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Marquise de La Kochejaquelein -

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NiéK A Parïs au/çhXteÀu du Xouvhk lk a 5 octobre 177a fcécé&iB K Orléans m 15 février’t. B5£, .

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BOURLOTON, ÉDITEUR

30, bottlmrd Montmârtre

PARIS

1889

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PRÉFACE


H 1

\àix amjtprès la mort de ma grand’mère, nous avions la surprÜb lettre dans les Mémoires posthumes de M. de Barante : « Mitant lté d’une amitié sincère avec Ai" 8 de La Rochejaquelein, fêtais sans cesse au château de Clisson, oit fêtais reçu avec une bienveillance empressée. Ce fut là que je conçus lepro jet d’écrire les Mémoires de M n * de La Rochejaquelein, Dès mon arrivée dans le pops, je m’étais promis de m’occuper d’une histoire de cette guerre * Elle avait commencé ses Mémoires, et les premiers chapitres étaient même rédigés ; elle me les remit ainsi que les notes qu’elle avait réunies, elle me guida dans mes recherches, elle me fit faire connaissance avec des officiers de cette guerre. Je leur faisais raconter ce qu’ils avaient fait ou vu ; elle-même, avec un charme de vérité qu’elle n’aurait pas su reproduire en écrivant, ne me laissait rien ignorer de tout ce qui s’était passé sous ses jrettx, de ce qu’elle avait souffert, du caractère et des actions des chefs auxquels elle tettait par les plue chères affections et qu’elle avait perdus, »

Combien ceci différait de ce qu’avait dit M. de Barante dans

t

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la préface de ses Mélanges historiques et littéraires : « M vt de La Rochejaquelein m’avait permis de rédiger ses Mémoires »/ La portée de ces assertions dépasse-t-elle la pensée de l’écrivain, ou ses souvenirs étaient-ils devenus cotfus par suite de l’éloignement des faits ? Jamais du vivant de ma grand’mère, que nous avons conservée jusqu’à P âge de 84 ans, on ne lui avait contesté sérieusement la qualité d’auteur de ses Mémoires ; mais, par les termes mêmes du passage que je viens de reproduire, les panégyristes de M. de Barante se trouvèrent autorisés à « ranger purement et simplement cet ouvrage dans le catalogue des œuvres complètes de l’illustre académicien »,

Mgr Pie avait prononcé un magnifique éloge funèbre de ma gratuPmère ; il venait chaque année faire un court séjour dans notre habitation de Clisson, située dans la portion du Bocage Vendéen qui appartient au diocèse de Poitiers, Il témoigna le désir d’étudier et de confronter ensemble les diverses rédactions des Mémoires ; je tui confiai le manuscrit original, écrit en entier de la main de cette qui, alors, était veuve du marquis de Lescure ; la copie faite par un nommé Beauvais et qui, remise à M, de Barante, avait été la base de son travail ; un volume manuscrit, la rédaction même de M, de Barante ; enfin deux cahiers de notes.

Mgr Pie voulut bien lire à la Société des Antiquaires de POuest l’historique complet de ces Mémoires, puis il présenta un grand nombre de passages de Pun et de l’autre texte mis en regard. M. Audinet, inspecteur d’académie, fit un rapport contenant un travail comparatif et détaillé du manuscrit de ma granePmèt* et de celui de M de Barante, L’évêque et le bibliophile s’attachèrent à établir quelle est dans cette œuvre la pari de chacun,

«, ,.Non pas seulement pour les premiers chapitres, .1 non pas seulement pour la première partie du travail qui s’arrêtait au passage de la Loire, mais pour l’ouvrage tout entier, Ai ** 0 de

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- 3 -

La Rochejaquelein, malgré des améliorations dont je redirai après elle tout le mérite et V étendue, n’en demeure pas moins, proprement et incontestablement, l’auteur des Mémoires, Soit qu’il s’agisse de la conception de l’ensemble et de la distribution des matières par chapitres ; soit qu’il s’agisse de la trame suivie de l’histoire ou du récit des combats, de la peinture des caractères et des détails anecdotiques, d’un bout à l’autre l’oeuvre est de M m de La Rochejaquelein. »

«… Sous ce nouvel habillement, non seulement toute la marche et la suite de la narration, mais presque toujours te coup de pinceau heureux, le mot vif et saillant, le trait piquant ou ingénu, appartiennent à la composition primitive. »

«… On a pu croire que M. de Barante avait eu à réunir des matériaux épars pour en faire un corps, des morceaux détachés pour m former un récit suivi : la vérité est qu’il y avait déjà un récit suivi, méthodiquement divisé, et qu’il ne s’agissait que de remplacer une rédaction déjà faite par une rédaction meilleure (i). »

Cette étude est ainsi jugée par M. Beaussire : « Le travail auquel s est livré M. Audinet, en collationnant minutieusement et d’un bout à l’autre les deux textes, est de nature à lever tous les doutes. Le manuscrit de M** de La Rochejaquelein est assurément une œuvre authentique… l’auteur écrit au courant de ses souvenirs… L’ensemble se suit satts effort, et tous les détails sont aussi clairs que vivants… Ses deux manuscrits ne se bornent pas à quelques chapitres, comme le disait M. de Barante ; Us sont aussi étendus et aussi complets que l’œuvre publiée. J’ajoute que la jeune femme qui, au sortir de cette « guerre de géants », dont elle avait partagé toutes les vicissitudes, prenait la plume à vingt-six ans, t’emporte souvent, pour la justesse comme

J O Mémoire de Mgr Pie et Rapport de M. Audi net, présentés À la Société des Antiquaires de l’Ouest, 1868-1869, t. XXX 1 IÎ.

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pour te naturel et pour ta vivacité du style, sur le futur académicien dont elle a accepté la révision et la correction (i). »

ÏJ examen des écritures et des textes ptouve donc d’utte ma nière incontestable que M wt de La Rochejaquelein est réellement V auteur de ses Mémoires ; on ne trouvera pas déplacé, de ta part d’un petit-fils, de rappeler ici le jugement qu’ont porté sur cet ouvrage d’éminents ai tiques.

M, Quiqot, dans une notice biographique sur M. de Barante, s’exprime ainsi : « C’est une narration à la fois riche et simple, personnelle sans prétention, éloquente sans rhétorique, pittoresque et colorée sans travail d’artiste, pleine de descriptions et de détails précis qui la vivifient au lieu de la ralentir. Evidemment H a pris à son œuvre le même intérêt qu’il inspire à ses lecteurs. C’est une petite épopée historique écrite par un copipa gnon de ses kéws (2). »

Comment applique r au sous-préfet, de passage à Bressuire en 1807, la qualification de compagnon des héros de la Vendée f

Aussi M. U. Mqynard répondait-il dans la Bibliographie catholique : « Nous avons de fortes raisons de croire que M. de garante a surfait la part qui lui revient dans les intéressants Mémoires de M m de La Rochejaquelein. D’un manuscrit encore existant de ces Mémoires, et de diverses informations, il résulte pour nous que leur rédaction appartient véritablement à la noble femme, et que te jeune sous-préfet de Bressuire tiy a contribué que par la description du Bocage, et, çà et là, par des retouches littéraires ; et, en effet, qui lit ces Mémoires y reconnaît un accent tellement personnel, que te plus habile écrivain, même composant sous la dictée de la marquise, n’aurait jamais pu leur imprimer ce caractère (3). »

Nous mettons aujourd’hui le public à même de juger si nous

(1) Revue des cours littéraires, y* année, n° si*

(a) Revue des Deux Mondes, i« juillet 1867.

(3) Bibliographie catholique, 4 septembre >868,

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- 5 —

avons le droit de retenir pour M™. de La Rochejaquelein ces éloges si flatteurs, dont plusieurs sortent de la plume d’adver* saires politiques et, avec juste raison, s’adressent en partie au travail de l’illustre académicien, qui « eut le rare talent, dit M, Édouard Fournier, de toucher sans les gâter, ces Mémoires, merveille des mémoires simples et terribles, incomparable modèle du drame vrai dans l’histoire sincère, qui resteront comme le plus fidèle témoin de cette guerre héroïque (i) ».

La première édition, publiée en 1814, eut pour titre Mé» moires de M m6 la marquise de La Rochejaquelein, écrits par elle-même, rédigés par M. le baron de Barante. Celui-ci voulut que son nomfùt retranché, L’un et l’autre avaient revu cette édition

  • , il est évident que bien des traits ajoutés alors doivent être

attribués à ma grand’mère, mais, dans l’impossibilité de distinguer les modifications faites par elle de celles dues à M, de Bar ante, je reprends le manuscrit original tel quelle l’avait écrit en entier, au courant de la plume ; elle n’avait la pensée de le montrer à aucune personne étrangère, ni de le faire imprimer ; elle seule l’a depuis augmenté. Aussi, pour qui aurait la curiosité de comparer les deux textes, faudrait-il suivre, avec la présente édition, une des quatre premières, 1814-1817.

Les deux premiers chapitres, d’abord supprimés, ont été rétablis dans la sixième édition. J’aurais donc pu, pour cette partielà du moins, conserver le texte imprimé tel qu’il est connu ; fai cru plus intéressant de donner une version nouvelle, d’ailleurs peu différente, celle du manuscrit autographe.

Des notes écrites en marge de la copte Beauvais « par MM. Pierre Jagault, Allard, de La Ville-Baugé, et très peu ou même point d’autres », sont mises en renvoi et indiquées comme notes du manuscrit.

J’ai introduit dans le texte des additions et changements

<0 Feuilleton de M Patrie, te octobre «868,

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— 6 —

faits par ma grand, ’mère à diverses époques, écrits ou dictés et signés par elle, et conservés en volumes. Quand ils ont une certaine étendue, ils sont mis entre crochets [ ]. // n’y a rien été ajouté (i).

M. de Bar ante avait accepté la mission de condenser le récit en lui donnant un style académique ; je me suis borné à retoucher des incorrections que l’auteur aurait fait disparaître, si le manque de confiance en soi-même ne l’avait arrêtée de revoir ces douloureux souvenirs avant la première publication. J’ai dû comme elle supprimer quelques jugements empreints de trop de franchise ou dus peut-être à la jeunesse de l’écrivain.

M’en tenant à son œuvre, je laisse entièrement ‘de côté la rédaction de M. de Bavante dont ma grand’mère écrivait : « La gloire littéraire de mon excellent ami a trop de titres pour que mes Mémoires puissent y contribuer. *

La Rochejaquelbin.

Clinton, le iS février 1887.

(i)J’ai recueilli de toutes par» de* notes biographiques, forcément restreintes, sur chacune des personnes nommées ; recherches laborieuses et difficiles, car la plupart des figurants ont péri dans cette guerre, les registres des paroisses ont été détruits dans le pays insurgé, et, depuis un siècle, bien des familles ont disparu. J’ai cru Inutile de reproduire les détails qui se trouvent dans de nombreux ouvrages, l’honneur des chefs et des divers officiers de la Vendée. Je serai infiniment reconnaissant qu’on veuille bien encore m’envoyer les renseignements qui m’auront manqué pour cette édition.

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À MES ENFANTS’

C’est à cause de vous, mes chers enfants, que j’ai eu le courage d’achever ces Mémoires, commencés longtemps avant votre naissance, et vingt fois abandonnés. Je me suis fût un triste plaisir de vous raconter les détails glorieux de la vie et de la mort de vos parents. D’autres livres auraient pu vous faire connaître les principales actions par lesquelles ils se sont distingués ; mais j’ai pensé qu’un récit simple, écrit par votre mère, vous inspirerait un sentiment plus tendre et plus filial pour leur honorable mémoire. J’ai regardé aussi comme un devoir de rendre hommage à leurs braves compagnons d’armes. Mais combien de traits m’ont échappé ! Je n’ai eu aucune note. L’impression vive que tant d’événements ont faite sur moi

(i) L’auteur « eu onze enfanta. Du premier lit, troi* fille*, morte» en bas âge pendant la guerre. Du second lit : le marquis Henri, qui a continué la famille ; Louis, nie en Portugal en i»33 ; la comtesse d’Alberlas ; la baronne Le Pays de La Riboiaière ; la comteaae de Foucault ; la marquise de Chauvelin ; la marquise de Malet ; la comteaae de Potitac.

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a été ma seule ressource, Loin donc d’avoir pu écrire l’histoire complète de la Vendée, je n’ai pas même raconté tout ce qui s’est passé pendant le temps où j’ai vu la guerre civile. Mille oublis me donnent des regrets. Je n’ai pu et n’ai voulu écrire que ce dont je me rappelais parfaitement, et c’est seulement par ignorance que je passe souvent sous silence ou ne fais qu’indiquer des faits, des actions ou des personnes qui mériteraient à tous égards des éloges. Mon cosur ne sera satisfait que si d’autres, mieux instruits, leur rendent la justice qui leur est due. Je n’ai pu bien savoir que ce qui regardait mes parents et mes amis i je me suis donc bornée à rappeler, avec une exacte vérité, tout ce dont je conserve le souvenir, et suivant les impressions que j’en ai reçues dans te temps.

DONNlSSAN DE LA RoCHKIAQUKLEIN.

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AVANT-PROPOS'

a

f, ifai Rp/nt voulu faire un livre et n’ai jamais songé &

^tre un auteur ; aussi j’ai besoin de dire comment j’ai été con imprimer

mes Mémoires.

pendant les tristes loisirs de mon second exil en Espagne que je commençai à écrire les souvenirs de l’époque, encore récente, où j’avais vu et éprouvé tant de malheurs. Je m’animais en les racontent ; ma plume courait rapidement, puis je restais fatiguée et oppressée sous une douleur que j’avais ainsi ravivée. Je passais quelquefois des semaines entières sans avoir le courage de reprendre cette tâche. Je ne pouvais même me décider à relire ce que j’avais écrit. J’ai été ainsi quatre ou cinq ans à les écrire de ma main.

J’avais conduit mon récit jusqu’au passage de la Loire ; plusieurs années après, je le repris, sur les instances de M. de la Rochejaquelein. Je fis copier le premier jet par des amis, je relus l’ouvrage, le corrigeai, le rectifiai, puis M. Beauvais, concierge actuel du château royal & Bordeaux (a), en fit une seconde copie.

(i) Cet avant-propos g été écrit pour la sixième édition. 11148. Une partie avait etc supprimée à l’impression.

(a) L’ancien palais archiépiscopal, construit en 1771*1778 par le prince de RoMn*auémenée t devenu résidence impériale, puis château roval. C’est depuis i 83 5 « hôtel de ville.

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— 10

Je la fis relire très secrètement à plusieurs Vendéens, ils y ajoutèrent des notes, j’en écrivis aussi plusieurs»

Vers ce moment-là, M, de la Rochejaquelein fit connaissance avec M. de Barante, qui venait d’être nommé sous-préfet de Bressuire. Il succédait à un nommé Du Colombier, devenu préfet ; celui-ci, pour se faire valoir, avait cherché tous les moyens de susciter des troubles et en avait inventé. Il avait fait mettre en prison plus de quatre cents personnes des environs de Bressuire et fait exiler une foule d’autres, au nombre desquelles notre respectable tante, mademoiselle de la Rochejaquelein.

M. de Barante était auditeur au Conseil d’État ; sa nomination à Bressuire était une espèce de disgrâce. Il fit ouvrir les prisons, revenir les exilés, força le préfet Dupin à consentir à ces actes de justice, tant i) prit d’influence sur lui par sa supériorité et par son caractère. J’ai raconté, dans le supplément à mes Mémoires, quelle fut son administration, quels bons souvenirs il a laissés dans la Vendée, et comment il nous inspira urte amitié et une confiance qui depuis n’ont jamais été altérées par les temps ni par les circonstances.

À cette époque, malgré un despotisme absolu, il y avait assez de grandeur dans les idées générales, pour que les rapports des hommes’estimables entre eux ne pussent pas les compromettre. On pouvait rester chacun dans ses opinions et ses devoirs et s’entendre parfaitement sur les sentiments qui unissent les âmes élevées, quoique jetées par le torrent des révolutions sur des rives opposées.

M. de Barante s’était sincèrement intéressé au récit de nos malheurs, au dévouement et au courage des parents et amis que nous pleurions ; il aimait le caractère doux, indépendant et ferme des habitants de notre Bocage. Il témoignait tant de désir de connaître la vérité sur les terribles événements qui avaient fait de ces paysans un peuple de héros et couvert la contrée de ruines, que mon mari lui promit de lui montrer mes Mémoires. Il désirait faire corriger les imperfections de ma rédaction ; M. de Barante me supplia avec tant de bonne grâce de le choisir, que je lui confiai la copie Beauvais ; j’insistai pour que personne ne la vît.

Cependant, M. de la Rochejaquelein attachait plus de prix

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que moi à ce témoignage précieux pour nos familles, nos compagnons et nos sentiments ; il me pria de ne pas exiger une discrétion absolue et de laisser M. de Barante lire mon récit à quelques* uns de ses amis et des nôtres* Il le porta d’abord & Genève chez son père : madame de Staël et un très petit nombre de personnes assistaient & cette lecture ; puis à Paris ils furent, avec l’autorisation de M. de la Rochejaquelein, montrés au duc de Montmorency et au prince de Laval. Bientôt on commença à en parler ; je l’appris par mon cousin germain, le comte, depuis duc de Lorgc. Quoique je l’eusse toujours traité en frère, il ignorait, comme tous nos parents, que j’eusse jamais rien écrit ; aussi me manda-t-il qu’on avait pris mon nom, et U disait & tout le monde que ces Mémoires étaient apocryphes.

Je me plaignis à M. de Barante de ce qu’il étendait, plus que je ne le voulais, la permission de mon mari ; je lui exprimai la crainte que cela n’attirât sur nous des persécutions ; j’étais d’autant plus fâchée de cette espèce de publicité, qu’ayant relu sa rédaction, bien des choses ne me contentaient pas, et d’ailleurs l’ordre qu’il y avait mis me faisait apercevoir de plusieurs fautes à corriger. Il cessa aussitôt ses lectures, mais j’appris peu après qu’il avait été fait des copies. M. de Barante s’en défendit, fit des recherches et découvrit ce qui suit :

Il avait prêté le manuscrit à M. Mathieu de Montmorency pour deux jours, et celui-ci à sa mère pour vingt-quatre heures. Le prince de Talleyrand, qui avait l’habitude d’aller chez elle tous les soirs, la trouva lisant mes Mémoires. Il insista pour qu’elle les lui prêtât, mais elle répondit qu’elle ne pouvait y consentir, ayant pris l’engagement formel de les rendre le lendemain matin. M. de Talleyrand se mit à rire en disant : « Cela doit être effectivement fort curieux, mais vous n’avez pas besoin de tant vous dépêcher. » Il sonna et dit : « Qu’on porte ce manuscrit au ministère ; il y a vingt-quatre cahiers, que vingt-quatre commis les copient cette nuit et me les rendent demain matin, cousus comme ils le sont en ce moment. * — « Voilà, ajouta-t-il en se retournant vers madame de Laval, le moyen de lire un manuscrit tranquillement. » M. de Montmorency, sans se douter de rien, remit à M. de Barante le dépôt que celui-ci lui avait confié. Le prince de Bénévent porta la copie à Bonaparte, qui la

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garda quinze jours, puis » I prêta ù la duché* de Luylie», 4 Esclimortt. Elle y re»t# sur le billard, la Usai* qui voulait.

M. de Barante fut au désespoir, craignant que, par apccu< lation, on ne fit imprimer ce» Mémoires. Il se rend t chez M, de Pomraereul, directeur général de la librairie, pour I avertir que, comme rédacteur, il «opposait à toute impression de cet ouvrage va U, et, comme préfet, 4 la publication d’un livre pou* vant réveiller des sentiment» royaliste». Bonaparte était alors maître de l’Europe-, on ne pouvait imprimer, contre la défense sévère qui en fut fcite aussitôt par la police. M. de Pomtneraul dit à M. de Barante do lui nommer la personne qui avait volé le manuscrit, assurant qu’il le ferait saisir et le lui rendrait ; mais M. de Barante, craignant la puissance de M. de Talleyrana, qui d’ailleurs le protégeait, n’eut garde de le nommer, et il eut raison.

Au retour du Roi, en 1814, l’étais restée à Bordeaux, à cause de mes jeunes enfants ; les circonstances étaient entièrement différentes, toutefois elles me donnaient encore plus la crainte de voir mon manuscrit imprimé» L’administration n’avait plus le droit, comme auparavant, de s’y opposer ? ma mère, qui était à Pari», s’en inquiétait encore plus que moi. Elle me demanda de faire moi-même au plus tôt cette publication. J’avais revu mes Mémoires avec soin, j’abrégeai ou je retranchai plusieurs passages des premiers chapitres, qui contenaient des détails relattl* au temps de ma première jeunesse et sans aucun rapport a la Vendée, et des trois premiers chapitres je n’en fis qu un. Je corrigeai les épreuves, elles passèrent aussi soub le» yeux de M. de Barante. Depuis lors, le livre a eu cinq autres éditions (1) ; la cm* quiôme et la sixième sont les seule» auxquelles j’ai fait quelques changements.

J’ai tant de répugnance pour le titre de femme auteur, que j’avais fait mettre en tête de la première ! Écrits par elle-même et rédigés par M. le baron de Barante. J’avais mis cela sans le prévenir, aussi a-t-il fait retrancher son nom des éditions suivantes ; mais, en parlant de ses ouvrages, les journaux et les biographies ont souvent dit qu’il était l’auteur de mes Mémoires. Quelques personnes m’ont engagée à réclamer s je ne l’ai pas voulu, il cfit

(,) 11 y « u |u*qu’Acc jour. à H7, treize édition* numérotée* et plu*lcur* mitre*,

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« ï3

semblé que je cherchais ù diminuer la part qu’il a prise dans une rédaction dont il avait bien voulu se charger. M. Alphonse de Beauchamp avait lu, môme avant M. de Baratte, mon manuscrit ; il a prétendu que le supplément était de M. de Baratte. Au contraire, H n’y a pour ainsi dire pris aucune part ; je l’ai écrit à la hâte, à Bordeaux ; il l’a vu, mais il y a fait & peine quelques corrections. La gloire littéraire de mon excellent ami a trop de titres, pour que mes Mémoires puissent y contribuer.

Ce supplément a peu d’intérêt, il manque de détails ; c’est un résumé et non pas un récit (i). Les événements qui y sont indiqués étaient trop récents pour pouvoir être librement racontés et appréciés, par moi surtout, qui avais tant souffert et senti si cruellement les malheurs que l’anarchie et le despotisme avaient fait subir à ma famille. J’espérais alors qu’après tant d’infortunes, des jours heureux m’étaient réservés.

M. de la Rochejaquelein venait d’être nommé maréchal de camp, commandant de la compagnie des grenadiers & cheval de la maison du Roi. Il y avait appelé comme officiers des émigrés, des Vendéens et de braves officiers de l’armée impériale ; la plupart des grenadiers avaient servi dans la garde, presque tous étaient décorés. Je me plaisais à vivre entourée de cette familtc militaire, et j’étais fîèrc de les entendre appeler les Grenadiers de la Rochejaquelein. Mon mari exerçait sur eux une autorité toute paternelle. Leur fidélité, au 20 mars, répondit & sa confiance. J’avais avec moi mes huit enfants, dont l’aîné n’avait pas douze ans. Je les voyais avec joie entrer dans la vie sous la protection de leur nom, que l’on me disait aimé dans toutes les opinions et dans tous les partis.

Je ne me sens pas le courage de raconter la nouvelle série de malheurs qui tarda si peu à commencer pour moi. Les Cent-Jours arrivèrent : je devins veuve une seconde fois sur les champs de bataille de la Vendée, le 4 juin 181 5. Depuis ce moment fatal, j’ai vécu dans le deuil. J’ai perdu plusieurs de mes enfants ; ceux qui me restent ont éprouvé aussi des pertes cruelles. Mon second fils est tombé sous les murs de Lisbonne, en combattant pour la

(0 Ce supplément a formé, depuis la sixième édition, les trois derniers chapitres } nous ne tes avons pas reproduits, n’en ayant pu retrouver le manuscrit autographe.

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— *4 —

légitimité. J’ai fermé Ica yeux de mon incomparable mère. J’aurai passé ma vie dans Ica larmes ; je suis aveugle, je n’ai plus de force pour dicter le récit de mes dernières douleurs (i),

Mes Mémoires sont augmentés, outre le» deux chapitres rétablis d’après mon premier manuscrit, d’un choix d’anecdotes éparses que j’avais écrites comme souvenirs et qui m’avaient paru peu intéressantes ; quelques personnes en ayant jugé autrement, j’ai consenti à les intercaler dans cette nouvelle édition.

(i) La marquise de La RocMaquelcin est morte à OrM*n«> le 15 février jB$ 7.

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MÉMOIRES

DK

MARIE-LOUISE-VICTOIRE DE HONNISSANT

DRRNtiîRK OU NOM

VEÜVK DK LOUIS DK SALGUKS, MARQUIS DE LESCURE DERNJKR OU NOM (1)

ÉPOUSE DE LOUIS DU VERGIER, MARQUIS DE LA ROCH EJAQU KLEIN

ÉCRITS PAR ELLE-MÊME

T émoin et victime de l’immortelle guerre de la Vendée, ma vie a été un tissu d’événements si affreux et si extraordinaires, qu’il me sera difficile d’en rapporter la triste suite. Je regrette de n’avoir pas le talent de peindre les faits héroïques que j’ai vus. C’est- pour jeter des fleurs sur la tombe de tant de généreux guerriers, que je me décide à écrire ces Mémoires, qui ne verront jamais le jour, mais qui seront peut-être utiles à ceux qui voudront faire une histoire impartiale de la Vendée. Je préviens que j’ai le seul avantage d’avoir une grande mémoire. J’en profiterai pour n’oublier

(i) U famille de Saujuw de Locuste est entièrement éteinte. On n’a pu établir aucune communauté d’origine entre elle et d’autres familles portant soit le nom de Salgues, soit celui de Lc&curc, et n’ayant pas jadis les mêmes armoiries.

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aucune anecdote ; beaucoup peut-être ne seront intéressantes que pour moi ; mais que m’importe, puisque Cécris pour moi seule, et, si ces lignes peuvent servir h celui qui racontera les exploits des Vendéens, il retranchera les choses inutiles. D’ailleurs la plupart de mes anecdotes tiennent à mon histoire et je me plais à me les rappeler. Les vicissitudes de ma vie sont aussi cruelles qu’inouïes. Je n’ai que vingt-six ans, il me semble que j’ai vécu déjà plusieurs siècles, et la révolution n’est pas

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CHAPITRE PREMIER ;

JUSQU’AUX ÉTATS GÉNÉRAUX. ï. 1 /

J e suis née à Versailles (i), le 25 octobre 177a* Ma grand’mère, la duchesse de Civrac (2), était l’amie et la dame d’honneur de Madame Victoire, fille de Louis XV. Mon grand père, après plusieurs ambassades et notamment celle de Vienne

m ÆÏÎ2 ! VJ ** î ni * à P«w que ma famille y demeurait : on

SïïffiKÎ «“I J nourrie, élerfe ; IK jj » ?. ait ^ uc J et*** n ^o »u Louvre, et cela est vrai. Le duc de Never* nA m j„

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pour dpouser, au nom du, Dauphin, l’infortunée Marie* Antoinette, <talt chevalier d’honneur et Cordon bleu. Il» avaient quatre « nfants t le duc de Lorge (i), dont la femme était dame d’honneur de Madame la comtesse d’Artois ? la marquise de Donnlssan (a), ma mire, dame d’atour de Madame Victoire : j’ai l’honneur d’itre la filleule de cette princesse et celle du roi Louis XVIII. Mon père était attaché à Monsieur, comte de Provence, comme gentilhomme d’honneur. La marquise de Lescure (3), morte en couche de son fils unique, six ans avant ma naissance ; enfin la comtesse de Chastellux (4), dame de M adame Victoire, dont le mari avait la survivance de chevalier

d’honneur.

Je m’étends sur ces circonstances* parce qu’elles forment un contraste plus frappant avec les positions où je me suis trouvée» Qu’on sé représente donc mon enfance * j’étais fille unique*

«8 octobre 1786, mariée par contrat du et août 1744 A fimertoJoseph del^rfort, marquis de Cime, né 4 la Mothc-Montravcî, «n Périgord, le *8 mat» 1716 ; crée

dU (i^ji^-Laurent ^9 Durfort^CIvrac, duc de Qulnfin, né 4 la Mothc-Montravel, le 7 Juillet 1746, marié Jo » mal 17&* 4 Adélald^PhUIppine de Dur fbrMUrgc, née 7 le.6 septembre.744, morte à Fon.portuls, prk

t8ro, Le duché de Lorge fut transmis au duc de Qulnfin par lettre-patente» du a 5 mat* *772. Pair de France en 1814, lieutenant général, Cordon bleu et gouverneur de Rambouillet, II mourut le 4 octobre 1896. '.

(a) Mario-Françoise de Durfort-CIvrsc, née le a t «eptembre 1747, suivit toute la campagne de la grande armée vendéenne ; après (a révolution *' à Orléans, où elle mourut te 19 mai > 828. Elle avait épousé, le a6 Janvier 1760, Gu Joseph, marquis de Donnlssan et de Cîtran, né 4 Bordeaux le 7 «ÿj r ÿ net de# grenadiers de France, grand sénéchal de Guyenne, maréchal chevalier de Saint-Louis. Nommé gouverneur du pays conquis par les Vendéens, président du Conseil de guerre, 11 fut pris 4 Montrai» !», près Vanades, condamné

et exécuté 4 Anger», le 19 nivôse an U, 8 janvier > 794

(3) Jeanne-Marie de Durfort-CIvrac, nee le ta octobre 1748» morte 4 Versailles,

le a(i octobre 1766, mariée, le 17 Juin 1765, 4 Louis-Marie-Joseph de algues, marquis de Lescure, né à la Rochelle le «4 novembre 1746, colonel des dragons de Lescure, puis maréchal de camp, mort 4 Ermenonville, près Scnlle, le 8 décembre 1784. e

(4) Angélique-Victoire de Durfort-CIvrac, née 4 Versailles le a décembre 175»,

morte 4 Paris le 14 novembre 1816, marias le ai avril 1772 À Henri-Georges-César, comte de Chastellux, né 4 Paris le »5 octobre 174$, premier chanolne-ne héréditaire de l’église cathédrale d’Auxerre, msréchal de camp en «788, mort a Paris te 7 avril 18x4.

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-* 19

marnant qui m’aimait & la folie, m’avait toujours auprès d’elle ; elle vivait chez ma grand’mère ; notre famille, très riche, très-unie, très puissante à Versailles, n’avait pour ainsi dire d’enfants que moi. Mes deux cousins de Lorge étalent au collège, les enfants de ma tante de Ghaatellux en nourrice ; tous les soins étaient pour moi. Ma grand’mère, dont l’esprit et la grâce étalent inimitables, bien secondée par ses enfants et surtout par ma mère, attirait chez elle tout ce qu’il y avait de plus grand et de plus aimable à la Cour. Le dimanche et le mardi, jours où le Roi recevait, la maison de ma grand’mère était pleine ; le reste du temps, un petit nombre d’amis choisis embellissait sa vie ; Madame Victoire passait toutes les soirées chez elle ; ses bontés et son amitié faisaient qu’on oubliait son rang.

J’àî passé ainsi les quatorze premières années de ma vie ; j’ai connu chez ma grand’mère presque toutes les personnes célèbres,

  • e

ministres, ambassadeurs, princes, tant français qu’étrangers, même le roi de Suède (i) ; j’ai été témoin de toutes les fêtes et de toutes les magnificences de la Cour et des particuliers.

(Mais en général, toutes ces choses ne m’ont laissé qu’un souvenir confus. Elles ne me paraissaient ni remarquables ni extraordinaires, elles entraient dans les habitudes journalières du monde au milieu duquel je vivais.)

Je me rappelle cependant une chose qui me frappa. Je voyais sans cesse chez ma grand’mère le cardinal de Rohan (a) : j’avais alors neuf ans, j’allais partir avec ma gouvernante pour dîner ô la campagne chez mesdemoiselles de Sérent (3), quand on vint

(t) Gustave II ! d’Holsteln-Eutln, né. te 24 janvier 1746. succéda, 2 e la février <771, & son père Adolphe-Frédéric, et fut assassiné dans un bat masqué par un agent des sociétés secrétes, le 16 mars 1793 ; U mourut au bout de treize jours ;

(s) Le prince Louis de. Rolmn-Guomenée, né à Paris le a 5 septembre 1734, sacré évôquo do Canople, en Égypte, en 1760, cardinal en 1778, évêque de Stras» bourg en 1779, ambassadeur, grand aumônier, il fut, é la suite de l’affaire du coi» lier, exilé âr l’abbaye de la Cbaise<Dieu, en Auvergne. Ensuite député aux étaté généraux, il mourut en i 8 o 3.

(3) Anne»Félidté*$jmonne de Sérent, née en >780, mariëffen 1799 à Étienne* Charles, comte de Damas-Crux ; lieutenant générai, grand-croix de Saint-Louis,

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dire k maman qu’un garde du corps était en sentinelle à la porte de M. le cardinal, et qu’il venait de sortir de chez le Roi, suivi d’un exempt des gardes, se rendant dans son appartement : maman ne pouvait croire à la nouvelle de cette arrestation imprévue. Je pars et je rencontre, en sortant de la galerie de la chapelle, le cardinal, revenant de son appartement, précédé de deux domestiques, marchant entre un capitaine et un exempt des gardes du corps ; il traversait la galerie pour monter en voiture et se rendre à la Bastille ; il saluait, d’un air calme et noble, une foule curieuse qui était accourue pour le voir passer. Comme il me donnait souvent du bonbon, je m’enfuis en pleurant.

Autrefois, les tableaux nouveaux étaient exposés au Louvre tous les deux ans, dans le grand salon seulement. Un jour, ma grand’mère fit demander qu’on l’y laissât entrer k une heure où il n’y aurait personne : j’avais alors dix où onze ans ; elle me mena avec elle. À peine sommes-nous arrivées, que les deux battants s’ouvrent, et nous voyons entrer les trois petits princes d’Orléans et leur sœur, Mademoiselle (i), conduits par madame de Genlis (2), à la fois leur gouverneur et leur gouvernante ; puis venait tout le cortège princier. Magrand’mère dit aux personnes qu’elle avait amenées : « Oh 1 quel bonheur 1 il y a des siècles que je n’ai rencontré madame de Genlis. » — Elles s’avancèrent

pair de France, créé duc en 1816, chevalier de» ordre*. Bile mourut h Pari* le as janvier 1848, *

Anne*Ang6Hque* Marie-Émiiie de Séreat, mariée à Raimond-Jacques-Marie, comte deNarbonno-Pelct, pair de France en i 8 » 5, duc en 1817, #mba**adeur, mi» nistre d’État, chevalier des ordres. Elle mourut à Paris le 16 mars i 85 G.

(t) Louifr-Phüippe, te duc de Montpensier, te comte de Beaujolais et Madame Adélaïde.

(a) Félicité-Stéphanie Ducrest de Saint-Aubin, née au chéteau deCharapcéry, près Autun, le a 5 janvier 1746, comtesse de Bourbon-Lancy comme chanoinesse du chapitre noble d’Alix, prés Lyon ; dame d’honneur de la duchesse de Chartres, femme de Philippe-Égalité, puis gouvernante de leurs enfants ; morte à Paris le 3 t décembre xB 3 o. Elle avait épousé Charles-Alexis Brutart, comte de Genlis, marquis de Slilery, colonel des grenadiers de France, brigadier en 1780, député aux états généraux, puisé la Convention, condamné & mort le 3 o octobre 1793.

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tout de suite l’une vers l’autre. Elles s’étalent beaucoup connues, mais ma grand’mère avait depuis longtemps cessé de la voir* Pour mol, j’étais dans l’enchantement de considérer de près celle dont je lisais les ouvrages pour les enfants, dont je jouais les petites pièces ; j’avais entendu tant chuchoter en parlant d’elle, et vu sourire si souvent, que cela piquait ma curiosité ; aussi la scène que je vais raconter m’est présente, comme si elle s’était passée hier.

M w * de Geniis était mise très simplement, en couleur sombre ; je crois même être sûre que le capuchon de son man* telct noir était sur sa tête. Elle me parut maigre et brune ; sa physionomie était délicieuse, sa bouche, ses dents et ses yeux ravissants ; elle avait l’air si aimable, si doux, si séduisant et si spirituel 1 Les jeunes princes étaient bien singuliers pour ce temps-là, car ils étaient coiffés comme de petits Anglais, les cheveux tombant bouclés sur les épaules et sans poudre, chose fort étrange à’cette époque. Tandis que les sous-gouverneurs et les peintres leur expliquaient* les tableaux, ma grand’mère et M m * de Geniis se faisaient mille compliments aimables. Celle-ci lui présenta sa fille, depuis M me de Valence (i). EUE avait quatorze ans, était forte et belle*

Ma grand’mère vit à côté d’elle une charmante petite fille de sept ans. Elle lui dit : « Vous n’avez que deux filles (l’aînée, M me dè Lavœstine (2), était déjà mariée) : quelle est donc cette. ravissante créature ? — Oh ! répondit M m * de Geniis à demi-voix, mais je l’entendis, c’est une histoire bien touchante, bien intéressante, que celle de cette petite : je ne puis vous la raconter en ce moment. » EUE ajouta : « Vous ne voyez rien

(1) Edme-Nicole’Pulchériü Bruiart de Gentil, mariée, le t juin 1784. À Jean. Baptiste-Cyrut-Marie-Adélalde de Tirobrune-Thlcrabrone, d’une famille de l’Ar* toi», comte de Valence, colonel du régiment de Chartres-dragons en 1788.

(a) Caroline-Jeanne, née à Pari» le 4 décembre {765, mariée, le 18 avril 1780, àCharlas-Ghiriain-Antoine-François de Paute de Becelaer, marquis de Lawcestine, mestre de camp en second du régiment de Chartres-dragons en 1784. Elle mourut h Paris en 1788.

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encore, vous allez juger de cette figuro-Jâ 1 » Puis, élevant là voix : a Pamdla, faites Héloïse ! » Aussitôt Paméla (i) ôte son peigne ; ses beaux cheveux sans poudre tombent en longues boucles ; elle se précipite un genou en terre, lève les yeux au ciel, ainsi qu’un de ses bras, et sa figure exprime une extase passionnée* Paméla reste en attitude ! Pendant ce temps, M m * de Genlis paraît ravie, fait des signes, des remarques h ma grand’mère, qui lui adresse des compliments sur lu beauté et la.grâçc de sa jeune élève. Pour moi» je restai stupéfaite par instinct et sans rien comprendre,

Ma grand’mère s’en fut bien vite pour rire de cette rencontre. Huit jours durant, elle en faisait le récit à ceux qui venaient la voir ; c’étaient des plaisanteries continuelles sur la bonne éducation qu’on donnait & Paméla. Tous ces chuchotements «t l’expres* siompassionnée de la nouvelle Héloïse, dont je n’avais jamais eu l’idée, m’ont fait une impression qui dure encore. Je n’ai pas rencontré depuis M m# * de Genlis, de Valence, ni Paméla.)

À l’Âge de douze ans, j’allai aux èaux de Vichy et au château

de JLouvois avec Mesdames.

J’arrive à ma quatorzième année. Ma grand’mère était attaquée d’une maladie mortelle ; elle avait fait inutilement plusieurs voyages aux eaux. On arrêta mon mariage avec le fils de M. le comte de Montmorin (a), qui revenait de l’ambassade d’Espagne ;

H était alors commandant de Bretagne, avait le Cordon bleu, la promesse du titre (de duc), cinquante mille livres de rente, sans compter les bienfaits du Roi ; de plus, l’espoir de parvenir & tout*

(i) Jfancjr Seymour serait née, d’après M- de Sentis, à Fogo, dépendance de Terre-Neuve, et aurait été amenée d’Angleterre au PalsistRoyal. Au mois de décembre

  • 791, elle épousa, & Toumay, lord Edward Flti-Gératd, et plus tard l’Ame* '

ricain Pitcairn, consul à Hambourg. Ayant divorcé, dto se retira à l’Abbaye-aux-Bais, à Paris, puis en sortit pour suivre le duc de la Force ; elle mourut le S novembre 18$t,

(a) Armand-Marc, comte de Montmorin Saint-Hérem, né & Paris, le 13 octobre 1746, maréchal de camp, ambassadeur de France, chevalier du Saint-Esprit et de la Toison d’or, ministre de* Affaires étrangères, massacré & l’Abbaye le 3 septembre *793,

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Son fils avait un an de plus que moi ; U fut décidé que nous nous marierions au bout de dix-huit mois ; j’étais destinée à avoir quatre-vingt mille livres de rente.

Je dirai ici un mot sur mon éducation : ma mère me prodiguait ses soins ; quoique je fusse très gâtée, en ce qu’on cherchait toujours à me faire plaisir et qu’on me laissait me livrer à ma gaieté et à ma vivacité naturelles, jamais on n’a été aussi surveillée que moi. J’avais une gouvernante de beaucoup d’esprit et de sagesse ; elle ne me quittait que si j’étais avec ma mère, et je puis le dire avec vérité, jusqu’à mon mariage, à l’âge de dix-neuf ans, je n’ai jamais dit une parole qui n’ait été entendue, écouté un mot qui ne m’ait été dit tout haut, lu une ligne qui n’ait été vue. Ajoutez à cela que je suis naturellement franche jusqu’à l’excès ; ma mère ne me menait que par la tendresse et faisait de moi ce qu’elle

voulait.

Dans mon enfance, j’avais envie de tout ce que je voyais ; on

me laissait acheter tous les joujoux que je voulais, indistinctement, et je suis sûre, d’y avoir employé quelquefois vingt-cinq louis dans un mois ; l’instant d’après, par un caprice naturel ‘à l’enfance, je me dégoûtais de ce que j’avais acheté ; alors on faisait paraître devant moi dés pauvres vieillards, des enfants tout estropiés ; je voulais leur donner, on me disait que je n’avais plus d’argent, que cette poupée avait coûté deux louis, etc… ; je pleurais, j’assurais que la poupée ne m’avait pas amusée un quart d’heure ; de là on me faisait voir sans effort combien il était absurde de dépenser pour des bagatelles. Cette manière a bien réussi, car je puis dire avec vérité que personne n’a eu, depuis son enfance, moins de fantaisies que moi, et au milieu du Palais-Royal je n’aurais envie de rien acheter., .

J’étais fort vive, on fit tourner tout ce feu sur l’étude, j’avais beaucoup de facilité ; j’appris la musique, la danse, le dessin, l’italien, l’anglais, l’algèbre, l’astronomie. J’étais liée avec plusieurs jeunes personnes de mon âge, surtout avec mesdemoiselles de

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Sérent, mes amies intimes ! et le» personne le plus, parfaite».. Elles étalent fille» du duc de Sérent (i), gouverneur de enfant» de M, le comte d’Artois. Je voyais sans cesse ces petits princes, . Messcigneur» les ducs d’ÀngoulOme et de Berry.

Dès l’âge le plus tendre on m’avait destinée à épouser M. de Lescure (a), mon cousin ; je l’aimai» dès le berceau, comme si j’avais eu quinze an». Lui, très timide et très sauvage, était & l’École militaire ; il en sortit à l’âge de seize ans, le plu» instruit de tous les jeunes gens, le plus parfait sur tous les points, le plus vertueux, mais en même temps le plus gauche. Son père, excellent homme, plein d’honneur, mais livré au libertinageetau jeu, venait de foire pour huit cent mille livres de dettes. Il avait, pour compagnon de ses débauches, M. Thomassin, le gouverneur de son fils ; telle était la vertu de ce dernier, que c’était à lui qu’ils venaient avouer leurs foutes et demander des consolations ; il aimait et respectait son père, malgré ses faiblesses ; dix ans après sa mort, il le pleurait encore.

M. de Lescure avait eu pour gouverneur, depuis l’âge de cinq ans jusqu’à neuf ans et demi, le père Dutcil (3), ex-jésuite ; c’est lui qui lui a inspiré cet amour si vif pour Dieu et ce goût pour l’étude, qu’il possédait à un si haut degré. La première fois que ce saint prêtre vint chez nous & Paris, en 179a, M. de Lescure ne l’avait pas vu depuis longtemps ; rien n’égala leur joie mutuelle de se retrouver. Mon cousin se plut à aller chercher des livres de latin et d’italien, pour prouver à son cher

(0 A round-Louis, comte de Sérent, marquis de Kerfily, né & Nantes te 3 o décembre

  • 736, maréchal de camp en 1780, gouverneur des princes en 1788, grand

d’Espagne ; duc de Sérent et pair de France en 1614. lieutenant général, chevalier des ordres, décédé le 3 o octobre 18aa.

(a) Louis-Marie de Salgues, comte, puis marquis de Lescure, né À Paris le

  • 5 octobre 1766, capitaine À la suite du régiment Royal-PJémont cavalerie, fut

général dans la grande armée vendéenne, et mourut de ses blessures le 4 no* vembre 1793,

(3) L’abbé Vareüle-Dutell était réfugié en 179s dana ta maison Saint-François de Sales, À Issjr, prés Paris. Amené devant le Comité de la section du Luxembourg, il fut enfermé déns l’église des Carmes et massacré le 9 septembre.

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maître qu’il n’avait pas’oublié ses leçons. Il lui répétait qu’il conservait tous ses préceptes de. religion et de travail. Nous représentions vainement à l’abbé qu’il avait tort de garder son habit ecclésiastique ; il nous dit qu’il aimait mieux mourir que de le quitter. Il a péri aux Carmes, dans le massacre. Le père Duteil avait été remplacé par M. Thomassin, qui resta avec M, de, Lesepre jusqu’à son entrée à l’École militaire, à l’âge de treize ans. M, Thomassin’avait eu plusieurs états, il avait été aussi militaire. C’était un homme de beaucoup d’esprit et de science, mais très vicieux ; il avait eu l’art de cacher si bien sa mauvaise conduite, qu’il s’était fait recommander par des gens fort respectables, et M. de Lescure lui a toujours rendu la justice de dire qu’il ne lui avait donné que de bons exemples.]

Je peindrai franchement M. de Lescure ; j’ai trop de bien & en dire, pour dissimuler ses défauts. Je répète que personne peut-être n’a été aussi instruit ; il était en même temps si modeste, qu’il s’étudiait & cacher ses connaissances ; toujours taciturne, il fuyait ses avantages, il en semblait honteux. Beau et bien fait, il paraissait mal au premier abord, par ses vêtements et sa coiffure antique. Lancé au milieu de la Cour et de Paris, avec des passions fort vives et une grande dévotion, l’exemple de son père sous les yeux, U était devenu le plus sauvage des hommes. Sa piété, mieux entendue avec l’âge, a fini par n’être plus farouche, mais elle lui a nui longtemps. Comment ne pas l’admirer, quand on le voit suivre son père malade chez le fameux M. de Girardin, à Ermenonville (i), et, l’ayant vu expirer dans ses bras, se consacrer dix-huit ans à la plus stricte économie pour payer les dettes qu’il lui avait laissées, au lieu

(i) Ermenonville, pris Sentis, appartenait A René-Louis, marquis de Girardin. Né & Pari* en U fit la guerre de Sept ans et devint colonel de dragons, puis brigadier des gardes du corps du roi de Pologne, duc de Lorraine. Retiré À Ermenonville, Il donna l’hospitalité & J. J. Rousseau, qui y mourut au bout de six se* maines. En *793, U te sauva de l’échafaud en protestant de son dévouement À la république, et mourut À Vernouillet, dans l’Oise, le ao septembre 1808.

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d’abandonner sâ succession en demandant les droits de sa mère, comme tout le monde le lui conseillait* Non, il eut le courage de se réduire à l’absolu nécessaire pour acquitter ses dettes, et sa généreuse grand’mère, la comtesse de Lescure, a imité son exemple, toutefois sans rien retrancher de ses nombreuses aumônes ? ils ont payé sur leurs revenus, leurs amis les ont aidés, et surtout le respectable M. d’Àuzon (i), le meilleur des parents, A vingt-cinq ans, M* de Lcscure n’avait plus que deux cent mille francs de dettes et quatre-vingt mille livres de rentes, en comptant la fortune de sa grand’mère.

C’est de mon oncle, le marquis de Lescure, que la mort est rapportée, dans l’histoire de l’abbé Barruel, sous le nom àe chevalier de Lescure ; [[osais peu de chose à cet égard, mon mari n’a répondu qu’une ou deux fois et en quelques mots à mes questions ; je me suis gardée de les renouveler, voyant combien cela lui était pénible. J’en ai parlé à ma mère, maïs elle était si bonne qu’elle ne pouvait crôiré à ces horreurs, Elle pensait seulement qu’Ërmènonville était un endroit livré aux amusements, même au libertinage, et que son beau-frère était mort à forcé de débauches], M. de Lescure, maréchal de camp, avait alors trente-sept ou trente-huit ans» Son père, menin de M, le Dauphin, père de Louis XVI, avait épousé Agathe-Geneviève dé Sauvestre de Clisson (s), dont le frère venait d’être tué à la bataille de Fontenoy. Ses deux sœurs aînées s’étalent faites religieuses, malgré leur mère ; la dernière avait la même vocation, la mort de son frère la décida à y -renoncer, afin de ne pas laisser sa mère seule,

t *

(*) Hector-François Sonnet d’Auzon, chevalier, eelgneur du Beignon, prie Poùzauges, et de ta Boulayc, paroisse de Treize-Vents, en bas Poitou, fusillé & tijàln ; près Savons ?, en décembre 1793»

(a) Agathe-Geneviève Sauvestre, dame du comté des Motbes et de Clisson en Poitou, mariée, te i 5 février 1746, à François-Alphonse de Salgues, marquis de Lescure, en Albigeois, baron de Salnte-Flaive en bas Poitou, meswe de camp du régiment Dauphin-dragons, tué sous le» murs dé Plaisance le 16 Juin 1746*

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r~ 47 r~

[Le comtc.de Lescure, nommé colonel d’un régiment de dragons

alors en Italie, partit un mois après son mariage, traversa très difficilement les Alpes, couvertes de neige, et arriva la veille de la bataille de Plaisance. Il y fut blessé et ne voulut jamais quitter le champ de bataille ; il était le seul colonel de dragons présent, et les commandait tous, « Ma situation est trop belle, dit-il, à mon âge, pour me retirer, # Blessé une seconde fois, les dragons l’emportaient, un boulet de canon lui fracassa la tête dans leurs bras. La comtesse de Lescure, restée, grosse, était une femme d’une profonde piété ; elle consacra ses {ours à sa mère et à son fils, le marquis de Lescure. Celui-ci fut traité avec beaucoup de faveur, à cause de son père ; il s’était marié & dix-sept ans, avec Jeanne de Durfort de Civrac, scieur de ma mère. M mo de Lescure mourut en couche, laissant un fils que j’ai épousé ; l’amour que lui portait son mari était si violent, qu’il faljut le garder à vue pour l’empêcher de se tuer. A vingt-trois ans, mon oncle, par obéissance pour sa mère, s’était marié en secondes noces avec M 1Ia de Sommièvre (1). Il en eut une fille qui mourut en naissant ; sa femme resta quatre ans dans un état cruel, et mourut elle-même avec un courage et une piété au-dessus de tout éloge. Elle adorait son mari, qui, sans l’aimer, lui a toujours témoigné beaucoup d’attentions. Mon onde était doux, bon, gai, très brave, ce qu’on appelle dans le monde un homme rempli ^honneur ; mais il se livrait avec fureur & tous les amusements, à tous les plaisirs. Toutîe monde l’aimait, parce qu’il avait le caractère le plus aimable ; il ne comptait pour rien ni la peine ni la dépense..

  • [N épris de Madame ce fut elle qui l’entraîna £

Ermenonville. Il y passa habituellement les dernières années de sa vie, au milieu de toutes les folies qui ont attaché des

souvenirs si singuliers & ce séjour. Mon beau-père était d’une

(0 Anno-Mârie-TMfèic de Sommlèvrc, fille de Gaapftrd, comte de Semmièvre,

et de Louiee de Choiseul.

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telle légèreté, que tout lui paraissait des plaisanteries. Quand il tomba malade, il écrivit & son üls de venir le soigner ; il fallait qu’il se sentît alors bien dangereusement atteint. Il resta quarante jours entre la vie et la mort, transpirant sans cesse, d’une faiblesse extrême, et pourtant sans fièvre ; il témoignait & son fils une grande impatience de quitter Ermenonville, et lui disait qu’il n’y retournerait jamais, M. de Lescure ne s’éloignait de son père que pour aller dîner avec les habitants du château et rester par politesse une demi-heure environ au salon. Deux choses l’avaient frappé dans cette étrange société : c’était d’abord les propos les plus lestes, auxquels prenait part M» de PI***, qui avait là ses trois filles non mariées, lesquelles répondaient sur le même ton, et puis, parfois, cette société si folle s’asseyait avec l’air du plus profond recueillement autour d’une des personnes qui ouvrait la Bible et en faisait ta lecture. A leur maintien, on les eût pris pour une assemblée de moines. Dès que le livre était fermé, les propos lestes et les rires indécents recommençaient. Il me reste dans la tête des choses que je ne veux pas assurer, ne me rappelant pas de qui je les tiens, mais ce n’est toujours pas de mon mari. Quand cette société crut pouvoir initier mon oncle, qui se livrait- sans y attacher la moindre importance, pour s’amuser, on voulut lui faire prêter le fameux serment, en lui tenant sur le cœur la pointe d’une épée ; mais, saisi d’une juste horfour, il s’écria : « Enfoncez l’épée, jamais je ne ferai ce serment. » Les adeptes redoutant la suite d’un assassinat pareil, ou qu’il n’avertît le Roi, prirent le parti d’éclater tous de rire, en le comblant d’éloges et lui dirent qu’ils avaient voulu plaisanter, sûrs de le voir refuser un si horrible serment, qu’aucun d’eux ne voudrait faire non plus.

Mon onde, se sentant un peu mieux, demanda des chevaux et se fit coiffer, en disant à son fils : « Nous resterons un instant au salon pour prendre congé. » Mais en se levant pour ôter sa poudre, il tomba sur le parquet, et mourut deux minutes

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après, sans prononcer une parole. Voilà tout ce que j’ai su de M. de Lescure au sujet de la mort de son père. Périer, son vieux et fidèle valet de chambre, fut témoin de l’autopsie qu’on fit de son corps et entendit causer les médecins ; il n’a jamais cessé de répéter que son maître avait été empoisonné, qu’il en avait eu des preuves évidentes, et que d’ailleurs la maladie était d’un genre inexplicable. On dit à son fils et au public qu’on lui avait trouvé un abcès dans les côtes, suite d’iin coup qu’il s’était effectivement donné contre un arbre en chas# sant.

La société d’Ermenonville se dispersa sans bruit peu après la mort de M. de Lescure ; M. de PI***, fortement soupçonné d’infamies inconnues, se rendit en Brabant, d’où il écrivait continuellement à Madame ***. Celle-ci affectait l’irréligion. Ses parents, chez qui elle s’était retirée, firent prier Madame de la Rochebrochard d’Auzay (i) de venir la voir, elles avaient été amies d’enfance. M B * d’Auzay la décida à aller à la messe un dimanche, on lui donna un livre, elle-même fit remarquer qu’elle le tenait & l’envers. Elle se mourait, on n’a jamais su de quel mal ; continuellement le sang coulait goutte à goutte de sa bouche, elle ne se plaignait pas, se levait, s’habillait et ne voulait foire aucun remède. Un jour, M"* d’Auzay lui ayant offert un verre de limonade, elle parut l’accepter avec plaisir ;

. elle le portait à sa bouche, son amie lui dit : « J’espère que ce petit remède vous fera du bien ; » elle jeta aussitôt le verre en disant : « Ah, c’est un remède ! » Elle mourut sans dire un mot, avec un air profondément insensible et concentré. C’est aussi Périer, je crois, qui a raconté que la veille de la mort de mon oncle, M. de Pi*** vint le voir et lui demanda de

(i) Mârte-FrançoUe Joualard d’Yversay, née le 17 mal 17s», dame de Bua#e* rotlet et du Coudreau, mariée, le 17 Juin 1776, & François-Xavier- Joacph Brochard de la Rochebrochard, baron d’Auxay, pria Fontenay-lc-Comtc, capitaine aux che* vau-légers, chevalier de Salnt*Loui«.

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ses nouvelles ; le malade daigna à peine lui répondre. Alors, M. de PI*** prit de la tisane, là versa dans une tasse, y. mît du sucre, et la tournant avec une cuiller, la lui présenta en dlsànt i « Prenez, cela vous fera du bien. » Mon oncle le repoussa d’abord d’un air indigné. M. de PI*** le regarda d’un œil fermé et assuré ; mon oncle, sans dire un mot, saisit là tassé avec une expression de colère et de courage, et but sans cesser dé fixer M. de PP**. Les yeux de ces deux hommes, arrêtés l’un sur l’autre, avaient quelque chose de terrible.)

J’aimais mon cousin, mais le désordre de son père avait changé les idées de mes parents ; Us avaient raison. Qui aurait pu croire qu’il fût assez maître de lui-même pour n’avôir jamais aucune faute à se reprocher ? Jamais il n’eut à se repentir de la plus légère étourderie, qu’on trouve même naturelle aux jeunes gens, et cela dans aucun genre. (Toujours rempli de crainte et d’amour de Dieu, évitant jusqu’à là moindre pensée qui pût l’offenser, il avait un air triste et distrait dans le monde, où il n’écoutait presque jamais ce qu’on disait ; en famille il était plutôt gai.) J’ajouterai que jamais de sa vie, il n’a eii la moindre brusquerie, ni colère ; il avait une égalité d’humeur et’un sang-froid que je n’ai vus qu’à lui, et d’autant plus extraordinaires, qu’il était fort vif ; mais il était un peu entêté, ce défaut vènait beaucoup des plaisanteries qu’il recevait à tout propos ; accoutumé à résister sans relâche à ses goûts et à ceux des’autres, * il était nécessairement tenace à ses idées. Il passait sa vie à lire, à étudier ; comme il avait une mémoire prodigieuse et qu’il réfléchissait sans cesse, il savait tout, mais n’en jouissait guère.

Un trait singulier fera connaître mieux M. de Lescure. Ii était un jour dans le salon de ma grand’mère avec quelques personnes, et, suivant son habitude, ayant trouvé un livre, il le lisait au lieu d’écouter la conversation ; ma gnmd’mère lui en fit reproche, et comme apparemment elle s’ennuyait, elle le pria

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de lui lire haut, ce qu’il fit sur le champ. Au bout d’une demi'* heure, quelqu’un s’étant approché ; de lui, slécria : « C’est de l’anglais I comment ne l’avez-vous pas dit ? » Il répondit d’un air déconcerté : « J’ai pensé que bonne maman rie sachant pas l’anglais, je devais lire en français. » Jamais il n’aurait songé à le dire. Je crois que rien ne prouve mieux ses connaissances et sa modestie ; je pourrais citer d’autres traits du même genre. Monsieur, comte de Provence, est un des hommes les plus instruits, surtout pour les langues. Après l’heure de la Cour, il aimait souvent & s’entretenir avec ceux des courtisans qui avaient, comme lui, le goût de l’étude ; Un. jour, M. de Montes ; quiou (i), qui était de sa maison, arriva pour dîner chez ma grand’mère ; U avait à la main un volume d’Horace. Il sortait, dit-il, de chez Monsieur ; lui et d’autres avaient voulu expliquer une ode très difficile, il» n’avaient jamais pu saisir avec précision le véritable sens de l’auteur, ils trouvaient toujours qu’il y manquait quelque chose ; il voulait porter cette ode partout, jusqu’à ce qu’il eût trouvé la véritable idée du poète. Il y avait beaucoup de monde chez ma grand’mère ; chacun se récusa. Alors elle dit à M. de Mohtesquiou î « Tenez, savez-vous qui il faut consulter ? mon petit-fils. » M. de Lescuré avait alors seize ans, U sortait de l’École militaire. On l’appelle ; il était à la fenêtre, bien. embarrassé et tournant le dos & tout le monde. Il s’avance, en assurant qu’il y a bien longtemps qu’il n’a-Iu du latin, qu’il est incapable d’expliquer Horace. « Essayez, je le veux, dit ma grand’mère, il sera très simple que. vous ne réussissiez pas. » Il prend le livre, lit l’ode d’un bout à l’autre, très vite, saisit le passage saris hésiter. M. de Montesquiou lui saute au cou, court chez Monsieur, et M. de Lescure, bien rouge, bien honteux, retourne à

(i) Aonc-Plerre-Elfsabctb, comte do Monte*qulou-Fwen*ac» no & Pari» lo 3 i sep* tembre *764, premier écuyer de Monsieur, plue uni membre du Corps législatif, grand chambellan de Napoléon, sénateur, pair de France en (819, mort au château de Cou ru n vaux, dans la Sarthe, te 4 août 1834.

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la fenêtre, disant entre ses dents : « C’est un pur hasard, je sais très mai le latin. » Il possédait également bien l’allemand et l’italien, était très fort en histoire et en géographie, excellait dans les mathématiques et calculait de tête d’une manière étonnante ; depuis, 11 se livra pendant plusieurs années à l’étude approfondie des fortifications et de la tactique. Il dessinait à merveille le paysage d’après nature. Il aimait beaucoup monter & cheval, mais détestait la musique ; U avait du plaisir à la danse, faisait bien les pas, mais se tenait mal.)

J’étais élevée à la plus grande confiance vis-à-vis de mes parents ; ma mère me fit voir facilement que M. de Lescure étant ruiné, je ne pouvais l’épouser, et U fut encore plus aisé de me le faire paraître assez ridicule dans le monde, pour m’en dégoûter. Je ne pouvais m’empêcher de l’aimer, mais c’était comme un frère ; on lui en laissait la liberté avec moi ; nous sentions que nous n’étions heureux qu’en semble. Quand il était à lire dans un coin de ma chambre, pendant que j’étudiais avec ma gouvernante, il me semblait que je respirais un nouvel air ; cependant je ne me rendais pas compte de ce sentiment. J’étais l’innocence même et j’avais été si bien détournée de mes idées, que j’aurais été fort affligée d’épouser mon cousin qui était si gauche. Lui m’aimait de son côté ; mais, sachant la volonté de mes parents, reconnaissant de leur confiance pour lui, pénétré de religion, et surtout d’une timidité et d’une réserve sans égale, il ne m’a jamais fait entendre un seul instant qu’il m’aimât autrement que comme un frère. Mais c’est assez parlé de lui, et ce serait beaucoup trop, si je n’écrivais pour moi seule et si lui ne s’était depuis rendu célèbre.

A quatorze ans, je perdis ma grand’mère ; nous fûmes à une campagne nommée Brimborion, que nous prêta Madame Victoire ; c’est sur le chemin de Versailles à Paris, au bas.de Bellevue. Mon grand-père était accablé de douleur, ainsi que toute ma famille ; M me de Chastellux était auprès de Madame

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Victoire ; mon père, ma mère, mon oncle de Lorge, M. de Lescure et moi nous étions avec mon grand-père. Il était attaqué de la pierre ; son état et la mort de sa femme avaient rendu notre maison le séjour du deuil et de la tristesse. Le silence le plus absolu, interrompu seulement par des larmes, régnait dans notre solitude, où rarement on permettait à deux ou trois amis de venir passer une heure.' Dans ce temps, M. de Montmorin fut nommé ministre des Affaires étrangères ; mon mariage fut retardé d’un an, & cause des chagrins de ma famille.

Je passai cinq mois à Brimborion, n’ayant pour tout plaisir que celui de jouer aux échecs avec M, de Lescure. Mon grand-père mourut, et maman fut trois semaines dans un état si affreux, qu’elle ne revenait de ses longs évanouissements que pour avoir des convulsions ; aucun remède ne pouvait la soulager ; c’était son âme qui était malade.

On conseilla à mon père de la faire voyager. Nous partîmes pour la Suisse ; elle y avait pour amis M me de Diesbach et la famille d’Affry (i). Nous étions dans la première voiture, mon père, ma mère, ma gouvernante, un aumônier et moi ; maman pleurait toujours, personne n’osait dire Un mot ; nous allions & petites journées. De temps en temps, quand il y avait un joli point de vue, mon père le lui faisait remarquer ; elle regardait d’un air incertain et refermait les yeux. Elle avait tous les soirs une attaque de nerfs. C’est ainsi que nous avons voyagé pendant cinq mois.

(i) Marie-Madeleine d’Affry, née en 1739, fillo do Louis* Auguste-Augustin comts d’Affry (né à Versailles le »8 août 1713, ambassadeur de France, lieutenant général, colonel des gardes suisses, chevalier des ordres en 1784, mort en son château de Saint-Barthélemy, dans le canton de Vaud, le jo Juin 1793), et de Marte-ÉH* saboth d’Alt. Elle épousa, le si septembre 176a, François-Frédéric, comte de Diesbach Torny, né à Fribourg en 17391 II servit peu de temps’au régiment des gardes suisses, où 10 trouvaient plusieurs membres de sa famille ; rentré dans sa patrie, Il occupa diverses places de magistrature, fut nommé, en 1780, chambellan de l’empereur d’Autriche, et mourut sans enfant le 11 septembre 161 r. La comtesse de Diesbach, dame de la Croix étoilée d’Autriche, mourut à Fribourg le ss mars :82a.

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Mon oncle de Lorge, ses deux fils, Mme de Diesbach, plusieurs autres personnes se joignirent à nous. Nous étions quelquefois dix-huit maîtres ensemble» Nous passâmes, en allant, par Auxerre, Dijon, Salins et Pontarlier. Nous par» courûmes tout ce qu’on peut voir de la Suisse, en voiture, et nous revînmes par Bâle, Strasbourg, Nancy. Je ne ferai pas de relation de ce voyage, je dirai seulement que j’y vis Lavater (i) et Cagliostro (a).

Comme nous arrivions à Brientz, il y avait un monde énorme & la promenade ; on nous dit que beaucoup de personnes se rendaient dans cette petite ville pour consulter Cagliostro ; il y demeurait depuis quelque temps, et tous les habitants avaient pour lui un enthousiasme et une confiance sans bornes ; les malades s’y rendaient en foule. Mon père ne l’avait jamais vu, il eut la curiosité de connaître cet homme qui venait de foire tant de bruit ; trois ou quatre de nos compagnons de voyage voulurent l’accompagner ; U fut décidé qu’ils iraient à huit heures du matin, et que notre caravane attendrait leur retour pour se remettre en marche. Je fis des instances si vives à mon père, qu’il consentit à m’emmener. Nous arrivons chez Cagliostro, mon père demande qu’on lui annonce des Français, le domestique répond qu’il n’en reçoit jamais aucun, à Dites-lui, reprend mon père, que je suis très proche parent de M wa de Brivazac (3) s. Celle-ci avait reçu pendant plusieurs mois, à Bordeaux, Cagliostro et sa femme ; ü lui avait tourné la tête, elle

(t) Jean-Gaspard Lavater, né à Zurich en 1740, premier pasteur de l’église Saint* Pierre, a publié un grand nombre d’ouvrage». Il mourut en 1801 d’une blessure reçue à le prise de Zurich.

(a) Joseph Balsamo, né à Païenne en 1743, d’abord frère de la Miséricorde, médecin, puis aventurier, se fixe en France en 1780, ftit enfermé en 1788, condamné, k Rome en 1791, à ht prison perpétuelle, comme magicien et torder pratiquant la franomaçonmrU ; U mourut en 1795 su fort Saint-Léon. Se femme, Loreuxa Pendant, était fille d’un passementier de Rome ; elle frit arrêtée avec Cagliostro, en 1789, et condamnée è finir ses jours dans un couvent.

(S) Marguerite de La Porte de Puyforrat, mariée à Angoulême à Jean-Baptiste* Guillaume-Léonard de B ri vaste, conseiller lai au Parlement de Bordeaux.

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le croyait le plus habile et le plus vertueux des hommes (c’était avant l’affaire du collier). Le domestique sortit et revint très vite nous dira de monter, À peine sommes-nous entrés dans un salon assez petit, Cagliostro arrive, escorté de deux hommes, dont l’un était le ministre protestant ; ils paraissaient remplis d’admiration et de Joie.] Cagliostro nous reçut avec politesse* II était assez petit, gros, noir, avec une belle figure ; je fus très étonnée de ce que, entièrement habillé et comme tout le monde, il n’avait point de cravate, le col de sa chemise était renversé, garni de mousseline, comme aux enfants de ce temps-là. On commençait à peine les révérences et les compliments, que sa femme entra et s’empara de moi, à mon grand regret, car je ne pus rien entendre de ce que disait son mari, M m * Cagliostro n’était pas très jeune, mais sa figure, assez jolie, était douce et aimable ; elle était fort petite, un peu grasse, très blanche. KUe était très bien coiffée, avait un chapeau & plumes, des boucles d’oreilles, une robe de mousseline sur un dessous rose, une quantité de garnitures ; [sa toilette n’eût pas été ridicule après dîner, mais & huit heures du matin, elle l’était & l’excès. Je n’avais pas encore quinze ans, elle me traita suivant mon fige, et fut du reste charmante. Elle me parla du lac de Brientz, des promenades, de musique, me força d’essayer un clavecin qui était là tout ouvert ; au bout de quelques minutes, j’enrageais.] Comme nous nous retirions, j’entendis seulement cette singulière phrase, que je n’oublierai jamais : à Soyez sûr, monsieur le marquis, que le comte de Cagliostro tâchera toujours de se rendre utile à vos ordres, s A notre retour de Suisse, j’avais quinze ans ; maman reprit sa place auprès de Madame Victoire, et moi mon heureuse vie. Je voyais cependant beaucoup moins de mondé. Maman, toujours affligée, ne recevait guère que des amis, et sa santé était fort dérangée. M w * de Montmorin (i), ma future belle-mère,

(i) FmnçoiioGabrieUo de Tenu, née en 174e à Chadleu, en Auvergne, mariée, en 1764, à Armand-Marc, comte de Montmorin Saint-Hérom ; dame pour accom-

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nous faisait de fréquentes visites et m’accablait d’amitiés ; le temps de mon mariage approchait ; son fils venait chez maman avec son gouverneur : nous prenions des leçons ensemble, nous n’osions nous adresser la parole, tant nous étions timides. On n’était jamais convenu que verbalement des articles, ’sans soupçonner qu’on pût se tromper de part ou d’autre. Mon trousseau était fait, mon mariage allait se célébrer dans la quinzaine, il fut question de dresser le contrat. M. de Montmorin dit à mes parents : « Je ne veux pas vous cacher que j’ai peut-être des dettes. Je me suis toujours occupé des affaires du Roi, jamais des miennes. Quoique j’aie toujours eu des places où tout le monde s’enrichit, mes gens d’affaires prétendent que je suis ruiné ; je vous les enverrai, et, en même temps que vous vous éclairerez,

vous me rendrez le-même service. »

Effectivement, il se trouva que le désordre et le pillage avaient si bien régné dans la maison de M. de Montmorin, qu’il avait plus de dettes que de biens. Je citerai un seul trait : M w * de Montmorin dit qu’au moins il lui restait sa dot de deux cent mille livres, et qu’elle pouvait en avantager son fils ; on lui répliqua qu’elle avait répondu pour un compte de tailleur, et ce compte se montait à cent quatre-vingt mille livres. M. de Montmorin, lancé aux plus grandes places, comblé de dignités, de faveurs de tout genre, ne pensait qu’à son ambition. Ma mère, qui tenait aux choses plus solides, rompit mon mariage ; elle ne voulut pas me sacrifier au hasard des vicissitudes de la Cour, et tout fut fiai, en conservant entre les deux familles l’amitié et l’estime qui les unissaient de tout temps. Moi, je pleurai les bals que M m * de Montmorin m’avait promis, le nom de dame, mais je fus sur-le-champ consolée, quand maman m’assura

pagner Madame Sophie de France. EUE fut guillotinée le 10 mai 1794, avec Madame Élisabeth, ainsi que son fils Hugucs-Antdne-Caiiïte de Montmorin, né i Versailles en novembre 1771, sous-lieutenant au S* chasseurs en 179s.

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qu’elle me marierait bientôt et que i’Irals au spectacle et à toutes les fêtes également*

Je me rappelle ici des détails que je tiens de ma mère, et qui concernent le chevalier d’Eon (i). Je n’ai vu nulle part ’ que l’on ait fait connaître les motifs pour lesquels le Roi avait exigé de lui qu’il ne revînt en France qu’habillé en femme. M. d’Eon ayant parlé, écrit et agi de toutes les façons contre M. de Guerchy (a), ambassadeur à Londres, dont U avait été secrétaire, M. de Guerchy le fils (3), son père étant mort, voulait se battre contre le chevalier, à moins que ce ne fût une femme, comme on en avait répandu le bruit. Alors, pour empêcher le duel, le Roi obligea M. d’Éon à porter des vêtements de femme. J’ai aussi entendu dire à ma mère que la France l’avait envoyé en Russie, lorsqu’il était encore très jeune, et cela comme espion, pour être femme de chambre de l’impératrice Elisabeth (4). Il avait occupé cette place pendant trois ans ; et, plusieurs années après, la Russie ayant eu des soupçons sur cette aventure, la France se trouvait bien aise de soutenir que c’était une femme. Je me souviens de l’avoir vu dans mon enfance, à Versailles, chez ma grand’mère. Il était alors l’objet de la curiosité générale, et passait en effet pour une dame (5). Il me semble encore voir cette étrange figure. Il portait une robe noire avec un grand

(i)CharlM-GcncvJève-I^>uU-Augu«to-Tlmothéo do Beau mont, chevalier d’Éon. nd à Tonnerre en 1708, officier et diplomate, chevalier de Saint-Louis en 1763, mon à Londres te ai mat 1810.

(») Ctaude-Françols-Louis Régnier, marquis do Guerchy, né en 171$, d’une famille de Bourgogne, lieutenant général, chevalier des ordre* du Roi, marié à GabrieUe-Lydle d’Harcourt, mourut à Farts te *7 septembre 1767.

(3) Anne-Louis Régnier, comte, puis marquis do Guerchy, né & Paris, le 3 février 1755, marié & Marie-Françoise du Roux do Sigy, mourut en 1806 k Montreuil-sur-Mer.

(4) Élisabeth Pétrowna, fille de Pierre le Grand, née le 5 septembre 1700, impératrice de Russie le 6 décembre 1741, morte le «9 décembre 1761.

(5) Selon ta Biographie miremile, a» fut en 1777 qu’il se trouvait à Versailles j alors je n’aurafa eu que cinq ans, et pourtant je suis portée & croire que c’était nlus tard. (Note de l’auteur.)

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bonnot qu’on appelait une baigneuse ; il était affreux sous cette couture. Des sourcils noirs et épais ombrageaient ses yeux orients ; un teint animé, rouge-noir, accompagnait ce hideux visage ; son air baril et le mouvement de ses bras et de ses jambes, qu’il soulevait en gesticulant, c’était incroyable à volrl Il portait une énorme croix de Saint-Louis, Je me rappelle que, devant moi, un autre chevalier de Saint-Louis, maréchal de camp, qui riavait jamais eu l’occasion de faire la guerre, ayant voulu plaisanter sur cette décoration mise sur une robe de femme, il répondit avec colère t « Monsieur, je l’ai gagnée sur le-b»«" p de bataille, et non comme bien des gens, au «su de la

cheminée» »

On me força d’embrasser cette singulière demoiselle, qui me fp<«»i r très grande peur. Ma grand’mère avait un maître d’hôtel qui l’avait vue en homme-, il ne pouvait en croire ses yeux, etentr’ourait à chaque instant la porte du salon où se trouvait le chevalier, afin de le considérer plus attentivement On se divertissait de sa curiosité, et surtout mademoiselle d’Eon, qui l’avait embrassé en le reconnaissant,

Ma mère m’a raconté plusieurs fois tenir de Madame Victoire que cette princesse avait été tourmentée d’une vive curiosité de savoir la vérité sur le Masque de fer. Elle avait supplié à plusieurs reprises le Roi, son père, de lui confier ce secret, il s’y refusa longtemps $ vaincu enfin par ses instances réitérées, il y consentit, à condition qu’elle ferait serment de ne jamais le révéler à personne ; puis il lui expliqua la valeur du serment qu’il exigeait ? elle fut tellement effrayée de la crainte de pouvoir manquer à un engagement si terrible, qu’elle préféra renoncer à connaître le secret. Ma mère tenait pour certain que le comte de Matirepas (i)

/a Jean-Frédéric Phétlppeaux, comte de Maurepes, né le 9 Juillet *701, rtçit le titre de ministre d’Êtet à la mort do ton pire, dèa 17» 5, ft*t minbtre de te Marine et de te Maison du Roi à *4 ans, puis exilé en 1749. Rappelé par toute XVI, U présida le Coneeil d’État, et mourut le si novembre 1781.

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avait été le dernier à le savoir ; toutefois, étant ministre, U l’avait probablement dit au roi Louis XVI].

La santé de maman était toujours très faible ; elle demanda & Madame Victoire la permission d’aller en Gascogne. J’y fus pour la première fois de ma vie en 1788 ; ma mère vit en passant à Tours le cardinal de Rohan ; il se montra d’autant plus touché de ce souvenir, que les gens de la Cour craignent souvent de voir les exilés. Mon oncle de Lorge, avec ses fils, vint en Gascogne, nous passâmes l’été dans ses terres et dans les nôtres. Je revins à Versailles h la fin de l’année avec mes parents : j’avais seize ans, plusieurs partis se proposaient pour moi, maman était encore indécise.

Voilà l’instant des états généraux et le commencement de la révolution.

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CHAPITRE II

DEPUIS LE COMMENCEMENT DES ÉTATS GÉNÉRAUX JUSQU’A L’AFFAIRE DES 5 ET 6 OCTOBRE

J e passerai légèrement sur les événements qui ont eu lieu en 1 789. Je n’écris pas l’histoire, c’est bien assez de raconter la mienne ; aussi je ne m’attache qu’à ce qui m’est personnel, ou que j’ai vu. D’ailleurs, dans ce temps, j’étais une enfant

Versailles était devenu très brillant ; les états généraux y avaient attiré un monde infini, je passai l’été le plus agréable. Maman recevait chez elle, tous les soirs, le duc de Luxembourg (1), président de la noblesse, et une foule de députés du côté droit. Les ducs de Luynes (2) et de Lévis (3) (dont le dernier a depuis réparé ses erreurs par le plus sincère repentir),

<t) Annc-Charl&S’Si gl sm 0 nd do Montmorency, né Je 1 5 octobre 1737, marquis de Royan, puis duc de Pincy-Luxembourg, duc de ChÂMJJon, pair de France, lieutenant générât, capitaine des gardes, donna, le ao août 1789» ** démission de député aux état» généraux et émigra. Il mourut à Lisbonne le i 3 octobre i 8 o 3.

(a) Loui*Jowph’Charl«-Am*bic d’Albert, né te 4 novembre 1748, duc do Luynes et de Chevreutc, pair de France, maréchal de camp, chevalier de Saint-Louis, colonel général des dragons en 178$. Député de ta Touraine aux états généraux, il n’émigra point et ne fut pas arrêté. Appelé au Sénat en t 8 o 3, il mourut à Pari» le ao mai 1807.

(3) Pierre-Mare-Gaston, duc de Lévis, né à Pari* Je 7 mars 1764, émigra en 179a, fut blessé À Quiberon, rentra en France on 1808. Pair de France, maréchal de camp, ministre d’État, chevalier des ordres, membre de l’Académie française, il mourut 4 Paris le i 5 février t 83 o,

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furent obligés de renoncer à venir chez maman, où Ils ne trouvaient que des gens dévoués au Roi*

J’allai voir la procession des états généraux, ainsi que la séance, et plusieurs autres choses remarquables* Je faisais de la musique tous les sqirs avec M. le comte d’Astorg (i), officier aux gardes du corps, qui, dans l’émeute de Versailles contre l’archevêque de Paris, avait blessé un homme, et depuis, avec M* de Savonnières (a), qui avait escorté M. Necker aux frontières, lors de son renvoi le so juillet ; par ces raisons, il était abhorré des patriotes. M. de Galvimont ($) et plusieurs autres personnes formaient notre concert* Je m’amusais infiniment, tandis que, dans le même salon, on faisait les conversations les plus intéressantes.

Les régiments de Bouillon et de Nassau venaient d’arriver à Versailles, ils étaient logés dans l’Orangerie ; nous fûmes les voir. Le lendemain, mardi 14 juillet, à six heures du soir, un monde étonnant sé promenait sur le parterre du Midi, au-dessus de l’Orangerie. Les officiers des régiments faisaient jouer la musique militaire ; on exécutait des allemandes, la joie était sur tous les visages. Je n’oublierai jamais ce moment : quel contraste ! On entend quelques chuchotements* M. de Bonsol (4), officier aux

(») Jean-Jacques-Maric, comte d’Astorg, né À Aueh le >t juin 1759, lieutenant de* gardes dans la compagnie de Luxembourg, colonel en 1788, commanda un corps do l’arméo de Condé. Nommé» en 18s$, maréchal de camp, 11 fut mis à la tête du département de Sche-et-Marne, et retraité, en 1816, comme lieutenant général et commandeur de Saint-Louis} il mourut & Auçb le a8 janvier 182a.

(a) Timoléon-Magdeion-Françols, marquis de Savonnières, né à Meta le *8 novembre 1740. Enseigne au régiment de Normandie en 1755, major du régiment de Navarre en 1776, chevalier de Saint-Louis, mostre.de camp en 1780, lieutenant aux gardes du corps en 1786 ; U eut te bras cassé d’un coup de fusil par un garde national de Versailles, le 5 octobre 1789, et mourut le g février suivant.

(3) Jean-Augustin-Armand de Galvimont, né & VUleneuve-d’Agen, baron de Saint-Martial, comte de Saint-Chamarans, page du Rob puis capitaine dans royal* Piémont, mon & Bordeaux* le 1$ février 18ts, à l’Age de 5 o ans.

(4) Jean-Guillaume- Vincent, comto de Bonsol, né le 1* juin 1751, aux EsseJntes, près La Réolo ; volontaire aux grenadiers de Fijsnce en 1765, sous-lieutenant en 1767, mettre de camp de cavalerie en 177g, chevalier de Saint-Louis en 1784, lieutenant aux gardes du corps en 1789*' Il émigra et fut retraité en s 8 i 5 comme lieutenant générai et grand-croix de Saint-Louis.

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gardes du corps, vient À nous et nous dit r à Rentrée, rentrez, le peuple de Paris est soulevé, il a pris la Bastille, on dit qu’il marche sur Versailles, » La terreur succède à la gaieté, nous retournons dans nos appartements, toute la terrasse devient déserté en un instant.

Je passe les événements qui suivirent ; je dirai seulement une anecdote singulière, que j’ai sue depuis avec certitude. Le jour de la prise de la Bastille, où tout le peuple de Paris criait Vive le duc d’Orléans ! celui-ci, ne sachant prendre aucun parti, fut chez M m * de Lambalie, sa belle-soeur, à l’hôtel de Toulouse, sous prétexte de lui faire une visite, et, dans le fait, pour se cacher. Elle était incommodée, et elle fit ce qu’elle put pour le congédier ; mais il resta malgré elle, depuis six heures du soir jusqu’à onze, parlant peu, paraissant inquiet, demandant à chaque instant des nouvelles et croyant entendre du bruit à toute minute. M me de Lambalie n’eut point l’air de savoir qu’on criait Vive le duc d ? Orléans t ex lui-même n’en parla pas. Il paraît que personne ne savait où il était, car pendant tout le temps Ü ne vint qui que ce fût demande !* & loi parler. Je tiens cette anecdote de la marquise de Las-Cases (t), notre parente, dame d’honneur de la princesse de Lambalie, qui était présente.)

La veille du jour que le Roi alla à Paris, nous passâmes ta soirée chez M. le duc de Sérent ; il nous cacha son départ pour les pays étrangers avec les princes, mais il avait les larmes aux yeux, ainsi que sa famille, en nous quittant. Nous restâmes sans nous coucher. Nos fenêtres donnaient sur la rue des Réservoirs, nous étions dans cette partie du château qui touche l’Opéra. Toute la nuit, on entendit des voitures, des chevaux, des signaux pour se reconnaître ; les écuries de M. de Sérent étaient vis-à-vis

(t) Rose-Rairaonde de Études de Guébriant, née !» 3 » janvier 1756 au château de CoétiUUu, en Bretagne, mariée, en 1776, à Pierre-Jean, marquis de Las-Cases* Beauvoir, morte le 19 juillet »8to, «u château d’Axay-le-Ridcau, Indre-et-Loire.

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do noua* nous le vîmes partir en silence* avec les petits princes et sa famille, À la pointe du jour* nous étions & courir dan» toutes tes galeries* sans savoir ce que nous allions devenir ; nous ne trouvions que des figures effarées et pâles. Les députés accompagnaient le Roi, à la réserve du duc de Luxembourg* forcé de s’éloigner. Tout le monde quittait Versailles, Mon oncle do Lorge* ami, avant l’Assemblée nationale* du duc de Luynes, lui demanda un asile pour nous à Datnplerre, château à quatre lieues de la ville ; nous y fûmes à cinq heures du matin ; nous étions plus suspectes que d’autres, par nos opinions et la société que nous recevions. Un courrier vint nous apprendre le retour du Roi ; nous revînmes à Versailles et reprîmes absolument la même vie. Peu de temps après l’ouverture des états généraux, le Dau* phin (i) mourut de rachitisme ; il était de la plus jolie figure* il annonçait un esprit, un caractère* une fierté et une sensibilité qui doivent le faire regretter, Je le voyais sans cesse, étant fort liée avec M Mei de Mortemart (s), petites-filles du duc d’Harcourt (3), son gouverneur, et. élevées par la duchesse (4), Un seul mot fera connaître combien ce Dauphin était digne d’être aimé : il était dans un état affreux, il ne pouvait plus marcher, et tout son corps n’était qu’une plaie. Il demande un jour qu’on le porte dans le jardin ; d’Harcôurt veut sonner, il lui dit :

« Ah, ne sonnez pas t un tel (un de ses valets de chambre) va venir, il est de servie» aujourd’hui* il me fait mal, » WL m ® d’Har-

(i) Louis*Joseph, fils aîné de Louis XVI, né à Versailles le *a octobre 1781,

mort le 4 juin 1789, . ‘. *

(a) Aime-Victurnienne-Henriette de Rochecbouart*Mortemart, née le 7 mai 1773, mariée en 1789 au duc de Crcy ; NathaUe-Henriette-Vlctumlenne, née le *3 juin » 774 mariée en 179» au prince de Beau vau ; Catheri ne-Vlctumlenno, née le 4 juin 1776, mariée en 1804 au duc de Crussol î filles de Victurnien de Roche* chouart, duc do Mortemart, et d’Anne-Oabrielle d’Harcourt.

(3) François-Henri, comte de UUebonne, né le ti Janvier 1796# lieutenant général, gouverneur de Normandie, puis du Dauphin ; duc d’Harcourt en > 783, mem ro de l’Académie française, mort à States, en Angleterre, le sa juin 1801.

(4) Francoite-Catherinc-Scolastique. d’Àubuason de la Feu Iliade, née à Mite* mont en Périgord, le a août «733, mariée le i 3 juin 17*3 au comte de Ultebonne, depuis duc d’Harcourt, décédée à Paria le ta novembre t 8 « 5 *

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court lui répond : « Il fait tout ce qu’il peut pour vous soulager ; it peut être moins adroit que les autres, mais il est aussi attentif, et le refus que vous ferez de son service le désespérera» » Alors le Dauphin s’écrie j « Ahl sonnez, j’aime bien mieux souffrir que de faire de la peine à un brave homme. » Il était rai* sonnable comme à quarante ans ; on lui lisait de bons ouvrages d’histoire et de littérature, et ses télexions étonnaient. Un jour qu’on lui Usait la tragédie de Mérope, & ce vers :

Le premier qui fut roi fût un soldat heureux,

il interrompit le lecteur, en disant ï « Je n’aime pas ce vers-là. » À sa mort, un de ses valets de chambre, qu’on réveilla pour lui dire : M. le Dauphin n’existe plus, expira dans l’instant de douleur.

M w0 (i) et M llM de Sérent revinrent six semaines après leur départ. Tout le monde se faisait illusion, à la réserve de maman, qui prévoyait les plus grands malheurs, et d’un bien petit nombre de personnes.

Je fus témoin d’une chose qui me fit de la peine ; je rentrais de me promener, le Roi avait fait venir deux cents chasseurs à Versailles, vers le mois de septembre. C’étaient les chasseurs des Trois-Évêchés, auparavant dragons de Lescure (2), du régiment de mon beau*père. On avait mis toutes les formes constitutionnelles nouvelles pour les faire arriver. Ils se présentent à la grille du Dragon, le peuple s’ameute, ferme la grille, jette des pierres aux chasseurs ; on les laisse là, mourant de faim. Sur les cinq heures, le Roi revient de la chasse ; ils crient : « Vive le Roi 1 » et celui-ci passe sans s’arrêter, au lieu de leur dire de le suivre

(1) Bonnc-Marie-Féllcité do Montmorency-Luxembourg, née le 18 février 17^9, mariée, te a ? janvier 1754, k Armand-Louis, comte, depuis duc de Sérent ; dame d’honneur de Madame 1 a duchesse d’Àngoulémo ; morte au palais des Tuileries le 14 février 182 3.

(a) Le 17* dragons, devenu en 1788 régiment des Évéchés, et ensuite a* régiment de chasseurs à cheval.

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et de les faire entrer par le château. Ainsi, ce pauvre Roi, tou» jours faible et incertain, perdait chaque jour de sa dignité. Les dragons entrèrent le soir.

Ce fut vers la fin d’août que la garde nationale de Versailles monta la garde au château. De tout temps on plaçait aux portes extérieures une sentinelle des Suisses et une des gardes françaises ; celles-ci désertèrent peu à peu pour se joindre & la populace de Paris. Enfin il n’en resta que sept fidèlés, dont un sergent. Ils demeurèrent & leur poste trente-six heures, épuisés de fatigue ? ils se retirèrent en versant des larmes. Le lendemain matin, il se trouva qu’ils étaient partout remplacés par des gardes nationaux ; on fut surpris et affligé ; cependant, par la manière dont cela s’était passé, U semblait qu’on dût leur avoir de l’obligation, puisque les portes avaient été abandonnées. Mais n’aurait*on pas dû le prévoir ? Le Roi n 'aurait-il pas pu y remédier, quand on s’aperçut de la désertion ? Les nombreux officiers des gardes françaises n’auraient-ils pas dû s’empresser de prendre le fusil, remplacer leurs soldats, recruter des gens sûrs, etc, .. ? Du reste, je ne veux pas attaquer ici l’intention des officiers ; ils sont restés fidèles, mais ils auraient dû montrer plus d’énergie. À la vérité, c’est plus la faute de leur commandant que de tout autre ; U était bal et sans talent, homme faible et nul. Le Roi fit officier le sergent resté fidèle, et sergents les six soldats, dans les troupes de ligne.

Le octobre fut le jour du fameux dîner des gardes du corps, offert à la garde nationale de Versailles et aux autres militaires. J’en fus témoin ; U se donnait sur le théâtre de l’Opéra, Tout le monde se rendit dans les loges pour le voir ; à chaque instant entraient des soldats de Flandre, des gardes nationaux, des gardes suisses ; ils se réunissaient pour boire à la santé du Roi. Cette fête parut si touchante, qu’on engagea le Roi et la Reine à s’y rendre ; ils y vinrent, la Reine portant son fils, le nouveau Dauphin. Ils parurent dans les loges, aux acclamations

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redoublées} ta musique jouait : O Richard, 6 mon roil On décida le Roi & aller sur le théâtre pour faire le tour de la table ; la Reine le suivit et parla & chacun avec sa grâce enchanteresse, qui savait si bien captiver les ccours ; elle confia successivement le Dauphin à différents gardes du corps. Après une demi-heure au plus, elle se retira avec le Roi, L’ivresse, l’enthousiasme étaient au comble, tout le monde versait des larmes de joie et d’attendrissement ; tous les officiers qui étaient & table sautèrent dans l’orchestre et de là sur l’amphithéâtre, pour gagner plus vite la galerie de l’Opéra et s’y trouver avant le Roi, qui avait fait le tour par les corridors, U semblait que tout ce monde montait à l’assaut ; on poussait des cris confus de : Vive le Rot, vive la Reine, nous les défendrons, mus mourrons pour eux ; qu’on vienne les arracher de nos àrasl Je n’entendis’aucune provocation contre l’Assemblée nationale ni le tiers état. Tous les militaires qui avaient suivi le Roi, après s’être retrouvés sur son passage, se mirent à courir sur la terrasse, dans les cours, sous les fenêtres de chaque membre de la famille royale ; ils allèrent de lâ sous le balcon du Roi, qui y parut* Quoique ce balcon, qui est celui de la cour de marbre, en face de la grille, fût à une très grande élévation, plusieurs militaires s’élancèrent dessus, l’épée à la main, en criant : Vive le Roi ! C’est une chose incroyable, mais cependant très vraie. Le Roi, la Reine étaient en larmes, rien ne fut plus touchant que cette scène.

Il y eut le lendemain un déjeuner des gardes du corps seuls, à leur quartier ; on prétend qu’il fat encore plus vif que le dîner, mais il n’y eut pas de témoins et tout se passa entre eux ;

Je me rappellerai toujours que M. le comte de Narbonne* Frttzlar (i) (ainsi surnommé par Louis XV, à la suite de sa belle défense de cette ville), vieux militaire célèbre et non employé,

(0 Jwto-FrançoU de Narbonne-Pelct, né lo 3 i décembre 1726 à Stint-Paui-Trois-Chftteaux, en bat Dauphiné ; lieutenant général, grand-croix de Saint-Loula, il mourut à Parlai !* 28 Janvier 1S04.

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était à Versailles depuis les troubles, espérant être utile, au Roi, Quoique fort âgé, il avait l’agilité d’un Jeune homme ; il faisait tous les fours un exercice violent à pied et & cheval, afin de conserver ses forces ; il venait sans cesse chez maman. Il y soupa le 4 octobre ; tout le monde partait du fameux dîner, et les habitants du château de Versailles croyaient être devenus invincibles. Maman lui demanda ce qu’il en pensait, il lui dit à voix basse, mais je l’entendis : « Madame, depuis trois mois je me promène dans la ville et les environs, pour juger les intentions de chacun et les dispositions de défense en cas d’attaque ; il n’y a nul ensemble, nulle prévoyance, nulle précaution, et, si M. de la Fayette veut venir attaquer Versailles, il prendra toute la Cour d’un coup de filet. Je crois bien que, s’il fût venu le soir même du dîner, on se serait battu à merveille, quoique sans ordre ; mais à présent, c’est différent, chacun s’endort et le Roi est perdu. »

Ce fut le lendemain que cette triste vérité fût prouvée. Le Roi était parti pour la chasse ; on commença à dire, sur les trois ou quatre heures, que le peuple de Paris venait attaquer le château ; on ne pouvait croire cette nouvelle. Cependant on fit ranger quelques troupes devant la grille des Ministres* et on envoya avertir le Roi, Il chassait dans les bois de Meudon, il reçut ses courriers. Il arriva aussi de Paris un chevalier de Saint-Louis, qui se jeta & ses pieds, l’avertit du danger et se retira sans dire son nom.

Le Roi revint en voiture au grand galop par la Porte* Verte et, par conséquent, la grande avenue ; cinq minutes plus tard, 11 eût été enlevé à la jonction du chemin de Paris, par l’avant-garde de la Fayette, ou plutôt par une troupe de la lie du peuple, hommes et femmes ramassés au hasard. C’eût été très heureux : les volontaires parisiens étaient encore à la barrière, la plupart d’entre eux étaient forcés, et il n’y avait nul ordre dans leur marche. Sitôt qu’on aurait appris l’enlèvement du Roi, les

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huit cents gardes du corps et les deux cents chasseurs, qui étaient déjà à cheval, auraient volé pour le délivrer, et les Parisiens, surpris de cette brusque attaque, se seraient culbutés les uns sur les autres ; mais par malheur le Roi arriva ; il s’enferma dans son cabinet avec le perfide Nccker (t) et ses autres

ministres, dont bien peu étaient purs.

On ferma les portes du château ; tout y était en désordre, une foule de personnes couraient les galeries ; il y avait environ deux mille hommes dans le château, la plupart gentilshommes : Ils étaient en habit habillé, chapeau sous le bras, n’ayant pour armes que leurs épées, quelques«uns avaient des sabres et des pistolets ; le tout ensemble excitait la pitié : leur bonne volonté et leur ridicule comme militaires. Tout le monde était ahuri. Nous allâmes dans le salon d’Hercule, avec beaucoup de dames, pour voir par la fenêtre ce qui se passait dans les cours : environ six cents hommes ou femmes, et surtout hommes habillés en femmes, étaient sur la place d’Armes ; ils étaient déguenillés, armés les uns de faucilles, les autres de piques. Ils avaient traîné deux petits canons et criaient : Du puttt. Tout le monde sait qu’il y avait une disette, feinte au fond, mais très réelle pour le particulier ; elle s’étendait à Paris, Versailles et environs.

Cet amas de misérable était l’avant-garde de Paris : le peuple de Versailles s’y joignait un peu, mais il était encore retenu par l’incertitude.

Les gardes suisses étaient rangés en bataille, à droite sur la place d’Armes, le régiment de Flandre à gauche ; cinquante cavaliers de maréchaussée et les deux cents chasseurs y étaient aussi ; huit cents gardes du corps à cheval se tenaient devant la grille de la cour des Ministres, en dehors ; un piquet de

(1) Jacques Neeker, né è Genève en * 73 *, d’abord banquier à Pari*, fut directeur général de* Finance* de 1776 à 178*, pul* en 1788 et 1789 ; » *e retira, en 1790, dan* sa terra de Coppet, prés Genève, et y mourut en *804.

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gardes suisses était & chaque porte extérieure, et des gardes du corps & pied, * aux portes intérieures.

Nous regardions toutes ces dispositions ; quand nous vîmes un officier des gardes du corps qu’on emportait ; on le fit entrer dans la cour, et on le déposa chez M, de la Luzerne (1)1 ministre de la Marine et ministre fidèle.' C’était M. de Savonnières ; il venait de recèvoir au bras une blessure dont il est mort au bout de quatre mois ; il s’était séparé de trois ou quatre pas de sa troupe, il avait été tiré à bout portant. En recevant le coup, Il s’écria : « Mes camarades, ne nie vengez pas ; attendez les ordres du Roi, défendez-le. » Nous fûmes très saisis de ce spectacle, d’autant plus qu’il y avait plusieurs femmes d’officiers des gardes du corps à la fenêtre, avec nous. ! Cependant ce ne fut qu’un incident particulier, et on ne fit rien de plus. Il faut l’attribuer & ce que les patriotes en voulaient personnellement à M. de Savonnières, parce qu’il se distinguait par son courage et qu’il avait escorté M. Necker, comme je l’ai déjà dit.

Nous rentrâmes dans notre appartement et en sortîmes plusieurs fois ; il va sans dire que mon père ne quittait pas Monsieur. Tantôt on disait que toute la garde nationale arrivait, tantôt que c’était un faux bruit* Enfin, à neuf heures du soir, ' nous entendîmes le tocsin que le peuple sonnait. On fit rentrer les gardés du corps dans leur quartier, et, pendant ce temps, on tira sur eux : ce fut en partie ces misérables venus de Paris, dont le nombre augmentait à chaque instant, en partie la garde nationale de Versailles. On ne doit pas oublier que M. Collet, qui en était un des capitaines, se jeta entre le peuple et les gardes du corps et reçut deux coups de fusil : cela fit cesser le feu. Les gardes

du corps, qui avaient l’ordre de ne pas riposter, se retirèrent*

<t) César-Henri, comte de ta Luiorae, ni à Pari» te aï février 1737. lieutenant général en 1784. ministre de la Marine de 1787 à 1790, émigra et mourut -en Autriche, b Bernau, prés Wells, le «4 mars >799.

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Dans le moment où nous entendions les coups de fusil» le tocsin et la générale que le peuple faisait battre, M. de Cal* vimont, jeune homme de nos parents, entra chejs maman et tomba évanoui sans pouvoir proférer un mot. Il était venu à pied de Paris, et avait fait plus de dix lieues pour éviter d’être emmené par le peupla, coron arrêtait tout le monde sur la route et dans les rues ; on forçait hommes et femmes à marcher contre Versailles, M. de Calvimont n’avait pas dîné, il avait toujours couru, entendant les tambours parisiens tout le long du chemin ; arrivant au moment des coups de fusil tirés par les troupes de Versailles sur les gardes du corps, il crut que le combat était commencé. Les portes du château étaient toutes fermées, mais comme il avait été page, il trouva le moyen de pénétrer avec deux de ses amis. Nous fûmes fort effrayées de le voir entrer et s’évanouir ; maman et moi étions seules, mon père était dans la galerie avec les autres gentilshommes pour défendre le Roi. Nous fîmes revenir M. de Calvimont, et sitôt qu’il eut mangé, il se rendit à VCEil-de-Bœuf. Nous avons su depuis qu’il était d’une association de quatre cents jeunes gens qui avaient proposé plusieurs fois d’enlever le duc d’Orléans ; les ministres ne l’avaient jamais voulu, et il venait non seulement comme les autres pour défendre le Roi, mais aussi pour renouveler ce projet, et il espérait, à l’aide de ceux de ses camarades qu’il pourrait rassembler, prendre le duc d’Orléans.

Il se rendit donc à la galerie et annonça positivement l’arrivée prochaine de M. de la Fayette et de toute la garde nationale de Paris. Grande rumeur. M. le duc d’Ayen (i), capitaine des gardes du corps, était à un coin de VŒU-de-Bœuf f à se moquer

(t) Jwn-Louis*Pftul*Fr*nfoit de Noaillet, né le #6 octobre 1739, duc dAyen, mile duc de Nasilles et pair de Franco ? lieutenant général en 1784, capitaine de» gardes, chevalier de la Toison d’or, membre de l’Académie de» sciences, mort a Fontensy-Tréaigny, Seinc*et*Maroe, le 36 octobre 1834.

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de ceux qui croyaient que son gendre, M. de la Fayette, arrivait. On lui amena M. de Calvimont pour le convaincre ; il lui répondit tranquillement : « Monsieur, vous dites que les troupes ont commencé à se mettre en marche à midi, il est neuf heures, elles devraient être arrivées ; c’est donc qu’elles sont retournées ; tout ce que vousidites n’a pas le sens commun. » Et il ne voulut plus rien entendre. Il y avait aussi, dans l 'Œil* de-Bœufi certaines personnes qui ne montraient ni crainte, ni affliction, entre autres M we de Staël (i), qui avait un gros bouquet et riait aux éclats.

Le Roi était enfermé avec les ministres, personne ne pouvait le voir, tout était en confusion. Pendant ce temps, on fit entrer dans son cabinet une députation de cette canaille venue de Paris : c’étaient des filles habillées en poissardes ; on lui fit aussi sanctionner, des décrets.

Au milieu de ce désordre, nous allons chez Mesdames ; Madame Victoire était chez Madame Adélaïde, nous y entrons, il y avait beaucoup de personnes de leur maison. Mesdames étaient calmes, malgré les cris qu’on poussait au dehors, et montraient beaucoup de courage. [Je crois encore entendre Madame Adélaïde dire noblement : « Nous leur apprendrons à mourir. »] Elles firent fermer seulement les volets, la chambre étant sur la terrasse, au rez-de-chaussée. À chaque instant, on venait donner des nouvelles contradictoires. Le comte de Narbonne-Lara (s), qui depuis a été ministre, alors chevalier d’honneur de Madame Adélaïde et grand ami de M. de la Fayette, arrive à onze heures et demie chez Mesdames ; il venait

( :) Annc-Loulse-Germaine Nectar, née À Perl» en 1760, mariée en 1786 eu baron de Sta6I*Holstein, ambassadeur de Suède on France. Exilée de Pari» en 180a, puis internée k Coppet, en Suisse, en 1810, elle s’évada en 18ia et mourut À Paris ie 14 juillet 1817.

(a) Lpuis-MarioJaequoS’Amalric de Narbonne* Lara, né le a 3 août <755, À Colorno, duché de Permet maréchal do camp et ministre de la Guerre en 1791, plus tard aide de camp de Napoléon, ambassadeur de France ; mort À Torgau, en Saxe, le 17 novembre i 8 i 3.

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de VŒil-de-Bmf, assure que tout est apaisd, se met à plaisanter sur la peur de chacun, il parlait encore* quand M. de Thianges (ï) ouvre la porte, ainsi que M"” de Béon (a), en criant : « M. de U Fayette (3) est chez le Roi. » Rien ne peut peindre l’étonnement, le saisissement que causa cette nouvelle ; l’instant d’après, on vint dire que M. de la Fayette, pâle comme la mort, était venu demander seulement la sanction de quelques décrets, et la permission de faire garder le Roi par les volontaires parisiens ; enfin des platitudes qu’on avait la sottise de croire être les seules raisons qui avaient fait marcher tout ce monde sur Versailles, Mesdames se rendirent auprès du Roi.

Maman et moi revînmes dans notre appartement, M. le comte de Montmorin (4), gouverneur de Fontainebleau, ami intime de notre famille, jeune homme cousin du ministre, qui n’avait rien de brillant, mais le plus dévoué au Roi, le plus plein de probité et d’honneur qü’on puisse trouver, entra chez maman ; il lui dit que, depuis quelques jours, on avait refusé de la poudre au

(1) Araable-Gaspard, de U maison de VUIdumc, né h Doyet, en Bourbonnais le 37 Juillet 1734. comte de ThUngw, premier gentilhomme de la chambre du feu roi de Pologne, lieutenant général, grand-croix de Saint-Louis, grand bailli d’épée de Re aai romont, premier maître de la garde-robé du comte d’Artois, mort & Jouarre (Seine-ct-Marne), la 34 décembre 1800. Il avait épousé Marle-Anne-Jeaane Bernard, fille de Simon-Charles Bernard, seigneur de Balalnvilllert et du comté de Clory-Créquy, en Picardie.

  • (s) Msrle-Madeleine-Chariottc de Béon, fille de Gabriel-Guillaume, comte do

Béon du Massés de Caecaux, et de Marie-Madeleine-Christine Lombard de Montauroux, avait épousé François-Frédéric, comte de Béon-Béarn, mettre de camp, sous lieutenant aux gardes du corps, chevalier do Saint-Louis, Elle était dame pour accompagner Madame Adélaïde, et elle épousa en secondes noces, en 1808» Joseph-Marie-Grégolre-Prosper, comte d’Hsutpoul.

(3) Merlc-Jean-Paul-Roch-Y ves-GUbert Motîer, marquis de La Fayette, né le 6 septembre 1767, k ChavagnSe, près Brloude, en Auvergne, fit la guerre d’Amérique, fut, en 1789, député aux états généraux, puis commandant de la garde, nationale, sortit de France en 179s, y rentra après le *8 brumaire, et mourut & Paris te ig mat 1834.

(4) Loult-Victoire-Hlppolytc Luce, comte do Montmorin Salnt-Hérem, né à Fontainebleau le 1 3 décembre 1763, major, ’et en 1790 colonel du régiment de Flandre, gouverneur de Fontainebleau, capitaine des chasses. Cité devant le tribunal révolutionnaire le 17 août 1793, acquitté le 3 s, il fut massacré le 3 septembre dans la prison de ta Conciergerie.

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régiment de Flandre, dont U était major en.second et qu’il commandait (M. de Lusignan (i), colonel, étant député et patriote) ; le régiment n’avait que cinquante cartouches par compagnie (il était arrivé depuis une semaine) ; la garde nationale s’était emparée de ses canons ; malgré ses représentations, le major n’avait pu ni obtenir de la poudre, ni ravoir ses canons ; les soldats étaient encore fidèles, mais ils commençaient è murmurer, et avec raison ; enfin, chose incroyable, après l’arrivée de M. de la Fayette et de la foule immense des Parisiens, M. de Montmorin venait de recevoir l’ordre des ministres d’enfermer le régiment dans les Petites-Écuries, et d’apporter la clef de la grille ; n’ayant pu trouver la clef, -parce qu’on ne -la fermait jamais, on lui avait donné l’ordre de mettre un cadenas à la porte. Il s’écriait que le Roi était trahie et il pleurait de

rage. 1.

Tous les habitants du château allèrent se coucher ; beaucoup de gentilshommes voulaient passer la nuit dans les galeries, mais le duc d’Ayen les renvoya, ferma les- portes, disant qu’il était du dernier ridicule de s’inquiéter. Je ne veux pas oublier une légère circonstance, qui prouve combien on était aveugle et loin de prévoir ce qui devait arriver par la suite. En revenant de chez Mesdames, nous rencontrâmes le duc de Saulx-Tavannes (a), ami de notre famille y il n’était certainement pas ; du nombre des traîtres, et il avait autant d’esprit que tout’le monde ; Il dit à maman : « Eh bien ! chacun va se coucher, on dit que tout est 1 fini. — Comment, fini ? — Je n’y conçois guère rien ; il paraît que M. de la Fayette ne voulait que faire sanctionner des décrets

<0 Hugues-ThibauIMUcnri-Jacquo», marquis do L«ay-Lu#ignem, né à Pari» le a» décembre 1749} mettre de camp commandant du régiment de Flandre en 1784, chevalier de Saint-Louis, député de Pari* aux état» généraux, maréchal de camp en 1790, mort en 1815.

(a) Charles-François-Casimir, comte do Saulx-Tavannes, né le il août 1739, marchai de camp en 1780, chevalier de» ordre», créé duc en, 1786, chevalier d’honneur de I» Reine, pair en 84, lieutenant générai, mort & Pari» le i 5 Juin 18ao.

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et que la garde de Pari* velUût sur le Roi. — Ah I dit maman, certainement demain on emmènera la famille royale & Paris. ~-Cela ne se peut pas, le Roi n’y a pas d’appartement, toutes les Tuileries sont démeublées depuis longtemps, excepté l’appartement de la Reine, » Il nous quitta, chacun s’en alla, et on se coucha.

Mon père, ma mère et M m0 d’Estourmel (i) furent les seuls du château qui veillèrent ; comme nos fenêtres donnaient sur la rue des Réservoirs, et qu’on découvrait de là la place d’Armes et la cour des Ministres, on y voyait mieux l’agitation du peuple que partout ailleurs du château. On avait fait atteler quinze voitures du Roi à huit heures du soir, afin qu’il pût fuir avec se» gardes ; mais, au lieu de leur faire traverser la place d’Armes et les cours, pour de là gagner la terra&c, ce qui était très facile, toutes les troupes étant alors sous les armes, on leur fit prendre le chemin de la grille du Dragon, par les rues, sans escorte ;’le peuple les força à retourner, plusieurs écuyers coururent risque de la vie ; on vint dire à ce pauvre Roi que les voitures ne pouvaient arriver au château ; ainsi il fut trahi encore pour cet objet.

On fit ranger les gardes du corps à cheval sur la terrasse pendant la nuit, et peu après on les fit partir pour Rambouillet.

Sur les cinq heures, maman vit beaucoup de peuple courir avec violence par des mouvements tumultueux ; c’était de loin, elle ne put distinguer ce que c’était ; elle sortît de son appartement avec mon père et M wc d’Estourmel ; ils traversèrent la galerie de l’Opéra pour aller au vestibule de la Chapelle, qui menait à la grande galerie. Ils trouvèrent les portes fermées et

(i) PhlHberte-Renée de Galard de Brassée de Béarn, mariée le 3 o avril 1776 & Louis-Marie, marquis d’Estourmel, chevalier de Saint-Louis en >778, grand bailU de la noblesse du Cambrdsis, député aux étata généraux, lieutenant général en 179a. La marquise d’Estourmel était dame pour accompagner Madame Victoire ; elle mourut le t 3 septembre 1894,

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tout dans la plus profonde tranquillité ; heureusement ils rentrèrent » car l’instant d’après, la minute avant que le peuple envahît» nos domestiques vinrent dire que les gardes du corps étaient devenus fous ; deux» courant à toutes jambes» avaient voulu entrer» on avait fermé la porte sur eux. Alors maman» ne pouvant plus tenir à ses inquiétudes, demanda à la sentinelle de la garde nationale, qui était à la porte de la cour de l’Opéra, sous ses fenêtres (mais elles étaient élevées à une hauteur énorme sur la rue), ce qui se passait dans la cour des Ministres, où elle voyait toujours le peuple dans la même agitation. Il dit : « Ce sont les gardes du corps, madame, » et il fît signe qu’on teur coupait la tête. Il n’était resté à Versailles que ceux de service, environ deux cents : ils furent poursuivis, plusieurs tués en se défendant en héros, la plupart se sauvèrent par mille déguisements. D’ailleurs on ne cherchait certainement pas ix en tuer beaucoup» les meneurs surent bien arrêter le peuple» quand ils le voulurent.

On peut imaginer l’état dans lequel nous étions, en apprenant qu’on tuait les gardes du corps ; plusieurs exempts, qui demeuraient près de notre appartement, vinrent s’y cacher ; nous donnâmes des habits à des gardes qui étaient réfugiés chez nous, nos domestiques en sauvèrent beaucoup. Nous étions dans 2a plus horrible inquiétude, on pensait voir massacrer toutes les personnes du château ; le peuple et la garde nationale de Paris étaient dans les cours ; on apprit qu’on avait gagné le régiment de Flandre dans la nuit, on avait emporté ses drapeaux. Les soldats les voyant sur la place d’Armes, passèrent par-dessus la grille ; alors on s’empara de chaque soldat, on lui prodigua le vin et l’argent ; ces hommes, indignés de rester sans cartouches, d’avoir eu leurs canons enlevés, d’avoir été enfermés toute la nuit sous clef, furent bientôt gagnés et se mêlèrent au peuple ; ils ne participèrent point cependant aux assassinats.

Profitant de ce que la foule se portait dans les cours et de ce

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qu’il n’y avait âme qui vive dans la rue des Réservoirs, nous sortons du château ; maman et moi tremblions comme la feuille ; nous nous réfugions dans un petit logement que M, le comte deCrcnay (i) avait dans la ville, extrêmement près du château ; nous y restons avec plusieurs personnes venues pour y chercher asile, entre autres des officiers des gardes du corps.

Tout d’un coup nous entendons une fusillade et. une canonnade générales et sans ordre, qui partent des cours et durent plus d’une demi-heure ; nous croyions qu’on massacrait tout au château, et nous étions dans le plus cruel état, quand on vint nous dire que c’était une réjouissance, parce que le Roi avait paru sur le grand balcon avec la cocarde et avait consenti à aller demeurer à Paris. Il lui fallait bien obéir : quel consentement ! quelle réjouissance ! Nous retournons au ch&teau et de là chez Mesdames. Je leur fais moi-même des cocardes de rubans, nous en prenons. toutes ; il y avait dans les antichambres plusieurs de leurs gens, qui étaient de la garde nationale de Versailles et avaient endossé l’uniforme.

Nous montons en voiture avec Mesdames, M me de Narbonne (2), M m * de Chastellux, maman et moi ; nous suivions celle du Roi, mais nous en étions à une grande distance ; une foule immense et le grand nombre des voitures nous -séparaient, quoique Mesdames fussent parties en même temps.

Je n’oublierai pas que la Reine, en montant en carrosse et entourée d’une troupe immense de ses assassins, reconnat dans la

(1) Sébastian-Anne- Julien do Poil vilain, comte do Crenay ot de Montaigu, né lo

  • 5 septembre 1743, sous-lieutenant aux gendarmes de la gante du Roi, chevalier do

Saint-Louis, maréchal do camp, retraité en *78», maître de la garde-robe de Monsieur, comte de Provence.

(a) Françoise de Chalut-Sensee, mariée, par contrat du j3 juillet 1749, k Jean-François, comte de Narbonne-Lara, créé duc en 1780, grand d’Espagne, premier gentilhomme de l’infant, duc de Parme, maréchal de camp, commandant dans le haut Languedoc. Elle avait été dame du palais de l’infante, duchesse de Parme, et était dame d’honneur de Madame Adélaïde ; elle mourut en r8at,

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foule le baron de Ros(i), officier des gardes du corps» déguisé ; elle eut le courage de lui dire tout haut : « Voua irez savoir de ma part des nouvelles de M. de Savonnlères, et lui direz toute la part que je prends & son état. » M. de Ros nous le répéta, l’instant d’après. C’est ainsi que je n’écris que ce que j’ai vu ou ai su de la bouche des témoins oculaires, sans parler des faits que d’autres mieux Instruits que moi feront passer à la postérité.

Plus de deux mille voitures suivaient le Roi ; on prétendait qu’après son départ on pillerait le château ; aussi le démeublait-on avec une telle précipitation, qu’on jetait jusqu’aux glaces par les fenêtres.

Jamais on n’a vu une confusion pareille à celle de la route de Paris à Versailles. Tout le monde était pêle-mêle ; on voyait des énergumènes, hommes et femmes, qui avaient l’air de furieux ; on entendait les cris répétés de Vive la Nation ! et à chaque instant des coups de fusil partaient au repos, ou peut-être exprès. Nous avions cent hommes de la garde nationale de Paris qui nous entouraient, destinés spécialement pour la voiture de Mesdames ; tout le long de la route, elles leur parlaient avec la plus grande bonté, et même trop grande, en partie par peur, en partie par habitude d’être extrêmement affables ; Madame Adélaïde surtout, * par le besoin qu’elle avait d’être toujours en\ agitation et en mouvement. Nous fûmes cinq heures envoûte jusqu’à Sèvres ; il avait été accordé à Mesdames d’aller à Beltevue, les cent hommes les y accompagnèrent, et y restèrent pour les garder. Maman, en arrivant, eut une affreuse attaque de nerfs.

(O Augustin-Nicolas-Jean do Rcfc, né le 16 juin 174», à Sitint-Estévo-del-Monastir, dons la Roussillon, capitaine aux milices de Perpignan en.1759, at dant Cholseul-dragons en 176$, sous-Ueutenant aux gardes du corps, compagnie écos* saise, en 1777, avec le rang de mestre de camp de cavalerie, chevalier de Saint-Louis.

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CHAPITRE III

DEPUIS LE tf OCTOBRE 1789 JUSQU’AU 10 AOÛT 1793

Nous sommes restées à Bellevuc jusqu’au 19 oc* tobre ; Mesdames étaient toujours gardées par les troupes nationales de Paris ; elles menaient la vie la plus triste, et n’avaient avec elles que peu de dames de leur maison. Maman était dans l’état le plus cruel ; vivement frappée des malheurs de la révolution, elle avait souvent des attaques de nerfs et des insomnies continuelles. Elle demanda & Madame Victoire la permission d’aller en Gascogne ; nous partons, maman, mon père, mon oncle de Lorge, son second fils (1), le marquis de Civrac, et moi. Notre voyage se fait avec la plus grande tranquillité ; nous passons par Libourne, et de là nous allons par la traverse, au château de Blaignac, appartenant à mon oncle. La vue est de toute beauté. Il y a un joli parc, mais une boue si affreuse qu’il est impossible de s’y promener, même sur

(t) Alexandre-tèmeric de Durfbrt, né à Perl* le 6 février >770, marquis de Civrac. lieutenant d’artUIerie en 1789. chevalier de Saint-Louis en 1814, colonel de ta légion de Malnc-etr Loire en 181 5, maréchal de camp en 18aa, député en >894, pair de France en 1837, démissionnaire en i 83 o. Il mourut i« 16 septembre * 835, au château de Branguet. Isère.

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la terrasse ; nous y restons huit mois, absolument seuls, les mauvais chemins et les menaces des paysans empêchant toute réunion ; à l’exception de deux ou trois voisins, qui même viennent très rarement, nous ne voyons personne, et, ne pouvant me promener,)e m’ennuie excessivement.

Deux mois après notre arrivée chez mon oncle, les matelots des environs détruisent ses pêcheries ; cependant, cette années, U n’a pas à se plaindre des paysans des paroisses dont il était seigneur ; ils viennent danser tous les dimanches, et mon oncle les traite avec la bonté rare qui fait le fond de son caractère ; mon seul amusement est de danser avec eux.

Nous partons dans le mois de juillet pour aller habiter Citran en Médoc, appartenant & mon père. Nous passons un àn, sans rien de remarquable ; mon oncle, ses fils et quelques personnes y étaient presque toujours. Nous y vivions tranquilles, quoique le pays fût assez mauvais, mais nous y faisions beaucoup de bien, et toute la paroisse travaillait pour, nous ; ainsi les paysans se trouvaient toujours dépendre de mon père, comme ouvriers. D’ailleurs, nous étions fort paisibles ; on nous laissait en repos, à l’exception de quelques propos et de quelques petits désagréments.

Depuis le commencement de la révolution, mon mariage était arrangé avec le comte de Talaru (i), qui devait avoir cent mille livres de rentes, neveu et héritier du maître d’hôtel de la Reine ; je ne le connaissais pas ; notre union avait été retardée à cause des troubles dont on espérait la fin ; il fut décidé qu’on n’attendrait pas plus longtemps.

Mon mariage allait se faire, mais maman se rappelait l’inclination mutuelle que M. de Lescure et moi avions eue l’un pour

O) Louis-Justin-Marie, né le a septembre 1769, comte, puis marquUde Talent, émigra. Il lut nommé pair en i 8 t 5, ambassadeur en Espagne en >823, chevalier de la Toison d’or, chevalier des ordres, ministre d’état. Il mourut à Paris le sa mai 1850.

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l’autre depuis l’enfance i les raisons qui avaient fait renoncer au projet de me marier avec lui n’existaient’plus ; il avait presque achevé de payer les dettes de son père, il allait avoir vingt-cinq ans, et on n’avait que du bien & dire de lui sous tous les rap* ports. Il possédait alors trente mille livres de rentes, et devait hériter de sa grand’mère, qui en* avait cinquante mille. Il vint nous voir, et maman nous dit séparément que nous étions libres de nous épouser, si nous le voulions. Nous ne connaissions nos cœurs ni l’un ni l’autre, mais sitôt qu’il eut l’espoir de m’épouser, ses sentiments se réveillèrent avec plus de vivacité que jamais, et il profita de la permission qu’il avait enfin obtenue, pour m’en parler pour la première fois de sa vie. Je sentis bien vite que je. n’avais pas cessé de l’aimer î je l’avouai à maman, qui le lui dit, et en moins de huit jours, notre union fut décidée, et nous fûmes les deux êtres les plus heureux de la terre.

Nous apprîmes que le Roi était parti de Paris, et avait été arrêté à Varennes, M. de Lcscure nous quitta pour aller en Poitou ; il était à cette époque d’une coalition bien importante, qui s’élevait à trente mille hommes, sans comprendre les gens du pays, sur lesquels on pouvait absolument compter, comme ils l’ont bien prouvé depuis. L’organisation s’étendait à plusieurs provinces ; on avait gagné deux régiments : l’un, qui était. 4 la Rochelle, devait au jour convenu marcher sur Poitiers, en supposant des ordres ; le second, qui était dans cette, dernière ville, devait.se porter en avant sur* le chemin de Lyon où d’autres fidèles attendaient, les princes, ’alors en Savoie* La rapidité du départ et de l’arrestation, du' Roi empêchèrent de rien faire pour le.moment, et M. de Lescurc revint. Il partit peu après pour émigrer, comme l’avait fait toute la noblesse du pays, qui commit en cela une grande folie. Loin d’être poursuivi dans ses terres comme les autres gentilshommes, chaque seigneur était ou municipal ou commandant de la garde

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nationale de sa paroisse, et les paysans leur demandaient chaque jour s’ils voulaient prendre les armes contre les patriotes. Les princes connaissaient la coalition, l’approuvaient et désiraient que ceux qui en étaient n’émigrassent pas ; mais les jeunes gens voulurent imiter le reste de la noblesse ; on eut beau leur représenter la différence qui existait entre leur position respective, envoyer deux personnes aux princes pour leur demander de nou» veaux ordres et engager les jeûnes gens & attendre leur réponse, rien ne put les arrêter : Us partirent en foule ; leur exemple entraîna les chois, et l’organisation se trouva dissoute. M. de Lescure le sachant, se mit en route avec son cousin le comte de Lorge (i), fils aîné de mon oncle ; ils coururent l’un et l’autre beaucoup de risques ; ils furent arrêtés aux frontières peu de jours avant que le Roi n’acceptât la Constitution ; ils furent obligés de faire beaucoup de chemin à pied, armés, avec les contrebandiers qui leur servaient de guides.

Le lendemain de l’arrivée de M. de Lescure à Tournaÿ, il apprit que sa respectable grand’mère venait de tomber d’apoplexie et touchait à son dernier moment ; il demanda aux chefs des émigrés la permission de revenir en Poitou, et se rendit en poste auprès d’elle. Il y resta une quinzaine ; alors voyant que sa maladie se prolongeait et donnait quelque espoir, U repartit pour émigrer. Il voulut, avant, venir me voir et passer seulement vingt-quatre heures en Médoc ; il faillit périr & Blaye : s’étant embarqué trois fois à force d’argent, malgré les matelots qui lui disaient que le passage était impraticable, il fut jeté trois fois à la côte et obligé de remonter par Bordeaux. Maman avait reçu une lettre du comte de Mercy-Argentcau (2), son ami intime, ambas-

(t) Guy-tèmeric-Anne de Durforty në à Parie le a 5 Juin 1767. comte de Lorge, puis duc de Cime, duc de Lorge et pair de France. Colonel de cavalerie à la Restauration, chevalier de Sa int-Loula, président du coneell général du Loiret. Il se retira en » 83 o et mourut & son château de Fonspertuis, prés Beaugency, le 6 octobre 1837.

(a) Florimond-CIaude de Mercy-Argenteau, né & Liège le ao avril 1737(01 non en 173a, comme le disent les biographes : son père se maria te 19 juin 1736).

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sadeur de l’Empereur en France pondant trente ans, et le confident de M. de Kaunitz ( :), premier ministre d’Autriche. Elle l’avait consulté sur la première émigration deM, de Lescure, et il lui avait mandé de Bruxelles, où U était alors, qu’il ferait mieux d’attendre jusqu’au printemps au moins, qu’il n’y avait nul préparatif, que les puissances ne feraient la guerre que si on les y forçait, et que ce ne serait sûrement pas de tout l’hiver. Mais M. de Lescure était déjà parti quand cette réponse arriva.

Maman avait reçu par ma tante de Chastellux, qui avait suivi Mesdames à Rome, la dispense du Pape pour mon mariage ; de plu s, nous avions alors un curé insermenté, il fallait en profiter, car c’était un grand hasard à cette époque. Il y avait partout des intrus, et comme on ne se mariait pas devant la municipalité, rien n’était plus difficile que de faire reconnaître son union. Nous avions eu d’abord un intrus, c’était un capucin flamand, mais il s’en alla, trouvant très désagréable d’être dans des landes dont il n’entendait pas la langue ; les paysans allèrent demander un curé à l’évêque Pacareau (a) ; cet homme ne croyait à rien, tout par conséquent lui était égal ; il leur dit en riant qu’il n’avait pas de prêtre 4 leur donner, et qu’ils pouvaient reprendre l’ancien ; ils en obtinrent la permission du district, et notre abbé Queyriaux revint dans la paroisse, mais toujours menacé d’être chassé et souvent insulté par des coquins de la commune, auxquels il opposait une piété et un courage héroïques. Outre ces raisons, la meilleure de toutes pour se presser de nous marier était les sentiments mutuels de M. de Lescure et de moi.

En arrivant, il fut agréablement surpris d’apprendre qu’on

Conselllcrintlmc et chambellan de l’Emperour, grand-croix de Saint-Étienne de Hongrie, chevalier de la Toleon d’or, U mourut ambassadeur à Londres, le a$ août 1794.

(t) Wencetlas, prince de KaunltedUetbeig, hé en 1710, ambassadeur d’Autriche en franc», puis chancelier do cour et d’État, chevalier de la Toison d’or et de Saint-Étienne de Hongrie, mort le *4 fuln 1794,

(s) Pierre Pacareau, né & Bordeaux le a septembre 1716, curé de la paroisse Saint-André, chanoine de la métropole, puis évêque constitutionnel de la Gironde, mort le 5 septembre >797»

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venait de publier nos bans. Maman lui montra la lettre de M.de Mercy, et trois jours après nous étions unis î ce fut le 27 octobre 1791. J’avais alors dix-neuf ans et M. de Lcscure vingt-cinq. Personne n’assista à cette cérémonie, on se rendit de très bonne heure à l’église ; il y eut seulement beaucoup de danses et de bonne chère pour les paysans auxquels nous nous joignîmes.

J’observerai ici que mes dispenses du Pape portaient que je devais me marier devant un prêtre insermenté ou s’étant rétracté. C’est la première fois que le Pape se prononça par un bref, du moins je l’ai toujours entendu dire, et cela amena plusieurs bons prêtres & retirer le serment qu’ils avaient fait, ignorant d’abord si le Pape l’approuvait ou non.

Je suis ici è la plus belle époque de ma vie ; je voudrais pouvoir m’y arrêter, mais mon bonheur n’a été qu’un rêve. Trois semaines après mon mariage, M. de Lcscure apprit que sa grand’, mère avait eu une nouvelle attaque d’apoplexie, qui la mettait à la mort ; j’eus le chagrin de quitter mon père et ma mère pour aller auprès d’elle, et je partis pour le Poitou avec mon mari. Sa grand’mère fut pendant deux mois paralysée de tout un côté, un cancer ouvert, un érysipèle, des vomissements continuels, et une attaque d’apoplexie tous les huit jours ; c’est dans cet état qu’elle vécut quatre mois, ne cherchant à articuler quelques mots que pour remercier des soins qu’on prenait d’elle, et pour prier Dieu. Jamais on n’a vu une mort aussi angélique et aussi courageuse. On ne pouvait plus mettre de titres sur son tombeau, maïs les habitants du pays y firent graver d’une voix unanime î Ci-gît la mère des pauvres, éloge au-dessus de tous les autres.

Son petit-fils la regretta beaucoup. Elle avait fait, onze ans avant sa mort, dans un temps où son fils n’avait encore aucune dette, une espèce de testament, qui n’était nullement obligatoire, et beaucoup trop magnifique pour la position où se trouvait M.de Lescure, par les dettes de son père à payer, et plus encore par la révolution. Il voulut non seulement l’exécuter de point en

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point, mais encore Î1 ajouta d’autres pension» & celles qu’elle laissait ; son’testament étant fait depuis longtemps, elle avait oublié plusieurs domestiques, qui en méritaient à l’époque de sa mort ; et non seulement il eut cette générosité, mais il voulut la laisser ignorer, et distribua tous les legs au nom’de sa grand’mère, sans parler de lui.

Nous avions h Clisson M. de Marigny (i), officier de marine, chevalier 'de Saint-Louis, ami’et parent de M. de Lescure ; il avait alors quarante ans ; c’était un grand et bel homme, grand chasseur, d’une force prodigieuse. Plein de bravoure, il avait de l’esprit et connaissait bien son état. Le fond de son caractère était la complaisance et la gaieté ; franc, loyal, toujours de bonne humeur, [très farceur, faisant avec une facilité étonnante des chansons pleines d’idées aimables, il racontait des histoires très comiques ; il était recherché de tous les châteaux. Toujours prêt à rendre service, très adroit, sans y mettre de prétention, généreux, le cœur excellent, il entrait chez les paysans pour donner des soins aux malades et aux bestiaux. Il était adoré dans notre

pays’où il passait tous ses congés,

On a dit bien mal à propos que M. dé Marigny s’enivrait, et cela, parce qu’à la guerre il s’exaltait k l’excès, parlant aux paysans avec une extrême véhémence, mais sans colère. Il était très ardent, enthousiaste. Il avait naturellement le teint très coloré, une belle carnation : quand il était échauffé par l’action, il devenait fort rouge. I ! m’est arrivé de commettre une étourderie, qui prouve bien qu’il ne s’enivrait pas.

— [Le jour des R6i$, pendant notre séjour à Clisson, en 179a, je m’arrangeai pourquoi eût la fève ; je fis apporter les meilleurs vins de la cave et des liqueurs ; je buvais quelques gouttes à sa

(1) Augu*tin-&lennc-Ga»perd do Bernard de Marigny, né & Luçon le a notembre 1754, lieutenant de vaisseau, capitaine d’apprentie canonnier» en *783, chevalier do Saint-Loui». Général dan» la grande armée vendéenne, fusillé à la Glrardière, près Cerisày, en ba'* Poitou, le »4 Juillet J 794-

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hanté et j’avais recommandé qu’on lui servît toujours rasade. II s’y prêta d’abord, mais après quelques verres, U me dit : « Ma petite reine, vous êtes bien jeune, je vois que vous voulez m’enivrer ; vous pensez que, toujours gai, je le serai encore plus, et cela vous divertira. Je ne suis pas venu & mon âge, et officier de marine, sans savoir comment je porte le vin ; mais, à force de boire, je serais ivre, qu’arriverait-iü Au lieu d’être aimable et de vous faire rire, je serais malade, puis je m’endormirais. A pré* sent, ordonnez, ma petite reine, et, si cela peut vous plaire, je boirai tant que vous voudrez. » On sent bien que je l’en dispensai, et je lui fis mes excuses.

Malgré sa forte santé, M. de Marigny n’avait pu s’accoutumer à la mer ; il y était toujours malade, cependant il n’avait jamais cessé de combattre jusqu’à la paix ; depuis, il ne s’embarquait plus et s’occupait à Rochefort de la construction et de l’artillerie : il était devenu un officier des plus instruits. C’est lui qui a fait établir les jetées aux Sables-d’Olonnc. L’ambition de M. de Marigny se bornait, quand le Roi serait remis sur le trône, à demander dans les troupes de terre le grade de lieutenant*colonel, qui répondait & celui qu’il avait dans la marine, il n’avait pas ridée de demander rien de plus : il me l’a dit à la Boulaye, . pendant la guerre.* Il ajoutait plaisamment ; « J’ai beau aller au combat sur mer, sur terre, je n’ai jamais reçu aucune égratignure ; je suis pourtant bien grand et gros, et, * s’il vole un grain de poussière, je suis sûr qu’il m’arrive dans les yeux, quoique je les aie bien petits.

Je me suis étendu sur le compte de M* de Marigny, parce que j’aurai souvent à parler de lui.

Au mois de février 1792, nous panons pour Paris avec l’intention d’émigrer ; nous partagions bien l’imprévoyance générale : croira-t-on qu’avec quatre-vingt mille livres de rentes, nous n’emportions que huit mille livres et pas une lettre de crédit ? M. de Lescurc continuait à n’être occupé que de payer

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ses créanciers. À la vérité, il avait laissé su procuration à M. d’Auzon : cet ami fidèle aurait fait assurément tout son possible pour nous envoyer de l’argent, mais aurait-il réussi ? Nous n’avions même pas l’idée de cet embarras, nous comptions toucher nos revenus tranquillement, à mesure.

Une fois en route, nous versons ; plus loin, nos chevaux s’emportent ; cependant nous en sommes quittes pour la peur.

« I I.

Nous arrivons à Paris chez ma tante de Lorgé, au Louvre* Ma voiture était brisée, les roues cassées, nous sommes obligés de nous arrêter pour en acheter une autre ; je n’étais pas fâchée de rester quelques jours à Paris, pour voir M lle’de Sércnr, que j’avais retrouvées, logeant aussi au Louvre.

Je ne pouvais être présentée, parce que le Roi avait décidé, depuis son retour h Paris, qu’il ne serait fait aucune présentation ; il craignait que les femmes des députés du tiers état ne voulussent être admises à la Cour ; ainsi il ne recevait que celles qui l’étaient auparavant.

J’allai voir M me la princesse de Lamballe (i), aux Tuileries, c’était la plus tendre amie de maman ; elle me reçut comme si j’avais été sa propre fille. Le lendemain, M. de Lescure fit sa cour au Roi et à la Reine, celle-ci lui dit : « Je sais que vous avez amené ici Victor ! ne, elle ne peut faire sa cour, mais je veux la voir ; qu’elle se trouve demain, & midi, chez la princesse de Lambatlc. » M. de Lescure vint me dire cet ordre flatteur, et me recommanda de profiter de cet entretien particulier pour savoir si le Roi voulait, ou non, qu’il restât du monde à Paris autour de lui. La Reine me mit elle-même sur la voie.

Je me rendis à midi chez M m * de Lamballe ; la Reine y arriva, m’embrassa ; nous entrâmes toutes trois dans un cabinet.

(i) Maric-Therésc-Louiie de Sovoie-Carignan, née & Turin le 8 septembre 1749 mariée le 17 Janvier 1767 À Louis de Bourbon-Penthièvre, prince de Lamballe, veuve le 6 mai 17681 surintendante de la maison de la Reine, massacrée À Paris le 3 septembre 179a.

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La Reine, après une conversation pleine de bonté pour moi, me dit en riant : « Kt vous, Victor ! ne, que comptez-vous faire ? J’imagine que vous êtes venue ici, comme tout le monde, pour émigrer ? » Je lui répondis que c’était l’intention de M, de Lescure, mais qu’il resterait à Paris, s’il pouvait espérer être plus utile & Sa Majesté* À ces mots, la Reine réfléchit un instant et me dit d’un air très sérieux : «C’est un bon sujet, H n’a pas d’ambition, qu’il reste. » Je lui répondis que ses ordres étaient des lois. Elle me parla de ses enfants et me dit : « 11 y a longtemps que vous ne les avez vus, venez demain k six heures chez M me de Tourzel, j’y mènerai ma fille ; » car alors elle l’élevait elle-même, et M me de Tourzel n’était chargée que du Dauphin. Quand la Reine fut partie, M m<> de Lamballe me témoigna sa joie de la manière dont j’avais été traitée ; je lui dis que j’en sentais tout le prix, et que M. de Lescure resterait. Elle me recommanda le plus profond secret sur les ordres que je venais de recevoir.

J’allai le lendemain chez M w * de Tourzel (i), la Reine y entra avec Madame Royale, elle vint à mol et me dlttôut bas, en me serrant la main fortement ; « Victorine, j’espère que vous restez. » Je lui répondis que oui ; elle me serra encore lâ main, et fut causer avec M®** de Lamballe et de Tourzel t elle parla d’abord de moi et répéta plusieurs fois : «t Victorine reste à Paris », assez haut pour que je l’entendisse. Depuis, elle adressa la parole à M. de Lescure, chaque fois qu’il faisait sa cour, et il nÿ a jamais manqué tous les : jours où la famille royale recevait, jusqu’au 10 août. C’est ainsi que cette reine savait captiver les cœurs ; mais on a fait tourner ses bontés mêmes contre elle. Je passai la soirée chez M ma de Lamballe avec Madame Royale et beaucoup de monde.

(i) Louise-Élisabeth, prince»*® de Croy d’Havré, née À Perte le it juin 1744, meriée Je 8 avril 1764 À Louis-François du Bouchet de Sourche», roarqul* de Tourwl. prévôt de l’hôtel du Roi, et grand prévôt de France, mort en 1786. Gouvernanto des enfant* de France, créée duchesse en 1816, elle mourut te »4 mai » 83 a, au château de Oroussay, près Montfort-PÀmaury (Seine-et-Oise),

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Cependant, je notais pas tranquille, tous les seigneurs émigraient et blâmaient M, de Lescure de rester ; mon oncle de Lorge lui écrivait les lettres les plus pressantes. Je parlai à M M ® la princesse de Lamballc, ’elle demanda de nouveau les ordres de la Reine, à ma sollicitation ; elle la chargea de me rapporter ces propres paroles : «Je n’ai rien de nouveau à dire à M. de Lescure, c’est à lui de consulter son devoir, son honneur et sa conscience, et j’ajoute cette réflexion : les défenseurs du trône sont toujours bien, quand ils sont auprès du Roi. s M m * de Lamballe me recommanda de nouveau le silence ; je lui témoignai mes craintes sur la réputation de M. de Lescure, que sa position, de toute manière, obligeait d’émigrer, à cause des préjugés du moment, et surtout parce qu’il venait d’hériter de sa grand’mère. Il était arrivé à Paris pour sortir de France ; deux jours après, le décret ordonnant de saisir les biens des émigrés avait été rendu, et s’il restait, cela semblait être pour sauver sa grande fortune. M me de Lamballe sentait tout cela, mais elle me disait : à Peut-on abandonner la Reine, quand elle a donné des ordres ? Vous ne pouvez douter que les princes n’approuvent ceux qui restent auprès du Roi ; n’est-ce pas la même cause ? »

Je rapportai la réponse de la Reine à M. de Lescuré, et lui communiquai mes craintes ; U me dit : «Je serais un homme vil à mes yeux, si je pouvais balancer un instant’entre mà réputation et mon devoir : obéir au Roi avant tout ; si j’en suis la victime, au moins je n’aurai rien à me reprocher. J’estimé trop tous les émigrés, pour ne pas croire que tous et chacun d’entre eux se conduiraient de même à ma place. J’espère que je serai à portée de prouver que je ne suis pas resté par peur, et que je me battrai ici plus qu’eux là-bas ; en tout cas, si je ne suis pas à portée de rien faire, et que je sois blâmé, j’aurai sacriflé au Roi jusqu’à mon honneur, mais je n’aurai fait que mon devoir* » Tels étaient ses sentiments, je les admirais et j’étais inquiète*

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(Quelquefois aussi, je lui disais que peut-être les émigrés rentrant en France chercheraient à répandre des doutes sur son honneur et sur sa bravoure, « Je ne me battrais pas avec eu*, répondait-il, la religion me le défend ; mais, à la première guerre juste qui s’allumerait en Europe, j’irais servir comme volontaire et je saurais bien montrer si je manque de

courage,

Deux mois après, M, de Calvimont vint de Coblentz passer un instant à Paris ; nous obtînmes la permission de faire dire à mon oncle de Lorge, sous le plus grgnd secret et sans aucun détail, que M, de Leacure avait reçu des ordres ; mon oncle continuait à nous écrire que nous nous perdions en restant. Je répondis de M, de Marlgny à la princesse de Lambaile, et je fus autorisée â le retenir. Tous les jours, beaucoup de Poitevins venaient chez lui’et chez M. de Leacure ; comme on savait leur façon dépenser et que j’étais sans cesse chez M"” de Lambaile, on les pressait de dire un seul mot, et beaucoup de personnes s’offraient à demeurer près du Roi, si ces messieurs leur assuraient qu’ils pourraient ère utiles. J’allais chez la princesse et lui disais :

« Si le Roi désire avoir des gentilshommes près de lui, il en restera ; ce seront des gens sûrs, discrets, sans ambition, absolument dévoués. Que feront deux ou trois cents personnes tout au plus, qui ont reçu l’ordre de demeurer ? Elles périront avant le Roi, mais leur mort n’empêchera pas la sienne, » À cela, M BB de Lambaile soupirait, s’affligeait de ces demi-mesures, mais me recommandait le plus profond secret.

Ainsi M. de Lescure ne pouvait rien répondre & ceux qui le consultaient, et le nombre des émigrés augmentait. Je crois que U Cour était bien aise qu’il y eût une partie de la noblesse près de» princes, mais elle aurait voulu qu’il en restât à Paris et n’osait le dire, de peur qu’il n’y eût des traîtres, des indiscrets, et que cela ne donnât des armes contre elle à l’Assemblée

nationale.

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Nous prîmes l’hôtel de M, de Dicsbach-Bcllcroche (i), rue des Saussaies, faubourg Saint-Honoré ; il était fort jûli, nous l’avions loué pour mon père et ma mère, qui devaient venir assister A mes couches. Nous y menions une vie très retirée : je ne recevais personne, M, de Lcscurc était toute la journée aux Tuileries et dans tous les endroits où il y avait du bruit ; j’allais me promener avec lui aux Champs-Élysées, c’était mon seul amusement. Je n’a* vais rien à désirer quand j’étais avec lui, et c’est ce qui changea mes goûts et mon caractère ; j’aimais auparavant tous les plaisirs avec vivacité, mais depuis mon mariage, je n’aimais que lui, L’été de 1792, quoique lancés au milieu des événements qui menaçaient le Roi, nous n’avions pas l’idée des risques que nous courions, moi surtout ; c’est-à-dire, je ne sentais que ceux de M. de Lescure, si on se battait ; mais excepté cela, je n’avais pas la pensée des dangers. Comment i’aurais-je eue, étant encore si jeune et, depuis le 6 octobre, n’ayant rien vu de la révolution ? D’ailleurs, tout le monde de ma société n’ÿ songeait pas davantage : personne ne doutait de la contre-révolution, comme prochaine et facile, et on n’imaginait pas qu’on pût être poursuivi, emprisonné, massacré ; les moments de crise passés, on causait des événements en riant. J’ai souvent réfléchi, depuis, à cette étonnante confiance ; quelques esprits justes, comme M w * de Lamballe et maman, étaient frappés de la révolution, mais les autres étaient vraiment aveuglés.)

J’eus grand’peur le jour du désarmement des gardes du Roi : j’ignorais qu’il y eût eu du bruit ; j’étais seule en voiture et en grand deuil de l’Impératrice (2), ce qui excitait la fureur du

(1) Cet hôtel appartenait à Phitlppe-Nlcolas-Ladislas, comte de Dlasbach, sel* gneur de Belleroche, né en 1747. U avait épousé en 1770 Marie-Claire de Baudcquln de Sainghen, en Artois. En 1789, il succéda à son père dans le commandement du régiment de DIesbach ; rentré en Suisse, il St partie du conseil souverain. Nommé lieutenant général en 1816, Il mourut & Saint-Germain en Laye le to mars 18as.

(a) Marie-Louise, Infante d’Espagne, née le 34 novembre 174$, fille de Charles III,

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peuple et avait fait courir des risques à plusieurs personnes. J’allais chez M mo de Lamballc ; ma voiture arrive sur le Carrousel» je vois une foule immense, les gardes désarmés, inanités par la populace, mon cocher est forcé d’arrêter au milieu de tout ce monde ; cependant j’en fus quitte pour la peur, mais je ne pus entrer aux Tuileries, toutes les portes en étaient fermées.

Je passe sous silence ce qui est arrivé à Paris pendant l’été. M. de Lescure était toujours soit aux Tuileries, soit déguisé au milieu du peuple ; il s’était trouvé, dans toutes les occasions, en présence du Roi. Pour moi, je m’éloignais au contraire du bruit, j’allais seulement chez M roe de Lamballe : je voyais ses Inquiétudes, toutes les peines qu’elle se donnait ; jamais tl n’y eut princesse si dévouée à la Reine et si courageuse. Elle avait fait l’entier sacrifice de sa vie, elle me disait, peu de temps avant le 10 août : à Plus le danger augmente, plus je sens redoubler mon courage ; les princes doivent donner l’exemple, je suis prête à mourir et ne redoute rien. » Elle ne pensait absolument qu’au Roi et à ta Reine, et quoiqu’on l’ait bien calomniée, on ne peut que l’admirer, quand on a été témoin de sa conduite ; le duc de Penthièvre (i), son beau-père, est mort de chagrin de sa fin cruelle ; toute sa vie avait été consacrée à prodiguer ses soins ù ce vertueux prince.

Vers le a 5 juillet, M me de Lamballc me dit ; « M. deVioraénil (a) [depuis maréchal de France) est arrivé, c’est lui qui doit commander les gentilshommes restés près du Roi. » Il entra

roi d’Espagne, mariée te iC février 1765 à Picire-Lcopold-Joseph, archiduc d* Autriche, grand-duc de Toscane, roi de Hongrie et de Bohême en 1790, empereur des Romains sous te nom de Léopold U. L’impératrice mourut te 1 5 ma ! 179s.

(t) Louis-Jean-Marie de Bourbon, fils du comte de Toulouse, né & Rambouillet le 16 novembre 17a 5, grand-amiral de France, grand-veneur, gouverneur de Bretagne, mort h Vernon, on Normandie, le 4 mars 1793.

(1) Charles-Joseph-Hyacinthe du Houx, baron, puis marquis de Vlomcnü, né le sa août 1734 & Ruppes, en Lorraine, maréchal de camp en 1780, émigra, fût nommé maréchal de France en 1816, chevalier des ordres en 1820, et mourut A Paris le 3 mars 1807.

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chez elle dans ce moment ; elle lui parla, devant moi, des ordres ouc M. de Lescure avait reçus, le lui recommanda ; j’ajoutai qu’il aurait l’honneur d’aller prendre ses ordres le lendemain, Il y fut très bien reçu. M me de Lamballe me dit : « Vous pouvez maintenant faire connaître aux princes que M. de Lescure a des ordres, mais n’en parlez pas ici, c’est toujours le plus grand secret. » Nous écrivîmes, je ne sais si la lettre parvint, M. de Vioménil avait été plusieurs fois à Coblentz, et U en revenait alors, preuve que le Roi et les princes s’entendaient bien.

Mon père et ma mère arrivèrent à Paris le 29 juillet [avec M m * de Courcy O), sœur de mon père, et son mari ; ils habitaient depuis longtemps Citran, ils le quittèrent à cause du massacre de deux prêtres, qui venait d’avoir Heu à Bordeaux, ]

Le 8 août, il y eut une horrible scène dans la rue que nous habitions. Un prêtre s’était mis à faire le commerce des cuirs, par correspondance avec son beau-frère ; il était (détesté du peuple, pour avoir dit que les assignats feraient augmenter les souliers, et qu’on les paierait bientôt vingt-deux livres ;, on l’accusait d’être accapareur ; il logeait en face de notre hôtel. II arrive une charretée de cuirs pour lui ; un homme de la garde nationale, une femme et deux ou trois enfants arrêtent la voiture et se mettent à crier s À la lanterne. Le prêtre descend, parle à ces personnes, rien ne peut les apaiser ; ils veulent conduire ces cuirs à la section du Roule ; elle était quatre portes plus haut, dans la même rue ; il y consent et s’y rend avec eux. Nous sortons tous et allons nous promener aux Champs-Élysées, nous rentrons à la brune, et nous trouvons la rue pleine de monde ; le tumulte n’était cependant pas très grand, mais à peine sommes-nous dans le salon, que la foule et les

(*) Marguerite-Anne de Donnimn, morte à Citran le g janvier 179g, à l’Age de soixante-deux an», mariée en 1785 à LouiWacquea de Coure/ d’Hervi] le né le 36 décembre *740, à Cbataineoun, dan* l’élection de Verneuii en Normandie, Capitaine au régiment de Languedoo-infanterie, chevalier de Saint-Louis, il avait Édit campagne au Canada et en Conte. Il mourut au château de Citran, le septembre * 8 o 5.

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cria redoublent, le peuple devient furieux ; le prêtre était à U section, des administrateurs voulaient le sauver, d’autres le faire périr. Au milieu de ces hurlements, nous cherchons à fuir, nous descendons, il y avait du peuple plein la rue ; à l’autre bout, par où nous passions pour retourner auxChamps-Élysées, on cassait les vitres d’un limonadier aristocrate ; cependant on ne nous dit absolument rien ; & peine étions-nous partis, qu’on jeta par la fenêtre le malheureux prêtre : il fut mis en pièces par le peuple» Le 9 août, M. Grdmion (i), Suisse, officier de la garde constitutionnelle du Roi, vint occuper un très petit logement que M. de Diesbach s’était réservé dans l’hôtel ; il arriva le soir et, par un heureux hasard, personne ne le vit entrer. On disait qu’il y aurait du bruit le lendemain. M. de Lescure devait aller coucher au château ; M. de Montmorin, de Fontainebleau, son ami intime, logeait près de notre hôtel, étant resté comme lui par ordre du Roi ; il devait venir le prendre ; il était fort au fait de tout ce qui se passait au château, car le Roi avait une confiance particulière en lui, depuis la révolution. Il vint et dit & M. de Lescure : « Il est inutile que vous alliez aux. Tuileries, j’en arrive, on a rapporté d’une manière positive au Roi, qu’il ne devait être attaqué que le i a ; il y aura cependant du bruit cette nuit, mais on sait que l’insurrection sera dirigée contre l’arsenal : le peuple veut s’emparer des poudres^cinq mille hommes de la garde nationale sont commandés pour l’empêcher. Vous entendrez peut-être beaucoup de bruit, ne vous en inquiétez pas et soyez sûr que cela ne regarde pas le château ; restez tranquille, moi j’y retourne, parce que je suis prié à souper chez M m * de Tourzel. » On voit par là combien on avait trompé la Cour. Nous allâmes nous coucher tranquillement, comptant qu’il n’y aurait rien le lendemain.

U) François-Maurice Grdmion, né 4 Gruyère, près Fribourg, en 1749, soldat aux gardes suisses on 1766, adjudant en 1779, chevalier de Saint-Louis en 1791, aide de camp du général de Pont-l’Abbé, qui commandait 1 'lnfenterle de la garde constitutionnelle du Roi.

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CHAPITRE IV

DEPUIS L’AFFAIRE DU 10 AOÛT

JUSQU’À MON ARRIVÉE À TOURS

V ers minuit, nous commençons à entendre marcher plusieurs personnes dans la rue et frapper doucement aux portes ; nous regardons par la fenêtre, nous voyons que c’est le bataillon, de la section qu’on rassemble à petit bruit ; nous pensons qu’jfl s’agit d’attaquer l’arsenal* Vers les deux ou trois heures du matin, nous entendons distinctement le tocsin, qui commence à sonner dans notre quartier. Alors M. de Lescure, ne pouvant tenir à son inquiétude, s’habille, s’arme et part avec M, de Marigny pour aller aux Tuileries voir par eux-mêmes si le peuple se porte de ce côté. Mais quoique ayant des cartes rouges et des cartes bleues pour entrer au château, et en connaissant bien les issues, ils ne peuvent y pénétrer ni l’un ni l’autre ; ils voient massacrer la fausse patrouille. Jusqu’à neuf heures, ils tournent autour des Tuileries. Désespéré de ne pouvoir réussir, M. de Lescure revient pour se déguiser tout à fait et se mettre en homme du bas peuple ; mais comme il rentrait, la canonnade commence.

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« «* »« y P 4i>

ts désespoir s’empare de son âme, de n’avoir pu s’introduire dans le château. On criait dans la rue ; Au secours ! voilà lek Suisses qui viennent, nous sommes perdus / L’instant d’avant, noua avions vu défiler trois mille hommes avec des piqués neuves, qui venaient du fond du faubourg. Le bataillon de notre section avait marché aussi, était revenu, retourné encore. Nous croyons une minute que le Roi a le dessus, mais une seule minute tout au plus ; car au cri de : Au secours l succèdent bien vite les cris de : Vive la nation ! vivent les sans-culottes ! Nous restons consternés, entre la vie et la mort ; quant à M, de Marigny, il est enveloppé et obligé d’aller avec le peuple attaquer le château. Au commencement du feu, une femme, qui avait été forcée comme lui de marcher, est blessée ; ü la prend et l’emporte. Il se sauve ainsi de cette horrible position, qui a été commune & bien d’autres personnes, venues pour défendre le Roi, mais entraînées par le peuple, faute d’avoir pu pénétrer aux’Tuileries. Depuis minuit, on avait mis des piquets de la garde nationale à toutes les portes, avec ordre de ne point laisser entrer, afin que le Roi n’eût pas de défenseurs.

M. de Montmorin vint se réfugier chez maman, li était entré en courant chez un épicier qu’il ne connaissait pas, et demandait un verre d’eau-de-vie ; dans ce moment, quatre gardes nationaux, revenant de se battre, ivres dé carnage, apparurent comme des furieux. L’épicier, se doutant que M. dé Montmorin était du château, lui dit sur-le-champ : « Mon cousin, vous ne yous attendiez pas, en arrivant de la campagne, à voir la fin "du tyran ; allons, buvez à la santé de ces braves camarades et dé la nation.» C’est ainsi que cet homme généreux le sauva sans le connaître ; mais, hélas 1 il périt au a septembre. Il vint aussi chez moi d’autres personnes ; ce fut pour nous la journée la pltis cruelle ; on massacrait tous les Suisses, et sur notre porte il y avait : Hôtel Diesbach, ce qui était remarqué par beaucoup de passant» ; de plus, on disait que M, de Lescure était chevalier

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du poignard ; noua attendions la mort, mais heureusement les habitants de notre rue notaient pas méchants et nous étaient assez attachés, par la précaution que nous avions prise de nous fournir de tout ce dont nous avions besoin chez nos voisins. On ignorait que M. Grémion était logé dans l’hôtel ; arrivé de la campagne la veille, il n’avait pas de carte pour entrer aux Tuileries, parce qu’on venait de les changer, ce qui l’avait empêché de s’y rendre ; la même raison avait retenu mon père.

Nous attendons le soir avec impatience pour fuir, nous nous déguisons et nous sortons chacun séparément ; il était convenu que. nous irions nous réfugier dans le faubourg Saint-Germain, rue de l’Université, chez une ancienne femme de chambre. Maman part avec mon père et sÿ rend sans accident. Il n’en est pas de même de moi ; je sors un instant après, avec M. de Lescure ; j’avais exigé qu’il quittât ses pistolets, pensant que cela le ferait reconnaître pour chevalier du poignard ; [c’est ainsi que le peuple nommait les personnes qui se rendaient près du Roi.] Il céda malgré lui à mes vives instances, par pitié pour mon état : j’étais alors grosse de sept mois ; mon entêtement faillit me coûter la vie. Nous suivons la rue de Marigny, qui est plantée d’arbres, et de là nous entrons dans les Champs-Élysées ; il y fait très noir, quoique nous soyons aux premières ailées ; le plus profond silence y règne ; de loin seulement, on enten’d des coups de fusil du côté des Tuileries ; mais personne au monde dans les allées. Tout d’un coup, nous distinguons la voix d’une femme qui cric j Au secours 1 et s’élance vers nous. Elle était poursuivie par un homme qui menaçait de la tuer ; elle prend le bras de M. de Lescure, en lui disant : « Monsieur, défendez-moi. » Il était fort embarrassé, sans armes et tenu par deux femmes ; nous étions, chacune d’un côté, attachées à son bras, et presque évanouies ; il cherche en vain à se débarrasser de nous pour aller sur cet homme qui nous couchait en joue, disant qu’il avait tué

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plusieurs aristocrates dans la journée, et que ce serait cela de plus. Si M. de Lcscure eût eu ses pistolets, il aurait pu le tuer, car nous étions tous les quatre seuls. Il demanda à l’homme, qui était ivre-mort, ce qu’il voulait k cette femme : c’était une ouvrière d’environ quarante ans ; l’autre répondit qu’il ldi demandait le chemin des Tuileries, où il voulait aller tuer des Suisses. Effectivement il n’avait pas l’intention de la tuer, il ne voulait que savoir son chemin ; mais cette pauvre femme, au lieu de lui répondre, avait perdu la tête de frayeur, et s’était mise à courir. M. de Lcscure, avec ce sang-froid que je n’ai vu k personne comme à lui, dit qu’il avait bien raison, que lui aussi allait au château. Cet homme causa longtemps, et de temps en temps il nous couchait en joue, tantôt disant qu’il le soupçonnait d’être aristocrate, et tantôt le priant de lui laisser tuer au moins cette femme. Il ne s’approchait pas assez de nous pour que M. de Lescure pût se jeter sur lui ; plus il nous disait de le laisser libre, plus nous le tenions de toutes nos forces, ne sachant ce que nous faisions. Enfin, M. de Lescure vint à bout de persuader cet homme qu’il allait aux Tuileries ; 'mais, autre embarras, il voulait y venir avec nous ; il s’en tira encore en lui disant : « J’ai ma femme avec moi, c’est une poltronne ; comme elle est près d’accoucher, je ne veux pas la contrarier ; elle veut que je la mène avant chez sa soeur, je vais la conduire et te rejoindre dans un moment. » Enfin, l’autre s’en va. Je supplie M. de Lcscure de quitter le bois, nous allons sur le grand chemin qui sépare les Champs-Élysées, Jamais de ma vie le spectacle qui s’offrit k mes yeux ne sortira de ma tête : â droite et à gauche, nous avons les Champs-Élysées, où nous savions qu’on atait tué dans la journée plus de douze cents personnes ; il y règne la plus profonde obscurité ; en face sont les Tuileries en feu, d’où on entend des cris furieux, mêlés aux coups de fusil, et derrière nous, la barrière aussi en feu, La femme nous quitte, et nous voulons tourner à droite pour

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gagner le pont Louis XVI. Nous entendons du bruit dans les allées, des gens qui crient, Jurent et viennent à nous ; je n’ose jamais aller par là, et la peur me saisit, au point que je regagne les Champs-Élysées, du côté de la maison de M sur la duchesse de Bourbon (i) ; nous suivons le long des jardins.

En arrivant à la place Louis XV, nous voulûmes nous diriger vers le pont Louis XVI ; mais dans ce moment, on y fit une décharge, et en môme temps noua vîmes une foule qui, tirant des. coups de fusil, arrivait du côté du pont tournant, et semblait venir à nous. L’endroit de la place où nous étions était à peu près seul. Nous prîmes la rue Royale, puis la rue Saint-Honoré, la place Vendôme, plusieurs autres rues, et, après avoir fait un chemin énorme, nous arrivâmes au Louvre. M. de Lescure m’avait fait suivre exprès les rues où il y avait le plus de monde et les mieux éclairées. Nous coudoyions tous ces gens à pique, qui, la plupart ivres, poussaient des hurlements ; j’avais si bien perdu la tête que je criais comme eux de toutes mes forces : Vivent les sans culottes, illumine cassef les vitres l et M, de Lescure ne pouvait me calmer et me foire cesser de crier. Nous trouvâmes le Louvre, qui était sombre et solitaire, de lâ le pont Neuf où H y avait assez de monde, et où l’on faisait beaucoup de bruit. Enfin nous passâmes de l’autre côté de la Seine et nous Remontâmes le quai.

Rien de plus frappant que l’excessive tranquillité, le silence qui y régnaient, avec le contraste qu’offrait l’autre côté de la rivière. On voyait les Tuileries en feu, on entendait les cris de la multitude en fureur, les coups de fusil, de canon, mais c’était comme si la Seine eût séparé deux empires différents. J’étais épuisée de fatigue. Je ne pus me rendre jusqu’où était maman, je m’arrêtai dans une petite rue, chez une ancienne femme déchargé de M m * de Lescure, au quatrième étage. Deux domestiques

(O’L’Élytiio-Botirfoft.

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s’y étaient rendu» pour apporter nos effets les plus précieux que je leur avais confié» ; ils avaient eu le courage de passer, courant mille risques, car le peuple tuait les voleurs et les aurait pris pour tels, s’ils eussent été arrêtés. Nous les chargeons d’aller dire A maman que nous sommes Rauvés ; ils nous avaient appris qu’elle l’était, ainsi que mon père ; mais, par peur ou par impos* sibilité, ils n’allèrent pas l’avertir. Mon pauvre père, mourant d’inquiétude pour moi, ressortit, courut une partie de la nuit dans la ville, me cherchant, et retourna auprès de maman ; Us passèrent la nuit dans les plus cruelles angoisses, craignant que je n’eusse péri ; le lendemain matin ils apprirent que j’étais en sûreté.

Nos autres domestiques allèrent demander asile A leurs connaissances ; ils avaient fui de l’hôtel, nous leur avions, avant de partir, distribué de l’argent, ne croyant pas pouvoir nous échapper. Deux ou trois femmes osèrent rester dans l’hôtel ; on fit sauver le suisse delà porte. Une de mes femmes de chambre, Agathe, dont j’aurai occasion de parler dans la suite, vit tuer un homme d’un coup de fusil à côté d’elle, en revenant de porter des habits à un garde suisse. On massacra toute la nuit des Suisses dans notre rue et dans la rue voisine, où était aussi une section ; c’était affreux. Le lendemain matin on continua dans beaucoup d’endroits ; deux personnes furent tuées près de M. de Lescure ; il était sort ! malgré moi, pour savoir des nouvelles de quelques-uns de ses amis.

Nous restâmes une semaine dans nos asiles, nous allions nous voir, maman et moi, habillées en femmes du peuple. Un jour, en revenant de chez elle, j’eus une peur horrible ; je donnais le bras A M. de Lescure, déguisé aussi ; nous étions devant un corps de garde, une quarantaine de volontaires étaient assis à la porte, ils élevèrent la voix en nous regardant, et un d’entre eux dit : « On voit passer beaucoup de chevaliers du poignard déguisés, mais on les reconnaît très bien. » Je crus que M. de

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Lcscure allait être arrêté ; je ne dis rien, maïs en arrivant dan»

ma chambre, je me trouvai mal.

La section du Roule, où était l’hôte ! Diesbach, était assez, bonne, nous y étions aimés, on nous fit dire d’être sans inquiétude ; n’osant pas y retourner, nous fûmes loger à l’hôtel de l’Université. Maman y entendit crier la translation de M w * la princesse de Lambalie à la Force, et tous ces malheurs réunis lui donnèrent une fièvre inflammatoire» Elle était un peu mieux ; les craintes redoublaient, on arrêtait une foule de personnes, nous attendions notre tour : mais comment sortir de Paris ? On refusait des passeports & tout le monde, et en demander était une raison pour être arrêté ; on eut même la barbarie de refuser à une de mes amies, la vicomtesse de Remis (i), un passe» port pour aller voir son fils, malade à Vincennes ; on ne lui en donna même pas pour un médecin qu’elle voulait y envoyer. Ce malheureux enfant périt, et la mère pensa mourir de douleur.

Dieu nous fit trouver un libérateur, M. Thomassin, homme plein d’esprit, l’ancien gouverneur de M. de Lescure ; il lui était entièrement attaché ; Ü résolut de nous sauver, ou de périr avec nous. Il avait donné un instant dans la révolution, de plus il était connu pour un ferrailleur déterminé ; ces deux raisons l’avaient fait nommer commissaire de police et capitaine de la section de Saint-Magloire. Il demande et obtient une commission pour acheter des fourrages pour l’armée ; il va trouver les commissaires de notre section, ils lui promettent de nous délivrer des passeports. Il nous mène lui-même à la section, en uniforme de la garde nationale, les épaulettes de capitaine et toute la jactance d’un héros parisien ; tandis qu’il parie, un secré-

(0 Victoire-Jullo-Lucrèce du Puy-Montbruo, fille de Jacquet du Puy, chevalier, marqui» de Montbrun, mettre de camp de cavalerie, et de Catherine de Narbonne-Pelet de Saïga t, Elle était la teconde femme de Pont-Simon de Pierre, vicomte de fiernit, maréchal de camp en 1788, chevalier de Saint-Louit, et depuit lieutenant général. Elle mourut b Fontainebleau en 1887,

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taire honnête expédie nos papiers à la sourdine ; il y avait beaucoup de monde, on fait peu d’attention à noua* Noua rentrons ù l’hôtel de l’Université, et M* Thomassin court à la munici* palité pour faire signer nos passeports*

Le lendemain pensa lui être bien funeste, et aussi ix M, de Lcscurc : ce dernier avait pour cousin et ami Henri de la Rochejaquelein, fils du marquis de ce nom ; Henri (i) avait alors à peine vingt ans : c’est lui dont il a été tant question dans la guerre de la Vendée* Il était resté parce qu’il était officier de la garde, et le Roi, après le licenciement de ce corps, avait donné ordre aux officiers de demeurer auprès de lui, tant pour le défendre, qu’afin de n’être pas accusé d’avoir choisi d’autres aristocrates pour remplacer dans sa garde ceux qui avaient émigré. Le chevalier Charles d’Autichamp (a), ami d’Henri de la Rochejaquelein, était resté par la même raison : c’était un jeune homme de vingt-trois ans, bien fait, d’une jolie figure, Pair très noble ; il passait pour bon officier de cavalerie ; il existe encore, et s’est distingué dans la guerre de la Vendée* Ces messieurs s’étaient sauvés par miracle du château, surtout M. d’Autichamp qui avait couru les plus grands risques, Il avait été obligé de tuer, pour s’échapper, deux hommes qui allaient le massacrer*

Déjà plusieurs fois MM* de la Roche jaquelein et d’Autichamp avaient failli être arrêtés ; ils ne savaient que devenir [n’ayant pas de domicile, lorsqu’un courageux avocat, M. Fleury, apprenant leur affreuse position, leur fit offrir un refuge chez lui, rue de

(i) Henri du Vergier de k Rochojaqueleln, né «u château de la DurbeUére en Poltoui te 3 o août 177a, Sout-Iieutenant au régiment royal -Pologne cavalerie, puia dans la garde constitutionnelle à cheval du Roi. Généralissime de la grande armée vendéenne, il fin tué le aS Janvier, 1794 à l’âge de ai ana.

(a) Chartes de Beaumont, comte d’Autichamp, né au château d’Angers le S août

  • 77 °i capitaine dans royal-dragons en 1787, adjudant-major de k garde à cheval

du Roi en 1791, général dans les armées de la Vendée, devint, sous la Restauration, lieutenant général, pair de France, grand-croix de Saint-Louis, et mourut au château de la Rochefàton, pris Parthenay, le 6 octobre 1859.

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l’Ancienne-Comédie ; sans le connaître. Ils acceptèrent et furent sauvés par cet excellent homme]. M* de Lescurc espéra qu’il pourrait leur avoir des passeports dans notre même section, où ils n’étaient nullement connus ; il fallait trouver un homme prêt à déclarer qu’ils logeaient chez lui, et en outre que ce fût certifié par deux témoins : M. de Lescure se chargea de dire qu’ils habitaient dans sa maison. U envoya chercher Lirzin, le limonadier dont on avait cassé les vitres le 8 août, lui parla, le décida à servir de témoin et & en amener un autre. MM» de Lescurc, de la Rochejaquelein, d’Autichamp et Thomassin, toujours en uniforme, arrivent à la section ; on leur promet des passeports, mais ils sont obligés d’attendre que d’autres personnes soient expédiées.

Pendant ce temps, le second témoin s’avise de lire un papier affiché dans la salle ; il voit que c’est une loi portant deux ans de fers contre les faux témoins pour les certificats de résidence et passeports : il s’approche du secrétaire et dit qu’il se récuse et qu’il ne connaît pas ces messieurs. Outre le danger excessif que cela devait leur faire courir, et à M. de Lescure, il y avait d’autant plus de péril, que cet homme demeurait en face de notre hôtel ; il était donc impossible qu’il ne sût pas si ces messieurs y logeaient ou non. Heureusement le secrétaire était honnête homme, il dit tout bas à M. de Lescure : « Vous êtes tous perdus, sortez. » Il ajouta tout haut de revenir à un autre moment, qu’il n’avait pas le temps de l’expédier, et cela d’un ton de fort mauvaise humeur. Ces messieurs s’évadèrent doucement et se sauvèrent par ce miracle.

Il fut décidé que nous partirions en voiture, le a5 août, pour le Poitou, maman, mon père et moi, tous fort mal mis, avec M.Thomassin en habit d’uniforme, M. de Lescure et un seul domestique en courriers. Nous avions tâché d’avoir un postillon sûr, mais au Heu de cela, on nous en donna un qui était ivre et scélérat ; il pensa causer notre perte. Nous arrivons à la bar-

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riàrc : il y avait une autre voiture arrêtée* nous montrons nos passeports, on exige le signalement de nos chevaux de poste, et on veut nous renvoyer à la section de Saint-Sulpice, la plus près des barrières, pour prendre ce singulier signalement ; M. Thomassin descend, parle au capitaine du poste ; il le reconnaît pour un de ses amis ; l’autre lui dit : « Je vais tâcher de vous empêcher de retourner ; laissez partir les autres, et après, vous continuerez votre chemin. » M. Thomassin remonte et cause avec le capitaine ; la chaise de poste retourne, et notre postillon prend le grand galop et la suit malgré nous. Le capitaine nous laisse aller, voulant bien ne pas nous faire rentrer, mais n’osant prendre sur lui de le dire nommément et de forcer le postillon & prendre la grande route. Nous arrivons à la section ; aussitôt nous sommes entourés d’une foule de peuple qui augmente à chaque instant. On entend des murmures : « Ce sont des gens qui se sauvent de Paris. — La berline est bien chargée. -Ce sont des aristocrates. — À la lanterne ! À l’Abbaye ! À la prison ! » etc.

Nous restons une heure dans cette cruelle position. Pendant ce temps, M. Thomassin montre à la section nos passeports, le sien et tous ses brevets ; les commissaires de police le reconnaissent pour un des leurs, plusieurs même se rappellent l’avoir vu dans d’autres occasions, comme capitaine de la garde nationale ; on l’embrasse et on lui délivre un laissez-passer. Mais le peuple semblait vouloir s’opposer à notre départ ; M. Thomassin paraît sur les marctîes du perron, déploie ses brevets de commissaire de police, de capitaine de la garde nationale de Paris, de major de celle de Vitré, et surtout sa commission pour aller acheter des fourrages pour l’armée ; il dit que nous sommes ses parents, il termine son discours en représentant la nécessité de laisser faire les approvisionnements de l’armée ; alors il a l’air de s’abandonner à l’enthousiasme, appelle tous les jeunes gens à la défense de la patrie, et leur jure que, sa mission remplie, il volera aux

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frontières pour combattre avec eux ; il finit par s’écrier : « Mes camarades* répétez avec moi : Vive la nation /» Tout le peuple ému applaudit avec transport. M. Thomassin se jette dans la voiture* ordonne au postillon de partir* et nous reprenons la route d’Orléans* aux cris mille fois répétés de : Vive la nation !

Notre postillon faillit une seconde fois nous coûter la vie ; nous rencontrons* à une lieue de Paris* cent Marseillais* l’avant garde de ceux qui allaient chercher les prisonniers à Orléans. Nous étions du côté opposé à celui où ils passaient* le postillon traverse exprès le pavé* va accrocher les soldats de cette compa* gnie et manque d’en culbuter plusieurs ; dans l’instant* toute la troupe nous couche en joue. M. Thomassin sort la moitié du corps par la portière* cric : « Mes camarades* tuez ce monstre, Vive la nation / » Les Marseillais s’apaisent dans l’instant* en voyant l’uniforme* et le postillon* qui a grand’peur pour lui* continue sa route ventre à terre. Nous trouvions les chemins remplis de volontaires qui se rendaient & l’armée ; ils marchaient sans ordre et insultaient tout le monde* surtout les voitures ; mais sitôt que M. Thomassin se montrait, criant Vive la nation, ces gens applaudissaient et répétaient : Vive la nation !

Je n’oublierai pas qu’à Orléans* où nous arrivions le soir* pendant qu’à la porte on visait nos passeports, tout le monde nous entourait ; on nous demandait, avec empressement* s’il était vrai que l’on vînt chercher les prisonniers ; on nous disait que la ville les aimait et voulait les garder* on ne voulait pas qu’il leur arrivât du mal ; nous fûmes bien attendrie des sentiments de ce bon peuple.

Après Beaugency* on nous insulte dans un village et on nous demande nos passeports : nous les montrons, et* dès qu’on sait que M. Thomassin est capitaine de la garde nationale de Paris* on le prie de passer en revue cinquante hommes du village qui partaient pour l’armée. Nous voilà devenus gens d’importance ; il tire son épée gravement* fait la revue* prononce un discours

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sur l’amour de la patrie, et nous remontons en voiture aux cris de : Vive la nation l

Mon oncle et ma tante de Courcy avaient eu des passeports pour Bordeaux, par le moyen de M, Thomassin, et nous avaient rejoints en cabriolet sur la levée. M. Thomassin change de place avec ma tante, qui vient dans notre voiture. Bientôt nous rencontrons une foule de volontaires qui nous entourent, nous jettent des pierres. Notre protecteur s’élance du cabriolet, l’épée à la main, saisit le plus mutin au collet, lui apprend qu’il est capitaine de Paris. Cet homme devient tremblant ; M. Thomassin fait encore un discours patriotique, et nous continuons notre route.

À cette époque, tous ceux qui tenaient à la troupe de Paris paraissaient autant de héros. C’est donc en général d’armée que M. Thomassin nous mène jusqu’à Tours ; il nous arrive dans le chemin mille aventures pareilles à celles que je viens de décrire ; nous rencontrons successivement quarante mille volontaires.

Mon oncle et ma tante continuent leur voyage ; nous apprenons qu’il y a du bruit & Bressuire, précisément dans le district où la terre de Clisson est située, et qu’on ne nous laissera pas passer. Nous nous arrêtons donc forcément près de Tours, en face de la ville, de l’autre côté de la Loire.

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CHAPITRE V

DEPUIS MON SÉJOUR ATOURS JUSQU’AU t 3 MARS 1793 COMMENCEMENT DE LA GUERRE DE VENDÉE

s» m onsjeur de Lcscure partit & franc étrier pour Saumur, (\ f\ afin de savoir la vérité sur les troubles de Bressuire. 1 VJL M. Thomassin avait été, à Tours même, faire viser nos passeports à la municipalité $ grâce à son uniforme, nous passons fort tranquilles dans le faubourg, quoique nous entendions beaucoup de bruit qu’on faisait dans la ville, où le peuple promenait sur des ânes les femmes qui ne voulaient pas aller à la messe (des prêtres intrus).

Au bout de deux jours, M. de Lescure nous envoya un courrier pour nous dire que le bruit était fini et que nous pouvions continuer notre route. Nous fûmes arrêtés dans un petit village par le corps de garde : un paysan, qui était en sentinelle, voulait non seulement voir nos passeports, mais encore visiter nos malles, chose très désagréable pour nous, car nos femmes, parties devant avec M, de Marigny, avaient les clefs ; les paysans se rassemblaient, le soldat faisait un tapage terrible, M. Thomassin nous tira de ce mauvais pas ; il demande l’officier, montre nos passe-

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ports, prend au collet le soldat qui criait toujours qu’il fallait nous arrêter, et, avec le ton d’un général, dit à l’officier s « Il est singulier, monsieur, que la discipline ne s’observe pas mieux ici, et qu’une sentinelle ose commander} c’est vous seul qui en avez le droit ; vous voudrez bien mettre cet homme en prison et veiller sur votre troupe. » L’officier s’incline profondément et nous partons aux cris de : Vive la nation l

Nous arrivons k Thouars, les esprits étaient extrêmement échauffés, la ville étant fort patriote, et l’insurrection des campagnes venant k peine de se terminer. On visite toutes nos malles et paquets avec un soin si exact, qu’on déploie tout le linge, et on vide plusieurs pots de conüture dans la voiture, prétendant qu’il y avait dedans de la poudre ; cependant on nous laisse passer et nous arrivons k Clisson.

Il est temps ici de parler de l’insurrection qui venait d’avoir lieu, et de ce pays qu’on a appelé depuis généralement : la Vendée. Il se nommait alors vulgairement le pays du Bocage : la moitié était de la province du Poitou, un quart de celle d’Anjou, et un quart du comté Nantais, II est borné au nord par la Loire, Paimbceuf d’un côté, et de l’autre Brissac ; à l’occident par la mer et la ville des Sables ; au midi, par Luçon, Fontenay, Niort ; à l’orient, par Parthenay, Thouars, Vihiers.

Toutes les villes que je viens de nommer étaient patriotes (i) enragées, ainsi que les campagnes environnantes, c’est-à-dire tous les habitants de la Plaine ; au contraire, toutes les campagnes du Bocage, situées entre les limites que je viens de décrire, fort aristocrates. Le pays est plein de collines couvertes de bois, coupé par une multitude de ruisseaux d’eau vive, * les chemins sont creux, étroits, pleins de bourbiers, bordés de haies vives fort élevées et d’arbres* Il n’y a point de grands chemins

(i) Ainsi s’étaient nommé* eux-mêmes le* ennemi* de l’ancien régime, qui “voient embrassé la cause de la révolution, {Alfred UUié.)

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ni de rivière navigable ; la seule route est celle de Mortagne à Nantes ; le pays est en outre plein de gros rochers. On laisse reposer la terre très longtemps ; on sème des genêts dans les I champs en friche, on les y laisse quelquefois jusqu’à dix ans, ils deviennent comme des bois taillis presque impénétrables (i),

On voit que ce pays est bien propre à faire la petite guerre ; ajoutez à cela qu’on trouve à tout moment quatre chemins, tous pareils ; ce sont des berceaux d’où on ne peut distinguer aucun objet ; là plupart des villages et les maisons sont dans les vallons, on ne les aperçoit pas de loin. Ce pays est très agreste et très pittoresque, mais il a un aspect sauvage ; il y a cependant des points de vue superbes. Il était fort peuplé. La richesse principale est en bestiaux et grains ; les denrées sont excellentes et à 1 vü prix. Presque tous les seigneurs du pays étaient riches et 1 vivaient dans leurs terres avant l’émigration, mais alors ils étaient presque tous sortis de France ; les paysans les adoraient et en étaient traités comme des enfants chéris.

Le peuple est essentiellement doux par caractère, entêté, hospitalier, bon, confiant, brave, gai, fort dévot, plein de respect ! pour les prêtres et les nobles ; il les aborde avec timidité, quoique toujours sûr d’en être bien reçu ; aussi cette timidité se change au bout d’un instant en familiarité, et on peut dire qu’ils traitent leur seigneur comme des enfants traitent leur père, avec respect et tendresse» Les paysans avaient les mœurs pures et simples, ils vivaient dans l’abondance, sans être riches, mais ils étaient

(i) U Bocage ne ressemble plus guère * co qu’il était autrefois. Maintenant, des routes stratégiques superbes le coupent dans tous les sens ; on y voit beaucoup de peupliers d’Italie, des bois blancs de toutes sortes, des arbres verts, etc. Tout cela y était inconnu Jadis, à peine en trouvait-on dans les jardins de quelques châteaux. Les espèces d’arbres y étaient peu variée* î chênes, ormeaux, châtaigniers, cerisiers, frênes, voilft tout. Sans cesse, des chemins couverts de genêt* et d’ajoncs de douxe, de quinxo et jusqu’à vingt pieds de haut ; ces grands genêts, ces grands ajoncs n’existent plus ; les bourg* se bâtissent à la moderne ; enfin Je Bocage n est plus reconnaissable. Ces changements ont commencé après 183a, (Note de l’auteur.) r

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trè» heureuk ; le pays étant plein de gibier, leur défaut était d’être fort braconniers : cela leur a beaucoup servi pour la guerre,

La portion du Poitou située dans le pays de Bocage est comprise, depuis la révolution, dans les départements de la Vendée et des Deux-Sèvres i celle d’Anjou fait partie de Maine-et-Loire, et celle du comté Nantais est dans la Loire-Inférieure, C’est lors de la grande guerre de 1793, que les républicains donnèrent à tout ce pays insurgé le nom de Vendée, qu’il n’avait pas auparavant. Les paysans avaient toujours été aristocrates, comme je l’ai dit déjà ; U y avait cependant des petites villes patriotes, dans l’intérieur des terres, comme Mortagne, Bressuire, Cholet, Châtillon, Montaigu, Beaupréau, Machecoul, Challans, ainsi qu’une portion des bourgs et quelques individus disséminés dans les villages ; ces derniers en si petit nombre, toutefois, qu’on peut dire avec vérité que, sur cent paysans, à peine pouvait-on en compter un de patriote ; tes autres, depuis le commencement de la révolution, n’ont pas cessé de témoigner leur dévouement au Roi, h la religion, à îa noblesse.

Quand, en juillet 1789, on fit prendre les armes à toute la France, en faisant croire à chaque village qu’une multitude de brigands arrivaient pour Incendier, et que presque partout on insulta les seigneurs, les paysans de la Vendée (j’appellerai ainsi dorénavant le pays insurgé) vinrent se ranger autour des leurs, pour les défendre des prétendus brigands. Quand on nomma des maires, des commandants de garde nationale, ils choisirent leurs seigneurs ; quand partout on ôta les bancs des églises, appartenant aux gentilshommes, Us conservèrent ceux des nobles et brûlèrent ceux des bourgeois ; quand les intrus remplacèrent les curés légitimes, le peuple ne voulut pas aller & leur messe, ni & celle des prêtres assermentés ; au point qu’un intrus, qui vint pour la dire aux Echaubroignes, paroisse de quatre mille âmes, fut obligé de s’en aller, n’ayant pu même trouver du feu pour allumer les cierges. Les paysans cachaient les prêtres, se rassem-

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blaient dans les champs pour prier ; cela avait causé de petites Insurrections’partielles. On avait quelquefois envoyé des gendarmés avec les intrus, il y avait eu des rixes ; on avait déjà vu plusieurs traits héroïques. Un paysan du bas Poitou (i), entre autres, se battit longtemps avec une fourche de fer contre les gendarmes ; couvert de vingt-deux blessures, on lui criait : Rends-toi ; il répondait : Rende\-moi mon Dieu y et il expira, sans vouloir céder.

Les paysans demandaient souvent à leurs seigneurs quand ils voudraient se mettre à leur tête pour rétablir l’ancien régime ; enfin, lors de l’émigration, plusieurs apportèrent leur aigent, pour les aider à faire le voyage ; quelques-uns les suivirent, et tous s’empressaient & les combler de vœux pour leur retour*

O bon paysl Comment ne pas t’aimer ? Seul, au milieu de la France, tu n’as jamais varié ; tu n’as pas eu un seul moment d’erreur.

L’insurrection qui éclata en août 1 79a fut plus considérable que les autres ; une quarantaine de paroisses se soulevèrent, toutes du district de Châtillon, depuis district de Bressuire ; la cause en fut dans les persécutions qu’on faisait éprouver aux prêtres. Il y en avait plusieurs de cachés dans le pays, et, comme on veillait avec plus de soin que jamais à ce qu’ils ne disent pas la messe et qu’on ferma, sitôt le 1 0 août, quelques chapelles qu’on leur avait laissées, les paysans se rassemblaient tous les dimanches dans un champ, y amenaient trois ou quatre prêtres et leur faisaient célébrer la messe. On menaça d’enlever ces prêtres pendant le sacrifice ; le dimanche suivant, ils se rendirent dans le même champ, mais armés de fusils, de faux, de bâtons. Peu de jours après, sachant que les émigrés étaient à Verdun, ils n’écoutèrent que leur zèle, et ces deux motifs les firent attaquer Bressuire (2). Il n’y avait en ce moment que deux gentilshommes dans le pays ; tous étaient, les uns à Paris près du Roi, les autres émigrés.

(1) Il s’appelait Guillon,

(a) Le 34 août 179a.

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M. Baudry d’Asson (i) t qui depuis fut tud en 1793, et M. de Calais (a), seuls restés, se mirent à la tâte (B), mais ils n’étaient pas en état de commander un homme ; leur seul mérite à tous deux était la bravoure. Ils firent hacher les malheureux paysans, on en tua une centaine qui moururent en criant Vive le Roi ; on en prit cinq cents, le reste se dissipa, et presque tous passèrent l’hiver, errants, dans les bois, toujours dans la crainte d’être arrêtés. Les volontaires massacrèrent un M. de Richeteau (4), il ne périt cependant aucun des prisonniers (5). Le tribunal de Niort, bien composé, trouva moyen de les acquitter tous peu à peu, en faisant tomber le prétendu crime de l’insurrection sur les morts et sur les absents.

(1) Gabriel Baudry d’Asson, né en 1755, seigneur de Brachain, paroisse de Saint-Marsault, on bas Poitou, fut condamné à mort par contumace, comme brigand de la Vendée, lo a6 avril 1793, par la commission militaire séant aux Sablesd’Otonna, et fut tué & la bataille de Luçon, le 14 août suivant.

(a) Louis-Joseph de Calais, seigneur de Puy-Loufit, né le t 3 mars 1749 ; folt prisonnier après Savehay, il échappa heureusement à une condamnation h mort et fut déporté on Espagne, d’où U passé on Angleterre. U mourut à Puy-LouCt, commune des Aubiers, près Bressuire, te (3 août i 8 a 3.

(3) Avec eux étalent M. de Feu et Adrien-Joseph Detouche, ancien poôlter à la Châtaigneraie, puis avoué, maire de Bressuire. Celui-ci fut condamné & mort par le tribunal de Niort, lo 18 novembre 17ga, ü avait alors quarante ans. L’arrêt ayant été annulé par la cour de Cassation, Delouche se réfogla à Nantes, où U mourut.

(4) D’après (a tradition de la famille, c’était Louis-Alexandre-Françoi» de Richeteau, chevalier, seigneur de Villéguay, né le 4 mal >766, fits de René-Louis-Charles-Henri-Urbain de Richeteau, chevalier, seigneur de la Coindrte et de la Coudre, près Argenton-Chfetcau, et de Catherinc-Mélanie Hunauit de In Chevatterto. Après l’affaire des moulins Cornet, ft Bressuire, U se cacha pendant trois {ours, puis fut pris et fusillé ù Thouars, le 28 août 179a.

Un de ses frères, René-Louis de Richeteau, né k la Coindrie le i" septembre 1768, seigneur de la Scvrie, fut condamné et exécuté à Angers le 18 nivôse an II, 7 janvier 1794, comme frère d’un chef de brigands, fotillé au début du soulèvement.

(5) C’est è cette affaire que la garde nationale de Thouars fit son apprentissage de barbarie ; ù leur rentrée dans la ville, presque tous ceux qui la composaient apportaient des oreilles, des nu des malheureux qulls avalent massacrés, quoiqu’ils fussent sans armes. M. Duchattel*, qui depuis fut envoyé à la Convention, donna une preuve d’humanité : il fit son possible pour empêcher le massacre, mais on égorgea quelques-uns de ces infortunés paysans jusque dans ses bras'. (Note du manuscrit.)

  • Gaspard-Séverin D&chutel, né m 1766, à Rochefou, près Argenton-ChAteau. Député de*

Deux-SArres à ta Convention, U ne vota ni 1 » culpabilité ni ta mort du Sol. Décrété d’accu mttau. Il Ûtt arrêté À Bordeaux, conduit À Pari*, er décapité te 3 t octobre 1793.

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- y» -

Ce fut dans ce malheureux moment que noua arrivâmes h Tours et de là à Clisson, Notre paroisse de Boismd, où le château est situé, et quelques autres au bord du pays, ayant plus de patriotes et étant près de la Plaine, entre Parthenay et Bros* suire, n’osèrent pas se révolter et allèrent môme, par crainte, donner du secours à Bressuire ; d’ailleurs notre paroisse était plus tranquille sur l’article delà religion que les autres. Le curé (i) et le vicaire avaient fait le serment, mais avec de grosses restrictions, surtout le vicaire (a), le prêtre le plus vertueux que je connaisse. Quelques autres curés du voisinage l’avaient imité ; ils avaient fait le serment « sauf en ce qui pouvait être contraire à la religion catholique, apostolique et romaine, dans laquelle ils déclaraient vouloir vivre et mourir » ; ils priaient pour l’évêque légitime (3) et n’obéissaient point aux mandements de l’intrus (4) ; le district fermait les yeux, apparemment par prudence.

À peine rendus à Clisson, nous apprenons les massacres du a septembre. Maman se douta de la mort de M roe de Lamballe, ne recevant pas de ses nouvelles, car elle avait chargé une infinité de personnes de lui en donner ; elle finit par nous demander la vérité, notre silence lui confirme ce malheur. Elle tombe sans connaissance et passe trois semaines, jour et nuit, dans des attaques de nerfs, en versant des larmes. Nous lui cachons cependant la mort de plusieurs autres de son intimité, surtout celle de

(1) Le curé, Daniel CaUIaud, fut plu* tard condamné A mort par le tribunal criminel de* Deux-Sévres, le x 3 nhôte an H, à Janvier 1794.

(a) Pierre Joubert, né le 6 juillet 176a, 4 Saint-Clémenfin, pré* Argenton-ChAttau, vicaire de Boismd en 1786, mourut le 39 avril $849, cord de cette môme paroisse qu’il n’avait jamais quittée.

(3) L’évôquede la Rochelle, Jean-Charles de Coucy, né au château d’Ecordal, près Vouziers, le a 3 septembre 1746, sacré le 3 janvier *7905 11 émigra en juillet 1791 et ne rentra en France qu’en 1814. Archevêque de Reims le 1er octobre 1817, comte et pair de France en 1822, H mourut Je g mars 1824.

(4) Joseph-Jean Mestodier, né 4 ta Foyc-Montjauh, pris Beauvoir-sur-Niort, le 3 février 1739 ; curé de Breuilles, prés Saint-Jean-d’Angéiy, élu évôque constitutionnel des Deux-Sèvres le 8 mai 179(5 il se retira, en 1795, À Cou Ion, près Niort, où it exerça te notariat, et mourut le 10 vendémiaire an XII, 3 octobre x 8 o 3.

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M, de Montmorin, de Fontainebleau, ce sincère ami de toute la famille, que M. de Lescure et moi regardions comme un frère.

Dans ce temps, les couvents furent détruits ; nous avions une tante abbesse, sceur de mon grand-père, le duc de Civrac(i) ; elle avait élevé maman au couvent de Saint-Ausone (2), à Angoulêmc. Cette femme, la plus respectable que j’aie connue, avait soixante-quinze ans ; elle était fort sourde, mais point infirme, Jamais on n’a réuni autant d’esprit, de piété, de gaieté et de douceur. Elle se décida à vivre avec ma mère en Gascogne ; comme, dans le moment, ' celle-ci était chez moi, elle consentit avec plaisir à y venir, mais elle ne voulut pas, de peur de nous gêner, amener aucune religieuse, malgré nos instances. M. Thomaasin alla chercher ma tante ; son arrivée rendit beaucoup de calme à maman, par le plaisir qu’elle lui fit et le désir de la voir heureuse.

Dans le même temps, M. de la Rochejaquelein s’échappa de Paris et alla d’abord chez lui. Sa tante (3), demoiselle de la plus haute vertu, demeurait près de Châtillon, à Saint-Aubin de Baubigné, où était le château de son père, nommé la Durbelière ; c’était une des paroisses révoltées. Comme ce jeune homme était seul dans le château, fort suspect par cette raison, et de plus comme étant officier de la garde, et dans un pays qui venait de se soulever, M. de Lescure l’engagea à venir chez lui. Nous étions moins suspects que tous les autres, par la grande quantité de vieillards et de femmes qui étaient réunis chez moi, et aussi en raison de ma grossesse ; d’ailleurs j’ai déjà dit que notre paroisse ne s’était pas révoltée,

(,) Marlc-Franÿoite do Durfort-CIvrac, née è In Mothe-Montravel, en Périgord, le vj avril 1717, abbesse de Saint-Ausone en 1760, faite prisonnière à Salnt-Barthclemy, près Angers, condamnée le i 5 frimaire an II et exécutée le 19, 9 décembre 179 ?., ,

(a) Abbaye fondée vers le ni* siècle, détruite successivement par les Normands, les Anglais et les calvinistes} reconstruite dans l’enceinte de la ville d’Angoulême par la munificence de Louis XIII.

(3) Anne-Henriette du Vergicr de la Rochejaquelein, née À la Durbelière le

  • 3 octobre 1750, décédée à Saint-Aubin le 17 janvier 1810.

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— 1)4

Je veux commencer par tracer le portrait d’Henri de la Rochejaquelcin, que j’augmenterai dans la suite, son caractère s’étant singulièrement développé par la guerre. Il avait cinq pieds sept pouces ; extrêmement mince et blond, une figure allongée, il paraissait plutôt Anglais que Français. Il n’avait pas de jolis traits, mais la physionomie douce et noble. Dans ce temps-là il avait l’air fort timide ; on remarquait cependant des yeux très vifs, qui depuis sont devenus si fiers et si ardents, qu’on disait qu’il avait un regard d’aigle. Il était excessivement adroit et leste, montait à cheval à merveille. C’était un bon sujet, sévère sur ses devoirs. Il avait été au collège militaire de Sorèze (i) ; à l’âge de quinze ans il entra au régiment Royal-Pologne (a) cavalerie, dont son père était colonel, alors en garnison à Niort. À l’une des premières manœuvres, étant au premier rang, le régiment au galop, il culbuta avec son cheval ; les cavaliers voyant tomber le fils de leur colonel, s’arrêtèrent ; celui-ci cria plusieurs fois ; Au galopa et tous passèrent sans lui faire aucun mal.)

Outre les personnes que je viens de nommer, il y avait chez moi le respectable M. d’Auzon, vieillard infirme ; M. des Essarts, le père (3), pauvre gentilhomme, dont notre famille avait fait la fortune ; il avait été marié par M m *de Leacure, la grand’mère, à une de nos voisines (4), mais il avait toujours vécu à Clisson, ainsi que ses enfants ; il n’avait à cette époque que sa fille (5),

(0 M. de la Rochejaquelein n’aimait pat l’étude, aussi n’était-ll pas très ins* trait ; le seul livre dont U ne se lassait point était la Vie 4 e Turenne, qu’il relisait constamment. (Note de l’auteur.)

(a) ia* régiment de cavalerie, devenu en 1791 le 5 * régiment de cavalerie, puis le 5 * de cuirassiers,

(S) Pierre Michel, écuyer, sieur des Essarts, fut élu, le 5 juillet 1790, secrétaire de l’assemblée des électeurs du district de Châtlllon-sur-Sèvrc. Devenu second pré* sident du conseil supérieur de la Vendée, U se cacha, après la déroute de Savensy, & Fégréac, près Redon, où U fut découvert et fusillé en 1794.

(4) Marie-Pérlne Richard de la Messardiére, dame de Corbin en Bolsmé, près Breseulre.

(5) Éllsabeth-Agathe<iMarie-Henrictte Michel des Essarts, née à Bolsmé, fut arrêtée 4 Montrelals, près Varades, condamnée 4 Angers comme « ci-devant noble », et exécutée le 21 nivôse an U, to janvier 1794, 4 Fàge de trente-deux ans.

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âgée de trente ans. Cette demoiselle avait toute l’instruction et tout l’esprit possibles, mais le jugement faux ; pleine de prétentions, elle menait entièrement son père, qui était instruit, spirituel et bon naturellement, mais qui avait aussi des prétentions et secondait sa fille dans la rage qu’elle avait de tout gouverner, Du reste je lui rends cette justice, qu’elle a eu les soins les plus touchants pour ma grand’mère, ’pendant sa maladie. Ses deux frères étaient l’un, M. des Places (i), officier de marine, dont je ne parlerai pas, parce que, étant alors émigré, il n’entrera pour rien dans ces Mémoires, et l’autre, l’abbé, depuis le chevalier des Essarta (a), ami de M. de Lescure. Il avait toujours vécu & Clisson, mais il avait été obligé d’en sortir par un arrêté du département des Deux-Sèvres, prescrivant à tous les ecclésiastiques, même simples tonsurés, qui avaient refusé de prêter le serment, de quitter le pays. M. des Essarta, qui était dans le dernier cas, avait été forcé d’aller demeurer à Poitiers ; c’était un jeune homme de vingt-trois ans, extrêmement aimable, doux, gai. Ses deux défauts étaient d’être susceptible et de se laisser diriger par sa sœur qu’il aimait, mais qui avait pris un entier ascendant sur toute la famille. Cette sœur était enivrée d’amour propre et d’ambition, et ne négligea rien dans la suite pour en inspirer à son frère et à son père pendant la guerre de Vendée.

Nous avions en outre, à Clisson, M. le chevalier de Saint-Laurent de la Cassaigne (3) ; il était un peu de nos parents, et comme tout ce qu’il possédait était chez des émigrés, il se trouvait absolument & l’aumône ; M. de Lescure l’avait recueilli chez lui par

(i) Joseph-Michel do* Place* des Essarta fut retraité sou* la Restauration comme capitaine de vaisseau» chevalier de Saint-Louis, puis nommé doyen du conseil do préfecture de la Vienne. Il mourut & Poitiers le ao novembre ï 837, à l’âge de soixante-quinze ans.

(a) Charles-Marie Michel, chevalier des Essarte, né à Boism6.il fut pris à Mont relais, prés Varades, condamné et exécuté à Angers le 19 nivôse an II, 8 janvier (794. Il était âgé de vingt-cinq ans.

(3) Louis-Charles de la Cassaigne, chevalier, seigneur de Saint-Laurent dés Combes, en Ahgoumois, né & Varennes en Qermontois, te ao mars 1740,

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charité. J’aurai occasion de beaucoup parler de lui ; aussi, il faut que j’en fasse le portrait, Citait un homme de cinquante ans, petit, gros, bon, sot et poltron : voilà en deux mots son caractère ; sa figure exprimait la bêtise et peignait parfaitement son mérite. Il avait dû être prêtre pendant plusieurs années ; tout le temps qu’il avait porté le petit collet, il avait été assez libertin ; il entra au service et devint bigot : il portait tout à l’excès. M, de Marigny était aussi chez moi, y étant revenu en même temps de Paris.

Telles étaient les personnes qui vivaient à CHsson, et nous ne recevions pas de visites, parce que personne n’osait se voir ; nous avions, entre nous, une cinquantaine de domestiques, tous aristocrates, à l’exception du nommé Motot (valet de chambre-chirurgien de ma grand’mère), de sa femme et du maître d’hôtel, Le premier était terroriste ; cependant nous les gardions tous, parce qu’ils avaient eu les plus grands soins de M mo de Lescure. À sa mort, ignorant leurs principes, elle avait prié son petit-fils de les garder chez lui toute leur vie, et leur avait fait en outre des legs considérables. La mémoire de sa grand’mère était si chère à M. de

Lescure, qu’il ne voulait point désobéir à la moindre de ses volontés,

Le 3i octobre au soir, les douleurs me prirent pour accoucher ; on envoya chercher un chirurgien de Châtillon, nommé Beauregard, très habile, fort patriote contre les prêtres et le Roi, mais attaché à la noblesse, surtout à notre famille. Il arriva trop tard ; après avoir souifert sept heures, je mis au monde une fille ; Motot pensa me tuer par maladresse. Cependant mes couches fuient très heureuse». Maman me prodigua ses soins ; je donnai ma fille ù nourrir à une paysanne que je pris chez moi, ne voulant pas nourrir moi-même ; je prévoyais que la révolution pourrait nous atteindre, et je voulais suivre, à quelque prix que ce fût, M, de Lescure, soit en prison, si on l’y mettait, soit à la guerre, s’il se formait un parti, le sachant déterminé à s’y jeter.

Quelque temps après, le Roi périt. MM. de ta Rochejaqueiein

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U-4>

et de Lescure avaient chargé des amis de les avertir, si oh préparait quelque mouvement pour le sauve ! 1, afin de se rendre sur le-champ & Paris ; mais U n’y eut rien du tout. Il est impossible de peindre la douleur que nous ressentîmes en apprenant ce crime : ce ne fut, pendant plusieurs jours, que des larmes dans toute la maison.

Le fort de l’hiver étant passé, ma mère parla de se rendre en Gascogne avec mon père et ma tante ; elle ne pouvait cependant sc décider k me laisser ; elle voulait m’emmener, et moi je ne pouvais me déterminer & la voir partir, ni à quitter ma fille et M. de Lcscurc ; celui-ci tenait h attendre chez lui, parce qu’il prévoyait que tôt ou tard les paysans se révolteraient, sans cependant avoir aucun plan, et il voulait faire la guerre avec eux ; maman était loin de le blâmer, mais elle désirait m’emmener.

Au milieu de ces incertitudes, s’alluma la guerre de la Vendée. Toute ma famille resta ; car, dans ce malheureux temps, on était également suspect, quand on s’enfuyait ; dans l’autre insurrection, M 11 * des Essarts avait été mise en prison & Parthenay, où elle passait, pour se rendre ù Niort ; d’ailleurs mon père ne voulait « plus partir, une fois le mouvement déclaré, comptant y participer aussi.

Me voici donc à cette époque à jamais célèbre. Je finis ce chapitre en assurant (ce qui est l’exacte vérité, mais on ne l’a point cru,) que ni les prêtres, ni les nobles n’ont jamais fomenté, ni commencé la révolte ; ils ont secondé les paysans, mais seulement quand l’Insurrection a été établie ; alors ils ont cherché & la soutenir. Je suis loin de dire qu’ils ne la désiraient pas ; mais, on doit le comprendre pour peu qu’on y réfléchisse, aucun d’eux n’était assez fou pour engager une poignée de paysans sans armes, sans argent, à attaquer la France entière ; ils attendaient un moment favorable, espéraient qu’il viendrait tôt ou tard, connaissant les disposit^s'^dt^ays et gémissant de n’avoir aucun moyen de les s^oSder. EnfmTes puissances coalisées ne

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donnèrent aucun secours è la Vendée, ni pour pousser le peuple à se révolter, ni pour soutenir la guerre. La Vendée s’est insur* gée par un mouvement spontané, inattendu ; on peut vraiment dire qu’elle s’est levée en masse.

On doit, je crois, ajouter foi h ce que je dis ; personne ne peut savoir ces détails aussi bien que moi, les choses secrètes, comme les plus connues. D’ailleurs, je n’ai aucune espèce d’intérêt à cacher les menées que M, de Lescure et autres auraient pu faire, et je ne les aurais pas ignorées. On doit donc croire, sans aucun doute, cette étonnante vérité, que ni les particuliers, ni les Gouvernements, n’ont excité la Vendée à la guerre ; mais que le peuple, par sa propre volonté, y a fait un soulèvement général, au moment où on s’y attendait le moins.

Si M. de Lescure et d’autres prévoyaient qu’une révolte éclaterait, ce n’était qu’une idée éloignée, vague, à laquelle ils ne donnaient aucune suite, ne voyant aucun moyen raisonnable de réussir. Trop surveillés pour faire la plus petite démarche, il* s’abandonnaient uniquement à ce que développerait l’avenir. Je crois pouvoir assurer qu’il en était de même en Anjou.)

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CHAPITRE VI

DEPUIS LE ï 3 MARS 179 ?

COMMENCEMENT DE LA GUERRE DE LA VENDÉE

JUSQU’AU 9 AVRIL

JOUR DE MON ARRESTATION

O n ne doit pas s’attendre à trouver dans ces Mémoires des détails de tout ce qui s’est passé dans la guerre de la Vendée ; je me suis fiait une loi de n’écrire que ce que je sais d’une manière positive, et j’aime mieux passer sous silence des faits intéressants, ou les indiquer seulement, que d’altérer en rien la vérité. Je n’ai pas été dans les commen* céments de la révolte ; ainsi, jusqu’à l’époque où je m’y, suis trouvée, je n’aurai que peu de choses à en dire, et je m’attacherai principalement & ce qui me concerne : ce sera beaucoup moins curieux, mais cela sera plus vrai.

L’insurrection a commencé à la fois sur plusieurs points, parce que les paysans ne voulaient pas tirer à la milice. A Challans, le nommé Gaston, perruquier, fut tué en prenant la ville à la tête des gens du pays (1) ; MM. de Charette, de la

(t) Dana ta premiers temps de l’Insurrection» ta guettes républicaines parlé* ront beaucoup d’un Gaston, chef des insurgés. Ce Gaston n’a existé qu’un instant ; ce qui fit sa réputation, c’est qu’il tua tout d’abord un officier d’un grade élevé,

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IOQ

Cathclinière (i) et autres, se mirent ensuite & leur tête dans cette partie. Près Machecoui, .du côté des Herbiers et de Montai gu t MM. de Royrand (a), de Sapinaud (3), de Verteuil (4), se {oignirent aux paysans qui se révoltaient, gagnèrent une bataille considérable (5), prirent Montaigu, restèrent à garder les postes important» de Chantonnay et du Pont-Charron, et n’agirent plus pendant longtemps. Je ne sais aucun détail sur tous ces points ; ce que je connais le mieux, et je le raconterai en conséquence, c’est la manière dont la guerre commença du côté de l’Anjou. Le district de Saint-Florent rassembla les paysans pour tirer à la milice ; ils firent un peu de bruit dans la ville, puis s’en retournèrent ? le district les ajourna au dimanche suivant, il y avait un jeune homme nommé Forest (6), du village de Chanzeaux, qui

<mdos»a son habit, fut au combat ainsi vêtu et se fit prendre pour un chef. (Note du manuscrit.)

Gaston (Bourdle ?), perruquier à Saint-Christophe du Ligneron, fut pris au combat do Saint-Gemls, le »5 avril *793, et massacré.

(t) Louis Ripault, chevalier, seigneur de la Cathaliniére, était né dans le pays de Retz en 1768} il habitait le château de Princé en Chéméré, près Palmbœuï » fut blessé et fait prisonnier au Moulinet, paroisse de Frossav, et guillotiné à Nantes te i 3 ventôse an II, 3 mars 1794.

(a) Charles-Augustin de Royrand, né à Montaigu le 9 avril 173*, chevalier, seigneur de la Petite-Roussière, paroisse de Bazoges-en-Paillers, dans le bas Poitou, lieutenant au régiment de Navarre en 1744, capitaine en 1755, chevalier de Saint-Louis en 1761, retraité comme lieutenant-colonel en 1785 ; Il commanda une armée en Vendée, fut blessé prés Eutrames le yj octobre 1793, et mourut le 5 novembre près de Baugé, en Anjou.

(3) Sapinaud de la Vérie, né en 1788, ou château du Bois-Huguet, près Morta-

8 * rdC dU COrpî ’ “ u P° nt *Cbarron, près Chantonnay, te

(4) Jacques-Alexis de Verteuil, écuyer, seigneur du Champblanc, né le 36 mars jj^capiUlne aux grenadiers royaux, chevalier de Saint-Louis, gouverneur do

île Dieu, r«traW en 1785. Chef de division dans l’armée vendéenne, il fut Ait prisonnier et.fusillé à Savenay le 34 décembre 1798,

Son fils, Mathieu, né & Rochefort le as avril ty 65, ancien officier au régiment 8 décembre 17*3° d#U * i#mbcs emportéw <*« Flèche, et mourut le

(5) U bataille fut donnée au Pont-Charron. U général Marcô avait treize cents hommes de troupe* de ligne et les gardes nationales des villes environnantes : il

luKriT) PlétCm<mt b * ttU’lM r * publicain * M «tirèrent en désordre. (Note du marut (à IStSTÏl "*il 7 aV u ril 175 à Ch4MC4ux » fut * Pontorson et mout a la Flèche, le 7 décembre 1798, — Chanzeaux était du district de Vihiers.

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avait beaucoup plus d’éducation que n’en ont ordinairement ceux de sa classe ; il avait émigré et était rentré après la campagne de 1792. Cet homme était.suspect et avait paru le plus ardent à détourner les paysans de tirer & la milice. Le district jugea essentiel de l’arrêter avant le dimanche Indiqué, et envoya huit gendarmes pour le prendre, Forest s’y attendait et s’était muni d’armes bien chargées ; il demeurait dans le bourg, 1) voit arriver h sa maison les gendarmes, tire sur eux par la fenêtre, en tue un, le reste s’enfuit, Il court à l’église et sonne le tocsin ; la paroisse se rassemble, il harangue les paysans en leur mon* trant le corps du gendarme. Aussitôt, tous les jeunes gens du village se dispersent et vont dans toutes les paroisses des environs sonner le tocsin.

Pendant ce temps, Catheltneau (1), colporteur, du Pin-en-Mauges, père de cinq enfants en bas âge, en faisait autant, uniquement poussé par l’idée de la vengeance qu’exercerait le district sur ses compatriotes pour la mutinerie qui avait eu lieu à Saint-Florent,

Tout le pays se rassemble : Catheltneau, Forest, Forestier, Stofflet se mettent à la tête ; la plupart armés de bâtons, Us vont attaquer Chemillé, Cholet, les prennent, ainsi que les canons qui y étaient, s’emparent de plusieurs autres petites villes. MM. de Bonchamps (2), d’Elbée (3), se joignent à eux (4).

Forcit avait suivi en émigration Louis Gourrcau, écuyer, soigneur de Chanteaux, au service duquel il. était attaché.

(t) Jacques Cathelineau, né au Pin-en-Mauges, près Beaupréau, le 5 Janvier {759, appelé le saint d’Anjou, premier généralissime de la grande armée, fut blessé à Nantes, le 39 juin 1793, et mourut le 14 juillet, à Saint-Florent-sur- Loire.

(a) Charies-Meichior-Artus de Bonchamps, seigneur de ta Baronni&re, paroisse de la Chapelle-Saint-Florent, né le >0 mai 1760, au château du Crucifix, prés Châteauneuf-sur-Sarthe, blessé le 17 octobre 179s prés Cbolet, mort le lendemain au hameau de la Melllorsye, paroisse de Varades…

(3) Maurice-J wwph-Loui# Gigot d’Elbée, né le as mars 175a, à Dresde, en Ssxe, où son pire s’était marié, prit du service en France, devint lieutenant aux che* vau-légers, puis te retira au château do la Loge, prés Beaupréau. Général en chef de la grande armée, U fut blessé, ml# hors de combat & Cholet le 17 octobre 1793 ; transporté à Nolrmoutier, 11 y fut pria et fusillé le 9 janvier 1794.

<4) Les paysans allèrent chercher M. d’Elbée qui était tranquillement chez lui,

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Je ne ferai point encore connaître les caractères des personnes que je viens de nommer ; j’y reviendrai plus ioin, pour ne pas trop interrompre ce qui me regarde.

Nous étions parfaitement tranquilles ; M. Thomassin avait été faire un voyage dans une terre de M. de Lescure (i), près des Sables. En retournant par les Essarts et les Herbiers, à peine eut-il passé ce dernier bourg de quelques lieues, qu’il vit venir à lui plusieurs personnes qui s’enfuyaient au grand galop. Elles lui dirent que les Herbiers venaient d’être pris par des troupes de ligne provenant apparemment d’un débarquement (car la peur les avait tellement aveuglés, qu’ils avaient cru voir tous les paysans en uniforme). M. Thomassin continua sa route ; à Bressuire, il trouva toute la ville en émoi et deux cents volontaires qui y étaient cantonnés depuis leur formation, sous les armes. On ne savait cependant rien de positif. M. Thomassin était en uniforme ; il s’était beaucoup vanté dans cette ville de son grade de capitaine de la garde de Paris, il avait toujours fait le patriote et le brave (il méritait seulement ce second titre). Il est arrêté dans la ville par plusieurs personnes du district et autres, qui le questionnent et le consultent avec beaucoup d’inquiétude. Il ne croyait pas ce que les fuyards lui avaient dit, parce que cela n’était vraiment pas probable, et il aurait beaucoup désiré que ce fût vrai ; mais, persuadé que c’était une terreur panique, il raconte en riant ce qu’on lui avait appris en route, ajoute qu’il ne le croit pas, badine beaucoup tous ces patriotes effrayés, en leur disant qu’il ne manquerait pas de venir les défendre, et qu’il se chargeait de garder la ville à lui tout seul. Ces gens le prennent au mot, et il n’obtient la permission de venir jusqu’à Clisson, qu’à condition de retourner le soir même à Bressuire ; on lui en fait donner

“ femme étant accouché* de la veille ; quant & M. de Bonchamps, je ne sale ai Im paysan» furent le chercher, ou s’il se rendit de lul-môme. (Note de l’euteur.) (i) U Guy, dans la paroisse de Sainte-FUive-des-Loup»,

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sa parole d’honneur. Il arrive chez moi et nous raconte toute cette aventure, riant de ce qu’on prétendait que des troupes débarquées étaient aux Herbiers, où il avait passé peu d’heures avant, venant du bord de la mer.

1

Nous croyons d’abord que M. Thomassin a perdu l’esprit, nous n’ajoutons pas plus de foi que lui & tout ce qu’on lui avait dit. Il retourne & Bressuire, et nous fait dire le lendemain qu’il paraissait très vrai que les Herbiers étaient pris et que l’on se battait dans plusieurs endroits du pays ; mais il ne pouvait comprendre ce que c’était, un débarquement ou une révolte : le premier n’était pas probable, et l’autre ne l’était guère plus, vu les avantages que les troupes assaillantes paraissaient remporter. Du reste, rien n’était positif, les rapports se contredisaient et étaient tous invraisemblables.

Nous restions confondus d’étonnement et dans la plus grande incertitude. Le lendemain, Motot alla k Bressuire et revint nous dire que l’on avait battu les Brigands, qu’on en avait beaucoup tué, et pris huit cents ; il ajouta, en riant, que la guillotine allait les mettre à la raison. Nous étions furieux contre lui, sans oser le témoigner. On venait toute la journée nous faire les contes les plus étranges et les plus différents. M. de la Rochejaquelein envoya son domestique, à cheval ; chez sa tante, qui n’était qu’à quatre ou cinq lieues des Herbiers, pour savoir la vérité. 11 écrivit une lettre fort simple, lui mandant qu’il lui envoyait un de ses chevaux qui était malade, et il chargea de vive voix son domestique de savoir la vérité des rapports inconcevables que nous entendions depuis trois ou quatre jours.

Ce domestique fut arrêté & Bressuire, et on trouva sur lui une lettre de M. de la Cassaigne à M Ue de la Rochejaquelein, dont il était parent et ami, et une douzaine de sacrés«cœur$ peints sur du papier. La lettre était fort courte et ne contenait & peu près que cette phrase : « Je vous envoie, mademoiselle, une petite pro* vision de sacrés-cosurs, que j’ai faits & votre intention. Je vous

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prie de remarquer que toutes les personnes qui s’appuient sur cette dévotion réussissent dans toutes leurs entreprises. » Ces paroles y étaient mot pour mot ; précisément les révoltés avaient tous attaché un sacré-cœur ù leur habit, nous l’ignorions entièrement ; nous ne savions pas non plus que M, de la Cassaigne eût écrit ; nous l’apprîmes quelques jours après. Aussi nous no pouvions nous expliquer l’aventure qui nous arriva et qui nous parut incompréhensible.

Le lendemain matin du jour où M. de la Rochejaquelein (quo j’appellerai désormais Henri, pour abréger) envoya son domestique, nous sommes réveillés à sept heures par nos gens. Ils venaient nous dire que toutes les portes et avenues du château étaient gardées par deux cents volontaires & pied et qu’il y avait dans la cour vingt gendarmes portant des ordres du district. Nous cachons Henri, craignant pour lui, parce qu’il était de la garde du Roi, et nous allons savoir des gendarmes ce qu’ils veulent. Le district faisait demander tous les chevaux, équipages, fusils, munitions, et M. de la Cassalgne. M. de Lescure se mit à rire et dit^aux gendarmes qu’il semblait qu’on crût sa maison un arsenal, et M. de la Cassaigne, le général d’une armée invisible ; du reste il imaginait qu’on pouvait avoir besoin d’armes et do chevaux ; mais, quant à M. de la Cassaigne, le distria avait été sûrement induit en erreur ; c’était un homme infirme, paisible, et il mourrait de peur si on l’arrêtait ; il allait écrire au distria, et en répondait corps pour corps, afin de le représenter sitôt qu’on l’exigerait. Les gendarmes firent difficulté, mais le bri ga dier, nommé Bâty, prit M. de Lescure à part, lui dit qu’il pensait comme nous, nous raconta que les révoltés avaient battu les Bleus k Montaigu, nous donna beaucoup de détails, et, comme il croyait nos partisans plus forts qu’ils n’étaient en effet, il promit à M. de Lescure de faire tout ce qui dépendrait de lui pour l’obliger, et le pria de tâcher de contenter le distria, en !yi accordant pourtant le moins possible. La seule grâce qu’il

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demandait, c’était de rendre un jour témoignage en sa faveur et de lui conserver sa place* M. de Lescure, sans se fier à cet homme (il fit bien, car c’était un patriote que la peur seule fai* sait parler), le remercia et lui dit que, dans toutes les occasions, * il chercherait à lui être utile, et qu’il pourrait venir chez lui, sûr d’y être bien reçu. Il ne donna au district que deux ou trois mauvais chevaux et tout lo reste & proportion, et répondit par écrit de M. de la Cassaigne.

À peine la troupe partie, ce dernier, qui habitait un corps de logis séparé du château, arriva en disant ï « Eh bien, j’ai eu grand’peur pour voua. » Ayant appris ce qui le regardait, il perdit la tête ; le moindre bruit le faisait trembler ; il se cachait sous les chaises, sous la tapisserie, sitôt qu’on ouvrait une porte. Il baisait les mains de M. de Lescure, et nous donnait la comédie. Nous étions d’autant plus en train de rire, que Bàty nous avait persuadé que la révolte était trèB forte et qu’il y avait même un débarquement. Le pauvre la Cassaigne ne parlait que de fuir ; nous lui représentions que M. de Lescure avait répondu de lui.

Peu de jours après, deux seulement, je crois, nous fûmes bien étonnés de voir arriver M. Thomassin. U nous dit que l’insurrection était prodigieuse ; il y avait un débarquement, les ennemis marchaient sur Bressuire ; le district avait évacué la ville sur Thouàrs, et lui avait trouvé le moyen de se sauver en cachette pour venir nous joindre et se réunir avec nous aux roya* listes. Il nous apprit toute l’histoire des sacrés-cœurs et du domestique arrêté. Tous les royalistes portaient ce signe, et, dans le piremiér moment, on avait fait la motion de venir mettre le feu à Clisson et de nous massacrer tous. Il était parvenu à calmer cette fureur, et nous en étions quittes pour ce qu’on vient déliré.

Nous passâmes la journée la plus gaie, attendant à tout moment l’armée des royalistes ; tout le pays avait la même impa* tience. Les paroisses environnant Bressuire étaient sous le joug et ne pouvaient se révolter sans qu’on vînt les aider, car s’étant

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insurgées six mois avant les autres, elles avaient été désarmées, On avait tué les plus hardis, forcé les autres à se cacher au loin, et les paysans étaient si surveillés, qu’ils ne pouvaient se réunir et prendre un parti. Mais quel fut notre désespoir en apprenant, le lendemain, que le district et la troupe étaient de retour à Bressuire, ayant su dans la nuit que les rebelles avaient été battus et s’éloignaient de Bressuire au lieu de s’en approcher I Nous ne doutions plus de notre perte. Mais quel parti prendre ? M. de Lescure était depuis quatre ans commandant de la garde nationale de sa paroisse ; il ne l’avait rassemblée qu’une fois, pour la procession du Saint-Sacrement. Nous pensâmes que, si le district avait oublié, par peur ou par d’autres motifs, d’appeler notre. paroisse à la défense de la ville, comme à l’autre révolte, U n’y avait pas de doute qu’il ne le fît alors, ne fût-ce que pour forcer M. de Lescure et tous les habitants du château à aller au secours de la ville, ou à se faire arrêter, d’autant que nous avions plus de vingt-cinq hommes dans la maison, en état de porter les armes. Nous nous rassemblons tous pour délibérer. On invite M. de la Rochejaquelein à parler le premier comme étant le plus jeune. Il dit avec vivacité qu’il ne portera jamais les armes contre les paysans, ni contre les émigrés, et qu’il aime mieux périr. M. de Lescure parle après lui, dit qu’il pense de même ; qu’il se fera tuer sur place, plutôt que de se déshonorer et de se battre contre ses amis. Tous répètent la même chose, et je dois l’assurer, dans ce triste moment, personne n’imagina un conseil timide. Maman y applaudit ; elle dit : « Vous êtes tous, tous du même avis : plutôt périr que de secourir Bressuire ; c’est le mien aussi, et cela est résolu. » Après avoir prononcé ces mots d’un ton ferme, elle se jette dans un fauteuil en s’écriant : « 11 faut donc tous mourir ! » M. Thomassin lui dit : « Madame, moi je me sacrifie ; le seul moyen que je puisse trouver, c’est d’aller demain de grand matin à Bressuire. Peut-être réussirai-je à vous sauver ; peut-être aussi, devenu suspect, parce que je n’ai pas

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suivi la troupe & Thoûars, je serai arrêté moi-môme ; mais je m’expose pour mes amis, cela suffit, » Nous le remercions tous.

Le lendemain matin, il partit pour Bressuire. Je renvoyai ma petite fille dans le village de sa nourrice, afin de la sauver ; cette femme, du reste, avait une telle peur, qu’elle risquait de perdre son lait. Maman, ma tante et mol allâmes nous cacher dans une métairie ; ces messieurs restèrent, attendant la mort ; Us ne voulurent jamais nous garder avec eux. On pourra dire : « Mais pourquoi n’alliez-vous pas tous joindre les royalistes ? » Nous no savions au juste où ils se trouvaient ; le plus près qu’ils pouvaient être était & sept ou huit lieues, le pays était rempli de troupes, il nous était impossible de fuir.

On juge aisément de l’état où nous étions dans la métairie ; je restai quatre heures à genoux, pleurant à chaudes larmes. Enfin arrive un domestique, qui avait été avec M. Thomassin à Bressulre, il nous dit de sa part qu’il avait été assez bien reçu. Dans ce moment on se contentait de tenir quelques propos contre nous, ^mais il ne paraissait pas qu’on voulût nous inquiéter. Il nous apprit aussi que le domestique d’Henri avait été emmené à Thouars avec plusieurs autres prisonniers, lors de l’évacuation de Bressuire ; pendant toute la route, les troupes voulaient les fusiller, le district et les officiers avaient eu beaucoup de peine & les sauver. Revenues toutes les trois au château, nous retrouvâmes nos parents avec la joie la plus vive.

« Nous fûmes tranquilles environ huit jours, sans savoir aucune nouvelle positive, ’et ne recevant que des rapports absurdes et contradictoires, On ne pouvait entrer à Bressuire sans un laisse^ passer ; encore faisait-on de grandes difficultés. On fouillait à l’entrée, à la sortie ; aussi était-il impossible à M. Thomassin de nous écrire et à nous de lui envoyer un exprès, Motot répandait le bruit qu’on voulait arrêter MM. de la Rochejaquelein, de Marigny et de la Cassaigne ; tout cela n’était que des oui-dire.

M. de Léscure et Henri s’étaient amusés depuis quelque

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temps & m’apprendre è monter à cheval * payais une telle peur, que j’en pleurais ; eux à pied me tenaient chacun une main, et un domestique la bride de mon cheval. M, de Lescure trouvait avec raison qu’il fallait me forcer à apprendre : cela pouvait me devenir nécessaire dans un temps de révolution. Je commençais h être un peu moins craintive et & me promener dans les jardins,

Depuis les troubles je n’avais pas monté à cheval ; M, de Lescure et Henri me le proposèrent, ils montèrent aussi, Comme nous étions & nous promener dans le parc, nous apercevons une troupe de gendarmes venant au château ; nous craignons que ce ne soit pour arrêter Henri \ nous le forçons à gagner au galop une de nos métairies, et nous revenons. Les gendarmes réclament nos chevaux et spécialement ceux d’Henri ; U y en avait encore un k lui dans l’écurie. M. de Lescure fait l’impossible pour le sauver. Le gendarme lui dit qu’Henri est beaucoup plus suspect que lui ; il répond avec vivacité : « Je ne sais pas pourquoi ; c’est mon cousin, c’est mon ami, et nous pensons absolument l’un comme l’autre. » Les gendarmes demandent où il est. « Sûrement dans sa chambre ou h la promenade », répond M. de Lescure, Cela passe ainsi ; on emmène son cheval et quelques-uns des nôtres ; Henri revient à la maison.

Nous commencions alors à apprendre tous les jours de nouvelles arrestations faites dans le pays ; on mettait en prison le peu de gentilshommes qui y étaient restés ; tous étaient des vieillards, des infirmes ; on arrêtait aussi les femmes, nous attendions notre tour. Il fut dit qu’on allait faire tirer à la milice le dimanche d’après, cela nous inquiéta beaucoup. Le mardi, M 114 de la Roche jaquelein. envoya un paysan savoir des nouvelles de son neveu ; elle l’avait envoyé une autre fois, mais il n’avait pu rien nous apprendre de l’armée des royalistes ; à ce second voyage il nous en fit mille rapports fort avantageux ; il nous annonça que ChâtSlIon était en leur pouvoir, que toutes les paroisses des en-

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virons s’y joignaient. Il ajouta ; s’adressant à Hénrii « Monsieur, on dit que vous allez dimanche tirer à la milice, Y consentirez-vous, tandis que vos paysans se battent pour rte pas y tirer ? Pàratesez, et tout le pays, qui vous désire, se rangera sorts vos ordres, » Henri déclara aussitôt qu’il panait, et l’homme lui promit de le guider ; il dit qu’il faudrait faire neuf lieues à pied à travers champs pour éviter toutes les patrouilles des Bleus, c’est-à-dire les républicains (je les nommerai ainsi dorénavant, comme on le faisait dans la Vendée). M. de Lescure Voulait à toute force l’accompagner et aller se battre à côté de lui, nous eûmes beaucoup de peine à le retenir. Henri lui représentait que, n’ayant pas sa famille (elle était émlgrée), il devait plus hasarder que lui ; que d’ailleurs étant en visité à CUsson, il pouvait s’en absenter quelques jours, sans trop se compromettre, pour connaître au juste ce qu’était cette révolte, dont on né savait rien de positif ; qu’il lui ferait dire si c’était vraiment une guerre et s’il était raisonnable de s’y joindre ; mais que M. de Lesciirc, en partant comme un fou, sans réfléchir, sans savoir si on pouvait espérer de Servir la bonne cause, risquerait de nous faire tous massacrer inutilenjpnt, car il serait impossible, à une quantité de vieillards et de femmes de se sauver ; que lui n’était point sujet à la milice, son pays n’était point encore révolté : toutes ces raisons devaient le retenir. Nous joignîmes nos prières et nos représentations à celles d’Henri. Si j’avais été seule avec mon mûri, j’aurais hasardé d’aller avec lui rejoindre les révoltés ; mais toute notre famille eût été perdue. M. de Lcscure se rendit enfin, mais alors, nouvelle scène. Plusieurs personnes prétendaient que le départ d’Henri, connu pour être son ami et pour demeurer ihèz lui, le compromettait et qu’il serait mis ainsi que nous en prison : Henri se déclaraprèt à tout sacrifier à cette considération, Alors M. de Lescure lui dît : « L’honneur et ton désir te portent à aller rejoindre tes paysans, ils t’appellent ; je souffre mortellement de no pouvoir te suivre, mais j’aime mieux risquer mille fois la

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— IIO

prison que de t’empêcher d’aller faire ton. devoir* — Je viendrai donc te délivrer s’écria Henri, en se jetant dans ses bras, et en prenant cet air martial qu’il a toujours eu i depuis, M. de Lescure prescrivit à tout le inonde de ne plus faire de représentations, sur le départ d’Henri ; qu’il était fixé, et que c’était déjà trop de l’avoir déterminé lui-même à ne pas partir aussi.

Après cette scène si touchante, vient, la parodie : M. de la Cassaigne dit qu’il veut suivre Henri et se ; joindre aux royalistes. Nous lui démontrons que c’est s’exposer beaucoup, et qu’il ne, fera pas la guerre. Il nous étale de beaux sentiments de bravoure, cela nous fait rire ; dans le fait, la peur l’avait aveuglé au. point qu’il croyait être plus en sûreté dans le payB insurgé. On lui objecte que M. de Lescure a répondu de lui corps pour corps, et qu’il est indigne de vouloir l’exposer à une prison certaine. Il se met. À pleurer, prétend que nous voulons sa mort, que Dieu lui avait donné des jambes pour fuir, et que, tant qu’il en aurait, il fuirait ; que ce serait résister & la volonté de Dieu, de ne pas le faire. Nous le chapitrons deux heures, mais il pleurait toi^ours. M. de Lescure entre dans le salon, M. de la Cassaigne va lui demander tout en larmes la permission de se sauver : M, de Lescure U lui accorde, malgré nos représentations. Nouvel embarras, Nous disons & M, de la Cassaigne qu’étant, gros, lourd et âgé de cinquante ans, il ne pourra jamais suivre Henri, qui n’a que vingt ans et est un des hommes les plus lestes qu’on puisse trouver, qu’il faut faire neuf lieues dans la nuit, par une. pluie à verse, à travers champs, passer par-dessus des haies très hautes, sauter des fossés ; que si quelque patrouille arrivait, il ferait prendre Henri. Il dit alors à celui-ci t « Mon cher ami, dans le cas où nous, entendrons du bruit, tu me laisseras et tu te sauveras.» Henri lui répond : « Est-ce que tu me crois aussi poltron que toi, et capable d’abandonner quelqu’un qui est avec moi ? Non. Si on vient pour nous prendre, je me battrai, je périrai avec toi, ou nous nous sauverons ensemble.» M. de la Cassaigne se jette sur

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ses mains, les baise et s’écrie mille fois ; « Il me défendra, Il me défendrai s

À onze heures, quand tous les domestiques furent couchés, Henri, son domestique, M. de la Cassaigne et le guide partirent, le premier armé seulement d’un gros bâton et de pistolets. Quand ils furent sortis, M. de Lescurc me dit ; aA présent que M. de la Cassaigne est en marche, je vous «vouerai que je crois possible que son départ me c o mp romette, mais je ne pouvais tenir à sa poltronnerie ; sa peur me donnait autant d’ennui que de pitié. »

Le dimanche fixé pour tirer à ta milice arriva : tous nos domestiques se rendirent au bourg ; nous étions & déjeuner, quand nous entendons crier : Pistolet à la main, et aussitôt nous voyons arriver au galop, dans la cour, vingt gendarmes ; nous apercevons en même temps des sentinelles à toutes les portes des cours et des jardins. Nous allons tout de suite au*devant des gendarmes ; ils nous lisent un ordre du district, portant d’arrêter M. de Lescure, moi, M. d’Auzon et toutes autres personnes suspectes, qui pourraient se trouver à Clisson* Nous leur demandons la. cause de cet ordre ; ils n’en savaient rien. Ma pauvre mère déclare sur-le-champ qu’elle se rendra en prison avec moi, mon père également, ne voulant pas m’abandonner. Je leur fois inutile* ment toutes tes instances imaginables ; M. de Marigny dit qu’il suivra M. de Lescure^ et qu’il est résolu depuis longtemps à partager son sort Les gendarmes avaient toujours le pistolet à la main ; il y en avait deux & mes côtés, suivant mes pas et me couchant en joue ; je finis par leur dire que sûrement, au milieu de la grande quantité de femmes qui étaient dans la maison, j’aurais pu éviter dans le premier moment d’être reconnue et m’échapper, dans une maison aussi facile que la mienne pour se cacher ; ils pouvaient donc voir que je ne voulais pas m’enfuir ; que j’allais m’habiller et qu’ils voudraient bien rester dans les corridors, qu’il était ridicule de suivre une femme avec des pis-

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ni-I l’i


tolcts ; ils me laissèrent. M. d’Auzon étant malade depuis quelque temps, fit accroire qu’il était fort mal et obtint de rester. Quand les gendarmes rirent que nous les recevions très honnêtement, que tous nos domestiques étaient h tirer Ix la milice et qu’il y avait une quantité de femmes et de vieillards dans la maison, ils s’adoucirent ; une chose les frappa surtout, la volonté de mes parents de me suivre. Pendant les instances que je faisais à maman de rester, un gendarme lui dit ? « Madame, de toute manière vous viendrez, car l’ordre comprend toutes les personnes suspectes. » Maman lui répondit : « Est-ce que vous voulez m’ôter jusqu’au plaisir de me sacrifier pour ma fille ? » Ce mot les attendrit beaucoup. Dans le fait, maman et mon père auraient pu éviter de venir en prison, en s’habillant en gens de service, comme firent M ; et des Essurts ; mais une fols qu’ils eurent déclaré qui ils étaient, on les aurait emmenés de force. Les gendarmes nous prirent en amitié et nous firent des confidences. Ils nous dirent qu’il y avait dix jours que l’ordre du district était donné pour nous arrêter, mais tous leurs camarades du pays avaient refusé ; et dans le fait, il n’y en avait aucun parmi ceux qui étaient venus chercher les chevaux. Enfin l’ordre avait été donné sous la responsabilité du commandant s celui-ci avait choisi des hommes ne nous connaissant pas* arrivés la veille de Vierzon en Berry, car ori rassemblait toutes les brigades pour former une cavalerie contre les Brigands ; Eux-mêmes étaient affligés de nous arrêter, voyant combien nous étions aimés de tout le monde, et ils dirent qu’ils feraient leur possible pour nous rendre service. Je me croyais grosse à cette époque ; maman leur en parla, cela les toucha extrêmement.

Enfin nous partîmes en voiture, tous les cinq, escortés par les gendarmes ; en sortant de la cour le chef leur dit î » Citoyens, j’espère que vous vous empresserez à rendre témoignage de la soumission avec laquelle oh a obéi, et aux honnêtetés qu’on vous a faites* ; ils répondirent tous que oui. En effet, quand nous

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arrivons aux portes de Bressuire, beaucoup de volontaires et de peuple, voyant conduire des prisonniers, sans savoir qui ils étaient, se mettent & crier : A V aristocrate ! Les gendarmes leur disent de se taire, qu’ils seraient tous bien heureux d’être aussi bons citoyens que nous ;.qu’un malentendu seul nous faisait arrêter. Ils allèrent rendre compte au district de leur commission.

Tous les nobles faits prisonniers étaient dans le château de la Forât (t), converti en château fort, & trois lieues de Bressuire, plus près de la révolte, dans la paroisse de Moncoutant ; sans doute les gendarmes craignaient qu’on ne les -y massacrât, car ils nous promirent de faire toüs leurs efforts pour que noiis restions en ville ; cela nous en donna le désir. En arrivant au district, ils firent mille instances pour qu’on nous permît de retourner à Clis* son avec une garde, on le refusa ; alors ils demandèrent qu’on, nous laissât & Bressuire. Allain (s), honnête patriote municipal et marchand épicier delà maison, s’offrit à nous garder chez lui, disant que la prison était trop pleine ; on y consentit, et on nous assigna ta ville pour séjour. M. de Lescure demanda sur-le-champ à parler au district ; il voulut payer d’assurance, et, quoiqu’il eût bien à craindre relativement à Henri et à M. de la Cassaigne, il demanda s’il y avait quelque chose contre lui, si on avait découvert quelque intelligence avec les révoltés, et il voulait qu’on lui fit sur-le-champ son procès. Le district lui répondit qu’il était suspect (ce fameux mot venait d’être mis en usage) ; il demanda en quoi il pouvait l’être ; « parce qu’il était noble, répondit-on ; 11 n’avait pas à se plaindre, ayant été arrêté le dernier, et toutes ses réclamations étaient inutiles.» On l’amena nous rejoindre, et de lâ on nous conduisit chez Allain. Je finis ce chapitre en disant que la bonne volonté des gendarmes n’avait pas été achetée, nous ne leur offrîmes point d’argent.

. C) La Forôt-aur-Sèvrc, ancienne habitation do Philippe deMornay.dft DupletsU-Mornay, seigneur du Plessis-Marly, 1549*1613.

(3) Jean-Louis Allain» mort &.Bressuire le 7 octobre ? 83 a, à l’Age de quatre* tingt-douro an».

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CHAPITRE VII

DEPUIS LE 9 AVRIL t ?g 3, JOUR DE MON ARRESTATION

JUSQU’AU 4 MAI 1793.. ]

JOUR DE LA PRISE DE BRESSUIRE

Nous étions établis chez Allain, tous les cinq, dans deux petites chambres hautes, avec une femme de chambre et un domestique. Il nous recommanda surtout de ne pas nous mettre à la fenêtre et de ne pas descendre, afin’qu’op nous oubliât le plus possible ; cette précaution nous sauva la vie. Nous apprîmes que M. Thomassin était en état d’arrestation depuis dix jours ; U avait été conduit au château de la Forêt et

n’avait pu nous le faire dire. *' 1

Deux jours après notre internement, les Bleus partirent pour aller se battre et attaquer les Aubiers, entre Châtillon et Bps» suire ; je n’ai rien entendu déplus effrayant et de plus majestueux que la Marseillaise, chantée en chœur par deux mille cinq cents hommes qui défilèrent sous nos fenêtres, accompagnés par tous les tambours ; ils avaient un air fier et martial ; ils semblaient autant de héros. Le lendemain le bruit courut dans la ville qu’ils avaient battu les Brigands, et qu’ils assiégeaient M. de la Rochejaqueleln dans son, château. Nous passâmes.la plus cruelle

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jpurnte ; mai* quelle fut notre joie, le soir à huit heures, cri entendant tous ces. brèves courir, en désordre, criant ; « Citoyens, au secours ! Les Brigands nous poursuivent ; illuminez, illuminez !» Ce ne fut que tumulte pendant toute la nuit, et nous la passâmes attendant avec impatience l’armée royaliste, qui cependant’rie vint pas.. *

Je m’arrête pour raconter la bataille qui sauva à cette époque la Vendée ; elle m’a été décrite par plus de cent témoins ; elle fût due tout entière à Henri.

Je reprends l’histoire de celui-ci, du jour de son départ, de Glisson. Ï1 arriva chez sa tante après la marche la plus pénible et la plus dangereuse, et y laissa M. de la Cassaigne. Il apprit que l’armée était du côté de Cholet et de Chemilié ; les jeunes gens des environs de Ghâtillon s’y rendaient, il y fut aussi et arriva pour être témoin de la perte d’une bataille qui fit reculer l’armée jusqu’auprès de TifFauges, tout À fait dans l’intérieur du pays. MM. d- Elbée, de Bonchamps, Sfofflet et autres, lui dirent qu’ils regardaient la révolte comme manquée ; il n’y avait en tout que deux livres de poudré dans l’armée, et elle allait se dissoudre.

Henri, pénétré de douleur, s’en retourna seul chez lui' ; il y arriva le jour même où les Bleus, sortis deBressuire, avaient pris les Aubiers et avaient dissipé un petit rassemblement qui voulait s’y opposer. Il n’avait point de chef, n’ÿ ayant èncore eu aucun noyau de formé dans cette partie, dont les paysans allaient simplement se joindre à l’armée d’Anjou, après avoir arboré le drapeau blanc dans leurs paroisses qu’on n’avait pas encore attaquées ; toutes les troupes républicaines se portaient jusqu’alors du côté de l’Anjou ou du côté de Nantes etMontaigu, Henri croyait tout perdu et ne supposait même pas qu’on pût rien faite, quand les paysans, apprenant qu’il venait d’arriver ; furent le trouver et lui dirent que, s’il voulait se mettre à leur tête, ’cèla. ranimerait tout le pays, et qué. dans la nuit on ferait un rassemblement dé huit à dix mille hommes ; Henri y consentit avec joie. 4 ;

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Le lendemain matin, il se trouva presque le nombre promis, des paroisses des Aubiers, Nueii, Saint-Aubin, les Echau» broignes, Yzernay, etc., mais tous armés de bâtons, de faux, de faucilles ; il n’y avait pas deux cents fusils, encore étaient-ce des fusils de chasse. Henri avait découvert chez un maçon soixante livres de poudre qu’il avait par hasard, ayant autrefois fait sauter des rochers à la mine, pour bâtir, comme cela se pratique dans le pays. C’était un trésor que ce peu de munitions, car il n’y en avait pas d’autres, Henri parut à la tête des paysans et leur dit i « MesamiS) st mon père était ici, il vous inspirerait plus de con* fiance, mais à peine nous me connaisse \ et je suis un eqf’ant ; f espère que je vous prouverai au moins par ma conduite, que je suis digne d’être à notre tête, St j’avance, suivbz-moi ; si jb recule, tuez-moi ; si je meurs, VENGEZ-Moi. » Telles furent ses propres paroles. Les paysans lui répondirent par de grandes acclamations. Cependant, malgré leur zèle, ils étaient un peu effrayés ; la plupart n’avaient pas vu le feu, les autres venaient de se trouver à une défrite, et ils étaient sans armes. Ils commencèrent pourtant à entourer les républicains, et, cachés derrière les haies, k crier i Vire le Roi / ce que répétaient fous les échos. Pendant ce temps, Henri, avec une douzaine des meilleurs tireurs, se glissa sans bruit dans les jardins des A ubiers ; les Bleus étaient dans le bourg. À l’abri d’une haie, Henri, qui était le meilleur tireur du pays, en tua et en blessa beaucoup ; il se donnait le temps de viser avec son monde ; les coups partaient rarement, mais ils atteignaient toujours. On chargeait les fusils d’Henri, il tira plus de deux cents coups, et presque tous portèrent sur les hommes ou sur les chevaux.

Les républicains, ennuyés d’être tirés cofnme au blanc, sans voir leurs ennemis, voulurent se déployer et se ranger en bataille sur une petite hauteur derrière les Aubiers ; ce mouvement rétrograde les perdit ; les paysans crurent qu’ils s’enfuyaient. Henri courut à eux, le leur persuada ; aussitôt les cris de Vive le Roi l

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Henri de La Rochejaquelein ;

. . -rt

General en chef désarmas s catholiques et royales de la. VBNüés rué le 18 janvier 1794/À l’âos db vingt et un ans f.

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redoublèrent. Les Vendéens armés de bâtons s’élancèrent comme des furieux ; on les vit sortir en foule de derrière les haies, où ils étaient cachés ; Ils sautèrent sur les canons, et les Bleus, surpris, épouvantés d’une si brusque attaque, s’enfuirent en désordre, abandonnant deux petites pièces de canon, les seules qu’ils avalent, et deux caissons. Ils eurent soixante-dix tués et un nombre plus grand dé blessés ; les nôtres les poursuivirent jusqu’à une demi* lieue de Bressulre (i).

Tel est le rapport exact de cette journée mémorable, et depuis, l’on retrouve cette manière de se battre des paysans à presque toutes les rencontres, surtout dans les commencements. Leur tactique consistait & entourer en silence les Bleus, à paraître Inopl* nément à portée de pistolet, en jetant de grands cris, & se précipiter sur les canons pour les empêcher de leur faire du mal, disaient-ils, à tirer rarement, mais en visant juste. Les paysans disaient : « Un tel, tu es le plus fort, saute à cheval sur le canon », et cet homme sautait dessus en criant : Vive le Roi ! pendant que ses camarades tuaient les canonniers. On voit aussi la conduite que tenaient les chefs : l’essentiel était d’inspirer confiance aux soldats qui, au commencement de l’attaque, avaient toujours un moment d’hésitation, mais se rassuraient et devenaient Invincibles quand ils voyaient leurs généraux, à leur tête, se jeter dans un péril évident.

Cette manière de faire la guerre paraîtra sans doute inconcevable, mais elle est l’exacte vérité ; on le croira davantage en réfléchissant que pas un soldat ne savait l’exercice, ni même distinguer sa droite de sa gauche. (On ne comptait peut-être pas dans tout le Bocage vingt paysans qui eussent servi ; nulle part en France il n’y avait dans le peuple autant de répugnance pour l’état militaire et pour ce qui éloignait du pays.]

(i) Quand le* troupe* républicaines furent rentrée» à Brestuire, 1* frayeur était si grande, que le générai Quétineao ne put jamais établir une sentinelle hors des portes de la ville. (Note du manuscrit.)

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« uS -

Presque toute la noblesse était dmigrée ou en prison. ; aussi n’y a-t-il jamais eu dans la guerre de Vendée cent officiers sachant quelque chose ; tous les autres et plusieurs générât# étaient des jeunes séminaristes, des bourgeois, des enfants et des v paysans ; on verra cependant des talents naturels se développe !*, et surtout une foule de traits héroïques. Enfin on sé rappellera avec étonnement que ces troupes si ignorante*, si mal équipées, et, dans le commencement, sans canons et presque sans ifuails, dont aucun de munition, ces paysans armés de bâtons, ont été à la veille de conquérir la France et l’ont forcée k la paix ; à eu* seuls ils ont su faire trembler la république, et le nom de la Vendée durera autant que le monde : preuve incroyable de ce que peuvent la bravoure et l’enthousiasme» La cavalerie était plus surprenante encore que l’infanterie ; elle montait des chevaux de meüniers, de colporteurs, dé poissonniers, avec des brides et des étriers de corde ; aussi, n’a*t*clle

guère été employée que dans les déroutes pour la poursuite de l’ennemi…

Les républicains oftt répété sans cesse que les Vendéens forçaient les habitants du pays qu’ils parcouraient, à se joindre. à eux ; cela est entièrement faux. Les Vendéens n’ont jamais * contraint, ni même engagé personne à prendre les armes avec eux ; bien loin de là, leurs têtes étaient montées au point de se méfier des gens qui venaient les rejoindre et n’étaient pas du pays. Iis les regardaient comme des traîtres ou des espions venant exprès pour les perdre, et ils auraient considéré comme des iâches prêts à fuir, ceux des habitants dû Bocage que les promesses ou les menaces eussent décidés, à marcher avec eux, ]

Je regretterai souvent dans ces Mémoires de ne pouvoir détailler les dispositions d’attaque et les circonstances de chaque* combat, aussi exactement que pour celui des Aubiers ; je ne dirai absolument rien que je ne sache positivement, et on trouvera ici ce seul avantage, l’exacte vérité.

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Henrï, ayant gagné la batailleuses Aubiers, nfc marcha paé

sur Bressuire, & cause de la position désespérée des Angevins ; il courut toute la nuit pour en porter la nouvelle à MM, d’Elbée et de Bonchamps, leur amena les canons, toute la poudre qu’il avait prise, et les jeunes gens de bonne volonté qui avaient voulu le suivre. On fit toute là journée des rassemblements en Poitou, en Anjou ; ces paysans réunis reprirent une nouvelle ardeur, livrèrent plusieurs batailles, qu’ils gagnèrent, reconquirent le terrain perdu : & Cholet, Boïs-Grolleau, Chemillé, etc. ; je ne sais aucun détail de ces affairés. Dans l’une d’elles, M. de Bonchamps fut légèrement blessé. Il y eut très peu de monde de tué, du côté des Vendéens ; en général, dans toutes les batailles, ceux-ci perdaient au plus un homme contre cinq, et souvent un contre dix, même moins ; quoique cela semble d’abord incroyable, on le jugera très simple après un mot d’explication. Les paysans étaient cachés derrière les haies, et tous éparpillés sans ordre ; à peine les Bleus pouvaient-ils les apercevoir ; quand ceux-ci tiraient, suivant l’usage des troupes de ligne, & hauteur d’homme et sans viser, ils ne tuaient que deux ou trois individus, au Heu que les Vendéens ne tiraient pas un coup sans léser, et, comme les troupes dé ligne présentaient un front serré, il était rare qu’un coup de fusil fût perdu. Quand les paysans marchaient en avant pour prendre les canons, si l’on tirait avant qu’ils eussent eu le temps d’y arriver, ils se jetaient ventre à terre, sitôt qu’ils voyaient mettre le feu : la décharge passait au-dessus d’eux et, pendant ce temps, ils couraient à quatre pattes et tuaient les canonniers avant qu’ils pussent tirer une autre fois. À l’arme blanche, nous avions aussi l’avantage, en ce que tous nos soldats marchaient par leur seuje volonté, guidés par l’enthousiasme le plus violent, tandis que la moitié des Bleus, surtout au çomnien-

. 4, b 0. < 1 * « i

cernent, formés de la garde nationale sédentaire et.de nouvelles réquisitions, ne se battaient qu’avec répugnance. [Presque tous nos soldats faisaient un signe de croix avant de tirer un coup de

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Ml ; dans les déroutes, Us criaient tranquillement : Vive le Roi, quand même !] Puis connaissant bien les chemins, qui sont fort couverts, ils s’échappaient facilement, tandis quéles Bleus, dans leurs défaites, se trouvaient perdus dans des labyrinthes impéné» trahies. Ces détails feront mieux concevoir les étonnants succès de la Vendée, mais on ne pourra jamais comprendre la valeur inouïe que l’enthousiasme a su Inspirer à des paysans naturelle* ment doux ; conservant à la guerre cette bonté caractéristique, ils n’ont jamais fait de cruautés, ni le moindre mai dans tes villes prises d’assaut : ils semblaient les frères de ceux qu’ils venaient de combattre. C’est la religion qui produisait ce miracle ; je reviendrai avec détail, par la suite, sur cet article. Je reprends ce qui me concerne,

. Le lendemain de la bataille des Aubiers se passa en agitation et en inquiétude à Bressuire ; il y arriva quatre cents Marseillais de renfort ; le jour suivant Ils se mirent à crier qu’il fallait tuer les prisonniers, persuadèrent les autres troupes(i) ; tous ensemble coururent aux prisons et en tirèrent onze paysans qui y étaient renfermés ; la plupart n’étaient point des révoltés, mais simplement soupçonnés de l’être : gens qu’on avait pris dans leur Ut ; U y avait aussi quelques femmes qu’on laissa ; les hommes passèrent sous nos fenêtres, aux cris d’une soldatesque furieuse. Nous crûmes que nous allions subir le même sort, mais heureusement les Mar* seillais ignoraient qu’il y eût des nobles en arrestation. Les habi* tants, quoique patriotes, n’étaient pas assez scélérats pour vou* loir notre mort, <Tautant que nous étions en général très aimés. On ne pensa donc pas à nous ; il est sûrement inutile de parler

(») On rangea l’année 'aur la place de la BAthe, hors la porte du chemin qui conduit À Thouara ; et lorsque l’année fut en bataille, on amena onxe malheureux paysans. Le» commandante de Marseillais se promenèrent dans tes rang» et demandèrent de» personne» do bonne volonté pour massacrer cea infortunés. Personne de Thouara ne se réunit & ces hommes atroces, mais seulement quelque», un» de SainUean-d’Angélyj on le» massacre À coups de sabre, les paysans recevaient la mon À genoux, en priant pieu, (Nom du manuscrit.)

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l’état affreux dan» lequel nous fûmes» pendant cette cruelle journée. Le district et le général Quétineau cherchèrent à empé» cher le massacre et suivirent les soldats hors la ville» mais ils cédèrent & leurs menaces, Le maire (i) s’opposa seul & ce crime avec la plus grande force et se mit devant les prisonniers ; on l’emporta dans les bras, les malheureux furent immolés. Allain était consterné ; U engagea, deux jours après, Clerc-Lassalle (a), commissaire du département, è venir nous parler : c’était un jeune homme fat, bavard ; il parut nous plaindre beaucoup, dit que cette mesure d’arrêter les nobles était occasionnée par la guerre ; que ce n’était pas lui qui nous avait fait mettre en prison, mais son collègue, uniquement parce qu’il trouvait ridicule de voir libres des personnes naturellement suspectes ; que la guerre allait finir, on allait raser tous les bois, toutes les haies du pays, décimer les hommes, emmener tous les habitants dans le centre de la France et les remplacer par des colonies patriotes, et il ajoutait ; « C’est dommage que nous soyons forcés à cette mesure par le fanatisme des paysans, qui, du reste, sont les plus honnêtes gens qu’on puisse trouver (B). » Il dit’àM. de Lescure : « Celui qui commandait aux Aubiers était le fils de M. de la Rochejaquelein, le connaissez-vous ? — Oui, répondit-il. — — C’est même un de vos parents, je crois, — Vous avez raison. » Heureusement son envie de parler, l’emportant, il ne suivit pas cette conversation, se mit à nous raconter la bataille à sa mat) René-Pierre-Cbarlos Deachamps, avocat, conseiller du Roi, maire royal de Bresaulre, puis, en 1790, maire élu, président du tribunal civil, mort le 3 octobre 180$, à l’Age de solxante*qulnxe ans.

(a) Pierre-Alexandre, né À Niort io 18 novembre 1765, fils de I. P. Clerc, sieur de la Salle. Défenseur officieux au tribunal criminel des Deux-Sèvres et administrateur du département, délégué en 179 ? pour organiser la défense contre les Vendéens. Juge suppléant sous l’Empire, député de Ta gauche en 18s«, à protesta contre l’expulsion de Manuel, quitta la Chambre et ne fut pas réélu. Il mourut le a 5 juillet 1837, . au Crand-Breuil, canton de Mauxé-sutvMignon.

  • (3) Éloge mérité, aveu remarquable dans la bouche d’un ennemi I Encore aujourd’hui,

lea fédérés propriétaires sont sûrs de n’être pas trompés par leurs métayer» qui pourtant se sont battus contre eux À chaque guerre. (Note de l’auteur.), .

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niôrev on jüge aisément de la crainte que nous eûmes, quand il piaria d’Henri. Le grand sang-froid de -M. dé Lescure et l’air simple dont il répondit ne lui donna aucune idée ; il demeurait à Niort, et n’était que depuis peu de (ours à Bressuire ; il ignorait tout ce qui regardait Henri etM. de la Cassaigne, relativement à nous ; ceux qui le savaient, ou ne le disaient pas par attaché^ ment pour nous, ou n’y pensaient pas, uniquement occupés de la peur affreuse qui les dominait Nous ne savions trop si nous ferions mieux de demander à être conduits au château de la Forêt* nous en parlions faiblement, Cierc-Lassalle nous dit qu’il le ferait volontiers, et qu’on devait envoyer bientôt tous ceux qui y étalent, à Niort. Depuis, noua n’en avons plus parlé, voulant être à portée d’être délivrés par les Vendéens. Cierc-Lassalle sortit, nous restâmes h Bressuire.

Nous dûmes notre salut à la confusion extrême qui régnait dans la ville ; à chaque instant il arrivait des troupes, sans cessé on criait aux armes ; des terreurs paniques faisaient voir les Brigands attaquant la ville ; personne ne savait ce qu’on faisait. Pour nous, c’était notre seul moment de jouissance ; nous espérions que la place serait prise, et, sans craindre les dangers que nous pouvions courir, nous ne pensions qu’au bonheur de joindre les royalistes. On parlait d’arrêter les personnes restées à Clisson et de nous emmener à Niort. M. de Lescure faisait mille projets pour s’échapper et aller trouver l’armée, quand on voudrait le transférer, disant que rien ne l’arrêterait, s’il perdait l’espoir d’être délivré, et qu’il se ferait tuer ou joindrait les révoltés. Sur ces entrefaites, l’abbé des Essarts (que j’appellerai désormais le Chevalier) arriva comme soldat à Bressuire. On avait arrêté Une lettre prouvant qu’il s’était chargé de faire passer dé l’argent à des émigrés ; le représentant en mission à Poitiers l’envoya chercher : il lui dit qu’il était bien heureux que la loi rendue pour prononcer 1* peine de mort contre ceux qui faisaient passer de l’argent à des émigrés ne fût pas encore promulguée, mais qu’il

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partirait le lendemain pour sébattre contre les Brigands, ’ou qu»U serait guillotiné à midi ; il partit donc. Il venait beaucoup nous voir et cherchait avec ces messieurs tous les moyens de rejoindre les royalistes. Nous décidâmes cependant M. de Lescure à attendre que noua fussions conduits à Niort, car sa fuite nous ferait massa* crer ; il y consentit avec peine, malgré tous les risqués qu’il devait courir lui-même en s’échappant, :,

Je mé reprocherais d’oublier deux traits sublimes î* la p’etitè paroisse dé Beaulieu est très près de Bressuire, on voulut ÿ faire tirer à la milice ; au jour dit, la troupe s’y rend, mais elle nÿ trouve que des femmes ; elle assigne au lendemain et prévient que, si les hommes ne se présentent pas, elle brûlera le boùrg : non seulement elle n’y trouva pas les hommes, mais pas même une femme ; on mit le feu, et toùt lut consumé, La troupe alla ensuite faire la même sommation à la paroisse de Saint-Sai^veür, également’près de Bressuire ; le lendemain, elle nÿ trouva que des femmes et le maire, malgré le : terrible exemple de Beaulieu et lès menaces de pareil châtiment ; on emmena le brave maire en prison, et on allait mettre le feu au bourg, quand on apprit ^arrivée des Vendéens. On faisait des arrestations toutes les nuits dans la ville ; il nÿ avait pas de nobles, mais on enlevait des bourgeois et artisans, aristocrates ou plutôt patriotes modérés (car il nÿ avait, pour ainsi dire, pas de royalistes dans la ville) ; on enleva, entre autres, cet honnête maire qûi s’était opposé au massacre des prisonniers (i).

Avant de parler de notre délivrance, je ne veux pas oublier un danger nouveau que nous courûmes. Oh n’avait jamais ouvert nos lettres à la poste, maman en reçut fine, d’un prêtre émigré, quatre jours à peu près avant la prise de là ville ; mise à la

(0 On emmena plus d« soixante prisonniers, parmi lesquels le maire et l’abbé Gaudouin, aumônier et bienfaiteur de l’hôpital, regardé généralement comme le père des pauvres, auxquels il distribuait toute sa fortune, qui était assez considérable. <Noto du manuscrit.)

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poste & Bordeaux, elle était datée de Madrid, II lui mandait que la guerre allait être déclaréo ; qu’elle serait bientôt au comble de ses vœux, en voyant remettre le Roi sur le trône. U Jettre né disait pas cela en toutes lettres, mais elle le donnait à entendre si clairement et avec une tournure si maladroite, qu’un enfant de six ans aurait deviné cette plate énigme. Nous frémissions du risque que nous avions couru, et bien davantage encore, quand le lendemain on nous apporta nos lettres, et au dos écrit s lu au district. Le hasard fit que ces lettres étalent toutes de domestiques ou de créanciers, et si mai peintes, qu’à peine on pouvait les déchiffrer : mais combien nous craignions que, la poste suivante, il n’en vînt de dangereuses ! L’armée royale n’en donna pas le temps,

Le lendemain nous entendîmes beaucoup de rumeur dans la ville ; le bruit courait que les Brigands attaquaient Argenton-Château, à trois lieues de Bressuire ; le soir on dit qu’il était pris, et que les Vendéens marchaient contre la ville ; les troupes furent toute la nuit sous les armes et nous sur pied ; craignant ou d’être massacrés ou d’être emmenés plus loin, nous attendions l’attaque avec la plus vive impatience. Au point du jour, le 2 mai 1793, les troupes commencèrent à défiler sans bruit. J’ignore pourquoi chaque compagnie fit halte quelques minutes sous nos fenêtres ; nous croyions à chaque fois que c’était pour nous prendre ; nous apprîmes vers les huit heures qu’on évacuait la ville sur Thouars. : ! y avait cependant cinq mille hommes pour la défendre. Bres* suire est naturellement fort et l’était autrefois par son château et ses murailles, mais le tout était en grande partie tombé en ruine ; le château, jadis presque imprenable, a été cependant enlevé par Du Guesclin. Les murs de Thouars étaient en meilleur état et la position encore ‘plus forte ; toute la troupe s’y retira, poursuivie par la peur. Nos volets étaient fermés, tout le monde nous oublia, excepté le général Quétincau : c’était un ancien grenadier, patriote, vraiment honnête, et, comme il

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connaissait M. de Lescure, il fut charmé de ce que personne ne pensa à nous. La terreur des républicains était si grande, qu’ils laissèrent la caisse, et quatre, cavaliers revinrent la chercher ; H» abandonnèrent aussi beaucoup de drapeaux, Presque tous les habitants de la ville s’enfuirent à Thouars (i),

Allain nous demande, ainsi que sa femme, de se réfugier à Clisson ; nous y consentons et, suivant leur désir, nous envoyons chercher beaucoup de charrettes de nos métairies pour emporter leurs effets*, tous les gens de Bressuire croyaient que leur ville serait brûlée, & cause de tout le mal qu’elle avait fait aux paysans lors de la première révolte et des derniers massacres des prisonniers. Plusieurs hommes et femmes de la ville viennent aussi nous demander asile à Clisson ; nous leur disons que nous ne refusons pas, mais que, si les Brigands tuent tout, comme eux l’ont toujours prétendu, nous courons autant de risques à Clisson qu’eux-mêmes. Ils insistent, assurant que les Brigands ne brûlent pas les châteaux et aiment les nobles, M. de Lescure n’a pas l’air de le croire, et dit cependant qu’il recevra avec plaisir toutes les personnes qui voudront se sauver chez lui ; que d’ailleurs c’est le chemin de Parthenay, et qu’ils pourront y aller de là. Nous étions dans des craintes mortelles qu’on ne vînt nous chercher. Enfin, à onze heures, Allain nous dit que nous pouvions partir, que toute la ville était évacuée, que le peu qui restait d’habitants ne penserait pas à nous arrêter. Nous nous mettons en marche avec Allain ; nous ne rencontrons qu’un seul homme et

(i) Telle était la confusion quand on évacua, que le général Quétineau ordonna à chaque soldat de mettre quatre boulets dans sa poche, cet ordre inexécutable Ait cause qu’il en resta beaucoup dans la ville, dont les royalistes s’emparèrent. Dans le désordre de la retraite, la terreur fut si grande, que, l’armée ayant aperçu de loin quelques mouvements dans un champ, on ne put obtenir de la cavalerie de se porter plus de vingt-cinq pas & la découverte, un seul osa s’approcher un peu plus et dit que réellement détail une colonne ennemie. Quétineau fit mettre son armée en bataille, dresser ses canons ; U s’avança lui-même pour aller reconnaître l’ennemi î c’était un paysan qui labourait tranquillement son champ avec un attelage de huit bœufs. Une partie des Marsefilsis ou bataillon du Nord déserta dans cette retraite, mais sans passer aux Vendéens. (Note du manuscrit.)

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beaucoup de femmes’qui pleuraient et -jetaient : les. hauts cria ; elle» demandent à ÀUain où il va, U répond : À Pa^thena/ ; nous étions sur la route, et une grande partie des habitants s’ÿ rendaient. À peine Hoçtl» de la ville, nous prenons notre course par des chemins détournés ; M. de Lescure et moi, étant les plus jeunes, arrivons une heure avauf les autres. Nous rencontrons M. pàillou, honnête homme, un peu patriote, — qui était venu vpir son..oncle, notre curé. Nous lui contons ce qui se passe, et npus apprenons les bonnes nouvelles aux gens du château, où personne ne pouvait en croire ses yeux en nous voyant. Il nous arriva successivement beaucoup de fuyards de Bressuire, surtout des femmes ; plusieurs furent amenées par leurs maris, qui les y ; laissèrent. Le chevalier des Essarta vint aussi avec un volontaire ; ils étaient restés cachés dans la ville jusque ce que tout le monde fût parti. Nous apprîmes que les prisonniers de la Forêt avaient été enlevés et conduits par Parthcnay, dans la nuit, à Angoulême, où aucun n’a péri. Après une détention de vingt-deux mois, M. Thomassin revint me trouver. Il resta chez moi jusqu’à sa, mort, arrivée en 1804(1) ; son esprit s’était tout à fait dérangé.]'

Vers une heure, on répandit un bruit vague, que les Brigands ne.marchaient pas sur Bressuire. M. de Lescure, au désespoir, envoya chercher des paysans sûrs, — les chargea de rassembler les paroisses, de leur donner rendez-vous pour cinq heures du matin à un point indiqué, où elles trouveraient des chefs. Jl résolut d’aller à Châtition chercher de la poudre et quelques troupes ;, if avait le temps d’arriver au rassemblement, pour occuper la ville au point du jour et empêcher les Bleus d’y rentrer. Il décida qu’à la brune nous partirions tous, escortés par. douze braves domestiques bien armés. Nous pouvions, espérer, n 'être pas arrêtés, en passant par de bonnes paroisses ; le

(0 Jacquoi-Françoia-Marie Thomawiu mourut ; au logi* du G 4 t, commune do Hoiernc, prè* Bressuire, le ig janvier 1804, — èg 4 d’environ soixante-quatre ans.

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poste de U. Forêt, qui nous coupait la communi’cationavec, les Brigands, était évacué. Ma chambre fut remplie d’armes et.dc cocardes blanches. On juge de notre position, la maison ; pleine de patriotes l Tout se faisait secrètement ; nous attendions la nuit avec impatience, craignant même que res gendarmes de Parthenay ne vinssent nous chercher. M. de Lescure avait fait placer plusieurs jeunes gens sur des hauteurs pour avertir, Deux ou trois habitants de Bressuire étaient venus armés à Clissôn ; je leur fis ôter leurs fusils sous différents prétextes. Personne ne savait toutes ces dispositions, que M. de Marigny, le Chevalier des Essarts et moi. Nous étions bien jeunes alors et M. de Marigny, plus âgé, avait la vivacité d’un enfanfc par, caractère : aussi ne voulions-nous consulter personne, non que notre famille n’eût pas les mêmes sentiments que nous, mais nous redoutions les réflexions et les conseils raisonnables.

Sur les quatre heures, M. de Lescure voulut se rendre à Châtillon, il dit à maman les mesures prises pour notre, départ ; elle lui demanda ce que nous deviendrions, si les Bleus rentraient le jour suivant & Bressuire, comme ils l’avaient déjà, fait une fois. Il répondit : à Demain, au point du jour, je serai' maître de la ville, quand même l’armée des royalistes aurait tourné d’un autre côté ; j’ai envoyé l’ordre de se révolter & plus de quarante paroisses. » Maman tomba presque sans connaissance, en s’écriant : Nous sommes perdus J Dans le fait, l’ardeur de M. de Lescure à faire la guerre l’avait rendu bien imprudent, et sûrement, à calculer de sang-froid cette démarche décisive, il y avait de quoi frémir, d’autant qu’à toute minute, on pouvait envoyer de Parthenay nous arrêter. Il était bien sûr. que le pays se soulèverait à ses ordres, mais quelles en seraient les suites ? Il comptait sur la terreur panique des patriotes, et, après avoir tant tardé à se. jeter dans la révolte à cause de nous, il ne pouvait plus résister à son : désir, conservant l’espoir de nous mettre en sûreté ; enfin, U était hors de lui.

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Si on réfléchissait au danger, quand on commence une guerre civile, U n’y en aurait jamais ; une fois engagée, il faut bien la soutenir ; mais on a besoin d’un courage extraordinaire où d’une témér^ sans réflexion pour l’entreprendre, et, par dessus tout, dans les deux cas, d’un enthousiasme violent»

M. de Lescure, M. de Marigny et un domestique montèrent sur d’excellents chevaux et partirent pour Châtillon. À peine, étaient-ils en marche, que je vis arriver un patriote de Bressuire qui se glissait en tremblant le long des murs du château, en répétant à demi-voix : « lis y sont, ils y sont ! — Qui, lui-dis-je ? —.Les Brigands, dans Bressuire ; ils sautent à cheval par dessus les murs, par-dessus les maisons. » Je le laissai s’affliger avec les autres gens de la ville, et je fis partir secrètement un domestique à bride abattue pour chercher M. de Lescure, qui revint au bout d’un quart d’heure. Je passai ce temps à causer avec tout ce monde qui mourait de peur. Comme mon mari arrivait, un des métayers entre dans la cour, pour avertir que les Brigands avaient retenu leurs boeufs, mais, ayant appris qu’ils étaient à lui, ils avaient promis de les relâcher sur un billet de sa main. M. de Lescure dit en riant aux gens de Bressuire : à II me paraît qu’effectivement vous avez raison, les Brigands aiment les nobles ; je vais aller chercher mes bœufs, et je vous promets de tâcher de sauver vos meubles ; restez ici sans inquiétude. » Quand il fut parti, je pensai que peut-être M. de la Rochejaquelein n’arriverait pas le premier au château ; alors il serait possible que les révoltés que nous verrions d’abord, et dont je ne connaissais pas l’esprit, fissent un peu de tapage, en trouvant tant de patriotes chez moi. Je les engageai donc à quitter leur cocarde, sans leur déclarer encore positivement mes intentions ; je leur dis que, n’étant pas en état de nous défendre contre aucun parti, fl fallait n’avoir le signe d’aucune opinion ; ensuite, je les mis tous dans une aile du château sur la cour et leur recommandai d’y rester sans bruit. Maman était

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prè$ de ma tante, mon père les soignait* nos domestiques étaient dans la maison. : je les avais empêchés de sortir, dé peur de quelques, propos. On voit quejusquedà, nous ne savions rien de bien positif, et je n’osais regarder comme certain tout ce qu’on disait ; nous étions livrés à tant de nouvelles absurdes depuis six semaines. Je restai seule au milieu de la cour, moins’ par bravoure* assurément, que par agitation. Au bout de cinq minutes, j’entendis arriver des chevaux au grand galop et crier : Vmk Roi ! C’étaient. MM, de Lescure et de Marigny ; ils avaient rencontré, à un. quart de lieue, M. de la Rochejaquelein, qui venait à Gliason avec M. Forestier et trois cavaliers ; tout le monde sortit du château aux cris redoublés de : Vive le Roi ! Henri se jeta ; dans nos. bras, en s’écriant : « Je vous ai donc délivrés i » Nous pleurions tous. À ces explosions de joie, les patriotes de Bressuire ouvrirent doucement la porte pour savoir d’où venait ce bruit ; quand ils virent que nous n’étions que la famille et les domestiques, ils sé jetèrent à nos pieds, et plusieurs se trouvèrent mal de l’excès de leur surprise. M. de Lescure conta toute leur histoire à Henri ; celui-ci leur dit que jamais on n’aurait pu choisir un meilleur asile pour être à l’abri des Brigands, que de se sauver chez eux. M. de Lescure fit embrasser par Henri toutes les femmes, pour les raccommoder avec cette espèce de monstre tant redouté. Ce ne fut que joie dans la maison.

Henri nous donna peu de détails sur l’armée ; U paria beaucoup de la valeur des paysans, de leur enthousiasme, nous raconta qu’il y avait, plusieurs autres années royalistes avec lesquelles celle-ci n’avait pas encore de relations établies, mais on savait qu’elles avaient du succès ; M. de Charette en commandait une ; il venait de surprendre 111e de Nôirmoùtier, qu’on lui avait livrée. Nous lui parlâmes des munitions : il nous apprit que les canons n’avaient chacun que trois coups à tirer, en attaquant Argenton, mais on y avait pris de la poudre, on

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possédait & présent douze gargousses par canon, et jamais l’armée n’avait été si riche. Cette position aurait fait frémir, mais nous étions incapables de sentir autre chose que le bonheur d’ôtre révoltés. Maman était la première & dire : « Quand un gentilhomme se trouve près d’un parti royaliste, U n’y a pas à délibérer.» Nous n’étions occupés et nous ne parlions avec Henri que du. courage et de l’ardeur des paysans. Pour moi surtout, naturellement portée à l’espérance, fort vive et fort enfant, je me livrais à la joie sans la moindre réflexion, Henri nous présenta M. Forestier, jeune homme de dix» sept ans, bourgeois du côté de Chaudron (i), en Anjou, (de la Pommeraye-sur-Loirc ; j’ai entendu dire que son vrai nom était François Thibault ; son père était cordonnier.) Il sortait du collège, il avait la plus jolie figure possible ; c’était, nous dit Henri, un de ceux qui avaient commencé la guerre ; il était d’une bravoure peu commune et un des principaux officiers de cavalerie de l’armée, dont il était adoré. Il fut décidé qu’ils repartiraient tous deux pour Bressuire avec M. de Lescure, celui-ci voulait faire connaissance avec les officiers et généraux et se réunir à eux ; le lendemain ils joindraient l’armée, et nous partirions pour le château de la Boulaye, à M. d’Auzon, situé à Mallièvre, dans l’intérieur du pays, entre ChâtiUon et Mortagne ; les autres resteraient à Clisson.

(i) Forestier était Sis d’un cordonnier de Chaudron y il fut élevé par les bontés de M. de Dommtigné, qu’il suivit dés tes premiers temps de l’insurrection. (Note du manuscrit.)

Henri Forestier, né à la Pommeraye-sur-Loirt le 5 février 1775, se destinait, à l’état, ecclésiastique. Il prit part & tous 1 tes combats dq la Vendée comme un dés chefs de la cavalerie. Après ta guerre, il se tint longtemps caché, puis s’exila. Rentré à Bordeaux, il fut condamné à mort par ta commission militaire de Nantes, en t 8 o 5. U Dictionnaire historique de Maine-et-Loire dit qu’il put regagner l’Espagne et l’Angleterre, et qu*U mourut à Londres le 14 septembre 1806.

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CHAPITRE VIII

DEPUIS LE à MAI, JOUR DE LA PRISE DE BRESSUIRE JUSQU’AU COMBAT DE THOUARS

LE 5 DU MÊME MOIS

m. yr oNsiBUR de Lescure me fit avertir au point du jour, l\ / 3 mal, qu’il allait arriver avec Henri et quatre-vingts X Y JL cavaliers, Ils vinrent en effet aux cris de Vive le Roi ; ils amenaient avec eux le chevalier de Beauvoliier (i), jeune homme beau, — grand et âgé seulement de dix-huit ans ; il a été depuis l’aide de camp et l’ami de cœur de M. de Lescure, C’était un des meilleurs sujets qu’on pût trouver, U joignait la plus rare bravoure à la plus grande douceur. La manière dont il arriva à l’armée est assez singulière. On l’avait fait partir de force, comme gendarme de réquisition, de Loudun, ville entre Saumur et Poitiers ; quand les Bleus évacuèrent Bressuire, il trouva le moyen d’y retourner, sous prétexte d’avoir oublié quelque chose, et gagna une hauteur sur le chemin d’Argenton ; là, il vit de loin défiler toutes les troupes pour Thouars. Quand

(i) Jean-Baptiste de Beauvollier, baptisé à Beuxes en Loudunols, le n Janvier 1774, fut pria à Montrelals, prés Va rades, condamné er exécuté à Angers le aa nivôse an U, 11 Janvier 1794.

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H fut sûr qu’elles étaient bien en route, il prit le galop pour aller rapprendre aux Vendéens ; il rencontra à une lieue les premiers cavaliers, qui d’abord le reçurent mai et ne voulurent pas le croire, son habit de gendarme étant une mauvaise recommandation. 11 survint un officier paysan qui prit un peu plus de confiance en lui ; & la proposition d’aller, avec une trentaine de cavaliers d’avant-garde, abattre l’arbre de la liberté planté dans la ville : « Oui, répondit le paysan, à condition que tu marcheras à la tête ; si on trouve du monde dans Bressuire, ou si tu recules, je te brûle la cervelle. — J’y consens, cria M. de Beauvoilier, car je ne suis ni traître ni poltron. » Effectivement, ils arrivèrent dans la ville et trouvèrent qu’il avait dit la vérité.

Les cavaliers, qui vinrent à Clisson avec ces messieurs, n’avaient pas un air bien militaire ; ils avalent des chevaux de toutes tailles et de toutes couleurs ; la plupart avaient des sabots au lieu de bottes, des habits de toutes les façons ; des pistolets à la- ceinture, des sabres et des fusils attachés avec des cordés. Les Vendéens n’avaient aucune cocarde militaire ; beaucoup mettaient à leur chapeau des morceaux d’étoffe blanche ou verte, d’autres du papier, des feuilles, et plusieurs rien du tout ; mais tous les paysans avaient par dévotion, et sans que personne en eût donné l’ordre, un sacré-cœur cousu à leur habit, et un chapelet passé dans la boutonnière. Nos soldats ne portaient ni giberne ni havresac, ni effets, quoiqu’ils en prissent en quantité aux républicains ; Us trouvaient cela incommode, ils préféraient mettre leurs cartouches dans leurs poches ou dans un mouchoir roulé en ceinture, suivant l’usage du pays. À la queue de leurs chevaux, ils attachèrent des épaulettes et des cocardes nationales. L’armée eut une trentaine de tambours, mais pas de trompettes.]

On reconnaissait mieux les Vendéens à la bigarrure de leur habillement qu’à tout autre signe ; les officiers n’avaient

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d’autre marque distinctive que d’être mieux équipés que leur» soldats.

Toute cette troupe allait pour donner dans la soirée une fausse alarme, jusqu’aux portes de Parthenay, afin de faire prendre le change sur la marche de l’armée qui devait partir le lendemain pour attaquer Thouars. Tous les soldats se mirent à déjeuner, la maison se remplissait de paysans qui accouraient se réunir à eux, après avoir abattu dans les paroisses les arbres de la liberté ; il arrivait des femmes, la hache à la main, venant de détruire ce signe patriotique. Le château était plein de gens qui chantaient, mangeaient, criaient Vive le Roi ! M. de Lescure nous racontait qu’il avait été reçu à bras ouverts par les officiers, et traité comme chef de toutes les paroisses qui s’insurgeaient ; qu’on l’avait fait entrer au conseil de guerre, où l’on attendait avec impatience mon père, M, de Marlgny et M. des Essarts ; enfin, qu’il y avait très peu d’officiers, et on regardait comme un grand bonheur d’avoir ceux-ci de plus.

Au milieu de cette conversation, il pensa arriver l’événement le plus tragique : les Vendéens avaient attaché leurs chevaux dans la première cour, sans sentinelle, suivant leur coutume. Trois Bressuirais, qui avaient laissé à Clisson leurs femmes, dont deux étaient grosses et une nourrice, vinrent pour les chercher et les emmener à Parthenay. Ils étaient en uniforme républicain, bien armés et à cheval ; quand ils virent tous ces chevaux au piquet, ils crurent que c’étaient des Bleus venus pour nous prendre ; ces trois hommes ne trouvèrent dans la première cour qu’un petit domestique âgé de quinze ans, Us lui dirent : « Bonjour, citoyen cet enfant répondit : « Il n’y a point de citoyens ici. Vive le Roi I. Aux armes, voilà les Bleus 1 » À ce cri, tous les cavaliers sortent, sabre à la main, comme des furieux ; heureusement mon père et moi, entendant le tumulte, sans savoir ce que c’est, accourons de toutes nos forces ; nous reconnaissons les trois Bressuirais qu on allait massacrer ; nous nous jetons entre les paysans et eux. Tout

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ce qui était dans la maison sort dans la court les trois femmes de ces malheureux arrivant comme les autres, tombent évanouies. Nous disons aux cavaliers que ce ne sont pas des soldats venus pour nous arrêter, mais les maris des femmes réfugiées chez noust qu’ils venaient les chercher et s’étalent armés seulement pour les défendre. Les paysans ne voulant pas entendre raison, Henri se met à leur parler. Pendant ce temps, nous faisons entrer ces trois hommes dans le salon, dont nous fermons la porte ; là nous les faisons changer d’habits, prendre une cocarde blanche, et, quand la troupe est un. peu apaisée, nous les montrons sous ce nouveau costume ; on les fait marcher sur la cocarde nationale, crier Vive h Roi, et enfin les cavaliers se calment.

La nourrice de ma fille, qui la gardait dans son village depuis le commencement delà guerre, vint me l’apporter, Cette femme avait la plus grande répugnance à me suivre ; elle avait des évanouissements, de chagrin de quitter son mari, ou bien de frayeur ; cela me faisait craindre qu’elle ne peMît son lait, et je croyais ma fille plus en sûreté avec des paysans qu’avec moi ; je me décidai à la lui laisser, lui faisant promettre de se tenir cachée dans le pays, et je chargeai beaucoup de gens de veiller sur elle.

Enfin nous partîmes vers midi pour Bressuire, et M. de Lescure accompagna Henri pour donner l’alarme & Parthenay. Avant de s’en aller, il dit aux patriotes qu’ils pouvaient rester dans le château, tant qu’ils craindraient la moindre chose ; il le permit même à Motot, ce scélérat qui avait quitté Clisson au commencement de la guerre, pour être chirurgien des Bleus à Bressuire, et. qui était venu s’y réfugier le a mai. Cet ho mm e avait déjà montré la plus noire ingratitude, et depuis a continué son affreuse conduite, malgré la clémence de M. de Lescure et la leçon également forte et touchante qu’il lui donna en lui feisant grâce. Presque tous les autres patriotes restés à Clisson étaient des gens honnêtes et paisibles.

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Nous nous motions en marche dans deux voitures traînées perdes bœufs, suivis de nos domestiques armés. Quand. nous sommes près de la ville, nous commençons & voir les Vendéens ; nous criions Vive k Roi ! ainsi qu’eux, et nous pleurions à chaudes larmes, de foie et d’attendrissement. J’admirai surtout une cinquantaine de Brigands prosternés au pied du calvaire, rien ne put les distraire de leurs ardentes prières, La ville était remplie de paysans armés, il y en avait environ vingt mille dont six mille avec des fosils ; d’autres avaient des faux retournées, arme effrayante et terriblé ; des faucilles, des couteaux au bout de longs bâtons, des broches, ou simplement de gros morceaux de bois, comme des espèces de massue. Tous se croyaient invincibles. Les cloches étaient en branle ; il y avait un grand feu de joie de l’arbre de la liberté et de tous les papiers du district. On nous mena dans une chambre pleine de soldats.

Mon père, MM. de Marigny et des Essarta allèrent trouver les autres officiers, . et je fus me promener avec mes femmes autour de la ville. Les paysans, qui ne me connaissaient pas, me demandaient si j’étais de Bressuire ; je leur disais que j’y étais prisonnière, qu’ils m’avaient délivrée ; ils étaient enchantés d’avoir sauvé des nobles, ils attendaient tes émigrés, et puisque j’étais aristocrate, ils voulaient me faire embrasser Marie-Jeanne : ils appelaient ainsi une superbe pièce de canon de douze, la première qu’ils eussent prise, une des six pièces du château de Richelieu. Le cardinal avait fait fondre ces canons, en les chargeant d’omementfe & sa gloire et à celle de Louis XIII ; elles étaient d’un travail aussi fini que tout ce qu’on peut voir de plus parfait. Les paysans avaient un respect superstitieux pour Marie-Jeanne, et croyaient qu’elle leur assurait la victoire. Je trouvai ce canon sur le milieu de la place, entouré de paysans qui l’embrassaient et’l’admiraient ; autour il y en avait treize autres de tout calibre. *

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. Le soir, nous fûmes surpris et édifie» de voir dans chaque chambre tous les soldats à genoux, répétant le chapelet dit par Vun d’eux, et nous apprîmes qu’ils ne manquaient jamais de le faire trois fois par jour, Bressuire ne fut point pillé, à l’exception de trois ou quatre maisons, où on cassa leà meubles cependant, les paysans portaient une telle hairtb ù la Villéi qu’ils démolissaient les murs à coups de pique.

Je ne veux pas oublier deux traits qui prouveront la bonté et la douceur de ces pauvres gens : nous étions dans une chambre avec une trentaine de soldats ; je les entendis se demander les uns aux autres du tabac et à’affllger de n’en pas avoir ; j’interrogeai l’un d’eux, pour savoir si on n’en trouverait pas dans la ville ; il me répondit qu’on en vendait, mais que n’ayant pas d’argent pour en acheter, ils aimeraient mieux mourir que piller. Je chargeai cet homme d’aller en chercher deux livres, et je les lui donnai pour ses camarades ; j’eus beaucoup de peine à les faire accepter. Je vis 1 dans la rue deux cavaliers se poursuivant : l’un reçut un léger coup de sabre, il allait le rendre à son camarade ; mon père, se trouvant là, lui retint le bras en lui disant : «Jésus-Christ a pardonné à ses bourreaux, et tu es de l’armée catholique ! à Aussitôt cet homme embrassa l’autre. À ce propos, je dirai que, tout le temps que j’ai été à l’armée, il n’y a jamais eu de duel. On se battait si souvent contre les Bleus, et on avait si peu d’officiers, qu’on leur faisait sentir la nécessité de se conserver pour les batailles ; les soldats les imitaient.

L’armée alors à Bressuire était composée d’Angevins et de Poitevins des environs de Cholet, Beaupréau, Chemillé, Coron, Aîortagne, Maulévrier, Châtillon, Bressuire, etc. ; elle se distinguait des autres par le nom de ta Grande Armée} sa force était presque égale à toutes les autres ensemble. Elle était ordinairement de vingt mille hommes, et dans les grands rassemblements, aisément de quarante mille. C’est elle qui a fait les exploits les plus grands, comme on le verra parla suite, car

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elle était exposée à beaucoup plus d’ennemis. Dans le fond du pays commandait Charotte ; son plus fort rassemblement allait à vingt mille hommes ; il avait ft se défendre contre Nantes et les Sables. Du côté de Montaigu était l’armée de Royrand, qui faisait douze mille hommes, et n’avait à surveiller que Luçon ; de l’autre côté, le poste commandé par MM. de Lyrot etd’Ésigny se défendait aussi de Nantes : le rassemblement pouvait aller à trois ou quatre mille hommes* L’armée de Bonchàmps était opposée à Angers ; elle était de dix à douze mille hommes, mais elle sc réunissait souvent à la grande armée. On le voit, ces différents corps, entourés par la Loire, la mer, lès marais de Luçon et la grande armée, ’ne pouvaient se battre que sur leur terrain ;, au contraire la grande armée, soutenue par les autres sur ses derrières, n’avait devant elle ni par côté aucune barrière -naturelle, et, par conséquent, avait un grand pays à défendre : la Châtaigneraie, Fontenay, Parthenay, Airvault, Thouars, Vihiers, Doué, Sau mur, tout se réunissait contre elle ; c’est pourquoi elle a livré tant de combats et pris tant de villes.

Tâchons maintenant d’expliquer comment elle était commandée. 11 n’y avait point eu de nomination de généraux ; les hommes obéissaient & ceux en qui ils avaient confiance.

M. d’Elbée menait les paysans -des environs de Beaupréau et Cholet ; c’était un petit homme de quarante ans ; il n’avait jamais été que sous-lieutenant d’infanterie et était retiré du service depuis quinze ans. Il était brave et dévot au suprême degré ; il ne savait des combats que s’avancer, en disant : « Mes enfants, la Providence vous donnera là victoire » ; les soldats le regardaient comme la bànnlèré. Il avait de l’amour-propre, un dévouement entier, d’excellentes intentions, un enthousiasme extrême ; du reste, c’était un homme de paille. Cependant tout le mon4e avait infiniment d’estime et de déférence pour lui. Il était d’aîlepolitesse excessive, mais fort vif, et s’emportait, répétant gravement : Confions-nous à la Providence.

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Stofflet (i), garde-chasse de Maulévrier, commandait toute cette partie : c’était un homme grand* ûgé de Quarante ans ; 11 avait été soldat dans un régiment allemand ; rempli d’ambition, il a depuis perdu L’armée par ce défaut môme, qu’il ne paraissait pas encore avoir ; tout le monde alors, ainsi que lui, ne poursuivait qu’un but, celui de faire le mieux possible. Les soldats ne l’aimaient pas, le trouvant trop dur, mais ils lui obéissaient mieux qu’à personne* Brave, actif, intelligent, les officiers l’estimaient beaucoup, et il était utile, en ce que les soldats lui étaient soumis. [À la fin, de mauvais conseillers sè sont emparés de son esprit, l’ont gouverné et lui ont inspiré un orgueil, une vanité qui ne lui étaient pas naturels ; cela lui a fait commettre de grandes fautes, qui ont causé beaucoup de tort au parti. J

Cathelineau, paysan du Pin-en-Mauges, commandait toutes les Mauges. C’était un homme d’environ trente-quatre ans, d’une douceur, d’une modestie, d’une bravoure et d’une intelligence rares ; il se mettait toujours à la dernière place, quoiqu’on lui rendît tout plein d’égards ; tout le monde l’adorait, et les soldats l’appelaient le Saint d’Anjou, à cause de sa grande piété, comme ils o.nt appelé depuis M. de Lescure, le Saint du Poitou.

M. de la Rochejaquelein commandait les environs de Châtillon ; son courage, qu’il poussait souvent jusqu’à la témérité, lui avait fait donner le surnom à' Intrépide. Il avait le coup d’œil extrêmement juste et des dispositions naturelles étonnantes pour la guerre ; ses défauts étaient de s’occuper peu du conseil, quoiqu’il eût d’excellentes idées, et d’être quelquefois emporté par son courage à s’exposer comme un fou sans nécessité, quand les

Bleus étaient en déroute. Souvent on le lui reprochait ; U disait :

l, : (0 Jean-Nicolas Stofflct, né à Bathelémont-lès-Bausernont, en Lorraine, le 3 fléwler 175$, ancien militaire, garde-chasse au château de Maulévrier, près Cholet, devint un des principaux chefs de la Vendée. Il fut arrêté par trahison à ta Saugrenièro, prés la liait, et fusitlé k Angers le a 5 février 1796.

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« Pourquoi veu*.on que je sois général) Je suis trop jeune, je voudrais être hus&ard* pour avoir le plaisir de me battre, »Jamais il n’a faitun prisonnier sans lui donner la possibilité de lutter corps à corps avec lui, ]

M, de Lescure commandait les environs de Bressuire ; aussi brave qu’Henri, U était beaucoup plus réfléchi ; rien n’égalait son sang-froid. Il avait étudié toute sa vie la tactique, aussi était-il l’officier de l’armée le plus Instruit, le seul même capable d’attaquer et de défendre des places ; à cette époque, il n’avait que la théorie. Son seul défaut était l’entêtement. Les officiers le respectaient et l’aimaient infiniment ; c’était lui qui les instruisait tous, pour leur faire comprendre les fortifications des camps des Bleus, Ces deux amis n’avaient nulie ambition et étaient unis comme deux frères ; tout le monde les aimait et ne parlait que de leur courage.

Tels étaient les généraux de t’armée ; il faut y ajouter mon père i étant maréchal de camp et ayant fait les guerres d’Allemagne, il aurait dû avoir autorité sur les autres, mais il ne s’en souciait pas, n’ayant nulie ambition ; il ne désirait qu’être à l’armée. Cependant on lui témoignait beaucoup de respect ; s’il eût voulu ne pas toujours se mettre de côté, il eût commandé ; mais naturellement timide et peu communicatif, U se tenait à l’écart (1).

J’en citerai un trait comique. Le jour de son arrivée à l’armée, M. d’Elbée lui dit de compter qu’il ferait savoir au Roi sa. conduite, quand la contre-révolution serait faite, par un de ses parents, écuyer de M, le prince de Condé ; si mon père avait dit qu’il était gentilhomme d’honneur de Monsieur’et avait passé sa vie à la cour, M. d’Elbée* qui n’était pas dépourvu d’ambition,

(1) M. de Donnissan avait la meilleure tâte de tout le» chefs, voyait très bien les événements, mais il ne communiquait guère ses idées. Il avsit prévu dès te commencement les tristes suites de cette guerre et m fin déplorable. (Note du manuscrit.

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et les autres, se seraient soumis à lui ; au lieu de cela, il remercia beaucoup M. d’Elbée, en lui disant qu’il né désirait rien du Roi que l’honneur de le servir, et c’était vrai. \ En général, tels étaient los sentiments de presque tous les officiers de la Vendée ; on ne les entendait jamais parier de récompenses qu’ils espéraient du Roi, et, se sacrifiant pour lui, ils regardaient que c’était tout simplement leur devoir, et qu’ils n’y avaient nul mérite. M. d’Elbée lui-même, comme on voit, croyait qu’il serait avantageux à mon père de connaître un écuyer du prince de Condé, et je pense que bien peu, & la place de mon père, eussent laisser ignorer ce qu’ils étaient]

M. de Bonchamps, qui se trouvait dans ce moment à Bressuire avec son armée, était un homme de trente-deux ans ; il avait fait la guerre dans les Indes sous M. de Suffren. Tout le monde lui accordait infiniment de talent et de bravoure ; il n’y avait qu’une voix sur son compte. Il était malheureux, car il ne pouvait aller au feu sans recevoir quelque blessure, et souvent par là son armée était privée d’un excellent général. Toute la grande armée l’aimait, et il était regardé comme le plus habile des chefs ; il n’avait nulle ambition et était aussi généreux que brave.

M. de Dommaigné (i) commandait la cavalerie ; c’était un très brave homme.

IA. deMarîgny fut mis à la tète de l’artillerie ; j’ai déjà peint son caractère ; il connaissait parfaitement tout ce qui regardait cette partie du militaire et aurait été excellent dans l’arme, ayant autant de talent que de courage, si son excessive vivacité ne lui* eût pas fait souvent tourner la tête par trop d’ardeur ; aussi a-t-il presque autant fait perdre que gagner de batailles. Du reste, il savait très bien son état, s’étant particulièrement attaché

(i) Jean-Baptistc-Louls-Étienno de Dommaigné, comte de Brûlots, baptisé le s s novembre 1749 k Saint-Augustin d’Angers, BU de J, B. I.. de Dommaigné, seigneur de ta Gaîonnière et de ta RocUe-Hue en Anjou ; Il avait été garde du corps en 17^8 et gendarme de la garde en 1773.

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ù l’artillerie dans la marine et ayant partidpé à plusieurs des* centes pendant là guerre contre les Anglais.

Ces chefs avalent une égale autorité, à l’exception de M.dè Dommaigné ; il y avait aussi deux autres personnes regardées comme généraux : le premier, M. de Boisÿ'(i), maladif, et, par cette raison, fort rarement h l’armée ; le second, M. Duhoux d’Hauterlve (2), beau-frère de M. d’Élbée, chevalier de Saint-Louis, mais qui ne marquait pas beaucoup ; c’était un honnête homme, qui faisait de son mieux : ces deux messieurs étaient pour ainsi dire des généraux honoraires.

On sera surpris de voir une armée avec autant de chefs, et on croira que cela devait occasionner des dissensions, mais du tout : chacun rivalisait de zèle, et d’ailleurs on n’avait pas le temps de discuter, on ne pensait qu’à se battre, et la plus parfaite

union régnait entre tdüs.

. MM. de Fleuriot (S) étaient de l’armée de Bonchamps, anciens et bons militaires. ’ 1

Il y avait en outre des officiers qui commandaient indifféremment aux postes où on les ihèttait. Parmi lès plûé brèves d’alors étaient MM. Forestier, Forest, Villeneuve du Cazeaufa),

(1) Pierre-Prosper Oouflîor, chevalier, marquis de Boisy, seigneur de Landchaudiéro, né su. château de la Courtaiserlo, en Anjou, le 5 octobre 1750. Pris et fasiUé À Noirmoutier, le 9 janvier 1794.

(a) Pierre Duhoux d’Hauterivc, né le ta août 1746, fils de Jean Duhoux dUau* terive, gouverneur de Noirmoutier, et de Charlotte de Juliot. Page du prince de Condé, 'sous»lieutenant À la légion de Condè en 1766, capitaine au régiment de Cambrésis en 1778, démissionnaire et chevalier de Saint-Louis en 1787. Il avait d’abord rejoint l’armée de Condé, puis l’armée vendéenne. Il fut pris et fa allié S Noirmoutier le 9 Janvier 1794.

(3) Jacques de Fleuriot de U Frcu Itère, né k Ancenls te 1* msi J 736, page de

la Reine en 1750, lieutenant de cavalerie en 1757, chevalier de Saint-Louis en 1776. II fut grièvement blessé k l’attaque do Nantes le s7 Juin 1793, et mourut à fiaint-Florent-le-Vieii.

Son frère, Jacques-Nicolas, né À Ancenls le 3 o octobre > 738, capitaine de cavalerie en 1780, chevalier de Saint-Louis, maréchal des logis aux gardes du corps en >78$. Général de l’armée vendéenne, 11 fat retraité an 1816 comme maréchal de camp, commandeur de Saint-Louis, et mourut À Omblepled, près Ancenls, le ’ao octobre 1824.

(4) Louis-Augustin de Villeneuve du Cornu, chevalier, seigneur do Pontreau,

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les frères de Cafhèüheau (i), le chevalier iDüHoux (»), le chev^ lier de Bekurepalre(3)qui rejoignit à Bres&uifô, MM.deCou€tus(4), : des Nouhes (5), de Dieusic (6), de Jousselin (7)* de la Pelouse (8) t

j ans ta paroieso do Salnt-Piorro do Cholot, Alt baptisé au May la ay février 17W. C’est lui sans doute qui fut pris et condamné A mort par le tribunal criminel de Nantes, te 38 nivôse an II, 17 janvier 1794, nous la désignation do * Loulii-FmnçoU Villeneuve, Agé de tronto-six ans, ayant commandé des Brigands dès le mois de mars. » Son père, Gabriel-Louis de Villeneuve, chevalier, seigneur de la Poizottière, baptisé au May le 17 août 170a, avait épousé Marie-Élisabeth des Herbiers de l’Étanduùre et avait acquis on 1761 la seigneurie du Corca u, dans la paroisse du May, prés Cholot. Quoique âgé de 71 ans, il fit la campagne d’eutre-Lolre et périt À Blaln, le 18 novembre 179S.

(t) Jean, l’atnd de la famille, né la 5 décembro 17SG, tué À Savenay le s 3 décembre «7 q 3} Pierre, né le 37 décembro 17C7, blessé prés de Cholet, mort d’une fièvre putride au Pln-en-Maugw, en mars 1794) Joseph, né le a 3 mai 1773, fait prisonnier À Chalonnes, exécuté À Angora le 37 mars 179$.

(3) U chevalier Duhoux était neveu du général républicain du mémo nom, et cousin de M. Duhoux d’Hauterive, officier vendéen,

(3) Pierre-Marie-René Plot, chevalier, soigneur do Bèaurepaire en Anjou, né À la Coussaye, près Bressuire, te 33 décembre 1771, fut un des plus brillants officiers de in Vendée. Il prit port À tous les combats de 1793 A 1796, et devint adjudant général de l’armée d’Àutichamp. La Restauration lui donna le brevet de colonel de cavalerie et de chevalier de Saint-Louis. U mourut À Poitiers le S lévrier tSas. Sa mère, née de Feydeau, ftit massacrée et son péro fusillé À Savenay ; son oncle, guillotiné} un de te* frères mourut on combattant, un autre en prison ; sa sœur échappa aux noyades de Nantes et sauva par son courage le dernier de ses frères \ elle » depuis épousé, À Poitiers, le comte de Lusignan.

(4) Jean-Baptistc-René de Couétus de la Vallée, né À Nantes te 16 juillet 1744. Ancien page de la Reine, cornette de cavalerie, lieutenant en 1766, chevalier de Saint-Louis, démissionnaire en 1768. U se battit on Vendée jusqu’aux préliminaires de la paix ; pendant ta suspension des hostilités, il fut arrêté par surprise au Clouxeau, près Chalitns, et fusillé le 7 nivôse an IV, «S décembre 1795.

(5) AJcxis-Hüaire, fils d’Alexis-Henri des Nouhes et de Marie-Anne d’Aulx, né en 1756 À Pouzauges en bas Poitou, s’enrôla en 1777 su régiment de Condédragons ; congédié l’année suivante comme gentilhomme, U entra en 1779 dans tes volontaires du chevalier de Larmlnat. En 1783 il épousa Jeanne-Madeleine Mercier de Marigny et quitta le service en 179t. Il se distingua dans la grande armée vendéenne, comme major de la division des Aubiers, et fut sabré dans les rues de Savenay..

(6) Chantal-Louis-Blousie-Guy-Lancelot de Dleusie, né le 37 février 1773, A Sainto-Gcmmes-d’Andigné, en Anjou. Ancien page du roi, il fit les campagnes de 1s grandéarmée vendéenne, puis passa en Bretagne où 11 commanda une. troupe de Chouans, H fut pris et massacré près de Laval, au mois d’août 179$.

<7) Louift-Chartes-Emmanue), marquis de Jousselin, né le a5 octobre 1774 À la Gaucherle-aux-Dsmes, paroisse de Montllliors, en Anjou. Il reçut en tôt 5 le brevet de colonel d’infanterie, chevalier de Saint-Louis, et mourut À Angers le 34 mal 1854..

(6) Camille-Abraham Carrefourt, chevalier, seigneur de la Pelouse en Saumurais, né À Lyon le 39 avril <734, capitaine d’artillerie en 1760, chevalier de Saint-

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de Saujon (i), les Taxiez Tranquille (a), Vandangeon (3), le» Soyer (4), Bernard (5), les Blouin (6), Bonin (7), de Bruucourt (8) v Genay (9), Girard de Beaurepalre <iô), les Mar*

Loulton 1770, chef do brigade au régiment do Grenoble «n 1776, quitta le service en 1778, Condamné À Saumur le 28 août 1793, H fut oxécuté sur là place do la Gllango.

(t) San» doute Charles-Alexandre de Campot de 8au)on, baptisé le 18 lévrier 1743', fils de Jean-Françolt-Êléonor, seigneur de Prlnçay, dans la paroisse devantes, près Chlzé en Poitou, et do Charlotte Cafetan d’Exéa. Il avait épousé en 1770 Meriesfacquos Doxmler,

(s) Jean Châtelain, surnommé Tranquille, né À Cholot le 30 septembre 176S. Ses services et sa bravoure lui valurent, en 1814, le brevet de maréchal de camp. Le roi l’anoblit et lut donna la croix de Selnt-Louis. Il mourut le u juin (848, à fcbomlré, près Baugé.

(3) Jacquet Vandangeon, dit le Sabraur, parce qu’après la bataille de Fontenay, il poursuivit avec acharnement tes Bleus qui emmenaient la pièce de canon Marie-Jeanne, et en sabra de sa main une trentaine. Il était né À Yzernsy le i 5 août 1769, ot.jnaurut Jc-*8 décembre 1849. Son père, né à BouxlUé, prés Ancenls, te >5 Janvier t 736, avait été dénoncé pour son xèle à seconder et secourir les Vondéent. Il fut deux fois arrêté et emprisonné à Choiet, puis conduit à Noirmoutier et’mis à mort.

(4) Les Soyer étaient quatre frères : René-François, né AThouarcé, prés Angers, te 5 septembre 1767, devint évêque de Luçon en iSai et mourut le 5 mai 184b ; Jean, né en 1770, major général de l’armée d’Anjou, chevalier de Saint-Louis, reçut en 18x6 le brevet de maréchal de camp, et mourut le 17 octobre 18a 3 ; François, né en 1775, Ait breveté colonel et chevalier de Saint-Louis, et mourut en x 855 } Louis-Pierre, né on 1777, breveté chef de bataillon et chevalier do Saint-Loule, mort en 1860.

(5) Charies-ÉUe Bernard, né À Fonteney-le-Comte le >5 mars 175a, fit la canepagno d’outre-Loîre. Fermier général de la terre de Puyguyon, à Cerisay, Il mourut le 3 1er octobre 18a r.

(6) Deux Louis Blouin étaient partis de Trémentlncs près Choiet t l’un, fermier à la Bréchatlère, est mort le ‘9 avril i 8 a 5, A soixante-dix-huit ans} l’autre, aubergiste À la Coindrie, .mourut le 9 décembre <804, à cinquante-huit ans,

(7) Benott-Ambrolse-Henri Bonin, mort aux Aubiers, canton de Chàtillon-sur-Sèvre, le 1 *» mars i 85 a, À l’Age de quatre-vingt-deux ans.

(8) Louis-Joseph-Marie de Braucourt, né au Cottel, paroisse du Pellerin, près Paimbeeuf, le sa février 1770, était contrôleur générai surnuméraire. D’abord aide de camp de Charcttc, il assista è toutes les batailles Jusqu’en 1798, reçut plusieurs blessures, eut Poil enlevé d’un coup de sabre, Ait deux fois condamné à mort et parvint & se sauver. Chevalier de Saint-Louis en 1816, il mourut è Luçon le 37 avril iSaS.

(9) Joseph Genay, Aïs de Jean Genay, originaire de la Chètaignerie, sénéchal de Courlay, ’et de Marie Garnier des Marmeniéres. Il mourut è Courlay, le ao Juillet 1845, âgé de 8a ans. ^

(to) Charles-Eusèbc -Gabriel Girard, chevalier, seigneur de Beaurepalre, près Montalgu, fut blessé de douze coups de sabre au second combat du Mouiinaux-Cbèvres, et mourut A Fougères.

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tin (i), O’Doly (a) v Tonnelet (3), le.vaillant chevalier des Essarts, Guignard (4), Cady (5), Bourasseau, et bien d’autres, nobles et bourgeois.

Étaient officiers de droit : tout ancien militaire, les nobles du pays, ceux en qui les paysans mettaient leur confiance et ceux qui se distinguaient, et cela sans nomination ; les généraux les chargeaient de commander, et chacun agissait de son mieux.

Pour achever l’esquisse de la grande armée et des autres en même temps, j’ajouterai que les paysans se rassemblaient. sur l’ordre.de leurs chefs, mais, le lendemain de la bataille gagnée ou perdue, il n’y avait plus personne ; ils s’en retournaient tous chéz eux, il était impossible de les retenir ; ils revenaient sur-lechamp quand on les rappelait. Les réquisitions étaient conçues en ces termes î « Au Saint Nom de Dieu, de par te Roi, telle paroisse est invitée à envoyer le plus d’hommes possible, tel jour, à tel endroit ; on aura soin d’apporter des armes et des vivres. Signé : Un tel. »

Aussitôt les paysans sonnaient le tocsin, et c’était à qui partirait. Les soldats apportaient chacun du pain ; en outre, les généraux avaient soin de faire tuer des bœufs, qu’ils prenaient chez les particuliers, à l’estimation, sur un reçu de leur main, et

( !) Plusieurs Mèrtln se sont distingués dans les guerres de ta Vendée : deux frfcres souvent cités ; un paysan du Volde avec ses quatre fils ; un, de la Pomworaye, ancien gendarme ; Tristan Martin, de Montrevault, né le a août 1765, breveté sous U Restauration colonel et chevalier de Solnt-Louls, mort à son château du Verger le vj janvier 1826 ; Jean-Baptiste Martia-Bsùdlaiére, néi la POmmersye le eo février 17%, breveté en iSifi colonel et chevalier de Saint-Louis.

(») Jacques-André-Maurice O’Dslyî d’une famllFé originelle 4’Mènde, fil* 4« Jean-Barthèlemy ODsly de Duglas, conseiller du Roi en l’élection 4e ChAtülon, et de Jean nc-Frsoçoisc-Antot nette Brunet du Mesller. Ils étalent trois frères t le plus jeuno ft»t tué en combattant, tes deux autres furent guillotiné* à Nantes.

(3) René Tonnelet, garde-chasse du comte do Colbert, À Tout-Ie*Monde, paroisse des Ëcheubroignes.

ÎS H c°ü ri '^ îaU ? C ^“hpwrd, de TlflStuges, andeu «atdsrmg A RocKo-Serviére.

(5) Sébastien-Jacques Cady, né À Salm^urcoMc-la-Wsine, pr&Cbslannes, ebirurgten et très brave officier de la grsnde swnée, reprit les armes en 1706, fat retraité par U Restauration comme colonel, chevalier de Saint-Louis, devint maire de Sslnt-Uurent et y mourut le igjvril 1830, & l’Age de 66 ans,

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ils faisaient boulanger dans le lieu du rassemblement. C’était à qui fournirait du pain et de la viande. Il était défendu aux femmes de paraître & l’armée, mais c’était à qui se trouverait sur son passage, pour offrir à manger ; elles se mettaient à genoux à. dire leur chapelet pendant que l’armée défilait. On peut juger par là de l’enthousiasme général du pays, Pour ne pas écraser le paysan, on avait soin de faire surtout prendre des vivres chez les nobles, émigrés ou non ; le rassemblement ne durait jamais que deux ou trois jours.

Il n’y avait ni tentes ni bagages, et ce qui étonnera le plus, pas une sentinelle, car jamais paysan n’a voulu consentir à monter la garde, même étant payé ; il n’y avait presque jamais de patrouille. C’était un officier qui allait seul à la découverte pour former des colonnes et diriger les troupes ; on disait. : Monsieur un tel va par tel chemin, qui le suit ? Les soldats qui l’aimaient se menaient en marche ; quand on voyait qu’il y en avait assez de ce côté, on les faisait passer par un autre. Celui qui avait un commandement emmenait avec lui quelques officiers, et là il séparait, sa troupe en plusieurs corps, de la même manière ; on se mettait à une croisée de chemins, on faisait passer chacun d’un côté et de l’autre ; on ne disait jamais : À droite, à gauche, mais : Allen du côté de cette maison, du côté de cet arbre, Tous ces détails paraîtront des rêves, je répète qu’ils sont vrais.

Les chefs portaient habituellement, pendant l’été, des vestes, gilets et pantalons de siamoise de toutes couleurs, fabriquée à Cholet ; quelques-uns avaient des vestes de drap vert avec des collets noirs ou blancs. Quand il faisait froid, ils mettaient des redingotes, même des habits, comme avant la guerre ; Henri a fait toute la campagne avec une redingote bleue. On peut dire que chacun s’habillait avec ce qu’il avait et comme il pouvait.]

Je ne puis finir ce qui concerne l’armée sans parler des hôpitaux ; jamais on n’en a eu de mieux servis que ceux de la

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grande armée. Il y avait à Saint-Laurent-sur-Sèvre le chef d’un ordre de sœurs grises, appelées Sœurs de la Sagesse ; cet établissement n’était pas encore détruit, et comme plusieurs maisons qui en dépendaient avaient été ruinées, il s’y trouvait cent religieuses hospitalières réunies. Dans le même bourg étaient les missionnaires du Saint-Esprit. Ces deux communautés s’étalent chargées des blessés et en prenaient les plus grands soins ; dans divers autres endroits, des chirurgiens en rassemblaient aussi ; les Bleus étaient soignés absolument comme les nôtres.

Nous partîmes le 4 au matin de Bressuire, maman, ma tante, M. d’Auzon, ML et M 11 * des Essarts et moi. Quand nous fûmes à un quart de lieue de Châtillon, tous les gens de la ville vinrent au-devant de nous, sous les, armes, avec un tambour & leur tète ; ils criaient : Vive le Roi % vive la noblesse, vivent les prêtres ! Ils nous demandaient où étaient M. de Lescure et les autres ; nous leur répondions : À l’armée. Les cris de Vive la noblesse redoublaient ; nous pleurions d’attendrissement et de joie. A notre arrivée à Châtillon, une espèce de conseil de ville qu’on avait établi vient nous complimenter et nous force d’accepter d’être reconduits par une garde d’honneur ; nous la congédions au bout d’un quart de lieue, en lui donnant trente louis ; nous arrivons le soir à la Boulaye et nous nous y établissons.

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CHAPITRE IX

DEPUIS LE 5 MAI i ; p3

JOUR DE LA PRISE DE THOUARS

JUSQU’À LA PRISE DE FONTENAY-LE -PEUPLE (i) CI-DEVANT LE-COMTE

CHEF-LIEU DU DÉPARTEMENT DE LA VENDÉE (a)

M s voici arrivée à U relation des batailles de la Vendée. Je pense en avoir oublié, et je ne rapporterai pas même toutes les dispositions de celles que je décrirai ; je dirai seulement ce que je sais de positif* Le combat deThouars est très célèbre, et, de plus, fort intéressant pour, moi, à cause de la conduite extraordinaire qu’y tint M. de Lescure, et qui le fit connaître & toute l’armée. Le pont de Vrine est situé Â une demi-Ueue, sur une petite rivière, le Thouet, qui de là coule au bas de la ville ; les Bleus l’avaient presque entièrement coupé, & l’exception d’un passage étroit qu’ils, avaient fermé par une charrette pleine de fumier et renversée ; derrière, ils avaient formé un retranchement défendu par cent cinquante volontaires et des canons. En face et tout près du pont est un rocher & pic ; MM. de la Rochejaquelein et de Lescure furent envoyés sur

(i) Le tb mai.

(a) Le chef-lieu fût transféré à La Roche-sur-Yon par décret du 04 mal 1804.

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ccttc hauteur avec mille à douze cents hommes pour commencer l’attaque, On leur avait dit que toute l’armée se trouverait deux heures après aux portes de la ville, mais, au lieu de cela, cette escarmouche dura sept heures. La poudre allait manquer, Henri court & cheval pour en chercher et presser la marche des troupes, M. de Lescure reste seul & commander ; il s’aperçoit que les Bleus commencent & s’ébranler ; alors, n’écoutant que son courage, il prend un fusil à baïonnette, crie aux soldats d’avancer, et, descendant du rocher, il arrive jusque sur le pont ; là il reçoit toute une décharge de mousqueterie et de mitraille qui traverse ses habits ; s’apercevant qu’aucun paysan n’a osé le suivre, il remonte, les appelle, redescend, retourne sur le pont, reçoit une nouvelle décharge, et, se voyant absolument seul, il revient chercher les paysans et retourne au pont pour la troisième fois ; alors, suivi d’un seul soldat, mais voyant arriver MM. de la Roche jaquelein et Forest au grand galop pour le seconder, il franchit le pont le premier, le soldat le second, celui-d est blessé ; Henri, descendu de cheval, passe le troisième, Forest le quatrième ; ils se jettent dans les retranchements, les paysans accourent en foule, et tous les Bleus qui s’y trouvaient se rendent ; ces messieurs restèrent pour garder le passage et les prisonniers. L’attaque générale commença ; mon père et M. de Marigny prenaient par le pont Saint-Jean, MM. d’Elbée, Stofflet par le côté opposé, M. de Bonchamps par un autre (i).

Âu bout de deux heures de combat, la ville se rendit. Pendant la bataille, M. de Lescure et Henri faisaient démolir sans bruit le mur de la ville, à coups de pique, par les soldats ; sitôt que la brèche fut faite, tis entrèrent (s) avec une partie dè leur monde pour ouvrir la porte à M. d’Elbée ; ils arrivèrent dans le

(i) Vo !r 4 l’appendice, note 1.

<*) Honri agrandit de Ma malt» ta brèche et la franchit le premier, étant monté sur les épaulea de TouiMint Texier, un des plus intrépides parmi les braves. Né & Courlay en bas Poitou le 04 mars 1769, Texier fut nommé sous la Restauration

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moment où le général Quétineau lui présentait les clefs de la ville et les drapeaux ; rien ne fut pillé dans Thouars, quoiqu’on pût dire qu’il fut pris d’assaut. Les paysans coururent’aux églises prier Dieu, sonner les cloches, et s’amusèrent, suivant leur usage, à brûler les arbres de la liberté, les papiers du district et de la municipalité ; Us ne prirent dans la ville que les armes et autres effets de guerre. C’est ainsi que ces pauvres Vendéens, qu’on appelait Brigands, se conduisaient dans toutes les villes dont ils s’emparaient ; je ne le répéterai plus, parce que c’était de même partout. L’amour de la vérité me force cependant d’ajouter que, tors du commencement de la révolte et de la première prise de Machecoul, on y commit plusieurs actes de barbarie ; c’est l’armée de Charettequi les fit, et je ne sais s’il y était alors ; en tout cas, c’est la seule et unique fois qu’on eut quelque reproche à faire aux Vendéens dans une des armées.

Ce combat fit la réputation de M. de Lescure, tous en parlaient avec admiration ; les paysans qui en revenaient et que je rencontrai à la Boulaye, où pas un ne me connaissait, me vantaient leur nouveau général, et m’assuraient que sûrement il était vrai que le bon Dieu écartait de lui les balles, parce que c’était un saint ; sans cela 11 aurait été tué, tant il s’étàit exposé. Cette opinion s’accrédita parmi ces bonnes gens ; ils croyaient qu’en se mettant derrière lui, rien ne pouvait les atteindre et qu’il était invulnérable ; les officiers comme les soldats lui obéissaient à l’envi. Il m’a dit les raisons qui l’avaient poussé à s’exposer si singulièrement ; depuis il l’a fait encore autant, mais par réflexion, pour entraîner ses soldats, n’étant jamais plus de sang-froid que dans les plus grands périls. Il me dit donc que : 1° la joie de se trouver à la première bataille lui avait fait perdre la tête et

cheyaUec de 1 à Légion d’honneur, et mourut à Sunay, commune de ChAtlllon-sur* Thouet, le 09 mare 1847.

Son frère ainé, Joseph, né le * janvier 176s, montra la plue grande valeur, reçut sept belles dans divers engagements, et mourut I Courlay, canton de Cerlsay, le 6 janvier t 83 a.

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l’avait rendu téméraire & l’excès ; 29 ayant vu que l’essentiel était d’inspirer de la confiance aux paysans, Il avait voulu la mériter sur-le-champ.

Nous perdîmes très peu de monde à Thouara, quoique le combat eût duré onze heures ; les Bleus eurent cinq ou six cents hommes de tués ; nous prîmes beaucoup de canons, de fusils, de poudre, et trois mille prisonniers ; le reste se sauva. On le» renvoya presque tous, la plupart étaient des pères de famille de la garde nationale sédentaire des environs ; deux cents à peu près furent gardés prisonniers et suivirent l’armée* Quant & Quétineau, il dit à M, de Lescure : « Monsieur, tout le monde ne vous a pas oubliés à Bressuire ; je vis bien en partant vos volets fermés, mais j’étais loin de vouloir vous nuire. » Comme M. de Lescure savait, ainsi que tous les officiers, qu’il s’était conduit en honnête homme, tout le temps de son commandement, il demanda d’être maître d’en disposer, ce qu’on lui accorda ; ü l’emmena dans sa chambre, et lui dit ï « Quétineau, vous êtes libre, vous pouvez partir ; je ne vous propose pas de prendre parti avec nous, parce que ce n’est pas votre opinion, mais je vous engage à rester prisonnier sur parole dans la ville royaliste que vous voudrez ; vous y serez bien traité, et cela ne vous compromettra pas vis-à-vis de là république ; au lieu que, si vous allez trouver les Bleus, on vous fera périr pour avoir rendu la ville, malgré votre belle défense. » Quétineau lui répondit : « J’estime davantage mon parti, je ne doute pas qu’on me rende justice, car je n’ai livré la ville que forcé par le gros de l’armée catholique et voyant les paysans entrer en foule par’la brèche ; alors j’ai couru au district en disant : « La ville est prise d’assaut, tous vont être passés au fil de l’épée, je n’ai que l’espoir de pouvoir fléchir le vainqueur en ouvrant moi-même les portes sur-le-champ. »Un administrateur du district s’étant écrié avec désespoir :

« Eh bien, si j’avais un pistolet, je me brûlerais la cervelle », Quétineau, avec un grand sang-froid, en avait pris un à sa cein-

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turc et le lui mit présenté, Le pauvre administrateur se résigna alors à capituler,) Quétineau ajouta que sa femme était, dans la république ; que, libre de choisir, il préférait s’en aller, car sans cela il ne pourrait répondre aux accusations de ses ennemis, et prouver qu’il avait fait son devoir (i). Cet homme conserva toujours ce caractère loyal ; il ne s’abaissa à aucune supplication et partit plein d’estime pour la générosité et la valeur des Vendéens

Quelques soldats prirent parti avec nous, surtout des gens de Loudun : nous y îîmeB une bonne recrue d’officiers ; fi vint nous joindre de cette ville t MM. de Beauvollier aîné (3), de la Marsonnlère (4), de Sanglier et de Mondion*

(i) Quétineau, pendant la séjour de l’armé* vendéenne à Thouare, habita wns» tamment la même malien que le* officiera supérieur* ; Il mangeait avec eu*. Quelques-uns eurent lo tort de l’insulter, l«a principaux cheft prirent hautement $a défense. On ne lui ôta point tel arme*. On voulut lui persuader de ne p«* »e livrer & des hommes qui traitaient les malheureux comme des traîtres : « Penee*-vous, dlt-ll, que je n’ale pas bit mon devoir ? — Général, voua vous êtes conduit comme un bravo, tout le monde voue rond justice dans l’armée catholique. * Il redoutait d’être mésestimé des Vendéens, et surtout do son parti. (Note du manuscrit.)

(a) Passeport donné au commandant Quétineau, à Thouare, le 8 mai 1793, par

les généraux vendéens.

« Noue, généraux de 2 'armée catholique et royale, permettons à M. Pierre Que* tineau, breveté lieutenant-colonel d’un bataillon de volontaires, commandant la garnison de Thouare, d’aller où bon lui semblera, convaincue que l’honneur le portera, tant qu’il restera prisonnier, 4 ne point porter les armes contre nous, a moins qu’un échange ou autre arrangement de droit ne Paît délivré de sa ^ptivlté. Le même sentiment l’engagera, noue l’espérons, à rendre un compte sincère et fidèle de le manière humaine et généreuse avec laquelle nous nous sommes conduits enve» les troupes laites prisonnières sous ses ordres, le dimanche 6 du courant

« Fait à Thouara, le 8 mal 1798…

« Donnlsaan. D’Elbée. Leseure. La Rochejaqueleîn. Cathelineau. Stoffiet Bonchamps,

« Le lieutenant-colonel Quétineau. », ,., ..

(3) Pierre-Louis, comte de Beauvollier, né 4 Beuxes, prés Loudun, le *4 J®*® 1761, seigneur deSammarçolles, ancien page du Roi, Intendant et trésorier jenérti de l’armée vendéenne, prit part 4 toute la guerre, fut mis plusieurs fort en prison sous le consulat, puis devint Inspecteur des fourrages dans les armée* impériales. Il fut blessé et pris 4 la Bétéslna, et retraité par la Restauration comme commissaire-ordonnateur des guerres, chevalier de Saint-Louis. Il mouru

au Mans le 1 1er mai 184*..

(4) Charles-Joseph Levieil, seigneur de la Marsonnlère, près Moncontour-de-

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’M. de Beau voilier» frère du chevalier âgé de vingt-huit ans» avait servi ; c’était l’homme le plu» actif qu’on pût trouver. J’aurai bien souvent occasion de parier de lui ; il était fort vif» fort sensible et en môme temps très dur pour le service» exact» ferme et propre à tous les objets de détail et tout ce qui demandait beaucoup de suite et de soins (i), Dans le premier moment il -se mit officier d’artillerie» ainsi que MM, de la Marsonnière et de Sanglier, Ces deux derniers avaient quarante ou cinquante ans» hommes peu brillants» mais singulièrement braves» honnêtes et pleins de bonne volonté ; le premier avait servi dix-huit ans dans l’artillerie et était fort bon officier (a). Le chevalier de Mondion (S) était un jeune homme de quatorze à quinze ans, grand et fort pour son âge, d’une belle figure, d’un courage * surprenant ; il était plein d’esprit et fort vif ; ses trois frères étaient émigrés. Resté à Paris dans la pension de M. Paulette, il s’échappa avec un faux passeport qu’il avait febriqué, et il vint nous rejoindre.

M. de la Vfile-Baugé <4), habitant de Thouars, qui avait été forcé de prendre les armes contre nous, demanda à servir le Roi dans l’artillerie ; c’était un homme de vingt-neuf ans, extrêmef ûi. tou * n< à SalafrCtaJr le ta novembre 1747, lieutenant eu corps royal d’artillerie en 1768, avait donné se démission & U mort de son père en 1776. Il était en prison à Leudun pour avoir envoyé de l’argent à son fils émigré. Il s’échappe après la victoire des Vendéens & Thouars. Il fit vaiUament son devoir dans toute te campegne de le grande armée» et périt & le bataille de Savonay. (OUportroltde M. de BeauvolUer rainé est très flatté. (Note du manuscrit.) (a) M. de Sanglier, vieux et malade, ne s’est Jamais battu.

M. do is Marsonnière n’avait pas de brillant ; mais U était un des meilleurs offimanuscrlo ” 0 ^ 10U,0UM * ** p, aec ' Mn * cherchwr * « foire remarquer. (Note du

(3) Louis de Mondion de Cbossigny, file de Jean-Vincent dé Mondion, écuyer, seigneur de Cbossigny, prés Loudun, et de Maric-Louise-Thérèsc de la Châtre.

! tor* nriLTrS h dér T® ** Sftvent J f * ^«fièrent A enlever Ancenls. Il fut pris et fusillé À Angers en Janvier 1794,

h ^ Ue’dwr4l l er * * Bougé près Thouars, né le

34féijier 1764, fit toutes les guerres de la Vendée, refusa de remploi sous l’Em-

“, l8ï f C iï ? v *, }cr de Saint-Louis, et en r 6 r 5 grand prévôt de la Côte-d’Or, devint maire de Thouars en 18ai, et mourut te *6 octobre 1834.

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ment actif» brave» spirituel, ferme, exact*, U s’attacha beaucoup à M. de Lescure, par estime et par amitié ; il a toujours été regardé comme un des meilleurs officiers (i).

L’armée fut de Thouars & Parthenay, qu’elle trouva évacué ; six dragons, dont le chevalier de Marsanges (a), vinrent la joindre ; ils furent bien reçus des officiers et mal des soldats, qui les prenaient pour des espions ; aussi, au premier combat où ils se trouvèrent, celui de la Châtaigneraie, ils se battirent avec tant de courage, que l’un d’eux fut tué, et les paysans charmés de leur valeur leur crièrent : « Dragons, c’est assez, ne vous exposez pas tant, nous voyons que vous êtes de braves gens ;» effectivement c’étaient des sujets distingués, et ils furent cause que les Vendéens virent depuis avec plaisir les déserteurs, mais H en vint bien peu. De Parthenay, t’armée marcha sur la Châtaigneraie, dans laquelle étaient trois ou quatre mille hommes. La ville fut prise, M. de Bonchamps y entra le premier, sabre à la main (3) ; tes chevaliers de Mondion et de Beauvolliemy furent blessés, l’un à la jambe, l’autre à la main ; ils ne marquaient pas encore beaucoup à l’armée. M. de Marigny, dans ce combat ainsi que dans celui de Thouars, dirigea avec beaucoup de succès notre artillerie. [Ce fut mon père qui contribua le plus

(i) Ajoute* Leriche de Lingerie, jeune enfant de douce à treise me. Il Ait, sitôt ton entrée dîne 1 * Vendée, À une bataille, eut son cheval tué sous lui. On voulut l’éloigner de l’année sous prétexte qu’il n’avait plus de cheval ; on le mit aide de camp de M. de le Cassa igné, qu’on avait fait commandant de ChAtllJon ; U «e pial» gnit d’étro à un poste où 11 n’avait rien A faire, il chercha un cheval et suivit comme les autres ; U montra partout un grand courage. (Note du manuscrit.)

Originaire de Loudun, H fut tué A ta derni&re affaire de Cholet, sooa Stofflet, le 8 février 1794.

(a) Léonard de Marsanges, né le ta ma» 1766, À Beliac en Limousin, fila d’Antoine, chevalier, seigneur de Berneull et de la Cotre, des comme de Marsanges en Poitou, et de Jeanne duTeil de la Roché», sous-lieutenant au régiment d’Auvergne en 178a, fut tué au siège d’Ange».

(3) M. de Bonchamps n’est point entré le premier À la Châtaigneraie ; il quitta Thouars avec sa division pour retourner en Anjou. Ainsi 11 ne se trouva ni À la prise de ta Châtaigneraie ni À la déroute de Fontenay. (Note du manuscrit.)

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m gain 4e la bataille : s’étant aperçu qu’une colonne ennemie Cherchait & nous tourner, il fit marcher sur elle et noua sauva.] U Châtaigneraie ne fut point pillée, mais on cassa les meubles dans quelques maisons (i).

Ensuite l’armée marcha sur Fontenay, mais tes paysans, fatigués d’être depuis longtemps sous les armes, s’en retournèrent pour la plupart ; il ne resta que sept mille hommes k peu près, il y en avait dix mille dans Fontenay. On donna à MM. de Lescure et de la Rochejaquelein le commandement de l’aile gauche ; ils battirent les Bleus qui leur étaient opposés et avancèrent jusque dans les faubourgs de la ville ; mais notre corps d’armée et notre aile droite furent repoussés et prirent la fuite. La bataille s’était donnée avec tant de confusion, que nos canons se trouvèrent engagés à la file les uns des autres, et sans être gardés par des soldats ni des officiers d’artillerie, tous, même M. de MarJgny, s’étant mis étourdiment dans la cavalerie, pour charger ; les canonniers perdirent la tête, ne tirèrent même pas et abandonnèrent leurs piècqs(a), M. d’Elbée fut blessé à la cuisse, M. de la Marsonnière fut pris avec plus de deux cent quarante paysans. On crut que toute notre aile gauche se trouverait enveloppée et serait détruite ; les fuyards du reste de l’armée le disaient, mais elle se retira en bon ordre, quoique toujours harcelée, et sauva deux canons, n’en abandonnant qu’un dont l’aflht était cassé ;

M ai uvuuü* Châtaigneraie que M. de Lescure mit À l’épreuve

’Æ * t ? cW. k l î* 1 ! f était *° n premier combat dan» notre

ST 1 j conduisit diftl UQ «hernin étroit et creux, eur la droite de la ville, m donna deux cent» paysans à commander. It s’agissait d’orapécker le cutua ^a n.colo pnc ybHato^ Aprt. r»ol, ftui ^.bkm.«Vlu“

reto " r - ^ "ipoWloin» Mttfett un fbuterrtM. ; nul. U

« nt intrépidement à on poste pendant pré» d’une demi-heure, jusqu’à ce qu’il fût relevé par M. de Lescure. (Note du manuscrit.) ^ 1

s/ikJ 1, "*** ?** ***** < ï u ’* h»t»Ule ou déroute de Fontenay, M. de Marignv o. L ^* n. d î nné Cânon * P° ur charger avec la cavalerie. U déroute fat si prompt que tout, le monde perdit la tête. On ne fit rien pour sauver les pièces, on les

  • I f x ^ ptioa d * ddUX d ui étaient à l’aile gauche, avec MM. de

la Rochejaquelein et de Lescure. (Note du manuscrit.)

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nous perdîmes plus de vingt pièces et entre autres la fameuse Marie-Jeanne et tous nos caissons.

C’est ce jourdà que quatre-vingts paysans, qui faisaient partie de l’aile gauche, s’étant emparés, près de. Fontenay, d’un poste important qu’on les chargea de garder, ne s’aperçurent pas de la défaite des leurs. Avertis par hasard, ils retournent sur le champ de bataille, le trouvent désert, et volent toute l’artillerie vendéenne abandonnée, Incertains du parti qu’ils ont & suivre, mais ne désespérant pas. de voir leur armée reprendre le dessus, ils ont le courage de rester pour défendre le précieux matériel qu’elle avait perdu. Lorsque les Bleus revinrent de la poursuite, lis eurent à se battre contre cette poignée de braves gens, qui se firent hacher sur leurs canons. Pierre Bibard (i) seul, couvert de vingt-six blessures, fut emmené prisonnier. Comme il était bien vêtu, car it était riche alors, on le prit pour un chef d’importance. Déposé et gardé à vue dans un grenier, il y resta presque nu et en butte aux plus mauvais traitements. Huit jours après, les Vendéens se présentèrent de nouveau devant Fontenay. Dès que l’attaque eut commencé, le soldat républicain qui surveillait le malheureux Bibard se mit & l’accabler de menaces et d’invectives, et, tournant sans cesse contre lui sa baïonnette, il jurait de le tuer, si la ville était prise. Cependant, inquiet et regardant à diverses reprises par la fenêtre, il oublia un instant son fusil ; le prisonnier, presque mourant, se traîna vers l’arme, la saisit, et contraignit son farouche geôlier à se retirer. Après la prise de la ville, ce méchant homme, confronté avec Bibard, attendait en tremblant l’arrêt de mort qui devait suivre des plaintes trop fondées sur la conduite inhumaine et brutale

(t) Pierre Bibard, de le TessouaUe, prè* Chotet, chevalier de la Légion d’honneur, reçut de la Restauration une pension de 3 oo france et l’emploi de garde champêtre, qu’il perdit en i 83 o. Il se retira à Maulevrler, dan* un logeaient qui lui tut donné par les châtelain» du paya, avec une petite rente, 11 mourut te 7 novembre 1841, à l’âge de coteante-oftxe an», pendant une retraite qu’il était allé faire à la communauté de Saint-Uurent-sutvSfrvre.

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— 156 ~~

dont il se sentait coupable ; mais le brave Bibard, déposant tout ressentiment, loin d’accabler son ennemi par le récit de ses torts, demanda et obtint qu’on le mît en liberté, puis il lui dit à voix basse î « Souviens-toi que je t’ai pardonné pour l’amour de Jésus-Christ. » Les blessures de Bibard ne se sont jamais entièrement guéries ; quand une se ferme, il s’en ouvre une autre. Malgré cela, U a constamment continué à servir dans les guerres de la Vendée et à s’y distinguer.]

Nous nous trouvâmes sans poudre ; en rassemblant tout ce qui nous restait, nous n’avions en tout que six pièces d’artillerie, une trentaine de gargousses, et tout au plus une cartouche par soldat. Cependant les généraux ne perdirent pas courage ; ils affectaient un air de gaieté et d’assurance, en disant qu’ils prendraient leur revanche au centuple ; ils invitèrent les prêtres fc exhorter le peuple pour le ranimer, et surtout Mire que c’était Dieu qui avait permis la déroute, pour marquer son mécontentement de ce qu’on avait fait du dégât dans quelques maisons de la Châtaigneraie.

Ce fut dans cette occasion que nous engageâmes M. l’abbé Pierre Jagault, qui venait nous dire la messe, à prêcher les habitants de MalUèvre ; il monta en chaire sans préparation, pour la première fois de sa vie. Il montra une éloquence si vive, si tou** chante, si entraînante, que depuis on l’a très souvent sollicité de parier, et bien des personnes le préféraient même au curé

de Saint-Laud ; c’étaient les deux meilleurs prédicateurs de l’armée.

Un événement aussi singulier qu’imprévu ranima surtout les paysans : un M, de Foileville(i), qui était prêtre et se disait

de Poil us SLÎLΠ!. n T 40 “ SHmd’mèw paternelle, lUcurcux

Jean-Louis, son frère, ni le 30 octobre 1760), Sîï d’un à la marine à Saint-Malo, Docteur en d’eéologMl

S ?. 'JSSüS 4 d ® D ?, > ! ® * * wl1 *790. U «livit l’armée vendéenne jus-

£ “ 5 1 6,1 P, 1 ?* à AncenU » condamné et exécuté & Angers le 16 nivôse «n U, 5 janvier 1794 * U avait trente-deux ans.

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évêque d’Agra in partibm, arriva en Vendée. C’était un grand bel homme, d’une trentaine d’années, peu d’esprit, mais beaucoup de douceur, et l’air entièrement recueilli : cet homme est vraiment jusqu’à présent le mystère de la. Vendée, comme le Masque de Fer fut celui du règne de Louis XIV ; on verra par la suite de ces Mémoires qu’aprèa avoir été reçu avec enthousiasme, il fut soupçonné d’être intrus et espion ; jamais rien n’a été éclairci, pas même à sa mort. Quel pouvait être son but ? Car, nous ayant trompés, la contre-révolution faite, il était perdu ; s’il était traître, comment f a-t-on guillotiné ? À la vérité, les Jacobins étaient bien capables de faire périr leurs espions mêmes. Cependant M. de FollevIUe disait avoir été sacré à Saint-Germain, secrètement, par des évêques de notre connaissance. La jalousie a peut-être été cause de ce qu’on a dit contre lui, tout cela n’a jamais été bien connu ; ce qu’il y a de plus extraordinaire, c’est que cet homme manquait absolument d’énergie, chose si nécessaire dans le rôle qu’il voulait jouer. Je rapporterai, à mesure, tout ce qui le concerne ; la manière dont il arriva en Vendée est fort bizarre. Il était caché à Poitiers (i), sans qu’on sût qu’il était prêtre ; U fut envoyé de force & Bressuire comme volontaire, de là à Thouars avec la troupe ; quand on prit la ville, il était dans une maison, les paysans y entrèrent, il leur montra des sacrés-cœurs cousus dans son habit, les assura qu’il était prêtre ; il se fit présenter par quelques personnes au conseil de

(i) M. GulHot de FoHcvHIe vint de Paris À Poitiers sous le prétexte de fuir 1* persécution, et «Ile chez une de ses parentes qui ne le connaissait pas} U parais* sait dans les cercles les plus aimables et y fut goûté. Le matin était donné aux âmes pieuses et À quelques religieuses de ta tille » elles l’admiraient comme un prodige de sainteté. Comme il vit des soturs de Saint-Laurent, U se fit passer pour évêque, peut-être dans le seul but de te faire considérer davantage ; les bonnes saur» en écrivirent aux missionnaires, la correspondance fut bientôt établie ; personne ne douta de la réalité de son épiscopat* Lors de la guerre de la Vendée, il soutint ce rôle, se fit présenter A rétat-major sous ce titre ; la confiance qu»on avait dans les missionnaires Ota tout soupçon. C’est le cardinal Maory qui poursuivit ta condamnation et obtint le bref du Pape, apporté par M. de Saint-Hilaire, au passage de la Loire. (Note du manuscrit.)

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guerre, se déclara évêque et témoigna son désir de se dévouer pour l’armée catholique. Donna-t-il des preuves de ce qu’il avançait ? Je ne l’ai jamais su et je ne le crois pas ; mais plutôt, son extérieur et ses propos inspirèrent-ils confiance aux officiers qui le crurent sans beaucoup d’examen et de réflexion ? Ceci est plus probable ; toujours est-U qu’il fut reçu & bras ouverts ; on convint qu’il se rendrait à Ghâtülon, où il serait reconnu comme évêque. Il y entra le jour de la déroute de Fontenay ; nous ne concevions rien à ce que nous disaient les paysans, et de la déroute et de l’amvée d’un évêque. Toutes les cloches forent en branle àChâtilion, le peuple ivre de joie courut au devant de lui ; il distribua ses bénédictions, et les soldats oublièrent la défaite pour ne plus penser qu’à l’arrivée de Monseigneur.

Cependant l’abbé Brin lui fit sur son épiscopat plusieurs questions qui témoignaient de l’inquiétude et de l’incertitude. M. Gulllot répondit qu’il avait été sacré pour aller en Amérique ; mais, comme il se trouvait dans l’Ouest, un évêque du pays lui demanda de se charger de son diocèse. À la Boulaÿe et dans d’autres endroits, il assura que le Pape l’avait nommé vicaire apostolique pour la France.]

Ici je répondrai à une idée que pourraient avoir plusieurs personnes, que c’était un jeu joué par les généraux ; mais si on réfléchit & leur caractère, tel que je l’ai dépeint, aucun évidemment n’en était capable ; de plus, il n’y avait pas encore de généralissime, tout était en désordre à l’armée. Sûrement on a vu des chefs de parti inventer des impostures, mais ici c’était une révolte spontanée, imprévue ; la plupart des généraux ne se connaissaient pas entre eux ; les officiers agissaient tous sans ordres, comme les soldats ; d’ailleurs, c’eût été un trait bien hardi, bien déplacé et bien dangereux, de faire une mascarade sur la religion dans l’armée catholique. Qui aurait pu l’inventer ? MM. d’Elbée, Cathelineau avaient trop de religion ; Stoffiet, trop peu d’autorité ; M. de la Rochejaquelein, trop de jeunesse ;

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MM. Duhoux et de Boisy, trop de nullité ; mon père, MM. de Leacure et de Marlgny étaient arrivés à l’armée la veille de la prise de Thouars ; M. de Bohchamps n’y- avait nul intérêt, puisque l’évêque Ait plus de deux mois sans aller dans le pays qu’il commandait et resta dans le nôtre. Tous enfin étaient bons chrétiens, honnêtes gens et hommes d’honneur. Non, ce fut le désordre, la confusion, la bonne foi et l’enthousiasme qui furent cause de ta crédulité et de la légireté avec lesquelles on le reçut.

J’ai su depuis, qu’ayant été caché, six mois avant, & Polders, 11 y jouait déjà le rôle d’évêque, et avait trouvé le moyen d’entrer en correspondance avec M. Brin, curé de Saint-Laurent-âur* Sèvre, et les missionnaires de cet endroit, tous gens si respectables : c’est ce qui décida les généraux à le croire évêque, t)e plus, il était connu par M. de Villeneuve du Cazeau, qui l’avait vu au séminaire ; enfin, son nom de Follerille (i) rendait encore plus croyable qu’il fût évêque.)

Les combattants se rassemblèrent en foule, il se trouva près de quarante mille hommes avec le corps de Bonchamps, mais on n’avait point de poudre ; l’armée alla coucher devant la Châtaigneraie, qui avait été occupée de nouveau par les répu* biicains. Le lendemain, au point du jour, ta ville se trouva évacuée, tous les Bleus s’étalent repliés sur Fontenay. L’arméê catholique y marcha sur-le-champ et se trouva sur le midi & Pissotte, à trois quarts de lieue de Fontenay ; les Bleus, au nombre dé dix mille, avec plus de quarante pièces de canon, étaient rangés en bataille devant la ville. On fit donner l’absolution aux soldats avant le combat. Les généraux leur disaient : « Mes enfants, nous n’avons pas de poudre, allons reprendre Marie-Jeanne à coups de bâton, comme au commencement ; à

(x) C’est i tort qu’on la crut noble. Son grand-père, Jean-Joseph Guillot, était commissaire général et ordonnateur de la marine è Saint-Malo ; son’père, Frédéric-Joseph Guillot, était commissaire.

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qui courra le plus vite, on ne peut pas s’amuser ici à tirer. » M. 4e Lescure commandait l’aile gauche ; tea soldats ayant un peu de découragement, il fut obligé d’aller en avant, à quarante pas de sa troupe, seul & cheval ; il s’arrêta en criant : Vive U Roi f Aussitôt il reçut six coups de canon & mitraille, on avait visé sur lui comme au blanc ; par un véritable miracle, il ne fut pas blessé, quoique ses habits ussent criblés, son éperon du pied gauche emporté, avec un grand morceau de sa botte, au mollet de la jambe droite ; il se retourna en criant aux soldats : « Mes enfants, les Bleus ne savent pas tirer, vous le voyez bien, allons, en avant, » Les soldats transportés s’élancèrent si vite, que M. de Lescuredut prendre le grand trot pour rester à leur tête ; dans ce moment, les paysans apercevant une croix de mission, se mirent à genoux autour, quoique & portée du canon. Il passa au-dessus d’eux plus de trente boulets. Dans cet endroit, il n’y avait que MM. de Lescure et de Baugé à cheval. Celui-ci dit à M. de Lescure de faire avancer les soldats ; il lut répondit tranquillement : « Laissez-les prier Dieu » (i). Enfin, Us se relevèrent et coururent sur les ennemis.] Pendant ce temps, M. de Marigny faisait tirer avec succès le peu de gargousses que nous avions. M. de la Rochejaquelein s’était mis & la tête de la cavalerie avec MM. de Dommaigné et de Beaurepaire ; ils firent des prodiges de valeur, et Henri un trait au-dessus de son âge : après avoir battu la cavalerie ennemie, au lieu de la poursuivre, il tomba sur le flanc de l’aile gauche des ennemis, qui soutenait le combat avec quelque succès, et par’là, acheva de décider la bataille ; je voudrais savoir d’autres détails sur les circonstances de ce combat, je dis ce que j’en sais (2).

(1) Ce trait est le sujet qu’s choisi M. Robert Lefebvre, premier peintre du cabi* |» Ct teu ^° Ür k P° rtf *** Levure, commandé par Sa Majesté. (Note de

(a) À cette bataille, M. de Leacure prit les deux premier* espions que les Vendéens aient arrêtés : il mit pied à terre pour les saisir, L’aSaire dura cinq quarts 0 heure, on tira tout au plus deux cent cinquante coups de canon. Un bataillon

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Louis de Leseure

Nté A P.VRf# W ? f 5 OCTOBR* 1766

niwsii pftfes M CHOLKt fcB t 5 0CTO6»H 1793 ;

MORT PRλ' Mî FOTmfefcR* r. K 4 NOVEKBRK :

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Les Bleus, épouvantés de l’acharnement des Vendéens, furent mis en déroute complète, en trois quarts d’heure. L’aile gauche, que commandait M. de Lescure, arriva & la porte de la ville ; il y entra le premier, mais les soldats n’osèrent d’abord le. suivre ; MM. de Bonchamps et Forçât l’ayant vu de loin, s’élan* cèrent pour l’accompagner ; il était temps, il se trouvait -aeul et sa position était fort critique. Ces trois chefs réunis eurent la témérité de s’enfoncer dans la ville, au milieu de plus de quatre mille Bleus encore répandus dans les rues, et qui, glacés d’eftoi, se jetaient à genoux et se mettaient & crier grâce. Quand ces messieurs furent sur la place, ils se séparèrent, prirent trois rues différentes, toujours encombrées de volontaires armés ; ils disaient : « Rendez-vous, à bas les armes ; vive le Roil on ne vous fera pas de mal. » Cependant, M. de Bonchamps fut blessé, à peine eut-il quitté M. de Lescure ; un soldat, après avoir mis à terre son fusil en criant grâce< comme les autres, le reprit sitôt qu’il eut passé, tira, lui traversa un bras et la poitrine dans les chairs et lui fit quatre plaies : heureusement, dans ce moment, les soldats entraient en foule dans la ville, suivant leurs généraux. Ceux de Bonchamps furieux fermèrent la rue et massacrèrent environ soixante Bleus qui y étaient, pour ne pas laisser échapper le coupable.

Quant à M. de Lescure, il eut le plus grand plaisir qu’un homme puisse ressentir ; en quittant MM. de Bonchamps et Forest, il avait pris ta rue des prisons, il les fit ouvrir au cri de Vive U Roi, et se jeta dans les bras de M. de la Marsonnièreet des deux cent quarante prisonniers enfermés avec lui. Cet officier et plusieurs des soldats devaient être guillotinés le len» demain même ; il avait soutenu son interrogatoire avec une noblesse et une grandeur d’âme qui méritaient mille éloges..

girondin opposa le plus de résistance ; la majeure partie so Ht tuer plutôt que do m rendre ; te petit nombre fait prisonnier fut mis en liberté quoique temps après. (Note du manuscrit.)

it

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M, de Lescure avait couru les délivrer, de peur qu’ils ne fussent massacrés par les Bleus ; il vola sur-le-champ à une autre prison où étaient les parents d’émigrés et les gens suspects, au nombre de plus de deux cents. Iis avaient vu de loin le combat et, de crainte d’être immolés par les patriotes, ils s’étalent barricadés en dedans. M. de Lescure frappe à coups redoublés en criant : Ouvres de par le Roi, Aussitôt les portes s’ouvrent, les cris de Vive le Roi ! retentissent dans la prison ; tous les captifs embrassent M. de Lescure, sans le reconnaître, quoiqu’il fût parent ou ami d’un grand nombre ; il se nomme, et les quitte pour se mettre & la poursuite des patriotes, ainsi que tous les autres officiers.

Forest avait pris la rue qui menait au chemin de Niort, aussi se trouvait-il en tête. Le grand intérêt était de reprendre Marie-Jeanne, l’idole des soldats ; les Bleus, qui le savaient, faisaient tous leurs efforts pour la sauver. On était déjà à plus d’une grande lieue de la ville ; Forest s’était si fort avancé, qu’il était au milieu de plus de cent gendarmes ; heureusement il avait le cheval, la selle et les armes d’un gendarme qu’il avait tué à un autre combat ; de plus, il n’était pas habillé en paysan, n’avait point de cocarde blanche, et comme dans ce temps la plupart des troupes républicaines étaient remplies de nouvelles recrues sans uniforme, ils le prirent pour être des leurs ; un d’eux, lui frappant sur l’épaule, lui dit : « Camarade, il y a vingt-cinq mille francs de promis pour ceux qui sauveront Marie-Jeanne ; elle est engagée, retournons pour l’empêcher d’être prise. » Effectivement, tous les Bleus retournent, Forest se met à faire le brave, disant qu’il veut être le premier, il file doucement et se trouve à la tête des gendarmes, assez en avant, suivi seulement des deux plus hardis. Quand il est près de nos gens, il se retourne en criant î Vive le Roi / et tue les deux hommes qui le suivaient ; les Vendéens le reconnaissent, fondent sur l’ennemi et s’emparent de Marie-Jeanne, qui était défendue par quelques

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tenay, plein d’esprit et de probité ainsi que M, du Chesnier (1), Salntongeois, qui servait dans les Bleus, homme spirituel, royaliste forcené et d’une bravoure étonnante ; mauvaise tâte avec sang-froid, il n’a point, par cette raison, fait le chemin qu’il aurait dû. Nous prîmes environ trois ou quatre mille prisonniers, on ne savait qu’en faire : les tuer, c’était un acte de barbarie ; d’abord, on leur avait crié : Rendez-vous^ on ne nous fera pas de

  • mal ; et puis, dans ce temps, les Bleus ne fusillaient pas encore

tous les prisonniers. Les retenir, c’était affamer le pays et avoir, au milieu de soi, dans un petit espace de terrain, des ennemis mal surveillés, faute de forteresses et de troupes réglées. On se décida donc à en garder un petit nombre, mais on ne voulait pas que les autres pussent revenir une seconde fois, ni nier qu’ils eussent été pris. On proposa plusieurs moyens, celui de mon père prévalut : on les tondit tous, aux grands éclats de rire de toute l’armée. [À cette époque, on ne connaissait pas encore en France l’usage de porter les cheveux à la Titus.] On les renvoya avec serment de ne point servir contre les royalistes, sous peine d’âtre fusillés, si on les reprenait (loi qu’on a toujours exécutée) ; on tondit aussi tous ceux qu’on garda, afin de les reconnaître, s’ils s’échappaient.

Ce renvoi des prisonniers avait beaucoup d’avantages : dans cet instant, il y en avait de tous les points de la France ; Us apprendraient donc partout, par leur tête chauve, que les Vendéens les avaient battus et pris ; qu’au lieu d’être des brigands destructeurs, ils faisaient grâce, et formaient bien une insurrection royaliste. Il y avait nécessairement, parmi les Bleus, des indi-

(t) FmnçoU-Xavier-Ambroitû Chesnier du Chesne, dit du Chesnler, naquit à Saintes te 5 avril 1769. U servit d’abord dans la marina royale, puis en 179$ rejoignit l’armée vendéenne ; il fut aide de camp et adjudant général de Charette. Le Ro ! lui envoya la croix de Saint-Louis. Arrêté à Bordeaux le 4 mai 1796, U s’échappa de la forteresse de Blaye. Il pensa en 1804 à réorganiser la Vendée ; 11 Bit dénoncé et une commission militaire le condamna à mort par contumace, à Nantes, le 14 décembre i 8 o 5. Après la Restauration, U se retira prés de Saintes, et mourut le 1» avril 1829.

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vidus qui, par aristocratie ou bavardage, parleraient du courage des Vendéens, de leur générosité, de leurs succès, de leurs opinions, de leur projet de rétablir le Roi sur le trône, de leur clémence même envers les acquéreurs des biens nationaux, auxquels on se contentait de dire qu’on reprenait ces biens ; on espérait engager ainsi les autres provinces 4 imiter notre exemple. Pour les y pousser davantage, on fit imprimer une proclamation, faite par ordre du conseil de guerre, et rédigée par le chevalier des Essarta (i) ; elle mérite d’être lue et a été connue de toute l’Europe, car on prit le soin d’en donner plusieurs exemplaires à chacun des Bleus remis en liberté.

(0 Voir a l’appendice, nota II.

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CHAPITRE X

DEPUIS LA PRISE DE FONTENAY, EN MAI i 79 3 JUSQU’À LA PRISE DE SAUMUR (i)

A yant gagné si complètement la bataille et pris une ville aussi considérable que Fontenay, chef-lieu du département de la Vendée, les officiers pensèrent & donner quelque forme & un pays dont la révolte prenait une consistance réelle) on imagina de créer un conseil supérieur (a), On nomma l’évêque d’Agra président ; M. des Essarta père, vice-président ; M. Carrière, procureur du Roi ; on y ajouta plusieurs membres, et on en augmenta dans la suite le nombre ; il y en eut jusqu’à une vingtaine. Voici les noms des plus intéressants : de la Rochefoucauld (3), doyen ; Bernier (4), Bouras-tu 99 «MU-9 juin.

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(3) Jacques*Loutt de la Rochefoucaul d *Bayera, chevalier, seianaur da

2 T’rLT H le 1 ; 8 -* **> * —

/WMP® CourceJlea, généaJog, et hirald.) U

(4) Ne à Daon, prèi ChAteau-Oontier, le 3 i octobre teda. il fut baotiid 1 a le

1 î ‘ Brochu, Ben*

wweranâ.» Devenu évêque, il signait Étlenne-Aïexandw. Docteur en théolog

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seau de la Renolllère (i), Boutillier des Homélies (a), Bodl (3), Lyrot de la Patouillôrc (4), de la Robric, Coudraye (5), Miche* lin (6), Thomas, Paillou, Le Malgnan, Le Noir (7) et Pierre Jagault (8), bénédictin, secrétaire général. Dans le commencement, ce conseil n’était que pour la grande armée ; dans la suite il s’étendit à celles de Bonchamps et de Royrand ; il siégeait à Châtülon. Je dois parler des deux ecclésiastiques qui en faisaient partie : l’un, M. Brin, curé de Saint-Laurent-aur-Sèvre, un des prêtres les plus éclairés pour ce qui regarde la religion et le plus vertueux qu’on pût trouver (9) ; l’autre, le fameux Bcmier, curé de Saint-Laud d’Angers : c’était sans contredit celui de tous qui avait le plus d’esprit ; âgé alors de vingt-neuf ans, il avait déjà écrit de beaux morceaux sur la

curé do Saint-Laud & Angora, il suivit l’armée catholique. Bonaparte l’employa à la pacification de ta Vendée, puis aux négociations du Concordat. Il fut nommé évêque d’Orléans en ï8oa, et mourut & Paris le »» octobre 1806.

(1) Jacques-Joseph Bou tasseau, seigneur de !« RenolUère, né à la Ségulnlèro, prés Cholet, le s septembre 1749, auditeur k la chambre des comptes de Nantes, puis membre du directoire de Maine-et-Loire, mort k Cholet le s avril 1809.

(s) Jacques-François coutillier, seigneur des Homélies, né le ta avril 1754, reçu, en 1781, licencié k l’université de Poitiers, fût ensuite conseiller du Roi en l’élection de Chktillon, et mourut k Mortagne-sur-Sèvré le 96 août 1800.

(3) Victor Bodi, né k Maulevrier en 1780, avocat, recteur de l’université d’Angers, député k l’assemblée provinciale en 1787, Juge au district d’Angers, fut condamné et exécuté k Angers le 9 brumaire an H, 3 o octobre 1793.

(4) François-Jean-Hervé Lyrot, chevalier, seigneur de la Patouiltère, né k Nantes le afi août J 73a, ancien officier, chevalier de Saint-Louis, tué k Savonay le a 3 décembre 1793.

(5) Pierre Coudraye, notaire & Chktillon.

(6) Robert-Jean-Baptiste Michelin, né k Chantoceauxon Anjou, le 10 avril 1738, avocat au parlement, sénéchal et juge ordinaire de la baronnie de Chantoceaux, puis juge de paix, décédé À Drain le 4 septembre tSto.

(7) Joseph Le Noir de Pas-de-Loup, nék Saumur le 18 juin 176a, volontaire aux carabiniers de Monsieur en >776, lieutenant en 1785, retiré du service en 179t. Originaire de ta paroisse de Saix, dans le Loudunois, il habitait le chkteau des Coutures prés Saumur. 1

(8) Pierre Jagault, né k Thouers le 5 octobre 1765, bénédictin de l’abbaye de Marmoutier, décédé k Thouars le 3 : mai i 833.

(9) M. Brin était bon ecclésiastique, vertueux, mais ses lumières étalent médiocre

  • } Il fut constamment nul dans le conseil. (Note du manuscrit.)

Ambroise-Auguste Brin était curé de Saint-Laurent depuis 1790, et vicaire générai de Is Rochelle. Il disparut dans la guerre*

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révolution* Jamais on n’a prêché comme lui, d’abondance ; U montait en chaire et parlait deux heures avec une pureté et surtout une force d’expression que je n’ai vue qu’à lui, et qui étonnait quiconque l’entendait* Jamais U ne manquait l’expression propre et jamais il n’hésitait ; avec cela un grand nombre de citations latines, un son de voix également doux et sonore, seulement un peu monotone dans ses intonations et dans ses gestes* Cet homme, comme on voit, avait le plus sûr talent pour émouvoir ; il écrivait aussi bien qu’il parlait. Son éloquence avait surtout le mérite d’être brillante et persuasive ; elle s’emparait également de l’esprit et du cœur ; avec cela il était infatigable ; son extérieur était tel qu’it devait être. Avec tant de moyens, un zèle toujours renaissant et l’air le plus modeste, il prit en peu de temps un grand ascendant sur le conseil supérieur, sur les généraux, sur te peuple surtout ; il n’était question que de lui* Heureux, si ces belles qualités n’eussent pas été ternies par une ambition démesurée et un désir insatiable de tout gouverner, et s’il n’eût pas joint à tant d’esprit le goût de semer les dissensions. On assuré qu’il écrit l’histoire de la Vendée : dans ce cas, on peut être persuadé que ce sera l’ouvrage le mieux fait et le plus partial qui ait jamais paru (i). Quant à M. Le Maignan (a), chevalier de Saint-Louis, on verra dans la suite que ce

(O d’al ceci suivent l’impression qui m’était restée sur le curé de Saint-Laud, du temps où j’étais à l’armée. Depuis on lui reproche bien des crimes, et, en grande partie, la mort de M. de Marlgny. N’étant sûre de rien, j’avertis que mon jugement sur cet homme célèbre se rapporte au moment dont je parle ; je croie l’avoir Infiniment trop flatté de toute façon, mémo pour cette époque, car son ambition, son désir de se mêler de tout, son plaisir & semer la discorde afin de gouverner, flattant les uns, menaçant les autres, tous ces défauts, dis-je, ont paru en mille occasions, mais petit à petit et toujours en augmentant. J’ai su députa que le curé de Saint-Laud avait fait brûler tous ses papiers, au nombre desquels était son histoire de la Vendée. Il avait fourni les notes sur l’histoire de M. de Beauchamp et l’éloge d’Henri, qui sont dans le troisième extrait de la Galette de France. U était très mat alors et mourut peu de temps après. (Note de l’auteur.)

(a) Louia-Athanaso Le Maignan, chevalier, seigneur de laVcrrie, baptisé le ao août i ?33 à Ntteil-sous-Passavant, prêt Vihiers, fut lieutenant des milices dans la compagnie de Menou, et capitaine le 1*septembre *759. Chevalier de Saint-

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vieux et respectable militaire préféra se battre que prendre place dans le conseil, et fut le modèle des officiers,

Les généraux chargèrent le conseil supérieur de tout.ee qui regardait la police du pays ; on ordonna en même temps qu’il serait nommé des conseils particuliers dans chaque paroisse, parmi les gens les plus probes et les plus sages. Les généraux ordonnèrent aussi que les paysans de chaque paroisse se choisiraient ira commandant qui saurait le nombre de ceux qui se rendraient à l’armée, afin de pouvoir en instruire les généraux et d’avoir la distribution du pain et de la viande. On voulut nommer un trésorier qui fût en même temps commissaire des vivres pour la grande armée. On décida M* de Beauvollier l’aîné à remplir cette charge, malgré sa répugnance ; il en était vraiment capable, mais il ne l’accepta que pour le bien de l’armée, car cela devait le priver d’aller souvent au combat, ce qui était affligeant * pour un militaire. On lui remit la caisse de 900,000 livres en assignats ; il alla s’établir à Châtffion. Il payait sur l’ordre des généraux* Il distribuait des vestes légères et des souliers aux soldats qui étaient pauvres ; il avait une besogne énorme quant aux vivres. Il avait sous lui M. de Nesde (1) pour l’Anjou et M. Morinais pour le Poitou (je ne sais pas bien au juste leurs noms), officiers pleins de zèle, d’intelligence et de bravoure ; ils employaient beaucoup de gens qui n’étaient pas propres à la guerre et qu’on faisait commissaires des vivres (a). On conserva Louis, volontaire dans la grande armée vendéenne, il eut un bras emporté au siège de Granville et fut conduit au Mans ; dans la déroute U fût pria. et massacre, en décembre 179ÜI.

(t) René Lerou do Nesde, de la paroisse de Saint-Cyr*ta-Lande, dans le duché de Thouara, avait épousé Marie-Anne Ernouit de Moralns, Il mourut au château de Morains, commune de Darapierrc près Saumur, le 19 avril 181 1, à l’âge de

soixante-douze ans… «.

(a) U caisse générale de l’armée fut mise entre les mains de M. Cousseau de Lépinay*, qui rendait ses comptes au conseil supérieur. Dans la suite, on envoya

♦ Alexis Conssean de Lépinay. conseiller du Roi en l’élection de CMtlUon, marié en * idéa on de Baudry, fat pris par les républicain* à la Menaatftre, paroisse de Combrsnd. et

todnTavec «femme* éressnïre, sar)s charrette qui le* amenait.

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& M. do Beauvolüer sa place au conseil de guerre et infiniment de considération et d’autorité ; il avait d’autant plus d’ouvrage qu’étant toujours à Chûtillon, on s’adressait à lui pour des milliers d’affaires.

Telles forent les dispositions établies à la hâte ; les généraux s’en occupèrent les trois ou quatre jours qu’ils restèrent à Fontenay. On aurait dû, pour bien faire, le lendemain de la prise de cette ville, marcher sur Niort, -à sept lieues de là ; mais plusieurs personnes voulaient qu’on fût attaquer 'les Sables, quoique cela n’eût pas le sens commun, puisque notre pays restait alors sans défense. D’autres disaient que sûrement le pont de la Sèvre serait coupé pour se rendre à Niort, et que cela présenterait bien des discutés. Pendant ce débat, le lendemain matin de la bataille, on s’aperçut que les paysans s’en retournaient en foule pour raconter leurs prouesses dans leurs villages ; alors il n’était plus temps de se mettre en marche sur Niort. Il aurait fallu partir dès la pointe du Jour, pour retenir les soldats, et il est probable que Niort eût été pris ; peut-être fût-ce un bonheur qu’on n’y allât pas, car une nouvelle armée, et bien plus formidable, venait nous attaquer du côté de Saumur. Fontenay fut abandonné : c’est une ville dans la plaine, sans défense et entourée de paysans patriotes. Il n’y fut commis aucun mai, et même, à la sollicitation des dames nobles de la ville, on relâcha trois administrateurs du département qui avaient été pris.

À peine chacun était-il revenu chez soi pour se réjouir de la

à* comraluaires auprès des armée* pour relever l’état de tout ce qui se trouvait dans le» ville» qu on prenait, et foire tout parvenir dans le paya insurgé. On compta

« C ^ mn * N * re * MM< <do Tbotwr »)*> Bréchard {de Fontenay) *♦

et Trotouin, dont on a tant parlé depuis. (Note du manuscrit.)

W5 : séoémfde r*mir*ït ? CûÏÏ^5Sio F ^ !-

Mil apériteur de la Vendée, pal» Méritoire du comte de Putatye, oui commandait le» cWmn* en Bretagne, plu* tard avocat, It mourut 4 Fontmy-le-< tante le 0 Juin 1819.

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victoire, qu’on apprit que des hussards républicains avaient paru tout d’un coup au milieu du marché d’Argenton-Château. On vint en apporter la nouvelle à MM. de Lescure et de la Rochejaquelein, qui étaient à la Boulaye avec quelques officiers ; ils expédièrent aussitôt des courriers de tous côtés, et se rendirent aux Aubiers, Heu indiqué pour le rassemblement. Là ils surent que les hussards étaient retournés sur-le-champ à Vihiers, où était l’avant-garde de la grande, armée de Saumur. Ils réunirent dans la nuit environ trois ou quatre mille hommes et quelques canons ; ils comptaient aller attaquer Vihiers le jour même où devait arriver le gros de l’armée.

Nous voici à une affaire vraiment merveilleuse : Stofflet leur Ht dire le matin qu’il s’était porté de Cholct, avec soixante-dix Angevins, à Vihiers, il n’y avait trouvé qu’un petit corps de Bleus, les avait battus, et attendait ces messieurs fort tranquillement ; ils se mirent donc en marche sans la moindre inquiétude ; mais deux heures après l’avantage de Stoffiet, les républicains, au nombre de deux mille, étaient venus de Doué l’attaquer, et l’avaient obligé à prendre la fuite, précisément du côté diamétralement opposé à celui par où arrivait M. de Lescure, qu’il ne put avertir. La ville de Vihiers était toute terroriste, à l’exception d’une seule famille. Les Bleus recommandèrent aux habitants de ne point paraître, de fermer portes et fenêtres, et allèrent camper au-dessus delà ville, au milieu d’une hauteur pleine de broussailles ; là ils se cachèrent pour nous surprendre ; effectivement, ils y réussirent. Nos soldats, qui s’avançaient toujours sans ordre, même près de l’ennemi, étaient bien plus en confusion dans une simple marche ; chacun allait à sa guise. On arriva à Vihiers. MM. de Lescure, de la Rochejaquelein et des Essarta étaient à causer ensemble à la tête des paysans ; ils traversent la petite ville, et voyant sur la hauteur un mouvement de gens qui vont et viennent à travers les broussailles, sans pouvoir distinguer quels ils sont, ils ne doutent plus que ce ne soit Stoffiet et

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ses gens ; ils s’avancent pour lui parler* leurs soldats les suivent nonchalamment ; tout à coup une batterie masquée fait une décharge h mitraille à vingt pas, frappe le cheval de M, de Lesçure au poitrail et casse toutes les branches de quelques arbres à côté d’eux ; cependant aucun* des trois n’est blessé. Ils appellent les soldats, se précipitent à leur tête sur les Bleus ; ceux-ci, confondus du courage de ces paysans, qu’ils regardaient comme vaincus d’avance parieur ruse, sont culbutés et s’enfuient à Doué dans une déroute complète, abandonnant plusieurs canons ; les nôtres arrivèrent plus d’une demi-heure après cette bataille étonnante, où nous ne perdîmes presque personne, et on vit le même jour Vihlers pris, repris et pris de nouveau.

Les paysans, les officiers et les généraux de la grande armée y vinrent en fouie, excepté M. d’Elbée, blessé. Dès le lendemain l’armée fut nombreuse, et c’était bien nécessaire ; celle des Bleus, en y comprenant la troupe battue à Vihiers, avec celle de Doué et de Thouars, était de trente-neuf mille hommes, dont plus de la moitié excellentes troupes de ligne. Les Jacobins ne regardaient plus l’insurrection de la Vendée comme une bagatelle, elle leur paraissait si dangereuse qu’ils y envoyaient leurs meilleures milices ; ils venaient même de demander quatre hommes de choix par compagnie de toute l’armée du Nord, ils les avaient fait partir en poste avec d’autres bataillons. Il est vraiment étonnant et pourtant vrai de dire que toutes ces troupes arrivèrent en cinq jours de Paris à Saumur ; tout, jusqu’aux canons, allait en poste ; on avait pris tous les fiacres de Paris, des relais de réquisition se trouvaient sur la route, le reste des hommes se rendait par eau ; enfin ces forces avaient été réunies comme par féerie ; il y avait douze représentants à Saumur. L’armée royale marcha sur Doué ; l’ennemi avait environ douze mille hommes ; on s’attaqua près de Concourson, il pleuvait à verse, les deux partis ne firent pas grand’chose ; en général on se battit avec peu d’ardeur. Cependant nous fûmes vainqueurs, les Bleus se retirèrent

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sur Saumur, abandonnant quelques canons, mais ayant perdu peu de monde (t). Là nous fûmes rejoints par M. de Boispréau, qu’on avait mis de force fourrier dans les hussards ; il fit semblant de vouloir défier les Brigands et déserta en présence des deux armées, au moment où elles allaient se battre. C’était un jeune homme léger, mais plein d’esprit et de bravoure. L’armée devait aller de Doué à Saumur ; outre que le chemin était plus difficile à cause du passage de la petite rivière du Thoüet, mon père représenta qu’il y avait six à huit mille hommes à Thouars, qui ne manqueraient pas de se rendre sur-le-champ au secours de Saumur ; qu’ils y entreraient avant notre attaque, ou bien nous chargeraient par derrière pendant la bataille, et nous mettraient entre deux feux. Il proposa donc de gagner Montreuil-Bellay, entre Thouars et Saumur ; il dit qu’on couperait toute communication entt*e ces deux villes, et qü’on surprendrait les Bleus venant de Thouars, par cette contre-marche ; que d’ailleurs on s’emparerait en même temps d’un pont situé à une lieue de Saumur, sur cette mêiqe petite rivière du Thouet.

On déféra à cet avis ï l’armée fut à Montreuil ; cette ville est sur une hauteur ; il y a une grande porte en face du chemin de Thouars ; mon père la fit fermer, fit ranger derrière une quantité de canons chargés à mitraille et défendre & qui que ce fût de sotv tir de la ville de ce côté. Tout arriva comme il l’avait prévu. Les Bleus, & qui on avait commandé de se rendre à Saumur dans la nuit, avancèrent en désordre à la hâte, et, sans la moindre défiance, montèrent la hauteur jusqu’à la porte (s).

(t) L’armée vendéenne s’acharna, malgré te mauvais temps, h poursuivre les républicain» ; on les eût suivi» jusqu’l Saumur, sans te fitu des redoutes do Bournan, qui força les Vendéens de rétrograder ; il» revinrent coucher à Doué. Deux hussards républicain» désertèrent ; comme ils n’inspiraient pas une grande confiance, on les désarma ; depuis ils ont très bien servi dans la cavalerie, et s’attachèrent à M. le prince de Talmond. M. de Bolspréau était l’un d’eux. (Note du

manuscrit.)…

(a) Les républicains arrivèrent à Montreuil entre sept et huit heures ; Us étalent commandés parle général Salomon. (Note du manuscrit.)

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Alors on l’ouvrit, les canons ürent une décharge, et les Vendéens sc précipitèrent sur les patriotes ; ils les taillèrent en pièces, prirent tous leurs canons et les mirent en complète déroute* Les Bleus, tant par leur propre peur que par celle inspirée aux bourgeois de Thouars par nos paysans, n’osèrent pas s’arrêter dans cette ville, distante seulement de quatre lieues de Montreuil, et s’enfuirent jusqu’à Loudun, mais en très petit nombre ; la plupart étaient tués, les autres couraient à l’aventure, à la débandade. Nous perdîmes aussi du monde 4 cette affaire parce que, se battant de nuit, on tirait les uns sur les autres (i).

Le lendemain matin on délibéra pour savoir comment on attaquerait Saumur ; on voulait attendre l’armée de M. de Bonchamps qui devait arriver dans la journée (2), mais sans lui, car il était retenu par ses blessures. Tout d’un coup on vit les soldats se mettre en marche et prendre le chemin de Saumur. MM. de Lescure, de la Rochejaquelein, Catheiineau, de Marigny, Stofflet sortirent pour voir ce qui se passait ; ils trouvèrent tous les soldats courant et répétant '.'Vive le Roi ! Nous allons à Saumur, Ces messieurs arrivèrent au pont qu’ils avaient feit garder dans la nuit ; la plupart des paysans l’avaient passé, et les premiers n’étaient plus qu’à une demi-licue de Saumur ; ils firent (3) „

allaient être hachés en pièces, ils tâcheraient avec leur armée de sauver la nôtre. Cela tourna bien différemment qu’on ne

(t) Voir a l’appendice, note III.

(a) Les soldats de Boncheraps étaient venu» pour attaquer les Bleus en fianc ; des paysans placés en avant, dans des jardins, les prirent pour des républicains et en blessèrent une soixantaine. L’armée de Bonchamps était donc à l’affaire de Montreuil et s’y battit très bien ; on n’eut pas à l’attendre pour le lendemain. (Note du manuscrit.)

(3) Demi-page volontairement déchirée par l’auteur dans le manuscrit original et dans la copie Beauvais.

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l’avait cru, Dans le fait, comment aurait*oti pensé que quinze mille paysans (car beaucoup de gens de la grande armée étaient retournés chez eux, et l’armée de Bonchamps, croyant l’attaque fixée au lendemain, se mit en marche en apprenant que le combat commençait, se trouva à l’arrière-garde et ne donna pas dans le premier moment), comment, dis-je, aurait-on cru que des paysans, sans avoir pris la moindre disposition pour l’offensive, puisqu’ils avaient marché sans ordre, s’empareraient de Saumur, défendu par un château antique extrêmement fort, seize mille hommes, presque toutes troupes d’élite, et soixante-six pièces dé canon ? On a vu que les soldats, par une espèce d’inspiration, s’étalent mis tous à courir à Saumur ; les officiers furent obligés de suivre l’impulsion, devenue si forte que, malgré leur diligence, ils purent à peine arriver en tête, aux premiers coups de fusil, M, de Lescurc prit le commandement de l’avant-garde, MM. de la Rochejaqueiein et Cathelineau se placèrent à la droite et à la gauche ; M. dé Marigny avait couru à ses canons : dans ce désordre, chacun cherchait à faire de son mieux. Au milieu de cette confusion, M. de Lescure se trouva seul, sans avoir même un officier avec lui ; la lutte s’engagea, et aussitôt il fut atteint, à six pas, d’une balle qui lui traversa de part en part le bras gauche près de l’épaule ; heureusement elle ne toucha pas l’os ; il fut dans l’instant couvert de sang ; les soldats se mirent à crier J « Il est blessé, nous sommes perdus ! » et, se voyant sans chef, ils voulaient prendre la fuite ; mais il se fit serrer le bras avec des mouchoirs, rappela les paysans en leur disant que c’était une égratignure, et resta à les commander pendant sept heures entières que dura le combat ; il se fit panser plus tard dans la ville. M. de Dommaigné fut tué, ayant été renversé de cheval par un coup de mitraille et foulé aux pieds par les hussards et les cuirassiers. Nos cavaliers, n’ayant pas encore eu affaire à cette dernière troupe, furent si effrayés de voir que leurs coups ne pouvaient les blesser, qu’ils s’enfuirent d’abord, abandonnant

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leur chef. Je n’oublierai certainement pas le trait sublime de Loi* seau (1), cavalier de la brave paroisse de Trémentines en Anjou, et qui vit encore ; U défendit M. do Dorwnaîgné tant qu’il put, tua trois hussards sur son corps, et, blessé d’un coup de sabre au bras, ne pouvant d’ailleurs résister seul à la cavalerie ennemie, se laissa tomber de cheval comme mort ; notre infanterie vint charger les hussards et les cuirassiers ; alors il se releva, prit une pique et marcha à la tête des fantassins ; les nôtres, lassés de voir qu’ils portaient des coups inutiles à ces hommes bardés de fer, visèrent leurs chevaux, les démontèrent et tuèrent les deux cents cuirassiers, aucun ne put se sauver ; ils furent aidés par notre artillerie que M. de Marigny dirigea contre cette troupe, [Mon père amena un renfort d’environ six cents hommes ; se trouvant en état d’attaquer, on assaillit le camp de front.]

La vitle fut prise le soir, M. de la Rochejaquelefn y entra le premier, le sabre à la main, avec M, de Baugé ; ils s’élancèrent au milieu des Bleus, allèrent jusqu’au pont de la Loire, et, voyant venir à eux le flot des fuyards, se mirent de côté sur la place de la BiUrnge : là M. de Baugé Chargeait les carabines, et Henri tirait sur cette troupe effrayée ; pas un individu n’eut l’idée de les viser, excepté un dragon qui vint droit à eux, déchargea sur chacun un coup de pistolet et fut tué d’un coup de sabre par Henri ; il fouilla dans les poches du mort, prit ses cartouches et continua de tirer, près d’un quart d’heure. Pendant ce temps, les canons du château faisaient feu sur eux : M. de Baugé fut blessé & l’épaule d’une contusion qui le jeta par terre, Henri le releva, le fit remonter à cheval. Quand tous les fuyards eurent passé le pont, Henri se mit à la tête de nos gens qui les poursuivaient, et les

(1) Michel Loiseau, dit l’Enfer, ni S Triment lue#, breveté lieutenant-colonel « oua la Restauration, mort S Vcrini, pris Vihiers, te 1$ juillet < 833, à l’âge de soixante-quatre ans.

Son frire Jean fut surnommé Berrier parce que, à ta seconde bataille de Coron, U avait tué de sa main plus de vingt volontaires de ta légion du Berry. Il mourut àTrémentineStprisCholet, le t 5 janvier 1818, à l’âge de quarante-sept ans.

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chassa pendant plus d’une lieue sur la route de Tours. Les repré* sentants se tenaient sur les ponts de la Loire et sabraient les premiers fuyards ; la déroute fut bientôt complète, alors ils prirent le galop encore plus vite que les autres, et se retirèrent à Tours. Il y avait deux redoutes hors la ville, sur le chemin de Doué, fort bien faites, avec trois ou quatre mille hommes dedans. M, de la Rochejaqueleln les attaqua dans la nuit et eut l’imprudence de vouloir passer entre les deux redoutes ; son cheval fut tué sous lui, 11 resta là en attendant le jour, mais les Bleus décampèrent sans bruit, repassèrent en désordre par Doué et s’enfuirent à la débandade* M. de Marigny alla lui-même, le lendemain matin, proposer au château de capituler ; il pouvait nous coûter beaucoup de monde, il y avait dedans quatre cent cinquante hommes et beaucoup de canons. Cependant n’ayant pas de vivres et effrayés par la déroute complète des leurs, ils se rendirent à midi, laissant leurs armes, à l’exception des officiers, qui gardèrent leurs sabres et leurs chevaux. Toute la garnison se retira à Tours sans aucune condition, et avec les honneurs de la guerre.. Dans ce combat, on avait mené la fameuse Marie-Jeanne ; elle y fut fêlée, mais ou le cacha aux soldats. Nous prîmes près de quatre vingts pièces de canon, des milliers : de fusils, beaucoup de poudre, cent cinquante barriques de salpêtre. Nous eûmes soixante hommes tués, quatre cents blessés ; les Bleus perdirent dans ce seul combat quinze cents hommes, sans compter les blessés, et nous fîmes onze mille prisonniers dans les quatre batailles que je viens de décrire, données en cinq jours, ce qui. paraîtra sûrement prodigieux. On tondit tous les prisonniers, et on les renvoya avec serment de ne plus servir ; on n’en garda qu’une centaine. On a raconté que M. de Marigny fit & Saumur un tour de force et d’adresse bien singulier : U aperçut un de nos cavaliers qui prenait la déroute, il courut sur lui au grand galop, et, d’un seul coup de sabre, coupa net le coup du cheval, dont la tête et le corps se trouvèrent absolument séparés.

la

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{ On avait enfermé, dans une église qui servait de magasin d’artillerie aux Bleus, une grande partie des armes que nous avions prises ; elle en était remplie. Le lendemain de notre victoire, Henri, s’appuyant sur une fenêtre d’où l’on voyait dans l’église, resta absorbé dans une profonde rêverie pendant deux heures. Un officier vint l’en tirer, lui demandant avec surprise ce qu’il faisait là ; il répondit : « Je réfléchis sur nos succès, ils nie confondent. Tout vient de Dieu. » j

M. de Lescure apprit que le général Quétineau avait été trouvé enfermé dans les prisons du château de Saumur ; il l’envoya chercher et lui dit : « Eh bien, Quétineau, vous voyez comme votre parti vous traite, malgré votre belle défense ! Vous êtes accusé, traîné dans les prisons, vous y périrez» Restez avec les Vendéens qui vous estiment, sans servir avec eux, puisque vous êtes patriote. » Il répondit que, si on le laissait libre, fi retournerait se consigner prisonnier, car 11 ne pouvait croire qu’on le condamnât ; que, s’il restait avec nous, on le soupçonnerait davantage d’avoir trahi son parti, et fi ne pourrait supporter cetté idée ; que d’ailleurs il craindrait qu’on ne fît périr sa femme. Il montra à M. de Lescure son mémoire, qui lui parut assez approchant de la vérité. Il lui dit : « Monsieur, les Autrichiens ont pris plusieurs places de la Flandre, votre révolte paraît devoir réussir, la contre-révolution est faite ; voilà donc la France démembrée et partagée par les puissances I » M. de Lescure l’assura que c’était contraire à l’opinion des aristocrates, et qu’ils iraient combattre contre les puissances étrangères plutôt que de voir U France démembrée. « Ah, dit Quétineau vivement, alors je vous demanderai de servir avec vous, je suis patriote par un amour véritable de la gloire de ma patrie. » Entendant les Bleus prisonniers s’égosiller à crier Vive le Roi, fi courut à la fenêtre et leur dit : « Vile canaille, qui m’accusiez d’être d’intelligence avec les Vendéens et d’avoir crié Vive U Roi, je les prends à témoin que je ne l’ai pas fait une fois ; mais vous, la peur vous

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transporte, votre lâcheté vous rend méprisables. * Ce brave homme s’en fut & Tours, et peu après U fut guillotiné (i).

M. de Lesçure avait une grosse fièvre, U était épuisé de fatigue et surtout du sang qu’il avait perdu ; on l’engagea à se retirer à la Boulaye. Avant de partir, il assembla les officiers et leur dit j « Messieurs, notre insurrection prend trop de consistance, nous venons de faire une trop belle conquête, pour ne pas nommer un général en chef de la grande armée ; comme les généraux les plus ûgés ne sont pas ici, on ne peut faire qu’une nomination provisoire. Je ne veux pas partir sans qu’elle soit faite, je donne ma voix à M. Cathelineau. » Tout le monde applaudit à son choix, excepté celui qui en était l’objet, car jamais homme n’a été si modeste. Cette nomination fut confirmée par MM. d’Elbée, Duhoux d’Hauterive, de Boisy et mon père, qui arrivèrent à Sau* mur quelques jours après : M. d’EJbée avait été retenu jusqu’alors par ses blessures que la fatigue avait Irritées ; il avait en effet voulu se trouver au second combat de Fontenay.

La nomination de Cathelineau avait de grands avantages. J’ai fait connaître ses vertus, son courage, ses talents naturels ; ü était sans la moindre ambition, aimé de toute l’armée ; de plus, il avait commencé la guerre, et ce n’était pas peu politique- de prendre pour général en chef un simple paysan, dans un temps où la France avait la tête tournée par l’égalité, et où l’on prétendait que, si la contre-révolution se faisait, la noblesse rendrait le peuple esclave. Cela pouvait ouvrir les yeux des patriotes et attacher de plus en plus les paysans & notre cause. Il est très sûr que l’égalité est chose si séduisante que, depuis qu’on l’a offerte aux Français, les aristocrates les plus purs en sont eux-mêmes épris ; aussi tous les officiers nobles dans la Vendée s’appliquaient*

fi) Pierre Quctlneau, né «u Puy-Notre-Darae, prè* Montreuil-Sellay, le a 5 août « 756, fut condamné par te tribunal révolutionnaire de Pari» et guillotiné le a 6 ventéw an II, 16 man 1794, Sa femme, Marie-Anne-Catherine Robert, de ta Treille, paroisae de Montreuil-Bellay, le suivit aur Pécha faud le sa floréal, 1 1er mai.

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ils à traiter d’égal à égal les officiers paysans, quoique ceux-ci leur témoignassent beaucoup de respect, [Les uns et les autres, d’ailleurs, n’étalent.pas mieux nourris que leurs soldats ; ils n’emportaient ni plus de bagages, ni plus de provisions, et jamais on n’a mené une vie plus dure.) Du reste Cathelincau, par son excessive modestie, se trouva plutôt obéir aux autres que commander,

Avant que M, de Lescure ne partît, MM. de Beauvollier eurent un grand bonheur : à la tête de trois mille hommes, ils allèrent pour s’emparer de Chinon, où étaient en prison la femme de l’aîné et plusieurs autres dames ; Us trouvèrent la ville évacuée par peur, et ils ramenèrent M w# de Beauvollier à Saumur ; on envoya de la cavalerie à Loudun, et on y enleva sa fille (i). Au bout de trois jours, M. de Lescure partit de Saumur.

Revenons à ce qui me concerne. Il m’arriva d’abord une aventure assez drôle 5 j’allais chez M H# de la Rochejaquelein pendant que tout le mondé était à l’armée ; il me fallait passer par Châtillon. Un M. Baudry (a), bourgeois de la ville, homme un’peu fou, y commandait ; il vient me saluer et se met à causer avec moi. J’entends le bruit du tambour, il me propose dè voir ce que c’est, me conduit dans la rue ; là je trouve deux cents hommes armés, et lui-même tire son épée èt me harangue. Je m’attendais si peu & cela, je crus qu’il devenait fou tout à fait ; je me mis à crier comme une enfant ; cependant je me rassurai et bientôt je m’accoutumai aux honneurs militaires qu’on me tendait et au carillon que l’on faisait dans les paroisses où je passais.

J’avais été faire ma visite en voiture, je n’avais, pas monté à

0) O# envoya À Chinon dnq ou six cents hommes seulement, et À Loudun soixante-quinze. M. de la Rochejaquelein était A leur tête, (Note du manuscrit) (a) Alexandre-Pierre-Marie Baudry, du Plessis, procureur du duché-pairie de ChAtUlo», fil» de Pierre Baudry, conseiller du Roi, procureur des traités, procureur final, et de Marie-Pélagie Barbot il mourut le 3 mars 1823. Agé de soixante-dix-sept ans.

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cheval depuis trois mois, J’envoyai chercher ma fille, que sa nourrice avait cachée, depuis la déroute de Fontenay, dans la brave paroisse de Courlay, chez les Tester, vaillants paysans ; elle ne pouvait venir en un Jour à la Boulaye, je ne pus résister au désir d’aller au-devant d’elle à la Pommeraie-sur-Sèvre, chez l’excellent et vertueûx médecin Durand (i), à trois petites lieues de la Boulaye*. Je fus obligée d’y aller à cheval ; je mourais de peur, quoique j’eusse un homme & pied qui tenait la bride. Le lendemain j’étais à dtner, quand je vis arriver un courrier pour m’apprendre, ce qu’on m’avait caché, la blessure de M. de Lescure ; il venait d’arriver à la Boulaye et m’écrivait lui-même pour me rassurer. Un tremblement général me saisit, et je voulus partir sur-le-champ ; je sautai sur un mauvais petit cheval qui se trouva là par hasard ; je ne donnai seulement pas le temps d’arranger les étriers, dont l’un était d’un demi-pied plus long que l’autre ; je pris un galop si abandonné que, passant près d’un arbre et ne sachant pas mener, la bête, je faillis m’écraser le genou et n’eus que le temps de passer ma jambe du mémo côté que l’autre sans m’arrêter ; les paysans dans les champs me croyaient emportée ; j’arrivai par la grosse chaleur en moins de trois quarts d’heure. Depuis ce jour je n’ai plus eu peur à cheval. Je trouvai M. de Lescure debout, mais avec la fièvre ; il la garda plusieurs jours.

M. le chevalier Charles d’Autichamp vint rejoindre l’armée de M. de Bonchamps, son cousin germain, et bientôt il la commanda en second sous M. de Fleuriot. Il y avait aussi un officier fort estimé, M. de Piron (2), Breton. M. de la Guéri-

(j) pjerre-Marie Durand, mort h la Pommerale-sur-Sèvre le 39 novombre 18ao, à l’âge de soixante-dix-neuf ans.

<3) Les biographe* croient que M. de Piron (de la Varenneï) était du pay* d’ÀnccnU. Il ne noue a pae été possible de découvrir son origine ni de constater son identité, On dit qu’il avait d’abord émigré et avait servi dans les chevau-légers â l’armée des princes, 11 fut pris après la déroute de Savonay et fusillé à Blain, C’était un des officiers tes plus distingués et les plus brillants de la Vendée.

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vière fils (r), Poitevin, excellent sujet, et M. de la Bigotièrc (a), émigré, d’un courage à toute épreuve, se mirent dans la grande armée. M.de Doramaigné étant mort, on voulut nommer un général de la cavalerie ; on hésita entre Forest et Henri Forestier ; ce dernier cependant emporta tous les suffrages, quoiqu’il n’eût que dix-huit ans ; par modestie, il n’en voulut jamais prendre le titre, mais on le regardait comme tel, malgré lui.

Nous trouvâmes tant de salpêtre* et de soufre à Saumur, qu’on chercha à. fabriquer des moulins à poudre ; on y réussit à force de peine, 6 Mortogne et & Beaupréau, par les soins de MM. de Marigny et d’Hauterive. Ce qu’on faisait ne suffisait pas aux besoins de l’armée, à beaucoup près, malgré toute l’économie possible ; cependant c’était toujours une grande ressource et un supplément à ce qu’on prenait aux Bleus  chaque combat. On envoya tous les canons et la poudre & Mortagne, que l’on choisit pour dépôt ; on en fit un aussi k Beaupréau, mais petit. Du reste on n’avait point enlevé de magasin de poudre, ni d’armes, mais tout ce qui était pour le service de l’armée ennemie, et c’était très considérable.

On prit aussi beaucoup de blé à Chinon ; il y avait un magasin de vivres de la république (car, comme je crois l’avoir observé, on ne touchait jamais aux biens des particuliers), on en fit passer une grande partie dans la Vendée. Ce n’était pas toutefois ce dont on avait le plus besoin : c’était de sel, de savon, d’huile et surtout de drogues, on en acheta le plus possible ; quant au blé, aux bœufs, fourrages, etc., la Vendée en abondait.

(i) Louis-Charles Denis de U Guérlviirc fut tué à Laval te a 3 octobre 179 ?. H était fils de Rémy-Charles-Étienne Denis, seigneur du Chiron et do la Guéri vièro, dans la paroisse du Temple en Poitou, receveur des tailles à Chfttillon, et de Louise-Angélique Ayrault, tous deux fusillés au Mans le a6 frimaire an II, 16 dé* cembre 1793. Sa saur, Élisabeth-Charlotte, porta par mariage, en 1796, le nom de la Guériviére & Jean-Fidèle de Bersy, qui avait été blessé et son père tué dans ta garde suisse le to août 179a.

(a) Le chevalier de la Blgotière, sieur de Perehambault en Anjou, et son frère, furent pris après la bataille du Mans et fusillés, en décembre 1793.

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Un jeune homme eut l’intelligence d’imaginer un excellent savon avec la cendre de bois blanc d’un an, des fèves et du suif ; je regrette de ne pas savoir les quantités et les procédés ; le besoin rend inventif ; par exemple, au lieu de styrax et de digestif (i), on mettait sur les blessures d’armes à feu un onguent fait avec un. jaune d’oeuf et du beurre frais, battus ensemble ; rien n’est bon pour les brûlures de poudre, comme de l’eau dans laquelle on a fait éteindre de la chaux.

Les étoffes nécessaires ne nous manquaient point ; nous avions de gros drap de pays, des siamoises, des toiles, des mouchoirs rouges en quantité : il y a une multitude de fabriques de ce genre dans la Vendée. Les mouchoirs rouges étaient devenus d’un usage général pour les hommes et les femmes, depuis le combat de Fontenay : on avait su que M. de la Rochejaquelein, en ayant toujours un sur la tête, un au col et plusieurs à la ceinture pour mettre des pistolets, avait été désigné aux Bleus sous ce costume pour qu’ils le visent. Les officiers le supplièrent de les quitter, et, n’en pouvant venir 4 bout, ils en prirent tous, cela devint une mode générale ; avec leur habillement, qui était pour presque tous un gilet et des pantalons, chacun 4 sa fantaisie, des bottes, un "chapeau rond et un grand sabre à la hussarde, les jeunes gens avaient l’air de brigands, comme les Bleus les nommaient.

(t) Styrax, baume tiré de l’allbouficr. Digestif, onguent fait, d’opr&i Amb. Paré, de jaune d’œuf, do térébenthine et d’huile rosat.

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CHAPITRE XI

DEPUIS LA PRISE DE SAUMUR

VERS LES PREMIERS JOURS DE JUIN JUSQU’À LA DÉROUTE DE CHATILLON-SUR-SÊVRE (i)

t


J üsqü’a l’époque où nous sommes, la grande armée n’avait eu aucune relation avec M. de Charctte (a), ce fut M. de Lescure qui en établit Étant arrivé à la Boulaye, il apprit 1

par oui-dire que Charctte avait pris Machecoul et en avait chassé c

les républicains, qui s’en étaient rendus maîtres quelque temps auparavant ; le combat s’était donné à peu près le même jour que celui de Saumur, et il avait duré sept heures ; c’est sûrement le plus beau combat de l’armée de Charette, du moins de notre temps* M. de Lescure, sentant l’Importance d’unir tous les chefs de la Vendée pour agir de concert, envoya un courrier à ML de

(i) g juin-3 juillet 1793.

(a) François-Athanase Charctte do la Contrle, né à Couffé, prés Ancenis, le ai avril 1763. Ancien officier de marine, il prit le» armes au cb&teau do Fonte* clause, près la Garnache, en bas Poitou, Après s’être couvert de gloire, admiré autan^que craint de ses ennemis, U fut blessé et fait prisonnier le #3 mars 1796, près la Chabotterle, paroisse do Seint-Sulpicc-tc-Verdon, et fusillé à Nantes le 9 germinal an IV, 09 mars vjcfi. Il était le grand-oncle du général Athanaso de Charette, l’héroïque commandant des souaves pontificaux, colonel dos volontaires ae l’Ouest dans la campagne de France 1870*71.

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Charette, avec une lettre extrêmement polie pour le féliciter de sa victoire ; celui-ci lui répondit par un compliment sur celle de Saumur ; les deux lettres exprimaient mutuellement le désir d’établir une correspondance, pour le bien du pays. M. de Leacure fit part aux autres généraux de sa démarche ; ils étaient toujours à Saumur et avaient envie également de garder cette place et d’aller attaquer Nantes. Gomme ceci devait être un grand avantage pour l’armée de Charette, Ils lui firent demander de les aider dans leur entreprise ; mon père fut chargé de la démarche* Il lui offrit de la poudre et des canons, il les accepta, et depuis nous lui en donnâmes souvent, ainsi qu’aux petits cantonnements près de Nantes. Son armée, placée de manière & rester sur la défensive, les nôtres la couvrant, pouvait difficilement se procurer des munitions, au lieu que nous en trouvions dans toutes les villes dont nous nous emparions.

Saumur pouvait être regardé comme la clef de la Vendée, du côté du [nord ; cette place rendait maître de la Loire, et sa position, naturellement très forte, augmentait son importance. On voulut y mettre, pour commander, M* de Laugrenière (i), mais comme c’était un officier très médiocre et point aimé des soldats, on engagea M. de la Rochejaqueleln à y demeurer quelque temps ; on promit & ceux qui resteraient, l’étape et quinze sols par jour ; jusque-là on ne leur avait jamais rien donné ; on leur dit même qu’ils pourraient se relever tous les huit jours, quatre par paroisse. On verra bientôt que, malgré tous ces avantages, on ne put les retenir.

L’armée partit de Saumur ; Stoffiet eut la folie de faire proclamer, sans en avoir reçu l’ordre, que quiconque resterait dans la ville serait un lâche : cela commença à faire sortir beaucoup

(t) Dominique-Alexandre Jaudonnet, chevalier, seigneur de Laugrenière, dans la paroisse de Boisrné, près Bressulre, et de Orenouiilon, dans la paroisse de Moutiers, près Argenton-Chàteau. Nè le 10 décembre 1745» il était mousquetaire de la garde du Roi en 1763, et se retira en 1767. Fait prisonnier après la déroute de Savenay, Il fut guillotiné à Nantes te aS nivôse an il, 14 janvier 1794.

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de paysans, cependant Henri en garda mille & douze cents, L’armée se porta sur Angers, que les patriotes épouvantés abandonnèrent ; ils avaient tant de peur des Vendéens, qu’il arriva une histoire presque incroyable : quatre jeunes gens, MM, du Chesnier, de Boispréau, Magnan, mauvais sujet de* je ne sais quel pays, plus tard enfermé pour pillage, et un outre (i) dont j’ai oublié le nom, eurent l’audace d’aller seuls à la Flèche, distante de dix lieues d’Angers ; ils arrivent criant Vive le Jlot\ entrent à la municipalité. M. du Ghesnier dit aux administrateurs que l’armée royale marche sur Paris, qu’elle devait passer tout entière par la Flèche, mais qu’ayant une bienveillance particulière pour la ville, il a obtenu des généraux d’y envoyer une seule colonne de quatre-vingt mille hommes, qu’elle arrivera le lendemain ; qu’en conséquence il est venu préparer les logements et l’étape ; qu’il a laissé deux mille hommes de cavalerie à une demi-lieue, pour ne pas effrayer les habitants, toujours à cause de ses sentiments pour la ville. Après ce discours prononcé avec gravité, 11 se fait donner toutes les écharpes municipales, se les passe en ceinture, fait mettre le feu & l’arbre de la liberté par les municipaux, les fait marcher sur la cocarde, crier Vive le JRot\ et donne des ordres pour qu’on boulange dans toute la ville. Chacun s’empresse de lui obéir, et it va dîner avec ses camarades dans une auberge, fort tranquillement ; mais, à la fin du repas, une servante monte et leur dit : « Messieurs, il vient d’arriver un marchand colporteur par le chemin d’Angers ; on lui a demandé s’il avait trouvé la cavalerie des royalistes près de la ville, il a assuré n’en avoir point vu ; on commence à murmurer, on parie de vous arrêter, on dit qu’il y a à parier que vous êtes seuls. Si c’est vrai, vous n’avez que le temps de vous enfuir. » Ces messieurs la remercient, disent qu’ils vont chercher leur cavalerie et qu’ils reviendront dans une demi*heure ;

(i) M. Dupérut,

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Us sautont sur leurs chevaux et arrivent à Angers raconter leur bravade, tout chamarrés d’écharpes tricolores.

Comme Angers est le siège d’un évêché, M, l’évêque d’Agra s’y rendit pour officier ; Il voyageait avec une simplicité digne d’un apôtre. Il allait à cheval, suivi d’un prêtre et d’un domestique portant une crosse de bois doré. Il chanta à Angers une messe solennelle, et, pour gagner les patriotes de la ville et leur prouver que les prêtres prêchaient l’humanité, on fit une espèce de mise en scène convenue entre les généraux et lui. On avait condamné à mort deux canonniers républicains ; au moment où on allait les fiisiJler, l’évêque vint intercéder pour eux, on opposa beaucoup de difficultés, parce qu’ils étaient réellement coupables ; alors il fit semblant de se jeter aux genoux des généraux, et leur grâcô lui fut accordée.

M. de la Rochejaquelein se rendit aussi à Angers, où il eut une dispute avec M. de Hargues (t), bourgeois de la Châtaigneraie, excellent officier ; ils voulurent se battre, on les en empêcha pour le bon exemple. Que serions-nous devenus si les plus braves officiers et soldats eussent été ainsi à l’hôpital ? D’ailleurs l’armée portant le nom de catholique, cela ne pouvait convenir avec le duel.

Le prince de Talmond (a), émigré, second fils du duc de la Trémoïlie, rejoignit l’armée à Angers. C’était un jeune homme de vingt-cinq ans, de cinq pieds dix pouces, gros, d’une figure charmante, goutteux ; il était très braye et tout dévoué, naturellement orgueilleux ; il fut d’autant mieux reçu, que son père (3) et

(1) Augustin do Hargucü d’Êtiveau, d’une famille venue de Hollande À la Rochelle au commencement du xvt* siècle, naquit au Puy-Limousin, près la Châtaigneraie ; fait prisonnier À la bataille d’An train, le as novembre 1798, U fut exécuté.

(a) Antoine-Philippe de La Trémoïlie, prince de Talmond, né à Pari» le 87 septembre 176S, fait prisonnier près de Fougères, te 28 décembre 179 ?, fut exécuté le . 37 janvier 1794, à Laval, dans la cour du château.

(3) Jfean-Brctagne-Charles-Godefroy, duc de La TrémoUlo et de Thouars, Comte de Lavai et 4 e Montfort, baron de Vitré, né le 5 février 17*7, d’abord mousquetaire,

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sa belle-soeur, M lk de Châtlllon, femme du prince de Tarentc (i), son frère, étaient seigneurs de plus de trois cents paroisses en Poitou. M. de Talmond fut sur-le-champ nommé général de la cavalerie, à la grande satisfaction de M. Forestier.

L’armée marcha de là sur Nantes, mais, quoiqu’elle fût réunie à celle de Bonchamps, les deux ensemble étaient peu nombreuses ; plusieurs personnes prétendent qu’elles ne formaient que huit mille hommes. J’ai déjà dît qu’il était impossible de retenir les paysans sous les armes ; ils avaient la rage de s’en retourner chez eux au bout de peu de jours, et ils étalent alors presque tous dans leurs foyers ; déplus, il n’y avait pas beaucoup d’ardeur pour aller attaquer Nantes ; cette ville n’étant pas de la région opposée à la grande armée, les soldats n’en sentaient pas la nécessité. Enfin presque tous les jeunes officiers poitevins étaient restés avec MM. de Lescure et de la Rochejaquelcin, ce qui diminuait la bonne volonté des paysans, car ils aimaient

beaucoup à être commandés par les jeunes, surtout par ceux de leur pays.

On avait décidé, avec le corps de Charette et celui de Lyrot et d’Esigny, que l’attaque de Nantes se ferait à deux heures du matin, le 29 juin. Ces troupes désiraient vivement prendre Nantes, qui était le centre d’où les républicains partaient pour les combattre : aussi on dit que l’armée réunie formait vingt*cinq mille hommes, les soldats de cette région s’y étant portés en foule. Mais comme la Loire défend la ville de ce côté, ils devaient se borner à la canonner, en attendant que la grande armée, entrée

colonel de» grenadiers de France, maréchal de camp en 1770, mort à Chambéry en oavote, le 19 mal 179a.

« < ;|jf u, #e -Emma»ud|e de Chilien, fille de Louis-Gaucher, duc de Châtlllon, et d Adriennc-hmille-FcIlclté de la Baumc-lc-BIanc ; mariée le 20 Juillet 1781 à Uiarles-Bretagne-Marie-Joseph, prince de Tarentc, puis duc de U Trémollle.

« / ? !*, * baronni * de Mauléon en Poitou, actuellement Chôtillon-sur-Sèvrc. avait été érigee en duché-pairie, le u avril 1736, en faveur d’AlexU-Madelelne-Rosalie, comte de Châtlllon, chevalier des Ordres, lieutenant général, gouverneur du Dauphin fils de Louia XV. *

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dans (es murs, eût déblayé jusqu’aux ponts ; ainsi la plus grande partie des troupes se trouvait inutile au commencement de l’action. Un premier malheur fut la résistance opposée par les patriotes â Nort, petite ville entre Ancenis et Nantes ; on s’y battit dix heures et on s’en empara. Pendant ce temps, les canons de Charette et de Lyrot avaient commencé leurs décharges à deux heures du matin, comme on en était convenu ; les nôtres n’y répondirent qu’à huit heures, les patriotes eurent tout le temps de se rassurer et de prendre des mesures. Le général Beysser (r), ci-devant charlatan, commandait ; le combat dura dix-huit heures. Les Vendéens entrèrent dans les faubourgs. [Nantes allait succomber, les Bleus commençaient à fuir par la porte de Vannes, l’intrépide Cathelineau avait même pénétré dans la ville jusque sur la place de Viennes, & la tête de quelques centaines d’hommes, la victoire était dans nos mains. Ce fut dans ce moment décisif, que deux accidents firent tout changer de face. Le général en chef fut blessé & mort, d’une façon incroyable ; une balle lui entra par le coude, comme il avait le bras levé, et lui tomba dans la poitrine ; les Vendéens désespérés l’emportèrent, abandonnant le faubourg qu’ils avaient enlevé.] Tout fait croire qu’ils auraient pris la ville, malgré la défense des habitants et d’une nombreuse garnison, sans une étourderie impardonnable du prince de Talmond.

On avait résolu dans le conseil de guerre, tenu avec plus de soin qu’à l’ordinaire, de laisser le chemin de Vannes libre, pour permettre aux Bleus de s’enfuir par là et éviter une résistance trop opiniâtre. Bien des gens se défendent jusqu’à la dernière extrémité, s’ils ne voient aucun moyen de fuir, qui abandonneraient leur poste s’ils avaient la possibilité de le quitter. Effectivement, l’apfês-midi, beaucoup de patriotes commencèrent à filer

(O Jean-Michel Beysser, né le 4 novembre 1753 à tUbeauviilé en Alsace, avait été chirurgien-major au service do la Compagnie des Indes hollandaises ; général de la République, it fut guillotiné à Paris le 24 germinal an II, i 3 avril 1794.

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par te chemin de Vannes ; mais M. de Talmond, après avoir lui* même écrit et signé la délibération du conseil de guerre, courut prendre quelques troupes et deux pièces de canon, les dirigea contre les fuyards et les força à rentrer dans la ville, emporté par une ardeur qui lui ôta toute réflexion.

Nos soldats, épuisés de fatigue, ne sachant qu’attaquer de vive force, s’en retournèrent tous pendant la nuit, et emmenèrent leurs canons sans en avoir perdu un seul ; ils ne furent point poursuivis, s’en allèrent chacun chez soi, traversant la Loire en bateau. Un des chevaliers de Fleuriot eut la jambe cassée : H mourut, ainsi que Cathelineau, peu de jours après ; tous deux furent extrêmement regrettés de toute l’armée. Les deux messieurs de Fleuriot étaient chevaliers de Saint-Louis et commandaient en second l’armée de Bonchamps, et en chef quand il était blessé. Celui qui fut tué à Nantes était !c plus estimé des deux frères. M. de Talmond eut la tête de son cheval fracassée d’un boulet de canon et fut légèrement blessé à la lèvre par un os du crâne de ce pauvre animal. Mon père faillit tomber sous une décharge d’artillerie, dont cinq ou six boulets l’entourèrent à la fois et de si près, que tout le monde le crut mis en pièces ; il périt peu de soldats. M. de Bonchamps était toujours retenu par ses blessures.

Pendant que ced se passait, il nous arriva bien des aventures. On avait formé, pour garantir le pays, un petit camp de paysans à Arttailloux, bourg entre Bressuire et Parthenay. Il y avait trois ou quatre cents hommes commandés par M. de Richeteau (i), gentilhomme du pays ; comme les soldats ne le connaissaient pas, ils voulaient tous s’en aller. Cependant on savait que Biron (a)

(i) Probablement Armand-Constantin do Richeteau, seigneur de la Buratlère, vjul fit la campagne d’outre-Loire, fut pria après Savenay et condamné à mort le 4 nivôae an 11, 34 décembre 1793, par te tribunal révolutionnaire de Nantes, comme « ci-devant noble et chevalier.

(s) Armand-Louis de Cornant, né te »5 avril 1747, duc de Lauxun, puis de Biron, reçut la croix de Saint-Louis après ta campagne de Corse, en {769. Colonel du

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était à Niort, avec une armée qui augmentait tous les jours et fut portée à vingt-cinq mille hommes ; il y avait des troupes à Saint-Maixent, et on craignait qu’il n’en arrivât d’un moment & l’autre à Parthenay. On envoya courrier sur courrier à M, de Lescure ; il fit dire à Saumur, à MM. de BeauvolUcr, de Baugé, au brave chevalier de Beaurepaire et autres, de se rendre à Amailloux ; il partit lui-même, mais malgré nous, car il était depuis huit jours seulement à la Boulaye, et l’eschais de sa blessure n’était pas tombée en entier ; il avait le bras en écharpe et ne pouvait aller qu’au pas : je voulus absolument l’accompagner.

Nous nous arrêtons, après deux jours de marche, & Cllsson, et le lendemain nous arrivons à Amailloux, à deux lieues de lù. Nous y trouvons quelques officiers et M. ***, jeune, petit, gros, blond, en habit de velours bleu avec des boutons à paillettes, une bourse, et son chapeau sous le bras ; il était vraiment risible. Le lendemain, nous entendons une grande rumeur parmi les paysans ; nous les voyons tenant deux volontaires ; pensant que ce peut être des déserteurs, nous courons, M. de Beauvollier et moi, les rassurer. Effectivement, c’étaient deux chasseurs de la légion du Nord ; Us avaient fui de Saint-Maixent et avaient été poursuivis pendant cinq lieues : Us étaient arrivés hors d’haleine et étaient fort effrayés de se voir tirés de tous côtés par des paysans armés, les uns leur disant de crier Vive le Roi, les autres les appelant traîtres et voulant s’en défaire. Nous les prîmes sous le bras et les menâmes à M. de Lescure, qui était sur son lit. 11 les interrogea ; c’étaient deux beaux jeunes genB, l’un, nommé Cadet, raconta d’un air fort gai qu’il servait depuis longtemps dans la légion du Nord, mais qu’it était aristocrate et voulait se battre pour le Roi ; l’autre avait l’air timide et embarrassé ; il dit

régiment royal* dragon* en 1776, U commanda un corp* d’armée en Amérique. Général de 1 à République française, il fut condamné à mort par 1 à Convention et exécuté la 11 nivéto an II, 3 s décembre 1793. En montant à l’échafaud, il alécria : « J’ai été infidèle à mon Dieu, à mon Roi, & mon ordre. Je meurs plein do fol et de repentir. *

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qu’il était émigré, mais point qu’il était noble, et prétendit avoir été bas officier du régiment de la Châtré. Son air le fit soupçonner, M. de Lescurc recommanda de le surveiller ; on sut dans la suite qu’il avait caché son vrai nom ; c’était le bravo chevalier de Solithac (i) ; il a depuis été, je crois, général d’un parti de chouans,

M. de Lescurc se trouva avoir avec lui environ sept cents paysans ; il en attendait d’autres et Ü savait aussi que plusieurs paroisses des environs de Parthenay voulaient se révolter. Il se détermina donc h aller occuper cette ville, où devait le joindre M. Girard de fieaurepaire, commandant de la Châtaigneraie ; jusqu’alors de l’armée de Royrand, U désirait se réunir à la nôtre et avait fait dire qu’il amènerait du monde, et surtout de la cavalerie, & M. de Lescure. Celui-ci avait environ quinze cavaliers, M. de Beaurepaire vint avec cent cinquante. En conséquence, M. de Lescure le chargea de faire des patrouilles toute la nuit, â moitié chemin de Saint-Maixent, le lui envoya recommander de nouveau à onze heures du soir, ht mettre quatre pièces de canon chargées & mitraille derrière la porte de la ville, sur le chemin de Saint-Maixent, et se coucha accablé de lassitude (a). Les

(0 George*- Marcelin Chabron, chevalier, seigneur de Solühac, né & Saint-Pau* lien en Velay le m octobre *769. Après avoir fait ta guerre de Vendée, U rejoignit les chouan* en Bretagne. Député de la Haute-Loire tous ta Restauration, il mourut ie ao novembre tfiag.

(a) Pendant cette occupation de Parthenay par M. de Lescure, M. de Bauge avait fait fermer en pierre les deux portes latérales de Parthenay ; U n’y avait de libres que celles de Saint-Maixent et de Thouara. On fit mettre à la porte de Saint-Maixent deux pièces de canon, on plaça des avant-postes assez loin, on commanda aux patrouilles do monter d’heure en heure sur la route ; celle de minuit à une heure ne se fit pas, et cela fut cause de la surprise. Il y avait en outre un poste établi hors de la ville, k la grande auberge. On avait donné ordre de crier Qui vive ? et de demander ensuite : Qui m’a mis en faction ? La réponse devait être : M. de Les* sure. Quand Westermann arriva, la sontinelie cria, on répondit : Royaliste ; mais celui qui s’approcha brûla la cervelle au paysan. Iis arrivèrent à un petit poste, ils tuèrent deux ou trois hommes, les autres échappèrent, ainsi que tous ceux qui. étaient au corps de garde de la grande auberge. Les coups de canon réveillèrent MM. de Lescure et de Bougé. Ce dernier monta tout de suite à cheval, courut à la porte de la ville ; elle était entr’ouverte et les canons abandonnés ; c’est en sortant qu’il fut blessé k la Jambe gauche. Hors des portes, il parla ensuite aux républl-

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officiers de la grande armée, très fatigués aussi, se fièrent à M, de Beaurepaire ; malheureusement il n’avait pour lui que la bravoure, il manqua de vigilance et fut se reposer, sans penser à faire des patrouilles. À trois heures du matin les Bleus arrivèrent sans bruit de Saint-Maixent et se trouvèrent dans la ville avant qu’on ne s’en fût aperçu. Tous nos soldats étaient couchés, et pas de sentinelles, comme k l’ordinaire ; car, comme je l’ai déjà dit, malgré tous les efforts des généraux, on n’a jamais pu leur faire monter la garde ; même en payant. Un brave cavalier, nommé Goujon, mit le feu à deux pièces, et se fit tuer sur place en se battant comme un lion. Les Bleus étaient déjà répandus dans toutes les rues, avant que nos soldats ne fussent éveillés ; la surprise, la confusion régnaient parmi eux, l’obscurité y mettait le comble. Ils sortaient des maisons, les balles sifflaient dans les rues ; Us ne songèrent point à se mettre en défense, chacun s’enfuit. M. de Lescure eut beaucoup de peine à se sauver, h cause de sa blessure. M. de Baugé, en descendant la rue au galop, eut un os de la jambe cassé par une balle, son cheval fut tué, et lui tomba dans la petite rivière qui est au bas de la ville ; on l’en retira cependant. Nous perdîmes quatre pièces de canon et soixante-dix hommes, tant tués que blessés ou prisonniers.

Heureusement pour moi, M. de Lescure n’avait jamais voulu me laisser venir avec lui à Parthenay, j’étais retournée à Clisson. À cinq heures du matin, un cavalier qu’il m’avait envoyé pour me prévenir, y arriva & bride abattue ; la peur lui avait si bien fait perdre la tête, qu’il croyait les ennemis à ses trousses, et, dans le fait, ils n’osèrent point poursuivre ; cet homme frappa à ma

mini qui le prirent pour un dos Jeu» ; ensuite il tourna à droit» pour psMar U rivière f alor» tes républicain* Je reconnurent, tirèrent. »ur lui, mais mob l’atteindre. Comme on avait Ait battre la générale, tou* les paysans se levèrent, mais au lieu de s’avancer vers la porte de Saint-Maixent, Us prirent ta fuite par celle de Thouars. Les républicains se contentèrent de les canonner do loin, et ils n’entrèrent dans la ville que le matin, après le lever du soleil. M. de Lescure blessé eut beaucoup de peine A trouver ses habit* et & se vêtir, n’ayant alors aucun domestique avec lui. (Note du manuscrit.)

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porte à coups redoublés, en criant de toutes ses forces : « Sauvez-vous, madame, sauvez-vous ; de la part de M. de Lescure ; nous avons été surpris et battus à Parthenay, sauvez-vous ! » Je devins tremblante comme la feuille, je n’eus que le courage de demander si M. de Lescure était blessé, le cavalier m’assura que non ; je lui dis de réveiller tout le monde et de faire sceller mes chevaux ; je m’habillai si vite que jéne pris pas le temps d’attacher mes jupes, je sortis de ma chambre les tenant de la main et courant de toutes mes forces. Je trouvai dans la cour une vingtaine de faucheurs, je leur criai : « Mes amis, ce n’est pas le moment de travailler, mais de vous battre. » Je saisis par le bras un vieux maçon de quatre-vingts ans qui se trouvait là par hasard, je le priai de me conduire dans une métairie à moi, dont j’oubliais le chemin. Je l’entraînai sans attendre sa réponse et je tâchai de faire courir ce bon vieillard. J’arrivai tout essoufflée à la métairie, j’avais pour ainsi dire porté le bonhomme d’un bras, tandis que de l’autre jç tenais toujours mes jupes. On amena les chevaux, et on m’apprit que le cavalier avait eu trop de peur, il n’arrivait aucun fuyard. M. de Lescure était encore & plus de deux lieues de Clisson, et revenait au pas sans être poursuivi.

Cependant je montai à cheval et allai déjeuner à Courlay, de là dîner au Pin, enfin j’arrivai à Chôtülon sur les cinq heures. La ville était consternée, le bruit courait que M. de Lescure et moi avions été pris avec quinze cents hommes. Je fus tout étonnée, en arrivant, d’entendre crier de tous côtés : La voilà/ la voilà / Tout te monde m’entoura et me suivit au conseil supérieur ; là je racontai ce qui était arrivé et rassurai chacun, ayant eu le temps de calmer ma ridicule peur. Puis je partis pour le château de la Boulaye, où était ma famille ; je rencontrai à moitié chemin maman, dans une voiture à bœufs. Elle me croyait aux mains de l’ennemi, sa douleur et sa tendresse lui avaient fait perdre la tête, au point de se mettre en route pour Niort, afin d’y périr avec mol, pensant qu’on allait m’y guillotiner. Je la trouvai fondant

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en larmes, elle ne pouvait se fier à ses yeux en me revoyant. Je lui demandai d’où elle avait appris d’aussi étranges nouvelles ; cite m’expliqua que le chevalier de Concize (i), de l’armée de Royrand, était arrivé par hasard après dîner avec quatre cavaliers, tous en manteaux bleus. Elle avait dit en badinant à M. d’Auzon :

< Voilà peut-être des cavaliers patriotes », celui-ci avait couru se cacher, l’avait laissée seule ; M. de Concize, ne la connaissant point, avait annoncé que j’étais prise, et aussitôt elle avait voulu se mettre en route, mais avait été forcée d’attendre une heure pour avoir des bœufs, ne pouvant trouver M. d’Auzon pour en donner l’ordre ; à force de le chercher, on était parvenu à le dénicher tapi dans une armoire. Nous finîmes par rire du courage héroïque que lui et moi avions montré dans cette journée.

M. de Lescure retourna à Parthenay quelques jours après, et trouva la ville évacuée : ce ne fut donc qu’une promenade. Les paysans rentrèrent chez eux à la hâte ; ce fut, je crois, à cette époque, que mon mari emmèna en otage deux femmes d’administrateurs, et les tint quelque temps consignées comme prisonnières à Châtillon. (Il est possible que je me trompe, et peut-être n’est ce pas alors que M. de Lescure retourna à Parthenay.)

Pendant ce temps, M. de la Rochejaquelein, resté à Saumur avec quelques jeunes gens, voyait tous les jours diminuer le nombre de ses soldats ; tous s’en allaient l’un après l’autre, ils ne pouvaient se décider à ne point revoir leurs métairies. D’ailleurs, depuis le combat de Saumur, leur ardeur était diminuée, ils croyaient bonnement la contre-révolution faite. Henri envoyait dans l’intérieur du pays tous les canons et la poudre qui étaient

(i) C’était Philippe Grcllor de Concile, né te ag août 1749 au Boisniard, paroisse de la Verrie, prés Mortagne-sur-Sèvre, qui, le 16 floréal an X, 6 mai 180s, signe & l’acte de naissance de sa petite-nièce, Louise-CamUle-isaùre Rivet de ta Thibaudicrc, au Petit-Bourg des Herbiers. Ou son frère Joseph-Martial G relier de Concise, baptisé à Saint-Louis de Rochefort, le 8 mars 1751, chevalier de Malte de minorité. Ils étalent Aie de Charles-Philippe Grelier, écuyer, seigneur de Concise, près tes Herbiers, lieutenant des vaisseaux du roi, et de Catherine-Char lotte-Cécile des Mesllers,

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dans la ville. Il y avait quinze mille habitants, tous patriotes ; ils s’aperçurent bientôt de la faiblesse de la garnison, on fut obliges d’user de stratagème : la nuit, les officiers couraient à cheval et se criaient À chaque instant et dans toutes les rues : Qui vive Ÿ Ils répondaient : Armée catholique. Ce manège faisait croire qu’il était arrivé du monde et maintenait les habitants, mais cela ne pouvait durer longtemps ; il était venu trois mille Bleus à Chinon. Enfin M. de la Rochejaquelein se trouva, lui neuvième, dans la ville, qu’il fut obligé de quitter, emmenant deux canons, les seuls restés à Saumur ; il les jeta dans la rivière à Thouars, Il arriva & Amailloux, en même temps que M. de Lescure s’y rendait de Parthenay.

. Quelques jours après, j’allais dîner & Chàtillon, où étalent MM. de Lescure, de la Rochejaquelein et quelques officiers poitevins ; la première chose que j’y appris fut que le feu était au château de Clisson ; je reçus fort tranquillement cette nouvelle. Depuis le commencement de la guerre, nous nous attendions à cela, mais nous n’avions pas voulu faire démeubler le château, de crainte d’effrayer les paysans : le sacrifice était fait. Voilà comme cela se passa ; Westermann (i), à la tête de dix mille hommes détachés de l’armée de Lauzun, avait surpris les Vendéens à Parthenay ; de là il se rendit à Amailloux et y mit le feu ; c’est le premier village qui ait été brûlé, comme mon château fut le premier incendié. D’Amailloux, les Bleus allèrent, au nombre de quinze cents, à Clisson, à neuf heures du soir. Une vingtaine de paysans cachés dans le bois leur tirèrent quelques coups de fusil ; cela les effraya d’abord, mais ensuite ils revinrent et prirent des femmes qui s’y trouvaient, mais ne leur firent point de mal ; ils n’étaient pas alors aussi cruels qu’ils le devinrent ;

(0 François-Joseph Westermann, né an 1764. fils d’un procureur de Molsheim en Alsace, fut nommé adjudant général on 1793, puis envoyé pour combattre la Vendée ; Il fut dénonce et condamné & mort par te tribunal révolutionnaire do Paris, le »G germinal an U, 5 avril 1794.

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ils examinèrent bien tout le château, d’où Westermann écrivit à la Convention une lettre qui fut mise dans les journaux, datée du château de Lescure (i), où il annonçait qu’il allait mettre le feu au repaire de ce monstre vomi par Vettfer^ après avoir passé une multitude de ravins, fossés, chemins couverts : c’étaient les chemins du pays dont son imagination avait fait des fortifications. On porta de la paille et des fagots dans toutes les chambres du château, depuis la cave jusqu’au grenier, dans tous les endroits de la basse-cour, sans oublier même le chenil ; cette opération dura toute la nuit. Le matin, les servantes de la maison, qu’on devait emmener prisonnières, s’échappèrent ; on alluma partout, avec exactitude, sans rien démeubler, ne prenant que quelques draps et couvertures pour mettre sur les chevaux* On mit également le feu aux greniers, où il y avait plus de huit cents sacs de grains, et aussi à des barges de foin énormes. Quoique les patriotes se plaignissent de mourir de faim, ils ne sauvèrent point les grains ; ils ont détruit dans toute la Vendée plus de blé qu’il ne leur en fallait pour la subsistance de toutes les années dirigées contre elle. Westermann, après cette brillante expédition, se porta sur Bressuire avec ses dix mille hommes. Les paysans s’approchèrent pour étouffer les flammes, on commençait à y réussir quand un accident imprévu arriva. À mon

(,) « Au citoyen Biron, général en chef. Du quartier général de Clisson, château de Lescure, a juillet 179 ?.

«..J’ai livré AmaîlJou au pillage, // al mi» le fou… Je me »ul porté droit «u château de Lescure. Je no peux vous exprimer les chemins couverts, les gorges et les bois que je fua obligé de passer ; je ne suis plus étonné que cofacqitin do Lescure se croyait en sûreté cher lui. Je suis enfoncé dan» Je» bois jusqu’au col… En arrivant, j’ai folt cerné le château… Je vairré s’il est possible de.so procurer des voitures pour conduire les meubles à Perthonay, au profit de ses malheureux habitants ; si je ne puis m’en procurer, les meubles commo le château deviendront la proye des flammes, car jo veux donné ce souvenir à la postérité de l’asile d’un monstre, tel que l’enfer en a vaumy… J’exige de chaque commune qu’elle me four» nlssenf un contingent, et je déclare hautement que je brûle les villages qui fourniront des homme» * l’armée des rebelles… J’engage beaucoup les généraux sou» vos ordre» d’usé des môme» moyens, et bientôt vous verray que les rebelles n’au* ront plus d’agité nulle part. Foustotmakm » {sic).

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mariage on avait préparé un très beau feu d’artifice, on n’avait pu le tirer ù cause de la maladie de ma grand’mère ; l’incendie le gagna, tout partit à la fois ; les hommes et les femmes occupés à éteindre le feu et à sauver les meubles crurent à une décharge d’artillerie tirée par les Bleus ; ils prirent la fuite et de douze heures n’osèrent approcher du château, qui fut consumé en entier, ainsi que les basses-cours (1) ; [il ne resta que la chapelle et quelques servitudes.]

Revenons maintenant h Châtiilon. Quand j’y arrivai, tous les commandants étaient dans les plus grands embarras ; ils n’avaient point de soldats et devaient être attaqués le lendemain matin ; ils s’occupaient h écrire des réquisitions et à expédier des courriers. Parmi les paysans, les uns revenaient de Nantes où l’on s’était battu la veille, les autres, épars, cherchaient à sauver leurs femmes et leurs enfants des mains des Bleus. M. de Lescure me donna des ordres pour les porter à Treize-Vents et à Mallièvre près la Boulaye, d’où je devais envoyer des courriers, car les cavaliers manquaient à Châtiilon ; il n’y avait non plus que deux ou trois canons, Je partis à bride abattue, j’ordonnai, en arrivant à Treize-Vents, de sonner le tocsin, j’envoyai prévenir maman qu’on le faisait par mon ordre. Je haranguai de mon mieux les paysans rassemblés ; je remis au conseil les ordres de M. de Lescure, je dépêchai des courriers pour les autres paroisses ; j’allai aussitôt après à Mallièvre faire le même bacchanale, et enfin je me rendis à la Boulaye.

Ici je m’arrête et je m’écrie : quelle suite d’aventures cruelles ou bizarres ! Hélas, je ne suis encore qu’au début de l’histoire de la vie la plus singulière dont vous ayez, mes enfants, jamais entendu parler.

0) * Du quartier général de Breisuirc, 2 juillet.

. * Demain J’irai A Châtiilon, après «voir brûlé le château de la Rochejaquoloin, comme je l’ai fait do celui de Lescure, où U n’est pas resté une pierre

“ urr * utw-W»T ««KAN».»

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Les paysans se réunirent en petit nombre : les bourgs sont peu considérables dans la Vendée, la plupart des habitants sont dans des métairies, Avant qu’ils eussent reçu les ordres, se fus* sent mis en route et fussent arrivés, la bataille était perdue ; ceux des environs de Châtillon eurent seuls le temps de s’y porter, au nombre de deux ou trois mille. Comme les paysans ne se battaient jamais bien quand on venait les attaquer, ces bonnes gens s’imaginant alors que l’ennemi se sentait assuré de la victoire, MM. de Lescure et de la Rochejaquelein se mirent à leur tête et avancèrent jusqu’au bols du Moulin-aux-Chèvres, à deux lieues de Châtillon ; ils trouvèrent les Bleus et furent battus, comme Ils s’y attendaient, perdirent cependant peu de monde, mais furent obligés d’abandonner Châtillon, où il n’existait même pas de murs. Cependant Westermann écrivit à la Convention qu’il avait pris cette ville, défendue par trois retranchements, lui ayant plu d’appeler ainsi trois arbres abattus sur le chemin. Dans cette bataille fut blessé le chevalier de la Bigotière ; il eut le bras cassé par un boulet de canon, et força les paysans de l’abandonner dans une maison isolée ; il y resta longtemps évanoui, fît trois quarts de lieue & pied, portant son bras en écharpe, et se rendit dans un village d’où on le conduisit à Cholet. On lui fît l’amputation, il retourna au combat avec la même intrépidité, un mois après. Plein de témérité, il reçut un coup de sabre sur le reste de son tronçon de bras. C’était dommage qu’il fût mauvaise tête et mauvais sujet.

Toutes les fois qu’il se donnait des batailles, quand on était à portée de les entendre, c’était un spectacle touchant de voir les femmes, les enfants et les hommes qui étaient restés, tomber à genoux et prier Dieu dans le plus profond silence, tout le temps que le combat durait, puis se relever en criant Vive le Roi ! quand ils croyaient nos gens vainqueurs, ce que nous jugions par le rapprochement ou l’éloignement du canon, et par la manière différente dont tiraient les Vendéens, qui était plus IcQte que

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celle des Bleus. Le jour de la bataille de Châtillon, nous entendîmes bientôt les coups de canon se rapprocher avec vivacité, nous en conclûmes que la déroute était notre partage. Je me mis & courir de toutes mes forces, n’étant qu’à une lieue et demie de la ville i je passai la rivière de Sèvre à Mallièvre, et je me réfugiai dans une métairie que je ne connaissais pas ; je me fis habiller en paysanne, de la tête aux pieds, je choisis même les vêtements les plus déchirés, et je rejoignis maman et les habitants de la Boulayc, que j’avais laissés passant le pont. Nous nous mîmes en marche pour les Herbiers ; nous nous arrêtâmes à Conclze, le chevalier étant venu nous y inviter de la part de sa belle-sœur, femme d’émigré (r), qui y était avec sa fille et un fils très enfant. Nous la trouvâmes occupée à se mettre du rouge et à faire semblant d’avoir une attaque de nerfs ; elle nous reçut à merveille, nous y vîmes le prince de Talmond, qui arrivait de Nantes ; mon père, qui en venait aussi, nous avait rejoints un peu avant.

Toutes les dames et les vieillards partant le lendemain pour les Herbiers, gros bourg assez patriote, on me décide à quitter mon singulier costume. Nous rencontrons M we de Beauvollier et nous sommes logés chez de Jourdain, dont le mari, seigneur de la paroisse, avait émigré, la laissant en France avec quatre jeunes filles ; elle nous accueille très bien. Il va sans dire que ma tante l’abbesse, ma fille et M. d’Auzon étaient avec nous. Maman se trouva fort incommodée de la peur qu’elle avait ressentie, elle en avait cependant témoigné bien moins que moi ; mais le premier mouvement passé, je ne m’inquiétais plus, suivant mon caractère.

(0 SuHnno-ÈIcottAre de Chavagnac, fille de Gilbert-René, comte de Chavagnac, capitaine de* vaisseaux du Roi, chevalier de Saint-Louis, et de Françoise Karengor du Mesnil-Rolland. Elle avait épousé Roland-Chsrlei-Augustin Greller de Conclze, chevalier de Saint-Louis, de Notre-Dame du Mont-Carmel et de Saint-Uzare, capitaine de vaisseau en : jga t major général de la marine à Rochefort. Elle Fut noyée à Nantes, son mari fut pris aprè* Qui héron et fusillé h Vannes.

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Ruines du château de la Durbelière

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P«f<* ChXtillon kn Poitou WCENDl# f, R 3 JtJIfXKT 1793 ofr naquit Hrnri iïr Fa RorHKJAQtiR[^iK

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CHAPITRE XII

DEPUIS LA DÉROUTE DE CHATILLON LES PREMIERS JOURS DE JUILLET 1793 (1) JUSQU’À LA SECONDE BATAILLE DONNÉE PRÉS DE LUÇON LE 14 AOÛT

L u lendemain de la prise de Châtillon, Westermann envoya des troupes incendier te château de la Durbelièrc, appartenant à M. de la Roche jaquelein. Quoiqu’il ne fût qu’à trois quarts de lieue de la ville (a) et sur le côté, les soldats qui y mettaient le feu mouraient de peur, parce qu’il est au milieu des bois ; Us s’en retournèrent bien vite, de manière qu’on eût le temps d’éteindre l’incendie dans les basses-cours, et le château seul fut endommagé ; le feu y fut mis et éteint cinq fois.

Cependant la grande armée se rassemblait à Cholet à la hâte ; l’ennemi nous attendait par le chemin qui mène de cette ville à Châtilîon et avait placé plusieurs postes en avant ; mais pour le surprendre, nos troupes vinrent par Mallièvre, commencèrent l’attaque le sur lendemain du jour de la déroute. Dans le moment que les Bleus s’y attendaient le moins, les Vendéens se rendirent

(i) Le 3 Juillet.

(21 A 5 kilomètre*,

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sans bruit jusqu’auprès d’un moulin à vent, sur le chemin de Châtillon à Mallièvre, où étaient campées un grand nombre de troupes patriotes. Le feu commença ; M. de Lescure commandait avant-garde, Au moment où l’on entendit les premiers coups de canon, l’évêque intrus de Saint-Maixent était occupé à chanter, à Châtillon, le Te Deum ; il s’enfuit au plus vite. Westermann envoya renfort sur renfort au moulin, mais la furie avec laquelle nos gens attaquaient, et l’étonnement qu’eurent les Bleus de voir, au bout d’un quart d’heure, des colonnes de pay. sans qui paraissaient les entourer de tous côtés et allaient les prendre sur les deux flancs, firent replier l’ennemi sur Châtillon ; nous le poursuivîmes. Ce fut bientôt une déroute si complète qu’on n’en a jamais vu dépareillé ; de dix mille hommes il ne se sauva que trois cents cavaliers, tout, le reste fut pris ou tué, le plus grand nombre eut ce dernier sort ; la rage était grande, et quoique les paysans criassent aux fuyards à Rendez-vous, on ne vous fera point de mal, ils se faisaient tuer. M. de Lescure avait déjà envoyé plusieurs centaines de prisonniers à Châtillon ; on vint lui dire qu’on les avait massacrés à la porte des prisons ; les généraux qui les conduisaient et voulaient les sauver, furent couchés en joue et forcés de les abandonner à la fureur de M. de Marigny et de soldats qui avaient, comme lui, perdu la tête. La poursuite était à peu près finie, M. de Lescure se décida à ramener lui-même environ soixante-dix Bleus qu’il avait pris ; ces malheureux portaient son cheval et s’attachaient à ses habits ; il arriva & la prison, aucun soldat n’osa rien lui dire, car il était infiniment respecté. M. de Marigny, tout couvert du sang de soixante-quinze volontaires qu’il avait égorgés de sa propre main, à coups de sabre, lui cria : « Retire-toi, laisse-moi tuer ces monstres qui ont brûlé ton château. » M. de Lescure lui dit de se retirer lui-même, et qu’il défendrait ses prisonniers s’il le fallait ; [il ajouta î « Marigny, tu es trop cruel, tu périras par épée. »] Alors M. de Marigny s’en alla et les Bleus furent sau-

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vdB, avec tous ceux qu’on amena ensuite de tous côtés, car ces malheureux s’égaraient dans les chemins, impénétrables aux gens étrangers à notre pays ; les femmes et les enfants les assommaient à coups de pierres dans les villages, ou les menaient enchaînés dans les prisons, [La destruction du bourg d’Amailloux et de nos châteaux, premières atrocités de ce genre commises par les républicains, avait inspiré à nos paysans cette ardeur de vengeance. Depuis, ils s’accoutumèrent pour ainsi dire aux incendies et revinrent à leur douceur naturelle. On fit plus de quatre mille prisonniers, le reste fut tué.)

Nous prîmes tous les caissons, canons, bagages, sans qu’il s’en sauvât la moindre partie. Quatre jeunes officiers de l’armée saisirent la voiture de Westermann et enfoncèrent le coffre-fort qui s’y trouvait ; il était vide, mais cela jeta beaucoup de soupçons sur eux, car il y avait dans le nombre d’assez mauvais sujets. Heureusement M. Danyaud-Dupérat(i), aide de camp de M. de Lcscure, se trouva être un des quatre : son général assura au conseil que la valeur et la conduite de ce jeune hoipmc étaient trop connues, il était trop estimé de tout le monde, pour laisser un doute sur ce qu’il n’y avait rien dans le coffre-fort, du moment qu’il en donnait sa parole d’honneur ; il dit que ces messieurs avaient fait seulement une étourderie. L’affaire en resta là, et l’applaudissement universel fut un témoignage d’estime bien flatteur pour M. Dupérat.

M. Richard, médecin breton, officier extrêmement brave et

(t) M. Danyaud-Dupérat était fila d’un avocat de Cognac ; M. de Lescure l’avait pria pour aide de camp & cauae de son étonnante bravoure ; U était auast remarquable par son sang-froid que par an témérité. (Note de l’auteur.)

Isaac-DantcWean Danyaud-Dupérat, né k Cognac te a* novembre 1769, fit toutes tes guerres de Vendée et de Bretagne. Prisonnier en {795, il fut condamné à la détention ; U s’évada de Nantes et rejoignit l’armée de Scëpeaux. Après la pacification il fut proscrit, puis arrêté de nouveau en <804 ; U resta en prison jusqu’en 1814. Maréchal de camp, chevalier de Saint-Louis, il commanda le département de la Vendée et mourut à l’hôpital militaire du Val-de-Qricc, à Paris, le 1 a octobre 1826.

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considéré fut blessé, au combat de Châtillon, d’une balle qui lui creva un œil et sortit à la nuque ; il se fit porter à rhôpital de Saint-Laurent, où les soins admirables des sœurs et du père Supiot, chef des missionnaires, le guérirent de cette cruelle blessure ; il l’avait reçue & côté de M. de Lescure ; celui-ci eut la plus grande part à la gloire de cette journée. On m’a assuré que depuis 1796, après avoir été fait chevalier de Saint-Louis, M. Ri. chard était devenu traître.

Westermann ne fit aucun mal aux habitants de Châtillon ; il délivra environ six cents prisonniers Bleus, parmi lesquels était le chevalier de la Trésorière (1), qui rendît de grands services à la ville en intercédant pour plusieurs habitants. On fut fort étonné, en entrant, de le trouver seul dans les prisons ; il voyait, dit-il, qu’on avait égaré sa jeunesse, mais il était devenu royaliste ; il appela en témoignage les bourgeois auxquels il avait porté secours, demanda à être admis parmi nous, fut d’abord simple fantassin et s’est très bien conduit. Westermann s’enfuit des premiers à cette bataille, mais depuis Ü nous attaqua toujours en forcené.

Nous étions aux Herbiers dans la plus mortelle inquiétude, quand des courriers, au grand galop, criant Vive le Roi et tirant des coups de pistolet, nous apprirent le gain de la bataille. Nous retournâmes bientôt à la Boulaye, où nous trouvâmes M. de Lescure très souffrant de son bras qui n’était pas encore guéri.

Nous reçûmes un exprès envoyé par ma tante de Courcy pour savoir de nos nouvelles. Son aventure est trop extraordinaire pour l’oublier î c’était un garçon couvreur nommé Nivemois, doué d’un sang-froid étonnant ; il avait pris un passeport pour

(0 Marc-Jacques Barbot do la Trésorière, chevalier, dis de Jean Barbot de la Trésoriére» sieur do Si llac, colonel, mort à l’armée de Condc, et de Jeanne de la Croix de PEstoile. Il était né k Angoulême le ao avril *773} il devint officier d’état* major de Charette, fait prisonnier le a 3 mars *790, II fut libéré lors de l’amnistie et mourut en 1809.

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Nantes» ses outils de couvreur» et s’était mis en route. Il parvint & Gerîzay ; heureusement M. de Lescurc y possédait une terre» il se réclama de lui. Les paysans se rendaient au combat de Chûtillon, ils l’emmenèrent avec eux. Il courut beaucoup de. risques en route» les autres le croyant espion ; arrivé au commencement de la bataille» et surveillé par nos métayers qui ne s’y fiaient guère» il fut obligé d’aller au feu» sa truelle à la main. Chûtillon pris, les paysans l’enfermèrent dans une maison, et, poursuivant les Bleus, l’oublièrent ; enfin, le soir, il se hasarda à descendre, et la première personne qu’il trouva fut un domestique de mon père. Il resta huit jours à la Bouiaye ; mais comment le renvoyer ? On lui donna un laissez-passer comme ayant été pris, puis relâché après avoir été reconnu comme voyageur, avec défense toutefois d’aller à Nantes par la Vendée.

11 se mit en route du côté de Poitiers, qui était la ville la plus tranquille ; près d’Airvault, il fut rencontré par un municipal qui voulait l’arrêter. Comme ils étaient seuls, il le tua à coups de bâton et gagna de nuit Poitiers, y déchira son laissez-passer, montra seulement son passeport et dit que, sachant les Brigands en force, il désirait retourner & Bordeaux ; on le lui accorda et il y revint sans accident.

Peu de jours après le combat de Châtillon, M. de Lescure reçut une lettre d’un officier de l’armée de Royrand qui demandait des secours. J’ai déjà parlé du superbe combat livré par cette troupe au commencement de la guerre, dans les environs de Chantonnay. Depuis cette époque elle était restée à garder ce poste, qui était important ; elle n’avait guère de réputation, les soldats étaient les moins braves du pays. Cinq mille avaient marché sous les ordres de M. de Verteuil, un de leurs officiers les plus estimés, lors de la seconde bataille de Fontenay ; ils étaient arrivés après l’affaire. Cette armée avait aussi essayé d’enlever Luçon, mais elle avait été battue ; elle venait d’être attaquée et forcée à Chantonnay, et avait perdu M. Sapinaud

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de la Véric (i), le meilleur de ses officiers, différent de son neveu qui existe aujourd’hui, alors aussi officier de Royrand, bonn « tc homme, mais sans talent. Ce dernier a depuis été, par un caprice du sort, général de la division du centre dans cette même armée. Les officiers estimés et en réputation étaient MM. Grelier (*), de Verteuil, les frères de Béjarry, parents de M. de Lescure ; puis MM, de Sapinaud, de Concizc et de Cumont (3), qui commandait en second. Le général de Royrand était un vieux militaire, plein de mérite et de loyauté.

La lettre reçue par M. de Lescure était un récit de la triste affaire de Chantonnay, écrit d’un style plus pitoyable encore ie crois qu’elle était de M. de Baudry-Puyravault (4), honnête homme, fort nui. On finissait par demander des secours à cor et k cri. M. de Lescure partit sur-le-champ pour aller trouver ces messieurs, et envoya en même temps plusieurs lettres aux généraux pour les prévenir. Ils se rendirent du côté des Herbiers les soldats s’assemblèrent, les Bleus quittèrent Chantonnay ; on voulut aller attaquer Luçon, situé au milieu d’une plaine ; nous fûmes vaincus et perdîmes une partie de nos canons. Cependant nous gardâmes le poste de Chantonnay.

Plusieurs personnes blâmaient M. de Lescure d’avoir été

(0 M, Sapjnaud de la Varie fit constamment bien son devoirs il n’était nas nû bravo et en convenait. « Personne, disait-lî, ne redoute autant que moi d’aSer au

z. mü !, ’h °“ n T « *“ lourir r to “

poste. * J y reste, et je saurai y mourir. » (Note du manuscrit.)

Thimer’ÏÏ GrcHcr do do Chapelle*

^‘«^cmlnc en bas Poitou, ancien lieutenant au corps royal de “SS coion laie, fut pris à Montrelais près Varades, condamné et exécuté à

«ïÿ uvsi.“ v, cr " **" k "" dM, rou ° re, ", r *

mliü de Cumont > chevalier, seigneur du Buisson, pa-

  • *JL h ‘ 3r ‘ S *L nt r Bonn ^ pr4t CholcV » * 6 septembre t 7 S*, page du Roi,

BaibeS ri" 11 d A< ï“ it#, nc * * Saint. Maixent, à Marie-Anne de la

Barbextere. Il mourut à Angers le 19 mai < 835.

(4) Charlcs-Antolnc-Rcné Baudry d’Asson, écuyer, seigneur de Pumvault cin-

  • ' Baudry, ctorelli, «U “ ‘SK ii

manoir, et d Annc-b rançoise-Hyacinthc de <ioulainc ; marié « Anne-Charlotte Le

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cause de cette bataille, en se portant avant les autres au secours de l’armée de Royrand et se montrant le plus décidé à marcher sur Luçon (i). Cependant, sur le premier point, il avait fait son devoir, d’autant que les Bleus, entrant par Chantonnay, prenàient la Vendée par le milieu. Quant au second point, il commandait l’aile gauche et avait remporté l’avantage, tandis que le reste avait été complètement battu ; nous avions perdu beaucoup de monde, cela donnait naturellement de l’humeur ; je ne me rappelle pas d’autres détails de ce combat.

Cathelineau était mort (2) de ses blessures, où la gangrène s’était mise. [M. Pierre Jagault me disait que ce général était un homme supérieur : par la force naturelle de son esprit, il adoptait toujours dans le conseil le meilleur avis ; ses idées étaient justes, son jugement excellent ; au combat, au conseil, on admirait en lui ce qu’est le génie se développant tout d’un coup et ne devant rien qu’à la nature. Il y joignait une piété, un courage, un dévouement, un désintéressement et un excès de modestie également rares.) Il fut question de nommer un général en chef ; on voulait le désigner pour tome la Vendée et on s’y prit fort mal. On aurait dû réunir des envoyés des diverses armées ; il s’en trouva bien de celles de Royrand, Charette et Bonchamps, mais plus du double, h proportion, appartenant à la grande armée ; M. d’Elbée, voulant se faire nommer, fit entrer beaucoup de monde qui n’aurait pas dû y être. Cela se passa avec la confusion habituelle à nos rassemblements. On écrivit

vO Go n’est point A cotte seconde bataille de Luçon que M. de Lescure donna ic plan qui fut blémé, ce fut à la troisième, du i 3 au 14 août. On attribua la défaite À ce que quelques officiers s’arrêtèrent dans des maisons des environs pour piller ; cela donna un fort mauvaia exemple aux soldats, dont plusieurs se dispersèrent et ne se trouvèrent point sur le champ de bataille. M. Baudry (du Plessia de Chfttillon), excellent homme, mais mauvaise tète, fut fort inculpé. On voulait même le faire passer en conseil do guerre pour servir de leçon ; mais son âge, l’estime duo h sa famille et la crainte, en frappant un officier qui n’était pas noble, de paraître vexer la classe du peuple, furent les motifs présentés par M. Jagault à M. de Lescurc pour le déterminer è assoupir cette affaire. (Note du manuscrit.}

(3} Le 14 juillet >793.

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quatre noms sur chaque billet ; il fut dit que celui qui aurait le plu» de voix serait généralissime, les quatre autres successivement si le premier venait à mourir ; ils nommeraient chacun un second, et ces neuf personnes formeraient seules le conseil de guerre : tout cela ne parut guère raisonnable, vu la position des choses. Du reste on n’avait touché au commandement d’aucun chef ; ceux qui avaient des soldats restaient généraux, absolument comme avant. Cet arrangement de conseil de guerre si limité ne subsista qu’à la bataille de Luçon ; aussitôt après, cela changea ; seulement le titre de généralissime et leB droits à le devenir ont été à peu près maintenus et suivis. On sera étonné de me voir parler aussi librement de ce qui regarde la Vendée ; je me suis fait un devoir de dire l’exacte vérité sur tous les points et sur les individus.

M, d’Elbée fut nommé généralissime ; vinrent ensuite MM. de Bonchamps, de Lescure, de Royrand et mon père. On n’a jamais bien su qui M. de Bonchamps nomma pour son second ; les uns disentM.de Fleuriot, les autres, M. d’Autichamp ; M.de Lescure prit M. de la Rochejaqueiein ; M. de Royrand choisit M, de Cumont, et mon père, M. de Charette. Celui-ci fut sensible à cet égard de mon père, mais il rit de tout cela : il n’avait que deux officiers présents à cette réunion. M. de Bonchamps en rit aussi ; il écrivit de son Ht, où le retenaient ses blessures, à M. d’Elbée, qui lui avait fait part de son élection : « Monsieur, je vous fais mon compliment de votre nomination comme généralissime ; ce sont sûrement vos rares talents qui ont fait faire ce choix. J’ai l’honneur d’être… »

tes bons esprits, et particulièrement mon père, MM. de Lescure et de la Rochejaqueiein, désiraient vivement que M. de Bonchamps fût généralissime ; mais ces messieurs n’étaient point intrigants. M. d’Elbée l’emporta par la quantité de ses amis venus au conseil, quoique simples officiers ; mais comme il n’y avait pas de rangs réglés, il était difficile d’en refuser l’en-

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tree, Tandis que des autres parties de la Vendée» excepté de l’armée de Charette, les personnes les plus distinguées par l’opinion générale furent seules & voter, les officiers de M, d’Elbée étaient arrivés en foule,

M. d’Elbéc était un brave homme, courageux et ambitieux ; sans contredit» si on eût donné la place au mérite, elle était de droit à M. de Bonchamps, Du reste, en disant que M. d’Elbée avait de l’ambition, j’entends le désir de commander et les intri» gués pour y parvenir ; mais vertueux et dévoué, il était incapable d’aucune action mauvaise. M. de Marigny resta général de l’artillerie et Stofflet devint major général.

Ce fut à cette époque que M. le chevalier de Tinténiac (i), émigré, arriva de la part du Gouvernement anglais ; U parvint avec peine jusqu’en Vendée, Un bateau de pécheur le débarqua seul et pendant la nuit dans les environs de Saint-Malo. Il ne connaissait point les routes, quoiqu’il fût Breton ; il n’avait point de passeport et était vêtu en bourgeois. Il traversa & trois heures du matin la petite ville de Châteauneuf (je crois qu’on la nomme ainsi) ; les sentinelles lui crièrent : Qui vive ? il répondit : Citoyen, et passa. Au lever du soleil il se trouva dans la campagne, sur le grand chemin ; 1& il rencontra un paysan, l’accosta, le questionna, et, quand il crut être sûr de sa façon de penser, il se confia à lui et lui dit qu’il était émigré, qu’il désirait joindre la Vendée, le priait de lui en donnefr les moyens et se mettait entre ses mains ; il lui cacha seulement qu’il fût porteur de dépêches. Le paysan l’emmena chez lui, où U le garda deux jours, et assembla la municipalité composée, comme dans presque toutes les paroisses de Bretagne, des gens les plus royalistes. Après avoir bien délibéré, on donna h M.de Tinténiac des habits

(i) Vincent, second fils do René-Auguste, marquis de Tinténiac, baron de Qultner’ch en Bannatec, capitaine aux gardes françaises, chevalier de Saint-Louis, çt d’Anne-Antoinette de Kersulgucn. Surnuméraire aux chevau-Iégers de la garde en 177g. Débarqué S Qulberon, U fut tué en combattant, le 18 Juillet 1795, devant lo château de Cotttogon, entre Ploérme ! et Pontivy.

  • 4

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de paysan et un guide pour le conduire dans une maison sûre, où il en trouva un autre, et successivement jusqu’au bord de la Loire ; là, des matelots aristocrates le passèrent ; ce n’était pas facile, les Bleus avaient garni la rive droite de la Loire de batteries, et il y avait des chaloupes canonnières qui croisaient sans cesse î le cours de la Loire était toujours en état de guerre, même les bateaux marchands avalent des canons. Nous avions aussi des batteries sur la rive gauche, et souvent nous forcions les barques à amener. M. de Tinténiac avait eu la précaution de donner rendez-vous à ses guides et au pêcheur anglais pour son retour, Il fit cinquante lieues à pied en cinq nuits et arriva au camp du corps d’Ésigny ; on le confia à un officier, M. de Flavigny ; ils se rendirent & la Boulaye, où on était toujours sûr de trouver des généraux assemblés,

L’Angleterre n’avait eu encore aucune communication avec nous ; on a prétendu que M, de Charette avait envoyé, au commencement, un M., de la Robrie *. alors il ne revint qu’au bout de deux ans (i). Il avait paru aussi unM. de la Godellière, émigré, mais il avait perdu ses papiers ; il parut étourdi et inspira peu de foi ; cependant on lui remit une lettre, d’ailleurs insignifiante ; on a dit depuis qu’il s’était noyé en la portant en Angleterre.

(«) Il est certain que M. do Charette envoya en Angleterre M. de la Robrie, oui pont on débarquant en Bretagne. (Note du manuscrit.) '

Hervouêt do la Robrie figurèrent dans le* armées vendéennes. Joseph, aide de camp do Charettc, envoyé en mission en Angleterre, fut nommé par le comte d’Artois lieutenant-colonel et chevalier de Saint-Louis. Voulant rentrer

“ printemp.. 79 5. n.«TüUn.

ht' SU 177 !’ma 1° T do »’année de Charette, prit

part ft la défense de 1 Ile de Nolrraoutler, parvint ensuite à regagner la cête, réor-

Rends IViihftrtî ? cl fut arrêté le 6 avril 1796.

rh * * liberté, il eut plus tard à se défendre contre l’accusation d’avoir livré

Charettc, ce dont U était Incapable. Décoré par le roi Charles X de l’ordre de t’olomn 11 *’ ? v l trou * é l n, ° rt k la P°rte d’un hameau de la commune de Saint-' Pr^dent P dTl^ 4 * fin d ’° ? obf * « 83 a,10» de la tentative de soulèvement, hriiunl m ! ?^ rîC’co ? miindant de 14 cavalerie de Charette, fut un des plus dière de * erande * ucrre * blewd à l’attaque du village de la Thébauprès des Essarts, en décembre 179$, U mourut le jour même à Sallgny.

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M. de Tintdniac était le second fils du marquis de ce nom, une des mcUlcures maisons et des plus riches de Bretagne ; c’était un homme de trente ans, petit, la figure pétillante d’esprit, et elle ne trompait pas. Il portait ses dépêches dans deux pistolets & deux coups, chargés, elles servaient de bourre. Il était bien déterminé à tirer ses quatre coups s’il était arrêté, par conséquent & sauver le secret de sa mission. Mon père, MM. de la Rochejaquelein, de Lescure, l’évêque d’Agra, des Kssarts, de Béjarry, étaient à la Boulaye. On soupçonna d’abord M. de Tinténiac, on lui demanda comment on l’avait choisi de préférence & tant d’autres émigrés du pays. Il répondit que plusieurs avaient refusé une commission si dangereuse, d’autres ne s’étaient point trouvés à portée ; il ajouta avec une noble franchise ï « Outre les motifs qui auraient déterminé tout autre, j’ai eu, je ne vous le cacherai pas, une jeunesse très blâmable ; j’ai voulu faire oublier mes sottises ou périr. »

Il donna ses dépêches, elles étaient du ministre anglais Dundas (i), je crois ; U y avait aussi des lettres du gouverneur de Jersey. Les dépêches contenaient des éloges sur notre bravoure et les offres les plus flatteuses, et témoignaient le désir de concourir au soutien de l’insurrection ; on y faisait neuf demandes, je crois me les rappeler ou à peu près :

Pourquoi nous n’avions pas établi la correspondance avec l’Angleterre ? Le véritable but de la révolte ? Ce qui l’avait fait naître ? Quelles étaient nos relations avec les autres provinces et les puissances ? Quelle était l’étendue du pays insurgé ? Le nombre de nos soldats ? Nos ressources en argent, vivres, habillements, canons, fusils, poudre ? D’où nous tirions tous nos moyens ? On finissait par nous proposer tout ce dont nous aurions besoin, et on nous demandait d’indiquer le lieu d’un débarquement.

(i) Henry Dundee, né à Édimbourg le 38 avril 1743, fit partie en 1783 du ministère Pitt, fut on 1791 secrétaire d’État à l’Intérieur, puis 4 la Marine. Grée baron Dundas et vicomte Melville, en 1804 premier lord de l’Amirauté, il mourut & Édimbourg le 39 mai 18n.

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On avait dans toutes les dépêches le ton de la bonne foi et une espèce de crainte de nous voir refuser les secours de l’Angleterre, puisque nous n’en avions pas demandé ; on avait même l’air de suspecter, ou du moins d’être incertain de savoir si nous étions royalistes ou monarchies (i), ou même fédéralistes. Le tout était adressé ù M. Gaston, perruquier à Chalians, dont j’ai parlé, qui avait été le premier nommé dans les gazettes comme chef de l’insurrection ; les Anglais le croyaient un M. Gaston ayant commandé à Longwy, lors de la campagne de 1792.

M. de Tinténiac fut vite convaincu que nous étions des roya* listes purs ; il lut notre proclamation de Fontenay, réimprimée à Angers ; les Anglais devaient certainement la connaître, tout en feignant de l’ignorer ; car quelle apparence qu’une proclamation publiée dans toutes les gazettes fût inconnue à leur Gouvernement ? Cela prouve bien que leur prétendue incertitude sur nos opinions étaient une fausseté. De notre côté, nous vîmes que c’était sûrement un émigré ; la confiance s’établit, et, quittant le caractère d’ambassadeur anglais, il nous parla À cœur ouvert pour nous dire la vérité. Les généraux en firent autant et le chargèrent d’instructions secrètes pour les Princes. Il nous dit que l’on ne savait rien au juste, en Angleterre, des choses de la Vendée ; on croyait l’insurrection composée de quarante mille hommes de troupes de ligne, et en général on pensait que c’était un parti de républicains fédéralistes ou de constitutionnels où n’étaient pas reçus les émigrés. M. de Tinténiac ajouta avoir été envoyé par le Gouvernement anglais, sans aucune participation des Princes (2) ; il raconta qu’il y avait un débarquement en préparation, l’île de Jersey était pleine de canons, de munitions, de soldats, d’émigrés ; les Anglais avaient donc tous les moyens possibles pour nous secourir ; on en parlait hautement, mais

(1) Monarchistes libéraux.

(2) À cette époque il n’y en avait pas un soûl en Angleterre. (Note de l’auteur.)

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cependant il ne fallait pas sÿ fier tout à fait ; beaucoup d’émigrés seraient déjà venus nous joindre sans un ordre bizarre, défendant, sous peine de mort, à tout matelot de passer aucun d’eux en France ; lui n’avait eu un bateau que par l’ordre du gouverneur.

On renvoya la réponse comme la lettre était parvenue, c’est-à-dire servant de bourre aux pistolets. Il fallait une écriture très fine et très lisible ; il n’y avait pas de temps, à perdre, M. de Tinténiac ne pouvait rester que deux jours ; il fallait aussi le plus profond secret. Ces messieurs me chargèrent de faire la copie. Je suis, je crois, la seule personne qui existe connaissant tous ces détails et surtout les réponses qu’on fit î elles avaient plus de six pages et étaient fort détaillées. On approcha autant que possible de l’exacte vérité, sans négliger cependant d’exagérer ou diminuer quelques détails, pour engager davantage les Anglais à nous seconder ; nous exaltions nos forces pour les exciter, et en même temps nous sollicitions très vivement des secours. Nous faisions notre profession de foi sur nos sentiments royalistes, nous réclamions surtout un Prince et des émigrés ; nous témoignions que nous avions été dans l’impossibilité d’écrire au Gouvernement anglais ; enfin nous demandions un débarquement qui assurât la contre-révolution ; il est certain, et nous le disions, qu’au moins vingt mille paysans s’enrôleraient sans trop dégarnir le pays, et pourraient s’avancer en Bretagne ; qu’ils feraient révolter aisément cette province dont nous connaissions l’opinion, quoique nous n’y eussions pas de relations ; qu’on y trouverait de nouvelles recrues ; puis la Normandie aurait le même sort, et les succès étaient infaillibles. Pour faciliter les débarquements, les ports de la Rochelle, de Rochefort ou Lorient présenteraient les plus grandes difficultés aux Vendéens ; on chercherait cependant à lever les obstacles. Nous n’avions pas alors l’île de Noirmoutier ; nous étions maîtres du petit port de Saint-Gilles, mais si les Anglais préfé-

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raient Paimbceuf ou les SableB, nous pouvions promettre de réunir cinquante mille hommes pour faire le siège par terre de l’une de ces places, le jour où les Anglais nous préviendraient qu’ils l’attaqueraient par mer : certes, cette proposition établit bien la mauvaise foi des Anglais. Les généraux présents signèrent tous, ainsi que l’évêque d’Agra : il est étonnant, puisqu’il n’était pas évêque, qu’il eût une pareille audace. Il chargea même M. de Tinténiac de voir, en passant, ses sœurs M u# * de Folleville, du côté de Saint-Malo, et lui donna une lettre pour elles.

Les généraux écrivirent en outre aux Princes, ils les assuraient de leur fidélité, de leur aveugle obéissance à leurs ordres et du violent désir d’avoir l’un d’eux à la tête de la Vendée. Cette lettre était très courte et très simple, parce que les Anglais pouvaient la lire ; on chargea de vive voix M. de Tinténiac de rendre compte aux Princes de tout ce qu’il avait vu. On ajouta les choses qui avaient dû être un peu affaiblies dans la réponse aux Anglais ; enfin on lui dit la vérité toute nue. On le pria surtout de répéter que nous demandions de puissants secours, et, si l’on ne pouvait en obtenir, de faire l’impossible pour qu’un Bourbon vînt nous commander avec dix mille émigrés, fussent-ils sans armes et sans argent ; que les Vendéens se sacrifieraient jusqu’au dernier ; l’enthousiasme était tel, que la présence d’un Prince, ou du moins, en attendant, d’un maréchal de France, le porterait à son comble ; avec les dispositions de la Bretagne et autres provinces de l’Ouest, on pouvait espérer faire la contre-révolution, et en tout cas former le parti le plus redoutable.

M, d’Elbée était occupé à rassembler les soldats du côté de Landebaudière ; on n’eut pas le temps de le prévenir, tant M. de

  • Tinténiac était pressé ; M. de Bonchamps était à Jallais, blessé ;

mais l’opinion de ces généraux était parfaitement connue de ceux qui se trouvaient à la Boulaye. M. dç Tinténiac partit avec le

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projet de voir l’un ou l’autre des deux, s’il lui était possible ; j’ignore s’il le put

J’achèverai ici l’histoire de cet homme intéressant, telle que je l’ai entendu raconter par des personnes dignes de foi. Il s’agissait de lui faire traverser la Loire et retrouver son guide, qui dtait à trois quarts de lieue de l’autre côté ; il fallait passer au milieu des postes des Bleus. On choisit un brave officier du camp d’Ésigny ou de Lyrot, avec trente hommes. Ils s’embarquèrent la nuit, conduisirent M. de Tinténiac sans accident ; au retour, ils se battirent contre deux patrouilles, les dispersèrent et revinrent heureusement dans la Vendée. Pour M. de Tinténiac, 11 refit ses cinquante lieues à pied, de guide en guide, retrouva son bon paysan près de Saint-Malo, et arriva & Jersey ; on dit qu’ensuite il mit ses dépêches dans son portefeuille et les perdit, étant tombé dans la mer, d’où il eut beaucoup de peine à être sauvé ; il rendit compte de sa mission au Gouvernement anglais, de vive voix. Il se présenta à M. le comte d’Artois, qui l’envoya à Monsieur, et fit plusieurs courses, toujours dans le but de nous procurer des secours, mais sans aucun succès. Nos Princes étaient alors esclaves. Il fut renvoyé en Vendée par les Anglais l’été d’après, en 1794 ; son voyage se fit comme le premier, si ce n’est que, ne trouvant pas de bateau sur la Loire, il la traversa & la nage. Il resta environ cinq semaines dans la Vendée, parce qu’il était bien plus difficile de lui faire repasser la Loire, alors beaucoup moins forte. Il retourna de là en Angleterre, et fut renvoyé en basse Bretagne lors de la descente de Quiberon, pour soulever les Chouans, augmenter la révolte et commander cette partie, qui était son pays natal. Il réussit parfaitement et rassembla un grand nombre de soldats ; il apprit alors la déroute de Quiberon, continua & remporter des avantages sur les Bleus, mais, peu après, il fut arrêté au milieu de ses succès, et tué en prenant d’assaut une petite ville de basse Bretagne,

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Telle est l’histoire et la fin de l’intrépide chevalier de Tin* téniac (i), dont les Chouans et les Vendéens bénissent encore la mémoire, et en qui l’esprit, mûri par l’Age, avait développé des talents, une bravoure.et une prudence également rares,

(i) Je me suit évidemment trompée sur In fin des aventures de M. do Tinté* ninc. Voyez V Histoire de la Vendée, par M. de Bcnuchnmp. (Note de routeur.)

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CHAPITRE XIII

DEPUIS LE 14 AOÛT i 79 3

JUSQU’AU SECOND COMBAT DE THOUARS

VERS LA FIN DE SEPTEMBRE 1793 (1)

I l’était venu assez de déserteurs dans la Vendée depuis quelque temps, en bien moins grand nombre, cependant, qu’on ne l’a cru. Quand c’étaient des cavaliers ou des jeunes gens de famille, ils étaient faits cavaliers ou officiers ; le reste composait trois compagnies & pied : la française sous les ordres de M. de Fay ; l’allemande et la suisse, celle-ci commandée par le brave et jeune baron de Keller. Ces trois compagnies étaient chacune d’environ cent vingt hommes, et formaient nos seules troupes réglées ; elles étaient à Mortagne, où, à cause des magasins de canons et de poudre, elles faisaient une espèce de service militaire en règle, quoiqu’elles se battissent à peu près autant en désordre que les paysans : sans cela, cette petite poignée de monde se fût fait écraser. Les Allemands étaient presque tous des prisonniers que les Français engageaient & combattre ; les Suisses étaient les restes de ce malheureux régiment des gardes, égorgé le 10 août ; ils ne respiraient que la vengeance,

(1) Le 14 septembre.

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et, jusqu’au dernier, tous se sont conduits en héros. Ils avaient demandé que la bataille de Luqon se donnât le 10 août, cependant elle n’eut lieu que le 14.

Je nommerai en passant quelques officiers dont je n’ai pas encore parlé ; il est bien probable que, dans le nombre, j’en ou. blierai ; je voudrais cependant les citer tous. Ces Mémoires sont consacrés aux braves guerriers qui ont servi dans la Vendée î

c’est une consolation pour moi de leur rendre le tribut d’éloges qui leur est dû.

M. de Perrault, chevalier de Saint-Louis (i), d’environ cinquante ans, était venu nous rejoindre depuis quelque temps ; il était officier dans ce qu’on appelait les troupes bleues de la marine, à Rochefort. Brave, instruit, mais un peu dur, c’était un excellent officier ; il fut toujours regardé comme adjoint & M. de Marigny pour le commandement de l’artillerie, et il faut leur rendre une justice bien rare, c’est que jamais il n’y eut la moindre jalousie ni dispute entre eux. M. de Lacroix (2), chevalier de Saint-Louis, d’abord émigré, était très brave et très bon homme, plein de zèle, sans nulle ambition, avec peu de talent. M. Roger-Moulinier, dur, exact, se faisait respecter des soldats pour son excessive bravoure et son activité ; c’était un jeune homme, ainsi que M, du Rivault(3), [qui était proche parent des la Rochebrochard d’Auzay, voisins et amis de M. de

(0 La marquis Chambona de Perrault, lieutenant de vaisseau en 1767, commissionné capitaine de vaisseau en 1773, passa au service de terre. Major au corps royal de l’artillerie, il reçut la croix de Saint-Louis en t 7 8i. Après la déroute de armee vendéenne, il fut arrêté par 1 a garde nationale, 1 e Si décembre 1703, à Malagra, commune de Baaouges-du-Déscrt. fut conduit au quartier général du général Beaufort, près de Fougères, et fusillé.

«J*il ? a iï rld. d !î L fr Cr ° iX ? u Ro P* ire » du Périgord, fut pris et condamne à mort Slîf Na, ntC * le nlŸÔM « » » décembre i 79 3. C’était sans doute

  • . *7 1 Ckmti le 39 septembre 1744, fils de Jean de Lacroix du Repaire et

de Marie de Beaupoil de Saint-Aulaire, marié è Marie de VUloutreya. Mais nous n’avons pas trouvé qu’il eût été officier et chevalier de Saint-Loui*.

? 1 Vi «°f Auguste Lecomte, chevalier, seigneur du Rivouit, né le 7 avril r 768, ancien officier au régiment royal-Italien, avait d’abord émigré. Il fut blessé au Man» en décembre j 7 ç»3, et périt pendant la retraite.

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Lcscurc ; Us le lui recommandèrent, et mon mari le prit tout de suite pour aide de camp ; sa conduite et sa bravoure étaient parfaites ; ] U était tout dévoué à son devoir. M, Herbault (1), jeune bourgeois de Poitiers, s’était destiné à être prêtre avant la révolution ; son intrépidité, accompagnée du plus grand sang-froid, d’une douceur, d’une piété et d’un zèle toujours renaissants, l’a fait regarder comme un des êtres les plus parfaits qui aient paru dans la Vendée. Un M. de Beau voilier, frère des deux autres, ftgé de seize ans, nous avait rejoints aussi ; il eut peur au premier feu : son frère aîné l’envoya chercher et, devant tout le mondo, lui reprocha sa conduite avec fermeté ; U se rendit depuis ce moment digne de sa famille et aussi brave que personne ; du reste, U n’annonçait pas de talents.

On doit de justes éloges à MM. de Chantreau (2), Brunet (3) et autres.

La bataille de Luçon se donna le 14 août. On avait envoyé demander & M. de Charctte de joindre son armée à la nôtre ; il vint avec sept ou huit mille hommes ; un de ses drapeaux avait deux trous faits par des boulets de canon. On tint un conseil de guerre ; M. de Lescure proposa un plan. Il s’agissait d’attaquer

(1) Claude Herbault, baptisé à Ssint-Porchaire de Poitiers, le to décembre 1768, dis de Claude-Maurice Herbault. procureur au présidial. Il quitta le séminaire pour s’enrôler dans l’armée vendéenne. Il fut condamné par contumace comme « brigand de la Vendée » par lo tribunal de la Vienne, le a 3 nivôse an II, ta janvier > 704 $ mais, le ta décembre précédent, U avait été grièvement blessé au Mans, puis massacré.

(a) Louis-Mario Chantreau de la Jouberdrlo, né À Fontenay-Ic-Comte le 17 juillet 1771, officier au régiment d’infanterie de Halnaut de 1788 à 179a, se battit en Vendée et en Bretagne jusqu’A ta mort de Charette, reprit les armes en 1799. [.oui* XVIII le nomma colonel et chevalier de Saint-Louis, et Charles X lui donna en 1807 lo brevet de maréchal de camp. U mourut A Luçon le 16 février i 85 o,

(3) Henri-Jacqueo-Gabriel Brunet, écuyer, né le 14 mars 1768 à Bron, paroisse de Saint-Just*$ur-Dives en Anjou, septième enfant de Jean-Charles-Gabriel Brunet, chevalier, seigneur de la Charte et de Brosaay. Ancien gendarme de la maison du Roi, 11 fit toutes les campagnes de la Vendée, fut breveté chef d’escadron en 18tG, nommé commandant de la compagnie de gendarmerie royale à Cherbourg, puis A la Rochelle, chevalier de Saint-Louis et de fa Légion d’honneur. Il quitta le service en i 83 o, et mourut À Montreuil-Bellay te : i mal 1845.

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en plaine la plus rase et la plus découverte ; je m’expliquerai sûrement mal : on devait prendre en ligne diagonale, c’est-à-dire que l’aile gauche donnerait la première, ensuite le centre, puis l’aile droite. Il parla longtemps sur ce projet. On a dit que c’aurait été très bien pour une armée de troupes de ligne, mais nos soldats, nos officiers, et môme notre généralissime, M. d’Elbée, ne sachant rien de la tactique, il fallait beaucoup mieux laisser disposer nos gens comme à l’ordinaire. MM. de Charette et de Lescure furent chargés de l’aile gauche, M. d’Elbéc du centre, MM. de la Rochejaquelein et de Marigny de l’aile droite, La déroute fut complète, par diverses raisons que je vais expliquer ; d’abord l’aile gauche se mit en ordre et se rangea en ligne le plus possible, suivant le plan ; mais le centre n’arrivant pas assez tôt, elle fut obligée de rester en panne deux heures, et Tuncq (t), qui commandait les patriotes, déploya infiniment d’habileté ; il comprit le mouvement et eut le temps de changer ses propres.dispositions. MM. de Charette et de Lescurc engagèrent le combat avec une impétuosité sans égale, renversèrent les ennemis, prirent cinq pièces de canon ; le centre aurait dû donner sitôt que les Bleus commencèrent à plier, mais au lieu de cela, le désordre le plus complet y régnait ; M, d’Elbée n’avait communiqué ic plan de la bataille à personne (c’était la première fois qu’il y en avait un), la plupart des officiers l’ignoraient* M. d’Elbée, dans tout ce combat, ne donna que ce seul ordre : « Mes enfants, alignez-vous par ici, par là, sur mon cheval », ce qu’il accompagnait de ses exhortations ordinaires sur la confiance en la Providence.

M. Herbault commandait une partie du centre ; il s’était

(i) Augustin Tuncq, né & Contcvülc, dan* le Pomhicu, le vj août 1746, soldat en 176a, capitaine de I* légion des Pyrénées en 1780, général de brigade en juin

  • 79 ’i général de division le 14 août ; suspendu dés le a 3 du même mois, puis

arrêté, la mort d’Hébert le sauva. Il fut remis en activité en 1796, et mourut d’une chute de voiture, à l’hôpital du Val-dc-Grûcc, le ao pluviôse an VIII, 9 février 1800.

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mis exprès k pied pour encourager sa troupe ; il avança le plus possible, suivant en cela l’ordre ordinaire, et ne sachant pas qu’il y en eût d’autre ; il se trouva en avant au milieu de la plaine, séparé de l’année avec sa troupe, ta cavalerie ennemie tomba dessus, cela commença le désordre. Pendant ce temps M, de Marigny, s’étant trompé de chemin et croyant le connaître, avait si bien égaré l’aile droite et Henri, qu’ils se trouvèrent & une lieue du combat et n’en furent que les spectateurs ; ils revinrent sur leurs pas sans avoir pu se battre. Quelques canonniers trahirent, ainsi que plusieurs soldats, et passèrent & l’ennemi ; enfin tout se réunit pour mettre l’armée dans la plus grande déroute. Nous perdîmes au moins deux mille hommes et presque tous nos canons. Je n’oublierai pas qu’au milieu de la confusion générale dtane armée indisciplinée et battue, quarante paysans de Courlay et de Saint-Michel, sans chef, se retirèrent en bon ordre ; ils firent d’eux-mêmes la manœuvre des troupes de ligne, présentant à genoux la baïonnette & la cavalerie qui les poursuivait dans la plaine, À cette affaire M, Baudry, non celui de l’armée de Royrand, mais celui de la première révolte (j), fut tué, ainsi que le commissaire des vivres de lu partie poitevine : ce jeune homme, de Châtilion, s’appelait Morinais.

M. de Lescurc eut son cheval traversé d’une balle ; il fut très blâmé d’avoir donné un plan de tactique à des gens incapables de l’exécuter, et c’était vraiment un tort, d’autant qu’il l’avait soutenu avec beaucoup d’entêtement, M. d’Elbée lui demanda pourquoi il n’avait pas tout disposé, puisqu’il avait tout conçu ; il lui répondit : « Une fois mon plan adopté par le conseil, ce n’était plus le mien, c’était le vôtre. Si vous m’eussiez imposé l’office de générai en chef, j’eusse tâché de m’en acquitter ; vous m’avez chargé de commander l’aile gauche avec M. de

(jj Gabriel Baudry d’Aaton.

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Charctte : nous avons battu l’ennemi ; ainsi, quant & nous, nous i

avons bien fait notre devoir. » M. de Charette retourna dans son pays, M. de Lescure me dit en revenant : « J’avais entendu parler de M. de Charctte, nous n’avons cessé de nous examiner tous les deux pendant la bataille ; nous nous sommes aussi bien battus l’un que l’autre, et nous nous sommes demandé notre amitié après le combat. »

J’avais envoyé un courrier attendre l’issue de l’affaire, pour m’apporter des nouvelles de M. de Lescure : il n’était pas là dans ce moment, ce fut M. de Charette qui m’écrivit ; sa lettre était charmante, et il prodiguait à M. de Lescure les éloges que celui-ci lui donnait de son côté. Nous ne perdîmes, comme on 1

voit, que deux officiers et n’en eûmes point de blessés, au lieu qu ü périt un grand nombre de soldats ; la raison en est que les paysans perdirent la tête, beaucoup moururent à force de courir. Les officiers firent l’impossible pour les sauver, plusieurs p

même descendirent de cheval et y chargèrent les blessés. C’est l’affaire où il a péri le plus de soldats, de toutes celles qui se sont données dans notre pays même ; elle se passa comme les autres de Luçon, entre cette ville et Saint-Hermand. Henri sauva bien du monde en faisant débarrasser le pont de Chantonnay, sur lequel était un canon renversé, et en rassurant les fuyards.

Peu de jours après, les Bleus occupèrent Chantonnay. Un jeune homme de la Rochelle vint nous joindre, M. Allard (i) ; 1

ma mère, [ touchée du contraste que présentaient la douceur ré- *

panduè sur ses traits et son ardeur pour la guerre, ] pria Henri de le prendre pour aide de camp ; il est devenu depuis son ami)

et son digne frère d’armes.

L’armée se rassemblait aux Herbiers ; on mit beaucoup de soin à la rendre nombreuse et à l’encourager ; on fit à Tuncq un

(O Henri-Marie Allard* né à Saint-Jean de Liversay, près la Rochette, le 18 décembre : 77t. *c battit jusqu’à la mort de Charette. Chevalier de Salnt-Uuis, retraite comme colonel, U mourut à Thouara le 6 mai 1843.

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honneur que n’a jamais reçu aucun général républicain de la part des Vendéens : ce fut de redouter ses talents et de s’informer du jour où il serait à Luçon, pour attaquer l’armée sans son chef. On prétend que cet homme était un simple huissier, et que, depuis, il s’est retiré sans emploi ; cependant il nous avait battus trois fois et avait paru fort habile. Je sais peu de détails de l’affaire qui eut Heu du côté de Chantonnay ; nos généraux firent filer les troupes derrière le camp des Bleus et les attaquèrent par Chantonnay au lieu des Herbiers : cela réussit de toutes manières ; outre que les patriotes furent saisis d’étonnement, ils ne purent s’échapper, puisqu’ils étaient obligés de fuir dans l’intérieur de la Vendée au lieu de retourner à Luçon, dont nos gens occupaient précisément le chemin. [L’arrière-garde républicaine était commandée par un général Lecomte (x), qui s’était fait une grande réputation en gagnant la première bataille de Clisson par une heureuse témérité et par une désobéissance formelle à son général en chef. Il voulut on faire autant cette fois et ne se replia pas sur Fontenay, comme il en avait reçu l’ordre, de sorte qu’il se trouva coupé, ] Peu avant ce temps, j’ai lu moi-même dans les gazettes que les républicains prétendaient avoir pris Mortagne, où ils avaient tué vingt mille brigands ; aussi les malheureux fuyards Bleus demandaient le chemin de cette ville, la croyant à eux ; on les y conduisait effectivement, mais c’était en prison. On tua et prit beaucoup de monde ; ils ne sauvèrent pas un seul des canons, des caissons ni des bagages d’aucune espèce ; notre victoire fut complète. Parmi les prisonniers se trouvèrent le chef et plusieurs soldats d’une troupe nommée les Vengeurs ; elle était organisée pour brûler et massacrer : ce fut le commencement des atrocités. On

(i) René-François Lecomte, né ù Fontenay le 14 mai 1764, d’abord marin, puis soldat, chef du bataillon des Deux-Sirre* le Vengeur, général de brigade, fut blessé le 11 octobre 1793 au bois du Mon 1 in*aux*Chèvres, près ChAtillon, et mourut k Bressuire»

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fusilla tous ceux de cette abominable troupe qu’on put prendre, et même le chef, quoiqu’il offrît quatre cent mille livres pour sauver sa vie(i). Le petit chevalier de Mondion se conduisit d’une manière surprenante pour son âge. Nous avions de très braves cavaliers, mais en général la plus grande partie de la cavalerie était médiocre ; comme il fallait nécessairement qu’elle fût quelque temps en panne, exposée au feu, ce qui ne lui arrivait pas souvent, on engagea beaucoup d’officiers à se mettre avec elle. Un officier très grand se trouva & côté du petit de Mondion ; au bout d’un instant il lui dit : « Je suis blessé, je me retire, -Je ne vois pas cela. Monsieur. — C’est une contusion. — Cela se peut bien, mais le sang ne coule pas ; si vous vous retirez, ne paraissant pas blessé, vous ferez prendre la fuite à la cavalerie.

Je m’en vais. — Si vous faites un mouvement, je vous brûle la cervelle, » lui dit le petit de Mondion en approchant de lui son pistolet ; le pauvre homme, qui savait l’autre bien capable de le faire, n’osa plus penser à la retraite.

M. de Lcscurc se rendit à l’armée pour se trouver à ce combat ; il était alors depuis plus de quinze jours & commander un petit camp, à Saint*Sauveur, près Bressuire, pour protéger le pays. Ce fut, je crois, dans ce temps qu’il lui arriva ce que je vais dire : je ne suis pas parfaitement sûre de l’époque, mais je me rappeile bien les faits.

Depuis longtemps on défendait, sous peine de confiscation, aux gens du pays, de rien porter à vendre dans les marchés et foires des villes patriotes ; beaucoup transgressaient les ordres, par opinion ou par désir de gagner. M. de Lescure entra & Parthcnay, où il n’y avait point de garnison, un jour de marché, prit tous les bestiaux qui s’y trouvèrent, les envoya à Châ-

(») Le gros des républicains, & l’affaire de Chantonnay, se sauva par Boumeaeau, qui était une très mauvaise retraite pour aller à Luçon. Comme l’affaire se passa le soir et un peu dans la nuit, plusieurs colonnes ennemies furent dans l’intérieur de la Vendée, où clics trouvèrent la mort. (Note du manuscrit.)

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tillon et les fit vendre au profit de la caisse de l’armée. Là U courut un grand risque : un gendarme, forcené dans son parti, se cacha dans une maison de républicain ; il en fit ouvrir la porte au moment où M. de Lcacurc passait dans la rue, causant avec M. le chevalier de Marsanges, il lui tira un coup de pistolet ; la balle passa entre ces deux messieurs, qui se pariaient presque à l’oreille ; le gendarme poursuivit son chemin au galop ; il fut attrapé et mis en pièces par les soldats. Il y avait trois mois qu’on avait fait une proclamation dans laquelle on annonçait aux patriotes la peine du talion pour tous les crimes qu’ils pourraient commettre ; depuis, les gens de Parthenay avaient brûlé notre château, sous le général Westermann. M. de Lcscure dit aux habitants : « Vous connaissez la proclamation ; je devrais, suivant nos lois, mettre le feu & la ville ; mais je suis ici le seul général, et vous ne manqueriez pas de croire que je le fais par une vengeance particulière ; ce serait le premier exemple de ce genre, je vous fais grâce. » Cependant il dit qu’il ne blâmerait personne de ce qui pourrait arriver ; aussi y eut-il quelques meubles cassés et des effets pillés. Dans le fait, on n’a jamais eu le courage de suivre la proclamation ; tous les cœurs se refusaient à imiter la barbarie des républicains. Je dirai à mesure et avec exactitude les dommages qui ont pu être causés par nos gens ; il y en eut si peu, que ce sera un sujet d’admirer leur incomparable bonté.

Une chose particulière fera juger l’esprit et la sagesse de M. de Lescure t un de ses fermiers vint lut dire, dans le courant de l’été, que plusieurs paysans voulaient lui payer ses rentes ; il lui défendit de les recevoir, disant que le peuple était assez malheureux ; qu’il ne cherchait pas à ravoir ses droits, c’était ce qui l’occupait le moins ; que, du reste, certaines rentes étaient justes, mais il n’en voulait le payement que si elles étaient rétablies dans toute la France, et ce n’étaient pas les braves paysans de la Vendée qu’il fallait fouler, tandis que ceux de la république

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ne donnaient rien, On approuva cette réponse généralement, et les rentes ne furent pas payées dans le pays.

Le lendemain, M. de Lcscure eut deux petits combats à soutenir : l’un contre les Bleus qui venaient de Saint-Maixent, et qu’il repoussa, l’autre contre ceux qui venaient de Saint-Loup près Airvault ; ceux-ci cédèrent d’abord, mais ensuite firent ferme et l’obligèrent à reculer à son tour ; il ne fut pas poursuivi. Ces deux affaires furent très légères ; on ne perdit presque personne de part ni d’autre. Le vieux M. Le Maignan, âgé de plus de soixante ans, du conseil supérieur, se rendit au camp de Saint-Sauveur (i) ; ce bon vieillard vint dire à M. de Lescurc qu’il voulait être un de ses soldats ; malgré toutes les instances, U ne consentit jamais à commander ; il était toujours le premier à cheval pour tout ce qu’il y avait à faire ; M. de Lescurc et les autres jeunes gens l’appelaient leur père.

Pendant qu’on était aux Herbiers, après la victoire, on établit un nouvel ordre dans l’armée, ou du moins on fît de nouvelles dispositions. On laissa entrer au conseil tous ceux qui y étaient auparavant. Il serait difficile de désigner comment il se formait, rien n’était fixé : il était composé de ceux qu’un nombre considérable de paysans suivaient, et d’autres officiers dont les talents obtenaient l’estime publique.

M. d’Elbéc fut toujours généralissime ; on divisa la Vendée en quatre généralats : du côté de la mer et de Nantes, M. de Charette ; du côté d’Angers, M. de Bonchamps ; pour la partie angevine de la grande armée, M. de la Roche jaquelein ; pour la partie poitevine, M. de Lescurc ; on y voulut joindre aussi l’armée de Royrand, c’est-à-dire la partie poitevine du côté de Chantonnay, mais comme c’étaient les paysans les moins braves

(i) À l’affaire de Saint-Loup, M. de Lescurc prit un caisson et le fit atteler sous le feu de l’ennemi. Le troisième Beauvollier se trouvait là et eut son cheval tue. M.Lc Maignan avait servi dans sa jeunesse, mais s’était retiré en se mariant ; à cette affaire il eut toute une cuisse meurtrie par un biscalen. (Note du manuscrit.)

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de la Vendée, M. de Lcscure n’en voulait pas. Gela, disait-il, gâterait ses soldats ; les paysans de ces deux parties ne s’estimaient pas entre eux ; d’ailleurs son commandement, avec seulement les Poitevins de la grande armée, était aussi fort que chacun des trois autres (environ vingt mille hommes), et U valait bien mieux laisser & M. de Royrand son généralat, ce qui en ferait cinq au lieu de quatre, À la vérité, le cinquième eût été plus petit que les autres, mais je crois que M. de Lescure fût venu à bout d’arranger cette disposition : cela resta incertain.

Mon père fut nommé gouverneur général de la Vendée pour le Roi, séant à Mortagne, avec autorité sur les généraux et sur le conseil supérieur, qui commençait & vouloir parler un peu en maître ; il en résulta quelques discussions avec les officiers, cependant ce fut peu de chose, quelques propos seulement, dont les généraux se moquaient, On fit M» de Royrand gouverneur en second ; mon père choisit MM, Duhoux d’Hauterive et de Boisy pour être sous lui : voilà l’organisation générale. Du reste, M. de Talmond fut toujours général de la cavalerie de la grande armée ; MM. de Marigny et de Perrault, généraux de l’artillerie, et Stofflet, major général. On décida aussi dans ce conseil de donner une espèce d’uniforme aux officiers des quatre divisions de la Vendée : une veste verte avec des collets verts, ou noirs, ou blancs. Chaque général devait tâcher de former un corps de douze cents hommes au moins, soldés et choisis parmi les plus braves, qu’on exercerait comme la troupe de ligne, et qui seraient toujours réunis ; mais ceci ne put s’exécuter ; les combats multipliés que nous eûmes à soutenir empêchèrent de suivre ces dispositions ; les Bleus ne donnaient pas un seul moment de répit aux Vendéens.

Ils vinrent nous attaquer du côté de Martigné et de Brissac ; on rassembla l’armée, M. de Bonchamps y joignit la sienne et s’y rendit en personne : c’était sa première sortie depuis sa blessure de Fontenay. Il faisait une chaleur affreuse ; MM. de Bon-

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champs et de Lescure voulaient que l’armée marchât de. nuit par le chemin le plus court, mais un vieux militaire de soixante-dix ans, M. de la Haye des Hommes (i), le même chez qui on avait volé 200,000 francs, après l’avoir laissé pour mort, criblé de coups de couteau, s’était rendu & t’armée pour la première et dernière fois ; Ü avait de la réputation, il demanda h toute force qu’on prît un autre chemin, mieux choisi, à son avis, pour surprendre avec avantage les Bleus : c’était possible, Le respect pour son âge fut cause qu’on lui céda ; mais la fatigue et la chaleur accablaient les hommes, ils eurent à faire trois lieues de plus et n’arrivèrent à Martigné, où se donna la bataille, que dans l’ardeur du jour. Les armées de part et d’autre étaient fort nombreuses. Le combat commença à notre grand avantage ; nous avions déjà pris cinq pièces de canon quand nos soldats, suffoqués par la chaleur, abandonnèrent le champ de bataille, emmenant cependant trois pièces de canon ennemies. Une heure de plus, et la déroute des Bleus était complète ; ils n’osèrent pas nous poursuivre, ils souffraient autant que nous (2). Une chose, prétend-on, contribua à faire retirer les Vendéens, qui ne se battaient qu’à contre-cœur, à cause de la fatigue : M. de Marigny se mit à la tête de plusieurs cavaliers pour tourner les Bleus ; il se trompa de chemin, fut obligé de revenir sur ses pas et arriva sur nos canons au galop ; la poussière empêcha de distinguer de quel parti était cette cavalerie ; nos gens s’ébran* lèrent et se retirèrent tranquillement. L’ennemi ne nous tua

(1) Jean» Baptiste-Antoine de ta Hsyc-Montbault, chevalier, seigneur des Hommes, près Coron en Anjou, né à Poitiers le ti juillet 17*5, avait fait la guerre de Sept ans comme capitaine au régiment de Flamarens ; couvert do blessures, U avait reçu ta croix de Saint-Louis, Détenu & Angers en juin X79B, il fut délivré par les Vendéens. Repris à Moxc, prés les Ponts-de»£é, U fut emmené A Angers et exécute te 9 brumaire an II, 3 o octobre 179 ? ; il périt en s’écriant : < Je meurs pour mon Dieu et mon Roi. »

(s) Ce combat de Martigné, et celui do Vihiera, le lendemain, eurent fieu, je croîs, plus tôt (Note de l’auteur.)

L’affaire de Martigné se passa avant celle de Luçon, dans le mois de juillet, (Note du manuscrit.)

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presque personne, mais la chaleur fit périr une cinquantaine de paysans. D’ailleurs il y avait des eaux malsaines dans cet endroit, elles firent mal à beaucoup de soldats qui en burent, malgré la défense formelle des chefs. M* de Lescure pensa y perdre la vie*, la poussière le suffoquait si fort, étant obligé de crier et de courir de tous côtés pour commander, qu’au milieu du combat, ne trouvant ni vin ni eau-de-vie, il but de l’eau d’une mare ; il continua de se battre, mais l’épuisement le fit tomber sans connaissance ; quand l’action fut finie, on le crut mon pendant deux heures, il n’avait aucun mouvement.

À ce combat, M. de Bonchamps fut blessé d’une balle qui lui emporta l’extrémité de l’os du coude. Vannier, valet de chambre de confiance de M. d’Autichamp, fut blessé grièvement ; c’était un très brave homme, qui se conduisait en héros depuis le commencement de la révolution ; il reçut, dans les deux premières guerres de la Vendée, douze ou treize blessures, et devînt un des meilleurs officiers de l’armée ; il a été tué en 1799. Chacun s’en retourna chez soi. MM. de Lescure et de la Rochejaquelein se trouvaient encore à Cholet ; ils apprirent que les Bleus, après leur demi-défaite, s’étaient portés à Vihiers et allaient marcher sur Cholet ; Santerre (1) les commandait. On promit cent louis à qui le prendrait.

MM. de Lescure et de la Rochejaquelein envoyèrent des troupes à la hâte, toute la journée, du côté de Coron ; à mesure que les paysans arrivaient, plusieurs officiers les conduisaient ; c’était heureusement de ce côté, vers Cholet, Coron, Vezins qu’étaient les meilleures paroisses angevines ; elles vinrent en foule pour défendre leur pays. On croyait ne se battre que le lendemain ; quel fut l’étonnement des deux généraux d’entendre dans l’a-

(1) Antoine-Joseph Santerre, né à Paris le 16 mars 175*, brasseur de bière, nommé, au mois do mal 179s. chef de la garde nationale, qu’il commandait lors de t’assaeslnat do Louis XVI. Il fut envoyé en Vendée, et ensuite tomba dans l’oubli. U mourut fou le G février 1809.

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près-midi, assez tard, les coups de canon) Ils montèrent à cheval à la hâte et arrivèrent &)a brune ; ils rencontrèrent une grande quantité de pièces, ils demandèrent ce que c’était. Les soldats répondirent à M. de Lescure : « Mon général, vous n’étiez donc pas à ce combat, comme nous le croyions ? Hé bien ! c’est donc M. Henri qui a gagné la bataille ? Voilé vingt canons que nous avons pris. » On dit la même chose à Henri pour M. de Lescure. Ils joignirent les officiers, ceux-ci leur racontèrent que, comme les soldats avaient l’habitude de les savoir tou* jours en avant, ils leur avaient fait croire, pour les encourager au moment de l’attaque, qu’en avançant ils trouveraient leurs chefs au milieu des ennemis. Il n’y eut que de jeunes officiers à gagner cette superbe affaire ; dans le nombre on distingua surtout MM. de Piron, Forestier, Keller, Herbault, Guignard, de Villeneuve, de Marsanges, Forest (i). Le général Santerre, placé prudemment dans un moulin pendant le combat, s’occupait du plaisir qu’il aurait & conquérir la Vendée, et ne faisait aucun doute du succès de ses armes ; on vint tout d’un coup lui dire que la bataille était perdue, il s’enfuit lâchement Forest ému, non par l’espoir des cent louis, mais par le désir de s’emparer de l’homme qui avait conduit le Roi à l’échafaud, et qu’on devait enchaîner dans une cage de fer si on l’eût pris, Forest, dis-je, se lança avec tant d’ardeur à sa poursuite qu’il pensa l’attraper ; Santerre lui échappa en faisant sauter un mur de cinq pieds à son excel-

(i) À cette affaire, M. de Villeneuve du Cazeau eut une grande influence sur l’armée ; il resta plus d’une heure presque seul en avant, sous le fou le plus vif de l’ennemi. Le curé de Ssint-Laud, qui se trouvait auprès de l’endroit ob $o donnait la bataille, s’entendit avec tes officiers pour persuader que les chefs étaient en avant, et avaient ordonné de marcher par tels et tels côtés pour arriver à prendre l’ennemi en flanc. Le succès fut complet. M. de Villeneuve poursuivit le représentant Bourbotte * qui, se voyant près d’être saisi, sauta de son cheval dans un enclos. Le cheval resta à M. de Villeneuve, mais Bourbotte échappa. (Note du manuscrit.)

  • Pierre Bourbotte, né k Vselt, prit A vallon, le 5 Juin 176$, d’une famille comblée de bienfaits

par M. le comte de Provence, devint un fougueux révolutionnaire ; db 1793, U demanda S le Convention Is mort du Roi et de la Reine. Commissaire prb des armées de l’Ouest, il fut dénoncé, condamné & mort le 5 o prairial tn III, iB Juin 179S, et guillotiné & Parle.

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« lent cheval. Furieux de sa défaite, il brûla en fuyant la ville de Vihiers, quoique toute patriote, ce qui fit grand plaisir aux Vendéens ; ils n’avaient jamais pu se décider à ce crime, mais ils le désiraient depuis longtemps ; par un singulier hasard, la seule maison royaliste de la ville fut conservée au milieu de l’incendie, ainsi que les deux voisines,

(Une nouvelle victoire de la division Bonchamps auprès des Ponts-de-Cé força l’aile droite des républicains à repasser la Loire et à se replier sur Angers.)

Reprenons quelques détails qui donneront de nouvelles no» tions sur l’esprit des Vendéens.

Après les batailles que je viens de décrire, beaucoup de sol* dats se trouvaient à Ghâtillon, revenant du combat de Coron ; deux meuniers de Treize-Vents avaient été arrêtés pour quelques fautes. Dans le moment du combat, les paysans, il est vrai, se laissaient corriger par les officiers sans murmurer ; mais il y avait si peu de discipline le reste du temps, que l’emprisonnement des deux meuniers pensa occasionner une insurrection à Chûtillon. C’étaient de bons soldats, je ne sais qui les avait mis en prison. Une quarantaine de paysans de la même paroisse voulurent se faire enfermer pour être avec leurs camarades ; ils murmuraient tout haut, sans cependant faire aucun rassemble* ment ; ils prétendaient qu’on les traitait avec trop de dureté. Je devais dîner à Ghâtillon, je faisais une visite ; le chevalier de

ip

Beauvollier vint me dire tout bas, de la part de M, de Lescure, ce qui se passait ; qu’il ne voulait pas avoir l’air de céder aux paysans, mais comme le château de la Boulaye, où je demeu* rais depuis la guerre, était dans la paroisse de Treize-Vents, il fallait que je prisse ce prétexte pour venir demander leur grâce ; mon mari m’attendait sur la place, afin que cela se passât publiquement. Je sortis sur-le-champ ; je dis à beaucoup de soldats, sur ma route, que j’allais trouver M. de Lescure et lui deman* der grâce ; ils me suivirent en foule. Il eut l’air très étonné de

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me voir arriver et fit semblant de ne céder qu’à mes sollicita* * tions réitérées ; alors j’invitai les paysans à venir avec moi délivrer les prisonniers ; je trouvai les soldats de Treize-Vents avec eux, je les fis tous sortir. Ils me dirent : « Madame, nous vous remercions bien, vous avez fait de votre mieux, mais cela n’empêche pas qu’on a eu tort de mettre les deux meuniers en prison, et c’est fort mal. » Chacun s’en alla tranquillement, mais cela donna lieu de connaître l’esprit qui régnait parmi les soldats et le degré d’autorité qu’on pouvait prendre pour se faire obéir sans les dégoûter. Il m’arriva aussi un incident particulier : deux hommes, assez en sous-ordre, pensèrent se battre devant moi ; je les séparai en tombant entre eux, saisie d’une attaque de nerfs, la première que j’aie eue de ma vie. Quand je repris connaissance, je les trouvai pleurant et nje tenant chacun une main ; ils me demandèrent mille pardons et se raccommodèrent,

Nous allons arriver à un cruel moment pour la Vendée.* elle se trouvait environnée de deux cent quarante mille hommes, tant troupes de ligne que gardes nationales. La première attaque fut donnée du côté de l’Anjou, à la Roche-d’Érigné ; MM. de la Rochejaquelein et Stofflet s’y trouvèrent seuls à commander ; les deux armées étaient peu considérables, les Bleus furent battus. Henri fut blessé d’une manière singulière : il parlait aux soldats qui étaient dans un champ, lui se tenait dans un chemin creux avec M. Allard et un domestique ; trois volontaires égarés sautent dans le chemin, l’aperçoivent et tirent en fuyant, Henri avait à la main un pistolet, il reçut une balle qui, sillonnant le pouce, le cassa en trois endroits et vint lui donner une contusion à la saignée ; sans quitter son pistolet il dit froidement à son domestique : « Mon coude saigne*til ?

Non, monsieur. — Je n’ai donc que le pouce cassé (i). »

(i) CVsst auprès de Martignè* que M. Henri fut blesse do cette manière par des

’ Ce corabst n’cit pat le mémo quo ]« grand combat de Martfgnl, ou M. de Bonchamm lut hlcKR«. (Nota de l’auteur.)

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Ce combat de la Roche-d’Érigné fut très avantageux & la Vendée, quoique peu considérable ; celui de Thouars, dont je vais parler, ne le fut pas moins ; ils tinrent les Bleus en respect (Je ces deux côtés et nous donnèrent le temps de battre trois autres armées qui s’étalent avancées jusque dans le cœur du pays ; sans cela, nous eussions été pris de tous côtés.

Je finirai ce chapitre en disant qu’il y a eu plusieurs combats de l’armée de Bonchamps, à différentes époques, contre les troupes venant d’Angers, et d’autres de M. de Charette contre celles de Nantes ; mais ils n’étalent jamais aussi considérables que les batailles de ta grande armée, et je n’en sais pas de détails,

Je n’ai aucune note de tout ce qui s’est passé dans la Vendée, pour me guider, je n’ai personne pour m’aider à me souvenir de rien. À la vérité peu de personnes se rappellent le passé comme moi ; tous ceux qui me connaissent affirmeront que j’ai une mémoire étonnante ; aussi, quoique je sois loin de répondre de ne faire aucune erreur dans ces Mémoires, je crois cependant pouvoir assurer qu’il y en aura très peu, je n’en ferai du moins pas une seule de volontaire ; je dis tout ce que je sais et comme je le sais, sans passion, sans déguisement, par le seul désir de me rendre compte moi-même de tout ce que j’ai vu et de tout ce qui m’est arrivé.

Bleus qui se glissèrent dans le chemin creux où U était occupé A tirer avec des fusils que lui apprêtaient les paysans ; l’avant-garde des républicains était pour * lors dans les vignes. (Note du manuscrit.)

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CHAPITRE XIV

DEPUIS LE SECOND COMBAT DE THOUARS VERS LA FIN DE SEPTEMBRE i 79 3

JUSQU’À LA SECONDE AFFAIRE DE CHATILLON (i) LES PREMIERS JOURS D’OCTOBRE

1 1. y avait à Thouars, Àirvauit et Saint-Loup beaucoup de troupes patriotes, presque toutes gardes nationales sédentaires, prises des réquisitions. Cela décida M. de Lescure, qui était retourné au camp de Saint-Sauveur, à aller attaquer Thouars avec deux ou trois mille hommes seulement. Il y avait à peu près trois mille patriotes dans la ville, en comptent des . renforts arrivés en grande hâte d’Airvault. Le combat commença. M. de Lescure avait déjà mis la déroute parmi le centre, quand on força les Bleus à retourner à la charge, en braquant des canons contre eux. Comme, en même temps, vingt mille hommes venant de Saint-Loup parurent de loin, nous abandonnâmes la bataille, après avoir fait tant de peur aux Bleus et les avoir tellement fait reculer, que nos soldats entendaient les cris des gens de la ville qui nous regardaient comme vainqueurs. Les patriotes n’osèrent poursuivre, à l’exception d’une centaine

(O 14 «ptembrc-io octobre.

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de gendarmes qui s’avancèrent. On fit retirer nos troupes : M< de Lescure et une douzaine d’autres, montés sur d’excellents chevaux, attendirent les républicains, qui s’arrêtèrent en leur criant de se rendre. Il y eut un colloque entre eux, les gendarmes n’osèrent avancer, et alors ces messieurs disparurent en sautant par-dessus les haies. M. de Lescure et les officiers descendirent de leurs chevaux et aidèrent eux-mêmes à porter les brancards des blessés ; il en était de même & presque tous les combats, ce qui les faisait adorer par leurs soldats. Nous perdîmes fort peu de monde et deux petites pièces de canon dont les alîûts s’étalent cassés. Toute cette armée de gardes nationales fut si effrayée d’avoir été si maltraitée et presque vaincue par deux mille hommes, qu’elle n’osa mettre le pied hors de la ville pendant plus de quinze jours, et nous laissa le temps de battre les Bleus des autres côtés (i).

Un mois environ avant ce combat, plusieurs soldats se rendant à l’armée étaient venus coucher À la Boulaye. L’un d’eux, m’abordant, me dit avoir un secret à me confier, et m’apprît qu’il était une füle. Elle me dit que n’osant se présenter pour avoir une.veste légère de siamoise, comme on en distribuait aux soldats pauvres, et mourant de chaud dans ses habits, elle se confiait & moi, me demandant le plus grand secret, car tous les généraux, et notamment M. de Lescure, avaient plusieurs fois déclaré qu’ils feraient tondre et chasser la première femme, déguisée ou

(») Ce combat a fait plu« d’effet que les Vendéen* n’ont cru ; n’ayant pas pria Thouars, beaucoup regardèrent l’entreprise comme manquée. Je me rappelle bion que M. de Lescure me dit en particulier, car sa modestie l’empêchait de so vanter, qu’il avait fait de grandes choses, bien avantageuses, et que les républicains do Thouars n’oseraient avancer. Effectivement, je viens de lire dans la nouvelle édition de V Histoire de France à l’usage des écoles militaires, que Af. de Lescure, avec deux mille hommes, en battit soixante mille, gardes nationales, qui se dispersèrent et ne repartirent plus. Donc je m’étais trompée, et les troupes de Thouars se débandèrent. Dans le fait, je ne sais pourquoi j’ai mis qu’elles restèrent renfermées pendant quinze jours, car le peu qui depuis sortit de Thouars, n’était rien, ce n’était plus une armée ; ainsi la peur les dispersa entièrement. (Note de l’auteur.)

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non, qui suivrait l’armée. Je demandai à cette fille son nom, sa paroisse ; elle me répondit qu’elle s’appelait Jeanne Robin et dtalt de la paroisse de Courlay. Je lui promis non seulement de garder le secret, mais encore de la prendre chez moi après la guerre, si elle était vertueuse ; au contraire, si c’était le libertinage qui la faisait suivre l’armée, je la dénoncerais moi-même ; je lui dis que j’allais écrire ù son vicaire, homme de mérite et frère des braves Tcxier (i), les héros de Courlay, pour connaître sa conduite ; elle m en parut fort aise, m’assurant qu’il savait qu’elle se battait pour son Dieu et son Roi. Je lui donnai une veste, j’écri» vis au vicaire ; à me manda qu’effectivement cette fille était à l’armée pour de bons motifs ; qu’il avait cependant cherché à la détourner de son dessein, mais, le jugeant pur, il y avait consenti, et elle avait même communié avant son départ ; depuis elle n’était jamais retournée & Courlay, et elle se cachait des soldats de cette paroisse. Je gardai le secret de cette fille, je confiai seulement à M. de Lescurc son histoire, sans vouloir dire son nom, ni sa figure, ni son pays.

La veille du combat de Thouars, Jeanne entra à l’état-major et dit : « Mon général, je suis une fille, M™ de Lescure sait mon secret, j’ignore si elle vous l’a fait connaître ; en tout cas, elle a dû prendre des informations sur mon compte, et elles auront été favorables. Je viens à vous parce que je n’ai pas de souliers et je dois me battre demain. Tout ce que je vous demande, si vous voulez me renvoyer, c’est d’attendre après le combat, et je m’y conduirai si bien que, j’en suis sûre, vous me direz de rester à l’armée. » Effectivement, pendant la bataille elle s’attacha à

(i) Pierre Tcxier, non le frère, mais te court n germain des braves Texlcr, naquit 4 Courlay, pm ta Forèt-sur-Sévrc. » épousa en 1781 Marte Oabillyj bientôt veuf sans enfont, it entra «u séminaire de la Rochelle, fut vicaire de Vernoux en Gàtine, refusa le serment et se réfugia k Courlay, où it exerça en secret le saint ministère, avec autant de zélé que de courage, il refusa constamment de reconnaître le Concordat, et mourut h Courlay, sans rtôtre rendu, le >5 ma» 1826, Agé de

® n# ; est le village de la Plainchiru, à ta tête

des dissident* de la petite Église.

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suivre M, de Lcscure et lui criait : « Mon général, jamais [vous ne me passerez, je serai toujours aussi près des Bleus que vous. » Elle fut blessée à la main, elle lui montra son sang qui coulait en lui disant : « Ce n’est rien que cela. » On la perdit de vue depuis, et comme on trouva le corps d’une femme parmi les morts, on a toujours cru qu’elle avait été tuée dans la mêlée, où elle se précipitait comme une furieuse : ce trait a donné lieu à l’histoire fabuleuse de Jeanne de Lescurc, qui n’a jamais existé, Une petite hile de treize ans était tambour dans l’armée de d’Elbéc et passait pour fort brave ; une de ses parentes était avec elle au combat de Luçon, où elles furent tuées.)

J’ai vu deux jeunes filles, l’une de quatorze ans, qui allaient & la guerre et se battaient avec un courage héroïque ; la petite était même assez connue. Un jour, à Maltièvre, allant rejoindre l’armée, elles furent arrêtées pour leur déguisement ; la petite vint me trouver ; ayant entendu parler d’elle, je la fis passer. Il y en avait trois ou quatre autres qui combattaient ; une de l’armée de Bonchamps suivait son père ; on prétend que l’ayant vu tomber dans une affaire aux Ponts-de-Cé, elle fut si animée à la vengeance qu’elle tua dix-neuf hommes de sa main. [Elle était d’une taille ordinaire et fort laide. Un jour, à Cholet, on me la montra : « Remarquez ce soldat qui a des manches d’une autre couleur que sa veste, c’est une fille qui se bat comme un lion» » Elle s’appelait Renée Bordereau, dite l’Angevin, et servait dans la cavalerie ; son incroyable valeur était célèbre dans toute l’armée, Elle vit encore et a fait les trois guerres avec la plus éclatante bravoure.) (i)

O) Cette fille courageuse était couverte de blessure» ; elle a été six ans prisonnière de Bonaparte, et même enchaînée au Mont-Saint-Michei ; elle n’a recouvré la iiberté qu’au retour du Roi, et s’est battue encore en iSt5. Nous l’avons pré* sentée au prince de Condé ; tout do suite elle l’embrassa en lui disant i « Avec votre permission, Monseigneur ; > après quelques paroles fort aimables, le Prince lui dit i « En entrant, vous m’avex embrassé de vous-même ; en bien, à mon tour, moi, je veux vous embrasser, » et il te fît avec sa grâce enchanteresse. Elle était à Paris, tantôt en homme tantôt en femme ; elle préférait beaucoup le costume

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À l’armée de Charotte, M'"’de Bruc (i) allait au feu avec son mari, et aussi une dame dii Fief (2), femme d’un émigré. Voilà, Je crois, toutes les femmes qui ont porté les armes. On a fait mille contes : on a beaucoup dit que moi-même je me battais ;

je conviens et j’assure que je n’en ai jamais eu la volonté ni le courage.

Les femmes ne suivaient pas l’armée, tant qu’elle fut dans la Vendée ; après le passage de la Loire, on ne les entendra jamais pousser un cri de frayeur ; on les verra rallier, encourager les soldats, mais point se battre ; cependant il est sûr que dans le Bocage, quand les Bleus en déroute passaient dans quelque village, les femmes et les enfants leur jetaient des pierres, et de cette manière plusieurs ont été pris ou tués. Gela est bien différent du bruit répandu par l’ennemi que, nouvelles Amazones, nous marchions à la guerre ; ils l’ont répété pour atténuer les horreurs qu’ils ont commises en massacrant tout impitoyablement. Quelques enfants aussi suivaient l’armée, mais en petit nombre ; on y a vu mêmeu» petit garçon de sept ans.

Quant au dire absurde, accrédité en France, que les prêtres se battaient, c’est absolument faux. Aucun prêtre de l’armée

«ï® U P com *î ode * E1, e r< * ut de Argent du Roi, des pria,

ces, U pweît quelle se confia trop 4 une personne méprisable qui la vola. Enfin

Ulc fût atteinte d’une longue maladie, et mourut vers 1824, après avoir souffert avec une résignation do sainte. (Note de l’auteur.) Renée Bordereau «tait née 4 Souiaines, présdes Pont^^Cé en Anjou, au moi. de Juin.770.

(t) Fille de messlre Danguy de Vue, «Ile avait épousé Claude-Louis-Ma rie comte de Bruc, seigneur du Ciéray, maréchal de camp, chevalier de Saint-Louis ! Elle fut tuée en combattant, le 14 février 1794, prés de Beaupréau

(a) Victoire-Alméc Libault de la Barossièrc, mariée en 1774 4 NicoIa^Henri

Ïïl/Æ 4 ? 1 “ rî 0 * h * Wt * lont Salirt-Colombin, près Nantes. Son.mari se battait 4 l’armée de Charettcj des soldats républicains vinrent ches elle, saisirent un de ms enfants au berceau et le coupèrent en quatre sous ses yeux. Exaspérée

ÏÏJÎf ! f Ct WOfttr *, Un cour ** e h *"*que. Le u 3 janvier 7 1798, le Roi lui Jc regr J cttc ^ uc lu8 règlements de l’ordre de Saint-Louis ne me permettent pas de vous donner cette croix, prix de la vaillance, mais j’ose, 4 la place.

l’orée P® ? 1 ?*’ot en, Ic P° mnt tttt# ché 4 un ruban semblable à celui de

I ordre dont je voudrais pouvoir vous décorer, il prouvera du moins et la nature

de vos services, et combien je sais les apprécier. * M- du Fief mourut vers 1830.

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catholique n’a jamais été au combat, si ce n’est pour confesser et exhorter les mourants ; si quelques-uns ont paru, en route, «armés, c’était pour leur défense personnelle. Outre que jamais un prêtre n’eut une pareille idée, opposée aux lois ecclésiastiques, les généraux ne l’eussent pas permis ; on mit en prison un' M. du Soulier, qui se battait depuis longtemps, sitôt qu’on apprit qu’il était sous-diacre. [On a aussi reproché aux prêtres d’exciter les Vendéens à la cruauté : rien n’est plus faux ; au contraire il serait possible de citer beaucoup de traits d’une humanité courageuse dont se sont honorés des ecclésiastiques ; une foule de personnes ont dû la vie aux instances qu’ils ont faites à des soldats furieux et animés au carnage. Les prêtres les plus ardents à exciter les paysans au combat étaient souvent les plus ardents aussi à les empêcher de répandre le sang des vaincus, M. Doussin (i), curé de Sainte-Marie de Ré, un des plus zélés ecclésiastiques de l’armée, sauva une fois la vie à un grand nombre de prisonniers, et arrêta le massacre par de vives et éloquentes représentations qu’il adressa aux Vendéens. Quelques années après, ayant été traduit devant un tribunal républicain, il fut acquitté en souvenir de cette action. Un vénérable missionnaire de la communauté du Saint-Esprit, M. Supiot (a), se plaça un jour, à Saint-Laurent sur Sèvre, devant la porte d’un dépôt de prisonniers, et déclara qu’il faudrait passer sur son corps pour arriver jusqu’à eux. U faut absolument ranger parmi les calomnies des gens irréligieux et prévenus, ce qui a été débité sur le fanatisme sanguinaire des prêtres vendéens.)

Je crois avoir ici oublié une affaire, et qu’avant les combats

(i) Jacques-Louis Doustin, ne n Saintes, docteur en Sorbonne, ancien professeur de l’université de Cahors, chanoine régulier de Saint-Augustin, de l’abbaye de Chancelade, prés Périgueux, prieur de Sainte-Marie de Ré ; il no reconnut pas le Concordat, resta dans le sein de la petite Église, et mourut à Cbsgnojlet, commune de Dompierrc-sur-Mer, le 16 mai 1843, à Pàge de quatre-vingt-neuf ans.

(a) René Supiot, né & Ancenis le a8 octobre 1731, fut élu en >792 supérieur général de U Compagnie de Marie, et mourut à Saint-Laurent sur Sévro le la décembre

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suivants, M. d’Elbéc battit Santerre à Vihiers très complettement (i),

Six mille hommes partis des Sables, le général Beysser venu de Nantes avec une autre armée, enfin quatorze mille Mayençais, venus aussi de Nantes, s’avançaient sur trois colonnes dans l’intérieur de la Vendée, après avoir battu quatre fois l’armée de Charette, un peu affaiblie par l’affaire de Luçon. Ce général arriva en déroute jusqu’à Tiffauges, suivi d’une multitude de paysans, de femmes, d’enfants, de bestiaux qui échappaient aux massacres et aux incendies, car c’est à cette époque surtout qu’ils commencèrent. Us petits corps de Chouppes (a), de Savin (3) et de Joly (4), ce dernier officier très estimé, qui étaient près des Sables, arrivèrent avec l’armée de Charette dont lis faisaient partie.

Les Bleus s’étalent emparés de Chantonnay par une autre colonne d’environ trois mille hommes, et ils étaient en plus grand nombre à la Châtaigneraie, Heureusement ceux d’Angers, Vihiers et Thouars étaient contenus ; je crois même me rappeler confusément qu’à cette époque, un chevalier de la Sorinière gagna une bataille contre les Bleus, du côté de Brissac(5). Nous

étions, comme je l’ai dit, cernés par deux cent quarante mille hommes.

Ce que j’appelle les Mayençais était la garnison de Mayence,

(0 L’auteur n’a point oublié le combat de Vihiers, mais ce serait Ici sa place (Note du manuscrit.) *

ci (3 ! ^ dor " ! er d’UM nobIc et «“tonne famille du pays de Mireboau en Poitou : "‘J <tîni J le Çharles-René, marquis de Chouppes, chevalier de Saint-Louis, et aAnne-Honnette de la Place de Torsac. Il avait épousé Marie-Anne-Êlisabeth de Tinguy de Nesmy. Il fut tué au mois de décembre î7q3.

(3) Jean-Rcné-Françols-Nlcolas Savin, né À Saint-Étienne du Bois, en bas Poil ° u » “ octobre 1765, fut un des officiers les plus vaillants de la Vendée. Après s’être distingué dans tous les combats, il fut surpris au village de ta Sauzaie, prés des Lucs-sur-Boulogne, au mois de juin 1796, conduit & Montalgu et fusillé.

(4) Jacques Joly, né au Cateau-Cambrésis, établi chirurgien A ta Chapetle-Hormier, prés les Sables-d’Otomie, fut massacré par méprise sur la ferme de Beauventre, prés Saint-Laurent sur Sévre, en juin 1794.

(5) Le 19 septembre, le chevalier Duboux, avec La Sorinière et Cady. battit les troupes du général Rossignol, au Pont-Barré, prés Saint-Lambert du Lattay.

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les troupes les plus aguerries de la république ; le roi de Prusse, ainsi que l’ont toujours fait les autres puissances, avait renvoyé les corps faits prisonniers, avec serment de ne point servir contre les souverains coalisés, sans parler des royalistes de France, et ces troupes étaient employées contre les pays insurgés. La garnison de Mayence était venue en voiture pour arriver plus vite contre nous ; on décida, vu les horreurs des patriotes, de faire très peu de prisonniers (on en gardait moins depuis quelque temps) et de n’accorder la grâce à aucun Mayençals.

Le conseil supérieur, dans le commencement, avait voulu imprimer les ordres : De par le Roi et Monsieur le Régent ; MM. de la Rochejaquelein et de Lescure l’empêchèrent, disant que la Reine existait, et devait naturellement être régente, que nous étions prêts à obéir aux ordres des Princes, mais que n’ayant aucune espèce de communication avec eux, ce n’était pas à nous à nous immiscer dans le gouvernement, et que nous devions seulement mettre : De par le Roi, en attendant des instructions.

L’épouvante était dans la Vendée, cependant la grande armée était animée par la gloire de sauver le pays. J’avais fait faire un beau drapeau blanc pour la troupe soldée que M. de Lescure devait former ; dessus il y avait une très grande croix en galon d’or, avec trois fleurs de lis, et ces mots écrits en grandes lettres d or * Vive le Rot ! Je le lui envoyai à Cholet, où l’armée sc rassemblait ; le curé de Saint-Laud le bénit à minuit, en même

temps il dit la messe et exhorta les soldats dans un superbe discours.

Du sort de ce combat dépendait celui de la Vendée. M. de Lescure et quelques autres officiers étaient décidés à se faire tuer sur le champ de bataille ; tous les chefs étaient au combat, excepté Henri, qui était blessé ; M. de Bonchamps s’y rendit, le bras en écharpe. Les troupes ennemies se rencontrèrent à Torfou, près Tiffauges, s’avançant en même temps l’une contre

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l’autre ; il y avait des soldats de toutes nos armées ; nous avions bien quarante mille hommes et les Mayençais n’étaient que quatorze mille. Mais au premier coup de fusil, les paysans prirent la déroute, et surtout le corps de Charette, qui donna l’exemple, étant le plus épouvanté. La vaillante paroisse des Échaubroignes, avec son digne chef Bourasseati (i), avait rejoint, au nombre de dix*sept cents hommes ; ces braves gens, qu’on regardait comme les grenadiers de l’armée, ayant avec eux à peu près autant d’hommes des paroisses des environs, les plus courageuses, firent ferme pendant deux heures et demie, exposés au feu de file le plus soutenu ; ils avaient à leur tète M. de Lescure, qui s’était mis à pied avec ses officiers. Heureusement le pays était très fourré, les Bleus n’aperçurent pas leur petit nombre. Pendant ce temps M. de Charette, les autres généraux et officiers rallièrent les soldats ; ils se donnèrent une peine extraordinaire, n’épargnant rien pour les ramener. Ils y réussirent et, rejoignant les paysans qui faisaient ferme, ils tombèrent sur les Maycnçais et les battirent ; on en tua environ quinze cents, on ne fit grâce qu’à trois ; nous perdîmes vingt hommes, dont dix-sept des Échaubroignes, et nous eûmes beaucoup de blessés, mais pas d’officiers.

Les Mayençais s’étaient retirés à Clisson ; ils n’étaient pas capables, comme les autres Bleus, d’abandonner si vite la partie ;. ils ramassaient des quantités de blés, d’effets, et voulaient au moins les ramener à Nantes. Tous nos généraux restèrent de ce côté, avec le projet de les attaquer quand ils se mettraient en marche avec leur convoi.

Le sur lendemain, MM. de Charette et de Lescure marchèrent contre le général Beysser ; ils devaient s’entendre le jour suivant pour assaillir le convoi des Mayençais d’un côté, tandis que MM. d’Elbée et de Bonchamps le prendraient de l’autre côté.

(t) Un Jean-Baptiste Bourtuscau, do Saint-Hilaire de» Echaubroignes. fut condamne à mort comme < Brigand de la Vendée >. & Nantes, le 1 3 nivôse an M, s janvier 1794,

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MM. de Charette et de Lescure se rendirent sans bruit près de Montaigu, y surprirent le général Beysscr, le battirent à plate couture et s’emparèrent de tous ses canons et bagages ; le succès fut bien plus complet que contre les Mayençais qui, étant d’excellentes troupes, disputaient le terrain pied à pied. L’armée de Charette prit encore la déroute et ne se rallia qu’au milieu du combat, grâce aux efforts de son générai et des officiers ; ceux-ci, et en particulier M. de Charette, payèrent très bien de leur personne ; ils étalent furieux de voir leurs soldats dans un tel effroi, mais les quatre déroutes éprouvées dans leur pays leur avaient fait perdre la tète ; au contraire, ceux de la grande armée, fiers de la victoire de Torfou, étaient devenus des héros. Ce fut, je crois, à ce combat, que M. de Lescure fut tiré à bout portant par un républicain qui te reconnut pour être général : le fusil rata et M. de Lescure, quoique ayant le sabre à la main, le prit ù bras-le-corps, sans lui faire de mal, en lui disant : « Je te fais grâce, » Il le confia à ses soldats, qui le massacrèrent ; cela lui fit tant de peine, qu’il jura pour la seule fois de sa vie. Ce fait est vrai, mais je ne suis pas très sûre qu’il se soit passé à ce combat.

Comme je l’ai dit, MM. de Charette et de Lescure devaient, le lendemain, attaquer les Mayençais, de concert avec M. d’EIbée, mais ils ne purent résister au désir de battre l’autre armée des Bleus qui, à Saint-Fulgent, au cœur même du pays, faisait mille dégâts. Nos soldats étaient pleins d’ardeur, ils crurent que les Angevins suffiraient à détruire le convoi ; Us dépêchèrent un officier de M, de Charette (celui-ci surtout désirait la marche sur Saint-Fulgent), pour prévenir les autres généraux de leur départ : on a toujours dit que cet officier, par négligence ou autrement, n’arriva pas & temps.

Je vais rendre compte de l’attaque du convoi près Clisson, et je parlerai ensuite du combat de Saint-Fulgent, donné le même jour, Les Mayençais emmenaient environ douze cents charrettes, ils les avaient divisées cent par cent, un bataillon

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était entre chaque centaine, la cavalerie de» troupes légères sur le» flancs. MM. de Bonchamps et d’Elbée, dit-on, chargèrent trop tôt, n’ayant laissé défiler que la moitié du convoi au Heu de l’attaquer en queue ; on prétend aussi qu’ils comptaient sur l’ar* rivée de MM. de Charette et de Lescure. Toujours est-il que les Mayençais se défendirent très bien et nos généraux ne réussirent pas selon leurs espérance» ; cependant ils eurent l’avantage ; ils prirent ou brisèrent une centaine de charrettes, mais comme on attendait un succès plus complet, on ne fut pas très satisfait (i).

Ce même jour on se battit à Saint*Fulgent : attaquer les six mille Bleus qui y étaient, les tailler en pièces, prendre tous leurs canons et bagages fut bientôt fait. Même mauvaise conduite de l’armée de Charette ; même courage, même ardeur dé son chef. Le brave Avril (2), paysan, officier de cavalerie de la paroisse du May en Anjou, près Cholet, y eut le bras cassé ; c’était avec Forest, Loiseau, Legeay (3) et les Godilion (4), les cavaliers paysans les plus estimés. Un jeune homme nommé Rinchs, musicien aux gardes suisses, charmant sujet, voyant les Bleus eh pleine déroute, tira sa clarinette de sa poche au milieu de la

(O M. do Bonchamps attaqua troîa fol* do sulto l’armée do Mayence ; mai* comme la diversion que devaient faire Ica deux corp» de Lcteure et de Charette n eut pas lieu, Il fut repoussé tes trots fois, après s’être battu avec un courage héroïque contre l’armée la plus aguerrie de la République. Il se retira sans être mi* en déroute et sans qu’on osAt le poursuivre. Cette afTairo commença & mettre du mécontentement dans l’armée ; jamais les Angevins do Bonchamps ne l’ont oubliée. (Note du manuscrit.) v

… <») J’^blement René Avril, né au May le ta juin tjG8, fils de René Avril et de iicncilc-Charlotte Deschamps, ancien maréchal-expert (vétérinaire) dans un régiment de cavalerie ; veuf de Louise David, il épousa Louise-Françoise Payncau, et mourut à Vihiers le a septembre 1833, *

(3) Pierre-André Legeay, né à Saint-HlIalre-du-Boîs près Vihiers, le a5 juin 1770. était tisserand. Louis XVIII lui donna le brevet de chef de bataillon et la croix dhonneur, et le nomma percepteur à Trémentincs. If donna sa démission en 1830, et mourut le 4 juin 1848 À Angers.

(4) Du village de la Babiniére, paroisse de Chanzcaux ; ils étaient cinq frères acddent Rf * ttdC 5 qU#tre furent en combattant, le cinquième périt par

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poursuite, et se mît à jouer, par dérision : Ait/ ça ira. Un boulet de canon vint fracasser la tête de son cheval ; Rinchs se releva en continuant à pied l’air et la poursuite.

Le chevalier de Beauvollier reçut une contusion à l’estomac, personne ne courut plus de risques. Le petit de Mondion et M, de Lescure s’acharnèrent tellement après les ennemis, qu’à dix heures du soir Us étaient encore à leurs trousses. Quatre soldats républicains vêtus de blanc s’étaient cachés derrière les haies et tiraient sur nos gens ; ces messieurs, croyant que c’étaient des Vendéens, leur crièrent î « Vive le Roi ! Ne tirés pas, ce sont vos commandants » ; ils répondirent : « Vive le Roi ! » et tirèrent encore. M. de Lescure leur dit : « Je vais à vous, ne tirez donc pas, » et en même temps, comme il était sur eux et avançait.le bras pour leur donner des coups de plat de sabre, ils firent une décharge à bout touchant ; ils avaient rempli leurs fusils de balles et de plomb de chasse. À la lueur du feu, les généraux reconnurent des soldats républicains. M, de Lescure eut sa selle et ses habits criblés, ainsi que ces messieurs ; mais il n’y eut que le petit de Mondion qui reçut huit grains de gros plomb dans la main ; il en fut très souffrant, vu la peine qu’on eut & les retirer ; il eut longtemps la main et le bras enflés.

Tous les paysans s’en retournèrent chez eux, célébrant leurs victoires ; on envoya à Mortagne une grande quantité d’effets d’équipement, canons, poudre, qu’on avait pris, et à Châtillon 7,000 livres en assignats trouvés dans la caisse. On chanta des Te Deum dans toute la Vendée ; il y en eut un très beau & ChÛtillon, où étaient l’évêque et le conseil supérieur ; M. de la Cassaigne, qui commandait la ville, vint les prendre à la tête des habitants ; il était vraiment excellent pour général d’une procession, aussi en fhisait-il sans cesse. Il faut convenir qu’il était bien dans cette place : il ne fallait s’occuper que du soin des prisonniers, qui y étaient en grand nombre, et de la police ; il

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avait beaucoup d’humanité et de zèle ; déplus, sa grande piété édifiait, et il était ainsi utilement employé. Je me trouvai, sans m en douter, au Te Deutn^ étant venue voir M. de Lescure ; pour lui, qui avait gagné toutes ces batailles et n’avait jamais eu un moment plus glorieux dans sa vie, c’était à qui lui rendrait hommage comme au sauveur du pays, mais il se refusait à tous les honneurs, et il se cacha, pendant l’office, derrière une colonne, uniquement occupé à remercier Dieu,

Le soir, j’eus grand’peur ï l’état-major se tenait dans une maison adjacente à l’abbaye, où étaient depuis longtemps les prisonniers patriotes, au nombre de dix-sept cents ; ce n’était pas une prison, aussi étaient-ils mal enfermés, Il y avait deux pièces de canon chargées à mitraille, toujours braquées contre la porte, une sentinelle et un corps de garde, mais le service n’était jamais bien fait. En ce moment, trois mille soldats environ occupaient la ville ; il était onze heures du soir, tous étaient couchés. Il y avait une trentaine d’officiers à l’état-major ; j’étais par hasard dans la cour, quand j’entendis crier : Aux armes ! les prisonniers se révoltent ; la frayeur me saisit, l’idée me prit qu’ils allaient se jeter sur l’état-major ; Châtillon n’était pas muré, le jardin de la maison donnait sur la campagne. Je pensais que ces messieurs pourraient tenir ferme jusqu’à ce que les paysans vinssent à leur secours : cette réflexion ne m’empêchait pas de voir les dangers qu’ils allaient courir. J’entrai tout éperdue dire ce que j’avais entendu ; ces messieurs sautèrent sur leurs pistolets et leurs sabres, coururent aux prisons, puis,

au bout d’un quart d’heure, revinrent en riant : c’était une fausse alerte.

Cela me rappelle quelques faits relatifs aux prisonniers : une fois on eut beaucoup d’inquiétude après la victoire de Châtillon. Comme nos soldats avaient toujours la rage de retourner chez eux, il n’en restait que quatre cents dans la ville, et il y avait dans ce moment plus de trois mille prisonniers. On dépêcha un

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exprès & la Boulaye & M. de Lcscurc, qui envoya toute la nuit des paysans des environs. Il y eut une autre fois une révolte des prisons & Châtillon ; on fut obligé de tuer un homme et d’en blesser quelques autres ; il se sauva dix-huit Bleus, dont deux avalent demandé avec instance de servir le Roi et avaient facilité la fuite des autres ; ils furent repris et ces deux traîtres fusillés. Il avait couru le bruit un instant que les républicains avaient massacré six cents prisonniers, on proposa des représailles, mais on ne put se déterminer de sang-froid & un tel carnage ; on fit bien, car deux de nos gens, pris à Luçon, s’échappèrent de la Rochelle, revinrent dans la Vendée, et nous apprirent qu’il y avait dans cette ville cinq cents royalistes enfermés. Jusqu’alors les Bleus ne tuaient pas encore tout ; ils faisaient sûrement bien moins de prisonniers que nous, les traitaient durement et n’accordaient la liberté à aucun ; ils guillotinaient déjà beaucoup, mais c’est à l’époque où j’en suis maintenant, ou plutôt un peu avant, qu’ils commencèrent le massacre générai et fusillèrent presque tous les Vendéens qu’ils retenaient captifs depuis longtemps.

Revenons à l’armée ; nous en sommes après la bataille de Saint-Fulgent. M. deCharette se tenait aux Herbiers ; j’étais à Châtillon le jour où il envoya un des messieurs de la Robrie demander le partage de la caisse de sept mille livres : cela fut fait sur-le-champ. Nous avions débarrassé le pays commandé par M. de Charette, il était juste qu’il nous aidât à son tour : les postes de Chantonnay et de la Châtaigneraie nous étaient fort incommodes, il était essentiel de les reprendre ; le premier était le plus gênant pour Charette, le second pour nous. M. de la Robrie insista pour attaquer Chantonnay d’abord : je vis moi-même la réponse faite par MM. de Lescure, de la Rochejaquelein, de Beauvolüer, des Essarts et de Baugé. Ils mandèrent à M. de Charette que leur avis à tous avait été d’attaquer ta Châtaigneraie comme plus essentiel, les patriotes y étant beaucoup plus nombreux ; mais que, persuadés de ses talents et se trouvant

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tous plus jeunes que lui, ils se rendaient à ses désirs par estime et par déférence ; que M, de Lcscurc allait rassembler sa troupe et serait le sur lendemain aux Herbiers» Qui n’aurait cru que M. de Charette devait être satisfait/ Cependant nous apprîmes le lendemain, avec beaucoup d’étonnement, son départ pour Mortagne, où il allait demander une partie des équipements pris ft Saint-Fulgent j ils consistaient en souliers, chemises, etc, ; il y en avait peu, les Bleus n’ayant presque rien apporté, Mon père était à l’armée & Clisson, et ne se trouvait pas à Mortagne au moment où on y avait conduit ces effets ; M, de Marigny, qui venait d’arriver, avait imaginé de tout distribuer aux soldats alors présents, et, comme ce qu’il y avait à donner était peu de chose, il ne restait plus rien. On n’avait guère pris que des canons et de la poudre, M. de Charette, sous prétexte de mécontentement, s’en alla dans son pays sans nous prévenir, mais, dans le fait, parce qu’il n’avait plus besoin de nous ; si bien qu’il nous laissa dans l’embarras dont nous l’avions tiré, À la vérité, peut-être ses soldats voulaient-ils s’en retourner ; au moins il aurait dû prévenir : il connaissait bien la générosité de la grande armée qui, plusieurs fois, lui avait donné des canons et de la poudre»

On peut juger de l’étonnement de nos officiers quand ils surent le brusque départ de M. de Charette : cela fit changer le plan, et M. de Lescure se décida & marcher sur la Châtaigneraie, mais il ne pouvait l’attaquer, n’ayant pas assez de forces. Outre que les paysans désiraient du repos, MM, d’Elbée, Stofflet en gardaient une partie du côté de Clisson, d’où les Maycnçais sc rapprochaient, après avoir fait entrer leur convoi à Nantes ; de l’autre côté, MM. de Tatmond et de Perrault imaginèrent de faire un rassemblement pour aller attaquer Doué (1). M. de

<0 L* rassemblement fait par M, de Talmond eu du 14 septembre. Le jour où M. de Lcscurc faillit prendre Thouara, MM. de Talmond et Stofflet attaquèrent Doue, (Note du manuscrit.)

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Tàlmorid notait pas fâché de commander en chef pour la première fois ; il fit donc un coup de tête, et, sans l’ordre de personne, n’étant que général de cavalerie, il fut se faire battre ; on ne perdit pas grand monde. La principale cause de la déroute fut que M, de Scépeaux et trois autres jeunes gens se défièrent â qui s’approcherait le plus près de l’ennemi. S’étant trop avancés dans leur bravade, ils revinrent au galop sur nos gens, ceux-ci crurent que c’étaient les ennemis et s’en allèrent. En tout, cette affaire ne fut pas grand’chose. C’est la première fois qu’il est question dans ces Mémoires de M. de Scépeaux (i) : beau-frère de M. de Bonchamps, il avait toujours servi dans son armée ; c’était un jeune homme de vingt-trois ans, brave, mais passant pour étourdi. Il s’est parfaitement conduit à l’affaire du Mans, comme je le dirai, et c’est la seule fois que, de mon temps, on ait parlé de lui.

M. de Lescure se tint plusieurs jours devant la Châtaigneraie à escarmoucher ; dans ces petites rencontres, nous eûmes presque toujours l’avantage, mais cela ne vaut pas la peine d’en parler. Westermann avait rassemblé des forces considérables, U vint occuper Bressuire ; M. de Lescure fut avec très peu de monde se camper près de là ; une fois même, il essaya la nuit de surprendre la ville et manqua le coup, cela servit à tenir un peu les Bleus en respect, comme c’était son projet. De part ni d’autre il n’y eut, je crois, personne de tué ; ce ne fut qu’une alerte et point un combat. On ne pouvait pas espérer davantage, Westermann ayant quatre ou cinq fois plus de monde que nous : le résultat fut de l’arrêter quelques jours.

Dans ce temps j’eus une cruelle inquiétude î maman avait une espèce de fièvre maligne et était en danger ; & minuit j’entendis arriver un courrier au grand galop, je descendis, j’appris que

(i) Alexandre-César, marquis de Scépeaux, né à Angers le tS septembre 1768, chevalier de Malte do minorité le 10 Juin 1769 ; nommé soua la Restauration maréchal de camp et chevalier do Saint-Louis, il mourut à Angers lo 38 octobre 182t.

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M. de Lescure s’dtait rendu de Saint-Sauveur à Châtillon ; il écrivait à mon père, le croyant & la Boulaye ; il avait donné l’ordre au courrier d’aller & bride abattue ; je cédai à mon inquiétude ; j’ouvris la lettre ; il mandait à mon père qu’il craignait d’être attaqué le lendemain, et que Westermann avait quatre fois plus de monde que lui ; qu’il était venu le consulter et l’attendait à Châtillon, où il avait espéré le trouver ; qu’il le priait d’envoyer sur-le-champ avis à tous les généraux de lui faire passer de la poudre. Je recachetai la lettre, le courrier fut trouver mon père & Mortagne, et moi je montai à cheval, fus secrètement voir M. de Lescure et lui dis l’