiègle fit qu’une femme cassa tous ses
pots de terre, au marché de Brême.



Quand Ulespiègle eut joué ce tour, il s’en alla à Brême, chez l’évêque, dont il était le boute-en-train et qui l’aimait beaucoup, parce que toujours il faisait quelque nouvelle malice, ce qui prêtait à rire à l’évêque. Aussi l’hébergeait-il ainsi que son cheval. Alors Ulespiègle fit comme s’il était las de sa mauvaise vie, et voulut aller à l’église. L’évêque se moqua de lui et finit par le mettre en colère, mais il persista et sortit pour aller à l’église. Au lieu de cela, il alla s’entendre secrètement avec la femme d’un potier qui se tenait au marché pour vendre des pots de terre. Il lui paya toute sa marchandise, et convint avec elle de ce qu’elle aurait à faire quand il lui ferait signe. Puis il retourna auprès de l’évêque, et feignait d’avoir été à l’église. L’évêque recommença ses railleries. Bientôt Ulespiègle lui dit : « Gracieux seigneur, venez avec moi au marché ; il y a là une femme qui vend des pots de terre. Je parie avec vous que, sans m’entendre avec elle, sans lui parler, je ferai qu’elle prendra un bâton et qu’elle cassera elle-même toute sa marchandise. — Je serais bien aise de voir cela, » dit l’évêque ; mais il voulut parier avec lui trente florins que la femme ne le ferait pas. Ulespiègle tint le pari, et s’achemina vers le marché avec l’évêque. Il lui montra la femme et ils s’en allèrent tous les deux à l’hôtel de ville. Ulespiègle se mit à faire des singeries qui devaient, selon lui, porter la femme à casser ses pots. Enfin il fit le signe convenu, et la femme se leva, prit un bâton, et cassa toute sa marchandise, ce qui fit bien rire tous ceux qui étaient au marché et qui virent cela. Lorsque l’évêque fut de retour à son hôtel, il prit Ulespiègle à part et lui dit qu’il fallait qu’il lui expliquât comment il s’y était pris pour faire que la femme cassât ses pots, et qu’alors il lui compterait les trente florins du pari. Ulespiègle lui dit : « Volontiers, gracieux seigneur. » Il lui raconta comment il avait d’abord payé les pots et fait la convention avec la femme, et qu’il n’avait point fait cela par magie, et lui raconta toute l’affaire. L’évêque se mit à rire et lui donna les trente florins, en lui faisant promettre de ne raconter la chose à personne, ajoutant qu’il lui donnerait de plus un bœuf gras. Ulespiègle promit de garder le secret ; il quitta l’évêque et s’en alla.

Lorsque Ulespiègle fut parti, l’évêque, étant un jour à table avec ses chevaliers et domestiques, leur dit qu’il connaissait le secret pour faire que la femme cassât tous ses pots. Ses hôtes ne demandèrent pas à voir la femme casser ses pots, mais ils demandèrent à connaître le secret. L’évêque leur dit : « Si chacun de vous veut me donner un bon bœuf bien gras pour ma cuisine, je vous enseignerai le secret. » On était alors en automne, moment où les bœufs sont les plus gras, et chacun pensa que, quand il devrait perdre une paire de bœufs pour apprendre le secret, cela ne lui ferait pas grand’chose. Ils promirent à l’évêque chacun un bœuf gras, et le livrèrent effectivement, en sorte que l’évêque reçut seize bœufs gras. Et comme chaque bœuf valait quatre florins, il se trouva que les trente florins qu’il avait donnés à Ulespiègle lui rentrèrent au double. Or, comme les bœufs étaient réunis, Ulespiègle arriva à cheval et dit : « La moitié de ce butin m’appartient. » L’évêque lui dit : « Tiens-moi ta promesse et je te tiendrai la mienne ; laisse les maîtres faire aussi leurs affaires. » Il lui donna un bœuf gras, dont Ulespiègle le remercia. L’évêque réunit alors ses chevaliers et domestiques, et leur dit d’écouter, et qu’il allait leur raconter de quelle façon Ulespiègle s’y était pris. Il leur dit qu’il s’était entendu avec la marchande et lui avait payé les pots d’avance. Quand ils entendirent cela, ils eurent l’air vexé de gens qui croient avoir été trompés. Mais aucun d’eux n’osait parler le premier. L’un se grattait l’oreille, l’autre la tête. Ils regrettaient tous leur marché, et s’en voulaient d’avoir ainsi perdu leurs bœufs. Enfin ils en prirent leur parti et se consolèrent en pensant que cela venait de leur maître. Quoiqu’ils eussent déjà livré leurs bœufs, ils croyaient que ce n’était qu’une plaisanterie ; mais ils durent se désabuser et reconnaître qu’ils étaient de grands fous d’avoir donné leurs bœufs pour apprendre ce secret, et que c’était une tromperie. Quant à Ulespiègle, il avait gagné à cela un bœuf gras.



CHAPITRE LXXXVIII.


Comment Ulespiègle monta sur la charrette d’un paysan
qui portait des prunes au marché d’Einbeck,
et lui salit sa marchandise.



Une fois, les nobles princes de Brunswick donnèrent un tournoi, avec courses de bagues et autres réjouissances, dans la ville d’Einbeck, où se trouvèrent beaucoup de princes et seigneurs étrangers avec leur suite. C’était en été, à l’époque de la maturité des prunes et autres fruits. Or, il y avait à Oldenburg, près d’Einbeck, un bon paysan simple et naïf qui avait un jardin planté de pruniers. Il fit cueillir une charretée de prunes et partit pour les conduire à Einbeck, où se trouvait alors beaucoup de monde, pensant que c’était une bonne occasion pour les vendre. Comme il approchait de la ville, il trouva Ulespiègle couché sous un arbre à l’ombre, lequel avait tant mangé et tant bu à la cour, qu’il ne pouvait plus ni boire ni manger, et qu’il avait plus l’air d’un mort que d’un homme en vie. Quand le bon paysan arriva près de lui, Ulespiègle lui dit d’une voix mourante : « Ah ! mon bon ami, voilà trois jours et trois nuits que je suis là malade, sans que personne vienne à mon secours ; si je dois y rester encore un jour, je mourrai de faim et de soif. Je t’en prie, pour l’amour de Dieu, mène-moi près de la ville. – Ah ! mon bon ami, répondit le paysan, je le voudrais bien, mais j’ai des prunes dans mon tombereau ; si je t’y mets, tu me les gâteras. – Prends-moi, dit Ulespiègle, je me tiendrai sur le devant du tombereau. » Le bon paysan était vieux, et il eut beaucoup de peine à soulever le méchant vaurien, qui se faisait lourd tant qu’il pouvait, et à le hisser sur son tombereau. Quand cela fut fait, il marcha tout doucement pour ménager le malade. Au bout de quelque temps, Ulespiègle retira sans bruit la paille qui recouvrait les prunes, défit ses grègues, et lâcha tout ce qu’il avait dans le ventre sur les prunes du pauvre homme, puis il les recouvrit avec la paille. Lorsque le paysan fut près d’entrer en ville, Ulespiègle lui cria aussi haut qu’il put : « Arrête, arrête ! aide-moi à descendre de ta voiture ; je resterai ici devant la porte de la ville. » Le brave homme aida le mauvais garnement à descendre de sa voiture, et continua sa route droit vers le marché. Quand il y fut arrivé, il détela son cheval et le conduisit à l’auberge. Il y avait beaucoup de monde au marché, entre autres un individu qui était toujours le premier à marchander ce qui arrivait, bien qu’il achetât rarement. Il s’approcha du tombereau, retira la paille à moitié et se couvrit d’ordure les mains et les habits. En ce moment arriva le bon paysan revenant de son auberge. Ulespiègle s’était déguisé et arriva d’un autre côté, et dit au paysan : « Qu’as-tu apporté au marché ? – Des prunes, répondit le paysan. » Ulespiègle lui dit : « Tu as fait un tour de vaurien : tes prunes sont couvertes d’ordure ; on devrait te bannir du pays, avec tes prunes. » Le paysan regarda dans son tombereau ; il vit que c’était vrai, et dit : « J’ai trouvé à quelque distance de la ville un malade qui ressemblait à l’homme que voilà, excepté qu’il était vêtu autrement ; je l’ai porté pour l’amour de Dieu jusqu’à la porte de la ville ; c’est cette affreuse canaille qui m’a fait ce tort. – Ce vaurien mériterait bien d’être battu, » dit Ulespiègle. Le pauvre homme fut obligé de

conduire ses prunes à la voirie, et ne put les vendre.

CHAPITRE LXXXIX.


Comment Ulespiègle compta les moines de Marienthal
qui allaient à matines.



Après avoir bien couru le monde, Ulespiègle était devenu vieux et chagrin. Il fut pris de la peur de l’enfer, et résolut d’entrer dans un couvent de moines mendiants, pour y finir ses jours en servant Dieu pour expier ses péchés, afin d’être sauvé lorsque Dieu disposerait de lui. Il s’adressa pour cela à l’abbé de Marienthal, et le pria de le recevoir dans sa communauté, ajoutant qu’il donnerait au couvent tout ce qu’il laisserait à sa mort. L’abbé, qui ne détestait pas les fous, lui dit : « Tu es encore valide ; je t’admettrai comme tu le demandes, mais il faudra que tu travailles et que tu aies un emploi, afin que tu voies que mes frères et moi nous avons tous à travailler, et que chacun a un office à remplir. – Volontiers, Monsieur, dit Ulespiègle. — Eh bien ! au nom de Dieu ! Comme tu n’aimes pas le travail, tu seras notre portier. Tu resteras dans ta cellule, et tu n’auras pas autre chose à faire qu’à monter la bière de la cave et ouvrir et fermer la porte. – Que Dieu vous récompense, digne seigneur, dit Ulespiègle, de ce que vous êtes si bienveillant pour moi, pauvre vieillard malade. Je ferai tout ce que vous me commanderez, et rien de ce que vous me défendrez. – Voilà la clé, lui dit l’abbé ; tu ne laisseras pas entrer tout le monde : tu laisseras entrer seulement le tiers ou le quart de ceux qui se présenteront : car si on recevait trop de monde, les visiteurs mangeraient tout le bien du couvent. – Digne seigneur, dit Ulespiègle, je ferai cela comme il convient. » Il entra tout de suite en fonctions, et de tous ceux qui se présentaient, qu’ils fussent du couvent ou non, il ne laissait entrer que le quart, et jamais davantage. Plainte en fut faite à l’abbé, qui lui dit : « Tu es un vaurien fieffé ! Ne veux-tu pas laisser entrer ceux qui appartiennent au couvent ? – Seigneur, dit Ulespiègle, j’ai laissé entrer le quart, comme vous me l’avez commandé, et pas davantage. Je me suis conformé à vos ordres. – Tu t’es conduit comme un vaurien, » dit l’abbé. Il aurait bien voulu être délivré de lui. Il installa un autre portier, car il vit bien qu’Ulespiègle ne se corrigerait pas de sa malice invétérée.

Il lui donna alors un autre emploi, et lui dit : « Tu compteras les moines la nuit à matines, et si tu n’es pas exact, tu t’en iras d’ici. – Seigneur, dit Ulespiègle, ce sera une besogne pénible pour moi, mais si cela ne peut être autrement, je le ferai de mon mieux. » Pendant la nuit il rompit quelques marches de l’escalier. Le prieur était un vieux moine bon et pieux, qui était toujours le premier à matines. Il alla silencieusement à l’échelle, et quand il crut mettre le pied sur les échelons qui avaient été rompus, il tomba et se cassa la jambe. Il se mit à crier piteusement, de façon que les autres moines accoururent pour voir ce qu’il avait, et ils tombèrent l’un après l’autre en croyant descendre par l’échelle. Alors Ulespiègle dit à l’abbé : « Digne seigneur, ai-je bien rempli mon emploi ? J’ai compté tous les moines. » Et il lui donna la marque de bois à laquelle il avait fait une coche pour chaque moine qui tombait. « Tu as compté comme une maudite canaille ! Sors de mon couvent et va-t’en au diable si tu veux. » Ulespiègle partit pour Mollen, où il tomba malade et mourut peu de temps après.



CHAPITRE XC.


Comment Ulespiègle fut malade à Mollen et fit ses
ordures dans les boîtes de l’apothicaire ; comment
il fut transporté à l’hôpital du Saint-Esprit et
dit de douces paroles à sa mère.



En arrivant de Marienthal à Mollen, Ulespiègle était misérable et bien malade. Il alla se loger chez l’apothicaire pour se faire soigner. L’apothicaire, qui était malin et railleur, lui donna une forte purgation. Vers le matin, la médecine fit son effet, et Ulespiègle se leva pour faire ses évacuations. Mais la maison était fermée de partout. Ulespiègle, qui était pressé, entra dans la boutique, et fit son affaire dans une boîte à remèdes, en disant : « La médecine vient de là, il faut qu’elle y rentre. De cette façon, bien que je n’aie pas d’argent à lui donner, l’apothicaire ne perdra rien. » Quand l’apothicaire s’aperçut de cela, il se mit à jurer contre Ulespiègle, et, ne voulant plus le garder chez lui, le fit transporter à l’hôpital du Saint-Esprit. En chemin, Ulespiègle dit à ceux qui le portaient : « J’ai toujours désiré, et je l’ai constamment demandé à Dieu dans mes prières, que le Saint-Esprit descendît en moi ; mais Dieu m’envoie tout le contraire, car c’est moi qui descends au Saint-Esprit. » Ceux qui l’avaient porté se mirent à rire et s’en allèrent. Telle est la vie d’un homme, telle est sa fin.

Sa mère apprit bientôt qu’il était malade. Elle s’empressa de se rendre auprès de lui, pensant qu’il lui laisserait de l’argent, car elle était une pauvre vieille femme. Quand elle fut arrivée, elle se mit à pleurer, et lui dit : « Mon cher fils, où as-tu mal ? — Chère mère, répondit-il, ici entre le coussin et la muraille. – Ah ! mon cher fils, dis-moi au moins une douce parole ! – Du miel, chère mère ; voilà une douce parole. – Ah ! mon cher fils, dit la mère, donne-moi tes instructions, que je puisse faire quelque chose en souvenir de toi. – Oui, chère mère : Quand tu feras tes nécessités, tourne la tête du côté d’où vient le vent, afin que la mauvaise odeur ne te vienne pas dans le nez. – Cher fils, lui dit la mère, donne-moi au moins quelque chose de ton bien. – Chère mère, dit-il, il faut donner à celui qui n’a rien, et prendre à celui qui a quelque chose. Mon bien est caché que personne ne sait où il est. Si tu trouves quelque chose qui m’appartienne, tu peux le prendre ; je te donne tout ce que j’ai, droit ou tort. » Et comme son état empirait de plus en plus, on l’engagea à se confesser et à se réconcilier avec Dieu, ce qu’il fit, voyant bien qu’il n’en relèverait pas.



CHAPITRE XCI.


Comment Ulespiègle, exhorté à se repentir de ses péchés,
se repentit de trois malices qu’il n’avait
pas faites.



Une vieille béguine dit à Ulespiègle qu’il devait se repentir de ses péchés, afin que Dieu lui fit grâce, et que sa mort fût plus douce. Ulespiègle lui répondit : « Cela n’est pas possible, car la mort est amère. De plus, pourquoi dois-je me confesser secrètement de ce que j’ai fait dans ma vie ? C’est connu dans bien des endroits et de bien des gens. Celui à qui j’ai fait du bien ne manquera pas de le dire ; si j’ai fait du mal à quelqu’un, qu’il veuille bien le dire aussi, afin que je m’en repente. Il y a trois choses dont je me repens, car je ne les ai pas faites et je n’ai pu les faire. – Seigneur Dieu ! dit la béguine, réjouissez-vous si c’est quelque chose de mal que vous n’avez pas fait, et regrettez les péchés que nous avez commis. – Madame, dit Ulespiègle, je regrette de n’avoir pas fait trois choses, et aussi je n’ai pu les faire. – Quelles sont ces choses ? dit la béguine ; sont-elles bonnes ou mauvaises ? – Voici la première, dit Ulespiègle : Dans ma jeunesse, quand je voyais un homme marcher dans la rue, avec un habit qui dépassait sous son manteau, je le suivais, espérant que l’habit tomberait et que je le ramasserais. Quand j’étais auprès de lui et que je voyais que son habit était si long, cela me fâchait, et je le lui aurais volontiers rogné de ce qui dépassait le manteau, et je regrette de n’avoir pu le faire. La seconde chose, c’est que, lorsque je voyais quelqu’un avec un couteau entre les dents, j’aurais voulu le lui pousser dans la gorge, et je regrette de ne l’avoir pas pu. La troisième chose, c’est que j’aurais voulu pouvoir coudre le fondement à toutes les vieilles femmes qui ont fait leur temps, et qui, n’étant plus bonnes à rien, souillent inutilement de leurs ordures la terre qui nous nourrit. Que je n’aie pu le faire, je le regrette. – Dieu nous garde ! s’écria la béguine ; que dites-vous là ? Je vois bien que si vous étiez en bonne santé, et si vous aviez le pouvoir de le faire, vous me coudriez le fondement aussi, car je suis une vieille de soixante ans. – Je regrette, dit Ulespiègle, que cela n’ait pas eu lieu. – Que le diable vous garde, alors ! » dit la béguine, qui s’en alla et le laissa seul. Alors Ulespiègle dit : « Il n’y a pas de béguine, si

dévote qu’elle soit, qui, lorsqu’elle est en colère, ne soit pire que le diable. »

CHAPITRE XCII.


Comment Ulespiègle fit son testament, et comment
le curé se salit les mains.



Prenez garde, prêtres et gens du siècle, que vous ne vous salissiez les mains à brasser des testaments, comme il arriva pour celui d’Ulespiègle. On amena à Ulespiègle un prêtre pour le confesser. Quand il fut arrivé, le prêtre pensa en lui-même : « Voilà un homme qui a mené une vie d’aventures ; il a dû amasser bien de l’argent. Il doit avoir une forte somme : tu vas tâcher de la lui soutirer à sa dernière heure : il t’en reviendra peut-être quelque chose personnellement. » Lorsque Ulespiègle eut commencé sa confession, le prêtre lui dit entre autres choses : « Ulespiègle, mon cher fils, il faut songer au salut de votre âme. Vous avez été un aventurier et vous avez commis bien des péchés. Il faut vous en repentir, et, si vous avez quelque argent, vous ferez bien de le donner, en l’honneur de Dieu, à de pauvres prêtres comme moi. Je vous le conseille, car c’est du bien mal acquis. Si vous voulez me dire où est votre argent et m’en faire don, je me charge de vous réconcilier avec Dieu. Si vous me donnez quelque chose, je penserai à vous tous les jours de ma vie, et je dirai des messes pour le repos de votre âme. – Oui, mon cher, dit Ulespiègle, je penserai à vous. Revenez après-midi, je vous remettrai moi-même en mains propres un lingot d’or ; de cette façon vous serez sûr de votre affaire. » Le prêtre fut bien joyeux, et s’empressa de revenir après midi. Pendant son absence, Ulespiègle prit un pot et le remplit à moitié de ses excréments ; puis il mit par-dessus quelques petites pièces d’argent, de façon à couvrir ce qui était au fond du vase. En arrivant, le prêtre lui dit : « Mon cher Ulespiègle, me voilà ; si vous voulez me donnez quelque chose, comme vous me l’avez promis, je suis prêt à le recevoir. – Oui, cher Monsieur, dit Ulespiègle ; si vous voulez y mettre de la modération et ne pas être trop intéressé, je vous laisserais mettre la main dans ce pot et prendre à discrétion, pour que vous vous souveniez de moi. – Je ferai selon votre volonté, dit le prêtre, et je prendrai là-dedans avec discrétion. » Alors, Ulespiègle lui présenta le vase et lui dit : « Voilà, cher Monsieur, ce pot est plein d’argent ; prenez-en une poignée, mais n’allez pas trop au fond. » Le prêtre dit oui ; mais l’intérêt le maîtrisait tellement, qu’il plongea sa main jusqu’au fond du pot, pensant prendre une bonne poignée d’argent ; sentant que c’était humide et mou sous l’argent, il retira sa main, et vit qu’elle était couverte d’ordure. Il dit alors à Ulespiègle : « Ah ! quel affreux misérable tu es ! Si tu me trompes ainsi à ta dernière heure, quand tu es sur ton lit de mort, ceux que tu as trompés dans ta jeunesse n’ont pas à se plaindre. – Cher Monsieur, dit Ulespiègle, je vous avais averti de ne pas plonger trop au fond ; si l’intérêt vous a poussé et vous a fait mépriser ma recommandation, ce n’est pas ma faute. — Tu es un malicieux, dit le prêtre, et le plus grand malicieux du monde. Si tu as pu échapper à la potence à Lübeck, tu seras puni du tour que tu m’as joué. » Là-dessus il s’en alla. Ulespiègle lui cria d’attendre et de prendre l’argent ; mais le prêtre ne l’écouta pas.



CHAPITRE XCIII.


Comment Ulespiègle fit trois parts de son bien, et donna
l’une à ses amis, l’autre au Conseil de Mollen,
et la troisième au curé de l’endroit.



Se voyant plus malade, Ulespiègle fit son testament et divisa son bien en trois parts. Il en légua une à ses amis, une au conseil de Mollen, et la troisième au curé du lieu, mais à la condition que, si Dieu disposait de lui, et s’il venait à mourir, on enterrerait son corps en terre sainte, et l’on dirait des messes et ferait toutes les cérémonies de l’Église pour le repos de son âme, et qu’au bout de quatre semaines on ouvrirait la jolie caisse qu’il leur montrerait, et qui était bien fermée à clef, et que, quand elle serait ouverte, ils partageraient ce qui serait trouvé dedans et s’arrangeraient paisiblement entre eux. Les trois parties intéressées acceptèrent ces conditions, et Ulespiègle mourut. Quand toutes les prescriptions du testament eurent été remplies, et que les quatre semaines furent écoulées, le Conseil, le prêtre et les amis d’Ulespiègle se réunirent pour partager le trésor. Ayant ouvert la caisse, ils n’y trouvèrent que des pierres. Ils se mirent à s’entre-regarder d’un air furieux. Le prêtre pensa que le Conseil, qui avait été chargé de garder la caisse, en avait retiré le trésor et l’avait refermée. Le Conseil pensa que les amis d’Ulespiègle avaient pris le trésor pendant sa maladie et l’avaient remplacé par des pierres. Les amis pensaient que les prêtres s’étaient furtivement emparés du trésor pendant qu’ils étaient restés seuls avec Ulespiègle pour le confesser. Ainsi ils se séparèrent fâchés les uns contre les autres. Le prêtre et le Conseil voulaient faire déterrer Ulespiègle ; mais quand ils commencèrent à creuser, il était déjà en décomposition, et l’odeur était si mauvaise que personne n’y put tenir. On remit la terre en place, et il resta dans sa tombe, sur laquelle on mit en mémoire de lui une pierre qu’on y voit encore.



CHAPITRE XCIV.


Comment Ulespiègle mourut, et comment les cochons
renversèrent sa bière pendant qu’on chantait
les vigiles, et l’en firent tomber.



Lorsque Ulespiègle eut rendu l’âme, les gens de l’hôpital vinrent auprès de lui et le pleurèrent et le mirent dans une bière sur des tréteaux. Les prêtres arrivèrent pour lui chanter les vigiles, et commencèrent. Survint la truie de l’hôpital accompagnée de ses petits, qui se glissa sous la bière et commença à se gratter, si bien qu’Ulespiègle tomba de la bière. Les femmes et les prêtres accoururent et voulaient chasser de là la truie et ses petits, mais la truie se mit en colère et ne voulait pas se laisser chasser ; elle et ses petits se mirent à courir çà et là dans l’hôpital, sautant et courant sur les prêtres, les béguines, les malades, les assistants, et sur le linceul dans lequel était Ulespiègle, de sorte que les béguines se mirent à crier et à se lamenter, au point que les prêtres interrompirent leurs vigiles et gagnèrent la porte. Les autres finirent par chasser la truie et ses petits.

Alors les béguines revinrent et remirent le corps dans la bière ; mais il ne se trouva pas comme il devait, car on le mit le ventre en dessous et le dos en-dessus. En s’en allant, les prêtres leur dirent qu’elles pouvaient l’enterrer si elles voulaient ; que, quant à eux, ils ne reviendraient pas. En conséquence les béguines prirent Ulespiègle et le portèrent au cimetière ; mais elles avaient pris le cercueil à contresens, et il fut enterré le ventre en dessous et le dos tourné vers le ciel. Les prêtres revinrent et dirent que, quelque conseil qu’ils pussent donner sur la manière dont il devait être enterré, il ne serait pas placé dans la tombe comme les autres chrétiens. À ce moment ils s’aperçurent que le cercueil était à contre-sens, et que le corps était couché sur le ventre ; ils se mirent à rire et dirent : « Il montre lui-même qu’il veut être placé à contre-sens : qu’il soit fait selon sa volonté ! »



CHAPITRE XCV.


Comment Ulespiègle fut enterré, car il ne voulut être
enterré ni par des religieux ni par des gens du
siècle, mais seulement par des béguines.



À l’enterrement d’Ulespiègle, les choses se passèrent d’une étrange façon. Quand tout le monde fut réuni dans le cimetière autour du cercueil, on le mit sur les deux cordes pour le descendre dans la fosse ; mais la corde qui était aux pieds se rompit, et le cercueil tomba de façon qu’Ulespiègle se trouva debout sur ses pieds. Alors tous les assistants dirent : « Laissez-le comme il est ; il a été étrange pendant sa vie ; il veut l’être encore après sa mort. » Ils refermèrent la fosse et le laissèrent ainsi debout sur ses pieds. Ils mirent sur sa fosse une pierre sur laquelle ils entaillèrent une chouette et un miroir, que la chouette tenait dans ses serres, et ils écrivirent au-dessus : « Que personne ne lève

cette pierre. Ici est enterré debout Ulespiègle. Anno Domini MCCCL. »

CHAPITRE XCVI.


Comment l’épitaphe et l’inscription d’Ulespiègle sont
gravées sur son tombeau à Lunebourg.


ÉPITAPHE


que nul ne lève cette pierre :
Ulespiègle est ici debout sous terre.

APPENDICE.

CHAPITRE XCVII.


Comment Til Ulespiègle répondit à un cavalier qui
lui demandait son chemin.



Un jour, pendant qu’il était encore enfant, Ulespiègle était resté seul à la maison. Survint un cavalier qui s’arrêta à la porte pour demander son chemin, et qui, ne voyant personne, cria : « N’y a-t-il personne ici ? – Si, répondit Ulespiègle ; il y a un homme et demi et une tête de cheval ; car tu es à moitié dans la maison, avec la tête de ton cheval, et moi je suis un homme. » Alors le cavalier lui demanda où étaient son père et sa mère ; il répondit : « Mon père est occupé à faire de mauvais pire, et ma mère est allée chercher dommage ou honte. – Comment cela ? » demanda le cavalier. L’enfant répondit : « Mon père est occupé à faire un mauvais chemin encore plus mauvais, car il fait des fossés sur les deux côtés pour qu’on ne passe plus dans ses champs. Ma mère est allée emprunter du pain ; si elle en rend de moins, ce sera honte ; si elle en rend de plus, il y aura dommage. » Le cavalier lui dit : « Par où dois-je passer ? – Par où vont les oies, » répondit l’enfant. Le cavalier se mit à suivre les oies, qui s’envolèrent dans l’eau. Il se trouva embarrassé ; il revint vers l’enfant et lui dit : « Les oies ont volé dans l’eau ; je ne peux les y suivre avec mon cheval. – Je vous ai dit d’aller par où vont les oies, dit Ulespiègle, et non par où elles nagent. » Le cavalier continua son chemin, émerveillé des réponses de l’enfant.



CHAPITRE XCVIII.


Comment Ulespiègle devint maquignon.



Ulespiègle avait un cheval rétif dont il voulait se défaire. Quelqu’un qui en avait envie lui dit, après l’avoir examiné : « Mon cher garçon, si tu lui connais quelque défaut caché, dis-le-moi franchement. Je te le payerai convenablement. » Ulespiègle répondit : « Je ne lui connais aucun défaut, si ce n’est qu’il ne va pas sur les arbres. – Je ne veux pas le faire aller sur les arbres, dit le marchand. Si tu veux me le donner pour un bon denier, je le prends. – Je ne le donnerai pas pour un denier, dit Ulespiègle, mais bien pour quinze florins. » Ils tombèrent d’accord. Quand l’acheteur voulut rentrer en ville, il ne put décider son cheval à traverser le pont, qui était en bois, car il n’allait pas sur les arbres. Mais l’acheteur avait compris qu’il s’agissait d’arbres encore debout ; il fit appeler Ulespiègle en justice. Là il fut reconnu qu’on l’avait trompé ; Ulespiègle fut condamné à lui rendre son argent. Mais il appela de la sentence, et ne revint jamais pour faire juger l’appel.



CHAPITRE XCIX.


Comment Ulespiègle acheta un cheval d’un maquignon,
et ne lui paya qu’à moitié.



Ulespiègle alla chez un maquignon de Hildesheim, qui lui offrit un cheval pour vingt-cinq florins. Ulespiègle lui en offrit vingt-quatre, et lui dit : « Je te donnerai douze florins comptant, et je resterai ton débiteur pour le surplus. » Le maquignon accepta cet arrangement et lui livra le cheval. Ulespiègle paya les douze florins et partit avec sa bête. Au bout de trois bons mois, la maquignon alla lui réclamer les douze florins. Ulespiègle répondit qu’il voulait s’en tenir aux conditions faites. « J’ai, dit-il acheté le cheval vingt-quatre florins ; je vous ai payé comptant douze florins, et il a été dit que je resterais votre débiteur pour le surplus. Si je vous le payais maintenant, je ne resterais pas dans les termes de notre marché, car je ne serais plus votre débiteur. Or, j’ai toujours tenu strictement ma parole et fait exactement ce que j’avais promis. Je n’ai pas l’intention de changer de conduite. » Le maquignon ne trouva rien à répondre, et Ulespiègle est encore son débiteur.



CHAPITRE C.


Comment Ulespiègle se fit berger à Brunswick.



Ulespiègle étant à Brunswick, et voyant que tous les employés du prince étaient à leur aise, se demandait comment il pourrait s’y prendre lui-même pour devenir riche. Il pria le prince de lui confier pour quelques années la garde de ses troupeaux, ajoutant qu’il ne demandait pas de gages. Le prince la lui accorda pour dix ans. Se voyant à la tête de troupeaux considérables, il écrivit à une ville du pays qu’il avait entendu dire qu’elle avait de bons pâturages, et qu’il se proposait d’y amener les troupeaux du prince. Les bourgeois eurent peur qu’il ne ruinât leurs pâturages, de sorte qu’il ne leur resterait rien pour leurs propres bestiaux, et ils lui envoyèrent vingt florins pour l’empêcher de venir. Ulespiègle se dit que son affaire allait bien : il écrivit à une autre ville, qui lui envoya aussi de l’argent, et ainsi de suite ; si bien que, peu de temps après, il était bien vêtu et pourvu d’argent. Le prince lui demanda comment il s’y était pris. Ulespiègle lui répondit : « Gracieux seigneur, voici l’explication : il n’y a d’emploi si petit qui ne rapporte quelque chose. » D’autres prétendent qu’il répondit : « Il n’y a pas d’emploi si petit que le diable n’y ait part. »



CHAPITRE CI.


Comment Ulespiègle acheta une paire de souliers
sans argent.



Comme il passait un jour dans la rue des Cordonniers, à Erfurt, la femme d’un cordonnier l’appela et lui dit de lui acheter une paire de souliers. Il en essaya un qui se trouvait lui aller ; alors il mit l’autre et s’enfuit dans la rue. La femme courut après lui en criant au voleur. Les voisins voulaient l’arrêter, mais il leur dit : « Laissez, laissez-moi passer ! nous courons à qui gagnera une paire de souliers. » Par ce moyen il s’esquiva ; ensuite il donna les souliers au garçon de son

auberge.

CHAPITRE CII.


Comment Ulespiègle devint bedeau ou valet de ville à
Berlin, et comment il convoitait l’avoir des paysans.



Étant valet de ville à Berlin, Ulespiègle fut une fois envoyé dans un village pour réclamer de l’argent d’un paysan qui n’aimait pas à payer, et qui, de plus, n’était pas riche. Il s’en allait tranquillement avec sa hallebarde, sans penser à mal, lorsque le diable se présenta sous la forme d’un paysan. Ulespiègle s’aperçut tout de suite que c’était le diable. Ils commencèrent à causer ensemble. Le paysan dit : « Tu vas chercher de l’argent ; si tu veux nous partagerons ; moi je vais chercher un trésor caché, dont je te donnerai ta part. » Ulespiègle, qui avait souvent entendu dire que le diable savait trouver les trésors, accepta la proposition. Peu de temps après, comme ils traversaient un village, ils entendirent un enfant qui pleurait, et sa mère qui lui disait : « Va donc ! pleure tant que le diable t’emporte ! » Ulespiègle lui dit : « Entends-tu qu’on veut te donner un enfant ? Pourquoi ne le prends-tu pas ? – Mon cher, dit le diable, la mère ne le dit pas sérieusement ; ce n’est qu’un mouvement de colère. » Ils allèrent plus loin, et dans les champs ils virent un grand troupeau de cochons. Le berger courait après un qui s’était détaché de la bande, et criait : « Que le diable emporte le cochon ! » Ulespiègle aurait bien voulu avoir sa part du cochon, qui était bien gras ; il dit au diable : « Entends-tu ? maintenant on te donne un cochon ; pourquoi ne le prends-tu pas ? Je ne veux plus être de moitié avec toi. – Mon cher, dit le diable, que pourrais-je faire d’un cochon ? Le berger ne parle pas sérieusement, et si je prenais son cochon, il serait obligé de le payer. J’attends quelque chose de mieux. » Ulespiègle pensa qu’il s’agissait d’un trésor. Bientôt ils arrivèrent chez le paysan à qui Ulespiègle allait réclamer de l’argent. Aussitôt qu’il l’aperçut avec sa hallebarde, le paysan s’écria : « Te voilà encore ! Que le diable t’emporte ! » Le diable dit alors à Ulespiègle : « Entends-tu maintenant ce que dit le paysan ? Celui-là le dit sérieusement, et je t’emmène. — J’en appelle à la justice, dit Ulespiègle, car je t’ai dit que je ne voulais plus être de moitié avec toi. Tu n’as donc rien à me réclamer. Je suis valet de ville, et je te cite devant mon bailli. » Mais le diable ne se présenta pas. Ulespiègle se démit bientôt de son emploi.



CHAPITRE CIII.


Comment Ulespiègle avait une maîtresse qu’il faisait
passer pour sa femme, et comment il s’engagea
au service d’un curé de village.



Ulespiègle voulait essayer de tout. Étant allé chez un curé de village qui avait besoin d’un sacristain, il s’engagea comme tel. Il ne fut pas longtemps dans cet emploi sans s’apercevoir que le curé était un amateur du beau sexe, et il lui dit un jour : « Monsieur, je voudrais bien savoir combien vous avez séduit de femmes de ce village. Dites-le moi ; je garderai le secret. – Je veux bien te le dire, répondit le curé ; j’ai confiance en toi. Tu es mon serviteur fidèle. Lundi prochain est un jour de grande fête, et l’on ira à l’offrande. Quand je serai à l’autel pour l’offrande, tu te tiendras près de moi pour donner la patène à baiser ; et quand tu m’entendras dire : « Brems ! » tu sauras que la femme qui est à l’offrande est une de celles que j’ai séduites. » Le lundi quand la femme du bailli alla à l’offrande, le curé fit « Brems ! » ensuite vint la femme du sergent, et le curé fit de même. Ulespiègle était bien étonné. À ce moment se présenta sa maîtresse. Le curé fit « Brems ! – Mais c’est ma femme ! s’écria Ulespiègle. — Cela ne fait rien, dit le curé ; elle est Brems comme les autres ; je ne veux pas te tromper. » À l’instant Ulespiègle prit congé et s’en alla, laissant là maître et maîtresse.



CHAPITRE CIV.


Comment Ulespiègle entra au service d’un paysan.



Une fois le paysan voulut aller au bois avec Ulespiègle chercher une charretée de bois. Ulespiègle était monté sur le cheval, et le paysan sur la charrette. Celui-ci vit un lièvre traverser le chemin devant eux, et dit à Ulespiègle : « Retourne, retourne ! c’est mauvais signe quand un lièvre coupe le chemin à quelqu’un. Nous ferons autre chose aujourd’hui. » Ils s’en retournèrent. Le lendemain, ils se mirent en route pour le bois. Comme ils en approchaient, Ulespiègle s’écria : « Maître, voilà un loup qui vient de traverser le chemin. – Va toujours dit le paysan ; c’est signe de bonheur quand on rencontre un loup sur son chemin. » Étant arrivés, ils dételèrent le cheval et le mirent à paître dans la prairie ; puis ils s’en allèrent faire du bois. Quand ils eurent fini, le maître envoya Ulespiègle chercher le cheval et la charrette pour charger. À l’issue du bois Ulespiègle vit le cheval étendu par terre, et un loup qui avait la tête cachée dans son ventre et le dévorait. Il en fut content intérieurement, et courut vers son maître en criant : « Venez vite, maître ! le bonheur est dans le cheval ! – Que dis-tu là ? – Venez vite, ou vous manquerez le bonheur ! » Le paysan le suivit, et vit le loup qui dévorait son cheval. Alors Ulespiègle lui dit : « Maître, si nous étions venus hier, le lièvre que nous avions rencontré n’aurait pas mangé votre cheval. Je ne veux plus

rester avec vous, parce que vous êtes superstitieux. »

CHAPITRE CV.


Comment Ulespiègle alla à l’Université de Paris.



Ulespiègle se trouvait un jour à Paris comme on passait les examens pour la licence. Il alla se placer en face du docteur qui était en chaire et se mit à le regarder. Le docteur lui dit : « Cher camarade, pourquoi regardes-tu ainsi ? As-tu quelque question à faire ? – Oui, monsieur, répondit Ulespiègle, j’ai une question importante à poser. Qu’est-ce qui vaut mieux : qu’un homme fasse ce qu’il sait, ou qu’il apprenne ce qu’il ne sait pas ? Sont-ce les docteurs qui font les livres, ou les livres qui font les docteurs ? » Les docteurs se regardaient les uns les autres. Ils se consultaient : les uns pensaient qu’il faut apprendre ce qu’on ne sait pas ; mais la plupart étaient d’avis qu’il vaut mieux faire ce qu’on sait. Ulespiègle leur dit : « Vous êtes donc de grands fous, puisque vous voulez sans cesse apprendre ce que vous ne savez pas, et qu’aucun de vous ne fait ce qu’il sait. » Puis il tourna les talons et s’en alla.


FIN


TABLE DES MATIÈRES


Pages.


TEXTE.


APPENDICE.






Ce volume, le quarante-quatrième de la collection SCRIPTA MANENT, a été achevé d’imprimer le 10 septembre 1929
sur les presses
de l’imprimerie darantiere
à dijon

Le tirage est limité à
50 exemplaires sur papier impérial
du japon, chiffrés de I à L.
75 exemplaires sur papier de hollande
van gelder, chiffrés de CI à CLXXV.
2.700 exemplaires sur papier chesterfield,
chiffrés de 1 à 2.700.
25 exemplaires de collaborateurs,
hors commerce, sur divers papiers,
marqués de A à Z.

Il a été tiré en outre
50 exemplaires sur japon impérial
numérotés en rouge de LI à C
réservés à la libraire
de l’office de publicité à Bruxelles,
et 250 exemplaires sur vergé chesterfield
numérotés en rouge de 2701 à 2950,
réservés
cinquante (de 2701 à 2750)
aux amis de la librairie kahan (anvers)
et deux cents (de 2751 à 2950)
aux amis des librairies
flammarion.



OUVRAGES DÉJÀ PARUS


DANS LA COLLECTION SCRIPTA MANENT


1. Les deux Testaments et les Ballades de Maistre Françoys Villon.

2. Balkis et Salomon, par Gérard de Nerval.

3. L’Art d’Aimer, d’Ovide.

4. Le Spleen de Paris, de Baudelaire.

5. Idylles et Élégies, d’André Chénier.

6. Lysistrata, d’Aristophane.

7. Le Roman de Jehan de Paris, de Voltaire.

8. Zadig, de Voltaire.

9. Les Paradis Artificiels, de Baudelaire.

10. Paul et Virginie, de B. de Saint-Pierre.

11. L’Éloge de la Folie d’Érasme.

12. Faust, de Gœthe.

13. Tarass Boulba, de Nicolas Gogol.

14. Voyage sentimental, de Sterne.

15. Atala, de Chateaubriand.

16. La Princesse de Babylone, de Voltaire.

17. L’Utopie, de Thomas Morus.

18. La Jacquerie, de Prosper Mérimée.

19. Colloques choisis, d’Érasme.

20. Servitude et Grandeur militaires, d’Alfred de Vigny.

21. L’Ingénu, de Voltaire.

22. Vita Nova, de Dante Alighieri.

23. Merveilleuse histoire de Pierre Schlémihl, par A. de Chamisso.

24. Le Tartufe, de Molière.

25 et 26. Lettres persanes, de Montesquieu.

27. L’Enfer, de Dante.

28. Gaspard de la Nuit, par Aloysius Bertrand.

29. Le Diable Amoureux, par Cazotte.

30. Werther, de Gœthe.

31. La Religieuse, de Diderot.

32. Le Livre de Job.

33 et 34. Veillées d’Ukraine, de Nicolas Gogol.

35. Obéron, de Wieland.

36. Port-Royal, de Racine.

37. Le Roman du Renard, de Gœthe.

38. Lozarille de Tormès, par Diego Hurtado de Mendoza.

39. Instructions aux domestiques, par Jonathan Swift.

40 et 41. Jacques le Fataliste, par Diderot.

42. Guillaume Tell, de Schiller.

43. Dialogues philosophiques, de Voltaire.


SI LES
PRINCES ÉTAIENT
ENTOURÉS DE
SAGES, ILS
SERAIENT SAGES
EUX-MÊMES,
MAIS COMME ILS
S’ENTOURENT DE
FOUS, ILS
N’APPRENNENT QUE
DES FOLIES.





Exemplaire sur Chesterfield.