Utilisateur:Martinpeacher/Text

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Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France Delphine, par Mme de Staël. Nouvelle édition... augmentée d'une préface par M. de Sainte-Beuve

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Staël-Holstein, Germaine de (1766-1817). Delphine, par Mme de Staël. Nouvelle édition... augmentée d'une préface par M. de Sainte-Beuve. 1869. 1/ Les contenus accessibles sur le site Gallica sont pour la plupart des reproductions numériques d'oeuvres tombées dans le domaine public provenant des collections de la BnF. Leur réutilisation s'inscrit dans le cadre de la loi n°78-753 du 17 juillet 1978 : - La réutilisation non commerciale de ces contenus est libre et gratuite dans le respect de la législation en vigueur et notamment du maintien de la mention de source. - La réutilisation commerciale de ces contenus est payante et fait l'objet d'une licence. Est entendue par réutilisation commerciale la revente de contenus sous forme de produits élaborés ou de fourniture de service. CLIQUER ICI POUR ACCÉDER AUX TARIFS ET À LA LICENCE 2/ Les contenus de Gallica sont la propriété de la BnF au sens de l'article L.2112-1 du code général de la propriété des personnes publiques. 3/ Quelques contenus sont soumis à un régime de réutilisation particulier. Il s'agit : - des reproductions de documents protégés par un droit d'auteur appartenant à un tiers. Ces documents ne peuvent être réutilisés, sauf dans le cadre de la copie privée, sans l'autorisation préalable du titulaire des droits. - des reproductions de documents conservés dans les bibliothèques ou autres institutions partenaires. Ceux-ci sont signalés par la mention Source gallica.BnF.fr / Bibliothèque municipale de ... (ou autre partenaire). L'utilisateur est invité à s'informer auprès de ces bibliothèques de leurs conditions de réutilisation. 4/ Gallica constitue une base de données, dont la BnF est le producteur, protégée au sens des articles L341-1 et suivants du code de la propriété intellectuelle. 5/ Les présentes conditions d'utilisation des contenus de Gallica sont régies par la loi française. En cas de réutilisation prévue dans un autre pays, il appartient à chaque utilisateur de vérifier la conformité de son projet avec le droit de ce pays. 6/ L'utilisateur s'engage à respecter les présentes conditions d'utilisation ainsi que la législation en vigueur, notamment en matière de propriété intellectuelle. En cas de non respect de ces dispositions, il est notamment passible d'une amende prévue par la loi du 17 juillet 1978. 7/ Pour obtenir un document de Gallica en haute définition, contacter utilisationcommerciale@bnf.fr.

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DELPHINE

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PARIS. — IMPRIMERIE P.-A. BOURDIER, CAPIOMONT FILS ET Ce, rue des Poitevins, 6.

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DELPHINE PAR PRECEDEE PARIS

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OBSERVATIONS SUR DELPHINE Le roman de Delphine, fut publié à la fin de 1802. Qu'on juge de ce que devait être celle entraînante lec- ture dans une société exaltée par les vicissitudes poli- tiques, par tous les conflits des destinées, quand le Génie du Christianisme venait de remettre en honneur les discussions religieuses, vers l'époque du Concordat et de la modification de la loi sur le divorce! Benjamin Constant a écrit que c'est peut-être dans les pages qu'elle a consacrées à son père que madame de Staël se montre le plus elle-même. Mais il en est ainsi tou- jours selon le livre qu'on lit d'elle ; c'est dans le volume le dernier ouvert qu'on croit à chaque fois la retrouver le plus. Cela pourtant me paraît vrai surtout de Del- phine. «  Corinne, dit madame Necker de Saussure, est l'idéal de madame de Staël; Delphine en est la réalité durant sa jeunesse. » Delphine, pour madame de Staël, devenait une touchante personnification de ses années de pur sentiment et de tendresse au moment où elle s'en détachait. Dans Delphine, l'auteur a voulu faire un roman tout naturel, d'analyse, d'observation morale et de passion. Pour moi, si délicieuses que m'en semblent presque toutes les pages, ce n'est pas encore un roman aussi a

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11 OBSERVATIONS naturel, aussi réel que je le voudrais, et que madame de Staël me le présageait dans l'Essai sur les Fictions. Il a quelques-uns des défauts de la Nouvelle Héloïse, et celte forme par lettres y introduit trop de convenu et d'ar- rangement littéraire. Un des inconvénients des romans par lettres, c'est de faire prendre tout de suite aux per- sonnages un ton trop d'accord avec le caractère qu'on leur attribue. Dès la première lettre de Mathilde, il faut que son âpre et sec caractère se dessine; la voilà toute roide de dévotion. De peur qu'on ne s'y méprenne, Del- phine, en lui répondant, lui parle de cette règle rigou- reuse, nécessaire peut-être à un caractère moins doux; choses qui ne se disent ni ne s'écrivent tout d'abord entre personnes façonnées au monde comme Delphine et Mathilde. Léonce, dès sa première lettre à M. Barton, disserte en plein sur le préjugé de l'honneur, qui est son trait distinctif. Ces trails-là, dans la vie, ne se dessinent qu'au fur et à mesure, et successivement par dos faits. Le contraire établit, au soin du roman le plus transpor- tant, un ton de convention, de genre; ainsi, dans la Nouvelle Héloïse, toutes les lettres de Claire d'Albe sont forcément rieuses et folâtres; l'enjouement, dès la pre- mière ligne, y est de rigueur. En un mot, les personnages des romans par lettres, au moment où ils prennent la plume, se regardent toujours eux-mêmes, de manière à se présenter au lecteur dans des attitudes expressives et selon les profils les plus significatifs ; cela fait des groupes un peu guindés, classiques, à moins qu'on ne se donne carrière en toute lenteur et profusion, comme clans Clarisse. Ajoutez la nécessité si invraisemblable, et très-fâcheuse pour l'émotion, que ces personnages s'en- ferment pour écrire lors même qu'ils n'en ont ni le temps ni la force, lorsqu'ils sont au lit, au sortir d'un évanouissement, etc., etc. Mais ce défaut de forme une fois admis pour Delphine, que de finesse et de passion

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SUR DELPHINE. III tout ensemble! que de sensibilité épanchée, et quelle pénétration subtile des caractères! À propos de ces ca- ractères, il était difficile dans le monde d'alors qu'on n'y Cherchât pas des portraits. Je ne crois guère aux portraits complets chez les romanciers d'imagination féconde; il n'y a de copié que des traits premiers plus ou moins nombreux, lesquels s'achèvent bientôt différemment et se transforment; l'auteur seul, le créateur des person- nages, pourrait indiquer la ligne sinueuse et cachée où l'invention se rejoint au souvenir. Mais alors on dut chercher et nommer pour chaque figure quelque modèle existant. Si Delphine ressemblait évidemment à madame de Staël, à qui donc ressemblait, sinon l'imaginaire Léonce, du moins M. de Lebensei, madame de Cerlôbe, Mathilde, madame de Vernon? On à trouvé que madame de Cerlèbe, adonnée à la vie domestique, à la douce uni- formité des devoirs, et puisant d'infinies jouissances dans l'éducation de ses enfants, se rapprochait de. madame Necker de Saussure, qui de plus, comme madame de Cerlèbe, avait encore le culte de son père. On a cru re- connaître chez M. de Lebensei, dans ce gentilhomme protestant aux manières anglaises, dans cet homme le plus remarquable par l'esprit qu'il soitpossible de rencontrer, un rapport frappant de physionomie avec Benjamin Constant

mais il n'y aurait en ce cas qu'une partie du

portrait qui serait vraie, la partie brillante ; et une moi- tié, pour le moins, des louanges accordées aux qualités solides de M. de Lebensei, ne pouvait s'adresser à l'ori- ginal présumé qu'à titre de regrets ou de conseils. Quant à madame de Vernon, le caractère le mieux tracé du livre, d'après Chênier et tous les critiques, on s'avisa d'y découvrir un portrait, retourné et déguisé en femme, du plus fameux de nos politiques, de celui que madame de Staël avait fait rayer le premier de la liste des émigrés, qu'elle avait poussé au pouvoir avant le 18 fructidor, et

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IV OBSERVATIONS qui ne l'avait payée de cette chaleur active d'amitié que par un égoïsme ménagé et poli. Déjà, lors de la compo- sition de Delphine, avait eu lieu cet incident du dîner dont il est question dans les Dix années d'exil : « Le jour, «  dit madame de Staël, où le signal de l'opposition fut «  donné dans le Tribunat par l'un de mes amis, je devais «  réunir chez moi plusieurs personnes dont la société « me plaisait beaucoup, mais qui tenaient toutes au gou- « vernement nouveau. Je reçus dix billets d'excuse à «  cinq heures; je reçus assez bien le premier, le second; «  mais à mesure que ces billets se succédaient, je corn- «  mençai à me troubler. » L'homme qu'elle avait si gé- néreusement servi s'éloigna d'elle alors de ce ton par- faitement convenable avec lequel on s'excuse de ne pouvoir dîner. Admis dans les nouvelles grandeurs, il ne se commit en rien pour soutenir celle qu'on allait bientôt exiler. Que sais-je? il la justifiait peut-être auprès du Héros, mais de cette même façon douteuse qui réussis- sait si bien à madame de Vernon justifiant Delphine au- près de Léonce. Madame de Staël, comme Delphine, ne put vivre sans pardonner : elle s'adressait de Vienne en 1808 à ce même personnage, comme à un ancien ami sur lequel on compte 1; elle lui rappelait sans amertume le passé : «Vous m'écriviez, il y a treize ans, d'Amérique : «  Si je reste encore un an ici, j'y meurs; j'en pourrais dire « autant de l'étranger, j'y succombe. » Elle ajoutait ces paroles si pleines d'une tristesse clémente : «  Adieu, — «  êtes-vous heureux? Avec un esprit si supérieur, n'allez- « vous pas quelquefois au fond de tout, c'est-à-dire jus- ce qu'à la peine ? » Mais, sans nous hasarder à prétendre que madame de Vernon soit en tout point un portrait légèrement travesti, sans trop vouloir identifier avec le modèle en question cette femme adroite dont l'amabilité I. Voir Revue Rétrospective, n° IX, juin 1834.

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SUR DELPHINE. V séduisante ne laisse après elle que sécheresse et mécon- tentement de soi, cette femme à la conduite si compli- quée et à la conversation si simple, qui a de la douceur dans le discours et un air de rêverie dans le silence, qui n'a d'esprit que pour causer et non pas pour lire ni pour réfléchir, et qui se sauve de l'ennui par le jeu, etc., etc., sans aller si loin, il nous a été impossible de ne pas saisir du moins l'application d'un trait plus innocent : « Per- «  sonne ne sait mieux que moi, dit en un endroit ma- «  dame de Vernon (lettre XXVIII, 1re partie), faire usage «  de l'indolence; elle me sert à déjouer naturellement «  l'activité des autres... Je ne me suis pas donné la peine «  de vouloir quatre fois en ma vie, mais quand j'ai tant «fait que de prendre cette fatigue, rien ne me détourne ce de mon but, et je l'atteins, comptez-y. » Je voyais na- turellement dans cette phrase un trait applicable à l'in- dolence habile du personnage tant prôné, lorsqu'un soir j'entendis un diplomate spirituel, à qui l'on demandait s'il se rendait bientôt à son poste, répondre qu'il ne se pressait pas, qu'il attendait : «J'étais bien jeune «  encore, ajouta-t-il, quand M. de Talleyrand m'a dit, « comme instruction essentielle de conduite : N'ayez pas «  de zèle ! » N'est-ce pas là tout juste le principe de ma- dame de Vernon? Puisque nous en sommes à ce qu'il peut y avoir de traits réels dans Delphine, n'en oublions pas un, entre autres, qui révèle à nu l'âme dévouée de madame do Staël. Au dénoûment de Delphine (je parle de l'ancien dénoùment, qui reste le plus beau et le seul), l'héroïne, après avoir épuisé toutes les supplications auprès du juge de Léonce, s'aperçoit que l'enfant du magistral est ma- lade, et elle s'écrie d'un cri sublime : « Eh bien! votre ce enfant, si vous livrez Léonce au tribunal, votre enfant, «  il mourra! il mourra ! » Ce mot de Delphine fut réel- lement prononcé par madame de Staël, lorsqu'à la suite a.

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VI OBSERVATIONS du 18 fructidor, elle courut près du général Lemoine, pour solliciter de lui la grâce d'un jeune homme qu'elle savait en danger d'être fusillé, et qui n'est autre que M. de Norvins. Le sentiment d'humanité dominait impé- tueusement chez elle, et, une fois en alarme, ne lui lais- sait pas de trêve. En 1802, inquiète pour Chénier menacé de proscription, elle courait dès le matin, lui faisant of- frir asile, argent, passe-port 1. Combien de fois, en 92, et à toute époque, ne se montra-t-elle pas ainsi ! « Mes «  opinions politiques sont des noms propres,» disait-elle. Non pas!... ses opinions politiques étaient bien des prin- cipes; mais les noms propres, c'est-à-dire les personnes, les amis, les inconnus, tout ce qui vivait et souffrait, en- trait en compte dans sa pensée généreuse, et elle ne sa- vait pas ce que c'est qu'un principe abstrait de justice devant qui se tairait la sympathie humaine. Lorsque Delphine parut, la critique ne put pas se con- tenir. Toutes ces opinions, en effet, sur la religion, sur la politique, sur le mariage, datées de 90 et de 92 dans le roman, étaient d'un singulier à-propos en 1802, et touchaient à des animosités de nouveau flagrantes. Le Journal des Débats (décembre 1802) publia un article signé À., c'est-à-dire de M. de Feletz, article persiflant, aigre-doux, plein d'égratignures, mais strictement poli; le critique de salon s'y faisait l'organe des reproches de la belle société qui renaissait : «  Rien de plus dangereux « et de plus immoral que les principes répandus dans cet « ouvrage... Oubliant les principes dans lesquels elle a «  été élevée, même dans une famille protestante, la tille «  de M. Necker, l'auteur des Opinions religieuses, méprise «la révélation; la fille de M. Necker, de l'auteur d'un « ouvrage contre le divorce, fait de longues apologies du t. Voir la notice sur M.-J. Chénier, en tête de ses OEuvres, par M. Daunou.

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SUR DELPHINE. VII «  divorce. » En somme, Delphine était appelée « un très- ce mauvais ouvrage écrit avec beaucoup d'esprit et de «  talent. » Cet article parut peu suffisant, je pense : car la môme feuille inséra quelques jours après ( 4 et 9 jan- vier 1803) deux lettres adressées à madame de Staël et signées l' Admireur; elles sont de M. Michaud. La première lettre se prenait aux caractères du roman qui est jugé immoral ; Delphine s'y voit confrontée avec l'héroïne d'un roman injurieux, de laquelle on a également voulu, de nos jours, rapprocher Lélia. La seconde lettre tombe plus particulièrement sur le style; elle est parfois fondée, et d'un tour cavalier assez agréable : «  Quel sentiment que «  l'amour ! quelle autre vie dans la vie! Lorsque vos per- «  sonnages font des réflexions douloureuses sur le passé, « l'un s'écrie: J'ai gâté ma vie; un autre dit : J'ai manqué «  ma vie; un troisième renchérissant sur les deux autres: « Je croyais que j'avais seul bien entendu la vie. » La hau- teur des principes, les images basées sur les idées éternelles, le terrain des siècles, les bornes des âmes, les mystères du sort, les âmes exilées de l'amour, cette phraséologie, en partie sentimentale, spiritualiste, et certainement per- mise, en partie genevoise, incohérente et très-contestable, y est longuement raillée. M. de Feletz avait lui-même relevé un certain nombre d'incorrections réelles de style et quelques mots comme insistance, persistance, vulgarité, qui ont passé malgré son véto. On pourrait reprendre dans le détail de Delphine des répétitions, des consoh- nances, mille petites fautes fréquentes que madame de Staël n'évitait pas, et où l'artiste écrivain ne tombe ja- mais. Madame de Staël, pour qui le mot de rancune ne si- gnifiait rien, amnistia plus tard avec grâce l'auteur des Lettres de l'Admireur, lorsqu'elle le rencontra chez M. Suard, dans ce salon neutre et conciliant d'un homme d'esprit auquel il avait suffi de vieillir beaucoup et d'hé-

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VIII OBSERVATIONS riter successivement des renommées contemporaines pour devenir considérable à son tour. Le journal que M. Suard rédigeait alors, le Publiciste, bien qu'il eût pu, d'après ses habitudes littéraires, chicaner légitimement Delphine sur plusieurs points de langage et de goût, n'en- tra pas dans la querelle, et se montra purement favo- rable dans un article fort bien senti de M. Hochet. Vers le même temps, le Mercure en publiait un, si- gné F., mais tellement acrimonieux et personnel, que le Journal de Paris, qui, par la plume de M. de Villeterque, avait jugé le roman avec assez de sévérité, surtout au point de vue moral, ne put s'empêcher de s'étonner qu'un article écrit de ce style se trouvât dans le Mercure, à côté d'un morceau signé de La Harpe, et sous la lettre initiale d'un nom cher aux amis du goût et de la décence. On y lisait en effet (et je ne choisis pas le pire endroit) : «  Delphine parle de l'amour comme une bacchante, de «  Dieu comme un quaker, de la mort comme un grena- «  dier, et de la morale comme un sophiste. » Fontanes, qui se trouvait désigné à cause de l'initiale, écrivit au Journal de Paris pour désavouer l'article, qui était effec- tivement de l'auteur de la Dot de Suzette et de Frédéric. N'avons-nous pas vu de nos jours un déchaînement sem- blable, et presque dans les mêmes termes, contre une femme la plus éminente en littérature qui se soit ren- contrée depuis l'auteur de Delphine? Dans les Débats du 12 février 1803, Gaston rendit compte d'une brochure in-8° de 800 pages (serait-ce une plaisanterie du feuille- toniste?), intitulée Delphine convertie; il en donne des extraits; on y faisait dire à madame de Staël : «Je viens «  d'entrer dans la carrière que plusieurs femmes ont «  parcourue avec succès, mais je n'ai pris pour modèle «  ni la Princesse de Clèves, ni Caroline, ni Adèle de Sé- « nange. » Cette brochure calomnieuse, si toutefois elle existe, où l'envie s'est gonflée jusqu'au gros livre, paraît

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SUR DELPHINE. X n'être qu'un ramas de phrases disparates, pillées dans madame de Staël, cousues ensemble et dénaturées. Ma- dame de Genlis, revenue d'Altona pour nous prêcher la morale, faisait insérer dans la Bibliothèque des Romans une longue nouvelle, où, à l'aide d'explications tronquées et d'interprétations artificieuses, elle représentait ma- dame de Staël comme l'apologiste du suicide. Madame de Staël qui, de son côté, citait avec éloge Mademoiselle de Clermont, disait pour toute vengeance : «  Elle m'at- " laque, et moi je la loue; c'est ainsi que nos correspon- " dances se croisent. » Madame de Genlis reprocha plus tard dans ses Mémoires à madame de Staël d'être igno- rante, de même qu'elle lui avait reproché d'être immo- rale. Mais grâce lui soit failli! elle s'est repentie à la fin dans une bienveillante nouvelle intitulée Athénaïs, dont nous reparlerons : une influence amie, et coulumiôre de tels doux miracles, l'avait touchée. Nous demandons pardon, à propos d'une oeuvre émou- vante comme Delphine, et sans nous confiner de préfé- rence aux scènes mélancoliques de Bellerive ou du jardin des Champs-Elysées, de rappeler ces aigres clameurs d'alors, et de soulever tant de vieille poussière : mais il est bon, quand on veut suivre et retracer une marche triomphale, de subir aussi la foule, de montrer le char entouré et salué comme il était. La violence appelle la répression; les amis de madame de Staël s'indignèrent, et elle fut énergiquement défen- due. Des deux articles insérés par Ginguené dans la Dé- cade, le premier commence en ces termes : «  Aucun ou- « vrage n'a depuis longtemps occupé le public autant « que ce roman; c'est un genre de succès qu'il n'est pas «  indifférent d'obtenir, mais qu'on est rarement dispensé «  d'expier. Plusieurs journalistes, dont on connaît d'à- « vance l'opinion sur un livre d'après le seul nom de son « auteur, se sont déchaînés contre Delphine ou plutôt

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x OBSERVATIONS ce contre madame de Staël, comme des gens qui n'ont ce rien aménager... Ils ont attaqué une femme, l'un avec « une brutalité de collège (Ginguené paraît avoir imputé «  à Geoffroy, qu'il avait sur le coeur, un des articles hostiles " que nous avons mentionnés plus haut), l'autre avec le " persiflage d'un bel esprit de mauvais lieu, tous avec la " jactance d'une lâche sécurité. » Après de nombreuses citations relevées d'éloges, en venant à l'endroit des lo- cutions forcées et des expressions néologiques, Ginguené remarquait judicieusement : « Ce ne sont point, à pro- « prement parler, des fautes de langue, mais des vices «  de langage, dont une femme d'autant d'esprit et de " vrai talent n'aurait, si elle le voulait une fois, aucune «  peine à revenir. » Ce que Ginguenè ne disait pas et ce qu'il aurait fallu opposer en réponse aux banales accu- sations d'impiété et d'immoralité que faisaient sonner bien haut des critiques grossiers ou freluquets, c'est la haute éloquence des idées religieuses qu'on trouve expri- mées en maint passage de Delphine, comme par émula- lion avec les théories catholiques du Génie du Christia- nisme : ainsi la lettré de Delphine à Léonce (XIV, 3° par- tie) , où elle le convie aux croyances de la religion naturelle et à une espérance commune d'immortalité; ainsi en- core, quand M. de Lebensei (XVII, 4e partie), écrivant à Delphine, combat les idées chrétiennes de perfectionne- ment par la douleur, et invoque la loi de la nature comme menant l'homme au bien par l'attrait et le penchant le plus doux, Delphine ne s'avoue pas convaincue, elle ne croit pas que le système bienfaisant qu'on lui expose ré- ponde à toutes les combinaisons réelles de la destinée, et que le bonheur et la vertu suivent un seul et même sen- tier sur cette terre. Ce n'est pas, sans doute, le catholi- cisme de Thérèse d'Ervins qui triomphe dans Delphine; la voie y est déiste, protestante, d'un protestantisme uni- tairien qui ne diffère guère de celui du Vicaire savoyard :

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SUR DELPHINE. XI mais parmi les pharisiens qui criaient alors à l'impiété, j'ai peine à en découvrir quelques-uns pour qui ces croyances, même philosophiques et naturelles, sérieuse- ment adoptées, n'eussent pas été déjà, au prix de leur foi véritable, un gain moral et religieux immense. Quant à l'accusation faite à Delphine d'attenter au mariage, il m'a semblé, au contraire, que l'idée qui peut-être ressort le plus de ce livre est le désir du bonheur dans le ma- riage, un sentiment profond de l'impossibilité d'être heureux ailleurs, un aveu des obstacles contre lesquels le plus souvent on se brise, malgré toutes les vertus et toutes les tendresses, dans le désaccord social des desti- nées. Cette idée du bonheur dans le mariage a toujours poursuivi madame de Staël, comme les situations roma- nesques dont ils sont privés poursuivent et agitent d'autres coeurs. Dans l'Influence des Passions, elle parle avec attendrissement, au chapitre de l'Amour, des deux vieux époux, encore amants, qu'elle avait rencontrés en Angleterre. Dans le livre de la Littérature, avec quelle complaisance elle a cité les beaux vers qui terminent le premier chant de Thompson sur le printemps, et qui célèbrent cette parfaite union, pour elle idéale et trop absente! En un chapitre de l'Allemagne, elle y reviendra d'un ton de moralité et comme de reconnaissance qui pénètre, lorsque surtout on rapproche cette page des cir- constances secrètes qui l'inspirent. Dans Delphine, le ta- bleau heureux de la famille Belmont ne représente pas autre chose que cet Eden domestique, toujours envié par elle du sein des orages. M. Necker, en son Cours de Mo- rale religieuse, aime aussi à traiter ce sujet du bonheur garanti par la sainteté des liens. Madame de Staël, en revenant si fréquemment sur ce rêve, n'avait pas à en aller chercher bien loin des images : son âme, en sortant d'elle-même, avait tout auprès de quoi se poser; à défaut de son propre bonheur, elle se rappelait

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XII OBSERVATIONS SUR DELPHINE. celui de sa mère, elle projetait et pressentait celui de saillie 1. Qu'après tout, et nonobstant toute justification, Del- phine soit une lecture troublante, il faut bien le recon- naître; mais ce trouble, dont nous ne conseillerions pas l'épreuve à la parfaite innocence, n'est souvent qu'un réveil salutaire du sentiment chez les âmes que les soins réels et le désenchantement aride tendraient à envahir. Heureux trouble, qui nous tente de renaître aux émo- tions aimantes et à la faculté de dévouement de la jeu- nesse ! SAINTE-BEUVE. 1333. (Extrait des Portails de femmes.) 1. Madame la duchesse de Broglie, morte en 1838.

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DELPHINE PREMIÈRE PARTIE LETTRE 1. — MADAME D' ALBEMAR A MATHILDE DE VERNON. Bellerive, ce 12 avril 1790. Je serai trop heureuse, ma chère cousine, si je puis contribuer à votre mariage avec M. de Mondoville; les tiens du sang qui nous unissent me donnent le droit de vous servir, et je le ré- clame avec instance. Si je mourais, vous succéderiez naturelle- ment à la moitié de ma fortune : me serait-il refusé de disposer d'une portion de mes biens pendant ma vie, comme les lois en disposeraient après ma mort? À vingt et un ans, convenez qu'il serait ridicule d'offrir mon héritage à vous qui en avez dix-huit ! Je vous parle donc des droits de succession, seulement pour vous faire sentir que vous ne pouvez considérer le don de la terre d'Andelys comme un service embarrassant à recevoir et dont votre délicatesse doive s'alarmer. M. d'Albémar m'a comblée de tant de biens en mourant, que j'éprouverais le besoin d'y associer une personne de sa famille, quand cette personne, ma compagne depuis trois ans, ne serait pas la tille de madame de Vernon, de la femme du monde dont l'esprit et les manières m'attachent et me captivent le plus. Vous savez que la soeur de mon mari, Louise d'Albémar, est mon amie intime; elle a confirmé avec joie les dons que M. d'Al- 1

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2 DELPHINE. bémar m'avait faits. Retirée clans un couvent à Montpellier, ses goûts sont plus que satisfaits par la fortune qu'elle possède; je suis donc libre et parfaitement libre de vous assurer vingt mille livres déroute, et je le fais avec un sentiment de bonheur que vous ne voudrez pas me ravir. En vous donnant la terre d'Andelys, il me restera encore cin- quante mille livres de revenu; j'ai presque honte d'avoir l'air de la générosité quand je ne dérange en rien les habitudes de ma vie. Ce sont ces habitudes qui rendent la fortune nécessaire : dès que l'on n'est pas obligé d'éloigner de soi les inférieurs qui se reposent de leur sort sur notre bienveillance, ou d'exciter la pitié des supérieurs par un changement remarquable dans sa manière d'exister, l'on est à l'abri de toutes les peines que peut faire éprouver la diminution de la fortune. D'ailleurs je ne crois pas que je me fixe à Paris; depuis près d'un an que j'y habite, je n'y ai pas formé une seule relation qui puisse me faire oublier les amis de mon enfance : ces véritables amis sont gravés dans mon coeur avec des traits si chers et si sacrés, que toutes les nouvelles connaissances que je fais laissent à peine des traces à côté de ces profonds souvenirs. Je n'aime ici que votre mère : sans elle je ne serais point venue à Paris, et je n'aspire qu'à la ramener en Languedoc avec moi : j'ai pris, depuis que j'existe, l'habitude d'être aimée, et les louanges qu'on veut bien m'ac- corder ici laissent au fond de mou coeur un sentiment de froideur et d'indifférence qu'aucune jouissance de l'amour-propre n'a pu changer entièrement; je crois donc que, malgré mon goût pour la société de Paris, je retirerai ma vie et mon coeur de ce tumulte où l'on finit toujours par recevoir quelques blessures, qui vous l'ont mal ensuite dans la retraite. J'entre dans ces détails avec vous, ma chère cousine, pour que vous soyez bien convaincue que j'ai beaucoup plus de fortune qu'il n'en faut pour la vie que je veux mener. C'est à regret que je me condamne à rechercher tous les arguments imaginables pour vous faire accepter un don qui devrait s'offrir et se recevoir avec le méme mouvement; mais les différences de caractère et d'opinion qui peuvent exister entre nous m'ont l'ait craindre de rencontrer quelques obstacles aux projets que nous avons arrêtés votre mère et moi: j'ai donc voulu que vous sussiez tout ce qui peut vous tranquilliser sur un service auquel vous parais- siez attacher beaucoup trop d'importance; il n'entraîne point avec lui une reconnaissance qui doive vous imposer de la gène; et si tout ce que je viens de vous dire ne suffit pas pour vous le prouver, je vous répéterai que mon amitié pour votre mère est

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PREMIERE PARTIE. 3 si vive, si dévouée, qu'il vous suffirait d'être sa fille pour que je fisse pour vous, quand même je ne vous connaîtrais pas, tout ce qui est en mon pouvoir. Mais c'est assez parler de ce service; assurément je ne vous en aurais pas entretenue si longtemps si je n'avais aperçu que vous aviez une répugnance secrète pour la proposition que je vous faisais. Il se peut aussi que vous soyez blessée des conditions que ma- dame de Mondoville a mises à votre mariage avec son fils. N'oubliez pas cependant, ma chère Mathilde, qu'elle ne vous a connue que pendant votre enfance, puisqu'elle n'a pas quitté l'Espagne depuis dix ans; et songez surtout que son fils ne vous a jamais vue. Madame de Mondoville aime votre mère, et désire s'allier avec votre famille; mais vous savez combien elle met d'importance à tout ce qui peut ajouter à la considération des siens; elle veut que sa belle-fille ait de la fortune, comme un moyen d'établir une distance de plus entre son fils et les autres hommes. Elle a de la générosité et de l'élévation, mais aussi de la hauteur et de l'orgueil; ses manières, dit-on, sont très- simples et son caractère très-arrogant. Née en Espagne, d'une famille attachée aux antiques moeurs de ce pays, elle a vécu longtemps en France avec son mari, et elle y a appris l'art de revêtir ses défauts de formes aimables qui subjuguent ceux qui l'entourent. Tout ce que l'on raconte de Léonce de Mondoville me persuade que vous serez parfaitement heureuse avec lui; mais je crois que madame de Mondoville, malgré les inconvé- nients de son caractère, a beaucoup d'ascendant sur son fils. J'ai souvent remarqué que c'est par ses défauts que l'on gou- verne ceux dont on est aimé; ils veulent les ménager, ils crai- gnent de les irriter, ils finissent par s'y soumettre, tandis que les qualités dont le principal avantage est de rendre la vie facile sont souvent oubliées, et ne donnent point de pouvoir sur les autres. Ces diverses réflexions ne doivent en rien vous détourner du mariage le plus brillant et le plus avantageux; mais elles ont pour but de vous faire sentir la nécessité de remplir toutes les Conditions que demande ou que désire madame de Mondoville. Il ho faut pas que vous entriez dans une telle famille avec une infériorité quelconque; il faut que madame de Mondoville soit convaincue qu'elle a fait pour son fils un mariage très-conve- nable, afin que tous les égards que vous aurez pour elle la flattent davantage encore. Plus vous serez indépendante par votre fortune, plus il vous sera doux d'être asservie par vos senti- ments et vos devoirs.

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4 DELPHINE. Oubliez donc, ma chère Mathilde, les petites altercations que nous avons eues quelquefois ensemble, et réunissons nos coeurs par les affections qui nous sont communes, par l'attachement que nous ressentons toutes les deux pour votre aimable mère. DELPHINE D'ALBEMAR. LETTRE II. — RÉPONSE DE MATHILDE DE VERNON A MADAME D'ALBÉMAR. Paris, ce 14 avril 1754. Puisque vous croyez, ma chère cousine, qu'il est de votre dé- licatesse de faire jouir les parents de M. d'Albémar d'une partie de la fortune qu'il vous a laissée, je consens, avec l'autorisation de ma mère, à la donation que vous me proposez, et je consi- dère avec raison cette conduite de votre part comme satisfaisant à beaucoup plus que l'équité, et vous donnant des droits à ma reconnaissance; je m'engage donc à tout ce que la religion et la vertu exigent d'une personne qui a contracté, de son libre aveu, l'obligation qui me lie à vous. Ma mère désire que le service que vous me rendez reste secret entre nous; elle croit que la fierté de madame de Mondoville pourrait être blessée en apprenant que c'est par un bienfait que sa belle-fille est dotée. Je vous dis ce que pense ma mère, mais je serai toujours prête à publier ce que vous faites pour moi si vous le désirez; dût la publicité de vos bienfaits m'humilier selon l'opinion du monde, elle me relèverait à mes propres yeux .-tel est l'esprit de la religion sainte que je professe. Je sais que ce langage vous a paru quelquefois ridicule, et que, malgré la douceur de votre caractère, douceur à laquelle je rends justice, vous n'avez pu me cacher que vous ne parta- giez pas mes opinions sur tout ce qui tient à l'observance de la religion catholique. Je m'en afflige pour vous, ma chère cousine, et plus vous resserrez par votre excellente conduite les liens qui nous attachent l'une à l'autre, plus je voudrais qu'il me fût pos- sible de vous convaincre que vous prenez une mauvaise route, soit pour votre bonheur intérieur, soit pour votre considération dans le monde. Vos opinions en tout genre sont singulièrement indépen- dantes : vous vous croyez, et avec raison, un esprit très-remar- quable; cependant, qu'est-ce que cet esprit, ma cousine, pour diriger sagement, non-seulement les hommes en général, mais les femmes en particulier? Vous êtes charmante, on vous le ré-

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PREMIERE PARTIE. 5 pète sans cesse; mais combien vos succès ne vous font-ils pas d'ennemis! Vous êtes jeune, vous aurez sans doute le désir de vous remarier; pensez-vous qu'un homme sage puisse être em- pressé de s'unir à une personne qui voit tout par ses propres lumières, soumet sa conduite à ses propres idées, et dédaigne souvent les maximes reçues? Je sais que vous avez une simpli- cité tout à fait aimable dans le caractère, que vous ne cherchez point à dominer, que vous n'avez de hardiesse ni dans les ma- nières ni dans les discours; mais dans le fond, et vous en con- venez vous-même, ce n'est point à la foi catholique, ce n'est point aux hommes respectables chargés de nous l'enseigner, que vous soumettez votre conduite, c'est à votre manière de sentir et de concevoir les idées religieuses. Ma cousine, où en serions-nous si toutes les femmes prenaient ainsi pour guide ce qu'elles appelleraientleurs lumières? Croyez- moi, ce n'est pas seulement par les fidèles qu'une telle indépen- dance est blâmée; les hommes qui sont le plus affranchis des vérités traitées de préjugés dans la langue actuelle veulent que leurs femmes ne se dégagent d'aucun lien; ils sont bien aises qu'elles soient dévotes, et se croient plus sûrs ainsi qu'elles respecteront et leurs devoirs et jusqu'aux moindres nuances de ces devoirs. Je ne fais rien pour l'opinion, vous le savez; j'ai de bonne foi les sentiments religieux que je professe : si mon caractère a quelquefois de la roideur, il a toujours de la vérité; mais si j'étais capable de concevoir l'hypocrisie, je crois tellement es- sentiel pour une femme de ménager en tout point l'opinion, que je lui conseillerais de ne rien braver en aucun genre, ni super- stitions (pour me conformer à votre langage), ni convenances, quelque puériles qu'elles puissent être. Combien toutefois il vaut mieux n'avoir point à penser aux suffrages du monde, et se trouver disposée par la religion même à tous les sacrifices que l'opinion peut exiger de nous! Si vous pouviez consentir avoir l'évèque de L. qui, malgré tous les maux que nous éprouvons depuis dix mois, est resté en France, je suis sûre qu'il prendrait de l'ascendant sur vous. Mon zèle est peut-être indiscret; la religion ne nous oblige point à nous mêler de la conduite des autres : mais la reconnaissance que je vais vous devoir m'inspire un nouveau désir de vous appeler au salut. Vous le dites vous-même, vous n'êtes pas heu- reuse : c'est un avertissement du ciel. Pourquoi n'ètes-vous pas heureuse? Vous êtes jeune, riche, jolie; vous avez un esprit dont la supériorité et le charme ne sont pas contestés; vous êtes

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6 DELPHINE. bonne et généreuse : savez-vous ce qui vous afflige? c'est l'in- certitude de votre croyance; et, s'il faut tout vous dire, c'est que vous sentez aussi que cette indépendance d'opinion et de con- duite, qui donne à votre conversation peut-être plus de grâce et de piquant, commence déjà à faire dire du mal do vous, et nuira sûrement tût ou tard à votre existence dans le monde. Ne prenez pas mal les avis que je vous donne; ils tiennent, je vous l'atteste, à mon attachement pour vous : vous savez que je ne suis point jalouse, vous m'avez rendu plusieurs fois cette jus- tice; je ne prétends point aux succès du monde, je n'ai pas l'esprit qu'il faudrait pour les obtenir, et je me ferais scrupule de m'en occuper. Je vous parle donc en conscience, sans aucun autre motif que ceux qui doivent inspirer une âme chrétienne; j'aurais fait pour vous bien plus que vous ne faites pour moi, si j'avais pu vous engager à sacrifier vos opinions particulières pour vous soumettre aux décisions de l'Église. Adieu, ma chère cousine; je ne vous plais pas, je ne dois pas vous plaire; cependant vous êtes certaine, j'en suis sûre, que je ne manquerai jamais aux sentiments que vous méritez. MATHILDE DE VERNOX. LETTRE III. — DELPHINE A MATHILDE. J'ai bien de la peine à contenir, ma cousine, le sentiment que votre lettre me fait éprouver; je devrais ne pas y céder, puisque j'attends de vous une marque précieuse d'amitié; mais il m'est impossible de ne pas m'expliquer une fois franchement avec vous; je veux mettre un ternie aux insinuations continuelles que vous me faites sur mes opinions et sur mes goûts : vous estimez la vérité, vous savez l'entendre; j'espère donc que vous ne serez point blessée des expressions vives qui pourront m'échap- per dans ma propre justification. D'abord vous attribuez à la délicatesse le don que j'ai le bon- heur de vous offrir, et c'est l'amitié seule qui en est la cause. S'il était vrai que je vous dusse de quelque manière une partie de ma fortune, parce que votre mère est parente de M. d'Al- bémar, j'aurais eu tort de la conserver jusqu'à présent : la dé- licatesse est pour les âmes élevées un devoir plus impérieux encore que la justice; elles s'inquiètent bien plus des actions qui dépendent d'elles seules que de celles qui sont soumises à la puissance des lois. Mais pouvez-vous ignorer quelle malheu-

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PREMIÈRE PARTIE. 7 relise prévention éloignait M. d'Albémar de votre mère? C'est le seul sujet de discussion que nous ayons jamais eu ensemble; cotte prévention était telle, que j'ai eu beaucoup de peine à éviter l'engagement qu'il voulait me faire prendre de rompre entière- ment avec elle : connaissant les dispositions de M. d'Albémar, comme je le fais, si je puis me permettre de disposer de sa fortune en votre faveur, c'est parce qu'il m'a ordonné de la considérer comme appartenant à moi seule. Mais pourquoi donc éprouvez-vous le besoin de diminuer le faible mérite du service que je veux vous rendre? Est-ce parce que vous êtes effrayée de tous les devoirs que vous croyez atta- chés à la reconnaissance? Pourquoi mettez-vous tant d'impor- tance à une action qui ne peut être comptée que comme l'expres- sion de l'amitié que j'éprouve? Je n'ai qu'un but, je n'ai qu'un désir, c'est d'être aimée des personnes avec qui je vis ; il faut que vous vous sentiez tout à fait incapable de m'accorder ce que je demande, puisque vous craignez tant de me rien devoir : mais encore une fois soyez tranquille; votre mère peut tout pour mon bonheur; son esprit plein de grâce, sa douceur et sa gaieté, répandent tant de charmes sur ma vie! Quelquefois l'inégalité, la froideur do ses manières, m'inquiètent; je vou- drais qu'elle répondit sans cesse à la vivacité de mon atta- chement pour elle. Ne suis-je donc pas trop heureuse si je trouve une occasion de lui inspirer un sentiment de plus pour moi? Ma cousine, je ne cherche point à me faire valoir auprès de vous; vous ne me devez rien : je serai mille fois récompen- sée de mon zèle pour vos intérêts, si votre mère me témoigne plus souvent cette amitié tendre qui calme et remplit mon coeur. Maintenant passons aux reproches ou aux conseils que vous croyez nécessaire de m'adresser. Je n'ai pas les mêmes opinions que vous; mais je ne pense pas, je vous l'avoue, que ma considération en souffre le moins du monde. Si je songeais à me remarier, j'ose croire que mon coeur est un assez noble présent pour n'être pas dédaigné par celui qui m'en paraîtrait digne. Vous avez cru, dites-vous, dé- mêler de la tristesse dans ma lettre, vous vous êtes trompée; je n'ai, dans ce moment, aucun sujet de peine : mais le bon- heur même des âmes sensibles n'est jamais sans quelque mé- lange de mélancolie; et comment n'éprouverais-je pas cette disposition, moi qui ai perdu dans M. d'Albémar un ami si bon et si tendre? Il n'a pris le nom de mon époux, lorsque j'avais atteint ma seizième année, que pour m'assurer sa fortune; il

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8 DELPHINE. mettait clans ses relations avec moi tant de bonté protectrice et de galanterie délicate, que son sentiment pour moi réunis- sait tout ce qu'il y a d'aimable dans les affections d'un père et dans les soins d'un jeune homme. M. d'Albémar, uniquement occupé d'assurer le bonheur du reste de ma vie, dont son âge ne lui permettait pas d'être le témoin, m'avait inspiré cette con- fiance si douce à ressentir, cette confiance qui remet, pour ainsi dire, à un autre la responsabilité de notre sort, et nous dis- pense de nous inquiéter de nous-mêmes! Je le regretterai toujours, et les souvenirs de mon enfance et les premiers jours de ma jeunesse ne peuvent jamais cesser de m'attendrir; mais quel autre chagrin pourrais-je éprouver en ce moment? Qu'ai- je à redouter du monde? je n'y porte que des sentiments doux et bienveillants. Si j'avais été dépourvue de toute espèce d'agré- ments, peut-être n'aurais-je pu me défendre d'un peu d'ai- greur contre les femmes assez heureuses pour plaire; mais je n'entends retentir autour de moi que des paroles flatteuses : ma position me permet de rendre quelques services, et ne m'oblige jamais à en demander; je n'ai que des rapports de choix avec les personnes qui m'entourent; je ne recherche que celles que j'aime; je ne dis aucun mal des autres : pour- quoi donc voudrait-on affliger une créature aussi inoffensive que moi, et dont l'esprit, s'il est vrai que l'éducation que j'ai reçue m'ait donné cet avantage, dont l'esprit, dis-je, n'a d'autre mobile que le désir d'être agréable à ceux que je vois? Vous m'accusez de n'être pas aussi bonne catholique que vous, et de n'avoir pas assez de soumission pour les conve- nances arbitraires de la société. D'abord, loin de blâmer votre dévotion, ma chère cousine, n'en ai-je pas toujours parlé avec respect? Je sais qu'elle est sincère, et quoiqu'elle n'ait pas en- tièrement adouci ce que vous avez peut-être de trop âpre dans le caractère, je crois qu'elle contribue à votre bonheur, et je ne me permettrai jamais de l'attaquer ni par des raisonne- ments ni par des plaisanteries; mais j'ai reçu une éducation tout à fait différente de la vôtre. Mon respectable époux, en revenant de la guerre d'Amérique, s'était retiré clans la soli- tude, et s'y livrait à l'examen de toutes les questions morales que la réflexion peut approfondir. Il croyait en Dieu, il espé- rait l'immortalité de l'âme ; et la vertu fondée sur la bonté était son culte envers l'Etre suprême. Orpheline dès mon enfance, je n'ai compris des idées religieuses que ce que M. d'Albémar m'en a enseigné; et comme il remplissait tous les devoirs de la

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PREMIÈRE PARTIE. 9 justice et de la générosité, j'ai cru que ses principes devaient suffire à tous les coeurs. M. d'Albémar connaissait peu le monde, je commence à le croire; il n'examinait jamais clans les actions que leur rap- port avec ce qui est bien en soi, et ne songeait point à l'im- pression que sa conduite pouvait produire sur les autres. Si c'est être philosophe que penser ainsi, je vous avoue que je pourrais me croire des droits à ce titre, car je suis absolument, à cet égard, de l'opinion de M. d'Albémar; mais si vous en- tendiez par philosophie la plus légère indifférence pour les vertus pures et délicates de notre sexe; si vous entendiez même par philosophie la force qui rend inaccessible aux peines de la vie, certes je n'aurais mérité ni cette injure ni cette louange; et vous savez bien que je suis une femme, avec les qualités et les défauts que cette destinée faible et dépen- dante peut entraîner. J'entre dans le monde avec un caractère bon et vrai, de l'esprit, de la jeunesse et de la fortune; pourquoi ces dons de la Providence ne me rendraient-ils pas heureuse? Pourquoi me tourmenterais-je des opinions que je n'ai pas, des conve- nances que j'ignore? La morale et la religion du coeur ont servi d'appui à des hommes qui avaient à parcourir une carrière bien plus difficile que la mienne : ces guides me suffiront. Quant à vous, ma chère cousine, souffrez que je vous le dise : vous aviez peut-être besoin d'une règle plus rigoureuse pour réprimer un caractère moins doux; mais ne pouvons- nous douc nous aimer, malgré la différence de nos goûts et de nos opinions? Vous savez combien je considère vos vertus; ce sera pour moi un vif plaisir de contribuer à rendre votre des- tinée heureuse; mais laissez chacun en paix chercher au fond de son coeur le soutien qui convient le mieux à son caractère et à sa conscience. Imitez votre mère, qui n'a jamais de discus- sion avec vous, quoique vos idées diffèrent souvent des siennes. Nous aimons toutes deux un être bienfaisant, vers lequel nos âmes s'élèvent ; c'est assez de ce rapport, c'est assez de ce lien qui réunit toutes les âmes sensibles dans une même pensée, la plus grande et la plus fraternelle de toutes. Je retournerai dans deux jours à Paris; nous ne parlerons plus du sujet de nos lettres, et vous m'accorderez le bonheur de vous être utile, sans le troubler par des réflexions qui bles- sent toujours un peu, quelques efforts qu'on fasse sur soi- même pour ne pas s'en offenser. Je vous embrasse, ma chère! cousine, et je vous assure qu'à la fin de ma lettre je ne sens 1.

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10 DELPHINE. plus la moindre trace de la disposition pénible qui m'avait in- spiré les premières lignes. DELPHINE D'ALBÉMAR. LETTRE IV. — DELPHINE D'ALBÉMAR A MADAME DE VERNON. Bellerive, ce 16 avril 1790. Ma chère tante, ma chère amie, pourquoi m'avez-vous mise en correspondance avec ma cousine sur un sujet qui ne devait être traité qu'avec vous? Vous savez que Mathilde et moi nous ne nous convenons pas toujours, et je m'entends si bien avec vous! Quand j'ai pu vous être utile, vous avez si noblement accepté le dévouement de mon coeur, vous l'avez récompensé par un sentiment qui me rend la vie si douce ! Ne voulez-vous donc plus que ce soit à vous, à vous seule, que je m'adresse? Si cependant je vous avais déplu par ma réponse à Mathilde, si vous ne méjugiez plus digne d'assurer le bonheur de votre fille! Mais non, vous connaissez la vivacité de mes premiers mouvements; vous me les pardonnez, vous qui conservez tou- jours sur vous-même cet empire qui sert au bonheur de vos amis plus encore qu'au vôtre. Je n'ai rien à redouter de votre caractère généreux et fier : il reçoit les services, comme il les rendrait, avec simplicité; cependant rassurez-moi avant que je vous revoie. Je sais bien que vous n'aimez pas à écrire; mais il me faut un mot qui me dise que vous persistez clans la per- mission que vous m'avez accordée. Je le répète encore, vous n'affligerez pas profondémentvotre amie; je serais la première personne du monde à qui vous auriez fait de la peine. Si j'ai eu tort, c'est alors surtout que, prévoyant les reproches que je me ferais, vous ne voudrez pas que ce tort ait des suites amères. J'attends quelques lignes de vous, ma chère Sophie, avec une inquiétude que je n'avais point encore ressentie. LETTRE V. — MADAME DE VERNON A DELPHINE. Paris, ce 17 avril. Vous êtes des enfants, Mathilde et vous; ce n'est pas ainsi qu'il faut traiter des objets sérieux; nous en causerons ensem- ble; mais n'ayez jamais d'inquiétude, ma chère Delphine, quand ce que vous désirez dépend de moi. SOPHIE DE VERNON,

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PREMIÈRE PARTIE. 11 LETTRE VI. — DELPHINE A MADEMOISELLE D.'ALBÉMAR. Paris, ce 19. Une légère altercation qui s'était élevée entre Mathilde et moi, il y a quelques jours, m'avait assez inquiétée, ma chère soeur; je vous envoie la copie de nos lettres, pour que vous en soyez juge. Mais combien je voudrais que vous fussiez près de moi! Je cherche à me rappeler sans cesse ce que vous m'avez dit : il me semblait autrefois que votre excellent frère, clans nos entretiens, m'avait donné des règles de conduite qui devaient me guider dans toutes les situations de la vie, et maintenant je suis troublée par les inquiétudes qui me sont personnelles, comme si les idées générales que j'ai conçues ne suffisaient point pour m'éclairer sur les circonstances particulières. Néan- moins ma destinée est simple, et je n'éprouve, et je n'éprou- verai jamais, j'espère, aucun sentiment qui puisse l'agiter. Madame de Vernon, que vous n'aimez pas, quoiqu'elle vous aime, madame de Vernon est certainement la personne la plus spirituelle, la plus aimable, la. plus éclairée dont je puisse me faire l'idée; cependant il m'est impossible de discuter avec elle jusqu'au fond de mes pensées et de mes sentiments. D'abord elle ne se plaît pas beaucoup clans les conversations prolon- gées; mais ce qui surtout abrège les développements dans les entretiens avec elle, c'est que son esprit va toujours droit aux résultats, et semble dédaigner tout le reste. Ce n'est ni la moralité des actions, ni leur influence sur le bien-être de l'àme, qu'elle a profondément étudiées, mais les conséquences et les effets de ces actions; et quoiqu'elle soit elle-même une personne clouée des plus excellentes qualités, l'on dirait qu'elle compte pour tout le succès, et pour très-peu le principe de la conduite des hommes. Cette sorte d'esprit la rend un meilleur juge des évé- nements de la vie que des peines secrètes; il me reste donc toujours dans le coeur quelques sentiments que je ne lui ai pas exprimés, quelques sentiments que je retiens comme inutiles à lui dire, et dont j'éprouve pourtant la puissance en moi-même. Il n'existe aucune borne à ma confiance en elle; mais, sans que j'y rélléchisse, je me trouve naturellement disposée à ne lui dire que ce qui peut l'intéresser; je renvoie toujours au lendemain pour lui parler des pensées qui m'occupent, mais qui n'ont point d'analogie avec sa manière de voir et de sen- tir : mon désir de lui plaire est mêlé d'une sorte d'inquiétude qui fixe mon attention sur les moyens de lui être agréable,

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12 DELPHINE. et met dans mon amitié pour elle encore plus, pour ainsi dire, de coquetterie que de confiance. Mon âme s'ouvrirait entièrement avec vous, ma chère Louise; vous l'avez formée, en me tenant lieu de mère; vous avez tou- jours été mon amie; je conserve pour vous cette douce con- fiance du premier âge de la vie, de cet âge où l'on croit avoir tout fait pour ceux qu'on aime en leur montrant ses sentiments et en leur développant ses pensées. Dites-moi donc, ma chère soeur, quel est cet obstacle qui s'op- pose à ce que vous quittiez votre couvent pour vous établir à Paris avec moi? Vous m'avez fait un secret jusqu'à présent de vos motifs; supportez-vous l'idée qu'il existe un secret entre nous? Je vous ai promis, en vous quittant, de vous écrire mon journal tous les soirs; vous vouliez, disiez-vous, veiller sur mes impressions. Oui, vous serez mon ange tutélaire, vous conser- verez dans mon âme les vertus que vous avez su m'inspirer; mais ne serions-nous pas bien plus heureuses si nous étions réunies? et nos lettres peuvent-elles jamais suppléer à nos en- tretiens ? Après avoir reçu le billet de madame de Vernon, je partis le jour même pour l'aller voir; je quittai Bellerive à cinq heures du soir, et je fus chez elle à huit. Elle était clans son cabinet avec sa fille ; à mon arrivée, elle fit signe à Mathilde de s'éloi- gner. J'étais contente, et néanmoins embarrassée de me trouver seule avec elle : j'ai éprouvé souvent une sorte de gène auprès de madame de Vernon, jusqu'à ce que la gaieté de son esprit m'ait fait oublier ce qu'il y a de réservé et de contenu dans ses manières ; je ne sais si c'est un défaut en elle, mais ce dé- faut même sert à donner plus de prix aux témoignages de son affection. «  Eh bien, me dit-elle en souriant, Mathilde a donc voulu vous convertir? — Je ne puis vous dire, ma chère tante, lui répondis-je, combien sa lettre m'a fait de peine; elle a provo- qué ma réponse, et je m'en suis bientôt repentie : j'avais une frayeur mortelle de vous avoir déplu. — En vérité, je l'ai à peine lue, reprit madame de Vernon ; j'y ai reconnu votre bon coeur, votre mauvaise tête, tout ce qui fait de vous une per- sonne charmante ; je n'ai rien remarque que cela : quant au fond de l'affaire, l'homme chargé de dresser le contrat y insé- rera les conditions que vous voulez bien offrir; mais il faut que vous permettiez qu'on mette dans l'article que c'est une dona- tion faite en dédommagement de l'héritage de M. d'Albémar.

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PREMIÈRE PARTIE. 13 Si madame de Mondoville croyait que c'est par une simplegéné- rosité de votre part que ma fille est dotée, son orgueil en souf- frirait tellement qu'elle romprait le mariage. » J'éprouvai, je l'avoue, une sorte de répugnance pour cette proposition, et je voulais la combattre : mais madame de Vernon m'interrompit etmedit: «  Madame de Mondoville no sait pas combien on peut être fière d'être comblée des bienfaits d'une amie telle que vous; vous m'avez déjà retirée une fois de l'abîme où m'avait jetée un négociantinfidèle ; vous allez maintenant marier ma fille, le seul objet de mes sollicitudes, et il faut que je con- damne ma reconnaissance au silence le plus absolu : tel est le caractère de madame de Mondoville. Si vous exigiez que le service que vous rendez fût connu, je serais forcée de le refuser, car il deviendrait inutile; mais il vous suffit, n'est-il pas vrai, ma chère Delphine, du sentiment que j'éprouve, de ce senti- ment qui me permet de vous tout devoir, parce que mon coeur est certain de tout acquitter? » Ces derniers mots furent pro- noncés avec cette grâce enchanteresse qui n'appartient qu'à madame de Vernon ; elle n'avait pas l'air de douter de mon consentement, et lui en faire naître l'idée, c'était refroidir tous ses sentiments; elle s'y abandonne si rarement qu'on craint encore plus d'en troubler les témoignages. Les motifs de ma répugnance étaient bien purs; mais j'avais une sorte de honte, néanmoins, d'insister pour que mon nom fût proclamé à côté du service que je rendrais, et je fus irrésistiblement entraînée à céder au désir de madame de Vernon. Je lui dis cependant : «  J'ai quelque regret de me servir du nom de M. d'Albémar dans une circonstance si opposée à ses intentions ; mais s'il était témoin du culte que vous rendez à ses vertus, s'il vous entendait parler de lui comme vous en parlez avec moi, peut-être... — Sans cloute, te interrompit madame de Vernon; et ce mot finit la conversation sur ce sujet. Un moment de silence s'ensuivit ; mais bientôt reprenant sa grâce et sa gaieté naturelles, madame de Vernon dit : « A pro- pos, dois-je vous envoyer M. l'évoque de L. pour vous confesser à lui, comme Mathilde vous le propose ? — Je vous en conjure, lui répondis-je, dites-moi donc, ma chère tante, pourquoi vous avez donné à Mathilde une éducation presque superstitieuse, et qui a si peu de rapport avec l'étendue de votre esprit et l'indé- pendance de vos opinions?» Elle redevint sérieuse un moment, et me dit : « Vous m'avez fait vingt fois cette question; je ne voulais pas y répondre, mais je vous dois tous les secrets de mon coeur.

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14 DELPHINE. «  Vous savez, continua-t -elle, tout ce que j'ai eu à souffrir de M. de Vernon : proche parent de votre mari, il était impos- sible de lui moins ressembler : sa fortune et ma pauvreté furent les seuls motifs qui décidèrent notre mariage. J'en fus long- temps très-malheureuse ; à la fin, cependant, je parvins à m'aguerrir contre les défauts de M. de Vernon ; j'adoucis un peu sa rudesse : il existe une manière de prendre tous les ca- ractères du monde, et les femmes doivent la trouver si elles veulent vivre en paix sur cette terre, où leur sort est entière- ment dans la dépendance des hommes. Je n'avais pu néanmoins obtenir que ma fille me fût confiée, et son père la dirigeait seul : il mourut qu'elle avait onze ans ; et, pouvant alors m'oc- cuper uniquement d'elle, je remarquai qu'elle avait dans son caractère une singulière àpreté, assez peu de sensibilité, et un esprit plus opiniâtre qu'étendu. Je reconnus bientôt que mes leçons ne suffisaient pas pour corriger de tels défauts : j'ai de l'indolence clans le caractère, inconvénient qui est le résultat naturel de l'habitude de la résignation ; j'ai peu d'autorité dans ma manière de m'exprimer, quoique ma décision inté- rieure soit très-positive.Je mets d'ailleurs trop peu d'importance à la plupart des intérêts de la vie pour avoir le sérieux néces- saire à l'enseignement. Je me jugeai comme je jugerais un autre; vous savez que cela m'est facile; et je résolus de confier à M. l'évoque de L. l'éducation de ma fille. Après y avoir bien réfléchi, je crus que la religion, et une religion positive, était le seul frein assez fort pour dompter le caractère de Mathilde : ce caractère aurait pu contribuer utilement à l'avancement d'un homme ; il présentait l'idée d'une âme ferme et capable de servir d'appui ; mais les femmes, devant toujours plier, ne peuvent trouver dans les défauts et dans les qualités même d'un caractère torique des occasions de douleur. Mon projet a réussi : la religion, sans avoir entièrement changé le caractère de ma fille, lui a ôté ses inconvénients les plus graves; et comme le sentiment du devoir se mêle à toutes ses résolutions et pres- que à toutes ses paroles, on ne s'aperçoit plus des défauts qu'elle avait naturellement, que par un peu de froideur et de sécheresse dans les relations de la vie, jamais par aucun tort réel. Son esprit est assez borné; mais comme elle respecte tous les préjugés, et se soumet à toutes les convenances, elle ne sera jamais exposée aux critiques du monde : sa beauté, qui est parfaite, ne lui fera courir aucun risque, car ses principes sont d'une inébranlable austérité. « Elle est disposée aux plus grands sacrifices ainsi qu'aux

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PREMIÈRE PARTIE. 15 plus petits ; et la roideur de son caractère lui fait aimer la gène comme un autre se plairait dans l'abandon. C'eût été bien dommage, ma chère Delphine, qu'une personne aussi aimable, aussi spirituelle que vous, se fût imposé un joug qui l'eût pri- vée de mille charmes ; mais réfléchissez à ce qu'est ma fille, et vous verrez que le parti que j'ai pris était le seul qui pût la ga- rantir de tous les malheurs que lui préparait sa triste confor- mité avec son père. Je ne parlerais à personne, ma chère Del- phine, avec la confiance que je viens de vous témoigner; mais je n'ai pas voulu que l'amie de mon coeur, celle qui veut assu- rer le bonheur de Mathilde, ignorât plus longtemps les motifs qui m'ont déterminée dans la plus importante de mes résolu- tions, clans celle qui concerne l'éducation de ma fille. — Vous ne pouvez jamais parler sans convaincre, ma chère tante, lui répondis-je ; mais vous-même, cependant, ne pou- viez-vous pas guider votre fille ? Vos opinions ne sont-elles pas en tout conformes à celles que la raison... — Oh ! mes opi- nions, répondit-elle en souriant et m'interrompant, personne ne les connaît; et comme elles n'influent point sur mes senti- ments, ma chère Delphine, vous n'avez pas besoin de les sa- voir. » En achevant ces mots, elle se leva, me prit par la main, et me conduisit clans le salon, où plusieurs personnes étaient déjà rassemblées. Elle entra, et leur fit des excuses avec cette grâce inimitable que vous-même lui reconnaissez. Quoiqu'elle ait au moins quarante ans, elle paraît encore charmante, même au milieu des jeunes femmes; sa pâleur, ses traits un peu abattus, rap- pellent la langueur de la maladie et non la décadence des années; sa manière de se mettre toujours négligée est d'accord avec cette impression. On se dit qu'elle serait parfaitement jolie si un jour elle se portait mieux, si elle voulait se parer comme les autres : ce jour n'arrive jamais, mais on y croit, et c'est assez pour que l'imagination ajoute encore à l'effet natu- rel de ses agréments. Dans un des coins de la chambre était madame du Marset. Vous ai-je dit que c'est une femme qui ne peut me supporter, quoique je n'aie jamais eu et ne veuille jamais avoir le moindre tort avec elle? Elle a pris, dès mon arrivée, parti contre la bienveillance qu'on m'a témoignée, et l'a considérée comme un affront qui lui serait personnel. J'ai, pendant quelque temps, essayé de l'adoucir ; mais quand j'ai vu qu'elle avait contracté aux yeux du monde l'engagement de me détester, et que, ne pouvant se faire une existence par ses amis, elle espé-

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16 DELPHINE. rait s'en faire une par ses haines, j'ai résolu de dédaigner ce qu'il y avait de réel dans son aversion pour moi. Elle prétend, ne sachant trop de quoi m'accuser, que j'aime et que j'ap- prouve beaucoup trop la révolution de France. Je la laisse dire; elle a cinquante ans et nulle bonté clans le caractère : c'est assez de chagrins pour lui permettre beaucoup d'hu- meur. Derrière elle était M. de Fierville, son fidèle adorateur, mal- gré son âge avancé : il a plus d'esprit qu'elle et moins do caractère, ce qui fait qu'elle le domine entièrement; il se plaît quelquefois à causer avec moi : mais comme, par complai- sance pour madame du Marset, il me critique souvent quand je n'y suis pas, il fait sans cesse des réserves dans les compli- ments qu'il m'adresse, pour se mettre, s'il est possible, un peu d'accord avec lui-même. Je le laisse s'agiter dans ses petits remords, parce que je n'aime de lui que son esprit, et qu'il ne peut m'empêcher d'en jouir quand il me parle. Au milieu de la société, Mathilde ne songe pas un instant à s'amuser; elle exerce toujours un devoir dans les actions les plus indifférentes de sa vie; elle se place constamment à côté des personnes les moins aimables, arrange les parties, prépare le thé, sonne pour qu'on entretienne le feu; enfin s'occupe d'un salon comme d'un ménage, sans donner un instant à l'entraînement de la conversation. On pourrait admirer ce besoin continuel de tout changer en devoir, s'il exigeait d'elle le sacrifice de ses goûts: mais elle se plaît réellement dans cette existence toute méthodique, et blâme au fond de son coeur ceux qui ne l'imitent pas. Madame de Vernon aime beaucoup à jouer; quoiqu'elle pût être très-distinguée clans la conversation, elle l'évite: on dirait qu'elle n'aime à développer ni ce qu'elle sent ni ce qu'elle pense. Ce goût du jeu, et trop de prodigalité dans sa dépense, sont les seuls défauts que je lui connaisse. Elle choisit pour sa partie, hier au soir, madame du Marset et M. de Fierville. Je lui en fis quelques reproches tout bas, parce qu'elle m'avait dit plusieurs fois assez de mal de tous les deux. « La critique ou la louange, me répondit-elle, sont un amusement de l'esprit; mais ménager les hommes est néces- saire pour vivre avec. eux. — Estimer ou mépriser, repris-je avec chaleur, est un besoin de l'âme; c'est une leçon, c'est un exemple utile à donner. — Vous avez raison, me dit-elle avec précipitation, vous avez raison sous le rapport de la morale; ce que je vous disais ne faisait allusion qu'aux intérêts du

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PREMIÈRE PARTIE. 17 monde.» Elle me serra la main, en s'éloignant, avec une expression parfaitement aimable. Je restai à causer auprès de la cheminée avec plusieurs hommes dont la conversation, surtout dans ce moment, in- spire le plus vif intérêt à tous les esprits capables de réflexion et d'enthousiasme. Je me reproche quelquefois de me livrer trop aux charmes de cette conversation si piquante : c'est peut-être blesser un peu les convenances que se mêler ainsi aux entretiens les plus importants; mais quand madame de Vernon et les dames de la société sont établies au jeu, je me trouve presque seule avec Mathilde, qui ne dit pas un mot ; et l'empressement que me témoignent les hommes distingués m'entraîne à les écouter et à leur répondre. Cependant, peut-être est-il vrai que je me livre souvent avec trop de chaleur à l'esprit que je peux avoir; je ne sais pas résister assez aux succès que j'obtiens en société, et qui doivent quelquefois déplaire aux autres femmes. Combien j'aurais besoin d'un guide ! —Pourquoi suis-je seule ici? Je finis cette lettre, ma chère soeur, en vous répétant ma prière: venez près de moi, n'abandonnez pas votre Delphine dans un monde si nouveau pour elle ; il m'inspire une sorte de crainte vague que ne peut dissiper le plaisir même que j'y trouve. LETTRE VII.— RÉPONSE DE MADEMOISELLE D'ALBÉMAR A DELPHINE. Montpellier, 25 avril 1790. Ma chère Delphine, je suis fâchée que vous vous montriez si généreuse envers ces Vernon; mon frère aimait encore mieux la fille que la mère, quoique la mère ait beaucoup plus d'agré- ments que la fille : il croyait madame de Vernon fausse jusqu'à la perfidie. Pardon si je me sers de ces mots ; mais je ne sais pas comment dire leur équivalent, et je me confie en votre bonne amitié pour m'excuser. Mon frère pensait que madame de Vernon clans le fond du coeur n'aimait rien, ne croyait à rien, ne s'em- barrassait de rien, et que sa seule idée était de réussir, elle et les siens, clans tous les intérêts dont se compose la vie du monde, la fortune et la considération. Je sais bien qu'elle a supporté avec une douceur exemplaire le plus odieux des maris, et qu'elle n'a point eu d'amants, quoiqu'elle fût bien jolie. Il n'y a jamais eu un mot à dire contre elle; mais, dussiez-vous me trouver injuste, je vous avouerai que c'est précisément cette conduite régulière qui ne me parait pas du tout s'accorder avec la légè reté de ses principes et l'insouciance de son caractère. Pour-

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18 DELPHINE. quoi s'est-elle pliée à tous les devoirs, même à tous les calculs, elle qui a l'air de n'attacher d'importance à aucun? Malgré les motifs qu'elle donne de l'éducation de sa fille, ne faut-il pas avoir bien peu de sensibilité pour ne pas former soi-même, et selon son propre caractère, la personne qu'on aime le plus, pour ne lui donner rien de son âme, et se la rendre étrangère par les opinions, qui exercent le plus d'influence sur toute notre manière d'être ? Il se peut que j'aie tort de juger si défavorablementune per- sonne dont je ne connais aucune action blâmable; mais sa physionomie, tout agréable qu'elle est, suffirait seule pour m'empêcher d'avoir la moindre confiance en elle. Je suisferme- ment convaincue que les sentiments habituels de l'âme laissent une trace très-remarquable sur le visage; grâce à cet avertis- sement de la nature, il n'y a point de dissimulation complète dans le monde. Je ne suis pas défiante, vous le savez ; mais je regarde, et si l'on peut me tromper sur les faits, je démêle assez bien les caractères ; c'est tout ce qu'il faut pour ne jamais mal placer ses affections : que m'importe ce qu'il peut arriver de mes autres intérêts ! Pour vous, ma chère Delphine, vous vous laissez entraîner par le charme de l'esprit, et je crains bien que si vous livrez votre coeur à cette femme, elle ne le fasse cruellement souffrir: rendez-lui service, je ne suis pas difficile sur les qualités des personnes qu'on peut obliger; mais on confie à ceux qu'on aime ce qu'il y a de plus délicat dans le bonheur, et moi seule, ma chère Delphine, je vous aime assez pour ménager toujours voire sensibilité vive et profonde. C'est pour vous arracher à la séduction de cette femme que je voudrais aller à Paris; mais je ne m'en sens pas la force; il m'est absolument impossible de vaincre la répugnance que j'éprouve à sortir de ma soli- tude. Il faut bien vous avouer le motif de cette répugnance, je con- sens à vous l'écrire; mais je n'aurais jamais pu me résoudre à vous en parler, et je vous prie instamment de ne pas me ré- pondre sur un sujet que je n'aime pas à traiter. Vous savez que j'ai l'extérieur du monde le moins agréable : ma taille est con- trefaite, et ma figure n'a point de grâce ; je n'ai jamais voulu me marier, quoique ma fortune attirât beaucoup de prétendants ; j'ai vécu presque toujours seule, et je serais un mauvais guide pour moi-même et pour les autres au milieu des passions de la vie; mais j'en sais assez pour avoir remarqué qu'une femme disgraciée de la nature est l'être le plus malheureux lorsqu'elle

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PREMIÈRE PARTIE. 19 ne reste pas dans la retraite. La société est arrangée de ma- nière que, pendant les vingt années de sa jeunesse, personne ne s'intéresse vivement à elle ; on l'humilie à chaque instant sans le vouloir, et il n'est pas un seul des discours qui se tien- nent devant elle qui ne réveille dans son âme un sentiment douloureux. J'aurais pu jouir, il est vrai, du bonheur d'avoir des enfants : mais que ne souffrirais-je pas si j'avais transmis à ma fille les désavantages de ma figure ! si je la voyais destinée comme moi à ne jamais connaître le bonheur suprême d'être le premier objet d'un homme sensible ! Je ne le confie qu'à vous, ma chère Delphine; mais parce que je ne suis point faite pour inspirer de l'amour, il ne s'en suit pas que mon coeur ne soit pas susceptible des affections les plus tendres. J'ai senti, presque au sortir de l'enfance, qu'avec ma figure il était ridicule d'aimer; imaginez-vous de quels sentiments amers j'ai dû m'abreuver. Il était ridicule pour moi d'aimer, et jamais cependant la nature n'avait formé un coeur à qui ce bonheur fût plus nécessaire. Un homme dont les défauts extérieurs seraient très-marquants pourrait encore conserver les espérances les plus propres à le rendre heureux. Plusieurs ont ennobli par des lauriers les dis- grâces do la nature; mais les femmes n'ont d'existence que par l'amour : l'histoire de leur vie commence et finit avec l'amour; et comment pourraient-elles inspirer ce sentiment sans quelques agréments qui puissent plaire aux yeux? La société fortifie à cet égard l'intention de la nature, au lieu d'en modifier les effets; elle rejette de son sein la femme infor- tunée que l'amour et la maternité ne doivent point couronner. Que de peines dévorantes n'a-t-elle point à souffrir dans le secret de son coeur ! J'ai été romanesque comme si je vous ressemblais, ma chère Delphine; mais j'ai néanmoins trop de fierté pour ne pas ca- cher à tous les regards le malheureux contraste de ma destinée et de mon caractère. Comment suis-je donc parvenue à sup- porter le cours des années qui m'étaient échues? Je me suis renfermée dans la retraite, rassemblant sur votre tète tous mes intérêts, tous mes voeux, tous mes sentiments; je me disais que j'aurais été vous, si la nature m'eût accordé vos grâces et vos charmes; et, secondant de toute mon âme l'inclination de mon frère, je l'ai conjuré de vous laisser la portion de son bien qu'il me destinait. Qu'aurais-je fait de la richesse ? J'en ai ce qu'il faut pour

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20 DELPHINE. rendre heureux ce qui m'entoure, pour soulager l'infortune autour de moi; mais quel autre usage de l'argent pourrais-je imaginer, qui n'eût ajouté au sentiment douloureux qui pèse sur mon âme? Aurais-je embelli ma maison pour moi, mes jardins pour moi? et jamais la reconnaissance d'un être chéri ne m'aurait récompensée de mes soins! Aurais-je réuni beaucoup de monde, pour entendre plus souvent parler de ce que les autres possèdent et de ce qui me manque? Aurais- je voulu courir le risque des propositions de mariage qu'on pouvait adresser à ma fortune ? et me scrais-je condamnée à supporter tous les détours qu'aurait pris l'in- térêt avide pour endormir ma vanité, et m'ôter jusqu'à l'estime de moi-même? Non, non, Delphine, ma sage résignation vaut bien mieux. Il ne me restait qu'un bonheur à espérer, je l'ai goûté : je vous ai adoptée pour ma fille; j'avais manqué la vie, j'ai voulu vous donner tous les moyens d'en jouir. Je serais sans cloute bien heureuse d'être près de vous, de vous voir, de vous entendre; mais avec vous seraient les plaisirs et la société brillante qui doivent vous entourer. Mon coeur, qui n'a point aimé, est en- core trop jeune pour ne pas souffrir de son isolement, quand tous les objets que je verrais m'en renouvelleraient la pensée. Les peines d'imagination dépendent presque entièrement des circonstances qui nous les retracent; elles s'effacent d'elles- mêmes lorsque l'on ne voit ni n'entend rien qui en réveille le souvenir; mais leur puissance devient terrible et profonde, quand l'esprit est forcé de combattre à chaque instant contre des impressions nouvelles. Il faut pouvoir détourner son atten- tion d'une douleur importune, et s'en distraire avec adresse; car il faut de l'adresse vis-à-vis de soi-même, pour ne pas trop souffrir. Je ne connais guère les autres, ma chère Delphine, mais assez bien moi; c'est le fruit de la solitude. Je suis par- venue avec assez d'efforts à me faire une existence qui me pré- serve des chagrins vifs; j'ai des occupations pour chaque heure, quoique rien ne remplisse mon existence entière; j'unis les jours aux jours, et cela fait un an, puis deux, puis la vie. Je n'ose changer de place, agiter mon sort ni mon âme; j'ai peur de perdre le résultat de mes réflexions, et de troubler mes ha- bitudes qui me sont encore plus nécessaires, parce qu'elles me dispensent de réflexions même, et font passer le temps sans que je m'en mêle. Déjà cette lettre va déranger mon repos pour plusieurs jours; il ne faut pas me faire parler de moi, il ne faut presque pas que

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PREMIÈRE PARTIE. 21 j'y pense : je vis en vous; laissez-moi vous suivre de mes voeux, vous aider de mes conseils, si j'en peux donner pour ce inonde que j'ignore. Apprenez-moi successivement et régulièrement les événements qui vous intéressent, je croirai presque avoir vécu dans votre histoire; je conserverai des souvenirs; je jouirai par vous des sentiments que je n'ai pu ni inspirer, ni connaître. Savez-vous que je suis presque fâchée que vous ayez fait le mariage de Mathilde avec Léonce de Mondoville? J'entendsdire qu'il est si beau, si aimable et si fier, qu'il me semblait digne de ma Delphine; mais je l'espère, elle trouvera celui qui doit la rendre heureuse : alors seulement je serai vraiment tranquille. Quelque distinguée que vous soyez, que feriez-vous sans appui? vous exciteriez l'envie, et elle vous persécuterait. Votre esprit, quelque supérieur qu'il soit, ne peut rien pour sa propre dé- fense; la nature a voulu que tous les dons des femmes fussent destinés au bonheur des autres, et de peu d'usage pour elles- mêmes. Adieu, ma chère Delphine; je vous remercie de con- server l'habitude de votre enfance et de m'écrire tous les soirs ce qui vous a occupée pendant le jour : nous lirons ensemble dans votre âme, et peut-être qu'à deux nous aurons assez de force pour assurer votre bonheur. LETTRE VIII. — RÉPONSE DE DELPHINE A MADEMOISELLE D'ALBÉMAR. Paris, 1er mai. Pourquoi m'avez-vous interdit de vous répondre, ma chère soeur, sur les motifs qui vous éloignent de Paris? Votre lettre excite en moi tant de sentiments que j'aurais le besoin d'expri- mer! Ah! j'irai bientôt vous rejoindre; j'irai passer toutes mes années près de vous : croyez-moi, cette vie de jeunesse et d'amour est moins heureuse que vous ne pensez. Je suis uni- quement occupée depuis quelques jours du sort de l'une de mes amies, madame d'Ervins; c'est sa beauté même et les senti- ments qu'elle inspire, qui sont la source de ses erreurs et de ses peines. Vous savez que lorsque je vous quittai, il va un an, je tombai dangereusement malade à Bordeaux.Madame d'Ervins, dont la terre était voisine de cette ville, était venue pendant l'absence de son mari y passer quelques jours; elle apprit mon nom, elle sut mon état, et vint avec une ineffable bonté s'établir chez moi pour me soigner; elle me veilla pendant quinze jours, et je suis convaincue que je lui dois la vie. Sa présence calmait les agita-

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22 DELPHINE. lions de mon sang; et quand je craignais de mourir, il me suf- fisait de regarder son aimable figure pour croire à de plus doux présages. Lorsque je commençai à me rétablir, je voulus con- naître celle qui méritait déjà toute mon amitié; j'appris que c'était une Italienne dont la famille habitaitAvignon : on l'avait mariée à quatorze ans à M. d'Ervins, qui avait vingt-cinq ans de plus qu'elle, et la retenait depuis dix ans dans la plus triste terre du monde. Thérèse d'Ervins est la beauté la plus séduisante que j'aie jamais rencontrée; une expression à la fois naïve et passionnée donne à toute sa personne je ne sais quelle volupté d'amour et d'innocence singulièrement aimable. Elle n'a point reçu d'in- struction, mais ses manières sont nobles et son langage est pur; elle est dévote et superstitieuse comme les Italiennes, et n'a jamais réfléchi sérieusement sur la morale, quoiqu'elle se soit souvent occupée de la religion; mais elle est si parfaitement bonne et tendre, qu'elle n'aurait manqué à aucun devoir si elle avait eu pour époux un homme cligne d'être aimé. Les qualités naturelles suffisent pour être honnête lorsque l'on est heureux; mais quand le hasard et la société vous condamnent à lutter contre votre coeur, il faut des principes réfléchis pour se défen- dre de soi-même; et les caractères les plus aimables dans les relations habituelles de la vie sont les plus exposées quand la vertu se trouve en combat avec la sensibilité. Le visage et les manières de Thérèse sont si jeunes, qu'on a de la peine à croire qu'elle soit déjà la mère d'une fille de neuf ans : elle ne s'en sépare jamais; et la tendresse extrême qu'elle, lui témoigne étonne cette pauvre petite, qui éprouve confusé- ment te besoin de la protection, plutôt que celui d'un sentiment passionné. Son âme enfantine est surprise des vives émotions qu'elle excite : une affection raisonnable et des conseils utiles la toucheraient peut-être davantage. Madame d'Ervins a vécu très-bien avec son mari pendant dit ans; la solitude et le défaut d'instruction ont prolongé son en- fance; mais le monde était à craindre pour son repos, et je suis malheureusement la première cause du temps qu'elle a passé à Bordeaux, et de l'occasion qui s'est offerte pour elle de connaître M. de Serbellanc : c'est un Toscan, âgé de trente ans, qui avait quitté l'Italie depuis trois mois, attiré en France par la révolution. Ami de la liberté, il voulait se fixer dans le pays qui combattait pour elle; il vint me voir parce qu'il existait d'anciennes relations entre sa famille et la mienne. Je partis peu de jours après; mais j'avais déjà des raisons de craindre

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PREMIÈRE PARTIE. 23 qu'il n'eût fait une impression profonde sur le coeur de Thérèse. Depuis six mois elle m'a souvent écrit qu'elle souffrait, qu'elle était malheureuse, mais sans in'expliquer le sujet de ses peines. M. de Serbellane est arrivé à Paris depuis quelques jours; il est venu me voir, et ne m'ayant point trouvée, il m'a envoyé une lettre de Thérèse qui contient son histoire. M. de Serbellane a sauvé son mari et elle, un mois après mon départ, des dangers que leur avait fait courir la haine des paysans contre M. d'Ervins. Le courage, te sang-froid, la fer- meté que M. de Serbellane a montrés dans cette circonstance, ont touché jusqu'à l'orgueilleuse vanité de M. d'Ervins; il l'a prié de demeurer chez lui; il y a passé six mois, et Thérèse pendant ce temps n'a pu résister à l'amour qu'elle ressentait : les remords se sont bientôt emparés de son âme; sans rien ôter à la violence de sa passion, ils multipliaient ses dangers, ils exposaient son secret. Son amour et les reproches qu'elle se faisait de cet amour compromettaient également sa destinée. M. de Serbellane a craint que M. d'Ervins ne s'aperçût du sen- timent de sa femme, et que l'amour-propre même qui servait à l'aveugler ne portât sa fureur au comble s'il découvrait jamais la vérité. Thérèse elle-même a désiré que son amant s'éloignât; mais quand il a été parti, elle en a conçu une telle douleur, que d'un jour à l'autre il est à craindre qu'elle ne demande à son mari de la conduire à Paris. Il faut que je vous fasse connaître M. de Serbellanc pour que vous conceviez comment, avec beaucoup de raison et même assez de calme dans ses affections, il a pu inspirer à Thérèse un sentiment si vif : d'abord je crois, en général, qu'un homme d'un caractère froid se fait aimer facilement d'une âme pas- sionnée; il captive et soutient l'intérêt en vous faisant supposer un secret au delà de ce qu'il exprime, et ce qui manque à son abandon peut, momentanément du moins, exciter davantage l'inquiétude et la sensibilité d'une femme; les liaisons ainsi fondées ne sont peut-être pas les plus heureuses et tes plus du- rables, mais elles agitent davantage te coeur assez faible pour s'y livrer. Thérèse, solitaire, exaltée et malheureuse, a été telle- ment entraînée par ses propres sentiments, qu'on ne peut ac- cuser M. de Serbellane de l'avoir séduite. Il y a beaucoup de charme et de dignité clans sa contenance; son visage a l'expres- sion des habitants du Midi, et ses manières vous feraient croire qu'il est Anglais. Le contraste de sa figure animée avec son accent calme et sa conduite toujours mesurée a quelque chose de très- piquant. Son âme est forte et sérieuse; son défaut, selon moi,

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24 DELPHINE. c'est de ne jamais mettre complètement à l'aise ceux mêmes qui lui sont chers; il est tellement maître de lui, qu'on trouve toujours une sorte d'inégalité dans les rapports qu'on entre- tient avec un homme qui n'a jamais dit à la fin du jour un seul mot involontaire. Il ne faut attribuer cette réserve à aucun senti- ment de dissimulation ou de défiance, mais à l'habitude con- stante de se dominer lui-même et d'observer les autres. Un grand fonds de bonté, une disposition secrète à là mé- lancolie, rassurent ceux qui l'aiment, et donnent le besoin de mériter son estime. Des mots fins et délicats font entrevoir son caractère; il me semble qu'il comprend, qu'il partage même tout bas la sensibilité des autres, et que, dans le secret de son coeur, il répond à l'émotion qu'on lui exprime; mais tout ce qu'il éprouve en ce genre vous apparaît comme derrière un nuage, et l'imagination des personnes vives n'est jamais, avec lui, ni totalement découragée, ni entièrement satisfaite. Un tel homme devait nécessairement prendre un grand empire sur Thérèse; mais son sort n'en est pas plus heureux, car il se joint à toutes ses peines l'inquiétude continuelle de se perdre même clans l'estime de son amant. Tourmentée par les sentiments les plus opposés, par te remords d'avoir aimé, par la crainte de n'être pas assez aimée, ses lettres peignent une âme si agitée, qu'on peut tout redouter de ces combats, plus forts que son esprit et sa raison. Je rencontrai M. de Serbellane chez madame de Vernon le soir du jour où j'avais reçu la lettre de Thérèse; je m'approchai de lui, et je lui dis que je souhaitais de lui parler. II se leva pour me suivre clans te jardin avec son expression de calme accoutumée. Je lui appris, sans entrer dans aucun détail, que j'avais su par madame d'Ervins tout ce qui l'intéressait, mais que je frémissais de son projet de venir à Paris. «Il est impos- sible, continuai-je, avec te caractère que vous connaissez à Thérèse, que son sentiment pour vous ne soit pas bientôt décou- vert par les observateurs oisifs et pénétrants de ce pays-ci. M. d'Ervins apprendra tes torts de sa femme par de perfides plaisanteries, et la blessure d'amour-propre qu'il en recevra sera bien plus terrible. Ecrivez donc à madame d'Ervins; c'est à vous à la détourner de son dessein. — Madame, répondit M. de Serbellane, si je lui écrivais de ne pas me rejoindre, elle ne verrait dans cette conduite que te refroidissement de ma tendresse pour elle, et la douleur que je lui causerais serait la plus amère de toutes. Me convient-il, à moi qui suis coupable de l'avoir entraînée, de prendre maintenant le langage de l'a-

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PREMIÈRE PARTIE. 25 mitié pour la diriger? je révolterais son âme, je la ferais souf- frir, et ma conduite ne serait pas véritablement délicate, car il n'y a de délicat que la parfaite bonté. — Mais, lui dis-je alors, vous montrez cependant dans toutes tes circonstances une rai- son si forte — J'en ai quelquefois, interrompit M. de Ser- bellane, lorsqu'il ne s'agit que de moi; mais je trouve une sorte de barbarie dans la raison appliquée à la douleur d'un autre, et je ne m'en sers point dans une pareille situation. — Que ferez-vous cependant, lui dis-je, si madame d'Ervins vient dans'ces lieux, si elle se perd, si son mari l'abandonne? — Je souhaite, madame, me répondit M. de Serbellane, que Thérèse ne vienne point à Paris. Je consentirais au douloureux sacri- fice de ne plus la revoir si son repos pouvait en dépendre; mais si elle arrive ici et qu'elle se brouille avec son mari, je lui dévouerai ma vie; et, en supposant que tes lois de France me permettent le divorce, je l'épouserai. — Y pensez-vous? m'é- criai-je, l'épouser, elle qui est catholique, dévote! — Je vous parle uniquement, reprit avec tranquillité M. de Serbellane, de ce que je suis prêt à faire pour elle si son bonheur l'exige; mais il vaut mieux pour tous les deux que nos destinées restent dans l'ordre, et j'espère que vous la déciderez à ne pas venir. — Me permettez-vous de le dire, monsieur? lui répondis-je; il y a dans votre conversation un singulier mélange d'exaltation et de froideur. — Vous vous persuadez un peu légèrement, ma- dame, répliqua M. de Serbellane, que j'ai de la froideur dans le caractère; dès mon enfance, la timidité et la fierté réunies m'ont donné l'habitude de réprimer tes signes extérieurs de mon émotion. Sans vous occuper trop longtemps de moi, je vous dirai que j'ai fait, comme la plupart des jeunes gens de mon âge, beaucoup de fautes en entrant dans le monde; que ces fautes, par une combinaison de circonstances, ont eu des suites funestes, et qu'il m'est resté, de toutes les peines que j'ai éprouvées, assez de calme dans mes propres impressions, mais un profond respect pour la destinée des personnes qui de quel- que manière dépendent de moi. Les passions impétueuses ont toujours pour but notre satisfaction personnelle; ces passions sont très-refroidies clans mon coeur, mais je ne suis point blasé sur mes devoirs, et je n'ai rien de mieux à faire de moi que d'épargner de la douleur à ceux qui m'aiment, maintenant que je ne peux plus avoir ni goût vif, ni volonté forte qui ait pour objet mon propre bonheur. » En achevant ces mots, une expres- sion de mélancolie se peignit sur le visage de M. de Serbellane; j'éprouvai pour lui ce sentiment que fait naître en nous le mal-

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26 DELPHINE. heur d'un homme distingué. Je lui pris moi-même la main comme à mon frère; il comprit ce que j'éprouvais, il m'en sut gré. Mais son coeur se referma bientôt après; je crus même en- trevoir qu'il redoutait d'être entraîné à parler plus longtemps de lui, et je le suivis dans le salon, ou il remontait de son propre mouvement. Depuis cette conversation je l'ai vu deux fois; il a toujours évité de s'entretenir seul avec moi, et il y a dans ses manières une froideur qui rend impossible l'intimité; cependant il me regarde avec plus d'intérêt, s'adresse à moi dans la conversation générale, et je croirais qu'il veut m'indi- quer que la personne à qui il a ouvert son coeur, même une seule fois, sera toujours pour lui un être à part. Mais, hélas! mon amie ne sera point heureuse, elle ne le sera point; et le remords et l'amour la déchireront en môme temps. Que je bénis le ciel des principes de morale que vous m'avez inspirés, et peut-être même aussi des sentiments qu'on pourrait appeler romanesques, mais qui, donnant une autre idée de soi-même et de l'amour, préservent des séductions du monde comme trop au-dessous des chimères que l'on aurait pu redouter. Je consacrerai ma vie, je l'espère, à m'occuper du sort de mes amis, et je ferai ma destinée de leur bonheur. Je prends un grand intérêt au mariage de Mathilde; j'y trouverais plus de plaisir encore si elle répondait vivement à mon amitié : mais toutes ses démarches sont calculées, toutes ses paroles prépa- rées; je prévois sa réponse, je m'attends à sa visite; quoiqu'il n'y ait point de fausseté dans son caractère, il y a si peu d'a- bandon, qu'on sait avec elle la vie d'avance, comme si l'avenir était déjà du passé. Ma chère Louise, je vous le répète, je veux retourner vers vous, puisque vous ne voulez pas venir à Paris; comment pourrai-je renoncer aux douceurs parfaites de notre intimité? Adieu. LETTRE IX. — MADAME DE VERNON A M. DE CLARIMIN, A SA TERRE PRÈS DE MONTPELLIER. Taris, ce 2 mai. Toujours des inquiétudes, mon cher Clarimin, sur la dette que j'ai contractée avec vous! Ne vous ni-je pas mandé plu- sieurs fois que les réclamations de madame de Mondoville sur la succession de M. de Vernon étaient arrangées par te mariage de son fils avec ma fille? Je constitue en dot à Mathilde la terre

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PREMIÈRE PARTIE. 27 d'Andelys, do vingt mille livres de rente. C'est beaucoup plus que la fortune de son père; je ne lui devrai donc aucun compte de ma tutelle. Je n'étais gênée que par ce compte et par les diverses sommes que je devais rembourser à madame de Mon- doville sur la succession de M. de Vernon. Mais il sera con- venu dans le contrat que ces dettes ne seront payées qu'après moi, et je me trouve ainsi dispensée de rendre à Mathilde te bien de son père. Je puis donc vous garantir que vos soixante mille livres vous seront remises avant deux mois. J'ajouterai, pour achever de vous rassurer, que je n'achète point la terre d'Andelys; c'est madame d'Albémar qui la donne à ma fille. J'avais cru jusqu'à présent cette confidence super- flue, et je vous demande un profond secret. Madame d'Albémar est très-riche : je ne pense pas manquer de délicatesse en ac- ceptant d'elle un don qui, tout considérable qu'il parait, n'est pas un tiers de la fortune qu'elle tient de son mari. Cette for- tune, vous le savez, devait nous revenir en grande partie. J'ai cru qu'il ne m'était point interdit de profiter de la bienveillance de madame d'Albémar pour l'intérêt de ma fille et pour celui de mes créanciers; mais il est pourtant inutile que ce détail soit connu. Votre homme d'affaires vous a alarmé en vous donnant comme une nouvelle certaine que je voulais rembourser tout de suite à madame d'Albémar les quarante mille livres qu'elle m'a prêtées à Montpellier. Il n'en est rien; elle ne pense point à me les demander. Vous m'écririez vingt lettres sur votre dette, avant que madame d'Albémar me dit un mot de la sienne. Ceci soit dit sans vous fâcher, mon cher Clarimin. L'on ne pense pas à vingt ans comme à quarante; et si l'oubli de soi-même est un agrément clans une jeune personne, l'ap- préciation de nos intérêts est une chose très-naturelle à notre âge. Madame d'Albémar, la plus jolie et la plus spirituelle femme qu'il y ait, ne s'imagine pas qu'elle doive soumettre sa con- duite à aucun genre de calcul; c'est ce qui fait qu'elle peut se nuire beaucoup à elle même, jamais aux autres. Elle voit tout, elle devine tout, quand il s'agit de considérer les hommes et les idées sous un point de vue général; mais dans ses affaires et ses affections, c'est une personne toute de premier mouve- ment, et ne se servant jamais de son esprit pour éclairer ses sentiments, de peur peut-être qu'il ne détruisit tes illusions dont elle a besoin. Elle a reçu de son bizarre époux et d'une soeur contrefaite une éducation à la fois toute philosophique et

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28 DELPHINE. toute romanesque; mais que nous importe? elle n'en est que plus aimable; les gens calmes aiment assez à rencontrer ces caractères exaltés, qui leur offrent toujours quelque prise. Re- mettez-vous-en donc à moi, mon cher Clarimin ; laissez-moi terminer le mariage qui m'occupe, et qui m'est nécessaire pour satisfaire à vos justes prétentions; et voyez dans cette lettre, la plus longue, je crois, que j'aie écrite de ma vie, mon désir de vous ôter toute crainte, et la confiance d'une ancienne et bien fidèle amitié. LETTRE X. — DELPHINE A MADEMOISELLE D'ALBÉMAR. Taris, ce 3 mai. J'ai passé hier, chez madame de Vernon, une soirée qui a singulièrement excité ma curiosité; je ne sais si vous en rece- vrez la même impression que moi. L'ambassadeur d'Espagne présenta hier à ma tante un vieux duc espagnol, M. de Men- doce, qui allait remplir une place diplomatique en Allemagne. Comme il venait de Madrid et qu'il était parent de madame de Mondoville, madame de Vernon lui fit des questions très-sim- ples sur Léonce de Mondoville; il parut d'abord extrêmement embarrassé dans ses réponses. L'ambassadeur d'Espagne s'ap- prochant de lui comme il parlait, il dit à très-haute voix que depuis six semaines il n'avait point vu M. de Mondoville, et qu'il n'était pas retourné chez sa mère. L'affectation qu'il mit à s'exprimer ainsi me donna de l'inquiétude; et comme madame de Vernon la partageait,je cherchai tous les moyens d'en savoir davantage. Je me mis à causer avec un Espagnol que j'avais déjà vu une ou deux fois, et que j'avais remarqué comme spirituel, éclairé, mais un peu frondeur. Je lui demandai s'il connaissait le duc de Mendoce. «Fort peu, répondit-il, mais je sais seulement qu'il n'y a point d'homme dans toute la cour d'Espagne aussi pénétré de respect pour le pouvoir. C'est une véritable curiosité que de le voir saluer un ministre : ses épaules se plient, dès qu'il l'aperçoit, avec une promptitude et une activité tout à fait amusantes; et quand il se relève, il le regarde avec un air si obligeant, si affectueux, je dirais presque si attendri, que je ne doute pas qu'il n'ait vraiment aimé tous ceux qui ont eu du crédit à la cour d'Espagne depuis trente ans. Sa conversation n'est pas moins curieuse que ses démonstrations extérieures. Il commence des phrases pour que le ministre les finisse ; il

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PREMIÈRE PARTIE. 29 finit celles que le ministre a commencées; sur quelque sujet que le ministre parle, le duc de Mendoce l'accompagne d'un sou- rire gracieux, de petits mots approbateurs qui ressemblent à une basse continue, très-monotone pour ceux qui écoutent, mais probablement agréable à celui qui en est l'objet. Quand il peut trouver l'occasion de reprocher au ministre le peu de soin qu'il prend de sa santé, tes excès de travail qu'il se permet, il faut voir quelle énergie il met clans ces vérités dangereuses; on croirait, au ton de sa voix, qu'il s'expose à tout pour sa- tisfaire sa conscience; et ce n'est qu'à la réflexion qu'on ob- serve que, pour varier la flatterie fade, il essaye de la flatterie brusque, sur laquelle on est moins blasé. Ce n'est pas un mé- chant homme; il préfère ne pas faire du mal, et ne s'y décide que pour son intérêt. Il a, si l'on peut le dire, l'innocence de la bassesse; il ne se doute pas qu'il y ait une autre morale, un autre honneur au monde que le succès auprès du pouvoir; il tient pour fou, je dirais presque pour malhonnête, quiconque ne se conduit pas comme lui. Si l'un de ses amis tombe dans la disgrâce, il cesse à l'instant tous ses rapports avec lui, sans aucune explication, comme une chose qui va de soi-même. Quand, par hasard, on lui demande s'il l'a vu, il répond: Vous sentez bien que, clans les circonstances actuelles, je n'ai pu... et s'interrompt en fronçant le sourcil, ce qui signifie toujours l'importance qu'il attache à la défaveur du maître. Mais si vous n'entendez pas cette mine, il prend un ton ferme, et vous dit tes servîtes motifs de sa conduite avec autant de confiance qu'en aurait un honnête homme en vous déclarant qu'il a cesse: de voir un ami qu'il n'estimait plus. Il n'a pas de considération à la cour de Madrid; cependant il obtient toujours des missions importantes : car les gens en place sont bien arrivés à se mo- quer des flatteurs, mais non pas à leur préférer tes hommes courageux; et les flatteurs parviennent à tout, non pas, comme autrefois, en réussissant à tromper, mais en faisant preuve de souplesse, ce qui convient toujours à l'autorité. » Ce portrait, que me confirmaient la physionomie et tes ma- nières de M. le duc de Mendoce, me rassura un peu sur l'em- barras qu'il avait témoigné en parlant de M. de Mondoville; mais je résolus cependant d'en savoir davantage, et, après avoir remercié le spirituel Espagnol, j'allai me rejoindre à la société. Je retins te duc sous divers prétextes; et quand l'am- bassadeur d'Espagne fut parti, et qu'il ne resta presque plus personne, madame de Vernon et moi nous primes le duc à part, et je lui demandai formellement s'il ne savait rien de M. de 2.

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30 DELPHINE. Mondoville qui put intéresser les amis de sa mère. Il regarda de tous côtés pour s'assurer mieux encore que son ambassa- deur n'y était plus, et me dit : «Je vais vous parler naturelle- ment, madame, puisque vous vous intéressez à Léonce; sa po- sition est mauvaise, mais je ne la tiens pas pour désespérée, si l'on parvient à lui faire entendre raison : c'est un jeune homme de vingt-cinq ans, d'une figure charmante : vous ne connaissez rien ici qui en approche : spirituel, mais très-mauvaise tète; fou de ce qu'il appelle la réputation, l'opinion publique, et prêt à sacrifier, pour cette opinion ou pour son ombre même, les intérêts les plus importants de la vie. Voici ce qui est arrivé : un des cousins de M. de Mondoville, très-bon et très-joli jeune homme, a fait sa cour, cet hiver, à mademoiselle de Sorane, la nièce de notre ministre actuel, Son Excellence M. le comte de Sorane; il a su en très-peu de temps lui plaire et la séduire. Je dois vous avouer, puisque nous parlons ici confidentielle- ment, que mademoiselle de Sorane, âgée de vingt-cinq ans, et ayant perdu son pore et sa mère de bonne heure, vivait depuis plusieurs années dans le monde avec trop de liberté; l'on avait soupçonné sa conduite, soit à tort, soit justement; mais enfin pour cette fois elle voulut se marier, et fit connaître claire- ment son intention à cet égard, et celle du ministre son oncle, Il n'y avait pas à hésiter; Charles de Mondoville ne pouvait pas faire un meilleur mariage : fortune, crédit, naissance, tout y était, et je sais positivement que lui-même en jugeait ainsi; mais Léonce, qui exerce dans sa famille une autorité qui ne convient pas à son âge, Léonce, qu'ils consultent tous comme l'oracle de l'honneur, déclara qu'il trouvait indigne de son cousin d'épouser une femme qui avait eu une conduite mépri- sable; et, ce qui est vraiment de la folie, il ajouta que c'était précisément parce qu'elle était la nièce d'un homme très-puis- sant qu'il fallait se garder de l'épouser, " Mon cousin, disait-il, pourrait faire un mauvais mariage, s'il était bien clair que l'amour seul l'y entraînât; mais dès que l'on peut soupçonner qu'il y est forcé par une considération d'intérêt ou de crainte, je ne te reverrai jamais s'il y consent. » Le frère de mademoi- selle de Sorane se battit avec le parent de M. de Mondoville, et fut grièvement blessé. Tout Madrid croyait qu'à sa guérison le mariage se ferait : on répandait que le ministre avait déclaré qu'il enverrait le régiment de Charles de Mondoville dans les Indes occidentales, s'il n'épousait pas mademoiselle de Sorane, qui était, disait-on, singulièrement attachée à son futur époux. Mais Léonce, par un entêtement que je m'abstiens de qualifier,

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PREMIÈRE PARTIE. 31 dédaigna la menace du ministre, chercha toutes les occasions de faire savoir qu'il la bravait, excita son cousin à rompre ou- vertement avec la famille de mademoiselle de Sorane, dit à qui voulut l'entendre qu'il n'attendait que la guérison du frère de mademoiselle de Sorane pour se battre avec lui, s'il voulait bien lui donner la préférence sur son cousin. Les deux familles se sont brouillées; Charles cle Mondoville a reçu l'ordre de partir pour les Indes; mademoiselle de Sorane a été au désespoir, tout à fait perdue de réputation, et, pour comble de malheur enfin, Léonce a tellement déplu au roi, qu'il n'est plus retourné à la cour. Vous comprenez que depuis ce temps je ne l'ai pas revu; et, comme je suis parti d'Espagne avant que le frère de made- moiselle de Sorane fût guéri, je ne sais pas les suites de cette affaire; mais je crains bien qu'elles ne soient très-sérieuses, et qu'elles ne fassent beaucoup de tort à Léonce. » L'Espagnol que j'avais interrogé sur le caractère du duc de Mendoce s'approcha de nous dans ce moment; et, entendant que l'on parlait de M. de Mondoville, il dit: «Je le connais, et je sais tous les détails de l'événement dont M. le duc vient de vous parler; permettez-moi d'y joindre quelques observations que je crois nécessaires. Léonce, il est vrai, s'est conduit, dans cette circonstance, avec beaucoup de hauteur; mais on n'a pu s'eni7 pêcher de l'admirer, précisément par les motifs qui aggravent ses torts dans l'opinion de M. le duc. Le crédit de la famille de mademoiselle de Sorane était si grand, les menaces du ministre si publiques, et la conduite de mademoiselle de Sorane avait été si mauvaise, qu'il était impossible qu'on n'accusât pas de fai- blesse celui qui l'épouserait. M. de Mondoville aurait peut-être dû laisser son cousin se décider seul : mais il l'a conseillé comme il aurait agi; il s'est mis en avant autant qu'il lui a été possible pour détourner te danger sur lui-même, et peut-être ne sera-t -il que, trop prouvé dans la suite qu'il y est bien parvenu, Il a donné une partie de sa fortune, à son cousin pour le dédom- mager d'aller aux Indes; enfin, sa conduite a montré qu'aucun genre de sacrifice personnel ne lui coûtait quand il s'agissait de préserver de la moindre tache la réputation d'un homme qui portait son nom. Le caractère de M. de Mondoville réunit, au plus haut degré, la fierté, le courage, l'intrépidité, tout ce qui peut enfin inspirer du respect : les jeunes gens de son âge ont, sans qu'il le veuille, et presque malgré lui, une grande défé- rence pour ses conseils; il y a dans son âme une force, une énergie qui, tempérées par la bonté, inspirent pour lui la plus haute considération, et j'ai vu plusieurs fois qu'on se rangeait

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32 DELPHINE. quand il passait, par un mouvement involontaire dont ses amis riaient à la réflexion, mais qui tes reprenait à leur insu, comme toutes tes impressions naturelles. Il est vrai néanmoins que Léonce de Mondoville porte peut-être jusqu'à l'exagération te respect de l'opinion, et l'on pourrait désirer pour son bonheur qu'il sût s'en affranchir davantage; mais, clans la circonstance dont M. le duc vient de parler, sa conduite lui a valu l'estime générale, et je pense que tous ceux qui l'aiment doivent en être fiers. » Le duc ne répliqua point au défenseur de Léonce : il ne lui était point utile de le combattre; et les hommes qui prennent leur intérêt pour guide de toute leur vie ne mettent aucune cha- leur ni aux opinions qu'ils soutiennent, ni à celles qu'on leur dispute : céder et se taire est tellement leur habitude, qu'ils la pratiquent avec leurs égaux pour s'y préparer avec leurs su- périeurs. Il résulta pour moi, de toute cette discussion, une grande cu- riosité de connaître te caractère de Léonce. Son précepteur et son meilleur ami, celui qui lui a tenu lieu de père depuis dix ans, M. Barton, doit être ici demain ; je croirai ce qu'il me dira de son élève. Mais n'est-ce pas déjà un trait honorable pour un jeune homme, que d'avoir conservé non-seulement de l'estime, mais de l'attachement et de la confiance pour l'homme qui a dû nécessairement contrarier ses défauts et même ses goûts? Tous les sentiments qui naissent de la reconnaissance ont un carac- tère religieux, ils élèvent l'âme qui les éprouve. Ah! combien je désire que madame de Vernon ait fait un bon choix ! Le charme de sa vie intérieure dépendra nécessairement de l'époux de sa fille : Mathilde elle-même ne sera jamais ni très-heureuse, ni très-malheureuse; il ne peut en être ainsi de madame de Vernon. Espérons que Léonce, si fier, si irritable, si généralement admiré, aura cette bonté sans laquelle il faut redouter une âme forte et un esprit supérieur, bien loin de désirer de s'en rap- procher. LETTRE XI. — DELPHINE A MADEMOISELLE D'ALBÉMAR. Paris, ce 4 mai. M. Barton est arrivé hier. En entrant dans le salon de ma- dame de Vernon, j'ai deviné tout de suite que c'était lui. L'on jouait et l'on causait : il était seul au coin de la cheminée; Ma- thilde, de l'autre côté, ne se permettait pas de lui adresser une

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PREMIÈRE PARTIE. 33 seule parole; il paraissait embarrassé de sa contenance au milieu de tant de gens qui ne le connaissaient pas. La société de Paris est peut-être la société du inonde où un étranger cause d'abord le plus de gène; on est accoutumé à se comprendre si rapide- ment, à faire allusion à tant d'idées reçues, à tant d'usages ou de plaisanteries sous-entendues, que l'on craint d'être obligé de recourir à un commentaire pour chaque parole, dès qu'un homme nouveau est introduit dans le cercle. J'éprouvai de l'in- térêt pour la situation embarrassante de M. Barton et j'allai à lui sans hésiter : il me semble qu'on fait un bien réel à celui qu'on soulage des peines de ce genre, de quelque peu d'impor- tance qu'elles soient en elles-mêmes. M. Barton est un homme d'une physionomie respectable, vêtu de brun, coiffé sans poudre; son extérieur est imposant; on croit voir un Anglais ou un Américain, plutôt qu'un Français. N'avez-vous pas remarqué combien il est facile de reconnaître au premier coup d'oeil te rang qu'un Français occupe dans le monde? ses prétentions et ses inquiétudes le trahissent presque toujours, dès qu'il peut craindre d'être considéré comme infé- rieur; tandis que les Anglais et les Américains ont une dignité calme et habituelle, qui ne permet ni de les juger, ni de les classer légèrement. Je, parlai d'abord à M. Barton de sujets in- différents; il me répondit avec politesse, mais brièvement. J'aperçus très-vite qu'il n'avait point le désir de faire remarquer son esprit, et qu'on ne pouvait pas l'intéresser par son amour- propre : je cédai donc à l'envie que j'avais de l'interroger sur M. de Mondoville, et son visage prit alors une expression nou- velle; je vis bien que depuis longtemps il ne s'animait qu'à ce nom. Comme M. Barton me savait proche parente de Mathilde, il se livra presque de lui-même à me parler sur tous tes détails qui concernaient Léonce; il m'apprit qu'il avait passé son en- fance alternativement en Espagne, la patrie de sa mère, et en France, celle de son père; qu'il parlait également bien les deux langues, et s'exprimait toujours avec grâce et facilité. Je compris, dans la conversation, que madame de Mondoville avait dans les manières une hauteur très-pénible à supporter, et que Léonce, adoucissant par une bonté attentive et délicate ce qui pouvait blesser son précepteur, lui avait inspiré autant d'affection que, d'enthousiasme. J'essayai de faire parler M. Barton sur ce qui nous avait été dit par le duc de Mendoce; il évita de me répon- dre : je crus remarquer cependant qu'il était vrai qu'à travers toutes les rares qualités de Léonce on pouvait lui reprocher trop de véhémence dans le caractère, et surtout une crainte du

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34 DELPHINE, blâme portée si loin, qu'il ne lui suffisait pas de son propre témoignage pour être heureux et tranquille; mais je le devinai plutôt que M. Barton ne me le dit. Il s'abandonnait à louer l'esprit et l'âme de M. de Mondoville avec une conviction tout à fait persuasive; je me plus presque tout le soir à causer avec lui. Sa simplicité me faisait remarquer clans les grâces un peu recherchées du cercle le plus brillant de Paris une sorte de ri- dicule qui ne m'avait point encore frappée. On s'habitue à ces grâces, qui s'accordent assez bien avec l'élégance des grandes sociétés; mais quand un caractère naturel se trouve au milieu d'elles, il lait ressortir, par le contraste, les plus légères nuances d'affectation. Je causai presque tout le soir avec M. Barton; il parlait de M. de Mondoville avec tant de chaleur et d'intérêt, que j'étais captivée par le plaisir même que je lui faisais en l'écoutant; d'ailleurs, un homme simple et vrai parlant du sentiment qui l'a occupé toute sa vie excite toujours l'attention d'une âme capable de l'entendre. M. de Serbellane et M. de Fierville vinrent cependant auprès de moi me reprocher de n'être pas, selon ma coutume, ce qu'ils appellent brillante : je m'impatientai contre eux de leurs persé- cutions, et je m'en délivrai en rentrant chez moi de bonne heure. Que la destinée de ma cousine sera belle, ma chère Louise, si Léonce est tel que M. Barton me l'a peint! Elle ne souffrira pas même du seul défaut qu'il soit possible de lui supposer, et que peut-être on exagère beaucoup. Mathilde ne hasarde rien; elle ne s'expose jamais au blâme; elle conviendra donc parfaitement à Léonce : moi, je ne saurais pas... Mais ce n'est pas de moi qu'il s'agit, c'est de Mathilde : elle sera bien plus heureuse que je ne puis jamais l'être. Adieu, ma chère Louise, je vous quitte; j'éprouve ce soir un sentiment vague de tristesse que le jour dissipera sans doute. Encore une fois, adieu. LETTRE XII. — DELPHINE A MADEMOISELLE D'ALBÉMAR. Paris, ce 8 mai. Je suis mécontente de moi, ma chère Louise, et pour me punir, je me condamne avons faire le récit d'un mouvement blâmable que j'ai à me reprocher.Il a été si passager, que je pourrais me le nier à moi-même; mais, pour conserver son coeur dans toute sa pureté, il ne faut pas repousser l'examen de soi; il faut triompher de la répugnance qu'on éprouve à s'avouer les mau-

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PREMIÈRE PARTIE. 35 vais sentiments qui se cachent longtemps au fond de notre coeur avant d'en usurper l'empire. Depuis quelques jours, M. Barton me parlait sans cesse de Léonce; il me racontait des traits de sa vie qui te caractérisent comme la plus noble des créatures. Il m'avait une fois montré un portrait de lui, que Mathilde avait refusé de voir, avec une exagération de pruderie qui n'était en vérité que ridicule; et ce portrait, je l'avoue, m'avait frappée. Enfin M. Barton se plai- sant tous les jours plus avec moi, me laissa entrevoir avant-hier, à la fin de notre conversation, qu'il ne croyait pas le caractère de Mathilde propre à rendre Léonce heureux, et que j'étais la seule femme qui lui eût paru cligne de son élève. De quelques détours qu'il enveloppât cette insinuation, je l'entendis très-vite ; elle m'émut profondément; je quittai M. Barton à l'instant même, et je revins chez moi inquiète de l'impression que j'en avais reçue. Il me suffit cependant d'un moment de réflexion pour rejeter loin de moi des sentiments confus que je devais bannir dès que j'avais pu les reconnaître. Je résolus de ne plus m'entretenir en particulier avec M. Barton, et je crus que cette décision avait fait entièrement disparaître l'image qui m'occu- pait. Mais hier, au moment où j'arrivai chez madame de Ver- non, M. Barton s'approcha de moi, et me dit: «Je viens de recevoir une lettre de M. de Mondoville, qui m'annonce son départ d'Espagne; ayez la bonté de la lire. » En achevant ces mots, il me tendit cette lettre. Quel pretexte pour la refuser? D'ailleurs ma curiosité précéda ma réflexion; mes yeux tom- bèrent sur tes premières lignes de la lettre, et il me fut impos- sible de ne pas l'achever. En effet, ma chère Louise, jamais on n'a réuni dans un stylo si simple tant de charmes différents! de la noblesse et de la bonté, des expressions toujours natu- relles, mais qui toutes appartenaient à une affection vraie et à une, idée originale; aucune de ces phrases usées qui ne pei- gnent rien que le vide de l'âme; de la mesure sans froideur, une confiance sérieuse, telle qu'elle peut exister entre un jeune homme et son instituteur; mille nuances qui semblent de peu de valeur, et qui caractérisent cependant tes habitudes de la vie entière, et cette élévation de sentiments, la première des qua- lités, celte qui agit comme par magie sur les âmes de la même nature. Celte lettre était terminée par une phrase douce et mé- lancolique sur l'avenir qui l'attendait, sur ce. mariage décidé sans qu'il eût jamais vu Mathilde : la volonté de sa mère, disait-il, avait pu seule le contraindre à s'y résigner. Je relus ce peu de mots plusieurs fois. Je crois que M. Barton te remarqua, car il

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30 DELPHINE. medit: «  Madame, croyez-vous que la froideur de mademoi- selle de Vernon puisse rendre heureux un homme d'une sensi- bilité si véritable? » Je ne sais ce que j'allais lui répondre, lorsque M. de Serbellane, se donnant à peine le temps de saluer madame de Vernon, me pria d'aller avec lui clans le jardin. Il y a tant de réserve et de calme clans les manières habituelles de M. de Serbellane, que je fus troublée par cet empressement inusité, comme s'il devait annoncer un événement extraordi- naire; et craignant quelque malheur pour Thérèse, je suivis son ami en quittant précipitamment M. Barton. « Elle arrive clans huit jours, me dit M. de Serbellane; vous n'avez plus te temps de lui écrire; il faut s'occuper uniquement d'écarter d'elle, s'il est possible, les dangers de cette démarche. — Ah! mon Dieu, que m'apprenez-vous ? lui répondis-je. Comment! vous n'avez pu réussir... — J'en ai peut-être trop fait, inter- rompit-il, car je crois entrevoir que l'inquiétude qu'elle éprouve sur mes sentiments est la principale cause de ce voyage. Je la rassurerai sur cette inquiétude, ajouta-t-ii, car je lui suis dévoué pour ma vie; mais quand vous verrez M. d'Ervins, vous comprendrez combien je dois être effrayé. Le despotisme et la violence de son caractère me font tout craindre pour Thérèse, s'il découvre ses sentiments; et quoiqu'il ait peu d'esprit, son amour-propre est toujours si éveillé, que clans beaucoup de circonstances il peut lui tenir lieu de finesse et de sagacité. » M. de Serbellane continua cette conversation pendant quelque temps, et j'y mettais un intérêt si vif, qu'elle se prolongea sans que j'y songeasse; enfin je la terminai en recommandant Thé- rèse à la protection de M. de Serbellane. «  Oui, lui dis-je, je ne craindrai point de demander à celui même qui l'a entraînée, de devenir son guide et son frère clans cette situation difficile. Thérèse est plus passionnée que vous, elle, vous aime plus que vous ne l'aimez; c'est donc à vous à la diriger : celui des deux qui ne peut vivre sans l'autre est l'être soumis et dominé. Thé- rèse n'a point ici de parents ni d'amis, veillez sur elle en défen- seur généreux et tendre; réparez vos torts par ces vertus du coeur qui naissent toutes de la bonté. » Je, m'animai en parlant ainsi, et je posai ma main sur le bras de M. de Serbellane; il la prit et l'approcha de ses lèvres avec un sentiment dont Thérèse seule était l'objet. M. Barton, dans ce moment, entrait dans l'allée ou nous étions; en nous apercevant, il retourna très- promptement sur ses pas, comme pour nous laisser libres. Je compris dans l'instant son idée, et je l'atteignis avant qu'il fût rentré clans le salon. «  Pourquoi vous éloignez-vous de nous?

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PREMIÈRE PARTIE. 37 . lui dis-je avec assez de vivacité. — Par discrétion, madame; par discrétion, me répéta-t-il d'une manière un peu affectée. — Je te vois, repris-je, vous croyez que j'aime M. de Serbellane. » Concevez-vous, ma chère Louise, que j'aie manqué de mesure au point de parler ainsi à un homme que je connaissais à peine? Mais j'avais eu trop d'émotion depuis une heure, et j'étais si agitée, que mon trouble même me faisait parler sans avoir le temps de réfléchira ce que je disais. «Je ne crois rien, madame, me répondit M. Barton; de quel droit... — Ah! que je déteste ces tournures, lui dis-je, avec une personne de mon caractère! — Mais, permettez-moi, madame, de vous faire observer, inter- rompit M. Barton, que je n'ai pas l'honneur de vous connaître depuis longtemps.— C'est vrai, lui dis-je; cependant il me semble qu'il est bien facile de me juger en peu de moments; mais, je vous le répète, je ne l'aime point, M. de Serbellane, je ne l'aime point; s'il en était autrement, je vous le dirais.— Vous auriez tort, me répondit M. Barton; je n'ai point encore mérité cette confiance. » Toujours plus déconcertée par sa raison, et cependant tou- jours plus inquiète de l'opinion qu'il pouvait prendre de mes sentiments pour M. de Serbellane, une vivacité que je ne puis concevoir, que je ne puis me pardonner, me fit dire à M. Bar- ton:«  Ce n'est pas de moi, je vous jure, que M. de Serbellane est occupé. » Je n'achevai pas cette phrase, tout insignifiante qu'elle était, je ne l'achevai pas, ma soeur, je vous l'atteste; elle ne pouvait rien apprendre ni rien indiquer à M. Barton ; néanmoins je fus saisie d'un remords véritable au premier mot qui m'échappa; je cherchai l'occasion de me retirer; et réflé- chissant sur moi-même, je fus indignée du motif coupable qui m'avait causé tant d'émotion. Je craignais, je ne puis me le cacher, je craignais que M. Bar- ton ne dit à Léonce que mes affections étaient engagées- je voulais donc que Léonce pût me préférer à ma cousine. C'est moi qui fais ce mariage; c'est moi qui suis liée par un senti- ment presque aussi fort que la reconnaissance, par les services que j'ai rendus, les remercîments que j'en ai recueillis, la ré- compense que j'en ai goûtée; mon amie se flatte du bonheur de sa fille, elle croit me le devoir, et ce serait moi qui songerais à le lui ravir? Quel motif m'inspire cette pensée? un penchant de pure imagination pour un homme que je n'ai jamais vu, qui peut-être me déplairait si je le connaissais! Que serait-ce donc si je l'aimais! Et néanmoins tes sentiments de délicatesse les plus impérieux ne devraient-ils pas imposer silence même à un 3

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38 DELPHINE. attachement véritable? Ne pensez pas cependant, ma chère Louise, autant de mal de moi que ce récit le mérite : n'avez- vous pas éprouvé vous-même qu'il existe quelquefois en nous des mouvements passagers les plus contraires à notre nature? C'est pour expliquer ces contradictions du coeur humain qu'on s'est servi de cette expression : Ce sont des pensées du démon. Les bons sentiments prennent leur source au fond de notre coeur; les mauvais nous semblent venir de quelque influence étran- gère qui trouble l'ordre et l'ensemble de nos réflexions et de notre caractère. Je vous demande de fortifier mon coeur par vos conseils : la voix qui nous guida dans notre enfance se con- fond pour nous avec la voix du ciel. LETTRE Xlll.— REPONSE DE MADEMOISELLE D'ALBÉMAR A DELPHINE. Montpellier, ce 14 mai. Non, ma chère enfant, je ne vous aurais point trouvée cou- pable de vous livrer à quelque intérêt pour Léonce; et s'il avait été digue de vous, s'il vous avait aimée, je n'aurais pas trop conçu pourquoi vous auriez sacrifie votre bonheur, non à la reconnaissance que vous devez, mais à celle que vous avez mé- ritée. Quoi qu'il en soit, hélas! il n'est plus temps de faire ces réflexions : il n'est que trop vraisemblable qu'en ce moment ce malheureux jeune homme n'existe [dus pour personne! J'ai la triste mission de-vous envoyer cette lettre. Il faut la montrer à M. Barton, et prévenir madame de Vernon et sa tille de la perte de leurs plus brillantes espérances. C'est le seul moment où j'aie éprouvé quelques bons sentiments pour madame de Ver- non; mais il n'est pas nécessaire de me joindre à tout ce que vous lui témoignerez. Celle' qui est aimée de vous, ma chère Delphine, ne manque jamais des consolations les plus tendres; et c'est vous que je plains quand vos amis sont malheureux. Je ne doute pas que ce ne soit l'indigne frère de mademoiselle de Sorane qui doive être accusé de ce crime abominable, Bayonne, ce 10 mai 1790. Comme vous êtes parente de madame de Vernon, mademoi- selle, vous avez sans doute son adresse à Paris, et vous forez parvenir à un M. Barton, qui doit être chez elle à présent, la nouvelle du triste accident arrivé à son élève, qui n'a voulu

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PREMIÈRE PARTIE. 39 dire qu'un seul mot, c'est qu'il désirait voir son instituteur, ac- tuellement à Paris chez madame de Vernon. Ce pauvre M. Léonce de Mondoville m'était recommandé par un négociant de Madrid, et je l'attendais hier au soir; mais je ne croyais pas qu'on me l'apportât dans ce triste, état. En traversant tes Pyrénées, il a fait quelques pas à pied, lais- sant passer sa voiture devant lui avec son domestique; à la nuit tombante, il a reçu deux coups de poignard près du coeur, par deux hommes qu'il connaît, à ce que j'ai pu comprendre d'a- près quelques mots qu'il a prononcés, mais qu'il n'a jamais voulu nommer. Son domestique, ne le voyant point venir, est retourné sur ses pas, il l'a trouvé sans connaissance au milieu du chemin de la forêt : on a appelé clés paysans, et, avec leur secours, il a été apporté chez moi sans reprendre ses sens; on te croyait mort. Cependant depuis une heure il a parlé, comme je l'ai dit, pour demander que son instituteur vint en toute hâte auprès de lui, et qu'on se gardât bien d'informer sa mère de son état. Le juge s'est transporté chez moi pour écrire sa déposition sur les assassins. Il a refusé de rien répondre, ce qui me parait vraiment trop beau; mais, du reste, il est impossible d'être plus intéressant; et c'est avec une vraie douleur, mademoiselle, que je me vois forcé de vous apprendre que les médecins ont dé- clare ses blessures mortelles. Il est si beau, si jeune, si bon, que cela l'ait pleurer tout le monde; et ma pauvre famille en parti- culier s'en désole vivement. Ne perdez pas de temps, je vous prie, mademoiselle, pour faire venir son instituteur. Il arrivera trop tard, mais enfin il nous dira ce que nous avons à faire. J'ai l'honneur d'être, avec respect, mademoiselle, votre très- humble et très-obéissant serviteur. TÉLIN, négociant à Bayonne. LETTRE XIV. — DELPHINE A MADEMOISELLE D'ALBÉMAR. Ce 19 mai. Ah ! ma chère soeur, quelle nouvelle vous m'apprenez! Je suis dans une angoisse inexprimable, craignant de perdre, une minute pour avertir M. Barton, et frémissant de la douleur que je suis condamnée à lui causer. Il faut aussi prévenir madame de Vernon et Mathilde. Combien je sens vivement leurs peines! Ma pauvre Sophie! le lits de son amie! l'époux de sa fille! et Mathilde! Ah! que je me reproche d'avoir blâmé l'excès de sa dévotion !

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40 DELPHINE. elle ne sera peut-être jamais heureuse. Si elle avait livré son coeur à l'espérance d'être aimée, que deviendrait-elle à présent? Néanmoins elle ne l'a jamais vu. Mais moi aussi je ne l'ai jamais vu, et les larmes m'oppressent, et la force me manque pour remplir mon triste devoir! Allons, je m'y soumets, je sors; adieu. Ce soir je vous rendrai compte de cette journée. Minuit. M. Barton est parti depuis une heure, ma chère Louise. Excel- lent homme, qu'il est malheureux! Ah! que les peines de l'âge avancé portent un caractère déchirant! Hélas! la vieillesse elle- même est une douleur habituelle, dont l'amertume aigrit tous les chagrins que l'on éprouve. J'ai été chez madame de Vernon à six heures; j'ai fait de- mander M. Barton à sa porte : il est venu à l'instant même avec un air d'empressement et de gaieté qui m'a fait bien mal. Bien n'est plus touchant que l'ignorance d'un malheur déjà arrivé, et te calme qui se peint sur un visage qu'un seul mot va boule- verser. M. Barton monta dans ma voiture, et je donnai l'ordre de nous conduire loin de Paris : j'avais imaginé plusieurs moyens de lui annoncer cet affreux événement; mais il remar- qua bientôt l'altération de mes traits, et me demanda avec sen- sibilité s'il m'était arrivé quelque malheur. L'intérêt même qu'il prenait à moi l'éloignait entièrement de l'idée que la peine dont il s'agissait pût le concerner. J'hésitais encore sur ce que je lui dirais; mais enfin je pensai qu'il n'y avait point de prépara- tion possible pour une telle douleur, et je lui remis la fatale lettre. «  Lisez, lui dis-je, avec courage, avec résignation, et sans oublier les amis qui vous restent et que votre malheur attache à vous pour jamais. » A peine cet excellent homme eut-il vu le nom de Léonce, qu'il pâlit; il lut cette lettre deux fois, comme s'il ne pouvait le croire. Enfin, il la laissa tomber, couvrit son visage de ses deux mains, et pleura amèrement sans dire un seul mot. Je versais des larmes à côte de lui, effrayée de son silence, attendant que ses premières paroles m'indiquassent dans quel sens il cherchait des consolations. Je demandais au ciel la voix qui peut adoucir les blessures du coeur. « O Léonce! s'écria-t-il enfin, gloire de ma vie, seul intérêt d'un homme sans carrière, sans nom, sans destinée, était-ce à moi de vous survivre? Que tait ce vieux sang clans mes veines, quand le vôtre a coulé ? Quelle fin de vie m'est réservée ! Ah ! madame, me dit-il, vous

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PREMIÈRE PARTIE. 41 êtes jeune, belle, vous avez pitié d'un vieillard; mais vous ne pouvez pas vous faire une idée des dernières douleurs d'une existence sans avenir, sans espoir? Vous ne le connaissiez pas, mon ami, mon noble ami, que des monstres ont assassiné. Pourquoi ne veut-il pas les nommer? Je tes connais, je les ferai connaître; ils ne vivront point après avoir fait périr ce que le ciel avait formé de meilleur. » Alors il se rappelait tes traits les plus aimables de l'enfance et de la jeunesse de son élève ; ce n'é- tait plus le beau, le fier, le spirituel Léonce qu'il me peignait; il ne se, retraçait plus les grâces et les talents qui devaient plaire clans le monde: ii ne parlait que des qualités touchantes dont le souvenir s'unit avec tant d'amertume à l'idée d'une sé- paration éternelle. J'étais agitée avec une incertitude cruelle. Devais-je, en rappelant à M. Barton que Léonce le demandait auprès de lui, fixer son imagination sur la possibilité de le revoir encore, et de contribuer peut-être à le guérir? M. Barton ne m'avait pas dit un seul mot qui indiquât cette pensée. La craignait-il, re- doutait-il une seconde, douleur après un nouvel espoir? Ma chère Louise, avec quel tremblement l'on parle à un homme vraiment malheureux ! Comme on a peur de ne pas deviner ce qu'il faut lui dire, et de toucher maladroitement aux peines d'un coeur déchiré ! Enfin, je dis à M. Barton qu'il devait partir, et que peut-être il pouvait encore se flatter de retrouver Léonce : ce dernier mot, dont j'attendais tant d'effet, n'en produisit aucun; il m'entendit tout de suite, mais sans se livrer à l'espoir que je lui offrais. A l'âge de M. Barton, le coeur n'est point mobile, les impressions ne se renouvellent pas vite, et le môme senti- ment oppresse sans aucun intervalle de soulagement. Néanmoins, depuis cet instant, il ne parla plus que de son départ: il me demanda de retourner chez madame de Vernon; j'en donnai l'ordre. Je convins avec lui qu'il partirait le soir même avec ma voiture, et que l'un de mes domestiques, plus jeune que le sien, courrait devant lui pour hâter son voyage. Il était un peu ranimé par l'occupation de ces détails : tant qu'il reste une action à faire pour l'être qui nous intéresse, les forces se soutiennent et le coeur, ne succombe pas. Nous arri- vâmes enfin chez ma tante : en songeant à la peine qu'elle allait éprouver, j'étais saisie moi-même de la plus vive émotion. Je laissai M. Barton entrer seul chez madame de Vernon, et je restai quelques minutes dans le salon pour reprendre mes sens ; enfin, domptant cette faiblesse qui m'empêchait de cou-

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42 DELPHINE. soler mon amie, j'entrai chez elle ; je la trouvai plus calme que je ne l'espérais. M. Barton gardait le silence. Mathilde se contenait avec quelque effort. Madame de Vernon vint à moi et m'embrassa. Je voulus m'approcher de Mathilde ; je la vis rougir et pâlir ; elle me serra la main amicalement, mais elle sortit de la chambre à l'instant même, se faisant un scrupule, je crois, d'éprouver ou de montrer aucune émo- tion vive. Madame de Vernon me dit alors : «  Imaginez que dans ce moment même je viens de recevoir une lettre de madame de Mondoville, pour m'apprendre son consentement au mariage, d'après les nouvelles propositions que je lui avais faites ! Elle m'annonce en même temps le départ de son fils. » Je serrai une seconde fois madame de Vernon clans mes bras, et Enfin, me dit-elle avec le courage qui lui est propre, occupons-nous de hâter le départ de M. Barton, et soumettons-nous aux événe- ments. — Il n'y a rien à faire pour mon voyage, dit M. Barton avec un accent qui exprimait, je crois, une humeur un peu in- juste sur le calme apparent de madame de Vernon ; madame d'Albémar a bien voulu pourvoir à tout, et je pars. — C'est très-bien, répliqua madame de Vernon, qui s'aperçut du mé- contentement de M. Barton ; et, s'adressant à moi, elle me dit comme à demi-voix : — Quel zèle et quelle affection il témoigne à son élève ! » Vous avez remarqué quelquefois que madame de Vernon avait l'habitude de louer ainsi, comme par distraction et en parlant à un tiers ; mais le malheureux Barton n'y donna pas la moindre attention ; il était bien loin de penser à l'impression que sa douleur pourrait produire sui- tes autres. S'il lui était resté quelque présence d'esprit, c'eût été pour la cacher et non pour s'en parer. Absorbé dans son inquiétude, il sortit sans dire un mot à madame de Vernon. Je le suivis pour te conduire chez moi, où il devait trouver tout ce qui lui était nécessaire pour sa route. Lorsque nous fûmes en voiture, il dit en se parlant à lui-même: «  Mon cher Léonce, vos seuls amis, c'est votre malheureux instituteur; c'est aussi votre pauvre mère. » Et se retournant versmoi:«  Oui, s'écria-t-il, j'irai nuit et jour pour le rejoin- dre; peut-être me dira-t-il encore un dernier adieu, et je res- terai près de sa tombe pour soigner ses derniers restes, et mériter ainsi d'être enseveli près de lui. » En disant ces mots, cet infortuné vieillard se livrait à un nouvel accès de déses- poir. «Madame, me dit-il alors, devant vous je pleure ; tout à l'heure j'étais calme : votre bonté ne repoussera pas cette

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PREMIÈRE PARTIE. 43 triste preuve de confiance ; j'en suis sûr, vous ne, la repousserez pas. » Nous arrivâmes chez moi ; je pris toutes les précautions que je pus imaginer pour que le voyage de M. Barton fût te plus commode et le plus rapide possible; il fut touché de ces soins, cl, prêt à monter en voiture, il me dit : «Madame, s'il vient eu mon absence quelques lettres de Bayonne, je n'ose pas dire de Léonce, enfin aussi de Léonce même, ouvrez-les; vous ver- rez ce qu'il faut faire d'après ces lettres, et vous me l'écrirez à Bordeaux. — N'est-ce pas madame de Vernon, lui dis-je, qui devrait.... — Non, me répondit-il, madame, permettez-moi de vous répéter que je veux que ce soit vous ; hélas ! dans ce der- nier moment, lorsqu'il n'est que trop probable que jamais je ne vous enverrai, qu'il me, soit permis de vous dire une idée, peut-être, insensée, que j'avais conçue pour mon malheureux élève. Je ne trouvais point que mademoiselle de Vernon pût lui convenir, et j'osais remarquer en vous tout ce qui s'accordait le mieux avec son esprit et son âme. » J'allais lui répondre, mais il me serra la main avec une affection paternelle. Cette affection me rappelle M. d'Albémar, et jamais je ne l'ai retrou- vée sans émotion. Il me dit alors : «  Ne vous offensez pas, madame, de cette hardiesse d'un vieillard qui chérit Léonce, comme son fils, et que vos bontés oui profondément touché, Hélas! ces douces chimères sont remplacées par la mort! la mort! ah Dieu! » Il se précipita hors de ma chambre, et se jeta au fond de la voiture, dans un accablement qui redoubla ma pitié. Bestée seule, je pus me livrer enfin à la douleur que moi aussi j'éprouvais. Je n'avais dû m'occuper que des peines des autres; mais celle que je ressentais n'était pas moins vive, quoique la destinée! de ce malheureux jeune homme fût étran- gère à la mienne. Ma tante et ma cousine le regrettent pour elles, pour le bonheur qu'il devait leur procurer ; moi, que le sort séparait irrévocablement de lui, je pleure une âme si belle, un être si libéralement doue, périssant ainsi dans les premières années de sa vie. Oui, s'il meurt, je lui vouerai un culte dans mon coeur; je croirai l'avoir aimé, l'avoir perdu, et je serai fidèle au souvenir que je garderai de lui : ce sera un sentiment doux, l'objet d'une mélancolie sans amertume. Je demanderai son portrait à M. Barton, et toujours je conser- verai cette image comme celte d'un héros de roman dont le modèle n'existe, plus. Déjà depuis quelque temps, je perdais l'espoir de rencontrer celui qui posséderait toutes tes affections

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44 DELPHINE. de mon coeur; j'en suis sûre maintenant, et cette certitude est tout ce qu'il faut pour vieillir en paix. Mais peut-être que Léonce vivra ; s'il vit, il sera l'époux de Mathilde, et plus de chimères alors, mais aussi plus de regrets. Adieu, ma chère Louise ; il est possible que dans peu je me réunisse à vous pour toujours. LETTRE XV. — DELPHINE A MADEMOISELLE D'ALBÉMAR. Paris, ce 22 mai. J'ai trouvé ce soir plus de charmes que jamais clans l'entre- tien de madame de Vernon, et cependant, pour la première fois, mon coeur lui a l'ait un véritable reproche. Quand je vous parle d'elle avec tant de franchise, ma chère Louise, je vous donne la plus grande marque possible de confiance ; n'en concluez, je; vous prie, rien de défavorable à mon amie. Je puis me tromper sur un tort que mille motifs doivent excuser; mais j'ai sûrement raison, quand je crois que les qualités tes plus intimes de l'âme peuvent seules inspirer cette délicatesse par- faite dans les discours et dans les moindres paroles, qui rend la conversation de madame de Vernon si séduisante. J'avais été douloureusement émue tout le jour : l'image de Léonce me poursuivait, je n'avais pu fermer l'oeil sans le voir sanglant, blessé, prêt à mourir. Je me le représentais sous les traits les plus touchants, et ce tableau m'arrachait sans cesse des larmes. J'allai, vers huit heures du soir, chez madame de Vernon : Mathilde avait passé tout te jour à l'église et s'était couchée en revenant, sans avoir témoigné le moindre désir de s'entretenir avec sa mère. Je trouvai donc Sophie seule et assez triste ; je l'étais bien plus encore. Nous nous assîmes sur un banc de son jardin, d'abord sans parler; mais bientôt elle s'anima, et elle me fit passer une heure clans une situation d'âme beaucoup meilleure que je ne pouvais m'y attendre. La douceur, et, pour ainsi dire, la mollesse même de sa conversa- tion ont je ne sais quelle grâce qui suspendit ma peine. Elle sui- vaitmes impressions pour les adoucir; elle ne combattait aucun de mes sentiments, mais elle savait les modifier à mon insu; j'étais moins triste sans en savoir la cause, mais enfin auprès d'elle je l'étais moins. Je dirigeai notre conversation sur ces grandes pensées vers lesquelles la mélancolie nous ramène invinciblement : l'incer- titude de la destinée humaine, l'ambition de nos désirs, l'amer-

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PREMIÈRE PARTIE. 43 tume de nos regrets, l'effroi de la mort, la fatigue de la vie; tout ce vague du coeur, enfin, dans lequel les âmes sensibles aiment tant à s'égarer, fut l'objet de notre entretien. Elle se plaisait à m'entendre, et, m'excitant à parler, elle mêlait des mots précis et justes à mes discours, et soutenait et ranimait mes pensées toutes les fois que j'en avais besoin. Lorsque j'ar- rivai chez elle, j'étais abattue et mécontente de mes sentiments sans vouloir me l'avouer. Je crois qu'elle devina tout ce qui m'occupait, car elle me dit exactement ce que j'avais besoin d'entendre. Elle me releva par degrés dans ma propre estime; j'étais mieux avec moi-même, et je ne m'apercevais qu'à la réflexion, que c'était elle qui modifiait ainsi mes pensées les plus secrètes. Enfin j'éprouvais au fond de l'âme un grand sou- lagement, et je sentais bien en même temps qu'en m'éloignant de Sophie, le chagrin et l'inquiétude me ressaisiraient de nouveau. Je m'écriai donc clans une sorte d'enthousiasme : «Ah! mon amie, ne me, quittez pas; passons de longues heures à oausiu- ensemble; je serai si mal quand vous ne me parlerez plus! » Comme je prononçais ces mots, un domestique entra, et dit à madame de Vernon que M. de Fierville demandait à lavoir, quoiqu'on lui eût déclaré à sa porte qu'elle ne recevait per- sonne. «  Refusez-le, je vous en conjure, ma chère Sophie! dis- je avec instance. — Savez-vous, interrompit madame de Vernon, si le neveu de madame du Marset a gagné ou perdu ce grand procès dont dépendait toute sa fortune? — Mon Dieu! inter- rompis-je, on m'a dit hier qu'il l'avait gagné; ainsi, vous n'avez point à consoler M. cle Fierville des chagrins de son amie; re- fusez-le. — Il faut que je le voie, dit alors madame de Vernon. » Et elle fit signe à son domestique de le faire monter. Je me sentis blessée, je l'avoue, et nia physionomie l'exprima. Ma- dame de Vernon s'en aperçut et me dit : «  Ce n'est pas pour moi, c'est pour ma fille... — Quoi ! m'écriai-je assez vivement, vous songez déjà à remplacer Léonce? Pauvre jeune homme! vous n'êtes pas longtemps regretté par l'amie de votre mère. » Je me reprochai ces paroles à l'instant même, car madame de Vernon rougit en tes entendant; et comme elle me laissait par- tir sans essayer de me retenir, je restai quelques minutes après l'arrivée de M. de Fierville, la main appuyée sur la clef de la porte du salon, et tardant à l'ouvrir. Madame de Vernon enfin le remarqua; elle vint à moi, et, sans me faire aucun reproche, elle insista beaucoup sur le prix qu'elle incitait à l'union de sa fille avec Léonce, sur toutes les circonstances qui lui rendaient 3.

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46 DELPHINE. ce mariage mille fois préférable à tout autre; elle reprit par degrés sa grâce accoutumée, et je partis après l'avoir embras- sée; mais je conservai cependant quelques nuages de ce qui venait de se passer. Concevez-vous ma folie, ma chère Louise? Ce qui m'a blessée peut-être si vivement, c'est un témoignage d'indifférence pour Léonce! Pourquoi vouloir que madame de Vernon le regrette profondément, qu'elle ne cherche, point un autre époux pour sa fille? elle ne l'ajamais vu. Cependant n'est-il pas vrai, ma chère Louise, que c'est se consoler trop tôt de la perte d'un jeune, homme si distingué? Ah ! s'il était possible qu'on le sauvât! ce serait Mathilde qui goûterait le bonheur d'en être aimée; elle n'aurait pas souffert de son danger; il renaîtrait pour elle : le calme de son imagination et de son âme la préserve des peines tes plus amères de la vie. Louise, votre Delphine ne lui res- semble pas. LETTRE XVI. — MADEMOISELLE D'ALBÉMAR A DELPHINE. Montpellier, 20 mai 1790. Je me hâte de vous dire, ma chère Delphine, que M. de Mon- doville est mieux; un chirurgien habile l'a soigné avec beau- coup de bonheur, et lorsque la perte de son sang a été arrêtée, il s'est trouvé, très-vite hors de tout danger. Il aurait déjà re- pris sa route, si l'on ne craignait que sa blessure ne se rouvrit en voyageant. Il a écrit à M. Barton une lettre que Télin m'a adressée, pour vous prier de la faire parvenir sûrement. Je vous l'envoie. Il faut que Léonce ait quelque chose de bien aimable, pour que ce vieux négociant de Bayonne, Télin, qui de sa vie n'a pensé qu'aux moyens de gagner de l'argent, écrive des lettres toutes remplies d'éloges sur les qualités généreuses de M. de Mondoville; en vérité, je crois qu'il a fait de Télin une mau- vaise tète! Sérieusement, c'est un rare mérite que celui qui est vivement senti même par les hommes vulgaires; et je crins toujours plus aux qualités qui produisent de l'effet sur tout le monde qu'à ces supériorités mystérieuses qui ne sont reconnues que par des adeptes. Chère Delphine, il est très-vraisemblable, à présent que vous allez voir M. de Mondoville; votre imagination est singulière- ment, préparée à recevoir une grande impression par sa pré- sence : défendez-vous de cette disposition, je vous en conjure,

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PREMIÈRE PARTIE. 47 et rendez à votre esprit toute l'indépendance dont il a besoin pour bien juger. LETTRE XVII. — DELPHINE A MADEMOISELLE D'ALBÉMAR. Paris, ce 25 mai. La lettre de Léonce que vous m'envoyez, ma chère soeur, est extrêmement remarquable: comme M. Barton m'avait demandé île l'ouvrir, je l'ai lue; depuis deux heures qu'elle est entre mes mains, elle a fait naître en moi une foule de pensées qui m'étaient nouvelles. Je vous ferai part de mes réflexions une autre, fois; le. seul mot que je sois pressée de vous dire, c'est que la lecture de cette lettre, a tout à l'ait calmé les idées qui me troublaient, et que je n'ai plus à craindre le mauvais mou- vement qui me faisait envier le sort de ma cousine. LETTRE XVIII 1. — LÉONCE A M. BARTON. Bayonne, 17 mai 1790. Je crains, mon cher ami, que vous ne soyez déjà parti sur la nouvelle de mon accident et lorsque, vous aurez su que j'avais témoigné le désir de vous voir. J'aurais dû vous épargner la fatigue d'un tel voyage; mais vous pardonnerez à votre élève le besoin qu'il avait de vous dire adieu au moment de mourir. Si vous êtes encore à Paris, attendez-moi; je serai en état de voyager sous peu de jours. On me défend de parler, de peur que mes blessures à la poitrine ne se rouvrent; j'ai du temps au moins pour vous écrire tout ce qui tient à l'événement dont vous devez seul connaître le secret. Je sais quel est le furieux qui a. voulu m'assassiner et qui m'a attaqué, ayant pour second son domestique, sans me lais- ser aucun moyen de me défendre. Il m'a dit avec fureur en me poignardant : Je venge ma soeur déshonorée. J'aurais nommé l'auteur de cette action infâme, si les motifs qui l'ont irrité contre moi ne méritaient une sorte (l'indulgence : vous les sa- vez, ces motifs, et vous devinez mon assassin. Mon cousin, en se soumettant à mes conseils, les a suivis néanmoins du la manière du inonde la plus faible et la plus inconséquente; il m'a prouvé qu'il ne faut jamais faire agir un homme dans un sens différent de son caractère. La nature 1. Cette lettre est celle que mademoiselle d'Albémtir à fait parvenir à Delphine.

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48 DELPHINE. place des remèdes à côté de tous les maux : l'homme faible ne hasarde rien; l'homme fort soutient tout ce qu'il avance; mais l'homme faible, conseillé par l'homme fort, marche pour ainsi dire par saccades, entreprend plus qu'il ne peut, se donne des défis à lui-même, exagère ce qu'il ne sait pas imiter, et tombe dans les fautes les plus disparates: il réunit les inconvénients des caractères opposés, au lieu de concilier avec art leurs di- vers avantages. Charles de Mondoville a laissé pénétrer à la famille de ma- demoiselle de Sorane qu'il suivait mes avis presque malgré lui : c'est ainsi qu'il a dirigé sur moi toute, leur haine. M. de Sorane a été obligé de faire faire un très-mauvais mariage à sa soeur, pour étouffer le plus promptement possible l'éclat de son aven- ture. La crainte de ce même éclat l'a empêché de se battre avec moi; il a regardé l'assassinat comme une vengeance plus .obscure et plus certaine, et il avait imaginé sans doute que si j'étais tué dans les montagnes des Pyrénées, on attribuerait ma mort à des voleurs français ou espagnols qui sont en assez grand nombre sur les frontières des deux pays. Si je ne savais pas que M. de Sorane a été réellement très- malheureux de la honte de sa soeur, s'il n'avait pas raison de m'accuser de la résistance de mon cousin à ses désirs, je li- vrerais son crime à Injustice des lois. Mais, m'étant vu forcé, par un concours funeste de circonstances, à sacrifier la répu- tation de mademoiselle de Sorane à l'honneur de ma famille, j'ai cru devoir taire le nom d'un homme qui n'était devenu mon assassin que pour venger sa soeur. Sa haine contre moi était naturelle; le, mal que je lui avais fait tenait peut-être à un défaut de mon. caractère : vous m'avez souvent dit que l'o- pinion avait trop d'empire sur moi. S'il est vrai que M. de So- rane ait réellement à se plaindre de ma conduite, je lui dois le secret sur un crime que j'ai provoqué : je le lui ai gardé; il vous sera sacre; comme à moi-même. Mais je le prévois, mon cher Barton, tremblant encore du danger que j'ai couru, vous aurez une aimable colère contre votre élève, pour avoir exposé si légèrement cette vie dont vous et ma mère daignez avoir besoin. Cette pensée m'est venue, non sans quelques regrets, lorsque je me croyais près de mourir. Peut-être aurais-je pu laisser mon parent à lui-même, quoiqu'il fût de mon sang, quoiqu'il portât mon nom; mais, je vous le demande, à vous qui avez bien plus de modération que moi dans votre manière de juger, et qui n'attachez pas autant d'importance à ce qu'on peut dire dans le monde, si je

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PREMIÈRE PARTIE. 49 m'étais trouvé dans la même position que Charles de Mondo- ville, n'auriez-vous pas été le premier à me détourner d'é- pouser une femme généralement mésestimée, quand même je l'aurais aimée? Pendant les jours que je viens de passer entre la vie et la mort, j'ai réfléchi beaucoup à ce que vous m'avez constam- ment dit sur la nécessité de, lie soumettre sa conduite qu'au témoignage de sa conscience et de sa raison. Vous êtes chré- tien et philosophe tout à la fois; vous vous confiez en Dieu, et vous comptez pour rien les injustices des hommes. J'ai-peu de disposition, vous le savez, à aucun genre de croyance religieuse, et moins encore à la patience et à la résignation que la foi,, dit-on, doit nous inspirer. Quoique j'aie reçu, grâce à vous, une éducation éclairée, cependant une sorte d'instinct militaire, des préjugés, si vous le voulez, mais les préjugés dénies aïeux, ceux qui conviennent si parfaitement à la fierté et à l'impétuo- sité de mon âme, sont tes mobiles les plus puissants de toutes les actions de ma vie. Mon front se couvre de sueur quand je me figure un instant que, même à cent lieues de moi, un homme quelconque pourrait se permettre de prononcer mon nom ou celui des miens avec peu d'égards, et que je ne serais pas là pour m'en venger. La plupart des hommes, dites-vous, ne méritent pas qu'on attache le moindre prix à leurs discours. Leur haine peut n'être rien, mais leur insulte est toujours quelque chose; ils s'égalent à vous ; ils font plus, il se croient vos supérieurs quand ils vous calomnient : faut-il leur laisser goûter en paix cet insolent plaisir? Avez-vous d'ailleurs réfléchi sur la rapidité avec laquelle un homme peut se déconsidérer sans retour? S'il est indifférent aux premiers mots qu'on hasarde sur lui, si sa délicatesse sup- porte le plus léger nuage, quel sentiment l'avertira que c'en est trop? D'abord de faux bruits circuleront, et ils s'établiront bientôt après comme vrais dans la tète de ceux qui ne le con- naissent pas ; alors il s'en irritera, mais trop tard. Quand il se hâterait de chercher vingt occasions de duel, des traits de courage désordonnés rétabliront-ils la réputation de son carac- tère? Tous ces efforts, tous ces mouvements présentent l'idée de l'agitation, et l'on ne respecte point celui qui s'agite : le calme seul est imposant. On ne peut reconquérir en un jour ce qui est l'ouvrage du temps; et néanmoins la colère, ne vous permettant pas le repos, vous rend incapable de trouver ou d'at- tendre le remède à votre malheur. Je ne sais ce qui peut nous être réservé dans un autre monde; mais l'enfer de celui-ci,

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54 DELPHINE. pour un homme qui a de la fierté, c'est d'avoir à supporter la moindre altération de cette intacte renommée d'honneur et de délicatesse, le premier trésor de la vie. J'ai cessé de combattre en moi ces sentiments, je les ai re connus pour invincibles; toutefois, s'ils pouvaient jamais se trouver en opposition avec la véritable morale, j'en triomphe rais, du moins je le; crois, et c'est à vos leçons, mon che maître, que je dois cet espoir; mais, clans toutes les résolution, qui ne regardent que moi seul, j'aurais tort de vouloir lutter contre un défaut que je no puis braver qu'en sacrifiant ton mon bonheur. Il vaut mieux exposer mille fois sa vie que de l'aire souffrir son caractère. J'ose croire que je ne rends pas malheureux ce qui m'en toure : pourquoi donc voudrais-je me tourmenter par des efforts peut-être inutiles, et sûrement très-douloureux? La con sidération que je veux obtenir dans te monde ne doit-elle pas servir à honorer tout ce qui m'aime? Un homme n'est-il pas le protecteur de sa mère, de sa soeur, et surtout de sa femme

Ne faut-il pas qu'il donne à la compagne de sa vie l'exemple cl ce respect pour l'opinion qu'il doit à son tour exiger d'elle . Savez-vous pourquoi, jusqu'à présent, je me suis défendu contre l'amour, quoique je sentisse bien avec quelle violence il pour rait s'emparer de moi? C'est que j'ai craint d'aimer une femme qui ne fût point d'accord avec moi sur l'importance que j'ai tache à l'opinion, et dont le charme m'entraînât, quoique s; manière do penser me fit souffrir. J'ai peur d'être déchiré par deux puissances égales : un coeur sensible et passionné, un caractère fier et irritable. Ma mère a peut-être raison, mon cher Barton, en me faisant épouser une personne qui n'exercera pas un grand empire sur moi, mais dont la conduite est dirigée par les principes les plus sévères. Cependant,hélas ! je vais donc, à vingt-cinq ans, renoncer pour toujours à l'espoir de m'unir à la femme que j'aimerais, à celle qui comblerait le vide de mon coeur par toutes les délices d'une affection mutuelle ! Non, la vie n'est pas cet en chantement que mon imagination a rêvé quel- quefois; elle, offre raille peines inévitables, mille périls à redou- ter, pour sa réputation, pour son repos, mille ennemis qui vous attendent : il faut marcher fermement et sévèrement dans cette triste route, et se garantir du blâme en renonçant au bonheur. Après avoir lu cette lettre, serez-vous content de moi, mon cher maître? Songez cependant avec quelque plaisir que votre

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PREMIÈRE PARTIE. 51 élève n'a pas une pensée secrète pour vous, et que vos conseils lui seront toujours nécessaires, LETTRE XIX. — DELPHINE A MADEMOISELLE D'ALRÉMAR, Ce 27mai. J'ai relu plusieurs fois la lettre où Léonce peint son propre caractère avec la vérité la plus parfaite; vous n'avez pas conclu, je l'espère, de quelques lignes que je vous écrivis dans le pre- mier moment, que mon estime pour M. de Mondoville fût le moins du monde altérée? Non, assurément, rien de pareil n'est vrai; sa lettre à M. Barton indique, au contraire, des qualités rares et une grande supériorité d'esprit : mais ce qui m'a frappée comme une. lumière subite, c'est l'étonnant con- traste de nos caractères. Il soumet tes actions les plus importantes de sa vie à l'opinion; moi, je pourrais à peine consentir à ce qu'elle influât sur ma décision dans les plus petites circonstances : tes idées reli- gieuses ne sont rien pour lui; cela doit être ainsi, puisque l'honneur du inonde est tout. Quant à moi, vous le savez, grâce à l'heureuse, éducation que, vous et votre frère m'avez donnée, c'est de mon Dieu et de mon propre coeur que je fais dépendre ma conduite. Loin de chercher les suffrages du plus grand nombre, par les ménagements nécessaires pour se les concilier, je serais presque tentée de croire que l'approbation des hommes flétrit un peu ce qu'il y a de plus pur dans la vertu, et que le plaisir qu'on pourrait prendre à cette appro- bation finirait par gâter tes mouvements simples et irréfléchis d'une bonne nature. Sans doute, à travers l'irritabilité de Léonce sur lotit ce qui tient à l'opinion, il est impossible! de ne pas reconnaître, en lui une âme vraiment sensible: néanmoins ne regrettez plus, ma sieur, ses engagements avec Mathilde; réjouissez-vous au con- traire de ce qu'il ne sera jamais rien pour moi : les oppositions qui existent dans nos manières d'être sont précisément celles qui rendraient profondément malheureux deux êtres qui s'ai- meraient, sans les détacher l'un de l'autre. Il me serait impossible, quelle que lut ma résolution à cet égard, de veiller assez sur toutes mes actions pour qu'elles ne prêtassent point aux fausses interprétations de, la. société; et que ne souffrirais-je pas si celui que j'aimerais ne supportait pas sans douleur le mal que l'on pourrait dire de moi; si j'étais

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52 DELPHINE. obligée de redouter te jugement des indifférents, à cause de leur influence sur l'objet qui me serait cher; de craindre toutes les calomnies parce qu'il souffrirait de toutes, et de me courber devant l'opinion parce que j'aimerais un homme qui serait son premier esclave ! Non, Léonce, ma chère Louise, ne convient pas à votre Del- phine; ah ! combien tes sentiments de votre généreux frère, mon noble protecteur, répondaient mieux à mon coeur! Il me répétait souvent qu'une âme bien née n'avait qu'un seul prin- cipe à observer clans le monde : faire toujours du bien aux autres et jamais de mal. Qu'importe à celte qui croit à la pro- tection de l'Être suprême et vit en sa présence, à celle qui possède un caractère élevé et jouit en elle-même du sentiment de la vertu; que lui importent, me disait M. d'Albémar, les discours des hommes? elle obtient leur estime tôt ou tard, car c'est de la vérité que l'opinion publique relève en dernier res- sort; mais il faut savoir mépriser toutes les agitations passa- gères que la calomnie, la sottise et l'envie excitent contre les êtres distingués. Il ajoutait, j'en conviens, que cette indépen- dance, cette philosophie de principes, convenait peut-être mieux encore à un homme qu'à une femme; mais il croyait aussi que les femmes étant bien plus exposées que les hommes à se voir mal jugées, il fallait d'avance fortifier leur âme contre ce malheur. La crainte de l'opinion rend tant de femmes dis- simulées, que, pour ne point exposer la sincérité de mon carac- tère, M. d'Albémar travaillait de tout son pouvoir à m'affrau- chir de ce joug. Il y a réussi ; je ne redoute rien sur la terre que le reproche juste de mon coeur, ou le reproche injuste de mes amis; mais que l'opinion publique me recherche ou m'abandonne, elle ne pourra jamais rien sur ces jouissances de l'âme et de la pensée, qui m'occupent et m'absorbent tout entière. Je porte en moi-même un espoir consolateur qui se renouvellera toujours tant que je pourrai regarder le ciel et sentir mon coeur battre pour la véritable gloire et la parfaite bouté. Ce bonheur ou ce calme dont je jouis, que deviendraient-ils néanmoins, si, par un renversement bizarre, c'était moi, faible femme, moi dont la destinée réclame un soutien, qui savait mépriser l'opinion des hommes, tandis que l'être fort, celui qui doit me guider, celui qui doit me servir d'appui, aurait hor- reur du moindre blâme? Vainement je tâcherais de me con- former à tous ses désirs; en adoptant une conduite qui ne me serait point naturelle, je n'éviterais pas d'y commettre des

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PREMIÈRE PARTIE. 53 fautes, et notre vie, bientôt troublée, aurait peut-être un jour une funeste fin. Non, je ne veux point aimer Léonce; quand il serait libre, je ne le voudrais point. J'ai eu besoin de me le répéter, de re- lire sa lettre, de détruire par de longues réflexions l'impression que m'avait faite le danger qu'il vient de courir ; mais j'y suis parvenue : mon âme s'est affermie, et je puis le revoir mainte- nant avec le plus grand calme et la plus ferme résolution de ne considérer désormais en lui que l'époux de Mathilde. LETTRE XX. — DELPHINE A MADEMOISELLE D'ALBÉMAR. Ce 31 mai. Que vous disais-je dans ma dernière lettre, ma chère Louise? Il me semble que je vais le démentir. Je l'ai vu, Léonce. Ah ! je n'ai plus aucun souvenir de ce que je pensais contre lui : comment pourrais-je mettre tant d'importance à ce que j'appelais ses défauts? Pourquoi le juger sur une lettre? L'ex- pression do son visage le fait bien mieux connaître. J'avais reçu hier une lettre de M. Barton, qui m'annonçait qu'il avait rencontré M. de Mondoville à Bordeaux, et qu'ils revenaient ensemble : j'allai chez madame de Vernon pour lui porter ces bonnes nouvelles. J'avais l'esprit tout à fait libre; la lettre de Léonce avait changé mes idées sur lui. Je ne sais pas pourquoi elle avait produit cette impression; en y pensant bien aujourd'hui, je trouve que c'était absurde; mais enfin Léonce n'était plus pour moi que le mari de Mathilde, le gen- dre de mon amie, et j'entretins pendant deux heures madame de Vernon de tout ce qui pouvait avoir rapport à ce mariage, avec un sentiment d'intérêt qui lui fit beaucoup de plaisir. Elle ne s'était pas doutée, je crois, des pensées qui m'avaient trou- blée pendant quelques jours : mais la conversation ne s'était point prolongée sur Léonce, parce que je la laissais tomber involontairement; tandis qu'hier, par je ne sais quelle sécu- rité, à la veille même du danger, j'étais inépuisable sur tes motifs qui devaient attacher madame de Vernon à ses projets pour sa fille. Je ne conçois pas encore d'où me venait ce bizarre mouvement; je voulais prendre, je crois, des engagements avec moi-même, car cette vivacité ne pouvait pas être natu- relle : elle plut à madame de Vernon, qui me pressa vivement de passer, le lendemain, te jour entier avec elle. Après dîner, l'on annonça tout à coup M. Barton : sa figure me parut triste; je craignis quelque événement funeste, et je

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54 DELPHINE. l'interrogeai avec crainte. « M. de Mondoville, nous dit-il, est arrivé hier avec moi ; mais en chemin sa blessure s'est rouverte, et je crains que te sang qu'il a perdu ne mette en danger sa vie : il est clans un état de faiblesse et d'abattement qui m'in- quiète extrêmement; il a repris la fièvre depuis huit jours, et il est maintenant hors d'état non-seulement de sortir, mais même de se tenir debout. Il voudrait, dit M. Barton en se re- tournant vers madame de Vernon, vous remettre des lettres de sa mère; il prend la liberté de vous demander de venir le voir. Il n'ose se flatter que mademoiselle de Vernon consente à vous accompagner; cependant il me semble qu'à présent que les ar- ticles sont signés par madame, de Mondoville, il n'y aurait point d'inconvenance » Mathilde interrompit M. Barton, et lui dit en se levant, d'un ton de voix assez sec : « Je n'irai point, monsieur; je suis décidée à n'y point aller. » Madame de Vernon n'essaye jamais de lutter contre les vo- lontés de sa fille si positivement exprimées; elle a dans le ca- ractère une sorte de douceur et même- d'indolence qui lui l'ait craindre, toute espèce de discussion; ce n'est jamais par un moyen de force, de quelque nature qu'il soit, qu'elle veut at- teindre à son but. Sans répondre donc à Mathilde; elle s'a- dressa à moi et me dit : «Ma chère Delphine, ce sera vous qui m'accompagnerez, n'est-ce pas? Nous irons avec M. Barton chez Léonce. » Je m'en défendis d'abord, quoique par un mou- vement assez inexplicable j'éprouvasse tant d'humeur du refus de Mathilde, qu'il m'était doux d'opposer mon empressement à sa pruderie. Madame de Vernon insista : elle s'inquiétait de la sorte de timidité dont elle est quelquefois susceptible avec une personne nouvelle; elle craignait ces premiers mouvements dans lesquels Léonce pouvait se livrer à l'attendrissement. J'ai tou- jours vu madame de Vernon redouter tout ce qui oblige à des témoignages extérieurs, lors même que son sentiment est véri- table. On l'accuse d e fausseté, et c'est cependant une personne tout à fait incapable d'affectation. Une réunion si singulière est-elle possible? je ne le crois pas. Lorsque enfin je ne pus clouter que madame de Vernon ne désirât vivement que j'allasse avec elle, j'y consentis. Cepen- dant, quand nous fûmes en voiture, je me rappelai la. lettre de Léonce à M. Barton, et il me vint clans l'esprit qu'un homme si délicat sur tout ce qui tient aux convenances trouverait peut- être un peu léger qu'une femme de mon âge vînt le voir ainsi chez lui sans le connaître. Cette pensée me blessa et changea, tellement ma disposition, que je montai l'escalier de Léonce

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PREMIÈRE PARTIE. 50 avec assez d'humeur; mais au moment où nous entrâmes dans sa chambre, lorsque je le vis étendu sur un canapé, pâle, pou- vant à peine soulever sa tète pour me saluer, et néanmoins sem- blable en cet état à la plus noble, à la plus touchante image de la mélancolie et de la douleur, j'éprouvrai à l'instant nue émo- tion très-vive. La pitié me saisit en même temps que l'attrait : tous les sen- timents de, mon âme me parlaient à la fois pour ce malheureux jeune homme. Sa taille élégante avait du charme, malgré l'ex- trême faiblesse qui ne lui permettait pas de se soutenir. Il n'y avait pas un trait de son visage qui, dans son abattement même, n'eût une expression séduisante. Je restai quelques in- stants debout, derrière M. Barton et madame de Vernon. Léonce adressa quelques remerciments aimables à ma tante avec un son de voix doux, et cependant encore assez ferme. Sa manière d'accentuer donnait aux paroles les plus simples une expres- sion nouvelle; mais, à chaque mot qu'il disait, sa pâleur sem- blait augmenter, et, par un mouvement involontaire, je rete- nais ma. respiration quand il parlait, comme si j'avais pu soulager et diminuer ainsi ses efforts. Nous nous assimes; il me vit alors. « Est-ce mademoiselle de Vernon? dit-il à ma tante. — Non, répondit madame de Vernon

elle n'ose point encore venir vous voir; c'est ma nièce,

madame d'Albémar. — Madame d'Albémar! reprit Léonce! assez vivement, celle qui a bien voulu prêter sa voiture à M. Barton pour venir me chercher; celle qui a daigné s'inté- resser à mon sort avant de me connaître ! Je suis bien honteux, repéta-t-il en tâchant d'élever la voix, je suis bien honteux d'être si mal en état de lui témoigner ma reconnaissance! » J'allais lui répondre, lorsqu'on finissant ces mots sa. tète re- tomba sur ma main. Je fis un mouvement pour me lever et lui porter du secours; mais, rougissant aussitôt de mon dessein, je me rassis, et je gardai le silence. Léonce se tut aussi pen- dant quelques minutes. Tant de douceur et de sensibilité' se peignit alors sur son visage, que j'oubliai entièrement l'opinion que j'avais eue de lui, et qui pouvait garantir mon coeur. Mon attendrissement devenait à chaque instant plus difficile à ca- cher. Les yeux et les paupières noires de Léonce accablé par son mal, se, baissaient malgré lui; mais quand il parvenait à soulever son regard et qu'il le dirigeait sur moi, il me semblait qu'il fallait répondre à ce regard, qu'il sollicitait l'intérêt, qu'il expliquait sa pensée; et je me sentais émue comme s'il m'avait longtemps parlé.

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50 DELPHINE, N'ayez pas honte pour moi, ma Louise, de cette impression subite et profonde ; c'est la pitié qui la produisait, j'en suis sûre : votre Delphine ne serait pas ainsi, dès la première vue, accessible à l'amour; c'était la douleur, la toute-puissante dou- leur, qui réveillait en moi le plus fort, le plus rapide, le plus ir- résistible des sentiments du coeur, la sympathie. Léonce s'aperçut, je crois, de l'intérêt que je prenais à sa si- tuation ; quoique je n'eusse pas parlé, c'est moi qu'il rassura. «  Ce n'est rien, dit-il, madame; la fatigue de la route a rouvert ma blessure, mais elle est maintenant refermée, et dans quel- ques jours je serai mieux. » Je voulus essayer de lui répondre ; mais je craignis qu'en parlant ma voix ne fût trop altérée, et j'interrompis ma phrase sans la finir. Madame de Vernon lui demanda des nouvelles de madame de Mondoville., lui dit quelques mots aimables sur l'impatience qu'elle avait de le voir. Il répondit à tout d'un ton abattu, mais avec grâce. Ma- dame de Vernon, craignant de le fatiguer, se leva, lui prit la main affectueusement, et donna le bras à M. Barton pour sortir. Je m'avançai après elle, voulant enfin prendre sur moi d'ex- primer mon intérêt à M. de Mondoville. Il se leva pour me re- mercier avant que je pusse l'en empêcher, et voulut faire quel- ques pas pour me reconduire; mais un étourdissement très- effrayant le saisit tout à coup; il cherchait à s'appuyer pour ne pas tomber : je lui offris mon bras involontairement, et sa tête se pencha sur mon épaule; je crus qu'il allait expirer. Ah! ma Louise, qui n'aurait pas été troublé clans un tel moment! — Je perdis toute idée de moi-même et des autres; je m'écriai : «  Ma tante, venez à son secours; regardez-le, il va mourir. » Etmon visage fut couvert de larmes. M. Barton se retourna précipi- tamment, soutint Léonce dans ses bras, et le reconduisit jus- qu'au sofa. Léonce revint à lui; il ouvrit les yeux avant que j'eusse essuyé mes pleurs, et les regards les plus reconnaissants m'apprirent qu'il avait remarqué mon émotion. Je m'éloignai alors, et madame de Vernon me suivit : il faisait nuit quand nous revînmes ; elle ne put, je crois, s'aper- cevoir de la peine que j'avais à me remettre; et d'ailleurs n'était-il pas naturel que je fusse inquiète de l'état où j'avais vu Léonce? J'appris à la porte de madame de Vernon que M. de Serbellane était venu me demander deux fois, et je me servis de ce prétexte pour rentrer chez moi : je m'y suis renfermée pour vous écrire. Après ce récit, ma chère Louise, vous tremblerez pour mon

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PREMIÈRE PARTIE. 57 bonheur; cependant n'oubliez pas combien la pitié a eu de part à mon émotion. L'intérêt qu'inspire la souffrance trompe une âme sensible : il peut arriver de croire qu'on aime lorsque seu- lement on plaint. Cependant je n'accompagnerai plus madame de Vernon chez M. de Mondoville; il connaîtra bientôt Ma- thilde, il sera frappé de sa beauté, et je pourrai le voir alors avec tes sentiments que me commandent la délicatesse et la raison. Mon amie, ma chère Louise, je suis déjà plus calme; mais c'est un malheur que de l'avoir vu ainsi entouré de tout te prestige du danger et de la souffrance. Pourquoi le mari de Ma- thilde ne s'est-il pas d'abord offert à moi au milieu de toutes les prospérités qui l'attendent? Qu'avait-il à l'aire de ma pitié? LETTRE XXI. — LÉONCE A M. DARTON. Ce 1er juin. Ma mère me mande, mon cher Barton, qu'elle vous écrit pour vous charger de quelques affaires à Mondoville, qu'il faut terminer, dit-elle, avant mon mariage. Je voudrais bien que vous ne partissiez pas encore pour cette terre. C'est à votre réveil que vous avez coutume de régler vos projets. Mon do- mestique vous portera cette lettre demain, à huit heures, dans votre nouveau logement; vous ne me direz donc pas cpie vos arrangements étaient pris pour partir, et que vous ne pouvez plus y rien changer. Dans quelques jours je pourrai sortir, et l'on me montrera enfin mademoiselle de Vernon. Peut-on re- garder un mariage comme décidé, quand on n'a jamais vu celle qu'on doit épouser? Ah ! que vous aviez raison de me parler de madame d'Albémar comme de la plus charmante personne du monde ! Vous m'avez vanté te charme de son entretien, la no- blesse et la bonté de son caractère; mais vous n'auriez pu me peindre la grâce enchanteresse de sa figure, cette taille svelte, souple, élégante; ces cheveux blonds qui couvrent à moitié des yeux si doux et en même temps si animés; cette physionomie, mobile et cet air d'abandon plus pur, plus modeste, plus inno- cent encore qu'une réserve austère. J'étais entre la mort et la vie, quand je l'entendis crier: Ah! ma tante, venez, venez; il va mourir! Je, crus, pendant un moment, avoir déjà passé clans un autre monde, et que c'était la voix des anges qui réveillait mon âme au bonheur des immortels. Quand j'ouvris tes yeux, Delphine ne s'attendait point à mes regards, et tout son visage exprimait encore une compassion

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58 DELPHINE. céleste : elle s'éloigna; mais je n'oublierai jamais sa physio- nomie dans cet instant. O pitié ! douce pitié ! s'il suffit de ton émotion pour la rendre si belle, que serait-elle donc si l'amour répandait son charme sur ses traits? Oui, mon ami, chacune des grâces de cette figure est le signe aimable d'une qualité de l'âme. Sa taille, qui se balance et se plie mollement quand elle marche, comme si ses pas avaient besoin d'appui; ses regards, qui peignent une intelligence supérieure, et cependant un ca- ractère timide; tout exprime en elle ce rare contraste que vous m'aviez vous-même indiqué, lorsque, dans notre voyage, vous me disiez qu'elle réunissait un esprit très-indépendant à un coeur dévoué et facilement asservi quand elle aime. C'est ainsi que vous m'expliquiez son amitié presque soumise pour ma- dame de Vernon. N'allez pas vous reprocher, mon cher Barton, l'impression que madame d'Albémar m'a faite: je n'ai rien appris de vous; ce sont ses regards qui m'ont tout dit. Ne croyez pas, cependant, que je me livre sans réflexion à l'attrait qu'elle m'inspire; je sais quels sont mes devoirs envers ma mère : je n'ai point encore examiné la force des engage- ments qu'elle a pris avec madame de Vernon, jusques à quel point ils me lient; mais je ne vous cache point que depuis que j'ai vu madame d'Albémar, il me serait odieux de me prononcer (pie je ne suis plus libre : il se peut que je ne le sois plus, mais laissez-moi le temps d'en juger moi-même. Mon cher maître, si de la manière la plus indirecte je crois l'honneur de ma mère intéressé à mon mariage avec mademoiselle de Vernon, il sera, fait, vous n'en doutez pas. Pourquoi craindriez-vous donc de m'aider à gagner du temps? Adieu, je vous attends ce matin, mais je suis bien aise de vous avoir écrit tout ce que contient cette lettre; vous le savez à présent, et il m'en aurait coûté de vous le dire. LETTRE XXII. — DELPHINE A MADEMOISELLE D'ALBEMAR. Ce 3 juin. Léonce est beaucoup mieux : il sortira bientôt; je ne l'ai pas revu. Madame de Vernon est retournée seule chez lui; je ne l'aurais pas suivie, mais elle ne me l'a pas proposé. Je n'ai pas non plus aperçu M. Barton ; il a quitté Léonce pour ses af- faires, qui sont sans cloute tes affaires du mariage. Quand je reverrai M. de Mondoville, ce sera peut-être pour signer son contrat comme parente de son épouse. Ma Louise, Léonce

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PREMIÈRE PARTIE. 50 m'est apparu comme un songe, et le reste de ma vie n'en sera peint changé. Qui pense à l'impression qu'il m'a faite? ni lui, ni personne. Allons, il ne faut plus vous en entretenir. J'ai été d'ailleurs vivement occupée par l'arrivée de Thérèse. M. de Serbellane est venu ce matin chez moi pour me l'an- noncer : il était abattu, et, malgré l'habitude qu'il a prise de contenir toutes ses impressions, ses yeux se remplissaient quel- quefois de larmes : il me conjura de venir voir madame d'Ervins. «  Hélas! me disait-il, elle se perdra! son âme est agitée par l'amour et te remords avec une telle violence, qu'elle peut se trahir à chaque instant devant son mari, devant l'homme te plus irritable et le plus emporté. Si elle voulait le fuir avec moi, il y aurait quelque chose de raisonnable dans son exaltation même; mais, par une funeste bizarrerie, la religion la domine autant que l'amour, et son âme faible et passionnée s'expose à tous les dangers des sentiments les plus opposés. Elle peut au- jourd'hui même avouer sa faute à son mari, et demain s'em- poisonner, s'il nous sépare. Malheureuse et touchante personne! pourquoi l'ai-je. connue! — Je vais la voir, lui dis-je; ses soins me sauvèrent la vie, ne pourrai-je donc rien pour son bon- heur ? » J'arrivai chez madame d'Ervins; la pauvre petite se jeta dans mes bras en pleurant. Je n'avais pas encore vu son mari, et son extérieur confirma l'opinion qu'on m'avait donnée de lui. Il me reçut avec politesse, mais avec une importance qui me faisait sentir, non le prix qu'il attachait à moi, mais celui qu'il mettait à lui-même. Il m'offrit à déjeuner, et notre conversa- tion fut contrainte et gênée, comme elle doit toujours l'être avec un homme qui n'a de sentiments vrais sur rien, et dont l'esprit ne s'exerce qu'à la défense de son amour-propre. Il me parla continuellement de lui, sans remarquer te moins du monde si mon intérêt répondait à la vivacité du sien. Quand il se croyait prêt à dire un mot spirituel, ses petits yeux brillaient à l'avance d'une joie qu'il ne pouvait réprimer ; il me regardait après avoir parlé, pour juger si j'avais su l'entendre; et lorsque son émo- tion d'amour-propre était calmée, il reprenait un air imposant, par égard pour son propre caractère, passant tour à tour des intérêts de son esprit à ceux de sa considération, et secrètement inquiet d'avoir été trop badin pour un homme sérieux, et trop sérieux pour un homme aimable. Après une heure consacrée au déjeuner, il se leva, et m'ex- pliqua lentement comment des affaires indispensables, que la bonté de son coeur lui avait suscitées, des visites chez quelques ministres, qu'il ne pouvait retarder sans crainte de tes offenser

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60 DELPHINE. grièvement, l'obligeaient à me quitter. Je vis qu'il me regar- dait avec bienveillance, pour adoucir la peine que je devais res- sentir de son absence. J'aurais eu envie de le tranquilliser sur te chagrin qu'il me supposait; mais ne voulant pas déplaire au mari de mon amie, je lui fis la révérence avec, l'air sérieux qu'il désirait, et son dernier salut me prouva qu'il en était content. Restée seule avec Thérèse, je réunis tout ce que la raison et l'amitié peuvent inspirer pour lui faire goûter de sages conseils; mais ses larmes, ses regrets, ses résolutions combattues et dé- menties sans cesse, me firent éprouver une profonde pitié. Elle n'a point reçu cette éducation cultivée qui porte à réfléchir sur soi-même; on l'a jetée dans la vie avec une religion supersti- tieuse et une âme ardente; elle n'a lu, je crois, que des romans et la Vie des Saints; elle ne connaît que des martyrs d'amour et de dévotion; et l'on ne sait comment l'arracher à son amant, sans la livrer à des excès insensés de pénitence. La crainte de cesser de voir M. de Serbellane est la seule pensée qui puisse la contenir; si on l'obligeait à se séparer de lui, elle avouerait tout à son mari. Elle a beaucoup d'esprit naturel, mais il ne lui sert qu'à trouver des raisons pour justifier son caractère. Elle aime sa fille, mais sans pouvoir s'occuper de son éducation; cette pauvre enfant, en voyant pleurer sa mère tout le jour, est dans un état d'attendrissement continuel qui nuit à ses forces morales et physiques; et M. d'Ervins ne se doute de rien au milieu de toutes ces scènes. Quand il surprend sa femme et sa fille en larmes, il leur demande pardon de les avoir trop peu vues, d'être resté trop longtemps dans son cabinet ou chez ses amis, et il leur promet de ne plus s'éloigner à l'avenir. Cet aveuglement pourrait durer dans la retraite; mais à Paris il se rencontre tant de gens qui ont envie d'humilier un sot, ou d'irriter un méchant homme! J'ai peint à Thérèse quelle serait sa situation si M. d'Ervins faisait tomber sur elle sa colère et son despotisme; que devien- drait-elle sans parents, sans fortune, sans appui? Elle me ré- pond alors que son dessein est de s'enfermer clans un couvent pour le reste de sa vie; et si je lui dis qu'il vaudrait peut-être mieux que M. de Serbellane allât passer quelque temps en Por- tugal auprès d'un de ses parents, comme c'était son projet en quittant l'Italie, elle tombe à cette idée dans un désespoir qui me fait frémir. Ah ! Louise, quelles douleurs que celles de l'a- mour! Pauvre Thérèse! en l'écoutant, mon âme n'était point uniquement occupée d'elle; je pensais à Léonce, à ce que

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PREMIÈRE PARTIE. 61 j'aurais pu souffrir. De quel secours me serait un esprit plus éclairé que celui de Thérèse? La passion fait tourner toutes nos forces contre nous-mêmes. Mais écartons ces pensées : c'est de ma malheureuse amie que je dois m'occuper. Le ciel, en récompense, se chargera peut-être de mon sort. M. d'Ervins rentra, et M. de Serbellane vint quelques mo- ments après. Thérèse nous retint. Je vis avec plaisir, pendant le reste de la journée, que M. de Serbellane n'avait point cher- ché à se lier avec M. d'Ervins : plus il était facile de captiver un tel homme en flattant sa vanité, plus je sus gré à l'ami de Thérèse de n'être pas devenu celui de son époux. Il est des si- tuations qui peuvent condamner à cacher les sentiments qu'on éprouve, mais il n'y a que l'avilissement du caractère qui rende capable de feindre ceux que l'on n'a pas. Mon estime pour M. de Serbellane s'accrut donc encore par sa froideur avec M. d'Ervins. Il m'intéressait aussi par le soin qu'il mettait à veiller continuellement sur les imprudences de Thérèse. Elle rougissait et pâlissait tour à tour quand on prononçait te nom de Portugal; M. de Serbellane détournait à l'instant la conversation et protégeaitThérèse, sans néanmoins la blesser en se montrant indifférent à son amour. Je fus cruellement effrayée de l'état où je la voyais; je la pris à part avant de la quitter, et je lui fis remarquer la délicatesse de la conduite de son ami et l'inconséquence de la sienne. «  Je le sais, me répondit-elle, c'est le meilleur et le plus généreux des hommes. Je lui suis bien à charge sans doute; je ferais mieux de délivrer de moi ceux qui m'aiment, d'aller me jeter aux pieds de M. d'Ervins et de lui tout avouer. » En prononçant ces paroles, ses regards se troublaient; je craignis qu'elle ne vou- lût accomplir ce dessein à l'heure même; je la serrai dans mes bras, et je lui demandai la promesse de s'en remettre entière- ment à moi. « Ecoutez, me dit-elle, je suis poursuivie par une crainte qui est, je crois, la principale cause de l'égarement où vous me voyez : je me persuade qu'il se croira obligé de partir sans m'en avertir, ou que mon mari me séparera de lui tout à coup, avant que j'aie pu lui dire adieu. Si vous obtenez de M. de Serbellane le serment qu'il ne s'en ira jamais sans m'en avoir prévenue, et si vous me donnez votre parole de me prêter votre secours pour le voir une heure seulement, une heure, quoi qu'il arrive, avant de le quitter pour toujours, alors je serai plus tranquille ; je ne croirai pas, chaque fuis qu'il me parlera, que ce sont les der- niers mois que j'entendrai jamais de lui; je ne serai pas sans

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62 DELPHINE. cesse agitée par tout ce que je voudrais lui dire encore; je serai calme. Eh bien, lui répondis-je avec chaleur, à l'in- stant même vous allez être satisfaite.» M. d'Ervins parlait à un homme qui l'écoutait avec la plus grande condescendance; il ne pensait point à nous. J'appelai M. de Serbellane; il promit solennellement ce que désirait Thérèse : je l'assurai moi-même aussi que je lui ferais avoir de quelque manière un dernier en- tretien avec M. de Serbellane, si jamais M. d'Ervins lui défen- dait de te revoir. En donnant cette promesse, je ne sais quelle crainte me troubla; mais avant de connaître Léonce, je n'au- rais pas seulement pensé qu'un tel engagement pouvait un jour me compromettre. Je m'applaudis cependant de l'avoir pris, en voyant à quel point il avait raffermi te coeur de Thérèse; elle m'entendit parler avec résignation des circonstances qui pourraient obliger M. de Serbellane à s'éloigner, et quand je la quittai elle me parut tranquille. Je n'allai point le soir chez madame de Vernon : il ne m'était pas permis de lui confier le secret de Thérèse, je ne pouvais lui parler de Léonce; et comment éloigner d'une conversation in- time les idées qui nous dominent? C'est causer avec son amie comme avec tes indifférents, chercher des sujets de conversa- tion au lieu de s'abandonner à ce qui nous occupe, et se garder pour ainsi dire des pensées et des sentiments dont l'âme est remplie. Il vaut mieux alors ne pas se voir. Pour vous, ma Louise, à qui je ne veux rien taire, je n'é- prouve jamais la moindre gène en vous écrivant; je m'examine avec vous, je vous prends pour juge de mon coeur, et ma con- science elle-même ne me dit rien que je vous laisse ignorer. LETTRE XXIII. — DELPHINE A MADEMOISELLE D'ALBÉMAR. Ce 5 juin. Je l'ai revu, ma soeur, je l'ai revu : non, ce n'est plus l'im- pression de la pitié, c'est l'estime, l'attrait, tous les sentiments qui auraient assuré le bonheur de ma vie. Ah ! qu'ai-je fait? par quels liens d'amitié, de confiance, me suis-je enchaînée? Mais lui, que pense-t-il? que veut-il? car enfin, pourrait-on le Contraindre, s'il n'aimait pas ma cousine, si...... De quels vains sophismes je cherche à m'appuyer! ne serait-ce pas pour moi qu'il romprait ce mariage? J'aurais eu l'air de l'assurer par mes dons, et je le ferais manquer par ce qu'on appellerait ma séduction. Je suis plus riche que Mathilde; on pourrait croire que j'ai abusé de cet avantage; enfin, surtout, je blesserais le

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PREMIÈRE PARTIE. 03 coeur de madame de Vernon : elle m'accuserait de manquer à la délicatesse, elle dont l'estime m'est si nécessaire? Mais à quoi servent tous ces raisonnements? Léonce m'aime-t-il? Léonce se dégagerait-il jamais de la promesse donnée par sa mère? Vous allez juger à quels signes fugitifs j'ai cru deviner son affection. Ah ! journée trop heureuse, la première et la der- nière peut-être de cette vie d'enchantement, que la merveil- leuse puissance d'un sentiment m'a fait connaître, pendant quel- ques heures! On annonça M. de Mondoville, hier chez madame de Vernon; il était moins pâle que la première fois que je l'avais vu; mais sa figure conservait toujours le charme touchant qui m'avait si vivement attendrie, et te retour de ses forces rendait plus remarquable ce qu'il y a de noble et de sérieux clans l'expres- sion de ses traits. Il me salua la première, et je me sentis fière de cette marque d'intérêt, comme si les moindres signes de sa faveur marquaient à chaque personne son rang clans la vie. Madame de Vernon le présenta à Mathilde, elle rougit : je la trouvai bien belle. Cependant, Louise, j'en suis sûre, lorsque Léonce, après l'avoir très-froidement observée, se tourna vers moi, ses regards avaient seulement alors toute leur sensibilité naturelle. M. Barton s'était assis à côté de moi sur la ter- rasse du jardin, Léonce vint se placer près de lui : madame de Vernon lui proposa de passer la soirée chez elle, il y con- sentit. J'éprouvai tout à coup dans ce moment une tranquillité déli- cieuse; il y avait trois heures devant moi pendant lesquelles j'étais certaine de te voir ; sa santé ne me causait plus d'in- quiétude, et je n'étais troublée que par un sentiment trop vif de bonheur. Je causai longtemps avec lui, devant lui, pour lui ; le plaisir que je trouvais à cet entretien m'était entièrement nouveau; je n'avais considéré la conversation jusqu'à présent que comme une manière de montrer ce que je pouvais avoir d'étendue ou de finesse dans les idées, mais je cherchais avec Léonce des sujets qui tinssent de plus près aux affections de l'âme : nous parlâmes des romans, nous parcourûmes succes- sivement le petit nombre de ceux qui ont pénétré jusqu'aux plus secrètes douleurs des caractères sensibles. J'éprouvais une émotion intérieure qui animait tous mes discours; mon, coeur n'a pas cessé de battre un seul instant, lors même que notre discussion devenait purement littéraire : mon esprit avait con- servé de l'aisance et de la facilité ; mais je sentais mon âme agitée, comme dans les circonstances les plus importantes de

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04 DELPHINE. la vie, et je ne pouvais le soir me persuader qu'il ne s'était passé autour de moi aucun événement extraordinaire. Chaque mot de Léonce ajoutait à mon estime, à mon admi- ration pour lui : sa manière de parler était concise, mais énergique ; et quand il se servait même d'expressions pleines cle force et d'éloquence, on croyait entrevoir qu'il ne disait qu'à demi sa pensée, et que dans le fond de son coeur restaient encore des richesses de sentiment et de passion qu'il se refusait à prodiguer. Avec quelle promptitude il m'entendait ! avec quel intérêt il daignait m'écouter ! Non, je ne me fais pas l'idée d'une plus douce situation : la pensée excitée par les mouvements de l'âme, les succès de l'amour-propre changés en jouissances du coeur, oh ! quels heureux moments ! et la vie en serait dépouillée ! Je m'aperçus cependant que Mathilde, par ses gestes et sa physionomie, témoignait assez d'humeur. Madame de Vernon, qui se plaît ordinairement à causer avec moi, parlait à son voisin sans avoir l'air de s'intéresser à notre conversation ; enfin elle prit le bras de madame du Marset, et lui dit assez haut pour que je l'entendisse : « Ne voulez-vous pas jouer, madame ? ce qu'on dit est trop beau pour nous. » Je rougis extrêmement à ces mots, je me levai pour déclarer que je voulais être aussi de la partie ; Léonce m'en fit des reproches par ses regards. M. Barton vint vers moi, et me dit avec une bien veillance qui me toucha : «  Je croirais presque vous avoir entendue pour la première fois aujourd'hui, madame ; jamais te charme de votre conversation ne m'avait tant frappé. » Ah! qu'il m'était doux d'être louée en présence de Léonce ! Il sou- pira, et s'appuya sur la chaise que je venais de quitter. M. Bar- ton lui dit à demi-voix: « Ne voulez-vous pas vous approcher de mademoiselle de Vernon ? — De grâce, laissez-moi ici, » ré- pondit Léonce. Ces mots, je les ai entendus, Louise, et leur accent surtout ne peut être oublié. Quand la partie fut arrangée, Léonce, resté presque seul avec Mathilde, vint lui parler; mais la conversation me parut froide et embarrassée. Je ne savais ce que je faisais au jeu ; madame du Marset en prenait beaucoup d'humeur ; madame de Vernon excusait mes fautes avec une bonté charmante : sa grâce fut parfaite pendant cette partie, et j'en fus si touchée, que je ne me rapprochai plus de Léonce: il me semblait que la douceur de madame de Vernon l'exigeait de moi. Elle voulut me retenir pour causer seule avec elle ; je m'y refusai ; je ne veux pas lui cacher ce que j'éprouve : qu'elle le devine, j'y

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PREMIÈRE PARTIE. 03 consens, je le souhaite, peut-être; mais je ne puis me résou- dre à lui en parler la première. Ne serait-ce pas indiquer le sacrifice que je désire ? Je m'en sentirais plus à l'aise avec elle, si c'était moi qui lui dusse de la reconnaissance ; alors je lui avouerais ma folie, je m'en remettrais à sa générosité ; mais ce que. je crains avant tout, c'est d'abuser un instant du service que j'ai pu lui rendre. Ma soeur, consultez votre délicatesse naturelle, non votre in- juste prévention contre madame de Vernon, et dites-moi ce que je devrais faire, s'il m'aimait, s'il se croyait libre. Hélas ! ce conseil sera peut-être bien inutile ; peut-être redouté-je des combats qu'il m'épargnera. LETTRE XXIV. — LÉONCE A M. BARTON, A MONDOVILLE. Paris, ce 6 juin. Vous êtes parti pour Mondoville par condescendance pour une seconde lettre de ma mère; je vous prie, mon cher Barton, d'y rester quelque temps. Je me servirai de ce prétexte pour retarder toute explication avec madame de Vernon sur mon mariage, et je pourrai écrire à ma mère et peut-être trouver quelque moyen de me délivrer de sa promesse. Mon cher maî- tre, vous te sentez vous-même, j'en suis sûr, quoique vous vous soyez refusé à me l'avouer, j'ai connu madame d'Albémar, et je ne peux jamais aimer Mathilde. Pensez-vous que l'impression de la journée d'hier puisse s'effacer de mon coeur ? Sans doute elle est belle, Mathilde ; vous me l'avez dit, je le crois; mais ai-je pu seulement la re- garder ? Je voyais, j'écoutais une femme comme il n'en exista jamais. C'est un être inspiré que Delphine? L'avez-vous remar- quée lorsqu'elle s'adressait à moi? J'étais assis à quelques pas d'elle dans le jardin : sa voix s'animait, ses yeux ravissants regardaient le ciel comme pour le prendre à témoin de ses nobles pensées; ses bras charmants se plaçaient naturellement de la manière la plus agréable et la plus élégante. Le vent ramenait souvent ses cheveux blonds sur son visage; elle tes écartait avec une grâce, une négligence, qui donnaient à chacun de ses mouvements une séduction nouvelle. Croyez-vous, mon cher Barton, qu'elle parlât avec plus d'intérêt à cause dé moi ? Vous m'avez dit que vous ne l'aviez jamais trouvée si aimable : aurait-elle voulu me plaire ? Cependant, elle m'a quitté si brus- quement ! mais c'était dans la. crainte d'affliger madame de

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00 DELPHINE. Vernon. Oh ! sans cloute nos âmes s'entendraient si j'étais libre, si je pouvais m'exprimer de toute la force de mon émo- tion et de ma pensée ! Mais il faudra se réprimer longtemps encore ; et saura-t-elle me deviner à travers tant de contrain- tes ? elle dont tout te charme est dans l'abandon, croira-t -elle aux sentiments contenus ? saura-t -elle que le coeur qui les ren- ferme en est dévoré ? Je n'imaginais pas qu'il fût possible, mon cher Barton, qu'une seule personne réunit tant de grâces variées, tant de grâces qui sembleraient devoir appartenir aux manières d'être les plus différentes. Des expressions toujours choisies et un mouvement toujours naturel,'de la gaieté clans l'esprit et de la mélancolie clans les sentiments, de l'exaltation et de la sim- plicité, de l'entraînement et de l'énergie ! mélange adorable de génie et de candeur, de douceur et de force ? possédant au même degré tout ce qui peut inspirer de l'admiration aux pen- seurs tes plus profonds, tout ce qui doit mettre à l'aise les esprits les plus ordinaires, s'ils ont de la bonté, s'ils aiment à retrouver cette qualité touchante sous les formes les plus faciles et les plus nobles, les plus séduisantes et les plus naïves. Delphine anime la conversation en mettant de l'intérêt à ce qu'elle dit, de l'intérêt à ce qu'elle entend ; nulle prétention, nulle contrainte: elle cherche à plaire, mais elle ne veut y réussir qu'en développant ses qualités naturelles. Toutes les femmes que j'ai connues s'arrangeaient plus ou moins pour faire effet sur les autres; Delphine, elle seule, est tout à la fois assez fiere et assez simple pour se croire d'autant plus aimable qu'elle se livre davantage à montrer ce qu'elle éprouve. Avec quel enthousiasme elle parle de la vertu ! Elle l'aime comme la première beauté de la nature morale; elle respire ce qui est bien, comme un air pur, comme le seul clans lequel son âme généreuse puisse vivre. Si l'étendue de son esprit lui donne de l'indépendance, son caractère a besoin d'appui; elle a dans le regard quelque chose de sensible et de tremblant qui semble invoquer un secours contre les peines de la vie, et son âme n'est pas faite pour résister seule aux orages du sort. O mon ami ! qu'il sera heureux celui qu'elle choisira pour protéger sa destinée, qu'elle élèvera jusqu'à elle, et qui la défendra de la méchanceté des hommes ! Vous le voyez, ce n'est pas une impression légère que j'ai reçue : j'ai observé Delphine, je l'ai jugée, je la connais ; je ne suis plus libre. Je veux écrire à ma mère : promettez-moi son-

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PREMIÈRE PARTIE. 07 lement, mon cher Barton, de faire naître des incidents qui vous retiennent un mois à Mondoville. P. S. Je reçois à l'instant une lettre d'Espagne, qui m'est assez pénible : ma mère me mande que madame du Marset, qui lui écrit souvent, comme vous le savez, l'a prévenue que made- moiselle de Vernon avait une cousine très-spirituelle, mais sin- gulièrement philosophe dans ses principes et clans sa conduite, enthousiaste des idées politiques actuelles, etc., et dont la so- ciété ne vaut rien pour moi. Ma mère me recommande de ne pas me lier avec madame d'Albémar ; c'est une prévention absurde que je parviendrai sûrement à détruire. Cependant je suis indigné contre madame du Marset, et je saisirai la pre- mière occasion de te lui faire sentir. LETTRE XXV. — DELPHINE A MADEMOISELLE D'ALBÉMAR. Ce 10 juin. Il m'a parlé, ma chère, avec intérêt, avec intimité ! Mon Dieu, combien je m'en suis sentie honorée! Écoutez-moi

ce

jour contient plus d'un événement qui peut hâter la décision do mon sort. J'avais dîné chez madame de Vernon avec madame du Marset et son inséparable ami, M. de Fierville: je ne sais par quel hasard, à l'heure même où Léonce a coutume de venir chez madame de Vernon, elle mit la conversation sur les événe- ments politiques. Madame du Marset se déchaîna contre ce qu'il y a de noble et de grand dans l'amour de la liberté, comme elle aurait pu te faire en parlant des malheurs que les révolutions entraînent. Je la laissai dire pendant assez long- temps; mais qnelques plaisanteries de M. de Fierville contre un Anglais qui combattait les absurdités de madame du Marset m'impatientèrent. M. de Fierville vient toujours au secours de la déraison de son amie, en tournant en ridicule le sérieux que l'on peut mettre à quelque sujet que ce soit; et il effraye ceux qui ne sont pas bien sûrs de leur esprit, en leur faisant entendre que quiconque n'est pas un moqueur est nécessaire- mont un pédant. J'eus envie de secourir l'Anglais, nouvellement arrivé en France, que cette ruse intimidait, et j'entrai malgré moi dans la discussion. Madame du Marset a retenu quelques phrases d'injure contre Bousscau, qu'on lui fait débiter quand on veut; madame de Vernon la provoqua, je lui répondis assez dédaigneusement.

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05 DELPHINE. Madame du Marset, piquée, se retourna vers madame de Ver- non, et lui dit : « Au reste, madame, quoi qu'en dise madame votre nièce, ce n'est pas une opinion si ridicule que la mienne; madame de Mondoville, à qui j'écrivais encore hier sur tout ce qui se passe en France, est entièrement de mon avis. » En ap- prenant que madame du Marset écrivait à madame de Mon- doville, l'idée me vint à l'instant qu'elle lui parlait peut-être de moi, qu'elle lui manderait peut-être la conversation même que nous venions d'avoir, et qu'elle me peindrait comme une insensée à madame de Mondoville, qui est singulièrement, exagérée dans sa haine contre la révolution de France. J'éprouvai un tel saisissement par cette réflexion, qu'il me fut impossible de prononcer un mot de plus. Madame du Marset me dit avec ce rire qui caractérise, tous les amours-propres dont la prétention est de feindre une assu- rance qu'ils n'ont pas: «Eh bien! madame, vous ne répondez rien? Aurais-je raison, par hasard? aurais-je réduit votre grand esprit au silence? » On annonça Léonce. Quels voeux je faisais pour que cette fatale conversation ne recommençât pas ! Mais madame de Vernon, impitoyablement, appelle M. de Mondoville, et lui dit: «Est-il vrai que madame votre mère déteste Rousseau ? Madame d'Albémar, qui est très-enthou- siaste et de ses écrits et de ses idées politiques, les soutient contre madame du Marset, qui s'appuie du sentiment de ma- dame votre mère. » Je tremblais pendant ce discours, et j'attendais sans respirer la. réponse de Léonce. Au nom de madame du Marset, il se re- tourna vers elle : je ne voyais pas son visage; mais il y avait dans l'attitude de sa tête quelque chose de méprisant pour madame du Marset, qui d'abord me rassura. Madame du Marset, qui avait en face d'elle te regard de Léonce, en fut sans doute troublée!; car elle articula faiblement ces mots: «Oui, monsieur, madame votre mère est absolument de mon opinion ; elle me l'a écrit plusieurs fois. —Je ne sais, madame, lui dit Léonce avec un son de voix que je ne lui connaissais pas, mais qui me pénétra de respect et de crainte; je ne sais ce que vous écrit manière; niais je voudrais ignorer ce que vous lui réponciez. — Laissons tout cela, dit assez vive- ment madame de Vernon, et allons nous promener dans mon jardin. » Je désirais extrêmement avoir l'explication des paroles de Léonce; j'espérais avec délice, que sa colère venait de son intérêt pour moi, mais j'avais besoin qu'il me le dit lui-même.

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PREMIÈRE PARTIE. 00 Je restai naturellement de quelques pas en arrière clans la pro- menade; je crus remarquer un moment d'hésitation dans Léonce : cependant il prit une feuille sur le même arbre ou j'en cueillais une, et je commençai alors la conversation: « Ne vous dois-je pas quelques remerciments, lui dis-je, pour le secours que vous m'avez accordé? — Je vous défendrai toujours avec bonheur, madame, me répondit-il, quand même je me permettrais de ne pas vous approuver. — Et quel tort avais-je donc? lui dis-je avec assez d'émotion. — Pourquoi, belle Delphine! reprit-il, pourquoi soutenez-vous des opinions qui réveillent tant de passions haineuses, et contre lesquelles, peut-être avec raison, les personnes de votre classe ont un si grand éloignement? » Pour la première fois, ma chère Louise, e me rappelai cette lettre à M. Barton, que j'avais entièrement oubliée depuis que je voyais Léonce; l'accent de sa voix, l'ex- pression de sa figure, la retracèrent à ma mémoire, et je ré- pondis, avec plus de froideur que je ne l'aurais fait peut-être sans ce souvenir. «  Monsieur, lui dis-je, il ne convient pointa une femme de prendre parti dans les débats politiques; sa destinée la met à l'abri de tous les dangers qu'ils entraînent, et ses actions ne peuvent jamais donner de l'importance ni de la dignité à ses paroles; mais si vous voulez connaître ce que je. pense, je ne craindrai point de vous dire que, de tous les sen- timents, l'amour de la liberté me parait le plus cligne d'un caractère généreux. — Vous ne m'avez pas compris, répondit Léonce, avec un regard plus doux, et qui n'était pas sans quel- que mélange de tristesse ; je n'ai pas entendu discuter avec vous des opinions sur lesquelles le caractère de ma mère, et, si vous le voulez, les préjugés et tes moeurs du pays où j'ai été élevé, ne me permettent pas d'hésiter; je désirerais seulement savoir s'il est vrai que vous vous livriez souvent à témoigner votre sentiment à ce sujet, et si nul intérêt ne pourrait vous en détourner. Ces questions sont bien indiscrètes et bien incon- venables ; mais je vous crois cette intelligence supérieure qui pénètre jusqu'à l'intention, de quelques nuages qu'elle soit enveloppée : vous devez donc me pardonner. » Ces derniers mots attirèrent toute ma confiance; et, me laissant aller à ce mouvement, je lui dis avec assez de chaleur: « Je vous atteste, monsieur, que je n'ai jamais pris à ces opi- nions d'autre part que celle qui résulte de la conversation; elle promène l'esprit sur tous les sujets : celui-là revient plus sou- vent maintenant, et j'ai quelquefois cédé à l'intérêt qu'il in- spire; mais si j'avais eu des amis qui attachassent le moindre

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70 DELPHINE. prix à mon silence, ils l'auraient bien facilement obtenu. Comment une femme peut-elle être fortement dominée par des intérêts qui ne tiennent pas aux affections du coeur, ou qui n'y ramènent pas de quelque manière ? Si mon frère, mon époux, mon ami, mon père, jouaient un rôle dans les affaires publiques, alors toute mon âme pourrait s'y livrer; mais des combinaisons qui sont pour moi purement abstraites me persuadent sans m'entrainer. Je suis libre, tristement libre de ma destinée; je n'ai plus de liens, personne n'exige rien de moi; mes opi- nions n'influent sur le sort de personne; mes paroles ont suivi mes pensées : il m'eût été plus doux de les taire si, par ce léger sacrifice, j'avais pu faire quelque plaisir à quelqu'un.— Quoi ! me dit-il avec un charme inexprimable, si vous aviez un ami qui désirât vous rapprocher de sa mère, qui craignit tout ce qui pourrait s'opposer à ce désir, vous céderiez à ses con- seils? — Oui, lui répondis-je ; l'amitié vaut bien plus qu'une telle condescendance. » Il prit ma main, et après l'avoir portée à ses lèvres, avant de la quitter, il la pressa sur son coeur. Ah ! ce mouvement me parut le plus doux, le plus tendre de tous ; ce n'était point le simple hommage de la galanterie; Léonce n'aurait point presse ma main sur son noble coeur s'il n'avait pas voulu l'engager pour témoin de ses affections. Nous nous quittâmes tous les deux alors, comme d'un commun accord; je voulais conserver dans mon âme l'impression qu'elle venait d'éprouver, et je craignais un mot de plus, même de lui. Nous gardâmes l'un et l'autre le silence pendant le reste de la soirée. Madame de Vernon me retint lorsque tout te mondé fut parti; je crus qu'elle allait m'interroger. Quoique j'eusse voulu retarder de quelques jours encore l'aveu que je ne pouvais taire, j'étais décidée à ne lui point cacher tes sentiments qui m'agi- taient ; mais elle parut ou les ignorer, ou vouloir en repousser la confidence ; peut-être, se servant d'un moyen plus cruel et plus délicat, croyait-elle enchaîner mon coeur par la sécurité même qu'elle me montrait. Elle s'applaudit du choix de Léonce pour sa fille; et, m'associant à tout ce qu'elle disait, elle répéta plusieurs fois ces mots: «Nous avons assuré son bonheur; nous avons... » Ah ! quel nous, dans ma situation! Elle me rappela plusieurs fois que c'était à moi seule qu'elle devait l'établisse- ment de sa fille ; elle me retraça tous les services que je lui avais rendus dans d'autres temps; et, revenant à parler de Mathilde, elle m'entretint des défauts de son caractère, avec plus de confiance que jamais.

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PREMIÈRE PARTIE. 71 « Je le sais, me dit-elle, quoique sa beauté soit remarquable, jamais elle ne pourrait lutter avec avantage contre une femme qui chercherait à plaire ; elle ne s'apercevrait seulement pas des efforts qu'on ferait pour lui enlever celui qu'elle aimerait, et surtout elle ne saurait point te retenir. Si vous n'aviez point assuré son sort par de généreux sacrifices, personne ne l'aurait épousée par inclination ; elle ne devait pas se flatter de se marier jamais à un homme de la fortune et de l'éclat de Léonce. — Pourquoi, lui dis-je, un autre n'aurait-il pas réuni des avan- tages à peu près semblables ? Ce neveu de M. de Fierville, au- quel vous aviez pensé... — Je ne connaissais pas Léonce alors, interrompit-elle; comment une mère pourrait-elle comparer ces deux hommes lorsqu'il s'agit du bonheur de sa fille ! D'ail- leurs le neveu de M. de Fierville a perdu son procès, qu'il avait d'abord gagné; il n'a plus rien : la succession de M. de Vernon doit une somme très-forte à madame de Mondoville, et comme je ne puis la payer sans ce mariage, je serais ruinée s'il man- quait. Ne cherchez point à dissimuler, ma chère, le service que vous me rendez; il est immense, et tout le bonheur de ma vie en dépend. » Je me jetai dans les bras de madame de Vernon; j'allais parler, mais elle m'interrompit précipitamment pour me dire que son homme d'affaires lui avait apporté, te matin, l'acte de donation de la terre d'Andelys, parfaitement rédigé comme nous en étions convenues, et qu'elle me priait de le signer, pour que tout fût en règle avant de dresser le contrat de Léonce et de Mathilde. A ce mot, je sentis mon sang se glacer; mais un mouvement presque aussi rapide succédant au premier, j'eus honte d'avouer mon secret à madame de Vernon clans le moment même où j'allais m'engager au don que j'avais pro- mis, et je craignis de m'exposer ainsi à ce qu'il fût refusé. Je me levai donc pour la suivre dans son cabinet; en passant devant une glace je fus frappée de ma pâleur, et je m'arrêtai quelques instants; mais enfin je triomphai de moi; je pris la plume et je signai avec une grande promptitude, car j'avais extrêmement peur de me trahir; et, malgré tous mes efforts, je ne conçois pas encore comment madame de Vernon ne s'est pas aperçue de mon trouble. Je sortis presque à l'instant même; je voulais être seule pour penser à ce que j'avais fait : madame de Vernon ne me retint pas, et ne prononça pas un seul mot d'inquiétude sur mon agitation. Rentrée chez moi, je tremblais, j'éprouvais une terreur se- crète, comme si j'avais mis une barrière insurmontable entre

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72 DELPHINE. Léonce et moi : je réfléchis cependant que la terre que je ve- nais d'assigner à Mathilde servirait également à faciliter un autre mariage, si l'on pouvait l'amener à y consentir. Un autre mariage! ah ! puis-je me dissimuler que rien au monde ne con- solera jamais personne de la perte de Léonce? Quel art ma- dame de Vernon n'a-t-elle pas employé pour entourer mon coeur par ces liens de délicatesse et de sensibilité qui vous sai- sissent de partout! Combien elle serait étonnée si je ne répon- dais pas à sa confiance ! Elle a l'air, de repousser bien loin d'elle cette.crainte. Ali! si du moins elle voulait me soupçon- ner! Mais rien, rien ne peut l'y engager; il faudra lui parler, il le faudra, j'y suis résolue; dussé-je tout sacrifier, elle ne doit pas ignorer ce qu'il m'en coûte! Mais ce premier mot qui dira tout, que de douleur j'éprouverai pour le prononcer! LETTRE XXVI. — DELPHINE A MADEMOISELLE D'ALBEMAR. Ce 30 juin. Vous êtes bien dangereuse pour moi, ma chère Louise; je vous conjure de me fortifier clans mes cruels combats, et vous m'écrivez une lettre clans laquelle vous rassemblez tous les mo- tifs que mon coeur pourrait me suggérer pour me livrer aux sentiments que j'éprouve. Vous voulez me persuader que Ma- thilde ne sera point malheureuse de la perte de Léonce; vous me rappelez que madame de Vernon était disposée à s'occuper d'un autre choix lorsque la vie de Léonce était en danger; vous prétendez que j'ai fait assez pour mon amie en lui prêtant une fois quarante mille livres, et en assurant par mes dons la fur- tune de sa fille : mais vous n'aimez pas madame de Vernon; mais vous ne sentez pas combien l'affection que je lui ai témoi- gnée, le goût vif que j'ai toujours eu pour son esprit et pour son caractère, me rendraient douloureux ce qui pourrait lui dé- plaire. Je l'aime depuis l'âge de quinze ans, je lui dois les mo- ments les plus agréables de ma vie; tout ce qui tient à elle ébranle fortement mon âme : je me suis accoutumée à croire que son bonheur importait plus que te mien; il me semblait que mon âme orageuse n'était destinée qu'à souffrir; mais je me flattais du moins que je préserverais de toutes tes peines l'être doux et paisible qui se confiait à mon amitié. Je vais per- dre six années d'affections et de souvenirs pour ce sentiment nouveau qui peut-être sera brise par le caractère de Léonce :

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PREMIÈRE PARTIE. 75 je crains déjà même que vous n'en soyez convaincue par ce que je vais vous dire. Thérèse était hier plus tourmentée que jamais : on a com- mencé à mettre dans la tète de M. d'Ervins que les opinions po- litiques de M. de Serbellane étaient très-dangereuses, et qu'il ne convenait pas à un défenseur de la cour de voir souvent un tel homme. Il le reçoit donc beaucoup plus froidement et ne l'invite presque plus ; Thérèse en est' au désespoir, et voulait m'engager à avoir chez moi tous les jours M. de Serbellane avec elle. Je m'y suis refusée; je ne puis protéger une liaison contraire à ses devoirs : je lui donnerai tous les soins qui peu- vent consoler son coeur; mais si les circonstances te ramènent clans la route de la morale, je ne repousserai point te secours que la Providence lui donne. Elle a écouté mon refus avec douceur, en me rappelant seulement la promesse que je lui avais faite si M. de Serbellane, était obligé de partir; je l'ai confirmée, cette promesse; j'avais quelque embarras de m'étre montrée si sévère : hélas! en ai-je encore le droit? Thérèse se livra bientôt après à me peindre tous les sentiments de douleur qui l'agitaient : elle ne savait pas combien elle me faisait mal; je, lui disais à voix basse quelques mots de calme et de raison, mais j'étais prête à me jeter clans ses bras, à confondre ma douleur avec la sienne, à me livrer avec elle à l'expression du sentiment dont je voulais la défendre. Je me retins cependant, je te devais; il faut que je la soutienne encore de ma main mal assurée. Cet après-midi, M. de Serbellane est venu me voir; il m'a parlé de Thérèse, et ce n'est jamais sans attendrissement que je retrouve en lui le touchant mélange d'une protection fraternelle et de la délicatesse de l'amour. Il avait encore quelques détails essentiels à me dire; l'heure me pressait pour me rendre au concert que donne madame de Vernon; il me proposa de m'ac- compagner. Il m'est arrivé de faire plusieurs fois des visites avec M. de Serbellane; vous savez que je ne consens point à me gêner pour ces prétendues convenances de société auxquel- les on s'astreint si facilement quand on a véritablement inté- rêt à dissimuler sa conduite; mais il me vint dans l'esprit que je pourrais déplaire à Léonce en arrivant avec un jeune, homme, et j'hésitais à répondre. M. de Serbellane te remarqua, et me dit : « Est-ce que vous ne voulez pas que j'aille avec vous? » J'étais honteuse de mon embarras; je ne savais que faire de cette apparence de pruderie qui convient si mal à un carac- tère naturel; et ne pouvant ni dire la vérité, ni me résoudre à

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74 DELPHINE. me laisser soupçonner d'affectation, j'acceptai la main que m'offrait M. de Serbellane, et nous partîmes ensemble. J'espérais que Léonce ne serait point encore chez madame de Vernon; il y était déjà : je reconnus en entrant sa voiture dans la cour. Un des amis de M. de Serbellane le retint sur l'escalier : je te précédai d'un demi-quart d'heure, et je croyais avoir évité ce que je redoutais; mais au moment où M. de Ser- bellane entra, madame de Vernon, je ne sais par quel hasard, lui demanda tout haut si nous n'étions pas venus ensemble. Il répondit fort simplement que oui. A ce mot Léonce tressaillit; il regarda tour à tour M. de Serbellane et moi avec l'expression la plus amère, et je ne sus pendant un instant si je n'avais pas tout à craindre. M. de Serbellane remarqua, j'en suis sûre, la colère de Léonce; mais, voulant me ménager, il s'assit négli- gemment à côté d'une femme dont il ne cessa pas d'avoir l'air fort occupé. Léonce alla se placer à l'extrémité de la salle, et me regarda d'abord avec un air de dédain; j'étais profondément irritée, et ce mouvement se serait soutenu, si tout à coup une pâleur mortelle couvrant son visage ne m'avait rappelé l'état où il était quand je le vis pour la première fois. Le souvenir d'une impression si profonde l'emporta bientôt malgré moi sur mon ressentiment. Léonce s'aperçut que je le regardais; il détourna la tète et parut faire un effort sur lui-même pour se relever et reprendre la vie. Mathilde chanta bien, mais froidement : Léonce ne l'applau- dit point; le concert continua sans qu'il eût l'air de l'entendre, et sans que l'expression sévère et sombre de son visage s'adou- cît un instant. J'étais accablée de tristesse; votre lettre, je l'a- voue, avait un peu affaibli l'idée que je me faisais des obsta- cles qui me séparaient de Léonce : j'étais arrivée avec cette douce pensée, et Léonce, en me présentant tous les inconvé- nients de son caractère, semblait élever de nouvelles barrières entre nous. Peut-être était-il jaloux, peut-être blâmait-il, de toute la hauteur de ses préjugés à cet égard, une conduite qu'il trouvait légère : l'un et l'autre pouvait être vrai, je ne savais comment parvenir à m'expliquer avec lui. Le concert fini, tout le monde se leva; j'essayai deux fois de parler à ceux qui étaient près de Léonce; deux fois il quitta la conversation dont je m'étais mêlée, et s'éloigna pour m'éviter. Mon indignation m'avait reprise, et je me préparais à partir, lorsque madame de Vernon dit à quelques femmes qui restaient, qu'elle les invitait au bal qu'elle donnerait à sa fille jeudi pro-

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PREMIÈRE PARTIE. 75 chain pour la convalescence de M. de Mondoville. Jugez de l'effet que produisirent sur moi ces derniers mots : je crus que c'était la fête de la noce, que Léonce s'était expliqué positive- ment, que le jour était fixé : je fus obligée de m'appuyer sur une chaise, et je me sentis prête à m'évanouir. Léonce me regarda fixement, et, levant les yeux tout à coup avec une sorte de"transport, il s'avança au milieu du cercle, et prononça ces paroles avec l'accent le plus vif et le plus distinct : « On s'éton- nerait, je pense, dit-il, de la bonté que madame de Vernon me témoigne, si l'on ne savait pas que ma mère est son intime amie, et qu'à ce titre elle veut bien s'intéresser à moi. » Quand ces mots furent achevés, je respirai, je le compris : tout fut réparé. Madame de Vernon dit alors en souriant avec sa grâce et sa présence d'esprit accoutumées : «  Puisque M. de Mondo- ville ne veut pas de mon intérêt pour lui-même, je dirai qu'il le doit tout entier à sa mère; mais je persiste dans l'invitation du bal. » La société se dispersa; il ne resta pour le souper que quel- ques personnes. Le neveu de madame du Marset, qui a une assez jolie voix, me demanda de chanter avec Mathilde et lui ce trio de Bidon que votre frère aimait tant : je refusai; Léonce dit un mot, j'acceptai. Mathilde se mit au piano avec assez de complaisance : elle a pris plus de douceur dans les manières depuis qu'elle voit Léonce, sans qu'il y ait d'ailleurs en elle aucun autre changement. On me chargea du rôle de Didon;' Léonce s'assit presque en face de nous, s'appuyant sur le piano : je pouvais à peine articuler tes premiers sons; mais en regardant Léonce, je crus voir que son visage avait repris son expression naturelle, et toutes mes forces se ranimèrent lorsque je vins à ces paroles sur une mélodie si touchante : Tu sais si mon coeur est sensible ; Épargne-le, s'il est possible : Veux-tu m'accabler de douleur ? La beauté de cet air, l'ébranlement de mon coeur, donnèrent, je le! crois, à mon accent, toute l'émotion, toute la vérité de la situation même. Léonce, mon cher Léonce, laissa tomber sa tête sur le piano : j'entendais sa respiration agitée, et quelque- fois il relevait, pour me regarder, son visage baigné de larmes. Jamais, jamais je ne me suis sentie tellement au-dessus de moi- même; je découvrais clans la musique, dans la poésie, des char- mes, une puissance qui m'étaient inconnus : il me semblait que

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70 DELPHINE. l'enchantement des beaux-arts s'emparait pour la première fois de mon être, et j'éprouvais un enthousiasme, une élévation d'âme, dont l'amour était la première cause, mais qui était plus pure encore que l'amour même. L'air fini, Léonce, hors de lui-même, descendit dans le jardin pour cacher son trouble. Il y resta longtemps; je m'en inquié- tais; personne ne parlait de lui; je n'osais pas commencer : il me semblait que prononcer son nom, c'était me trahir. Heu- reusement il prit au neveu de madame du Marset l'envie de nous faire remarquer ses connaissances en astronomie; il s'avança vers la terrasse pour nous démontrer les étoiles, et je le suivis avec bien du zèle. Léonce revint, il me saisit la main sans être aperçu, et me dit avec une émotion profonde : « Non, vous n'aimez pas M. de Serbellane; ce n'est pas pour lui que vous avez chanté, ce n'est pas lui que vous avez regardé. — Non, sans doute, m'écriai-je, j'en atteste le ciel et mon coeur! » Ma- dame de Vernon nous interrompit aussitôt; jonc sus pas si elle avait entendu ce que je disais, mais j'étais résolue à lui tout avouer : je ne craignais plus rien. On rentra dans le salon : Léonce était d'une gaieté extraor- dinaire; jamais je ne lui avais vu tant de liberté d'esprit; il était impossible de ne pas reconnaître en lui la joie d'un homme échappé à une grande peine. Sa disposition devint la mienne : nous inventâmes mille jeux, nous avions l'un et l'autre un sen- timent intérieur de contentement qui avait besoin de se répandre. Il me fit indirectement quelques épigrammes aimables sur ce qu'il appelait ma philosophie, l'indépendance de ma conduite, mon mépris pour les usages de la société; mais il était heureux, mais il s'établissaitentre nous cette douce familiarité, la preuve la plus intime des affections de l'âme; il me sembla que nous nous étions expliqués, que tous les obstacles étaient levés, tous les serments prononcés; et cependant je ne connaissais rien de ses projets, nous n'avions pas encore eu un quart d'heure de con- versation ensemble; mais j'étais sûre qu'il m'aimait, et rien alors dans le monde ne me paraissait incertain. Je m'approchai de madame de Vernon, et je lui demandai le soir même une heure d'entretien; elle me refusa en se disant malade : je proposai le lendemain; elle me pria de renvoyer après le bal ce que je pouvais avoir à lui dire; elle m'assura que jusqu'à ce jour elle n'aurait pas un moment de libre. Je m'y soumis, quoiqu'il me fût aisé d'apercevoir qu'elle cherchait des prétextes pour éloigner cette conversation. Soit qu'elle en de- vine ou non le sujet, ma résolution est prise, je lui parlerai;

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PREMIÈRE PARTIE. 77 quand elle saura tout, quand je lui aurai offert de quitter Paris, d'aller m'enfermer clans une retraite pour le reste de mes jours, afin d'y conserver sans crime le souvenir de Léonce, elle pro- noncera sur mon sort, je l'en ferai l'arbitre; et, quel que soit le parti qu'elle prenne, je n'aurai plus du moins à rougir devant elle. Ma chère Louise, je, goûte quelque calme depuis que je n'hésite plus sur la conduite que je dois suivre. LETTRE XXVII. — LÉONCE A M. BARTON. Paris, ce 29 juin. Mon sort est décidé, mon cher maître, jamais un outre objet que Delphine n'aura d'empire sur mon coeur : hier au bal, hier clic s'est presque compromise pour moi. Ah ! que je la remercie de m'avoir donné des devoirs envers elle ! je n'ai plus de doutes, plus d'incertitudes; il ne s'agit plus que d'exécuter ma résolu- tion, et je ne vous consulte que sur les moyens d'y parvenir. Je serai le 4 juillet à Mondoville; nous concerterons ensemble ce qu'il faut écrire à ma mère ; madame de Vernon ne m'a pas encore dit un mot du mariage projeté; à mon retour de Mondo- ville, je lui parlerai le premier: c'est une femme d'esprit, elle est amie de Delphine; dès qu'elle sera bien assurée de ma ré- solution, elle la servira. Je ne craignais que la force des enga- gements contractés; ma mère a évité de me répondre sur ce sujet; il faut qu'elle n'y croie pas son honneur intéressé; elle n'aurait pas tardé d'un jour à me donner un ordre impérieux, si elle avait cru sa délicatesse compromise par ma désobéis- sance. Elle n'insiste dans ses lettres que sur tes prétendus dé- fauts de madame d'Albémar : on lui a persuadé qu'elle était légère, imprudente; qu'elle compromettait sans cesse sa répu- tation, et ne manquait pas une occasion d'exprimer les opinions les plus contraires à celles qu'on doit chérir et respecter. C'est à. vous, mon cher Barton, de faire connaître madame d'Albémar à ma mère : elle vous croira plus que moi. Sans cloute Delphine se fie trop à ses qualités naturelles, et ne s'occupe pas assez de l'impression que sa conduite peut pro- duire sur tes autres. Elle a besoin de diriger son esprit vers la connaissance du monde, et de se garantir de son indifférence pour cette opinion publique sur laquelle tes hommes médiocres ont au moins autant d'influence que les hommes supérieurs. Il est possible que nous ayons des défauts entièrement opposés; eh bien! à présent je crois que notre bonheur et nos vertus

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78 DELPHINE. s'accroîtront par cette différence même; elle soumettra, j'en suis sûr, ses actions à mes désirs, et sa manière de penser affran- chira peut-être la mienne : elle calmera du moins cette ardente susceptibilité qui m'a déjà fait beaucoup souffrir. Mon ami, tout est bien, tout est bien, si je suis son époux. Hier enfin... Mais comment vous raconter ce jour? c'est re- plonger une àme clans le trouble qui l'égaré. Quel sentiment que l'amour! quelle autre vie dans la vie! Il y a clans mon coeur des souvenirs, des pensées si vives de bonheur, que je jouis d'exis- ter chaque fois que je respire. Ah ! que mon ennemi m'aurait fait de mal en me tuant! Ma blessure m'inquiète à présent : il m'arrive de craindre qu'elle ne se rouvre; des mouvements si passionnés m'agitent, que j'éprouve, le croiriez-votts? la peur de mourir avant demain, avant une heure, avant l'instant où je dois la revoir. Ne pensez pas cependant que je vous exprime l'amour d'un jeune homme, l'amour qu'un sage ami devrait blâmer. Quoique vous vous soyez imposé de ne point contrarier les vues de ma mère, vous désirez qu'elle préfère madame d'Albémar à Ma- thilde. Oui, mon cher maître, votre raison est d'accord avec le choix de votre élève ; ne vous en défendez pas. Ah ! si vous saviez combien vous m'en êtes plus cher! J'avais reçu, avant d'aller au bal de madame de Vernon, une réponse de vous sur M. de Serbellane. Vous conveniez que c'était l'homme que madame d'Albémar vous avait toujours paru dis- tinguer te plus; et, quoique vous cherchassiez à calmer mon inquiétude, votre lettre l'avait ranimée. J'arrivai donc au bal de madame de Vernon avec une disposition assez triste; Mathilde s'était parée d'un habit à l'espagnole, qui relevait singulière- ment la beauté de sa taille et de sa figure : elle ne m'a jamais témoigné de préférence, mais je crus voir une intention aimable pour moi clans le choix de cet habit; je voulus lui parler, et je m'assis près d'elle, après l'avoir engagée à se rapprocher de la porte d'entrée, vers laquelle je retournais sans cesse la tête. J'étais si vivement ému par l'impatience de voir arriver Delphine, que je ne pouvais pas même suivre, avec Mathilde, cette con- versation de bal si facile à conduire. Tout à coup je sentis un air embaumé; je reconnus le par- fum des fleurs que Delphine a: coutume de porter, et je tressail- lis; elle entra sans me voir : je n'allai pas à l'instant vers elle; je goûtai d'abord le plaisir de la savoir dans le même lieu que moi. Je ménageai avec volupté les délices de la plus heureuse journée de ma vie : je laissai Delphine faire le tour du bal avant

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PREMIÈRE PARTIE. 70 de m'approcher d'elle; je remarquai seulement qu'elle cherchait quelqu'un encore, quoique tout le monde se fût empressé de l'entourer. Elle était vêtue d'une simple robe blanche, et ses beaux cheveux étaient rattachés ensemble sans aucun orne- ment, mais avec une grâce et une variété tout à fait inimita- bles. Ah ! qu'en la regardant j'étais ingrat pour la parure de Mathilde! c'était celte de Delphine qu'il fallait choisir. Que me font les souvenirs de l'Espagne? Je ne me rapppelle rien, que depuis te jour où j'ai vu madame d'Albémar. Elle me reconnut dans l'embrasure d'une fenêtre, où j'avais été me placer pour la regarder. Elle eut un mouvement de joie que je ne perdis point; bientôt après elle aperçut Mathilde, et son costume la frappa tellement, qu'elle resta debout devant elle, rêveuse, distraite, et sans lui parler. Une jeune et jolie Ita- lienne, qu'on nomme madame d'Ervins, aborda Delphine et la pria de la suivre clans le, salon à côté. Delphine hésitait, et, j'en suis sur, pour me parler; cependant madame d'Ervins eut l'air affligé de sa résistance, et Delphine n'hésita plus. Cet entretien avec madame d'Ervins fut assez long, et je le souffrais impatiemment, lorsque Delphine revint à moi, et me dit : « Il est peut-être bien ridicule de vous rendre compte de mes actions sans savoir si vous vous y intéressez ; enfin, dussiez- vous trouver cette démarche imprudente, vous penserez de mon caractère ce que vous en pensez peut-être déjà, mais vous ne concevrez pas du moins sur moi des soupçons injustes. Un in- térêt qu'il m'est interdit de vous confier me force à causer quel- ques instants seule avec M. de Serbellane : cet intérêt est le plus étranger du monde à mes affections personnelles; je connaîtrais bien mal Léonce s'il pouvait se méprendre à l'accent de la vé- rité, et si je n'étais pas sûre de te convaincre quand j'atteste son estime pour moi de la sincérité de mes paroles. » La dignité et la simplicité de ce discours me firent une impression pro- fonde. Ah ! Delphine ! quelle serait votre perfidie si vous fai- siez servir au mensonge tant de charmes qui ne semblent créés que pour rendre plus aimables encore tes premiers mouvements, les affections involontaires, pour réunir enfin clans une même femme les grâces élégantes du inonde à toute la simplicité des sentiments naturels ! Quand la conversation de madame d'Albémar avec M. de Ser- bellane fut terminée, elle revint clans le bal; et M. d'Orsan, ce neveu de madame du Marset, qui a toujours besoin d'occuper de ses talents parce qu'ils lui tiennent lieu d'esprit, pria Del- phine! de danser une polonaise qu'un Russe leur avait apprise

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80 DELPHINE. à tous les deux, et dont on était très-curieux dans le bal. Del- phine fut comme forcée de céder à. son importunité, mais il y avait quelque chose de bien aimable clans les regards qu'elle m'adressa; elle se plaignait à moi de l'ennui que lui causait M. d'Orsan : notre intelligence s'était établie d'elle-même; son sourire m'associait à ses observations doucement malicieuses. Les hommes et tes femmes montèrent sur les bancs pour voir danser Delphine; je sentis mon coeur battre avec une grande violence quand tous tes yeux se tournèrent sur elle : je souffrais de l'accord même de toutes ces pensées avec la mienne; j'eusse été plus heureux si je l'avais regardée seul. Jamais la grâce et la beauté n'ont produit sur une assemblée nombreuse un effet plus extraordinaire; cette danse étrangère a un charme dont rien de ce cpie nous avons vu ne peut donner l'idée : c'est un mélange d'indolence et de vivacité, cle mélan- colie et de gaieté tout à fait asiatique. Quelquefois, quand l'air devenait plus doux, Delphine marchait quelques pas la tête pen- chée, les bras croisés, comme si quelques souvenirs, quelques regrets étaient venus se mêler soudain à tout l'éclat d'une fête; mais bientôt, reprenant la danse vive et légère, elle s'entourait d'un châle indien, qui, dessinant sa taille et retombant avec ses longs cheveux, faisait de toute sa personne un tableau ra- vissant. Cette danse expressive et pour ainsi dire inspirée exerce sur l'imagination un grand pouvoir; elle vous retrace les idées et les sensations poétiques que, sous le ciel de l'Orient, les plus beaux vers peuvent à peine décrire. Quand Delphine eut cesse; de danser, de, si vifs applaudisse- ments se firent entendre, qu'on put croire pour un moment tous les hommes amoureux et toutes les femmes subjuguées. Quoique je sois encore faible et qu'on m'ait défendu tout exercice qui pourrait enflammer le sang, je ne sus pas résister au désir de, danser une anglaise, avec Delphine : il s'en formait une de toute la longueur de la galerie; je demandai à madame d'Albémar de la descendre avec moi. « Le pouvez-vous, me répondit-elle, sans risquer de vous faire mal? — Ne craignez rien pour moi, lui répondis-je; je tiendrai votre main. » La danse commença, et plusieurs fois mes bras serrèrent cette taille souple et légère qui enchantait mes regards; une fois, en tournant avec Delphine, je sentis son coeur battre sous ma main; ce coeur, que toutes les puissances divines ont doue!, s'a- nimait-il pour moi d'une émotion plus tendre? J'étais si heureux, si transporté, que je voulus recommencer

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PREMIÈRE PARTIE. 81 encore une fois la même contredanse. La musique était ravis- sante; deux harpes mélodieuses accompagnaient les instruments à vent, et jouaient un air à la fois vif et sensible : la danse de Delphine prenait par degrés un caractère plus animé, ses re- gards s'attachaient sur moi avec plus d'expression; quand les figures de la danse nous ramenaient l'un vers l'autre, il me semblait que ses bras s'ouvraient presque involontairement pour me rappeler, et que, malgré sa légèreté parfaite, elle se plaisait souvent à s'appuyer sur moi. Les délices dont, je m'eni- vrais me faisaient oublier que ma blessure n'était pas parfaite- ment guérie : comme nous étions arrivés au dernier couple qui terminait le rang, j'éprouvai tout à coup un sentiment de fai- blesse qui faisait fléchir mes genoux: j'attirai Delphine, par un dernier effort, encore plus près de moi, et je lui dis à voix basse : «  Delphine, Delphine ! si je mourais ainsi, me trouve- riez-vous à plaindre? — Mon Dieu, interrompit-elle d'une voix émue, mon Dieu! qu'avez-vous? » L'altération de mon visage la frappa : nous étions arrivés à la fin de la danse; je m'appuyai contre la cheminée, et je portai, sans y penser, la main sur ma blessure, qui me faisait beaucoup souffrir. Delphine ne fut plus maîtresse de son trouble, et s'y livra tellement, qu'à travers ma faiblesse je vis que tous les regards se fixaient sur elle : la crainte de la compromettre me donna des forces, et je voulus passer clans la chambre voisine de celle où l'on dansait. Il y avait quelques pas à faire : Delphine, n'observant que l'état où j'étais, traversa toute la salle sans saluer personne, me suivit, et, me voyant chanceler en marchant, s'approcha de moi pour me soutenir. J'eus beau lui répéter que j'allais mieux, qu'en respirant l'air je serais guéri, elle ne songeait qu'à mon danger, et laissa voir à tout le monde l'excès de sa peine et la vivacité de son intérêt. O Delphine! clans ce moment, comme au pied de l'autel, j'ai juré d'être ton époux : j'ai reçu ta foi, j'ai reçu le dépôt de ton innocente destinée, lorsqu'un nuage s'est élevé sur ta réputation àcausede moi! Quand je fus près d'une fenêtre, je me remis entièrement; alors Delphine, se rappelant ce qui venait de se passer, me dit tes larmes aux yeux : « Je viens d'avoir la conduite du monde la plus extraordinaire ; votre imprudence, en persistant à danser, a rais mon coeur à cette cruelle épreuve. Léonce, Léonce, aviez- vous besoin de me faire souffrir pour me deviner? — Pourriez- vous me soupçonner, lui dis-je, d'exposer volontairement aux regards des autres ce que j'ose à peine recueillir avec respect,

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82 DELPHINE. avec amour, clans mon coeur? Mais si vous redoutez le blâme de la société, je saurai bientôt... — Le blâme de la société, in- terrompit-elle avec une expression d'insouciance singulière- ment piquante, je ne le crains pas : mais mon secret sera connu avant que je l'aie confie! à l'amitié; et vous ne savez pas com- bien cette conduite me rend coupable! » Elle allait continuer, lorsque nous entendîmes du bruit dans te salon, et le nom de madame d'Ervins plusieurs fois répété. Delphine me quitta précipitamment pour demander la cause de l'agitation de la société. « Madame d'Ervins, lui répondit M. de Fierville, vient de tomber sans connaissance, et on l'emporte clans sa voiture, par ordre de M. d'Ervins : il ne veut pas qu'elle reçoive des se- cours ailleurs que chez elle. » A peine Delphine eut-elle entendu ces dernières paroles, qu'elle s'élança sur l'escalier, atteignit M. d'Ervins- monta dans sa voiture sans rien lui dire, et partit à l'instant même : c'est tout ce que je pus apercevoir. Le mouvement rapide d'une bonté passionnée l'entraînait. Elle me laissa seul au milieu de cette fête, que je ne reconnaissais plus. Je cherchais en vain les plaisirs qui se confondaient dans mon âme avec l'amour; mais j'étais pénétré de cette émotion tendre et néanmoins sé- rieuse qui remplit le coeur d'un honnête homme, lorsqu'il a donné sa vie, lorsqu'il s'est chargé du bonheur de celle d'une autre. Je ne sais si j'abuse de votre amitié en vous confiant les sen- timents que j'éprouve; mais pourquoi la gravité de votre âge et de votre caractère nie défendrait-elle de vous peindre ce pur amour qui me guide clans le choix de la compagne de ma vie? Mon cher maître! ils vous seront doux les récits du bonheur de, votre élève? s'ils vous rappellent votre jeunesse, ce sera sans amertume, car tous vos souvenirs tiennent à la même pensée : ils se rattachent tous à la vertu. J'attendrai, pour m'expliquer entièrement avec madame d'Al- bémar, que j'aie reçu la réponse de ma mère. Dans quelques jours je serai près de vous à Mondoville, puisque vous y avez besoin de moi. Je veux que nous écrivions ensemble à ma mère, de ce lieu même où elle a passé les premières années de son mariage et de mon enfance : ces souvenirs la disposeront à m'ètre favorable.

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PREMIÈRE PARTIE. 83 LETTRE XXVIII. — MADAME DE VERNON A M. DE CLARIMIN. Paris, ce 30 juin. On vous a mandé que M. de Mondoville était très-occupé de madame d'Albémar, et qu'il paraissait la préférer à ma fille; vous en avez conclu que te mariage que j'ai projeté n'aurait pas lieu. Vous devriez cependant avoir un peu plus de con- fiance dans l'esprit que vous me connaissez. Je suis témoin de tout ce qui se passe; Léonce et Delphine n'ont pas un seul mouvementque je n'aperçoive, et vous imaginez que je ne saurai pas prévenir à temps cette liaison qui renverserait tous mes projets de bonheur et de fortune! J'ai fait quelquefois usage de mon adresse pour de très- légers intérêts ; aujourd'hui c'est mon devoir de protéger ma fille, et je n'y réussirais pas ! Vous me dites que madame d'Al- bémar me cache son affection pour Léonce. Mon Dieu! je vous assure que j'aurai sa confiance quand je le voudrai : je ne suis occupée qu'à une chose; c'est à l'éviter: car elle m'engagerait, et il me plaît de rester libre. Les caractères de Léonce et de Delphine ne se conviennent point : Léonce est orgueilleux comme un Espagnol, épris de la considération presque autant que de Delphine, aimable, très- aimable; mais il faut tes séparer pour leur intérêt à tous les deux. L'occasion s'en présentera, il ne faut que du temps, et je défie bien Léonce et Delphine de presser les événements que j'ai résolu de ralentir. Personne ne sait mieux que moi faire usage de l'indolence : elle me sert à déjouer naturellementl'ac- tivité des autres. Je veux te mariage de Léonce et de Ma- thilde. Je no me suis pas donné la peine de vouloir quatre fois en ma vie: mais quand j'ai tant de fait que de prendre cette fatigue, rien ne me détourne de mon but, et je l'atteins; comptez-y. Je vous remercie de l'intérêt que vous me témoignez; mais quandilyvadusortdemafille,de maruineou de monai- sance, de tout enfin pour moi, pensez-vous que je puisse rien négliger? Je me garde bien cependant d'agir dans un grand intérêt avec plus de vivacité que dans un petit; car ce qui ar- range tout, c'est la patience et le secret. Adieu donc, mon cher Clarimin; comme j'espère vous voir à Paris dans peu de temps, je vous y invite pour tes noces de ma fille.

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84 DELPHINE. LETTRE XXIX. — DELPHINE A MADEMOISELLE' D'ALBÉMAR. Ce 2 juillet. Thérèse est perdue, ma chère Louise, et je ne sais à quel parti m'arrêter pour adoucir sa cruelle situation. J'entrevoyais quel- que espoir pour mon bonheur, il y a deux jours, à la fête de madame Vernon; Léonce et moi nous nous étions presque ex- pliqués; mais depuis le malheur arrivé à Thérèse, je suis telle- ment émue, que j'ai laissé passer deux soirées sans oser aller chez madame de Vernon. Léonce aurait remarqué ma tristesse, et je n'aurais pu lui en avouer la cause; s'il est un devoir sacré pour moi, c'est celui de garder inviolablement le secret de mon amie; et comment ne pas se laisser pénétrer par ce qu'on aime? Je ne sais donc rien de Léonce, et madame d'Ervins occupe seule tous mes moments. Madame du Marset, cette cruelle ennemie de tous les senti- ments qu'elle ne peut plus inspirer ni ressentir, a connu M. d'Er- vins, à Paris, il y a quinze ans, avant qu'il eût épousé Thérèse. Avant-hier, au bal, madame du Marset, placée à côté de lui, n'a cessé de lui parler bas pendant que Thérèse dansait avec M. de Serbellane. Je ne crois point que madame du Marset ait été capable d'exciter positivement les soupçons de M. d'Ervins; les caractères les plus méchants ne veulent pas s'avouer qu'ils te sont, et se réservent toujours quelques moyens d'excuse vis- à-vis des autres et d'eux-mêmes; mais, j'ai cru reconnaître, par quelques mots échappés à la fureur de M. d'Ervins, que madame du Marset, en apprenant que M. de Serbellane avait passé six mois dans son château avec sa femme, s'était moquée du rôle ridicule qu'il devait avoir joué en tiers avec ces deux jeunes gens; et de tous tes mots qu'elle pouvait choisir, le plus perfide était celui de ridicule. Depuis, M. d'Ervins l'a répété sans cesse clans sa fureur; et quand elle s'apaisait, il lui suffisait de se le prononcer à lui-même pour qu'elle recommençât plus violente que jamais. Je passai devant M. d'Ervins, quelques moments après sa conversation avec madame du Marset, et je fus frappé de son air sérieux; comme je ne connais rien en lui de profond que son amour-propre, je ne doutai pas qu'il ne fût offensé de quelque manière. Thérèse me fit part des mêmes observations, et cependant, soit, comme elle me l'a dit depuis, qu'un senti- ment funeste l'agitât, soit que cette fête, nouvelle pour elle,

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PREMIÈRE PARTIE. 85 l'étourdit et lui ôtât le pouvoir de réfléchir, son occupation de M. de Serbellane n'était que trop remarquable pour des regards attentifs. M. d'Ervins affecta de s'éloigner d'elle, mais j'aper- çus clairement qu'il ne la perdait pas de vue : j'en avertis M. de Serbellane; je comptais sur sa prudence; en effet, il évita con- stamment de parler à Thérèse. Si je n'avais pas quitté madame d'Ervins alors, peut-être aurais-je calmé te trouble où la jetait l'apparente froideur de M. de Serbellane ; elle en savait la cause, et cependant elle ne pouvait en supporter la vue. En- tièrement occupée de Léonce te reste de la soirée, j'oubliai ma- dame d'Ervins : c'est à cette faute, hélas! qu'est peut-être due son infortune. Je parlais encore à Léonce, lorsque j'appris subitement qu'on emportait madame d'Ervins sans connaissance; je courus après son mari, qui la suivait; je montai dans sa voiture presque mal- gré lui, et je pris dans mes bras la pauvre Thérèse, qui était tombée dans un évanouissement si profond, qu'elle ne donnait plus un signe de vie. «Grand Dieu! dis-je à M. d'Ervins, qui l'a mise en cet état?—Sa conscience, madame, me répondit-il, sa conscience! » Et il me raconta alors ce qui s'était passé, avec un tremblement de colère dans lequel il n'entrait pas un seul sentiment de pitié pour cette charmante figure mourante devant ses yeux. Placé derrière une porte au moment où sa femme passait d'une chambre à l'autre, il l'avait entendue faire à M. de Ser- bellane des reproches dont l'expression supposait une liaison intime : il s'était avancé alors, et, prenant la main de sa femme, il lui avait dit à voix basse, mais avec fureur : « Regardez-le, ce perfide étranger; regardez-le, car jamais vous ne le rever- rez. « A ces mots Thérèse était tombée comme morte à ses pieds; M. d'Ervins était fier de la douleur qu'il lui avait causée; son orgueil ne se reposait que sur cette cruelle jouis- sance. Quand nous arrivâmes à la maison de madame d'Ervins, sa fille Isaure, la voyant rapporter clans cet état, jetait des cris pitoyables, auxquels M. d'Ervins ne daignait pas faire la moin- dre attention. On posa Thérèse sur son lit, revêtue, comme elle l'était encore, de guirlandes de fleurs et de toutes les pa- rures du bal : elle avait l'air d'avoir été frappée de la foudre au milieu d'une fête. Mes soins la rappelèrent à la vie; mais elle était dans un délire qui trahissait à chaque instant son secret. Je voulais que M. d'Ervins me laissât seule avec elle; mais, loin qu'il y con-

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80 DELPHINE. sentit, il s'approcha de moi pour me dire que ma voiture était arrivée, et que dans ce moment il désirait entretenir sa femme sans témoins. «Au nom de votre fille, lui dis-je, monsieur d'Er- vins, ménagez Thérèse; n'oubliez pas dix ans de bonheur; n'oubliez pas —Je sais, madame, interrompit-il, ce que je me dois à moi-même; croyez que j'aurai toujours présente à l'esprit ma dignité personnelle. — Et n'aurez-vous pas présent à l'esprit le danger de Thérèse? — Ce qui est convenable doit être accompli, répondit-il, quoi qu'il en coûte; elle a l'honneur de porter mon nom; je verrai ce qu'exigent à ce titre et son devoir et le mien.» Je quittai cet homme odieux, cet homme incapable de rien voir dans la nature que lui seul, et clans lui-même que son orgueil. Je retournai encore une fois vers l'infortunée Thérèse, je l'embrassai en lui jurant l'amitié la plus tendre, et lui recommandant la prudence et le courage; elle ne me répondit à demi-voix que ces seuls mots ; «  Faites que je le revoie. » Je partis le coeur déchiré. En rentrant chez moi vers deux heures du matin, je trouvai M. de Serbellane qui m'attendait : combien je fus touchée de sa douleur ! Ces caractères habituellement froids sortent quel- quefois d'eux-mêmes, et produisent alors une impression inef- façable. Il se faisait une violence infinie pour contenir sa fureur contre M. d'Ervins; cependant il lui échappa une fois de dire : «  Qu'il ne me fasse pas craindre pour sa femme ; qu'il ne la menace pas d'indignes traitements ; car alors je trouverai qu'il vaut mieux se battre avec lui, le tuer, et délivrer Thérèse ; et si jamais j'arrivais à trouver ce parti le plus raisonnable, ah ! que je le prendrais avec joie ! » Je le calmai en lui disant que je reverrais le lendemain Thérèse, et que je lui raconterais fidèlement dans quelle situation je la trouverais. Nous nous quittâmes après qu'il m'eut promis de ne prendre aucun parti sans m'avoir revue. Aujourd'hui je n'ai pu être reçue chez Thérèse qu'à huit heures du soir; j'y ai été dix ibis inutilement ; son mari la te- nait enfermée ; son état m'a plus effrayée encore que la veille. Ah ! mon Dieu, quelle destinée ! M. d'Ervins ne l'avait point quittée un seul instant, ni la nuit ni le jour; il l'avait accablée des reproches les plus outrageants ; il avait obtenu d'elle tous les aveux qui l'accusaient, en la menaçant toujours, si elle te trompait, d'interroger lui-même M. de Serbellane. Enfin il avait fini par lut déclarer qu'il exigeait que M. de Serbellane quittât la France clans vingt-quatre heures. « Je ne m'informe pas, lui dit-il, des moyens que vous prendrez pour l'obtenir de

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PREMIÈRE PARTIE. 87 lui; vous pouvez lui écrire une lettre que je ne verrai pas; mais si après-demain, à dix heures du soir, il est encore à Paris, j'irai le trouver, et nous nous expliquerons ensemble ; aussi bien je penche beaucoup vers ce dernier moyen, et il ne peut être évité que s'il me donne une satisfaction éclatante en s'éloignant au premier signe de ma volonté. » Thérèse avait tout promis ; mais ce qui l'occupait peut-être le plus, c'était la parole que je lui avais donnée, il y a quinze jours, d'assurer ses derniers adieux ; son imagination était moins frappée de la crainte d'un duel avec son amant et son mari que de l'idée qu'elle ne reverrait plus M. de Serbellane ; elle s'est jetée à mes pieds pour me conjurer de détourner d'elle une telle douleur. Ces mots terribles que d'Ervins a prononcés au bal, ces mots : Vous ne le verrez plus, retentissent toujours dans son coeur ; en les répétant elle est clans un tel état, qu'il semble qu'avec ces seules paroles on pourrait lui donner la mort ; elle dit que si ce sort jeté sur elle ne s'accomplit pas, si elle revoit encore une fois M. de Serbellane, elle sera sûre que leur séparation ne doit pas être éternelle, elle aura la force de supporter son départ; mais que si ce dernier adieu n'est pas accordé, elle ne peut répondre d'y survivre. J'ai voulu dé- tourner son attention, mais elle me répétait toujours : «  Le verrai-je, lui dirai-je encore adieu ? » Et mon silence la plon- geait clans un tel désespoir, que j'ai fini par lui promettre que je consentirais à tout ce que voudrait M. de Serbellane : « Eh bien ! dit-elle alors, je suis tranquille, car je lui ai écrit des prières irrésistibles. » Vous trouverez peut-être, ma chère Louise, vous qui êtes un ange de bonté, que je ne devais pas hésiter à satisfaire Thérèse, surtout après l'engagement que j'avais pris antérieurement avec elle. Faut-il vous avouer le sentiment qui me faisait crain- dre de consentir à ce qu'elle désirait ? Si Léonce apprend par quelque hasard que j'ai réuni chez moi une femme mariée avec son amant, malgré la défense expresse de son époux, m'approuvera-t-il? Léonce, Léonce! est-il donc devenu ma conscience, et ne suis-je donc plus capable de juger par moi-même ce que la générosité et la pitié peuvent, exiger de moi ? En sortant de chez Thérèse, j'allai chez madame de Vernon ; Léonce en était parti : il m'avait cherchée chez moi, et s'était plaint, à ce que m'a dit Mathilde, fort naturellement, du temps que je passais chez M. d'Ervins. M. de Fierville me fit alors quelques plaisanteries sur l'emploi de mes heures. Ces plai-

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88 DELPHINE. santeries me firent tout à coup comprendre qu'il avait vu sortir M. de Serbellane, à trois heures du matin, de chez moi, le jour du bal. J'en éprouvai une douleur insensée; je ne voyais au- cun moyen de me justifier de cette accusation; je frémissais de l'idée que Léonce aurait pu l'entendre. M. de Serbellane arriva dans ce moment; il venait de chez moi, il me te dit. M. de Fier- ville sourit encore. Ce sourire me parut celui de la malice in- fernale; mais, au lieu de m'exciter à me défendre, il me glaça d'effroi et je reçus M. de Serbellane avec une froideur inouïe. Il en fut tellement étonné, qu'il ne pouvait y croire, et son re- gard semblait me dire : Mais où êtes-vous ? mais que vous est-il arrivé? Sa surprise me rendit à moi-même. Non, Léonce, me répétai-je tout bas, vous pouvez tout sur moi; mais je ne vous sacrifierai pas la bonté, la généreuse, bonté, le culte de toute ma vie. Je me décidai alors à prendre M. de Serbellane à part, et, lui rendant compte en peu de mots de ce qui s'était passé, je lui dis qu'une lettre de Thérèse l'attendait chez lui, et il partit-pour la lire. Après cet acte de courage et d'honnêteté, car c'était moi que, je sacrifiais, je voulus tenter de ramener M. de Fierville; je nie demandai pourquoi je ne pourrais pas me servir de mon esprit pour écarter des soupçons injustes : mais M. de Fierville était calme, et j'étais émue; mais toutes mes paroles se ressentaient de mon trouble, tandis qu'il acérait de sang-froid toutes les siennes. J'essayai d'être gaie pour montrer combien j'attachais peu de prix à ce qu'il croyait important; mes plaisanteries étaient contraintes, et l'aisance la plus parfaite rendait tes siennes piquantes. Je revins au sérieux, espérant parvenir de quelque manière aie convaincre; mais il repoussait par l'ironie l'intérêt trop vif que je ne pouvais cacher. Jamais je n'ai mieux éprouvé qu'il est de certains hommes sur lesquels glissent, pour ainsi dire, les discours et les sentiments les plus propres à faire impression; ils sont occupés à se défendre de la vérité par le persiflage; et comme leur triomphe est de ne pas vous entendre, c'est en vain que vous vous efforcez d'être compris. Je souffrais beaucoup cependant de mon embarrassante si- tuation, lorsque madame de Vernon vint me délivrer; elle fit quelques plaisanteries à M. de Fierville qui valaient mieux que les siennes, et l'emmena dans l'embrasure de la fenêtre, en me disant tout bas qu'elle allait le détromper sur tout ce qui m'inquiétait, si je la laissais seule avec lui. Je ne puis vous dire, ma chère Louise, combien' je fus touchée de cette action, de ce secours accorde! dans une véritable détresse. Je serrai la

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PREMIÈRE PARTIE. 89 main de madame de Vernon, les larmes aux yeux, et je me promis de la voir demain, pour ne plus conserver un secret qui me pèse; vous saurez donc demain, ma Louise, ce qu'il doit arriver de moi. LETTRE XXX. — DELPHINE A MADEMOISELLE D'ALBEMAR. Ce 4 juillet. J'ai passé un jour très-agité, ma chère Louise, quoique je n'aie pu parvenir encore à parler à madame de Vernon. Il a eu des moments doux, ce jour, mais il m'a laissé de cruelles inquiétudes. En m'éveillant, j'écrivis à madame de Vernon pour lui demander de me recevoir seule à l'heure de son déjeuner; et, sans lui dire précisément le sujet dont je voulais lui parler, il me semble que je l'indiquais assez clairement. Elle fit atten- dre mon domestique deux heures, et me le renvoya enfin avec un billet, dans lequel elle s'excusait do ne pas pouvoir accepter mon offre, et finissait par ces mots remarquables : Au reste, ma chère Delphine, je lis dans votre coeur aussi bien que vous- même; mais je ne crois pas que ce soit encore le moment de nous parler. J'ai réfléchi longtemps sur cette phrase, et je ne la com- prends pas bien encore. Pourquoi veut-elle éviter cet entre- tien? Elle m'a dit elle-même, il y a deux jours, qu'elle n'avait point eu, jusqu'à présent, de conversation avec Léonce relati- vement au projet du mariage; aurait-elle deviné mon senti- ment pour lui? Serait-elle assez généreuse, assez sensible pour vouloir rompre cet hymen à cause de moi, et sans m'en parler? Combien j'aurais à rougir d'une si noble conduite ! Qu'aurais-je fait pour mériter un si grand sacrifice? Mais si elle en avait l'idée, comment exposerait-elle Mathilde à voir tous les jours Léonce? Enfin, clans ce cloute insupportable, je résolus d'aller chez elle, et de la forcer à m'écouter. Qu'avais-je à lui dire cependant? Que j'aimais Léonce, que je voulais m'opposer au bonheur de sa fille, traverser les projets que nous avions formés ensemble ! Ah ! ma Louise, vous donnez trop d'encouragements à ma faiblesse; au moins je ne me li- vrerai point à l'espérance avant que madame de Vernon m'ait entendue, ait décidé de mon sort. M. de Serbellane arriva chez moi comme j'allais sortir : le changement de son visage me fit de la peine; je vis bien qu'il

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00 DELPHINE. souffrait cruellement. « J'ai lu sa lettre, me dit-il; elle m'a fait mal : j'avais espéré que ma vie ne serait funeste à personne, et voilà que j'ai perdu la destinée de la plus sensible des fem- mes. Voyons enfin, me dit-il en reprenant de l'empire sur lui- même, voyons ce qu'il reste à faire. Quoiqu'il me soit très- pénible d'avoir l'air de céder, en partant, à la volonté de M. d'Ervins, j'y consens, puisque Thérèse le désire; je ne crains pas que personne imagine que c'est ma vie que j'ai ménagée. Vous, madame, ajouta-t-il, que j'ai connue par tant de preuves d'une angélique bonté, il faut que vous m'en donniez une der- nière, il faut que vous receviez, après-demain, dans la soi- rée, Thérèse et moi chez vous. Je partirai ce matin osten- siblement : M. d'Ervins se croira sûr que je suis en route pour te Portugal; quelques affaires l'appellent à Saint-Ger- main, et pendant qu'il y sera, Thérèse viendra chez vous en secret. Je sais que la demande que je vous fais serait re- fusée par une femme commune, accordée sans réflexion par une femme légère; je l'obtiendrai de votre sensibilité. Je n'ai peut-être pas toujours partagé l'impétuosité des senti- ments de Thérèse; mais aujourd'hui cet adieu m'est aussi nécessaire qu'à elle : ces derniers événements ont produit sur mon caractère une impression dont je ne le croyais pas suscep- tible; je veux que Thérèse entende ce que j'ai à lui dire sur sa situation. » M. de Serbellane s'arrêta, étonné de mon silence; ce qui s'é- tait passé hier avec M. de Fierville me donnait encore plus de répugnance pour une nouvelle démarche : la calomnie ou la mé- disance peuvent me perdre auprès de Léonce. Je n'osais pas ce- pendant refuser M. de Serbellane : quel motif lui donner ? J'au- rais rougi de prétexter un scrupule de morale, quand ce n'était pas la véritable cause de mon incertitude : honte éternelle à qui pourrait vouloir usurper un sentiment d'estime! Je ne sais si M. de Serbellane s'aperçut de mes combats, mais, me prenant la main, il me dit avec ce calme qui donne toujours l'idée d'une raison supérieure : « Vous l'avez promis à Thérèse, j'en suis témoin, elle y a compté; tromperez-vous sa confiance? serez-vous insensible à son désespoir? — Non, lui répondis-je, quoi qu'il puisse arriver, je ne lui causerai pas une telle douleur : employez cette entrevue à calmer son esprit, à la ramener aux devoirs que sa destinée lui impose ; et s'il en résulte pour moi quelque grand malheur, du moins je n'aurai jamais été dure envers un autre, j'aurai droit à la pitié. — Généreuse amie, s'écria M. de Serbellane, vous serez heureuse dans vos senti-

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PREMIÈRE PARTIE. 01 ments; je les ai devinés, j'ose les approuver, et tous les voeux de mon âme sont pour votre félicité. Je mettrai tant de prudence et de secret clans cette entrevue, que je vous promets d'en écar- ter tous les inconvénients. Je ferai servir ces dernières heures à fortifier la raison de Thérèse, et clans votre maison il ne sera prononcé que des paroles clignes de vous; la nuit suivante je pars, je quitte peut-être pour jamais la femme qui m'a te plus aimé, et vous, madame, et vous dont le caractère est si noble, si sensible et si vrai. » C'était la première fois que M. de Ser- bellane m'exprimait vivement son estime : j'en fus émue. Cet homme a l'art de toucher par ses moindres paroles; le courage qu'il avait su m'inspirer me soutint quelques moments; mais à peine fut-il parti, que je fus saisie d'un profond sentiment de tristesse, en pensant à tous les hasards de l'engagement que je venais de prendre. Si j'avais pu consulter Léonce, ne m'aurait-il pas désap- prouvée? il ne voudrait pas au moins, j'en suis sûre, que, sa femme se permit une conduite aussi faible. Ah ! pourquoi n'ai- je pas dès à présent la conduite qu'il exigerait de sa femme? Cependant ma promesse n'était-elle pas donnée? pouvais-je supporter d'être la cause volontaire de la douleur la plus dé- chirante? Non; niais que ce jour n'est-il passé ! Je suivis mon projet d'aller chez madame de Vernon, quoi- que je fusse bien peu capable de lui parler, dans la distraction où me jetait le consentement que M. de Serbellane avait obtenu de moi. Je trouvai Léonce avec madame de Vernon : il venait de prendre congé d'elle avant d'aller passer quelques jours à Mondoville. Il se plaignit de ne m'avoir pas vue, mais avec des mots si doux sur mon dévouement à l'amitié, que je dus espérer qu'il m'en aimait davantage. Il soutint la conversation avec un esprit très-libre ; il me parut, en l'observant, que son parti était pris; jusqu'alors il avait eu l'air entraîné, mais non résolu; j'espérai beaucoup pour moi de son calme: s'il m'avait sacri- fiée, il aurait été impossible qu'il me regardât d'un air serein. Madame de Vernon allait aux Tuileries faire sa cour à la reine ; elle me pria de l'accompagner. Léonce dit qu'il irait aussi; je rentrai chez moi pour m'habiller, et un quart d'heure après Léonce et madame de Vernon vinrent me chercher. Nous attendions la reine dans le salon qui précède sa chambre, avec quarante femmes les plus remarquables de Paris. Madame de R. arriva : c'est une personne très-inconséquente, et qui s'est perdue de réputation par des torts réels et par une incon- cevable légèreté. Je l'ai vue trois ou quatre fois chez sa tante,

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02 DELPHINE. madame d'Artenas; j'ai toujours évité avec soin toute liaison avec elle; mais j'ai eu l'occasion de remarquer clans ses dis- cours un fonds de douceur et de bonté. Je ne sais comment elle eut l'imprudence de paraître sans sa tante aux Tuileries, elle qui doit si bien savoir qu'aucune femme ne veut lui parler en public. Au moment où elle entra dans le salon, mesdames de Sainte-Albe et de Tésin, qui se plaisent assez clans les exé- cutions sévères, et satisfont volontiers, sous te prétexte de la vertu, leur arrogance naturelle, mesdames de Sainte-Albe et de Tésin quittèrent la place où elles étaient assises du même côté que madame de R. ; à l'instant, toutes les autres femmes se le- vèrent, par bon air ou par timidité, et vinrent rejoindre à l'autre extrémité de la chambre madame do Vernon, madame du Marset et moi. Tous tes hommes bientôt suivirent cet exem- ple, car ils veulent, en séduisant les femmes, conserver le droit de les en punir. Madame de B. restait seule l'objet de tous les regards, voyant le cercle se reculer à chaque pas qu'elle faisait pour s'en ap- procher, et ne pouvant cacher sa confusion. Le moment allait arriver où la reine nous ferait entrer, ou sortirait pour nous recevoir : je prévis que la. scène deviendrait alors encore plus cruelle. Les yeux de madame de R. se remplissaient de larmes; elle nous regardait toutes, comme pour implorer le secours d'une de nous : je ne pouvais pas résister à ce malheur. La crainte de déplaire à Léonce, cette crainte toujours présente me retenait encore; mais un dernier regard jeté sur madame de R. m'attendrit tellement, que par un mouvement complète- ment involontaire je traversai la salle, et j'allai m'asseoir à côté d'elle. Oui, me disais-je alors, puisque, encore une fois, les convenances de la société sont on opposition avec la vé- ritable volonté de l'âme, qu'encore une fois elles soient sa- crifiées. Madame do R. me reçut comme si je lui avais rendu la vie; en effet, c'est la vie que le soulagement de ces douleurs que la société peut imposer quand elle exerce sans pitié toute sa puis- sance. A peine eus-je parlé à madame de R., que je ne pus m'empêcher de regarder Léonce : je vis de l'embarras sur sa physionomie, mais point de mécontentement. Il me sembla que ses yeux parcouraient l'assemblée avec inquiétude, pour juger de l'impression que je produisais, mais que la sienne était douce. Madame de Vernon ne cessa point de causer avec M. de Fier- ville, et n'eut pas l'air d'apercevoir ce qui se passait. Je sou-

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PREMIÈRE PARTIE. 03 tins assez bien jusqu'à la fin ce qu'il pouvait y avoir d'un peu gênant dans le rôle que je m'étais imposé. En sortant de l'ap- partement de la reine, madame de R. me dit avec une émotion qui me récompensa mille fois de mon sacrifice : « Généreuse Delphine! vous m'avez donné la seule leçon qui pût faire impres- sion sur moi ! vous m'avez fait aimer la vertu son courage et son ascendant. Vous apprendrez dans quelques années qu'à compter de ce jour je ne serai plus la même. Il me faudra longtemps avant de me croire cligne de vous voir; mais c'est le but que je me proposerai, c'est l'espoir qui me soutiendra. » Je lui pris la main à ces derniers mots, et je la serrai affectueusement.Un sou- rire amer de madame du Marset, un regard de M. de Fierville m'annoncèrent leur désapprobation; ils parlaient tous les deux à Léonce, et je crus voir qu'il était péniblement affecté de ce qu'il entendait : je cherchai des yeux madame de Vernon, elle était encore chez la reine. Pendant ce moment d'incertitude, Léonce m'aborda, et me demanda avec assez, de sérieux la per- mission de me voir seule chez moi dés qu'il aurait reconduit madame de Vernon. J'y consentis par un signe de tète; j'étais trop émue pour parler. Je retournai chez moi; j'essayai de lire en attendant l'arri- vée de Léonce. Mais lorsque trois heures furent sonnées, je me persuadais que madame de Vernon l'avait retenu, qu'il s'était expliqué avec elle, qu'elle avait intéressé sa délicatesse à tenir tes engagements de sa mère, et qu'il allait m'écrire pour s'ex- cuser de venir me voir. Un domestique entra pendant que je faisais ces réflexions; il portait un billet à la main, et je ne dou- tai pas que ce billet ne fût l'excuse de Léonce. Je le pris sans rien voir, un nuage couvrait mes yeux; mais quand j'aperçus la signature de Thérèse, j'éprouvai une joie bien vive : elle me demandait de venir le soir chez elle; je répondis que j'irais avec un empressement extrême. Je crois que j'étais reconnais- sante envers Thérèse de ce que c'était elle qui m'avait écrit. Je me rassis avec, plus de calme, mais peu de temps après mon inquiétude recommença; j'avais appris depuis une heure à distinguer parfaitement tous les bruits de voiture : je con- naissais à l'instant celles qui venaient du côté de la maison de madame de Vernon. Quand elles approchaient, je retenais ma respiration pour mieux entendre, et quand elles avaient passé ma porte, je tombais clans te plus pénible abattement. Enfin, une s'arrête, on frappe, on ouvre, et j'aperçois le carrosse bleu de Léonce qui m'était si bien connu. Je fus bien honteuse alors de l'état dans lequel j'avais été; il me semblait que Léonce

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91. DELPHINE. pouvait te deviner, et je me hâtai de reprendre un livre, et de me préparer à recevoir comme une visite, avec les formes ac- coutumées de la société, celui que j'attendais avec un batte- ment de coeur qui soulevait ma robe sur mon sein. Léonce enfin parut; l'air en devint plus léger et plus pur. Il commença par me, dire que madame de Vernon l'avait retenu avec une insistance singulière, sans lui parler d'aucun sujet in- téressant, mais te rappelant sans cesse pour le charger des com- missions les plus indifférentes. «  Elle doit, lui dis-je en faisant effort sur moi-même, chercher tous les moyens de vous captiver; vous ne pouvez en être surpris. — Ce n'est pas elle, reprit Léonce avec une expression assez triste, qui peut influer sur mon sort, vous seule exercez cet empire; je ne sais pas si vous vous en servirez pour mon bonheur. » Ce doute m'étonna; je gardai le silence; il continua : «  Si j'avais eu la gloire de vous intéresser, ne penseriez-vouspas aux prétextes que vous donnez à la méchanceté? oublierez-vous te caractère de ma mère et les obstacles...»Il s'arrêta et appuya sa tête sur sa main. «  Que me reprochez-vous, Léonce? lui dis-je; je veux l'entendre avant de me justifier. — Votre liaison intime avec madame de R.; ma- dame d'Albémar devait-elle choisir une telle amie? — Je la voyais pour la troisième fois, lui répondis-je, depuis que je suis à Paris; je n'ai jamais été chez elle, elle n'est jamais venue chez moi. — Quoi! s'écria Léonce, et madame du Marset a osé me dire...— Vous l'avez écoutée, c'est vous qui êtes bien plus cou- pable. Ce n'est pas tout encore, ajoutai-je; ne m'avez-vous pas désapprouvée d'avoir été me placer à côté d'elle? — - Non, ré- pondit Léonce; je souffrais, mais je ne vous blàmais pas. — Vous souffriez, repris-je avec assez de chaleur, quand je me livrais à un sentiment généreux ! Ah ! Léonce, c'était du malheur de cette infortunée qu'il fallait s'affliger, et non de l'heureuse occasion qui me permettait de la secourir. Sans doute madame de R. a dégradé sa vie; mais pouvons-nous savoir toutes les circonstan- ces qui l'ont perdue? A-t-elle eu pour époux un protecteur, ou un homme indigne d'être aimé? ses parents ont-ils soigné son éducation? le premier objet de son choix a-t -il ménagé sa. des- tinée? n'a-t-il pas flétri dans son coeur toute espérance d'amour, tout sentiment de délicatesse? Ah ! de combien de ma- nières le sort des femmes dépend des hommes! D'ailleurs je ne me vanterai point d'avoir pensé ce matin à la conduite de madame de R., ni à l'indulgence qu'elle peut mériter; j'ai été entraînée vers elle par un mouvement de pitié tout à fait irré- fléchi. Je n'étais point son juge, et il fallait être plus que son

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PREMIÈRE PARTIE. 95 juge pour se refuser à la soulager d'un grand supplice, l'humi- liation publique. Ces mêmes femmes qui l'ont outragée, pen- sez-vous que, si elles l'eussent rencontrée seule à la campagne, elles se fussent éloignées d'elle? Non, elles lui auraient parlé; leur indignation vertueuse, se trouvant sans témoins, ne se serait point réveillée. Que de petitesses vaniteuses et de cruautés froides clans cette ostentation de vertus, clans ce sacrifice d'une victime humaine, non à la morale, mais à l'orgueil ! Écoutez-moi, Léonce, lui dis-je avec enthousiasme : je vous aime; vous le savez, je ne chercherais point à vous te cacher, quand même vous l'ignore- riez encore; loin de moi toutes les ruses du coeur, même tes plus innocentes : niais, je l'espère, je ne sacrifierai pas à cette affection toute-puissante les qualités que je dois aux chers amis qui ont élevé mon enfance : je braverai te plus grand des dan- gers pour moi, la crainte de vous déplaire, oui, je la braverai, quand il s'agira de porter quelque consolation à un être mal- heureux. » Longtemps avant d'avoir fini de parler, j'avais vu sur le vi- sage de Léonce que j'avais triomphé de toutes ses dispositions sévères; mais il se plaisait à m'entendre, et je continuais, en- couragée par ses regards. «  Delphine, me dit-il en me prenant la main, céleste Delphine, il n'est plus temps de vous résister. Qu'importe si nos caractères et nos opinions s'accordent en tout? il n'y a pas dans l'univers une autre femme de la même nature que vous ! aucune n'a clans les traits cette empreinte divine que le ciel y a gravée pour qu'on ne pût jamais vous comparer à personne; cette âme, cette voix, ce regard, se sont emparés de mon être; je ne sais quel sera mon sort avec vous, mais sans vous il n'y a plus sur la terre pour moi que des couleurs effacées, des images confuses, des ombres errantes; et rien n'existe, rien n'est animé quand vous n'êtes pas là. Soyez donc, s'écria-t -il en se jetant à m'es pieds, soyez donc la com- pagne de ma destinée, l'ange qui marchera devant moi pendant les années que je dois encore parcourir. Soignez mon bonheur, que je vous livre avec ma vie; ménagez mes défauts, ils nais- sent, comme mon amour, d'un caractère passionné; et deman- dez au ciel pour moi, le jour de notre union, que je meure jeune, aimé de vous, sans avoir jamais éprouvé le moindre refroidisse- ment dans cette affection touchante que votre coeur m'a géné- reusement accordée. » Ah! Louise, quels sentiments j'éprouvais! Je serrais ses mains dans les miennes, je pleurais, je craignais d'interrompre par un seul mot ces paroles enivrantes ! Léonce me dit qu'il allait

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90 DELPHINE. écrire à sa mère pour lui déclarer formellement son intention, et il sollicita de moi la promesse de m'unir à lui, quelle que fût la réponse d'Espagne, au moment où elle serait arrivée. Je con- sentais avec transport au bonheur de ma vie, quand tout à coup je réfléchis que cette demande ne pouvait s'accorder avec la ré- solution que j'avais formée de confier mon secret à madame de Vernon avant d'avoir pris aucun engagement. La délicatesse me faisait une loi de ne donner aucune réponse décisive sans lui avoir parlé. Je ne voulus pas dire à Léonce ma résolution à cet égard, dans la crainte de l'irriter; je lui répondis donc que je lui demandais de n'exiger de moi aucune promesse avant son retour. Il recula d'étonnement à ces mots, et sa figure devint très-sombre ; j'allais le rassurer, lorsque tout à coup ma porte s'ouvrit, et je vis entrer madame de Vernon, sa fille et M. de Fierville. Je fus extrêmement troublée de leur présence, et je regrettais surtout de n'avoir pu m'expliquer avec Léonce sur le refus qui l'avait blessé. Madame de Vernon ne m'observa pas, et s'assit fort simplement, en m'annonçant qu'elle venait me chercher pour dîner chez elle : Mathilde eut un moment d'éton- nement lorsqu'elle vit Léonce chez moi; mais cetétonnement se passa sans exciter en elle aucun soupçon : la lenteur de ses idées et leur fixité la préservent de la jalousie. « A propos, me dit ma- dame de Vernon, est-il vrai que M. de Serbellane part après- demain pour le Portugal? » Je rougis à ce mot extrêmement, clans la crainte qu'il ne compromit Thérèse, et je me hâtai de dire qu'il était parti ce matin même. Léonce me regarda avec une attention très-vive, puis il tomba dans la rêverie. Je sentis de nouveau te malheur du secret auquel j'étais condamnée, et je tressaillis en moi-même, comme si mon bonheur eût couru quelque grand hasard. Madame de Vernon me proposa de par- tir; elle insista, mais faiblement, pour que Léonce vint chez elle : M. Barton l'attendait, il refusa. Comme je montais en voi- ture, il me dit à voix basse, mais avec un ton très-solennel : «  N'oubliez pas qu'avec un caractère tel que le mien, un tort du coeur, une dissimulation, détruirait sans retour et mon bonheur et ma confiance. » Je le regardai pour me plaindre, ne pouvant lui parler, entourée comme je l'étais; il m'entendit, me sorra la main, et s'éloigna; mais, depuis, une oppression douloureuse ne m'a point quittée. Il est enfin convenu que demain au soir madame de Vernon me recevra seule. Avant cette heure, Thérèse et son amant se, seront rencontrés chez moi : c'est trop pour demain. J'ai vu ce soir Thérèse; elle savait ma promesse par un mot de M. de

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PREMIÈRE PARTIE. 97 Serbellane; je n'aurais pu lui persuader moi-même, quand je l'aurais voulu, que j'étais capable de me rétracter. Son mari croit M. de Serbellane en route; il va demain à Saint-Germain : tout est arrangé d'une manière irrévocable; je suis liée de mille noeuds : mais, je l'espère au moins, c'est le dernier secret qui existera jamais entre Léonce et moi. Vous, ma soeur, à qui j'ai tout dit, songez à moi; mon sort sera bientôt décidé. LETTRE XXXI. — LÉONCE A SA MÈRE. Mondoville, 6 juillet 1790. Je suis dans cette terre où vous avez passé les plus heureuses années de votre mariage; c'est ici, mon excellente mère, que vous avez élevé mon enfance; tous ces lieux sont remplis de mes plus doux souvenirs, et je retrouve en les voyant cette confiance dans l'avenir, bonheur des premiers temps de la vie. J'y ressens aussi mon affection pour vous avec une nouvelle force; cette affection de choix que mon coeur vous accorderait, quand le de- voir le plus sacré ne me l'imposerait pas. Vous me connaissez d'autant mieux, qu'à beaucoup d'égards je vous ressemble; fixez donc, je vous en conjure, toute votre attention et tout votre intérêt sur la demande que je vais vous faire. Je puis être malheureureux de beaucoup de manières; mon âme irritable est accessible à des peines de tout genre; mais il n'existe pour moi qu'une seule source de bonheur, et je n'en goûterai point sur la terre si je n'ai pas pour femme un être que j'aime et dont l'esprit intéresse le mien. Ce n'est point le rapide enthousiasme d'un jeune homme pour une jolie femme que je prends pour l'attachement nécessaire à toute ma vie; vous savez que la réflexion se mêle toujours à mes sentiments les plus passionnés : je suis profondément amoureux de madame d'Al- bémar; mais je n'en suis pas moins certain que c'est la raison qui me guide dans le choix que j'ai l'ait d'elle pour lui confier ma destinée.

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98 DELPHINE. de l'âme et de l'esprit que j'ai avec une femme d'une nature tout à fait différente? N'avez-vous pas souvent remarqué dans la vie combien tes gens médiocres et les personnes distinguées s'accordent mal ensemble ? Les esprits tout à fait vulgaires s'arrangent beaucoup mieux avec les esprits supérieurs ; mais la médiocrité ne suppose rien au delà de sa propre intelligence, et regarde comme folie tout ce qui la déliasse. Mademoiselle de Vernon a déjà un caractère et un esprit arrêtés qui ne peuvent plus ni se modifier ni se changer; elle a des raisonnements pour tout, et les pensées des autres ne pénètrent jamais dans sa tète. Elle oppose constamment une idée commune à toute idée nouvelle, et croit en avoir triomphé. Quel plaisir la con- versation pourrait-elle donner avec une telle femme ? et l'un des premiers bonheurs de la vie intime n'est-il pas de s'enten- dre et de se répondre? Que de mouvements, que de réflexions, que dépensées, que d'observations ne me serait-il pas impossi- ble de communiquer à Mathilde ! et que ferais-je de tout ce que je ne pourrais pas lui confier, de cette moitié de ma vie à laquelle je ne pourrais jamais l'associer ? Ah ! ma mère, je serais seul, pour jamais seul, avec toute autre femme que Delphine, et c'est une douleur toujours plus amère avec le temps, que cette solitude de l'esprit et du coeur à côté de l'objet qui, vers la fin de la vie, doit être votre unique bien. Je ne supporterais point une telle situation ; j'irais cher- cher ailleurs cette société parfaite, cette harmonie des âmes, dont jamais l'homme ne peut se passer ; et quand je serais vieux, je rapporterais mes tristes jours à celle à qui je n'au- rais pu donner un doux souvenir de mes jeunes années. Quel avenir, ma mère ! pouvez-vous y condamner votre fils, quand le hasard le plus favorable lui présenté l'objet qui fe- rait le bonheur de toutes tes époques de sa vie, la. plus belle des femmes, et cependant celle qui, dépouillée de tous les agré- ments de la jeunesse, posséderait encore les trésors du temps : la douceur, l'esprit et la bonté ? Vous avez donné, par une édu- cation forte, une grande activité à mes vertus comme à mes défauts : pensez-vous qu'un tel caractère soit facile à rendre heureux ? Si vous eussiez pris des engagements indissolubles, des en- gagements consacrés par l'honneur, c'en était fait, j'immolais ma vie à votre parole; ; mais sans doute votre consentement n'avait point un semblable caractère, puisque vous ne m'a- viez jamais fait cette objection, en réponse à dix lettres qui vous interrogeaient à cet égard. Vous ne m'avez parlé que

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PREMIÈRE PARTIE. 99 des injustes préventions qu'on vous a données contre madame d'Albémar. On vous a dit qu'elle était légère, imprudente, coquette, philo- sophe; tout ce qui vous déplaît en tout genre, on l'a réuni sur Delphine. Ne pouvez-vous donc pas, ma mère, en croire votre fils autant que madame du Marset ? Delphine a été élevée dans la solitude, par des personnes qui n'avaient point la connaissance du inonde, et dont l'esprit était cependant fort éclairé ; elle ne vit à Paris que depuis un an, et n'a point appris à se, défier des jugements des hommes. Elle croit que la morale suffit à tout et qu'il faut dédaigner les préjugés reçus, les convenances admises, quand la vertu n'y est point intéressée ! Mais le soin de mon bonheur la corrigera de ce défaut; car ce qu'elle est avant tout, c'est bonne et sensible ! elle m'aime ; que n'obtten- drai-je donc pas d'elle, et pour vous et pour moi ! On vous a parlé de la. supériorité de son esprit; et comme à ma prière vous avez consenti à venir vivre chez, moi. l'année prochaine, vous craignez de rencontrer dans votre belle-fille un caractère despotique. Mathilde, dont l'esprit est borné, actes volontés positives sur les plus petites circonstances de la vie domestique ; Delphine n'a que deux intérêts au monde, le sen- timent et la pensée : elle est sans désir comme sans avis sui- tes détails journaliers, et s'abandonne, avec joie à tous les goûts des autres; elle n'attache du prix qu'à plaire et à être aimée. Vous serez l'objet continuel de ses soins les plus assidus : je la vois avec madame de Vernon; jamais l'amour filial, l'amitié complaisante et dévouée ne pourraient inspirer une conduite plus aimable. Ah ! ma mère, c'est votre bonheur autant que le mien que j'assure en épousant madame d'Al- bémar. Vous n'avez pas réfléchi combien vous auriez de peine à mé- nager l'amour-propre d'une personne médiocre : tout est si doux, tout est si facile avec un être vraiment supérieur! Les opinions même de Delphine sont mille fois plus aisées à modi- fier que celles de Mathilde. Delphine, ne peut jamais craindre d'être humiliée; Delphine ne peut jamais éprouver les inquié- tudes de la vanité ; son esprit est prêt à reconnaître une erreur, accoutumé qu'il est à découvrir tant de vérités nouvelles, et son coeur se plaît à céder aux lumières de ceux qu'elle aime. On vous a dit encore, j'ai honte de l'écrire, qu'elle était fausse et dissimulée; que j'ignorais sa vie passée et ses affec- tions présentes : sa vie passée! tout le monde la sait; ses affec- tions présentes! que vous a-t -on mandé sur M. de Serbellane?

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100 DELPHINE. pourquoi me le nommez-vous? Non, Delphine ne m'a rien ca- ché. Delphine fausse! dissimulée!.... Si cela pouvait être vrai, son caractère serait te plus méprisable de tous; car elle profa- nerait indignement les plus beaux dons que la nature ait ja- mais faits pour entraîner et convaincre. Enfin, j'oserai vous le dire, sans porter atteinte au respect profond que j'aime à vous consacrer, je suis résolu à épouser madame d'Albémar, à moins que vous ne me prouviez qu'une loi de l'honneur s'y oppose. Le sacrifice que je ferais alors se- rait bientôt suivi de celui de ma vie : l'honneur peut l'exiger, mais vous, ma mère, seriez-vous heureuse à ce prix? LETTRE XXXII. — DELPHINE A MADEMOISELLE D'ALBÉMAR. Bellerive, ce 6 juillet. Ma chère soeur, j'étais sans doute avertie par un pressenti- ment du ciel, lorsque j'éprouvais un si grand effroi de la jour- née d'hier. Oh ! de quel événement ma fatale complaisance est la première cause ! J'éprouve autant de remords que si j'étais coupable, et je n'échappe à ces réflexions que par une douleur plus vive encore, par le spectacle du désespoir de Thérèse. Et Léonce! Léonce! juste ciel! quelle impression recevra-t -il de mon imprudente conduite? Ma Louise, je me dis à chaque instant que si vous aviez été près de moi, aucun de ces mal- heurs ne me serait arrivé. Mais la bonté, mais la pitié natu- relles à mon caractère m'égarent, loin d'un guide qui saurait joindre à ces qualités une raison plus ferme que la mienne. Hier, à deux heures après midi, M. d'Ervins alla dîner à Saint-Germain chez un de ses amis, se croyant assuré du départ de M. de Serbellane. Madame d'Ervins arriva chez moi vers cinq heures, seule, à pied, et clans un état déplorable; et peu de temps après, M. de Serbellane vint très-secrètement pour lui dire un adieu qui sera plus long, hélas ! qu'ils ne l'imagi- naient alors. Ma porte était défendue pour tout le monde, et pour M. d'Ervins en particulier; on disait chez moi que j'étais partie pour Bellerive, et tous mes volets, fermés du côté de la cour servaient à le persuader. Je fus témoin, pendant trois heures, de la douleur la plus déchirante; je versai beaucoup de larmes avec Thérèse, et j'étais dejà bien abattue lorsque la plus terrible épreuve tomba sur moi. Au moment où j'avais obtenu de Thérèse et de M. de Ser- bellane qu'ils se séparassent, un de mes gens entra et me dit

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PREMIÈRE PARTIE. 101 qu'un domestique de madame de Vernon m'apportait un billet d'elle, et demandait à me parler; je sors, et je vois, jugez de ma terreur, je vois M. d'Ervins! Il était déjà dans la chambre voisine, et, se débarrassant d'une redingote à la livrée des gens de madame de Vernon dont il s'était revêtu pour se dégui- ser, il s'avance tout à coup, malgré mes efforts, se précipite sur la porte de mon salon, l'ouvre, et trouve M. de Serbellane à genoux devant Thérèse, la tète baissée sur sa main. Thérèse reconnaît son mari la première, et tombe sans connaissance sur le plancher. M. de Serbellane la relève dans ses bras avant d'avoir encore aperçu M. d'Ervins, et croyant que la douleur des adieux était la seule cause de l'état où il voyait Thérèse. M. d'Ervins arrache sa femme des bras de son amant, et la jette sur une chaise en l'abandonnant à mes secours; il se re- tourne ensuite vers M. de Serbellane et tire son épée sans re- marquer que son adversaire n'en avait pas. Les cris qui m'é- chappèrent attirèrent mes gens; M. de Serbellane leur ordonna de s'éloigner, et s'adressant à M. d'Ervins, il lui dit : «  Vous devez croire à madame d'Ervins, monsieur, des torts qu'elle n'a pas; je la quittais, je la priais de recevoir mes adieux. » M. d'Ervins alors entra dans une colère dont les expressions étaient à la fois insolentes, ignobles et furieuses. A travers tous ses discours on voyait cependant la ferme résolution de se bat- tre avec M. de Serbellane. J'essayai de persuader à M. d'Ervins que cette scène pourrait être ignorée de tout le monde; mais je compris par ses réponses une partie de ce que j'ai su depuis avec détail : c'est que M. de Ficrville savait tout, avait tout dit, et que cette raison, plus qu'aucune autre encore, animait le courage de M. d'Ervins. M. de Serbellane souffrait de la manière la plus cruelle; je voyais sur son visage le combat de toutes les passions géné- reuses et flores; il était immobile devant une fenêtre, mordant ses lèvres, écoutant en silence les folles provocations de M. d'Er- vins, et regardant seulement quelquefois le visage pâle et mou- rant de Thérèse, comme s'il avait besoin de trouver dans ce spectacle des motifs pour se contenir. Il me vint dans l'esprit, après avoir tout épuisé pour calmer M. d'Ervins, de détourner sa colère sur moi, et j'essayai de lui dire que c'était moi qui avais engagé madame d'Ervins à venir : je commençai à peine ces mots, que se rappelant ce qu'il avait oublié, que le rendez-vous s'était donné dans ma maison, il se permit sur ma conduite les réflexions les plus insultantes. M. de Serbellane alors ne se contint plus, et, saisissant la main de

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102 DELPHINE. M. d'Ervins, il lui dit : « C'en est assez, monsieur, c'en est assez; vous n'aurez plus affaire qu'à moi, et je vous satisferai. » Thérèse revint à elle dans ce moment. Quelle scène pour elle, grand Dieu! une épée nue, la fureur qui se peignait dans les regards de son amant et de son mari, lui apprirent bientôt de quel événement elle était menacée; elle se jeta aux pieds de M. d'Ervins pour l'implorer. Alors, soit que, prêt à se battre, il éprouvât un ressentiment plus âpre encore contre celle qui en était la cause, soit qu'il lut dans son caractère de se plaire dans les menaces, il lui dé- clara qu'elle devait s'attendre aux plus cruels traitements, qu'il lui retirerait sa fille, qu'il l'enfermerait dans une terre pour le reste de ses jours, et que l'univers entiers connaîtrait sa honte, puisqu'il allait s'en laver lui-même dans le sang de son amant. A ces atroces discours, M. de Serbellane fut saisi d'une colère telle, que je frémis encore en me la rappelant : ses lèvres étaient pâles et tremblantes, son visage n'avait plus qu'une ex- pression convulsive; il me dit à voix basse, en s'approchant de moi : «Voyez-vous cet homme? il est mort, il vient de se condam- ner; je perdrai Thérèse pour toujours, mais je la laisserai libre, et je lui conserverai sa fille. » A ces mots, avec une action plus prompte que le regard, il prit M. d'Ervins par le bras et sortit. Thérèse et moi nous les suivîmes tous les deux; ils étaient déjà dans la rue. Thérèse, en se précipitant sur l'escalier, tomba de quelques marches; je la relevai, j'aidai à la reporter sur mon lit, et je chargeai Antoine, le valet de chambre intelligent que vous m'avez donné, de rejoindre M. d'Ervins et M. de Serbel- lane, et de nous rapporter à l'instant ce qui se serait passé. Je tins serrée dans mes bras, pendant cette cruelle incerti- tude, la malheureuse Thérèse, qui n'avait qu'uni; idée, qui ne craignait au monde que le danger de M. de Serbellane. Antoine revint enfin, et nous apprit que, dans le fatal combat. M. d'Ervins avait été tué sur la place. Thérèse, en l'apprenant, se jeta à genoux, et s'écria : « Mon Dieu! ne condamnez pas aux peines éternelles la criminelle Thérèse! accordez-lui les bienfaits de la pénitence; sa vie ne sera plus qu'une expiation sévère, ses derniers jours seront consacrés à mériter votre mi- séricorde ! ». En effet, depuis ce moment, toutes ses idées sem- blent changées; le repentir et la dévotion se sont emparés de sou esprit troublé : elle ne s'est pas permis de me prononcer une seule fois le nom de son amant. Antoine, après nous avoir dit l'affreuse issue du combat,

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PREMIÈRE PARTIE. 103 nous apprit qu'il avait eu lieu dans les Champs-Elysées, presque devant le jardin de madame de Vernon. Lorsque M. d'Ervins fut tombé, M. de Serbellane vit Antoine et l'appela; il le chargea de me dire, n'osant pas prononcer le nom de Thérèse, qu'après un tel événement, il était obligé de partir à l'instant même pour Lisbonne, mais qu'il m'écrirait dès qu'il y serait arrivé. Ces derniers mots furent entendus de quelques personnes qui s'étaient rassemblées autour du corps de M. d'Ervins, et mon nom seul fut répété dans la foule. Antoine, appelé comme té- moin par la justice, ne déposera rien qui puisse compromettre Thérèse, et mon nom seul, s'il le faut, sera prononcé; j'espère donc que je sauverai à Thérèse l'horrible malheur de passer pour la cause de la mort de son mari. M. d'Ervins a un frère méchant et dur, qui serait capable, pour enlever à Thérèse sa fille et la direction de sa fortune, de l'accuser publiquement d'avoir excité son amant au meurtre de son mari. Thérèse me fit part de ses craintes, dont Isaure seule était l'objet. Nous convînmes ensemble que nous ferions dire partout qu'une querelle politique, que je n'avais pu réussir à calmer, était la cause de ce duel. Je priai seulement madame d'Ervins de me permettre de tout confier à madame de Vernon, parce qu'elle était plus en état que personne de diriger l'opi- nion de la société sur cette affaire, et qu'elle avait de l'ascen- dant sur M. de Fierville, qui paraissait le seul instruit de la vérité. Je demandai aussi à Thérèse de me donner une grande preuve d'amitié en consentant à ce que Léonce fût dépositaire de son secret; je lui avouai mon sentiment pour lui, et à ce mot Thérèse ne résista plus. C'était peut-être trop exiger d'elle; mais, redoutant l'éclat de cette aventure, à laquelle mon nom, dans les premiers temps, pouvait être malignement associé, il m'était impossible de me résoudre à courir ce hasard auprès de Léonce. Je crains, je n'ai que trop de raisons de craindre qu'il ne blâme ma con- duite; mais je veux au moins qu'il en connaisse parfaitement tous les motifs. Il fut aussi décidé que j'emmènerais madame d'Er- vins le soir même à ma campagne, et que nous y resterions quelques jours ensemble sans voir personne, jusqu'à ce qu'elle eût des nouvelles de la famille de son mari. On vint me dire que madame de Vernon me demandait : j'allai la recevoir dans mon cabinet. Il fallait enfin que cette journée si douloureuse se terminât par quelques sentiments consolateurs. Je l'ai souvent remarqué : un soin bienfaisant prépare dans les peines de la vie un soulagement à notre âme

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104 DELPHINE. lorsque ses forces sont prêtes à l'abandonner. Quelle affection madame de Vemon me témoigna! avec quel intérêt elle me questionna sur tous les détails de cet affreux événement! Elle- même me raconta ce qui avait été la première cause de notre malheur. Hier au soir, madame du Marset crut apercevoir dans la. rue M. de Serbellane enveloppé dans un manteau, et le raconta à M. de Fierville. Celui-ci, dînant avec M. d'Ervins à Saint-Ger- main, lui soutint que M. de Serbellane n'était pas parti pour le Portugal hier matin, comme il le croyait : il paraît que M. de Fierville le dit d'abord sans mauvaise intention; mais il le sou- tint ensuite, malgré l'émotion qu'il remarqua chez M. d'Ervins, parce que la crainte de faire du mal ne l'arrête point et qu'il aime assez les brouilleries quand il peut y jouer un rôle. M. d'Ervins voulut partir à l'instant même : cet empresse- ment piqua la curiosité de M. de Fierville; il lui demanda de l'accompagner. M. d'Ervins passa d'abord chez lui, et n'y trouva point sa femme. Il vint à ma porte, on la lui refusa en lui di- sant que j'étais à Bellerive; mais M. de Fierville prétendit qu'il avait aperçu à travers une jalousie ma femme de chambre qui travaillait, et suggéra lui-même à M. d'Ervins, comme une bonne plaisanterie, d'aller secrètement chez madame de Yer- non, et de donner un louis à son domestique pour qu'il lui prêtât sa redingote. « Et vous ne fermerez pas votre porte à M. de Fierville? dis-je à madame de Vernon avec indignation. — Mon Dieu ! je vous assure, me répondit-elle, qu'il ne se dou- tait pas des conséquences de ce qu'il faisait. — Et n'est-ce pas assez, lui dis-je, de cette existence sans but, de cette vie sans devoirs, de ce coeur sans bonté, de cette tète sans occupation? n'est-il pas le fléau de la société, qu'il examine sans relâche et trouble avec malignité? — Ah! dit madame de Vernon, il faut être indulgent pour la vieillesse et pour l'oisiveté; mais laissons cela pour nous occuper de vous. » Et, me parlant alors de Léonce, elle vint elle-même au-devant de la confiance que je voulais avoir en elle. Combien elle me parut noble et sensible dans cet entretien! Elle m'avoua que depuis longtemps elle m'avait devinée, mais qu'elle avait voulu savoir si Léonce me préférait réellement à sa fille, et qu'en étant maintenant convaincue, elle ne ferait rien pour s'opposer au sentiment qui l'attachait à moi. Elle ne me cacha point que la rupture de ce mariage lui était pénible; elle exprima ses regrets pour sa fille avec la plus touchante vérité. Néanmoins, sa tendre amitié la ramenant bientôt à ce

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PREMIÈRE PARTIE. 1054 qui me concernait, elle parut se consoler par l'espérance de mon bonheur. Je n'avais point d'expressions assez vives pour lui témoigner ma reconnaissance; je lui confiai mes craintes sur l'éclat qui venait de se passer; je lui avouai que je redou- tais l'impression qu'il pouvait faire sur Léonce. Elle m'écouta avec la plus grande attention, et me dit, après y avoir beau- coup pensé : « II faut me charger de lui parler à son arrivée, avant qu'il ait appris tout ce qu'on ne manquera pas de dire contre vous. Il sait que je m'entends mieux qu'une autre à con- jurer ces orages d'un jour; je le tranquilliserai. — Quoi! lui dis-je, vous me défendrez auprès de lui avec ce talent sans égal que je vous ai vu quelquefois? — En doutez-vous? » me répon- dit-elle. Son accent me pénétra. « Je veux lui écrire, lui dis-je ; vous lui remettrez ma lettre. — Pourquoi lui écrire? reprit-elle; vos chevaux sont prêts pour partir, la nuit est déjà venue; vous n'auriez pas le temps de ra- conter toute cette histoire. — J'éprouve de la. répugnance, lui répondis-je, à hasarder dans une lettre le secret de mon amie; mais je manderai seulement à Léonce que je vous ai tout confié, qu'il peut tout savoir de vous; et, s'il vous témoigne le désir de venir à Bellerive, vous voudrez bien lui dire que je l'y recevrai. — Oui, reprit-elle vivement; c'est mieux comme cela; vous avez raison.» Je pris la plume et je sentis une sorte de gêne en écrivant à Léonce en présence de madame de Vernon : mon billet fut plus court et plus froid que je ne l'aurais voulu; tel qu'il était, je le remis à madame de Vernon. Elle le lut attentivement, le ca- cheta, et me dit qu'il était à merveille, et que j'y conservais la dignité qui me convenait. C'était à elle, ajouta-t-elle, à suppléer à ce que je ne disais pas; elle me rassura sur ce que je redou- tais; elle me parut convaincue qu'elle me justifierait entière- ment auprès de Léonce, elle en prit presque l'engagement; et, se plaisant à me raconter ce qu'elle lui dirait, elle me parla de moi, sous cette forme indirecte, avec tant de grâce, de charme et même d'adresse, que je bénis le ciel d'avoir eu l'idée de lui confier ma défense. Non, il n'existe point de femme au monde qui sache faire valoir aussi habilement ceux qu'elle aime. Elle seule connaît assez bien le monde pour rassurer Léonce sur l'éclat que peut avoir le funeste événement auquel mon nom est mêlé. Un sentiment indomptable d'amour et de fierté me rendrait impossible de m'excuser auprès de lui, si son premier mouvement ne m'était pas favorable. Je finis en recommandant à madame de Vernon de voilier

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106 DELPHINE. sur la réputation de Thérèse, de ne, nommer que moi dans le monde, de me livrer mille fois plutôt qu'elle, et de raconter l'histoire du duel telle que nous avions décidé qu'on la ferait. Elle, me le promit : je l'embrassai; nous nous séparâmes; j'em- menai Thérèse et sa fille, et nous arrivâmes à trois heures du matin à Bellerive. Quel voyage! quelle journée, ma chère Louise! J'enverrai cette lettre à Paris demain, de peur que la nouvelle de la mort de M. d'Ervins ne vous arrive avant nia lettre, et ne vous effraye pour moi, Ce soir, pendant que l'infortunée Thérèse avait désiré d'être seule, je me suis promenée sur le bord de la rivière : j'ai voulu me livrer au souvenir de Léonce; mais je ne sais, une inquié- tude ([lie j'avais de la peine à in avouer m'empêchait de m'a- bandonner au charme de cette idée. Je me rappelai quelques traits sévères de son caractère,, ce qu'il en disait lui-même dans sa, lettre à M. Barton. Ce n'était plus un amant, c'était un juge que je croyais voir dans Léonce, et des mouvements d'une fierté douloureuse s'emparaient de mon âme en pensant à lui. Enfui, me retraçant tout ce que madame de Vernon m'avait dit pour me rassurer, je me suis repété qu'un trait de bonté même in- discret ne pouvait détruire les sentiments qu'il m'a témoignés et je suis rentrée chez moi plus tranquille. Hélas! Thérèse, l'infortunée Thérèse, est la seule à plaindre! Combien vous vous intéressez à son malheur, bonne, excellente Louise! combien vous serez disposée à me pardonner ce que j'ai fait pour elle ! Ce n'est pas vous qui seriez sévère envers les égarements de la pitié. LETTRE XXXIII. — DELPHINE A MADEMOISELLE D'ALHÉMAR. Bellerive, 9 juillet. Depuis trois jours, le croirez-vous, ma chère Louise? je n'ai pas reçu une seule lettre de madame de Vernon; je n'ai pas entendu parler de Léonce ! peut-être n'est-il pas encore revenu de Mondoville. J'ai reçu seulement une lettre de madame d'Ar- tenas, la tante de madame de R..., qui me mande que la mort de M. d'Ervins fait un bruit horrible dans Paris, et que beau- coup de gens me blâment,

elle me demande de l'instruire de la vérité des faits, pour qu'elle puisse me défendre. Eh ! que m'importe ce qu'on dira de moi? c'est l'opinion de Léonce que je veux savoir.

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PREMIÈRE PARTIE. 107 J'avais envie d'aller à Paris pour parler encore à madame de Vernon ; je ne puis abandonner Thérèse, elle a pris la fièvre avec un délire violent, elle veut me voir à tous les instants. Hier j'étais sortie de sa chambre pendant quelques minutes; elle me demanda, et ne me trouvant point auprès d'elle, elle tomba dans un accès de pleurs qui me fit une peine profonde. Non, je ne la quitterai point. LETTRE XXXIV. — DELPHINE A MADEMOISELLE D'ALBEMAR. Bellerive, 10 juillet. Ce jour s'est encore passé sans nouvelles, et cependant Léonce est arrivé; un de mes gens, revenu ce soir de Paris, a rencontré un des siens. Je suis descendue vingt fois pendant le jour dans mon avenue, regardant si je ne voyais venir per- sonne, reconnaissant de loin le l'acteur des lettres, courant d'abord au-devant de lui, mais bientôt forcée de m'appuyer contre un arbre pour l'attendre: les battements de coeur qui me saisissaient m'étaient la force de marcher. J'ai épuisé toutes les informations que l'on peut prendre sur les lettres, sur les moyens d'en recevoir, sur la possibilité d'en perdre : je suis honteuse auprès de mes gens de ces innombra- bles questions; je les ai cessées, n'en espérant plus rien. Il est clair que madame de Vernon n'a pas été contente de Léonce, puisqu'elle ne m'a pas mandé à l'instant même ce qu'il lui a dit; elle espère le ramener. Non, je ne lui écrirai point; non, je n'entrerai avec lui dans aucune justification ; je n'irai point à Paris pour le prévenir, pour lui demander grâce. Je peux avoir eu tort selon son opinion ; mais quand je lui confie mes motifs, mais quand je sollicite presque mon pardon par l'entremise de mon amie, enfin quand je suis seule ici dans la douleur, auprès du lit d'une infortunée qui succombe aux tour- ments du repentir et de l'amour, c'est à Léonce à venir me chercher. LETTRE XXXV. — LÉONCE A SA MÈRE. Paris, 11 juillet. Je vous ai écrit, je. crois, il y a quatre jours de Mondoville, ma chère mère, une lettre que je désavoue entièrement. Vous

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108 DELPHINE. aviez raison de choisir mademoiselle de Vernon pour ma femme. Madame de Vernon m'a remis une lettre de vous décisive ; le contrat est signé d'hier au soir ; et cependant je vis, vous ne pouvez rien désirer de plus. J'avais abrégé mon séjour à Mondoville, mais ce n'était pas dans ce but. A mon arrivée, j'apprends que M. de Serbellane a tué M. d'Ervins à la suite d'une querelle politique chez madame d'Albémar ; tout Paris retentit de cet éclat scandaleux. Sur le champ de bataille même, M. de Serbellane a nommé madame d'Albémar ; il était renfermé chez elle depuis vingt-quatre heures ; elle m'avait dit qu'il était parti pour le Portugal. Dans huit jours elle part pour Montpellier, d'où elle se rendra à Lis- bonne, s'il n'est pas permis à M. de Serbellane de revenir en France pour l'épouser. Elle-même m'a écrit que madame de Vernon m'apprendrait toute son histoire. Enfin, de quoi me plaindrais-je ? elle est libre, son caractère devait m'ètre connu; ne m'aviez-vous pas dit, ma mère, qu'il ne s'accorderait jamais avec le mien ? Pardonnez-moi de vous en avoir parlé : oubliez-la. Je le sais, il ne m'est pas permis d'en finir ; l'existence que vous m'avez donnée vous appartient : j'ai éprouvé une émotion assez forte de tout ceci ; mais ce n'est pas en vain que Mitre sang m'a transmis le courage et la fierté, j'en aurai : je serai dans deux jours l'époux de Mathilde. Que dira madame d'Albé- mar alors? que pensera-t -elle ? mais qu'importe ce qu'elle pen- sera? Ma mère, vous serez obéie. Le pauvre Barton s'est demis le bras en tombant de cheval ; il est obligé de rester à Mondoville encore quelque temps: il s'est aussi comme moi cruellement trompé ; mais qu'en résulte- t-il pour lui ? rien. Adieu, ma mère. LETTRE XXXVI. — DELPHINE A MADEMOISELLE D'ALBÉMAR. Bellerive, dans la nuit du 12 juillet. Je n'ai plus rien à vous dire sur moi; aujourd'hui, à six heures du soir, mon sort a, fini, et à neuf j'ai reçu la lettre qui me l'annonce. J'existe ; je crois que je ne mourrai pas; j'irai vous rejoindre dès que madame d'Ervins sera, rétablie. Il y a. quelques heures que je me suis crue très-mal, mais c'est une des illusions de la douleur : souffrir, ce n'est pas mourir, c'est vivre.

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PREMIÈRE PARTIE. 109 Lisez cette lettre : je suis parvenue à vous la copier ; mais il faut que j'en conserve l'original toujours sous mes yeux ; si je ne la voyais pas, je n'y croirais plus. J'irais trouver Léonce, j'irais lui dire que je l'aime encore ; et de ma vie je ne dois le voir ni lui parler. MADAME DE VERNON A MADAME D'ALBEMAR. Ce 10 juillet. La peine que je vais vous causer, ma chère Delphine, m'est extrêmement douloureuse. J'ai remis votre billet à Léonce ; je lui ai parlé avec la plus grande vivacité, mais il était déjà telle- ment prévenu par le bruit qu'a fait cette malheureuse aventure, qu'il m'a été impossible de le ramener : il prétend que vos caractères ne se conviennent point; que vous l'offenseriez sans cesse dans ce qu'il a. de plus cher au monde, le respect pour l'opinion, et que vous vous rendriez malheureux mutuellement. Il avait, d'ailleurs, reçu une lettre de sa mère, qui s'opposait formellement à ce qu'il vous épousât, et le sommait de remplir ses engagements avec ma fille. J'ai voulu lui rendre à cet égard toute sa liberté, mais il l'a refusée ; et comme il était décidé à ne point s'unir avec vous, il m'a paru naturel de revenir à nos anciens projets. Le contrat de Mathilde et de Léonce a donc été signé aujourd'hui, et après- demain, à six heures du soir, ils se marient: je voudrais vous voir avant cet instant si solennel pour moi; venez demain à Paris, et j'irai chez vous, Adieu, je suis bien affectée de votre chagrin. SOPHIE DE VERNON. Cette lettre, qui m'est parvenue par la poste, devait, d'après la date, m'arriver avant-hier : est-ce la fatalité, ou madame de Vernon voulait-elle s'épargner mes plaintes ? Oh ! j'en suis sûre, elle a froidement servi ma cause ; je me suis confiée dans son amitié pour moi, et j'avais tort : son affection pour sa fille a sans doute, affaibli toutes ses expressions en ma faveur. Mais Léonce ! juste ciel ! Léonce devait-il avoir besoin qu'on me défendit ? La vérité ne lui suffisait-elle pas ? Ce matin, je m'éveillais aux espérances des plus tendres affections du coeur: la nature me semblait la même ; je pen- sais, j'aimais, j'étais moi ; et il se préparait à conduire une

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11O DELPHINE. autre femme à l'autel ! Il ne me donnait pas même un regret ! Il me croyait indigne de son nom ! Je voulais, ce soir même, aller trouver Léonce, oui, l'époux de Mathilde, lui demander la raison de cette cruauté, de ce mépris qui l'avaient forcé de rompre nos liens. Mais cette honte, grand Dieu ! l'implorer ! lui qui me croit dégradée dans l'opinion des hommes ! Ah ! que je meure, mais que je meure immobile à la place où-j'ai reçu le coup mortel ! Qu'avais-je donc fait, cependant, qui pût inspirer à Léonce cette haine subite contre moi ? J'avais cédé à la pitié que m'inspirait l'amour de Thérèse : ne la comprend-il donc pas, cette pitié ? se croit-il certain de n'en avoir jamais besoin ? Ma condescendance peut être blâmée, je le sais ; mais pouvais-je aimer comme j'aimais Léonce, et n'avoir pas un coeur accessi- ble à la compassion ? L'amour et la bonté ne viennent-ils pas de la même source ? Non, ce ne sont pas les motifs de mon action qu'il juge, c'est ce que les autres en ont dit ; c'est leur opinion qu'il consulte, pour savoir ce qu'il doit penser de moi : jamais il ne m'aurait rendue heureuse, jamais ! Ah ! qu'ai-je dit, Louise? Aucune femme sur la terre ne l'aurait été comme moi : je me serais conformée à son caractère, je l'aurais consulté sur toutes mes actions ; il m'aimait, j'en suis sûre ! sans cet éclat cruel... Ah ! Thérèse, vous nous avez perdues toutes les deux ! J'ai eu soin de lui cacher quelle était la cause de mon déses- poir : elle est assez malheureuse. Cependant elle n'a point à se plaindre de son amant; c'est le sort qui les sépare. Mais Léonce, ce sort, c'est ta volonté, c'est toi... Louise, est-il sur qu'ils sont mariés maintenant ? qui le sait, qui me le dira ? Sans doute ils le sont depuis plusieurs heures ; tout est irrévocable. J'irai pourtant à Paris demain; je n'y verrai personne, je ne verrai pas madame de Vernon. Qu'a-t -elle affaire de moi ? Mais je saurai l'heure, le lieu, les circonstances ; je veux me représenter l'événement qui sera désormais l'unique souvenir de ma vie ; je veux d'autres douleurs que cette lettre, d'autres pensées non moins déchirantes, mais qui soulagent un peu ma tète : elle est là, devant moi, cette lettre ; je la regarde sans cesse, comme si elle devait s'animer et répondre à mes avides questions. Louise, vous aviez raison de craindre le monde pour votre malheureuse Delphine : voilà mon âme bouleversée; le calme n'y rentrera plus, la tempête a triomphé de moi. Vous qui m'aimez encore, il faut que vous me le pardonniez, mais je

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PREMIÈRE PARTIE. 111 crois que je ne peux plus vivre ; j'ai horreur de la société, et la solitude me rend insensée ; il n'y a plus de place sur la terre où je puisse me reposer. LETTRE XXXVII. — DELPHINE A MADEMOISELLE D'ALBÉMAR. Paris, le 13 juillet, à minuit. Louise, hier il n'était pas marié; non, il ne l'était pas en- core! Juste ciel! seule maintenant, abandonnée de tout ce que j'aimais, vous dirais-je ce que mon désespoir peut à peine me persuader encore! Écoutez-moi; si je me rappelle ce que j'ai vu, ce que j'ai ressenti, ma raison n'est pas encore entièrement égarée. Il me fut impossible de rester plus longtemps à Bellerive: l'inaction du corps, quand l'âme est agitée, est un supplice que l'a nature ne peut supporter. Je montai en voiture; j'ordonnai qu'on me conduisit à Paris, sans aucun projet, sans aucune idée qu'il me fût possible de m'avouer : je sentais encore, non de l'espérance, mais quelque chose qui différait cependant de l'impression qu'une nouvelle certaine fait éprouver. A force de réfléchir, mes idées s'étaient obscurcies, et j'étais parvenue à douter. Je contemplais tons les objets dans le chemin avec ce regard fixe qui ne permet de rien distinguer : j'aperçus cependant un pauvre vieillard sur la route; je lis arrêter ma voiture pour lui donner de l'argent : ce mouvement n'appartenait point à la bienfaisance, il était inspiré par l'idée confuse qu'une action charitable détournerait de moi le malheur qui me menaçait. Je frémis en découvrant quelques restes d'espoir dans mon âme, en sentant que je n'étais pas encore au dernier terme de la douleur; je tombai à genoux dans ma voiture sans avoir la force de prier, et j'arrivai dans une anxiété inexprimable. Antoine était chez moi; je n'osai lui faire une question di- recte, mais je lui dis, sur madame de Vernon, un mot qui de- vait l'amener à me parler d'elle. « Sans doute, me répondit-il, madame vient ici pour assister au mariage de mademoiselle Mathilde avec M. de Mondoville? C'est à six heures, à Sainte- Marie, près de Chaillot, à l'extrémité du faubourg, dans l'église du couvent où mademoiselle de Vernon a, été élevée : il n'est pas cinq heures, madame a bien le temps de l'aire sa toilette. » Oh! Louise! il n'était pas encore son époux! j'étais à cinquante pas de lui; je pouvais aller me jeter en travers de la porte et

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121 DELPHINE. la voiture aurait passé sur mon coeur avant que le mariage s'accomplit! Non, jamais une heure n'a fait naître tant de pensées diver- ses, tant de projets adoptes, rejetés à l'instant! Je me suis crue vingt fois décidée à tout hasarder pour lui parier encore, avant qu'il eût prononcé le serment éternel; et vingt fois la fierté, la timidité glacèrent mes mouvements, et renfermèrent en moi- même la passion qui me consumait. Je me disais : Léonce, que mon imprudence a détaché de, moi, que pensera-t-il d'une ac- tion inconsidérée? Faut-il le voir marcher à l'autel après avoir foule ma prière! Cette réflexion m'arrêtait, mais le souvenir des jours où il m'avait aimée la combattait bientôt avec force. Pendant ces incertitudes, je voyais l'heure s'écouler, et le temps décidait pour moi de l'irrévocable destinée. Je ne sais par quel mouvement je pris tout à coup un parti dont l'idée me donna d'abord quelque soulagement. Je résolus d'aller moi-même, couverte d'un voile, à cette église où ils de- vaient se marier, et d'être ainsi témoin de la cérémonie. Je ne comprends pas encore quel était mon projet; je n'avais pas celui de m'opposer au mariage, d'oser faire un tel scandale: j'espérais, je crois, que je mourrais, ou plutôt la réflexion ne me guidait pas : la douleur me poursuivait, et je fuyais devant elle. Je sortis seule, et tellement enveloppée d'un voile et d'un vêtement blanc, qu'on ne me reconnut point à ma porte; je marchais dans la rue rapidement : je ne sais d'où me venait tant de force; mais il y avait sans doute dans ma démar- che quelque chose de convulsif, car je voyais ceux qui pas- saient s'arrêter en me regardant : une agitation intérieure me soutenait; je craignais de ne pas arriver à temps, j'étais pressée de mon supplice; il me semblait qu'en atteignant au plus haut degré de la souffrance, quelque chose se briserait dans ma tète ou dans mon coeur, et qu'alors j'oublierais tout. J'entrai dans l'église sans avoir repris ma raison; la fraî- cheur du lieu me calma pendant quelques instants. Il y avait très-peu de monde; je pus choisir la place que je voulais, et je m'assis derrière une colonne qui me dérobait aux regards, mais cependant, hélas! me permettait de tout voir. J'aperçus quel- ques femmes âgées dans le fond de l'église, qui priaient avec recueillement; et, comparant le calme de leur situation avec la violence de la mienne, je baissais ma jeunesse, qui donnait à mon sang cette activité de malheur. Des instruments de fête se firent entendre en dehors de

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PREMIÈRE PARTIE. 113 l'église; ils annonçaient l'arrivée de Léonce; les orgues bientôt aussi la célébrèrent, et mon coeur seul mêlait le désespoir à, tant de joie. Cette musique produisit sur mes sens un effet sur- naturel; dans quelque lieu que j'entendisse l'air que l'on a joué, il serait pour moi comme un chant de mort. Je m'abandonnai, en l'écoutant, à des torrents de larmes, et cette émotion pro- fonde fut un secours du ciel; j'éprouvai tout à coup un mou- vement d'exaltation qui soutint mon âme abattue : la pensée de l'Être suprême s'empara de moi; je sentis qu'elle me rele- vait à mes propres yeux. Non, me dis-je à moi-même, je ne suis point coupable; et lorsque tout bonheur m'est enlevé, le refuge de ma conscience, le secours d'une Providence miséricordieuse me restera. Je vivrai de larmes; mais, aucun remords ne pou- vant s'y mêler, je ne verrai dans la mort que le repos. Ah! que j'ai besoin de ce repos! Je n'avais pas encore osé lever les yeux; mais quand les sons eurent cessé, cette douleur déchirante qu'ils avaient un mo- ment suspendue me saisit de nouveau : je vis Léonce à la clarté des flambeaux; pour la dernière fois sans doute je le vis! Il donnait la main à Mathilde; elle était belle, car elle était heu- reuse; et moi, mon visage couvert de pleurs ne pouvait inspirer que de la pitié. Léonce, est-ce encore une illusion de mon coeur? Léonce me parut plongé dans la tristesse; ses traits me semblaient altérés, et ses regards erraient dans l'église, comme s'il eût voulu éviter ceux de Mathilde. Le prêtre commença ses exhortations, et lors- qu'il se tourna vers Léonce pour lui adresser des conseils sur le sentiment qu'il devait à sa femme, Léonce soupira profondé- ment, et sa tête se baissa sur sa poitrine. Vous le dirai-je! un instant après je crus le voir qui cher- chait dans l'ombre ma figure appuyée sur la colonne, et je pro- nonçai dans mon égarement ces mots d'une voix basse : C'était à Delphine, Léonce, que cette affection était promise ; oui, Léonce, la devait à Delphine; elle n'a point cessé de la mériter. Il se trou- bla visiblement, quoiqu'il ne pût m'entendre. Madame de Ver- non se leva pour lui parler; elle se mit entre lui et moi : il s'avança cependant encore pour regarder la colonne; son om- bre s'y peignit encore une fois. J'entendis la question solennelle qui devait décider de moi. Un frissonnement glacé me saisit; je me penchai en avant, j'étendis la main; mais bientôt, épouvantée de la sainteté du lieu, du silence universel, de l'éclat que ferait ma présence, je me retirai par un dernier effort, et j'allai tomber sans connais-

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114 DELPHINE. sance derrière la colonne. Je ne sais ce qui s'est passé depuis; je n'ai point entendu le oui fatal; le froid bienfaisant de la mort m'a sauvé cette angoisse. A dix heures du soir, le gardien de l'église, au moment où il allait la fermer, s'est aperçu qu'une femme était étendue sur le marbre; il m'a relevé, il m'a portée à l'air; enfin, il m'a rendu cette fièvre douloureuse qu'on appelle la vie : je me suis fait conduire chez moi; j'ai trouvé mes gens inquiets; et de quoi, juste ciel! que ne pleuraient-ils de me revoir! Après trois heures d'une immobilité stupide, j'ai retrouvé la force de vous écrire. Louise, ma seule amie, rappelez-moi près de vous : ils sont tous heureux ici; qu'ai-je à faire dans ce pays de joie? Peut-être les lieux que vous habitez ranimeront-ils en moi les sentiments que j'y ai longtemps éprouvés; une année ne peut-elle se retrancher de la vie?Mais un jour, un seul jour! ah! c'est celui-là qui ne s'effacera point! LETTRE XXXVIII. — LEONCE A M. BARTON. Paris, ce 14 juillet. Je vous ai mandé ma résolution; sachez à présent que je suis marié; oui, depuis hier, à Mathilde, je suis marié : je vous ai épargné tout ce que j'ai souffert; pourquoi mêler à vos douleurs les inquiétudes de l'amitié? Mais il faut cependant, si je ne veux pas devenir fou, que je vous confie une seule chose; et que direz-vous de moi si ce secret impossible à garder est une appa- rition, un fantôme, une chimère? Voilà ce qu'est devenu votre misérable ami, voilà dans quel état elle m'a jeté par sa per- fidie. Je savais hier que madame d'Albémar était à Bellerive, s'oc- cupant de son départ pour Lisbonne; je le savais : eh bien, au milieu de la cérémonie imposante qui pour jamais disposait de mon sort; dans cette église où la fierté, le devoir, la volonté de ma mère m'ont entraîné, j'ai cru voir, derrière une co- lonne, madame d'Albémar couverte d'un voile blanc; mais sa figure s'offrit à mes regards si pâle et si changée, que c'est ainsi que son image devrait m'apparaitre après sa mort. Plus je fixais les yeux sur cette colonne, plus mon illusion devenait forte, et je crus que mon nom et le sien avaient été prononcés par sa voix, que j'entends souvent, il est vrai, quand je suis seul.

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PREMIÈRE PARTIE. 115 Madame de Vernon s'approcha de moi, et me rappela douce- ment à ce que je devais à Mathilde : je me levai pour prononcer le serment irrévocable; à l'instant même je vis cette même ombre s'avancer, étendre la main ; et mon trouble fut tel, qu'un nuage couvrit mes yeux. Je fis cependant un nouvel effort pour examiner cette colonne, dontj'avais cru voir sortir l'image persécutrice de ma vie; mais je n'aperçus plus rien; l'effet des lumières dans cette vaste église, et mon imagination agitée, avaient sans doute créé cette chimère. Mon silence et mon trouble, cependant, embarrassaient Ma- thilde; je me hâtai de dire oui, comme dans l'égarement d'un rêve. Mon âme tout entière était ailleurs. N'importe, le lien est serré; je suis l'époux de Mathilde! Quand il serait vrai que Del- phine m'aurait aimé quelques instants, elle a senti, je n'en puis douter, qu'après l'éclat de son aventure elle serait, perdue si elle n'épousait pas M. de Serbellane; mais si je savais au moins qu'elle m'a regretté! Indigne faiblesse! Delphine m'a trompé, la nature n'a plus rien de vrai. Vous saurez une fois, si je puis raconter ces derniers jours sans tomber dans des accès de rage et de douleur, vous saurez une fois tout ce qui s'est passé. Mais ce fantôme blanc, hier, qu'était-il? Je le vois encore... Ah ! mon ami, quand vous serez guéri, venez ; j'ai plus besoin de vous que dans les débiles jours de mon enfance; ma raison est sans force, et je n'ai plus d'un homme que la violence des passions.

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DEUXIÈME PARTIE LETTRE I. — MADEMOISELLE D' ALBEMAR A DELPHINE. Montpellier, 20 juillet 1790. Après avoir reçu votre lettre, j'ai passé le jour entier dans les larmes, et je peux à peine voir assez pour vous écrire, tant mes yeux sont fatigués de pleurer. Ma chère enfant, à quelles douleurs vous avez été livrée! ah! que n'étais-je là pour ex- primer ma haine contre les méchants, et pour consoler la bonté malheureuse ! Je m'étais attachée à Léonce, je le regardais déjà comme un époux, comme un ami digne de vous; il a été capable d'une telle cruauté; il a volontairement renoncé à la plus aimable femme du monde, parce qu'il avait à lui repro- cher une faute dont toutes les vertus généreuses étaient la cause, une faute comme les anges en commettraient s'ils étaient té- moins des faiblesses et des souffrances des hommes! Sans doute madame de Vernon n'a point su vous défendre; je vais plus loin, et je la soupçonne d'avoir empoisonné l'action qu'elle était chargée de justifier : mais ce n'est point une ex- cuse pour Léonce. Celui que vous aviez daigné préférer devait il avoir besoin d'un guide pour vous juger? Non, il ne vous a jamais aimée; il faut l'oublier et relever votre âme par le sen- timent de ce que vous valez. Ma chère Delphine, la vie n'est ja- mais perdue à vingt ans; la nature, dans la jeunesse, vient au secours des douleurs; les forces morales s'accroissent encore à cet âge, et ce n'est que dans le déclin que sont les maux irré- parables. J'ose vous le conseiller, quittez pour quelque temps le monde, et venez auprès de moi. Je l'entrevois confusément ce monde, mais il me semble qu'il ne suffit pas de toutes les qualités du coeur et de l'esprit pour y vivre en paix; il exige une certaine science qui n'est pas précisément condamnable, mais qui vous initie cependant trop avant dans le secret du vice et dans la

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DEUXIÈME PARTIE. 117 défiance que les hommes doivent inspirer. Vous avez l'esprit le plus étendu, mais votre âme est trop jeune, trop prompte à se livrer : mettez votre sensibilité sous l'abri de la solitude, forti- fiez-vous par la retraite, et retournez ensuite dans la société; si vous y restiez maintenant, vous ne guéririez point des peines que vous avez éprouvées. Venez goûter le calme, venez vous reposer par l'absence des objets pénibles et par la suspension momentanée de toute émo- tion nouvelle : ce tableau sans couleurs n'a rien d'attirant, mais, à la longue, une situation monotone fait du bien; si les consolations qu'il faut puiser en soi-même ne sont pas rapides, leur effet au moins est durable. Je ne vous parle point de mon affection, c'est avec timidité que je la rappelle quand il s'agit des peines de l'amour; cepen- dant une fois, je l'espère, votre âme tendre y trouvera peut-être encore quelque douceur. LETTRE II. — RÉPONSE DE DELPHINE A MADEMOISELLE D'ALBÉMAR. Bellerive, ce 26 juillet 1790. Oui, j'irai vous rejoindre, et pour toujours; cependant pour- quoi dites-vous qu'il ne m'a jamais aimée? Je sais bien que je n'ai plus d'avenir, mais il ne faut pas m'ôter le passé. Au concert, au bal, la dernière fois que je l'ai vu, j'en suis sûre, il m'aimait! Il y a maintenant douze jours que je ne fais plus que repasser les mêmes souvenirs; je me suis rappelé des mots, des regards, des accents dont je n'avais pas assez joui, mais qui doivent me convaincre de son affection. Il m'aimait, j'étais libre, et il est. l'époux d'une autre; ne croyez pas que ja- mais ma pensée puisse sortir de ce cercle cruel que les regrets tracent autour de moi. Depuis le jour où j'aurais dû mourir, j'ai vécu seule, je n'ai vu que Thérèse; je n'ai point répondu aux lettres de madame de Vernon, je lui ai fait dire que je ne pouvais pas la voir : vous-même vous ne m'auriez pas fait du' bien. Je saurai recouvrer quelque empire sur moi-même; mais le bonheur! votre raison même vous dira qu'il n'en est plus pour moi. Vous ne pensez pas que jamais je puisse aimer un autre, homme que Léonce; ce charme irrésistible qui m'avait inspiré la. première passion de ma vie, vous ne pensez pas que jamais je puisse l'oublier. Eh bien, le sort d'une femme est fini quand elle n'a pas épousé celui qu'elle aime; la société n'a laissé dans 7.

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118 DELPHINE. la destinée des femmes qu'un espoir; quand le lot est tiré et qu'on a perdu, tout est dit : on essaye de vains efforts, souvent même on dégrade son caractère en se flattant de réparer un irréparable malheur; mais cette inutile lutte contre le sort ne fait qu'agiter les jours de la jeunesse, et dépouiller les der- nières années de ces souvenirs de vertu, l'unique gloire de la vieillesse et du tombeau. Que faut-il donc faire quand une cause, inconnue ou méri- tée, vous a ravi le bien suprême, l'amour clans le mariage? que faut-il donc faire quand vous êtes condamnée à ne jamais le connaître? Éteindre ses sentiments, se rendre aride, comme tant d'êtres qui disent qu'ils s'en trouvent bien; étouffer ces élans de l'âme qui appellent le bonheur et se brisent contre la nécessité; j'y ai presque réussi : c'est aux dépens de mes qua- lités, je le sais; mais qu'importe! pour qui maintenant les con- serverais-je ? Je suis moins tendre avec Thérèse; j'ai quelque chose de con- traint dans mes paroles, dans mon air, qui m'inspire de la dé- plaisance pour moi-môme; ces défauts me conviennent:Léonce ne m'a-t -il pas jugée indigne de lui ! pourquoi ne lui donnerais-je pas raison? Vous voulez que je retourne vers vous, ma chère Louise; mais pouvez-vous me reconnaître? J'ai fait sur moi un travail qui a singulièrement altéré ce que j'avais d'aimable; ne fallait-il pas roidir son âme pour supporter ce que je souffre! S'éveiller sans espoir, traîner chaque minute d'un long jour comme un fardeau pénible, ne plus trouver d'intérêt ni de vie à aucune des occupations habituelles, regarder la nature sans plaisir, l'avenir sans projet; juste ciel, quelle destinée! Et si je me livre à ma douleur, savez-vous quelle est l'idée, l'indigne idée qui s'empare de moi? le besoin d'une explication avec Léonce. Il me semble que je lui dirais des paroles qui me venge- raient....; mais à quoi me servirait-il de me venger? la fierté Seule peut me conserver quelques restes de son estime. Cepen- dant pourra-t -il éviter de me voir? C'est à moi de m'y refuser, je le dois, je le veux. Louise, ce qui m'a perdu, c'est trop d'a- bandon dans le caractère; je me sens de l'admiration pour les qualités, pour les défauts même qui préservent de l'ascendant des autres. J'aime, j'estime la froideur, le dédain, le ressenti- ment; Léonce verra si moi aussi je ne puis pas lui ressembler... Que verra-t-il? il ne me regarde plus; je m'agite, et il est en paix. Ma vie n'est rien dans la sienne; il continue sa route et me laisse en arrière, après m'avoir vue tomber du char qui l'entraîne.

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DEUXIÈME PARTIE. 119 Vous me parlez de la retraite! J'ai le monde en horreur, mais la solitude aussi m'est pénible. Dans le silence qui m'en- vironne, je suis poursuivie par l'idée que personne sur la terre ne s'intéresse à moi : personne! ah! pardonnez, c'est à Léonce seul que je pensais; funeste sentiment, qui dévaste le coeur et n'y laisse plus subsister aucune des affections douces qui le remplissaient! C'est pour vous, pour vous seule, ma soeur, que j'essaye de vivre. Madame de Vernon, que j'ai tant aimée, ne m'est plus qu'une pensée douloureuse; je lui adresse, au fond de mon coeur, des reproches pleins d'amertume : hélas! peut- être que Léonce seul les mérite; je veux me préserver du pre- mier tort des malheureux, de l'injustice. Je recevrai madame de Vernon, puisqu'elle veut me voir : elle m'écrit que mon refus l'afflige; oh ! je ne veux pas l'affliger : peut-être, en la revoyant, reprendrai-je à son charme. Je redemande un intérêt, un moment agréable, comme on invoquerait les dons les plus merveilleux de l'existence; il me semble que cesser de souffrir est impossible, et qu'il n'y a plus au monde que de la douleur. LETTRE III. — DELPHINE A MADEMOISELLE D'ALBÉMAR. Ce 30 juillet. J'ai vu madame de Vernon; elle est venue passer deux jours à Bellerive : je me promenais seule sur ma terrasse, lorsque de loin je l'ai aperçue; j'ai été saisie d'un tel tremblement à sa vue, que je me suis hâtée de m'asseoir pour ne pas tomber; mais cependant, comme elle approchait, un sentiment d'irrita- tion et de fierté m'a soutenue, et je me suis levée pour lui cacher mon trouble. Toute l'expression de son visage était triste et abattue. Nous avons gardé l'une et l'autre le silence; enfin elle l'a rompu, en me disant que sa fille allait la quitter et s'établir avec son mari dans une maison séparée. « Ce projet n'était pas le vôtre, lui ai-je dit. — Non, répondit-elle; il dérange et mon aisance de fortune, et l'espoir que j'avais d'être entourée de ma famille; mais qui peut prétendre au bonheur ! » J'ai soupiré. « Vous avez fait cependant, lui dis-je avec amertume, beaucoup de sacrifices à votre fille; elle du moins vous devrait de la reconnaissance.— Vous m'accusez, répondit-elle après quelques moments de ré- flexion, vous m'accusez de vous avoir mal défendue auprès de Léonce; je peux mériter ce reproche; cependant, je vous l'as-

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120 DELPHINE. sure, son irritation ne pouvait être calmée; vos ennemis l'avaient prévenu avant que je le visse; le blâme que vous avez encouru avait particulièrement offensé son respect pour l'opinion pu- blique, et vos caractères se convenaient si peu, que vous auriez été très-malheureux ensemble. — Vous avais-je chargé d'en juger? lui dis-je, et n'aviez-vous pas accepté, ou plutôt recher- ché le devoir de me justifier? — Et vous aussi, s'écria-t-elle, vous voulez m'abandonner ! vous en avez plus le droit que ma fille, et je me résigne à mon sort, sans vouloir lutter contre lui.» Elle s'assit en finissant ces mots; je la vis pâlir et trembler. Je l'avouerai, d'abord je n'en fus point émue : j'ai tant souf- fert depuis huit jours, que mon âme est devenue plus ferme contre la douleur des autres; cependant, lorsqu'elle' versa des larmes, je me sentis attendrie; je lui pris la main, je lui de- mandai de se justifier : elle se tut, et continua de pleurer. C'était la première fois de ma vie que je la voyais dans cet état; tous mes souvenirs parlèrent pour elle dans mon coeur. « Eh bien, lui dis-je, eh bien, je puis vous aimer assez pour vous pardonner le malheur de ma vie : vous ne m'avez point servie auprès de Léonce, mais en effet c'était à son coeur à plaider pour moi : lui qui était l'objet de ma tendresse, lui qui ne pou- vait douter de mon amour, ne savait-il pas ma meilleure ex- cuse? Cependant, comment avez-vous pu vous résoudre à pré- cipiter ce mariage? n'aviez-vous pas besoin de mon consente- ment, après l'aveu que je vous avais fait? Vous étiez mère; mais n'étais-je pas devenue votre fille en vous confiant mon sort?— Oui, s'écria-t-elle en soupirant, ma fille, et bien plus tendre que ma fille : je suis coupable, je le suis. » Et sa pâleur et l'altéra- tion de ses traits devenaient à chaque instant plus remarqua- bles. Je ne pus résister à ce spectale, et je me jetai dans ses bras en lui disant : « Je vous pardonne; si j'en meurs, souve- nez-vous que je vous ai pardonné, » Elle me regarda avec une émotion extrême; elle eut presque le mouvement de se jeter à mes pieds; mais se reprenant tout à coup, elle se leva, et me demanda la permission de se promener un instant seule. Je résolus, pendant qu'elle fut loin de moi, de l'interroger sur tout ce qui s'était passé. Quand elle revint, je le tentai; cette conversation lui était pénible, et j'étais sans cesse combattue entre l'intérêt qui me faisait dévorer ses réponses, et le senti- ment de pitié qui me défendait d'insister : si elle avait voulu se vanter de me tromper, notre liaison était rompue; mais elle me peignit avec une telle vérité les nuances précises de son désir secret en faveur de sa fille, et son exactitude cependant à dire

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DEUXIÈME PARTIE. 151 ce que j'avais exigé d'elle, qu'elle exerça sur moi l'empire de la vérité. Je la condamnais, mais je l'aimais toujours; et connue ses manières étaient restées naturelles, son charme existait encore. Elle m'avoua avec confusion qu'elle avait en effet pressé Léonce de conclure son mariage avec sa, fille; mais elle m'af- firma que jamais il ne m'aurait épousée, après l'éclat du duel de M. de Serbellane. Il était convaincu, me dit-elle, que tout le monde saurait un jour que j'avais réuni chez moi une femme avec son amant, à l'insu de son mari, et que la mort de M. d'Er- vins en étant la suite, on ne me pardonnerait jamais. Le pré- texte dont on voulait couvrir ce malheur, les opinions politiques, lui déplaisait presque autant que la vérité même. Enfin, ma- dame de Vernon ajouta que Léonce avait reçu de sa mère la lettre la plus vive contre moi, et ne cessa de me répéter que ma destinée eût été très-malheureuse avec deux personnes qui auraient traité la plupart de mes qualités comme des défauts. Je repoussai ces consolations pénibles, et je ne lui trouvais pas le droit de me les donner. Je n'aimais pas davantage ces conseils répétés de fuir Léonce et d'aller passer quelque temps auprès de vous, jusqu'à ce qu'il partit, pour l'Espagne, comme c'était son dessein. Ces conseils étaient d'accord avec mes réso- lutions; mais je n'avais pas rendu à madame de Vernon le pouvoir de me diriger, et c'était presque malgré moi que je me laissais captiver par sa grâce et sa douceur. Dans le cours de cette conversation, je lui demandai une fois si Léonce n'avait pas imaginé que je m'intéressais trop vive- ment à M. de Serbellane; mais elle repoussa bien facilement cette supposition, qui m'aurait été plus douce. En effet, la ja- lousie que M. de Serbellane avait un moment inspirée à Léonce n'était-elle pas tout à fait détruite par la confidence môme du secret de madame d'Ervins? Non, Louise, il ne reste aucune pensée sur laquelle mon coeur puisse se reposer. Madame de Vernon me parla ensuite de Mathilde et de Léonce. « Il ne l'aime pas, me dit-elle; depuis leur mariage il la voit à peine; mais elle lui convient mieux qu'aucune autre, parce qu'elle ne fera jamais parler d'elle, et que c'est ainsi que doit être la femme d'un homme si sensible au moindre blâme. Quant à Mathilde, elle aimera Léonce de toutes les puissances de son âme; mais elle a. une telle confiance dans l'ascendant du devoir, qu'elle ne forme pas un doute sur l'affection de son mari pour elle; elle n'observe rien, et passe la plus grande partie de sa journée dans les pratiques de dévotion. Elle ne sera

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122 DELPHINE. point ombrageuse en jalousie; mais si quelques circonstances frappantes lui découvraient l'attachement de Léonce pour une autre femme, elle serait aussi véhémente qu'elle est calme, et la raideur même de son esprit et l'inflexibilité de ses principes ne lui permettraient plus ni tolérance ni repos. — Hélas! m'é- criai-je, ce ne sera pas moi qui troublerai son bonheur; l'on n'a rien à craindre de moi : ne suis-je pas un être immolé, anéanti? Ah! Sophie, lui dis-je, deviez-vous... Mais ne parlons [dus ensemble de Léonce, afin que je puisse goûter le seul plaisir dont mon âme soit encore susceptible, le charme de votre entretien. » Madame de Vernon voulait voir madame d'Ervins, elle s'y est refusée. Thérèse ne se montrant pas pendant que madame de Yernon était à Ballerive, j'ai passé deux jours tête à tète avec elle. Je l'avoue, le second jour j'éprouvai quelque soulagement; il y a dans l'attrait que je ressens pour madame de Yernon à présent quelque chose d'inexplicable : elle ne m'inspire plus une estime parfaite, ma confiance n'est plus sans bornes; mais sa grâce me captive; quand je la vois, je m'en crois aimée, je suis moins oppressée auprès d'elle, et je ne puis l'entendre quelques heures sans imaginer confusément qu'elle m'a offert des consolations inattendues. Hélas! cette illusion a peu duré! Quand madame de Vernon a été partie, je me suis retrouvée plus mal qu'avant son arrivée : le bien qu'elle, fait au coeur n'y reste pas. Quel trouble je sens dans mon âme! mes idées, mes senti- ments sont bouleversés; je ne sais pour quel but ni dans quel espoir je dois me créer un esprit, une manière d'être nouvelle! je flotte dans la plus cruelle des incertitudes, entre ce que j'étais et ce que je veux devenir : la douleur, la douleur est tout ce qu'il y a de fixe en moi; c'est elle qui me sert à me reconnaî- tre. Mes projets varient, mes desseins se combattent; mon mal- heur reste le même; je souffre, et je change de résolution pour souffrir encore. Louise, faut-il vivre, quand on craint l'heure qui suit, le jour qui s'avance, comme une succession de pensées amères et déchirantes? Si le temps ne me soulage pas, tout n'est-il pas dit? Le secret de la raison, c'est d'attendre; mais qui attend en vain n'a plus qu'à mourir.

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DEUXIÈME PARTIE. 123 LETTRE IV. — LÉONCE A M. BARTON. Paris, ce 5 août. Vous me demandez comment je passe ma vie avec Mathilde: ma vie! elle n'est pas là. Je me promène seul tout le jour, et Mathilde ne s'en inquiète pas; pendant ce temps elle va à la messe; elle voit son évèque, ses religieuses, que sais-je? elle est bien. Quand je la retrouve, de la politesse et de la douceur lui paraissent du sentiment, elle s'en contente, et cependant elle m'aime. La fille de la personne du monde qui a le plus de finesse dans l'esprit et de flexibilité dans le caractère marche droit dans la ligne qu'elle s'est tracée, sans apercevoir jamais rien de ce qu'on ne lui dit pas. Tant mieux!... je ne la rendrai pas malheureuse. Et que m'importe son esprit, puisque je ne veux jamais lui communiquer mes pensées? Nous avancerons l'un à côté de l'autre dans cette route vers la tombe, que nous devons faire ensemble; ce voyage sera si- lencieux et sombre comme le but. Pourquoi s'en affliger? Un seul être au monde changerait en pompe de bonheur cette fête de mort que les hommes ont nommé le mariage; mais cet être était perfide, et un abîme nous a séparés. Mon ami, je voudrais venger M. d'Ervins. Pourquoi M. de Serbellane existe-t-il après avoir tué un homme? n'a-t -il tué que ce d'Ervins ! Et moi, juste ciel? est-ce que je vis? Je ne suis pas content de ma tête, elle s'égare quelquefois; ce que j'éprouve surtout, c'est de la colère : une irritabilité que vous aviez adoucie ne me laisse plus de repos; je n'ai pas un sentiment doux. Si je pense que je pourrais la rencontrer, je ne me plais qu'à lui parler avec insulte; il n'y a plus de bonté en moi : mais qu'en ferais-je? ne disait-on pas que Delphine était remarqua- ble par la bonté? je ne veux pas lui ressembler. Tous les jours une circonstance nouvelle accroît mon amer- tume; j'étais étonné de ce que le départ de madame d'Albémar n'avait pas encore eu lieu; je remarquais le séjour de madame d'Ervins chez elle, et j'avais fait de ce séjour même une sorte d'excuse à sa conduite; je me disais qu'apparemment elle n'a- vait point pris avec trop de chaleur et d'éclat le parti de M. de Serbellane, puisque la femme de M. d'Ervins avait choisi sa maison pour asile; et, quoique cette circonstance ne changeât rien aux relations de madame d'Albémar avec M. de Serbellane, à ces vingt-quatre heures passées chez elle, misérable que je

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124 DELPHINE. suis! je sentais mon ressentiment adouci. Mais hier, mon ban- quier, chez qui j'étais entré pour je ne sais quelle affaire, reçut devant moi deux lettres de M. de Serbellane pour madame d'Al- bémar, et les lui adressa dans l'instant même, en faisant une plaisanterie sur ce qu'elle avait envoyé plusieurs fois demander si ces lettres étaient arrivées. Je n'apprenais rien par cet inci- dent; eh bien, j'en ai été comme fou tout le jour. Que me demandez-vous encore? si Mathilde et moi nous res- tons chez madame de Vernon? Mathilde veut avoir un établis- sement séparé; elle aime l'indépendance dans les arrangements domestiques, et d'ailleurs la vie de sa mère n'est point d'accord avec ses goûts. Madame de Vernon se couche tard, aime le jeu, voit beaucoup de inonde; Mathilde veut régler son temps d'après ses principes de dévotion. Je la laisse libre de déterminer ce qui lui convient : comment, dans l'état où je suis, pourrais-je avoir la moindre décision sur quelque objet que ce soit? Je ne remarque rien, je ne sens la différence de rien : j'ai une pensée qui me dévore, et je fais des efforts pour la cacher : voilà tout ce qui se passe en moi. Il m'a paru cependant que madame de Vernon était plus af- fectée du projet de sa fille que je ne m'y serais attendu d'un caractère aussi ferme que le sien : elle a prononcé à demi-voix et avec émotion les mots d'isolement et d'oubli; mais, repre- nant bientôt les manières indifférentes dont elle sait si bien couvrir ce qu'elle éprouve: «Faites ce que vous voudrez, ma fille, a-t -elle dit; il ne faut vivre ensemble que si l'on y trouve réciproquement du bonheur. » Et en finissant ces mots, elle est sortie de la chambre. Singulière femme! excepté un seul et fu- neste jour, elle ne m'a jamais parlé avec confiance, avec cha- leur, sur aucun sujet; mais ce jour-là elle exerça sur moi un ascendant inconcevable. Ah ! quels mouvements de fureur et d'humiliation ce qu'elle m'a dit ne m'a-t-il pas fait éprouver ! Ne me demandez jamais de vous en parler; je ne le puis. Je veux aller en Espagne voir ma mère, m'éloigner d'ici ; je l'ai annoncé à Mathilde. Je pars dans un mois, plus tôt peut-être, quand je serai sûr de ne pas rencontrer madame d'Albémar sur la route. Un homme de mes amis m'a assuré que madame de Vernon avait beaucoup de dettes, cela se peut; la précipitation avec laquelle j'ai tout signé ne m'a permis de rien examiner. Si madame de Vernon a des dettes, il est du devoir de sa fille de les payer. Ce mariage avec Mathilde me ruinera peut-être entièrement ; eh bien, cette idée me satisfait ; madame d'Albémar aura jeté

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DEUXIÈME PARTIE. 152 sur moi tous les genres d'adversité; elle ne croira pas du moins qu'en m'unissant à une autre je me sois ménagé pour le reste de ma vie aucune jouissance, ni même aucun repos; elle ne croira pas... Mais, insensé que je suis! s'occupe-t-elle de moi? n'écrit-elle pas à M. de Serbellane? ne reçoit-elle pas de ses lettres? ne doit-elle pas le rejoindre ?... Ah ! que je souffre ! Adieu. LETTRE V. — DELPHINE A MADEMOISELLE D'ALBÉMAR. Bellerive, ce 4 août. Depuis que j'existe, vous le savez, ma soeur, l'idée d'un Dieu puissant et miséricordieux ne m'a jamais abandonnée ; néan- moins, dans mon désespoir, je n'en avais tiré aucun secours : le sentiment amer de l'injustice que j'avais éprouvée s'était mêlé aux peines de mon coeur, et je me refusais aux émotions douces qui peuvent seules rendre aux idées religieuses tout leur empire ; hier je passai quelques instants plus calmes, en cessant de lutter contre mon caractère naturel. Je descendis vers le soir dans mon jardin, et je méditai pen- dant quelque temps, avec assez d'austérité, sur la destinée des âmes sensibles au milieu du monde. Je cherchais à repousser l'attendrissementque me causait l'image de Léonce; je voulais le confondre avec les hommes injustes et cruels, avides de dé- chirer le coeur qui se livre à leurs coups. J'essayai d'étouffer les sentiments jeunes et tendres dont j'ai goûté le charme depuis mon enfance. La vie, me disais-je, est une oeuvre qui demande du courage et de la raison. Au sommet des monta- gnes, à l'extrémité de l'horizon, la pensée cherche un avenir, un autre monde, où l'âme puisse se reposer, oit la bonté jouisse d'elle-même, où l'amour enfin ne se change jamais en soupçons amers, en ressentiments douloureux : mais dans la réalité, dans cette existence positive qui nous presse de toutes parts, il faut, pour conserver la dignité de sa conduite, la fierté de son carac- tère, réprimer l'entraînement de la confiance et de l'affection, irriter son coeur lorsqu'on le sent trop faible, et contenir dans son sein les qualités malheureuses qui font dépendre tout le bonheur des sentiments qu'on inspire. Je me ferai, disais-je encore, une destinée fixe, uniforme, inaccessible aux jouissances comme à la douleur ; les jours qui me sont comptés seront remplis seulement par mes devoirs. Je tâcherai surtout de me défendre de celte rêverie funeste qui re-

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126 DELPHINE. plonge l'âme dans le vague des espérances et des regrets : en s'y livrant, on éprouve une sensation d'abord si douce, et en- suite si cruelle ! on se croit attiré par une puissance surnatu- relle ; elle vous fait pressentir le bonheur à travers un nuage; mais ce nuage s'éclairait par degrés, et découvre enfin un abîme où vous aviez cru voir une route indéfinie de vertus et de félicités. Oui, me répétais-je, j'étoufferai en moi tout ce qui me dis- tinguait parmi les femmes, pensées naturelles, mouvements passionnés, élans généreux de l'enthousiasme; mais j'éviterai la douleur, la redoutable douleur. Mon existence sera tout en- tière concentrée dans ma maison, et je traverserai la vie, ainsi armée contre moi-même et contre les autres. Sans interrompre ces réflexions, je me levai et je marchai d'un pas plus ferme, me confiant davantage dans ma force. Je m'arrêtai près des orangers que vous m'avez envoyés de Pro- vence; leurs parfums délicieux me rappelèrent le pays de nia naissance, où ces arbres du Midi croissent abondamment au milieu de nos jardins. Dans cet instant, un de ces orgues que j'ai si souvent entendus dans le Languedoc passa sur le che- min, et joua des airs qui m'ont fait danser quand j'étais enfant. Je voulais m'éloigner, un charme irrésistible me retint: je me retraçai tous les souvenirs de mes premières années, votre affection pour moi, la bienveillante protection dont votre frère cherchait à m'environner, la douce idée que je me faisais dans ce temps, de mon sort et de la société ; combien j'étais con- vaincue qu'il suffisait d'être aimable et bonne pour que tous les coeurs s'ouvrissent à votre aspect, et que les rapports du monde ne fussent plus qu'un échange continuel de reconnais- sance et d'affection ! Hélas ! en comparant ces délicieuses illu- sions avec la disposition actuelle de mon âme, j'éprouvai des convulsions de larmes; je me jetai sur la terre avec des san- glots qui semblaient devoir m'étouffer : j'aurais voulu que cette terre m'ouvrît son repos éternel. En me relevant, j'aperçus les étoiles brillantes, le ciel si calme et si beau. O Dieu ! m'écriai-je, vous êtes là, dans ce sublime séjour, si digne de la toute-puissance et de la souve- raine bonté ! Les souffrances d'un seul être se perdent-elles dans cette immensité, ou votre regard paternel se fixe-t-il sur elles pour les soulager et les faire servir à la vertu? Non, vous n'êtes point indifférant à la douleur ; c'est elle qui contient tout le secret de l'univers : secourez-moi, grand Dieu ! secou- rez-moi. Ah ! pour avoir aimé, je n'ai pas mérité d'être ou-

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DEUXIÈME PARTIE. 127 bliée de vous ! Aucun être, dans le petit nombre d'années que j'ai passées sur cette terre, aucun être n'a souffert par moi ; vous n'avez entendu aucune plainte qui lut causée par mon existence; j'ai été jusqu'à ce jour une créature innocente; pour- quoi donc me livrez-vous à des tourments si cruels ? » Ma Louise, en prononçant ces mots, j'avais pitié de moi-même : ce sentiment a quelque douceur. Un secours plus efficace pénétra dans mon coeur; je me blâ- mai d'avoir tardé si longtemps à recourir à la prière; je repous- sai le système que je m'étais fait de froideur et d'insensibilité : ce que je craignais, c'était l'amour, c'était la faiblesse, qui m'inspirait quelquefois le désir d'aller vers Léonce, de me jus- tifier moi-même à ses yeux, de braver pour lui parler, tous les devoirs, tous les sentiments délicats. Je trouvai bien plus de ressources contre ces indignes mouvements dans l'élévation de mon âme vers son Dieu, dans les promesses que je lui fis de rester fidèle à la morale, et je revins chez, moi plus satisfaite de mes résolutions. Depuis, je me suis occupée de Thérèse; il y avait quelques jours que je ne l'avais vue : elle passe presque toutes ses heures seule avec un prêtre vénérable qui a pris beaucoup d'ascendant sur elle ; son dessein est d'aller à Bordeaux pour arranger ses affaires, lorsqu'elle se croira sûre de n'avoir rien à craindre de la famille de son mari. Comme nous causions ensemble, je reçus des lettres de M. de Serbellane que mon banquier m'envoyait, parce que c'est sous mon nom qu'il écrit à Thérèse; je les lui remis : elle, pleura beaucoup en les lisant et me dit : «  Il m'est permis de les recevoir encore, mais dans quelques mois, je ne le pourrai plus. » Je voulais qu'elle s'expliquât davantage, elle s'y refusa; je n'osai pas insister. J'ignore par quelles pratiques, par quelles pénitences elle essaye de se consoler; sans par- tager ses opinions, je n'ai point cherché, jusqu'à ce jour, à les combattre : qui sait, Louise, s'il n'y a pas des malheurs pour lesquels toutes les idées raisonnables sont insuffisantes ? LETTRE VI. — DELPHINE A MADEMOISELLE D'ALBÉMAR. Bellerive, ce 6 août. Je me croyais mieux, ma soeur, la dernière fois que je vous ai écrit; aujourd'hui les circonstances les plus simples, telles qu'il en naîtra chaque jour de semblables, ont rempli mon âme d'amertume : le fond triste et sombre sur lequel repose ma des-

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128 DELPHINE. tinée ne peut varier, et cependant ma douleur se renouvelle sous mille formes, et chacune, d'elles exige un nouveau combat pour en triompher. Oh ! qui pourrait supporter bien longtemps l'existence à ce prix ? Ce matin un de mes gens m'a apporté de Paris des lettres assez insignifiantes et la liste des personnes qui sont venues me voir pendant mon absence : je regardais avec distraction ces détails de la société, qui m'intéressent si peu maintenant, lors- qu'une lettre imprimée, que je n'avais point remarquée, attira mon attention ; je l'ouvris, et j'y vis ces mots : M. Léonce de Mondoville a l'honneur de vous faire part de son mariage avec mademoiselle de Vernon. Le mal que m'a fait cette vaine forma- lité est insensé ; mais tout n'est-ii pas folie dans les sensations des malheureux?J'ai été indignée contre Léonce; il me semblait qu'il aurait dû veiller à ce qu'on ne suivit pas l'usage envers moi; je trouvais de l'insulte dans cet envoi d'une annonce à ma porte, comme s'il avait oublié que c'était une sentence de mort qu'il m'adressait ainsi, par forme de circulaire, sans dai- gner y joindre je ne sais quel mot de douceur ou de pitié. Je passai la matinée entière clans un sentiment d'irritation inex- primable. Le croiriez-vous ? je commençai vingt lettres à Léonce pour m'abandonner à peindre ce qui m'oppressait; mais je savais, en les écrivant, que je les brûlerais toutes; soyez-en sûre, je le savais : je ne puis répondre des mouvements qui m'agitent; mais quand il s'agira des actions, ne doutez pas de moi. Ce jour si péniblement commencé, me réservait encore des impressions plus cruelles. Madame de Vernon vint me demander à dîner. Une, demi-heure après son arrivée, comme j'étais ap- puyée sur ma. fenêtre, je vis dans mon avenue cette voiture bleue de Léonce qui m'était si bien connue; un tremblement affreux me saisit; je crus qu'il venait avec sa femme accomplir son barbare cérémonial; j'étais dans un état d'agitation inex- primable ; je regardai madame de Vernon, et ma pâleur l'effraya tellement, qu'elle avança rapidement vers moi pour me soutenir. Elle aperçut alors cette voiture que je regardais fixement, sans pouvoir en détourner les yeux. «  C'est ma fille seule, me dit- elle promptement; il n'y sera pas, jen suis sûre; il ne viendrait pas chez vous. » Ces mots produisirent sur moi les impressions les plus diverses ; je respirai de ce qu'il ne venait pas. L'attente d'une si douloureuse émotion me faisait éprouver une terreur insupportable; mais je fus couverte de rougeur en me répétant les paroles de madame de Vernon : Il ne viendrait pas chez vous.

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DEUXIÈME PARTIE. 129 Elle sait donc qu'il me croit indigne de sa présence, ou qu'il a pitié de ma faiblesse, de l'amour qu'il me croit encore pour lui? Ah ! si je le voyais, combien je serais calme, fière, dédaigneuse ! Pendant que je cherchais à reprendre quelque force, les deux battants de mon salon s'ouvrirent, et l'on annonça madame de Mondoville. Louise, c'est ainsi que l'heureuse Delphine se fût appelée si Thérèse... Ah ! ce n'est pas Thérèse; c'est lui, c'est lui seul! A l'abri de ce nom de Mondoville, si doux, si harmonieux, quand il présageait sa présence; à l'abri de ce nom, Mathilde s'avan- çait avec fierté, avec confiance; et moi, qu'il en a dépouillée, je n'osais lever les regards sur elle, je pouvais à peine me soutenir. Elle m'aborda fort simplement et ne me parut pas avoir la moindre idée des motifs de mon absence ; elle attri- bua tout à mes soins pour madame d'Ervins, et me parut avoir gagné depuis qu'elle passait sa vie avec Léonce. Je ne suis pas la rose, dit un poète oriental, mais j'ai habité avec elle. Dieu ! que deviendrai-je, moi, condamnée à ne plus le revoir ? Une fois, dans la conversation, il me sembla que Mathilde avait pris un geste, un mot familier à Léonce; mon sang s'ar- rêta tout à coup à ce souvenir, si doux en lui-même, si amer quand c'était Mathilde qui me le retraçait. Un des gens de Léonce servait Mathilde à table; tous ces détails de la vie in- time me faisaient mal. Si je restais ici, j'éprouverais à chaque instant une douleur nouvelle. Voir sans cesse Mathilde, sentir son bonheur goutte à goutte ! non, je ne le puis. Quand il fal- lait m'adresser à elle, lui offrir ce qui se trouvait sur la table, j'évitais de lui donner aucun nom; madame de Vernon l'ap- pelait souvent madame de Mondoville, et chaque fois je tres- saillais. Je m'aperçus aisément que madame de Vernon était blessée contre sa fille; mais je gardais le silence sur tout ce qui pou- vait amener une conversation animée ; à peine pouvais-je articuler les mots les plus insignifiants sans me trahir. Enfin, après le dîner, madame de, Vernon demanda à Mathilde quand son nouvel appartement serait prêt. « Dans six jours, » répon- dit Mathilde; et, se retournant vers moi, elle me dit : « Je vois bien que cet arrangement déplaît à ma mère; mais, je vous en fais juge, ma cousine, n'est-il pas convenable que nous vivions dans des maisons séparées? Nos goûts et nos opinions diffèrent extrêmement : ma mère aime le jeu; elle passe une partie de la nuit au milieu du monde; la solitude me convient, et nous

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130 DELPHINE. serons beaucoup plus heureuses toutes les deux en nous voyant souvent, mais en n'habitant pas sous le même toit. — Finis- sons-en sur ce sujet, lui dit madame de Vernon assez vivement; j'aurais modifié mes habitudes avec plaisir, je les aurais même sacrifiées, si je m'étais crue nécessaire à votre bonheur. Quant à vos opinions, puisque c'est moi qui ai dirigé votre éducation, il n'y a pas apparence que je ne sache ménager une manière de penser que j'ai voulu inspirer; mais vous parlez de goûts, d'habitudes, et jamais d'affections; celle que vous avez pour moi, en effet, a bien peu d'ascendant sur votre vie; n'en par- lons plus : j'avais encore une illusion, vous venez de me prou- ver qu'il suffit d'en avoir une, quelque aride que soit d'ailleurs la vie, pour éprouver de la douleur. » Mathilde rougit, je serrai la main de madame de Vernon, et nous gardâmes toutes les trois le silence pendant quelques minutes; enfin, madame de Vernon le rompit en demandant à Mathilde si elle avait été voir sa cou- sine, madame de Lebensei. « Je ne pense pas assurément, ré- pondit Mathilde, que vous exigiez de moi d'aller voir une femme qui s'est mariée pendant que son premier mari vivait encore; un pareil scandale ne sera jamais autorisé par ma présence. — Mais son premier mari était étranger et protestant, lui ré- pondit madame de Vernon ; elle a fait divorce avec lui selon les lois de son pays. — Et sa religion à elle-même, reprit Mathilde, la comptez-vous pour rien? Elle est catholique : pouvait-elle se croire libre, quand sa religion ne le permettait pas? — Vous savez, reprit madame de Vernon, que son premier mari était un homme très-méprisable; qu'elle aime le second depuis six ans; qu'il lui a rendu des services généreux. — Je ne m'atten- dais pas, je l'avoue, interrompit Mathilde, que ma mère justi- fierait la conduite de madame de Lebensei. — Jene saissije la justifie, répondit madame de Vernon; mais quand madame de Lebensei aurait commis une faute, la charité chrétienne commanderait l'indulgence envers elle.—La charité chrétienne, répondit Mathilde, est toujours accessible au repentir; niais quand on persiste dans le crime, elle ordonne au moins de s'éloigner des coupables. — Et vous voudriez, ma fille, que madame de Lebensei quittât maintenant M. de Lebensei? — Oui, je le voudrais, s'écria Mathilde; car il n'est point, car il ne peut être son mari. On dit de plus que c'est un homme dont les opinions politiques et religieuses ne valent rien; mais je ne m'en mêle point: il est protestant, il est tout simple que sa mo- rale soit relâchée. Il n'en est pas de même de madame de Le- bensei, elle est catholique, elle est ma parente; je vous le répète,

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DEUXIÈME PARTIE. 131 ma conscience ne me permet pas de la voir. — Eh bien, j'irai seule chez elle, répondit madame de Vernon. — Je vous y ac- compagnerai, ma chère tante, lui dis-je, si vous le permettez. — Aimable Delphine! s'écria madame de Vernon en soupirant. Eh bien, nous irons ensemble; elle demeure à deux lieues de chez vous; elle passe sa vie clans la retraite; elle sait combien sa conduite a été non-seulement blâmée, mais calomniée; elle ne veut point s'exposer à la société, qui est très-mal pour elle. — Dites-lui bien, reprit Mathilde avec assez de vivacité, que ce n'est point ce qu'on peut dire d'elle qui m'empêche d'aller la voir; je ne suis point soumise à l'opinion, et personne ne sau- rait la braver plus volontiers que moi, si le moindre de mes devoirs y était intéressé; au premier signe de repentir que. donnera madame de Lebensei, je volerai auprès d'elle, et je la servirai de tout mon pouvoir. — Mathilde, m'écriai-je invo- lontairement, Mathilde, croyez-vous qu'on se repente d'avoir épousé ce qu'on aime? » A peine ces mots m'étaient-ils échap- pés, que je craignais d'avoir attiré son attention sur le senti- ment qui me les avait inspirés; mais je me trompais : elle ne vit dans ces paroles qu'une opinion qui lui parut immorale, et la combattit dans ce sens; je me tus. Elle et sa mère repartirent pour Paris, et je vis ainsi finir une contrainte douloureuse. Mais que de sentiments amers se sont ranimés dans mon coeur ! Quelle conduite que celle de Léonce! Il ne nie fait pas dire un mot, il ne veut pas me voir, if m'accable de mépris !... Louise, j'ai écrit ce mot; malgré ce qu'il m'en a coûté, j'ai pu l'écrire ! car c'est de toute la hauteur de mon âme que je considère l'injustice même de Léonce. Je voudrais cependant, je voudrais, au prix de ma misérable vie, qu'il me fût possible de le ren- contrer encore une fois par hasard, sans qu'il pût me soup- çonner de l'avoir recherché. Je saurai alors, soyez-en sure, je saurai reconquérir son estime : je m'enorgueillis à cette idée; je l'aime peut-être encore; mais ce qui m'est nécessaire surtout, c'est qu'il me rende cette considération à laquelle il a sacrifié son bonheur, oui, son bonheur... Je valais mieux pour lui que Mathilde. Se peut-il qu'un mouvement de regret ne lui inspire pas le besoin de me parler? Louise, ne con- damnez pas celle que vous avez élevée; ce souhait, le ciel m'en est témoin, je ne le forme point pour me livrer aux sentiments les plus criminels. Mais je voudrais du moins refuser de le voir, qu'il le sût, qu'il en souffrit un moment, et qu'il cessât de me croire le plus faible des êtres, le plus indigne de son inflexible caractère. Louise, j'éprouve les douleurs les plus poignantes,

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132 DELPHINE. et celles que je confie, et celles qui me l'ont mal à développer ! Pardonnez-moi si j'y succombe; c'est pour vous seule que je vis encore. LETTRE Vil. — DELPHINE A MADEMOISELLE D'ALBEMAR. Bellerive, ce 8 août Ne puis-je donc faire un pas qui ne renouvelle plus cruelle- ment les chagrins que je ressens? Pourquoi m'a-t-on conduite encore chez madame de Lebensei? Elle est heureuse par le ma- riage; elle l'est parce que son mari a su braver l'opinion, parce qu'il a méprisé les vains discours du monde, et qu'à cet égard il est en tout l'opposé de Léonce. Madame de Lebensei est heu- reuse, et je l'aurais été bien plus qu'elle, car son caractère ne la met point, entièrement au-dessus du blâme : son coeur est bien loin d'aimer comme le mien; et quel homme, en effet, pourrait inspirer à personne ce que j'éprouve pour Léonce? Madame de Vernon vint me prendre hier pour aller à Cer- nay, comme nous en étions convenues. En arrivant, nous ap- prîmes que M. de Lebensei était absent. Madame de Lebensei, en nous voyant, fut émue; elle cherchait à le cacher, mais il était aisé de démêler cependant qu'une visite de ses parents était un événement pour elle, clans la proscription sociale où elle vivait. Vous avez connu madame de Lebensei à Montpel- lier : elle a près de trente ans; sa figure, calme et régulière, est toujours restée la, même. Nous parlâmes quelque temps sur tous les sujets convenus dans le monde pour éviter de se con- naître et de se pénétrer : cette manière de, causer n'intéressait point une personne qui, comme madame de Lebensei, passe sa vie clans la retraite; néanmoins elle craignait de s'approcher la première d'aucun sujet qui put nous engager à lui parler de sa situation. J'essayai de nommer quelques personnes de sa connaissance; il me parut, par ce qu'elle m'en dit, qu'elle ne les voyait plus; je remarquai bien qu'elle souffrait d'en avoir été abandonnée, mais je ne m'en aperçus qu'à la fierté même avec laquelle elle repoussait tout ce qui pouvait ressembler à une tentative pour se justifier ou à des efforts pour se rappro- cher du inonde. Elle veut briser ce qu'elle pourrait conserver encore de liens avec la société, non par indifférence, mais pour n'avoir plus aucune communication avec ce qui lui fait mal.

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DEUXIÈME PARTIE. 133 Madame de Lebensei a pris tellement l'habitude de se conte- nir en présence des autres, qu'il était difficile de l'amener à nous parler avec confiance. Cependant, comme madame de Vernon lui faisait quelques excuses polies sur l'absence de sa fille, il lui échappa de dire : « Vous avez la bonté de me ca- cher, madame, la véritable raison de cette absence : madame de Mondoville ne veut pas me voir depuis que j'ai épousé M. de Lebensei. » Madame de Vernon sourit doucement, je rougis, et madame de Lebensei continua : « Vous, madame, dit-elle en s'adressant à madame de Vernon, vous qui m'avez connue dans mon enfance et qui avez été l'amie de ma famille, je vous re- mercie d'être venue me trouver dans cette circonstance; je remercie madame d'Albémar de vous avoir accompagnée ici : je ne cherche pas le monde, je ne veux pas lui donner le droit de troubler mon bonheur intérieur; mais une marque de bien- veillance m'est singulièrement précieuse, et je sais la sentir. » Ses yeux se remplirent alors de larmes, et, se levant pour nous les dérober, elle nous mena voir son jardin et le reste de sa maison. L'un et l'autre étaient arrangés avec soin, goût et simplicité; c'était un établissement pour la vie; rien n'y était négligé : tout rappelait le temps qu'on avait déjà passé dans cette de- meure, et celui plus long encore qu'on se proposait d'y rester. Madame de Lebensei me parut une femme d'un esprit sage sans rien de brillant, éclairée, raisonnable plutôt qu'exaltée. Je ne concevais pas bien comment, avec un tel caractère, sa conduite avait été celle d'une personne passionnée, et j'avais un grand désir de l'apprendre d'elle; mais madame de Vernon ne m'ai- dait point à l'y engager; elle était triste et rêveuse, et ne se mêlait point à la conversation. En parcourant les jardins de madame de Lebensei,je décou- vris, clans un bois retiré, un autel élevé sur quelques marches de gazon ; j'y lus ces mots : A six ans de bonheur, Elise et Henri. Et plus bas : L'amour et le courage réunissent toujours les coeurs qui s'aiment. Ces paroles me frappèrent; il me sembla qu'elles faisaient un douloureux contraste avec ma destinée, et je restai tristement absorbée devant ce monument du bonheur. Madame de Lebensei s'approcha de moi; et, troublée comme je l'étais, je m'écriai involontairement : « Ah ! ne m'apprendrez-vous donc pas ce que vous avez fait pour être heureuse? Hélas! je ne croyais plus que personne le fût sur la terre. » Madame de Le- bensei, touchée sans doute de mon attendrissement,me dit avec un mouvement très-aimable : «Vous saurez, madame, puisque 8

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134 DELPHINE. vous le désirez, tout ce qui concerne mon sort; je ne puis être insensible à l'espoir de captiver votre estime. Un sentiment de timidité, que vous trouverez naturel, me rendrait pénible de parler longtemps de moi; j'aurai plus de confiance en écri- vant. » Madame de Vernon nous rejoignit alors et fut témoin de l'expression de ma reconnaissance. Madame de Lebensei nous pria toutes les deux de rester chez elle quelques jours; je m'y. refusai pour cette fois, n'en ayant pas prévenu Thérèse; mais nous promimes de revenir : je dé- sirais revoir madame de Lebensei, et j'aurais craint e la bles- ser en la refusant; on a de la susceptibilité dans sa situation, et cette susceptibilité, les âmes sensibles doivent la ménager, car elle donne aux plus petites choses une grande influence sur le bonheur. En revenant avec madame de Vernon, je fus encore plus frap- pée que je ne l'avais été le matin de sa pâleur et de sa tristesse, et je lui demandai à quelle heure elle s'était couchée la nuit dernière. « A cinq heures du matin, me répondit-elle. — Vous avez donc joué? — Oui. — Mon Dieu ! repris-je, comment pou- vez-vous vous abandonner à ce goût funeste? vous y aviez re- noncé depuis si longtemps! — Je m'ennuie dans la vie, me répondit-elle; je manque d'intérêt, de mouvement, et mon repos n'a point do charmes : le jeu m'anime sans m'émouvoir douloureusement: il me distrait de toute autre idée, et je con- sume ainsi quelques heures sans les seutir. — Est-ce à vous, lui dis-je, de tenir ce langage? votre esprit... — Mon esprit! interrompit-elle; vous savez bien que je n'en ai que pour cau- ser, et point du tout pour lire ni pour réfléchir ; j'ai été élevée comme cela : je pense dans le monde; seule, je m'ennuie ou je souffre. — Mais ne savez-vous donc pas, lui dis-je, jouir des sentiments que vous inspirez? —Vous voyez quelle a été la conduite de ma fille pour moi, me répondit-elle, de ma fille à qui j'avais fait tant de sacrifices : peut-être qu'en voulant la servir, je me suis rendue moins digne de votre amitié; vous me l'accordez encore, mais votre confiance en moi n'est plus la même; tout est donc altéré pour moi. Néanmoins les moments que je passe avec vous sont encore les plus agréables de tous; ainsi ne parlons pas de mes peines dans le seul instant où je les oublie. » Alors elle ramena la conversation sur madame de Lebensei; et comme elle a tout à la fois de la grâce et de la di- gnité dans les manières, il est impossible de persister à lui parler d'un sujet qu'elle évite, ni de résister au charme de ce qu'elle dit.

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DEUXIÈME PARTIE. 135 Elle fut si parfaitement aimable pendant la route, qu'elle sus- pendit un moment l'amertume de mes chagrins. La finesse de son esprit, la délicatesse de ses expressions, un air de douceur et de négligence, qui obtient tout sans rien demander; cotaient de mettre son âme tellement en harmonie avec la vôtre que vous croyez sentir avec elle, en même temps qu'elle, tout ce que son esprit développe en vous; ces avantages, qui n'appartien- nent qu'à elle, ne peuvent jamais perdre entièrement leur as- cendant. Il me semble impossible, quand je vois madame de Vernon, de ne pas me confier à son amitié; et cependant, dès que je suis loin d'elle, le doute me ressaisit de nouveau. Que le coeur humain est bizarre! on a des sentiments que l'on cherche à se justifier, parce qu'on a toujours en soi quelque chose qui les blâme; et l'on cède à de certains agréments, à de certains esprits, avec une sorte de crainte qui ajoute peut-être encore à l'attrait qu'ils inspirent et qu'on voudrait combattre. Ce matin, comme je me levais, ayant passé presque toute la nuit à réfléchir sur l'heureux et doux asile de Cernay, je reçus la lettre que madame de Lebensei m'avait promis de m'écrire : la voici; jugez, Louise, de ce que j'ai dû souffrir en la lisant: MADAME DE LEBENSEI A MADAME D' ALBEMAR. Parmi les sacrifices qui me sont imposés, madame, le seul que j'aurais de la peine à supporter, ce serait de vous avoir connue, et de ne pas chercher à vous prouver que je ne mérite point l'injustice dont on a voulu me rendre victime. Mettez quelque prix à mes efforts pour obtenir votre approbation; car jusqu'à ce jour, satisfaite de mon bonheur et fière de mon choix, je n'ai pas l'ait une démarche pour expliquer ma con- duite. En prenant la résolution de faire divorce avec mon premier mari, et d'épouser, quelques années après, M. de Lebensei, j'ai parfaitement senti que je me perdais dans le monde, et j'ai formé dès cet instant le dessein de n'y jamais reparaître. Lutter contre l'opinion, au milieu de la société, est le plus grand sup- plice dont je puisse me faire idée. Il faut être, ou bien auda- cieuse, ou bien humble, pour s'y exposer. Je n'étais ni l'une ni l'autre, et je compris très-vite qu'une femme qui ne se soumet pas aux préjugés reçus, doit vivre dans la retraite, pour con- server son repos et sa dignité; mais il y a une grande diffé- rence entre ce qui est mal en soi et ce qui ne l'est qu'aux yeux

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136 DELPHINE. des autres : la solitude aigrit les remords de la conscience, tandis qu'elle console de l'injustice des hommes. Si j'avais été très-aimable, très-remarquable par la grâce et l'esprit de société, le sacrifice de mes succès m'eût peut-être été. pénible; mais j'étais une femme ordinaire dans la conver- sation, quoique j'eusse une manière de sentir très-forte et très- profonde : je pouvais donc renoncer au monde, sans craindre ces regrets continuels de l'amour-propre, qui troublent tôt ou tard les affections les plus tendres. Je n'avais point à redouter non plus le réveil des passions exaltées : j'ai de la raison, quoique ma conduite ne soit pas d'ac- cord avec ce qu'on appelle communément ainsi. C'est d'après des réflexions sages et calmes que j'ai pris un parti qui sort de toutes les règles communes; et rien de ce qui m'a décidé ne peut changer, car c'est d'après mon caractère et celui de Henri que je me suis déterminée. Les événements de ma vie sont très-simples et peu multi- pliés ; la suite de mes impressions est le seul intérêt de mon histoire. Un Hollandais, M. de T., avait rapporté des colonies une très-grande fortune; il passa quelque temps à Montpellier pour rétablir sa santé. Il se prit, je ne sais pourquoi, d'une passion très-vive pour moi, me demanda, m'obtint, et m'emmena clans son pays, où je ne connaissais personne. Il fallut, à dix-huit ans, rompre avec tous les souvenirs de ma vie. Je voulais m'at- tacher à mon mari : il y avait dans nos esprits et dans nos caractères une opposition continuelle. Il était amoureux de moi, parce qu'il me trouvait jolie; car, d'ailleurs, il s'emblait qu'il aurait dû me haïr. Cette espèce d'attachement que je lui inspi- rais ajoutait encore à mon malheur; car, si ma figure ne lui avait pas été agréable, il se serait éloigné de moi, et je n'au- rais pas senti à chaque instant de la journée les défauts qui me le rendaient insupportable. Avarice, dureté, entêtement, toutes les bornes de l'esprit et de l'âme se trouvaient en lui. Je me brisais sans cesse contre elles; j'essayais sans cesse un plan quelconque de bonheur, et tous échouaient contre son active et revêche médiocrité. Il avait fait sa fortune eu Amérique, en exerçant sur ces mal- heureux esclaves un despotisme tyrannique; il y avait contracté l'habitude de se croire supérieur à tout ce qui l'entourait; les sentiments nobles, les idées élevées lui paraissaient de l'affec- tation ou de la niaiserie. Excrciez-vous une vertu généreuse à vos dépens, il se moquait de vous; l'opposiez-vous à ses désirs,

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DEUXIÈME PARTIE. 137 non-seulement il s'irritait contre vous, mais il cherchait à dé- grader vos motifs; il voulait qu'il n'y eût qu'une seule chose de considérée clans le monde, l'art de s'enrichir, et le talent de faire prospérer, en tout genre, ses propres intérêts. Enfin, je l'ai doublement senti clans le temps de mon malheur et dans les années heureuses qui l'ont suivi, l'étendue des lumières, le caractère et les idées que l'on nomme, philosophiques, sont aussi nécessaires au charme, à l'indépendance et à la douceur de la vie privée, qu'elles peuvent l'être à l'éclat de toute autre car- rière. Il fallait, pour vivre bien avec M. de T., que je renonçasse à tout ce que, j'avais de bon en moi; je n'aurais pu me créer un rapport avec lui qu'en me livrant à un mauvais sentiment. Quoiqu'il ne cherchât point à plaire, il était très-inquiet de ce qu'on disait de lui; il n'avait ni l'indifférence sur les juge- ments des hommes que la philosophie peut inspirer, ni les égards pour l'opinion qu'aurait dû lui suggérer son désir de la captiver. Il voulait obtenir ce qu'il était résolu de ne pas méri- ter, et cette manière d'être lui donnait de la fausseté dans ses rapports avec les étrangers, et de la violence clans ses relations domestiques. Il songeait, du matin au soir, à l'accroissement de sa fortune, et je ne pouvais pas même me représenter cet accroissement comme de nouvelles jouissances, car j'étais assurée qu'une aug- mentation de richesse lui faisait toujours naître l'idée d'une diminution de dépense; et je ne disputais sur rien avec lui, clans la crainte de prolonger l'entretien, et de sentir nos âmes de trop près clans la vivacité de la querelle. L'exercice d'aucune vertu ne m'était permis; tout mon temps était pris par le despotisme ou l'oisiveté de mon mari. Quelque- fois les idées religieuses venaient à mon secours; néanmoins combien elles ont acquis plus d'influence sur moi depuis que je suis heureuse! Des souffrances arides et continuelles, une liaison de toutes les heures avec un être indigne de soi, gâtent le caractère, au lieu de le perfectionner. L'âme qui n'a jamais connu le bonheur ne peut être parfaitement bonne et douce; si je conserve encore quelque sécheresse dans le caractère, c'est à ces années de douleur que je le dois. Oui, je ne crains pas de le dire, s'il était une circonstance qui put nous permettre une plainte contre notre Créateur, ce serait du sein d'un ma- riage mal assorti que cette plainte échapperait; c'est sur le seuil de la maison habitée par ces époux infortunés qu'il faudrait placer ces belles paroles du Dante, pui proscrivent l'espérance : 8.

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138 DELPHINE. Non, Dieu ne nous a point condamnés à supporter un tel mal- heur ! Le vice s'y soumet en apparence, et s'en affranchit chaque jour; la vertu doit le briser, quand elle se sent incapable de renoncer pour jamais au bonheur d'aimer, à ce bonheur dont le sacrifice coûte bien plus à notre nature que le mépris de la mort. Je ne vous développerai point ici mon opinion sur le divorce : quand M. de Lebensei sera assez heureux pour vous connaître, madame, il vous dira mieux que personne les raisonnements qui m'ont convaincue; je ne veux vous peindre que les senti- ments qui ont décidé de mon sort. Un jour, à la Haye, chez l'ambassadeur de France, on m'an- nonça qu'un jeune Français était arrivé le matin de Paris, et devait nous être présenté le soir même. Une femme me dit que ce Français passait pour sauvage, savant et philosophe, que sais-je? tout ce que les Français sont rarement à vingt-cinq ans; elle ajouta qu'il avait fait ses études à Cambridge, et que sans doute il s'était gâté par les manières anglaises; mais comme il n'existe pas, selon mon opinion, de plus noble carac- tère que celui des Anglais, je ne me sentais point prévenue contre l'homme qui leur ressemblait. Je demandai son nom, elle me nomma Henri de Lebensei, gentilhomme protestant du Languedoc; sa famille était alliée de la mienne. Je ne l'avais jamais vu, mais il connaissait le séjour de mon enfance; il était Français; il avait au moins entendu parler de mes parents : cette idée, dans l'éloignement où je vivais de tout ce qui m'avait été cher, cette idée m'émut profondément. M. de Lebensei entra chez l'ambassadeur avec plusieurs au- tres jeunes gens; je reconnus à l'instant l'image que je m'en étais faite : il avait l'habillement et l'extérieur d'un Anglais, rien de remarquable dans la figure, que de l'élégance, de la noblesse, et une expression très-spirituelle. Je ne fus point frappée en le voyant; mais plus je causai avec lui, plus j'ad- mirai l'étendue et la force de son esprit, et plus je sentis qu'au- cun caractère ne convenait mieux au mien. Depuis ce jour jusqu'à présent, depuis six années, loin de me reprocher d'aimer Henri de Lebensei, il m'a semblé toujours que si je l'éloignais de moi, je repousserais une faveur spéciale de la Providence, le signe le plus manifeste de sa protection, l'ami qui me rend l'usage de mes qualités naturelles, et me conduit clans la route de la morale, de l'ordre et du bonheur. Vous avez peut-être su les cruels traitements que M. de T. me fit éprouver quand il sut que j'aimais M. de Lebensei. Je

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DEUXIÈME PARTIE. 139 n'avais point d'enfants , je demandai le divorce selon les lois de Hollande. M. de T., avant d'y consentir, voulut exiger de moi une renonciation absolue à toute ma fortune; quand je la refusai, il m'enferma dans sa terre et me menaça de la mort : son amour s'était changé eu haine, et toute sa conduite était alors soumise à sa passion dominante, à l'avidité. Henri me sauva par son courage, exposa mille fois sa vie pour me déli- vrer, et me ramena enfin en France après deux années, pen- dant lesquelles il m'avait rendu tous les services que l'amour et la générosité peuvent inspirer. Mon divorce fut prononcé. Je ne vous fatiguerai point des peines qu'il m'en coûta pour l'obtenir; c'est Henri que je veux vous faire connaître, toute ma destinée est en lui. Je vais peut- être vous étonner, jeune et charmante Delphine; mais ce n'est point la passion de l'amour, telle qu'on peut la ressentir clans l'effervescence de la jeunesse, qui m'a décidé à choisir Henri pour le dépositaire de mon sort; il y a de la raison dans mon sentiment pour lui, de, cette raison qui calcule l'avenir autant que le présent, et se rend compte des qualités et des défauts qui peuvent fonder une liaison durable. On parle beaucoup des folies que l'amour fait commettre : je trouve plus de vraie sen- sibilité dans la sagesse du coeur que dans son égarement; mais toute cette sagesse consiste à n'aimer, quand on est jeune, que celui qui vous sera cher également dans tous les âges de la vie. Quel doux précepte de morale et de bonheur ! Et la morale ci le bonheur sont inséparables quand les combinaisons factices de la société ne viennent pas mêler leur poison à la vie natu- relle. Henri de Lebensei est certainement l'homme le plus remar- quable par l'esprit qu'il soit possible de rencontrer: une éduca- tion sérieuse et forte lui a donné sur tous les objets philoso- phiques des connaissances infinies, et une imagination très-vive lui inspire des idées nouvelles sur tous les faits qu'il a recueillis. Il se plaît à causer avec moi, d'autant plus qu'une sorte de timi- dité sauvage et fière le rend souvent taciturne dans le monde; comme son esprit est animé et son caractère assez sérieux, plus le cercle se resserre, plus il déploie clans la conversation d'agréments et de ressources, et seul avec moi il est plus ai- mable encore qu'il ne s'est jamais montré aux autres. Il réserve pour moi des trésors de pensées et de grâce, tandis que le com- mun des hommes s'exalte pour les auditeurs, s'enflamme pour l'amour-propre, et se refroidit dans l'intimité : tous ceux qui aiment la solitude ou que les circonstances ont appelés à y

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110 DELPHINE. vivre, vous diront de quel prix est, clans les jouissances habi- tuelles, ce besoin de communiquer ses idées, de développer ses sentiments, ce goût de. conversation qui jette de l'intérêt clans une vie où le calme s'achète d'ordinaire aux dépens de la va- riété; et ne croyez point que cet empressement de Henri pour mon entretien naisse seulement de son amour pour moi ; ma raison m'aurait dit encore qu'il ne faut jamais compter sur les qualités que l'amour donne, ou se croire préservé des défauts dont il il corrige. Ce qui me rend certaine de mon bonheur avec Henri, c'est que je connais parfaitement son caractère tel qu'il est, indépendamment de l'affection que je lui inspire, et que je suis la seule personne au monde avec laquelle il ait en- tièrement développé ses vertus comme ses défauts. Henri possède un genre d'agrément et de gaieté qui ne peut se développer que dans la familiarité de sentiments intimes; ce n'est point une grâce de parure, mais une grâce d'origina- lité dont la parfaite aisance augmente beaucoup le charme : quand l'intimité est arrivée à ce point qui fait trouver du charme dans des jeux d'enfants, dans une plaisanterie vingt fois répétée, de petits détails sans fin auxquels personne que vous deux ne pourrait jamais rien comprendre, mille liens sont enlacés autour du coeur, et il suffirait d'un mot, d'un signe, de l'allusion la plus légère à des souvenirs si doux, pour rappeler ce qu'on aime du bout du monde. J'ai de la disposition à la jalousie; Henri ne m'en fait jamais éprouver le moindre mouvement; je sais que seule, je le con- nais, que seule je l'entends, et qu'il jouit d'être senti, d'être estimé par moi, sans avoir jamais besoin de mettre en dehors ce qu'il éprouve. Il a des opinions très-indépendantes, assez de mépris pour les hommes en général, quoiqu'il ait beaucoup de bienveillance pour chacun d'eux en particulier. On a dit assez de mal de lui, surtout depuis que, dans les querelles po- litiques, il s'est montré partisan de la révolution ; il tient cette injustice pour acceptée, et rien au inonde ne pourrait le con- traindre à une justification, pas même à une démonstration de ce qu'il est : dès que cette démonstration peut être deman- dée, elle lui devient impossible. Le parfait naturel de son ca- ractère m'est encore un garant de sa fidélité ; s'il formait une nouvelle liaison, il serait obligé d'entrer dans des explications sur lui-même, sur ses défauts, sur ses qualités, dont sa con- duite envers moi le dispense; il m'a parlé par ses actions, et c'est de cette manière qu'un caractère fier et souvent calomnié aime à se faire connaître.

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DEUXIÈME PARTIE. 141 Sous des formes froides et quelquefois sévères, il est plus accessible que personne à la pitié : il cache ce secret, de peur qu'on n'en abuse ; mais moi, je le sais et je m'y confie. Sans doute je serais bien malheureuse s'il n'était retenu près de moi que par la crainte de m'affliger en s'éloignant; mais tout en jouissant de l'amour que je lui inspire, je songe avec bon- heur que deux vertus me répondent de son coeur, la vérité et la bonté. Nous nous faisons illusion; mais quand on observe la société, il est aisé de voir que les hommes ont bien peu besoin des femmes ; tant d'intérêts divers animent leur vie, que ce n'est pas assez du goût le plus vif, de l'attrait le plus tendre, pour répondre de la durée d'une liaison : il faut encore que des principes et des qualités invariables préservent l'esprit de se livrer à une affection nouvelle, arrêtent les caprices de l'ima- gination, et garantissent le coeur longtemps avant le combat, car s'il y avait combat, le triomphe même ne serait plus du bonheur. Que de qualités cependant, que de singularités même ne faut-il pas trouver réunies dans le caractère d'un homme, pour avoir la certitude complète de son affection constante et dé- vouée ! et, sans cette certitude, combien le parti que j'ai adopté serait insensé! car, lorsqu'on prend une résolution contraire à l'opinion générale, rien ne vous soutient que vous-même : vous avez contracté l'engagement d'être heureuse; et si jamais vous laissiez échapper quelques regrets, le public et vos amis seraient prêts à les repousser au fond de votre coeur comme dans leur seul asile. Je ne le dissimulerai point, les opinions philosophiques de Henri, la force de son caractère, son indifférence absolue pour la manière de penser des autres, quand elle n'est pas la sienne, tous ces appuis m'ont été bien nécessaires pour lutter contre la défaveur du monde. Un homme s'affranchit aisément de tout ce qui n'est pas sa conscience, et s'il possède des talents vrai- ment distingués, c'est eu obtenant de la gloire qu'il cherche à captiver l'opinion publique; la gloire commence à une grande distance du cercle passager de nos relations particulières, et n'y pénètre même qu'à la longue. M. de Lebensei, par un con- traste singulier mais naturel, est parfaitement indifférent à l'o- pinion de ce qu'on appelle la société, et très-ambitieux d'at- teindre un jour à l'approbation du monde éclairé : moi, qui ne puis être connue qu'autour de moi, je ne nie point que je ne sois affligée quelquefois d'être généralement blâmée; mais comme ce blâme ne produit pas sur Henri la plus légère im-

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142 DELPHINE, pression, comme je suis assurée qu'il y est tout à fait indiffé- rent, je me distrais facilement de ma peine. L'on n'est incon- solable, dans un sentiment vrai, que de la douleur de ce qu'on aime ; l'on finit toujours par oublier la sienne propre. J'étais convaincue que la morale et la religion bien enten- dues ne me défendaient point d'épouser Henri, puisque je ne troublais, par cette résolution, la destinée de personne, et que je n'avais à rendre compte qu'à Dieu de mon bonheur. De- vais-je donc, quand le ciel m'avait fait rencontrer le seul carac- tère qui pût s'identifier avec le mien, le seul homme qui pût tirer de mes qualités et de mes défauts des sources de félicité pour tous les deux, devais-je sacrifier ce sort unique au mal que pouvaient dire de moi de froids amis qui m'ont bientôt oubliée, des indifférents qui savent à peine mon nom? Ils me conseilleraient de renoncer au seul être qui m'aime, au seul être qui me protège dans ce monde, tout en se préparant à me refuser du secours, si j'en avais besoin, si, redevenue isolée par déférence pour leurs avis, j'allais leur demander l'un des milliers de services que Henri me rendrait sans les compter. Non, ce n'est point à l'opinion des hommes, c'est à la vertu seule qu'on peut immoler les affections du coeur : entre Dieu et l'amour, je ne connais d'autre médiateur que la conscience. De quoi vous menace donc la société? de ne plus vous voir? La punition n'est pas égale à la sévérité des lois qu'elle impose. Cependant, je le répète à vous, madame, qui êtes en- core dans les premières années de la jeunesse, mon exemple ne doit entraîner personne à m'imiter. C'est un grand hasard à courir pour une femme que de braver l'opinion ; il faut, pour l'oser se sentir, suivant la comparaison d'un poète, un triple airain autour du coeur, se rendre inaccessible aux traits de la calomnie, et concentrer en soi-même toute la chaleur de ses sentiments ; il faut avoir la force de renoncer au monde, posséder les ressources qui permettent de s'en passer, et ne pas être douée cependant d'un esprit ou d'une beauté rares, qui feraient regretter les succès pour toujours perdus; enfin, il faut trouver clans l'objet de nos sacrifices la source toujours vive des jouissances variées du coeur et de la raison, et traver- ser la vie appuyés l'un sur l'autre, en s'aimant et faisant le bien. Vous connaissez maintenant ma situation, madame; vous aurez aperçu que mon bonheur n'est pas sans mélange : mais le bonheur parfait ne peut jamais être le partage d'une femme

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DEUXIÈME PARTIE. 143 à qui l'erreur de ses parents ou la sienne propre ont fait con- tracter un mauvais mariage. Si l'enfant que je porte dans mon sein est une fille, ah ! combien je veillerai sur son choix! combien je lui répéterai que, pour les femmes, toutes les an- nées de la vie dépendent d'un jour, et que d'un seul acte cle leur volonté dérivent toutes les peines ou toutes les jouissances de leur destinée ! Quand des personnes que j'estime condamnent la résolution que j'ai prise; quand j'éprouve la faiblesse ou la dureté de mes amis, quelquefois je ne retrouve plus, môme dans la soli- tude, le repos que j'espérais, et le souvenir du monde s'y in- troduit pour la troubler. Mais, dans les moments où je suis le plus abattue, un beau jour avec Henri relève mon âme : nous sommes jeunes encore l'un et l'autre, et néanmoins nous parlons souvent ensemble de la mort, nous cherchons dans nos bois quelque retraite paisible pour y déposer nos cendres; là, nous serons unis sans que les générations successives qui fouleront notre tombe nous reprochent encore notre affection mutuelle. Nous nous entretenons souvent sur les idées religieuses, nous interrogeons le ciel par des regards d'amour : nos âmes, plus fortes de leur intimité, essayent de pénétrer à deux dans les mystères éternels. Nous existons par nous-mêmes, sans aucun appui, sans aucun secours des hommes. M. de Lebensei, je l'espère, est plus heureux que moi, car il est beaucoup plus indépendant des autres. Quand les chagrins causés par l'opi- nion me font souffrir, je me dis que j'aurais été trop heureuse si les hommes avaient joint leur suffrage à ma félicité inté- rieure, si j'avais vu, pour ainsi dire, mon bonheur se répéter de mille manières dans leurs regards approbateurs. L'impar- faite destinée jette toujours des regrets à travers les plus pures jouissances : la peine que j'éprouve, la seule de ma vie, me garantit peut-être la possession de tout ce qui m'est cher; elle m'acquitte envers la douleur, qui ne veut pas qu'on l'ou- blie, et j'obtiendrai peut-être en compensation le seul bien que je demande maintenant au ciel.... mourir avant Henri, rece- voir ses soins à ma dernière heure, entendre sa douce voix me remercier de l'avoir rendu heureux, de l'avoir préféré à tout sur cette terre ; alors j'aurai vécu de la vraie destinée pour laquelle les femmes sont faites, aimer, encore aimer, et rendre enfin au Dieu qui nous l'a donnée une âme que les affections sensibles auront seules occupée. ELISE DE LEBENSEI.

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144 DELPHINE. Ah ! ma chère Louise, maintenant que vous avez fini cette lettre, avez-vous donné quelques larmes aux regrets qu'elle a ranimés clans mon coeur? Avez-vous pressenti toutes les ré- flexions amères qu'elle m'a suggérées? Que d'obstacles M. de Le- bensei n'a-t-il pas eu à vaincre pour épouser celle qu'il aimait ! Et Léonce, comme aisément il y a renoncé ! C'est madame de Lebensei qui pense à la défaveur de l'opinion; mais son mari ne s'en est pas occupé un seul instant; il ne dépend que de ses propres affections, il ne se soumet qu'à ce qu'il aime ; et Léonce.... Ne croyez pas cependant que son caractère ait moins de force, qu'il soit en rien inférieur à personne; mais il a manqué d'amour : je veux en vain me faire illusion, tout le mal est là. Hélas ! sans le savoir, madame de Lebensei condamne à chaque ligne la conduite de Léonce. La douleur que m'a cau- sée cette lettre ne me sera point inutile; si je le revoyais, je pourrais lui parler, je serais calme et fière en sa pré- sence. LETTRE VIII. — DELPHINE A MADEMOISELLE D'ALBÉMAR. Louise, qu'ai-je éprouvé? que m'a-t-il dit? je n'en sais rien. Je l'ai vu; mon âme est bouleversée. Je croyais entrevoir une espérance, madame de Vernon me l'a presque entièrement ra- vie. Pouvez-vous m'éclairer sur mon sort? Ah ! je ne suis plus capable de rien juger par moi-même. Je reçus hier à Paris, où j'étais venue pour reconduire ma- dame de Vernon, une lettre vraiment touchante de madame d'Ervins. Dans cette lettre, elle me conjurait d'aller chez un peintre au Louvre, où le portrait de M. de Serbellane était encore, et de le lui apporter pour le considérer une dernière fois. Elle me disait : « Je me suis persuadé la nuit passée que « ses traits étaient effacés de mon souvenir; je les cherchais « comme à travers des nuages qui se plaçaient toujours «  entre ma mémoire et moi : je le sais, c'est une chimère in- «  sensée ; mais il faut que j'essaye de me calmer avant le der- «  nier sacrifice. Ces condescendances que j'ai encore pour mes «  faiblesses ne vous compromettront plus longtemps, ma chère «amie; ma résolution est prise, et tout ce qui semble m'en «  écarter m'y conduit, » Je n'hésitai pas à donner a Thérèse la consolation qu'elle désirait, et madame de Vernon, à qui j'en parlai, fut entière- ment de mon avis.

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DEUXIÈME PARTIE. 143 J'allai donc ce matin au Louvre; mais avant d'arriver à l'a- telier du peintre de M. de Serbellane, je m'arrêtai dans la ga- lerie des tableaux; il y en avait un qu'une jeune artiste venait de terminer 2

il me frappa tellement, qu'à l'instant où je le

regardai, je me sentis baignée de larmes. Vous savez que de tous les arts, c'est à la peinture que je suis le moins sensible; mais ce tableau produisit sur moi l'impression vive et péné- trante que jusqu'alors je n'avais jamais éprouvée que par la poésie ou par la musique. Il représente Mardis Scxtus revenant à Rome après les pro- scriptions de Sylla. En entrant clans sa maison, il retrouve sa femme étendue sans vie sur son lit; sa jeune fille, au déses- poir, se prosterne à ses pieds. Marcus tient la main pâle et li- vide de sa femme dans la sienne ; il ne regarde pas encore son visage, il a peur de ce qu'il va souffrir; ses cheveux se héris- sent; il est immobile; mais tous ses membres sont dans la contraction du désespoir. L'excès de l'agitation de l'âme semble lui commander l'inaction du corps. La lampe s'éteint, le tré- pied qui la soutient se renverse : tout rappelle la mort dans ce tableau; il n'y a de vivant que la douleur. Je fus saisie, en le voyant, de cette pitié profonde que les fic- tions n'excitent jamais clans notre coeur, sans un retour sur nous-mêmes; et je contemplai cette image du malheur comme si, dangereusement menacée au milieu de la mer, j'avais vu de loin sur les flots les débris d'un naufrage. Je fus tirée de ma rêverie par l'arrivée du peintre, qui me mena clans son atelier; je vis le portrait de M. de Serbellane, très-frappant de ressemblance. Je demandai qu'on le portât dans ma voiture : pendant qu'on l'arrangeait, je revins dans la galerie pour revoir encore le tableau de Marcus Sextus. En entrant, j'aperçois Léonce placé comme je l'étais devant ce tableau, et paraissant ému comme moi de son expression; sa présence m'ôta dans l'instant toute puissance de réflexion, et je m'avançai vers lui sans savoir ce que je faisais. Il leva les yeux sur moi, et ne parut pas surpris de me voir. Son âme était déjà ébranlée; il me sembla que j'arrivais comme il pensait à moi, et que ses réflexions le préparaient à ma présence. «  On plaint, me dit-il avec une sorte d'égarement tout à fait extraordinaire et presque sans me regarder, oui, l'on plaint ce Romain infortuné qui, revenant clans sa patrie, ne trouve plus que les restes inanimés de l'objet de sa tendresse; eh bien, il 1. Le Marcus Sextus de Guérin.

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146 DELPHINE. serait mille fois plus malheureux s'il avait été trompé par la femme qu'il adorait, s'il ne pouvait plus l'estimer ni la regretter sans s'avilir. Quand la mort a frappé celle qu'on aime, la mort aussi peut réunir à elle; notre âme, en s'échappant de notre sein, croit s'élancer vers une image adorée; mais si son souve- nir même est un souvenir d'amertume, si vous ne pouvez pen- ser à elle saris un mélange d'indignation et d'amour; si vous souffrez au dedans de vous par des sentiments toujours com- battus, quel soulagement trouverez-vous clans la tombe? Ah! regardez-le encore, madame, cet homme malheureux qui va succomber sous le poids de ses peines; il ne connaissait pas les douleurs les plus déchirantes; la nature, inépuisable en souf- frances, l'avait encore épargné. Il tient, s'écria Léonce avec l'accent le plus amer, et en me saisissant le bras comme un furieux, il tient la main décolorée de la compagne de sa vie; mais la main cruelle de celle qui lui fut chère n'a pas plonge dans son sein un fer empoisonné. » Effrayée de son mouvement, ne pouvant comprendre ses dis- cours, je voulais lui répondre, l'interroger, me justifier; un de mes gens apporta clans cet instant le portrait de M. de Serbel- lane, et le peintre, qui le suivait, lui dit : «  Mettez ce tableau avec beaucoup de soin dans la voiture de madame d'Albémar. » Léonce me quitte, s'approche du portrait, lève la toile qui le couvrait, la rejette avec violence, et se retournant vers moi avec l'expression de visage la plus insultante : « Pardonnez- moi, me dit-il, madame, les moments que je vous ai fait per- dre; je ne sais ce qui m'avait troublé; mais ce qui est certain, ajouta-t-il en pesant sur ce mot de toute la fierté de son âme , ce qui est certain, c'est que je suis calme à présent. » En pro- nonçant ces paroles, il enfonça son chapeau sur ses yeux, et disparut. Je restai confondue de cette scène, immobile à la place où Léonce m'avait laissée, et cherchant à deviner le sens desre- proches sanglants qu'il m'avait adressés : cependant une idée; me saisit, c'est que tout ce qu'il m'avait dit et l'impression qu'avait produite sur lui le portrait de M. de Serbellane pou- vait appartenir à la jalousie. Cette pensée, peut-être douce, n'était encore que confuse dans ma tète, lorsque madame de Vernon arriva; je ne l'attendais point; elle avait été chez moi ne me croyant pas encore partie, et voulant m'amener elle môme chez le peintre. Je lui exprimai clans mon premier mou- vement toutes les idées qui m'agitaient, et je lui demandai vivement comment il serait possible que Léonce pût croire que

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DEUXIÈME PARTIE. 147 j'aimais M. de Serbellane, lui qui devait savoir l'histoire de ma- dame d'Ervins. «  Aussi, me répondit-elle, ne le croit-il pas. Mais vous n'avez pas l'idée de son caractère, et de l'irritation qu'il éprouve sur tout ce qui vous regarde. » Cette réponse ne me satisfit pas, et je regardai madame de Vernon avec étonne- ment : je ne sais ce qui se passa clans son esprit alors; mais elle se tut pendant quelques instants, et reprit ensuite d'un ton ferme qui me fit rougir des pensées que j'avais eues, et ne me prouva que trop combien elles étaient fausses. » «Je pénètre, me dit madame de Vernon, l'injuste défiance que vous avez contre moi, je ne puis la supporter, il faut que tout soit éclairai; je forcerai Léonce, malgré les motifs qu'il pourrait m'opposer, à vous expliquer lui-même les raisons qui l'ont déterminé à ne pas s'unir à vous. Je fais peut-être une démarche contraire à mon devoir de mère, en vous rappro- chant du mari de ma fille, car certainement il ne pourra jamais vous voir sans émotion, quelle que soit son opinion sur votre conduite; mais ce qu'il m'est impossible de tolérer, c'est votre défiance, et pour qu'elle finisse, je vais écrire dès demain à Léonce que je le prie d'avoir un entretien avec vous. » Jugez, ma soeur, de l'effroi qu'un tel dessein dut me causer; je conjurai madame de Vernon d'y renoncer; elle me quitta sans vouloir me dire ce qu'elle ferait; elle était blessée, je n'en pus obtenir un seul mot; mais je pars à l'instant même pour passer deux jours à Cernay chez madame de Lebensei; si ma- dame de Vernon, malgré mes instances, me ménage assez peu pour demander à Léonce de me voir, au moins il saura que je n'ai point consenti à cette humiliation; il ne me trouvera point chez moi à Paris, ni à Bellerive. LETTRE IX. — MADAME DE VERNON A LEONCE. Après tout ce que je vous ai dit, après tout ce qui s'est passé, votre agitation, en parlant hier matin à madame d'Albémar, l'a fort étonnée, mon cher Léonce! elle voudrait ne point partir sans que vous fussiez en bonne amitié l'un avec l'autre; elle pense avec raison qu'étant devenus proches parents par votre mariage avec ma fille, vous ne devez pas rester brouillés; je désirerais donc que vous vous rencontrassiez tous les deux chez moi demain soir; le voulez-vous?

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148 DELPHINE. LETTRE X. — RÉPONSE DE LÉONCE A MADAME DE VERNON. Je n'ai rien à dire à madame d'Albémar, madame, qui pût motiver l'entretien que vous me demandez. Nous sommes et nous resterons parfaitement étrangers l'un à l'autre : l'amitié comme l'amour doivent être fondés sur l'estime, et quand je suis forcé d'y renoncer, dispensez-moi de le déclarer. LETTRE XI. — LÉONCE A M. BARTON. Paris, ce 14 août. Je l'ai offensée, mortellement offensée, mon ami; je le voulais, et néanmoins je m'en repens avec amertume : mais aussi com- ment se peut-il que le jour même où j'apprends par hasard de madame de Vernon que madame d'Albémar doit aller chez le peintre de M. de Serbellane, le jour où je la vois emporter ce portrait avec elle, madame de Vernon me propose de rencon- trer chez elle madame d'Albémar, de lui dire adieu, lorsqu'elle part pour rejoindre M. de Serbellane! Et de quels termes ma- dame de Vernon, inspirée sans doute par madame d'Albémar, se sert-elle pour, m'y engager ! elle me rappelle l'amitié, les liens de famille qui doivent me rapprocher de sa nièce! non, je ne suis ni le parent ni l'ami de Delphine; je la hais ou je l'adore, mais rien ne sera simple entre nous, rien ne se passera selon les règles communes. Il est vrai, je ne devais pas me servir d'expres- sions blessantes en refusant de la voir; tant de circonstances ce- pendant s'étaient réunies pour m'irriter! Je fus tout le jour as- sez content de moi-même; mais la nuit, mais le lendemain qui suivit, je ne pus me défendre du remords d'avoir outragé celle que j'ai si tendrement aimée. J'allai chez madame de Vernon pour la conjurer de ne pas montrer ma réponse à madame d'Al- bémar. Madame de Vernon était partie pour la campagne de madame de Lebensei. Il n'y avait pas une heure, me dit-on qu'elle était en route. J'eus l'espoir, en montant à cheval, de la rejoindre, et je partis à l'instant; j'arrive à Cernay sans ren- contrer madame de Vernon : un de mes gens me précède ; on ouvre la grille, j'entre, et j'aperçois d'abord la voiture de ma- dame d'Albémar, qui était avancée devant la porte de l'intérieur de la maison. J'imaginai que madame d'Albémar était au mo-

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DEUXIÈME PARTIE. 149 nient de partir, et je ne sais par quelle inconséquence du coeur, quoique je ne fusse pas venu clans l'intention de la voir, je ne supportai pas l'idée que cela me serait impossible. Sans projet ni réflexion, j'avance, et je crie au cocher : « — Reculez! — J'attends madame, me répondit-il. — Reculez! » lui dis-je. Et je sautai en bas de mon cheval avec une action si véhémente, qu'il m'obéit de frayeur. Je fus honteux de ma folle colère, quand je me trouvai seul au milieu de la cour, examiné par tous les do- mestiques qui y étaient. Celui de madame d'Albémar, se res- souvenant du temps où sa maîtresse avait du plaisir à me voir, me dit qu'elle était dans le jardin; j'y entrai par la porte de la cour, toujours dans le même égarement : j'étais clans une mai- son étrangère, je n'y connaissais personne; mais j'allais où elle était, comme un malheureux entraîné par une force surnatu- relle. Il était neuf heures du soir, le ciel était parfaitement se- rein, et la beauté de la nuit aurait calmé tout autre coeur que le mien; mais, clans mon agitation, je ne pouvais éprouver au- cune impression douce. Je la cherchais, et mes yeux repoussaient tout ce qui n'était pas elle. J'aperçus d'une des hauteurs du jar- din, à travers l'ombre des arbres, cette charmante figure que je ne puis méconnaître; elle était appuyée sur un monument qu'elle semblait considérer avec attention; une petite fille à ses pieds, habillée de noir, la tirait par sa robe pour la rappeler à elle. Je m'approchai sans me montrer. Delphine levait ses beaux yeux vers le ciel, et je crus la voir pâle et tremblante, telle que son image m'était apparue à l'église. Elle priait, car toute l'expression de son visage peignait l'enthousiasme de l'in- spiration. Le vent venait de son côté, il agitait les plis de sa robe avant d'arriver jusqu'à moi; en respirant cet air, je croyais m'enivrer d'elle, il m'apportait un souffle divin. Je restai quel- ques instants dans cette situation : depuis un mois, mon coeur oppressé n'avait pas cessé de me faire mal; je le sentais alors battre avec moins de peine, j'y pouvais poser la main sans dou- leur. Je serais resté longtemps dans cet état, si je n'avais pas vu Delphine sortir du bosquet, pour lire, aux rayons de la lune, une lettre qu'elle tenait entre ses mains : il me vint dans l'es- prit que c'était celle que j'avais écrite à madame de Vernon, et que les signes de douleur que je remarquais sur le visage de Delphine venaient peut-être de la peine que je lui avais causée. Je ne pus résistera cette idée; je m'approchai précipitamment de madame d'Albémar; elle se retourna, tressaillit, et prête à tomber, elle s'appuya sur un arbre. Je reconnus ma lettre qu'elle regardait encore; j'allais m'en saisir pour la déchirer,

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150 DELPHINE. lorsque Delphine, reprenant ses forces, s'avança vers moi, et te- nant ma lettre dans l'une de ses mains, elle leva l'autre vers le ciel. Jamais je ne l'avais vue si ravissante, je crus un moment que moi seul j'étais coupable; il me semblait que j'entendais les anges qu'elle invoquait à son secours parler pour elle et m'accuser. Je tombai à genoux devant le ciel, devant elle, de- vant la beauté; je ne sais ce que j'adorais, mais je n'étais plus à moi. «  Parlez, m'écriai-je, parlez; prosterné devant vous, je vous demande de vous justifier. — Non, me dit-elle en mettant sa main sur son coeur, ma réponse est là, celui qui put m'offen- ser n'a pas mérité de l'entendre. » Elle s'éloigna de moi ; je la conjurai de s'arrêter, mais en vain; je vis de loin madame de Vernon qui venait rapidement vers nous avec madame de Le- bensei; je fis un dernier effort pour obtenir un mot, il fut inu- tile, et mon coeur irrité reprit l'indignation que le regard de Delphine avait comme suspendue. Je voulus paraître calme en présence des étrangers, et ne pas rendre Delphine témoin de mon abattement. Je parlai vite, je rassemblai au hasard tout ce que je pouvais dire à madame de Lebensei et à madame de Ver- non; et quand je crus en avoir assez fait pour avoir l'air d'être tranquille, je regardai Delphine, d'abord avec assurance. Elle n'avait point essayé, comme moi, de cacher son émotion; elle s'appuyait sur la fille de madame d'Ervins, marchait avec peine, ne répondait à rien, et cherchait seulement avec ses re- gards la route qui conduisait hors du parc. Dès que je vis sa tristesse, je me tus, et je la suivis en silence; madame de Ver- non et madame de Lebensei tâchaient en vain de soutenir la conversation. Au moment où nous approchâmes de la porte, les yeux de madame d'Albémar tombèrent sur moi; si je n'avais vu que ce regard, il me semble que ma situation ne serait point amère, mais elle a refusé de se justifier... Insensé que je suis! que pouvait-elle me dire? désavouera-t -elle son choix? ne m'a- t-elle pas trompé? peut-elle anéantir le passé? Mais pourquoi donc voulais-je la voir, et pourquoi ne puis-je jamais oublier cette expression de douleur qui s'est peinte dans tous ses traits ? Est-ce encore un art perfide? mais de l'art avec ce visage, avec cet accent! Feignait-elle aussi l'état où je l'ai vue, lorsqu'elle ne pouvait m'apercevoir ? Sa voiture, en s'en allant, passait devant une des allées du parc; j'ai fait quelques pas derrière les arbres pour la suivre encore des yeux; la fille de madame d'Ervins avait jeté ses bras autour d'elle, et Delphine la tenait serrée contre son coeur avec un abandon si tendre, une expression si touchante! Il m'a semblé que sa poitrine se soulevait par des

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DEUXIÈME PARTIE. 151 sanglots. Une femme dissimulée pourrait-elle presser ainsi un enfant contre son sein? Cet âge si vrai, si pur, serait-il associé déjà par elle aux artifices de la fausseté? Non, elle a été émue en me revoyant; non, ce sentiment n'était point un mensonge; mais elle est liée avec M. de Serbellane, elle n'aurait pu me le nier : je devais m'y attendre; je ne la chercherai plus. Avant de l'avoir rencontrée, j'espérais toujours que si je la re- voyais, cet instant changerait mon sort. Je l'ai revue, et c'en est fait : je n'en suis que plus malheureux. Que venais-je faire chez madame de Lebensei? Pourquoi madame d'Albémar y était-elle? C'est une maison qui me déplaît sous tous les rap- ports. M. de Lebensei était absent, je ne le regrettai point. M. de Lebensei n'a-t-il pas entraîné la femme qu'il aimait clans une démarche qui l'expose au blâme universel? Je suis sûr qu'elle n'est point heureuse, quoiqu'elle ait eu soin de répéter plusieurs fois qu'elle l'était : son inquiétude secrète, son calme apparent, ce mélange de timidité et de fierté qui rend ses ma- nières incertaines, tout en elle est une preuve indubitable qu'on ne peut braver l'opinion sans en souffrir cruellement. Mais moi qui la respecte, mais moi qui n'ai rien fait que l'on puisse me reprocher, en suis-je plus heureux? Mon ami, il n'est pas d'homme sur la terre aussi misérable. Pourquoi, tout en m'écrivant avec intérêt, avec affection, ne me dites-vous rien sur le sujet de mes peines? Craignez-vous de me montrer que vous aimez encore, madame d'Albémar? J'y consens, je suis peut-être même assez faible pour le désirer; niais, de grâce, parlez-moi d'elle, et ne m'abandonnez pas seul au tourment de mes pensées. LETTRE XII. — MADEMOISELLE D'ALBÉMAR A DELPHINE. Montpellier, 25 août. Pour la première fois, ma chère amie, je désapprouve entiè- rement les sentiments que vous m'exprimez. Quoi! Léonce en se refusant à vous voir, écrit formellement qu'il a cessé de vous estimer, et dans le moment où cette conduite révoltante ne de- vrait vous inspirer que de l'indignation, votre lettre à moi1 n'est remplie que du regret de ne lui avoir pas parlé, de n'avoir 1. Cette lettre, ainsi que quelques autres dont il est parlé, ne se trouve pas dans le recueil.

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152 DELPHINE. pas essayé de vous justifier à ses yeux! On dirait que vous de- venez plus faible quand il se montre plus injuste; vainement vous vous faites illusion en m'assurant que ce n'est point l'a- mour, mais la fierté, mais le sentiment de votre dignité bles- sée, qui ne vous permet pas de supporter qu'il se croie le droit de vous offenser, en parlant, en pensant mal de vous. Voulez- vous savoir la vérité? La lettre de Léonce vous cause une dou- leur plus vive que toutes celles que vous aviez ressenties, et vous n'avez plus la force de vous y résigner. Ce n'est pas tout encore : en revoyant ce redoutable Léonce, votre sentiment pour lui s'est ranimé, et peut-être, pardonnez-moi de vous le dire, il le faut pour vous éclairer sur vous-même, peut-être avez-vous aperçu qu'il avait éprouvé près de vous une émotion profonde, et qu'un plus long entretien le ramènerait à vos pieds. Pardon encore une fois, votre coeur ne s'est pas rendu compte de ses impressions; mais pensez à l'irréparable malheur d'ex- citer clans le coeur de Léonce une passion qui lui inspirerait sans cloute de l'eloignement pour Mathilde! Delphine, souvenez-vous que, dans vos conversations avec mon frère, vous répétiez souvent que la vertu dont toutes les autres dérivaient, c'était la bonté, et que l'être qui n'avait ja- mais fait de mal à personne était exempt de fautes an tribunal de sa conscience. Je le crois comme vous, la véritable révéla- tion de la morale naturelle est clans la sympathie que la dou- leur des autres fait éprouver; et vous braveriez ce sentiment, vous, Delphine ! Je ne raisonnerai point avec vous sur vos de- voirs; mais je vous dirai : Songez à Mathilde; elle a dix-huit ans, elle a confié son bonheur et sa vie à Léonce : abuserez- vous des charmes que la nature vous a donnés, pour lui ravir le coeur que Dieu et la société lui ont accordé pour son appui ! Vous ne le voulez pas; mais que d'écueils dans votre situation, si vous n'avez pas le courage de quitter Paris et de revenir auprès de moi ! Je songe aussi avec inquiétude que cette madame de Vernon, dont la conduite est si compliquée, quoique sa conversation soit si simple, est la seule personne qui ait du crédit sur vous à Paris : pourquoi ne répondez-vous pas à l'empressement que madame d'Artenas a pour vous depuis que vous avez rendu ser- vice à sa nièce madame de R.? Elle m'a écrit plusieurs l'ois qu'elle désirerait se lier plus intimement avec vous; je sais que, quand elle vint nous voir à Montpellier, à son retour de Baréges, vous ne me permettiez pas de la comparer à madame de Vernon. Elle est certainement moins aimable; elle n'a pas surtout cette

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DEUXIÈME PARTIE. 133 apparence de sensibilité, cette douceur clans les discours, cet air de rêverie dans le silence, qui vous plaisent dans madame de Vernon ; mais son caractère a bien plus de vérité : elle a une parfaite connaissance du monde; je conviens qu'elle y attache trop de prix, et que, si elle n'avait pas vraiment beaucoup d'es- prit, l'importance qu'elle met à tout ce qu'on dit à Paris pour- rait passer pour du commérage: néanmoins personnelle donne de meilleurs conseils, et, soit vertu, soit raison, elle est tou- jours pour le parti le plus honnête. Ne vous refusez pas à l'écouter : vous ne lui parlerez pas, je le comprends, des sentiments qu'on ne peut confier qu'à des âmes restées jeunes; mais elle vous donnera des avis utiles, tandis que madame de Vernon, qui ne cherche qu'à vous plaire, ne songe point à vous servir. Je vous en conjure aussi, ma chère Delphine, continuez à ne rien me cacher de tout ce qui se passe clans votre coeur et dans votre vie; vous avez besoin d'être soutenue dans la noble ré- solution de partir. Croyez-moi, clans cette occasion, si la pas- sion ne vous troublait pas, quel être sur la terre serait assez présomptueux pour comparer sa raison à la vôtre? Mais vous aimez Léonce, et je n'aime que vous; confiez-vous donc sans réserve à ma tendresse, et laissez-vous guider par elle. LETTRE XIII. — MADAME D'ARTENAS A MADAME DE R, Paris, ce 1er septembre 1798. Revenez donc à Paris, ma chère nièce; vous avez pris cette année trop de goût pour la solitude; depuis cette malheureuse scène des Tuileries, vous êtes triste; je voulais bien que vous sentissiez un peu la nécessité d'en croire mes conseils, mais je serais bien fâchée que votre caractère perdit sa gaieté natu- relle. J'ai enfin rencontré chez elle madame d'Albémar, que vous m'aviez chargée de voir, et que je rechercherais volontiers pour moi-même, tant je la trouve aimable et bonne. J'aurais désiré qu'elle me parlât avec confiance sur sa situation actuelle; mais madame de Vernon possède seule toute son amitié, et je doute fort cependant qu'elle en fasse un bon usage. J'ai trouvé ma- dame d'Albémar triste, et surtout fort agitée; elle avait l'air d'une personne tourmentée par une indécision cruelle; il était neuf heures du soir, elle était encore vêtue de sa robe du 9.

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154 DELPHINE. matin, ses beaux cheveux n'avaient point encore été rattachés; à l'extérieur négligé de sa personne, à sa démarche lente, à sa tète baissée, l'on aurait dit que depuis longtemps elle n'avait rien fait que songer à la même pensée et souffrir de la même douleur. Dans cet état cependant, elle était jolie comme le jour, et je ne pus m'empècher de le lui dire. «  Moi, jolie! me répondit- elle, je ne dois plus l'être. » Et elle se tut. Je voulais apprendre d'elle quelles sont à présent ses relations avec M. de Serbellane; on rapporte à ce sujet des choses très-diverses dans Paris : les uns disent qu'elle ne part pour le Languedoc que pour aller de là rejoindre M. de Serbellane, s'il n'obtient pas, à cause de son duel, la permission de revenir en France; d'autres murmurent tout bas que madame d'Albémar a été fort coquette pour M. de Mondoville, et que M. de Serbellane, irrité, s'est brouillé tout à fait avec elle; enfin une lettre de Bordeaux m'avait fait naître une idée très-différente de toutes celles-là, et je l'avais gardée jusqu'à présent pour moi seule : je pensais qu'il se pourrait bien que M. de Serbellane fût l'amant de madame d'Ervins, et que madame d'Albémar les ayant réunis tous les deux chez elle un peu indiscrètement, M. d'Ervins les y eût surpris, et se fût battu avec M. de Serbellane pour se venger de l'infidélité de sa femme. J'essayai de provoquer la confiance de madame d'Albémar, en lui disant ce qui était vrai, c'est que je voyais avec peine que les différents bruits qui se répandaient dans Paris sur son compte pouvaient nuire à sa réputation. Elle me répondit avec un découragement qui me toucha beaucoup : « Il fut une épo- que de ma vie clans laqu'elle j'aurais attaché de l'importance à ce qu'on pouvait dire de moi; mais à présent que mon nom ne doit plus être uni à celui de personne, je ne m'inquiète plus de l'injustice dont ce nom peut être l'objet'. » Ces paroles me per- suadèrent qu'elle était en effet brouillée avec M. de Serbellane; et comme je commençais à lui donner des consolations douces sur la peine qu'elle devait en éprouver, elle m'arrêta pour me demander de m'expliquer mieux, et lorsque je l'eus fait, elle eut l'air étonné; mais, sans y mettre un intérêt très-vif, elle me déclara qu'elle n'avait jamais pensé à épouser M. de Serbellane. Le soupçon que j'avais fondé sur madame d'Ervins me revint à l'instant, et je le dis à Delphine, en lui avouant que je regar- dais clans ce cas madame d'Ervins comme la véritable cause de la mort de son mari. Delphine ne m'eut pas plutôt comprise que, se relevant de l'abattement où je l'avais vue jusqu'alors,

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DEUXIÈME PARTIE. 155 elle me protesta que je me trompais. Je persistai clans mon opi- nion, et je lui dis positivement qu'un duel aussi sanglant ne pouvait avoir été provoqué par de simples discussions politi- ques, et que l'amour de M. de Serbellane pour elle ou pour ma- dame d'Ervins en devait être la cause. Quand madame d'Albé- mar vit que cette opinion était arrêtée clans ma tète, elle finit par me laisser croire tout ce que je voulus sur son attachement pour M. de Serbellane, exigeant seulement que je n'accusasse pas madame d'Ervins. Que vous dirai-je, ma chère nièce? il me fut impossible de démêler la vérité. Ce n'est pas qu'assurément madame d'Albémar ne soit la femme la plus vraie que j'aie jamais connue; mais il y a dans son caractère une générosité si singulière que je ne suis pas parvenue à découvrir avec certitude si tout le mystère ne vient pas de la crainte qu'elle a de compromettre madame d'Ervins. Aime-t -elle réellement M. de Serbellane? sa tristesse vient-elle cle leur séparation, et peut-être de leur brouillerie? ou bien a-t-elle consenti à tout ce qu'on pourrait dire d'elle et de lui, pour détourner l'attention qui se serait portée sur ma- dame d'Ervins et la sauver de l'indignation qu'elle aurait ex- citée dans le public et clans la famille de son mari? Je l'ignore, mais j'exige de vous le plus profond secret sur cette dernière supposition; vous en sentez les conséquences. Quoi qu'il en soit, madame d'Albémar a rendu ma pénétra- tion tout à fait inutile. Je me vante de deviner les caractères dissimulés; mais quand une âme franche ne veut pas laisser connaître un secret, sa réserve simple et naturelle déconcerte les efforts de l'esprit observateur. Après quelques moments de silence, je n'insistai plus; et,me bornant à tâcher d'éclairer Delphine sur madame de Vernon, je lui dis : « Quels que soient vos motifs pour ne pas donner à ceux qui s'intéressent à vous le moyen de répondre clairement aux malveillants qui vous supposent des torts, de bons amis en imposent toujours, quand ils le veulent, aux discours médisants de la société de Paris : pourquoi donc madame de Vernon, qu se dit votre amie, ne fait-elle pas taire la phalange des sots? Ils attaquent, il est vrai, de préférence les personnes distin- guées; mais ils ne s'y hasardent cependant que dans les mo- ments où ils ne les croient pas courageusement défendues par leurs parents ou leurs amis. — Je dois croire, me répondit Del- phine en retombant dans cet état de tristesse insouciante, dont elle était un moment sortie, je dois croire que madame de Ver- non est mon amie. — Je n'ai pas entendu dire, répondisse.

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150 DELPHINE. qu'elle se permit aucun genre de blâme sur vous, ma chère Delphine; mais cependant je n'ai pas une confiance entière dans son amitié; ceux qui l'entourent se montrent souvent mal pour vous; rarement on peut se tromper à cet indice; on inspire à ses amis ce que l'on éprouve sincèrement; et, clans son cercle du moins, une femme sait faire aimer ce qu'elle aime. Elle vous loue beaucoup, j'en conviens, mais à haute voix, comme s'il lui importait surtout qu'on vous le répétât; et je ne vois pas dans sa conversation, quand il s'agit de vous, ce talent conciliateur qu'elle porte sur tous les autres sujets : elle dit souvent que vous êtes la plus jolie, la plus spirituelle; mais c'est à des femmes qu'elle s'adresse pour vous donner cet éloge qui peut les humi- lier, et je ne l'entends jamais leur parler de cette bonté, de cette douceur, de cette sensibilité touchante qui pourraient vous faire pardonner tous vos charmes par celles mêmes qui en sont jalouses. Enfin, souffrez que je vous le dise, on pourrait croire, en entendant madame de Vernon parler de vous, qu'elle s'ac- quitte par ses discours plutôt qu'elle ne jouit par ses sentiments, et que, prévoyant d'une manière confuse que votre amitié finira peut-être un jour, elle ne veut pas à tout hasard vous donner des armes contre elle, en contribuant elle-même à consolider votre réputation. — Si vous avez raison, me répondit Delphine, je n'en suis que plus à plaindre; je l'aime, je l'ai aimée, ma- dame de Vernon, de l'attrait du monde le plus vif et le plus tendre; si tant de dévouement, tant d'affection n'ont point ob- tenu son amitié, il est donc vrai qu'il n'est rien en moi qui puisse attacher à mon sort, il est donc vrai que je ne puis être aimée. — Vous vous trompez, ma chère Delphine, repris-je alors vivement; vous méritez d'avoir des amis plus que personne au monde ; mais vous ne savez pas encore ce que c'est que la vie; vous vous croyez deux excellents guides, l'esprit et la bonté ; eh bien, ma chère, ce n'est pas assez d'être aimable et excel- lente pour se démêler heureusement des difficultés du monde : il y a d'utiles défauts, tels que la froideur, la défiance, qui vau- draient beaucoup mieux pour égide que vos qualités mêmes; tout au moins faut-il diriger ces qualités avec une grande force de raison. Moi, qui ne suis pas née très-sensible, j'ai deviné le monde assez vite; laissez-moi vous l'apprendre. Madame de Vernon vous parait plus digne de votre amitié; elle sait mieux vous tenir le langage qui vous séduit; moi, je reste toujours ce que je suis : je n'ai pas assez d'imagination pour feindre, je le voudrais en vain ; je ne suis plus jeune, mon esprit n'est plus flexible, il ne peut aller que dans sa ligne; mais je sais que mes

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DEUXIÈME PARTIE. 157 avertissements vous sont nécessaires, et c'est cette conviction qui me fait solliciter votre confiance. On vous l'aura dit, je crois; d'ordinaire, je ne me mets pas en avant : je suis sur la défensive avec la société, et c'est ainsi qu'il faut être. Je m'offre à vous cependant, ma chère Delphine, parce que vous avez un caractère qui donne tout et n'abuse de rien : servez-vous donc de moi, si je puis vous être utile; ce sera ce que je pourrai faire de mieux de mon oisive existence. » Madame d'Albémar parut fort touchée des preuves d'amitié que je lui donnais, et je croyais môme l'avoir un peu ébranlée dans son aveugle amitié pour madame de Vernon; mais le sur- lendemain, elle est revenue chez moi presque uniquement pour me dire qu'elle avait revu depuis moi madame de Vernon, et s'était assurée qu'elle n'avait aucun tort. «  Elle n'aurait pu me défendre, continua madame d'Albémar, sans compromettre mes amis; elle a bien fait de se conduire avec prudence, et de ne pas se livrer à son sentiment. » Je vous le répète, ma chère nièce, on ne peut arracher madame d'Albémar à l'empire de madame de Vernon. Je l'ai souvent remarqué en vivant clans leur société, madame de Vernon met beaucoup d'intérêt à captiver Delphine; elle est avec elle fière, sensible, délicate; elle rend hommage au carac- tère de son amie, en imitant toutes les vertus pour lui plaire. Moi, je ne puis ni ne veux me montrer autrement que la na- ture ne m'a faite, bonne et raisonnable, mais point du tout exaltée. Je vaux mieux réellement que madame de Vernon; Delphine a tort de ne pas s'en apercevoir. J'obtiendrai cependant un jour l'amitié de madame d'Albé- mar , si quelques circonstances me mettent clans le cas de la servir; je vous promets que je veillerai sur elle comme sur ma fille. Vous aussi, ma chère nièce, vous allez devenir l'objet de tous mes soins, si vous continuez à m'écouter et à me croire. LETTRE XIV. — DELPHINE A MADEMOISELLE D'ALBÉMAR. Paris, ce 3 septembre. Non, vous l'exigez en vain; non, je n'ai pas la force de souf- frir une telle incertitude; qu'il me dise ce qu'il éprouve, que je connaisse la cause de l'état extraordinaire où je le vois, et je me soumets à mon sort; mais le doute, le doute! cette douleur

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158 DELPHINE. qui prend toutes les formes pour vous poursuivre, sans que vous ayez jamais aucune arme pour l'atteindre, je ne puis me ré- soudre à la supporter. Les malheureux condamnés au supplice savent au moins pour quels crimes ils sont punis, et moi je l'ignore. Ce que je croyais ne me parait plus vraisemblable. Écoutez ce qui s'est passé hier, et, si vous le pouvez, continuez à me commander de partir sans le voir. On jouait hier Tancrède; madame de Vernon me proposa d'y aller : j'y consentis, parce que, de toutes les tragédies, c'est celle qui m'a fait verser le plus de larmes. Nous nous plaçâmes dans la loge de madame de Vernon, qui est en bas, sur l'or- chestre. Pendant le premier acte, je remarquai à quelque dis- tance de nous un homme enveloppé d'un manteau, la tête appuyée sur le banc de devant, couvrant son visage avec ses mains et mettant du soin à se cacher. Malgré tous ses efforts, je reconnus Léonce : il y a tant de noblesse dans sa taille, que rien ne peut la déguiser. Mes yeux étaient fixés sur lui ; je n'entendais presque rien de la pièce, mais je le regardais; il tressaillit en écoutant la scène où Tancrède apprend l'infidélité d'Aménaïde : son émotion, de- puis cet instant, semblait s'accroître toujours ; il cherchait à la dérober à tous les regards, mais je ne pouvais m'y méprendra. Ah! que j'aurais voulu m'approcher de lui ! combien j'étais touchée de ses larmes ! C'étaient les premières que je voyais ré- pandre à cet homme d'un caractère si ferme et si soutenu : était-ce pour moi qu'il pleurait ? Serait-il possible que son âme fût ainsi bouleversée, si Mathilde suffisait à son bonheur ? ne donnait-il point de regrets à celle qui entend le mieux les sen- timents d'Aménaïde, qui est plus digne d'admirer avec lui le langage que le génie prête à l'amour ? Enfin, au quatrième acte, il me parut qu'il n'avait plus le pouvoir de se contraindre; je vis son visage baigné de pleurs, et je remarquai dans toute sa personne un air de souffrance qui m'effraya; je crois même que, dans mon trouble, je fis un mouvement qu'il aperçut, car à l'instant même il se baissa de nouveau pour se dérober à mes regards. Mais lorsque Tancrède, après avoir combattu et triomphé pour Aménaïde, revient avec la résolution de mourir; lorsqu'un souvenir mélancolique, der- nier regret vers l'amour et la vie, lui inspire ces vers, les plus touchants qu'il y ait au monde : Quel charme, dans son crime, à mes esprits rappelle L'image des vertus que je crus voir en elle !

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DEUXIÈME PARTIE. 159 Toi qui me fais descendre avec tant de tourment Dans l'horreur du tombeau dont je t'ai délivrée, Odieuse coupable!... et peut-être adorée ! Toi qui fais mon destin jusqu'au dernier moment! Ah! s'il était possible ! ah! si tu pouvais être Ce que mes yeux trompés t'ont vu toujours paraître! Non, ce n'est qu'en mourant que je peux l'oublier ! un soupir, un cri même étouffé sortit du coeur de Léonce ; tous les yeux se tournèrent vers lui : il se leva, avec précipitation et se bâta de s'en aller ; mais il chancelait en marchant, et s'arrêta quelques instants pour s'appuyer; son visage me parut d'une pâleur mortelle, et comme on refermait la porte sur lui, je crus le voir manquer de force et tomber. Dieu ! comment ne l'ai-je pas suivi ! La présence de ma- dame de Vernon, qui me regardait attentivement, et la curio- sité des spectateurs que j'aurais attirée sur moi, me retinrent, mais jamais un sentiment plus passionné ne m'avait entraînée vers Léonce : il me suffisait de le retrouver sensible, j'oubliais qu'il ne l'était plus pour moi, et qu'il avait pris volontairement des liens qui nous séparaient pour toujours. Je me hâtai de re- venir chez moi, et quand je fus seule, une réflexion me saisit fortement ; je crus voir quelques rapports entre les vers qui avaient touché Léonce et les sentiments qu'il pouvait éprouver, s'il m'aimait encore et me croyait coupable. Néanmoins, quel- que exagéré que soit Léonce sur les vertus qu'impose le monde, pourrait-il donner le nom de crime à la conduite que j'ai tenue ? Non ! m'écriai-je seule avec transport, on m'a calom- niée près de lui; je ne puis deviner de quelle! manière, mais il faut qu'il m'entende, il le faut, à tout prix ! Louise, il n'est aucun devoir sur la terre qui pût me faire consentir à lui laisser une opinion injuste de moi : que je meure, mais qu'il me regrette ; n'exigez pas que je vive avec, son mépris. Cependant, en me rappelant la lettre qu'il a répondue, la seule pensée de lui écrire, de le chercher, me fait mourir de honte. Quoi qu'il arrive, je ne confierai point à madame de Vernon les pensées qui m'agitent : je ne sais ce qu'elle a cru devoir ou me dire ou me taire ; mais la voix seule de Léonce peut me persuader maintenant : c'est de lui seul que j'appren tirai s'il me hait ou s'il m'aime, s'il est injuste ou malheureux. C'est à lui... Eh quoi ! bravant tout ce qui devrait me retenir, j' irai implorer une explication de ce caractère si soupçonneux,

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100 DELPHINE. si rigide et si fier ! Quelle perplexité cruelle ! comment jamais en sortir ! Ne me dites pas que tout est fini, qu'il est marié, que je dois renoncer à son opinion comme à son amour ; son estime est encore mon seul bien sur la terre ; il a besoin des suffrages de tous, je ne veux que le sien, mais il faut que je l'emporte clans ma retraite : si je ne l'obtenais pas, vous me verriez poursuivie par une agitation que rien ne pourrait calmer; je n'aurais pas le repos que peut donner le malheur même, quand il n'y a plus rien à faire ni rien à vouloir. Je ne me résignerais ja- mais ; et, en expirant, ma dernière parole serait encore pour me justifier auprès de lui. LETTRE XV. — LÉONCE A M. BARTON. Ce 4 septembre 1790. Je vous envoie un courrier qui a ordre de revenir dans vingt-quatre heures avec une lettre de vous. Vous ne répondez pas, depuis huit jours, aux lettres que je vous ai écrites sur ce qui s'était passé entre madame d'Albémar et moi. Quel est le motif de votre silence ? pourquoi ne m'avez-vous pas écrit ? me trouvez-vous injuste envers Delphine ? et si vous le croyez, juste ciel ! pensez-vous que ce serait me faire du mal que de meledire? LETTRE XVI. — RÉPONSE DE M. HARTON A LÉONCE. Mondoville, 6 septembre. Vous avez eu tort d'attacher tant d'importance à un silence de quelques jours : je souffre toujours de mon bras, et j'ai de la peine à écrire jusqu'à ce que je sois guéri. Vous êtes l'époux de mademoiselle de Vernon : c'est une personne très-vertueuse, uniquement attachée à vous ; il me semble que vous ne devez plus vous occuper des circonstances qui ont précédé votre mariage. Je ne puis pas les approfondir de loin ; ce que vous m'en avez dit ne suffit pas pour juger une femme à qui j'ai voué de l'estime et de l'attachement; mais ce dont je me crois sûr, c'est qu'elle-même à présent dé- sire que vous soyez occupé de votre bonheur et de celui de Mathilde, et que vous oubliiez entièrement l'affection que vous avez pu concevoir l'un pour l'autre quand vous étiez libre.

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DEUXIÈME PARTIE. 161 Je vous eu conjure, mon cher élève, calmez-vous sur toutes ces idées, le temps en est passé ; votre sort est fixé comme votre devoir : rappelez-vous ce que vous avez toujours pensé des liens que vous venez de contracter, et songez qu'il faut se soumettre, quand la passion nous aveugle, aux jugements qu'on a prononcés dans le calme de sa raison. Je suis désolé d'être hors d'état d'aller en voiture; je pourrais espérer que nos entretiens vous feraient du bien. Adieu. LETTRE XVII. — MADAME DE R. A MADAME D' ARTENAS. Ce 14 septembre. Je suis arrivée, il y a deux jours, pour vous voir, mon aimable tante, et l'on m'a dit chez vous que vous étiez à la campagne ; vous auriez dû m'en prévenir; je ne reviens à Paris que pour vous : quand nous serons bien seules une fois, je vous expli- querai mon goût pour la retraite ; vous m'encouragerez à vous en parler, car ce sujet m'est pénible. J'ai commencé par m'informer de madame d'Albémar ; je ne veux point aller chez elle ; hélas ! je sais trop que sa liaison avec, moi ne pourrait que lui nuire; mais je n'ai pas dans le coeur un sentiment plus vif que mon intérêt pour son sort. Madame de Vernon me fit inviter hier à une grande assemblée qu'elle donnait, et j'y allai dans l'espérance de rencontrer ma- dame d'Albémar qui n'y fut point. En traversant les apparte- ments de madame de Vernon, je me rappelai la dernière fois que j'y vins, le jour de ce grand bal où Delphine eut tant de succès, et montra si visiblement son intérêt pour M. de Mon- doville ; je réfléchissais aux événements inattendus qui avaient suivi ce jour, lorsque M. de Mondoville entra dans le salon avec sa femme. Je vous ai dit, je crois, ma tante, que la première fois que j'avais vu Léonce, je fus si frappée du charme et de la no- blesse de sa figure, que, tout à coup l'impression que j'en reçus me fit réfléchir avec amertume sur les torts de ma vie. Je sentis que je n'étais pas digne d'intéresser un tel homme, et madame d'Albémar me parut la seule femme qui méritât de lui plaire. Eh bien, hier, l'expression du visage de Léonce était entièrement changée; la beauté de ses traits restait toujours la même, mais son regard sombre et distrait ne s'arrêtait plus sur aucune femme. Il se hâta de saluer, et s'assit clans un coin de la chambre où il n'y avait personne à qui parler. Sa

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162 DELPHINE. femme s'approcha de lui; je ne sais ce qu'elle lui demandait : il lui répondit d'un air doux ; mais, dès qu'elle l'eut quitté, il soupira comme s'il venait de se contraindre. Une fois madame de Vernon voulut conduire son gendre auprès d'une dame étrangère qui ne, le connaissait pas : je crus voir dans les manières de Léonce une répugnance secrète à se laisser ainsi présenter comme un nouvel époux; il restait eu arrière, suivait avec peine, et se prêtait gauchement à tout ce qui pouvait ressembler à des félicitations. Madame du Marset, placée à côté de moi, vit que j'observais attentivement monsieur et madame de Mondoville, et me dit tout bas en souriant : «  J'ai été leur rendre visite deux ou trois fois, et les ai vus souvent chez madame de Vernon ; il n'y a rien de si singulier que la conduite de Léonce, il semble qu'il veuille être, comme le disait le due de !!., le moins ma- rié qu'il est possible ; il évite avec un soin extraordinaire les sociétés, les occupations communes avec, sa femme. Mathilde, charmée de sa douceur, de sa politesse, de la liberté qu'il lui laisse, ne remarque pas l'indifférence qu'il a pour elle, et la crainte qu'il éprouve de resserrer ses liens, en se servant du pouvoir qu'ils lui donnent. Mathilde a de l'amour pour son mari, et se persuade fermement qu'il en a, pour elle : ces dé- votes ont en toute, chose une merveilleuse faculté de croire. On dirait que Léonce attend toujours quelque événement extraor- dinaire, et qu'il n'est dans sa maison qu'en passant; il n'ar- range rien chez lui, n'a. pas seulement encore fait ouvrir la caisse de ses livres ; aucun de ses meubles n'est à sa place. Ce sont de petites observations, mais qui n'en prouvent pas moins l'état de son âme : tout ce qui lui rappelle sa situation lui fait mal, et, quoiqu'il ne puisse la changer, il s'épargne autant qu'il peut les circonstances journalières qui lui retracent la grande douleur de sa vie, son mariage : enfin, je vous garan- tis qu'il est très-malheureux. » J'allais répondre à madame du Marset et l'interroger encore, mais notre conversation fut interrompue. Comme il y avait beaucoup de jeunes personnes dans la chambre, on proposa de danser; une femme se mit au clavecin, une autre prit la harpe, moi je regardais Léonce ; il cherchait les moyens de sortir de la chambre, mais un homme âgé qui lui parlait le retenait impitoyablement. Je compris que la danse devait lui rappeler des souvenirs pénibles, et j'espérai qu'on ne lui pro- poserait pas de s'en mêler, lorsque madame du Marset, pre- nant la main de Mathilde et la mettant clans celle de Léonce,

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DEUXIÈME PARTIE. 163 leur dit : « Allons, les jeunes mariés, dansez ensemble. — Bravo! se mit-on à crier de toutes parts; oui, qu'ils dansent ensemble. » La musique commence à l'instant, et tout le monde s'écarte pour laisser Mathilde et Léonce seuls au milieu de la chambre. Tout cela s'était fait si rapidement, que Léonce, toujours absorbé, ne sut pas d'abord ce qu'on voulait de lui; mais quand il entendit la musique, qu'il vit le cercle, formé, et près de lui Mathilde qui se préparait à danser, saisi à l'instant comme par un sentiment d'effroi, frappé sans cloute du sou- venir de Delphine que tout lui retraçait, il rejeta la main de Mathilde avec violence, recula de quelques pas devant elle, puis, se retournant tout à coup, il sortit en un clin d'oeil de la chambre et s'élança clans le jardin ; le cercle qui l'entourait s'ouvrit subitement pour le laisser passer ; la vivacité de son action faisait tant d'impression sur tout le monde, que per- sonne n'eut l'idée de prononcer un mot pour l'arrêter. Madame de Vernon, remarquant l'étonnement de la société, se hâta de dire que M. de Mondoville ne pouvait supporter d'être l'objet de l'attention générale, et qu'il était très-timide, malgré les bonnes raisons qu'on pouvait lui trouver de ne pas l'être. Chacun eut l'air de le croire ; et, chose étonnante, Ma- thilde, qui aime certainement son mari, fut la première à se tranquilliser complètement, et se mit à danser à la même place où Léonce l'avait quittée. Je sortis pour prendre l'air à l'extrémité du jardin de ma- dame de Vernon. Je trouvai Léonce assis sur un banc et pro- fondément rêveur; il me vit pourtant au moment où je me détournais pour ne pas le troubler; et lui, qui jusqu'alors ne m'avait jamais adressé la parole, vint à moi et me dit : « Ma- dame de R..., la dernière fois que je vous ai vue, vous étiez avec madame d'Albémar; vous en souvenez-vous ? — Oui, sûrement, lui répondis-je, je ne l'oublierai jamais. — Eh bien, dit-il alors, asseyez-vous sur ce banc avec moi ; cela vous fera- t-il de la peine de quitter le bal? — Non, je vous assure, » lui répétai-je plusieurs fois. Mais, lorsque nous fûmes assis, il garda le silence et n'eut plus l'air de se souvenir que c'était lui qui voulait me parler. J'éprouvais un embarras qui ne me convient plus, et je me hâtai d'en sortir par mes anciennes manières étourdies et coquettes ; car c'est une coquetterie que de parler à un homme de ses sentiments, même pour une autre femme. « Que vous est-il donc arrivé, lui dis-je, en mon absence? je croyais avoir remarqué que madame d'Albémar

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164 DELPHINE. vous aimait, et que vous aimiez madame d'Albémar; je vais passer un mois à la campagne, je reviens, tout est changé : une aventure cruelle fait un bruit épouvantable ; madame d'Al- bémar, dit-on, doit épouser M. de Serbellane, je vous retrouve l'époux de Mathilde,. et cependant vous êtes triste; madame d'Albémar ne part point, et ne voit plus personne ; qu'est-ce que cela signifie? » Léonce reprit l'air de réserve qu'il avait un moment perdu, et me dit assez froidement : « Madame d'Albémar sera sans doute très-heureuse dans le choix qu'elle a fait de M. de Serbellane. — On ne m'ôtera pas de l'esprit, repris-je, qu'elle vous préfère à tout; mais il est inutile de vous en parler à présent que vous êtes marié; ainsi donc adieu. » Je me levais pour m'en aller; Léonce me retint par ma robe, et me dit : « Vous êtes bonne, quoique un peu légère'; vous n'avez pas voulu me faire de la peine, expliquez vous davan- tage. — Je ne sais rien, repris-je, je vous assure ; je me sou- viens seulement d'avoir vu madame d'Albémar traverser ici la salle du bal un soir où vous étiez prêt à vous trouver mal après avoir dansé avec elle. L'émotion qui la trahissait ce jour-là ne peut appartenir qu'à un sentiment vrai, pur, aban- donné, tel qu'on l'éprouve, ajoutai-je en soupirant, quand d'illusions en illusions on n'a pas flétri son coeur : il se peut qu'elle ait eu des engagements antérieurs avec M. de Serbel- lane; mais je suis convaincue qu'elle ne l'épousera pas, parce qu'elle vous aime, et qu'elle a rompu ses liens avec lui à cause de vous. » Léonce parut frappé de ce que je venais de lui dire. Madame de Vernon étant venue nous rejoindre, je rentrai dans le salon, et ne parlai plus à M. de Mondoville de la soirée, qu'un mo- ment lorsque je m'en allais, et qu'il venait d'avoir un assez long entretien seul avec sa belle-mère. «  N'écoutez pas trop madame de Vernon, lui dis-je tout bas ; je me méfie beaucoup même de son amitié pour madame d'Albémar ; elle est bien fine, madame de Vernon ; elle n'est point dévote, elle n'a guère de principes sur rien, elle a beaucoup d'esprit; elle n'a point aimé son mari, et cependant elle n'a jamais eu d'amant. Défiez- vous de ces caractères-là, il faut que leur activité s'exerce de quelque manière. Croyez-moi, les pauvres femmes qui, comme moi, se sont fait beaucoup de mal à elles-mêmes, ont été bien moins occupées d'en faire aux autres. — Hélas ! me répondit Léonce en me donnant la main pour me reconduire jusqu'à ma voiture, il y a peut-être une vie dont le sort a été décidé par ce que vous dites si gaiement. »

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DEUXIÈME PARTIE. 465 Madame de Mondoville sortait en même temps que moi ; elle exprima son mécontentement d'une manière très-visible de la politesse que me faisait Léonce. Ce n'était pas la jalousie qui l'irritait; votre pauvre nièce ne passera jamais pour attirer l'attention de Léonce ; mais madame de Mondoville, avant son mariage comme depuis, n'a jamais manqué d'exercer sur moi toute la rigueur de sa pruderie; je le mérite peut-être ; mais que la charmante Delphine, aussi pure que Mathilde, et mille fois plus aimable, sait mieux trouver l'art de faire aimer la vertu ! Adieu, ma chère tante; revenez, revenez vite; je puis vous promettre avec certitude que désormais je contribuerai tous les jours plus à votre bonheur. LETTRE XVIII. — LÉONCE A M. BARTON. Paris, ce 15 septembre. Enfin je suis décidé, mon cher maître, sur le parti que je dois prendre : je verrai madame d'Albémar avant d'aller en Espagne. Une femme à qui je n'aurais pas permis, dans le temps heureux de ma vie, de prononcer le nom de Delphine, madame de R., m'a expliqué, je le crois, les contradictions qui m'étonnaient dans la conduite de madame d'Albémar. Avant mon arrivée, elle avait contracté des engagements avec M. de Serbellane; mais il est vrai que depuis elle m'a aimé, et peut- être l'est-il aussi que ce sentiment a blessé M. de Serbellane, et qu'ils sont maintenant brouillés. Le séjour de madame d'Al- bémar à Bellerive, son trouble, son embarras en me voyant, tout peut se comprendre, si en effet elle se reproche de n'avoir pas été. vraie avec moi. Je ne puis plus avoir pour elle cet enthousiasme sans bornes qui me la représentait comme une créature sublime; mais n'est-il pas simple que, si elle a sacrifié ses liens avec M. de Serbellane à son attachement pour moi, j'éprouve encore pour elle un attendrissement profond? Cependant ne me connaissait- elle pas lorsque son amant a passé vingt-quatre heures chez elle ? Oh ! pensée de l'enfer ! écartons-la s'il est possible. Je veux revoir Delphine : c'est un ange tombé, mais il lui reste encore quelque chose de son origine. Je lui dois d'ailleurs quelques excuses avant de la quitter pour toujours; elle a peut-être souffert quand elle m'a su l'époux de Mathilde : c'était une action dure de me marier, de

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166 DELPHINE. rompre avec elle sans l'informer même par un mot de mon dessein. Madame de Vernon m'a fortement pressé hier encore d'aller en Espagne ; elle craint, je le crois, que je ne lui fasse des reproches sur ses pertes continuelles au jeu : son inquiétude est mal fondée, c'est le moment d'avoir des torts avec moi; je ne me souviens de rien, je suis insensible à tout. Mais pourquoi madame de Vernon ne m'a-t -elle jamais dit que Delphine m'avait aimé, qu'elle désirait pouvoir rompre avec son premier choix? Madame de Vernon avait-elle peur qu'après tout ce qui s'était passé je consentisse à remplacer M. de Serbellane? c'é- tait bien peu me connaître ! Mais elle ne devait pas se refuser à me donner un sentiment doux quand j'étais irrité, dévoré ; quand un mot qui m'eût laissé respirer m'aurait fait plus de bien qu'une goûte d'eau dans le désert. Le soulagement dont j'ai besoin, je le trouverai peut-être dans une conversation de quelques heures avec madame d'Albé- mar. Je suis donc résolu de lui écrire pour lui demander de me, recevoir à Bellerive. Ce n'est point à Paris, c'est clans la soli- tude que je veux lui parler; elle y retournera demain, ma lettre lui sera remise après-demain à son réveil. Vous n'avez rien à redouter pour mes devoirs de cette expli- cation, mon cher maître; j'apprendrais que Delphine m'aime encore, que mes résolutions ne seraient point changées; elle ne peut plus se montrer à moi telle que je la croyais, et l'idée par- faite que j'avais d'elle pourrait seule décider de mon sort. Si, comme je l'espère, madame d'Albémar consent à me recevoir, si elle me montre quelques regrets, je saurai me tracer un plan de vie triste, mais calme. Je partirai pour l'Espagne, j'y resterai quelques années, dussé-je y faire venir madame de Mondoville. Je veux quitter la France après avoir vu madame d'Albémar; nous nous séparerons ssns amertume; je pourrai supporter mon sort : mes regrets ne finiront point, mais la plu- part des hommes ne vivent-ils pas avec un sentiment pénible au fond du coeur? Enfin ne, me blâmez pas, j'ose vous le répéter, ne me blâmez pas; on doit permettre aux caractères passionnés de chercher une situation d'âme quelconque qui leur rende l'existence tolé- rable. Pensez-vous que je puisse vivre plus longtemps clans l'état où je suis depuis deux mois? Il me faut une autre impres- sion, fût-ce une autre douleur, il me la faut ! Vous me connais- sez de la force, de la fermeté; je sais souffrir; eh bien, je vous

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DEUXIÈME PARTIE. 167 le dis, je succombais, et ce cri de miséricorde ne m'échappe qu'après les combats les plus violents que le caractère et le sentiment, la raison et la souffrance se soient jamais livrés. LETTRE XIX. — M. DE SERBELLANE A MADAME D'ALBÉMAR 1. Lisbonne, ce 4 septembre 1790. Je viens vous demander, madame, le plus éminent service, le seul qui puisse détourner l'irréparable malheur dont je suis menacé. Thérèse, après avoir assuré le sort de sa fille, en passant quelques mois dans ses terres près de Bordeaux, veut obtenir de la famille de son mari la permission de vous confier l'éduca- tion d'Isaure, et, tranquille alors sur lé sort de cette enfant, elle est résolue à se faire religieuse dans un couvent dont le père Antoine, son confesseur actuel, a la direction : ainsi mourrait au monde et à moi la meilleure et la plus charmante créature que le ciel ait jamais formée. Le Dieu que Thérèse adore serait- il un Dieu de bonté s'il lui commandait un tel supplice? Les coutumes barbares des sociétés civilisées ont fait de Thé- rèse, à quatorze ans, l'épouse d'un homme indigne d'elle. La nature, en faisant naître M. d'Ervins vingt-cinq ans avant Thérèse, semblait avoir pris soin de les séparer; les indignes calculs d'une famille insensible les ont réunis, et Thérèse serait coupable de m'avoir choisi pour le compagnon de sa vie! Il est impossible, je le sens, qu'au milieu du inonde elle porte le nom de m'on épouse; il faut respecter la morale publique qui le défend : elle est souvent inconséquente, cette morale, soit dans ses austérités, soit dans ses indulgences; néanmoins, telle qu'elle est, il ne faut pas la braver, car elle tient à quelques vertus clans l'opinion de ceux qui l'adoptent. Mais quel devoir, quel sentiment peut empêcher Thérèse de changer de nom, et d'aller en Amérique m'épouser et s'établir avec moi? Vous trou- verez ce projet bien romanesque pour le caractère que vous me connaissez; il m'est inspiré par un sentiment honnête et refléchi. J'ai fait imprudemment le malheur d'une innocente personne; je dois lui consacrer ma vie, quand cette vie peut lui faire quelque bien. D'ailleurs, si la disposition de mon âme me rend peu capable de passions très-vives, elle me rend aussi 1. Cette lettre fut remise le 16 septembre au soir à madame d'Albémar.

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108 DELPHINE. les sacrifices plus faciles. L'Europe, l'Amérique, tous les pays du monde me sont égaux. Quand une fois on connaît bien les hommes, aucune préférence vive n'est possible pour telle ou telle nation, et l'habitude qui supplée à la. préférence n'existe pas en moi, puisque j'ai constamment voyagé; peut-être même est-il assez doux, lorsque l'on n'est point poursuivi par les re- mords, de rompre tous ces rapports que la durée de la vie vous a fait contracter avec les hommes, de s'affranchir ainsi de cette foule de souvenirs pénibles qui oppressent l'âme, et souvent arrêtent ses élans les plus généreux. Je me replacerai au milieu de la nature avec un être aimable qui partagera toutes mes impressions. J'essayerai sur cette terre ce qu'est peut-être la vie à venir, l'oubli de tout, hors le sentiment et la vertu. Thérèse est beaucoup plus cligne qu'aucune autre femme de la destinée que je lui propose; en s'enfermant clans un couvent pendant le reste de ses jours, elle exerce plus de courage pour le malheur que je ne lui en demande pour le bonheur. Un prin- cipe de devoir, fortifié par la religion, peut seul, j'en suis sûr, la déterminer à se sacrifier ainsi; mais en quoi consiste-t -il donc ce devoir? à quelle expiation est-elle obligée? Quel bien peut-il résulter, pour les morts comme pour les vivants, du malheur qu'elle veut subir? Si elle se croit des torts, ne vaut-il pas mieux les réparer par des vertus actives? Nous emploierions en Amé- rique la fortune que je possède à des établissements utiles, à une bienfaisance éclairée : Thérèse n'aura pas rempli, j'en conviens, les devoirs que les hommes lui avaient imposés; mais ceux qu'elle a choisis, mais ceux que son coeur lui permettait d'accomplir, elle y sera fidèle. Il faut que je la voie, c'est le seul moyen qui me reste pour la faire renoncer à sa cruelle résolution ; toute autre tentative serait vaine; mes lettres n'ont rien produit, le spectacle seul de ma douleur peut la toucher. Obtenez-moi donc, madame, un sauf-conduit pour passer quinze jours en France; l'envoyé de Toscane le demandera, si vous le désirez. Je voulais arriver sans toutes ces précautions misérables; mais j'ai craint pour Thérèse l'éclat que pourrait avoir mon emprisonnement, si la famille de M. d'Ervins l'obtenait. Je ne doute pas que l'inten- tion de cette famille ne soit de persécuter Thérèse; mais ce ne sont point de semblables motifs qui pourront l'engager à me croire; il n'y a que ma peine qui puisse agir sur elle, et jamais il n'en exista de plus profonde. Depuis qu'une expérience rapide m'a donné de bonne heure les qualités des vieillards, en me décourageant, comme eux, de

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DEUXIÈME PARTIE. 169 l'espérance, je ne fatiguais plus le ciel par la diversité des voeux d'un jeune homme; je ne lui demandais qu'une grâce, c'était de n'avoir jamais à me reprocher le malheur d'un autre; car le remords est la seule douleur de l'âme que le temps et la ré- flexion n'adoucissent pas. Elle va me poursuivre, cette douleur ; c'est en vain que j'avais émoussé la vivacité de tous mes senti- ments, la raison aura détruit mon illusion sur les plaisirs, sans adoucir l'àpreté de mes chagrins. L'image de cette douce, de cette angélique Thérèse, immo- lant sa jeunesse, ensevelissant elle-même sa. destinée, cette image enveloppée des voiles de la mort me poursuivra jusqu'au tombeau. Vous, madame, qui avez le génie de la bouté, la pas- sion du bien et tout l'esprit des anges, secourez-moi. Je vous envoie un ami fidèle qui, après vous avoir remis cette lettre et reçu votre réponse, doit revenir sur les frontières de France, où je l'attendrai. C'est à lui seul que vous voudrez bien donner le sauf-conduit que je désire si ardemment : vous l'ob- tiendrez, car jamais rien n'a pu être refusé à vos prières, et vous sauverez Thérèse et moi d'un malheur, d'un supplice éter- nel. Adieu madame; je me confie à votre bonté, elle ne trom- pera point mon espoir. P. S. Il importe que madame d'Ervins ne sache pas que mon intention est de revenir en France. LETTRE XX. — LEONCE A DELPHINE. Paris, ce 1 7 septembre. Les nouveaux devoirs que j'ai contractés doivent désormais me rendre étranger à votre avenir : cependant ne me refusez pas de le connaître; permettez-moi de m'entretenir quelques instants seul avec vous, à l'heure que vous voudrez bien m'in- diquer. Je pars pour l'Espagne après vous avoir vue : cette grâce que je vous demande sera sans cloute le dernier rapport que vous aurez jamais avec ma triste vie. Je ne devrais plus conserver aucun doute sur vos torts envers vous-même, comme envers moi; cependant si vous aviez des chagrins, si je pouvais vous pardonner, je partirais plus calme, et, peut-être moins malheureux. 10

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170 DELPHINE. LETTRE XXI. — DELPHINE A LEONCE. Ce 17 septembre. Me pardonner! Je vous verrai, monsieur, quoique votre billet ne mérite peut-être pas cette réponse; j'ai besoin, pour ma propre dignité, d'une explication avec vous. Je dois consacrer ce jour tout entier à des devoirs d'amitié que vous ne m'ap- prendrez point à négliger; mais demain, choisissez l'instant que vous préférerez, je vous forcerai, je l'espère, à me rendre toute l'estime que vous me devez; c'est dans ce but seul que je con- sens à vous entretenir. Je ne puis concevoir ce que vous voulez me demander sur mon avenir, il vous est facile de le deviner : je vais passer le reste de mes jours avec ma belle-soeur, et je n'ai plus dans ce monde, où ma confiance a été trompée, ni un intérêt ni un espoir de bonheur. LETTRE XXII. — DELPHINE A MADEMOISELLE D'ALBÉMAR. Ce 17 septembre au soir. Léonce m'a écrit pour me demander de me voir; je n'ai point hésité à y consentir; je dirai plus, j'ai regardé comme une faveur du ciel l'occasion qui m'était offerte de connaître enfin les torts dont il m'accuse et d'y répondre avec vérité, peut-être avec hauteur. Ne vous livrez, ma soeur, à aucune inquiétude, en apprenant que je n'ai pas cédé à vos conseils. Léonce n'est point à crain- dre pour moi, quels que soient les sentiments qu'il m'exprime; s'il voulait faire renaître dans mon âme la passion qui m'atta- chait à lui, s'il voulait me rendre méprisable par cet amour même dont il aurait pu faire ma gloire et son bonheur... Non, Léonce, non, celle que vous n'avez pas jugée digne d'être votre femme n'accepterait pas vos regrets si vous en éprouviez; je ne suis pas, comme vous, impitoyable envers des torts de convenance, des fautes apparentes, des actions con- damnées par la société, mais que le coeur justifie; je vous mon- trerai que la véritable vertu a d'autant plus de force sur mon âme que j'abjure tout autre empire. Cette Delphine que vous croyez si faible, si entraînée, sera courageuse contre l'affection la plus passionnée de son coeur, contre vous... Oui, je le serai,

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DEUXIÈME PARTIE. 171 ma soeur, quoique je donnasse ma vie pour obtenir encore une heure pendant laquelle je pusse me persuader qu'il m'aime et qu'il n'est pas l'époux de Mathilde. «  C'est demain que Léonce doit venir ! J'ai eu la force de m'occuper encore aujourd'hui de faire avoir à M. de Serbellane un sauf-conduit pour rentrer en France. Il m'avait écrit pour m'en conjurer, et j'ai trouvé son désir bon et raisonnable; car je crois comme lui qu'il n'existe aucun autre moyen d'empêcher Thérèse de se faire religieuse. Elle ne m'a point encore confié cette funeste résolution; mais M. de Serbellane m'a mandé qu'il la sait d'elle, et toutes mes observations me confirment ce qu'il m'écrit. J'ai donc été à Paris ce matin pour voir l'envoyé de Toscane. Il était absent; mais comme il doit passer la soirée chez madame de Vernon, je l'ai priée de lui remettre une lettre de moi qui contient ma demande pour M. de Serbellane, et de l'appuyer en la lui donnant. Madame de Vernon réussira tout aussi bien que moi dans cette affaire; et, troublée comme je le suis, il m'était impossible de paraître au milieu du monde. « Je suis donc revenue ce soir même à Bellerive; il est déjà tard ; le jour qui précède demain va finir; l'agitation de mon coeur est violente, et cependant je n'ai pas d'incertitude; il ne peut m'arriver rien de nouveau que plus ou moins de douleur dans un adieu sans espoir. Ma soeur, du haut du ciel, votre frère, mon protecteur, veille sur moi; il ne souffrira pas que Delphine infortunée, mais pure, mais irréprochable, déshonore ses soins, ses bontés, son affection, en se permettant des sen- timents coupables ! Je ne sais ce que j'éprouve maintenant dans cette émotion de l'attente qui suspend toutes les puissances de l'âme ; mais quand Léonce sera venu, mon âme se relèvera, et dut la vertu m'ordonner de le voir demain pour la dernière fois de ma vie, Louise, j'obéirai. LETTRE XXIII. — DELPHINE A MADEMOISELLE D ALBEMAR. Ce 18 septembre, à minuit. J'avais tort, ma soeur, véritablement tort de m'occuper de la conduite que je tiendrais avec M. de Mondoville; il se préparait a m'en épargner le soin; il ne voulait sans doute que m'éprou- ver, savoir si je serais assez faible pour consentir à le revoir; il se jouait de mon coeur avec insulte : il est parti la nuit der- nière pour l'Espagne; la nuit dernière! et c'était aujourd'hui...

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172 DELPHINE. Ah ! c'en est trop, toute mon âme est changée ; je vous parlerai de lui avec sang-froid, avec dédain; ce départ est mille fois plus coupable que son mariage ! aucune erreur, de quelque na- ture qu'elle soit, ne peut l'expliquer : c'est de la barbarie froide, légère; je ne retrouve pas même ses défauts dans cette con- duite; je me suis trompée, j'ai mis une illusion, la plus noble, la plus séduisante de toutes, à la place de son caractère. Eh bien, renonçons à cette illusion comme à toutes celles dont le coeur est avide; il faut, tant qu'il est ordonné de vivre, repous- ser tes affections qui rattachent à l'idée du bonheur : dès qu'elles le promettent, elles trompent. Adieu, Louise, je n'ai que des sentiments amers, je répugne à les exprimer; adieu. LETTRE XXIV. — DELPHINE A MADEMOISELLE D'ALBÉMAR. Ce 21 septembre. Je n'ai pas eu depuis deux jours la force de vous écrire; je craindrais cependant qu'un plus long silence ne vous inquiétât, je ne veux pas le prolonger; mais que puis-je dire maintenant? rien, plus rien du tout; il n'y a pas même clans ma vie de la douleur à confier. J'ai du dégoût de moi, puisque je ne peux penser à lui; il n'y a rien dans mon âme, rien dans mon esprit qui m'intéresse. Je ne pars pas immédiatement, parce que Thérèse reste encore quelque temps chez moi, et que madame de Vernon est malade, peut-être ruinée; je veux la consoler et réparer ainsi mes injustes soupçons contre, elle. J'ai encore en ma puissance de la fortune et des soins, je veux faire de ce qui me reste du bien à quelqu'un, et, s'il se peut, surtout à ma- dame de Vernon. Je m'étonne que je puisse servir à quoi que ce soit dans ce monde; mais enfin si je puis, je le dois. Je veux tâcher d'engager madame de Vernon à venir avec moi clans les provinces méridionales; ce voyage est nécessaire à l'état menaçant de sa poitrine. Si elle a dérangé sa fortune, je lui offrirai les services que je peux lui rendre, mais je ne lui donnerai point de conseils sur la conduite qu'elle doit tenir dé- sormais; hélas! sais-je juger, sais-je découvrir la vérité? sur quoi pourrait-on s'en rapporter à moi, quand je ne puis me guider moi même! Ma tète est, exaltée; je n'observe point, je crois voir ce que j'imagine; mon coeur est sensible, mais il se donne à qui veut le déchirer, Je vous le dis, Louise, je ne suis plus rien qu'un être assez bon, mais qu'il faut diriger, et dont

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DEUXIÈME PARTIE. 173 surtout il ne faut jamais parler à personne au monde, comme d'une femme distinguée sous quelque rapport que ce soit. J'ai pourtant encore une sorte de besoin de vous raconter les dernières heures dont je garderai l'idée, celles qui ont terminé l'histoire de ma vie; je ne veux pas que vous ignoriez ce que j'ai encore éprouvé pendant que j'existais; seulement ne me répon- dez pas sur ce sujet, ne me parlez que de vous et de ce que je peux faire pour vous; ne me dites rien de moi : il n'y a plus de Delphine, puisqu'il n'y a plus de Léonce! crainte, espoir, tout s'est évanoui avec mon estime pour lui; le monde et mon coeur sont vides. Il faut l'avouer pour m'en punir, le jour où je l'attendais, il m'était plus cher que dans aucun autre moment de ma vie. De- puis l'instant où le soleil se leva, quel intérêt je mis à chaque heure qui s'écoulait! de combien de manières je calculai quand il était vraisemblable qu'il viendrait! D'abord il me parut qu'il devait arriver à l'heure qu'il supposait celle de mon réveil, afin d'être certain de me trouver seule. Quand cette heure fut passée, je pensai que j'avais eu tort d'imaginer qu'il la choi- sirait, et je comptai sur lui entre midi et trois heures; à chaque bruit que j'entendais, je combinais par mille raisons minutieu- ses s'il viendrait à cheval ou en voiture. Je n'allai pas chez Thé- rèse, je n'ouvris pas un livre, je ne me promenai pas, je restai à la place d'où l'on voit le chemin. L'horloge du village de Bel- lerive ne sonne que toutes les demi-heures; j'avais ma montre devant moi, et je la regardais quand mes yeux pouvaient quit- ter la fenêtre. Quelquefois je me fixais à moi-même un espace de temps que je me promettais de consacrer à me distraire; ce temps était précisément celui pendant lequel mon âme était le plus violemment agitée. Ce que j'éprouvai peut-être de plus pénible dans cette attente, ce fut l'instant où le soleil se coucha. Je l'avais vu se lever lors- que mon coeur était ému par la plus douce espérance; il me semblait qu'en disparaissant il m'enlevait tous les sentiments dont j'avais été remplie à son aspect. Cependant, à cette heure de découragement succéda bientôt une idée qui me ranima : je m' étonnai de n'avoir pas songé que c'était le soir que Léonce choisirait pour s'entretenir plus longtemps avec moi, et je re- tombai dans cet état le plus cruel de tous, ou l'espoir même fait presque autant de mal que l'inquiétude. L'obscurité ne me per- mettait plus de distinguer de loin les objets; j'en étais réduite à quelques bruits rares dans la campagne, et plus la nuit ap- prochait, plus ma souffrance était uniforme et pesante. Combien 10.

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174 DELPHINE. je regrettais le jour, ce jour même dont toutes les heures m'a- vaient été si pénibles ! Enfin, j'entends une voiture, elle s'approche, elle arrive, je ne cloute plus; j'entends monter mon escalier, je n'ose avancer; mes gens ouvrent les deux battants, apportent des lumières, et je vois entrer madame de Mondoville et madame de Vernon! Non, vous ne pouvez pas vous peindre ce qu'on éprouve lors- que, après le supplice de l'attente, on passe par toutes les sen- sations qui en font espérer la fin. et que, trompé tout à coup, on se voit rejeté en arrière, mille fois plus désespéré qu'avant le soulagement passager qu'on vient d'éprouver. Je n'avais pas la force de me soutenir; l'idée me vint que Léonce allait arriver, qu'il s'en irait en apprenant que je n'étais pas seule, et que je ne retrouverais peut être jamais l'occasion de lui parler. Je reçus madame de Mondoville et sa mère avec une distraction inouïe ; je me levai, je me rassis, je me relevai pour sonner, je demandai du thé ; et craignant tout à coup que cet établissement ne les retint, je leur dis : «  Mais vous voulez peut-être retourner à Paris ce soir? » Elles arrivaient, rien n'était plus absurde ; mais je ne pouvais sup- porter la contrariété que leur présence me faisait éprouver. Madame de Vernon s'approcha de moi pour me prendre a part avec l'attention la plus aimable, lorsque madame de Mon- doville la prévint et me dit : «  J'ai voulu accompagner ma mère ici ce soir; son intention était de venir seule, mais j'avais besoin de votre société pour me distraire du chagrin que j'ai éprouvé ce matin, en apprenant que mon mari avait été obligé de partir cette nuit pour l'Espagne. » A ces mots un nuage couvrit mes yeux, et je ne vis plus rien autour de moi. Madame de Mondoville se serait aperçue de mon état, si sa mère, avec cette promptitude et cette présence d'esprit qui n'appartiennent qu'à elle, ne se fût placée entre sa fille et moi, comme je retombais sur ma chaise, et ne l'eût priée très-instamment d'aller dire à un de ses gens de lui apporter une lettre qu'elle avait oubliée dans sa voiture. Pendant que Mathilde était sortie, madame de Vernon me porta presque entre ses bras dans la chambre à côté, et me dit: «  Attendez-moi, je vais vous rejoindre. » Elle alla conseiller à sa fille de monter clans la chambre qui lui était destinée, et lui dit que j'avais besoin de repos. Sa fille ne demanda pas mieux que de se retirer, et ne conçut pas le moindre soupçon de ce qui se passait. Madame de Vernon revint, j'avais à peine re- pris mes sens; et lorsqu'elle s'approcha de moi, oubliant entiè-

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DEUXIÈME PARTIE. 175 rement les soupçons que j'avais conçus, je me jetai clans ses bras avec la confiance la plus absolue. Ah ! j'avais tant besoin d'une amie ! je l'aurais forcée à l'être, quand son coeur n'y aurait pas été disposé. Combien de fois lui répétai-je avec déchirement : «  Il est parti, Sophie, quand il devait me voir, aujourd'hui même : quelle insulte! quel mépris!» J'avouai tout à madame de Vernon : elle avait tout deviné. Elle me fit sentir avec une grande délicatesse, quoique avec une parfaite évidence, à quel point j'avais eu tort de me défier d'elle. «  Ne voyez-vous pas, me dit-elle, combien un homme qui se conduit ainsi avait de préventions contre vous! Vous avez cru qu'il était jaloux de, M. de Serbellane ; pouvait-il l'être après la confidence que je lui avais faite de votre part? le dernier billet même que vous avez écrit, où vous lui annoncez, me dites-vous, votre résolu- tion de rester en Languedoc, ce billet ne détruisait-il pas tout ce qu'on a répandu sur votre prétendu voyage en Portugal? Non, je vous le dis, c'est un homme qui a conservé du goût pour vous, ce qui est bien naturel, mais qui ne veut pas s'y livrer, parce que votre caractère ne lui convient pas; et quand son goût l'entraîne, il prend des partis décisifs pour s'y arra- cher. Il n'y a rien de plus violent que Léonce; vous le savez, sa conduite le prouve : il S'en est allé cette nuit sans me pré- venir; il a instruit seulement sa femme, parmi billet assez froid, qu'une lettre de sa mère le forçait de partir à l'instant, et j'ai su positivement par ses gens qu'il n'avait point reçu de lettres d'Espagne : c'était donc vous qu'il évitait : cette crainte même est une preuve qu'il redoute votre ascendant, niais jamais il ne s'y soumettra, quand votre délicatesse pourrait, vous permettre à présent de le désirer. » Je voulus me justifier auprès de madame de Vernon de la moindre pensée qui pût offenser Mathilde; mais cette géné- reuse amie s'indigna que je crusse cette explication nécessaire; elle me témoigna la plus parfaite estime; l'embarras que je remarque quelquefois en elle était entièrement dissipé, et du moins, à travers ma douleur, j'acquis plus de certitude que jamais qu'elle m'aimait avec tendresse. Hélas ! sa santé est bien mauvaise, les veilles ont abîmé sa poitrine. J'ai voulu l'engager à parler d'elle, de ses affaires, de ses projets ; mais elle ramenait sans cesse la conversation sur moi, avec cette grâce qui lui est propre; ne se lassant pas d'interroger, cher- chant, découvrant toutes les nuances de mes sentiments, réussissant quelquefois à me soulager, et n'oubliant, rien de

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176 DELPHINE. tout ce que l'on pouvait dire sur mes peines; enfin, sans elle, je ne sais si j'aurais supporté cette dernière douleur. Ce que je ressentais était amer et humiliant; Sophie m'a relevée à mes propres yeux; elle a su adoucir mes impressions, et me pré- server du moins d'une irritation, d'un ressentiment qui aurait dénaturé mon caractère. Louise, vous n'étiez pas auprès de moi, il a bien fallu qu'une autre me secourût ; mais dès que Thérèse m'aura quittée, dans un mois, je viendrai, je m'abandonnerai à vous, et si je ne puis vivre, vous le pardonnerez. LETTRE XXV. — LEONCE A M. BARTON. Bordeaux, 23 septembre. L'auriez-vous cru, que ce serait de cette ville que vous rece- vriez ma première lettre? Je devais la voir, et je suis parti; je suis venu sans m'arrêter jusqu'ici; je comptais aller de môme, jusqu'à ce que j'eusse rencontré cet homme insolemment heu- reux, que l'on fait revenir en France. La fièvre m'a pris avec tant de violence, qu'il faut bien suspendre mon voyage; mais M. de Serbellane passe par ici, je le sais; il a mandé qu'il y viendrait, il est peut-être plus sûr de l'y attendre. Oui, je suis parti, lorsqu'elle avait consenti à me voir, lors- qu'elle avait, sans cloute, préparé quelques ruses pour me tromper : je, suis parti sans regrets, mais avec un sentiment d'indignation qui a changé totalement ma disposition pour elle. Mon ami, lisez bien ces mots qui m'étonnent plus que vous-même en les traçant : Madame d'Albémar n'a mérité ni votre estime ni mon amour. Quand elle me répondit qu'elle me recevrait, je n'osai pas vous l'écrire, mon cher maître ; mais je ne pouvais contenir dans mon sein la joie que je ressentais ; je me promenais dans ma chambre avec des transports dont je n'étais plus le maître : quelquefois cette vive émotion de bonheur m'oppressait telle- ment, que je voulais la calmer en me rappelant tout ce qu'il y avait de cruel clans ma situation, clans mes liens; mais il est des moments où l'âme repousse, toute espèce de peines, et ces idées tristes, qui la veille me pénétraient si profondément, glissaient alors sur mon coeur comme s'il avait été invulné- rable. Je m'étais enfermé; un de mes gens frappa à ma porte; je

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DEUXIÈME PARTIE. 177 tressaillis à ce bruit; tout événement inattendu me faisait peur; je redoutais même une lettre de madame d'Albémar; je crai- gnais une émotion, fût-elle douce. On me remit un billet de madame de Vernon qui me demandait de venir la voir à l'in- stant pour une affaire de famille importante; il fallut y aller. Madame de Vernon me dit d'abord ce dont il s'agissait, et je regrettai, je l'avoue, d'être venu pour un si faible intérêt ; l'instant d'après elle prit à part l'envoyé de Toscane qui était chez elle, et me pria d'attendre un moment pour qu'elle pût me parler encore. Je l'entendis qui lui disait : «  Voici la lettre de madame d'Albémar ; appuyez auprès du ministre sa demande en faveur de M. de Serbellane. » A ce nom, je me levai, je m'approchai de madame de Vernon, malgré l'inconvenance de cette brus- que interruption ; elle continua de parler devant moi, et j'ap- pris, juste ciel ! j'appris que madame d'Albémar avait été le matin chez l'envoyé de Toscane, pour obtenir, par son crédit, un sauf-conduit qui permît à M. de Serbellane de revenir en France, malgré son duel. N'ayant point trouvé l'envoyé de Toscane, elle lui écrivait pour lui renouveler cette demande ; elle en chargeait madame de Vernon. J'ai vu l'écriture de madame d'Albémar ; elle a obtenu ce qu'elle désirait, et dans quinze jours M. de Serbellane doit être en France : oui, il y sera, mais il m'y trouvera ; je le forcerai bien à me donner un prétexte de vengeance. Mon parti fut pris tout à coup; je résolus d'aller au-devant de M. de Serbellane, et de partir sans délai. Si j'étais resté un seul jour, je n'aurais pu résister au besoin de voir ma- dame d'Albémar, pour l'accabler des reproches les plus insul- tants, et c'était encore lui accorder une sorte de triomphe ; mais ce départ, à l'instant même où son billet faible et trom- peur me donne la permission de la voir, ce départ, sans un mot d'excuse ni de souvenir, l'aura, je l'espère, offensée. J'ai écrit à madame de Mondoville pour lui donner un pré- texte quelconque de mon voyage; je n'ai voulu dire adieu à personne : mes gens, en recevant mes ordres pour mon départ, me regardaient avec étonnement; je me croyais calme, et sans doute quelque chose trahissait en moi l'état où j'étais. Si j'avais vu quelqu'un, mon agitation eût été remarquée; peut-être Delphine l'aurait-elle apprise! Il faut qu'elle me croie dédai- gneux et tranquille, c'est tout ce que je désire : si je mourais du mal qui me consume, mon ami, jamais vous ne lui diriez que c'est elle qui me tue; j'en exige votre serment : je me sen-

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178 DELPHINE. tirais une sorte de rage contre ma fièvre, si je pensais qu'elle put l'attribuer à l'amour. J'ai voulu m'éloigner aussi de madame de Vernon; je la hais : c'est injuste, je le sais; mais enfin, toutes les peines que j'ai éprouvées, c'est elle qui me les a annoncées; depuis mon mariage même, chaque fois qu'une idée, une circonstance me faisait du bien, le hasard amenait de quelque manière cette femme pour me découvrir la vérité ; j'en conviens, la vérité, mais celle qu'on ne peut entendre sans détester qui vous la dit. Ne combattez pas cette prévention, je la condamne ; mais que ne condamné-je pas en moi ! et je ne puis me vaincre sur rien! Ah ! qu'il serait heureux que je mourusse ! cependant ne crai- gnez pas que M. de Serbellane me tue ; non, il n'est pas juste que tout lui réussisse; il me semble que c'est assez des pros- pérités dont il a joui; s'il met le pied en France, il en trouvera le ternie. LETTRE XXVI. — DELPHINE A MADEMOISELLE D' ALBEMAB. Bellerive, 2 octobre. Eh bien, Thérèse est inflexible ; eh bien, celle à qui j'ai sa- crifié tout le bonheur de ma vie ne jouira pas un seul jour du funeste dévouement de ma trop facile amitié. Louise, le récit que je vais vous faire vous inspirera de la pitié pour Thérèse ; il m'en faut, aussi pour moi. Ah ! que de douleurs sur la terre! où sont-ils les heureux? en est-il parmi ceux qui seraient dignes du bonheur ? Depuis quelque temps je voyais madame d'Ervins plus rare- ment; un prêtre d'un couvent voisin, d'un extérieur simple et respectacle, passait beaucoup d'heures seul avec elle ; moi- même accablée de douleurs, et craignant, si je confiais mes peines à Thérèse, de ne pouvoir lui cacher qu'elle en était la cause involtaire, je me résignais à son goût pour la retraite, et je ne voulais pas lui parler des projets que je lui connaissais. Je comptais sur l'arrivée de M. de Serbellane et sur ses prières pour l'y faire renoncer; mais le frère de M. d'Ervins étant venu à Paris, Thérèse eut hier matin un long entretien avec lui, et je me hâtai d'aller chez elle, quand il l'ut parti, pour en savoir le résultat. J'ai retenu toutes les paroles de Thérèse, et je vous les trans- mettrai fidèlement. Qui pourrait oublier un langage si plein

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DEUXIÈME PARTIE. 179 d'amour et de repentir? « J'ai apaisé le frère de M. d'Ervins, me dit-elle ; maintenant qu'il sait ma résolution, il n'a plus dé haine contre moi; cette resolution met la paix entre les enne- mis; Dieu qui l'inspire la rend efficace : mais vous à qui je dois tant, vous qui avez peut-être fait pour moi plus de sacri- fices que vous ne m'en avez avoué, vous avez failli me perdre clans un moment de bonté ; vous aviez encouragé M. de Ser- bellane à revenir; je l'ai appris à temps, j'ai pu le lui dé- fendre ; il sera instruit que, s'il me voyait, il ne pourrait me faire changer de dessein, mais qu'il renouvellerait, par son retour, le courroux des parents de M. d'Ervins, et qu'il perdrait ma fille, en déshonorant sa mère. » Je voulus l'interrompre, elle m'arrêta. «Demain, me dit-elle, venez me chercher en vous levant, nous nous promènerons en- semble ; je vous dirai tout ce qui se passe en moi : je n'en ai pas la force ce soir ; il me semble que, quand la nuit est venue, la présence d'un Dieu protecteur se fait moins sentir, et j'ai besoin de son appui pour annoncer avec courage mes résolu- tions. A demain donc, avec le jour, avec le soleil. » Quand elle m'eut quittée, je réfléchis douloureusement sur les obstacles que sa ferveur religieuse opposerait à mes ef- forts, et je plaignis le triste destin de deux nobles créatures, Thérèse et son ami. C'était moi, moi si malheureuse, qui de- vais essayer de soutenir le courage de madame d'Ervins, et mon coeur au désespoir était chargé de la consoler ! Ah ! com- bien souvent dans la vie cet exemple s'est présenté, et que d'infortunés ont encore trouvé l'art de secourir des infortunés comme eux ! J'entrai chez Thérèse de très-bonne heure, et je la trouvai tout habillée, priant dans son cabinet devant un crucifix qu'elle y a placé, et aux pieds duquel elle a déjà répandu bien des larmes. Elle se leva en me voyant, ouvrit son bureau, et mé- dit : « Tenez, voilà toutes les lettres de M. de Serbellane que j'ai reçues depuis deux mois, je vous les remets avec son por- trait; il ne vous est point ordonné à vous de les brûler, con- servez-les pour qu'elles me survivent et que rien de lui ne pé- risse avant moi. » J'insistai pour qu'elle connût la lettre que m'avait écrite M. de Serbellane; en la lisant, elle rougit et pâlit plusieurs fois. « Il m'a fait clans ses lettres, reprit-elle l'offre dont il vous parle; il me l'a faite avec une expression bien plus vive, bien plus sensible encore, et cependant ma ré- solution est restée inébranlable. Descendons dans le jardin, je ne suis pas bien ici; l'air me donnera des forces, ilm'en faut

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180 DELPHINE. pour vous ouvrir encore une fois ce coeur qui doit se refermer pour toujours. » Je la suivis : ses cheveux noirs, son teint pâle, ses regards qui exprimaient alternativement l'amour et la dévotion, donnaient à son visage un caractère de beauté que je ne lui avais jamais vu. Nous nous assîmes sous quelques arbres encore verts. Thérèse alors, tournant vers l'horizon des regards vraiment inspirés, me dit : «  Ma chère Delphine, je vous le confie en présence de ce so- leil qui semble nous écouter au nom de son divin maître, l'ob- jet de mon malheureux amour n'est point encore effacé de mon coeur. Avant qu'un prêtre vénérable eût accepté le serment que j'ai l'ait de ma consacrer à Dieu, je lui ai demandé si, parmi les devoirs que j'allais m'imposer, il en était un qui m'interdit les souvenirs que je ne puis étouffer; il m'a ré- pondu que le sacrifice de ma vie était le seul qui fût en ma puissance; il m'a permis de mêler aux pleurs que je verserais sur mes fautes le regret de n'avoir pas été la femme de celui qui me fut cher, et de n'avoir pu concilier ainsi l'amour et la vertu. Je ne craignais, dans l'état que je vais embrasser, que des luttes intérieures contre ma pensée ; dès qu'on n'exige que mes actions, je me voue avec bonheur à l'expiation de la mort de M. d'Ervins. «  M. de Serbellane m'offre de m'épouser et de passer le reste de sa vie en Amérique avec moi. Juste ciel! avec quel transport je l'accepterais ! quel sentiment presque idolâtre n'é- prouverais-je pas pour lui ! Mais le sang, la mort nous sépare; un spectre défend ma main de la sienne, et l'enfer s'est ouvert entre nous deux. Si je succombais, j'entraînerais ce que j'aime dans mon crime ; le malheureux ! il partagerait mon supplice éternel, et je n'obtiendrais pas de la Providence, comme des hommes, de ne condamner que moi seule. Mes pleurs et mon sacrifice serviront peut-être aussi sa cause dans le ciel. — Oui ! s'écria-t-elle d'une voix plus élevée, oui, je prierai sans cesse! et si mes prières touchent l'Être suprême, ô mon ami ! c'est toi qu'il sauvera. — Delphine, me dit-elle en m'embrassant, pardonnez; je ne puis parler de lui sans m'égarer, et je con- fonds ensemble et l'amour et le sentiment qui m'ordonne d'im- moler l'amour. Mais ils m'ont dit que dans le temple, après de longs exercices de piété, mes idées deviendraient plus calmes ; je les crois, ces bons prêtres, qui ont fait entendre à mon âme le seul langage qui l'ait consolée. «  Il m'eût été beaucoup plus difficile de vivre au milieu du monde, en renonçant à M. de Serbellane, que de lui prouver

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DEUXIÈME PARTIE. 181 encore, par la résolution que je prends, combien mon âme est profondément atteinte. Ce motif n'est pas cligne de l'auguste état que j'embrasse; mais ne faut-il pas aider de toutes les manières la faiblesse de notre nature? et si je me sens plus de force pour revêtir les habits de la mort en pensant que ce sa- crifice obtiendra de lui des larmes plus tendres, pourquoi m'in- terdirais-je les idées qui me soutiennent dans ce grand combat du coeur ? «  Un seul devoir, un seul, pouvait me retenir dans le monde : c'était l'éducation d'Isaure. Ma chère Delphine, c'est vous qui m'avez tranquillisée sur cette inquiétude; je vous remettrai ma fille, la fille du malheureux dont j'ai causé la mort : vous êtes bien plus digne que moi de former son esprit et son âme; mon éducation négligée ne me permet pas de contribuer à son instruction, et mon coeur est trop troublé pour être jamais ca- pable de fortifier son caractère contre le malheur. Elle a dix ans, et j'en ai vingt-six; le spectacle de ma douleur agit déjà trop sur ses jeunes organes. Hélas ! ma chère Delphine, vous n'êtes pas heureuse vous-même; j'ai peut-être à jamais perdu votre destinée : mais votre âme, plus habituée que la mienne à la réflexion, sait mieux contenir aux regards d'un enfant les sentiments qu'il faut lui laisser ignorer. L'étendue de votre esprit, la variété de vos connaissances, vous permet- tent de vous occuper et d'occuper les autres de diverses idées. Pour moi, je vis et je meurs d'amour. Dans cette reli- gion à laquelle je me livre, je ne comprends rien que son empire sur les peines du coeur, et je n'ai pas, dans ma faible et pauvre tête, une seule pensée qui ne soit née de. l'amour. «Hélas! le parti que je vais prendre affligera sans doute M. de Serbellane ; peut-être aurait-il goûté quelque bonheur avec moi : ce sanglant hyménée ne lui inspirait point d'horreur, et, pendant quelques années du moins, il n'aurait point été troublé par l'attente d'une autre vie. Oh ! Delphine, il m'en a coûté longtemps pour lui causer cette peine ; il me semblait qu'un jour de la douleur d'un tel homme comptait plus que toutes mes larmes : cependant une idée que l'orgueil aurait repoussée, m'a soulagée enfin de la plus accablante de mes craintes. Je lui suis chère, il est vrai, mais c'est moi qui l'aime mille fois plus qu'il ne m'a jamais aimée ; une carrière, un but à venir lui reste; il ne donnera jamais à personne, je le crois, cette tendresse première dont je faisais ma gloire, alors même qu'elle me coûtait l'honneur et la vertu : l'amour finit 11

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182 DELPHINE. avec moi pour lui ; mais une existence forte, énergique, peut le remplir encore de généreuses espérances. «  Quant à moi, ma chère Delphine, puisqu'un devoir impé- rieux me sépare de lui, qu'est-ce clone que je sacrifie en me faisant religieuse? J'ai éprouvé la vie, elle m'a tout dit; il ne me reste plus que de nouvelles larmes à joindre à celles que j'ai déjà répandues. Si je conservais ma liberté, je ne pourrais écarter de moi l'idée vague de la possibilité d'aller le rejoindre. J'aurais besoin chaque jour de lutter contre cette idée avec toutes les forces de ma volonté; jamais je n'obtiendrais le repos. Mon amie, croyez-moi, il n'est pour les femmes sur cette terre que deux asiles, l'amour et la religion ; je ne puis reposer ma tète dans les bras de l'homme que j'aime, j'appelle à mon secours un autre protecteur, qui me soutiendra quand je penche vers la terre, quand je voudrais déjà qu'elle me reçût dans son sein. « Le malheur a ses ressources, depuis un mois je l'ai appris; j'ai trouvé dans les impressions qu'autrefois je laissais échapper sans les recueillir, dans les merveilles de la nature que je ne regardais pas, des secours, des consolations qui me feront trouver du calme dans l'état que je vais embrasser. Enfin, il me sera permis de rêver et de prier ; ce sont les jouis- sances les plus douces qui restent sur la terre aux âmes exilées de l'amour. « Peut-être que par une faveur spéciale, les femmes éprou- vent d'avance les sentiments qui doivent être un jour le par- tage des élus du ciel; mais, si j'en crois mon coeur, elles ne peuvent exister de celte vie active, soutenue, occupée, qui fait aller le monde et les intérêts du monde; il leur faut quelque chose d'exalté, d'enthousiaste, de surnaturel, qui porte déjà leur esprit dans les régions éthérées. «  J'ai confondu dans mon coeur l'amour avec la vertu, et ce sentiment était le seul qui pût me conduire au crime par une suite de mouvements nobles et généreux; mais que le réveil de cette illusion est terrible ! il a fallu, pour la faire cesser, que je devinsse l'assassin de l'homme que j'avais juré d'aimer. Oh ! quel affreux souvenir ! et quel serait mon déses- poir si la religion ne m'avait pas offert un sacrifice assez grand pour me réconcilier avec moi-même ! « Il est fait, ce sacrifice, et Dieu m'a pardonné, je le sais, je le sens; mes remords sont apaisés, la mélancolie des âmes tendres et douces est rentrée dans mon coeur; je communique encore par elle avec l'Être suprême ; et si, dans un autre

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DEUXIÈME PARTIE. 183 monde, mon malheureux époux a perdu son irritable orgueil, s'il lit au fond des coeurs, lui-même aussi, lui-même aura pitié de moi. » Thérèse s'arrêta en prononçant ces dernières paroles, et re- tint quelques larmes qui remplissaient ses yeux. J'étais aussi profondément émue, et je rassemblais toutes mes pensées pour combattre le dessein de Thérèse; mais au fond de mon coeur, je vous l'avouerai, je ne le désapprouvais pas. Je n'ai point les mêmes opinions qu'elle sur la religion ; mais j'aimerais cette vie solitaire, enchaînée, régulière, qui doit calmer enfin les mouvements désordonnés du coeur. Je voulus cependant épou- vanter Thérèse, en lui peignant les regrets auxquels elle s'expo- sait; mais elle m'arrêta tout à coup. «  Oh ! que me direz-vous, mon amie, s'écria-t-elle, qu'il ne m'ait pas écrit ! que mon amour, encore plus éloquent que lui, n'ait pas plaidé pour sa cause clans mon coeur ! Ne parlons plus sur l'irrévocable, dit-elle en m'imposant doucement silence ; mes serments sont déjà déposés aux pieds du Tout- Puissant ; il me reste à les faire entendre aux hommes, mais le lien éternel m'enchaîne déjà sans retour. « Je ne vous ai point dit que je serais heureuse ; il n'y avait de bonheur sur la terre que quand je le voyais, quand il me parlait; sa voix seule ranimait dans mon sein les jouissances vives de l'existence : mais je n'ai plus à craindre ces peines violentes, où la vengeance divine imprime son redoutable pou- voir. Désormais étrangère à la vie, je la regarderai couler comme ce ruisseau qui coule devant nous, et dont le mouve- ment égal finit par nous communiquer une sorte de calme. Le souvenir de ma destinée agitera peut-être encore quelque temps ma solitude; mais enfin, ils me l'ont promis, ce souvenir s'affaiblira, le retentissement lointain ne se fera plus entendre que confusément; c'est ainsi que je commencerai à mourir, et que je m'endormirai, bénie d'un Dieu clément, et chère peut- être encore à ceux qui m'ont aimée. « Je pars aujourd'hui pour Bordeaux avec mon beau-frère, continua Thérèse; j'y resterai quelques, mois. Je reviendrai chez vous avant de prendre le voile, pour vous amener Isaure et vous remettre tous mes droits sur elle. Je vous en conjure, ma chère Delphine, ne nous abandonnons plus à notre émo- tion ; je n'ai pu contenir mon âme en vous parlant aujour- d'hui ; vous avez dû voir que Thérèse n'était pas encore de- venue insensible, jamais elle ne le sera; mais je dois tâcher de le paraître pour recueillir quelque bien de la résolution que

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184 DELPHINE. j'ai prise. Il faut se dominer, il faut ne plus exprimer ce qu'on éprouve; c'est ainsi qu'on peut étouffer, m'a-t-on dit, les senti- ments dont la religion doit triompher. Ma chère Delphine, ma généreuse amie, retenez ce dernier accent, ce sont les adieux qui précèdent la mort; vous n'entendrez plus la voix qui sort ducoeur;adieu! » Thérèse me quitta, je ne la suivis point; je restai quelque temps seule pour me livrer à mes larmes. Je sentis d'ailleurs que ce n'était pas au moment de son départ que je pourrais produire aucune impression sur elle, et j'espérai davantage de mes lettres pendant son absence. Quand je rentrai, le frère de M. d'Ervins était arrivé. Thérèse fit les préparatifs de son voyage avec une singulière fermeté ; Isaure pleura beaucoup en la quittant; sa mère, en descendant pour partir, détourna la tête plusieurs fois, afin de ne pas voir l'émotion de cette pauvre petite. Thérèse monta en voiture sans me dire un mot ; mais en prenant sa main je reconnus à son tremblement quelle douleur elle éprouvait. Thérèse ! être si tendre et si doux, me répétai-je souvent quand elle fut partie, cette force que vous ne tenez pas de vous-même vous soutiendra-t-elle constamment? ne sentirez- vous pas se refroidir en vous l'exaltation d'une religion qui a tant besoin d'enthousiasme ? et ne perdrez-vous pas un jour cette foi du coeur, qui vous aveugle surtout le reste? — Hélas ! et moi qui me crois plus éclairée, que deviendrai-je ? l'espé- rance d'une vie à venir, les principes qui m'ont été donnés par un être parfaitement bon, les idées religieuses, raison- nables et sensibles, ne me rendront-elles donc pas à moi-même, et l'amour ne peut-il être combattu que par des fantômes su- perstitieux qui remplissent notre âme de terreur ? Louise, là douleur remet tout en doute, et l'on n'est contente d'aucune cle ses facultés, d'aucune de ses opinions, quand on n'a pu s'en servir contre les peines de la vie. LETTRE XXVII. — DELPHINE A MADEMOISELLE D'ALBÉMAR. Bellerive, ce 14 octobre. Je vous prie, ma chère Louise, de remettre à M. de Clarimin ce billet, par lequel je me rends caution de soixante mille livres que madame de Vernon lui doit : obtenez de lui, je vous en conjure, qu'il cesse de la calomnier. Il est dans sa terre, à

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DEUXIÈME PARTIE. 185 quelques lieues de vous, il vous sera facile de l'engager à venir vous parler. Dès que j'aurai reçu votre réponse et que je pourrai tranquilliser madame de Vernon, les affaires qui la re- tiennent ici seront terminées, et nous partirons ensemble pour le Languedoc : moi, pour vous rejoindre; elle, pour m'accom- pagner et pour passer l'hiver clans les pays chauds. Les méde- cins disent que sa poitrine est très-affectée; elle parait elle- même se croire en danger, mais elle s'en occupe singulièrement peu. Ah ! si j'étais condamnée à la perdre, cette amère douleur m'ôterait le reste de mes forces. Je n'ai point appris par madame de Vernon l'embarras clans lequel elle se trouvait; le hasard me l'a fait découvrir, et je le savais seulement de la veille, lorsque madame de Mondoville et madame de Vernon vinrent avant-hier chez moi. Je pris madame de Mondoville à part, et je lui demandai si ce que l'on m'avait dit des plaintes de M. de Clarimin contre sa mère était vrai. «  Oui, me répondit-elle; ma mère voulait que je m'enga- geasse pour les soixante mille livres qu'elle lui doit, pendant l'absence de M. de Mondoville; je l'ai refusé, car je n'ai le droit de disposer de rien sans le consentement de mon mari, et ma mère ne veut pas que je le demande. Vous savez que je mets fort peu d'importance à la fortune; mais je prétends être stricte clans l'accomplissement de mes devoirs. » Elle disait vrai, Louise , elle ne met pas d'importance à l'argent; mais sa mère serait mourante qu'elle ne sacrifierait pas une seule de ses idées sur la conduite qu'elle croit devoir tenir. « Je ne sais pas bien, lui dis-je vivement, quel est le devoir au monde qui peut empêcher d'être utile à sa mère; mais en- fin... » Elle m'interrompit à ces mots avec humeur, car les at- taques directes l'irritent d'autant plus qu'elle n'aperçoit jamais que celles-là. « Vous croyez apparemment, ma cousine, me dit-elle, qu'il n'y a de principes fixes sur rien; et que serait donc la vertu, si l'on se laissait aller à tous ses mouvements? — Et la vertu, lui dis-je, est-elle autre chose que la continuité des mouvements généreux? Enfin, laissons ce sujet, c'est moi qu'il regarde, et moi seule. » Madame de Vernon s'approchant de nous, interrompit notre entretien : en la voyant au grand jour, je fus douloureusement frappée de sa maigreur et de son abattement; jamais je n'avais senti pour elle une amitié plus tendre. Madame de Mondoville retourna à Paris; je gardai madame de Vernon chez moi, et le lendemain matin, à son réveil, je lui portai une assignation de soixante mille livres sur mon banquier, en la suppliant de l'ac-

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186 DELPHINE. cepter. « Non, me dit-elle, je ne le puis; c'était à ma fille, à ma fille pour qui j'ai tout fait, de me tirer de l'embarras où je suis : elle ne le veut pas, c'est peut-être juste; je ne l'ai pas assez formée pour moi, j'ai remis son éducation à d'autres; nous ne pouvons ni nous entendre ni nous convenir; mais ce n'est pas vous, non, ce n'est pas vous, en vérité, ma chère Delphine, qui devez me rendre un tel service. — Pourquoi donc me refusez-vous ce bonheur? lui dis-je; il y a deux ans que vous y avez consenti; nouvellement encore, clans le mariage de votre fille... — Ah ! s'écria-t -elle, le mariage de ma fille... » Et puis tout à coup s'arrètant, elle reprit : «  Depuis quelque temps j'ai du malheur en tout, peut-être des torts; mais enfin, clans l'état où je suis, tout cela ne sera pas long. — Ne voulez-vous pas empêcher que M. de Clarimin ne vous accuse?— Je le croyais mon ami, me dit-elle en soupirant; se peut-il que je me sois fait des illusions! je n'y étais pas cependant disposée. Enfin il veut me perdre dans le monde et me ruiner en saisissant ce que je possède; il a tort, car je dois mourir bientôt, et il est dur de m'oter à présent l'existence à laquelle j'ai sacrifié toute ma vie. — Au nom. de Dieu, lui dis-je en versant des larmes, repoussez ces horribles idées et ne refusez pas le service que je vous conjure d'accepter. J'ai des peines, de cruelles peines, vous le savez; voulez-vous me ravir le seul bonheur que je puisse tirer de mon inutile fortune ? — Eh bien, me répondit madame de Vernon, je vous crois généreuse : quand je mourrai, quoi qu'il arrive après moi, vous ne vous repentirez point de m'avoir rendu un dernier service. Il n'est pas nécessaire que vous me prêtiez ce que je dois; votre caution suffit et je l'accepte. » Il y avait clans l'accent de madame de Vernon quelque chose de triste et de sombre qui me fit beaucoup de peine. Pauvre femme ! les injustices des hommes ont peut-être aigri ce ca- ractère si doux, troublé cette âme si tranquille. Ah ! que ces coeurs durs font de mal ! Je lui dis quelques mots sur son goût pour le jeu. «  Hélas ! reprit-elle, vous ne savez pas combien il est difficile d'être femme, sans fortune, sans jeunesse et sans enfants qui nous entourent; on essaye de tout pour oublier cette pénible destinée. » Je ne voulus pas insister sur les pertes qu'elle s'exposait à faire, dans le moment où je venais de lui rendre service, et je cherchai à la ramener sur d'autres sujets de conversation. Le soir, il vint assez de monde me voir : on savait que ma- dame d'Ervins, pour qui j'avais dit que je quittais la société, n'était plus à Bellerive; mon départ annoncé avait attiré chez

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DEUXIÈME PARTIE. 187 moi plusieurs personnes, qui croient toutes qu'elles me regret- tent, et dont la bienveillance s'est singulièrement ranimée en ma faveur par l'idée de ma prochaine absence. Pendant que ce cercle était réuni clans le salon de Bellerive, madame de Lebensei y arriva avec son mari, qu'elle m'avait promis de m'amener. Quand elle vit cette société nombreuse, elle fut entièrement déconcertée et descendit dans le jardin, sous le prétexte de prendre l'air; il me fut impossible de la re- tenir, et peut-être valait-il mieux en effet qu'elle s'éloignât, car tous les visages de femmes s'étaient déjà composés pour cette circonstance. M. de Lebensei ne s'en alla point; je remarquai même que c'était avec intention qu'il restait; il voulait trouver l'occasion de témoigner son indifférence pour les malveillantes dispositions de la société : il avait raison, car sous la proscrip- tion de l'opinion une femme s'affaiblit, mais un homme se relève; il semble qu'ayant fait les lois, les hommes sont les maîtres de les interpréter ou de les braver. L'esprit de M. de Lebensei me frappa beaucoup; il n'eut pas l'air de se douter du froid accueil qu'on réservait à sa femme : il parla sur des objets sérieux avec une grande supériorité, n'adressa la parole à personne, excepté à moi, et trouva l'art d'indiquer son dédain pour la censure dont il pouvait être l'objet, sans jamais l'exprimer; un air insouciant, un calme, des manières nobles, remettaient chacun à sa place; il ne changeait peut-être rien à la manière de penser, mais il forçait du moins au silence, et c'est beaucoup; car clans ce genre, l'on s'exalte par ce qu'on se permet de dire, et l'homme qui oblige à des égards en sa présence est encore ménagé lorsqu'il est absent. Quand madame de Lebensei fut revenue près de nous, après le départ de la société, M. de Lebensei continua à montrer l'indépendance de caractère et d'opinion qui le distingue, et je sentis que sa conversation, en fortifiant mon esprit, me faisait du bien : du bien ! ah ! de quel mot je me suis servie! Hélas! si vous saviez dans quel état est mon âme... Mais puisque je me suis promis de me contraindre, il faut en avoir la force, même avec vous.

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DELPHINE. LETTRE XXVIII. — DELPHINE A MADEMOISELLE D'ALBÉMAR. Paris, ce 1 6 octobre. Avant de nous réunir pour toujours, ma chère soeur, il faut que je m'explique avec vous sur un sujet que j'avais négligé, mais que vous développez trop clairement clans votre dernière lettre 1 pour que je puisse me dispenser d'y répondre. Vous me dites que M. de Valorbe a toujours conservé le même sentiment pour moi; qu'il n'a pu quitter depuis un an sa mère, qui est mourante, mais qu'il vous a constamment écrit pour vous par- ler de son désir de me voir et de son besoin de me plaire : vous me rappelez aussi ce que je ne puis jamais oublier, c'est qu'il a sauvé la vie à M. d'Albémar il y a dix ans, et que votre frère conservait pour lui la plus vive reconnaissance. Vous ajoutez à tout cela quelques éloges sur le caractère et l'esprit de M. de Valorbe; je pourrais bien n'être pas, à cet égard, de votre avis, mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit. Si vous aviez connu Léonce, vous ne croiriez pas possible que jamais je devinsse la femme d'un autre. Je serais trôs-affligée, je l'avoue, si les obligations que nous avons à M. de Valorbe vous imposaient le devoir de l'admettre souvent chez vous. Je ne pense pas, vous le croyez bien, à revoir Léonce de ma vie; mais s'il apprenait que je permets à quelqu'un de me rechercher, il croirait que je me console ; il n'aurait pas l'idée qui peut lui venir une fois de plaindre mon sort, et tous les hommages de l'univers ne me dédommageraient pas de la pitié de Léonce. C'en est assez : maintenant que vous connaissez les craintes que j'éprouve, je suis bien sûre que vous chercherez à me les épargner. Dès que vous m'aurez mandé si M. de Clarimin accepte ma caution, nous partirons. Madame de Vernon désire que je vous prie de l'accueillir avec amitié : ma chère soeur, je vous en conjure, ne soyez plus injuste pour elle; si je ne puis vaincre les préventions que vous m'exprimez encore dans votre dernière lettre, au moins soyez touchée des soins infinis qu'elle a eus pour moi; ces soins supposent beaucoup de bonté. Depuis le départ de Léonce pour l'Espagne, je suis presque méconnais- sable. Une femme d'esprit a dit que la perte de l'espérance chan- geait entièrement le caractère. Je l'éprouve : j'avais, vous le 1. Cette lettre est supprimée.

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DEUXIÈME PARTIE. 189 savez, beaucoup de gaieté dans l'esprit, je m'intéressais aux événements, aux idées; maintenant, rien ne me plaît, rien ne m'attire, et j'ai perdu avec le bonheur tout ce qui me rendait aimable. Quel état cependant pour une personne dont l'àme était si vivement accessible à toutes les jouissances de l'esprit et de la sensibilité ! J'aimais la société presque trop, elle m'était souvent nécessaire et toujours agréable; à présent je n'en puis supporter qu'une seule, celle de madame de Vernon. Louise, ré- compensez-la donc par votre bienveillance des consolations qu'elle m'a données. Jamais on n'a mis dans l'intimité tant de désir de plaire ! Jamais on n'a consacré un esprit si fait pour le monde au sou- lagement de la douleur solitaire! Je vous le dis, ma soeur, et vous finirez par l'éprouver, madame de Vernon est une personne d'un agrément irrésistible. J'ai connu des femmes piquantes et spirituelles; je comprenais facilement, quand elles parlaient, comment on était aimable comme elles, et si je l'avais voulu,' j'aurais réussi par les mêmes moyens; mais chaque mot de madame de Vernon est inattendu, et vous ne pouvez suivre les traces de son esprit, ni pour l'imiter ni pour le prévoir. Si elle vous aime, elle vous l'exprime avec une sorte de négligence qui porte la conviction dans votre âme. Il semble que c'est à elle- même qu'elle parle quand des mots sensibles lui échappent, et vous les recueillez quand elle les laisse tomber. Ma vie n'appartient plus qu'à vous et à madame de Vernon; de grâce, que je ne vous voie pas désunies! Elle m'est devenue plus nécessaire qu'elle ne me l'était : c'est un dernier sentiment que j'ai saisi plus fortement que jamais dans le naufrage de mon bonheur. Mais je n'ai pas besoin d'insister davantage; vous la trouverez, hélas! assez triste et bien malade; votre bon coeur s'intéressera sûrement pour elle. LETTRE XXIX. — LEONCE A M. BARTON. Bordeaux, ce 20 octobre. Une fièvre violente m'a force de rester ici près d'un mois; je l'ai caché à ma famille à Paris, ma mère seule l'a su: je ne voulais que personne, excepté elle, se mêlât de s'intéresser à moi. Le premier jour de cette fièvre, je vous ai écrit je ne sais quelle lettre insensée, qui contenait, je crois, des expressions insultantes pour madame d'Albémar; je vous prie de la brûler, 11.

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190 DELPHINE. j'étais clans le délire : ce n'est pas que rien justifie Delphine des torts dont je l'accuse; mais, pour tout autre que moi, elle est, elle doit être un ange. Si vous saviez comme on parle d'elle ici ! Elle n'y a demeuré que deux mois; mais n'est-ce pas assez pour qu'on ne puisse pas l'oublier? J'essayerai demain de pénétrer jusqu'à madame d'Ervins : elle ne voit personne; elle est résolue, m'a-t-on appris, à se faire religieuse; elle doit remettre sa fille à madame d'Albémar. Cet enfant parle de Delphine avec transport; je verrai au moins cet enfant. Ne trouvez-vous pas qu'il y a un mystère singulier dans tout? Il me semble que dans votre dernière lettre vous vous expri- mez moins bien sur madame d'Albémar : vous avez eu tort de recevoir aucune impression par ce que je vous ai écrit; je n'en dois faire sur personne. Conservez votre admiration pour ma- dame d'Albémar, je serais malheureux de penser que je l'ai di- minuée. Il circule des bruits sur madame d'Ervins, mais c'est impossible; la première fois qu'on me les a dits, j'ai tressailli; depuis, on les a démentis, tout à fait démentis. Adieu, mon cher maître; j'irai voir madame d'Ervins. D'où vient que cette idée me bouleverse? Elle est l'amie de Delphine. M. de Serbel- lane est allé en Toscane par mer; il ne voulait donc pas venir en France?... Je ne sais où j'en suis. LETTRE XXX. LEONCE A DELPHINE. Bordeaux, ce 22 octobre. Delphine, ô femme autrefois tant aimée! un enfant m'a-t-il révélé ce que la perfidie la plus noire avait trouvé l'art de me cacher? La voix des hommes vous avait accusée; la voix d'un enfant, cette voix du ciel, vous aurait-elle justifiée? Écoutez- moi : voici l'instant le plus solennel de votre vie. Je suis lié pour toujours, je le sais; il n'est plus de bonheur pour moi : mais si j'étais seul coupable, et que Delphine fût innocente, mon coeur aurait encore du courage pour souffrir. Hier j'ai été chez madame d'Ervins : quelque irrité que je fusse, je voulais entendre parler de vous par ceux qui vous ai- ment. Madame d'Ervins, toujours livrée aux exercices de piété, a refusé de me voir, lsaure, sa fille, jouait clans le jardin; je me suis approché d'elle : on m'avait dit qu'elle vous aimait à la folie; je l'ai fait parler de vous, et j'ai vu que l'impression que

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DEUXIÈME PARTIE. 191 TOUS produisiez était déjà sentie, même à cet âge. Vous l'à- vouerai-je enfin? j'ai osé interroger Isaure sur vos sentiments: des circonstances inouïes avaient plusieurs fois ranimé et dé- truit mon espoir; j'en accusais quelquefois confusément l'a- dresse d'une femme; j'espérai que la candeur d'un enfant dé- concerterait les calculs les plus habiles. « Madame d'Albémar doit se charger de vous, ai-je dit à Isaure; elle vous emmènera sûrement en Toscane? —En Tos- cane! pourquoi? répondit-elle; je serais bien fâchée d'aller en Italie : c'est lorsque maman a tant aimé ce pays-là que nous avons été si malheureux. — Mais votre mère, lui dis-je, n'a- t-elle pas toujours aimé l'Italie? elle y est née.— Oh! reprit Isaure, elle l'avait quittée si enfant qu'elle ne s'en souvenait plus.; mais M. de Serbellane lui a tout rappelé. — M. de Serbel- lane vous déplaît-il, continuai-je. — Non, il ne me déplaît pas, répondit Isaure; mais depuis qu'il est venu chez maman, elle a toujours pleuré. — Toujours pleuré! répétai-je avec, une vive émotion. Et madame d'Albémar, que faisait-elle alors? — Elle consolait maman; elle est si bonne! —Oh! sans cloute, elle l'est! » m'écriai-je. Et clans ce moment, Delphine, je sentis mon coeur revenir à vous. «  Mais cependant, ajoutai-je, elle épousera M. de Serbellane? — M. de Serbellane ! interrompit Isaure avec la vivacité qu'ont les enfants quand ils croient avoir raison; M. de Serbellane! oh! c'est maman qui l'aimait, ce n'est pas madame d'Albémar; et puisque maman veut se faire religieuse, elle n'épousera pas M. de Serbellane, et madame d'Albémar n'ira sûrement pas en Italie. » A ces mots, la gou- vernante d'Isaure la prit brusquement par la main, et l'emmena en lui faisant une sévère réprimande. Je ne prévoyais pas que j'entraînais cet enfant à faire du tort à sa mère; mais ce mot qu'elle m'a dit, grand Dieu ! que signifie-t -il? Ce serait ma- dame d'Ervins qui aurait aimé M. de Serbellane! ce serait pour le sauver que vous auriez pris aux yeux du monde l'apparence de tons les torts! vous seriez une créature sublime, quand je vous accusais de parjure, et moi, je mériterais... Non, je ne mériterais pas ce que j'ai souffert. Cependant comment puis-je le croire? n'ai-je pas une lettre de vous, que je tiens de madame de Vernon, clans laquelle vous me dites de m'en rapporter à ce qu'elle me confiera de votre part? N'a-t -elle pas gardé le silence? ne s'est-elle pas embar- rassée, comme une amie confuse de vos torts envers moi, lors- que je l'ai interrogée sur les détails que j'avais appris en arri- vant à Paris, et qui se répandaient dans la société, à l'occasion

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192 DELPHINE. de la mort de M. d'Ervins? Ces détails, qui me causaient tous une douleur nouvelle, c'étaient votre attachement pour M. de Serbellane, vos engagements pris à Bordeaux avec lui, l'instant d'incertitude que mes sentiments pour vous avaient fait naître dans votre âme, la délicatesse qui vous avait ramenée à votre premier amour, l'obligation où vous étiez de suivre M. de Ser- bellane après qu'il s'était battu pour vous, et lorsque le séjour de la France lui était interdit. Ne m'avez-vous pas dit vous- même qu'il était parti, quand il ne l'était pas? n'a-t-il pas passé vingt-quatre heures enfermé chez vous?... Oh! je reprends, en écrivant ces mots, tous les mouvements que je croyais calmés! M. de Serbellane, à l'instant même où il avait tué M. d'Ervins, ne vous a-t-il pas nommée? vos gens, au tribunal, ne vous ont- ils pas citée seule? n'avez-vous pas été chercher le portrait de M. de Serbellane? ne receviez-vous pas sans cesse de ses lettres? avez-vous nié à personne que vous dussiez l'épouser? n'avez- vous pas demandé un sauf-conduit pour lui? Mais si toute cette conduite n'était qu'un dévouement continuel à l'amitié, vous seriez bien imprudente, je serais bien malheureux! mais vous n'auriez pas cessé de m'aimer, et il vaudrait encore la peine de vivre. Si vous n'avez pas été coupable, si madame de Vernon a su la vérité, si vous l'aviez chargée de me la dire, jamais la fausseté n'a employé des moyens plus infâmes, plus artificieux, mieux combinés. Je serai vengé si son coeur insensible peut rece- voir une blessure, si... Mais ce n'est pas de son sort que je dois vous occuper. Qui pourra jamais comprendre ce génie du mal, qui a dis- posé de moi? Madame de Vernon me remit une lettre de ma mère, qui me conjurait de tenir la promesse qu'elle avait donnée de me marier avec Mathilde; elle me parlait de vous avec amer- tume : clans un autre temps, rien de qu'elle aurait pu me dire n'aurait fait impression sur moi; mais il me semblait que sa voix était prophétique, et me prédisait l'événement qui venait d'anéantir mon sort. Ma mère m'adjurait, au nom du repos de sa vie, d'accomplir sa promesse; il ne suffisait pas de mon de- voir envers elle pour me condamner au malheur que j'ai subi, il fallait que madame de Vernon s'emparât de mon caractère, avec une habileté que je ne sentis pas alors, mais qui depuis, en souvenir, m'a quelquefois saisi d'un insurmontable effroi. Il n'y avait pas un défaut en moi qu'elle n'irritât. Elle vous défendait avec chaleur, et me blessait jusqu'au fond de l'âme par sa manière de vous justifier; elle m'exagérait le tort que

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DEUXIÈME PARTIE. 193 vous vous étiez fait dans le monde en passant pour la cause du duel de M. d'Ervins avec M. de Serbellane, et me proposait en môme temps de vous engager, au nom de mon désespoir, à m'accorder votre, main; c'est ainsi qu'elle révoltait ma fierté. En me rappelant aujourd'hui tous ses discours, il se peut qu'elle ne m'ait pas dit précisément que vous aimiez M. de Serbellane; mais elle a mis, si cela n'est pas, plus de ruse à me le faire croire qu'il n'en fallait pour le dire. J'éprouvais, en l'écoutant, une contraction inouïe; j'avais le front couvert de sueur, je me promenais à grand pas clans sa chambre, je m'écartais et je me rapprochais d'elle, avide de ses discours et redoutant leur effet; mon âme était fatiguée de cette conversation, comme par une suite de sensations amères, par une longue vie de peines; et cette fatigue cependant ne lassait point mon agitation, elle me rendait seulement tous les mouvements plus douloureux. Cette femme, je ne sais par quelle puissance, agitait mes pas- sions comme un instrument qui s'ébranlait à sa volonté; toutes les pensées que je fuyais, elle me les offrait en face; tous les mots qui me faisaient mal, elle les répétait : et cependant ce n'était pas contre elle que j'étais irrité; car il me semblait tou- jours qu'elle voulait me consoler, et que la peine que j'éprou- vais n'était causée que par des vérités qui lui échappaient, ou qu'elle ne pouvait réussir à me cacher. Elle allait chercher en moi tout ce que je peux avoir d'irrita- bilité sur tout ce qui tient à l'opinion et à l'honneur, pour me convaincre, sans me le prononcer, que je serais avili si je mon- trais encore mon attachement pour une femme publiquement livrée à un autre, ou si seulement je paraissais indifférent au scandale qu'avait causé la mort de M. d'Ervins. Ce qu'elle di- sait pouvait convenir également aux torts de légèreté (si je ne vous avais crue coupable que de ceux-là) ou aux torts du senti- ment; mais je saisissais surtout ce qui aigrissait ma jalousie. Madame de Vernon a fait de moi ce qu'elle a voulu, non par l'empire des affections, mais en excitant tous les mouvements amers que le ressentiment peut inspirer. Quel art! si c'est de l'art. Je n'ai rien encore entrevu que confusément, mais les plus généreuses vertus et les plus vils des crimes ne pourraient-ils pas s'être réunis pour me perdre? Delphine, si cette espérance que je saisis m'a déçu, si l'enfant n'a pas dit la vérité, ne me répondez pas; j'entendrai votre silence, et je retomberai dans l'état dont je suis un moment sorti. Que signifiait une lettre de votre propre main? comment fallait-il la comprendre? et tous

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194 DELPHINE. les mystères du jour fatal, des jours qui l'ont précédé, de ceux qui l'ont suivi? Ah! ne me cachez rien, le secret fait tant de mal! Depuis mon mariage même, depuis bientôt cinq mois, ma- dame de Vernon se serait-elle encore servie de sa fatale con- naissance de mon caractère pour irriter en moi la jalousie par la fierté, la fierté par la jalousie; pour empoisonner les peines de l'amour par l'orgueil, et me déchirer à la fois par tous les bons et les mauvais mouvements de mon âme? Delphine, le coeur de Léonce est resté le même; si le vôtre n'a point été cou- pable, souvenez-vous du temps où vous vous conffiez à lui ; hélas ! hélas ! depuis ce temps, un lien funeste... et ce serait la faus- seté la plus insigne qui... Ne craignez rien pour madame de Vernon, ni pour sa fille; qu'une bonté cruelle ne vous inspire pas encore de me sacrifier à des ménagements pour les autres! Je voulais, après avoir vu Isaure, retourner à l'instant même à Paris; mais j'ai reçu une lettre de ma mère, qui, s'inquiétant de mon séjour à Bordeaux et me croyant fort malade, voulait, malgré l'état de ma santé, se mettre en route pour me rejoindre ; j'ai dû la prévenir, et je pars. Si c'est vous dont l'image doit régner sur ma vie, je pars pour accomplir envers ma mère les devoirs que vous me recommanderiez; s'il faut vous perdre, c'est en Espagne que reposent les cendres de mon père, c'est en Espagne qu'il faut aller mourir. Delphine, songez avec quelle émotion je vais passer les jours qui me séparent de votre réponse. Je serai à Madrid le premier de novembre; si vous êtes à Bellerive, ma lettre aura pu re- tarder de quelques jours; jusqu'au vingt-cinq, pendant un mois, j'attendrai; j'ai fixé ce terme à mon espérance. Jusqu'au vingt-cinq, mon anxiété sera sans cloute cruelle; mais que ser- virait-il de vous la peindre? elle ne vous impose qu'un devoir, la vérité. LETTRE XXXI. — DELPHINE A MADEMOISELLE D'ALBÉMAR. Paris, ce 26 octobre. Louise, quelle lettre Léonce vient de m'écrira ! Tout est ré- vélé, tout est éclairai : madame de Vernon ! vous-même, vous n'auriez jamais pensé qu'elle pût en être capable ! elle a profité de tous les prétextes que lui fournissait ma confiance pour in- duire Léonce à croire que j'aimais M. de Serbellane, que je l'avais reçu chez moi pendant vingt-quatre heures, et que je

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DEUXIÈME PARTIE. 193 partais pour l'épouser. Juste ciel ! vous croyez que c'est à moi que je pense, et que je goûterai quelque joie en apprenant que Léonce m'aime encore! Non, je ne sens qu'une douleur, je n'ai qu'une idée : c'est l'amitié trahie, l'amitié la plus tendre, la plus fidèle. On s'attend peut-être, sans se l'avouer, que le temps amènera des changements dans les sentiments passionnés; mais tout l'avenir repose sur les affections qui s'entretiennent par la certitude et la confiance. Mon amie, si vous me trompiez, croyez-vous que je pusse supporter un tel malheur? Eh bien, j'aimais madame de Ver- non autant que vous, peut-être plus encore : je m'en accuse, je m'humilie ; mais son esprit séducteur avait un empire incon- cevable sur moi. J'ai eu des moments de cloute sur elle depuis le mariage de Léonce, mais elle en avait triomphé, mais mon coeur lui était plus livré que jamais. Je suis troublée, tremblante, irritée comme s'il s'agissait de Léonce. Ah ! quand on a consacré tant de soins, tant de ser- vices, tant d'années à conquérir une amitié pour le reste de ses jours, quelle douleur on éprouve en considérant tout ce temps, tous ces efforts comme perdus! Loin de vous, qui trouverai-je jamais que j'aie aimé depuis mon enfance avec cette confiance, avec cette candeur? Une autre amie que j'aurais après madame de Vernon, je la jugerais, je l'examinerais, je serais susceptible de crainte, de soupçon; mais Sophie, je l'ai aimée dans une époque de ma vie où j'étais si tendre et si vraie! Je ne puis plus offrir à personne ce coeur qui se livrait sans réserve, et dont elle a possédé les premières affections. J'aimerai si l'on m'aime, je serai reconnaissante des marques d'intérêt que l'on pourra me donner; mais cette tendresse vive, involontaire, que des agréments nouveaux pour moi m'avaient inspirée, je ne l'éprouverai plus. Je regrette Sophie et moi-même; car je ne vaudrai jamais pour personne ce que je valais pour elle. Se peut-il qu'elle ait pu accepter tant de preuves d'amitié, si elle ne sentait pas qu'elle m'aimait, qu'elle m'aimait pour la vie! De tous les vices humains, l'ingratitude n'est-elle pas le plus dur, celui qui suppose le plus de sécheresse dans l'âme, le plus d'oubli du passé, de ce temps qui ébranle si profondé- ment les âmes sensibles? et moi-même aussi, faut-il que je ne conserve plus aucune trace de ce passé qu'elle a trahi? Si je cède à mon coeur, si je confirme tous les soupçons de Léonce, ne vais-je pas l'irriter mortellement contre la mère de sa femme ? Je connais sa véhémence, sa généreuse indignation, il défen- dra à Mathilde de voir sa mère. Je ne veux pas perdre madame

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196 DELPHINE. de Vernon, je le dois à mes souvenirs; je veux respecter en elle l'amitié qu'elle m'avait inspirée : cependant rester coupable aux yeux de Léonce est un sacrifice au-dessus de mes forces. Que faire donc? que devenir? J'écrirai à M. Barton, je lui de- manderai de se charger d'éclairer Léonce, en modérant les effets de son premier mouvement. Eh quoi! je me refuserais au bonheur d'écrire cette simple ligne : Delphine n'a jamais aimé que Léonce. Il l'espère, il l'at- tend ; ah ! quelle affreuse perplexité ! Je vais aller chez madame de Vernon; je lui parlerai, je n'épargnerai pas son coeur, s'il peut encore être ému; vous saurez, en finissant cette lettre, ce qu'elle m'aura dit; mais que peut-elle me dire? Je veux que du moins une fois elle entende les plaintes amères qu'elle ne pourra jamais se rappeler sans rougir. Minuit. Non, je ne conçois point ce qu'est devenue l'idée que je m'é- tais faite de madame de Vernon; je viens de passer deux heures avec elle sans avoir pu lui arracher un seul mot qui rappelât en rien cette sensibilité naturelle et aimable que je lui ai trou- vée tant de fois; il semble que dès qu'elle a vu son caractère dévoilé, elle ne s'est plus embarrassée de feindre, et si elle s'é- tait jamais montrée à moi comme aujourd'hui, mon coeur ne s'y serait point trompé. Après avoir reçu la lettre de Léonce, après m'ètre livrée, en vous écrivant, à toutes les impressions douces et cruelles qu'elle faisait naître en moi, j'allai chez madame de Vernon. Je ne vous peindrai point avec quel serrement de coeur je faisais cette même route, j'entrai dans cette même maison que je croyais hier plus à moi que la mienne : le spectacle des lieux toujours invariables, quand notre coeur est si changé, produit une impression amère et triste. Je m'arrêtai néanmoins dans l'antichambre de madame de Vernon, pour demander de ses nouvelles avant d'entrer chez elle; je sentais que si elle avait été malade, je serais retournée chez moi. On me dit qu'elle se portait beaucoup mieux, et qu'elle avait dormi jusqu'à midi; alors je hâtai mes pas, et j'ouvris brusquement sa porte : elle était seule, et vint à moi avec cet air d'empressement qui avait coutume de me charmer. J'en fus irritée, et, par un mouve- ment très-vif, je jetai sur une table, devant elle, la lettre de Léonce, et je lui dis de la lire. Elle la prit, rougit d'abord d'une manière très-marquée;

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DEUXIÈME PARTIE. 197 mais, prolongeant à dessein la lecture pour se remettre, quand elle se sentit enfin tout à fait calme, elle me dit assez froide- ment : « Vous êtes la maîtresse de semer la haine dans une famille unie; mais vous auriez dû penser plus tôt qu'il était juste que je fisse tous les efforts qui dépendaient de moi pour bien marier ma fille, et vous empêcher de lui enlever l'époux qui lui était promis. — Grand Dieu ! m'écriai-je, il était juste que vous abusassiez de mon amitié pour vous, de la confiance absolue qu'elle m'inspirait... — Et vous, interrompit-elle, n'a- busiez-vous pas de ce que je vous recevais chez moi, pour venir, dans ma maison même, ravir à ma fille l'affection de Léonce? — Vous ai-je rien caché? répondis-je avec chaleur; ne vous ai-je pas chargée vous-même d'expliquer ma conduite et mes sentiments à Léonce? — En vérité, interrompit ma- dame de Vernon, si vous me permettez de vous le dire, il fallait être trop naïve pour me choisir, moi, pour engager Léonce à vous épouser. — Trop naïve! répétai-je avec indignation, trop naïve! est-ce vous, madame, qui parlez avec dérision des sen- timents généreux? Ah! j'en atteste le ciel, dans ce moment où j'apprends que mon estime pour votre caractère a détruit tout le bonheur de ma vie, je jouis encore de vous avoir offert une dupe si facile; je jouis avec orgueil d'avoir un esprit incapable de deviner la perfidie, et dont vous avez pu vous jouer comme d'un enfant. — Léonce, lui-même vous avoue, me répondit-elle, que ce n'est pas moi qui lui ai appris ce que l'on répandait clans le monde : je me suis contentée de ne pas le nier; c'était bien le moins dans ma situation. Quant à tout l'esprit que fait Léonce à propos du prétendu pouvoir que j'ai exercé sur lui, c'est une excuse qu'il veut vous donner ; on ne gouverne jamais personne que dans le sens de son caractère : l'éclat de votre aventure lui déplaisait; l'imprudence de votre conduite, l'indépendance de vos opinions, blessaient extrêmement sa manière de voir, voilà tout. — Non, repris-je vivement, ce n'est pas tout; vous voulez, par des paroles légères, confondre le bien avec le mal, et cacher vos actions dans le nuage de vos discours ; préparez pour le monde ces habiles moyens, un coeur blessé ne peut s'y méprendre. Écoutez chaque mot de la lettre de Léonce. » Comme je voulais la reprendre pour la relire, madame de Vernon la retint, et me dit négligemment : « Ne voulez-vous pas occuper tout Paris de nos querelles de famille, et montrer à vos amis cette lettre de Léonce? » En prononçant ces paro- les, elle la jeta clans le feu. Cette action m'indigna; mais plus

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198 DELPHINE. mon impression était vive, plus je voulus la réprimer, et je me levai pour sortir. Madame de Vernon reprit la parole assez vite ; elle recommença l'entretien, afin qu'il ne se terminât pas par l'action qu'elle venait de se permettre. «  J'avais de l'amitié pour vous, me dit-elle ; mais les intérêts de ma fille devaient m'ètre encore plus chers. — Eh quoi ! répondis-je, ne les avais-je pas assurés, ces intérêts, lorsque je lui donnai la terre d'Andelys, lorsque je vous ai préservée deux fois de la ruine ? — Delphine, interrompit madame de Vernon, il n'y a rien de plus indélicat que de reprocher les services qu'on a rendus. — Vous savez mieux que personne, madame, continuai-je froide- ment, combien j'attache peu de prix à ce que je puis faire pour les autres; quand il m'est arrivé de rendre des services à ceux que je n'aimais pas, je n'en ai jamais gardé le moindre souvenir, mais c'est avec confiance, avec tendresse, que je me suis vouée à vous être utile : les preuves d'amitié que je vous ai données, c'est aux sentiments que je croyais vous avoir inspirés qu'elles s'adressaient; si vous n'aviez pas ces sentiments, pour- quoi clone avez-vous disposé de moi ? Pourquoi vous exposiez- vous au reproche le plus humiliant, le plus cruel, à celui de l'ingratitude?— L'ingratitude ! me dit madame de Vernon, c'est un grand mot dont on abuse beaucoup ; on se sert parce que l'on s'aime, et quand on ne s'aime plus, l'on est quitte; on ne fait rien clans la vie que par calcul ou par goût; je ne vois pas ce que la reconnaissance peut avoir à faire dans l'un ou dans l'autre. — Je no daigne pas répondre, lui dis-je, à ce détesta- ble sophisme ; mais vous n'aviez donc pas d'amitié pour moi, quand vous me montriez tant d'intérêt et d'affection ? l'atta- chement que j'avais pour vous ne vous avait donc pas touchée? est-il donc vrai que depuis six ans nos conversations, nos let- tres, notre intimité, tout fût mensonge de votre part ? En me retraçant les années heureuses que j'ai passées avec Vous, j'éprouve l'insupportable peine de ne pouvoir me flatter qu'il ait existé un temps où vous m'aimiez sincèrement : quand donc avez-vous commencé à me tromper? dites-le-moi, je vous en conjure, pour que du moins je puisse conserver quelque souvenir doux de tous les jours qui ont précédé, cette funeste époque. » En parlant ainsi, j'étais inondée de larmes, et je souffrais extrêmement de n'avoir pu les retenir, car madame de Vernon me paraissait avoir conservé le plus grand sang- froid ; cependant, quand elle reprit la parole, sa voix était altérée. « Tout est fini entre nous, me dit-elle en se levant; avec

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DEUXIÈME PARTIE. 199 votre caractère, vous n'entendriez raison sur rien ; vous êtes trop exaltée pour qu'on puisse vous faire comprendre le réel de la vie. Si je meurs de la maladie qui me menace, peut-être vous expliquerai-je ma conduite ; mais tant que je vivrai, il me convient de soutenir mon existence, ma manière d'être clans le monde, telle qu'elle est; je veux aussi éviter les émotions pé- nibles que votre présence et les scènes douloureuses qu'elle entraîne me causeraient : il vaut donc mieux ne plus nous re- voir. :» Vous le dirai-je, ma chère Louise? je frémis à ces der- niers mots; j'étais bien décidée à ne plus être liée avec madame de Vernon; je sentais que je ne pouvais répéter des reproches de cette nature, et qu'il me serait impossible de la revoir sans les renouveler; mais je ne m'étais pas dit que ce jour finirait tout entra nous, et la rapidité de cette décision, quelque inévitable qu'elle fût, me faisait peur. «  Quoi ! lui dis-je, vous ne pouvez pas trouver quelques excuses qui puissent affaiblir mon ressen- timent? — Le prestige de tout ce que j'étais pour vous est dé- truit, me dit madame de Vernon ; je suis trop fière pour essayer de le faire renaître. — Trop (fère, m'écriai-je, vous qui avez pu me tromper !... — Laissons ces reproches, reprit-elle impa- tiemment; je vaux peut-être mieux que je ne parais; mais, quoi qu'il en soit, je ne veux pas m'entendre dire le mal cpie l'on peut penser de moi. « Vous êtes la maîtresse, ajouta-t-elle, de rendre les der- niers jours dévie qui nie restent horriblement malheureux, en révélant tout à Léonce; vous pouvez user de cette puissance, je n'essayerai point de vous en détourner. — Ah ! m'écriai-je, vous ne savez pas encore ce que vous pourriez sur moi si le repentir... — Du repentir ? interrompit-elle avec l'accent le plus ironique ; voilà bien une idée dans votre genre ! » A cette réponse, à cet air, je repris toute mon indignation, et m'avan- çai vers la porte pour m'en aller ; mais tout à coup je m'arrêtai, je regardai cette chambre dans laquelle j'avais passé des heures si douces, et je songeai que j'allais en sortir pour n'y plus rentrer jamais. «  Hélas ! lui dis-je alors avec douceur, combien vous avez mal connu la route de votre bonheur ! vous avez rencontré au milieu de votre carrière une personne jeune, qui vous aimait de sa première amitié, sentiment presque aussi profond que le premier amour ; une personne singulièrement captivée par le charme de votre esprit et de vos manières, et qui ne con- cevait pas le moindre doute sur la moralité de votre caractère: vous le savez, autour de moi j'avais souvent entendu dire du

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200 DELPHINE. mal de vous ; mais, en vous justifiant toujours, je m'étais plus attachée aux qualités que je vous attribuais, que si je n'avais jamais eu besoin de vous défendre. Vous avez brisé ce coeur qui vous était acquis, sans que même une telle dureté fût né- cessaire à aucun de vos intérêts ; vous auriez obtenu de moi d'immoler mon bonheur à mon attachement pour vous ; vous m'avez trompée par goût pour la dissimulation, car la vérité eût atteint le même but, et vous avez voulu dérober par la fausseté ce que l'amitié généreuse s'offrait à vous sacrifier. Je souhaite néanmoins, oui, je souhaite du fond du coeur que vous soyez heureuse ; mais je vous prédis que vous ne serez plus aimée comme je vous ai prouvé qu'on aime : on ne forme pas deux fois des liaisons telles que la nôtre, et, quelque aimable que vous soyez, vous ne retrouverez pas l'amitié, le dévouement, l'illusion de Delphine. Je vous quitte clans cet instant pour ne plus vous revoir, et c'est moi qui suis émue, moi seule. Ah ! n'essayerez-vous donc pas d'adoucir le sentiment que je vais emporter avec moi ? ce talent de feindre, dont vous avez si cruellement abusé, vous manque-t -il donc seulement alors qu'il pourrait rendre nos derniers moments moins cruels ! — Je ne le puis, me dit-elle, je ne le puis ; il faut éloigner de soi les sentiments pénibles, et ne point recommencer des liens qui désormais ne seraient que douloureux; il n'est plus en votre puissance de ne pas troubler mon repos ; adieu donc, c'est du repos que je veux si je dois vivre encore ; sinon... » Elle s'ar- rêta comme si elle avait eu l'idée de me parler; mais changeant de résolution : « Adieu, Delphine, » me dit-elle d'une voix assez précipitée, et elle rentra dans son cabinet. Je restai quelque temps à la même place; mais enfin, hon- teuse de mon émotion, de cette faiblesse de coeur qui avait entièrement changé nos rôles, et fait de celle qui était mortel- lement offensée celle qui était prête à supplier l'autre, je quit- tai cette maison pour toujours, et je revins, impatiente de vous apprendre ce qui s'était passé. S'il ne se mêlait pas à votre affection pour moi des vertus maternelles, si vous ne m'inspi- riez pas ces sentiments qui appartiennent à l'amour filial, et que la mort prématurée de mes parents ne m'a permis de con- naître que pour vous, j'aurais quelque embarras à vous pein- dre la douleur que m'a causée ma. rupture avec madame de Vernon ; mais votre coeur n'est point accessible même à la plus noble des jalousies. Vous avez de l'indulgence pour votre enfant ; vous lui pardonnez cette amitié vive que les premiers goûts de l'esprit et les premiers plaisirs de la société avaient

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DEUXIÈME PARTIE. 201 fait naître ; elle existait à côté de l'amour le plus passionné, cette amitié funeste ; elle ne portait donc pas atteinte à la tendresse reconnaissante que je ne puis éprouver que pour vous seule. Maintenant quel parti prendre? Ma conversation avec ma- dame de Vernon m'a bien prouvé qu'elle redoutait extrême- ment, pour le repos de sa famille, que Léonce ne connût la vérité; mais que dois-je à madame de Vernon? mais quelle puissance sur la terre pourrait obtenir de moi que je consen- tisse une seconde fois à être méconnue de Léonce ? Eh ! que parlé-je de puissance? il n'en est qu'une à craindre, c'est la voix de mon propre coeur ! Mais est-il vrai qu'elle me le de- mande? Non, il faut aussi que je compte mon sort pour quel- que chose, que la bonté m'inspire quelque compassion pour moi-même. J'ai le temps encore de consulter M. Barton, d'a- voir sa réponse ; la vôtre aussi peut me parvenir ; il faut quatorze jours pour que les lettres arrivent à Madrid. Léonce, jusqu'au vingt-cinq novembre, attendra sans me condamner. Ah ! ma soeur, que m'écrirez-vous dans le combat qui me dé- chire ! à quel sentiment prêterez-vous votre appui ? LETTRE XXXII. — DELPHINE A MADEMOISELLE D' AILBEMAR. Paris, ce 2 novembre 1790. J'attends impatiemment votre réponse et celle de M. Barton ; je compte les jours, et je les redoute ; je consume mes heures dans des réflexions qui me déchirent, en se combattant mu- tuellement. Quelquefois je trouve de la douceur à penser que si l'on n'avait pas excité la jalousie de, Léonce, toute autre prévention ne l'eût jamais assez éloigné de moi pour qu'il con- sentit à devenir l'époux de Mathilde; et l'instant d'après je me livre au désespoir en songeant, que le plus simple hasard pouvait tout éclaircir, et que si j'avais eu le. courage d'aller vers lui, peut-être encore au dernier moment un mot, un seul mot faisait de la plus misérable des femmes la plus heureuse. Quel sentiment éprouvera-t -il quand il saura mon inno- cence? Oui, sans doute, il la saura; l'on n'exigera pas de moi que je renonce à me justifier auprès de lui. Cependant quel trouble je vais porter dans ses affections, dans ses devoirs, si je l'instruis positivement de la vérité ! Ne vaut-il pas mieux

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202 DELPHINE. que le temps et ma conduite l'éclairent? Mais si je garde le silence, il m'annonce qu'il me croira coupable ; il croira que clans le moment même où je paraissais l'aimer, je le trompais; non, cette pensée est intolérable : si j'étais mourante, n'ob- tienclrais-je pas le droit de tout révéler après moi ? Hélas ! l'aurais-je même alors? le bonheur des autres ne doit-il pas nous être sacré, tant qu'il peut dépendre de notre volonté? Cruelle femme ! c'est encore pour vous que j'éprouve ces affreuses incertitudes; c'est votre repos, c'est votre bonheur qui lutte encore clans mon coeur contre un désir inexprimable ! Et Mathilde aussi ne souffrira-t-elle pas de ce que je dirai? puis-je écrire à Léonce ce qui doit lui fait haïr sa belle-mère, et l'éloigner encore plus de sa femme ? Ah ! jamais, jamais personne ne s'est trouvé clans une situation où les deux partis à prendre paraissent tous deux également impossibles. Enfin il le faut, je le dois; attendons les conseils qui peuvent m'éclairer. Mon voyage près de vous est forcément retardé de quelques jours, parce que je ne vais plus avec madame de Vernon. J'a- vais remis toutes mes affaires entre les mains d'un homme à elle ; il faut tout séparer, après avoir cru que tout était en commun pour la vie. J'ai honte de vous avouer combien je suis faible ! encore ce matin, je suis montée en voiture pour aller chez mon notaire ; mais comme il fallait, pour arriver à sa maison, passer devant la porte de madame de Vernon, je n'en ai pas eu le courage ; j'ai tiré le cordon de ma voiture au mi- lieu de la rue, et j'ai donné l'ordre de retourner chez moi. J'ai voulu ranger mes papiers avant mon départ; je trouvais par- tout des lettres et des billets de madame de Vemon : il a fallu ôter son portrait de mon salon, lui renvoyer une foule de livres qu'elle m'avait prêtés ; c'est beaucoup plus cruel que les adieux au moment de mourir, car les affections qui restent alors répandent encore, de la douceur sur les dernières volon- tés ; mais, dans une rupture, tous les détails de la séparation déchirent, et rien de sensible ne s'y mèle et ne fait trouver du plaisir à pleurer. Je n'ai plus personne à consulter sur les circonstances jour- nalières de la vie; je me sens indécise sur tout. Je pense avec une sorte de plaisir que, par délicatesse pour madame de Ver- non, je m'étais isolée de la plupart des femmes qui me témoi- gnaient de l'amitié ; je ne voulais confier à aucune autre ce que je lui disais; j'étais jalouse de moi pour elle. Au milieu de ces pensées, plus douces mille fois qu'une

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DEUXIÈME PARTIE. 203 amie si coupable ne devait les attendre de moi, madame de Lebensei a trouvé le secret, hier, de me faire parler très-amè- rement de madame de Vernon ; elle était arrivée de la cam- pagne exprès pour me questionner : madame de Vernon l'avait vue et avait su la captiver entièrement, soit par l'empire de son charme, soit que, clans la situation de madame de Le- bensei, l'on ne veuille se brouiller avec personne, et que l'on, devienne même très-aisément favorable à tous ceux qui vous traitent bien. Je trouvais d'abord mauvais que madame de Vernon eût confié, sans mon aveu, à madame de Lebensei, mon senti- ment pour Léonce ; mais la justification de madame de Ver- non, que me rapporta madame de Lebensei assez maladroite- ment, m'irrita bien plus encore. Elle se fondait entièrement sur les dispositions que madame de Vernon supposait à Léonce, son éloignement pour les femmes qui ne respectaient pas l'o- pinion, l'irrésolution de ses projets relativement à moi, le peu de convenance qui existait entre nos manières de penser. Ma- dame de Vernon se représentait enfin, me dit madame de Le- bensei, comme n'ayant fait que conseiller Léonce selon son bonheur, et peut-être son penchant : c'était me blesser jus- qu'au fond du coeur que se servir d'un tel prétexte. Si quel- qu'un avait senti fortement les torts de madame de Vernon envers moi, peut-être aurais-je adouci moi-même les coups qu'on voulait fui porter ; mais les formes tranchantes de ma- dame de Lebensei, son parti pris d'avance, les petits mots qu'elle me disait et qui m'annonçaient que madame de Ver- non l'avait prévenue que j'étais très-exagérée dans mon ressen- tinrent, tout cet appareil d'impartialité, quand il s'agissait de décider entre la générosité et la perfidie, m'offensa tellement, que je perdis, je le crois, toute mesure ; et faisant à madame de Lebensei, avec beaucoup de chaleur, le tableau de ma con- duite et de celle de madame de Vernon, je lui déclarai que je ne voulais point écouter ceux qui me parleraient pour elle, et que je la priais seulement de raconter à madame de Vernon ce que j'avais dit, et les propres termes dont je m'étais servie. Quand madame de Lebensei fut partie, je sentis que j'avais eu tort; je ne me repentis ni d'avoir excité le ressentiment de madame de Vernon, ni d'avoir attaché plus vivement madame de Lebensei à ses intérêts : il est assez doux de se faire du mal a soi-même, en attaquant une personne qui nous fut chère ; on aime à briser tous les calculs en se livrant à ce dou-

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204 DELPHINE. loureux mouvement; mais je me repentis d'avoir dénaturé ce que j'éprouvais, et de m'être donné des torts de parole, quand mes sentiments et mes actions n'en avaient aucun. J'étais aussi, je l'avoue, vivement irritée, en apprenant que madame de Vernon cherchait encore à me nuire, dans le moment même où j'hésitais si je ne sacrifierais pas le bonheur de toute ma vie à son repos. Cependant que deviendrai-je tant que Léonce me soupçon- nera? la solitude et le temps ne feront rien à cette douleur; elle renaîtra chaque jour, car chaque jour j'essayerai de rai- sonner avec moi-même, pour me prouver que je dois repondre à Léonce. Mais pourquoi donc supposer que ma conscience me le défende? Ah ! je l'espère, vous et M. Barton, vous penserez que Léonce aura assez de calme, assez de vertu, pour apprendre la vérité sans punir celle qui fut coupable : ah ! s'il sait par- donner, ne puis-je pas tout lui dire ? P. S. Vous ne m'avez pas répondu sur l'affaire de M. de Cla- rimin : je suis bien sûre que vous sentez comme moi que je dois mettre plus d'importance que jamais à lui faire accepter ma caution. Si par hasard vous ne l'aviez pas encore offerte, ce qui vient de se passer vous inspirera, j'en suis sûre, le désir de vous hâter. LETTRE XXXIII. — MADEMOISELLE D' ALBEMAR A DELPHINE. Montpellier, ce 4 novembre. Ma chère Delphine, mon élève chérie, dans quel monde êtes-vous tombée? Pourquoi faut-il que madame de Vernon, cette femme perfide que mon pauvre frère détestait avec tant de raison, vous ait captivée par son esprit séducteur? Pourquoi n'ai-je pas su réunir à mon affection pour vous cet art d'être aimable, qui pouvait satisfaire votre imagination ? vous n'au- riez eu besoin d'aucun autre sentiment, et votre coeur n'eût jamais été trompé. Vous me demandez un conseil sur la conduite que vous de- vez tenir avec Léonce : comment oserai-je vous le donner? Je ne pense pas que vous deviez en rien vous sacrifier pour l'in- digne madame de Vernon; mais quand Léonce saura que vous n'avez jamais cessé de l'aimer, pourra-t-il supporter Mathilde? pourra-t -il se résoudre à ne pas vous revoir ? aurez-vous la force de le lui défendre ? Cependant, faut-il que, pouvant vous

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DEUXIÈME PARTIE. 205 justifier, vous vous donniez l'air coupable! Supporterez-vous une telle douleur? Non, l'amitié ne saurait s'arroger le droit de conseiller une action héroïque. Si vous répondez à Léonce, si vous l'instruisez de la vérité, vous ne ferez peut-être rien de vraiment mal, rien que personne surtout pût se permettre de condamner; mais si, pour mieux assurer son repos domes- tique, si, pour l'éloigner plus sûrement de vous, vous vous taisez, vous aurez surpassé de beaucoup ce que l'on pourrait attendre de la vertu la plus sévère. LETTRE XXXIV. — M. BARTON A MADAME D'ALBÉMAR. Mondoville, 6 novembre. J'ai été quelques jours, madame, sans pouvoir me détermi- ner à vous écrire ; ce que je devais vous conseiller me semblait trop pénible pour vous : cependant, je me suis résolu à vous donner la plus grande preuve de mon estime, en répondant avec une sévère franchise à la généreuse question que vous daignez me faire. M. de Mondoville, indignement trompé sur vos sentiments, a épousé mademoiselle de Vernon ; il a repoussé le bonheur que j'espérais pour lui ; il a gâté sa vie, mais il faut au moins qu'il respecte ses devoirs ; il lui restera toujours une desti- née supportable, tant qu'il n'aura pas perdu l'estime de lui- même. Sans pouvoir deviner le secret habilement conduit dont vous avez été la victime, je n'ai jamais cru que vous fussiez capable de tromper, mais j'ai toujours refusé de m'expliquer avec Léonce sur ce sujet. J'ai reçu une lettre de lui, deux jours avant la vôtre, clans laquelle il m'apprend qu'il vous a écrit, et qu'il vous demande de lui dévoiler ce qu'il commence enfin à entrevoir, les criminelles ruses de madame de Vernon. Il se contient avec vous, me dit-il ; mais il s'exprime, clans sa con- fiance en moi, avec une telle fureur, que je frémis du parti qu'il prendra, quand il saura la conduite de madame de Ver- non envers lui. Il est résolu d'abord de défendre à madame de Mondoville de voir sa mère, et, si elle lui désobéit, il veut se séparer d'elle. Il forme encore mille antres projets extravagants de vengeance contre madame de Vernon. Je ne doute pas qu'il ne renonce à ce qui serait indigne de lui ; mais, tel que je 12

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206 DELPHINE. le connais, je suis sûr qu'il suivra le dessein qu'il m'annonce, de forcer madame de Mondoville à rompre avec sa mère. Quel trouble cependant ne va-t-il pas en résulter ? Quelque coupable que soit madame de Vernon, vous la plaindriez d'être condamnée à ne jamais revoir sa fille; et si, comme je n'en cloute pas, madame de Mondoville croit de son devoir de s'y refuser, quel scandale que la séparation de Léonce avec sa femme pour une telle cause ! C'est vous seule, ma- dame, qui pouvez encore être l'ange sauveur de cette famille, l'ange sauveur de celle même qui vous a cruellement per- sécutée. Je ne me permettrai pas de vous dicter la conduite que vous devez tenir; j'ai dû seulement vous instruire des dispositions de Léonce. Il est impossible, quand il saura tout, de se flatter de l'apaiser; il est malheureusement très-emporté, et jamais, il faut en convenir, jamais un homme n'a été offensé à ce point dans son amour et clans son caractère. Jugez vous-même, madame, de ce qu'il importe de cacher à Léonce, jugez des sacrifices que votre âme généreuse est capable de faire ! Je ne vous demande point de me pardonner, car je crois vous hono- rer par ma sincérité autant que vous méritez de l'être, et mon admiration respectueuse donne beaucoup de force à cette expression. LETTRE XXXV. — REPONSE DE DELPHINE A M. BARTON. Paris, 8 novembre. Vous ne savez pas quelle douleur vous m'avez causé ! Je croyais pouvoir le détromper, je croyais toucher au moment de recouvrer toute son estime; vous m'avez montré mon devoir, le véritable devoir, celui qui a pour but d'épargner des souf- frances aux autres : je l'ai reconnu, je m'y soumets, je n'é- crirai point. Mais, souffrez que je le dise, pour la première fois j'ai senti que je m'élevais jusqu'à la vertu : oui, c'est de la vertu qu'un tel sacrifice, et ce qu'il me coûte mérite le suffrage d'un honnête homme et la pitié du ciel. Il attend ma réponse pour un jour fixe, pour le vingt-cinq novembre. Mon silence, dit-il, sera pour lui l'aveu de la per- fidie dont on m'avait accusée ; ne pouvez-vous lui écrire que ce silence est un mystère que je ne veux jamais éclaircir, mais qu'il ne doit lui donner aucune interprétation décisive? ne

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DEUXIÈME PARTIE. 207 pouvez-vous pas lui dire au moins que je pars pour le Langue- doc, d'où je ne sortirai jamais? Est-ce trop demander, et ne défais-je pas ainsi, faiblesse après faiblesse, l'action que je nommais généreuse ? Je vous laisse l'arbitre de ce que vous pouvez dire; vous comprenez ce que je souffre, ce que je souffrirai toujours, tant qu'il me croira coupable. Si le ciel vous inspire un moyen de me secourir sans porter atteinte au bonheur des autres, vous le saisirez, j'ose en être sûre ; s'il faut me sacrifier, je vous en donne le pouvoir, je saurai vous en estimer. Je dépose entre vos mains la promesse de m'éloigner, de ne point écrire, de ne rien me permettre enfin pour moi-même, que de vous de- mander quelquefois si vous avez affaibli clans le coeur de Léonce la juste haine qu'il va de nouveau ressentir contre moi. LETTRE XXXVI. — MADAME D'ARTENAS A DELPHINE. Paris, 10 novembre. J'ai passé hier chez vous, ma chère Delphine, mais en vain ; votre porte est toujours fermée. Je suis obligée de partir pour ma terre, près de Fontainebleau ; mais je ne veux pas différer à vous demander de m'apprendre les causes d'un événement qui occupe toute la société de Paris. Vous êtes brouillée avec madame de Vernon, vous ne vous voyez plus; je crois bien aisément qu'elle a tort, et que vous avez raison ; mais pour- quoi vous brouiller avec elle ? pourquoi vous brouiller avec personne ? Cela peut avoir les plus grands inconvénients. Vous avez découvert qu'elle vous trompait : il y a longtemps que je m'en serais cloutée à votre place; mais c'est précisé- ment parce qu'elle a un caractère adroit et dissimulé, qu'il était sage de la ménager : votre, conduite a été le contraire de ce qu'elle devait être; il fallait ne pas l'aimer avec tant d'aveu- glement avant la découverte, et ne pas rompre depuis avec tant de véhémence. Madame de Vernon est. établie à Paris depuis beaucoup plus longtemps que vous ; elle y a beaucoup plus de relations; et vous savez qu'on est toujours ici soutenu par ses parents , non parce qu'ils vous aiment, mais parce qu'ils regardent comme un devoir de vous justifier. Il y a si peu de véritable amitié dans le grand monde, qu'encore vaut- il mieux compter sur ceux qui se croient obligés à vous dé-

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208 DELPHINE. fendre, que sur ceux qui le font volontairement. Vous allez vous trouver nécessairement mal avec votre famille, si vous ne voyez plus madame de Vernon ; car madame de Mondoville, clans cette circonstance, ne se séparera sûrement pas de sa mère. Il faut tâcher de vous raccommoder avec tout cela : pensez-en ce que j'en pense; mais soyez avec madame de Vernon clans une bonne mesure, quoique sans fausseté. Les hommes peuvent se brouiller avec qui ils veulent, un duel brillant répond à tout ; cette magie reste encore au cou- rage, il affranchit honorablement des liens qu'impose la so- ciété; ces liens sont les plus subtils, et cependant les plus difficiles à briser. Une jeune femme sans père et sans mari, quelque distinguée qu'elle soit, n'a point de force réelle ni de place marquée au milieu du monde. Il faut donc se tirer d'af- faire habilement, gouverner les bons sentiments avec encore plus de soin que les mauvais, renoncer à cette exaltation romanesque qui ne convient qu'à la vie solitaire, et se pré- server surtout de ce naturel inconsidéré, la première des grâces en conversation, et la plus dangereuse des qualités en fait de conduite. Vous aimez, quoi que vous en puissiez dire, le mouvement et la variété de la société de Paris ; sachez donc vous maintenir dans cette société sans donner prise sur vous à personne. Avant les chagrins que vous avez éprouvés, vous aimiez aussi, et cela devait être, les succès sans exemple que vous obteniez toujours quand on vous voyait et quand on vous entendait. Défiez-vous de ces succès; qu'ils vous rendent d'autant plus prudente ; car, en excitant l'envie, ils vous obligent à craindre madame de Vernon. Je pourrais, moi, me brouiller avec elle; nous sommes à force égale, vieille et oubliée que je suis; mais vous, la plus belle, la plus jeune, la plus aimable des femmes, on croira tout ce que madame de Vernon dira contre vous, et, pour ne vous rien cacher, on le croit déjà. J'avais commencé ma lettre avec l'intention de vous laisser ignorer ce que madame de Vernon allègue en sa faveur; mais je réfléchis qu'il faut que vous connaissiez tous les motifs qui doivent diriger' votre conduite. Elle prétend que vous l'aviez chargée d'engager Léonce à vous épouser; que, depuis l'es- clandre du. duel de M. de Serbellane, il ne l'a pas voulu, et que vous ne lui avez jamais pardonné son infructueuse négocia- tion. Elle affirme que vous avez dit à tout le monde un mal abominable d'elle, et que vous lui avez reproché de prétendus services avec indélicatesse et amertume. Jugez combien les

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DEUXIÈME PARTIE. 209 ingrats et ceux qui ont envie de l'être trouvent mauvais qu'on se souvienne des services qu'on a rendus ! Elle assure enfin que c'est elle qui n'a plus voulu vous voir, parce que vous ne veniez dans sa maison que pour vous faire aimer du mari de sa fille, et cette dernière accusation lui rallie toutes les dé- votes. Vous voyez qu'elle sait se concilier les bons et les méchants, et de plus cette nombreuse classe d'indifférents paisibles, qui, ayant beaucoup plus entendu parler de madame d'Albémar que de madame de Vernon, croient qu'il est de leur dignité de gens médiocres de blâmer celle qui a le plus d'éclat. Ne vous exagérez pas cependant l'effet des discours de ma- dame de Vernon, nous sommes en état de nous en défendre; mais il est indispensable que vous commenciez par vous rac- commoder avec elle, et je vous réponds qu'elle ne demande- rait pas mieux ; car clans toutes ces querelles en présence du tribunal de l'opinion, chacun a peur de l'autre. Retournez à ses,soupers, cessez de lui faire aucun reproche, n'en dites plus aucun mal ; et si elle continue à chercher à vous nuire, je me charge, moi, de lui jouer quelque tour de vieille guerre. Je connais les ruses de madame de Vernon; je ne m'en sers pas, mais j'en sais assez pour les dévoiler ; et elle vous ména- gera quand elle apprendra que vos qualités vives et brillantes sont sous la protection de ma prudence et de mon sang- froid. Adieu, ma chère Delphine ; suivez mes conseils, et tout ira bien. LETTRE XXXVII. — DELPHINE A MADAME D'ARTENAS. Paris, 14 novembre. Je suis touchée, madame, de l'intérêt que vous voulez bien me témoigner, mais je ne puis suivre le conseil que vous avez la bonté de me donner. J'ai aimé tendrement madame de Vernon ; comment me serait-il possible de renouer avec elle par des motifs tirés de mon intérêt personnel ? Je suis bien peu capable de cette conduite, même avec les indifférents; mais j'aurais une répugnance invincible à dégrader les senti- ments que j'ai éprouvés, en les soumettant à des calculs. Com- ment pourrais-je revoir avec calme, dans les rapports communs du monde, une personne qui a été l'objet de ma plus tendre amitié, et qui s'est montrée ma plus cruelle ennemie ? Non, la société ne vaut pas ce qu'il en coûterait pour torturer à ce 32.

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210 DELPHINE. point son caractère naturel ; de tels efforts feraient plus que contraindre les mouvements vrais du coeur, ils finiraient par le dépraver. Je suis singulièrement blessée, je l'avoue, des discours que madame de Vernon tient sur moi ; mais c'est précisément parce que ces discours sont écoutés que je ne veux pas me rapprocher d'elle. J'aurais peut-être été assez faible pour le dé- sirer, s'il était arrivé ce qui, je crois, était juste, si on n'eût blâmé qu'elle seule; mais puisqu'elle m'accuse et qu'on la sou- tient, puisque j'ai quelque chose à craindra d'elle, je ne la re- verrai jamais. C'est auprès de vous, madame, que je voudrais me justifier. Madame de Vernon m'a reproché d'avoir dit du mal d'elle, et vous me conseillez de la ménager ; tons ces mots me paraissent bien étranges dans un sentiment de la nature de celui que j'avais pour madame de Vernon. Une seule fois j'ai parlé d'elle avec amertume, en m'adressant à une personne qui l'aime beaucoup, et que je rattachais à elle au lieu de l'en détacher par la vivacité même qui me donnait l'air d'avoir tort. Vous n'aimez pas madame de Vernon, et je m'interdis de vous en parler, à vous que je désirerais si vivement éclairer sur les absurdes calomnies dont je suis l'objet. J'ai reproché à madame de Vernon les services que je lui ai rendus ; et tous les services du monde, dit-elle, sont effacés par les reproches. Vous sentez aisément, madame, combien il serait facile de se dégager ainsi de la reconnaissance. On blesserait le coeur d'une personne qui se serait conduite généreusement envers nous ; elle s'en plaindrait, et l'on dirait ensuite que toutes ses actions sont effacées par ses paroles. Mais ce, n'est pas de cela qu'il s'agit entre madame de Vernon et moi ; si je lui ai reproché son ingratitude, c'est celle du coeur dont je l'ai ac- cusée, et c'est en confondant ensemble, en plaçant sur la même ligne le jour où je lui ai serré la main avec tendresse, et celui où j'aurais engagé la moitié de ma fortune pour elle, que j'ai eu le droit de lui rappeler tout ce qui lui a prouvé que je l'aimais. Je rougis jusqu'au fond de l'âme des autres torts qu'elle m'impute; mais si je les repoussais, ce serait alors que je se- rais vraiment blâmable; je nuirais à madame de Vernon, et jusqu'à présent vous voyez que j'ai trouvé le secret de ne nuire qu'à moi-même; je m'en applaudis. Je ne veux pas ménager madame de Vernon par les motifs que vous me présentez; je ne veux point la désarmer, mais je craindrais encore de lui

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DEUXIÈME PARTIE. 241 faire du mal. Hélas ! elle apprendra bientôt à quel point je l'ai craint. Mes plaintes contre elle, quand je m'en permets, ont toutes un caractère de sensibilité romanesque qui, vous le savez, n'associera pas les salons de Paris à mon ressentiment. Je ne suis pas indifférente au blâme de la société, mais je ne ferai, pour m'y soustraire, que ce que je ferais pour la satisfaction de ma conscience ; la vérité doit nous valoir le suffrage des autres, ou nous apprendre à nous en passer. Je mettrais peut-être plus de prix à l'opinion si j'étais unie à la destinée d'un homme qui me fût cher; mais, condamnée à vivre seule, à supporter seule mon sort, je n'ai point d'intérêt à me défendre : qui jouirait de mon triomphe, si je le remportais ? et n'est-il pas assez sage de ne point lutter contre la méchanceté des hommes quand l'on n'a d'autre bien à espérer de ses efforts que quelques douleurs de moins ! Cette indifférence sur ce qu'on peut dire de moi m'est beaucoup plus facile maintenant que je suis résolue à quitter Paris. Je vais m'enfermer pour toujours clans la retraite où vit ma belle-soeur; j'y emporterai le souvenir le plus tendre de vos bontés, et le regret de n'en avoir pas joui plus longtemps. LETTRE XXXVIII. — RÉPONSE DE MADAME D'ARTENAS A DELPHINE. Fontainebleau, 19 novembre. Vous prenez beaucoup trop vivement, ma chère Delphine, les peines passagères de la vie. Que de candeur, de noblesse et de bonté dans votre lettre! mais que vous êtes encore jeune ! Je ne me souviens pas, en vérité, d'avoir eu cette bonne foi dans mon enfance, et je ne suis pourtant, Dieu merci ! ni méchante ni fausse ; mais j'ai vécu au milieu du monde, et je suis détrompée du plaisir d'être dupe. Quoi qu'il en soit, je ne veux pas exiger de vous ce qui se- rait trop opposé à votre caractère, et nous atteindrons au même but par une conduite négative. Dans la société de Paris, ce qu'on ne l'ait pas vaut presque toujours autant que ce qu'on pourrait faire. Vous ne passerez point votre vie dans le Lan- guedoc, mais vous y resterez six mois ; pendant ce temps tout sera oublié. On vous a accueillie avec transport à votre arri- vée à Paris, c'est à présent le tour de l'envie; quand vous

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212 DELPHINE. reviendrez, on sera las de l'envie même, et curieux de vous revoir; et comme rien de ce qu'on a dit n'a pu laisser de trace, on ne s'en souviendra plus. Ce n'est pas pour de telles causes que la réputation se perd : si vous éprouviez ce malheur, quel- que injuste qu'il pût être, votre philosophie ne tiendrait pas contre lui ; il a des pointes trop acérées : mais il n'en est pas question, et je vous réponds de réparer, cet hiver, et ce que le duel de M. de Serbellane a fait dire, et ce que madame de Vernon y a ajouté. Je vous demande seulement de vous arrêter clans ma terre, qui est sur votre route en allant à Montpellier. Ma nièce, pour qui vous avez été si bonne, et que vous avez rendue raisonna- ble, vous en prie instamment; j'ose l'exiger de vous. LETTRE XXXIX. — DELPHINE A MADEMOISELLE D'ALBÉMAR. Fontainebleau, 25 novembre. J'ai déjà fait vingt lieues pour me rapprocher de vous, ma chère Louise; mon voyage est commencé,je suis partie de Paris. Je ne reverrai plus les lieux où j'ai connu Léonce ; je les ai quittés le jour même où, rempli de mon souvenir, il attendait à deux cents lieues de moi la réponse qui devait me justifier ; et je ne l'ai pas faite, cette réponse. Ah ! d'où vient qu'un sacri- fice si grand ne me donne pas le repos que l'on doit attendre de la satisfaction de sa conscience ? Hélas ! les peines de l'amour étouffent toutes les jouissances attachées à l'accomplis- sement du devoir, et le bonheur succombe alors même que la vertu résiste. N'importe, ce n'est pas pour notre propre avan- tage que tant de nobles facultés nous ont été données ; c'est pour seconder la pensée de l'Etre suprême, en épargnant du mal, en faisant du bien sur la terre à tous les êtres qu'il a créés. J'ai regretté M. de Lebensei en quittant Paris; je l'avais vu tous les jours qui ont précédé mon départ : il craignait que ma dernière conversation avec sa femme ne m'eût éloignée d'elle, et il paraissait mettre du prix à nous rapprocher. J'ai promis de rester en correspondance avec lui; c'est un homme d'un es- prit si étendu, il a réfléchi si profondément sur les sentiments et les idées, que peut-être il calmera mon coeur en m'accoutu- mant à considérer la vie sous un point de vue plus général. Madame d'Artenas veut que je passe huit jours ici dans sa terre, qui est agréablement située au milieu de la forêt de Fon-

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DEUXIÈME PARTIE. 213 tainebleau : j'ai cédé à ses instances, et surtout à celles de sa nièce, madame de R... Elle a mis beaucoup de délicatesse à ne jamais me rechercher à Paris, et semble attacher un grand prix à ces jours passés avec elle : je ne continuerai donc mon voyage vers vous que dans huit jours. Madame de Mondoville est venue me voir à Paris, un soir que j'étais à Bellerive; je lui ai rendu le lendemain sa visite, mais en m'assurant auparavant qu'elle n'y était pas. Je craignais d'y trouver sa mère, et j'avais raison d'avoir peur de l'émotion que j'éprouverais, si j'en juge par celle que m'a causée le moment où, depuis notre rupture, j'ai entrevu madame de Vernon. Je sortais de Paris, ce matin, avec ma voiture chargée pour le voyage, et conduite par clés chevaux de poste; les postillons, en tournant, accrochèrent assez violemment un carrosse à deux chevaux; inquiète, je m'avançai pour voir s'il n'était pas ren- versé, j'aperçus dans ce carrosse madame de Vernon seule, et la tète appuyée contre un des côtés de la voiture. Je ne sais si c'était l'imagination ou la vérité, mais je la trouvai singulière- ment pâle et défaite; un cri d'étonnement m'échappa en la voyant : elle me regarda d'un air qui me parut triste et doux. Vous l'avouerai-je? un mouvementinvolontaire me fit porter la main au cordon de la voiture pour l'arrêter; il n'y en avait point, elles chevaux m'avaient déjà emportée à cent pas d'elle; mais je sentis, par cette épreuve et par l'émotion qu'elle me causa le reste du jour, combien j'avais eu raison en évitant de revoir madame de Vernon. Les souvenirs d'une longue et tendre amitié se renouvellent toujours quand on se représente celle que l'on a aimée comme souffrante ou malheureuse; mais je sais trop bien que madame de Vernon ne me regrette point, n'a pas besoin de moi, et je m'éloigne d'elle sans avoir à cet égard le moindre doute. LETTRE XL. — DELPHINE A MADEMOISELLE D'ALBÉMAR. Fontainebleau, 27 novembre. Ah! mon Dieu! que j'étais loin de prévoir l'événement qui me rappelle à l'instant même à Paris! La pauvre madame de Vernon! il ne me reste plus de traces de mon ressentiment contre elle; je me reproche même... Je ne sais ce que je me reproche; mais je serai bien malheureuse d'avoir été brouillée avec elle, si je ne puis la revoir encore, la soigner, lui prouver que j'ai tout oublié. Je crains de perdre un moment, même

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214 DELPHINE. avec vous, ma chère Louise; je vous envoie la lettre de ma- dame de Mondoville, et je pars. MADAME DE MONDOVILLE A MADAME D' ALBEMAR. Paris, 20 novembre. J'ai à vous annoncer, ma chère cousine, un cruel malheur : cette nuit, ma mère a pris un vomissement de sang qui ne s'est point arrêté pendant plusieurs heures, et que les médecins re- gardent comme mortel; sa poitrine est déjà très-attaquée de- puis plusieurs mois par des veilles continuelles : l'on croit ce dernier accident sans remède dans son état, et le péril même en parait extrêmement prochain. Elle avait tout à fait perdu connaissance vers la fin de la nuit; en revenant à elle, elle a fait quelques questions à son médecin; et, comprenant parfai- tement sa situation, elle lui a dit, avec l'air le plus calme et le plus doux : «  J'aurais besoin, monsieur, de trois ou quatre jours pour régler divers intérêts; donnez-moi donc les remèdes qui peuvent me soutenir : peu importe, comme vous le sentez bien, s'ils conviennent au fond de la maladie; elle est jugée, elle est sans ressources; mais indiquez-moi ce qu'il faut faire pour avoir im peu de force jusqu'à la fin de ma vie, je vous en serai sen- siblement obligée. » Alors, se retournant vers moi, elle me dit : « C'est pour voir madame d'Albémar que je souhaite encore de vivre quelques jours; je l'ai rencontrée hier matin partant pour Montpellier; je crois qu'un courrier peut la rejoindre, faites-le partir à l'instant; je connais son coeur, je suis sûre qu'elle n'hésitera pas à revenir; dites-lui seulement mon désir et mon état. » Je crois, comme ma mère, ma chère cousine, que vous êtes trop bonne pour hésiter à satisfaire les voeux d'une femme mourante, quand même, ce que j'ai toujours voulu igno- rer, vous croiriez avoir à vous plaindre d'elle. Vous n'avez pas un moment à perdre pour lui donner la satisfaction de vous re- voir et pour contribuer au salut de son âme; car je ne doute pas que, malgré nos différences d'opinion, vous ne vous joi- gniez à moi pour l'engager à remplir les devoirs sacrés dont dépend son bonheur à venir : c'est le premier intérêt dont je veux vous parler. Vous lui ferez plus d'impression que moi si vous vous joignez à mes instances; vous ne voulez pas, j'ensuis sûre, exposer ma pauvre mère à mourir sans avoir reçu les se- cours de la religion. Je retourne auprès d'elle et je vous attends

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DEUXIÈME PARTIE. 213 impatiemment; sans ma confiance en Dieu, la douleur que je ressens me paraîtrait bien pénible à supporter. Adieu, ma chère cousine; je viens de demander qu'on fit dans mon couvent des prières pour manière; je les ai obtenues, j'y joins les miennes; j'espère que vous rendrez les vôtres efficaces en vous réunissant à moi clans les pieux efforts qui me sont commandés. LETTRE XLI. — DELPHINE A MADEMOISELLE D ALBEMAR. Paris, ce 29 novembre. Elle vit encore, ma chère Louise, et c'est tout ce que je puis vous dire; je n'ai point d'espérance, et jamais je n'aurais eu plus besoin d'en concevoir. Je me suis rattachée à madame de Vernon par des sentiments qui ne sont pas en tout semblables à ceux que j'éprouvais pour elle, mais la pitié les rend aussi tendres. Que ne puis-je prolonger ses jours ! Si elle revenait de son état maintenant, elle se corrigerait de ses défauts, parce qu'elle serait éclairée sur ses erreurs; mais, hélas! il semble «pie la nature ne donne sa plus terrible leçon que la dernière, et ne permet pas de faire servir à la vie les sentiments qu'ont inspirés les approches de la mort. Je puis vous écrire pendant que madame de Vernon essa-ye de se reposer; on lui a expressément défendu de parler, ce qui m'oblige à m'éloigner souvent d'elle. Votre intérêt sera dou- loureusement captivé par le récit de la conduite qu'elle tient; vous serez aussi, je le crois, frappée de la singulière lettre qu'elle m'a écrite ; je vous l'envoie, en vous priant de me la conserver. Oh ! que le coeur humain est inattendu clans ses développe- ments ! Les moralistes méditent sans cesse sur les passions et les caractères, et tous les jours il s'en découvre que la réflexion n'avait pas prévus, et contre lesquels ni l'âme ni l'esprit n'ont été mis en garde. Je suis arrivée hier chez madame de Vernon, et j'éprouvais, en entrant chez elle tous les genres d'émotion réunis : l'em- barras mêlé à la plus profonde pitié, un intérêt véritable, joint à de l'incertitude sur les témoignages que j'en devais donner. J'avais su, par un courrier que j'envoyai à l'avance, que ma- dame de Vernon était un peu mieux, mais toujours dans un grand danger : je montai les escaliers en tremblant; madame de Mondoville vint au-devant de moi : « Ma mère était bien impatiente de vous voir, me dit-elle; elle vous a écrit hier tout

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210 DELPHINE. le jour, quoiqu'on lui eût interdit cette occupation ; elle a mis en ordre ses affaires : venez', vous la trouverez plus touchante que jamais elle ne l'a été; mais jusqu'à présent je n'ai pu encore lui faire entendre qu'elle est assez dangereusement malade pour se confesser. Les médecins disent que l'effrayer sur son état pour- rait lui faire mal; mais qui, juste ciel! oserait prendre sur soi de ménager son corps aux dépens de son âme? Je vous en aver- tis, je lui parlerai si vous ne vous en chargez pas. — Attendez, de grâce, répondis-je à madame de Mondoville, que je me sois entretenue avec madame votre mère. » Mathilde me conduisit enfin chez la pauvre malade; la cham- bre était obscure : à travers le jour sombre qui l'éclairait, j'a- perçus madame de Vernon couchée sur un canapé, les cheveux détachés, vêtue de blanc et d'une pâleur effrayante. Elle vit l'é- motion que j'éprouvais : « Remettez-vons, ma chère Delphine, dit-elle; c'est bon à vous d'être si troub'ée. » Je pris sa main et je la baisai tendrement; elle me fit signe de m'asseoir, et m'adressa d'abord des questions indifférentes sur mon voyage, sur le lieu où le courrier m'avait rencontrée, sur la santé de madame d'Artenas, etc. Je répondis à tout par des monosylla- bes, n'osant commencer moi-même à lui parler de son état, et souffrant cruellement néanmoins de prendre part à des con- versations si étrangères au sentiment qui m'occupait. Sa fille se leva et nous laissa seules : je crus qu'elle allait me parler avec confiance; mais, continuant à l'éviter, elle me raconta son accident, les suites qu'il devait avoir, la certitude qu'elle avait de mourir clans trois ou quatre jours, avec une simplicité et un calme tout à fait semblables à sa manière habituelle, à cette manière qui lui donnait toujours, soit dans le sérieux, soit dans la plaisanterie, de la grâce et de la dignité. Elle prit son mouchoir en me parlant, l'approcha de sa bou- che, et le reposa, sans s'interrompre, sur la table; je le vis plein de sang, je tressaillis; et, penchant ma tète sur sa main, je fondis en larmes, en l'appelant plusieurs fois du nom que j'aimais à lui donner, Sophie, ma chère Sophie! « Généreuse Delphine, me dit-elle, vous m'aimez encore; ah ! cela vaut mieux que vivre! Je vous ai écrit, ajouta-t -elle, afin d'éviter une con- versation trop pénible pour nous deux : ma lettre contient tout ce que je pourrai dire; je n'ai pas prétendu me justifier, mais vous expliquer ma conduite par mon caractère et ma manière de voir. Vous ne trouverez pas peut-être mes sentiments meil- leurs après cette explication, mais vous comprendrez comment ils sont clans la nature; et si je vous montre les causes des plus

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DEUXIÈME PARTIE. 217 grands torts, vous serez un peu plus disposée à les pardonner. Ce que je vous demande instamment, c'est, après avoir lu cette lettre, de n'en pas causer avec moi : j'ai toujours craint les fortes émotions ; je ne suis pas assez contente de moi pour aimer à m'abandonner, à mes mouvements, ni à ceux des autres. Le repentir seul convient à ma situation, et je ne veux pas m'y livrer; je suis mieux en tout quand je me contiens, et l'entraînement me fait mal. Écrivez-moi seulement deux lignes qui me disent que vous conserverez un souvenir encore doux de votre ancienne amie; je les mettrai, ces deux lignes, sur ma poitrine déjà mortellement atteinte, et ce remède me fera peut- être mourir sans douleur. » En disant ces derniers mots, elle sonna, comme si elle eût redouté les pleurs que je répandais et la prolongation de sa propre émotion. Ses femmes entrèrent; elle me renvoya doucement chez moi. Je montai clans une chambre que je m'étais fait donner pour ne pas sortir de la maison, et je lus avec un serrement de coeur continuel la lettre que voici : MADAME DE VERNON A MADAME D' ALBEMAR. Je n'ai été. aimée dans ma vie que par vous. Beaucoup de gens m'ont trouvée aimable, ont recherché ma société; mais vous êtes la seule personne qui m'ayez rendu service sans inté- rêt personnel, sans autre objet que de satisfaire votre généro- sité et votre amitié; et cependant vous êtes l'être du monde en- vers lequel j'ai eu les torts les plus graves; peut-être même n'y a-t-il que vous qui ayez véritablement le droit de me faire des reproches. Comment m'expliquer à moi-même une telle con- duite? Au moins, je n'en adoucis pas les couleurs; je m'inter- dis, pour la première fois de ma vie, tout autre secours que celui de la vérité. C'est à votre esprit seul que je m'adresserai clans cette peinture fidèle de mon caractère, et je n'abuserai point de ma situation pour obtenir mon pardon de l'attendris- sement qu'elle pourrait vous causer. Les circonstances qui présidèrent à mon éducation ont altéré mon naturel; il était doux et flexible; on aurait pu, je crois, le développer d'une manière plus heureuse. Personne ne s'est oc- cupé de moi dans mon enfance, lorsqu'il eût été si facile de ' former mon coeur à la confiance et à l'affection. Mon père et ma mère sont morts que je n'avais pas trois ans, et ceux qui m'ont élevée ne méritaient point mon attachement. Un parent 13

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218 DELPHINE. très-éloigné et très-insouciant fut mon tuteur; il me donnait des maîtres en tout genre, sans prendre le moindre intérêt ni à ma santé, ni à mes qualités morales; il voulait être bien pour moi, mais comme il n'était averti de rien par son coeur, sa con- duite tenait au hasard de sa mémoire ou de sa disposition ; il regardait d'ailleurs les femmes comme des jouets dans leur enfance, et, dans leur jeunesse, comme des maîtresses plus ou moins jolies, que l'on ne peut jamais écouter sur rien de rai- sonnable. Je m'aperçus assez vite que les sentiments que j'exprimais étaient tournés en plaisanterie, et que l'on faisait taire mon esprit, comme s'il ne convenait pas à une femme d'en avoir. Je renfermai donc en moi-même tout ce que j'éprouvais; j'ac- quis de bonne heure ainsi l'art de la dissimulation, et j'étouffai la sensibilité que la nature m'avait donnée. Une seule de mes qualités, la fierté, échappa à mes efforts pour les contraindre toutes; quand on me surprenait clans un mensonge, je n'en donnais aucun motif; je ne cherchais point à m'excuser, je me taisais; mais je trouvais assez injuste que ceux qui comptaient les femmes pour rien, qui ne leur accordaient aucun droit et presque aucune facilité, que ceux-là même voulussent exiger d'elles les vertus de la force et de l'indépendance, la franchise et la sincérité. Mon tuteur, assez fatigué de moi parce que je n'avais point de fortune, vint me dire un matin qu'il fallait épouser M. de Vernon. Je l'avais vu pour la première fois la veille; il m'avait souverainement déplu. Je m'abandonnai au seul mouvement involontaire que je me sois permis de montrer en ma vie; je résistai avec assez de véhémence; mon tuteur menaça de me faire enfermer pour le reste de mes jours dans un couvent, si je refusais M. de Vernon; et comme je ne possédais rien au monde, je n'avais point l'espoir de m'affranchir de son despo- tisme. J'examinai ma situation; je vis que j'étais sans force : une lutte inutile me parut la conduite d'un enfant; j'y renonçai, mais avec un sentiment de haine contre la société qui ne pre- nait pas ma défense et ne me laissait d'autres ressources que la dissimulation. Depuis cette époque, mon parti fut irrévocable- ment pris d'y avoir recours chaque fois que je le jugerais né- cessaire. Je crus fermement que le sort des femmes les condam- nait à la fausseté; je me confirmai dans l'idée conçue dès mon enfance, que j'étais, par mon sexe et par le peu de fortune que je possédais, une malheureuse esclave à qui toutes les ruses étaient permises avec son tyran. Je ne réfléchis point sur la

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DEUXIÈME PARTIE. 219 morale, je ne pensais pas qu'elle pût regarder les opprimés. Je n'étouffai point ma conscience; car, en vérité, jusqu'au jour où je vous ai trompée, elle ne m'a rien reproché. M. de Vernon n'avait point un caractère insouciant comme mon tuteur; mais il avait, avant tout, la peur d'être gouverné, et néanmoins une si grande disposition à être dupe, qu'il don- nait toujours la tentation de le tromper : cela était si facile, et il y avait tant d'inconvénient à lui dire la vérité la plus inno- cente, qu'il aurait fallu, je vous l'atteste, une sorte de cheva- lerie clans le caractère, pour parler avec sincérité à un tel homme. J'ai pris pendant quinze ans l'habitude de ne devoir aucun de mes plaisirs qu'à l'art de cacher mes goûts et mes penchants, et j'ai fini par me faire, pour ainsi dire, un principe de cet art même, parce que je le regardais comme le seul moyen de défense qui restât aux femmes contre l'injustice de leurs maîtres. J'engageai M. de Vernon avec tant d'adresse à passer plu- sieurs années à Paris, qu'il crut y aller malgré moi : j'aimais le luxe, et je ne connais personne qui, par son caractère, ses fantaisies et sa prodigalité, ait plus besoin que moi d'une grande fortune. M. de Vernon s'était enrichi par l'économie; je sus cependant exciter si bien son amour-propre, qu'à sa mort il était presque ruiné, et avait contracté, vous le savez, une dette assez forte avec la famille de Léonce. Je disposais de M. de Vernon, et cependant il me traitait toujours avec une grande dureté : il ne se cloutait pas que j'eusse de. l'ascendant sur ses actions; mais, pour mieux se prouver à lui-même qu'il, était le maître, il me parlait toujours avec rudesse. Ma fierté se révoltait souvent en secret de tout ce que j'étais obligée de faire pour alléger ma servitude; mais si je m'étais séparée de M. de Vernon, je serais retombée dans la pauvreté, et j'étais convaincue que, de toutes les humiliations, la plus difficile à supporter au milieu de la société, c'était le manque de fortune et la dépendance que cette privation entraîne. Je ne voulus point avoir d'amants, quoique je fusse jolie et spirituelle : je craignais l'empire de l'amour; je sentais qu'il ne pouvait s'allier avec la nécessité de la dissimulation; j'avais pris d'ailleurs tellement l'habitude de me contraindre, qu'au- cune affection ne pouvait naître malgré moi dans mon coeur. Les inconvénients de la galanterie me frappèrent très-vive- ment; et, ne me sentant pas les qualités qui peuvent excuser les torts d'entraînement, je résolus cle conserver intacte ma considération au milieu de Paris. Je crois que personne n'a

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220 DELPHINE. mieux jugé que moile prix cle cette considération et les éléments dont elle se compose ; mais les liens d'amour, tels qu'on peut les former dans le monde, valent-ils mieux qu'elle? Je ne le pense pas. J'avais eu d'abord l'idée d'élever ma fille d'après mes idées, et de lui inspirer mon caractère; mais j'éprouvai une sorte de dégoût de former une antre à l'art de feindre : j'avais de la ré- pugnance à donner des leçons de ma doctrine. Ma fille mon- trait dans son enfance assez d'attachement pour moi; je ne voulais ni lui dire le secret de mon caractère, ni la tromper. Ce- pendant j'étais convaincue, et je le suis encore, que les femmes étant victimes de toutes les institutions de la société, elles sont dévouées au malheur si elles s'abandonnent le moins du monde à leurs sentiments, si elles perdent de quelque manière l'em- pire d'elles-mêmes. Je me déterminai, après y avoir bien ré- fléchi, à donner à Mathilde, dont le caractère, je vous l'ai dit, s'annonçait de bonne heure comme très-âpre, le frein de la re- ligion catholique; et je m'applaudis d'avoir trouvé le moyen de soumettre ma fille à tous les jougs de la destinée de femme, sans altérer sa sincérité naturelle. Vous voyez, d'après cela, que je n'aimais pas ma manière d'être, quoique je fusse con- vaincue que je ne pouvais m'en passer. M. de Vernon mourut. L'état de sa fortune me rendait im- possible de rester à Paris; j'en fus très-affligée : j'aime la so- ciété, ou, pour mieux dire, je n'aime pas la solitude; je n'ai pas pris l'habitude de m'occuper, et je n'ai pas assez d'imagi- nation pour avoir dans la retraite aucun amusement, aucune variété par le secours cle mes propres idées; j'aime le monde, le jeu, etc. Tout ce qui remue au dehors me plaît, tout ce qui agite au dedans m'est odieux; je suis incapable de vives jouissances, et, par cette raison même, je déteste la peine : je l'ai évitée avec un soin constant et une volonté inébranlable. J'allai à Montpellier; c'est alors que je vous connus, il y a six ans : vous en aviez seize, et moi près de quarante. M. d'Albémar, qui vous avait élevée, devait, quoiqu'il eût déjà soixante ans, vous épouser l'année suivante : ce mariage me déplaisait ex- trêmement; il m'était tout espoir d'obtenir une part quelconque dans l'héritage de M. d'Albémar, et de voir finir la gêne d'ar- gent qui m'était singulièrement odieuse. J'avais d'abord assez de prévention contre vous; mais, je vous l'atteste, et j'ai bien le droit d'être crue après tant de pénibles aveux, vous me pa- rûtes extrêmement aimable; et dans les trois années que j'ai passées à Montpellier, je trouvais clans votre entretien un plai- sir toujours nouveau.

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DEUXIÈME PARTIE. 221 Cependant mon âme n'eitait plus accessible à des sentiments assez forts pour me changer; il fallait, pour être aimée d'une personne comme vous, que je cachasse mon véritable carac- tère, et j'étudiais le vôtre pour y conformer en apparence le mien. Cette feinte, quoiqu'elle eût pour but de vous plaire, dé- naturait extrêmementle charme de l'amitié. Votre mari mourut: je vous avais dit que je désirais achever l'éducation de ma fille à Paris, vous m'offrîtes aussitôt d'y venir avec moi et de me prêter quarante mille livres, qui m'étaient nécessaires pour m'y établir; j'acceptai ce service, et voilà ce qui a commencé à dépraver mon attachement pour vous. Vous étiez si jeune et si vive, que je ne vous regardais abso- lument que comme un plaisir dans ma vie; de ce moment, je pensai que vous pouviez m'être utile, et j'examinai votre carac- tère sous ce rapport. J'aperçus bientôt que vous étiez dominée par vos qualités, la bonté, la générosité, la confiance, comme on l'est par des passions, et qu'il vous était presque aussi diffi- cile de résister à vos vertus, peut-être inconsidérées, qu'à d'autres de combattre leurs vices. L'indépendance de vos opi- nions, la tournure romanesque de votre manière de voir et d'agir, me parurent en contraste avec la société dans laquelle vos goûts, vos succès, votre rang et vos richesses devaient vous placer. Je prévis aisément que vos agréments et vos avantages inspireraient pour vous des sentiments passionnés, mais vous feraient des ennemis, et dans la lutte que vous étiez destinée à soutenir contre l'envie et l'amour, je pensai que je pourrais ai- sément prendre un grand ascendant sur vous. Je n'avais alors, je vous le jure, d'autre intention que de faire servir cet ascendant à notre bonheur réciproque; mais le sen- timent que vous inspirâtes à Léonce changea ma disposition. Je mettais une grande importance au mariage de ma fille avec lui, et je vous en ai dans le temps développé tous les motifs; ils étaient tels, que votre générosité même ne pouvait diminuer leur influence sur mon sort : je ne pouvais, sans ce mariage, être dispensée de rendre compte de la fortune de M. de Vernon, ni donner une existence convenable à ma fille, ni conserver mon état à Paris. Il y avait quelques-unes de mes dettes que je ne vous avais pas avouées, entre autres celle à M. de Clarimin. Je me croyais sûre de son silence; j'étais loin de penser qu'il fût capable de la conduite qu'il a tenue envers moi; je le connaissais depuis mon enfance : c'est le seul homme qui m'ait trompée, parce que, de tout temps, il s'est montré à moi comme très-immoral,

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222 DELPHINE. et que j'ai cru par conséquent qu'il ne me cachait rien. Une fois, malgré ma prudence accoutumée, je lui répondis une lettre un peu vive 1 : elle l'a blessé. L'un des inconvénients de l'ha- bitude de la dissimulation, c'est qu'une seule faute peut détruire tout le fruit des plus grands efforts : le caractère naturel porte en lui-même de quoi réparer ses torts; le caractère qu'on s'est fait peut se soutenir, mais non se relever. Je vous sus mauvais gré de vouloir enlever Léonce à ma fille, après que nous étions convenues ensemble de ce mariage. Si je vous avais parlé franchement, vous vous seriez sans doute justifiée; mais j'ai une aversion particulière pour les explica- tions : décidée à ne pas faire connaître en entier ce que je pense, je déteste les moments que l'on destine à se tout dire; je conservai donc mon ressentiment contre vous, et il devint plus amer, étant contenu. Le jour de la mort de M. d'Ervins, au moment môme du dé- noùment de cette funeste histoire, lorsque j'avais tout préparé pour m'opposer à voire mariage, vous m'avez montré tant de confiance, que je fus prête à vous avouer ce qui se passait en moi; mais ce mouvement était si contraire à ma nature et à mes habitudes, que j'éprouvais dans tout mon être comme une sorte de raideur qui s'y opposait. Mille hasards se réunirent pour aider à mes desseins : une lettre de la mère de Léonce, qui s'opposait de la manière la plus solennelle à son mariage avec vous, arriva la veille même du jour où je devais lui parler; le public était convaincu que c'était l'amour de M. de Serbel- lane pour vous qui l'avait si vivement irrité contre un mot bles- sant que vous avait dit M. d'Ervins. Ce que vous écriviez à Léonce était assez vague pour s'accorder avec ce qu'on pouvait insinuer ou taire; les soins que vous preniez pour sauver la ré- putation de madame d'Ervins vous compromettaient nécessai- rement dans l'opinion; je me vis environnée de ces facilités funestes, qui achèvent d'entraîner dans le combat de l'intérêt avec l'honnêteté. J'hésitais encore cependant, je vous le jure, et deux fois j'ai demandé mes chevaux pour aller à Bellerive; mais enfin ma fille, dans une conversation que nous eûmes ensemble le matin même du retour de Léonce, me dit qu'elle l'aimait, et que le bonheur de sa vie était attaché à l'épouser. Alors je fus déci- dée : je me dis qu'en donnant à Mathilde l'espérance d'être la femme de Léonce, en lui faisant voir tous les jours un jeune 1. Cette lettre ne s'est pas trouvée.

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DEUXIÈME PARTIE. 223 homme aussi remarquable, j'avais contracté l'obligation de l'unir à lui, et que je ne faisais qu'accomplir mon devoir de mère en employant tous les moyens possibles pour déterminer Léonce à l'épouser. A cet intérêt se joignit une opinion qui ne peut pas m'ex- cuscr à vos yeux, mais dont je conserve néanmoins encore la conviction intime : je ne crois pas que le caractère de Léonce eût jamais pu vous rendre heureuse. Je sais qu'il y a de grandes qualités par lesquelles vous pouvez vous ressembler; mais, je l'ai remarqué, clans cet entretien même, où j'ai mérité tous mes malheurs en trahissant votre confiance, ce n'était point la ja- lousie seule qui agissait sur lui : j'exerçais un grand empire sur les mouvements de son âme en lui disant que l'opinion gé- nérale vous était contraire, et qu'on le blâmait de rechercher une femme qui s'était publiquement compromise. Chaque fois que j'en appelais pour le décider à ce qu'il devait à sa propre considération., je lui causais une rougeur, une. agitation qui ne se serait pas entièrement calmée quand même on lui aurait prouvé que les apparences seules étaient contre vous. Vous savez maintenant, non mon excuse, mais l'explication de ma conduite. Mon plus grand tort fut d'arracher à Léonce son consentement, et de l'entraîner à l'église avant que vous eussiez eu le temps de vous revoir : j'en ai été punie. Il n'est résulté pour moi que des peines de ce malheureux mariage ; ma fille s'est éloignée de moi; elle n'a voulu se prêter à rien de ce que je souhaitais : je me suis jetée dans les distractions qui suspendent toutes les inquiétudes de l'âme; j'ai joué, j'ai veillé toutes les nuits; je sentais qu'en me conduisant ainsi j'abré- geais ma vie, et cette idée m'était assez douce. Je craignais à chaque instant que le hasard n'amenât un éclaircissement entre Léonce et vous : si j'ai mis alors tant d'in- térêt à l'empêcher, c'était surtout dans l'espoir de conserver, ou de dérober même votre amitié que je ne méritais plus; le mariage que je voulais était conclu, mais il fallait que l'absence de Léonce me laissât le temps de vous engager à l'oublier, et peut-être alors auriez-vous formé d'autres liens, qui vous au- raient rendue plus indifférente aux moyens employés pour vous brouiller avec M. de Mondoville. Pendant deux mois qu'il a différé le voyage qu'il projetait, j'ai su tout ce que vous faisiez l'un et l'autre, afin de prévenir l'explication que je redoutais mortellement.Votre caractère et celui de Léonce rendaient cette entreprise plus facile : vous vous occupiez de M. de Serbellane, à cause de madame d'Ervins, sans songer qu'à votre âge vous

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224 DELPHINE. pouviez nuire ainsi très-sérieusement à votre réputation; et Léonce a non-seulement de la jalousie dans le caractère, mais une sorte de susceptibilité sur les torts d'une femme envers lui, ou sur ceux qu'elle peut avoir aux yeux des autres, dont il est aisé de tirer avantage pour l'irriter même contre celle qu'il aime. Enfin Léonce partit pour l'Espagne : vous me proposâtes d'aller avec vous à Montpellier, et me croyant sûre, Léonce étant absent, de pouvoir conserver votre amitié, je revins avec vous du fond de mon coeur, avec la tendresse la plus vive que j'aie jamais éprouvée pour personne. Quand j'acceptai de vous un nouveau service, j'étais digne de le recevoir; je crus au bonheur plus que je n'y avais cru de ma vie : ma santé se ré- tablissait, et l'espoir de passer le reste de mes jours avec vous rafraîchissait mon âme flétrie. C'est alors qu'un enfant a dé- couvert le secret le mieux caché : c'est la punition d'une femme qui se croyait habile en dissimulation, que d'être déjouée par un enfant, quand elle avait réussi à tromper les hommes. Cet événement m'a tuée ; la maladie dont je meurs vient de là. Vous avez été offensée, avec raison, de la manière dont je me suis conduite, lorsque tout vous fut révélé ; mais notre liaison ne pouvait plus subsister, je voulais éviter des scènes douloureuses. Plus je me sentais coupable, plus je souffrais, plus je voulais le cacher. Vous pouviez me perdre auprès de Léonce ; je ne cherchai point à vous adoucir : je pouvais, il est vrai, me confier en votre générosité ; mais ne repoussez pas le peu de bien que je dis de moi-même; c'est, je vous le jure, parce que je vous aimais encore, qu'il me fut impossible de vous implorer. II ne me convenait pas, tant que je continuais à vivre dans le monde, que l'on connût la véritable cause de notre brouil- lerie. Je me trouvais engagée à suivre mon caractère, à mettre de l'art dans ma défense; cependant ce caractère éprouvait déjà beaucoup de changement dans le secret de moi-même. Mais, après quarante ans, les habitudes dirigent encore, alors même que les sentiments ne sont plus d'accord avec elles. Il faut de longues réflexions ou de fortes secousses pour corriger les défauts de toute la vie; un repentir de quelques jours n'a pas ce pouvoir. Quand je vous rencontrai avant-hier, au moment de votre départ; quand je vis le regard doux et sensible que vous je- tâtes sur moi, j'éprouvai une émotion si profonde et si vive, qu'elle a beaucoup hâté la fin de ma vie. J'aurais voulu vous retenir à l'instant, pour vous révéler mes secrets; mais il fallait

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DEUXIÈME PARTIE. 228 l'approche de la mort pour me donner la confiance de parler de moi-même. Je suis timide malgré la présence d'esprit que j'ai su toujours montrer; mon caractère est fier, quoique ma conduite ait été simple et dissimulée; il y a en moi je ne sais quel contraste qui m'a souvent empêchée de me livrer aux bons mouvements que j'éprouvais. Enfin je vais mourir, et toute cette vie d'efforts et de combi- naisons est déjà finie; je jouis de ces derniers jours pendant lesquels mon esprit n'a plus rien à ménager. Je croyais, il y a quelque temps, que j'avais seule bien entendu la vie, et que tous ceux qui me parlaient de sentiments dévoués et de vertus exaltées étaient des charlatans ou des dupes : depuis que je vous connais, il m'est venu par intervalles d'autres idées; mais je ne sais encore si mon aride système était complètement erroné, et s'il n'est pas vrai qu'avec toute autre personne que vous, les seules relations raisonnables sont les relations calculées Quoiqu'il en soit, je ne crois pas avoir été méchante : j'avais mauvaise opinion des hommes, et je m'armais à l'avance contre leurs intentions malveillantes ; mais je n'avais point d'amer- tume dans l'âme. J'ai rendu fort heureux tous mes inférieurs, tous ceux qui ont été dans ma dépendance; et lorsque j'ai usé de la dissimulation envers ceux qui avaient des droits sur moi, c'était encore en leur rendant la vie plus agréable. J'ai eu tort envers vous, Delphine, envers vous qui êtes, je vous le répète, ce que j'ai le plus aimé : inconcevable bizarrerie ! que ne me suis-je livrée à l'impression que vous faisiez sur moi? Mais je la combattais comme une folie, comme une faiblesse qui dérangeait une vie politiquement ordonnée, tandis que ce sentiment aurait aussi bien servi à mes intérêts que mon bonheur. J'ai tout dit clans cette lettre; je ne vous ai point exagéré les motifs qui pouvaient m'excuser. J'ai donné à mes sentiments pour ma fille, à mes calculs personnels, leur véritable part; croyez-moi donc sur le seul intérêt qui me reste, croyez que je meurs en vous aimant. J'ai vécu pénétrée d'un profond mépris pour les hommes, d'une grande incrédulité sur toutes les vertus comme toutes les affections. Vous êtes la seule personne au monde que j'aie trouvée tout à la fois supérieure et naturelle, simple dans ses manières, généreuse clans ses sacrifices, constante et passion- née, spirituelle comme les plus habiles, confiante comme les meilleurs; enfin un être si bon et si tendre que, malgré tant 13.

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220 DELPHINE. d'aveux indignes de pardon, c'est en vous seule que j'espère pour verser des larmes sur ma tombe, et conserver un souvenir de moi qui tienne encore à quelque chose de sensible. SOPHIE DE VERNON. Quelle lettre que celle que vous venez de lire, ma chère Louise ! n'augmente-t-elle pas votre pitié pour la malheureuse Sophie ? Quelle vie froide et contrainte elle a menée ! quelle honte et quelle douleur qu'une dissimulation habituelle ! comment pour- rai-je lui inspirer quelques-uns de ces sentiments qui peuvent seuls soutenir dans la dernière scène de la vie? Oh! je lui par- donne, et du fond de mon coeur; mais je voudrais que son àme s'endormit dans des idées, dans des espérances qui puissent l'élever jusqu'à son Dieu. Je vais retourner vers elle, et demain je vous écrirai. LETTRE XLII. — DELPHINE A MADEMOISELLE D'ALBÉMAR. Paris, ce 30 novembre. Madame de Vernon a été aujourd'hui véritablement sublime; plus son danger augmente, plus son àme s'élève. Ah! que ne peut-elle vivre encore ! elle donnerait, j'en suis sûre, pendant le reste de sa vie, l'exemple de toutes les vertus. Sa fille, qui avait passé la nuit à la veiller, est montée chez moi ce matin; elle m'a dit que sa mère était plus mal que le jour précédent, et qu'il ne restait plus aucun espoir, « Il faut donc, ajouta-t-elle, il faut absolument que vous lui parliez de la nécessité d'accom- plir ses devoirs de religion : je vous en conjure, ayez ce cou- rage; il aura plus de mérite avec vos opinions qu'avec les miennes, et vous m'éviterez le plus cruel des malheurs, en sau- vant ma pauvre mère de la perdition qui la menace. Mon con- fesseur est ici : c'est un prêtre d'une dévotion exemplaire ; il prie pour nous dans ma chambre et m'a déjà dit la messe pour obtenir du ciel que ma mère meure dans le sein de notre Église: cependant que peuvent ses prières, si ma mère n'y réunit pas les siennes! Ma chère cousine, persuadez-la! quelle que soit sa ré- ponse, je lui parlerai, c'est mon devoir; mais si elle était bien préparée, si elle savait qu'une personne aussi philosophe... je ne le dis pas pour vous offenser, vous le croyez bien; mais en- fin, si elle savait qu'une personne du monde, comme vous, est d'avis qu'elle doit se conformer aux devoirs de sa religion, peut-

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DEUXIÈME PARTIE. 227 être qu'elle ne serait pas retenue par le faux amour-propre qui l'endurcit. Ma chère cousine, je vous en conjure... » Et elle me serrait les mains en me suppliant avec une ardeur que je ne lui avais jamais connue. Je m'engageai de nouveau à parler a madame de Vernon ; je pensais en effet qu'on devait du respect aux cérémonies de la religion qu'on professe; et d'ailleurs les scrupules même les moins fondés des personnes qui nous ai- ment méritent des égards; je demandai toutefois instamment à Mathilde de se conduire clans cette occasion avec beaucoup de douceur, de remplir ce qu'elle croyait son devoir, mais de ne point tourmenter sa mère. Je descendis chez madame de Vernon., j'y trouvai madame de Lebensei. Madame de Mondoville, en la voyant, recula brusquement et ne voulut point entrer. Madame de Lebensei me laissa seule avec madame de Vernon, en pro- mettant de revenir le soir même passer la nuit auprès d'elle avec moi. « Eh bien, me dit madame de Vernon en me tendant la main quand nous fûmes seules, un mot de vous sur ma lettre, j'en ai besoin. —Sophie, lui répondis-je, je demande au ciel de vous rendre la vie, et je suis sûre de ramener votre coeur à, tous les sentiments pour lesquels il était fait. — Ah!lavie, me dit- elle, il ne s'agit plus de cela; mais si votre amitié me reste, je me croirai moins coupable et je mourrai tranquille. — Ah ! sans doute, repris-je, elle vous est rendue cette amitié si tendre; à la voix de ce qui nous fut cher, le souvenir du passé doit tou- jours renaître, rien ne peut l'anéantir; il se retire au fond de notre coeur, lors même qu'on croit l'avoir oublié : jugez ce que jéprouve, à présent que vous souffrez, que vous m'aimez, et que je vous vois prête à devenir ce que je vous croyais, ce que la nature avait voulu que vous fussiez ! —Douce personne ! inter- rompit-elle, vos paroles me font du bien, et je meurs plus tran- quillement que je ne l'ai mérité. — Il me reste, lui dis-je, un pénible devoir à remplir .auprès de vous; mais votre raison est si forte, que je ne crains point de vous présenter des idées qui pourraient effrayer toute! autre femme. Votre fille désire avec ardeur que vous remplissiez les devoirs que la religion catholique prescrit aux personnes dan- gereusement malades; elle y attache le plus grand prix; il me semble que vous devez lui accorder cette satisfaction. D'ailleurs vous donnerez un bon exemple en vous conformant, dans ce moment solennel, aux pratiques qui édifient les catholiques; le commun des hommes croit y voir une preuve de respect pour la morale et la Divinité. » Madame de Vernon réfléchit un mo- ment avant de me répondre; puis elle me dit : « Ma chère Del-

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228 DELPHINE. phine, je ne consentirai point à ce que vous me demandez : ce qui a souillé ma vie, c'est la dissimulation ; je ne veux pas que le dernier acte de mon existence participe à ce caractère. J'ai toujours blâmé les cérémonies des catholiques auprès des mou- rants; elles ont quelque chose de sombre et de terrible qui ne s'allie point avec l'idée que je me fais de la bonté de l'Être suprême. J'ai surtout une invincible répugnance pour ouvrir mon àme à un prêtre, peut-être même à toute autre personne qu'à vous; je sens qu'il me serait impossible de parler avec confiance à un homme que je ne connais point, ni de recevoir aucune consolation de cette voix, jusqu'alors étrangère à mon coeur. Je crois que si l'on me contraignait à voir un prêtre, je ne lui dirais pas une seule de mes pensées ni de mes actions, secrètes; j'aurais l'air de me confesser, et je ne me confesserais sûrement pas; je me donnerais ainsi la fausse apparence de la foi que je n'aurais point. J'ai trop usé de la feinte; c'en est assez, je neveux point interrompre la jouissance, hélas! trop nouvelle, que la sincérité me fait goûter depuis que mon àme s'y est livrée. Ce n'est pas assurément que je repousse les idées religieuses; mon coeur les embrasse avec joie, et c'est en vous que j'espère, ma chère Delphine, pour me soutenir dans cette disposition : mais si je mêlais à ce que j'éprouve réellement des démonstrations forcées, je tarirais la source de l'émotion salu- taire que vous avez fait naître en moi. Madame de Lebensei voulant me veiller cette nuit, ma fille choisira ce temps pour se reposer; restez avec moi, chère Delphine, consacrez ces mo- ments, qui sont peut-être les derniers, à remplir mon àme de toutes les idées qui peuvent à la fois la fortifier et l'attendrir; mais ayez la bonté d'annoncer à ma fille mes refus, ils sont irrévocables. » Je connaissais le caractère positif de madame de Vernon; mon insistance eût été inutile; je lui promis donc ce qu'elle désirait. « Suivez, ma chère Sophie, lui dis-je, suivez les impulsions de votre coeur; quand elles sont pures, elles élèvent toutes vers un Dieu qui se manifeste à nous par chacun des bons mouvements de notre àme. — Je me suis occupée, ajouta madame de Vernon, de tous les intérêts qui pouvaient dépendre de moi; j'ai assuré autant qu'il m'était possible vos créances sur mon héritage; j'ai réglé avec le plus grand soin les intérêts de ma fille; enfin, et ce de- voir était le plus impérieux de tous, j'ai écrit à Léonce une lettre qui contient, dans les plus grands détails, l'histoire mal- heureuse des torts que j'ai eus envers vous deux. Cette lettre lui apprendra aussi les services que vous m'avez rendus : je lui

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DEUXIÈME PARTIE. 229 dis positivement que c'est à votre générosité que ma fille doit la terre qu'elle lui a apportée en dot. Cette lettre sera remise par un de mes gens au courrier de l'ambassadeur d'Espagne, et dans huit jours vous serez justifiée auprès de Léonce. Je le ren- voie à vous, pour savoir si j'ai mérité qu'il me pardonne. Je n'ai pu prendre sur moi de rien mettre dans cette lettre qui l'adoucit en ma faveur; ma fierté souffrait, je l'avoue, de faire des aveux si humiliants à un homme qui ne m'a jamais aimée, et qui éprouvera sûrement, en lisant ma lettre, le dernier degré de l'indignation. Cette pensée, qui m'était toujours présente, m'a peut-être inspiré des expressions dont la sécheresse ne s'ac- corde pas avec ce que j'éprouve. Mais enfin c'est à vous, à vous seule, que je pouvais confier mon repentir. Je n'ai pas dit à Léonce dans quel état de santé j'étais; ma mort le lui appren- dra : je n'ai pu même me résoudre à lui recommander le bon- heur de Mathilde; une prière do moi ne peut que l'irriter : mais c'est entre vos mains, ma chère Delphine, que je remets le sort de ma fille. Je n'ai pas assurément le droit de donner des con- seils à la vertu même; cependant, je vous en conjure, conten- tez-vous de reconquérir l'estime et l'admiration de Léonce, et ne rallumez pas un sentiment qui, j'en suis sûre, rendrait trois personnes très-malheureuses. — Nous irons ensemble, je l'es- père, lui répondis-je, auprès de ma belle-soeur, comme nous en avions formé le projet, et je ne quitterai plus sa retraite. — Nous irons! ce mot ne me convient plus; mais j'ose en- core m'en flatter, s'écria madame de Vernon en joignant les mains avec ardeur, le ciel réparera le mal que j'ai fait, et vous donnera de nouveaux moyens de bonheur. Votre belle-soeur doit me haïr; adoucissez ce sentiment, afin qu'elle puisse, sans amertume, vous entendre quelquefois parler avec bonté de votre coupable amie. » Elle continua pendant assez longtemps encore à m'entretenir avec la même douceur, le même calme, et la même certitude de mourir. Il semblait que cette conviction eût dégagé son esprit de toutes les fausses idées dont elle s'était fait un système. Ses qualités naturelles reparaissaient, elle se plaisait dans les bons sentiments auxquels elle se livrait; et quoique la retrouver ainsi dût augmenter mes regrets, j'éprou- vais une sorte de bien-être en revenant à l'estimer. Je jouissais de ce qu'elle me rendait son image, et me permettait de me souvenir d'elle, sans rougir de l'avoir si tendrement aimée. Quoiqu'il ne me restât plus l'espérance de la conserver, il m'é- tait cependant très-pénible de l'entendre parler si longtemps'-: malgré la défense des médecins. Je la lui rappelai avec instance.

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230 DELPHINE. «  Quoi! me dit-elle, ne voyez-vous pas qu'il me reste à peine vingt-quatre heures à vivre! Il y a seulement trois jours, ma chère Delphine, que je suis contente de moi; laissez-moi donc vous communiquer toutes mes pensées, apprendre de vous si elles sont bonnes, si elles sont dignes de ce Dieu protecteur que vous prierez pour moi avec cette voix angélique qui doit pénétrer jusqu'à lui. Mais allez vous reposer, ajouta-t-elle; vous redescendrez dans quelques heures : j'entends madame de Le- bensei qui revient; elle me plaît, elle a l'air de m'aimer : et ma fille! hélas! j'ai mérité ce que j'éprouve, jamais aucune con- fiance n'a existé entre nous. Adieu pour un moment, Dephine; mon cher enfant, adieu. » Elle me dit ces derniers mots avec le même accent, le même geste que clans sa grâce et dans sa santé parfaites. Cet éclair de vie à travers les ombres de la mort m'émut profondément et je m'éloignai pour lui cacher mes pleurs. En remontant chez moi, je trouvai Mathilde qui m'attendait : il fallut lui dire le refus de sa mère; elle en éprouva d'abord une douleur qui me toucha; mais bientôt, m'annonçant ce qu'elle appelait son devoir, j'eus à combattre les projets les plus durs et les plus violents. Elle me répéta plusieurs fois qu'elle voulait entrer chez sa mère, lui mener le prêtre quand il re- viendrait, et la sauver enfin à tout prix. Elle accusait madame de Lebensei de tout le mal, et se croyait obligée de ne pas ap- procher du lit de sa mère mourante, tant qu'auprès de ce lit il y avait une femme divorcée. Que sais-je! ses discours étaient un mélange de tout ce qu'un esprit borné et une superstition fanatique peuvent produire dans une personne qui n'est pas méchaufe, mais dont le coeur n'est pas assez sensible pour l'em- porter sur toutes ses erreurs. Ce ne sont point ses opinions seules qu'il faut en accuser : Thérèse en a de semblables, mais son caractère doux et tendre puise à la même source des sen- timents tout à fait opposés. J'essayai vainement, pendant une heure, toutes les armes de la raison pour arriver jusqu'à la conviction de Mathilde : on l'avait munie d'une phrase contre tous les arguments possibles; cette phrase ne répondait à rien, mais elle suffisait pour l'en- tretenir dans son opiniâtreté. Je n'aurais rien obtenu d'elle si j'avais continué à chercher à la persuader; mais j'eus heureu- sement l'idée de lui proposer un délai de vingt-quatre heures : elle saisit cette offre, qui peut-être la tirait de son embarras in- térieur. Hélas ! qui sait si Sophie sera en vie dans vingt-quatre heures! Je ne la quitterai plus, de peur que Mathilde, revenant

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DEUXIÈME PARTIE. 231 à ses premières idées, ne la tourmentât pendant que je n'y se- rais pas. Quoique je sois vivement occupée de l'état de madame de Vernon, je ne puis repousser une idée qui me revient sans cesse. Il y a sept jours aujourd'hui que Léonce attendait ma justifica- tion, et qu'il ne l'a pas reçue. Dans huit jours, il apprendra tout par la lettre de madame de Vernon; quelle impression re- cevra-t -il alors? quel sentiment éprouvera-t-il pour moi? Ah l je ne le saurai pas, je ne dois pas le savoir. Adieu, ma soeur; hélas ! mon voyage ne sera pas longtemps retardé, et la pauvre Sophie aura cessé de vivre avant même que M. de Mondoville ait pu répondre à sa lettre. LETTRE XLIII. — MADAME DE LEBENSEI A MADEMOISELLE D'ALBÉMAK. Paris, ce 2 novembre. Quelle scène cruelle, mademoiselle, je suis chargée de vous raconter ! Madame d'Albémar est dans son lit, avec une fièvre ardente, et j'ai moi-même à peine la force de remplir les devoirs que m'impose mon amitié pour vous et pour elle. Vous avez dai- gné, m'a-t-elle dit, vous souvenir de moi avec intérêt, et c'est peut-être à vous que je dois la bienveillance de cette créature parfaite : comment pourrais-je jamais reconnaître un tel ser- vice? quelle àme, cruel caractère ! et se peut-il que les plus fu- nestes circonstances privent à jamais une telle femme de tout espoir de bonheur? Madame de Vernon n'est plus; hier, à onze heures du matin, elle expira dans les bras de Delphine : une fatalité malheureuse a rendu ses derniers moments terribles. Je vais mettre, si je le peux, de la suite dans le récit de ces douze heures, dont je ne perdrai jamais le souvenir; pardonnez-moi mon trouble, si je ne parviens pas à le surmonter. Avant-hier, à minuit, madame d'Albémar redescendit dans la chambre de madame de Vernon ; elle la trouva sur une chaise longue, son oppression ne lui avait pas permis de rester dans son lit. L'effrayante pâleur de son visage aurait fait douter de sa vie, si de temps en temps ses yeux ne s'étaient ranimés en regardant Delphine. Delphine chercha dans quelques moralistes anciens et modernes, religieux et philosophes, ce qui était le plus propre à soutenir l'âme défaillante devant la terreur de la

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232 DELPHINE. mort. La chambre était faiblement éclairée; madame d'Albémar se plaça à côté d'une lampe dont la lumière voilée répandait sur son visage quelque chose de mystérieux; elle s'animait en lisant ces écrits, clans lesquels les âmes sensibles et les génies élevés ont déposé leurs pensées généreuses. Vous connaissez son enthousiasme pour tout ce qui est grand et noble : cette disposition habituelle était augmentée par le désir de faire une impression profonde sur le coeur de madame de Vernon ; sa voix si touchante avait quelque chose de solennel; souvent elle éle- vait vers l'Ètre suprême des regards dignes de l'implorer; sa main prenait le ciel à témoin de la vérité de ses paroles, et toute son attitude avait une grâce et une majesté inexprima- bles. Je ne sais où Delphine trouvait ce qu'elle lisait, ce qui peut- être lui était inspiré; mais jamais on n'environna la mort d'i- mages et d'idées plus calmes, jamais on n'a su mieux réveiller au fond du coeur ces impressions sensibles et religieuses qui font passer doucement des dernières lueurs de la vie aux pâles lueurs du tombeau. Tout à coup, à quelque distance de la maison de madame de Vernon, une fenêtre s'ouvrit, et nous entendîmes une musique brillante dont le son parvenait jusqu'à nous : dans le silence de la nuit, à cette heure, ce devait être une fête qui durait encore. Madame de Vernon, maîtresse d'elle-même jusqu'alors, fondit en larmes à cette idée; la même émotion nous saisit, Delphine et moi; mais elle se remit la première, et prenant la main de madame de Vernon avec tendresse:«Oui, lui dit-elle, ma chère amie, à quelques pas de nous il y a des plaisirs, ici de la dou- leur; mais avant peu d'années, ceux qui se réjouissent pleure- ront, et l'âme réconciliée avec son Dieu comme avec elle- même, dans ces temps-là, ne souffrira plus. » Madame de Vernon parut calmée par les paroles de Delphine, et presque au même instant tous les instruments cessèrent. Quel tableau cependant que celui dont j'étais témoin ! Un rap- prochement singulièrement remarquable en augmentait encore l'impression : je venais d'apprendre, par madame de Vernon elle-même, qu'elle avait les plus grands torts à se reprocher envers madame d'Albémar; et je réfléchissais sur l'enchaîne- ment des circonstances qui donnait à madame de Vernon, si accueillie, si recherchée dans le monde, pour unique appui, pour seule amie, la femme qu'elle avait le plus cruellement of- fensée. Quand madame de Vernon voulait parler à Delphine de son

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DEUXIÈME PARTIE. 233 repentir, elle repoussait doucement cette conversation, l'entre- tenait de son amitié pour elle, avec une sorte de mesure et de délicatesse qui écartait le souvenir de la conduite de madame de Vernon, et ne rappelait que ses qualités aimables. Delphine apportait attentivement à son amie mourante les secours mo- mentanés qui calmaient ses douleurs; elle la replaçait douce- ment et mieux sur son sofa, elle l'interrogeait sur ses souf- frances avec les ménagements les plus délicats, et sans montrer ses craintes, elle laissait voir toute sa pitié; enfin, le génie de la bonté inspirait Delphine; et sa figure, devenue plus en- chanteresse encore par les mouvements de son àme, donnait une telle magie à toutes ses actions, que j'étais tentée de lui demander s'il ne s'opérait point quelque miracle en elle : mais il n'y en avait point d'autre que l'étonnante réunion de la sen- sibilité, de la grâce, de l'esprit et de la beauté! Pauvre madame de Vernon ! Elle a du moins joui de quelques heures très-douces; et, pendant cette nuit, j'ai vu sur son vi- sage une expression plus calme et plus pure que dans les mo- ments les plus brillants de sa vie. J'espère encore que son àme n'a pas perdu tout le fruit du noble enthousiasme que Delphine avait su lui inspirer. Enfin le jour commença : c'était un des plus sombres et des plus glacés de l'hiver; il neigeait abondam- ment, et le froid intérieur qu'on ressentait ajoutait encore à tout ce que cette journée devait avoir d'effroyable. Je voyais que madame de Vernon s'affaiblissait toujours plus, et que ses vomissements de sang devenaient plus fréquents et plus dou- loureux. Je suis convaincue que, quand même elle eût évité les cruelles épreuves qu'elle a souffertes, elle n'aurait pu vivre un jour de plus. Le médecin arriva, et, bientôt après, madame de Mondoville: je dois lui rendre la justice que son visage était fort altéré; elle avait l'air d'avoir beaucoup pleuré : madame de Vernon le re- marqua, et lui fit un accueil très-tendre. Le médecin, après avoir examiné l'état de madame de Vernon, qui ne l'interrogea même pas, sortit avec madame de Mondoville; il est probable qu'il lui annonça que sa mère n'avait plus que quelques heures à vivre. Alors le confesseur de Mathilde, qui n'a pas la modé- ration et la bonté de quelques hommes de son état, décida l'a- veugle personne dont il disposait, à le conduire chez sa mère, malgré le refus qu'elle avait fait de le voir. Au moment où nous vîmes Mathilde entrer dans la chambre, accompagnée de son prêtre, nous tressaillîmes, madame d'Al- bémar et moi; mais il n'était plus temps de rien empêcher. Ma-

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234 DELPHINE. thilde, avec d'autant plus de véhémence qu'il lui en coûtait peut-être davantage, dit à madame de Vernon : « Ma mère, si vous ne voulez pas me faire mourir de douleur, ne vous refusez pas aux secours qui peuvent seuls vous sauver des peines éter- nelles; je vous en conjure au nom de Dieu et de Jésus-Christ!» En achevant ces mots, elle se jeta à genoux devant sa mère. «Insensée! s'écria Delphine, pensez-vous servir l'Être souve- rainement bon, en causant à votre mère l'émotion la plus dou- loureuse? — Vous perdez ma mère, s'écria Mathilde avec indi- gnation, vous, Delphine, par vos ménagements pusillanimes, vos incertitudes et vos cloutes; et vous, madame, dit-elle en se retournant vers moi, par l'intérêt que vous avez à écarter la re- ligion qui vous condamne. » J'entendis ces paroles sans aucune espèce de colère, tant la situation de madame de Vernon et l'anxiété de Delphine m'occupaient; je remarquai seulement dans le visage de madame de Vernon une expression très-vive, et bientôt après elle prit la parole avec une force extraordi- naire clans son état. «  Ma fille, dit-elle à Mathilde, je pardonne à votre zèle in- considéré; je dois tout vous pardonner, car j'ai eu le tort de ne point vous élever moi-même; je n'ai point éclairé votre esprit, et les rapports intimes de la confiance n'ont point existé entre nous; j'ai soigné vos intérêts, mais je n'ai point cultivé vos sentiments, et j'en reçois la punition, puisque dans cet instant même la mort ne saurait rapprocher nos coeurs : la mère et la fille ne peuvent s'entendre au moins une fois, en se disant un dernier adieu. Mais vous, monsieur, continua-t -elle en s'adres- sant au prêtre, qui jusqu'alors s'était tenu dans le fond de la chambre, les yeux baissés, l'air grave, et ne prononçant pas un seul mot; mais vous, monsieur, pourquoi vous servez-vous de votre ascendant sur une tête faible, pour l'exposer à un grand malheur, celui d'affliger une mère mourante? J'ai beau- coup de respect pour la religion; mon coeur est rempli d'amour pour un Dieu bienfaisant, et sa bonté me pénètre do l'espoir d'une autre vie : mais ce serait mal me présenter au juge de toute vérité, que de trahir ma pensée par des témoignages ex- térieurs qui ne sont point d'accord avec mes opinions. J'aime mieux me confesser à Dieu dans mon coeur, qu'à vous, mon- sieur, que je ne connais point, ou qu'à tout autre prêtre avec lequel je n'aurais point contracté des liens d'amitié ou de con- fiance; je suis plus sûre de la sincérité de mes regrets que de la franchise de mes aveux; nul homme ne peut m'apprendre si Dieu m'a pardonné, la voix de ma conscience m'en instruira

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DEUXIÈME PARTIE. 23b mieux que vous. Laissez-moi donc mourir en paix, entourée de mes amis, de ceux avec qui j'ai vécu, et sur le bonheur des- quels ma vie n'a que trop exercé d'influence; s'ils sont revenus à moi, s'ils ont été touchés de mon repentir, leurs prières im- ploreront la miséricorde divine en ma faveur, et leurs prières seront écoutées; je n'en veux, point d'autres : cet ange, ajoutâ- t-elle en montrant Delphine, cet ange que j'ai offensé, intercé- dera pour moi auprès de l'Être suprême. Retirez-vous mainte- nant, monsieur : votre ministère est fini quand vous n'avez pas convaincu; si vous vouliez employer tout autre moyen pour parvenir à votre but, vous ne vous montreriez pas cligne de la sainteté de votre mission. » Dès que madame de Vernon eut fini de parler, le prêtre se mit à genoux, et, baisant la croix qu'il portait sur sa poitrine, il dit avec un ton solennel qui me parut dur et affecté : « Mal- heur à l'homme qui veut sonder les voies du Christ, et mécon- naître son autorité! malheur à lui s'il meurt dans l'impénitence finale ! » Et faisant signe à Mathilde de le suivre, ils s'éloignè- rent tous les deux clans le plus profond silence. Soit que madame de Mondoville voulût retenir le prêtre pour le ramener auprès de sa mère, lorsqu'elle n'aurait plus la force de s'y opposer; soit qu'elle crût que le service divin qu'on ferait pour madame de Vernon, pendant qu'elle vivait encore, serait plus efficace, elle s'enferma dans son appartement pour dire des prières avec son confesseur et quelques domestiques atta- chés aux mêmes opinions qu'elle : ainsi donc elle s'éloigna de sa mère dans ses derniers moments, et ne lui rendit pas les soins qu'elle lui devait. Un bizarre mélange de superstition, d'opiniâtreté, d'amour mal entendu du devoir, se combinait dans son âme avec une véritable affection pour sa mère, mais une affection dont les preuves amères et cruelles faisaient souf- frir tous les deux. Quoi qu'il en soit, c'est à cette singulière absence de la chambre de madame de Vernon que Mathilde a dû de n'être pas témoin d'eme scène qui l'aurait pour jamais privée du repos et du bonheur. Lorsque madame de Mondoville et le confesseur furent éloi- gnés, l'effort que madame de Vernon avait fait, l'émotion qu'elle avait éprouvée, lui causèrent un vomissement de sang si ter- rible, qu'elle perdit tout à fait connaissance clans les bras de madame d'Albémar. Nos soins la rappelèrent encore à la vie; mais Delphine, profondément effrayée de cet accident, que nous avions cru le dernier, était à genoux devant la chaise longue de madame de Vernon, le visage penché sur ses deux mains

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236 DELPHINE. pour essayer de les réchauffer; ses beaux cheveux blonds, s'é- tant détachés, tombaient en désordre... Dansée moment, j'en- tendis ouvrir deux portes avec une violence remarquable dans une maison où les plus grandes précautions étaient prises contre le moindre bruit qui pût agiter madame de Vernon. Un pas précipité frappe mon oreille : je me lève, et je vois entrer Léonce, une lettre à la main (c'était celle de madame de Ver- non, qui contenait l'aveu de sa conduite). Il était tremblant de colère, pâle de froid; tout son extérieur annonçait qu'il venait de faire un long voyage : en effet, depuis sept jours et sept nuits, par les glaces de l'hiver, il était venu de Madrid sans s'arrêter un moment; il était entré dans la maison de madame de Vernon sans parler à personne, et comme enivré d'agitation et de souffrances physiques et morales. Delphine tourna la tète, jeta un cri en voyant Léonce, éten- dit les bras vers lui sans savoir ce qu'elle faisait; ce mouvement et l'altération des traits de Delphine achevèrent de déranger presque entièrement la raison de Léonce; et prenant vivement le bras de Delphine, comme pour l'entraîner : «  Que faites-vous, s'écria-t -il en s'adressant à madame de Vernon (dont il ne pou- vait voir le visage, parce qu'un rideau à demi tiré devant sa chaise longue la cachait), que faites-vous de cette pauvre infor- tunée? quelle nouvelle perfidie employez-vous contre elle? Cette lettre que vous m'avez adressée en Espagne, le courrier qui la portait me l'a remise comme j'arrivais, comme je venais m'éclair- cir enfin du doute affreux que le silence de Delphine et la lettre d'un ami faisaient peser sur moi : la voilà, cette lettre; elle contient le récit de vos barbares mensonges. Je ne devais, di- siez-vous, la recevoir qu'après le départ de Delphine : était-ce encore une ruse pour empêcher mon retour ici, pour faire tom- ber clans quelque piege, en mon absence, la malheureuse Del- phine?— Léonce, dit madame d'Albémar, que vous êtes injuste et cruel ! madame de Vernon est mourante, ne le savez-vous donc pas? — Mourante ! répéta Léonce; non, je ne le crois pas; le feint-elle pour vous attendrir? vous laisserez-vous encore tromper par sa détestable adresse? Quoi, Delphine ! vous m'a- viez écrit que je devais en croire madame de Vernon, et elle s'est servie de cette preuve même de votre confiance pour me convaincre que vous aimiez M. de Serbellane, tandis que, vic- time généreuse, vous vous étiez sacrifiée à la réputation de madame d'Ervins! et vous, Delphine, et vous qui me jugiez instruit de la vérité, vous avez dû penser que j'étais le plus faible, le plus ingrat, le plus insensible des hommes; que je

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DEUXIÈME PARTIE. 237 vous blâmais de vos vertus, que je vous abandonnais à cause de vos malheurs. J'ai des défauts; on s'en est servi pour don- ner quelque vraisemblance à la conduite la plus cruelle envers l'être le plus aimable et le plus doux. Ce n'est pas tout encore : un obstacle de fortune me séparait de Mathilde; cet obstacle est levé par Delphine, l'exemple d'une générosité sans bornes, la victime d'une ingratitude sans pudeur. On me laisse ignorer ce service, on la punit de l'avoir rendu; tout est mystère autour de moi, je suis enlacé de mensonges; et quand j'ap- prends que je suis aimé, que je l'ai toujours été (dit-il d'un ton de voix qui déchirait le coeur), je suis lié, lié pour ja- mais! Je la vois, cet objet de mon amour, de mon éternel amour; elle tend les bras vers son malheureux ami; tout son visage porte l'empreinte de la douleur, et je ne puis rien pour elle! et je l'ai repoussée, quand elle se donnait à moi, quand elle versait peut-être des larmes amères sur ma perte! Et c'est vous, répéta-t-il en interpellant madame de Vernon, c'est vous!... L'inexprimable angoisse de cette malheureuse femme me fai- sait une pitié profonde; Delphine, qui en souffrait plus encore que moi, s'écria : «Léonce, arrêtez, arrêtez! un accident fu- neste l'a mise au bord de la tombe : si vous saviez, depuis ce temps, par combien de regrets touchants et sincères elle a tâché de réparer la faute que l'amour maternel l'avait entraînée à commettre! — Elle sera bien punie, s'écria Léonce, si c'est sa fille qu'elle a voulu servir; elle se reprochera son malheur comme le mien. Rompez, femme perfide, dit-il à madame de Vernon, rompez le lien que vous avez tissu de faussetés! ren- dez-moi ce jour, le matin de ce jour où je n'avais pas entendu votre langage trompeur, où j'étais libre encore d'épouser Del- phine, rendez-le-moi! — Oh! Léonce! répondit madame de Vernon, ne me poursuivez pas jusque clans la mort, acceptez mon repentir. — Revenez à vous-même, interrompit Delphine en s'adressant à Léonce; voyez l'état de cette infortunée; pour- riez-vous être inaccessible à la pitié? — Pour qui de la pitié? reprit-il avec un égarement farouche, pour qui? pour elle? Ah ! s'il est vrai qu'elle se meure, faites que le ciel m'accorde de changer de sort avec elle; que je sois sur ce lit de douleur, re- gretté par Delphine, et qu'elle porte à ma place les liens de fer dont elle m'a chargé; qu'elle acquitte cette longue destinée de peines à laquelle sa dissimulation profonde m'a condamné ! — Barbare! s'écria Delphine, que faut-il pour vous attendrir, pour obtenir de vous une parole douce qui console les derniers

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238 DELPHINE. moments de la pauvre Sophie? Et moi donc aussi, n'ai-je pas souffert? Depuis que j'ai perdu l'espoir d'être unie à vous, un jour s'est-il passé sans que j'aie détesté la vie? Je vous demande au nom de mes pleurs... — Au nom de vos malheurs qu'elle a causés, interrompit Léonce, que me de- mandez-vous? » Delphine allait répondre; madame de Vernon, se levant presque comme une ombre du fond du cercueil, et s'appuyant sur moi, fit signe à Delphine de la laisser parler. Comme elle s'avançait soutenue de mon bras, elle sortit de l'enfoncement dans lequel était placée sa chaise longue; et le jour éclairant toute sa personne, Léonce fut frappé de son état, qu'il n'avait pu juger encore. Ce spectacle abattit tout à coup sa fureur; il soupira, baissa les yeux, et je vis même, avant que madame de Vernon se fût fait entendre, combien toute la disposition de son àme était changée. «  Delphine, dit alors madame de Vernon, ne demandez pas à Léonce un pardon qu'il ne peut m'accorder, puisque tout son coeur le désavoue; j'ai peut-être mérité le supplice qu'il me fait éprouver. Vous aviez, chère Delphine, répandu trop de douceur sur la fin de ma vie; je n'étais pas assez punie; mais obtenez seulement qu'il me jure de ne pas faire le malheur de Mathilde, que mes fautes soient ensevelies avec moi, que leurs suites funestes ne poursuivent pas ma mémoire, obtenez de lui qu'il cache à Mathilde l'histoire de son mariage et de ses sentiments pour vous. — A qui voulez-vous, répondit Léonce, dont l'indignation avait fait place au plus profond accablement, à qui voulez-vous que je promette du bonheur? Hélas ! je n'ai, je ne puis répandre autour de moi que de la douleur. — Si vous me refusez aussi cette prière, répondit madame de Vernon, ce sera trop de dureté pour moi, oui, trop, en vérité. » Je la sen- tis défaillir entre mes bras, et je me hâtai de la replacer sur son sofa. Delphine, animée par un mouvement généreux, qui relevait au-dessus même de son amour pour Léonce, s'approcha de ma- dame de Vernon, et lui dit avec une voix solennelle, avec un accent inspiré : «  Oui, c'est trop, pauvre créature ! et ce cruel, insensible à nos prières, n'est point auprès de toi l'interprète de la justice du ciel. Je te prends sous ma protection : s'il t'in- jurie, c'est moi qu'il offensera; s'il ne prononce pas à tes pieds les paroles qui font du bien à l'âme, c'est mon coeur qu'il alié- nera. Tu lui demandes de respecter le bonheur de ta fille; eh bien, je réponds, moi, de ce bonheur, il me sera sacré, je le

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DEUXIÈME PARTIE. 239 jure à sa mère expirante; et si Léonce veut conserver mon es- time de ce souvenir d'amour qui nous est cher encore au mi- lieu de nos regrets, s'il le veut, il ne troublera point le repos de Mathilde, il n'altérera jamais le respect qu'elle doit à la mé- moire de sa mère. Femme trop malheureuse! dont Léonce n'a point craint de déchirer le coeur, je me rends garant de l'ac- complissement de vos souhaits; écoutez-moi de grâce, n'écou- tez plus que moi seule. — Oui, dit madame de Vernon d'une voix à peine intelligible, je t'entends, Delphine, je te bénis : la bénédiction des morts est toujours sainte, reçois-la; viens près de moi... » Elle posa sa tète sur l'épaule de Delphine. Léonce, en voyant ce spectacle, tombe à genoux au pied du lit de ma- dame de Vernon, et s'écrie : «  Oui, je suis un misérable fu- rieux; oui, Delphine est un ange; pardonnez-moi, pour qu'elle me pardonne; pardonnez-moi le mal que j'ai pu faire. — En- tendez-vous, Sophie? dit madame d'Albémar à madame de Ver- non, qui ne répondait plus rien à Léonce; entendez-vous? son injustice est déjà passée, il revient à vous. — Oui, répondit Léonce, il revient à vous, et peut-être il va mourir... » En effet, tant d'agitations, un voyage si long au milieu de l'hiver et sans aucun repos, l'avaient jeté dans un tel état, qu'il tomba sans connaissance devant nous. Jugez de mon effroi, jugez de ce qu'éprouvait Delphine ! Les mains déjà glacées de madame de Vernon retenaient les sien- nes; elle ne pouvait s'en éloigner, et cependant elle voyait de- vant elle Léonce étendu comme sans vie sur le .plancher. Ma- dame de Vernon, au milieu des convulsions de l'agonie, saisit encore une fois la main de Delphine avant d'expirer. Delphine, dans un état impossible à dépeindre, soutenait clans ses bras le corps de son amie et me répétait, les yeux fixés sur Léonce : «Madame de Lebensei, juste ciel ! vit-il encore?... dites-le- moi... » A mes cris, madame de Mondoville arriva précipitam- ment; sa mère ne vivait plus, et son mari, qu'elle croyait en Espagne, était sans connaissance devant ses yeux : elle attribua son état au saisissement causé par la mort de sa mère; et, pro- fondément touchée de le voir ainsi, elle montra, pour le secou- rir, une présence d'esprit et une sensibilité qui pouvaient inté- resser à elle. On transporta Léonce dans une autre chambre; Delphine était restée, pendant ce temps, immobile et dans l'égarement. Son amie, qui n'était plus, reposait toujours sur son sein. Elle m'interrogeait des yeux sur ce que je pensais de l'état de Léonce; je l'assurai qu'il serait bientôt rétabli, et que l'émotion et la

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240 DELPHINE. fatigue avaient seules causé l'accident qu'il venait d'éprouver. Madame de Mondoville rentra dans ce moment avec ses prêtres et tout l'appareil de la mort. Delphine comprit alors que ma- dame de Vernon avait cessé de vivre ; et, plaçant doucement sur son lit cette femme à la fois intéressante et coupable, elle se mit à genoux devant elle, baisa sa main avec attendrissement et respect, et, s'éloignant, elle se laissa ramener par moi dans sa maison sans rien dire. Je l'ai fait mettre au lit, parce qu'elle avait une fièvre très- forte. Nous avons envoyé plusieurs fois savoir des nouvelles de Léonce; il est revenu de son évanouissement assez malade, mais sans danger. M. Barton, qui, par un heureux hasard, était arrivé hier au soir, est venu pour voir Delphine ce matin ; elle était si agitée, qu'il n'eût pas été prudent de la laisser s'entre- tenir avec lui. Il m'a dit seulement qu'ayant obtenu de ma- dame d'Albémar de ne pas écrire à Léonce, de peur de l'irriter contre sa belle-mère, il avait cru cependant devoir dire quel- ques mots pour le calmer, dans une lettre qu'il lui avait adres- sée; mais l'obscurité même de cette lettre et le silence de Delphine avaient jeté Léonce dans une si violente incertitude, qu'il était parti d'Espagne à l'instant même, se flattant d'ar- river à Paris avant le départ de madame d'Albémar pour le Languedoc. M. Barton ne m'a point caché qu'il était inquiet des résolu- tions de Léonce : il reçoit les soins de madame de Mondoville avec douceur; mais quand il est seul avec M. Barton, il parait invariablement décidé à passer sa.vie avec madame d'Albémar : sa passion pour elle est maintenant portée à un tel excès, qu'il semble impossible de la contenir. M. Barton n'espère que clans le courage et la vertu de madame d'Albémar : il croit qu'elle doit se refuser à revoir Léonce et suivre son projet de retourner vers vous. C'est aussi la détermination de Delphine, je n'en puis douter, car je l'ai entendue répéter tout bas, quand elle se croyait seule : Non, je ne dois pas le revoir! je l'aime trop, il m'aime aussi; non, je ne le dois pas; il faut partir. Cependant, que vont devenir Léonce et Delphine ? avec leurs sentiments, et dans leur situation, comment vivre ni séparés ni réunis! Mon mari est venu me rejoindre; il m'a rendu le courage qui m'abandonnait. Il dit qu'il veut essayer d'offrir des consolations à madame d'Albémar; mais quel bien lui-même, le plus éclairé, le plus spirituel des hommes, quel bien peut-il lui faire? Votre parfaite amitié, mademoiselle, vous fera-t -elle

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DEUXIÈME PARTIE. 241 découvrir des consolations que je cherche en vain ? Je crois à l'énergie du caractère de madame d'Albémar, à la sévérité de ses principes; mais ce qui n'est, hélas ! que trop certain, c'est qu'il n'existe aucune résolution qui puisse désormais concilier son bonheur et ses devoirs. Agréez, mademoiselle, l'hommage de mes sentiments pour vous. 14

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TROISIÈME PARTIE LETTRE I. — LÉONCE A DELPHINE. Paris, ce 4 décembre 1790. La perfidie des hommes nous a séparés, ma Delphine; que l'amour nous réunisse : effaçons le passé de notre souvenir. Que nous font les circonstances extérieures dont nous sommes environnés? N'aperçois-tu pas tous les objets qui nous entou- rent comme à travers un nuage? sens-tu leur réalité? Je ne crois à rien qu'à toi : je sais confusément qu'on m'a indigne- ment trompé, que je l'ai reproché à une femme mourante, que sa fille se dit ma femme, je le sais; mais une seule image se dé- tache de l'obscurité, de l'incertitude de mes souvenirs, c'est toi, Delphine : je te vois au pied de ce lit de mort, cherchant à con- tenir ma fureur, me regardant avec douceur, avec amour; je veux encore ce regard; seul il peut calmer l'agitation brûlante qui m'empêche de reprendre des forces. Mon excellent ami Barton n'a-t-il pas prétendu hier que ton intention était de partir, et de partir sans me voir ! Je ne l'ai pas cru, mon amie: quel plaisir ton âme douce trouverait-elle àme faire courir en insensé sur tes traces? Tu n'as pas l'idée, jamais tu ne peux l'avoir, que je me résigne à vivre sans toi ! Non, parce que la plus atroce combinaison m'a empêché d'être ton époux, je ne consentirai point à te voir un jour, une heure de moins que si nous étions unis l'un à l'autre; nous le sommes, tout est mensonge clans mes autres liens; il n'y a de vrai que mon amour, que le tien; car tu m'aimes, Delphine! je t'en conjure, dis-moi, le jour, le jour où j'ai formé cet hymen qui ne peut exister qu'aux yeux du monde, cet hymen dont tous les serments sont nuls, puisqu'ils supposaient tous que tu avais cessé de m'aimer, n'étais-tu pas derrière une colonne, témoin

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TROISIÈME PARTIE. 243 de cette fatale cérémonie? Je crus alors que mon imagination seule avait créé cette illusion ? mais s'il est vrai que c'était toi- même que je voyais, comment ne t'es-tu pas jetée dans mes bras? pourquoi n'as-tu pas redemandé ton amant à la face du ciel? Ah ! j'aurais reconnu ta voix, ton accent eût suffi pour me convaincre de ton innocence; et, devant ce même autel, plaçant ta main sur mon coeur, c'est à toi que j'aurais juré l'amour que je ne ressentais que pour toi seule. Mais qu'importe cette cérémonie ! elle est vaine, puisque c'est à Mathilde qu'elle m'a lié. Ce n'est pas Delphine, dont l'esprit supérieur s'affranchit à son gré de l'opinion du monde, ce n'est pas elle qui repoussera de l'amour par un timide respect poul- ie jugement des hommes. Ton véritable devoir, c'est de m'ai- mer : ne suis-je pas ton premier choix? ne suis-je pas le seul- être pour qui ton àme céleste ait senti cette affection durable et profonde dont le sort de ta vie dépendra ? Oh ! mon amie, quoique personne ne puisse te voir sans t'admirer, moi seul je puis jouir avec délices de chacune de tes paroles, moi seul je ne perds pas le moindre de tes regards. Aime-moi, pour être adorée dans toutes les nuances de tes charmes. Aime-moi, pour être fière de toi-même ; car je t'apprendrai tout ce que tu vaux. Je te découvrirai des vertus, des qualités, des séductions que tu possèdes sans le savoir. Oh ! Delphine ! les lois de la société ont été faites pour l'uni- versalité des hommes; mais quand un amour sans exemple dé- vore le coeur, quand une perfidie presque aussi rare a séparé deux êtres qui s'étaient choisis, qui s'étaient aimés, qui s'étaient promis l'un à l'autre, penses-tu qu'aucune de ces lois, calculées- pour les circonstances ordinaires de la vie, doive subjuguer de tels sentiments? Si devant les tribunaux je démontrais que c'est par l'artifice le plus infâme qu'on a extorqué mon consente- ment, ne décideraient-ils pas que mon mariage doit être cassé? Et parce que je n'ai que des preuves morales à alléguer, et parce que l'honneur du monde ne me permet pas de les donner, ne puis-je donc pas prononcer dans ma conscience le jugement que confirmeraient les lois, si je les interrogeais? Ne puis-je pas me déclarer libre au fond de mon coeur? Hélas ! je le sais, il m'est interdit de te donner mon nom, de me glorifier de mon amour en présence de toute la terre, de te défendre, de te protéger comme ton époux; il faut que tu re- nonces pour moi à l'existence que je ne puis te promettre dans le monde, et que tant d'autres mettraient à tes pieds. Mais, j'en suis sûr, tu me feras volontiers ce sacrifice; tu ne voudras pas

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244 DELPHINE. punir un malheureux de l'indigne fausseté dont il a été la vic- time. Ah! s'il s'accusait, l'infortuné, d'avoir cru trop facilement la calomnie, s'il se reprochait sa conduite avec désespoir, s'il était prêt à détester son caractère, c'est alors surtout, c'est alors, Delphine, que tu sentirais le besoin de consoler cet ami, qui ne pourrait trouver aucun repos au fond de son coeur. Oui, je hais tour à tour les auteurs de mes maux et moi-même; mes amères pensées me promènent sans cesse de l'indignation contre la conduite des autres à l'indignation contre mes propres fautes. Je ne veux te rien cacher, Delphine; en te faisant connaître tous les sacrifices que je te demande, je n'effrayerai point ton coeur généreux. Notre union, quels que soient mes soins pour honorer et respecter ce que j'adore, nuira plus à ta réputation qu'à la mienne. Cette crainte t'arrèterait-elle? J'aurais moins le droit qu'un autre de la condamner; mais entends-moi, Del- phine : que de motifs raisonnables ou puérils, nobles ou fai- bles, t'éloignent de moi, n'importe ! je ne survivrai point à notre séparation. Maintenant que tu le sais, c'est à toi seule qu'il appartient de juger quelle est la puissance de ta volonté: a-t-elle assez de force pour se soutenir contre le regret de ma mort? Delphine, en es-tu certaine? prends garde, je ne le crois pas. Si je t'avais rencontrée depuis que ma destinée est enchaînée à Mathilde, j'aurais dû, j'aurais peut-être su résister à l'amour; mais t'avoir connue quand j'étais libre! avoir été l'objet de ton choix et s'être lié à une autre! c'est un crime qui doit être puni; et je me prendrai pour victime, si tu attaches à ma faute des suites si funestes, que mon coeur soit à jamais dévoré par le repentir. Quoi! mon bonheur me serait ravi, non par la nécessité, non par le hasard, mais par une action volontaire, par une action irréparable! Qu'ils vivent ceux qui peuvent soutenir ce mot, l'irréparable! moi, je le crois sorti des enfers, il n'est pas de la langue des hommes, leur imagination ne peut le suppor- ter; c'est l'éternité des peines qu'il annonce, il exprime à lui seul ses tourments les plus cruels. Les emportements de mon caractère ne m'avaient jamais donné l'idée de la fureur qui s'empare de moi, quand je me dis que je pourrais te perdre, et te perdre par l'effet de mes pro- pres résolutions, des sentiments auxquels je me suis livré, des mots que j'ai prononcés. Delphine, en exprimant cette crainte qui me poursuit sans relâche, j'ai été obligé de m'interrompre;

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TROISIÈME PARTIE. 24S j'étais retombé dans l'accès de rage où tu m'as vu lorsque j'ac- cusais sans pitié madame de Vernon. Je me suis répété, pour me calmer, que tu ne braverais pas mon désespoir. Oh ! ma Delphine, je te verrai, je te verrai sans cesse. Demain, on m'assure que je serais en état de sortir, j'irai chez vous : votre porte pourrait-elle m'être refusée? Mais d'où vient cette terreur? ne connais-je pas ton coeur généreux, ton esprit éminemment doué de courage et d'indépendance? Quel motif pourrait t'empêcher d'avoir pitié d'un malheureux qui t'est cher, et qui ne peut plus vivre sans toi? LETTRE II. — RÉPONSE DE DELPHINE A LÉONCE. Quel motif pourrait m'empècher de vous voir? Léonce, des sen- timents personnels ou timides n'exercent aucun pouvoir sur moi. Dieu m'est témoin que, pour tous les intérêts réunis, je ne céderais pas une heure, une heure qu'il me serait accordé de passer avec vous sans remords; mais ce qui me donne la force de dédaigner toutes les apparences et de m'élever au-dessus de l'opinion publique elle-même, c'est la certitude que je n'ai rien fait de mal : je ne crains point les hommes tant que ma con- science ne me reproche rien; ils me feraient trembler si j'avais perdu cet appui. Nous sommes bien malheureux : oh! Léonce, croyez-vous que je ne le sente pas? Tout semblait d'accord, il y a quelques mois, pour nous assurer la félicité la plus pure. J'étais libre, ma situation et ma fortune m'assuraient une parfaite indépen- dance : je vous ai vu, je vous ai aimé de toutes les facultés de mon âme, et le coup le plus fatal, celui que la plus légère cir- constance, le moindre mot aurait pu détourner, nous a sé- parés pour toujours! Mon ami, ne vous reprochez point notre sort; c'est la destinée, la destinée seule, qui nous a perdus tous les deux. Pensez-vous que je ne doive pas aussi m'accuser de mon mal- heur? Souvent je me révolte contre cette destinée irrévocable, je m'agite dans le passé comme s'il était encore de l'avenir; je me repens avec amertume de n'avoir pas été vous trouver, lorsque cent fois je l'ai voulu. Le désespoir me saisit, au sou- venir de cette fierté, de cette crainte misérable, qui ont en- chaîné mes actions, quand mon coeur m'inspirait l'abandon et le courage. S'il vous est plus doux, Léonce, quand vous souffrez, de son- 14.

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246 DELPHINE. ger, à quelque heure que ce puisse être, que dans le même in- stant Delphine, votre pauvre amie, accablée de ses peines, im- plore le ciel pour les supporter, le ciel qui jusqu'alors l'avait toujours secourue, et qu'elle implore maintenant en vain; si cette idée tout à la fois cruelle et douce vous fait du bien, ah ! vous pouvez vous y livrer! Mais que font nos douleurs à nos de- voirs? La vertu, que nous adorions dans nos jours de prospé- rité, n'est-elle pas restée la même? doit-elle avoir moins d'em- pire sur nous, parce que l'instant d'accomplir ce que nous admirions est arrivé? Le sort n'a pas voulu que les plus pures jouissances de la mo- rale et du sentiment nous fussent accordées. Peut-être, mon ami, la Providence nous a-t -elle jugés dignes de ce qu'il y a de plus noble au monde, le sacrifice de l'amour à la vertu. Peut- être... hélas! j'ai besoin, pour me soutenir, de ranimer en moi tout ce qui peut exalter mon enthousiasme, et je sens avec dou- leur que pour toi, pour toi seul, ô Léonce! j'éprouve ces élans de l'âme que m'inspirait jadis le culte généreux de la vertu- Ce qui dépend encore de nous, c'est de commander à nos actions; notre bonheur n'est plus en notre puissance, remet- tons-en le soin au ciel; après beaucoup d'efforts, il nous don- nera du moins le calme, oui, le calme à la fin! Quel avenir! de longues douleurs, et le repos des morts pour unique espoir! N'importe, il faut, Léonce, il faut ou désavouer les nobles prin- cipes dont nous étions si fiers, ou nous immoler nous-mêmes à ce qu'ils exigent de nous. Vous apercevrez aisément clans cette lettre à quels combats je suis livrée. Si vous en concevez plus d'espoir, vous vous tromperez. Je sais que les devoirs que j'aimais n'ont plus de charmes à mes yeux, que l'amour a décoloré tous les autres sentiments de ma vie, quand j'ai besoin de lutter à chaque in- stant contre les affections de mon coeur, qui m'entraînenttoutes vers vous; je le sais, je consens à vous l'apprendre, mais c'est parce que je suis résolue à ne plus vous voir. Vous dirais-je le secret de ma faiblesse, si, déterminée au plus grand, au plus cruel, au plus courageux des sacrifices, je ne me croyais pas dispensée de tout autre effort? Je suivrai le projet que j'avais formé avant mon retour d'Es- pagne : qu'y a-t -il de changé depuis ce retour? Je vous ai vu, et voilà ce qui me persuade que de nouveaux obstacles s'oppo- sent à mon départ. Le plus grand des dangers, c'est de vous voir; c'est contre ce seul péril, ce seul bonheur qu'il faut s'ar- mer. Ne vous irritez pas de cette détermination; songez à ce

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TROISIÈME PARTIE. 24T qu'elle me coûte, ayez pitié de moi, que tout votre amour soit de la pitié ! Je m'essaye à roidir mon âme pour exécuter ma résolution; mais savez-vous quelle est ma vie, le savez-vous?... Je ne me permets pas un instant de loisir, afin d'étourdir, s'il se peut, mon coeur. J'invente une multitude d'occupations inutiles, pour amortir sous leur poids l'activité de mes pensées; tantôt je me promène dans mon jardin avec rapidité, pour obtenir le som- meil par la fatigue; tantôt, désespérant d'y parvenir, je prends de l'opium afin de m'endormir quelques heures. Je crains d'être seule avec la nuit, qui laisse toute sa puissance à la dou- leur, et n'affaiblit que la raison. Je serais déjà partie si vous n'aviez pas annoncé que vous me suivriez; je vous demande votre parole de ne pas exécuter ce projet. Quel éclat qu'une telle démarche ! quel tort envers votre femme, dont le bonheur, à plusieurs titres, doit m'ètre toujours sacré! Et que gagneriez-vous, si vous persistiez clans cette résolution insensée? Au milieu de la route, clans quelques lieux glacés par l'hiver, je vous reverrais encore, et je mourrais de douleur à vos pieds, si je ne me sentais pas la force de rem- plir mon devoir en vous quittant pour jamais. Léonce, il y a dans la destinée des événements dont jamais- on ne se relève, et lutter contre leur pouvoir, c'est tomber plus bas encore dans l'abîme des douleurs. Méritons par nos vertus- la protection d'un Dieu de bonté : nous ne pouvons plus rien, faire pour nous qui nous réussisse; essayons d'une vie dévouée, d'une vie de sacrifices et de devoirs, elle a donné presque du. bonheur à des âmes vertueuses. Regardez madame d'Ervins :. victime de l'amour et du repentir, elle va s'enfermer pour ja- mais dans un couvent : elle a refusé la main de son amant, elle renonce à la félicité suprême, et cette félicité cependant n'au- rait coûté de larmes à personne. C'est moi qui résiste à vos prières, et c'est moi cependant qui emporterai dans mon coeur un sentiment que rien ne- pourra détruire. Quand je me croyais dédaignée, insultée même par vous, je vous aimais, je cherchais à me trouver des- torts pour excuser votre injustice. Ah ! ne m'oubliez pas ! y a-t-il un devoir qui vous commande de m'oublier ? Quand il existerait ce devoir, qu'il soit désobéi. Si je me sentais une seconde fois abandonnée de votre affection, s'il fallait rentrer dans la ténébreuse solitude de la vie, je ne le supporterais plus. Léonce, établissons entre nous quelques rapports qui nous

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248 DELPHINE. soient à jamais chers. Tous les ans, le deux de décembre, le jour où vous avez cessé de me croire coupable, allez dans cette église où je vous ai vu, car je ne puis me résoudre à le nier, dans cette église où je vous ai vu donner la main à Mathilde. Pensez à moi dans ce lieu même, appuyez-vous sur la colonne derrière laquelle j'ai entendu le serinent qui devait causer ma douleur éternelle. Ah ! pourquoi mes cris ne se sont-ils pas fait entendre! je n'aurais bravé que les hommes, et maintenantje braverais Dieu même en me livrant à vous voir. Léonce, jusqu'à ce jour je puis présenter une vie sans tache à l'Être suprême; si tu ne veux pas que je conserve ce trésor, prononce que j'ai assez vécu, j'en recevrai l'ordre de ta main avec joie. Quand je me sentirai prête à mourir, j'aurai encore un moment de bonheur qui vaut tout ce qui m'attend; je me permettrai de t'appeler auprès de moi, de te répéter que je t'aime : le veux-tu? dis-le-moi. Va, ce désir ne serait point cruel : ne te suffit-il pas que mon coeur, juge du tien, en fût reconnaissant? Je me perds en vous écrivant, je ne suis plus maîtresse de moi-même; il faut encore que je m'interdise ce dernier plaisir. Adieu. LETTRE III. — LÉONCE A DELPHINE. Vous partirez sans me voir! vous ! La terre manquerait sous mes pas, avant que je cessasse de vous suivre! Avez-vous pu penser que vous échapperiez à mon amour? il dompterait tout, et vous-même. Respectez un sentiment passionné, Delphine, je vous le répète, respectez-le ; vous ne savez pas, en le bravant, quels maux vous attireriez sur nos tètes. J'ai été ce matin à votre porte ; faible encore, je pouvais à peine me soutenir : on a refusé de me recevoir ! J'ai fait quel- ques pas dans votre cour, vos gens ont persisté à m'interdire d'aller plus loin. Madame d'Artenas était chez vous, je n'ai pas voulu faire un éclat ; j'ai levé les yeux vers votre appartement, j'ai cru voir, derrière un rideau, votre élégante figure ; mais l'ombre même de vous a bientôt disparu, et votre femme de chambre est venue m'apporter votre lettre, en me priant de votre part de la lire avant de demander à vous voir : j'ai obéi ; je ne sais quel trouble que je me reproche a disposé de moi. Si vous alliez quitter votre demeure, si vous partiez à mon insu, si j'ignorais où vous êtes allée ! Non, vous ne voulez pas con- damner votre malheureux amant à vous demander en vain

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TROISIÈME PARTIE. 249 dans chaque lieu, croyant sans cesse vous voir ou sans cesse vous perdre, et se précipitant par de vains efforts vers votre image, comme dans ces songes funestes dont la douleur ne pourrait se prolonger sans donner la mort. Delphine ! vous qui n'avez jamais pu supporter le spectacle de la souffrance, est-ce donc moi seul que vous exceptez de votre bonté compatissante? Parce que je vous aime, parce que vous m'aimez aussi, ma douleur n'est-elle rien ? Ne regardez- vous pas comme un devoir de la soulager? Oh ! qu'avais-je fait aux hommes, qu'avais-je fait à cette perfide qui m'a donné sa fille, quand je devais consacrer mon sort au vôtre? Et vous, qui me demandiez de pardonner, de quel droit le demandiez- vous, si vous êtes plus inflexible pour moi que vous ne l'avez été pour mes persécuteurs ? Vous refusez de m'entendre, et vous ne savez pas ce que j'ai besoin de vous dire : jamais, Delphine, jamais je n'ai pu te parler du fond du coeur; mille circonstances nous ont empê- chés de nous voir librement : s'il m'est accordé de l'entretenir une fois, une fois seulement, sans craindre d'être interrompu, sans compter les heures, je sens que je te persuaderai. Tu verras que rien de pareil à notre situation ne s'est encore ren- contré ; que. nous nous sommes choisis, quand nous pouvions nous choisir, quand nous étions maîtres de disposer de nous- mêmes : il a fallu nous tromper pour nous désunir; notre àme n'a pris aucun engagement volontaire; devant ton Dieu, nous sommes libres. O Delphine, toi qui respectes, toi qui fais aimer la providence éternelle, crois-tu qu'elle m'ait donné les sen- timents que j'éprouve, pour me condamner à les vaincre? Quand la nature frémit à l'approche de la douleur, la nature avertit l'homme de l'éviter ; son instinct serait-il moins puis- sant dans les peines de l'âme ? si la mienne se bouleverse par l'idée de te perdre, dois-je me résigner? Non, non, Delphine, je sais ce que les moralistes les plus sévères ont exigé de l'homme; mais lorsqu'une puissance inconnue met dans mon coeur le besoin dévorant de te revoir encore, cette puissance, de quelque nom que tu la nommes, défend impérieusement que je me sépare de toi. Mon amie, je te le promets, dès que je t'aurai vue, c'est à toi que je m'en remettrai pour décider de notre sort; mais il faut que je t'exprime les sentiments qui m'oppressent. Le jour, la nuit, je te parle; et il me semble que je te montre, dans mes sentiments, clans notre situation, des vérités que tu igno- rais et que seul je puis t'apprendre ; je ne retrouve plus, quand

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2S0 DELPHINE. je t'écris, ce que j'avais pensé : je ne puis aussi, je ne puis communiquer à mes lettres cet accent que le ciel nous a donné pour convaincre; et s'il est vrai cependant que si je te parlais, tu consentirais à passer tes jours avec moi, dans quel état ne- mc jetteriez-vous pas, Delphine, en me condamnant sans m'avoir permis de plaider moi-même pour ma vie? Vous êtes si forte contre mon malheur ! vous devez vous croire certaine de me refuser, même après m'avoir écouté. Pourquoi donc ne pas me calmer un moment par ce vain, essai, dont votre fermeté triomphera ! Delphine, s'il fallait, nous quitter, s'il le fallait, voudriez-vous me laisser un senti- ment amer contre vous? ange de douceur, le voudriez-vous? Vous n'avez point refusé vos soins, vos consolations célestes à. madame de Vernon, à celle qui nous avait séparés; et moi, Delphine, et moi, me croyez-vous si loin de la mort, qu'au, moins un adieu ne me soit pas dû ? Vous avez vu la violence de mon caractère, dans ce jour fu- neste où, sans vous, je me serais montré plus implacable en- core. Songez quel est mon supplice, maintenant que je suis renfermé dans ma maison avec une femme qui a pris ta place! O Delphine, je suis à cinquante pas de toi, et je ne puis néan- moins obtenir de te voir! J'envoie dix fois le jour pour m'as- surer que vous n'avez point ordonné les préparatifs de votre départ; je tressaille comme un enfant à chaque bruit, je fais des plus simples événements des présages; tout me semble- annoncer que je ne te verrai plus. Tu parles de ta douleur, Delphine ; ton âme douce n'a jamais éprouvé que des impres- sions qu'elle pouvait dominer ; mais la douleur d'un homme est âpre et violente ; la force ne peut lutter longtemps sans triom- pher ou périr. Comment as-tu la puissance de supporter l'état où je suis, de refuser un mot qui le ferait cesser comme par enchantement?' Je ne te reconnais pas, mon amie ; tu permets à tes idées sur la vertu d'altérer ton caractère : prends garde, tu vas l'endur- cir, tu vas perdre cette bonté parfaite, le véritable signe de ta nature divine; quand tu te seras rendue inflexible à ce que j'éprouve, quelle est donc la douleur qui jamais t'attendrira? c'est la sensibilité qui répand sur tes charmes une expression céleste; quel échange tu feras, si, en accomplissant ce que tu nommes des devoirs, tu dessèches ton âme, tu étouffes tous ces- mouvements involontaires qui t'inspiraient tes vertus et ton amour ! Ne va point, par de vaines subtilités, distinguer en toi-même

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TROISIÈME PARTIE. 251 ta conscience de ton coeur; interroge-le ce coeur : repousse-t -il l'idée de me voir, comme il repousserait une action vile ou cruelle? Non, il t'entraîne vers moi : c'est ton Dieu, c'est la nature, c'est ton amant qui te parle, écoute une de ces puis- sances protectrices de ta destinée; écoute-les, car c'est au fond de ton âme qu'elles exercent leur empire ; oublie tout ce qui n'est pas nous ; nos âmes se suffisent, anéantissons l'univers dans notre pensée, et soyons heureux. Heureux ! — Sais-tu ce que j'appelle le bonheur? C'est une heure, une heure d'entretien avec toi; et tu me la refuserais! Je me contiens, je te cache ce que j'éprouve à cette idée ; ce n'est point en effrayant ton âme que je veux la toucher ; que ta tendresse seule te fléchisse ! Delphine, une heure ! et tu pourras après... si ton coeur conserve encore cette barbare volonté, oui, tu pourras après... te séparer de moi. LETTRE IV. — RÉPONSE DE DELPHINE A LÉONCE. Si je vous revois, Léonce, jamais je n'aurai la force de me séparer de vous. Vous refuserais-je ce dernier entretien, le re- fuserais-je à mes voeux ardents, si je ne savais pas que vous revoir et partir est impossible ! Que parlez-vous de vertu, d'inflexibilité? C'est vous qui devez plaindre ma faiblesse, et me laisser accomplir le sacrifice qui peut seul me répondre de moi. Quoi qu'il m'en coûte pour vous peindre ce que j'éprouve, il faut que vous connaissiez tout votre empire ; vous pronon- cerez vous-même alors que j'ai dû quitter ma maison pour me dérober à vous. Vous m'aviez écrit que vous viendriez chez moi ce matin, et j'avais eu la force d'ordonner qu'on ne vous reçût pas. J'avais passé une partie de la nuit à vous écrire, je voulais être seule tout le jour; j'avais besoin, quand je m'interdisais votre pré- sence, de ne m'occuper que de vous. Madame d'Artenas se fit ouvrir ma porte d'autorité; mais je l'engageai, sous un pré- texte, à lire dans mon cabinet un livre qui l'intéressait, et je restai dans ma chambre, debout, derrière un rideau de ma fe- nêtre, les yeux fixés sur l'entrée de la maison, tenant à ma main la lettre que je vous avais écrite, et qui devait, du moins je l'espérais, adoucir mon refus. Je demeurai ainsi, pendant près d'une heure, dans un état d'anxiété qui vous toucherait peut-être si vous pouviez cesser d'être irrité contre moi. Quand je n'entendais aucun bruit, je

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232 DELPHINE. me confirmais clans la résolution que m'impose le devoir; niais quand ma porte s'ouvrait, je sentais mon coeur défaillir, et le besoin de revoir encore celui que je dois quitter pour toujours triomphait alors de moi. Enfin vous paraissez, vous faites quel- ques pas vers l'homme qui devait vous dire que je ne pouvais pas vous recevoir : votre marche se ressentait encore de la faiblesse de votre maladie, vos traits me parurent altérés; mais cependant jamais, je vous l'avoue, jamais je n'ai trouvé dans votre visage, dans votre expression, un charme séducteur qui pénétrât plus avant dans mon àme. Vous changeâtes de couleur au refus réitéré de mes gens; il me sembla que je vous voyais chanceler, et dans cet instant vous l'emportâtes sur toutes mes résolutions : je m'élançai hors de ma chambre pour courir à vous, pour me jeter peut-être à vos pieds aux yeux de tous, et vous demander pardon d'avoir pu songer à me défendre de votre volonté ; j'éprouvais comme un transport généreux; il me semblait que j'allais me dévouer à la vertu en me livrant à ma passion pour vous; j'étais enivrée de cette pitié d'amour, le plus irrésistible des mouvements de l'àme; toute autre pensée avait disparu. Je rencontrai madame d'Artenas comme je descendais dans cet égarement : «  Mon Dieu ! qu'avez-vous? » me dit-elle. Cette question me fit rougir de moi-même. «  Je vais envoyer une lettre, » lui répondis-je; et soutenue par sa présence et par des réflexions qu'un moment avait fait renaître, je donnai l'ordre de vous porter ma lettre et de vous demander de retourner chez vous pour la lire. C'est alors que j'ai senti combien le péril de vous voir était plus grand encore que je ne le croyais : votre présence, dans aucun temps, n'avait produit un tel effet sur moi; je tremblais, je pâlissais ; si j'avais entendu votre voix, si vous m'aviez parlé, j'aurais perdu la force de me soutenir. L'apparition d'un être surnaturel, portant à la fois dans le coeur l'enchantement et la crainte, ne donnerait point encore l'idée de ce que j'éprouvai quand vos yeux se levèrent vers ma fenêtre comme pour m'im- plorer, quand devant ma maison, depuis si longtemps solitaire, je vis celui que j'ai tant pleuré. Léonce, je l'ai quittée, cette maison que vous veniez de me rendre chère, je l'ai quittée à l'instant même, il le fallait; si vous étiez revenu, tout était dit, je ne partais plus. Après le récit que je me suis condamnée, non sans honte, à vous faire, serez-vous indigné contre moi? Vous inspirerai-je le sentiment amer dont vous m'avez menacée ? Ne me rendrez-

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TROISIÈME PARTIE. 233 vous pas enfin la liberté d'aller en Languedoc? Je suis cachée dans un lieu où vous ne pouvez me découvrir, et je n'attends, pour me mettre en route, que votre promesse. de ne pas me suivre. Ah ! Léonce, quand je sacrifie toute ma destinée à Mathilde, voulez-vous qu'un éclat funeste empoisonne sa vie, sans nous réunir ! Oui, Léonce, votre devoir et le mien, c'est de ne pas rendre Mathilde infortunée. La morale, qui défend de jamais causer le malheur de personne, est au-dessus de tous les doutes du coeur et de la raison; plus je souffre, plus je frémis de faire souffrir; et ma sympathie pour la douleur des autres s'augmente avec mes propres douleurs. Ne vous appuyez point de ce sentiment pour me reprocher vos peines. Votre malheur à vous, Léonce, c'est le mien; je ne puis tromper assez ma conscience pour me persuader que la bonté me commande de ne pas vous affliger. Ah ! c'est à moi, c'est à ma passion que je céderais en conso- lant votre coeur; je ne ferai jamais rien pour toi qui ne soit in- spiré par l'amour. Léonce, pourquoi vous le cacherais-je ? je ne dois rien taire après ce que j'ai dit. Si je n'avais compromis que moi, en pas- sant ma vie avec vous; si je n'avais détruit que ma réputation et ce contentement intérieur dont je faisais ma gloire et mon repos, j'aurais livré mon sort à toutes les adversités qu'entraîne un sentiment condamnable; j'aurais prosterné devant toi cette fierté,le premier de mes biens, quand je ne te connaissais pas: quoi qu'il pût en arriver, je te reverrais, et ce bonheur me fe- rait vivre ou me consolerait de mourir. Mais il s'agit du sort d'une autre, et l'amour même ne pourrait triompher dans mon coeur des remords que j'éprouverais, si j'immolais Mathilde à mon bonheur. J'ai promis à sa mère mourante de la protéger; et, quelque coupable que fût la malheureuse Sophie, c'est sur cette promesse que s'est reposée sa dernière pensée. Qui pour- rait absoudre d'un crime envers les morts ? quelle voix dirait qu'ils ont pardonné ? Mathilde elle-même n'est-elle pas la compagne de mon en- fance? Ne me suis-je pas liée à son sort en le protégeant? Je recevrais votre vie qui lui est due ! je la dépouillerais à dix-huit ans de tout son avenir ! Non, Léonce; accordez à Mathilde ce qui suffit à son repos, votre temps, vos soins; elle ignore que vous m'aimez, elle me devra de l'ignorer toujours : cette idée me calmera, je l'espère, dans les moments de désespoir dont je ne puis encore me défendre. Léonce, vous serez heureux un jour par les affections de famille; vous n'oublierez pas alors 15

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234 DELPHINE. que j'ai renoncé à tout dans cette vie pour vous assurer le bonheur des liens domestiques, et vous pourrez mêler un sou- venir tendre de moi à vos jouissances les plus pures. LETTRE V. — LEONCE A DELPHINE. Vous n'êtes plus dans votre maison, vous l'avez quittée pour me fuir ; je ne puis retrouver vos traces ; je parcours comme un furieux tous les lieux où vous pouvez être. Non, ce n'est pas de la vertu qu'une telle conduite ; pour y persister, il faut être in- sensible. A quoi me servirait de vous peindre mes douleurs? vous avez bravé tout ce que pouvait m'inspirer mon désespoir ! Cependant rassemblez tout ce que vous avez de forces, car je mettrai votre âme à de rudes épreuves, et s'il vous reste encore quelque bonté, votre résolution vous coûtera cher. J'ai été à Bellerive, à Cernay, chez madame de Lebensei; elle m'a juré, d'un air qui me semblait vrai, qu'elle ignorait où vous étiez. Je suis revenu, j'ai été trouver votre valet de chambre Antoine; vous raconterai-je ce que j'ai fait pour ob- tenir de lui votre secret. Je crois qu'il le sait, car il m'a pres- que promis de vous faire parvenir demain cette lettre ; mais rien n'a pu l'engager à me le dire. Je me suis promené le reste du jour, enveloppé de mon manteau, dans votre rue ou dans celles qui y conduisent : j'étais là pour m'attacher aux pas d'Antoine. Malheureux que je suis ! réduit à me servir des plus odieux moyens pour obtenir de vous, qui croyez m'aimer, une grâce que vous ne devriez pas refuser au dernier des hommes. Chaque fois que de loin j'apercevais une femme qui pouvait me faire un instant d'illusion, j'approchais avec un saisisse- ment douloureux, et je reculais bientôt, indigné d'avoir pu m'y méprendre. Je me sentais de l'irritation contre tous les êtres qui allaient, venaient, s'agitaient, passaient à côté de moi, sans avoir rien à me dire de vous, sans s'inquiéter de mon supplice. Le soir, ne craignant plus enfin d'être reconnu, j'ai pu me re- poser quelques moments sur un banc près de votre porte et recevoir sur ma tête la pluie glacée qui tombait hier. Mais le douloureux plaisir de m'abandonner à mes réflexions ne m'était pas même accordé. J'écoutais, je regardais avec une attention soutenue tout ce qui pouvait se passer autour de votre maison; mes pensées étaient sans cesse interrompues, sans que mon àme fût un instant soulagée. Je me levais à chaque moment,

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TROISIÈME PARTIE. 233 croyant voir Antoine qui revenait en cherchant à m'éviter; quand je faisais quelques pas dans un sens, je retournais tout à coup, me persuadant que c'était du côté opposé que j'aurais découvert ce que je cherchais. Des heures se passaient, je restais seul clans les rues; il de- venait à chaque instant plus invraisemblable qu'au milieu de la nuit je pusse rien apprendre. Mais, dès que je me décidais à m'en aller, j'étais saisi d'un désir si vif de rester, que je le pre- nais pour un pressentiment, et, quoique vingt fois trompé, je cédais aux agitations de mon coeur comme à des avertissements surnaturels. Enfin le jour est arrivé; j'ai pris pour vous écrire une chambre en face de votre maison; j'y suis maintenant, appuyé sur la fenêtre d'où l'on voit votre porte, et mes yeux ne peuvent se fixer un instant de suite sur mon papier. Pourrez- vous lire ces caractères tracés au milieu des convulsions de douleur que vous me causez? Si je passe encore vingt-quatre heures dans cet état, je vous haïrai; oui, les anges seraient haïs, s'ils condamnaient au supplice que vous me faites souffrir. Ce supplice dénature mon caractère, mon amour, ma morale elle-même. Si vous prolongez cette situation, savez-vous qui souffrira de ma douleur? Mathilde, oui, Mathilde, à qui vous me sacrifiez. J'aurais eu des soins pour elle, si vous m'aviez aimé, si je vous avais vue; mais je déteste en elle l'hommage que vous lui faites de mon sort. Je la regarde comme l'idole devant laquelle il vous a plu de m'immoler, et du moins je jouis de penser que vos vertus imprudentes autant qu'obstinées n'auront fait que du mal à tous les trois. Si vous me cachez où vous êtes, si vous continuez à refuser de me voir, ma résolution est prise (et vous savez si je suis ca- pable de quelque fermeté) : je révélerai à Mathilde par quelle suite de mensonges l'on m'a fait son époux; et, lui déclarant en même temps que clans le fond de mon coeur je regarde notre mariage comme nul, je lui abandonnerai la moitié de ma for- tune, elle conservera mon nom, et ne me reverra jamais. Je passerai ce qu'il me restera de temps à vivre auprès de ma mère, en Espagne; et celle à qui vous aviez jugé convenable de me dévouer n'entendra parler de moi qu'à ma mort. Que m'importe ce qu'on peut me dire sur le devoir? les tour- ments n'affranchissent-ilspas des devoirs? Quand la fièvre vient assaillir un homme, on n'exige plus rien de lui; on le laisse se débattre avec la douleur, et tous ses rapports avec les autres sont suspendus. N'ai-je pas aussi mon délire? peut-on rien at-

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230 DELPHINE. tendre de moi? Je n'ai qu'une idée, qu'une sensation; parlez- moi de vous revoir, et je vous écouterai, et toutes les vertus rentreront dans mon âme; sans cet espoir, qui pourra me faire renoncer à mes projets? qui découvrira un moyen d'agir sur ma volonté? personne, jamais personne. Et vous surtout, Del- phine, de quel droit m'offririez-vous des conseils pour le mal- heur que vous m'imposez? C'est le dernier degré de l'insulte que de vouloir être à la fois l'assassin et le consolateur. Vous le voyez, tout est dit. J'instruirai Mathilde, par une lettre, des circonstances de notre mariage, de mon amour pour vous, et de la décision où je suis de vivre loin d'elle. Dans vingt-quatre heures elle saura tout, si vous ne m'écrivez pas que vos résolutions sont changées, ou seulement si vous gar- dez le silence. Ce que contiendra ma lettre, une fois dit, est irrévocable. Si les paroles que je prononcerai sont amères, vous saurez qui les a dictées; et si je plonge la douleur dans le sein de Mathilde, ce n'est pas ma main égarée qu'il faut en accu- ser, c'est le sang-froid, c'est la raison tyrannique qui vous sert à me rendre insensé. LETTRE VI. — REPONSE DE DELPHINE A LEONCE. Vous avez cru m'effrayer par votre indigne menace : depuis que je vous connais, je me suis senti de la force contre vous une seule fois, c'est après avoir lu votre lettre. J'ai imaginé pendant quelques instants que vous pouviez faire ce que vous m'annonciez, et je pensais à vous sans trouble, car j'avais cessé de vous estimer. Léonce, ce moment d'une tranquillité cruelle n'a pas duré; j'ai rougi d'avoir craint que vous fussiez capable de l'action la plus dure et la plus immorale que jamais homme pût se per- mettre! Vous, Léonce, vous condamneriez au plus cruel isole- ment une femme aussi vertueuse que Mathilde! Elle vient de. perdre sa mère, et vous lui ôteriez son époux! Vous lui laisse- riez, dites-vous, votre nom et votre bien, c'est-à -dire que vous seriez sans reproches aux yeux, du monde, qui juge si différem- ment les devoirs des maris et des femmes. Mais que l'eriez-vous réellement pour Mathilde? Avez-vous réfléchi au malheur d'une femme dont tous les liens naturels sont brisés? Savez-vous que, par la dépendance de notre sort et la faiblesse de notre coeur, nous ne pouvons marcher seules dans la vie? Mathilde est très- religieuse, mais sa raison a besoin de guide. S'il ne lui restait

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TROISIEME PARTIE. 257 plus une seule affection sur la terre, les chagrins, exaltant sa dévotion déjà superstitieuse, la porteraient bientôt à un enthou- siasme fanatique dont on ne peut prévoir les effets. Quel crime a-t-elle commis envers vous, pour la punir ainsi? Sa mère l'estimait assez pour n'avoir pas osé lui confier les ruses qui cependant avaient servi à son bonheur. Mathilde vous a vu, Mathilde vous a aimé. Elle savait qu'elle était destinée à vous épouser, elle a cru suivre son devoir en se livrant à l'at- tachement que vous lui inspiriez. Et moi, juste ciel! et moi, qui dois si bien comprendre ce que votre perte peut faire souffrir, je causerais à Mathilde la douleur au-dessus de toutes les dou- leurs ! Car, ne vous y trompez pas, Léonce, si vous vous ren- diez coupable de l'action dont vous me menacez, c'est moi que j'en accuserais, non parce que j'aurais refusé de vous voir, non pour avoir tenté de triompher de ma faiblesse, mais pour vous avoir laissé lire dans ce coeur, qui devait se fermer pour ja- mais du moment où vous n'étiez plus libre. Je m'accuserais d'avoir inspiré un sentiment qui, loin de rendre meilleur l'objet que j'aime, lui aurait fait perdre ses vertus. Léonce, est-ce ainsi que nous sommes faits pour nous aimer? Ce sentiment qui, je le crois, ne s'éteindra jamais, ne devait-il pas servir à perfectionner notre àme? Oh! qu'est-ce que l'amour sans enthousiasme? Et peut-il exister de l'enthou- siasme, sans que le respect des idées morales soit mêlé de quelque manière à ce qu'on éprouve? Si je cessais d'estimer votre caractère, que seriez-vous pour moi, Léonce? le plus ai- mable, le plus séduisant des hommes; mais ce n'est point par ces charmes seuls que mon coeur eût été subjugué. Ce qui a décidé de ma vie, c'est que vos qualités, c'est que vos défauts même, me semblaient appartenir à une âme noble et fière : j'ai reconnu en vous la passion de l'honneur, exagérée, s'il est possible, mais inséparable, je l'imaginais, des véritables ver- tus; je vous ai cru le besoin de votre propre approbation, plus encore que celui du suffrage des autres hommes. Jamais on n'a prononcé devant vous une parole généreuse ou sensible, sans que je vous aie vu tressaillir; jamais vous n'avez entendu ra- conter une belle action, sans que vos regards aient exprimé cette émotion profonde qui désigne l'une à l'autre les âmes d'une nature supérieure. Voudriez-vous abjurer tout ce qui fut la cause de mon amour? Dans ce moment où je me condamne au sacrifice le plus cruel que le devoir puisse exiger, l'idée que je me suis faite de vous me soutient et me relève; je souffre pour mériter votre

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258 DELPHINE. estime; peut-être ce motif a-t-il plus d'empire sur moi que je ne le crois encore. Vous sacrifieriez l'amour et son bonheur à l'opinion publique, Léonce, vous le feriez, je le sais; et que penseriez-vous donc de moi, si Dieu et ma conscience avaient moins d'empire sur ma conduite que l'honneur du monde sur la vôtre? Il me reste encore quelques forces, je dois m'en ser- vir pour fuir le remords. Si, malgré les efforts les plus sincères, vous parvenez à renverser mes résolutions, il n'y aura point de terme aux malheurs qui nous poursuivront; ma réputation s'altérera bientôt, et peut-être m'en aimerez-vous moins. Juste ciel! pouvez-vous rien imaginer qui alors égalât mon supplice! Les sacrifices que j'aurais faits à votre amour me flétriraient à vos yeux mêmes ; et qui sait s'il serait temps encore de rani- mer votre coeur par une action désespérée, et de reconquérir pour ma mémoire l'affection pure et vive que le blâme du monde aurait ternie ! Léonce, des craintes, des réflexions sans nombre se pressent dans ma pensée, et luttent contre le sentiment qui m'entraîne vers toi. Ah ! que n'en coûte-t -il pas pour s'arracher au bien suprême! Mais d'où vient donc l'effroi qui me saisit lorsque je me sens prête à céder à vos voeux? C'est la protection du ciel qui m'inspire cet effroi salutaire; peut-être l'ombre d'un ami que j'ai perdu fait-elle un dernier effort pour me sauver, et gémit-elle autour de moi, sans que mes sens puissent saisir ni ses paroles ni son image. Léonce, si j'ai cessé de vous entretenir de Mathilde, dont j'é- tais d'abord uniquement occupée, c'est que je ne crains plus le projet que l'égarement d'un instant vous avait inspiré; je n'ai pas besoin de votre réponse pour être sûre que vous y avez renoncé. Je ne sais dans quel endroit de cette lettre j'ai éprouvé tout à coup la certitude que je vous avais persuadé; mais cette impressionne m'a pas trompée. O Léonce! nous ne sommes pas encore tout à fait séparés; mes propres mouvements m'ap- prennent ce que vous ressentez. Il est resté dans mon coeur je ne sais quelle intelligence, quelle communication avec vous, qui me révèle vos pensées. LETTRE VII. — LÉONCE A DELPHINE. Oui, je vous obéirai, vous avez raison de n'en pas douter; je cède à la vérité, quand c'est vous qui me l'annoncez. N'aurai- je donc pas le pouvoir de vous persuader à mon tour?

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TROISIÈME PARTIE. 239 Il est impossible que vous eussiez la force de vous montrer cruelle envers moi, si j'avais su vous convaincre que la plus parfaite vertu vous permettait, vous ordonnait même peut-être de condescendre à ma prière. Je ne sais si, dans le délire de la fièvre, j'ai conçu l'espérance que vous seriez l'épouse de mon choix, que vous tiendriez les serments que. vous auriez pro- noncés, si dans ce jour affreux j'avais saisi votre main que vous tendiez vers moi, et que je l'eusse présentée à la béné- diction du ciel; mais j'en prends à témoin l'amour et l'honneur, je ne vous demande qu'un lien pur comme votre âme, un lien sans lequel je ne puis exercer aucune vertu ni faire le bonheur de personne. Vous m'ordonnez de rester auprès de Mathilde, j'obéirai; mais le spectacle de mon désespoir ne l'éclairera-t -il pas tôt ou tard sur mes sentiments? Si vous m'ôtez l'émulation de vous plaire, si des entretiens fréquents avec vous ne raniment pas mon esprit découragé, ne me rendent pas le libre usage des qualités et des talents que je possédais peut-être, mais que je perds sans vous, que ferai-je dans la vie? comment serai-je distingué dans aucun genre? comment avancerai-je vers un but glorieux, quel qu'il soit? Aucun intérêt, aucun mouvement spontané ne me dira ce qu'il faut faire; et, loin d'éprouver de l'ambition, je m'acquitterai des devoirs de la vie, comme une ombre qui se promènerait au milieu des êtres vivants. Puis-je cultiver mon esprit, quand il n'est plus capable d'une attention suivie, lorsqu'il ne saisit une idée que par un effort, quand je ne puis rien concevoir, rien faire sans une lutte pé- nible contre la pensée qui me domine? Quelle est la carrière que l'on peut suivre, quelle est la réputation qu'on peut attein- dre par des efforts continuels? Quand la nature n'inspire plus rien que de la douleur, se fait-il jamais rien de bon et de grand? Un revers éclatant peut donner de nouvelles forces à une âme fière; mais un chagrin continuel est le poison de toutes les vertus, de tous les talents, et les ressorts de l'âme s'affaissent entièrement par l'habitude de la souffrance. Vous croyez que je serai plus capable de remplir mes devoirs domestiques, si vous m'arrachez les jouissances que je voudrais trouver dans votre amitié; eh bien, ce sont des devoirs con- stants et doux qui exigent une sorte de calme, qu'un peu de bonheur pourrait seul me donner. Oui, Delphine, je vous le de- vrais, ce calme; votre figure enchanteresse enflamme et trou- ble souvent mon coeur; mais votre esprit, mais votre âme, me font goûter des délices pures et tranquilles. Quand, chez ma-

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200 DELPHINE. dame de Vernon, je vous entendais parler sur la vertu, sur la raison, analyser les idées les plus profondes, démêler les rap- ports les plus délicats, je m'éclairais en vous écoutant, je com- prenais mieux le but de l'existence, je pressentais avec plaisir l'utile direction que je pourrais donner à mes pensées. L'amour, quand c'est vous qui l'inspirez, ennoblit l'âme, développe l'es- prit, perfectionne le caractère; vous exercez votre pouvoir, comme une influence bienfaisante, non comme un feu destruc- teur. Depuis que je ne vous vois plus, je me sens dégradé, je ne fais plus rien de moi-même; je compare, en frémissant, la douleur qui m'attend à celle que j'ai déjà sentie

j'essaye de recourir à des distractions impuissantes, et je me dis souvent qu'il vaudrait mieux se donner la mort qu'être occupe sans cesse à fuir la vie. Delphine, ce no sont pas là les peines ordinaires d'un amour malheureux, celles dont le temps, ou l'absence, ou la raison peuvent triompher; c'est un besoin de l'âme, toujours plus im- périeux, plus on veut le combattre. Votre visage ne ferait pas l'enchantement de mes regards, la jeunesse ne prodiguerait pas tous ses charmes à votre taille ravissante, que j'éprouve- rais encore pour vous le sentiment le plus tendre. Vos idées et vos paroles auraient sur moi tant d'empire, qu'après vous avoir entendue, jamais je ne pourrais aimer une autre femme. Ah! mon amie, ne le sens-tu pas comme moi? l'univer