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HISTOIRE

DELA

REVOLUTION DE 1848

t

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M~s. – mr. S~OK r.Aço. ET coxr., r.UE t)’t:r.FL’KTn, 1.

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HISTOIRE

DEt.A

REVOLUTION

DE t848

PAR DANIEL STERN

r~A~f ~~&e~~Tj

!i .et fHturorumpr.~s.tgia

[a:ta,tristi!),nmhigua,manifesta.

TtCtTE.

TOME PREMIER

DEUXIÈME ÉDITION 1;

f IIFVUE PATI i.’nuTrsos

PARIS

CHÂRPENÏtER, LIBRAIRE-EDITEUR

QUAI Bt! L’ECOLE, 9S

1862

Toï)sf]roitst’~sf’rv~s.

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PRÉFACE

DE LA SECONDE EDITION

Ce n’est pas sans émotion que, après un intervalle

de dix années, je revois, pour une édition nouvelle,

l’R!~r6dc~Ret’~Mt!OHd!e’i848.

Ce livre, il faut le dire, est pour moi plus ou moins

qu’un livre. Il n’a pas été médité dans le recueillement,

ni composé à loisir, comme doit l’étre toute œuvre vé-

ritablement littéraire. Je l’ai écrit sous l’impression

vive des événements, au milieu d’une très-grande agi-

tation politique. Souvent, je prenais la plume au sortir

d’une séance parlementaire où d’orageux débats avaient

jeté le trouble dans ma pensée; d’autres fois, j’écrivais

pendant que l’émeute grondait dans la rue~ à plus

d’une reprise, mon travail a été suspendu par le bruit

des armes, par les angoisses, par les cruels déchire-

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ri PKËFACË

ments de nos-guerres civiles. Écho vivant d’un temps qui n’est plus, ce livre en garde l’accent passionné. Je crois sentir encore, en le parcourant, quelque chose de l’électricité dont l’atmosphère alors était chargée et qui se communiquait aux âmes les plus froides. J’y retrouve des mots dont nous avons perdu-le sens. L’amour de la patrie et l’amour de la liberté y parlent un langage que nous n’entendons plus.

Aussi ai-je hésité avant de me résoudre a publier, pour la seconde fois, cette histoire, et plus d’un sage avis m’en est-il venu dissuader. « Qu’allez-vous faire, m’at-on dit, et quelle erreur est la vôtre, si vous croyez nous intéresser en rappelant des souvenirs importuns, des sentiments hors de mode, des choses et des gens qui n’ont pas réussi! A quoi bon venir parler encore d’une révolution avortée? Ne voyez-vous donc pas combien ceux qui l’ont faite en paraissent embarrassés, et comme ils s’entr’accusent en des apologies où chacun rejette sur autrui la part qui lui revient à lui-même dans la commune disgrâce? Laissez plutôt dans l’ombre un livre inutile et qui ne viendrait point à son heure. Trop éloigné ou trop proche des événements, il portera la peine de ce double défaut. Passionne pour des idées qui ne passionnent plus personne, désintéressé entre des rivalités rétrospectives qui cherchent des panégyristes et non des juges, il ravivera des piqûres d’amour-propre et des colères mal éteintes, mais il ne

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DE LA SECONDE ÉDITION, vn

saurait ressusciter des convictions mortes, ni soulever le poids de l’indifférence publique. »

A ces prévisions chagrines, s’ajoute l’expérience, ac-

quise à mes dépens, de ce qu’il en coûte d’écrire l’histoire contemporaine, quand on veut le faire librement, sans subir la loi des partis.

Lorsque parut, en d85d, le premier volume de cette

histoire, on voulut bien, il est vrai, rendre hommage

à mes intentions droites; on alla jusqu’à dire que

j’avais « l’héroïsme de l’impartialité; » mais on m’obligea, plusque~ene l’aurais souhaité, d’être héroïque,

les uns, en m’attaquant avec une extrême violence, les autres, en ne me défendant pas, ou bien en me défen-

dant avec une extrême froideur d’où j’aurais dû con-

clure à une désapprobation générale, si des marques

de sympathie venues de loin, une à une, mais d’année

en année plus vives et plus nombreuses, ne m’avaient

fait sentir que je n’étais pas, en réalité, aussi seule que

je pouvais le paraître.

Dans cet accueil, dans cette douteuse et lente for-

tune d’un livre qui n’a pas mis moins de dix années à

faire son chemin, je ne saurais voir, pour une publi-

cation nouvelle, de grands sujets d’espérer ce qu’on

appelle le succès. Écrite d’une plume inquiète, au plus fort de la mêlée, l’Histoire de JsR~o/M<!OM 1848 ne

répond plus, d’ailleurs, à mes propres exigences et ne

satisfait plus ma conscience d’écrivain, devenue pi ussé-

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y, PRÉFACE

vère avec les années. Pourquoi donc en vouloir ou

en permettre la réimpression? Par un motif qui

semblera bizarre à plusieurs le devoir; le devoir, tel

qu’il m’apparaît pour chacun de nous, plus impérieux

à mesure qu’il devient plus difficile, de solliciter, par

tous les moyens et sans trop consulter ses forces, l’at-

tention publique à l’examen des vérités contestées; de

protester, aussi haut qu’on le peut, contre l’indiffé-

rence en matière de politique et de dire résolûment

ce que l’on croit juste, à ceux-là même qui font pro-

fession de n’estimer que ce qu’ils croient utiles. C’est

aussi parce que j’ai l’assurance, qu’aucun des récits

publiés par les acteurs ou par les spectateurs de la ré-

volution de 1848 n’a pu être écrit dans un ensemble

de circonstances aussi propices à l’indépendance com-

plète des vues et des jugements. Mais ceci demande

explication.

Lorsque éclata la révolution de Février, mon atten-

tion, mes vœux étaient depuis longtemps tournés vers

le progrès des idées démocratiques. L’intérêt que je

prenais à la chose publique était vif, mais il n’avait

rien de personnel. Quelle que dût être l’issue d’une

révolution prochaine, je n’avais pas beaucoup à en

craindre, je n’avais absolument rien à en attendre

pour moi-même. Mon sexe, sous tous les régimes,

m’interdisait les ambitions politiques; la convoitise

féminine du pouvoir pour mes amis ne m’était pas

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DE LA SECONDE ÉDtTION. ’x

n.

permise davantage; car, si j’étais étrangère au parti que la Révolution allait confondre, je n’appartenais pas non plus à celui dont elle préparait le triomphe. Bercée dans mon enfance aux légendes des guerres vendéennes, attachée par des liens de famille à la branche aînée des Bourbons, mais ne gardant des princes de la maison d’Orléans que le souvenir d’un accueil aimable, l’étude, la calme étude des idées, non la haine des personnes, m’avait conduite à des opinions différentes de celles des miens. L’influence d’une éducation très-chrétienne m’inclinait vers les humbles, vers ceux qui souffrent, mais on ne m’avait point enseigné les formules du socialisme. J’admirais, dans l’histoire, le génie des républiques italiennes et l’héroïque liberté de la république batave, mais je connaissais peu la démocratie contemporaine et j’ignorais ses grands hommes. A l’exception de M. de Lamennais et de M. de Lamartine, je n’avais fréquenté ni les républicains qui formèrent le gouvernement provisoire, ni les républicains qui tentèrent de le renverser. Les rivalités du Nf<<tMt~ et de la Rf~onHë me touchaient aussi peu que les rivalités du Com~tMtOKH~ et du Siècle. Ce fut seulement après l’élection du prince Louis-Napoléon Bonaparte que mes travaux historiques me mirent en relations suivies avec le parti vaincu.

Je n’étais donc influencée, en retraçant la suite

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x l’KÉt’ACE E

des événements, par des préjugés d’aucune sorte;

je n’avais à me disculper ni à me venger d’aucun

tort. C’était là un état d’esprit très-favorable à la re-

cherche pure et simple de la vérité c’est pourquoi

j’ai cru devoir l’entreprendre; c’est pourquoi, après

tant d’années, je me sens autorisée à remettre sous les

yeux du public, un livre, à d’autres égards, extrê-

mement défectueux.

J’aurais pu, j’aurais dû, sans doute, désirant le

faire agréer, le refondre entièrement dans un ordre

meilleur, dans une composition plus savante. Je ne

l’ai pas voulu. Il m’a paru que, à ce remaniement,

s’il gagnait quelque mérite, il perdrait sa valeur

principale, son caractère de sincérité spontanée et

de vivant témoignage. Je me suis donc bornée à

rectifier les inexactitudes de détail; j’ai supprimé

des anecdotes contestées, qui ne valaient pas une

nouvelle enquête; j’ai effacé des épithètes échap-

pées à l’improvisation; j’ai tâché de faire disparaître

quelque disproportion dans l’importance relative de

certains personnages, vus, ceux-ci, dans le feu de leur

propre narration, ceux-là, dans le miroir trop com-

plaisant de l’amitié, d’autres enfin avec ma prédilection

propre pour le courage de l’esprit et du caractère.

Telle qu’elle est, avec tous ses défauts, je soumets

au lecteur, en 1862, cette Histoire ~6 R~o/M-

<!OM de d848. Mais, dans mon intention, ce lecteur

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DE L.~ SECONDE EDITION. xi

~f ~,t. IL 1 11,

n’est plus aujourd’hui le même qu’il y a dix années. Ce n’est plus aux personnes qui ont fait ou qui ont subi la République que mon livre s’adresse. Je considère qu’il leur serait inutile ou fâcheux. A de rares exceptions près, cette génération est fatiguée; elle a visiblement besoin de repos. Quelques-uns, les plus stoïques, le demandent à la solitude; d’autres l’ont su trouver au sein dela famille; la science, les arts, l’industrie en ont distrait ou consolé plusieurs. Inviter des âmes tristement résignées, bienfaisantes à leur manière et dont j’honore le renoncement, à étudier avec moi les causes de nos désastres passés, ou les moyens de préparer un avenir meilleur, ce serait, sans raison, y ramener le trouble tel n’est pas mon dessein. C’est à une autre classe de lecteurs que je voudrais offrir mon livre, dans l’espoir qu’il lui pourrait être de quelque utilité.

Depuis la chute de la République, une génération nouvelle est venue. Entrée à peine dans la vie publique, appelée à son tour A prendre part aux affaires, à voter dans les comices, à siéger dans tes assemblées, à exercer les professions libérales et les droits civiques, cette génération, un peu déconcertée par la fréquence et la contradiction de nos changements politiques, se demande, à cette heure, ce que l’on doit entendre chez nous par le droit et la liberté. Dans le brusque passage de la royauté à la république, de la république à l’em-

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XII PRÉFACE

l’iiKfAUM t;

pire, qu’elle a vu s’accomplir avant l’âge où elle eût été

engagée d’honneur sous l’une ou l’autre bannière, la

jeunesse, sans opinions préconçues, sans passions,

mais aussi sans préjugés, cherche un enseignement

pratique. N’étant point compromise encore par son

passé, elle écoute les leçons de l’histoire. Elle inter-

roge les hommes et les événements.

C’est de cette génération studieuse et impartiale

que j’attends une appréciation définitive de l’H~fo~

de la Révolution de 1848.

Si, comme on semble le croire, nos espérances

d’alors devaient la faire sourire; si la générosité

trompée d’un peuple qui croyait donner sa vie à la

liberté, lui fournissait matière à raillerie si elle ne

voulait tirer de nos crises révolutionnaires qu’une

leçon de prudence égoïste; si les grands pressentiments,

ambigus ou mani festes, de ces temps agités ne lui

causaient nulle émotion, j’aurais manqué mon but:

mais je ne crains guère, je l’avoue, un semblable

mécompte.

Malgré des différences très-sensibles dans l’inspira-

tion et dans la discipline des esprits, on n’est pas, au

déclin du dix-neuvième siècle, moins révolutionnaire

qu’on ne le fut en ses commencements on l’est seu-

lement d’une autre manière.

La Révolution a quitté le monde souterrain des

conjurations, des sociétés secrètes; elle a cessé, dans

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DELA SECONDE EDITION, xni

le même temps, d’agiter la place publique. Elle

n’exalte plus les imaginations; elle ne parle plus par

la voix des sybilles et des prophètes; le trépied est

renversé; l’oracle se tait; les ténèbres et les mystères

sont évanouis. C’est au grand jour de la raison pu-

blique que la Révolution s’avance à pas comptés, à

visage découvert. C’est dans les réalités palpables,

dans la science, dans l’industrie, dans la rigueur ma-

thématique des vérités positives qu’elle a trouvé sa

force et fondé sa puissance.

La science, au dix-neuvième siècle, est profondé-

ment révolutionnaire, car elle a établi dans l’immité

des mondes.le règne de la loi; et, vengeant Galilée,

elle a chassé des conseils de l’éternelle sagesse les

oppresseurs insolents de la raison humaine.

L’industrie, comme la science, est acquise à la

Révolution, car ses Intérêts lui commandent la

liberté avec la liberté, l’émulation du travail, d’où

naissent la sollicitude pour la vie du travailleur et le

respect du génie populaire.

La politique aussi, l’antique droit des gens, se

transforme au souffle magique de la Révolution elle

iuvoquelevœu des nations; elle reconnaît, en des pactes

solennels, les faits accomplis, contre la volonté des

rois, par la. volonté des peuples.

La Révolution, enfin, occupe’les hauteurs, elle

est maîtresse des positions stratégiques de la civi-

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M PRÉFACE

1 _11_

lisation. Calme et grave, elle est venu s’asseoir

dans le conseil des rois; elle a parlé dans le congrès

des nations; elle y a dit, à son tour, d’une voix

assurée « L’État c’est moi. Hors de moi, point de

salut. »

On le sent, on commence à le comprendre, la Réso-

lution, qui fut, en 1792, un essor héroïque de la

nation, en 1850, un calcul hardi de la bourgeoisie,

en 1848, un élan des classes populaires, est, en 1862,

la nécessité même des choses. Les assises morales de

la société ancienne sont irréparablement ébranlées.

Au sein d’un ordre apparent, chaque jour voit s’ag-

graver le trouble des esprits. Plus de lien, plus de

tradition; entre hier et aujourd’hui, entre aujourd’hui

et demain, rien qu’incertitude et désaccord; entre les

générations qui se suivent, rien que malentendu,

méconnaissance mutuelle.

La jeunesse, que l’on accuse d’indifférence, souffre

de ce malaise beaucoup plus qu’on ne le sait. Elle le

supporte d’autant plus impatiemment qu’il est plus

contraire à ses instincts. Isolée, refoulée dans l’âge

de l’expansion, saisie, avant toute expérience, d’un

désabusement prématuré, elle s’attriste, beaucoup

plus que nous ne le croyons, de cet esprit de critique

qui la possède; et c’est très-injustement qu’on le lui

reproche, puisqu’il ïl’est, après tout, qu’une peine su-

bie pour des fautes qu’elle n’a pas commises.

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DE LA SECONDE ÉDITION. xv

Quant à moi, si je dois dire toute ma pensée, loin de considérer comme un mal les dispositions présentes de la jeunesse, je serais tentée plutôt d’y applaudir. Loin de m’Inquiéter, ce doute sérieux et sincère qu’elle porte sur toutes choses me rassure. Il m’apparaît, non comme un ennemi, mais comme un auxiliaire de la Révolution. J’y trouve, plus sûrement que dans certains enthousiasmes, une garantie contre la durée de ces réactions extrêmes qui suivent, d’ordinaire, nos grands élans politiques. Il me semble y voir l’impossibilité d’un retour vers l’ordre ancien, vers ces droits de mystérieuse origine qu’invoquent encore tout bas de prétendus croyants, au mépris du progrès de la raison humaine.

L’esprit de critique et d’examen qu’est-ce autre chose, en effet, que la nécessité révolutionnaire qui, de Descartes à Condorcet, de Calvin à Voltaire, n’a cessé, depuis trois siècles, d’agiter et de pousser en avant la pensée française?

A Vous donc, jeunes esprits sceptiques, j’oserai dédier ici un livre plein de foi. Je me persuade que vous ne dédaignerez pas d’y lire. l’histoire d’une révolution à laquelle vous devez cet affranchissement complet, cette prédominance exclusive de la raison qui vous semble à charge, à cette heure, comme une richesse sans emploi, mais qui, vienne le jour de la

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xvt PRÉFACE DE LA SECONDE ÉDITION.

aaumuma., uwu, .ma~ al. .» "· -vous l’intelligence du vrai et la volonté du bien.

Je m’assure que vous saurez honorer, chez vos

devanciers, des passions qui vous sont étrangères, mais que vous regrettez peut-être de n’avoir pas connues. J’ai l’espoir que, pour exalter moins vos âmes, la patrie et l’honneur, s’ils étaient en péril, ne vous trouveraient pas moins ildèles, et que vous diriez, vous aussi, avec le moraliste, si le choix vous était offert « Quand tous les périls seraient dans la liberté, toute la tranquillité dans la servitude, je préférerais encore la liberté; car la liberté,, c’est la vie; et la servitude, c’est la mort. »

Paris, 1" avril 1862.

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-–~ ~~ucit~ u s erajt courbe s) bas, me fait 1. 1

AVANT-PROPOS

DU PRE~tEU VOLUME

DE LA PREMIERE ÉDITION

Le volume que j’offre en ce moment au lecteur ne

comprend qu’une partie des événements dont je me

propose de raconter la suite sous Je titre d’Histoire de

/s jRe’t~/M~M de 1848.

Des considérations particulières me déterminant à

différer la publication de la totalité.de mon travail, je

crois pouvoir en détacher un fragment complet en soi,

puisqu’il conduit jusqu’au dénoûment de la lutte des

trois journées de Février, par la proclamation de la

République à l’Hôtel de Ville.

L’esprit de parti qui s’attaque à cette heure avec

tant d’arrogance et d’acharnement à la révolution po.

pulaire devant laquelle il s’était courbé si bas, me tait

I.

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2 AYANT-PROPOS.

un devoir de publier, sans plus attendre, une étude

consciencieuse, que je crois de nature à jeter un jour

vrai sur des hommes et des choses étrangement défi-

gurés.

J’ai apporté dans mes recherches, avec la plus scru-

puleuse bonne foi, un sincère désir d’Impartialité. Si,

comme il n’est que trop probable, des erreurs sont

échappées à ma plume, je puis du moins afnrmer

qu’elles n’ont rien de systématique, et je m’estimerai

heureux, à mesure qu’elles me seront signalées, de les

faire disparaître.

C’est tout ce que j’ai à dire d’un livre qui, selon

toute apparence, m’attirera plus d’une inimitié; car il

n’est guère possible d’écrire l’histoire contemporaine

sans irriter beaucoup d’amours-propres et sans blesser

même beaucoup d’esprits délicats auxquels la vérité

nue semble une inconvenance qui les offusque tou-

jours et souvent les scandalise. Un maître dans l’art

d’écrire l’histoire le savait bien

« Io mi sono ingegnato, in queste mie discrizioni,

« non maculando la verità, di sodisfare a ciascuno, e

« forse non arù sodisfatto a persona. Né quando questo

« fusse, me ne maraviglierei: perchè io giudico che

« sia impossible, senza offendere moiti, discrivere le

«-cose de’ tcmpi suoi, » dit Machiavel.

Paris, 24 fërnel’ i8M.

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INTRODUCTION

La vie des peuples, comme la vie même du globe

où s’accomplissent leurs destinées, n’est qu’une per-

pétuelle métamorphose. Sans s’arrêter jamais, cette

puissance insaisissable que nous appelons la vie opère

dans la société, comme elle le fait dans toute la nature,

un travail simultané de formation et de dissolution,

soumis, malgré les apparences fortuites qu’y produit

l’intervention de la liberté humaine, à des lois

mystérieuses au sein d’un ordre invariable. Crises

violentes de la nature sociale, les révolutions ne font

autre chose que précipiter tantôt le travail de dissolu-

tion, c’est-à-dire la décadence d’un peuple, tantôt le

travail de formation, c’est-à-dire le progrès de ce

même peuple dans la civilisation qui lui est propre.

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4 INTRODUCTION.

La révolution de 1848, que je me suis proposé de

raconter ici, va nous montrer dans un même moment

cette double action de deux forces contraires. Essen-

tiellement transformatrice, elle tend à décomposer et

à recomposer, à dissoudre et à constituer; elle est

critique et organique, ou, pour emprunter les termes

par lesquels l’instinct populaire a, dès le premier jour,

exprimé son caractère complexe avec sa signification

véritable, elle est poH~Mg et sociale. Ses convulsions

annoncent tout ensemble l’agonie d’une force épuisée

et l’avènement d’une force nouvelle que la société

moderne renferme obscurément dans son sein. De là

les vagues terreurs et les espérances plus vagues en-

core que la révolution de 1848 a suscitées dans les

esprits. Selon qu’ils étaient plus ou moins frappés par

l’un ou par l’autre de ces aspects, selon qu’ils appar-

tenaient plus ou moins intimement au passé ou à l’ave-

nir, à ce qui finissait ou à ce qui allait commencer

d’être, on les a vus, en proie à un trouble extraordi-

naire, signaler dans les moindres faits, ceux-ci les

symptômes effrayants d’une ruine complète, ceux-là

le présage assuré d’une complète rénovation de l’ordre

social. M n’est pas très-aisé, à cette heure où le pays

semble avoir entièrement oublié cet étrange moment

de son histoire, de se rendre un compte exact d’une

telle confusion d’idées. C’est pourquoi, avant d’entrer

dans le récit des événements, avant de suivre le

cours rapide d’une révolution si diversement com-

prise, je crois utile de remonter à son origine, afin de

mieux marquer sa nature et de rendre plus sensible

cette double action politique et sociale qu’il ne faut

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INTRODUCTION. 5

JJVU-I..d1 {;>.

1.

pas perdre un seul instant de vue, si l’on veut em-

brasser dans son ensemble et juger selon les règles

d’une saine et calme critique la métamorphose com-

plète qui s’accomplit en France depuis un siècle, et

dont la révolution de 1848, bien que ses effets immé-

diats n’aient point paru répondre à ses promesses,

demeure à mes yeux l’une des phases les plus impor-

tantes et les plus décisives.

L’état républicain démocratique proclamé le 24 fé-

vrier par l’accord spontané et en quelque sorte invo-

lontaire du peuple et de la bourgeoisie’, n’était

point, comme on l’a trop répété, le résultat d’un acci-

dent et d’une surprise, d’un coup de main que le

hasard-avait bien servi. Il était la conséquence natu-

relle de cette double initiative du dix-huitième siècle,

qui conquit à la fois pour les classes lettrées la liberté

de penser et pour les classes laborieuses la liberté

d’agir. Il était le terme où devait aboutir, dans un

temps plus ou moins proche, le mouvement philoso-

phique, critique, rationnel, libéral ou révolutionnaire,

comme on voudra le nommer, qui, parti des hauteurs

de la société, avait ébranlé une à une toutes les

croyances sur lesquelles s’appuyait l’autorité de droit

divin dans l’état féodal catholique et monarchique.

On le peut considérer en même temps comme la

manifestation la plus complète jusqu’ici de ce mou-

vement instinctif qui, agitant confusément les masses

1 Je me sers à regret de ces deux termes dans le sens étroit et

inexact qu’on leur a donné en.1848, estimant qu’on ne pourrait les

remplacer par des termes plus justes sans ôter en quelque sorte

l’accent vrai du temps où ils étaient dans toutes les bouches.

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C INTRODUCTION

populaires, s’efforce, depuis 1789, de les faire entrer

dans l’état démocratique, de procurer par l’association

libre des citoyens un ordre égalitaire capable de sup-

pléer l’ancienne hiérarchie féodale, de reconstituer au

moyen du suffrage universel l’autorité sur la raison

commune, de substituer au droit divin le droit hu-

main, en un mot d’organiser la démocratie.

Ce serait un travail trop étendu et qui m’entraîne-

rait hors de mon sujet, de rechercher par quelle rela-

tion secrète, par quelle nécessité cachée les attaques

répétées de la philosophie du dix-huitième siècle contre

l’institution de l’église chrétienne atteignaient à leur

insu l’institution politique; comment la négation de la

révélation, du péché originel, de l’expiation, de la

rédemption, par les souffrances d’un Dieu entraînaient

à des négations de même nature dans l’ordre social,

et devaient offenser, jusque dans le principe même de

son existence, une société qui n’était pas même ima-

ginable sans la souffrance et la résignation du plus

grand nombre. 11 serait intéressant, à coup sûr, de

montrer comment des hauteurs de la spéculation mé-

taphysique l’esprit des encyclopédistes descendit dans

la réalité, pénétra nos assemblées politiques et par

suite toutes les classes de la société française; mais

sans rattacher ainsi le mouvement de 1848 à ses causes

les plus éloignées, il suffira, pour s’en former une

idée juste, d’expliquer ses causes prochaines et de

rappeler dans son caractère général le règne du roi

Louis-Philippe.

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INTRODUCTION. 7

° II

L’avènement de la branche cadette des Bourbons,

qui, dans l’ordre politique, avait un sens très-simple,

compris de tous; le retour à l’esprit libéral et l’in-

lluence prépondérante de la classe moyenne sur le gou-

vernement des affaires politiques, trouvaient ta France

dans un état social plus difficile à définir et qui échap-

paitencore aux regards du plus grand nombre. Cet état

très-récent, mais dont s’inquiétaient déjà les esprits at-

1 entifs, était produit par l’accroissement excessif d’une

fraction importante des masses populaires qui, par un

concours de circonstances en quelque sorte fatal, en

étaitvenue à former comme une classe à part, comme

une nation dans la nation, et que l’on commençait à

désigner sous un nom nouveau le prolétariat indus-

triel. l’existence de ce prolétariat ne datait pas de

loin; il était né chez nous avec la liberté du commerce

et de l’industrie. Pendant de longues années son dé-

veloppement avait été presque insensible, et les dé-

crets de l’Assemblée constituante, qui, en abolissant

les corporations, les jurandes et les maîtrises, avaient

détruit une organisation incompatible avec le nouvel

ordre social, ne s’étaient fait sentir que par leurs ré-

sultats heureux. Sous les guerres de la Républi-

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S INTRODUCTION.

.f’I 1 1 J

que, du Consulat et de l’Empire, les bras avaient

manqué au travail plutôt que le travail aux bras. Rien

n’avait provaqué l’antagonisme du maître et de l’ou-

vrier, qui trouvaient dans des gains suffisants l’équité

naturelle des rapports. Mais à la paix continentale les

choses changèrent d’aspect. Avec la sécurité publique

et l’accroissement de la population, la vie industrielle

prit un essor rapide. De vastes ateliers, des usines im-

menses s’ouvrirent où, à l’aide de procédés nouveaux

et de machines merveilleuses, on multiplia les pro-

duits avec une célérité, une économie, une perfection

inconnues jusque-là. La prompte fortune des fabri-

cants étonna, éblouit elle éveilla une émulation dés-

ordonnée. Le salaire des ouvriers, porté à un taux

énorme par cette émulation des fabricants, attira dans

les grands centres manufacturiers une population en-

levée aux campagnes et poussa de plus en plus vers la

production excessive. La consommation bientôt ne ré-

pondit plus à une telle multiplication des produits;

la disproportion entre l’offre et la demande devint sen-

sible l’encombrement se fit; l’équilibre fut rompu.

La concurrence étrangère et la concurrence intérieure

entre les entrepreneurs, les chefs d’ateliers et les ou-

vriers amenèrent le chômage en même temps qu’elles

nécessitaient la baisse des salaires. Une lutte acharnée

s’engagea, et cette lutte eut pour effet une misère d’une

espèce nouvelle qui, en frappant une classe très-active,

très-intelligente et très-énergique de la population, la

poussait convulsivement de la souffrance à la révolte,

de la révolte à une souffrance plus grande, et la faisait

ainsi descendre jusqu’à la plus irrémédiable détresse.

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INTRODUCTION. 9

-U.V.

« Aucune jouissance n’est plus attachée à l’existence

de ces classes malheureuses la faim, les souffrances

étouffent en elles toutes les affections morales. Lors-

qu’il faut lutter chaque heure pour vivre, toutes les

passions se concentrent dans l’égoïsme, chacun oublie

la douleur des autres dans la sienne propre, les senti-

ments de la nature s’émoussent. Un travail constant,

opiniâtre, uniforme, abrutit toutes les facultés. On s

honte pOM)- l’espèce humaine de voir à quel f~re de dé-

gradation elle peut ~(;<< à quelle vie inférieure Ô

celle des animaux elle peut se .soMmeMrg. »

Ainsi s’exprime, en parlant de la classe ouvrière,

l’un des écrivains les plus véridiques et les plus auto-

risés de ce siècle, M. de Sismondi 1. Et cette vie in fé-

rieure à celle des animaux, cet état exceptionnel et en

quelque sorte sous-humain du prolétariat industriel

devenait chaque jour plus haïssable, parce qu’il for-

mait chaque jour un contraste plus sensible avec le

niveau ascendant du bien-être général, avec le prin-

cipe d’égalité qui régnait partout dans la loi française.

Les droits du travail, solennellement proclamés dans

nos assemblées, le peuple déclaré souverain, ne per-

mettaient plus d’ailleurs de parler au prolétaire de

résignation ou d’humilité. L’ironie de l’égalité légale

’On pourra, si l’on veut concevoir quelque idée d’un état dont aucun

tableau ne saurait exagérer les désolations, consulter les ouvrages sui-

vants, écrits sur des documents officiels

VfU.EMtE, yaMMM /’<~p/M/M<!< HM~ des ouvriers.

BtJRET, De la Misère des classes laborieuses.

FtŒEiER, Des Classes dangereuses.

BLANoni, Rapport à l’Académie des Sciences morales et politiques.

DE MOROGUES, Du Paupérisme.

DupONT-WmT)!, &MM sur les relations du travail ~MC e<!p:7<

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10 INTRODUCTION:

t~- *Tj~ ~1~~ ~1.,r. f~~t

au sein des inégalités réelles, l’ironie plus forte encore

de la souveraineté populaire criant la faim et gisant

sur le grabat, apparaissaient sous le plus triste jour. Les

temps étaient passés où le malheureux accablé sous

l’injustice du sort en appelait silencieusement, le front

dans la poussière, à la miséricorde divine et à la vie

future. Debout et impatient, il allait désormais de-

mander raison de sa souffrance à la société. Il voulait

sa part ici-bas. Il ne l’implorait plus au nom de la

pitié, il l’exigeait au nom de la justice. On conçoit que

ces besoins nouveaux du prolétariat industriel, trop

légitimes et trop impérieux pour être indéfiniment

négligés, étaient cependant de telle nature qu’onpou-

vait encore moins les satisfaire immédiatement, et

c’était là pour le gouvernement, quelle que fût sa forme

politique, l’embarras, la difficulté, le péril véritable.

Mais au moment où Louis-Philippe monta sur le trône,

ce péril était à peine entrevu, et aucun des hommes

d’État que la révolution de 1850 portait au pou-

voir ne s’en formait, il faut bien le dire, la moindre

idée.

Cependant, depuis plusieurs années déjà, deux

esprits éminents, qui devaient donner leur nom à deux

systèmes d’économie sociale devenus célèbres, avaient

fait de ce sourd conflit entre les classes supérieures

et les classes inférieures le sujet de leurs méditations;

et tous deux, bien qu’inconnus l’un à l’autre, diffé-

rents d’origine, d’éducation, de génie, ils avaient en-

trepris une œuvre analogue la critique radicale de

tous les rapports sociaux actuellement existants, et la

réformation complète de ces rapports selon des lois

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INTRODUCTION. 11

Il-- L "1 1 ~1.

nouvelles en harmonie avec le degré de civilisation où

l’humanité était parvenue.

Rétablir sur les ruines de l’autorité catholique un

pouvoir religieux qui dirigeât tous les progrès de l’in-

dustrie, de la science et de l’art vers ce but suprême

rame’~ora~on plus rapide possible du sort de la classe

la plus nombreuse et la plus pauvre, telle était en sub-

stance la conception de Saint-Simon.

En publiant le ~Vo<<t’6f<MMo?:{~tH~M~n~ socié-

taire, Charles Fourier s’attaquait plus spécialement à

la fausse industrie et au commerce mensonger; mais il

n’hésitait pas plus que Saint-Simon devant la nécessité

d’un renouvellement complet de la société et d’une

entière transformation de notre civilisation prétendue,

qu’il qualifiait de honteuse et abominable barbarie.

Ces deux hommes s’étaient vus de leur vivant raillés

et bafoués. Esprits intuitifs, absolus; d’une excentri-

,cité que l’orgueil égara jusqu’à l’hallucination, et qui

confondaient perpétuellement le monde des réalités

avec le monde des chimères, trop en dehors du milieu

social .pour y pouvoir être compris, Saint-Simon et

Fourier étaient morts dans l’isolement; mais leur pa-

role n’était point morte avec eux. Elle avait été re-

cueillie par des disciples pleins de zèle. Elle s’était

répandue lentement d’abord, puis avec une rapidité

toujours croissante. Elle avait donné naissance à des doc-

trines, à des théories, à des systèmes divers et souvent

contradictoires en apparence, mais d’accord néanmoins

sur les points essentiels. Toutes ces doctrines protes-

taient contre l’excès de la liberté et contre les abus du

droit individuel, auquel elles opposaient le principe de

Page:Agoult - Histoire de la révolution de 1848, tome 1.djvu/28[modifier]

12 INTRODUCTION.

l’association, de la solidarité des individus, des classes et des peuples. Comprises vingt ans plus tard sous le nom collectif de socialisme, elles appelaient toutes l’intervention de l’état dans les relations commerciales et industrielles elles posaient avec une èffrayante audace le problème que la philosophie du dixhuitième siècle, en ruinant dans les consciences les assises morales du monde chrétien, avait légué sans le savoir, et peut-être sans le vouloir, à la science et à la politique modernes.

Ce problème, qui n’était autre au fond que celui de l’organisation démocratique, il fallait bien du temps pour l’étudier, l’élaborer, le dégager de ses obscurités, pour le faire passer des vagues théories aux solutions pratiques.

C’était la tâche et c’eût été la gloire du roi LouisPhilippe de favoriser ce travail pendant son long règne. Tout semblait le convier à une œuvre si sage. L’indépendance de son esprit, l’humanité de ses sentiments, son éducation, son expérience, la connaissance personnelle qu’il avait acquise, dans les épreuves d’une fortune variable, des relations de classe à classe et de peuple à peuple, l’occasion et les moyens de son élévation au trône, ses rapports difficiles avec les souverains étrangers, bien des voix éloquentes et plus d’une menace, tout en lui et autour de lui appelait son attention sur ce grand malentendu entre la liberté et l’égalité, sur ces dissentiments entre les premiers et les derniers-nés de la révolution qui rendaient précaire son pouvoir et douteux l’établissement de sa dynastie. Fils d’un

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INTRODUCTfOX. 13

chez d’autres peuples la justice gratuite pour tes pauvres établie eu

2

et. accommoder à nos mœurs d’excellentes institutions en pleine vigueur

royal régicide, élevé par la philosophie enthousiaste

du dix-neuvième siècle au sein d’une génération

passionnée, soldat d’une république, Louis-Philippe

ne devait-il pas sentir couler avec son sang dans ses

veines les espérances et les angoisses de son temps et

de son peuple? Quel scrupule pouvait le détourner

d’une réforme sociale qui ne rencontrait dans sa

pensée aucune croyance, aucune tradition, aucun

préjugé contraires?

Poser les seuls fondements solides d’une égalité vé-

ritable en mettant en pratique le système d’éducation

nationale dont la Convention avait tracé le plan; amé-

liorer, relever l’existence des classes laborieuses, leur

faire une part plus large dans les bienfaits d’une civi-

lisation à laquelle elles apportent un concours si actif;

les initier peu à peu à la vie politique; multiplier,

resserrer les liens de la France avec les nations étran-

gères prévenir, par une insensible transformation

économique, la violence soudaine des révolutions po-

litiques intéresser à cette noble entréprise l’orgueil

des classes supérieures y convier les hommes d’État

associer enfin, au lieu d’opposer l’une à l’autre, les

forces vives de la nation, que l’on eût ainsi arrachées

aux ennuis d’une paix prolongée et consolées du pres-

tige perdu de la gloire militaire certes, c’était la une

tâche assez haute et faite pour tenter une ambition

vraiment royale. Louis-Philippe ne semble pas l’avoir

entrevue~. Il s’en est donné une autre inférieure, in-

Le règne de Louis-Philippe ne \it pas même importer en France

et accommoder à nos mœurs d’excellentes institutions en pleine vigueur

chez d’autres peuples la justice gratuite pour les pauvres établie en

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14 !NTRODUCT!ON.

grate, impossible, et qui, pour lui avoir été trop facile

en apparence, tournera dans l’histoire à sa confusion.

Il a voulu retenir une nation magnanime au niveau

d’une bourgeoisie parvenue, qui, dans ce qu’elle avait

de plus étroit et de plus égoïste, lui fournissait le type

et, pour ainsi parler, la matière de son gouvernement.

On a reproché a ce prince d’avoir manqué de gran-

deur; mais ce n’est point assez l’histoire sévère doit

l’accuser aussi d’avoir manqué d’amour. Non assuré-

ment qu’il ne fût porté par nature à la bonté, à la tolé-

rance, à une sagesse toujours inclinant au pardon;

mais sagesse et bonté demeuraient en lui stériles,

parce qu’elles n’étaient point animées de cette chaleur

généreuse qui fait les rois pères du peuple. Louis-

Philippe n’aima point les classes laborieuses. Il les

considérait comme une force aveugle dont on ne de-

Piémont, les banques agricoles de l’Allemagne, les cités ouvrières, etc.

M a été constaté que, de 1830 à 1M8, tout l’effort du gouvernement

pour résoudre les questions d’amélioration sociale s’est borné à trois

circulaires relatives au paupérisme, adressées par le ministre de l’in-

térieur aux préfets et restées dans les cartons de l’administration.

Quant à la loi sur l’enseignement primaire, promulguée sous le mi-

nistère de M. Guizot et si vantée à son apparition; elle parait bien

timide et bien insuffisante si on la rapproche des livres de Condorcet

et des idées émises au sein de la Convention (voir le rapport de

Lakanal, 26 juin 1795]. En ne la donnant pas gratuite et en ne la ren-

dant pas obligatoire, M. Guizot annulait de fait cette éducation populaire

dont il posait le principe avec solennité. Les instituteurs primaires,

rejetës en dehors de la hiérarchie universitaire, à peine rétribués,

sans aucun avancement, sans retraite assurée, se voyaient placés dans

des conditions si infimes qu’il leur devenait impossible d’exercer l’in-

fluence et de remplir la mission auxquelles on semblait les appeler.

Dans la discussion à la Chambre des députés, M. Salverte fit sentir une

autre lacune de cette toi en demandant qu’on ajoutât au programme

de l’instruction primaire la connaissance des droits et des devoirs du

citoyen.

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INTRODUCTION. 15

n##nnflr·~ ""o lo rlÓC<I’fl~A. Tl Y\’o~tY)o. ,,r,o r,nr, ,l.,n

litiJ~UJUUUtiUi~. iU

vait attendre que le désordre. Il n’aima pas non plus

cette bourgeoisie à laquelle il s’efforçait de complaire,

car il s’employa sans relâche à l’asservir en l’avilis-

sant, et se fit un jeu de tromper le vieil esprit parle-

mentaire et municipal qui vivait encore en elle, en

masquant, sous l’appareil des formes représentatives

et du langage républicain, un gouvernement qu’il

voulait exclusivement dynastique et personnel. Indé-

vot, indiffèrent à la philosophie, il assista passive-

ment aux luttes de l’Église et de l’Université, et livra,

sans en prendre souci, à la direction contraire de ces

deux puissances hostiles, l’esprit déconcerté de la jeu-

nesse française. S’attachant obstinément à maintenir

la paix, sans tirer de la paix autre chose qu’une pro-

spérité et un repos mensongers; s’infatuant de la mé-

diocrité de ses pensées à mesure qu’il la voyait plus

généralement partagée; se félicitant de sa sagacité à

mesure que le pouvoir et l’expérience lui montraient

les hommes plus aisément corruptibles; se riant de

tous les conseils, s’isolant dans le sentiment exagéré

d’une autorité que la vieillesse avait rendue jalouse,

ce malheureux prince finit par devenir totalement

étranger à son siècle et à son pays. Par un jeu cruel

du sort, il devait trouver sa perte dans ce qui faisait le

sujet- de son contentement. Cette bourgeoisie qu’il

avait façonnée à sa guise, ces intérêts inférieurs, ces

égoïsmes qu’il avait tournés à ses fins, ces passions

basses dont il avait tiré si bon parti, en rendant son

gouvernement très-facile, ne donnaient à son règne

aucune base solide. Quand vint le jour de la lutte, lors-

qu’il eût fallu faire appel au dévouement, au courage

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~i INTRODUCTION.

civique, aux convictions désintéressées, il sentit, à je

ne sais quoi de tiède et de mou dans l’atmosphère mo-

rale, combien un tel appel éveillerait peu d’échos. Il

avait abaissé les caractères, il avait raillé les vertus, il

avait refoulé, éteint dans les âmes ces sentiments

élevés, ces nobles passions qui l’eussent sauvé, ou

tout ou moins glorieusement défendu. En méprisant

les hommes, il les avait rendus dignes de mépris. Et,

pour parler le langage de la Bible, il avait semé la

corruption, il recueillit la pourriture.

Entre les circonstances principales qui contri-

buèrent à entretenir la confiance exagérée que

nourrissait Louis-Philippe dans ses propres lumières,

il faut compter en première ligne le concours de

-plusieurs hommes d’une rare capacité dont il était

parvenu à faire des instruments diversement, mais

presque également dociles. Depuis la mort de Casimir

Périer, brisé dans la lutte qu’il avait osé entreprendre

contre le gouvernement personnel du roi, MM. Guizot,

Thiers, Mole, de Broglie, appelés simultanément ou

tour à tour au conseil, selon l’opportunité d’une

attitude inflexible ou conciliatrice, n’avaient opposé

aux volontés royales qu’une faible résistance et des

vues à peine divergentes, se préoccupant uniquement

du soin intéressé de retenir ou de ramener dans leurs

mains les fils de l’intrigue parlementaire, et persuadés,

d’ailleurs, avant tout examen, du danger ou de l’im-

possibilité de la moindre réforme sociale. Entre ces

quatre figures qui représentaient différemment la mo-

narchie de 1830, il en est une surtout qu’il nous im-

porterait de bien connaître, parce qu’elle représente

Page:Agoult - Histoire de la révolution de 1848, tome 1.djvu/33[modifier]

INTRODUCTION. 17

plus particulièrement encore que les autres l’esprit du

gouvernement de juillet; mais c’est aussi la plus

difficile à reproduire avec exactitude, tant les traits qui

la composent semblent se heurter ou s’exclure. Je

veux parler de François Guizot.

A voir cette vaste tête, trop pesante pour ces épaules

chétives, se rejeter avec effort en arrière comme pour

ressaisir le commandement qui lui échappe; à re-

garder ce pâle et austère visage, ce grand front sillonné,

cette bouche fine et ilère, les tons bilieux de ces

tempes amaigries, cet œil où brille un feu contenu,

on croirait qu’après une longue lutte le principe du

bien est demeuré vainqueur dans cette âme superbe et

règne seul sur les mauvaises passions domptées.

Mais, dès qu’il parle, l’homme sans conviction se

trahit. Sous ses formules impératives, un sceptisme

invétéré transpire et se communique à vous. On

hésite, on reste en suspens on éprouve un insurmon-

table malaise, soit qu’on refuse à regret son estime à

l’orateur, soit qu’on lui accorde une admiration con-

sternée.

Noble esprit enchaîné à des ambitions subalternes;

simplicité, intégrité, grandeur même dans la vie

privée, et qui force de s’arrêter au seuil du foyer

domestique l’indignation soulevée par l’esprit corrup-

teur de l’homme d’État; éloquence magistrale défen-

dant des ignominies; opiniâtreté dédaigneuse et pro-

vocatrice de la parole perpétuellement démentie par

les défaillances de la volonté; discipline sévère cachant

à autrui et peut-être à soi-même l’absence de toute

doctrine religieuse ou sociale, telles sont les lignes

2.

Page:Agoult - Histoire de la révolution de 1848, tome 1.djvu/34[modifier]

.)S !NTRODUCTION.

1

’ig lHTHUUU~iHJ).’<.

anguleuses et contradictoires sous lesquelles nous

apparaît la personne hautaine, impérieuse et pas-

sionnée de l’homme d’État aux mains de qui périt la

royauté dont je vais raconter la chute.

Un tel homme, par ses défauts et par ses qualités,

par la nature même de ses ambitions et de ses talents,

semblait prédestiné à perdre la monarchie. Bourgeois

par le hasard de la naissance, il avait été aisément

amené à l’adoption du système appelé de juste-milieu,

par lequel il prenait son point d’appui dans la classe d’où il sortait. Mais ce système, il n’aurait pu le

soutenir qu’à la condition de l’étayer sur les vertus, et

non pas, comme il le fit, sur les vices de la bour-

geoisie. Au lieu d’exciter dans son sein le patriotisme,

l’ardeur du bien public, il y sollicita l’intérêt indi-

viduel et l’intérêt de classe, croyant ainsi opposer une

barrière plus solide aux progrès des classes popu-

laires vers la vie politique. Au rebours des véritables hommes d’État, qui embrassent d’une même vue les

destinées d’une nation, M. Guizot concevait le pouvoir

comme une force indépendante, ayant en soi sa raison

d’être et vivant d’une vie séparée, en butte aux

attaques perpétuelles d’un ennemi qui n’était autre, à

ses yeux, que la masse du peuple. Résister, toujours

résister, c’était là, suivant lui, tout le devoir et tout le

génie d’un bon gouvernement. Le système parle-

mentaire plaisait à M. Guizot, parce que cet équilibre

un peu artificiel semblait conseiller l’intrigue où

il excellait, parce qu’il y fallait un talent oratoire que

peu de gens lui pouvaient disputer.

Le besoin de la domination joint au goût de la

Page:Agoult - Histoire de la révolution de 1848, tome 1.djvu/35[modifier]

INTRODUCTION. 19

discussion libre, voilà ce qui rend raison des ano-

malies d’une politique, qu’il a définie lui-même avec

un accent de réprobation inimitable, en l’attribuant,

il est vrai, au cabinet de M. Mole en 1858 « Politique

sans principe et sans drapeau, toute d’expédients et

d’apparence, qui exploite, fomente, aggrave cette mol-

lesse des cœurs, ce défaut de foi, de consistance,

de persévérance et d’énergie, qui fait le malaise du

pays et la faiblesse du pouvoir. » Ses adversaires, en `

1847, ne s’exprimaient pas différemment.

Les travaux historiques et littéraires de M. Guizot

sont nombreux et estimables, mais ils s’effacent devant

sa gloire d’orateur. A la tribune, M. Guizot ne fut point

surpassé. La sobre et lumineuse ampleur de ses im-

provisations philosophiques, l’art si rare de composer

par masses, de généraliser les idées et de trouver la

beauté dans l’abstraction sans le secours de l’image,

un ’calme dédain d’accent, une puissance concentrée

de’geste et de regard qui dominait les plus violents

tumultes, le rendaient à peu près invincible dans les

luttes parlementaires. Cependant, chose bizarre, cet

homme, si longtemps maintenu au pouvoir par la vo-

lonté du roi et l’appui du pays légal, était antipathi-

que à tous les deux. Louis-Philippe était tropbourbon,

sous son écorce bourgeoise, pour ne pas goûter sin-

gulièrement les allures de gentilhomme; et jamais

M. Guizot ne réussit à dépouiller le professeur, le ge-

nevois, le calviniste. Son port, sa démarche, son sou-

rire même, et jusqu’à ses complaisances retinrent toujours une sorte de hauteur apprise, une morgue de

lettré souverainement répulsive au prince qui se ser-

Page:Agoult - Histoire de la révolution de 1848, tome 1.djvu/36[modifier]

M INTRODUCTION.

vait de lui et au pays qui se laissait conduire. Tout,

dans ce partisan opiniâtre de. la paix et de l’alliance

anglaise, blessait le génie de la France. En acceptant

sa domination elle subissait en quelque sorte un joug

étranger.

Ce fut la supériorité et la fortune de M. Thiers, pen-

dant sa longue lutte avec M. Guizot, d’être éminem-

ment français par l’esprit, par le cœur, par l’instinct

et par la volonté. Les allures libres et souples de sa

personne, de son intelligence, de son talent forment

avec le dogmatisme et la roideur de ce dernier un

frappant contraste. A la tribune, comme dans les con-

seils, M. Thiers ne s’imposait pas, il s’insinuait. Il y

a de la volonté mais point d’autorité dans les lignes

carrées de son visage. Un front ouvert, un œil vif et

doux, les lignes fines d’une bouche qu’effleure au

moindre propos le sourire d’une malicieuse bonhomie,

la mobilité expressive d’une physionomie bienveil-

lante, un débit animé, une phrase limpide, une verve

naturelle et soutenue, exerçaient un charme d’une

nature particulière, mais dans lequel il n’entrait ni

admiration ni respect. M. Thiers a des ouvertures

d’esprit si faciles que chacun, croyant le pénétrer tout

à l’aise, .se laissait, sans défiance, pénétrer par lui. Un

don merveilleux, qui parfois supplée le génie, lui livrait

en quelque sorte la pensée d’autrui; il s’en emparait,

se l’appropriait, la rendait sienne. Son activité infati-

gable et sa promptitude de conception lui avaient d’ail-

leurs fait parcourir presque en entier le cercle des con-

naissances acquises à notre époque.

L’ascendant de Talleyrand, que M. Thiers subit dans

Page:Agoult - Histoire de la révolution de 1848, tome 1.djvu/37[modifier]

INTRODUCTION. 21

sa jeunesse, avait sans doute, plus que toute autre

cause, incliné aux ambitions politiques sa vie encore

incertaine. Porté d’instinct à je ne sais quel fatalisme

insouciant, M. Thiers se pénétra sans peine de cette

adoration du succès qui tenait lieu à son illustre

patron de principes et de conscience. Le respect du

droit se subordonna chez lui à l’importance du fait.

Il apprécia plus volontiers les hommes et les choses

dans leurs rapports avec les nécessités du moment

que selon les règles immuables du juste et de

l’injuste. Aussi, à cause de ce vice essentiel qui.de-

vait à la fois fausser ses jugements historiques et

ses conceptions politiques, quelques esprits sévères,

refusant également à M. Thiers la gloire de l’homme

d’État et celle du grand historien, ne consentent-

ils à applaudir en lui que le mieux informé, le plus

habile, le plus sagace et le plus disert des journa-

listes. L’apologie de la Convention, l’éloge de Danton,

protestation hardie contre les opinions reçues à cette

époque, avaient fait la fortune de l’Histoire de ~« Révo-

lution française, livre écrit de verve et dont une cer-

taine flamme de jeunesse échauffe encore lesceptisme

caché. Grâce au produit des éditions qui se multi-

pliaient, M. Thiers, de concert avec M. Mignet et Ar-

mand Carrel, avait fondé le National, dont la critique

acerbe, funeste au gouvernement de la branche ainée,

contribua puissammment à l’élévation de la maison

d’Orléans.

Jeté dans les régions du pouvoir par la révolution

de juillet, successivement conseiller d’État, député,

secrétaire général au ministère des finances, ministre

Page:Agoult - Histoire de la révolution de 1848, tome 1.djvu/38[modifier]

2~ iKTRODUCTtON.

de l’intérieur et des travaux publics, M. Thiers mit

fin à la guerre civile de la Vendée en soudoyant un

traître et en divulguant les faiblesses d’une femme.

Cet homme sans fiel ni haine fit de la répression à

outrance et du terrorisme constitutionnel, bien plutôt

par fatuité d’énergie que par violence de tempérament

ou par rigueur systématique. Les échecs de son mi-

nistère, auquel on a donné le nom de ministère du

i~ mars, lui aliénèrent néanmoins et pour longtemps

la confiance du parti conservateur.

Si M. Thiers a paru très-différent de M. Guizot, par

certaines opinions particulières, par le côté exté-

rieur du talent et par les habitudes du style, il lui

est absolument semblable quant au principe et à la

fin de la science politique. Également consommé dans

l’intrigue et s’y plaisant comme à un exercice utile à

l’élasticité de son esprit, insensible autant que M. Gui-

zot à la passion du bien public, quoique plus aisément

saisi, non par le côté grand, mais par le côté brillant

des choses, le ministre du 1er mars a, sur son rival,

l’avantage de posséder une fibre plus révolutionnaire

et, sous ses cheveux gris, une sorte de juvénilité per-

sistante qui charme souvent et désarme parfois ses ad-

versaires. Il s’irrite et s’indigne au souvenir de Wa-

terloo lestraités de 1815 l’onttoujours trouvé rebelle.

C’est par là qu’il encourait fréquemment la disgrâce

du roi, mais c’est par la aussi qu’il séduisait et rame-

nait à lui l’opinion publique.

Quand les richesses lui sont venues, M. Thiers s’est

pressé d’en jouir en homme qui a longtemps pâti.

Aussi a-t-il laissé approcher de sa vie privée des cri-

Page:Agoult - Histoire de la révolution de 1848, tome 1.djvu/39[modifier]

INTRODUCTION..23 5

tiques que la simplicité de mœurs de M. Guizot a su

toujours tenir à distance. Mais le tort principal de son

coeur, devenu l’erreur de son esprit, c’est qu’oubliant

trop vite son origine il n’a pas songé, dans l’exercice

du pouvoir, à ce peuple dont il est sorti. L’améliora-

tion du sort des classes pauvres n’a point occupé sa

pensée. Le progrès qui l’amenait aux honneurs lui

semblait le progrès définitif de l’esprit humain. L’é-

galité et la, liberté qui l’avaient fait puissant et riche

lui ont paru suffire au bonheur du monde.

C’est aux deux ministères de M. Guizot et de

M. Thiers que revient la plus grande part de respon-

sabilité dans les événements, dans les lois, et même,

jusqu’à un certain point, dans les mœurs qui donnent

au règne de Louis-Philippe un si triste sens historique.

Ni M. Mole, ni M. de Broglie n’eurent à beaucoup

près la même influence. Le premier, ancien ministre

de Napoléon Bonaparte, dont le génie lui inspirait une

admiration excessive, partisan de l’autorité à ce point

de n’avoir jamais refusé à aucun gouvernement le

concours de ses lumières, avait fourni, depuis la

révolution de juillet, une carrière politique assez

heureuse; mais ses différents passages au pouvoir

n’eurent pas un sens très-déterminé et se rattachaient

presque uniquement à des questions de personnes.

M. Molé, homme de l’ordre ancien, ne pouvait ni ne

voulait comprendre le génie des temps nouveaux; il

n’exerça point d’action sérieuse, et, si nous trouvons

son nom à l’heure suprême de la royauté, ce sera

comme un témoignage de plus de l’incurable aveugle-

ment dont elle était frappée.

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2t. INTRODUCTION.

Quant au rôle de M. de Broglie, il parut moins actif

encore. Elève de Voyer d’Argenson, libéral à la façon

dont on l’entendait alors, il professait la haine du des-

potisme, ce qui ne l’avait point empêché de le servir.

Sous la Restauration, il avait donné des marques de

courage politique. A la Chambre des pairs, où il était

entré en 1814, il avait soutenu seul l’incompétence

dé la cour dans le procès du maréchal Ney. Et, seul

aussi, dans les années suivantes, il’avait appuyé les

rares motions favorables à la liberté qui avaient osé se

produire. Mais cette générosité des jeunes années

s’abaissa peu à peu à la froide température de la

coterie doctrinaire. Peu goûté du roi qu’il n’aimait

guère, il n’en fut pas moins, par aversion pour la dé-

motratie, le défenseur opiniâtre de la politique con-

servatrice et s’efforça maintes fois, mais en vain, de

rapprocher M. Guizot et M. Thiers, dont il considérait

le bon accord comme le salut de la monarchie consti-

tutionnelle. Dans les dernières années du règne de

Louis-Philippe, M. de Broglie semblait avoir abdiqué

toute ambition et vivait retranché derrière les dédains

systématiques de son intelligence hautaine.

Négligeant, oubliant, dédaignant ou redoutant le

peuple, ces hommes considérables à plus d’un titre,

unis en cela d’intention et de vues avec Louis-Philippe,

s’étaient appliqués à former dans la grande nation

française une petite nation de juste-milieu, seule ad-

mise, par la loi du cens électoral, à la vie politique,

et qu’ils appelaient le pays légal. Ce pays légal manifes-

tait ses opinions et sa volonté par le corps des électeurs,

par les deux chambres législatives, par la garde natio-

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INTRODUCTION. 25

Dresse. narle iurv et nar la magistrature.

-.0- ,a, ’¡’U, -.1~- .u~

3

nale, par la presse, par le jury et par la magistrature. Sous ces formes diverses, malgré quelques paroles frondeuses, quelques dissidences passagères, quelques actes de dépit dirigés contre tel ou tel ministre, ou plus volontiers en ces derniers temps contre le roi, il prêtait aux cabinets sùccessifs auxquels était remise la conduite des affaires un appui intéressé et qui paraissait solide. La bourgeoisie était prépondérante dans le corps électoral. Alanguie par la prospérité et par l’action continue d’un gouvernement qui la voulait soumise et non puissante; elle ne montrait plus aucune trace de cette vertu politique qui l’avait poussée à la glorieuse révolte de 1789. En conquérant le pouvoir, les dignités, la fortune, elle avait comme perdu le sentiment du droit. Le but atteint, son premier soin avait été de construire des barrières qui le rendissent inaccessible au reste des hommes. La classe moyenne, si sage en apparence, essayait une œuvre insensée elle voulait arrêter à elle le mouvement de la liberté. Elle ne voyait plus dans le peuple qu’un compétiteur incommode, un ennemi qu’il fallait repousser à outrance dans les bas-fonds de la société, sous peine de se voir ravir par lui des biens,dont elle voulait la possession exclusive.

Les deux chambres législatives secondaient de leur mieux ces instincts égoïstes. Frappée d’un coup funeste e à son indépendance par l’abolition de l’hérédité, composée, suivant les besoins ministériels, de légitimistes ralliés, de nobles de l’Empire, de révolutionnaires de 1850, la Chambre des pairs n’en présentait pas moins, malgré ces éléments hétérogènes, une immense majo-

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26 INTRODUCTION

°., 1. 1 lj_L_L

rité conservatrice plus étroitement unie, il faut le

dire à la honte du coeur humain, par l’intérêt et la peur,

que ne le sont souvent les hommes de bien par les tra-

ditions communes et par l’amour de la patrie. Sous la

présidence d’un homme dont le seul principe politique

était de n’en avoir point, on voyait au Luxembourg la

représentation solennelle de toutes les passions ser-

viles et de toutes les palinodies. Abritant sous les mots

vénérés de religion, famille, ordre et morale, les cu-

pidités les moins respectables, sans élan, sans fierté,

sans honneur politique, la Chambre des pairs demeu-

rait imperturbable dans son inertie; et s’il arrivait

qu’une parole généreuse, isolée, s’égarât dans cette

enceinte, elle n’obtenait des mieux disposés qu’un sou-

rire de compassion.

Au Palais-Bourbon, le pouvoir rencontrait bien une

opposition, mais c’était une opposition sans caractère.

M. Thiers, lorsqu’il passait du banc des ministres à son

banc du centre gauche, et même M. Odilon Barrot,

le chef de l’opposition appelée dynastique, ne se mon-

traient guère soucieux d’autre chose que d’un succès

de tribune. Ni l’un ni l’autre, absorbés qu’ils étaient

dans le jeu compliqué de la tactique parlementaire,

n’avaient pris le temps d’étudier la transformation qui

s’opérait,depuisl850, ausein des masses. Ils songeaient

à peine au peuple, ou du moins, s’ils y songeaient, c’é-

Jamais expression ne fut plus détournée de son acception vraie. Le

parti conservateur ne conservait rien que des apparences. Les dogmes,

il ne s’en souciait point; les traditions, il les avait oubliées; la hiérar-

chie, il ne savait plus où la prendre. 11 ne défendait que le /M accom-

pli, et ce n’est certes pas là un principe en vertu duquel une société

puisse être conservée.

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INTRODUCTION. 27

tait tantôt comme à un soldat que l’on pousserait au

premier jour vers le Rhin pour s’y faire tuer, tantôt

comme à un nécessiteux que l’on tiendrait facilement

en repos au moyen de quelques aumônes parcimo-

nieuses. Le génie populaire était muet pour eux. Ce

fut leur perte au jour de la lutte ce sera leur con-

damnation dans l’histoire.

Les idées démocratiques, radicales, révolution-

naires, n’étaient représentées à la Chambre des dé-

putés que par un très-petit nombre d’hommes, parmi

lesquels M. Ledru-Rollin jouait, depuis 184l, le rôle

principal. Le pouvoir redoutait peu cette opposition

discréditée dans le pays par un ton violent de menaces

restées depuis longtemps sans effet, et par des at-

taques mal concertées. Accoutumées à leur rôle subal-

terne, les majorités, d’ailleurs, ne voulaient point être

éclairées. Elles votaient coup sur coup toutes les lois

répressives souhaitées par le pouvoir, sans songer à

trouver étrange cette législation purement négative 1

d’un peuple que l’histoire nous montre toujours im-

patient d’agir, courant plutôt que marchant à la tête

de la civilisation européenne.

Les journaux subventionnés par le gouvernement

servaient avec zèle tantôt les pensées intimes du roi,

tantôt sa politique officielle, toujours les intérêts du

1 Depuis 1830 on compte sept lois répressives votées par des majo-

rités considérables loi du 29 novembre, qui punit les offenses contre

le roi et les chambres; loi du 8 avril 1851, relative aux délits de presse;

loi du 10 avril 1851, contre les attroupements; loi du 16 février 1854,

contre les crieurs publics; loi du 10 avril 183i, contre les associations;

loi du 24 mai 1834, contre les détenteurs d’armes; loi du 9 septembre

1835, contre la presse et le jury.

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2S !KTRODUCTtON.

pays légal. Le Journal des Débats, fondé sous le Consulat par les frères Bertin, et qui devait une grande importance à la supériorité de sa rédaction littéraire, la Revue des Deux Mondes, où s’exerçaient à la polémique de jeunes écrivains chargés de louer les médiocrités en crédit et de rabaisser les renommées que soutenait un caractère incorruptible, étaient, le premier avec plus d’expérience et d’autorité, la seconde avec plus d’ardeur et de fantaisie, les organes accrédités de la politique conservatrice, de l’esprit libéral et universitaire. Écrire dans le Journal des Débats ou dans la Revue des Deux Mondes, c’était se créer un titre à toutes les faveurs et s’ouvrir toutes les carrières. Le CotMtt<M<MHM~ et la Presse avaient aussi, bien qu’à un moindre degré, leur part dans les largesses ministérielles. Quant au Siècle, sous l’influence des orateurs de ce que l’on nommait alors la gauche dynastique, il restait dans une mesure d’opposition tempérée qui portait peu d’ombrage et peu de préjudice au pouvoir. Les journaux qui défendaient les intérêts populaires

et l’esprit de la Révolution n’avaient qu’une publicité restreinte; ils ne pouvaient se soutenir que par des sacrifices pécuniaires considérables et par une abnégation complète des plus légitimes ambitions chez quiconque leur prêtait le concours de sa plume.

Ainsi le pays légal et le gouvernement semblaient

prendre à tâche de se préserver de toute vérité. Le roi ne nommait à la Chambre des pairs que ses créatures; le corps électoral envoyait de préférence à la Chambre des députés des fonctionnaires publics; les tribunaux ruinaient par des procès et des amendes la presse libre;

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tNTRODUCTtON. 59

5.

la garde nationale, pour avoir montré quelque déplai-

sir de la marche imprimée aux affaires par M. Guizot’,

n’était jamais convoquée. On en arriva à ce point que

personne dans les rangs élevés de la société ne connut

plus l’état vrai du pays. Quelques-uns entendaient bien

parler confusément d’écoles et de sectes nouvelles,

mais on ne savait trop de quoi il s’agissait. A peine

retenait-on un ou deux noms voués au ridicule. Et si

plusieurs conservaient quelque appréhension du com-

munisme dont la menace grondait dans le lointain, au

lieu de se rapprocher du peuple pour en apprendre

la signification, mesurer le péril et le conjurer, ils

pensaient agir sagement en évitant de songer à des

choses qui leur étaient importunes.

On aurait pu croire que le clergé, plus en rapport

avec les classes souffrantes par les écoles et les autres

institutions de la charité chrétienne, pénétrait mieux

l’âme populaire. Loin delà, les prêtres et leurs adhé-

rents nourrissaient à cet égard d’étranges illusions.

Ils se plaçaient toujours au point de vue étroit de l’au-

mône et, comme ils avaient à distribuer un fonds

inépuisable fourni par la charité des fidèles, ils se

flattaient d’exercer sur le peuple une influence crois-

sante. Les uns se bornaient à lui prêcher par état la

résignation; les autres, les habiles, l’abbé de Genoudc

en tête, demandaient dans leurs journaux la liberté

d’enseignement et le suffrage universel comme deux

En 1S40, dans une revue de la garde nationale passée à l’occasion

du retour des cendres de Napoléon, les cris de ~4 bas G:<~o// re :en-

tirent dans les rangs. Depuis cette époque, Louis-Philippe ne passa plus

de grandes revues, et l’on augmenta considérablement l’effectif des

régiments casernés dans Paris.

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30 INTRODUCTION.

w t Il 1 au vu Ill I VI,.

moyens assurés de manifester aux yeux de tous l’es-

prit catholique et légitimiste de la nation.

Active, retentissante, riche en connaissances exactes

et en observations de détail, une école d’économistes

célèbres s’occupait, il est vrai, des moyens d’amé-

liorer les conditions de la vie commune, mais elle

tournait aussi, sans méthode et sans ensemble, dans

un cercle de doctrines impuissantes. Aux yeux de ce

libéralisme scientifique dont M. Guizot avait été, dans

ses cours sur la civilisation moderne, l’organe le plus

éloquent, le peuple illettré, dépourvu de sens poli-

tique, devait être amené par des progrès strictement

mesurés, non pas à faire jamais ses propres affaires,

c’eut été le comble de la démence’, mais à jouir de

quelque loisir et, par suite, de quelque culture intel-

lectuelle qui profiterait aux développements de l’agri-

culture et de l’industrie.

Les principaux économistes de cette école, hommes

de savoir et de bonnes intentions pour la plupart, en

étaient restés aux questions qui avaient préoccupé

)eurs devanciers, sans se rendre compte de la diffé-

rence des temps et de la marche de l’esprit humain.

Absorbés dans leurs calculs de statistique et dans leurs

recherches sur la production et la consommation, ils

négligeaient une partie importante de la science so-

ciale, dont ils ne voulaient voir que le côté matériel;

ils ne saisissaient pas le lien qui, dans une société

moderne, rattache le bien-être des classes laborieuses

<t II n’y a pas de jour pour le suffrage universel, avait dit M. Gui-

zot, pour ce système absurde qui appellerait toutes les créatures vi-

vantes à l’exercice des droits politiques. »

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INTRODUCTION. 51

A.. 1

aux plus hauts intérêts de la civilisation générale.

Hostiles par principe à toute intervention de l’État

dans les transactions commerciales et dans la législa-

tion industrielle, tout en l’admettant par nécessité

dans certains cas, ils ne proposaient aucun moyen

efficace de remédier aux dangers d’une liberté illi-

mitée, et semblaient ne pas croire qu’on peut consti-

tuer une action sociale, indépendante du pouvoir poli-

tique, exercée par tous au profit de tous, corrigeant

la liberté par la solidarité, la rivalité par l’association,

et l’abus du droit par une justice supérieure*.

L’aveuglement était partout. Science aride, igno-

rances dédaigneuses, sagesses rétrogrades, railleries

provoquantes, voilà ce qui faisait grand bruit de pa-

roles à la surface du pays, dans les sphères du pou-

voir, dans les salons, à la Bourse, au Parquet, à la

table des riches. Transportons-nous ailleurs laissons

pour un moment au tourbillon de ses plaisirs et de

ses affaires cette France à l’entendement épaissi, aux

entrailles muettes. Il n’y a là que le mensonge de la

vie. C’est dans d’autres régions que nous sentirons

la vie véritable, la passion sous toutes ses formes,

l’amour et la haine, le sentiment du droit et l’instinct

de la vengeance, les convoitises sauvages et les nobles

On peut se former une idée de l’esprit qui anime cette école par

une parole échappée à M. Blanqui à propos des misères du peuple

On en parlait bien moins alors qu’il en existait davantage, dit-il dans

son .fhfppO~ s ~MK~MM ~M~ M<M«’<M?: C~MM OM!)n~M jtMM-

son Rapport 1848; méconnaissant ainsi le progrès même du senti-

ment humain qui veut guérir les maux et non plus les supporter, accu-

sant implicitement la liberté de la parole qui porte à la connaissance

saut implicitement la lil)erté de la parole qui porte à la connaissance

de tous les plaintes jusque-là étouffées dans le silence.

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M INTRODUCTION.

dévouements, la foi surtout dans les principes, l’enthousiasme pour les idées, le pressentiment de l’avenir.

Ce peuple que le gouvernement et les classes supé-

rieures ne voulaient point appeler à la vie nationale, qu’ils ne voulaient pas même y préparer ces travailleurs qui ne se sentaient ni aimés ni honores ces pauvres devenus capables de réfléchir sur les causes de leur pauvreté ces hommes de cœur et d’intelligence exaltés par le contact fiévreux de l’atelier, exaspérés par les détresses chaque jour croissantes de la famille, cherchaient avidement, en dehors des influences officielles, en dehors de l’instruction légale et de la charité privée si insuffisantes, un remède à leurs maux, un aliment à l’inquiétude de leur esprit. Il n’était pas difficile de prendre de l’empire sur de tels hommes. Également privés du pain du corps et du pain de l’âme, ils se précipitaient au-devant de la main qui leur apportait, ou seulement de la voix qui leur promettait l’un ou l’autre. Surpris, émus, reconnaissants, dés qu’on paraissait sensible à leur misère;

enclins à une curiosité crédule qu’augmentait encore un système d’instruction inconsidéré; disposés par les conditions même de leur existence insalubre à une continuelle surexcitation nerveuse, les ouvriers des villes, oubliés par l’État, devaient se livrer sans réserve aux hommes ou aux partis qui, les premiers,

comprendraient que là était la force de la société moderne, et que l’avenir appartenait à celui ou à ceux qui sauraient s’en emparer.

Le socialisme et le radicalisme entreprirent cette

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!NTRODUCTION. 35

tâche. La révolution de 1850, en jetant une grande

perturbation dans le monde politique, la leur avait

rendu aisée. Elle avait étendu le champ de la dis-

cussion libre et favorisait ainsi la prédication et la

propagande de toutes les nouveautés. Aussi vit-on

instantanément paraître au grand jour une multitude

de doctrines et de systèmes religieux ou sociaux qui

jusque-là étaient demeurés dans l’ombre, circonscrits

dans un petit nombre de livres et médités en silence

par un petit nombre d’homme,s. II se fit une véritable

irruption d’idées, suivie d’un mouvement de polé-

mique qui agita les esprits, comme au temps de la

réformation, et qui entraîna dans son cours les plus

nobles intelligences. La première impulsion de ce

mouvement était partie, nous l’avons vu, de Saint-

Simon et de Fourier; mais son action réelle, efficace,

cette action qui remua jusqu’aux dernières couches de

la société, et qui épouvanta plus tard les classes supé-

rieures sous le nom de socialisme’, ne s’exerça dans

toute son extension et dans sa pleine liberté que sous

le règne de Louis-Philippe. Nous allons essayer de la

suivre dans ses directions diverses.

La première en date et en éclat de toutes les écoles

socialistes fut l’école saint-simonienne. Dirigée depuis

la mort de son fondatour, en ~825, par MM. Bazard

et Enfantin, composée d’une jeunesse enthousiaste,

Le nom collectif de socialisme n’a été donné aux différents systè-

mes de réformation sociale qu’après la révolution de 1848. Jusque-là

on n’avait considéré les écoles et les sectes socialistes qu’isolement, sous

le nom de babouvisme, de saint-simonisme, de fouriérisme, etc.; sans

les rapporter’ à ce principe commun qui les a fait désigner depuis sous

le terme général de socialisme.

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5; INTRODUCTION.

studieuse et disciplinée, elle développa, en les exage-

rant, les idées contenues dans le Nouveau ChfMtM-

MMtHf’. Elle élabora une constitution théocratique

qui prenait son point de départ dans une conception

très-élevée de la nature humaine et la considérait, avec

le dix-huitième siècle, comme indénnimentperfectible.

Selon cette constitution, un pouvoir nouveau, tout à

la fois spirituel et temporel, juge du mérite et distri-

buteur des récompenses, organisàteur du travail et de

l’industrie, comme le pouvoir ancien avait été organi-

sateur de la guerre, recevrait la mission de maintenir

dans la société l’ordre parfait fondé sur la parfaite

justice et contenu tout entier dans cette formule cé-

lèbre A chacun suivant sa capacité, à chaque capacité

selon ses o~r~.

Relevant le sexe féminin de son incapacité civile et

politique, le saint-simonisme lui accordait une égalité

complète avec le sexe masculin, non-seulement dans

la famille, mais dans l’État. Prêtresse et législatrice,

la femme devait concourir activement à la transfor-

mation de la société. La famille, d’ailleurs, ainsi que

Œuvre capitale de Saint-Simon. Le titre de ce livre et les prédica-

tions de la plupart des réformateurs font voir que le socialisme se pré-

sente volontiers comme l’accomplissement de la loi chrétienne idée

selon moi très-erronée; car, s’il est vrai de dire que le socialisme

semble au premier abord une extension du principe de fraternité ap-

porté au monde par Jésus-Christ, il est en même temps et surtout une

réaction contre le dogme essentiel du christianisme la chute et l’ex-

piation. On pourrait, je crois, avec plus de justesse, considérer le so-

cialisme, dans son principe général, comme une tentative pour maté-

t’M~M~ et immédiatiser, si l’on peut parler ainsi, le paradis spirituel

et la vie future des chrétiens. C’est peut-être là accomplir la loi, mais

c’est l’accomplir en l’abolissant.

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INTRODUCTION. 35

l 1 1 r 1\

la propriété, subissait une altération profonde par l’a-

bolition de l’hérédité et du mariage indissoluble.

Pendant quelque temps les prédications saint-simo-

niennes attirèrent la foule et gagnèrent à la doctrine

de nombreux adeptes. Éloquentes et pénétrées d’une

onction communicative, elles faisaient appel à la

science, à l’industrie, à l’art, à la beauté sous toutes

ses formes, promettant aux plus aimants, aux plus

capables, un empire illimité et incontesté sur des

âmes perpétuellement dilatées par le dévouement.

En même temps de nombreux travaux d’examen his-

torique et de vigoureuses attaques contre l’économie

politique du libéralisme qui continuaient et dépassaient

de bien loin la réaction commencée par M. de Sismondi

dans son Traité fi’’6coMonMf po/î~M<?, faisaient honneur

à l’école et lui valaient l’estime des hommes sérieux

Les dons affluaient et la propagande redoublait d’acti-

vité. Déjà l’on adoptait, pour les élever danslafoi saint-

simonienne, des enfants de prolétaires, missionnaires

futurs de la nouvelle doctrine, lorsqu’un schisme,

longtemps étouffé par le commun effort des disciples,

éclata entre les deux chefs du saint-simonisme et

porta un coup mortel à leur apostolat. Enfantin, dont

l’influence magnétique était toute-puissante sur ceux

qui l’approchaient, aspira ouvertement au rôle de

révélateur et voulut fonder une religion dont le prin-

cipal dogme, la réhabilitation de la chair, conduisait à

Voir la collection du Globe, revue passée des mains des doctri-

naires sous la direction de MM. Michel Chevalier, Pierre Leroux et Jean

Raynaud, et les travaux de MM. Buchez, Carnot, Charles Duverner,

Emile Barrault, Charton, Margerin,Rodrigues, Abel Transon, etc ,etc.

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M INTRODUCTION.

des pratiques d’un sensualisme mystique qui épouvan-

tèrent les moins timorés. Un grand déchirement se

fit entre des hommes jusque-là tendrement unis. Il se

passa entre eux des scènes inouïes, renouvelées des

anabaptistes des extases, des délires, des transports,

qui inquiétèrent la morale publique vaguement in-

formée. Poursuivie par la police et les tribunaux,

huée par la foule, la famille se dispersa; l’apostolat

fut frappé d’interdit; la religion saint-simonienne s’é-

vanouit avant même d’avoir existé. Mais les idées cri-

tiques de l’école restèrent acquises à la raison com-

mune chacun fit son profit de ses travaux multiples;

les mots saint-simoniens de réhabilitation, d’ë’MMHC:-

pation, d’organisation scientifique et iH~M~neMg, de

solidarité, etc., passèrent dans le langage de la presse

quotidienne, influençant à leur insu ceux-là mêmes

qui se disaient et se croyaient adversaires de la

doctrine

Même fortune, à peu près, échut au fouriérisme.

Le bon sens français rejeta les extravagances de la

cosmogonie de Fourier il se divertit aux dépens du

pMaH~’c et de l’état ~’motMCM; mais il retint du

système des vues très-justes et très-pratiques sur l’as-

sociation, sur l’exploitation agricole, sur l’éducation;

C’était le nom qu’avait pris le groupe peu nombreux, mais fer-

vent, réuni autour du Père En fantin, à Ménilmontant.

Parmi les disciples de Saint-Simon devenus indépendante, il con-

vient de citer au premier rang Il. Auguste Comte, qui, dans son cours

de Philosophie positive, a exposé une nouvelle méthode de classifica-.

tion des sciences et une théorie des développements historiques de

l’humanité, sur laquelle il s’efforce de constituer la science sociale

ou .Mew/fX/M.

Page:Agoult - Histoire de la révolution de 1848, tome 1.djvu/53[modifier]

INTRODUCTION. 57

1. 4

il se laissa même aller, sans trop de répugnance, avec

les fouriéristes, à la réprobation d’un ordre social qui,

pour se maintenir, avait eu besoin de diviniser et

conséquemment de perpétuer la souffrance du plus

grand nombre.

Les premiers disciples de Fourier, M. Just Muiron

et M. Victor Considérant, élève distingué de l’école

polytechnique, commencèrent en 1825 l’œuvre de

propagande. Après la mort du maître, en 1857,

M. Considérant, ayant groupé autour de lui des

hommes de savoir et de talent, MM. Cantagrel, Vidal,

Toussenel, Laverdant, etc., réussit à constituer défi-

nitivement l’école. Sous la direction de ces hommes

moins enthousiastes, moins mystiques que les saint-

simoniens, plus habiles par conséquent et plus portés aux concessions, l’école fouriériste, si elle n’eut point

l’éclat de l’école saint-simonienne, s’établit sur de

plus solides bases, parce qu’au lieu d’exagérer les doc-

trines du maître, à l’exemple des disciples. de Saint-

Simon, elle s’appliqua à les atténuer, à n’en présenter

que le côté acceptable. Fourier avait été, dans les

hallucinations de sa solitude, jusqu’à penser que le

genre humain devait un jour achever de soumettre

tous les éléments, et, changeant à son gré les condi-

tions de l’atmosphère, contraindre la nature à produire

des \égétaux et des animaux supérieurs. L’école fou-

riériste se borna à enseigner que l’homme pouvait et

devait changer le milieu social, et que, le principe

vital de la société moderne étant l’industrie, c’était

l’industrie qu’il lui importait de transformer, en

substituant, dans les travaux agricoles et manufac-

Page:Agoult - Histoire de la révolution de 1848, tome 1.djvu/54[modifier]

58 INTRODUCTION.

tuners, l’association à l’antagonisme, en remplaçant la

<;otHtKMMg incohérente et morcelée, par le phalanstère

qui cultiverait, d’après un plan bien combiné, une

étendue commune, et serait administré par un conseil

électif, chargé de la répartition des produits selon

l’apport de chacun en capital, en travail et en talent.

Le travail, selon la doctrine fouriériste, étant une loi

naturelle que nul ne viole sans souffrance, devait, si

notre éducation et notre vie sociales ne nous ren-

daient rebelles aux vues de Dieu, être toujours

cMren/NHt et ~Mwh<ct! De cette conception fonda-

mentale découlaient dans tous les ordres de la pensée,

dans la science, dans les arts, une foule de combinai-

sons ingénieuses. Quant aux idées de Fourier sur les

relations des sexes, comme elles étaient de nature à

choquer tout autant et plus encore peut-être que la

doctrine saint-simonienne, on les laissa dans l’ombre

on ne les traita plus qu’entre initiés; elles passèrent

à l’état de questions réservées. Mais, tout en occupant

avec le saint-simonisme une place considérable dans

la publicité, le fouriérisme ne fut jamais non plus, à

proprement parler, populaire. La hiérarchie théocra-

tique de Saint-Simon et les combinaisons compliquées

de l’arithmétique fouriériste ne pouvaient point saisir

l’esprit des masses. Il y avait là beaucoup trop de doc-

trine et d’érudition. Le retentissement de ces deux

écoiesapprit aux travailleurs que desphilosophës s’oc-

cupaient sérieusement d’améliorer leur sort; mais la

simplicité du génie populaire ne fut point touchée par

des théories qui parlaient le langage de l’abstraction

et de la science.

Page:Agoult - Histoire de la révolution de 1848, tome 1.djvu/55[modifier]

INTRODUCTION. 39

Vint enfin le communisme qui, s’adressant au sen-

timent et à l’instinct, laissant de côté toute notion

,philosophique ou scientinque, devait s’emparer aisé-

ment des âmes simples, d’autant plus qu’il prenait

pour mot de ralliement, alors même qu’il dissimulait

le moins ses projets spoliateurs, une parole émou-

vante, facilement comprise et retenue fraternité!

Le communisme ne faisait point son entrée dans le

monde. Dès l’origine des sociétés on le voit apparaître,

et jamais il n’a cessé de tenir sa place dans l’histoire

de la civilisation, soit à l’état de secte, soit même à

l’état d’institution dans la législation des peuples. On

en trouve des traces dans une partie des gouverne-

ments de la Grèce antique, dans les doctrines plato-

niciennes, dans les commencements de l’Église chré’

tienne, chez les anabaptistes, dans les congrégations

moraves, chez les ~e~ parmi les compagnons de

Penn en Amérique, dans les missions ou r~Mcttom

des jésuites au Paraguay, dans l’organisation du village

russe, dans les écrits des Morus,.des Campanella, des

Towers, des Filangieri, des Mably, des Morelly, etc.

A quinze siècles d’intervalle, l’empereur Galien et le

second Bourbon de Naples tentaient de réaliser, pres-

que dans les mêmes lieux, les utopies communistes de

Platon et de Filangieri. En ’1795, la conspiration de

Babœuf fit entrevoir à la France l’épouvantail d’un

communisme sanglant. Le communisme de nos jours

ne se différenciait de ses aînés dans l’histoire que par

sa plus complète incompatibilité avec l’état de civilisa-

tion scientifique dont la société commence à avoircon-

science et vers lequel elle progresse de plus en plus.

Page:Agoult - Histoire de la révolution de 1848, tome 1.djvu/56[modifier]

M INTRODUCTION.

.rv .v.mm.

L’auteur du Voyage en Icarie, M. Cabet, l’apôtre

moderne d’un communisme instinctif et populaire,

et ses disciples avec lui, font gloire de ne tenir nul

compte de cette civilisation au milieu de laquelle ils

apparaissent comme un phénomène bizarre. S’auto-

risant des pratiques de la primitive Église, ils prêchent

le retour à la pure morale évangélique, l’imitation du

Christ, le renoncement volontaire aux richesses per-

sonnelles. Ils posent en principe l’administration par

l’État de la fortune sociale, répartie à chaque membre

de la société, non plus suivant sa capacité, mais sui-

vant ses besoins, ce qui renverse de fond en comble

la dernière des inégalités, celle qui résulte de la dis-

proportion des intelligences entre elles, et s’attaque

ainsi non plus seulement aux lois de la société, mais

à celles de la nature.

L’apostolat de M. Cabet, éminemment pacifique, ne

voulant agir que par insinuation et se fiant volontiers

à l’avenir, se distingue du communisme matérialiste

des sectateurs de Ba.bœuf, en ce que ceux-ci veulent

opérer immédiatement, sans transaction ni concilia-

tion, par la violence s’il le faut, l’abolition de la pro-

priété qui, dans l’Jcsn~ de M. Cabet, subit de lentes

transformations, à mesure que l’opinion y donne son

assentiment. Vagues aspirations d’une sensibilité

exaltée, ébauches confuses d’une société chimérique,

les théories icariennes n’auraient nulle valeur si elles

ne se présentaient comme un caractère symptomatique

de la maladie morale qui mine la société moderne.

Toute protestation, si aveugle qu’elle paraisse, s’at-

taque a un vice réel. Le vice de la bourgeoisie par"

Page:Agoult - Histoire de la révolution de 1848, tome 1.djvu/57[modifier]

INTRODUCTION.

.:+. l Á. ~+~+, a.. w..

4.

venue, c’était, nous l’avons constaté, l’étroitesse du

cœur, l’oubli du droit, l’indifférence religieuse et

politique. Ce vice invétéré devait provoquer une réac-

tion violente. Tout excès suscite inévitablement l’excès

contraire. Le jour où l’indifférence égoïste de la bour-

geoisie, personnifiée dans Louis-Philippe, parut triom-

phante, le fanatisme de la fraternité communiste eut

sa raison d’être.

Sans grande action sur la population des campagnes

où la propriété, devenue un fait presque universel de-

puis 1789, est inattaquable, les doctrines commu-

nistes furent avidement recueillies par les ouvriers

des villes. Les plus intelligents employèrent leurs

loisirs à l’étude et à la discussion des lois sociales. En-

couragés par des écrivains célèbres qui vinrent se

mêler à eux, ils fondèrent des écrits périodiques où

pour la première fois on les vit poser eux-mêmes leurs

principes, développer leurs idées, peindre en des essais

littéraires imités des poëtes contemporains, leurs dou-

leurs physiques et morales’. Le Bon S~Ms, sous la di-

rection de MM. Cauchois-Lemaire et Rodde, ouvrit, dès

cette époque, une large place dans ses colonnes aux

travaux littéraires des ouvriers.

La Frciternité et le Populaire, en ’1855, traitèrent

les questions d’avenir au point de vue communiste.

Une de leurs premières tentatives eut pour but de moraliser les

réunions du dimanche dans les guinguettes, en substituant aux chan-

sons obscènes qui égayaient ces réunions, des chansons d’un caractère

plus élevé et d’une tendance socialiste. La société dite des infernaux

s’y employa activement.Vinçard,Pierre Lachambaudie,Carle Supermann,

Elisa Fleury, furent les poëtes les plus goûtés de la guinguette ainsi

renouvelée.

Page:Agoult - Histoire de la révolution de 1848, tome 1.djvu/58[modifier]

42 INTRODUCTION.

D’autres feuilles également populaires, mais rédigées

dans un esprit un peu différent, leur répondirent~.

Un débat régulier s’engagea, où les lois de l’industrie

et de la politique étaient confondues. Dès lors il de-

vint aisé de comprendre qu’une force nouvelle sur-

gissait dans le pays, que la direction de l’esprit public

n’appartenait plus au pouvoir officiel et que l’avenir

de la France échapperait tôt ou tard aux mains de

ceux qui la voulaient retenir à mi-chemin de sa car-

rière révolutionnaire.

En dehors du communisme proprement dit, on vit

paraître vers la même époque, sous des noms diffé-

rents, plusieurs systèmes dont le communisme était

le but caché. Parmi ceux-ci l’on distingua bientôt le

système de M. Buchez. L’un des fondateurs de la char-

bonnerie en 1821, M. Buchez, après avoir traversé le

saint-simonisme, remontant au christianisme, s’ef-

força de le réconcilier avec le dix-huitième siècle, avec

la Convention, avec le communisme moderne. Labo-

rieux, persévérant, pénétré de la notion du devoir et

du sacrifice, il fonda, avec l’aide de M. Roux-Laver-

gne, une école catholique-conventionnelle. Partant de

Jésus-Christ pour arriver à Robespierre, cette école

j ustifiait également l’Inquisition et le Comité de salut

public, et concevait pour la société un idéal d’insti-

tution cénobitique qui séduisit dans les rangs popu-

laires quelques hommes religieux et disposés à une

sévère discipline morale. L’Ris~M’g parlementaire,

l’Européen et surtout l’Atelier, organes de l’école bu-

Voir la Ruche populaire, l’Atelier, rédige par MM. Peupin, Corbon,

Danguy. Pascal. etc.. en t839.

Page:Agoult - Histoire de la révolution de 1848, tome 1.djvu/59[modifier]

INTRODUCTION.

· ai a. v a a v a y.a

chézienne, rédiges avec un grand talent, firent une

sérieuse propagande d’idées socialistes quant au sys-

tème particulier d’organisation industrielle proposé

par M. Buchez, il ne rencontra que des adhésions très-

peu nombreuses 1.

Un autre’chef d’école, également sorti du saint-

simonisme à l’époque où MM. Bazard et Enfantin se

séparèrent, M. Pierre Leroux, prit aussi rang parmi

les réformateurs. Porté par nature aux contempla-

tions synthétiques, doué d’une grande puissance d’in-

tuition, M. Pierre Leroux s’absorba dans une sorte de

panthéisme emprunté aux Indes et à l’Allemagne. II

prit aux philosophes des âges primitifs leur symboli-

que, à Pythagore sa métempsycose, au catholicisme sa

conception ternaire, et tenta, au moyen de ces maté-

riaux hétérogènes, d’édifier une philosophie religieuse

de l’humanité La première exposition de ces idées

revêtit des formes obscures et nuageuses. Peu à peu,

dans des brochures et des livres écrits avec l’éloquence

d’une âme tendre et expansive~, M. Pierre Leroux

s’efforça de dégager ses conceptions et de les conden-

ser en un système d’organisation sociale et politique

mais il n’y parvint jamais entièrement, pas même

alors qu’abandonné de ses premiers adeptes, il se vit

libre et seul responsable des audaces de sa pensée.

Esprit vif et brillant, journaliste et historien en pOs-

Les essais de réalisation de ce système ne furent point heureux. Voir

le rapport de M. Delessert, Revue rétrospective, n° 6, sur la &MM~

des industries unies et le G’~aM<Sa!H~c~p/

Voir l’Encyclopédie nouvelle et la Revue sociale.

Yoyex De l’égalité, 1838; jR~e~om de l’éclectisme, 1859; .Mt;M<M

et les économistes; De /’AMMMHKf~, ’18~0; De la P~OtMMf~M. 1MS.

Page:Agoult - Histoire de la révolution de 1848, tome 1.djvu/60[modifier]

4t- « INTRODUCTION

session d’une célébrité précoce, M. Louis Blanc, tout

en jetant par son talent un grand éclat sur l’idée so-

cialiste, rallia à son système particulier et passionna

pour sa personne la partie la plus intelligente des ou-

vriers des villes. Dans un livre intitulé: De ro’~am-

sation du travail, il exposa l’ensemble de’sa doctrine,

dont les germes se trouvaient déjà épars dans l’BM-

toire de dix OKS; doctrine fort simple au premier

abord, car il s’agissait, sans plus, de supprimer les

mauvais effets de la concurrence industrielle, en met-

tant aux mains de l’État l’industrie collective, organisée

en ateliers nationaux, administrée par des conseils

électifs, sous le régime de l’égalité des salaires. Le

mobile de l’honneur collectif substitué à celui de l’in-

térêt personnel, une disposition présumée permanente

au dévouement et à la fraternité, forment les assises

morales de cet état industriel, ce qui revient à dire

que l’organisation imaginée par M. Louis Blanc est

une généreuse chimère; carie dévouement, cette ma-

gnificencede l’âme, ne pourra jamais, en aucun temps,

quel que soit le perfectionnement de l’humanité, s’é-

crire dans une constitution sociale jamais il ne pourra

se commander de par la loi. On conçoit cependant

qu’une telle théorie, présentée aux imaginations po-

pulaires avec une verve et une abondance juvéniles,

ait dû les séduire préférablement à toute autre. Aussi

la retrouverons-nous bientôt portée par le flot révolu-

tionnaire au gouvernement dans la personne de son

auteur. Nous y reviendrons alors pour l’examiner non

pas tant dans sa valeur propre que dans son action

sur les masses.

Page:Agoult - Histoire de la révolution de 1848, tome 1.djvu/61[modifier]

INTRODUCTION. 45

INTRODUCTION. 45

Plus isolé par la nature de son esprit, de son carac-

tère et de ses travaux, M. Raspail se consacrait aussi,

avec un zèle persévérant, à la propagation des idées

socialistes. Bien connu du peuple par les luttes de sa

vie politique et par son action bienfaisante dans les

faubourgs de Paris, où il exerçait gratuitement la mé-

decine, nourri de fortes études, en renommée pour

sa science, il s’était montré le constant défenseur des

principes de la Révolution française, et poursuivait,

comme le but suprême de ses études, l’amélioration

du sort de la classe souffrante. L’abolition de la peine

de mort, l’établissement du suffrage universel, qu’il

considérait comme devant ouvrir la voie à tous les

progrès des t’mps modernes, l’association agricole, la

liberté de discussion, n’avaient pas d’apôtre plus cou-

rageux. Ses tendances étaient communistes, mais il

n’avait pas de système formulé pour une application

immédiate. Aucun des hommes qui ont embrassé la

cause du peuple n’a été en butte à plus d’outrages et

de persécutions. Par la hardiesse de ses opinions, par

l’incorruptibilité de ses mœurs, par l’ironie de son

langage, il avait irrité contre lui deux puissances im-

placables dans leur ressentiment la médecine sco-

lastique et la politique conservatrice.

Seul, bien plus seul encore, car il n’avait ni clients,

ni émules, ni disciples, M. Proudhon parut dans l’arène

socialiste avec une audace d’allures et une étrangeté

d’accent qui frappèrent aussitôt les esprits, et, quand

les circonstances le servirent, fixèrent l’attention pu-

blique sur sa personne et sur ses ouvrages. Né dans un

village de la’Franche-Comté, il fit àgrand’peine, au

Page:Agoult - Histoire de la révolution de 1848, tome 1.djvu/62[modifier]

-!6 INTRODUCTION.

-!6 INTRODUCTION.

prix des plus durs sacrifices, des études très-incom-

plètes. Avec la rude opiniâtreté des hommes de son

pays, il tourna d’abord son esprit vers les questions

religieuses et s’occupa de recherches sur les origines

du christianisme. Mais bientôt ses travaux prirent un

autre cours, et, en 1840, il adressait à l’Académie des

sciences morales, un Mémoire dans lequel ayant choisi,

ce sont ses propres expressions, pour sMj~ d’expé-

hëMC~S ce qu’il avait trouvé de plus ancien, d&.ph~

pectable, de plus universel, de moins controversé, /6f.

p?’opr!ë’të, il concluait à une négation absolue, devenue

célèbre par sa formule La propriété, c’est le vol. A

cette première négation succédèrent coup sur coup,

dans ses différents ouvrages, une série de négations

comprises dans la négation générale de tout pouvoir,

et conséquemment du pouvoir suprême de Dieu.

La hardiesse des propositions de M. Proudhon, mise

en relief par une vigueur et une âpreté de style peu

communes, ce défi jeté a toutes les croyances, à toutes

les opinions reçues, excita une indignation violente.

Difficile à comprendre, impossible à mettre d’accord

avec lui-même, habile à manier le sophisme, con-

sommé dans l’art du paradoxe et de l’ironie, M. Prou-

dhon conquit subitement dans un cercle restreint d’a-

bord, mais de plus en plus élargi, une renommée où

la répulsion avait plus de part que la sympathie et

qui se composait plus de scandale que d’admiration.

Une sorte de terreur s’attacha à son nom et fit sa puis-

sance. Étourdi par l’excentricité de la forme, le vul-

gaire, incapable de pénétrer plus avant, crut à une

originalité profonde dans les idées de M. Proudhon.

Page:Agoult - Histoire de la révolution de 1848, tome 1.djvu/63[modifier]

INTRODUCTION. 4~

-.s. -1- ~t.

Une lecture superficielle de ses ouvrages abusa même

à .cet égard un certain nombre d’esprits sérieux. On

s’accorda à le considérer comme un philosophe, tandis

qu’il n’était qu’un sophiste. On le redouta comme

l’incarnation même du socialisme, tandis qu’il n’était

qu’une superfétation bizarre de la séve révolution-

naire’. En effet, ce qui ressort de l’étude attentive des

ouvrages de M. Proudhon, c’est précisément le con-

traire de ce qu’on y a vu jusqu’ici; c’est, malgré les

apparences d’une excentricité calculée, l’absence de

toute originalité créatrice, ou du moins c’est l’écra-

sement volontaire d’une spontanéité qui n’était peut-

être pas sans génie, sous le lourd fardeau d’une érudi-

tion scolastique. Esprit de pure souche gauloise, talent

satirique dont la verve rappelle souvent Montaigne et

Rabelais, parfois Voltaire, entraîné hors de ses voies

et comme fasciné par les profondeurs entrevues de la

métaphysique allemande, M. Proudhon se laissait eni-

vrer en quelque sorte par les abstractions de Hegel,

de Strauss, de Feuerbach en même temps qu’il

Une proposition jadis fameuse, mais oubliée de Brissot de War-

ville, contribua beaucoup à lui donner ce vernis d’excentricité auquel il

’tut, après que la révolution de Février l’eut mis en rapport avec les

classes populaires, le retentissement de son nom. « La propriété, c’est

le vol ne se dit pas en mille ans un mot comme celui-là Je n’ai

d’autre bien sur la terre que cette définition de la propriété; mais je

la tiens plus précieuse que les millions de Rothschild. » Ainsi s’exprime

M. Proudhon. Restituons cet axiome à son possesseur légitime. Brissot

de Warville avait dit,, en 1780 « La propriété exclusive est un vol dans

la nature. Le voleur, dans l’état naturel, c’est le riche. » (Kec~~M

philosophiques sur le droit de propriété et le vol.)

Les antinomies, le devenir, <’<~ en soi et pour toute cette

terminologie de provenance étrangère, antipathique au génie de la lan-

gue française et dont M. Proudhon se plaît à obscurcir son style, a paru

Page:Agoult - Histoire de la révolution de 1848, tome 1.djvu/64[modifier]

4S INTRODUCTION.

remplissait sa mémoire d’hypothèses bizarres et de

formules algébriques empruntées à son compatriote

Fourier. Dans une solitude austère où il sevrait son

imagination et son cœur de toute joie, hostile à la poc-

sie, à l’art, concentrant toutes ses facultés dans d’ab-

struses recherches, il lut beaucoup, il lut avec fana-

tisme et s’identifia si bien avec ses lectures qu’il prit

de très-bonne foi pour siennes les nouveautés qu’il dé-

couvrait chez ses auteurs de prédilection.

Ayant une vue plus nette des besoins de la civilisa-

tion moderne que le vulgaire des socialistes, M. Prou-

dhon ne se lasse pas de répéter que c’est à la science

seule qu’il appartient de guérir les plaies sociales.

Mais, comme nous le verrons plus tard, la science de

M. Proudhon, incohérente et sans méthode, mêlant

tout, les questions de salaire et les théodicées, le prêt

gratuit et les hallucinations bibliques, l’algèbre et le

pot-au-feu, ne voulant voir l’univers que sous le

grossier aspect de la pro~MctMH et de la consommation,

ne devait aboutir qu’à un laborieux avortement et à

une glorification de l’ironie~.

A côté des sectaires et des apôtres que je viens de

nommer, des écrivains brillants, des romanciers

pleins de verve, employaient leur talent à vulgariser

les idées, ou plutôt les tendances socialistes, dans la

classe lettrée du peuple. L’un des plus célèbres,

M. Eugène Sue, faisait parler à ses personnages la

aux lecteurs français, peu familiers avec la métaphysique allemande,

l’indice certain d’une grande invention et d’une science profonde.

Voir les statuts de la Banque du peuple et les Confessions d’M:

~OMM?!MC:M, 1849.

Page:Agoult - Histoire de la révolution de 1848, tome 1.djvu/65[modifier]

INTRODUCTION. 49

i. 5

langue du phalanstère, tandis que madame Sand, pas-

sionnée pour le communisme pur, pour ce qu’elle

appelait le sublime et terrible but du partage des ~ns,

revêtait de toutes les splendeurs d’un style magique

les utopies de M. Pierre Leroux. Une autre femme,

madame Flora Tristan, après avoir visité les réceptacles

les plus abjects de la misère du peuple, entreprenait,

non sans succès, de prêcher aux ouvriers l’association

et le secours mutuel.

Ainsi qu’on peut s’en convaincre d’après cet exposé

succinct, l’ensemble des doctrines comprises sous le

nom de socialisme ne puisait sa force ni dans le génie

de l’invention ni dans la science organisatrice; mais,

comme il était né d’un besoin vrai et profond, comme

il exprimait avec éloquence un état moral et physique

qui ne se pouvait souffrir sans crime et que l’État

laissait s’aggraver chaque jour, sans songer même à

y chercher quelque palliatif, le peuple, qui n’avait ni

le temps, ni les connaissances nécessaires pour ana-

lyser et critiquer les principes et les hommes, ac-

courut et se rangea autour des nouveaux apôtres par

curiosité d’abord, puis avec enthousiasme et recon-

naissance. Il salua de ses acclamations, il honora de

ses déférences et de sa docilité les chefs du socia-

lisme. Une puissance considérable, hors de proportion

avec leur génie, leur fut ainsi donnée sur l’opinion

des masses.

Le radicalisme ou le républicanisme exclusif, qui,

depuis 1793, n’avait pas cessé d’être en rapport avec le

peuple et qui cherchait, comme le socialisme, son

point d’appui dans les masses, perdait du terrain à

Page:Agoult - Histoire de la révolution de 1848, tome 1.djvu/66[modifier]

50 INTRODUCTION.

mesure que le socialisme en gagnait. Depuis 1859,

les hommes les plus énergiques de ce parti étaient

découragés parles échecs constants de leurs tentatives

a main armée. Barbes et Blanqui, les deux chefs de

conspiration les plus actifs, étaient en prison. Pour

échapper à la police, les sociétés secrètes avaient été

forcées de se transformer de tant de manières que leur

organisation, chaque jour affaiblie, n’exerçait plus

d’action efficace. Elles se bornaient en ces dernières

années à de vagues projets de complots et à une pro-

pagande subalterne. Le journal qui naguère avait été

l’expression vive du républicanisme, le National, ré-

digé, depuis la mort d’Armand Carrel, par MM. Marrast,

Thomas, Jules Bastidel, Trélat, quoique toujours très-

agressif dans la forme, inclinait sensiblement vers

une entente avec l’opposition dynastique. Les républi-

cains austères tenaient en grande suspicion èette co-

terie habile de républicains bourgeois (c’est le nom

qu’on leur donnait), qu’ils accusaient d’intrigues et

d’ambitions égoïstes. Le seul foyer ardent du républi-

canisme montagnard était la Réforme. Fondée en

1845 par MM. Flocon’, Baune et Grandménil, dans

le dessein formel de renverser la dynastie d’Orléans,

la ~e/ormc, qui comptait parmi ses rédacteurs

MM. Godefroi Cavaignac, Ledru-Bollin, Louis Blanc,

Ribeyrolles, Etienne Arago, Scheelcher", avait mieux

M. Bastide s’était éloigne depuis quelque lemps du National pour

devenir le collaborateur de M. Buchezdans la Revue Nationale; mais la

bonne intelligence n’était pas rompue néanmoins entre le voltairia-

nisme de M. Marrastet le catholicisme de son ancien collaborateur

La ~t)rMM recevait l’impulsion d’un comité composé de MM. Fran-

çois et ELienue Arago, Bautte, Dupoty, Flocon, Guinard, Joly, Lesseré,

Page:Agoult - Histoire de la révolution de 1848, tome 1.djvu/67[modifier]

INTRODUCTION. 51

T T7 r 1 1 1_ _1~ 11 1

compris que ~Ys~oM~ les tendances nouvelles du

peuple, et, quoique la tradition jacobine fût le fonds de

sa politique, elle ne repoussait ni ne raillait, comme

le faisait le. journal de M. Marrast, les idées socialistes;

souvent même elle en admettait l’exposition dans ses

colonnes. Par M. Louis Blanc, elle leur donnait un

gage’. Aussi la Ré forme devint-elle en peu de temps

beaucoup plus populaire que le ~Va~OMs~, qui sentit

avec dépit la direction du mouvement démocratique

lui échapper. H en résulta bientôt entre les deux jour-

naux une polémique acrimonieuse et remplie de per-

sonnalités. La discorde les sépara en deux camps hos-

tiles l’intérêt d’une même cause à soutenir fut moins

puissant que les rivalités d’une ambition pareille~.

Nous retrouverons ces rivalités acharnées dans le

moment même de l’action et surtout au lendemain de

la victoire.

Le parti légitimiste ’et le parti demeuré fidèle au

nom de Bonaparte concouraient aussi, le premier par

une polémique ouverte, l’autre par des menées, des

complots, des intrigues, à miner le gouvernement.

Il faut ajouter à ce travail combiné des sectes, des

écoles et des partis socialistes et radicaux, l’influence

des forces isolées qui concouraient les unes à exalter,

Lemasson, Louis Blanc, Pascal Duprat, Recurt., Schœlcher, Félix Avril

et Vallier.

M. Louis Blanc était, parvenu en ces derniers temps à faire signer

au comité de la He/~nM un programme tout à fait socialiste. (Voir le

texte aux documents historiques, n°l.)

« Je crains moins la différence de vos opinions que la ressemblance

de vos ambitions, » disait, à ce propos, Beranger à M. Narras), au

lendemain de la révolution de Février.

Page:Agoult - Histoire de la révolution de 1848, tome 1.djvu/68[modifier]

52 INTRODUCTION.

« 1 1 T"’t.

les autres à éclairer le peuple. Des statistiques irrécu-

sables, publiées en grand nombre, donnaient sur l’état

des prisons, des bagnes, des maisons de prostitution

et des hospices, des chiffres accablants, et faisaient

maudire un gouvernement inhabile à guérir de telles

plaies. Au-dessus du chœur encore étouffé des malé-

dictions populaires, s’élevaient à intervalles toujours

plus rapprochés des voix prophétiques. Les Paroles

~’MM croyant, en 1835, firent un effet immense. Sorti

avec éclat de l’Église romaine, mais demeuré profon-

dément chrétien par le cœur, l’abbé de Lamennais

cherchait dans l’Évangile la condamnation de la race

pharisienne qui gouvernait la France, et promettait, au

nom du Christ, à la démocratie régénérée, l’ère pro-

chaine de la justice et de la vérité. La charité ardente

de sa grande âme blessée, sa vie solitaire, la fierté

simple d’une pauvreté qu’il avait préférée à la pour-

pre, l’autorité même du sacerdoce restée empreinte

sur sa personne et dans les habitudes de son langage,

lui donnaient un grand prestige. Au Collège de France

les cours de MM. Michelet Quinet et Mickiewicz vivi-

fiaient les traditions républicaines des écoles, répan-

daient dans la jeunesse des sentiments d’amour pour

le peuple, de mépris pour l’Église et la société o~c~-

M. Michelet et M. de Lamennais étaient adversaires déclarés du

communisme. L’un et l’autre défendirent avec éclat et énergie la fa-

mille et la propriété au plus fort de la tempête révolutionnaire (voir

)e Peuple constituant, n" des 28 et 23 mai 184S, et le 5’ volume de

)’FM<<we de la ~c<K<:<Mt française), à un moment où ceux qui les

accusent aujourd’hui de tendances anarchiques baissaient la tête et

gardaient le sitence. A cet égard l’opinion publique est singulièrement

abusée. Mais sur quoi ne l’est-elle pas à l’heure où je tiens la plume

Page:Agoult - Histoire de la révolution de 1848, tome 1.djvu/69[modifier]

INTRODUCTION. S5

ient de la sorte cette union des étu-

5.

les, et préparaient de la sorte cette union des étu-

diants et des prolétaires qui devait se manifester- sur

les barricades. C’est ainsi que volontairement et invo-

lontairement, par une action lente ou rapide, par la

résistance inintelligente autant que par l’attaque pas-

sionnée, tous concouraient à un travail révolution-

naire caché encore aux esprits inattentifs, mais qui se

révélait de loin en loin par des signes terribles~, et

que le premier accident allait faire apparaître dans

son effrayante étendue aux yeux de la société con-

sternée

On le voit, sous d’apparentes prospérités, la société

française recélait dans son sein bien des éléments de

perturbation, et le gouvernement de Louis-Philippe,

au lieu de la soutenir dans ses efforts instinctifs vers

un ordre supérieur, la livrait, par le plus triste calcul, à

une désorganisation morale qui, si elle se fût prolongée,

amenait, avec l’abaissement de son caractère et de son

honneur, le rapide, l’irréparabledéclin de son influence

européenne. Car la politique du gouvernement de

Entre autres la grande grève de 1840, la grève des charpentiers

en t845, les troubles de Buzançais, etc.

Un rapportadressé par M. Delessert, préfet, de police, au président

du conseil, en date du 19janvier 18’H, constate que dans l’annëe’t846

les publications socialistes ont été encore plus nombreuses que pen-

dant les années précédentes que la ~H<f<M!M vers les idées de rénova-

tion sociale est plus vive que jamais et mérite une attention sérieuse.

H signalé parmi les ouvrages dangereux les Evangiles avec des notes

et r~~M’MM, par Lamennais; le Système des contradictions écono-

tM~MM, par Proudhon;l’BMS:~f~Mff<~ par Daniel Stern, etc., etc.;

et termine par ces mots « Là est la véritable plaie de l’époque, et on

doit reconnaître que chaque année elle fait de nouveaux progrès. Un

pareil état de choses me paraît de nature à éveiller la haute sollicitude

du gouvernement. ))

5.

Page:Agoult - Histoire de la révolution de 1848, tome 1.djvu/70[modifier]

Ht i INTRODUCTION.

Juillet était aussi mesquine dans ses rapports avec

l’étranger qu’elle se montrait aveugle dans la conduite

des affaires intérieures. La pusillanimité du plus vul-

gaire égoïsme y faisait taire les hardies traditions et

le grand instinct de la France. Dominé par un faux

amour-propre dynastique et par un désir puéril d’ob-

tenir l’amitié des royautés légitimes, la quasi-légiti-

mité, c’est le nom qu’on donnait à la royauté issue

des barricades, acceptait, en fait et en droit, l’équilibre

européen tel que rayait créé la solennelle injustice des

traités de 18i5. Elle écartait les sympathies, elle tra-

hissait les espérances des nationalités sacrifiées au con-

grès de Vienne, et tantôt par son langage, tantôt même

par ses actes équivoques, elle décourageait ses alliés

naturels pour obtenir des princes absolus le pardon

de son origine révolutionnaire. Pendant les sept an-

nées du ministère présidé par M. Guizot, la tendance

de plus en plus marquée de la politique conservatrice

fut de se rapprocher des puissances absolutistes, et

d’abandonner, pour les bonnes grâces douteuses de

l’Autriche et de la Russie, les principes et les tra-

ditions de 89, l’intérêt historique et politique de la

France.

Ainsi, par son action diplomatique tout autant que

par son action administrative, le gouvernement de

Louis-Philippe allait manifestement à l’encontre des

vœux du pays et de ses intérêts véritables. Les classes

riches, chez qui la fierté nationale s’alanguit aisé-

ment dans la mollesse cosmopolite d’une civilisation

très-compliquée, suivirent sans trop de répugnance la

politique àntifrançaise de la branche cadette des Bour-

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INTRODUCTION. 55

bons. Mais l’instinct populaire ne fut point étouffé, et

la portion non encore enrichie de la bourgeoisie, en

exprimant, dans son opposition parlementaire, les sen-

timents confus des masses, leur donna une puissance

inattendue. Les tendances rétrogrades du gouverne-

ment, ses provocations multipliées avancèrent l’heure

du conflit. Dans la lutte qui s’engagea, l’instinct l’em-

porta sur la science, le sentiment populaire fut plus

fort que l’habileté politique. La France démocratique,

dans un accès d’indignation, renversa le gouverne-

ment de la France bourgeoise et se proclama libre

sous un gouvernement républicain. C’était là un juste

châtiment des erreurs de la bourgeoisie dynastique.

Mais bientôt on s’aperçut que les circonstances avaient

précipité un dénoûment auquel on n’était pas assez

préparé. Républicaine avant l’heure, par la faute d’un

pouvoir sans discernement, insuffisamment initiée à

la vie politique, la démocratie révolutionnaire s’est

trouvée tout d’un coup aux prises avec des difficultés

de tous genres qu’elle avait à peine entrevues. Ni elle

ne se connaissait bien elle-même dans ses éléments

complexes, ni surtout elle ne se formait une Idée exacte

de l’état social, tout à la fois très-nouveau et très-

ancien, où se trouvaient la France et l’Europe. De là

les étonnements et les incertitudes des hommes portés

au pouvoir par la faveur populaire. De là les oscilla-

tions, le prompt discrédit d’une politique qui, négli-

geant les réformes possibles, prêtant l’oreille aux uto-

pies, applaudissant aux contre-coups de la révolution

en Europe et rassurant les princes par des promesses

de paix, parut tout à la fois, à l’extérieur comme à

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56 INTRODUCTION.

l’intérieur, prudente jusqu’à la faiblesse, hardie jusqu’à la témérité. Dans ces oscillations, la confiance enthousiaste des masses se retira d’un gouvernement qui ne savait qu’en faire. Leur désappointement tourna vite en irritation. Les souffrances matérielles inséparables d’une révolution qui inquiète les classes riches et suspend le travail, exploitées par les partis vaincus et par quelques sectaires, achevèrent de briser le lien qui rattachait le prolétariat des villes au gouvernement républicain. Le peuple demandait sans retard l’effet des promesses de la révolution, l’organisation du travail, exigence qui lui semblait très-simple, mais qui pourtant était formidable à cett~ heure où, pas plus dans les choses que dans les esprits, rien n’était prêt pour la satisfaire la situation était grave et pleine d’obscurités. Rien ne pouvait s’ajourner et rien ne paraissait immédiatement possible. Entre ceux qui supposaient tout facile et ceux qui ne voyaient rien de praticable, quel milieu tenir? Comment, dans ce grand malentendu des esprits et des volontés, prononcer le mot décisif? Cependant le temps s’écoulait; chaque jour, chaque heure de retard accroissait le péril avec les exigences des prolétaires. De son côté, la bourgeoisie, craignant pour ses biens, en venait, par une sorte d’héroïsme de la peur, à les préférer à sa vie. Elle voulait tout risquer plutôt que de consentir à rien perdre. Bientôt les passions contenues quelque temps, par l’espoir chez les uns, par la stupeur chez les autres, se heurtèrent. L’explosion se lit. Divisée contre elle-même, la révolution courut aux armes la république de d848, comme la royauté de 1850,

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INTRODUCTION.. 57

~t,tn~!n~1tA. ~)1~J~

combattit le prolétariat révolte elle pointa ses canons,elle tourna ses baïonnettes contre le désespoir popu-

laire, et la révolution sociale fut vaincue. Mais la révo-

lution politique était atteinte. A partir des néfastes

journées de juin, elle ne fit plus que languir; épuisée

par le sang répandu, chancelante en ses conseils,

reniée par le peuple qui se croyait trahi, abandonnée,

comme l’avait été la royauté, par une bourgeoisie

ingrate et sans discernement à qui elle avait donné

et demandé la force, isolée dans une politique indé-

cise qui lui avait aliéné la sympathie des peuples sans

lui gagner l’amitié des rois, elle entra dans un rapide

déclin, et déjà elle n’existait plus que de nom, lors-

qu’un second Bonaparte vint occuper sa place. Dans

ce même palais d’où le peuple, en se jouant, avait

ôté, comme un. meuble inutile, le fauteuil d’un roi

citoyen, Napoléon Ht fit remettre, avec l’appareil mi-

litaire et la pompe des cours, le trône impérial. Au-

jourd’hui, de la révolution de 1848, il ne reste plus

qu’une seule institution, et c’est précisément l’insti-

tution qui a servi à la détruire le suffrage universel.

Aussi, par un grand nombre de gens, la révolution de

février est-elle considérée comme une tentative dérai-

sonnable, un accident, un contre-sens historique dont

il serait souhaitable d’effacer jusqu’à la dernière trace.

Telle n’est pas la conclusion à laquelle nous conduit,

après un intervalle de quatorze années, l’examen nou-

veau de la suite des événements. Ce n’est point ici le

lieu des conjectures et des prophéties. Cependant,

malgré les apparences contraires, il est permis de

penser que la révolution de 1848 n’a été dénniti-

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58 INTRODUCTION.

-vement vaincue ni en France ni en Europe. Les espérances qu’elle a fait naître, nous les voyons plus ardentes peut-être, plus profondes à coup sûr, et plus près de se réaliser, en Italie, en Hongrie, en Pologne, chez tous les peuples qui n’ont point conquis encore leur indépendance nationale, l’entière liberté de conscience, la parfaite égalité démocratique. Partout les gouvernements absolus paraissent plus haïs des populations et plus menacés qu’ils ne l’ont été jamais par l’esprit de la révolution française. Jamais non plus l’avenir de notre pays n’a été plus visiblement lié aux progrès de la démocratie. Cet avenir, par le suffrage universel, est aujourd’hui dans les mains du peuple. Il dépend tout entier de l’exercice intelligent de ce droit nouveau que la révolution de 8 48 lui a remis; et ce droit, bien qu’il n’ait pas produit du premier coup tout le bien qu’on en devait attendre et qu’il ait paru se tourner contre ceux-là même qui l’avaient établi, n’en estpas moinsl’assisevéritable delà démocratie moderne.tl contient ensoi, il rend nécessaires,inévitables, prochains même, cette am~ïorattOM du sort de la classe la plus nombreuse et la plus pNMffë, cet ennoblissement du peuple par l’instruction et par le bien-être, qui furent le rêve des premiers réformateurs et qui sont la réalité sérieuse poursuivie, à travers mille chimères, par le socialisme moderne. Si le peuple aujourd’hui n’accomplissait pas pacifiquement cette grande trans- formation sociale dont les philosophes du dix-huitième siècle et les législateurs de la Constituante lui ont tracé les voies, il ne pourrait plus en accuser que luimême, car il est devenu maître de ses destinées.

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INTRODUCTION. 59

La révolution de i848 et l’institution républicaine

ne dussent-elles produire d’autre résultat immédiat

que d’avoir procuré au peuple les moyens légaux de

son émancipation, il les faudrait encore saluer du

cœur et de l’esprit comme le gage certain d’une

œuvre providentielle, d’une métamorphose ascendante

qui s’opère dans le monde, en dépit des faiblesses,

des fautes et des crimes, en dépit surtout de l’aveu-

glement des hommes.

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6

HISTOIRE

DE LA

RÉVOLUTION DE i848

PREMIERE PARTIE

CHAPITRE PREMIER

Les conservateurs et les réformistes.

Les élections de l’année 1846 apportaient au ministère

conservateur, désigné dans le langage du temps sous le

nom de cabinet du 29 octobre, une majorité considérable.

Cette majorité-se composait presque entièrement de fonc-

tionnaires publics; il n’en entrait pas moins de deux cents à

la Chambre fait exorbitant, sans exemple depuis l’établis-

sement du régime parlementaire et qui ne laissait que trop

paraître l’abus des influences corruptrices exercées par le

pouvoir sur le corps électoral. Jamais M. Guizot, qui prési-

dait le conseil, et M. Duchâtel, qui, au ministère de l’in-

térieur, était plus spécialement chargé de mener à bien

l’entreprise des élections, n’avaient remporté de victoire

plus facile et plus complète; jamais ils n’avaient rencontré

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02 IIISTOIRE

V;o U..f,U.I. V,l.J.t,u

dans les mœurs moins d’indépendance et de vertu poli-

tique. Le goût des places et l’émulation d’un zèle servile

semblaient devenus les seuls mobiles d’activité dans ce

pays légal auquel seul ils avaient affaire et qui leur ca-

chait l’autre. Aussi les deux premiers ministres ne conce-

vaient-ils pas un doute sur l’heureuse issue de la session

qui s’allait ouvrir, et tout en eux trahissait, avec la confiance

la plus entière, l’extrême dédain que leur inspiraient pres-

que également et les complaisances de leurs amis et l’in-

habileté manifeste de leurs adversaires.

A ne considérer que le p<K/s M~a~, en effet, la satisfac-

tion des ministres était parfaitement motivée. La sécurité

que donne un long état de paix, le bien-être qui s’y déve-

loppe, entretenaient dans les classes aisées des dispositions

favorablés au pouvoir. La brillante alliance du duc de

Montpensier avec l’infante d’Espagne, ce succès personnel

des ambitions du roi, était présentée par la presse conser-

vatrice comme un triomphe diplomatique remporté sur

l’Angleterre. «Nous rentrons danslapolitique deLouisXlV,))

disaient les courtisans; « la France se relève de ses abais-

sements, » répétaient les gens crédules. L’opposition d’ail-

leurs, dans la session précédente, avait été si molle et si

mal conduite que, amoindrie comme elle l’était encore par

les élections nouvelles, elle ne pouvait songer à une lutte

sérieuse. La- bataille parlementaire se bornerait, tout le

faisait présager, à de légères escarmouches, dont vien-

draient aisément à bout l’éloquence de M. Guizot et les

habiles manœuvres de M. Duchâtel. C’était la pensée de

Louis-Philipppe et de tout ce qui l’entourait.

A la vérité, des émeutes très-graves, provoquées dans

plusieurs départements par la cherté des grains, vinrent

pour un moment troubler la sécurité du cabinet. La révolte

des paysans de Buzançais et les exécutions qui en furent la

C’est ainsi que, dans le tangage paftementah’e, on désignait t’cn-

semhie des citoyens qui rempilaient les conditions du cens électoral.

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DE LA RÉVOLUTION DE-1848. 63

suite, en rappelant les scènes analogues qui avaient signalé

les commencements de la Révolution, jetèrent dans quel-

ques esprits des appréhensions, des pressentiments facheux.

Mais, les émeutes réprimées par la troupe, qui ne montra

nulle part d’hésitation dans l’accomplissement du devoir

militaire, et le danger de la disette conjuré par de nom-

breux arrivages, l’on n’y songea plus. Lesdébatsde l’adresse

furent pour le ministère l’occasion d’un éclatant succès.

Cependant quelques conservateurs de bonne foi, qui

avaient pris au sérieux les promesses du ministère aux élec-

teurs~, élevaient la voix pour en réclamer I’accomplisse-

ment. Cette témérité déplut à M. Guizot. Enflé par le succès

croissant de sa politique, il ne cacha pas son dédain pour

ces honnêtes dupes et s’oublia jusqu’à les provoquer ouver-

tement à la défection. « Ceux qui ne sont pas contents de la

marche du cabinet, dit-il, dans un débat relatif à une pro-

position de M. Duvergier de Hauranne sur l’abaissement du

cens électoral, peuvent passer dans le camp de l’opposi-

tion. » Cette vive injure adressée à la plus complaisante des

majorités fut l’origine d’une fraction dissidente, qui, très-

peu considérable en nombre et même en force morale, car

elle ne se composait guère, avec les hommes insignifiants

et de bonne foi dont je viens de parler, que de frondeurs

suffisants et frivoles, acquit néanmoins quelque importance

par l’énergie, l’activité et l’habileté peu communes d’un

homme dont elle désavouait à demi le concours M. de

Girardin 2. Le rédacteur en chef de la Pr&Mg avait été

« Tous les partis vous promettront le progrès, avait dit M. Guizot

au banquet des électeurs de Lisieux, le 2 août d846; seul le parti con-

servateur vous le donnera. »

Cette petite fraction des progressites, à laquelle M. de Girardin

suggérait des ambitions hors de proportion avec sa force, avait pour

guide un jeune homme épuisé par la maladie et qui mourut bientôt

(M. de Castellane). M. Guizot parlait fort dédaigneusement de cette co-

terie. « Nous sommes bien menacés, avait-il dit un jour, nous avons

contre nous un impotent et un impossible. » Impossible, soit, ré-

pondit M. de Girardin, mais encore plus inévitable. » .Te cite ces bons

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6t HISTOIRE

froissé comme tant d’autres dans ses rapports personnels avec M. Guizot; mais plus vindicatif et surtout mieux en

mesure de donner cours à son désir de vengeance, il ten-

dait vers ce but tous les ressorts de son esprit. Devinant bien que les promesses du banquet de Lisieux n’étaient qu’un leurre, il les avait inscrites en guise d’épitaphe en tête de son journal, et les rappelait en toutes circonstances à ses nombreux lecteurs. Le jour où M Guizot fit son imprudente sommation aux conservateurs, M. de Girardin,

comme pour marquer l’indignation d’une confiance subi-

tement déçue, effaça l’épigraphe de la P~~ë et lui en substitua une autre extraite d’un discours de M. Desmous-

seaux de Givré, dans la séance du 27 avril. « Qu’a-t-on fait depuis sept ans? s’était écrié ce conservateur poussé à bout,

rien, rien, rien. » Ces trois mots devinrent la devise iro-

nique de la Presse. A partir de ce jour elle se posa en ac-

cusatrice du ministère, et ne lui laissa plus aucun dépit.

Usant tantôt de ruses, tantôt de violence, M. de Girardin

fut, pour M. Guizot, le plus dangereux des ennemis, parce

que ayant longtemps servi sa politique, il en connaissait

bien et en dévoilait sans scrupule les ressorts secrets.

Sans autorité dans la Chambre, sans ascendant sur les

masses, M. de Girardin n’en était pas moins, par la vigueur

de sa dialectique, par son habileté à tendre des piéges, par

sa familiarité avec l’utopie, par une science de l’effet

merveilleusement appropriée à (’état de nos mœurs, par la

justesse acérée de son sens critique, un redoutable adversaire. Les blessures qu’il fit dans cette session au minis-

tère conservateur furent des blessures mortelles; mais on

était loin encore de concevoir des inquiétudes sérieuses

tout semblait, au contraire, justifier l’infatuation des ministres.

mots et j’en rapporterai d’autres, en leur place, parce qu’en France

les bons mots et les quolibets font partie intégrante de l’histoire poli-

tique.

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DE L.\ RÉVOLUTION DE 1848. 65

6.

’e électorale; à

DE L.\ RÉVOLUTION DE 1848. 65

Battue dans la question des mariages espagnols, amoin-

drie par la défection de MM. Billault et Dufaure, deux des membres les plus influents de la Chambre, que suivirent aussitôt une trentaine de députés, humiliée, découragée, l’opposition brandissait d’une main débile sa vieille arme émoussèe la réforme. Ce n’était pas là chose bien formidable. M. Duchâtel ne s’en tourmentait guère; M. Guizot haussait les épaules le roi riait sous cape de ces honnêtes niaiseries. Personne en France, non assurément personne, ne pouvait soupçonner le tour extraordinaire qu’allait prendre, à peu de temps de là, une discussion usée à l’avance par sa monotonie. Depuis quinze ans déjà, cette question de réforme électorale et parlementaire se reproduisait invariablement à chaque session. L’opposition répétait que le pays n’était pas représenté avec sincérité, et que l’indépendance de la Chambre n’était pas suffisamment garantie. Elle s’appuyait sur des considérations et des exemples d’une justesse incontestable mais, tout en signalant une partie du mal extérieur, elle se gardait bien de descendre jusqu’au vice essentiel de la constitution, jusqu’au principe immoral du cens qui subordonnait la capacité politique au privilège grossier de la fortune. On aura peine à comprendre un jour comment la nation la plus chevaleresque, la plus délicatement sensible du monde moderne, a pu laisser fausser son jugement à ce point d’admettre que la richesse, si souvent acquise aux dépens de la probité, soit non-seulement la plus sûre, mais la seule garantie de la capacité politique. On s’étonnera qu’un peuple élevé par une religion et une philosophie éninemment spiritualistes ait accepté comme modelé des gouvernements un système dont le matérialisme formait la base et se trahissait jusque dans le langage. Quelle pauvre idée ne concevra-t-on pas dans l’avenir d’une génération si promptement façonnée à considérer l’État comme une machine, ayant son jeu, sa pondération, ses rouages; à dire, en se désignant soi-même, la Mm<M?’<? électorale; à t!

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M HISTOIRE

ne se servir enfin, en parlant de ce qu’il y a de plus idéal

au monde, le génie d’un peuple exprimé dans ses institu-

tions, que de locutions empruntées à la mécanique J’ai la

certitude de ne pas faire ici une observation puérile. Rien

n’est puéril dans ce qui tient essentiellement à la vie d’une

nation; il n’entre pas de hasard dans la formation des

langues; l’idiome d’un peuple, c’est ce peuple lui-même.

Mais les vues de l’opposition n’allaient pas si loin. Nous

verrons bientôt qu’elle ne se piquait pas de logiquu.

M. Barrot et son parti, ne voulant point comprendre que la

source de la moralité publique était empoisonnée, s’in-

qui étaient seulement de la voir un peu trouble à la surface,

et s’occupaient avec une conscience puérile à lui rendre sa

limpidité en la faisant passer par le filtre de la réforme.

Quant à M. Thiers, un certain goût pour les aventures ré-

volutionnaires, le plaisir vaniteux de s’imposer à un roi

réputé pour ses habiletés, par-dessus tout l’intempérance

remuante d’un enfant gâté de la fortune, le jetaient en

avant, à tous hasards, à tous risques, à tous périls. De son

côté, le pouvoir, par simple répugnance pour le mouvement

quel qu’il fût, répondait sans se lasser, tantôt que la me-

sure était inopportune, tantôt qu’il la trouvait dangereuse;

toujours que les ministres donneraient leur démission si

elle était adoptée

Ayant perdu l’espoir d’obtenir un résultat quelconque

dans la lutte parlementaire, les radicaux, en 1840, avaient

essayé de faire appel à l’opinion du dehors. Ils étaient par-

venus à réunir cent mille signatures au bas d’une pétition

ferme et explicite; mais c’est à peine si cette pétition avait

été discutée à la Chambre, tant l’opposition modérée répu-

gnait à une alliance aussi scabreuse. Cette année, deux

hommes de conviction, appartenant l’un au radicalisme

tempéré, l’autre à la gauche dynastique, tentèrent, sans

s’être entendus, un rapprochement politique qui leur pa-

raissait l’unique moyen d’arracher quelques concessions à

l’obstination du pouvoir. M. Carnot, fils de l’illustre con-

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DE LA RÉVOLUTION DE 1848. 67

U~ LA KËVULUtIUM UNISYS. 67

ventionnel, dans une brochure intitulée Les ~o~!c~<

la Charte, tout en confessant ses sympathies républicaines,

exprimait le désir de se conformer à la volonté nationale

attachée aux institutions de Juillet, et montrait que la ré-

forme n’était aucunement en contradiction avec elles. « In-

sensé, disait-il, quiconque demanderait aux révolutions ce

qu’il peut obtenir du simple vœu des électeurs. Quant à

M. Duvergierde Hauranne esprit actif, désintéressé, d’une

inattaquable probité politique, il conjurait tous les. chefs de

l’opposition de s’unir pour provoquer ce. que l’on devait

plus tard appeler la pression du ~ho~, c’est-à-dire une

agitation extra-parlementaire, de nature à convaincre le

pouvoir que le pays blâmait la politique conservatrice et

voulait entrer dans les voies d’un progrès large et sincère.

Ces deux écrits non concertés, dictés par la conscience

d’un état de choses où tout semblait perdu si l’on ajournait

les résolutions hardies, facilitèrent le rapprochement des

radicaux et des dynastiques. Depuis quelque temps, le

comité central des élections y travaillait. Ce comité venait

de remporter des succès signalés dans les élections muni-

cipales et dans celles de la garde nationale. A l’instigation

de MM. Marrast et Duvergier de Hauranne, d’accord ponr

commencer l’attaque qui, dans la pensée du premier, de-

vait ébranler la dynastie, tandis que, selon le programme

du second, elle devait seulement renverser le ministère, on

rédigea une pétition qui fut approuvée par les comités

locaux, par les chefs parlementaires, et qu’appuya toute la

presse libérale; on résolut d’organiser une manifestation

imposante et de réveiller l’opinion engourdie en élevant

une tribune libre en face de la tribune asservie du parle-

ment un banquet fut décidé.

11 n’y avait rien d’illégal, ni même d’insolite dans une

telle réunion. Non-seulement dans les usages de l’Angle-

terre politique les banquets étaient considérés comme une

Dg la M/~fme électorale et parlementaire.

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.68 HISTOIRE

partie essentielle du gouvernement représentatif, mais, en

France même, il n’était pas rare de voirles députés accepter

de leurs commettants des ovations de ce genre. MM. Guizot

et Duchâtel en avaient très-récemment donné l’exemple.

Cependant le ministère vit avec déplaisir les préparatifs du

banquet réformiste. H n’était plus animé, à la fin de la

session, de cette confiance superbe qu’il faisait paraître au

commencement. Sans avoir éprouvé d’échec considérable,

il se trouvait sensiblement affaibli par l’ensemble des débats.

En ne préparant aucun projet de loi important; en repous-

sant ou négligeant les réformes les plus simples et les plus

impérieusement réclamées par l’opinion: la réforme pos-

tale, la proposition de dégrèvement sur l’impôt du sel; en

laissant à l’état de rapports des projets de loi sur le régime

des prisons, sur le travail des enfants dans les manufactures,

sur les livrets des ouvriers, etc., etc., il n’avait pas su tenir

la majorité en éveil. Elle s’était relâchée de sa discipline,

et, de temps à autre, s’amusait à des velléités d’opposition.

La discussion sur l’expédition de Kabylie avait trahi la fai-

blesse du pouvoir devant l’attitude dictatoriale du maréchal

Bugeaud. Dans les débats sur le budget on avait vu la for-

tune publique compromise. L’administration de la liste

civile, les conditions d’un nouvel emprunt, de nouveaux

avantages accordés aux compagnies de chemins de fer, tout

cela excitait un mécontentement général. Enfin, des accu-

sations de corruption, qui d’abord n’avaient rencontré que

des dénégations hautaines, prenaient un caractère sérieux.

Des faits jugés impossibles se précisaient, se prouvaient.

Tantôt c’étaitia vente, dans le cabinet du ministre de l’inté-

rieur, d’un privilège de théâtre, tantôt celle de la présen-

tation d’un projet de loi, tantôt la protection accordée à un

munitionnaire infidèle. Le scandale fut au comble, lorsqu’un

acte d’accusation amena devant la cour des pairs un ancien

ministre, M. Teste, président de la cour de cassation, grand

officier de la Légion d’honneur, convaincu bientôt d’a-

voir reçu une somme considérable pour la concession

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DE LA RÉVOLUTION DE 1848. M

d’une mine de sel gemme. Un lieutenant général, pair de

France, M. Cubières, s’était fait l’intermédiaire de ce marché

honteux. Les débats de ce procès mirent toute la France en

émoi. La condamnation des accusés retentit jusque dans

les profondeurs du pays. Le peuple prit en grand mépris

un gouvernement et une société capables de telles turpi-

tudes~. 1..

Que faisait cependant le cabinet pour parer ou pour at-

ténuer de tels coups? Accusé des plus vils trafics, il re-

fusait l’enquête et se faisait donner par la Chambre un

bill d’indemnité. A la suite d’une discussion remplie de

personnalités où M. de Girardin offrait de prouver que

M. Guizot avait mis à prix une pairie, le ministre, par un

discours d’une habileté perfide, et ne craignant pas de des-

cendre dans ses récriminations jusqu’à la communication

de lettres confidentielles, arrachait à une majorité de 325

voix un ordre du jour devenu célèbre, par lequel, entou-

rée, pressée d’évidences ignominieuses, celle-ci osait encore

braver la conscience publique et se déclarer satisfaite. Puis

le cabinet tentait de se donner,un peu de vie en sacrifiant

trois de ses membres MM. de Macl:au, Lacave-LapIagne

et Moline-Saint-Yon, battus dans la discussion sur les cré-

dits extraordinaires, et en appelant à leur place trois nou-

veaux ministrés d’une égale médiocrité politique MM. de

Montebelto, Jayr, TrézeP. Puis, enfin, M. Duchâtel s’effor-

çait de faire avorter par des tracasseries de police la mani-

festation du banquet réformiste, devenue inquiétante en de

semblables conjonctures. Par malheur, il ne trouvait point

de prétexte à un refus officiel. On avait bien pu, naguère,

w Plusieurs faits antérieurs avaient préparé cette déconsidération des

classes élevées dans l’opinion un grand seigneur, fabricant de faux

jetons; un aide de camp du roi, surpris en flagrant délit de tricherie

au jeu; un pair de France, disparaissant à la suite d’un grave attentat

étouffé par les soins de sa famille, etc., etc.

Ces nominations ne furent faites que sur le refus blessant de plu-

sieurs hommes politiques, qui ne voulaient point prendre la responsa-

bilité des actes du cabinet.

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70 HtSTOIHE E

interdire un banquet offert par les électeurs du Mans à M. Ledru-Rollin, dont le radicalisme séditieux épouvantait la bourgeoisie; mais comment avouer la moindre crainte au sujet d’une réunion à laquelle assisteraient MM. Odilon Barrot et Duvergier de Hauranne, réunion dont le caractère était si bien défini à l’avance que les radicaux extrêmes refusaient d’y prendre part 1 ? q

En effet, rien de moins subversif que les intentions des

douze cents convives réunis, sous la présidence de M. de Lasteyrie père, le 9 juillet 1847, au banquet du ChâteauBouge. Quatre-vingts députés, représentant l’ancien libéralisme, s’y trouvaient. On avait expressément réservé les opinions individuelles, « afin d’éviter, comme l’avait dit M. Duvergier de Hauranne, les querelles de ménage sur l’avenir de l’enfant à naître, avant de l’avoir mis au monde. » Dans ces vues conciliatrices, on avait, à dessein, omis -le toast au roi sur la liste des toasts arrêtés à l’avance ce fut l’acte le plus significatif de la réunion. Les toasts portés par MM. Odilon Barrot, Marie, Gustave de Beaumont, Chainbolle et Malleville, A la révolution <<hnHe<, A la presse, A la réforme, A l’amélioration du sort des classes laborieuses, etc., etc. exprimaient en termes si convenables des vœux si constitutionnels que les républicains regrettaient de s’y être associés. Cependant toute la presse de l’opposition dynastique célébra l’éloquence des orateurs du Château-Rouge. La Réforme, il est vrai, les railla amèrement mais cela ne suffit pas à rassurer le JûKfM~ des Débats il ouvrit, dès le lendemain, contre le banquet, un feu roulant de sarcasmes, de menaces, qui ne devait plus s’arrêter qu’à la veille des catastrophes. Un mois après, le 9 août, la session était close. « Elle n’a pas été bonne, M. Arago, quoique d’une opinion politique tempérée par la nature

de ses travaux et par ses relations sociales, désapprouvait l’alliance et ne voulut point paraître au banquet.

Cette omission fut le motif ou le prétexte de l’abstention de

MN. Thiers, de Rëmusat, Vivien et Dufaure;

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DE LA RËYOLUT!Of) DE 1848. 71

disaient les Débats; la prochaine, si elle n’était meilleure, serait funeste 1. ) » Et ils disaient vrai. Le mépris et la colère du peuple commençaient à monter à la surface. Au retour d’une fête donnée par le duc de Montpensier à Vincennes, les équipages armoriés des convives, en traversant le faubourg Saint-Antoine, avaient été hués. « A bas les voleurs » criait-on sur leur passage; et des pierres lancées dans les glaces des voitures donnaient à ces apostrophes un sens plus expressif. Aux obsèques du ministre de la justice, M. Martin (du Nord), des propos séditieux se proféraient à haute voix dans la foule. C’étaient autant de signes précurseurs d’une explosion prochaine. Elle fut hâtée par un événement tout à fait étranger à la politique, et qui n’avait aucune relation directe avec les causes générales de l’irritation populaire. Une femme encore belle et de mœurs irréprochables, R)le d’un maréchal de France, fut assassinée avec une atrocité sans exemple par son mari, le duc de Praslin, qui n’échappa que par le suicide à la juridiction de la cour des pairs. Cet événement, longtemps inexpliqué, ce drame sanglant passionna le pays. Le nom de l’infortunée duchesse de Praslin courait de bouche en bouche et pénétrait jusque dans les campagnes les plus reculées. On s’abordait sans se connaître, sur les routes et sur les places publiques, pour se demander des éclaircissements et pour se communiquer une indignation qui ne se pouvait contenir. Le peuple, toujours si aisément ému par l’image d’une femme que sa faiblesse livre sans défense a la haine, se prit à maudire tout haut une société où se commettaient de tels forfaits. H multiplia, il généralisa dans ses soupçons ce crime individuel. Cette tragédie Le gendre du duc de Broglie, M. d’Haussonville, conservateur zélé, l’un des 225 satisfaits, s’exprimait ainsi dans un article de la ~<<e des Deux-Mondes intitulé de la M<M<MM!t actuelle « ~’ayoir pas su la gouverner, cette majorité, tel est bien le tort réel du cabinet. Gouvcrner, c’est vouloir gouverner; c’est agir, c’est aussi faire les choses à propos et d’une façon qui les fasse valoir; c’est savoir parler au besoin a l’imagmation des peuples. »

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72 HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION DE 1848.

domestique prit les proportions d’une calamité nationale. Elle suscita des pensées sinistres dans tous les cœurs.

Quelque temps auparavant, un événement purement lit-

téraire en apparence, une coïncidence que le hasard seul semblait avoir amenée, avait frappé les esprits comme un présage. La publication presque simultanée de trois histoires de la Révolution française, par trois écrivains célèbres, MM. Michelet, Louis Blanc, Lamartine, causa une émotion générale.

De ces histoires, écrites toutes trois dans un sentiment

d’admiration pour ce grand moment de notre vie nationale, les deux premières furent beaucoup I~s à Paris et discutées par les esprits sérieux; la troisième eut un retentissement en quelque sorte électrique dans la France tout entière. La splendeur du style, le pathétique des récits, la sensibilité poétique qui débordait dans ce livre prodigieux, entraînant avec elle la sévérité du juge, l’impartialité de l’historien, la logique même et trop souvent la vérité, lui donnèrent une puissance inouie. Partout, dans tous les rangs de la société, dans tous les partis, on lut, on dévora ces pages tracées avec du sang et des larmes. Des enthousiasmes excessifs et des indignations bruyantes formèrent en se choquant une clameur immense qui porta le nom de Lamartine au-dessus de tous les noms contemporains. En vain aurait-on essayé d’apprécier avec calme l’Histoire des Girondins. Tout éloge mesuré, toute critique impartiale semblaientsuspects. La passion seule parlait pour ou contre cette œuvre de poëte. Assurément, entre les causes immédiates qui ont fait éclater au dehors la révolution accomplie déjà dans les cœurs, l’Histoire des Girondins a été l’une dés plus décisives, en ranimant soudain, par un don d’évocation véritablement magique, les ombres des héros et des martyrs de 89 et de 95, dont la grandeur semblait un reproche muet à nos petitesses, dont les ardentes convictions venaient réveiller notre assoupissement et faire honte à notre inertie.

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utiH. jueb eveuMueuLs vont se presser et nous emporter avec

1. 7

CHAPITRE II

Les banquets. MM. de Lamartine, Odilon Bai-rot,

Ledru-Rollin, Louis Blanc.

Cette agitation des esprits, très-favorable en apparence

aux manifestations réformistes, n’avait pas néanmoins une

grande profondeur. Dans les provinces, la plupart des ban-

quets furent moins une affaire de principes qu’une révolte

d’amour-propre. Chaque ville voulut avoir son banquet pré-

sidé par un député en renom.

Le premier en date, offert à l’auteur de l’Histoire des Gi-

rondins par sa ville natale, le banquet de Mâcon, eut un

caractère particulier, quelque chose de recueilli, d’atten-

dri comme une fête de famille, malgré un concours de con-

vives et de spectateurs tel que cela s’était vu seulement en

nos meilleurs jours de joie civique; quelque chose aussi de

saisissant pour l’imagination et de prophétique, lorsqu’aux

derniers grondements du tonnerre, à la vue d’un ciel

sombre sillonné d’éclairs, sous une tente battue par l’oura-

gan, on entendit, dominant le craquement des charpentes,

le sifflement du vent dans les toiles déchirées, le bris des

tables, des bancs, des vaisselles et le tumulte d’une foule

en désordre, la voix sévère d’un poëte prédire la chute du

trône et le renversement de la monarchie.

Il est temps que nous nous occupions de M. de Lamar-

tine. Les événements vont se presser et nous emporter avec

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74 IIISTOtHE

eux. Profitons d’un moment de répit pour étudier cet homme qui, tout à l’heure, va jouer un rôle si considérable et si étrange. Ne craignons pas de nous approcher bien prés pour lire sur son visage et pour pénétrer dans son âme. Si nous y rencontrons des inconséquences, des faiblesses, du moins n’y découvrirons-nous rien qui ne soit ennobli par l’aspiration à la grandeur, par la générosité, par le courage. Né à Mâcon, en 1790, d’une de ces familles nobles de province qui conservent inaltérées les pieuses traditions et la simplicité des anciennes mœurs, Alphonse de Lamartine passa toute son enfance au sein des campagnes de la Bourgogne, dans un village appelé Milly, où ses parents possédaient une maison modeste, entourée de vignobles. Entré au collège de Belley en i 801, il y montra de rares aptitudes. Les mathématiques exceptées, pour lesquelles il éprouvait une répugnance invincible, il apprenait et devinait en quelque sorte toute choses avec une facilité prodigieuse. Son caractère ouvert et généreux, la douceur qui se conciliait chez lui avec une volonté prononcée, lui gagnaient, à Belley comme à Milly, les coeurs les moins aisément touchés. En 1814, il entra dans la maison militaire de Louis XVUt. Le bruit et la dissipation du mondé semblent n’avoir fait qu’accuser davantage, par un brusque contraste, ses penchants rêveurs. Un voyage en Italie acheva de donner l’essor à sa verve poétique. Le volume des Me~tations, publié en 1820, obtint un succès inouï. La jeunesse tout entière, hommes et femmes, l’enfance même, lut ce livre et redit ces vers écrits au pied du crucifix et d’où s’exhalait pourtant je ne sais quelle mélancolie de la volupté.

A partir du jour où parurent les Méditations, M. de Lamartine dut se sentir aimé de la France et de l’Europe, comme il l’avait été à Milly et à Belley. On peut dire que sa "loire ne fut qu’une première extension d’amour; le pouvoir auquel il devait parvenir nn jour en fut une autre. Afin que ses prospérités fussent complètes, la richesse aussi lui

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DELARÉYOLUnONDEtS~. 75 I ÍY’L.~1’>r. o 1..+ ~1., h ~+.,

vint avec la gloire par le mariage et par des héritages opu-

lents. De 1820 à 1850, tout en suivant la carrière diploma-

tique, M. de Lamartine publiait des poésies dont la beauté

fut plus contestée, mais dont le caractère était en affinité

intime avec l’état. des esprits durant cette période. Ce qu’on

y peut regretter en fermeté de contour, en correction, en

sobriété, en rapport parfait de l’expression avec ta pensée,

contribuait à les faire mieux goûter d’une jeunesse agitée

alors d’aspirations confuses, en proie à ce !)a~Kë des pas-

sions qui voulait se laisser bercer dans les régions du rêve

et répugnait à toute discipline. Mais autant par leurs défauts

ces poésies appartenaient à l’époque fugitive qui les a vues

éclore, autant ’par leurs qualités essentielles elles se ratta-

chent aux essors impérissables de la nature humaine

Après la révolution de Juillet, M. de Lamartine demeura

quelque temps à l’écart, puis il écrivit une brochure poli-

tique dans laquelle, sans dissimuler les regrets de son

cœur, il expliquait et légitimait aux yeux de la raison l’évé-

nement qui venait de porter au trône la branche cadette.

Dès les premières pages de cette brochure on voit que la

politique de M. de Lamartine jaillira, comme sa poésie,

de source chrétienne. Il la définit lui-même en des termes

que Fénelon n’eût pas désavoués « La politique, dont les

anciens ont fait un mystère, dont les modernes ont fait un art, n’est ni l’un ni l’autre il n’y a là ni habileté, ni force,

ni ruse à l’époque rationnelle du monde, dans l’acception

vraie et divine du mot, la politique, c’est de la morale, de

la raison et de la vertu. )) Et il pose aussitôt les points es-

sentiels de cette politique qui est la sienne le suffrage

universel, l’enseignement donné gratuitement à tous par

l’Ëtat, l’extinction de toute aristocratie héréditaire, l’abo-

lition de l’esclavage et de la peine de mort, la séparation

complète de l’Église et de l’Etat, la paix européenne et

De la poH~M rationnelle.

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76 IIISTOIRE

76 mSTUlKE E

l’assistance publique. Tels sont les principes qu’il puise dans le spiritualisme religieux qui fait le fond de sa nature et subsiste invariablement, malgré les inconséquences fréquentes auxquelles il s’est vu entraîné, comme tous les hommes d’imagination quand ils ne donnent point pour lest à leurs opinions spontanées la science rèftéchie.

La première marque de sympathie politique fut donnée à M. de Lamartine deux ans après la publication de sa brochure par les électeurs de Berghes (Nord), qui le nommèrent député en 1855. H reçut cette nouvelle à Jérusalem. Elle abrégea un voyage en Orient entrepris avec sa femme et sa fille unique; qu’il perdit à Beyrouth. M. de Lamartine avait voulu voir dans la vivante réalité cette nature grandiose qu’une bible imagée, donnée par sa mère, avait rendue familière à son enfance. Au sommet du Liban, dans l’enceinte crénelée d’un ancien couvent de Druses, sous des berceaux d’orangers, de figuiers, de citronniers, la voix d’une moderne sibylle lui avait annoncé de hautes destinées. « Vous êtes l’un de ces hommes de désir -et de bonne volonté dont Dieu a besoin comme d’instruments pour les œuvres merveilleuses qu’il va bientôt accomplir parmi les hommes, » lui avait dit lady Stanhope Étrange et poétique rencontre qui, on peut le croire, ne contribua pas faiblement à exalter les ambitions d’un homme si accessible aux séductions de lajoésie.

En arrivant à la Chambre, M. de Lamartine s’assit aux On sait que lady Esther. Stanhope était la nièce de M. Pitt. Longtemps initiée aux secrets de sa politique, elle n’avait pu supporter, après sa mort, l’ennui d’une existence devenue trop inoccupée pour son imagination ardente, et elle était venue demander à l’Orient d’autres émotions, d’autres grandeurs. La rare perspicacité de son esprit, surexcitée par la solitude, lui faisait voir les choses à venir avec une lucidité qui semblait un don prophétique. « L’aristocratie, bientôt effacée du monde, disait-elle un jour à un voyageur français, M. de Marcellus, qui ne partageait point cette opinion, y donne sa place à une bourgeoisie mesquine et éphémère, sans germe ni vigueur. Le peuple seul, mais le peuple qui laboure, garde encore un caractère et quelque vertu. Tremblez s’il connaît jamais sa force, »

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DE LA RÉVOLUTION DE 1848. T? fÏ~O ~r~C’~T~f~T~ ï~ ~0~ ~,r. ~0/ ~)

sentielles de la vie 7.

bancs des conservateurs. Depuis 1854 jusqu’à 1845, il jugea les hommes et les choses d’un point de vue très-peu juste, qui lui faisait considérer les formes politiques comme d’importance médiocre pour le progrès social. C’est à cette erreur qu’il faut attribuer en majeure partie le peu d’accord de ses votes entre eux. Tantôt, trouvant le pouvoir trop faible et ne comprenant pas encore qu’il manquait de force parce qu’il n’émanait pas du sein même de la nation, il appuyait la loi contre les associations et soutenait, avec le ministère Mole, la prérogative royale; tantôt il combattait les lois de septembre, la dotation et les fortifications de Paris. Ces oscillations produites par la mobilité naturelle de son esprit, par les espérances et les désappointements de son ambition personnelle, mais aussi par un vrai désir de conciliation entre les pouvoirs anciens et la liberté moderne, s’arrêtèrent subitement et se fixèrent dans le discours du 27 janvier 1845. Il y motivait son vote contre l’adresse par ces paroles sévères, inattendues dans sa bouche « Convaincu que le gouvernement s’égare de plus en plus, que la pensée du règne tout entier se trompe convaincu que le gouvernement s’éloigne de jour en jour, depuis 1854, de son principe et des conséquences qui devaient en découler pour le bien-être intérieur et la force extérieure de mon pays convaincu que tous les pas que la France a faits depuis huit ans sont des pas en arrière et non des pas en avant; convaincu que l’heure des complaisances est passée, qu’elles seraient funestes, j’apporte ici mon vote consciencieux contre l’adresse, contre l’esprit qui l’a rédigée, contre l’esprit du gouvernement qui l’accepte, et que je combattrai avec douleur, mais avec fermeté dans le passé, dans le présent et peut-être dans l’avenir. »

Jusque-là, nourri dans la tradition catholique et royaliste M. de Lamartine s’en était éloigné à regret, et pour C’est à cette tradition qu’il faut rapporter les solutions incomplètes de M. de Lamartine à plusieurs questions essentielles de la vie mo7.

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78 HISTOIRE

78 $ HtSiUlitK L

y revenir de loin en loin en ce jour, la séparation fut com-

plète et parut devoir être définitive « Lamartine est une

comète dont on n’a pas encore calculé l’orbite, » disait, au

sortir de la séance du 27 janvier, un savant illustre Les

applaudissements unanimes de la presse démocratique sa-

luèrent cette conversion. Le parti conservateur, qui avait

toujours raillé M. de Lamartine comme un rêveur sans con-

sistance, mesura d’un œil chagrin l’étendue de sa perte.

Elle était grande, en effet à la tribune, M. de Lamar-

tine compte peu de rivaux. Son improvisation abondante

et colorée, éclatante jusqu’à l’éblouissement; la mélopée

sonore de sa diction qu’accompagnent un geste et un air de

tête pleins de noblesse l’enroulement de ses périodes, qui

se déploient et retentissent, dans leur majestueuse mono-

tonie, comme les vagues sur la falaise, font de lui un ora-

teur aux proportions grandioses. Rarement il se passionne,

plus rarement encore il descend au ton familier. Ni la viva-

cité de la repartie, ni le droit de représailles, ne lui ont

arraché jamais une personnalité, une parole amère, ou

seulement un sarcasme. Sa pensée habite les régions se-

reines. La nature de son esprit est étrangère à l’ironie

On pourrait même dire que le sens critique n’existe pas chez

lui, et qu’il éprouve à un très-faible degré le besoin de la

certitude. Son génie tout lyrique comprend à peine le scep-

derne. Son système de charité sociale, entre autres, cette organisation

de l’aumône, ne peut s’expliquer autrement.

< Le voyage en Orient eut, à cet égard, une influence sensible sur

l’âme de M. de Lamartine. tl en rapporta et laissa depuis lors percer dans tous ses écrits un sentiment de vague panthéisme, très-conforme à son génie. Le christianisme, même tel qu’il l’avait conçu, dépouillé de tout dogme et de toute logique, était encore beaucoup trop précis dans sa morale et dans ses solutions pour cette nature essentiellement ’ondoyante.

M. de Humboldt.

s Tout ce cote de la nature humaine et du génie français en parti-

culier lui est absolument étranger. Il n’a jamais lu Aristophane, il dé-

testc Rabelais, il ne comprend ni Montaigne ni la Fontaine.

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DE LA REVOLUTION DE 1848: 79

ticisme et ne saurait pas le convaincre. Ce qu’il veut, ce

qu’il obtient sans efforts, c’est enchanter, ravir par la

beauté de l’inspiration et par des accents magiques.

Les formes extérieures de M. de Lamartine sont en par-

fait accord avec les idées et les sentiments dont il s’est fait

l’organe. Sa taille est haute, son attitude calme, son profil

d’une grande noblesse. Il y a de l’autorité dans le large dé-

veloppement de son front. Tout en lui décelé l’élévation, le

courage. On sent là comme une native familiarité avec la

grandeur.

Doué d’une clairvoyance qui tient de l’intuition plus que

de l’observation et du jugement, c’est lui qui a prononcé

tous les mots qui, depuis quelques années, ont caractérisé la

situation du pays et prophétisé l’avenir. « La l’YMMM

s’ennuie, » disait-il en 1859. « Dans votre système, il n’est

besoin d’un homme d’État, suffirait d’une borne. » Et,

enfin, à ce banquet dé Mâcon, où nous venons de le voir

entouré de si vives sympathies, c’est lui qui lance l’ana-

thème sous lequel, six mois plus tard, la monarchie de

Juillet va s’abîmer. « Si la royauté, disait-il en se servant

par nécessité de la forme conditionnelle, trompe les espé-

rances que la prudence du pays a placées, en 1830, moins

dans sa nature que dans son’nom; si elle s’isole sur son

élévation constitutionnelle; si elle ne s’incorpore pas entiè-

rement dans l’esprit et dans l’intérêt légitime des masses;

si .elle s’entoure d’une aristocratie électorale, au lieu de

se.faire peuple tout entier; si, sous prétexte de favoriser le

sentiment religieux des populations, le plus beau, le plus

haut, le plus saint des sentiments de l’humanité, m ais qui

n’est beau et saint qu’autant qu’il est libre, elle se ligue

avec les réactions sourdes de sacerdoces affidés pour ache-

ter de leurs mains les respects superstitieux des peuples;

si elle se campe dans une capitale fortifiée; si elle se déne

de la nation organisée en milices civiques et la désarme

peu à peu comme un vaincu; si elle caresse l’esprit mili-

taire à la fois si nécessaire et si dangereux à la liberté dans

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M HISTOIRE E

_·n 1 1 T:

un pays continental et brave comme la France; si, sans

attenter ouvertement à la volonté de la nation, elle cor-

rompt cette volonté et achète, sous le nom d’influence, une

dictature d’autant plus dangereuse qu’elle aura été achetée sous le manteau de la constitution; si elle parvient à

faire d’une nation de citoyens une vile meute de trafi-

quants,. n’ayant conquis leur liberté au prix du sang de

leurs pères que pour la revendre aux enchères des plus

sordides faveurs; si elle fait rougir la France de ses vices

officiels et si elle nous laisse descendre, comme nous le

voyons en ce moment même dans un procès déplorable, si

elle nous laisse descendre jusqu’aux tragédies de la corrup-

tion si elle laisse affliger, humilier la nation et la posté-

rité par l’improbité des pouvoirs publics; elle tombera

cette royauté, soyez-en sûrs, elle tombera non dans son

sang, comme celle de 89, mais elle tombera dans son

piége! Et après avoir eu les révolutions de la liberté et les

contre-révolutions de la gloire, vous aurez la révolution

de la conscience publique et la révolution cht mépris »

C’est ainsi que M. de Lamartine, par une merveilleuse

faculté d’assimilation, se pénétrait successivement des éléments variables de l’opinion publique, rendait sensible

sous la forme la plus noble et personnifiait en quelque sorte l’attente universelle Sa voix puissante et douce tout ensemble familiarisait les esprits avec le mot terrible de A mesure que se dérouleront les événements qui ont porté M. de

Lamartine au faite du pouvoir pour l’en précipiter presque aussitôt,

j’aurai à compléter, par de nouveaux traits, cette esquisse. J’aurai à

juger comme homme d’action, comme homme d’État, celui qui n’est

encore ici qu’un poëte politique. Me conformant à la méthode d’un

illustre historien, je ne craindrai pas plus que M. Michelet de sembler

me contredire en <M<m~, comme il le dit si bien, mes ~’Mhe~, en

louant provisoirement des hommes qu’il faudra Nâmer plus tard. Les

révolutions font apparaitre, dans leurs plus brusques contrastes, les

contradictions de la nature humaine; et, s’il veut être impartial, l’his-

torien d’une révolution doit plus constamment que tout autre, dans

l’appréciation qu’il fait des individus, avoir présent à la pensée le mot

de Pascal « Si on l’élève, je l’abaisse. Si on l’abaisse, je l’élève. »

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DE LA RÉVOLUTION DE 1S4S. 81

révolution. Une révolution qui apparaissait dans les nuages dorés de la poésie, qui prenait dans les imaginations, le nom de Lamartine, n’avait plus rien d’effrayant. On s’accoutumait à la voir sous un aspect idéal. De même que, dans les créations de sa jeunesse, Lamartine avait renouvelé la tradition chrétienne en la dépouillant de toutes ses rigueurs, de même, dans les inspirations de sa maturité, il renouvelait la tradition révolutionnaire en éloignant d’elle les images sanglantes.

e banquet de Mâcon déplut au ministère, mais ne l’inquiéta pas. Il en fut de même de ceux qui suivirent, à Colmar, à Reims, à Soissons, à la Charité, à Chartres, etc. MM. Odilon Barrot et Duvergier de Hauranne continuant de régler la discipline de ces banquets, les apparences étaient sauvées; c’était assez pour qu’on n’osât pas montrer un mécontentement sérieux. Les railleries soutenues du JoMrtM~ des Débats, la défense faite aux fonctionnaires publics d’assister aux banquets, le refus d’ouvrir aux réformistes les salles des municipalités, la condamnation de quelques gérants de la presse radicale, mille tracasseries de détail enfin témoignaient bien d’une mauvaise humeur qui, disaiton, venait surtout de Louis-Philippe; mais, de part et d’autre, on en était encore, à la taquinerie politique, au dépit. L’intrusion des ultra-radicaux au banquet de Lille vint changer la face des affaires.

J’ai dit que jusque-là le parti radical s’était abstenu des manifestations réformistes. Ainsi que le ministère, il n’avait vu dans les premiers banquets qu’une fanfaronnade de l’opposition en goguettes. De ce grand bruit de paroles, pensaient les radicaux, il ne pouvait résulter qu’une modification dans les personnes, l’avénement d’hommes moins usés dans l’opinion que MM. Guizot et Duchâtel, et qui peutêtre apporteraient au gouvernement, avec un peu plus d’initiative, une popularité nouvelle. Cependant, voyant l’agitation se perpétuer et s’étendre dans le pays, comprenant qu’il fallait profiter d’un concours de circonstances qui ne

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82 HISTOIRE E

se reproduirait peut-être pas de longtemps, et tenter du

moins un effort, les radicaux choisirent avec habileté le

lieu et l’heure et parurent inopinément à la réunion de

Lille (7 novembre 1847), au moment où M. Odilon Barrot

achevait de régler le cérémonial du banquet. Assuré à

l’avance d’une majorité considérable, M. Ledru-Rollin re-

fusa le toast à /a fg/ot’me tel que l’avait rédigé M. Barrot’.

Le débat s’engagea, la lutte fut vive; M. Barrot et ses amis

reconnurent, à leur grande surprise, qu’ils n’étaient pas les

plus forts, et se retirèrent.

Cette retraite jeta l’alarme dans le parti conservateur.

« Les girondins cèdent la place aux montagnards, » disait

la presse ministérielle. Ni le refus de M. Dufaure, choisi

pour présider à Saintes 2, ni l’abstention de MM. Thiers et

de Kémusat, auxquels on laissait entrevoir depuis longtemps

la possibilité prochaine d’un changement de cabinet,

n’amoindrirent l’effet d’un échec aussi complet qu’inat-

tendu. On commença d’avoir peur et de s’entre-regarder en

se demandant s’il n’y aurait pas là autre chose en jeu que

le ministère. Tant que M. Barrot avait semblé le maître, on

avait été rassuré. Personne n’ignorait la sincérité de ses

opinions dynastiques. On lui passait volontiers ses discours

sonores et vides; l’indignation monotone de son fronce-

ment de sourcil ne causait aucun effroi. On ne s’inquiétait

pas de voir la tribune souvent occupée par un orateur

de cette trempe., M. Barrot était un adversaire précieux.

Partisan déclaré de la monarchie fM<OM)’ee d’institutions

~!t&Hc<.HHM, il n’avait pas dévié, depuis 1850, de ce

fameux programme de l’Hôtel de Ville, qui convenait à la

nature de son esprit. Jamais, même,au plus fort delà jeu-

nesse, aucune excentricité, aucune passion, aucun enthou-

« A la réforme électorale et parlementaire comme moyen d’a/~t’MKf

les institutions de Juillet. » M. Ledru-Rollin exigeait la suppression de

ce dernier membre de phrase.

J,e refus de M. Dufaure était conçu en ces termes: < Je regarde

une manifestation nouvelle, dans la forme projetée; comme superflue

et même nuisible au triomphe de nos principes. ))

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DE LA RÉVOLUTION DE 1848. M

siasme ne l’avait entraîne au delà des strictes convenances dans la vie privée, au delà d’une légalité scrupuleuse dans la vie politique. Fils d’un conventionnel obscur, avocat distingue, M. Barrot aimait le gouvernement monarchique et ne combattit qu’à regret la Restauration. Ce fut lui qui, en 1850, contribua le plus à détourner la Fayette de l’établissement de la république. Après la mort de Casimir Périer, dont il avait attaqué avec persistance les tendances rétrogrades, il rédigea pour l’opposition un programme e qui, sous le titre de Comp~~M~M, déclarait ouvertement la guerre à la politique personnelle du roi. Mais une fraction de son parti, effrayée par les émeutes des 5 et 6 juin, refusa de signer le Compte rendu et se rejeta dans les rangs ministériels, tandis qu’une autre fraction, excitée par cette défection subite, entrait résolument dans les voies radicales. Dès lors M. Barrot demeura trés-affaibli dans le parlement contre un parti compacte, fort de l’union de MM. Thiers et Guizot, fort surtout de la peur des. insurrections. Ce ne fut qu’après la division survenue entre ces deux chefs, quand M. Mole eut pris en main les affaires, et quand, le danger passé, on commença d’ourdir des intrigués pour renverser le cabinet du i5 avril, que M. Barrot, caressé, flatté par ses adversaires, devint un homme important. Dès cette époque, il se laissa séduire par l’esprit insinuant de M. Thiers; et, sans en avoir conscience, il servit, au détriment des siennes, les ambitions de l’adroit ministre. Toujours influencé, soit directement, soit indirectement, par MM Thiers et Duveigier de Hauranne, M. Odilon Barrot n’en jouait pas moins, avec un aplomb imperturbable, le personnage de chef d’opposition. Il se complaisait dans ce rôle de parade dont il ne sentait pas l’Inanité. Son œil bleu et placide exprimait une grande quiétude. Son visage rond et plein, je ne sais quelle roideur bourgeoise qui vise à la solennité, sa parole emphatique, son air de tête, son port et jusqu’à sa main droite invariablement passée entre deux boutonnières de sa

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84 HISTOIRE E

redingote bleue, tout, dans son honnête personne, caracté-

risait la satisfaction d’un esprit étroit et la consciencieuse

gravité d’une importance qui s’abuse.

Ce dut être pour lui un étonnement extrême de voir la

facilité avec laquelle M. Ledru-Rollin, dont la position à la

Chambre n’avait rien eu jusque-là de bien inquiétant, le

dépossédait au banquet de Lille de sa paisible dictature. La

réunion de Dijon posa plus nettement encore la question.

Elle déchira le tissu d’équivoques dont on s’était enveloppé

un moment, et laissa voir au pays deux partis inconcilia-

bles, plus hostiles l’un à l’autre qu’ils ne l’étaient tous deux

au ministère. On aperçut clairement deux volontés oppo-

sées, dont l’une prétendait affermir la royauté en l’éclai-

rant, dont l’autre visait droit et juste au renversement de la

monarchie. A partir du banquet de Lille, M. Ledru-Rollin

parla ef agit comme chef de ce dernier parti, qui ne cacha

plus ni ses tendances, ni même ses projets révolutionnaires.

Fils d’un honnête bourgeois dont la famille possédait à

Fontenay-aux-Roses la maison qu’habita Scarron petit-fils

d’un prestidigitateur devenu célèbre sous le nom de

ComM~, et qui avait gagné par ses talents une fortune assez

considérable pour se voir dénoncé, en 95, comme déten-

teur de numéraire; avocat paresseux, mais de verve facile,

M. Ledru-Rollin, élu député du Mans, en 1841, à la suite

d’un procès politique, était venu occuper, au sein du parti

radical, la place de Garnier-Pagès. On ne savait trop encore

à quoi s’en tenir sur ses opinions et son caractère. Le Na-

tional ne se déclarait qu’à demi satisfait de ce choix. Ce-

pendant la profession de foi de M. Ledru-Rollin était

explicite. « Pour nous, messieurs, y disait-il, le peuple

c’est tout. Passer par la question politique pour arriver à

l’amélioration sociale, telle est la marche qui caractérise

le parti démocratique en face des autres partis. » Depuis

ce jour jusqu’au banquet de Dijon’, pendant six années de

Au banquet de Dijon, M. Ledru-Rollin parlait ainsi <( Nous sommes

des ultra-radicaux si vous entendez par ce mot le parti qui veut faire

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DE LA RÉVOLUTION’DE 1848. 85

8

qm nous y conduira, ht, comme les vengeurs de la liberté batave, d’un outrage faisons un drapeau, »

luttes parlementaires, M. Ledru-Rollin n’avait pas varié dans son langage. La nature semblait l’avoir préparé au rôle de chef populaire. Sa haute et forte stature, sa belle prestance, son œil noir et vif, son sourire aimable, toute une apparence robuste de jeunesse qui contrastait avec la contenance fatiguée des vétérans du radicalisme, le désignaient aux sympathies du peuple. Sa parole chaleureuse, parfois éloquente, était l’expression naturelle d’un tempérament révolutionnaire, plus encore peut-être que celle d’un caractère républicain. Ses ennemis voyaient alors, et ils ont vu longtemps en lui un terroriste. Ses amis l’accusaient plutôt de quelque mollesse. A leurs yeux, M. LedruRollin était un homme de mœurs faciles et d’humeur nonchalante, aimant le bien-être, le luxe même, depuis qu’un mariage riche l’avait mis à sa portée, et un peu plus qu’il ne convient aux représentants de la démocratie. lis reconnaissaient en lui un esprit capable d’activité, mais par intermittence, un cœur généreux, mais par élans, et ils déploraient des habitudes de laisser-aller et de désordres, dont sa réputation eut plus d’une fois à souffrir. Nous -n’avons pas ici à juger ses actes. En ce moment, il ne faisait encore que des discours mais ces discours poussaient en quelque sorte les événements et hâtaient la catastrophe. A ses côtés, au banquet de Dijon, on vit paraître un homme de toute petite taille et d’aspect enfantin, toujours riant et montrant ses belles dents blanches, toujours parlant et gesticulant, toujours promenant sur l’auditoire de grands yeux noirs brillants de hardiesse et d’esprit. C’était un jeune écrivain d’origine corse, déjà célèbre, c’était Louis Blanc, qui cherchait depuis longtemps, pour ses entrer dans la réali1é de la vie, le grand symbole de la liberté, de l’égalité et de la fraternité, sans se laisser annuler par les vieillis ou les corrompus, oh! oui, nous tous qui sommes ici, nous sommes des ultraradicaux. Les mots n’effrayent que les enfants. D’autres ont glorifié le nom de gueux en le conduisant à la victoire; peu nous importe celui qui nous y conduira. Et, comme les vengeurs de la liberté batave, d’un outrage faisons un drapeau, »

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86 HISTOIRE

ambitions, un point d’appui sonde dans l’amour des classes ouvrières, et que nous verrons bientôt disputer à ses aînés dans le radicalisme la première place.

Entré avec éclat dans la publicité par son Histoire de dix ans, où s’annonçaient des qualités d’esprit extrêmement goûtées en France, une certaine façon dégagée de raconter les choses et de juger les hommes, l’abondance, la verve, la clarté, M. Louis Blanc fut trés-prôné, surtout par le parti légitimiste, dont il flattait les rancunes en rehaussant a plaisir quelques vertus de la branche aînée, par opposition aux défauts transformés en vices de la branche cadette. Enhardi par le succès d’une œuvre anecdotique ’et pittoresque où les traits heureux abondent, mais où le sens historique est souvent sacrifié à la rhétorique d’un système, M. Louis Blanc aborda cavalièrement les problèmes de la science économique, et publia son petit volume de l’Organisation du travail, qui eut quatre éditions coup sur coup, tant il arrivait à propos et répondait juste aux préoccupations du moment. Journaliste, orateur, écrivain toujours sur la brèche, M. Louis Blanc, par sa polémique, par ses discours, par ses livres, fomentait l’agitation des esprits; il eut une part considérable d’influence dans le mouvement que .nous allons voir tout à l’heure emporter le trône et la dynastie.

Le banquet de Châlons (18 décembre) dévoila plus complétenient encore que ne l’avait fait le banquet de Dijon la pensée audacieuse du parti radical. Un toast à ~CoMfëM~tOK, longuement développé par M. Ledru-Rollin, la date de 1795, revendiquée par lui au nom de la France MMfee ~M joug des rois, montraient assez que l’on se préparait* à une révolution et que l’on ne reculerait devant aucune de ses conséquences.

Qu’on ne se figure pas cependant que la manifestation réformiste, malgré l’extension qu’elle avaitprise, eût encore aux yeux du pays, je ne dis pas un caractère séditieux, mais même une couleur d’opposition radicale. A compter du

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DE LA REVOLUTION DE 1S48. 87

premier banquet du Château-Rouge, jusqu’au banquet de

Rouen’, le dernier qui eut lieu avant l’ouverture des

Chambres, le mécontentement dont ces manifestations fu-

rent l’expression bruyante, sauf les violences accidentelles

dont j’ai parlé, ne fut autre que le mécontentement de ce

pays légal qui s’était laissé entraîner sans trop de peine à

la corruption, mais qu’on avait contraint d’en rougir

et qui, maintenant, indigné de sa propre indignité,

voulait rentrer dans la décence du gouvernement parle-

mentaire. L’erreur du ministère fut de croire’ la classe

moyenne plus avilie qu’elle ne l’était. Une certaine fleur de

probité était, à la vérité, flétrie chez elle, mais la racine

n’était point atteinte. Au moment où on la croyait énervée

et sans pudeur, la bourgeoisie se redressait et demandait

compte de son honneur entaché à ceux qu’elle avait com-

mis à sa garde. En exigeant la réforme, la bourgeoisie enten-

dait surtout appeler au pouvoir des hommes intègres, assez

énergiques pour résister aux volontés de ce roi qu’elle avait

longtemps aimé comme l’expression fidèle de ses propres

tendances, mais qui lui devenait suspcct depuis qu’elle voyait

les finances gaspitlées, l’administration vénale, et le soin de

l’intérêt dynastique l’emportersensiblementsurl’intérêt na-

tional. Toutefois, ilétaitloin de sa pensée de vouloir ébranler

la monarchie; elle ne sentait pas derrière elle la force popu-

laire qui la poussait son instinct politique engourdi ne l’a-

vertissait pas. Elle ne se rappelait point cette logique révo-

lutionnaire, si prompte et si invincible, dont notre histoire

fournit tant d’exemples, et qui allait l’entraîner bien au delà

du but très-rapproché que s’était proposé sa probité révoltée.

Quant au peuple, il était mû par le même sentiment que

la bourgeoisie, et c’est ce qui fit leur accord momentané.

Seulement, au lieu de concentrer son indignation et son

mépris sur la personne du roi et de quelques ministres, il

Ce banquet, préside par 5t. Odilon Barrot, avait réuni 1,700

électeurs.

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88 HISTOIRE

1’ _1_°01- il --l 1- 1- _1_ -u-u

l’étendait à l’ensemble de la classe gouvernante. Toute

richesse lui semblait mal acquise, toute prérogative injuste,

tout pouvoir exercé à son détriment. Excité, comme nous

l’avons vu, depuis plusieurs années, par la presse, il faisait des

comparaisons de plus en plus menaçantes entre sa misère

laborieuse et l’oisiveté insolente des parvenus. Beaucoup

moins malheureux matériellement qu’aux époques anté-

rieures, il souffrait cependant davantage, parce qu’il avait

plus conscience de l’infériorité de sa position. Une culture

encore bien imparfaite, et par cela même fatale à son

repos, lui avait fait perdre la soumission stupide de la

brute à des nécessités qu’elle ne saurait ni comprendre ni

discuter; la résignation chrétienne, ce sentiment plus

noble, parce que du moins il fait appel à la justice divine

de l’injustice humaine, était plus qu’ébranlée en lui parles

interprétations nouvelles que le socialisme donnait à l’Evan-

gile. Tout cela préparait de longue main le peuple des villes

à la révolte, et minait non-seulement l’ordre politique,

mais l’ordre social. On ne peut pas dire que le peuple fût

précisément républicain. Il voulait moins ou plus que la

République. Il était prêt à suivre quiconque ferait appel à

son honneur, et lui promettrait une existence plus libre,

plus noble, plus conforme à l’égalité et à la fraternité

démocratiques. Voilà ce qu’ignoraient les hommes du pays

légal. Tout se bornait pour eux à des questions de per-

sonnes. Les passions <K~M<j~ dont parla bientôt l’adresse

régnaient en effet dans leur cceur. Ainsi que dans la poé-

tique composition d’un artiste contemporain’, c’étaient

des morts qui combattaient des morts.

Au point de vue de leur propre conservation, les minis-

tres avaient commis une faute énorme en tolérant les ban-

quets réformistes. S’ils avaient mieux étudié le caractère

de la nation, ils auraient compris que rien ne devait lui

plaire davantage, ni entrer plus facilement dans ses mœurs;

’LaB~<t//<’<&m.<,pM’Kat)ibach.

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DE LA RÉVOLUTION DE 1S48. 89

8.

ils auraient compris qu au bout de très-peu de temps, par

une émulation de popularité, ces réunions retentissantes

deviendraient frondeuses, agressives, et gêneraient le pou-

voir dans tous ses mouvements. On a dit que le peuple

français est un soldat cela est vrai, surtout si l’on ajoute

que ce soldat est un rhéteur. Aucun sacrifice ne lui coûte,

sauf celui de la parole. Dès qu’il ne croise plus la baïon-

nette, il lui faut croiser des épigrammes. Il y avait danger

pour le cabinet à tolérer ce goût de discourir qui tourne si

vite chez nous en passion. Il fallait que le roi et ses minis-

tres eussent bien complètement perdu le sentiment de

l’honnêteté politique pour ne pas prévoir qu’il devait se ra-

viver dans l’agitation des banquets. Cependant, et j’insiste,

parce qu’il serait aisé de se méprendre sur le sens véri-

table de la campagne réformiste, cette honnêteté soule-

vée ne menaçait encore que le ministère. La réforme,

accordée au commencement de la session par M. Thiers, ou

même par M. Molé, aurait pu retarder indéfiniment la

chute du trône que la bourgeoisie n’entendait aucunement

renverser. Ce fut en prolongeant le conftit entre elle et le

pouvoir que l’on donna au peuple l’occasion de paraître en

scène et de trancher, avec sa logique passionnée, le nœud

inextricable de la politique parlementaire.

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CHAPITRE IM

Situation extérieure. Famille royale,

Ainsi embarrassé, tenu en échec à l’intérieur par l’oppo-

sition réformiste, le ministère n’avait pas au dehors une

situation beaucoup plus nette. L’alliance anglaise, tou-

jours précaire et chèrement achetée, fortement ébranlée

sous le ministère Thiers par les dissentiments sur les af-

faires d’Orient, n’existait plus, même en apparence, de-

puis le mariage du duc de Montpensier. En vain Louis-

Philippe épuisait-il les petits artifices de sa diplomatie

personnelle pour déjouer l’influence hostile de lord Pal-

merston et ramener à de meilleurs sentiments la reine

Victoria en vain s’était-il efforcé, dans des lettres intimes,

d’expliquer, de commenter, dejustifier, pièces en main, les

négociations de cette alliance espagnole qui offusquait si

fort l’orgueil de l’Angleterre toutes ces condescendances

étaient demeurées sans résultat. Lord Palmerston conti-

nuait à nous attaquer partout, en Italie, en Espagne, en

Orient.

M. Guizot dépité se tournait vers l’Autriche, et faisait au

prince de Metternichdes ouvertures auxquelles le vieux

ministre prêtait depuis quelque temps une oreille plus fa-

vorable. Quoiqu’il ne prévit pas des catastrophes immé-

diates, le prince de Metternich s’abusait moins que le cabi-

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HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION DE 1848. 9t

~ùtrT’c.C.Atn~1’C\1.

net français sur l’état de l’Europe, parce qu’il le connais-

sait mieux. Il voyait s’amasser les difficultés, se compli-

quer les événements il comprenait l’importance, pour

l’Autriche, d’enlever l’appui de la France au mouvement

révolutionnaire 1. Ce fut le but de son rapprochement; il

eut bientôt à s’en applaudir. Au lieu de seconder en Suisse

l’effort des radicaux pour créer un pouvoir central qui les

mit à même de réviser le pacte fédéral, cette œuvre ab-

surde du congrès de Vienne, M. Guizot soutenait, avec une

opiniâtreté inconcevable, l’intégrité des traités de 1 Si 5,

qu’il avait naguère, devant les Chambres, déclaré violés

par l’occupation de Cracovie. S’éprenant d’un amour sin-

gulier pour les libertés .cantonales, le protestant, le philo-

sophe défendait avec véhémence les jésuites de Lucerne et

la ligue séparée. Notre ambassadeur avait ordre d’encoura-

ger par tous les moyens la résistance, et de menacer la

Diète en termes à la fois violents et ambigus, qui fissent

croire à une intervention sans y engager, car on la savait

chez nous impossible. La politique de Louis-Philippe, c’é-

tait de fomenter la guerre civile pour se donner le temps

de concerter une médiation des cinq puissances qui eût

détruit l’indépendance helvétique. Triste dessein, conçu

et conduit avec hésitation, avorté en quelques heures, par

la faiblesse de ce parti dont on avait voulu enfler l’audace

sans lui accorder d’autres secours que des promesses vagues

et des envois d’armes clandestins; mis à néant par la fer-

M. de Metternich prévoyait dès lors les éventualités qui pourraient

forcer le pape à quitter ses États. Il admettait, dans ce cas, l’occupa-

tion française comme plus prudente et moins antipathique aux Italiens

que l’intervention autrichienne.

M. Guixot était tombé d’accord avec M. de Mettërnich pour résoudre

concurremment la question suisse. Il se flattait de renouer ainsi l’al-

liance continentale et de montrer à l’Angleterre qu’on pouvait se pas-

ser d’elle. Mais Louis-Philippe, malgré l’avis du duc de Broglie, alors

ambassadeur à Londres, ne put se décider à courir la chance d’une

rupture, et voulut absolument attirer lord Palmerston dans ces négo-

ciations. De là des lenteurs et des duplicités qui ne contribuèrent pas

médiocrement au salut de la Diète helvétique.

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02 IIISTOIRE

m inatumn

meté de la Diète, qui, avertie par la diplomatie anglaise du

peu qu’elle avait à redouter de nos velléités d’intimidation,

termina, sans presque verser de sang, une lutte insensée r

En Prusse, Frédéric-Guillaume, après avoir convoqué,

par fantaisie d’imagination et désir de popularité, les États-

o-énéraux, refusait de leur accorder une charte, et, tout en

lançant des épigrammes contre le r’égime constitutionnel

de la France,.il donnait à la sagesse, à l’énergie; à l’ha-

bileté avec lesquelles le roi éludait les conséquences fâ-

cheuses de ce régime, des louanges qui n’étaient pas de

nature à réconcilier Louis-Philippe avec les libéraux fran-

çais.

En Italie, le pape Pie IX avait accordé des réformes aux-

quelles le pays tout entier applaudissait. De proche en

proche, le saint-père, qui n’avait songé d’abord qu’à des

réformes administratives, se voyait conduit à l’émancipa-

tion politique, et reculait effrayé, mais trop tard. L’esprit

de liberté s’était ranimé soudain dans ces belles popula-

tions italiennes. Le royaume de Naples, la Toscane, le Pié-

mont demandaient des constitutions. La Lombardie s’agi-

tait. L’Autriche faisait avancer des troupes. Nos diplomates

assistaient indécis à cette résurrection des nationalités; ils

parlaient un langage équivoque; ils rendaient à M. Guizot,

préoccupé de l’alliance autrichienne bien plus que de l’af-

franchissement de l’Italie, un compte si peu exact de la

situation, que celui-ci, quarante-huit heures avant la révo-

lution de Palerme, croyait encore la répression aisée et la

cause des Bourbons hors de péril.

Pour se consoler de ses échecs et de l’indignation que

soulevait, en France et à l’étranger, une politique si coh-

M. Guizot arrêtait au commencement de janvier, avec MM. de Ra-

dowitz et de Colloredo, envoyés de Prusse et d’Autriche, le texte de la

déclaration à la Diète helvétique. La Russie attendait, disait-elle, pour

entrer dans cette coalition, qu’on en vint à des mesures plus décisives.

Quant à lord Palmerston, il soutenait, plutôt par opposition à la poli-

tique de la France que par sympathie pour le radicalisme helvétique,

la pleine indépendance de la Suisse dans son régime intérieur.

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EI.A REVOLUTION DE’18~8. 95

traire à nos traditions, à nos intérêts, à notre honneur,

M. Guizot se berçait d’un vague espoir de rapprochement

avec l’empereur de Russie. Depuis quelque temps, Nicolas

se montrait, non pas plus gracieux, mais moins insultant

envers la gouvernement français il avait imposé silence à

cette verve sarcastique qui, depuis 1850, s’exerçait impi-

toyablement sur la personne de Louis-Philippe; il venait

d’acheter pour cinquante millions de rentes françaises. En-

fin le grand-duc Constantin, autorisé à passer quelques

heures à Toulon au retour d’un voyage en Afrique, échan-

geait des présents avec le duc d’Aumale. C’est sur d’aussi

faibles indices de bon vouloir que M. Guizot, tout prêt à

effacer seize ans d’injures, fondait l’espérance d’une alliance

chimérique. C’est dans une situation telle, à l’extérieur et

a l’intérieur, que sa présomption redoublait, et que le

ministre ouvrait les Chambres par le discours le plus pro-

vocateur qui eût encore ét$ prononcé depuis 1850.

Et cependant une tristesse pleine d’anxiété pesait sur

les esprits. On ne prévoyait point encore, mais on pressen-

tait quelque catastrophe. Les conservateurs murmuraient

tout bas que Louis-Philippe vieillissait, qu’il voyait moins

juste et s’opiniâtrait davantage dans ses erreurs. Le silence

de M. Guizot accréditait une opinion qui le soulageait

par moments d’une responsabilité incommode. On dis-

cutait, sans trop se gêner, les éventualités qui pour-

raient surgir à la mort du roi 1; on s’effrayait des troubles

qu’amènerait une régence disputée. La mort subite de

madame Adélaïde parut à chacun le présage de jours né-

fastes pour la dynastie. Personne n’ignorait la part consi-

dérable que cette princesse avait toujours eue dans les

conseils du trône. Seule confidente des pensées intimes de

Louis-Phitippe, parce que seule, dans tout ce qui l’entou-

rait, elle avait, par nature et par éducation, des ambitions

< Je crains moins la mort que la caducité, » avait répondu l’un

des ministres aux inquiétudes que lui exprimait un conservateur.

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04 HISTOIRE

_i_a_r.fn~n m~flomoA~lnls’ ~<

de même trempeque son frère, madameAdélaïde, depuis la

révolution de Juillet, jouait un rôleimportantaux Tuileries.

Femme d’habileté et de résolution, elle avait pris, lors de

cette révolution, une initiative hardie dont Louis-Philippe

était incapable. Ce prince lui savait gré de l’avoir, en quel-

que sorte, pousséau trône. Madame Adélaïde était, d’ailleurs,

pour lui un négociateur officieux, un précieux intermédiaire

dans ses rapports compliqués et délicats avec les hommes

politiques. Elle laissait par sa mort une place vide que per-

sonne ne pouvait occuper. Comme elle ne comptait que

quatre années de moins que Louis-Philippe, sa fin semblait

un avertissement. L’existence du roi pesait d’un si grand

poids dans l’opinion que toutes les craintes, toutes les es-

pérances demeuraient suspendues et s’ajournaient après

son dernier soupir 1.

Depuis quelque temps aussi l’on s’entretenait des riva-

lités qui divisaient la famille royale. L’attendrissement

qu’avait causé, en 1850, à la bourgeoisie, le spectacle de

cet intérieur où régnait ~alors la plus parfaite concorde,

avait fait place à des observations malignes qui donnaient

cours à mille bruits injurieux. Le roi, disait-on, surveillait

ses enfants avec une défiance extrême: il redoutait de les

voir devenir trop populaires, et les retenait, sans jamais se

relâcher de sa rigueur, dans une dépendance détestée. Se

souvenant de l’influence qu’avait exercée son salon sous le

règne de Charles X, il voulait surtout éviter que les salons

des jeunes princes devinssent des foyers d’opposition et de

cabales. La dévotion de la reine servait, en cela comme en

beaucoup d’autres choses, la politique d’un époux auquel

< Plusieurs fois, au bruit de sa mort, la Bourse baissa. Un jour

M. de Rothschild envoya son fils au Château pour. savoir ce qui en était.

« Dites à votre père, lui dit le roi en l’abordant, que je n’ai été ni

saigné, ni purgé. » Louis-Philippe, comme tous les vieillards, aimait à

faire parade de sa santé et plaisantait volontiers sur la régence, qu’il

comptait bien empêcher en vivant jusqu’à la majorité du comte de

Paris.

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DE LA RÉSOLUTION DE 1848. 95

elle vouait une admiration sans bornes et une soumission

passionnée. Autour de la table à ouvrage de Marie-Amélie,

une étiquette rigide rassemblait chaque soir de jeunes

princesses que le bruit des fêtes et des plaisirs, les images

lointaines d’une vie libre et joyeuse faisaient soupirer. Un

ennui mortel glaçait ces réunions, d’où la gaieté était

bannie comme une inconvenance. La duchesse d’Orléans

pouvait seule, par le privilége de sa position, s’en exempter

quelquefois. Assez mal vue du roi, qui la trouvait trop in-

telligente, objet d’un ressentiment caché de la part de la

reine, qui attribuait à des alliances hérétiques, réprouvées

par le ciel, la mort prématurée de ses deux enfants de

prédilection peu recherchée des autres princesses à cause

de ses goûts sérieux et des ambitions qu’on lui supposait,

la mère de l’héritier du trône se tenait à l’écart. L’éduca-

tion de ses deux fils occupait le temps le plus considérable

de son veuvage sévère. Le culte qu’elle consacrait à la mé-

moire de son mari remplissait les heures que les soins de

la maternité n’absorbaient pas.Bien qu’observée et sus-

pecte, la duchesse d’Orléans entretenait discrètement quel-

ques relations politiques et cherchait avec mesure à se faire

connaître du peuple. M. Mole exerçait de l’empire sur son

esprit, tandis qu’elle montrait beaucoup de froideur à

M. Guizot; celui-ci ne s’en troublait guère. Tenant en grand

dédain ce que le roi et lui appelaient la rêverie germa-

nique la Schwiirmerei de la princesse et les pressenti-

La princesse Marie, épouse du prince de Wurtemberg, morte à

vingt-six ans, avait, ainsi que le duc d’Orléans, par un mariage pro-

testant, affligé et inquiété l’âme ardemment catholique de Marie-

Amélie.

2 Le passage suivant du testament de feu M. le duc d’Orléans semble

indiquer qu’il ne croyait pas non plus l’intelligence de la princesse

Hélène propre au maniement des affaires: « Si par malheur l’autorité

du roi ne pouvait veiller sur mon fils aine jusqu’à sa majorité, Hélène

devrait empêcher que son nom ne fût prononce pour la régence. En

laissant, comme c’est son devoir et son intérêt, tous les soins du gou-

vernement à des .mains viriles et habituées à manier l’épée, Hélène se

dévouerait tout. entière à l’éducation de nos enfants. »

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96 HISTOIRE

ments de son coeur maternel, il demeurait avec elle dans

une réserve polie « On me traite de jacobine, » disait la

duchesse d’Orléans~ une personne de son intimité, peu de

jours avant le 34 février; et ses appréhensions redoublaient

avec sa sollicitude pour cet enfant débile, pâle et frêle, sous

lequel elle sentait le sol trembler2.

Si Louis-Philippe estimait trop la duchesse d’Orléans

pour l’aimer, en revanche il estimait trop peu le duc de

Nemours pour l’initier à sa politique. Le futur régent de-

meurait étranger aux choses par son manque d’initiative et

aux hommes par une certaine timidité hautaine dont il ne

se délivrait que dans des compagnies subalternes~.

Malgré la beauté de son visage et de son port vraiment

Un jour que la duchesse d’Orléans, en causant avec M. Guizot, lui

reprochait sa politique contre-révolutionnaire « Ah 1 madame, lui ré-

pondit le ministre, quand le National ou la .Rtf/M m’adressent ce

reproche, j’y suis préparé; mais il m’était permis de ne le point atten-

dre de la bouche de Y. A. R. »

La fin lamentable de M. Bresson, qui, en arrivant a l’ambassade

de Naples, s’était coupe la gorge, avait frappé, comme un mau-

vais augure, l’imagination de la duchesse d’Orléans, dont ce diplo-

mate habile avait négocié le mariage. Il est curieux de voir com-

ment s’exprimait à propos de cet événement le prince de Joinville <( La

mort de Bresson m’a funesté. Bresson n’était pas malade il a exé-

cuté son plan avec le sang-froid d’un homme résolu. J’ai reçu des let-

tres de Naples, de Montcssuy et d’autres, qui ne me laissent guère de

doute. Il était ulcéré contre le père. Il avait tenu à Florence d’étranges

propos sur lui; le roi est inflexible, il n’écoute plus aucun avis, il faut

que sa volonté l’emporte sur tout, etc., etc. On ne manquera pas de

répéter tout cela, et. on relèvera ce que je regarde comme notre grand

danger, l’action que le père exerce sur tout, cette action si inflexible

que lorsqu’un homme d’État, compromis avec nous, ne peut la vaincre,

il n’a plus d’autre ressource que le suicide. » (Lettre du prince de Join-

vilte au duc de Nemours, 7 novembre 1847.)

Du vivant du duc d’Orléans, on attribuait à de la réserve et à une

louable déférence cette froideur et ce manque d’initiative qui se tra-

hirent dès qu’il eut à paraître au premier rang. Les légitimistes

avaient été plus loin dans leurs interprétations chimériques. Si le duc

de Nemours se montrait si peu aimable, c’est que l’usurpation de son

père lui pesait. Si jamais, disait-on, il venait à monter sur le trône,

ce serait pour en redescendre aussitôt et y appeler Henri V.

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DE LA RÉVOLUTION DE 1848. 97

matg-ré toute une annarpncp r.harmant~ rj~ tpnnpaao

9

royal, maigre toute une apparence charmante de jeunesse,

qui séduit si aisément lorsqu’il s’y joint, comme chez le

duc de Nemours, une éducation excellente, ce prince, seul

entre ses frères, ne jouissait d’aucune popularité; loin de

là, l’antipathie des uns, l’indifférence des autres faisaient

le vide autour de lui.

Le duc de Montpensier, le plus jeune des fils du roi, ré-

cemment uni à l’infante Louise, cherchait précisément ce

que le duc de Nemours paraissait négliger ou dédaigner. H

poursuivait la popularité, mais sans discernement. Il en

aimait l’éclat et le tapage plus que les avantages solides;

protégeait avec ostentation, plutôt qu’avec goût, les artistes

et les hommes de lettres, les journalistes surtout, qui

payaient en flatteries hyperboliques les privautés inaccou-

tumées auxquelles ils se voyaient admis à Vincennes 1.

Plus studieux, mieux appliqué à ses devoirs, le duc

d’Aumale, marié, à une princesse napolitaine d’une grande

intelligence, avait des partisans sérieux. Quant au prince

de Joinville, il jouissait dans le pays, dans l’armée de mer

surtout, d’une popularité véritable. En dépit d’une affec-

tation de brusquerie qu’il jugeait nécessaire à son rôle de

marin, la douceur paraissait sur son visage mélancolique.. Son attitude ne manquait ni de fermeté, ni de noblesse. Les

personnes qui l’approchaient assez pour le pénétrer disaient

bien que le prince de Joinville cachait, sous des allures

franches et simples, un charlatanisme héréditaire et un

désir de l’effet qui l’entraîneraient en mille travers,; mais

le peuple, qui n’a pas ces finesses de discernement, se lais-

sait aller aux apparences. La précoce surdité du prince le

rendait intéressant. On aimait à voir à ses côtés cette belle

Brésilienne, qu’il avait si cavalièrement épousée, et dont

les grâces un peu sauvages charmaient les Parisiens. Enfin,

on croyait savoir que le prince haïssait plus que ses frères

Le duc de Montpensier commandait à Vincennes et y recevait une

fois la semaine dans des appartements restaurés et ornes avec beau-

coup de goût.

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98 HISTOIRE

~o ">J’L.L.~

Je despotisme intérieur du roi, qu’il blâmait sa politique, et qu’il affrontait souvent les colères royales par de véhéments reproches

Reconnaissant en lui des qualités toutes françaises, le

peuple accueillait, en les exagérant, tous les bruits favorables au prince de Joinville. Lorsqu’il alla rejoindre en Algérie le duc d’Aumale, nommé gouverneur à la place du maréchal Bugeaud, on dit hautement qu’il allait expier dans l’exil des vues trop justes, un langage trop sincère pour n’être pas importun; on ajoutait qu’une rivalité jalouse entre lui et le duc de Nemours, rivalité qui, malgré l’intervention de madame Adélaïde et de la princesse Clémentine 2, jetait le prince de Joinville dans le parti de la duchesse d’Orléans, avait rendu nécessaire son éloignement indéfini

Ces ferments de discordes, ces passions contenues avec

tant de peine par la main despotique du roi, présageaient au pays une régence orageuse. Le prestige du droit divin, Une lettre du prince de Joinville au duc de Nemours montre qu’en

effet il attribuait au roi les dangers, très-nettement définis par lui, de la situation politique. (Voir aux Documents historiques, à la fin du volume, n° 2.)

La princesse Clémentine, troisième fille du roi, avait épousé le

prince de Cobourg, et résidait habituellement aux Tuileries. C’était une personne aimable et d’une intelligence cultivée.

!t n’est peut-être pas sans intérêt de connaître l’opinion que feu

M. le duc d’Orléans exprimait, dans l’intimité, sur ses frères et sur le rôle qu’ils joueraient au jour d’une insurrection populaire, toujours prévue au Château. « Nemours est l’homme de la règle et de l’étiquette, disait le duc d’Orléans; il emboîte bien le pas, et se tient derrière moi avec une attention scrupuleuse. Jamais il ne prendra l’initiative, mais or. peut le charger de défendre les Tuileries; il se fera tuer avant d’en ouvrir les portes. D’Aumale est un brave troupier qui ne restera pas en arrière. Joinville a la passion du danger; il fera mille imprudences brillantes, et recevra une balle dans la poitrine à l’assaut d’une barricade. Quant au petit, ajoutait-il en désignant le duc de Montpensicr, depuis que les cadets ne sont plus abbés, je n’imagine pas trop ce qu’on en pourra faire. )) – Nemours aurait dû naître archiduc, » disait Louis-Philippe.

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DE LA RÉVOLUTION DE-t848. 99

effacé en 1850, montrait à nu les misères de ces familles

royales. Ce prestige une fois disparu, les idées républicai-

nes surgissent de toute part; la république apparaît à la

raison publique, comme une nécessité plus ou moins éloi-

gnée, mais inévitable.

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CHAPITRE IV

Ouverture des Chambres. Discussion de l’adresse à la Chambre

despairs.

Le jour de l’ouverture des Chambres approchait. Il fallait

que le ministère prit un parti, qu’il se décidât nettement

pour l’une ou l’autre politique la politique de la résistance

ou celle des concessions, celle du progrès libéral ou celle

de l’immobilité prétendue conservatrice. Se conformer à

l’esprit des institutions constitutionnelles en cédant à l’opi-

nion vraie du pays, ou bien s’en tenir à la lettre du gouver-

nement parlementaire en s’appuyant sur la légalité factice

d’un vote servile, telle était l’alternative qui se posait de-

vant le pouvoir. Elle ne parut pas douteuse aux deux

hommes qui dirigeaient les conseils de Louis-Philippe. Tous

deux, sans balancer, résolurent de ne prendre en aucune

considération un vœu manifeste, et de retenir la France,

malgré elle, dans un état de stagnation et de malaise moral

dont il lui tardait de sortir. Les mobiles qui déterminaient

M. Guizot et M. Duchâtel à préndre un parti aussi opposé

aux doctrines qu’ils avaient professées toute leur vie étaient

de diverses natures. Fatigué d’une lutte ingrate contre la

probité publique, pressé de jouir, loin du tracas des

affaires, d’une fortune considérable, M. Duchâtel. de-

puis quelque temps, sollicitait le roi d’agréer sa démis-

sion et, retenu à contre-cœur par des instances qui

ressemblaient à des ordres, s’il inclinait de plus en plus

vers une résistance opiniâtre, c’était autant par impatience

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HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION DE d848. 101

9.

d’humeur que par conviction d’esprit. M. Guizot, au con-

traire, ne pouvait souffrir la pensée de quitter le pouvoir.

Son ambition tenace s’irritait, au lieu de se lasser, dans

la lutte. Le succès des radicaux pendant la campagne des

réformistes, et surtout la combinaison, préparée au sein

de l’opposition modérée, d’un ministère qui devait, selon-

toute vraisemblance, se concilier bien des suffrages en

blessant son orgueil, l’excitaient au combats Loin de les

contenir, comme c’était son devoir, il ranimait les col.ères

de Louis-Philippe. Pour se rendre plus nécessaire, il jetait

ce vieillard circonspect et temporisateur dans tous les ha-

sards d’une politique provoquante, sans rapport avec son

passé, en contradiction avec le caractère de tout son règne.

Voici le langage que MM. Guizot et Duchâtel firent tenir

au roi devant les Chambres .réunies, le 27 décembre 1847

< Cette ambition se payait quelquefois de satisfactions très-puériles.

Qui n’eût pensé qu’il devait être indifférent à un homme d’État en

possession d’une prééminence réelle dans les conseils du roi d’en étaler

à tous ics yeux le signe extérieur? H. Guizot eut cette faiblesse. Pour

obtenir du maréchal Soult qu’il lui cédât la présidence du conseil, il

ne craignit pas d’exposer Louis-Philippe aux railleries du pays tout

entier, en lui faisant ressusciter en faveur d’une vieillesse vaniteuse

la dignité de maréchal général de France Ce titre avait. été créé pour

le duc de Lesdiguières. Louis XIV l’avait renouvelé en faveur de Tu-

reune. Depuis le maréchal Villars et le maréchal de Saxe, personne ne

l’avait porté. Les prérogatives honorifiques auxquelles il donnait droit

choquaient à tel point les habitudes d’esprit de la société actuelle qu’un

rire général en accueillit le simple énoncé.

Cette combinaison, dont M. de Girardin s’était fait l’instigateur, au-

rait. amené au pouvoir, sous la présidence de M. Molé, MH. de Rému-

sat et Dufaure, qui, par leur refus d’assister aux banquets, avaient at-

tiré l’attention bienveillante du roi. M. de Rémusat dans le conseil

était un gage pour M. Thiers, qui, estimant peu viable un ministère

dont M. Moté serait l’âme, consentait à attendre qu’il fût usé, et pro-

mettait de ne pas l’attaquer à la Chambre. Déjà plusieurs conférences

avaient été ménagées entre M. Thiers et M. de Girardin chez une femme

artiste, madame d" Nirbel, qui faisait le portrait de l’un et de l’autre.

Le journaliste n’emporta pas de ces entretiens une très-haute opinion

de l’homme d’Etat. « Quand j’ai causé une heure avec M. Thiers; di-

sait-il un jour, il me prend une irrésistible envie d’aller serrer la main

à M. Guizot. »

Page:Agoult - Histoire de la révolution de 1848, tome 1.djvu/118[modifier]

~2 OISTOIRE E

-··- maomuu

« Messieurs les pairs, messieurs les députés,

« Je suis heureux, en me retrouvant au milieu de vous,

de n’avoir plus à déplorer les maux que la cherté des sub-

sistances a fait peser sur notre patrie. La France les a sup-

portés avec un courage que je n’ai pu contempler sans une

profonde émotion. Jamais, dans de telles circonstances,

l’ordre public et la liberté des transactions n’ont été si gé-

néralement maintenus. Le zèle inépuisable de la charité

privée a secondé nos communs efforts. Notre commerce,

grâce à sa prudente activité, n’a été atteint que faiblement

par la crise qui s’est fait sentir dans d’autres États. Nous

touchons au terme de ces, épreuves. Le ciel a béni les tra-

vaux des populations, et d’abondantes récoltes ramènent

partout le bien-être et la sécurité. Je m’en félicite avec vous.

« Je compte sur votre concours pour mener à fin les

grands travaux publics qui, en étendant à tout le royaume

la rapidité et la facilité des communications, doivent ou-

vrir de nouvelles sources de prospérité. En même temps

que des ressources suffisantes continueront d’être affectées

à cette œuvre féconde, nous veillerons tous avec une scru-

puleuse économie sur le bon emploi du revenu public, et

j’ai la confiance que les recettes couvriront les dépenses

dans le budget ordinaire de l’État qui vous sera incessam-

ment présenté. Un projet de loi spécial vous sera proposé

pour réduire le prix du sel et alléger la taxe des lettres

dans la mesure compatible avec le bon état de nos finances.

« Des projets de loi sur l’instruction publique, sur le

régime des prisons, sur nos tarifs de douanes, sont déjà

soumis à vos délibérations. D’autres projets vous seront

présentés sur divers sujets importants, notamment sur les

biens communaux, sur le régime des hypothèques, sur le

mont-de-piété, sûr l’application des caisses d’épargne à

de nouvelles améliorations dans la condition des classes

ouvrières. C’est mon vœu constant que mon gouvernement

travaille avec votre concours à développer en même temps

la moralité et le bien-être des populations.

Page:Agoult - Histoire de la révolution de 1848, tome 1.djvu/119[modifier]

DE LA RÉVOLUTION DE 1848. ~5.

nr~i~

« Mes rapports avec les puissances étrangères me don-

nent la confiance que la paix du monde est assurée. J’es-

père que les progrès de la civilisation générale s’accompli-

ront partout et de concert entre les gouvernements et les

peuples, sans altérer l’ordre intérieur et les bonnes rela-

tions des États.

« La guerre civile a troublé le bonheur de la Suisse. Mon

gouvernement s’était entendu avec les gouvernements

d’Angleterre, d’Autriche, de Prusse et de Russie, pour offrir

à ce peuple voisin et ami une médiation bienveillante. La

Suisse reconnaîtra, j’espère, que le respect des droits de

tous et le maintien des bases de la confédération helvétique

peuvent seuls lui assurer les conditions durables de bon-

heur et de sécurité que l’Europe a voulu lui garantir par

les traités.

« Mon gouvernement, d’accord avec celui de la Grande-

Bretagne, vient d’adopter des mesures qui doivent parvenir

enfin à rétablir nos relations commerciales sur les rives de

laPlata.

(f Le chef illustre qui a longtemps et glorieusement com-

mandé en Algérie a désiré se reposer de ses travaux. J’ai

confié à mon bien-aimé fils le duc d’Aumale, la grande et

difficile tâche de gouverner cette terre française. Je me

plais à penser que, sous la direction de mon gouvernement,

et grâce au courage laborieux de la généreuse armée qui

l’entoure, sa vigilance et son dévouement assureront la

tranquillité, la bonne administration et la prospérité de

notre établissement.

« Messieurs, plus j’avance dans la vie, plus je consacre

avec dévouement au service de la France, au soin de ses

intérêts, de sa dignité, de son bonheur, tout ce que Dieu

m’a donné et me conserve encore d’activité et de force. Au

milieu de l’agitation que fomentent les passions ennemies

ou aveugles, une conviction m’anime et me soutient, c’est

que nous possédons dans la monarchie constitutionnelle,

dans l’union des grands pouvoirs de l’État, les moyens les

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M4 HISTOIRE

plus assurés de surmonter tous ces obstacles, et de satisfaire à tous les intérêts moraux et matériels de notre chère patrie. Maintenons fermement, selon la Charte, l’ordre social et toutes ses conditions. Garantissons fidèlement, selon la Charte, les libertés publiques et tous leurs développements. Nous remettrons intact aux générations qui viendront après nous le dépôt qui nous est confié, et elles nous béniront d’avoir fondé et défendu l’édifice à l’abri duquel elles vivront heureuses et libres. ))

Ce langage ne pouvait laisser subsister aucun doute. !I

était bien expliqué, bien entendu, que le ministère ne céderait pas d’une ligne à l’opposition dynastique. La manifestation des banquets n’avait à ses yeux d’autre caractère que celui d’une bravade inconsidérée, presque factieuse il considérait comme un droit, comme un devoir de la flétrir et de dénoncer à la France les hommes qui n’avaient pas craint de s’y associer, c’est-à-dire une minorité imposante dans la Chambre et une partie notable de la classe la plus influente dans le pays. C’était pousser l’infatuation jusqu’à !a démence.

De crainte qu’on ne s’y méprit, M. Guizot avait d’ailleurs

le soin de dicter au JoMfrn~ des Débats et à la Revue des Deux-Mondes, ses organes quasi-officiels, des commentaires encore plus provoquants que le discours du trône. « Le ministère a relevé publiquement le gant qui lui était, jeté, disait la Revue du 10r janvier. Qu’il l’ait fait sous une forme tant soit peu agressive, nous ne lui en ferons pas un reproche nous trouvons au contraire merveilleux ceux qui accusent le gouvernement d’avoir fait du roi un chef de parti, comme si le roi n’avait pas, après tout, le droit d’être le chef de son parti.

« Si la question est ainsi posée, à qui la faute, sinon

à ceux qui, dans les banquets, ont éleve ou laissé s’élever des partis contre celui du roi et de la Constitution? Depuis six mois, nous voyons des caricatures rétablir les autels de Robespierre et de Marat, et y sacrifier les lois en

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DE LA RÉVOLUTION DE 1848. 105

attendant qu’ils puissent y sacrifier autre chose, et le gou-

vernement n’aurait pas le droit de dire que la royauté a

des ennemis Depuis six mois, les chefs de l’opposition

dynastique laissent impunément traîner la dynastie el la

Charte dans la boue républicaine, et dissimulent honteuse-

ment leur drapeau devant celui des ennemis de la Consti-

tution, et il ne serait pas permis de leur dire qu’ils sont

aveugles! » Ce jour-là même le Journal des Débats disait,

dans un article très-dédaigneux, en faisant allusion aux me-

naces du radicalisme « Marchez sur le fantôme, il s’éva-

nouira fuyez, il grandira jusqu’au ciel. ))

Cependant le discours du trône faisait baisser la rente.

Plusieurs fois, sur son passage ou sous ses fenêtres, Louis-

Philippe put entendre dans les rangs de la garde nationale

les cris de A bas la corruption! vive la r~orMM Trois élec-

tions hostiles ébréchaient la majorité conservatrice. La liste

des candidats présentée au roi pour la nomination d’un

maire du deuxième arrondissement portait exclusivement

des noms connus dans l’opposition, et marquait ainsi, de

la manière la moins équivoque, les dispositions frondeuses

de l’un des quartiers les plus considérables de Paris. Enfin,

le récit imprimé d’un honteux trafic de place, en entachant

le président du conseil, personnellement épargnéjusque-là,

venait compléter la série de ces révélations ignominieuses

par lesquelles le cabinet se voyait coup sur coup dépouiller

du peu qui lui restait encore d’autorité morale C’étaient

là de médiocres sujets de triomphe; mais les ministres

Par des motifs qui furent diversement interprétés, M. Petit, rece-

veur particulier à Corbeil, publiait, avec toutes les preuves à l’appui,

la scandaleuse histoire d’une convention faite avec M. Guizot, par l’en-

tremise de M. Génie, chef de son cabinet, et de M. Bertin, pair de

France. Il résultait de ce récit que deux recettes avaient été échan-

gées contre la démission d’un conseiller-maure à la cour des comptes,

sur la charge duquel le ministre avait jeté les yeux pour récompenser

une créature. M. Alem-Rousseau et M. Petit avaient négocié cette dé-

mission au prix de 15,000 francs d’argent comptant et d’une pension

viagère de 600 francs.

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106 HISTOIRE

avaient leur arrière-pensée. Ils trouvaient dans la tension

même de cette crise dont chacun s’effrayait, des motifs de

s’applaudir, parce que, selon leur conviction intime, à la

première tentative d’émeute provoquée par les radicaux,

le pays ouvrirait les yeux et retrouverait soudain, par la

conscience du danger, le sentiment de l’ordre, c’est-à-dire

une soumission absolue à la politique conservatrice. Nous

allons voir de quelle manière ces prévisions furent déjouées

par l’événement.

A la Chambre des pairs, c’est à peine si l’on put s’aperce-

voir que la situation du cabinet était empirée. L’adresse

rédigée par M. de Barante reproduisait, selon la coutume,

avec de légères modifications dans les termes, le discours

du trône. Elle se montrait peu favorable à la réduction de

l’impôt sur le sel et de la taxe des lettres. Le paragraphe

relatif aux affaires de Suisse était d’une insignifiance cal-

culée. Tout faisait présager une discussion sans franchise;

engagée pour la forme seulement, afin de demeurer dans

la fiction des trois pouvoirs, fiction sans laquelle la philo-

sophie politique de l’école doctrinaire n’admet pas que l’on

puisse gouverner un peuple.

Un conservateur éprouvé, M. Meynard, vint, il est vrai,

demander compte au ministère de son inertie pendant la

dernière session, en insistant, au nom de la majorité, pour

qu’il fût donné satisfaction &M besoin légitime de progrès.

Les interpellations au sujet de ce que l’on appelait l’affaire

Petit attirèrent bien aussi à M. Guizot, qui s’excusait en allé-

guantun usage fâcheux, des démentis de la part de MM. Mole,

Passy, d’Argout; maisc’étaientlà des nuages fugitifs. Quand

M. de Boissy exprimait le désir de voir le ministère passer

bientôt dit banc oit il siégeait au banc des <K’CMS<M, affirmant

que, si l’on COK~M!MH’< de la sorte, les populations aviseraient

comme elles avaient déjà avisé dans le passé, on s’indi-

gnait. Quand une brusque interruption de M. de Béthisy

défiait le général Jacqueminot de convoquer la garde na-

tionale, dont celui-ci vantait l’esprit excellent, on dressait

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DE LA RÉVOLUTION DE 1848. !07

mais la Chatnhrp anrp~ fps in~!f]onfe im~f.

l’oreille mais la Chambre, après ces incidents importuns,

rentrait avec bonheur dans la gravité magistrale sous la-

quelle elle déguisait sa servilité et son apathie.

Il fallut, pour l’en arracher, une voix vibrante, qui vint tou t

d’un coup, sans ménagement ni pitié, jeter sous les vieilles

voûtes du Luxembourg un cri d’alarme, et, réveillant

à la fois, dans ces âmes engourdies, la haine et la peur, les

transportât hors d’elles-mêmes, dans un éLat d’exaltation

qui tenait du délire.

Ce fut au sujet des affaires de Suisse. M. de Broglie les

avait présentées sous le jour le plus favorable au ministère,

et la Chambre semblait se ranger il. son opinion, lorsque

M. de Montalembert parut à la tribune. Il ne s’arrêta point

à réfuter l’argumentation des précédents orateurs ni à

examiner, dans tous ses détails, une négociation plus ou

moins habile; il n’avait dessein ni de soutenir, ni d’attaquer

le ministère. Emporté par une passion fougueuse, il laissa

loin derrière lui le champ étroit de la polémique. Sem-

blable à un guerrier qui brandit ses armes, plutôt qu’à un

législateur qui expose ses idées, M. de Montalembert, signa-

lant à la pairie un ennemi formidable, la nt pâlir au tableau

des périls dont elle était menacée. Le radicalisme, suivant

M. de Montalembert, était à la veille d’un infernal triomphe;

le radicalisme envahissait le monde; rien ne résistait à ses

attaques; rien ne trouverait grâce devant ses fureurs. Et,

d’une lèvre véhémente, le jeune orateur, répandant à

dessein l’effroi dans les esprits, peignait à l’assemblée

frissonnante ses biens dévastés, ses droits méconnus

son sanctuaire violé bientôt peut-être par de nouveaux bar-

bares, qui la contraindraient à pf~er, <Mt prix son ~’t-

moine la ;-<!KpoK de ses M~M de ses afr~Puis, remon-

tant à la cause première de ces maux, de ces désastres, de

ces catastrophes imminentes, il lançait l’anathème au dix-

Expressions textueUes du discours M. de Montatcmbert dans la

scance du 15 janvier 1848.

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108 HISTOIRE

huitième siècle, à la Révolution française, à Voltaire, à la

Convention; il maudissait le génie même des temps,mo-

dernes 1..

Comment peindre l’effet produit sur la Chambre par ce

fanatisme du moyen âge? A chaque instant interrompu

dans la fougue de sa parole par des acclamations frénéti-

ques, l’orateur faillit, en descendant de la tribune, être

étouffé dans le transport commun. De tous les bancs on se

pressait sur son passage le chancelier ne contenait plus

son enthousiasme; sans égard pour des souvenirs de fa-’

mille, le duc de Nemours, sortant de son caractère et de

son rôle, s’avançait dans l’hémicycle, et venait serrer la

main à M. de Montalembert. A partir de cette heure, de ce

signal de détresse, la Chambre n’a plus qu’une pensée

écarter au plus vite tous les obstacles qui pourraient entra-

ver le ministère dans sa lutte contre le radicalisme. Elle

vote, sans presque les discuter, tous les paragraphes de

l’adresse, s’arrête au paragraphe sur les banquets tout juste

assez de temps pour fournir à M. Duchâtel l’occasion de

déclarer sa résolution de ne point transiger avec l’oppo-

sition, rejette en courant un amendement de M de Boissy

tendant à faire retirer les épithètes <M~M<j~s et CKKeMH~;

puis elle couronne par un vote de 144 voix contre 45

son oeuvre conservatrice.

Depuis si longtemps le pays s’était accoutumé à regarder

les décisions de la Chambre des pairs comme de pures for-

malités, qu’il ne prit pas la peine de censurer ce vote. Les

Ancien disciple de l’abbe de Lamennais, M. de Montalembert avait

conservé longtemps, de cette haute influence subie, la persuasion que

les principes et les intérêts bien compris de l’Église catholique étaient

dans une alliance étroite avec les principes et les intérêts de la liberté

moderne. Mais, soit que l’expérience et la réflexion eussent à cet égard

modifié ses idées; soit que, Je fantôme de 95 lui étant apparu, il eût

soudain abjuré au-dedans de lui les nouveautés dangereuses du ca-

tholicisme iibéraL il ne sut plus trouver en ce jour de colère qu’invec-

tives et sarcasmes pour tout ce qui s’inspirait de l’esprit démocra-

tique.

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DE LA REVOLUTION DE 1848. 109

10

Â.f.f. _~11_

~tLHtjtUijUjLiU~jDËio~o. 109

esprits étaient ailleurs; tous les yeux se tournaient vers la

Chambre des députés; on espérait, on attendait d’elle

quelque acte de courage. Il semblait commandé par le dan-

ger même de la situation la prudence le conseillait autant

que l’honneur; le courage, en de telles conjonctures, n’eût

été qu’une prudence suprême.

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CHAPITRE y

Discussion de l’adresse à la Chambre des députés.

La Chambre des députés était présidée, depuis 1859, par

M. Sauzet, avocat de Lyon, qui avait acquis, en 1850, par la

défense de M. de Chantelauze, quelque célébrité. Parvenu

aux honneurs, M. Sauzet ne s’était pas montré à la hauteur

de l’opinion qu’on avait conçue de lui. Il n’avait su prendre

sur la Chambre aucune autorité. Il la présidait avec mol-

lesse bien qu’avec une partialité marquée pour le parti

conservateur. L’indolence de son esprit et de son caractère

se trahissait dans toute sa personne et le rendait très-

impropre, surtout dans les moments de crise, à l’importante

fonction qui lui était confiée.

Sur les bancs de la gauche, où siégeaient l’opposition

dynastique et quelques républicains, on distinguaitMM. Odi-

lon Barrot, Arago, Garnier-Pagès, Dupont (de l’Eure),

Carnot, de Courtais, Bethmont, Crémieux, Ledru-Rollin.

Malgré l’idée qu’on s’était faite au Château, aucun de ces

hommes, si l’on excepte M. Ledru-Rollin, n’était dévoré

de passions ennemies, ni même animé de l’esprit révolu-

tionnaire. Les uns étaient des hommes réfléchis, trompés

une fois déjà par la révolution de 1850, et qui ne croyaient

plus guère aux programmes de l’Hôtel de Ville. Les autres

siégeaient là par tradition de famille, par respect Immain,

par honneur, pour ne pas mentir à un passé trop engagé,

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HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION DE 1S48. 111

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.U-,J,>. ’J,.L’LJ.I..1LJ U.;a. ~L~’ V-UU itV11L111V°tV. W1

pour ne pas abandonner une cause qui paraissait vaincue.

Les vieux souhaitaient de finir en paix une carrière agitée

les jeunes hésitaient à compromettre irréparablement un

long avenir. Tous auraient voulu épargner au pays les

malheurs d’une guerre intestine.

C’est de l’autre coté de la Chambre que siègent, bien

que moins suspects au pouvoir, les ennemis véritables de la

dynastie d’Orléans. C’est là qu’on voit l’abbé de Genoude,

sophiste audacieux, d’une persévérance que rien ne dé-

tourne ni ne lasse; M. de Falloux, ambitieux circonspect,

attentif à l’événement, tout prêt à jeter ses idées royalistes

dans la forme républicaine et à accommoder ses convictions

catholiques aux exigences universitaires; près de lui, l’héri-

tier d’un nom chevaleresque, la Rochejacquelein, qui, sous

l’apparence d’une bonhomie rustique, cache des finesses

de courtisan et des habiletés de diplomate; Benoît, Larcy,

Béchard; et, les effaçant tous de l’éclat de sa renommée,

le grand virtuose de la légitimité, l’orateur aux larges

poumons, à la parole sonore, au geste éloquent Berryer.

A leurs côtés, mais non avec eux, Lamartine, calme et

froid, reconnaît avec une indifférence apparente les dispo-

sitions du champ de bataille, préparé dans son for intérieur

à jeter, au moment décisif, sa voix et sa vie dans la mêlée.

Non loin de lui, mais seul aussi, dédaigneux, tmpasstbie,

siège un homme dont le silence semble une menace et l’at-

titude un reproche: M. de Girardin.

Entre les deux extrémités de la Chambre, se groupent,

autour de la masse des conservateurs, les fractions dissi-

dentes M, Duvergier de’Hauranne, M. de Rémusat, le plus

nonchalant, le plus sceptique, mais le plus bel esprit de

France; MM. Janvier, de Malleville, Billault, Dufaure, le

seul orateur de la Chambre, peut-être, chez qui la solidité

de l’argumentation, la précision des faits et la sobriété des

développements soient parvenues à une perfection si rare

qu’elle égale les dons les plus brillants de l’éloquence;

MM. de Tocqueville, Beaumont, Vivien; M. Dupin, le rude

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112 HISTOIRE

et souple frondeur d’une dynastie qu’il aime. Nouveau venu

dans une assemblée politique, on ne sait pas’encore quelle

position va prendre le général Lamoricière son œil brille d’une ardeur impatiente le soleil africain a-t-il mûri dans ce cerveau des idées politiques ou des talents parlementaires ? On n’en sait rien encore ce que l’on sait du jeune chef d’armée, c’est sa bravoure; ce que l’on devine, c’est son ambition; ce que l’on soupçonne, c’est la mobilité de son caractère.

Au haut de ce que l’on appelle le centre droit, dominant

toutes ces physionomies agitées et ce mouvement confus de voix et de gestes, la forte stature et la tête énergique du maréchal Bugeaud arrêtent le regard. Le commandement respire dans toute sa personne. Haï de la population parisienne depuis l’insurrection des 5 et 6 juin, le massacreur ~<arKe’ÏYcfK~KOKS!M~ comme~ elle l’appelle, est également odieux au parti légitimiste qui se souvient de Blaye. Le roi redoute son caractère intraitable et lui sait peu de gré de son dévouement à la dynastie; le ministère se plaint de ses façons despotiques, de son mépris des usages parlementaires~; et cependant le duc d’Isly, aimé du paysan 1 Cette calomnie de l’esprit de parti ne put jamais être effacée de l’i-

magination populaire. Il a cependant été mille fois démontré que le maréchal Bugeaud n’était pour rien dans l’horrible événement qu’on lui impute. Les forces militaires destinées à réprimer l’insurrection avaient été divisées en trois brigades; le général Bugeaud en commandait une, mais il n’avait aucun ordre à donner dans les deux autres. La rue Transnonain ne se trouvait pas dans la circonscription de son commandement.

M. Thiers, qui tenait en haute estime cette rare capacité militaire

et ce grand bon sens, n’avait cependant pas osé l’employer pendant son dernier ministère, de peur de réveiller dans l’opposition de trop fortes antipathies. M. Guizot fut plus hardi; mais les différends survenus à l’occasion de l’expédition de Kabylie, entreprise par le maréchal malgré une défense formelle du gouvernement, le firent remplacer par le duc d’Aumale. Le duc d’Isly fut mis à même, suivant l’expression de M. Guizot, de venir jouir de sa gloire et de se reposer dans ses terres, où il s’occupait avec passion d’agriculture théorique et pratique.

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DE LA. RÉVOLUTION DE 1848. 113

~v¡.o

10.

dont il a le bon sens rustique, chéri du soldat qu’il entoure’ d’une constante sollicitude, grandit chaque jour en importance et en autorité.

Au banc des ministres, M. Guizot, pâle, les traits con-

tractés, paraît souffrir avec une égale irritation le concours inintelligent de ses amis et les attaques malhabiles de ses ennemis politiques. M. Duchâtel, soucieux, las, ennuyé, vient s’asseoir auprès de M. de Salvandy, dont la confiance superbe et le zèle retentissant ne semblent pas soupçonner un danger, même lointain. Près d’eux siègent M. Hébert, la menace à la bouche, le plus détesté des hommes de répression; M. Trézel, que sa probité inattaquable a fait choisir malgré sa capacité médiocre, afin qu’il y ait du moins dans le ministère une administration à l’abri de l’injure; M. de Montebello, disciple de la philosophie éclectique, assez surpris de se voir subitement appelé, d’une ambassade où il a paru inexpérimenté, à un ministère auquel il ne saurait prêter aucune force; M. CuninGridaine, habile industriel, orateur des plus nuls; M. Dumon, homme appliqué aux affaires, d’une parole lucide, d’un jugement sain, mais sans initiative; M. Jayr, ignoré du public. Telle est la représentation du pouvoir au sein de l’Assemblée. Il n’y a là que deux talents, deux-volontés qui absorbent les autres, et qui elles-mêmes sont absorbées par la volonté royale. Louis-Philippe, trop jaloux de son autorité, trop confiant dans son propre génie, reste à découvert derrière cet appareil mensonger d’un gouvernement dont la France ne respecte plus ni le caractère moral, ni les actes politiques, et dont, tout à l’heure, elle va secouer avec indignation le poids inerte.

Presque chaque jour, pendant les débats de l’adresse,

quelqu’un des membres de la famille royale assiste aux séances. Le plus souvent la duchesse d’Orléans, tristement attentive, regarde, écoute, contenant avec effort, sous un sourire bienveillant, son inquiétude secrète. Dans une tribune voisine, on voit deux belles jeunes fitles dont le visage

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H4 HISTOIRE

se colore de l’émotion du triomphe quand la voix de cet homme puissant, qui est leur père, affronte et réduit au silence les colères de ses ennemis ce sont les demoiselles Guizot aujourd’hui environnées de tant d’hommages, demain réduites à se cacher, à fuir.

Dans la tribune diplomatique, lord Normanby, ce repré- sentant d’une aristocratie bienassise et versée depuis des siècles dans le maniement des grandes affaires, suit d’un cëil observateur, et non sans quelque ironie, les hésitations, les inconséquences, les fautes sans nombre d’une démocratie encore inexpérimentée. Vis-à-vis, et comme pour faire contraste’avec l’attitude réservée du corps’diplomatique, les journalistes font retentir leur tribune de disputes bruyantes,’ de querelles, de défis. Là. se rencontrent MM.’ChàmboIle.Pèrée, Pascal Duprat, Eugène Pelletan. Là, M. Flocon, caractère probe, courageux, homme d’écorce rude, de langage peu choisi, observe d’un œil méfiant M. Marrast, l’arM<oct’&~M National, que l’on devait bientôt appeler le MMM’~M de la République. Jadis compagnon de captivité de GodefroyCàvaignac, intrépide champion de la cause républicaine, M. Marrast, raillant ses illusions de jeunesse, a visiblement renoncé à l’ambition du martyre. Sa verve épigrammatique semble obéir à je ne sais quelle secrète prudence. Tout en attaquant M. Thiers, on dirait qu’il l’envie. Il exprime parfois pour le ministre du 1"’ mars une admiration que son parti lui impute à crime.

t!élàs de tous les côtés, dans tous les rangs, en haut et en bas, à droite et à gauche, dans cette Chambré souveraine, que de scepticisme, u hypocrisie! quelle confusion morale! Triste spectacle qu’une telle réunion d’hommes charges des destinées d’une telle nation Pour quelques caractères dont rien n’a pu altérer la vertu, combien sont devenus s mdinérénts au bien ’et au mal, au juste et à l’injuste, n’ont souci que dé leur fortune et n’estiment en toutes cho’ses que le sûtCes’

~BUx ~ts honteux, ~à~s par apposition dynastique,

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DE LA RÉVOLUTION DE 1848. 115

ouvrent de la manière la plus déplorable cette session si courte et qui devait être la dernière. Des fonds provenant d’une souscription de bienfaisance ont été détournés de leur destination et distribués arbitrairement par un préfet, dans l’intérêt d’un candidat ministériel. C’est là un vol positif, sur lequel le débat qui s’engage avec assez de vivacité jette une lumière accablante. Mais la majorité, pressée de montrer au ministère qu’elle lui demeure invariablement ndèle, refuse d’ouvrir les yeux à l’évidence, et vote avec un accord affligeant cette élection plus que suspecte. Ce vote était de bon augure pour M. Guizot; par malheur on ne lui laisse pas le temps de s’en réjouir. Dès le lendemain, M. Barrot monte à la tribune et l’interpelle au sujet de la scanda!euse histoire, qui, sous le nom d’affaire Petit, préoccupe et indispose tous les esprits. Les faits sont trop avérés, les dates trop précises, les contrats trop authentiques le système des dénégations hautaines n’est plus applicable. Aussi M. Guizot donne-t-il un autre tour à la défense. Dans une confession renouvelée de Tartuffe, il s’accuse, et avec lui <OMt~ <?; administrations qui l’ont jM’ectMc depuis ~’eMfe~M, d’avoir laissé Mt!po:M<~j’t<?’Mjont~fNC<? douteux, d’avoir <o~rg MKept’~tgKe regrettable, mais qui s’explique par d’anciennes traditions et par l’empt! d’une partie des lois actuelles. « Mais ne croyez pas, ajoute le ministre, pris dans ce qu’il appelle un petit dédale d’accusations et d’insmMat!0)M, que ~gK<~ me prévaloir de ce que je t’sppeMg ici pour soutenir et justifier le fait en htt-}Nëme. Je ne me paye pas de subtilités, et je ne me plaindrai jamais de voir se ~ft)~t)ppër les S!MC~tMtt&S et les exigences morales de. la Chambre et tftf pays. Que la conscience p!<M~îte devienne chaque jour plus difficile et plus ~~t’e, répète M. Guizot avec une merveilleuse assurance, je m’en féliciterai, bien ~M:t!eMt’eMpt!atK~f.))PuisilcertiSe que, depuis deux ans, les faits de cette nature ont cessé de se produire, et annonce M. Richond des Brus, député de la H-Mte-Mre..

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d16 HISTOIRE

qu’un projet de loi, présenté par le garde des sceaux

qu’un projet de loi, présenté par le garde des sceaux et

incessamment soumis à la délibération des Chambres, va

mettre un terme définitif à cette sorte d’abus.

Une pompeuse apologie de lui-même, de ses amis, de

eur moralité politique, suivie de la menace habituelle de

démission si le vote qui va suivre témoignait du wotH~’e

affaiblissement dans la coM~Kce de la majorité, accom-

pagne ce nouveau défi jeté à l’honnêteté publique. Mais le

défi est relevé aussitôt par MM, Thiers et Dufaure qui repous-

sent avec indignation, comme l’avaient déjà fait MM. Molé,

Passy et d’Argout, la solidarité de ces actes que le président

du conseil appelle de petits faits, mais que M. Dupin qua-

lifie de stellionat et de simonie politique. o 11 y a longtemps,

s’écrie M. Barrot dans cette discussion toute brûlante de

personnalité, il y a longtemps que je savais que nous ne

nous comprenions plus en politique mais je croyais que sur

les choses de l’honnêteté nous nous comprenions encore. ))

Mais le parti pris de la majorité conservatrice est inébran-

lable. Elle rejette obstinément deux ordres du jour pro-

posés par MM. Lherbette et Darblay afin de constater le mé-

contentement de la Chambre. Par l’adoption de l’ordre

du jour de M. de Peyramont, elle renouvelle le pacte hon-

teux qui l’asservit aux volontés de M. Guizot; puis on passe

i la discussion de l’adresse’.

Le premier débat s’engage par un exposé complet de

notre situation financière, dont M. Thiers signale les

périls avec une clarté et .une précision implacables~. Le

La commission composée de neuf députés ministériels, ce qui ne

s’était pas vu depuis le ministère de H. de Villèle, avait choisi M. Vitet

pour son rapporteur:

Le lendemain, 26 janvier, on lisait dans le National un commen-

tairg effrayant du discours de M. Thiers: « Quel héritage, disait-on en

s’adressant au ministère, laisserez-vous au pays? Quel est le dernier

terme prochain peut-être de votre système? Il faut dire le mot, c’est la

banqueroute. Avec la durée’de ce qui est, il n’y a pas d’autre issue

la banqueroute par la paix, la banqueroute comme résultat presque

infaillible,de cette politique d’ordre. »

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DE LA RÉVOLUTION DE1S48. 117

chiffre de la dette flottante dépasse de plus de deux cents millions celui que les plus alarmistes avaient osé supposer, et M. Thiers démontre qu’il est absolument impossible d’enrayer sur cette pente fatale. Il résume en ces termes la situation <Un budget ordinaire en déficit soldé tous les ans avec les réserves de l’amortissement qui devaient suffire au budget extraordinaire; un budget extraordinaire soldé avec des réserves futures et en attendant avec la dette flottante enfin la dette flottante que vous diminuez de temps en temps par un emprunt resté au-dessus des limites raisonnables, au-dessus des limites de la prudence. ))

La Chambre, qui prête toujours une attention scrupu-

leuse aux paroles de M. Thiers, paraît frappée de ce tableau. L’inquiétude sur l’état des finances est la seule émotion dont la majorité soit encore susceptible. Elle se rencontre un instant sur ce point avec la minorité dans un sentiment de défiance pour le cabinet; elle écoute avec incrédulité MM. Dumon et Duchâtel. Ceux-ci d’ailleurs, aux accusations de M. Thiers, ne peuvent opposer qu’un vague tableau des prospérités du pays, et ne persuadent personne. Les coups de M. Thiers ont porté juste. Les attaques d’un homme qui connaît les affaires pour les avoir longtemps pratiquées jettent l’alarme dans tous les partis et blessent par le côté le plus vulnérable le cabinet conservateur. A quelques jours de là, on peut s’apercevoir aussi que le vote de la majorité n’est plus suffisant pour absoudre le ministère et que la pression de l’opinion publique s’exerce avec plus de force, car elle oblige les dépu.tés à revenir encore sur cette honteuse affaire Petit, que M. Guizot et ses adhérents voudraient à tout prix étouffer. A propos du quatrième paragraphe de l’adresse, qui promet au roi le concours des Chambres pour adoucir le sort de ce!<a? dont le travail est ~’MKt~Me ressource, M. deTocqueville, après un long tableau de la dégradation des mœurs publiques et privées, accuse de cette dégradation le gouvernement, et en particulier M. Guizot, qui a perdu, dit-il, depuis la révélation des trafics

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118 HISTOIRE

auxquels on se livre sous ses auspices, son prestige d’aus-

tère probité. Comme si les paroles de M. de Tocqueville

n’eussent pas été assez explicites, M. Billault, reprenant le

même thème, formule un acte d’accusation en règle et

somme le ministre de confesser la part qu’il a dans cette

affaire, ou bien de destituer son chef de cabinet, M. Génie.

M. Janvier répond à cette accusation par une apologie

complète, très-hasardée en pareille circonstance, du mi-

nistère. Il vante, au milieu des rires et des interruptions les

plus insultantes, l’élévation du caractère de M. Guizot et

déclare que les conservateurs continueront à le soutenir,

parce que quelques fautes récentes no leur feront point ou-

blier de si longs services rendus.

Ces louanges et ces attestations de moralité sont suivies

d’un discours assez ambigu de M. Dufaure, qui adopte l’a-

mendement de M. Billault comme un avertissement conci-

liable avec l’estime. Mais M. Duchâtel repousse même cet

avertissement adouci, et la majorité rejette l’amendement.

Les questions de probité ainsi écartées, on passe aux ques-

tions politiques.

Les affaires d’Italie sont portées à la tribune par M. de

Lamartine. La plus grande fermentation continuait à régner

d’une extrémité à l’autre de l’Italie. L’Autriche redoublait

de rigueur en Lombardie; les prisons se remplissaient; des

rixes continuelles entre les étudiants et la force armée en-

sanglantaient Milan et Pavie les soldats se portaient aux

plus graves excès et lés proclamations brutales du maré-

chal Radetzki semblaient les y encourager. Ne pouvant

encore se venger par une voie plus directe, la population

milanaise essayait de tarir une des sources du revenu de

l’Autriche en renonçant subitement à l’usage du tabac.

Étrange conjuration, sérieuse sous une apparence frivole,

qui montrait une unanimité redoutable dans la haine de

l’étranger et faisait présager un soulèvement prochain. A

Gênes, une émeute contre les jésuites inquiétait le gouver-

nement de Charles-Albert. Des manifestations du même

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DELARÉVOLUnONDE~ Ht

genre avaient lieu à Rome et fournissaient à la faction des

cardinaux des arguments contre la liberté dont l’esprit in-

décis et le caractère faible de Pie IX paraissaient très-trou-

blés. Enfin Palerme s’était insurgée, et, après un bombarde-

ment de quarante-huit heures, le comte d’Aquila, renon-

çant à la réduire par la force, retournait auprès de son

frère, le roi de Naples, et le décidait à faire des conces-

sions.

C’est sous de tels auspices que s’ouvrait à ia Chambre la

discussion du paragraphe sur l’Italie. Les sympathies pu-

bliques étaient acquises à la cause italienne. M. de Lamar-

tuie leur prêta sa voix éloquente. Il accusa le gouverne-

ment de s’être allié à tous les gouvernements absolus depuis

sa rupture insensée avec l’Angleterre. «La France, entre vos

mains, dit-il, en se tournant vers M. Guizot, devient gibeline à

Rome et à Milan, sacerdotale à Berne, autrichienne en Pié-

mont, et russe à Cracovie. Puis il développa, avec un

grand bonheur d’expressions, cette opinion, qui était au

fond l’opinion de la France. La réponse de M. Guizot ne

fut point habile. En insistant sur la’religieuse observation

des traités de 1815, en risquant l’éloge du prince de

Metternich, il ranima un moment les susceptibilités natio-

nales de la Chambre, et provoqua sur les bancs de l’oppo-

sition de violents murmures. Mais, suivant sa coutume, il

attendit avec un tranquille dédain que la rumeur fût cal-

mée et prononça alors ces paroles mémorables « Il ne

s’agit pas d’u tout, à l’heure qu’il est, de constitution dans

les États italiens. De quoi il s’agira dans dix ans, dans vingt

ans, je l’ignore. Je ne suis pas obligé de traiter à cette tri-

bune les questions que mes successeurs y traiteront. »

Le même jour, on apprenait à Paris que l’insurrection

de Palerme repoussait toutes les concessions du roi de

Naples; la conséquence de ce refus était la promulgation

d’une constitution, non-seulement à Naples, mais bientôt

après à Florence, et l’insistance très-énergique des popu-

lations à Turin et à Rome pour en obtenir une semblable.

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[M IIISTOIRE E

Toujours très-révolutionnaire en paroles et dans les choses de l’extérieur, M. Thiers ne manque pas de saisir une circonstance aussi favorable pour enlever les applaudissements de la gauche et embarrasser le ministère sans trop se compromettre. Il revendique pour la France l’honneur de protéger en Europe les progrès de la liberté. Il rappelle que la nation française a compté dans son sein les plus grands agitateurs de la pensée humaine: Descartes, Pascal, Voltaire, Montesquieu. Mais, tout en flétrissant les meurtres commis à Milan et le bombardement de Palerme, tout en lançant aux souverains coupables de ces forfaits les épithètes de tyrans et de bourréaux, l’ex-ministre reconnait, en homme qui veut pouvoir rentrer aux affaires, la validité des traites de Vienne et prononce cette sentence, très-peu digne d’un esprit sérieux Il faut les maintenir, mais e?t les détestant.

C’étaitfaire beau jeu au cabinet. C’était fournir àM. Guizot une occasion précieuse de mettre à découvert la mauvaise foi ou la puérilité d’une opposition qui jouait sur des mots, et d’une politique réduite à équivoquer misérablement sur les principes. M. Guizot commence sa réplique en déclarant, avec une ironie peu voilée, qu’il est heureux de se trouver aussi parfaitement d’accord avec son adversaire. Ce que M. Thiers dit, le cabinet du 29 octobre l’a fait. Le cabinet a soutenu, comme il le devait, l’indépendance des États italiens; il a réclamé contre le fait irrégulier de l’occupation de Ferrare et de Modéne par les troupes autrichiennes il encourage à Rome et partout les reformes sages, modérées enfin sa politique est au fond semblable à celle de M. Thiers; elle n’en diffère que dans la forme, ce qui est suffisamment expliqué par la différence des situations entre un homme qui, en dehors du pouvoir peut tout dire, et celui auquel des convenances supérieures commandent le silence. M. Guizot n’épargne pas non plus à M. Thiers un persiflage bien mérité sur les qualifications peu parlementaires de bourreaux et de meurtriers appli-

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DE LA. RÉVOLUTION DE 1848. 121

h il

quées à des personnes royales et.sur le merveilleux axiome qui enjoint de détester des traités que l’on trouve utile de maintenir. En descendant de la tribune, il peut voir qu’il a touché juste; les amis de M. Thiers sont visiblement mal à l’aise; quant aux radicaux, un peu surpris d’entendre ainsi solennellement proclamer la parfaite entente des deux hommes d’État, ils sentent renaître leurs scrupules et s’accusent tout bas d’avoir été dupes.

M. Odilon Barrot tente alors, mais sans succès, d’effacer l’impression que vient de produire le président du conseil. Ses déclamations vagues et froides n’ont pas d’écho; la majorité se retrouve tout entière pour approuver la conduite du cabinet dans les affaires d’Italie.

Le même spectacle, à peu de chose près, se reproduit dans la discussion sur les affaires de Suisse,, elle recommence par une joute entre MM. Thiers et Guizot. Mais cette fois l’avantage reste au premier, parce que sentant le besoin de resserrer avec la gauche des liens qui se détendent, il fait beaucoup plus hardiment résonner la corde révolutionnaire. « Nos adversaires, dit M. Thiers, ne voient dans l’affaire de Suisse que le triomphe du radicalisme, triomphe qu’ils regardent comme très-dangereux pour l’Europe. Quant à nous, ce que nous y voyons, c’est la révolution et la contre-révolution en présence. )) Des bravos partis de la gauche et de plusieurs tribunes. accueillent cette manière franche et nette de poser la question. « Le gouvernement, reprend l’orateur, a épousé la cause de la contre-révolution avec une audace qui m’a confondu. Le droit des gens. l’intérêt, la dignité de la France ont été délaissés. » Et il fait suivre ce début d’un admirable résumé historique où il montre, en Suisse comme en France, depuis cinquante ans, une lutte obstinée entre l’ancien régime et le nouveau. H compare le zèle du gouvernement français dans cette cause illibérale à la froideur qu’il montre en Italie, défend avec chaleur le parti révolutionnaire outrageusement calomnié dans l’autre Chambre par M. de Montalembert, défie

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122 HISTOIRE E

JZZ UlOiUtUtl.

e gouvernement de demander à la France un seul homme et

un seul écu pour marcher sur Berne, et termine par ces

paroles surprenantes qui trahissent son indestructible in-

stinct de jeunesse persistant à travers tous les changements

de l’âge mûr et tous les calculs de l’ambition « Certes,

je ne suis pas radical, mais je suis du parti de la révolution

en Europe. Je souhaite que la révolution soit dans la main

des modérés; mais, quand elle passerait dans la main des

hommes qui ne sont pas modérés. je ne quitterais jamais

jOOÎffC~a cause de la fSM~K~OM. ))

Cette fougueuse harangue étonne, indigne, ravit. Les

conservateurs restent atterrés La gauche, se sentant jus-

tifiée et voyant dans ces paroles un gage sérieux d’alliance,

applaudit avec passion. Les rédacteurs du National don-

nent, dans la tribune des journalistes, les signes du plus

vif enthousiasme. Le soir, tout Paris retentit de cette popu-

larité reconquise. D’un bout à l’autre de l’Europe, un

écho prolongé répète les promesses révolutionnaires d’un

homme qui touche au pouvoir, et qui bientôt, sans aucun

doute, va rendre le monde témoin de leur exécution hardie.

Il n’y avait plus moyen cette fois, pour M. Guizot, de se

déclarer d’accord avec M. Thiers aussi eut-il recours à une

autre tactique. H opposa l’opinion de M. Thiers, député de

l’opposition en 1848, à celle de M. Thiers, ministre des

affaires étrangères en i 856, et donna lecture de deux dé-

pêches adressées à cette époque à M. de Montebello, am-

bassadeur en Suisse. « Le parti radical, disait l’une de ces

dépêches, est insensé de croire qu’il y ait pour lui possibi-

lité de s’établir en Suisse, lorsque partout ailleurs ses ad-

hérents en sont réduits à n’oser lever la tête en présence

de la réprobation générale et du sentiment universel de

répulsion dont ils sont devenus l’objet. » Et plus loin

« Cette faction se montre d’autant plus entreprenante, qu’en

M. Note surtout ne pouvait contenir son indignation « Ce sont

d’odieux sophismes; » répétait-il le soir dans son salon d’un ton irrité.

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DE LA REVOLUTION DE18~S. ~3

dépit de ses excès et des complications où sa conduite pour-

rait entraîner la Suisse, la France se trouverait engagée à

la défendre contre toute action hostile ou répressive de

l’étranger; c’est une illusion qu’il importe de détruire, »

« Certainement, messieurs, continuait M. Guizot, en re-

prenant son accent gravement persifleur, je n’ai jamais

tenu aux radicaux suisses un langage plus sévère que l’ho-

norable M, Thiers. » Et les centres riaient, charmés de cette

malice oratoire; et la majorité frivole et inconsistante, sans

plus s’inquiéter du fond des choses, s’empressait de.voter

le paragraphe sur la Suisse, comme elle avait voté le para-

graphe sur l’Italie. Rien ne l’arrêtait plus dans son aveugle

zèle; rien n’était plus capable de la détourner de sa voie

fatale.

Interpellé dans le débat relatif à la Pologne sur deux me-

sures récentes qui paraissent peu d’accord avec les assu-

rances de sympathie renouvelées dans l’adresse l’inter-

diction d’un banquet d’anniversaire chez le prince Czarto-

riski, et l’expulsion de M. Bakounine, au lendemain d’un

discours hostile à l’empereur Nicolas, prononcé dans la

réunion annuelle des Polonais, M. Guizot s’excuse sur des

motifs graves qu’il ne peut sans inconvénient communiquer.

Il use de la même réserve à l’endroit des affaires de la

Plata, où, suivant les accusations de MM. Drouin de Lhuys,

Lacrosse et Chambolle, notre gouvernement trahit, depuis

sept ans que les négociations sont entamées, une faiblesse

et une hésitation funestes aux intérêts français engagés à

Montevideo. On passe ensuite à la discussion sur l’Algérie.

Une diatribe de M. Lherbette dénonce au pays les empié-

tements rapides du gouvernement personnel. L’orateur’

montre tous les grands commandements envahis par les

princes, la faveur décidant seule de tous les avancements

dans l’armée de terre et de mer; il accuse M. Guizot de

souffrir, contrairement au principe du gouvernement re-

présentatif, la présence du roi au conseil. Cette accusation

éveille chez le ministre une susceptibilité honorable. Il

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124 HISTOIRE

répond avec une animation singulière, et rectifie l’erreur où est tombé M. Lherbette en avançant que la présence du roi au conseil est contraire aux usages de l’Angleterre; puis, repoussant dans un beau mouvement d’éloquence, l’idée honteuse, indigne de notre temps, que l’on ne saurait approcher des princes sans se soumettre à leurs caprices, il fait avec passion, avec vigueur, avec éclat, une profession de foi monarchique que la grande majorité de la Chambre et des tribunes est entraînée à applaudir. Le soir même, les ducs de Nemours et de Montpensier venaient exprimer au ministre leur gratitude. On est si sensible en France au prestige de la parole, qu’il semble, à la suite de ce beau morceau d’éloquence, que la dynastie vient d’acquérir une force nouvelle.

Après un long discours du maréchal Bugeaud sur la nécessité de conserver en Algérie des forces imposantes et sur le danger d’y développer prématurément des institutions civiles, M. Guizot est interpellé par M. de la Rochejacquelein sur la conduite qu’il compte tenir relativement à Abd-el-Kader.

Le ministère avait compté sur la nouvelle de la soumission de l’émir pour éblouir la Chambre, et déconcerter l’opposition. Mais il s’abusait encore. Cet événement, si longtemps espéré en vain, et qui, en d’autres circonstances, eût excité des transports de joie, ne détourna pas l’attention publique des scandales de l’administration; il ne fit pas taire un murmure, et suscita même au gouvernement de graves embarras.

C’était le 1" janvier, le jour des félicitations et des vœux,

que le télégraphe avait annoncé cette heureuse issue de la campagne conduite par le général Lamoricière. Cette preuve, ajoutée à tant d’autres, de l’étonnante fortune du roi, et l’éclat que ce succès faisait rejaillir sur l’un de ses fils furent salués par les courtisans comme le présage d’autres victoires, non moins souhaitables, sur les ennemis intérieurs mais bientôt, le rapport du duc d’Aumale et celui

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DE LA RÉVOLUTION DE 1848. l2g

11.

du généra! Lamoricière fournirent à la presse de l’opposition dynastique et radicale de nouvelles armes contre le gouvernement. Pour échapper aux forces marocaines, l’émir s’était, il est vrai, rendu à l’armée française, mais sous la condition qu’il serait transporté, lui et sa famille, à Saint-Jean d’Acre ou bien à Alexandrie. Arrivé à Toulon sur une de nos frégates à vapeur, il réclamait avec insistance l’exécution du traité.

Cependant, envoyer Abd-el-Kader en Égypte, d’où il pou.. vait si aisément, sous l’influence et avec l’appui de l’Angleterre, agir contre nous, c’eût été le comble de l’imprudence; le ministère le sentait bien, mais que faire? Désavouer le ducd’Aumale qui avait ratifié les conventions signées par le général Lamoricière? cela semblait impossible; manquer brutalement de parole à un si noble ennemi? que dirait -SS-Tpour se donner le temps de réfléchir, et malgré les réclamations éloquentes qu’Abd-el-Kader adressait au marëchâl Bugeaud et au roi lui-même, M. Guizot, au mépris d’une parole sacrée, le fit enfermer provisoirement, disait-il, au fort Lamalgue.

La nomination d’un fils du roi au gouvernement de l’Algérie, attaquée depuis longtemps dans les journaux, le fut à cette occasion à la Chambre des pairs. M. Guizot répondit, comme de coutume, par des atermoiements. Au sujet d’Abd-el-Kadcr, il dit que le gouvernement n’avait pas pensé que la parole d’un chef militaire dût l’engager politiquement, et que, d’ailleurs, on espérait trouver un moyen de concilier la parole donnée avec la sécurité de la France. La même réponse fut faite aux interpellations de M. de la Rochejacquelein et trouva la même docilité dans la Chambre des députés. Les questions les plus épineuses ainsi écartées, le ministère, triomphant sur tous les points, s’apprêtait à la dernière lutte avec un redoublement de confiance dans ses forces, et s’applaudissait à l’avance d’un succès qui serait sans doute disputé, mais qui lui semblait infaillible. On touchait enfin au paragraphe qui al-

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126 IIISTOIRE

lait soulever la question du droit de réunion et des banquets.

Un incident, dont le caractère révolutionnaire n’échappa point aux esprits attentifs, était survenu pendant la discussion des précédents paragraphes. Par une de ces inconséquences si fréquentes dans la vie des hommes politiques de ce siècle, M. Guizot, qui avait dû une grande partie de sa popularité, sous la Restauration, aux persécutions d’un mi.nistre illibéral, usait à son tour du pouvoir pour interdire la parole à trois professeurs illustres MM. Mickiewicz, Quinet et Michelet. Leur enseignement à tous trois n’avait pas, il est vrai, la régularité des programmes académiques; un esprit supérieur animait leur parole et faisait sa puissance. Mickiewicz, le poète-prophète, cherchait dans les origines de la race slave ses droits à la grandeur; il relevait les abattements de la captivité, consolait; enno~issaîr" l’exil. Évoquant t’ombre de Napoléon, il ravivait l’amour de la France pour la Pologne, et promettait à l’union’des deux peuples les plus sympathiques du monde moderne je ne sais quel avenir religieux et guerrier. Dans un langage plein de feu, qui empruntait ses beautés au double génie des langues slave et latine, il prêchait une croisade énigmatique contre l’esprit du mal, annonçant la délivrance de l’humanité, arrachée enfin aux puissances de l’abîme. L’Italie, ce foyer des lumières et de la liberté modernes, aujourd’hui étouffé sous les cendres, inspirait à Quinet des regrets pathétiques, mêlés de malédictions et d’anathèmes. Il menait le deuil de ses grandeurs perdues il lui suscitait des libérateurs. Quant à Michelet, il interrogeait l’histoire, pour rappeler à une jeunesse amollie les traditions d’honneur, de patriotisme et de liberté.

Tous trois, il le faut avouer, étaient de grands révolutionnaires, à une époque et sous un pouvoir qui n’aspiraient qu’au repos dans le bien-être, car ils réveillaient les nobles curiosités, agitaient les consciences et remuaient les cœurs. Ils osaient enseigner à la génération nouvelle la

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DE LA RÉVOLUTION DE 1848. t27

haine de l’injustice et stimuler en elle le sentiment de l’in-

dépendance ils lui parlaient de Dieu, de patrie, de vérité

apostolat dangereux et qu’il importait d’interdire, sous un

gouvernement dont un matérialisme grossier faisait toute

la force.

Depuis six mois déjà, les cours de M. Mickiewicz et de

M. Quinet étaient suspendus.sous prétexte que les profes-

seurs s’étaient écartés de leur programme. On n’avait point

encore osé attaquer celui de M. Michelet, parce que, mieux

sur ses gardes, l’illustre historien s’était tenu plus étroite-

ment au sujet annoncé de ses leçons; mais on épiait une

occasion, et l’on trouva moyen de la faire naitre. Le jour

de l’ouverture au Collège de France, les étudiants, qui, en

attendant l’arrivée du professeur, se livraient d’ordinaire à

des passe-temps où la bienséance n’était pas toujours stric-

tement observée, prirent pour thème de leurs joyeusetés le

discours du roi aux Chambres ils en firent une lecture

ironique, accompagnée de gestes moqueurs. Aussitôt des

agents de police parurent dans la salle et la firent évacuer.

Le lendemain, une affiche annonça que le cours d’histoire

de France était suspendu. L’indignation et la colère des

jeunes gens furent extrêmes. Le soir même, ils se rendirent

en très-grand nombre devant la maison de leur professeur

pour lui faire une ovation. Ne l’ayant pas trouvé, ils allèrent

à l’Institut et en ébranlèrent les vieilles murailles aux cris

frénétiques de Vive MM;M~/Le lendemain, les journaux

de l’opposition .donnèrent le discours qu’ils avaient voulu

prononcer, et dans lequel ils protestaient avec véhémence

contre les actes despotiques d’un pouvoir reH~a! !’&sM des’ barricades. M. Michelet se plaignit, par la voie de la presse,

d’une mesure qui le rendait responsable de faits arrivés en

son absence; à quelques jours de là, n’ayant point ob-

tenu de réparation 1, il publia ses a~MNx à ses eM~s, adieux

Les journaux ministériels se félicitaient au contraire de ce que le

Collége de France avait enfin cessé d’être une école de scandale, de sé-

dition et d’impiété.

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128 HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION DE 1848.

éloquents, dernières paroles recueillies avec amour, qui exhortaient la jeunesse à se rapprocher du peuple, à imi’ter ses vertus, à plaindre ses maux, à se sacrifier au besoin pour lui.

Depuis ce jour, la fermentation avait été croissant dans les écoles; le 5 janvier, elle se produisit au dehors d’une manière qui importuna singulièrement les conservateurs. Trois mille étudiants environ, ayant rédigé une pétition aux députés, se rendirent à la Chambre pour demander justice au nom de la liberté violée et de l’indépendance de l’enseignement supérieur, atteint dans les personnes de MM. Mickiewicz, Quinet et Michelet. Après avoir déposé leur pétition entre les mains de M. Crémieux, ils allèrent successivement en bon ordre, mais avec une contenance fière et résolue, aux bureaux du National, de la Ré forme, de la DëtKoct’a/ïe pacifique. Là, MM. Thomas, Flocon et Cantagrel, rédacteurs de ces différents journaux, les félicitèrent de leur ardeur à défendre la liberté de la pensée et les grandes idées de la Révolution ils annoncèrent l’heure prochaine d’un réveil formidable de l’opinion publique. Puis les étudiants se dispersèrent, sans avoir occasionné aucun désordre; mais l’impression n’en était pas moins produite sur la population parisienne. Une alliance tacite était conclue’au nom des droits les plus saints. L’air se chargeait d’électricité.

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CHAPITRE VI

Suite et fin de la discussion de l’adresse.

Tous les esprits étaient tendus vers cette lutte suprême.

Il s’agissait d’un grand principe à maintenir, d’un droit

sacre à défendre mais, on ne l’ignorait pas, de ce devoir

courageusement accompli pouvait naître inopinément un

péril pour.la monarchie, car, derrière l’opposition légale

et parlementaire, on sentait quelque chose de redoutable

s’agiter. Par delà le bruit qui se faisait à la tribune, on en-

tendait un silence plein de menaces. Le pavé des rues était

brûlant, le travail taciturne; les entretiens étaient mysté-

rieux, les visages sombres. Les souvenirs de nos révolutions,

si longtemps effacés, reparaissaient dans leur sinistre éclat;

une ombre importune s’asseyait à toutes les tables. On pen-

sait involontairement qu’il y avait dans Paris un peuple fort,

spontané, capricieux, qui prenait son temps et ses heures

pour visiter les Tuileries et pour coiffer ses rois du bonnet

rouge.

Les banquets réformistes, radicaux et même commu-

nistes, s’étaient continués dans les départements, malgré

la consigne de l’opposition dynastique, qui les avait dé-

clarés sans objet du moment que la session était ouverte.

Le ministère fermait les yeux sur ces agitations lointaines,

accoutumé qu’on est à Paris à tenir peu de compte des

opinions de la province. Mais l’annonce d’un banquet dans

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130 HISTOIRE

le douzième arrondissement parut une menace sérieuse, et le préfet de police répondit à l’avis qui lui en fut donné, conformément à la loi, par une défense formelle. A ce refus, la commission du banquet, composée de MM. Marie, Crémieux, Pagnerre, Garnier-Pagès,.et qui avait pour président M. Boissel, député, pour vice-président M. Poupinel, lieutenant-colonel de la douzième légion, répondit à son tour par la déclaration suivante

« Vu la sommation de M. le préfet de police

« La commission du banquet réformiste du douzième ar- rondissement s’est réunie, et, considérant que, en fait, nulle autorisation n’a été sollicitée, que M. le préfet a bien voulu confondre une déclaration pure et simple du lieu et du jour du banquet avec une demande en autorisation, qu’on n’avait ni à demander ni à refuser s’appuyant sur les lois de 1851 et 1854, qui ne prohibent point les réunions accidentelles, sur les déclarations formelles de l’orateur du gouvernement dans la discussion de ces lois, sur le récent arrêt de la Cour de cassation et sur la pratique constante du gouvernement;

« Ça commission décide à l’unanimité qu’elle regarde la sommation de M. Je préfet de police comme un acte de pur arbitraire et de nul effet. ))

La question se posait ainsi de la manière la plus explicite entre le pays légal et le gouvernement. Il n’y avait plus d’équivoque ni de temporisation possible. Aussi, à la Chambre des pairs, M. d’Alton-Shée ayant, dans la séance du 18, sommé le cabinet de dire si c’était avec l’autorisation du gouvernement qu’avait agi le préfet de police, M. Duchàtel répondit fièrement par l’affirmative. Il se fondait sur la loi de 1790, soutenait le droit du ministère d’autoriser ou de refuser, selon les circonstances, une réunion politique, déclarait que le pouvoir ne céderait point dans un moment où une telle réunion présentait des inconvénients graves, et qu’il la ferait disperser par la force si l’on avait la folie de braver une interdiction parfaitement légale.

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DE LA RÉVOLUTION DE 1848..151

1

De son côté, la commission du banquet publiait, le 24, unenouvelle déclaration qui dénonçait au pays.les prétentions illégales du ministère, et persistait dans l’intention de donner le banquet. On vit cependant déjà quelque hésitation dans sa tactique, car elle ajoutait que, sur la. demande de plusieurs députés retenus à la Chambre par la discussion de l’adresse, elle retardait la manifestation et qu’elle en ferait connaître ultérieurement le lieu et l’heure. Dans l’origine, le lieu du rendez-vous, nxé au 19 janvier, était la rue Pascal, située au centre du douzième arrondissement, et dont la population effervescente paraissait très à craindre à tous ceux qui voulaient maintenir au banquet un caractère pacifique. C’était donc un premier symptôme de prudence dans les vues de la commission que de laisser indécis le lieu de réunion. Ceci n’échappa point au cabinet, et il se fortifia dans la pensée que, en demeurant inébranlable, il enlèverait le vote de la Chambre et verrait aussitôt s’évanouir, devant ce vote, des menaces d’enfants, d’autant plus bruyantes qu’elles partaient de cœurs moins affermis. Telle était la mésestime que le roi et ses ministres avaient au fond pour le pays légal. Une démarche du parti progressiste vint encore les confirmer dans leur sécurité dédaigneuse.

Une quarantaine de députés environ, appartenant à ce parti, ou plutôt à cette coterie, s’étaient constitués en comité, afin de mieux s’entendre sur la conduite a tenir dans la situation qu’allait créer à leur opposition ambiguë la discussion du paragraphe relatif au banquet. Une attitude franche et une résolution courageuse, pour des esprits de cette trempe, c’était une impossibilité de nature. Reconnaître le droit d’un coté ou de l’autre pour se ranger à sa défense n’était pas le sujet de leur perplexité. Il s’agissait pour eux simplement de tirer avantage des embarras du ministère et de mettre à bon prix leur concours.

Aussi, la veille du jour où devait s’ouvrir le débat, le 6 fé-~ .vrier, les progressistes députèrent à MM. Guizot et Duchâtel

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~2 HISTOIRE

des commissaires chargés d’une proposition de transaction. Ils offraient de faire rejeter un amendement de M. Sallandrouze, qui eût entrainé la chute du cabinet, si l’on consentait à accepter un sous-amendement dont la forme bienveillante impliquerait néanmoins, pour le pouvoir, l’engagement d’une réforme parlementaire. A leur grande confusion, les émissaires progressistes furent congédiés par un refus catégorique. Au point où en étaient venues les choses, répondirent d’un commun accord MM. Guizot et Duchâtel, il n’y avait plus de transaction possible. Plus tard, après la SMStOt, on verrait, on s’occuperaitde chercher une combinaison propre à tout concilier. Sur ces paroles ironiques, le comité progressiste se sépara, et personne ne mit en doute, tant l’opinion s’était peu abusée sur les secrets mobiles de son opposition, qu’il dût voter avec le ministère.

La discussion, ouverte le 7 février, vint mettre en lumière la mauvaise foi politique de M. Guizot; car ses adversaires tirèrent un de leurs meilleurs arguments des paroles qu’il avait prononcées en 1840. « Les- citoyens ont le droit, avait dit alors M. Guizot, de se réunir pour causer entre eux des affaires publiques, et il est bon qu’ils le fassent. Jamais je n’essayerai d’atténuer les sentiments généreux qui poussent les citoyens à se réunir, à se communiquer leurs sympathiques opinions. )) Et.aujourd’hui, après avoir implicitement reconnu ce droit pendant les six mois qui venaient de s’écouler, après avoir souffert dans les départements, en l’absence des Chambres, des manifestations violentes, on prétendait supprimer tout d’un coup une réunion légale, présidée par un député, à laquelle devaient assister les personnes les plus notables du pays. M. Duvergier de Hauranne n’eut pas de peine à rendre saisissante l’énormité d’une semblable prétention. Instigateur principal des banquets, il en avait fait un point d’honneur personnel son discours le marquait assez. Un orateur du parti radical n’aurait pas été plus implacable et n’aurait certes pas porté de pareils coups; les amitiés infi-

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DE LA RÉVOLUTION DE 1848. -t35

1 "v. w.uwu u au l.aauuuG ~lat IrL, l,IüllG, ~2

dèles ont seules de ces armes perfides et empoisonnées. « Le ministère veut mettre la minorité en jugement, dit M. Duvergier de Hauranne, en faisant allusion à la phrase sur les passions aveugles et ennemies, mais qu’importe La majorité ministérielle est libre de faire ce qui lui plaira; la minorité ne s’en préoccupe plus. Ce ne sera qu’une pièce de plus dans le grand procès qui se débat au sein de la Chambre, mais dont ~M<j~ est ailleurs. » Selon M. Duvergier de Hauranne, la loi ne donne aucun moyen, aucun prétexte au gouvernement de s’opposer à une manifestation de cette nature. Si l’on osait le tenter, il s’associerait sans hésiter à la résistance.

Expliquant ensuite l’omission du toast au roi dans plusieurs banquets « Si c’est un avertissement, dit-il, il faut s’en prendre au cabinet, qui fait du souverain un chef de parti, dénature le gouvernement représentatif, abaisse et corrompt les moeurs, travaille à faire contre l’indépendance des peuples une nouvelle sainte allianee. Vous nous accusez d’être mus par des passions aveugles et ennemies, s’écrie l’orateur; nous, nous vous accusons de fonder sur les passions basses et cupides tout l’espoir de votre domination. Vous nous accusez de troubler, d’agiter le pays dans un misérable intérêt d’ambition ou de vanité nous,. nous vous accusons de le corrompre pour l’asservir. » Et il termine par un dén « Comme M. Guizot l’a dit si souvent, au delà, au-dessus de la Chambre, il y a le pays, près duquel la minorité est toujours en droit de se pourvoir. C’est ce que nous avons fait et c’est ce que nous continuons à faire. Que cela soit donc bien compris, bien entendu nous ne venons pas ici plaider devant la majorité contre le ministère, nous venons plaider devant le pays contre le ministère et contre la majorité. »

Le radicalisme, perpétuellement accusé dans la presse ministérielle de travailler à détruire la famille et la propriété, et de vouloir établir en Europe le règne de la terreur, fut brillamment défendu à la tribune par M. Marie.

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15~ HISTOIRE

« S’il existait une fermentation dangereuse dans certaines

couches de la société, dit l’orateur, c’était la faute du ca-

binet, qui avait brisé l’alliance intime, formée par la révo-

lution de 1850, entre le gouvernement et le peuple, en

écartant de la vie politique la masse de la nation, en se re-

fusant à toutes les réformes.)) Et il disait vrai. Si le pouvoir

rencontre toujours en France une disposition frondeuse et

un esprit railleur, c’est dans la classe privilégiée. Les

classes laborieuses des campagnes et des villes, le peuple

enfin, malgré une certaine verve moqueuse à la surface, est,

au fond, porté à l’amour pour ceux qui le gouvernent. Son

instinct est juste, sa patience presque inépuisable il sait se

confier, attendre, pardonner beaucoup à ceux dont il se

croit aimé.

Un débat vide d’idées, rempli de personnalités mes-

quines, recommence, après le discours de M. Duvergier de

Hauranne, entre MM. Léon de Malleville et Duchâtel. Signa-

lant les prétentions exorbitantes du cabinet, le premier

invite les citoyens à n’en pas tenir compte, puis il reproche

au ministre les injures qu’il adresse à un parti jadis ca-

ressé, flatté. « Si le temps des dangers revenait, dit-il d’un

accent qui trahit la vanité blessée et l’espoir secret des re-

présailles prochaines, je sais bien à quels dévouements on

s’adresserait encore au besoin. Il n’est donc pas prudent

d’insulter ceux dont la popularité serait d’un si grand prix

aux jours de péril. »

A ces petitesses de l’esprit de parti, M. Duchâtel répond

par d’autres petitesses. M rappelle à son accusateur des

lettres adressées, en 18<40, du ministère de l’intérieur aux

préfets, par lesquelles oh interdisait formellement certains

banquets politiques. « M. de Malleville étant à cette époque

sous-secrétaire d’État au ministère de l’intérieur, il est à

supposer, dit M. Duchâtel, qu’il approuvait ces lettres. Du

reste, le gouvernement ne répondra pas à un défi par un

autre défi, ajoute M. Duchâtel; mais il ne cédera pas non

plus d’une ligne dans cette question où non-seulement la

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DELARÈYOLunONDE~~S. 135

loi, mais tous les précédents administratifs lui donnent

raison » et le ministre conclut en justifiant complètement

les expressions de l’adresse. « On ne pouvait pas, dit-il, pas-

ser sous silence un fait aussi considérable on pouvait moins

encore ne pas signaler au pays comme hostiles les vœux

antimonarchiques et antisociaux exprimés dans plusieurs

banquets, ne pas qualifier d’entraînement aveugle la con-

duite de certains amis du gouvernement qui, non contents

de s’asseoir à côté de ses ennemis déclarés, consentent

encore, par une inexcusable faiblesse, à supprimer le toast

au roi. ))

A ce discours, fréquemment interrompu par les mur-

mures de la gauche, M. Odilon Barrot répond en reven-

diquant le droit de réunion comme un droit essentiel à l’u-

sage de toutes les libertés, et que la Restauration même, si

défiante et si portée aux mesures de rigueur, n’a pas osé

attaquer.

M. Boissel vient ensuite réclamer contre l’injure faite au

douzième arrondissement en lui interdisant ce qu’on a per-

mis dans toute la France. Le garde des sceaux explique

cette apparente inconséquence du ministère. Il dit que les

lois politiques doivent être appliquées avec ménagement,

que pour être utiles les lois répressives doivent être appe-

lées par l’opinion. Il établit, par des citations empruntées

aux toasts des derniers banquets, qu’on a abusé de la tolé-

rance du gouvernement, et finit en déclarant que cette tolé-

rance ne peut plus se prolonger sans péril. Il espère d’ail-

leurs que l’opposition ne donnera pas suite à ce défi im-

prudent mais si, contrairement à cette espérance, elle

persévère, le gouvernement fera son devoir. Ces dernières

paroles sont le signal d’un tumulte. Des huées, des rires

accueillent le ministre, qui descend de la tribune et retourne

à sa place en jetant à la gauche un regard irrité.

Les députés du centre, intimidés par le tour violent

qu’ont pris les débats, peu confiants dans leur droit et blâ-

mant au fond les expressions de l’adresse qu’ils sont obli-

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~56 HISTOIRE

gés de soutenir, laissent voir sur leur physionomie et dans leur contenance un malaise qui redouble l’audace de leurs adversaires. Enfin un peu de calme se rétablit; M. LedruRollin monte à la tribune. Pour la première fois, peut-être, depuis qu’il siège à la Chambre, on l’écoute avec une attention sérieuse; pour la première fois aussi il s’élève à la hauteur des orateurs de nos grandes assemblées. Son argumentation est d’une logique serrée, son débit passionné mais contenu. Son éloquence emprunte à la cause qu’elle défend une force virile. « La faculté de se réunir est de droit naturel, imprescriptible, dit l’orateur; il ne saurait. être entravé que par une défense catégorique, expresse. Or, non-seulement cette défense ne se rencontre nulle part dans nos lois, mais encore la Constitution de 91 garantit aux citoyens la liberté de s’assembler paisiblement et sans <M’?n<~ On objecte que la Charte de i 8 50 est demeurée silencieuse, ajoute M. Ledru-Rollin, et qu’en dehors de ceux qu’elle octroie, il n’y a pas de droits. C’est là une bien triste et bien pauvre doctrine, sans élévation, sans grandeur, mais sans vérité surtout, et contre laquelle protestent la dignité de l’homme et la conscience ’humaine. » Puis, en comparant les textes, l’orateur s’attache à montrer que la Charte de 1850 n’a été qu’une ~’M découpures faites dans celle de 18d4, qui n’était elle-même qu’un octroi ja/OM.B, parcimonieux, de ~’o~MMce étrangère. « Il est tout simple, dit-U, qu’elle ne parle pas du droit de réunion. Mais la loi qui permet aux citoyens de se réunir publiquement date de la Constitution de 1791, et le droit de s’associer, du soir même de la prise de la Bastille. » Après avoir fait sentir le vice de l’argumentation ministérielle « Voyez où vous marchez, s’écrie M. Ledru-Rollin. De sophisme en sophisme, vous arrivez à nier toute espèce de droit en dehors des droits écrits, c’est-à-dire que vous portez atteinte à ce qu’il y a de plus vivace dans la moralité humaine, à ce qui seul ne peut pas se prescrire le droit. Vous ébranlez ce qui est le plus profondément enraciné dans le

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DE LA RÉVOLUTION DE 1848. 157 rhr~ïTitD~ f~r il n’v anratt naa ~n f!p ~~fi~f~c ci loc

la phrase minist 12.

cœur de l’homme, car il n’y aurait pas eu de sociétés si les droits naturels n’avaient vécu d’eux-mêmes. Et c’est vous qui osez parler de principes antisociaux! »

Cette parole forte et pleine excite dans l’Assemblée un

mouvement extraordinaire. L’émotion augmente quand M. Ledru-Rollin proteste, en son nom et au nom de ses amis, contre les conséquences possibles de l’opiniâtreté du ministre qui peut amener l’effusion du sang, etque, s’adressant à toutes les nuances de la gauche, il s’écrie « Le gouvernement s’attaque à la plus vitale de nos libertés. Attachons-nous à elle par d’unanimes étreintes; environnons-la de nos bras comme un dernier autel qu’il faut maintenir debout. Tous, nous irons jusqu’au bout, et si nous sommes brisés dans la lutte, que le pays alors, comme en 1829, forme une vaste association pour le refus de l’impôt. »

La réponse du garde des sceaux soulève de nouvelles

tempêtes. « Jamais, s’écrie M. Odilon Barrot en faisant un geste menaçant, ni Polignac, ni Peyronnet n’ont parlé ainsi. »

A ces mots, un grand nombre de députés se lèvent et

quittent leurs bancs. On se lance des apostrophes injurieuses, on se menace du geste et du regard, on crie, on trépigne, on vocifère. M. Hébert, les bras croisés, dans l’attitude d’un homme préparé à tout, regarde fixement M. Barrot comme pour lui reprocher d’avoir donné le signal d’un tel désordre. Étourdi par le tumulte, troublé par la peur, le président quitte précipitamment son fauteuil sans songer à lever la séance. On le ramène au bureau; il prononce d’une voix éteinte la formule officielle et disparaît. Depuis la Convention, on n’avait pas mémoire d’une

séance pareille. Paris révolutionnaire en frémit de joie; lés salons sont consternés. L’opposition demeure confondue devant son œuvre.

Le lendemain, 10 février, la discussion, terminée sur

l’ensemble du paragraphe, reprend sur les amendements. M. de Genoude propose de remplacer la phrase ministé-

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~58 HISTOIRE

rielle par une phrase qui demande, pour calmer les esprits et ra ffermir /’<’d!C6 politique, le concours universel des citoyens à la KowtMtMM des députés. Mais il ne parvient pas à se faire entendre; la Chambre est impatiente de passer à la discussion sur l’amendement de M. Darblay. On pense que, s’il y a encore une conciliation possible, elle doit résulter de l’acceptation d’un amendement conçu en termes mixtes, de nature à rallier de part et d’autre les hommes prudents, avertis enfin par des signes manifestes que l’ouragan se rapproche.

« Si les agitations réformistes ont produit en quelques endroits des démonstrations hostiles à nos institutions et à nos lois, dit l’amendement de M. Darblay, elles ont aussi prouvé que l’immense majorité du pays, même dans les opinions dissidentes, leur est inviolablement attachée, » Le parti conservateur attendait avec anxiété ce qu’allait faire l’opposition; il espérait qu’elle saisirait cette occasion ou ce prétexte pour abandonner une lutte pleine de périls. Mais, soit que M. Odilon Barrot n’aperçût point encore tout le danger, soit que, vivement poussé par la presse radicale, il crût ne pouvoir reculer sans déshonneur, il déclare à la tribune que ni lui, ni ses amis, ne peuvent accepter l’amendement, parce qu’il consacre un principe que l’opposition repousse le droit de la majorité à porter un jugement sur la minorité.

M. Blanqui parait alors à la tribune. Au nom de son père le conventionnel, rappelant la cruelle et impolitique proscription des girondins par les montagnards, il conjure la majorité de ne pas abuser de la puissance du nombre en flétrissant une minorité dont le seul tort est de comprendre autrement qu’elle le dévouement envers la dynastie.. Le ministre des finances ayant essayé d’expliquer que les banquets devaient être considérés comme une attaque à la royauté et aux institutions monarchiques « C’est vous, s’écrie M. Barrot avec feu, c’est vous qui êtes hostiles à nos institutions et aveugles aux dangers de l’avenir » Ces

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DE LA REVOLUTION DE 1848. 139

’1n.l~ ’8’>n’VV’lo),4. 11.T {"1. 1- ..L_1~-

~cicunimun.:c muicucm. m. uLu/.ub a ia mimne pour réta-

blir la question de droit, ëtM. Guizot, à son tour, y ramène

M. Thiers. Ce dernier déclare qu’il se croit d’autant plus

obligé, par devoir et par honneur, de défendre les ban-

quets, qu’il n’y a point assisté et se trouve conséquemment

dégagé de toute solidarité personnelle avec ses amis en

cette circonstance. Mais en dépit de ses efforts, soutenus

jusqu’au dernier moment par M. de la Rochejacquelein à

la tribune, et par M. de Girardin dans la Presse, la majo-

rité, avec une opiniâtreté sans exemple et sans excuse, re-

jette l’amendement. Elle marchait rapidement, tête baissée

avec une incroyable hâte, à sa perfe.

Enfin, le 11 février, une dernière voie de salut lui est

offerte par un amendement de M. Desmousseaux de Givré,

qui retranche purement ’et simplement de l’adresse les

épithètes offensantes pour la minorité. C’est le moment

décisif, M. de Lamartine monte à la tribune. Un silence

imposant succède aux cris et aux vociférations qui jus-

qu’alors ont étouffé la voix des orateurs. On écoute; on

est dans l’attente de quelque chose d’imprévu. M. de

Lamartine n’a point assisté aux banquets 1. Que va-t-il dire?

Est-ce l’historien révolutionnaire des girondins qui va

parler? Est-ce le légitimiste ou le conservateur que l’on va

entendre? `?

L’incertitude n’est pas de longue durée. Des circonstances

accidentelles, s’il faut en croire M. de Lamartine, qui ne

veut pas confesser qu’il a suivi ,la politique expectante de

M.Tbiers,I’ont empêché de prendre part aux. banquets;

mais il les approuve complètement. L’agitation qu’ils ont

causée dans le pays a été une agitation honnête, salutaire,

expression vraie d’un sentiment national, que l’opposition a

contenu bien plutôt qu’elle ne l’a excité. La France, long-

Le banquet de Maçon, qui avait un caractère plutôt intime que po-

litique, était le seul, en effet, auquel M. de Lamartine eût assisté. Il

refusa, sous divers prétextes, toutes les invitations qui lui furent en-’

suite adressées.

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140 HISTOIRE

temps patiente, a voulu protester enfin contre les scandales

de la corruption, contre l’immolation de l’intérêt national

à un intérêt de famille, contre l’abandon de ses alliances

naturelles. « En dehors de la royauté, de la Chambre

des pairs et de la Chambre des députés, dit.l’orateur,

il existe, dans les cas extrêmes, un. juge, un arbitre

souverain qui est le pays, et voilà ce que vous accusez, ce

que vous menacez sans loi, ou, du moins, avec des lois équi-

voques. FoK~ voulez mettre la main de la police sur la ~oKC~c

du pays. »

Un immense applaudissement interrompt cette parole si

frappante dans son image hardie. « Supposez, continue

M. de Lamartine après quelques minutes d’une agitation

qui couvre sa voix, supposez qu’une partie de vos collègues

persiste à penser que la loi qu’on leur impose est une loi

dérisoire et qu’ils persistent glorieusement à défendre leurs

droits. Nous persisterons, s’écrie-t-on avec entraîne-

ment. Souvenez-vous du Jeu de Paume. Allons donc 1

murmurent dédaigneusement les centres. « Le Jeu de

Paume, messieurs, reprend l’orateur avec un calme qui

ajoute encore à l’effet de ses paroles et en accentuant for-

tement la voix, c’est un lieu de réunion fermé par l’autorité,

)’0!MMf< par la nation. K

La Chambre est profondément remuée; l’anxiété se lit

sur tous les visages. Le nombre des votants est de 415.

Une première épreuve reste douteuse. Au banc des mi-

nistres, on n’est pas sans crainte. Enfin, au scrutin de divi-

sion, une majorité de 228 voix contre 185 maintient les

paroles fatales. Le cabinet triomphe; il n’a plus rien à

redouter en effet plus rien que la conscience du pays, la

justice du peuple et la condamnation de l’histoire.

Le lendemain 12, M. Sallandrouze, riche fabricant appar-

tenant à la fraction des conservateurs progressistes, apporte

à la tribune le vœu d’une réforme parlementaire. C’était

bien peu demander après des débats aussi orageux et de

si vives attaques; mais c’était trop encore pour l’orgueil

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DE LA RÉVOLUTION DE 1848. 141

poussé à bout de M. Guizot. Après avoir annoncé dans un

solennel exorde qu’il va faire connaître à la Chambre la

pensée tout entière du gouvernement, le président du con-

seil développe, non sans habileté, son thème habituel que

décréter immédiatement la réforme parlementaire, c’était

rendre indispensable la dissolution de la Chambre, acte

imprudent au suprême degré dans les circonstances pré-

sentes. Prendre un engagement pour l’avenir serait plus

imprudent encore, car ce serait détruire moralement ce

qui existait sans le remplacer. M. Guizot établit ensuite

qu’un gouvernement doit accomplir les réformes lors-

qu’elles sont devenues nécessaires, mais qu’il ne les doit

jamais annoncer à l’avance. Le cabinet, ajoute-t-il, tient

compte de la disposition des esprits il examinera à fond,

avant la fin de la législature, ce qu’il y a à faire pour main-

tenir l’unité et la force du parti conservateur, règle de

conduite invariable, idée fixe du ministère. Il fera ses efforts

pour maintenir l’aècord entre les diverses nuances; mais,

si la transaction nécessaire à cet effet paraissait impossible,

il laisserait à d’NK~’M soin de présider à la désorgani-

sation dM parti conservateur et à la ruine de sa politique.

Ce discours captieux, cette demi-promesse enveloppée

de menaces, a pour résultat le rejet de l’amendement de

M. Sallandrouze à la majorité de 232 voix contre 189. Puis

on vote sur l’ensemble de l’adresse. L’opposition s’abstient;

S voix seulement protestent contre 241.

Désormais, le combat en dehors des pouvoirs légaux

devient inévitable. H paraît imminent. Il ne s’agit plus

d’établir de quel côté se trouve le droit, mais de constater

de quel côté sera la force.

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CHAPITRE VI

Préparatifs du banquet. Imminence de la catastrophe.

Le rejet de tous les amendements conciliateurs, le

maintien intégral, dans l’adresse, des paroles repoussées

comme injurieuses par l’opposition jetaient M. Barrot et

son parti dans de grandes perplexités.

A l’ouverture de la session, l’opposition dynastique, sa-

tisfaite de la dernière revue qu’elle avait passée de ses

forces au banquet de Rouen, et craignant que le radica-

lisme ne prît l’avantage si l’on prolongeait la campagne,

avait décidé qu’on s’en tiendrait là, l’agitation réformiste

n’ayant plus, disait-elle, sa raison d’être pendant les débats

de la Chambre. Mais le tour irritant de la discussion, l’atti-

tude hautaine du ministère et le persiflage du Château, pi-

quant au vif les amours-propres, provoquèrent au combat.

Une fois le combat engagé, il ne fut plus au pouvoir de

personne d’en diriger l’élan ni d’en prévenir l’issue.

Dès le 8 février, M. de Girardin, dont le journal deve-

nait de~ plus en plus menaçant et annonçait hautement une

crise prochaine, adressait à M. Odilon Barrot une lettre

pleine à la fois de raison et de courage pour l’engager à

donner sa démission dans le cas où le paragraphe injurieux

serait voté. « Il est impossible, disait le rédacteur de la

P;se, si vous donnez votre démission (et comment vous

abstenir de faire ce qu’a fait M. Berryer en 18’H?), que

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HtSTOIREDELARÈYOLUT[ONDE1848. 143

-L’ nvnv. 1·YJ

l’opposition tout entière ne suive pas votre exemple. Je

n’en excepte ni M. Thiers, ni M. de Rémusat, ni M. Du-

faure’. » En effet, aussitôt après le vote, cette ques- `

tion fut débattue dans la réunion des députés réfor-

mistes. En appellerait-on de la majorité parlementaire à la

majorité électorale? Forcerait-on le pouvoir, par une dé-

mission en masse, de convoquer plus de cent collèges élec-

toraux, et susciterait-on de la sorte dans le pays une agita-

tion nouvelle innnimentplus sérieuse, plus profonde, d’un

caractère plus révolutionnaire que ne l’avait été l’agi-

tation des banquets? C’était l’avis des tempéraments iras-

cibles, et particulièrement de ceux d’entre les députés

dont la réélection était certaine. On en compta quinze sur

cent quatre-vingts. L’avis contraire prévalut, et, le i4 fé-

vrier, M. de Girardin fut seul à donner sa démission en ces

termes

« Monsieur le président,

Entre la majorité intolérante et la minorité inconsé-

quente, il n’y a pas de place pour qui ne comprend pas

« Le pouvoir sans l’initiative et le progrès, l’opposition

sans la vigueur et la logique. Je donne donc ma démis-

sion.

« J’attendrai les élections générales.

« EMILE DE GiRAMtN. »

Pour se relever à ses propres yeux de cette première dé-

faillance, l’opposition arrêta que nul d’entre ses membres

La Presse publiait, le lendemain du rejet de l’amendement de

H. de Givré, un excellent article dans lequel elle insistait.sur la ques-

tion ~restée douteuse aux yeux d’anciens ministres, de con-

seillers à la Cour de cassation, d’anciens bâtonniers de l’ordre des avo

cais et de cent quatre-vingts députes sur quatre cents. Ette conseinait

au cabinet de saisir les pouvoirs législatifs d’un projet de loi qui dé-

terminerait dans quelles circonstances et sous quelles réserves le droit

de sassemNer pourrait être exercé ou serait interdit. ~La Pressé du

février ) C’était encore ta. pour Je ministère une manière [oyate et

prudente de sortir du conflit; mais le cabinet, par un rare privilége,

manquait presque également de prudence et de loyauté °’

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1M HISTOIRE

n’accepterait plus aucune invitation, ni chez le président de la Chambre, qui avait vote avec le parti conservateur, ni même aux Tuileries, et que, si le sort en désignait quelques-uns pour la députation chargée de présenter au roi l’adresse, ils s’abstiendraient. Puéril effort d’héroïsme, néanmoins encore au-dessus du courage civique de ces austères législateurs, car, au jour de l’exécution du serment, sur trois députés dont les noms étaient sortis de l’urne, un seul demeura fidèle à la résolution prise 1, et le roi, en recevant la députation, put se féliciter tout haut de la trouver plus nombreuse qu’il ne l’avait vue depuis bien des années. La plupart des conservateurs s’y étaient joints en effet, malgré leur mécontentement et leurs murmures. .Ils auraient souhaité que le ministre, si gravement atteint par la discussion de l’adresse, donnât sa démission pour leur épargner l’embarras d’une fidélité devenue très-compromettante. Le cabinet, disaient-ils, durait depuis trop lon~emps. Leurs regards se tournaient vers M. Molé. Celui-ci prenait entre l’opposition radicale et le ministère une attitude également sévère pour l’une et pour l’autre, et se ménageait avec MM. de Rémusat, Billault, Dufaure, des intelligences qui devaient le mettre à même de composer un cabinet de conciliation tout à la fois agréable au pays (du moins il le pensait ainsi) et moins blessant pour le roi que ne le serait l’entrée de M. Thiers aux affaires. Mais, en attendant que cette combinaison fût arrivée à maturité, les conservateurs voulaient garder les apparences et faire acte de soumission au Château.

En renonçant à l’agitation électorale, en décidant de rester à son poste, l’opposition se voyait engagée d’honneur envers les électeurs parisiens, la garde nationale et J’entre dans ce détail parce qu’il me parait caractériser, mieux que bien d’autres plus importants en apparence, l’ostentation d’indépendance et la faiblesse réelle de l’opposition dynastique. Combien le roi et les ministres n’avaient-ils pas raison de tenir en grand dédain de pareilles bravades

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DËLAltËVOLUT!ONDË1848. 145

v~ ~luipdut.u~tenL; tes repuancains semaient le ~pçon dans le peuple et lui représentaient les lenteurs de L 15

i’ËLAitKYOHJT!ONDË1848. 145

les écoles, dont les intentions devenaient de jour en jour moins douteuses, à poursuivre, par tous les moyens légaux, l’exercice du droit de réunion. Conséquemment il fut décidé que les députés flétris assisteraient en ’corps au banquet; mais ils se réservèrent d’en fixer à loisir, après mûre réflexion, le jour, le lieu, l’heure, le mode, le cérémonial et l’étiquette. Il régnait à cet égard trèspeu d’accord parmi les réformistes. La crainte d’en faire trop ou trop peu, en les agitant diversement, les tenait en incertitude. Les jeunes gens des écoles, qui avaient dû organiser un banquet particulier, y avaient renoncé, afin de ne pas faire de diversion, et, non contents d’offrir, c’està-dire d’imposer à M. Barrot leur concours dans la grande manifestation que préparait l’opposition dynastique, ils demandaient à la commission des cartes d’admission pour un certain nombre d’ouvriers. Cette demande fut mal accueillie mais, appuyés par le comité de la Réforme, les étudiants arrachèrent aux répugnances des chefs réformistes vingt cartes pour eux et douze pour les ouvriers. Sans s’arrêter à ce premier succès, la J}~bnm< toujours dans les mêmes vues, insistait pour qu’on se réunît, selon le premier projet, dans le douzième arrondissement, au faubourg Saint-Marceau, au sein d’une masse populaire en ébullition qui ne pouvait manquer d’entraîner la manifestation bien au delà des voies légales. L’intention était évi- ° dente.. Aussi la réunion des députés, écarta-t-elle tout d’abord cette proposition. On se mit à délibérer sur différents autres projets dont aucun ne paraissait offrir toutes les convenances désirables. Il s’en fallait bien, d’ailleurs, que la réunion fût aussi unanime que l’opinion publique. Tantôt M. Duvergier de Hauranne, tantôt M. Thiers, tantôt des avis un peu moins timides l’emportaient dans les conseils de M. Barrot, et, pendant ces oscillations, le emps s’écoulait. Les Parisiens, toujours amateurs de spectacles et d’émotions, s’impatientaient; les républicains semaient le soupçon dans le peuple et lui représentaient les lenteurs de i.

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146 tnSTUHtE E

M. Barrot connue un jeu combiné avec la cour, comme une

trahison. Chaque soir on voyait se former dans les rues des

groupes animés. Au Théâtre-Historique, où l’on jouait

C~f~’fr de Maison-Rouge, drame de M. Alexandre Dumas,

le chœur des Girondins (~M?w pOM’’ la patrM), devenu

populaire, était redemandé à grands cris. Au théâtre de

l’Odéon, fréquenté par les étudiants, retentissaient chaque

soir des chants patriotiques; et le matin, en rapportant les

débats scandaleux d’un procès de viol suivi d’assassinat,

intenté au ~rs Léotade, les journaux démocratiques ravi-

vaient dans le peuple le mépris pour le clergé et de tout ce

qui pouvait, à un degré quelconque, être suspect d’aristo-

cratiet. Chaque heure perdue par l’opposition réformiste

était une heure gagnée par la révolution.

Cependant, malgré les dédains vrais ou affectés avec les-

quels on parlait au Château du banquet et des 6aMgM~M~,

comme, en dépit des prévisions, on touchait à une rupture

ouverte, peut-être à une lutte armée, tout en plaisantant

et en raillant M. Barrot et ses amis, ni la cour, ni le cabinet

lie négligeaient les négociations et les entremises. M. Thiers

s’y employait de tout son esprit; mais la difficulté n’était

pas petite. Chaque jour rendait une retraite de l’opposition t

plus malaisée. Les adresses de félicitations, les exhortations

à persévérer arrivaient en masse des départements. Les

écoles se prononçaient, et l’on commençait à sentir, dans

Paris, cette fermentation à laquelle se reconnaît l’approche

des grands soulèvements populaires. Le JoM)’K~ des Df~ft~

baissait de ton. Il n’insultait plus et promettait que la

question de ~?-M~ senKj: discutée a fond et d~M~tHC~

résolue dans le eoM~ législature ac~Hf. Il ajoutait,

L’aUttude du parti clérical, en cette circonstance, avait été dunf

insigne maladresse. Encouragé par la reine, il prenait hautement la

défense de l’accusé, s’efforçant d’obscurcir l’évidence dfs faits. Les re-

ligieux de l’ordre apportaient de telles entraves à l’action de la justice

par leurs faux témoignages ou leur silence, que le garde des sceaux

crut devoir s’en plaindre ofnc!e)leinent a l’archevêque de Toulouse.

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DELA RÉVOLUTION !)E)848. HT

dans un langage énigmatique, que cette question ~MO)’M:a:

M~ ~ëpCM~Ntt plus des ministres, mais de la Providence.

Enfin, le 17, après bien des tergiversations, le Wa<tOKa<,

autorisé par ia réunion des députés réformistes, annonçait

qu’on s’était entendu sur le choix d’un local privé où le

banquet aurait lieu le dimanche suivant. Ce local était un

terrain vague, appartenant à M. ?<itot et situé dans les

Champs-Elysées. Un nombre considérable d’anciens dé-

putés de l’opposition, parmi lesquels on comptait MM. de

Cormenin, Martin de Strasbourg, Taschereau, etc., et trois

pairs de France, MM. le duc d’Harcourt,. de Boissy, d’Alton-

Shee, faisaient’connaitrc en même temps leur intention

formelle d’assister au banquet. Le bruit courait que les

commandants supérieurs de la garde nationale, inquiets de

ces dispositions, tenaient prêts des billets de service en

blanc, au moyen desquels on improviserait une garde na-

tionale de choix, une /MKMe garde nationale, disaient les

journaux radicaux 1. On affirmait aussi que M. le duc de

Montpensier avait donné l’ordre, à Vincennes, où l’on tra-

vaillait nuit et jour à confectionner des munitions, d’expé-

dier sur l’École militaire deux batteries d’artillerie de cam-

pagne, vingt caissons d’infanterie, des boîtes à mitraille,

Ces bruits prirent si bien consistance, que le chef d’état-major de

la garde nationale, M. Carbone!, crut devoir reclamer dans les jour-

naux contre cette calomnie. Voici les réflexions dont le Constitutionnel

accompagnait la lettre du général

« Nous avons publié hier le procès-verbal d’une réunion extraordi-

naire des officiers et délégués de la 3° compagnie du 4’ bataillon 10’ lé-

gion, duquel il résulte que le ’sergent-major de la compagnie, chargé

de composer un piquet de douze hommes pour une éventualité, a re-

mis directement à l’état-major de la 10" légion douze billets de garde

sans date et portant tes noms de douze chasseurs qu’il est convenu avoir

çhoisis sur’le contrôle de la compagnie, sans observer, ainsi que c’était

son strict devoir, l’ordre naturel des tours de service, et sans en avoir

informe le capitaine.

« A propos de cette publication, M. Carbonel nous somme de repro-

duire la lettre suivante qu’il a adressée au .iVe~’MM~.

« Après avoir lu cette lettre, on s’apercevra aisément qu’elle ne dé-

truit pas les assertions contenues dans le document que nous venons

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148 HISTOIRE

des pétards et des flambeaux pour le service de nuit. Tout semblait donc hâter le conflit, mais ce n’était là qu’une apparence. Pendant qu’on amusait le public par de démonstrations extérieures, par des menaces, par des grands airs de courroux, les dispositions pacifiques du comité réformiste prenaient le dessus dans l’intimité des conseils; elles éclataient dans le choix même du lieu de réunion pour le banquet. Comment un mouvement populaire auraitil pu prendre quelque consistance et résister au moindre déploiement de troupes, dans les larges avenues des Champs-Elysées, sur un terrain ouvert de toutes parts? La pensée n’en pouvait venir à personne. Mais ce n’était pas tout. A force de pourparlers et d’intrigues, M. Thiers, secondé par MM. Vitet et de Morny, avait fait accepter de part et d’autre des conventions qui achevaient de rendre la made rappeler, et qu’elle ne justifie point les irrégularités signalées dans les mesuresprises par le sergent-major.

« <!<RN! XtTMXA),]! DU CEPARTEMENT DE H SEtXE.

f Paris, le 8 février HM.

« Monsieur le rédacteur,

« Vous avez supposé que les lettres de service préparées dans la 10’’légion, conformément aux précédents qui y étaient établis, l’avaient été par suite des instructions données par l’état-major général. J’affirme, au contraire, qu’aucun ordre semblable n’a été envoyé aux chefs de légion. Le colonel de la ’tu’ a été seulement prévenu qu’en cas de troubles, le premier ordre qu’il recevrait serait de réunir le plus promptement possible, au chef-lieu de l’arrondissement, un piquet, de réserve de cent gardes nationaux. Il a’cru devoir, dans un esprit de justice, faire peser ce service dans tout es les compagnies de la 10° légion, si cette prise d’armes a lieu. Les gardes nationaux qui sont commandés seront certainement fort surpris de se trouver classés, par le National, comme des hommes ~’pfMc!<M~ et d’MM obéissance obligée. « De semblables choix fausseraient gravement en effet l’institution de la garde nationale. Ils ne seraient assurément autorisés ni par le commandant supérieur, ni par son chef d’état-majnr.

« Recevez, etc.

« te maréchal de C<MMp, f/M/ /’e’<a<-m~M’ général,

« CtEBONEL. D

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DE LA RÉVOLUTION DE 1848. 149

13.

J~t

nifestation dérisoire. MM. Duvergier de Hauranne, de MaMeville, Berger, Vitet et de Morny, représentant l’opposition et le parti ministériel, se réunirent dans un des bureaux de la Chambre. Voici, en substance, ce qui fut dit et convenu des deux parts entre le gouvernement, qui prétend qu’une ma- t nifestation pareille est un délit prévu et défini par des lois existantes, et l’opposition, qui soutient que le fait ne tombe sous la juridiction d’aucune loi, il n’est qu’un moyen de décider qui a tort et qui a raison que l’opposition commette le délit prétendu, que le gouvernement le laisse commettre, les deux partis en appelant ainsi à la décision du tribunal. En conséquence, l’opposition se rendra au lieu indiqué pour le banquet. Elle trouvera sur le seuil un commissaire qui ne l’empêchera pas d’entrer, le gouvernement garantit ce point, car enfin, si le commissaire barrait la porte, il faudrait la forcer, ce qui serait un bien autre délit que celui qu’on se propose de ’commettre, ou bien il faudrait quitter la place, ce qui serait pis encore, puisqu’il n’y aurait de délit d’aucune espèce. Le commissaire avertira l’opposition qu’elle commet un délit. L’opposition passera outre. Elle en fera tout juste assez pour que le commissaire puisse verbaliser. Alors le commissaire menacera de la force armée. M. Barrot déclarera qu’il ne cède qu’à la force. 11 engagera les membres de la réunion à se retirer. En sortant, les députés annonceront à la foule qu’ils ont parfaitement atteint leur but. L’opposition s’engage à ne pas prononcer de discours, à empêcher autant que possible l’intervention irritante des journaux, à ne convoquer aucune réunion d’aucune sorte jusqu’à la décision du tribunal. -Se couvrir de ridicule, tromper le pays, renier des principes soutenus depuis dix-sept ans avec une autorité de paroles, et, en dernier lieu, avec une véhémence de menaces qu’on allait qualifier de fanfaronnades, tel était le résultat certain de cette absurde mise en scène.

Les réunions présidées par M. Barrot, devenaient chaque jourplus confuses. Le parti de la prudence y était le plus nomn

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)M HfSTOHtE E

1 ~)tF .1

breux, et, ne cherchant que des expédients dilatoires, ce parti faisait ajourner, quand il ne pouvait faire repousser les résolutions honorables. Ainsi, dès le lendemain du jour où le National avait annoncé le banquet pour le dimanche suivant, on lui faisait imprimer la note que voici « Plusieurs renseignements inexacts ont été publiés par la presse quotidienne sur l’organisation du banquet du douzième arrondissement. Le changement de local, que l’importance de la manifestation a rendu nécessaire, en a seul retardé la réalisation.

o Le banquet aura lieu irrévocablement dans les premiers

jours de la semaine prochaine.

« La commission du douzième arrondissement fera con-

naître l’heure et le lieu, dès que toutes les dispositions matérielles auront été définitivement arrêtées entre elle, le comité central et les membres des deux Chambres qui se sont engagés à prendre part à cette protestation essentiellement légale et pacifique. »

La vérité est que M. Thiers, qui prévoyait tout, redoutait

une trop grande affluence d’ouvriers le dimanche, à cause de la suspension du travail. Il gagnait, d’ailleurs, quarantehuit heures à ce retard; et, pour cet esprit fertile en combinaisons, gagner un peu de temps, c’était s’ouvrir mille chances nouvelles, mille éventualités favorables. Ignorant jusqu’à quel point la population parisienne était exaspérée, M. Thiers se complaisait dans d’infiniment petites ruses, aussi vaines que puériles. 11 ne devinait pas, il avait oublié ce que peut, à certaines heures, l’élan d’une forte passion pour un grand droit.

Le National s’étonnait et disait « Nous publions cette

note telle qu’on nous l’envoie nous ne déguisons pas qu’elle est fort loin de nous satisfaire. On aurait dû expliquer au moins par quelle suite d’incidents étranges et de malentendus répétés un local, trouvé la veille, échappait le lendemain, parce qu’on négligeait de prendre immédiatement les précautions légales qui devaient rendre inutiles

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))HLA.RËYOU!TK)NDE’t8~. M)

toutes les influences en donnant aux promesses la validité d’un contrat.

« Nous regretterions plus vivement encore qu’on fût forcé de renoncer à faire le banquet un dimanche. C’était le vœu formel de la grande commission, et ce parti n’avait pas été pris à la légère et sans quelque motif sérieux. Il ne faut donc pas moins qu’un obstacle matériel et insurmontable pour déterminer à changer le jour de la manifestation. Selon nous cet ajournement serait très-fâcheux. Comme on n’en peut imputer la faute à personne, nous nous contenterons d’en gémir. »

Le 19, il .publiait une nouvelle note conçue en ces termes « La commission générale chargée de l’organisation du banquet du douzième arrondissement a décidé que la manifestation auraitlieu irrévocablement mardi prochain, 32 février, à midi.

« On indiquera plus tard le lieu de la réunion, »

On comprend combien le cabinet devait s’enhardir en touchant ainsi du doigt les faiblesses de l’opposition t. Après Cependant le Constitutionnel du 20 février parlait encore avec unecertaine résolution; mais ce n’était qu’une retraite bien masquée Voici comment il s’exprimait:

« Les députés de l’opposition se sont réunis de nouveau ce matin afin de délibérer sur la part qu’ils doivent prendre à la manifestation qui se prépare pour le maintien du droit de réunion contesté et viole par le ministère. Après avoir entendu le rapport de sa commission, l’assemblée a reconnu, à l’unanimité, qu’il était plus que jamais nécessaire de protester par un g-rand acte de résistance légale contre une mesure contraire au principe de la constitution comme au texte de la loi. En conséquence, il a été résolu que, mardi prochain, on se rendrait f’n corps au lieu de la réunion.

« Une telle résolution est le plus bel hommage que les députés puis-<ent rendre a l’intelligence, au patriotisme, aux sentiments généreux de la population parisienne. Les députés ne sauraient admettre, avec les ennemis de la liberté, qu’un peuple dont on méconnaît les droits soit condamné à choisir entre l’obéissance servile et la violence. Ils en sont donc certains d’avance, la population tout entière comprendra qu’une manifestation pour le droit contre l’arbitraire manquerait son tmt, si elle ne restait pas paisible et régulière. Paris a fait souvent des t’fïorts héroïques, de grandes révotutions. 11 est appetë aujourd’hui à

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t52 HISTOIRE

les avis pusillanimes, les défections étaient venues, et Il. Duchâtel se crut assez fort pour jeter bas toute espèce de masque. Il était las de ces négociations interminables; il lui tardait d’en finir. Le manifeste du comité du banquet, publié, le 21 au matin, dans tous les journaux, lui en fournit l’occasion. Il la saisit.

La rédaction de ce manifeste avait été confiée à M. Marrast. M. Barrot entendait que ce fût un simple programme de la cérémonie. M. Marrast en fit un véritable appel au peuple. Voici comment il s’exprimait

a Comme il est naturel de prévoir que cette protestation publique peut attirer un concours considérable de citoyens, comme on doit présumer aussi que les gardes nationaux de Paris, fidèles à leur devise de Liberté, Or~rc public, voudront en cette circonstance accomplir ce double devoir; qu’ils voudront défendre la liberté en se joignant à la manifestation, protéger l’ordre et empêcher toute collision par leur présence; que, dans la prévision d’une réunion nombreuse de gardes nationaux et de citoyens, il nous semble convenable de prendre des dispositions qui éloignent toute cause de trouble ou de tumulte

« La commission a pensé que la manifestation devait avoir lieu dans un quartier de la capitale où la largeur des rues et des places permit à la population de s’agglomérer sans qu’il en résultât d’encombrement.

« A cet effet, les députés, les pairs de France et les audonner un autre exemple aux peuples, à leur montrer que, dans [es pays libres, [’attitude calme et ferme du citoyen respectant la loi, défendant son droit, est la plus irrésistible comme la plus majestueux des forces nationales. Deux grands résulta! s seront ainsi obtenus: la consécration d’un droit inhérent à toute constitution.tibre, et la preuve éclatante du progrès de nos mœurs politiques.

« Les députés de l’opposition comptent donc sur la sympathie et sur l’appui de tous les kcBS citoyens, comme, ceux-ci peuvent compter sur leur dévouement infatigable et sur la fermeté de leurs résolutions. « Séance tènante, il a été donné lecture d’une lettre par laquelle les députés acceptent l’invitation des commissaires du douzième arrondissement quatre-,vingt-sept députés l’ont déjà signée, »

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DELARËYOLBTIONDE1848. <53

tres personnes invitées au banquet s’assembleront, mardi

prochain, à onze heures, au lieu ordinaire des réunions de

l’opposition parlementaire, place de la Madeleine, n" 2.

~< Les. souscripteurs du banquet qui font partie de la

garde nationale sont priés de se réunir devant l’église de

la Madeleine et de former deux haies parallèles entre les-

quelles se placeront les invités.

Le cortège aura en tête des officiers supérieurs de la

garde nationale, qui se présenteront pour se joindre à la

manifestation

« Immédiatement après les invités et les convives, se

placera un rang d’officiers de la garde nationale

« Derrière ceux-ci, les gardes nationaux formés en co-

lonne suivant le numéro des légions;

« Entre la troisième et la quatrième colonne, les jeunes

gens des écoles, sous la conduite de commissaires dési-

gnés par eux;

« Puis les autres gardes nationaux de Paris et de la ban-

lieue, dans l’ordre désigné plus haut.

« Le cortège partira à onze heures et demie et se diri-

gera, par la place de la Concorde et les Champs-Élysées,

vers, le lieu du banquet.

« La commission, convaincue que cette manifestation

sera d’autant plus efficace qu’elle sera plus calme, d’au-

tant plus imposante qu’elle évitera même tout prétexte de

conflit, invite les citoyens âne pousser aucun cri, à ne

porter ni drapeau ni signe extérieur; elle invite les gardes

nationaux qui prendront part à la manifestation à se pré-

senter sans armes; il s’agit ici d’une protestation légale et

pacifique, qui doit être surtout puissante par le nombre et

l’attitude ferme et tranquiUe des citoyens.

« La commission espère que, dans cette occasion, tout

homme présent se considérera comme un fonctionnaire

chargé de faire respecter l’ordre elle se confie à la pré-

sence des gardes nationaux; elle se confie aux sentiments

de la population parisienne,.qui veut la paix publique avec

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)5t )iISTO)tiH r

la liberté, et qui sait que, pour assurer le maintien de ses

droits, elle n’a besoin que d’une démonstration paisible,

comme il convient à une nation intelligente, éclairée, qui

a la conscience de l’autorité irrésistible de sa force morale

et qui est assurée de faire prévaloir ses vœux légitimes par

l’expression légale et calme de son opinion. e

Grande fut la stupeur dans les rangs du parti conserva-

teur et de l’opposition constitutionnelle à la lecture de ce

manifeste. Presque aussitôt le ministère y répondit en

faisant afficher sur les murs:

10 Une proclamation aux habitants de Paris pour les

inviter à s’abstenir de toute manifestation

2" Un arrêté qui invoquait la loi de 790 et interdisait le

banquet;

5° Une ordonnance contre les attroupements

4° Une proclamation du général Jacqueminot, qui rappe-

lait les articles 254 et 258 du Code pénal aux gardes natio-

naux agissant comme tels sans convocation légale.

Puis M. Duchâtel accourut à la Chambre des députés,

déterminé a renvoyer sans plus dé ménagements à l’op-

position menace pour menace. M. Barrot s’y rendait de

son côté, mais d’un pas irrésolu, avec une volonté chance-

lante, triste, soucieux, en proie à mille perplexités. De ce

qu’il allait faire, d’une parole qu’il allait dire, dépendait on

la honte de son parti avec sa propre confusion, ou la terrible

inconnue d’un soulèvement populaire. En cas de défaite,

du sang versé, des prisons, des exils, la confiscation de

toutes nos libertés peut-être. En cas de victoire. Mais

c’est là ce qu’il n’osait envisager de sang-froid. M. Barrot

s’éveillait en sursaut d’un long rêve agréable à son âme

paisible. Il avait, pendant dix-sept ans, caressé la chimère

d’une monarchie entourée tT~t~OMS ~pMMM’<KKes. Son

esprit sans vigueur et le vague habituel à sa pensée lui

avaient fait adopter avec complaisance cette combinaison

flottante de deux principes destinés à se neutraliser quel-

que temps l’un par l’autre, sans pouvoir jamais s’unir. 11

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DELARÈYOH]T[OKt)Ei848. tâo

n’avait pas compris que, le droit divin enlevé, Ie principe monarchique, restait sans base; isolé de ses appuis naturels, l’aristocratie et le sacerdoce, et qu’il ne pouvait plus opposer à la vigueur du principe démocratique une résistance égale à l’attaque.

Plus droite, mais bien plus bornée que celle de M. Guizot,

son intelligence portée au bien rejetait, par intégrité de nature, les moyens frauduleux dont celui-ci usait sans scrupule pour maintenir l’équilibre politique. Pas plus que M. Guizot, il ne songeait à l’avénement du peuple, et s’il y avait songé, c’eût été avec effroi plutôt qu’avec amour. La puissance et l’étendue du mouvement philosophique qui transformait la société échappaient aux prises étroites et molles de son esprit. Au delà des horizons parlementaires rien ne sollicitait sa pensée; une honnête inconséquence entraînait et paralysait tour à tour son cœur.

Arrivé au palais législatif, M. Barrot trouva la Chambre

occupée à la discussion d’un projet de loi sur la banque de Bordeaux. Il entra, pour délibérer une dernière fois avec les siens, dans un bureau où le suivirent les députés de la gauche et M. Thiers. La consternation était sur toutes les physionomies mais un certain respect humain retenait encore les paroles. Seul. M. Thiers eut le courage de son opinion seul il osa, sans aucune ambiguïté, soutenir que, le ministère persistant dans l’interdiction du banquet, y renoncer devenait un devoir impérieux. On l’écouta sans l’interrompre ni l’applaudir 1. Chacun comprenait bien que le péril était proche, mais personne n’osait encore s’avouer à soi-même et surtout avouer à autrui qu’il n’avait pas la force de l’affronter..

Vers quatre heures, M. Barrot parut dans la salle des de"

Quelques jours auparavnnt, nue femme avait montre plus de courage. Élevant la voix dans une réunion de ces hommes irrésolus, madame Odilon Barrot les avait fait rougir de leur prudence excessive et. avait reproche avec véhémence; a M. Thiers, son influence funeste a l’honneur du parti.

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~56 HISTOIRE

libérations, et, visiblement troublé, il demanda la parole.

Un profond silence se fit aussitôt. Après un résumé succinct

de la inarche suivie par l’opposition à l’occasion du débat

sur le droit de réunion soulevé par l’adresse a Je suis,

quant à moi, convaincu, dit l’orateur d’une voix émue qu’il

cherchait à raffermir, que, si la question eût été posée, les

tribunaux auraient prononcé en notre faveur, qu’ils au-

raient déterminé le sens des lois existantes, fait cesser un

doute grave, et qu’en même temps les amis sérieux de la

liberté dans ce pays auraient eu à constater un immense

progrès dans nos mœurs politiques.

« il parait, je n’ai pas vu les actes de l’autorité, qu’a des

-conseils de sagesse et de prudence ont succédé d’autres

inspirations; que des actes de l’autorité s’interposent, sous

prétexte d’un trouble qu’ils veulent apaiser et qu’ils s’ex-

posent à faire naître. )) Ici, malgré une violente interrup-

tion et les rumeurs prolongées du centre, M. Barrot exposa

les malheurs que l’interdiction du banquet pouvait entraî-

ner à sa suite. <f H n’y a pas de ministère, dit-il, il n’y a pas

de système administratif qui vaille une goutte de sang

versé. )) Puis’il conclut en rejetant tout entière sur le ca-

binet la responsabilité des événements.

M. Duchâtel se hâta de retourner l’argumentation contre

M. Barrot et de le rendre responsable, lui et ses amis, des

malheurs qu’il annonçait. Le cabinet, assura M. Duchâtel,

avait été disposé, il l’était encore la veille, ~M~?’ stTM~r

les choses <:MpOM!< oit, une contravention pouvant ëtff con-

statée, un débat judiciaire aurait pu s’engager. Mais le ma-

nifeste du comité rendait la chose impossible; car ce ma-

nifeste était la proclamation d’un gouvernement illégal

voulant se placer à côté du gouvernement régulier, jMtWa?~

aux citoyens, COMM~MaMt en son pt’Opt’ë nom les gardes na-

tionaiax, provoquant des ~MroMpemgK~ au mépris des lois.

Cela ne pouvait pas être supporté, et le ministre concluait

en répétant de nouveau que la manifestation du banquet ne

serait pas tolérée.

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DE LA RÉVOLUTION DE 1848. 157

,aT’)’ntt*p)T)f)tifaa)atrihm)o ot~atutt~)

t. 14 ~t

M. Barrot remonta à la tribune, et ce fut pour y bal-

butier des paroles bien peu dignes d’un chef de parti en

des conjonctures aussi graves. <! J’avoue hautement t’in-

tention du manifeste, dit M. Barrot, mais j’en désavoue les

expressions. » De violents murmures couvrirent sa voix.

Alors il reprit son argumentation précédente et rejeta de

nouveau la responsabilité sur le ministère. « S’il me fallait

des preuves pour justifier la conduite du gouvernement,

s’écria M. Duchâtel, à qui le chef de l’opposition venait de

faire si beau jeu, je les trouverais dans les paroles mêmes

de l’honorable M. Odilon Barrot. )) Ce manifeste que M. Bar-

rot n’avoue ni ne das~OM<?, est-ce un sujet de sécurité pour

nous?dit le ministre et, après un court développement de

ce qu’il avait déjà soutenu à la tribune, il persiste dans ses

conclusions.

Trop agitée pour reprendre la discussion sur la banque

de Bordeaux, la Chambre s’ajourne au lendemain.

Le soir, une réunion eut lieu chez M. Odilon Barrot. Les

députés réformistes, les membres du comité central et les

journalistes de l’opposition s’y rendirent. M. Barrot leur dé-

clara, au nom de ses collègues, que l’opposition dynastique,

décidée à éviter l’effusion du sang, ne se rendrait pas au

banquet. M. Marrast répondit qu’on s’était avancé trop loin

pour reculer. « Vous voulez rejeter sur le ministre la res-

ponsabilité des émotions que vous avez créées, dit M. Mar-

rast. Qui donc a convoqué le peuple pour demain sur la

place publique, si ce n’est vous et nous? Vous redoutez la

guerre civile? Eh bien votre présence seule peut l’empê-

cher, votre absence doit la provoquer, et plus vous fuirez la

responsabilité, plus elle retombera lourdement sur vous. »

H). Barrot et la plupart de ses collègues restèrent iné-

branlables dans leur projet de s’abstenir.

Sur cent membres inscrits pour assister au banquet, dix-

sept seulement persistèrent dans leur première résolution,

et sur ce nombre encore dix déclarèrent que, malgré leur

opinion personnelle, ils croyaient devoir se ranger à l’avis

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)M JUSTOtRE

de la majorité. Les autres, pour essayer de se disculper il

leurs propres yeux et aux yeux du pays, convinrent d’une

scène de parade pour le jour suivant. M. Odilon Barrot fut

chargé de déposer sur le bureau de la Chambre un acte

(raccMM:<MMdu ministère démonstration frivole, indigne

d’hommes sérieux, et qui ne pouvait plus abuser personne,

pas même ceux qui en assumaient le ridicule. Les sept

membres persistants de la réunion de M. Odilon Barrot

cherchèrent à s’entendre sur ce qu’il y aurait à faire le

lendemain pour que la manifestation n’avortât pas trop mi-

sérablement.

MM. d’Alton-Shée, d’Harcourt, Lherbette, allèrent cl’ex

M. de Lamartine, qu’ils trouvèrent résolu à se rendre, en

dépit de tout, an rendez-vous assigné place de la illade-

leine.

La veille, au sein d’une réunion de l’opposition modérée,

où le débat avait été embarrassé, tt’ainant, peu sincère,

M. de Lamartine, répondant à M. Berryer, qui s’était pro-

noncé pour l’abstention, avait dit ces paroles < Nous

sommes placés par la provocation du gouvernement entre

la honte et le péril. Voilà le mot vrai de la circonstance Je

le reconnais, et votre assentiment me prouve que j’ai touché

juste nous nous sommes placés entre la honte et le péril.

(t La honte, messieurs/peut-être serions-nous assez gé-

néreux, assez grands, assez dévoués pour l’accepter pour

nous-mêmes. Oui, je sens que, pour ma part, je l’accepte-

rais. J’accepterais mon millième ou mon cent millième de

honte, je l’accepterais en rougissant, mais glorieusement,

pour éviter à ce prix qu’une commotion-universelle n’ébran-

lât le sol de ma patrie et qu’une goutte de ce généreux

sang d’un citoyen français ne tachât seulement un pavé de

Paris.

« Je me sens capable, vous vous sentez tous capables de

ce sacrifice! Oui, notre honte plutôt qu’une goutte de sang

du peuple ou des troupes sur notre responsabilité

Mais la honte de notre pays, messieurs mais ’ta honte

Page:Agoult - Histoire de la révolution de 1848, tome 1.djvu/175[modifier]

rtELAH)!:VOHiTK~l))-;i848. 15’)

de la cause de la liberté constitutionnelle, mais la honte

du caractère et du droit de la nation! Non, non, non, nous

ne le pouvons pas, nous ne devons pas, ni en honneur, ni

en conscience, l’accepter’Le caractère, le droit, l’honneur

de la nation ne sont pas à nous, ils sont au nom français!

Nou.6 n’avons pas droit de transiger sur ce qui ne nous ap-

partient pas

« Messieurs, parlons de sang-froid, le moment le réclame.

Le procès est imposant entre le gouvernement et nous.

Sachons bien ce que nous voulons faire accomplir mardi à

la France. Est-ce une sédition? Non. Est-ce une révolution?

Non. Que Dieu en écarte le plus longtemps possible la né-

cessité pour notre pays Qu’est-ce donc? Un acte de foi et

de volonté nationale dans la toute-puissance du droit légal

d’un grand pays La France, messieurs, a fait souvent, trop

souvent, trop impétueusement peut-être, depuis cinquante

ans, des actes révolutionnaires. Elle n’a pas fait encore un

grand acte national de citoyens. C’est un acte de citoyens

que nous voulons accomplir pour elle, un acte de résistance

légale à,ces actes arbitraires dont elle n’a pas su se dé-

fendre assez jusqu’ici par des moyens constitutionnels et

sans armes autres que son attitude et sa volonté.

« Des dangers? n’en parlez pas tant, vous nous ôteriez le

sang-froid nécessaire pour les prévenir, vous nous donne-

riez la tentation de les braver! Il ne dépendra pas de nous

de les écarter de cette manifestation par toutes les modé-

rations, les réserves, les .prudences d’actions et de paroles

recommandées par votre comité. Le reste n’est plus dans

nos mains, messieurs, le reste est dans les mains de Dieu

Lui seul peut inspirer l’esprit d’ordre et de paix à ce peuple

qui se pressera en foule pour assister àla manifestation pa-

cifique et conservatrice de ses institutions! Prions-le de

donner ce signe de protection à la cause de la liberté et des

progrès des peuples, et de prévenir toute collision funeste

entre les citoyens en armes et les citoyens désarmés. Espé-

rons, conjurons tous les citoyens qu’il en soit ainsi. Aban-

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)6U HISTOIRE

donnons le reste à la Providence et à la responsabilité du gouvernement, qui provoque et qui amène seul la nécessité de cette dangereuse manifestation. Je ne sais pas si les armes confiées à nos braves soldats seront toutes maniées par des mains prudentes je le crois, je l’espère. Mais si les baïonnettes viennent à déchirer la loi, si les fusils ont des balles, ce que je sais, messieurs, c’est que nous défendrons, de nos voix d’abord, de nos poitrines ensuite, les institutions et l’avenir du peuple, et qu’il faudra que ces halles brisent nos poitrines pour en arracher les droits du pays. »

Jamais M. de Lamartine n’avait été plus éloquent, parce

que jamais il ne s’était senti mieux en rapport avec le sentiment général. L’atmosphère orageuse des révolutions exaltait, d’ailleurs, son âme de poëte, le péril t’attirait, l’héroïsme lui était naturel. Les hasards d’une fortune virile le tentaient pour lui-même et pour la France.

Ce soir-là, vers minuit, lorsqu’on vint lui annoncer que

tout était fini, que le comité renonçait à la manifestation et que les commissaires faisaient disparaître les préparatifs du banquet « Eh bien, dit-il avec le calme d’une résolution inébranlable, la place de la Concorde dût-elle être déserte, tous les députés dussent-ils se retirer de leur devoir, j’irai seul au banquet avec mon ombre derrière moi »

Il savait bien qu’il ne serait pas seul; derrière lui il y

M. de Lamartine a cru, en un jour de défaillance politique, devoir

faire amende honorable de l’acte le plus irréprochable dé sa vie. Il s’est accusé de légèreté et d’avoir obéi aux suggestions d’une jalousie inférieure. Soyons plus juste envers lui que lui-même. Les résolutions des hommes sont complexes, mais on n’est pas téméraire d’affirmer que le poëte qui avait si profondément senti et exprimé l’emtM: d’une nation dont on enchaînait le génie, était tourmenté, lui aussi, d’un dégoût mortel, et qu’il osait préférer, pour la France, les hasards d’une révolution à 1 ignoble lien-être d’une existence sans grandeur et sans vertu. « E perche nelle azioni nostre l’indugia arreeatedio « e la fretta pericolo. si volse per fuggire il tedio a tentare il pericolo, a dit Machiavel,

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DE).AHHYOLUTK)’<nEt848. tel

14.

en toute t’oniu’

avait à cette heure toutes les forces vives de la France. i) y avait l’honneur national, ]e droit, la liberté, la justice. Pourquoi faut-il que toutes ces choses sacrées, par l’incorrigible impéritie de nos gouvernements, s’appellent, depuis plus d’un demi-siècle, révolution!

En sortant de chez M. Barrot, M. Marrast et les membres de l’opposition avancée se réunirent dans les bureaux du Siècle. Là fut agitée la question de savoir si, dans le cas où le rappel serait battu le lendemain pour la garde nationale, on y répondrait. Après une discussion animée, on décida de sortir en armes, au premier appel, et d’appuyer, par des manifestations significatives, les mouvements populaires. Aux mêmes heures, le comité électoral du deuxième arrondissement rédigeait une note qui parut le lendemain dans les journaux pour exprimer, au nom du peuple, son étonnement de la décision prise et demander la démission en masse des députés, seule m&sMt’g capable de donner en ce moment satisfaction à l’opinion publique. Le parti républicain délibérait dans les bureaux de la Réforme. Là, deux avis s’ouvraient et se combattaient. L’occasion était une des plus favorables qui se fussent offertes depuis longtemps; il fallait la saisir et tenter une prise d’armes, disaient les uns. C’était l’opinion de MM. Ledru-Rollin, Étienne Arago, Caussidière, Lagrange, Baune, Grandménil, Thorè. Les autres, MM. Louis Blanc et Flocon, redoutaient le conflit, jugeant les chances trop inégales. On se sépara sans avoir rien conclu. Les plus déterminés se rendirent daM les faubourgs et au milieu des sociétés secrètes pour s’assurer, par des communications directes, de la disposition du peuple.

Pendantce temps, on était plein de joie au Château. Aux pressants avertissements que Louis-Philippe avait reçus, il n’avait opposé que le sarcasme. « Vendez-vous bien vos tapis ? » avait-il dit à M. Sallandrouze, qui attendait que le roi lui parlât de son amendement. M. de Rambuteau, préfet de la Seine, qui lui communiquait des rapports alarmants, était ajourné à une semaine pour confesser en toute confu-, n s,

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)M HISTOIRE

,It.a 1.. .): .l.a..a .,i.1,f, ..1

)? IIISTOIRE

sion, disait le roi, qu’il s’était abandonné à des terreurs

d’enfant. Le maréchal Gérard et M. Delessert recevaient

un semblable accueil.

Peu après, et comme pour lui donner raison, des per-

sonnes bien informées de ce qui se passait dans les conci-

liabules de l’opposition faisaient connaître au roi que, dans

la crainte de compromettre le gouvernement dynastique,

M. Odilon Barrot et ses amis renonçaient au banquet. En

apprenant cette nouvelle, MM. Duchâtel, Trezel, Delessert,

Sébastiani, Jacqueminot, réunis au’ministère de l’intérieur,

décident que le déploiement de la force armée devient mu-

tité et se chargent de donner le contre-ordre. Dire l’effet

que cette nouvelle produisit aux Tuileries ne serait pas

chose facile. Les courtisans se pâmaient d’aise. La reine

était transportée. Le roi ne se contenait plus; il serrait la

main de ses ministres avec une effusion inaccoutumée. 11

complimentait surtout M. Duchâtel. Depuis longtemps il

n’avait montré tant d’esprit, tant de jovialité, tant de verve.

H ne s’oubliait pas lui-même dans les louanges qu’il adres-

sait à son gouvernement. Il l’avait toujours pensé, toujours

dit cette opposition si pleine de jactance ne se composait

que de beaux parleurs, de poltrons. Sa faconde à ce sujet

était intarissable.

Quelques personnes essayaient bien de parler de l’agita-

tion des rues; mais c’était peu de chose, ce n’était rien,

disaient les courtisans une vingtaine de gamins, portant

des chandelles, lisaient ironiquement les affiches contre les

attroupements et le banquet. Les passants s’arrêtaient, ne

sachant ce que cela voulait dire, mais les groupes se dis-

persaient aussitôt après avoir lu

Le mardi matin, 22 février, le roi écrivait au maréchal un billet

pour le rassurer et lui annoncer que les événements prenaient la tour-

nure la plus heureuse.

2 Les rapports de police ne donnaient point à ce fait son véritable

caractère. Si, dans les quartiers habités par la bourgeoisie, les groupes

qui se formaient autour des affiches ne présentaient rien de menaçant,

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DEJ.Ar.ËVOLUT!ONDEdS-48. ~5

On se réjouissait donc aux Tuileries sans la moindre ar-

rière-pensée. Jamais on n’avait eu si fort sujet de s’applau-

dir. On estimait que, grâce à la fermeté et à l’habileté d’une

politique supérieure, tout était fini; on se rendait avec

modestie les félicitations et les louanges.

il n’en était pas de même dans les faubourgs. L’attitude, la phvsiono-

mie, le morne silence des ouvriers qui lisaient les amches, sous les

yeux des sergents de ville, trahissaient i’ardeur concentrée d’une indi-

rination et. dune haine profondes. Les ouvriers chargés de dresser ]es

tables destinées au banquet, n’ayant pomt été prévenus, trSvaiUérent

aux namheaux jusqu’à une heure du matin.

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CHAPITRE \I!I

Premiere.jout’nc<\

Le temps est brumeux, le ciel chargé de nuages gris, bas

et lourds, que pousse un vent d’ouest humide et froid. Pen-

dant que le Château repose encore dans une sécurité com-

plète, Paris s’éveille inquiet et agité. Des craintes et des

espérances vagues, des soupçons plus vagues encore, s’élè-

vent et retombent confusément au sein de l’universelle in-

certitude. Un seul sentiment distinct domine dans tous les

cœurs la colère.

La bourgeoisie est irritée de voir ses intérêts compromis

avec ceux du cabinet conservateur qui, par un fol entête-

ment, la livre à tous les hasards de l’émeute. La garde na-

tionale surtout, humiliée depuis plusieurs années par l’oubli

systématique du gouvernement, voit s’approcher avec une

certaine joie l’heure où son concours va devenir indispen-

sable elle se promet de le mettre à haut prix pt se répand

en injures contre le ministère.

Quant au peuple, ses bonnes et ses mauvaises passions

bouillonnent depuis si longtemps comprimées, que leur

explosion, en de pareilles conjonctures, ne peut manquer

de se faire avec violence.

Sans partager toutes les illusions du roi, les ministres

sont loin cependant de connaître la gravité de la crise qu’ils

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HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION DE 1848. 165

nnn..nr. T n .a: onn a 1

ont provoquée. La révolution de 1850 est, à la vérité, présente à leur esprit, mais comme un enseignement, non comme une menace. On se gardera de tomber dans les fautes auxquelles on attribue la chute de Charles X. L’imprévoyance de M. de Polig-nac a tout perdu, la prévoyance de M. Guizot va tout diriger, tout rétablir.

Instruit presque jour par jour, par ses agents, des com-

plots qui se trament contre Louis-Philippe, le préfet de police, M. Delessert, homme actif, dévoué, intelligent, tient dans ses mains bien des.fils et connaît plus d’un secret; il dispose de la garde municipale et des sergents de ville, deux corps parfaitement organisés~. La possibilité d’un soulèvement et les chances de la lutte sont calculées avec précision. Un plan de défense, considéré par les hommes compétents comme un chef-d’œuvre de l’art stratégique, enveloppe Paris d’un réseau de baïonnettes qui, au premier signal, se resserrera et étouffera l’émeute avant même qu’elle ait le temps de se reconnaître.

On doit à l’expérience du maréchal Gérard ce plan ha-

bile, adopté en 1840, et connu dans l’armée sous le nom d’o~-e tfM~’oM)- du 25 ~Mm~. Par une combinaison trèssimple et très-savante tout à la fois, le libre mouvement et la concentration instantanée de forces irrésistibles deviennent aussi faciles dans les quartiers populeux de Paris qu’en rase campagne

Les hésitations du parti dynastique, prés d’un mois perdu

a délibérer et à négocier, ont, d’ailleurs, laissé au gouvernement le loisir de prendre les dispositions les plus minutieuses. Trente-sept mille hommes, pourvus de vivres et de munitions, armés de pelles, de haches, de pioches, de marLes cadres de )a garde municipale, commandée par le colonel Lar-

denoix, portaient 5,200 hommes, dont 600 de cavalerie. 2,800 <f.u)ement ont été engagés dans la lutte des trois jours.

’Depuis quelque temps, à mesure que If troupes arrivaient a Paris,

on faisait faire aux officiers, habillés en bourgeois, la reconnaissance des différents postes qu’its devaient occuper eh cas d’une bataille de~ rues.

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jM HISTOIRE E

teaux d’armes pouf enfoncer les bai-ricadGS,.de pétards pour incendier les maisons, sont cantonnés dans Paris ou dans le voisinage Les garnisons de Vincennes et du MontYalérien sont prêtes à marcher au premier signal. Canons, caissons, gargousses, sabres et baïonnettes, tout est là en profusion. Deux fils du roi animeront de leur présence la troupe, dont l’esprit est excellent, dit-on. Le duc de Nemours a le commandement supérieur de la force armée. Le général Sébastiani commande la division et s’entendra au besoin avec le général Jacqueminot, commandant en chef de la garde nationale’. Toutefois on préférerait se passer de la milice citoyenne on a quelque raison de se méfier d’elle, et puis ne dispose-t-on pas d’une armée suffisante, plus que suffisante pour disperser, écraser à elle seule les séditieux? La perspective d’une collision n’a donc rien d’alarmant, bien au contraire. Après avoir déployé une habileté consommée dans la bataille parlementaire, on fera preuve d’énergie et de résolution dans la bataille des rues. Quoi de plus souhaitable? quoi de mieux calculé pour affermir le ministère, le trône, la dynastie? C’est ainsi que l’on raisonne, et non sans avoir pour soi les probabilités, du moins les petites probabilités de la sagesse vulgaire.

Cependant, dès sept heures du matin, une foule inaccou-

tumée se répand dans les rues. Ce sont des ouvriers qui ne vont point an travail, des femmes, des enfants, des curieux On sait qu’en 1850 il se trouvait M peine 12,000 hommes, et trèsmal approvisionnés, dans Paris.

2 Cette entente était rendue fort difficile par les relations très-peu

hienveillantes qui existaient entre les deux officiers supérieurs. Le gfnëral Sébastiani était peu propre a ce commandement. D’un caractère sans initiative et. sans autorité, il n’avait, d’ailleurs, aucune expérience de la guerre des rues. Le choix du général Jacqueminot pour commandant de la garde nationale n’était point judicieux. Le général Jacqueminot. n’avait guère d’autre titre a ce poste important que d être a)he a M Duchatel. Le monde parisien ne connaissait de lui que son goût prononcé pour les facéties. Au surplus, il était indispose, et son inactivité habituelle se trouvait, à ce moment, encore alangme par le malaise.

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DELAHË\UijUT10~])Et84ti. i6? 1 __1 -1 l’ .1

de toute sorte, attirés par les bruits qui circulent à l’occasion du banquet. -Est-il vraiment contre-mandé? aura-t-il lieu? la garde nationale y viendra-t-elle? te gouvernement exécutera-t-il sa menace? se défendra-t-on? Il serait bien possible qu’on en vînt aux mains. Allons voir.–Tels sont les propos que l’on entend dans la foule, et, peu à peu, les houlevards, la place de la Concorde, et surtout la place de la Madeleine, où avait été nxé, dans l’origine, le rendez-vous des souscripteurs du banquet, se remplissent de monde. Plusieurs arrivent en habit de fête. On s’aborde, on s’interroge, on fait mille conjectures. L’attente est sur toutes les physionomies. Bientôt cette attente prolongée, par une froide brume, devient désagréable et chagrine. On apprend, par les journaux que l’on s’arrache dans les cafés, la défection de l’opposition La curiosité désappointée tourne en aigreur. Néanmoins il n’y a pas encore là une apparence de mouvement séditieux. On ne voit point de troupes, pas un seul sergent de ville en uniforme. Les soldats du poste des affaires étrangères, sans armes, sur le seuil, ont tranquille-. ment regardé passer la foule. On ne sait trop à quoi s’en tenir sur cette agitation silencieuse qui semble n’avoir et qui n’a, en effet, ni but, ni plan, ni concert~. Mais voici qu’un incident survient qui cause une fermentation plus prononcée. Onze heures sonnent, lorsqu’on voit inopinément deux détachements de gardes municipaux traverser au trot la place de li Concorde et monter l’avenue des Champs-Elysées. Us portent sur leur dos des haches et des pelles ils vont faire enlever les préparatifs du banquet Au même moment, de forts détachements du ving t et unième 1 Voir aux DûfMmë~ AM~o’~MM, H ia fin da volume, n" 3.

2 Les sociétés secrètes, peu nombreuses et médiocrement organisées,

s’étaient déclarées en permanence, afin d’épier les symptômes du mouvement, mais cUes n’en avaient pas l’initiative, et eUes n’en prirent la direction que dans la nuit du mercredi au jeudi.

Un détachement de troupe de ligue, masqué derrière l’arc de

triomphe, devait, au besoin, appuyer ce mouvement.

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~8 H!STO!RE

IVO JI .1 1.) .1 V.L U .l:J

de ligne paraissent à la gauche de la Madeleine et se rangent en bataille sur la chaussée. Un murmure hostile les accueille.

Pourquoi cet appareil militaire? que faisons-nous de répréhensible ? depuis quand n’est-il plus permis de causer sur la place publique?– Ces propos et d’autres plus hardis circulent dans les groupes. Mais, silence quelles sont ces voix lointaines qui retentissent soudain? quel est ce chant bien connu qui se rapproche, vibre, éclate? C’est la Ma~seillaise entonnée à pleine poitrine par une colonne de sept cents étudiants qui débouchent sur la place en deux rangs serrés, dans l’attitude la plus résolue. La vue de ces jeunes gens aimés du peuple et les fiers accents de l’hymne révolutionnaire font tressaillir la multitude. Une acclamation de surprise et de joie électrise l’atmosphère. Deux fois les étudiants font le tour de l’église en échangeant avec les ouvriers des paroles de haine contre le gouvernement et de provocation à la révolte. Leur contenance ferme, leurs évo- [utious régulières donnent aux rassemblements incohérents je ne sais quel sentiment de discipline. Le peuple se sent conduit, et, par une impulsion instinctive, le flot demeuré incertain, presque immobile jusque-là, s’ébranle dans une même direction. Il se pousse en avant, par la place de la Concorde, vers le palais Bourbon. D’un attroupement de curieux et de désœuvrés la présence des étudiants fait une manifestation politique. Un moment auparavant les commissaires des écoles s’étaient présentés chez M. Odilon Barrot, qui n’était pas chez lui. Son nom exprime encore à cette heure les prétentions extrêmes de la rébellion.

Sans trop bien se rendre compte de ce qu’elle peut.vouloir, mais vaguement décidée à demander justice, la colonne populaire s’avance en bon ordre. Elle traverse sans opposition la place de la Concorde; mais, à l’entrée du pont, un peloton de gardes municipaux, sorti du poste de la terrasse du bord de l’eau, lui barre le passage en croisant la baïonnette. La foule s’arrête, hésite. Un jeune

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DE LA RÉVOLUTION DE 1848. ~69

~<’n’?~~(~~«;t.)H.~U<trt;tttt..JU~t.

i.. 15

)rt des rangs; déchirant sa veste d’un mouvement

~ËLAKKtULUrH)NDEd848. ~69

homme sort des rangs déchirant sa veste d’un mouvement

brusque, il se précipite, poitrine nue, au-devant des fusils

charges « Tirez! » dit-il. Tant de hardiesse étonne la

troupe, qui hésite à son tour. La colonne se presse, le pont

est franchi premier succès qui jette dans le peuple une

émulation d’audace. H déborde sur les quais, escalade les

grilles, monte en courant les degrés du péristyle. Quelques-

uns déjà, les plus agiles ou les plus entreprenants, ont pénétré dans les couloirs. Le poste des gardes nationaux com-

mis à la garde des députés repousse ces téméraires, plutôt

par persuasion que par force. MM. Crémieux et Marie vien-

nent recevoir la pétition des écoles; ils exhortent les élèves

à la modération, promettant que justice sera faite des

ministres; mais la multitude, qui ne peut entendre ces pa-

roles conciliatrices, continue d’affluer autour du palais. On

commence à craindre qu’elle envahisse la Chambre. Tout

d’un coup les portes de la caserne du quai d’Orsay s’ouvrent

et livrent passage à un escadron de dragons, qui fond au

grand’trot, le sabre nu, sur l’émeute. Mais, en apercevant

cette foule sans armes, ces visages si peu effrayés et si peu

menaçants tout à la fois l’officier surpris fait remettre le

sabre au fourreau. « Vivent les dragons ~s’écrie le peuple,

et les soldats, ralentissant l’allure de leurs chevaux, dis-

persent avec d’infinis ménagements les groupes qui vont se

reformer sur la place.

Vivent les dragons! ce cri de l’instinct populaire auquel

personne ne fait attention encore, c’est un premier pacte

conclu entre le peuple et l’armée, Vivent les dragons! c’est

le premier cri d’alliance. A partir de ce moment, dont nul

lie soupçonne la gravité, la révolution est comme accom-

Une extrême douceur unie à un grand courage forme, avec l’intel-

ligence, le caractère des physionomies de la population parisienne

Pendant l’insurrection des trois jours de février surtout, ou le peuple

a été à peu près livré à lui-même, l’urbanité de ces hommes des bar-

ricades a fait l’admiration de tous ceux a qui la peur ou l’esprit de

parti laissait la hcu)t~ de voir et déjuger.

Page:Agoult - Histoire de la révolution de 1848, tome 1.djvu/186[modifier]

n~ UiSTOtttE E

no Ü msrutRH l5

p!ie. Ce sabre remis au fourreau par un brave et fidèle officier, c’est la force matérielle cédant à la force morale c’est la dynastie vaincue.

Que faisaient sur ces entrefaites les Chambres législa-

tives? Au Luxembourg, les pairs refusent avec dédain à M. de Boissy l’autorisation d’interpeller le ministère sur la situation présenie de la capitale. Au palais Bourbon, pendant que l’émeute gronde à ses portes, la Chambre des dé~ pûtes discute un projet de loi sur la banque de Bordeaux. Une certaine aigreur se mêle bien à ces débats, où des intérêts privés sont en lutte, mais rien ne décèle, dans l’assemblée, des préoccupations vives, et lorsque, à la fin de la séance, M. Odilon Barrot, d’un ton magistral, demande au président de vouloir bien annoncer a la Chambre le dépôt qu’il fait d’une proposition soutenue par un assez grand nombre de députés, un sourire effleure les lèvres de M. Guizot. Le ministre monte au bureau, parcourt d’un oeil moqueur ce papier qui contient son acte d’accusation et vient se rasseoir. Chacun peut lire sur son visage la grande pitié que lui inspire une si solennelle niaiserie Le président, demeuré impassible, annonce que la proposition sera soumise, le jeudi suivant, à l’examen des bureaux. Rien n’étant plus à l’ordre du jour, on se sépare. Il est un peu plus de quatre heures.

Depuis deux heures, les abords de la Chambre étaient

baiayés et gardés par la troupe. Un bataillon de la ligne avait pris position sur la place du palais Bourbon. Dans la rue de Bourgogne, on rangeait deux pièces de campagne en batterie. De toutes parts, on voyait surgir des piquets Voir aux Dt)M<HMM~ M~/oW~MM, à la un du volume, n" 4.

M. Guizot, néanmoins, n’était, pas tout a fait aussi rassure qu’il

routait le paraître. Dès la Teille, sa mère et ses n!!cs avaient, quitte l’hôtel des affaires étrangères. Je puis repondre de tout jusqu’à ce soir, disait-i), le mardi matin, a une personne de ses amies qui j’imerrogeait a la Chambre; mais je ne suis pas sans inquiétude pour la nuit ))

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I)EJ,ARKVOLUT[Or<r)ELS48. m

d’infanterie, des escadrons dé chasseurs, de dragons et de

gardes municipaux. « Les meiUeures troupes du monde ne

forceraient pas le pont, » s’écriait le général Perrot, com-

mandant de la place, qui, à la tête de son état-major, sur-

veillait tes dispositions prises.

La foule, rejetée sur la place de la Concorde, oscillait

dans un mouvement indéterminé de flux et de reflux. On

donna l’ordre à la garde municipale de la disperser. Ce

corps d’éiite, composé d’.hommes éprouvés et qu’une forte

solde tenait attachés au gouvernement, était jalousé par la

troupe de ligne à cause de ses privilèges et détesté du

peuple a cause de ses attributions de police. Sa discipline

était sévère il exécutait ses consignes avec rigueur. De ses

fréquents conflits avec la population parisienne résultait

une animosité réciproque qui ne pouvait, en de telles cir-

constances, que précipiter les hostilités, tandis qu’elles au-

raient pu encore être évitées par une sage intervention de

la garde nationale. Ce fut donc une faute que de commen-

cer l’attaque par des charges de la garde municipale bien

qu’elle les fit d’abord avec de grands ménagements. Le

peuple, animé de passions plus violentes, commença le

combat à coups de pierre. Les soldats, a’insi provoqués,

s’ouvrirent passage, le sabre au poing, a travers la foule,

culbutant, frappant, blessant grièvement des vieillards et

des femmes qui ne pouvaient fuir assez vite. Il suffit de

quelques-unes de ces charges pour faire évacuer la place;

mais la mort d’une pauvre vieille femme, jetée rudement sur le pavé, et le sang d’un ouvrier, mortellement atteint

par le tranchant d’un sabre, arrachèrent à la multitudé un

premier cri de vengeance; l’acharnement des représailles

populaires, pendant les trois jours de la lutte, fit cruelle-

Les gardes municipaux étaient très-mécontents de ces dispositions

Leurs chevaux qui glissaient sur l’asphalte de la place et l’animosité

singulière de la population les exposaient beaucoup plus que no l’eût

été la troupe de ligne.

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172 HISTOIRE

ment expier à la garde municipale la faute du gouverne-

ment’.

Dans les Champs-Elysées, les rassemblements ne tâchaient

pas pied, malgré des charges répétées. Les enfants du peuple

huaient et sifflaient la garde municipale; quelques-uns lui

lançaient des pierres. Se retranchant derrière les fossés, les

troncs d’arbres, les chaises amoncelées, ils narguaient )a

troupe. Les dragons passaient au petit galop en riant et ne

faisaient point de mal; mais les-gardes municipaux frap-

paient sans pitié et opéraient des arrestations nombreuses.

Quant à la troupe de ligne, elle assistait, encore immobile,

l’arme au bras, à ces préludes de la lutte. Vers trois heures,

une bande d’ouvriers, drapeau en tête et chantant la Mat’-

seillaise, déboucha dans l’avenue Marigny, tout prés d’un

corps de garde dont les soldats surpris n’eurent pas le temps

de fermer les grilles. Ne voulant point faire usage de leurs

armes, ils évacuèrent le poste. Un ouvrier y planta son dra-

peau. Les enfants accoururent à ce signe de victoire et

mirent le feu à la maisonnette de planches; mais bientôt la

troupe revint en force sur ce point, la foule se dispersa de

nouveau sans essayer de résistance sérieuse. Sur la rive

gauche, la fermentation n’était pas moins grande; une

bande d’insurgés, parmi lesquels se trouvaient des étu-

diants de l’École de droit et de l’École de médecine, se

porta vers l’École polytechnique pour engager les élèves à

venir se joindre à eux. On espérait que l’École-polytechni-

que se signalerait comme en ~850; mais elle montra cette

fois des dispositions beaucoup moins révolutionnaires

Quand le silence fut rétabli sur la place, on entendit tout a coup

retentir de joyeuses fanfares, exécutées par la musique d’un régiment

de chasseurs qui gardait la Chambre des députés. M. de Couftais, s’é-

tant approché du colonel, lui reprocha l’inconvenance de ces marques

d’allégresse à un pareil moment, et la musique cessa presque aussitôt;

mais une impression pénible avait été produite. Les cœurs étaient ser-

rés, les esprits pleins d’angoisse; tous les bons citoyens accusaient le

pouvoir; tous donnaient en secret raison an peuple.

Les élevés restèrent et i~e Mumn-pm a la consigne rigoureuse qui

Page:Agoult - Histoire de la révolution de 1848, tome 1.djvu/189[modifier]

ft!LAHÉVOf.UTI<MDH’t848. )~

i5.

~c "t"

"V""U"V!1 yy 10’0. -II~

Des scènes plus vives se passaient presque simultané-

ment devant lé ministère des affaires étrangères, à la

Bourse, au Palais-Royal et sur la place de la Bastille. S’aper-

cevant enfin qu’il est sans armes, le peuple arrache les

grilles de l’Assomption, de Saint-Roch, du ministère de la

marine; il enfonce et pille la boutique de Lepage 1 et de

plusieurs autres armuriers. La vue de ces sabres, de ces fusils

étincelants, l’exalte. Le mot de ~M’hc~f est prononcé.

Aussitôt les plus audacieux se mettent à la besogne. Les pre-

mières tentatives sont faites rue Saint-Florentin, rue Duphot

et rue Saint-Honoré, où, après avoir renversé un omnibus

on descelle les pavés avec les barreaux de fer enlevés aux

grilles des palais. Une charge de cavalerie disperse immé-

diatement les travailleurs. La voiture est relevée, les pavés

sont remis en place par les soldats, paisiblement, sans co-

lère il est aisé de voir qu’il n’y a de part et d’autre au-

cune animosité réelle. Des essais analogues se font, mais

sans plus de succès, sur quelques autres points 2. Dès que la

cavalerie charge, les barricades sont abandonnées; ce n’est

encore qu.’une mutinerie.

Le peuple, sans chef, sans dessein préconçu, se plait

leur enleva, pendant les deux premiers jours, leurs uniformes et leurs

épées; ils ne sortirent, le troisième jour, qu’avec l’autorisation de leurs

chefs pouralier aider la garde nationale à rétablir l’ordre.

Rue Richelieu, en face du Théâtre-Français. La police avait prévu

que les magasins d’armes seraient attaques, et avait exigé que la plu-

part des armes & feu fussent démontées. Le peuple pilla aussi, ce

jour-là, rue de Bondy, un magasin d’armes de théâtre et de fanlaisie;

le vestiaire de l’Ambigu fut également pillé. De là les équipements

grotesques que l’on put remarquer dans quelques bandes de combat-

tants, qui s’étaient emparés au hasard de casques et. de lances du

moyen âge, de yatagans, de poignards et de hallebardes; on en vit qui

brandissaient des arcs indiens; d’autres qui portaient aux barricades

des bannières héraldiques.

Cela se passait très-poliment, avec courtoisie. On arrêtait les voi-

tures publiques ou particulières, on aidait les personnes qui s’y trou

vaient a en descendre, les chevaux dételés étaient remis aux mains du

cocher, puis, la voiture renvefsée, on commençait à dépaver tout au-

tour.

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)~ HISTOIRE

seulement à harceler la troupe; mais la pluie qui tombe

incessamment tempère peu à peu son ardeur. Lassée de

ces simulacres d’engagement et ne se sentant pas en me-

sure de commencer une lutte véritable, l’émeute aban-

donne les quartiers ouverts et se replie sur les faubourgs.

Rentrés dans le foyer de toutes les révolutions popu-

laires, dans ce labyrinthe de rues et de carrefours qu’ha-

bite et que connaît à peu près exclusivement là population

ouvrière, les insurgés retrouvent le sentiment de leur force.

On commence construire des barricades solides, on at-

taque les postes isolés. Les uns se replient à temps sur les

casernes, les autres se laissent surprendre et donnent leurs

armes. Aux Batignolles, les ouvriers attaquent le poste de

Monceaux, défendu par une escouade de gendarmerie dé-

partementale et par un piquet de gardes nationaux. La

lutte s’engage en dépit des efforts du maire et des adjoints.

Le peuple tire sur des soldats à l’abri derrière des mu-

railles. Il reçoit à découvert un feu de peloton. Quatre in-

surgés tombent morts ou blessés ce fut là le premier sang

versé de la journée.

Cependant on s’étonnait de plus en plus de ne pas voir

se rassembler la garde nationale Les hommes de tous les

partis se demandaient comment le gouvernement négli-

geait un tel auxiliaire, quand un si fâcheux conflit mena-

çait de tourner en insurrection. Vers cinq heures, trois

députés, MM. Yavin, Taillandier, Carnot, se rendirent chez

le préfet de la Seine pour’lui exprimer le mécontentement

de la population. Mais M. de Hambuteau n’avait aucun pou-

voir il se souvenait trop des sarcasmes de Louis-Philippe

pour tenter de l’avertir une seconde fois. Les députés ne

reçurent de lui qu’une réponse évasive.

A la même heure, le maire du deuxième arrondissement,

L’ordre de battre le rappel dans toutes les légions, donné la veille,

à neuf heures du soir, avait été révoqué dans la nuit, parce qu’on avait

appris que les gardes nationaux étaient résolus à demander la rc-

forme,

Page:Agoult - Histoire de la révolution de 1848, tome 1.djvu/191[modifier]

))Et.~ RÉVOLUTION DE 1848. -]~)

M. Berger, prenait sur lui de faire battre te rappel, et son

exemple était suivi dans plusieurs arrondissements, mais

en vain. Tout ce qu’il y avait de républicains dans les lé-

gions travaillait depuis plusieurs jours à y fomenter l’esprit

de résistance. Ils rappelaient les vieilles injures, irritaient

les amours-propres, démontraient la nécessité de prendre

enfin une attitude indépendante pour reconquérir une im-

portance politique, dont le roi et le ministère avaient lait

trop bon marché. Ces arguments trouvaient les esprits cré-

dules. Sur huit mille hommes composant la deuxième lé-

gion, il n’en vint pas six cents à la mairie. Sur la place du

l’anthéon, où bivouaquait le cinquième de ligne, une très-

faible partie de la douzième légion se rassembla. Des coups

de sifflet et des murmures s’étant fait entendre dans les

groupes populaires, les gardes nationaux se mh’ent’à crier

1’ ~tv/onMe/ Aussitôt la foule répondit par le cri

Vive <jfa;r<~ Ma~oHQ~f. On peut imaginer si un tel spec-

lacle était de nature à beaucoup animer la troupe au com-

bat. Les officiers du cinquième de ligne donnèrent l’exemple

et le signal de la défection morale en venant serrer la

main aux chefs de la garde nationale. Un vivat prolongé

accueillit cette démonstration.

Dans d’autres quartiers, les gardes nationaux qui se ren-

daient isolément à leur mairie étaient accostés par les ou-

vriers et vivement sollicités de donner leurs armes. Un

grand nombre se laissaient ainsi dépouiller, moitié de gré,

moitié de force. Aucun ordre n’arrivant, d’ailleurs, aux mai-

ries, les plus persévérants, après avoir attendu quelques

heures, regagnaient, leur domicile, plus mécontents qu’ils

n’en étaient partis. Cette tentative de prise d’armes, com-

plètement avortée, n’eut* d’autre effet que de démoraliser

la troupe de ligne et de donner aux insurgés une plus

grande assurance pour la lutte du lendemain. Vers six

Le colonel, M. Ladvocat, ayant essayé de s’opposer ai cette frater-

nisation, fut force de prendre la fuite.

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176 HISTOIRE RË LA RRyOLUnOM DE t848.

t~J- t T.

heures du soir, les choses parurent assez graves au générât

Sébastian! pour qu’il fit connaître à la force armée qu’elle

eût à se conformer à l’ordre du’ jour du 35 décembre.

L’autorité interdit la circulation des voitures. De nom-

breuses patrouilles parcourent les rues. Les Tuiler:es et

tous les points importants sont occupés par des forces con-

sidérables. Les troupes bivouaquent autour de grands

feux, à la pluie. A huit heures, une gerbe de flamme s’élève

tout à coup au. milieu des Champs-Élysées. Une clameur

immense vient retentir jusqu’au Château. Ce sont les en-

fants de l’émeute qui ont mis le feu aux chaises et aux

bancs des promeneurs, et qui forment tout autour une

ronde joyeuse pour célébrer leur victoire. Une compagnie

de la garde nationale et un détachement de pompiers les

dispersent et éteignent les flammes.

Insensiblement le silence descend sur la ville. Les ou-

vriers sont rentrés chez eux, les lumières s’éteignent. A

peine quelques rares piétons passent-ils de loin en loin

dans les rues désertes. On pourrait croire la sédition apai-

sée mais, néanmoins, personnene reprend confiance. Après

un pareil tumulte, un calme si morne a quelque chose

d’effrayant. Dans les cercles où se réunissent les personnes

attachées au gouvernement, les hommes sont soucieux, les

femmes émues. On se rassure mutuellement par des paroles

qui mententàla pensée. Cependant la cour et les autorités ne

conçoivent encore aucune alarme. « Ce n’est qu’une échauf-

fourée, )) dit M. Delessert dans son salon, à neuf heures du

soir. « Cela va trop bien, répond M. Duchâtel à l’am-

bassadeur d’Autriche, qui lui demande des nouvelles de la

journée. M. Guizot a ses projets pour le lendemain, dans le

cas où les insurgés oseraient faire de nouvelles tentatives.

A minuit, le général Sébastian! révoque l’ordre du jour

donné à six heures, et le MoKt~iN’ iniprime la phrase sa-

cramentelle L’autorité prend des M!~tMr~ propres à a&<K-

rer le rétablissement de ~M’~re.

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CHAPITRE IX

Seconde journée.

La nuit fut muette; le pouvoir crut qu’elle était calme.

A tout événement, il prenait ses mesures. Des renforts de

troupes arrivaient par les chemins de fer. Des canons

amenés de Vincennes étaient mis en batterie sur la place

du Carrousel, sur la place de la Concorde, aux abords des

portes Saint-Denis et Saint-Martin, sur les quais, à l’Hôtel

de Ville. Le ministère dressait une longue liste d’arresta-

tions, sur laquelle figuraient les noms des principaux ré-

dacteurs de la presse démocratique, les chefs des sociétés

secrètes, les hommes les plus inuucnts du parti radical II

régnait à cet égard entre le roi et son cabinet une entente

parfaite.

Cependant la troupe, qui a bivouaqué à la pluie, les

pieds dans la boue, l’esprit perplexe et le corps transi,

aperçoit, aux premières lueurs du jour, une multitude

gaillarde et résolue,.qui afflue par les rues Saint-Martin,

Rambuteau, Saint-Merry, du Temple, Saint-Denis, où, sur

beaucoup de points, elle a élevé des barricades. On s’ob-

serve quelques instants, puis les ouvriers engagent des es-

carmouches des feux de tirailleurs leur répondent. Ré-

Cette liste de 150 noms. environ a été trouvée, le 24 février, sur

(a)))e du préfet de police, par un ini-m’g’ë qui y figurait,

Page:Agoult - Histoire de la révolution de 1848, tome 1.djvu/194[modifier]

n8 tHSTOIIiK

pandu sur un vaste espace, doit il connait les positions

avantageuses et les détours, le peuple tantôt se disperse,

tantôt se concentre, harcelant, déconcertant la troupe, sur-

prenant les postes isoles Chose étrange, à peine a-t-on

cessé le feu sur un point que soldats et ouvriers échangent

(tes paroles amicales. Dans le quartier des halles, les fem-

mes offrent des vivres aux soldats, les embrassent en les

suppliant d’épargner leurs frères, de ne pas tirer sur leurs

maris, sur leurs enfants. On continue les barricades joyeu-

sement, d’un air mutin, à vingt pas de latroupe. « Vous ne

tirerez pas sans nous avertir, o disaient les gamins. « Soyez

tranquilles, nous n’avons pas d’ordre, )’ répondaient les sol-

dats. A toute minute, un bon mot, un lazzi, forcent à sourire

tes officiers eux-mêmes, surpris de tant d’audace, et qui

souhaitent de tout leur cœur qu’une solution pacifique les

dispense au plus tôt de cette guerre civile. Non, certes, que

ces hommes si braves se préoccupent des dangers qu’ils

vont courir; mais ce ministère qu’on les force à défendre,

ils ne l’aiment ni ne l’estiment. Le système de la paix ù

tout prix et la vénalité politique répugnent à leur hon-

neur dans le fond de leur conscience, ils inclinent à don-

ner raison au peuple, et, loin de ressentir contre lui de

l’animosité et de la colère, ils éprouvent une sympathie

très-vive pour sa résolution, sa verve, la simplicité de

son courage. La défaite de Juillet aussi leur revient en mé-

moire, et la pluie qui tombe sans relâche, fouettée par un

vent aigre, abat encore le peu d’ardeur de leur esprit

troublée

L’action ne s’engageait sérieusement nulle part, mais ou combat-

tait partout.. Dés sept heures du matin, les postes des rues Geoffrov-

Langevin et Sainte-Croix de la liretonnerio furent surpris et désarmes.

2 Les journaux radicaux du matin, pressentant cette disposition de la

troupe de ligne, avaient eu grand soin de ne la pas froisser. Ils ré-

clamaient contre le retard apporté à la convocation de la garde na-

tionale, accusaient la brutalité de la garde municipale, mais ils affec-

taient de ne point se plaindre des régiments de ligne.

Page:Agoult - Histoire de la révolution de 1848, tome 1.djvu/195[modifier]

))Ef.A DEVOLUTION i)Ët848. HO "1- ’1

)))’jt..tn~<UijUiiunuhj)e4a. HO

Mais tout d’un coup ils respirent, ils se sentent soulagés

d’un poids énorme. Une bonne nouvelle leur est apportée.

Un entend partout battre le rappel. La garde nationale se

rassemble; elle va trancher le nœud de cette situation pé-

nible et inexpliquée. En effet, après de longues hésita-

tions, beaucoup de paroles inutiles, d’ordres et de contre-

ordres embarrassés, le duc de Nemours, le général Sébas-

tian! et le général Jacqueminot, réunis à l’état-major dans

une inactivité solennelle et dans une ignorance incroyable

du véritable état des choses, donnaient, ou plutôt se lais-

saient arracher l’ordre tardif de convoquer deux batail-

lons de gardes nationaux par légion mais cet ordre ayant

été transmis directement, les maires n’en furent point in-

struits. En sorte que les gardes nationaux, arrivant aux

malries, n’y trouvèrent ni instruction ni direction d’aucune

espèce. Livrées à elles-mêmes, les légions s’avancent par-.

tout en criant l’~g~a re/o)’MM/ S’emparant ainsi du rote

de médiatrices, elles vont empêcher qu’on ne tire sur le y

peuple, bien persuadées qu’il ne veut que ce qu’elles

veulent elles-mêmes. Par leur contenance décidée, elles

forcerontlepouvoir à des concessions utiles. Maîtresses de

la situation, elles renverseront le ministère conservateur,

humilieront le roi, exigeront un cabinet présidé par

M. Thiers ou M. Molé, puis elles feront rentrer dans ses

foyers la foule mutinée. Tel est le programme que se trace

a elle-même la garde nationale, le mercredi, 25 février,

dans la matinée.

Ces dispositions se manifestent immédiatement et occa-

sionnent sur plusieurs points des scènes très-vives. Le co-

lonel de la dixième légion, M. Lemercier, haranguant le

quatrième bataillon qui stationnait rueTaranne, et l’exhor-

tant à marcher pour le rétablissement de l’ordre « Il ne

s’agit pas seulement de rétablir~l’ordre, s’écrie M. Bixio en

sortant des rangs, mais de faire chasser un ministère in-

fâme. » Un cri A bas GMK.o</ éclate ces paroles. Le colo-

nel, irrité, saute à bas de son cheval et s’adresse indivis

Page:Agoult - Histoire de la révolution de 1848, tome 1.djvu/196[modifier]

180 HISTOIRE

H))f))enient à ceux d’entre les srardes

duellement à ceux d’entre les gardes nationaux dont la

modération lui est connue pour les engager à crier Vive le

rc:’–Ftt~ la réforme! dit d’une voix de stentor un

homme du peuple qui s’est glissé dans les rangs. M. Le-

mercier le saisit au collet, les gardes nationaux protestent

en disant qu’on n’arrête pas un homme pour avoir crié

Vive la réforme! Le colonel, renonçant à les apaiser, ré-

signe son commandement et s’éloigne en toute hâte.

Sur la place des Victoires, la troisième légion se mêle an

peuple et pousse avec lui les cris de Vive la fe~M’MM Un

détachement de gardes municipaux tente d’arrêter quel-

ques hommes du peuple. Un garde national intervient il

est maltraité. Alors une compagnie de gardes nationaux

s’avance et fait reculer la troupe jusque dans sa caserne.

Peu de temps après, sur la place des Petits-Pères, des dra-

gons, pressés par la foule, essayent de la disperser; elle se

réfugie derrière les rangs de la garde nationale, qui croise

la baïonnette. A ce spectacle inouï, les dragons s’arrêtent.

La foule exprime par des vivats sa reconnaissance. Au

même moment, la huitième légion, rassemblée sur la place

Royale, refusait de marcher si l’on n’inscrivait sur sa ban-

nière les mots Vive la t’f~br~te. Sur le boulevard Saint-

Martin, la cinquième légion arrêtait la garde municipale;

et les officiers expliquaient à la troupe que le peuple était

dans son droit, qu’il ne voulait qu’une chose juste et légi-

time le renvoi du ministère. A deux heures, les colonels

des douze légions s’adressèrent au roi pour le supplier de

faire de larges et promptes concessions, seul moyen qui

restât, suivant eux, d’assurer la tranquillité de la capitale.

A ces rapports unanimes et presque simultanés, le duc

de Nemours, impassible, entouré d’un brillant état-major

qui se riait des alarmistes, répondait à peine et ne don-

nait aucune marque d’inquiétude ni de résolution. Satis-

fait de l’hommage rendu à son rôle de commandant supé-

rieur, attentif à l’étiquette, il renvoyait les porteurs de

nouvelles tantôt au roi, tantôt au générât Sébastiani, tantôt

Page:Agoult - Histoire de la révolution de 1848, tome 1.djvu/197[modifier]

DE LA RÉVOLUTION DE <84S. 181

ira sans elle, )) murmuratent les courtisans.

)6 B

L’AMjnuhmiuKittjis~S. i~

au général Jacqueminot, qui, l’un et l’autre, souriaient ou

fronçaient le sourcil en disant d’un air capable « Nous

sommes MM~-M~. » Et pas une décision, pas un ordre ne

sortait de cette triple apathie’. Cependant des combats

acharnés entre le peuple et la garde municipale conti-

nuaient dans le Marais et les quartiers Saint-Denis et Saint-

Martin. La troupe de ligne n’y prenait qu’une part très-peu

active, et la garde nationale, partout où elle la rencontrait,

intervenait pour faire cesser le feu. – « Voulez-vous donc

tuer des citoyens inoffensifs? s’écriaient les officiers des

légions. Que font-ils? Ils demandent la réforme. Eh bien!

nous la voulons aussi. On ne peut plus nous la refuser; à

ce prix nous répondons de l’ordre. x Et avec ces simples

paroles ils arrêtaient les charges de cavalerie, faisaient re-

tourner les canons, relever les fusils, rentrer les baïon-

nettes dans le fourreau. Le peuple, ivre de joie, saluait

d’acclamations retentissantes ses protecteurs Vive la

nationale! vive la ligne! Soldats et ouvriers se ten-

daient la main. Étrange guerre civile entre des hommes

dont la cause est la même et l’intérêt pareil prolétaires

sous l’uniforme, prolétaires sous la blouse, enfants d’une

même misère, ouvriers à leur insu d’un même destin

Tandis que cette fraternelle intervention de la garde na-

tionale arrêtait, dans les faubourgs, l’effusion du sang, une

députation de la quatrième légion se rendait, au nombre

de quatre à cinq cents hommes, sans armes, mais escortée

d’une grande masse de peuple, au palais Bourbon. Elle

portait une pétition pour la réforme électorale et le renvoi

du ministère. Les abords de la Chambre étaient fortement

gardés. Sur la place, dès qu’un groupe un peu nombreux

stationnait, il était dissipé par des charges de cavalerie.

« Que feriez-vous à ma place? )) disait, le générât Jacqueminot à

un officier supérieur qui lui peignait vivement les périls de la situation-

et il reprenait sa partie de billard avec le général Sébastian! sans

même écouter la réponse. « Si la garde nationale est. mauvaise, on

ag’ira sans elle. » murmuraient les courtisans.

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182 HÏSTOtHE E

Ues réserves umiamei’te et ue cc~aiene u~~uptticin. ico

Champs-Ëtysées; un détachement de la dixième légion bar-

rait te passage du pont de la Concorde. Des pourparlers

s’engagèrent entre ce détachement, choisi parmi les plus

xétés conservateurs, et la députation. Pendant ce temps, le

bruit se répandait dans la Chambre que les légions réfor-

mistes étaient en marche et qu’elles allaient envahir le pa-

lais Bourbon ce fut une panique générale. On se hâta

d’envoyer MM. Crémieux, Beaumont (de la Somme), et Marie

au-devant des gardes nationaux. Après avoir pris connais-

sance de la pétition, ces messieurs félicitèrent la députation

de sa démarche patriotique et lui annoncèrent, en termes

emphatiques et vagues, que le wîMM~ était frappé de HM~,

(~ <ya~ nationale avait pt’OKOKC~OM <!)T~, que le MKM

t/M peuple allait f<i’e exaucé. Des bravos prolongés éc) até-

rent à cette nouvelle. Les députés profitèrent de cet accueil

favorable pour exhorter la garde nationale à empêcher les

collisions et à rétablir l’ordre. La députation n’eut garde

d’en demander davantage, elle se dispersa aussitôt pour

<[[er porter sur tous les points où l’on combattait encore

ces paroles de paix. Chacun se réjouit et se félicita. Désor-

mais, pensait-on, la lutte était sans motif, l’émeute sans

prétexte; tout devait rentrer dans l’ordre et la légalité.

Un peu moins aveugle que la Chambre des pairs, qui re-

poussait par des clameurs violentes la demande d’interpel-

)ation de M. d’Âlton-Shée, rappelait àl’ordre M. de Boissy t

et reprenait la discussion à l’ordre du jour sur le projet de

loi relatif au régime hypothécaire, la Chambre des députés

semblait vouloir prendre quelque initiative. Voici ce qui s’y

passait.

La pl’opusit.iuti qui motita ce l’appel à t’Ot’drc cuinmeuçMt uit~i

« Attendu que hier le sang a coulé sur divers points de la capitale;

attendu qu’aujourd’hui encore la population parisienne est menacée

de mort et d’incendie, de mort par 60 bouches à feu approvisionnées.

moitié à coups à mitraille, moitié à coups à t.outets qu’elle est menacée

de dévastation et d’incendie par 40 pétards, le tout transporté d’ur-

gence et en hâte de Vincennes à t’Ëcoie militaire. »

Page:Agoult - Histoire de la révolution de 1848, tome 1.djvu/199[modifier]

[)Et~)~ÈYOLUT!O~DMt8.i8 8 )~

Entrés en séance à une heure et demie, les députés

avaient à peine pu tenir en place pour entendre un rapport

de pétitions. L’agitation était telle qu’il avait fallu sus-

pendre la séance. Mille bruits plus alarmants les uns que

les autres arrivaient de toutes parts. Où étaient les mi-

nistres ? Que décidait le roi? Quelle serait l’issue de cette

crise funeste? On n’en savait rien. Ce qu’on savait, ce qui

se confirmait de minute en minute, c’est que la garde na-

tionale refusait de marcher contre le peuple que la troupe

de ligne ne marcherait pas sans elle. C’en était assez pour

faire appréhender les plus grands malheurs. On attendait

avec anxiété M. Guizot, qui n’avait point paru encore. On

murmurait, on l’accusait. Plusieurs espéraient, attribuant

son absence prolongée à quelque énergique résolution

prise en conseil. Enfin, à deux heures et demie, perdant

patience, M. Vavin, député de la Seine, monte à la tribune.

On sait que c’estpour interpeller le ministère.– « Attendez!

attendez lui crie-t-on de tous les bancs. M. Hébert, seul.

au banc des ministres, annonce à la Chambre que le prési-

dent du conseil et le ministre de l’intérieur, appelés h~r.!

cette enceinte par des soins que la situation explique et ?’<

quiert, ont été prévenus et qu’ils ne peuvent tarder. Un

murmure d’impatience accueille ces paroles; mais aussitôt

le silence se rétablit, tous les regards se tournent vers in

porte d’entrée. M. Guizot paraît sur le seuil. Est-ce bien

lui ? Ses traits sont contractés, sa pâleur a pris une teinte

livide, l’éclair de son regard est obscurci; l’expression

d’une souffrance profonde, contenue avec effort, se lit sur

son front et dans son amer sourire. H s’assied. Personne

n’ose aborder le silence de cet orgueil blessé à mort.

M. Vavin remonte a la tribune et parle en ces termes

« Messieurs, au nom de mes collègues les députés du dé-

partement de la Seine et au mien, je viens adresser quel-

ques interpellations au ministère. Depuis plus de vingt-

quatre heures, des troubles graves désolent la capitale;

hier, la population entière a vu, avec un douloureux éton-

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184 HISTOIRE

nement, l’absence de la garde nationale, et cet étonnement était d’autant plus grand, d’autant plus pénible, qu’on savait que l’ordre de la convoquer avait été donné lundi, dans la soirée. Il serait donc vrai que, dans la nuit du lundi au mardi, cet ordre aurait été révoqué. Ce n’est qu’hier, à cinq heures, que le rappel a été battu dans quelques quartiers pour réunir quelques gardes nationaux. Dans la journée, la population de Paris a été livrée au péril qui l’entourait, sans la protection de la garde civique. Des collisions funestes ont eu lieu, et elles auraient été prévenues peut-être si, dès le commencement des troubles, on avait vu, dans nos rues, sur nos places, cette garde nationale, dont la devise est Ordre public et liberté. Sur un fait aussi grave, je prie MM. les ministres de nous donner quelques explications. ))

M. Guizot se lève et se. dirige lentement vers la tribune. Sa respiration est comme étouffée par un poids intérieur; mais un effort de volonté enne sa voix. 11 se compose un maintien superbe et prononce, au milieu d’un silence impo. sant, ces quelques paroles – « Messieurs,je crois qu’il ne serait ni conforme à l’intérêt public, ni à propos pour la Chambre d’entrer en ce moment dans aucun débat sur ces interpellations. ))–Une explosion demurmuresl’interrompt. L’opposition croit qu’il a recours, une fois de plus, à ces refus hautains de s’expliquer, si longtemps soufferts par la Chambre, mais qui ne conviennent plus à sa fortune chancelante. M. Guizot attend que la rumeur se calme et répète mot pour mot ce qu’il vient de dire, puis il ajoute (( Le roi vient de faire appeler en ce moment M. le comte Molé pour le charger. » D’impertinents applaudissements, partis des deux extrémités de l’hémicycle et des tribunes, couvrent sa voix. « La Chambre doit garder sa dignité, e s’écrie M. Barrot.- o L’interruption qui vient de s’élever, reprend M. Guizot, ne me fera rien ajouter ni rien retrancher à mes paroles. Le roi vient d’appeler en ce moment M. le comte Molé pour le charger de former un nouveau cabinet.

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DE LA RÉVOLUTION DK 1848. 183

16.

Tant que le cabinet actuel sera chargé des affaires, il maintiendra ou rétablira l’ordre et fera respecter les lois selon sa conscience, comme il l’a fait jusqu’à présent. »

A ces mots, les .députés du centre s’indignent et murmurent les bancs se dégarnissent des groupes animés se forment. On entend, au milieu du bruit, des voix qui s’écrient « C’est indigne! c’est une lâcheté on nous trahit! allons chez le roi 1. –Les conservateurs se croient abandonnés par le ministère, ils éclatent en reproches. M. Guizot, ne parvenant pas à se faire écouter dans ce tumulte, essaye de faire comprendre par des gestes que ce n’est pas lui qui se retire, mais que c’est le roi qui le destitue. Le président s’efforce de rétablir le silence. « Avant de lever la séance, dit-il, j’ai un mot à dire sur l’ordre du jour. » « 11 s’agit bien de l’ordre du jour! » s’écrie M. Plougoulm. M. de Salvandy demande que l’ordre du jour soit maintenu. A ce moment, M. Crémieux vient déposer sur le bureau la pétition de la garde nationale et d’un grand nombre de citoyens du quatrième arrondissement. Les uns, dit-il, protestent contre la conduite des ministres les autres demandent leur mise en accusation. » La voix de M. Crémieux se perd dans la rumeur générale. Le silence ne se rétablit que lorsqu’on voit M. Dupin à la tribune. On sait les relations intimes de M Dupin avec le roi on connaît son esprit lucide. On attend de lui une proposition conforme à la dignité parlementaire et à la gravité des circonstances. – « Messieurs, dit l’orateur, te premier besoin de la cité est le rétablissement de l’ordre, la cessation des troubles. L’anarchie est le pire des états, c’est la destruction de la société; elle menace l’ordre social tout entier. La seule question vraiment à l’ordre du jour est donc le rétablissement de la paix publique, pour assuM. Dumon, s’efforçant de calmer l’indignation des conservateurs, allait de l’un à l’autre, les exhortait à la modération en raison des circonstances, a Aujourd’hui soyons tout à l’ordre, disait-il; demain nous serons tout à la politique. f

Page:Agoult - Histoire de la révolution de 1848, tome 1.djvu/202[modifier]

~<! HISTOIRE

rer )a libre et régulière action de tous les grands pouvoirs

del’Ëtat. M–Puis M. Dupin, rappelant la révolution de Juillet,

l’ordre et la liberté fondés et maintenus par l’accord

de la Chambre des députés avec le voeu public et avec

la garde nationale, conclut en ces termes « Il faut

que les masses comprennent qu’elles n’ont pas le droit

de délibérer, de décider. Il faut que les gens qui ont eu re-

cours aux armes comprennent qu’ils n’ont pas le droit de

commander, qu’ils n’ont qu’à attendre l’exécution de la loi,

écouter la voix des magistrats, attendre les délibérations

des grands corps de l’État et les mesures qui seront jugées

nécessaires par la couronne et par les Chambres. Dans cette

situation, devons-nous introduire ici des délibérations irri-

tantes, des délibérations d’accusation? Je crois qu’il faut.

au contraire, adhérer a la demande d’ajournement, que

j’appuie de toutes mes forces. »

Ce discours ramène M. Guizot à la tribune. Avec un ap-

parent sang-froid, il réfute les motifs allégués par M. Dupin

pour l’ajournement, et prononce d’une voix ferme ces pa-

roles, les dernières de sa carrière ministérielle « Le ca-

binet ne voit, pour son compte, aucune raison à ce qu’aucun

des travaux de la Chambre soit interrompu, à ce qu’aucune

des questions qui avaient été élevées dans la Chambre ne

reçoive sa solution. La couronne exerce sa prérogative. La

prérogative de la couronne doit être pleinement respectée.

Mais tant que le cabinet reste aux affaires, tant qu’il est

assis sur ces bancs, rien ne peut être interrompu dans les

travaux et dans les délibérations des grands pouvoirs pu-

blics. Le cabinet est prêt à répondre à toutes les questions,

à entrer dans tous les débats; c’est à la Chambre à décider

ce qui lui convient. )) Le président consulte la Chambre,

qui maintient pour le lendemain son ordre du jour 1, Les

députés, avides de nouvelles du dehors, se dispersent en

toute hâte.

La suite de la discussion sur la banque de Bordeaux.

Page:Agoult - Histoire de la révolution de 1848, tome 1.djvu/203[modifier]

DE LA DÉVOLUTION DE 18~. )~

Ce n’était pas sans peine qu’on avait obtenu du roi cette

première concession à l’opinion publique le renvoi de son

ministère. Non, assurément, qu’il fût dans la nature de

Louis-Philippe de répondre par la fidélité de la reconnais-

sance à la fidélité des services, ni de faire entrer dans la

balance de ses calculs les regrets personnels, ]e scrupule

de délaisser, dans une crise difficile, un serviteur éprouve

la crainte délicate d’offenser dans la personne d’un mi’

nistre, pénétré de ses royales inspirations, son propre hon-

neur. De telles considérations étaient étrangères à un es-

prit de cette trempe. Mais la situation ne lui paraissait

point assez grave pour motiver un tel désaveu du cabinet

conservateur, et les instances importunes qu’on lui faisait,

à cet égard dans son intimité, il les tenait pour déraison~

nables ou suspectes.

Pendant toute la matinée du mercredi, on l’avait vu en

belle humeur, s’égayer aux dépens de l’émeute. – « Vous

appelez barricade un cabriolet de place renversé par deux

polissons, » disait-il à ceux qui se hasardaient à prononcer

devant lui ce mot malsonnant. Et, le ton ainsi donné aux

courtisans, on ne tarissait pas, aux Tuileries, en plaisante- `

ries sur la hauteur et la largeur des barricades. Mais, vers

une heure et demie, une nouvelle foudroyante changea su-

bitement l’état moral du roi. 11 apprit, par le général

Priant, que la garde nationale, réunie sur la place des Pe-

hts-Pères, avait croisé la baïonnette pour défendre le

peuple contre la troupe, et qu’une députation de la qua-

trième légion se dirigeait vers la Chambre pour demander

justice du ministère. A dater de cette heure’, Louis-Phi-

lippe parut soucieux. La défection de la garde nationale

Presque au même moment, M. Dupin, ce rude et zélé serviteur de

Louis-Philippe, venait jeter l’alarme dans son esprit. U osait prononcer

)e mot de révolution.– « Vous croyez qu’ils peuvent songer à me ren-

verser ? lui dit le roi en l’interrogeant d’un regard scrutateur; mais Us

n’ont personne à mettre à ma ptace. )) « Non, sire, personne en

effet, répondit M. Dupin, mai, une chose peut-être la repuNique. );’

Page:Agoult - Histoire de la révolution de 1848, tome 1.djvu/204[modifier]

~8 HISTOIRE

portait un coup inattendu à sa sécurité. Sa foi en lui-même

recevait un premier, mais violent échec. Sa raison et son

jugement en furent comme étourdis. Les rapports qui arri-

vaient de tous côtés lui firent entrevoir que l’émeute pre-

nait, en quelque sorte, un caractère légal il douta alors de

l’issue de la crise. Ce prince, quoique personnellement

très-brave, était ennemi des luttes à main armée. Aussi peu

croyant à la force matérielle des baïonnettes qu’à la force

idéale du droit, il mettait toute sa confiance dans la léga-

lité il était, si l’on peut s’exprimer ainsi, d’un tempé-

rament parlementaire, et n’imaginait pas qu’aussi long-

temps qu’il demeurerait dans les limites tracées par la

constitution, et qu’il marcherait d’accord avec le pays lé-

gal, son pouvoir pût être ébranlé par une insurrection des

rues. Le peuple proprement dit ne lui inspirait pas plus

d’appréhension que d’amour; son immixtion séditieuse

dans les affaires politiques valait à peine qu’on s’en occu-

pât. Mais l’intervention hostile du pays légal par la garde

nationale, qui en était l’expression armée, c’était là, à ses

yeux, une révolution tout entière, la destruction de tous

ses plans, le renversement complet de ce savant équilibre

auquel il travaillait si laborieusement depuis son avénè-

ment au trône. Louis-Philippe s’assombrit à cette pensée.

Sa volonté s’affaissa. Il n’opposa plus qu’une résistance

molle aux influences contradictoires et aux inspirations

confuses qui se disputèrent les derniers actes de son règne.

M. Duchâtel était dans le cabinet du roi quand y arri-

vèrent les premières nouvelles de la défection des légions.

Comme il essayait d’atténuer la gravité de ces rapports,

probablement exagérés, disait-il, la reine entra. Émue,

agitée, elle s’exprima avec une vivacité qui ne lui était pas

habituelle sur l’impopularité de M. Guizot. Devinant sa

pensée et supposant qu’elle était l’écho de la pensée inthnc

du roi, M. Duchâtel s’empressa d’assurer que, si le prési-

dent du conseil pouvait croire un seul instant sa présence

aux affaires nuisible, il n’hésiterait certainement pas plus

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DE LA RÉVOLUTION f)Et84S. 189

1 1

que lui à déposer aux pieds du roi sa démission heureux ajouta-t-il, de donner ainsi une preuve de son dévouement à la dynastie’. Louis-Philippe n’accepta ni ne refusa positivement cette démission, selon la coutume de son esprit cauteleux mais il fit demander M. Guizot, et, ’après une courte entrevue, il fut entendu que M. Molé, qui siégeait en ce moment à la Chambre des pairs, allait être appelé aux Tuileries. C’est alors que le ministre déchu se rendit à la Chambre des députés et répondit, comme on l’a vu, aux interpellations de M. Yavin.

On dit que la dissimulation du roi et son penchant pour les voies obliques donnèrent à son entretien confidentiel avec M. Molé un caractère ambigu, bien peu fait pour inspirer à celui-ci la hardiesse d’initiative nécessaire en de pareilles extrémités. Dans une sorte d’épanchement très-composé, Louis-Philippe, assure-t-on, se représenta comme abandonné par MM. Guizot et DuchâteP il se plaignit amèrement de leur ingratitude et termina en demandant à M. Molé de former au plus vite un cabinet conciliateur. Celui-ci écouta longtemps en silence. Il ne se dissimulait pas, et il ne dissimula point à Louis-Philippe les difficultés qu’il allait rencontrer. Il ne pensait pas que le mouvement dût s’arrêter à lui. M. Thiers était peut-être déjà l’homme indispensable; en tous cas, il faudrait se résoudre à bien des concessions. Le roi feignait de ne pas comprendre. M. Molé, plutôt par condescendance pour son royal interlocuteur que par persuasion personnelle de l’opportunité d’une telle démarche, promit de chercher a Depuis ce moment, jusqu’au jeudi matin 34, le roi demeura sans ministère légalement formé. Les combinaisons, à partir de M. Molé jusqu’à M. Odilon Barrot, nommé président du conseil, se succédèrent sans jamais arriver à une formation ofScieHe. Personne n’étant plus responsable, personne ne donnait d’ordre positif. On n’opposait que des conseils, des avis, des projets, à l’envahissement rapide des forces révolutionnaires.

C’est la version que le roi a cherché à accréditer.

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19U HISTOIRE

s’entendre avec MM. de Rémusat,HiHau)t, Passv, Dufaure;

mais il posa comme condition de son entrée au conseil la

nomination du maréchal Bugeaud au ministère de la

guerre. A ce nom, le roi fit une exclamation qui trahit sa

répugnance pour un tel choix. Il objecta le .caractère in-

traitable du maréchal, ses façons soldatesques, ses habi-

tudes despotiques « Si le duc d’isly avait. le portefeuille

de la guerre, dit-il, ni mes fils ni moi nous ne pourrions

nommer dans l’armée le moindre sous-lieutenant. » On se

quitta sur ce différend sans avoir rien conclu, et, comme

s’il était temps de délibérer et de négocier, Louis-Philippe

donna à M. Molé un second rendez-vous pour sept heures

du soir.

Durant ce long intervalle, la lutte entre la garde muni-

cipale et le peuple continuait, et presque partout la troupe,

abandonnée à elle-même, pressée, étouffée par la masse

populaire, avait le dessous. A l’angle de la rue Saint-Denis,

deux détachements d’une vingtaine d’hommes environ,

ayant imprudemment engagé le combat pour arracher aux

insurgés un brancard sur lequel ils portaient, en poussant

des cris de vengeance, le cadavre de l’un des leurs, enlevé

au poste de la rue Mauconseil, les soldats se virent cime-

loppés de toutes parts et ne durent leur salut qu’à l’arrivée

de la garde nationale. A la caserne Saint-Martin, l’attaque

des insurgés fut d’un acharnement extraordinaire. Ils as-

saillaient les portes à coups de haches et recevaient le feu

des meurtrières à bout portant. Les gardes municipaux

n’échappèrent au massacre que par l’intervention de la

garde nationale. Un peu plus loin, le poste des Arts-et-Mé-

tiers était envahi et démoli. Mais l’animositédu peuplene se

montra nulle part plus violente que dans les combats de la

rue Bourg-l’Abbé. Depuis la veille, un détachement de

gardes municipaux défendait l’accès du magasin d’armes

des frères Lepage. Repoussés, chassés de la rue, les insur-

gés revenaient à la charge, toujours plus nombreux et plus

exaspérés. Les soldats, incapables de résister plus long-

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BËLA~ÈYOLUnONDË)848. t0)

temps, quittèrent la rue et se réfugièrent dans la maison Lepage, où ils commencèrent à parlementer. Le peuple ne demanda d’abord aux soldats que la liberté des prisonniers qu’ils avaient faits. Ce premier point obtenu, il exigea qu’on lui livrât la poudre du magasin. Après la poudre, il voulut les armes. Révoltés par cette dernière exigence, les gardes municipaux se décident à reprendre l’offensive; ils ouvrent. brusquement la porte et se précipitent dans la rue, !a baïonnette en avant. M. Cotelle, maire du sixième arrondissement, et M. Husson, colonel de la légion, suivis d’une cinquantaine de gardes nationaux, arrivaient au moment même. lisse jettent entre le peuple et les soldats; ils décident ces derniers à rentrer dans la maison Lepage, et se rangent eux-mêmes devant la porte pour arrêter la foule, qui pousse des cris de mort. Plutôt que rendre leurs armes, les soldats veulent sortir de nouveau et tenter un dernier combat. Les gardes nationaux sont exposés aux plus grands périls entre [es deux partis, animes d’une égale fureur. Enfin on prend une résolution, conseillée par M. Arago c’est de faire sortir chaque garde municipal entre deux gardes nationaux/Le brigadier Verdier descend le premier dans la rue, donnant le bras à M. Étienne Arago. A peine a-t-il fait quelques pas, qu’un enfant le tue d’un coup de pistolet. Cette mort rappelle le peuple a des sentiments plus humains. M. Arago veut qu’on en profite; il descend une seconde fois dans la rue, tenant par la main le lieutenant Bouvier, que suit le reste de lit troupe entre une double haie de gardes nationaux. Le peuple, en frémissant, laisse passer ses ennemis, qui, bientôt rejoints par des troupes de ligne, purent arriver ennn la préfecture de police.

Aussitôt après le départ des gardes municipaux, les magasins des frères Lepage furent envahis, et le peuple, n’y ayant pas trouvé d’armes, saccagea la maison. L’officier qui commandait le détachement, le lieutenant Dupouy, son nom mérite d’être conservé, avait refusé de sortir avec ses

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192 HISTOIRE

soldats; il s’était retranche à F étage supérieur, espéra

soldats; il s’était retranché à rétage supérieur, espérant encore de quelque hasard un secours qui le sauverait, sinon de la mort du moins de l’outrage. Il y resta longtemps, sans qu’il fût possible de le déterminer à quitter son uniforme pour essayer de fuir. Enfin, un officier de la garde nationale parvint à l’entraîner et à le soustraire à la multitude, heureusement tout occupée à chercher des armes. A huit heures, le brave lieutenant arrivait à la préfecture de police, le front humilié, le désespoir dans le cœur. M. Delessert, touché de son accablement, le fit asseoir à ses côtés et le combla de prévenances. On commençait à être trèsinquiet à la préfecture de police’. Plusieurs fois, dans la journée, M. Delessert, recevant des rapports alarmants sur la situation critique des gardes municipaux isolés dans le centre de l’émeute, avait fait demander des renforts au général Sébastiani pour les dégager. Celui-ci avait invariablement répondu qu’il ne pouvait pas disposer d’un seul bataillon. Cependant, soit pour ne pas décourager les officiers réunis à sa table, soit qu’il essayât encore de se fairc illusion, M. Delessert disait, à huit heures du soir, à ceux qui l’interrogeaient sur le tour que prenaient les événements « C’est une émeute qu’il faut laisser mourir d’ellemême. »

A la même heure, on se réunissait pour diner à l’hôtel du ministère de l’intérieur. Madame Duchâtel faisait avec grâce les honneurs du repas à MM. Guizot, de Broglie, Janvier, et à un certain nombre d’amis restés fidèles au cabinet conservateur. Blessé au vif de la conduite du roi, se croyant joué par ses rivaux, insulté par son propre parti, M. Guizot affectait l’indifférence. Il était convenu avec M. Duchâtel de ne plus donner aucun ordre et de laisser se tirer d’affaire, 1 Le propre frère de M. Delessert, se croyant menacé dans son hôtel de la rue Montmartre, avait fait demander quelques gardes municipaux à la préfecture de police. « Mon frère ignore que je ne pourrais pas, à l’heure qu’il est, disposer d’un caporal et de quatre hommes, » avait répondu le préfet.

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DE LA RÉVOLUTION DE 1848. H)3

L 17

comme il le pourrait, le cabinet encore inconnu qu’on osait lui préférer. Rien ne lui paraissait plus pitoyable que cette chimère de conciliation et ce ministère d’expédient auquel on le sacrifiait. Il n’attendait des événements qu’une prompte, une infaillible vengeance.

Les convives commentaient d’une verve moqueuse ce qui

était à leurs yeux l’unique événement du jour le changement de ministère. On aiguisait les épigrammes, on souriait à la pensée des embarras où M. Molé se jetait tête baissée. «Vous verrez que ce cabinet sera plus conservateur que nous, disait M. Duchâtel; et il complimentait ironiquement M. Janvier, qui, assurait-il, ne pouvait manquer d’en faire partie. Mais, tout d’un coup, vers le milieu du repas, le ministre reçoit des nouvelles alarmantes. Il apprend qu’un poste considérable de gardes municipaux a rendu les armes que le peuple, victorieux sur plusieurs points, s’exalte de plus en plus et menace de se porter sur le ministère de l’intérieur et sur l’hôtel des affaires étrangères. On se consulte, on décide de donner quelques ordres madame Duchâtel passe dans une chambre voisine et quitte à la hâte les bijoux et les fleurs dont elle est parée pour revêtir des habits plus convenables en cas de fuite. Les convives disparaissent. On se prépare à quitter l’hôtel en secret.

Cependant la nouvelle du changement de ministère, por-

tée simultanément sur tous les points de la capitale par des officiers d’ordonnance, des gardes nationaux et des députés, dont les discours et les visages radieux promettaient bien au delà de la réalité, produisait presque partout l’effet attendu. On se groupait autour de ces messagers de paix. Moitié curiosité, moitié entraînement, le peuple, qui, d’ailleurs, avait été plutôt calmé qu’excité par l’attitude de la troupe de ligne et par l’intervention si franche en sa faveur d’une partie de la garde nationale, trompé par l’expression de contentement qu’il voyait éclater sur toutes les physionomies, quittait ses barricades. Tout eu demandant,

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t9t HtsTOt~E E

sans qu’on sût trop lui répondre, quelles étaient les con-

cessions obtenues, il s’associait au triomphe du pays légat.

La troupe rentrait dans les casernes; la circulation se réta-

blissait. En peu d’heures l’aspect de Paris avait changé

comme par magie. La nuit venue, une illumination spon-

tanée, une immense foule de promeneurs paisibles et satis-

faits, répandus sur les boulevards et sur les places pu-

bliques, donnaient, à la ville un air de fête qui trompa

presque tout le monde.

La garde nationale et l’opposition parlementaire, qui

n’avaient voulu que la réforme, bien que la concession fût

avarement mesurée et que le nom de M. Mole ne donnât

pas à cet égard des garanties bien solides, heureuses

d’échapper à une lutte dont elles venaient de voir de près

le danger, s’accordaient à ne plus rien prétendre et à se

féliciter bruyamment de leur commun triomphe. Mais

l’hutinct du peuple, plus sûr et plus courageux, après

s’être un moment laissé surprendre à la joie générale, le

poussait à passer outre. Les chefs d’atelier, les membres

influents des sociétés secrètes, quelques journalistes radi-

caux, encourageaient cette disposition. Ils exhortaient les

citoyens à se métier des nouvelles perfidies cachées sous

cette feinte condescendance de Louis-Philippe. Qu’était-ce

donc, en effet, que M. Molé, pour que le peuple se réjouit

de son avènement au pouvoir? Un courtisan, un homme

d’ancienne noblesse. Comment, quand le peuple restait

maître du champ de bataille, quand la garde nationale se

prononçait pour lui, et quand la troupe de ligne refusait

de le combattre, il se contenterait de si peu! Quand les

cadavres des siens gisaient encore sur le pavé des rues,

quand des femmes et des enfants criaient vengeance pour

leurs maris et leurs pères massacrés par les ordres d’un

roi exécrable, il souffrirait que, une fois de plus, au châ-

teau, on raillât sa crédulité, sa faiblesse On mêlait à ces

propos excitants des bruits de trahison; on parlait de

piéges tendus. On insinuait que la retraite de M. Guizot

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DE LA RÉVOLUTION ))K]84S.

n’était point officielle, qu’elle cacit:)It d’ailleurs un guetapens. Aussitôt que le peuple aurait quitté ses armes, le pouvoir jetterait le masque et se vengerait, par des exécutions sanglantes, de son humiliation momentanée 1.

L’esprit républicain, à peine représenté dans la Chambre,

réprimé sur toute la surface du pays légal, s’était concentré, ardent et taciturne, dans la population ouvrière de Paris. Malgré les nombreuses défaites du parti, malgré tant d’espérances trompées et de tentatives avortées, un républicanisme fanatique n’avait pas cessé d’y couver dans des cœurs indomptables. Les républicains, qui n’espéraient plus, depuis la dernière tentative à main armée de ’J859 s’emparer du pouvoir de vive force, avaient vu avec une joie extrême le mouvement réformiste de la bourgeoisie se flattant bien de l’entraîner, à l’heure propice, au delà de son but. Mais, éclairés par l’expérience, ils s’étaient gardés de se trahir par des démonstrations prématurées, et, se contenant, se masquant derrière l’opposition légale, ils s’étaient bornés à l’exciter sourdement en empruntant son langage. Quand le pays légal, maître du champ de bataille, s’arrêta dans la conscience de sa victoire, ils n’en contmuèrent pas moins le combat, résolus de tenter un coup de fortune et de risquer, au péril de leur vie, une lutte désespérée.

Ici se place un de ces événements tragiques dont chaque

parti repousse la responsabilité, et dans lesquels la volonté humaine et la fatalité s’exercent d’une manière complexe mystérieuse, qui demeure voilée, même aux yeux des contemporains. La tâche de celui qui les raconte est difficile et pénible. Un acte inhumain qui pèse sur la conscience M~~hT ~t ainsi les coteres du peuple, )es hommes hommes de parole réveillaient ainsi les colères du dtî

peuple, les hommes d’action organisaient la résistance dans son véri- table centre, dans tout t’espace compris entre la rue Vieille-du-Temple ~rd~ Saint-Denis. Là, un réseau serré de barricades restait gardé e r~en~ déterminés, qui se pour l’attaque du lendemain.

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~96 HISTOIRE

publique est commis. On s’entr’accuse. Celui ou ceux qui

ont eu la sauvage énergie du forfait n’ont pas, grâce au

ciel, le courage cynique d’en revendiquer l’honneur et

l’historien, que son devoir contraint à approcher le flam-

heau révélateur de l’ombre où se cache la trahison, souhaite,

malgré lui, qu’il échappe à sa main mal assurée et qu’il

s’éteigne dans de miséricordieuses ténèbres.

L’aspect des boulevards était féerique. Une longue guir-

lande de lumière diversement colorée, suspendue à tous

les étages, unissait les maisons, joyeux emblème de

l’union des cœurs. Hommes, femmes, enfants, circulaient

librement, sans défiance, dans cette resplendissante ave-

nue, théâtre habituel des plaisirs et des fêtes de la popu-

tation parisienne. L’allégresse était dans l’air, la satisfac-

tion sur tous les visages. De temps à autre, on voyait passer

sur la chaussée des bandes qui portaient des drapeaux, des

transparents allégoriques, et chantaient en chœur la M<H-

seillaise. On s’arrêtait sous les fenêtres restées obscures,

et les enfants, grossissant la voix sur un rhythme facétieux,

demandaient des lampions, qui ne se faisaient point at-

tendre. Quelques parodies improvisées, quelques scènes

burlesques, égayaient les promeneurs

Vers neuf heures et demie, une bande beaucoup plus

considérable, et surtout plus régulière dans son évolution;

que toutes celles qu’on avait vues passer jusque-là, une

longue colonne, agitant des torches et un drapeau rouge

parut sur les boulevards à la hauteur de la rue Mont-

Sous les fenêtres de M. Hébert, qui n’avait point voulu célébrer

par des illuminations sa propre défaite, un groupe moqueur conduit

un âne coiffé du bonnet rouge, orr.ë de rubans et de grelots; un

homme du peuple, portant une guitare en sautoir, donna au ministre

une sérénade grotesque.

s Ce fut le premier drapeau rouge que l’on vit paraître, et encore

fut-ce en contravention formelle avec les consignes données aux bu-

reaux de la M/Wm<’ et dans les autres centres dirigeant le maternent

insurrectionnel. Il y avait défense positive d’arborer d’autre drapeau

que le drapeau tricolore et de pousser d’autre cri que celui de Vive la

Réforme!

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f)ELA:RÈVOLUTiO’<DE’.848. un

17.

-t.LJ~I~EjjO~O. H~

’martre. Elle venait des profondeurs du faubourg Saint-

Antoine et se dirigeait, comme les précédentes, vers la Ma-

deleine, en chantant des chœurs patriotiques. Un homme

du peuple, nommé Henri, entonnait et soutenait ces chœurs

d’une voix mâle et pénétrante. Attirés par la beauté des

chants, un grand nombre de curieux se joignaient à une

démonstration qui semblait inoffensive. Quelques enfants

portant des lanternes tricolores, quelques ouvriers bran-

dissant en l’air des sabres et des fusils, n’inspiraient aucun

soupçon. Un escadron de cuirassiers, que la colonne avait

rencontré à la porte Saint-Denis, l’avait saluée du cri de

Ft~e réforme! Dans l’effusion de cette fête commune,

bourgeois et prolétaires se donnaient le bras, habits et

blouses se rapprochaient familièrement. Le sentiment d’une

fraternité joyeuse débordait de tous les cœurs.

On arriva ainsi à la hauteur de la rue Lepelletier, la plu-

part ignorant où l’on allait et dans quel but on était ras-

semblé, mais s’étant joints à la bande pour le simple plai-

sir de marcher en troupe et de chanter, sans malice, des

chants réputés séditieux. Là, un des chefs de la colonne,

qui s’avançait isolément, l’épée nue à la main, lui fait faire

une conversion à droite et l’arrête devant la maison où se

trouvent les bureaux du National. M. Armand Marrast se

montre à une fenêtre, et, salué d’une acclamation géné-

rale, il harangue le peuple. « Citoyens, dit M. Marrast au

milieu d’un profond silence, nous venons d’avoir une belle

journée, ne la gâtons pas. Le peuple a droit de demander

des garanties et une réparation. Il faut donc qu’il exige

la dissolution dé l’Assemblée, la mise en accusation des

ministres, le licenciement de la garde municipale, les

deux réformes parlementaire et électorale et le droit de

réunion. Enfin n’oublions pas que cette victoire n’est pas

seulement une victoire pour la France, c’en est une aussi

pour la Suisse et pour l’Italie. » Ainsi parlait, le mercredi,

25 février, à dix heures du ~oir, le rédacteur en chef du

National, et il exprimait bien certainement le vœu de In

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~8 H!STO))tE B

grande masse des citoyens. II ne pouvait guère prévoir, en* ce moment, que cette phalange à peine armée, dont il recevait les adhésions enthousiastes, allait, à dix minutes de là, provocatrice et victime d’un assassinat effroyable, changer la face des choses, entraîner, la révolution et, frayer une voie sanglante à cette république dont il regardait depuis tant d’années déjà l’avènement comme impossible, ou, du moins, comme réserve aux. générations à venir.

Après avoir répondu par des applaudissements à l’allo-

cution de M. Marrast, la colonne se forma de nouveau dans le plus grand ordre et reprit la direction de la Madeleine. A la rue de la Paix, elle se grossit d’une bande qui venait de faire illuminer de force l’hôtel du ministère de la justice, et, devenue très-imposante par ce renfort, elle par’vint, plus silencieuse à mesure qu’elle avançait, à quelques pas du poste qui gardait le ministère des affaires étrangères. Ce poste était composé de deux cents hommes du quatorzième régiment de ligne, commandes par le chef de bataillon de Bretonne. Le lieutenant-colonel Courant était avec eux. En voyant s’approcher, à travers une fumée épaisse, à la lueur vacillante des torches, cette masse ondoyante et sombre, au-dessus de laquelle brille l’acier des sabres et des fusils, ]e commandant donne l’ordre à sa troupe de se former en carré Les colloques familiers étaLa colonne était formée

t" De sept ou huit jeunes ouvriers alignés sur un rang et portant

un drapeau roug-e;

2° D’un .homme, portant l’uniforme d’officier de la garde national.

qui marchait seul à quelques pas en arrière

3’ D’un premier rang, ou l’on ne voyait que des uniformes de la

garde nationale;

4" D’une masse épaisse, composée d’artisans, de bourgeois, de femmes

et d’enfants.

2 Un des côtés barrait le boulevard à la hauteur de la rue Neuve-

Saint-Augustin, les troupes faisant face a la Bastille. Le côté oppose, faisant face à la Madeleine, barrait le boulevard a l’angle de la rue Neuve-des-Capucines. Ces deux ailes étaient reliées par une longue

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DELABÉYOU;TJONMi8t8. )<~

~’j~~An~Yuj.uuu~u~lStM. )o~

bHs entre les soldats et les promeneurs depuis le commen-

cement de la soirée sont brusquement interrompus. La

foule regarde, étonnée, cette manœuvre, mais ne conçoit

pas la moindre appréhension.

Arrêtée soudain dans sa marche, la colonne populaire

se pousse, se masse. Des pourparlers s’engagent entre les

chefs de la bande, le lieutenant-colonel et le commandant.

Le peuple se met à crier Vive la ligne! et veut fraternisér

avec les soldats. M. de Brotonne, ayant sans doute pré-

sents à l’esprit les désarmements de la troupe opérés de

cette manière pendant la journée, et se défiant des inten-

tions de cette multitude, s’oppose à son passage; il exige

qu’elle descende dans la rue Basse-du-Rempart. On s’y re-

fuse. Pendant cette espèce d’altercation, les soldats sont

serrés de si près par les hommes du peuple, que le désordre

se fait dans la première ligne. Le commandant, craignant

de lavoir brisée, s’écrie en toute hâte « Croisez la baïon-

nette » Pendant le mouvement occasionné par l’exécution

de cet ordre, un coup de feu part. Instantanément, sans

sommation préalable, sans roulement de tambour, sans

que personne puisse se rappeler avoir entendu le comman-

dement, une décharge à bout portant un feu de file

meurtrier frappe la masse populaire. Un cri aigu perce la

nuit, et, quand le nuage de fumée qui enveloppe ce cri dé-

chirant se dissipe, il découvre un horrible spectacle. Une

centaine d’hommes gisent sur le pavé; les uns sont tués

roides, d’autres atteints mortellement. Un grand nombre a

été renversé par la commotion; plusieurs se sont jetés le

visage contre terre par un mouvement instinctif de salut.

Le sang coule à flots. Le gémissement des blessés, le mur-

mure étouffé de ceux qui s’efforcent de se dégager de cette

mêlée de morts et de mourants, navrent le cœur du soldat,

auteur innocent de ce massacre, qu’il regarde d’un œil

ligne -de soldats faisant face à la rue Basse-du-Rempart. t’espace in-

térieur, formépar ces trois lignes, demeurait libre; le lieutenant-colonel

CouranL et les ofnciers s’y tenaient.

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200 tUSTOttiE

consterné. Bientôt les plus courageux d entre les hommes du peuple, revenus de la première stupeur, pensent à secourir les blessés. Aidés par les soldats et par des gardes nationaux que le bruit de la décharge a fait accourir, ils relèvent et portent dans leurs bras, jusqu’aux maisons voisines et dans les pharmacies restées ouvertes, les victimes qui respirent encore. Il n’y en a pas moins de trente-deux 1. Vingt-trois, dont un soldat, ont déjà rendu le dernier soupir.

Le lieutenant-colonel, au désespoir, sentant peser sur sa tête une lourde responsabilité et prévoyant les suites d’un pareil événement, se hâte d’envoyer l’un de ses officiers, M. Baillet, au café Tortoni, afin d’y expliquer, en la préCinquante-deux, dit M. Élias Reg’nault. Trente-cinq morts, quarante-sept blessés, dit M. Garnier-Pagès. De nombreuses versions ont circulé sur cette catastrophe mystérieuse. Micune n’a acquis un degré suffisant d’authenticité pour que l’historien se prononce. Selon l’explication de l’officier envoyé par le lieutenant-colonel au caié Tortoni, le commandant aurait donné l’ordre de croiser la baïonnette pour repousser l’agression populaire. Dans la précipitation du mouvement, un fusil armé serait parti, et les soldats, prenant ce coup isolé pour le signal habituel du feu de file, auraient fait feu. Selon d’autres officiers, un coup de pistolet tiré par les insurgés aurait fracassé )H genou du cheval du commandant, et la troupe, se voyant attaquée, aurait usé du droit de légitime défense. Le fait positif, c’est qu’un soldat, du nom de Henri, fut tué par un coup de feu parti on ne sait d’où. et que ce coup de feu fut immédiatement suivi de la décharge. Il est encore une autre version, pendant quelque temps très-accrédilée, entre autres par M. de Lamartine, dans son récit fantastique. C’est celle qui accuse H. Charles Lagrange d’avoir traîtreusement provoqué la troupe en tirant à bout portant un coup de pistolet sur un soldat. Le silence qu’opposa M. Lagrange à cette accusation et cette Circonstance que, deux jours après, il fut saisi, à l’Hôtel de Ville, d’un accès de fièvre chaude, parurent à beaucoup de personnes une présomption très-forte contre lui. Mais le caractère de M. Lagrange, aussi bien que le témoignage de personnes dignes de foi, repousse ces allégations. Tout porte, d’ailleurs, à croire qu’il y eut, dans la catastrophe du boulevard des Capucines, plus de hasard que de préméditation. Un certain nombre de républicains avaient bien, à la vérité, le dessein de recommencer la lutte et de saisir le premier prétexte de réengager le combat, mais, quant au lieu et au moment,, ils n’avaient et ne pouvaient avoir aucune détermination précise.

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DE LA RÉVOLUTION DE 1848. 201

sentant comme un malentendu, cette décharge qui suscite

de toutes parts la vengeance du peuple; mais les explica-

tions sont malvenues quand le sang fume encore. M.Baillet

est arrêté par la foule devant le café de Paris. 11 est me-

nacé, frappé; il va succomber, quand les gardes natio-

naux de la deuxième légion accourent et le délivrent.

Cependant les fuyards, dispersés en tous sens, hommes,

femmes, enfants, pâles, effarés, hagards, plus semblables

à des spectres qu’à des humains, d’une voix entrecoupée et

faisant des gestes de détresse, appellent au secours; plu-

sieurs frappent vainement aux portes des maisons pour y

chercher un refuge, se croyant poursuivis par des égor-

geurs. On se rappelle le massacre de la rue Transnonain

on entre en effroi, la stupeur paralyse même la pitié.

Instruit de ce qui vient d’arriver par des gardes natio-

naux qui croient, comme les hommes du peuple, à une

trahison infâme 1, le maire du deuxième arrondissement

fait battre le rappel; le tocsin sonne. Bientôt on entend le

bruit sec des pioches sur les pavés et la chute pesante des

arbres du boulevard; c’est le peuple qui refait ses barri-

cades. Sa colère, un moment apaisée, se ranime avec plus

de fureur.

Minuit va sonner. Les boulevards sont faiblement éclai-

rés encore par l’illumination pâlissante. Les portes, les fe-

nêtres des maisons et des boutiques sont closes; chacun

s’est retiré chez soi, le cœur oppressé de tristesse. Le si-

lence des rues semble recéler des embûches. Les bons ci-

toyens ne savent ce qu’ils doivent craindre ou souhaiter,

mais ils sentent qu’un grand désastre est proche. Dans cette

nuit pleine d’appréhensions et d’angoisses, on demeure

On répandait le bruit que plusieurs gardes nationaux étaient tom-

bés victimes du guet-apens de l’hôtel des Capucines. Accourus à la mairie

du deuxième arrondissement, les gardes nationaux exaspérés deman-

dent des cartouches. On leur répond qu’il n’y en a pas, et cette nou-

velle marque de défiance les confirme dans la pensée qu’ils sont, tout

autant que le peuple, en butte au mauvais vouloir du gouvernement,

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M2 HISTOttU; 1-

1’11, nn A’u.J .Y\TYI-I fl\l1Q laC! h’Pl1;f~ On

l’oreille au guet, épiant, tons les bruits. On s’épuise en conjectures; le foyer reste allumé, la famille veille.

Tout à coup un roulement sourd se fait entendre sur le

pavé, quelques fenêtres s’entr’ouvrent avec précaution. Qu’ont-ils vu, ceux qui se retirent si précipitamment? Quel spectacle les repousse, les attire de nouveau, les jette en effroi? Quelles sont ces clameurs, ces voix inarticulées? Que signifie ce cortège funèbre, qui semble conduit par les Euménides populaires?

Dans un chariot attelé d’un cheval blanc, que mène

par la bride un ouvrier aux bras nus, cinq cadavres sont rangés avec une horrible symétrie. Debout sur le brancard, un enfant du peuple, au teint blên~ l’œil ardent et fixe, le bras tendu, presque immobile, comme on pourrait représenter le génie de la vengeance, éclaire des reflets rougeâtres de sa torche, penchée en arriére, le corps d’une jeune femme dont le cou et la poitrine livides sont, maculés d’une longue traînée de sang. De temps en temps, un autre ouvrier, placé à l’arrière du chariot, enlace de son bras musculeuxce corps inanimé, le soulève en secouant sa torche, d’où s’échappent des flammèches et des étincelles, et s’écrie, en promenant sur la foule des regards farouches « Vengeance vengeance! on égorge le peuple » – « Aux armes » répond la foule; et le cadavre retombe au fond du chariot, qui continue sa route, et tout rentre pour un moment dans le silence. L’Enfer de Dante a seul de ces scènes d’une épouvante muette. Le peuple est un poëte éternel, à qui la nature et la passion inspirent spontanément des beautés pathétiques dont l’art ne reproduit qu’à grand’peine les effets grandioses.

Parti du lieu même où les victimes sont tombées le

On a dit que, dans la préméditation d’un massacre, les provocs-

teurs de la colère du peuple avaient fait tenir, aux environs du ministère des affaires étrangères, des tombereaux sur lesquels on transporta les cadavres. Le fait est. inexact. Je tiens dé plusieurs témoins exempts de toute passion politique que, peu de minutes après la dé-

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ME LA REVOLUTION DE t848. 205.

char funèbre s’avance lentement vers la maison de la rue

Lepelletier où, deux heures auparavant, la bande populaire

s’est arrêtée pour entendre des paroles de paix et saluer

de ses vivat l’un des chefs de la presse démocratique. Cette

fois elle s’y arrête encore, et c’est M. Garnier-Pagès qui se

charge de la haranguer.

« Le malheur qui nous frappe, dit-u en maîtrisant son

émotion, ne peut être attribue qu’à un malentendu. De

grâce, rentrez chez vous. Ne troublez pas l’ordre. Sans au-

cun doute, il y a un coupable; justice sera faite. Nous ob-

tiendrons que le gouvernement prenne soin des familles

des victimes~ mais renoncez à cette démonstration, qui

peut amener des malheurs plus grands. » Le peuple reste

sourd à ces prières. Il demande à grands cris qu’on le sou-

tienne, qu’on propage l’insurrection. Il veut des chefs ar-

mes pour le combat et non des harangueurs de l’ordre. Il

s’éloigne irrite, recrute encore sur son passage des hommes

résolus, qui font serment-de mourir pour sa cause, et va

chercher des appuis plus sincères à la Réforme, cet ardent

foyer de la passion républicaine. Là; il trouve réunis des

gens décidés à jouer leur vie, qui lui jurent que la jour-

née du lendemain ne se passera point sans que les égor-

cfjarge, une de ces voitures qui servent au transport des bagages dans S

les messageries débouchait sur le boulevard par la rue Neuve-des-

Augustins. On l’arrêta, les effets qu’elle contenait furent jetés à terre,

et on la chargea d’autant de cadavres qu’elle en pouvait contenir’.

1/nomme du peuple qui conduisait la marche se nommait Soccas. Un

détachement de dragons, qui stationnait dans la rue Royale, ayant

aperçu de loin le convoi, sans rien distinguer dans cette masse mou-

vante, fit une charge au galop pour la disperser. ~!M~c< aux MM-h’

s’écria Soccas, au moment où les têtes des chevaux touchaient la voi-

ture funeijre. L’officier qui commandait fit faire halte, et, retournant

sur leurs pas, les dragons reprirent leur poste, saisis de l’étrange spec-

tacle qu’ils venaient, de voir. Un bataillon de la 2< légion, accouru sur

le boulevard au bruit de la fusillade, voulut intervenir pour arrêter.

s’il était possible, cet appel à la vengeance populaire. Vivement presse

de donner des ordres, le chef de bataillon hésita, se troubla et finit par

décliner la responsabilité d’une initiative qu’il jugeait inutile ou dan-

gereuse.

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204 m&TOJHEDELARÉYOLUT!OK!)E~48.

geurs soient châtiés. Après une courte halte, le cortège

reprend sa route et s’enfonce dans les faubourgs. Arrivé

sur la place de la Bastille, on dépose les cadavres au pied

de la colonne de Juillet; les torches consumées s’éteignent,

on se disperse. Les uns courent dans les églises et sonnent

le tocsin; d’autres frappent aux portes des maisons et de-

mandent des armes. On aiguise le fer; on coule du plomb;

on fabrique des cartouches. Les barricades se relèvent de

toutes parts. Le fantôme de la République se dresse dans

ces ombres sinistres; la royauté chancelle. Les morts ont

tué les vivants. Le cadavre d’une femme a plus de puis-

sance, à cette heure, que la plus valeureuse armée du

monde.

Page:Agoult - Histoire de la révolution de 1848, tome 1.djvu/221[modifier]

ars armes à la garde nationale.

~i

CHAPITRE X

Troisième journée.

Pendant que le glas du tocsin remplit l’air de tristesse et

d’anxiété, pendant que la fusillade retentit au loin’, le roi,

affaissé ou absorbé dans des pensées qu’il ne communique

pas, attend, aux Tuiieries, le dénoûment de la crise minis-

térielle.

Vers onze heures, il apprend, par plusieurs aidès de camp

envoyés en reconnaissance, l’événement désastreux du bou-

levard des Capucines; mais ce récit, atténué sans doute par

des bouches trop complaisantes, ne parait pas troubler

beaucoup Louis-Philippe. Malgré les craintes que laissent

trop voir les ducs de Nemours et de Montpensier, malgré

l’agitation et l’irrésolution des généraux Jacqueminot et

Sébastiani, le roi demeure dans son attitude passive.

Accouru en toute hâte de la préfecture de police, où le

Le magasin d’armes de la rue Saint-Honoré fut entevé d’assaut,

vers onze hem’es et demie, malgré une résistance opiniâtre des gardes

municipaux, forcés enfin de céder au nombre et à la fureur des in-

surgés. Dans la rue Rambuteau et dans les rues adjacentes, les gardes

municipaux et les tirailleurs de Vincennes tentaient l’assaut des barri-

cades. Sur la place Saint-Sulpice, une décharge à bout portant disper-

sait les attroupements; à la caserne de la rue Saint-Martin, cernée par

te peuple, les gardes municipaux se voyaient contraints de rendre

teursarmesàlagardenationate.

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iiOC HtSTOtHE E

rapport de cet événement et de l’effet qu’il produit sur le peuple a jeté l’alarme, M. Delessert ne parvient qu’avec beaucoup de peine à tirer le roi d’une apathie d’autant plus inquiétante qu’elle contraste davantage avec l’activité habituelle de Louis-Philippe. Ce prince se montre, en cette circonstance, si différent de lui-même, que le bruit se répand, dans le château, qu’il a été frappe, la veille, d’apoplexie en apprenant la défection de la garde nationale. Il n’en était rien cependant; la santé physique du roi n’était point altérée sa politique seule, c’est-à-dire tout son être moral, avait reçu un coup mortel.

Le temps s’écoulait et M. Mole ne venait pas. Ses négocia-

tions auprès de MM. deRémusat, Dufaure, Passy, avaient été brusquement interrompues par la nouvelle désastreuse à laquelle Louis-Philippe donnait si peu d’attention. Aussitôt, comprenant que son rôle cessait, M. Molé, sans plus vouloir paraître aux Tuileries, fit savoir au roi qu’il lui devenait impossible de composer un ministère. Le roi, qui conférait, en ce moment, avec M. Guizot, témoigna quelque surprise et quelque humeur de ce refus, dont il ne voulait pas comprendre la nécessité; tout ce qu’il voyait, c’est que sa position personnelle en devenait plus désagréable. Il n’y avait plus à balancer; selon les précédents parlementaires, le tour.de M. Thiers était venu; il fallait encore descendre un échelon dans la série des combinaisons ministérielles et se rapprocher de l’opposition réformiste. M. Guizot luimême ne pouvait plus conseiller autre chose. Seulement, pour parer aux imprudences vraisemblables d’un tel chef de cabinet’, il proposait d’investir le maréchal Bugeaud du commandement général de la force armée; le noeud d’une situation rendue si intolérable pour la dignité royale devait, selon lui, tin peu plus tôt ou un peu plus tard, être tranché par le glaive. Le roi s’étant rangé à cet avis, la no< Maintenant ce sont les fous qui gouvernent, » dit M. Guizot, eu

nppren.int la nomination du cabinet Thiers-Barrot, à M. le duc de Brogtie.

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))EI.ARÉYOLUTK)NDE)8’m. 3U7

~u.V’PLoI ~UJ

mination du maréchal fut aussitôt rédigée et signée, peu’ dant qu’une voiture de service partait pour aller chercher M. Thiers dans son hôtel de la place Saint-George. )t était environ une heure après minuit; le maréchal Bugeaud fut mandé en même temps, et accepta aussitôt le poste difficile qu’on lui remettait à la dernière extrémité. 11 ne fil. aucune condition il n’y eut dans sa bouche ni récrimination, ni réticence. Soldat, il pensa et agit en soldat. Sa con- fiance en lui-même et dans l’armée était absolue; il n’attribuait les échecs de la journée qu’à l’impéritie des chefs, et s’occupa incontinent de prendre des mesures propres à rieparer le temps perdu et à rendre à la troupe la force morale qu’on lui avait laissé perdre par la mollesse du commandement.

M. Thiers venait de voir, autour de sa demeure, les barri-

cades s’élever, se multiplier. Par un singulier hasard, il avait fait servir, en sa présence, des vivres à une bande d’in surgés, qui, ne le connaissant point, étaient venus demander à se reposer un moment dans la. cour de son hôtel et la conversation de ces hommes, qui ne cachaient ni leur haine pour la dynastie, ni leur foi dans le succès de la lutte, l’avait éclairé sur la nécessité d’une large et prompte concession au vœu populaire. En conséquence, malgré l’accueil plus que froid qu’il reçut de Louis-Philippe, il posa nettement, comme condition de son concours, dans une situation si tendue, .l’entrée de M. Barrot au conseil, la réforme parlementaire et la dissolution de la Chambre.

Hanimé par la présence irritante d’un homme qu’il con-

sidérait comme un ingrat, presque comme un factieux, On ne saurait considérer comme une condition cette exclamation

échappée au maréchal « Surtout pas de princes qu’on ne me donne .pas de princes; j’en ai assez vu en Afrique. o

On assure que madame Dosnes, beUe-mere de M. Thiers, ne dé-

daigna point de faire elle-même les honneurs d’un souper improvisé a ces hommes aux vêtements déchires, aux mains calteuses, et qu’e))e parut surprise et même charmée de la politesse de leurs manières, et du sens ferme et droit de leurs discours.

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208 HISTOIRE E

~\10 U

Louis-Philippe, en accordant la nomination de M. Barrot.

dont il estimait peu la capacité, mais dont il ne suspectait

pas la fidélité royaliste, montra encore une vive répugnance

pour les deux autres concessions qui lui semblaient au

moins prématurées~. M. Thiers, étonné de rencontrer une

opiniâtreté si aveugle, et craignant de perdre un temps

précieux, n’insista pas. H fut convenu qu’on ajournerait,

jusqu’après~ formation complète du nouveau cabinet, une

décision définitive, et le ministre rédigea, sous les yeux de

Louis-Philippe, une note destinée au Moniteur .qui annon-

çait à la France que MM. Thiers et Odillon Barrot étaient

chargés par le roi de former un nouveau cabinet. La nomi-

nation du maréchal Bugeaud suivait cette note, comme pour

en effacer aussitôt l’effet favorable. Le roi, cependant, après

avoir conféré quelques instants avec M. Guizot, qui atten-

dait dans la chambre voisine le départ de M. Thiers, per-

suadé qu’il avait accordé au delà de ce qui était nécessaire,

alla se reposer, sans concevoir l’ombre d’un doute surl’ac-

cueilréservé, dans Paris, à des concessions de cette nature;

il était quatre heures du matin; il dormit paisiblement jus-

qu’à sept heures.

Et pourtant rien ne pouvait être fait à cette heure cri-

tique de plus inconséquent ni qui trahit mieux le trouble

des conseils; rien n’était plus capable d’exalter l’esprit ré-

volutionnaire. Jeter à la multitude en armes le nom de

M. Barrot, c’était lui montrer la royauté aux abois, humi-

liée, suppliante. Imposer à la garde nationale le comman-

dement du maréchal Bugeaud, d’un homme antipathique

aux Parisiens, stigmatisé dans leur mémoire par un des

souvenirs les plus ineffaçables de nos guerres civiles, d’un

homme enfin dont le nom écartait tout espoir d’accommo-

« Je sais ce que j’ai, j’ignore ce que j’aurai, » répondait Louis-

Philippe à la proposition de dissoudre la Chambre.

2 Cette note fut insérée au Moniteur, mais dans la partie non officielle,

tandis que la partie officielle contenait la nomination du maréchal

Bugeaud.

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DE LA RÉVOLUTION DE 1848. 20 ,L ~)~1! 1~ Ip -.1

dément, c’était s’aliéner la force morale qui pouvait, en

soutenant le nouveau ministère, produire quelque impres-

sion sur le peuple et donner du prix à la concession tardive

qu’on se décidait à lui faire.

Il y avait, dans ces deux mesures si opposées, faiblesse et

provocation, défaut d’habileté et défaut de franchise. Le

plus prudent des rois et le mieux expérimenté semblait

avoir perdu soudain, avec le sentiment de son droit, le sens

politique.

Étrange spectacle, que l’histoire ne reproduira peut-être

jamais, d’une révolution qui s’accomplit dansla conscience

du souverain, brise sa volonté et abat son génie, avant

même que la révolution du dehors ose se nommer de son

nom véritable au peuple qui la fait, comme à celui qui la

subit.

Vers une heure du matin, le maréchal Bugeaud, suivi

des généraux Ruihiéres, Bedeau, Lamoriciére, de Salles,

Saint-Arnault, etc., se rendait à l’état-major des Tuileries,

poury prendre le commandement de la force armée. En le

lui remettant, selon la forme exigée par l’étiquette, le duc

de Nemours lui recommanda, par quelques paroles laconi-

ques, les officiers réunis autour de lui, puis il assista pas-

sivement aux dispositions que prit aussitôt le maréchal,

avec la promptitude de décision qui lui était propre. Ce-

lui-ci, par une allocution vive et brusque, par une cer-

taine verve gasconne et soldatesque, ranima tont d’abord

tes visages défaits. tl rappela aux officiers présents que

celui qui allait les conduire au feu n’avait jamais été battu,

ni sur le champ de bataille, ni dans les émeutes, et promit

que, cette fois encore, une prompte victoire allait faire jus-

tice d’un tas de rebelles. « Si la garde nationale est avec

nous/dit en unissant le maréchal, tant mieux; sinon, eh

bien! messieurs, nous nous passerons d’elle. ))

Comme il terminait cette courte harangue, qui, dans

toute autre bouche que la sienne, n’eût paru qu’une fan-

faronnade, M. Thiers entra d’un air soucieux; sa conte-

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2!0 HISTOIRE

~-1 1

nance contrastait avec les paroles cavalières du duc d’fsly~

il reçut tristement.les félicitations qu’on lui adressait, et

le maréchal, le pressant de faire connaître par des procla-

mations le changement de-cabinet « Sais-je seulement si

je parviendrai à en former un? )) répondit le ministre visi-

blement découragé. En effet, le programme du nouveau

ministère n’avait été arrêté entre MM. Thiers, Odilon Bar-

rot, Duvergier de Hauranne et de Hémusat, qu’après une

discussion longue, et épineuse. On ignorait encore si

MM. Passy et Dufaure, qui avaient refusé la veille M. Molé,

consentiraient à prendre un portefeuille on en était au\

pourparlers avec MM. de Lamoricière, Cousin et Léon de

MaUeville.Il y avait loin de là à cette vigueur d’initiative, à

cet ensemble de mesures rapides et énergiques que )e nom

seul du maréchal Bngeaud, si témérairement jeté au peu-

ple, devait faire supposer. Les rapports que recevait le

maréchal sur l’état des forces dans Paris n’étaient guère

non plus de nature à le satisfaire. Dix millehommes massés

au Carrousel, dix mille hommes exténués, très-mal pour-

vus de munitions et de vivres’, c’est tout ce que le généra!

Sébastiaui peut mettre à la disposition du~naréchaL Le reste

de la garnison est disséminé bien des postes ont été sur-

pris et désarmés plusieurs casernes sont cernées par l’é-

meute des convois de poudre, arrivant deVincennes, sont t

tombés aux mains des insurgés du faubourg Saint-Antoine

A tous ces rapports, le duc d’Jsly ne répond qu’en prenant

la plume pour organiser son plan d’attaque.

Il ordonne, pour reposer les soldats, qu’on les fasse

dormir par rangs de deux heures en deux heures. Puis il

divise les troupes en plusieurs colonnes principales, à peu

près d’égale force. La première, commandée par ]e géné-

ral Sébastiani, doit aller, au lever du jour, rejoindre, i

l’Hôtel de Ville, la colonne qui y stationne sons les ordres

Les troupes qui gardaient les Tuileries n’avaient qne six cartnuches

par soldat et le pain manquait.

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DH LA RÉVOLUTION DE )S48. Mt

du général Tatlandier. La deuxième, contée au généra)

Bedeau, a ordre de gagner les boulevards par les rues

Montmartre et Poissonnière, et de se diriger vers la place

de la Bastille, occupée par le général Duhot. La troisième,

dont le maréchal se réserve le commandement, doit manœu-

vrer derrière les deux premières, pour empêcher la recon-

struction des barricades, tandis qu’une quatrième, aux

ordres du colonel Brunet, se dirigera par les rues des

Saints-Pères, de Seine et par ]a place Saint-Miche), vers le

Panthéon, que garde la division Renaut. Un corps de

réserve, commandépar le général Ruihiéres, et la cavalerie,

commandée par )e général Regnauld’de Saint-Jean-d’An-

gely. occupent l’un la place du Carrousel, l’autre la place

de la Concorde. Les instructions générales prescrivent d’at-

taquer sur tous les points, si la nouvelle de la nomination

de MM. Thiers et Barrot ne suffisaitpas pour rétablir l’ordre.

Mais, pendant que le maréchal prenait ces dispositions

stratégiques, habites, presque infaillibles au point de vue

militaire, les hommes politiques, dont i] attendait le con-

cours, discutaient déjà l’autorité qui venait de- lui être

remise et détruisaient ainsi tout l’effet qu’on en pouvait

espérer..

Réuni chez M. Odilon Barrot, le ministère en voie de for-

mation se prononçait contre la reprise des hostilités.

M. Barrot, appuyé par M. Duvergier de Hauranne, déclarait

ne vouloir accepter le portefeuille qu’a la condition ex-

presse de faire immédiatement cesser le feu. M. de.Bén-m-

sat conseillait de remettre le commandement de la garde

nationale au général Lamoricière. Seul M. Thiers, tout en

accordant que l’on devait tenter la conciliation, ne parais-

sait pas la croire aussi aisée et soutenait la nomination du

maréchal Bugeaud, comme une dernière chance de salut,

dans le cas où la population trop irritée ne voudrait plus

se contenter des concessions possibles et où le combat.

désormais à outrance, s’engagerait entre la monarchie et la

république.

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2~2 HISTOIRE

{\ ~4.=" "n .o"n"" c’n"tnnrl,·n

On n’était pas encore parvenu à s’entendre sur ce point

capita), que le jour paraissait, éclairant de ses froides lueurs

la plus étonnante mêlée, le plus inextricable chaos de

volontés, de colères, d’espérances et de terreurs qui ait

peut-être jamais ébranle une société en proie à des puis-

sances inconnues, dont elle ne sait ni combattre ni diriger

l’action fatale.

Paris était hérissé de barricades gardées, presque

toutes, par des chef, républicains; elles s’avançaient mena-

çantes depuis les faubourgs les plus reculés jusqu’aux

abords des Tuileries’ Les arbres des boulevards étaient

abattus; les rues, dépavées, jonchées de fragments de verres

et de vaisselles, étaient devenues presque impraticables

pour l’artillerie et la cavalerie. Les corps de garde, les

bureaux d’octroi, les guérites, les bancs étaient renversés,

brûlés, brisés en mille pièces; toutes les boutiquesfermées.

Des monceaux de cendres, vestiges des feux de bivouacs,

ajoutaient encore à la tristesse de ce spectacle. Insurgés,

gardes nationaux, jeunes gens des écoles, descendaient

tumultuai’rement sur les places et dans les rues, se commu-

niquant, avec d’égales marques de réprobation, la- nou-

velle de la nuit la nomination du maréchal Bugeaud. Ce

nom, voué à l’exécration de la population parisienne, effa-

çait de son sinistre éclat tous les autres; c’est à peine si,

dans les rassemblements, on daignait écouter les voix bien

intentionnées qui parlaient d’un ministère conciliateur et

croyaient arrêter l’irritation en nommant M. Odilon Barrot.

Les’proclamations en petit nombre et non signées qu’on

tentait de placarder sur les murs étaient aussitôt lacérées

et foulées aux pieds. Partout où se réunissait la garde

Ou en a évalué le nombre à 1512.

2 Vers neuf heures du matin, des coups de fusil furent tirés de la

rue’de l’Échelle sur les fenêtres de l’appartement occupé par les jeunes

princes, fils de la duchesse d’Orléans. On se hâta de transporter les

pauwes enfants, tout étonnés d’un tel réveil, dans le corps de logis du

milieu.

Page:Agoult - Histoire de la révolution de 1848, tome 1.djvu/229[modifier]

DELA.HÊVOLUTIONDE1848. ~)3 ~-)

nationate, considérant la nomination du duc d’Isly comme

une nouvelle insulte, elle n’avait qu’un cri « A bas

Bugeaud, à bas l’homme de la rue Transnonain! » et elle

déclarait unanimement qu’elle n’obéirait point à ses or-.

dres.

De leur côté, les journaux démocratiques, la Réforme et

le~V<!<M)Mi~, publiaient une protestation rédigée la veille au

soir, dans une réunion politique, par M. Louis Blanc’; un

appel à l’insurrection, émané des bureaux du CoMn’M’r

FrcMMM, courait aussi de barricade en barricade.

Ainsi le mouvement révolutionnaire, loin de s’ap-

paiser, se propageait, et déjà il était trop tard aussi bien

pour les concessions que pour la résistance. Vers huit

heures du matin, tepeuples’étaitemparé,degrèoude force,

de presque toutes les mairies et de cinq casernes, où il

s’était approvisionrié de munitions. H occupait la porte

Saint-Denis, ia place des Victoires, la pointe Saint-Eusta-

che, tous les points stratégiques de l’intérieur. Le général

Duhot avait été contraint d’abandonner la place de ’la

Bastille et de se replier sur Vincennes.

Ignorant ce qui se passait au château, où le roi, qui

venait de s’éveiller, se voyait pressé, étourdi de mille avis

confus, mais sur lesquels l’opinion de M. Odilon Barrot

allait prévaloir, le général Bedeau~, auquel s’était adjoint

le général de Salles, exécutait militairement les ordres du

commandant en chef\

Après avoir harangué, sur la place du Carrousel, les trou-

Voir aux DocMMMm~ historiques, à la fin du volume, n° 5.

Le général Bedeau, de famille noble, légitimiste, originaire de

Nantes, s’était signalé, dans les campagnes d’Afrique, par sa bravoure

et ses talents militaires. Très en faveur auprès du duc d’Aumale et du

maréchal Bugeaud, il avait eu, en ces derniers temps, un avancement

rapide.

Le général Sébastiani, parti dès cinq heures, avait exécute le mou-

vement commandé, et franchi tnus les ob~aeles, sans presque trouver

de résistance.

Page:Agoult - Histoire de la révolution de 1848, tome 1.djvu/230[modifier]

mSTOIRB E

pes qui lui étaient contées il suivit la marche tracée p;u’ le maréchal et défit, sur son passage, rues Neuve-desPetits-Champs, Vivienne et Feydau, quelques barricades -abandonnées par les insurges~. Mais, arrivé, vers sept heures et demie, sur le boulevard, à la hauteur du Gymnase, le général se trouva en présence d’une barricade beaucoup plus élevée que les autres, construite selon les règles de l’art et fortement gardée. Une multitude agitée se pressait tout autour. A la vue des troupes, une rumeur menaçante s’éleva dans l’air. Alors, du sein de la foule émue, quelques citoyens, s’adressant au général, le supplièrent, au nom de la population inoffensive, de ne point commencer l’attaque. Tout aussi désireux que pouvaient l’être ceux qui lui parlaient, d’éviter ~ne lutte sanglante, le général harangna le groupe lé plus rapproché de lui et lui annonça, comme une bonne nouvelle qui devait mettre fin à toute hostilité, le changement de ministère. Mais la défiance était grande dans les esprits et la rumeur ne s’apaisait pas. « Au nom de la population qui nous entoure, dit, en dominant le tumulte, un fabricant du quartier, permettez Quatre compagnies des chasseurs d’Orléans;

Deuf bataillons du l" léger;

Deux bataillons du 21" de ligne;

Un escadron du 8e dragon;

Deux pièces de campagne;

Des sapeurs du génie;

Ensemble environ 2,000 hommes.

Le peloton d’avant-garde reçut )c feu des insurges qui gardaient la barricade construite aux extrémités de )a rue Montmartre eL du faubourg. Le peloton riposta, la barricade fut enlevée. Deux soldats furent blessés.

Le peuple et même un grand nombre d’officiers de la garde nationale étaient persuades que l’événement du boulevard des Capucines avait été prémédité par le gouvernement; qu’on avait trompé la population par le faux bruit d’un changement de ministère; qu’on voulait une Saint-Barthélemy des démocrates, etc. Les gardes nationaux protestaient qu’its défendraient le peuple contre une si infâme trahison.

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])Ef,ARËYOHj"t’K)Nl)Ët8tS. 2)5

71L u11 H~’V1JU.1V.i.’ llfi 70lO. ~I;)

vous, général, que je vous adresse quelques questions?

Nous avons été (.campés hier, on nous trompe peut-être

encore aujourd’hui. Nous avons confiance en votre hon-

neur promettez-vons de nous répondre avec sincérité? ))"

Le général fait un signe d’assentiment.

La foule écoute.

«’Général, est-il vrai, est-il certain que M. Guizot soit

renvoyé? `?

« Oui, répond le général Bedeau.

« Qui donc est ministre à cette heure?

«MM. Thiers et Odilon Barrot sont chargés de t’ornter

un ministère.

« S’il n’existe pas de ministère, qui donc alors vous en-

voie ici?-

« Le maréchal Bugeaud, »

A ce nom, les clameurs recommencent.

La foule n’écoute plus.

« Vous voyez, général, combien le nom du maréchal

Bugeaud irrite le peuple, de grâce renoncez à engager un

combat qui serait terrible,

« J’ai des ordres, répond le générât; je suis soldat, je

dois obéir;

« Mais, du moins, général, attendez des ordres nouveaux.

Qui sait quel changement a pu se faire auxTuileries, depuis

que vous les avez quittées? Accordez-moi une heure; fai-

tes-moi accompagner par un officier qurm’introduise auprès

du maréchal Bugeaud;. je lui exposerai la situation dans

laquelle vous vous trouvez, et j.e.suis certain de vous rap.

porter l’ordre de ne pas tirer, e

Le général avait vu de trop près l’hésitation et la mobi.

!ité des conseils, depuis Ja veille, pour n’être pas frappé de

l’idée d’un changement possible dans les résolutions prises

aux Tuileries. Il était, d’ailleurs, comme tous les officiers

de l’armée, intimement convaincu que la troupe, sans la

garde nationale, ne pouvait rien contre une insurrection~

et il venait, sur son chemin, d’acquérir la preuve que le

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~6 HISTOIRE

concours des légions lui manquerait Il consentit donc

sans peine à attendre de nouvelles instructions, et demeura

il la tête de ses troupes dans un état facile à concevoir,

craignant tout à la fois que trop ou trop peu de zèle de la

part de ses soldats, tour à tour circonvenus ou provoqués

par le peuple, ne le jetât dans une de ces situations déses-

pérées où, quel que soit le succès, il ne saurait étouffer le

remords. Il comptait les minutes de cette heure d’angoisse

qui ne voulait pas finir.

Le fabricant avait cependant franchi tous les obstacles;

et, accompagné de M. Courpon, officier d’état-major de

la garde nationale, il arrivait hors d’haleine à l’état-major

des Tuileries, et demandait à parler au maréchal Bugeaud.

Après quelques minutes d’attente, il fut introduit. Le ma-

réchal écouta son récit avec une visible défiance et donna

à plusieurs reprises des-marques d’incrédulité; mais M. le

duc de Nemours et M. Thiers, présents à l’entretien, par un

silence approbateur, l’encourageaient à continuer. Pénétré,

avec toute la bourgeoisie parisienne, de l’unique pensée

d’arrêter l’effusion du sang, le fabricant fit au maréchal un

tableau animé de la situation déplorable où se trouvait la

troupe, auxprises avec uneimmensemasse populaire entraî-

née par les passions les plus exaltées; il lui représenta l’hor-

reur des massacres qu’il regardait comme certains, si la

troupe engageait le combat, et s’efforça de lui démontrer

que la ronciliatiolr était encore, non-seulement possible,

mais assurée, si on laissait agir seule la garde nationale.

Puis, se tournant vers M. le duc de Nemours qui paraissait

pencher vers cet avis a Monseigneur, lui dit-ilavec anima-

tion, joignez-vous a moi pour ’obtenir laretraite des troupes.

i\e souffrez pas qu’une tache de sang souille le nom de votre e

1 Les gardes nationaux demandaient toujours si la réforme était

accordée; et comme le général répondait qu’il l’espérait, mais qu’il ne

pouvait le garantir, on lui déclarait qu’a. ce prix seulement la garde

nationale se joindrait a. ta troupe.

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DE LA RÉVOLUTION DE 1848. 217 ~rA~ n~t~ 1

i. 19

L~ j t~ct~ ~K~ci~, ~~ujL~i jpm nn Lda ue ~ulLiU~J~ eL ue CUUH~aUS. m’avaient rendu imbécile comme eux s »

père et le vôtre. Rien n’est perdu encore; mais si le sang est versé, le peuple ne mettra plus de bornes à sa vengeance. » Étonné d’une si vive insistance et de l’impression qu’elle produisait sur le prince et sur le chef du cabinet, le maréchal dit d’un ton sec qu’il allait en délibérer; puis il sortit avec M. le duc de Nemours et M. Thiers 1.

Cependant le maréchal lui-même commençait à douter de la victoire, si la lutte venait à s’engager sérieusement. En voyant le mauvais état des troupes, l’insuffisance des munitions, la force des positions que les insurgés occupaient au centre de Paris, les sentiments hostiles de la garde nationale, le découragement qui gagnait tout le monde autour de lui, il hésitait à exécuter ce qu’il avait si résolument conçu quelques heures auparavant. Après s’être concerté avec le duc de Nemours, il rentra à l’état-major, et dicta, pour le général Bedeau, l’ordre que voici « Mon cher général, mes dispositions sont modifiées. Annoncez partout que le feu cesse et que la garde nationale prend le service de la police faites entendre des paroles de conciliation.

« Le maréchal duc d’isM.

’< P. S. Repliez-vous sur le Carrousel. 0

Avec cet ordre, le maréchal remit, au fabricant un, papier manuscrit, daté de huit heures du matin, et qui, sous le titre d’Avis att public, annonçait au peuple la formation du ministère Thiers-Barrot et sa propre nomination au comtin ait environ après la proclamation de la république, le duc u’fsly, apercevant ce même fabricant dans son salon, un soir qu’il avait une réception nombreuse, alla droit à lui et le prenant par le bras « Je vous reconnais, lui dit-il. Vous nous avez fait bien du mal. J’aurais dû, sans vous écouter, vous faire chasser de ma présence; et, sourd aux lamentations de vos bourgeois de Paris et de votre garde e nationale, trois fois dupe, défendre mon roi dans ses Tuileries, et vous mitraiUer tous sans merci. Louis-Philippe serait encore sur son trône et vous me porteriez aux nues à l’heure qu’il est. Mais, que voulezvous ? j’étais harcelé, étourdi par un tas de poltrons et de courtisans. Ils m’avaient rendu imbécile comme eux s

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~)S HISTOIRE

~ï& IM~iUlt~~

mandement. général de la garde nationale et des troupes.

Sous deux heures, cet avis signe du duc d’Isly devait être

placardé sur les murs de Paris. Le maréchal recommanda

d’en donner lecture dans tous les rassemblements, à toutes

les barricades.

Le maréchal pouvait-il encore, à cette heure, se fan’c

quelque illusion sur l’efficacité d’une proclamation sem-

blable, ou se conformait-il, en attendant mieux, aux in-

structions des chefs politiques? On peut croire que, malgré

la netteté habituelle de son jugement, le duc d’Isly ne con-

cevait pas bien l’incompatibilité de son nom avec le système

de la conciliation. Peu de moments après la scène que je

viens de rapporter, il monta à cheval pour aller faire une

reconnaissance. Accompagné des généraux, de la Ruë et

d’Arbouville, il s’avança par la rue de Rivoli, où station-

nait un bataillon de la dixième légion auquel il commanda

de le suivre. Le bataillon demeura silencieux et n’obéit

pas. Le maréchal préoccupé continua sa route sans s’aper-

cevoir qu’il n était pas suivi, et s’avança, par la place des

Pyramides, vers la rue Saint-Honoré, où il voulait haran-

guer le peuple. Alors, un capitaine d’état-major de la garde

nationale accourut vers le général de la Rue, l’avertit que

la garde nationale refusait d’obéir au maréchal et qu’il

était insensé à lui d’aller ainsi, absolument seul, au-devant

de l’émeute. Le maréchal, entendant à demi ce colloque,

demanda de quoi il s’agissait; on hésitait à lui répondre;

eumi, comme il pressait de questions l’officier « Eh bien,

maréchal, lui dit celui-cï, j’expliquais à ces messieurs que

vous ne pouvez rien faire, pat’cg que la garde nationale He

veut pas de t)OiM. )) Le maréchal fit une exclamation solda-

tesque et voulut continuer sa route. Mais le général de la

Ruë l’avant engagé ti retourner vers la place du Carrousel,

Le gênerai de la Ruë avait été envoyé à l’état-major par le géné-

ral Trézel qui, se mettant à la disposition du maréchal Bugeaud, lui

faisait demander s’il pouvait encore se présenter au château, quoiqu’il il

ne se considérât plus comme ministre.

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DE LA RÉVOLUTION DE 1848. 219 rl’v l~h’H.hiÎ}"lln 1’. t 11 rlr, 1., l~ ;1 "A,.7" "a "M~.I-

afin d’y chercher un bataillon de la ligne, il céda et rentra,

pour n’en plus sortir, dans la cour des Tuileries.

D’un autre côté, M. Barrot, encore bercé d’une confiance

puérile dans sa popularité, voulut aussi se montrer aux bar-

ricades. A la tête d’un cortège où l’on distinguait MM. Ho-

race Vernet, Quinette, Oscar de Lafayette et le générai

Lamoricière, il essaya de se frayer un chemin, par les bou-

levards, jusqu’à l’Hôtel de Ville, espérant dissiper sur son

passage, par des explications sincères, le malentendu qui,

selon lui, prolongeait seul un conflit sans cause réelle, de-

puis qu’il était en possession du pouvoir.

Triste expérience d’une vanité présomptueuse! Entouré,

dès son arrivée sur les boulevards, par une foule curieuse,

mais peu sympathique, qui semblait lui rendre hommage.

et qui en réalité entravait sa marche’, M. Barrot, monté sur

un cheval que l’on tenait par la bride, ne recueillit, pour

prix de ses efforts, que des nwqueries et des insultes

< A bas les endormeurs! Nous ne voulons pas des lâches!

plus de ~o~/ plus de ~H’e~/jo~ de B<M’?’o</ Le peuple

est le maï~ )) Tels étalent les propos qui répondaient aux

essais de harangue du ministre. Enfin, cruellement déçu,

avançant toujours à travers une multitude de plus en plus

hostile, M. Barrot, épuisé par ses efforts et par le découra.

gement qui s’emparait de lui, s’arrêta au pied de la barri-

cade du boulevard Bonne-Nouvelle, que le général Bedeau

venait de quitter. Là encore, malgré le tumulte, malgré

t’exaltation à laquelle le peupJe était en proie, M. Barrot fit

une dernière tentative. Monté sur une des assises de la bar-

ricade « Mes amis, dit-il en élevant la voix, nos efforts

communs l’ont emporté. Nous avons reconquis la liberté et,

ce qui vaut mieux, l’honnêteté. )) Des clameurs l’interrom-

pant; un homme du peuple s’avance vers lui et lui impose

silence d’un geste menaçant. D’autres le poussent, le ren-

Le général Bedeau y fut trompé. HeneontranL M. Odilon Barrnt, A

la hautem’ du houtc\’ard ItaUeu, il crut a uun ovation poputairc.

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220 HISTOIRE

wl n_ _s.

versent. Entraîné par ses amis, M. Barrot retourne sur ses

pas, le cœur navré, convaincu enfin, mais trop tard, qu’il

a contribue à déchaîner des éléments que ni lui ni personne

ne sauraient plus conjurer, et prenant avec lui-même, dans

l’amer repentir de son for intérieur, la résolution de tout

risquer pour’sauver le roi, ou, du moins, si le roi ne.peut f

être sauvé, la dynastie.

L’ordre signé du maréchal Bugeaud venait, en effet, d’a-

néantir la dernière chance de salut qui restât au gouverne-

ment de Louis-Philippe. Quand le général Bedeau, décidé a

se replier sur la place de la Concorde par les boulevards,

fit opérer à sa colonne le mouvement de retraite’, le peuple

remplit l’air de ses acclamations. Vive la ligne! criait-on

de toutes parts, avec un élan qui allait au cœur du soldat;

et la multitude, pressant les flancs de la colonne, enga-

geant des colloques, essayant de fraterniser, embarrassait

une marche rendue, d’ailleurs, très-pénible par le grand

nombre de barricades qui, détruites le matin, avaient été

relevées dans l’intervalle. Les soldats, en passant, échan-

geaient avec les citoyens qui gardaient ces remparts de la

liberté des poignées de mains et des félicitations sur l’heu-

reuse issue de la guerre civile. La cavalerie et l’artillerie

ne traversaient qu’avec une difficulté extrême ces masses

de pavés à peine dérangés.

Toutes ces démonstrations, toutes ces entraves allon-

geaient indéfiniment la colonne. Le général Bedeau, qui

marchait en tête, pensif, inquiet, voyait, sans pouvoir l’em-

pêcher, une fraternisation si peu conforme à la discipline.

Il touchait à la rue de la Paix, quand l’arriére-garde, com-

mandée par le général de Salles, fut arrêtée à la hauteur

de la rue de Choiseul par un encombrement tumultueux.

Le peuple ne voulait plus laisser passer les canons et se

mettait en devoir de les dételer. Les soldats résistaient

Une compagnie de la garde nationale la précédait pour mieux in-

dtquer l’intention pacifique de ce mouvement.

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DE LA RÉVOLUTION DE 18~8. 221

19.

les larmes aux

faiblement. La foule impatiente se jetait sur les caissons et

en commençait le pillage Au nom de la paix, dit an

général de Salles le commandant d’un bataillon de la 2" lé-

gion qui débouchait par la rue de la Chaussée-d’Antin,

remettez-moi vos canons. Vous voyez qu’ils ne peuvent

plus avancer. Le peuple s’exaspère; vos soidats-courent les

plus grands dangers. Au nom de la paix qui est faite entre

le gouvernement et le peuple, en signe de réconciliation,

faites mettre la crosse en l’air. o

Cette parole, entendue par les gardes nationaux qui en-

touraient le commandant, est aussitôt répétée et court de

bouche en bouche. La crosse ~H~M?’ crosses ~’atrJ

la paix la paix! Tel est le cri unanime qui retentit au;

oreil.les des soldats. Déroutés, démoralisés par cette retraite

si étrange, ils obéissent machinalement; les canons restent

entre les mains de la garde nationale.

Cependant, le général Bedeau, qui voyait le désordre

dans ses rangs et la masse populaire plus orageuse à me-

.surf; qu’on approchait de la place de [a Concorde, expédie

un de ses aides de camp, M. Espivent, pour prévenir la

troupe, qu’il arrive escorté de la garde nationale et que le

peuple n’a pas d’intention hostile. L’infanterie disséminée;

l’arme au pied, sur la place, ne témoignait aucune dé-

nance; mais les gardes municipaux, au nombre de vingt,

qui occupaient, sous- le commandement du sergent Fou-

quei, le poste de l’ambassade ottomane, à l’entrée de

l’avenue Gabriel, voyant fondre sur eux le flot populaire

et sachant bien qu’ils en avaient tout à craindre, se rangent

en bataille, en dehors delà grille du corps de garde, et ap-

Le gênerai Bedeau était à la hauteur de la rue de la Paix lorsqu’il

apprit ce fait. Faisant signe à la personne qui lui avait apporté l’ordre

du maréchal, et qui suivait à distance, de s’approcher « Au nom du

ciel, lui dit-il, si vous avez quelque autorité sur les hommes du peuple,

faites-leur comprendre qu’ils déshonorent le soldat en pillant ses mu-

nitions. Empêchez cela à tout prix. Le peuple ne peut pas vouloir hu-

’nulier l’armée. )) Et, en parlant ainsi, il avait presque les larmes aux

yeux.

Page:Agoult - Histoire de la révolution de 1848, tome 1.djvu/238[modifier]

M2 HISTOIRE

ni~tuturj n

prêtent leurs armes. A cette vue, le peuple pousse un cri

de mort. Le sergent Fouquet commande le feu. La dé-

charge tue ou blesse plusieurs personnes. Alors le général

Bedeau, sa casquette à la main, s’élance au galop entre les

combattants, faisant signe aux gardes municipaux de ne

pas faire feu, en même temps qu’il conjure le peuple de se

retirer; mais c’est en vain; le sort en est jeté. Dans cette

mêlée houleuse, aucune voix ne pouvait se faire entendre,

aucun commandement ne pouvait être obéi. Une nouvelle

décharge retentit. «Trahison’trahison!)) s’écrie le peuple.

La garde nationale bat la charge. Les chasseurs de Vin-

cennes, se croyant attaqués, tirent à leur tour. La confu-

sion devient terrible; les gardes municipaux sont assaillis

avec fureur. Malgré les efforts du général Bedeau et de ses

aides de camp, le peuple se rue sur le corps de garde, il

le démolit, le fait écrouler en un clin d’oeil il tue, il

blesse mortellement, à coups de baïonnette, à coups de

sabre, à coups de crosse, ces héroïques et malheureux dé-

fenseurs d’une .cause perdué Le sergent Fouquet, atteint

de plusieurs coups de hache, parvient à fuir jusqu’au pont

Tournant. Afin de le dégager de ceux qui le poursuivent,

le chef du poste commande le feu. Cette décharge malheu-

reuse blesse M. de Calvières, tue M. Jollivet, député, et

quelques autres personnes qui cherchaient un refuge dans

le jardin des Tuileries Alors un officier d’état-major, re-

doutant un massacre général, court en toute hâte au poste

du bord de l’eau, exhorte les gardes municipaux qui l’oc-

cupent à ne point braver les colères aveugles de la foule.

Il les décide à jeter leurs fusils à la rivière et à se réfugier

dans les souterrains de la Chambre des députés.

Le général Bedeau en sauva deux; un troisième fut massacré entre

les jambes de son cheval.

° Le corps de N. Jollivet, enfoui à la hâte sous le sable, au bas de la

terrasse du bord de l’eau, par ordre du général Bedeau, qui craignait

que la vue d’un cadavre n’exaspérât le peuple et n’amenât de nou-

veaux malheurs, fut retrouvé, dans la nuit du 26 au M, et rendu a sa

famille le lendemain.

Page:Agoult - Histoire de la révolution de 1848, tome 1.djvu/239[modifier]

DE LA RÉVOLUTION DE’)S48. 22~.

Cependant, cinq à six cents hommes de gardes nationaux,

épars sur la place, s’efforcent de calmer le peuple. Mais le

moindre incident pouvait rallumer sa colère, et le temps

s’écoulait. Le général Bedeau dans cette situation péril-

leuse, ne recevait pas d’ordres’. Lorsque, lassé d’attendre

et d’envoyer aux Tuileries ses aides de camp, il fit une der-

nière fois insister avec beaucoup de force auprès du duc de

Nemours sur la nécessité de prendre un parti « Ce n’est

plus moi qui commande, » répondit le prince. – Que le

général fasse ce qu’il voudra, )) dit te maréchal Bugeaud.

Il n’y avait plus de commandement, plus de volonté, tout

était confusion, désordre, découragement, déroute.

Depuis le réveil du roi, le cabinet des Tuileries et l’état-

major avaient été. livrés à un flux et reflux incessant de

nouvelles, d’avis, de résolutions contradictoires.

Vers neuf heures, le groupe d’hommes politiques qui de-

vaient composer ou soutenir le nouveau cabinet, MM. Duver-

gier deHauranne, de Tocqueville, Gustave de Beaumont, de

Rémusat.Cousin, Baroche, de Lasteyrie, de Malleville, étaient

réunis aux Tuileries. Ils insistaient pour obtenir la disso-

lution de la Chambre, la nomination du général Lamoricière

au commandement de la garde nationale, et la suspension

des hostilités. Le roi ne cédait ni ne résistait; tout demeurait

indécis pendant que le peuple, victorieux sur tous les

points, s’avançait, en se resserrant et s’organisant de plus en

plus, vers les Tuileries où il voulait célébrer sa victoire.

M. de Girardin, qui venait de parcourir une grande partie

de la ville et qui s’était rendu compte de la démoralisation

de la troupe de ligne, de l’opiniâtre aveuglement de la

garde nationale et de la force de l’insurrection, se présenta

et demanda à parler au roi pour essayer de lui ouvrir les

Le général Regnautd de Saint-Jean-d’Angety qui commandait les

cuirassiers, s’en prenant au général Bedeau de l’inaction f’es troupes.

l’apostropha avec une vivacité extrême en lui reprochant sa conduite.

Cette scène, dont plusieurs officiers furent témoins, répandit et accré~

dit a )’aecnsatioh de trahison dont je viens de parler.

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224 HISTOIRE

yeux. Le duc de Nemours, pressé par ses instances et par

celles de M. Thiers, tenta un nouvel effort auprès de Louis-

Philippe qui consentit enfin à la dissolution- de la Chambre.

M. de Hémusat rédigea à la hâte une proclamation conçue

en ces termes

« Citoyens de Paris

« L’ordre est donné de suspendre le feu. Nous venons

d’être chargés, par le roi, de composer un ministère. La

Chambre va être dissoute. Un appel est fait au pays. Le

général Lamoriciére est nommé commandant en chef de [a

garde nationale. MM. Odilon Barrot, Thiers, Lamoriciére,

Duvergier de Hauranne sont ministres.

« Liberté,’Ordre, Réforme.

(i Signé ODILON BARROT, THIERS. ))

Des copies de cette proclamation furent immédiatement

portées aux imprimeries de’ la P?’&Me, du Constitutionnel

et du National, par MM. de Girardin, Merruau et de Reims.

Une heure après, on essayait de la placarder sur les murs;

mais rien ne pouvait plus arrêter le peuple. Les républi-

cainsépiaient.d’ailleurs, etdéjouaienttoutes les concessions

du gouvernement. La proclamation du ministère Barrot fut

partout déchirée et l’on mit à la place, au même instant, ce

placard laconique rédigé par M. Flocon et composé à l’im-

primerie de la Réforme par M. Proudhon, ancien ouvrier

typographe

« Louis-Philippe vous fait assassiner comme Charles X;

qu’il aille rejoindre Charles X! )’

Il n’y avait plus à s’y tromper le parti républicain levait

la tête et s’emparait du mouvement. De son centre d’ac-

tion, le bureau de la Réforme, une impulsion unique,

transmise par des hommes audacieux; se communiquait

de proche en proche, de barricade en barricade, à toute

l’armée insurrectionnelle. MM. Flocon, Baune, Marc Caus-

sidière, Lagrange, Etienne Arago, Sobrier, UibeyroHes,

Fargin-Fayo)ie, Tisscrandot, etc., excitaient les combat-

Page:Agoult - Histoire de la révolution de 1848, tome 1.djvu/241[modifier]

DE LA RÉVOLUTION DE 1848. 225 ~1~– ~):~t~:T~t~

tants, envoyaient les mots d’ordre, distribuaient les mu-

nitions, fanatisaient la multitude en faisant courir, dans

ses rangs, des bruits sinistres, des imprécations, des ana-

thèmes contre le roi; en hasardant, quoique avec précau-

tion encore, le mot de f!<~t{M!M.

A vrai dire, le peuple n’avait rencontré nulle part de ré-

sistance bien sérieuse. Presque partout la garde nationale, s’interposant entre les combattants, avait jeté l’hésitation

dans la troupe. Quelques décharges isolées sur le boulevard

du Temple, et principalement dans le faubourg Saint-An-

toine, sur la place de la Bastille, avaient tué ou blessé de

part et d’autre un petit nombre d’hommes. Mais ces enga-

gements partiels avaient tous fini par le désarmement des

soldats et par une fraternisation au cri de Vive la ligne

Cette armée si brave, et qui n’en était pas à faire ses

preuves, subissait, depuis vingt-quatre heures, tous les con-

tre-coups d’une politique vacillante. En dernier lieu, l’ordre

de suspendre le feu, expédié à tous les chefs de corps, avec

la singulière injonction de garder leurs positions, acheva

de déconcerter officiers et soldats. Au point de vue mili-

taire, ces deux ordres simultanés et contradictoires tra-

hissaient une telle impéritie, qu’ils furent le signal d’une

entière défection morale. Abandonnée du pouvoir, l’ar-

mée s’abandonna elle-même et livra le champ de bataille

au peuple. Bientôt, il n’y eut plus, dans tout Paris, qu’un

seul point qui défendit encore les abords des Tuileries

c’était le poste du Château-d’Eau, sur la place du Palais-

noyal. Le peuple s’y précipita.

Le chiffre des soldats et des citoyens tués pendant les journces de

février a été exagéré. D’après un relevé de la. situation an 1" mars

1848, il y aurait eu 22 gardes municipaux. 4C soldats et sous-ofti-

ciers, 4 officiers tués.

Total pour t’armée 72 morts.

Les registres de l’état civil constatent la mort de 27.’) hommes et

de !4 femmes.

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CHAPITRE X!

~ui<(*’)e!atrni~me]om’nf’

Il était dix heures. Louis-Philippe déjeunait, selon sa

coutume, en famille, dans la galerie de Diane, lorsqu’on

vint annoncer que MM. de Rémusat et Duvergier de Hau-

rannc demandaient à parler à M. le duc de Montpensier.

« Qu’ils entrent, » dit le roi. Et aussitôt, avec une grande

affabilité, il engagea ses nouveaux ministres à prendre

place à sa table.

Ceux-ci s’en défendirent; ils semblaient très-agités; ils

voulaient et n’osaient parler. Après quelques minutes d’une

contrainte que tout le monde, hormis )e roi, lisait sur leurs

traits altérés, s’apercevant enfin qu’il s’agissait de quelque

nouvelle grave:

« Que se passe-t-il? » dit Louis-Philippe en emmenant

M. de Rémusat dans une embrasure de fenêtre.

La reine, le duc de Montpensier et les princesses restaient

muets à leur place,.les yeux fixés sur les deux interlocu-

tenrs.

« Sire, dit M. de Rémusat en baissant la voix, il n’y a pas

un instant à perdre; l’émeute triomphe sur tous les points

elle avance à pas de géant. Le poste du Château-d’Eau, qui

tient encore avec un courage héroïque, n’en a plus peut-

être que pour peu d’instants; avant une heure, il est pro-

Page:Agoult - Histoire de la révolution de 1848, tome 1.djvu/243[modifier]

HISTOIRE DM LÀ RÉVOLUTfONDU 18~8. 2~

babk que les Tuileries seront attaquées. La vie du roi est

en danger. » P

A ces mots, entendus a demi, la reine se précipite vers

le roi et se serre contre lui comme pour le défendre. Les

princes et les princesses quittent brusquement la table.

« M. de Rémusat pense que les Tuileries vont être atta-

quées, » dit le roi avec une apparente indifférence. Sur ces

entrefaites, plusieurs personnes attachées à la famille royale

entraient pêle-mêle et sans être annoncées. MM. Thiers, de

Broglie, Piscatory, de Lasteyrie, Quinette, Baroche, Cousin,

Gustave de Beaumont, Lacrosse, venaient confirmer, par

leur témoignage, les paroles de M. de Rémusat.

M. de Laubespin, capitaine d’état-major, apporte utic

nouvelle plus précise encore et plus désastreuse la co-

tonne du générai Bedeau a mis la crosse en l’air. Les insur-

gés ont pillé les caissons et se sont emparés de deux pièces

de canon; les Tuileries sont complètement à découvert du

côté de la place de la Concorde. Le duc d’Elchingen et

M. Jules de Lasteyrie sortent pour s’assurer par eux-mêmes

de l’état des choses. Le roi et les ministres entrent en déli-

bération pour savoir s’il faut attendre aux Tuileries l’assaut

des masses populaires ou se retirer dans quelque place

forte. M. Thiers conseille d’aller à Samt-Cloud, d’y rassem-

bler les troupes, et de faire, de là, un retour offensif sur

Paris’. Louis-Philippe pense qu’il vaudrait mieux se reti-

rer à Vincennes. Tandis qu’on délibère, nu aide de camp

du général Bedeau apporte des renseignements plus exacts

sur lés faits qui se sont passés à la place de la Concorde.

Le peuple s’est retiré, et les troupes occupent, dans un

ordre parfait, la place et toutes ses avenues. On. se rassure;

on décide que le roi va passer la revue des troupes.

Pendant qu’il revêt son uniforme d’officier général de la

garde nationale et le cordon de la Légion d’honneur, avec

l’impassibilité d’un homme qui, se conformant à l’avis de

Le maréchal Bugeaud approuvait le projet de M.Thiet-6,.

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228 HISTOIRE

la majorité, .accomplit une formalité légale, bien plutôt

qu’en souverain décidé à vendre chèrement sa vie et son

trône, on court avertir les postes les plus voisins que

le roi va passer la revue des troupes et qu’il désire leur

montrer la garde nationale. De forts détachements des lé-

gions se mettent immédiatement en marche. Aussitôt qu’on

les voit déboucher par le guichet du Louvre, le roi parait

dans la cour du château; il monte un cheval richement ca-

paraçonné de franges et de crépines d’or. Les ducs de Ne-

mours et de Montpensier, le maréchal Bugeaud sont à sa

droite; à sa gauche, le. général Lamoricière, vêtu d’une ca-

pote de garde national qu’il vient d’emprunter à l’état-ma-

jor, la tète nue, les cheveux en désordre, le regard animé,

prend possession de son commandement.

MM. Thiers et de Rémusat suivent à pied. Une nombreuse

escorte de gardes nationaux à cheval, d’aides de camp,

parmi lesquels on remarque le général Rumigny en habit

bourgeois, le géneral Trézel, M. de Montalivet, etc., for-

ment le cortège.

En passant devant le front des postes intérieurs, Louis-

l’hilippe est salué de cris nombreux auxquels il paraît très-

sensible. Marie-Amélie se montre à une fenêtre du rez-de-

chaussée elle est entourée de madame la duchesse d’Or-

léans, des princesses et des petits princes. Debout, la con-

tenance fière, l’œil brillant d’espoir, elle remercie du

geste tous ceux qui passent devant elle, en crian Vive <<(

)’e!Mf/

Cependant le roi, en longeant la grille, est arrivé à l’arc

de triomphe sous lequel il passe à travers les bottes de

paille et les bagages jetés pêle-mêle; il commence la revue

par le côté gauche de la place, où la première légion est

rangée en bataille. Là, les cris de Vive le t’oî.’ sont en petit

nombre et presque aussitôt étouffés par les cris de Vive la

réarme.’ Un groupe de gardes nationaux sort des rangs,

s’avance vivement vers Louis-Philippe, et le somme, en quel-

que sorte, d’accorder la réforme. Le roi, visiblement troublé,

Page:Agoult - Histoire de la révolution de 1848, tome 1.djvu/245[modifier]

UË LA REVOLUTION UKt848. iMi)

pparesauxfortesepreuves.

2U

hâte le pas en répétant avec humeur « Elle est accordée,

elle est accordée. » Mais l’annonce d’une telle concession,

faite sans élan, reçue sans enthousiasme, n’était plus qu’un

signe de détresse inutile. Louis-Philippe, en voyant les

physionomies mornes de ses défenseurs, acheva de se dé-

courager, et rentra au château, laissant au maréchal Bu-

geaud le soin de passer en revue le reste des troupes.

Le maréchal était dévoré de colère. Investi d’une auto-

rité dérisoire, il voyait tous ses plans de défense écoutés, il

est vrai, mais discutés loin de lui et rejetés par des in-

nu’ences occultes; il n’apercevait autour de lui que des vi-

sages abattus; il n’entendait que des paroles dénantes et

pusillanimes. M. Barrot n’avait pas un seul instant admis le

système de la lutte à outrance. M. Thiers, après avoir long-

temps soutenu le maréchal, s’était laissé vaincre par les

répugnances de ses amis; enfin, et ceci achevait de rendre

la position du maréchal insoutenable, les fils du roi, ces

jeunes princes dont on aurait dû avoir à contenir l’élan,

restaient là, indécis, paralysant tout de leur présence

inerte, accueillant et propageant toujours les premiers les

nouvelles fâcheuses et les avis timides’. i.

Rentré dans son cabinet, après la revue, Louis-Philippe

s’était laissé tomber dans un fauteuil adossé au mur, près

de la fenêtre. Sa tête, appesantie, reposait sur sa main; il

gardait le silence; les amis et les serviteurs, que l’attente

d’un péril imminent retenait là, dans une anxiété inex-

primable, échangeaient à demi-voix des paroles incohé-

rentes.

Et l’heure fuyait. Déjà midi allait sonner, quand M. Crè-

mieux entra dans le salon qui précédait le cabinet du roi.

A!, le duc de Montpensier, qui s’y tenait, entouré des princes

La contenance du duc de Montpensier surtout parut singulière &

ce point qu’on essaya de l’expliquer en attribuant au jeune prince une

part secrète dans la prétrndue conspiration de madame )a duchesse

d’Orléans. Il n’en était rien cependant; il n’y avait là ni conspiration

ni trahison; il y avait tout simplement un caractère et un esprit peu

prépares aux fortes épreuves.

Page:Agoult - Histoire de la révolution de 1848, tome 1.djvu/246[modifier]

~0 HtSTOtRE E

de Wurtemberg et de Cobourg,de députes, de pairs de

France, de généraux et d’une foule d’officiers de service,

s’avança vers lui et le questionna vivement sur ce qui se

passait au dehors.

« Hien n’est encore perdu, dit M. Crémieux, Je viens de

parcourir une partie de Paris. La garde nationale peut être

ramenée. M. Barrot, président du conseil, les hommes de

la gauche ministres avec lui, M. Thiers et le maréchal Bu-

geand écartes, les plus larges concessions faites sans délai

peuvent apaiser l’insurrection; mais il n’y a pas à balancer

une seule minute. » Pendant qu’il parlait ainsi, le duc de

Montpensier ouvrait la porte du cabinet et nommait au roi

M. Crémieux.

« Que venez~vous m’apprendre? s dit Louis-Philippe en

relevant la tête.

M. Crémieux répéta ce qu’il venait de dire.

Alors M. Thiers. qui se tenait un peu à l’éeart, s’appro-

cha du roi’et déposa entre ses mains sa démission. Sans

faire d’observation, sans exprimer ni regret, ni satis-

faction, ni crainte, Louis-Philippe demanda ~f. Fain, son

secrétaire, pour rédiger l’ordonnance qui nommait M. Bar-

rot président du conseil, M. Crémieux conseilla au roi de

i’ajre appeler le maréchal Gérard et de lui confier le com-

mandement des troupes,

Un moment d’illusion suivit cette étrange démarche de

M. Crémieux. Le roi et son entourage ae persuadèrent qu’un

député de l’opposition la plus avancée devait connaître par-

faitement l’état des esprits et l’effet certain des mesures

qu’il conseillait. Maisj à cette heure; personne ne pouvait

plus apprécier l’ensemble du mouvement populaire. H agis-

sait sur une si vaste étendue que son caractère généra)

échappait à l’observation. Ici, l’esprit de la garde nationale

dominait et se contentait encore d’un ministère Barrot; ail-

leurs, il était, déjà question de forcer le roi à abdiquer; sur

d’autres points enfin, les républicains jetaient le masque et

parlaient de chasser la dynastie.

Page:Agoult - Histoire de la révolution de 1848, tome 1.djvu/247[modifier]

DE LA RÉVOLUTION DE 1848. 231

Sur ces entrefaites, M. de Reims, qui était allé porter a)t

AMoKaHa proclamation du ministère Thiers-Barrot, reve-

nait, et demandant à parler à M. Thiers, il lui déclarait

qu’en l’état présent des choses le peuple ne se contenterait

plus de rien, si ce n’est de l’abdication. M. Thiers l’intro-

duisit auprès des princes. Il leur parla dans le même sens.

« Mais, monsieur, dit alors le duc de Montpensier, le roi ne

cesse de faire depuis hier des concessions qui toutes jus-

qu’ici ont été inutiles. Pouvez-vous répondre, au moins, que

celle dont vous parlez serait d’un effet suffisant?

Monseigneur, répondit M. de Reims, je ne crois pas

qu’aucun homme vivant puisse en ce moment donner une

pareille certitude’. )) Déjà, quelque temps auparavant,

M. Duvergier de Hauranne, sans prononcer le mot, avait

insinué la chose. Mais comment oser signifier un semblable

arrêt au prince le plus jaloux de son autorité, le plus forte-

ment imbu de sa supériorité politique, le plus dédaigneux

jusque-là du mérite de ceux de sa famille qui devaient lui

succéder au pouvoir? C’était à qui déclinerait une telle

mission.

Cependant, on se hasarde à murmurer le mot fatal aux

oreilles de Louis-Philippe, mais si bas qu’il peut encore ne

le point entendre; les courtisans feignent de s’indigner;

M. Thiers semble n’avoir aucun avis depuis qu’il n’est plus

ministre. En ce moment, la porte du cabinet s’ouvre; un

homme très-pàle, trés-ému, mais dont l’émotion ne décèle

aucune peur, s’avance vers le roi.

« Qu’y a-t-il, monsieur de Girardin? dit Louis-Philippe en

attachant sur le rédacteur de la Presse son regard éteint.–

« II y a, sire, que l’on vous fait perdre un temps précieux; et

que, si le parti le plus énergique n’est pas pris à l’instant

Le matin même, à six heures et demie, M. de Reims était allé

chez M. Marrast. Il lui avait annoncé que NM. Thiers et Barrot étaient

ministres « Eh bien! lui avait-ii dit, que vous faut-il de plus?

L’abdication avant midi, avait répondu M. Marrast- après-midi il

serait trop tard. »

Page:Agoult - Histoire de la révolution de 1848, tome 1.djvu/248[modifier]

232 HISTOIRE même, dans une heure, il n’y aura plus

même, dans une heure, il n’y aura plus en France ni roi ni royauté. )’ Un silence de stupéfaction répond seul à cette apostrophe.

M. de Girardin, apercevant dans un groupe le rédacteur

en chef du Constitutionnel, invoque son témoignage.

« Demandez, s’écrie-il avec impatience, demandez à

M. Merruau, comment les proclamations du changement de ministère ont été reçues par le peuple. )) Le silence continue. Puis la voix du roi se fait entendre. « Que faut-il faire?

– Abdiquer, sire, répond M. de Girardin avec une har-

diesse qui étonne les assistants.

–Abdiquer!

– Oui, sire, et en conférant la régence à madame la du-

chesse d’Orléans, car M. le duc de Nemours ne serait point accepté.

Il vaut mieux mourir ici, s’écrie la reine

Le roi, comme éveillé en sursaut par ces paroles et par

l’accent énergique avec lequel elles sont prononcées, se lève, et, s’adressant au groupe qui l’entoure « Messieurs, dit-il, ne peut-on pas défendre les Tuileries?. On m’avait dit qu’on pouvait défendre les Tuileries, )) répète-il encore, voyant qu’on ne lui répond pas.

w Abdiquez, sire, abdiquez! )) s’écrie le ducdeMontpen-

sier d’un ton impérieux.

Louis-Philippe semble se consulter un moment. « Eh bien, puisqu’on le veut, j’abdique, » dit-il enfin.

A ces mots, M. de Girardin s’élance vers la porte, et

Louis-Philippe passe dans la chambre voisine, où attendaient madame la duchesse d’Orléans et les princesses. « J’abdique, » dit-il d’une voix forte en ouvrant la porte. La duchesse d’Orléans se jette aux pieds du roi, et, d’une voix étouffée par les sanglots, elle le conjure de ne point abdiquer. Le comte de Paris mêle ses prières enfantines ;’) celles de sa mère; il embrasse les genoux de son grandpère. Le roi ne montre aucune émotion, et presque aussitôt,

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nELAnEVOLUTtONI)Et848. 233 3

.h.s z ~.a_a. m -u.Í · 1

90.

s’arrachant à ces étreintes, il rentre, suivi des princesses,

dans son cabinet, où se pressent en désordre non-seule-

ment les personnes de son intimité, mais une foule étran-

gère, journalistes, gardes nationaux, militaires de tous

grades, tous porteurs de nouvelles fausses ou vraies, par-

lant, s’exclamant, conseillant à la fois. Le maréchal Gérard,

qu’on avait mandé, entrait en ce moment.

« Maréchal, sauvez tout ce qui est encore sauvable! ~s’é-

crie la reine en lui serrant les mains avec désespoir. Et le

maréchal, poussé sur les escaliers, mis à cheval dans la

cour du château, sort par la grande porte des Tuileries, et

s’avance vers la place du Palais-Royal, pour y annoncer

l’abdication et faire cesser le combat.

Le roi s’était assis a son bureau et tenait la plume, mais

il n’écrivait point. Le duc de Montpensier, avec vivacité,

venait de pousser sous sa main une feuille de papier blanc.

« Au nom du pays, sire, dit tout à coup une voix vi-

brante,.au nom de votre famille et de toutes les familles

de France, n’abdiquez pas. Combattons aujourd’hui plu-

tôt que demain, car demain nous serons en république o

Tous les yeux se tournent vers M. Piscatorv.

La reine, exaltée et comme hors d’elle-même, saisissant

la main de cet ami fidèle, lui dit à voix basse et d’un air

égaré « Prenez garde,’il y a ici des traîtres. »

Et l’oeil soupçonneux de Marie-Amélie se portait tantôt

sur M. Thiers, tantôt sur madame la duchesse d’Orléans,

qui, la lèvre tremblante et les yeux baignés de larmes,

isolée loin du groupe des princesses qui se tenaient par la

main, répétait d’une voix entrecoupée en suppliant le roi

du regard « N’abdiquez pas, sire, n’abdiquez pas. ))

Une décharge retentit, la fusillade se rapproche.

« Vite, sire, » dit le duc de Montpensier en poussant le

bras du roi d’un geste peu respectueux. « Que le roi

se hâte, répète M. Crémieux.

Je n’ai jamais écrit plus vite, reprend le roi qui

n’avait pas quitté ses gants et qui traçait, comme a loisir,

on

Page:Agoult - Histoire de la révolution de 1848, tome 1.djvu/250[modifier]

~4 HISTOIRE

en très-gros caractères, cette abdication si impatiemment attendue; donnez-moiletemps.

Vous vous en repentirez, messieurs, s’écriait la reine

dont l’effervescence allait croissant; vous demandez l’abdication du meilleur des rois.

Que le roi, du moins, n’abdique pas ainsi, sans avoir

tenté de repousser l’émeute, reprend M. Piscatory; il y a encore plus de trois mille hommes dans la cour du château’; mettex-vous à leur tête, prince, » continue-t-il en s’adressant à M. le duc de Montpensier. « Que conseillezvous, monsieur? dit le prince à M. Thiers avec un embarras visible.–Je n’ai pas de conseils à donner, répond celui-ci je ne suis plus rien. »

Seule, Marie-Amélie continuait de soutenir M. Piscatory.

Fier~, noble, courageuse comme l’avait été Marie-Antoinette à pareille heure, elle voulait mourir en reine plutôt que de vivre humiliée.

Ému de ce grand courage si mal secondé, M. Piscatory

ploye le genou devant elle et baisant sa main royale « Ah madame, lui dit-il à demi-voix, vous êtes la seule personne que je vénère ici 1

-Vous ne connaissez pas le roi, reprend la reine d’un

accentpeinè; c’est le plus honnête homme de sonroyaume. » Cependant le roi venait d’achever d’écrire son abdica-

tion elle était ainsi conçue

« J’abdique cette couronne, que la voix nationale m’avait

appelé à porter, en faveur de mon petit-fils le comte de Paris.

« Puisse-t-il réussir dans la grande tâche qui lui échoit

aujourd’hui.

’« Paris, le 34 février 1848.

« Signé, Louis-PmuppE. »

Il y avait, en effet, dans la cour des Tuileries 5,000 hommes d’in.

fanterie, deux escadrons de dragons et 6 pièces de canon chargées à mitraille, sans compter les gardiens armes et tes gardes municipaux.

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DE LA RÉVOLUTION DE 1848. 235

« Puisse-t-i! ressembler a son aïeul! )) s’exclame la reine.

Louis-Philippe la regarde d’un air de compassion.

On se hâte d’envoyer le papier encore humide au maré-

chal Gérard, afin qu’il le montre au peuple.

« Il est bien entendu, n’est-il pas vrai, sire, s’était écrit;

M. Crémieux, que madame la duchesse d’Orléans est re-

vente?

–Cela ne se peut, répondit le roi; il y a une loi des

Chambres. ))

M. Crémieux n’entendit pas ou ne voulut pas entendre.

Il descendit précipitamment dans la cour des Tuileries avec

le général Gourgaud; ils y répandirent tous deux le bruit

de cette abdication qui trouvait encore beaucoup d’incré-

dules, et que l’on démentait déjà dans les~alons les plus

voisins du cabinet où elle venait d’être signée.

Pendant que ceci se passait au château, le combat con-

tinuait sur la place du Palais-Royal. A dix heures du matin,

les gardes municipaux qui occupaient le poste du Château-

d’Eau, avaient été relevés par deux compagnies du 14*’ de

ligne sous le commandement dés lieutenants Pères et Au-

douy.

Ce poste était un point stratégique très-important parce

qu’il couvrait à la fois le Palais-Royal et les rues de Char-

tres, de Saint-Thomas du Louvre, du Musée, qui toutes dé-

bouchent sur le Carrousel. Aussi, dans sa constante prévi-

sion d’un soulèvement populaire, le gouvernement l’avait-it

fait fortifier avec le plus grand soin.

Adossé à un massif de maisons faisant face au palais, ie

Château-d’Eau, construit au commencement du dix-hui-

tième siècle, se composait d’une façade à deux étages, sou-

tenue par quatre colonnes engagées, et de deux ailes laté-

rales percées chacune de trois fenêtres. Un perron de

quelques marches s’étendait, dans un développement de

quarante mètres environ, sur toute lalongueur de l’édifice,

que terminait une terrasse entourée d’une balustrade en

pierre sculptée. Au centre du premier étage, une niche

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~H HISTOIRE

était creusée, au dessous de laquelle une large vasque recevait les eaux de la fontaine. Sur une plaque en marbre noir, on lisait, tracée en caractères d’or, cette inscription Quantos ~MKd:< in MSK.S.

Une porte étroite et basse, revêtue de lames de fer, ouvrait sur le perron de ce monument tout noirci par )e temps. Les fenêtres, munies d’une double rangée de barreaux, avaient été garnies d’épais volets en chêne, troués de meurtrières. C’était une citadelle imprenable. Le canon seul aurait pu endommager ces épaisses murailles et enfoncer ces portes massives.

Cependant, les insurgés, qui ne rencontraient plus nulle part de résistance, affluaient en masse vers le Palais-Royal. lls avaient construit, dans toutes les rues avoisinantes, d’énormes barricades et cernaient complètement le Château-d’Eau. Animé par les républicains, qui craignaient de marcher sur les Tuileries en laissant.sur leurs derrières une position aussi forte, le peuple, instruit, d’ailleurs, que les soldats renfermés dans le poste appartenaient au de ligne, s’exaltait au souvenir du massacre de la veille. On disait que des gardes municipaux étaient là aussi qu’ils gardaient des prisonniers en grand nombre; mille bruits confus montaient les têtes, tout se préparait à un formidable assaut. Quelques gardes nationaux s’efforçaient de calmer l’effervescence populaire, et parlementaient, mais en vain, avec la troupe, pour obtenir l’évacuation du poste. Debout, en travers de l’unique porte de la façade, un lieutenant, jeune homme d’une intrépidité hèroique, résistait à la pression des assaillants et demeurait sourd aux prières des chefs républicains, Étienne Arago et Charles Lagrange. < Il ëtaitreste, en effet, dix gardes municipaux avec les soMats de )a ligne au nombre de cent. Quarante-huit prisonniers faits dans la nuit. amenés au poste du Chateau-d’Eau par le 14’ de ligne, avaient été conduits, vers cinq heures du matin, a la caserne de la rue de Rivoli, on ils furent mis en liberté.

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DE LA RÉVOLUTION DE’)848. 23’:

Trois fois tiré avec violence en dehors de la porte, il reprit

trois fois sa position périlleuse « Vous me proposez le

déshonneur, s’écriait-il; tous, nous périrons ici, plutôt que

de rendre nos armes. )) Et la multitude acharnée redou-

blait d’efforts pour arracher les fusils aux mains crispées

des soldats. Cette mêlée durait depuis un quart d’heure

environ, lorsqu’on voit paraître sur la place un officier

d’état-major, qui s’avance jusqu’au perron et crie à la

troupe d’évacuer le poste. Un immense bravo, parti de la

foule, accueille cet ordre; mais le peuple veut plus encore

il demande, il exige les armes. « Et nos armes?)) dit le ca-

pitaine en attachant sur l’officier supérieur un regard plein

d’anxiété, « livrerons-nous nos armes? » Soit que celui-ci

n’eût point entendu, soit qu’il n’osât commander a un

brave soldat son déshonneur, il garda le silence, tourna

bride et disparut.

Étienne Arago revint à la charge avec plus d’insis-

tance encore, mais le capitaine demeurait inébranlable.

« Nous consentons à quitter le ppste, disait-il, mais il faut

que ce soit avec les honneurs de la guerre. )) Et l’accent

dont il prononçait ces paroles disait assez qu’elles étaient

l’expression d’une résolution inflexible.

Pendant cette espèce de trève, les soldats avaient serré

leurs rangs ils se tenaient adossés contre la muraille. Tout

à coup, quelques coups de feu se font entendre du côté du

Palais-Royal. Se croyant attaqués, deux soldats déchargent

leurs armes. Alors la fusillade éclate des deux cotés. Les

soldatsse jettent dans le poste et, par les meurtrières, font

une décharge générale qui balaye la place.

Pendant quelques minutes, elle présenta un spectacle !u-

gubre.

Au-devant du perron, l’eau qui cernait en liberté desdébris

delafontaine formait, en se mélantausangdcsb)essés,une

mare de teinte rougeâtre sur les degrés, on voyait

deux cadavres tombés en croix çà et la, sur le pavé, des

armes, des lambeaux de vêtements, des taches de sang les

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258 HISTOIRE

gt’illes du palais brisées, la cour vide; au-dessus de !a bar-

ricade Valois, quelques têtes menaçantes; dans l’angle de

la place, un groupe compacte qui, déjà honteux de sa fuite,

s’arrêtait, se retournait, couchait le poste en joue. Quelques

coups de feu partent; les soldats ripostent. Le peuple re-

vient et afflue, a la fois, par toutes les rues qui débouchent

sur la place; les barricades de la rue de Valois, de la rue

de Rohan, de la rue Saint-Honoré, se hérissent de combat-

tants des chefs intrépides, Caussidiére, Baune, etc., les

animent. La lutte recommence avec fureur; les insurgés cou-.

rent à l’assaut; les soldats se défendent vigoureusement dans

le poste. Cependant, Étienne Arago était allé rue Richelieu,

i’t la barricade de la fontaineMoliére,’pour se concerter avec

quelques amis. tl y était à peine qu’on vit arriver, du côté

du Carrousel, un officier supérieur, suivi d’un aide de camp

et d’un officier d’état-major de la garde nationale, M. Mori-

ceau. Ce dernier, s’approchant d’ËtienneÂrago, lui nomme

le général Lamoricière. Un pourparler vif et bref s’engage.

Le générât apportait la nouvelle de l’abdication. c Il est

trop tard, )) dit Étienne Arago. « Trop tard! s’écrie )e

général d’un ton incrédule; trop tard! on vous accorde la

réforme, on vous donne la régence; que vous faut-il

donc?

La t’epM&HqMB. Tous vos efforts désormais sont

inutiles pour l’empêcher. Le peuple est maître de Paris il

ne veut plus ni roi, ni princes, ni dynastie.)) »

Le général fit un geste qui semblait dire Quelle démence

Mais, voyant autour d’ËtienneÂrago des hommes dont la

physionomie confirmait les paroles qu’il venait d’entendre,

et ne voulant pas perdre un temps précieux, il tourna

bride, persuadé qu’il allait trouver, à peu de distance de là,

un tout autre accueil.

Quelques instants après arriva M. de Girardin, porteur

des mêmes nouvelles. Il ne fut guère mieux écouté que le

généra) Lamoricière. Tous deux, dans le même dessein, se

dirigèrent alors, par deux cotés opposés, vers la place du

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t)E LA ~KYOUJTIO~ HK i8~. .~9

t~r.~1 ~t~ r~t~ïf~t )~ ~t)~.J~ tî~ .i~ t

Palais-Royal on ils entendaient la fusillade. Une multitude

innombrable, hommes, femmes, enfants, ouvriers, gardes

nationaux, accourus de tous les points de Paris, se ruait sur

ce dernier théâtre de la lutte. C’était comme un grand

tourbillon humain qui remplissait l’air de clameurs. Les

roulements du tambour qui battait la charge, la détonation

des armes à feu, le sifnement des baltes, le cri des blessés,

des voix vibrantes qui chantaient la Marseillaise en courant

a la mort, la fumée épaisse qui enveloppait cette scène

inouïe, donnaient le vertige à qui tentait de s’en approcher.

Cependant, parvenu à l’auglc de la place, le général La-

moriciére s’efforçait de se frayer-un passage. « Vive I,f<-

Mor~e~’ë’ criaient les uns. « Ce n’est pas lui, il est en

Afrique, c’est un espion » criaient les autres. Ce mot seul

pouvait le faire massacrer. Son uniforme incomplet et

d’emprunt prétait à la méprise; toutefois, les baïonnettes

et les pistolets braqués sur sa poitrine ne le faisaient ni

reculer ni pâlir. Mais ni sa voix, ni ses gestes n’avaient la

puissance de dominer une pareille rumeur; c’eût été folie

de l’espérer. Le général ne pouvait se résoudre, néanmoins,

a retourner sur ses pas. car il sentait que le sort de la

royauté dépendait peut-être encore de quelques parolef

favorablement accueillies; il s’épuisait en’signaux; il ne

cessait d’agiter en l’air son chapeau, son mouchoir mais

comme il demeurait à la même place sans avancer ni re"

culer, pressé qu’il était par une masse de peuple, une balle

vint frapper son cheval qui se renversa sous lui. Atteint

lui-même, presque au instant, d’un coup de baïon-

nette au bras, il fut enlevé aussitôt par quelques hommes

du peuple qui, le protégeant de leurs corps, le portèrent

chez le marchand de vinà l’angle de la rue de Chartres, où

le docteur Pellarin avait établi une ambulance. On y pansa

avec le plus grand soin sa blessure, puis on le fit sortir par

une porte de derrière et on le ramena chez lui, où il apprit

bientôt que c’en était fait de la monarchie.

De son coté, le maréchal Gérard n’était pas plus heu-

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240 HISTOIRE

reux hissé sur le cheval tout caparaçonné de velours et

d’or que le roi venait de monter pour passer la revue, le

maréchal, en habit noir et en chapeau rond, un rameau de

buis à-la main, faisait une étrange figure. II s’avançait len-

tement, avec toutes sortes de difficultés, à travers la foule,

quand M. Princeteau, porteur de l’acte d’abdication, par-

vint à le rejoindre. Le maréchal allongeait le bras pour

prendre le papier que ce dernier lui tendait; mais quel-

qu’un de plus leste l’avait déjà saisi. C’était un officier de

la garde nationale qui refusa de le rendre, M. Aubert-Roche.

Craignant, sans doute, que l’abdication du roi n’arrêtât

une seconde fois la révolution, il enleva des mains du

vieux militaire le papier précieux et le passa aussitôt à

Charles Lagrange qui se trouvait là. Dans le même temps,

la foule, tout en criant Vive le MM~’feM./ le repoussait

doucement vers le Carrousel. Les troupes, pendant l’in-

tervalle, s’étaient repliées dans la cour du château et fer-

maient les grilles. Le maréchal ne put donc pas même

rendre compte au roi du triste succès de son ambassade.

On venait d’apprendre aux Tuileries, par M. Crémieux,

que, dans toutes les directions, les émissaires de la royauté

avaient échoué et que ni le général Gourgaud, ni le fils de

l’amiral Baudin, envoyés sur la place de la Concorde, ni

M. de Girardin, ni M. Merruau, ni personne n’était par-

venu à se faire écouter du peuple.

Une foule de courtisans encombrait encore les anti-

chambres. Le duc de Nemours allait et venait, interrogé et

interrogeant, sur les escaliers, dans les corridors, ne sa-

chant rien, ne décidant rien. Le duc de Montpensier avait

perdu contenance- Louis-Philippe était tombé dans une

complète atonie. Pendant que des ordres étaient envoyés

aux écuries du Louvre pour qu’on amenât au château

quatre voitures, et que la consigne de détresse de tenir le

temps nécessaire pour protéger la fuite du roi était donnée

aux troupes, Marie-Amélie aidait son époux à dépouiller

son uniforme et ses plaques et à revêtir l’habit bourgeois.

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DELARÈVOH)T!ON])HH!48. Ml

21

1 « Quel fardeau! s’écriait la princesse en parlant aux personnes de a suite. Et Joinville qui n’est pas ici!;) »

DE LA RÉVOLUTION DU 1848. Ml

En proie à une exaspération qu’elle n’essayait pas de con-

tenir, elle se répandait en reproches contre tous ceux dont

elle suspectait la fidélité.

« Ah! monsieur, que vous êtes coupable, que vous avez

été ingrat envers nous vous ne méritiez pas un si bon

roi » disan-elle à M. Thiers.

M. Crémieux, qui insistait pour qu’on fit hâte, était aussi

l’objet de ses soupçons personne ne lui répondait, on

gardait le silence par respect pour une telle infortune.

D’ailleurs, ce n’était le moment ni des récriminations, ni

des explications, ni des excuses.

On entendait toujours la fusillade. Les voitures royales

étaient arrêtées par les insurgés. On décida d’aller à pied

jusqu’à la place de la Concorde. Dans le trouble dé cette

fuite précipitée, tout se faisait, tout se disait comme au

hasard.

La duchesse d’Orléans se croyait’ régente. Une telle élé-

vation, dans un tel moment, quand elle ne sentait auprès

d’elle ni un cœur, ni un bras, ni un génie assez puissant,

assez dévoué, pour se jeter entre son fils et la révolution,

c’était une terrible épreuve pour son courage Le roi ne

lui avait, d’ailleurs, donné aucun ordre, aucune explication

aucun conseil; il ne lui avait dit que ces seules paroles

«Hélène, restez. )) Louis-Philippe ne pensait pas que sa

fuite fùt un exil. Il ne croyait pas même que la duchesse

d’Orléans dût être régente. Par son abdication, le duc de

Nemours entrait, de plein droit, dans l’exercice des pouvoirs s

que lui conférait une loi des Chambres. De Saint-Cloud, où

le roi comptait s’arrêter, il dirigerait encore les conseils;

il régnerait de fait sous le nom d’un enfant. C’était là le

rond de sa pensée.

Cependant, on le pressait de fuir. Il demandait sa montre,

son portefeuille; il paraissait tout préoccupé de ces petits

1 « Uuet fardeau! s’écriait la princesse en parlant aux personnes de

sa suite. Et Joinville qui n’est pas ici ;)

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243 .HISTOtHK I~:

~t~. iti~l~iH). 1’.

détails, étranger aux sentiments douloureux qui éclataient

en sanglots autour de lui. Le duc de Montpensier embras-

sait sa jeune femme enceinte, la confiait aux soins du doc-

teur Pasquier et à la garde de M, de Lasteyrie. La princesse

Clémentine, la duchesse de Nemours, tenant par la main

ses deux enfants, se disposaient à suivre le roi. Les mains

se serraient; les regards échangeaient des pensées qu’on

n’osait se communiquer tout haut. La grande ngure de

Marie-Amélie dominait de son désespoir toutes ces tris-

tesses.

Enfin Louis-Philippe, appuyé sur le bras de la reine,

suivi du duc de Montpensier, de MM. Crémieux, Ar\

Scheffer, Jules de Lasteyrie, Gourgaud, Itoger (du Nord),

Montalivet, Dumas, Rebel et Lavalette, sort du palais par

un couloir étroit et sombre conduisant au vestibule de

l’Horloge, et s’avance, par le jardin, vers la place. Des

gardes nationaux à pied et à cheval et une compagnie de

gardes municipaux occupent les allées’; un escadron de

dragons se forme sur deux range. Le triste cortège passe

ensilence.

Un arrivant à la grille du pont Tournant, où devaient sta-

Uuaud Loub-Phiiippe tut monté en voiture, un aide de camp du

~tiufrat Bedeau vint exhorter ces btwes toldats & ne pas suivre le roi

de crainte de t’exposer davantage, et a se disperser au plus vite pour

se soustraire a la fureur du peuple. L’officier qui les commandait,

vieillard en cheveux NaiMs, hésitait. « J’ai trente ans de service, di-

sait-il, je n’ai jamais fendu mon épée; je ne \eu~ pas me déshono-

t.er. » « On vous la rendra, s’écriait l’aide de camp; mais, au nom

du ciet,!)âtei’-Tous, ou vous ferez massacrer tous vos hommes. » Et,

moitié de gfë, moitié de force, on jeta sur les épaules du vieillard un

manteau bourgeois et on i’entraiua hors du jardin. Notons ici un mot

héroique dans sa nahetc. Touché de la soiiicitude avec laquelle un

g’at’de municipal couvre son officier du manteau qui cache l’uniforme

i-i dangereux à porter dans ce moment, l’aide de camp cherche autou!’

de lui s’il ne verra pas quelqu’un qui puisse prêter un surtout à ce

brave soldat; n’apercevant personne « Mais vous, mon ami, dit-il au

soldat, vous n’avez rien pour cacher votre uniforme; qu’allez-vous de~

venir? On vous tuera 1 – « Oh moi, mon commandant, répond te

garde municipal, <M<&<f/eM.’) »

Page:Agoult - Histoire de la révolution de 1848, tome 1.djvu/259[modifier]

DE LA RÉVOLUTION DE 1848. 243

tionner les voitures, OU ne ~s -voit point. Alors le roi, tran-

quille jusque-là, donne de vives marques d’inquiétude.

L’aspect de la place, en effet, n’était pas rassurant. Les

troupes du général Bedeau étaient massées autour de

l’obélisque; mais une immense multitude les enveloppait.

Les cavaliers qui servaient d’escorte au roi se voyaient

poussés, refoulés; il n’osaient qu’à demi résister à la pres-

sion du peuple,craignant de trahir, par trop de précautions,

la présence des personnes royales.

« Les voitures mais où donc sont les voitures? » répé-

tait le roi. Un moment, comme on s’efforçait de gagner

l’obélisque, où, par suite d’un malentendu, les voitures

étaient restées, la reine fut violemment heurtée et séparée

de son époux. Elle jeta un cri, chancela; un jeune homme

fit un geste comme pour la soutenir. « Laissez-moi, )) dit-

elle en le repoussant. Bien qu’à demi évanouie, elle avait

encore la force de se trouver offensée d’un secours qu’elle

ne demandait pas’. Le roi, ressaisissant son bras, l’enleva,

en quelque sorte, et la poussa dans une des voitures, oit il

monta en toute hâte après elle. Les enfants de la duchesse

de Nemours étaient déjà dans l’autre, debout sur les coUs-

sins, collant à la vitre leurs visages blonds et roses, plus

curieux qu’effrayés du spectacle étrange qui s’offrait pour la première fois à leur vue. Leur mère les rejoignit. Alors,

on donne le signal du départ. On jette encore à la hâte, par

le carreau de la portière, un portefeuille tombé à terre et

un sac de nuit qui contient quelques effets. « Partez, par-

tez, partez donc! )) s’écrie M. Crémieux. Le cocher donne

un vigoureux coup de fouet, et les deux voitures partent à

fond de train par le quai de Passy, enveloppées d’un déta-

chement de gardes nationaux à cheval et de deux* escadrons

A ce moment, un ofûcier de cuirassiers, croyant la vie du roi me-

uacëe, adressa aux hommes du peuple qui le serraient de près quel-

ques paro]es imprudentes. «Messieurs, épargnez le roi! dit-i]. –

Sommes-nous donc des assassins? dit une voix dans la foule. Qii’i!

parte ? »

Page:Agoult - Histoire de la révolution de 1848, tome 1.djvu/260[modifier]

244 HISTOIRE

de cuirassiers que commande jsn personne le générât He-

gnauld de Saint-Jean-d’Angely.

La résistance du poste du Château-d’Eau, cet acte sublime

d’honneur militaire, dont les héros plébéiens sont tombas

inconnus dans le silence de la mort, protégea la déroute

honteuse des Tuileries.

Nous avons vu qùelesinsurgés, secondés par une centaine

de gardes nationaux des troisième et cinquième légions qui

venaient de désarmer le poste de la Banque, avaient forcé

les grilles du Palais-Royal, du côté de la galerie de Valois.

En une minute, lesappartements étaient envahis, toutes les

fenêtres se garnissaient de combattants; le palais et le poste

se renvoyaient des feux meurtriers, la mitraille pleuvait sur

la place comme une grêle épaisse. On supposait bien que

les munitions devaient s’épuiser, que les morts devaient

être déjà plus nombreux que les vivants dans l’intérieur

du poste; mais rien n’annonçait que le courage fléchît. La

pensée de capituler, en effet, ne venait point à ces braves.

Et le peuple se ruait sur les marches du perron, contre les

portes qu’il ébranlait à coups de barre de fer; les uns s’ef-

forçaient d’escalader les fenêtres, tandis que d’autres,

moins emportés par l’ardeur du combat et déplorant

l’inutile effusion du sang, s’efforçaient de faire cesser

le feu et d’amener les soldats à des pourparlers. Ils s’avan-

çaient jusqu’au pied des murs, affrontant une mort presque

certaine.. Mais en vain essayaient-ils par leurs gestes, par

leurs cris, de rassurer les assiégés sur leurs intentions pa-

cifiques. On les accueillait à coups de fusil, comme on

avait accueilli le généraILamoricière,M.Crémieux,M. de.

Girardin et le maréchal Gérard lui-même. Quelques-uns de

ces intrépides citoyens payèrent de leur vie leur généreuse

résolution.

Tout à coup une pensée infernale saisit la multitude.

On venait de forcer sur la place du Carrousel les écuries

royales. Quelques enfants avaient mis le feu aux voitures.

« Le feu! le feu au Chcf6aM-<TE<:M.’ » s’écrie-t-on.

Page:Agoult - Histoire de la révolution de 1848, tome 1.djvu/261[modifier]

DE LA RÉVOLUTION !)E1S48. 245

1 l 1 "1 1 ’J

))eur,pre’!qupunenfanLpar 21.

Aussitôt des hommes du peuple s’attellent à ces voitures

enflammées, les traînent sous les fenêtres du poste. On apporte des bottes de paille, des fagots; un tonneau d’espritde-vin est roulé sur ce bûcher. Le vent attise l’incendie, il pousse la flamme; elle monte, s’étend, tourbillonne; elle entoure d’une ceinture ardente le vieil édifice; elle pénétré enfin, elle s’engouffre dans l’intérieur. C’en est fait des martyrs de la royauté, ils n’ont plus que le choix de la mort; le lieutenant Péresse ouvre la porte et veut sortir; il tombe frappé de plusieurs balles. Les soldats qui le suivent se précipitent sur le seuil et jettent leurs armes, en criant qu’ils se rendent, tandis que d’autres se sauvent par la porte du Musée. En voyant ses ennemis en sa puissance, ta multitude pousseun rugissement de joie. Mais, aussitôt, un cri d’humanité se fait entendre. Le peuple, un instant égaré par la démence du combat, se précipite pour arracher à la mort ses ennemis. Il répand l’eau à torrent pour essayer d’éteindre l’incendie qu’il a allumé. Quel spectacle! et comment le décrire! Quand le peuple pénétre à travers les décombres fumants, trébuchant sur des cadavres noircis, des vêtements ensanglantés, des lambeaux humains calcinés, épars, il a horreur de sa victoire. Du sein de cette désolation, il enlève les blessés, les prend dans ses bras, les porte dans la galerie du Palais-Royal. La, soldats de la royauté, soldats de la République, vaincus et vainqueurs, sont étendus sur des lits, des matelas, des canapés rangés fi la hâte le long des murs. Des médecins, des femmes pansent les blessures, étanchent le sang qui coule, abreuvent les lèvres ardentes, commandent le silence, calment les convulsions de ]a mort*.

Le combat du Château-d’Eau coûta la vie à onze soldats et. a trentehuit citoyens. Le lieutenant Péresse, qui avait reçu neuf coups de feu et six coups d’arme blanche, a succombé le 7 mars, trois jours après l’extraction d’une dernière balle restée dans le bras gauche. Le lieutenant Audouy a été amputé du bras droit.

Des actes de courage surhumains s’accomplissaient des deux côtés, dans cette lutte fratricide. Un ouvrier tailleur, presque un enfant par 04

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~6 HISTOIRE

Et, pendant que ces soins pieux honorent l’humanité, a

deux pas de là, sous le même toit, des hommes qui ne

respectent rien, des vandales, saccagent les richesses du

palais tableaux, statues, livres, vases précieux, magnifi-

cences de l’art, trésors de la science, rien n’est épargné,

rien n’échappe à la dévastation. Une fureur aveugle s’a-

charne sur ces vestiges inanimés comme sur des ennemis

vivants. Bientôt l’ivresse du vin vient s’ajouter à l’ivresse

du combat; on a pénétré dans les caves. La garde natio-

nale fait des efforts inouïs, mais inutiles, pour contenir ces

excès.

Ainsi le peuple se montre au même moment, dans le

même lieu, sous ses deux aspects les plus contraires; don-

nant raison à ceux qui l’aiment comme à ceux qui le re-

doutent. Ici, courageux, humain, plein de douceur; là,

brutal, insensé honneur ou fléau de la civilisation, espoir

ou terreur de l’avenir.

Cependant, madame la duchesse d’Orléans, laissée aux

Tuileries, regagnait à la hâte ses appartements. Dans le

trouble des derniers adieux, elle avait échangé quelques

mots avec les députés qui entouraient le roi, et, se croyant

suivie par eux, elle comptait sur leur conseil et sur leur

appui.

la taille et par l’âge, le jeune Baveux, t’épauic droite fracassée, la

chemise sanglante, ne pouvant plus tenirun fusil, allait et venait, sons

la grêle des bâties, brandissant un sabre de )a main gauche, excitant

le peuple, défiant les soldats, l’n brave républicain, le capitaine Les-

seré, arrivé avec sa compagnie a la barricade de la rue de Valois, vou-

lait encore tenter de mettre fin au combat. Arborant son mouchoir à la

garde de son épée, il descendait avec l’aide d’ÉtienneArag’o, et s’a-

vançait en courant vers le poste; mais, parvenu au milieu de la place.

il tombe atteint d’une balle. Une femme aussi, une jeune et belle per-

sonne, bravait la mitraille pour secourir les blessés et les recueillir

dans sa demeure. « Tu es une vraie Romaine, » lui dit un homme du

peuple en lui frappant sur l’épaule. C’était mademoiselle Lopez, ac-

trice de l’Odéon. Chose bizarre! les cafés et les cabarets étaient restés

ouverts. On allait s’y reposer, on fumait, on plaisantait entre deux fu-

sillades. Un chien perdu, qui hurlait au bruit des coups de feu, égaya

plus d’une fois cette scène tragique.

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DELARËYOH)TtONDEt8{8. 3~7

Qu’on juge de son effroi lorsque, au bout de sa course ’t

travers les salons et les couloirs, d’oû elle entendait la rumeur de la masse populaire qui débordait sur le Carrousel et escaladait déjà les grilles du château, elle se retourna et se vit seule avec quelques personnes desasuite~. Ses joues si pâles pâlirent encore.

En ce moment le bruit du canon retentit dans la cour. La

princesse crut qu’une lutte fatale s’engageait. Elle savait que la troupe n’était plus en état de résister. Elle pensa qu’elle allait être massacrée.

Alors, par un de ces beaux mouvements du cœur, fré-

quents dans l’histoire des femmes, elle saisit ses deux enfants par la main et se plaçant avec eux devant le portrait eu pied de leur pére~ « Il ne me reste donc, s’écria-t-elle en implorant de ses yeux en larmes le secours d’en haut, qu’à mourir ici! »

Au même instant, la porte s’ouvrit; un éclair d’espérance

brilla dans les yeux de la princesse, elle s’élança à la rencontre de la personne qui entrait. C’était M. Dupin, qui, suivi de M. de Grammont, cherchait la r~et~c pour la conduire a la Chambre. « Monsieur Dupin, s’écria la duchesse, vous êtes le premier qui veniez à moi. Chose étrange! en effet, la )’<~K~, en ce moment suprême, était complètement ou~bliée des hommes politiques. Presque aussitôt on vint lui dire que M, le duc de Nemours l’engageait à quitter les Tuileries. Elle prit le bras de M, Dupin et, suivie d’un petit groupe de personnes de sa maison, elle traversa le jardin et passa devant des troupes de ligne qui, n’ayant reçu aucun ordre, ne lui rendirent même pas les honneurs militaires. M. Régnier, précepteur du comte de Paris, 1I. de Boismilon, secrétaire des commandements, M. Asseline, M. de Chabot-Latour le général Gourgaud, M. de Villaumez, M. de Graves, le duc d’Elchingen;M- de Montguyon, MM. Thiers, Duvergier de.ilauraiiiie, de P.emusaf Baroche, jugeant la partie perdue, quittèrent les Tuileries aussitôt après le départ du roi, sans savoir ce que la princesse était devenue.

2 Ce magnifique pnrtrait, digne d’une )e))e iUustration. est dû au

pmceau de M. fngres.

Page:Agoult - Histoire de la révolution de 1848, tome 1.djvu/264[modifier]

2M HISTOIRE

La duchesse tenait parla main le comte de Paris; le petit duc

de Chartres, malade depuis quelques jours et grelottant de.

fièvre, était porte par son médecin, M. Blache. En arrivant

au pont Tournant, M. Dupin, s avançant vers la foule, pro-

clama, à haute voix le comte de Paris roi des Français, et

madame la duchesse d’Orléans régente. Puis on se dirigea

vers la Chambre La princesse était émue, mais sa vo-

!onté restait ferme; elle allait, non pas comme on l’a dit,

assouvir enfin nne ambition longtemps contenue, mais tout

simplement accomplir un devoir de mère.

Si la duchesse d’Orléans avait eu, en effet, ces ambitions

impatientes que les soupçons de la famille royale lui prê-

taient, elle aurait réussi peut-être dans sa tentative~.

Mais, malgré l’opinion accréditée au Château, elle n’était

pas du tempérament qui fait les fortes ambitions et les

grands desseins. Intelligente, réservée, délicate d’esprit et

de corps, digne de soutenir avec honneur un rang élevé,

elle n’avait rien de cette énergie audacieuse qui s’empare

du commandement. Habituellement souffrante et rêsignc-e,

elle nourrissait de vagues espérances; mais la flamme in-

Pendant que la duchesse d’Orléans se dirigeait vers ta Chambre.

un lieutenant de la 5’ légion, le citoyen Aubert-Roche, redoutant de~

scènes effroyables si le combat venait à s’engager entre les insurges

et la troupe qui gardait encore les Tuileries, se présenta au guichet de

l’Echelle et demanda a parler au commandant du château. IL lui peignit

avec la plus grande vivacité le péril croissant, et l’engagea à livrer

immëdiatement les Tuileries à la garde nationale, qui pourrait, du

moins, les préserver du pillage. Le commandant, ne pouvant prendre.

sur lui de donner l’ordre d’évacuer, conduisit N. Aubert-Roche au duc

de Nemours. Celui-ci écouta en silence et fit ce qu’on lui demandait.

Aussitôt, l’artillerie, après avoir tiré trois coups de canon chargés i

blanc, signal convenu pour avertir de l’arrivée du peuple, commença

son mouvement de retraite par la grille du Pont-Royal. Les dragons

mirent pied à terre pour faire descendre leurs chevaux par l’escalier

du milieu. La retraite se fit avec si peu d’ordre qu’on oublia de relever

les postes intérieurs.

Sur le pont de la Concorde, le comte de Paris trébucha et tomba.

Il ne se fit aucun mal; mais cette chute fut un triste présage pour le

cœur troublé de sa mère.

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DE LA RÉVOLUTION DE 1848. 249

-4’V’ uu ao<o. l.’l’

térieure qui fait les Marie-Thérèse ou les Catherine ne

rayonnait point à son front. Sa lèvre mélancolique, qui lui

gagnait, par des paroles aimables, les coeurs bienveillants,

ne frémissait point de cette éloquence qui subjugue les

âmes rebelles. En un mot, c’était une noble princesse, ce

n’était ni une héroïne ni une femme de génie. Il eût fallu

être l’une ou l’autre pour arrêter à soi, à ce moment su-

prême, le flot emporté des révolutions.

Page:Agoult - Histoire de la révolution de 1848, tome 1.djvu/266[modifier]

CHAPITRE XII

Lepenp)e.auxTuiter)cs.

Après la fuite de Louis-Philippe, la duchesse de Mont-

pensier, qui n’avait pu trouver place dans les voitures du

roi, se rendit à pied chez M. Jules de Lasteyrie, rue de

Miroménil. Le duc de Wurtemberg etson fils s’étaient échap-

pés par la galérie du Louvre. Le générai Sébastiani, ayant

revêtu des habits bourgeois, avait quitté les Tuileries en

même temps que Louis-Philippe et s’était réfugié dans

l’hôtel de son frère, rue du faubourg Saint-Honoré. Quant

au maréchal Bugeaud, dédaignant toutes précautions, il

sortit à cheval, en uniforme, lentement, fièrement, écar-

tant à droite et à gauche les carabines des insurgés qui

affluaient sur le quai. Comme il se dirigeait vers le fau-

bourg Saint-Germain, il se croisa, sur le Pont-Royal, avecun

groupe d’hommes du peuple qui, l’ayant reconnu, se mit a

murmurer « A bas BM~<M~/ Mort à BM~’f~ ? Le

maréchal était déjà loin, quand le bruit confus de ces mena-

ces frappa son oreille. Aussitôt il tourna bride, marcha droit

sur le groupe d’où elles partaient. « Qu’est-ce que j’en-

tends ? s’écria-t-il; vous voulez la mort de Bugeaud? mais

le connaissez-vous bien, Bugeaud? savez-vous ce qu’il a

fait pour son pays? Bugeaud est un des derniers qui aient

envoyé desballes aux Prussiens et aux Russes, quand ils me-

Page:Agoult - Histoire de la révolution de 1848, tome 1.djvu/267[modifier]

HISTOIRE DE LA DEVOLUTION DE-)S48. ~St

Mi;)HJtKtjUtiLAtt)!;YUi~’);10NDE-)S48. ~St

naçaient Paris. Bugeaud a soumis l’Algérie à la France.

Allez, croyez-moi, respectez Bugeaud et tous les braves de

l’armée, vous aurez besoin d’eux avant qu’il soit long-

temps Et les insurgés, gagnés par cette parole franche

et vraiment populaire, entourèrent le maréchal en criant

<t Ht’e Bugeaud Puis ils l’escortèrent comme en triom-

phe jusqu’au seuil de sa demeure.

Les troupes qui, sous les ordres du générât Ruihiéres,

avaient occupé tous les abords du jardin et protégé ainsi le

cortège de la duchesse d’Orléans, s’étaient repliées et mas-

sées sur la place de la Concorde oit, sur l’ordre exprès du

duc de Nemours, elles devaient attendre que la régente

sortit de.la Chambre, pour l’escorter jusqu’à Saint-Cloud.

Le général Bedeau tenait toujours la f.ête du Pont-Royal.

Ces deux généraux disposaient encore de forces suffisantes

pour couvrir le palais Bourbon et le défendre, de ce côte,

contre l’invasion du peuple.

Revenons aux insurgés que nous avons laissés entrant dans

ta cour du Château. Leur surprise fut extrême de voir que

la troupe ne faisait aucun prèparatif de défense. Ils igno-

raient encore la fuite du roi c’est à peine s’ils ajoutaient

foi à son abdication. Ils s’attendaient à trouver aux Tuile-

tics une résistance formidable.

La première colonne d’insurgés qui pénétra dans la cour,

était commandée par un officier de chasseurs de la Kf

légion, homme de résolution et de dévouement, )e capi-

taine Dunoyer.

Il est intéressant de suivre ta marche de cette cotonne,

depuis le moment où elle s’était géparét’ des défenseurs de

la dynastie. C’était vers neuf heures du matin; on venait

d’apprendre à la mairie du 10’’ arrondissement, oùia5<’

compagnie du 4" bataillon, sous les ordres du capitaine

Dunoyer, s’était rendue pom- demander des cartouches

<Ij!l sarde nationale manquait partout de cartouches, ce qui est

~unisamment expliqué par le peu de confiance qu’avait le go~verne-

nient dan’-ses dépositions.

Page:Agoult - Histoire de la révolution de 1848, tome 1.djvu/268[modifier]

HISTOIRE

niBnjmn

que la prison militaire de l’Abbaye, détendue par un poste

d’infanterie, était attaquée parle peuple. A ce moment,

plusieurs élèves de l’École polytechnique~ arrivaient; ils

annoncent à haute voix que tous les élèves se sont divisés,

pour aller, dans chaque arrondissement, concourir avec la

garde nationale au rétablissement de l’ordre et au main-

tien de la liberté. Des cris redoublés de « Vive l’École

polytechnique! vive ~r~o?’MM/ » saluent cette nouvelle, et

l’on se met, aussitôt, eh marche vers l’Abbaye pour aller,

s’il en est temps encore, s’interposer entre le peuple et la

troupe. En débouchant sur la place, la colonne voit que les

insurgés sont maîtres de la prison; ils avaient désarmé les

soldats, délivré les prisonniers, et ils commençaient à dé-

molir la maison d’arrêt. Incertains sur les dispositions de

la garde nationale, ils se retirent silencieusement derrière

leur barricade, établie en tête de la place, et se tiennent en

observation. Le capitaine Dunoyer les, aborde et les somme

de ne pas continuer une destruction inutile. Ils répondent

par les cris de c Vive la ~«rdc nationale! vive l’École po~-

<ccMt~Më.’ vive la t’~)nKC/ » « Oui, mes amis, Vive la

réforme dit Dunoyer que tous ceux qui la veulent nous

suivent avec ordre et discipline. » Puis, voyant que les in-

surgés, armés de pioches, de marteaux de forge, de pinces

à démolir, de haches, de barreaux de fer et de sabres,

manquent de fusils, il propose d’en aller prendre à la ca-

serne municipale de la rue de Tournon. On se range à sa

suite et l’on maeche en avant, en chantant la Marseillaise:

Avec ce renfort, qui la porte environ à six cents hom-

mes, la colonne se dirige vers la caserne de la rue de

Tournon. Elle la trouve occupée par un détachement de la

11" légion. Les gardes municipaux l’ont évacuée de grand

matin pour aller prendre position sur la rive droite de la

Seine.

Alors, Dunoyer conduit ses hommes à la caserne des

sapeurs-pompiers, rue du Vieux-Colombier, où il espère

trouver des armes. La caserne est fermée; la sentinelle se

Page:Agoult - Histoire de la révolution de 1848, tome 1.djvu/269[modifier]

DE LA RÉVOLUTION DE 1848. ’253

22

Le succès du peuple est complet de ce côte de la Seine.

retire dans le poste. Le commandant paraît à une fenêtre

du rez-de-chaussée, et, le capitaine Duuoyer lui ayant

demandé des armes pour ses volontaires, il consent, après

quelques difficultés, à livrer environ quatre-vingts fusils,

que l’on passe à travers la grille d’une croisée. Ces fusils

sont charges; un coup de feu part accidentellement. Plu-

sieurs insurges, se croyant attaqués, crient FeM~eaKce.’et

veulent mettre le feu aux portes mais les gardes nationaux

parviennent à les rassurer. La colonne s’ébranle et se divise

en deux détachements; cent volontaires du peuple se diri-

gent, par la rue du Cherche-Midi, vers la maison du conseil

de guerre, bien résolus à l’enlever de vive force. Après avoir

recruté sur leur chemin des hommes et des armes, ils doi-

vent prendre par derrière la caserne de la rue de Babylone,

pendant que la colonne principale, sous les ordres de

Dunoyer, t’attaquera par-devant.

Mais, arrivés à l’entrée de la rue de Babylonc, quelques

gardes nationaux de cette colonne, ayant été reconnaître les

dispositions de la caserne, apprennent que la troupe en est

partie la veille et qu’il n’y a plus au poste qu’un petit nom.

bre de jeunes soldats récemment entrés au corps. Le ser-

gent qui parlemente avec eux propose de recevoir dans le

poste quelques gardes nationaux pour le garder en com

mun; il ajoute en même temps, du tonte plus ferme,

que, si l’on prétend le désarmer, lui et les siens, il se dé-

fendra à outrance. Cette réponse énergique impose le res-

pect. Le capitaine Dunoyer fait faire volte-face à sa troupe

et va rejoindre avec elle le détachement qui revient du

poste du conseil de guerre.

Ce poste, après une courte résistance, a été enlevé et

désarmé. On a, comme partout, brûlé les portes et délivré

les soldats détenus. On apprend au même moment que

d’autres bandes d’insurgés ont pris les casernes de la rue

Mouffetard, de la rue des Grès, de la rue du Foin, de la

rue des Carmes, et désarmé tous les postes intermédiaires.

Le succès du peuple est complet de ce côté de la Seine.

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~4 1 ))tSTOH<E E

La colonne de Dunoyer, grossie dans sec marche et. forte

d’environ quinze cents hommes, après avoir franchi de

nombreuses barricades sur la place de la Croix-Houge, dans les rues du Four, de Bussy, Saint-Andre-des-Arts et Dau-

phine, arrive eu tête dul’ont-Neuf,al’entréc du quai ContL

La garde municipate stationne sur le quai de l’Horloge. Fu détachement de cuirassiers est à cheval, en face du terreplein Henri IV. Les insurges s’arrêtent un moment et font

flotter leurs drapeaux en criant ?ue r~o?*Mtc/ mais,

\o\ant que la troupe fait bonne contenance et qu’eltc est

prête a recevoir le combat, ils passent outre.

A t’eutrèc de la rue des Petits-Augustins, ils voient ac-

courir du quai Voltaire une dizaine de gardes nationaux a c)ieva) qui agitent en l’air des mouchoirs b)ancs. Le plus avance, quand il est à portée de la voix, s’écrie « Tout estimi, mes amis! le roi abdique en faveur de son petitfils la duchesse d’Orléans est nommée régente! o A ces paroles, des murmures éclatent dans les-rangs des insurges. « Cela se peut, repond Dunoyer, mais nous n’avons plus de foi aux paroles nous ne quitterons pas nos armes que l’armée ne soit sortie de Paris. »

Sans insister davantage, les cavaliers continuent leur

marche par la rue des Saints-Pères; ils vont porter dans tout te faubourg Saint-Germain la nouvelle de l’abdication,

qui est à peu près partout bien accueiliie.

Cependant la colonne a gagrte le pont des Saiuts-Peres<

occupe par la troupe. Avant dépasser outre, Dunoyer tienl

co~seU avec ceux qui l’entourent, et propose de traverser l’

ta Seine pour marcher sur les Tuileries. Quelques-uns fou)

observer que, si le roi a veritabtement abdique, il importe

de courir immédiatement a la Chambre, aun de mettre en

déroute les partisans de la régence. D’autres se rangent a

l’avis du capitaine. Mais, pendant ces pourparlers~ une grande hésitation s’est manifestée dans la colonne. f.a

nouveHe de l’abdication du roi et de la régence de la duchesse d’Orléans, qui circule, l’aspect des quais occupes

Page:Agoult - Histoire de la révolution de 1848, tome 1.djvu/271[modifier]

DE LA RÉVOLUTION DE 1848. 5

par des troupes en bon ordre, tes fortes détonations que

l’on entend incessamment dans la direction du Palais-

Royal, ont ralenti l’ardeur des combattants. Oh juge qu’il

y aurait folie à s’aventurer sur la rive droite et à braver,

en si petit nombre, les forces considérables qui défendent

les Tuileries. Six ou huit élèves de l’École polytechnique

viennent annoncer à Dunoyer qu’ils ont promis à leurs chefs

de ne pas sortir de la limite de l’arrondissement et de

n’agir que par voie de conciliation sans écouter aucune

objection, ils se retirent. Aussitôt, la plupart des gardes

nationaux et des volontaires les imitent. La colonne, to.u). a ù

Fheure de quinze cents hommes, est réduite à cent cin-

quante, parmi lesquels on ne compte plus que soixante

gardes nationaux et quatre élèves de l’école polytechnique,

tes jeunes Prats, Vial, Lebelin et Cahous, qui, tout en s’ex-

posant au danger de l’audacieuse tentative que l’on projette,

déclarent qu’ils resteront fidèles an serment fait. a leurs

chefs de ne pas tirer l’épée hors du fourreau.

Dunoyer est un instant ébranlé par cette défection sa

responsabilité devient immense. H s’agit de tenter un coup

décisif, et il ne peut se dissimuler que les choses ne pre)!-

nent pas une tournure favorable. Mais l’enthousiasme de

sa petite troupe le ranime « ËH avant! en avant! »

s’écrie-t-on autour de lui. Les tambours battent la charge,

on s’avance Intrépidement sur le pont, au risque d’être

mitraillé.

Les quais du Louvre et des Tuileries sont occupés mili-

tairement. Le 7" régiment de cuirassiers arrivant du pont

~’enfest la gauche du pont; le 57’’ de ligne, sous fe.s

armes, est à la droite. On ignore tes dispositions de la

troupe; mais, sans qu’il y ait rien de provocant dans son

altitude, elle semble prête à accepter le combat.

La colonne insurgée fait halte, a peu de, distance des pre-

miers pelotons. Dunoyer, s’approchant des officiers, leur

annonce que les trois légions de la rive gauche, suivies du

peuple en armes, marchent sur le Palais-Royal pour arrêter

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256 HISTOIRE

~U HtLJ~~JL’t~

l’effusion du sang. Sa compagnie, dit-il, est l’avant-garde de l’armée populaire et vient demander le libre passage.

L’un des officiers va consulter le colonel, qui, àla vue

des gardes nationaux mêlés au peuple, élève en l’air la poignée de son épée aussitôt lés soldats dressent la crosse de tours fusils. Un passage s’ouvre devant la colonne révoiutionnaire; elle traverse le Louvre aux cris de Vive /a Fr<M?c< vivent les cuirassiers! vive la ligne! La musique du régiment répond à ces cris, en jouant la Mar.~tMsM!?. Pendant ce temps, quelques insurges s’étaient glissés un

a un le long du quai des Tuileries, en fraternisant avec les soldats. lis ne tardent pas à pénétrer .dans la cour du Carrousel par le guichet de l’Orangerie.

La cour des Tuileries est occupée par de nombreuses

troupes, mais la place du Carrousel est complètement évacuée. Une foule en armes, venant de la rue Saint-Thomas, commence à l’envahir, au moment même où la colonne de la rive gauche achevé de passer le guichet du Louvre; trois coups de canon se font entendre une fusillade retentit sur la ligne du château elle tue et blesse plusieurs insurgés. La colonne de Dunoyer riposte, ainsi que le groupe qui avait pénétré par le guichet de l’Orangerie. Plusieurs balles mortelles atteignent à la fois un malheureux piqueur en grande livrée rouge, qui conduisait au château deux chevaux des écuries royales, destinés aux voitures de madame la duchesse d’Orléans. Aussitôt, sur les instances de quelques-uns des siens, Dunoyer commande un mouvement de retraite pour aller s’assurer de nouveau des dispositions de la troupe qui gardait la tête du pont du Carrousel. On fraternise; les cuirassiers annoncent qu’ils veulent retourner à Versailles, leur ville de garnison. Pendant ce temps, le chasseur Tordeux, qui avait vu plusieurs pièces d’artillerie sortir de la cour des Tuileries par le guichet du pont Hoval, va observer si elles ne prennent point une direction offensive; il constate qu’eues se dirigent vers la place de ta Concorde. Alors )eg tambours des insurgés battent !a

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bELARÊVOHJTIQ!<!)Ed848.

gRt’)e retour df

,~D ’il M. retoiii~ tii,

i)t!jLAm!i\UHJttUnUNt64S. ’ZO~

charge, la colonne reprend sa marche à travers la place

presque déserte, et parvient jusqu’au poste de l’état-major,

où stationne, l’arme au pied, la garde nationale de ser-

vice, composée de plusieurs détachements de la quatrième,

de la cinquième et de la sixième légion.

Dunoyer invite le commandant à se joindre à lui pour

pénétrer ensemble dans les Tuileries; celui-ci s’y refuse en

alléguant qu’il a un service commandé et qu’il n’y saurait

manquer sans un ordre supérieur. Malgré ce refus, les in-

surgés passent outre. Presque aussitôt les divers détache-

ments quittent la place, tournent par la rue de Kohan et

vont se répartir dans plusieurs postes voisins. La colonne

de Dunoyer se rapproche alors de la grille du château et

bientôt elle y entre par le guichet de l’Échelle, que l’on

vient d’ouvrir pour la garde nationale de service; clh’

marche avec ordre, tambours en tète et la crosse en l’air.

Elle se déploie dans la cour des Tuileries aux cris de Vive

rc/bt’tMë’ La garde nationale, alignée près du poste de

l’Échelle et le long du pavillon de l’Horloge, reste morne

et silencieuse.

Une artillerie formidable est encore en bataille dans )a a

cour. Le vingt-cinquième régiment de ligne, sous les armes,

stationne devant le poste où est déposé son drapeau. On voit,

plus loin, un bataillon du génie et de forts détachements de

cavalerie. Au milieu de tout cet appareil guerrier règne un

profond silence. La consternation parait sur tous les vi-

sages. Dunoyer s’avance alors vers le commandant du cin-

quante-deuxième. c Tout Paris est en révolution, lui dit-il;

la garde nationale, le peuple et t’armée fraternisent; nous

venons ici fraterniser avec le brave cinquante-deuxième. »

Les officiers répondent à Dunoyer qu’ils se préparent a

partir; un sergent, qu’il interroge sur le nombre de car-

touches dont il dispose, lui montre sa giberne vide.

Sur ces entrefaites, un valet de chambre du comte de

Paris aborde Dunoyer; iHuiannonce que la duchesse d’Or-

jéans est a la chambre, !e conjure de protéger le retour de

w M

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25S HISTOIRE

la princesse et l’invite à monter dans l’une des deux voitures

qui sont la, prêtes à partir pour aller chercher ta régente

et le jeune roi, ajoutant qu’il a plein pouvoir pour lui offrir

tout ce qu’il pourrait désirer. « Ne comptez ni sur moi, ni

sur mes compagnons d’armes, lui répond Dunoyer; nous ne

sommes pas ici pour servir les princes. » Presque au même

moment, M. en grand uniforme de colonel de

ia garde nationale, s’approche et renouvelle à Dunoyer les

mêmes instances et les mêmes promesses; mais, voyant

qu’il ne peut le persuader, il monte sur le siège de l’une

des voitures et part pour la Chambre. Un gardien du châ-

teau, interrogé par les insurges, leur dit que le roi est en-

core dans ses appartements. Aussitôt ils s’avancent vers le

pavillon de l’Horloge. La, ils rencontrent le colonelBilfeld,

gouvernou’ du château, pâle, hors de lui. Il se jette dans

les bras de Dunoyer et le supplie de l’épargner. Celui-ci

le rassure, mais l’engage quitter son uniforme et à sortir

au plus vite des Tuileries. Trois insurgés se détachent pour

accompagner le colonel jusque dans ses appartements. De

plus en plus surpris du succès de leur audace, les insurgés

pénétrent dans le vestibule du pavillon de l’Horloge, d’où

ils aperçoivent au loin, dans le jardin, dont les grilles d’en-

ceinte sont encore fermées, le cortège fugitif de madame

la duchesse d’Orléans qui touche à-la place de la Con-

corde. Ils montent le grand escalier, croyant à chaque pas

être assaillis. Ils parcourent ainsi avec précaution plusieurs

salles et ga!eries; Le général Carbone!, enveloppé d’un ca-

ban, passe rapidement près d’eux et se retourne pour re-

commander au volontaire Lacombe de ne rien gâter dans

les appartements. Dans une pièce de service, un garçon

lampiste est tranquillement occupé à nettoyer un verre de

lampe.

Enfin l’on arrive à la salie du trône. Deux faisceaux de

drapeaux tricolores en soie frangée d’or ornent les deux

côtés du fauteuil royal. Chaque insurgé veut s’y asseoir a

son tour. Dunoyer fait a ses compagnons d’armes une alio-

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~ELARE~LU~ONDE~M~ 2MI ()

.U)tLAtH!jtUL,UI,ttJ[\DËlK4}<. 2.’)f)

cutloit chaleureuse, puis il trace sur les moulures du troue

cessimplesparoles:

f.M PEUPLE DK PARIS A L’NUHOPE ËNTfËRE

It~)’E~.t~,F~et’Mt~.

~4fevri<’L’1848.

Un cri enthousiaste de F!fe République! le premier

qu’on ait poussé depuis le matin, tant on a été fidèle a la

consigne donnée par les chefs politiques, salue cette pro-

clamation solennelle et familière tout ensemble de la vic-

toire du peuple. Les insurges courent aux fenêtres et font

retentir au dehors leurs acclamations. A cet appel, les

gardes nationaux de service arrivent; l’un d’eux, lieuf.e-

liant de la cinquième légion, môme les degrés du trône et

commence, a la surprise générale, une harangue en faveur

du prince Louis Bonaparte; interrompu par des marques

de réprobation unanimes, l’orateur désappointé se perd

dans la foule.

Après une courte halte, la colonne de Dunoyer se remet

en marche et traverse les appartements qui conduisent au

musée. Tout annonce qu’ils viennent à peine d’être quit-

tés par la famille royale. De grands feux brûlent, dans les

cheminées. Des billes et des queues de billard sont encore

jetées pêle-mêle sur le tapis, comme pour une partie mo-

mentanément suspendue. Un piano est resté ouvert. Des

albums sont épars cà et là. Dans la salle à manger, la table

n’est qu’à moitié desservie; quelques insurgés s’y rafraî-

chissent à la hâte. Arrivés à l’escalier du paviHon de Fiore,

près de l’aile attenante au Louvre, un bruit confus se fait

entendre une porte à double battant s’ouvre comme

d’elle-même, et les insurgés se voient, à l’entrée de la

grande galerie du musée, à dix pas d’un détachement de

gardes municipaux sous les armes a l’autre extrémité

Ce détachement se composait de 550 hommes venus <:es différents

portes de Samt-Eu~achc, de la M)<’ aux b)ë.<, des Pcti~-Pprcs, df la

Page:Agoult - Histoire de la révolution de 1848, tome 1.djvu/276[modifier]

MO HISTOIRE E

de la galerie un détachement du génie est occupe à for-

mer une barricade avec des banquettes.

Les insurgés s’arrêtent brusquement; ils se croient pris

dans une embûche. « Nous sommes trahis? » s’écrient-ils,

et aussitôt leurh armes s’abaissent; mais le capitaine Du-

nover s’avance entre eux et les gardes municipaux, et,

s’adressant au commandant « Vous êtes tous des braves,

lui dit-il; vous pouvez vous défendre, mais à quoi bon? le

roi est en fuite. Le peuple vainqueur arrive de toutes parts;.

aucun de vous n’échappera à sa colère. Laissez la vos

armes, fiez-vous à nous, et nous jurons de vous sauver, e

Le maréchal des logis tend la main a Dunoyer, et donne

ainsi le signal de la paix; aussitôt les soldats élèvent la

crosse de leurs fusils en criant A ~s G:t<:M~ vivent les

enfantsde Paris! vive la ~M’~ Ktït!OKN~ vive la réforme!

Puis ils déposent leurs armes, jettent à terre leurs équipe-

ments et leurs cartouches, et viennent serrer la main des

gardes nationaux et des insurgés. Ceux-ci, craignant d’être

surpris par l’invasion du peuple, se hâtent de quitter une

partie de leurs vêtements pour en couvrir les gardes muni-

cipaux on protège leur retraite à travers la foule en armes,

qui déborde déjà dans les salons. On les escorte par petits

groupes on les conduit au poste dit pavillon Marsan, que

vient de quitter le 53’ de ligne. Là, ils achèvent de se tra-

vestir, puis ils sortent isolément, comme ils peuvent

place des Victoires, qu’ils avaient remis à la troupe de ligne après avoir

reçu l’ordre de se replier sur les Meries, et d’environ 65 hommes

venus du Ch&teau-d’Eau; Ils étaient commandes par le maréchal des

logis Roubieu et. par le lieutenant Perin. Un chef de bataillon (lu gëme

les avait placés dans la galerie du musée qui communique avec les

Tuileries; il avait faite! ablir avec des banquettes une esp~e de barri-

cade; puis, répondant au lieutenant l’ërin, qui lui demandait ):t consi-

g-ne:’« Vous vous hattrex, s’i) le faut, )) avait-u dit; après quoi il avait

disparu..

Le zèle des Insurges a sauver les gardes municipaux est attesté par

ceux-ci avec les expressions de la plus vive reconnaissance, dans une

deciaration co))ectivc. Le votontaire Lac~nbe père, qui n’avait pas

quitte ta cotnuue de Uunoyer depuis le matiu, prend le maréchal des

Page:Agoult - Histoire de la révolution de 1848, tome 1.djvu/277[modifier]

DE LA RÉVOLUTION DE 1848. 26t

Le détachement du génie suit leur exemple et va se

réunir mi autre détachement de la même arme qui se

dispose à partir,, ainsi que le 52" de ligne, et tout ce qui i

reste encore de troupes dans la cour du château.

Pendant cette retraite, une démonstration politique d’un il

caractère étrange avait lieu dans la salle des’maréchaux,

Un homme d’une haute taille, les cheveux en désordre, les

joues creuses, le regard flamboyant, les vêtements déchi-

rés, fend la foule; ses longues mains crispées agitent une

feuille de papier. Il fait signe qu’il veut parler; il monte

sur une banquette, et commence d’une voix épuisée par la

fatigue et par l’émotion une lecture qui se perd dans le tu-

multe. Mais tout d’un coup le silence se fait; on vient de

reconnaître l’ami dévoué du peuple, le héros de l’insurrec-

Lion lyonnaise, le républicain ardent, passionné jusqu’au

délire: Charles Lagrange. On se presse autour de lui; on

l’écoute avidement. Il lit d’un accent ironique l’acte d’abdi-

cation du roi « Citoyens, s’écrie-t-il en promenant sur son

auditoire un regard interrogateur, est-ce là ce qu’il vous

faut? La France se courbera-t-elle sous le sceptre d’un en-

fant, d’une femme? Voulez-vous d’une régence en que-

nouille ? – Non non s’écrie la foule pas de royauté pas

(le régence

« Vous avez raison, mes amis, répond Lagrange il nous

faut une bonne République » Et il descend de sa banquette

.m< cris redoublés de F~e~t Ji!<~MMt<jfK< On l’entoure, on

logis RouMeu sous le bras et le conduit dans sa propre maison, où il

lui donne l’hospitalité pendant plusieurs jours. Le volontaire Bondaut

emmène chez lui le sous-ofScier Foyet et le garde Denixet. Préau, qui

revient de la place du Palais-Royal, conduit deux gardes municipaux

chez son patron, le libraire Etosse, du ils restent cachés pendant une

semaine. Le sergent Dnyiltard en escor!e deux jusqu’à la rue de l’Ëcolc-

de-Medecine; le lieutenant Permet un sous-officier, qui marchait avec

lui, furent seuls maltraités, ayant été sépares, violemment, de leurfra-

ternelle escorte par le contre-courant de la foule. On leur arracha

leurs (’’pantettes et oh déchira leur uniforme. Ils ne parvinrent qn’:t

~rand’peinf ctje~ te concierge du ppv)!ton Mfn~a)), qui tes (i! évader.

Page:Agoult - Histoire de la révolution de 1848, tome 1.djvu/278[modifier]

263 HISTOtUR F,

l’étouffé presque dansuntransport d’enthousiasme. Suivi de la foule, il se dirige vers la salle du Trône, où le capitaine Dunoyer rallie ses hommes et se prépare a marcher sur la Chambre. II vient d’arracher un drapeau du faisceau qui décore le trône. Le lieutenant Girard, de la 1~ légion, en a pris un’autre qu’il remet au jeune Lebelin, de l’École polytechnique. « A la Chambre a la Chambre pas de régence f~s’ècrie-t-on.

La colonne s’ébranle; se pressant sur les pas de leur chef,

les insurgés abandonnent les Tuileries à la multitude ils sortent par le guichet du pavillon de Flore, traversent le pont Royal, se dirigent par le quai d’Orsay vers le palais Hourbon il est environ deux heures.

Pendant que la colonne de Dunoyer sortait d’un côté,

une masse considérable de peuple entrait de l’autre dans la cour du château. La. place du Carrousel et la courétaient, depuis dix minutes environ, complètement vides. Les troupes avaient opéré leur retraite. Les gardes nationaux étaient entrés dans le château, ou s’étaient retirés dans l’intérieur des postes. La colonne populaire qui vint prendre possession des Tuileries marchait en bon ordre et sans aucun tumulte. Le maire du deuxième arrondissement, M. Berger, la canne à la main, ceint de l’écharpe tricolore, était en Léte de cette espèce de procession armée, mais pacifique. On y voyait des ouvriers en blouse, des gardes nationaux, des soldats de la ligne, des femmes, des enfants qui se donnaient gaiement le bras et semblaient, tout ravis de leur facile victoire, n’avoir d’autre pensée que ce!)e d’uue ’Cans la colonne raUiec ainsi autour du capitaine Dnnovcr, se

trouvaient, Je lieutenant CHrard et neuf autres gardes nationaux de h) )1~ lésion; in chasseur Barillet, de la .’)"; des combattants arrivés du (.hateau-d’Eau, parmi lesquels on remarquait un garçon boucher eh taNier de service, arme d’un coutelas; un vlci))arda barbe Manche, arme d’un sabre antique a la garde duquel on vcvaitun demi-pain ()e munition traverse par la lame; tes eteves t.ehetiu et Yjfii dc)’Kco1epo~tefh.nique. etc.

Page:Agoult - Histoire de la révolution de 1848, tome 1.djvu/279[modifier]

DU LA. RÉVOLUTION BEi~S. M3

fraternité copiante’. Cette foute iuoft’eusive se répandit

bientôt dans tes appartements royaux. A ce moment, M. de

Girardin, qui revenait de la place du Palais-Royal et qui

ignorait les derniers événements, entrait aux Tuiteries.

Poussé dans le château par le Ilot populaire, reconnu et

interrogé par (tes insurges qui ne savaient pas plus que

lui ce qu’était, devenue ia famille royale, il leur anmmce

t’abdication de Louis-Philippe, et la régence de la duchesse

d’Orléans. Cette nouvelle est favorablement accueillie; el)e

parait même surpasser l’attente de ceux à qui il la commu-

nique. « Est-ce bien vrai? disent-ils, est-ce signe? w M. de

Girardin, pour donner plus de crédit à ses paroles, s’assied

a une table, et, pendant une heure environ, il écrit et signe

près de cinq cents hulletins ainsi conçus:

« Abdication du roi;

Hegencede la duchesse d’Orléans;

"Dissolution de la Chambre:

« Amnistie générale..

« l’.MlLË DM C)HA<n)), ))

Cependant, au milieu de la foule qui se heurte et se

pousse tumultueusement en avant, M. de Girardin aperçoit

M. Ihunouiin, portant un drapeau tricolore, haranguant a

droite et a gauche du geste et de la voix. 11 a rallie autour

de lui une bande de deux cents hommes environ qu’il va

conduire à )a Chambre. M.deGirardJu se joint à lui, pen-

sant que la présence de cette bande populaire peut favo-

riser la proclamation de la régence. On se met en marche,

on sort par le guichet dn pavillon Marsan, on suit la rue. de

Uivoil. La troupe, qui stationne surla place delà Concorde,

ne fait aucune difficulté pour laisser passer cette petite cd!onnequi n’es) point armée. Arrivé a la grille du palais

« lis \ont aux ’)’ui)erics, diMit. )tn mm’i< !’t urt g’arde national qui, i;

apercevilut de tom ceUc bande armée, ~inquiétait de lui Yoh’prend)’e

)a direftion du château; mai;- ce n’t’.st pas pour faire du ma) c’M<

/<M<c«’f de se ~OHt~H~t’. ))

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204 HISTOIRE

législatif, M. Dumoulin fait ranger ses hommes près des voitures de la cour, qui attendent madame la duchesse d’Orléans; il échange quelques paroles avec le générât Gourgaud et pénètre seul dans l’enceinte. M. de Girardin y est déjà, et, bien qu’il ne soit plus députe, il est allé reprendre son ancienne place auprès de M. de Lamartine.

A partir de ce moment jusqu’à une heure avancée de la

nuit, le château de Tuileries est abandonné à la multitude. Elle se répand à flots depuis les caves jusque dans les combles. Éblouie à l’aspect de ces splendeurs, curieuse, étonnée, étourdie de son propre bruit, excitée par sa propre licence, ivre de joie d’abord, de vin ensuite, elle s’y livre à tous les excès, à tous les caprices d’une imagination en délire. Ce château, d’où l’étiquette rigide d’une reine dévote et un veuvage sévère avaient, en ces dernières années, banni toute joie, devient le théâtre d’une immense orgie, d’une saturnale indescriptible.

Pendant que les uns, pour assouvir de sauvages colères,

se ruent sur les objets inanimés, brisent les glaces, les lustres, les vases de Sèvres, mettent en pièces les tentures, déchirent, foulent aux pieds, brûlent, au risque d’allumer un effroyable incendie, livres, papiers, lettres et dessins’, Unecertaiue méthode préside, pendant [es premières heures, a cet;

dévastation. Dans ta salie des maréchaux, le portrait du maréchal Bugcaud est percé de coups de ba’tounettc et nus eu lambeaux; celui du maréchal Souh est fusill; Les noms sont remplaces par ces mots ynK~ <t la pah’M. Daus les appartements de madame Adé- taidc, uue toile représentant Louis-Philippe saignanUccoutïterYampr est lacérée.. Le buste en bronze du roi, dans le satou dit de /}!HH/<f. est jeté par les fenêtres, mutité, et enfin fondu dans uti énorme brasier. Les portraits du-prince deJoimiUe, au contraire, sont partout respectés. Dans le cabinet où le roi avait signe son abdication, le portrait du duc de Kemours est tres-maltraitë; ni le portrait de la reine, ni celui de madame Adélaïde ne sont touches. Les tapisseries de la reine, ses laines et ses soies a broder, lui ont été restituées intactes, ainsi que le prie-Dieu où elle avait enfermé les linceuls de la princesse Marie et du duc d’Orléans. On se découvrit en entrant dans I’oratoir& de MartCAmeiie. Un élevé de l’École polytechnique, saisissant le crucifix « Voici notre maitre à tous! » s’ecriii-t-il; ct,uivi d’un grand nombre d’insur-

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DELARÉVOH)T!ONDEd848. 265

23

les autres, en beaucoup plus grand nombre; prennent avec

une verve inoffensive le plaisir plus raffine de la satire en

action Comédiens improvises, ils imitent, avec une gra-

vité du plus haut comique, les solennités des réceptions

officielles. Dans la salle de spectacle, où l’on s’est empare

de tous les instruments de l’orchestre, une iniernaie caco-

phonie semble prendre à tâche de rendre sensible it

l’oreille déchirée le chaos moral de cette heure révolu-

tionnaire.

D’autres s’installent aux tables de jeu et parient les mil-

lions de la liste civile; on remarque deux individus qui, assis

à une table d’échecs, la tête appuyée sur leurs mains, les

yeux fixés sur l’échiquier dans l’attitude d’une méditation

profonde, donnent, au milieu du plus étourdissant fracas,

une muette comédie. Les bons mots, les lazzi, volent à tra-

vers les coups de feu qui se croisent au hasard 2.

Les enfants se revêtent de robes de chambre en velours,

se font des ceintures avec des franges d’or et des torsades

de rideaux, des bonnets phrygiens avec des morceaux de

tentures. Les femmes font ruisseler dans leurs cheveux les

essences parfumées qu’elles trouvent sur les tables des prin-

gés, il le porta processionnellement jusqu’à Saint-Mocl), ou il le remit

entre les mains du curé. Les appartements de madame la duchesse

d’Oriéans ont été complètement préserves; de bons citoyens avaient

improvise une garde. L’appartement du duc d’Orlans, ferme depuis

sa mort, a été laisse religieusement dans l’état où il se trouvait. Les

dévastations véritables n’ont été commises que plusieurs heures après

la première invasion. Xous les constaterons en temps et lieu.

Dans cette dernière journée, un assez grand nombre de légiti-

misles avaient encouragé le mouvement insurrectionnel en distribuant

aux combattants beaucoup d’armes de luxe. Plusieurs parurent aux

barricades. Ils avaient revêtu la blouse et la casquette du prolétaire.

Un en vit aussi se mêler, plus qu’il n’eût été bienséant à des ))arti:.an<-

de ta royauté, aux ébats du peuple dans les Tuileries.

« C’Mt <<M qui es aveugle, » s’écrie un ouvrier en j’aisaut de son

mouchoir un bandeau au buste de LoutS-I’bilippe.ffQue fais-tu in

ntarquis? dit un facétieux à un enfant qui tenait à la maiuuuptau

de Neuilly.–Ëh! vicomte, j j’examine le plan de mes propriétés,

répond celui-ci avec gravité.

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~86 )HSTO)t{K E

cesses. Elles tardent leurs joues, couvrent leurs épaules de dentelles et de fourrures, ornent leurs têtes d’aigrettes, de bijoux, de neurs; elles se composent avec un certain goût burlesque des parures extravagantes. L’une d’eues, une pique à ia main, le bonnet rouge sur la tête, se place dans le grand vestibule et y demeure, pendant plusieurs heures, immobile, les lèvres closes,l’œilnxe, dans l’attitude d’une statue de la Liberté c’est une fille de joie. On dénie devant elle avec toutes les marques d’un profond respect. Triste image des justices capricieuses du sort la prostituée est le signe vivant de la dégradation du pauvre et de la corruption du riche. Insultée par lui dans les temps prétendus réguliers, elle a droit à son heure de triomphe dans toutes nos saturnales révolutionnaires. La Maillard travestie en déesse Raison, c’est l’ironique symbole de l’honneur populaire outragé, abruti, qui se réveille en sursaut dans l’ivresse et se venge.

Enfin, vers trois heures, le trône, incessamment foulé aux

pieds par les insurgés, qui avaient tous voulu y monter a leur tour, est enlevé à bras et descendu par le grand escalier dans le vestibule du pavillon de l’Horloge. On préparc une marche triomphale. Des tambours battent de fantasques roulements. Deux jeunes gens, montés sur de beaux chevaux des écuries royales, prennent la tête du cortège le fauteuil est porté sur Jes épaules de quatre ouvriers, que suit une foule nombreuse. On traverse ainsi le jardin, la place de la Concorde et toute la ligne des boulevards: Une multitude année de piques au bout desquelles pendent des lambeaux de pourpre, de damas, de brocart, des habits de cour, des livrées, brandissant des baïonnettes et des sabres auxquels sont enfourchés des quartiers de viande, de pain, de lard, des bouteilles vides enlevées aux cuisines et aux caves royales, s’avance- en chantant la Maf~!«aMë. A chaque barricade, elle fait halte, et le trône, posé sur des assises de pavés, sert de tribune à quelque harangueur populaire. Enfin, parvenu à la Bastille, on le place au pied de

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DELARKYOH!T!ONDE1S4S. 2C7

la colonne de JuiUet un long roulement de tambour se fai!

entendre; on apporte quelques branches de bois sec que

i ’on dispose en bûcher on y met le feu une flamme s’étèvc

claire et petillante, qu’entoure aussitôt une ronde joyeuse.

La ronde s’agrandit de proche en proche; elle presse son

rhythme, e) Je s’accélère, se précipite, s’étend, se prolonge

jusqu’à ce que les derniers vestiges du trône aient disparu

dans un monceau de cendres. Alors de grands cris d’aiïe-

gresse retentissent, au-dessus desquels on entend bientôt

des voix énergiques qui rappellent aux combattants !e but

de la révolution et s’écrient: ~’H~ FtH~ /’fM~’

f~ F!

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CHAPITRE XHL

L<’pmp)ca)nChnn]brcde!!(](’p))t~.

La Chambre des pairs avait été convoquée pour une

heure et demie. (Jne courte discussion sur le procès-verhai

occupa les premiers moments de la séance, puis le chance-

lier se leva, et, d’une voix très-émue, annonça a l’assem-

blée les événements dn dehors: «Messieurs, dit-it,je~ne

sais que par le AffMM(<tM- que le ministère précèdent n’existe

plus et qu’un autre ministère se forme. Je n’ai reçu aucun

avis officiel de quoi que ce soit par conséquent, il n’y a

rien dont je puisse entretenir la Chambre.)) ))

Les pairs, humiliés et déconcertes, ne jugèrent point non

plus qu’ils eussent quelque chose à faire; la séance futsus-

.pendue. Pendant cette suspension, le bruit serèpandit que

madame la duchesse d’Orléans allait venir au Luxembourg

avec M. le comte de Paris; mais, après une longue et inutile

attente, le chancelier, ayant invité les pairs à reprendre

leurs places, leur fit connaitre, en ces termes, qu’ils pou-

vaientseseparer:

« Nous avious envoyé trois de nos cottégues auprès de

« M. le président de la Chambre des députés pom-t’mfor-

« mer que la Chambre des pairs restait assemblée et atten-

<~ dait les communications qui pourraient Ini étrc.faites.

(( Cette mission a é).è remplie; mais, d’après le compte f)è.

Page:Agoult - Histoire de la révolution de 1848, tome 1.djvu/285[modifier]

HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION DE 1848. 269

23.

L _~II’. j- 1 Il.

HISTOIRE DE LA REVOLUTION DE 1848. 269

« taillé qui nous a été rendu par nos collègues, il est

« évident que la Chambre des députés n’était plus en séance

« quand ils y sont arrivés. Notre message n’ayant pu, par

« conséquent, avoir aucun résultat, j’ai l’honneur de pro-

« poser à la Chambre de lever la séance. Elle sera informée

« quand une nouvelle réunion pourra avoir lieu.

Ainsi finit, ainsi devait finir cette assemblée sans carac-

tère, sans tradition, sans puissance, cette représentation

factice d’une aristocratie plus factice encore.

Ni le roi ni les ministres n’avaient pensé à la Chambre des

pairs, au moment du danger; on ne daignait pas la prévenir

des événements accomplis. Il ne vint à l’idée de personne

de lui demander une inspiration politique, un appui légal.

un effort quelconque de courage ou de patriotisme. Ni la

monarchie dans ses dernières convulsions, ni la République

dans ses premières luttes, ne songèrent à cette assemblée

inerte; personne ne prit la peine de la congédier; elle s’ef-

faça, elle s’évanouit dans le néant où elle avait végété; on

ne put pas même dire JE~e a vécu

Le spectacle que présentait à la même heure le palais

Bourbon, quoique bien différent, n’était guère moins pi-

toyable. Depuis midi, une foule de députés, de journalistes,

de personnes étrangères à la Chambre, accouraient de

toutes les parties de la ville, effarés, en proie à des frayeurs

dont le désordre paraissait dans la tenue, dans les propos,

sur les physionomies. Nul ne cherchait à déguiser sa préoc-

cupation personnelle dans la. panique générale.

Jamais peut-être, à aucun moment de nos crises révolu-

tionnaires, une pareille hésitation, une perplexité si mani-

feste, n’avaienttrahi, dans les esprits et dansles consciences,

une déroute plus comptètc. On vit, alors, avec surprise, avec

Les pairs eux-mêmes avaient le sentiment de leur nullité s Mes-

sieurs, )a Chambre des députes vient d’être envahie, s’écrie M. Ben-

~not, en entrant \’crs dix heures dans ta saHedu Luxembourg ;))ouf!

allons l’être incessamment. Mon cher coUèpue, vous vous flattez. »

lui répond, en souriant, M. de Saint-Priest

9?.

Page:Agoult - Histoire de la révolution de 1848, tome 1.djvu/286[modifier]

MO HtSTORE

tristesse, combien était devenu petit, en France, le nombre

(le ces hommes fermes de cœur, pour lesquels le devoir ne

saurait jamais être douteux et que le sacrifice trouve tout

préparés. Quel que soit le blâme quedoive encourir devant

l’histoire l’attitude de la Chambre des députés en ce mo-

ment décisif, il convient de dire, non pour sa justification,

mais pour notre enseignement, qu’elle reflétait l’image trop

fidèle de l’état moral auquel les classes supérieures étaient

descendues.’ Vues troublées qui cherchent a reconnaître de

quel côté va la fortune pour la suivre, appréhensions de

s’attacher une cause perdue, prudences qui .veulent tout

ménager, perfidies qui s’observent, habitudes, contractées

dans les chocs de nos luttes civiles de~çonfondre

le succès avec 1e droit, l’égotsmë avec la sagesse, la fourbe-

rie avec l’habileté, voilà de quels éléments se composait,

vers le déclin du règne de Louis-Philippe, l’opinion léga-

lement constituée dans les Chambres; voilà sur quels fon-

dements la dynastie d’Orléans se croyait assez solidement

assise pour défier l’ardeur des passions pdpulair.es.

L’ouverture de la séancen’avait été indiquée,la veille, que

pour tr.ois heures. Sauzet n’était pas là.: En attendant

qu’il vînt/dans la salle des Pas-Perdus, dans, la ~salle/des

conférences, dans les couloirs, dans les bureaux, .dans la

tribune des journalistes, on entrait, on sortait, on se com-

muniquait des nouvelles et surtout des. suppositions per-

sonne ne connaissait avec exactitude ia situation des

choses; les bruits les plus contradictoires trouvaient.

créance. On venait de voir passer M. Odilon Barrot, suivi

d’une espèce de cortège; il allait prendre possession du

ministère de l’intérieur. On se demandait si Louis Philippe

était encore roi, s’il avait quitté les Tuileries, pour qui se

prononçait la garde nationale, si la troupe combattait

encore, qui la commandait; on sentait que tout flottait au

hasard.

Enfin, pendant que MM. Carnot et Marie se décidaient à

aller au château pour éclairch- tous ces doutes, on vit arri-

Page:Agoult - Histoire de la révolution de 1848, tome 1.djvu/287[modifier]

!)ELÂRÉYOHJTJONDEt848.- M)

_z~. ay~

ver M. Vatout et plusieurs autres personnes de l’intimité de

Louis-Phiti.ppe, qui, en annonçant l’abdication, groupèrent

autour. d’elles des députés influents et s’efforcèrent de les

amener à soutenir la régence. M. Berryer et M. Lubis, ré-

dacteur en chef d’un journal légitimiste 1, se prononçaient t

tortement pour cette transaction. On affirmait que le Na-

<MM~ était gagné, qu’un ministère Odilon Barrot et Marras)

allait entourer de sa popularité un gouvernement nouveau

exempt.de tous les ,torts dont le peuple accusait Louis-

Phitippé. <( H y avait bien, disait-on dans ces groupes, un

certain nombre, de fous qui partaient de ~!<M~M~ mais

<-e n’était pas là une opinion sériense. Du moment que !.)

personne du roi et cette de M. te duc. de Nemours étaient

hors de cause, rien ne serait plus facile que de faire accla-

mer madame la duchesse d’Orléans et M. te comte de Paris

uue.jeune femme que ta calomnie de l’esprit de parti n’a-

Ya.t jamais osé. effleurer, et, un enfant préservé, par son

âge, de toute participation aux choses, de toute relation

avec les hommes que réprouvait l’opinion publique x

Comme on raisonnait de la sorte, M. Thiers accourt hors

dhateme; oni’entoure, on le presse de questions, ttcou-

firme la nouvelle du départ du roi il ne sait rien de plus.

il u pas vu madame la duchesse d’Orléans; il n’a pas vu

M. Odilon Barrot it vient de traverser la place de la Con-

corde. «La troupe, dit-il, n’empêchera pas le peuple de

passer; avant dix minutes, ta Chambre sera envahie, )e<<

députés seront égorgés. J~M~K~f, ~OM~, monte, ),

ajoute-t-tl en élevant son chapeau, comme pour imiter te

gested’unpilote en perdition. 11 n’va plus rien a faire

Et M. Thiers disparaît, après avoir ainsi répandu autour

ne hn la consternation et t’épouvante.

//UHMM mas<M’e&M~<

S~T’ Duvergier de Hauranne, ,de Rëmusat. Darcche. de

S~tes, aTa~nt. ainsi que nous l’avons vu/quitte les Tuileries en n~mp

.?~~T’ à l’entrée d,’

]~ place de la Concorde et pnussë par fm.te du côtA du pnnt, h.t.int

Page:Agoult - Histoire de la révolution de 1848, tome 1.djvu/288[modifier]

HISTOIRE

Presque au même moment, M. Sauzet arrive et prend

place au fauteuil. Les tribunes publiques sont vides; il

n’y a personne au banc des ministres: Dans la tribune des

journalistes, MM. Gervais (de Caen), Pascal Duprat et quel-

ques autres rédacteurs de la ~-me; parlent hautement

de république; M. Marrast s’efforce de leur imposer M-

tence.

M.LafnttedemandequetaGhambre se déclare en per-

manence. Cette motion est adoptée; mais les députés, de

plus en plus troublés par les nouvelles du dehors, ne

songent à prendre aucune autre initiative. La séance est

suspendue.

Enfin, vers une heure et demie, un officier en uniforme

est introduit et vient .parter à l’oreille de M. Sauzet. Aussi-

tôt le président annonce avec beaucoup d’embarras à la

chambre que madame ta’duchesse d’Orléansva assister a

la séance. H fait disposer trois sièges au pied de la tribune.

Une agitation extraordinaire se manifeste sur tous les bancs

quaud’on voit entrer dans lasalte, par la porte du couton-

de ~auche, madame la duchesse d’Orléans, tenant par ta

main le comte de Paris. Le duc de Chartres la précède

plusieurs aides de camp, des officiers d~e l’armée et de la

le pas était entre a -la Chambre, ptutût pour y chercher un refuge

que pour y apporter un a.is. Persuadé que l’in~tou popu~e M

tarderait, pas, il ne jugea pas opportunde l’attendre, et pensa à mettre

sa personne en sûreté. Un député conservateur, M. Talabot, s’offrit a

l’accompagner et Je reconduisit par de longs circuits, par le-bois de

B~~e~~BatignoUes, a travers des groupes poputau-es mena-

~u-i~aUut rieurs fois haranguer, ju~ place Saint.-

Geoi-es M Tluers y arriva, vers six heures du soir, harassé de fatigue.

dan~un <tat de complète prostration physique et morale.

Beaumont (de la Somme), de Mornay, de Polignac et César

Bacot, informés par un des sténographes du M< que les gardes

municipaux qui occupaient la caserne des Mm.mes, P~ dé la place

Boyate, venaient de se rendre, et que le peuple, partout

~rdemtionate avançait yers les Tuileries et. le palais Bourbon.

~.rur~t~r M. Sauzet. Cetui-ci se refusa d’abord aou~Da

~ance~~t te presser vivement pour obteriir qu’il se rendit au

palais Bourbon avant l’heure indiquée.

Page:Agoult - Histoire de la révolution de 1848, tome 1.djvu/289[modifier]

DE LA REVOLUTION DE 1848. 2?5

~L:4 "a. .m y i.u uo~o. Zia

garde nationale, lui servent d’escorte. A la vue de cette

femme, de cette mère si noble et si courageuse, un certain

attendrissement gagne les cœurs 1. <( ~Mc/i~w d’Orléans vive /e coM:fe tfc Pa~’M fà’ë /s ?’<~<’M~c/ f~e /<’ ro! ))

crie-t-on dans les tribunes et sur ta plupart des bancs’. La

duchesse s’incline son voile à demi relevé découvre ses

.joues pâles et ses yeux rougis par les larmes. Ses vêtements

de deuil ajoutent quelque chose de plus touchant encore à

la plaintive majesté de son maintien. Elle parcourt d’un re-

gard inquiet l’assemblée, comme pour y chercher des pro-

tecteurs. Hé)as elle vient d’entendre des paroles bien dif-

férentes. En traversant la salle des Pas-Perdus, elle a été

coudoyée par des républicains accourus pour déjouer ses

efforts, et, au moment même où elle entre d’un pas timide

dans l’enceinte, un petit groupe d’hommes résolus s’y pré-

cipite pour protester, au nom du peuple, contre ta rovauté

deson.nts..

MM. Emmanuel Arago, Sarrans, Chaix (de Lyon) et Du-

mérit (deSaint-Omer) arrivaientdesbureaux du ~!OM~, Ot’t

siégeait, depuis neuf heures du matin, un comité composé

de detégués de tous tes quartiers de Paris etde répubticains

de toutes les nuances.On avait cherché à s’entendre avec

)e comité de la J~)’M!ë. On comprenait qu’il faHait s’onir

pour tenir .prêt, à tout événement, un gouvernement pro-

visoire mais la fusion était devenue difficile par suite des

rivalités personnelles et de la polémique acerbe des deu\

journaux pendant ces dernières années"

Monte sur une table, M. Louis Blanc prêchait la concili.i-

tion, M. Félix Pvat le secondait d’autres les combattaient

les amis particuliers.de M. Marrast repoussaient M. Ledru-

<! Je suisrépuNicain,d)s:titM. Man-ast, dans la tribune des jnumi-

cette femme, ces enfants, tout ce)a m’ëmeut. –En

’<U, ny a~an-d pas aussi .une femme et. un enfant? h)i rpnnnd un

(ie~sesYMsins; avez-vous été cnmators?)) »

Au moment ou éclata t’insurrection, M. t.edru-Bnnjn et If. t~r,

r-ist t’tajent s))r)epnjnt de se battre en due),

Page:Agoult - Histoire de la révolution de 1848, tome 1.djvu/290[modifier]

M4 HISTOIRE

fi 11. n 11

Rollin. Enfin, comme le temps pressait et comme on pouvait

craindre que la Chambre des députes, défendue par la

troupe/ne prît une résolution énergique, également fâcheuse

pour le A~MK~ et. pour ja Rf/bî’MM, M. Martin (de Stràs-

bourg), qui n’avait cessé d’aller d’un comité à l’autre, dans

l’intérêt commun, parvint a faire signer aux deux partis if)

liste suivante MM. Arago (François), Dupont (de l’Eure).

Ledru-RoIHn, Flocon, Louis Blanc, Marie, Garnier-Pagès,

Lamartine.

Sur ces entrefaites, la nouvelle positive de l’abdication

du roi étant arrivée, M. Arago t’annonça au bataillon de ):)

2’’ légion qui stationnait dans la rue Lepelletier et à la masse

populaire qui, depuis le matin, encombrait les abords des

bureaux du National. « .Le roi abdique en faveur de

son petit-fils, dit M. Emmanuel Arago haranguant à une

fenêtre, mais le peuple victorieux ne doit point accepter

cette abdication. Un roi déchu n’a pas le droit de disposer

de la souveraineté; c’est au peuple sem, aujourd’hui, qu’il

appartient de prononcer sur son sort; c’est au peuple ~t

constituer un gouyernemejn. de son choix. )) Et, voyant que

ses paroles ne soulevaient aucune opposition, M. Arago pro-

posa à l’acclamation populaire un gouvernement provisoire

composé des noms qu’on vient de lire. Pendant ce temps,

on décidait, dans les bureaux, d’envoyerune délégation à la

Chambre des députés, annd’y appuyer le mouvement ré-

volutionnaire, et, peu d’instants après, MM. Arago, Chaix’,

Dumérilet Sarrans prenaient tous quatre, a pied, le chemin

du palais Bourbon.

Arrivés sur le boulevard, à la hauteur de la rue Dupho).

ils aperçoivent un cortège composé de gardes nationaux,

d’un petit nombre d’ouvriers, d’enfants surtout, qui entou-

rent une voiture de place, et crient FîM’~?’~iM’me/ Les

délégués s’approchent et reconnaissent dans la voiture,

MM. Odilon Barrot, Abattucci, ftarnier-Pagés, Degouves-De-

nuncque sur le siège, auprès du cocher, M. Pagnerre, l’é-

diteur en renom de la presse démocratique. M. Ara.go s’a-

Page:Agoult - Histoire de la révolution de 1848, tome 1.djvu/291[modifier]

fJËLAKËVÛLUTIONDËlS~. ’~u

vance a ta portière «Vous allez à la Chambre? dit-il, en

s’adressant à M. Odi)on ’Barrot nous y allons aussi. Vous v

allez pour faire triompher un gouvernement de coterie;

fions y allons pour faire proclamer la volonté du peuple. )’

Ht, comme il prononce le mot de gouvernementprovisoire,

MM. Garnier-Pagës et Odilon Barrot fui reprochent son im-

prudence, sa folie. On se Sépare très-animé de part et

d’autre. On va tout a l’heure se retrouver en présence, pour

le combat décisif.

La place de la Concorde était, comme on sait, occupée

par des troupes nombreuses et en bon ordre 1. Les délègues

du ;V~MK~ne savaient pas trop comment il leur serait pos-

sible de la traverser. M. Arago paya d’audace, et, s’étant fait

conduire auprès, du général Bedeau, il se nomma, déclara

qu’il allait, au nom du peuple de Paris, remplir a la

Chambre une mission officielle; et qu’il demandait le

libre passage. Le général hésita un moment, puis il con-

sentit a laisser passer les délégués; cenx-ci touchaient déjà

au bout du pont, lorsque accourant au galop: «Monsieur

Arago, s’écrie le généra], de grâce,’faites-moi Savoir te

jjlus tôt possible ce qui se passe à la Chambre; nous igno-

rons tout; nous sommes ici sans aucun ordre. Notre situa-

tion n’est pas tenable; j’ai expédié estafette sur estafette

aux ministres, mais je n’obtiens pas de réponse. Dites, je

vous en supplie, a M. Odilon Barrot ou a M. Thiers qu’il nous

envoie des ordres sans tarder. » Arago promit, et passai

Lorsqu’i) entra dans la salle des Pas-Perdus, le désordre

et le tumulte y étaient au comble. Des groupes animés dis-

cutaient avec véhémence des propositions confuses, mais

(fui, toutes; étaientplusoumoms dans i’intérêtdelat’égence.

~ix c~drofis de dru;u~ )~ de hussards, )H t~" t’eg-imen) d’mj’.m"

~’Ic deûgne.

)’en d’instant après, M. tjcoti faucher et un autre député Yim’Nt)

exhorter )e général Bedeau à deteudre la Chambre. « Apportcz-ujol

uu ordre dji président, repoHdit le getiera). Je ne saurais ag’ir saifs

Ordres..))

Page:Agoult - Histoire de la révolution de 1848, tome 1.djvu/292[modifier]

27U HtSTOIHE E

M. Emmanuel Arago, à qui sa forte stature et sa voix sonore

aident a se frayer un chemin à travers la foute, proteste

f’onit’e les discours incohérents des partisans de la dynastie,

et tour jette hardiment le mot de liépublique; A peine l’a-

t-il prononcé, qu’il entend battre aux champs et qu’il voit

une femme vêtue de deuil qui’passe rapidement, presque

inaperçue dans la préoccupation générale. C’est la duchesse

d’Orléans. Elle va entrer, avec le comte de Paris, dans la salle

des séances. Il n’y a plus un moment à perdre. M. Emma-

nuel Arago et ses amis se précipitent à sa suite; ils arrivent

en même temps qu’elle, par la porte opposée, dans l’hémi-

cycle. M.Arago, déjà surles degrés de l’escalier, veut

monter à la tribune; plusieurs députés le retiennent.

M. Sauzet essaye de lui imposer silence. Des colloques

très-vifs s’engagent. Pendant ce temps, M. Dupin, sur l’in-

vitation de M. Lacrosse, et comme malgré lui, car il com-

prend que l’intervention d’un familier du château peut

compromettre la cause de la régente, a pris la parole. Le

duc de Nemours venait d’entrer 1.,

< Messieurs, dit M. Dupin, vous connaissez ta situation de lu

capitale, les manifestations qui ont eu lieu. Elles ont eu pour

résultat l’abdication de S. M. Louis-Philippe, qui a déclaré,.

en même temps, qu’il déposait le pouvoir et qu’il le laissait

à la libre transmission sur la tête du comte de Paris, avec la

régence de madame la duchesse d’Orléans, t

Des acclamations nombreuses interrompent cette décla-

ration solennelle, dont la présence du duc de Nemours

conNrme l’authenticité. Nous avons vu pourtant que Louis-

Iliiilippe, fidèle jusqu’à la f!n au respect de la loi, avait

résisté à toutes les insinuations, aux instances les plus

Au pont de ta Concorde, UM coxseiHuit au duc de NcnMM’ de l’C~-

k’t’ eu dehors du palais t!our)xm, n la tête des troupes, ff MeJènc Mur)

des danger- dit-il, jetais avec et[e." Pendant tou.~e temps que dura

cette régence éphémère, le duc de Nemours, sans songerun seul instant

iui-memc,se préoccupa de sa beMe-sœur et de ses deux neveux, avec

u))ecou)’ap’enseM’U<eitudc.

Page:Agoult - Histoire de la révolution de 1848, tome 1.djvu/293[modifier]

DELARÈVOLUTK)NMt84S. ~7

M

DELARÈVOLUTK)NM)84S. 277

pressantes, n’avait rien statué quant à la régence. Le nom de madame la duchesse d’Orléans, substitué à celui de M. le duç de Nemours, était un acte illégal, une usur-

pation de pouvoir inspirée aux amis de la dynastie, à

MM. Dupin, de Girardin, Crémicux, Odilon Barrot, par t’impérieuse nécessité des circonstances. Le duc de Ne-

mours, il faut le dire àsa louange, non-seulement n’avait opposé aucune résistance aune telle violation de ses droits,

mais avait voulu accomplir son .sacrifice en personne,

sanctionner de sa présence ia décision de taChàin!M’e, qui l’allait dépouiller, et partager, avec la femme de son frère,

les dangers d’une teUe entreprise.

Les acclamations qui viennent d’accueillir le nom de

madame la duchesse d’Orléans enhardissent M. Dupin; il demande qu’eites soient constatées au procès-verbal. « Messieurs, dit-il, vos acclamations, si précieuses pour le

nouveau roi et pour madame la régente, ne sont pas les prennéres qui l’aient saluée; elle a traversé, à pied, les Tuileries et la place de la Concorde, escortée par le peuple, paria garde nationale, exprimant ce vœu, comme il est au fond de son cœur, de n’administrer qu’avec le sentiment profond de l’intérêt public, du vœu national, de la gloire. et de la prospérité de la France. Je demande, en attendant que l’acte d’abdication, qui nous sera remis probablement par M. Barrot, nous soit parvenu, que la Chambre fasse inscrire au procès-verbal les acclamations qui ont accompagné et salué ici; dans cette enceinte, M. le comte de Paris, comme roi de France, et madame la duchesse d’Orléans comme-régente, sous la garantie du vceu na!lonaL

–Messieurs, dit le président, il me semble que la Cham-

bre, par ses acclamations unanimes.))

Des protestations éclatent, à ces ntots, sur les bancs de lu

gauche et de la droite, et surtout parmi la foule qui se presse au pied de la tribune. Madame la duchesse d’Orléans et ses enfants sont poussés, heurtés, par cette foule qui ne

Page:Agoult - Histoire de la révolution de 1848, tome 1.djvu/294[modifier]

~S HISTOIRE

Il

les voit pas ou qui ne veut pas les voir De sa place, M. de

Lamartine demande au président de suspendre la séance,

par respect pour ] a représentation nationale et pour l’au-

guste princesse présente dans l’enceinte. Cette proposition,

bien que voilée de respect, était tout à fait contraire aux intérêts de la régence; elle était même inconstitutionnelle,

car rien n’était plus naturel et même plus nécessaire que

la présence du nouveau roi au sein de la représentation

nationale qui devait sanctionner son avènement. Cependant

le président, méconnaissant complètement la situation et même la légalité, annonce que la Chambre va suspendre la t séance, jusqu’à ce que madame la duchesse d’Orléans et le

nouveau roi se soient retirés.

Alors. M. le duc de Nemours et quelques députés engagent

la princesse à sortir; mais elle s’y refuse. Son instinct ma-

ternel l’avertit. Son cœur a plus de fermeté que le cœur du tous les hommes qui l’entourent. Elle reste debout, à sa place, tenant toujours ses enfants par la main, résistant à la pression insupportable de la fouie. Elle comprend que, si elle quitte la Chambre, la cause de son fils est perdue. Le

générât Oudinot prend la parole pour soutenir le droit de

madame la duchesse d’Orléans. « Si la princesse désire se retirer, dit-il, que les issues lui soient ouvertes. Si elle demande à rester dans cette enceinte, qu’elle reste, et elle aura raison, car elle sera protégée par, notre dévouement~. ))

Cependant M. Marie est monté à la tribune, mais il n’ob-

Ace moment, M. d’IIoudetot, voyant te comte de Paris très-pâle, de-

mande pour lui un verre d’eau à l’un des huissiers. « Cet enfant Mt ému, dit-il. Je n’ai pas peur, dit aussitôt le petit prince, qui t’avait entendu; je vous remercie, monsieur, a Et it refusa obstinément <!e Ijon’e.

Après avoir prononcé ces quelques mots, te général descendit dan--

la cour du palais Bourhon, et, haranguant les gardes nationaux qui s’;

trouvaient, il les exhorta a protéger une femme, un enfant.Ses pa-

roles furent accueitties avec Une froideur extrême. Pendant qu’il s’ef-

forçait à ranimer un zèle éteint, la Chnnn’re était envahie et la princesse en fuite.

Page:Agoult - Histoire de la révolution de 1848, tome 1.djvu/295[modifier]

!)ELAHÈYOLUTK)Nr)Et848. 2M

tient pas le silence. « Que toutes les personnes étrangères

il la Chambre, dit te président, se retirent. )) C’était, sous

cette forme plus générale, une injonction nouvelle a la du-

chesse d’Orléans de quitter l’enceinte. Cédant aux invita-

tions qu’on lui adresse de toutes parts, elle monte par l’es-

calier d)t centre, mais elle ne peut se décider encore a

sortir et s’assied sur les gradins supérieurs avec ses fils; le

duc de Nemours se tient toujours auprès d’elle et prend

des notes au crayon. MM. Dupin, de Girardin, quelques

officiers de la maison du comte de Paris et quelques gardes

nationaux, formant, devant la princesse un demi-cercle, la

dérobent aux regards. « M. Barrot’.où est M. Barrot? ;)

s’écrie-t-on de toutes parts. On le cherche, on l’attend

avec anxiété. On semble croire qu’il peut seuL imprimer

une impulsion décisive à cette agitation confuse. Enfin le

ministre de la régence parait dans la salle. Tous les veux

se tournent vers lui; on l’environne; on lui crie de monter

a ia tribune. Le moment est solennel.

M. Barrot venait à la Chambre le cœur encore rempli

d’illusions. Après avoir été au ministère de l’intérieur, où

il s’était occupé, de concert avec MM. Malleville, Bixio,

Pagnerre, de prendre quelques mesures d’ordre; après

avoir fait jouer le télégraphe pour annoncer aux dépar-

tements l’abdication du roi et la régence après a.voir

envoyé, par le colonel de Courtais, aux troupes de la place

de la Concorde, l’ordre de ne pas tirer sur le peuple, il

était allé, avec M. Biesta, à la rencontre de madame !a du-

chesse d’Orléans; mais, ne l’ayant pas trouvée, il s’était

rendu en toute hâte à la Chambre. Là, au moment, d’entrer

dans la salle des délibérations, M. Emmanuel Arago el

quelques députés, qui épiaient son arrivée, l’avaient en-

traîné dans un bureau’ où une vive discussion s’était en-

Voir aux DacMMMM~ historiques, à la fin du voiume, n" 6

Ce bureau avait été mis à la disposition de M. Arago; sur ordre

exprès de M. Sauzet. qui ne paraissnit pas se rendre un comptenienuet

de (a situatinu.’

Page:Agoult - Histoire de la révolution de 1848, tome 1.djvu/296[modifier]

280 HISTOIRE

gagée sur la nécessité de nommer un gouvernement provi-

soire. M.. Barrot combattit avec force cette proposition, et,

bien que M. Arago lui offrît de faire ajouter son nom sur

la liste adoptée dans les bureaux du National, il déclara

qu’il ne consentirait à rien de semblable. « Tous les pou-

voirs sont concentrés dans mes mains, répétait toujours

M. Barrot je ne saurais admettre aucune autre combinai-

son ni servir aucune autre cause que cette de la régence. »

Ce fut après s’être ainsi prononcé qu’il entra dans la salle

des délibérations. M. Marie occupait encore la tribune. Au

nom de la loi qui déférait la régence au duc de Nemours,

il protestait contre toute décision précipitée, et demandait

la nomination d’un gouvernement provisoire. < Quand ce

gouvernement aura été constitué, disait M. Marie, it avi-

sera il pourra aviser concurremment avec les Chambres,

et il aura autorité dans le pays. Ce parti pris à l’instant

même, le faire connaître dans Paris, c’est le seul moyen

d’y rétablir la tranquillité, JI ne faut pas, en un parei)

moment, perdre son temps en vains discours. Je demande

que sur-le-champ un gouvernement provisoire soit orga-

nisé. ))

La proposition d’un gouvernement provisoire est ac-

<-uci))ie par des bravos partis de la tribune des journalistes.

M. Crémieux s’empresse alors de l’appuyer. « En 1850,

dit-it, nous nous sommes trop hâtés, et nous voici forcés

de recommencer en ~848. Nous ne voûtons pas, messieurs,

nous hâter en 1848; nous voulons procéder régulièrement,

légalement, fortement. Nommons un gouvernement pro-

visoire qu’il soit juste, ferme, vigoureux, ami du pays,

auquel il puisse parler pour lui faire comprendre que, s’il

a des droits que tous nous saurons lui donner, il a aussi

des devoirs qu’it doit savoir remplir. Je demande l’insti-

tution d’un gouvernement provisoire composé de cinq

membres. »

Au milieu de l’agitation qui suit cette proposition, M. de

G~oude étt’ye ){) voix pou)’ demander Fappd au pM)p)e,

Page:Agoult - Histoire de la révolution de 1848, tome 1.djvu/297[modifier]

DE LA RÉVOLUTION DE’184S. 281

24.

deHb~h-

.Vous M pouvez faire mi un gouvernement provisoire m une régence s’écrie ce courageux champion de la légitnmte et du Suffrage universel; il faut que la nation soit convoquée. II n’y a rien sans le consentement du peuple. C’est comme en 1850; vous ne l’avez pas appelé. Voyez ce qui vous arrive ce sera la même chose, et vous verrez les plus grands malheurs surgir de ce que vous ferez aujourd’hui. ))

À ce moment, M. Barrot se dispose a monter a la trtbuuc.

“ M Barrot’ M. Barrot! laissez parlez M. Barrot! » s écnct-on Un profond silence succède au tumulte. M. Barrot, ému mais resté maitre de son émotion, prend la parotc. H trace succinctement, un tableau de la situation qlli est ..conte avec faveur. « La couronne de .luillet repose sur la tête d’un enfant et ~’MKë femme, )) dit.it avec un accent solennel.

Les centres applaudissent, madame la duchesse d Orléans

[eve et salue l’assemblée. Elle tient à la main un papier que lui a remis M. Crémieux; elle l’agite et s’efforce de faire comprendre au président qu’elle désire prendre la parole. « Montez à la tribune, madame, lui dit M. de Girardin. M. le duc de Nemours la retient: Intimidée, hésitante, la duchesse d’Orléans rassemble cependant tout son courage et veut essayer de parler. « Messieurs, dit-elle d’nne voix étouffée, mon fils et moi nous sommes venus ici » C’est à peine si le groupe le plus voisin entend ces paroles Le bruit qui se fait autour de la tribune et les personnes debout qui cachent la princesse ne permettent a M Odilon Barrot et à M. Sauzet de rien voir ni de rien entendre La duchesse d’Orléans découragée se rassied. Une telle lutte est trop violente pour ses forces physiques, trop inattendue pour son esprit délicat, qui n’a eu ni l’occasion de s’exercer a l’autorité, ni letemps de se préparer a un rôle politique. M. Odilon Barrot, qui se croit encore maitre des événe-

ments, est toujours a la tribune. 11 parle de M~ politA

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HISTOIRE E

/Tf~ f~M ~t. i

< d’~M, d’ordre, de circonstances difficiles. Interrompu par M_ de la Rochejacquelein, il promène sur bancs de la droite et de la gauche un regard courroucé, ~.st-cequeparhasard, dit-ilavecune certainehaute i on prétendrait, remettre en question ce que nous par la révolution de Juinet?. ,) Et il continue avec m. P T~r~ ’––– ~.de~ (h, P~s, au nom de la vraie iiberte, pour la ré~nce

da; T’ ~he.jacqueteili, qui n’a pas cessé, penle discours de M. Odilon de donner des i? -e’"?" tribune. « P’s moi, respecte ce qu’il y a de beau dans cérames situations..Je répondrai a M. Odilon Barrot que n’ai pas la folle prétention de venir élever ici des prétentions contraires non; mais .je crois que M. Barrot n’a s ~ue~ il ’aurait voulu les les lntél’Pts P~ lesquels il ~e à cette tribune. Messieurs, continue ro~t~ qui veut reprendre hahitement la proposition de M. de Genoude, dont il partage l’espérance .secrète, il appartient peut-être bien à ceux qui, dans le ~d~? servi les rois, maintenant du pays, du peup!e.~Kjo!M- vous K’~ rien ici,

De vives protestations lui coupent la parole. «’Nous ne pouvons accepter cela s’écrie M. de Mornay. « Je vous rappelle à ~f dit le président. M., de la Rochejacquelein, resté à -da tribune, explique sa pensée Je disque vous n’êtes rien comme Chambre. »

Au même instant, et comme pour confirmer ces paroles, un bruit extraordinaire retentit dans les couloirs exte~neurs; on frappe à coups de crosse de fusil contre la porte ..tuée a gauche de la tribune; la porte cède sous la pression d’une foule d’hommes armés qui se précipitent’ia s ’a_sal!e aux cris de « Vive la liberté! à qas le juste régence! “ C’est la colonne du capitaine Dunoyer, ~ssie.suria route, d’un nombre considérable d’hommes peuple, d-étudiauts et de gardes nationaux dÔc~. ¡’¡

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D’!LARËVOLUTIOK))E-t8~8. 28-. ->

zs.~

~her à tout prix )a régence et a proclamer la Bépu-

lilique.

Apres avoir franchi .les quais au pas de course, les in-

surges sont arrivés jusqu’à ta grille du palais Bourbe~ li-

sant face au pont de la Concorde. DeurmiDe hommes de

’.roupe sous Jes armes gardent la Chambre

«Vous n’entrerez pas! récrie le généra! Gourgaud-ia

~’hamb’ y porteriez que

’n~, P~ ont franchi

2 eur r~ ’’Assemblée nationale, repond le

hanh~~ Cochet; une fois dans ta

Cambre des corrompus.. Et la colonne s’apprête à forcer

~?"i; ~end~ avP(’

’nmete, attendez que nous sachions ce qui se fait h

Chambre~ Je vais y aller, et je vous donne ma ~a o q.

cr~~dra, immédiatement vous dire sur quofl-on’de,

~re.. On attend, en effet, quelques instants~m i n ent

les G~ impatientés de ne pas voir ~P~

des sentineUes~mur

~ateraf à la gnfle, montent en courant le périsse et cher

’’hent à pénétrer dans l’enceinte .etche.-

A ce moment, le généra! sort du palais et vient à leur

~ntre; son émotion est extrême. On lit sur son ’isa

~couragement profond. Par respect pour un vi u Y

Ltane, les msurgés s’arrêtent, reculent ils redescendent

le ~~n’ Crémieux est à

le n Il comloat P~POs.t,on dune régence. M. Marie

~~e~nemeTousrannoncer. C’estun ami dupeupfe;

attendez-lé.

-< t~X ’r’ amis du peuple sont rares

a ia chambre. La majorité va étouffer leur voix- au nom

~)a France, généra!, ne nous arrêtez pas Ici.

~a il donne à sa colonne le signal d’avancer e s P

’P’ts à sa tête, par la petite porte de la gri))e~ dr~e

.-oupe qui stationne ça et là, Tarme au pîed ne reco~~

La garde nat’ona e deT i~

Page:Agoult - Histoire de la révolution de 1848, tome 1.djvu/300[modifier]

HISTOIRE

T\ .1 1

sous le commandement du chef de batainon namoim lit

Croisette, n’essaye aucune résistance.

En vain, M. Emmanuel Arago, qui retourne aubureau du

~OH~’ pour y rendre compte de sa mission, essaye de

cahner l’ardeur des insurges en vain, M. Marie, averti de

l’invasion, vient à leur rencontre et veut les arrêter sur te

seuil; ils n’écoutent pas; repoussant, culbutant les huissiers

de service, ils se pressent dans les couloirs, enfoncent ta

porte, escaladent les bancs. Le capitaine Dunoyer s élance

a la tribune; il appuie fortement sur le marbre la hampe

de son drapeau, et, brandissant son sabre au-dessus de sa

tête il s’écrie d’une voix tonnante, qui domine mi moment

le tumulte < Il n’y a plus ici d’autre autorite que celle de

la garde nationale, représentée par moi, et celte du peuple,

représentée par 40,000 hommes armés qui cernent cette

enceinte. n

A ce spectacle, à ce langage inonï, les députés épou-

vantés renuent confusément vers les gradins supérieurs. te

président, pâle ’et défait, agite sa sonnette d’une main

tremblante. Au pied de la tribune, immobile, les bras croi-

sés sur sa poitrine, le visage calme, les yeux levés vers le

ciel comme un martyr, M. Odilon Barrot semble aUendre

que le délire de cette multitude se dissipe de lui-même.

M. Ledru-Rollin est à la droite du capitaine Dunoyer; son

regard interroge la foule. Il épie l’instant eu il deviendra

possible de la dominer du geste et de la voix. M. de La-

martine, debout sur les marches de l’escalier, promène sur

l’assemblée un œil scrutateur. f(~)~t

« Monsieur le président, couvrez-vous! c estât reux ce

infame! s’écrie M. de Mornay-.iln’yaplus de liberté, nous

.En traversant la place de la Concorde, M. Ar~o, Cdète à sa pro-

messe, alla informer le général Bedeau dace qui venaitdese passer a

la Chambre. Le peuple ne vent plus ni royanté, ni régence, lui dit-

~~SS.S~

aura besoin de l’armée pour maintenir l’ordre dans Paris, peut-on

compter .u~ous.?-J’appartiens à mon pays, répondit le général.

0~ compter sur mon décernent à la France.. »

Page:Agoult - Histoire de la révolution de 1848, tome 1.djvu/301[modifier]

DE LA RÉVOLUTION DE 1848. 285

sommes envahis par une horde de brigands! » Le geste ex-

pressif d’un ouvrier le contraint au silence.

M. de la Rochejacquelein, au milieu des insurges, sourit

d’un air de triomphe, et, s’adressant à M. Dunoyer « Nous

allons droit à la République, lui dit-il. Quel mat y a-t-il

a cela? répond Dunoyer.–Aucun, reprend la Rochejac-

quetein. Tant pis pour eux, ils ne l’auront pas vole D C’est

la pensée intime des légitimistes qui se trahit par cette lo-

cution vulgaire échappée à M. de la Rochejacquelein; c’est

la joie de leur vengeance qui brille dans son sourire. Ce-

pendant cette invasion, où l’on voyait un si grand nombre

de gens bien vêtus, de gardes nationaux, d’élèves de l’Ëcote

polytechnique, ces drapeaux tout neufs et ornés de franges

d’or avaient paru suspects dans ia tribune des journalistes.

Les républicains crurent un moment à une scène jouée en

faveur de la régente « Cf n’est pas là le vrai peuple,

s’écrie M. Gervais (de Caen). Je vais, moi, chercher le vrai

peuple.)) Et il s’élance hors de la tribune.

Le désordre allait croissant; c’était une lutte de cris, de

gestes, de menaces. On se disputait à coups de poings la

tribune. Enfin, une personne étrangère a la Chambre,

M. Chevalier, ancien rédacteur de la Bibliothèque ~M<on<j~,

parvenant à s’y maintenir quelques minutes, prononce d’une

voix retentissante ces paroles « La seule chose, messieurs,

que vous ayez à faire, c’est de nous donner un gouverne-

ment à l’instant même. il faut que le comte de Paris soit

porté sur le pavois aux Chambres. H est ici » dit une

voix. Les regards se tournent vers le sommet de l’amphi-

théâtre et cherchent madame la duchesse d’Orléans. « P/M.s

f~ BoM)’&OK/ vive la !~p!tMtgMe/ )) crient les insurgés. La

tribune et les escaliers qui y conduisent sont obstrués par

s- plusieurs orateurs qui parlent à la fois. On v voit MM. Du-

moulin, Crémienx, Ledru-RoMin,. Le capitaine

nnnoyer agite son drapeau au-dessus de leurs têtes. « Ao

nom du peuple, s’écrie M. Ledru-RoHin d’un accent impé-

rieux, je yous demande )e i-i)ence, – Au nom de Lcdru-

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286 HISTOIRE

Rollin, silence! )) répond une voix dans la foule. th) peu de

calme s’établit à ce nom populaire. « Messieurs, reprend

Ledru-RoHin, au nom du peuple en armes et maître de

Paris, quoi qu’on fasse, je viens protester contre l’espèce

de gouvernement qu’on est venu proposer à cette tribune. ).

Puis il établit historiquement, en citant l’une après l’autre

les dates importantes de nos révolutions successives, 1789,

1791, 1815, 1830, 1842, le devoir pour les bons citoyens

de ne pas laisser acclamer d’une façon usurpatrice la ré-

gence Concluez, pressez la question, nous connaissons

l’histoire, dit M. Berryer.

Ledru-Rollm continue ses développements. « Mais con-

ctuez donc, reprend Berryer MK~OMt’~Kemem~t’ot’~ott’

–Je demande donc, ajoute l’orateur, pour me résumer.

un gouvernement provisoire, non pas nommé par la Cham-

bre, mais par le peuple. Un gouvernement provisoire et un

appel immédiat à une Convention, qui régularise les droits

du peuple. » Cette conclusion est saluée de bravos fréné-

tiques.

M. deLamartine, qui n’a pas quitté la tribune, s’avance, a

son tour, pour prendre la parole.

Les amis de la princesse reprennent quelque espoir. H

avait lieu de penser, en effet, que M. de Lamartine allait, se

prononcer pour la régence. Dans la discussion de 1843, il

avait éloquemment soutenu les droits de la duchesse d’Or-

léans. On ne l’avait point vu cette année aux banquets radi-

caux. Sa nature aristocratique devait lui rendre odieuses les

violences populaires. Son ambition, d’accord avec les idées

qu’il avait défendues pendant tout le cours de sa carrière

’On a prétendu que ces longueurs de M. Ledru-Rollin étaient cal-

eu)ëes, qu’il était convenu, dans la matinée, avec MM. Caussirlière et

Lagrange, qu’une colonne populaire envahirait la Chambre à </<’?)’

heures moins un quart, et que M. Ledru-Rollin, t’œUsur le cadran,

n’avait d’autre but, en gardant la parole, que de gagner du temps.

Mais cette assertion, qui n’est, d’ailleurs, appuyée d’aucune preuve, m<’

para!t dénuée de tout fondement.

Page:Agoult - Histoire de la révolution de 1848, tome 1.djvu/303[modifier]

DELARE~OL)J’nOKDE1848. ~87

politique, n’était-elle pas intéressée à repousser un gouver-

nement né de l’insurrection, une république jacobine? A’ta

venté, dans son Histoire des Girondins, M. de Lamartine

avait glorifié la Montagne et Robespierre; mais, dans le

même ouvrage, que de larmes pour Marie-Antoinette! que

de sympathie pour les belles et nobles victimes de la Révo-

lution Poëte, homme de sentiment et d’imagination, que

n’avait pas dû produire sur lui ce tableau pathétique d’une

royale et suppliante maternité, aux prises avec l’emporte-

ment d’un peuple aux bras nus, conduit par des chefs su-

balternes ?

Sans aucun doute, le chantre des .Méditations allait tou-

cher les cœurs, émouvoir les esprits, courber sous le

sceptre magique d’une femme la révolution subjuguée

voilà ce que pensaient tout bas les partisans de la régence.

M n’en fut pas ainsi. Lamartine obéit a une inspiration

plus virile. Il avait vu de près, dans ces derniers temps,.

l’aveuglement du parti conservateur et la pusillanimité de

l’opposition dynastique. Depuis vingt-quatre heures, il ob-

servait d’un œil attentif les expédients d’une royauté aux

abois, l’insuffisance des hommes qui gouvernaient encore,

l’énergie et l’audace des chefs républicains; il crut sentir

que l’heure approchait d’un gouvernement plus sincère et

plus fort, appuyé sur l’amour et la confiance du peuple.

Dès le début de la session, les radicaux avaient sondé les

dispositions de M. de Lamartine, mais avec des précautions

infinies il n’ignorait pas, toutefois, que, depuis la publica-

tion de l’N~tOM’e des Girondins, le parti démocratique, en

cas de victoire, ne pouvait lui refuser une part considérable

dans le gouvernement des affaires. Le combat des trois

jours engagé, on s’était ouvert davantage. En apprenant, le

mercredi, à minuit, la catastrophe du ministère des affaires

étrangères « C’est un 20 juin pour demain, s’était écrié

M. de Lamartine, qui avait toujours présentes à l’esprit les

grandes scènes dont il s’était fait le rapsode après-demain

nous un 10 août. ); Le jeudi matin, il fut informé

Page:Agoult - Histoire de la révolution de 1848, tome 1.djvu/304[modifier]

288 IIISTOIRE

MB niarumfi L’~

par M. Bocage, célèbre comédien, et par le libraire Hetzel,

tous deux engages dans le parti radical, qu’on préparait une

invasion des Tuileries et de la Chambre, et que l’on songeait

à étabhr un gouvernement provisoire dont, selon toute

vraisemblance, il serait appelé à faire partie. La démorali-

sation de l