Correspondance 1812-1876, 6/Texte entier

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Texte établi par Calmann-Lévy,  (Correspondance Tome 6 : 1870-1876, ).

GEORGE SAND




CORRESPONDANCE


VI

GEORGE SAND
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CORRESPONDANCE


1812-1876



VI



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PARIS
CALMANN LÉVY, ÉDITEUR
ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES
3, rue auber, 3
1884

DCCXXXVII

À M. EDMOND PLAUCHUT, À PARIS


Nohant, 14 juillet 1870.


Si ce bel enthousiasme est sincère, Paris est fou. Je comprends le chauvinisme quand il s’agit de délivrer un peuple, comme la Pologne ou l’Italie ; mais, entre la France et la Prusse, il n’y a, en ce moment, qu’une question d’amour-propre, à savoir qui aura le meilleur fusil. L’honneur de la France n’est nullement engagé dans la question diplomatique ; c’est donc, selon moi, et j’en jurerais, la police qui chante la Marseillaise dans vos rues, et les badauds suivent.

Je ne suis pas dupe non plus de tes préoccupations politiques, beau sire ! tu cours le guilledou, et rien de plus. C’est bien si ça te plaît ; mais n’en prends pas trop, amuse-toi vite et reviens vite. On ne se passe pas de toi comme ça. Lolo est devenue toute rouge à l’article de ta lettre (chocolat), et elle a dit : « C’est Plauchut qui a écrit ça ! »

Nous avons toujours même sécheresse, malgré nuages et tonnerre. Encore une semaine sans pluie et nous n’aurons plus d’eau à boire.

Je pense que vous n’avez pas souffert en route, puisque ni Juliette ni toi ne me parlez du voyage. Le charmant père Séchan n’aura pas été fatigué, j’espère. Dis-moi où tu vas aller décidément, et arrange tout pour revenir bientôt ; car j’ai dans l’idée que l’automne va se faire pendant l’été et qu’il fera bon et frais. Nous pourrions courir et tu t’ennuyerais moins. Bonsoir, mon gros enfant, nous t’adorons toujours. Amitiés des jeunes gens.

Titite, grâce à toi, a appris à dire cho-co-lat ! avec une grande exclamation.


DCCXXXVIII

À MADAME EDMOND ADAM, À PARIS


Nohant, 14 juillet 1870.


Merci au bon Adam de son télégramme. Les bureaux de dépêches sont tellement encombrés de cette triste nouvelle, que la sienne ne nous est arrivée qu’avec la poste, n’étant pas arrivée plus vite à la Châtre.

Plauchut m’écrit que Paris est rugissant d’enthousiasme. Ce n’est pas la même chose en province. On est consterné ; on ne prend pas le change, on voit là, non point une question d’honneur national, mais un sot et odieux besoin d’essayer les fusils, un jeu de princes ! Les familles tremblent pour leurs enfants, et les jeunes gens ne sont pas soutenus par l’enthousiasme de la patrie en danger.

Chanter la Marseillaise sur l’air de l’Empire nous paraît un sacrilège. Enfin, nous verrons bien ; mais j’augure très mal du drame qui se prépare et j’y vois tout le contraire d’un pas vers le progrès. Si les paysans, qui ne peuvent plus nourrir leurs bestiaux, les vendent avec profit pour l’armée, ils trouveront que c’est pour le mieux, sans songer à ce qu’ils restitueront à l’État en impôts d’argent et de sang.

Je suis très triste, et, cette fois, mon vieux patriotisme, ma passion pour le tambour ne se réveillent pas. Les républicains, qui font faute sur faute, ont poussé le gouvernement à un excès de susceptibilité qui fait bien son affaire et nullement la leur. Tout le monde devient fou. Il faut en prendre son parti et avaler la décadence jusqu’à la lie. Quand la coupe sera desséchée, elle se remplira d’un vin nouveau, je n’en doute pas ; je ne doute pas de l’avenir, mais le présent est fort laid, et il faut du courage pour le subir sans blasphémer.

Comme vous êtes peu restés, chers amis ! on s’est à peine vus, et nous restons avec plus de regrets que de souvenirs. Vous ne nous dites pas comment vous avez fait le voyage et si le cher Séchan n’a pas été trop fatigué. Et Toto, la fleur délicate, a-t-elle pu dormir en route ? Nous vous embrassons tous bien tendrement. Clerh est reconnaissant de votre bon souvenir.

Écrivez-nous et revenez bientôt.

G. SAND.


DCCXXXIX

À GUSTAVE FLAUBERT, À CROISSET


Nohant, 26 juillet 1870.


Je trouve cette guerre infâme ; cette Marseillaise autorisée, un sacrilège. Les hommes sont des brutes féroces et vaniteuses ; nous sommes dans le deux fois moins de Pascal ; quand viendra le plus que jamais ?

Nous avons ici des 40 et 45 degrés de chaleur à l’ombre. On incendie les forêts : autre stupidité barbare ! Les loups viennent se promener dans notre cour, où nous les chassons la nuit, Maurice avec un revolver, moi avec une lanterne. Les arbres quittent leurs feuilles et peut-être la vie. L’eau à boire va nous manquer ; les récoltes sont à peu près nulles ; mais nous avons la guerre, quelle chance !

L’agriculture périt, la famine menace, la misère couve en attendant qu’elle se change en Jacquerie ; mais nous battrons les Prussiens. Malbrough s’en va-t-en guerre !

Tu disais avec raison que, pour travailler, il fallait une certaine allégresse ; où la trouver par ce temps maudit ?

Heureusement, nous n’avons personne de malade à la maison. Quand je vois Maurice et Lina agir, Aurore et Gabrielle jouer, je n’ose pas me plaindre, de craindre de perdre tout.

Je t’aime, mon cher vieux, nous t’aimons tous.


DCCXL

À MADEMOISELLE LEROYER DE CHANTEPIE,
À ANGERS


Nohant, 30 juillet 1870.


Je plains toutes vos douleurs, je ne vous dis pas les miennes ; je n’en ai pas le droit, puisque j’ai une famille et le bonheur domestique, qui compense les pertes les plus cruelles. J’ai pourtant perdu des petits-enfants, et ce que j’ai souffert alors est atroce, parce qu’on a à supporter un double déchirement, celui de ses enfants et le sien propre. On en triomphe, tant qu’il en reste ou qu’il en revient.

Ces chers petits êtres sont tout pour la vieillesse ; mais la vie se passe à trembler pour eux ; il n’y a donc ni repos ni joie sereine en ce monde, et nul ne peut se dispenser d’un très grand courage pour accepter la mission d’aimer, de souffrir et de se dévouer sans relâche. Vous avez vécu de dévouement, vous en vivrez encore. L’amitié vous a payée de vos soins, et vous avez pardonné aux ingrats. Vous trouverez toujours du bien à faire, des misères à adoucir, de pauvres êtres manquant d’appui. Vous vous soutiendrez par la bonté, et votre vie n’aura pas été stérile ; elle aura sa pure récompense dans l’éternité, où vous renaîtrez, sous quelle forme ? je l’ignore, mais meilleure encore et plus heureuse certainement. La justice éternelle le veut ainsi. Ayez confiance, croyez à tout ce que vous méritez. Ne croyez à rien de ce que vous ne méritez pas. Croyez aussi à l’affection bien dévouée que je vous porte.

GEORGE SAND.


DCCXLI

À GUSTAVE FLAUBERT, À CROISSET


Nohant, 8 août 1870.


Es-tu à Paris, au milieu de cette tourmente ? Quelle leçon reçoivent les peuples qui veulent des maîtres absolus ! France et Prusse s’égorgeant pour des questions qu’elles ne comprennent pas ! Nous voilà dans les grands désastres, et que de larmes au bout de tout cela, quand même nous serions vainqueurs ! On ne voit que de pauvres paysans pleurant leurs enfants qui partent.

La mobile nous emmène ceux qui nous restaient, et comme on les traite pour commencer ! Quel désordre, quel désarroi dans cette administration militaire, qui absorbait tout et devait tout avaler ! Cette horrible expérience va-t-elle enfin prouver au monde que la guerre doit être supprimée, ou que la civilisation doit périr ?

Nous en sommes ici, ce soir, à savoir que nous sommes battus ; peut-être demain saurons-nous que nous avons battu, et, de l’un comme de l’autre, que restera-t-il de bon et d’utile ?

Il a enfin plu ici, avec un orage effroyable qui a tout brisé. Le paysan laboure et refait ses prairies, piochant toujours, triste ou gai. Il est bête, dit-on : non, il est enfant dans la prospérité, homme dans le désastre, plus homme que nous qui nous plaignons ; lui, ne dit rien et, pendant qu’on tue, il sème, réparant toujours d’un côté ce qu’on détruit de l’autre. Nous allons tâcher de faire comme lui et de chercher une source jaillissante à cinquante ou cent mètres sous terre. L’ingénieur est ici et Maurice lui enseigne la géologie du sol.

Nous tâchons de fouiller les entrailles de la terre pour oublier ce qui se passe dessus. Mais on ne peut se distraire de cette consternation !

Écris-moi où tu es ; je t’envoie ceci au jour dit, rue Murillo. Nous t’aimons et nous t’embrassons tous.


DCCXLII

À MADAME EDMOND ADAM, À PARIS


Nohant, 8 août 1870.


Écrivez-moi donc, ma Juliette ! je suis inquiète de tout et brisée de tristesse. Quelle leçon pour les peuples qui veulent des maîtres ! mais qu’elle est cruelle ! que de sang et de larmes pour expier l’ignorance et l’erreur ! Nous savons enfin tout ; mais, demain, qu’allons-nous apprendre ? n’êtes-vous pas malade de tout cela ?

Dites-nous quelques mots de-vous et de nos amis. Est-ce que les pauvres enfants de nos amis étaient dans cette révolte des mobiles ? Est-ce qu’on va sévir contre eux avec rigueur ? Moi, je rêve que les alliés, l’Angleterre en tête, vont nous écraser, et nous offrir la paix avec un d’Orléans pour roi constitutionnel ; ce qui serait peut-être le vœu de la majorité des Français à l’heure où nous sommes. Mais que de rêves ne fait-on pas, dans ce grand désarroi de l’âme !

Parlez-nous et aimez-nous. Que pense, que dit Adam ?


DCCXLIII

À M. EDMOND PLAUCHUT, À PARIS


Nohant, 11 août 1870.


Nous savons, ce soir, le changement de ministère, rien autre chose ; de ce qui se passe à l’armée et à Paris, rien. Quelle anxiété ! Cette morne attente est terrible. Nous aurons les d’Orléans si Paris laisse faire. Et, après tout, mieux vaudrait peut-être les avoir tout de suite ; car la succession de cet Empire n’est pas une condition viable pour la République. Je les aimerais donc mieux la veille que le lendemain du choc définitif.

Mais je puis à peine penser à ce qui peut et doit être. Je suis inquiète de tout ce que j’aime à Paris, inquiète du mal qui pèse sur tous et des luttes formidables qui peuvent surgir.

Écris-nous.


DCCXLIV

À M. HENRY HARRISSE, À PARIS


Nohant, 13 août 1870.


Cher ami,

Vous devinez bien ce que je pense. Je suis désolée et non abattue. Inutile d’échanger nos réflexions sur ces terribles événements. Elles sont les mêmes ; mais il faut que je vous dise ce que vous ne savez pas à Paris, ce qui se passe dans nos campagnes, les plus paisibles, les plus patientes, les moins révolutionnaires de la France, à cause de leur position centrale et du manque relatif de communications rapides. Eh bien, c’est une consternation, une fureur, une haine contre ce gouvernement, qui me frappe de stupeur ; Ce n’est pas une classe, un parti[1] : c’est tout le monde, c’est le paysan surtout. C’est une douleur, une pitié exaltées pour ces pauvres soldats qui sont leurs enfants ou leurs frères.

Je crois l’Empire perdu, fini. Les mêmes hommes qui ont voté le plébiscite avec confiance voteraient aujourd’hui la déchéance avec unanimité. Ceux qui partent ont la rage dans l’âme. Recommencer à servir quand on a fait son temps, c’est, pour l’homme qui a repris sa charrue, une iniquité effroyable. Ils se disent trahis, livrés d’avance à l’ennemi, abandonnés de tout secours. Il n’en est pas un qui ne dise : « Nous lui f… notre première balle dans la tête. » Ils ne le feront pas, ils seront très bons soldats, ils se battront comme des diables, mais par point d’honneur et non par haine des Prussiens, qui ne les menaçaient pas, disent-ils, et qu’on a provoqués follement.

Hélas ! non ; ce n’est plus l’enthousiasme des guerres de la République. C’est la méfiance, la désaffection, la résolution de punir par le vote futur. Si toute la France est ainsi, c’est une révolution, et, si elle n’est pas terrible, ce que Dieu veuille ! elle sera absolue, radicale. — On se réjouit à Paris du changement de ministère ; ici, on s’en soucie fort peu ; on n’a pas plus foi en ceux qui viennent qu’en ceux qui s’en vont.

Voilà où nous en sommes. Nous tâchons, nous, d’apaiser ; mais nous ne pouvons nous empêcher de plaindre cette douce et bonne population qu’on décime et qu’on exaspère, après qu’elle a fait gaiement tant de sacrifices pour être forte dans la paix. Et tout cela au beau milieu d’une année désastreuse pour les récoltes !

Donnez-moi des nouvelles ; amitiés de nous tous.

G. SAND.

Je ne vous parle pas de mes chagrins personnels. Deux de mes petits-neveux, mes petits-fils par le cœur, vont partir aussi.


DCCXLV

À GUSTAVE FLAUBERT, À CROISSET


Nohant, 15 août soir, 1870.


Je t’ai écrit à Paris, selon ton indication, le 8. Tu n’y es donc pas ? C’est probable : au milieu d’un tel désarroi, publier Bouilhet, un poète ! ce n’est pas le moment. J’ai le cœur faible, moi ; il y a toujours une femme dans la peau du vieux troubadour. Cette boucherie humaine met mon pauvre cœur en loques. Je tremble aussi pour tous mes enfants et amis qui vont peut-être se faire hacher. Et pourtant, par moments, mon âme se relève et a des élans de foi ; ces leçons féroces, qu’il nous faut pour comprendre notre imbécillité, doivent nous servir. Nous faisons peut-être notre dernier retour vers les errements du vieux monde. Il y a des principes nets et clairs pour tous aujourd’hui, qui doivent se dégager de cette tourmente. Rien n’est inutile dans l’ordre matériel de l’univers. L’ordre moral ne peut échapper à la loi. Le mal engendre le bien. Je te dis que nous sommes dans le deux fois moins de Pascal pour arriver au plus que jamais ! C’est toute la mathématique que je comprends.

J’ai fini un roman au milieu de cette tempête, me hâtant pour n’être pas brisée avant la fin. Je suis lasse comme si je m’étais battue avec nos pauvres soldats.

Je t’embrasse. Dis-moi où tu es, ce que tu penses.

Nous t’aimons tous.

La belle Saint-Napoléon que voilà !



DCCXLVI

À MADAME EDMOND ADAM, À PARIS


Nohant, 15 août 1870.


Chère enfant,

Quoi qu’il arrive, le ciel veuille que les ouvriers ne fassent pas à eux seuls la révolution ! Elle est dans de si bonnes conditions pour se faire sans combat entre Français ! Les batailles de la rue laissent des déchirements et des fureurs qui rendent la victoire stérile ou éphémère. Le pouvoir personnel s’écroule de lui-même, Dieu veuille qu’il soit enseveli par le concours de tous : armée, bourgeois, manœuvres, braves, poltrons, prétendants et radicaux ! Alors on aura une révolution sociale viable. Autrement, je n’espère rien de bon du lendemain.

Dites-nous ce que voit et pense Adam. Nous vivons dans l’anxiété. Il faut que nous chassions les Prussiens et les empires du même coup.

Tendresses de nous tous. Est-ce à présent qu’il faut donner autre chose que du linge aux blessés ? n’est-ce pas volé par les administrations ? Je veux que cela aille aux ambulances ; dites-moi comment.


DCCXLVII

À SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLÉON (JÉRÔME),
AU CAMP DE CHÂLONS


Nohant, 18 août 1870.


Mon ami,

Maurice voulait ce soir aller vous trouver. Il est dans une agitation extrême, comme nous tous. Si vous étiez à Paris, il y courrait ; je le retiens, en lui disant que, là où vous êtes, il ne ferait que vous gêner ; peut-être vous attrister au milieu de vos préoccupations. Mais ce qu’il trouvait urgent de vous dire, je peux bien vous l’écrire. Ce sera même plus tôt fait. Je crois que c’est inutile, que vous le savez mieux que nous ; mais le devoir des vrais amis est de dire quand même.

Quel que soit le sort de nos armes, et j’espère qu’elles triompheront, l’Empire est fini, à moins de se maintenir par la violence, s’il le peut. Je m’abstiens ici de toute opinion, de toute réflexion ; je vous dis le fait comme je le vois. Désaffection complète, fureur et désespoir de ceux qui ont voté le plébiscite. Ceux qui ne l’ont pas voté sont les plus modérés. Ils disent qu’ils avaient prévu la guerre. Les autres, qui n’y comptaient pas et qui votaient par crainte des troubles, se voient lésés dans leur quiétude, dans leurs affections de famille, dans leurs intérêts. Ils prévoient un monstrueux surcroît d’impôts à la suite d’une saison désastreuse. Voilà pour la campagne.

À Paris, je sais que c’est pire ; on sait que rien n’était prêt pour la guerre, et on regarde comme un crime de ne l’avoir pas évitée ou retardée à tout prix. Je ne vous dis pas mon opinion personnelle : je n’en ai pas, ne sachant si la nécessité était absolue. Enfin l’empereur risquera plus en rentrant à Paris qu’en faisant face aux Prussiens.

Qu’allez-vous faire, vous ? Vous vous tiendrez devant l’ennemi tant qu’il le faudra ; mais après ? Je ne vous dis pas de me répondre, ce n’est pas la curiosité qui me fait vous interroger. Répondez-vous à vous-même ; mais sachez bien que la République va renaître et que rien ne pourra l’empêcher ; viable ou non, elle est dans tous les esprits, même quand elle devrait s’appeler d’un nom nouveau, j’ignore lequel.

Moi, je voudrais qu’une fois vos devoirs de famille remplis, vous puissiez vous réserver, je ne dis pas comme prétendant, — vous ne le voulez pas plus que moi, vous avez la fibre républicaine, — mais comme citoyen véritable d’un état social qui aura besoin de lumière, d’éloquence et de probité. Un homme comme vous a un beau rôle à jouer, dans l’avenir, quel que soit l’avenir, mais à la condition de ne pas se compromettre au delà du nécessaire, pour des idées qui ne sont pas les siennes.

Nous vous aimons, quoi qu’il arrive !

GEORGE SAND.

DCCXLVIII

À M. ANDRÉ BOUTET, À PALAISEAU


Nohant, 18 août 1870.


Vous ne m’écrivez pas, chers amis ; où en êtes-vous chez vous ? avez-vous de l’espoir ou du découragement ? Ici, on est très abattu. Voyant les choses de loin et à travers l’esprit berrichon, qui n’est pas entreprenant, on a bien de la peine à croire qu’une guerre si mal organisée, si mal entamée et si peu préparée ne nous attire pas de grands malheurs. Il y en a déjà d’irréparables qui font saigner le cœur !

Vos affaires doivent souffrir de cette crise ; tout en souffre ; et, avec cela, le désastre de la saison horrible qu’il n’est plus guère possible de réparer.

Vous devez avoir quelque argent à moi, envoyez-le moi, en prélevant deux cents francs que je vous prie de faire remettre à l’ambulance du Palais de l’Industrie, pour les blessés.

Tachez qu’Émile Aucante fasse rentrer ce qui m’est dû, comme prix des billets de théâtre. J’ai besoin de tout : il y a des partants pour l’armée dont il faut garnir les poches.

Parlez-nous de vous ; êtes-vous à Palaiseau, à Paris ? Élisa est-elle tourmentée ou brave ? Vous êtes heureux d’avoir des enfants tout jeunes ; moi, j’ai des grands petits-neveux qui partiront !

La pluie nous a enfin reverdis ; mais c’est bien tard pour espérer des regains. La campagne est fraîche comme au printemps ; mais on a le cœur trop gros et on ne la regarde pas.

Nos moissons sont minimes.

Tout cela ne serait rien, si l’espoir de la délivrance du pays était au bout ! Mais nous sommes dans l’alternative de subir l’invasion ou de conserver le gouvernement victorieux qui nous l’a amenée. Est-ce que la France ne trouvera pas un moyen de salut contre l’un et l’autre ?

Nous vous embrassons tendrement.

G. SAND.

DCCXLIX

À MADAME EDMOND ADAM, À PARIS


Nohant, 18 août 1870.


Je n’en prends pas aussi aisément mon parti ; je ne vois pas la liberté à la suite d’une invasion. Si nous sommes vaincus, ce n’est pas le roi de Prusse et la diplomatie des autres souverains qui nous donneront la liberté, — et nous serons vaincus. Il n’y a qu’à voir le désordre, l’impossibilité des armements. Le temps n’est plus où l’on se battait avec des faux et des bâtons. Et puis Paris, qui est chaud et frivole, fait contraste avec la campagne, qui est froide et morne.

Cette guerre a un côté impopulaire que tout le monde sent, quand même on ne le saisit pas. Si nous repoussons les Prussiens, nous ne le ferons qu’à la condition d’une dictature militaire ; et comment nous en débarrasserons-nous après ? Enfin, je vois en noir, et plus j’aspire à la liberté, moins je l’espère.

Puissé-je me tromper !

Ici, on est consterné. Il n’y a pas le moindre entrain pour s’enrôler. Le désordre affreux qui règne inspire la méfiance ; on ne craint pas de se battre, on craint de ne servir à rien et de mourir de faim et de maladie dans l’encombrement effroyable dont on est témoin. Il y a à Bourges, à Châteauroux, des troupes entassées depuis quinze jours, qui couchent dehors et mendient ; sans la fraternité des habitants qui les secourent, ils seraient plus malheureux qu’en campagne. On parle d’exercer les mobiles, d’organiser des gardes nationales sédentaires. Avec quoi ? on n’a pas un fusil à leur donner. Ce n’est pas la faute de Bazaine certainement, mais on lui a mis sur le dos une charge qui n’est pas humaine. Si Paris prenait un parti, on se réveillerait peut-être. Mais peut-il prendre un parti ? Peut-on organiser un gouvernement quand l’ennemi est à la porte ?

J’ai peur de voir trop clair. Dites-moi que je n’y vois plus, c’est possible.

Écrivez-nous ; on vous aime et on vous embrasse.


DCCL

À M. ANDRÉ BOUTET, À PALAISEAU


Nohant, 20 août 1870.


Cher ami,

Nos lettres se sont croisées. Nous sommes d’accord. Envoyez-moi l’argent que vous avez pour moi, non que je sois prise de panique, mais parce que je vois bien qu’il y aura des malheurs autour de moi et que j’aurai à débourser.

Voici d’hier soir une dépêche signée Bazaine, qui semble être un succès. Nous avons, par la sous-préfecture, les nouvelles officielles presque aussitôt que vous. Ce que nous ignorons, c’est le sentiment général de Paris ; les lettres que l’on nous écrit se contredisent. On nous dit que c’est surtout la bourgeoisie industrielle et commerçante qui veut la déchéance. Cela me paraît bien logique ; mais l’homme est-il logique ?

Au milieu de tout cela, je suis contente d’avoir de vos nouvelles, nous étions inquiets de vous. Nous vous envoyons toutes nos tendresses.

G. SAND.

DCCLI

À MADAME EDMOND ADAM, À PARIS


Nohant, 20 août 1870.


Je suis un peu remontée, comme tout le monde, par ces héroïques efforts de notre armée et par le silence gardé, dans toutes les bonnes mesures, sur le coupable qui les signe encore ! J’ai peur qu’à la suite d’une victoire, Paris ne lui pardonne. Paris est chaud mais frivole ; il croit punir par le mépris ; mais les gens qui ne le sentent point ne sont pas punis du tout. Comment ! cette Chambre ne prononcera pas la déchéance ? Il y a, je le sais, une autre issue qui serait un idéal : c’est que, parlementairement, et face à face, on le forçât d’abdiquer, et que la joie publique remplaçât les luttes sanglantes. Mais c’est trop idéal, et l’humanité n’a pas encore su trouver l’expression calme et puissante de l’opinion publique. Le suffrage universel, si désastreusement corrompu, nous donnera-t-il un jour ce résultat ? il était libre en 48, et il ne nous l’a pas donné.

La clarté riante ne se fait pas dans mon esprit ; j’ai de la patience et de la foi pour attendre, de la résignation pour mourir sans avoir vu la résurrection ; voilà tout. Je ne sens pas, comme vous, l’absolu se dégager d’une situation si complexe.

Séchan a-t-il des nouvelles de son enfant ? Nos enfants, à nous, ne marchent pas encore, on les instruira à domicile ; ce qui vaut encore mieux que de les envoyer sans vivres, sans abri, sans paye, coucher en plein champ sans servir à rien. On n’a pas besoin des pompiers et on fait bien de les renvoyer.

Tout homme qui a un fusil marchera au-devant de l’invasion si nos troupes succombent ; mais cette confusion qui ne s’organise pas use l’énergie et remplit les hôpitaux, qui ne devraient servir qu’aux blessés. Trochu, quel qu’il soit, ne peut faire le miracle de tirer l’ordre de ce chaos infâme en quelques jours. Et pourtant il faut les compter, les jours.

Donnez-nous de vos nouvelles souvent. On vous aime et on vous embrasse.

G. SAND.

DCCLII

À M. ANDRÉ BOUTET, À PALAISEAU


Nohant, 21 août 1870.


Cher ami,

Il ne s’agit pas de placement bon ou mauvais, je n’en suis pas là. Il y aura trop de misère autour de nous, avec ces hommes qui partent et ne reviendront peut-être pas, pour que je songe à faire fructifier mon argent. J’ai reçu les deux mille francs ce matin. Envoyez-moi mon reste, moins les fractions, les cent et quelques francs, que vous donnerez à l’ambulance de Palaiseau. Envoyez-moi aussi un modèle de quittance pour que je vous le retourne. Je ne puis donner du linge à madame Bordin : nous venons d’expédier une caisse énorme à l’Internationale, nous n’en avons plus.

Nous voilà encore sans nouvelles aujourd’hui. Ces jours d’attente sont cruels !

Un seul de mes petits-neveux est dans la mobile ; l’aîné est magistrat et fils aîné de veuve ; l’exemption légale est maintenue. Cette mobile va être exercée et n’est pas encore capable d’aller au feu.

Nos inquiétudes personnelles s’apaisent ; mais le mal général nous accable. Je suis, moi, de la sociale la plus rouge, aujourd’hui comme jadis ; mais la conformité de doctrines ne me soumet pas à l’adhésion au programme politique. On ne doit jamais imposer les convictions par la violence : c’est coupable et insensé ; car ce qui naît de la violence est condamné à mourir de mort violente ; si cette république future avait bonne conscience d’elle-même, elle s’abstiendrait de toute autre action que l’action morale, puisqu’elle est l’obstacle à une république plus tiède, qui aurait au moins la chance de se constituer.

Bonsoir, chers amis ; j’embrasse Élisa. J’ai été, comme elle, prophète de malheur, au milieu d’amis trop confiants ; triste consolation que celle d’avoir prévu ! Donnez-nous de vos nouvelles, quoi qu’il arrive.

À vous de cœur.

G. SAND.

DCCLIII

À M. MARTINEAU-DESCHENEZ, À PARIS


Nohant, 22 août 1870.


Mon cher ami,

Je reçois les deux tristes nouvelles. Les perdre tous deux, coup sur coup, c’est, malgré le terme inévitable de leur longue carrière, un coup bien terrible. Et cela au milieu des douleurs générales, cela peut être mêlé à des inquiétudes personnelles pour tes frères, actifs probablement dans la marine et dans l’armée ! Je te plains bien, mon pauvre enfant ; quelle année fatale ! que de malheurs en peu de temps pour toi, pour tous !

Nous étions heureux, nous, dans notre coin. Maurice, après avoir été dangereusement malade au printemps, était guéri. Nous n’avions qu’un souci : sortir de la sécheresse. Et voilà une pluie de sang ! on ne vit plus, on n’existe plus pour soi-même. Rien ne sert d’être heureux chez soi quand la patrie souffre de tels maux.

J’avais toujours prévu un dénouement sinistre à cette ivresse aveugle de l’Empire ; mais fallait-il la voir payée si cruellement ! Quelle que soit l’issue, le cœur est navré pour longtemps. Pour quelques-uns, pour beaucoup, ce sera pour toujours.

Dis-nous un mot de toi, et sache bien que tes peines sont toujours nôtres.

G. SAND.

DCCLIV

À M. EDMOND PLAUCHUT, À PARIS


Nohant, 26 août 1870.


Comment vas-tu ? quelles nouvelles des tiens ? Nous vivons toujours dans l’anxiété. Maurice est enragé ; mais que peut-il ? Si on ne peut se joindre à personne, à quoi sert le fusil de chasse, que chacun prépare ? où joindre l’ennemi ? à quoi servir ? faut-il se faire tuer pour ne rien faire ? Il me semble que le grand mal, c’est la confusion, le défaut d’armes, de vivres, de tout ! Je sens, aux ordres que l’on donne ici et ailleurs, que l’on craint trop de monde à Paris. Est-ce mesure de prudence en cas de siège ? est-ce crainte du gouvernement, dont la grande préoccupation serait de ne pas se voir entouré de trop d’hommes armés et mécontents de lui ? on vit dans un inconnu perpétuel et on s’épuise, on s’abrutit en commentaires. Moi, je ne dis plus rien. Je souffre en silence et je souffre atrocement.

Vous êtes moins malheureux à Paris : vous vous organisez, vous vivez ! Ici, ce calme plat de la campagne, ce silence des champs, au lieu de m’enivrer comme d’habitude, m’irrite et me tue.

Ah ! si je n’avais pas de famille ! Écris-moi, mon cher enfant. Que disent et que font les Adam ? Nous t’embrassons tendrement. Les petites vont bien, mais les parents ne dorment pas.


DCCLV

AU MÊME


Nohant, 31 août 1870.


Cher ami,

J’étais inquiète de n’avoir pas de tes nouvelles : enfin en voilà ! Tu peux penser comme nous sommes avides de l’opinion des gens qui voient justes ; les journaux sont si insensés ou si réservés… D’ailleurs, ils sont tellement criblés de nouvelles et d’appréciations contradictoires, qu’on en sait un peu moins après les avoir lus.

Moi, je ne crois pas que les Prussiens assiégeront Paris, le sachant sur ses gardes. Et puis ce qu’on prévoit arrive toujours autrement qu’on ne l’a prévu. Je me figure qu’on pourrait bien nous surprendre un de ces matins par l’annonce d’une paix invraisemblable, comme celle de l’Italie. Vainqueurs et vaincus étaient épuisés, et c’est peut-être le cas où nous sommes.

Quant à ce qui est le devoir, c’est de repousser l’ennemi avant tout ; je trouve indignes les injures, les coq-à-l’âne, les calembours, la gaieté de mauvais goût de certains journaux. Peut-être ces fanfarons, qui rient dans le sang des nations, se cacheraient-ils dans leur cave si les Prussiens entraient dans Paris. Tuons-les, ces Prussiens, mais ne les haïssons pas. Ils sont féroces, dit-on. Qui donc, à la guerre, n’est pas monté à ce diapason qui crève l’instrument de l’âme ?

Faire une révolution maintenant serait coupable ; elle était possible à la nouvelle de nos premiers revers, quand les fautes du pouvoir étaient flagrantes ; à présent, il cherche les réparer. Il faut l’aider. La France comptera avec lui après. Les élections seront son arme, qui vaut les mitrailleuses ; mais désorganiser un gouvernement et le réorganiser en deux jours, quand l’ennemi est là, ce serait le comble de la démence aujourd’hui.

Tu me demandes si j’ai quelque chose de précieux à cacher rue Gay-Lussac. Tous mes bibelots me sont précieux, ce sont des souvenirs ; mais il y aura tant d’autres choses plus précieuses, tant de têtes cassées, si les Prussiens nous pillent, que je ne songerai guère à mon dommage.

Ce qui a le plus de valeur chez moi, c’est ma belle esquisse de Delacroix, dans le salon ; mais où la mettre ? Me l’envoyer, non. Nous ne pensons pas que Nohant soit autant à l’abri qu’on se le figure. Si l’ennemi est écrasé, nous aurons partout des bandes de mauvaise humeur qui s’enfuiront par le centre et nous n’avons pas une cartouche pour nous défendre.

La mobile est partie, sans armes ; par conséquent, on ne nous en donne pas. Et puis nous aurons probablement d’autres bandes pires : les vagabonds et forçats libérés que Paris expulsa. Il serait grand temps d’organiser nos gardes nationales. Mais Paris presse davantage, je le conçois.

Aucun de nos jeunes garçons n’est parti. Tous ont été réformés pour délicatesse de complexion. Mais, en général, on pourrait dire à cette jeunesse — et on le lui dit — qu’il y a de sa faute, qu’elle a trop nocé, et que son devoir serait de se faire casser la gueule, puisqu’elle a des forces pour vivre le jour au café et la nuit au… Malheureusement on les a gâtés, énervés ; l’Empire les a corrompus, ils ne sont bons qu’en temps de paix. Si cette mobile, qui est une bonne institution par elle-même, eût été exercée et enrayée, elle serait plus robuste et plus courageuse. Enfin espérons, que ceux d’ici, tout penauds qu’ils étaient au départ, se conduiront aussi bien que les autres Français. Ce qui l’excuse, cette jeunesse de petits crevés, c’est qu’ils vivent loin du théâtre de la guerre et qu’il n’y a pas eu, au début, la cause, par conséquent le souffle patriotique.

Je t’en écris trop long, tu n’auras pas le temps de me lire. Je comprends que tu sois fatigué, et je ne suis pas sur des roses en pensant que, toi et tous nos amis, vous êtes dans le péril le plus prochain. Notre jour viendra, je le crois ; mais nous ne pensons qu’à vous.

Nous t’embrassons tous bien tendrement ; les fillettes parlent toujours de toi.

G. SAND.

DCCLVI

AU MÊME


Nohant, 5 septembre 1870.


Quelle grande chose, quelle belle journée au milieu de tant de désastres ! Je n’espérais pas cette victoire de la liberté sans résistance. Voilà pourquoi je disais : N’ensanglantons pas le sol que nous voulons défendre. Mais, devant les grandes et vraies manifestations, tout s’efface. Paris s’est enfin levé comme un seul homme ! Voilà ce qu’il eût dû faire, il y a quinze jours. Nous n’eussions pas perdu tant de braves. Mais c’est fait ; vive Paris !

Je t’embrasse de toute mon âme. Nous sommes un peu ivres.

G. SAND.

DCCLVII

À MADAME EDMOND ADAM, À PARIS


Nohant, lundi 5 septembre 1870.


Oui, oui, ayons au moins un jour de bonheur au milieu de nos désespoirs. Vive la république quand même ! J’écrivais il y a quelques jours « Attendez ! » Paris n’a pas attendu, Paris a conquis sa liberté sans coup férir ; j’espère que, plantée ainsi, elle est viable. À présent, il faut reconquérir la patrie !

Je vous embrasse, nous vous embrassons tous tendrement.

G. SAND.

DCCLVIII

À M. CHARLES DUVERNET, À LA CHÂTRE


Nohant, 10 septembre 1870.


Chers amis,

Nous jouons de malheur ! une fois vous êtes venus, et nous étions au Brolet[2], au diable ! La seconde fois, mes enfants étaient sortis et j’étais dans mon lit avec la fièvre. Êtes-vous à la Châtre ou au Coudray ? Si au Coudray, il est possible que nous allions vous demander asile pour deux ou trois jours, afin d’éviter la variole charbonneuse qui s’est déclarée à notre porte et qui a enlevé le mari de ma pauvre Sylvie[3] ; son fils est malade aujourd’hui, et on ne sait encore si ce sera le même mal. Nous sommes effrayés pour nos petites ; car la vaccine ne préserve pas de cette affreuse variété de la variole. Si le mal se propageait, Lina ou moi prendrions une bonne et les deux petites, et nous irions demander asile aux amis qui ne seraient pas entourés du même fléau. Dites-nous par un mot si cela ne vous gênerait pas et si Verneuil ou vos fermes n’ont pas de cas de variole. Ceci n’est qu’une éventualité ; dites-nous seulement un mot, et sans vous gêner ; car j’ai écrit par précaution à deux ou trois amis de nos environs.

Je ne vous parle pas des événements terribles que nous venons de traverser et qui nous menacent. Tout est douleur et péril pour tous. Il s’agit d’aller chaque jour au plus pressé et d’avoir le cœur politique à la hauteur des circonstances. Nous vous embrassons.

G. SAND.


Nous avons vu avec joie Cyprien[4] à sa vraie place.


DCCLIX

À M. EDMOND PLAUCHUT, À PARIS


Nohant, 13 septembre 1870.


Toujours à la veille de voir nos communications interrompues, je veux t’écrire encore, te bénir et t’embrasser. J’ai été malade tous ces jours-ci, non de peur, je n’ai pas peur, mais du chaud et du froid qui se succèdent si brusquement, qu’on est pincé. Cela n’est rien ; je suis heureuse que ton neveu soit retrouvé. Espérons que le frère aura eu bonne chance. Ayons espoir et courage. Moi, je ne puis croire que les Prussiens ne réfléchiront pas avant d’engager une lutte à outrance. Je n’y vois pas leur avantage, nous fissent-ils beaucoup de mal.

Veux-tu, au besoin, régler un détail pour moi ? On me dit que tout le monde est tenu de loger des mobiles. Mets ton neveu chez moi, si tu veux ; mais, pour tout autre, comme on peut payer pour s’en dispenser, veille à ce que Boutet paye pour moi. Dis à Martine[5], s’il y a lieu, de s’en occuper.

Quant à préserver mon petit nid de l’invasion, de l’incendie et du pillage, nul n’y peut ; si les choses en venaient là, je ne songerais guère à mon propre dommage. Nous sommes menacés ici des bandits et des rôdeurs, plus à craindre que les soldats allemands. Nous avons un nouveau préfet qui ne nous donne pas signe de vie pour organiser et armer les gardes nationales sédentaires. Nous ne sommes pas ridiculement préoccupés de nos intérêts personnels, mais enfin nos récoltes, nos bestiaux sont pour la France et non pour les repris de justice.

Solange nous est arrivée ces jours-ci avec un programme alarmiste n° 1. Nous tâchons de la calmer. Nous t’embrassons bien tendrement, mon brave enfant.

GEORGE SAND.

DCCLX

À M. ANDRÉ BOUTET, À PALAISEAU


Nohant, 15 septembre 1870.


Cher ami,

Nous allons peut-être, Lina ou moi, emmener les enfants dans un autre coin du Berry, pour fuir la petite vérole charbonneuse qui a l’air de se déclarer dans ce hameau, dont les maisons nous serrent de si près.

Toutes les anxiétés à la fois !

Pendant que les lettres passent encore, je veux vous dire de porter mille francs, de mon mois prochain, au gouvernement pour les blessés ou pour la défense. Il jugera de l’emploi opportun.

À vous de toute notre âme.

G. SAND.


Maurice est pour moitié dans mes offrandes ; on se privera pour Paris d’abord et pour chez nous ensuite quand le malheur y viendra.


DCCLXI

À MADAME EDMOND ADAM, À PARIS


Nohant, 15 septembre 1870.


Recevrez-vous encore ceci ? Je ne sais ! Vous avez été embrasser votre fille. Nous sommes inquiets pour les nôtres. La variole charbonneuse qui s’est déclarée dans le village ajoute un tourment personnel à tous ceux qui nous serrent le cœur. Nous allons peut-être demain nous réfugier dans un autre coin du Berry, Lina ou moi avec les deux enfants. L’une de nous restera près de Maurice, qui sera occupé par l’organisation des gardes nationales. Vous êtes généreusement exaltée par un péril prochain et défini. Nous sommes tristes, dans une attente mortelle, mais point abattus. À chaque jour sa peine et sa crainte. Nous nous arrangerons pour être toujours debout et vivants par la volonté. Nous vous embrassons tendrement.

G. SAND.

DCCLXII

À M. JULES BOUCOIRAN, À NÎMES


Boussac, 3 octobre 1870.


Cher ami,

Nous avons été obligés de fuir Nohant, ravagé par une épidémie de variole puerpérale. Nous sommes à Boussac, chez de bons amis. Mais le fléau se prolonge chez nous, les froids approchent ; je suis souffrante pour mon compte, et nous songeons à passer l’hiver dans un climat plus chaud ; car, dans tout notre centre, il n’y a pas une habitation confortable à louer. Dites-nous si, chez vous, il n’y a pas de petite vérole ou d’autre contagion sérieuse, et, dans quelques jours, nous prendrons la route de Nîmes. Nous descendrions à l’auberge et nous tâterions l’établissement à faire, soit dans la ville, soit à Montpellier, ou ailleurs. Vous nous donneriez conseils et renseignements. La tranquillité et la sécurité, nous ne les trouverons nulle part en France par le temps qui court ; mais, puisqu’un fléau particulier joint à tant d’autres nous exile, fuyons au moins la contagion brutale dont rien ne préserve et rapprochons-nous du soleil. Il est encore très chaud ici ; mais il gèle la nuit, et les habitations deviennent très contraires à mon état de dérangement perpétuel.

Un mot de réponse vite, chez M. Maulmond, sous-préfet, à Boussac. J’imagine que vos communications avec Clermont, Brioude, etc., ne sont pas interrompues.

Tout mon cher monde vous embrasse.

G. SAND.


Ne pas oublier le nom de l’auberge où il faut descendre et où il y aura le moins de moustiques possible.


DCCLXIII

À MADAME SIMONNET, À LA CHÂTRE


Boussac, 5 octobre 1870.


Ma chère enfant,

Nous voilà décidés à passer l’hiver à la Châtre, nous pensions aller dans le Midi ; mais Maurice nous y aurait conduites pour revenir et nous ne voulons pas le quitter. Il faut que tu nous loges dans ton étage loué à Pestel. Nous te le louons à sa place et nous le meublerons, nous payerons ce que doit Pestel pour le reste de l’année, et ce que tu le louerais ensuite à d’autres. Nous nous arrangerons des trois chambres du haut et nous ferons notre pot-bouille ensemble, à frais communs ; nous serons moins tristes en famille que de vivre loin les uns des autres, et Maurice sera à portée de faire son devoir si on a besoin de lui dans les circonstances où nous nous trouvons.

Je t’envoie ma lettre pour Pestel, prends-en connaissance et fais-la-lui remettre tout de suite en demandant la réponse, que tu m’enverrais avec la tienne ; car je n’établis tout cela qu’à la condition de t’être agréable.

Je t’embrasse tendrement.

TA TANTE.


DCCLXIV

À GUSTAVE FLAUBERT, À CROISSET


La Châtre, 11 octobre 1870.


Nous sommes vivants à la Châtre. Nohant est ravagé par une variole compliquée, affreuse. Nous avons dû emmener nos petites dans la Creuse, chez des amis qui sont venus nous chercher, et nous y avons passé trois semaines, cherchant en vain un gîte possible pour une famille durant un trimestre. On nous a appelés dans le Midi et offert l’hospitalité ; mais nous n’avons pas voulu quitter le pays, où, d’un jour à l’autre, on peut se rendre utile, bien qu’on ne sache guère encore par quel bout s’y prendre.

Nous sommes donc revenus chez les plus proches de notre foyer abandonné, et nous attendons les événements. Dire tout ce qu’il y a de périlleux et de troublé dans l’établissement de la République au fond de nos provinces serait bien inutile. Il n’y a pas d’illusions à se faire : on joue le tout pour le tout, et la fin sera peut-être l’orléanisme. Mais nous sommes tellement poussés dans l’imprévu, qu’il me semble puéril d’avoir des prévisions ; l’affaire est d’échapper au plus prochain désastre.

Ne disons pas que c’est impossible, ne le croyons pas. Ne désespérons pas de la France. Elle subit une expiation de sa démence, elle renaîtra, quoi qu’il arrive. Nous serons peut-être emportés, nous autres. Mourir d’une fluxion de poitrine ou d’une balle, c’est toujours mourir. Mourons sans maudire notre race !

Nous t’aimons toujours, et tous nous t’embrassons.


DCCLXV

À M. JULES BOUCOIRAN, À NÎMES


La Châtre, 12 octobre 1870.


Cher bon ami,

Après avoir couru la Creuse, nous sommes revenus à la Châtre pour quelques jours. Nous y sommes installés chez les Duvernet. Maurice n’a pas cru devoir s’éloigner du pays sans savoir s’il pourrait y rendre quelques services à la défense. Jusqu’ici, nous ne voyons pas d’organisation décidée, pas même pour le vote, qui se trouve indéfiniment remis. Il faut attendre les événements. Nous avons donc ajourné nos projets de voyage, espérant toujours qu’après la crise nous pourrons aller passer de votre côté, à Montpellier probablement, une partie de l’hiver.

Merci pour vos bons renseignements.

Nous vous embrassons de cœur.


DCCLXVI

À M. CHARLES PONCY, À TOULON


La Châtre, 12 octobre 1870.


Merci, cher enfant, merci de cœur. Nous disons non, quant à présent. Nous sommes revenus de la Creuse pour que Maurice puisse voter. Mais on ne vote pas. Il se tient donc à la disposition de ses concitoyens pour ce qu’il y aurait à faire, et, comme il ne nous eût conduites dans le Midi que pour revenir ici, nous aimons beaucoup mieux ne pas nous séparer.

La variole sévit toujours à Nohant. On nous a donné une bonne hospitalité ici, où nous sommes à portée de chez nous. Si la crise affreuse que nous traversons aboutit à un résultat passable et qu’un peu de calme renaisse, nous irons finir l’hiver dans le Midi, soit de votre côté, soit vers Pau, et, dans tous les cas, j’espère que nous nous embrasserons. Sans adieu donc, et à vous de tout notre cœur, bien triste, mais toujours bien à vous.

G. SAND.

DCCLXVII

À M. EDMOND PLAUCHUT, À PARIS


Par pigeon voyageur.

La Châtre, samedi 29 octobre 1870.


Nous avons reçu tes lettres, tes cartes, cela nous a fait un grand bien, nous sommes encore à la Châtre chez Duvernet, Nohant étant toujours empesté de maladies. Nous nous portons bien et nous avons bon espoir. Comme on ne sait où s’égareraient les lettres, nous ne te parlons pas de la guerre ; mais nous t’embrassons bien tendrement, ainsi que les Adam. Les petites vont bien ; mais la misère menace le pays à cause des mauvaises récoltes et on ne sait comment se passera l’hiver. Quelle soif nous avons de vous revoir, et quel bonheur quand on reçoit une carte ou une lettre ! Envoyez-en tant que vous pourrez.

G. SAND.

DCCLXVIII

À M. JULES BOUCOIRAN, À NÎMES


Nohant, 19 novembre 1870.


Cher ami,

Je regrette bien, pour mon compte, de n’être pas auprès de vous, dans ce Midi calme et loin des Prussiens. Que les gens soient rouges ou blancs, ce sont des Français, et on peut leur faire entendre raison quand on n’a de haine et de prévention contre personne. Mais ces Allemands aveugles et sourds, je ne crois pas encore que nous en soyons préservés. Au contraire, ils viendraient, dit-on, sur Issoudun, à moins que notre armée de la Loire ne les repousse, et, comme le secret des opérations est très bien gardé, nous ne savons rien de notre lendemain. Après avoir reculé devant la variole, nous sommes revenus chez nous à tout événement, dès qu’elle a cessé de sévir. Maurice, qui attend toujours l’emploi de son dévouement au pays, va et vient, et nous sommes là avec les enfants, essayant d’être gais pour ne pas les attrister, et d’espérer sans savoir quoi. Je voulais vous faire savoir que nous nous portons bien — c’est tout ce qu’il y a de bon à se dire quand le cœur est triste et l’esprit sombre, — et que nous vous aimons toujours.

L’amitié augmente dans le malheur.

G. SAND.


DCCLXIX

À SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLÉON (JÉRÔME)


Nohant, 25 novembre 1870.


Mon grand ami,

Je ne sais pas si les lettres vous parviennent ; je vous écris encore à l’adresse que vous m’avez indiquée, car les journaux vous font beaucoup voyager et je ne sais ce qu’il y a de vrai ; nous vivons tellement bloqués par les opérations de la guerre dans notre France centrale, que nous savons à peine les événements. Après avoir été chassés littéralement de Nohant par une épidémie effroyable, nous avons passé trois semaines dans la Creuse, un mois à la Châtre, et nous voici rentrés chez nous, plus ou moins exposés à l’invasion, on ne sait !

Nous avons bien pensé à nous réfugier dans le Midi ; mais Maurice ne voulait pas quitter son département et avoir l’air de fuir. Nous n’avons pas voulu, nous, quitter Maurice, si bien que nous attendons l’inconnu sans bravade inutile et sans frayeur inutile aussi. La seule chose que nous sachions bien, c’est qu’on s’arme et se défend à présent avec autant d’énergie que possible après de tels désastres. Chacun se tient prêt à marcher à son tour et à faire les sacrifices nécessaires. Ne croyez pas ce qu’on peut dire du trouble et du désarroi de la France. Les premiers mouvements ont été mauvais, aigres, découragés, désordonnés. Mais partout l’union devant l’ennemi s’est faite avec une promptitude que nous n’espérions pas ; et, à présent, si nous ne sauvons pas la vie, nous sauverons l’honneur, nous forcerons l’Europe à nous estimer.

Pourquoi me disiez-vous que vous ne saviez comprendre la lettre que j’ai publiée au lendemain de Sedan ? Je disais alors que nous devions attendre. La République a été proclamée en même temps que ma lettre paraissait, et, le lendemain, surprise, mais vaincue par ce grand événement, je disais : « Ayons espoir et confiance ! »

Ne suis-je pas républicaine en principe depuis que j’existe ? La république n’est-elle pas un idéal qu’il faut réaliser un jour ou l’autre dans le monde entier ? La question de temps et de possibilité rentre dans la politique, et je ne me fais pas juge des questions de fait, je ne saurais pas ; seulement la République proclamée sans effusion de sang est un grand pas dans l’histoire des idées. Elle prouve la force de l’idée, et, quand l’idée prévaut dans une grande résolution des masses, on doit suivre ce mouvement et ne plus dire « C’est trop tôt ! » Les luttes qui nous attendent après la guerre, je ne me les dissimule pas ; mais que pouvons-nous voir de plus tragique et de plus affreux que la situation où nous a jetés l’Empire ?

On s’est assoupi, vingt ans, sur une idée d’empire socialiste qui a été un rêve, suivi d’atroces et honteuses déceptions ; je ne sais si vous avez été dupe de ce rêve, je ne le crois pas. Malgré vos moments d’action, d’espoir, de volonté généreuse ; malgré vos éloquentes paroles pour la liberté morale, pour les guerres de protection aux opprimés, pour tout ce qui était noble et vrai, toujours déjoué dans vos mâles espérances, toujours désavoué quand on vous jugeait trop sincère et trop intelligent, vous avez souffert vingt ans, et je vous considère aujourd’hui comme délivré. Il me semble que je vous retrouve tel que je vous ai connu, il y a vingt ans, indigné contre les proscriptions, et prévoyant des malheurs qui ne se sont que trop réalisés. Un temps de calme reviendra où votre parole sera encore recueillie, d’où qu’elle vienne. Devant le tribunal de l’histoire, vous n’aurez plus d’entraves, vous parlerez de plus haut ; ne fussiez-vous qu’un simple citoyen, votre rôle sera plus net et plus grand.

Voilà pourquoi je ne considère pas comme un malheur pour vous les changements de situation qu’entraînent la chute des empires ; je vous sais au-dessus de cela, et simple de mœurs comme un sage. Si votre dynastie eût dû s’établir, j’aurais voulu vous voir à la place de celui qui nous a menés, à travers tant de contradictions et de volontés intermittentes, comme dit Renan, à un patatras effroyable. La République, que je n’espérais plus, se croit la force de tout réparer : Dieu la protège ! elle est mon principe et ma foi ; sera-t-elle le moyen que la France voudra adopter ? Oui, si avec elle nous chassons l’étranger. Non, si elle échoue. Le succès justifie ou condamne dans l’esprit très court et très étroit encore des majorités. Mais la dynastie napoléonienne n’a plus de chances aujourd’hui. Les intérêts froissés ne pardonnent pas. Tant mieux pour vous, allez, mon grand ami ! faire encore le bien et servir le vrai quoique, est encore plus beau que de régner parce que.

Il y a de la haine, de l’injustice, de la calomnie probablement contre vous ; aujourd’hui, qu’est-ce que cela fait ? Longtemps encore peut-être, on se méfiera de vous comme d’un prétendant ; si vous ne l’êtes pas, que vous importe ? La vérité triomphe toujours et votre attitude désintéressée, dans cette mêlée des intérêts matériels, vous replacera au rang que vous devez occuper dans les annales de cette dure époque.

Je ne vous parle pas de nous en ce moment. Nohant est triste, désert et muet. Nos jeunes gens, parents et amis, partent ou sont partis. Maurice attend l’organisation du département pour se mettre à la disposition de tout ce qui sera défense nationale. D’emploi politique, il n’en a jamais voulu et n’en veut pas. Pas plus que je ne veux être écrivain politique dans un moment où les questions de personnes sont tout. Je me devais à moi-même d’acclamer la République, quelle qu’elle fût, sauf à discuter ses actes, s’il est utile et nécessaire de le faire. Je me devais aussi de mettre ma petite bourse, denier de la veuve, dans le tronc de la défense patriotique. Après cela, attendre les fléaux de la guerre sans vaine frayeur et sans inutile bravade, c’est tout ce que je pouvais et devais faire.

Ce que je n’oublierai jamais, c’est la bonne et tendre amitié que vous m’avez accordée et dont rien ne m’empêchera de sentir le prix et de chérir le souvenir. Maurice se préoccupe de vous constamment et vous reste fidèle de cœur. Nos petites vont bien, Aurore parle toujours de son parrain. Nous reverrons-nous, cher compère ? Nous ferons des projets quand l’invasion aura passé sur nous ou à côté de nous ; jusque-là, on vit au jour le jour.

Si vous avez un moment, donnez-nous de vos nouvelles, vous nous rendrez tous heureux.

G. SAND.


DCCLXX

AU MÊME


Nohant, 1er décembre 1870.


Je veux vous écrire encore, cher ami, pendant que nous avons encore quelques tristes jours de calme. Qui sait ce que nous serons demain ? Tout n’est pas perdu. Tout serait sauvé si les prodigieux efforts faits depuis deux mois pouvaient aboutir à une bataille heureuse ; mais nous ne nous dissimulons pas le danger. Si nous sommes frappés sur la Loire, c’est Paris abandonné à lui-même et la France entière envahie et saccagée. Nous espérons encore. L’esprit national s’est beaucoup réveillé.

Hier matin, un de mes petits-neveux que vous avez vu chez moi est parti avec d’autres enfants que vous avez vus aussi et tous les mobilisés du département. Ils étaient résolus et enthousiastes, Maurice plus mûr voit les choses plus sombres ; mais il se tient prêt aussi à marcher. Moi, je ne vis plus, je traîne ma vieillesse résignée à tout et détachée de toute espérance personnelle.

Je lis et relis votre lettre, reçue tantôt. Nous sommes bien d’accord sur les faits accomplis, sauf que je n’ai peut-être pas été assez attentive aux discours de Gambetta en juillet et à l’attitude de la gauche en présence de la guerre ; je veux repasser tout cela avec attention, car j’ai beau me condamner au silence sur le passé, il faut que la conscience soit éclairée pour être juste.

Quant à l’avenir, les faits ne prouveront pas contre le principe. Il faudrait être dignes d’une république, il faudrait le devenir. Nous sommes à une rude école pour nous déshabituer des mœurs légères de l’Empire, et, si cela s’aggravait encore ou se prolongeait, vous nous retrouveriez peut-être Français tout autrement que nous ne l’avons été. Jusqu’ici, nous ne sommes point en république du tout : nous acceptons une dictature très rude, et, les Prussiens aidant, nous subissons le régime du fait dans toute sa rigueur. — Moi, je me demande si une dictature, quelle qu’elle soit, nous conduira à la science de la liberté.

Le malheur nous retrempera certainement, nous serons moins frivoles, moins sceptiques, moins aimables et probablement moins égoïstes ; mais, éclairés d’une notion républicaine raisonnée, solide, durable, le serons-nous ? Tant que nous serons menés, bien ou mal, dans nos crises, par un individu de rencontre, qu’il soit empereur ou avocat, ce sera toujours le culte ou la haine de l’individu qui décidera de l’opinion. D’autre part, les assemblées sont lentes et discoureuses, s’amusant toujours à la moutarde quand la cuisine brûle.

Ah ! croyez que j’ai hâte de voir éclore un essai de gouvernement régulier ! Il faut bien que nous acceptions ce qui est, et que le patriotisme fasse taire mes scrupules, à moi qui tiens, depuis que j’existe, au suffrage universel, quelque ignorant qu’il soit encore ; mais ce que vous dites est bien possible : il se peut très bien que cet essai échoue et qu’on appelle bientôt les d’Orléans. Alors ce serait toujours le même cercle vicieux pendant une vingtaine d’années !

Et alors que faudra-t-il penser de la France ! Il faut se réfugier dans la foi au progrès universel, qui, en dépit des événements malheureux, des erreurs commises, des défauts inhérents à la nature des nations, fait toujours son œuvre et nous conduit toujours à mieux voir, à mieux agir. Rien n’est jamais perdu sans retour ; personne n’est absolument incorrigible. Où que nous soyons et quelle que soit notre destinée, croyons, mon ami, croyons à l’humanité ; car qui n’y croit plus doute de soi-même. Voilà pourquoi je veux encore rêver l’établissement d’une société fondée sur l’égalité, la justice, le dévouement. Que les institutions soient bonnes, et nos mœurs se modifieront.

Rêvez à cela dans votre retraite ; vous n’êtes pas seulement philosophe, vous êtes pratique. Faites un contrat social à votre point de vue, au point de vue de la société moderne, dont Rousseau n’a pas compris les qualités et les défauts, les droits et les besoins. Son idéal ne manquait pas de grandeur et de logique ; mais, tout novateur qu’il semblait, il était trop de son temps, c’est-à-dire pas assez critique et ne tenant nul compte des variations auxquelles la race humaine est soumise ; vous avez beaucoup connu d’hommes de toute nature et de tout rang, vous seriez très capable de nous faire une grande clarté en quelques pages. Personne en France n’en est capable à l’heure qu’il est : on est trop agité, trop brisé ou trop passionné.

Est-ce que vous restez en Suisse ? Si une éciaircie se faisait dans la situation et qu’on pût penser à vouloir quelque chose, nous irions vous voir. Nous nous mettrions dans quelque village aux environs et nous irions causer un peu avec vous.

Mais je ne sais quand les voyages seront possibles et quand on aura de quoi les payer ; tout est paralysé ! on vit sans recevoir d’argent et sans être forcé d’en donner, situation très bizarre, possible quand on vit dans son pays, au milieu de gens que l’on connaît, mais qui ne peut pas se prolonger indéfiniment, et qui n’est pas favorable pour payer les gros impôts nécessités par la guerre. C’est probablement par là que nous périrons, s’il est écrit que nous devons périr : le manque absolu de numéraire.

Croyez toujours, cher grand ami, à notre fidèle et tendre affection, à tous.

GEORGE SAND.


Je viens de parcourir tous les journaux de juillet, je ne vois pas que Gambetta ait voulu la guerre ni qu’il y ait applaudi. Il est bien vrai qu’il la pousse à outrance aujourd’hui avec une témérité qui épouvante ; mais qui sait si cette audace n’est pas le salut dans des circonstances si exceptionnelles ? Je ne le connais pas du tout, lui. J’entends dire qu’il est capable de faire de grandes choses et il est certain qu’il a fait déjà beaucoup.


DCCLXXI

À M. EDME SIMONNET, À NEVERS


Nohant, 7 décembre 1870.


Nous venons de recevoir ta lettre, mon enfant. Je vois que, pour toi, ça ne va pas trop mal, et je suis sûre que cette vie nouvelle va retremper ton corps et ton esprit. Ayons l’espoir que tant de sacrifices et de dévouements nous sauveront. S’ils ne nous amènent pas à une paix honorable, ils auront racheté notre honneur à tous : celui des mères, comme celui des enfants. Tu étais exempté, tu as fait preuve de grand cœur, et, malgré l’affreux chagrin de te quitter, nous avons dit : « C’est bien ! » et nous avons accepté cette douleur, qui te profitera.

Tout le monde va bien ici. On gèle au coin du feu. Aussi, quand on pense à vous autres, on se désole ; on se reproche le pain qu’on mange et le bois qu’on brûle.

Je ne manquerai pas d’écrire au général Vergne, quand vous serez fixés quelque part. On me dit qu’il est à Tours en ce moment. Je voudrais porter ta lettre à ta mère. Mais la route est si mauvaise, que les chevaux ne tiennent pas.

Aurore a écouté très sérieusement la lecture de ta lettre. Elle dit qu’il faut te bien embrasser pour elle.

Nous t’aimons tendrement.

Ta tante,
G. SAND.


DCCLXXII

À M. ADOLPHE CRÉMIEUX,
MINISTRE DE LA JUSTICE, À BORDEAUX


Nohant, 28 décembre 1870.


Cher maître et ami,

Cette réquisition de chevaux est trop rigoureuse dans certaines localités : chez nous, par exemple, où elle nous livre à la famine ou aux Prussiens. L’arrondissement de la Châtre ne laboure qu’avec des bœufs et fait peu d’élèves de chevaux ; chaque personne n’a que le strict nécessaire, surtout cette année, privée de fourrages. Votre décret, pris à la lettre par les officiers de remonte, apportera une perturbation profonde, surtout dans nos hameaux éloignés des villes. Quant à nous, personnellement, qui n’avons, pour toute notre régie, que deux juments et qui sommes très isolés dans la campagne, que ferons-nous si nous sommes envahis ? Je veux bien qu’on me débarrasse de la vie ; mais ma belle-fille et mes deux petits-enfants, les laisserai-je exposés aux injures et aux cruautés de l’ennemi ? Nous avons une grande voiture et deux pauvres bêtes qu’il nous sera complètement impossible de remplacer : en temps ordinaire, ce serait déjà difficile. Nous comptions sur cette ressource de pouvoir sauver la famille en cas d’invasion ; car les chemins de fer sont inabordables et les voitures de communication, qui sont des entreprises particulières, vont cesser leur service dès qu’on prendra leurs chevaux. Des centaines de familles sont dans le même cas. Par dévouement pour le pays qu’elles font vivre, elles n’ont pas voulu s’éloigner avant la dernière extrémité, et elles n’ont pas d’autre moyen de locomotion que leurs modestes véhicules. Parler de luxe et de carrosses dans la vallée Noire, c’est une moquerie ! Et nos fermiers, avec quoi sauveront-ils leurs denrées de l’ennemi ? Et nos malades, qui ira leur chercher le médecin ? Sommes-nous perdus à ce point qu’il faille nous mener si durement ? Ces mesures le font croire et ajoutent le découragement à la panique.

Ne pourrait-on admettre des exceptions pour ceux qui ne tirent aucun profit de leur écurie ?

Pour ceux qui ont une petite aisance, ne pourrait-on admettre qu’ils contribueront en argent pour une somme égale à l’évaluation des animaux ? Si vous ne donnez pas d’instructions particulières, à cet égard, aux fonctionnaires, ils feront du zèle mal entendu ou n’oseront vous avertir des malheurs que le décret nous assure, et de la désaffection qui en sera la suite. Je ne suis pas suspecte de cupidité ou de réaction. Je vous dis ce qui est vrai.

Ce qui est vrai aussi, c’est mon affection et mon dévouement pour vous.

GEORGE SAND.

DCCLXXIII

À M. EDMOND PLAUCHUT, À PARIS


Nohant, 29 décembre 1870.


J’essaye un nouveau moyen qu’on indique et que j’ignore. J’ai écrit hier pour qu’on te dise ce que je te confirme aujourd’hui. Ton frère est sain et sauf, mais prisonnier de guerre à Coblentz : sa fille me l’a écrit de Nantes ; c’est un bonheur quand on a craint davantage ! Nous nous portons tous bien, à Nohant encore ; l’invasion nous en chassera-t-elle ? La guerre est un va et vient sur la Loire ; on ne sait si c’est bon ou mauvais. On garde le secret des opérations et on fait bien ; mais être à vingt ou vingt-cinq lieues et ne rien savoir, c’est bien irritant, et il y a des jours où on perd l’espérance. Pourtant nous avons encore de belles chances et de beaux corps d’armée.

Le malheur est qu’il y ait eu si peu de temps pour faire des soldats de tant de jeunes gens qui ne comptaient jamais servir ! Et puis cet hiver de Russie les éprouve cruellement.

Nous avons passé bien tristement le jour de Noël, et le jour de l’an sera non moins triste. Le petit Edme et Antoine sont partis, mobilisés. Le premier est sous-lieutenant ; l’autre, sergent. Ils supportent bien cette première épreuve et ont voulu la supporter. Henri, notre petit jardinier, est sergent-major. Maurice voulait s’en aller aussi ; mais il a compris qu’il ne pouvait laisser, sous le coup de l’invasion, une jeune femme, une vieille mère et deux petits enfants tout seuls ; car on a pris tous nos hommes valides, on les emmène au loin. Les familles sont abandonnées à la garde de Dieu, pas d’hommes, pas de fusils, pas de chevaux. On réquisitionne tout. Je ne dis pas qu’il ne le faille pas ; mais il ne faut pas appeler lâches ceux qui ne peuvent défendre leurs foyers. Si l’ennemi vient, nous nous éloignerons. Pour le moment, il est occupé ailleurs et peut-être aura-t-on la bonne chance de le repousser tout à fait. On a tant de chagrin d’être séparé de tous ceux qu’on aime et d’être inquiet de tous, que, dans la solitude, on n’a pas de quoi réagir. Nous pensons à toi sans cesse, tous les jours, à toute heure. Lolo t’appelle son pauvre mignon Plauchut, et Titite, qui bavarde comme une pie, te demande aussi tous les jours. Nous nous reprochons de bien dîner encore et de dormir encore dans nos lits en pensant à vos privations et à vos fatigues et à ce froid terrible des longues nuits. J’ai écrit à Juliette[6], que sa fille était en bonne santé à Jersey ; a-t-elle reçu ?

Nous t’embrassons tous mille fois ; il y a longtemps que je n’ai rien reçu de toi. Mais, hier, j’ai reçu une lettre d’Harrisse, qui me dit que tu vas bien, et aussi Marchal. Nos tendresses à tous nos amis.

Quand se reverra-t-on !


DCCLXXIV

À SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLÉON (JÉRÔME),
À AIGLE (SUISSE)


Nohant, 30 décembre 1870.


Mon cher grand ami,

Je veux vous embrasser au jour de l’an, quand même ! Malgré tant de catastrophes, de douleurs et de fatalités qui ont fait de 70 une date effroyable dans l’histoire et dans nos existences ; je veux espérer encore et croire que nous serons moins malheureux en 71. D’ailleurs, l’affection fait toujours des vœux sincères qui ne prouvent pas leur efficacité, mais témoignent de leur fidèle sollicitude.

Vous me dites que votre consolation personnelle est d’être redevenu un libre citoyen ; je comprends cela, j’avais prévu qu’il en serait ainsi. Nous n’avons pas en France cet allègement à nos peines, nous sommes entre l’oppression étrangère et la dictature au dedans. Dictature inévitable aujourd’hui, mais que la réunion d’une constituante en temps utile eût pu rendre légale jusqu’à un certain point et par conséquent moins rigoureuse.

Mais qui sait ce qu’eût produit cette assemblée ? Les représentants improvisés de la République ont-ils cru fermement qu’elle seule pouvait sauver le pays ? Ils ont bien pu se tromper, on n’aime pas les opinions imposées et on serait plus patriote si on n’était pas forcé à l’être. Seulement je ne crois pas qu’ils aient assumé cette tâche et cette responsabilité pour satisfaire leur ambition ; ce serait un trop mauvais calcul. Ils seront emportés avec perte par le premier suffrage universel qui pourra fonctionner. Au lendemain de Sedan, ils eussent eu des chances ; à présent, après ce qu’on a souffert, la multitude, gouvernée par les intérêts, les maudira, quelle que soit l’issue de la guerre. Elle croira toujours qu’on pouvait l’éviter ou la faire mieux. — Qui prononcera ?

Là où nous sommes, il nous est impossible de juger, et il faudra le temps d’une longue et difficile enquête pour porter un jugement vraiment historique sur ces marches et contremarches, sur ces ordres bien ou mal donnés, sur ces mesures utiles ou fatales. Chaque localité aura son histoire, chaque combat sa chronique particulière ; sur plusieurs points, il y a héroïsme ; sur les autres, mystère et confusion. Le Français est toujours brave, même ceux qui, trop neufs au danger, se mettent en débandade ; quand on les ramène au combat, ils prennent leur revanche. Enfin, la partie ne me semble pas perdue. Paris est admirable, et Chanzy paraît faire des merveilles de constance et de bravoure.

Espérons encore que la France se sauvera par sa propre vitalité. Quant au lendemain, tout est mystère, et les plus sages conjectures seront probablement déjouées comme toujours ! Le parti légitimiste se met beaucoup en scène et le chic aristocrate n’est pas éteint en province. La république rouge est en partie revenue au patriotisme pur. La modérée, celle qui gouverne à présent, est beaucoup trop catholique. Enfin Dieu sait où nous allons. Au cœur de la France, livrés à nous-mêmes sans Paris-Boussole, nous avons peur de notre propre judiciaire, puisque les faits nous échappent et nous sont mal rapportés. Écrivez ce que vous savez, ce que vous avez vu.

Vous l’écrirez bien, vous l’aurez vu de haut. Pour ce qui se passe à présent, attendez encore, mon ami et méfiez-vous des renseignements, jusqu’à nouvel ordre. C’est une immense bataille par petits épisodes ; pas de communications pour connaître chaque scène d’un drame embrouillé, terrible, à la fois splendide et misérable, et dont nous ne sortirons que par le splendide. Autrement, c’est la fin d’un monde. Le triomphe de la Prusse, c’est l’Europe en servage.

Les nouvelles qui m’arrivent à l’instant sont bonnes ; depuis quelques jours, la lutte se soutient bien.

Cher ami, nous pensons bien à vous dans notre solitude. Nous ne savons pas comment et quand nous vous reverrons. On est prisonnier chez soi en France, tant les communications sont encombrées. Il y a certes, une grande activité, un grand mouvement pour la défense. Est-ce bien conduit ? nous ne savons pas.

Dites-moi, si autour de votre lac, à Aigle ou dans les vallées abritées qui y aboutissent, on trouverait à caser très modestement notre petite famille, pour des prix modérés. Dites qu’on vous informe de cela. Si nous trouvions une éclaircie, nous irions quelque part nous reposer de tant de soucis ; on nous dit que, partout, les fuyards ont encombré la Suisse ; est-ce vrai ? Nous serions heureux de vous voir, si nous devions sortir de France, et il le faudrait bien si nous étions condamnés à être Prussiens ou jésuites.

Ma belle-fille vous envoie ses affectueux souhaits et votre filleule vous embrasse ; elle est toujours sage et charmante, et ne vous oublie pas.

À vous toujours.
Votre vieille amie,
G. SAND.

DCCLXXV

À M. CHARLES PONCY, À TOULON


Nohant, 8 janvier 1871.


Ne nous décourageons pas trop, mes enfants. Souhaitons-nous quand même une meilleure année. Notre honneur s’est bien relevé. Paris est admirable, et, ailleurs, nos troupes tiennent mieux et supportent héroïquement l’horrible hiver. Quelle douleur de songer à tous les maux que ces pauvres enfants endurent ! Et tant de morts, de malades et de blessés ! Nous payons cher l’Empire. Pourvu que nous n’y retombions pas !

Nous sommes toujours à Nohant, bloqués par le froid et la neige, et par l’impossibilité de voyager, puisque les chemins de fer ne fonctionnent plus que pour l’armée. Si l’ennemi, qui nous a menacés plusieurs fois de bien près, revient sur nous, nous serons forcés de nous en aller à petites journées. Ce sera dur pour nos enfants dans cette saison, et Dieu sait si les chemins sont praticables aux voitures.

Et puis où irons-nous ? Si la peste noire, qui nous a dernièrement chassés de chez nous, sévit à Toulon, nous n’irons pas là. Et puis encore, avec quel argent voyagera-t-on, puisque la campagne ne rapporte plus rien et qu’on ne peut ravitailler sa maigre bourse à Paris ? Si j’étais seule, je ne quitterais certes pas mon nid, dussé-je être brûlée avec. On est si las de la vie ! Mais les enfants ! Il faut les sauver à tout prix.

Enfin, on vit au jour le jour. On tâche de soutenir le courage autour de soi et d’espérer pour la France.

Embrassez pour nous la pauvre Solange. Son fiancé reviendra et il y aura peut-être encore de beaux jours.

Nos tendresses et nos remerciements pour le bon souvenir.

G. SAND.


DCCLXXVI

À M. EDME SIMONNET, À NEVERS


Nohant, 12 janvier 1871.


Nous avons reçu ta lettre de bonne arrivée ; nous t’embrassons tous bien tendrement et nous sommes impatients d’avoir des nouvelles plus récentes. Le général Vergne m’a écrit (outre les télégrammes) qu’il espérait bien de toi, qu’il te fallait apprendre à penser et à agir en même temps. Cela répond sans doute à ce que tu me disais : J’ai la tête à l’envers. Je pense bien qu’il y a de quoi, au sortir d’une vie si calme, si morne. Mais tu prendras le dessus et j’espère qu’à présent tu vois clair dans tes occupations.

Auras-tu trouvé à manger et à te nicher dans Nevers ? Vous ne devez pas camper par ce temps affreux. Nous avons ici un pied de neige et, la nuit, on grelotte dans son lit.

Qu’est-ce que ce doit être !…

Enfin, je ne veux pas t’attendrir sur toi-même, puisque tu en fais bon marché que tu veux tout souffrir pour le devoir.

Nous recevons bien peu de nouvelles ici, quelquefois pas du tout. Ce qui nous arrive semble prouver que la résistance est tenace et vaillante, et qu’avec de l’énergie et de l’héroïsme, car il en faut, nous sauverons notre chère France. Écris-nous quelques détails sur toi, dès que tu pourras. Nous en avons faim. Je ne sais pas si René est revenu de Nevers. Je pense que non ; car il nous aurait apporté de tes nouvelles.

Nous t’embrassons encore.

Ta tante,
G. SAND.


DCCLXXVII

À M. CHARLES PONCY, À TOULON


Nohant, 17 janvier 1871.


Maurice me charge de vous remercier de vos vers qu’il trouve charmants, et je vous remercie de ceux que vous m’adressez et qui sont réellement très beaux. Je voudrais être poète ; car, à l’heure qu’il est, la prose ne mérite pas d’être écrite. Elle est trop raisonneuse et elle retombe toujours dans la plate réalité. Aussi, je n’ai le cœur à rien et je vis de chagrin et d’effroi.

Pauvre Paris ! C’était la moitié de mon âme. C’est là que je jouissais de la civilisation avec quelques amis, qui l’appréciaient en la critiquant. C’est là que l’imagination se remontait dans une vie de liberté individuelle et de riante excitation qu’on ne trouvait nulle part ailleurs dans le monde.

Vous n’avez pas connu Paris. Il faut en être, il faut y avoir vécu d’une certaine manière pour se rendre compte du charme des rotations avec toutes les classes de la société. Je n’aimais pas à y rester longtemps : le climat m’était tout à fait contraire, et je ne sais pas vivre séparée de la nature et privée de recueillement.

Mais, dans ces dernières années, j’y ai passé des semaines que rien ne peut remplacer. Tous mes chers amis sont sur la brèche, héroïques ! Les retrouverai-je tous ? M’en restera-t-il un seul ? Mon petit appartement, si propre et si frais, est au centre de la mitraille. Y rentrerai-je jamais ? Peu m’importe, si mes amis sont épargnés et si l’honneur triomphe.

Ah ! que l’on souffre, et que les jours paraissent longs !

Nous vous embrassons tous bien tendrement, mes chers enfants. Puissiez-vous dire vrai dans vos vers !


DCCLXXVIII

À M. JULES BOUCOIRAN, À NÎMES


Nohant, 17 janvier 1871.


Cher bon ami, merci du bon souvenir. Nous sommes tout attendris d’être le sujet de vos préoccupations et de vos rêves. Jusqu’à présent, nous jouissons d’une tranquillité matérielle qui rend, je crois, plus douloureux le sentiment de ce que souffrent les autres.

Et ce brave Paris, qui est bombardé à toute heure, et qui lutte contre les horreurs de la guerre ! quelle époque ! quelle agonie ! On se demande si la France est assez bien dirigée pour faire tout ce qu’elle peut ! Je crois encore à sa vitalité, à son héroïsme ; mais il faudrait de l’unité dans l’effort et nous ne sommes pas sûr qu’il y en ait.

Nous ne voyons, il est vrai, que le détail. Peut-être y a-t-il lieu d’espérer beaucoup encore. Mais, d’où nous sommes, tout paraît noir. Nous songeons toujours à nous en aller en cas d’invasion, sans savoir où nous irons, puisque, de tous côtés, la variole pernicieuse envahit le Midi. Ici, elle a fait son ravage ; mais les fléaux se succèdent sans relâche. À présent, c’est la peste bovine qui nous entoure et nous menace. Nous sommes arrivés à la pauvreté, nous avons à attendre la famine. Courage ! c’est la seule ressource ; car, en nous rendant, nous serions encore plus perdus. Aimons-nous jusqu’à la dernière heure. Le ciel entendra peut-être le cri de nos cœurs.

Maurice, Lina, les enfants se joignent à moi pour embrasser votre femme et vous, et le troisième aussi. Quel âge a-t-il ? et comment s’appelle-t-il ?

G. SAND.


Vos neveux seront reçus comme enfants de la maison. Mais qu’ils donnent leurs noms pour entrer ; car il nous vient tant de défenseurs de la patrie qui ne sont que des bandits, que nous avons consigné la porte aux inconnus.


DCCLXXIX

À M. CHARLES PONCY, À TOULON


Nohant, 28 janvier 1871.


Merci pour l’envoi, merci pour les offres, mon cher enfant. Les vers ont raison, dans l’espoir comme dans la douleur. Quant à l’argent, je sais que, s’il m’en fallait, vous feriez des miracles pour m’en trouver. Mais j’ai fait une petite rentrée inespérée, et, si nous devons nous sauver devant l’ennemi, j’aurai de quoi passer quelques semaines dans le Midi. Nous sommes sur la branche, moins préoccupés de nous que de Paris, qui résiste avec héroïsme. Ce matin, j’ai reçu une lettre de Plauchut, du 15. Il allait au spectacle, le soir. On jouait le Champi, au profit des ambulances. Il a dû être de la sortie du 18, ainsi que d’autres qui m’ont écrit le 17, pour me recommander leurs mères, leurs femmes, même leurs maîtresses, s’ils ne rentraient pas ! Dans la nuit du 16, Lambert[7] et la villa des peintres, nos amis, ont fait le déménagement des femmes et des enfants au milieu des obus, se couchant par terre à chaque instant pour n’être pas atteints.

À l’Odéon, qui est devenu une ambulance, des actrices, devenues infirmières, appelaient les pompiers et descendaient les blessés dans les caves. Dans ma maison, un obus fracassait les meubles. — Plauchut y a été le lendemain pour descendre les bibelots dans la cave. Ils se portaient tous bien.

Nos chers amis se réjouissaient d’avoir perdu leur ventre et plaisantaient dans le feu. Et la France ne peut pas et ne sait pas les sauver ! C’est à crever de rage et à mourir de chagrin.

Oui, nous irons vous trouver si nous sommes exposés aux outrages et aux cruautés de l’invasion. Ce serait déjà fait, si Maurice consentait à quitter le pays. Il pense toujours qu’on peut l’appeler à la défense. Mais rien ne se fait. Il ne rit pas de votre artillerie. Il vous embrasse. Nous vous embrassons tous. Mille tendresses à Solange et à Françoise. Et Anaïs ? où est-elle ? Vous ne m’en parlez pas.

Merci encore pour la maison. Je ne dis pas non, s’il y a lieu. Près de vous autres, nous serons moins malheureux qu’ailleurs.

G. SAND.


DCCLXXX

À M. HENRY HARRISSE, À PARIS


Nohant, dimanche 29 janvier 1871.


Cher ami,

Quelle joie nous apporte votre lettre si bien détaillée, si intéressante, et qui nous rassure autant que possible sur tous ceux que nous aimons ! Nous restons pourtant inquiets de Marchal, qui m’a écrit le 17, à la veille de la sortie dont il devait être. Je suis étonnée aussi que ni vous ni Plauchut ne m’ayez parlé de ma pauvre Martine (ma bonne) qui demeure rue Gay-Lussac dans le haut de ma maison et qui eût pu être blessée. Et, depuis votre lettre, il a pu se passer tant de choses ! On se rassure à peine sur ses amis ; car on se demande ce qui a pu leur arriver le lendemain du jour où ils ont écrit. On est heureux de tenir et de relire cent fois un mot de leur main, et puis l’inquiétude et la douleur recommencent. On ne dort pas, on mange à regret, on souffre moralement, par l’imagination, tout ce qu’ils souffrent matériellement. Que Paris nous est cher, à présent, et comme nous aimons ceux qui donnent ce grand exemple à la France ! Pauvre France ! quelle fatalité pèse sur nos armées ! Il y a pourtant du cœur et du dévouement en masse ; mais le soldat souffre trop, et nous ne sommes pas bien conduits, il faut le croire. Je ne sais pas ! Qui peut être juge des faits qu’on ne voit pas et qui ne vous sont transmis qu’avec une excessive réserve ? Mais je crois plus juste et plus vrai de mettre la faute sur le compte de quelques hommes insuffisants, que sur celui d’une nation généreuse et brave dont la tête s’appelle Paris et se défend avec tant d’héroïsme. Quelle sera la fin ! impossible de le prévoir, et nos âmes sont dans une sorte d’angoisse…

Ah ! mon Dieu, cher ami ! le sous-préfet de la Châtre m’apporte la nouvelle de l’armistice ! Je ne sais pas si c’est la paix ; je ne sais quel avenir, quelles luttes intestines, quels nouveaux désastres nous menacent encore ; mais on ne vous bombarde plus, mais on ne tue plus les enfants dans vos rues, mais le ravage et la désolation sont interrompus ; on pourra ramasser les blessés, soigner les malades ! — C’est un répit dans la souffrance intolérable. — Je respire ; mes enfants et moi, nous nous embrassons en pleurant. Arrière la politique ! arrière cet héroïsme féroce du parti de Bordeaux qui veut nous réduire au désespoir et qui cache son incapacité sous un lyrisme fanatique et creux, vide d’entrailles. Comme on sent dans Jules Favre une autre nature, un autre cœur ! Je suis en révolte depuis trois mois contre cette théorie odieuse qu’il faut martyriser la France pour la réveiller. Ne croyez pas cela ! La France est bonne, vaillante, dévouée, généreuse. Mais vous ne vous doutez pas à Paris de la manière dont elle est administrée. — Que de choses j’aurais à vous dire ! — Ah venez, venez vite, si vous pouvez sortir de Paris. Amenez-moi mon cher Plauchut, s’il peut s’absenter, et mes Lambert ; au moins la femme et l’enfant. J’imagine qu’on ne retiendra pas les femmes et les enfants. Nous sommes comme ivres d’émotion et de surprise. Nous redoutions pour Paris les derniers malheurs…

Vous enverrai-je cette lettre par Londres ? c’est bien long. J’attends à demain pour savoir s’ils laisseront passer les lettres pendant l’armistice. Je ne l’espère pas.

Lundi. — Pas de nouvelles. Le numéro du Moniteur, organe de Gambetta, ne publie pas encore la dépêche d’hier. Peut-être ne l’avait-on pas reçue au moment où le journal a paru. Mais il nous prépare, depuis quelques jours, à blâmer tout effort de conciliation. Il a un ton dépité, et je crains une division marquée entre le Gouvernement de Paris et la Délégation, c’est-à-dire entre Jules Favre et Gambetta. Les créatures de ce dernier ont dit, sur tous les tons, que la reddition de Paris n’engagerait pas la France. Mais on a l’impudeur de nous dire que la guerre ne fait que commencer sérieusement. C’est donc pour s’amuser qu’on a fait périr, depuis trois mois, tant de pauvres enfants par le froid, la misère, la faim, le manque d’habits, les campements impossibles, les maladies, le manque de tout, le recrutement des infirmes opéré cruellement et stupidement, l’incurie des chefs, l’incapacité des généraux ; oui, c’était un essai, la part du feu. En trois mois, on n’a rien su faire que de la dépense inutile, dépense d’hommes et de ressources. On est indigné en lisant, depuis deux jours, les décrets que l’on daigne prendre à la dernière heure, pour réprimer des abus que toute la France signalait avec indignation, sans que le Dictateur fît autre chose que de promener en tous lieux sa parole bouffie et glacée ! Ah ! ce malheureux fanfaron a tué la République ! Il la fait haïr et mépriser en France, et vous pouvez m’en croire, moi qui, en maudissant les hommes ambitieux et nuls de mon parti, persiste à croire que la forme républicaine, même la plus égalitaire, est l’unique voie où l’humanité puisse entrer avec honneur et profit.

Je ne sais si nos appréhensions se réaliseront. Nous craignons la lutte Favre et Gambetta. Nous craignons que Favre ne vienne pas lui-même à Bordeaux. Lui seul a assez de poids en France pour empêcher une scission funeste qui, en définitive, tournerait au profit des légitimistes ou autres ennemis de la République ; car vous allez voir le parti Gambetta insulter Paris comme il a insulté tout ce qui faisait obstacle à son ambition. Ce parti n’est pas la majorité, tant s’en faut. Mais il est au pouvoir, il a passé tout le temps du siège à s’installer, ne montrant d’autre préoccupation sérieuse que d’avoir des hommes à lui, honnêtes ou non, peu lui importe. Il brise ceux qui osent avoir un avis. Il procède à la manière de l’Empire, et plus brutalement, avec scandale. Et la France a subi cette dictature avec une patience héroïque, et elle sera calomniée aussi par ce parti incapable et outrecuidant, elle qui a tout donné, hommes et argent, quelle que fût l’opinion personnelle, pour défendre l’honneur national. Jusqu’à cette heure, rien n’a servi, tout a été désastre. Où donc est la raison d’être de cette dictature ? À l’heure qu’il est, tout vaut mieux que sa durée.

Voilà mon sentiment. Je ne demande pas mieux que d’être injuste et de me tromper. Je ne puis juger que par les faits accomplis ; mais par quoi juger si ce n’est par le résultat, quand on a été témoin de tout ce qui devait l’amener ? J’ai applaudi des deux mains au commencement ; tous les sacrifices me paraissaient doux, j’avais l’espoir en Gambetta et la foi en la France.

Chère France ! plus que jamais, elle est grande, bonne surtout, patiente, facile à gouverner, et, rendons justice à nos adversaires politiques, ils ont presque tous fait leur devoir. Qu’on ne vienne pas dire, pour sauver la gloire de la Délégation, qu’on ne pouvait pas mieux faire et que l’esprit public a été mauvais. Ce sera un infâme mensonge contre lequel je protesterai de tout mon pouvoir et de toute mon âme, quand viendra l’heure de juger sans faire appel aux passions.

Adieu, mon ami. J’envoie ma lettre par Londres. Puissiez-vous recevoir bientôt ces remerciements que mon cœur vous envoie. Je crains d’abuser de la délicatesse de nos communications en vous envoyant des lettres pour nos amis de Paris, et peut-être aurons-nous la facilité de nous écrire par une voie plus prompte.

À vous de cœur, pour moi et tous les miens.

G. SAND.


DCCLXXXI

À M. JULES BOUCOIRAN,
AU COURRIER DU GARD, À NÎMES


Nohant, 30 janvier 1871.


Cher bon ami,

J’ai vu vos deux neveux avec leur gentil sous-lieutenant[8]. Nous les avons gardés toute une journée et la nuit, regrettant de ne pouvoir les garder davantage. Mais ils nous promettent de revenir avec leur lieutenant-colonel. Ils sont charmants et excellents, vos neveux, et ils ont passé une vraie journée chez nous, en famille. Peut-être, à présent, pourront-ils rester davantage puisque voilà un armistice qui nous donne l’espoir de la paix. Que Dieu le veuille et qu’on nous rende bien vite nos pauvres enfants ! Moi, j’en ai deux sous les drapeaux, les petits-fils de Polyte[9].

Cher ami, prêchez la paix, appelez-la de tous vos vœux : nous faisions trop mal la guerre et nous l’aurions faite en vain, avec cette séparation de Paris et de Bordeaux, qui nous faisait deux gouvernements.

Je vous embrasse de cœur. Maurice et Lina vous chérissent. Les petites sont bien gentilles. Pauvres enfants ! avons-nous assez tremblé pour eux !

G. SAND.


DCCLXXXII

À M. EDMOND PLAUCHUT, À PARIS


Nohant, 2 février 1871.


Nous t’aimons, nous te chérissons, mon enfant, nous t’estimons cent fois plus qu’auparavant pour le courage moral qui t’a soutenu dans cette crise terrible, pour ta bonne humeur, tes bonnes lettres, ton constant souvenir. Quel brave ami tu fais, et quel inappréciable caractère ! N’aie pas de chagrin, n’en ayez pas : vous avez tous fait votre devoir, et le monde entier, même la nation qui combat contre vous, vous rend hommage et justice. Le malheur ne tache pas, et, si la France est dans le sang, elle n’est pas dans la boue. Je t’écris comme je pense, et je dois t’envoyer ma lettre ouverte, c’est la consigne militaire ; cela ne me gêne pas. Je n’ai rien à dire, moi, que je ne puisse dire au monde entier. À présent, il faut faire la paix, l’obtenir, la meilleure possible, mais ne pas s’obstiner à la guerre par colère et par vengeance de nos malheurs. Il y aura bien des choses à dire sur les causes multiples de tant de revers. Ce n’est pas le moment. Je n’ai pas voulu publier une ligne contre qui que ce soit ; mais je sais bien que tout eût mieux marché si nous avions eu un gouvernement régulier en province. Le pays réclame ses droits, il faut les lui rendre. Il votera bien, je l’espère ; il voudra ce que veulent l’équité et l’humanité.

Écris-moi bien vite, j’ai reçu ta lettre du 17, celle d’Harrisse après, et, ce matin, une de Berton ; son fils est cruellement malade, le pauvre cher enfant ! Que je vous aime tous, mes pauvres amis ! que je désire la paix ! que j’ai besoin de vous serrer tous contre mon cœur déchiré et meurtri par l’inquiétude ! Nous ne dormions plus, nous mangions en nous reprochant d’avoir encore du pain quand vous n’en aviez plus. Je suis inquiète de Marchal : donne-moi de ses nouvelles ; inquiète aussi de ma pauvre Martine, dont tu ne me parles pas. Et mes Lambert ? Tu m’as dit qu’ils avaient déménagé à temps ; mais l’enfant n’est-il pas malade par suite des privations ? Ah ! que d’innocents sont morts de misère et de maladie, sans compter les bombes ! cruelle, atroce chose que la guerre ! Harrisse m’a raconté votre dîner chez Magny, le jour où il a reçu ma lettre. Ce brave Magny, dis-lui mes amitiés, et à madame Lambquin, si bonne pour les blessés, et à Sarah[10] si dévouée. Je suis inquiète de Clerh, il était malade au commencement du siège. Et Raynard ? J’ai vu son nom dans les journaux ; mais depuis ? Et la pauvre Bondois ! Il faudrait savoir aussi si Martine a de quoi manger. J’espère qu’elle aura demandé à Boulet. Et Fréville ? peut-être mort de faim ! Que de malheureux sans ouvrage et sans ressources ! Enfin donne pour moi quelques secours à ceux qui sont trop fiers pour demander. Je me demande, moi, si toi-même tu n’es pas au dépourvu.

Prends, puise, tant qu’il y aura dans ma petite bourse. Ici, nous n’avons rien que des impôts à payer.

Vois Boutet, dis-lui que je les aime, que j’ai reçu leur lettre, donne-moi de leurs nouvelles. Fais dire à Cadol, rue de Laval, 16, que sa femme et son enfant vont bien ; que je leur ai cautionné un crédit à Bruxelles, chez un banquier. J’espère qu’au moment même où tu seras libre, tu arriveras chez nous.


DCCLXXXIII

À M. BERTON PÈRE, À PARIS


Nohant, 2 février 1871.


Cher enfant, quel bien nous a fait ta lettre, malgré la triste nouvelle des souffrances de notre pauvre Pierre ! Voilà aujourd’hui un soleil de printemps, espérons qu’il le guérira. Dis-lui comme nous l’aimons et comme nous pensons à lui, à vous tous. Ah ! que Dieu vous envoie la paix ! je ne suis qu’une faible femme, la souffrance des autres m’est intolérable, et mon cœur a tant saigné, que je ne sais pas s’il vit encore. Oui, il vous aime, il est rempli de vous. Il tressaille à l’espoir de vous retrouver. Et toi, grand artiste, tu as résisté à tout avec ta vaillante nature ! Je te donne ma tendre bénédiction et je t’embrasse, pour mes enfants et pour moi.


DCCLXXXIV

À M. HENRY HARRISSE, À PARIS


Nohant, 2 février 1871.


Je vous ai écrit, cher ami, par la voie que vous m’aviez indiquée. Mais, si ma lettre met autant de temps que la première, vous recevrez celle-ci auparavant. Nous sommes sous le coup de la reddition de Paris, nouvelle concise que nous avons reçue il y a deux jours et depuis laquelle aucun détail ne nous a été communiqué. Nous ne pensions pas que le dénouement fût si proche ; mais nous sommes bien sûrs qu’il ne pourrait être retardé, car tout ce qui est sage et humain a confiance en Jules Favre. Une autre fraction de l’opinion l’accuse, et croit que nous étions en état de continuer la guerre à outrance. Cela je n’en sais rien. Je vous l’ai déjà écrit, parce qu’il y a autant de raisons pour le croire que pour le nier dans les choses que nous savons, et parce que, dans le pays isolé où nous sommes, nous ne savons guère que les faits accomplis et jugés. Mais, à vous, Américain, je peux bien parler par-dessus la politique, c’est-à-dire au point de vue social et historique. Fussions-nous vainqueurs, cette guerre à mort tuera l’avenir de l’Europe, et je sens que la paix est comme une volonté de Dieu qu’il faut savoir accepter. Si elle nous diminue dans le sens de la force matérielle, elle nous laisse toute notre valeur dans le sens moral. Voilà ce qu’une âme droite peut penser, ce qu’une bouche sans fiel peut dire sans crainte. La paix est désirable pour tous. Elle est un devoir, et les préoccupations pour la forme du gouvernement doivent venir après.

Quel sera-t-il ? La majorité n’est pas républicaine, je ne la crois pas bonapartiste non plus. Il nous faudrait du sang américain dans les veines pour comprendre que l’homme doit s’appartenir et se gouverner sans ivresse et sans colère. Mais comment exiger le sang-froid au milieu de telles crises ? Ah ! mon ami, nous avons bien souffert, dans le calme relatif où nous vivons encore ! Nous n’avons senti ni le manque d’argent, qui est pourtant une calamité immédiate, ni le danger de la misère qui s’étend par suite du manque de récoltes, manque d’ouvriers, peste bovine, commerce interrompu, etc., etc… et les ravages de la variole qui est partout ! Nous étions si préoccupés, si déchirés par la souffrance plus intense de Paris et du reste de la France, que nous ne pensions plus à nous-mêmes. Nous respirons en pensant que vous allez recevoir des vivres et que les bombes ne tomberont plus sur vous. J’eusse volontiers payé ce soulagement pour les autres, de ma propre vie. On n’y tient plus, à la vie ! Mais je ne suis pas de ceux qui font bon marché de celle des autres. Je n’ai pas le fanatisme de la guerre. — Espérons que c’est le sentiment du grand nombre et que nous obtiendrons des conditions équitables.

Quelle bonne lettre vous m’avez écrite ! Nous vous en sommes reconnaissants et nous vous embrassons tous.

Venez nous voir aussitôt que vous pourrez.

G. SAND.

DCCLXXXV

À M. EDMOND ADAM, À PARIS


Nohant, 2 février 1871.


Voilà une lettre d’Alice[11] reçue ce matin ; j’ai rayé quelques lignes trop intimes, en apprenant que les lettres devaient être envoyées ouvertes. Mais c’est tout à fait indifférent et ne cache rien dont Juliette ait à s’inquiéter. Je lui en donne ma parole d’honneur. L’enfant est bien portante et en bon air, bien logée, bien soignée : que sa pauvre mère se tranquillise et attende avec patience le moment prochain de la revoir.

Mais comment va-t-elle, notre chère Juliette ? Un mot bien vite, je vous prie, chers amis ! quel soulagement de penser que vous ne mourrez pas de faim et qu’il ne pleut plus de bombes sur Paris ! Je vous avoue qu’en vous voyant dans une telle situation, je n’étais pas du tout héroïque et que je demandais la paix à tout prix. Je n’ai aucun courage pour voir souffrir, non seulement ceux que j’aime, mais encore ceux que je n’aime pas. Je désire la paix pour l’Allemagne presque autant que pour nous. Aussi, il faut nous nommer des députés qui ne veuillent ni la paix a tout prix, ni la guerre à tout prix.

Il y a un parti en province pour cette dernière solution ; je ne sais pas si elle est patriotique, mais elle est inhumaine et la majorité la repousse. On ne fait rien de solide contre la majorité ! Dites à Jules Favre de venir s’occuper de nous. Il a fait son devoir à Paris. Il a été humain après avoir été citoyen.

À Bordeaux, quelqu’un se permet de le blâmer, de l’accuser de légèreté coupable. C’est ce quelqu’un-là qui nous a empêchés de nous relever, par ses maladresses et ses accès de délire. Cette dictature d’écolier nous a perdus. La France n’était pas disposée à l’accepter, et ceux qui voulaient l’accepter, à commencer par moi, en ont été empêchés par ses fautes sans nombre et l’indélicatesse de ses boutades.

Envoyez-nous un homme sage et humain ; ne jetez pas la France dans cette rage de combats dont l’issue est l’étouffement de la civilisation des deux races. Notre honneur est sauf à présent : nous avons tout souffert, tout accepté, tout subi sans nous plaindre, Paris a bien mérité de la patrie et de l’humanité. Soyez sûrs que tout ce qu’il y a de juste et de bon en Europe nous rendra son estime. Parlez à Jules Favre, vous savez que je ne l’aimais pas beaucoup, j’avais tort. Je trouve sa conduite et sa parole admirables. Lui seul peut calmer les esprits. Qu’il vienne, qu’il parle, qu’il persuade, qu’il rende la République respectable comme Paris ; qu’il ne croie pas à ce qu’on lui dira dans la sphère des satisfaits du moment, c’est une camaraderie et elle est mal composée.

À vous et à Juliette de cœur et d’âme ! Ah ! que j’ai souffert pour vous et avec vous ! et que je vous aime ! je n’ai pas besoin de vous dire que Maurice et Lina vous chérissent d’autant plus qu’ils ont souffert de vos épreuves.

G. SAND.


DCCLXXXVI

À SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLÉON (JÉRÔME),
À PRANGINS


Nohant, 4 février 1871.


Vous avez raison, cet homme est un fou : ses derniers actes sont une provocation à la guerre civile. Ils échoueront. Le gouvernement de Paris a le respect de la légalité et le vote va décider du sort de la France. Ce vote sera la paix, si les sacrifices qu’on nous demandera ne sont pas impossibles, et je crois qu’ils ne le seront pas. La majorité sentira qu’il faut nous l’acheter par de grands sacrifices.

Mon ami, je persévère dans ma foi républicaine, et il faut qu’elle soit solide, je vous jure ! jamais religion du cœur et de la conscience n’a été mise à pareille épreuve. Jamais prêtres d’une religion (c’est votre métaphore et elle est juste) n’ont plus trahi leur Dieu. Que voulez-vous ! dans ces crises effroyables, l’esprit s’égare, la démence arrive. Tout cela n’est pas la faute de l’idéal radieux que les nuées d’orage nous voilent à chaque instant. La république en théorie, c’est le soleil. En fait, pour le moment, elle est grêle, ténèbres et bourrasques.

Qu’elle soit vaincue encore cette fois-ci, hélas je n’en peux plus douter, ou ce sera une république oppressive et cléricale d’un nouveau genre. Je ne vois plus clair dans ses destinées ; mon âme est trop abattue. Je vois bien que l’Empire a encore un parti ; mais ne vous y fiez pas plus que je ne me fie au mien. Il ne vaut pas mieux, il n’est ni plus pur, ni plus convaincu. Je ne crois même pas me tromper en vous disant qu’il est cent fois pire. Il n’a pas de fous fanatiques comme le nôtre ; mais il a plus de cupides et d’ambitieux. Chez nous, il y a la foi, une foule de républicains ont la notion du sacrifice personnel et d’un véritable dévouement. Ceux-là, naturellement, ne sont jamais au pouvoir, ou, quand ils s’y égarent, ils s’en retirent vite. Dans le parti impérialiste, rien de tel. Ils veulent tous la satisfaction de leur intérêt, vous le savez mieux que personne ; vous les avez vus de près, ces serviteurs du cousin ! Vous avez été indigné, désespéré, furieux : ils vous détestaient, ils paralysaient vos bonnes intentions. Ce sont eux, avec leurs calomnies sans nombre et sans mesure, qui vous ont empêché d’avoir la situation que méritait votre haute droiture et votre rare intelligence.

Ne vous appuyez jamais sur ces gens-là. Ne faites pas la faute que vont commettre beaucoup de gens sincères et honnêtes qui voteront pour eux ou pour les cléricaux en haine de la dictature de Bordeaux. Ils choisissent entre deux maux celui qui leur paraît le moindre. Au fond, ils sont républicains quand même. Dans cette limite de la légalité et de la liberté des suffrages, toute la France est républicaine sans le savoir ; mais la réalisation de leur idée et de leur instinct est sans cesse combattue par le fait ; c’est ainsi qu’il arrive que ce que l’on signe et ce que l’on fait n’est pas souvent l’expression de ce que l’on pense et de ce que l’on veut. Nous en sommes là !

Je pense bien à vous, allez ! au milieu de cette tourmente, ma pensée se reporte sans cesse sur cette valeur méconnue, sur cette force brisée qui est vous.

Je ne m’y trompe pas, vous pourriez, non pas nous sauver (en ce moment, personne ne le peut), mais nous être grandement utile. Eh bien, ce que votre valeur personnelle pourrait faire, votre situation compromise vous en empêche, c’est la faute de Sedan. La blessure est trop fraîche, votre grand nom est une épouvante. Son prestige a disparu. Si Napoléon III ne peut plus l’invoquer, que lui reste-t-il ? Il faut beaucoup de temps pour que l’on voie assez clair pour séparer votre cause de la sienne. Ses séïdes vous repoussent, ses ennemis ne vous connaissent pas ou vous méconnaissent.

Mais le temps marche et avec lui la justice. Supportez l’exil et la pauvreté ; vous avez subi un rang et une situation que vous maudissiez. Le malheur dignement accepté est bien plus doux à subir. Si l’imprévu romanesque des événements vous ramenait chez nous, et non la volonté générale, je serais aussi désolée de vous voir monter ce ballon que contente de vous revoir.

Je crois les d’Orléans trop prudents pour prendre la place, elle n’est pas bonne ! elle restera peut-être longtemps vacante, parce que personne n’en voudra. Qui sait si, pendant ces tâtonnements de la République malade d’aujourd’hui, la République saine et vivante n’éclora pas ? c’est celle que je rêve, et ce que je rêve pour vous, c’est d’y entendre votre voix s’élever librement pour le triomphe des idées vraies.

Je n’y serai peut-être plus : une année comme celle-ci nous en met dix de plus sur le corps ; mais faites que je meure en vous bénissant et en voyant poindre à l’horizon votre véritable destinée. Vous avez mission de défendre la liberté de conscience, dont vous avez toujours été pénétré. Vous avez le don de la parole qui ne parle pas pour ne rien dire ; c’est un don bien rare ! Dieu ne vous l’a pas fait pour rien : ce don vous fera très grand si vous vous réservez. Je vous aime mieux dans votre chalet suisse que dans ce tourbillon diplomatique de Londres : c’est l’officine des partis et le rôle d’homme de parti ne vous ira jamais. Il y faut la souplesse du nuage, et vous êtes né pour l’éclat du tonnerre. Si l’impératrice Eugénie vous ramenait comme régent, vous ne fixeriez pas son inconsistance et vous seriez force de la briser, ou de vous effacer encore.

Pardonnez-moi de vous dire tout cela ; je vous ai toujours aimé comme si vous étiez mon fils avec qui je ne fais pas de réserves. — Ledit fils est bien touché de ce que vous dites de lui, et, moi qui le connais, je sais qu’il le mérite par la sincérité constante de son affection pour vous. Je ne prétends pas qu’il soit un aigle ; mais c’est un homme qui a le bon sens de se contenter d’être un homme ; que cela est rare aujourd’hui ! Tout le monde veut être quelque chose par les autres, pour se consoler de n’être rien par soi-même.

Adieu ; nous vous embrassons et nous vous aimons. Votre filleule demande quand vous viendrez ! hélas ! quand ?

GEORGE SAND.


Merci de ce que vous me dites de la Suisse. Si vous y restez, nous irons vous voir.


DCCLXXXVII

À GUSTAVE FLAUBERT, À CROISSET


Nohant, 4 février 1871.


Tu ne reçois donc pas mes lettres ? Écris-moi, je t’en prie, un seul mot : Je me porte bien. Nous sommes si inquiets !

À Paris, ils vont tous bien.

Nous t’embrassons.


DCCLXXXVIII

À M. HENRY HARRISSE, À PARIS


Nohant, 12 février 1871.


Ce n’est pas que nous ne soyons pas républicains. Nous le sommes, tous, même ceux qui ne croient pas l’être. La République a été fondée chez nous le jour où nous avons proclamé le suffrage universel. Depuis ce jour, il n’est pas un aristocrate, si encroûté qu’il fût, qui n’ait senti que le dernier des paysans était son égal, et le suffrage universel, si mauvaise que fût sa volonté, a fonctionné dans le sens de la liberté individuelle avec une liberté absolue et une entente admirable. Ne croyez pas ceux qui disent qu’on l’influence, qu’on l’achète, qu’on l’effraye ; ce n’est pas vrai. Si des vilenies de ce genre ont eu lieu sur quelques points, mettez cela sur le compte des abus inévitables partiellement. Je voudrais que vous vissiez l’indépendance, la fierté, le calme de nos populations agricoles, votant comme un seul homme pour ce qu’elles veulent, bon ou mauvais, empêchées ou non, excitées ou non. L’instrument de la liberté existe donc et marche comme une locomotive. C’est l’instruction qui manque et naturellement celui qui n’en a pas, ne sait pas qu’il doit voter pour ceux qui veulent la lui donner. Il vote pourtant déjà pour ceux qui en ont, il ne vote que pour ceux-là. On croyait, au commencement, qu’il enverrait des rustres aux assemblées. Il s’en est bien gardé. Le premier pas est fait. Il comprendra plus tard qu’il lui faut des gens, non pas seulement habiles, mais honnêtes.

Vous ne voyez que les partis. Ils sont innombrables, et tous mauvais ou affolés. Que d’hérésies contre l’honneur et le bon sens on entend et on lit ! Le paysan, c’est-à-dire le nombre, n’a pas de parti. Il ne veut, dit-on, que ses intérêts. Mais ses intérêts, c’est la vie, c’est le pain, le vin, la viande que nous consommons, c’est la matière, la vie matérielle que les théoriciens oublient, eux qui ne savent pas qu’un épi n’est pas un chardon.

J’ai été au commencement, comme tant d’autres. Au début du suffrage universel, j’en ai été effrayée. J’aurais voulu une restriction, l’obligation de savoir lire. Mais, depuis vingt ans, j’ai vu, d’abord, que tout doucement les jeunes paysans apprenaient un peu, et que ce peu volontairement appris était beaucoup ; ensuite que, lettré ou non, il avait, de son droit, un sentiment extraordinaire et toujours en progrès. — C’est le premier échelon de la République, cela, et, si on veut l’ôter, il n’y a plus rien. Mais on ne le peut pas, il est trop tard, et quiconque y porterait la main serait brisé.

En ce moment, le parti (dont je suis quand même par le titre, puisque je suis républicaine à jamais) est scindé : Paris, Bordeaux. Quelles que soient les fautes commises à Paris, la dernière proclamation contre Bordeaux est très belle, très grande, très généreuse, très vraie, selon moi. — L’essai de coup d’État tenté à Bordeaux est inepte et coupable. Il est puni, n’en parlons plus. Vous allez voir quelle majorité contre lui !

Mais il remuera toujours, il récriminera, il fomentera les passions, il fera naître des troubles partiels. Il faut s’y attendre d’autant plus, qu’autour d’un noyau d’ambitieux, se groupent beaucoup d’honnêtes gens entraînés par le patriotisme froissé. — La réaction contre l’attentat au libre vote, ira-t-elle trop loin ? On peut le craindre. Pourtant je ne désespère pas de voir se former une opinion vraiment républicaine entre les deux extrêmes. Ce sera peut-être une minorité ; mais, si elle est dans le vrai, elle peut entraîner tout le monde et sauver l’honneur de la France, en même temps que la civilisation en Europe. Je ne désespère que par moments ; comme tous ceux qui souffrent profondément, j’ai mes heures d’affaissement. Mais la réflexion me montre toujours le possible, et le beau est toujours possible en France.

Que de vérités dans votre lettre ! Oui, il faudrait que nous fussions Américains à moitié. Mais nous ne pouvons pas, nous resterons Français ; c’est à nous de nous purifier de tout ce qui est antifrançais en nous.

Amitiés de cœur ; merci de vos bonnes lettres, si justes et si pleines de sens. Ne nous les ménagez pas et venez dès que vous pourrez. — Avez-vous des nouvelles d’Alexandre ? Nous en manquons absolument.

G. SAND.


DCCLXXXIX

À M. EDMOND PLAUCHUT, À PARIS


Nohant, 12 février 1871.


Lina est enchantée de savoir que son envoi est bien arrivé. Dès qu’elle a su que tu ne venais pas tout de suite, elle a écouté le vœu de Lolo et saisi une occasion qui se présentait. As-tu trouvé les perdrix dans le ventre du dindon ? as-tu repris le tien, de ventre ? Avec quelle impatience nous t’attendons pour être bien sûrs qu’on ne nous a pas changé notre Plauchut !

Ta Lolo te demande tous les jours. Elle est grande et fraîche, Titite est devenue grasse et vermeille aussi.

Nos Lambert sont ici et rouvriront le théâtre Balandard pour ton arrivée.

Madame Pessy a passé l’hiver en Bourgogne, au milieu des Prussiens, sans en voir un seul. Je reçois de tous côtés des nouvelles de gens qui se sont trouvés bloqués et qui n’ont pas aperçu l’ennemi. — Je reçois aujourd’hui une lettre de Juliette, arrivée à Bruyères dans son état d’exaltation habituelle. Adam est assez abîmé[12] ; mais je ne crois pas qu’il ait eu le bras cassé, car il repartait pour bordeaux le jour même de l’arrivée de Juliette, et elle ne parlait pas de l’y suivre tout de suite. Ah oui ! tu as eu une fière chance de ne pas être avec lui ! — Et d’avoir retrouvé tes affaires en ordre ! — Tu auras bientôt, j’espère, celle de revoir ton petit colonel. Comme il me tarde de t’embrasser ! Est-ce que tu veux attendre que les Prussiens défilent devant tes fenêtres ? J’aimerais bien mieux te tenir ici ; qui sait ce qui peut arriver ! Il y a tant d’exaltés à Paris ! — Tu nous retrouveras bien raisonnables, nous autres ; nous avons eu le douloureux loisir de juger et le malheur de savoir. Nous allons maintenant à un apaisement qu’il faudra peut-être acheter par des crises douloureuses. Espérons que le pire est passé. Je te remercie des soins que tu prends de mes nécessiteux et de mes bibelots. Tu es bon comme un ange, tu penses à tout et tu vaux mieux que tout le monde.

Je te recommande de ne pas partir sans toucher pour moi chez Boutet et chez Aucante ce qu’ils auront à te remettre. Je leur ai écrit ; tu leur donneras un reçu. Ils doivent aussi m’envoyer des comptes. Si Harrisse partait avant toi, tu lui remettrais l’argent et les papiers.

Bonsoir, mon bon et cher enfant. À bientôt, n’est-ce pas ? Nous t’embrassons tous à qui mieux mieux.

G. S.


DCCXC

À M. BERTON PÈRE, À PARIS


Nohant, 21 février 1871.


J’avais un rêve, mon enfant : demander une augmentation de subvention, faire de l’Odéon le véritable Second Théâtre-Français, n’en tirer aucun bénéfice pour moi, composer une excellente troupe admirablement payée, toi et ton fils en tête ; savoir y perdre de l’argent pour monter et soutenir le temps voulu certaines pièces qui sont appréciées par l’élite et que le vulgaire ne couvre pas d’argent. Avec la renonciation aux profits personnels, ces essais dignes et généreux deviennent possibles, et les pièces à succès sont destinées à couvrir les dépenses, comme la subvention large est destinée à empêcher les pertes. Je crois que j’obtiendrais la réalisation de ce rêve si je m’y décidais absolument. Pour cela, il faudrait un sous-directeur convenablement gagé, et nous aurions pu le choisir. Mais je ne me sens pas la certitude de pouvoir vouloir ce grand effort, dans le moment d’incertitude morale et politique où nous sommes, et ton projet, à toi, m’arrive comme une solution que je ne demande qu’à accepter ; car je sais que tu feras, comme tu le dis, « un grand et noble théâtre », dès que tu y mettras la main. Sans subvention, cela m’effraye pour toi ; mais je ne crois pas que le décret contre les subventions ne soit pas rapporté. Il me paraît impossible que l’État n’ait pas des théâtres privilégiés où l’art soit protégé contre la spéculation et contre la décadence qui en résulte fatalement. À moins que nous n’ayons une république de porcs, les gouvernements ne manqueront pas à leur devoir envers l’art et les artistes ; autrement, nous aurons des Bonnes-Parisiens on des pièces du Palais-Royal à tous les théâtres.

Dans cette dernière hypothèse, tu serais, comme directeur de l’Odéon, une sauvegarde, et, si tu n’es pas effrayé des chances à courir, qui sont énormes, je serai à ta disposition de tout mon cœur. Dès que le personnel du ministère sera connu, tu me mettras au courant de ce que j’ai à faire, et, dans le cas où Chilly irait planter ses choux, — a-t-il encore des choux ? — j’agirai avec joie selon tes désirs et tes indications ; tu as raison de n’en pas douter.

Mademoiselle La Quintinie est toute prête. La pièce est en portefeuille, et, quand les choses seront décidées, tu viendras avec Pierre, pour que nous la lisions et la jugions ensemble. En attendant, n’en parlez à personne.

Je vous embrasse tous deux bien tendrement, comme je vous aime.

G. SAND.

DCCXCI

À MADEMOISELLE ALICE LAMESSINE,
À JERSEY


Nohant, 22 février 1871.


Ma mignonne,

J’ai reçu aujourd’hui une lettre de ta mère. Elle est à Bruyères. Adam partait pour Bordeaux. Ils sont agités, souffrants, chagrins, mais pas malades. Adam a été nommé député à Paris. Tu sais tout cela par ta mère probablement. Je ne doute pas que la paix ne soit bientôt signée et que vous ne soyiez près d’être réunis pour vous consoler ensemble du malheur général. Il est bien grand, mais nous en reviendrons. Il ne faut jamais perdre courage. Ta petite mère sera contente des progrès que tu as faits et j’espère que ta santé s’est fortifiée aussi. Si la guerre avait recommencé, nous pensions, Lina et moi, à aller te rejoindre avec nos petites. À présent, j’aspire à vous revoir tous à Nohant, où nous nous aimerons tant, que nous oublierons nos peines.

G. SAND.

DCCXCII

À MADAME EDMOND ADAM, AU GOLFE JOUAN


Nohant, 22 février 1871.


Ma Juliette,

Il ne faut pas vous laisser tomber. Il ne faut pas avoir de nerfs ; il faut dompter l’imagination, qui est le moteur fatal de cette maladie. C’est bien assez de ce que le cœur et l’esprit souffrent, sans y joindre l’exaltation, dangereuse à soi et aux autres. Calmez-vous, mon enfant, je le veux, au nom de votre fille, qui n’est pas forte et que vos souffrances tueraient. Elle aspire tant à vous revoir ! Ne la rendez pas témoin de crises qui peuvent devenir contagieuses. Elle n’est pas de la nature des pythies : elle ne résisterait pas à ces exubérances qui vous attirent et vous brisent.

Je me suis cruellement tourmentée d’Adam[13]. J’ai été rassurée par télégraphe, très rassurée ; car, après m’avoir dit qu’il était perdu, on me disait qu’il n’avait presque rien. J’ai écrit trois fois à Plauchut pour qu’il vous empêchât d’être inquiète, et vous l’auriez été à l’excès ; car je ne serais pas arrivée à temps. Le mal est bien assez grand comme cela, puisqu’il est encore souffrant ; mais il guérira vite et nous avons de la chance de ce côté-là.

Ce n’est pas le moment de vous laisser abattre. Il a besoin que vous soyez forte. La vie est si lourde pour les hommes à présent, que les femmes leur doivent de ne pas ajouter à leurs craintes et à leurs chagrins. Occupez-vous de guérir, de vous reposer, de ramener votre Alice près de vous. J’espère qu’Adam ne sera pas parti pour Bordeaux en apprenant que, pendant huit ou dix jours, il n’y a rien à faire. Il n’est pas de ceux qui travaillent à la guerre civile pour conserver une position. Qu’il laisse ceux qui s’égarent, se perdre après avoir achevé de perdre la France. Ils sont bien plus coupables que les Prussiens, ces hommes qui l’ont épuisée et qui n’ont rien su faire de son sang et de son argent, si largement versés par les Français de toutes les opinions !

Quant à mon pauvre Louis Blanc, l’élu de Paris, le voilà perdu dans les nuages, à cheval sur un sophisme énorme !… Allons, la crise a été trop forte ! elle a exalté et faussé les plus forts, les plus nobles esprits.

Il faut que la lourde main de Jacques Bonhomme nous empêche de nous égorger ; que l’idéal soit contenu quelque temps et que le brutal bon sens nous détourne du suicide. Ayons la patience de subir la loi des simples, puisque notre fièvre et notre intelligence n’ont pas trouvé ! Nous nous relèverons et plus vite qu’on ne pense.

Donnez-nous de vos nouvelles, mon enfant, et promettez-moi d’être forte ; ce qui est plus grand que d’être heroïque. Nous vous embrassons tendrement. Il me tarde de savoir Alice auprès de vous.

G. SAND.


DCCXCIII

À M. EDMOND PLAUCHUT, À PARIS


Nohant, 6 mars 1871.


Enfin, les journaux disent qu’il ne se produit pas de malheurs nouveaux à Paris, malgré l’agitation malsaine des uns et la trop légitime douleur des autres. Voilà les Prussiens partis, l’impression générale en province, c’est qu’ils ont fait un four complet, et qu’encore une fois le bon esprit et le fin esprit de Paris, eût prévalu. Toi qui vois le détail de près, tu n’es peut-être pas tout à fait content ; nous qui voyons l’ensemble, nous sommes encore une fois fiers de vous. — Non, mon enfant la France n’est pas perdue et Paris est toujours l’âme du monde. Il a ses jours de fièvre, de délire ou de marasme ; est-ce possible autrement, après de telles aventures, des drames sinistres, des épouvantes, des fautes, des misères qu’il a si courageusement subies ? — En ce moment, les idéologues sans savoir et sans principes vrais, font plus de bruit qu’ils ne sont gros. C’est un grand malheur pour les idéologistes qui comprennent le présent et l’avenir, d’avoir une pareille guerre à leur suite. Mais le jour se fera. Patience ! encore des heures de danger et de crise, et on s’entendra sur les points où il est possible de s’entendre. La France est plus sage et plus patriote que vous ne pensez, vous verrez cela peu à peu. — La forme du gouvernement futur sera très républicaine, et fasse le ciel qu’elle conserve le titre de république, c’est la seule qui puisse honorer notre malheur politique.

Tu dois être éreinté, mon pauvre enfant. Qu’il nous tarde de te voir ! nous t’embrassons du meilleur de nos cœurs. Quand viens-tu ? Il faut vraiment que tu te détendes de toutes ces émotions et que tu retrouves l’espérance dans un milieu plus calme. Nous avons besoin de te voir, nous ; un peu de joie nous est bien permise après tant d’angoisses.


DCCXCIV

À GUSTAVE FLAUBERT, À CROISSET


Nohant, 17 mars 1871.


Nous avons tous souffert par l’esprit plus qu’en aucun autre temps de notre vie, et nous souffrirons toujours de cette blessure. Il est évident que l’instinct sauvage tend à prendre le dessus ; mais j’en crains un pire : c’est l’instinct égoïste et lâche ; c’est l’ignoble corruption des faux patriotes, des ultrarépubticains qui crient à la vengeance et qui se cachent ; bon prétexte pour les bourgeois qui veulent une forte réaction. Je crains que nous ne soyions même pas vindicatifs, — tant ces fanfaronnades doublées de poltronnerie nous dégoûteront et nous pousseront à vivre au jour le jour comme sous la Restauration, subissant tout et ne demandant qu’à nous reposer.

Il se fera plus tard un réveil. Je n’y serai plus, et toi, tu seras vieux ! Aller vivre au soleil dans un pays tranquille ! Où ? quel pays va être tranquille dans cette lutte de la barbarie contre la civilisation, lutte qui va devenir universelle ? Le soleil lui-même n’est-il pas un mythe ? ou il se cache ou il vous calcine, et c’est ainsi de tout sur cette malheureuse planète. Aimons-la quand même et habituons-nous à y souffrir.

J’ai écrit jour par jour mes impressions et mes réflexions durant la crise. La Revue des Deux Mondes publie ce journal. Si tu le lis, tu verras que partout la vie a été déchirée à fond, même dans les pays où la guerre n’a pas pénétré.

Tu verras aussi que je n’ai pas gobé, quoique très gobeuse, la blague des partis. Mais je ne sais pas si tu es de mon avis, que la liberté pleine et entière nous sauverait de ces désastres et nous remettrait dans la voie du progrès possible. Les abus de la liberté ne me font pas peur par eux-mêmes ; mais ceux qu’ils effrayent penchent toujours vers les abus du pouvoir. À l’heure qu’il est, M. Thiers semble le comprendre : mais pourra-t-il et saura-t-il garder le principe par lequel il est devenu arbitre de ce grand problème ?

Quoi qu’il arrive, aimons-nous, et ne me laisse ignorer rien de ce qui te concerne. J’ai le cœur gonflé et un souvenir de toi le dégonfle un peu d’une perpétuelle inquiétude ; j’ai peur que ces immondes hôtes n’aient dévasté Croisset ; car ils continuent malgré la paix à se rendre partout odieux et dégoûtants. Ah ! que je voudrais avoir cinq milliards pour les chasser ! Je ne demanderais pas à les revoir.

Viens donc chez nous, on y est tranquille ; matériellement, on l’a toujours été. On s’efforce de reprendre le travail ; on se résigne ; que faire de mieux ? Tu y es aimé, on y vit toujours en s’aimant ; nous tenons nos Lambert, que nous garderons le plus longtemps possible. Tous nos enfants sont revenus de la guerre sains et saufs. Tu vivrais là en paix et pouvant travailler ; car il le faut, qu’on soit en train ou non ! La saison va être charmante. Paris se calmera pendant ce temps-là. Tu cherches un coin paisible. Il est sous ta main, avec des cœurs qui sont à toi !

Je t’embrasse mille fois pour moi et pour toute ma nichée. Les petites sont superbes.


DCCXCV

À SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLÉON (JÉRÔME),
À PRANGINS


Nohant, 17 mars 1871.


Je n’ai reçu votre lettre qu’au bout de douze jours. Les correspondances de Paris en mettent quatre et cinq pour nous arriver. Nous étions mieux servis par les Prussiens que nous ne le sommes maintenant. Je préfère vous écrire encore par Nyon, puisque vous avez toujours reçu par cette voie.

Oui, mon grand ami, ce retour aux idées étroites de l’orléanisme est fort possible, bien que M. Thiers semble décidé à en combattre l’excès. Le pourra-t-il d’ailleurs ? La majorité que nous avons nommée, pour échapper à la dictature d’un parti insensé et impuissant, est une majorité réactionnaire et bête ; je ne m’apprête pas à me réjouir. Il faut dix ans pour qu’un parti nouveau, las des uns et des autres, se dessine et sauvegarde la liberté en dépit de tout ; et, d’ici là, elle pourra bien être escamotée ou poussée jusqu’à l’anarchie. Tout ce qui peut arriver est effrayant et désolant, j’en conviens ! mais l’espoir est tenace dans mon pauvre cœur meurtri et désemparé.

Je flotte au hasard sur la houle, cherchant toujours la terre, parce que je sais qu’elle existe et que toute épave doit s’y échouer. Le vrai et le bien ne sont pas des mensonges ; il suffirait de les sentir vivants en nous-mêmes, pour être certain qu’ils existent dans la conscience de l’humanité. Qui nous les donnera, ces biens qui semblent faire partie du domaine de l’idéal, et dont le besoin est si grand, qu’il faudra bien les faire passer un jour dans celui de la réalité ?

Eh bien, je ne crois pas qu’un homme tout seul puisse nous les donner, au delà d’un certain moment où il se trouve en rapport avec la volonté du nombre. Toute institution qui confiera le pouvoir à vie, me paraît d’une durée illusoire et impossible. M. Thiers a ce pouvoir et cet élan pour le quart d’heure. Dans trois mois, il ne les aura peut-être plus, et les d’Orléans, s’ils ressaisissent la royauté, n’en auront pas pour trois ans.

Mais quels projets, quelles visions peut-on avoir sur des faits si troublés ? nous sommes véritablement tous plus ou moins fous en France à l’heure qu’il est. Le désastre et les efforts ont dépassé la limite du possible.

Il y a eu de grandes choses, il y en a eu de misérables ; ma seule consolation est d’avoir vu et senti que la France était meilleure, plus sage, plus dévouée que ceux qui se sont mêlés de la conduire et de la juger. Il est impossible qu’une si bonne nation ne se relève pas.

J’ai été heureuse de voir que vous répondiez carrément aux mensonges débités sur votre compte. Gardez votre âme au-dessus de ces orages, elle reprendra sa vraie place dans nos jours de guérison. Vous me demandez quand nous irons vous voir en Suisse. Nous nous sommes flattés jusqu’ici de pouvoir aller respirer hors de France pendant la belle saison ; mais les gens qui doivent ne payent pas, nos blés sont gelés, et le vide s’est fait dans nos poches. Nous voilà cloués au travail du bureau et de la terre, Maurice et moi. Il faut que j’écrive ; il faut qu’il sème et laboure. Nous en sortirons, mais à la condition de nous priver du repos désiré et du bonheur de vous voir ; écrivez-nous, cher bon ami, quand vous n’aurez rien de mieux à faire ; vous rendrez bienheureux des gens qui vous aiment toujours bien tendrement.

G. SAND.


DCCXCVI

À M. BERTON PÈRE, À PARIS


Nohant, 19 mars 1871.


Mon enfant,

Je t’envoie la lettre. Je te demandais un brouillon parce que je n’aurais pas su rédiger l’officiel de la demande ; mais, du moment qu’il ne s’agit que de dire de toi ce que je pense, cela n’est plus difficile. — Chilly quitte donc ? Si tu réussis dans ton projet, je te recommande le pauvre vieux Laute, qui est un honnête homme, très digne et très malheureux, et que tu sais capable de rendre encore de bons services. Je t’implore aussi pour Clerh, que Chilly vient de congédier brutalement et à qui j’ai envoyé une lettre pour Plunkett. S’il est engagé au Palais-Royal, tu n’auras pas à t’occuper de lui. Mais je crains que les théâtres ne soient pleins de bons serviteurs sans emploi, auxquels ils donneront la préférence. — Enfin, cette pauvre Bondois, qui a le métier si souple et qui a des traditions dont manquent la plupart des employées choisies par Duquesnel ; elle est dans la misère et intéressante à tous égards. Ne va pas croire que je veuille t’imposer une troupe. Tu as toujours le droit de me refuser sans me fâcher ; mais je m’imagine que tu as déjà songé à conserver les sujets estimables. — Et puis, avec une bonne direction, tous les artistes qui ont l’habitude des planches deviennent bons. Bocage et Montigny l’ont prouvé, malgré l’excès d’initiative de ce dernier, et ils ont trouvé leur intérêt à garder les bons pensionnaires qui ont peu d’exigences et se laissent diriger, seriner au besoin.

Inutile que je te dise combien je désire ton succès. J’ai aussi un peu peur pour toi ; c’est bien grave, sans subvention ! et, d’ici à un an, Dieu sait si Paris sera calmé ! L’élément qui menace la tranquillité n’est pas littéraire. Je suis bien inquiète aujourd’hui ; tu ne me parles de rien ; espérons que les journaux exagèrent.

Il faut, cher enfant, si tu as, comme je l’imagine, accès et crédit auprès du ministre ou dans ses bureaux, que tu essayes, de savoir le sort des pauvres artistes pensionnés après de longs services, mademoiselle Thuillier, par exemple. Il y a dix mois qu’elle n’a rien touché ! et elle serait morte de misère, si… Mais ma pauvre bourse est épuisée, il y a tant de malheureux ! — Faut-il que j’écrive pour elle à M. Jules Simon ? Pour cela, il me faudrait savoir s’il n’y a pas suppression prononcée. Cela me paraît impossible, ce serait atroce.

Je t’embrasse, toi et ton Pierre, et tes beaux petiots. Tiens-moi au courant.

G. SAND.


DCCXCVII

À M. EDMOND PLAUCHUT, À PARIS


Nohant, 24 mars 1871.


Quelle tristesse et quelle anxiété ! Si vous pouviez opposer une ferme et froide résistance sans effusion de sang ! Ce parti d’exaltés, s’il est sincère, est insensé et se précipite de gaieté de cœur dans un abîme.

La République y sombrera avec lui. Le Paris légal pas vu clair.

Par dépit contre une réaction qui n’était pas bien unie et par conséquent pas bien redoutable, il s’est jeté dans l’extrême. Il a fait comme un locataire qui laisse brûler la maison, et lui avec, pour jouer un mauvais tour à son propriétaire. J’avais prévu tout cela ! Mais c’est une triste chose que d’avoir raison quand c’est le désastre qui vous le donne. Quelle réaction maintenant !

Paris est grand, héroïque, mais il est fou. Il compte sans la province, qui le domine par le nombre et qui est réactionnaire en masse compacte. Tu m’écris : « Dites bien à la province que nous haïssons le gouvernement. »

Comme vous êtes ignorants de la province ! elle fait un immense effort pour accepter Thiers, Favre, Picard, Jules Simon, etc., tous trop avancés pour elle. Elle ne peut tolérer la République qu’avec eux, M. Thiers l’a bien compris, lui qui veut une république bourgeoise et qui ne se trompe pas, hélas ! en croyant que c’est la seule possible. Sachez donc, vous autres, que les républicains avancés sont dans la proportion de 1 pour 100, sur la surface du pays entier, et que vous ne sauverez la République qu’en montrant beaucoup de patience, et en tâchant de ramener les excessifs.

Vous voilà dépassés par un parti qui voit encore moins clair et qui croit dominer au moins Paris.

Pauvre peuple ! il commettra des excès, des crimes ; mais quelles vengeances vont l’écraser ! Mon Dieu, mon Dieu ! soyez fermes et patients, tâchez de le ramener (ce parti !).

En province, on croit qu’il est vendu à la Prusse ; c’est tout ce qu’il retirera de ses triomphes dans la rue. Il donne tous les prétextes possibles à la réaction ! Et les Prussiens ! ils vont peut-être terminer la lutte. Quelle honte après tant de gloire ! Cher enfant, nous sommes mortellement inquiets de toi et de tous nos amis. Écris-nous une ligne tous les jours. Nous savons les événements par les journaux ; ne te fatigue pas à nous les raconter. Parle-nous de toi seulement. Que je suis contente de savoir ton frère revenu et reparti ! J’espère qu’après cette crise, tu viendras enfin chez nous !

Nous t’embrassons tous bien tendrement.


DCCXCVIII

À M. ANDRÉ BOUTET, À PARIS


Nohant, 26 mars 1871.


Cher ami, le Journal officiel de Versailles dit aujourd’hui que Flourens a été tué, son corps porté à Versailles, — que M. Assi est déposé par les siens pour avoir blâmé l’expédition sur Versailles. C’est maintenant le règne des plus furieux à l’hôtel de ville. La déroute est complète : les gardes nationaux du parti qui ont pu rentrer dans Paris, disent qu’ils ont été trahis, livrés ; qu’on leur avait fait croire que le mont Valérien était à eux, et que c’est le mont Valérien justement qui les a foudroyés ; que les fameuses pièces de 7 n’ont pu leur servir, faute de gargousses et de munitions. Il y en a qui ramènent prisonniers leurs officiers comme les ayant trahis. Dans tout cela, et en faisant la part des exagérations de la réaction, comme il y a des citations de tous les journaux à l’Officiel ; que les circulaires de Thiers sont très affirmatives, et que les citations des journaux de la Commune sont très significatives, on peut conclure avec certitude que le parti de la Commune se désorganise rapidement et qu’il est incapable de triompher par la force, même dans l’intérieur de Paris, en supposant qu’il veuille énergiquement s’y défendre. Espérons qu’il n’osera pas le vouloir et qu’il y aura transaction.

Ce qui arrive était à prévoir. Le parti républicain est trop divisé, la réaction plus unie aura toujours la force. Nous eussions pu, par la dignité et la fermeté des opinions progressistes, la contraindre moralement à nous laisser la liberté. Il fallait une politique de ménagement et de patience. Thiers était dans le vrai. La réalité des faits, la nécessité du bon sens parlaient par sa bouche. Il eût été bien temps de protester si l’on nous eût offert un prétendant. Mais cette politique ne faisait pas le compte des ambitions délirantes et de la vanité effrénée de certains meneurs. Le peuple, toujours dupe des passions d’autrui, et très démoralisé par les mœurs de l’Empire, payera les fautes et les crimes.

L’Officiel dit qu’au milieu de ces orages, l’Assemblée prépare un projet de loi qui serait très conciliant ; il en donne la teneur : ce n’est pas un idéal, mais c’est peut-être le possible. Thiers a-t-il réussi à donner de la confiance à cette Assemblée et à la rendre moins réactionnaire ? Ses décisions vont dépendre du sort de Paris, qui déserte en masse (les classes aisées de toutes les opinions). Si les insurgés transigeaient, l’Assemblée transigerait aussi. Mais, s’il y a résistance, barricades, embrasement de Paris, les Prussiens couperont court au différend et la monarchie sortira de nos ruines.

Plauchut est ici, avec les Lambert. Il m’a remis les mille francs. Nous nous portons tous bien ; mais quelles anxiétés ! quelles tristesses !

Vous devez avoir à votre mairie les dépêches que Thiers envoie tous les jours aux préfets et que les maires doivent afficher ou communiquer. Les journaux que nous recevons de Versailles en sont la confirmation. De Paris, on ne reçoit plus rien. Les insurgés n’ont pu organiser la poste ; d’ailleurs, elle est au caprice du premier venu. On ouvre, on ferme les communications ; ce sont les Prussiens qui les maintiennent pour l’Est.

Encore quelques jours et le drame sera dénoué ; espérons que la République n’y sombrera pas. Les insurgés diront qu’elle est finie, puisqu’ils ont plus d’aversion pour leurs modérés que pour les Prussiens et les cléricaux. Ceux-là, on ne les contentera jamais : il n’y en a que pour eux. Ils nous tuent. Mais la France leur résiste, ils ont échoué dans toutes les villes.

Donnez-nous de vos nouvelles, chers amis ; nous vous embrassons tous et bien affectueusement.

G. SAND.


DCCXCIX

À M. EDMOND PLAUCHUT, À PARIS


Nohant, 26 mars 1871.


Viens, mon ami ; à présent, il faut venir ! Tu as fait ce que tu as pu, ce que tu as dû faire. Paris essaye en vain de satisfaire le peuple : le peuple ne sait pas assez ce qu’il peut et doit vouloir, pour ne pas abuser des concessions que vous lui faites. Avant peu, il vous débordera encore, comme déjà il déborde son Comité. L’Assemblée, que vous haïssez trop, n’est pas tant coupable qu’idiote. Divisée comme l’est Paris (quoique sur d’autres questions), elle eût été frappée d’impuissance et n’eût pu tuer la République si vous eussiez soutenu davantage M. Thiers contre elle ; M. Thiers n’est pas l’idéal, il ne fallait pas lui demander de l’être. Il fallait l’accepter comme un pont jeté entre Paris et la France, entre la République et la réaction ; car la France, hors des barrières de Paris, c’est la réaction. Voilà ce que vous ne voulez pas savoir, et ce qu’il faudra bien reconnaître avec ou sans guerre civile. Seulement, sans la guerre civile, on pouvait convertir la France et, avec, elle recule encore plus dans la crainte de l’avenir et l’amour bête du passé ; ce sera la faute du Comité et aussi celle de l’Assemblée, et un peu aussi celle des avancés de notre parti, Louis Blanc et compagnie, qui se sont montrés trop violents à Bordeaux et qui en ont trop appelé au peuple de Paris. Ils ont cru le commander : aujourd’hui, ils le subissent. Enfin, tout le monde est coupable. Il y a comme cela dans l’histoire des époques fatales où le fait domine l’esprit et le brutalise. Un bonheur providentiel au milieu de ces désastres, c’est que la majorité du peuple entraîné, qui aurait pu ensanglanter Paris et anéantir la civilisation, s’est trouvée assez intelligente et assez humaine pour ne commettre que des crimes isolés. Poussée par des imbéciles et des scélérats, elle ne voudra bientôt, j’espère, ni des uns ni des autres.

Mais l’anarchie doit recommencer, cela me paraît inévitable, et, Paris donnât-il au monde un grand exemple d’abnégation et de fraternité, il fera ou laissera faire tout ce qui peut effaroucher et irriter la province. Lutte ou méfiance, la scission s’opère, et ces derniers événements la précipitent.

Viens, mon ami, sors un peu de tout cela ; tu n’entends qu’une cloche. Il faut que la passion s’apaise. Et je souhaiterais à tous les Parisiens de se remettre en rapport avec la province, non pour se convertir à ses très mauvaises doctrines, mais pour voir à quels obstacles ils ont affaire et ce qu’il faudrait de patience et de prudence pour les vaincre ! Vous êtes fatalement lancés, à Paris, dans un courant qui vous fait dériver. Paris fait les républiques, nous le savons ; mais c’est lui aussi qui les perd et les tue.

Si tu viens, comme je l’espére, tâche de m’apporter les comptes d’Aucante avec Lévy et les comptes de Boutet ; mais, s’ils ne sont pas prêts, que cela, ne te tienne pas une heure de plus à Paris. Je peux toujours attendre, même l’argent et les cigarettes. Ce que nous voulons, c’est toi, sorti de cette ivresse vertigineuse où l’on peut périr sans avoir fait le bien, quelque dévouement que l’on ait pour le bien. Nous t’embrassons tendrement.

Je crains très sérieusement un retour des Prussiens, malgré leurs airs de patience et leurs amicales promesses au Comité.

Vous pourriez être surpris comme toujours un de ces matins, et alors c’est l’apaisement de la tombe !


DCCC

À MADAME ARNOULD-PLESSY, À PARIS


Nohant, 28 mars 1871.


Chère grande fille,

Nous étions inquiets de vous, malgré les nouvelles rassurantes et vos courtes lettres. Vous savoir au milieu des hasards de l’invasion, au milieu de la guerre, chose horrible où ceux qui vous défendent sont parfois autant à craindre que ceux qui vous attaquent, c’était une douleur de plus pour nous, au milieu de tant de douleurs.

Enfin vous êtes à Paris, où un autre genre de danger vous poursuit, celui de troubles sans cesse renouvelés, mais qui, du moins, n’ont pas, j’espère, à vous menacer personnellement. Écrivez-nous, ne nous laissez plus si longtemps sans savoir, à coup sûr, ce qui vous concerne.

La perte de famille dont vous avez reçu l’annonce était, moralement parlant, consommée depuis longtemps[14]. Il n’y avait plus ni intelligence, ni sentiment de la vie. Mes enfants avaient plaidé à temps pour obtenir le résultat qu’un arrangement avait fini par leur assurer, c’est-à-dire pour arranger les choses de façon que la gouvernante eût tout intérêt à prolonger les jours du valétudinaire. Autrement, il eût été bien à plaindre.

Nous nous portons tous bien ; nos enfants sont superbes ; voilà tout le bonheur dont on puisse se vanter à l’heure qu’il est. Nous vous embrassons de tous nos cœurs.

G. SAND.


DCCCI

À M. JULES BOUCOIRAN,
DIRECTEUR DU COURRIER DU GARD, À NÎMES


Nohant, 6 avril 1871.


Mon bon ami,

Je suis touchée du bon souvenir de vos chers et bons jeunes gens. J’aurais voulu les garder davantage ou les revoir. Mais tout est comme les feuilles que le vent promène au hasard, dans ce temps étrange, inouï, incompréhensible ! Quel sera le dénouement ? On ne peut le savoir. La République est si divisée ! Pour le moment, les exaltés agonisent. Mais les raisonnables ont des passions aussi et ne tarderont pas à se déchirer entre eux. Pauvre France ! faut-il qu’elle rétrograde en même temps qu’elle est vaincue ? La guerre démoralise l’homme. Le peuple a vu les Allemands pillards et voleurs, il s’est fait voleur et pillard sous prétexte de politique. Le beau patriotisme ! Espérons que ceux qui agissent à la prussienne sont des exceptions. Mais elles sont trop nombreuses et les attentats à la liberté sont trop scandaleux dans Paris pour que le peuple honnête et trompé n’en porte pas la responsabilité cruelle. C’est une grande douleur pour moi, pour moi qui aime classiquement le prolétaire et qui n’ai jamais songé qu’à son avenir. Dans quel absurde et funeste passé il retombe !

Aimons-nous et ne devenons pas fous malgré le vent de Thrace qui souffle sur nous.

Mes enfants vous embrassent et nous vous aimons de tout cœur.

G. SAND.


DCCCII

À M. ALEXANDRE DUMAS FILS, À VERSAILLES


Nohant, 22 avril 1871.


Cher fils,

Je n’ai pas fait d’article sur votre père. Je n’ai dit que le mot que je vous ai envoyé, le jour où j’ai reçu de vous la nouvelle de sa mort. Je ne faisais alors qu’un journal, littéralement au jour le jour, qui a paru en trois articles de la Revue, sous le titre de Journal d’un voyageur pendant le siège. Il est donc inutile que vous lisiez ce fatras qui n’a eu qu’un mérite, celui de prévoir assez bien les événements aujourd’hui accomplis.

Ce qui vaut mieux que mon mot, c’est votre lettre, qui le juge si bien et qui est par elle-même un chef-d’œuvre. Le meilleur article, le plus spontané, le plus juste, le mieux résumé serait cette lettre écrite au courant de la plume. Si vous voulez, je la publierai quand on recommencera à lire ; ce qui ne vous empêchera pas de faire une étude approfondie avant ou après, comme vous voudrez.

Je vous renvoie vos imprimés ; j’avais lu la lettre de votre sœur et je ne m’y étais pas trompée ; personne, que je sache n’a été dupe. Ce qui se passe à Paris ne me paraît pas du tout un symptôme social et humanitaire. Je ne sais quelle déduction en tireront les philosophes et les économistes. Je n’y vois qu’un fait tombant sous le coup de la critique de fait. Le résultat d’un excès de civilisation matérielle jetant son écume à la surface, un jour où la chaudière manquait de surveillants. La démocratie n’est ni plus haut, ni plus bas après cette crise de vomissements. C’est un vilain moment dans notre vie et dans notre histoire, et les souffrances de tant de gens, qui n’en peuvent mais, rendent bien triste. Ce sont les saturnales de la folie succédant à celles de l’Empire, et, après cela, les opinions se retrouveront en présence comme si de rien ne s’était passé !

On va bien ici. L’agriculteur Maurice sème toutes les herbes de la Saint-Jean et devient assez entendu dans cette application des notions de sa petite science. C’est amusant comme autre chose. Les Lambert vous remercient de votre bon souvenir. Tout le monde ici vous embrasse et vous aime.

Votre maman, qui vous aime encore plus.

G. S.

DCCCIII

GUSTAVE FLAUBERT, À CROISSET


Nohant, 28 avril 1871.


Non certes, je ne t’oublie pas ! je suis triste, triste, c’est-à-dire que je m’étourdis, que je regarde le printemps, que je m’occupe et que je cause comme si de rien n’était ; mais je n’ai pas pu être seule un instant depuis cette laide aventure, sans tomber dans une désespérance amère. Je fais de grands efforts pour me défendre ; je ne veux pas être découragée ; je ne veux pas renier le passé et redouter l’avenir ; mais c’est ma volonté, c’est mon raisonnement qui luttent contre une impression profonde, insurmontable quant à présent.

Voilà pourquoi je ne voulais pas t’écrire avant de me sentir mieux, non pas que j’aie honte d’avoir des crises d’abattement, mais parce que je ne voudrais pas augmenter ta tristesse déjà si profonde en y ajoutant le poids de la mienne. Pour moi, l’ignoble expérience que Paris essaye ou subit ne prouve rien contre les lois de l’éternelle progression des hommes et des choses, et, si j’ai quelques principes acquis dans l’esprit, bons ou mauvais, ils n’en sont ni ébranlés ni modifiés. Il y a longtemps que j’ai accepté la patience comme on accepte le temps qu’il fait, la durée de l’hiver, la vieillesse, l’insuccès sous toutes ses formes. Mais je crois que les gens de parti (sincères) doivent changer leurs formules ou s’apercevoir peut-être du vide de toute formule à priori.

Ce n’est pas là ce qui me rend triste. Quand un arbre est mort, il faut en planter deux autres. Mon chagrin vient d’une pure faiblesse de cœur que je ne sais pas vaincre. Je ne peux pas m’endormir sur la souffrance et même sur l’ignominie des autres ; je plains ceux qui font le mal ; tout en reconnaissant qu’ils ne sont pas intéressants du tout, leur état moral me navre. On plaint un oisillon tombé du nid ; comment ne pas plaindre une masse de consciences tombées dans la boue ? On souffrait moins pendant le siège par les Prussiens. On aimait Paris malheureux malgré lui, on le plaint, d’autant plus aujourd’hui qu’on ne peut plus l’aimer. Ceux qui n’aiment jamais se payent de le haïr mortellement. Que répondre ? Il ne faut peut-être rien répondre ! Le mépris de la France est peut-être le châtiment nécessaire de l’insigne lâcheté avec laquelle les Parisiens ont subi l’émeute de ces aventuriers. C’est une suite des aventuriers de l’Empire : autres félons, même couardise.

Mais je ne voulais pas te parler de cela, tu en rugis bien assez ! Il faudrait s’en distraire ; car, en y pensant trop, on se détache de ses propres membres, et on se laisse amputer avec trop de stoïcisme.

Tu ne me dis pas comment tu as retrouvé ton charmant nid de Croisset. Les Prussiens l’ont occupé ; l’ont-ils brisé, sali, volé ? Tes livres, tes bibelots, as-tu retrouvé tout cela ? Ont-ils respecté ton nom, ton atelier de travail ? Si tu repeux y travailler, la paix se fera dans ton esprit. Moi, j’attends que le mien guérisse, et je sais qu’il faudra aider à ma propre guérison par une certaine foi souvent ébranlée, mais dont je me fais un devoir.

Dis-moi si le tulipier n’a pas gelé cet hiver et si les pivoines sont belles.

Je fais souvent en esprit le voyage ; je revois ton jardin et ses alentours. Comme cela est loin ; que de choses depuis ! On ne sait plus si on n’a pas cent ans !

Mes petites seules me ramènent à la notion du temps ; elles grandissent, elles sont drôles et tendres ; c’est par elles et les deux êtres qui me les ont données que je me sens encore de ce monde ; c’est par toi aussi, cher ami, dont je sens le cœur toujours bon et vivant. Que je voudrais te voir ! Mais on n’a plus le moyen d’aller et venir.

Nous t’embrassons tous et nous t’aimons.


DCCCIV

À M. BERTON PÈRE, À SAINT-AVERTIN,
PAR TOURS


Nohant, 17 mai 1871.


Mes pauvres enfants, quelles tristes, nouvelles vous me donnez ! J’en suis toute abattue. Moi qui me consolais du malheur d’autres absents, en me figurant que vous étiez du moins tranquilles et en sûreté ! Clerh et Porel, qui sont ici, me disaient vous avoir rencontrés partant aussi, et fuyant la honteuse alternative de la guerre civile ou de l’écrasement social. D’autres malheurs vous attendaient chez vous, la variole noire, qui nous forçait aussi, l’année dernière, de fuir les accidents, les morts, l’inquiétude ! comme si les désastres publics ne suffisaient pas, ces déplorables années déchaînent sur nous tous les fléaux. — Grâce à Dieu, vos chers petits sont sortis sains et saufs du danger et tout semble aller un peu mieux chez vous. Pour Paris, nous touchons au dénouement plus ou moins tragique, plus ou moins burlesque. Quand on voit quels hommes sont à la tête de cette insurrection, les uns odieux, les autres crétins, on ne peut s’intéresser à leur égarement. Et puis cette doctrine de dictateur nous va de moins en moins, il est temps d’en finir avec cet escamotage de notre liberté, de notre sécurité et de notre dignité de citoyens. C’est assez appartenir aux premiers venus. J’espère que nous allons avoir besoin de nous appartenir à nous-mêmes. Quelle situation va succéder à cette lutte répugnante ? Un genre directoire ? Le besoin de s’amuser, de s’enivrer, d’oublier ? Peut-être ! L’esprit français ne peut pas rester tendu sur les émotions politiques. Mais, comme nous ratons tout ce que nous voulons copier dans le passé, nous n’aurons pas même le chic des Barras ; nous serons bêtes et nos incroyables n’en feront accroire à personne.

Prenons courage cependant. Défendons-nous de mourir. Il y a encore plus de vitalité chez nous que chez les autres peuples, et j’espère que la France se relèvera avec une facilité qui les étonnera encore. Il y aura quelques mois durs à passer, quelques années plus ou moins troublées, et puis une éclosion de je ne sais quoi qui nous portera je ne sais où, mais qui sera la vie. Je parle comme si je devais vivre longtemps et j’oublie que je suis très vieille. Mais ça m’est égal. Je vivrai dans ceux qui vivront après moi. Vous autres, vous êtes jeunes, le père autant que le fils, et vous serez longtemps encore des instruments et des éléments de retour à la civilisation. En ce moment, nous traversons une île de sauvages où la tempête nous a jetés. Mais, comme Robinson, nous les verrons se manger les uns les autres, et le navire se remettra à flot sans que nous soyons mangés.

Donnez-moi encore de vos nouvelles, chers enfants. Dites-moi que tout va mieux chez vous. Je vous embrasse bien tendrement, ainsi que vos chers petits. Les nôtres vont bien. Nous avons cette chance, la plus grande de toutes.

G. SAND.

P.-S. Que devient l’Odéon ? Chi lo sa ?


DCCCV

À M. ALEXANDRE DUMAS FILS, À VERSAILLES


Nohant, 23 mai 1871.


Mon fils, c’est cela qui est un chef-d’œuvre[15]. Je suis tout heureuse d’avoir senti et pensé comme vous sur tous les points, comme si nous nous étions donné le mot pour communier. Mais comme vous allez au fond des choses et comme vous savez mettre des faits où je ne mets que des intentions ! Et puis comme c’est dit ! développé et serré en même temps, vigoureux, ému et solide.

Il y a là quatre personnages qui ne se relèveront pas des coups qui leur sont portés de main de maître. Je n’aime pas le titre parce qu’il n’appelle pas assez l’attention sur le sujet.

J’ai cru d’abord que c’était une exhumation historique et je reçois tant de brochures indigestes, que je n’aurais pas lu celle-ci sans votre lettre. Pourtant, si j’avais lu seulement dix lignes, je ne m’y serais pas trompée. C’est tellement vous, mais vous entré dans une période de connaissance et de lucidité admirables. Vous souvenez-vous que je vous ai dit, après Diane de Lys, que vous les enterreriez tous.

Je m’en souviens, moi, parce que mon impression était d’une force et d’une certitude complètes. Vous aviez l’air de ne pas vous en douter, vous étiez si jeune ! Je vous ai peut-être révélé à vous-même et c’est une des bonnes choses que j’ai faites en ma vie. Je ne me piquais pas, je ne me pique pas encore d’une grande science des agencements scéniques : ce qui me frappait, c’était un accent de vérité forte dans les situations et les sentiments où les autres n’échappent jamais à la convention. Vous avez fait de rudes progrès depuis ce temps-là. Vous êtes arrivé à savoir ce que vous faites et à imposer votre volonté au public. Vous irez plus loin encore, et toujours plus loin.

Voilà des événements sérieux, aujourd’hui, et bientôt on pourra causer. Savez-vous que cette brochure si impartiale et si amusante, si chaude, si patriotique et si vraie serait bien utile à la création de l’opinion qui doit prévaloir ? Personne ne saura comme vous, dire à tous les partis ce que doit être l’avenir si nous voulons ressusciter. Ce travail est d’actualité encore, il le sera toujours. Il faudrait le publier sous votre nom, car lui ôter cela, c’est lui retirer son effet et sa grande autorité. C’est un tort, mais on ne lit guère les anonymes ; si vous ne vous y décidez pas, j’y consacrerai quelques pages dans la Revue des Deux Mondes en ne trahissant pas votre incognito si vous ne le voulez pas, mais en appelant l’attention sur l’édition. Si vous vous y décidez au contraire, votre nom aura à lui seul plus de poids que toutes mes paroles.

C’est Porel, un de nos réfugiés du moment, qui nous a lu cela ce soir tout d’une haleine et admirablement lu, je dois le dire. Maurice et Lina veulent vous en écrire. Quoique protestants, ils en sont ravis et le petit lecteur, qui est très intelligent, veut que je vous dise qu’il est ravi aussi. Mon ami Duvernet est dans la même joie et désire que vous le sachiez.

Voilà mes commissions faites.

Moi, je vous embrasse avec toutes les bénédictions maternelles.


DCCCVI

À M. OSCAR CAZAMAJOU, À CHÂTELLERAULT


Nohant, 25 mai 1871.


Oui, c’est fini, j’espère, à l’heure où je t’écris, et bientôt tu pourras aller faire tes affaires dans cette ville folle qui vient de payer si cher son mépris pour l’opinion de la France, opinion trop arriérée, j’en conviens, mais que cette jolie insurrection ne fera pas marcher plus vite, au contraire.

Enfin, nous ne savons pas encore si les combats ont été très meurtriers pour nos pauvres soldats. Je plains moins les autres : ils l’ont voulu.

Je compte bien sur ta promesse de venir nous voir en passant ; il y a si longtemps que nous ne t’avons embrassé, et tant de choses cruelles se sont passées ! J’ai besoin de te revoir, Maurice et Lina aussi ; tu trouveras nos filles en bon état et ta filleule tout à fait farceuse, c’est la drôlerie de la maison.

Tu ne me dis rien de Georges[16]. J’espère qu’il est près de vous. J’embrasse ta mère et ma bonne Herminie de tout cœur.

Ta tante,
G. SAND.


DCCCVII

À M. CHARLES PONCY, À TOULON


Nohant, 25 mai 1871.


La voilà vaincue, cette chimérique insurrection. J’espère que le mari de Solange va revenir sain et sauf, ou qu’elle pourra le rejoindre. Donnez-moi de ses nouvelles dès que votre inquiétude sera dissipée. Ce sera bientôt, j’espère. On ne peut se défendre d’espérer après des jours si troublés. La logique des événements permet toujours de croire au bien quand la coupe du mal est épuisée. Ne l’est-elle pas ? Je ne sais ce que la France peut subir de plus douloureux. Elle a eu la dernière des humiliations : le ridicule après l’odieux. C’est une douleur pour ceux qui aiment l’égalité et qui ont cru aux nobles instincts des masses, et j’étais de ceux-là.

Nous allons tous bien et notre contrée continue à être l’idéal du calme.

Seulement nous sommes menacés d’une sécheresse comme celle de l’année dernière. Nos blés ont gelé et, si nous n’avons pas d’herbe pour les bestiaux, ce sera la famine. Plaie d’argent n’est pas mortelle, pour ceux qui en ont, de l’argent ; mais ceux qui n’en ont pas ?

Amitiés de nous tous, mon cher enfant. Merci de votre bon souvenir à l’occasion de la fête des maçons. Je ferai votre commission auprès de Plauchut, quand il nous reviendra. Il est maintenant à Angoulême chez un de ses frères.

Donnez courage à la pauvre Solange. Ayez-en pour deux.

G. SAND.

DCCCVIII

À MADAME ARNOULD-PLESSY, À PARIS


Nohant, 29 mai 1871.


Merci de m’avoir écrit, ma bonne fille ; j’étais dans une inquiétude mortelle. Est-ce fini ? La mesure est comble, j’espère ! Ces infâmes ont-ils assez assassiné la République ? Et pourquoi vouloir brûler Paris, anéantir la population ? C’est une folie furieuse, odieuse, et qui, s’il était possible, tuerait jusqu’à la pitié qu’on doit aux vaincus.

A-t-on des nouvelles des otages, de l’archevêque des pauvres prêtres, que je n’aime pas, vous le savez, mais dont je veux qu’on respecte la vie et la liberté ! Nous nous attendons, demain, à apprendre les atrocités de la dernière heure. Les représailles seront cruelles aussi. Et comme la race humaine se civilise avec ce régime !

Enfin, vous avez courage et résignation au milieu de tout cela et vous n’êtes pas personnellement frappée. C’est une consolation pour nous ; mais comme on est consterné, indigné, navré de tant d’autres malheurs et d’une si ignoble barbarie ! Écrivez-moi encore, chère fille ; dites-moi que vous n’êtes pas malade et que vous ne craignez plus rien. Votre lettre nous a fait tout le bien possible ; nous vous en remercions et vous embrassons tendrement.

G. S.


DCCCIX

À MADAME MARTINE, À PARIS


Nohant, 30 mai 1871.


J’ai reçu vos deux lettres, chère Martine, et je vous en remercie beaucoup. J’étais très inquiète de vous, des incendies du quartier et de tant de malheurs qu’on nous avait encore exagérés. Grâce à Dieu, le Luxembourg, l’odéon et le Panthéon ne sont pas brûlés, et, grâce à vous, mon petit mobilier est intact. Espérons que c’est fini à présent et que, de longtemps, nous ne reverrons pareille chose. Si vous pouvez, peu à peu, me donner des nouvelles de certaines personnes qui sont peut-être restées à Paris, vous me ferez plaisir : la famille Buloz, la famille Magny, M. Arrault[17], la famille Rafin[18] ; je crains beaucoup pour cette dernière : les journaux disent que leur maison est détruite. Enfin, parlez-moi de ceux que vous rencontrerez ou de ceux chez qui vous pourrez aller sans danger quand on ne se battra plus du tout ; car vos lettres sont les seules, avec une lettre de madame Plessy, que j’aie reçues de Paris. Plauchut est en Espagne ; nous l’attendons bientôt ici, et ensuite il retournera à Paris. Si vous avez un besoin, pressant d’argent, écrivez-le-moi ; car je ne crois pas que ni M. Boutet ni Aucante soient à Paris, et j’en chargerais Plauchut, qui y sera dans huit ou dix jours.

Mes enfants vous remercient et vous envoient, ainsi que moi, leurs amitiés.

G. SAND.


DCCCX

À M. ALEXANDRE DUMAS FILS, À PARIS


Nohant, 8 juin 1871.


Mon fils, j’ai reçu votre bonne grande lettre ! Vous avez raison ; mais je ne suis pas si forte que vous, je suis femme. J’ai comme mal à mes entrailles de femme quand le sang coule, ou quand la flamme étouffe des êtres de mon espèce. Je pense à tout sans découragement personnel, mais avec un déchirement profond. J’ai vu que vous aviez sauvé des innocents, que vous faisiez du bien. On souffre moins quand on agit. Ici, nous ne pouvons rien et l’argent nous manquerait pour quitter le gîte. Aucune sagesse ne préserve des sinistres, des blés gelés, des impôts à payer et des misères à secourir. Nous ne nous plaignons de rien ; nous n’en avons pas le droit, puisque nous sommes encore des plus heureux ; mais nous ne bougeons pas et il nous faut travailler sans relâche.

Dites-moi donc vite où on peut se procurer la Lettre de Junius. Il ne suffit pas de dire aux lecteurs de la Revue : « Lisez-la ! » Il faut leur dire où ils la trouveront. Si Buloz avait de l’esprit, il vous demanderait de la publier, ce qui vaudrait mieux que tout. S’il avait cet esprit-là, y consentiriez-vous ? Vite un mot de réponse ! A-t-elle été très répandue et très lue en France ?

Nous vous embrassons bien tous. Lina, qui a reçu vos exemplaires et votre lettre, vous remercie de tout son cœur.

G. SAND.


Quelle belle occasion Hugo a perdue de se taire ! Les chercheurs de popularité, qui n’ont jamais aimé le peuple que pour avoir des ovations ou des votes, n’ont pas le courage de lui dire : « Aujourd’hui, mon bon ami, tu es infect ! » En ce moment, on jugera de la sincérité des républicains par leur blâme plus ou moins ferme de ces atrocités.

Mais que devient mon ami Paul Meurice ? Je ne sais ce qu’a fait et dit le Rappel, nous ne le recevons plus depuis le siège ; mais Meurice est un homme doux, aimant et humain : il est impossible qu’il ait des torts graves ; ne serait-il pas bien à vous de vous occuper de lui ?


DCCCXI

À MADAME EDMOND ADAM, À PARIS


Nohant, 13 juin 1871.


Chère Juliette,

Il faut pourtant vivre et faire à ceux que nous aimons la vie la meilleure possible. Il ne faut plus dire que l’on souffre, et même il ne faut plus le savoir. La France est une grande ambulance où il faut s’oublier et s’effacer pour les autres. Il ne faut plus être malade ni de corps ni d’esprit : les autres ont absolument besoin que nous nous portions bien.

Nous disons trop que nous sommes perdus, que nous allons tomber sous le joug des jésuites, cela leur donne de l’audace et une importance factice, une force apparente. Je ne les crois pas si redoutables ; je crois plutôt à un libéralisme qui sera sec, froid et borné ; ce ne sera pas un idéal, mais il faudra l’accepter ou périr dans la boue et le sang de l’Internationale. Celle-là est bien plus inquiétante que les cagots et elle a eu l’art d’être plus odieuse encore. Pleurons des larmes de sang sur nos illusions et nos erreurs. Nous avons cru que le peuple des villes était bon et brave. Il est méchant quand il est brave, poltron quand il est bon ; l’Empire l’a rendu dangereux. La République possible ne pourra que le rendre inoffensif, et la République idéale est loin, loin dans l’avenir.

Nos principes peuvent et doivent rester les mêmes ; mais l’application s’éloigne et nous serons condamnés à vouloir ce que nous ne voudrions pas. Adam, Louis Blanc et les autres sont bien forcés d’emboîter le pas avec Thiers, et ils ont fait un grand acte de raison en le soutenant contre les excès de la Commune et ceux des légitimistes.

Soyons donc raisonnables à présent, il n’y a pas d’autre chemin pour le devoir ; ne soyons pas nerveux et agités, ou nous sommes perdus.

Je vous embrasse tous bien tendrement. Plauchut m’écrit qu’Adam n’est pas démoli du tout par son terrible accident, et que Toto est tout plein belle. Pauvre fillette ! je suis sûre qu’elle a du calme et de la force d’âme sans le savoir. Mariez-la bien, pas trop dans la politique, je vous en conjure.

Tendresses de Maurice, de Lina et de nos fillettes, qui poussent on ne peut mieux. Les voir rire et sauter dans les fleurs, c’est comme un bain pour nos âmes épouvantées et navrées. Nous nous serrons les uns contre les autres, en nous disant à toute heure : « Surtout ne soyons rien, et travaillons toujours pour que les autres soient. »

GEORGE SAND.

DCCCXII

À SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLÉON (JÉRÔME),
À PRANGINS


Nohant, 14 juin 1871.


Mon ami,

J’ai bien reçu votre lettre à Jules Favre. Après les épouvantables conséquences de l’Empire, de la guerre et de la Commune, qui se tiennent indissolublement, l’événement vous donne raison historiquement. Certes la République a fait une aussi grande faute que de déclarer la guerre à la Prusse, en ne faisant pas la paix à temps.

Je crois que Jules Favre le sait bien. Sa soumission au peuple de Paris est un malheur irréparable ; mais, à ce moment-là, il était inévitable, et je ne crois pas que l’Empire soit fondé à le lui reprocher, puisque c’est l’Empire qui avait chauffé l’esprit belligérant à blanc, à Paris surtout, et sans consulter la province, la France ; car, s’il se disait autorisé à la guerre par le résultat du plébiscite, il mentirait à la France et à lui-même. Ce plébiscite était un piège atroce, et le paysan qui l’a signé a cru signer la paix et la sécurité. Ce n’est donc pas le moment de faire le procès à la République quand on s’appelle Bonaparte. Le procès est bien plaidé, avec le talent que vous avez et que nul ne conteste, et les accusations sont fondées ; mais vous ne pouvez pas le gagner devant l’opinion, car vous nous reprochez les sottises que l’Empire nous a forcés de faire et les désastres où il nous a précipités.

Je sais encore mieux que vous les torts et les misères des républicains. Quoique républicaine, en principe, je ne me suis pas gênée pour les dire jour par jour durant le siège, et je suis sûre que certaines gens m’ont accusée de conspirer pour vous, qui ne conspirez pas. C’est parce que vous êtes de bonne foi et ne songez pas à vous-même que j’aurais mieux aimé votre silence pour le moment.

Ce que vous reprochez à ces messieurs, la Commune le leur reprochait aussi, à son point de vue. Les légitimistes le leur reprochent de leur côté, et tous ces reproches des faits accomplis nous mènent à des périls extrêmes que la France n’est plus en état de supporter. Il est à craindre qu’elle ne se lasse de la politique et de tous ceux qui veulent l’irriter, l’agiter et la violenter, au point de tomber dans une torpeur où le premier coquin habile remplacerait tous les partis par une dictature insensée, avec l’anarchie définitive, le lendemain.

Hélas ! ne serait-ce pas le moment d’abandonner tous les prétendants et de se réunir autour d’une république sage ? Je sais que vous ne conspirez ni pour Napoléon III ni pour son fils ; mais le malheur de votre situation, c’est de ne pouvoir parler en ce moment sans qu’on vous accuse de travailler pour eux ou pour vous-même. Si vous pouviez nous sauver, je vous dirais d’agir pour vous, je vous reprocherais de ne pas le faire ; mais vous ne le pourriez pas, bien que vous soyez une intelligence de premier ordre et un cœur généreux. Nous sommes trop malades du mal que nous a fait celui dont vous portez le nom, et il y a la guerre civile sous vos pieds si vous faites un pas maintenant.

Je dis maintenant, parce que je crois toujours qu’un temps viendra où vous aurez la liberté d’être un citoyen, peut-être le premier des bons citoyens, le mieux doué, le plus dévoué, le plus utile. Beaucoup d’eau aura passé sous nos ponts ; à présent, l’eau passe par-dessus ; elle est troublée, il faudra bien qu’elle redevienne claire et que l’on se reconnaisse.

Mes enfants vous envoient leurs hommages affectueux et dévoués ; moi, je vous embrasse de tout mon cœur.

GEORGE SAND.


J’ai envoyé à des journaux la réclamation que vous m’aviez fait passer ; je crois qu’ils ne l’ont pas publiée. C’est lâche ; mais peut-être ne l’ont-ils pas reçue ; la poste a été dans un désarroi complet en ce qui nous concerne. Au reste, croyez bien que personne n’a ajouté foi à la calomnie dont vous vous tourmentiez : elle est trop bête.


DCCCXIII

À M. EDMOND PLAUCHUT, À PARIS


Nohant, 16 juin 1871.


Mon bon Plauchemar, te voilà donc redevenu Parisien dans un autre Paris, aussi triste qu’il a été gai jadis ! Il me semble que ce Paris d’autrefois est mort et j’aurais peur de voir à présent son cadavre.

Trop de passion, trop de légèreté, trop de crédulité et de scepticisme, trop de contraires enfin dans cette agglomération cosmopolite, cela devait finir par une explosion ou une anémie. — Ne me justifie pas quand on m’accuse de n’être pas assez républicaine ; au contraire ! dis-leur que je ne le suis pas à leur manière. Ils ont perdu et ils perdront toujours la République, absolument comme les prêtres ont perdu le christianisme. Ils sont orgueilleux, étroits, pédants, et ne se doutent jamais de ce qu’ils peuvent ou ne peuvent pas. Je trouve que Trochu leur passe sur la tête et vaut mieux qu’eux tous. J’avais deviné tout ce qu’il révèle, rien qu’aux accusations dont il était l’objet et j’avais très bien jugé Gambetta. L’histoire des faits est là maintenant pour le dire. Qu’est-ce que cela me fait que mon jugement déplaise à la petite église qui le juge comme moi, mais qui s’est donné le mot d’ordre de politique hypocrite, de le défendre pour ne pas avouer que cet incapable était le moins incapable de leur parti ? — Les partis, j’en ai plein le nez, je n’en veux plus. Je tiens pour crétins ou insensés tous ceux qui se donnent à des personnalités. Comme au lendemain de juin 48, le dégoût me jette dans l’isolement en face de ma conscience révoltée et libre, Dieu merci !

Mais ne parlons pas politique. Il n’y a plus rien à en dire, tout a été dit, écrit, publié : le vrai et le faux. Chacun peut se recueillir et juger. Tant pis pour qui ne veut pas voir clair dans les principes. Quant aux faits, ils resteront ce que les faits accomplis sont dans l’histoire, le sujet d’éternelles discussions où les plus habiles interprétations ne sont pas infaillibles. Chaque historien ouvre un horizon nouveau. Le meurtre d’Abel, le premier meurtre de la légende humaine, n’est pas encore jugé, prouvé encore moins. Les vérités historiques, ce sont les résultats.

Je te remercie d’avoir parlé à Boutet, je lui ai écrit aussi. Je n’ai pas du tout oublié ce que j’ai donné à la défense de Paris ; mais je sais qu’il m’est dû quelques milliers de francs par Lévy, et je pense qu’à présent Boutet et Aucante en sont convaincus. Je n’en suis pas à regretter ce que j’ai fait, et je ne me plains de rien, mais je veux me remettre au courant. Si j’ai besoin que tu t’en occupes, je te le dirai. Pour le présent, la correspondance directe suffit.

J’ai des nouvelles de tous nos amis, nous avons encore la chance de n’en avoir perdu aucun. Quant à nos bibelots, les tiens et les miens, ils sont assurés par la Providence. Quoique tu en dises, ils y auraient passé, si la lutte se fût prolongée ; car je sais des gens qui ont tout perdu, non seulement par le feu, mais aussi par le vol et le pillage. On commençait par les riches. Les gueux comme nous seraient venus en dernier. Ne défendons pas cette horde infâme. Nous ferions comme les prêtres qui ne conviennent jamais des turpitudes de leur Église. On doit reconnaître les vrais amis du progrès à leur indignation contre les novateurs infâmes.

J’espère que tu ne vas pas respirer longtemps l’odeur des cadavres et que tu vas venir pour ma fête. Ma fête sans toi n’est plus une fête, si fête il y a maintenant dans la vie ! Compter ses années au milieu de pareils désastres n’est pas gai ; mais sentir près de soi ceux qu’on aime le mieux est la seule consolation d’avoir vécu jusqu’à ces affreux jours. Je t’embrasse de toute mon âme. Tout mon monde t’aime et t’attend. Écris-nous et viens écrire ici la fin de ton ouvrage.

Je te défends de m’apporter un cadeau, ce serait mal cette année.


DCCCXIV

À MADAME EMMELINE RAYMOND, À PARIS


Nohant, 18 juin 1871.


Madame, vous êtes remplie de cœur et d’intelligence : aussi vous aimez vos semblables, et leurs crimes vous révoltent, leurs égarements vous laissent stupéfaite. Quant à l’étonnement, je vous en offre autant. Comprendre l’amour du mal est impossible à qui a l’amour du bien. Mais nous voilà forcées de constater des faits et de savoir qu’il y a des méchants en nombre, des fous en très grand nombre, des idiots en nombre immense. Il ne faut pas que cela ébranle notre foi au progrès, notre respect pour la liberté, notre espoir en Dieu, c’est ainsi que nous désignons une notion du beau et du bien dont l’idéal nous apparaît toujours au milieu de nos désespoirs et de nos épouvantes. Je me vanterais si j’avais l’orgueil de vous dire que mon âme n’est ni troublée ni ébranlée par ces orages. Mais je travaille, je crois que nous devons travailler tous et toutes à reprendre possession de nous-mêmes, à forcer notre raison, notre conscience, notre charité à reprendre leur chemin et leur but. Soyons pour le peuple ce que nous étions avant sa chute, sauf beaucoup d’illusions dont la perte doit nous instruire. Ne nous dissimulons pas l’abîme où il est tombé, et, sous prétexte de républicanisme, n’excusons pas le crime. Les dévots ont fait de Léotade, il y a vingt ans, un martyr et un saint, par esprit de corps.

On pourrait reconnaître un hypocrite à ce parti pris de sanctifier un monstre. Aujourd’hui, on devra reconnaître un républicain sincère à son horreur pour une certaine école. Ceux qui les excusent et tâchent de les expliquer en s’acharnant aux fautes de l’Assemblée et à l’esprit de la province sont des hypocrites en politique ou des imbéciles, n’en doutez pas.

Écrasera-t-on cette école du meurtre ? enchaînera-t-on cette rage sans frein ? Ceci est l’inconnu ; mais on peut modifier, contenir, corriger, si l’on travaille à s’améliorer soi-même.

L’Empire avait donné l’exemple des turpitudes et de la démence : tel père, tel fils ! si un gouvernement, quel qu’il soit, donne des exemples de moralité et que les classes aisées suivent ces exemples, il faudra bien que le mont Aventin se dissolve après s’être effondré. Ayons courage ! la seule consolation à tout ce mal, c’est de sentir en soi qu’on veut devenir meilleur. Je vous remercie de vos bonnes sympathies et vous serre cordialement les mains.

GEORGE SAND.

DCCCXV

À MADAME STELLA BLANDY[19].


Nohant, 19 juin 1871.


Madame,

J’ai lu votre livre. Je vous assure qu’il est charmant, très touchant, bien écrit et très sain, chose rare en ce temps-ci ! Je crois que vous devez continuer à écrire. Vous savez voir et peindre. En ce moment, on n’est guère porté a l’idylle ; c’est pourtant bon, de se reposer de la réalité, et croyez que la fiction gracieuse et attendrie fait souvent plus de bien que le raisonnement.

Vous dites, dans votre lettre, tout ce qu’il faut faire. Je suis bien de votre avis ; mais je ne me fais pas d’illusion sur le peu que nous pouvons, vous, moi et tant d’autres de bonne volonté. La France a la fièvre, et, quand l’accès sera passé, elle ne sera pas guérie pour cela. Il faut du temps, beaucoup de temps. Je ne me lasserai pas d’apporter mon grain de sable ; mais ce ne sera jamais qu’un grain de sable.

Pour ce qui me concerne, j’avais prévenu en quelque sorte votre désir ; car, en rendant, compte d’un ouvrage, j’avais envoyé, il y a déjà plusieurs jours, quelques réflexions, qui doivent paraître, je ne sais quand, dans la Revue des Deux Mondes[20] ; mais, je vous le répète, c’est le grain de sable, et, à mon âge, on n’espère plus être autre chose. On s’y résigne en se disant qu’on a fait ce qu’on a pu et que d’autres feront mieux.

Vous êtes jeune, l’avenir est à vous. Travaillez, développez-vous. Gardez-vous du scepticisme. Vous avez bien raison : combattez-le chez les autres, mais pour ne pas arriver au découragement. Sachez bien que le progrès est l’écroulement perpétuel de tous les efforts, laissant debout une très faible partie de ce qu’ils ont édifié.

Recevez tous mes remerciements pour votre livre et pour vos lettres, qui m’ont donné la satisfaction de lire dans une âme généreuse et dans une réelle intelligence.


DCCCXVI

À M. HENRY HARRISSE, À PARIS


Nohant, 6 juillet 1871.


Merci, mon bon ami, pour votre excellente lettre et vos souhaits affectueux. J’entre dans ma soixante-huitième année avec le cœur bien écorché par les malheurs et les déchirements de mon pays ; mais je n’ai pas le droit de me plaindre personnellement, puisque j’ai autour de moi cette chère famille pour laquelle, avant tout, j’existe, et d’excellents amis, qui ont traversé sans catastrophe tous nos désastres. Je crois à la sincérité, à l’honneur, à la grande intelligence de M. Thiers et du noyau modéré qui joint ses efforts aux siens. Il n’en est pas moins triste de reconnaître qu’il faut passer absolument par cette grande modération qui est un instrument de progrès lent et froid, au lieu de pouvoir compter sur les forces vives et jeunes de l’esprit public ! Que de moyens et de puissances il va falloir enchaîner par crainte du désordre et de la démence !

Ah ! que j’en veux à ceux qui ont dépassé le but et qui l’ont laissé ruiné et renversé derrière eux ! On rebâtira ce qui a été brûlé et démoli ; mais la confiance que le peuple eût dû tenir à cœur d’inspirer, combien faudra-t-il de temps pour la rendre aux âmes généreuses ? Quelle souffrance que de se sentir en colère contre son enfant !

Ne nous laissez pas sans nouvelles de vous, cher ami, et, si vous n’êtes pas tenu à Paris par de grandes affaires, si vous avez besoin de repos, d’air et de soleil, venez nous voir. Vous serez toujours le très bien venu.

À vous de cœur.
G. SAND.

Amitiés et tendresses des enfants et petits-enfants.


DCCCXVII

À M. ALEXANDRE DUMAS FILS, À PARIS


Nohant, juillet 1871.


Mon cher fils, après m’avoir tenu le temps que vous savez, le bec dans l’eau, la Revue des Deux Mondes se décide enfin à me donner à propos de la Lettre de Junius, cette explication laconique, qu’elle va me rendre mon article, dont l’insertion est difficile. Aucune raison n’est donnée, ni contre mon travail, ni contre celui de Junius. C’est à nous de deviner que ces raisons, ne pouvant être écrites, sont, ou injurieuses pour nous, ou honteuses pour la Revue. Je me fâche tout rouge et je quitte ladite Revue, en tant que rédacteur attitré et engagé. Mon traité avec elle est expiré, je suis à peu près au pair dans mes comptes, ou tout au moins très à même de payer la différence. J’ai demandé mon règlement et j’ai signifié que je reprenais mon indépendance absolue. Si j’ai des romans à leur vendre, je leur ferai mes conditions. J’en ferai moins (de romans) et ils devront les payer plus cher. C’est tout profit pour ma santé.

Mais dites-moi donc pourquoi nous ne ferions pas une Revue, vous, moi, About, Cherbuliez et nombre d’autres également mécontents du droit que s’arroge la Revue, de refuser, de changer, de couper ceci et cela, de faire passer tous les esprits sous le même gaufrier, enfin de rendre les relations insupportables à quiconque se respecte et tient à être soi ? J’ai pu, pendant les dix ans qui viennent de s’écouler, me défendre et me préserver jusqu’à un certain point. Je n’avais affaire qu’à Buloz, qui, au fond de ses apparences bourrues, a toujours eu le goût assez artiste et un certain respect de l’individualité. À présent, je suppose qu’il est hors d’état de gouverner sa barque ; car il ne répond plus aux lettres qu’on lui écrit, et son nom n’est jamais prononcé dans les réponses que fait sa femme.

Celle-ci est intelligente et bonne ; mais il est évident qu’elle ne peut prendre et ne prend pas la direction, elle n’est qu’une intermédiaire entre moi et la direction. Or cette direction, c’est l’inconnu, et il ne me plaît pas d’avoir affaire à l’inconnu. À la manière embarrassée et vague dont elle me traduit les oracles, je vois qu’une cuistrerie bien conditionnée plane sur la chose et que nul n’aura de sens et de talent que le pouvoir occulte et ses amis.

Il y a longtemps que je me sens gênante pour les critiques de la Revue. Ils ne voulaient pas que je fisse ma critique à mon point de vue, et peut-être trouvaient-ils que j’usurpais leur droit en ayant une opinion à moi sur vous, sur Hugo, sur tout ce qui me frappait et me commandait de dire mon impression. Ils me laissaient le domaine du roman, non sans humeur, cela était visible ; mais, enfin, ne pouvant en faire, il leur fallait bien les laisser faire à quelqu’un.

Cette position n’est plus tenable pour moi, et je vous demande si nous ne pourrions pas faire une Revue s’adressant à une couche de lecteurs plus jeunes, plus vivants, plus en harmonie avec le mouvement actuel que cette vieille Revue dont l’horizon ne s’élargira jamais et qui vit, d’ailleurs, riche et tranquille, avec son vieil auditoire et sa politique de 1835. Elle est solide, il n’est pas question de l’ébranler dans son essence. Ce n’est pas pour lui faire la guerre que je vous sollicite, c’est pour qu’un groupe d’écrivains qui a sa valeur puisse vivre et respirer en dehors d’elle.

Il n’y a pas que le livre pour donner issue à notre action. Il y a la communication nécessaire avec un premier choix de lecteurs qui n’est pas toujours une élite, tant s’en faut, mais qui a plus de loisirs, de réflexion et de discussion à son service que le passant et le voyageur en chemin de fer. Vous seul, comme talent, comme sens philosophique vivant et pratique, comme esprit de conduite et appréciation des voies et moyens, pourriez fonder une Revue qui aurait chance de vivre, en admettant la diversité des aptitudes, l’originalité des esprits, leur liberté d’expansion, tout ce que la Revue des Deux Mondes leur contestait et ne va plus leur accorder du tout, si Buloz est hors de cause.

Il me semble que cette création est précisément ce qu’il vous faut à l’heure qu’il est, parce qu’elle ne vous enchaîne à rien, à personne, et vous assure une autorité, une défense, une action que vous n’avez pas vis-à-vis de la critique. Vous devez trouver des capitaux pour une entreprise de ce genre. Vous pourriez reprendre et relever des Revues tombées, qui avaient leur valeur et qui n’ont sombré que faute d’activité et de savoir pratique. On vous accuse de vouloir être député ou directeur de théâtre ; alternative risible qui a dû vous faire rire le premier ; mais directeur d’une belle et bonne Revue politique et littéraire, c’est un poste avancé qui a sa dignité et sa force, parce qu’il est indépendant, parce qu’il fonctionne et ne subit pas. Si j’avais la jeunesse et quelque sens pratique des affaires, je n’hésiterais pas, pour mon compte ; mais, si vous prenez le commandement, je vous suivrai en bon soldat et bien d’autres se rallieront à vous et vous soutiendront.

Pesez mon idée pendant que le fer est chaud. Je crois le moment favorable à l’inauguration d’une critique nouvelle ; celle que vous savez faire précisément. L’esprit français flotte entre les turpitudes et les rengaines. La Revue des Deux Mondes a eu tort de n’avoir pas publié tout de suite in extenso la Lettre de Junius. Elle aurait perdu quelques abonnés en Allemagne (c’est là probablement que le bât la blesse), mais elle en aurait gagné en France ; elle va se poser en officine diplomatique, apparemment. Faites donc une Revue pour la France et soyez l’expression vraie, le vif renouvellement de la prépondérance française, dans le domaine de l’esprit, qui lui appartient en première ligne, comme Junius le dit, le démontre, le prouve.

Et, pour le moment, qu’allons-nous faire de mon article ? je n’en sais rien. Je ne connais pas bien l’esprit des journaux. Me conseillez-vous le Temps, qui est des plus sages et des plus dignes ; il ne pourra pas me donner d’aussi longues citations qu’une Revue ; existe-t-il encore des revues ?

La vieille Revue britannique paraît-elle encore ? J’y serais bien accueillie, et, qu’elle ait peu de lecteurs, cela n’importe, elle en aurait ce jour-là. Enfin dites-moi votre avis. Je fais revenir l’article, je vous l’enverrai quand vous m’aurez donné conseil.

Tout mon monde va bien, on vous embrasse.

G. SAND.


DCCCXVIII

À M. GUSTAVE FLAUBERT, À PARIS


Nohant, 23 juillet 1871.


Non, je ne suis pas malade, mon cher vieux troubadour, en dépit du chagrin qui est le pain quotidien de la France ; j’ai une santé de fer et une vieillesse exceptionnelle, bizarre même, puisque mes forces augmentent à l’âge où elles devraient diminuer. Le jour où j’ai résolument enterré la jeunesse, j’ai rajeuni de vingt ans. Tu me diras que l’écorce ne subit pas moins l’outrage du temps. Ça ne me fait rien, le cœur de l’arbre est fort bon et la sève fonctionne comme dans les vieux pommiers de mon jardin, qui fructifient d’autant mieux qu’ils sont plus racornis. Je te remercie d’avoir été ému de la maladie dont les journaux m’ont gratifiée. Maurice t’en remercie aussi et t’embrasse. Il entremêle toujours ses études scientifiques littéraires et agricoles de belles apparitions de marionnettes. Il pense à toi chaque fois et dit qu’il voudrait t’avoir pour constater ses progrès, car il en fait toujours.

Où en sommes-nous, selon toi ?

À Rouen, vous n’avez plus de Prussiens sur le dos, c’est quelque chose, et on dirait que la République bourgeoise veut s’asseoir. Elle sera bête, tu l’as prédit, et je n’en doute pas ; mais, après le règne inévitable des épiciers, il faudra bien que la vie s’étende et reparte de tous côtés. Les ordures de la Commune nous montrent des dangers qui n’étaient pas assez prévus et qui commandent une vie politique nouvelle à tout le monde : faire ses affaires soi-même et forcer le joli prolétaire créé par l’Empire à savoir ce qui est possible et ce qui ne l’est pas. L’éducation n’apprend pas l’honnêteté et le désintéressement du jour au lendemain.

Travailles-tu ? Saint-Antoine marche-t-il ? Dis-moi ce que tu fais à Paris, ce que tu vois, ce que tu penses. Moi je n’ai pas le courage d’y aller. Viens donc me voir avant de retourner à Croisset. Je m’ennuie de ne pas te voir, c’est une espèce de mort.


DCCCXIX

À M. CHARLES-EDMOND, À PARIS


Nohant, 23 juillet 1871.


Cher ami,

Je suis charmée de vous savoir sorti de toutes ces crises violentes. Est-il vrai que votre maison de campagne ait été pillée, dévastée, abîmée, comme on nous l’a dit ? Vous ne nous parlez pas des pertes matérielles ; les vôtres ont du être sensibles ; car vous aviez des objets d’art, et ce sont presque des êtres qu’on a le droit de regretter.

Les journaux m’ont, pour la vingtième fois, gratifiée d’une grosse maladie : je ne me suis jamais mieux portée. La vieillesse m’a fait une santé de fer, à l’épreuve même du chagrin, qui, pourtant, a été long et profond. Nous voici dans une période d’allègement relatif, c’est-à-dire que nos malheurs, à l’état aigu, ont cessé d’empirer. Mais revivrons-nous de la vie normale qui convient à la France ?

J’allais écrire au Temps pour lui proposer un très joli roman de Maurice, qui pourrait paraître tout de suite, et que j’entremêlerais, deux fois par mois, du feuilleton champêtre ou sentimental dont vous me parlez. Vous êtes donc toujours le bienvenu porte-parole de ce journal, le seul que l’on puisse lire sérieusement aujourd’hui ; j’en suis ravie, et, comme mon traité avec la Revue des Deux Mondes est expiré, que rien ne m’oblige à le renouveler tout de suite, je peux vous réserver le roman que je suis en train de faire, et qui succèderait au roman de Maurice, si cet arrangement était agréé par Nefftzer.

Quant au prix, Maurice recevrait celui qui est d’usage au journal, et, moi, je m’en remettrais à vous pour fixer le mien. On me donne, à la Revue des Deux Mondes, quarante et un francs vingt-cinq centimes par page. Je ne sais pas le calcul à faire pour traduire ce chiffre en format de feuilleton. Il est vrai que la Revue bénéficiait de la première édition de mes ouvrages, et que, par un nouveau traité, passé entre Michel Lévy et moi, elle n’a plus ce bénéfice.

Aussi je comptais renouveler avec elle au prix de six cents francs la feuille, au lieu de six cent soixante ; mais je ne suis pas décidée à renouveler. Le vieux Buloz, — dont les qualités compensaient les défauts, et dont, depuis ces dix dernières années, je n’ai eu, en somme, qu’à me louer, en dépit de quelques accrochages, — le vieux Buloz est, ou malade, ou inférieur ou démissionnaire ; il ne me donne plus signe de vie depuis un an, et je n’ai plus affaire à lui directement. Cela change ma position morale à cette Revue, et ne me la ferait plus considérer que comme un gagne-pain auquel rien ne m’attache particulièrement.

Faites donc les calculs que je ne sais pas faire, et voyez si je ne suis pas trop chère pour le Temps ; sa rédaction m’est si sympathique, que je voudrais pouvoir y travailler pour rien ; mais vous savez comment j’ai toujours vécu au jour le jour. Ce n’est pas un mérite, puisque c’était un devoir.

Répondez-moi, cher ami ; je ne demande qu’à vous dire oui.

À vous de cœur, et bonnes amitiés de Maurice. Si nous nous arrangions pour une affaire de durée, j’aurais grand plaisir à en causer avec vous, et vous devriez venir passer quelques jours dans ce vieux Nohant que vous connaissez, et où vous savez qu’on vous aime.


DCCCXX

À SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLÉON (JÉRÔME),
À PRANGINS


Nohant, 29 juillet 1871.


Cher ami,

Vous vous inquiétez de moi. Merci mille fois. Je veux vous dire moi-même que je ne suis pas, que je n’ai pas été malade du tout, malgré la maladie de la France qui nous rend tous assez malades de cœur et d’esprit. Que vous dirai-je de mes impressions ? elles ne peuvent se fixer sur rien, nous assistons à un travail qui probablement est assez vulgaire de près, mais qui sera peut-être grand dans l’histoire, s’il aboutit ! Une nation perdue et brisée par tous ceux qui ont voulu y établir l’autorité personnelle, même par celui à qui son génie avait semblé créer un droit ! Il n’a eu que l’éclat d’une légende, il a laissé en fin de compte la France plus bas qu’il ne l’avait prise.

Vous n’avez pas vu ces temps-là. Moi, j’ai vu le règne tout entier et j’ai très bien vu la fin du règne, l’invasion, le retour des Bourbons. Depuis, tous les essais de royauté dictatoriale ou constitutionnelle nous ont conduit à des abîmes. Vrai, nous n’en voulons plus, et cela, je suis sûre que c’est le sentiment qui domine : une effroyable lassitude des dynasties, une méfiance invincible contre tous ceux qui ont voulu faire nos affaires à notre place. Et voilà que nous voulons essayer de les faire nous-mêmes. Nous ne pouvons les faire brillantes dans la situation où on nous a mis ; c’est une liquidation de gens ruinés, c’est une existence à recommencer, c’est une série d’expériences, de sacrifices, de tâtonnements.

Si on nous persuade de prendre, comme panacée, une royauté quelconque, nous sommes perdus, nous reculons pour mieux sauter dans le vide. Alors l’Internationale reprend son œuvre et nous jette dans l’anarchie. Je crois à l’avenir de l’Internationale, si, reniant les crimes et les fautes que viennent de commettre ses stupides adeptes, elle se transforme, et poursuit son principe sans vouloir l’appliquer violemment. Elle n’a produit qu’un ramassis de fous ou de scélérats, mais elle peut s’épurer et devenir la loi de l’avenir. Pour cela, il lui faut du temps. Si des coups d’État nous la ramènent, elle est morte aussi, elle n’est pas encore viable. Sa formule est bonne au fond, son programme est détestable, impossible.

Donc tout est mort chez nous, si nous ne devenons pas des hommes. Les partis nous mangeront et il s’agirait de créer une république sans partis, sans républicains à l’état de parti ; une société laborieuse, commerçante, bourgeoise et démocratique dans la bonne acception des mots. La France est assez artiste et assez idéaliste pour résister à cette épreuve sans s’abrutir ; mais il faut qu’elle apprenne à procéder avec ordre, à se préoccuper de la vie pratique avant tout et à faire, je le répète, ses affaires elle-même.

C’est moi qui vous dis cela, moi l’être le moins pratique qui existe, le plus incapable de gérer quoi que ce soit, le plus condamné, le plus habitué à être exploité et mené. C’est pour cela que j’ai raison de pousser les autres à la vie pratique, je sais personnellement ce qu’il en coûte d’être trop race latine, et une transformation de notre esprit aventureux et insouciant me paraît absolument nécessaire.

Si M. Thiers, malgré tout ce qui lui manque, malgré notre ancienne antipathie, malgré les erreurs de son esprit sur de graves questions, sait nous persuader d’essayer la vie pratique, je désire qu’on l’écoute, sauf à le juger s’il s’égare. Il n’est qu’un homme, il n’est pas un souverain, nous ne sommes pas forcés de nous égarer avec lui. Il n’a pas de prestige, pas de cour, pas de créatures puissantes ; on peut le combattre, on peut l’abandonner. Désirons qu’il dure assez pour nous apprendre à discuter sans faire de révolutions. C’est le talent qu’il montre, c’est le système qu’il nous indique et semble vouloir suivre. Veut-il, comme on le dit, comme vous le croyez, nous conduire sans secousse à une restauration orléaniste ? Supposons-le ! chaque pas qu’il fait en ce sens doit lui apprendre et lui faire sentir que la terre manquerait sous ses pieds s’il manquait à sa parole, et qu’il aurait malgré lui, une secousse violente, un véritable terremoto[21], qui l’emporterait, lui et ses princes.

Hélas ! les princes ! ces aspirants aveugles, qui ont la simplicité de se croire de nature divine, bons à tout, capables de tout, ni plus ni moins que M. Gambetta, et qui sont là, de tous côtés, en France, attendant qu’on les appelle à faire notre bonheur, assez fats, assez niais pour s’en croire et s’en proclamer capables ! Ils me font l’effet de ces pauvres aspirants comédiens que j’ai vus cent fois se présenter dans les théâtres ou chez les auteurs dramatiques en s’offrant pour jouer les premiers rôles ! On les essayait dans les derniers emplois, ils ne savaient pas dire trois mots. Voilà le métier ridicule des prétendants, n’en soyez jamais, vous, mon prince philosophe et intelligent.

Mais je n’ai pas besoin de vous en prier. Vous ne donnerez jamais dans les godants du manifeste hypocrite ou naïf. Henri V est le plus honnête d’entre eux, il casse les vitres : mais aussi il est le plus naïf.

République, société française, organisation nationale, peu m’importe le nom, mais point de maître, pas de droit divin, pas d’hérédité dynastique, voilà ce que veulent tous ceux qui ne sont ni ambitieux, ni fous. Et il y en a encore pas mal, soyez-en certain ; ceux qui s’emparent du pouvoir par surprise sont toujours en minorité. Ils peuvent l’emporter à un moment donné, ils ne peuvent pas durer, on ne leur pardonne jamais l’usurpation du pouvoir ; on ne la pardonnerait pas plus à M. Thiers qu’à un autre, malgré sa grande influence du moment.

Voilà, mon cher et grand ami, ce que je réponds à votre question en toute liberté et santé de conscience. Maintenant devez-vous venir en France ? Oui, certainement, si la république s’y consolide et si vous jugez qu’elle mérite votre adhésion comme autrefois. Pour le moment, je ne sais s’il vous plairait d’y voir faire la cuisine et si les marmitons ne vous enverraient pas des éclaboussures. On vous accusera de conspirer, cela est inévitable, et, pour répondre, vous serez forcé de soutenir des polémiques désagréables. Le journalisme n’est pas toujours bien élevé et loyal. Je n’aimerais pas à vous voir dans cette bagarre. Ce n’est guère le moment de revoir la France ; moi, je ne veux pas voir Paris. On y remue pêle-mêle de l’or et de la vidange. Je n’ai pas quitté Nohant, je ne le quitterai pas cette année. J’aime mieux l’ombrage de mes tilleuls et la possession de moi-même, de mon jugement, de ma liberté et de ma dignité. Ceux qui vont à Paris, et qui ont du cœur, ne décolèrent pas ; que voulez-vous ! on liquide tout, de la cave au grenier.

Bonsoir, mon grand ami ma famille vous envoie ses vœux et son affection. Je vous embrasse de tout cœur.


DCCCXXI

À M. CHARLES-EDMOND, À PARIS


Nohant, 18 août 1871.


Cher ami,

Je vous renvoie l’épreuve reçue ce matin[22]. Je vous supplie de mettre beaucoup d’exigence à ce que l’on observe ma ponctuation, sans laquelle mon style (par sa nature et je ne sais pourquoi) est tout à fait incompréhensible. Je corrige donc avec beaucoup de soin ; mais, dans la plupart des journaux, on n’en tient pas compte, j’espère que le Temps est plus consciencieux, et j’avoue être très sensible à une virgule qui dénature une idée. Il y a, à la Revue, des pédants obstinés à leur méthode de ponctuation, qui est mauvaise, illogique, absolue, bête par conséquent. Cela m’a fait damner. Si je retrouvais chez vous, la liberté et la responsabilité personnelle, non seulement de ma manière de voir et de sentir, mais aussi de ma ponctuation, qui est une partie essentielle de ma forme, je m’en réjouirais beaucoup. – Cela me fait penser qu’un feuilleton sur la ponctuation comme je la comprends ne serait pas ennuyeux et aurait son utilité : qu’en dites-vous ?

J’ai écrit à M. Hébrard pour accepter l’offre dont vous avez bien voulu être l’intermédiaire, me réservant de vous dire, au bout d’une année, si je me trouve vraiment dans les mêmes conditions qu’à la Revue. Ma belle-fille, qui sait calculer et que je consulte, me dit qu’elle croit que j’aurai plus de travail pour atteindre à la même somme. Nous verrons s’il y a une différence qui vaille la peine que je vous la signale. Quant à présent, marchons.

M. Hébrard me dit que vous ne saviez pas que le roman de M. Hector Malot devait passer après celui de Maurice, c’est-à-dire avant moi. Il faut le laisser passer. Je ne veux prendre la place de personne. Si j’ai plus de travail que je n’en peux écouler au Temps, je pense que j’aurai quelque chose à donner à la Revue pour régler mes comptes, et tout s’arrangera.

Amitiés de la famille et à vous de cœur, cher ami.

G. SAND.


DCCCXXII

AU MÊME


Nohant, 25 août 1871.


Cher ami,

Vous me donnez de bons encouragements et je ferai de mon mieux. Pourtant, il faut que vous m’aidiez un peu d’avis très francs au besoin. Je rentre dans la vie pratique en quelque sorte, au sortir de la Revue, où je ne faisais guère que des romans ; quand j’avais quelque vue personnelle à émettre, ce brave Buloz avait une peur de chien de me voir sortir du gaufrier politique et des convenances de son cénacle. Je ne me disputais pas avec lui, ou je me disputais selon ma patience du moment, mais je n’étais vraiment pas libre moralement et, dans ces derniers temps surtout, j’ai senti un grand besoin de pouvoir dire ce qui me vient ou ce qui m’est venu antérieurement, en dehors de la fiction. Vous avez deviné cela quand vous m’avez tracé ce plan de feuilletons qui me sera un gros respire, comme on dit en Berry, après des années d’étouffement.

Il faut pourtant nous entendre sur la dose de liberté dont je peux disposer ; car je reconnais bien que la liberté absolue n’est possible que quand on écrit sur une page que l’on signe tout seul. Je ne crois pas avoir des opinions dangereuses et subversives qui puissent compromettre l’attitude très digne et très calme du Temps. Mais j’ai mes heures où je suis un peu plus agitée que ses premiers-Paris. Pourvu que, par la date de mes articles, je mette ces émotions à distance il ne s’inquiétera pas, n’est-il pas vrai ? Si je dépassais son programme, je l’autoriserais de tout mon cœur à faire ses réserves en note. Je tâcherai qu’il n’y ait pas lieu, mais tout en me promettant de faire de simples causeries sur des sujets variés, je sens bien qu’il ne me sera plus possible de ne pas parler du temps présent. Tout se tient dans l’émotion et ma sérénité a son genre d’émotions qu’il m’est difficile de retenir. Qui est-ce qui croirait ça ?

Eh bien, s’il m’arrivait de prendre le mors aux dents, je veux bien que vous m’avertissiez, je me rends toujours aux bonnes raisons ; mais ne me laissez pas ignorer les craintes que je pourrais inspirer et le pourquoi de ces craintes. Autre chose : je désire avoir du succès dans le Temps, pour gagner en conscience l’argent qu’on me donne. Il faut que vous me disiez tout bonnement après chaque article, dans les commencements, si la chose a plu, ou si elle a ennuyé. Les mêmes sujets n’iront pas à la même fraction du public, je le sais ; mais il en est qui peuvent ne plaire à personne, et, où je suis, je ne peux pas le savoir.

Promettez-moi cette sincérité ; j’arriverai à connaître votre public et à gagner ses sympathies. C’est vous qui avez rédigé l’annonce de ma collaboration ; c’est très élogieux et très bien tourné. Je vous en remercie, je voudrais mériter tout cela. Mes amitiés à Taine ; je le lis.

À vous de cœur

G. SAND.


DCCCXXIII

À M. BERTON PÈRE, À PARIS


Nohant, août 1871.


Mais certainement, mes enfants, c’est pour être joué en province et partout où vous voudrez, que je vous ai donné le petit proverbe[23]. Il y avait dans l’envoi un mot où je te le disais. Tu l’auras laissé au fond de l’enveloppe. Vous faites mille fois bien d’aller en province, en attendant la réussite de vos démarches à Paris. Vos succès, votre bonne entente, que le bourgeois, envieux des artistes, croit toujours impossible, vous donneront de l’autorité. Voilà qu’on parle de la retraite de Jules Simon. Je veillerai à bien disposer son successeur, si je le connais tant soit peu.

Je vous embrasse ; donnez-moi des nouvelles de votre expédition. Je suis de cœur avec vous. Si vous n’êtes pas trop loin quand vous jouerez le proverbe, j’irai vous trouver, passer un jour avec vous ; mais il faudra que vous me garantissiez l’incognito. La curiosité des provinciaux est insupportable.

G. SAND.


DCCCXXIV

À GUSTAVE FLAUBERT, À CROISSET


Nohant, août 1871.


Tu as envie et besoin de me voir et tu ne viens pas ! ce n’est pas bien ; car moi aussi, et nous tous ici, nous soupirons après toi. Nous nous sommes quittés si gais, il y a dix-huit mois, et tant de choses atroces ont passé entre nous ! Se revoir serait la consolation due. Moi, je ne peux pas bouger ; je n’ai pas le sou, et il faut que je travaille comme un nègre. Et puis je n’ai pas vu un seul Prussien, et je voudrais garder mes yeux vierges de cette souillure. Ah ! mon ami, quelles années nous passons là ! C’est à n’en pas revenir, car l’espérance s’en va avec le reste.

Quel sera le contre-coup de cette infâme Commune ? Napoléon ou Henri V, ou le règne des incendiaires ramené par l’anarchie ? Moi qui ai tant de patience avec mon espèce et qui ai si longtemps vu en beau, je ne vois plus que ténèbres. Je jugeais les autres par moi-même. J’avais gagné beaucoup sur mon propre caractère, j’avais éteint les ébullitions inutiles et dangereuses, j’avais semé sur mes volcans de l’herbe et des fleurs qui venaient bien, et je me figurais que tout le monde pouvait s’éclairer, se corriger ou se contenir ; que les années passées sur moi et sur mes semblables ne pouvaient pas être perdues pour la raison et l’expérience : et voilà que je m’éveille d’un rêve pour trouver une génération partagée entre le crétinisme et le delirium tremens ! Tout est possible à présent.

C’est pourtant mal, de désespérer. Je ferai un grand effort, et peut-être me retrouverai-je équitable et patiente ; mais, aujourd’hui, je ne peux pas. Je suis aussi troublée que toi, et je n’ose ni parler, ni penser, ni écrire, tant je crains d’aviver les plaies béantes de toutes les âmes.

J’ai bien reçu ton autre lettre, et j’attendais le courage d’y répondre ; je ne voudrais faire que du bien à ceux que j’aime, à toi surtout qui sens si vivement. Je ne vaux rien en ce moment. J’ai une indignation qui me dévore et un dégoût qui m’assassine.

Je t’aime, voilà tout ce que je sais. Mes enfants t’en disent autant. Embrasse pour moi ta bonne petite mère.


DCCCXXV

AU MÊME


Nohant, 6 septembre 1871.


Où es-tu, mon cher vieux troubadour ?

Je ne t’écris pas, je suis toute troublée dans le fond de l’âme. Ça passera, j’espère ; mais je suis malade du mal de ma nation et de ma race. Je ne peux pas m’isoler dans ma raison et dans mon irréprochabilité personnelles. Je sens les grandes attaches relâchées et comme rompues. Il me semble que nous nous en allons tous je ne sais où ? As-tu plus de courage que moi ? Donne-m’en !

Je t’envoie les minois de nos fillettes. Elles se souviennent de toi et disent qu’il faut t’envoyer leurs portraits. Hélas ! ce sont des filles, on les élève avec amour comme des plantes précieuses. Quels hommes rencontreront-elles pour les protéger et continuer notre œuvre ? Il me semble qu’il n’y aura plus que des cafards et des voyous !

Donne-moi de tes nouvelles, parle-moi de ta pauvre maman, de ta famille, de Croisset. Aime-nous toujours comme nous t’aimons.


DCCCXXVI

À M. CHARLES-EDMOND, À PARIS


Nohant, 9 septembre 1871.


Cher ami,

Nous ne demanderions qu’à vous complaire ; Maurice et moi, nous ne faisons qu’un, et ce n’est pas de lui que viendrait l’obstacle. Mais le fait est que mon roman est trop peu avancé et que je n’arriverais pas après Taine. Comptant passer après Maurice et M. Malot, je ne me suis occupée que de mes feuilletons et j’en ai fait plusieurs pour me donner ensuite au roman sans distraction. Tout ce que je peux vous promettre, c’est d’être prête après Maurice, si vous le voulez. Ce sera à vous de vous entendre avec M. Malot et de lui bien dire que ce n’est pas par ma volonté que je prendrai sa place. Ces feuilletons ne sont pas si faciles à faire que je croyais : je dois pêcher dans des masses de griffonnages écrits au hasard du moment, pour faire un tout résumé et présentable. Je vais vous en envoyer un où Delacroix explique la peinture à Chopin et à Maurice. Il a été écrit le soir même et je le crois intéressant. Mais concevez-vous que, sur le manuscrit, après la date janvier 184., il y a un gros pâté, et qu’il nous est impossible de nous rappeler si c’est 41, 42 ou 43 ? Il faudra que vous retrouviez au juste l’époque où M. Ingres a exposé la Stratonice, dans une salle du Louvre, je crois ; ce dernier détail est indifférent : ce qui importe, c’est de dater le feuilleton de l’époque précise ; car il roule tout entier sur le jugement porté par Delacroix sur ce tableau.

Je crois que Villot doit savoir cela, ou tout autre conservateur de musées. D’après l’ordre de mon rangement, ce petit manuscrit serait de janvier 1841 ; mais je n’en ai plus la certitude.

Pauvre ami, je ne savais pas l’horreur des choses que vous avez traversées. Votre compagne doit vous être d’autant plus chère qu’elle a plus souffert. C’est vous qui la guérirez bien radicalement par la douceur et l’affection.

Et vous voilà à l’Odéon, bravant le public ahuri, et la troupe décapitée de Chilly ? c’est bien à vous d’avoir ce courage. Je voudrais être là pour vous applaudir ; mais je ne sais si j’irai cet hiver ; j’ai été si éprouvée moralement, que j’ai un besoin féroce de repos. Et puis il y a eu tant de secours à donner depuis un an, que je serai très pauvre.

Je relis votre lettre avant de fermer la mienne. Je vois que j’ai mal compris. Vous voudriez faire passer Malot après Taine et puis moi, et puis Maurice. J’avais compris, Taine, moi, Maurice, Malot. Eh bien, j’aimerais mieux, Taine, Maurice, moi ou Malot, Malot ou moi. Moi, je ne suis pas pressée, mais je me presserais pour vous satisfaire. M. Hébrard m’a écrit que M. Malot trouvait facilement à placer son roman dans un autre journal et c’est moi qui ai refusé de lui prendre son tour ; car je comprends qu’il tienne à paraître dans le Temps. Voyez, cher ami, à arranger cela dans votre intérêt, sans vous occuper du mien. Maurice cèderait bien son tour sans se plaindre et sans vous demander d’avances ; mais, moi, je ne voudrais pas le remettre si loin pour des raisons que je vous dirais, mais qui sont trop longues à écrire. En somme, je crois que le mieux serait de laisser les choses comme M. Hébrard me les a écrites : Taine, Maurice, Malot et moi ; cela me permettrait de donner à Buloz une nouvelle, pour me liquider, et ne pas le faire mourir de chagrin ; car le voilà qui se réveille et jette feu et flammes. Si Renan va à vous, je vous laisse à penser !

Je songe à une chose à laquelle vous devriez réfléchir. Vous voulez grouper autour de vous ce qu’il y a, dites-vous, de lumineux. Vous pourriez, à côté de la place politique de premier ordre que vous avez, prendre la première place littéraire. Mais le feuilleton est une chose si limitée, si interrompue, que les romans en souffriront toujours, et que les articles de variétés sérieuses étant forcément scindés, n’y auront jamais l’autorité qu’ils ont dans une revue ou dans un livre. Il faudrait trouver le moyen de faire, tous les quinze jours, quelque chose qui serait, sous la forme d’un grand supplément, à la fois un journal et une revue, cela contiendrait : la valeur d’une feuille en roman ; même étendue en science, philosophie, voyage ou critique, et le tout couronné par un résumé politique de la quinzaine. La politique du Temps acquerrait ainsi une autorité très grande. Elle ne perdrait pas celle qu’elle a au jour le jour, elle la décuplerait en la résumant et en l’expliquant. J’estime qu’une feuille de la Revue des Deux Mondes, qui est une bonne mesure pour un article de variétés sérieuses, tiendrait dans une page et un tiers du Temps ; d’autres travaux s’arrangent aussi bien d’une demi-feuille. Enfin, je m’imagine qu’il y aurait une magnifique tentative à faire et un immense succès à conquérir, si, — à peu de frais, et sans changer les habitudes du journal quotidien, — on arrivait à y joindre une Revue. Le public français ne comporte pas plus d’une ou deux Revues dans la forme qu’elles ont maintenant, parce que c’est trop cher à établir, trop cher d’abonnement ; ne pouvant résoudre la difficulté, on pourrait la trancher en la tournant, et le journal qui ferait cette innovation aurait tant de succès, qu’il ne lui serait pas nécessaire d’élever son prix. Tout au moins il pourrait laisser à l’abonné la liberté de s’abonner à part au supplément, et, par là, il ne compromettrait rien. Réfléchissez et calculez. Je ne crois pas vous communiquer une pure rêverie. J’y ai pensé bien longtemps et bien souvent. Il y a des conditions de succès qu’on force en les déplaçant.

À vous de cœur, cher ami.

G. SAND.

DCCCXXVII

À GUSTAVE FLAUBERT


Nohant, 16 septembre 1871.


Cher vieux,

Je te répondais avant-hier et ma lettre a pris de telles proportions que je l’ai envoyée comme feuilleton au Temps pour la prochaine quinzaine ; car j’ai promis de leur donner deux feuilletons par mois. — Cette lettre à un ami ne te désigne pas même par une initiale ; car je ne veux pas plaider contre toi en public. Je t’y dis mes raisons de souffrir et de vouloir encore. Je te l’enverrai et ce sera encore causer avec toi. Tu verras que mon chagrin fait partie de moi et qu’il ne dépend pas de moi de croire que le progrès est un rêve. Sans cet espoir, personne n’est bon à rien. Les mandarins n’ont pas besoin de savoir, et l’instruction même de quelques-uns n’a plus de raison d’être sans un espoir d’influence sur les masses ; les philosophes n’ont qu’à s e taire et ces grands esprits auxquels le besoin de ton âme se rattache, Shakspeare, Molière, Voltaire, etc., n’ont que faire d’exister et de se manifester.

Laisse-moi souffrir, va ! ça vaut mieux que de voir l’injustice avec un visage serein, comme dit Shakspeare. Quand j’aurai épuisé ma coupe d’amertume je me relèverai. Je suis femme, j’ai des tendresses, des pitiés et des colères. Je ne serai jamais ni un sage ni un savant.

J’ai reçu un aimable petit mot de la princesse Mathilde. C’est brave et bon de sa part de revenir près de ses amis, au risque de nouveaux bouleversements.

Je suis contente que ces petites mines d’enfants t’aient fait plaisir. Tu es si bon, j’en étais sûre. Je t’embrasse bien fort. Tu as beau être mandarin, je ne te trouve pas Chinois du tout, et je t’aime à plein cœur.

Je travaille comme un forçat.


DCCCXXVIII

À M. ÉDOUARD DE POMPÉRY, À PARIS


Nohant, 6 octobre 1871.


Merci de votre bonne lettre. Mon cœur bien gros a du soulagement quand il rencontre des sympathies vraies dans ce temps troublé, douloureux, navré. Et si on voyait l’avenir !

Est-ce que vous l’apercevez ? Ce que vous me dites est vrai, quant au présent, et, quant à l’avenir, je crains bien, comme vous, que l’intelligence et l’honnêteté ne nous fassent défaut ! Ah ! que j’aurais voulu mourir avant de savoir que la barbarie était encore si vivante et si active dans le monde !

Je ne sais pas ce que c’est que le petit livre dont vous me parlez ; vous me rendriez service de me l’envoyer. Il faudrait discuter cette Internationale au lieu de chercher à l’enterrer. Que ne le faites-vous, puisque vous êtes informé ?

À vous de cœur et merci encore de votre affectueux souvenir.


DCCCXXIX

À M. BERTON PÈRE, À PARIS


Nohant, 8 octobre 1871.


Cher pauvre enfant,

Je me doutais bien, à ton silence, que cette tournée n’était pas brillante. Je ne t’en voulais pas. Je m’en attristais. Le moment était si malheureux ! On a tant souffert, tant perdu ! Le provincial est économe et ne s’amuse pas quand ses affaires ne vont pas, et peut-être manquiez-vous d’un Barnum. C’est surtout cela qu’il faut dans les pays arriérés. Ne t’inquiète pas du proverbe. S’il pouvait te faciliter un arrangement quelconque, garde-le ; sinon, tu me le rendras, en le faisant déposer chez moi : rue Gay-Lussac, 5, à madame Martine, pour madame Sand.

Que vas-tu faire ? On dit Chilly très gravement malade. Duquesnel est-il titulaire au même degré ? Pourra-t-il continuer seul ? Seras-tu forcé, pour prendre un engagement quelque part, de baisser ton prix ? Il ne faut pas se dissimuler que tout le monde, artiste ou non, est dans la panne, et il faut travailler quand même. La Prusse et la Commune nous ont porté de rudes coups. Gardons la seule chose qu’elles n’aient pu nous ôter : le courage. Tiens-moi au courant de ce qui peut survenir. J’ai été inquiète de ton long silence. Je t’embrasse bien tendrement, ainsi que ton fils et tous les chers mioches.


DCCCXXX

À M. EDMOND PLAUCHUT, À PPARIS


Nohant, vendredi soir, 14 octobre 1871.


Il n’est bruit dedans Paris que de ta chemise de batiste, de ton habit noir, de ta barbe bien teinte et de ton air brésilien, à la représentation de Dumas. Et ce n’est pas une femme qui m’écrit cela, c’est un homme émerveillé. Si la pièce manque de succès, tu n’en auras pas moins eu un de belle tenue. Espérons que le public ne sera pas trop prude pour Alexandre, et que le pauvre Cadol se relèvera. Mais, d’un côté, le public veut qu’on ne le scandalise pas ; de l’autre, il veut qu’on l’amuse, et il ne s’amuse précisément que de ce qui le scandalise. Il n’est pas facile à contenter. Il est immoral et hypocrite.

Je te remercie des détails que tu me donnes, tu es bien gentil de me tenir au courant de tout. Sans toi, je n’aurais que l’impression des critiques, qui ne sont jamais naïfs.

Te voilà donc plénipotentiaire entre les Buloz et moi ; s’ils veulent te prendre pour ambassadeur, accepte, je serai si contente de te voir.

Je t’embrasse et nous t’attendons.


DCCCXXXI

À M. ALFRED GABRIÉ, À MONACO


Nohant, 21 octobre 1871.


Monsieur,

Merci mille fois, mais ne me dédiez pas ces vers-là. Écrivez-moi sur un sujet littéraire, champêtre, tout ce qu’il vous plaira ; mais ne me posez pas une question de principes politiques.

Je hais le sang répandu et je ne veux plus de cette thèse : « Faisons le mal pour amener le bien ; tuons pour créer. » Non, non ; ma vieillesse proteste contre la tolérance où ma jeunesse a flotté. Les événements multiples qui viennent de s’accomplir doivent nous faire faire un grand pas en avant. Il faut nous débarrasser des théories de 93 ; elles nous ont perdus. Terreur et Saint-Barthélémy c’est la même voie. Vous êtes jeune, n’est-ce pas ? En tout cas, vous êtes poète ; vous devez aimer le vrai, le beau, le juste. Maudissez tous ceux qui creusent des charniers. La vie n’en sort pas. C’est une erreur historique dont il faut nous dégager. Le mal engendre le mal. Apprenons à être révolutionnaires obstinés et patients, jamais terroristes. De longtemps nous ne serons écoutés. Qu’importe ! Le poète doit vivre au-dessus de ses contemporains, au delà de sa propre vie. L’humanité n’entrera dans un progrès que quand elle méprisera le mensonge dans l’homme, et respectera l’homme en dépit du mensonge.

GEORGE SAND.

DCCCXXXII

À M. HENRY HARRISSE, À PARIS


Nohant, 21 octobre 1871.


Merci de vos très bons feuilletons, mon cher ami. Si vous avez le cœur encore malade, vous avez du moins l’esprit très net et très vif. Quand j’aurai lu la pièce, je vous donnerai mon avis. D’avance je vous dis que je ne suis pas de ceux qui prétendent que faire servir l’art à soutenir une thèse, c’est le rabaisser. Je suis de l’avis tout contraire. Le but élevé élève l’art, et, quand on pense autrement, c’est peut-être qu’on embrouille une question mal posée. On dit que l’art ne doit prouver qu’en manifestant. Eh bien, le Parthénon manifeste le beau, et certes il a voulu le prouver. Dumas montre le mal pour le faire haïr. Si, comme Michel-Ange à la chapelle Sixtine, il peint l’enfer de main de maître, il a réussi ; si, comme les sculpteurs des cathédrales du moyen âge, il ne montre que le hideux et l’obscène, il a échoué ; mais je ne crois pas qu’il soit dans le dernier cas. Cela ne se peut, car il est un maître et non un manœuvre.

Trouvez-vous que Paris se relève intellectuellement, l’aimez-vous toujours ? Moi, je crains de le revoir.

Toutes les amitiés de Nohant, et tous mes remerciements pour vos bonnes et charmantes lettres.

G. SAND.


DCCCXXXIII

À M. PAUL DE SAINT-VICTOR, À PARIS


Nohant, 29 octobre 1871.


Cher grand esprit,

Vous êtes par conséquent un grand cœur, je le savais bien. Je lis avec émotion et ravissement vos belles pages, que j’ai toujours tant aimées[24] et qui sont plus belles que jamais. Je vous remercie de me les avoir envoyées ; car j’ai été naturellement privée de ce qui paraissait durant le blocus de Paris, et, depuis, on m’a retiré les journaux que je recevais d’habitude : mesure d’économie qui me chagrine bien, puisque je ne lis que longtemps après ce que vous écrivez.

Écrivez beaucoup ; nous voici dans un moment, peut-être bien passager, où ceux qui sentent le vrai ont le droit de le dire et où l’on écoute ceux qui n’ont point d’attaches avec les choses étroites de la politique. On ne fait pas grand bruit autour d’eux ; mais les bonnes paroles pénètrent là où elles doivent pénétrer et les vôtres sont de celles qu’on garde en soi après les avoir savourées.

À vous de cœur, et merci encore.

GEORGE SAND.

DCCCXXXIV

À M. CHARLES-EDMOND, À PARIS


Nohant, 3 novembre 1871.


Cher ami,

Le roman s’appellera tout bonnement Nanon. Je l’ai lu (du moins, ce qu’il y a de fait, les deux tiers) à Maurice. Il dit que ça peint bien ce que ça raconte, et, comme il est assez difficile pour moi, j’ai un peu d’espoir de finir sans trop de dégoût. J’ai le malheur de n’aimer que fort peu des choses que je fais, et de ne jamais trouver que l’exécution réponde à l’entreprise. Enfin, tout mon désir, c’est de ne pas vous voler mon salaire.

Que je vous plains d’être en répétition ! je connais ce supplice, et je connais aussi la personne qui vous agace : c’est une enfant gâtée qui ne se console pas de vieillir et qui s’en prend à tout le monde, surtout à ses rôles.

Je me suis promis de ne plus lui en donner : non pas qu’elle n’ait bien tenu celui que je lui avais confié ; mais elle l’a lâché vite, et l’ennui qu’elle m’a donné aux répétitions ne vaut pas le service qu’elle m’a rendu. Sarah n’est guère plus consolante, à moins qu’elle n’ait beaucoup changé. C’est une excellente fille, mais qui ne travaille pas et ne songe qu’à s’amuser ; quand elle joue son rôle, elle l’improvise ; ça fait son effet, mais ce n’est pas toujours juste. — Vous devez trouver votre consolation avec Pierre Berton, qui est si fidèle, si exact, si consciencieux et si sûr.

Pour moi, non, je ne songe pas à donner une pièce ; j’en ai deux ou trois, mais point de parti pris sur l’époque. Je trouve le public trop ahuri. J’aimerais mieux, à l’heure qu’il est, être jouée en province.

Le dîner chez Magny a donc repris son cours ? Qui sont vos convives à présent ? Le pauvre Edmond de Goncourt a-t-il reparu ? Je n’ai plus entendu parler de lui depuis la mort de son frère. Saint-Victor a fait un beau livre. Flaubert a-t-il été des vôtres ? Je ne sais s’il est toujours à Paris.

Je compte que vous me tiendrez au courant de vos aventures. Le théâtre est amusant quand même, une fois qu’on a pris son parti du résultat, quel qu’il soit. C’est toujours un coup de dés. Bon courage et bonne chance ! Vous savez combien je le désire.

À vous de cœur.

G. SAND.


DCCCXXXV

À M. ALEXANDRE DUMAS FILS


Nohant, 3 novembre 1871.


Mon fils,

J’ai enfin reçu la Visite. Je n’aime pas beaucoup la pièce ; bien qu’elle accuse toujours plus de talent et toujours autant d’esprit, je la trouve un peu bizarre comme donnée, ou du moins comme prétexte ; car le séducteur est vrai, l’ami est charmant, la petite mariée vraie aussi dans sa bêtise ; mais la dame a trop d’esprit, elle fait trop bon marché de sa dignité, puisqu’elle a conservé de la dignité. Cette scène où elle reprend le monsieur, par une comédie qu’une honnête femme ne saurait pas jouer, me fait craindre qu’elle ne soit très rouée, et, quand elle secoue son mouchoir, ce qui est ingénieux au possible et doit faire beaucoup d’effet, je crains que ce ne soit inutile, et qu’elle ne fasse ensuite tout ce qu’elle s’est vantée d’avoir fait. C’était bien beau dans Madame Aubray, cette fille qui s’accuse à tort pour rendre le fils à sa mère. Ici, c’est dur et pas nécessaire. Ai-je tort ? ai-je raison ? Voilà mon impression.

Une situation si délicate ne pouvait être préparée, je le sais bien, sans être escomptée ; mais voilà où vous eussiez pu faire le tour de force, vous, à qui rien n’est impossible. Vous avez, je crois, sacrifié à l’effet un peu vite. Ce n’est pas moi qui vous dirai ce qu’il eût fallu faire. Je ne le sais pas, je vois bien la moralité : à quoi bon la faute ? la leçon est donnée ; mais la femme mérite-t-elle qu’on la lui donne et aura-t-elle le cœur et l’esprit d’en profiter ?

Voilà votre maman qui vous fait de la critique au coin de son feu. Si j’avais vu la pièce, il est plus que probable que j’aurais été trop saisie pour avoir une objection ; mais vos pièces, à vous, doivent triompher autant à la lecture que sur les planches. Vous y êtes obligé. Sur ce, je vous bige tendrement, et, si j’ai tort dans ce que je vous dis, n’en tenez compte et dites-moi que je me trompe. Je ne demande que ça.

Comme c’est joli, ce que Lebonnard dit au bébé et quel charmant et amusant dialogue d’un bout à l’autre.

Merci pour la lettre que vous me transmettez. Je répondrai. Vous souvenez-vous que vous me disiez de mettre Clémenceau en bon rançais, et qu’au bout de dix lignes, je vous ai dit qu’en devenant grammatical, vous perdriez tout ce qui fait votre mouvement et votre vérité d’allure. — Oui, la langue est pédante, lourde : c’est comme un habit d’un autre temps qui ne nous va plus. Hugo croit l’avoir renouvelée, il n’a trouvé que l’expression de son génie personnel ; mais il a plus compliqué qu’allégé le langage ; moi, je ne me sens pas le droit d’innover ; mais j’espère bien que cela se fera tout seul par la force des choses, et vous aurez beaucoup fait sans vous en douter.

Tendresses des miens à vous et aux vôtres.


DCCCXXXVI

À M. LE DIRECTEUR
DU JOURNAL DES AUTOGRAPHES, À PARIS[25]


Nohant, 13 décembre 1871.


Maladie nerveuse (alors l’écriture n’indique rien) ;
ou :

Spontanéité poussée jusqu’à l’irréflexion ; sincérité sans bornes et bonté sans restriction ; précipitation de jugement sous l’empire du sentiment, qui ne raisonne pas et ne réserve rien ; imprévoyance absolue ; négligence totale des soins matériels de la vie.

C’est une personne qui, pourtant, est toujours prise à court de temps, parce qu’elle ne sait pas employer les moments et remédier à la brièveté des jours qui nous sont comptés, par des habitudes d’ordre et de classement dans l’emploi des heures. L’imagination et la sensibilité dominent cette belle âme et doivent donner au caractère une inconsistance apparente. Elle n’est pas incapable d’étude, de méditation ; elle peut même arriver à la science ou y être arrivée ; mais je serais bien étonnée si elle ne faisait bon marché de tout ce qu’elle sait pour se donner à ce qui l’émeut ; capable de passion et peut-être très passionnée, elle ignore la violence, elle la hait ; elle est, par-dessus tout, expansive et tendre ; si elle a un défaut, c’est de ne pas s’appartenir assez, c’est de vivre sous l’empire d’une confiance optimiste qui peut dégénérer en faiblesse. En somme, au point de vue évangélique, l’incomplet de cette nature est encore un charme, une prodigalité de bons instincts.

Voilà, monsieur, ce que je pense de vous, d’après votre écriture, sans me laisser influencer par ce que j’ai lu de vous. Je n’ai pas l’honneur de vous connaître personnellement ; je ne vous ai jamais vu, et je n’ai jamais eu l’occasion de consulter vos amis sur votre vie privée.

Je peux me tromper absolument, je n’ai aucun système ; mais je reçois beaucoup de lettres ; naturellement l’instinct de l’observation me porte à me faire une idée des personnes d’après l’ensemble de leur écriture. Je ne prétends pas ne m’être jamais trompée ; mais j’ai souvent deviné juste. Les écritures spontanées sont de plus en plus rares, et je crois que vous faites bien de prendre en considération l’observation que je me suis permis de vous faire.

Je vous prie d’agréer l’expression de mon dévouement.

G. SAND [26].




DCCCXXXVII

À M. ALEXANDRE DUMAS FILS, À PARIS


Nohant, 21 décembre 1871.


Comprenez-vous, mon fils, que, depuis avant-hier soir, où nous avons lu votre pièce[27] reçue le matin, je n’ai pas eu une minute pour vous écrire ? et pourtant je mange vite et dors peu. Mais c’est comme cela dans certains moments de l’année. Enfin, avant que mes hôtes arrivent, je veux vous dire qu’elle est excellente, la pièce, excellente et superbe, pleine de vérité, de passion et de cœur. Cette femme colère et généreuse est une grande figure. « Elle est sensuelle, » a dit Sarcey ! et pourquoi ne le serait-elle pas ? mais elle est femme et loyale, elle le payera cher. Le mari recommencera, elle sera forcée de le haïr, de le mépriser et de le quitter, si elle a des enfants, parce qu’il les ruinerait et les perdrait. Mais qu’est-ce que cela fait à la pièce qui est un premier acte du drame de cette vie néfaste ? Pourquoi veut-on s’en aller content de tous les personnages et certain de leur heureux avenir ? Vous ne vous êtes pas engagé à montrer une aventure agréable, vous avez fait un drame poignant avec les éléments les plus simples, les situations les plus connues, les plus usées, et vous avez fait avec cela une chose tout à fait neuve. Le dénouement est ingénieux et je n’y trouve rien à redire. Qu’est-ce qu’une balle allant à son adresse eût prouvé ? Qu’ils sont bêtes, ces Parisiens des premières représentations ! Ils veulent faire les pièces eux-mêmes. Ce serait du propre !

Le dialogue est un chef-d’œuvre ; la scène de femmes du monde a été très blâmée : je ne cherche pas si elle prouve ceci ou cela ; elle vient là à point, comme le chœur antique pour dire : Malheur ! Malheur ! et, sous une forme légère, elle enfonce le poignard. Elle est navrante en plaisantant. Je ne la sépare pas de l’action, elle la dramatise, l’explique et l’accuse.

On avait dit que vous refaisiez le dénouement après la première représentation, les journaux avaient même annoncé relâche. J’étais désolée, indignée contre Montigny, que je voyais, là, servile comme de coutume devant son public. Je me demandais si, à présent, on allait laisser les journalistes refaire les pièces et je ne pouvais croire que vous subiriez ce mandat impératif digne des communeux. Dieu merci, non, c’est au public de vous suivre et non à vous de lui céder.

Sur ce, votre maman, bien contente, vous embrasse de tout son cœur.

G. SAND.


Maurice et Lina trouvent la pièce trop triste ; ce n’est pas une critique, car ils conviennent que, quand on veut faire une chose douloureuse, il ne faut pas la faire à moitié. La scène où la princesse dit à son mari : « Je vous aime, je ne peux pas faire que cela ne soit pas, » est de premier ordre. Vous voyez que votre maman fait attention à tout.


DCCCXXXVIII

À MADAME LEBARBIER DE TINAN, À PARIS


Nohant, 2 janvier 1872.


Comment, ma pauvre amie, vous avez eu, par-dessus tant de chagrins, l’affreux ennui d’être malade ! Vous voilà revenue à la vie, ménagez-la pour vos enfants. Il n’y a que cela de bon et d’intéressant. Le reste est navrant, et ce devient un devoir de se plonger dans l’égoïsme de la famille pour échapper au désespoir. Vous voyez, mon filleul devient un jeune homme, il a l’intelligence et la volonté, c’est-à-dire l’avenir ; reprenons courage pour ces chers êtres qui répareront peut-être nos fautes et nos désastres. Dites bien à ce cher enfant que je suis heureuse de son bon travail et que je l’embrasse de tout mon cœur. Mes vœux à vos enfants, si aimables et si bons, et à toute cette charmante et superbe couvée. Ici, nous sommes en adoration devant nos deux filles. Elles nous donnent l’immense bonheur de pouvoir les gâter ; car elles n’abusent de rien et ne se font pas prier pour apprendre.

Donnez-moi bientôt de tout à fait bonnes nouvelles de vous, et croyez que je vous apprécie et vous aime d’autant.

G. SAND.


Non, mon ami Talma n’est point le héros de Tamaris. D’abord, il n’y a point eu de héros ailleurs que dans mon imaginative ; ensuite, Talma est moins brillant, mais d’un mérite plus solide que le susdit personnage.

Ne m’oubliez pas auprès des excellents Cointet.


DCCCXXXIX

À M. CHARLES-EDMOND, À PARIS


Nohant, 3 janvier 1872.


Cher ami, j’avais reçu déjà une lettre de M. de Gobineau concernant la visite que dom Pedro voulait me rendre à Paris. J’ai répondu que je ne quittais pas Nohant cet hiver et que j’en avais des regrets fondés sur le mérite personnel que l’opinion accorde sans conteste, m’a-t-on dit, à cet auguste personnage. M. de Gobineau ne m’a pas donné d’adresse pour lui répondre. J’ai répondu quand même par son titre de ministre de France au Brésil, et j’ignore s’il a reçu ma lettre. Puisque vous avez des relations indirectes avec lui, veuillez savoir et me faire savoir si cette lettre lui est arrivée. Pour clore ce chapitre, je vous dirai que je ne crois pas que dom Pedro prenne la peine de venir si loin voir une vieille bonne femme comme moi ; mais, dans le cas où, comme le calife Haroun-al-Raschid, il voudrait parcourir la France en simple particulier, il trouverait chez nous la cordiale et respectueuse hospitalité du paysan.

Parlons d’une autre illustration à laquelle je vous prie de présenter aussi mes respects et mes compliments dévoués, Renan. J’ai reçu son livre, je ne l’en ai pas remercié ; je ne l’ai pas lu encore, vous savez pourquoi : le travail d’une part, de l’autre les vacances de famille, qui ne me laissent pas, durant cette quinzaine, une heure de recueillement. Je vous charge donc de m’excuser et de lui dire que je ne veux pas le lire en courant et au milieu du vacarme des enfants grands et petits qui m’entourent. Je garde cela pour raccommoder mon cerveau fêlé par la récréation du jour de l’an.

Aussi comme j’ai peur pour le feuilleton que vous vous voulez avoir quand même ! Il sera peut-être insensé au premier chef : nous sommes toujours en danse, nous avons à faire les Rois et à fêter l’anniversaire de mon Aurore, le 10 janvier. L’Aurore (déjà nommée) comme continue à dire Balandard[28], est devenue toute rouge en recevant votre lettre, et pour la première fois, elle s’est décidée à lire couramment de l’écriture, en ajoutant que vous en aviez une très jolie et à son goût.

Plauchut m’a parlé du courrier de Manille… Mais on sonne le dîner, je veux donner ma lettre à la boîte[29] qui passe ; je reprendrai demain ce chapitre et je n’ai que le temps de vous embrasser pour le nouvel an.


DCCCXL

AU MÊME


Nohant, 8 janvier 1872.


Cher ami,

Je vous remercie (j’ai toujours à remercier avec vous !) de m’avoir envoyé le livre de Quinet[30] ! Nous sommes en train de le lire. Il est magnifique de forme, un peu enfantin, quant au fond, en ce sens qu’il découvre à chaque pas des choses très connues, qu’il eût dû connaître depuis longtemps avant d’écrire l’histoire des peuples. Il eût dû s’aviser plus tôt que, pour faire l’histoire des hommes, il faut connaître celle de l’homme. Il avoue qu’il ne la connaissait pas ; mais il ne l’avoue pas naïvement, il encadre de trop d’orgueil ce qui n’est chez lui qu’une facilité d’assimilation de la forme littéraire à un sujet qui ne lui était pas familier. Cette facilité est très grande et très belle. Cela ne suffit pas pour l’autoriser à découvrir — en tremblant et en invoquant la nature comme une divinité dont il serait l’oracle inspiré — qu’en même temps que le monde modifie ses formes, les êtres organisés modifient les leurs ; un enfant de six ans sait cela. Il faut avoir en toute sa vie l’esprit à l’envers pour ne pas l’avoir vu.

Je fais bon marché de beaucoup d’affirmations qui ne sont pas justes par rapport à la succession des formes et à l’époque certaine de leur apparition. Il se trompe sur la foi de beaucoup d’autres. Pour les redresser, il eût fallu une vie d’études spéciales, et il écrit, impatient de faire connaître ce qu’il vient d’apprendre. Mais il est généralement trop affirmatif sur des points que la science n’a pu juger sans appel ou qu’elle aura à redresser plus tard. Conclusion : on n’entre pas dans certains sanctuaires, quand on a passé le temps d’y entrer porté par l’amour du dieu qui s’y révèle. On tourne alentour, à force d’intelligence et d’habilité, on en approche, on saisit quelques rayons, on ne voit pas la figure du dieu. Ceux qui l’ont vue n’ont pas de paroles pour la peindre et point de compas pour la mesurer. Ils en restent éblouis et préfèrent l’aridité des savants, qui n’expliquent rien, aux explications des littérateurs, qui veulent tout expliquer. C’est là mon impression que je vous donne entre nous. Il y a si peu de beaux livres, qu’il ne faut pas critiquer celui-ci ; il est beau quand même, aimable à lire, heureux d’expressions. Il a la clarté enseignante et peut être très utile à ceux qui n’ont jamais songé à ce qui est. Pour moi, il est sans profondeur vraie et ne m’apprend rien jusqu’ici. Peut-être changerai-je d’avis au second volume. Je vous avoue que je n’ai de respect que pour ce qui me présente un aspect nouveau. Trois lignes d’un homme sans nom qui pousse ma pensée en avant (cela arrive quelquefois) me frappent et me saisissent beaucoup plus que de gros livres où je parcours un pays exploré et où l’on ne me signale pas ce qui a dû m’échapper.

Au lieu de bavarder, je devrais bien faire mon feuilleton ! Je vais m’y mettre. J’espérais pouvoir le faire sur ce livre de Quinet. Il ne m’inspire pas, et, comme j’aime Quinet, je ne veux pas parler de lui pour faire des restrictions.

Plauchut vous remercie de la confiance que vous avez en lui, et je vous en remercie aussi, moi. Il écrit son entrée en matière et promet de me la lire.

Voilà donc M. Vautrain nommé ! On nous envoie la dépêche. Je pense absolument comme vous sur l’effet de cette nomination. Voilà bien assez de défis lancés par Paris à la province. Il me semble qu’il eût fallu causer ensemble avant de s’envoyer des cartes et des témoins, et Victor Hugo est la personnification de cette politique, lui qui, à Bordeaux, s’est fâché avant toute discussion.

Bonsoir, cher ami ; tout Nohant vous embrasse. Les bals du soir continuent. Les petites s’y exercent à une pantomime échevelée ; ce qui n’empêche pas de prendre très bien les leçons le lendemain.

À vous de cœur.


Lina disait hier au soir, à propos de Quinet, que, si elle était la nature, elle aimerait mieux un jeune amoureux bête qu’un vieux galant éloquent. Il faut vous dire qu’elle sait la géologie mieux que lui.


DCCCXLI

À GUSTAVE FLAUBERT, À PARIS


Nohant, 17 janvier 1872.


Mon troubadour, je pense à ce que tu m’as demandé et je le ferai ; mais, cette semaine, il faut que je me repose. J’ai trop fait la folle au carnaval avec mes petites-filles et mes petits-neveux.

Je t’embrasse pour moi et toute ma couvée.


DCCCXLII

AU MÊME


Nohant, 18 janvier 1872.


Faut pas être malade, faut pas être grognon, mon vieux troubadour. Il faut tousser, moucher, guérir, dire que la France est folle, l’humanité bête, et que nous sommes des animaux mal finis ; il faut s’aimer quand même, soi, son espèce, ses amis surtout. J’ai des heures bien tristes. Je regarde mes fleurs, ces deux petites qui sourient toujours, leur mère charmante et mon sage piocheur de fils que la fin du monde trouverait chassant, cataloguant, faisant chaque jour sa tâche, et gai quand même comme Polichinelle aux heures rares où il se repose.

Il me disait ce matin : « Dis à Flaubert de venir, je me mettrai en récréation tout de suite, je lui jouerai les marionnettes, je le forcerai à rire. »

La vie à plusieurs chasse la réflexion. Tu es trop seul. Dépêche-toi de venir te faire aimer chez nous.


DCCCXLIII

AU MÊME


Nohant, 25 janvier 1872.


Tu as très bien fait de m’inscrire, et même je veux contribuer. Porte-moi pour la somme que tu voudras et dis-le-moi pour que je te la fasse remettre.

J’ai lu ta préface dans le Temps : la fin en est très belle et très touchante. Mais je vois que ce pauvre ami était, comme toi, indécoléreux, et, à l’âge que tu as maintenant, j’aimerais te voir moins irrité, moins occupé de la bêtise des autres. Pour moi, c’est du temps perdu, comme de se récrier sur l’ennui de la pluie et des mouches. Le public, à qui l’on dit tant qu’il est bête, se fâche et n’en devient que plus bête ; car, fâché ou irrité, on devient sublime si on est intelligent, idiot si on est bête.

Après ça, peut-être que cette indignation chronique est un besoin de ton organisation ; moi, elle me tuerait. J’ai un immense besoin d’être calme pour réfléchir et chercher. En ce moment, je fais de l’utile au risque de tes anathèmes. Je cherche à rendre clairs les débuts de l’enfant dans la vie cultivée, persuadée que la première étude imprime son mouvement sur toutes les autres et que la pédagogie nous enseigne toujours midi à quatorze heures. Bref, je m’applique à un abécédaire ; ne me dévore pas.

J’ai un seul regret de Paris : c’est de n’être pas en tiers avec Tourgueneff quand tu liras ton Saint-Antoine. Pour tout le reste, Paris ne m’appelle point ; mon cœur y a des affections que je ne veux point froisser en me trouvant en désaccord avec leurs idées. Il est impossible qu’on ne se lasse pas de cet esprit de parti ou de secte qui fait qu’on n’est plus Français, ni homme, ni soi-même. On n’a pas de pays, on est d’une Église ; on fait ce que l’on blâme, pour ne pas manquer à la discipline de l’école. Moi, je ne peux pas me disputer avec ceux que j’aime, et je ne sais pas mentir ; j’aime mieux me taire. On me trouverait froide ou stupide ; autant rester chez soi.

Tu ne me parles pas de ta mère ; est-elle à Paris avec sa petite-fille ? J’espère que ton silence veut dire qu’elles vont bien. Ici, tout passe l’hiver à merveille : les enfants sont excellents et ne donnent que de la joie ; après le funèbre hiver de 70-71, on ne doit se plaindre de rien.

Peut-on vivre paisible, diras-tu, quand le genre humain est si absurde ? Je me soumets, en me disant que je suis peut-être aussi absurde que lui et qu’il est temps d’aviser à me corriger.

Je t’embrasse pour moi et pour tous les miens.


DCCCXLIV

AU MÊME


Nohant, 28 janvier 1872.


Ta préface est splendide et le livre[31] est divin ! — Tiens ! j’ai fait un vers sans le savoir, Dieu me le pardonne. Oui, tu as raison, il n’était pas de second ordre, celui-là, et les ordres ne se décrètent pas, surtout dans un temps où la critique défait tout et ne fait rien. Tout ton cœur est dans ce simple et discret récit de sa vie. Je vois bien à présent pourquoi il est mort si jeune : il est mort d’avoir trop vécu par l’esprit. Je t’en prie, ne t’absorbe pas tant dans la littérature et dans l’érudition. Change de place, agite-toi, aie des maîtresses ou des femmes, comme tu voudras, et, pendant ces phases, ne travaille pas ; car il ne faut pas brûler la chandelle par les deux bouts, mais il faut changer le bout qu’on allume.

À mon vieux âge, je me précipite encore dans des torrents de far niente ; les amusements les plus enfantins, les plus bêtes, me suffisent, à moi, et je reviens plus lucide de mes accès d’imbécillité.

C’est une grande perte pour l’art que cette mort prématurée. Dans dix ans, il n’y aura plus un seul poète. Ta préface est belle et bonne. Il y a des pages qui sont des modèles, et il est bien vrai que le bourgeois lira ça en n’y trouvant rien de remarquable. Ah ! si on n’avait pas le petit sanctuaire, la pagodine intérieure, où, sans rien dire à personne, on se réfugie pour contempler et rêver le beau et le vrai, il faudrait dire : « À quoi bon ? »

J’embrasse les deux gros diamants qui t’ornent la trompette.


DCCCXLV

À MADAME EDMOND ADAM, AU GOLFE JOUAN


Nohant, 8 février 1872.


Les ai-je cherchées, ces lettres que vous retrouvez à Bruyères ! J’ai pensé souvent que je devais les y avoir laissées, mais que, si elles y étaient, vous me les auriez renvoyées. Je les y avais portées pour les rendre au fils de Rollinat, qui était alors à Marseille ; mais nous nous sommes croisés sans pouvoir nous rencontrer. — Il paraît qu’à Bruyères, c’est comme à Nohant, on peut laisser tout ce qu’on veut et le retrouver à la même place dix ans après. Renvoyez-moi ce paquet par la poste, chère enfant, et surtout ne payez pas le port.

Vous êtes, je le vois, Notre-Dame de Bon-Secours, c’est votre vie et votre mission, et la fatalité vous donne de l’ouvrage. Votre lettre sur la mort d’Arlès-Dufour est d’un bon grand cœur et paraît toute simple à ceux qui vous connaissent ; mais, quand on songe à la rareté des âmes comme la vôtre, on vous aime comme vous le méritez.

Une douleur nous a frappés aussi. Notre cher Micro[32] s’est éteint comme une lampe ; et c’est une lumière de moins pour mon esprit, en même temps qu’un déchirement pour le cœur. Je m’y attendais tous les hivers ; mais ce n’est pas un allégement : c’est perdre, au contraire, plusieurs fois au lieu d’une.

Nous vous embrassons mille fois ; écrivez-nous dès que vous serez à Paris.


DCCCXLVI

À MAURICE-PAUL ALBERT, À PARIS


Nohant, 3 mars 1872.


Mon cher enfant, ta lettre est charmante comme toi, et je suis fière d’avoir un filleul si avancé déjà et si aimable. Cela, du reste, n’étonne pas quand on connaît tes parents, y compris ton adorable grand-mère. C’est un bonheur que tu apprécieras beaucoup, quand l’expérience t’aura montré combien peu de familles sont comparables à la tienne. Il me tarde de te revoir. Tu dois être grand, et j’attends avec impatience que tu sois assez jeune homme pour qu’on te permette de venir passer une partie de tes vacances auprès de ta marraine. Elle a le même bonheur que toi ; elle a une excellente famille qu’elle chérit et où chacun est entièrement dévoué aux autres. J’espère qu’alors tu ne m’appelleras plus madame et que tu me feras le grand plaisir de me dire tu, comme je me permets de le faire avec toi. Mes autres filleuls ou filleules ne me disent pas vous. Ils ne me connaissent pas tous beaucoup ; mais la connaissance est vite faite quand on se retrouve, parce qu’on a toutes les meilleures raisons pour s’aimer.

Je vois et je sais que tu travailles bien et que tu pourrais m’enseigner le latin, que je ne sais pas. Tu fais bien d’aimer aussi à lire dans notre langue, que la coutume de l’éducation classique a été longtemps de négliger et de ne pas savoir. Ton père te préservera de cet écueil, lui qui parle si bien ; tu n’auras qu’à l’écouter.

Je t’embrasse tendrement, mon cher enfant, et je te charge d’embrasser pour moi ta mère et tous tes charmants frères et sœurs.

Ta marraine,
GEORGE SAND.

DCCCXLVII

À GUSTAVE FLAUBERT, À CROISSET


Nohant, 17 mars 1872.


Je ne veux pas de ça ; tu n’entres pas dans la vieillesse. Il n’y a pas de vieillesse dans le sens hargneux et misanthrope. Au contraire, quand on est bon, on devient meilleur, et, comme déjà tu es meilleur que la plupart des autres, tu dois devenir exquis.

Tu te vantes, au reste, quand tu te proposes d’être en colère contre tout et tous. Tu ne pourrais pas. Tu es faible devant le chagrin comme tous ceux qui sont tendres. Les forts sont ceux qui n’aiment pas. Tu ne seras jamais fort, et c’est tant mieux. Il ne faut pas non plus vivre seul ; quand la force revient, il faut vivre et ne pas la renfermer pour toi seul.

Moi, j’espère que tu vas renaître avec le printemps. Voilà la pluie qui détend ; demain, ce sera le soleil qui ranime. Nous sortons tous d’être malades, nos filles rudement enrhumées, Maurice assez secoué par une courbature avec froid, moi reprise de frissons et d’anémie ; je suis bien, bien patiente et j’empêche tant que je peux les autres de s’impatienter, tout est là ; l’ennui du mal double toujours le mal. Quand serons-nous sages comme les anciens l’entendaient ? cela, en somme, voulait dire patients, pas autre chose. Voyons, cher troubadour, il faut être patient, un peu, pour commencer, et puis, on s’y habitue ; si nous ne travaillons pas sur nous-mêmes, comment espérer qu’on sera toujours en train de travailler sur les autres ?

Enfin, au milieu de tout cela, n’oublie pas qu’on t’aime et que le mal que tu te fais nous en fait aussi.

J’irai te voir et te secouer sitôt que j’aurai repris mes jambes et ma volonté qui sont encore en retard. J’attends, je sais qu’elles reviendront.

Tendresses de tous mes malades. Le polichinelle n’a encore perdu que son archet et il est encore souriant et bien doré. Le baby de Lolo a eu des malheurs, mais ses robes habillent d’autres poupées. Moi, je ne bats que d’une aile, mais je t’embrasse et je t’aime.


DCCCXLVIII

À MADAME EDMOND ADAM, AU GOLFE JOUAN


Nohant, 30 mars 1872.


Ah çà ! êtes-vous tous toqués, même le tigre[33] ? Vous arrivez, vous repartez, vous allez à Venise, vous n’y allez pas ! Je trouve que vous tournez au Plauchut, mes chers enfants. Prenez garde, c’est grave ! Embrassez le tigre pour moi quand même et remerciez-le de sa bonne lettre et de ses efforts pour me satisfaire à l’endroit de Martine[34]. Nous allons tous bien, sauf les rhumes qui vont et viennent avec ce temps bizarre, froid et chaud, insensé, coup sur coup.

Les petites y échappent, Dieu merci ! Aurore, qui apprend la géographie, a été aujourd’hui à Cannes, à Bruyères par conséquent. Elle trouve que c’est tout près sur la carte et demande pourquoi vous venez si rarement nous voir. Elle n’est pas seule à vous trouver rares. Nous nous en plaignons tous. Je réponds à la question d’Adam. Non, je ne crois pas à la décadence intellectuelle et morale de la France, mais je ne crois pas au salut par la politique. Il nous faudrait de bons commis et laisser l’âme du pays chercher en elle-même son élan et son inspiration. Je ne veux, à la place de mon âme, ni celle de Thiers, ni celle de Blanqui. Arrière les prêtres au pouvoir, quelque robe qu’ils portent. La République se sauvera elle-même, si on ne l’impose pas comme un dogme. Si nous en faisons une Église, elle tombera au niveau de Rome et nous deviendrons Prussiens.

Avez-vous lu la Création de Quinet ? Les républicains sont un essai de la nature, qui veut la république. L’espèce a fait son temps, mal réussie. La nature ne s’arrête pas, elle poursuit son but. Elle fera naître une espèce républicaine mieux constituée, qui réalisera mieux le vœu d’équilibre universel et le milieu se fera autour de l’être nouveau.

Faites-nous un livre là-dessus, ô Juliette !

Et donnez un peu plus souvent de vos nouvelles et aimez-nous toujours. Tout Nohant vous embrasse tous, tendrement.

G. SAND.


DCCCXLIX

À GUSTAVE FLAUBERT, À CROISSET


9 avril 1872.


Je suis avec toi, toute la journée et le soir, et à tout instant, mon pauvre cher ami. Je pense à tout ce qui se passe de navrant autour de toi. Je voudrais être près de toi. La contrariété d’être clouée ici me rend plus souffrante. Je voudrais un mot où tu me dirais que tu as le courage qu’il faut avoir. La fin de cette digne et chère existence a été douloureuse et longue ; car, du jour où elle est devenue infirme, elle est tombée, et vous ne pouviez plus la distraire et la consoler. Voilà, hélas ! l’incessante et cruelle préoccupation finie, comme finissent les choses de ce monde, le déchirement après la lutte ! Quelle amère conquête du repos ! et cette inquiétude va te manquer, je le sais. Je connais ce genre de consternation qui suit le combat contre la mort.

Enfin, mon pauvre enfant, je ne puis que t’ouvrir un cœur maternel qui ne te remplacera rien, mais qui souffre avec le tien et bien vivement à chacun de tes désastres.


DCCCL

À M. PAUL ALBERT, À PARIS


Nohant, 13 avril 1872.


Merci pour les précieux volumes ! Croyez que je serai votre écolière reconnaissante ; car je ne sais rien de ce que je sais ; autrement dit, je sais tout peu et mal.

Non, vous ne vous exagérez pas le charme et la bonté de votre enfant. Si vous pouvez le garder longtemps ainsi, il sera une exception. Mais, à vingt-deux ou vingt-trois ans, ces candeurs-là nous échappent ; le scepticisme les bouleverse. Il faut peut-être que cette lutte s’accomplisse.

Nous serons là, heureusement, pour lui dire la différence entre le réel éphémère et le vrai éternel ; et, comme il est très doué d’intelligence, il y a gros à parier qu’il comprendra.

À vous tous de cœur.

GEORGE SAND.

DCCCLI

À M. ALEXANDRE SAINT-JEAN[35], À NÎMES


Nohant, 19 avril 1872.


Monsieur,

Je ne veux pas du tout que vous retranchiez les vers de la fin. Ils ne ressemblent pas à d’autres vers, premier mérite, et, autant qu’un prosateur peut s’y connaître, je les crois très beaux, l’épilogue est très original ce char dépourvu de ses rayons qui sert à aller dans les planètes, ce doit être la science ; c’est peut-être l’astrologie, devenue l’astronomie. Facilitez-moi mon petit travail, qu’en tous cas, je vous soumettrai avant de l’envoyer, et que je corrigerai à votre guise. — À la première lecture, j’avais cru voir, dans l’étranger, le poète proprement dit, qui n’a besoin ni de ce char, ni de tout ce qu’on lui offre ; mais, en le voyant si triste, si rampant sous terre, si effacé, si détaché de tout, et accompagné de cette âme mystérieuse qui est en lui et hors de lui, je n’ai plus compris.

Je suis assez musicien pour adorer un rôle bien chanté et tenir peu de compte d’un trait bizarre que l’artiste y a risqué ; mais, il faut que je vous le répète, le public voit un défaut et s’y bute ; ne pas comprendre du tout l’irrite. Il veut être malin et deviner. Il ne tient pas compte de mille qualités. Enfin, il est médiocre, puisqu’il est le nombre.

Il y a deux écoles, je dirais volontiers deux religions dans les arts. La première dédaigne la médiocrité, le nombre, le public. Elle dit, avec raison, que peu de personnes peuvent comprendre les choses élevées et qu’il faut travailler pour le peu d’esprits délicats sans s’occuper des autres ; elle appelle vulgarité tout ce qui est une concession à la lente et lourde intelligence des masses, c’est l’école de Beethoven.

L’autre école dit qu’il faut être compris de tous, parce que, dès que l’on se met en rapport avec la foule, il faut se mettre en communication avec les cœurs et les consciences ; ne veut-on être compris que de soi, qu’on chante tout seul au fond des bois ! Mais, si un auditoire accourt, fût-il composé de faunes, et que l’on continue à chanter, il faut se résigner à parler à ces génies incultes de façon à les éclairer et à les élever au-dessus d’eux-mêmes par des paraboles claires ou tout au moins pénétrables.

J’ai longtemps hésité entre ces deux écoles. Je me suis rangée à celle de Mozart, en me disant que, si j’avais dans l’âme un bon ou un beau sentiment, je devais lui trouver une expression qui le fît entrer dans beaucoup d’autres âmes ; que je ne devais en dédaigner aucune ; enfin que, si Mozart et Molière n’eussent pas daigné être clairs, je ne serais jamais arrivée à comprendre Dante et Beethoven. D’où j’ai conclu, en me disputant parfois avec de très grands esprits, que le talent impose des devoirs.

L’art pour l’art est un vain mot. L’art pour le vrai, l’art pour le beau et le bon, voilà la religion que je cherche, et, si je vous parle de moi, pour qui la célébrité est un martyre et la retraite un paradis, c’est pour vous dire que, ayant fait une belle chose, vous avez pour devoir de la publier, tout en la rendant accessible au vulgaire.

C’est mon plaidoyer. Vous jugerez dans votre propre cause, et laissez-moi vous dire encore qu’après avoir fait les concessions que j’ose vous conseiller, il n’est pas certain que votre œuvre ait le retentissement qu’elle mérite. Le succès tient à beaucoup de hasards ; mais, quand vous et moi aurons fait notre possible pour mettre à l’eau une barque bien gréée, qu’elle fasse un grand ou un petit voyage, notre conscience littéraire et philosophique sera tranquille.

Encore un mot, monsieur, car je sens que mon intervention est ici très délicate, vous dites : Si cette publication doit modifier en bien ma destinée… Et, ailleurs, vous me disiez : J’ignore absolument ces choses.

La publication d’un livre n’apporte que de très minimes résultats matériels à l’auteur. Il lui faut faire beaucoup de livres, en faire toute sa vie et qu’ils plaisent presque tous, pour qu’il en vive. Le retentissement d’un ouvrage nouveau si excellent ou si frappant qu’il soit, n’est pas grand dans une époque de préoccupations et de réalités comme la nôtre, les critiques ne s’occupent que de leurs amis et connaissances. La modification sérieuse apportée à votre existence sera la conscience d’avoir accompli un devoir, d’avoir jeté dans la foule attentive ou sourde une belle note que vous aviez dans l’âme, et qui ne sera jamais perdue quand même l’écho vous semblerait ne pas l’avoir répétée.

Rien ne perd, — vous le savez.

Ma belle-fille m’écrit qu’elle a le désir et l’espérance de vous voir. Envoyez-moi toujours, dès à présent, les trois exemplaires que vous voulez bien me destiner ; indiquez sur l’un d’eux les corrections errata, et donnez-moi la traduction des noms à signification. Je ne sais ni latin ni grec. Je garderai pour moi cet exemplaire et m’en servirai pour mon introduction, et puis songez à l’épilogue. Je n’y verrais que quelques lignes à retrancher pour ôter au poète son caractère de personnalité étranger au sujet.

Agréez, monsieur, l’expression de mes sentiments dévoués.

G. SAND.

DCCCLII

À M. PAUL ALBERT, À PARIS


Nohant, avril 1872.


Chers amis,

Il ne faudra pas m’en vouloir si votre enfant ne vous arrive que lundi vers cinq heures après midi. Je l’ai retenu à cause du dimanche, où nos autres grands enfants se réunissent chez nous. En prenant demain l’express à Châteauroux, il regagnera le temps perdu, et il aura encore toute sa soirée chez vous pour se préparer à sa rentrée de mardi. Je ne peux pas assez vous dire combien nous le trouvons charmant, sincère, intelligent et naturel. J’ai causé avec lui de ses projets ; naturellement ils se trouvent d’accord avec ma conviction, qu’il est bon de suivre le chemin où le père, le meilleur ami et le plus sûr appui, a déblayé un chemin, et où il peut encore nous ôter des épines après les avoir bravées pour lui-même. L’enfant me paraît amoureux de son père, fier d’être à lui et n’ayant d’autre rêve que de lui ressembler. Le conseil que je me suis permis de donner et sur lequel j’ai insisté, c’est la persévérance. Choisir sa carrière est sans doute un droit ; mais ce droit satisfait devient aussitôt un devoir très sérieux. Il serait très fâcheux de s’engager dans une route pour reculer en s’apercevant qu’elle n’est point pavée de feuilles de roses. Je lui ai bien dit que ces routes-là n’existaient pas et qu’il fallait, une fois parti, avancer toujours, sans regarder derrière soi.

Merci mille fois, chers amis, pour la visite de ce cher enfant que je redemande très instamment toutes les fois qu’il sera libre et que j’aime de tout mon cœur. Il a plu à toute la famille et aux amis qui l’ont vu chez nous ; et il peut bien compter que nous lui sommes tous dévoués comme à un des nôtres. Je revendique le droit d’être aussi de sa famille et d’ajouter ma tendresse et ma sollicitude à celles qu’il trouve chez lui.

À vous de cœur.

G. SAND.


DCCCLIII

À M. CHARLES-EDMOND, À PARIS


Paris, 2 mai 1872.


Cher ami,

Impossible à présent mon article sur l’Année terrible ; mais vous l’aurez le mois prochain, au plus tard. Je parlerai en même temps de Bouilhet et d’autre chose.

Il me semble que le Temps a déjà dit sur l’Année terrible d’excellentes choses et que l’auteur n’est pas de ceux qu’on risque d’oublier.

Mon Aurore va mieux. Elle n’aime pas qu’on la peigne, et, ce matin, elle m’a dit : « Je voudrais être comme Charles-Edmond, tu me laisserais tranquille. » Après quoi elle m’a demandé pourquoi les hommes perdaient leurs cheveux plus que les femmes. Je lui ai dit que c’est parce que les femmes étaient beaucoup plus raisonnables, et la maligne a repris : « Ça n’est pas ça, c’est parce qu’elles en mettent des faux tant qu’elles veulent. »

Ma petite malade de Nîmes va mieux aussi. Sa mère va sans doute nous la ramener et j’irai à Paris tout de suite après.

À vous, cher ami.

G. SAND.


DCCCLIV

AU MÊME


Nohant, 5 mai 1872.


Cher ami,

Je vous renvoie l’épreuve corrigée. Il nous est impossible, à Maurice et à moi, de comprendre cette phrase de votre lettre : « Je demande à Maurice de proportionner bien les coupures de son feuilleton, courts ou longs, comme il voudra. »

Qu’entendez-vous par proportionner, si c’est court ou long à volonté ? Expliquez-vous, on ne demande qu’à vous complaire. Le metteur en pages du Temps nous avait écrit : « Les chapitres sont trop longs, veuillez les faire de neuf à dix paquets. » C’est à quoi Maurice se conformera le plus possible.

Va pour Mademoiselle de Cérignan ![36]

Du moment que le retard de la publication n’est qu’une question de jours, Maurice ne s’impatiente pas, je vous assure, et il voudrait bien vous tenir ici, non pour vous rosser, mais pour vous promener dans notre doux pays, si triste l’hiver, si riant et si frais maintenant.

Ma Lolo va mieux, et sa maman revient jeudi avec la petite, qui va mieux aussi ; c’est donc grande impatience et grande joie à la maison. Me voilà assurée tout à fait d’aller vous embrasser vers le 15, — du 15 au 20 probablement. Je vous prie de le dire à Duquesnel et de ne pas trop le dire à tout le monde, pour que je n’aie pas trop d’oisifs et d’indifférents à mes trousses. Je voudrais bien ne voir que mes amis. Je porterai une pièce que je crois BELLE[37] ! Comprenez-vous ça de ma part ? Mais c’est une impression personnelle, provenant d’un certain rayonnement intérieur que j’ai éprouvé en l’écrivant spontanément. Il se peut que ce soit une pure illusion, une fantaisie d’auteur et que la chose ne vaille pas deux sous. Je n’aurai ni surprise, ni dépit, ni chagrin si on me désabuse. Je recommencerai et tâcherai de mieux faire.

Vouiez-vous mon avis tout désintéressé sur les correspondances du Temps ? Les lettres de Versailles sont excellentes et toujours à propos ; celles d’Espagne et d’Italie sont trop longues et trop fréquentes, bien que les pages d’Erdan aient du mérite et fassent bien connaître la situation, la couleur des choses, l’état des esprits. Mais il y a un peu trop de potins. Quant aux lettres d’Espagne, on voit un correspondant mal situé dans le monde, ramassant des propos d’auberge ou de carrefour qui n’ont point de portée, et disant longuement des choses dont on se soucie médiocrement. Quand un reporter n’est pas lancé dans les cercles où l’opinion s’élabore, il faut qu’il voie les faits extérieurs de tout près, au risque de se faire casser la gueule.

Sur ce, bonjour, cher ami ; voyez les jolies choses qu’Aristophane a dites sur les chauves.

Lolo vous embrasse. À bientôt.

G. SAND.

DCCCLV

À EDME SIMONNET, À PARIS


Nohant, 20 juin 1872.


Bon courage, mon cher mignon, travaille, ne te laisse pas trop distraire. Tu feras bien d’aller le dimanche chez madame Adam. Certainement tous mes amis t’adopteront et t’aimeront. Tu seras là en bonne et honnête compagnie et tu t’y décrasseras du provincialisme trop accusé de la Châtre. Si cette vie, bien différente des brasseries du quartier Latin, te plaît et t’attire, ton but pourra bien être de rester à Paris par la suite. Mais il ne faut pas te laisser entraîner par les choses agréables du présent. Il ne faut pas rentrer tard ; il faut avoir le cerveau frais tous les matins ; enfin, il faut triompher.

Sois tranquille pour l’avenir, si tu gagnes cette courte et décisive victoire. Du moment que je serai sûre de ta raison, de ta volonté, de ton goût pour les choses et les personnes distinguées, de ton mépris pour la triste oisiveté bête que tu me décrivais si bien dans nos causeries du soir, je m’appliquerai à te ramener en temps possible à Paris, et à t’y faire un milieu où tu ne te sentiras pas déchoir intellectuellement et moralement. Il faut à présent traverser quelques épreuves.

Rien ne réussit à qui ne s’aide pas avec énergie ; car, tu l’as vu, tu le sais maintenant, la société est un sauve qui peut, avec la consolante devise : chacun pour soi, et tant pis pour les indolents ou les distraits.

Maurice a dû t’écrire. En tout cas, je te remercie d’avoir tant couru pour sa mappemonde.

Nous ne sortons pas, nous avons eu de gros orages. Dimanche, la jeunesse a été forcée de coucher ; le ciel n’était qu’UN FEU et l’eau tombait a torrents. Le tonnerre a labouré un de nos peupliers dans le pré du jardin. La détonation à été jolie. Antoine en a sauté comme une carpe sur sa chaise. Les fillettes dormaient si bien, qu’elles ne se sont pas réveillées. Hier, ce tapage et ce déluge ont recommencé dans la nuit. Ça me rend un peu malade et j’en veux à dame nature, dont j’aime tant les grâces et les colères, de me fatiguer le corps, quand mon instinct est de l’admirer jusque dans ses drames.

Je travaille quand même huit heures par jour. Travaille au moins quatre avec grande attention et tu arriveras.

Je te bige mille fois. Ta tante,
G. SAND.

DCCCLVI

À GUSTAVE FLAUBERT, À CROISSET


Nohant, 5 juillet 1872.


C’est aujourd’hui que je veux t’écrire. Soixante-huit ans. Santé parfaite, malgré la coqueluche qui me laisse dormir depuis que je la plonge tous les jours dans un petit torrent furibond, froid comme glace. Cela bouillonne dans les pierres, les fleurs, les grandes herbes sous un ombrage délicieux. C’est une baignoire idéale.

Nous avons eu des orages terribles : le tonnerre est tombé dans notre jardin, et notre ruisseau d’Indre est devenu un gave des Pyrénées, ce n’est pas désagréable. Quel été splendide ! Les graminées ont sept pieds de haut, les blés sont des nappes de fleurs. Le paysan trouve qu’il y en a trop ; mais je le laisse dire, c’est si beau ! Je vais à la rivière à pied, je me mets toute bouillante dans l’eau glacée. Le médecin trouve que c’est fou ; je le laisse dire aussi, je me guéris pendant que ses malades se soignent et crèvent. Je suis de la nature de l’herbe des champs : de l’eau et du soleil, voilà tout ce qu’il me faut.

Es-tu en route pour les Pyrénées ? Ah ! je t’envie, je les aime tant ! J’y ai fait des courses insensées ; mais je ne connais pas Luchon. Est-ce beau aussi ! Tu n’iras pas là sans aller voir le cirque de Gavarnie et le chemin qui y conduit ? Et Cauterets, et le lac de Gaube ? Et la route de Saint-Sauveur ? Mon Dieu, qu’on est heureux de voyager, de voir des montagnes, des fleurs, des précipices ! Est-ce que tout cela t’ennuie ? est-ce que tu te rappelles qu’il y a des éditeurs, des directeurs de théâtre, des lecteurs et des publics, quand tu cours le pays ! Moi, j’oublie tout, comme quand Pauline Viardot chante.

L’autre jour, nous avons découvert, à trois lieues de chez nous, un désert, désert absolu, des bois sur une grande étendue de pays où l’on n’aperçoit pas une chaumière, pas un être humain, pas un mouton, pas une poule, rien que des fleurs, des papillons et des oiseaux pendant tout un jour. Mais où ma lettre te trouvera-t-elle ? J’attendrai pour te l’envoyer que tu m’aies donné une adresse.


DCCCLVII

AU MÊME


Nohant, 19 juillet 1872.


Cher vieux,

Nous aussi nous partons, mais sans savoir encore où nous allons ; ça m’est bien égal. Je voulais mener ma nichée en Suisse ; ils aiment mieux aller dans le sens opposé, vers l’Océan ; va pour l’Océan ! Pourvu que l’on voyage et qu’on se baigne, je suis folle de joie. Décidément, nos deux vieilles troubadoureries sont deux antinomies. Ce qui t’ennuie m’amuse ; j’aime le mouvement, le bruit, et même les choses ennuyeuses des voyages trouvent grâce devant moi, dès qu’elles font partie des voyages. Je suis bien plus sensible à ce qui dérange le calme de la vie sédentaire qu’à ce qui est dérangement normal et obligatoire dans la vie de locomotion.

— Je suis absolument comme mes petites-filles, qui sont ivres d’avance et sans savoir pourquoi. Mais c’est curieux de voir comme les enfants, tout en aimant le changement, voudraient emporter leur milieu, leurs jouets d’habitude à travers le monde extérieur. Aurore fait les malles de ses poupées, et Gabrielle, qui préfère les bêtes, prétend emmener ses lapins, son petit chien et un petit cochon qu’elle protège en attendant qu’elle le mange. Such is life.

Je crois que, malgré ta mauvaise humeur, ce voyage te fera du bien. Il te force à reposer ton cerveau, et, s’il faut fumer moins, la belle affaire ! La santé avant tout. J’espère que ta nièce te force à remuer un peu ; elle est bonne enfant, elle doit avoir de l’autorité sur toi, ou le monde serait renversé.

Tu t’étonnes que les paroles ne soient pas des contrats ; tu es bien naïf ; en affaires, il n’y a que des écrits. Nous sommes des don Quichotte, mon vieux troubadour ; il faut nous résigner à être bernés par les aubergistes. La vie est faite comme cela, et qui ne veut pas être trompé, doit aller au désert. Ce n’est pas vivre que de s’abstenir de tout le mal de ce bas monde. Il faut avaler l’amer et le sucré.

Pour ton Saint Antoine, si tu me le permets, à mon premier voyage à Paris, j’aviserai à te trouver un éditeur ou une revue ; mais il faudrait en causer ensemble et m’en lire. Pourquoi ne viendrais-tu pas chez nous au mois de septembre ! J’y serai jusqu’à l’hiver.

Tu me demandes ce que je fais maintenant : j’ai fait, depuis Paris, un article sur Mademoiselle Flauguergues, qui paraîtra dans l’Opinion nationale avec un travail de ladite ; un feuilleton pour le Temps sur Victor Hugo, Bouilhet, Leconte de Lisle et Pauline Viardot. Je désire que tu sois content de ce que je dis de ton ami. J’ai fait un second conte fantastique pour la Revue des Deux Mondes, un conte pour les enfants. J’ai écrit une centaine de lettres, la plupart pour réparer les sottises ou alléger la misère des imbéciles de ma connaissance. La paresse est la lèpre de ce temps-ci, et la vie se passe à travailler pour ceux qui ne travaillent pas.

Je ne me plains pas, je me porte bien ! Je plonge tous les jours dans l’Indre et dans sa cascade glacée mes soixante-huit ans. Quand je ne serai plus utile et agréable aux autres ; je désire m’en aller tranquillement sans dire ouf ! ou, tout au moins, en ne disant que cela contre la pauvre espèce humaine, qui ne vaut pas grand’chose, mais dont je fais partie, ne valant peut-être pas grand’chose non plus.

Je t’aime et je t’embrasse. Ma famille t’en envoie autant, le bon Plauchut compris. Il vient courir avec nous.

Quand nous serons pour quelques jours, quelque part, je te l’écrirai pour avoir de tes nouvelles.


DCCCLVIII

À M. CHARLES-EDMOND, À PARIS


Cabourg-les-Bains (Calvados), 1er août 1872.


Nous sommes partis samedi, malgré vos bons avis ; nous avions peur, pour nos fillettes, de la chaleur torride de Paris. Nous avons trouvé bon gîte à Trouville et, le lendemain, à Cabourg, où nous sommes installés pour quinze jours au moins. Envoyez-moi donc le Temps, l’arriéré depuis le 25 juillet et le courant, vous nous ferez plaisir. Quand nous partirons, je vous avertirai. Nous sommes les plus heureux du monde : temps frais, plage superbe, mer tantôt unie, tantôt brutale et toujours excellente pour le bain. Aurore a fait ses débuts par une houle furieuse ; le baigneur dit qu’il n’a jamais vu d’enfant si n’hardi. Titite rechigne. Toutes deux sont fraîches et ivres de plaisir. Titite préfère l’âne à la mer. Les coqueluches ont disparu ou peu s’en faut, même la mienne.

Il est probable que je travaillerai un peu, car j’ai des heures de reste ; vous devriez venir nous retrouver et travailler ici.

Bonsoir, cher ami ; nous vous embrassons tous, même Plauchut, qui prétend que la mer lui ôte son ventre, lequel nonobstant pousse à vue d’œil.

G. SAND.


On nous dit que l’emprunt a un succès fantastique ; comme Bismark doit regretter de n’avoir pas exigé dix milliards !


DCCCLIX

À M. BERTON PÈRE, À PARIS


Cabourg, 5 août 1872.


Nous sommes à Cabourg-les-Bains (Calvados), Grand Hôtel de la plage. Malgré la pluie et l’orage continuels, nous nous portons tous bien. Mes petites-filles ne toussent plus, ni moi. Nous avons plongé nos trois coqueluches dans la mer, malgré des houles furieuses, et mes soixante-huit ans ne s’en trouvent pas mal. Je suis avec ma charmante belle-fille, les deux mioches et notre bon ami Plauchut. Nous attendons mon fils et un de mes petits-neveux. Je jouis avec délices de la mer et du farniente. Nous sommes encore ici pour dix ou douze jours, et nous nous en irons probablement par la Bretagne, en suivant la côte le plus possible, pour mettre beaucoup d’air salin dans les poumons fatigués de nos petites.

Voilà notre bulletin, mon cher enfant, puisque tu désires savoir ce que nous devenons. Je n’ai reçu ta lettre qu’hier ; Maurice me l’a renvoyée de Nohant, où nous serons tous de retour au mois de septembre et où nous t’attendrons. Je t’écris un peu à tâtons, n’ayant point de lampe et ne sachant pas voir clair à la bougie.

Dis donc à Fechter que sa mémoire le trompe absolument. Je n’ai pu être mécontente de lui aux répétitions de Claudie, puisque je n’y étais pas. C’est Bocage qui a monté la pièce. Je n’avais jamais vu Fechter, et je ne l’ai vu qu’à la septième représentation de Claudie, la seule à laquelle j’ai assisté. J’ai été émerveillée et enthousiasmée de lui. J’ai été à sa loge à la fin, je l’ai embrassé, et je n’ai peut-être pas dit tout ce que je devais lui dire. J’étais trop contente et trop émue, et, avec cela, je suis timide à l’abordage. Si quelqu’un lui a dit que je ne l’admirais pas sans réserve dans ce rôle, où il a été exquis, c’est quelqu’un qui me supposait imbécile. — Voilà l’exacte vérité.

Quant à toi, mon enfant, je te remercie de ta bonne et fidèle affection. Je crois la mériter, car celle que j’ai pour toi est maternelle et profonde. Bientôt septuagénaire, je voudrais ne pas quitter la carrière où l’on risque de radoter en la poussant trop loin, avant de t’avoir vu reconquérir la place qui t’est due. Tu as encore vingt ans à être jeûne, à avoir de grands succès et à servir nos dieux. Je voudrais te donner un second succès comme celui de Villemer. Aurons-nous encore la bonne chance ? On ne le sait jamais. Faisons notre possible ! Nous causerons de ton rôle à Nohant, et tu me donneras peut-être de bonnes lumières sur le fond du caractère que j’ai conçu à nouveau. Moréali n’est plus le personnage du roman. Il n’est pas prêtre, il ne l’a jamais été, il a dû l’être. Il est resté prêtre de cœur et d’esprit, mais il aime d’amour mademoiselle La Quintinie, qui en aime un autre.

Bonsoir, mon enfant. Je t’embrasse.


DCCCLX

À M. EDMOND PLAUCHUT, À PARIS


Nohant, 26 août 1872.


Te voilà donc à Paris, mon gros requin ! nous voilà donc encore une fois séparés par des heures de chemin de fer ! Les petites demandent déjà quel jour tu reviendras. En attendant, nous avons fait arranger la cheminée de ta chambre. Ayant enfin mis la main sur un Piémontais qui paraît connaître son affaire et qui baragouine l’italien dans ton genre ; nous espérons que tu n’auras plus de fumée. Il a remis à neuf le calorifère. La salle à manger est tendue d’un tapis mosaïque qui n’exposera plus ton noble individu à des chutes dommageables. Les pastèques dont tu as fourni la graine violette et la chair rose ont fait des petits excellents dont nous faisons orgie, Lina et moi. Fadet a été fort content de nous revoir, mais il est vite remonté flairer à ta porte pour savoir si tu étais revenu. Notre voyage a été plus long de quatre heures que celui de Paris à Trouville. Pourtant je n’ai pas été fâchée de traverser toute la Normandie, le Maine, et une partie du Berry que je connaissais peu. C’est très joli d’un bout à l’autre ; mais force nous a été de reconnaître que la grande coupe de la vallée Noire, vue de Corlay, enfonçait tous les paysages vus en route, et que, cette année, nous sommes encore plus verts et plus frais que la Normandie. Titite a trouvé que le sable de la terrasse devant le perron était une plage bien petite. Moi, j’ai couru à la rivière hier et avant-hier. La cascade est bien petite depuis que tu ne la démolis plus à ta guise ; mais il y a encore de quoi se coucher dans une eau bien courante et bien claire ; j’aime mieux ça que la vague et le public. Mais les autres ont voulu garder leur salaison et je suis seule à braver cette eau vraiment glaciale. J’ai fait, hier et ce matin, mon feuilleton bimensuel, où j’ai réussi à parler tout au long des idées de Favre, Dumas et Girardin sans dire un mot d’eux ni de leurs écrits. Me voilà réemboitée dans ma vie de travail et de tranquillité ; mais mon Plauchemar me manque et il y a un trou dans mon Éden quand sa grosse panse n’est pas là pour le remplir. Dépêche-toi de courir, de chasser, de t’amuser et reviens vite au bercail. Nous te bigeons tous bien fort.

Solange est en Suisse. Je lui ai écrit qu’en dépit de ses injures, tu l’embrassais, par habitude. Juliette[38] m’a annoncé le mariage de Toto : elle en parait grisée, comme elle se grise de tout.

J’ai reçu le livre de Girardin. Il est beaucoup plus dans le vrai que les autres. N’importe, si tu rencontres madame de *** et qu’elle t’empêche de revenir bientôt,… tue-la !

Oh ! la la !


DCCCLXI

À MADEMOISELLE BLANCHE BARRETTA, À PARIS


Nohant, 29 août 1872.


Je regrette beaucoup, ma chère enfant, après toutes les belles espérances que vous m’aviez fait concevoir du bon vouloir de M. Perrin, et surtout après les éloges que je lui ai entendu faire de vous, qu’il n’ait plus jugé à propos de vous attacher à la Comédie-Française. Cela, sans doute, est pénible, mais il ne faut pourtant pas vous décourager. Vous êtes jeune, vous êtes intelligente, vous êtes travailleuse, et l’avenir est à vous. Soyez sûre que les commencements trop faciles ont souvent de grands inconvénients, et que le talent se fortifie et se développe presque toujours en raison des obstacles qu’on lui oppose. M. Duquesnel me paraît avoir été mieux avisé que M. Perrin, et j’espère que les rôles qu’il va vous donner vont mettre en lumière les qualités réelles dont vous ont douée tout à la fois et la nature et votre travail.

M. Plouvier, l’auteur de la Salamandre, est mon ami ; c’est un homme de mérite, et surtout un excellent homme. Je suis convaincue que vous n’aurez qu’à vous louer de ses procédés, et je ne saurais trop vous engager à bien écouter ses conseils. Mon regret est très vif de ne pouvoir être auprès de vous pour vous encourager à votre première épreuve ; mais, chez vous, le fond est solide, la nature est assouplie, et je suis sûre que vous saurez exécuter par vous-même tout ce que l’auteur pourra vous demander. Dès que je serai de retour ne manquez pas de venir me voir, et, si pour ce rôle, comme pour tout autre, vous avez besoin de mon aide, comptez, ma chère enfant, qu’il vous est assuré.

Présentez, je vous prie, mes respectueux compliments à madame votre mère, et croyez-moi, ma chère Blanche, votre bien affectionnée.

G. SAND.


DCCCLXII

À M. SCIPION DU ROURE, À DIVONNE


Nohant, 30 août 1872.


Cher vieux ami,

Votre lettre a couru après moi, qui courais sur la côte normande avec mon fils, ma belle-fille et mes deux petites-filles, Aurore et Gabrielle. Enfin, votre lettre et moi, nous nous sommes rejoints à Nohant, où nous voilà réinstallés. Nous y vivons toujours, sauf les voyages d’affaires à Paris, où nous avons un pied-à-terre, et quelques voyages d’agrément ou de santé de loin en loin. Votre bon souvenir m’est cher et je vous blâme de ne pas me le manifester plus souvent. Il aurait été, il sera toujours bien accueilli. Je suis heureuse de vous savoir heureux ; car c’est l’être autant que possible que d’avoir des enfants et de quoi les bien élever. Les vôtres sont dans l’âge intéressant, les miens dans l’âge raisonnable ; mes petits-enfants dans l’âge charmant. Aurore est ma passion, passion partagée, je l’espère ; car nous vivons beaucoup ensemble et nous nous entendons au mieux. Elle est très intelligente et bonne comme un ange. Elle a six ans et demi et vient de faire connaissance avec la mer, où elle est intrépide. Votre ami Maurice a les cheveux plus gris que les miens. À cela près, il est resté jeune et est devenu grand piocheur en tout. Toujours excellent fils et compagnon agréable. J’ai eu le bonheur de trouver une belle-fille charmante et d’avoir, sur mes vieux jours, un intérieur parfaitement heureux dont je ne sors plus que contrainte et forcée. Solange, après bien des vicissitudes, se porte bien et vient nous voir de temps en temps. Elle s’est fixée, pour raison de santé, à Cannes, où elle s’est bâtie une maison. L’été, elle court, et, cette année, elle est en Suisse, bien près de vous probablement, car sa dernière lettre est de Genève. Voilà notre bulletin commun. Pour moi, j’ai trouvé, en vieillissant, une santé que je n’avais pas étant jeune. Je n’ai aucune infirmité, je travaille sans fatigue et je suis forte et alerte. Mais j’ai soixante-huit ans et tout cela ne peut plus durer bien longtemps désormais. Je tâcherai d’aller tant que je me sentirai utile. Jusqu’à la fin, je me rappellerai avec bonheur mes vieilles amitiés. Croyez bien que je suis toujours, ainsi que Maurice, à vous de cœur.

G. SAND.

DCCCLXIII

AU DOCTEUR HENRI FAVRE, À PARIS


Nohant, 30 août 1872.


Cher ami,

Dans mon feuilleton du Temps, de la semaine prochaine, je dis mon mot sur la grande question que vous développez avec tant de science et de hauteur d’esprit dans votre explication de la Bible. Alexandre[39] se l’est appropriée sans vous nommer, ce qui m’a beaucoup surprise. Apparemment vous avez exigé ce silence, et, n’en comprenant pas bien les raisons, je n’ai pas osé vous nommer non plus. Cela ne m’a pas gênée, du reste, car je n’ai point la prétention de faire une critique de vos idées, et, si j’en avais la force et l’autorité (ce que je n’ai pas), je me garderais bien de discuter contre vous ni contre lui devant le public. Je ne trouve pas que l’amitié vraie permette ces combats ; j’ai peut-être tort, mais mon cœur s’y refuse, et j’ai coutume de l’écouter avant tout.

Ce n’est donc ni à vous ni à lui que répondent mes aperçus sur le fond de la question homme et femme, et je crois avoir réussi à ne pas même le faire pressentir. Je réponds aux interprétations qu’on donne à Dumas, à vous par conséquent, et qui sont tellement excessives, qu’elles en deviennent révoltantes, et, sans indiquer ni les écrits ni les personnes, je dis les trois mots que je vous ai dits chez Magny, la dernière fois que nous avons dîné ensemble, et je m’y tiens jusqu’à nouvel ordre[40].

Cela ne m’empêche pas d’apprécier et d’admirer le génie d’investigation et les éclairs de vérité qui donnent à votre thèse tant d’éclat, de lumière et d’intérêt ; mais votre point de départ n’a pas, à mes yeux, l’importance et la solidité que vous y attribuez. Le Dieu qui parle, explique et décrète, c’est vous, mon ami, et j’aime mieux qu’il en soit ainsi pour bien des raisons. La première et la meilleure, c’est que vous êtes un être modifiable et progressif, tandis que le Dieu de la Genèse est un vieux obstiné. Ce n’est qu’un glorieux qui ne dit rien de tendre, et qui n’a pas la notion de ce que l’homme, et la femme par conséquent, peuvent devenir.

Je reviendrai sur la question quand j’aurai mieux lu votre œuvre ; mais je ne parlerai de vous qu’autorisée par vous ; car le silence d’Alexandre sur votre compte me trouble, et je me demande si c’est par excès de modestie ou de parti pris que vous lui transmettez la parole en votre lieu et place.

Je compte aller à Paris cet automne. Au revoir donc, et à vous, moi et tous les miens, de tout cœur, aujourd’hui et toujours.


DCCCLXIV

À GUSTAVE FLAUBERT, À CROISSET


Nohant, 8 septembre 1872.


Comme de coutume, nos lettres se sont croisées ; tu dois recevoir aujourd’hui les portraits de mes fillettes, pas jolies en ce moment de leur croissance, mais si bien pourvues de beaux yeux, qu’elles ne pourront jamais être laides.

Tu vois que je suis écœurée comme toi et indignée, hélas ! sans pouvoir haïr ni le genre humain ni notre pauvre cher pays. Mais on sent trop l’impuissance où l’on est de lui remonter le cœur et l’esprit. On travaille quand même, ne fût-ce que pour faire, comme tu dis, des ronds de serviette, et, tout en servant le public, quant à moi, j’y pense le moins possible. Le Temps m’a rendu le service de me faire fouiller dans ma corbeille aux épluchures. J’y trouve les prophéties que la conscience de chacun de nous lui a inspirées, et ces petits retours sur le passé devraient nous donner courage ; mais il n’en est point ainsi. Les leçons de l’expérience ne servent que quand il est trop tard.

Je crois que, sans subvention, l’Odéon ne sera pas en état de bien monter une pièce littéraire comme celle d’Aïssé, et qu’il ne faut pas la compromettre avec des massacres. Il faut attendre et voir venir. Quant à la société Berton, je n’ai pas de ses nouvelles ; elle court la province, et ceux qui la composent ne seront pas repris par Chilly, qui est furieux contre eux.

L’Odéon a laissé partir Reynard, un artiste de premier ordre, que Montigny a eu l’esprit d’engager. Il ne reste vraiment à l’Odéon personne que je sache. Pourquoi ne songes-tu pas au Théâtre-Français ?

Où est la princesse Mathilde ? À Enghien ou à Paris, ou en Angleterre ? Je t’envoie un mot que tu mettras dans la première lettre que tu auras à lui écrire.

Je ne peux pas aller te voir, cher vieux, et pourtant j’avais bien mérité une de ces heureuses vacances ; mais je ne peux pas quitter le home, pour toute sorte de raisons trop longues à dire, et de nul intérêt, mais inflexibles. Je ne sais même pas si j’irai à Paris cet hiver. Me voilà si vieille ! Je me figure que je ne peux qu’ennuyer les autres et qu’on ne peut me tolérer que chez moi. Il faudra absolument, puisque tu comptes y aller cet hiver, que tu viennes me voir ici avec Tourguenef ; prépare-le à cet enlèvement. Je t’embrasse comme je t’aime, et mon monde aussi.


DCCCLXV

À M. CHARLES-EDMOND, À PARIS


Nohant, 20 septembre 1872.


Cher ami,

Ne voyant pas paraître mon feuilleton, je me dis que quelque chose a peut-être embarrassé la direction. J’ai peut-être tapé trop brutalement sur les bons frères, en parlant du célibat ecclésiastique. Ôtez donc vous-même ce qui tourmenterait ces messieurs. J’aurai tant d’autres occasions pour dire tout ce que je pense, que je ne tiens pas à quelques phrases de plus ou de moins à un moment donné. Vous avez mes pleins pouvoirs, une fois pour toutes.

Je pense que vous avez reçu les manuscrits et que vous pourrez bientôt me donner des nouvelles de Berton. J’ai reçu le livre de Bréal : c’est littéralement, jusqu’ici, ce que je pratique, ce que j’ai pratiqué avec mes enfants. Il est donc impossible d’être plus d’accord que nous ne le sommes. Je jouais avec Maurice et je joue avec Aurore des comédies à deux où nous faisons toute sorte de personnages. On est tout étonné, en faisant parler les enfants, des ressources de leur improvisation, et de tout ce qu’ils savent à notre insu. Il est essentiel de se le faire révéler et expliquer, afin de confirmer ce qui est bien apprécié par eux et de redresser ce qui ne l’est pas. Sous la forme de jeu, on les fait beaucoup travailler sans qu’ils s’en doutent. Mais il faut aimer et connaître bien ce petit monde-là. Comment demander cet amour et cette science aux maîtres d’école que l’on nous donne ! Ils sont crétins pour la plupart, et si misérables, qu’on en a pitié. Le pédagogue idéal, vous l’avez vu à Nohant : c’est ce vieux Boucoiran qui a fait l’éducation du jeune âge de mes enfants et de ma nièce (la mère des grands garçons que vous voyez autour de moi) ; je lui dois, à ce Boucoiran, mes meilleures notions sur l’enfance et la manière de la servir. Il y a, sous ce vieux masque, un ange intelligent ; nous lisons ensemble le livre de Bréal, et, certes, ces idées-là lui vont.

Maurice est parti pour la Sologne avec les Boutet ; il reviendra le 26 pour recevoir madame Viardot et ses filles, avec Tourguenef. J’ai écrit à Ferri de venir et Plauchut revient aussi ; vous voyez que Nohant ne désemplit pas. Pourtant il y a toujours votre chambre microscopique si le cœur vous en redit.


DCCCLXVI

À M. HÉBRARD,
RÉDACTEUR EN CHEF DU TEMPS, À PARIS


Nohant, 23 septembre 1872.


Vous croyez aux statistiques, cher monsieur ? Y avez-vous trouvé le chiffre des scandales volontairement étouffés, des crimes passés sous silence ? Non, ceux-là ne comptent pas, et ils sont innombrables dans le clergé. Si les statistiques en mettent davantage sur le compte des instituteurs laïques, c’est qu’on les poursuit, ceux-là, et que, pendant tout l’Empire, on n’a poursuivi, chez les autres, que ce qu’on ne pouvait faire disparaître.

Et le clergé fait si facilement disparaître ses membres d’une localité pour les mettre dans une autre !

Non, non, je n’ai rien exagéré[41] et je ne me paye pas de chiffres officiels, je crois à ce que je vois et je vous trouve heureux de ne pas voir.

Mais vous craignez ma franchise. J’efface le paragraphe et je suis tout à vous.

G. SAND.

DCCCLXVII

À M. BERTON PÈRE, À PARIS


Nohant, 6 octobre 1872.


Mon cher enfant,

Je ne sais pas si tu as lu ton rôle de Moréali. Ne te presse pas de l’apprendre. Je suis en train de le modifier profondément. Dans ma première version, celle qui a été lue à Chilly, Moréali était vraiment pur, il aimait sans le savoir, il ne le découvrait que tard en perdant l’espérance de convertir. C’était pour moi tout l’homme et toute la pièce. Chilly et Duquesnel ont alors jeté les hauts cris, disant que c’était un gêneur, qu’il était insupportable et odieux, et que, dès le commencement, il fallait lui faire dire son amour. J’aurais dû dire, moi : Alors, pas de pièce ! Mais je ne sais pas me défendre, j’ai cédé. Et voilà qu’à présent, on reconnaît que ma première version était la vraie. J’y reviens avec satisfaction et je crois que tu en seras content aussi ; car le personnage redevient ce que je souhaitais qu’il fût.

Tu ne me donnes pas de tes nouvelles ; j’espère que tu vas mieux. Écris-moi. Je t’embrasse.

GEORGE SAND.

Je me hâte de refaire ton rôle en grande partie, et, dès aujourd’hui, j’envoie le changement du premier acte à Charles-Edmond. On souhaitait que la prière par laquelle tu débutes fût plus longue et plus explicite. J’y ai songé cette nuit. Non, il ne le faut pas. Le jeune amoureux est là qui entend cette prière. Il faut qu’elle soit vague et courte ; une prière à genoux serait ennuyeuse. J’aime mieux que tu passes comme une apparition mystérieuse. Mais, quand tu reviens à la fin de l’acte premier, tu en dis plus long, et ce que tu dois dire pour que le public te connaisse et t’apprécie.


DCCCLXVIII

À M. CHARLES-EDMOND, À PARIS


Nohant, 9 octobre 1872.


J’ai reçu ce matin votre lettre, cher ami, et j’attends celle de demain. Je ne vous envoie pas le quatrième acte. Il est arrangé jusqu’à la réplique de Lucie à la déclaration de Moréali. Cette réponse contiendra peut-être, en résumé, ce qu’elle lui disait dans le cinquième acte, si vous me prouvez qu’elle ne doit pas le revoir après sa déclaration. Mais alors elle disparaît du cinquième acte, elle n’y a plus rien à faire, et la pièce ne doit plus s’appeler Mademoiselle La Quintinie.

Pourquoi ôter le dévouement de cette fille pour sa mère, la lutte contre le père irrité, la confession qui est une justification de la mère devant sa fille et devant son futur gendre ? Dans la vie réelle, cela aurait à se passer ainsi. La fureur du grand-père éveillerait les soupçons effrayés de la fille, et la mère aurait besoin de ne plus les mériter ; car le général l’a calomniée par sa jalousie, en somme, et Moréali n’est pas le seul coupable de la pièce. Ce général dévot, c’est le mari d’Elmire dans d’autres conditions.

Je trouve aussi qu’après m’avoir fait réhabiliter Moréali, par cette candeur qui lui fait ignorer la passion qui le guide, vous me le feriez avilir en l’envoyant, de son propre mouvement, voler avec effraction, pour éviter un blâme assez léger de l’opinion publique.

Quel mal a-t-il fait volontairement à madame La Quintinie ? Aucun ! il n’a pas su qu’elle l’aimait, il lui a dit probablement du mal de son mari et de son père, il l’a peut-être engagée à les quitter. Les dévots seraient avec lui et, si le général plaidait contre lui, il perdrait. Lucie ne peut pas apprécier cela, elle ne sait rien ; mais Moréali, qui se sait innocent d’adultère, ne peut pas craindre au point de voler pour se soustraire à un scandale sans effet. On comprend qu’il le fasse pour se justifier aux yeux de Lucie, qu’il aime encore, qu’il aimera jusqu’au dernier soupir. Tout cela me paraissait s’enchaîner logiquement. Ce que vous m’écrivez aujourd’hui me fera peut-être changer d’avis demain matin : mais, jusqu’à présent, vous ne m’avez pas donné de bonnes raisons pour le cinquième acte, tandis que toutes celles qui portaient sur les actes précédents étaient conformes à mon sentiment et à ma première intention.

À demain donc et merci, cher bon ami.

Pour le feuilleton, s’il n’était trop long que de quelques lignes, on pourrait bien raccourcir les citations. Qu’est-ce que vous dites de ce livre d’après mon analyse, et que vous pouvez, d’ailleurs, trouver sous les galeries de l’Odéon ? Il me semble, à moi, très remarquable et la première partie très dramatique ; le premier amour, cette fille forte qui veut être mère et qui se détache de l’amant en ne le trouvant pas digne d’être père. Il y a là un drame très humain et que vous pourriez faire sans pillage, puisque c’est arrivé. La figure de la fille pédante et pourtant charmante serait si neuve ! Je l’ai connue : elle était jolie comme un ange.


DCCCLXIX

AU MÊME


Nohant, 11 octobre 1872.


J’ai refait entièrement le cinquième acte, mais Lina n’a pas pu finir la copie et voici l’heure du courrier ; ce sera pour demain. Je n’ai résisté qu’à une chose, j’ai fait reparaître Émile. Le retrancher du cinquième acte semble trop maladroit ; on a besoin, d’ailleurs, de voir ce brave garçon, qui a été si violent, si justicier au quatrième acte, redevenir généreux et bon à la fin. Je le fais revenir au commencement, à la place de Georges, pour raconter le duel, exprimer un certain respect, une certaine pitié pour Moréali ; après quoi, il va, de la part de Lucie, raconter au grand-père ce qui s’est passé et on ne le revoit plus.

Je ne peux pas vous dire que cela me satisfasse entièrement. Il y a une logique qui passe pour moi avant l’effet de la scène et qui doit, si cela est bien exprimé, triompher de l’usage. Le public de l’Odéon m’écoute toujours jusqu’au bout avec une grande patience et me tient compte des bons sentiments avant tout. C’est donc dans les bras du jeune philosophe que j’aurais voulu faire mourir le mystique, comme dans le roman, c’est en serrant les mains du philosophe père, que le prêtre retrouve la notion de la vérité et l’espérance. Ce qui est dit dans le roman en beaucoup de pages pouvait se résumer en un mot à la scène. Je regrette beaucoup ce mot, et qui sait si l’auditoire ne s’apercevra pas qu’il manque ? Consultez-vous avant de faire copier la fin. Il est si naturel que Lucie, prise de pitié pour Moréali, envoie Émile pour le reconduire à Aix, et qu’Émile se fasse un devoir de ne pas le laisser sans secours ! Je les trouve tous féroces de le laisser mourir seul, vous me l’avez fait faire sympathique ; on le plaindra, on lui donnera raison contre cette famille de philosophes et de chrétiens désabusés. Si j’ai le temps demain, je vous proposerai deux scènes dernières, vous réfléchirez et vous choisirez ; je parie qu’aux répétitions d’ailleurs, vous retomberez dans mon avis, comme, à la lecture approfondie, vous êtes retombé dans ma première notion du caractère de Moréali.

À vous de cœur, cher bon ami,

G. SAND.


DCCCLXX

AU MÊME


Nohant, 12 octobre 1872.


Voici le cinquième acte, refait tout entier et meilleur, je le reconnais et vous en remercie. Mais, à la fin, après mûre réflexion à moi toute seule, — personne ici ne connaît la pièce — impossible de laisser Émile absent, Moréali seul et abandonné pour mourir. Je veux bien qu’Émile soit dans la coulisse ; mais je veux qu’il ait fait acte de générosité, et soyez sûr que vous vous trompez sur l’opinion du public.

Moréali sera une victime de cette famille, si on ne sent pas la pitié s’étendre sur lui à la fin. Je voudrais même quelques mots de plus, je voudrais qu’il se ranimât au dernier moment pour tendre à Émile sa main glacée et qu’il mourût dans ses bras ou à ses pieds en disant : « Emmenez-moi ! »

J’obtiendrai cela aux répétitions, j’espère. Je sais bien que le public se lève et qu’il s’en va ; mais il reste à la première. D’ailleurs, il reste toujours pour moi, et il n’entendrait jamais la conclusion, que je serais tranquille si elle y est. Une pièce n’existe pas que pour la scène. On la lit, on en suit la logique avec une attention rigoureuse ; songez que Moréali est sympathique à présent. Il est victime de l’Église, qui l’a retenu militant dans le monde. Il est surpris par l’amour, il parle malgré lui. S’il pouvait prier et pardonner à la fin de la pièce, il serait un saint et mon but serait manqué. Je veux qu’on lui offre le pardon et qu’il le refuse. Je veux qu’ayant mal compris Dieu, il n’y croie plus, quand ce Dieu-instrument ne veut plus le servir à son gré. Je veux que le spectateur lui pardonne et s’en aille en disant : « Ce pauvre diable ! c’est dommage que la religion l’ait jeté dans ce pétrin. Il méritait mieux que ça. »

Mais je ne veux pas qu’on dise : « L’ont-ils assez assommé ! ont-ils assez abusé tous d’un moment de trouble et d’emportement ! Ils sont tous égoïstes, lui seul valait quelque chose, ils le tuent et lui crachent au visage. »

Voilà toutes mes raisons, mon ami. Bonsoir ; il faut que je ferme le paquet. Êtes-vous content des autres actes ?


DCCCLXXI

AU MÊME


Nohant, 14 octobre 1872.


Cher bon ami,

Ce qui arrive à Berton m’afflige, mais ne me surprend pas absolument. Une lettre de lui, à moi, écrite de Londres et que j’ai reçue à Cabourg, était un signe de démence que nous avons d’abord attribuée à un moment d’ivresse et dont nous avons ri mais, ensuite, le désordre des idées dans ses autres lettres m’effrayait pour lui, et je vois que la bombe éclate ! Il ne faut plus songer à lui faire jouer le rôle de Moréali.

Regrettons seulement, une fois de plus, le tort des pauvres artistes qui veulent mener de front les émotions de la scène et les excitations du désordre. Comme il faut toujours voir le bon côté des choses pénibles ou fâcheuses, disons-nous que cette explosion, venant au moment des représentations, eût tué la pièce, et qu’elle n’est pas tuée, puisqu’elle n’a pas commencé à vivre. Quant aux efforts de ce pauvre aliéné pour la faire tomber d’avance, cela ne peut causer aucun mal. Il y en aura bien d’autres qui, par un motif clérical, déclareront, la veille, que c’est un four. On le dira, on l’imprimera. C’est à la pièce de se défendre et, si l’ennemi l’emporte, la défaite ne sera pas sans honneur.

Tâchons donc que la pièce soit bonne ; tout est là.

Vidons l’incident Berton.

Il me laisse tout à fait calme, en ce qui me concerne. Je n’ai de chagrin que pour ce malheureux, auquel je portais beaucoup d’amitié, malgré toutes ses folies. Je crains une triste fin, et j’ai fait tout ce qui était humainement possible pour la lui épargner.

Après lui, il n’y a plus que Lafontaine.

Lafontaine jouera mieux certaines parties du rôle ; l’ensemble sera peut-être moins distingué. Il y a donc à réfléchir avant de faire une démarche auprès de lui. Je ne l’ai pas vu depuis longtemps sur la scène ; et c’est à vous et à Duquesnel de trancher la question sans moi.

Si nous n’avons ni Berton ni Lafontaine, comme il n’y a pas d’autres acteurs pour ce type, il nous faudra bien ajourner la représentation. Ce ne sera la faute d’aucun de nous. La mère aussi est difficile à trouver, et je ne sais pas si vous la tenez. En un mot, la pièce est scabreuse à jouer, et, si Duquesnel ne peut pas la monter, qu’il sache bien que je n’aurai pas la bêtise de m’en prendre à lui.

J’ai lu, hier soir, la pièce à mes enfants. Maurice, qui n’a jamais aimé le sujet, et qui l’écoutait avec humeur, a été fortement empoigné. René[42], qui est la prudence, et le calme en personne, craignait aussi la donnée. Il a été pris aux derniers actes, et il dit que j’ai raison de livrer cette bataille ; qu’il le faut, et que je n’y peux pas tomber sans gloire.

En résumé, ils m’ont fait des observations que je trouve bonnes.

Mon travail de modifications sera fait d’ici à deux ou trois jours, pendant lesquels vous agirez ou Duquesnel agira pour remplacer Berton, et, si je vous suis nécessaire pour prendre une décision, je partirai tout de suite.

Merci ! merci ! merci ! Vous êtes le meilleur et le plus dévoué des amis. Vous mettez toute votre énergie à servir ma cause, et j’ai des remords d’être si calme. Mais je ne le serais pas pour une chose qui vous menacerait.

Tendresses de tout Nohant. Lolo garde votre cœur. Plauchut a enfin réussi à tuer un dindon attaché par les pattes, qui attendait, dans la cour, le couteau de la cuisinière.


Et la souscription en faveur des Alsaciens ? Donnez donc pour moi, sur mon dû, ce que vous jugerez à propos.


DCCCLXXII

À MADAME EDMOND ADAM, AU GOLFE JOUAN


Nohant, 16 octobre 1872.


Tout le monde va bien à Nohant, ma Juliette. Maurice vient de repartir pour une excursion entomologique dans la forêt d’Orléans, après avoir exploré la Sologne il y a quelques jours. Il ne va pas mal et c’est toujours la gaieté de la maison.

Nous avons été à la mer en juillet et août, je crois vous l’avoir écrit ; les petites y ont laissé leur coqueluche. Moi, j’ai rapporté la mienne, mais j’y suis habituée, ça ne me gêne plus. Nous avons eu, pendant tout septembre, quinze et vingt convives, danse, marionnettes, musique surtout. Ah ! quelle musique ! Pauline Viardot et ses deux filles ! Les joies du beau que vous avez eues à Venise, nous les avons eues à Nohant.

Tourguenef aussi est venu et notre ami le général Ferri ; je ne vous parle pas des autres, que vous ne connaissez pas. J’ai eu avec tout cela un gros travail à finir. À présent, je me dispose à aller passer quelques jours à Paris, pour y retourner ensuite un peu plus longtemps, et peut-être aurai-je alors la joie de vous y trouver.

Plauchut est revenu ici en même temps que madame Viardot. Il m’attend pour retourner à sa niche du boulevard des Italiens. Il chasse, c’est-à-dire son chien chasse, et il le suit nonchalamment ; nous le taquinons toujours et, comme toujours, il nous le rend en riant comme un gros bossu qu’il est.

Lolo rapprend à lire ; elle avait fait semblant d’oublier pendant les vacances ; mais, comme je ne me fâche pas et fais semblant de la croire, elle commence à s’ennuyer de ce jeu et à lire très bien. Elle est superbe de santé et toujours très bonne fille. Titite reprend aussi à vue d’œil.

Voilà toute notre existence ; elle ne change pas au fond, on s’aime et on s’entend. Que Dieu vous donne ce bonheur, chère enfant ! Que votre gendre soit pour vous ce que Lina est pour moi, et vous serez bien récompensée de votre amour pour cette charmante Alice. Je les embrasse tous deux, et je vous embrasse avec Adam. Saluez pour moi le cher Bruyères tout entier ; ma nichée vous envoie mille tendresses.

G. SAND.

Je lirai votre Journal du siège en volume, je ne peux pas lire les feuilletons ; — vous me le donnerez ?


DCCCLXXIII

À GUSTAVE FLAUBERT, À PARIS


Nohant, 25 octobre 1872.


Tes lettres tombent sur moi comme une pluie qui mouille, et fait pousser tout de suite ce qui est en germe dans le terrain ; elles me donnent l’envie de répondre à tes raisons, parce que tes raisons sont fortes et poussent à la réplique.

Je ne prétends pas que mes répliques soient fortes aussi : elles sont sincères, elles sortent de mes racines à moi, comme les plantes susdites. C’est pourquoi je viens d’écrire un feuilleton sur le sujet que tu soulèves, en m’adressant cette fois à une amie, laquelle m’écrit aussi dans ton sens, mais moins bien que toi, ça va sans dire, et un peu à un point de vue d’aristocratie intellectuelle, auquel elle n’a pas tous les droits voulus.

Mes racines, on n’extirpe pas cela en soi et je m’étonne que tu m’invites à en faire sortir des tulipes, quand elles ne peuvent te répondre que par des pommes de terre. Dès les premiers jours de mon éclosion intellectuelle, quand, m’instruisant toute seule auprès du lit de ma grand’mère paralytique, ou à travers champs, aux heures où je la confiais à Deschartres, je me posais sur la société les questions les plus élémentaires, je n’étais pas plus avancée à dix-sept ans qu’un enfant de six ans, pas même ! grâce à Deschartres, le précepteur de mon père, qui était contradiction des pieds à la tête, grande instruction et absence de bon sens ; grâce au couvent où l’on m’avait fourrée, Dieu sait pourquoi, puisqu’on ne croyait à rien ; grâce aussi à un entourage de pure Restauration où ma grand’mère, philosophe, mais mourante, s’éteignait sans plus résister au courant monarchique.

Alors je lisais Chateaubriand et Rousseau ; je passais de l’Évangile au Contrat social. Je lisais l’histoire de la Révolution faite par des dévots, l’histoire de France faite par des philosophes, et, un beau jour, j’accordai tout cela comme une lumière faite de deux lampes, et j’ai eu des principes. Ne ris pas, des principes d’enfant très candide qui me sont restés à travers tout, à travers Lélia et l’époque romantique ; à travers l’amour et le doute, les enthousiasmes et les désenchantements. Aimer, se sacrifier, ne se reprendre que quand le sacrifice est nuisible à ceux qui en sont l’objet, et se sacrifier encore dans l’espoir de servir une cause vraie, l’amour.

Je ne parle pas ici de la passion personnelle, je parle de l’amour de la race, du sentiment étendu de l’amour de soi, de l’horreur du moi tout seul. Et cet idéal de justice dont tu parles, je ne l’ai jamais vu séparé de l’amour, puisque la première loi pour qu’une société naturelle subsiste, c’est que l’on se serve mutuellement comme chez les fourmis et les abeilles. Ce concours de tous au même but, on est convenu de l’appeler instinct chez les bêtes, et peu importe ; mais, chez l’homme, l’instinct est amour ; qui se soustrait à l’amour se soustrait à la vérité, à la justice.

J’ai traversé des révolutions et j’ai vu de près les principaux acteurs ; j’ai vu le fond de leur âme, je devrais dire le fond de leur sac : Pas de principes ! aussi pas de véritable intelligence, pas de force, pas de durée. Rien que des moyens et un but personnel. Un seul avait des principes, pas tous bons, mais devant la sincérité desquels il comptait pour rien sa personnalité : Barbès.

Chez les artistes et les lettrés, je n’ai trouvé aucun fond. Tu es le seul avec qui j’aie pu échanger des idées autres que celles du métier. Je ne sais si tu étais chez Magny un jour où je leur ai dit qu’ils étaient tous des messieurs. Ils disaient qu’il ne fallait pas écrire pour les ignorants ; ils me conspuaient, parce que je ne voulais écrire que pour ceux-là, vu qu’eux seuls ont besoin de quelque chose. Les maîtres sont pourvus, riches et satisfaits. Les imbéciles manquent de tout, je les plains. Aimer et plaindre ne se séparent pas. Et voilà le mécanisme peu compliqué de ma pensée.

J’ai la passion du bien et point du tout de sentimentalisme de parti pris. Je méprise celui qui prétend avoir mes principes et qui fait le contraire de ce qu’il dit. Je ne plains pas l’incendiaire et l’assassin qui tombent sous le coup de la loi ; je plains profondément la classe qu’une vie brutale, déchue, sans essor et sans aide, réduit à produire de pareils monstres. Je plains l’humanité, je la voudrais bonne, parce que je ne peux pas m’abstraire d’elle ; parce qu’elle est moi ; parce que le mal qu’elle se fait me frappe au cœur ; parce que sa honte me fait rougir ; parce que ses crimes me tordent le ventre ; parce que je ne peux comprendre le paradis au ciel ni sur la terre pour moi toute seule.

Tu dois me comprendre, toi qui es la bonté de la tête aux pieds.

Es-tu toujours à Paris ? Il a fait des jours si beaux, que j’ai été tentée d’aller t’y embrasser ; mais je n’ose pas dépenser de l’argent, si peu que ce soit, quand il y a tant de misère. Je suis avare, parce que je me sais prodigue quand j’oublie, et j’oublie toujours. Et puis j’ai tant à faire !… Je ne sais rien ; et je n’apprends pas, parce que je suis toujours forcée de rapprendre. J’ai pourtant bien besoin de te retrouver un peu ; c’est une partie de moi qui me manque.

Mon Aurore m’occupe beaucoup. Elle comprend trop vite et il faudrait la mener au triple galop. Comprendre la passionne, savoir la rebute. Elle est paresseuse comme était monsieur son père. Il en a si bien rappelé, que je ne m’impatiente pas. Elle se promet de t’écrire bientôt une lettre. Tu vois qu’elle ne t’oublie pas. Le polichinelle de la Titite a perdu la tête à force littéralement d’être embrassé et caressé. On l’aime encore autant sans tête ; quel exemple de fidélité au malheur ! Son ventre est devenu un coffre où on met des joujoux.

Maurice est plongé dans des études archéologiques, Lina est toujours adorable, et tout va bien, sauf que les bonnes ne sont pas propres. Que de chemin ont encore à faire les êtres qui ne se peignent pas !

Je t’embrasse. Dis-moi où tu en es avec Aïssé, l’Odéon et tout ce tracas dont tu es chargé. Je t’aime ; c’est la conclusion à tous mes discours.


DCCCLXXIV

AU MÊME


Nohant, 26 octobre 1872.


Cher ami,

Voilà encore un chagrin pour toi ; un chagrin prévu mais toujours douloureux. Pauvre Théo ! je le plains profondément, non d’être mort, mais de n’avoir pas vécu depuis vingt ans ; et, s’il eût consenti à vivre, à exister, à agir, à oublier un peu sa personnalité intellectuelle pour conserver sa personne matérielle, il eût pu vivre longtemps encore et renouveler son fonds, dont il a trop fait un trésor stérile. On dit qu’il a beaucoup souffert de la misère pendant le siège, je le comprends, mais après ? pourquoi et comment ?

Je suis inquiète de n’avoir pas de tes nouvelles depuis longtemps. Es-tu à Croisset ? Tu as dû venir à Paris pour l’enterrement de ce pauvre ami. Que de séparations cruelles et répétées ! Je t’en veux de devenir sauvage et mécontent de la vie. Il me semble que tu regardes trop le bonheur comme une chose possible, et que l’absence du bonheur, qui est notre état chronique, te fâche et t’étonne trop. Tu fuis tes amis, tu te plonges dans le travail et prends pour du temps perdu celui que tu emploierais à aimer ou à te laisser aimer. Pourquoi n’es-tu pas venu chez nous avec madame Viardot et Tourguenef ? Tu les aimes, tu les admires, tu te sais adoré chez nous, et tu te sauves pour être seul. Eh bien, pourquoi ne te marierais-tu pas ? Être seul, c’est odieux, c’est mortel, et c’est cruel aussi pour ceux qui vous aiment. Toutes tes lettres sont désolées et me serrent le cceur. N’as-tu pas une femme que tu aimes ou par qui tu serais aimé avec plaisir ? Prends-la avec toi. N’y a-t-il pas quelque part un moutard dont tu peux te croire le père ? Élève-le. Fais-toi son esclave, oublie-toi pour lui.

Que sais-je ? vivre en soi est mauvais. Il n’y a de plaisir intellectuel que la possibilité d’y rentrer quand on en est longtemps sorti ; mais habiter toujours ce moi qui est le plus tyrannique, le plus exigeant, le plus fantasque des compagnons, non, il ne faut pas. — Je t’en supplie, écoute-moi ! tu enfermes une nature exubérante dans une geôle, tu fais, d’un cœur tendre et indulgent, un misanthrope de parti pris, — et tu n’en viendras pas à bout. Enfin, je m’inquiète de toi et te dis peut-être des bêtises ; mais nous vivons dans des temps cruels et il ne faut pas les subir en les maudissant. Il faut les surmonter en les plaignant. Voilà ! Je t’aime, écris-moi.

Je n’irai à Paris que dans un mois pour Mademoiselle La Quintinie. Où seras-tu ?


DCCCLXXV

À M. CHARLES-EDMOND, À PARIS


Nohant, mercredi 6 novembre 1872.


Cher ami,

Pourquoi ne m’écrivez-vous plus ? Que se passe-t-il ? On m’écrit de tous côtés toute sorte de choses à propos de ma pièce : la Censure aurait coupé tout un acte ; Duquesnel ne voudrait plus la jouer ; le ministère lui conseillerait d’attendre que la subvention fût votée. Mais, si tout cela était vrai, pourquoi ne me le diriez-vous pas ?

Je désire fort que l’Odéon garde sa subvention, et je consentirais très bien à un retard, pour n’y pas mettre obstacle. Quant à la Censure, je ne lui céderais pas, et la question se trouverait encore plus simplifiée.

N’égarez pas mon dernier manuscrit ; car c’est la seule bonne version, et, si la pièce était défendue au théâtre, je la publierais sans autre réflexion. Ne me laissez pas ignorer la vérité ; avec moi, Duquesnel n’a besoin de rien cacher, puisque je comprends et accepte toutes les nécessités de sa situation.

Et puis je m’ennuie de ne pas avoir de vos nouvelles. Je me demande si vous êtes chagriné ou malade.

Lolo, quand elle voit une grande lettre, — car c’est elle qui m’apporte mon courrier le matin, — me dit : « Ça n’est pas de Charles-Edmond. Je connais son écriture ! »

On m’a écrit qu’on voulait reprendre Mauprat. Je ne le crois pas, puisque le ministère ne veut pas de reprises à prime. Duquesnel veut-il jouer la pièce de Ruzzante, que Maurice lui a lue ?

Ici, nous allons bien tous, et je travaille à force.


DCCCLXXVI

AU MÊME


Nohant, 7 novembre 1872.


Cher ami,

Nos lettres se croisent. Je reçois la vôtre ce matin. Que de choses vous faites pour moi ! Sans doute, tout est au mieux, vous êtes meilleur juge que moi des dispositions des artistes, et si Lafontaine vous paraît devoir être préféré, préférons-le, et allons de l’avant ! S’il lui faut huit jours de réflexion et d’étude, donnons-lui huit jours. Mais je ne demande pas à passer en décembre, ni même au commencement de janvier. Ce serait, au contraire, une nécessité que je ne subirais pas sans regret.

La seule chose qui me préoccupe un peu, c’est de savoir lequel, de Berton revenant à la raison, ou de Lafontaine s’embarquant avec espoir et courage, porterait ce rôle difficile. Vraiment, je ne sais pas. Je craindrais moins Berton, et j’espère plus de Lafontaine. Il aura des choses à lui ; seulement aura-t-il le fiato[43] jusqu’au bout ? C’est le grand intérêt de Duquesnel de peser cela. Quant à vous, vous êtes comme moi devant cette question mais, si vous avez confiance, je vous suivrai.

Je serai dimanche à Paris pour la lecture, ou lundi, ou tel autre jour qu’on voudra dans la semaine. Mais, si le retard devait être plus considérable, envoyez-moi un télégramme avant dimanche. Je tiens à être à la lecture, et à la collation des rôles ; c’est mon ouvrage, cela. Pour les répétitions et la mise en scène, je ne m’y entends pas beaucoup, tant que ce n’est pas débrouillé et que les rôles s’ânonnent. Je m’en reviendrai donc ici, pour retourner à vous quand on aura vraiment besoin de moi.

Je tiens aussi à voir la distribution, qui n’est pas faite, que je sache. Le portrait que vous m’envoyez est très beau, et, si la personne a du talent, c’est bien la femme qu’il faut. Le général, qui ? Le grand-père, on me propose quelqu’un que je ne connais pas et on me refuse Clerh, dont je ne doute pas. Pour le reste, je ne sais rien.

Donc, à dimanche. Vous me trouverez chez moi à cinq heures et demie. Puis-je espérer vous emmener dîner chez Magny ?

À vous de cœur, cher bon ami. Lolo vous rend sa confiance. Amitiés de tous.


Pierre pourra-t-il lire ? Tâchez qu’on ne lise pas au foyer des acteurs : on y attrape la mort.


DCCCLXXVII

À M. JULES CLARETIE, À PARIS


Nohant, 20 novembre 1872.


Cher monsieur,

Malgré ma bonne volonté, je ne vois pour moi aucun moyen de tenir ma promesse[44]. Je voulais rendre compte des travaux de M. Terquem ; mais la modestie outrée de ce digne savant me refuse absolument les documents nécessaires. Il ne veut pas figurer parmi les illustrations de son pays, et sa famille m’écrit qu’il en serait véritablement affecté. Me voilà donc sans sujet aucun ; car je ne connais ni l’Alsace ni les Alsaciens, autrement que par le désastre qui nous frappe en eux, et je n’ai plus le temps de faire les études nécessaires pour dire quelque chose de spécial et d’intéressant.

Il n’y a pas de ma faute. Agréez tous mes regrets et toutes mes fraternelles sympathies pour vous et pour votre œuvre.

G. SAND.


DCCCLXXVIII

À GUSTAVE FLAUBERT, À CROISSET


Nohant, 22 novembre 1872.


Je ne pense pas aller à Paris avant février. Ma pièce est retardée, par suite de la difficulté de trouver l’interprète principal. J’en suis aise, car quitter Nohant, mes occupations et les promenades si belles en ce temps-ci, ne me souriait point ; quel automne chaud et bienfaisant pour les vieux ! Nous avons, à deux heures d’ici, des bois absolument déserts, où, au lendemain de la pluie, il fait aussi sec que dans une chambre, et où il y a encore des fleurs pour moi et des insectes pour Maurice. Les petites filles courent comme des lapins dans des bruyères plus hautes qu’elles. Mon Dieu, que la vie est bonne quand tout ce qu’on aime est vivant et grouillant ! Tu es mon seul point noir dans ma vie du cœur, parce que tu es triste et ne veux plus regarder le soleil. Quant à ceux dont je ne me soucie pas, je ne me soucie pas davantage des malices ou des bêtises qu’ils peuvent me faire ou se faire à eux-mêmes. Ils passeront comme passe la pluie. La chose éternelle, c’est le sentiment du beau dans un bon cœur. Tu as l’un et l’autre, sacredié ! tu n’as pas le droit de n’être pas heureux. — Peut-être eût-il fallu dans ta vie l’emboîtement du sentiment féminin dont tu dis avoir fait fi. — Je sais que le féminin ne vaut rien ; mais peut-être, pour être heureux, faut-il avoir été malheureux.

Je l’ai été, moi, et j’en sais long ; mais j’oublie si bien !

Enfin, triste ou gai, je t’aime et je t’attends toujours, bien que tu ne parles jamais de venir nous voir et que tu en rejettes l’occasion avec empressement ; on t’aime chez nous quand même, on n’est pas assez littéraire pour toi, chez nous, je le sais ; mais on aime et ça emploie la vie.

Est-ce que Saint Antoine est fini, que tu parles d’un ouvrage de grande envergure ? ou si c’est le Saint Antoine qui va déployer ses ailes sur l’univers entier ? Il le peut, le sujet est immense. Je t’embrasse, dirai-je encore, mon vieux troubadour, quand tu es résolu à tourner au vieux bénédictin ? Alors, moi, je reste troubadour, il n’y pas à dire.

Je t’envoie deux romans pour ta collection de moi ; tu n’es pas obligé de les lire en ce moment si tu es plongé dans le sérieux.


DCCCLXXIX

AU MÊME


Nohant, 27 novembre 1872.


Maurice est tout heureux et très fier de la lettre que tu lui as écrite ; il n’y a personne qui puisse lui faire autant de plaisir et dont l’encouragement compte plus pour lui. Je t’en remercie aussi, moi ; car je pense comme lui.

Comment ! tu as fini Saint Antoine ? Eh bien, faut-il s’occuper de l’éditeur, puisque tu ne t’en occupes pas ? Tu ne peux pas garder cela en portefeuille. Tu ne veux pas de Lévy, mais il y en a d’autres ; dis un mot, et j’agirai comme pour moi.

Tu me promets d’être guéri plus tard ; mais, en attendant, tu ne veux rien faire pour te secouer. Viens donc me lire Saint Antoine, et nous parlerons de la publication. Qu’est-ce que c’est que de venir de Croisset ici pour un homme ? Si tu ne veux pas venir quand nous sommes en gaieté et en fête, viens pendant qu’il fait doux et que je suis seule.

Toute la famille t’embrasse.

DCCCLXXX

AU MÊME


Nohant, 29 novembre 1872.


Tu me gâtes ! je n’osais pas t’envoyer ces romans, qui étaient sous bande à ton adresse depuis huit jours. Je craignais de te déranger d’un courant d’idées et de t’ennuyer. Tu as tout lâché pour lire Maurice d’abord, et puis moi. Nous aurions des remords si nous n’étions pas des égoïstes, bien contents d’avoir un lecteur qui en vaut dix mille ! Cela fait grand bien ; car, Maurice et moi, nous travaillons dans le désert, ne sachant jamais que l’un par l’autre si c’est réussi ou gâché, échangeant nos critiques, et n’ayant pas de rapports avec les jugeurs patentés.

Michel ne nous dit jamais qu’au bout d’un an ou deux si ça s’est vendu. Quant à Buloz, si c’est à lui que nous avons affaire, il nous déclare invariablement que c’est mauvais ou médiocre. Il n’y a que Charles-Edmond qui nous encourage en demandant de la copie. Nous écrivons sans préoccupation du public ; ce n’est peut-être pas mauvais ; mais, chez nous, il y a excès. Aussi un encouragement de toi nous rend le courage, qui ne nous quitte pas, mais qui est souvent un courage triste, tandis que tu nous le fais brillant et gai, et sain à respirer.

J’ai donc bien fait de ne pas jeter Nanon au feu, comme j’étais près de le faire quand Charles-Edmond est venu me dire que c’était très bien et qu’il le voulait pour son journal. Je te remercie donc et je te rends tes bons baisers, pour Francia surtout, que Buloz n’a inséré qu’en rechignant et faute de mieux : tu vois que je ne suis pas gâtée, mais je ne me fâche jamais de tout ça et je n’en parle pas. C’est comme cela et c’est tout simple. Du moment que la littérature est une marchandise, le vendeur qui l’exploite n’apprécie que le client qui achète, et, si le client déprécie l’objet, le vendeur déclare à l’auteur que sa marchandise ne plaît pas. La république des lettres n’est qu’une foire où on vend des livres. Ne pas faire de concession à l’éditeur est notre seule vertu ; gardons-la et vivons en paix, même avec lui quand il rechigne, et reconnaissons aussi que ce n’est pas lui le coupable. Il aurait du goût si le public en avait.

Voilà mon sac vidé et n’en parlons que pour aviser à Saint Antoine, tout en nous disant que les éditeurs seront bêtes. Lévy ne l’est pourtant pas, mais tu t’es fâché avec lui. Je voudrais parler de tout cela avec toi ; veux-tu venir ? ou remettre à mon voyage à Paris ? Mais quand irai-je ? Je ne sais pas. Je crains un peu les bronchites l’hiver, et ne me déplace que quand il le faut absolument, par devoir d’état.

Je ne crois pas qu’on joue Mademoiselle La Quintinie. Les censeurs ont déclaré que c’était un chef-d’œuvre de la plus haute et de la plus saine moralité, mais qu’ils ne pouvaient pas prendre sur eux d’en autoriser la représentation. Il faut que cela aille plus haut, c’est-à-dire au ministre qui renverra au général Ladmirault ; c’est à mourir de rire. Mais je ne consens pas à tout cela, et j’aime mieux qu’on se tienne tranquille jusqu’à nouvel ordre. Si le nouvel ordre est la monarchie cléricale, nous en verrons bien d’autres. Pour mon compte, ça m’est égal qu’on m’empêche ; mais pour l’avenir de notre génération ?…


DCCCLXXXI

À M. CHARLES-EDMOND, À PARIS


Nohant, décembre 1872.


Cher ami,

Voici le n° 22[45]. Que faites-vous ? joue-t-on l’Aïeule à l’Ambigu ? Pourquoi ne joue-t-on pas le Fantôme rose à l’Odéon ? On dit que, comme affaires, ce théâtre va bien mal ; qu’il ne peut se relever des désastres du siège et de la Commune ; que, sans la subvention, il serait radicalement perdu. Il doit y avoir du vrai, et je ne veux pas tourmenter Duquesnel, qui a été malade et doit être soucieux. Mais enfin je voudrais être mise un peu au courant et je ne puis l’être que par vous, qui me direz toujours la vérité.

Ne laissez pas La Quintinie tomber dans la main des généraux. Je crois, en la relisant, que nous nous étions trompés, et que le moment n’est pas bon, peut-être pas possible, pour une pièce qui touche au vif de la question pendante. Pourtant ce serait bien le moment de dire tout ce que dit la pièce, mais pas sur un théâtre, ou les spectateurs apportent leur passion. Mon avis, que je vous soumets ainsi qu’à Duquesnel, serait de publier la pièce chez Lévy ; la lecture n’offrirait pas le danger de la scène : le lecteur est plus réfléchi et plus équitable que l’auditeur. La pièce serait jugée par le public, et, si elle était trouvée bonne, il n’est pas dit que, plus tard, on ne puisse pas la jouer avec succès et sans danger.

En ce moment, elle soulèverait des tempêtes et je ne suis pas d’avis de mettre des bâtons dans les roues du char de l’État, qui navigue, comme dit M. Prudhomme, sur un volcan.

Dites-moi où vous en êtes, vous ; sans doute vous faites comme moi, vous mettez de côté votre personnalité et vous prenez patience. Mais il faut que je vous gronde. Pourquoi ne publiez-vous pas quelque travail, vous qui travaillez toujours ? Votre vie est peut être dévorée par les allées et venues, les conversations, les irrésolutions, les évolutions sans nombre et inévitables des choses de théâtre. Je suis venue compliquer vos ennuis et vos fatigues, et pourtant je voudrais les alléger. C’est mon vif désir quand je vous parle de publier La Quintinie avec une préface qui expliquerait bien ma pensée et mon désintéressement personnel quant au danger de la représentation ; autrement, on dira ou que la pièce est mauvaise, ou que Duquesnel est poltron, ou que le gouvernement fait de la tyrannie, et que je suis une victime, toutes choses qui ne sont pas vraies et que je n’aime pas à laisser croire.

Nous comptons sur vous pour Noël. Il vous faut quelques jours de repos et d’oubli. Vrai, venez pour que je commence l’année en famille complète.

G. SAND.


DCCCLXXXII

À M. JULES CLARETIE, À PARIS


Nohant, 6 décembre 1872.


Cher confrère,

J’ai trop tardé à vous envoyer ces pauvres pages. Je suis liée par un travail courant qui était en retard aussi ; — et, vous le voyez, j’ai eu à faire un effort immense, je le dis à vous ; — il faut me pardonner.

Je n’ai pas pris mon parti sur cette cession de nos provinces : j’en pleure encore comme au premier jour, je ne veux pas qu’on m’en parle. Vous me demandez des pages émues ; c’est justement quand je suis trop émue que je ne dis rien qui vaille. Je n’y peux rien. J’ai plus de peine qu’on ne croit à rester calme, et il faut que nous le soyons ! affaire de décence et de tenue devant l’ennemi. Malgré moi, je suis indignée de ce qui se passe en ce moment, et j’ai peut-être eu tort de le dire dans ces pages où il ne faut froisser personne. Si vous pensez qu’il y ait quelques mots à ôter, vous me le direz, et je rayerai sur l’épreuve que vous voudrez bien me faire envoyer.

Veuillez aussi dire à nos confrères du Comité que, tout en étant tourmentée de leur insistance, j’en ai été touchée et reconnaissante.

À vous de cœur.
G. SAND.


DCCCLXXXIII

À M. CHARLES-EDMOND, À PARIS


Nohant, 8 décembre 1872.


La pièce est dure, comme vous me le disiez[46]. Elle a dû être très difficile à jouer à l’Odéon ; car un drame si noir a besoin de spectacle et d’effet. Le style est étrange à la lecture, tellement condensé, qu’il semble obscur. Au théâtre, ce défaut doit devenir une qualité. La pièce est admirablement agencée, saisissante d’un bout à l’autre et empreinte d’une force qui vous est propre, qui a du slave, et qui vous fera gagner d’autres batailles. Voilà l’avis des trois Sand, mère, fils et belle-fille, dit brutalement et sincèrement.

Après cette lecture, on se sent non pas tendre, mais vivement impressionné et je suis sûre qu’à la représentation, on est bouleversé. Je comprends les résistances de l’idyllique public de l’Odéon ; mais la pièce se défend, car elle est très ingénieuse dans son obstination et admirablement bien faite.

J’écris à Plauchut de vous enlever pour Noël, et de profiter des facilités du voyage à plusieurs. Notre voiture ira vous chercher à Châteauroux.

À vous de cœur, cher ami.

G. SAND.


DCCCLXXXIV

À GUSTAVE FLAUBERT, À CROISSET


Nohant, 8 décembre 1872.


Eh bien, alors, si tu es dans l’idéal de la chose, si tu as un livre d’avenir dans la pensée, si tu accomplis une tâche de confiance et de conviction, plus de colère et plus de tristesse, soyons logiques.

Je suis arrivée, moi, à un état philosophique d’une sérénité très satisfaisante et je n’ai rien surfait en te disant que toutes les misères qu’on peut me faire, ou toute l’indifférence qu’on peut me témoigner, ne me touchent réellement plus et ne m’empêchent pas, non seulement d’être heureuse en dehors de la littérature, mais encore d’être littéraire avec plaisir et de travailler avec joie.

Tu as été content de mes deux romans ? Je suis payée. Je crois qu’ils sont bien, et le silence qui a envahi ma vie (il faut dire que je l’ai cherché) est plein d’une bonne voix qui me parle et me suffit. Je n’ai pas monté aussi haut que toi dans mon ambition. Tu veux écrire pour les temps. Moi, je crois que, dans cinquante ans, je serai parfaitement oubliée et peut-être durement méconnue. C’est la loi des choses qui ne sont pas de premier ordre, et je ne me suis jamais crue de premier ordre. Mon idée a été plutôt d’agir sur mes contemporains, ne fût-ce que sur quelques-uns, et de leur faire partager mon idéal de douceur et de poésie. J’ai atteint ce but jusqu’à un certain point, j’ai fait du moins pour cela tout mon possible, je le fais encore, et ma récompense est d’en approcher toujours un peu plus.

Voilà pour moi ; mais, pour toi, le but est plus vaste, je le vois bien, et le succès plus lointain. Alors tu devrais te mettre plus d’accord avec toi en étant encore plus calme et plus content que moi-même. Tes colères d’un moment sont bonnes. Elles sont le résultat d’un tempérament généreux, et, comme elles ne sont ni méchantes ni haineuses, je les aime ; mais ta tristesse, tes semaines de spleen, je ne les comprends pas et je te les reproche. J’ai cru, je crois encore de ta part à trop d’isolement, à trop de détachement des liens de la vie. Tu as de puissantes raisons pour me répondre, si puissantes, qu’elles devraient te donner la victoire.

Fouille-toi et réponds-moi, ne fût-ce que pour dissiper les craintes que j’ai souvent sur ton compte, je ne veux pas que tu te consumes. Tu as cinquante ans, comme mon fils, ou à peu près. Il est dans la force de l’âge, dans son meilleur développement, toi de même, si tu ne chauffes pas trop le four aux idées. Pourquoi dis-tu souvent que tu voudrais être mort ? Tu ne crois donc pas à ton œuvre ? tu te laisses donc influencer par ceci ou cela des choses présentes ? C’est possible, nous ne sommes pas des dieux, et quelque chose de faible et d’inconséquent trouble parfois notre théodicée. Mais la victoire devient chaque jour plus facile quand on est sûr d’aimer la logique et la vérité. Elle arrive même à prévenir, à vaincre d’avance les sujets d’humeur, de dépit ou de découragement.

Tout cela me paraît facile, quand il s’agit de la gouverne de nous-mêmes : les sujets de grande tristesse sont ailleurs, dans le spectacle de l’histoire qui se déroule autour de nous ; cette lutte éternelle de la barbarie contre la civilisation est d’une grande amertume pour ceux qui ont dépouillé l’élément barbare et qui se trouvent en avant de leur époque. Mais, dans cette grande douleur, dans ces secrètes colères, il y a un grand stimulant qui justement nous relève, en nous inspirant le besoin de réagir. Sans cela, je confesse que, pour mon compte, j’abandonnerais tout.

J’ai eu assez de compliments dans ma vie, du temps où l’on s’occupait de littérature. Je les ai toujours redoutés quand ils me venaient des inconnus ; ils me faisaient douter de moi. De l’argent, j’en ai gagné de quoi me faire riche. Si je ne le suis pas, c’est que je n’ai pas tenu à l’être ; j’ai assez de ce que Lévy fait pour moi. Ce que j’aimerais, ce serait de me livrer absolument à la botanique, ce serait pour moi le Paradis sur la terre. Mais il ne faut pas, cela ne servirait qu’à moi, et, si le chagrin est bon à quelque chose, c’est à nous défendre de l’égoïsme ; donc, il ne faut pas maudire ni mépriser la vie. Il ne faut pas l’user volontairement ; tu es épris de la justice, commence par être juste envers toi-même, tu te dois de te conserver et de te développer.

Écoute-moi : je t’aime tendrement, je pense à toi tous les jours et à tout propos : en travaillant, je pense à toi. J’ai conquis certains biens intellectuels que tu mérites mieux que moi et dont tu dois faire un plus long usage. Pense aussi que mon esprit est souvent près du tien et qu’il te veut une longue vie et une inspiration féconde en jouissances vraies.

Tu promets de venir ; c’est joie et fête pour mon cœur et dans la famille.


DCCCLXXXV

À M. CHARLES-EDMOND, À PARIS


Nohant, 11 décembre 1872.


Cher ami,

Je ne vous ai pas dit tout de suite que j’étais heureuse du succès de votre gentil Fantôme, vous le saviez bien, et, quant aux trois lignes de ma collaboration, n’en parlez donc à personne[47].

C’est comme si j’avais mis une épingle à la coiffure d’une dame, ou comme si j’avais recousu un bouton à votre manchette.

Nous attendrons donc, pour La Quintinie, des temps meilleurs ou plus explicites ; car on ne sait où l’on va. Tâchez que l’on songe à Mauprat. — Bien ! je m’aperçois que Lolo a pris la moitié de mon papier pendant que j’avais le dos tourné, et qu’elle n’avait pas les mains bien propres ! C’est Lolo, il faut tout pardonner. Elle est dans une rage de mythologie, elle coupe et colle des casques de papier, pour faire de sa poupée une Minerve ; elle sait tous les dieux de l’Olympe sur le bout de son doigt et pourrait vous raconter l’Iliade. En revanche, elle n’aime pas la Bible et déclare que Jéhovah est très méchant et très bête. N’a-t-elle pas raison ?

Elle compte sur vous à Noël et vous écrira pour vous le dire ; moi, je vous le répète, et je serai fâchée si vous ne venez pas. Je vois que vous êtes tout ennuyé et tout navré. Il faut secouer et oublier pendant quelques jours. Au revoir donc, cher ami. Toutes les tendresses de chez nous.

G. SAND.

La combinaison de faire jouer à l’étranger avant Paris ne me sourit pas. Dieu sait quelles coupures bêtes on ferait, et comment ce serait joué ! Je crains d’avoir, pour peu d’argent, beaucoup de désagréments.


DCCCLXXXVI

À M. CHARLES PONCY, À TOULON


Nohant, 2 janvier 1873.


Cher enfant,

Merci de vos jolis vers et de votre bon souvenir. Je vois que Charlotte est maintenant le soleil qui luit pour vous. Je le savais, que l’arrivée d’un petit ange dans votre maison vous ferait enfin comprendre qu’il faut marier ses enfants pour leur bonheur et pour le nôtre.

Ici, tout va bien. Après beaucoup de pluie, nous avons un temps magnifique presque tous les jours, un vrai printemps. Les fleurs s’y trompent et s’ouvrent avant leur saison. Vous me direz qu’elles le payeront cher. C’est possible ; mais il ne faut pas mépriser les dons du présent par crainte de l’avenir.

Certes, la politique nous promet encore bien des déceptions et des désastres. Mais qui sait s’il ne sortira pas une vérité de tous ces conflits ?

Nos petites grandissent : Aurore est déjà une personne et une société charmantes. Elle accapare toute mon existence à son profit, et c’est là mon bonheur le plus soutenu et le plus intense.

Solange nous est arrivée en plein Noël. Elle nous dit que votre Charlotte est ravissante. Maurice fait mille folies pour amuser ses filles, qui l’adorent ; ce qui ne l’empêche pas de piocher toujours comme un nègre l’histoire naturelle. Lina est toujours la perle de la maison. Toutes les qualités et toutes les grâces !

Moi, je me porte bien, et vieillis sans trop de fatigue.

Je vous souhaite toutes les joies de notre foyer, pour cette année et pour les autres.

Mille tendresses à la jeune mère et un baiser à l’enfant.

G. SAND.

DCCCLXXXVII

À MADAME EDMOND ADAM, AU GOLFE JOUAN


Nohant, 3 janvier 1873.


Chère Juliette, merci pour le bel envoi arrivé hier, merci de la part de tous et des petites filles aussi. Lolo voudrait bien vous écrire, mais elle ne fait que s’y remettre : elle allait trop vite et mal. C’est une bonne nature ardente, qu’il faut retenir et non pousser.

Je pense qu’Adam est près de vous. Priez-le, pour moi, de s’occuper de la bonne œuvre menée à bien par vous et par lui, dès qu’il sera de retour à sa géhenne parlementaire. Vous avez, je pense, à présent un temps délicieux. Ici, où nous n’avons pas de brise, il fait presque trop chaud dans le jour. La terre est jonchée de marguerites et de violettes.

Le jour de l’an s’est passé en fêtes, déguisements, danses et souper : qu’il eût été doux et gentil de vous avoir là ! Mais vous avez vos fêtes de famille là-bas, avec les rêves dorés que nos filles sont loin de faire encore. Verrai-je ces beaux jours pour elles ? Il faudrait vivre encore douze ou quinze ans et c’est beaucoup. Il faut bien du courage pour vouloir aller si loin et voir encore au dehors tant de choses tristes, toujours les mêmes ! Ne nous plaignons pas, nous qui avons du moins le bonheur dans le nid. Mais comme le pauvre arbre est secoué !

Je vous embrasse tous, et toute la famille se joint à moi pour vous dire un bon an, bien tendre et dévoué.

G. SAND.


DCCCLXXXVIII

À MADEMOISELLE LEROYER DE CHANTEPIE,
À ANGERS


Nohant, 4 janvier 1873.


Il ne faut pas que cette année qui commence vous emporte, comme vous le redoutez. Non, les âmes aimantes survivent à tout et supportent tout ; elles achèvent sur la terre l’existence de leurs amis partis avant elles ; elles les y font vivre encore dans leur culte et dans leurs souvenirs. Ne devançons point l’heure où il plaira à Dieu de nous réunir à ce que nous avons aimé ; et alors nous laisserons, nous aussi, quelque chose de nous dans les cœurs qui nous auront été dévoués. On ne meurt pas tout entier sur la terre et pourtant on vit plus pleinement ailleurs. Il n’y a ni vengeances ni supplices, il n’y a que justice et bonté dans le sein de Dieu, où nous existerons éternellement sous quelque forme et à quelque titre que ce soit. Cela, nous l’ignorons, et c’est cette ignorance du sort qu’il nous réserve qui fait la douceur et le mérite de notre confiance en lui ; ne seront damnés, croyez le bien, que ceux qui auront cru à la damnation ; mais cette damnation, que nous rêvons éternelle et terrible, ne saurait être qu’une nouvelle épreuve supportable et passagère. Dieu n’existe pas, ou il est bon ; toute religion qui n’aboutit pas à la confiance, nous enseigne la peur de Dieu, c’est-à-dire la haine du vrai.

Je vous dis ma religion, qui me rend heureuse, et je voudrais que vous fussiez calme et heureuse aussi ; car vous méritez de l’être, en dépit de toutes vos douleurs.

Croyez que je m’y intéresse vivement et que je vous suis dévouée de cœur.

G. SAND.


DCCCLXXXIX

À EDME SIMONNET, À PARIS


Nohant, 12 janvier 1873.


Mon cher mignon,

Te voilà donc exilé décidément ? Espérons que c’est pour peu de temps et que tu reviendras ; car il n’est pas aisé de s’habituer à ne plus voir son petit Edme. Ta vieille tante en a le cœur plus gros qu’on ne pense et qu’elle ne veut le dire. Ta mère et tes frères n’ont pas besoin d’être aidés à souffrir de ton absence. Enfin, mon pauvre petit, il faut toujours voir en beau car, si l’on voit en laid, c’est qu’on est laid soi-même, ou qu’on se sent porté à le devenir. Il est cruel de se trouver seul à ton âge et d’entrer dans l’inconnu brusquement, au sortir d’une si bonne vie de famille. Mais c’est une épreuve qu’il faut subir tôt ou tard, et dont un être aimant et intelligent, comme toi, doit savoir tirer bon parti. On est forcé de secouer l’indolence que donne le bien-être et l’aide continuelle des autres. On se recueille, on fait pour la première fois sérieuse connaissance avec soi-même. On se demande ce que l’on fera de son temps et de sa volonté. Il n’y a que les sots ou les êtres mal organisés qui se trouvent embarrassés. On peut tout apprendre à ton âge. Apprends donc tout ce que tu pourras et n’importe quoi. Tout ce qu’on ne sait pas est utile à savoir et nous ouvre d’autant l’horizon. Rappelle-toi bien que voir loin et clair, c’est tout le but de la vie. Quand le champ de la vision est étendu, il n’y a plus de trouble dans le cœur : on va au vrai et au bien avec une facilité incroyable. On n’est plus contrarié par aucun devoir, fatigué par aucun effort de volonté, abattu par aucune épreuve.

Tu sais que tu m’as promis de m’écrire très souvent, de me rendre compte de tout ce qui t’arrivera ; rien n’est insignifiant quand on veut s’expliquer tout. Dis-moi tes occupations, tes relations. Si tu faisais des bêtises, — ce que je ne crois pas, — c’est à moi qu’il faudrait les dire. Je t’en garderais le secret et je t’aiderais à sortir d’embarras.

Je compte aller à Paris dans peu de jours. Dès que j’y serai, je t’avertirai et je pense qu’il te sera facile de venir me voir.

Nous te bigeons tous à mort, et nous te regrettons.

TA TANTE.


DCCCXC

À MADAME LEBARBIER DE TINAN[48]


Nohant, 27 février 1873.


Eh bien, chère amie, d’après ce que vous me dites et la joie qu’en ressent votre fille, j’ai lieu, ce me semble, de vous faire compliment de ce mariage et de vous féliciter. Vous savez que ce qui vous touche m’intéresse toujours vivement. Je voudrais surtout vous voir reprendre la santé et savoir celle de notre cher Maurice assurée. Je crains qu’il ne travaille trop. Il assure pourtant qu’il est très fort et jamais malade, et c’est possible, tandis que vous, qui avez si belles apparences, vous luttez contre l’éternelle bronchite. Ah ! ce Paris est terrible l’hiver, et je n’ose pas y aller. J’attends le beau temps tout à fait : Je vous trouverai alors vaillante et faisant, comme tous les ans, le miracle d’être toujours plus belle en sortant de maladie.

L’enfant m’a envoyé ses vers, qui ne sont pas mal tournés pour un écolier. C’est un charmant et excellent enfant qui saura être heureux, n’ayant d’autre passion que le travail, la seule qui ne trompe pas !

Mes fillettes sont bien portantes et superbes. La petite a tout à fait triomphé de la tendance anémique. Elle est aussi fraîche que l’autre. Toutes deux se souviennent bien de vous, et Aurore prend souvent sur mes épaules le joli tricot que vous m’avez fait et dont elle se fait une sortie de bal ; car il y a bal au salon tous les dimanches, et ces demoiselles s’en donnent avec passion.

Je vous envoie les respectueuses amitiés de mes enfants et toutes mes tendresses.

G. SAND.

DCCCXCI

À GUSTAVE FLAUBERT, À PARIS


Nohant, 15 mars 1873.


Enfin, mon vieux troubadour, on peut t’espérer prochainement, j’étais inquiète de toi. J’en suis toujours inquiète, à vrai dire, je ne suis pas contente de tes colères et de tes partis pris. Ça dure trop longtemps et c’est en effet comme un état maladif, tu le reconnais toi-même. Oublie donc ; ne sais-tu pas oublier ? Tu vis trop en toi-même et tu arrives à tout rapporter à toi-même. Si tu étais un égoïste et un vaniteux, je me dirais que c’est un état normal ; mais, chez toi, si bon et si généreux, c’est une anomalie, un mal qu’il faut combattre. Sois sûr que la vie est mal arrangée, pénible, irritante pour tout le monde ; mais ne méconnais pas les immenses compensations qu’il est ingrat d’oublier.

Que tu te mettes en colère contre celui-ci ou celui-là, peu importe si cela te soulage ; mais que tu restes furieux, indigné des semaines, des mois, presque des années, c’est injuste et cruel pour ceux qui t’aiment et qui voudraient t’épargner tout souci et toute déception.

Tu vois, je te gronde ; mais, en t’embrassant, je ne songerai qu’à la joie et à l’espérance de te voir refleurir. Nous t’attendons avec impatience et nous comptons bien sur Tourguenef, que nous adorons aussi.

J’ai beaucoup souffert tous ces temps-ci d’une série de fluxions très douloureuses ; ça ne m’a pas empêchée de m’amuser à écrire des contes et à jouer avec mes fanfans. Elles sont si gentilles et mes grands enfants sont si bons pour moi, que je mourrai, je crois, en leur souriant. Qu’importe qu’on ait cent mille ennemis si on est aimé de deux ou trois bons êtres ? Ne m’aimes-tu pas aussi, et ne me reprocherais-tu pas de compter cela pour rien ? Quand j’ai perdu Rollinat, ne m’as-tu pas écrit d’aimer davantage ceux qui me restaient ? Viens, que je t’abîme de reproches ; car tu ne fais pas ce que tu me disais de faire.

On t’attend, on prépare une mi-carême fantastique ; tâche d’en être. Le rire est un grand médecin. Nous te costumerons ; on dit que tu as eu un si beau succès, en pâtissier, chez Pauline ! Si tu vas mieux, sois sûr que c’est parce que tu t’es secoué et distrait. Paris t’est bon ; tu es trop seul là-bas dans ta jolie maison. Viens travailler chez nous ; la belle affaire que de faire venir une caisse de livres !


DCCCXCII

À M. CHARLES-EDMOND, À PARIS


Nohant, 28 mars 1873.


Certainement, cher ami, nous avons tous travaillé à ce pauvre petit envoi, qui n’a pas d’autre mérite que d’avoir employé tout l’argent de ces demoiselles. Vous voyez que la fortune n’était pas grosse. Mais c’est bien volontairement et sans l’invitation de personne qu’elles se sont joyeusement exécutées. Il y avait si longtemps qu’elles tourmentaient pour aller à la ville faire cette fameuse emplette, et la petite y a été d’aussi bon cœur que la grande ; car votre Loulou l’intéresse aussi, et l’instinct maternel de ces jeunes êtres — je ne dis pas des nôtres seulement, mais de la plupart des petites filles, — est une chose touchante ; d’autant plus touchante, que c’est la large projection d’une loi de la nature. Ce n’est pas parce que Loulou été à l’hospice qu’elle fait la sœur infirmière. Je n’entends autour de moi qu’histoires d’enfants malades, et je ne vois que poupées couchées avec des cataplasmes sur le ventre, ou des compresses sur la tête. Le chapitre des bains et des clystères inonde ma chambre, et on y met une sollicitude, une agitation comme si on croyait réellement leur sauver la vie. Je suis sûre que, si un véritable enfant, si Loulou était confiée à Aurore, avec cette idée d’un enfant abandonné de ses parents, idée qui l’étonne et qui l’émeut beaucoup, Loulou serait admirablement soignée tout le long du jour. La nuit, oh ! dame, on dort serré ! On fait, avec le papa, un métier de naturaliste qui porte au sommeil ; on trotte sans cesse, on chasse toutes les bêtes du monde, on en élève, et l’on apprend mille choses curieuses, sans se douter qu’on apprend.

Hier, Titite vient à nous toute rouge, et nous dit : « Il y a là une grosse vipère bien méchante ! Je n’ai pas voulu y toucher ; j’ai bien vu que ce n’était pas une couleuvre : elle est jaune avec des anneaux noirs ; elle a un gros ventre et la tête plate. » Nous y allons, et nous tuons une énorme vipère, qu’elle avait parfaitement décrite et regardée, non avec sang-froid, — elle avait eu peur, — mais avec la présence d’esprit d’une personne instruite, et cette personne a cinq ans. Plauchut en était émerveillé.

Ah ! les enfants, on en parlerait toute la vie, et plus on vieillit, plus on les aime.

Vous faites bien de me dire que Pictordu a eu du succès ; je n’en savais rien du tout, et j’en doutais fort. J’ai commencé mon roman ; car j’ai la matière d’un volume de contes, et je crois que c’est assez. Faudra-t-il vous le garder, ce roman, si je le mène au port, excédée des tempêtes que me soulève sans cesse la Revue. On m’écrit que le vieux Buloz est malade ; c’est sa fin.

La mort prématurée du pauvre Berton me rend bien triste. Quoi ! si vite, et sans remède ! Je vois l’Odéon bien dégarni avec l’entrée de Pierre[49] aux Français, et c’est un théâtre qui a besoin d’une si bonne troupe pour lutter ! Vous n’y avez pas eu le succès sur lequel le passé devait vous faire compter. Il y a donc de la faute du local ou de l’exécution ?

Vous ai-je dit que d’Ennery m’avait fait demander par Solange si je voulais qu’il fît une pièce avec l’Homme de neige ? J’ai répondu oui ; mais je ne crois pas que ce soit autre chose qu’une velléité passagère.

Nous avons vu, à la mi-carême, notre aimable et cher général[50] qui nous a demandé de vos nouvelles. Nous l’avons entraîné à faire des folies, danses et déguisements.

Mais voilà un chagrin d’intérieur qui nous arrive. Notre petit Edme s’en va, employé à la banque de Lyon. Il faut se réjouir parce que c’est une carrière et un bon poste d’avancement ; mais on se quitte le cœur gros. C’était mon enfant gâté. Vous voyez que Nohant, ce nid suspendu aux palmiers du désert, ce navire en panne au delà des mers explorées, a aussi ses peines et ses événements.

Amitiés et tendresses de nous tous.


DCCCXCIII

À M. ALEXANDRE DUMAS FILS, À PARIS


Nohant, 10 avril 1873.


Cher fils, je me désintéresse de toutes les théories quand l’art me parle. Aucune théorie, d’ailleurs, ne me fâche, quand même elle ne me va pas. Il faut que tout soit discuté, la vérité n’est qu’à ce prix. Mais je le répète, l’art est au-dessus des discussions quand il se montre, et j’accepte tous ses points de vue, pourvu que le beau l’éclaire. La pièce est belle et très grande[51]. Tout ce qu’on a dit, tout ce qu’on dira maintenant pour ou contre, le but qu’on lui prête ou lui assigne, m’est absolument égal. Tout cela est à côté. Favre a très bien parlé autour du sujet. Il ne peut pas dire de bêtises et il ne peut que bien parler ; mais il aurait beau entourer l’œuvre d’une pluie d’étincelles, la seule chose qui prouve, c’est le foyer ; et, d’ailleurs, il ne prouvera rien à ceux qui ne peuvent rien sentir. Faites beau et ce qu’on n’accepte pas aujourd’hui, on l’acceptera demain.

Les deux premiers actes sont merveilleux. J’aime moins le troisième, non à cause du dénouement (le meurtre), que je vois différent et peut-être plus brutal encore, mais parce que Claude, étant un idéal plus grand que nature, ne devrait pas, selon moi, se démentir. Tuer est un acte de justice humaine, Claude est au-dessus de cette justice-là. Il n’est pas besoin d’être un grand homme pour tuer un chien enragé. Cette besogne-là était le fait d’Antonin, son expiation, sa réhabilitation ; et Claude prenant le fusil aussitôt, disant devant témoins : « C’est moi qui ai tué, c’était mon droit ! » Claude assumant sur lui seul les suites de l’affaire, car il y aura des suites, on ne tue pas un voleur sans en rendre compte, — restait lui-même, c’est-à-dire toujours au-dessus de tout et de tous.

Cela, c’est mon idée, et c’est la manie de tous les auteurs de refaire la pièce à leur guise. N’y voyez qu’une chose, c’est que j’ai pris Claude au sérieux, comme une figure à la Michel-Ange. Césarine aussi est une figure de cet ordre-là, à force de laideur, elle est très belle ; si elle n’était pas capable de tout, elle serait ratée. Pourquoi cette fureur des femmes contre un type si réussi ? Ah ! mon fils, le public n’est pas artiste. Je ne vous dirai pas qu’il faut lui plaire, mais je dis qu’il faut l’entraîner. Il regimbe, mais il en revient.

Je voulais vous en dire davantage. Voilà Flaubert qui arrive. Je vous embrasse pour moi et pour tous les miens. Compliments a tous les vôtres.

G. SAND.

DCCCXCIV

À MADEMOISELLE BLANCHE BARRETTA, À PARIS


Nohant, 17 avril 1873.


Votre succès, ma bien chère enfant, me cause un vrai sentiment de bonheur[52].

Vous voilà vengée de toutes les déceptions que vous avez éprouvées. Mon regret avait été vif de ne pas vous voir emporter du Conservatoire ce premier prix que vous méritiez si bien, et de voir aussi se fermer devant vous les portes du Théâtre-Français, où est votre place. Aujourd’hui, je me réjouis de ce dernier coup du sort. On en serait encore à vous connaître, tandis que vous voilà classée et hors de page ! Bravo ! ma chère petite ; restez ce que vous êtes, toujours simple et vraie ; l’avenir s’ouvre beau devant vous ; ne compromettez votre talent éclos d’aucune manière. Je suis ravie de ne vous avoir donné aucun conseil sur votre rôle ; je vous ai appris à apprendre et à créer d’après vos propres inspirations ; j’ai bien rempli ma tâche, et je suis heureuse de voir le public vous récompenser de si bien remplir la vôtre.

Je vous embrasse de tout mon cœur.

G. SAND.

DCCCXCV

À MADEMOISELLE AURORE SAND, À NOHANT


Paris, 27 avril 1873.


Ma Lolo chérie,

Je ferai partir demain une caisse à ton adresse. Tu y trouveras :

Un tombereau de jardin pour toi ou pour Titite, si le sien est cassé, et si elle ne trouve pas celui-ci trop grand. Tu me le diras et j’en apporterai un second, selon le choix que vous aurez fait.

Deux poupées qu’on peut peigner : la petite habillée pour Titite, la seconde plus grande pour toi.

Deux ombrelles roses pour vous deux.

Une ombrelle parapluie pour toi.

Un serpent pour Titite.

Deux bébés en caoutchouc, le plus grand pour toi.

Les polichinelles de ma marchande sont laids et incommodes ; je chercherai ailleurs et j’apporterai ce que je pourrai.

Je vous bige à mort ; je m’ennuie bien sans vous, mais je ne resterai pas longtemps.

Aimez toujours votre boune mè, qui vous chérit.


DCCCXCVI

À M. CHARLES-EDMOND, À PARIS


Nohant, 6 juin 1873.


Je ne suis pas morte, car j’ai appris avec une vraie joie que vous alliez enfin mieux, cher ami. Mais j’ai été absolument idiote depuis que nous nous sommes quittés. J’ai fait de la tapisserie et point de littérature.

Je ne suis pas malade, je ne souffre de rien, mais je suis faible à ne pouvoir faire dix pas sans être écrasée de fatigue, et le seul remède à ces accès d’anémie, c’est, pour moi, de ne penser à rien avec suite et de rêver sans but. Je ne peux même pas penser à mon roman sans que la sueur me vienne au front. Je vous donnerais bien pour titre un des noms des principaux personnages ; mais ce serait m’engager à finir ce roman-là, tandis que je ne suis pas sûre de ne pas le prendre en horreur quand il s’agira de s’y remettre.

Donnez-moi encore une quinzaine pour revenir à la vie.

Voilà, j’espère, que vous marchez tout à fait et que vous allez aussi vous reprendre. Dites à votre femme et à Loulou toutes mes tendresses. Aurore m’a fait beaucoup de questions sur cette fillette et a été enchantée d’apprendre qu’elle était jolie et bonne comme un ange.

Ladite Lolo devient si grande et si forte, qu’on s’étonne de l’entendre encore jouer comme un petit enfant, et, avec cela, des aperçus, des rayons d’intelligence dont on est encore plus étonné. Quel bel âge que cette éclosion d’intelligence avec cet abîme insondable de candeur et de droiture naturelle. Ceux qui méprisent la nature humaine n’ont jamais lu dans un enfant bien doué et pas corrompu par l’éducation première.

Que faites-vous ? Faites-vous déjà quelque chose ? Moi, je suis à la fois enragée et effrayée de me remettre à l’existence.

Amitiés de nous tous. Amitiés de Maurice, qui poursuit son œuvre avec une patience de bénédictin et une sérénité gaie digne d’admiration. Il arrive aux microlépidoptères, que lui seul peut voir à l’œil nu, et il les prépare ! Il dit que ce n’est pas là le difficile, mais que les déterminer est presque impossible, parce qu’ils sont presque tous nouveaux dans la science.

Écrivez-nous et aimez-nous toujours.

G. SAND.

DCCCXCVII

À MAURICE-PAUL ALBERT, À PARIS


Nohant, 14 juin 1873.


Cher enfant,

Je m’inquiète de te savoir cloué et travaillant toujours avec tant de rage, quoique privé de l’air et de l’exercice qui réparent la dépense du cerveau. Moi, je suis anémique pour le moment, et je ne fais rien que rêvasser.

Le mauvais temps ne cesse pas, et mes forces ne reviennent pas vite. Je fais comme toi : je lis Renan, qui vient de m’arriver, et cela me paraît très beau. Je donne mes petites leçons à Aurore, qui n’est pas une piocheuse comme toi. Elle a une facilité admirable, mais peu de faculté à s’abstraire et à se concentrer. Elle fait tout très bien ou très mal, selon l’air qui souffle, et il n’y a pas à la contraindre. Ce serait pire. Elle est bonne et tendre, et tomberait dans le désespoir, si on lui faisait un reproche. Je l’attends donc, et, en attendant, je lui mâche et lui résume ce qu’il faut qu’elle commence à comprendre, à voir et à sentir. Elle a grand soin du joli bébé que tes sœurs lui ont envoyé. Elle admire le travail qu’elle n’aurait pas la patience de faire, et me charge de les bien remercier et embrasser pour elle.

Guéris-toi bien vite, mon cher mignon, et dis-moi quand tu seras sur pied. Tâche de venir nous voir aux vacances : nous en serons tous heureux. Tu ne nous parles pas de ta grand’mère. J’espère qu’elle n’est pas trop malade. Dis-lui, ainsi qu’à tes parents et à tout le cher nid, nos amitiés et nos tendresses.

Je t’embrasse bien pour moi et pour les petites.

Ta marraine,
GEORGE SAND.

DCCCXCVIII

À EDME SIMONNET, À LYON


Nohant, 13 juillet 1873.


Mon cher mignon,

Je te remercie d’avoir pensé à mon anniversaire. Ta lettre m’a trouvée en bonne santé, grâce à la bonne eau froide et agitée de notre écluse. Me voilà sur pied et me disposant à partir avec la famille pour une petite excursion. Je pense que tout le monde va bien chez toi. J’attends René et j’ai reçu une bonne lettre d’Albert.

Ton absence a bien attristé ma vie ; je t’assure, mon enfant, que l’animation et l’entrain sont plus d’à moitié partis avec toi. Cela m’est encore plus sensible qu’à tous les autres, qui pourtant te regrettent beaucoup. Moi, je n’ai pas devant moi une longue existence pour espérer.

Tu as emporté un gros morceau de mon cœur, malgré tout ce qui me reste à soigner, à surveiller et à chérir. Il me semblait que tu m’aimais plus au fond que tous mes autres enfants, sauf Maurice ; mais je te regardais comme mon petit-fils ou le fils direct de mon pauvre frère.

Enfin c’est pour ton avenir et ton devoir que j’accepte ton éloignement sans amertume, mais non pas sans chagrin.

Va de l’avant, il le faut. Travaille ferme et, en dehors de ton état, sache t’instruire par l’observation, la comparaison et la réflexion, qui te donneront de plus en plus l’amour du vrai.

Je t’embrasse tendrement pour moi et les deux générations d’après. Les petites grandissent, sont toujours gentilles et t’aiment.

Ta tante,
G. SAND.

DCCCXCIX

À GUSTAVE FLAUBERT, À CROISSET


Nohant, 30 août 1873.


Où se retrouver, à présent ? où es-tu niché ? Moi j’arrive d’Auvergne avec toute ma smala, Plauchut compris. C’est beau, l’Auvergne ; c’est joli surtout. La flore est toujours riche et intéressante, la promenade rude, le logement difficile. J’ai tout supporté très bien, sauf les deux mille mètres d’élévation du Sancy, qui, mêlant un vent glacé à un soleil brûlant, m’ont flanqué quatre jours de fièvre. Après cela, j’ai repris le courant et je reviens ici continuer mes bains de rivière jusqu’aux gelées.

De travail quelconque, de littérature à quelque degré que ce soit, il n’a pas été plus question que si aucun de nous eût jamais appris à lire. Les poâtes du cru me poursuivaient avec des livres et des bouquets. J’ai fait la morte et on m’a laissée tranquille. J’en suis quitte, en rentrant chez moi, pour envoyer un exemplaire de moi, n’importe quoi en échange. Ah ! que j’ai vu de beaux endroits et des combinaisons volcaniques bizarres, où il eût fallu entendre lire ton Saint Antoine dans un cadre digne du sujet ! À quoi servent ces joies de la vision et comment se traduisent plus tard les impressions reçues ? on ne le sait pas d’avance, et, avec le temps et le laisser aller de la vie, tout se retrouve et s’enchâsse.

Quelles nouvelles de ta pièce ? As-tu commencé ton livre ? As-tu choisi une station d’étude ? Écris-moi, ne fût-ce qu’un mot. Dis-moi que tu nous aimes toujours comme nous t’aimons tous ici.

G. SAND.


CM

À M. LOUIS VIARDOT, À PARIS


Nohant, 28 septembre 1873.


Cher ami, merci pour le gibier, qui était, à la lettre, exquis. Je crois que votre fusil a eu la divination nécessaire pour s’adresser à un chevreuil de premier ordre. Merci bien plus pour les jours heureux que nous venons de passer avec votre adorable famille. Merci encore pour l’envoi de votre livre, athée… que vous êtes ! Un seul reproche c’est trop affirmatif. Vous êtes un homme sage, très sage, mais il faut devenir un sage. Et le sage doute assez de tout pour ne pas poser une négation comme une affirmation absolue et ardente. Il y a toujours deux faces à la vérité, et le jugement rectifie l’anthithèse des apparences. Nous ne nous convertirons pas l’un l’autre, cela est certain, et pourtant, dans un examen approfondi de certaines questions, deux sages rencontreraient le point d’accord. Je vous trouve intolérant, non envers les personnes, je suis sûre que vous êtes, au contraire, très tolérant, mais envers l’idée que vous rejetez, et vous ne songez pas assez que le prêtre est intolérant au premier chef, parce qu’il rejette absolument l’idée contraire.

Sur ce, je dis encore avec le vieux sage : Que sais-je ? Mais je sais bien que je vous aime et vous embrasse de tout mon cœur.

G. SAND.


CMI

À GUSTAVE FLAUBERT, À CROISSET


Nohant, 3 octobre 1873.


L’existence de Cruchard est un beau poème, tellement dans la couleur, que je ne sais si c’est une biographie de ta façon ou la copie d’un article fait de bonne foi. J’avais besoin de rire un peu après le départ de tous les Viardot et du grand Moscove[53] qui a été charmant. Il est parti très bien et très gai, mais regrettant de n’avoir pas été chez toi. La vérité est qu’il a été malade à ce moment-là. Quel aimable, excellent et digne homme ! Et quel talent modeste ! On l’adore ici et je donne l’exemple. On t’adore aussi, Cruchard de mon cœur. Mais tu aimes mieux ton travail que tes camarades, et, en cela, tu es un être inférieur au vrai Cruchard, qui, du moins, adorait notre sainte religion.

À propos, je crois que nous aurons Henri V. On me dit que je vois en noir ; je ne vois rien, mais je sens une odeur de sacristie qui gagne. Si cela ne devait pas durer longtemps, je voudrais voir nos bons bourgeois cléricaux subir le mépris de ceux dont ils ont acheté les terres et pris les titres. Ce serait bien fait.

Quel temps admirable dans nos campagnes ! Je vais encore tous les jours me plonger dans le bouillon froid de ma petite rivière et je me rétablis. J’espère reprendre demain le travail absolument abandonné depuis six mois. Ordinairement, je prends des vacances plus courtes mais toujours la floraison des colchiques dans les prés m’avertit qu’il faut se remettre à la pioche. Nous y voici, piochons. Aime-moi comme je t’aime.

Mon Aurore, que je n’ai pas négligée et qui travaille bien, t’envoie un gros baiser. Lina, Maurice, te disent des tendresses.


CMII

À MAURICE-PAUL ALBERT, À PARIS


Nohant, 26 octobre 1873.


Cher enfant,

Je ne voulais pas te répondre avant d’avoir fait ce que je t’avais promis de faire. On me répond aujourd’hui que tu es inscrit sur la liste des entrées de l’Odéon. C’est-à-dire que, quand tu as une soirée ou une heure à passer au spectacle, tu peux entrer et sortir comme il te plaît. Il te suffit de te nommer au contrôle, c’est-à-dire au bureau où l’on présente les billets. Si, par suite d’erreur ou d’oubli, un des trois Minos qui siègent sur ce trône, montrait de l’hésitation la première fois que tu te présenteras, il faudrait insister et rappeler que tu viens de ma part et que tu es inscrit.

Ces entrées ne te donnent pas droit à une place désignée, mais elles te donnent droit à toutes les places qui sont libres. L’Odéon est grand et on en trouve presque toujours. Les jours de première représentation, les entrées de faveur sont généralement suspendues. Mais, pour ma pièce, sois sûr que je n’oublierai ni toi ni ta famille.

Nous avons bien regretté de ne pas t’avoir aux vacances. Nohant a été très brillant et très heureux en hôtes de premier choix. Espérons que tu pourras nous donner d’autres vacances. Nous réclamerons notre . Tout le monde ici va bien et t’embrasse tendrement. Edme m’a promis dix fois de t’écrire. Il est donc bien paresseux ? Rappelle-nous au bon souvenir de tes parents. Travaille toujours bien. Je t’embrasse de tout mon cœur comme je t’aime.

Ta marraine,
G. SAND.


CMIII

À M. HENRI AMIC, À PARIS


Nohant, 10 novembre 1873.


Oui, j’ai lu votre lettre, monsieur, et je l’ai trouvée bonne et vraie. Je vous en remercie donc, et, malgré une main encore malade, je veux y répondre. Vous me posez une question toute résolue dans mon expérience : restez pur et mariez-vous jeune, avec une femme que vous aimerez ; vous aurez de beaux enfants sains et viables, c’est le but de la vie. La moitié de ces chers êtres languit ou périt par la faute du père !

Et si, du fait physique, nous passons au fait moral, quelle richesse accumulée dans l’âme qui a su attendre et se gouverner ! quelle santé, quelle force et quelle puissance dans cette âme-là ! puissance transmissible comme l’autre. Réfléchissez aux progrès qu’eût fait l’espèce, à quels désastres elle eût échappé, sans l’intervention du vice, qui a tué toutes les énergies de père en fils et de mère en fille.

Soyez donc du petit nombre des hommes qui veulent remonter l’échelle descendue par les autres, nombre infiniment petit, mais à qui l’avenir appartient, tandis que tout le reste est condamné.

Adieu, monsieur. Ayez la volonté de faire remonter la substance, esprit et matière, vers sa plus haute et sa plus nécessaire expression, qui est ce que nous appelons Dieu.

À vous de cœur.

G. SAND.


CMIV

À M. SCIPION DU ROURE, À BARBEGAL,
PRÈS ARLES


Nohant, novembre 1873.


Cher bon ami, nous sommes restés tout charmés de vous avoir revu et ne regrettons que le trop peu. Mais est-ce que cela ne vous fait pas aussi l’effet d’être sorti de ce monde pendant deux jours et d’avoir fait une pointe dans un autre, le monde du passé ? On est, quand on s’est longtemps quitté, comme des morts qui se retrouvent et s’entretiennent d’autrefois, comme d’une autre planète.

Enfin, vous êtes arrivé chez vous à bon port ; vous y êtes aimé, il n’en peut être autrement ; donc, vous êtes heureux et, pour vous comme pour moi, la vieillesse est un avant-goût des Champs Élyséens.

Mes petites-filles sont fières de vous avoir plu. Ma chère Lina est reconnaissante de votre sympathie, et mon vieux Maurice vous aime toujours. Moi, je n’ai pas besoin de vous le dire et je me joins à lui pour vous embrasser de tout mon cœur.

G. SAND.


CMV

À M. CHARLES-EDMOND, À PARIS


Nohant, 13 décembre 1873.


Comment ! vous écrivez remord sans s à la fin ? En voilà un crime ! Seulement je l’aurais écrit de même, et, depuis Littré, je me paye, au courant de la plume, toutes les fautes d’orthographe possibles ; je la garde pour la correction des épreuves, et voilà l’effet des méthodes parfaites. Elles nous rendent paresseux ; c’est une question grave à examiner.

Annoncez un roman de moi ; j’ai assez payé Buloz ce droit-là pour m’en servir. Vit-on jamais plus drôle de situation ? Il me donnait le maximum (que je ne lui demandais pas) avec joie. Je lui demande le minimum et il consent à regret. Il est jaloux de ma prose, c’est l’Othello de la copie. J’en ris avec mes enfants, mais ne parlez pas de cela. Sa fureur contre vous en augmenterait et il se vengerait par ces éreintements pour lesquels il trouve des rédacteurs faits pour lui.

Je voudrais vous le donner bientôt, ce roman ; mais il me faut mûrir un sujet qui ait de l’animation ou une couleur historique intéressante en feuilletons.

Tenez bon pour mademoiselle Broizat [54] (rôle d’Edmée). Je n’ai pas vu mademoiselle Petit, je n’en puis médire, mais j’ai vu l’autre, et je la crois excellente.

Puisque le rôle de Jean le Tors est distribué, je voudrais qu’au moins Clerh jouât le bonhomme Patience : Duquesnel le lui a promis ; faites pour Clerh ce que vous pourrez.

J’ai cherché, dans mes dessins, de quoi satisfaire M. de Goncourt. Mais ce ne sont que notes de voyage qui n’ont d’intérêt que pour moi et qui, par eux-mêmes, n’ont aucune espèce de mérite ni de valeur. Or, si ce n’est qu’une affaire de curiosité, pour montrer au public combien les littérateurs dessinent bêtement, c’est pas la peine de se donner un ridicule.

J’espère encore un mot de vous demain matin pour savoir comment a marché la représentation. Tachez que la pièce danoise dure longtemps, afin que je n’aille pas à Paris par le froid, et que je la voie en préparant Mauprat.

À vous de cœur, cher ami, et toutes les tendresses de Maurice et de ces demoiselles. Quant à Lina, intrépide comme personne, elle est au marché du samedi et fait ses emplettes.

G. SAND.


CMVI

AU MÊME


Nohant, 26 décembre 1873.


Je suis très embarrassée pour le rôle d’Edmée ! Je vous avais dit : « Faites en mon nom pour le mieux ; » mais Duquesnel ne se rend pas du tout à votre influence, et je ne peux pas lui imposer mon vouloir. Il sait que je ne connais pas mademoiselle Hélène Petit, et que je n’ai vu mademoiselle Broizat qu’une seule fois, dans un petit rôle. Il y a une artiste qui me plairait, à moi, parce que je l’ai vue et examinée sérieusement : c’est mademoiselle Baretta. Celle-là est véritablement une fille de talent et d’intelligence. Elle a très bien le type de l’amazone qui ouvre le drame, et elle a une diction à tout dire merveilleusement. Où serait l’obstacle ? Duquesnel m’écrit que vous demandez absolument mademoiselle Petit, et qu’il vous la refuse, en même temps que vous m’écrivez que c’est vous qui la refusez. Je ne veux pas vous mettre en contradiction ouverte avec lui, en lui disant qu’il se fiche de moi. Je voudrais clore le débat par mademoiselle Baretta. J’y gagnerais d’être sûre que le rôle sera bien joué. On m’objectera qu’elle ne joue que les ingénues. Ça me serait égal. Edmée peut avoir dix-huit ans, aussi bien que vingt-cinq.

Vous êtes plongé dans vos répétitions, cher ami. Sans cela, je vous dirais de venir faire le jour de l’an avec nous. On a acheté pour vous une énorme cuvette, Solange nous ayant dit que vous trouviez la vôtre trop petite. Alors, Lina s’est émue, et elle a fait venir de tous les environs une quantité de cuvettes. Les Berrichons, qui s’en servent fort peu, ouvraient la bouche de surprise, et demandaient si c’était pour couler la lessive.

Bonne année, cher ami ! Je vous souhaite une santé de cheval, comme la mienne à présent ; un bon succès, et pas trop d’ennuis pour en venir là.

Nohant vous embrasse.


CMVII

À SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLÉON (JÉRÔME),
À PARIS


Nohant, 30 décembre 1873.


Cher grand ami,

Je veux être des premiers à vous souhaiter la classique bonne année, d’un cœur classique aussi dans la fidélité de ses affections. Je ne sais pas où vous êtes pour le moment. Quand on s’éternise comme nous à la campagne, on écrit de moins en moins et on ne reçoit presque plus de lettres.

Les journaux ne disent plus un mot de vrai. J’ai pourtant su par nos amis que vous étiez à Paris dernièrement. Y passerez-vous l’hiver ? Aurai-je la bonne chance de vous y trouver, quand je pourrai y aller, c’est-à-dire quand le temps des grandes gelées sera passé ? Je ne peux plus guère les supporter hors de mon nid ; car voilà mon soixante-dixième printemps qui s’approche.

Dans cette sotte et vilaine politique, je n’ai eu à me réjouir que d’un fait. La liberté qui vous a été laissée de vivre où bon vous semble. Donc, nous n’attendrons pas des siècles pour vous revoir soit à Paris, soit à Nohant, qui est toujours plein de votre souvenir et où vous avez une grande filleule de huit ans, bonne, charmante de caractère et très intelligente, qui n’a rien oublié de vous.

Maurice, ma belle-fille, me chargent de les rappeler à vous et de joindre leurs vœux aux miens.

À vous toujours, cher ami.

G. SAND.


CMVIII

AU MÊME


Nohant, 5 janvier 1874.


Votre lettre a rendu Aurore bien fière ; mais nous nous inquiétons de la santé de votre fille. Un mot quand vous serez tout à fait rassuré ; jusque-là, nous serons tristes et tourmentés avec vous.

Non certes, mon ami, je n’ai pas été à Paris en même temps que vous. Je ne voudrais pas que vous puissiez conserver un doute à cet égard. Je n’ai pas revu Paris depuis le 10 mai dernier. Si vous y étiez, aucune des personnes que j’y connais ne l’a su.

Vous dites que, même en politique, nous nous entendrions : je n’en sais rien, car je ne vois pas votre vision actuelle des événements et ne sais pas ce que vous en espérez pour la France ; si vous désirez nous voir chercher le remède à nos malheurs dans la personne d’un enfant. — Non, vous ne pouvez pas vouloir cela. Je comprendrais davantage une ambition personnelle ; mais, quoique la vôtre fût légitimée par une grande intelligence, vous auriez pour premier ennemi le parti de la veuve et de l’enfant. Enfin, je ne vois pas du tout, d’ici à un temps impossible à déterminer, l’impérialisme réunir les suffrages.

Nous sommes trop près de trop grands désastres, et, pour moi, vos titres à une grande position seraient précisément ceux que vous ne pouvez probablement pas faire valoir : vos idées sont plus avancées que toutes celles des autres candidats à l’omnipotence. — Ah ! voilà le hic ! Est-il résolu pour vous ? Il ne le serait pas pour moi, si vous me consultiez au point de vue du succès matériel. Je dis seulement qu’il n’y aurait que cela à risquer avec succès moral, et celui-ci est généralement le contraire de l’autre. Quoi qu’il arrive, que vous vous trompiez ou que vous soyez plus lucide que nous tous, mon affection pour vous reste et restera ce que vous l’avez faite, le jour où, spontanément, vous vous êtes mis en cent pour sauver mes amis (vos ennemis politiques) malheureux.

Je n’ai pas besoin que vous soyez un grand prince pour vous aimer ; faites des bêtises si vous voulez ! vous aurez toujours ce cœur généreux et cette saisissante intelligence que je connais.

À vous donc, et toujours.

GEORGE SAND.

Mes lettres vous arrivent-elles intactes ?


CMIX

À M. EDMOND PLAUCHUT, À PARIS


Nohant, 8 avril 1874.


Lina t’a écrit que les œufs de Pâques étaient arrivés au jour dit et que nos filles étaient enchantées. On te remercie et on t’embrasse ; on voudrait te voir, on trouve que tu oublies trop Nohant. Tu gâtes toujours, mais de trop loin.

La campagne n’est pas encore bien belle, mais le jardin se remplit de fleurs. Moi, je pioche ferme ; ma comédie m’amuse. Je suis triste pour mon gros Flaubert : il s’est trompé sur ce qui convient au théâtre.

Quand à la Tentation de Saint Antoine, succès ou non, c’est superbe ; mais, dame, ça ne peut pas être populaire. Les lettres s’en vont !

J’ai retrouvé un ami que je n’ai pas vu depuis trente-cinq ans. Il était professeur de musique et haut enseignement, avec une bonne place du gouvernement en Russie. Il avait fait une petite fortune, une faillite la lui enlève ; il lui reste le nécessaire pour vivre et il est en Italie. Il sait le russe comme Tourguenef et fait de très belles traductions. J’ai demandé à Buloz de l’employer. Buloz m’a répondu qu’il lui ferait une très bonne place à la Revue et qu’il pourrait gagner cinq mille francs. Donc, cet ami va quitter le lac de Côme et se rendre à Paris ; je te demanderai de le bien accueillir et de lui témoigner de l’amitié, il le mérite. C’est le frère de mon pauvre vieux Rollinat que j’appelais jadis Bengali. Il chantait comme on ne chante plus, excepté Pauline !

Il est vieux, il ne chante plus ; mais c’est un vieux garçon de mérite, très littéraire, et qui a beaucoup vu. J’ai toujours eu sur son compte, pendant qu’il habitait la Russie, non seulement les meilleurs renseignements, mais l’éloge le plus complet pour l’honorabilité de son caractère. Je le recommanderai à Pauline, pour qu’elle l’admette à ses soirées, elle aura un auditeur passionné, l’ex-amoureux fou de la Malibran ; je le recommanderai aussi à Tourguenef pour qu’il lui donne un roman à traduire.

Préviens-les pour que je n’aie pas à les ennuyer d’une histoire dans une lettre.

Sur ce, je te bige bien fort et toute la maison avec moi. Ces demoiselles ont plaint le trépas du pauvre Tom et tes regrets paternels.

Elles ont fait un poisson d’avril à Fadet. Elles ont mis un chat empaillé sur un arbre et elles l’ont mis après. Il a fait semblant d’être attrapé.

Il fallait voir comme elles étaient contentes !


CMX

À M. CHARLES-EDMOND, À PARIS


Nohant, 8 avril 1874.


On vous croyait guéri, mon pauvre ami, et la souffrance continuelle était la cause de votre silence ! Vous êtes par trop éprouvé dans vos jambes, dans votre esprit par conséquent ; car le cerveau broie du noir quand le corps est privé de mouvement. Oui, certainement, je veux travailler pour le Temps. Je suis reposée et mieux portante ; mais, pendant que je ne faisais rien, il m’a poussé dans la cervelle une pièce dont je n’ai pas pu me débarrasser sans l’écrire ; c’était une de ces obsessions que vous devez connaître. Et pourtant je n’avais aucune envie de théâtre ; c’est venu, il a fallu le mettre sur du papier. Le sujet est joli, je ne sais pas encore si j’en ai tiré bon parti ; j’aurai une opinion là-dessus dans un mois ; car je travaille fort peu, deux heures par jour tout au plus. Je voudrais pourtant bien reprendre mes feuilletons, qui m’amusaient et auxquels j’ai sacrifié les présents d’Artaxerce de Buloz. Mais quoi dire sans toucher à la situation politique, qui m’irrite et m’écœure ? Enfin ça viendra.

Quand vous verra-t-on à Nohant, pauvre écloppé ? Moi, je dois aller à Paris et je ne me décide pas ; je suis trop en train de griffonner. Ces demoiselles vont bien, vous embrassent et envoient un baiser à Loulou.

Ne nous laissez pas ainsi sans nouvelles de vous.

Les amis sont faits pour qu’on se plaigne à eux quand on souffre.

Mes amitiés à votre femme.

G. SAND.


CMXI

À GUSTAVE FLAUBERT, À CROISSET


Nohant, 10 avril 1874.


Ceux qui disent que je ne trouve pas Saint Antoine beau et excellent en ont menti, je n’ai pas besoin de te le dire. Je te demande un peu comment j’aurais été faire mes confidences aux commis de Lévy, que je ne connais pas. Je me souviens, quant à Lévy, de lui avoir dit ici, l’été dernier, que je trouvais la chose superbe et de premier numéro.

Je t’aurais déjà fait un article, si je n’avais refusé à Meurice, ces jours derniers, d’en faire un pour le Quatre-vingt-treize de Victor Hugo. J’ai dit que j’étais malade. Le fait est que je ne sais pas faire d’articles et que j’en ai tant fait pour Hugo, que j’ai épuisé mon sujet. Je me demande pourquoi il n’en a jamais fait pour moi ; car, enfin, je ne suis pas plus journaliste que lui, et j’aurais plus besoin de son appui qu’il n’a besoin du mien.

En somme, les articles ne servent à rien, à présent, pas plus que les amis au théâtre. Je te l’ai dit, c’est la lutte d’un contre tous, et le mystère, s’il y en a un, c’est de provoquer un courant électrique. Le sujet importe donc beaucoup au théâtre. Dans un roman, on a le temps d’amener à soi le lecteur. Quelle différence ! Je ne dis pas comme toi qu’il n’y a rien de mystérieux ; si fait, c’est très mystérieux par un côté : c’est qu’on ne peut pas juger son effet d’avance, et que les plus malins se trompent dix fois sur quinze. Tu dis toi-même que tu t’es trompé. Je travaille en ce moment à une pièce, il m’est impossible de savoir si je ne me trompe pas. Et quand le saurai-je ? Le lendemain de la première représentation, si je la fais représenter, ce qui n’est pas sûr. Il n’y a d’amusant que le travail qui n’a encore été lu à personne. Tout le reste est corvée et métier, chose horrible !

Moque-toi donc de tous ces potins ; les plus coupables sont ceux qui te les rapportent. Je trouve bien étrange qu’on dise tant contre toi à tes amis. On ne me dit jamais rien de tel, à moi : on sait que je ne le laisserais pas dire. Sois vaillant et content, puisque Saint Antoine va bien et se vend supérieurement. Que l’on t’éreinte dans tel ou tel journal, qu’est-ce que ça fait ? Jadis, ça faisait quelque chose ; à présent, rien. Le public n’est plus le public d’autrefois, et le journalisme n’a plus la moindre influence littéraire. Tout le monde est critique et fait son opinion soi-même. On ne me fait jamais d’articles pour mes romans. Je ne m’en aperçois pas.

Je t’embrasse et nous t’aimons.


CMXII

À M. CHARLES DUVERNET, À LA CHÂTRE


Nohant, 24 mai 1874.


Chers amis, j’ai été bien contente de recevoir de vos nouvelles. Je vois que tout est pour le mieux qu’Eugène se marie dans les meilleures conditions qu’il pût souhaiter, que sa fiancée est charmante et que voilà une paire de gens heureux. Il méritait bien cela, le brave garçon. Dites-lui combien je m’en réjouis avec lui et avec vous.

Je ne sais pas si j’irai à Paris le mois prochain, je retarde le plus possible, car c’est à présent une grosse fatigue pour moi. Moins j’y vais, plus j’y ai d’occupations quand j’y suis. Et puis quitter la campagne au mois de mai ! il faut, pour cela, avoir un fils à marier. Nous avons un si beau printemps ! Pas assez de pluie pour nos herbes, mais des averses excellentes pour nos fleurs. Pas encore de mouches ; le griffonnage avec les fenêtres ouvertes et le concert des rossignols et des fauvettes est souverainement agréable. Le métier est agréable en lui-même et quel que soit le résultat. Il y a plaisir à inventer des faits et des personnes logiques, tandis que, dans la vie réelle, le contraire est continuel et insupportable.

Jamais la France n’a présenté un tel spectacle de désaccord avec elle-même. C’est si navrant, que je ne me sens pas le courage d’écrire une ligne sur une pareille situation, et qu’en dehors de l’intimité, j’évite d’en parler, pour ne pas avoir à le constater une fois de plus ; c’est une souffrance pour nous autres vieux, qui avons cru à quelque chose. Les jeunes, qui sont nés dans le brouillard du scepticisme, croient qu’il n’y a jamais eu de soleil et ils s’en moquent. J’élève quand même mon Aurore dans la lumière autant que je peux. Elle aura des déceptions ; mais, comme il y en aurait tout autant si je la nourrissais de réalisme, je m’occupe de lui faire aimer le beau et le bon quand même. Sa puissance de perception est extraordinaire ; il faut donc lui montrer aussi loin que le regard peut aller sans se troubler.

Et toi, mon Charlot, qui ne vois plus que par les yeux de l’esprit, tu es moins à plaindre que ceux qui ne voient que par les yeux du corps. Voilà ce que je pense quand je regarde tes yeux éteints, et je me rappelle que, quand tu décris une chose que tu n’as pas vue, tu la fais mieux voir que les autres. Voilà aussi ce que tu dois te dire pour te consoler de cette grande nuit qui s’est faite autour de toi, mais que ton esprit toujours éveillé et riche des observations et des impressions passées remplit d’étoiles et de soleils ton usage.

Je ne te dis rien de la part de mes enfants ; ils courent les champs à cette heure ; mais je sais que, comme moi, ils se réjouiront de vous voir revenir bientôt.

Je vous embrasse tous de leur part et de la mienne.

G. SAND.


CMXIII

À MADEMOISELLE AURORE SAND, À NOHANT


Paris, juin 1874.


Ma Lolo chérie, je te bigerai lundi soir ; je t’apporte des jolies affaires ! il y a un tout petit aquarium pour toi, qui te fera plaisir, et j’espère que Mirliton mignon sera contente aussi de ce que je lui apporte. Je suis bien contente de m’en aller et bien pressée de vous revoir.

TA MIMI.

CMXIV

À GUSTAVE FLAUBERT, À LUCERNE


Nohant, 6 juillet 1874.
(Hier soixante-dix ans.)


J’ai été à Paris du 30 mai au 10 juin, tu n’y étais pas. Depuis mon retour ici, je suis malade, grippée, rhumatisée et souvent privée absolument de l’usage du bras droit. Je n’ai pas le courage de garder le lit : je passe la soirée avec mes enfants et j’oublie mes petites misères, qui passeront ; tout passe. Voilà pourquoi je n’ai pu t’écrire, même pour te remercier de la bonne lettre que tu m’as écrite à propos de mon roman. À Paris, j’ai été surmenée de fatigue. Voilà que je vieillis et que je commence à le sentir ; je ne suis pas plus souvent malade, mais la maladie me met plus à bas. Çà ne fait rien, je n’ai pas le droit de me plaindre, étant bien aimée et bien soignée dans mon nid. Je pousse Maurice à courir sans moi, puisque la force me manque pour l’accompagner. Il part demain pour le Cantal avec un domestique, une tente, une lampe et quantité d’ustensiles pour examiner les micros de sa circonscription entomologique. Je lui dis que tu t’ennuies sur le Righi. Il n’y comprend rien.


Du 7.

Je reprends ma lettre, commencée hier ; j’ai encore beaucoup de peine à remuer ma plume, et même, en ce moment, j’ai une douleur au côté, et je ne peux pas…

À demain.


Du 8.

Enfin, je pourrai peut-être aujourd’hui ; car j’enrage de penser que tu m’accuses peut-être d’oubli, tandis que je suis empêchée par une faiblesse toute physique, où mon cœur n’est pour rien. Tu me dis qu’on te trépigne trop. Je ne lis que le Temps, et c’est déjà beaucoup pour moi d’ouvrir un journal et de voir de quoi il parle. Tu devrais faire comme moi et ignorer la critique quand elle n’est pas sérieuse, et même quand elle l’est. Je n’ai jamais bien vu à quoi elle sert à l’auteur critiqué.

La critique part toujours d’un point de vue personnel dont l’artiste ne reconnaît pas l’autorité. C’est à cause de cette usurpation de pouvoirs dans l’ordre intellectuel que l’on arrive à discuter le Soleil et la Lune ; ce qui ne les empêche nullement de nous montrer leur bonne face tranquille.

Tu ne veux pas être l’homme de la nature, tant pis pour toi ! tu attaches dès lors trop d’importance au détail des choses humaines, et tu ne te dis pas qu’il y a en toi-même une force naturelle qui défie les si et les mais du bavardage humain. Nous sommes de la nature, dans la nature, par la nature, et pour la nature. Le talent, la volonté, le génie, sont des phénomènes naturels comme le lac, le volcan, la montagne, le vent, l’astre, le nuage. Ce que l’homme tripote est gentil ou laid, ingénieux ou bête ; ce qu’il reçoit de la nature est bon ou mauvais ; mais cela est, cela existe et subsiste. Ce n’est pas au tripotage d’appréciation appelé la critique, qu’il doit demander ce qu’il a fait et ce qu’il veut faire. La critique n’en sait rien ; son affaire est de jaser.

La nature seule sait parler à l’intelligence une langue impérissable, toujours la même, parce qu’elle ne sort pas du vrai éternel, du beau absolu. Le difficile, quand on voyage, c’est de trouver la nature, parce que partout l’homme l’a arrangée et presque partout gâtée ; c’est pour cela que tu t’ennuies d’elle probablement, c’est que partout elle t’apparaît déguisée ou travestie. Pourtant les glaciers sont encore intacts, je présume.

Mais je ne peux plus écrire, il faut que je te dise vite que je t’aime que je t’embrasse tendrement. Donne-moi de tes nouvelles. J’espère que, dans quelques jours, je serai sur pieds. Maurice attend pour partir que je sois vaillante : je me dépêche tant que je peux ! Mes petites t’embrassent, elles sont superbes. Aurore se passionne pour la mythologie (George Cox, traduction Baudry). Tu connais cela ? Travail adorable pour les enfants et les parents. Assez, je ne peux plus. Je t’aime ; n’aie pas d’idées noires et résigne-toi à t’ennuyer si l’air est bon là-bas.


CMXV

À M. MAURICE-PAUL ALBERT, À PARIS


Nohant, 11 août 1874.


Je suis bien contente, mon cher enfant, de la bonne nouvelle que tu me donnes, quoique tes succès, dus à un grand piochage, me causent toujours de l’inquiétude pour ta santé. Enfin, te voilà au vert, comme tu dis ; repose-toi bien et refais-toi des forces. J’aurais été bien heureuse de te voir pendant tes vacances ; mais je comprends que tes chers parents veuillent partager avec toi leurs jours de liberté. Nos petites, qui sont en vacances un peu toute l’année, t’appelaient à grands cris. J’ai eu de la peine à leur faire comprendre que tu ne t’appartenais pas tant que ça. Nous espérons cependant que Nohant te reverra car tu as là aussi une famille qui a la prétention d’être à toi.

Nous t’embrassons tous bien tendrement. Présente nos bonnes amitiés à tous les tiens.

Ta vieille marraine,
G. SAND.

Je n’ai pas depuis longtemps de nouvelles de ta bonne maman.


CMXVI

À M. CHARLES-EDMOND, À PARIS


Nohant, 4 octobre 1874.


Tout Nohant va bien, sauf des rhumes qui finissent et recommencent avec les variations folles de l’atmosphère. On se réjouit de vous savoir revenu sain et sauf de vos voyages. Maurice aussi est revenu en bon état de ses ascensions, où le vent a failli l’emporter. Nous voilà tout seuls, car le seul de mes grands petits-neveux qui nous fût resté au pays, s’en va substitut à Châteauroux. C’est tout près, mais c’est tout de même une séparation ; car sa mère le suit et sa faible santé ne nous permettra pas de la voir bien souvent. Il nous reste nos filles. C’est quelque chose, direz-vous, ah ! oui certes, et, chaque jour, elles nous donnent plus de joie et de bonheur. Le travail aussi va son train et l’ennemi ne peut pas entrer chez nous ; mais le cœur se casse un peu chaque fois qu’on donne la volée à un de ces enfants qu’on a si longtemps couvés. Vous viendrez nous voir, n’est-ce pas ? pour nous rendre un peu de compensation.

Vous me parlerez de ma chère Venise, que je ne reverrai plus, car je la verrais autre. Elle est libre et doit ressembler à d’autres villes. Jadis c’était un monde à part, à nul autre pareil, une ville du passé, avec des regrets formulés dans tous les cœurs et dans toutes les bouches, un repos de mort avec des voix invisibles qui chantaient, la nuit, les splendeurs d’un autre âge. En somme, avec des guides et des compagnons comme ceux que vous aviez, vous avez vu aussi bien qu’on peut voir, et je vous envie.

À présent, vous remettez-vous à la pioche ? avez-vous retrouvé votre jardin refleuri par les pluies et Loulou grandie et fortifiée comme vos rosiers ? Le vieux Nohant l’attend toujours avec sa mère adoptive, cette chère petite plante. Nos filles lui seront maternelles aussi, vous verrez.

À vous de cœur, cher ami, moi et les miens.

G. SAND.


CMXVII

À M. MAURICE-PAUL ALBERT, À PARIS


Nohant, 16 octobre 1874.


Cher enfant, tu étais si près de nous et tu n’es pas venu nous voir ! Si tu retournes une autre année au bord de la Creuse, il faudra absolument revenir faire connaissance avec ton vieux Nohant et tes jeunes petites amies, qui ne t’ont pas oublié et qui demandent très souvent pourquoi tu ne reviens pas.

Je ne possède pas de coteau à Fontgombault. Je ne comprends rien à la légende de ce moine. Ces bonnes gens sont donc romanesques au point de ne pouvoir dire un mot de vrai ? Je possède pourtant un coteau sur les rives de la Creuse, mais c’est à Gargilesse et non à Fontgombault.

Te voilà redevenu Parisien, je suppose, et replongé dans l’étude. Je crois qu’après un peu d’efforts, tu y retrouveras plus de plaisir qu’auparavant. On ne travaille jamais mieux qu’après un bon repos. Tiens-moi toujours au courant, mon cher mignon. Dis toutes mes tendresses à tous les tiens, et tâche d’avoir un peu de répit pour venir nous embrasser. Tout Nohant t’aime et me charge de te le dire.

Ta marraine,
G. SAND.


Mes tendresses en particulier à ta bonne maman, qui ne m’a pas écrit depuis bien longtemps.


CMXVIII

À M. HENRI AMIC, À PARIS


Nohant, 22 octobre 1874.


Cher enfant,

De quoi me remerciez-vous ? de vous avoir aimé à première vue et même auparavant d’après vos lettres ? Est-ce que ce n’est pas tout simple, puisque vous m’exprimiez une confiance sincère ? Il est tout simple aussi que, recevant des milliers de lettres, j’aie appris à discerner le bon grain de toutes les mauvaises herbes et à ne point perdre mon temps à de stériles relations ; c’est pourquoi il m’en reste pour les bonnes. Je pourrais donc dire, comme vous, que je suis égoïste et que j’agis dans mon intérêt.

Croyez bien que je ne vous ai rien donné qui ne fût déjà en vous. Tout le bonheur de la chose, c’est que j’aie trouvé la forme qui fait voir clair en soi-même. Je ne suis qu’une petite lampe pour aider la marche de celui qui est déjà en route pour le pays de vérité. Dieu vous a donné aussi une bonne dose de clarté intérieure qui n’avait pas besoin de la mienne ; mais vous l’aimez parce qu’elle se trouve appropriée à votre vue. En cherchant bien, nous découvririons que je ne suis qu’une paire de lunettes qui ne fera jamais voir clair aux myopes, mais qui peut conserver un peu les bons yeux.

Cher enfant, ne vous étonnez pas d’être accueilli et accepté tout de suite par les bonnes gens. Dès le premier regard, on sent en vous la bonté, la franchise et toutes les délicatesses de l’âme. Les figures ne trompent pas. Les animaux eux-mêmes ont l’instinct de rechercher ceux qui les aiment : à plus forte raison les enfants et les personnes droites sentent à qui ils peuvent se fier. Vous nous reviendrez, n’est-ce pas ? et vous ne vous étonnerez plus d’être devenu d’emblée un des nôtres, ou, pour mieux dire, un de nous.

Je pense que ma lettre vous trouvera encore à Paris. Donnez-moi de vos nouvelles et revenez-vous à Noël. Nous comptons bien sur vous.

G. SAND.


CMXIX

À M. CHARLES-EDMOND, À PARIS


Nohant, 6 novembre 1874.


Cher ami, si vos élèves sont gentils et intelligents, ce ne sera pas une corvée, au contraire ; mais si c’est le contraire ? Que le monde est sot et mal mené, puisque le travail d’imagination et de logique qu’on appelle la littérature est si mal accueilli partout. Tout le monde ne peut pourtant faire des souliers ou des saucisses ? Il faudrait bien un peu plus d’idéal.

En vieillissant, on reconnaît qu’il est inutile de regimber, que le matérialisme des intérêts flattera toujours les gros instincts et que le talent sera toujours condamné à des luttes sans trêve. On se résigne, mais ce n’est pas sans tristesse, et ce que l’on accepte pour soi, on en prend moins bien son parti quand on voit ses amis en souffrir.

J’espère que ces élèves ne vous rendront pas trop esclave et qu’on vous verra quand même, aussitôt que le cœur vous dira de venir nous voir. Le nôtre nous en dit toujours et vous appelle toujours.

À vous,

G. SAND.


CMXX

À M. HENRI AMIC, À PARIS


Nohant, novembre 1874.


C’est la conscience de chacun qui peut répondre à cette question générale. Dire que les révolutions sont de droit sacré, c’est un axiome politique qui n’est vrai que relativement ; car tous les partis peuvent l’invoquer à leur point de vue, et, dès lors, ceux qui veulent nous rejeter dans la nuit du passé auraient donc autant de droit que nous, qui voudrions en sortir. La question ainsi posée est trop complexe pour moi et ne me paraît comporter qu’une réponse relative.

Je n’entends rien au droit purement politique ; seulement je sens bien la force du droit humain, c’est celui-là qui est inaliénable et sacré. Mais, avant de le proclamer, sachons ce que c’est que le droit humain, quel est le vrai, le divin, le respectable. Ici, je vous interrogerais, je vous demanderais comment vous l’entendez, et si vous jugez le droit corrélatif au devoir. Si votre réponse satisfaisait pleinement ma conscience, ma conscience vous dirait : « Allez, faites cette révolution ; elle est de droit sacré, puisqu’elle tend à élever l’être humain au niveau qu’il peut atteindre. » Mais, si c’est une simple consigne politique, une campagne entreprise par telles ou telles personnes, pour l’établissement d’un ordre de choses non défini qui satisfera leurs appétits de domination ou de jouissance matérielle, je vous dirai : « N’y allez pas. »

On ne peut vraiment pas dire qu’aucun des actes politiques qui se sont produits depuis la chute de l’Empire soit une révolution. Les faits étaient trop influencés par la guerre avec l’étranger, pour que la conscience générale sût bien ce qu’elle voulait et ce qu’elle pouvait. Moi, j’avoue ne pas voir clair dans cette tourmente, je ne puis qu’approuver ou blâmer certains faits pris en eux-mêmes. L’ensemble m’apparaît comme un accès de fièvre terrible qui innocente jusqu’à un certain point tout le monde. Là, je ne vois même plus de parti ni d’école proprement dits, je vois une angoisse où chacun va de l’avant pour son compte, sans savoir ce qu’il fait et sans se soucier ni du droit politique, ni du droit civil, ni, hélas ! du droit humain. Est-ce dans le délire qu’on peut se poser des questions si graves ?

À présent, si nous pouvons raisonner de sang-froid, occupons-nous, avant tout, de nous poser en nous-mêmes la question de droit humain : toutes les autres y viendront d’elles-mêmes. Eh bien, nous parlerons de cela à Nohant, où vous viendrez à confesse, la veille de Noël ; nos enfants comptent bien s’amuser et nous les y aiderons ; mais il y a temps pour tout, et, quand vous m’aurez dit les droits et les devoirs de l’homme (rien que ça !), je vous dirai ce que je ferais à votre place si j’étais vous. Je ne suis pas un juge, moi, je ne suis qu’un ami. Je ne sais rien de rien, qu’aimer et croire à un idéal. Sur ce, venez bientôt. On vous aime ici.

G. SAND.

CMXXI

À GUSTAVE FLAUBERT, À CROISSET


Nohant, 8 décembre 1874.


Pauvre cher ami,

Je t’aime d’autant plus que tu deviens plus malheureux. Comme tu te tourmentes et comme tu t’affectes de la vie ! car tout ce dont tu te plains, c’est la vie ; elle n’a jamais été meilleure pour personne et dans aucun temps. On la sent plus ou moins, on la comprend plus ou moins, on en souffre donc plus ou moins, et plus on est en avant de l’époque où l’on vit, plus on souffre. Nous passons comme des ombres sur un fond de nuages que le soleil perce peine et rarement, et nous crions sans cesse après ce soleil, qui n’en peut mais. C’est à nous de déblayer nos nuages.

Tu aimes trop la littérature ; elle te tuera et tu ne tueras pas la bêtise humaine. Pauvre chère bêtise, que je ne hais pas, moi, et que je regarde avec des yeux maternels ; car c’est une enfance, et toute enfance est sacrée. Quelle haine tu lui as vouée ! quelle guerre tu lui fais !

Tu as trop de savoir et d’intelligence, tu oublies qu’il y a quelque chose au-dessus de l’art : à savoir, la sagesse, dont l’art à son apogée n’est jamais que l’expression. La sagesse comprend tout : le beau, le vrai, le bien, l’enthousiasme, par conséquent. Elle nous apprend à voir hors de nous quelque chose de plus élevé que ce qui est en nous, et à nous l’assimiler peu à peu par la contemplation et l’admiration.

Mais je ne réussirai même pas à te faire comprendre comment j’envisage et saisis le bonheur, c’est-à-dire l’acceptation de la vie, quelle qu’elle soit ! Il y a une personne qui pourrait te modifier et te sauver, c’est le père Hugo ; car il a un côté par lequel il est grand philosophe, tout en étant le grand artiste qu’il te faut et que je ne suis pas. Il faut le voir souvent. Je crois qu’il te calmera : moi, je n’ai plus assez d’orage en moi pour que tu me comprennes. Lui, je crois qu’il a gardé son foudre et qu’il a tout de même acquis la douceur et la mansuétude de la vieillesse.

Vois-le souvent et conte-lui tes peines, qui sont grosses, je le vois bien, et qui tournent trop au spleen. Tu penses trop aux morts, tu les crois trop arrivés au repos. Ils n’en ont point. Ils sont comme nous, ils cherchent. Ils travaillent à chercher.

Tout mon monde va bien et t’embrasse. Moi, je ne guéris pas ; mais j’espère, guérie ou non, marcher encore pour élever mes petites filles, et pour t’aimer, tant qu’il me restera un souffle.


CMXXII

À M. CHARLES PONCY, À TOULON


Nohant, 28 décembre 1874.


Cher enfant,

Moi aussi, je vous souhaite joie et santé, et je vous embrasse tout maternellement. Je vous vois bien tourmenté. Je veux espérer qu’il n’y aura pas désastre et que tout ne sera pas si noir que vous le voyez. Quant à l’indolence de cette génération, elle est générale et il faut s’y habituer, tout en la secouant le plus possible, pour l’empêcher de devenir pire. Votre consolation sera cette chère enfant que vous élevez, comme la mienne est de vivre avec mon fils, ma Lina et mes petites adorées.

Je sais bien que le monde va mal. Je ne m’en inquiète guère pour moi qui n’ai pas la prétention de le quitter avec la joie d’une solution. Je ne m’en tourmente que pour ces chères enfants, qui voient encore tout en rose et qui auront tant à en rabattre. Je tâche de les bourrer de bonheur, pour qu’elles aient de la santé morale devant les déceptions inévitables.

Maurice et toute la famille se joignent à moi pour vous embrasser et vous envoyer de bons souhaits.

G. SAND.

CMXXIII

À SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLÉON (JÉRÔME),
À PARIS


Nohant, 28 décembre 1874.


Cher grand ami,

Recevez mes tendresses et mes meilleurs vœux à la fin de l’année. Votre filleule Aurore, qui est toujours belle et bonne et très intelligente, veut que je vous embrasse pour elle. Nous attendons le photographe : elle vous enverra elle-même son portrait. Je ne me porte pas très bien ; mais je prends patience, toujours très heureuse dans mon petit coin avec ma chère famille, qui est heureuse aussi. Tout va bien at home, pour ceux qui font de leur mieux ; mais on ne regarde pas sans effroi et sans tristesse dans la vie publique.

Si une république sage n’est pas possible, où allons-nous ? La famille prétendante à laquelle vous appartenez, vous repousse, et vous trouve trop avancé. De quelque côté qu’on écoute venir le vent, il est plein de menaces et de haines.

Avez-vous de l’espoir et du courage quand même ? Donnez-nous-en, et dites-nous que vous vous portez bien et que vous aimez toujours vos vieux et fidèles amis de Nohant, qui pensent bien à vous et vous chérissent toujours.

GEORGE SAND.


CMXXIV

À M. SCIPION DU ROURE, À BARBEGAL, PRÈS ARLES


Nohant, 4 janvier 1875.


Cher bon ami, on vous remercie en masse. Les petites filles, qui ne sont point gourmandes de bonbons, adorent vos fruits du Midi et disent, dans leur petit patois berrichon, que vous êtes ben mignon d’avoir pensé à elles. Ma petite queue rouge s’ébouriffe de contentement à votre bon souvenir.

Tout va bien chez nous, sauf ma santé, qui n’est pas très brillante depuis quelques mois. L’estomac est toujours fragile et capricieux ; mais je n’ai pas le droit de me plaindre, puisque je porte la vieillesse sans infirmité et sans me douter que j’ai soixante-dix ans bien comptés. Vous n’avez pas cet âge-là. Ne croyez donc pas que vous ne recouvrerez pas la santé et que c’est la vieillesse qui donne des fatigues et des langueurs. Vous reverdirez, nous reverdirons avec le printemps, et le vrai remède, c’est de ne point penser à son mal, de n’y pas croire, de ne pas s’en soucier. Il faut le soigner, mais sans le craindre et ne s’en souvenir qu’à l’heure de la potion.

Je suis sûre qu’on y pense pour vous et que vous êtes admirablement soigné. Moi, quand je me vois si choyée et si gâtée dans mon nid, je pense à ceux qui souffrent de la misère et de l’abandon, et cela me rend très indulgente pour eux. Si c’est là ma queue rouge que vous me reprochez, elle est solide. Ce que je hais et méprise, c’est l’exploitation de la misère par de prétendus démocrates qui en font le véhicule de leur sale ambition. Mais il y a de vrais et bons républicains, et j’ai la prétention d’en être.

Cher ami, guérissez-vous bien vite, et, quand vous reprendrez vos pérégrinations, revenez nous voir ; nous en serons bien heureux tous et il n’y a pas d’opinion politique au monde qui m’empêche de vous aimer et de vous embrasser de tout mon cœur.

Votre vieille amie,
G. SAND.
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CMXXV

À GUSTAVE FLAUBERT, À CROISSET


Nohant, 16 janvier 1875.


Moi aussi, cher ami, je t’embrasse au commencement de l’année et te la souhaite tolérable, puisque tu ne veux plus entendre parler du mythe bonheur. Tu admires ma sérénité ; elle ne vient pas de mon fonds, elle vient de la nécessité où je suis de ne plus penser qu’aux autres. Il n’est que temps, la vieillesse marche et la mort me pousse par les deux épaules.

Je suis encore, sinon nécessaire, du moins extrêmement utile aux miens, et j’irai tant que j’aurai un souffle, pensant, parlant, travaillant pour eux.

Le devoir est le maître des maîtres, c’est le vrai Zeus des temps modernes, fils du Temps et devenu son maître. Il est celui qui vit et agit en dehors de toutes les agitations du monde. Il ne raisonne pas, il ne discute pas. Il examine sans effroi ; il marche sans regarder derrière lui ; Cronos le stupide avalait des pierres, Zeus les brise avec la foudre, et, la foudre, c’est la volonté. Je ne suis donc pas un philosophe, je suis un serviteur de Zeus, qui ôte la moitié de leur âme aux esclaves, mais qui la laisse entière aux braves.

Je n’ai plus le loisir de penser à moi, de rêver aux choses décourageantes, de désespérer de l’espèce humaine, de regarder mes douleurs et mes joies passées et d’appeler la mort.

Parbleu ! si on était égoïste, on la verrait venir avec joie ; c’est si commode de dormir dans le néant, ou de s’éveiller à une vie meilleure ! car elle ouvre ces deux hypothèses ou, pour mieux dire, cette antithèse.

Mais, pour qui doit travailler encore, elle ne doit pas être appelée avant l’heure où l’épuisement ouvrira les portes de la liberté. Il t’a manqué d’avoir des enfants. C’est la punition de ceux qui veulent être trop indépendants ; mais cette souffrance est encore une gloire pour ceux qui se vouent à Apollon. Ne te plains donc pas d’avoir à piocher et peins-nous ton martyre ; il y a un beau livre à faire là-dessus.

Renan désespère, dis-tu ; moi, je ne crois pas cela : je crois qu’il souffre, comme tous ceux qui voient haut et loin ; mais il doit avoir des forces en proportion de sa vue. Napoléon (Jérôme) partage ses idées, il fait bien s’il les partage toutes. Il m’a écrit une très sage et bonne lettre. Il voit maintenant le salut relatif dans une république sage, et, moi, je la crois encore possible. Elle sera très bourgeoise et peu idéale, mais il faut bien commencer par le commencement. Nous autres artistes, nous n’avons point de patience. Nous voulons tout de suite l’abbaye de Thélème ; mais, avant de dire : « Fais ce que veux ! » il faudra passer par : « Fais ce que peux ! »

Je t’aime et je t’embrasse de tout mon cœur. Mes enfants grands et petits se joignent à moi.

Pas de faiblesse, allons ! Nous devons tous exemple à nos amis, à nos proches, à nos concitoyens. Et moi, crois-tu donc que je n’aie pas besoin d’aide et de soutien dans ma longue tâche, qui n’est pas finie ? N’aimes-tu plus personne, pas même ton vieux troubadour, qui toujours chante, et pleure souvent, mais qui s’en cache, comme font les chats pour mourir ?


CMXXVI

À M. GEORGES VILLOT, À PARIS


Nohant, 11 février 1875.


Mon cher enfant,

C’est un profond chagrin pour moi. C’était la meilleure et la plus dévouée des amies, en même temps que la plus aimable. La bonté est si rare ! bien plus rare que l’esprit. Je suis bouleversée d’un malheur auquel je m’attendais si peu ! j’en redoutais un autre qui vous sera peut-être épargné. Espérons-le ; mais quel coup terrible pour ce pauvre malade ! Je vous plains bien de la cruelle situation où vous êtes, et je vous supplie de ne pas me laisser sans nouvelles de lui.

Il y a si peu de jours qu’elle m’en donnait encore ! je suis navrée et brisée. Mais, devant votre douleur, j’ose à peine vous parler de la mienne.

À vous de cœur bien tendrement.

GEORGE SAND.

Ne m’oubliez pas auprès de madame Olga, dont l’immense affection vous soutient dans cette épreuve.


CMXXVII

À M. EDMOND PLAUCHUT, À PARIS


Nohant, 25 février 1875.


Dépêche-toi d’en finir avec ton volume, d’empocher ton argent et de revenir passer le printemps avec nous. Les petites ne sont pas contentes de toi ; elles ne se consoleront pas de l’absence de leur Plauchut, même avec des dindes et des huîtres faites à son image. Il faut venir, entends-tu, le plus tôt que tu pourras. Je vais avoir fini Flamarande dans huit ou dix jours.

Quel travail que d’écrire à mesure qu’on imprime ! Il ne faut pas s’arrêter un jour, et on est toujours dans la crainte d’être arrêté par quelque chose d’imprévu. Je lutte depuis huit jours contre ce chien de rhumatisme qui, deux fois déjà, m’a paralysé le bras droit. Maurice prétend que c’est la fatigue d’écrire qui offense le muscle ; mais, comme je me guéris aussitôt que la gelée cesse, je crois au rhumatisme. J’espère en triompher cette fois et achever ma tâche sans me refroidir. On m’écrit que le roman amuse beaucoup, est-ce vrai ?

Ta lettre me tourmente fort à l’endroit de Charles Rollinat. Qu’est-ce qu’il y a ? Je n’en sais rien. Je n’ai pas de ses nouvelles depuis très longtemps et il ne m’expliquait rien ; je lui ai répondu, lui offrant mes services comme toujours. Plus rien ; j’en étais inquiète et je comptais sur toi pour m’expliquer sa position. Tu m’écris, comme lui, par réticences et par énigmes.

Quant à ses Deux Hussards, la chose en elle-même est un chef-d’œuvre et, si ce n’est pas fidèlement traduit, ce que je ne peux pas savoir, c’est dix fois plus agréable à lire comme français que la forme donnée par les traducteurs aux ouvrages de Tourguenef, qu’il faut souvent deviner au lieu de comprendre du premier coup. Tu peux dire cela à Tourguenef de ma part. Ses ouvrages ont l’air d’être traduits par un russe. Le génie d’une langue ne se traduit dans une autre langue que par des équivalents, et, quand on s’attache à l’exactitude, on ne le rend pas.

Enfin je compte sur toi pour voir mon pauvre Charles et pour me dire ce qu’on peut faire pour lui ; je ne sais pas s’il est toujours à la Revue, tu ne m’en dis rien.

À bientôt, n’est-ce pas ? au moins, écris-nous souvent pour nous faire prendre patience. Nous te bigeons tous ; je vois que tu n’as pas reçu une lettre de moi, que je t’ai adressée à Antibes. Toute la nichée t’aime et t’appelle.

Est-on content à Paris de la République qui l’emporte ?


CMXXVIII

À M. DUQUESNEL,
DIRECTEUR DU THÉÂTRE DE L’ODÉON


Nohant, février 1875.


Cher ami,

Avec une bonne distribution, une bonne mise en scène comme vous savez les faire, et avec des coupures, qui sont toujours utiles, je crois que Mauprat peut avoir un resuccès. J’ai lu aujourd’hui même la pièce, que j’avais fort oubliée, et toutes vos observations me paraissent absolument justes ; vous êtes un collaborateur précieux.

L’intérêt se soutient jusqu’au troisième acte, ou, pour mieux dire, jusqu’au quatrième tableau. Ce qui fait longueur dans ce troisième acte, c’est que l’intérêt se retire du caractère de Mauprat.

C’est trop nature pour le théâtre.

La phase du pédantisme, sans inconvénient dans un roman, surprend trop le spectateur qui n’a pas suivi les nuances écoulées pendant l’entr’acte. Il faut donc effleurer et non accuser le mauvais résultat passager de l’éducation intellectuelle, et faire que les scènes où le neveu blesse l’oncle soient plutôt comiques que douloureuses. Les deux premiers tableaux sont agités. Le deuxième acte est gai. Il faut que le troisième soit attendrissant et non navrant. Pour que Bernard s’en aille en Amérique en fâchant Edmée, et pour qu’à son retour on puisse le croire capable d’un crime, il suffit bien de sa jalousie, qui le rend assez coupable, sans qu’elle doive le rendre haïssable. Ce tableau est à refaire, vous avez raison, et je vois ce qu’il y faut. Je me mettrai au travail dès que vous commencerez vos répétitions.

Cette pièce réussira certainement, surtout si elle est mieux jouée qu’elle ne l’a été dans le principe ; certains rôles étaient insuffisants. Préoccupez-vous donc de la distribution : Le rôle d’Edmée surtout a de l’importance. Il faut aussi qu’elle soit rageuse, comme l’est toute sa famille. — On vous a enlevé Sarah, c’est grand dommage ! — Regnier me recommande fort mademoiselle Léonide Leblanc ; mais elle me semble plus jeune femme que jeune fille. Je connais peu mademoiselle Hélène Petit ; elle est jolie, touchante, mais sa voix est bien faible. Avez-vous encore Antonine ? elle serait charmante, dans les parties de comédie surtout.

Le chevalier, bien qu’il n’en ait pas très long à dire, est le premier rôle après Bernard. Lacressonnière, avec ses grands airs aristocratiques, serait un superbe chevalier Hubert. À son défaut, je voudrais un comédien ne détaillant pas trop, jouant simplement, ni précieux ni plus fin qu’il ne faut, mais avec de la rondeur et de la spontanéité. On me parle d’une de vos nouvelle recrues, un comédien de province du nom de Dalis ?

Pour Marcasse, vous ne sauriez avoir mieux que Talien ; le rôle est fait pour lui : ses grands bras, ses grandes jambes feront merveille, c’est un acteur consciencieux qui compose bien ses rôles, et, dans Marcasse, ses défauts seront des qualités ; tout lui servira, jusqu’à son accent un peu traînard. Je tiens beaucoup à Gil-Naza pour le personnage épisodique de Jean le Tors ; je le connais fort peu ; mais il m’a paru original et très intelligent. Il est venu me voir il y a quelques mois et m’a bien amusée ; il a un grand talent d’imitation, et, tout en causant, il m’a fait votre charge en me jouant une conversation qu’il a eue avec vous. — Pensez aussi à Léonard : il y a une scène terrible au second tableau, il faut savoir mourir d’une façon dramatique.

Reste le rôle de Bernard, qui est toute la pièce. Pierre Berton aurait pu le jouer je n’y voyais qu’un inconvénient : il aurait été trop joli pour le premier acte, il aurait fallu qu’il se fît une tête de jeune bandit pour les autres actes, son physique eût été naturellement sympathique ; il vous a quitté, il n’y faut donc plus songer. Worms jouerait le rôle, si vous repreniez la pièce à une époque où il aurait sa liberté.

Vous avez Masset : il a de larges épaules, un assez bon physique ; la voix est un peu sourde, peut-être, et il semble jouer sans grande conviction.

Tout cela, d’ailleurs, n’est que de la causerie. Décidez vous-même votre distribution ; je ne veux pas vous troubler de mes doutes ; vous connaissez votre monde mieux que je ne le connais. Je ne vous parle pas des décors, des costumes, de la mise en scène ; je me repose sur votre bon goût et votre science.

Dès que vous serez prêt à entrer en répétitions, écrivez-moi, je viendrai.

À vous de cœur, cher ami, et bons souvenirs de tout Nohant.

GEORGE SAND.

P.-S. — Nous ne nous sommes pas occupés d’un acteur bien nécessaire, le chien ! Y pensez-vous ? s’en passer, c’est enlever un côté amusant dans une pièce qui, par elle-même, ne peut être gaie. Avez-vous toujours votre petit Blaireau ? Il a des yeux noirs si expressifs et un si joli petit museau de renard, qu’on ne saurait avoir mieux. Je le vois à côté des grandes jambes de Talien !


CMXXIX

À M. EDMOND PLAUCHUT, À PARIS


Nohant, 6 mai 1875.


Cette catastrophe[55] me fait un grand chagrin et me bouleverse. J’étais arrivée à avoir beaucoup d’amitié pour lui et une entière confiance. Je crois, en outre, qu’il y aura beaucoup d’inconvénients pour moi à ne plus pouvoir m’appuyer sur ce bras solide et dévoué.

Que la vie est triste ! une vie où il faut continuellement voir s’écrouler toutes choses autour de soi, et où l’on n’est pas sûr de revoir le soir l’ami qu’on a quitté le matin.

Tu as dû être bien troublé et chagriné aussi. Si tu étais là, je serais moins triste ; mais il faut s’habituer à l’être, quelque courage que l’on ait. La destinée sombre déjoue toutes nos volontés, et les courageux sont frappés comme les faibles.

Nous t’embrassons tous ; écris-nous.

G. SAND.


CMXXX

À M. CALMANN LÉVY, À PARIS


Nohant, 7 mai 1875.


Je ne m’associe pas seulement à votre douleur, mon cher CaLmann : je la partage et je la ressens absolument pour mon compte. Je perds un ami dévoué, qui, dans ces dernières années, avait été pour moi un appui fraternel en toute chose et qui s’est occupé de moi jusqu’à sa dernière heure. Faites que je ne le perde pas tout entier ; gardez-moi un peu de la bonne amitié qu’il me portait et supportez avec courage, pour votre famille, pour vos enfants et pour l’honneur de sa mémoire, ce coup terrible qui nous frappe. J’en suis encore brisée et je ne peux pas me réveiller de ce qui me semble un cauchemar. Croyez que je vous plains bien. Je sais comme vous vous aimiez !

À vous de cœur.
GEORGE SAND.

Mon fils et ma belle-fille le regrettent vivement et personnellement, et me chargent de vous dire combien ils sont affectés.


CMXXXI

À M. EDMOND PLAUCHUT, À PARIS


Nohant, 18 mai 1875.


Nous aussi, nous avons de grosses chaleurs, mais avec du bon air et de belles pluies d’orage qui rendent heureux les hommes, les bêtes et les plantes. L’année s’annonce abondante, sauf les foins qui, pourtant, se ragaillardissent depuis quelques jours. J’ai signé ce matin un traité signé de la Comédie-Française qui m’assure Victorine et Villemer consécutivement en bonne saison, en deux ans. M. Perrin se réserve de faire passer d’abord, soit Villemer, soit Victorine, selon que les circonstances et la distribution seront dans l’intérêt de la pièce. Il a été fort aimable dans toute l’affaire ; il m’assure madame Plessy pour la marquise de Villemer.

Mais, en même temps que je faisais stipuler la chose, j’écrivais à madame Plessy pour la prier de l’agréer. Elle me répond : « Oui certainement ; mais, si c’est l’autre hiver après celui qui vient, je n’y serai plus : je prends ma retraite le 15 mai 1875. Elle serait donc déjà retirée et ne jouerait en ce moment que pour son plaisir. Je désire que tu la voies de ma part, que tu lui demandes explication du fait, afin que j’en écrive à M. Perrin en connaissance de cause ; car je ne sais si elle ne s’est pas trompée de chiffre en m’écrivant.

Je suis seule à la maison tous ces jours-ci : c’est le concours agricole à la Châtre et ça dure plusieurs jours. Maurice est nommé expert à peu près pour tous les genres de produits, industrie, sciences et arts. Il te racontera la chose et mettra probablement Balandard aux prises avec les incidents burlesques de cette solennité. Les petites sont très fières d’être exposantes, elles ont mis des cadres de papillons et d’insectes.

Mais la grande splendeur du concours, c’est, pour elles, les chevaux de bois. Et puis le cousin Edme est avec elles pour trois jours, et un autre jeune homme de Nîmes, un ami de Titite, et elles font les fiérettes avec ces cavaliers de vingt-cinq ans. Gare à ta coiffure, mon vieux gendre !

Pour la question Paris, je te répondrai demain ou après-demain. Il faut que je voie Maurice, que je ne peux plus saisir un instant depuis qu’il est affairé à la Châtre ; je voudrais emmener Lolo, qui a toujours ses maux de tête et que je voudrais faire examiner à Favre. S’il dit oui, je te prierai de venir nous chercher, je ne me sens plus assez forte pour voyager avec un enfant. S’il dit non, je ne veux pas te déranger pour moi seule, je me tirerai bien d’affaire ; ce serait, en tout cas, pour les premiers jours de juin. Si j’ai mon Aurore, j’irai aux spectacles de jour, et je me lèverai de bonne heure pour la promener.

Sur ce, je te bige bien fort, au son d’une aubade dont la musique de Châteauroux me régale en se rendant au concours de la Châtre ; ce n’est pas trop mauvais.


CMXXXII

À M. LE DOCTEUR HENRI FAVRE, À PARIS


Nohant, 16 juin 1875.


Cher ami,

Nous sommes arrivés à bon port ; la petite point fatiguée. Nous commençons le traitement. Rien à vous dire encore d’intéressant, à propos d’elle. La présente est pour vous apprendre qu’à la requête de mes éditeurs, qui projettent une belle édition, cette fois complète, de mes ouvrages, je mets des faveurs rosés à chacun d’eux, c’est-à-dire que je dédie tous ceux qui n’ont été dédiés à personne, à des amis de choix. Je vous ai dédié aujourd’hui Leone Leoni ; mais il faut pourtant que la chose vous agrée. Un mot, et, si l’œuvre vous déplaît, nous vous en offrirons une autre.

À vous de cœur bien vite avant l’heure de la poste. Tendresses et remerciements de nous tous.

G. SAND.


CMXXXIII

AU MÊME


Nohant, 18 juin 1875.


Cher enfant,

Spiridion a été dédié dès le principe à Pierre Leroux et les Maîtres sonneurs à Eugène Lambert. Je n’y puis donc rien changer. Je voudrais bien avoir quelque chef-d’œuvre à vous offrir ; mais… mon être est absolument passif et ce que je produis est quelque chose de bon ou de mauvais sur lequel je n’ai aucun pouvoir. Sans doute c’est le résultat de réflexions ou d’impressions antérieures ; mais ce n’est pas le produit immédiat de ma volonté.

C’est là un problème que vous sauriez peut-être résoudre, mais cela n’en vaut guère la peine.

Ce qu’il y a de net et de clair en moi, c’est l’affection que je vous porte et dont je vous renouvelle la vive assurance.

G. SAND.

Tendresses de nous tous.


CMXXXIV

À M. LE VICOMTE DE SPOELBERCH DE LOVENJOUL,
À BRUXELLES


Nohant, 27 juin 1875.


Cher monsieur,

Ne vous tourmentez pas de la visite de ce brave homme, lequel ne m’a pas tourmenté du tout. Il voulait me voir et me demander encore pour l’acquit et le suracquit de sa conscience si je ne désapprouvais pas ses recherches [56]. Il paraît que je lui ai rendu autrefois un grand service. Je ne m’en souvenais pas plus que des pages éparpillées par moi dans tous les coins. Enfin il s’est fait reconnaître et j’ai fait bon accueil à ses scrupules et à ses remerciements. Je n’ai pas retrouvé la Paix. Je l’aurai peut-être détruit. J’ai envoyé à Calmann plusieurs dédicaces, et m’apprête à lui en envoyer d’autres.

Merci toujours, cher bibliophile, et au revoir.

Votre amie,
G. S. bibliophobe !!!


CMXXXV

À M. JOSEPH DESSAUER, À ISCHL


Nohant, 6 juillet 1875.
(Soixante et onze ans.)


Cher Favilla bien-aimé,

Ton écriture est superbe ! tu vois ; mais tu souffres encore, puisque tu dis que tes yeux vont mal ; espérons que la guérison viendra vite. Ton petit bouquet est encadré dans ma chambre à côté de ses prédécesseurs. C’est toujours une joie pour moi de le voir arriver. C’est la marque de la jeunesse toujours florissante de ton cœur, et mes enfants me demandent chaque année, au 5 juillet, si j’ai reçu les fleurs d’Ischl. Tout mon monde t’aime et te serre la main avec tendresse. Le temps humide nous rend tous un peu malades, j’espère que nous touchons à la fin de ce déluge qui a fait tant de mal à nos pauvres provinces du Midi. Avez-vous aussi ces pluies torrentielles dans vos montagnes ? Tourguenef m’a dit que tu faisais des vers charmants et parfois très beaux ; est-ce vrai ? Que je suis bête de ne pas savoir un mot d’allemand ! Je te lirais avec tant de plaisir. Écris-moi quand tu le peux, sans te fatiguer, et crois à l’inaltérable tendresse de ta vieille sœur.

G. SAND.


CMXXXVI

À MADAME EDMOND ADAM, À PARIS


Nohant, 11 juillet 1875.


Chère Juliette, vous avez dû recevoir toutes les photographies publiées. Nous avons encore à recevoir des épreuves du salon de Nohant, de Titite vue de face, de moi, et d’autres marionnettes. Si l’envoi ne vous arrive pas, c’est qu’il s’est égaré. Dites-moi demain ce que vous avez reçu, et je compléterai la collection qui vous est destinée. C’est le photographe de Châteauroux que j’avais chargé de vous expédier la grande vue. Elle est très réussie. Le jardin était tout fleuri et il n’y avait pas un souffle de vent dans les branches, circonstance rare chez nous au printemps. Dans le Midi, il y a un autre inconvénient : la lumière est trop franche et les objets viennent trop noirs et trop secs. Des arbres réussis comme douceur et netteté sont difficiles partout à obtenir, et j’ai jugé cette photographie digne d’être encadrée parce qu’elle est intrinsèquement très belle.

La rougeole est si bien installée au pays, que tout le monde y passe. Titite en est sortie très vite et bénignement. Maintenant, c’est Lina qui est sur le flanc avec la fièvre et un masque de rougeurs très vives. Nous la soignons, en attendant le tour d’Aurore, qui se préserve jusqu’à présent. Ma fête a été gaie quand même. Titite était guérie et Lina n’avait rien encore. Plauchut nous a régalés d’un brillant feu d’artifice, et, cette fois, Titite, devenue grande et brave, n’a pas mouillé ses chausses. On a mis tous les petits cadeaux et bouquets dans votre beau plateau de laque et on l’a admiré comme une merveille.

Nous n’avons pas de sinistres dans nos pays de plaine, et les orages n’ont pas eu de violence. Le jardin est une oasis de fleurs et de verdure. Le jardinier qui n’a plus à arroser, nous disait tout à l’heure : — J’engraisse !

Titite est marraine aujourd’hui, avec Plauchut pour compère. Elle est pourtant protestante ; mais le curé n’y fait pas attention. Ils sont partis pour Vic : les petites portant des bouquets plus gros qu’elles, l’enfant et la sage-femme avec elles dans l’omnibus, et le cornemuseux faisant brailler sa musette sur l’impériale ; la nourrice de mes filles, Amic, etc., tous enrubannés et chargés de sous neufs et de dragées ; les chevaux piaffant et reniflant, très embêtés par cette musique bruyante ; les passants épatés !… C’était vraiment un beau départ. J’attends le retour et je vous quitte pour aller donner de la tisane à Lina.

Je vous embrasse tous et pour tous, bien tendrement.

G. S.


CMXXXVII

À M. LE BARON MARTINEAU-DESCHENEZ,
À VILLERS-SUR-MER


Nohant, 3 août 1875.


Merci de ta bonne chère lettre, mon Benjamin. J’y veux répondre moi-même d’autant plus qu’aujourd’hui je suis seule à la maison avec mes deux petites filles. Maurice, Lina et les amis ont été faire de la géologie aux environs. C’est te dire que tout mon monde se porte bien, quoique ma petite Lina et ses deux filles aient eu la rougeole coup sur coup. À présent, toutes les santés sont bonnes ; seulement ce jeune monde a un peu maigri. On nous décommande les bains de mer pour cette année mais peut-être une autre fois irons-nous vous rejoindre à Villers, qui est un lieu charmant et où il nous serait si doux d’être près de vous. Je n’irais certainement pas vous fourrer toute ma smala ; mais vous nous trouveriez bien une maisonnette à louer pour un mois, pas trop loin de la vôtre. J’ai par là un endroit favori, les Vaches-Noires, avec les grandes falaises où je me plaisais tant. Pour cette année, nous ne bougeons plus. Moi seule irai à Paris vers la fin de septembre, pour les dernières répétitions du Marquis de Villemer, qu’on va jouer au Théâtre Français ; serez-vous revenus de Normandie ? je veux l’espérer. Je compte sur ta promesse de nous envoyer tous vos portraits quand vous les aurez sous la main, et, en attendant, je vous envoie tous les nôtres, avec la maison, le jardin et le village, le nid avec la nichée. Embrasse pour nous ta charmante femme et ta charmante fille, si gracieuses et si bonnes toutes deux. Je suis heureuse de te savoir heureux ; tu le méritais bien, toi qui as toujours été le meilleur des êtres et le plus fidèle des amis.

À toi de cœur.
G. SAND.


CMXXXVIII

À MADAME MARIE BOUCOIRAN, À NÎMES


Nohant, 20 août 1875.


Chère Marie,

Je n’avais pas compris le terrible télégramme[57]. J’ai cru qu’il s’agissait du pauvre enfant, et c’est aujourd’hui, par M. Sagnier, que nous savons toute l’étendue de votre malheur et du nôtre ; car c’est pour nous une perte de famille des plus cruelles. Je suis navrée et je m’attends à voir mon fils, qui est actuellement en voyage, éprouver une douleur égale à la mienne. Combien nous vous plaignons, pauvre chère amie ! Justement nous nous flattions de faire accepter à votre mari de passer avec vous quelques années près de nous à Nohant, pour nous aider à élever mes petites filles, comme il m’a aidé à élever leur père. Nous pensions que le malheur nous rapprocherait tous, et nous voilà accablés devant cette éternelle séparation, si peu prévue !

Soyez certaine, chère Marie, que notre amitié pour vous est doublée par le chagrin que vous éprouvez et que nous partageons avec vous. Il était si bon, si juste, si grand et si vrai en toute chose ! Il vous chérissait et vous respectait. Vous avez rendu son existence heureuse : c’est la seule consolation qui vous reste, mais elle est sérieuse, et vous assure notre fidèle amitié.

GEORGE SAND.

CMXXXIX

À M. CHARLES SAGNIER, À NÎMES


Nohant, 20 août 1875.


Mon cher enfant,

Je suis navrée jusqu’au fond du cœur. Merci des détails affectueux que vous nous donnez. J’avais reçu un télégramme. J’avais compris que c’était son pauvre enfant qui était mort. Je lui avais écrit pour lui dire ma sympathie et lui faire pressentir le projet que nous avions formé ici de le ramener chez nous avec sa femme pour plusieurs années. C’est votre lettre de ce matin qui nous détrompe. C’est bien lui qui n’est plus ! C’est une douleur véritable pour moi et que Maurice partagera profondément. Lina a dû vous écrire qu’il était absent. Je vous envoie quelques mots que je vous prie de faire insérer dans le Journal du Gard ou dans tout autre journal du pays que vous jugerez convenable, et je vous demande de vouloir bien vous charger de corriger l’épreuve vous-même.

Je viens d’écrire à mon ami Adolphe Joanne, pour lui communiquer votre désir et vous recommander à lui particulièrement. Je pense qu’il vous enverra tout ce que vous demandez et qu’il se rendra avec empressement à votre désir.

Merci pour les enfants et pour moi de votre bonne et constante amitié pour nous.

G. SAND.


CMXL

À GUSTAVE FLAUBERT, À CROISSET


Nohant, 7 septembre 1875.


Tu te désoles, tu te décourages, tu me désoles aussi. C’est égal, j’aime mieux que tu te plaignes que de te taire, cher ami, et je veux que tu ne cesses pas de m’écrire.

J’ai de gros chagrins aussi et souvent. Mes vieux amis meurent avant moi. Un des plus chers, celui qui avait élevé Maurice et que j’attendais pour m’aider à élever mes petites-filles, vient de mourir presque subitement. C’est une douleur profonde. La vie est une suite de coups dans le cœur. Mais le devoir est là : il faut marcher et faire sa tâche sans contrister ceux qui souffrent avec nous.

Je te demande absolument de vouloir et de ne pas être indifférent aux peines que nous partageons avec toi. Dis-nous que le calme s’est fait et que l’horizon s’est éclairci.

Nous t’aimons, triste ou gai.

Donne de tes nouvelles.

CMXLI

À M. CHARLES-EDMOND, À PARIS


Nohant, 26 septembre 1875.


Cher ami,

Je suis contente d’avoir enfin de vos nouvelles ; vous m’écrivez une lettre charmante, comme vous seul savez les écrire. Vous savez donner des encouragements qui ne s’adressent pas à l’amour-propre, mais qui vont droit au cœur, et qui consolent de beaucoup d’injustices ceux que le cœur seul a inspirés. Je rends donc grâce à votre Turc de vous avoir induit à relire ces livres dont je ne me souviens pas et sur lesquels je n’ai plus aucune opinion. Ils vous ont ému, donc ils valent quelque chose.

Il y a une idée de roman dans votre lettre. Ce serait la vie d’un homme racontée comme vous le faites à grands traits ; un homme subissant l’influence ou la réaction, dans les grandes crises de sa vie, de certaines lectures. Voulant se suicider avec Werther parce qu’il se trouve être Werther dans ce moment-là ; se reprenant d’un amour d’enfance depuis longtemps oublié, en relisant Paul et Virginie, et ainsi de suite. Ce serait une étude curieuse des nuances qui différencient profondément les situations analogues en raison de la dissemblance des caractères. Je me souviens aussi, moi, de l’émotion que m’ont causée les œuvres de Byron, de Gœthe et de Walter Scott ; c’étaient là mes lectures de jeunesse avant d’avoir songé à écrire. J’aurais voulu être, en ce temps romantique, un être dévoré de douleur et accablé d’un immense remords ; j’étais embêtée de n’avoir pas commis un crime qui me permît de connaître l’ivresse du désespoir ! Puis je me calmais avec ces bons romans écossais où il y a tant de droiture et de courage. J’aurais voulu être le jeune montagnard entrant tout naïf et tout brave dans la vie d’aventures. Je passais ainsi d’un type à un type opposé, sans pourtant cesser d’être moi, c’est-à-dire un esprit curieux, et toujours vivant hors de lui. Vous feriez très bien ce roman-là, en prenant votre propre vie pour type.

Je suis en arrière d’un feuilleton avec le Temps. Les derniers contes que j’ai faits étaient trop longs et je les ai donnés a la Revue. J’ai clos, pour cette fois, la série des contes ; mais j’ai retrouvé des pages de jeunesse que je ne crois pas ennuyeuses et qui demanderont, je crois, peu de corrections. Je laisse une petite lacune et je reprendrai mes feuilletons le mois prochain si on les désire toujours.

Est-ce que vous ne viendrez pas nous donner quelques jours du reste de vos vacances ? Il fait si beau chez nous, et nous aurions tant de joie à vous voir ? Tâchez donc, c’est promis depuis si longtemps déjà ! Tout Nohant vous embrasse et vous désire.

G. SAND.

CMXLII

AU MÊME


Nohant, 5 octobre 1875.


Cher ami,

Il faut être ici dimanche. Balandard le veut absolument ! C’est la réouverture de son théâtre, qui ferme en été. Maurice, qui a fait de la géologie pendant la belle saison, est maintenant dans ses décors et accessoires, que les souris et les rats lui détériorent tous les ans. Il est tout dans son théâtre à lui tout seul, auteur, acteur (tous les acteurs à lui seul), décorateur, lampiste, machiniste, etc. Il a inventé un système nouveau pour mettre, à lui seul, trente personnages en scène. Il est vraiment merveilleux et c’est à voir. Balandard vous enverra une lettre d’invitation en règle.

Ne parlez pas d’un jour à nous donner, c’est insensé, et c’est vilain ! Nous voulons vous garder au moins une semaine. Aurore le veut, et aussi Balandard, les deux autorités de la famille.

Je suis contente que mes barbouillages vous conviennent. Je craignais que ce ne fût trop gamin, ce que j’ai été un bon temps de ma vie ; je n’étais pas un méchant gars, mais je ne songeais qu’à sortir du convenu en raison de mon âge et je crains qu’on ne s’en scandalise.

Merci de la peine que vous avez prise de vous informer de Villemer. Je vois que j’aurai le temps de finir le roman que j’ai en train. Venez surtout, cher ami ; ça me mettra encore plus en goût de travailler et de vivre.

Tout Nohant vous appelle et vous embrasse.

GEORGE SAND.

CMXLIII

À M. ÉDOUARD CHARTON, SÉNATEUR, À PARIS


Nohant, 12 octobre 1875.


Elle est charmante, votre petite fille. Elle est à peu près de l’âge de mon aînée. La mienne est une forte paysanne, franche et bonne. La vôtre est candide et spirituelle. Nous sommes très heureux de voir pousser ces enfants-là, n’est-ce pas ? Moi, je n’ai plus d’autre but dans la vie que de me dévouer à ces chers êtres. Ils sont tout pour moi.

Merci pour la bonne promesse que vous nous faites. Le Magasin pittoresque nous sera plus agréable venant de vous. Ne dites pas que vous n’avez rien fait de bon : vous avez versé une somme énorme d’instruction dans le courant civilisateur. Qui peut se vanter d’avoir aussi bien rempli sa tâche et honoré sa vie ?

Nous ne nous voyons guère. Je ne vais à Paris que rarement et pour quelques jours ; j’ai à peine le temps d’y voir mes amis : j’y tombe malade tout de suite depuis quelques années et je reviens toujours au bercail clopin-clopant. Vous êtes bien plus jeune que moi ; vous devriez venir me voir à Nohant, quand vous avez un peu de liberté et quand il fait beau. Je n’ai plus beaucoup d’années à vivre. Il faudra me donner cette satisfaction.

À vous de cœur, cher excellent ami, et merci encore.

G. SAND.


CMXLIV

À M. LE VICOMTE DE SPOELBERCH DE LOVENJOUL,
À PARIS


Nohant, 23 octobre 1875.


Cher monsieur,

Rien ne va vite au Théâtre-Français. On m’assure qu’il y faut trente-sept ans pour tenir une parole et monter une pièce. J’ai donc le temps d’attendre et je ne pense pas aller à Paris de sitôt. Vous devriez être parfaitement aimable et venir me voir ici avant de retourner en Belgique ; si vous me disiez oui, je vous indiquerais votre itinéraire et vous ferais trouver une voiture à Châteauroux au jour dit. En tout, sept à huit heures de voyage de Paris à Nohant. Moi, j’y regarde ; je suis très vieille et j’ai été malade tout l’été ; mais, pour vous, ce n’est rien.

Je ne crois pas que les Lévy actuels soient en mesure de faire l’édition. Votre travail sera d’autant plus important et plus précieux que je ne serai plus de ce monde quand on fera une édition complète et sérieuse[58]. Mes enfants tiennent donc pour extrêmement précieux et auront pour règle, dans l’avenir, tout ce que vous aurez établi d’accord avec moi.

Vous aurez la date que vous me demandez, on me la trouvera.

Venez passer quelques jours avec nous. Je suis mieux établie ici qu’à Paris. Vous ne serez pas obligé de monter vous-même à l’assaut pour secouer la poussière des bouquins.

À vous de cœur et au revoir, j’espère, bientôt.

GEORGE SAND.

CMXLV

À M. EDMOND PLAUCHUT, À PARIS


Nohant, 8 novembre 1875.


Je ne t’écris guère, mon gros enfant. Je suis si souvent et si cruellement souffrante, à présent ! Enfin ça finira par la mort ou la guérison. En ce monde, rien ne dure, que l’amitié, et je t’aime et t’aimerai toujours.

Tu ferais bien d’acheter nos cadeaux d’étrennes dès à présent : tu les payerais la moitié moins cher que dans un mois.

Tu m’apporteras des bibelots chinois ou autres à ton idée, pour deux cents francs, et, pour Lolo, une papeterie formant écritoire, pupitre, et garnie de tous les bibelots habituels. Quelque chose de joli, dans les cinquante francs.

Je te bige bien ; viens donc bientôt.

G. S.

CMXLVI

À GUSTAVE FLAUBERT, À PARIS


Nohant, 15 novembre 1875.


Te voilà donc à Paris, et tu as quitté le logement de la rue Murillo ? Tu travailles ? bon espoir et bon courage ! le bonhomme se relèvera. Je sais qu’on répète Victorine aux Français ; mais j’ignore si j’irai voir cette reprise. J’ai été si malade tout l’été, et je souffre encore si souvent des entrailles, que je ne sais pas si la force de me déplacer en hiver me reviendra à point. Nous verrons bien. L’espoir de te trouver là-bas me donnera du courage ; ce n’est pas là ce qui me manquera, mais je suis bien détraquée depuis que j’ai passé ma septentaine, et je ne sais encore si je prendrai le dessus. Je ne peux plus faire un pas sans risquer d’atroces douleurs, moi qui aimais tant à me servir de mes pattes ! Je patiente avec ces misères, je travaille d’autant plus et je fais de l’aquarelle à mes heures de récréation.

Aurore me console et me charme. J’aurais bien voulu vivre assez pour la marier. Mais Dieu dispose, et il faut accepter la mort et la vie comme il l’entend.

Enfin, c’est pour te dire que j’irai t’embrasser si la chose n’est pas absolument impossible. Tu me liras ce que tu as commencé. En attendant, donne-moi de tes nouvelles ; car je ne me déplacerai que pour les dernières répétitions. Je connais mon personnel, je sais qu’ils feront tous bien, selon leurs moyens, et que, d’ailleurs, Perrin les surveillera.

Nous te bigeons tous bien tendrement et nous t’aimons.


CMXLVII

À M. EDMOND PLAUCHUT, À PARIS


Nohant, 19 novembre 1875.


Dis à mademoiselle Barretta que, si on joue le Mariage de Victorine aux Français, et qu’elle veuille jouer Victorine, elle me fera le plus grand plaisir du monde. Le rôle est fait pour elle et elle est faite pour le rôle. Dis-lui que c’est, avant tout, un rôle sincère et ingénu et plus attendrissant que dramatique.

La pièce devrait être intitulée les Amoureux sans le savoir ; car les deux jeunes gens s’aiment sans vouloir s’en rendre compte ; Victorine surtout, qui souffre sans vouloir se dire à elle-même pourquoi elle souffre, et qui, dès que son père lui a fait comprendre son devoir, est prête à se sacrifier, dût-elle en mourir.

Tout cela est indiqué dans la pièce de Sedaine ; c’est en lisant bien les deux pièces et en faisant attention à tous les rôles, surtout à celui du père de Victorine, que l’actrice, admirablement intelligente comme l’est mademoiselle Barretta, entrera facilement dans la nature de son personnage. Au reste, si la représentation se décide, qu’elle m’avertisse ; je lui écrirai à elle-même, prête à répondre à toutes ses questions.


CMXLVIII

AU MÊME


Nohant, 20 novembre 1875.


Tes huîtres sont excellentes et ton bouquet embaume !

Je ne croirai pourtant à la reprise de Mauprat que le jour de la première. Ma lettre d’hier a dû te renseigner sur ce qu’il y a à dire aux acteurs. Mais, avant tout, il faut que la reprise soit certaine.

Quant au buste[59], je l’ai vu et bien vu : il est très joli, ne ressemblant à personne, mais d’un charmant travail. Il est possible qu’aux lumières et en situation, il ne dise plus rien, et que la coiffure en dentelles ne soit pas d’un bon effet ; mais ce n’est pas une raison pour faire à un artiste comme Carrier l’affront de retirer son œuvre de devant le public, et je me console aisément de faire moins d’effet que les autres. N’est-ce pas ainsi dans la réalité ? Je ne m’en porte pas plus mal. Comme je l’écris à Charles Buloz, j’ai fini mon roman et je n’ai plus qu’à le retapoter en me reposant. Je l’ai lu hier aux enfants, qui l’ont trouvé amusant. Les petits-enfants auraient voulu rester ; mais, comme il n’y avait pas de bêtes dans l’action, Titite a pris son parti de ne le connaître que dans une vingtaine d’années, et Lolo, la raison même, a été se coucher. Nous travaillons bien : la voilà qui devient forte en géographie et ça l’amuse. Si tu étais là, on serait tout à fait joyeux et content, car je me porte bien. Nous te bigeons tous bien tendrement et bien fort.

G. SAND.


CMXLIX

À GUSTAVE FLAUBERT, À PARIS


Nohant, 18 et 19 décembre 1875.


Enfin, je retrouve mon vieux troubadour, qui m’était un sujet de chagrin et d’inquiétude sérieuse. Te voilà sur pied, espérant dans les chances toutes naturelles des événements extérieurs et retrouvant en toi-même la force de les conjurer, quels qu’ils soient, par le travail. Qu’est-ce que tu appelles quelqu’un dans la haute finance ? Je n’en sais rien, moi je suis liée avec Victor Borie. Faut-il lui écrire ?

Tu vas donc te remettre à la pioche ? Moi aussi car, depuis Flamarande, je n’ai rien fait que peloter en attendant partie. J’ai été si malade tout l’été ! Mais mon bizarre et excellent ami Favre m’a guérie merveilleusement, et je renouvelle mon bail.

Que ferons-nous ? Toi, à coup sûr, tu vas faire de la désolation et moi de la consolation. Je ne sais à quoi tiennent nos destinées ; tu les regardes passer, tu les critiques, tu t’abstiens littérairement de les apprécier, tu te bornes à les peindre en cachant ton sentiment personnel avec grand soin, par système. Pourtant on le voit bien à travers ton récit, et tu rends plus tristes les gens qui te lisent. Moi, je voudrais les rendre moins malheureux. Je ne puis oublier que ma victoire personnelle sur le désespoir a été l’ouvrage de ma volonté et d’une nouvelle manière de comprendre qui est tout l’opposé de celle que j’avais autrefois.

Je sais que tu blâmes l’intervention de la doctrine personnelle dans la littérature. As-tu raison ? n’est-ce pas plutôt manque de conviction que principe d’esthétique ? On ne peut pas avoir une philosophie dans l’âme sans qu’elle se fasse jour. Je n’ai pas de conseils littéraires à te donner, je n’ai pas de jugement à formuler sur les écrivains tes amis dont tu me parles. J’ai dit moi-même aux Goncourt toute ma pensée ; quant aux autres, je crois fermement qu’ils ont plus d’étude et de talent que moi. Seulement, je crois qu’il leur manque et à toi surtout, une vue bien arrêtée et bien étendue sur la vie. L’art n’est pas seulement de la peinture. La vraie peinture est, d’ailleurs, pleine de l’âme qui pousse la brosse. L’art n’est pas seulement de la critique et de la satire : critique et satire ne peignent qu’une face du vrai.

Je veux voir l’homme tel qu’il est. Il n’est pas bon ou mauvais, il est bon et mauvais. Mais il est quelque chose encore,… — la nuance ! la nuance qui est pour moi le but de l’art, — étant bon et mauvais, il a une force intérieure qui le conduit à être très mauvais et un peu bon, — ou très bon et un peu mauvais.

Il me semble que ton école ne se préoccupe pas du fond des choses et qu’elle s’arrête trop à la surface. À force de chercher la forme, elle fait trop bon marché du fond, elle s’adresse aux lettrés. Mais il n’y a pas de lettrés proprement dits. On est homme avant tout. On veut trouver l’homme au fond de toute histoire et de tout fait. Ç’a été le défaut de l’Éducation sentimentale, à laquelle j’ai tant réfléchi depuis, me demandant pourquoi tant d’humeur contre un ouvrage si bien fait et si solide. Ce défaut, c’était l’absence d’action des personnages sur eux-mêmes. Ils subissaient le fait et ne s’en emparaient jamais. Eh bien, je crois que le principal intérêt d’une histoire, c’est ce que tu n’as pas voulu faire. À ta place, j’essayerais le contraire, tu te renourris pour le moment de Shakspeare, et bien tu fais ! c’est celui-là qui met les hommes aux prises avec les faits ; remarque que, par eux, soit en bien, soit en mal, le fait est toujours vaincu. Ils l’écrasent ou ils s’écrasent avec lui.

La politique est une comédie en ce moment. Nous avions eu la tragédie, finirons-nous par l’opéra ou par l’opérette ? Je lis consciencieusement mon journal tous les matins ; mais, hors ce moment-là, il m’est impossible d’y penser et de m’y intéresser. C’est que tout cela est absolument vide d’un idéal quelconque, et que je ne puis m’intéresser à aucun des personnages qui font cette cuisine. Tous sont esclaves du fait, parce qu’ils sont nés esclaves d’eux-mêmes.

Mes chères petites vont bien. Aurore est un brin de fille superbe, une belle âme droite dans un corps solide. L’autre est la grâce et la gentillesse. Je suis toujours un précepteur assidu et patient, et il me reste peu de temps pour écrire de mon état, vu que je ne peux plus veiller après minuit et que je veux passer toute ma soirée en famille ; mais ce manque de temps me stimule et me fait trouver un vrai plaisir à piocher ; c’est comme un fruit défendu que je savoure en cachette.

Tout mon cher monde t’embrasse et se réjouit d’apprendre que tu vas mieux. T’ai-je envoyé Flamarande et les photographies de mes fillettes ? Sinon, un mot, et je t’envoie le tout.

Comment ! Littré est sénateur ? c’est à n’y pas croire, quand on sait ce que c’est que la Chambre. Il faut tout de même la féliciter pour cet essai de respect d’elle-même.


CML

À M. EDMOND ADAM, SÉNATEUR, À PARIS


Nohant, 27 décembre 1875.


Cher ami, je craignais que vous ne fussiez ennuyé d’être sénateur et de vous voir lié à la vie politique pour toujours. Mais Juliette nous écrit qu’au contraire vous êtes content de vous rendre utile et ne regrettez pas trop la campagne et la vie contemplative, dont, moi, je ne saurais plus me passer. Alors tout est bien, et nous nous réjouissons du gain de la bataille. Vous n’en doutez pas, et vous savez que nous vous aimons sous toutes les formes ; financier, sénateur ou paysan, peu nous importe, pourvu que vous ayez satisfaction.

À vous de cœur, nous tous.

G. SAND.

CMLI

À MADEMOISELLE MARGUERITE THUILLIER,
À LA BOULAINE


Nohant, 2 janvier 1876.


Ma bonne Margot,

Nous t’embrassons tous de tout cœur et te souhaitons meilleure santé et contentement moral. Pour du courage, il en faut à tous, et tu en as beaucoup. Il m’en a fallu aussi cette année. J’ai été cruellement souffrante pendant longtemps. Mais je suis guérie, et ce qui me satisfait encore plus, c’est que mon Aurore, très fatiguée par sa croissance, comme je l’étais par ma décroissance, a retrouvé sa force et sa gaieté.

Donne-nous de tes nouvelles un peu plus souvent, quand même tu n’aurais rien de gai à nous dire. Nous ne voyons jamais une personne intelligente et artiste sans qu’elle nous demande de tes nouvelles avec un intérêt sincère, et nous voyons avec plaisir que personne ne t’a oubliée.

Pour nous, tu es toujours un idéal en même temps qu’une pauvre chère créature trop éprouvée, à qui nous voudrions pouvoir donner le bonheur et la santé. Si tu as quelque gêne de position, dis-le-moi ; tu sais que je serai toujours heureuse de ta confiance.

Tous nos bons souvenirs à Sandrine.


CMLII

À M. MAURICE-PAUL ALBERT, À PARIS


Nohant, 3 janvier 1876.


Mon cher enfant,

Ta lettre m’est bien douce et bien chère ; l’amitié que tu me témoignes est bien partagée, je t’assure ; car, dès le jour où ta grand’mère t’a mis sur mes genoux en me disant : « Voilà votre nouveau Maurice ! » je t’ai adopté, non seulement par amitié pour elle, mais encore par sympathie pour toi. Ta figure me revenait, comme on dit, et, depuis, tu as tenu les promesses de ta physionomie : tu as été laborieux, raisonnable et aimant. Je ne pourrai pas t’accompagner bien longtemps dans la vie, me voilà bien vieille ; mais mon souvenir te restera, et rien n’est plus sain et plus fortifiant qu’un souvenir tendre et solide.

Tu as des parents tels que tu aurais pu les demander à Dieu s’il t’avait consulté. Tu as donc en eux et en toi l’avenir de bonheur que je te souhaite en t’embrassant de tout mon cœur, ainsi que mes enfants et petits-enfants, que j’adore et qui me gâtent comme toujours.

G. SAND.

CMLIII

À GUSTAVE FLAUBERT, À PARIS


Nohant, 12 janvier 1876.


Je veux tous les jours t’écrire ; le temps manque absolument. Enfin, voici une éclaircie ; nous sommes ensevelis sous la neige ; c’est un temps que j’adore : cette blancheur est comme une purification générale, et les amusements de l’intérieur sont plus intimes et plus doux. Peut-on haïr l’hiver à la campagne ! La neige est un des plus beaux spectacles de l’année !

Il paraît que je ne suis pas claire dans mes sermons ; j’ai cela de commun avec les orthodoxes, mais je n’en suis pas ; ni dans la notion de l’égalité, ni dans celle de l’autorité, je n’ai pas de plan fixe. Tu as l’air de croire que je te veux convertir à une doctrine. Mais non, je n’y songe pas. Chacun part d’un point de vue dont je respecte le libre choix. En peu de mots, je peux résumer le mien : ne pas se placer derrière la vitre opaque par laquelle on ne voit rien que le reflet de son propre nez. Voir aussi loin que possible, le bien, le mal, auprès, autour, là-bas, partout ; s’apercevoir de la gravitation incessante de toutes choses tangibles et intangibles vers la nécessité du bien, du bon, du vrai, du beau.

Je ne dis pas que l’humanité soit en route pour les sommets. Je le crois malgré tout ; mais je ne discute pas là-dessus, c’est inutile, parce que chacun juge d’après sa vision personnelle et que l’aspect général est momentanément pauvre et laid. D’ailleurs, je n’ai pas besoin d’être certaine du salut de la planète et de ses habitants pour croire à la nécessité du bien et du beau ; si la planète sort de cette loi, elle périra ; si les habitants s’y refusent, ils seront détruits. D’autres astres, d’autres âmes leur passeront sur le corps, tant pis ! Mais, quant à moi, je veux graviter jusqu’à mon dernier souffle, non avec la certitude ni l’exigence de trouver ailleurs une bonne place, mais parce que ma seule jouissance est de me maintenir avec les miens dans le chemin qui monte.

En d’autres termes, je fuis le cloaque et je cherche le sec et le propre, certaine que c’est la loi de mon existence. C’est peu d’être homme ; nous sommes encore bien près du singe, dont on dit que nous procédons. Soit ; raison de plus pour nous éloigner de lui et pour être au moins à la hauteur du vrai relatif que notre race a été admise à comprendre ; vrai très pauvre, très borné, très humble ! Eh bien, possédons-le au moins autant que possible et ne souffrons pas qu’on nous l’ôte.

Nous sommes, je crois, bien d’accord ; mais je pratique cette simple religion et tu ne la pratiques pas, puisque tu te laisses abattre ; ton cœur n’en est pas pénétré, puisque tu maudis la vie et désires la mort comme un catholique qui aspire au dédommagement, ne fût-ce que le repos éternel. Tu n’es pas plus sûr qu’un autre de ce dédommagement-là. La vie est peut-être éternelle, et par conséquent le travail éternel. S’il en est ainsi, faisons bravement notre étape. S’il en est autrement, si le MOI périt tout entier, ayons l’honneur d’avoir fait notre corvée, c’est le devoir ; car nous n’avons de devoirs évidents qu’envers nous-mêmes et nos semblables. Ce que nous détruisons en nous, nous le détruisons en eux. Notre abaissement les rabaisse, nos chutes les entraînent ; nous leur devons de rester debout pour qu’ils ne tombent pas. Le désir de la mort prochaine, comme celui d’une longue vie, est donc une faiblesse, et je ne veux pas que tu l’admettes plus longtemps comme un droit. J’ai cru l’avoir autrefois ; je croyais pourtant ce que je crois aujourd’hui ; mais je manquais de force, et, comme toi, je disais : « Je n’y peux rien. » Je me mentais à moi-même. On y peut tout. On a la force qu’on croyait ne pas avoir, quand on désire ardemment gravir, monter un échelon tous les jours, se dire : « Il faut que le Flaubert de demain soit supérieur à celui d’hier, et celui d’après-demain plus solide et plus lucide encore. » Quand tu te sentiras sur l’escalier, tu monteras très vite. Tu vas entrer peu à peu dans l’âge le plus heureux et le plus favorable de la vie : la vieillesse. C’est là que l’art se révèle dans sa douceur ; tant qu’on est jeune, il se manifeste avec angoisse. Tu préfères une phrase bien faite à toute la métaphysique. Moi aussi, j’aime à voir résumer en quelques mots ce qui remplit ailleurs des volumes ; mais, ces volumes, il faut les avoir compris à fond (soit qu’on les admette, soit qu’on les rejette) pour trouver le résumé sublime qui devient l’art littéraire à sa plus haute expression ; c’est pourquoi il ne faut rien mépriser des efforts de l’esprit humain pour arriver au vrai.

Je te dis cela, parce que tu as des partis pris excessifs en paroles. Au fond, tu lis, tu creuses, tu travailles plus que moi et qu’une foule d’autres. Tu as acquis une instruction à laquelle je n’arriverai jamais. Tu es donc plus riche cent fois que nous tous ; tu es un riche et tu cries comme un pauvre. Faites la charité à un gueux qui a de l’or plein sa paillasse, mais qui ne veut se nourrir que de phrases bien faites et de mots choisis. Mais, bêta, fouille dans ta paillasse et mange ton or. Nourris-toi des idées et des sentiments amassés dans ta tête et dans ton cœur ; les mots et les phrases, la forme dont tu fais tant de cas, sortira toute seule de ta digestion. Tu la considères comme un but, elle n’est qu’un effet. Les manifestations heureuses ne sortent que d’une émotion, et une émotion ne sort que d’une conviction. On n’est point ému par la chose à laquelle on ne croit pas avec ardeur.

Je ne dis pas que tu ne crois pas, au contraire : toute ta vie d’affection, de protection et de bonté charmante et simple, prouve que tu es le particulier le plus convaincu qui existe. Mais, dès que tu manies la littérature, tu veux, je ne sais pourquoi, être un autre homme, celui qui doit disparaître, celui qui s’annihile, celui qui n’est pas. Quelle drôle de manie ! quelle fausse règle de bon goût ! Notre œuvre ne vaut jamais que par ce que nous valons nous-mêmes.

Qui te parle de mettre ta personne en scène ? Cela, en effet, ne vaut rien, si ce n’est pas fait franchement comme un récit. Mais retirer son âme de ce que l’on fait, quelle est cette fantaisie maladive ? Cacher sa propre opinion sur les personnages que l’on met en scène, laisser par conséquent le lecteur incertain sur l’opinion qu’il en doit avoir, c’est vouloir n’être pas compris, et, dès lors, le lecteur vous quitte ; car, s’il veut entendre l’histoire que vous lui racontez, c’est à la condition que vous lui montriez clairement que celui-ci est un fort et celui-là un faible.

L’Éducation sentimentale a été un livre incompris, je te l’ai dit avec insistance, tu ne m’as pas écoutée. Il y fallait ou une courte préface ou, dans l’occasion, une expression de blâme, ne fût-ce qu’une épithète heureusement trouvée pour condamner le mal, caractériser la défaillance, signaler l’effort. Tous les personnages de ce livre sont faibles et avortent, sauf ceux qui ont de mauvais instincts ; voilà le reproche qu’on te fait, parce qu’on n’a pas compris que tu voulais précisément peindre une société déplorable qui encourage ces mauvais instincts et ruine les nobles efforts ; quand on ne nous comprend pas, c’est toujours notre faute. Ce que le lecteur veut, avant tout, c’est de pénétrer notre pensée, et c’est là ce que tu lui refuses avec hauteur. Il croit que tu le méprises et que tu veux te moquer de lui. Je t’ai compris, moi, parce que je te connaissais. Si on m’eût apporté ton livre sans signature, je l’aurais trouvé beau mais étrange, et je me serais demandé si tu étais un immoral, un sceptique, un indifférent ou un navré. Tu dis qu’il en doit être ainsi et que M. Flaubert manquera aux règles du bon goût s’il montre sa pensée et le but de son entreprise littéraire. C’est faux, archifaux. Du moment que M. Flaubert écrit bien et sérieusement, on s’attache à sa personnalité, on veut se perdre ou se sauver avec lui. S’il vous laisse dans le doute, on ne s’intéresse plus à son œuvre, on la méconnaît ou on la délaisse.

J’ai déjà combattu ton hérésie favorite, qui est que l’on écrit pour vingt personnes intelligentes et qu’on se fiche du reste. Ce n’est pas vrai, puisque l’absence de succès t’irrite et t’affecte. D’ailleurs, il n’y a pas eu vingt critiques favorables à ce livre si bien fait et si considérable. Donc, il ne faut pas plus écrire pour vingt personnes que pour trois ou pour cent mille.

Il faut écrire pour tous ceux qui ont soif de lire et qui peuvent profiter d’une bonne lecture. Donc, il faut aller tout droit à la moralité la plus élevée qu’on ait en soi-même et ne pas faire mystère du sens moral et profitable de son œuvre. On a trouvé immoral celui de Madame Bovary. Si une partie du public criait au scandale, la partie la plus saine et la plus étendue y voyait une rude et frappante leçon donnée à la femme sans conscience et sans foi, à la vanité, à l’ambition, à la déraison. On la plaignait, l’art le voulait ; mais la leçon restait claire, et elle l’eût été davantage, elle l’eût été pour tous si tu l’avais bien voulu, en montrant davantage l’opinion que tu avais, et qu’on devait avoir de l’héroïne, de son mari et de ses amants.

Cette volonté de peindre les choses comme elles sont, les aventures de la vie comme elles se présentent à la vue, n’est pas bien raisonnée, selon moi. Peignez en réaliste ou en poète les choses inertes, cela m’est égal ; mais, quand on aborde les mouvements du cœur humain, c’est autre chose. Vous ne pouvez pas vous abstraire de cette contemplation ; car l’homme, c’est vous, et les hommes, c’est le lecteur. Vous aurez beau faire, votre récit est une causerie entre vous et lui. Si vous lui montrez froidement le mal sans lui montrer jamais le bien, il se fâche. Il se demande si c’est lui qui est mauvais ou si c’est vous. Vous travaillez pourtant à l’émouvoir et à l’attacher ; vous n’y parviendrez jamais si vous n’êtes pas ému vous-même, ou si vous le cachez si bien, qu’il vous juge indifférent. Il a raison : la suprême impartialité est une chose antihumaine et un roman doit être humain avant tout. S’il ne l’est pas, on ne lui sait point de gré d’être bien écrit, bien composé et bien observé dans le détail. La qualité essentielle lui manque : l’intérêt.

Le lecteur se détache aussi du livre où tous les personnages sont bons sans nuance et sans faiblesse ; il voit bien que ce n’est pas humain non plus. Je crois que l’art, cet art spécial du récit, ne vaut que par l’opposition des caractères ; mais, dans leur lutte, je veux voir triompher le bien ; que les faits écrasent l’honnête homme, j’y consens, mais qu’il n’en soit pas souillé ni amoindri, et qu’il aille au bûcher en sentant qu’il est plus heureux que ses bourreaux.


15 janvier 1876.

Il y a trois jours que je t’écris cette lettre, et, tous les jours, je suis au moment de la jeter au feu ; car elle est longue et diffuse, et probablement inutile. Les natures opposées sur certains points se pénètrent difficilement et je crains que tu ne me comprennes pas mieux aujourd’hui que l’autre fois. Je t’envoie quand même ce griffonnage pour que tu voies que je me préoccupe de toi presque autant que de moi-même.

Il te faut un succès après une mauvaise chance qui t’a troublé profondément ; je te dis où sont les conditions certaines de ce succès. Garde ton culte pour la forme ; mais occupe-toi davantage du fond. Ne prends pas la vertu vraie pour un lieu commun en littérature. Donne-lui son représentant, fais passer l’honnête et le fort à travers ces fous et ces idiots dont tu aimes à te moquer. Montre ce qui est solide au fond de ces avortements intellectuels ; enfin, quitte le convenu des réalistes et reviens à la vraie réalité, qui est mêlée de beau et de laid, de terne et de brillant, mais où la volonté du bien trouve quand même sa place et son emploi.

Je t’embrasse pour nous tous.


CMLIV

À MAURICE-PAUL ALBERT, À PARIS


Nohant, 29 janvier 1876.


Cher enfant,

Je t’envoie un volume qui contient un catalogue où ton père trouvera les explications qu’il désire, depuis mon premier roman jusqu’au Château des désertes. S’il veut la date des ouvrages, très nombreux encore, que j’ai publiés depuis, dis-le-moi, je ferai recopier la liste et la lui enverrai. Dis-lui que je suis bien reconnaissante de la sympathie qu’il me témoigne, en s’occupant avec tant de soin de cette critique. C’est un honneur pour moi, et je n’aurai jamais été traitée avec tant d’indulgence et de bonté par un homme de si haute valeur.

Je suis contente d’avoir de tes nouvelles, et heureuse de l’amitié tendre que tu me témoignes, mon filleul chéri. Nous allons tous bien ici ; j’espère que, chez vous, il en est de même.

Ta vieille marraine,
G. SAND.

CMLV

À MADAME P***, À AUXERRE[60]


Nohant, 14 février 1876.


On me dit, madame, qu’une lettre de moi vous serait agréable et vous ferait quelque bien. Je le voudrais beaucoup, mais puis-je l’espérer ? Qu’est-ce qu’une personnalité étrangère peut apporter de clarté dans votre vie intime ?

N’importe ! je ne veux pas me refuser à un effort pour vous distraire un instant et pour vous dire au moins que je voudrais ce que je ne peux pas, vous consoler ou vous fortifier. Je sais que votre vie est vouée à un deuil éternel. La mienne a été écrasée par des douleurs profondes, et ce que l’on a pu me dire n’a pas pénétré en moi bien avant. Je n’ai trouvé de soulagement que dans l’espoir de rejoindre ailleurs ce qui m’a quitté ici. C’est en vous que réside la force que je chercherais en vain à vous donner.

Ne voyez donc, dans ces quelques mots que je vous adresse, que le témoignage d’une respectueuse sympathie pour votre malheur et le vif désir de vous marquer ma sollicitude attendrie et sincère.

GEORGE SAND.

CMLVI

À M. HENRI AMIC, À PARIS


Nohant, 1ermars 1876.


Mon enfant,

J’ai réfléchi à votre découragement : vrai, je ne l’approuve pas. J’ai beau retourner dans mon esprit les raisons que vous me donnez, je ne leur trouve aucune valeur sérieuse. Est-ce que vous êtes paresseux ? Non, c’est impossible, puisque vous avez du cœur et de l’intelligence. La paresse est une impuissance, une infirmité d’âme pauvre, et vous avez justement l’âme grande ! Non, vous ne reculez pas devant l’aridité inévitable des commencements.

Vous faites de la critique et vous vous forgez un autre idéal. Votre critique ne tombe pas juste : vous dites que la théorie et la pratique du Droit se contredisent. Supposons que ce soit vrai ! raison de plus pour savoir la théorie du droit et connaître l’histoire de cette théorie dans l’esprit humain. C’est l’histoire de l’homme civilisé sur la terre que vous dédaignez d’apprendre, et vous croyez que vous pouvez devenir un bon écrivain en décidant d’avance que vous voulez l’ignorer ; mais c’est vouloir supprimer en vous votre raison d’être. Ne vous ai-je pas dit plusieurs fois que cette ignorance était une des misères de ma vie, non pas seulement, comme être civilisé et agissant, mais comme écrivain et artiste ? Il y a là pour moi une porte fermée ; on vous l’ouvre toute grande et vous refusez d’entrer, quand vous avez la jeunesse, c’est-à-dire la facilité, la mémoire et le temps ! oui, le temps, enfant gâté que vous êtes.

Vous vous plaignez d’une vie trop mondaine : à qui la faute ? On vous distrait parce qu’il vous plaît de vous laisser distraire. Quand on veut s’enfermer, on s’enferme ; quand on veut travailler, on travaille au milieu du bruit ; il faut même s’y habituer, comme on s’habitue à dormir à Paris au milieu du roulement des voitures.

Vous voulez être littérateur, je le sais bien. Je vous ai dit : « Vous pouvez l’être si vous apprenez tout. » L’art n’est pas un don qui puisse se passer d’un savoir immense étendu dans tous les sens. Mon exemple vous est pernicieux peut-être. Vous vous dites : « Voilà une femme qui ne sait rien et qui s’est fait un nom et une position. » Eh bien, cher enfant, je ne sais rien, c’est vrai, parce que je n’ai plus de mémoire ; mais j’ai beaucoup appris et, à dix-sept ans, je passais mes nuits à apprendre. Si les choses ne sont pas restées en moi à l’état distinct, elles ont fait tout de même leur miel dans mon esprit.

Vous êtes frappé du manque de solidité de la plupart des écrits et des productions actuelles : tout vient du manque d’étude. Jamais un bon esprit ne se formera s’il n’a pas vaincu les difficultés de toute espèce de travail, ou au moins de certains travaux qui exigent la tension soutenue de la volonté.

On sonne le dîner. Je veux que ma lettre parte ce soir. Je la reprendrai demain, et je vous embrasse aujourd’hui, en vous suppliant de faire un grand appel à vous-même, avant de dire ce mot honteux : « Je ne peux pas ! »

G. SAND.

CMLVII

AU MÊME


Nohant, 2 mars 1876.


Cher enfant,

Je vous ai écrit hier en courant, j’étais en retard. Ne vous ai-je pas fait de la peine ? J’en suis toute triste aujourd’hui. Tout cela est dur ; mais vous comprenez que je vous parle comme si je vous avais mis au monde. J’en ai bien dit d’autres à Maurice quand il avait les langueurs et les irrésolutions de votre âge. Il m’a écouté, il en a rappelé. Il s’est bien trouvé d’être un homme tout en restant un artiste. C’est là la grande question. Vous avez les instincts et les goûts de l’art ; mais vous pouvez constater à chaque instant, que l’artiste purement artiste est impuissant, c’est-à-dire médiocre, ou excessif, c’est-à-dire fou. Vous n’avez pas été poussé dès l’enfance par des instincts spéciaux et une direction exclusive à être peintre ou musicien. S’il vous fallait entrer à fond dans ces études, elles seraient aussi ardues que le Droit et demanderaient même beaucoup plus d’heures de travail.

Vous auriez devant vous dix ans de pioche avant d’être productif. Les études naturelles vous seront très bonnes, nécessaires même, si vous êtes écrivain. Mais Maurice, qui a le travail facile et persévérant et la mémoire excellente, a passé douze ou quinze ans avant d’être sûr de quelque chose, et il lui a toujours manqué pour être pratique comme il le voudrait, la grande base des mathématiques.

Je vois bien que vous croyez pouvoir produire sans avoir amassé : je vous ai rabâché, je vous rabâche que, pour faire un peu de miel, il faut avoir sucé toutes les fleurs de la prairie. Vous croyez qu’on s’en tire avec de la réflexion et des conseils.

Non, on ne s’en tire pas. Il faut avoir vécu et cherché. Il faut avoir digéré beaucoup ; aimé, souffert, attendu, et en piochant toujours ! Enfin, il faut savoir l’escrime à fond avant de se servir de l’épée, voulez-vous faire comme tous ces gamins de lettres qui se croient des gaillards parce qu’ils impriment des platitudes et des billevesées ? Fuyez-les comme la peste et ne leur ressemblez en rien ; ils sont, pour le coup, les vibrions de la littérature, ceux-là !

Non, non, l’art est une chose sacrée, un calice qu’il ne faut aborder qu’après le jeûne et la prière. Oubliez-le, si vous ne pouvez mener de front l’étude des choses de fond et l’essai des premières forces de l’invention. Vous y reviendrez plus sain et plus dispos quand vous aurez fait acte de force par la volonté, la persistance, le dégoût vaincu, le sacrifice des amusements et des flâneries. Soyez licencié en droit pour arriver à être quelqu’un ; alors nous ferons ensemble toutes les études littéraires que vous voudrez, et, si je vois poindre le vrai talent, je vous le dirai. Alors vous marcherez dans ce sens, en vous meublant l’esprit et en travaillant la langue, qui est l’instrument mais non le souffle.

Pardonnez-moi de vous contrarier, vous que j’aime tant ; mais, croyez-moi, je vous aimerais mal et en égoïste si je vous disais autrement. Changez votre vie et vos habitudes, si votre milieu vous empêche de travailler. Comment a fait René, qui a étudié son droit à la campagne, auprès de la Châtre, et qui allait passer ses examens à Paris ? Il n’avait pas besoin d’un professeur pour lui mâcher sa besogne. Il la mâchait lui-même avec ardeur. Il voulait arriver, et vous voyez que le gros garçon ne s’en porte pas plus mal.

Vous avez le malheur d’être riche, mon cher enfant ; c’est agréable, mais pernicieux. Songez-y sérieusement. Prenez votre cœur à deux mains et qu’il vous obéisse. Richesse oblige.

Dites-moi que vous voulez vouloir et bientôt vous pourrez vouloir beaucoup. Je vous embrasse tendrement pour moi, pour nous tous. Maurice, à qui je dis que vous êtes un peu découragé, est de mon avis. Il voudrait bien avoir fait son droit, lui ! Il regrette six ans de sa vie qu’il a passés à être malade de croissance. Il voudrait les rattraper.

Dites toutes mes tendresses chez vous.

G. SAND.

CMLVIII

À GUSTAVE FLAUBERT, À PARIS


Nohant, 9 mars 1876.


Tu méprises Sedaine, gros profane ! voilà où la doctrine de la forme te crève les yeux. Sedaine n’est pas un écrivain, c’est vrai, quoiqu’il s’en faille de bien peu ; mais c’est un homme, c’est un cœur et des entrailles, c’est le sens du vrai moral, la vue droite des sentiments humains. Je me moque bien de quelques raisonnements démodés et de la sécheresse de la phrase ! le mot y est toujours et vous pénètre profondément.

Mon cher vieux Sedaine ! il est un de mes papas bien-aimés et je trouve le philosophe sans le savoir bien supérieur à Victorine ; c’est un drame si navrant et si bien conduit ! Mais tu ne cherches plus que la phrase bien faite, c’est quelque chose, quelque chose seulement, ce n’est pas tout l’art, ce n’en est pas même la moitié, c’est le quart tout au plus, et, quand les trois autres quarts sont beaux, on se passe de celui qui ne l’est pas.

J’espère que tu n’iras pas chercher le paysage avant le beau temps ; ici, nous avons été assez épargnés ; mais, depuis trois jours, c’est le déluge, et cela me rend malade, je n’aurais pas pu aller à Paris. Ta nièce va mieux, Dieu en soit loué ! je t’aime et je t’embrasse de toute mon âme.


CMLIX

À MADEMOISELLE BARRETTA[61], À PARIS


Nohant, 9 mars 1876.


Ma chère mignonne,

Je vous remercie de me remercier ; car c’est moi votre obligée, et, si j’ai été pour vous l’occasion d’un triomphe[62], j’en suis si heureuse, que je suis récompensée au centuple de ma confiance en vous. Tous mes amis m’écrivent que vous avez été adorable, et M. Perrin déclare que ce succès vous place au premier rang.

Je vous l’avais bien dit, au foyer de l’Odéon, que vous iriez loin ! Et cela s’est réalisé si vite, que vous devez être contente. C’est qu’aussi vous aviez bien travaillé et aidé le bon Dieu, qui vous a si bien douée.

Je vous embrasse de tout cœur ; et ma petite-fille Aurore, ainsi que ma belle-fille, qui toutes deux vous adorent, me chargent de vous embrasser aussi pour elles.

GEORGE SAND.

Je suis un peu souffrante en ce moment ; mais j’espère bien vous applaudir quand le beau temps m’aura remise sur pieds.


CMLX

À M. HENRI BURGALAT, À MONT-DE-MARSAN
(LANDES)


Nohant, 18 mars 1876.


J’ai lu, monsieur, le roman que vous m’avez envoyé et que je vous retourne. Il est très joli, touchant, bien pensé et bien écrit. Il faut corriger quelques longueurs dans les dialogues du commencement ou les rendre un peu plus réels. Ce roman a l’inconvénient de ressembler un peu à celui que j’ai intitulé le Marquis de Villemer, dont le sujet principal est l’amour d’un fils de famille pour la lectrice de sa mère. Pourtant, il y a d’assez notables différences dans l’action pour que le lecteur ne songe pas trop aux points de contact. Il faut bien vous garder, monsieur, de jeter au feu ce manuscrit, qui a certainement de la valeur et du charme. Ce n’est pas l’œuvre du premier venu et je l’ai lu avec intérêt jusqu’au bout.

Mais voici la question à laquelle il m’est difficile de répondre. Vous parlez d’améliorer votre position ou celle de vos enfants. Trouver un éditeur est une grande question à résoudre. Ils sont tous encombrés de manuscrits et ne donnent pas toujours la préférence aux meilleurs. Ils ne tiennent compte d’aucune recommandation ; ils lisent eux-mêmes ou font lire par des employés qui sont dans la partie et qui ne voient qu’une question de commerce dans la dépense à faire pour payer l’auteur ou seulement pour l’imprimerie. Ils ne se targuent pas d’être des juges littéraires. Ils savent ou ils prévoient si le livre couvrira leurs frais. Il faudrait, avant d’avoir affaire à eux, pouvoir publier l’ouvrage en feuilletons dans un journal. Là, l’encombrement est encore plus effrayant et on donne la préférence aux noms déjà connus. Enfin, en supposant que vous réussissiez à vaincre tous ces obstacles, le prix est minime, et il faut avoir beaucoup produit et eu de nombreux succès pour trouver une ressource sérieuse au fond de son encrier.

Je n’en suis pas moins à votre service pour offrir votre manuscrit à un journal ou à un éditeur, quand vous aurez un peu allégé les vingt premières pages, qui n’entrent pas assez vite en matière. Cette mère qui va disparaître n’a pas besoin d’être si bien dépeinte et de tant parler. Quand vous aurez fait ces remaniements et corrigé certaines fautes d’inattention (entre autres lendemain que vous écrivez toujours landemain), veuillez m’avertir et je vous donnerai l’adresse d’un éditeur ou d’un éditeur de feuilletons, auquel j’écrirai en même temps pour le prévenir. Mais, comme je passe ma vie à échouer en ces sortes d’entreprises, je ne veux pas vous tromper en vous donnant l’espoir de réussir.

Je serais pourtant heureuse de vous obliger, monsieur, soyez-en assuré. Je garderai toujours le cher et tendre souvenir de la compagne que vous avez perdue et nos regrets communs sont un lien que j’aurais à cœur de renouer.

GEORGE SAND.

Veuillez dire mes amitiés bien vives à Virginie Cazeaux.


CMLXI

À MADAME BORGET, À PARIS


Nohant, 20 mars 1876.


Chère bonne madame,

Je viens causer avec vous bien intimement et à cœur ouvert. L’enfant s’agite dans son berceau, il faut savoir ce qu’il a.

Vous savez sans doute comment j’ai fait connaissance avec lui. Il était volontaire, en garnison, quand il m’a écrit pour la première fois. Il me lisait, disait-il, et pensait trouver dans mes livres une méthode de sagesse qui répondît à ses instincts. Je suis un pauvre philosophe à coup sûr. Mais j’ai des aspirations sincères et de toute la vie, vers le bien et le beau, j’ai été douée d’une forme quelconque pour exprimer ces aspirations, que plusieurs ont partagées et comprises, parce qu’ils les avaient déjà en eux-mêmes. C’est le cas de votre cher enfant. — À ces élans de confiance et de sympathie que m’exprimait sa lettre s’ajoutait une confidence. Il voulait aimer, se marier jeune, mais il ne voulait pas se profaner dans les hasards des besoins physiques ; il me demandait s’il avait raison, et naturellement je l’approuvais en lui disant que le but le plus élevé de l’homme était de relever autant que possible la dignité de l’espèce ; que se conserver pur et fort pour être capable d’avoir des enfants purs et forts, c’était travailler à relever la pauvre humanité, tellement rabaissée et corrompue par le vice des parents ou des ancêtres, qu’elle dégénère visiblement au moral comme au physique ; enfin je ne me rappelle pas trop mes paroles, mais je sais que je lui exprimais une conviction. Ses lettres suivantes me parlaient de luttes ou de tentations qu’il avait surmontées, et, à son dernier voyage ici, notre causerie étant revenue sur ce sujet délicat, que je ne voulais pas provoquer par des questions, il m’a dit qu’il avait triomphé de lui-même et qu’il persistait à apporter dans le mariage la ferveur et la sainteté du premier amour. Sous tous les autres rapports, j’ai trouvé en lui une belle âme, généreuse, droite et enthousiaste du bien, pleine d’amour pour vous, pour sa sœur, son frère et pour celui qu’il appelle son père sans effort et sans arrière-pensée.

Voilà pourquoi je l’ai pris en haute estime et en sérieuse affection heureuse d’avoir un enfant de plus dans ma nombreuse famille adoptive.

À présent, l’enfant s’ennuie et n’a pas le cœur au travail, cela est évident pour moi. Je lui ai indiqué un professeur qu’on me disait excellent, mais qui, je le crains, est trop imbu d’idées exaltées sur la société pour être parfaitement raisonnable. Henri s’en plaint, tout en l’aimant beaucoup. Il dit qu’il oublie ce qu’il a étudié seul ici, et qu’il n’apprend rien. Je crois bien qu’en effet, l’élève peut être las du professeur et rien ne serait plus simple que d’en changer ; mais je pense aussi que l’élève a peu de zèle et que ce genre d’étude lui est antipathique. Il me remontre les inconvénients du temps qu’il perd à ne pas s’instruire et il est certain que, pour un être aussi intelligent que lui, le fond du savoir n’est pas assez développé. Il connaît insuffisamment l’histoire, et les notions de science sont presque à l’état de zéro. Au fond de son dégoût, il y a la passion littéraire, je le vois bien ; mais c’est là ce que j’encouragerai le moins, tant qu’il ne sera pas instruit sous d’autres rapports, car ce serait travailler dans le vide et vouloir faire du miel avant d’avoir sucé les fleurs. Quant à insister sur le droit, j’attends vos ordres, à vous sa chère mère. Je n’ai pas de goût pour forcer les vocations ; jusqu’à présent, j’ai tourné autour des âmes jeunes que j’ai maternellement adoptées, et j’ai tâché de saisir la capacité après des essais et des tâtonnements. J’ai eu le bonheur de réussir quand j’ai eu affaire à de bons esprits ; j’ai réussi à faire, d’un gamin qui voulait entrer au théâtre, un savant distingué, aujourd’hui dans une belle position relative, et d’autant meilleur père de famille qu’il a tenu le serment qu’il s’était fait de rester chaste jusqu’au mariage. Mais c’était un orphelin qui s’en remettait à moi du soin de son avenir, et je ne suis pas hardie à conseiller un heureux fils de famille comme Henri. Il me faut votre direction. Donc, si vous tenez essentiellement à ce qu’il ait son diplôme, je trouverai certes de bonnes raisons pour l’engager à persister. Sinon, je vous demanderai de me l’envoyer pendant quelques jours pour que je le questionne à fond, surtout pour que je le dissuade d’écrire à présent. J’ignore s’il écrira jamais. Je le trouve bien un peu gâté à domicile sous ce rapport. Il a fait jouer par ses amis de petites pièces gentilles, mais qui n’étaient pas assez faites pour voir le feu de la rampe. Il n’est pas sans goût, sans grâce et sans forme : mais il n’y a encore rien d’assez saillant pour être produit en public, et, si je lui laisse l’espoir d’arriver dans cette partie, c’est afin qu’il s’instruise à fond de tout ce qu’il n’a pu encore qu’effleurer. C’est alors que tout lui deviendra possible et que ses facultés naturelles donneront leur mot définitif.

J’attends votre réponse pour lui répondre, chère madame. Croyez-moi bien à vous de cœur et toute dévouée.

G. SAND.


CMLXII

À GUSTAVE FLAUBERT, À CROISSET


Nohant, 25 mars 1876.


J’aurais beaucoup à dire sur les romans de M. Zola, et il vaudra mieux que je le dise dans un feuilleton que dans une lettre, parce qu’il y a là une question générale qu’il faut traiter à tête reposée. Je voudrais d’abord lire le livre de M. Daudet, dont tu m’as parlé aussi et dont je ne me rappelle pas le titre. Fais-le moi donc envoyer par l’éditeur, contre remboursement, s’il ne veut pas me le donner ; c’est bien simple. En somme, la chose dont je ne me dédirai pas, tout en faisant la critique philosophique du procédé, c’est que Rougon est un livre de grande valeur, un livre fort, comme tu dis, et digne d’être placé au premier rang.

Cela ne change rien à ma manière de voir, que l’art doit être la recherche de la vérité, et que la vérité n’est pas que la peinture du mal ou du bien. Un peintre qui ne voit que l’un est aussi faux que celui qui ne voit que l’autre. La vie n’est pas bourrée que de scélérats et de misérables. Les honnêtes gens ne sont pas le petit nombre, puisque la société subsiste dans un certain ordre et sans trop de crimes impunis. Les imbéciles dominent, c’est vrai mais il y a une conscience publique qui pèse sur eux et qui les oblige à respecter le droit. Que l’on montre et flagelle les coquins, c’est bien, c’est moral même, mais que l’on nous dise et nous montre la contre-partie ; autrement, le lecteur naïf, qui est le lecteur en général, se rebute, s’attriste, s’épouvante, et vous nie pour ne pas se désespérer.

Comment vas-tu ? Tourguenef m’a écrit que ton dernier travail était très remarquable : tu n’es donc pas fichu comme tu le prétends ?

Ta nièce va toujours mieux, n-est-ce pas ? Moi, je vas mieux aussi, après des crampes d’estomac à en devenir bleue, et cela avec une persistance atroce. C’est une bonne leçon que la souffrance physique quand elle vous laisse la liberté d’esprit. On apprend à la supporter et à la vaincre. On a bien quelques moments de découragement où l’on se jette sur son lit ; mais, moi, je pense toujours à ce que me disait mon vieux curé quand il avait la goutte : Ça passera ou je passerai. Et, là-dessus, il riait, content de son mot. Mon Aurore commence l’histoire et elle n’est pas très contente de ces tueurs d’hommes qu’on appelle des héros et des demi-dieux. Elle les traite de vilains cocos.

Nous avons un affreux printemps ; la terre est jonchée de fleurs et de neige, on prend l’onglée à cueillir les violettes et les anémones.

J’ai lu le manuscrit de l’Étrangère ; ce n’est pas décadence. Il y a des diamants qui brillent fort dans ce polychrome. D’ailleurs, les décadences sont des transformations. Les montagnes en travail rugissent et glapissent, mais elles chantent aussi de beaux airs.

Je t’embrasse et je t’aime. Fais donc vite paraître ta légende, que nous la lisions.

G. SAND.


CMLXIII

À M. CHARLES-EDMOND, À PARIS


Nohant, 21 avril 1876.


Cher ami,

Je vous remercie pour ce bel article sur mon compte ; je voudrais aussi remercier l’auteur ; car il y a de la sympathie dans son appréciation. Chargez-vous de lui dire que j’y suis tout à fait sensible et qu’être approuvée en si beaux et si bon termes est un honneur pour moi. Je ne me souviens pas — je lis si peu le nouveau — d’avoir lu d’autres articles de M. Anatole France. Il a beaucoup de style, une belle forme simple et dans le vrai de notre langue. Ça devient joliment rare ! cultivez et encouragez ce jeune talent, vous n’en trouverez plus beaucoup.

Dans cinquante ans, le sens du français sera tout transformé, c’est inévitable ; c’est l’œuvre du journalisme, qui écrit au jour le jour et qui habitue le public à ses procédés. Je comprends les saintes colères de Scherer ! Qu’y faire ? Rien. Patienter, comme en tout, et espérer qu’une bonne réaction succédera à une mauvaise.

Que devenez-vous ? Comme vous m’écrivez peu ! Ne viendrez-vous pas voir fleurir nos lilas ? nous nous portons tous bien ; mais, quand vous ne dites rien, nous rêvons de maladie et d’accidents chez vous.

À vous de cœur.

G. SAND.


CMLXIV

À M. LE DOCTEUR HENRI FAVRE, À PARIS


Nohant, 16 mai 1876.


Cher ami,

J’attends ]e livre annoncé et je ferai de mon mieux pour ajouter à son succès. Je vois avec chagrin que vous luttez encore contre le mal des vôtres. Je compte bien que vous en triompherez et que la victoire sera d’autant meilleure qu’elle vous aura coûté plus de soins et d’efforts. Moi, je lutte contre mon propre mal avec patience. Les crises sont plus fréquentes, mais moins aiguës ; mais je suis un peu plus fatiguée et je ne me suis pas beaucoup remise au travail. Maurice souffre de névralgies aux oreilles, aux joues, à la mâchoire. Le sulfate de quinine combat les accès. La gorge ne se prend pas, c’est l’important ; mais je vis toujours dans cette crainte capitale. Dites-nous quelque chose pour éviter l’angine, s’il y a moyen.

J’ai reçu aussi ce matin une lettre de M. Marteau ; soyez sûr que je m’intéresse à ce qui vient de lui, surtout quand vous y avez mis la main, et croyez à l’amitié bien vive de votre vieille malade.

G. SAND.

Tendresses de tous les miens. Les enfants vont bien, Dieu merci, et vous embrassent.

CMLXV

À M. MAURICE-PAUL ALBERT, À PARIS


Nohant, 22 mai 1876.


Cher enfant,

Je serai très fière et très heureuse de lire ton article et je l’attends avec impatience. Je voudrais bien t’envoyer quelque chose de nouveau ; mais je n’ai pas travaillé cet hiver. Ne doute pas de mon exactitude à t’envoyer la première chose qui paraîtra. J’ai été fort souffrante depuis quelques mois ; mais j’espère surmonter encore cette crise et barbouiller encore du papier en songeant a ceux que j’aime, à toi surtout. Je vois que tu te prépares à devenir père et que tu vas adorer le nouveau bébé qu’on te promet. Dis-bien mes tendresses à tes parents et ne m’oublie pas auprès de ta bonne maman, qui ne m’écrit plus et dont je n’ai pas de nouvelles depuis longtemps.

Je t’embrasse de tout mon cœur pour moi et mes enfants.

Ta vieille marraine qui t’aime.

G. SAND.

Je crois t’avoir envoyé la Tour de Percemont et la Coupe. Mais je n’en suis pas sûre et je te les renvoie.


CMLXVI

À MADEMOISELLE MARGUERITE THUILLIER,
À LA BOULAINE


Nohant, 28 mai 1876.


Ma chère mignonne,

Ta vieille amie souffre beaucoup d’une maladie chronique de l’intestin, qui est, du reste, sans danger. Il ne s’agit que de s’armer de patience et j’en ai beaucoup, ne voulant pas chagriner par des plaintes ceux qui m’entourent. Le moral est toujours bon et point affecté du tout. Mes petites-filles grandissent, l’aînée est de ta taille présent, bien qu’elle n’ait que dix ans et soit aussi enfant que son âge le veut. Elles sont bonnes et gentilles comme des anges, et je vis pour les aimer.

Je m’afflige de voir que, toi qui es encore jeune, tu ne guérisses pas, malgré le repos et la campagne.

Tous ici, nous t’embrassons et faisons de tendres vœux pour toi.

Nos bonnes amitiés à Sandrine.


CMLXVII

À M. LE DOCTEUR HENRI FAVRE, À PARIS


Nohant, 28 mai 1876.


Merci de votre bonne lettre, cher ami ! Je suivrai toutes vos prescriptions. Je veux ajouter à mon compte rendu d’hier la réponse à vos questions d’aujourd’hui. L’état général n’est pas détérioré, et, malgré l’âge (soixante et douze ans bientôt), je ne sens pas les atteintes de la sénilité.

Les jambes sont bonnes, la vue est meilleure qu’elle n’a été depuis vingt ans, le sommeil est calme, les mains sont aussi sûres et aussi adroites que dans la jeunesse. Quand je ne souffre pas de ces cruelles douleurs, il se produit un phénomène particulier, sans doute, à ce mal localisé : je me sens plus forte et plus libre dans mon être que je ne l’ai peut-être jamais été. J’étais légèrement asthmatique : je ne le suis plus ; je monte des escaliers aussi lestement que mon chien.

Mais, une partie des fonctions de la vie étant presque absolument supprimées, je me demande où je vais, et s’il ne faut pas s’attendre à un départ subit, un de ces matins[63]. J’aimerais mieux le savoir tout de suite que d’en avoir la surprise. Je ne suis pas de ceux qui s’affectent de subir une grande loi et qui se révoltent contre les fins de la vie universelle ; mais je ferai, pour guérir, tout ce qui me sera prescrit, et, si j’avais un jour d’intervalle dans mes crises, j’irais à Paris, pour que vous m’aidiez à allonger ma tâche ; car je sens que je suis encore utile aux miens.

Maurice va mieux. Nous faisons tous des vœux pour votre malade, et nous croyons que vous le sauverez ; — et nous vous aimons.

G. SAND.


TABLE[64]
tome 6




1870

DCCXXXVII. À M. Edmond Plauchut 14 juillet 1
DCCXXXVIII. À madame Edmond Adam 14 juillet 2
DCCXXXIX. À Gustave Flaubert 26 juillet 4
DCCXL. À mademoiselle Leroyer de Chantepie 30 juillet 5
DCCXLI. À Gustave Flaubert 08 août 6
DCCXLII. À madame Edmond Adam 08 août 8
DCCXLIII. À M. Edmond Plauchut 11 août 9
DCCXLIV. À M. Henry Harrisse 13 août 10
DCCXLV. À Gustave Flaubert 15 août 12
DCCXLVI. À madame Edmond Adam 15 août 13
DCCXLVII. À S. A. le prince Napoléon (Jérôme) 18 août 14
DCCXLVIII. À M. André Boutet 18 août 16
DCCXLIX. À madame Edmond Adam 18 août 17
DCCL. À M. André Boutet 20 août 19
DCCLI. À madame Edmond Adam 20 août 20
DCCLII. À M. André Boutet 21 août 22
DCCLIII. À M. Martineau-Deschenez 22 août 23
DCCLIV. À M. Edmond Plauchut 26 août 25
DCCLV. Au même 31 août 26
DCCLVI. Au même 05 septembre 29
DCCLVII. À madame Edmond Adam 05 septembre 29
DCCLVIII. À M. Charles Duvernet 10 septembre 30
DCCLIX. À M. Edmond Plauchut 13 septembre 31
DCCLX. À M. André Boutet 15 septembre 33
DCCLXI. À madame Edmond Adam 15 septembre 34
DCCLXII. À M. Jules Boucoiran 03 octobre 35
DCCLXIII. À madame Simonnet 05 octobre 36
DCCLXIV. À Gustave Flaubert 10 octobre 37
DCCLXV. À M. Jules Boucoiran 12 octobre 38
DCCLXVI. À M. Charles Poncy 12 octobre 39
DCCLXVII. À M. Edmond Plauchut 29 octobre 40
DCCLXVIII. À M. Jules Boucoiran 19 novembre 41
DCCLXIX. À S. A. le prince Napoléon (Jérôme) 25 novembre 42
DCCLXX. Au même 1er décembre 46
DCCLXXI. À M. Edm. Simonnet 07 décembre 51
DCCLXXII. À M. Adolphe Crémieux 28 décembre 52
DCCLXXIII. À M. Edmond Plauchut 29 décembre 54
DCCLXXIV. À. S. A. le prince Napoléon (Jérôme) 30 décembre 56

1871

DCCLXXV. À M. Charles Poncy 08 janvier 60
DCCLXXVI. À M. Edm. Simonnet 12 janvier 61
DCCLXXVII. À M. Charles Poncy 17 janvier 62
DCCLXXVIII. À M. Jules Boucoiran 17 janvier 64
DCCLXXIX. À M. Charles Poncy 28 janvier 65
DCCLXXX. À M. Henry Harrisse 29 janvier 67
DCCLXXXI. À M. Jules Boucoiran 30 janvier 72
DCCLXXXII. À M. Edmond Plauchut 02 février 73
DCCLXXXIII. À M. Berton père 02 février 76
DCCLXXXIV. À M. Henry Harrisse 02 février 76
DCCLXXXV. À M. Edmond Adam 02 février 79
DCCLXXXVI. À S. A. le prince Napoléon (Jérôme) 04 février 81
DCCLXXXVII. À Gustave Flaubert 04 février 85
DCCLXXXVIII. À M. Henry Harrisse 12 février 86
DCCLXXXIX. À M. Edmond Plauchut 12 février 89
DCCXC. À M. Berton père 21 février 91
DCCXCI. À mademoiselle Alice Lamessine 22 février 93
DCCXCII. À madame Edmond Adam 22 février 94
DCCXCIII. À M. Edmond Plauchut 10 mars 96
DCCXCIV. À Gustave Flaubert 17 mars 97
DCCXCV. À S. A. le prince Napoléon (Jérôme) 17 mars 100
DCCXCVI. À M. Berton père 19 mars 102
DCCXCVII. À M. Edmond Plauchut 24 mars 104
DCCXCVIII. À M. André Boutet 26 mars 106
DCCXCIX. À M. Edmond Plauchut 26 mars 109
DCCC. À madame Arnould-Plessy 28 mars 112
DCCCI. À M. Jules Boucoiran 06 avril 113
DCCCII. À M. Alex. Dumas fils 22 avril 114
DCCCIII. À Gustave Flaubert 28 avril 116
DCCCIV. À M. Berton père 17 mai 119
DCCCV. À M. Alex. Dumas fils 23 mai 121
DCCCVI. À M. Cazamajou 25 mai 123
DCCCVII. À M. Charles Poncy 25 mai 124
DCCCVIII. À madame Arnould-Plessy 29 mai 126
DCCCIX. À madame Martine 30 mai 127
DCCCX. À M. Alex. Dumas fils 08 juin 128
DCCCXI. À madame Edmond Adam 13 juin 130
DCCCXII. À S. A. le prince Napoléon (Jérôme) 14 juin 132
DCCCXIII. À M. Edmond Plauchut 16 juin 135
DCCCXIV. À madame Emmeline Raymond 18 juin 138
DCCCXV. À madame Stella Blandy 19 juin 140
DCCCXVI. À M. Henry Harrisse 06 juillet 141
DCCCXVII. À M. Alex. Dumas fils 00 juillet 143
DCCCXVIII. À Gustave Flaubert 23 juillet 147
DCCCXIX. À M. Charles-Edmond 23 juillet 149
DCCCXX. À S. A. le prince Napoléon (Jérôme) 29 juillet 151
DCCCXXI. À M. Charles-Edmond 18 août 156
DCCCXXII. Au même 25 août 158
DCCCXXIII. À M. Berton père 00 août 160
DCCCXXIV. À Gustave Flaubert 00 août 161
DCCCXXV. Au même 06 septembre 163
DCCCXXVI. À M. Charles-Edmond 07 septembre 164
DCCCXXVII. À Gustave Flaubert 16 septembre 168
DCCCXXVIII. À M. Édouard de Pompéry 06 octobre 169
DCCCXXIX. À M. Berton père 08 octobre 170
DCCCXXX. À M. Edmond Plauchut 14 octobre 171
DCCCXXXI. À M. Alfred Gabrié 21 octobre 172
DCCCXXXII. À M. Henry Harrisse 21 octobre 173
DCCCXXXIII. À M. Paul de Saint-Victor 29 octobre 174
DCCCXXXIV. À M. Charles-Edmond 03 novembre 175
DCCCXXXV. À M. Alex. Dumas fils 03 novembre 177
DCCCXXXVI. À M. le Directeur du Journal des autographes 13 décembre 179
DCCCXXXVII. À M. Alex. Dumas fils 21 décembre 183

1872

DCCCXXXVIII. À madame Lebarbier de Tinan 02 janvier 185
DCCCXXXIX. À M. Charles-Edmond 03 janvier 186
DCCCXL. Au même 08 janvier 188
DCCCXLI. À Gustave Flaubert 17 janvier 191
DCCCXLII. Au même 18 janvier 192
DCCCXLIII. Au même 25 janvier 193
DCCCXLIV. Au même 28 janvier 195
DCCCXLV. À madame Edmond Adam 08 février 196
DCCCXLVI. À Maurice-Paul Albert 03 mars 197
DCCCXLVII. À Gustave Flaubert 17 mars 199
DCCCXLVIII. À madame Edmond Adam 30 mars 200
DCCCXLIX. À Gustave Flaubert 09 avril 202
DCCCL. À M. Paul Albert 13 avril 203
DCCCLI. À M. Alex. Saint-Jean 19 avril 204
DCCCLII. À M. Paul Albert 00 avril 208
DCCCLIII. À M. Charles-Edmond 02 mai 209
DCCCLIV. Au même 05 mai 210
DCCCLV. À Edme Simonnet 20 juin 213
DCCCLVI. À Gustave Flaubert 05 juillet 215
DCCCLVII. Au même 19 juillet 216
DCCCLVIII. À M. Charles-Edmond 1er août 219
DCCCLIX. À M. Berton père 05 août 220
DCCCLX. À M. Edmond Plauchut 26 août 222
DCCCLXI. À mademoiselle Blanche Barretta 29 août 224
DCCCLXII. À M. Scipion du Roure 30 août 226
DCCCLXIII. Au docteur Henri Favre 30 août 228
DCCCLXIV. À Gustave Flaubert 08 septembre 230
DCCCLXV. À M. Charles-Edmond 20 septembre 232
DCCCLXVI. À M. Hébrard 23 septembre 234
DCCCLXVII. À M. Berton père 06 octobre 235
DCCCLXVIII. À M. Charles-Edmond 09 octobre 236
DCCCLXIX. Au même 11 octobre 238
DCCCLXX. Au même 12 octobre 240
DCCCLXXI. Au même 14 octobre 242
DCCCLXXII. À madame Edmond Adam 16 octobre 245
DCCCLXXIII. À Gustave Flaubert 25 octobre 247
DCCCLXXIV. Au même 26 octobre 251
DCCCLXXV. À M. Charles-Edmond 06 novembre 253
DCCCLXXVI. Au même 07 novembre 254
DCCCLXXVII. À M. Jules Claretie 20 novembre 256
DCCCLXXVIII. À Gustave Flaubert 22 novembre 257
DCCCLXXIX. Au même 27 novembre 259
DCCCLXXX. Au même 29 novembre 260
DCCCLXXXI. À M. Charles-Edmond 00 décembre 262
DCCCLXXXII. À M. Jules Claretie 06 décembre 264
DCCCLXXXIII. À M. Charles-Edmond 08 décembre 265
DCCCLXXXIV. À Gustave Flaubert 08 décembre 266
DCCCLXXXV. À M. Charles-Edmond 11 décembre 270

1873

DCCCLXXXVI. À M. Charles Poncy 02 janvier 271
DCCCLXXXVII. À madame Edmond Adam 03 janvier 273
DCCCLXXXVIII. À mademoiselle Leroyer de Chantepie 04 janvier 274
DCCCLXXXIX. À Edme Simonnet 12 janvier 275
DCCCXC. À madame Lebarbier de Tinan 27 février 277
DCCCXCI. À Gustave Flaubert 15 mars 279
DCCCXCII. À M. Charles-Edmond 28 mars 281
DCCCXCIII. À M. Alexandre Dumas fils 10 avril 284
DCCCXCIV. À mademoiselle Blanche Barretta 17 avril 286
DCCCXCV. À mademoiselle Aurore Sand 27 avril 287
DCCCXCVI. À M. Charles-Edmond 06 juin 288
DCCCXCVII. À Maurice-Paul Albert 14 juin 290
DCCCXCVIII. À Edme Simonnet 13 juillet 291
DCCCXCIX. À Gustave Flaubert 30 août 293
CM. À M. Louis Viardot 28 septembre 294
CMI. À Gustave Flaubert 03 octobre 295
CMII. À Maurice-Paul Albert 26 octobre 297
CMIII. À M. Henri Amic 10 novembre 298
CMIV. À M. Scipion du Roure 00 novembre 299
CMV. À M. Charles-Edmond 13 décembre 300
CMVI. Au même 26 décembre 302
CMVII. À S. A. le prince Napoléon (Jérôme) 30 décembre 304

1874

CMVIII. Au même 05 janvier 305
CMIX. À M. Edmond Plauchut 08 avril 307
CMX. À M. Charles-Edmond 08 avril 309
CMXI. À Gustave Flaubert 10 avril 310
CMXII. À M. Charles Duvernet 24 mai 312
CMXIII. À mademoiselle Aurore Sand 00 juin 314
CMXIV. À Gustave Flaubert 06 juillet 315
CMXV. À Maurice-Paul Albert 11 août 318
CMXVI. À M. Charles-Edmond 04 octobre 319
CMXVII. À Maurice-Paul Albert 16 octobre 320
CMXVIII. À M. Henri Amic 22 octobre 322
CMXIX. À M. Charles-Edmond 06 novembre 323
CMXX. À M. Henri Amic 00 novembre 324
CMXXI. À Gustave Flaubert 08 décembre 327
CMXXII. À M. Charles Poncy 28 décembre 329
CMXXIII. À S. A. le prince Napoléon (Jérôme) 28 décembre 330

1875

CMXXIV. À M. Scipion du Roure 04 janvier 331
CMXXV. À Gustave Flaubert 16 janvier 332
CMXXVI. À M. Georges Villot 11 février 335
CMXXVII. À M. Edmond Plauchut 25 février 336
CMXXVIII. À M. Duquesnel 00 février 338
CMXXIX. À M. Edmond Plauchut 06 mai 341
CMXXX. À M. Calmann Lévy 07 mai 342
CMXXXI. À M. Edmond Plauchut 10 mai 343
CMXXXII. À M. le docteur Henri Favre 16 juin 345
CMXXXIII. Au même 18 juin 346
CMXXXIV. À M. le vicomte de Spoelberch de Lovenjoul 27 juin 347
CMXXXV. À M. Joseph Dessauer 06 juillet 348
CMXXXVI. À madame Edmond Adam 11 juillet 349
CMXXXVII. À M. le baron Martineau-Deschenez 03 août 351
CMXXXVIII. À madame Marie Boucoiran 20 août 352
CMXXXIX. À M. Charles Sagnier 20 août 354
CMXL. À Gustave Flaubert 07 septembre 355
CMXLI. À M. Charles-Edmond 26 septembre 356
CMXLII. Au même 05 octobre 358
CMXLIII. À M. Édouard Charton 12 octobre 359
CMXLIV. À M. le vicomte de Spoelberch de Lovenjoul 23 octobre 360
CMXLV. À M. Edmond Plauchut 08 novembre 362
CMXLVI. À Gustave Flaubert 15 novembre 363
CMXLVII. À M. Edmond Plauchut 19 novembre 364
CMXLVIII. Au même 20 novembre 365
CMXLIX. À Gustave Flaubert 18 et 19 déc. 366
CML. À M. Edmond Adam 27 décembre 370

1876

CMLI. À mademoiselle Marguerite Thuillier 02 janvier 371
CMLII. À Maurice-Paul Albert 03 janvier 372
CMLIII. À Gustave Flaubert 12 janvier 373
CMLIV. À Maurice-Paul Albert 29 janvier 381
CMLV. À madame P*** 14 février 382
CMLVI. À M. Henri Amic 1er mars 383
CMLVII. Au même 02 mars 386
CMLVIII. À Gustave Flaubert 09 mars 389
CMLIX. À mademoiselle Barretta 09 mars 390
CMLX. À M. Henri Burgalat 18 mars 391
CMLXI. À madame Borget 20 mars 393
CMLXII. À Gustave Flaubert 25 mars 397
CMLXIII. À M. Charles Edmond 21 avril 399
CMLXIV. À M. le docteur Henri Favre 16 mai 400
CMLXV. À Maurice-Paul Albert 22 mai 401
CMLXVI. À mademoiselle Marguerite Thuillier 28 mai 402
CMLXVII. À M. le docteur Henri Favre 28 mai 403

  1. Il est même remarquable que le petit nombre de républicains que nous avons soit le groupe le plus calme et le plus muet.
    (Note de George Sand.)
  2. Village à la limite du département de l’Indre et de la Creuse.
  3. Femme de chambre de George Sand à Nohant.
  4. M. Cyprien Girerd, qui venait d’être nommé préfet de la Nièvre.
  5. Femme de confiance de madame Sand.
  6. Madame Edmond Adam.
  7. Eugène Lambert, le peintre des chats.
  8. Charles Sagnier.
  9. Le frère de George Sand.
  10. Sarah Bernhardt.
  11. Fille de madame Adam.
  12. M. Edmond Adam avait été blessé dans un déraillement de chemin de fer, en allant rejoindre sa femme au golfe Jouan.
  13. À propos de son accident de chemin de fer.
  14. La mort de M. Dudevant.
  15. Lettre de Junius.
  16. Georges Lécuyer, beau-frère d’Oscar Cazamajou, dans la garde mobilisée.
  17. Arrault, décoré de juillet 1830, fabricant de produits chimiques, rue Lepic.
  18. M. Rafin, originaire de Châteauroux, était fabricant de parfumerie à Paris, rue Nicolas-Flamel.
  19. Qui lui avait envoyé un de ses romans ; sans doute la Dernière Chanson.
  20. Il s’agit de la préface à la Nouvelle Lettre de Junius, par M. Alexandre Dumas fils ; préface destinée d’abord à la Revue des Deux Mondes, et qui n’y parut point.
  21. Tremblement de terre.
  22. Épreuve du premier feuilleton des Impressions et Souvenirs, qui furent publiés dans le Temps.
  23. Un bienfait n’est jamais perdu.
  24. Le volume de Barbares et Bandits.
  25. George Sand s’était flattée de diagnostiquer le caractère et le tempérament de la première personne venue, au seul vu de l’écriture de cette même personne. Les rédacteurs du Journal des autographes, versés dans ce qu’on appelle « la science de la graphologie », lui proposèrent d’exercer sa puissance d’intuition sur une lettre de leur directeur (l’abbé Michon), que la châtelaine de Nohant n’avait jamais vu et ne connaissait que par quelques-uns de ses ouvrages. Elle voulut bien se livrer à ce jeu d’esprit, et elle fit au rédacteur en chef du Journal des autographes la réponse qu’on va lire.
  26. Le Journal des Autographes résuma comme il suit son opinion sur le travail de George Sand :
    CE QUE LE GRAPHOLOGISTE A VUxxx CE QUE GEORGE SAND A VUxxxxxxx
    (Graphologie savante) (Graphologie naturelle)
    Intuition et déduction. Capacité d’étude, de méditation, de science.
    Imagination. L’imagination domine.
    Simplicité. L’incomplet de cette nature est un charme.
    Bonté.CEQUELEGRAPHOLOGISTE Ne s’appartient pas assez. Bonté sans restriction.
    Sensibilité La sensibilité domine cette âme ; elle est capable de passion, peut-être très passionnée.
    Douceur. Cette âme ignore la violence ; elle la hait.
    Ambition.
    Confiance. Confiance optimiste, dégénérant en faiblesse.
    Spontanéité. Spontanéité jusqu’à l’irréflexion.
    Vivacité.
    Persévérance.
    Énergie, hardiesse.
    Prodigalité. Imprévoyance absolue. Négligence totale des soins matériels de la vie.
    Franchise. Sincérité sans bornes. Expansion

    résumé.

    résumé.
    Nature bien douée, au triple
    point de vue intellectuel,
    sensible et volontaire.
    Prodigalité de bons instincts.
  27. La Princesse Georges, représentée au théâtre du Gymnase, 2 décembre 1871.
  28. Nom d’une des marionnettes de Nohant.
  29. Le service de la poste se faisait alors par un courrier dont la voiture était munie d’une boîte aux lettres.
  30. La Révolution.
  31. Dernières chansons, par Louis Bouilhet.
  32. Gustave Tourangin, savant botaniste et entomologiste.
  33. Edmond Adam.
  34. Pour qui elle sollicitait un petit emploi.
  35. Poète provençal, auteur du Synédise.
  36. Titre d’un roman de Maurice Sand publié chez Calmann Lévy.
  37. Mademoiselle La Quintinie, pièce inédite.
  38. Madame Edmond Adam.
  39. Alexandre Dumas fils.
  40. Voici les paroles auxquelles George Sand fait allusion : « L’homme et la femme sont semblables ; ils ne différent que par l’éducation. »
  41. À propos de l’article sur le Père Loyson.
  42. René Simonnet, neveu de George Sand.
  43. Le souffle.
  44. Il s’agissait d’un article qui lui avait été demandé par le Comité de la Société des gens de lettres pour l’Obole des conteurs, volume destiné à être vendu au profit des Alsaciens-Lorrains.
  45. C’est-à-dire son 22e article pour le Temps.
  46. Le Fantôme rose, proverbe de Charles-Edmond, représenté à l’Odéon, le 6 décembre 1872.
  47. Le Fantôme rose.
  48. Grand’mère de Maurice-Paul Albert.
  49. Le fils de Berton.
  50. Le général Ferripisani.
  51. La Femme de Claude, pièce de Dumas fils, représentée au théâtre du Gymnase, le 16 janvier 1873.
  52. Mademoiselle Barretta venait de débuter à l’Odéon.
  53. Tourguenef.
  54. On allait reprendre Mauprat à l’Odéon.
  55. La mort de Michel Lévy.
  56. Relatives aux écrits perdus de George Sand.
  57. Annonçant la mort de Jules Boucoiran.
  58. De ses œuvres.
  59. Buste que Carrier-Belleuse venait de faire pour le foyer de l’Odéon.
  60. Au commencement de l’année 1876, M. Édouard Charton avait fait une visite à madame P*** qui, depuis la mort de son fils, restait insensible à tout ce que ses parents et ses amis tentaient pour atténuer sa douleur. En entrant chez elle, il fut frappé de voir qu’il n’y avait dans sa chambre qu’une seule estampe, le portrait gravé de George Sand, et sur sa table qu’un seul volume, le Marquis de Villemer. Dans le cours de la conversation, madame P*** dit qu’il lui était devenu presque impossible de lire des œuvres d’imagination, mais que quelques-unes de celles de madame Sand l’avaient intéressée et fortifiée : elle ajouta qu’elle aurait été heureuse d’entrevoir cet auteur d’un si grand génie et de posséder quelques lignes de son écriture. M. Édouard Charton, prenant confiance dans son amitié pour George Sand, osa la prier d’écrire quelques mots à madame P***, ce qu’il obtint immédiatement avec toute la bonne grâce possible.
  61. Aujourd’hui, madame Gustave Worms.
  62. Dans le Mariage de Victorine.
  63. George Sand s’est alitée deux jours après cette lettre et est morte, après dix jours de souffrances, le 8 juin 1876.
  64. Wikisource : Il y a 2 lettres numérotées DCCXXXVII.

    De plus, le fac-similé comporte quelques incohérences dans la datation des lettres.