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Sommaire

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6 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 161]

sur la bassesse et la stupidité des hommes, ni l'or- gueil pédantesque des royautés du moyen âge, fon- dées sur Uii sentiment exagéré de l'hérédité et sur la foi naïve des races germaniques dans les droits du sang, ne peuvent nous donner une idée de cette sou- veraineté toute républicaine de Nerva, de Trajan, d'Adrien, d'Antonin, de Marc-Aurèle. Rien du prince héréditaire ou par droit divin ; rien non plus du chef militaire : c'était une sorte de grande magistrature civile, sans rien qui ressemblât à une cour^ ni qui enlevât à l'empereur le caractère d'un particulier. Marc-Aurèle, notamment, ne fut ni peu ni beaucoup un roi dans le sens propre du mot ; sa fortune était immense , mais toute patrimoniale ; son aver- sion pour « les Césars 1 », qu'il envisage comme des espèces de Sardanapales, magnifiques, débau- chés et cruels, éclate à chaque instant. La civilité de ses mœurs était extrême ; il rendit au Sénat toute son ancienne importance; quand il était à Rome, il ne manquait jamais une séance, et ne quittait sa place que quand le consul avait prononcé la formule : JYihil vos moramur, Patres conscripti.

La souveraineté, ainsi possédée en commun par un groupe d'hommes d'élite, lesquels se la léguaient ou se la partageaient selon les besoins du moment, 4 . Les empereurs avant Nerva. Cf. Pensées, VI, 30.

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[An 161] MARC-ÀURÈLE. 7

perdit une partie de cet attrait qui la rend si dange- reuse. On arriva au trône sans l'avoir brigué, mais aussi sans le devoir à sa naissance ni à une sorte de droit abstrait ; on y arriva désabusé, ennuyé des hommes, préparé de longue main. L'empire fut un fardeau, qu'on accepta à son heure, sans que l'on songeât à devancer cette heure. Marc-Aurèle y fut désigné si jeune, que l'idée de régner n'eut guère chez lui de commencement et n'exerça pas sur son esprit un moment de séduction. A huit ans, quand il était déjà prœsul des prêtres saliens, Adrien re- marqua ce doux enfant triste et l'aima pour son bon naturel, sa docilité, son incapacité de mentir. A dix- huit ans, l'empire lui était assuré. 11 l'attendit pa- tiemment durant vingt-deux années. Le soir où An- ionin, se sentant mourir, fit porter dans la chambre de son héritier la statue de la Fortune, il n'y eut pour celui-ci ni surprise ni joie. Il était depuis longtemps blasé sur toutes les joies sans les avoir goûtées.; il en avait vu, par la profondeur de sa philosophie, l'absolue vanité.

Sa jeunesse avait été calme et douce 1 , partagée entre les plaisirs de la vie à la campagne, les exer-

1. a Fuit a prima infantia gravis. » Capitolin, Ânt. le PhiL, 2. « Adeo ut, in infantia quoque, vultum nec ex gaudio nec ex mœ- rore mutaret. » Eutrope, VIII, 44 ; Galien, De libris propriis, 2.

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8 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 161]

cices de rhétorique latine à la manière un peu frivole de son maître Fronton 1 , et les méditations de la phi- losophie*. La pédagogie grecque était arrivée à sa perfection, et, comme il arrive en ces sortes de choses, la perfection approchait de la décadence. Les lettrés et les philosophes se partageaient l'opi- nion et se livraient d'ardents combats. Les rhéteurs ne songeaient qu'à l'ornement affecté du discours ; les philosophes conseillaient presque la sécheresse et la négligence de l'expression 8 . Malgré son amitié pour Fronton et les adjurations de ce dernier 4 , Marc-Aurèle fut bientôt un adepte de la philosophie 5 . Junius Rusticus devint son maître favori et le gagna totalement à la sévère discipline qu'il opposait à l'ostentation des rhéteurs. Rusticus resta toujours le confident et le conseiller intime de son auguste élève, qui reconnaissait tenir de lui son goût d'un style simple, d'une tenue digne et sérieuse, sans par- ler d'un bienfait supérieur encore : « Je lui dois d'avoir connu les Entretiens d'Épictète, qu'il me prêta

\. Fronton, Epist. ad M. Cœs., II, 2, 47, etc.

2. Jules Capitolin, Ant. le Phil., 2; Athénagore, Leg., 4.

3. Fragment de la Rhétorique de Chrysippe, dans Plutarque, De stoic. repugn., 28. Cf. Gic, De fin., IV, m, 6.

4. Fronton, Epist. ad M. Cœs.j I, 8; ad Ant. Imp., I, 2; De eloq., 3. Cf. Epist. ad Verum, 1, 4.

5. Pensées, VI, 48; VIII, 4.

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[An 161} MARC-AURÈLE. 9

de sa propre bibliothèque 1 ». Glaudius Severus, le péripatéticien, travailla dans le même sens et acquit définitivement le jeune Marc à la philosophie. Marc avait l'habitude de l'appeler son frère * et paraît avoir eu pour lui un profond attachement.

La philosophie était alors une sorte de profession religieuse, impliquant des mortifications, des règles presque monastiques. Dès l'âge de douze ans, Marc revêtit le manteau philosophique, apprit à coucher sur la dure et à pratiquer toutes les austérités de l'as- cétisme stoïcien. Il fallut les instances de sa mère pour le décider à étendre quelques peaux sur sa couche. Sa santé fut plus d'une fois compromise par cet excès de rigueur 3 . Gela ne l'empêchait pas de présider aux fêtes, de remplir ses devoirs de prince de la jeunesse avec cet air affable qui était chez lui le résultat du plus haut détachement*.

Ses heures étaient coupées comme celles d'un religieux. Malgré sa frêle santé, il put, grâce à la sobriété de son régime et à la règle de ses mœurs 5 ,

1. Pensées, I, 7, 17; III, 5. Jules Capitolin, 3.

2. Pensées, I, 14.

3. Capitolin, 2; Pensées, I, 3; Dion Cassius, LXXI, 34.

4. Capitolin, Ant. le Phil., 4.

5. Capitolin, 4; Dion Cassius, LXXI,1, 6, 34, 36; Julien, Cœs., p. 328, 333 et suiv.; iElius Aristide, orat. îx, Opp., I, Dindorf, p. 109-110 ; Galien, De ther., 2.

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10 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 161]

mener une vie de travail et de fatigue. Il n'avait pas ce qu'on appelle de l'esprit 1 , et il eut très peu de passions*. L'esprit va bien rarement sans quelque malignité ; il habitue à prendre les choses par des tours qui ne sont ceux ni de la parfaite bonté ni du génie. Marc ne comprit parfaitement que le devoir. Ce qui lui manqua, ce fut, à sa naissance, le baiser d'une fée, une chose très philosophique à sa ma- nière, je veux dire l'art de céder à la nature, la gaieté, qui apprend que Y obstine et sustine n'est pas tout et que la vie doit aussi pouvoir se résumer en « sourire et jouir » .

Dans tous les arts, il eut pour maîtres les profes- seurs les plus éminents : Glaudius Severus, qui lui enseigna le péripatétisme ; Apollonius de Ghalcis, qu'Antonin avait fait venir d'Orient exprès pour lui confier son fils adoptif, et qui paraît avoir été un parfait précepteur; Sextus de Ghéronée, neveu de Plutarque, stoïcien accompli ; Diognète, qui lui fit aimer l'ascétisme; Glaudius Maximus, toujours plein de belles sentences; Alexandre de Gotyée, qui lui apprit le grec ; Hérode Atticus, qui lui récitait les anciennes harangues d'Athènes 8 . Son extérieur était

4. Pensées, Y, 5.

2. Pensées, VIII, 4 ; cf. I, 22.

3. Gapit., Ant. le Pieux, 40; Ant. le PhiL, % 3; Pensées, î,

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[An 161] MÀRCAURÈLE. 11

celui de ses maîtres eux-mêmes : habits simples et modestes, barbe peu soignée, corps extén ué et réduit à rien, yeux battus par le travail 1 . Aucune étude, même celle de la peinture, ne lui resta étrangère 2 . Le grec lui devint familier; quand il réfléchissait aux sujets philosophiques, il pensait en cette langue ; mais son esprit solide voyait la fadaise des exercices littéraires où l'éducation hellénique se perdait 3 ; son style grec, bien que correct, a quelque chose d'ar- tificiel qui sent le thème. La morale était pour lui le dernier mot de l'existence, et il y portait une con- stante application.

Gomment ces pédagogues respectables, mais un peu poseurs, réussirent-ils à former un tel homme? Voilà ce qu'on se demande avec quelque surprise. A en juger d'après les analogies ordinaires, il y avait toute apparence qu'une éducation ainsi surchauffée tournerait au plus mal. C'est qu'à vrai dire, au- dessus de ces maîtres appelés de tous les coins du monde, Marc eut un maître unique, qu'il révéra par-dessus tout; ce fut Antonin. La valeur morale de l'homme est en proportion de sa faculté d'ad-

p. 5 et suiv.; Eusèbe, Chron., p. 468, 469, Schœn^, Lucien, Dé- monax, 31 ; iElius Arist., Éloge d'Alex., Opp., I, p. 134, Dindorf.

4 . Julien, Cœs., p. 333, Spanh.; Dion Cass., LXXI, 1.

2 CapiL, Ant.PhiL, 4.

3. Pensées, ï, 7, 47.

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n ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 161]

mirer. Cest pour avoir vu à côté de lui et compris avec amour le plus beau modèle de la vie parfaite que Marc-Aurèle fut ce qu'il a été.

Prends garde de te césariser, de déteindre ; cela arrive. Conserve-toi simple, bon, pur, grave, ennemi du faste, ami de la justice, religieux, bienveillant, humain, ferme dans la pratique des devoirs. Fais tous tes efforts pour demeurer tel que la philosophie a voulu te rendre : révère les dieux, veille à la conservation des hommes. La vie est courte ; le seul fruit de la vie terrestre, c'est de maintenir son âme dans une disposition sainte, de faire des actions utiles à la société. Agis toujours comme un disciple d'Antonin ; rap- pelle-toi sa constance dans l'accomplissement des pres- criptions de la raison, l'égalité de son humeur dans toutes les situations, sa sainteté, la sérénité de son visage, sa douceur extrême, son mépris pour la vaine gloire, son ap- plication à pénétrer le sens des choses ; comment il ne laissa jamais rien passer avant de l'avoir bien examiné, bien compris; comment il supportait les reproches injustes sans récriminer ; comment il ne faisait rien avec précipita- tion; comment il n'écoutait pas les délateurs; comment il étudiait avec soin les caractères et les actions; ni médi- sant, ni méticuleux, ni soupçonneux, ni sophiste; se con- tentant de si peu dans l'habitation, le coucher, les vête- ments, la nourriture, le service ; laborieux, patient, sobre, à ce point qu'il pouvait s'occuper jusqu'au soir de Sa même affaire sans avoir besoin de sortir pour ses nécessités, sinon à l'heure accoutumée. Et cette amitié toujours constante, égale, et cette bonté à supporter la contradiction, et cette joie à recevoir un avis meilleur que le sien, et cette piété sans superstition 1... Pense à cela, pour que ta dernière

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heure te trouve, comme lui, avec la conscience du bien accompli *.

La conséquence de cette philosophie austère aurait pu être la roideur et la dureté. C'est ici que la bonté rare de la nature de Marc-Aurèle éclate dans tout son jour. Sa sévérité n'est que pour lui. Le fruit de cette grande tension d'âme, c'est une bienveillance infinie. Toute sa vie fut une étude à rendre le bien pour le mal. Après quelque triste expérience de la perversité humaine, il ne trouve, le soir, à noter que ce qui suit : « Si tu le peux, corrige-les ; dans le cas con- traire, souviens-toi que c'est pour l'exercer envers eux que t'a été donnée la bienveillance. Les dieux eux-mêmes sont bienveillants pour ces êtres ; ils les aident (tant leur bonté est grande !) à se donner santé, richesse et gloire. Il t'est permis de faire comme les dieux*. » Un autre jour, les hommes furent bien méchants, car voici ce qu'il écrivit sur ses tablettes: « Tel est l'ordre de la nature : des gens de cette sorte doivent, de toute nécessité, agir ainsi. Vouloir qu'il en soit autrement, c'est vouloir que le figuier ne pro- duise pas de figues. Souviens-toi, en un mot, de ceci : Dans un temps bien court, toi et lui, vous

4. Pensées, VI, 30. Cf. I, 46.

4. Pensées, IX, 14. Cf. IX, 27, 38; XI. 43.

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!4 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 161]

mourrez ; bientôt après, vos noms ne survivront plus 1 . » Ces réflexions d'universel pardon reviennent sans cesse. A peine se mêle-t-il parfois à cette ravis- sante bonté un imperceptible sourire. « La meilleure manière de se venger des méchants, c'est de ne pas se rendre semblable à eux * » ; ou un léger accent de fierté : « C'est chose royale, quand on fait le bien, d'entendre dire du mal de soi 8 . » Un jour, il a un reproche à se faire : « Tu as oublié, dit-il, quelle pa- renté sainte réunit chaque homme avec le genre humain ; parenté non de sang et de naissance, mais participation à la même intelligence. Tu as oublié que l'âme raisonnable de chacun est un dieu, une dérivation de l'Etre suprême 4 . »

Dans le commerce de la vie, il devait être exquis, quoiqu'un peu naïf, comme le sont d'ordinaire les hommes très bons. Il était sincèrement humble, sans hypocrisie, ni fiction, ni mensonge intérieur 6 . Une des maximes de l'excellent empereur était que les méchants sont malheureux, qu'on n'est méchant que malgré soi et par ignorance ; il plaignait ceux qui

4. Pensées, IV, 6. Cf. XII, 46.

2. Ibid^Yl, 6.

3. Jbid., VII, 36. La pensée est d'Antisthène.

4. Ibid., XII, 26.

5. Ibid., Vil, 70; VUI, 4.

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[An 161] MARC-AURÊLE. 15

n'étaient pas comme lui ; il ne se croyait pas le droit de s'imposer à eux.

Il voyait bien la bassesse des hommes; mais il ne se l'avouait pas. Cette façon de s'aveugler volon- tairement est le défaut des cœurs d'élite. Le monde n'étant pas tel qu'ils le voudraient, ils se mentent à eux-mêmes pour le voir autre qu'il n'est. De là un peu de convenu dans les jugements 1 . Chez Marc- Aurèle, ce convenu nous cause parfois un certain agacement. Si nous voulions le croire, ses maîtres, dont plusieurs furent des hommes assez médiocres, auraient été sans exception des hommes supérieurs. On dirait que tout le monde autour de lui a été vertueux. C'est à tel point quon a pu se demander si ce frère dont il fait un si grand éloge, dans son action de grâces aux dieux*, n'était pas son frère par adoption, le débauché Lucius Ver us. Il est sûr que le bon empereur était capable de fortes illusions quand il s'agissait de prêter à autrui ses propres vertus.

Personne de sensé ne niera que ce fût une grande âme. Était-ce un grand esprit? Oui, puisqu'il vit à des profondeurs infinies dans l'abîme du devoir et de la conscience. Il ne manqua de décision que sur

\ . J. Dion Cassius, LXXI, 34. Pensées, à chaque page. 2. Pensées, I, M. Il s'agit plutôt de Claudius Severus

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16 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 161]

un point. 11 n'osa jamais nier absolument le surna- turel. Certes, nous partageons sa crainte de Fa- théisme ; nous comprenons admirablement ce qu'il veut dire, quand il nous parle de son horreur pour un monde sans Dieu et sans Providence * ; mais ce que nous comprenons moins, c'est qu'il parle sérieuse- ment de dieux intervenant dans les choses humaines par des volontés particulières*. La faiblesse de son éducation scientifique explique seule une pareille dé- faillance. Pour se préserver des erreurs vulgaires, il n'avait ni la légèreté d'Adrien ni l'esprit de Lucien. Ce qu'il faut dire, c'est que ces erreurs étaient chez lui sans conséquence. Le surnaturel n'était pas la base de sa piété. Sa religion se bornait à quel- ques superstitions médicales 8 et à une condescen- dance patriotique pour de vieux usages 4 . Les initia- tions d'Eleusis ne paraissent pas avoir tenu grande

4. Pensées, II, 3, 4, 41 ; III, 9, 44 ; IV, 48; V, 33; VI, 44; VII, 70; IX, 11, 27, 37; X, 4, 8, 25; XI, 20; XII, 2, 5, 42, 28, 34. Cf. Épictète, Diss., II, xx, 32.

2. Il ne repoussait pas les augures, l'astrologie; mais peut- être était-ce par nécessité politique (Capitolin, Ant. PhiL, 4 3). Comp. Pensées , I, 6, 47.

3. Pensées, I, 47; IX, 27.

4. Dion Cassius,LXXI, 33, 34; Capitolin, Ant. Phil.,\Z ; Am- mien Marcellin, XXV, iv, 47; bas-reliefs de la colenne Antonine plusieurs fois. Antonin était de môme extérieurement très reli- gieux : voir Pensées, 1, 46.

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fAn 161] MARC-AURÈLE. 17

place dans sa vie morale 1 . Sa vertu, comme la nôtre, reposait sur la raison, sur la nature. Saint Louis fut un homme très vertueux, et, selon les idées de son temps, un très bon souverain, parce qu'il était chré- tien ; Marc-Aurèle fut le plus pieux des hommes, nor parce qu'il était païen, mais parce qu'il était un homme accompli. Il fut l'honneur de la nature hu- maine, et non d'une religion déterminée. Quelles que soient les révolutions religieuses et philosophi- ques de l'avenir, sa grandeur ne souffrira nulle at- teinte ; car elle repose tout entière sur ce qui ne pé- rira jamais, sur l'excellence du cœur.

Vivre avec les dieux* !.... Celui-là vit avec les dieux qui leur montre toujours une âme satisfaite du sort qui lui a été départi et obéissante au génie que Jupiter a détaché comme une parcelle de lui-même, pour nous servir de directeur et de guide. Ce génie est l'intelligence et la raison de chacun 3 .

Ou bien le monde n'est que chaos, agrégation et dés- agrégation successives; ou le monde est unité, ordre, pro- vidence. Dans le premier cas, comment désirer rester dans

un pareil cloaque? La désagrégation saura bien toute

seule m'atteindre. Dans le second cas, j'adore, je me repose, j'ai confiance dans celui qui gouverne 4 .

1. Philostr., Soph., II, x, 7; Capitolin, 27.

2. 2u£fv ôeoïç.

3. Pensées, V, 27. Cf. VI, 14. k. Ibid.,\l, 10.

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CHAPITRE IL

PROGRÈS ET RÉFORMES.— LE DROIT ROMAIN,

Envisage comme souverain, Marc-Aurèle réalisa la perfection de la politique libérale. Le respect des hommes est la base de sa conduite. Il sait que, dans l'intérêt même du bien, il ne faut pas imposer le bien d'une manière trop absolue, le jeu libre de la liberté étant la condition de la vie humaine. Il désire l'amé- lioration des âmes et non pas seulement l'obéissance matérielle à la loi * ; il veut la félicité publique, mais non procurée par la servitude, qui est le plus grand des maux. Son idéal de gouvernement est tout ré- publicain*. Le prince est le premier sujet de la loi*.

4. Pensées, IX, 29.

2. Capitolin, Ant. Phil., 42.

3. Code Just, I, xiv, 4; VI, xxm, 3; Digeste, V, h, 8, § 2; XXXII, m, 23; Paul, Sent., IV, 5, S 3 ; ibid., V, 12, §§ 8, 9.

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[An 161] MARC-AURÈLE. 19

Il n'est que locataire et usufruitier des biens de l'État 1 . Point de luxe inutile; stricte économie ; cha- rité vraie, inépuisable ; accès facile, parole affable * ; poursuite en toute chose du bien public, non des applaudissements.

Des historiens, plus ou moins imbus de cette po- litique qui se croit supérieure parce qu'elle n'est assurément suspecte d'aucune philosophie, ont cher- ché à prouver qu'un homme aussi accompli que Marc-Aurèle ne. pouvait être qu'un mauvais admi- nistrateur et un médiocre souverain. Il se peut, en effet, que Marc-Aurèle ait péché plus d'une fois par trop d'indulgence. Cependant, à part des malheurs absolument impossibles à prévoir ou à empêcher, son règne se présente à nous comme grand et pro- spère*. Le progrès des mœurs y fut sensible. Beau- coup des buts secrets que poursuivait instinctive- ment le christianisme furent légalement atteints. Le régime politique général avait des défauts profonds ; mais la sagesse du bon empereur couvrait tout d'un palliatif momentané. Chose singulière ! ce vertueux

4. Dion Cassius, LXXI, 33.

2. Hérodien, I, 2.

3. Pour la discussion des historiens originaux, voir mes Mé- langes historiques, p. 471 et suiv., et Noël Desvergers, Essai sur Marc-Aurèle (Paris, 4860). Pour les lois, voir Haenel, Corpus legum, p. 414 et suiv.

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20 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 161]

prince, qui ne fit jamais la moindre concession à la fausse popularité, fut adoré du peuple \ Il était dé- mocrate dans le meilleur sens du mot, La vieille aris- tocratie romaine lui inspirait de l'antipaihie*. Il ne regardait qu'au mérite, sans égard pour la naissance, ni même pour l'éducation et les manières. Gomme il ne trouvait pas dans les patriciens les sujets propres à seconder ses idées de gouvernement sage, il appe- lait aux fonctions des hommes sans autre noblesse que leur honnêteté.

L'assistance publique, fondée par Nerva et Tra- jan, développée par Antonin, arriva, sous Marc- Aurèle, au plus haut degré qu'elle ait jamais atteint. Le principe que l'État a des devoirs en quelque sorte paternels envers ses membres (principe dont il faudra se souvenir avec gratitude, même quand on l'aura dépassé), ce principe, dis-je, a été proclamé pour la première fois dans le monde au 11 e siècle. L'éducation des enfants de condition libre était devenue, vu l'insuffisance des mœurs et par suite des principes économiques défectueux sur lesquels reposait la société, une des grandes préoccupations

4. Jules Capitoiin, Ânt. PhiL, 48, 49 ; cf. Fronton, Epist. ad M. Cœs., IV, 42; ad Anl. imp., ï, 2. La haine contre Commode vint, en partie, de l'amour qu'on avait pour son père. Voir mes Mélanges, p. 492.

%. Pensées, I, 3, 44,

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[A«> 161] MARC-AURÈLE. 21

des hommes d'État. On y avait pourvu, depuis Trajan, par des sommes placées sur hypothèque et dont les revenus étaient gérés par des procurateurs * . Marc-Aurèle fit de ces procurateurs des fonction- naires de premier ordre ; il les choisissait avec le plus grand soin parmi les consulaires et les préteurs, et il élargit leurs pouvoirs 2 . Sa grande fortune 3 lui rendait faciles ces largesses bien entendues. Il créa lui-même un grand nombre de caisses de se- cours pour la jeunesse des deux sexes 4 . L'institut des Jeunes Faustiniennes remontait à Antonin *. Après la mort de la seconde Faustine, Marc-Aurèle fonda les Nouvelles Faustiniennes 6 . Un élégant bas- relief nous montre ces jeunes filles se pressant au- tour de l'impératrice, qui verse du blé dans un pli de leur robe \

1 . Voir les Évangiles, p. 387 et suiv.

2. Inscription, dans Borghesi, Bull, de Vlnst. arch., 1844, p. 125-127; Desjardins, De lab. alim., Paris, 1854; Noël Des- vergers, p. 39-43 ; Gapitolin, 11.

3. Dans toutes les provinces, on trouve ses procuratores re% privalœ et ses procuratores patrimonii. [Desjardins.] Sur ses briqueteries, voir Noël Desvergers, p. 3. La fortune d'Antonin était plus considérable encore.

4. Capitolin, 7 : Pueros et puellas novorum nominum, sang doute des Antoniniani, des Veriani.

5. Voir l'Église chrétienne, p. 295.

6. Capitolin, Ant. PhiL, 26.

7. Villa Albani. Voir Henzen, Tab. alim. Bœb., dans Ann. da

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22 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 161J

Le stoïcisme, dès le règne d'Adrien, avait péné- tré le droit romain de ses larges maximes, et en avait fait le droit naturel, le droit philosophique, tel que la raison peut le concevoir pour tous les hommes *. L'Édit perpétuel de Salvius Julianus fut la première expression complète de ce droit nouveau destiné à devenir le droit universel. C'est le triomphe de l'es- prit grec sur l'esprit latin. Le droit strict cède à l'équité ; la douceur l'emporte sur la sévérité ; la justice paraît inséparable de la bienfaisance*. Les grands jurisconsultes d'Antonin, Salvius Valens, Ul- pius Marcellus, Javolenus, Volusius Mœcianus con- tinuèrent la même œuvre. Le dernier fut le maître de Marc-Aurèle en fait de jurisprudence 8 , et, à vrai dire, l'œuvre des deux saints empereurs ne saurait être séparée. C'est d'eux que datent la plupart de

Vlnst. archéol., 4845, p. 20. Zoega [Bassirilievi, I, p. 454 et suiv.) rapporte ce bas-relief à la première Faustine. Le monument, en tout cas, ne prouve pas que l'impératrice qui y 6gure s'occupât personnellement de bienfaisance. La pensée du bas-relief est de montrer Faustine secourable, môme après sa mort. Alexandre Sévère imita cette institution et créa des Jeunes Mamméennes. Lampride, Alex. Sév., 67.

4. Gaïus, Inst., I, § 4 ; Inst. de Just., I, i, § 4.

2. Digeste, I, m, 48; II, xiv, 8 ; XXXIV, v, 4 0, §4 ; XL, i, 24; XLII, i, 36, 38; XLVIII, xix, 42; L, xvii, 56, 455, 468, 4 92. Cf.Orose,VIII,45.

3. Capitolin, Ant. le Pieux, 42; Ant. le Phil., 3 Cf. Mlms Aristide, Orat., x, p. 409-440.

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[An 161] MARC-AURÈLE. *3

ces lois humaines et sensées qui fléchirent la rigueur du droit antique et firent, d'une législation primitive- ment étroite et implacable, un code susceptible d'être adopté par tous les peuples civilisés 1 .

L'être faible, dans les sociétés anciennes, était peu protégé. Marc-Aurèle se fit en quelque sorte le tuteur de tous ceux qui n'en avaient pas. L'enfant pauvre, l'enfant malade eurent des soins assurés. La préture tutélaire fut créée pour donner des ga- ranties à l'orphelin*. L'état civil, les registres des naissances commencèrent \ Une foule d'ordonnances pleines de justice répandirent dans toute l'admi- nistration un remarquable esprit de douceur et d'humanité 4 . Les charges des curiales furent dimi- nuées*. Grâce à un approvisionnement mieux réglé, les famines de l'Italie furent rendues impossibles 6

1. On a prétendu découvrir une influence chrétienne dans ce grand progrès du droit romain. Rien de plus gratuit. Les idées des chrétiens et les idées des jurisconsultes étaient aux deux pôles opposés ; nul rapport entre les deux écoles, si ce n'est des rapports de malveillance; pas un rapprochement sérieux entre les textes.

%. Capitolin, 10; inscription de Goncordia, Borghesi, Ann. de l'Inst. arch., 1853, p. 188 et suiv.; Desvergers, op. cit.,\>. 46-48.

3. Capitolin, 9, 10.

4. lbid., 9, 41.

5. Digeste, 6, L, i, 8; iv,6.

6. Capitolin, 11 ; inscription de Concordia, Borghesi, Ann. de l'Instit. arch., 1853, loc. cit.; Desvergers, p. 45-46.

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24 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 161 J

Dans Tordre judiciaire, plusieurs réformes d'un esprit excellent remontent également au règne de Marc. La police des mœurs, notamment en ce qui concerne les bains mixtes, fut rendue plus sé- rieuse * .

C'est surtout pour l'esclave qu'Antonin et Marc- Aurèle se montrèrent bienfaisants. Quelques-unes des plus grandes monstruosités de l'esclavage furent cor- rigées. Il est admis désormais que le maître peut com- mettre des injustices envers son esclave. D'après la législation nouvelle, les châtiments corporels sont ré- glés*. Tuer son esclave devient un crime 3 . Le traiter avec un excès de cruauté est un délit et entraîne pour le maître la nécessité de vendre le malheureux qu'il a torturé 4 . L'esclave, enfin, ressortit aux tribunaux, devient une personne, membre de la cité 5 . Il est pro- priétaire de son pécule ; il a sa famille ; on ne peut vendre séparément l'homme, la femme, les enfants.

4. Capitolin, 23.

2. Gaïus, Imtitutes, I, 53; Digeste, I, xii, 8; XL VIII, vm, 4 §2.

3. Spartien, Adrien, 48; Gaïus, I, 53; Digeste, I, vi, 2.

4. Rescrit d'Antonin, dans Justinien, Insl., I, 8, §§ 1 , 2 ; Gaïus, Inst., I, 53. Cf. Digeste, 1, vi, 2.

5. Digeste, VII, i, 4, § I ; XL, xn, entier ; XLVIU, n, 5 (Lip.); xix, 4 9 (Ulp.); I, xn, 4, §5 (Ulp.)i Paul, Sent., V, i, 4. Cf. Code Théod., IV, xiv, entier; Dig.,V,i, 53(Hermog.); Instit. de Just., I, 8; III, 42.

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[An 161} MARC-ÀURÈLE. 25

L'application de la question aux personnes servîtes est limitée 1 . Le maître ne peut, hors certains cas, vendre ses esclaves pour les faire combattre dans l'amphi- théâtre contre les bêtes*. La servante, vendue sous la condition ne prostituatur, est préservée du lupanar 3 . Il y a ce qu'on appelle favor libertalis; en cas de doute, l'interprétation la plus favorable à la liberté est admise 4 . On juge par humanité contre la rigueur de la loi, souvent même contre la lettre du testa- ment 5 . iVu fond, à partir d'Antonin, les juriscon- sultes, imbus de stoïcisme, envisagent l'esclavage comme une violation des droits de nature 6 , et pren-

1. Dig., XLVI1I, xviii, 4, §§ 4 et 2; ibid., 9; ibid., 47, § 7 ; ibid., 20; Code Just, VI, xxxv, 42; Spartien, Adr., 48; Pline, Epist. VIII, 14.

2. Digeste, XVIII, i, 42; XLVIII, vm, 44, § 4 et 2. Cf. Spar- tien, Adrien, 48.

3. Digeste, I, vi, 2; II, iv, 40, § 4, Ulpien. Cf. Minucius Félix, 28.

4. Digeste, XL, v, De fideicommissariis libertalibus, à lire en entier, ainsi que Digeste, XL, iv, De manumissis testamento ; XL, vu, De statu-liberis, loi 3, § 11; loi 4, entière (Paul); loi 25 (Modestin) ;XL, vm, Qui sine manumissione, loi 9 (Paul); XLIX, xv, De captivis et de postliminio, 12, § 9 (Thryphoninus) ; XLVIII, xvin, De quœstionibus, loi 44(Modestin); xix, De pœnis, loi 9, § 46 (Ulp.). Cf. Wallon, Hist. de Vescl, III, p. 67 etsuiv.

5. Humanitatis intuilu. Dig., XL, iv, 4 (Pomponius).

6. a Illis natalibus restituilur in quibus initio omnes homines uerunt. » Marcien, dans Dig., XL, xi, De natal, rest., loi 2;

Florentinus, Dig., I, v, De statu ho?n., loi 4, § 4 ; Florentinus el

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26 OBIGINES DU CHRISTIANISME. (An 161]

nent des biais pour le restreindre. Les affranchis- sements sont favorisés de toutes les manières \ Marc-Aurèle va plus loin et reconnaît, dans une cer- taine limite, des droits aux esclaves sur les biens du maître. Si personne ne se présente pour recueillir l'héritage du testateur, les esclaves sont autorisés à se faire adjuger les biens; qu'un seul ou que plu- sieurs soient admis à l'adjudication, elle a pour tous le même résultat*. L'affranchi est également protégé, par les lois les plus sérieuses, contre l'esclavage, qui tendait de mille manières à le ressaisir*.

Le fils, la femme, le mineur furent l'objet d'une législation à la fois intelligente et humaine. Le fils resta l'obligé de son père, mais cessa d'être sa chose 4 . Les excès les plus odieux, que l'ancien droit romain trouvait naturel de permettre à l'autorité paternelle, furent abolis ou restreints*. Le père eut des devoirs envers ses enfants et ne put rien réclamer pour

Ulpien, Dig., I, i, De just. et jure, lois 3 et 4; Dig., L, xvii, De div. reg. juris, loi 32.

4. Instit. de Just., I, 4; Digeste, I, vi, 2; XL, v, 37; vin, 4, 3; XXXV, i, 34, 50; Cod. Just., VII, i, 4 ; h, 12; iv, 2. Cf. Wallon, Hist. de l'escl., III, p. 62 et suiv. (2 e édit.)

2. Digeste, XL, v, 2, 4, § 12; XLII, vin, 40, § 47.

3. Wallon, III, p. 75 et suiv. Voir surtout Digeste, XXXVIII, i, De operis liber torum.

4. Gode, VI, xxxi, 5; VIII, xlvi, 4 ; Digeste, I, vu, 38, 39.

5. Paul, V, 6, § 45; Digeste, XXVI, h, 4; Code, V, xvii, 5.

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[An 161 MARC-AURÈLE. 27

les avoir remplis; le fils, de son côté, dut à ses parents des secours alimentaires, dans la proportion de sa fortune 1 .

Les lois sur la tutelle et les curateurs avaient été jusque-là fort incomplètes. Marc-Aurèle en fit des modèles de prévoyance administrative*. Dans l'ancien droit, la mère faisait à peine partie de la famille de son mari et de ses enfants. Le sénatus- consulte tertullien (an 458) et le sénatus-consuite orphitien (178) établirent le droit de succéder de la mère à l'enfant et de l'enfant à la mère 3 . Les senti- ments et le droit naturel prennent le dessus. Des lois excellentes sur les banques, sur la vente des esclaves, sur les délateurs et les calomniateurs, mirent fin à une foule d'abus. Le fisc avait toujours été dur, exi- geant. Il fut désormais posé en principe que, dans les cas douteux, ce serait le fisc qui aurait tort. Des impôts d'une perception vexatoire furent supprimés. La longueur des procès fut diminuée. Le droit cri- minel devint moins cruel, et l'inculpé reçut de pré- cieuses garanties 4 ; encore était-ce l'usage personnel de Marc-Aurèle de diminuer, dans l'application, les

4. Dig., XXV, v, 5, § 14, De agnoscendis et alendis liberis; £ode, V, xxv, 4 , 2, De alendis liberis ac parentibus.

2. Capitôlin, Ant. le Phil., 10, 11.

3. Institutes de Just., III, 3 et 4. Capitôlin, 44.

4. Digeste, V, i, 36; Capitôlin, 24.

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28 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 161]

pénalités établies. Les cas de folie furent prévus 1 . Le grand principe stoïcien que la culpabilité réside dans la volonté, non dans le fait, devient l'âme du droit*.

Ainsi fut définitivement constituée cette merveille, le droit romain, sorte de révélation à sa manière, dont l'ignorance reporta l'honneur aux compilateurs de Justinien, mais qui fut en réalité l'œuvre des grands empereurs du 11 e siècle, admirablement in- terprétée et continuée par les jurisconsultes éminents du in e siècle. Le droit romain aura un triomphe moins bruyant que le christianisme, mais en un sens plus durable. Oblitéré d'abord par la barbarie, il ressuscitera vers la fin du moyen âge, sera la loi du monde renaissant, et redeviendra, sous des rédac- tions un peu modifiées, la loi des peuples modernes. C'est par là que la grande école stoïcienne qui, au 11 e siècle, essaya de reformer le monde, après avoir en apparence misérablement avorté, remporta en réalité une pleine victoire. Recueillis par les juris- consultes classiques du temps des Sévères, mutilés et altérés par Tribonien, les textes survécurent, et

4. Digeste, I, xvn, 44, De offtcprœs.

%. Digeste, XLVIII, vin, 44, Ad legem Corneliam de sic; ibid., 4, § 3; Digeste, L, xvn, 79, De regulis juris; Digeste, XLVIII, xix, 26, De pœnis.

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^n 161] MARC-AURÈLE. 29

tes textes furent plus tard le code du monde entier. Or ces textes sont l'œuvre des légistes éminents qui, groupés autour d'Adrien, d'Antonin, de Marc-Aurèle, font entrer définitivement le droit dans son âge phi- losophique. Le travail se continue sous les empereurs syriens; l'affreuse décadence politique du 111 e siècle n'empêche pas ce vaste édifice de continuer sa lente et belle croissance.

Ce n'est pas que Marc-Aurèle affichât l'esprit novateur. Au contraire, il s'arrangeait de manière à donner à ses améliorations une apparence conser- vatrice 1 . Toujours il traita l'homme en être moral ; jamais il n'affecta, comme le font souvent les poli- tiques prétendus transcendants, de le prendre comme une machine ou un moyen. S'il ne put changer l'atroce code pénal du temps, il l'adoucit dans l'application*. Un fonds fut établi pour les obsèques des citoyens pauvres; les collèges funéraires furent autorisés à recevoir des legs et devinrent des personnes civiles, }yant le droit de posséder des propriétés, des es- claves, d'affranchir 3 . Sénèque avait dit : « Tous les hommes, si on remonte à l'origine, ont les dieux

4. Capitolin, M.

2. Ibid., 4 2, 24; Digeste, I, xviii, 14; XL, v, 37; XLVIJI xvin, 1,§27.

3. Digeste, XXXIV. v, 20 ; XL, m, \ . Seulement il était inter-

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30 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 161)

pour pères 1 . » Demain Ulpien dira : « Par droit na- turel, tous les hommes naissent libres et égaux 2 . » Marc-Aurèle aurait voulu supprimer les scènes hideuses qui faisaient des amphithéâtres de vrais lieux d'horreur pour quiconque avait le sens moral*. Il n'y put réussir ; ces représentations abominables étaient une partie de la vie du peuple. Quand Marc- Aurèle arma les gladiateurs pour la grande guerre germanique, il y eut presque une émeute : « Il veut nous enlever nos amusements, cria la foule, pour nous contraindre à philosopher*. » Les habitués de l'amphithéâtre étaient les seules personnes qui ne l'aimassent point 8 . Obligé de céder à une opinion plus forte que lui, Marc-Aurèle protestait du moins de toutes les manières. Il apporta des tempéraments au mal qu'il ne pouvait supprimer ; on étendit des matelas sous les funambules, on ne put se battre qu'avec des armes mouchetées. L'empereur venait

dit d'être de deux collèges à la fois. Dig., XL VII, xxii, i. Comp. Gruter, cccxxii, 4; Murât., dxvi, 1 ; Orelli, 4080. Voir les Apôtres, p. 355 et suiv.

\. Sénèque, Epist. xliv. Cf. epist. lvh.

2. Digeste, I, i, 4 ; L, xvii, 32.

3. Voir les Apôtres, p. 320 et suiv. Julien essaya la même réforme, sans mieux réussir. Misopogon, p. 340, Spanh.

4. Gapitolin, Ant. le Phil., 23 ; Dion Gassius, LXXI, 29.

5. Nisi a voluptariis unice amabatur. Vulcat. Gall., Avi- dius Cassius, 7.

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[An 161] MaRC-AURÊLE. 31

au spectacle le moins qu'il pouvait et uniquement par complaisance. Il affectait, pendant la représen- tation , de lire, de donner des audiences, de signer des expéditions, sans se mettre en peine des raille- ries du public. Un jour, un lion, qu'un esclave avait dressé à dévorer des hommes, fit tant d'honneur à son maître, que de tous les côtés on demanda pour celui-ci l'affranchissement. L'empereur, qui, pendant ce temps, avait détourné la tête, répondit avec hu- meur : « Cet homme n'a rien fait de digne de la liberté. » Il porta plusieurs édits pour empêcher les manumissions précipitées, prononcées sous le coup des applaudissements populaires, qui lui semblaient une prime décernée à la cruauté 1 .

4. Capiton n, 4, 41, 12, 15, 23; Dion Cassius, LXXI, 29; Hé- rodien, V, h, 4; Digeste, XL, îx, 47, proœm. ; Code Just., VII, si, 3.

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CHAPITRE III

LE RÈGNE DES PHILOSOPHES.

Jamais on Savait vu jusque-là le problème du bonheur de l'humanité poursuivi avec autant de suite et de volonté. L'idéal de Platon était réalisé : le monde était gouverné par les philosophes. Tout ce qui avait été à l'état de belle phrase dans la grande âme de Sénèque arrivait à être une vérité. Raillée pendant deux cents ans par les Romains brutaux 1 , la philosophie grecque triomphe à force de patience*. Déjà, sous Antonin, nous avons vu des philosophes privilégiés, pensionnés 3 , jouant presque le rôle de fonctionnaires publics 4 . Maintenant, l'empereur en

4. Notez encore la malveillance de Quintilien, Inst., proœm., 2 ; XI, i, 4 ; XII, i, 1 .

2. Voir les Évangiles, p. 382 et suiv.

3. Jules Capit., Ant. Pius, 14 ; Digeste, XXVII, i, 6; Arté- midore, Oneirocr., V, 83.

4. Voir l'Église chrétienne, p. 296

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[An 161] MARC-AURÈLE. 33

est, à la lettre, entouré 1 . Ses anciens maîtres sont devenus ses ministres, ses hommes d'Etat. Il leur prodigue les honneurs, leur élève des statues, place leurs images parmi ses dieux lares, et, à l'anni- versaire de leur mort, va sacrifier sur leur tombe, qu'il tient toujours ornée de fleurs*. Le consulat, jusque-là réservé à l'aristocratie romaine, se voit envahi par des rhéteurs, par des philosophes. Hé- rode Atticus, Fronton, Junius Rusticus, Glaudius Severus, Proculus, deviennent consuls ou proconsuls à leur jour 3 . Marc-Aurèle avait, en particulier, pour Rusticus l'affection la plus tendre; il le fit deux fois consul, et toujours il lui donnait l'accolade avant de la donner au préfet du prétoire. Les importantes fonctions de préfet de Rome furent, durant des an- nées, comme immobilisées entre ses mains 4 .

Il était inévitable que cette faveur subite, ac- cordée par l'empereur à une classe d'hommes où se mêlaient l'excellent et le méprisable , amenât bien

1 . Hérodien, I, 2 ; Capitolin, Ant. le Phil., 2,3; Dion Cassius, LXXI, 35.

2. Capitolin, Antonin le Phil., 3.

3. Tillemont, Hist. des Emp., II, p. 316, 332, 337; Capitolin, 2. Quelques-uns de ces consulats eurent lieu dès le temps d'Aï*, tonin.

4. Capitolin, Ant. Phil., 3; Themistius, Oral., 13, 17; Di- geste, XLIX, i, 1, § 3; Actes de saint Justin (voir l'Église chrét., p. 492, note); Desvergers, p. 53-55.

3

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34 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 161]

des abus. De toutes les parties du monde, le bon Marc-Aurèle faisait venir les philosophes en renom *. Parmi les orgueilleux mendiants, vêtus de souque- nilles trouées, que ce large appel mit en mouvement, il y avait plus d'un homme médiocre, plus d'un charlatan*. Ce qui implique une profession exté- rieure 8 provoque toujours la comparaison entre les mœurs réelles et celles que l'habit suppose *. On ac- cusait ces parvenus d'avidité, d'avarice, de gourman- dise, d'impertinence, de rancune 5 . On souriait par- fois des faiblesses que pouvait abriter leur manteau.

4. Alexandre Péloplaton : Philostr., Soph., II, v, 3; Adrien de Tyr : Philostr., Soph., II, x, 7 et suiv.; Lucius : Philostr., Soph., II, i, 24 .

2. Aulu-Gelle, IX, 2. Lucien est presque aussi opposé aux philosophes de profession qu'aux charlatans et aux illuminés de toute espèce. Voir surtout Vlcaromènippe, l'Eunuque, la Mort de Peregrinus, les Philosophes à l'encan, le Pêcheur, les La- pi thés, les Fugitifs, 3,42.

3. Professioni suœ etiam moribus respondens. Corresp. de Pline et Traj., n° lviii (lxvi). Cf. Digeste, L, xui, 4.

4. Tac, Ann., XVI, 32; Juvénal, h, 4 et suiv. ; m, 4 45 et suiv.; Martial, ix, 47; xi, 56; Quintilien, Inst., proœm., 2; XII, il, 4 ; m. Dion Chrys., Oral., lxxii, 383, 388, Reiske; Aulu-Gelle, vn, 10; XV, 2; XVII, 4 9; Épictète, Dissërt., IV vin, 9.

5. Capitolin, Ant. Pius, 3; Tatien, Adv. 6r., 49, 25; Appien, Bell. Milhrid., c. 28; Lucien, Parasitas, 52; Piscator, 34, 37; iElius Aristide, Or., xlvi, Opp., II, 398, Dindorf. Comp. Lucien, Nigrinus,%&; Fi ermotime,\ 6,49; Lapith./dk; Fugitifs, 18; DiaU meretr. f *,\ ; Ulpien, Dig., L, xm, 4 ; Sénèque, Lettres, xxix, 5.

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[An 161) MARC-AURÈLE. 35

Leurs cheveux mal peignés, leur barbe, leurs ongles étaient l'objet de railleries 1 . « Sa barbe lui vaut dix mille sesterces, disait-on; allons! il faudrait aussi sa- larier les boucs 2 . » Leur vanité donnait souvent raison à ces plaisanteries. Peregrinus, se brûlant sur le bûcher d'Olympie, en 166 3 , montra jusqu'où le besoin du tragique pouvait mener un sot, infatué de son rôle et avide de faire parler de lui.

Leur prétention à se suffire absolument prêtait à de vives répliques 4 . On se racontait le mot attribué à Démonax sur Apollonius de Chalcis , partant pour Rome avec toute une suite : a Voici venir Apollonius et ses Argonautes B . » Ces Grecs, ces Syriens, cou- rant à l'assaut de Rome, semblaient partir pour la conquête d'une nouvelle toison d'or. Les pensions et les exemptions dont ils jouissaient faisaient dire qu'ils étaient à charge à la république, et Marc-Aurèle fut obligé de se justifier sur ce point 8 . On se plaignait

4 . Tatien, Adv. Gr., 25 ; Laropride, Héliog., 1 1 ; Apulée, Met., XI, 8.

2. Lucien, Eunuch., 8, 9 ; Cynicus, 4 et suiv. Cf. l'Église chrèt., p. 483, 484.

3. Eusèbe, Chron., p. 170, 471, Schœne; Athénag., Leg., 26.

4. Tatien, Adv. Gr., 25.

5. Lucien, Demonax, 31 ; Gapitolin, Ant. Pius, 40.

6. Gapitolin, Ant. Phil., 23; Digeste, XXVII, i, De excusa- tionibuSj loi 6 (Modestin) ; L, v, De vacat. et excusât, mun., loi 8, §4 (Papinien); loi 40, § 2 (Paul) ; L, iv, De muneribus, loi 48, § 30.

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36 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 161]

surtout qu'ils maltraitassent les particuliers. Les in- solences ordinaires aux cyniques ne justifiaient que trop ces accusations. Ces misérables aboyeurs n'a- vaient ni honte ni respect, et ils étaient fort nom- breux.

Marc-Aurèle ne se dissimulait pas les défauts de ses amis ; mais sa parfaite sagesse lui faisait faire une distinction entre la doctrine et les faiblesses de ceux qui l'enseignent 1 . Il savait qu'il y avait peu ou point de philosophes pratiquant vraiment ce qu'ils conseillaient. L'expérience lui avait fait con- naître que la plupart étaient avides, querelleurs, vains, insolents, qu'ils ne cherchaient que la dis- pute et n'avaient qu'un esprit d'orgueil , de mali- gnité, de jalousie 2 . Mais il était trop judicieux pour at- tendre des hommes la perfection. Comme saint Louis ne fut pas un moment troublé dans sa foi par les désordres des clercs, Marc-Aurèle ne se dégoûta ja- mais de la philosophie, quels que fussent les vices des philosophes. « Estime pour les vrais philosophes; indulgence exempte de blâme pour les philosophes prétendus, sans d'ailleurs être jamais leur dupe »,

4. Philostr., Soph., II, i, 24. Semper adversus sua vitia facundos, ditMïnucius Félix des philosophes (§ 38).

2. Galien, De prœnotione ad Posth., 4 ( t. XIX, p. 498 et »uiv., Kiihn).Cf. Apulée, Apol, ch. 3, 47, 48.

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[An 161] MARG-AURÊLE. 37

voilà ce qu'il avait remarqué dans Antonin * et la règle qu'il observa lui-même. Il allait écouter, dans leurs écoles, Apollonius, Sextus de Ghéronée, et ne se fâchait pas qu'on rît de lui 2 . Gomme Antonin, il avait la bonté de supporter les rebuffades de gens vani- teux et mal élevés, que ces honneurs, exagérés peut- être, rendaient impertinents 3 . Alexandrie le vit mar- cher dans ses rues sans cour, sans garde, vêtu du manteau des philosophes et vivant comme l'un d'eux 4 . A Athènes, il institua des chaires pour toutes les sciences *, avec de forts traitements 6 , et il sut donner à ce qu'on peut appeler l'université de cette ville un éclat supérieur encore à celui qu'elle tenait d'Adrien 7 . Il était naturel que les représentants de ce qu'il y avait encore de ferme, de dur et de fort dans l'an- cien esprit romain éprouvassent quelque impatience

1. Pensées, I, 16.

2. Capitolin, Ant. Pius, 3; Philostr., Soph., II, i, 21; Dion Cassius, LXXI, 1 .

3. Capitolin, Ant. Pius, 10; Philostr., Soph., II, 9.

4. Capitolin, Ant. PhiL, 26.

5. Dion Cassius, LXXI, 31.

6. Dix mille drachmes, c'est-à-dire environ dix mille francs. Dion Cassius, LXXI, 31 , note de Sturz. Co:np. Suétone, Vesp., 18; Capitolin, Pius, 11 ; Lampride, Alex. Sev., 44.

7. iElius Aristide, Orat., ix, Opp., III, p. 110, 111, Dindorf; Philostrate, Soph., Vies d'Hérode Atticus (II, i), d'Adrien de Tyr (II, x). Cf. II, xi, 2. Alexandre Péloplaton, en y mettant le pied, s'écriait; «Ici, fléchissons le geaoul» Philostr., Soph., II, v, 3.

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38 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 161]

devant cet envahissement des hautes places de la république par des gens sans aïeux, sans audace mili- taire, appartenant le plus souvent à ces races orien- tales que le vrai Romain méprisait. Telle fut, en par- ticulier, la position que prit, pour son malheur, Avi- aiusCassius, vrai homme de guerre et homme d'État, homme éclairé même et plein de sympathie pour Marc-Aurèle, mais persuadé que le gouvernement exige tout autre chose que de la philosophie 1 . A force d'appeler l'empereur, en souriant, « une bonne femme philosophe* », il se laissa entraîner à la plus funeste des pensées, à la révolte. Le grand reproche qu'il adressait à Marc-Aurèle 3 était de confier les premiers emplois à des hommes qui n'offraient de garanties ni par leur fortune, ni par leurs antécé- dents, ni même quelquefois par leur éducation, tels que Bassaeus et Pompéien. Le bon empereur poussa, en effet, la naïveté jusqu'à vouloir que Pompéien épousât sa fille Lucille, veuve de Lucius Verus, et jusqu'à prétendre que Lucille aimât Pompéien, parce qu'il était l'homme le plus vertueux de l'empire. Cette idée malheureuse fut une des principales causes qui

4. Lettre ë'Avidius Gassius, dans Vulc. Gallicanus, Avid., 44.

2. Philosophant aniculam. Lettre de Lucius Verus, dans Vulcatius Gallicanus, Avid. Cass., 4 .

3. Vulcatius Gallicanus, A vid., 44.

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[An 161] MARG-AURÈLE. 39

empoisonnèrent son intérieur ; car Faustine appuya la résistance de sa fille, et ce fut un des motifs qui la jetèrent dans l'opposition contre son mari 1 .

Si Marc-Àurèle n'avait uni à sa bonté un rare degré de sens pratique, son engouement pour une classe de personnes, qui ne valait pas toujours ce que sa profession faisait supposer, l'eût entraîné à des fautes. La religion a eu ses ridicules; la philo- sophie a eu les siens. Ces gens qui couvraient les places publiques, armés de gourdins, étalant leurs longues barbes, leurs besaces et leurs manteaux râ- pés, ces cordonniers, ces artisans qui abandonnaient leur échoppe pour mener la vie oisive du cynique mendiant, excitaient chez les gens d'esprit la même antipathie qu'excita plus tard dans la bourgeoisie bien élevée le capucin vagabond 2 . Mais, en gé- néral, malgré le respect un peu exagéré qu'il avait a priori pour le costume des philosophes, Marc- Aurèle portait dans le discernement des hommes un tact fort juste 3 . Tout le groupe des sages qui se

4 . Capitolin, Ant. Phil., 20. Voir mes Mèl. d'hist., p. 1 93, 1 94. C'est à tort qu'on a mêlé Faustine à la conspiration d'Avidius. Mèl., p. 184 et suiv.

2. Lucien, Bis accus., 6; Dem.,19, 48; Piscator, 45; Fugi- tivi, 12-22; Épictète, Dissert., III, xxn, 50, 80; Aulu-Gelle,IX, 2.

3. La même distinction était délicatement observée par Épic- tète. Dissert., III, xxn ; IV, vin, xi.

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40 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 161]

serraient autour du pouvoir présentait un aspect très vénérable; l'empereur les envisageait moins comme des maîtres ou des amis que comme des frères, qui lui étaient associés dans le gouvernement. Les phi- losophes, comme l'avait rêvé Sénèque, étaient de- venus un pouvoir de l'État, une institution constitu- tionnelle en quelque sorte, un conseil privé dont l'influence sur les affaires publiques était capitale.

Ce curieux phénomène, qui ne s'est vu qu'une fois dans l'histoire, tenait certainement au caractère de l'empereur; mais il tenait aussi à la nature de l'empire et à la conception romaine de l'Etat, con- ception toute rationaliste, où ne se mêlait aucune idée théocratique. La loi était l'expression de la rai- son; il était donc naturel que les hommes de la raison arrivassent un jour ou l'autre au pouvoir. Comme juges des cas de conscience, les philosophes avaient un rôle en quelque sorte légal l . Depuis des siècles, la philosophie grecque faisait l'éducation de la haute société romaine : presque tous les précepteurs étaient Grecs; l'éducation se faisait toute en grec*. La Grèce ne compte pas de plus belle victoire que celle qu'elle

\. Aulu-Gelle, XIV, 2. On en a des exemples même sous Domitien, Corresp. de Pline et de Trajan, lviii (lvi), affaire d'Archippe.

2. Quintilien, I, i, 3; Lucien, De mercede conductis, 24, 40.

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(An 161] MARC-AURÊLE. 41

remporta ainsi par ses pédagogues et ses professeurs 1 . La philosophie prenait de plus en plus le caractère d'une religion ; elle avait ses prédicateurs, ses mis- sionnaires % ses directeurs de conscience, ses ca- suistes 3 . Les grands personnages entretenaient au- près d'eux un philosophe familier, qui était en même temps leur ami intime 4 , leur moniteur, le gardien de leur âme 5 . De là une profession qui avait ses épines et pour laquelle la première condition était un extérieur vénérable, une belle barbe, une façon de porter le manteau avec dignité \ Rubellius Plautus eut, dit-on, près de lui « deux docteurs en sagesse »,

Notez surtout la colère de Juvénal contre les Grecs qui écrasent la littérature latine et font de Rome « une ville grecque », où les Romains meurent de faim. [Sat., m, etc.)

1. Voyez Lucien, Nigrinus, 12 et suiv.

2. Voir surtout Dion Chrysostome, Oral., i, xxxii.

3. Aulu-Gelle, XII, 1 ; XIII, 22 ; XIV, 2; Épict., Diss., III, 3.

4. Henzen, Inscr., n° 5600. Lire le petit traité de Lucien, De mercede conductis.

5. Sénèque, Epist., lu, xciv; Perse, Sat., v; Aulu-Gelle, I, 26; VII, 13; X, 19; XII, 1; XVII, 8; XVIII, 10; XX, 4; Lucien, De mercede cond., 19.

6. Lucien, traité cité, 25. La profession de philosophe domes- tique baissa beaucoup avec ie temps. Dans la mosaïque de Pom- peianus, trouvée à Atménia, dans la province de Constantine, mosaïque qui est du temps d'Honorius, le philosophe n'a guère d'autre fonction que de tenir le parasol de sa maîtresse et de pro- mener le petit chien (publication de la Société archéologique de Constantine : jiloso filolocus, lisez filosofi locus).

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42 ORIGINES DU CHRISTIANISME. jfAn 161]

Cœranus et Musonius, l'un Grec, l'autre Étrusque, pour lui donner les motifs d'attendre la mort avec courage 1 . Avant de mourir, on s'entretenait avec quelque sage , comme chez nous on appelle un prêtre , afin que le dernier soupir eût un caractère moral et religieux. Canus Julius marche au supplice accompagné de « son philosophe * » . Thrasea meurt assisté par le cynique Démétrius 3 .

On assignait pour premier devoir au philosophe d'éclairer les hommes, de les soutenir, de les diriger 4 . Dans les grands chagrins, on appelait un philosophe pour se faire consoler, et souvent le philosophe, comme chez nous le prêtre averti in extremis^ se plaignait de n'être appelé qu'aux heures tristes et tardives. « On n'achète les remèdes que quand on est gravement malade; on néglige la philosophie tant qu'on n'est pas trop malheureux. Voilà un homme riche, jouissant d'une bonne santé, ayant une femme et des enfants bien portants; il n'a aucun souci de la philosophie; mais qu'il perde sa fortune ou sa santé, que sa femme, ou son fils, ou son frère soient frappés de mort, oh! alors, il fera venir le

1. Tacite, Ann., XIV, 59.

2. Sénèquc, De tranq. animœ, 14.

3. Tacite, Ann., XVI, 34.

4. Sénèque, Epist., xlviii

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[An 161) MARC-AURÈLE. 43

philosophe ; il l'appellera pour en tirer quelque con- solation, pour apprendre de lui comment on peut supporter tant de malheurs 1 . »

Ce fut surtout la conscience des souverains que les philosophes, comme plus tard les jésuites, cher- chèrent à gagner au bien. « Le souverain est hon- nête et sage pour des milliers d'autres »; en Famé-, liorant, le philosophe fait plus que s'il gagnait à la sagesse des centaines d'hommes isolément*. Aréus fut auprès d'Auguste un directeur, une espèce de confesseur, auquel l'empereur dévoilait toutes ses pensées et jusqu'à ses mouvements les plus secrets. Quand Livie perd son fils Drusus, c'est Aréus qui la console 3 . Sénèque joua par moments un rôle ana- logue auprès de Néron. Le philosophe, que, du temps d'Épictète, de grossiers personnages traitent encore avec rudesse en Italie 4 , devient le cornes du prince, son ami le plus intime, celui qu'il reçoit à toutes les

4. Dion Chrysostome, Orat., xxvii.

2. Plutarque, Cum principibus philosophandum, 1 et suiv.

3. Sénèque, Consol. ad Marciam, 4 et suiv. Cf. Suét., Oct., 89; Strab., XK,v, 4; Dion Cass., LI, 46; Plutarque, Anton., .80, 8! ; Apophth., Aug., 3 ; Prœc. ger. reip., 18 ; Marc-Aurèle, Pen- sées, VIII, 31 ; Julien, Epist. 51, ad Alex., et Cœs., p. 326, Spanh. Sénèque nous donne le discours qu'il suppose avoir été tenu par Aréus. Ses trois Consolations à Helvia, à Marcia, à Po- lybe, sont des morceaux du môme genre.

4. Arrien, Epict. Dissert., III, vm, 7. Cf. Perse, v, 189-191,

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44 ORIGINES DU CHRISTIANISME. (An 161]

heures. On dirait des espèces d'aumôniers, ayant des fonctions et un traitement réguliers. Dion Chrysos- tome écrit pour Trajan son discours sur les devoirs de la royauté 1 . Adrien s'est montré à nous environné de sophistes.

Le public avait, comme les princes, ses leçons régulières de philosophie. Il y avait, dans les villes importantes, un enseignement éclectique officiel, des leçons, des conférences. Toutes les anciennes déno- minations d'école subsistaient; il existait encore des platoniciens, des pythagoriciens, des cyniques, des épicuriens, des péripatéticiens , recevant tous des salaires égaux, à la seule condition de prouver que leur enseignement était bien d'accord avec celui de Platon, de Pythagore, de Diogène, d'Épicure, d'Aristote*. Les railleurs prétendaient même que certains professeurs enseignaient à la fois plu- sieurs philosophies et se faisaient payer pour jouer des rôles divers*. Un sophiste s'étant présenté à Athènes comme sachant toutes les philosophies : « Qu'Aristote m'appelle au Lycée, dit-il, je le suis; que Platon m'invite à l'Académie, j'y entre; si Zenon me réclame, je me fais l'hôte du Portique; sur un mot

4. Orat., i.

2. Lucien, Eunuch., 3

3. Lucien, Demovax, 14

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[An 161] MARC-AURÊLE. 45

de Pythagore, je me tais. — Suppose que Pythagore t'appelle », reprit Démonax.

On oublie trop que le 11 e siècle eut une véritable prédication païenne parallèle à celle du christianisme, et d'accord à beaucoup d'égards avec celle-ci. Il n'é- tait pas rare, au cirque, au théâtre, dans les assem- blées, de voir un sophiste se lever, comme un mes- sager divin, au nom des vérités éternelles 1 . Dion Ghrysostome avait déjà donné le modèle de ces ho- mélies, empreintes d'un polythéisme fort mitigé par la philosophie, et qui rappellent les enseignements des Pères de l'Église. Le cynique Théagène, à Rome, attirait la foule au cours qu'il faisait dans le gymnase de Trajan 2 . Maxime de Tyr, en ses Sermons , nous présente une théologie, au fond monothéiste 3 , où les représentations figurées ne sont conservées que comme des symboles nécessaires à la faiblesse hu- maine et dont les sages seuls peuvent se passer. Tous les cultes, selon ce penseur parfois éloquent, sont un effort impuissant vers un idéal unique. Les variétés qu'ils présentent sont insignifiantes et ne sauraient arrêter le véritable adorateur 4 .

4. Dion Chrys., Orat., xxxii; Aulu-Gelle, V, 1 (Musonius).

2. Galien, Method. medendi, 43, 15, t. X, p. 909, Kiihn.

3. Dissert., xi, xiv, xvm, édit. Diïbner.

4. Où viparw T»iç £v»çomaç # ÏOTwaav {to'yov, ipàtwa xv (xo'vov, javyijao

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46 ORIGINES DU CHRISTIANISME. (An 161]

Ainsi se réalisa un véritable miracle historique, ce qu'on peut appeler le règne des philosophes. C'est le moment d'étudier ce qu'un tel régime favorisa, ce qu'il abaissa. — 11 servit merveilleusement aux progrès sociaux et moraux; l'humanité, la douceur des mœurs y gagnèrent infiniment; l'idée d'un État gouverné par la sagesse, la bienveillance et la raison fut fondée pour toujours. Au contraire, la force militaire, l'art et la littérature subirent une certaine décadence. Les philosophes et les lettrés étaient loin d'être la même chose. Les philosophes prenaient en pitié la frivolité des lettrés, leur goût pour les applaudissements 1 . Les lettrés souriaient de la barbarie du style des philosophes, de leur manque de manières, de leurs barbes et de leurs manteaux. Marc-Aurèle, après avoir hésité entre les deux directions, se décida -hau- tement pour les philosophes. 11 négligea le latin, cessa d'encourager le soin d'écrire en cette langue, préféra le grec, qui était la langue de ses auteurs favoris.

La ruine complète de la littérature latine est dès lors décidée. L'Occident baisse rapidement, tandis

veuÉToxjav p.ovov. Maxime de Tyr, derniers mots du dise, vm, édit. Dûbner.

1. Épictète, Dissert., I, xxi; II, xxm; III, ix, xxm; Aulu» Gelle, V, 1 ; Plutarque, De audiendo, 13, 15. Se rappeler Quinti- Hen, \ sl., prooem.* 2 ; X, i, 3; XI, i, 4; XII, n, 1,3; m.

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[An 161] MARC-AURÈLE. 47

que l'Orient devient de jour en jour plus brillant; on voit déjà poindre Constantin. Les arts plastiques, si fort aimés d'Adrien, devaient paraître à Marc- Aurèle des quasi-vanités. Ce qui reste de son arc de triomphe 1 est assez mou; tout le monde, jusqu'aux barbares, y a l'air excellent; les chevaux ont un œil attendri et philanthrope. La colonne Antonine est un ouvrage curieux, mais sans délicatesse dans l'exécu- tion, très inférieur au temple d'Antonin et Faustine, élevé sous le règne précédent. La statue équestre du Gapitole nous charme par l'image sincère qu'elle nous présente de l'excellent empereur; mais l'artiste n'a pas le droit d'abdiquer toute crânerie à ce point. On sent que la totale ruine des arts du dessin, qui va s'accomplir en cinquante ans, a des causes pro- fondes. Le christianisme et la philosophie y travail- laient également. Le monde se détachait trop de la forme et de la beauté. Il ne voulait plus que de ce qui améliore le sort des faibles et adoucit les forts. La philosophie dominante était morale au plus haut degré, mais elle était peu scientifique; elle ne poussait pas à la recherche. Une telle philosophie n'avait rien de tout à fait incompatible avec des cultes aussi peu dogmatiques que l'étaient ceux d'alors. Les philosophes étaient souvent revêtus de 4 . Au palais des Conservateurs, à Rome.

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48 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 161]

fonctions sacerdotales dans leurs villes respectives 1 . Ainsi le stoïcisme, qui contribua si puissamment à l'amélioration des âmes, fut faible contre la supersti- tion ; il éleva les cœurs, non les esprits. Le nombre des vrais savants était imperceptible. Galien même n'est pas un esprit positif; il admet les songes mé- dicaux et plusieurs des superstitions du temps *. Malgré les lois ', les magiciens les plus malfaisants réussissaient. L'Orient, avec son cortège de chi- mères, débordait 4 . En province, toutes les folies trouvaient des adeptes.

La Béotie avait un demi- dieu, un certain Sostrate, espèce de colosse idiot, menant une vie sauvage, dans lequel tous voyaient Hercule ressuscité. On le considérait comme le bon génie de la contrée, et on le consultait de toutes parts*.

Chose plus incroyable ! la sotte religion d'Alexan- dre d'Abonotique, que nous avons vue naître dans les

1. Plutarque, Favorinus, Hérode Attîcus, ^Ëlius Aristide.

2. De libris propr., 2; Meth. med., IX, 4; XIV, 8; De prœnot. ad Posth., 2. Cf. Alex, de Traites, IX, 4. Voir V 'Église chrèt., p. 431 .

3. Paul, V, xxi, 1 . « Vaticinatores, qui se Deo plenos adsimulant, idcirco civitate expelli placuit, ne humana credulitate publici mores ad spem alicujus rei corrumperentur, vel certe ex eo popu- ïares animi turbarentur. » Cf. ibid., xxxm, 9 et suiv.

4 Oneirocritique d'Artémidore ; Apulée, Apologie, etc. 5. Lucien, Demonax, 4 ; Philostrate, Soph., II, i, 12-16.

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[An 161] MARC-AURÈLE. 49

bas-fonds de la niaiserie paphlagonienne *, trouva des adhérents dans les plus hauts rangs de la société romaine, dans l'entourage de Marc-Aurèle. Sévérien, légat de Gappadoce, s'y laissa prendre 2 . On voulut voir l'imposteur à Rome; un personnage consulaire, Publius Mummius Sisenna Rutilianus 3 , se fît son apôtre, et, à soixante ans, se trouva honoré d'épou- ser une fille que ce drôle de bas étage prétendait avoir eue de la Lune. A Rome, Alexandre établit des mystères qui duraient trois jours : le premier jour, on célébrait la naissance d'Apollon et d'Esculape; le second jour, l'épiphanie de Glycon ; le troisième, la nativité d'Alexandre ; le tout avec de pompeuses processions et des danses aux flambeaux. Il s'y pas- sait des scènes d'une révoltante immoralité 4 . Lors de la peste de 166, les formules talismaniques d'Alexandre, gravées sur les portes des maisons, pas- sèrent, aux yeux de la foule superstitieuse, pour des préservatifs. Lors de la grande guerre de Pannonie (169-171), Alexandre fit encore parler son serpent, et ce fut par ses ordres qu'on jeta dans le Danube deux lions vivants, avec des sacrifices solennels.

4. L'Église chrét., m p. 428 et suiv

2. Lucien, Alex., 26.

3. Henzen, n° 649; Waddington, Fastes, p. 235 et suiv.

4. Lucien, Alex., 30, 31, 36, 38, 39, 40, 42.

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60 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 161]

Marc-Aurèle lui-même présida la cérémonie, en costume de pontife, entouré de personnages vêtus de longues robes. Les deux lions furent assommés à coups de bâton sur l'autre rive ', et les Romains taillés en pièces. Ces mésaventures ne perdirent point l'imposteur, qui, protégé par Rutilianus, sut échapper à tout ce que les défenseurs du bon sens public essayèrent pour l'arrêter. Il mourut dans sa gloire; ses statues, vers 178, étaient l'objet d'un culte public, surtout à Parium, où son tombeau dé- corait la place publique 2 . Nicomédie mit Glycon sur ses monnaies 3 ; Pergame aussi l'honora 4 . Des inscrip- tions latines, trouvées en Dacie et dans la Mœsie su- périeure, attestent que Glycon eut au loin de nombreux dévots et qu'Alexandre lui fut associé comme dieu 5 . Cette théologie baroque eut même son développe-

t'. Colonne Antonine, Bellori, pi. 13.

2. Athénag., Leg., 26. On a eu tort d'élever des doutes sur l'identité de l'Alexandre dont parle Athénagore et d'Alexandre d'Abonotique. Tout au plus se pourrait-il que la statué de Parium ne fût pas tumulaire.

3. Cavedoni, Bull, de l'Inst. arch., 1840, p. 407-409; L. Fivel, Gazette archéol., sept. 4879, p. 4 84-187.

4. Panofka, Asklepios und die Asklepiaden, p. 48; Fivel, l. 6: Gela résulte des noms de stratèges Glycon et Glyconien, plutôt que du type.

5. Corp. inscr. lat., u ot 4024, 1022 (Àlba Julia, en Transyl- vanie); Ephemeris epigr. Corp. inscr. lat. suppl., t. II, fascic. iv, p. 334 (rive gauche du Vardar).

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[An 161J MARC-AURÊLE. 51

ment. On donna au serpent une femelle, la dracena * ; on associa Glycon à l'agathodémon Chnoubis et au mystique Iao*. Ni comédie conserve le serpent à tête humaine sur ses monnaies jusque vers 240 3 . En 252, la religion de Glycon fleurit encore à Ionopolis 4 . Le nom substitué par l'imposteur à celui d'Abono- tique 8 a été plus durable que mille changements mieux justifiés. Il subsiste de nos jours dans le nom d'apparence turque Inéboli.

Peregrinus, après son étrange suicide d'Olym- pie, obtint aussi à Parium des statues et un culte. Il rendit des oracles, et les malades furent guéris par son intercession 6 .

Ainsi le progrès intellectuel ne répondait nulle- ment au progrès social. L'attachement à la religion d'État n'entretenait que la superstition et empêchait l'établissement d'une bonne instruction publiaue.

4. Ephemeris, I. c. Quelques monnaies d'Ionopolis offrent deux serpents. Mionnet, suppl., t. IV, p. 5-jO, n° 4. Voir Gazette archéol., sept. 1879, p. 486.

2. Fr. Lenormant, Catal: du baron Behr, p. 228; Gazette archéol., nov. 4878, p. 182, 483.

3. Gazette archéologique, art. cité.

4. Voir l'Église chrétienne, p. 430, note 2. On possède de3 monnaies d'Ionopolis, au type de Trebonianus Gallus, avec l'image de Glycon. (Bibl. Nat.)

5. On ne voit pas bien le sens qu'Alexandre y attachait.

6. Athénagore, Leg., 26.

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52 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 461]

Mais ce n'était pas la faute de l'empereur. Il faisait bien ce qu'il pouvait. L'objet qu'il avait en vue, l'amé- lioration des hommes, demandait des siècles. Ces siècles, le christianisme les avait devant lui ; l'empire ne les avait pas.

La cause universelle, disait le sage empereur, est un torrent qui entraîne toute chose. Quels chétifs politiques que ces petits hommes qui prétendent régler les affaires sur les maximes de la philosophie! Ce sont des bambins dont on débarbouille le nez avec un mouchoir. Homme, que veux-tu ? Fais ce que réclame présentement la nature. Va de l'avant, si tu peux, et ne t'inquiète pas de savoir si quelqu'un s'occupe de ce que tu fais. N'espère pas qu'H y ait jamais une république de Platon; qu'il te suffise d'amé- liorer quelque peu les choses, et ne regarde pas ce résuliat comme un succès de médiocre importance. Comment, en effet, changer les dispositions intérieures des hommes? Et, sans ce changement dans leurs pensées, qu'aurais-tu autre chose que des esclaves attelés au joug, des gens affectant une persuasion hypocrite. Va donc, et parle-moi d'Alexandre, de Philippe, de Démétrius de Phalère. S'ils n'ont joué qu'un rôle d'acteurs tragiques, personne ne m'a condamné à les imiter. L'œuvre de la philosophie est chose simple et mo- deste : ne m'entraîne donc point dans une morgue pleine de prétention *.

4. Pensées, IX, 29.

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CHAPITRE IV,

PERSECUTIONS CONTRE LES CHRETIENS,

La philosophie, qui avait si profondément con- quis le cœur de Marc-Aurèle, était hostile au chris- tianisme. Fronton, son précepteur, paraît avoir été plein de préjugés contre les chrétiens 1 ; or on sait que Marc-Aurèle garda comme une religion ses sou- venirs de jeunesse et l'impression de ses maîtres. En général, la classe des pédagogues grecs était opposée au culte nouveau. Fier de tenir ses droits du père de famille, le précepteur se regardait comme lésé par des catéchistes illettrés qui empiétaient clandestine- ment sur ses fonctions et mettaient ses élèves en garde contre lui. Ces pédants jouissaient, dans le monde des Antonins, d'une faveur et d'une impor- tance peut-être exagérées. Souvent les dénonciations

4 . Voir l'Église chrétienne, p 493 et suiv.

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54 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 162]

contre les chrétiens venaient de précepteurs con- sciencieux, qui se croyaient obligés de préserver les jeunes gens confiés à leurs soins d'une propagande indiscrète, opposée aux idées de leur famille 1 . Les littérateurs à la façon d'^Elius Aristide ne se montrent pas moins sévères. Juifs et chrétiens sont pour eux des impies qui nient les dieux, des ennemis de la société, des perturbateurs du repos des familles, des intri- gants qui cherchent à se faufiler partout, à tirer tout h eux, des braillards taquins, présomptueux, mal- veillants 2 . Des hommes comme Galien 3 , esprits pra- tiques plutôt que philosophes ou rhéteurs, montraient moins de partialité et louaient sans réserve la chas- teté, l'austérité, les mœurs douces des sectaires inoffensifs que la calomnie avait réussi à transformer en odieux malfaiteurs 4 .

L'empereur avait pour principe de maintenir les anciennes maximes romaines dans leur intégrité 5 . C'était plus qu'il n'en fallait pour que le nouveau règne fût peu favorable à l'Église. La tradition ro- maine est un dogme pour Marc-Aurèle ; il s'excite à

\. Celse, voyez ci-après p. 363 et suiv.

2. JElius Aristide, Opp., II, p. 402 et suiv., édit. Dindorf.

3. Dans Aboulfaradj, Dyn., p. 78 (authenticité douteuse).

4. Apulée, Métam., IX, 14. 6. Dion Cass., LXXI, 34.

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[An 162] MARC-AURÈLE. 55

la vertu « comme homme, comme Romain 1 ». Les préjugés du stoïcien se doublèrent ainsi de ceux du patriote, et il fut écrit que le meilleur des hommes commettrait la plus lourde des fautes, par excès de sérieux, d'application et d'esprit conservateur. Ah! s'il avait eu quelque chose de l'étourderie d'Adrien, du rire de Lucien !

Marc-Aurèle connut certainement beaucoup de chrétiens.' Il en avait parmi ses domestiques, près de lui 2 ; il conçut pour eux peu d'estime. Le genre de surnaturel qui faisait le fond du christianisme lui était antipathique, et il avait contre les Juifs les sentiments de tous les Romains 8 . Il semble bien qu'aucune rédaction des textes évangéliques ne passa sous ses yeux; le nom de Jésus lui fut peut-être inconnu; ce qui le frappa comme stoïcien, ce fut le courage des

4 . Pensées, II, 5.

2. En particulier, un certain Proxénès. De Rossi, Inscr. christ, urbis Romœ, I, p. 9. Carpophore sous Commode, Philos., IX, 42; de Rossi, Boll. di arch. crist., 4 e année, p. 3-4. Il y eut tou- jours des chrétiens dans la domesticité impériale : Phil., iv, 22; ïertullien, Ad Scap., 4; Spartien, Carac, 4 ; Eusèbe, H. Zs.,VIII, i, 3. Qu'est-ce que Benedicta (Pensées, 1, 17) ? Gonf. Corp. inscr. gr.j III, p. 686-687; Corp. inscr. lai., Macéd., n° 623. Sur Marcia et Commode, voir ci -après, p. 287-288. M. de Rossi attribue les cent soixante inscriptions de la première area de la catacombe de saint Calliste à la clientèle de Marc-Aurèle, de Commode et des Sévères. Voir Actes de saint Justin, 4.

3. Amm. Marc, XXII, 5.

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?Ç> ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 162]

martyrs. Mais un trait le choqua, ce fut leur air de triomphe, leur façon d'aller spontanément au-devant de la mort. Cette bravade contre la loi lui parut mau- vaise; comme chef d'Etat, il y vit un danger. Le stoï- cisme, d'ailleurs, enseignait non pas à chercher la mort, mais à la supporter. Epictète n'avait-il pas présenté l'héroïsme des « Galiléens » comme l'effet d'un fanatisme endurci * ? iElius Aristide s'exprime à peu près de la même manière 2 . Ces morts voulues parurent à l'auguste moraliste des affectations aussi peu raisonnables que le suicide théâtral de Pérégri- nus. On trouva cette note dans son carnet de pensées: « Disposition de l'âme toujours prête à se séparer du corps, soit pour s'éteindre, soit pour se disperser, soit pour persister. Quand je dis prête, j'entends que ce soit par l'effet d'un jugement propre, non par pure opposition*, comme chez les chrétiens; il faut que ce soit un acte réfléchi, grave, capable de per- suader les autres, sans mélange de faste tragique 4 . » Il avait raison ; mais le vrai libéral doit tout refuser aux fanatiques, même le plaisir d'être martyrs.

4. Arrien, Epict. Dissert., IV, vu, 6. î. Orat., xlvi, p. 402 et suiv.

3. Mil *y,rà fytàiv îrapàra^tv, wç d ^ptartavot. Pensées, XI, 3. Comp. a lettre de Pline, pervicaciam et inflexibilem obstinationem.

Voir aussi Galien, De puis, diff., II, 4; III, 3.

4. À.Tpaf<d£û>;.

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fAnl62] MARC-AURÊLE. 57

Marc-Aurèle ne changea rien aux règles établies contre les chrétiens 1 . Les persécutions étaient la conséquence des principes fondamentaux de l'empire en fait d'association. Marc-Aurèle, loin d'exagérer la législation antérieure, l'atténua de toutes ses forces, et une des gloires de son règne est l'extension qu'il donna aux droits des collèges 2 . Son rescrit pronon- çant la déportation contre les agitations supersti- tieuses 3 s'appliquait bien plus aux prophéties poli- tiques ou aux escrocs qui exploitaient la crédulité publique 4 qu'à des cultes établis. Cependant il n'alla pas jusqu'à la racine; il n'abolit pas complètement les lois contre les collegia illicita*, et il en résulta dans les provinces quelques applications infiniment regrettables. Le reproche qu'on peut lui faire est celui-là même qu'on pourrait adresser aux souverains de nos jours qui ne suppriment pas d'un trait de plume toutes les lois restrictives des libertés de réu-

1. Eusèbe, Hist. eccl.,Y, 1 ; Chron., 7» année de Marc-Aurèle.

2. Voir ci-dessus, p. 29.

3. Si quis aliquid fecerit quo levés hominum animi supersti- tione numinis terrerentur Divus Marcus hujusmodi homines in insulam relegari rescripsit. Dig., XLVIII, xix, 30. Cf. Paul, Sent., V, tit. xxi.

4. Haenel, Corpus legum, p. 121; Capitolin, Anl. Phil., 13. Paul {Sent., V, xxi, 2) a exagéré la portée du rescrit de Marc- Aurèle. Voir ci-après, p. 496, note 3.

5. Voir les Avôtres, p. 355 et suiv.

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58 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 162]

nion, d'association, de la presse. A la distance où nous sommes, nous voyons bien que Marc-Àurèle, en étant plus complètement libéral, eût été plus sage. Peut-être le christianisme, laissé libre, eût-il déve- loppé d'une façon moins désastreuse le principe théocratique et absolu qui était en lui. Mais on ne saurait reprocher à un homme d'État de n'avoir pas provoqué une révolution radicale en prévision des événements qui doivent arriver plusieurs siècles après lui. Trajan. Adrien, Marc-Aurèle ne pouvaient con- naître des principes d'histoire générale et d'économie politique qui n'ont été aperçus qu'au xix e siècle et que nos dernières révolutions pouvaient seules révéler. En tout cas, dans l'application, la mansuétude du bon empereur fut à l'abri de tout reproche ' . On n'a pas, à cet égard, le droit d'être plus difficile que Tertullien, qui fut, dans son enfance et sa jeunesse, le témoin oculaire de cette lutte funeste. « Consultez vos annales, dit-il aux magistrats romains, vous y verrez que les princes qui ont sévi contre nous sont de ceux qu'on tient à honneur d'avoir eus pour persécuteurs. Au contraire, de tous les princes qui

4. On a exagéré le nombre des victimes, ôxîyoi Jtarà xaio&ùç xal acpo'àpa eùapi8p.YiTGt. Origène, Contre Celse, III, 8. Les Actes de sainte Félicité sont sans valeur historique. Voir Aube, Hist. des perséc, p. 439 et suiv.

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[An 162] MARC-AURÈLE. 59

ont connu les lois divines et humaines, nommez-en un seul qui ait persécuté les chrétiens. Nous pouvons même en citer un qui s'est déclaré leur protecteur, le sage Marc-Aurèle. S'il ne révoqua pas ouvertement les édits contre nos frères, il en détruisit l'effet par les peines sévères qu'il établit contre leurs accusa- teurs ' . » Le torrent de l'admiration universelle entraîna les chrétiens eux-mêmes. « Grand et bon », tels sont les deux mots par lesquels un chrétien du 111 e siècle 2 résume le caractère de ce doux persécuteur.

Il faut se rappeler que l'empire romain était dix ou douze fois grand comme la France, et que la res- ponsabilité de l'empereur, dans les jugements qui se rendaient en province, était très faible. Il faut se rappeler surtout que le christianisme ne réclamait pas simplement la liberté des cultes : tous les cultes qui toléraient les autres étaient fort à Taise dans l'empire; ce qui fit au christianisme et d'abord au judaïsme une situation à part, c'est leur intolérance, leur esprit

4. Apol., 5. Comp. Eus., V, v, 5 et suiv. — Les textes qui semblent supposer un édit spécial de persécution émané de Marc- Aurèle (Sulp. Sév., II, 46) sont sans autorité. Ce que dit Tertul- lien des peines contre les délateurs est confirmé par Eus., H. E„ V, xxi, 3, bien que Tertullien l'emprunte à un document apo- cryphe, à la lettre censée écrite par Marc-Aurèle après le miracle de la prétendue Légion Fulminante. Voir ci-après, p. 277.

2. Carm. sib., XII, 487 et suiv. Àfaôdç * ^aç *-e. Comp. Orose, VII, 45.

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60 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 162]

d'exclusion. La liberté de penser était absolue. De Néron à Constantin, pas un penseur, pas un savant ne fut troublé dans ses recherches.

La loi était persécutrice ; mais le peuple Tétait encore plus. Les mauvais bruits répandus par les juifs et entretenus par des missionnaires haineux, sorte de commis-voyageurs de la calomnie 1 , indis- posaient les esprits les plus modérés et les plus sin- cères. Le peuple tenait à ses superstitions, s'irritait contre ceux qui les attaquaient par le sarcasme. Même des gens éclairés, tels que Gelse et Apulée, croient que l'affaiblissement politique du temps vient des progrès de l'incrédulité à la religion nationale. La position des chrétiens était celle d'un missionnaire protestant établi dans une ville très catholique d'Es- pagne et prêchant contre les saints, la Vierge et les processions. Les plus tristes épisodes de la persécution sous Marc-Aurèle vinrent de la haine du peuple. A chaque famine, à chaque inondation, à chaque épidémie, le cri : « Les chrétiens au lion! » retentis- sait comme une menace sombre *. Jamais règne n'avait

4. Justin, Apol. 7,49; Dial, 40, 47, 408, 447. Cf. Tertuilien, Adnat., I, 44; Adv. Marc, III, 23; Adv. Jud., 43, 14, Syna- gogas Judœorum fontes persecutionum, Scorp., 40; Eusèbe, In Is., xvm, 1-2.

2. Tertuilien, Apol., 40. Cf. Origène, In Matth. comm. ser. f tract, xxviii, Delarue, III, p. 857.

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[An 162] MARC-AURÈLE. 61

vu autant de calamités; on croyait les dieux irrités ; on redoublait de dévotion; on fît appel aux actes expia- toires 1 . L'attitude des chrétiens, au milieu de tout cela, restait obstinément dédaigneuse, ou même pro- vocatrice. Souvent ils accueillaient l'arrêt de con- damnation par des insultes au juge 2 . Devant un temple, une idole, ils soufflaient comme pour repousser une chose impure, ou faisaient le signe de la croix 3 . Il n'était pas rare de voir un chrétien s'arrêter devant une statue de Jupiter ou d'Apollon, l'interpeller, la frapper du bâton, en disant : ce Eh bien, voyez, votre Dieu ne se venge pas ! » La tentation était forte alors d'arrêter le sacrilège, de le crucifier et de lui dire : « Et ton Dieu se venge-t-il 4 ? » Les philosophes épicu- riens n'étaient pas moins hostiles aux superstitions vulgaires, et cependant on ne les persécutait pas. Jamais on ne vit forcer un philosophe à sacrifier, à jurer par l'empereur, à porter des flambeaux 5 . Le

4. Gapitolin, Ant. Phil., 43; Verus, 8; Eutrope, VIII, 42. Cf. Tertullien, Ad nat., I, 9.

2. « Quam pulchrum speclaculum Deo, quum christianus... tiïumphator et victor, ipsi qui adversum se sententiam dixit in- sultât! » Minucius Félix, 37. « Vos estis de judicibus ipsis judi- caturi. » Tertullien, Ad mart., 2.

3. Tertullien, Ad ux., II, 5; De idol., 44 ; Lettre de Julien, dans Y Hermès, 4 875, p. 259.

4. Celse, dans Orig., VIII, 38.

5. Tertullien, ApoL, 46.

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62 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 162]

philosophe eùl consenti à ces vaines formalités, et cela suffisait pour qu'on ne les lui demandât pas.

Tous les pasteurs, tous les hommes graves détour- naient les fidèles d'aller s'offrir eux-mêmes au mar- tyre 1 ; mais on ne pouvait commander à un fanatisme qui voyait dans la condamnation le plus beau des triomphes et dans les supplices une manière de vo- lupté. En Asie, cette soif de la mort était contagieuse et produisait des phénomènes analogues à ceux qui, plus tard, se développèrent sur une grande échelle chez les circoncel lions d'Afrique. Un jour le pro- consul d'Asie, Arrius Antoninus 2 , ayant ordonné de rigoureuses poursuites contre quelques chrétiens, vit tous les fidèles de la ville se présenter en masse à la barre de son tribunal, réclamant le sort de leurs co- religionnaires élus pour le martyre; Arrius Antoninus, furieux, en fit conduire un petit nombre au supplice et renvoya les autres en leur disant : « Allez-vous- en, misérables ! Si vous tenez tant à mourir, vous avez des précipices, vous avez des cordes 3 . »

Quand, au sein d'un grand État, une faction a

1. Voir, par exemple, Clém. d'Alex., Strom., IV, 9, 10. Notez surtout le passage très sensé d'Héracléon, cité pnr Clément. Mé- moires de M. Le Blanl, Acad. des inscr., t. XXVIII, 1 re et 2* partie.

2. Vers l'an 184 ou 4 85. Waddington, Fastes, p. 239-241.

3. Tertullien, Ad Scap., 5. Comp. Actes de saint Cyprien, §§ 4 et 5 (Acta sine, p. 247).

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[An 162] MARC-AURÈLE. 63

des intérêts opposés à ceux de tout le reste, la haine est inévitable. Or les chrétiens désiraient, au fond, que tout allât pour le plus mal. Loin de faire cause commune avec les bons citoyens et de chercher à conjurer les dangers de la patrie, les chrétiens en triomphaient. Les montanistes, la Phrygie tout entière, allaient jusqu'à la folie dans leurs haineuses prophéties contre l'empire. On pouvait se croire revenu aux temps de la grande Apocalypse de 69. Ces sortes de prophéties étaient un crime prévu par la loi 1 ; la société romaine sentait instinctivement qu'elle s'affai- blissait; elle n'entrevoyait que vaguement les causes de cet affaiblissement; elle s'en prenait, non sans quelque raison, au christianisme. Elle se figurait qu'un retour aux anciens dieux ramènerait la fortune. Ces dieux avaient fait la grandeur de Rome; on les sup- posait irrités des blasphèmes des chrétiens. Le pro- cédé pour les apaiser n'était-il pas de tuer les chré- tiens? Sans doute ceux-ci ne s'interdisaient pas les railleries sur l'inanité des sacrifices et des moyens qu'on employait pour conjurer les fléaux. Qu'on se figure, en Angleterre, un libertin éclatant de rire en public un jour de jeûne et de prière ordonné par la reine !

D'atroces calomnies, des railleries sanglantes, 4. Paul, Sent., V, xxi, § 1 ; HaBnel, Corpus legum, p. 424.

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64 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 162]

étaient la revanche que prenaient les païens. La plus abominable des calomnies était l'accusation d'adorer les prêtres par des baisers infâmes. L'attitude du pénitent dans la confession put donner lieu à cet ignoble bruit 1 . D'odieuses caricatures circulaient dans le public, s'étalaient sur les murs. L'absurde fable selon laquelle les juifs adoraient un âne 2 faisait croire qu'il en était de même des chrétiens 3 . Ici, c'était l'image d'un crucifié à tête d'âne recevant l'adoration d'un gamin ébouriffé 4 . Ailleurs, c'était un personnage à longue toge et à longues oreilles, le pied fendu en sabot, tenant un livre d'un air béat, avec cette épigraphe : devs christianorvm ono- koithc*. Un juif apostat, devenu valet d'amphi- théâtre, en fit une grande caricature peinte, à Car-

4. Minuc. Félix, 9. Comp. Tertul., De pœnit., 9, presbytères advolvi; Marti gny, Dict., p. 94 et 264.

2. Jos., Contre ApionAh 7; Tacite, Hist., V, 3; Plut., quœst. conv., IV, v, 2. Comp. Mamachi, Ant. christ. , I, 91, 419etsuiv.

3. Minucius Félix, 9, 28; Tertullien, ApoL, 16; Celse, dans Orig., VI, 30. Sur la pierre de Stefanoni, voir V Antéchrist, p. 40, note.Cf.Matter, Hist.du gnost., pi. vi, n° 106; expl., p. 79.

4. Le crucifix grotesque du Palatin répond si bien aux textes de Minucius Félix et de Celse, qu'on doit le croire des dernières années de Marc-Aurèle. Voir l'Antéchrist, p. 40, note; F. Becker, Das Spott-Crvcifix, 2 e édit., 4876 ; de Rossi, Bull., 1863. p. 72 ; 4867, p. 75.

5. Terre cuite du duc de Luynes (au cabinet des antiques de la Bibl. nat.), provenant de Syrie.

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(An 162] MARC-AURÈLE. «5

thage, dans les dernières années du n e siècle 1 . Un mystérieux coq, ayant pour bec un phallus «t pour inscription cûthp kocmot, peut aussi se rapporter aux croyances chrétiennes*.

Le goût des catéchistes pour les femmes et les enfants donnait lieu à mille plaisanteries. Opposée à la sécheresse du paganisme, l'Eglise faisait l'effet d'un conventicule d'efféminés \ Le sentiment tendre de tous pour tous, entretenu par Vaspasmos et exalté par le martyre, créait une sorte d'atmosphère de mollesse, pleine d'attrait pour les âmes douces et de danger pour certaines autres. Ce mouvement de bonnes femmes affairées autour de l'église 4 , l'habi- tude de s'appeler frères et sœurs, ce respect pour Tévêque, amenant à s'agenouiller fréquemment de- vant lui, avaient quelque chose de choquant et pro- voquaient des interprétations ineptes 5 . Le grave

4. Tertullien, ApoL, 16 : Auribus asininis, altero pede un- gulatus, librum gestans et togatus; le même, Ad nat., I, 4 : In loga, cum libro, aller o pede ungulato. Cf. de Rossi, Roma sotL, III, p. 353-354.

2. Mam*chi, Ant. christ., I, 430.

3. Celse, dans Orig., III, 49, 50, 52, 55. 01 yàp fc YwatÇl xal (uipaxioi; Tcapôévot; xe xal upeff6uTo«ç «pXuapstv ^(xâç XéyovTtc. Tatien, Adv. Gr., 33; Clém. d'Alex., Strom., IV, oh. 8; Theodoret, Adv. Gr.,v; Lac:., Instit., VI, 4. Cf. 5. Paul, p. 242.

4. Lucien, Peregr., 42. Se rappeler Hermas.

5. Minucius Félix, 9. « Voyez comme ils s'aiment I » Tertu»- lien, ApoL, 39.

6

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66 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 162]

précepteur qui se voyait enlever ses élèves par cet attiiit féminin en concevait une haine profonde, et croyais servir l'Etat en cherchant à se venger 1 . Les enfants, en effet, se laissaient facilement entraîner lus paroles de mysticité tendre qui leur arrivaient furtivement, et parfois cela leur attirait, de la part de leurs parents, de sévères punitions*.

Ainsi la persécution atteignait un degré de viva- cité qu'elle n'avait pas encore eu jusque-là. La dis- tinction du simple fait d'être chrétien et des crimes connexes au nom fut oubliée. Dire : « Je suis chré- tien », ce fut signer un aveu dont la conséquence pouvait être un arrêt de mort s . La terreur devint l'état habituel de la vie chrétienne. Les dénonciations venaient de tous les côtés, surtout des esclaves, des juifs, des maris païens. La police, connaissant les lieux et les jours où se tenaient les réunions, faisait dans la salle des irruptions subites 4 . L'interrogatoire des inculpés fournissait aux fanatiques des occasions

1 Celse, ci-après, p. 362 et suiv.

%. Lampride, Caracalla, 4 . L'Alexamène du Palatin psut avoir été un page de la maison impériale. De Rossi, l. c.

3. Justin, Apol. II, 2; Athénag., 2, 3; Tertullien, Ad natio- nes, I, 3; Acta Pauli et Theclœ, 44, 46.

4. « Tothostes quot extranei... Quotidie obsidemur, quotidie prodimur. » Tertullien, Apol.,1; Adnaliones, I, 7; Ad'uxor., II, 2, 4, 8; saint Cyprien, De lapsis, 6.

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[An 162] MARC-AURÈLE. 67

de briher. Les Actes de ces procédures turent re- cueillis par les fidèles comme des pièces triomphales 1 ; on les étala; on les lut avidement; on en fit un genre de littérature. La comparution devant le juge devint une préoccupation, on s'y prépara avec coquetterie. La lecture de ces pièces, où toujours le beau rôle appartenait à l'accusé, exaltait les imaginations, pro- voquait des imitateurs, inspirait la haine de la société civile et d'un état de choses où les bons pouvaient être ainsi traités. Les horribles supplices du droit romain étaient appliqués dans toute leur rigueur. Le chrétien, comme humilior et même comme w- fàme r 9 était puni par la croix, les bêtes, le feu, les verges \ La mort était quelquefois remplacée par la condamnation aux mines et la déportation en Sar- daigne 4 . Cruel adoucissement! Dans l'application de la question, les juges portaient un complet arbi- traire et parfois une véritable perversion d'idées 5 .

C'est là un désolant spectacle. Nul n'en souffre plus que le véritable ami de la philosophie. Mais

1. Eus., H. E., V, proœm. Cf. Minucius Félix, 37.

2. Tertullien, De fuga, 13.

3. Paul,Sew*.,V,24,22,23; Digeste, XLVIU,xix, 28, proœm.; 38, § 3, 5, 7.

4. Denys de Corinthe, dans Eus., IV, xxm, 40: Philosophu- mena, IX, 42.

5. Minucius Félix, 28.

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68 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 162)

qu'y faire? On ne peut être à la fois deux choses con- tradictoires. Marc-Aurèle était Romain; quand il per- sécutait, il agissait en Romain. Dans soixante ans, un empereur aussi bon de cœur, mais moins éclairé d'esprit que Marc-Aurèle, Alexandre Sévère, rem- plira, sans égard pour aucune des maximes romaines, le programme du vrai libéralisme; il accordera la liberté complète de conscience, retirera les lois res- trictives de la liberté d'association. Nous l'approu- vons entièrement. Mais Alexandre Sévère fit cela parce qu'il était Syrien, étranger à la tradition impériale. Il échoua, du reste, complètement dans son entreprise. Tous les grands restaurateurs de la chose romaine qui paraîtront après lui, Dèce, Aurélien, Dioclétien, reviendront aux principes établis et suivis par Trajan, Antonin, Marc-Aurèle. L'entière paix de conscience de ces grands hommes ne doit donc pas nous surprendre ; c'est évidemment avec une absolue sérénité de cœur que Marc, en particulier, dédia au Capitole un temple à sa déesse favorite, à la Bonté 1 .

4 . Dion Ca&sius, LXXT, 34,

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CHAPITRE V.

GRANDEUR CROISSANTE DE LEGLISE DE ROMI ÉCRITS PSEUDO-CLÉMENTINS.

Rome devenait chaque jour de plus en plus la capitale du christianisme et remplaçait Jérusalem comme centre religieux de l'humanité. Civitas sacro- sancta i ! Cette ville extraordinaire était au point cul- minant de sa grandeur*; rien ne permettait de pré- voir les événements qui, au in siècle, devaient la faire déchoir et la réduire à n'être plus que la capi- tale de l'Occident. Le grec y était encore au moins aussi employé que le latin, et la grande scission de l'Orient ne se laissait pas deviner. Le grec était

\ . Apulée, Métam., XI, 26.

2. De Rossi, Plante iconografiche e prospeltiche di Roma (Roma, 1879), p. 46 et suiv. Le mur de douane de Marc-Aurèle détermina la périphérie du mur d'Aurélien, c'ept-à-dire de l'en- ceinte actuelle.

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70 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 163)

exclusivement la langue de l'Eglise ; la liturgie, la prédication, la propagande se faisaient en grec 1 .

Anicet présidait l'Église avec une haute autorité. On le consultait de tout le monde chrétien. On ad- mettait pleinement que l'Église de Rome avait été fondée par Pierre ; on croyait que cet apôtre avait transmis à son Église la primauté dont Jésus l'avait revêtu ; on appliquait à cette Église les fortes paroles par lesquelles on croyait que Jésus avait conféré à Céphas la place de pierre angulaire dans l'édifice qu'il voulait bâtir. Par un tour de force sans égal, l'Église de Rome avait réussi à rester en même temps l'Église de Paul. Pierre et Paul réconciliés, voilà le chef-d'œuvre qui fondait la suprématie ecclésias- tique de Rome dans l'avenir. Une nouvelle dualité mythique remplaçait celle de Romulus et de Rémus. Nous avons déjà vu la question de la pâque, les luttes du gnosticisme, celles de Justin et de Tatien aboutir à Rome. Toutes les controverses qui déchireront la conscience chrétienne vont suivre la même voie ; jusqu'à Constantin, les dissidents viendront deman- der à l'Église de Rome un arbitrage, sinon une solu- tion. Les docteurs célèbres regardent comme un

4. De Rossi, Bollettino, 4865, p. 52. Au milieu du m« siècle, es inscriptions sépulcrales des papes à la Catacombe de saint Calliste sont en grec.

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[An 163] MARG-AURÊLE. 71

devoir de visiter, pour leur instruction, cette Eglise, à laquelle, depuis la disparition de la première Eglise de Jérusalem, tous reconnaissent le prestige de l'an- cienneté K

Parmi les Orientaux qui vinrent à Rome sous Anicet, il faut placer un juif converti nommé Joseph ou Hégésippe, originaire sans doute de Palestine 2 . Il avait reçu une éducation rabbinique soignée, savait l'hébreu et le syriaque, était très versé dans les tradi- tions non écrites des juifs ; mais la critique lui man- quait. Gomme la plupart des juifs convertis, il se ser- vait de l'Évangile des Hébreux. Le zèle pour la pureté de la foi le porta aux longs voyages et à une sorte d'apostolat. Il allait d'Eglise en Eglise, conférant avec les évêques, s'informant de leur foi, dressant la succession de pasteurs par laquelle ils se ratta- chaient aux apôtres. L'accord dogmatique qu'il trouva entre les évêques le remplit de joie. Toutes ces petites Eglises des bords de la Méditerranée orientale se développaient avec une entente parfaite. A Gorinthe, en particulier, Hégésippe fut singulièrement consolé par ses entretiens avec l'évêque Primus et avec les

1 . Eùiyxp.evoç nov âp^atoTâxiov i > ûjf/.ata>v ootXnmav tèeïv. Paroles rt'Origène, dans Eusèbe, VI, xiv, 40.

%. Eusèbe, H. £., IV, 22 ; saint Jérôme, De viris ilt. t *z Chron. d'Alex., p. 262, édit. Du Gange.

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72 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 163]

fidèles qu'il trouva dans la direction la plus ortho- doxe. Il s'embarqua de là pour Rome, où il se mit en rapport avec Anicet et marqua soigneusement l'état de la tradition 1 . Anicet avait pour diacre Éleu- thère, qui devait être plus tard évêque de Rome à son tour. Hégésippe, quoique judaïsant et même ébionite, se plaisait dans ces Églises de Paul, et il y avait d'autant plus de mérite que son esprit était subtil et porté à voir partout des hérésies 2 . « Dans chaque succession d'évêques, dans chaque ville, dit-il, les choses se passent ainsi que l'ordonnent la Loi, les Prophètes et le Seigneur*. » Il se fixa à Rome comme Justin et y resta plus de vingt ans, fort respecté

4. ÀtaScrçtfv (Eus., IV, xxii, 3 ; cf. 2) ; c'est à tort qu'on sub- stitue $taTpt&ôv, qui ne va pas avec p.s'xp l c-

2. Etienne Gobar, cité par Photius (cod. ccxxxn), semble pré- tendre que Hégésippe contredisait directement et arguait d'erreur le passage de saint Paul, l Cor., h, 9. Si cela était vrai, on ne concevrait pas qu'Eusèbe et la tradition ecclésiastique n'eussent pas anathématisé Hégésippe. Or Eusèbe le place parmi les défenseurs de la vérité contre les hérétiques (IV, vu, 15; vm, 1 ; cf. Sozom., I t 1). Si Paul était un hérétique aux yeux d'Hégésippe, comment expliquer la théorie de ce même Hégésippe sur l'Église vierge de toute hérésie jusqu'aux gnostiques? Gomment, d'ailleurs, dans ses voyages, est-il en une si parfaite communion avec des Églises dont plusieurs évidemment révéraient Paul? Et à Rome, où Hégé- sippe vécut vingt ans en pleine harmonie avec l'Église, le culte de Paul n'était-il pas devenu inséparable de celui de Pierre? Il faudrait avoir l'endroit visé par Gobar pour bien juger.

3. Eusèbe, H. £., IV, 8, If, 22.

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[An 163] MARC-AURÊLE. 73

de tous, malgré la surprise que son christianisïre oriental et la bizarrerie de son esprit devaient exci- ter. Comme Papias, il faisait, au milieu des rapides transformations de l'Église, l'effet d'un « homme ancien », d'une sorte de survivant de l'âge apostoli- que 1 .

Une cause matérielle contribuait beaucoup à la prééminence que toutes les Églises reconnais- saient à l'Église de Rome. Cette Église était extrême- ment riche; ses biens, habilement administrés, ser- vaient de fonds de secours et de propagande aux autres Églises Les confesseurs condamnés aux mines recevaient d'elle un subside 2 . Le trésor commun du christianisme était en quelque sorte à Rome. La collecte du dimanche, pratique constante dans l'Église romaine, était déjà probablement établie. Un mer- veilleux esprit de direction animait cette petite com- munauté, où la Judée, la Grèce et le Latium semblaient avoir confondu, en vue d'un prodigieux avenir, leurs dons les plus divers. Pendant que le monothéisme juif fournissait la base inébranlable de la formation nouvelle, que la Grèce continuait par le gnosticisme

4. Âpx*îoç t» «vrip xat à7co<rroXixoç. Etienne Gobar, l. c. Cf. saint Jérôme, l. c.

2. Denys de Corinthe, dans Eus., IV, xxm, 9-40; notez la ré- flexion d'Eusèbe. Comp. Denys d'Alexandrie, dans Eus., VII, v, 2; saint Basile, Epist., 70 (220).

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74 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 163]

son œuvre de libre spéculation, Rome s'attachait, avec une suite qui étonne, à l'œuvre d'organisation et de gouvernement. Toutes les autorités, tous les artifices lui étaient bons pour cela. La politique ne recule pas devant la fraude ; or la politique avait déjà élu domicile dans les conseils les plus secrets de l'Eglise de Rome. Il se produisit, vers ce temps, une veine nouvelle de littérature apocryphe, par laquelle la piété romaine chercha une fois de plus à s'imposer au monde chrétien.

Le nom de Clément fut le garant fictif que choi- sirent les faussaires pour servir de couverture à leurs pieux desseins. La grande réputation qu'avait laissée le vieux pasteur romain, le droit qu'on lui reconnais- sait de donner en quelque sorte son apostille aux livres qui méritaient de circuler, le recommandaient pour ce rôle 1 . Sur la base des Cerygmata et des Periodi de Pierre*, un auteur inconnu, né païen et entré dans le christianisme par la porte esséno-ébio- nite, bâtit un roman dont Clément fut censé à la fois Fauteur et le héros. Ce précieux écrit, intitulé les

\. Linus, autre successeur de Pierre, ou du moins supposé tel, fut aussi pris pour garant d'actes apocryphes des apôtres. Bibl. max. Patrum, Lugd., H, p. 67 et suiv.

2. Récognitions , I, 27-72; IV-VI. Notez surtout III, 75. Voir l'Église chrétienne, ch. xtii.

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[An 163] MARC-AURÈLE. 75

Reconnaissances 1 > h cause des surprises du dénoue- ment, nous est parvenu dans deux rédactions assez différentes l'une de l'autre, et dont probablement ni l'une ni l'autre n'est primitive 2 . Toutes deux parais- sent provenir d'un écrit perdu 8 , qui fit, vers le temps où nous sommes 4 , sa première apparition.

L'auteur part de l'hypothèse que Clément fut le successeur immédiat de Pierre dans la présidence de l'Église de Rome et reçut du prince des apôtres l'ordination épiscopale. De même que les Cerygmata étaient dédiés à Jacques, de même le nouveau ro- man porte en tête une épître où Clément fait part à Jacques, « évêque des évêques et chef de la sainte Église des Hébreux à Jérusalem », de la mort vio- lente de Pierre, et raconte comment cet apôtre, le

4. Avapwpiojxcî.

2. L'une n'existe que dans la traduction latine de Rufin ; ce sont les Recogmtiones (Àva^v^piaixoi), divisées en dix livres. L'autre, conservée en grec, est divisée en vingt entretiens ou ho- mélies. Les Recognitiones paraissent postérieures aux Homélies. L'auteur des Recogmtiones avait sous les yeux le traité de Bar- desane De fato. Voir Merx, Bardesanes, p. 88 et suiv; Hilgen- feld, Bardesanes, p. 433 et suiv. Voir ci-après, p. 439 et suiv.

3. Cet écrit perdu était probablement l'autre rédaction des Recognitiones dont parle Rufin [Prœf. ad Gaudent.), Cf. Lipsius, Die Quellen der rœm. Petrussage, p. 4 3 et suiv.; Lagarde, Re- cogn. syr., Leipzig, 1864.

4. Irénée (III, m, 3) paraît avoir connu le livre, peut-être sans l'admettre entièrement. Origène le possédait.

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76 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 163]

premier de tous, le vrai compagnon, le vrai ami de Jésus, constitué par Jésus base unique de l'Église, Ta établi, lui Clément, comme son successeur dans l'épiscopat de Rome, et lui a recommandé d'écrire en abrégé et d'adresser à Jacques le récit de leurs voyages et de leurs prédications en commun 1 . L'ou- vrage ne parle pas du séjour de Pierre à Rome ni des circonstances de sa mort. Ces derniers récits formaient sans doute le fond d'un second ouvrage qui servait de suite à celui qui nous a été conservé*. L'esprit ébionite, hostile à Paul, qui faisait le fond des premiers Cerygmata 9 ^ est ici fort effacé. Paul n'est pas nommé dans tout l'ouvrage. Ce n'est sûrement pas sans raison que l'auteur affecte de ne connaître en fait d'apôtres que les douze présidés par Pierre et Jacques, et qu'il attribue à Pierre seul l'honneur d'avoir répandu le christianisme dans le monde païen. En une foule d'endroits, les injures des judéo-chrétiens se laissent encore entrevoir ; mais tout est dit à demi-mot ; un disciple de Paul

4. Lettre de Clément à Jacques, en tôte du roman. On joignit à cette lettre, comme introduction du roman, la lettre de Pierre a Jacques et la Diamartyria de Jacques, qui se trouvaient en tète des anciens Cerygmata.

2. Epist. Clem. ad Jac, 4 9.

3, V oir V Église chrétienne, p. 324 et suiv.; E. Westerburg, Der Ursprung der Sage das Seneca christ g exoesen sei (Berlin, 4881).

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fAn 163] MARG-ADRÊLE. 77

pouvait presque lire le livre sans être choqué. Peu à peu, en effet, cette histoire calomnieuse des luttes apostoliques, inventée par une école haineuse, mais qui avait des parties faites pour plaire à tous les chrétiens, perdit sa couleur sectaire, devint presque catholique et se fit adopter de la plupart des fidèles. Les allusions contre saint Paul étaient devenues assez obscures. Simon le Magicien restait chargé de tout l'odieux du récit; on oubliait les allusions que son nom avait servi à voiler; on ne voyait plus en lui qu'un dédoublement de Néron dans le rôle infernal de l'Antéchrist 1 »

L'ouvrage est composé selon toutes les règles du roman antique. Rien n'y manque : voyages, épisodes d'amour, naufrages, jumeaux qui se ressemblent, gens pris par les pirates, reconnaissances de per- sonnes qu'une longue série d'aventures avaient sé- parées. Clément, par suite d'une confusion qui se produisit dès une époque fort ancienne 1 , est considéré comme appartenant à la famille impériale 3 . Mattidie, sa mère, est une dame romaine parfaitement chaste, mariée au noble Faustus. Poursuivie d'un amour cri-

1. Homél., h, 17.

2. Voir les Évangiles, p. 31 1 et suW.

3. Homél., xîi, 8 etsuiv. Les noms de Mattidie et de Faustin sont empruntés à la famiUe d'Adrien.

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78 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [Ad 463]

minel par son beau-frère, voulant à la fois sauver ?nn honneur et la réputation de sa famille, elle quitte Rome, avec la permission de son mari, et part pour Athènes afin d'y faire élever ses fils, Faustin et Faustinien. Au bout de quatre ans, ne recevant pas de leurs nou- velles, Faustus s'embarque avec son troisième fils, Clément, pour aller à la recherche de sa femme et de ses deux fils. A travers mille aventures, le père, la mère, les trois fils se retrouvent. Ils n'étaient pas d'abord chrétiens, mais tous méritaient de l'être, tous le deviennent. Païens, ils avaient eu des mœurs honnêtes ; or la chasteté a ce privilège que Dieu se doit à lui-même de sauver ceux qui la pratiquent par instinct naturel, « Si ce n'était une règle absolue qu'on ne peut être sauvé sans le baptême, les païens chastes seraient sauvés. » Les infidèles qui se con- vertissent sont ceux qui l'ont mérité par leurs mœurs réglées 1 . Clément, en effet, rencontre les apôtres Pierre et Barnabe, se fait leur compagnon, nous ra- conte leurs prédications, leurs luttes contre Simon, et devient pour tous les membres de sa famille l'oc- casion d'une conversion à laquelle ils étaient si bien préparés.

Ce cadre romanesque n'est qu'un prétexte pour faire l'apologie de la religion chrétienne, et montrer

4* HomèL, xm, 13, 24.

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[An 163) MARC-AURÈLE. 79

combien elle est supérieure aux opinions philoso- phiques et théurgiques du temps. Saint Pierre n'est plus l'apôtre galiléen que nous connaissons par les Actes et les lettres de Paul ; c'est un polémiste ha- bile, un philosophe, un maître homme, qui met toutes les roueries du métier de sophiste au service de la vérité. La vie ascétique qu'il mène, sa rigou- reuse xérophagie * rappellent les esséniens. Sa femme voyage avec lui comme une diaconesse 2 . Les idées que l'on se faisait de l'état social au milieu duquel vécurent Jésus et ses apôtres étaient déjà tout à fait erronées 3 . Les données les plus simples de la chronologie apostolique étaient méconnues.

Il faut dire, à la louange de l'auteur, que, si sa confiance dans la crédulité du public est bien naïve, il a du moins une foi dans la discussion qui fait honneur à sa tolérance. 11 admet très bien qu'on peut se tromper innocemment. Parmi les personnages du roman, Simon le Magicien seul est tout à fait sacrifié. Ses disciples Apion 4 et Anubion représen- tent, le premier, l'effort pour tirer de la mythologie quelque chose de religieux ; le second, la sincérité

\. Homêl.,m\, 6, 7. %. Ibid., xiii, 41.

3. Ibid., i, 8, 9.

4. Il s'agit d' Apion Plistonice, le célèbre ennemi desjinig. Uomêl, iv, 7; v, % 27.

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80 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 163]

égarée, qui sera un jour récompensée par la connais- sance de la vérité. Simon et Pierre disputent de métaphysique ; Clément et Apion disputent de mo- rale. Une touchante nuance de sympathie et de pitié pour les errants répand le charme sur ces pages, qu'on sent écrites par quelqu'un qui a traversé les angoisses du scepticisme et sait mieux que personne ce qu'on peut souffrir et acquérir de mérites en cherchant la vérité. Clément, comme Justin de Néa- polis, a essayé de toutes les philosophies ; les hauts problèmes de l'immortalité de l'âme, des récompenses et des peines futures, de la Providence, des rap- ports de l'homme avec Dieu l'obsèdent; aucune école ne l'a satisfait ; il va, en désespoir de cause, se jeter dans les plus grossières superstitions, quand la voix du Christ arrive à lui. Il trouve, dans la doctrine qu'on lui donne pour celle du Christ, la réponse à tous ses doutes ; il est chrétien.

Le système de réfutation du paganisme qui fera la base de l'argumentation de tous les Pères se trouve déjà complet dans pseudo-Clément. Le sens primitif de la mythologie était perdu chez tout le monde; les vieux mythes physiques, devenus des historiettes messéantes, n'offraient plus aucun ali- ment pour les âmes. 11 était facile de montrer que les dieux de l'Olympe ont donné de très mauvais

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(An 163] MARC-AURÈLE. Hi

exemples et qu'en les imitant on serait un scélérat 1 . Apion cherche vainement à s'échapper par les expli- cations symboliques. Clément établit sans peine l'absolue impuissance du polythéisme à produire une morale sérieuse*. Clément a d'invincibles besoins de cœur : honnête, pieux, candide, il veut une religioir qui satisfasse sa vive sensibilité. Un moment les deux adversaires se rappellent des souvenirs de jeu- nesse, dont ils se font maintenant des armes de com- bat. Apion avait été autrefois l'hôte du père de Clé- ment, Voyant un jour ce dernier triste et malade des tourments qu'il se donnait pour chercher le vrai, Apion, qui avait des prétentions médicales, lui de- manda ce qu'il avait: « Le mal des jeunes!... j'ai mal à l'âme », lui répondit Clément. Apion crut qu'il s'agissait d'amour, lui fit les ouvertures les plus inconvenantes et composa pour. lui une pièce de lit- térature erotique, que Clément fait intervenir dans le débat avec plus de malice que d'à propos \

La philosophie du livre est le déisme considéré comme un fruit de la révélation, non de la raison. L'auteur parle de Dieu, de sa nature, de ses attri-

1 . Les païens eux-mêmes le sentaient bien. Philostrate, Vies des sophistes, II, i, 15.

2. Homélies, iv et v.

3. Ibid., y, 2 et suiv.

6

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82 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 163]

bats, de sa providence, du mal considéré comme épreuve et comme source de mérite pour l'homme 1 , à la façon de Cicéron ou d'Épictète. Esprit lucide et droit, opposé aux aberrations montanistes * et au quasi-polythéisme des gnostiques, Fauteur du roman pseudo-clémentin est un strict monothéiste, ou, comme on disait alors, un monarchien 3 . Dieu est l'être dont l'essence ne convient qu'à lui seul 4 . Le Fils lui est par nature inférieur. Ces idées, fort ana- logues à celles de pseudo-Hermas 5 , furent longtemps la base de la théologie romaine 6 . Loin que ce fus- sent là des pensées révolutionnaires, c'étaient à Rome les théories conservatrices. C'était au fond la théologie des nazaréens et des ébionites, ou plutôt de Philon et des esséniens, développée dans le sens du gnosticisme. Le monde est le théâtre de la lutte du bien et du mal. Le bien gagne toujours un peu sur le mal et finira par l'emporter. Les triomphes partiels du bien s'opèrent au moyen de l'apparition de pro-

4. HoméL, il, m, xvi.

2. Ibid., m, 42-14, 22,26-27; xvil, 18.

3. Ibid., xi, 44. Comp. Tertullien, Adv. Prax., 3.

4. Hom.,x\i, 15-17.

5. Pastor, simil. v. Comme l'auteur du Pasteur, l'auteur du roman pseudo-clémentin ne nomme jamais Jésus par son nom, il l'appelle toujours « le prophète » ou « le vrai prophète ». Lettre à Jacques, 4 4 .

6. Eusèbe, H. E., V, 28.

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[An 163] MARG-AURÉLB. 83

phètes successifs, Adam, Abel, Hénoch, Noé, Abra- ham, Moïse ; ou plutôt un seul prophète, Adam immortel et impeccable, l'homme-type par excel- lence, la parfaite image de Dieu, le Christ, toujours vivant, toujours changeant de forme et de nom, parcourt sans cesse le monde et remplit l'histoire, prêchant éternellement la même loi au nom du même Esprit Saint 1 .

La vraie loi de Moïse avait presque réalisé l'idéal de la religion absolue. Mais Moïse n'écrivit rien % et ses institutions furent altérées par ses successeurs 8 . Les sacrifices furent une victoire du paganisme sur la loi pure 4 . Une foule d'erreurs se sont glissées dans l'Ancien Testament *. David, avec sa harpe et

4. HoméL, h, 15-47; m, 20-26. Comp. Epiph., lui, 4; Évang. des Hèbr., p. 45, ligne 22-23, Hilg. Mahomet se ratta- chait par ici à l'esséno-ébionisme : il soutenait qu'il était à son tour « le vrai prophète », révélateur de l'unique et primitif kitâb. Sprenger, Leben Mohammad, I, p. 23 et suiv. ; G. Rœsch, dans Theol. Stud. und KriL, 4876, p. 417 et suiv.

2. Pour retirer à Moïse la rédaction du Pentateuque, l'auteur fait valoir les mômes raisons que la critique moderne : récit de la mort de Moïse, découverte de Helcias, rôle d'Esdras.

3. HoméL, h, 38; m, 8; m, 42, 43-58.

4. Idée essénienne. HoméL, m, 26; Recognit., III, 24, 26; cf. Évangile ébionite, dans Épiph., xxx, 16.

5. HoméL, h, 38, 39, 43, 44, 65; m, 40. Comparez les asser- tions analogues des ébionites (dans Épiphane), de Ptolémée, d'Apelle. Méthodius, Conviv. dec. virg., or. 8.

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84 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 163J

ses guerres sanglantes, est un prophète déjà bien inférieur. Les autres prophètes furent moins encore de parfaits Adam-Christ 1 . La philosophie grecque, de son côté, est un tissu de chimères, une vraie lo- gomachie *. L'esprit prophétique, qui n'est autre chose que l'Esprit Saint manifesté, l'homme primitif, Adam tel que Dieu l'avait fait, est apparu alors en un dernier Christ, en Jésus, qui est Moïse lui-même; si bien qu'entre l'un et l'autre il n'y a point de lutte ni de rivalité. Croire en l'un, c'est croire en l'autre, c'est croire en Dieu. Le chrétien, pour être chrétien, ne cesse pas d'être juif (Clément se donne toujours ce dernier nom ; lui et toute sa famille « se font juifs » 3 ) . Le juif qui connaît Moïse et ne connaît pas Jésus ne sera pas condamné s'il pratique bien ce qu'il connaît et ne hait pas ce qu'il ignore. Le chrétien païen d'ori- gine, qui connaît Jésus et ne connaît pas Moïse, ne sera pas condamné s'il observe la loi de Jésus et ne hait pas la loi qui ne lui est point parvenue 4 . La ré- vélation, du reste, n'est que le rayon par lequel des

4. Epiph., xxx, 15. Idée commune aux esséniens et à Philon. De là toute cette littérature pseudépigraphe, se rattachant aux pa- triarches et prétendant renfermer le texte de la révélation primi- tive, qui naît vers l'époque de notre ère. Voir ci-après, p. 435-

2. HomèL, il, 6-8; iv, v, vi.

3. Ibid., v, 2 ; xx, 22 (tWafouç ^twi^ivouç).

4. Ibid., vm, 5-7.

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lAnl63] MARC-AURELE. 85

vérités cachées dans le cœur de tous les hommes deviennent visibles pour chacun d'eux; connaître ainsi, ce n'est pas apprendre, c'est comprendre 1 .

La relation de Jésus avec Dieu a été celle de tous les autres prophètes. Il a été l'instrument de l'Es- prit, voilà tout. L'Adam idéal, qui se trouve plus ou moins obscurci chez tout homme venant en ce monde, est, chez les prophètes, colonnes du monde, à l'état de claire connaissance et de pleine possession. « Notre-Seigneur, dit Pierre, n'a jamais dit qu'il y eût d'autre Dieu que celui qui a créé toute chose, et ne s'est pas proclamé Dieu ; il a seulement, avec raison, déclaré heureux celui qui l'avait proclamé fils du Dieu qui a tout créé. — Mais ne te semble-t-il pas, dit Simon, que celui qui provient de Dieu 2 est Dieu? — Gomment cela pourrait-il être? répond Pierre. L'essence du Père est de n'avoir pas été en- gendré ; l'essence du Fils est d'avoir été engendré ; or ce qui a été engendré ne saurait se comparer à ce qui n'a pas été engendré ou à ce qui s'engendre soi-même. Celui qui n'est pas en tout identique à un autre être ne peut avoir les mêmes appellations com- munes avec lui 8 . » Jamais l'auteur ne parle de la

1. Homél., xviii, 6.

2. Tbv àub ôecû.

3. Homël., xvi, 15-47. Les sabiens ou mendaïles, qui sont

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86 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 163J

mort de Jésus et ne laisse croire qu'il attache une importance théologique à cette mort.

Jésus est donc un prophète, le dernier des pro- phètes, celui que Moïse avait annoncé comme devant venir après lui 1 . Sa religion n'est qu'une épuration de celle de Moïse, un choix entre des traditions dont les unes étaient bonnes, les autres mauvaises 2 . Sa religion est parfaite ; elle convient aux Juifs et aux Hellènes, aux hommes instruits et aux barbares ; elle satisfait également le cœur et l'esprit. Elle se continue dans le temps par les douze apôtres, dont le chef est Pierre, et par ceux qui tiennent d'eux leurs pouvoirs. L'appel à des songes, à des visions privées, est le fait de présomptueux 8 .

Mélange bizarre d'ébionisme et de libéralisme philosophique, de catholicisme étroit et d'hérésie, d'amour exalté pour Jésus 4 et de crainte qu'on

des elkasaïtes, font de nos jours exactement le même raisonne- ment contre la doctrine catholique. Siouffi, Relig. des Soubbas, p. 34-35. Se rappeier Mahomet, qui eut tant de rapports avec l'elkasaïsme. Voir les Évangiles, ch. xx. 4. HoméL, m, 45-57.

2. Tel est le sens du précepte si souvent attribué par cette secte à Jésus : « Soyez des changeurs exacts», ne gardant que ce qui est de bon aloi Hom., n, 51 ; m, 48, 50, 51 ; xvm, 20 ; Recogn., II, 51 ; Glém. Alex., Strom., I, 28; Pistis Sophia, p. 220

3. HoméL, xvii et xvm, surtout xvii, 48-19; xvm, 6.

4. Ibid., m, 54.

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[An 163] MARC-AURÈLE. 87

n'exagère son rôle, d'instruction profane et de théo- sophie chimérique, de rationalisme et de foi, le (ivre ne pouvait satisfaire longtemps l'orthodoxie; mais il convenait à une époque de syncrétisme, où les points divers de la foi chrétienne étaient mal dé- finis. Il a fallu les prodiges de sagacité de la critique moderne pour reconnaître encore la satire de Paul derrière le masque de Simon le Magicien 1 . Le livre est, en somme, un livre de conciliation. C'est l'œuvre d'un ébionite modéré, d'un esprit éclectique, opposé en même temps aux jugements injustes des gno- stiques et de Marcion contre le judaïsme et à la prophétie féminine des disciples de Montan 2 . La cir- concision n'est pas commandée ; cependant le cir- concis a un rang supérieur à celui de l'incirconcis. Jésus vaut Moïse; Moïse vaut Jésus 3 . La perfec- tion est de voir que tous deux ne font qu'un, que la nouvelle loi est l'antique, et l'antique la nouvelle Ceux qui ont l'une peuvent se passer de l'autre. Que chacun r^ste chez soi et ne haïsse pas les autres.

C'était, on le voit, l'absolue négation de la doc-

4 . Dans les Recognitiones, ce sont plutôt les erreurs du gno- sticisme qui se laissent apercevoir derrière le nom abhorré de Simon.

t. Hom., xi, 35 ; xvii, 43 et suiv.

3. Cette doctrine est adoucie dans les Recognitione».

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88 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 163]

trine de Paul 1 . Jésus est pour notre théologien un restaurateur plutôt qu'un novateur. Dans l'œuvre même de cette restauration, Jésus n'est que l'inter- prète d'une tradition de sages, qui, au milieu de la corruption générale, n'avaient jamais perdu le vrai sens de la loi de Moïse, laquelle n'est elle-même que la religion d'Adam, la religion primitive de l'huma- nité. Selon pseudo-Clément, Jésus, c'est Adam* lui- même. Selon saint Paul, Jésus est un second Adam, en tout l'opposé du premier. L'idée de la chute d'Adam, base de la théologie de saint Paul, est ici presque effacée. Par un côté surtout, l'auteur ébio- nite se montre plus sensé que Paul. Paul ne cessa toujours de protester que l'homme ne doit à aucun mérite personnel son élection et sa vocation chré- tienne. L'ébionite, plus libéral, croit que le païen hon- nête prépare sa conversion par ses vertus. Il est loin de penser que tous les actes des infidèles sont des péchés. Les mérites de Jésus n'ont pas, à ses yeux, le rôle transcendant qu'ils ont dans le système de Paul. Jésus met l'homme en rapport avec Dieu; mais il ne se substitue pas à Dieu.

Le roman pseudo-clémentin se sépare nettement

4. II Cor., v, 47.

1 Recogn., I, 45; Hom., ni, 47-24. Épiphane attribue la môme doctrine aux ébionites. Hœr., xxx, 3.

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[An 163 MARC-AURÈLE. 89

des écrits vraiment authentiques de la première in- spiration chrétienne par sa prolixité, sa rhétorique, sa philosophie abstraite, empruntée, pour la plus grande partie, aux écoles grecques. Ce n'est plus ici un livre sémitique, sans nuance, comme les écrits purement judéo-chrétiens. Grand admirateur du judaïsme, l'auteur a l'esprit gréco-italien, l'esprit politique, préoccupé avant tout de la nécessité sociale, de la morale du peuple. Sa culture est tout hellénique; de l'hellénisme, il ne repousse qu'une seule chose, la religion. L'auteur se montre à tous égards bien supérieur à saint, Justin. Une fraction considé- rable de l'Église adopta l'ouvrage et lui fit une place à côté des livres les plus révérés de l'âge apostolique, sur les confins du Nouveau Testament 1 . Les grosses erreurs qu'on y lisait sur la divinité de Jésus-Christ et sur les livres saints s'opposèrent à ce qu'il y restât ; mais on continua de le lire ; les ortho- doxes répondaient à tout en disant que Clément avait écrit son livre sans tache, qu'ensuite des hérétiques l'avaient altéré 2 . On en fit des extraits, où les pas- sages malsonnants étaient omis, et auxquels on attri-

4. Credner, Gesch. des neutest. Kanon, p. 238, "244, 244, 249, 250; Tillemont, Mém., II, p. 163.

2. Synopse dite d'Athanase, dans Credner, op. cit., p. 250, Dressel, Clementinorum epitomœ duœ, Leipzig, 4873; Reuss Gesch. der heiligen Schriften, p. 252.

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90 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 163

bua volontiers la théopneustie l . Nous avons vu et nous verrons bien d'autres exemples de romans in- ventés par les hérétiques forçant ainsi les portes de l'Eglise orthodoxe et se faisant accepter d'elle, parce qu'ils étaient édifiants et susceptibles de fournir un aliment à la piété.

Le fait est que cette littérature ébionite, malgré sa naïveté un peu enfantine, avait au plus haut degré l'onction chrétienne. Le ton était celui d'une prédi- cation émue ; le caractère en était essentiellement ecclésiastique et pastoral. Pseudo-Clément est un partisan de la hiérarchie au moins aussi exalté que pseudo-Ignace. La communauté se résume en son chef; le clergé est l'indispensable médiateur entre Dieu et le troupeau 2 . Il faut deviner l'évêque à demi- mot, ne pas attendre qu'il vous dise : « Tel homme est mon ennemi », pour fuir cet homme. Etre ami de quelqu'un que l'évêque n'aime pas, parler à quelqu'un qu'il évite, c'est se mettre hors de l'Église, se placer au rang de ses pires ennemis. La charge de l'é- vêque est si difficile ! Chacun doit travailler à la lui faciliter ; les diacres sont les yeux de l'évêque, ils

4. Épiphane, Eœr., xxx, 45.

2. Lettre de Clément à Jacques, 2, 46, 47, 48. Les Co?istitit- tions apostoliques ne font sur ce point que développer la doc- trine des Homélies.

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[An 163] MARC-AURÊLE. 91

doivent tout surveiller, tout savoir pour lui 1 . Une sorte d'espionnage est recommandé; ce qu'on peut appeler l'esprit clérical n'a jamais été exprimé en traits plus forts.

Les abstinences et les pratiques esséniennes étaient placées très haut 2 . La pureté des mœurs était la principale préoccupation de ces bons sectaires. L'adultère, à leurs yeux, est pire que l'homicide. « La femme chaste est la plus belle chose du monde, le plus parfait souvenir de la création primitive de Dieu. La femme pieuse, qui ne trouve son plaisir qu'avec les saints, est l'ornement, le parfum et l'exemple de l'Eglise ; elle aide les chastes à être chastes ; elle charme Dieu lui-même. Dieu l'aime, la désire, se la garde; elle est son enfant, la fiancée du Fils de Dieu, vêtue qu'elle est de lumière sainte*. »

Ces mystiques images ne font pas de l'auteur un partisan de la virginité. Il est trop juif pour cela. Il veut que les prêtres marient les jeunes gens de

». Lettre à Jacques, 42, 47, 48.

2. Hom., iv, 6; vi, 26 ; ix, 23 ; x, 26 ; xi, 34 ; xn, 6 ; xiv, 1 ; xv, 47; Recogn., IV, 3; V, 36 ; Epiph., Hœr., xxx, 45. Voir, comme atténuation, Recogn., I, 42 ; III, 38; VII, 24, et, ci-après, ce qui concerne le mariage.

3. HoméU, xiii, 15, 46; lettre à Jacques, 6, 7. Comp. Constit^ apost., I, 8, 10.

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»2 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 163J

bonne heure, fassent marier même les vieillards 1 . La femme chrétienne aime son mari, le couvre de caresses, le flatte, le sert, cherche à lui plaire, lui obéit en tout ce qui n'est pas une désobéissance à Dieu. Être aimé d'un autre que son mari est pour 3lle une vive peine. Oh ! combien fou est le mari qui cherche à séparer sa femme de la crainte de Dieu ! La grande source de la chasteté, c'est l'Église. C'est là que la femme apprend ses devoirs et entend parler de ce jugement de Dieu qui punit un moment de plaisir d'un supplice éternel. Le mari devrait forcer sa femme d'aller à de tels sermons, s'il n'y réussis- sait par les caresses.

Mais ce qu'il y a de mieux, ajoute l'auteur s'adressant au mari, c'est que tu y viennes toi-même, la conduisant par la main, pour que, toi aussi, tu sois chaste et puisses connaître le bonheur du mariage respectable. Devenir père, aimer tes enfants, être aimé d'eux, tout cela est à ta disposition, si tu le désires. Celui qui veut avoir une femme chaste vit chastement, lui rend le devoir con- jugal, mange avec elle, vit avec elle, vient avec elle au prêche sanctifiant, ne l'attriste pas, ne la querelle pas sans raison, cherche à lui plaire, lui procure tous les agréments qu'il peut, et supplée à ceux qu'il ne peut lui donner par ses caresses. Ces caresses, du reste, la femme chaste ne les attend pas pour remplir ses devoirs. Elle tient son mari pour son maître. Est-il pauvre, elle supporte sa pauvreté;

4. Lettre à Jacques, 7. Cf. Epiph., xxx, 45.

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[An 163J MARC-AURÊLE. 93

elle a faim avec lui, s'il a faim; émigre-t-il, elle émigré; elle le console quand il est triste ; quand même elle aurait une dot supérieure à l'avoir de son mari, elle prend l'atti- tude subalterne de quelqu'un qui n'a rien. Le mari, de son côté, s'il a une femme pauvre, doit considérer sa sa- gesse comme une ample dot. La femme sage est sobre sur le boire et le manger;... elle ne reste jamais seule avec des jeunes gens, elle se défie même des vieillards, elle évite les rires désordonnés,... elle se plaît aux discours graves, elle fuit ceux qui n'ont pas trait à la bien- séance *.

La bonne Mattidie, mère de Clément, est un exemple de la mise en pratique de ces pieuses maximes. Païenne, elle sacrifie tout à la chasteté ; la chasteté la préserve des plus grands périls et lui vaut la connaissance de la vraie religion*.

La prédication chrétienne se développait, se mê- lait au culte 3 . Le sermon était la partie essentielle de la réunion sacrée. L'Église devenait la mère de toute édification et de toute consolation. Les règles sur la discipline ecclésiastique se multipliaient déjà. Pour leur donner de l'autorité, on les rapportait aux apô- tres, et, comme Clément était censé le meilleur garant quand il s'agissait de traditions apostoliques, puis-

1. Homélies, xm, 43-24. Cf. Constit apost., VI, 29.

2. Homél., xm, 20.

3. Voir les homélies xm et xiv, et la lettre à Jacques, 42, 46

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94 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 163]

qu'il avait été dans des relations intimes avec Pierre et Barnabe, ce fut encore sous le nom de ce vé- néré pasteur que l'on vit éclore toute une littérature apocryphe de Constitutions censées établies par le collège des Douze 1 . Le noyau de cette compilation apocryphe, première base d'un recueil de canons ecclésiastiques, s'est conservé à peu près sans mé- lange chez les Syriens 2 . Chez les Grecs, le recueil, grossi avec le temps, s'altéra sensiblement et devint presque méconnaissable 8 . On le cita comme faisant partie des Écritures sacrées, quoique toujours cer- taines réserves en aient rendu douteuse la canoni- cité 4 . De bonne heure, on s'accorda la liberté de donner à ce recueil de dires prétendus apostoliques

4. Aiaraqat, £i£axat, £t&a<ncaXîai.

2. P. de Lagarde, Didascalia apost. (Lipsiae, 1854); Reliquiœ juris eccles. antiquissimi (Lipsiae, 4856); Bunsen, Analecta ante- nicœna, t. II.

3. Constitutions apostoliques, en huit livres. Les livres VII et VIII ont été ajoutés postérieurement. Les six premiers livres eux- mêmes sont gravement interpolés. Les versions orientales dif- fèrent beaucoup du grec.

4. Eusèbe, H. E., III, xxv, 3 ; De aleatoribus, ad calcem Cypr., édit. Rigault, p. 349; Athanase, Epist. fest., 39; Épi- phane, Hœr., lxx, 7, 40, etc. ; Canones apost., 86; Stichométrie de Nicéphore, Synopse dite d' Athanase, Anastase le Sinaïte, etc. [Gredner, Gesch., p. 234, 235, 236, 244, 244, 247, 250, 252, 256]. Concil. Trullanum, canon 2; Pbotius, cod. cxii, cxin; Nicéphore Calliste [Gredner, p. 256] ; Tillemont, Mém., II, p. 464 et suiv.

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[An 163] MARC-AURELE. S5

la forme qu'on jugea la plus propre à frapper les fidèles et à leur imposer 1 ; toujours le nom de Clé- ment fut inscrit en tête de ces rédactions diverses 2 , qui offrent, du reste, avec le roman des Reconnais- sances les traits de la plus étroite parenté 3 . Toute la littérature pseudo-clémentine du 11 e siècle présente ainsi le caractère d'une parfaite unité.

Ce qui la caractérise au plus haut degré, c'est l'esprit d'organisation pratique. Déjà, dans l'épître supposée de Clément à Jacques, qui sert de préface

4. Tel fut le recueil de préceptes apostoliques qui a été publié par Bickell, Lagarde, Pitra, Hilgenfeld [Nov. Test, extra can. rec, IV, p. 93 et suiv.), qui est déjà cité par Clément d'Alexandrie comme -ypacpTÎ (Lagarde, Reliquiœ, p. xix-xx, 76; Hilgenf., p. 95, 98, 105), et qui paraît être l'ouvrage mentionné par Rufin {Expos, in symb. apost., c. 38) et saint Jérôme [De vins ill., 1) sous le titre de Duce vice vel Judicium Pétri (cf. Const. apost., init.). Voir cependant Gebh. et Harn., Patr. apost. op., I, h, deuxième édit., p. xxviii-xxxi. La publication de la AiàaxYi -ûv Sco£s>ca cwro- (rro'Xwv du manuscrit du Fanar (Philothée Bryenne, p. i) est encore attendue. Comp. Hilg., p. 79 et suiv. Voir Eusèbe, H. E., II, xxv, 4.

2. Cotelier, Patres apostolici; Tillemont, Mém., II, p. 462 et suiv. ; Lagarde, Reliquiœ, p. 35, 74, 80, etc. ; Gredner, Gesch. des neutest. Kanon, p. 241.

3. Anastase le Sinaïte, Nicéphore, dans Gredner, p. 231, 244. Comparez la discipline ecclésiastique contenue dans l'épître de Clément à Jacques et la discipline des Constitutions. Notez Constit. apost., VIII, 4 0, Jacques, Clément, Evhode, représentant les Églises de Jérusalem n, de Rome, d'Antioche.

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96 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 163]

aux Reconnaissances, Pierre, avant de mourir, tient un long discours sur l'épiscopat, ses devoirs, sei difficultés, son excellence, sur les prêtres, les diacres, les catéchistes, qui est comme une édition nouvelle des Épîtres à Tite et à Timothée 1 . Les Constitutions apostoliques furent une sorte de codification, suc- cessivement agrandie, de ces préceptes pastoraux. Ce que Rome fonda, ce n'est pas le dogme ; peu d'Eglises furent plus stériles en spéculations, moins pures sous le rapport de la doctrine : l'ébionisme, le montanisme, l'artémonisme, y eurent tour à tour la majorité. Ce que Rome fit, c'est la discipline, c'est le catholicisme.

A Rome, probablement, le mot d' « Église catho- lique » fut écrit pour la première fois \ Evêque, prêtre, laïque, tous ces mots prennent dans cette Église hiérarchique un sens déterminé. L'Église est un navire où chaque dignitaire a sa fonction pour le salut des passagers 3 . La morale est sévère et sent déjà le cloître. Le simple goût de la richesse est condamné 4 . La parure des femmes n'est qu'une

4. Epist. Glem. ad. Jac, 5 et suiv.

2. 0eoù cputeîa -h xaôoXuai ixxX-inata. Cofistit apostol., I, 4. Conf. pseudo-Ignace, ci-après, p. 418.

3. Epist. Glem. ad Jac v 4 4-4 5.

4. Const. a&ost., h * IV. 4.

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(An 163] MARC-AURÊLE. 97

invitation à pécher. La femme est responsable des péchés de pensée qu'elle fait commettre. Sûrement, si elle repousse les avances, le mal est moindre ; mais n'est-ce rien d'être cause de la perdition des autres 1 ? Vivre modestement occupé de son métier, aller son chemin, sans se mêler aux commérages de la rue 8 , bien élever ses enfants, leur administrer de fré- quentes corrections, leur interdire les dîners par écot avec les personnes de leur âge, les marier de bonne heure 8 , ne pas lire les livres païens (la Bible suffit et contient tout) 4 , ne prendre des bains que le moins qu'on peut et avec.de grandes précautions 8 , telles sont les règles des laïques. — L'évêque, les prê- tres, les diacres, les veuves, ont des devoirs plus compliqués. Outre la sainteté, il faut apporter à ces fonctions la sagesse et la capacité 8 . Ce sont de vraies magistratures, fort supérieures aux magistratures profanes 7 . Les chrétiens portant toutes leurs causes au tribunal de l'évêque, le dicastère de ce dernier devenait, en effet, une juridiction civile, qui avait

t. Conslit. apost., I, 3, 7, 8. t lbid., 1,4; II, 63.

3. lbid., IV, 11. Cf. Epist. Glem. ad Jac, 7, S.

4. lbid., I, 6.

5. Ibid., I, 9.

6. Ibid.0 livres II, TII entière.

7. Ibid., II, 33, 34.

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M ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 163)

ses règlements et ses lois 1 . La maison de l'évêque était déjà considérable ; elle devait être entretenue par les fidèles à frais communs. Les idées de l'an- cienne loi sur la dîme et les offrandes dues aux prêtres étaient peu à peu ramenées 2 . Une forte théocratie tendait à s'établir.

L'Église, en effet, absorbait tout ; la société civile était avilie et méprisée 8 . A l'empereur on doit le cens et les salutations officielles, voilà tout*. Le chré- tien ainsi formé ne peut vivre qu'avec des chrétiens. Il était recommandé d'attirer les païens par le charme de manières aimables, quand on pouvait espérer qu'ils se convertiraient 1 . Mais, en dehors de cette espérance, les relations avec les infidèles étaient en- tourées de telles précautions et impliquaient tant de mépris, qu'elles devaient être bien rares. Une so- ciété mixte de païens et de chrétiens sera impos- sible. Il est défendu de prendre part aux réjouis- sances des païens, de manger et de se divertir avec eux, d'assister à leurs spectacles, à leurs jeux, à toutes les grandes réunions profanes. Même les marchés pu-

4. Constit. apost., II, 46 et suiv. Cf. Epist. Clem. ad Jac-, 5, 40, et Hom., m, 67,

2. Constit. apost., II, 25, 34, 35.

3. Ibid., II, 64.

4. Ibid., V, 43. 6. Ibid., V, 40.

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[An 163] MÀRC-AURÈLE. 99

blics sont interdits, sauf en ce qui concerne l'achat des choses nécessaires 1 . Au contraire, les chrétiens doivent autant que possible manger ensemble, vivre ensemble, former une petite coterie de saints 2 . Au m e siècle, cet esprit de réclusion portera ses consé- quences. La société romaine mourra d'épuisement ; une cause cachée lui soutirera la vie. Quand une partie considérable d'un État fait bande à part et cesse de travailler à l'œuvre commune, cet État est bien près de mourir.

L'assistance mutuelle était la fonction capitale dans cette société de pauvres, administrée par ses évoques, ses diacres et ses veuves 8 . La situation du riche, au milieu de petits bourgeois et de petits mar- chands honnêtes, jugeant leurs affaires entre eux, scrupuleux sur leurs poids et leurs mesures 4 , était difficile, embarrassée. La vie chrétienne n'était pas faite pour lui. Un frère mourait-il, laissant des or- phelins et des orphelines, un autre frère adoptait les orphelins, mariait l'orpheline à son fils, si l'âge s'ac- cordait. Gela paraissait tout simple. Les riches se prêtaient difficilement à un système aussi fraternel;

4. Constit. apost., II, 62.

2. Lettre à Jacques, 9.

3. Constit. apost., livre IV, entier. Cf. Epist. Clem. ad Jac, 9.

4. Lettre à Jacques, 40.

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100 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 163]

on les menaçait alors de se voir arracher les biens dont ils ne savaient pas faire un bon usage ; on leur appliquait le dicton : « Ce que les saints n'ont pas mangé, les Assyriens le mangent 1 . » L'argent des pauvres passait pour chose sacrée ; ceux qui étaient dans l'aisance payaient une cotisation aussi forte que possible; c'est ce qu'on appelait « les contributions du Seigneur 2 ».

On poussait la délicatesse jusqu'à ne pas accep- ter dans la caisse de l'Église l'argent de tout le monde*. On repoussait l'offrande des cabaretiers et des gens qui pratiquaient des métiers infâmes, surtout celle des excommuniés, qui cherchaient par leurs générosités à rentrer en grâce. « Ce sont ceux-là qui donnent, disaient quelques-uns, et, si nous refusons leurs aumônes, comment ferons-nous pour assister nos veuves, pour nourrir les pauvres du peuple ? — Mieux vaut mourir de faim, répondait Yébion fanatique, que d'avoir de l'obligation aux ennemis de Dieu pour des dons qui sont un affront aux yeux de ses amis. Les bonnes offrandes sont celles que l'ouvrier prend sur le fruit de son travail. Quand le prêtre est forcé de recevoir l'argent des impies, qu'il l'emploie à ache-

4. Proverbe judéo-chrétien. Const., IV, 4.

2. Ai xuptaxai auveiaçcpai.

3. Constit. apost., IV, 6-40.

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[An 163] MARC-AURÈLE. 101

ter le bois, le charbon, pour que la veuve et l'or- phelin ne soient pas condamnés à vivre d'un argent souillé. Les présents des impies sont ainsi la pâture du feu, non la nourriture des fidèles 1 . » On voit quelle chaîne étroite enserrait la vie chrétienne. Un tel abîme séparait, dans l'esprit de ces bons sec* taires, le bien et le mal, que la conception d'une société libérale, où chacun agit à sa guise, sous la tutelle des lois civiles, sans rendre de compte à per- sonne ni exercer de surveillance sur personne, leur eût paru le comble de l'impiété.

1. Constit. apost., IV, 10. Comparez le Synodique de saint Athanase, Archives des missions scientifiques, 3 e série, t. IV. p. 4GS ei suiv. (Eug. RevillouU

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CHAPITRE VI.

TATIEN. — LES DEUX SYSTÈMES DAPOLOGIE

Tatien, après la mort de Justin 1 , resta plusieurs années à Rome. Il y continua l'école de son maître, professant toujours pour lui une haute admiration*, mais chaque jour s'écartant de plus en plus de son esprit. Il compta des élèves distingués, entre autres l'Asiate Rhodon, fécond écrivain, qui devint plus tard un des soutiens de l'orthodoxie contre Mar- cion et Apelle *. Ce fut probablement dans les pre- mières années du règne de Marc-Aurèle que Tatien composa cet écrit, dur et incorrect de style, parfois vif et piquant, qui passe, à bon droit, pour un des

4. Voir V Église chrétienne, p. 484, 485. %. Orat. adv. Grœcos, 48, 49.

3. Rhodon, dans Eus., V, xm, 4, 8 ; saint Jer., De viris Mus- tribus, 37.

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[An 164] MARC-AURELE. 103

monuments les plus originaux de l'apologétique chré- tienne au 11 e siècle.

L'ouvrage est intitulé Contre les Grecs. La haine de la Grèce était, en effet, le sentiment dominant de Tatien. En vrai Syrien 1 , il jalouse et déteste les arts et la littérature qui avaient conquis l'admiration du genre humain. Les dieux païens lui semblent la per- sonnification de l'immoralité. Le monde de statues grecques qu'il voyait à Rome ne lui donnait pas de repos 2 . Récapitulant les personnages en l'honneur de qui elles avaient été dressées, il arrivait à trouver que presque tous, hommes et femmes, avaient été des gens de mauvaise vie 3 . Les horreurs de l'amphi- théâtre le révoltaient à meilleur droit 4 ; mais il con- fondait à tort avec les cruautés romaines les jeux nationaux et le théâtre des Grecs. Euripide, Mé- nandre, lui paraissaient des maîtres de débauche, et (vœu qui fut trop exaucé!) il souhaitait que leurs œuvres fussent anéanties 5 .

\. revvYiôelç ev Tti t©v Àdouptwv "$(§ 42), sans doute l'Adiabène. Cf. Epiph.. Hœr., indic. ad tom. m libri I. Tatien parle, en effet, des persécutions comme quelqu'un qui n'est pas sujet de l'em- pire (§ 4). Le ton du § 1 er est d'un homme étranger à la patrie gréco-romaine.

5. Orat. adv. Gr. } 35. 3. Ibid., 33, 34.

é. Ibid., 23.

6. Ibid., 22, 23, 24.

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104 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 164]

Justin avait pris pour base de son apologie un sentiment bien plus large. Il avait rêvé une concilia- tion des dogmes chrétiens et de la philosophie grec- que. C'était là certainement une grande illusion. Il ne fallait pas beaucoup d'efforts pour voir que la phi- losophie grecque, essentiellement rationnelle, et la foi nouvelle, procédant du surnaturel, étaient deux enne- mies, dont l'une devait rester sur le carreau. La mé- thode apologétique de saint Justin est étroite et péril- leuse pour la foi. Tatien le sent, et c'est sur les ruines mêmes de la philosophie grecque qu'il cherche à élever l'édifice du christianisme. Comme son maître, Tatien possédait une érudition grecque étendue; comme lui, il n'avait aucune critique et mêlait de la façon la plus arbitraire l'authentique et l'apocryphe, ce qu'il savait et ce qu'il ne savait pas. Tatien est un esprit sombre, lourd, violent, plein de colère contre la civilisation et contre la philosophie grecque, à laquelle il préfère hautement l'Orient, ce qu'il appelle la phi- losophie barbare *. Une érudition de chétif aloi,

\. à jcaxà (iapêâpou; (ptXoaoçwv Tariavdç. Adv. Gr., 42. Tpaipat Papgapixou. lbid., 29, 30, 31, 35. Dans Justin et dans Tatien, ce mot de « barbare » signifie Oriental, par opposition aux Grecs et aux Latins. Cf. Justin, ApoL I, 46; Clém. d'Alex., Strom., V, 5, init. Jamais Tatien n'écrit les mots de « juifs », de « chré- tiens », de « Jésus ». Quand il composa le discours contre les Grecs, Tatien admettait cependant toute la Bible, § 36.

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[An 164] MARG-AURELE. 105

comme celle que Josèphe avait déployée dans son ou- vrage contre Apion, vient ici à son aide 1 . Moïse est, selon lui, bien plus ancien qu'Homère 2 . Les Grecs n'ont rien inventé par eux-mêmes; ils ont tout appris des autres peuples, notamment des Orientaux 3 . Us n'ont excellé que dans l'art d'écrire 4 ; pour le fond des idées, ils sont inférieurs aux autres nations 5 . Les grammairiens sont la cause de tout le mal 6 ; ce sont eux qui, par leurs mensonges, ont embelli l'erreur et créé cette réputation usurpée qui est le principal ob- stacle au triomphe de la vérité. Les écrivains assy- riens, phéniciens, égyptiens 7 , voilà les vraies auto- rités !

Loin d'améliorer qui que ce soit, la philosophie grecque n'a pas su préserver ses adeptes des plus grands crimes. Diogène était intempérant; Platon,

4. Adv. Gr., 36-39.

2. Ibid., 31, 36-44.

3. Ibid., 4, 40, 44. Cette thèse des emprunts faits par les Grecs aux Hébreux est commune aux deux écoles d'apologistes. Pour saint Justin, voir VÉgt. chrét.,p. 377; pour Clément d'Alex., voir Slrom., I, ch. I, 4 5, 24 ; II, ch. 5; V et VI; Pœdag.,1, ch. 4; Minucius Félix, 34. Mais on tirait de ce fait des conséquences opposées.

4. Adv, Gr., 4, 44. 5.» Ibid., 44, 26

6. Ibid., 26.

7. Ibid., 36-39.

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106 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 164]

gourmand; Aristote, servile 1 . Les philosophes ont eu tous les vices; c'étaient des aveugles qui dis- sertaient avec des sourds 2 . Les lois des Grecs ne valent pas mieux que leur philosophie; elles diffèrent les unes des autres ; or la bonne loi devrait être com- mune à tous les hommes 8 . Chez les chrétiens, au contraire, nul dissentiment. Riches, pauvres, hommes, femmes ont les mêmes opinions 4 . — Par une amère ironie du sort, Tatien devait mourir hérétique et prouver que le christianisme n'est pas plus à l'abri que la philosophie des schismes et des divisions de parti.

Justin et Tatien, bien qu'amis durant leur vie, représentent déjà de la manière la plus caractérisée les deux attitudes opposées que prendront un jour les apologistes chrétiens à l'égard de la philoso- phie. Les uns, au fond Hellènes, tout en reprochant à la société païenne le relâchement de ses mœurs, admettront ses arts, sa culture générale, sa philoso- phie. Les autres, Syriens ou Africains, ne verront dans l'hellénisme qu'un amas d'infamies, d'absurdités ; ils préféreront hautement à la sagesse grecque la

4. Tatien, Orat. adv. Gr. } 2, 3, 25,

2. Ibid., 49, 25, 26.

3. Ibid., 28.

4. Ibid., 32.

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[An 164] MARC-ÀURËLE. 101

sagesse « barbare » ; l'insulte 1 et le sarcasme ' seront leurs armes habituelles.

L'école modérée de Justin sembla d'abord l'em- porter. Des écrits tout à fait analogues à ceux du phi- losophe de Naplouse, en particulier le Logos parœ- néticoSj le Logos adressé aux Hellènes 8 , et le traité De la monarchie, caractérisés par de nombreuses citations païennes, sibylliques, pseudo-chaldéennes, vinrent se grouper autour de ses œuvres principales. On était naïf encore. L'auteur inconnu du Logos parœnéticos, le tolérant Athénagore, l'adroit Minu- cius Félix, Clément d'Alexandrie et, jusqu'à un cer- tain point, Théophile d'Antioche, cherchent à tous les dogmes des fondements rationnels. Même les dogmes les plus mystérieux, les plus étrangers à la philosophie grecque, comme la résurrection des corps, ont, pour ces larges théologiens, des antécédents helléniques. Le christianisme a, selon eux, ses racines

1. Tertullien, Apol., 19, 45.

2. àia<rupfi.oç d'Hermias.

3. E'ig., H. E. } IV, 18; saint Jér., De viris ill., 23. Le Ao-yoç irapatvrnxdç fait des emprunts à la Chronique de Jules Africain et est par conséquent postérieur à l'an 221 . Cf. Zeitschrift fur Kir- chengesch., II, p. 319 et suiv. Quant au Acfyoç rcpoç ÈXXwaç, com- mençant par Myi ÛTroXâ&rre, on a été amené, par des raisons insuf- fisantes, à l'attribuer, soit à Ambroise, l'ami d'Origène, soit à Apoilonius (Eus., H, E., V, 21 ). Cf. Cureton, Spicil. syr., p. 41 et suiv. ; Otto, Corp. apol., IX, p xxvm et suiv

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108 ORIGINES DU CTTTUSTIANISME [An 164J

dans le cœur de l'homme ; il achève ce que les lu- mières naturelles ont commencé ; loin de s'élever sur les ruines de la raison, le christianisme n'en est que le complet épanouissement; il est la vraie phi- losophie. Tout porte à croire que l'apologie perdue de Méliton était conçue dans cet esprit 1 . L'école plus ou moins gnostique d'Alexandrie, en s'attachant à la même manière de voir, lui donnera, au m e siècle, un immense éclat. Elle proclamera, comme Justin, que la philosophie grecque est la préparation du christianisme, l'échelle qui mène au Christ 2 . Le pla- tonisme surtout, par sa tendance idéaliste, est, pour ces chrétiens philhellènes, l'objet d'une faveur mar- quée. Clément d'Alexandrie ne parle des stoïciens qu'avec admiration*. A l'entendre, chaque école de philosophie a saisi une particule de la vérité 4 . Il va jusqu'à dire que, pour connaître Dieu, les Juifs ont eu les prophètes, les Grecs ont eu la philosophie et quelques inspirés tels que la Sibylle et Hystaspe, jusqu'à ce qu'un troisième Testament ait créé la con- naissance spirituelle et réduit les deux autres révéla- tions h l'état de formes vieillies*.

\. Saint Jérôme, Epist., 83 (84). Il est probable qu'Aristide et Quadratus procédèrent de la même manière.

2. Glém. d'Alex., Strom., VI, ch. 7, 8, 10, 17, 48.

3. Ibid.,lY, ch. 5.

4. lbid., I, 13- 6. Ibid., VI, 5.

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lAn 164] MARC-AURÈLE. 10 9

Mais le sentiment chrétien éprouvera une vive antipathie devant ces concessions d'une apologie sacrifiant l'âpreté des dogmes au désir de plaire à ceux qu'elle, veut gagner. L'auteur de YÉpîlre à Dio- gnète se rapproche de Tatien par l'extrême sévérité avec laquelle il juge la philosophie grecque. Le Sar- casme 1 d'Hermias est sans pitié. L'auteur des Phi- losophuména regarde la philosophie antique comme la source de toutes les hérésies 3 . Cette méthode d'apologie, la seule, à vrai dire, qui soit chrétienne, sera reprise par Tertullien avec un talent sans égal. Le rude Africain opposera aux énervantes faiblesses des apologistes helléniques le dédain du Credo quia absurdum*. Il n'est en cela que l'interprète de la pen- sée de saint Paul 4 . « On anéantit le Christ, aurait dit le grand apôtre devant ces molles complaisances. Si les philosophes pouvaient, par le progrès naturel de leurs pensées, sauver le monde, pourquoi le Christ est-il venu? pourquoi a-t-il été crucifié? Socrate, dites-vous, a connu le Christ en partie 5 . C'est donc aussi en partie par les mérites de Socrate que vous êtes justifiés ! »

\ . La daie de cet ouvrage est tout à fait incertaine.

2. Comp. Tertullien, Prœscr.,1; S.Jérôme, Epist.,$3 (84).

3. Tertullien, De carne Chris ti, 5.

4. I Cor., i, 18 et suivants

5. Justin, Apol. Il, 40

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110 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 164]

La manie des explications démonologiques est poussée chez Tatien jusqu'au comble de l'absurdité. Parmi tous les apologistes, c'est le plus dénué d'es- prit philosophique. Mais sa vigoureuse attaque contre le paganisme lui fit beaucoup pardonner. Le discours contre les Grecs fut fort loué 1 , même par des hommes qui, comme Clément d'Alexandrie, étaient loin d'avoir de la haine contre la Grèce ; l'érudition charlata- nesque que l'auteur avait mise dans son ouvrage fit école. iElius Aristide semble y faire allusion, quand, prenant exactement le contre-pied de la pensée de notre auteur, il présente les Juifs comme une triste race qui n'a rien créé, étrangère aux belles-lettres et à la philosophie, ne sachant que dénigrer les gloires helléniques, ne s'arrogeant le nom de « phi- losophes » que par un renversement complet du sens des mots 1 .

Les pesants paradoxes de Tatien contre la civili- sation ancienne devaient néanmoins triompher. Cette civilisation avait eu, en effet, un grand tort, c'était de négliger l'éducation intellectuelle du peuple. Le peuple, privé d'instruction primaire, se trouva livré à toutes les surprises de l'ignorance et crut toutes

4. Clém. d'Alex., Strom., 1, 21 ; Origène, Contre Celse, I, 46; Eusèbe, IV, xxix, 7; saint Jérôme, De viris ill., 29. 2. iElius Aristide, Opp., II, p. 402 et suiv., Dindorf.

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[An 1641 MARc-AURÈLE. 111

les chimères qu'on lui dit avec assurance et con- viction.

En ce qui concerne Tatien, le bon sens eut, du moins, sa revanche. Ce Lamennais du 11 e siècle suivit, à beaucoup d'égards, la ligne du Lamennais de notre temps. L'exagération d'esprit et l'espèce de sauvagerie qui nous choquent dans son Discours, le jetèrent hors de l'Église orthodoxe. Ces apologistes à outrance deviennent presque toujours des embar- ras pour la cause qu'ils ont défendue.

Déjà, dans le discours contre les Grecs, Tatien est médiocrement orthodoxe. Gomme Apelîe, il croit que Dieu, absolu en soi, produit le Verbe, qui crée la matière et produit le monde \ Gomme Justin *, il professe que l'âme est un agrégat d'éléments ; que, par son essence, elle est mortelle et ténébreuse ; que c'est uniquement par son union avec l'Esprit Saint quelle devient lumineuse et immortelle \ Puis son caractère fanatique le jeta dans les excès d'un rigo- risme contre nature. Par le genre de ses erreurs et par son. style, à la fois spirituel et grossier, Tatien devait être le prototype de Tertullien. 11 écrivait avec l'abondance et l'entraînement d'un esprit sincère,

4. Adv. Gr., 5.

2. Justin, Dial., 5.

5. Adv. Gr.,l % 8, 13, /5,

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112 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 164]

mais peu éclairé 1 . Plus exalté que Justin et moins réglé par la discipline, il ne sut pas, comme celui-ci, concilier sa liberté avec les exigences de tous. Tant que vécut son maître, il fréquenta l'Église, et l'Église le maintint. Après le martyre de Justin, il vécut isolé, sans rapports avec les fidèles, comme une sorte de chrétien indépendant, faisant bande à part. Le désir d'avoir une école à lui l'égara, selon Irénée 2 . Ce qui le perdit, nous le croyons, ce fut bien plutôt le désir d'être seul.

1 . Eusèbe, IV, xxîx, 7 ; saint Jérôme, De viris ill , 29, Cf. Tatien, Orat. adv. Gr., 45, 40, S. Irénée, I, xxviu, 4.

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CHAPITRE VIL

DECADENCE DU GNOSTICISME

Le christianisme, au moment où nous sommes parvenus, est, si l'on peut s'exprimer ainsi, arrivé au complet épanouissement de sa jeunesse. La vie, chez lui, déborde, surabonde; nulle contradiction ne l'arrête; il a des repré r citants pour toutes les ten- dances, des avocats pour toutes les causes 1 . Le noyau de l'Église catholique et orthodoxe est déjà si fort, que toutes les fantaisies peuvent se dérouler à côté d'elle sans l'atteindre. En apparence, les sectes dévo- raient l'Église de Jésus; mais ces sectes restaient isolées, sans consistance, et disparaissaient, pour la plupart, après avoir satisfait un moment aux besoins du petit groupo qui les avait créées. Ce n'est pas que leur action fût stérile; les enseignements secrets, presque individuels, étaient au moment de leur plus

4. Justin, Dial., 35; Orig., Contre Celse, V, 65.

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114 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 165 J

grande vogue. Les hérésies triomphaient presque toujours par leur condamnation même. Le gnosti- cisme en particulier était chassé de l'Église, et il était partout; l'Église orthodoxe, en le frappant d'ana- thème, s'en imprégnait. Chez les judéo-chrétiens, ébionites, esséniens, il coulait à pleins bords.

Quand une religion commence à compter un grand nombre de partisans, elle perd pour un temps quelques-uns des avantages qui avaient contribué à la fonder; car l'homme se plaît bien plus et trouve plus de consolations dans la petite coterie que dans l'Église nombreuse, où l'on ne se connaît pas. Gomme la puis- sance publique ne mettait pas sa force au service de l'Église orthodoxe, la situation religieuse était celle que présentent maintenant l'Angleterre et l'Amé- rique, Les chapelles, si l'on peut s'exprimer ainsi, se multipliaient de toutes parts. Les chefs de secte lut- taient de séduction sur les fidèles, comme font de nos jours les prédicateurs méthodistes, les innombrables dissenters des pays libres. Les fidèles étaient une sorte de curée que s'arrachaient d'avides sectaires, plus semblables à des chiens affamés qu'à des pas- teurs. Les femmes surtout étaient la proie convoitée; quand elles étaient veuves et en possession de leurs biens, elles ne manquaient pas d'être entourées de. jeunes et habiles directeurs, qui renchérissaient de

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[An 165] MARC-AURÈLE. 115

mollesse et de complaisance pour accaparer des cures d'âmes fructueuses et douces à la fois.

Les docteurs gnostiques avaient, dans cette chasse aux âmes, de grands avantages. Affectant une plus haute culture intellectuelle et des mœurs moins ri- gides, ils trouvaient une clientèle assurée dans les classes riches, qui éprouvaient le désir de se distinguer et d'échapper à la discipline commune, faite pour des pauvres 1 . Les rapports avec les païens, et les per- pétuelles contraventions de police qu'un membre dç V Eglise était amené à commettre, contraventions qtL i'exposaient sans cesse au martyre, devenaient des difficultés capitales pour un chrétien occupant une certaine position sociale. Loin de pousser au mar- tyre, les gnostiques fournissaient des moyens de l'éviter. Basilide, Héracléon protestaient contre les honneurs immodérés rendus aux martyrs; les valen- tiniens allaient plus loin : dans les moments de vive persécution, ils conseillaient de renier la foi, allé- guant que Dieu n'exige pas de ses adorateurs le sacrifice de la vie, et qu'il importe de le confesser moins devant les hommes que devant les éons 2 .

Ils n'exerçaient pas moins de séductions parmi

4. Voir l'Église chrétienne, p. 440, 141, 168, 393, 394, et ci-dessus, p. 99 et suiv.

5. Tertullien, Scorpiace, 1, 10,

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T16 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 165 J

les femmes riches, à qui leur indépendance inspirait le désir d'un rôle personnel. L'Église orthodoxe sui- vait la règle sévère tracée par saint Paul, laquelle interdisait toute participation de la femme aux exer- cices de l'Eglise 1 . Dans ces petites sectes, au con- traire, la femme baptisait, officiait, présidait à la liturgie, prophétisait. Aussi opposés que possible de mœurs et d'esprit, les gnostiques et les montanistes avaient cela de commun, que, à côté de tous leurs docteurs, on trouve une femme prophétesse : Hé- lène à côté de Simon, Philumène à côté d'Apelle*, Priscille et Maximille à côté de Montan, tout un cor- tège de femmes autour de Markos 3 et de Marcion 4 . La fable et la calomnie s'emparèrent d'une circon- stance qui prêtait au malentendu. Plusieurs de ces créatures peuvent n'être que des allégories sans réa- lité ou des inventions des orthodoxes. Mais sûrement l'attitude modeste que l'Eglise catholique imposa toujours aux femmes, et qui devint la cause de leur ennoblissement, ne fut guère observée dans ces pe- tites sectes, assujetties à une règle moins rigoureuse

1. Tertull., De bapt.,\l.

2. Apelles lapsus in feminam. Tertullien, Deprœscr., 30.

3. Irénée, I, xiii.

4. Ex Mis suis sanciioribus feminis. Tertullien, Adtersus Marcionem, V, 8

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[An] 165] MARC-AURÈLE. 117

et peu habituées, malgré leur apparente sainteté, à pratiquer la vraie piété, qui est l'abnégation.

Les trois grands systèmes de philosophie chré- tienne qui avaient paru sous Adrien, celui de Valen- tin, celui de Basilide, celui de Saturnin, se dévelop- paient sans s'améliorer beaucoup. Les chefs de ces enseignements vivaient encore * ou avaient trouvé des successeurs. Valentin 2 , quoique trois fois chassé de l'Église, était fort entouré. Il quitta Rome pour re- tourner en Orient; mais sa secte continua de fleurir dans la capitale 3 . Il mourut vers l'an 160, dans l'île de Chypre 4 . Ses disciples remplissaient le monde 5 . On . distinguait la doctrine d'Orient et celle d'Italie. Les chefs de celle-ci étaient Ptolémée et Héracléon; Secundus et Théodote d'abord, puis Axionicus et Bardesane dirigèrent la branche dite orientale . L'école valentinienne était de beaucoup la plus sé-

4. Clém. d'Alex., Strom., VII, 47.

2. Tertullien, In. Val.,k\ Prœscr., 30.

3. Justin, DiaL, 35; Irénée, III, m, 4.

4. Irénée, I, proœm., 2; III, iv, 3; Clém. d'Alex., Strom., VII, 47; TerL, Âdv. Marc, I, 49 ; Prœscr., 30; Eus. (saint Jér.) f Chron., à l'an 6 d'Ant.; Épiph., Hœr., xxxi, 7; Philastre, c. 8. Cf. Tillemont, Mém. y II, p. 603 et suiv.; Lipsius. Die Quellen der œil. Kelz., p. 256-258.

5. TerL, In. Val., en. 4.

6. Irénée, I, xi, 2; Tert., In. Val., 4, 4 9, 20; Prœscr., [49]; Philosoph., VI, 35, 38; VII, 34; Épiph,, Hœr., xxxu, 4, 3, 4;

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118 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 165J

rieuse et la plus chrétienne de toutes celles que com- prenait le nom général de gnostiques. Héracléon ■ et Ptolémée * furent de savants exégètes des épîtres de Paul et de l'Evangile dit de Jean. Héracléon, en particulier, fut un vrai docteur chrétien, dont Clé- ment d'Alexandrie et Origène profitèrent beaucoup. Clément nous a conservé de lui une page belle et sensée sur le martyre. Les écrits de Théodote étaient aussi habituellement entre les mains de Clément, et des extraits paraissent nous en être parvenus dans la grande masse de notes que s'était faite le laborieux Stromatiste*.

À beaucoup d'égards, les valentiniens pouvaient passer pour des chrétiens éclairés et modérés ; mais il y avait au fond de leur modération un principe d'orgueil.

Théodoret, Hœr. fab., I, ch. 8; Pseudo-Aug. , Ilœr., 41,42 (Cor- pus hœreseologicum d'CEhler, t. I er ). Notez le titre des Excerpta, à la suite des Œuvres de Clément, Êx tûv .©êo^otou xal rfa àvarûXt^ç xaXou(A6vYi; âtàaaxaXiaç. Il y a de la contradiction entre ces diffé- rents textes sur le sens du mot « école orientale ».

4. Clément d'Alex., Strom., IV, ch. 9; Origène,, In Joh., très souvent; Épiph., Hœr., xxxvi. Il lisait les Cérygmes de Pierre. Orig., In Joh., t. XIII, p. 226, édit. Delarue.

2. Épiph., xxxiii ; anaceph., p. 4424; Irénée, Iprooem., 2.

3. Voir les extraits Êx twv ©so^o'tou et les Èx tûv îrpocpYjTtxwv •xXofaî (notez, dans ce dernier ouvrage, les %% 26, 56). Cf. Théo- doret, Uœr et. fab., 1. I, c. S. Sur Drosérius et les drosériens, voir le dialogue De recta in Deurn fide, dans Origène, I, Delarue p. 834, 840; Macarius Magnes, IV, 45, p. 184.

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[An 165] MARC-AURÈLE. 119

L'Église n'était, à leurs yeux, dépositaire que d'un minimum de vérité, strictement suffisant à l'homme ordinaire 1 . Eux seuls savaient le fond des choses. Sous prétexte qu'ils faisaient partie des psychiques et ne pouvaient manquer d'être sauvés, ils se don- naient des libertés inouïes 2 , mangeaient de tout sans distinction, allaient aux fêtes païennes et même aux spectacles les plus cruels, fuyaient la persécution et parlaient contre le martyre 3 . C'étaient des gens du monde, libres de mœurs et de propos, traitant de pruderie et de bigoterie la réserve extrême des ca- tholiques, qui craignaient jusqu'à une parole légère, jusqu'à une pensée indiscrète*. La direction des femmes, dans de telles conditions, offrait beaucoup de dangers. Quelques-uns de ces pasteurs valentiniens étaient de manifestes séducteurs; d'autres affectaient la modestie; « mais bientôt, dit Irénée, la sœur de- venait enceinte du frère » 5 . Ils s'attribuaient l'intel- ligence supérieure et laissaient aux simples fidèles la foi, « ce qui est bien différent » 6 . Leur exégèse

4* Pistis Sophia, dans les Comptes rendus de VAcad. des inscr., 1872, p. 333, 334 (note de M. Revillout).

2. Irénée, I, vr, Origène, In Ezech., nom. m, 4.

3. Tertullien, In Val., c. 30; Scorp., c 4 et 10; Origène, L c.

4. Irénée, I, vi.

5. Ibid., I, vi, 3.

6. Glém. d'Alex., Strom,, II, ch. % 6. Ce n'est probablement

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120 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 165]

était savante, mais peu assurée. Quand on les pres- sait avec des textes de l'Ecriture, ils disaient que l'Écriture avait été corrompue. Quand la tradition apostolique leur était contraire, ils n'hésitaient pas non plus à la rejeter 1 . Ils avaient, paraît-il, un Evangile qu'ils appelaient l'Évangile de la vérité*. Ils ignoraient en réalité l'Evangile du Christ. Ils sub- stituaient au salut par la foi ou par les œuvres un salut par la gnose, c'est-à-dire par la connaissance d'une prétendue vérité. Si une pareille tendance avait prévalu, le christianisme eût cessé d'être un fait moral pour devenir une cosmogonie et une métaphy- sique sans influence sur la marche générale de l'hu- manité.

Ce n'est jamais impunément, d'ailleurs, qu'on fait miroiter aux yeux du peuple des formules abstruses, dont on se réserve le sens. Un seul livre valentinien nous est resté, « La Fidèle sagesse* »; et il montre

que plus tard qu'ils eurent des vierges, comme les marcionites. Ils arrivèrent môme, dit-on, à condamner le mariage. Jean Chrys., De virg., ch. 3, 6.

\ . Irénée, I, prooem.; III, h et xv; Tertullien, Prœscr., 38, [49]; Orig., Contre Celse, II, 27.

2. Irénée, III, xi, 9.

3. On en a la traduction copte. Pistis (lisez Pislé ?) Sophia,

opus gnosticum Valentino adjudicalum vertit Schwartze,

edidit Petermann. Berlin, 1851. Cf. Journal asial., mai 1847, et Comptes rendus de l'Académie des inscr., 1872, p. 333 et suiv.

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rAnl65] MARC-AURÈLE. 121

à quel degré d'extravagance en venaient des spécula- tions, assez belles dans la pensée de leurs auteurs, quand elles tombaient en des esprits puérils. Jésus, après sa résurrection, est censé passer onze ans sur la terre pour enseigner à ses disciples les plus hautes vérités. Il leur raconte 1 l'histoire de Pisté Sophia, comment celle-ci, entraînée par son désir imprudent de saisir la lumière, qu'elle a entrevue dans le loin- tain, était tombée dans le chaos matériel; comment e'ile fut longtemps persécutée par les autres éons, qui lui refusaient son rang ; comment enfin elle traversa une série d'épreuves et de repentances, jusqu'à ce qu'un envoyé céleste, Jésus, descendît pour elle de la région lumineuse. Sophia est sauvée pour avoir cru à ce sauveur avant de l'avoir vu. Tout cela est exprimé dans un style prolixe, avec îes procédés fatigants d'amplification et d'hyper- bole des Évangiles apocryphes. Marie, Pierre, Ma- deleine, Marthe, Jean Parthénos et les différents

L'ouvrage est peut-être identique aux « Petites interrogations do Marie », dont Épiphane parle comme d'un ouvrage gnostique. Voyez VÉgl. chrèt., p. 528. La Pisté Sophia consiste, en effet, pour la plus grande partie, en interrogations adressées par Marie à Jésus. D'autre part, les Psaumes de Valentin (Tertull., De carne Christi, 17, 20) pourraien être les psaumes ((xsvâvoiai) que l'auteur met dans la bouche de Pistis Sophia. (Schwartze, p. 35, 39, 61, etc.). 4. P. 30 et suiv.

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122 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 165]

personnages évangéliques jouent un rôle presque ridicule 1 . Mais les personnes qui trouvaient de la sécheresse dans le cercle assez restreint des Écri- tures juives et judéo-chrétiennes, prenaient du plaisir à ces rêves, et plusieurs avaient dû à de telles lec- tures l'occasion de connaître Christ. Les formes mys- térieuses de la secte, reposant avant tout sur l'ensei- gnement oral, et ses degrés successifs d'initiation fascinaient les imaginations et faisaient tenir extrê- mement aux révélations qu'on avait obtenues à la suite de tant d'épreuves 2 . Après Marcion, Valentin était de beaucoup l'hérétique dont les collèges étaient le plus fréquentés *. Bardesane, à Édesse, réussit, en s'inspirant de lui, à créer une large et libérale école d'enseignement chrétien, comme on n'en avait pas encore vu. Nous parlerons plus tard 4 de ce phéno- mène singulier.

Saturnin comptait toujours de nombreux dis- ciples 5 . Basilide avait pour continuateur son filslsi-

4. Les rédacteurs évangéliques y sont Matthieu, Philippe et Thomas (p. 47 et 48 de la traduction de Schwartze).

2. Tertullien, Adv. Val., c. 4 ; Pisté Sophia, dans les Comptes rendus de VAcad., 4872, p. 338 et suiv.

3. « Valentiniani frequentissimum plane collegium inter haereti- cos. » Tertullien, l. c.

4. V. ci-après, p. 436 et suiv., 458 et suiv.

5. Justin, Dial., 35.

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[An 165J MARC-AURÈLE. 123

dore. Il s'opérait, du reste, dans ce monde de sectes, des fusions et des séparations qui n'avaient souvent pour mobile que la vanité des chefs 1 . Loin de s'épu- rer et de se prêter aux exigences de la vie pratique, les systèmes gnostiques devenaient chaque jour plus creux, plus compliqués, plus chimériques. Chacun voulait être fondateur d'école, avoir une Eglise avec ses profits; pour cela, une nuée de docteurs, les moins chrétiens des hommes, cherchaient à se sur- passer les uns les autres, et ajoutaient quelque bi- zarrerie aux bizarreries de leurs devanciers 1 .

L'école de Garpocrate offrait un incroyable mélange d'aberrations et de fine critique. On parlait, comme d'un miracle de savoir et d'éloquence, du fils de Car- pocrate, nommé Épiphane', sorte d'enfant prodige qui mourut à dix-sept ans, après avoir étonné ceux qui le connurent par sa science des lettres grecques et surtout par la connaissance qu'il avait de la phi- losophie de Platon. Il paraît qu'on lui éleva un temple et des autels à Samé, dans l'île de Cépha- lonie ; une académie fut érigée en son nom ; on célé-

1. Épiph., Hœr., xxxii, 1, 3, 4.

2. Irénée, I, ch. 45.

3. Clément d'Alex., Strom., III, 2; Philosopha VI, 38 ; Épiph, Hœr., xxxii, 3, 4; Théodoret, Hœr. fab., I, 5; Philastre, 57 Pseudo-Aug., 7. Cf. Tertullien, De anima, c. 35.

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124 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 165]

brait sa fête comme l'apothéose d'un dieu, par des sacrifices, des festins, des hymnes. Son livre « Sur la justice » fut très vanté ; ce qui nous en a été con- servé est d'une dialectique sophistique et serrée, qui rappelle Proudhon et les socialistes de nos jours. Dieu, disait Epiphane, est juste et bon; car la na- ture est égalitaire 1 . La lumière est égale pour tous; le ciel, le même pour tous; le soleil ne distingue ni pauvres ni riches, ni mâles ni femelles, ni hommes Jibres ni esclaves. Personne ne peut prendre à l'autre sa part de soleil pour doubler la sienne ; or c'est le soleil qui fait pousser la nourriture de tous. La na- ture, en d'autres termes, offre à tous une égale ma- tière de bonheur. Ce sont les lois humaines qui, vio- lant les lois divines, ont introduit le mal, la distinc- tion du mien et du tien, l'inégalité, l'antagonisme. Appliquant ces principes au mariage, Epiphane en niait la justice et la nécessité. Les désirs que nous tenons de la nature sont nos droits, et aucune insti- tution n'y saurait mettre des limites.

Epiphane, à vrai dire, est moins un chrétien qu'un utopiste. L'idée de la justice absolue l'égaré. En face du monde inférieur, il rêve un monde par- fait, vrai monde de Dieu, un monde fondé sur la

4. Fragment dans Clément d'Alex., Strom., III, 2.

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An 165] MARC-AURÈLE. 125

doctrine des sages, Pythagore, Platon, Jésus, où régneraient l'égalité et, par conséquent, la commu- nauté de toute chose *. Son tort fut de croire qu'un tel monde peut avoir sa place dans la réalité. Égaré par la République de Platon, qu'il prenait au sérieux, il versa dans les plus tristes sophismes, et, quoiqu'il faille sans doute beaucoup rabattre des calomnies banales que l'on racontait sur ces festins où, les lumières éteintes, les convives se livraient à une odieuse promiscuité, il est difficile de ne pas admettre qu'il se produisit de ce côté d'étranges folies. Une certaine Marcelline, qui vint à Rome sous Anicet, adorait les images de Jésus-Christ, de Pythagore, de Platon et d'Aristote, et leur offrait un culte 2 . Prodicus et ses disciples, nommés aussi adamites, prétendaient renouveler les joies du paradis terrestre par des pratiques fort éloignées de l'innocence pri- mitive. Leur Église s'appelait le Paradis; ils la chauf- faient et s'y tenaient nus. Avec cela, ils s'appelaient les continents et avaient la prétention de vivre dans une entière virginité 3 . Au nom d'une sorte de droit

4 . Kotvtovt'a aTràvTwv [/.et' î<toty;t&ç.

2. Irénée, I, ch. xxv, 6; Pseudo-Aug., 7; Gelse dansOrigène, Contre Celse, V, 62.

3. Clém. d'Alex., Strom., I, ch. 45; III, ch. 4; VH, ch. 7; Tert., Adv. Prax.,Z\ Origène, De oralione, 5; Épiphane, Hœr., ni; Théodoret, Hœr. fab., I, 6; Pseudo-Aug., 34.

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126 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 165J

naturel et divin, toutes ces sectes, prodiciens, enty- chites, adamites^ niaient la valeur des lois établies, qu'ils qualifiaient de règles arbitraires et de préten- dues lois 1 .

Les nombreuses conversions de païens qui avaient lieu entraînaient ces sortes de scandales. On entrait dans l'Eglise, attiré par un certain parfum de pureté morale; mais on ne devenait pas pour cela un saint. Un peintre d'un certain talent, nommé Hermogène, se fit ainsi chrétien, mais sans renoncer à la liberté de ses pinceaux, ni à son goût pour les femmes, ni à ses souvenirs de philosophie grecque, qu'il amal- gamait tant bien que mal avec le dogme chrétien. Il admettait une matière première, servant desubstra- tum à toutes les œuvres de Dieu et cause des défec- tuosités inhérentes à la création. On lui prêta des bizarreries, et les rigoristes tels que Tertullien le trai- tèrent avec une extrême brutalité 2 .

Les hérésies dont nous venons de parler étaient toutes helléniques. C'était la philosophie grecque, surtout celle de Platon, qui en était l'origine.

1. No{AtÇo(xevpi-vo|*oi.

2. Eusèbe, IV, xxiv, 1 ; Clém. d'Alex., EcL ex scri^.proph., 56; Tertullien, traité In Hermogenem entier; Prœscr., 30; De monog. A 46; De anima, 1,4; Théodoret, I, 49; Philastre, 53; Pseudo-Aug., 44.

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[An 165) MARC-AURÈLE. 127

Markos 1 , dont les disciples s'appelaient marko- siens 2 , sortit, au contraire, de l'école de Basilide. Les formules sur la tétrade^ qu'il prétendait lui avoir été révélées par une femme céleste, qui n'était autre que Sigô elle-même, eussent été inoffensives s'il n'y eût joint la magie, des prestiges de thaumaturge, des philtres, des arts coupables pour séduire les femmes. Il inventa des sacrements particuliers, des rites, des onctions et surtout une sorte de messe à son usage, qui pouvait être assez imposante, quoiqu'il s'y mêlât des tours de passe-passe analogues aux miracles de saint Janvier. Il prétendait, par la vertu d'une cer- taine formule, changer réellement l'eau en sang dans le calice. Au moyen d'une poudre, il donnait à l'eau une couleur rougeâtre. Il faisait faire la consécra- tion par une femme sur un petit calice ; puis il ver- sait l'eau du petit calice dans un plus grand qu'il

4. Saint Justin, Dial., 35 (douteux); Canon de Muratoiï, igné 82 (douteux); Irénée, I, ch. 4 3 et suivants; Tertullien (ut fertur), Prœscr., 50; Pseudo-Aug., 44; Épiph., Hœr., xxxiv; Théodoret, I, 4 4 ; Philosopha VI, 39 et suiv. Les archontiques d'Épiphane et de Théodoret sont une branche des markosiens. Le livre des Mystères des lettres grecques, conservé en copte, paraît un traité markosien.

2. Cette dérivation irrégulière vient peut-être d'une forme sémitique markosi (comme èpicurosi, boëthusi, etc.). Opposez Mapxtavot dans saint Justin (Dial., 35, édit. Otto).

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128 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 165]

tenait, en prononçant ces paroles : « Que la grâce infinie et ineffable qui est avant toute chose rem- plisse ton être intérieur et augmente en toi sa gnose, répandant le grain de sénevé en bonne terre. » Le liquide se dilatait alors, sans doute par suite de quelque réaction chimique, et débordait de la grande coupe. La pauvre femme était stupéfaite, et tous étaient frappés d'admiration *.

L'Eglise de Markos n'était pas seulement un nid d'impostures. Elle passa aussi pour une école de dé- bauche et de secrètes infamies. On s'exagéra peut- être ce caractère parce que, dans le culte markosien, les femmes pontifiaient, offraient l'Eucharistie. Plu- sieurs dames chrétiennes, dit-on, se laissèrent sé- duire; elles entraient sous la direction du sophiste et n'en sortaient que baignées de larmes. Markos flattait leur vanité, leur tenait un langage d'une mys- ticité équivoque, triomphait de leur timidité, leur apprenait à prophétiser, abusait d'elles; puis, quand elles étaient fatiguées, ruinées, elles revenaient à P Église, confessaient leur faute et se vouaient à la pénitence, pleurant et gémissant du malheur qui leur était arrivé 2 . L'épidémie de Markos désolait princi- palement les Églises d'Asie. L'espèce de courant qui

  • . Philos., VI, 40.

i. Irénée, I, c. xih. Comp. I, vi, 3.

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[An 165] MARC-AURÈLE. 129

existait entre l'Asie et Lyon amena cet homme dan- gereux sur les bords du Rhône *. Nous l'y verrons faire beaucoup de dupes; d'affreux scandales écla- teront à son arrivée dans cette Eglise de saints.

Colarbase, selon certains récits, se rapprochait beaucoup de Markos * ; mais on doute si c'est là le nom d'un personnage réel. On l'explique par Col arba ou Qâl arba, expression sémitique de la tétrade markosienne. Le secret de ces énigmes bizarres nous échappera probablement toujours.

1. Irénée, I, xm, 5, 7. Voir ci-après, p. 292, note.

2. Irénée, I, ch. xii; Tert. (utfertur), Prœscr., 50; Théo- dore t, I, 12; Épiph., xxxv, 4; Paeudo-Aug., 45; Philosopha IV, 13; VI, 5 t 55.

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CHAPITRE VIII.

LE SYNCRETISME ORIENTAL. — LES OPHITE S. — F UTURK APPARITION DU MANICHÉISME.

Nous sortirions de notre cadre en suivant l'his- toire de ces chimères au 111 e siècle. Dans le monde grec et latin, le gnosticisme avait été une mode; il disparut comme tel assez rapidement. Les choses se passèrent autrement en Orient. Le gnosticisme prit une seconde vie, bien plus brillante et plus compré- hensive que la première, par l'éclectisme de Barde- sane, — bien plus durable, par le manichéisme. Déjà, dès le ii* siècle, les antitactes d'Alexandrie sont de véritables dualistes, attribuant les origines du bien et du mal à deux dieux différents 1 . Le manichéisme ira plus loin; trois cent cinquante ans avant Mahomet, le génie de la Perse réalise déjà ce que réalisera bien plus puissamment le génie de l'Arabie, une religion

1. Clément d'Alex., Strom., III, ch. 4; Théodoret, Hœret* fab.,\, 4 6.

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(An 165] M ARC-AURÈLE. 131

aspirant à devenir universelle et à remplacer l'œuvre de Jésus, présentée comme imparfaite ou comme corrompue par ses disciples.

L'immense confusion d'idées qui régnait en Orient amenait un syncrétisme général des plus étranges. Des petites sectes mystiques d'Egypte, de Syrie, de Phrygie, de Babylonie, profitant d'apparentes res- semblances, prétendaient s'adjoindre au corps de l'Église et parfois étaient accueillies. Toutes les re- ligions de l'antiquité semblaient ressusciter pour venir au-devant de Jésus et l'adopter comme un de leurs adeptes. Les cosmogonies de l'Assyrie, de la Phénicie, de l'Egypte, les doctrines des mystères d'Adonis, d'Osiris, d'Isis, de la grande déesse de Phrygie, faisaient invasion dans l'Eglise et conti- nuaient ce qu'on peut appeler la branche orientale, à peine chrétienne, du gnosticisme. Tantôt Jéhovah, le dieu des Juifs, était identifié avec le démiurge assyro-phénicien laldebaoth 1 , « le fils du chaos» 1 . D'autres fois, le vieil IAH assyrien, qui offre avec Jéhovah d'étranges signes de parenté, était mis en

1. Irénée, I, xxx, 5 et suiv.; Orig., Contre Celse, VI, 34; Êpiph. Hœr., xxvi, 10; xxx vu, 3 et suiv.

2. im ibi. Voir Mém. sur Sanch., dans les Mém. de L'Acad. des inscr., t. XXIII, deuxième partie, p. 256 et suiv., 342; F. Lenorraant, Bérose, p. 426, 4 27; Baudissin. Slud. zur semit. Religionsge&chichte, I, p. 494, *Q&.

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132 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 165

vogue 1 et rapproché de son quasi-homonyme d'une façon où le mirage n'est pas facile à discerner de la réalité 8 .

Les sectes ophiolâtres, si nombreuses dans l'an- tiquité, se prêtaient surtout à ces folles associations. Sous le nom de nahassiens 3 ou d'ophites 4 se grou- pèrent quelques païens adorateurs du serpent, à qui il convint à certain jour de s'appeler chrétiens 6 . C'est d'Assyrie que vint, ce semble, le germe de cette Église bizarre 6 ; mais l'Egypte 7 , la Phrygie 8 , la Phé- nicie 9 , les mystères orphiques 10 y eurent leur part. Comme Alexandre d'Abonotique, prôneur de son dieu-serpent Glycon, les ophites avaient des serpents

1. Irénée, I, xxx, 5, 40; Orig., Contre. Celse, VI, 31, 32. Épiph., Hœr., xxvi, 40; Pisté Sophia, p. 223, 234 (trad.).

2. Voir Baudissin, Stud., I, p. 479 et suiv.

3. Nahas, en hébreu, veut dire « serpent ».

4. Voir surtout les Philosophum. , livre V; Épiph., Hœr., sxxvu; Irénée, I, xxx; Théodoret, I, 44; Pseudo-Aug., 47; Tertullien, Prœscr.,c. [47]; Philastre, ch. 4.

5. La plupart des sectes ophiolâtres restèrent ennemies du christianisme. Voir Orig., Contre Celse, Ilï, 43; VI, 24; Philastre, De hœr., c. 4 .

X Philos., V, 4 et suiv.

7. Culte de Kneph ou agathodémon.

8. Actes de saint Philippe, dans Tischendorf, Acta apost apocr., p. 75, 77.

9. Sanchoniathon, p. 48 (Orelli). 40. L'œuf symbolique, le serpent.

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(An 165] MARC-AURELE. 133

apprivoisés (agathodémons) qu'ils tenaient dans des cages; au moment de célébrer les mystères, ils ou- vraient la porte au petit dieu et l'appelaient. Le serpent venait, montait sur la table où étaient les pains et s'entortillait à l'entour. L'Eucharistie parais- sait alors aux sectaires un sacrifice parfait. Ils rom- paient le pain, se le distribuaient, adoraient Pagatho- démon et offraient par lui, disaient-ils, un hymne de louange au Père céleste. Ils identifiaient parfois leur petit animal avec le Christ ou avec le serpent qui en- seigna aux hommes la science du bien et du mal.

Les théories des ophites sur l'Adamas, considéré comme un éon, et sur l'œuf du monde, rappellent les cosmogonies de Philon de Byblos et les symboles communs à tous les mystères de l'Orient 1 . Leurs rites avaient bien plus d'analogie avec les mystères de la Grande Déesse de Phrygie qu'avec les pures assem- blées des fidèles de Jésus. Ce qu'il y a de plus sin- gulier, c'est qu'ils avaient leur littérature chrétienne, leurs Évangiles, leurs traditions apocryphes, se rat- tachant à Jacques. Ils se servaient principalement de l'Evangile des Egyptiens et de celui de Thomas 2 . Leur christologie était celle de tous les gnostiques.

1. Mém. de l'Académie da siscriptions, t. XXIII, V partie, p. 244 et suiv.

2. Voir l'Église chrétienne, p. 513 et suiv.

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134 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 165 J

Jésus Christ se composait pour eux de deux per- sonnes, Jésus et Christ, — Jésus, fils de Marie, le plus juste, le plus sage et le plus pur des hommes, qui fut crucifié; Christ, éon céleste, qui vint s'unir à Jésus, le quitta avant la Passion, envoya du ciel une vertu qui fit ressusciter Jésus avec un corps spi- rituel, dans lequel il vécut dix-huit mois, donnant à un petit nombre de disciples élus un enseignement supérieur.

Sur ces confins perdus du christianisme, les dogmes les plus divers se mêlaient. La tolérance des gnostiques, leur prosélytisme ouvraient si larges les portes de l'Église que tout y passait. Des religions qui n'avaient rien de commun avec le christianisme, des cultes babyloniens , peut-être des rameaux du bouddhisme, furent classés et numérotés par les hérésiologues parmi les sectes chrétiennes. Tels fu- rent les baptistes ou sabiens, depuis désignés sous le nom de mendaïtes 1 , les pérates *, partisans d'une

4. Journ. asiat., nov.-déc. 1853, p. 436, 437; août-sept. 4 855, p. 292-294. Voir aussi Siouffi, Relig. des Soubbas, Paris, 4 880. Se rappeler que les Soubbas ou Sabiens sont probablement des elkasaïtes.

2. Clément d'Alex., Strom., VII, 47; Philosophumemt, V, 4 2 et suiv.; X, 40; Théodoret, I, 47. Cf. Journal asiat., nov.- déc. 1853, p. 436, 437. Ce nom paraît venir de ce que la secte naquit au delà de l'Euphrate. Cf. Gen., xiv, 45 (grec).

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[Anl65J MARC-AURÈLE 135

cosmogonie moitié phénicienne, moitié assyrienne, vrai galimatias plus digne de Byblos, de Maboug ou de Babylone que de l'Église du Christ, «t surtout les séthiens *, secte en réalité assyrienne, qui fleurit aussi en Egypte. Elle se rattachait par des calembours au patriarche Seth, père supposé d'une vaste littérature et par moments identifié avec Jésus-Christ lui-même. Les séthiens combinaient arbitrairement l'orphisme, le néo-phénicisme, les anciennes cosmogonies sémi- tiques, et retrouvaient le tout dans la Bible. Us di- saient que la généalogie de la Genèse renfermait des vues sublimes, que les esprits vulgaires avaient ra- menées à de simples récits de famille*.

Un certain Justin *, vers le même temps, dans un livre intitulé Baruch, transformait le judaïsme en une mythologie et ne laissait presque aucun rôle à Jésus. Des imaginations exubérantes, nourries d'intermi- nables cosmogonies et mises brusquement au ré- gime sévère de la littérature hébraïque et évangé- lique, ne pouvaient s'accommoder de tant de

4. Voir surtout Philos., V, 19 et suiv.; Épiphane, Hcer., xxvi, 7; xxix, 5; Théodoret, Pseudo-Aug., Philastre; Tertullien, Prœscr., c. 47. Cf. Mëm. de l'Acad. des inscr., XXIV, 4 re partie, p. 466, Fabricius, Cod. pseud. vet. Test,, I, 140, 443 et suiv.; II, 47 et suiv.

2. Épiph., Hœr., xxxix. 9.

3. Philosoph., V, 23 et suiv

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136 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 165]

simplicité. Elles gonflaient, si j'ose le dire, les récits historiques, légendaires ou évhéméristes de la Bible, pour les rapprocher du génie des fables grecques et orientales, auquel elles étaient habituées.

C'était, on le voit, tout le monde mythologique de Grèce et d'Orient qui s'introduisait subrepticement dans la religion de Jésus. Les hommes intelligents du monde gréco-oriental sentaient bien qu'un même esprit animait toutes les créations religieuses de l'hu- manité : on commençait à connaître le bouddhisme, et, quoiqu'on fût loin encore du temps où la vie de Bouddha deviendrait une vie de saint chrétien 1 , on ne parlait de lui qu'avec respect 8 . Le manichéisme ba- bylonien, qui représente au 111 e siècle une continuation du gnosticisme, est fortement empreint de boud- dhisme 8 . Mais la tentative d'introduire toute cette mythologie panthéiste dans le cadre d'une religion sémitique était condamnée d'avance. Philon le juif,

4 . Vie des saints Josaphat et Barlaam.

2. Cf. Clément d'Alex., Strom., I, 45; Bardesane, De fato, p. 16-19 (Cureton) ; Porphyre, De abstin., IV, 17.

3. Scythianus=Çakya ; Boudasf=Bodhisatva. Voir Hist. gén. des langues sémit., 1 re édit., p. 250/251, note; Journal asiat., fév.-mars 1856, p. 255, 256; Mém. de VAcad. des inscr., t. XVIII, 2 e partie, p. 90, 91; Lassen, Ind. Alt., III, p. 397 et suiv. ; Weber, Ind. Skizzen, 63, 64, 91, 92. Les Actes de saint Thomas ressemblent singulièrement à un soutra bouddhique.

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[Anl65J MARC-AURÊLE. «37

les Épîtres aux Colossiens et auxÉphésiens, les écrits pseudo-johanniques avaient été sous ce rapport aussi loin que possible. Les gnostiques faussaient le droit sens de tous les mots en se prétendant chrétiens. L'essence de l'œuvre de Jésus, c'était l'amélioration du cœur. Or ces spéculations creuses renfermaient tout au monde, excepté du bon sens et de îa bonne morale. Même en tenant pour des calomnies ce que l'on racontait de leurs promiscuités et de leurs habi- tudes licencieuses 1 , on ne peut douter que les sectes dont nous parlons n'aient eu en commun une fâcheuse tendance à l'indifférence morale, un quiétisme dan- gereux, un manque de générosité qui leur faisait proclamer l'inutilité du martyre 2 . Leur docétisme obstiné s , leur système sur l'attribution des deux Testaments à deux dieux différents 4 , leur opposition au mariage *, leur négation de la résurrection et du

4. Épiph., xxvi, 3, 4, 41.

2. Tertullien, Scorp., 1,45; saint Jérôme, In VigiL, c. 3.

3. Irénée, III, xi, 3; Clém. d'Alex., Strom., III, c. 4 3 et suiv. ; VII, ch. 47; Philos., VIII, 1 et suiv. Orig., Contre Celse, II, 13; Épiph., xxvi, 10; saint Jérôme, In lucif., 8; Théodoret, Hœr. fab., proœm. et I. V, c. 12; Tertullien, De carne Christi, ch. 1; Épîtres de saint Ignace.

4. Irénée, II, xxxv, 2 el suiv.; Épiph., xxvi, 6, 44, 45; lettre de Ptolémée à Flora, dans Épiph., xxxni, 3, 7.

5. Oî toû vo'jaou xaTaTp«x,ovT*ç kcÙ rot» ■yâp.ou. Clém. d'Alex., Strom., IV, 18.

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138 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 165J

jugement S fermaient également devant eux les portes d'une Église où la règle des chefs fut toujours une sorte de modération et d'opposition aux excès. La discipline ecclésiastique, représentée par l'épi- scopat, fut le rocher contre lequel ces tentatives dés- ordonnées vinrent toutes se briser.

On craindrait, en parlant plus longuement de pa- reilles sectes, d'avoir l'air de les prendre plus au sérieux qu'elles ne se prirent elles-mêmes. Qu'é- taient-ce que les phibionites, les barbélonites* ou borboriens, les stratiotiques ou militaires, les lévi- tiques, les coddiens*? Les Pères de l'Église sont unanimes pour verser sur toutes ces hérésies un ridicule qu'elles méritaient sans doute et une haine qu'elles ne méritaient peut-être pas. Il y avait en tout cela plus de charlatanisme que de méchanceté. Avec leurs mots hébreux souvent pris à contresens 4 , leurs formules magiques, plus tard leurs amu-

4. Épiph., xxvi, 15; Philastre, c. 57.

2. Peut-être fttm tllHa, h rerpa^t Ôto'ç.

3. Épiph., Hœr., xxvi, 3, 40; Philastre, c. 57; Théodoret, I, 43. C'étaient, ce semble, des ophites. Lipsius, Die Quellen der œlt. Ketz., p. 497-199, 223, note. Cf.- Pistis Sophia, p. 233 (trad.), Matter, Hist. du gnost., pi. I. F, n° 4; expl., p. 28.

4. Irénée, I, xiv, xv, xvi, xxi, xxx, 5; Philosoph., V, 8,26; Celse, dans Orig., Contre Celse,\I, 31, 32; Épiph., Hœr., xxvi, 4 ; xxix, 20; xxxvi ; Pseudo-Aug., 46; Pistis Sophia, p. 223 et suiv, (trad.). Cf. Lucien, Alex., 43; Origène, Contre Celse, I, c. 22.

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[Anl65J MARC-AURÈLE. 139

lettes et leurs abraxas 1 , les gnostiques de bas étage ne méritent que le mépris. Mais ce mépris ne doit pas rejaillir sur les grands hommes qui cherchèrent dans ce narcotique puissant le repos ou, si l'on veut, l'étourdissement de leur pensée. Valentin eut à sa manière du génie. Garpocrate et son fils Épiphane furent de brillants écrivains, gâtés par l'utopie et le paradoxe, mais parfois étonnants de profondeur. Le gnosticisme eut un rôle considérable dans l'œuvre de la propagande chrétienne. Souvent il fut la transi- tion par laquelle on passait du paganisme au christia- nisme*. Les prosélytes ainsi gagnés devenaient presque toujours orthodoxes; jamais ils ne retour- naient au paganisme.

C'est surtout l'Egypte qui garda de ces rites étranges une empreinte ineffaçable. L'Egypte n'avait pas eu de judéo-christianisme. Un fait remarquable, c'est la différence entre la littérature copte et les autres littératures chrétiennes de l'Orient. Tandis que la plupart des ouvrages judéo-chrétiens se retrouvent en syriaque, en arabe, en éthiopien, en arménien, le copte ne montre qu'un arrière-fonds gnostique^ sans rien au delà. L'Egypte passa ainsi sans intermédiaire de l'illuminisme païen à rillumi-

4. Voir ci-après, p. 142-444.

2. Exemple d'Ambroise, l'ami d'Ûrigène : Eus., H. E.,V1, 18.

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140 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 165]

nisme chrétien. Alexandrie presque tout entière fut convertie par les gnostiques. Clément d'Alexandrie est ce qu'on peut appeler un gnostique tempéré; il cite avec respect Héracléon comme un docteur faisant autorité à beaucoup d'égards; il emploie en bonne part le mot de gnostique et le fait synonyme de chré- tien 1 ; il est loin, en tout cas, d'avoir contre les idées nouvelles la haine d'Irénée, de Tertullien, de l'auteur des Philosophumena, On peut dire que Clé- ment d'Alexandrie et Origène introduisirent dans la science chrétienne ce que la tentative trop hardie d'Héracléon et de Basilide avait d'acceptable. Mêlée intimement à tout le mouvement intellectuel d'Alexan- drie, la gnose eut une influence décisive sur le tour que prit au ni 6 siècle la philosophie spéculative dans cette ville, devenue alors le centre de l'esprit hu- main. La conséquence de ces disputes sans fin fut la constitution d'une sorte d'académie chrétienne, d'une véritable école de saintes lettres et d'exégèse*, qu'illustreront bientôt Pantaenus, Clément, Origène. Alexandrie devient chaque jour de plus en plus la capitale de la théologie chrétienne.

L'effet de la gnose sur l'école païenne d'Alexan- drie ne fut pas moindre. Ammonius Saccas, né de

4. Strom., IV, ch. 4, 26, et les livres \ et VII entiers. 2. Eusèbe, H. E., V, x, 4.

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[An 165] MARG-AURÊLE. 141

parents chrétiens 1 , et Plotin, son disciple, en sont tout imprégnés. Les esprits les plus ouverts, tels que Numenius d'Apamée, entraient par cette voie dans la connaissance des doctrines juives et chrétiennes, jus- que-là si rare au sein du monde païen*. La philosophie alexandrine du m% du iv% du v e siècle est pleine de ce qu'on peut appeler l'esprit gnostique,et elle lègue à la philosophie arabe un germe de mysticisme, que celle-ci développera encore*. Le judaïsme, de son côté, subira les mêmes influences 4 . La Gabbale n'est pas autre chose que le gnosticisme des juifs. Les sephiroth sont les « perfections » de Valentin. Le monothéisme, pour se créer une mythologie, n'a qu'un procédé, c'est d'animer les abstractions qu'il a coutume de ranger comme des attributs autour du trône de l'Éternel.

Le monde, fatigué d'un polythéisme épuisé, demandait à l'Orient, et surtout à la Judée, des noms divins moins usés que ceux de la mythologie cou-

4. Porphyre, dans Eus., H. E., VI, xix, 7 (cf. 40, où l'on remarquera la confusion d'homonymes commise par Eusèbe).

2. Eus., Prœp. evang., IX, 7; XI, 40, 48, 22; Proclus, in Tim., I. II, ch. 93.

3. Théorie des sphères (éons), dont la dernière, c'est-à-dire la plus rapprochée de la terre, de laquelle dépend le gouverne- ment des choses humaines, est la moins relevée.

4. Les idées des Falaschas, juifs d'Abyssinie, sont fortement empreintes de gnnsfîoisme.

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142 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 165J

rante. Ces noms orientaux avaient plus d'emphase que les noms grecs, et on donnait une singulière raison de leur supériorité théurgique : c'est que la Divinité ayant été plus anciennement invoquée par les Orientaux que par les Grecs, les noms de la théo- logie orientale répondaient mieux que les noms hellé- niques à la nature des dieux et leur plaisaient da- vantage 1 . Les noms d'Abraham, d'Isaac, de Jacob, de Salomon passaient en Egypte pour des talismans de première force *. Des amulettes répondant à ce syncrétisme effréné couvraient tout le monde 3 . Les

4. Gelse, dans Orig., VIII, 37; Jamblique, De my s ter Us, sect. vu, 4 et suiv., p. 256 et suiv., édit. Parthey.

2. Origène, Contre Celse, I, 22 et suiv. Cf. IV, 33, 34; VI, 39. Gomp. la pierre Vattier de Bourville,/te?;Me arch., 4848, p. 453, 280 et suiv. Pour le nom de Moïse, voir Montfaucon, Ant. expl., II, il, pi. clvi, bas. Comp. les papyrus de Berlin, i, ligne 219; h, ligne 415, Parthey, dans les Mém. de l'Acad. de Berlin, 4865' Comptes rendus de l'Acad. des inscr., 4880, p. 278.

3. Voir le papyrus Anastasi, n° 4073, maintenant à la Bibl. nat. {Notice de Fr. Lenormant, p. 87) ; les papyrus de Leyde, i, 383, 384 : Reuvens, Lettre à M. Letronne (Leyde, 4830); Lee- mans, Aegyptische Papyrus, Leyde, 4 839, et t. II des Grieksche papyrussen van het muséum te Leyden (cf. Anastasi, n° 4072) , les papyrus de Berlin : Parthey, dans les Mém. de l'Acad. de Berlin, 4865, p. 409 et suiv. C'est à tort que l'on désigne ces mo- numents par le nom de gnostiques. Ils n'ont presque rien de chrétien (apparentes excepiions dans Chabouillet, Catalogue des camées, n 08 2469, 2476, 2220, 2222, 2223; dans Reuvens, Lettre à M. Letronnt, p. 25), et les chrétien-', même gnostiques,

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[An 165] MARC-AURÈLE. 143

mots IACO, ÀACONAI, CABACO0, 6AO)AI, et les for- mules hébraïques en caractères grecs s'y mêlaient à des symboles égyptiens et au sacramentel ABPACAZ, équivalent du nombre 365 \ Tout cela est bien plus judéo-païen 5 que chrétien, et le gnosticisme repré- sentant dans le christianisme l'aversion contre Jého- vah poussée jusqu'au blasphème, il est tout à fait inexact de rapporter au gnosticisme ces monuments d'ineptie. Ils étaient l'effet du tour général qu'a- vait pris la superstition du temps, et nous croyons qu'à l'époque où nous sommes arrivés, les chré- tiens de toutes les sectes restaient indifférents à ces petits talismans. C'est à partir de la conversion en masse des païens, au iv e et au v e siècle, que les amulettes s'introduisent dans l'Église et que des

les auraient eus en horreur. Basilide adoptait Abrasax (Irénée, 1, xxiv, 7) comme tant d'autres mots sacramentels; mais rien de plus faux que d'appeler basilidienncs toutes les pierres où on lit ABPACAE. Iao n'est pas non plus une invention de Valentin (Irénée, I, iv, 4 ; comp., I, xxi, 3). Pas un texte des Pères de l'Église ne mentionne, chez les goostiques, de pareils talismans. Il faut faire exception pour les ophites, qui ne sont vraiment pas chrétiens.

4. Voir les Recueils de Jean L'Heureux (Macarius) ou Chifflet, DuMolinet, Montfaucon, Caylus, Bellermann, Kopp, King, Matter, Baudissin, Parthey, Frœhuer, Chabouillet. Cf. Bull, de la Soc. des ant. de Fr., 4859, p. 4 91 et suiv.

2. Voir les classifications établies par M. de Baudissin, Stud. zur sem. Rel., p. 489 et suiv.

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144 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 165]

mots et des symboles décidément chrétiens com- mencent à s'y rencontrer.

L'orthodoxie fut donc ingrate en ne reconnaissant pas les services que lui avaient rendus ces sectes indisciplinées. Dans le dogme, elles ne provoquèrent que de la réaction ; mais leur rôle fut des plus con- sidérables dans la littérature chrétienne et dans les institutions liturgiques. On emprunte presque toujours beaucoup à ceux que Ton anathématise. Le premier christianisme, tout juif encore, était trop simple; ce furent les gnostiques qui en firent une religion. Les sacrements furent en grande partie leur créa- tion; leurs onctions, surtout au lit de mort des ma- lades, produisaient une grande impression 1 . Le saint chrême, la confirmation (d'abord partie intégrante du baptême), l'attribution d'une force surnaturelle au signe de la croix, plusieurs autres éléments de la mystique chrétienne viennent d'eux*. Parti jeune et

4. Irénée, I, xxi, 3, 5, et la note de dom Massuet.

2. Gelse, dansOrig., Contre Celse, VI, 39,40; Conslit. apost., VII, ch. 42-45; Recogn., I, 45. Voir surtout les Âcta sancti Thomœ, § 26-27; Migne, Dict. des apocr., col. 4027-1030,1041; Siouffi, ouvr. cité, p. 80-84. Les fables sur « l'huile de la mi- séricorde » se rattachent au même fond gnostique. Légende de la pénitence d'Adam et de la Caverne des trésors; Évang. de Nicod., 2 e partie, ch. 3; Âpoc. de Moïse, Tisch., Apoc. apocr., p. xi, 5, 7. Cf. Hermas, siroil. vm, Gebh. et Harn., p. 486-187;

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[An 165] MARC-AURÊLE. 145

actif, les gnostiques écrivaient beaucoup, se lançaient hardiment dans l'apocryphe. Leurs livres, frappés d'abord de discrédit, finissaient par entrer dans la famille orthodoxe. L'Eglise acceptait bientôt ce qu'elle avait maudit d'abord. Une foule de croyances, de fêtes, de symboles d'origine gnostique devinrent ainsi des croyances, des fêtes, des symboles catho- liques. Marie, mère de Jésus, en particulier 1 , dont l'Église orthodoxe se préoccupait très peu, dut à ces novateurs les premiers développements de son rôle presque divin. Les Évangiles apocryphes sont pour une bonne moitié au moins l'ouvrage des gnostiques. Or les Évangiles apocryphes ont été la source d'un grand nombre de fêtes et ont fourni les sujets les plus affectionnés de l'art chrétien 2 . Les premières images chrétiennes, les premiers portraits du Christ furent gnostiques \ L'Église strictement orthodoxe fût restée iconoclaste si l'hérésie ne l'eût pénétrée, ou plutôt n'eût exigé d'elle, pour les besoins de la concurrence, plus d'une concession aux faiblesses païennes.

note de Cotelier sur Recogn., I, 45 ; l'inscription ci-après, p. 447. 4. Voir la Pistis Sophia, à chaque page, surtout p. 49,20, 39. L'exagération du culte de la Vierge est un fait avant tout syrieD, Voir saint Éphrem, Carm. nisib., p. 29-30 (édit. Bickell).

2. Voir l'Église chrétienne, ch. xxvi.

3. Irénée, I, xxv, 6; Gelse, dans Orig., VI, 30, 33, 34.

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146 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 165]

Ballotté tour à tour du génie à la folie, le gnos- ticisme défie tous les jugements absolus. Hegel et Swedenborg, Schelling et Gagliostro s'y coudoient. L'apparente frivolité de quelques-unes de ses théo- ries ne doit pas nous rebuter. Toute loi qui n'est pas l'expression pure de la science positive subit les caprices de la mode. Telle formule de Hegel qui a été à son heure la plus haute vue sur le monde fait maintenant sourire. Telle phrase en laquelle nous croyons résumer l'univers semblera un jour creuse ou fade. A tous ceux qui naufragent dans la mer de l'infini, il faut l'indulgence. Le bon sens, qui paraît au premier coup d'œil inconciliable avec les chimères des gnostiques, ne leur manqua pas autant qu'on pourrait le croire. Ils ne combattirent pas la société civile; ils ne recherchèrent pas le martyre et eurent en aversion les excès de zèle. Ils eurent la suprême sagesse, la tolérance, parfois même, qui le croirait? le scepticisme discret. Gomme toutes les : Drmes religieuses, le gnosticisme améliora, consola, émut les âmes. Voici en quels termes une épitaphe valen- tinienne, trouvées ur la voie Latine 1 , essaye de sonder l'abîme de la mort :

4. Civiltà cattolica, 4858, p. 357 et suiv.; Corpus inscr. gr., n° 9595 a.

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[An 155] A1ARC-AURÊLE. 147

Désireuse de voir la lumière du Père, compagne de mon sang, ac mon lit, ô ma sage, parfumée, au bain sacré, de la myrrhe incorruptible et pure de Christos, tu t'es hâtée d'aller contempler les divins visages des éons, le grand Ange du grand conseil, le Fils véritable, pressée que tu étais de te coucher au lit nuptial, dans le sein paternel des éons.

Cette morte-ci n'eut pas le sort commun des humains. Elle est morte, et elle vit et voit réellement la lumière incorruptible. Aux yeux des vivants, elle est vivante; ceux qui la croient morte sont les vrais morts. Terre, que veut dire ton étonnement devant cette nouvelle espèce de mânes? Que veut dire ta crainte ?

UBRARY ST. MARY S COLLEGE

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CHAPITRE IX

SUITE DU MÀRCIONISME. — APELLE.

Excellent pour produire la consolation et l'édifi- cation individuelles, le gnosticisme était très faible comme Église. Il ne pouvait en sortir ni presbytérat ni épiscopat ; des idées aussi désordonnées ne pro- duisaient que des conciliabules de dogmatiseurs. Marcion seul réussit à élever un édifice compact sur ce fond- fuyant. Il y eut une Église marcionite, fortement organisée. Sûrement cette Église fut enta- chée de quelque défaut grave, qui la fit mettre au ban de l'Église du Christ. Ce n'est pas sans raison que tous les fondateurs de l'épiscopat se réunissent en un sentiment commun, l'aversion contre Marcion. La métaphysique ne dominait pas assez ces sortes d'esprits pour qu'il n'y eût en cela, de leur part, qu'une simple haine théologique. Mais le temps est un bon juge ; le marcionisme dura. Il fut, ainsi que

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[An 165] MARC-AURÈLE. 149

l'arianisme, une des grandes fractions du christia- nisme, et non, comme tant d'autres sectes, un mé- téore bizarre et passager.

Marcion, tout en restant fidèle à quelques prin- cipes qui constituaient pour lui l'essence du christia- nisme, varia plus d'une fois dans sa théologie. Il semble qu'il n'imposait à ses disciples aucun sym- bole bien arrêté. Après sa mort, les divisions inté- rieures de la secte furent extrêmes 1 . Potitus et Basilique restèrent fidèles au dualisme 1 ; Synérôs admit trois natures, sans qu'on sache au juste com- ment il s'exprimait ; Apelle revint décidément à la monarchie. Il avait d'abord été personnellement dis- ciple de Marcion; mais il était doué d'un esprit trop indépendant pour rester disciple ; il rompit avec son maître et quitta son Église. Ces ruptures étaient, hors de la communion catholique, des accidents qui arri- vaient tous les jours. Les ennemis d' Apelle essayè- rent de faire croire qu'il avait été chassé et que la cause de son excommunication fut une liberté de mœurs qui contrastait avec la sévérité du maître. On parla beaucoup d'une vierge Philumène, dont les séductions l'auraient entraîné à tous les égarements 3 ,

1 . Rhodon, dans Eusèbe, V, xm.

2. lbid., § 3.

3. Tertullien, Prœscr., 6, 130, [51]; Adv. Marc.,l\\ 44; De

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150 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 165]

et qui aurait joué près de lui le rôle d'une Priscille ou d'une Maximille. Rien n'est plus douteux. Rho- don, son adversaire orthodoxe, qui le connut, le pré- sente comme un vieillard vénérable par la règle ascétique de sa vie 1 . Rhodon parle de Philumène et la présente comme une vierge possédée, dont Apelle admit réellement les inspirations comme di- vines. Pareils accidents de crédulité arrivèrent aux docteurs les plus austères, en particulier à Tertullien*. Le langage symbolique des doctrines gnostiques prêtait, d'ailleurs, à de graves malentendus et donna souvent lieu à des méprises de la part des ortho- doxes, intéressés à calomnier de si dangereux enne- mis. Ce ne fut pas impunément que Simon le Magicien joua sur l'allégorie d'Hélène-Ennoia ; Marcion fut peut-être victime d'un quiproquo du même ordre*. L'imagination philosophique un peu changeante d'Apelle put aussi faire dire que, poursuivant une amante volage, Philumène 4 , il quitta la vérité pour

carne Christi, 6, 24; De anima, 36; Pseudo-Tert., De hœr., 49; Philosoph., VII, 38; x, 20; Pseudo-Aug., 23 (CEhler); saint Jér., Epist. ad Ctesiph., adv. Pelag. (Mart., IV, h, p. 477).

4. ô rriv iroXiTitcw <H|i.vuvopt,«voç xai to frioccç. Dans Eus., V, XIII, 2. Sur iroXiTiîav, voir ci-après, p. 483, note 4.

2. Tertullien, De anima, 9.

3. Voir V Église chrétienne, p. 354.

4. <mXoupivîi. C'était le nom des jeuùes premières dans les comédies grecques et latines.

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[An 165] MARG-AURÈLE. 151

courir après de périlleuses aventures. Il est permis de supposer qu'il donnait pour cadre à ses ensei- gnements les révélations 1 d'un personnage symbo- lique, qu'il appelait Philouméné (la vérité aimée). Il est sûr, au moins, que les paroles prêtées par Rhodon à notre docteur sont celles d'un honnête homme, d'un sincère ami de la vérité. Après avoir quitté l'école de Marcion, Apelle se rendit à Alexan- drie, essaya une sorte d'éclectisme entre les idées incohérentes qui défilèrent devant lui et revint en- suite à Rome*. Il ne cessa de remanier toute sa vie la théologie de son maître*, et il semble qu'il finit par une lassitude des théories métaphysiques qui, selon nos idées, le rapprochait de la vraie philo- sophie.

Les deux grandes erreurs de Marcion, comme de la plupart des premiers gnostiques, étaient le dualisme et le docétisme. Par la première, il don- nait d'avance la main au manichéisme, par la se- conde à Tislam. Les docteurs marcionites et gnos- tiques de la fin du 11 e siècle essayent, en général, d'atténuer ces deux erreurs. Les derniers basilidiens 4

1 . <ï>avepwattç.

2. Harnack, Apelles, p. 46, 47.

3. Tertullien, Prœscr., 6, 30, [51]; De carne Christi, 1,6; Ado. Marc, III, 44; IV, 17.

4. Ceux que réfute l'auteur des Philosophumena.

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152 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 165]

en venaient à un panthéisme pur. L'auteur du roman pseudo-clémentin, malgré sa théologie bizarre, est un déiste. Hermogène ± se débattait gauchement au milieu des insolubles questions soulevées par la doc- trine de l'incarnation. Apelle *, dont les idées se rapprochent parfois beaucoup de celles du faux Clé- ment, cherche de même à échapper aux subtilités de la gnose, en maintenant avec force les principes de ce qu'on peut appeler la théologie du bon sens.

L'unité absolue de Dieu est le dogme fondamen- tal d'Apelle. Dieu est la bonté parfaite ; le monde ne reflétant pas suffisamment cette bonté, le monde ne saurait être son œuvre. Le vrai monde créé par Dieu

4. Théophile d'Antioche, dans Eus., IV, xxiv, 4; Clém. d'Alex, ou Théodote, Ed. ex proph., 56; Tertullien, Adv. Her- mogenem entier; Philos. ,YUl, 17; Théodoret, Philastre, Pseudo- Aug., Praed., Isid., Paul, Honor. (QEhler, Corp. hœr., 1).

2. Rhodon, dans Eus., V, xm; Tertullien, Prœscr., 6, 7, 40, 30, 33, 34, 37, [54] ; Adv. Marc, III, 4 4 ; IV, 47; De carne Chris ti, 4, 6-9, 24; De resurr. carnis, 2, 5; De anima, 23, 36; Origène, Contre Celse, V, 54; In Gen., nom. il, 2 ; In Matth. comm. sé- ries, 43, 46, 47; Pamph. et Rufin, dans Delarue, append. au t. IV, p. 22, 52; Philos., VII, 42, 38; X, 20; Eus., V, 43; Epiph., Hœr., xliv; Théodoret, I, 25 ; saint Ambroise, De parad., V, 28 ; Pseudo- Tertull., De hœr., 49; Philastre, 47; Pseudo-Aug., 23 (cf. 24 édition OEhler); Praedest., 22; Pseudo-Jérôme, 47; Paul, 25; Honoré d'Autun, 27; Isid., 42 (QEhler, Corp. hœr., I); saint Jérôme, In Gai., i, 8; In Matth., proœm. ; Jean de Damas, De hœr., c. 44; Zonaras, dans Gotelier, Eccl. gr. monum., III, p. 470-474.

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[An 165] MARC-AURÈLE. 153

est un monde supérieur, peuplé d'anges. Le principal de ces anges est l'ange glorieux, sorte de démiurge ou de Logos créé, créateur à son tour du monde visible; celui-ci n'est qu'une imitation manquée du monde supérieur. Apelle évitait ainsi le dualisme de Marcion et se plaçait dans une situation intermédiaire entre le catholicisme et la gnose. Il corrigeait réellement le système de Marcion et donnait à ce système une cer- taine conséquence ; mais il tombait dans bien d'autres difficultés. Les âmes humaines, selon Apelle, faisaient partie de la création supérieure, dont elles étaient déchues par la concupiscence. Pour les ramener à lui, Dieu a envoyé son Christ dans la création infé- rieure. Christ est venu ainsi améliorer l'œuvre man- quée et tyrannique du démiurge. Apelle rentrait ici dans la doctrine classique du marcionisme et du gnosticisme, selon laquelle l'œuvre essentielle du Christ a été de détruire le culte du démiurge, c'est- à-dire le judaïsme. L'Ancien Testament et le Nouveau lui paraissent deux ennemis. Le Dieu des juifs, comme le Dieu des catholiques (aux yeux d' Apelle, ces der- niers étaient des judaïsants), est un dieu pervers, auteur du péché ot de la chair. L'histoire juive est l'histoire du mal ; les prophètes eux-mêmes sont des inspirés de l'esprit mauvais. Le Dieu du bien ne s'est pas révélé avant Jésus. Apelle accordait à Jésus un

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154 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 165]

corps céleste élémentaire, en dehors des lois ordi- naires de la physique, bien que doué d'une pleine réalité.

A diverses reprises, Apelle paraît avoir senti que cette doctrine de l'opposition radicale des deux Testa- ments avait quelque chose de trop absolu, et. comme ce n'était pas un esprit obstiné, peu à peu il en vint à des idées que saint Paul n'eût peut-être point repous- sées. En certains moments, l'Ancien Testament lui semblait plutôt incohérent et contradictoire que déci- dément mauvais; si bien que l'œuvre du Christ aurait été d'y faire le discernement du bien et du mal, conformément à ce mot si souvent cité par les gno- stiques : « Soyez de bons trapézites 1 . » De même que Marcion avait écrit ses Antithèses pour montrer l'incompatibilité des deux Testaments, Apelle écrivit ses Syllogismes, vaste compilation des passages faibles du Pentateuque, destinée surtout à montrer l'incon- stance de l'ancien législateur et son peu de philo- sophie 2 . Apelle y déploya une critique très subtile, rappelant parfois celle des incrédules du xvnr 3 siècle. Les difficultés quz présentent les premiers chapitres de la Genèse> quand on s'interdit l'explication my-

1 . Sur le sens qu'on y donnait à cette époque, voir Denys d'Alexandrie, dans Eus., VII, vu, 3.

2. Saint Ambroise (De parad., V, 28) en cite le tome XXXVIII e .

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[An 165] MARC-AURÈLE. 155

thique, étaient relevées avec beaucoup de sagacité l . Son livre fut considéré comme une réfutation de la Bible et repoussé comme blasphématoire*.

Esprit trop juste pour le monde sectaire où il s'était engagé, Apelle était condamné à changer tou- jours. Sur la fin de sa vie, il désespéra tout à fait des Écritures. Même son idée fondamentale de l'unité divine vacilla devant lui, et il arriva, sans s'en douter, à la parfaite sagesse, c'est-à-dire au dégoût des systèmes et au bon sens. Rhodon, son adver- saire, nous a raconté une conversation qu'il eut avec lui à Rome vers 180. « Le vieil Apelle, dit-il ', s'étant abouché avec nous, nous lui montrâmes qu'il se trompait en beaucoup de choses, si bien qu'il fut réduit à dire qu'il ne fallait pas si fort examiner les matières de la religion, que chacun devait demeurer dans sa croyance, que ceux-là seraient sauvés qui espéraient dans le crucifié, pourvu qu'ils fussent trouvés gens de bien. Il avouait que le point le plus obscur pour lui était ce qui concernait Dieu. 11 n'ad- mettait comme nous qu'un seul principe... « Où est

4. Saint Ambroise, l* c.; Origène, In Gen., nom. il, 2.

2. Eusèbe, H. E., V, xm, 9.

3. Eus., V, ch. 43. Cf. saint Jérôme, De viris M., ch. 37; Pseudo-Hieronymus, Jndiculus de hœr., c. 47; Harnack, Apelles, p. 46,47.

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156 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 165]

» la preuve de tout cela, lui demandai-je, et qu'est- » ce qui te permet d'affirmer qu'il n'y a qu'un seul » principe ? » Il m'avoua alors que les prophéties ne peuvent nous rien apprendre de vrai, puisqu'elles se contredisent et se renversent elles-mêmes ; que cette assertion : « Tl n'y a qu'un principe », était plutôt chez lui l'effet d'un instinct que d'une connaissance positive. Lui ayant demandé par serment de dire la vérité, il me jura qu'il parlait sincèrement, qu'il ne savait pas comment il n'y a qu'un seul Dieu non engendré, mais qu'il le croyait. Pour moi, je lui reprochai en riant de se donner le titre de maître, sans pouvoir alléguer aucune preuve en faveur de sa doctrine. »

Pauvre Rhodon ! C'était l'hérétique Apelle qui, ce jour-là, lui donnait une leçon de bon goût, de tact et de vrai christianisme. L'élève de Marcion était réellement guéri, puisqu'à une creuse Gnosis il préférait la foi, l'instinct secret de la vérité, l'a- mour du bien, l'espérance dans le crucifié.

Ce qui donnait une certaine force à des idées comme celles d'Apelle, c'est qu'elles n'étaient, à beau- coup d'égards, qu'un retour à saint Paul. Il n'est pas douteux que saint Paul, ressuscitant à l'heure du christianisme où nous sommes arrivés, n'eût trouvé que le catholicisme faisait à l'Ancien Testa-

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[An 165] MARC-AURÈLE. 157

ment trop de concessions. Il eût protesté et soutenu qu'on revenait au judaïsme, qu'on versait le vin nouveau dans de vieilles outres 1 , qu'on supprimait la différence de l'Évangile et de la Loi.

La doctrine d'Apelle ne sortit pas de Rome et ne dura guère après sa mort. Tertullien, cependant, se crut obligé de la réfuter*. Un certain Lucain ou Lucien fit, comme, Apelle, secte à part dans l'Église marcionite 8 . Il semble qu'il admettait, comme Syné- rôs, trois principes, l'un bon, l'autre mauvais, l'autre juste. Le principe strictement juste était représenté par le démiurge ou créateur. Dans sa haine contre ce dernier, Lucien supprimait le mariage. Par ses blas- phèmes contre la création, il parut à d'autres se rapprocher de Cerdon 4 .

Sévère semble avoir été un gnostique attardé plus encore qu'un marcionite*. Prépon l'Assyrien niait la naissance du Christ et soutenait que, l'an 15

1. Epiph., Hœr., xlii, 2.

2. De carne Christi, 8. Cf. Epiph., Hœr., xliv.

3. Tertullien, De resurr. carnis, 2. Prœscr., [51]; Origène, Contre Celse, II, 27; Epiphane, Hœr., xliii, xliv, 1 ; Philosopha VII, U et 37; Philastre, 46; Pseudo-Tert., 18.

4. Philosopha VII, 37.

5. Epiph., Hœr., xlv. Voir ci-après p. 168-169. C'est à tort que l'on met Blastus parmi les marcionites et parmi les monta- nistes.

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158 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 163"

du règne de Tibère, Jésus descendit du ciel en la figure d'un homme tout formé 1 .

Le marcionisme, ainsi que le gnosticisme, en était à la seconde génération. Ces deux sectes n'auront plus désormais aucun docteur illustre. Toutes les grandes fantaisies écloses sous Adrien disparais- saient comme des songes. Les naufragés de ces petites Églises aventureuses s'accrochaient avide- ment aux bords de l'Église catholique et y ren- traient. Les écrivains ecclésiastiques avaient sur eux l'avantage qu'ont auprès des foules ceux qui ne cherchent pas et ne doutent pas. Irénée, Philippe de Gortyne, Modestus, Méliton, Rhodon, Théophile d'An- tioche, Bardesane, Tertullien, se donneront pour tâche de démasquer ce qu'on appelait les ruses in- fernales de Marcion*, et ne s'interdiront dans leur langage aucune violence.

Bien que frappée à mort, l'Église de Marcion resta longtemps, en effet, une communauté distincte à côté de l'Église catholique. Durant des siècles, il y eut, dans toutes les provinces de l'Orient, des communautés chrétiennes qui s'honorèrent de porter

4. Philosoph., VII, 34. Lisez xaTaxoXouflûv npéwwv. Zeitschrift fur Kirchengesch., I, p. 536-538.

2. Eusèbe, H. E., IV, ch. 24, 25, 30 ; V, vin, 9 ; Irénée, Adv. hœr., I, xxvii, 2-3 ; xxvm, 4; III, xn, 42

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[An 165] MARC-AURÈLE. 159

le nom de Marcion, et écrivirent ce nom sur le fronton de leurs « synagogues 1 ». Ces Eglises mon- traient des successions d'évêques co;/iparables aux listes dont se glorifiait l'Église catholique 2 . Elles avaient des martyrs 3 , des vierges 4 , tout ce qui con- stituait la sainteté. Les fidèles y menaient une vie austère, affrontaient la mort, portaient le sac mo- nastique, s'imposaient des jeûnes rigoureux et s'ab- stenaient de tout ce qui avait eu vie. « Ce sont des frelons qui imitent les ruches des abeilles », di- saient les orthodoxes*. « Ces loups se revêtent de

4. Dialogue contre les marcionites, publié par Wetzstein, ou De recta in Deum fide attribué àOrigène, Opp., t. I, p. 808- 810 (Delarue) ; Waddington, Inscr. de Syrie, n° 2558, Suva-yw^ [jLapjctwvioTwv, bâtie en l'année 318, à Lebaba (aujourd'hui Deir- Ali), à une journée au sud de Damas ; Lequien, Oriens chri- stianus, II, col. 1440. Voir Zeitschrift fur wissenschafliche Théologie, 1876, p. 400 et suiv. Cf. Epiphane, Hœr., xlii, 4; Théodoret, Epist., 443.

2. Dialogue précité, l. c.

3. Clém. d'Alex., Strom., IV, ch. 4 ; l'Anonyme contre les cata- phryges, dans Eus., V, xvi, 24; Eus., IV, 45; VII, 42; De mart. Palœst., c. 40. Se rappeler, en particulier, Métrodore, qui fut le compagnon de supplice de saint Pione. Cf. les actes de ce saint. Ruinart, Acla sine, p. 437, 450; Eus., //. E., IV, xv, 46 (en ob- serva }t l'anachronisme que commet Eusèbe).

4. Jean Chrysost., De virgin., ch. 3-6 ; Eznig, Ré fut. des sectes, 1. IV, ch., 4 2-44.

5. Tert., Adv. Marc, IV, 5. « Faciunt favos et vespse, faciunt ecclesias et marcionitae. »

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160 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 165]

la peau des brebis qu'ils tuent », disaient d'autres i Gomme les montanistes, les marcionites se fabri- quaient de faux écrits apostoliques, de faux psaumes 1 . Inutile de dire que cette littérature hérétique a péri tout entière.

Au iv e et au v e siècle, la secte, vivace encore, est combattue avec énergie, comme un fléau actuel, par Jean Ghrysostome, saint Basile, saint Epiphane, Théo- doret, l'Arménien Eznig, le Syrien Boud le Pério- deute 8 . Mais les exagérations la perdaient. Une hor- reur générale des œuvres du Créateur portait les marcionites aux abstinences les plus absurdes. C'étaient, à beaucoup d'égards, de purs encratites; ils s'interdisaient le vin, même dans les mystères. On leur prouvait que, pour être conséquents, ils auraient

4. Saint Éphrem, dans Assémani, Bibl. orient., I, p. 419.

2. Canon de Muratori, Hesse, p. 499 et suiv., 284 et suiv., 296, 297 (douteux). Cf. Caïus, dans Eus., H. E., VI, xx, 3. V. Zeitschrift fur wiss. TheoL, 1876, p. 100 et suiv.

3. Chrys., In l Cor., hom. xl; saint Basile, lettre 1" à Am- philoque, canon 4; Epiph., Hœr., xlii, I; Théodoret, Epist., 443; Rel.hist., c. 24 ; Hœr. fab., 1. II, proœm.; saint Éphrem, Hymnes polémiques, Opp., V, p. 437 et suiv.; Assém., Bibl. Orient., I, p. 118 et suiv.; Pseudo-Ambroise, in app. t. II, edit. Bened., p. 296 ; Eznig, Ré fut. des sectes, 1. IV entier (cf. Zeitschrift fur wiss. TheoL, 1876, p. 80 et suiv.; Zeitschrift fur Kischengeschichte, I, 1876, p. 128); Journal asiat., février- mars 4856, p. 251; Assémani, Bibl. or., III, 4 rt partie, p. 29, 41, 43, 63, 148, 470, 223, 224.

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An 165] MARC-AURÊLE. 161

dû se laisser mourir de faim. Ils réitéraient le bap- tême comme moyen de justification et permettaient aux femmes d'officier dans les églises 1 . Mal gardés contre la superstition, ils tombèrent dans la magie et l'astrologie. On les confondit peu à peu avec les manichéens*.

1. Eznig, Réfut. des sectes, IV, ch. 15 et 16.

2. Fluegel, Mani, 159, 160, 167, 168; Masoudi, Prairies d'or, t. VIII, p. 293; t. IX, p. 337 (édit. de la Soc. asiatique)- Assémani, Bibl. orient,, I, p. 389-390.

H

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CHAPITRE X,

TATIEN HÉRÉTIQUE. — LES ENCRATITES

Ce qui montre bien que l'ordre d'idées qui en- traîna Marcion, Apelle, Lucain, sortait de la situation théologique par une sorte de nécessité, c'est qu'on vit des fidèles de toute provenance verser du même côté sans que leurs antécédents pussent le faire pré- voir. Tel fut, en particulier, le sort qui était réservé au disciple du tolérant Justin, à l'apologiste qui avait vingt fois joué sa vie pour sa foi, à Tatien *. A une date qu'on ne peut fixer avec précision, Tatien, qui au fond était toujours Assyrien de cœur et qui préfé- rait beaucoup l'Orient à Rome, retourna dans son Adiabène% où ie nombre des juifs et des chrétiens

4. Voir ci-dessus, p. 402 et suiv. Il est remarquable que LUiodon, qui fut disciple de Tatien orthodoxe, combattit ensuite, comme associés dans les mêmes erreurs, Marcion, Apelle, Tatien devenu hérétique. Eusèbe, V, ch. 43.

J. Epiph , Hœr , xlvî, 4.

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était considérable. Là, sa doctrine s'altéra de plus en plus. Détaché de toutes les Églises, il resta dans son pays ce qu'il était déjà en Italie, une sorte de chrétien solitaire, n'appartenant à aucune secte, bien que se rapprochant des montanistes par l'ascé- tisme, des marcionites par la doctrine et l'exé- gèse. Son ardeur pour le travail était prodigieuse; sa tête ardente ne pouvait se reposer; la Bible, qu'il lisait sans cesse, lui inspirait les idées les plus con- tradictoires; il écrivait à ce sujet des livres sans fin. Après avoir été, dans son apologie, l'admirateur fanatique des Hébreux contre les Grecs, il tomba dans l'extrême opposé. L'exagération des idées de saint Paul, qui avait conduit Marcion à maudire la Bible juive, amena Tatien à sacrifier entièrement l'Ancien Testament au Nouveau. Comme Apelle et la plupart des gnostiques, Tatien admit un Dieu créa- teur subordonné au Dieu suprême. Dans l'acte de la création, en prononçant des phrases comme celle- ci : « Que la lumière soit ! » le créateur, selon lui, procéda, non par commandement, mais par voie de prière 1 . La Loi fut l'œuvre du Dieu créateur; seul, l'Évangile fut l'œuvre du Dieu suprême. Un besoin exagéré de perfection morale faisait que,

4. Glém. d'Alex., Eclogœ ex script, proph., 38; Origène, De orat., 24.

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164 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 165]

après avoir repoussé comme impure l'antiquité hel- lénique, Tatien repoussait de même l'antiquité biblique. De là une exégèse et une critique peu différentes de celles des marcionites l . Ses Problèmes i 9 comme les Antithèses de Marcion et les Syllogismes d'Apelle, avaient sans doute pour objet de prouver les inconsé- quences de l'ancienne loi et la supériorité de la nou- velle. Il y présentait, avec un bon sens assez lucide, les objections qu'on peut faire contre la Bible, en se plaçant sur le terrain de la raison. L'exégèse rationa- liste des temps modernes trouve ainsi ses ancêtres dans l'école d'Apelle et de Tatien. Malgré son injustice pour la Loi et les prophètes, cette école était certai- nement, en exégèse, plus sensée que les docteurs or- thodoxes, avec leurs interprétations allégoriques et typiques tout à fait arbitraires.

La pensée qui domina Tatien, dans la composition de son célèbre Diatessaron % ne pouvait non plus lui valoir l'approbation des orthodoxes. La discordance des Evangiles le choquait. Soucieux avant tout d'é- carter les objections de la raison, il retrancha du même coup ce qui servait le plus à l'édification.

I. Clém. d'Alex., Ed., § 38 etsuiv.; Strom., III, xii, 82; Ori- gène, Deorat., c. 24; Harnack, Apelles, p. 89, 90. 2 npoêxvijAaTa. Rhodon, dans Eus., V, xni, 8. 4. Voir l'Église chrétienne, p. 503, 504

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Tout ce qui, dans la vie de Jésus, rapprochait trop, selon lui, le dieu de l'homme fut sacrifié sans pitié. Quelque commode que fût cette tentative de fusion des Evangiles, on y renonça, et les exemplaires du Dia- tessaron furent violemment détruits 1 . Le principal adversaire de Tatien, dans cette dernière période de sa vie, fut son ancien élève Rhodon 2 . Reprenant un à un les Problèmes de Tatien, ce présomptueux exé- gète se fit fort de répondre à toutes les objections que son maître avait soulevées. Il écrivit aussi un Commentaire sur l'œuvre de six jours*. Sans doute si nous avions le livre que Rhodon composa sur tant de délicates questions, nous verrions qu'il fut moins sage qu'Apelle et que Tatien ; ceux-ci avouaient prudemment ne pas savoir les résoudre.

La foi de Tatien variait comme son exégèse. Le gnosticisme, à demi vaincu en Occident, florissait encore en Orient. Combinant ensemble Valentin, Sa- turnin, Marcion, le disciple de saint Justin, oublieux de son maître, tomba dans les rêveries qu'il avait

1. V. l'Église chrétienne, p. 503, 504. On croit que le Dia- tessaron de Tatien se retrouve en grande partie dans un com- mentaire de saint Éphrem conservé en arménien. Mœsinger Evang. concord. expositio, Venise (Saint- Lazare), 1876; Harnack, Zeit' tchriftfur K. G., IV (1881), p. 471 et suiv.

2. lius., V, xiii, 1,8; saint Jér., De viris UL, 37.

3. Eus., V, xiii, 8.

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166 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 1651

probablement réfutées à Rome. Il devint héré- siarque *. Plein d'horreur pour la matière, Tatien ne pouvait souffrir l'idée que le Christ aurait eu le moindre contact avec elle. Les rapports sexuels de l'homme et de la femme sont un mal *. Dans le Dia- tessaron> Jésus n'avait aucune généalogie terrestre. Gomme tel Évangile apocryphe, Tatien aurait dû dire : « Sous le règne de Tibère , le Verbe de Dieu naquit à Nazareth. » Il en vint même assez logique- ment à soutenir que la chair du Christ n'avait été qu'une apparence 3 . L'usage de la viande et du vin classait à ses yeux un homme parmi les impurs. Dans la célébration des mystères, il voulait qu'on ne se servît que d'eau 4 . Il passa ainsi pour le chef de ces nombreuses sectes d'encratites ou abstinents, s'in- terdisant le mariage , le vin et la viande, qui nais-

4. Irénée, I, xxvm, 4; Clém. d'Alex., Slrom., III, xu,86; Exe. ex script, proph., 38; Tert. (ut fertur), Prœscr., [52] ; Origène, Deorat.,^; In Rom., X, 4 ; Eusèbe, IV, ch. 28 et 29; Chron., à l'an 472 ; saint Jérôme, In Gai., vi (p. 343, Mart.); Adv. Jovin., I, 3; InAmos, m; De viris ill., 29; Epiph., Hœr., xlvi (of. in- diculum), xlvii, xlviii, 4 ; lxl; Théodoret, I, Hœr, fab., 20, 24 ; Philastre, 48 et 84; Pseudo-Aug., Hœr., 24, édit. OEhler,

2. Tatien le concluait de I Cor., vu, 5. Passage du traité De la pureté selon le Sauveur, cité par Clém, d'Alex., Strom., III, 42.

3. Saint Jér., In Gai., \i.

4. C'était l'erreur des hydroparastales ou aquariens. Théo- doret, Hœr. fab.,\, 20; Pseudo-Aug., Hœr., 64; Philastre, 77. Cf. saint Cyprien, Epist. 63.

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[An 165] MARC-AURÈLB. 167

saient de toutes parts, et prétendaient en cela tirer la conséquence rigoureuse des principes chrétiens. De la Mésopotamie, ces idées se répandirent à An- tioche, en Cilic^, en Pisidie, dans toute l'Asie Mi- neure, à Rome, dans les Gaules. L'Asie Mineure, surtout la Galatie, en restèrent le centre \ Les mêmes tendances se produisaient sur plusieurs points à la fois. Le paganisme n'avait-il pas, de son côté, les macéra- tions des cyniques * ? Un ensemble de fausses idées, très répandues, portait à croire que, le mal venant de la concupiscence, le retour à la vertu implique le renoncement aux plus légitimes désirs.

La distinction des préceptes et des conseils restait encore indécise. L'Église était conçue comme une assemblée de saints attendant dans la prière et l'ex- tase le renouvellement du ciel et de la terre; rien n'était trop parfait pour elle. L'institution de la vie religieuse résoudra un jour toutes ces difficultés. Le couvent réalisera la parfaite vie chrétienne, dont le monde n'est pas capable. Tatien ne fut hérétique que pour avoir voulu faire à tous une obligation de ce que saint Paul avait présenté comme le meilleur.

4. Philosoph., VIII, 20; Sozom.,V,44; Macarius Magnes, III, 43, p. 451 ; cf. II, 7, p. 7; Epiph., xlvi, 4 ; lxi, 2.

2. Lucien, Peregr., 47, 28; Simplicius, In Epict., p. 39, 40 (Dubner). Cf. Philosoph., VIII, 20

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168 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 165J

Tatien offre, on le voit, beaucoup de ressem- blance avec Apelle. Gomme lui, il changea beaucoup, et ne cessa de modifier sa règle de foi; comme lui, il s'attaqua résolument à la Bible juive et s'en fit le libre exégète. Il se rapproche aussi des protes- tants du xvi e siècle et particulièrement de Calvin. Ce fut, en tout cas, l'un des hommes les plus profondé- ment chrétiens de son siècle, et, s'il tomba, ce fut, comme Tertullien, par excès de sévérité. On peut ranger parmi ses disciples ce Jules Cassien, qui écri- vit plusieurs livres d' Eœegetica, soutint, par des argu- ments analogues à ceux du Discours contre les Hel- lènes, que la philosophie des Hébreux fut bien plus ancienne que celle des Grecs, poussa le docétisme à de tels excès qu'on le regarda comme le chef de cette hérésie, et associa au docétisme une horreur des œuvres de la chair qui le conduisit à une sorte de nihilisme destructeur de l'humanité. L'avènement du royaume de Dieu lui apparaissait comme la sup- pression des sexes et de la pudeur *. Un certain Sévère suivit une fantaisie plus libre encore, repous- sant les Actes des apôtres, injuriant Paul, reprenant les mythes vieillis du gnosticisme. De naufrage en

\. Clém. d'Alex., Strom., I, 24; III, 13 et suiv.; Théodoret, Hœr. fab., I, 8.

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[An 165] MARC-AURËLE. 16$

naufrage, il alla échouer tout près des chimères des archon tiques 1 , continuateurs des folies de Markos*. De son nom les encratites s'appelèrent sévériens.

Toutes les aberrations des ordres mendiants du moyen âge existèrent en ces temps reculés. Il y eut, dès les premiers siècles, des saccovhores ou frères porte-sacs; des apostoliques, prétendant reproduire la vie des apôtres ; des angéliques, des cathares ou purs, des apotactites ou renonçants, lesquels refusaient la communion et le salut à tous ceux qui étaient mariés et possédaient quelque chose 3 . N'é- tant pas gardées par l'autorité, ces sectes tombèrent dans la littérature apocryphe. L'Évangile des Egyp- tiens, les Actes de saint André, de saint Jean, de saint Thomas furent leurs livres favoris 4 . Les ortho- doxes prétendaient que leur chasteté n'était qu'appa- rente, puisqu'ils attiraient les femmes à leur secte par toute sorte de moyens, et qu'ils étaient continuel- lement avec elles. Ils formaient des espèces de com- munautés où les deux sexes vivaient ensemble, les femmes servant les hommes et les suivant dans leurs

1. Eusèbe, IV, xxix, 4, 5 ; Epiph., xlv; Théodcret, I, 21 ; Pseudo-Aug., 24. Cf. Orig., In Cels.,Y, 65.

2. Epiph., xl; Théodoret, I, 11; Pseudo-Aug., 20.

3. Epiph., Hœr., lix, lx, lxi; Pseudo-Aug., 40; saint Basile, canon 1, 47, Ad Amphil.; Gode Théod., XVI, v, lois 7, 9„ 14.

4. Epiph., xlvii, 1 ; lxi, 1 ; Glém. d'Alex., Strom., III, 9, 13.

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170 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 165]

voyages à titre de compagnes 1 . Ce genre de vie était loin de les amollir, car ils fournirent aux luttes du martyre des athlètes qui confondirent les bourreaux \ L'ardeur de la foi était telle, que c'était contre l'excès de sainteté qu'il fallait prendre des mesures; c'était des abus de zèle qu'on devait se garder. Des mots qui n'impliquaient que l'éloge, comme ceux d'abstinent, d'apostolique, devinrent des notes d'hé- résie. Le christianisme avait créé un tel idéal de détachement, qu'il reculait devant son œuvre et disait à ses fidèles : « Ne me prenez pas si fort au sérieux, ou vous allez me détruire ! » On était effrayé de l'in- cendie qu'on avait allumé. L'amour des deux sexes avait été si terriblement malmené par les docteurs les plus irréprochables, que les chrétiens qui vou- laient aller jusqu'au bout de leurs principes devaient le tenir pour coupable et le bannir absolument. A force de frugalité, on en venait à blâmer la création de Dieu et à laisser inutiles presque tous ses dons. La persécution produisait et, jusqu'à un certain point, excusait ces exaltations malsaines. Qu'on songe à la dureté des temps, à cette préparation au martyre, qui remplissait la vie du chrétien * et en faisait

4. Epiph., xl vu, 3.

2. Sozom., V, 14.

3. Lettre des fidèles de Vienne et de Lyon, dans Eus., V, i, 44 ,

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[An 165] MARC-AURÈLE. 171

une sorte d'entraînement analogue à celui des gla- diateurs. Vantant l'efficacité du jeûne et de l'ascé- tisme : « Voilà comment, dit Tertullien, on s'endurcit à la prison, à la faim, à la soif, aux privations et aux angoisses ; voilà comment le martyr apprend à sortir du cachot tel qu'il y est entré, n'y rencontrant point des douleurs inconnues, n'y trouvant que ses macérations de chaque jour, certain de vaincre dans le combat, parce qu'il a tué sa chair et que sur lui les tourments n'auront point où mordre. Son épi- derme desséché lui sera une cuirasse ; les ongles de fer y glisseront comme sur une corne épaisse. Tel sera celui qui, par le jeûne, a vu souvent de près la mort et s'est déchargé de son sang, fardeau pesant et importun pour l'âme impatiente de s'échapper 1 .»

28. Cf. Mém. de l'Acad. des inscr. et belles-lettres, L XXVIII, 4 re partie, p. 53 et suivantes (Le Blant). «. Tertullien, De jcj., M.

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CHAPITRE XL

LES GRANDS EVEQUES DE GREGE ET D'ASIE . — M ÉL1T0N.

A côté d'excès moraux, fruit d'un sentiment mal réglé, et d'une exubérante production de légendes, filles de l'imagination orientale, il y avait heureu- sement l'épiscopat. C'était surtout dans les régions purement grecques de l'Église que cette belle in- stitution florissait. Opposé à toutes les aberrations, classique en quelque sorte et moyen dans ses ten- dances, plus préoccupé de la voie humble des simples fidèles que des prétentions transcendantes des ascètes et des spéculatifs, l'épiscopat devenait de plus en plus l'Église elle-même et sauvait l'œuvre de Jésus de l'inévitable naufrage qu'elle eût subi entre les mains des gnostiques, des montanistes et même des judaïsants. Ce qui doublait la force de l'épiscopat, c'est que cette espèce d'oligarchie fédérative avait un centre; ce centre était Rome. Anicet avait vu,

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[An 165] MARC-AURËLE. 173

pendant les dix ou douze ans de sa présidence, presque tout le mouvement du christianisme venir se concentrer autour de lui. Son successeur, Soter (pro- bablement un juif converti, qui traduisit en grec son nom de Jésus), vit ce mouvement grandir encore. La vaste correspondance qui s'était depuis longtemp? établie entre Rome et les Eglises prit une extension plus considérable que jamais. Un tribunal central des controverses tendait visiblement à s'établir.

La Grèce et l'Asie continuaient d'être, avec Rome, le théâtre des principaux incidents de la croissance chrétienne. Corinthe possédait en son Dionysius un des hommes du temps les plus respectés 4 . La charité de cet évêque ne se renfermait pas dans son Église. De toutes parts on le consultait, et ses lettres faisaient autorité presque comme des écrits sacrés. On les appelait « catholiques », parce qu'elles étaient écrites non à des particuliers, mais à des Églises en corps. Sept de ces morceaux furent recueillis et révérés à l'égal au moins des épîtres de Clément Romain. Elles étaient adressées aux fidèles de Lacédémone, d'A- thènes, de Nicomédie, de Cnosse, de Gortyne et des autres Églises de Crète, d'Amastris et des autres Églises du Pont. Soter, selon l'usage de l'Église de

4. Eusèbe, H. E., II, xxv, 8; IV, xxi, xxhi; saint Jérôme, Chron., p. 473, Schœne ; De viris UL, 27,

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174 0RIG1WBS DO CfiRISTIANISME. [An 165J

Rome, ayant envoyé à l'Église de Gorinthe des au- mônes accompagnées d'une lettre pleine d'instruc- tions pieuses, Denys le remercia de cette faveur :

C'était aujourd'hui le dimanche, écrit-il, et nous avons lu votre lettre, et nous la gardons pour la lire encore, quand nous voudrons entendre de salutaires avertissements, comme nous faisons pour celle que Clément nous a déjà écrite. Par votre exhortation, vous avez resserré le lien entre deux plantations remontant l'une et l'autre à Pierre et Paul, je veux dire l'Église de Rome et celle de Corinthe. Ces deux apôtres, en effet, sont aussi venus dans notre Corinthe et nous ont enseignés en commun, puis ont fait voile ensemble vers l'Italie, pour y enseigner de concert et souffrir le martyre vers le même temps.

L'Église de Corinthe cédait à la tendance de toutes les Églises; elle voulait, comme l'Église de Rome, avoir eu pour fondateurs les deux apôtres dont l'union passait pour la base du christianisme. Elle prétendait que Pierre et Paul, après avoir passé à Corinthe le moment le plus brillant de leur vie apo- stolique, en étaient partis ensemble pour l'Italie. Le peu d'accord qui régnait sur l'histoire des apôtres rendait possibles de pareilles suppositions, contraires a toute vraisemblance et à toute vérité.

Les écrits de Denys passaient pour des chefs- d'œuvre de talent littéraire et de zèle. Il y combattait énergiquement Marcion. Dans une lettre à une pieuse

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[An 165] MARC-AURÈLE. !%

sœur nommée Chrysophora, il traçait de main de maître les devoirs de la vie consacrée à Dieu. Il n'en fut pas moins opposé aux grossières exagérations du montanisme. Dans sa lettre aux Amastriens, il les instruisait au long sur le mariage et là virginité , et leur commandait de recevoir avec douceur tous ceux qui voudraient faire pénitence, soit qu'ils fussent tombés dans l'hérésie, soit qu'ils eussent commis toute autre faute. Palma, évêque d'Amastris 1 , ac- cepta pleinement le droit que se donnait Denys d'en- seigner ses fidèles. Denys ne trouva quelque résis- tance à son goût pour les admonestations que chez l'évêque de Gnosse, Pinytus, rigoriste exalté. Denys l'engageait à considérer la faiblesse de certaines per- sonnes et à ne pas imposer généralement aux fidèles le fardeau trop pesant de la chasteté. Pinytus, qui avait de l'éloquence et qui passait pour une des lu- mières de l'Église, répondit en témoignant à Denys beaucoup d'estime et de respect ; mais, à son tour, il lui conseilla de donner à son peuple une nourriture plus solide et une instruction plus forte, de peur que, toujours entretenus avec le lait de la condes- cendance, ils ne vinssent insensiblement à vieillir sans être jamais sortis en esprit de la faiblesse de

4. Cf. Eus., V, xxiii, %.

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176 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 165

l'enfance. La lettre de Pinytus fut fort admirée et tenue pour un modèle d'ardeur épiscopale. On admit que la vigueur du zèle, quand elle s'exprime avec charité, a des droits égaux à ceux de la prudence et de la douceur.

Denys était fort opposé aux spéculations des sectes. Ami de la paix et de l'unité, il repoussait tout ce qui divise. Les hérésies avaient en lui un adversaire décidé 1 . Son autorité était telle que les hérétiques, a les apôtres du diable », comme il les appelle, falsifièrent ses lettres et y répandirent l'ivraie, ajoutant ou retranchant ce qui leur plaisait. « Quoi de surprenant, disait Denys à ce sujet, si certains ont eu l'audace de falsifier les Écritures du Seigneur*, puisqu'ils ont osé porter la main sur des écritures qui n'avaient pas le même caractère sacré? »

L'Église d'Athènes, toujours caractérisée par une sorte de légèreté frivole, était loin d'avoir une base aussi assurée que celle de Gorinthe *. Il s'y passait des choses qui n'arrivaient point ailleurs. L'évêque Publius avait souffert courageusement le martyre; puis il y avait eu une apostasie presque générale, une sorte d'abandon de la religion. Un certain Quadratus,

4. Saint Jérôme, Epist., 84 (p. 656, Mart.).

2. ki xuptaxaî -ypacpaî, les Évangiles.

3. Eusèbe, ÎV, xxm, 2-

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[An 165] MARC-AURÈLE. 177

distinct sans doute de l'apologiste * , reconstitua l'É- glise, et il y eut comme un réveil de la foi. Denys écrivit à cette Église volage non sans quelque amer- tume, essayant de la ramener à la pureté de la croyance et à la sévérité de la vie évangélique. I/E- glise d'Athènes, comme celle de Gorinthe, avait sa légende. Elle s'était rattachée à ce Denys dit Aréo- pagite, dont il est parlé dans les Actes 1 , et elle en avait fait le premier évêque d'Athènes, tant l'épis- copat était déjà devenu la forme sans laquelle on ne concevait pas l'existence d'une communauté chré- tienne.

La Crète, on vient de le voir, avait des Églises très florissantes, pieuses, bienfaisantes, généreuses. Les hérésies gnostiques et surtout le marcionisme les assiégeaient sans les entamer. Philippe, évêque de Gortyne, écrivit un bel ouvrage contre Marcion, et fut un des évêques les plus estimés du temps de Marc-Aurèle s .

L'Asie proconsulaire continuait d'être la première province du mouvement chrétien. La grande batailie, les grandes persécutions, les grands martyrs étaient

4.. V. Y Église chrétienne, p. 40, 41, note.

2. V. Saint Paul, p. 209.

3. Eusèbe, IV, xxi; xxm, 5; xxv; saint Jérôme, Devins ill., 30. Cf. Tit., i, 5 et suiv.

Il

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178 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 1651

îà. Presque tous les évêques des villes considérables étaient des hommes saints, éloquents, relativement sensés, ayant reçu une bonne éducation hellénique, et, si l'on peut s'exprimer ainsi, de très habiles poli- tiques religieux. Les évêchés étaient fort multipliés 4 ; mais quelques familles importantes avaient une sorte de privilège sur l'épiscopat des petites villes. Poly- crate d'Éphèse, qui, dans trente ans, défendra si énergiquement contre l'évêque de Rome les traditions des Églises d'Asie, fut le huitième évêque de sa fa- mille*. Les évoques des grandes villes avaient une primauté sur les autres * ; ils étaient les présidents des réunions provinciales d'évêques. L'archevêque commence à poindre, quoique le mot, si on l'eût hasardé, eût sans doute été repoussé avec horreur 4 . Méliton, évêque de Sardes *, avait, au milieu de

4. Polycrate, dans Eus., V, xxiv, 8.

2. Ibid., V, xxrv, 6.

3. Ibid., V, xxiv, 8. Comparez le fait de l'évêque d'Antioche, Sérapion, exerçant, vers l'an 200, une juridiction sur les fidèles de Rhossus. Eus., VI, ch. xn.

4. Voir ci-après, p. \ 99 et suiv. L'évoque d'Éphèse convoque au synode les évoques de la province d'Asie, sur l'ordre du pape Victor. Eus., V, xxiv, 8.

5. V. V Église chrét., p. 436-437. Polycrate, dans Eus., V, xxiv, 5; Eus., IV, xxi, xxvi, en entier; saint Jérôme, De viris ill.j ch. 24; Houth, Reliquiœ sacrœ, I, p. 409 et suiv.; Pitra, Spicil. Sol,, II. Tous les fragments de Méliton qui ne viennent

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[An 165] MARC-AURÈLE. 179

ces pasteurs éminents, une sorte de supériorité incon- testée *. On lui accordait unanimement le don de pro- phétie, et on croyait qu'il se conduisait en tout par la lumière du Saint-Esprit 2 . Ses écrits se succédaient d'année en année au milieu de l'admiration univer- selle. Sa critique était celle du temps; au moins ap- portait-il un soin extrême à ce que sa foi fût raison- nable et conséquente avec elle-même. A beaucoup d'égards, il rappelle Origène; mais il n'avait pas pour s'instruire les facilités que présentèrent à ce dernier les écoles d'Alexandrie, de Césarée, de Tyr. Le médiocre souci qu'avaient les chrétiens de saint Paul d'étudier l'Ancien Testament, et l'affaiblis- sement du judaïsme dans les régions de l'Asie éloi- gnées d'Éphèse ' faisaient qu'il était difficile de se procurer en ce pays des notions certaines sur les livres bibliques. On n'en savait exactement ni le nombre ni Tordre. Méliton, poussé par sa propre curiosité et, à ce qu'il paraît, par les instances d'un certain Onésime, fit un voyage en Palestine pour

pas d'Eusèbe ou d'Origène sont douteux; car il y eut à son sujet beaucoup de confusions.

4 . Polycrate, dans Eusèbe, L c.

2. Polycrate, l. c. ; Tertullien, dans saint Jérôme, L c.

3. Polycrate, à Éphèse, se vante d'avoir lu toute l'Écriture et d'avoir conféré avec des chrétiens du monde entier. Dans Eus., V, xxiv, 7.

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180 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 165\

s'informer du véritable état du Canon. Il en rapporta un catalogue des livres reçus universellement 1 ; c'é- tait purement et simplement le canon juif, composé de vingt-deux livres 8 , à l'exclusion d'Esther. Les apocryphes, comme le livre d'Hénoch, l'apocalypse d'Esdras, Judith, Tobie, etc., qui n'étaient pas reçus par les juifs, étaient également exclus de la liste de Méliton. Sans être hébraïsant, Méliton se fit le com- mentateur attentif de ces écrits sacrés. A la prière d'Onésime, il réunit en six livres les passages du Pentateuque et des Prophètes qui regardaient Jésus- Christ et les autres articles de la foi chrétienne. Il travaillait sur les versions grecques, qu'il comparait avec le plus de diligence possible.

L'exégèse des Orientaux lui était familière; il la discutait de point en point 8 . Comme l'auteur de ce qu'on appelle l'Epi tre de Barnabe, il paraît avoir eu une tendance marquée vers les explications allégo- riques et mystiques 4 , et il n'est pas impossible que

4 . Têbv éfi.oXofoopivwv.

2. Cf. Jos., Contre Apion, I, 8.

3. On ne sait pas bien ce qu'il désigne par ô Êêpaîoç, é zûpoç. Routh, I, p. 418, 4 42; Pitra, II, p. lxiv. Voir De Wette, Einl., § 44, note m, et § 64, note 6. L'appartenance des fragments tirés des Chaînes est douteuse.

4. Origène, In Psalm., m t. II, p. 548, Delarue; passage syriaque, Gureton, p. 53-54; Pitra, II, p. lix-lx (authenticité

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[AnlfcSf MARC-AURÈLE. 181

son ouvrage perdu, intitulé la Clef, ne fût déjà un de ces répertoires d'explications figurées par les- quelles on cherchait à écarter les anthropomorphismes du texte biblique et à substituer aux sens trop simples des sens plus relevés l ,

Parmi les écrits du Nouveau Testament, Méliton ne paraît avoir commenté que l'Apocalypse. Il en aimait les sombres images ; car nous le voyons lui- même annoncer que la conflagration finale est proche, qu'après le déluge de vent * et le déluge d'eau ,

douteuse) ; fragments Routh, I, p. 120, Pitra, II, p. lxiii-lxiv; Otto, Corpus apologeiarum, t. IX, p. 416 et suiv.

1 . L'ouvrage latin que dom Pitra a publié (Spicil. Sol., II et III), comme étant la Clef de Méliton, est une compilation de pas- sages des Pères latins pouvant servir à l'explication allégorique des Écritures, qui figure pour la première fois dans la Bible de Théodulphe. Cf. Theolog. Studien undKritiken, 1857, p. 584-596 (Steitz). Ce travail serait à reprendre, car ce qui concerne les ma- nuscrits latins y est tout à fait insuffisant. L'ouvrage fut d'abord anonyme; puis un copiste l'identifia avec la Clef de Méliton. Ne résulte-t-il pas au moins de ce dernier fait que la Clef de Méliton était un répertoire du même genre et qu'on en avait, dans le monde latin, une certaine connaissance ? On est porté à le croire, quand on considère que presque tous les fragments de Méliton conservés dans les Chaînes grecques sont pleins d'explications symboliques (voyez note précédente, surtout Routh, I, p. 1 20 ; Pitra, II, p. lxiii-lxiv). Mais il faut observer que Méliton a été l'objet de diverses confusions, surtout avec Mélétius (Cureton, p. 96-97), et qu'on lui a prêté beaucoup d'écrits apocryphes. Cf. Otto, Corpus apolog., t. IX, p. 401 et suiv.

2. De veritate, p. 1 8 (de redit, franc.) . Comp. Origène, Contre

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182 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 165J

viendra le déluge de feu, qui consumera la terre, les idoles et les idolâtres ; les justes seuls seront sauvés comme ils le furent jadis dans Parche. Ces croyances bizarres n'empêchaient pas Méliton d'être, à sa ma- nière, un esprit cultivé. Familier avec l'étude de la philosophie, il chercha, dans une série d'ouvrages qui malheureusement se sont presque tous perdus, à expliquer par la psychologie rationnelle les mystères du dogme chrétien. 11 écrivit, de plus, quelques traités où la préoccupation du montanisme paraît dominer, sans qu'il soit possible de dire s'il en était l'adversaire ou s'il y était en partie favorable. Tels furent ses livres ■ sur la Règle de vie et les prophètes, sur l'Église, sur le Jour du dimanche, sur la Nature de l'homme et sa formation, sur l'Obéissance que les sens doivent à la foi, sur l'Ame et le corps ou sur l'Intelligence, sur le Baptême, sur la Création et la naissance du Christ, sur l'Hospitalité, sur la Prophétie, sur le Diable et l'Apocalypse de Jean, sur Dieu incarné, ou

Celse, IV, 20; Dillmann, Das chrislL Adambuch, p. -118; la Caverne des trésors, citée dans Cureton, p. 94-95.

1. Liste d'Eusèbe (IV, 26), en comparant Rufin, saint Jérôme, la traduction syriaque {Cureton, p. 57 ; Pitra, II, p. lxv-lxvi) et les fragments syriaques, Cureton, p. 52 et suiv. ; Pitra, II, lvi et suiv. Le sermon sur la Passion, cité par Anastase le Sinaïte, est de Mélétius (Cureton, p. 96-98 ; Land, Anêcdota Syr., I, p. 34). Le sermon De cruce (Cureton, p. 52-53; Pitra, II, p. lviii) est proba- blement identique à cet ouvrage. Voir Otto, op. cit., p. 377 et suiv.

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[An 165] MARG-AURÊLE. 183

sur l'Incarnation du Christ, contre Marcion l . On a pu croire qu'il exista aussi un livre de Prophéties qu'il aurait composées 8 .

Méliton passa, en effet, pour prophète * ; mais il n'est pas sûr que ses prophéties aient formé un ou- vrage à part. Admettant la prolongation du don de prophétie jusqu'à son époque, il put ne pas repousser à priori les montanistes de Phrygie. Sa vie, d'ailleurs, se rapprochait de la leur par un certain ascétisme 4 . Seulement il ne reconnut pas les révélations des saints de Pépuze ; sans quoi, certainement, l'ortho- doxie l'aurait lui-même rejeté de son sein.

Un de ses traités, celui qu'il intitula « de la Vé-

\. ttepî èvatop-ocTou ôacû (syr. : Sur Dieu revêtu d'un corps } Cur., p. 34, texte). Otto, p. 394 et suiv. C'est à tort qu'Origène (dans Théodoret, Quœstiones in Gen., cap. i, interr. 20) a conclu de ce titre que Méliton faisait Dieu corporel. Comp. Gennadius, De dogm. eccl., c. 4. Le traité «spt aapxwosw; xp 1 ^ " dont parle Anastase le Sinaïte (Hodeg., ch. xm, p. 260, édit. Gretser) était peut-être identique au ««pi èvawfxàTou ôeoù mentionné par Eusèbe. Le traité de la Vérité (voir ci-après), qui paraît bien de Méliton, est plein du déisme et du spiritualisme le plus pur.

2. Eus., IV, XXVI, 2, xat Xdp; aùroS «epl «pccpvrretaç. Rufin, saint Jérôme et le traducteur syriaque ont traduit comme s'il y avait ««pi «pcxpiretaç au™}. Voir Otto, p. 377.

3. Tertullien, cité par saint Jérôme, l. c.

L Pitra, SpiciL Sol., II, p. vi-vii. Sur le sens exact de «oXt~ «îa, voir Eus , V, i, 9; xui, 2; xxiv, 2; Glém. Alex., Strom. Â proœm. : Théodoret, Hi»t. rel. y titm.

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184 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 165]

rite », semble nous être parvenu 1 . Les railleries du monothéisme contre l'idolâtrie y sont pleines d'amer- tume, et la haine des images ne s'ast jamais expri-

1. C'est l'opuscule conservé en syriaque (Cureton, Spicil. Syr., p. 41 et suiv. ; Pitra, Spicil. Sol., II, p. xxxvm et suiv. ; ti- rage à part, Paris, 1855; Otto, Corpus apolog., t. IX, Téna, 1872), et où l'on crut d'abord posséder une partie de l'Apologie à Marc- Aurèle. Il est bien plus probable que c'est le traité 7rspl àXr<6eîa; (syr. fa^-A.^1). Cf. Gœlting. gel. Anzeigen, 1856, p. 655-659 (Ewald); Land, Anecd. Syr., p. 53-55. En effet, le mot &r,0«a (syr. ()JL_â) y revient sans cesse. La suscription de la version syriaque, où ce traité est présenté comme un discours fait par MéHton devant Marc-Aurèle, est une évidente interpolation. Il en faut dire autant, selon moi, de la péroraison adressée à Marc- Aurèle, où il est deux fois parlé de « ses fils ». Une telle expres- sion peut être admise jusqu'en 170, date à partir de laquelle Marc- Aurèle n'a plus qu'un fils; mais, jusqu'à la fin de 169, Marc- Aurèle a pour collègue Lucius Verus, qui n'aurait pas dû être omis. En outre, des passages du texte (p. 7, 10, 12, 13, surtout 14, 15, 17 du tirage à part) ne peuvent avoir été adressés à Marc- Aurèle, ni de vive voix, ni par écrit; ce sont des critiques acerbes de la conduite de cet empereur. Nous croyons qu'il y a eu ici une sophistication, qu'on a mis au traité De la vérité un titre men- songer et une péroraison apocryphe, afin de relever la valeur du traité et peut-être avec l'intention de le faire passer pour l'Apologie perdue. La fraude était d'autant plus facile que, dans tout le traité, Méliton apostrophe un innommé pour le détourner de l'idolâtrie. Eus., IV, xxvi, 1, peut sembler dire que Méliton récita son apo- logie devant l'empereur. Ce procédé d'arrangement n'a é'é que trop familier aux Syriens. Ainsi le Logos parœnelicos attribué à Justin a reçu d'eux un en-tête fictif, destiné à lui donner un in- térêt historique, peut-être en rapport avec Eusèbe, Hist. eccl., V, ch. 21.

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[An 165] MARC-AURÊLE. 185

mée avec plus de force. La vérité, selon l'auteur, se révèle d'elle-même à l'homme et, si celui-ci ne la voit pas, c'est sa faute. Se tromper avec le grand nombre n'est pas une excuse ; l'erreur multipliée n'en est que plus funeste. Dieu est l'être immuable, incréé ; le confondre avec tel ou tel élément est un crime, « maintenant surtout que la révélation de la vérité a été entendue dans toute la terre ». La Sibylle l'avait déjà dit 1 : les idoles ne sont pas autre chose que les images de rois morts, qui se sont fait adorer. On prendrait pour un fragment retrouvé de Philon de Byblos, nous exposant le vieil évhérisme phé- nicien de Sanchoniathon 2 , la curieuse page où Mé- liton, puisant à pleines mains dans les fables les plus singulières de la mythologie grecque et de la mytho- logie syrienne, bizarrement amalgamées aux récits bibliques, cherche à nous prouver que les dieux sont des personnages jadis réels, qui ont été divinisés à cause des services qu'ils ont rendus à certains pays, ou de la terreur qu'ils ont inspirée 3 . Le culte des Césars lui paraît la continuation de cette pratique.

1. Cureton, p. 43, 86, 87. On ne voit pas bien à quel écrit sibyllin l'auteur fait ici allusion.

2. Voir aussi Maxime de Tyr, vm, 8; Tatien, Adv. Gr., 8.

3. Pages 8-10 de ma traduction. Cf. Mém. de l'Acad. det inscrit XXIII, 2 e partie, p. 319 et suiv.

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186 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 165]

Ne voit-on pas encore de nos jours, dit-il, les images des Césars et de leur famille plus respectées que celles des anciens dieux, et ces dieux eux-mêmes payer tri Dut à César comme à un dieu plus grand qu'eux 1 ; et, vraiment, si on punit de mort les contempteurs de dieux, on dirait que c'est parce qu'ils privent le fisc d'un revenu. Il y a même des pays où les adorateurs de certains sanctuaires payent au Trésor une somme réglée... Le grand malheur du monde est que ceux qui adorent des dieux inanimés, et de ce nombre sont la plupart des sages, soit par amour du lucre, soit par amour de la vaine gloire, soit par le goût du pou- voir, non seulement les adorent, mais, de plus, contraignent les simples d'esprit à les adorer...

Tel prince dira peut-être * : « Je ne suis pas libre de faire le bien. Étant chef, je suis obligé de me conformer à la volonté du grand nombre. » Celui qui parle ainsi est vrai- ment digne de risée. Pourquoi le souverain n'aurait-il pas l'initiative de tout ce qui est bien, ne pousserait-il pas le peuple qui lui est soumis à bien faire, à connaître Dieu selon la vérité, et n'offrirai t-il pas en lui l'exemple de toutes les bonnes actions? Quoi de plus convenable? C'est chose absurde qu'un prince qui se comporte mal, et qui néanmoins juge, condamne ceux qui commettent des actes pervers. Pour moi, je pense qu'un État ne saurait être bien gouverné que quand le souverain, connaissant et crai- gnant le Dieu véritable, juge toute chose en homme qui sait qu'il sera jugé à son tour devant Dieu, et que les sujets, craignant Dieu de leur côté, se font scrupule de se donner

4 . Allusion à quelque redevance que le fisc prélevait sur les biens des temples. Cf. Théophile, Ad Autol, 40, 44; Tertullien, Admit., 40; ApoL, 28, 32.

2. Cureton, p. 48 et suiv.

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[An 169] MARC-ALfiÈLE. 187

des torts envers leur souverain, et les uns envers les au- tres. Ainsi, grâce à la connaissance et à la crainte de Dieu, tout le mal peut être supprimé de l'État.

Si le souverain, en effet, n'agit pas injustement envers ses sujets, et si ses sujets n'agissent pas injustement envers lui, ni les uns envers les autres, il est clair que tout le pays vit en paix, et il en résulte de grands biens ; car, de la sorte, le nom de Dieu est loué entre tous. Le premier devoir du souverain, ce qui le rend le plus agréable à Dieu, est donc de délivrer de l'erreur le peuple qui lui est sou- mis. Tous les maux, en effet, viennent de Terreur, et l'erreur capitale est do méconnaître Dieu et d'adorer à sa place ce qui n'est pas Dieu.

On voit combien Méliton est peu éloigné des dan- gereux principes qui domineront à la fin du iv e siècle et feront l'empire chrétien. Le souverain érigé en protecteur de la vérité, employant tous les moyens pour faire triompher la vérité, voilà l'idéal que Ton rêve. Nous retrouverons les mêmes idées dans l'Apo- logie adressée à Marc-Aurèle 1 . L'intolérance dog- matique, l'idée qu'on est coupable et désagréable à Dieu en ignorant certains dogmes est franchement avouée. Méliton n'admet aucune excuse pour l'ido- lâtrie. Et ceux qui disent que l'honneur rendu aux idoles se rapporte à la personne qu'elles représentent,

\ . C'est ici la meilleure preuve de l'authenticité du traité con- servé en syriaque.

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188 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 165]

et ceux qui se contentent de dire : « C'est le culte de nos pères » , sont également coupables.

Eh qu'M ! ceux à qui leurs pères ont laissé la pauvreté s'interdisent-ils de s'enrichir? Ceux que leurs parents n'ont pas instruits se condamnent-iis à ignorer ce que leurs pères ignoraient 1 ? Les fils d'aveugles ne refusent pas de voir, ni les fils des boiteux de marcher... Avant d'imiter ton père, cherche s'il a été dans la bonne voie. S'il a été dans la mauvaise, prends la bonne, pour que tes fils t'y suivent à leur tour. Pleure sur ton père, qui est engagé dans la voie du mal, pendant que ta tristesse peut le sau- ver encore. Quant à tes fils, dis-leur : « Il y a un Dieu, père de toute chose, qui n'a pas commencé, qui n'a pas été créé, qui fait tout subsister par sa volonté. »

Nous verrons bientôt la part que prit Méliton à la controverse de la Pâque et à l'espèce de mode qui porta tant d'esprits distingués à présenter des écrits apologétiques à Marc-Aurèle. Son tombeau se mon- trait à Sardes, comme celui d'un des justes les plus sûrs de ressusciter à l'appel du ciel *. Son nom resta très respecté chez les catholiques, qui le tinrent pour une des premières autorités de son siècle 3 . Son éloquence surtout fut vantée, et les morceaux que nous avons de lui sont, en effet, très brillants 4 . Une

4. Méliton semblé ici se souvenir de saint Justin, Apol. I, 42.

2. Polycrate, dans Eus., V, xxiv, 5.

3. Eusèbe, VI, xm, 9.

4. Elegans et declamatorium ingenium. Tertullien, dans

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[An 165) MARC-AURÊLE. 189

théologie comme la sienne, où Jésus est à la fois Dieu et homme, était une protestation contre Mar- cion, et dut en même temps plaire aux adversaires d'Artémon et de Théodote le corroyeur 1 . Il connais- sait l'Évangile dit de Jean, et identifiait Christos avec le Logos, le mettant au second rang derrière le Dieu unique, antérieur et supérieur à tout *. Son traité où le Christ était présenté comme un être créé * dut surprendre ; mais sans doute on le lut peu, et ce titre scandaleux fut altéré de bonne heure 4 . Au iv e siècle, quand l'orthodoxie fut devenue plus soup- çonneuse, on cessa de copier ces écrits tant admirés deux cents ans auparavant. Plusieurs passages sans doute parurent peu conformes à la foi de Nicée. La

saint Jérôme, De viris ill., 24. Voir surtout les fragments de l'Apologie, dans Eusèbe, et les fragments syriaques, Curelon, p. 52-54; Pitra, II, p. lvi-lx. Le morceau Cureton, p. 53-54; Pitra, II, p. lix-lx, est plus frappant encore ; mais il n'est pas de Méliton. Ailleurs, on le donne comme d'Irénée (Pitra, I, p. 3-6), et il n'est peut-être ni de l'un ni de l'autre. Land, Anecd. Syr., I, p. 34 ; Otto, IX, p. 419 et suiv.

4. Petit Labyrinthe, cité par Eus., V, xxvm, 5; passage de Méliton cité par Anastase (Pitra, II, p. lxi ; Otto, IX, p. 446, 444 et suiv.); passage syriaque, dans Cureton, p. 52, et PiVa, II, p. lvi-lvii ; Otto, IX, p. 449.

2. Fragment de Y Apologie daosla Chronique pascale, p. 259, édii. Du Cange.

3. nepî KTÎcew; x.a.1 -yevé<«ci>ç XpiffTcû.

4. Voir Eusèbe, IV, xxvi, 2, édit. de Heinichen.

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190 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 105]

fortune de Méliton fut celle de Papias et de tant d'autres docteurs du 11 e siècle, vrais fondateurs, les premiers des Pères en réalité, et qui n'eurent d'autre tort que de ne pas avoir deviné d'avance ce qui de- vait un jour être réglé par les conciles.

Glaudius Apolîinaris, ou Apollinaire S maintenait l'éclat de l'Église d'Hiérapolis, et, comme Méliton, joignait la culture littéraire et philosophique à la sainteté. Son style passa pour excellent, et sa doc- trine pour la plus pure. Par son éloignement du judéo-christianisme et son goût pour l'Evangile de Jean, il appartenait au parti du mouvement plus qu'à celui de la tradition. Gomme ce fut le mouvement qui triompha, ses adversaires ne furent dès lors que des arriérés. Nous le verrons, presque en même temps que Méliton, présenter une Apologie à Marc- Aurèle. Il écrivit cinq livres adressés aux païens, deux contre les juifs, deux sur la Vérité, un sur la Piété, sans parler de beaucoup d'autres ouvrages qui n'arrivèrent pas à une grande publicité , mais

4. Sérapion d'Antioehe, dans Eus., V, xix, 2; Eusèbe, IV, xxi ; xxvi, 1; xxvii; V, v, 4; xvi, 4; xix, 1-2; Chron., édit. Schcene, p. 173; saint Jérôme, De viris ill., 26; Epist., 84; Théodoret, Hœr. fab., I, 21; III, 2; Socrale, III, 7; Nicé- phore, IV, 44 ; X, 44; Chron. d'Alex., p. 6 et 8uiv., 263 (Du Gange); Photius, cod. xiv; Otto, Corpus Apol., IX, p. 478 et suiv.

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[An 165] MARC-AimÈLE. 191

furent très estimés de ceux qui les lurent. Apollinaire combattit énergiquement le montanisme et fut peut- être l'évêque qui contribua le plus à sauver l'Église du danger que lui faisaient courir ces prédicants. Les excès des encratites le trouvèrent aussi fort sévère. Un mélange étonnant de bon sens et de litté- rature, de fanatisme et de modération caractérisait ces hommes extraordinaires, vrais ancêtres de l'é- vêque lettré, politiques habiles, tout en ayant l'air de n'écouter que l'inspiration du ciel, opposés aux violents, tout en étant eux-mêmes des violents. Grâce aux douceurs menteuses d'un langage libéral, ces Dupanloups anticipés prouvèrent que les calculs mondains les plus raffinés n'excluent pas i'illumi- nisme le plus bizarre, et qu'avec une parfaite honnê- teté, on peut réunir en sa personne toutes les appa- rences de l'homme raisonnable et tous les entraîne- ments de l'exalté.

Miltiade, comme Apollinaire, grand adversaire des montanistes, fut aussi un écrivain fécond. Il com- posa deux livres contre les païens, deux livres contre les juifs, sans oublier une Apologie adressée aux autorités romaines 1 . Musanus combattit les encra-

'î. Eusèbe, V, ch. xvn; Tertullien, In Val-, 5; saicl Jérôme, De viris UL, 39; Chron. d'Alex., p. 263 (Du Caoge); Otto, Corpus apoL, t. IX, p. 364 et suiv.

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192 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 165)

tites, disciples de Tatien 1 . Modestus s'appliqua sur- tout à dévoiler les ruses et les erreurs de Marcion * . Polycrate, qui, plus tard, devait présider en quelque sorte à l'Église d'Asie, brillait déjà par ses écrits 3 . Une foule délivres se produisaient de tous les côtés 4 . Jamais peut-être le christianisme n'a plus écrit que durant le 11 e siècle en Asie. La culture litté- raire était extrêmement répandue dans cette pro- vince; l'art d'écrire y était fort commun, et le chris- tianisme en profitait. La littérature des Pères de l'Église commençait. Les siècles suivants ne dé- passèrent pas ces premiers essais de l'éloquence chrétienne ; mais, au point de vue de l'orthodoxie, les livres de ces Pères du 11 e siècle offraient plus d'une pierre d'achoppement. La lecture en devint suspecte; on les copia de moins en moins, et ainsi presque tous ces beaux écrits disparurent, pour faire place aux écrivains classiques, postérieurs au concile de Nicée, écrivains plus corrects comme doctrine, mais, en général, bien moins originaux que ceux du 11 e siècle.

4. Eusèbe, IV, H. E., ch. xxi et xxvm; Chron., édit. Schcene, p. 477; saint Jérôme, De viris itf.,34; Théodoret, Hœr. fab.,

1,21.

2. Eusèbe, IV, ch. xxi et xxv.

3. Eusèbe, V, xxiv ; saint Jérôme, De viris ill., 45 ; Labbe, Conc, I, p. 600.

t. Eusèbe, IV, ch. xxi, xxv.

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[An 165] MARG-AURÈLE. 193

Un certain Papirius, dont on ignore le siège épis- copal, était extrêmement estimé i . Thraséas, évêque d'Euménie, dans la région du haut Méandre, eut la gloire la plus enviée, celle du martyre. Il souffrit probablement à Smyrne, puisque c'est là qu'on hono- rait son tombeau 2 . Sagaris 8 , évêque de Laodicée, sur le Lycus, eut le même honneur sous le procon- sulat de L. Sergius Paullus vers l'année 165. Lao- dicée conserva précieusement ses restes 4 . Son nom resta d'autant plus fixé dans le souvenir des Églises, que sa mort fut l'occasion d'un épisode important se rattachant à l'une des plus graves questions du temps.

4 . Polycrate, dans Eus., V, xxiv, 5.

2. Ibid., V, xxiv, 4; Apollonius, dans Eus., V, xvm, 43.

3. Sur ce nom, en Asie Mineure, voyez Corpus inscr. gr., 3973, 4066, et Pape, s. h. v. Pour Papirius, n° 4070, et Pape.

4. Méliton, dans Eus., IV, xxvi, 3; Polycrate, dans Eusèbe, V, xxiv, 5. Eusèbe écrit à tort : 2epcutXXiou pour Sspftou. Rufin donne Servius. Voir Borghesi, Œuvres, VIII, p. 503 et suiv. ; Waddington, Fastes, p. 226 et suiv. Le proconsulat de Sergiua Paullus dut tomber en 164, 465 ou 466.

18

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CHAPITRE XII.

LA QUESTION DE LA PAQUE

Le hasard voulut que l'exécution de Sagaris coïncidât presque avec la fête de Pâques l . Or la fixa- tion de cette fête donnait lieu à des difficultés sans fin. Privée de son pasteur, l'église de Laodicée tomba dans des controverses insolubles. Ces controverses tenaient à l'essence même du développement du christianisme et ne pouvaient être évitées. A force de charité réciproque, on avait réussi à jeter un voile sur la profonde différence des deux christianismes, — d'une part, le christianisme qui s'envisageait comme une suite du judaïsme, — d'une autre part,

4. Fragments deMéliton, dans Eus., IV, xxvi, 3; fragments d'Apollinaire, dans la Chronique pascale, p. 6 et suiv.; lettre de Polycrate, dans Eus,, V, 24 ; Clément d'Alex., cité par Eusèbe, IV, xxvi, 4, et VI, xiii, et dans la Chronique pascale, p. 7; saint Hippolyte, cité par la Chronique pascale, p. 6. Cf. Corpus inscr.gr., n° 8613; Eusèbe, V, 554; ^piph., l, lxx, 40; So- crate, V, 21 .

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IA>*466] MARC-AURÈLE. 195

le christianisme qui s'envisageait comme la destruc- tion du judaïsme. Mais la réalité est moins flexible que l'esprit. Le jour de la Pâque était entre les Églises chrétiennes la cause d'un profond désaccord. On ne jeûnait pas, on ne priait pas le même jour. Les uns étaient encore dans les larmes, quand les autres chan- taient des cantiques de triomphe» Même les Églises que ne séparait aucune question de principes étaient embarrassées. Le cycle pascal était si mal fixé, que des Églises voisines, comme celles d'Alexandrie et de Palestine, s'écrivaient au printemps pour se bien entendre et célébrer la fête le même jour et en plein accord * . Quoi de plus choquant, en effet, que de voir telle Église plongée dans le deuil, exténuée par le jeûne, tandis que telle autre nageait déjà dans les joies de la résurrection ? Les jeûnes qui précédaient la pâque, et qui ont donné origine au carême, se pratiquaient aussi avec les plus grandes diversités 2 . C'était l'Asie qui était la plus agitée de ces con- troverses. Nous avons déjà vu la question traitée, il y a dix ou douze ans, entre Polycarpe et Anicet 8 . Presque toutes les Églises chrétiennes, ayant à leur tête l'Église de Rome, avaient déplacé la pâque, ren-

1. Lettre de Narcisse, dans Eus., V, xxv.

2. Irénée, dans Eus., V, xxiv, 12 et 13.

3. V. l'Église chrétienne, p. 445 et suiv.

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196 ORIGINES DU CHRISTIANISME. {An 166]

voyant cette fête au dimanche qui venait après le 14 de nisan et l'identifiant avec la fête de la résur- rection. L'Asie n'avait pas suivi le mouvement; sur ce point, elle était restée, si on peut le dire, arriérée. La majorité des évêques d'Asie, fidèle à la tradition des anciens Évangiles, et alléguant surtout Matthieu, voulait que Jésus, avant de mourir, eût mangé la pâque avec ses disciples le 14 de nisan ; ils célébraient en conséquence cette fête le même jour que les juifs, quelque jour de la semaine qu'elle tombât. Ils allé- guaient, en faveur de leur opinion, Y Évangile 1 , l'au- torité de leurs prédécesseurs, les prescriptions de la Loi, le canon de la foi et surtout l'autorité des apôtres Jean et Philippe, qui avaient vécu parmi eux, sans s'arrêter pour Jean à une singulière contradiction *. Il est plus que probable, en effet, que l'apôtre Jean célébra toute sa vie la pâque le 11 de nisan ; mais, dans l'Evangile qu'on lui attribuait, il semble ensei- gner une tout autre doctrine, traite dédaigneuse- ment l'ancienne pâque de fête juive 3 , et fait mourir Jésus le jour même où l'on mangeait l'agneau, comme

4. Polycr., dans Eus., V, xxiv, 6.

5. Polycrate, par exemple, qui fait de Jean un partisan de l'usage juif, admet cependant le quatrième Évangile (circonstance de Ytiti to orîiôos).

3. Tô tox<tx«, * icerri tô»v tou^cûttv. Jean, vi, 4. Cf. Col., n, 46.

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fAn 166] MARC-AURÈLE. 197

pour indiquer ainsi la substitution d'un nouvel agneau pascal à l'antique 1 .

Polycarpe, nous l'avons vu, suivait la tradition de Jean et de Philippe. Il en était de même de Thra- séas, de Sagaris, de Papirius, de Méliton. Les mon- tanistes étaient aussi, sans doute, du même avis*. Mais l'opinion de l'Église universelle devenait chaque pur plus impérieuse et plus embarrassante pour ces obstinés. Apollinaire d'Hiérapolis s'était, à ce qu'il semble, converti à la pratique romaine 8 . Il repous- sait la pâque du 14 de nisan, comme un reste de judaïsme, et alléguait, pour soutenir son opinion, 'Evangile de Jean 4 . Méliton, voyant l'embarras des fidèles de Laodicée, privés de leur pasteur,

4. C'était déjà l'avis de Paul. Cf. I Cor., v, 7; Gai., iv, 9-44; Rom., xiv, 5.

1 Epiph., l, 4 ; saint Pacien, Epist., i, 2; Zonaras, In Ca- nones, p. 78 (Paris, 4648); Gebh. et Harn., Patr. apost., II, p. 4 69, note; Tillemont, Mém., II, p. 447-448, 672 et suiv.

3. Au premier coup d'oeil, la question semble posée, en Asie, entre conserver la célébration de la Pâque et supprimer totale- ment cette fête. Nous ne croyons pas, cependant, qu'aucune fa- mille chrétienne ait jamais voulu supprimer absolument la fête de Pâque, pas plus que le sabbat. En Asie, comme à Rome, il s'agissait d'une translation qui empêchât la coïncidence avec la fête juive.

4. Il y a des doutes sur l'opinion précise d'Apollinaire ; mais, s'il avait été d'accord avec Méliton et les autres évêques, son aovy figurerait dans la lettre de Polycrate (Eus., V, 24). Com- parez Clément d'Alexandrie (dans Eus., IV,xxvi, 4; VI, xm, 3, 9),

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m ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 166]

écrivit pour eux son ouvrage sur la Pâque, où iï maintenait la tradition du 14 de nisan 1 . Apolli- naire garda une modération qui ne fut pas toujours imitée 2 . L'opinion universelle d'Asie resta fidèle à la tradition judaïsante ; la controverse de Laodicée et la manifestation d'Apollinaire n'eurent pas de con- séquences immédiates 3 . Les parties reculées de la Syrie, à plus forte raison les judéo-chrétiens et les ébionites, restèrent également fidèles à l'observance juive. Quant au reste du monde chrétien, entraîné par l'exemple de l'église de Rome, il adopta l'usage antijudaïque. Même les Églises d'origine asiatique des Gaules, qui d'abord avaient sans doute célébré la pâque le 14 de nisan *, se rangèrent promptement au calendrier universel, qui était le calendrier vrai- ment chrétien. Le souvenir de la résurrection rem-

qui, défendant l'opinion contraire aux quartodécimans, semble combattre Méliton, non Apollinaire. Enfin l'auteur de la Chro- nique pascale, adversaire des quartodécimans, cite en sa faveur Apollinaire, Clément, Hippolyte, mais non Méliton. \. Eus , IV, xxvï, 2-3; V, xxiv, 5.

2. Eusèbe (ch. xxvii) ne parle pas d'un traité d'Apollinaire sur la Pâque; mais la citation de la Chronique pascale prouve que l'évêque d'Hiérapolis avait traité la question, peut-être dans ses deux traités Contre les juifs.

3. En 196, l'opinion quartodécimane est celle de « toutes les Églises d'Asie ». Éns., V, xxm, 4.

4. Irénée, dans Eus., V, xxiv, M.

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[An 166] MARC-ADRÈLE. 199

plaça tout à fait celui de la sortie d'Egypte, comme celui de la sortie d'Egypte avait remplacé le sens purement naturaliste de l'antique paskh sémitique, la fête du printemps.

Vers Tan 196, la question se représenta plus vive que jamais \ Les Eglises d'Asie persistaient dans leur vieil usage. Rome, toujours ardente pour l'unité, voulut les réduire. Sur l'invitation du pape Victor S on tint des réunions d'évêques ; une vaste correspon- dance fut échangée. Eusèbe eut entre les mains l'é- pître synodale du concile de Palestine, présidé par Théophile de Gésarée et Narcisse de Jérusalem, la lettre du synode de Rome, contresignée par Victor, les lettres des évêques du Pont, que Palma présida comme étant le plus ancien, la lettre des Églises de Gaule, dont Irénée était l'évêque, enfin, celles des Églises d'Osrhoène, sans parler des lettres particulières de plusieurs évêques, notamment de Bacchylle de Co- rinthe. On se trouva unanime pour la translation de Pâques au dimanche *. Mais les évêques d'Asie, forts

1 . Eus., H. E., V, eh. xxm, xxiv, xxv; saint Jérôme, Chron., Schœne, p. 174, 177; De viris ill., 35, 43-45; Anatolius, dans Gilles Boucher, De cycl. Vict., p. 443 et suiv.; Conciles deLabbe, I, p. 600; Photius, cod. cxx.

t. Polycrate, dans Eus., V, xxiv, 8.

3. Eusèbe ne parle cependant pas d'Antioche. Saint Athanase dit qu'à l'époque du concile de Nicée, la Syrie, la Cilicie et la

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200 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 166]

de la tradition de deux apôtres et de tant d'hommes illustres, ne voulurent pas céder. Le vieux Polycrate, évêque d'Éphèse, écrivit en leur nom une lettre assez acerbe à Victor et à l'Église de Rome 1 .

C'est nous qui sommes fidèles à la tradition, sans y rien ajouter, sans en rien retrancher. C'est en Asie que reposent ces grands hommes bases 1 , qui ressusciteront au jour de l'apparition du Seigneur, en ce jour où il viendra du ciel avec gloire pour ressusciter tous les saints : Philippe, celui qui fit partie des douze apôtres, qui est enterré à Hiérapolis, ainsi que ses deux filles, qui vieilli- rent dans la virginité, sans parler de son autre fille, qui observa dans sa vie la règle du Saint-Esprit *, et qui repose à Éphèse; — puis Jean, celui dont la tête s'inclina sur la poitrine du Seigneur, lequel fut pontife portant lepètalon*, et martyr, et docteur ; celui-là aussi est enterré à Éphèse ;

— puis Polycarpe, celui qui fut à Smyrne évêque et martyr;

— puis Thraséas, à la fois évêque et martyr d'Euménie, qui est enterré à Smyrne. Pourquoi parler de Sagaris, évêque et martyr, qui est enterré à Laodicée, — et du bienheu- reux Papirius, — et de Méliton, le saint eunuque 1 , qui ob-

Mésopotamie célébraient la fête avec les juifs. Athanase, De syn., p. 749; Ad Afros, p. 892, édit. Bénéd.

\. Eus., V, xxiv, 2 suiv. ; cf. III, xxxi, 3.

2. MryocXa oroi/eta.

3. Cette expression implique une vie ascétique, assujettie à une règle. Voyez ci-dessus, p. 1 83, note 4.

ï* V. l'Antéchrist, p. 209.

5. Voir l'Égl. chrét., p. 436. Le mot eunuque, dans le lan- gage ecclésiastique du ir 5 et du ni 6 siècle, veut dire souvent

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[An 166] MARC-AURÈLE. 201

serva en tout la règle du Saint-Esprit, lequel repose à Sardes, attendant l'appel céleste qui le fera ressusciter d'entre les morts? Tous ces hommes-là célébrèrent la pâque le quatorzième jour, selon l'Évangile, sans rien innover, suivant la règle de la foi. Et moi aussi, j'ai fait de même, moi Polycrate, le plus petit de vous tous, conformément à la tradition de mes parents, dont quelques-uns ont été mes maîtres (car il y a eu sept évêques dans ma famille; je suis le huitième); et tous ces parents vénérés solennisaient ie jour où le peuple commençait à s'interdire le levain. Moi donc, mes frères, qui compte soixante-cinq ans dans le Sei- gneur \ qui ai conversé avec les frères du monde entier, qui ai lu d'un bout à l'autre la sainte Écriture, je ne per- drai pas la tête, quoi que l'on fasse pour m'effrayer. De plus grands que moi ont dit : « Mieux vaut obéir à Dieu qu'aux hommes... » Je pourrais citer les évêques ici pré- sents, que, sur votre demande, j'ai convoqués ; si j'écrivais leurs noms, la liste serait longue. Tous étant venus me voir, pauvre chétif que je suis, ont donné leur adhésion à ma lettre, sachant bien que ce n'est pas pour rien que je porte des cheveux blancs, et assurés que tout ce que je fai?, je le fais dans le Seigneur Jésus.

Ce qui prouve que la papauté était déjà née et bien née, c'est l'incroyable dessein que les termes un peu âpres de cette lettre inspirèrent à Victor. Il pré- tendit excommunier, séparer de l'Église universelle

célibataire. Athénag., 33; Glém. d'Alex., Slrom., III, 13; Constit. apost., VIII, 10; Tert., De cultu fem., II, 9. Cf. Matth., xix, 12. 1. Comparez une expression analogue dans la bouche de saint Polycarpe (l Église chrét., p 457), pour désigner son â e.

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202 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 166]

la province la plus illustre, parce qu'elle ne faisait pas plier ses traditions devant la discipline romaine. Il publia un décret en vertu duquel les Églises d'Asie étaient mises au ban de la communion chrétienne 1 . Mais les autres évêques s'opposèrent à cette mesure violente et rappelèrent Victor à la charité 2 . Irénée de Lyon, en particulier, qui, par la nécessité du monde où il se trouvait transporté, avait accepté, pour lui et pour ses Eglises des Gaules, la coutume occidentale, ne put supporter la pensée que les Eglises mères d'Asie, auxquelles il se sentait attaché par le fond de ses entrailles, fussent séparées du corps de l'Église universelle. Il dissuada énergi- quement Victor d'excommunier des Églises qui s'en tenaient à la tradition de leurs pères, et lui rappela les exemples de ses prédécesseurs plus tolérants :

Oui, les anciens qui présidèrent avant Soter à l'Église que tu conduis maintenant, nous voulons dire Pius, Hygin,Té- lesphore, Xyste, n'observèrent pas la pâque juive et ne per- mirent pas à leur entourage de l'observer ; mais, tout en ne l'observant pas, ils n'en gardaient pas moins la paix avec les membres des Églises qui l'observaient, quand ceux-ci venaient vers eux, quoique cette observance, au milieu de gens qui n'observaient pas, rendît le contraste plus frappant. Jamais personne ne fut repoussé pour ce motif; au con-

4. ÏTirïXtTtÔEl £lCC -j-pau.ltâTWV COMtVûWïrOUÇ àvoocvjpÛTTWv.

î. Eusèbe eut leurs lettres entre les mains.

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[Au 166] MARC-AURÈLE. 203

traire, les anciens qui t'ont précédé, lesquels, je le répète n'observaient pas, envoyaient l'eucharistie aux anciens des Églises qui observaient 1 . Et, quand le bienheureux Polycarpe vint à Rome sous Anicet, tous deux se donnèrent dès l'abord le baiser de paix ; ils avaient entre eux quelques petites difficultés ; quant à ce point-là, ils n'en firent pas même l'objet d'une discussion. Garni Anicet n'essaya de persuader à Polycarpe d'abandonner une pratique qu'il avait toujours gardée et qu'il tenait de son commerce avec Jean, le dis- ciple du Seigneur, et avec les autres apôtres; ni Polycarpe n'essaya d'entraîner Anicet, celui-ci disant qu'il devait garder la coutume des anciens qui l'avaient précédé. En cet état de choses, ils communièrent l'un avec l'autre, et, dans l'église, Anicet céda à Polycarpe la consécration eucha- ristique, pour lui faire honneur, et ils se séparèrent l'un de l'autre en pleine paix, et il fut constaté que les obser- vants comme les non observants étaient, chacun de leur côté, en concorde avec l'Église universelle.

Cet acte de rare bon sens, qui ouvre si glorieu- sement les annales de l'Église gallicane, empêcha le schisme de l'Orient et de l'Occident de se produire dès le 11 e siècle. Irénée écrivit de tous les côtés aux évêques, et la question demeura libre pour les Églises d'Asie. Naturellement, Rome continua sa pro- pagande contre la pâque du 14 de nisan. Un prêtre romain, Blastus, qui prétendit établir l'usage asia-

1 . Voir la note de Valois et les raisons qu'il donne contre l'in- terprétation deBeatus Rhenanus, récemment soutenue par M. l'abbé Duchesne. Revue des quest. HUt., 1 er juillet 4880, p. 12-13.

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204 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 166J

tique à Rome, fut excommunié; Irénée le combattit 1 . On ne s'interdit pas l'usage de documents apocry- phes 2 . La pratique romaine gagnait de jour en jour 3 .

La question ne fut tranchée que par le concile de Nicée 4 . Dès lors, on fut hérétique pour suivre la tradition de Jean, de Philippe, de Polycarpe, de Méliton. Il arriva ce qui était déjà arrivé tant de fois. Les défenseurs de l'ancienne tradition se trouvèrent par leur fidélité même mis hors l'Église, et ne furent plus que des hérétiques, les quartodécimans* .

Le calendrier juif offrait des difficultés, et, dans les pays où il n'y avait pas de juifs, on eût été em- barrassé pour déterminer le 14 de nisan. On con-

1. Irénée, dans Eus.,V, ch. xv etxx, 1; Tertullien (ut fertur), Prœscr., ch. 53.

2. Liber pontificaliSj à Y 'art. Plus (cf. Behm, Hirt, p. 6-8; Gebh. et Harn., ad Hermam, p. 169, note); Pseudo-Polycarpe, dans Gebh. et Harn., Patres apost., II, p. 169-170.

3. L'auteur des Philosophumena (VIII, 5, 18) met les parti- sans du 14 de nisan parmi les hérétiques, mais en les qualifiant seulement de « gens disputeurs et ignorants ».

4. Firmilien, inter Gypr. Epist., 75; Anatolius, dans Gilles Boucher, De cycl., p. 445; Athanase, l c; Eusèbe, Vita ConsL, III, 18, 19; tfpiph., lxx, 9, 10; Sozomène, I, 16, 17; Labbe, Conc, II, col. 561.

5. Epiph., l; Théodoret, Hœr. fab., III, 4; Hist. rel., 3; Labbe, Conc, II, 951 ; Tillemont, II, p. 447-448; III, p. 110-112; Pitra, Spicil. SoL, I, p. xh-xiv, 14-15. Le système proposé par M. l'abbé Duchesne (mém. précité) me paraît en contradiction avec ces textes, surtout avec Epiph. , l.

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[An 1*6] MARC-AURËLE 205

vint que le dimanche de la résurrection serait le dimanche qui correspond ou qui succède à la première lune devenue pleine après l'équinoxe du printemps. Le vendredi précédent devint naturellement le jour mémorial de la Passion; je jeudi, celui de l'institution de la Gène. La semaine sainte s'établit ainsi d'après la tradition des anciens Évangiles, non d'après l'Évan- gile dit de Jean. La Pentecôte, devenue la fête du Saint-Esprit, tombait le septième dimanche après Pâques, et le cycle des fêtes mobiles de l'année chré- tienne se trouva fixé uniformément pour toutes les Églises, jusqu'à la réforme grégorienne.

La procédure qu'entraîna le débat eut plus d'im- portance que le débat lui-même. A propos de ce dif- férend, en effet, l'Église fut amenée à une notion plus claire de son organisation. Et, d'abord, il fut évident que le laïque n'était plus rien. Seuls les évêques in- terviennent dans la question, émettent un avis. Les évêques se réunissent en synodes provinciaux, pré- sidés par l'évêque de la capitale de la province 1 , (l'archevêque de l'avenir) , quelquefois par le plus an- cien. L'assemblée synodale aboutit à une lettre qu'on expédie aux autres Églises. Ce fut donc comme un rudiment d'organisation fédérative, un essai pour ré- soudre les questions au moyen d'assemblées provin-

4. Ainsi l'évêcrae de Césarée préside l'évoque de Jérusalem.

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206 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 166]

ciales présidées par les évêques, et correspondant ensuite entre elles. On chercha plus tard, dans les pièces de cette grande lutte ecclésiastique, des pré- cédents pour les questions de présidence des synodes et de hiérarchie des Eglises. Entre toutes les Eglises, celle de Rome paraît avoir un droit particulier d'ini- tiative. Cette initiative s'exerce surtout en vue de ramener les Églises à l'unité, même au risque des schismes les plus graves. L'évêque de Rome s'at- tribue le droit exorbitant de chasser de l'Église toute fraction qui maintient ses traditions particulières. Il s'en fallut de peu que, dès l'an 496, ce goût exa- géré pour l'unité n'amenât les schismes qui se sont produits plus tard. Mais un grand évêque, animé du véritable esprit de Jésus, l'emportait alors sur le pape. Irénée protesta, se donna une mission de paix 1 , et réussit à corriger le mal qu'avait fait l'ambition romaine. On était encore loin de croire à l'infaillibi- lité de l'évêque de Rome ; car Eusèbe déclare avoir \u les lettres où les évêques blâmaient énergiquement la conduite de Victor *.

4. Éirpto€ioev. Eus., V, xxiv, 18; cf. ci-après, p. 315.

2. nXwtTtxwTepov xaftaTTTOuevtov toû BtK-ropoç. Eus., V, XXIV, 40

Cf florrate, V, 22.

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CHAPITRE XIII.

DERNIERE RECRUDESCENCE DE MIL LEN AR1SME ET DE

PROPHÉTISME. — LES MONT ANI.STE S.

Le grand jour, malgré les affirmations de Jésus et des prophètes inspirés de lui, refusait de venir. Le Christ tardait à se montrer ; la piété ardente des premiers jours, qui avait eu pour mobile la croyance à cette prochaine apparition, s'était refroidie chez plusieurs. C'est sur la terre telle qu'elle est, au sein même de cette société romaine, si corrompue, mais si préoccupée de réforme et de progrès, qu'on son- geait maintenant à fonder le royaume de Dieu. Les mœurs chrétiennes, du moment qu'elles aspiraient à devenir celles d'une société complète, devaient se relâcher en plusieurs points de leur sévérité primi- tive. On ne se faisait plus chrétien, comme dans les premiers temps, sous le coup d'une forte impression personnelle; plusieurs naissaient chrétiens. Le con-

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208 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 167

traste devenait chaque jour moins tranché entre l'É- glise et le monde environnant. Il était inévitable que des rigoristes trouvassent qu'on s'enfonçait dans la fange de la plus dangereuse mondanité, et qu'il s'éle- vât un parti de piétistes pour combattre la tiédeur gé- nérale, pour continuer les dons surnaturels de l'Église apostolique, et préparer l'humanité, par un redouble- ment d'austérités, aux épreuves des derniers jours.

Déjà nous avons vu le pieux auteur d'Hermas pleurer sur la décadence de son temps et appeler de ses vœux une réforme qui fît de l'Église un couvent de saints et de saintes. Il y avait, en effet, quelque chose de peu conséquent dans l'espèce de quiétude où s'endormait l'Église orthodoxe, dans cette morale tranquille à laquelle se réduisait de plus en plus l'œuvre de Jésus. On négligeait les prédictions si pré- cises du fondateur sur la fin du monde présent et sur le règne messianique qui devait venir ensuite. L'ap- parition prochaine dans les nues était presque ou- bliée. Le désir du martyre, le goût du célibat, suites d'une telle croyance, s'affaiblissaient. On acceptait des relations avec un monde impur, condamné à bientôt finir ; on pactisait avec la persécution, et l'on cherchait à y échapper à prix d'argent. Il était inévi- table que les idées qui avaient formé le fond du chris- tianisme naissant reparussent de temps en temps, au

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/An 167] MARC-AURÈLE. 209

milieu de cet affaissement général, avec ce qu'elles avaient de sévère et d'effrayant. Le fanatisme, que mitigeait le bon sens orthodoxe, faisait des espèces d'éruptions, comme un volcan comprimé.

Le plus remarquable de ces retours fort naturels vers l'esprit apostolique fut celui qui se produisit en Phrygie, sous Marc-Aurèle 1 . Ce fut quelque chose de tout à fait analogue à ce que nous voyons se passer de notre temps, en Angleterre et en Amérique, chez les irvingiens et les saints des derniers jours. Des esprits simples et exaltés se crurent appelés à renouveler les prodiges de l'inspiration individuelle, en dehors des chaînes déjà lourdes de l'Église et de

1. La date de l'apparition du montanisme est incertaine. La seule autorité sérieuse est celle de l'anonyme cité par Eusèbe, (H. E. y IV, xvi, 7), qui place cet événement sous le proconsulat de Gratus. Eusèbe, dans sa Chronique, suppose que ce proconsu- lat tomba en 171 ou 172 (p. 172-173, Schœne) ; mais Eusèbe faisait ces supputations par à peu près, et nous avons vu (à pro- pos dos martyres de Polycarpe, de Justin et de Sagaris) qu'en gé- néral il rabaissait trop les dates. Aucune donnée ne permet, d'ailleurs, de fixer le proconsulat de Gratus (Waddington, Fastes, p. 237). Ce qui concerne Apollinaire (Eus., IV, chap. xxvii) conduit vers 165-170. Ce qui concerne les martyrs de Lyon (Eusèbe, V, m, 4 : àpu Tore rrpwTov....) conduirait un peu plus tard; cepen- dant le Phrygien Alexandre, qui semble avoir apporté à Lyon les idées montanistes, était en Gaule « depuis plusieurs années » quand >l fut martyrisé en 177 (Eus., V, i, 49). Épiphane (Hœr., xliii, 1) nous reporterait à Tan 156-157; mais Épiphane est ici confus et contradictoire. Voir Hcer., xlviii, 1, % (cf. xlvi, 4) ; u, 33.

14

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210 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 467]

l'éptecopat. Une doctrine depuis longtemps répandue en Asie Mineure, celle d'un Paraclet, qui devait venir compléter l'œuvre de Jésus 1 , ou, pour mieux dire, reprendre l'enseignement de Jésus, le rétablir dans sa vérité, le purger des altérations que les apôtres et les évêques y avaient introduites 2 , une telle doctrine, dis-je, ouvrait la porte à toutes les innovations. L'É- glise des saints était conçue comme toujours progres- sive et comme destinée à parcourir des degrés suc- cessifs de perfection. Le prophétisme passait pour la chose du monde la plus naturelle. Les sibyllistes, les prophètes de toute origine couraient les rues, et, malgré leurs grossiers artifices, trouvaient créance et accueil \

Quelques petites villes des plus tristes cantons de la Phrygie Brûlée, Tymium, Pépuze, dont le site même est inconnu 4 , furent le théâtre de cet en- thousiasme tardif. La Phrygie était un des pays de l'antiquité les plus portés aux rêveries religieuses. Les Phrygiens passaient, en général, pour niais et simples 5 . Le christianisme eut chez eux, dès l'ori-

\ . Jean, xiv, xv, xvi. Voir l'Égl. chrêt., p. 69, 70

2. Jean, xvi, 42, 44, 45.

3. Celse, dans Orig., VII, 9, 11.

4. Ces petites localités n'étaient pas loin d'Ouschal

5. Saint Justin, DiaL, 449; Cicéron, Pro Flacco, 27,

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[An 167] MARG-AURËLE. 211

gine, un caractère essentiellement mystique et ascé- tique *. Déjà, dans l'épître aux Colossiens, Paul combat, des erreurs où les signes précurseurs du gnosticisme et les excès d'un ascétisme mal entendu semblent se mêler. Presque partout ailleurs, le chri- stianisme fut une religion de grandes villes ; ici, comme dans la Syrie au delà du Jourdain, ce fut une religion de bourgades et de campagnards. Un cer- tain Montanus 2 , du bourg d'Ardabav, en Mysie, sur les confins de la Phrygie, sut donner à ces pieuses folies un caractère contagieux qu'elles n'avaient pas eu jusque-là 8 .

Sans doute l'imitation des prophètes juifs et de ceux qu'avait produits la loi nouvelle, au début de l'âge apostolique, fut l'élément principal de cette re- naissance du prophétisme. Il s'y mêla peut-être aussi

4. V. Saint Paul, chap. xm. Cf. Épiph., xlvii, 4.

2. Ce nom n'était pas rare dans le nord de l'Asie Mineure, particulièrement en Phrygie. C. /. G., 3662, 3858 e, 4187; Le Bas, n° 755 (Acmonie). Les doutes qu'on a élevés sur la réalité du personnage de Montanus sont dénués de fondements sérieux.

3. Canon de Muratori, lignes 83-84 (Hesse) ; Œuvres de Ter- tullien, en général; Clément d'Alex., Strom., IV, ch. xm; Philo- sopha VIII, 6, 49; X, 25, 26; Eusèbe, H. E., IV, 27; V, 3, 44, 4 6-1 9 (d'après des témoignages contemporains); Épiph., Hœr., xlviii et xlix; Origène, Contre Celse, VII, 9; Philastre, Hœr., xxt; Cyrille de Jér., Catéch., xvi, 8; Praedestinatus, haer. 26, 27, 28, 86; Macarius Magnes, IV, 45 (p. 484).

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212 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 167]

un élément orgiastique et corybantique, propre au pays, et tout à fait en dehors des habitudes réglées de la prophétie ecclésiastique, déjà assujettie à une tradition. Tout ce monde crédule était de race phry- gienne, parlait phrygien 1 . Dans les parties les plus orthodoxes du christianisme, d'ailleurs, le miracu- leux passait pour une chose toute simple*. La révé- lation n'était pas close ; elle était la vie de l'Église. Les dons spirituels, les charismes apostoliques 8 se continuaient dans beaucoup de communautés ; on les alléguait en preuve de la vérité. On citait Agab, Judas, Silas, les filles de Philippe, Ammias de Phila- delphie, Quadratus 4 comme ayant été favorisés de l'esprit prophétique. On admettait même en principe que le charisme prophétique durerait dans l'Église par une succession non interrompue jusqu'à la venue du Christ 5 . La croyance au Paraclet, conçu comme une source d'inspiration permanente pour les fidèles, entretenait ces idées. Qui ne voit combien une telle

1. Épiphane, xlvih, 14.

2. Eus., H. E., V, m, 4; l'Anonyme contre les cataphryges, dans Eus., V, xvn, 4. Cf. Justin, Dial., 11, 30, 39, 87 ; Irénée, II, ch. 31, 32; V, 6; Eus., H. E., V, 7.

3. Eusèbe, V, III, 4; TCapaàoÇonrouat t:0 ôeiou x a P' <T f Jt - aT °Ç-

4. L'Anonyme, dans Eus., H. E., V, xvn, 3. Cf. Eus., III,

XXXVII, 1.

6. L'Anonyme, dans Eus. V, xvn, 4.

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[An 167] MARG-AURÈLE. 213

croyance était pleine de danger? Aussi l'esprit de sagesse qui dirigeait l'Eglise tendait-il à subordonner de plus en plus l'exercice des dons surnaturels à l'autorité du presbytérat. Les évêques s'attribuaient le discernement des esprits, le droit d'approuver les uns, d'exorciser les autres. Cette fois, c'était un pro- phétisme tout à fait populaire qui s'élevait sans la permission du clergé, et voulait gouverner l'Église en dehors de la hiérarchie. La question de l'autorité ecclésiastique et de l'inspiration individuelle, qui remplit toute l'histoire de l'Église, surtout depuis le xvi e siècle, se posait dès lors avec netteté. Entre le fidèle et Dieu, y a-t-il ou n'y a-t-il pas un inter- médiaire? Montanus répondait non, sans hésiter, a L'homme, disait le Paraclet dans un oracle de Montanus 1 , est la lyre, et moi, je vole comme l'ar- chet; l'homme dort, et moi, je veille. »

Montanus justifiait sans doute par quelque supé- riorité cette prétention d'être l'élu de l'Esprit. Nous croyons volontiers ses adversaires quand ils nous disent que c'était un croyant de fraîche date ; nous admettons même que le désir de primauté ne fut pas étranger à ses singularités. Quant aux débauches et à la fin honteuse qu'on lui attribue, ce sont là les

4. Dans Épiph., haer. xlviii, 4.

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214 ORIGINES DO CHRISTIANISME. [An 167J

calomnies ordinaires, qui ne manquent jamais sous la plume des écrivains orthodoxes, quand il s'agit de noircir les dissidents 1 . L'admiration qu'il excita en Phrygie fut extraordinaire. Tel de ses disciples pré- tendait avoir plus appris dans ses livres 2 que dans la Loi, les prophètes et les évangélistes réunis. On croyait qu'il avait reçu la plénitude du Paraclet ; parfois on le prenait pour le Paraclet lui-même, c'est- à-dire pour ce Messie, en bien des choses supérieur à Jésus, que les Églises d'Asie Mineure croyaient avoir été promis par Jésus lui-même 8 . On alla jus- qu'à dire : « Le Paraclet a révélé de plus grandes choses par Montanus que le Christ par l'Évangile 4 . » La Loi et les prophètes furent considérés comme

4 . Saint Jérôme, Epist. ad Ctesiphontem (43) ; Isid. de Péiuse, Epist., \ ; saint Cyrille de Jér., Catéch., xvi, 8. Les écrits anciens contre Montanus, qu'Eusèbe possédait dans sa bibliothèque, ne mentionnaient pas le bruit qu'il eût été, avant sa conversion, prêtre de Cybèle et qu'il méritât, comme dévot d'Attis, l'épithète de semivir. Didyme d'Alexandrie, De Trinitate, III, 44 ; saint Jé- rôme, Ad Marc. (27), t. IV, 2 e part., col. 65.

2. Le passage du Canon de Muratori, lignes 83-84, prouve bien qu'il avait composé des livres.

3. Jean, xiv, xv, xvi. La doctrine des montanistes étant sur tout le reste en opposition avec le quatrième Évangile, il est douteux que leur notion du Paraclet fût un emprunt fait direc- tement à cet Évangile. Ils pouvaient très bien en subir l'influence sur un point particulier sans en posséder le texte.

4. Pseudo-Tertullien, De prœser., [52],

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[An 168] MARC-AURÈLE. 215

l'enfance de la religion ; l'Évangile en fut la jeu- nesse; la venue du Paraclet fut censée être le signe de sa maturité.

Montanus, comme tous les prophètes de l'al- liance nouvelle, était plein de malédictions contre le siècle et contre l'empire romain. Même le voyant de 69 était dépassé. Jamais la haine du monde et le désir de voir s'anéantir la société païenne n'avaient été exprimés avec une aussi naïve furie. Le sujet unique des prophéties phrygiennes était le prochain juge- ment de Dieu, la punition des persécuteurs, la des- truction du monde profane, le règne de mille ans et ses délices. Le martyre était recommandé comme la plus haute perfection ; mourir dans son lit pas- sait pour indigne d'un chrétien. Les encratites, con- damnant les rapports sexuels, en reconnaissaient au moins l'importance au point de vue de la nature; Montanus ne prenait même pas la peine d'interdire un acte devenu absolument insignifiant, du moment que l'humanité en était à son dernier soir. La porte se trouvait ainsi ouverte à la débauche, en même temps que fermée aux devoirs les plus doux.

A côté de Montanus paraissent deux femmes l'une appelée tantôt Prisca, tantôt Priscille, tantôt Quintille, et l'autre, Maximille. Ces deux femmes, qui, à ce qu'il paraît, avaient dû quitter l'état de

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216 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 168]

mariage pour embrasser la carrière prophétique 1 , entrèrent dans leur rôle avec une hardiesse extrême et un complet mépris de la hiérarchie. Malgré les sages interdictions de Paul contre la participation des femmes aux exercices prophétiques et extatiques de l'Église, Prîscille et Maximille ne reculèrent pas devant l'éclat d'un ministère public. 11 semble que l'inspiration individuelle ait eu, cette fois comme d'ordinaire, pour compagnes la licence et l'audace 2 . Prîscille a des traits qui la rapprochent de sainte Catherine de Sienne et de Marie Alacoque. Un jour, à Pépuze, elle s'endormit et vit le Christ venir vers elle, vêtu d'une robe éclatante et ayant l'apparence d'une femme. Christ s'endormit à côté d'elle, et, dans cet embrassement mystérieux , lui inocula toute sagesse. Il lui révéla en particulier la sainteté de la ville de Pépuze. Ce lieu privilégié était l'endroit où la Jérusalem céleste, en descendant du ciel, vien- drait se poser 8 . Maximille prêchait dans le même sens, annonçait d'atroces guerres, des catastrophes, des persécutions 4 . Elle survécut à Priscille, et mourut

4. Apollonius, dans Eusèbe, V, xvm, 3.

2. L'Anonyme, dans Eusèbe, V, xvn, 2.

3. Épiph., haer. xlix, I. Cf. Apollonius, dans Eus., V, xvm, î; saint Cyrille de Jérus., Calèch., xvi, 8.

4. L'Anonyme, dans Eus., V, xvi, 18, 19.

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[An 168] MARC-AURÈLE. 217

en soutenant qu'après elle il n'y aurait plus d'autre prophétie 1 jusqu'à la fin des temps.

Ce n'était pas seulement la prophétie, c'étaient toutes les fonctions du clergé que cette chrétienté bi- zarre prétendait attribuer aux femmes. Le presbytérat, l'épiscopat, les charges de l'Église à tous les degrés leur étaient dévolus. Pour justifier cette prétention, on alléguait Marie, sœur de Moïse, les quatre filles de Philippe, et même Eve, pour laquelle on plaidait les circonstances atténuantes et dont on faisait une sainte 2 . Ce qu'il y avait de plus étrange dans le culte de la secte était la cérémonie des pleureuses ou vierges iampadophores, qui rappelle à beaucoup d'égards les « réveils » protestants d'Amérique. Sept vierges portant des flambeaux, vêtues de blanc, en- traient dans l'église, poussant des gémissements de pénitence, versant des torrents de larmes et déplorant par des gestes expressifs la misère de la vie humaine. Puis commençaient les scènes d'illuminisme. Au mi- lieu du peuple, les vierges étaient prises d'enthou- siasme, prêchaient, prophétisaient, tombaient en extase. Les assistants éclataient en sanglots et sor- taient pénétrés de componction 8 .

1. Épiph., haer. xlviii, 2.

2. Épiph., xlix, 2.

3. Épiph., xlix, 2; Tertullien, De bapt.,\,\1; Prœscr. hœr,, 41. Cf. Conc. de Laodicée, dans Mansi, Conc, II, col. 569.

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218 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 168]

L'entraînement que ces femmes exercèrent sur les foules, et même sur une partie du clergé, fut extraordinaire. On allait jusqu'à préférer les prophé- tesses de Pépuze aux apôtres et même à Christ. Les plus modérés voyaient en elles ces prophètes prédits par Jésus comme devant achever son œuvre. Toute l'Asie Mineure fut troublée. Des pays voisins, on venait pour voir ces phénomènes extatiques et pour se faire une opinion sur le prophétisme nouveau. L'émotion fut d'autant plus grande que personne ne rejetait à priori la possibilité de la prophétie. Il s'a- gissait seulement de savoir si celle-ci était réelle. Les Églises les plus lointaines, celles de Lyon, de Vienne, écrivirent en Asie pour être informées. Plusieurs évê- ques, en particulier Mlius Publius Julius, de Debel- tus, et Sotas, d'Anchiale en Thrace 1 , vinrent pour être témoins. Toute la chrétienté fut mise en mouve- ment par ces miracles, qui semblaient ramener le christianisme de cent trente ans en arrière, aux jours O.e ;a première apparition.

La plupart des évêques, Apollinaire d'Hiérapolis, Zotique de Comane, Julien d'Apamée, Miltiade, le célèbre écrivain ecclésiastique, un certain Aurélius de Cyrène, qualifié « martyr » de son vivant, les deux

4 . Ces deux villes, situées sur la mer Noire, étaient voisines l'une de l'autre. Aujourd'hui, Burgas et Ahiali.

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[An 168] MARG-AURÈLE. 219

évêques de TLrace S refusèrent de prendre au sé- rieux les illuminés de Pépuze. Presque tous déclarè- rent la prophétie individuelle subversive de l'Eglise 2 et traitèrent Priscille de possédée. Quelques évêques orthodoxes, en particulier Sotas d'Anchiale et Zotique de Comane, voulurent même l'exorciser; mais les Phrygiens les en empêchèrent 3 . Quelques notables, d'ailleurs, comme Thémison, Théodote, Alcibiade 4 , Proclus, cédèrent à l'enthousiasme général et se mi- rent à prophétiser à leur tour. Théodote, surtout, fut comme le chef de la secte après Montanus et son prin- cipal zélateur 8 . Quant aux simples gens, ils étaient tous ravis. Les sombres oracles des prophétesses étaient colportés au loin et commentés. Une véritable Église se forma autour d'elles. Tous les dons de l'âge apostolique, en particulier la glossolalie 6 et les extases, se renouvelèrent. On se laissait aller trop facilement à ce raisonnement dangereux : « Pourquoi ce qui a eu lieu n'aurait-il pas lieu encore? La généra-

4, Eusèbe, H. E., V. xvi et suiv., surtout xix (d'après l'Ano- nyme et Sérapion).

2. V. surtout Eusèbe, H. E„ V, ch. xvii.

3. Eus., H. E./V, xviii, 43; xix, 3. Cf. V, xvi.

4. Sur la vraie leçon d'Eus., H. £.,V, xvi, 3, et du Canon de Muratori, lig. 80-81 , voir les discussions de Hesse et de Nolte. Cf. Eus., V, m, 4.

5. L'Anonyme, dans Eus., V, xvi, 44; cf. Eus., V, m, 4.

6. AaXtïv xat ^evocpuvtîv.

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220 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 468]

tion actuelle n'est pas plus déshéritée que les autres. Le Paraclet, représentant du Christ, n'est-il pas une source éterneWe de révélation 1 ?» D'innombrables petits livres répandaient au loin ces chimères. Les bonnes gens qui les lisaient trouvaient cela plus beau que la Bible. Les nouveaux exercices leur paraissaient su- périeurs aux charismes des apôtres, et plusieurs osaient dire que quelque chose de plus grand que Jésus était apparu 2 . Toute la Phrygie en devint folle à la lettre; la vie ecclésiastique ordinaire en fut comme suspendue.

Une vie de haut ascétisme était la conséquence de cette foi brûlante en la venue prochaine de Dieu sur la terre. Les prières des saints de Phrygie étaient continuelles. Ils y portaient de l'affectation, un air triste et une sorte de bigoterie. Leur habitude d'a- voir en priant le bout de l'index appuyé contre le nez, pour se donner un air contrit, leur valut le so- briquet de « nez chevillés » (en phrygien, tascodru- gites)*. Jeûnes, austérités, xérophagie rigoureuse, abstinence de vin, réprobation absolue du mariage, telle était la morale que devaient logiquement s'im-

4 . Actes des saintes Perpétue et Félicité (la préface surtout) , traités montanistes de Tertullien, presque à chaque page.

2. Philosopha VIII, 49.

3. Épiph., XLViii, 4 4. Cf. Théodoret, Hccr. fab., I, 9 et 40; saint Jérôme, In Gai., II, proœm.

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[An 168} MARC-AURÈLE. 221

poser de pieuses gens en retraite dans l'espérance du dernier jour 1 . Même pour la cène, ils ne se ser- vaient, comme certains ébionites, que de pain et d'eau, de fromage, de sel 2 . Les disciplines austères sont toujours contagieuses dans les foules, incapables de haute spiritualité ; car elles rendent le salut cer- tain à bon marché, et elles sont faciles à pratiquer pour les simples, qui n'ont que leur bonne volonté. De toutes parts, ces pratiques se répandirent; elles pénétrèrent jusque dans les Gaules avec les Asiates, qui remontaient en nombre si considérable la vallée du Rhône ; un des martyrs de Lyon, en 177, s'y mon- trait attaché jusque dans sa prison, et il fallut le bon sens gaulois ou, comme on crut alors, une révéla- tûon directe de Dieu pour l'y faire renoncer 3 .

Ce qu'il y avait de plus fâcheux, en effet, dans les excès de zèle de ces ardents ascètes, c'est qu'ils se montraient intraitables contre tous ceux qui ne par- tageaient pas leurs simagrées. Ils ne parlaient que du relâchement général. Gomme les flagellants du moyen âge, ils trouvaient dans leurs pratiques exté-

4. Apollonius, dans Eus., V, xvm, 2 (Cf. m); Philosoph., VIII, 49; Tertullien, De jejuniis ; saint Jérôme, Epist. ad Mar- cellam (27), et In Agg., i (col. 65 et 4690 de MarL, t. IV).

2. Gomp. Épiph., Hœr., xxx, 45; Pseudo-Clém., HoméL, xiv, 4 ; Acta SS. Perp. et Fel., 4.

3. Eus., H. E., V, ch. ni,

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222 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 168]

rieures un motif do fol orgueil et de révolte contre le clergé. Us osaient dire que, depuis Jésus, au moins depuis les apôtres, l'Eglise avait perdu son temps, et qu'il ne fallait plus attendre une heure pour sancti- fier l'humanité et la préparer au règne messianique. L'Eglise de tout le monde, selon eux, ne valait pas mieux que la société païenne. Il s'agissait de former dans l'Église générale une Église spirituelle 1 , un noyau de saints, dont Pépuze serait le centre. Ces élus se montraient hautains pour les simples fidèles. Thémison déclarait que l'Église catholique avait perdu toute sa gloire et obéissait à Satan*. Une Église de saints, voilà leur idéal, bien peu différent de celui de pseudo-Hermas. Qui n'est pas saint n'es>, pas de l'Église. « L'Église, disaient-ils, c'est la tota- lité des saints, non le nombre des évêques. »

Rien n'était plus loin, on le voit, de l'idée de catholicité qui tendait à prévaloir et dont l'essence consistait à tenir les portes ouvertes à tous. Les ca- tholiques prenaient l'Église telle qu'elle était, avec ses imperfections; on pouvait, d'après eux, être pécheur spjïs cesser d'être chrétien. Pour les montanistes, ces deux termes étaient inconciliables. L'Église doit être

4. Voir la môme distinction chez les gnostiques. L'Égl. chrét., p. 440 etsuiv.

2. Eus., V, xvi, xviii.

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(An 169] MARG-AURÈLE. 223

aussi chaste qu'une vierge ; le pécheur en est exclu par son péché même et perd dès lors toute espérance d'y rentrer. L'absolution de l'Église est sans valeur. Les choses saintes doivent être administrées par les saints 1 . Les évêques n'ont aucun privilège en ce qui concerne les dons spirituels. Seuls, les prophètes, organes de l'Esprit, peuvent assurer que Dieu pardonne 2 .

Grâce aux manifestations extraordinaires d'un piétisme extérieur et peu discret, Pépuze et Tymium devenaient, en effet, des espèces de villes saintes. On les appelait Jérusalem, et les sectaires voulaient qu'elles fussent le centre du monde. On y venait de toutes parts, et plusieurs soutenaient que, confor- mément à la prédiction de Priscille, la Sion idéale s'y créait déjà. L'extase n'était-elle pas la réalisa- tion provisoire du royaume de Dieu, commencé par Jésus? Les femmes quittaient leur mari comme à la fin de l'humanité. Chaque jour, on croyait voir les nuées s'ouvrir et la nouvelle Jérusalem se dessiner sur l'azur du ciel \

Les orthodoxes, et surtout le clergé, cherchaient naturellement à prouver que l'attrait qui attachait ces

\. Tertullien, De exhort. cast., 40.

2. Tertullien, De pudic, 19, 24.

3. Tertullien, Adv. Marc., III, 24. Cf. Firmilien (Epist. S. Cypriani, 75).

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224 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 169J

puritains aux choses éternelles ne les détachait pas tout à fait de la terre. La secte avait une caisse cen- trale de propagande. Des quêteurs allaient de tous les côtés provoquer les offrandes. Les prédicateurs touchaient un salaire ; les prophétesses, en retour des séances qu'elles donnaient ou des audiences qu'elles accordaient, recevaient de l'argent, des habits, des cadeaux précieux 1 . On voit quelle prise cela donnait contre les prétendus saints. Ils avaient leurs confes- seurs et leurs martyrs 2 , et c'était ce qui attristait le plus les orthodoxes ; car ceux-ci eussent voulu que le martyre fût le critérium de la vraie Église. Aussi n'épargnait-on pas les médisances pour diminuer le mérite de ces martyrs sectaires. Thémison, ayant été arrêté, échappa, disait-on, aux poursuites à prix d'ar- gent. Un certain Alexandre fut aussi emprisonné; les orthodoxes n'eurent de repos que quand ils l'eurent présenté comme un voleur qui méritait parfaitement son sort et avait un dossier judiciaire dans les ar- chives de la province d'Asie 3 .

\. Apollonius, dans Eus., V, xvm, 4, M.

2. Eusèbe, H. E., V, ch. xvi et xvm. Cf. Mansi, Concile II, col. 570, n° 34.

3. L'Anonyme dans Eus., ILE.,\, xvi, 12 et suiv.; Apollonius, dans Eus.. H. E., V, xvm, 6 et suiv. Cf. Constit. apost., V, 9.

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CHAPITRE XIV.

ESISTANCE DE L'EGLISE ORTHODOXE.

La lutte dura plus d'un demi-siècle ; mais la vic- toire ne fut jamais douteuse. Les phrygastes, comme on les appelait, n'avaient qu'un tort; il était grave: c'était de faire ce que firent les apôtres, et cela quand, depuis cent ans, la liberté des charismes n'était plus qu'un inconvénient. L'Église était déjà trop forte- ment constituée pour que l'indiscipline des exaltés de Phrygie pût l'ébranler. Tout en admirant les saints que produisait cette grande école d'ascétisme, l'immense majorité des fidèles refusait d'abandon- ner ses pasteurs pour suivre des maîtres errants. Montan, Priscille et Maximille moururent sans laisser de successeurs 1 . Ce qui assura le triomphe de l'Église orthodoxe, ce fut le talent de ses polémistes. Apolli- naire d'Hiérapolis ramena tout ce qui n'était pas

4. L'Anonyme dans Eus. V, xvii, 4.

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226 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 170]

aveuglé par le fanatisme 1 . Miltiade développa la thèse qu'« un prophète ne doit pas parler en extase », dans un livre qui passa pour une des bases de la théologie chrétienne*. Sérapion d'Antioche recueillit, vers J 95, les témoignages qui condamnaient les no- vateurs 8 . Clément d'Alexandrie se proposa de les réfuter 4 .

Le plus complet parmi les ouvrages que suscita la controverse fut celui d'un certain Apollonius 5 , inconnu d'ailleurs, qui écrivit quarante ans après l'apparition de Montan (c'est-à-dire entre 200 et 210). C'est par les extraits que nous en a conservés Eusèbe que nous connaissons les origines de la secte. Un autre évêque, dont le nom ne nous a pas été conservé, composa une sorte d'histoire de ce mou- vement singulier, quinze ans après la mort de Maxi- mille, sous les Sévères 8 . A la même littérature

4. Sérapion, dans Eus., V, xix, 4, 2; Eus., IV, ch. xxvii; V, ch. xvi, init.

2. Eus., V, xvn, 4 ; Chron. Alex., p. 263 (Du Cange) ; saint Jêr., De viris ttl.j 39 (cf. 37). tertullîen y répondit par ses livres, maintenant perdus, de l'Extase.

3. Eus., V, ch. xix; Chron. Alex., p. 263.

4. Clém. d'Alex., Stro?n., IV, 4 3; cf. VII, 17.

5. Eusèbe, V, 48; saint Jérôme, ï)e vir. ill., 40. Le Praëdes- tinatus, 26, en fait un évoque d'Éphèse.

6. Eusèbe, V, ch. xvi et xvu; c'est à tort qu'on regarde l'As- terius Urbanus, cité dans Eusèbe, V, xvi, 47, comme l'auteur de

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t Anl70] MARC-AURÊLE. 227

appartint peut-être l'écrit dont fit partie le fragment connu sous le nom de Canon de Muratori, dirigé en même temps, ce semble, contre le pseudo-prophé- tisme montaniste et contre les rêves gnostiques. Les montanistes, en effet, ne visaient pas à moins que faire admettre les prophéties de Montan, de Priscille et de Maximille dans le corps du Nouveau Testament 1 . La conférence qui eut lieu, vers 210, entre Proclus, devenu le chef de la secte 8 , et le prêtre romain Gaïus, roula sur ce point *. En général, l'Église de Rome, jusqu'à Zéphyrin, tint très ferme contre ces innova- tions * .

L'animosité était grande de part et d'autre; on s'excommuniait réciproquement. Quand les confes- seurs des deux partis étaient rapprochés par le mar- tyre, ils s'écartaient les uns des autres et ne voulaient avoir rien de commun 5 . Les orthodoxes redoublaient de sophismes et de calomnies pour prouver que les

l'écrit en question. Ce personnage semble plutôt avoir été monta- niste. Saint Jérôme paraît attribuer l'ouvrage de l'Anonyme à Rhodon (Tillemont, Mém., III, p. 65).

\ . Hesse, Das muratori' sche Fragment, p. 297, 273 et suiv

2. Pacien, Epist., i, 2.

3. Eus., VI, ch. xx; cf., II, 25; III, 28, 31 ; saint Jér., De viris ill., 59; Tertullien, Prœscr., [52]; In Valent., 5 (identité dou- teuse) ; Thébdoret, Hœr. fab., lit, 2 ; Photïus, côd. xlviii.

4. Tertullien, Adv. Prax., \ .

5. L'Anonyme, dans Eus., V, xvi, 22.

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J28 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 17fl|

martyrs montanistes (et nulle Église n'en avait davan- tage) étaient tous des misérables ou des imposteurs 1 , et surtout pour établir que les auteurs de la secte avaient péri misérablement, par le suicide, forcenés, hors d'eux-mêmes, devenus la dupe ou la proie du démon*.

L'engouement de certaines villes d'Asie Mineure pour ces pieuses folies ne connaissait point de bornes. L'Église d'Ancyre, à un certain moment, fut tout entière entraînée, avec ses anciens, vers les dange- reuses nouveautés 3 . II fallut l'argumentation serrée de l'évêque anonyme et de Zotique d'Otre, pour leur ouvrir les yeux, et même la conversion ne fut pas du- rable ; Ancyre, au iv e siècle, continuait d'être le foyer des mêmes aberrations 4 . L'Église de Thyatires fut infestée d'une manière encore plus profonde. Le phry- gisme y avait établi sa forteresse, et longtemps on considéra cette antique Église comme perdue pour le christianisme *. Les conciles d'Iconium et de Synnade,

1. Eus., V, ch. xvi et xvm.

2. L'Anonyme, dans Eusèbe, V, xvi, 14, 15. — Voir aussi Prœscr., 52, en observant que cette partie des Prescriptions n'est pas de Tertullien.

3. L'Anonyme, dans Eus., V, xvi, 4, 5.

4. Saint Jérôme, In Gai., II, proœm. ; Philastre, 74, 75, Pseudo-Aug., 62; Labbe, Conc, II, col. 951.

' 5. Épiphane, li, 33.

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[An 171] MARG-AURÈLE. 229

vers 231, constatèrent le mal sans pouvoir le guérir 1 . La crédulité extrême de ces bonne? populations du centre de l'Asie Mineure, Phrygiens, Galates, etc., avait été la cause des promptes conversions au christianisme qui s'y opérèrent ; maintenant, cette crédulité les mettait à la merci de toutes les illusions. Phrygien devint presque synonyme d'hérétique. Vers 235, une nouvelle prophétesse soulève les campagnes de la Gappadoce, allant nu-pieds par les montagnes, annonçant la fin du monde, administrant les sacre- ments, et voulant entraîner ses disciples à Jéru- salem 8 . Sous Dèee, les montanistes fournissent au martyre un contingent considérable.

Nous verrons les embarras de conscience que les sectaires de Phrygie donneront aux confesseurs de Lyon, au plus fort de leur lutte*. Partagés entre l'admiration pour tant de sainteté et l'étonnement que causeront à leur droit sens tant de bizarreries, nos héroïques et judicieux compatriotes essayeront en vain d'éteindre la discussion. Un moment aussi l'Eglise de Rome faillit être surprise. L'évêque Zé- phyrin avait déjà presque reconnu les prophéties de

1. Firmilien, dans saint Cyprien, Epist., 75; Eusèbe, VII, 7; Tillemont, Mém., II, 674-672; Hefele, Conciliengesch., I, p. 82; W.gne, Patr. lat., III, col. 4151.

2. Firmilien, dans saint Gyprien, lettre 75.

3. Voir ci-après, p. 345 et suiv.

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230 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 171]

Montan, de Priscille et de Maximille, quand un ar- dent Asiate, confesseur de la foi, Épigone, dit Praxéas, qui connaissait les sectaires mieux que les anciens de Rome, dévoila les faiblesses des prétendue pro- phètes, et montra au pape qu'il ne pouvait approuver ces rêveries sans démentir ses prédécesseurs, qui les avaient condamnées 1 .

Le débat se compliquait de la question de la péni- tence et de la réconciliation. Les évêques réclamaient le droit d'absoudre et en usaient avec une largeur qui scandalisait les puritains. Les illuminés préten- daient qu'eux seuls pouvaient remettre l'âme en grâce avec Dieu, et ils se montraient fort sévères. Tout péché mortel (homicide, idolâtrie, blasphème, adul- tère, fornication) fermait, selon eux, la voie au re- pentir. Si ces principes outrés fussent restés confinés dans les cantons perdus de la Gatacécaumène, le mal oût été peu de chose. Malheureusement, la petite

  • ecte de Phrygie servit de noyau à un parti consi-

dérable, qui offrit des dangers réels, puisqu'il fut capable d'arracher à l'Église orthodoxe son plus il- lustre apologiste, Tertullien. Ce parti, qui rêvait une

^. Tertullien, %n Prax., \ ; Philosopha IX, 7. Pour l'identité d'Épigone et de Praxéas, voir de Rossi, Bull., 4866, p. 67 et suiv., 82. Le Prœdestinatus, ch. xxvi, parle d'un écrit de Soter contre les montanistes, ce qui n'est pas impossible; plus loin, le Prœdestinatus confond Soter et Zéphyrin.

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[An 171] MARC-AURÈLE. 231

Église immaculée et n'arrivait qu'à un étroit con- ciliabule, réussit, malgré ses exagérations, ou plutôt à cause de ses exagérations mêmes, à recruter dans l'Eglise universelle tous les austères, tous les exces- sifs. Il était si bien dans la logique du christia- nisme! Nous avons déjà vu la même chose arriver pour les encratites et pour Tatien. Avec ses absti- nences contre nature, sa mésestime du mariage 1 , sa condamnation des secondes noces*, le montanisme n'était autre chose qu'un millénarisme conséquent, et le millénarisme, c'était le christianisme lui-même. « Qu'ont à démêler, dit Tertullien, des soucis de nourrissons avec le jugement dernier? Il fera beau voir des seins flottants,, des nausées d'accouchée, des mioches qui braillent se mêler à l'apparition du juge et aux sons de la trompette*. Oh ! les bonnes sages femmes que les bourreaux de l'Antéchrist ! » Les exaltés se racontaient que, pendant quarante jours, on avait vu chaque matin, suspendue au ciel, en Judée, une ville qui s'évanouissait quand on appro- chait d'elle. Ils invoquaient, pour prouver la réalité de cette vision, le témoignage des païens, et chacun

4. Tertullien, Ad uxorem, I, 5; De exhort. cast., 40, 14, k%\Âdv. Prax., 40.

2. Voir Tertullien, surtout De monogamia. 3 Tertullien, De monog., 46.

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232 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 171 J

supputait les délices qu'il goûterait dans ce séjour céleste, en compensation des sacrifices qu'il avait faits ici-bas 1 .

L'Afrique, surtout, par son ardeur et sa rudesse*, devait donner dans ce piège. Montanistes, novatia- nistes, donatistes, circoncellions sont les noms divers sous lesquels se produisit l'esprit d'indiscipline, l'ar- deur malsaine du martyre, l'aversion pour l'épisco- pat, les rêveries millénaires, qui eurent toujours leur terre classique chez les races berbères. Ces rigoristes, qui se révoltaient d'être appelés une secte, mais qui, dans chaque Eglise, se donnaient comme l'élite, comme les seuls chrétiens dignes de ce nom, ces pu- ritains implacables pour ceux qui voulaient faire pé- nitence, devaient être le pire fléau du christianisme. Tertullien traitera l'Église générale de caverne d'a- dultères et de prostituées *. Les évêques, n'ayant ni le don de prophétie ni celui des miracles, seront, aux yeux des enthousiastes, inférieurs aux pneuma- tiques. C'est par ceux-ci, et non par la hiérarchie officielle, que se font la transmission des grâces sacra-

1 . In compensationem eorum quœ in seculo vel despeximus vel amisimus. Tert., Adv. Marc.,111, 24.

2. Se rappeler Tertullien, surtout De fuga, 3; De anima, 9; De jej., 9; les Actes de sainte Perpétue; Commodien.

3. Tertullien, De pudicitia, \

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[An 171] MARC-AURÊLE. 233

mentelles, le mouvement de l'Église et ïe progrès 1 . Le vrai chrétien, ne vivant qu'en perspective du juge ment dernier et du martyre, passe sa vie dans 1& contemplation. Non seulement il ne doit pas fuir la persécution, mais il lui est ordonné de la rechercher. On se prépare sans cesse au martyre comme à uh complément nécessaire de la vie chrétienne. La fin naturelle du chrétien, c'est de mourir dans les tor- tures. Une crédulité effrénée, une foi à toute épreuve dans les charismes spirites*, achevaient de faire du montanisme un des types de fanatisme les plus ou- trés que mentionne L'histoire de l'humanité.

Ce qu'il eut de grave, c'est que cet effroyable rêve séduisit l'imagination du seul homme de grand talent littéraire que l'Église ait compté dans son sein durant trois siècles. Un écrivain incorrect, mais d'une sombre énergie, un ardent sophiste, maniant tour à tour l'ironie, l'injure, la basse trivialité, jouet d'une conviction ardente jusque dans ses plus manifestes contradictions, Tertullien trouva moyen de donner des chefs-d'œuvre à la langue latine à demi morte, en appliquant à ce sauvage idéal une élo-

1. Tert., De pudic, 21 .

2. Voir l'épisode de la soror qui voyait les âmes, dans Ter- tullien, De anima, 9. Extases d'enfants dans saint Cyprien, Epist., 9

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234 ORIGINES DU CHRISTIANISxME. [An 171 J

quence qui était toujours restée inconnue aux ascètes bigots de Phrygie.

La victoire de l'épiscopat fut, dans cette circon- stance, la victoire de l'indulgence et de l'humanité. Avec un rare bon sens, l'Église générale regarda les abstinences exagérées comme une sorte d'anathème partiel jeté sur la création et comme une injure à l'œnyre de Dieu 1 . La question de l'admission des femmes aux fonctions ecclésiastiques et à l'admi- nistration des sacrements, question que certains pré- cédents de l'histoire apostolique laissaient indécise, fut tranchée sans retour*. La hardie prétention des sectaires de Phrygie à insérer des prophéties nou- velles au canon biblique amena l'Eglise à déclarer, plus nettement qu'elle ne l'avait encore fait, la nou- velle Bible close sans retour*. Enfin la recherche téméraire du martyre devint une sorte de délit, et, à côté de la légende qui exaltait le vrai martyr, il y eut la légende destinée à montrer ce qu'a de cou- pable la présomption qui va au-devant des supplices et enfreint sans y être forcée les lois du pays 4 .

4. Songe d'Attale, dans Eus., V, m, 2. Cf. Isidore, Sentent.,

II, XLIV, 9.

2. Firmilien (lettre 75 dans les Œuvres de saint Cyprien).

3. L'Anonyme, dans Eus., V, xvi, 3; le fragment de Muratori.

4. Cf. Clém. d'Alex., Strom., IV, 4. Cf. Mé?n. de l'Acad. des inscr., XXVIII, 2 e partie, p. 335 et suiv. (Le Blant)

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[An 171] MARG-AURÈLE. 235

Le troupeau des fidèles, nécessairement de vertu moyenne, suivit les pasteurs. La médiocrité fonda l'autorité. Le catholicisme commence. A lui l'avenir. Le principe d'une sorte de yoguisme chrétien 1 est étouffé pour un temps. Ce fut ici la première victoire de l'épiscopat, et la plus importante peut-être ; car elle fut remportée sur une sincère piété. Les extases, la prophétie, la glossolalie avaient pour eux les textes et l'histoire. Mais ils étaient devenus un danger; l'épiscopat y mit bon ordre ; il supprima toutes ces manifestations de la foi individuelle. Que nous sommes loin des temps si fort admirés par l'auteur des Actes! Déjà au sein du christianisme existait ce parti du bon sens moyen, qui l'a toujours emporté dans les luttes de l'histoire de l'Église. L'autorité hiérarchique, à son début, fut assez forte pour dompter l'enthou- siasme des indisciplinés, mettre le laïque en tutelle, faire triompher ce principe que les évêques seuls s'occupent de théologie et sont juges des révélations. C'était bien, en effet, la mort du christianisme, par la destruction de l'épiscopat 2 , que ces bons fous de Phrygie préparaient. Si l'inspiration individuelle, la doctrine de la . révélation et du changement en per-

1. Glém. d'Alex., Strom., I, 15, p. 134.

2. Non Ecclesia numerus episcoporum. Tertullien, De pu- dicitia, 21 .

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236 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 172]

manence 1 l'eût emporté, le christianisme allait périr dans de petits conventicules d'épileptiques. Ces pué- riles macérations, qui ne pouvaient convenir au vaste monde, eussent arrêté la propagande. Tous les fidèles ayant le même droit au sacerdoce, aux dons spiri- tuels 1 , et pouvant administrer les sacrements 8 , on fût tombé dans une complète anarchie. Le charisme allait anéantir le sacrement; le sacrement l'emporta, et la pierre fondamentale du catholicisme fut irrévo- cablement établie.

En définitive, le triomphe de la hiérarchie ecclé- siastique fut complet. Sous Calliste (217-222), les maximes modérées prévalurent dans l'Eglise de Rome, au grand scandale des rigoristes, qui s'en vengèrent par d'atroces calomnies 4 . Le concile d'Iconium 5 clôt le débat pour l'Église, sans ramener les égarés. La secte ne mourut que très tard; elle se continua jusqu'au vi e siècle, à l'état de démocratie chrétienne*, surtout en Asie Mineure 7 , sous les noms de phryges, phry-

4. SiChristus abstulit qtiod Moyses prœcepit, ... cur non et Paracletus abstulerit quod Paul us induisit? Tert., Demonog.,Mk.

2. Tertull., De jej. adv. psych., 43.

3. Tertull., De exhort. cast., 7; De bapt., 47.

4. Philosoph., livre IX.

6. Conc. de Labbe, I, col. 754 et suiv.

G. Saint Jérôme, Ad Marc, epist. 27, Mart., IV, El, p. 64-65.

7. Épiph., Hœr., xlii, 4 ; xlviii, 44; saint Jérôme, l. c. ; Sozom., Il, 32; Code Just., I. I, titre v, lois 5, 48, 24 ; saint Hi-

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fAnl72] MÀRC-AURÈLE. 537

gasles, cataphryges, pépuziens, tascodrugiteSj quin- UllienSj priscilliens, artotyrites i . Eux-mêmes s'ap- pelaient les purs ou les pneumatiques. Durant des siècles, la Phrygie et la Galatie furent dévorées par des hérésies piétistes et gnostiques rêvant des nuées d'anges et d'éons*. Pépuze fut détruite, on ne sait à quelle époque ni dans quelles circonstances ; mais l'endroit resta sacré. Ce désert devint un lieu de pèlerinage. Les initiés s'y réunissaient de toute l'Asie Mineure et y célébraient des cultes secrets, sur les- quels la rumeur populaire eut beau jeu à s'exercer. Ils affirmaient énergiquement que c'était là le point où allait se révéler la vision céleste. Ils y restaient des jours et des nuits dans une attente mystique, et, au bout de ce temps, ils voyaient le Christ en per- sonne venir répondre à l'ardeur qui les brûlait 3 .

laire, Contre Const., §11; Pseudo-Aug., 26; Théodoret, III, 2, décret de Gélase, opuscula montanistarum.

1. Épiphane, xlviii, 14; xlix, 1 , 2; Philastre,74,75; Pseudo- Aug., Hœr., 62, 63; saint Jérôme, In Gai., II, proœro. Voir aussi le Praedestinatus, hérésies 26 et suiv.; 58 et suiv.

2. Mansi, ConciL, I, 724; II, 570; Labbe, Conc, II, col. 951

3. Épiph., Hœr., xlviii, 14; xux, 1. Quoique, en général assez corrects pour le dogme, les montanistes étaient de faibles théologiens. Lv^ sabelliens et les hérétiques qui niaient la diver- sité des hypostases les entraînèrent par moments, ou peut-être on confondit les deux types d'hérésie. Tert., Prœscr., [52] ; Pa- cien, Epist., i, 2; Théodoret, III, 2; Socrate, I, 23; Sozom., II, 18; saint Hilaire, Fragm., Il, col. 632 et suiv. (Migne>).

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CHAPITRE XV.

TRIOMPHE COMPLET DE l'É PISC OPA f . — C ONS É QUE fcW K 8 DU MONTANISMB.

Ainsi, grâce à l'épiscopat, censé le représentant de la tradition des douze apôtres, l'Église opéra, sans s'affaiblir, la plus difficile des transformations. Elle passa de l'état conventuel, si j'ose le dire, à l'état laïque, de l'état d'une petite chapelle de visionnaires à l'état d'église ouverte à tous et par conséquent exposée à bien des imperfections. Ce qui semblait destiné à n'être jamais qu'un rêve de fanatiques était devenu une religion durable. Pour être chrétien, quoi qu'en disent Hermas et les montanistes, il ne faudra pas être un saint. L'obéissance à l'autorité ecclésias- tique est maintenant ce qui fait le chrétien, bien plus c|ùe les dons spirituels. Ces dons spirituels seront même désormais suspects et exposeront fréquemment les plus favorisés de la grâce à devenir des hérétiques.

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[An 172] MARG-AURÈLE. 239

Le schisme est le crime ecclésiastique par excellence. De même que, pour le dogme, l'Église chrétienne possédait déjà un centre d'orthodoxie qui taxait d'hérésie tout ce qui sortait du type reçu, de même elle avait une morale moyenne, qui pouvait être celle de tout le monde et n'entraînait pas forcément, comme celle des abstinents, la fin de l'univers. En repoussant les gnostiques, l'Église avait repoussé les raffinés du dogme; en rejetant les montanistes, elle rejetait les raffinés de sainteté. Les excès de ceux qui rêvaient une Église spirituelle, une perfection transcendante, venaient se briser contre le bon sens de l'Église établie. Les masses, déjà considérables, qui entraient dans l'Église y faisaient la majorité, et en abaissaient la température morale au niveau du possible.

En politique, la question se posait de la même manière. Les exagérations des montanistes, leurs dé- clamations furibondes contre l'empire romain, leur haine contre la société païenne ne pouvaient être le fait de tous. L'empire de Maiv-Aurèle était bien différent de celui de Néron. Avec celui-ci, il n'y avait pas de réconciliation à espérer; avec celui-là, on pouvait s'entendre. L'Église et Marc-Aurèle pour- suivaient, à beaucoup d'égards, le même but. K est clair que les évêques eussent abandonné au bras

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240 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 172]

séculier tous les saints de Phrygie, si un pareil sa- crifice avait été le prix de l'alliance qui eût mis entre leurs mains la direction spirituelle du monde- Les charismes, enfin, et autres exercices surna- turels, excellents pour entretenir la ferveur de petites congrégations d'illuminés, devenaient impraticables dans de grandes Eglises. La sévérité extrême pour Jes règles de la pénitence était une absurdité et un non-sens, si Ton aspirait à être autre chose qu'un conciliabule de soi-disant purs. Un peuple n'est ja- mais composé d'immaculés, et le simple fidèle a besoin d'être admis à se repentir plus d'une fois. Il fut donc admis qu'on peut être membre de l'Église sans être un héros ni un ascète, qu'il suffit pour cela d'être soumis à son évêque. Les saints réclameront; la lutte de la sainteté individuelle et de la hiérarchie ne finira plus; mais la moyenne l'emportera; il sera possible de pécher sans cesser d'être chrétien. La hiérarchie préférera même le pécheur qui emploie les moyens ordinaires de réconciliation à l'ascète or- gueilleux qui se justifie lui-même ou qui croit n'avoir pas besoin de justification.

Il ne sera néanmoins donné à aucun de ces deux principes d'expulser l'autre entièrement. A côté de l'Eglise de tous, il y aura l'Église des saints; à côté du siècle, il y aura le couvent ; à côté du simple

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[An 172] MARC-AURÈLE. 241

fidèle, il y aura le religieux. Le royaume de Dieu, tel que Jésus Ta prêché, étant impossible dans le monde tel qu'il est, et le monde s'obstinant à ne pas changer, que faire alors, si ce n'est de fonder de petits royaumes de Dieu, sortes d'îlots dans up océan irrémédiablement pervers, où l'application ue l'Évangile se fasse à la lettre, et où l'on ignore cette distinction des préceptes et des conseils qui sert, dans l'Église mondaine, d'échappatoire pour esquiver les impossibilités? La vie religieuse est en quelque sorte de nécessité logique dans le christianisme. Un grand organisme trouve le moyen de développer tout ce qui existe en germe dans son sein. L'idéal de per- fection qui fait le fond des prédications galiléennes de Jésus, et que toujours quelques vrais disciples re- lèveront obstinément, ne peut exister dans le monde ; il fallait donc créer, pour que cet idéal fût réalisable, des mondes fermés, des monastères, où la pauvreté, l'abnégation, la surveillance et la correction réci- proques, l'obéissance et la chasteté fussent rigoureu- sement pratiquées. L'Evangile est, en réalité, plutôt YEnchiridien d'un couvent qu'un code de morale; il est la règle essentielle de tout ordre monastique ; le parfait chrétien est un moine ; le moine est un chré- tien conséquent ; le couvent est le lieu où l'Évangile, partout ailleurs utopie, devient réalité. Le livre qui

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242 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 172}

a prétendu enseigner l'imitation de Jésus-Christ est un livre de cloître. Satisfait de savoir que la morale prêchée par Jésus est pratiquée quelque part, le laïque se consolera de ses attaches mondaines et s'habituera facilement à croire que de si hautes maximes de perfection ne sont pas faites pour lui. — Le bouddhisme a résolu la question d'une autre ma- nière. Tout le monde y est moine une partie de sa vie. Le christianisme est content s'il y a quelque part des lieux où la vraie vie chrétienne se pratique ; le bouddhiste est satisfait pourvu qu'à un moment de sa vie il ait été parfait bouddhiste.

Le montanisme fut une exagération, il devait périr. Mais, comme toutes ies exagérations, il laissa des traces profondes. Le roman chrétien fut en partie son ouvrage. Ses deux grands enthousiasmes, chasteté et nartyre, restèrent les deux éléments fondamentaux de la littérature chrétienne. C'est le montanisme qui inventa cette étrange association d'idées, créa la Vierge martyre, et, introduisant le charme féminin dans les plus sombres récits de supplices, inauguca cette bizarre littérature dont l'imagination chrétienne, à partir du 17 e siècle, ne se détacha plus. Les Actes montanistes de sainte Perpétue et des martyrs d'A- frique, respirant la foi aux charismes J pleins d'un rigorisme extrême et de brûlantes ardeurs, impré-

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[An 172) MARC-AURÈLE. 243

gnés d'une forte saveur d'amour captif, mêlant les plus fines images d'une esthétique savante aux rêves les plus fanatiques, ouvrirent la série de ces œuvres de volupté austère. La recherche du marly/e devient une fièvre impossible à dominer *. Les circoncel- lions, courant le pays par troupes folles pour cher- cher la mort, forçant les gens à les martyriser, traduisirent en actes épidémiques ces accès de sombre hystérie *.

La chasteté dans le mariage resta une des bases de l'intérêt des romans chrétiens. Or c'était bien là encore une idée montaniste. Gomme le faux Hermas, les montanistes remuent sans cesse la cendre péril- leuse qu'on peut bien laisser dormir avec ses feux cachés, mais qu'il est imprudent d'éteindre violem- ment. Les précautions qu'ils prennent à cet égard témoignent d'une certaine préoccupation, plus las- cive au fond que la liberté de l'homme du monde; en tout cas, ces précautions sont de celles qui ag- gravent le mal, ou du moins le décèlent, le mettent à vif. Une tendresse excessive à la tentation se laisse conclure de cette crainte exagérée de la beauté, de ces interdictions contre la toilette des femmes et sur-

4. Tertullien, De fuga, 6, 9, 44.

2. Mémoires de VAcad. des Inscr., t. XXVIII, 2 e part., p. 343 fel visu. (Le Blant).

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244 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 172]

tout contre les artifices de. leurs cheveux, qui se retrouvent à chaque page des écrits montanistes l . La femme qui, par le tour le plus innocent donné à sa thevelure, cherche à plaire et amène cette simple réflexion quelle est jolie, devient, au dire de ces âpres sectaires, aussi coupable que celle qui excite à la débauche. Le démon des cheveux se charge de la punir*. L'aversion du mariage venait des motifs qui auraient dû y pousser. La prétendue chasteté des en- cratites n'était souvent qu'une inconsciente duperie. Un roman qui fut sûrement d'origine montaniste, puisqu'on y trouvait des arguments pour prouver que les femmes ont le droit d'enseigner et d'administrer les sacrements 8 , roule tout entier sur cette équi- voque passablement dangereuse. Nous voulons parler

  • . Tertullien, les deux livres De cullu feminarum, les deux

livres Ad uxorem et le livre De virginibus velandis.

2. Eclogœ ex script, proph. (dans les Œuvres de saint Clé- ment), 39, pensée de Tatien. Les juifs du moyen âge cherchaient à faire croire aux femmes mariées que les démons dansaient sur leurs cheveux, quand elles en avaient; de là le précepte de les couper. Chiarini, Théorie du judaïsme, I, 257-259.

3. Tertullien, De bapt., 47; saint Jérôme, De viris M., 7. L'épisode du «lion baptisé » consistait probablement en ce que le lion qui, dans l'amphithéâtre, refusait de dévorer ïhécla, rece- vait le baptême de celle-ci comme bon chrétien. Saint Ambroise, De virginibus, II, 3. L'origine montaniste de ce roman explique que Tertullien, qui était de la coterie, en ait eu si vite connais- sance.

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[An 172] MARC-AURÉLE. 245

de Thécla 1 . Bien autrement scabreux et irritant est le roman des saints Nérée et Achillée 2 ; on ne fut jamais plus voluptueusement chaste; on ne traita jamais du mariage avec une plus naïve impudeur. Qu'on lise, dans Grégoire de Tours, la délicieuse lé- gende des deux Amants d'Auvergne 3 ; dans les Actes de Jean, le piquant épisode de Drusiana* ; dans les Actes de Thomas, le récit des Fiancés de VInde 5 ; dans saint Ambroise 8 , l'épisode de la vierge d'Antioche au lupanar; on comprendra que les siècles qui se nourrirent de tels récits purent, sans mérite, se figu- rer avoir renoncé à l'amour profane. Un des mys- tères le plus profondément entrevus par les fonda- teurs du christianisme, c'est que la chasteté est une volupté 7 et que la pudeur est une des formes de

4. Voir l'Égl. chrét., p. 523. Dans le titre des Actes grecs, Thêcla porte le titre de àwooroXôç, pris au féminin. Le latin porte apostolatu defuncla. Le texte publié par Grabe et Tischen- dorf diffère peu, ce semble, du texte primitif.

2. Cet écrit, ainsi que la Passio Pétri et Pauli de pseudo- Lin, avec laquelle il a des liens de parenté, paraît du m e siècle.

3. Grégoire de Tours, Hist. Franc, I, 42.

4. Pseudo-Abdias, 1. V, chap. 4 et suiv. (d'après Leucius). Il y a là peut-être quelque imitation de la Matrone d'Èphèse. Cf. Tertullien, De resurr., 8.

5. Dans Tisch., Acta apocr., 192 et suiv. ; Pseudo-Abdias, 4.

6. De virginibus, II, 4.

7. Voir Saint Paul, p. 242 et suiv.

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246 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 472]

l'amour * . Les gens qui craignent les femmes sont, en général, ceux qui les aiment le plus. Que de fois on peut dire avec justesse à l'ascète : Faltit te incau- tum pietas tua 1 . Dans certaines parties de la commu- nauté chrétienne, on vit paraître, à diverses reprises, l'idée que les femmes ne doivent jamais être vues, que la vie qui leur convient est une vie de réclusion, selon l'usage qui a prévalu dans l'Orient musulman 5 . Il est facile de voir à quel point, si une telle pensée eût prévalu, le caractère de l'église eût été altéré. Ce qui distingue, en effet, l'église de la mosquée et même de la synagogue, c'est que la femme y entre librement et y est sur le même pied que l'homme, quoique séparée ou même voilée. Il s'agissait de sa- voir si le christianisme serait, comme le fut plus tard l'islamisme, une religion d'hommes, d'où la femme

4. Les études récemment faites ont bien montré que l'accès hystérique donne à la femme une beauté passagère, une sorte d'idéalisation momentanée, et que cet état maladif, inspirant une chasteté relative, rend sans danger pour les mœurs les relations intimes des deux sexes.

%. J'ai vu, en Orient, une jeune fille danser avec une retenue charmante les danses les plus voluptueuses ; elle voulait se faire religieuse. J'ai appris ensuite qu'elle devint foiie la première nuit de son mariage. Lire l'épisode d'Athanase chez la belle vierge d'Alexandrie, Sozomène, V, 6.

3. C'est ce qui est particulièrement sensible chez l'auteur, très juif d'esprit, du Testament des douze patriarches. Lire Ruben tout entier. Voir aussi Tertullien, De virginibus velandis.

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[An 172] MARC-AURÈLE. 247

est à peu près exclue. L'Église catholique n'eut garde de commettre cette faute. La femme eut des fonctions de diaconie dans l'Église et y fut avec l'homme dans des rapports subordonnés, mais fré- quents. Le baptême, la communion eucharistique, les œuvres de charité entraînaient de perpétuelles déro- gations aux mœurs de l'Orient. Ici encore, l'Église catholique trouva le milieu entre les exagérations des sectes diverses avec une rare justesse de tact.

Ainsi s'explique ce mélange singulier de pudeur timide et de mol abandon qui caractérise le senti- ment moral dans les Églises primitives. Loin d'ici les vils soupçons de débauchés vulgaires, incapables de comprendre une telle innocence! Tout était pur dans ces saintes libertés; mais aussi qu'il fallait être pur pour pouvoir en jouir! La légende nous montre les païens jaloux du privilège qu'a le prêtre d'aper- cevoir un moment dans sa nudité baptismale celle qui, par l'immersion sainte, va devenir sa sœur spi- rituelle l . Que dire du « saint baiser »*, qui fut l'am-

4 , Voir, dans les manuscrits et les éditions xylographiques, les miniatures représentant le baptême de Drusiana (Didot, les Apocal. figurées, p. 54-52). Les païens regardent par les trous de la porte, d'um, manière qui implique un soupçon ou du moins un sentiment de jalousie contre le ministre du sacrement. Cf. les réflexions de Sozomène, l. c.

2. Saint Paul, p. 262, 263.

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2i8

ORIGINES DU CHRISTIANISME.

[An 172]

broisie de ces générations chastes, de ce baiser qui, comme le consolamentum des cathares 1 , était un sa- crement de force et d'amour, et dont le souvenir, mêlé aux plus graves impressions de l'acte eucha- ristique, suffisait durant des jours à remplir l'âme d'une sorte de parfum? Pourquoi l'Église était-elle si aimée, que, pour y rentrer quand on en était sorti, on allait au-devant de la mort? Parce qu'elle était une école de joies infinies. Jésus était vraiment au milieu des siens. Plus de cent ans après sa mort, il était encore le maître des voluptés savantes, l'initia- teur des secrets transcendants.

4. Scftmidt, Histoire des cathares, II, p. 149 et suhr.

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CHAPITRE XVI.

MARC-AURÈLE CHEZ LES QUADES. — LE LIVRE DES PBNSÉBS.

Trop peu soucieux de ce qui se passait dans le reste du monde, le gouvernement de Marc-Aurèle semblait n'exister que pour les progrès de l'intérieur. Le seul grand empire organisé qui touchât aux fron- tières romaines, celui des Parthes, cédait devant les légions. Lucius Verus et Avidius Gassius conquéraient des provinces que Trajan n'avait occupées que pas- sagèrement, l'Arménie, la Mésopotamie, l'Adiabène \ Le véritable danger était au delà du Rhin et du Da- nube. Là vivaient, dans une menaçante obscurité, des populations énergiques, pour la plupart germa- niques de race, que les Romains ne connaissaient guère que par ces beaux et fidèles gardes du corps (les Suisses de ces temps-là) , que certains empereurs

4. Tillemont, Hist. desemp., II, p. 352-353.

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250 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 173]

aimèrent à se donner, ou par ces gladiateurs superbes qui, dévoilant tout à coup dans l'amphithéâtre la beauté de leurs formes nues, faisaient éclater l'ad- miration de l'assistance 1 . Conquérir pas à pas ce monde impénétrable, reculer lieue par lieue les li- mites de la civilisation; pour cela, s'établir fortement en Bohême, dans ce quadrilatère central de l'Europe, où il devait y avoir encore un fond considérable de Boïens celtiques ; de là, s'avancer comme les défri- cheurs américains, détruire arbre par arbre la forêt Hercynienne, substituer des colonies à des tribus sans attache avec le sol, fixer et civiliser ces populations pleines d'avenir, faire bénéficier l'empire de leurs rares qualités, de leur solidité, de leur force corpo- relle, de leur énergie ; porter les vraies frontières de l'empire, d'un côté, sur l'Oder ou laVistule,de l'autre, sur le Pruth ou le Dniester, et donner ainsi à la par- tie latine de l'empire une prépondérance décidée, qui eût empêché le schisme de la partie grecque et orien- tale ; au lieu de bâtir cette funeste Gonstantinople, mettre la seconde capitale à Baie ou à Constance, et assurer ainsi, pour le grand bien de l'empire, aux peuples celto-germains l'hégémonie politique qu'ils devaient conquérir plus tard sur les ruines de l'em-

4. Tacite, Germ., 20.

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[An 173] MARC-AURÈLE. 261

pire, voilà quel aurait dû être le programme des Romains éclairés, s'ils avaient été mieux renseignés sur l'état de l'Europe et de l'Asie, sur la géographie et l'ethnographie comparées.

L'expédition mal concertée de Varus (an 10 de J.-C.) et le vide éternel qu'elle laissa dans les numé- ros des légions furent comme un épouvantail qui dé- tourna la pensée romaine de la grande Germanie. Tacite, seul, vit l'importance de cette région pour l'équilibre du monde. Mais l'état de division où étaient les tribus germaniques endormait les inquiétudes que les esprits sagaces auraient dû concevoir. Tandis que ces peuplades, en effet, plus portées vers l'indé- pendance locale que vers la centralisation, ne for- maient pas d'agrégat militaire, elles donnaient peu à craindre. Mais leurs confédérations étaient redou- tables. On sait quelles conséquences eut celle qui se forma, au nr siècle, sur la rive droite du Rhin, sous le nom de Francs. Vers l'an 166, une ligue puissante se forma en Bohême, en Moravie et dans le nord de la Hongrie actuelle. Les noms d'une fouie de peu- plades, qui devaient plus tard remplir le monde, fu- rent entendus pour la première fois. La grande poussée des barbares commençait ; les Germains, jusque-là inattaquables, attaquaient. La digue cre- vait sur le Danube, dans la région de l'Autriche

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252 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 173]

et de la Hongrie, vers Presbourg, Gomorn et Gran. Tous les peuples germains et slaves, depuis la Gaule jusqu'au Don, Marcomans, Quades, Narisques, Her- mundures, Suèves, Sarmates, Victovales, Roxolans, Bastarnes, Gostoboques, Alains, Peucins, Vandales, Jazyges, semblèrent d'accord pour forcer la fron- tière et inonder l'empire. La pression venait de plus loin. Refoulés par des barbares septentrionaux, pro- bablement par les Goths, toute la masse slave et germanique semblait en mouvement; ces barbares, avec leurs femmes et leurs enfants, voulaient qu'on les reçût dans l'empire, qu'on leur donnât des terres ou de l'argent, offrant en retour leurs bras pour n'importe quel service militaire. Ce fut un véritable cataclysme humain. La ligne du Danube fut enfon- cée. Les Vandales et les Marcomans s'établirent en Pannonie; la Dacie fut piétinée par vingt peuples; les Gostoboques coururent jusqu'en Grèce ; la Rhétie et le Norique se virent envahis ; les Marcomans pas- sèrent les Alpes Juliennes, mirent le siège devant Aquilée, saccagèrent tout jusqu'à la Fiave. Devant ce choc épouvantable, l'armée romaine plia; le nombre des captifs emmenés par les barbares fut énorme * ; l'alarme fut vive en Italie ; on déclara que, depuis le temps des guerres puniques, Rome n'avait

4. Dion Cassius, LXXI, *5, 49.

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[An 173] MARC-AURÈLE. 253

pas eu à soutenir une attaque aussi furieuse *. C'est une vérité bien constatée que le progrès philo- sophique des lois ne répond pas toujours à un progrès dans la force de l'Etat. La guerre est chose brutale ; elle veut des brutaux ; souvent il arrive ainsi que les améliorations morales et sociales entraînent un affai- blissement militaire. L'armée est un reste de barbarie, que l'homme de progrès conserve comme un mal nécessaire ; or il est rare qu'on fasse avec succès ce qu'on fait comme un pis aller. Antonin avait déjà une forte aversion pour l'emploi des armes * ; sous son règne, les mœurs des camps s'amollirent beau- coup s . On ne peut nier que l'armée romaine n'eût perdu sous Marc-Aurèle une partie de sa discipline et de sa vigueur 4 . Le recrutement se faisait difficile-

4. Jules Capitolin, Ant. PhiL, 42 et suiv., 47, 21 et suiv., Lucius Verus, 7, 8; Perlinax, 2; Dion Gassius, LXXI, 3 et suiv.; Pausanias, VIII, xliii, 6; X, xxxiv, 5; Hérodien, I, 3; Carm.. sib., XII, 194 et suiv.; Petrus Patricïus, Exe. de leg., p. 24 (Paris, 1648); Ammien Marcellin, XXIX, vi, 4; XXXI, v, 13. Eutrope,VIII,42; Aurelius Victor, Cœs. et Epit.J 6 ; Orelli, n°861; la colonne Antonine et les restes de l'arc de triomphe de Marc- Aurèle, au Palais des conservateurs, à Rome ; Desvergers, Essai sur Marc-Aurèle, p. 440 et suiv.

2. Eutrope, VIII, 8.

3. Fronton, Epist. ad Luc. Ver., II, 4; ad amicos, I, 6; Prmcipia historiœ, p. 206 et suiv. (Naber).

4. Lettre d'Avidius Gassius, dans Vulc. Gall., Vie d'Avidiut, 44, et en général toute cette vie.

LIBRARY ST. MARY S COLLEGE

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254 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 173)

ment ; le remplacement et l'enrôlement des barbares avaient entièrement changé le caractère ch la légion 1 ; sans doute le christianisme soutirait déjà le meilleur des forces de l'Etat. Quand on songe qu'à côté de cette décrépitude s'agitaient des bandes sans patrie, paresseuses au travail de la terre, n'aimant qu'à tuer, ne cherchant que bataille, fût-ce contre leurs congénères \ il était clair qu'une grande substi- tution de races aurait lieu. L'humanité civilisée n'avait pas encore assez dompté le mal pour pou- voir s'abandonner au rêve du progrès par la paix et la moralité.

Marc-Aurèle, devant cet assaut colossal de toute la barbarie, fut vraiment admirable. 11 n'aimait pas la guerre et ne la faisait que malgré lui ; mais, quand il fallut , il la fit bien ; il fut grand capitaine par devoir. Une effroyable peste se joignit à la guerre. Ainsi éprouvée, la société romaine fit appel à toutes ses traditions, à tous les rites ; il y eut, comme d'or- dinaire à la suite des fléaux, une réaction en faveur de la religion nationale. Marc-Aurèle s'y prêta. On vit le bon empereur présider lui-même en qualité de grand pontife aux sacrifices, prendre un fer de jave-

4. Naudet, Comptes rendus de VAc. des se. mor. etpol, 4875, 2 e sem., p. 479 etsuiv.

  • . Dion Cassius, LXXI, 44.

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[An 174] MARC-AORÈLE. 255

lot dans le temple de Mars, le plonger dans le sang, le lancer vers le point du ciel où était l'ennemi *■ On arma tout, esclaves, gladiateurs, bandits, diogmites (agents de police) ; on soudoya des bandes ger- maniques contre les Germains; on fit argent des objets précieux du garde-meuble impérial, pour évi- ter d'établir de nouveaux impôts.

La vie de Marc-Aurèle presque entière se passa désormais dans la région du Danube, à Carnonte* près de Vienne, ou à Vienne même, sur les bords du Gran, en Hongrie, parfois à Sirmium 3 . Son ennui était immense; mais il savait vaincre son ennui. Ces insipides campagnes contre les Quades et les Marcomans furent très bien conduites ; le dé- goût qu'il en éprouvait ne l'empêchait pas d'y mettre l'application la plus consciencieuse. L'armée l'aimait et fit parfaitement son devoir. Modéré même envers lés ennemis, il préféra un plan de campagne long, mais sûr, à des coups foudroyants ; il délivra com- plètement la Pannonie, repoussa tous les barbares sur la rive gauche du Danube, fit même de grandes pointes au delà de ce fleuve, et pratiqua prudem-

4. Dion Cassius, LXXI, 33.

2. Petronell, près de Haimburg. Pensées, 1. M, fin; lettre )cr. à la suite de YApol. I de saint Justin.

3. Philostrate, Soph,, II, i, 26 ; Tertullien, ApoL, 25.

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556 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 174J

ment la tactique, dont on abusa plus tard, d'opposer les barbares aux barbares.

Paternel et philosophe avec ces hordes à demi sauvages, il s'obstinait, par respect pour lui-même, à conserver envers elles des égards qu'elles ne compre- naient pas, à la façon d'un gentilhomme qui, par ga- geure de dignité personnelle, traiterait des Peaux- Rouges comme des gens bien élevés. Il leur prêchait naïvement la raison et la justice, et il finit par leur inspirer du respect 1 . Peut-être, sans la révolte d'A- vidius Gassius, eût-il réussi à faire une province de Marcomannie (Bohême), une autre de Sarmatie (Gal- licie), et à sauver l'avenir 2 . Il admit sur une large échelle le soldat germain dans les légions ; il accorda des terres en Dacie, en Pannonie, en Mésie, dans la Germanie romaine, à ceux qui voulaient travailler 3 , mais maintint très ferme la limite militaire, établit une rigoureuse police sur le Danube, et ne laissa pas une seule fois le prestige de l'empire souffrir des concessions que lui arrachaient la politique et l'hu- manité.

Ce fut dans le cours d'une de ces expéditions que,

4. Statue équestre, maintenant au Capitole; bas-reliefs de l'arc de triomphe de Marc-Aurèle ; colonne Antonine; v. ci-des- sus, p. 47.

t. Dion Cassius, LXXI, 17.

3. Capilolin, 24.

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lAnl74J MARC-AURÊLE. 257

campé sur les bords du Gran, au mih'eu des plaines monotones de la Hongrie 1 , il écrivit les plus belles pages du livre exquis qui nous a révélé son âme tout entière. Ce qui coûtait le plus à Marc-Aurèle dans ces lointaines guerres, c'était d'être privé de sa compagnie ordinaire de savants et de philosophes. Presque tous avaient reculé devant les fatigues et étaient restés à Rome *. Occupé tout le jour aux exer- cices militaires, il passait les soirées dans sa tente, seul avec lui-même. Là, il se débarrassait de la contrainte que ses devoirs lui imposaient ; il faisait son examen de conscience, et songeait à l'inuti- lité de la lutte qu'il soutenait vaillamment. Sceptique sur la guerre, même en la faisant, il se détachait de tout, et, se plongeant dans la contemplation de l'uni- verselle vanité, il doutait de la légitimité de ses propres victoires : « L'araignée est fière de prendre une mouche, écrivait-il ; tel est fier de prendre un levraut; tel, de prendre une sardine; tel, de prendre des sangliers; tel, des Sarmates. Au point de vue des principes, tous brigands 3 . » Les Entretiens d'Épi- ctète, par Arrien, étaient le livre préféré de l'empe-

4. Pensées, livre I er , fin.

2. Galien, De prœnotione, \ ; De libris propriis, % ; Philostr., Sophist., II, v, 3.

3. Pensées, X, 40.

17

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258 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An iU s

reur ; il les lisait avec délices, et, sans le vouloir, il était amené à les imiter *. Telle fut l'origine de ces pensées détachées, formant douze cahiers, qu'on réunit après sa mort sous ce titre Au sujet de lui-même*.

Il est probable que, de bonne heure, Marc tint un journal intime de son état intérieur. Il y inscri- vait, en grec, les maximes auxquelles il recourait pour se fortifier, les réminiscences de ses auteurs favoris, les passages des moralistes qui lui parlaient le plus, les principes qui, dans la journée, l'avaient soutenu, parfois les reproches que sa conscience scrupuleuse croyait avoir à s'adresser.

On se cherche des retraites solitaires, chaumières rus- tiques, rivages des mers, montagnes ; comme les autres, tu aimes à rêver tout cela. Quelle naïveté, puisqu'il t'est permis, à chaque heure, de te retirer en ton âme? Nulle part l'homme n'a de retraite plus tranquille, surtout s'il pos- sède en lui-même de ces choses dont la contemplation suffit pour rendre le calme. Sache donc jouir de cette retraite, et là renouvelle tes forces. Qu'il y ait là de ces maximes courtes, fondamentales, qui tout d'abord rendroni la séré- nité à ton âme et te remettront en état de supporter avec résignation le monde où tu dois revenir *.

Pendant lés tristes hivers du Nord, cette conso-

4 . Voir, par exemple, Dissert. EpicL, III, vm, 4 et suiv. g. Ta sic fou™». Cf. Themistius, f>hilad., p. 97. Dindorf ; Suidas, au mot Mâpxo;.

3. Pensées, IV, 3.

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[An 174] MARC-AURÈLE. 259

lation lui devint encore plus nécessaire. Il avait passé cinquante ans- la vieillesse était chez lui prématurée. Un soir, toutes les images de sa pieuse jeunesse remontèrent en son souvenir, et il passa quelques heures délicieuses à supputer ce qu'il devait à chacun des êtres bons qui l'avaient entouré 4 .

Exemples de mon aïeul Vérus: douceur des mœurs, patience inaltérable.

Qualités qu'on prisait dans mon père, souvenir qu'il m'a laissé : modestie, caractère mâle.

Souvenir de ma mère : sa piété, sa bienfaisance; pureté d'âme qui allait jusqu'à s'abstenir, non seulement de faire le mal, mais même d'en concevoir la pensée; vie frugale et qui ressemblait si peu au luxe des riches 2 .

Puis lui apparaissent tour à tour Diognète, qui lui inspira le goût de la philosophie et rendit agréa- bles à ses yeux le grabat, la couverture consistant en une simple peau et tout l'appareil de la discipline hellénique ; Junius Rusticus, qui lui apprit à éviter toute affectation d'élégance dans le style et lui prêta les Entretiens cïÉpictète 3 ; Apollonius de Chalcis, qui réalisait l'idéal stoïcien de l'extrême fermeté et

4 . Pensées , livre I er , entier.

%. Une monnaie de Nicée nous a conservé la douce et aimable figure deDomitia Lucilla, la mère de Marc-Aurèle. De Longpérier, Revue numism., nonv. série, t. VIII (4 863).

3. T« ÉTnxTifrritdt {ntopi.v^p.aTa, les Entretiens rédigés par Arrien.

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260 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 174]

de la parfaite douceur ; Sextus deChéronée, si grave ^t si bon ; Alexandre de Gotiée, qui reprenait avec une politesse si raffinée ; Fronton, « qui lui apprit ce qu'il y a dans un tyran d'envie, de duplicité, d'hypocrisie, et ce qu'il peut y avoir de dureté dans le cœur d'un patricien » ; son frère Sévérus, « qui lui fit connaître Thraséa, Helvidius, Caton, Brutus; qui lui donna l'idée de ce qu'est un État libre, où la règle est l'égalité naturelle des citoyens et l'égalité de leurs droits; d'une monarchie qui res- pecte avant tout la liberté des citoyens » ; et, dominant tous les autres de sa grandeur immaculée, Antonin, son père par adoption, dont il nous trace le portrait avec un redoublement de reconnaissance et d'amour.

Je remercie les dieux, dit-il en terminant, de m' avoir donné de bons aïeuls, de bons parents, une bonne sœur, de bons maîtres, et, dans mon entourage, dans mes pro- ches, dans mes amis, des gens presque tous remplis de tonte. Jamais je ne me suis laissé aller à aucun manque d'é- gards envers eux; par ma disposition naturelle, j'aurais pu, dans l'occasion, commettre quelque irrévérence; mais la bienfaisance des dieux n'a pas permis que la circon- stance s'en soit présentée. Je dois encore aux dieux d'avoir conservé pure la fleur de ma jeunesse ; de ne m'être pas fait homme avant l'âge, d'avoir même différé au delà; d'avoir été élevé sous la loi d'un prince et d'un père qui devait dégager mon âme de toute fumée d'orgueil, me faire comprendre qu'il est possible, tout en vivant dans un

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[An 174] MARC-AURÈLE. 181

palais, de se passer de gardes, d'habits resplendissants, de torches, de statues, m'apprendre enfin qu'un prince peut presque resserrer sa vie dans les limites de celle d'un simple citoyen, sans montrer pour cela moins àe noblesse et moins de vigueur, quand il s'agit d'être empereur et de traiter les affaires de l'État. Ils m'ont donné de rencontrer un frère dont les mœurs étaient une continuelle exhorta- tation à veiller sur moi-même, en même temps que sa dé- férence et son attachement devaient faire la joie de mon

cœur Si j'ai eu le bonheur d'élever ceux qui avaient

soigné mon éducation aux honneurs qu'ils semblaient dé- sirer; si j'ai connu Apollonius, Rusticus, Maximus, si, plu- sieurs fois, m'a été offerte, entourée de tant de lumière, Pimage d'une vie conforme à la nature (je suis resté en deçà du but, il est vrai ; mais c'est ma faute) ; si mon corps a résisté jusqu'à cette heure à la rude vie que je mène ; si je n'ai touché ni à Bénédicta ni à Théodote ; si, malgré mes fréquents dépits contre Rusticus, je n'ai jamais passé les bornes, ni rien fait dont j'aie eu à me repentir ; si ma mère, qui devait mourir jeune, a pu néanmoins passer près de moi ses dernières années ; si, chaque fois que j'ai voulu venir au secours de quelque personne pauvre ou affligée, je ne me suis jamais entendu dire que l'argent me man- quait ; si, moi-même, je n'ai eu besoin de rien recevoir de personne ; si le sort m'a donné une femme si complaisante, si affectueuse, si simple ; si j'ai trouvé tant de gens ca- pables pour l'éducation de mes enfants ; si, à l'origine de ma passion pour la philosophie, je ne suis pas devenu la proie de quelque sophiste, c'est aux dieux que je le dois. Oui, tant de bonheurs ne peuvent être l'effet que de l'as- sistance des dieux et d'une heureuse fortune.

Cette divine candeur respire à chaque page.

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262 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 174]

Jamais on décrivit plus simplement pour soi, à seule fin de décharger son cœur, sans autre témoin que Dieu. Pas une ombre de système. Marc-Aurèle, à proprement parler, n'a pas de philosophie; quoiqu'il doive presque tout au stoïcisme transformé par l'es- prit romain, il n'est d'aucune école. Selon notre goût, il a trop peu de curiosité ; car il ne sait pas tout ce que pouvait savoir un contemporain de Pto- lémée et de Galien ; il a sur le système du monde quelques opinions qui n'étaient pas au niveau de la plus haute science de son temps. Mais sa pensée morale, ainsi dégagée de tout lien avec un système, y gagne une singulière élévation. L'auteur du livre de Ylmitation lui-même, quoique fort détaché des querelles d'école, n'atteint pas jusque-là ; car sa ma- nière de sentir est essentiellement chrétienne ; ôtez les dogmes chrétiens, son livre ne garde plus qu'une partie de son charme. Le livre de Marc-Aurèle, n'ayant aucune base dogmatique, conservera éter- nellement sa fraîcheur. Tous, depuis l'athée ou celui qui se croit tel, jusqu'à l'homme le plus engagé dans les croyances particulières de chaque culte, peuvent y trouver des fruits d'édification. C'est le livre le plus purement humain qu'il y ait. Il ne tranche au- cune question controversée. En théologie, Marc- Aurèle flotte entre le déisme pur, le polythéisme

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[An 174] MARC-AURÈLE 263

interprété dans un sens physique, à la façon des stoïciens, et une sorte de panthéisme cosmique. Il ne tient pas plus à l'une des hypothèses qu'à l'autre, et il se sert indifféremment des trois vocabulaires, déiste, polythéiste, panthéiste. Ses considérations sont toujours à deux faces, selon que Dieu et l'âme ont ou n'ont pas de réalité. « Quitter la société des hommes n'a rien de bien terrible, s'il y a des dieux; et, s'il n'y a pas de dieux, ou qu'ils ne s'occupent pas des choses humaines, que m'importe de vivre dans un monde vide de dieux ou vide de providence ? Mais certes il y a des dieux, et ils ont à cœur les choses humaines I, »

C'est le dilemme que nous faisons à chaque heure ; car, si c'est le matérialisme le plus complet qui a raison, nous qui aurons cru au vrai et au bien, nous ne serons pas plus dupés que les autres. Si l'idéa- lisme a raison, nous aurons été les vrais sages, et nous l'aurons été de la seule façon qui nous con- vienne, c'est-à-dire sans nulle attente intéressée, sans avoir compté sur une rémunération.

Marc-Aurèle n'est donc pas un libre penseur ; c'est même à peine un philosophe, dans le sens spé- cial du mot. Gomme Jésus, il n'a pas de philosophie

\. Pensées,]!, 41 ; cf. IV, 3; VI, 40; VII, 32, 50; VIII, 17;

IX, 28, 39, 40; XH, 24.

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264 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 174]

spéculative; sa théologie est tout à fait contradic- toire ; il n'a aucune idée arrêtée sur l'âme et l'immor- talité. Gomment fut-il profondément moral sans les croyances qu'on regarde aujourd'hui comme les fon- dements de la morale ? Gomment fut-il éminemment religieux sans avoir professé aucun des dogmes de ce qu'on appelle la religion naturelle ? C'est ce qu'il importe de rechercher.

Les doutes qui au point de vue de la raison spéculative, planent sur les vérités de la religion na- turelle ne sont pas, comme Kant l'a admirablement montré, des doutes accidentels, susceptibles d'être fôvés, tenant, ainsi qu'on se l'imagine parfois, à cer- tains états de l'esprit humain. Ces doutes sont inhé- rents à la nature même de ces vérités, et l'on peut dire sans paradoxe que, s'ils étaient levés, les vérités auxquelles ils s'attaquent disparaîtraient du même coup. Supposons, en effet, une preuve directe, posi- tive, éfidente pour tous, des peines et des récompenses futures ; où sera le mérite de faire le bien ? Il n'y au- rait que des fous qui, de gaieté de cœur, courraient à leur damnation. Une foule d'âmes basses feraient leur salut cartes sur table ; elles forceraient en quelque sorte la main de la Divinité. Qui ne voit que, dans un tel système, il n'y a plus ni morale ni religion? Dans l'ordre moral et religieux, il est indispensable de

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[An 174J MARC-AURÊLE. 265

croire sans démonstration ; il ne s'agit pas de certi- tude, il s'agit de foi. Voilà ce qu'oublie un certain déisme, avec ses habitudes d'affirmation intempé- rante. Il oublie que les croyances trop précises sur la destinée humaine enlèveraient tout mérite moral. Pour nous, on nous annoncerait un argument péremptoire en ce genre, que nous ferions comme saint Louis, quand on lui parla de l'hostie miraculeuse : nous refuserions d'aller voir. Qu'avons-nous besoin de ces preuves brutales, qui n'ont d'application que dans Tordre grossier des faits, et qui gêneraient notre li- berté? Nous craindrions d'être assimilés à ces spé- culateurs de vertu ou à ces peureux vulgaires, qui portent dans les choses de l'âme le grossier égoïsme de la vie pratique. Dans les premiers jours qui sui- virent l'établissement de la foi à la résurrection de Jésus, ce sentiment se produisit de la façon la plus touchante. Les vrais amis de cœur, les délicats ai- mèrent mieux croire sans preuve que de voir. « Heu- reux ceux qui n'ont pas vu et qui ont cru ! » devint le mot de la situation. Mot charmant ! symbole éternel de l'idéalisme tendre et généreux, qui a horreur de toucher de ses mains ce qui ne doit être vu qu'avec le

cœur !

Notre bon Marc-Aurèle, sur ce point comme sur tous les autres, devança les siècles. Jamais il ne se

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266 ORIGINES DU CHRISTIANISME. (An 174)

soucia de se mettre d'accord avec lui-même sur Dieu et sur l'âme. Comme s'il avait lu la Critique de la raison pratique, il vit bien que, dès qu'il s'agit de l'infini, aucune formule n'est absolue, et qu'en pa- reille matière on n'a quelque chance d'avoir aperçu la vérité une fois en sa vie que si l'on s'est beaucoup contredit. Il détacha hautement la beauté morale de toute théologie arrêtée; il ne permit au devoir de dépendre d'aucune opinion métaphysique sur la cause première. Jamais l'union intime avec le Dieu caché ne fut poussée à de plus inouïes délicatesses.

Offre au gouvernement du dieu qui est au dedans de toi un être viril, mûri par l'âge, ami du bien public, un Ro- main 4 , un empereur, un soldat à son poste, attendant le signal de la trompette, un homme prêt à quitter la vie sans regret 2 . — Il y a bien des grains d'encens destinés au même autel; l'un tombe plus tôt, l'autre plus tard dans le feu; mais la différence n'est rien 3 . — L'homme doit vivre selon la nature pendant le peu de jours qui lui sont donnés sur la terre, et, quand le moment de la retraite est venu, se soumettre avec douceur, comme une olive qui, en tombant, bénit l'arbre qui l'a produite et rend grâces au rameau qui l'a portée *. — Tout ce qui t'arrange m'arrange, ô cosmos. Rien ne m'est prématuré ni tardif,

4. Comp. Pensées,. ll t 5.

2. Pensées, II i, 5.

3. Pensées, VI, 15.

4. Pensées, VI, 48.

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[An 174] MARC-AURÈLE. 267

de ce qui pour toi vient à l'heure. Je fais mon fruit de ce que portent tes saisons, ô nature ! De toi vient tout; en toi est tout; vers toi va tout.

Cité de Cécrops, toi que j'aime,

dit le poète ; comment ne pas dire :

Cité de Jupiter, je t'aime * ? —

O homme ! tu as été citoyen dans la grande cité ; que t'importe de l'avoir été pendant cinq ou pendant trois années? Ce qui est conforme aux lois n'est injuste pour personne. Qu'y a-t-il donc de si fâcheux à être renvoyé de la cité non par un tyran, non par un juge inique, mais par la nature même, qui t'y avait fait entrer? C'est comme si un comédien est congédié du théâtre par le même préteur qui l'y avait engagé. « Mais, diras-tu, je n'ai pas joué les cinq actes ; je n'en ai joué que trois. » Tu dis bien ; mais, dans la vie, trois actes suffisent pour faire la pièce entière. Celui qui marque la fin est celui qui, après avoir été la cause de la combinaison des éléments, est maintenant la cause de leur dissolution ; tu n'es pour rien dans l'un ni dans l'autre de ces faits.

Pars donc content ; car celui qui te congédie est sans colère '.

Est-ce à dire qu'il ne se révoltât pas quelquefois contre le sort étrange qui s'est plu à laisser seuls face à face l'homme, avec ses éternels besoins de dé- vouement, de sacrifice, d'héroïsme, et la nature, avec

4 . Pensées, IV, 23. Ou ignore de quelle pièce est prise la citation de Marc-Aurèle. %. Pensées, XII, 36.

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268 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 474]

son immoralité transcendante, son suprême dédain pour la vertu? Non. Une fois du moins l'absurdité, la colossale iniquité de la mort le frappa. Mais bien- tôt son tempérament, complètement mortifié, reprend le dessus, et il se calme.

Gomment se fait-il que les dieux, qui ont ordonné si bien toutes choses et avec tant d'amour pour les hommes, aient négligé un seul point, à savoir que les hommes d'une vertu éprouvée, qui ont eu pendant leur vie une sorte de commerce avec la Divinité, qui se sont fait aimer d'elle par leurs actions pieuses et leurs sacrifices, ne revivent pas après la mort, mais soient éteints pour jamais? Puisque la chose est ainsi, sache bien que, si elle avait dû être autre- ment, ils n'y eussent pas manqué ; car, si cela eût été juste, cela était possible ; si cela eût été conforme à la na- ture, la nature l'eût comporté. Par conséquent, de cela qu'il n'en est pas ainsi, confirme-toi en cette consi- dération qu'il ne fallait pas qu'il en fût ainsi. Tu vois bien toi-même que faire une telle recherche, c'est disputer avec Dieu sur son droit. Or nous ne disputerions pas ainsi contre les dieux, s'ils n'étaient pas souverainement bons et sou- verainement justes ; s'ils le sont, ils n'ont rien laissé passer dans l'ordonnance du monde qui soit contraire à la justice et à la raison *.

Ah! c'est trop de résignation, cher maître. S'il en est véritablement ainsi, nous avons le droit de nous plaindre. Dire que, si ce monde n'a pas sa

4. Pensées, XII, 5.

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[An 174] MARC-AURÈLE. 269

contre-partie, l'homme qui s'est sacrifié pour le bien ou le vrai doit le quitter content et absoudre les dieux, cela est trop naïf. Non, il a le droit de les blasphémer ! Car enfin, pourquoi avoir ainsi abusé de sa crédulité ? Pourquoi avoir mis en lui des in- stincts trompeurs, dont il a été la dupe honnête ? Pourquoi cette prime accordée à l'homme frivole ou méchant? C'est donc celui-ci qui ne se trompe pas, qui est l'homme avisé?... Mais alors maudits soient les dieux qui placent si mal leurs préfé- rences ! Je veux que l'avenir soit une énigme; mais, s'il n'y a pas d'avenir, ce monde est un affreux guet- apens. Remarquez, en effet, que notre souhait n'est pas celui du vulgaire grossier. Ce que nous voulons, ce n'est pas de voir le châtiment du coupable, ni de toucher les intérêts de notre vertu. Ce que nous vou- lons n'a rien d'égoïste : c'est simplement d'être, de rester en rapport avec la lumière, de continuer notre pensée commencée, d'en savoir davantage, de jouir un jour de cette vérité que nous cherchons avec tant de travail, de voir le triomphe du bien que nous avons aimé. Rien de plus légitime. Le digne empe- reur, du reste, le sentait bien. « Quoi ! la lumière d'une lampe brille jusqu'au moment où elle s'éteint, et ne perd rien de son éclat ; et la vérité, la justice, la tempérance, qui sont en toi, s'éteindraient avec

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270 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 474J

toi 1 ! » Toute la vie se passa pour lui dans cette noble hésitation. S'il pécha, ce fut par trop de piété. Moins résigné, il eût été plus juste ; car, sûrement, deman- der qu'il y ait un spectateur intime et sympathique des luttes que nous livrons pour le bien et le vrai, ce n'est pas trop demander.

Il est possible aussi que, si sa philosophie eût été moins exclusivement morale, si elle eût impliqué une étude plus curieuse de l'histoire et de l'univers, elle eût évité certains excès de rigueur. Comme les ascètes chrétiens, Marc-Aurèle pousse quelquefois le renoncement jusqu'à la sécheresse et à la subtilité. Ce calme qui ne se dément jamais, on sent qu'il est obtenu par un immense effort. Certes, le mal n'eut jamais pour lui nul attrait ; il n'eut à combattre au- cune passion : « Quoi qu'on fasse ou quoi qu'on dise, écrit-il, il faut bien que je sois homme de bien, comme l'émeraude peut dire : « Quoi qu'on dise ou qu'on « fasse, il faut bien que je sois émeraude et que « je garde ma couleur *. » Mais, pour se tenir tou- jours sur le sommet glacé du stoïcisme, il lui fallut faire de cruelles violences à la nature et en retran- cher plus d'une noble partie. Cette perpétuelle répé- tition des mêmes raisonnements, ces mille images

4. Pensées, XII, 45. Cf. XII, 44. 8. Pensées, VII, 4!>.

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[An 174) MARC-AURÊLE. Î71

sous lesquelles il cherche à se représenter la vanité de toute chose 1 , ces preuves souvent naïves de l'uni- verselle frivolité, témoignent des combats qu'il eut à livrer pour éteindre en lui tout désir. Parfois il en résulte quelque chose d'âpre et de triste; la lecture de Marc-Aurèle fortifie, mais ne console pas ; elle laisse dans l'âme un vide à la fois délicieux et cruel, qu'on n'échangerait pas contre la pleine satisfaction. L'humilité, le renoncement, la sévérité pour soi-même n'ont jamais été poussés plus loin. La gloire, cette dernière illusion des grandes âmes, est réduite à néant. Il faut faire le bien sans s'inquié- ter si personne le saura. Il voit que l'histoire parlera de lui ; mais de combien d'indignes ne parle-t-elie pas * ? L'absolue mortification où il était arrivé avait éteint en lui jusqu'à la dernière fibre de l'amour- propre. On peut même dire que cet excès de vertu lui a nui. Les historiens l'ont pris au mot. Peu de grands règnes ont été plus maltraités par l'historio- graphie. Marius Maximus et Dion Gassius parlèrent de Marc avec amour, mais sans talent; leurs ou- vrages, d'ailleurs, ne nous sont parvenus qu'en lambeaux, et nous ne connaissons la vie de l'illustre

\. Voir surtout Pensées,VI, 43, et aussi VIII, 24, 37; IX, 36;

2. Pensées, IX, 29.

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272 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 174]

souverain que par la médiocre biographie de Jules Capitolin, écrite cent ans après sa mort, grâce à l'ad- miration que lui avait vouée l'empereur Dioctétien.

Heureusement la petite cassette qui renfermait les pensées des bords du Gran et la philosophie de Car- nonte fut sauvée. Il en sortit ce livre incomparable, où Épictète était surpassé, ce manuel de la vie résignée, cet Evangile de ceux qui ne croient pas au surnaturel, qui n'a pu être bien compris que de nos jours. Véri- table Évangile éternel, le livre des Pensées ne vieillira jamais ; car il n'affirme aucun dogme. L'Évangile a vieilli en certaines parties ; la science ne permet plus d'admettre la naïve conception du surnaturel qui en fait la base. Le surnaturel n'est dans les Pensées qu'une petite tache insignifiante, qui n'atteint pas la merveilleuse beauté du fond. La science pourrait dé- truire Dieu et l'âme, que le livre des Pensées resterait jeune encore de vie et de vérité. La religion de Marc- Aurèle, comme le fut par moments celle de Jésus, est la religion absolue, celle qui résulte du simple fait d'une haute conscience morale placée en face de l'univers. Elle n'est ni d'une race ni d'un pays. Aucune révolution, aucun progrès, aucune décou- verte ne pourront la changer.

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CHAPITRE XVII

LA LEGIO FULM1NATA. — APOLOGIES D'APOLLI N A IRE , DE MILTIADE, DE MELITON.

Un incident de la campagne contre les Quades mit en quelque sorte Marc-Aurèle et les chrétiens face à face, et causa, du moins chez ces derniers, une vive préoccupation 1 . Les Romains étaient engagés dans l'intérieur du pays * ; les chaleurs de l'été

4. Pour le récit païen, voir Capitolin, 24; Dion Cassius, LXXI, 8-40 (en le dépouillant des additions de Xiphilin); Clau- dien, In VI um consul. Honorii, vers 340 el suiv. ; Thémistius, Dis- cours xv à Théodose, p. 4 91 (édit. Petau); Colonne Antonine, Bel- lori et Bartoli, pi. xv. Pour la version chrétienne, voir Claude Apollinaire, dans Eus., V, v, 4; Tertullien, Apol., 5, 40; Ad Scapulam, 4 (cf. Eus., V, v, 6) ; Eusèbe, V, ch. v, et Chron., p. 472, 473, Schœne; lettre prétendue de Marc-Aurèle, à la suite de Y Apol. /de saint Justin; Xiphilin, additions à Dion Cassius, l. c; Orose, VII, 15; saint Grég. de Nysse, De quadraginta mart., or. n, Opp. t. III, p. 505-506. L'auteur des livres XI-XI V des Vers Sibyllins (m e siècle), quoique chrétien, admet la version païenne de Capitolin, de Thémistius et de Claudien (XII, 496 et suiv.).

2. Probablement dans la région du Gran.

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274 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 174)

avaient succédé sans transition à un long hiver. Les Quades trouvèrent moyen de couper aux envahis- seurs l'approvisionnement d'eau. L'armée était dé- vorée par la soif, épuisée de fatigues, égarée dans une impasse, où les barbares l'attaquèrent avec tous les avantages. Les Romains répondaient faiblement aux coups de l'ennemi, et l'on pouvait craindre un désastre, quand tout à coup un terrible orage s'a- moncela. Une pluie serrée tomba sur les Romains et les rafraîchit. On prétendit, au contraire, que la foudre et la grêle se tournèrent contre les Quades et les effrayèrent, au point qu'une partie d'entre eux se jeta éperdue dans les rangs des Romains.

Tout le monde crut à un miracle. Jupiter s'était évidemment prononcé pour sa race latine. La plupart attribuèrent le prodige aux prières de Marc-Aurèle. On fit des tableaux, où on voyait le pieux empereur suppliant les dieux et disant : « Jupiter, j'élève vers toi cette main qui n'a jamais fait couler le sang 1 . » La colonne Antonine consacra ce souvenir. Jupiter Pluvius s'y montre sous la figure d'un vieillard ailé, dont les cheveux, la barbe, les bras laissent échapper des torrents d'eau, que les Romains recueillent dans leurs casques et leurs boucliers, tandis que les bar-

4. C'était la version officielle : Capitolin, Claudien, Thémis- tius, Carm. sib., XII.

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[An 174] MARC-AURÈLE. 275

bares sont frappés et renversés par la foudre. Quel- ques-uns crurent à l'intervention d'un magicien égyptien, nommé Arnouphis, qui suivait l'armée, et dont on supposa que les incantations avaient fait intervenir les dieux, en particulier Hermès aérien 1 .

La légion qui avait reçu cette marque de la faveur céleste put prendre, au moins dans l'usage et pour un temps, le nom de Fulminata K Une telle épithète n'aurait eu rien de nouveau. Tout endroit touché par la foudre était sacré chez les Romains ; la légion dont les campements avaient été atteints par les carreaux célestes devait être regardée comme ayant reçu une sorte de baptême de feu ; Fulminata devenait pour elle un titre d'honneur. Une légion, la douzième, qui, depuis le siège de Jérusalem, auquel elle prit part, fut fixée à Mélitène 3 , près de l'Euphrate, dans la Petite Arménie, porta ce titre dès le temps d'Au- guste, sans doute par suite d'un accident physique

4. Dion Gassius, /. c; Suidas, aux mots "Àpvcutptç et touXtavoç. Cf. Lampride, Héliog., 9.

2. Kspauvo'gcXoç, « frappée de la foudre », fulminata (comparez xepauvoêo'Xiov, « endroit frappé de la foudre »). C'est à tort qu'on écrit (Eus., V, v, 4) jupauvoêo'Xoç, fidminatrix, au sens actif. Selon Apollinaire, la légion aurait reçu de l'empereur le nom de Fui- minuta; mais cela est difficile à croire.

3.* Jos., B. J., VII, i, 3.

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276 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 174]

qui fit substituer cette appellation au surnom d'An- tiqua, qu'elle avait porté jusque-là 1 .

Il y avait des chrétiens autour de Marc-Àorèle ; il y en avait peut-être dans la légion engagée contre les Quades. Ce prodige admis de tous les émut. Un miracle bienveillant ne pouvait être l'ouvrage que du vrai Dieu. Quel triomphe, quel argument pour faire cesser la persécution, si l'on persuadait à l'empe- reur que le miracle venait des fidèles ! Dès les jours mêmes qui suivirent l'incident, une version circula, d'après laquelle l'orage favorable aux Romains aurait été le fruit des prières des chrétiens. C'est en s'age- nouillant, selon l'usage de l'Église, que les soldats pieux auraient obtenu du ciel cette marque de pro- tection, laquelle flattait, à deux points de vue, les prétentions chrétiennes : d'abord en montrant ce que pouvait sur le ciel une poignée de croyants ; puis en témoignant chez le Dieu des chrétiens d'un certain faible pour l'empire romain. Que l'empire cesse de

4. Dion Cassius, LV, 23; Notitia dign., duché d'Arménie p. 96, Bœcking, I; inscriptions dans Borghesi, Œuvres compl., IV, p. 232-234, 263; Noël Desvergers, p. 94-93; Pauly, Realen- cycl., IV, p. 868, 891-892 (Grotefend); Gruter, cxcm, 3; Corpus tnscr. lat., HT, 30, etc. (v. index, p. 4442) ; Orelli, n° 547; Henzen, 6497; Letronne, ïnscr. de V Egypte, II, p. 328 et suiv.; Keller- mann, Vigiles, n°» 44 et 249; Ch. Robert, les Légions des bords du Min (Paris, 4867), p. 46, 47.

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[An 175] MARG-AURÈLE. 277

persécuter les saints, on verra ce que ceux-ci obtien- dront du ciel en sa faveur. Dieu, pour devenir le pro- tecteur de l'empire contre les barbares, n'attend qu'une seule chose, c'est que l'empire cesse de se montrer impitoyable envers une élite qui est dans le monde le ferment de tout bien.

Cette manière de présenter les faits fut très vite acceptée et fit le tour des Églises. A chaque procès, à chaque tracasserie, on avait cette excellente réponse à faire aux autorités : « Nous vous avons sauvés. » Cette réponse gagna une force nouvelle, quand, à l'issue de la campagne, Marc-Aurèle reçut sa septième salutation impériale 1 , et que la colonne qui se voit encore aujourd'hui debout à Rome s'éleva, par ordre du sénat et du peuple, portant parmi ses reliefs l'image du miracle 2 . On en prit même occasion de fa- briquer une lettre officielle de Marc-Aurèle au sénat, par laquelle il défendait de poursuivre d'office les chrétiens et punissait de mort leurs dénonciateurs*. Non seulement le fait d'une telle lettre est inadmis-

4. Tillemont^m/?., II, p. 373 ; Noël Desvergers, Essai, p. 91 ; Hsenel, Corpus legum, p. 4 20 et suiv.

2. Le décret d'érection est de 474.

3. Tertullien, ApoL, 5 (cf. Eus.. V, v, 6; Chron., p. 472, 473; Orose et Xiphilin, l. c). C'est probablement, pour le fond, la fausse lettre qui se lit à la suite de YApol. I de saint Justin. Le Çâ>vTa xateoôat répond à Y et quidem tetriore de Tertullien.

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278 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 475]

sibb; mais il est très probable que Marc-Aurèle ignora la prétention qu'élevaient les chrétiens sur le miraqH dont il passait lui-même pour être l'auteur. Dans certains pays, en Egypte, par exemple, la fable chrétienne ne paraît pas avoir été connue 1 . Ailleurs, elle ne fit qu'ajouter à la dangereuse répu- tation de magie qui commençait à s'attacher aux chrétiens*.

La légion du Danube, si elle prit un moment le nom de Fulminata, ne le garda pas officiellement. Gomme la douzième légion, résidant à Mélitène, était toujours désignée par ce titre, comme, d'ailleurs, la légion de Mélitène brilla bientôt par son ardeur chré- tienne, il s'opéra une confusion, et l'on supposa que ce fut cette dernière légion qui, transportée contre toute vraisemblance de l'Euphrate au Danube, fit le miracle et reçut à ce propos le nom de Fulminata; on oubliait qu'elle avait porté ce surnom deux cents ans auparavant 8 .

Ce qu'il y a de sûr, en tout cas, c'est que la con- duite de Marc-Aurèle envers les chrétiens ne fut en

4. Carm. sifc., XII, v, 194 et suiv. L'auteur est un chrétien d'É^ie, écrivant vers 260.

2. Mém. de M. Le Blant, t. XXXI des Mém. de la Soc. des antiquaires de France.

3. Cette confusion paraît surtout avoir été le fait d'Eusèbe.

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[An 175] MARC-AURÈLE. 279

rien modifiée 1 . On a supposé que la révolte d'Avidius Cassius, appuyée par la sympathie de la Syrie tout entière, surtout d'Antioche, indisposa l'empereur contre les chrétiens, nombreux en ces parages. Cela est bien peu probable. La révolte d'Avidius eut lieu en 172, et la recrudescence de persécutions se re- marque surtout vers 176*. Les chrétiens se tenaient à l'écart de toute politique 8 ; d'ailleurs, à propos d'Avidius, le pardon déborda du cœur aimant de Marc-Aurèle 4 . Le nombre des martyrs, cepen- dant, ne fit qu'augmenter; dans trois ou quatre ans, la persécution atteindra le plus haut degré de fu- reur qu'elle ait connu avant Dèce. En Afrique, Vi- gellius Saturninus va tirer l'épée 6 , et Dieu sait quand elle sera remise au fourreau. La Sardaigne se rem- plissait de déportés, qui devaient être rappelés sous Commode, par l'influence de Marcia 6 . Byzance vit des horreurs. Presque toute la communauté fut ar-

4. Tertullien, Eusèbe, Xiphilin, la Chronique pascale, ne soutiennent le contraire que par système.

2. Voir mes Mèl, d'histoire et de voyages, p. 487-188.

3. Tertullien, Ad Scap., 2; ApoL, 35.

4. Dion Cassius, LXXI, 25, 30; Gapitolin, Vie de Marc, 25; Vulcatius, Vie d'Avidius, 9.

5. Tertullien, Ad Scap., 3. Vigellius Saturninus fit mettre à mort les Scillitains; or l'épisode des Scillitains est de l'an 480. V. ci-après, p. 457, note 5.

6. Philos., IX, 42.

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280 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 175j

rêtée, mise à la question, conduite à la mort. Byzance ayant été ruinée, quelques années après, par Septime Sévère (en 196), le gouverneur Csecilius Capella s'écria : « Quel beau jour pour les chrétiens i ! »

Ce fut plus grave encore en Asie. L'Asie était la province où le christianisme atteignait le plus pro- fondément Tordre social. Aussi les proconsuls d'Asie étaient-ils, de tous les gouverneurs de province, les plus âpres à la persécution. Sans que l'empereur eût porté de nouveaux édits, ils alléguaient des instruc- tions qui les obligeaient à procéder avec sévérité 1 . Ils appliquaient sans merci une loi qui, selon l'in- terprétation, pouvait être atroce ou inoffensive. Ces supplices répétés étaient un sanglant démenti à un siècle d'humanité. Les fanatiques, dont ces violences confirmaient les sombres rêves, ne protestaient pas; souvent ils se réjouissaient. Mais les évêques mo- dérés rêvaient la possibilité d'obtenir de l'empereur la fin de tant d'injustices. Marc-Aurèle accueillait toutes les requêtes, et était censé les lire. Sa ré- putation comme philosophe et comme helléniste engageait ceux qui se sentaient quelque facilité pour écrire en grec à s'adresser à lui. L'incident de la

4. Épiph., liv, 4 ; Tertullien, Ad Scap., 3; Baronius, an 496, § 2; Tillemont, Mém., II, p. 315-316. 2. Méliton, ci-après,p. 282.

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[An 175] MARC-AURÈLE. 281

guerre des Quades offrait un biais pour poser la question plus nettement que ne l'avaient pu faire Aristide, Quadratus, saint Justin.

Ainsi se produisit une série de nouvelles apolo- gies, composées par des évêques ou des écrivains d'Asie, qui malheureusement ne se sont pas conser- vées. Claude Apollinaire, évêque d'Hiérapolis, brilla au premier rang dans cette campagne. Le miracle de Jupiter Pluvieux avait eu tant de publicité, qu'Apollinaire osa le rappeler à l'empereur, en rap- portant l'intervention divine aux prières des chré- tiens *. — Miltiade s'adressa aussi aux autorités ro- maines, sans doute aux proconsuls d'Asie, pour défendre « sa philosophie » contre les reproches in- justes qu'on lui adressait 2 . Ceux qui purent lire son Apologie n'eurent pas assez d'éloges pour le talent et le savoir qu'il y déploya 3 .

L'ouvrage de beaucoup le plus remarquable que produisit ce mouvement littéraire fut l'Apologie de Méliton 4 . L'auteur s'adressait à Marc-Aurèle dans la langue qu'affectionnait l'empereur:

1. Eusèbe, IV, xxvn; V, v, 4; Chron., p. 172, 173, Schœne, saint Jér., De viris ill., 26.

2. Eus., V, xvu, 5; saint Jér., De viris UL, 39.

3. Saint Jérôme, Epist., 86, ad Magnum (IV, 2 e part., p. 656).

4. Fragments dans Eusèbe, H, E. } IV, xxvi, 1, 7 et suiv.

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282 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 175]

Ce qui ne s'était jamais vu, la race des hommes pieux est en Asie persécutée, traquée, au nom de nouveaux édits 1 . D'impudents sycophantes, avides des dépouilles d'autrui, prenant prétexte de la législation existante 1 , exercent leur brigandage à la face de tous, guettant nuit et jour, pour les faire saisir, des gens qui n'ont fait aucun mal... Si tout cela s'exécute par ton ordre, c'est bien *, car il ne saurait se faire qu'un prince juste commande quelque chose d'injuste ; volontiers alors nous acceptons une telle mort comme le sort que nous avons mérité. Nous ne t'adressons qu'une demande, c'est qu'après avoir examiné par toi-même l'af- faire de ceux qu'on te présente comme des séditieux, tu veuilles bien juger s'ils méritent la mort ou s'ils ne sont pas plutôt dignes de vivre en paix sous la protection de la loi. Que si ce nouvel édit et ces mesures 8 , qu'on ne se permettrait pas même contre des ennemis, barbares, ne viennent pas de toi, nous te supplions d'autant plus instam- ment de ne pas nous abandonner dorénavant à un pareil brigandage public.

Nous avons déjà vu Méliton 4 faire à l'empire les plus singulières avances, pour le cas où il voudrait

cf., ibid., IV, xin, 8; Chron.,ip. 472, 473, et saint Jérôme, Devins ill., 27), et dans la Chron. pascale, p. 258, 259 (Du Cange). — L'ouvrage est sûrement postérieur à la mort de Vérus, arrivée à la fin de 169. De plus, le ^tràroù 7rat£o'ç (Eus., IV, xxvi, 7) porte à en rabattre la date après 475, ou même après 477. V.Tillemont, Mém., II, p. 663, 664. 4 . Katvotç 5cfy|/.aat.

2. Ex twv àia-a'yfjt.àTtov.

3. É pouXih aunri xai to xaivov touto S'iaraffA*.

4. V. ci-dessus, p. 486 et suiv.

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[An 175] MARC-AURÈLE. 283

devenir le protecteur de la vérité. Dans Y Apologie, ces avances sont encore plus accentuées. Méliton s'attache à montrer que le christianisme se contente du droit commun et qu'il a de quoi se faire chérir d'un vrai Romain 1 .

Oui, c'est vrai, notre philosophie a d'abord pris nais- sance chez les barbares ; mais le moment où elle a com- mencé de fleurir parmi les peuples de tes États ayant coïncidé avec le grand règne d'Auguste, ton ancêtre, fut comme un heureux augure pour l'empire. C'est de ce mo- ment, en effet, que date le développement colossal de cette brillante puissance romaine dont tu es et seras, avec ton fils 2 , l'héritier acclamé de nos vœux, pourvu que tu veuilles bien protéger cette philosophie qui a été en quel- que sorte la sœur de lait de l'empire, puisqu'elle est née avec son fondateur, et que tes ancêtres l'ont honorée à l'é- gal des autres cultes. Et ce qui prouve bien que notre doc- trine a été destinée à fleurir parallèlement aux progrès de votre glorieux empire, c'est qu'à partir de son apparition, tout vous réussit à merveille. Seuls Néron et Domitien, trompés par quelques calomniateurs, se montrèrent mal- veillants pour notre religion ; et ces calomnies, comme il arrive d'ordinaire, ont été acceptées ensuite sans examen. Mais leur erreur a été corrigée par tes pieux parents', les- quels, en de fréquents rescrits, ont réprimé le zèle de ceux qui voulaient entrer dans les voies de rigueur contre nous.

4. Méliton, dans Eus., H. E., IV, xxvi, 7 et suiv.

2. Ces paroles s'adressent à Marc-Aurèle. Le fils dont il s'agit est Commode. Comp. Athénagore, Leg., 87.

3. Adrien et Antonin*

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284 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 175]

Ainsi, Adrien, ton aïeul, en écrivit à diverses reprises, et en particulier au proconsul Fundanus, gouverneur d'Asie. Et ton père, à l'époque où tu lui étais associé dans l'ad- ministration des affaires, écrivit aux villes de ne rien inno- ver à notre égard, spécialement aux Larisséens, aux Thessa- lcniciens, aux Athéniens et à tous les Grecs i . Quant à toi, qui as pour nous les mêmes sentiments, avec un degré en- core plus élevé de philanthropie et de philosophie, nous sommes sûrs que tu feras ce que nous te demandons.

Le système des apologistes, si chaudement sou- tenu par Tertullien 2 , d'après lequel les bons empereurs ont favorisé le christianisme et les mauvais empereurs l'ont persécuté, était déjà complètement éclos. Nés ensemble, le christianisme et Rome avaient grandi ensemble, prospéré ensemble. Leurs intérêts, leurs souffrances, leur fortune, leur avenir, tout était en commun 8 . Les apologistes sont des avocats, et les avocats de toutes les causes se ressemblent. On a des arguments pour toutes les situations et pour tous les goûts. Il s'écoulera près de cent cinquante ans avant

4 . Ces pièces attribuées à Antonin étaient apocryphes. Voir l'Église chrét., p. 301-302. Eusèbe, IV, ch. xm.

2. Tertullien, Apol., 5.

3. L'auteur du poème sibyllin XI-XIV énonce la môme idée. (XII, 30-36, 230-235). Tertullien, Apol., 24, n'est qu'à moitié d'un avis contraire, ie christianisme et l'empire sont pour lui deux choses opposées; cependant les synchronismes ne laissent pas de le frapper.

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[An 175] MARC-ADRÈLE. 285

que ces invitations doucereuses et médiocrement sin- cères soient entendues. Mais le seul fait qu'elles se présentent sous Marc-Aurèle à l'esprit d'un des chefs les plus éclairés de l'Eglise est un pronostic de l'a- venir. Le christianisme et l'empire se réconcilieront; ils sont faits l'un pour l'autre. L'ombre de Méliton tressaillira de joie, quand l'empire se fera chrétien et que l'empereur prendra en main la cause « de la vérité ».

Ainsi l'Église faisait déjà plus d'un pas vers l'empire. Par politesse sans doute, mais aussi par une conséquence très juste de ses principes, Méliton n'admet pas qu'un empereur puisse donner un ordre injuste. On était bien aise de laisser croire que cer- tains empereurs Savaient pas été absolument hos- tiles au christianisme; on aimait à raconter que Ti- bère avait proposé au sénat de mettre Jésus au rang des dieux; c'était le sénat qui n'avait pas voulu 1 . La préférence décidée que le christianisme témoi- gnera pour le pouvoir, quand il en pourra espérer les faveurs, se laisse deviner par avance. On s'eiïorçait de montrer, contre toute vérité, qu'Adrien et Antonin avaient cherché à réparer le mal causé par Néron et Domitien * . Tertullien et sa génération diront la même

1. Tertullien, Apol., 5.

2. Voir l'Égl. chrét., p. 43, 301-302.

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286 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 175]

chose de Marc-Aurèle 1 . Tertullien* doutera, il est vrai, qu'on puisse être à la fois césar et chrétien ; mais cette incompatibilité, un siècle après lui, ne frappera personne, et Constantin se chargera de prou- ver que Méliton de Sardes fut un homme très sagace le jour où il démêla si bien, cent trente-deux ans d'avance , au travers des persécutions proconsulaires, la possibilité d'un empire chrétien.

Un voyage de Grèce, d'Asie et d'Orient, que l'empereur fit vers ce temps, ne changea rien à ses idées. Il traversa en souriant, mais non sans quelque ironie intérieure, ce monde des sophistes d'Athènes, de Smyrne, entendit tous les professeurs célèbres, fonda un grand nombre de nouvelles chaires à Athènes, vit particulièrement Hérode Atticus, ^Elius Aristide, Adrien de Tyr*. A Eleusis, il entra seul dans les parties les plus reculées du sanctuaire 4 . En Palestine, les restes des populations juives et samari- taines, plongées dans la détresse par les dernières ré- voltes, l'accueillirent avec des acclamations bruyantes,

4 . Tertullien, Apol., 5.

2. ApoL, 21.

3. Dion Gassius, LXXI, 34 ; Phiîostr., Soph., II, i, ix, x, xi. Sur la chronologie de ce voyage, erronée dans Tillemont, comme tout ce qui se rattache à la date de la révolte d'Àvidius, voir mes Mél. Whist, et de voy., p. 186 et suiv.

4. Gapitolin, 27; Phiiostrate, II, x, 7.

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[An 175) MARC-AURÈLE. 281

sans doute des plaintes. Une odeur fétide de misère ré- gnait dans tout le pays. Ces foules désordonnées et d'où s'exhalait la puanteur mirent sa patience à l'épreuve. Un moment, poussé à bout, il s'écria : « Marco- mans, ô Quades, ô Sarmates, j'ai trouvé enfin des gens plus bêtes que vous 1 . »

Le philosophe, chez Marc-Aurèle, avait tout étouffé, excepté le Romain. Il avait contre la piété juive et syrienne des préjugés instinctifs. Les chré- tiens cependant approchaient bien près de lui. Son neveu Ummidius Quadratus avait chez lui un eu- nuque nommé Hyacinthe, qui était ancien de l'Église de Rome*. A cet eunuque était confié le soin d'une jeune fille nommée Marcia, d'une ravissante beauté, dont Ummidius fit sa concubine. Plus tard, en 183, Ummidius ayant été mis à mort, à la suite de la conspiration de Lucille, Commode trouva cette perle parmi ses dépouilles. Il se l'appropria. Le cubiculaire Eclectos suivit le sort de sa maîtresse \ En se prê- tant aux caprices de Commode, parfois en sachant les dominer, Marcia exerça sur lui un pouvoir sans bornes. Il n'est pas probable qu'elle fut baptisée;

•1. Ammien Marcellin, XXII, 5.

2. C'est l'explication la plus probable de cTrâWri irpeagurep». Philos., IX, 12.

3. Ce nom semble bien celui d'un chrétien.

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288 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 175]

mais l'eunuque Hyacinthe lui avait inspiré un senti- ment tendre pour la foi. Il continuait d'approcher d'elle et il en tirait les plus grandes faveurs, en par- ticulier pour les confesseurs condamnés aux mines. Plus tard, poussée à bout par le monstre, Marcia fut la tête du complot qui délivra l'empire de Com- mode. Eclectos se retrouve encore à côté d'elle en ce moment 1 . Par une singulière coïncidence, le christianisme fut mêlé de très près à la tragédie finale de la maison Antonine, comme, cent ans aupa- ravant, ce fut dans un milieu chrétien que se forma le complot qui mit fin à la tyrannie du dernier des Flavius.

4. Dion Gassius (ou Xiphilin), LXXII, 4; Lampride, Comm., 4 4, 47; Hérodien, I, 46-17; Aurelius Victor, Epit., 47; Philo- sophumena, IX, 12. Cf. Greppo, Trois métn., p. 265 et suiv., ie Rossi, /fa2/.,4866, p. 3 et suiv.; Aube, Revue arch., mars 4 87 9 , p. 454 et suiv.

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CHAPITRE XVIII.

LES GNOSTIQUES ET LES MONTANISTES A LYON.


Il y avait près de vingt ans que la colonie asiati- que de Lyon et de Vienne, malgré plus d'une épreuve intérieure, prospérait en toutes les œuvres de Christ. Grâce à elle, la prédication évangélique rayonnait déjà dans la vallée de la Saône. L'Église d'Autun, en particulier, fut, à beaucoup d'égards, une fille de l'Église gréco-asiatique de Lyon 1 . Le grec y fut long- temps la langue de la mysticité 2 , et y garda durant des siècles une certaine importance liturgique 8 . Puis apparaissent, dans une sorte de pénombre matinale et incertaine, Tournus, Chalon, Dijon, Langres, dont les apôtres et les martyrs se rattachent à la colonie

1 . Légende de saint Bénigne, etc. Tillemont, Mém.j III, p. 38

2. Inscription de Pectorius; voir ci-après, p. 297, 298.

3. Bulliot, Essai hist. sur l'abbaye de Saint-Martin d'Autun, p. 47-50; E. Montet, Légende d'Irènèe, p. 46-22. Voir l'Égl. chrét., p. 470.

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290 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 176]

grecque de Lyon, et non à la grande évangélisation latine de la Gaule au in c et au iv e siècle 1 .

Ainsi, de Smyrne jusqu'aux parties inaccessibles de la Gaule, s'étendait un sillon de forte activité chrétienne*. La communauté lugduno-viennoise était liée par une correspondance active avec les Églises mères d'Asie et de Phrygie. Les facilités qu'offrait la navigation du Rhône servaient à la prompte im- portation de toutes les nouveautés; tel Évangile de récente fabrique*, tel système fraîchement éclos de la subtilité alexandrine, tel charisme mis à la mode par les sectaires d'Asie Mineure, étaient connus à Lyon ou à Vienne presque au lendemain de leur ap- parition. L'imagination vive des habitants était un véhicule plus puissant encore. Un mysticisme exalté, une délicatesse de nerfs allant jusqu'à l'hystérie, une chaleur de cœur capable de tous les sacrifices, mais susceptible aussi d'amener tous les égarements, étaient le caractère de ces chrétientés gallo-grec-

4. Légendes des saints Marcel et Valérien, de saint Bénigne, saint Andoche et saint Symphorien. Tillemont, Mém., III, p. 35 et suiv., 38 et suiv.

2. Le passage II Tim., iv, 40, peut se rapporter à de très an- ciennes missions en Gaule. Le Codex Sinaïticus porte eî; Ty.xxia.-. Cf. Eus., H. E., III, xiv, 8; Épiph., u, 4 4 (note de Petau); Théo- doret, In H Tim., iv, 40.

3. Ainsi le Protévangile de Jacques est déjà connu à Lyon, en 477. Comp. Eusèbe, V, i, 9, 40, à Protév., 20, 24.

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[An 176) MARC-AURÊLE. 291

ques. Le vénérable Pothin, âgé de plus de quatre- vingt-dix ans, avait la tâche difficile de gouverner ces âmes, plus ardentes que soumises, et qui cherchaient dans la soumission même autre chose que le charme austère du devoir accompli.

Irénée était devenu le bras droit de Pothin, son coadjuteur, si l'on peut s'exprimer ainsi, son succes- seur désigné 1 . Écrivain abondant et controversiste exercé, il se mit, dès son arrivée à Lyon, à écrire en grec contre toutes les tendances chrétiennes diffé- rentes de la sienne, en particulier contre Blastus, qui voulait revenir au judaïsme, et contre Florin, qui admettait, avec les gnostiques, un Dieu du bien et un Dieu du mal 2 . Les doctrines de Valentin, par leur largeur et leur apparence philosophique, gagnaient beaucoup d'adeptes dans la population lyonnaise 3 . Irénée se fit une sorte de spécialité de les combattre. Aucun polémiste orthodoxe, avant lui, n'avait à ce point compris les profondeurs de la gnose et son ca- ractère antichrétien 4 .

1 . Eusèbe, H. E., V, ch. iv, fragment de la lettre des confes- seurs à Éleuthère.

2. Eusèbe, H. E., V, ch. xv et xx. J'ai donné la traduction de la belle lettre à Florin dans l'appendice à la suite de l'Antéchrist, p. 564-565.

3. Voir Le Blant, Inscr. chrét., II, n° 478.

4. Irénée, Adv. hœr., IV, procera.

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292 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 176J

Valentin était une sorte de bel esprit, qui ja- mais sûrement n'eût réussi ni à remplacer l'Église catholique ni à en saisir la direction. Le gnosticisme remonta le Rhône en la personne d'un docteur bien plus dangereux, je veux dire de ce Markos * qui sé- duisait les femmes par une manière étrange de célé- brer l'Eucharistie, et par l'audace avec laquelle il leur faisait croire qu'elles avaient le don de prophétie. Sa façon d'administrer les sacrements entraînait les plus dangereuses privautés. Feignant d'être le dis- pensateur de la grâce, il persuadait aux femmes qu'ii était dans le secret de leurs anges gardiens, qu'elles étaient destinées à un rang éminent dans son Église, et il leur ordonnait de se préparer à l'union mystique avec lui. « De moi et par moi, leur disait-il, tu vas recevoir la Grâce. Dispose-toi comme une fiancée qui

4. Voir ci-dessus, p. 427 et suiv. Si l'on s'en tenait au pas- sage d'Irénée, I, xm, 7, on n'aurait pas le droit d'affirmer que Markos soit venu personnellement à Lyon ; mais l'ensemble du chapitre semble le supposer, et saint Jérôme l'a entendu ainsi. Epist., 53 (alias 29), adTheodoram, t. IV de Martianay, 2 e part., p. 581 . Seulement on ne voit pas sur quoi saint Jérôme s'appuie pour envoyer Markos dans la région de la Garonne, dans les Pyrénées, en Espagne, continuer ses séductions. Ces contrées avaient, au n e siècle, bien peu d'Églises. Il semole, du reste, que, dès son séjour en Asie, Markos avait été énergiquement combattu par les maîtres et les amis d'Irénée; ce docteur cite des autorités de presbyteri qui semblent dirigées contre lui. Gebh. et Harn., Patres apost.? I, u, p. 405, 406, 407, 442.

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[An 176] MARC-AURÈLE. 293

accueille son fiancé, pour que tu sois ce que je suis et que je sois ce que tu es. Prépare ton lit à recevoir la semence de lumière. Voici la Grâce qui descend en toi ; ouvre ta bouche, prophétise ! — Mais je n'ai jamais prophétisé, je ne sais pas prophétiser », répon- dait la pauvre femme. Il redoublait ses invocations, effrayait, étourdissait sa victime : « Ouvre la bouche, te dis-je, et parle; tout ce que tu diras sera pro- phétie. » Le cœur de l'initiée battait fort ; l'attente, l'embarras, l'idée qu'en effet peut-être elle allait pro- phétiser, lui faisaient perdre la tête ; elle délirait au hasard. On lui présentait ensuite ce qu'elle avait dit comme plein de sens sublimes. La malheureuse, à partir de ce moment, était perdue. Elle remerciait Markos du don qu'il lui avait communiqué, deman- dait ce qu'elle pouvait faire en retour, et, reconnais- sant que l'abandon de tous ses biens en sa faveur était peu de chose, elle s'offrait elle-même à lui, s'i( daignait l'accepter. C'étaient souvent les meilleures et les plus distinguées qui étaient ainsi surprises; car de tous les côtés déjà on parlait de pénitentes vouées au deuil pour le reste de leur vie, qui, après avoir reçu du séducteur la communion et l'initiation pro- phétiques, reculaient avec horreur et venaient de- mander à l'Église orthodoxe le pardon et l'oubli. Un tel homme était particulièrement dangereux

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294 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 17 G]

à Lyon. Le caractère mystique et passionné des Lyonnaises, leur piété un peu matérielle, leur goût pour le bizarre et pour l'émotion sensible les expo- saient à toutes les chutes. Ce qui se passe aujour- d'hui dans le public féminin des villes du Midi de la France à l'arrivée d'un prédicateur à la mode se pro- duisit alors 1 . La nouvelle façon de prêcher fut fort goûtée. Les plus riches dames, celles qu'on distin- guait à la belle bordure de pourpre de leurs robes, furent les plus curieuses et les plus imprudentes 2 . Les chrétiennes ainsi séduites ne tardaient pas à être désabusées. Leur conscience les brûlait ; leur vie désormais était fanée. Les unes confessaient leur péché en public et rentraient dans l'église; d'autres, par honte, n'osaient le faire et restaient dans la posi- tion la plus fausse, ni dedans ni dehors. D'autres, enfin, tombaient dans le désespoir, s'éloignaient de l'église et se cachaient, « avec le fruit qu'elles avaient tiré de leurs rapports avec les fils de la gnose », ajoute malicieusement Irénée*.

4. Étudier, en particulier, Fourvières et la rue montante qui y mène, l'imagerie et les objets de religion qui y sont exposés. Lyon, d'un autre côté, est une des villes où les aberrations spi- rites produisent le plus de dupes et où l'aliénation mentale d'un caractère mystique est le plus ordinaire.

2. Irénée, I, xm, 3 et suiv. ; saint Jérôme, Epist., 53 (29), t. IV, 2 e part., col. 584, Martianay.

3. Irénée, I, ch. xm, entier, surtout § 7.

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[An 176] MARC-AURÈLE. 295

Les ravages que ce triste séducteur fit dans les âmes furent terribles. On parlait de philtres, de poi- sons. Les pénitentes avouaient qu'il les avait totale- ment épuisées, qu'elles l'avaient aimé d'un amour surhumain, fatal, qui s'imposait à elles. On racontait surtout l'abominable conduite de Markos envers un diacre d'Asie, qui le reçut dans sa maison avec une affection toute chrétienne. Le diacre avait une femme d'une rare beauté. Elle se laissa gagner par cet hôte dangereux et perdit la pureté de la foi en même temps que l'honneur de son corps. Depuis ce temps, Markos la traîna partout avec lui, au grand scandale des Églises. Les bons frères avaient pitié d'elle et lui parlaient avec tristesse, pour la ramener ; ils réus- sirent, non sans peine. Elle se convertit, avoua ses fautes et ses malheurs, passa le reste de sa vie dans une confession et une pénitence perpétuelles, racon- tant par humilité tout ce qu'elle avait souffert du magicien 1 .

Ce qu'il y eut de pis, c'est que Markos fit des élèves, comme lui grands corrupteurs de femmes, se donnant le titre de « parfaits », s'attribuant la science transcendante, prétendant que « seuls ils avaient bu la plénitude de la gnose de l'ineffable Vertu », et que

4. Irénée, I, xm, 5

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2% ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 176]

cette science les élevait au-dessus de toute puissance, si bien qu'ils pouvaient librement faire ce qu'ils vou- laient. On prétendait que le mode de leur initiation était des plus inconvenants. On dressait un cabinet en forme de chambre nuptiale ; puis, avec un appa- reil de mysticité douteuse et des mots cabalistiques, on feignait de procéder à des noces spirituelles, cal- quées sur celles des syzygies supérieures. Grâce à leurs rites et à l'emploi de certaines invocations à Sophia, les markosiens croyaient même obtenir une sorte d'invisibilité, qui les faisait échapper, dans leurs chapelles nuptiales, aux yeux du souverain juge 1 . Gomme tous les gnostiques, ils abusaient des onc- tions d'huile et de baume ; ils en composaient toute sorte de sacrements, d'apolytroses ou rédemptions, remplaçant même le baptême 2 . Leur extrême-onction sur les mourants avait quelque chose de touchant et est seule restée en usage 3 .

Pothin et Irénée résistèrent énergiquement à ces guide» pervers. Irénée puisa dans la lutte l'idée de son grand ouvrage Contre les hérésies, vaste arsenal d'arguments contre toutes les variétés du gnosti- cisme. Son jugement droit et modéré, la base philo-

4 . Irénée, I, xm, 6.

2. Irénée, I, ch. xxi; cf. xm, 6.

3. Irénée, I, xxi, 5.

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[An 176] MARC-AURÊLE. 297

sophique qu'il donnait au christianisme, ses idées claires et purement déistes sur les rapports de Dieu et de l'homme 1 , sa médiocrité intellectuelle elle- même, le préservaient des aberrations sorties d'une spéculation intempérante. La chute de ses amis, Florinus et Blastus, lui servait d'exemple. Il ne voyait de salut que dans la ligne moyenne repré- sentée par l'Eglise universelle. L'autorité de cette Église, la catholicité, lui parut l'unique critérium de vérité.

Le gnosticisme, en effet, disparut de la Gaule, et par la violente antipathie qu'il inspira aux orthodoxes, et par une transformation lente, qui ne laissa subsister de ses ambitieuses théories qu'un mysticisme inof- fensif. Un marbre du 111 e siècle, trouvé à Autun 2 , nous a conservé un petit poème présentant, comme le hui- tième livre des oracles sibyllins 3 , l'acrostiche IX0T2. Les pieux valentiniens et les orthodoxes ont pu goûter également le style singulier de cet étrange morceau :

race divine de l'ixors céleste, reçois avec un cœur plein de respect la vie immortelle parmi les mortels ; rajeu- nis ton àme, mon très cher, dans les eaux divines, par les

4. Irénée, IV, ch. xxxvn, xxxvm, xxxix.

2. Le Blant, Inscr. chrét. de la Gaule, I, n° 4; Corpus i?iscr. grœc., n° 9890; Pohl, Das lchthy s- Monument von Aulun, Berlin, 4 880.

3. Voir l'Église chrét., p. 53S.

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298 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 177

flots éternels de la Sophie qui donne les trésors. Reçois l'aliment doux comme le miel du Sauveur des saints; mange à ta faim et bois à ta soif; tu tiens Tixors dans les paumes de tes mains.

Le montanisme, comme le gnosticisme, visita la vallée du Rhône et y obtint de grands succès. Du vivant même de Montan, de Priscille et de Maxi- mille, on s'entretint à Lyon avec admiration de leurs prophéties et de leurs dons surnaturels. Sortie d'un monde tout à fait voisin du montanisme 1 , l'Église de Lyon ne pouvait rester indifférente au mouvement qui entraînait la Phrygie et troublait toute l'Asie Mineure. Les oracles effrayants des nouveaux pro- phètes, les pratiques de piété des saints de Pépuze, leurs brillants charismes, ce retour des phénomènes surnaturels primitifs de l'âge apostolique, tant de nouvelles qui arrivaient coup sur coup d'Asie et frap- paient de stupeur tout le monde chrétien, ne pou- vaient que les émouvoir singulièrement. C'était pres- que eux-mêmes qu'ils revoyaient dans ces ascètes. Leur Vettius Epagathus ne rappelait-il pas, par ses austérités, les plus célèbres nazirs*? La plupart trou-

4. Notez surtout, dans l'épître des Églises de Lyon et de Vienne aux Églises d'Asie, les idées sur le Paraclet (Eus.,V, I, 44), sur les révélations personnelles, etc.

2. Voir l'Église chrél., f. 473, 476.

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[An 177] MARC-AURÈLE. 299

vèrent donc tout simple que 1^ source des dons de Dieu ne fût pas tarie. Plusieurs membres distingués de l'Eglise lyonnaise étaient originaires de la Phry- gie ; un certain Alexandre, médecin de profession, qui demeurait dans les Gaules depuis plusieurs an- nées, venait de ce pays. Cet Alexandre, qui éton- nait tout le monde par son amour de Dieu et par la hardiesse de sa prédication, semblait favorisé de tous les charismes apostoliques * .

Les Lyonnais, à distance, nous font donc l'effet d'appartenir sous beaucoup de rapports au cercle pié- tiste d'Asie Mineure. Ils recherchent le martyre, ils ont des visions, pratiquent les charismes, jouissent d'entretiens avec le Saint Esprit ou Paraclet 2 , con- çoivent l'Eglise comme une vierge 3 . Un millénarisme ardent 4 , une préoccupation constante de l'Antéchrist et de la fin du monde 5 étaient en quelque sorte le sol commun où ces grands enthousiasmes puisaient leur sève. Mais une touchante docilité, jointe à un rare bon sens pratique, mettait la majorité des fidèles de Lyon en suspicion contre le mauvais esprit qui se cachait fréquemment sous ces orgueilleuses singularités.

4 . Lettre des Églises de Lyon et devienne, dans Eus., V, i, 49.

2. Eus., V, i, 44, 34; m, 3, 4. Voyez ci-après, p. 345.

3. Lettre, dans Eus., V, i, 45.

4. Se rappeler lrénée, V, ch. xxxm.

5. Voir ci-après, p. 340.

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300 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 177]

Quelquefois, en effet, arrivaient de Phrygie des produits bizarres, attestant une effervescence chré- tienne qu'aucune raison ne dirigeait. Un certain Alcibiade, qui vint de ce pays se fixer à Lyon, étonna l'Eglise par ses macérations exagérées. Il pratiquait toutes les austérités des saints de Pépuze, pauvreté absolue, abstinences excessives. C'était presque toute la création qu'il repoussait comme impure, et on se demandait comment il pouvait vivre en se refusant aux besoins les plus évidents de la vie. Les pieux Lyon- nais n'aperçurent d'abord en cela rien que de louable; mais la façon absolue dont le Phrygien entendait les choses les inquiétait. Alcibiade leur faisait par mo- ments l'effet d'un égaré. Il semblait, comme Tatien et beaucoup d'autres, condamner en principe toute une classe des créatures de Dieu, et il scandalisait plu- sieurs frères par la manière dont il érigeait son genre de vie en précepte. Ce fut bien pis, quand, arrêté avec les autres, il s'obstina à continuer ses abstinences. Il fallut une révélation céleste pour le ramener à la raison 1 , comme nous le verrons bientôt.

Irénée, si ferme dans la question du marcionisme et du gnosticisme, était, en ce qui touche le monta- nisme, beaucoup plus indécis. La sainteté des ascètes

4. Eus., H. E., V, ch. m.

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[An 177] MARC-AURÈLE. 301

phrygiens ne pouvait que le toucher ; mais il voyait trop clair dans la théologie chrétienne pour ne pas apercevoir le danger des doctrines nouvelles sur la prophétie et le Paraclet. Il ne mentionne pas les montanistes parmi ies hérétiques qu'il combat. Il blâme énergiquement certaines prétentions subver- sives, sans toutefois nommer leurs auteurs 1 , et les précautions dont il s'entoure montrent bien qu'il ne veut pas mettre les piétistes de Phrygie sur le même rang que les sectes schismatiques. Homme d'ordre et de hiérarchie avant tout, il finit, ce semble, par voir en eux de faux prophètes ; mais il hésita long- temps avant de s'arrêter à cette opinion sévère. Tous les Lyonnais étaient livrés aux mêmes perplexités que lui. Dans leur embarras, ils songeaient à con- sulter Éleuthère, qui venait, depuis peu, de succéder à Soter sur le siège romain. Déjà Tévêque de Rome était l'autorité à laquelle on demandait la solution des cas difficiles, le conseiller des Églises divisées, le centre où se faisaient l'accord et l'unité.


1. Adv. htr.j I, xin, 3; IV, xxxm, 6. Ailleurs, II, xxxil, 4;

IU, xi, 9; V, vi, 1, Irénée paraît être moins défavorable aux nouveaux charismes prophétiques.

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CHAPITRE XIX.

LES MARTYRS DE LYON.

Lyon et Vienne comptaient entre les centres les plus brillants de l'Église de Christ, quand un effroya- ble orage s'abattit sur ces jeunes Églises et mit en évidence les dons de force et de foi qu'elles contenaient dans leur sein 1 .

On était en la dix-septième année du règne de Marc-Aurèle 2 . L'empereur ne changeait pas; mais l'opinion s'irritait. Les fléaux qui sévissaient, les dangers qui menaçaient l'empire étaient considérés comme ayant pour cause l'impiété des chrétiens. De toutes parts, le peuple adjurait l'autorité de main- tenir le culte national et de punir les contempteurs

1. Lettre des Églises de Lyon et de Vienne, conservée par fragments dans Eus. , V, i-iv. Les indices de chrétiens brûlés à Marseille ne sont pas suffisants. Le Blant, Jnscr. chrèl., n° 548 A.

2. Eusèbe, V, prooem.: Sulpice Sévère, Hist. sacra, II, 32.

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[An 177] MARC-AURÈLE. 303

des dieux. Malheureusement, l'autorité cédait. Les deux ou trois dernières années du règne de Marc- Aurèle furent attristées par des spectacles tout à fait indignes d'un si parfait souverain 1 .

A Lyon, la clameur populaire alla jusqu'à la rage. Lyon était le centre de ce grand culte de Rome et d'Auguste, qui était comme le ciment de l'u- nité gauloise et la marque de sa communion aves l'empire. Autour du célèbre autel situé au confluent du Rhône et de la Saône 2 , s'étendait une ville fédé- rale, composée des délégués permanents des soixante peuples de la Gaule, ville riche et puissante, fort attachée au culte qui était sa raison d'être 3 . Tous les ans, le 1 er août, le grand jour des foires gau-

4. Gelse, dans Orig., VII, 40; VIII, 38, 53, 58, etc.

2. L'emplacement de l'autel est fixé avec certitude sur la col- line Saint-Sébastien, vers l'endroit où la pente de la Croix-Rousse devient tout à fait abrupte, soit près du chevet de l'église Saint- Polycarpe, au sommet du dos d'âne de la rue du Commerce, plus près du Rhône actuel que de la Saône (là furent trouvées les tables de Claude) ; soit, comme on incline maintenant à le croire, à l'ancien Jardin des Plantes. Le confluent du Rhône et de la Saône était autrefois au pied de la colline, à la place des Ter- reaux. Voir Aug. Bernard, le Temple d'Auguste, Lyon, 4 863 ; Léon Renier, Martin-Daussigny, Allmer, divers mémoires; Revue crit., 4 2 juillet 4879, p. 31 ; Allmer, Revue épigr., 4878, p. 2-5, 44-13, 25-26, 64-64, 89-94.

3. Rappelons que la colonie romaine avait son centre à Four- vières. La ville syro-asiate et chrétienne devait être dans les îles du confluent, vers Athanacum (Ainai). Voir V Église chrétienne, p. 475.

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304 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 177]

loises 1 , et jour anniversaire de la consécration de l'autel, des députés de la Gaule entière s'y réunis- saient. C'était ce qu'on appelait le Concilium Gallia- rum, réunion sans grande importance politique, mais d'une haute importance sociale et religieuse*. On célébrait des fêtes qui consistaient en luttes d'élo- quence grecque et latine et en jeux sanglants \

Toutes ces institutions donnaient beaucoup de force au culte national. Les chrétiens, qui ne pratiquaient pas ce culte, devaient paraître des athées, des impies. Les fables, universellement admises sur leur compte, étaient répétées et envenimées. Ils pratiquaient, di- sait-on, des festins de Thyeste, des incestes à la façon d'OEdipe. On ne s'arrêtait devant aucune absurdité; on alléguait des énormités impossibles à décrire, des crimes qui n'ont jamais existé 4 . Dans tous les temps, les sociétés secrètes affectant le mystère ont provoqué de tels soupçons*. Ajoutons que les désordres de

4 . D'Arbois de Jubainville, Comptes rendus de l'Acad. des se. morales et pol., sept. 4880.

2. Aug. Bernard, le Temple d'Aug. et la Nationalité gau- loise, précité (réserves de M. de Barthélémy, Paris, 4864).

3. Strabon, IV, m, 2; Tite-Live, Êpit., cxxxvn; Suétone, Calig., 20; Claude, 2. Des inscriptions marquaient la place des délégués de chaque cité gauloise. Aug. Bernard, ouvrage cité.

4. Comp. Tertullien, ApoL, 7, 8. Minucius Félix, 8, 9; les Actes de saint Épipode, de saint Pollion.

5. Les mêmes calomnies, en effet, sou^ exploitées en Chine

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[An 177] MARG-AURÈLE. 305

certains gnostiques, surtout des markosiens, pouvaient y donner quelque apparence, et ce n'était pas une des moindres raisons pour lesquelles les orthodoxes en voulaient tant à ces sectaires, qui les compromet- taient aux yeux de l'opinion.

Avant d'en venir aux supplices, la malveillance s'exprima en tracasseries, en vexations de tous les jours. On commença par mettre en quarantaine la population maudite à laquelle on attribuait tous les malheurs. Il fut interdit aux chrétiens de paraître dans les bains, au forum, de se montrer en public et même dans les maisons particulières. L'un d'eux ve- nait-il à être aperçu, c'étaient d'atroces clameurs ; on le battait, on le traînait, on l'assommait à coups de pierres, on le forçait à se barricader. Seul, Vet- tius Épagathus, par sa position sociale, échappait à ces avanies; mais son crédit était insuffisant pour préserver de la fureur populaire les coreligionnaires qu'il s'était donnés par un choix que tous les Lyon- nais qualifiaient d'aberration.

L'autorité n'intervint que le plus tard qu'elle put, et en partie pour mettre fin à des désordres intolé- rables. Un jour, presque toutes les personnes con-

contre le christianisme (LeBlant, dans la Revue de Fart chrétien, 2 e série, t. IV), et l'ont été au moyen âge contre les juifs, les vaudois. etc.

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306 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 177J

nues pour chrétiennes furent arrêtées, conduites au forum 1 par le tribun et par les duumvirs de la cité, interrogées devant le peuple. Tous s'avouèrent chré- tiens. Le légat impérial pro prœtore était absent ; les inculpés, en l'attendant, subirent les souffrances d'une rude prison.

Le légat impérial étant arrivé, le procès com- mença. La question préalable fut appliquée avec une extrême cruauté. Le jeune et noble Vettius Épagathus, qui avait échappé jusque-là aux rigueurs dont avaient souffert ses coreligionnaires, n'y put tenir. Il se pré- senta au tribunal et demanda à défendre les accusés, à montrer du moins qu'ils ne méritaient pas l'accu- sation d'athéisme et d'impiété. Un cri effroyable s'é- leva. Que des gens des bas quartiers, des Phrygiens, des Asiates, fussent adonnés à des superstitions per- verses, cela paraissait tout simple ; mais qu'un homme considérable, un habitant de la ville haute, un noble du pays se fît l'avocat de pareilles folies, voilà ce qui semblait tout à fait insupportable. Le légat impérial repoussa durement la juste requête de Vettius : « Et

1. Le forum était sur le plateau de Fourvières. Les atroces scènes qui vont suivre eurent lieu sans doute au palais du gou- vernement, qui était situé à l'endroit qu'on appelle l'Antiquaille, sur la pente de Fourvières. La tradition ecclésiastique est ici d'accord avec les indications scientifiques.

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(An 177] MARG-AURÈLE. 307

toi aussi, es-tu chrétien? » lui demanda-t-il. — « Je le suis », répondit Vettius de sa voix la plus écla- tante. On ne l'arrêta pas néanmoins â ; sans doute, dans cette ville où la condition des personnes était fort diverse, quelque immunité le couvrit.

L'instruction fut longue et cruelle. Ceux qui n'a- vaient pas été arrêtés et qui continuaient dans la ville d'être en butte aux plus mauvais traitements, ne quittaient pas les confesseurs ; en payant, ils ob- tenaient de les servir, de les encourager. La grande angoisse des accusés n'était pas le supplice, c'était la crainte que quelques-uns, moins bien préparés que d'autres à ces luttes terribles, ne se laissassent aller à renier le Christ. L'épreuve, en effet, se trouva trop forte pour une dizaine de malheureux, qui re- noncèrent de bouche à leur foi. La douleur que cau- sèrent ces actes de faiblesse aux détenus et aux frères qui les entouraient fut immense. Ce qui les consola, c'est que les arrestations continuaient tous les jours;

1 . Les mots âveXiicpÔY) xal aùro; ei; tov xX^pov tû>v jxaprupwv (§ \ 0) et ce qui suit veulent dire qu'Épagathus eut tout le mérite du martyre, sans en avoir eu la réalité. Il est vrai que îa même for- mule est appliquée (§§ 26 et 48) à une arrestation réelle; mais les mots h *at eori sont décisifs, et, d'ailleurs, si Vettius Épaga- thus avait eu le sort des autres confesseurs, comment ne serait-il pas question de lui dans la suite? Sur le sens de xXîjpoç, quand il s'agit de combats d'athlètes, voir la note de Valoi».

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308 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 177]

d'autres fidèles plus dignes du martyre vinrent com- bler les vides que l'apostasie avait laissés dans les rangs de la phalange élue. La persécution s'étendit bientôt à l'Église de Vienne, qui d'abord, ce semble, avait été épargnée. L'élite des deux Eglises, presque tous les fondateurs du christianisme gallo-grec, se trouvèrent réunis dans les prisons de Lyon, prêts à l'assaut redoutable qui allait leur être livré. Irénée ne subit pas de détention ; il fut de ceux qui entou- raient les confesseurs, qui virent toutes les particula- rités de leur combat, et c'est à lui peut-être que nous en devons le récit. Le vieux Pothin, au con- traire, fut de bonne heure, sinon dès le commence- ment, réuni à ses fidèles ; il suivit jour par jour leurs souffrances, et, tout mourant qu'il était, il ne cessa de les instruire, de les encourager.

Selon l'usage dans les grandes instructions cri- minelles *, on arrêta les esclaves en même temps que eurs maîtres; or plusieurs de ces esclaves étaient païens. Les tortures qu'ils voyaient infliger à leurs maîtres les effrayèrent; les soldats de Yoflicium leur soufflèrent ce qu'il fallait dire pour échapper à la question. Ils déclarèrent que les infanticides, les re- pas de chair humaine, les incestes étaient des réali-

4. Cod. Just., IX, xli, 4; Digeste, XLVIII, xvm, 4, 8.

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[An 177] MARC-AURÊLE. 309

tés, que les monstrueux récits que l'on faisait de l'immoralité chrétienne n'avaient rien d'exagéré 1 .

L'indignation du public fut alors à son comble. Jusque-là, les fidèles qui étaient restés libres avaient trouvé quelques égards chez leurs parents, chez leurs proches, chez leurs amis ; maintenant tout le monde ne leur témoigna que du mépris. On résolut de pousser l'art du tortionnaire à ses derniers raffinements pour obtenir des fidèles aussi l'aveu des crimes qui de- vaient reléguer le christianisme parmi les monstruo- sités à jamais maudites et oubliées.

Effectivement les bourreaux se surpassèrent ; mais ils n'entamèrent pas l'héroïsme des victimes. L'exal- tation et la joie de souffrir ensemble les mettaient dans un état de quasi-anesthésie 8 . Ils s'imaginaient qu'une eau divine sortait du flanc de Jésus pour les rafraîchir 8 . La publicité les soutenait. Quelle gloire d'affirmer devant tout un peuple son dire et sa foi!

1. Comp. Justin, Apol. II, 12; Athénag., Leg., 35.

2. Ce fait n'est point rare dans l'histoire des martyrs. Voir le récit du confesseur Théodore, dans Rufin, Hist. eccl., I, ch. xxxvi (comp. Théodoret, Hist. eccl., III, 11). Voir aussi Acta sin- cera, p. 101, 237, 287, etc. ; Actes de sainte Lucie, dans Surius, 13déc, p. 248; Tertullien, Ad mari., 2; mômes faits observés en Chine de nos jours : Le Blant, mém. cité ci-dessus, p. 305, note.

3. Lettre, § 22. Comparez le récit de Théodore, loc. cit.

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31C ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 177

Gela devenait une gageure, et très peu cédaient. Il est prouvé que F amour-propre suffît souvent pour in- spirer un héroïsme apparent, quand la publicité vient s'y joindre. Les acteurs païens subissaient sans bron- cher d'atroces supplices; les gladiateurs faisaient bonne figure devant la mort évidente, pour ne pas avouer une faiblesse sous les yeux d'une foule assem- blée. Ce qui ailleurs était vanité, transporté au sein .d'un petit groupe d'hommes et de femmes incarcérés ensemble, devenait pieuse ivresse et joie sensible. L'idée que Christ souffrait en eux * les remplissait d'orgueil et, des plus faibles créatures, faisait des espèces d'êtres surnaturels.

Le diacre Sanctus, de Vienne, brilla entre les plus courageux. Gomme les païens le savaient dépositaire des secrets de l'Église, ils cherchaient à tirer de lui quelque parole qui donnât une base aux accusations infâmes intentées contre la communauté. Ils ne réus- sirent même pas à lui faire dire son nom, ni le nom du peuple, ni le nom de la ville dont il était origi- naire, ni s'il était libre ou esclave. A tout ce qu'on lui demandait, il répondait en latin : Christ ianus sum. C'étaient là son nom, sa patrie, sa race, sGn tout. Les païens ne purent tirer de sa bouche d'autre

  • , § 23. Comparez Passion de sainte Perpétue, § 45 (Acta

sine, p. 104).

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[Au 177] MARC-AURÈLE. 3if

aveu que celui-là. Cette obstination ne faisait que redoubler la fureur du légat et des questionnaires Ayant épuisé tous leurs moyens sans le vaincre, ils eurent l'idée de lui faire appliquer des lames de cuivre chauffées à blanc sur les organes les plus sensibles. Sanctus, pendant ce temps, restait in- flexible, ne sortait pas de sa confession obstinée : Christianus sum. Son corps n'était qu'une plaie, une masse saignante, tordue, convulsionnée, con- tractée, ne présentant plus aucune forme humaine. Les fidèles triomphaient, disant que Christ savait rendre les siens insensibles et se substituait à eux, quand ils étaient dans les tortures, pour souffrir à leur place. Ce qu'il y eut d'horrible, c'est que, quelques jours après, on recommença la torture de Sanctus. L'état du confesseur était tel, que, à le toucher de la main, on le faisait bondir de douleur. Les bourreaux reprirent les unes après les autres ses plaies enflammées, on renouvela chacune de ses blessures, on répéta sur chacun de ses organes les effroyables expériences du premier jour ; on espérait ou le vaincre ou le voir mourir dans les tourments, ce qui eût effrayé £js autres. Il n'en fut rien ; Sanc- tus résista si bien, que ses compagnons crurent à un miracle et prétendirent que cette seconde torture, faisant sur lui l'effet d'une cure, avait redressé ses

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  • 12 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 177|

membres, et rendu à son corps l'attitude humaine qu'il avait perdue.

Maturus, qui n'était encore que néophyte, se comporta aussi en vaillant soldat du Christ. Quant à la servante Blandine, elle montra qu'une révolution était accomplie. Blandine 1 appartenait à une dame chrétienne, qui sans doute l'avait initiée à la foi du Christ. Le sentiment de sa bassesse sociale ne faisait que l'exciter à égaler ses maîtres. La vraie émanci- pation de l'esclave, l'émancipation par l'héroïsme, fut en grande partie son ouvrage. L'esclave païen est sup- posé par essence méchant, immoral. Quelle meilleure manière de le réhabiliter et de l'affranchir que de le montrer capable des mêmes vertus et des mêmes sa- crifices que l'homme libre ! Comment traiter avec dédain ces femmes que l'on avait vues dans l'amphi- théâtre plus sublimes encore que leurs maîtresses? La bonne servante lyonnaise avait entendu dire que les jugements de Dieu sont le renversement des apparences humaines, que Dieu se plaît souvent à choisir ce qu'il y a de plus humble, de plus laid et de plus méprisé pour confondre ce qui paraît beau et fort. Se pénétrant de son rôle, elle appelait les

4. Ce petit nom d'esclave, emprunté au latin, ne permet aucune induction. Blandine a pu être Phrygienne ou Smyrniote, aussi bien qu'Allobroge ou Ségusiave.

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[An 177] MARC-AURÈLE. 313

tortures et brûlait de souffrir. Elle était petite, faible de corps 1 , si bien que les fidèles tremblaient qu'elle ne pût résister aux tourments. Sa maîtresse surtout, qui était du nombre des détenus, craignait que cet être débile et timide ne fût pas capable d'affirmer hautement sa foi. Blandine fut prodigieuse d'énergie et d'audace. Elle fatigua les brigades de bourreaux qui se succédèrent auprès d'elle depuis le matin jusqu'au soir; les questionnaires vaincus avouèrent n'avoir plus de supplices pour elle, et déclarèrent qu'ils ne comprenaient pas comment elle pouvait respirer encore avec un corps disloqué, transpercé; ils prétendaient qu'un seul des tourments qu'ils lui avaient appliqué aurait dû suffire pour la faire mou- rir. La bienheureuse, comme un généreux athlète, reprenait de nouvelles forces dans l'acte de confesser le Christ. C'était pour elle un fortifiant et un ânes- thésique * de dire : « Je suis chrétienne ; on ne fait rien de mal parmi nous. » A peine avait-elle achevé ces mots, qu'elle paraissait retrouver toute sa vigueur, pour se présenter fraîche à de nouveaux combats.

Cette résistance héroïque irrita l'autorité romaine ; aux tortures de la question, on ajouta celles du séjour dans une prison, qu'on rendit le plus horrible pos-

1. Gomp. Lettre, § 47 et § 42.

2. ÀvaX-prxTia.

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314 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 177J

sible 1 . On mit les confesseurs dans des cachots ob- scurs et insupportables ; on engagea leurs pieds dans les ceps, en les distendant jusqu'au cinquième trou ; on ne leur épargna aucune des cruautés que les geô- liers avaient à leur disposition pour faire souffrir leurs victimes. Plusieurs moururent asphyxiés dans les cachots. Ceux qui avaient été torturés résistaient étonnamment. Leurs plaies étaient si affreuses, qu'on ne comprenait pas comment ils survivaient. Tout occupés à encourager les autres, ils semblaient animés eux-mêmes par une force divine. Ils étaient comme des athlètes émérites, endurcis à tout. Au contraire, les derniers arrêtés, qui n'avaient pas encore souf- fert la question, mouraient presque tous, peu après leur incarcération. On les comparait à des novices mal aguerris, dont les corps, peu habitués aux tour- ments, ne pouvaient supporter l'épreuve de la prison. Le martyre apparaissait de plus en plus comme une espèce de gymnastique, ou d'école de gladia- teurs, à laquelle il fallait une longue préparation et une sorte d'ascèse préliminaire*.

Quoique séquestrés du reste du monde, les

4. Comparez Lucien, Toxaris,W.

î. Notez surtout § 14 : àvs'Tot|xoi xat àppaarot. Voir le mé- moire de M. Le Blant sur la préparation au martyre, dans les Mèm. de V Académie des inscr., t. XXVIII, 4 rc part., p. 53 et suiv.

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[An 177] MARC-AURLE. 315

pieux confesseurs vivaient de la vie de l'Église uni- verselle avec une rare intensité. Loin de se sentir séparés de leurs frères, ils se souciaient de tout ce qui occupait la catholicité. L'apparition du mon- tanisme était la grande affaire du moment. On ne parlait que des prophéties de Montan, de Théo- dote, d'Alcibiade â . Les Lyonnais s'y intéressaient d'autant plus qu'ils partageaient beaucoup des idées phrygiennes, et que plusieurs des leurs, tels que Alexandre le médecin, Alcibiade l'ascète, étaient au moins les admirateurs et en partie les sectateurs du mouvement parti de Pépuze. Le bruit des dissen- timents qu'excitaient ces nouveautés arriva jusqu'à eux. Ils n'avaient pas d'autre entretien, et ils occu- paient les intervalles de leurs tourments à discuter ces phénomènes, que sans doute ils eussent aimé à trouver vrais 2 . Forts de l'autorité que le titre de prisonnier de Jésus-Christ donnait aux confesseurs, ils écrivi- rent sur ce sujet délicat plusieurs lettres, pleines de tolérance et de charité. On admettait que les détenus de la foi avaient, à leurs derniers jours, une sorte de mission pour pacifier les différends des Églises et trancher les questions en suspens ; on leur attri-

\ . Ne pas confondre cet Alcibiade d'Asie avec 1 Alcibiade ascète, établi à Lyon. 2. Eus., V, ch. m.

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316 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 177]

buait à cet égard une grâce d'état et comme un pri- vilège particulier *.

La plupart des lettres écrites par les confesseurs étaient adressées aux Églises d'Asie et de Phrygie, avec lesquelles les fidèles lyonnais avaient tant de liens spirituels ; une d'elles était adressée au pape Éleuthère, et devait être portée par Irénée. Les mar- tyrs y faisaient le plus chaleureux éloge de ce jeune prêtre .

Nous te souhaitons joie en Dieu pour toutes choses et pour toujours, père Éleuthère. Nous avons chargé de te porter ces lettres notre frère et compagnon Irénée, et nous te prions de l'avoir en grande recommandation, ému- lateur qu'il est du testament de Christ. Si nous croyions que la position des gens est pour quoi que ce soit dans leur mérite, nous te l'aurions recommandé comme prêtre de notre Église, titre qu'il possède réellement*.

Irénée ne partit pas sur-le-champ ; on doit même supposer que la mort de Pothin, qui suivit de près, l'empêcha tout à fait de partir 8 . Les lettres des martyrs ne furent remises à leur adresse que plus tard, avec l'épître qui renfermait le récit de leurs héroïques combats.

4. Tyî; tûv àocXYiatwv eîpiivviç JvexEv 7rpe<jê£ÛovT6Ç. Eus., V, III, 4.

Cf. Tertullien, De anima, 35.

2. Eus., V, If, 1,2; saint Jérôme, De viris ill., 35.

3. Irénée, en effet, succéda immédiatement à Pothin .Eus. , V,v,8.

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(An 177] MARC-AURÊLE. 317

Le vieil évêque Pothin s'épuisait tous les jours; l'âge et la prison le minaient 1 ; seul, le désir du mar- tyre semblait le soutenir. Il respirait à peine, le jour où i4 dut comparaître devant le tribunal ; il eut ce- pendant assez de souffle pour confesser dignement le Christ. On voyait bien, aux respects dont l'entou- raient les fidèles, qu'il était leur chef religieux ; aussi une grande curiosité s'attachait-elle à lui. Dans le trajet de la prison au tribunal, les autorités de la ville le suivirent ; l'escouade de soldats qui l'entou- rait avait peine à le tirer de la presse ; les cris les plus divers éclataient. Gomme les chrétiens étaient appelés tantôt les disciples de Pothin, tantôt les dis- ciples de Christos, plusieurs demandaient si c'était ce vieux qui était Christos. Le légat lui posa la ques- tion : « Quel est le dieu des chrétiens ? — Tu le connaîtras, si tu en es digne », répondit Pothin. On le traîna brutalement, on le roua de coups ; sans égard pour son grand âge, ceux qui étaient près de lui le frappaient avec les poings et les pieds ; ceux qui étaient éloignés lui jetaient ce qui leur tombait sous la main ; tous se seraient crus coupables du crime d'impiété, s'ils n'avaient fait ce qui dépendait d'eux pour le couvrir d'outrages ; ils croyaient par là ven-

\. Il n'est pas dit clairement que Pothin ait éw3 arrêté avec les antres; mais cela paraît le plus probable.

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31* ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 177]

ger l'injure faite à leurs dieux. On ramena dans la prison le vieillard à demi mort ; au bout de deux jours, il rendit le dernier soupir.

Ce qui faisait un étrange contraste et rendait la situation tragique au premier chef, c'était l'atti- tude de ceux que la force des tourments avait vaincus et qui avaient renié le Christ. On ne les avait pas relâ- chés pour cela ; le fait qu'ils avaient été chrétiens impliquait l'aveu de crimes de droit commun, pour lesquels on les poursuivait, même après leur aposta- sie 1 . On ne les sépara pas de leurs confrères restés fidèles, et toutes les aggravations du régime de la prison dont souffrirent les confesseurs leur furent appliquées. Mais combien leur état était différent ! Non seulement les renégats se trouvaient n'avoir tiré aucun avantage d'un acte qui leur avait été pénible ; mais leur position était en quelque sorte pire que celle des fidèles. Ceux-ci, en effet, n'étaient poursuivis que pour le nom de chrétiens, sans qu'on formulât contre eux aucun crime spécial ; les autres étaient, par leur aveu même, sous le coup d'accu- sations d'homicide et de monstrueuses forfaitures. Aussi leur mine faisait-elle pitié. La joie du martyre 2 ,

4 Souvent les choses se passaient autreo^t. Voir Minucius Félix, 28.

2. È x*p* tt« (AOCpTupiaç. Eus., V, I, 34.

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[An 177] MARC-AURÊLE. 319

l'espérance de la béatitude promise, l'amour du Christ, l'esprit venant du Père 1 , rendaient tout léger aux confesseurs. Les apostats, au contraire, parais- saient déchirés de remords. C'était surtout dans les trajets de la prison au tribunal que se voyait bien la différence. Les confesseurs s'avançaient d'un air tran- quille et radieux; une sorte de majesté douce et de grâce éclatait sur leur visage. Leurs chaînes sem- blaient la parure de fiancées ornées de tous leurs atours ; les chrétiens croyaient sentir autour d'eux ce qu'ils appelaient « le parfum de Christ * » ; quelques- uns prétendaient même qu'une odeur exquise s'exha- lait de leur corps. Bien différents étaient les pauvres renégats. Honteux et la tête basse, sans beauté, sans dignité, ils marchaient comme des condamnés vul- gaires ; les païens mêmes les traitaient de lâches et d'ignobles, de meurtriers convaincus par leur propre dire ; le beau nom de chrétien, qui rendait si fiers ceux qui le payaient de leur vie, ne leur appartenait plus. Cette différence d'allure faisait la plus forte impression. Aussi voyait-on souvent les chrétiens qu'on arrêtait s'arranger de manière à confesser de prime abord, afin de s'ôter ensuite toute possibilité de retour.

4. To imû[Aa tô irarputov. Eus., /. c. Se rappeler le moniaui&Tu*. î. Comp. II Cor., u, 14-16, xpt<rr&5 «ùù>5£<7. »a(*iv.

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320 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 177J

La grâce etatt parfois indulgente pour ces mal- aeureux, qui expiaient si chèrement un moment de surprise. Une pauvre Syrienne, de complexion fra- gile, originaire de Byblos, en Phénicie, avait renié le nom de Christ. Elle fut mise de nouveau à la ques- tion ; on espérait tirer de sa faiblesse et de sa timi- dité un aveu des monstruosités secrètes qu'on re- prochait aux chrétiens. Elle revint en quelque sorte à elle-même sur le chevalet, et, comme sortant d'un profond sommeil, elle nia énergiquement toutes les assertions calomniatrices : « Gomment voulez-vous, dit-elle, que des gens à qui il n'est pas permis de manger le sang des bêtes * mangent des enfants ? » A partir de ce moment, elle s'avoua chrétienne et suivit le sort des autres martyrs.

Le jour de gloire vint enfin pour une partie de ces combattants émérites, qui fondaient par leur foi la foi de l'avenir. Le légat fit donner exprès une de ces fêtes hideuses, consistant en exhibitions de sup- plices et en combats de bêtes qui, en dépit du plus humain des empereurs, étaient plus en vogue que jamais*. Ces horribles spectacles revenaient à des

4. Y, Saint Paul, p. 91.

2. V. l'Antéchrist, p. 463 et suiv. ; Tertullien, Ad Scap. , 4; Lucien, Peregr., 24; Lucius, 54; Comp. Philon, In Flaccu/fi, 40, 44. — Plebi ad pœnam donatus est. Lampride, Comm., 7. — - Ad spectaculum supplicii nostri. Quint., Decla?n., IX, 6. —

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[An 177] MARC-AURÊLE. 321

dates réglées ; mais il n'était pas rare qu'on fît des exécutions extraordinaires, quand on avait des bêtes à montrer au peuple et des malheureux à leur livrer' 1 . La fête se donna probablement dans l'amphi- théâtre municipal de la ville de Lyon, c'est-à-dire de la colonie qui s'étageait sur les pentes de Fourvières. Cet amphithéâtre était, à ce qu'il semble, situé au pied de la colline, vers la place actuelle de Saint- Jean, devant la cathédrale ; la rue Trarnassac en devait marquer à peu près le grand axe 1 . On a pu croire

Ad spectaculum sanctorum. Actes de saint Mammaire, dans Mabillon, Analecta, p. 4-78 (nova edit.).

4. Mart. Polyc, 42; Actes des saints Taraque, Probe et An- dronic, 40 (Ruinart, p. 444 et suiv.).

2. L'existence de cet amphithéâtre est admise plus ou moins expressément par le P. Menestrier, Histoire consulaire, p. 46, 99, 4 00; Artaud, Lyon souterrain, p. 4 84-482 ; Ghenavard, Lyon antique restauré, p. 44 et pi. i; Monfalcon, Lugd. hist. monum., I, plan de Lyon antique. Cf. Raverat, Fourvière, Ainay et Sai?it- Sébastien (Lyon, 4 880); Revue critique, 42 juillet 4 879; Journal des Savants, juillet 4884. Quelques-uns veulent que l'amphi- théâtre où souffrirent les martyrs de l'an 477 ait été situé aux Minimes (c'est l'opinion ecclésiastique : de Marca, Dissert, très, édit. Baluze, Paris, 4669, p. 219; Meynis, les Grands souvenin de l'Ègl. de Lyon, 4872, p. 44 et suiv.; cf. J.-A.-F. Ozanam,. ÉtabL du christ, à Lyon, 4829, p. 33, 237; É. Pélagaud, dans Lyon-Revue, nov. 4880); mais la grande majorité des antiquaires considère la construction d'apparence circulaire qui se voit en cet endroit comme un théâtre. Spon, p. 50; Artaud, Chenavard, Monfalcon, l. c. Quant à l'amphithéâtre qu'on a supposé avoir existé à l'ancien Jardin des Plantes, voir ci-après, p. 331-332,

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322 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 177]

qu'il avait été achevé cinq ans auparavant 1 . Une foule exaspérée couvrait les gradins et appelait les chrétiens à grands cris. Maturus, Sanctus, Blandine et Attale furent choisis pour cette journée. Ils en firent tous les frais ; il n'y eut, ce jour-là, aucun de ces spectacles de gladiateurs dont la variété avait tant d'attrait pour le peuple.

Maturus et Sanctus traversèrent de nouveau dans P amphithéâtre toute la série des supplices, comme s'ils n'avaient auparavant rien souffert. On les com- parait aux athlètes qui, après avoir vaincu dans plu- sieurs combats partiels, étaient réservés pour une der-

note. Si l'on tient à conserver quelque vérité à l'assertion de Grégoire de Tours (De glor. mart., c. .49), plaçant le martyre à Ainai (Athanacum), on peut observer que, d'après une décou- verte de M. Guigue [Revue crit., 1. c. ; Raverat, ouvr. cité, p. 47 et suiv.), la colline de saint Irénée s'est appelée Podium Atha- nacense ; mais il est difficile qu'un fait qui se serait passé à l'amphithéâtre de la place Saint-Jean, dans le vieux Lugdunum, ait été rapporté à une localité distincte de Lyon. Aux Minimes, l'expression se justifierait; mais on peut expliquer autrement l'expression martyres athanacenses. V. ci-après, p. 338, note 3. \. On rapporte, en effet, à cet amphithéâtre une inscription donnée par Spon (p. 32, réimpr.) et Menestrier, p. 46 (de Bois- sieu, p. 529), qui en fixerait la dédicace aux consulats d'Orfitus et de Maximus, en 472. Mais il n'est nullement probable que cette inscription soit relative à l'amphithéâtre. M. Guigue (préf. à la Monogr. de la cathédr. de Lyon, par Bégulo, p. 5-6) montre que les matériaux de la cathédrale vinrent du forum de Trajan, sur la hauteur de Fourvières.

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[An 177] MARC-AURÈLE. 323

nière lutte, laquelle conférait la couronne définitive 1 . Les instruments de ces tortures étaient comme éche- lonnés le long de la spina^ et faisaient de l'arène une image du Tartare*. Rien ne fut épargné aux vic- times. On débuta, selon l'usage, par une procession hideuse 8 , où les condamnés, défilant nus devant l'escouade des belluaires, recevaient de chacun d'eux sur le dos d'affreux coups de fouet. Puis on lâcha les bêtes ; c'était le moment le plus émouvant de la jour- née. Les bêtes ne dévoraient pas tout de suite les victimes ; ils les mordaient, les traînaient ; leurs dents s'enfonçaient. dans les chairs nues, y laissaient des traces sanglantes. A ce moment, les spectateurs devenaient fous de plaisir. Les interpellations s'entre- croisaient sur les gradins de l'amphithéâtre. Ce qui faisait, en effet, l'intérêt du spectacle antique, c'est que le public y intervenait. Gomme dans les combats de taureaux en Espagne, l'assistance commandait, réglait les incidents, jugeait des coups, décidait de la mort ou de la vie. L'exaspération contre les chré- tiens était telle, qu'on réclamait contre eux les sup« 

4. Cf. Lettre, § 42 ; Lucien, Hermotime, 40; Gruter, Inscr.j p. 314. Voir ci-dessus, p. 307, la note sur xXripoç.

%. Lettre, §§ 51, 54, 55, 56. Voir l'Antéchrist, p. 463 et suiv.

3. C'est le sens de JuÇc&ouç, § 38 ; cf. § 43. Comparez les Actes des martyre d'Afrique, §48; Lucien, Toxaris, 47; Quinti- tien, Declam., ix, 6; Martial, Despect., iv (traditcta est gyrit).

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324 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 177)

plices les plus terribles. La chaise de fer rougie au feu était peut-être ce que l'art du bourreau avait créé de plus: infernal ; Maturus et Sanctus y furent assis. Une repoussante odeur de chair rôtie remplit l'amphithéâtre et ne fit qu'enivrer ces furieux. La fermeté des deux martyrs était admirable. On ne put tirer de Sanctus qu'un seul mot, toujours le même : « Je suis chrétien. » Les deux martyrs semblaient ne pouvoir mourir ; les bêtes, d'un autre côté, parais- saient les éviter; on fut obligé, pour en finir, de leur donner le coup de grâce, comme on faisait pour les bestiaires et les gladiateurs.

Blandine, pendant tout ce temps, était suspendue à un poteau et exposée aux bêtes, qu'on excitait à la dévorer. Elle ne cessait de prier, les yeux élevés au ciel. Aucune bête, ce jour-là, ne voulut d'elle. Ce pauvre petit corps nu, exposé à des milliers de spec- tateurs, dont la curiosité n'était retenue que par l'étroite ceinture que la loi voulait qu'on laissât aux actrices et aux condamnées 1 , n'excita, paraît-il, chez les assistants aucune pitié ; mais il prit pour les autres martyrs une signification mystique. Le poteau de Blandine leur parut la croix de Jésus ; le corps

1 . Comparez les Actes de sainte Thècle (Le Blant, dans l'An* nuairede l'Associât, des études grecques, 4877, p. 263, 268 269)

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[An 177] MARC-AURÈLE. 325

de leur amie, éclatant par sa blancheur à l'autre extrémité de l'amphithéâtre, leur rappela celui du Christ crucifié. La joie de voir ainsi l'image du doux agneau de Dieu les rendait insensibles. Blandine, à partir de ce moment, fut Jésus pour eux. Dans les moments d'atroces souffrances, un regard jeté vers leur sœur en croix les remplissait de joie et d'ardeur.

Attale était connu de toute la ville ; aussi la foule l'appela-t-elle à grands cris. On lui fit faire le tour de l'amphithéâtre précédé d'une tablette sur laquelle était écrit en latin : hic est attalus christianus. Il marchait d'un pas ferme, avec le calme d'une con- science assurée. Le peuple demanda pour lui les plus cruels supplices. Mais le légat impérial, ayant appris qu'il était citoyen romain, fit tout arrêter, et ordonna de le ramener à la prison. Ainsi finit la journée. Blandine, attachée à son poteau, attendait toujours vainement la dent de quelque bête. On la détacha et on la ramena au dépôt, pour qu'elle servît une autre fois au divertissement du peuple.

Le cas d' Attale n'était point isolé; le nombre des accusés croissait chaque jour. Le légat se crut obligé d'écrire à l'empereur, qui, vers le milieu de l'an 177, était, ce semole, à Rome 1 . 11 fallut des se- maines pour attendre la réponse. Durant cet inter-

4. Tillemont, Emp., II, p. 390-392

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326 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 177J

valle, les détenus surabondèrent de joies mystiques. L'exemple des martyrs fut contagieux ; tous ceux qui avaient renié vinrent à résipiscence et demandèrent à être interrogés de nouveau. Plusieurs chrétiens doutaient de la validité de telles conversions; mais les martyrs tranchèrent la question en offrant la main aux renégats et en leur communiquant une part de la grâce qui était en eux. On admit que le vif pou- vait, en pareil cas, revivifier le mort ; que, dans la grande communauté de l'Eglise, ceux qui avaient trop prêtaient a ceux qui n'avaient pas assez ; que celui qui avait été rejeté du sein de l'Eglise comme un avorton pouvait en quelque sorte y rentrer, être conçu une seconde fois, se rattacher au sein virginal, se remettre en communication avec les sources de la vie. Le vrai martyr était ainsi conçu comme ayant le pouvoir de forcer le démon à vomir de sa gueule ceux qu'il avait déjà dévorés. Son privilège devenait un privilège d'indulgence, de grâce et de charité.

Ce qu'il y avait d'admirable, en effet, dans les con- fesseurs lyonnais, c'est que la gloire ne les éblouissait pas. Leur humilité égalait leur courage et leur sainte liberté. Ces héros qui avaient proclamé leur foi en Christ à deux et trois reprises, qui avaient affronté les bêtes, dont le corps était couvert de brûlures, de meurtrissures de plaies, n'osaient s'attribuer le titre

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[An 177] MARC-AURËLE. 327

de martyrs, ne permettaient même pas qu'on leur donnât ce nom 1 . Si quelqu'un des fidèles, soit par lettre, soit de vive voix, les appelait ainsi, ils le re- prenaient vivement. Ils réservaient le titre de mar- tyr, d'abord à Christ, le témoin fidèle et véritable, le premier-né des morts, l'initiateur à la vie de Dieu, puis à ceux qui avaient déjà obtenu de mourir en confessant leur foi et dont le titre était en quelque sorte scellé et entériné ; quant à eux, ils n'étaient que de modestes et humbles confesseurs, et ils de- mandaient à leurs frères de prier sans cesse pour qu'ils fissent une bonne fin. Loin de se montrer fiers, hautains, durs pour les pauvres apostats, comme l'étaient les montanistes purs, comme le furent cer- tains martyrs du 111 e siècle*, ils avaient pour eux des entrailles de mère et versaient à leur inten- tion des larmes continuelles devant Dieu. Ils n'accu- saient personne, priaient pour leurs bourreaux, trou- vaient des circonstances atténuantes à toutes les fautes, absolvaient et ne damnaient pas. Quelques rigoristes les trouvaient trop indulgents pour les renégats ; ils répondaient, par exemple, de saint Etienne : « S'il pria pour ceux qui le lapidaient, di- saient-ils, n'est-il pas permis de prier pour ses frères ?»

4. Eusèbe, V, H. E., chap. n.

2. Se rappeler surtout les novatiens.

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328 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 177]

Les bons esprits, au contraire, virent avec justesse que c'était la charité des détenus qui faisait leur force et leur valait le triomphe. Leur perpétuelle recom- mandation était la paix et la concorde ; aussi laissè- rent-ils après eux, non comme certains confesseurs, courageux du reste, des déchirements pour leur mère, des discordes et des disputes pour leurs frères, mais un souvenir exquis de joie et de parfait amour K

Le bon sens des confesseurs ne fut pas moins remarquable que leur courage et leur charité. Le mon- tanisme, par son enthousiasme et par l'ardeur qu'il inspirait pour le martyre, ne devait pas tout à fait leur déplaire ; mais ils en voyaient les excès. Cet Alci- biade, qui ne vivait que de pain et d'eau, était du nombre des détenus. Il voulut conserver ce régime dans la prison * ; les confesseurs voyaient de mauvais œil ces singularités. Attale, après le premier com- bat qu'il livra dans l'amphithéâtre, eut à ce sujet une vision. Il lui fut révélé que la voie d'Alcibiade n'était pas bonne, qu'il avait tort d'éviter systémati- quement de se servir des choses créées par Dieu et de causer ainsi un scandale à ses frères. Alcibiade se laissa persuader et mangea désormais de toutes les nourritures sans distinction, en rendant sur elles

4. Eusèbe, V, n, 7.

2. Comp. Ruinart, Acta sine, p. 226.

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[Au 177] MARC-AURÈLE. 329

grâces à Dieu. Les détenus croyaient ainsi posséder dans leur S6Û3 un foyer permanent d'inspiration et recevoir directement les conseils du Saint-Esprit 1 . Mais ce qui, en Phrygie, ne provoquait guère que des abus était ici un principe d'héroïsme. Monta- nistes par l'ardeur du martyre, les Lyonnais sont profondément catholiques par leur modération et leur absence de tout orgueil.

La réponse impériale arriva enfin. Elle était dure et cruelle. Tous ceux qui persévéraient dans leur confession devaient être mis à mort, tous les rené- gats relâchés. La grande fête annuelle qui se célé- brait à l'autel d'Auguste, et où tous les peuples de la Gaule étaient représentés, allait commencer*. L'af- faire des chrétiens tombait à propos pour en relever l'intérêt et la solennité.

Afin de frapper le peuple, on organisa une sorte d'audience théâtrale, où tous les détenus furent pom- peusement amenés. On leur demandait simplement s'ils étaient chrétiens. Sur la réponse affirmative, on tranchait la tête à ceux qui paraissaient avoir le droit de cité romaine, on réservait les autres pour les

4. Eusèbe, V, m, 1-3.

2. Trç èvôâoe 77avY)YÛpe<i); (éVri àè aûrn îroXuàv8p(07:oç ex. îràvrov tg>v sôvœv ouvep^ofASvwv etç aùnriv) àp^o^évr^ ayvsaTavai, § 47. M. Hirschfeld (AH mer. Revue épigr., p. 88-89) n'offre ici qu'un tissu de con- fusions

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330 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 177]

bêtes; on fit aussi grâce à plusieurs 1 . Gomme il fal- lait s'y attendre, pas un confesseur ne faiblit. Les païens espéraient au moins que ceux qui avaient an- térieurement apostasie renouvelleraient leur déclara- tion antichrétienne. On les interrogea séparément pour les soustraire à l'influence de l'enthousiasme des autres, on leur montra la mise en liberté immé- diate comme conséquence de leur reniement. Ce fut là en quelque sorte le moment décisif, le fort du combat. Le cœur des fidèles restés libres qui assis- taient à la scène battait d'angoisse. Alexandre le Phry- gien, que tous connaissaient comme médecin et dont le zèle n'avait pas de bornes, se tenait aussi près que possible du tribunal et faisait à ceux qu'on interro- geait les signes de tête les plus énergiques pour les porter à confesser. Les païens le prenaient pour un possédé ; les chrétiens virent dans ses contorsions quelque chose qui leur rappela les convulsions de l'enfantement, le fait par lequel l'apostat rentrait dans l'Église leur paraissant une seconde naissance 2 . Alexandre et la grâce l'emportèrent. A part un petit nombre de malheureux que les supplices avaient terrifiés, les apostats se rétractèrent et s'avouèrent

4 . Cela résulte de Eus., V, 4, 3, où il est question de con- fesseurs survivants.

2. Comp. Lettre, §§ 46 et 49.

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[An 177] MARC-AURÈLE. 331

chrétiens. La colère des païens fut extrême. Ils ac- cusèrent hautement Alexandre d'être la cause de ces rétractations coupables. On l'arrêta, on le présenta au légat : « Qui es-tu? » lui demanda celui-ci. — « Chrétien », répondit Alexandre. Le légat irrité le condamna aux bêtes. L'exécution fut fixée au len- demain.

Telle était l'exaltation de la troupe fidèle, qu'on s'y souciait beaucoup moins de la mort épouvantable qu'on avait devant les yeux que de la question des apostats. L'horreur que les martyrs conçurent contre les relaps fut extrême. On les traita de fils de perdi- tion, de misérables qui couvraient de honte leur Église, de gens à qui il ne restait plus une trace de foi, ni de respect pour leur robe nuptiale, ni de crainte de Dieu. Au contraire, ceux qui avaient ré- paré leur première faute furent réunis à l'Église et pleinement réconciliés.

Le 1 er août, au matin, en présence de toute la Gaule réunie dans l'amphithéâtre S l'horrible spec-

^ . Lettre, § 47. Jusqu'à ces derniers temps, la plupart des an- tiquaires avaient cru à l'existence d'un amphithéâtre ou nauma- chie près de l'autel de Rome et d'Auguste, sur l'emplacement de l'ancien Jardin des Plantes (Jardin de la Déserte). Spon, Ant. de Lyon, p. 50 (réimpr.); fouilles d'Artaud (Chenavard, p. 17) et de Martin Daussigny [Congrès de la Soc. franc, d'arch., Caen,1862); Aug. Bernard, le Temole d'Aug., p. 30 et suiv. M. Vermorel

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332 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 177]

tacle commença. Le peuple tenait beaucoup au sup- plice d'Attale, qui paraissait, après Pothin, le vrai chef du christianisme lyonnais. On ne voit pas com- ment le légat, qui, une première fois, l'avait ar- raché aux bêtes à cause de sa qualité de citoyen romain, put le livrer cette fois ; mais le fait est cer- tain ; il est probable que les titres d'Attale à la cité romaine ne furent pas trouvés suffisants. Attale et Alexandre entrèrent les premiers dans l'arène sablée et soigneusement ratissée. Ils traversèrent en héros tous les supplices dont les appareils étaient dressés. Alexandre ne prononça pas un mot, ne fit pas en-

m'a montré d'anciens cadastres, qui placent à cet endroit l'image d'un champ ovale. Si une telle hypothèse était vraie, cet amphi- théâtre n'aurait pu être qu'une dépendance de l'autel, destinée spécialement aux fêtes annuelles du mois d'août. Comme la se- conde série d'exécutions de martyrs fit partie des fêtes du mois d'août (Lettre, § 47), il s'ensuivrait presque nécessairement que les scènes hideuses de cette seconde série d'exécutions se pas- sèrent dans le petit square, décoré de rocailles artificielles et de cactus, qui borde la rue du Commerce, à mi-côte de la colline de la Croix-Rousse. Mais la cause de cet amphithéâtre paraît main- tenant bien compromise. Vermorel, Revue crit., 12 juillet 4 879; Raverat, Fourvières, p. 44etsuiv., 32 etsuiv.; É. Pélagaud, art. cité, p. 284; Journal des Savants, juillet 4 884. Il faut attendre la publication des travaux de M. Vermorel. C'est probablement l'autel d'Auguste et l'exèdre où étaient les sièges des soixante peuples qui, par suite des nouvelles recherches, viendront prendre place sur les substructions de l'ancien Jardin des Plantes, au haut des rampes qui mènent de la place Sathonay à la rue du Commerce.

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[An 177] MARC-AURÉLE. 333

tendre un cri ; recueilli en lui-même, il s'entretenait avec Dieu. Quand on fit asseoir Attale sur la chaise de fer rougie et que son corps, brûlé ûc tous côtés, exhala une fumée et une odeur abominables % il dit au peuple en latin : « C'est vous qui êtes des man- geurs d'hommes. Quant à nous, nous ne faisons rien de mal. » On lui demanda : « Quel nom a Dieu? — Dieu, dit-il, n'a pas de nom comme un homme. » Les deux martyrs reçurent le coup de grâce, après avoir épuisé avec une pleine conscience tout ce que la cruauté romaine avait pu inventer de plus atroce. Les fêtes durèrent plusieurs jours; chaque jour, les combats de gladiateurs furent relevés par des sup- plices de chrétiens. Il est probable qu'on introdui- sait les victimes deux à deux, et que chaque jour vit périr un ou plusieurs couples de martyrs. On plaçait dans l'arène ceux qui étaient jeunes et supposés faibles, pour que la vue du supplice de leurs amis les effrayât. Blandine et un jeune homme de quinze ans, nommé Ponticus, furent réserves pour le dernier jour. Ils furent ainsi témoins de toutes les épreuves des autres, et rien ne les ébranla. Chaque jour, on tentait sur eux un effort suprême; on cherchait à les faire jurer par les dieux : ils s'y refusaient avec

1 . Ceux à qui ces monstruosités paraîtraient incroyables sont priés de lire Quintilien, Decl., ix, 6.

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334 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 177]

dédain. Le peuple, extrêmement irrité, ne voulut écouter aucun sentiment de pudeur ni de pitié. On fit épuiser à la pauvre fille et à son jeune ami tout le cycle hideux des supplices de l'arène ; après chaque épreuve, on leur proposait de jurer. Blan- dine fut sublime. Elle n'avait jamais été mère ; cet enfant torturé à côté d'elle devint son fils, enfanté dans les supplices. Uniquement attentive à lui, elle le suivait à chacune de ses étapes de douleur, pour l'encourager et l'exhorter à persévérer jusqu'à la fin. Les spectateurs voyaient ce manège et en étaient frappés. Ponticus expira, après avoir subi au com- plet la série des tourments.

De toute la troupe sainte, il ne restait plus que Blandine. Elle triomphait et ruisselait de joie. Elle s'envisageait comme une mère qui a vu proclamer vainqueurs tous ses fils, et les présente au Grand Roi pour être couronnés. Cette humble servante s'était montrée l'inspiratrice de l'héroïsme de ses compa- gnons; sa parole ardente avait été le stimulant qui maintint les nerfs débiles et les cœurs défaillants. Aussi s'élança-t-elle dans l'âpre carrière de tortures que ses frères avaient parcourue, comme s'il se fût agi d'un festin nuptial. L'issue glorieuse et proche de toutes ces épreuves la faisait sauter de plaisir. D'elle-même, elle alla se placer au bout de l'arène,

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(An 177] MARC-AURÈLE. 336

pour ne perdre aucune des parures que chaque sup- plice devait graver sur sa chair. Ce fut d'abord une flagellation cruelle, qui déchira ses épaules. Puis on l'exposa aux bêtes, qui se contentèrent de la mordre et de la traîner 1 . L'odieuse chaise brûlante ne lui fut pas épargnée. Enfin on l'enferma dans un filet, et on l'exposa à un taureau furieux. Cet animal, la sai- sissant avec ses cornes, la lança plusieurs fois en l'air et la laissa retomber lourdement*. Mais la bienheu- reuse ne sentait plus rien 3 ; elle jouissait déjà de la félicité suprême, perdue qu'elle était dans ses entre- tiens intérieurs avec Christ. Il fallut l'achever, comme les autres condamnés. La foule finit par être frappée d'admiration. En s'écoulant, elle ne parlait que de la pauvre esclave. « Vrai, se disaient les Gaulois, jamais, dans nos pays, on n'avait vu une femme tant souffrir ! »

4. Dans cette région des Gaules, il devait être difficile de se procurer des lions. Aussi aucun des martyrs n'est-il dévoré par les bêtes; ce qui ne contribua pas peu à confirmer les chrétiens dans leurs < a <%s sur les supplices destructeurs du corps. Minu- cius Félix, 14. Comparez ce qui a lieu pour Polycarpe, V Église chrét., p. 460, et la légende de sainte Thècle.

2. Martial, Spect., xxii (cf. xix) : Jactat ut imposilas taurus in astra pilas.

3. Min^è atoÔYiatv eu twv oup.êaivovTw» «jouera. Comparez sainte Perpétue, Passio, § 20.

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CHAPITRE XX.

EECONSTITUTION DE L'ÉGLISE DE LYON. — IRENEE,

La rage des fanatiques n'était pas satisfaite. Elle s'assouvit sur les cadavres des martyrs. Les corps des confesseurs qui étaient morts étouffés dans la prison furent jetés aux chiens, et une garde fut établie jour et nuit pour qu'aucun des fidèles ne leur donnât la sépulture. Quant aux restes informes qu'on avait chaque jour traînés ou ratisses de l'arène dans le spoliaire, os broyés, lambeaux arra- chés par la dent des bêtes, membres rôtis au feu ou carbonisés, têtes coupées, troncs mutilés, on les laissa également sans sépulture et comme à la voirie, exposés aux injures de l'air, avec une garde de sol- dats qui veilla sur eux durant six jours. Ce hideux spectacle excitait chez les païens des réflexions di- verses. Les uns trouvaient qu'on avait péché par excès d'humanité, qu'on aurait dû soumettre les mar-

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]Anl77l MARC-AURÈLE. 337

tyrs à des supplices plus cruels encore ; d'autres y mêlaient l'ironie, quelquefois même une nuance de pitié: « Où est leur Dieu? disaient-ils. A quoi leur a servi ce culte qu'ils ont préféré à la vie? » Les chrétiens éprouvaient une vive douleur de ne pouvoir cacher en terre les restes des corps saints. L'excès d'endurcissement des païens leur parut la preuve d'une malice arrivée à son comble et le signe d'un prochain jugement de Dieu 1 . « Allons! se dirent-ils, ce n'était donc pas assez. » Et ils ajoutaient, en sou- venir de leurs apocalypses : « Eh bien, que le méchant s'empire encore, que le bon s'améliore encore 2 . » Ils tentèrent d'enlever les corps pendant la nuit, essayèrent sur les soldats l'effet de l'argent et des prières; tout fut inutile; l'autorité gardait ces misérables restes avec acharnement. Le septième jour enfin, l'ordre vint de brûler la masse infecte et de jeter les cendres dans le Rhône, qui coulait près de là 3 , pour qu'il n'en restât aucune trace sur la terre. Il y avait en cette manière d'agir plus d'une

4. Daniel, xn, 10; Apoc, xxii, M.

2. La recrudescence des idées sur l'apparition de 'Antéchrist tenait toujours à une recrudescence de persécution. Eusèbe, Hist. eccl., VI, 7. Le millénarisme de Népos d'Arsinoé paraît de même avoir été le contre-coup de la persécution de Valérien.

3. Le confluent de la Saône et du Rhône était autrefois aux Terreaux, si bien qu'à partir de ce point la Saône perdait son nom. L'eau qui coulait au pied de Fourvières s'appelait le Rhône.

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338 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 177]

arrière-pensée. On s'imaginait, par la disparition complète des cadavres, enlever aux chrétiens l'espé- rance de la résurrection. Cette espérance paraissait aux païens l'origine de tout le mal. « C'est par la con- fiance qu'ils ont en la résurrection, disaient-ils, qu'ils introduisent chez nous ce nouveau culte étrange, qu'ils méprisent les supplices les plus terribles, qu'ils marchent à la mort avec empressement et même avec joie. Voyons donc s'ils vont ressusciter et si leur dieu est capable de les tirer de nos mains. » Les chrétiens se rassuraient par la pensée qu'on ne peut vaincre Dieu, et qu'il saurait bien retrouver les restes de ses serviteurs 1 . On supposa, en elfet, piuc tard des apparitions miraculeuses qui révélèrent les cendres des martyrs % et tout le moyen âge crut les posséder 3 , comme si l'autorité romaine ne les eût pas anéanties. Le peuple se plut à désigner ces

4. Voir saint Augustin, De cura pro mortuis gerenda, 8-10.

2. Grégoire de Tours, De gloria mart., 49; Adon, 2 juin. L'homélie attribuée à saint Eucher n'en parle pas.

3. Dans l'église des Saints-Apôtres ou de Saint-Nizier, selon les uns, d'Ainai selon les autres (Tillemont, Mèm., III, 25-26; Spon, p. 487). Le nom de martyres Athanacenses, « martyrs d'Ainai » (Grégoire de Tours, l. c), vient peut-être de ce qu'Ainai fut le premier quartier chrétien. Voir VÊgl. chrét., p. 475. Ainai s'étendait alors sur la rive droite et comprenait la colline de Saint- Just. V. Journal des Sav., juin 4 881, p. 346. Gela donne une certaine valeur au vocable des Macchabées. Voir note suivante.

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[An 177] MARC-AURÊLE. 339

innocentes victimes sous le nom de Macchabées 1 . Le nombre des victimes avait été de quarante- huit*. Les survivants des Églises si cruellement éprouvées se rallièrent bien vite. Vettius Épagathus se retrouva ce qu'il était, le bon génie, le tuteur de l'Église de Lyon. Il n'en fut pas cependant i'évêque. Déjà la distinction de l'ecclésiastique par profession et du laïque qui sera toujours laïque est sensible. Irénée, disciple de Pothin, et qui avait, si on peut s'exprimer ainsi, une éducation et des habitudes cléricales, prit la place de ce dernier dans la direction de l'Église \ Ce fut peut-être lui qui rédigea, au nom des com- munautés de Lyon et de Vienne, cette admirable lettre aux Églises d'Asie et de Phrygie, dont la plus grande partie nous a été conservée, et qui renferme tout le récit des combats des martyrs 4 . C'est un des

4. C'est l'ancien nom de l'église, d'abord cathédrale, deSaint- Just. Voir Colonia, Hist. litt. de Lyon, I, p. 4 68 et suiv.

2. Grég. de Tours, De gloria mari., 49; Hist., I, 27 (comp. le martyrologe d'Adon). Bien que très inexacts, ces passages peu- vent contenir un écho de la Lettre des Églises, laquelle, quand elle était complète, se terminait par un catalogue et un classe- ment des martyrs. Voir Eusèbe, V, iv, 3.

3. Eus., V, v, 8; xxm, 3; xxiv, 44.

4. L'esprit est le même que celui d'irénée (voir surtout Eus., V, h, 6-7, en comp. Eus., V, xxiv, 4 8), opposé au gnosticisme, très indulgent pour le montanisme. Rapprochez les idées sur l'Antéchrist et sur Satan, qui remplissent la lettre, du milléna- risme effréné d'irénée (Eus., III, xxxix, 43). Notez aussi l'amitié

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340 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 177]

morceaux les plus extraordinaires que possède au- cune littérature. Jamais on n'a tracé un plus frap- pant tableau du degré d'enthousiasme et de dévoue- ment où peut arriver la nature humaine. C'est l'idéal du martyre, avec aussi peu d'orgueil que possible de la part du martyr. Le narrateur lyonnais et ses héros sont sûrement des hommes crédules ; ils croient à l'Antéchrist qui va venir ravager le monde ' ; ils voient en tout l'action de la Bête*, du démon mé- chant auquel le Dieu bon accorde (on ne sait pour- quoi) de triompher momentanément. Rien de plus étrange que ce Dieu qui se fait une guirlande de /leurs des supplices de ses serviteurs, et se plaît à classer ses plaisirs, à désigner exprès les uns pour les bêtes, les autres pour la décapitation, les autres pour l'asphyxie en prison 3 . Mais l'exaltation, le ton mystique du style, l'esprit de douceur et le bon sens relatif qui pénètrent tout le récit inaugurent une rhétorique nouvelle et font de ce morceau la perle de la littérature chrétienne au 11 e siècle.

A l'épître circulaire, les frères de Gaule joignirent les lettres relatives au montanisme écrites par les

tendre de l'auteur pour Vettius Épagathus et l'absence de toute mention d'Irénée lui-même. Cf. QEcumenius, In I Pétri, ni.

4. Eus., V, l, 5.

1. Ô67Îp, i, 57; h, 6.

3. Dans Eus., V, i, 27, 36.

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[An 177] MARC-AURELE. 344

confesseurs dans la prison. Cette question des prophé- ties montanistes prenait une telle importance, qu'ils se crurent obligés de dire eux-mêmes leur avis sur ce point. Irénée fut probablement encore ici leur inter- prète. L'extrême réserve avec laquelle il s'explique dans ses écrits sur le montanisme, l'amour de la paix qu'il porta dans toutes les controverses, et qui fit dire tant de fois que nul n'avait été mieux nommé que lui Irénœos (pacifique) S portent à croire que son avis était empreint d'un vif désir de conciliation K Avec leur jugement ordinaire, les Lyonnais se prononcèrent sans doute contre les excès, mais en recommandant une tolérance qui, malheureusement, ne fut pas tou- jours assez observée en ces brûlants débats.

Irénée, fixé désormais à Lyon, mais en rapports constants avec Rome, y donna le modèle de l'homme ecclésiastique accompli. Son antipathie pour les sectes (le millénarisme grossier qu'il professait, et qu'il tenait des presbyteri d'Asie, ne lui paraissait pas une doctrine sectaire), la vue claire qu'il avait des dangers du gnosticisme, lui firent écrire ces vastes livres de controverse, œuvre d'un esprit borné

4. Eusèbe, V, xxiv, 48.

2. Eusèbe appelle cet avis (xptmv) des frères de Gaule aùXaêyi xaî ôpec^oÇoTârriv. Il n'en eût pas porté ce jugement si la pièce avait été tout à fait favorable à Montan.

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342 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 177)

sans doute, mais d'une conscience morale des plus saines. Lyon, grâce à lui, fut un moment le centre d'émission des plus importants écrits chrétiens. Gomme tous les grands docteurs de l'Église, Irénée trouve moyen d'associer à des croyances surnatu- relles, qui aujourd'hui nous semblent inconciliables avec un esprit droit, le plus rare sens pratique. Très inférieur à Justin pour l'esprit philosophique, il est bien plus orthodoxe que lui et a laissé une plus forte trace dans la théologie chrétienne. A une foi exaltée, il unit une modération qui étonne ; à une rare sim- plicité, il joint la science profonde de l'administra- tion ecclésiastique, du gouvernement des âmes; enfin, il possède la conception la plus nette qu'on eût en- core formulée de l'Église universelle. Il a moins de talent que Tertullien ; mais combien il lui est supé- rieur pour la conduite et le cœur ! Seul, parmi les polémistes chrétiens qui combattirent les hérésies, il montre de la charité pour l'hérétique et se met en garde contre les inductions calomnieuses de l'or- thodoxie *.

Les relations entre les Églises du haut Rhône et l'Asie devenant de plus en plus rares, l'influence la- tine environnante prit peu à peu le dessus. Irénée et les Asiates qui l'entourent suivent déjà pour la pâque 4. Adv. hœr., I, xxv, 5; III, xxv, 6, 7.

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[An 177] MARG-AURÈLE. 343

l'usage occidental 1 . L'usage du grec se perdit; le latin fut bientôt la langue de ces Églises, qui, au iv e siècle, ne se distinguent plus essentiellement de celles du reste de la Gaule. Cependant les traces d'origine grecque ne s'effacèrent que très lente- ment ; plusieurs usages grecs se conservèrent dans la liturgie à Lyon, à Vienne, àAutun, jusqu'en plein moyen âge*. Un souvenir ineffaçable fut inscrit aux annales de l'Église universelle ; ce petit îlot asiatique et phrygien, perdu au milieu des ténèbres de l'Occi- dent, avait jeté un éclat sans égal 3 . La solide bonté de

4. V. ci-dessus, p. 202 et suiv.

2. Voir Charvet, Hist. de la sainte Église de Vienne, p. 133; Lebrun des Marrettes, Voyage liturgique en France, 1718, p. 27; Godeau, Hist. eccl., I, p. 290; Tillemont, Mém., II, p. 343; Ma- billon, De liturgia gallic, p. 280; Le Blant, Manuel d'épigr. chrét., p. 93-94; ci-dessus, p. 289, et l'Égl. chrét., p. 470. In- scription grecque à Lyon, au vi e siècle (Le Blant, Inscr. chrét., n° 46); à Vienne en 441 (ibid., n° 445); à Autun (voir ci-dessus, p. 297-298). Hors de Marseille et d'Arles, l'existence d'inscriptions grecques chrétiennes ne doit pas faire croire que l'on parlât ou même que l'on cultivât la langue grecque dans le pays. Ces in- scriptions viennent, en général, d'Orientaux, surtout de Syriens (Grèg. de Tours, Hist., VII, 31 ■ VIII, 1 ; X, 26), dont l'immigra- tion continue jusqu'au vi e siecfe, et qui avaient l'habitude de se faire des épitaphes grecques, en mentionnant e nom de leur vil- lage d'origine. Le Blant, Inscr. chrét., t. II, p. 78. A Arles et à Marseille, le grec vécut jusqu'au vi e siècle.

3. Les légendes des saints Épipode et Alexandre (Tillemont, Mém., III, p. 30 et suiv. ; Ruinart, Âcta sine, p. 73 et suiv.

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344 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 177]

nos races, associée à l'héroïsme brillant et à l'amour des Orientaux pour la gloire, produisit un épisode sublime. Blandine, en croix à l'extrémité de l'amphi- théâtre, fut comme un Christ nouveau. La douce et pâle esclave, attachée à son poteau sur ce nouveau calvaire, montra que la servante, quand il s'agit de servir une cause sainte, vaut l'homme libre et le sur- passe quelquefois. Ne disons pas de mal des canuts, ni des droits de l'homme. Les ancêtres de cette cause-là sont bien vieux. Après avoir été la ville du gnosticisme et du montanisme, Lyon sera la ville des vaudois, des Pauperes de Lugduno, en attendant qu'elle devienne ce grand champ de bataille où les principes opposés de la conscience moderne se livre- ront la lutte la plus passionnée. Honneur à qui souffre pour quelque chose! Le progrès amènera, j'espère, le jour où ces grandes constructions que le catholi- cisme moderne élève imprudemment sur les hauteurs de Montmartre, de Fourvières, seront devenues des temples de l'Amnistie suprême, et renfermeront une chapelle pour toutes les causes, pour toutes les vic- times, pour tous les martyrs.

Acta SS., 22 avril), qui forment comme une suite aux Actes des quarante-huit martyrs, n'ont pas de valeur historique

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CHAPITRE XXL

GELSE ET LUCIEN,

L'obstiné conservateur qui, en passant près des cadavres mutilés des martyrs de Lyon, se disait à lui-même : « On a été trop doux ; il faudra inventer à l'avenir des châtiments autrement sévères i ! » n'était pas plus borné que les politiques qui, dans tous les siècles, ont cru arrêter les mouvements reli- gieux ou sociaux par les supplices. Les mouvements religieux et sociaux se combattent par le temps et le progrès de la raison. Le socialisme sectaire de 1848 a disparu en vingt ans sans lois de répression spé- ciales. Si Marc-Aurèle, au lieu d'employer les lions et la chaise rougie, eût employé l'école primaire et un enseignement d'État rationaliste, il eût bien mieux prévenu la séduction du monde par le surna-

\ . Lettre dans Eus., V, i, 60. Zyitouvt6ç nva itepiaooWpav USUrw irap' aOrûv ÀaSiîv.

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346 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 178)

turel chrétien. Malheureusement, on ne se plaçait pas sur le terrain véritable. Combattre les religions en maintenant, en exagérant même le principe reli- gieux, est le plus mauvais calcul. Montrer l'inanité de tout surnaturel, voilà la cure radicale du fanatisme. Or presque personne n'était à ce point de vue. Le philosophe romain Celse, homme instruit, de grand bon sens, qui a devancé sur plusieurs points les ré- sultats de la critique moderne, écrivit un livre contre le christianisme, non pour prouver aux chrétiens que leur façon de concevoir l'intervention de Dieu dans les choses du monde était contraire à ce que nous savons de la réalité, mais pour montrer qu'ils avaient tort de ne pas pratiquer la religion telle qu'ils la trouvaient établie.

Ce Celse était ami de Lucien 1 et semble, au fond, avoir partagé le scepticisme du grand rieur de Sa- mosate. Ce fut à sa demande que Lucien composa le spirituel essai sur Alexandre d'Abonotique ", où la niaiserie de croire au surnaturel est si bien exposée. Lucien, lui parlant cœur à cœur 8 , le présente comme

4. L'identification du Celse d'Origène et du Celse de Lucien n'est pas certaine; mais elle est très vraisemblable. La date approximative se conclut d'Origène, Contre Celse, préf., 4; I, 8; IV, 54.

2, Lucien, Alex, (traité composé après l'an 180), 12, 64.

3. Lucien, ibid., 64.

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[An 178] MARC-AURÈLE. 347

un admirateur sans réserve de cette grande philoso- phie libératrice, qui a sauvé l'homme des fantômes de la superstition, qui le préserve de toutes les vaines croyances et de toutes les erreurs. Les deux amis, exactement comme Lucrèce, tiennent Épicure pour un saint, un héros, un bienfaiteur du genre humain, un génie divin, le seul qui ait vu la vérité et osé la dire 1 . Lucien, d'un autre côté, parle de son ami comme d'un homme accompli; il vante sa sagesse, sa justice, son amour de la vérité, la douceur de ses mœurs, le charme de son commerce. Ses écrits lui paraissent les plus utiles, les plus beaux du siècle, capables de dessiller les yeux de tous ceux qui ont quelque raison*. Gelse, en effet, s'était donné pour spécialité de rechercher les duperies auxquelles la pauvre humanité est sujette 8 . Il avait une forte anti- pathie pour les goètes et les introducteurs de faux dieux, à la façon d'Alexandre d'Abonotique 4 . Quant aux principes généraux, il paraît avoir été moins ferme que Lucien. Il écrivit contre la magie 6 , plutôt pour dévoiler le charlatanisme des magiciens que

4. Lucien, Alexander, 25, 45, 47, 64. Cf. Vera hist., II, 48; Icoroménippe, 35.

2. Lucien, âlex., 24.

3. Origène, Contre Celse, VII, 3, 9.

4. Ibidem, VII, 36.

5. Ibidem, I, 68 ; comp. VIII, 60, etc. ; Lucien, Alexander, 21 .

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348 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 178]

pour montrer la vanité absolue de leur art *. Sa cri- tique, en ce qui concerne le surnaturel, est identique à celle des épicuriens * ; mais il ne conclut pas. Il met sur le même pied l'astrologie, la musique, l'histoire naturelle, la magie, la divination 8 . Il repousse la plupart des prestiges comme des impostures ; mais il en admet quelques-uns. Il ne croit pas aux lé- gendes du paganisme; mais il les trouve grandes, merveilleuses, utiles aux hommes 4 . Les prophètes, en général, lui paraissent des charlatans, et pourtant il ne traite pas de rêverie pure l'art de prédire l'ave- nir. Il est éclectique, déiste, ou, si l'on veut, plato- nicien. Sa rel'gion ressemble, beaucoup à celle de Marc-Aurèle, de Maxime de Tyr, à ce que sera plus tard celle de l'empereur Julien 5 .

Dieu, l'ordre universel, délègue son pouvoir à des dieux particuliers, sorte de démons ou de ministres 6 , auxquels s'adresse le culte du polythéisme. Ce culte est légitime ou du moins fort acceptable, quand on ne le porte pas à l'excès. Il devient de devoir strict,

1. Origène, Contre Celse, I, 6, 68; IV, 86, 88; VI, 39, 40, 44.

2. Comp. Origène, ibid., I, 8, 10, 21 ; II, 60; III, 34, 48, 75; IV, 54, 75; V, 3.

3. Orig., ibid., IV, 8, 6; VI, 22, 33-44 ; VII, 3.

4. Ibid., I, 67.

5. Voir, par exemple, dans Orig., IV, 62, 65.

6. Orig., VIII, 28, 54, 55.

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(An 178] MARC-AURÈLE. 349

quand il est religion nationale, chacun ayant pour devoir d'adorer le divin selon la forme qui lui a été transmise par ses ancêtres. Le vrai culte, c'est de tenir toujours sa pensée élevée vers Dieu, père commun de tous les hommes \ La piété intérieure est l'essentiel; les sacrifices n'en sont que le signe 2 . Quant aux adorations que l'on rend aux démons, ce sont là des obligations de peu de conséquence, aux- quelles on satisfait avec un mouvement de la main et qu'on est bien bon de traiter en chose sérieuse. Les démons n'ont besoin de rien, et il ne faut pas trop se complaire dans la magie ni les opérations ma- giques ; mais il ne faut pas non plus être ingrat, et d'ailleurs toute piété est salutaire. Servir les dieux inférieurs, c'est être agréable au grand Dieu dont ils relèvent. Les chrétiens accordent bien des honneurs outrés à un fils de Dieu apparu récemment dans le monde! Gomme Maxime de Tyr, Gelse a une philo- sophie de la religion qui lui permet d'admettre tous les cultes. Il admettrait le christianisme sur le même pied que les autres croyances, si le christianisme n'avait qu'une prétention limitée à la vérité.

La Providence, la divination, les prodiges des temples, les oracles, l'immortalité de l'âme, les récon>

4. Orig., VIII, 63, 66. 2. tbid., 24.

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350 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 178]

penses et les peines futures paraissent à Gelse des parties intégrantes d'une doctrine d'État *, Il faut se rappeler que la possibilité de la magie était alors presque un dogme. On était épicurien, athée, impie, on courait risque de la vie, si on se permettait de la nier 2 . Toutes les sectes, les épicuriens exceptés, en enseignaient la réalité 3 . Gelse y croit sérieusement. Sa raison lui montre la fausseté des croyances sur- naturelles généralement admises; mais l'insuffisance de son éducation scientifique et ses préjugés poli- tiques l'empêchent d'être conséquent ; il maintient, au moins en principe, des croyances tout aussi peu ra- tionnelles que celles qu'il combat. La faible connais- sance que Ton avait alors des lois de la nature rendait possibles toutes les crédulités. Tacite est sûrement un esprit éclairé, et pourtant il n'ose repousser nette- ment les prodiges les plus puérils 4 . Les apparitions

4. Dans Orig., VII, 62, 68-70; VIIÏ, 2, 44, 42, 43, 44, 45, 24, 28, 33, 35, 45, 48, 53, 55, 58, 60, 62, 63. Cf. Minucius Félix, Oclavius, ch. vu.

2. Lucien, Alexandre, 25; Philopseudès, 4 ; Apulée, Apo- logie, tout entière.

3. Lucien, Philopseudès, 6, 7 el suiv. ; Vitarum auctio, 2. Plus tard, le christianisme poursuivit la magie, non comme vaine, mais comme impliquant un commerce illicite entre l'homme et les démons. Cf. Pau), Sent., V, xxm, 9, 44, 42.

4. Tacite, Hist., II, 50. Comparez la mention des présages dans Suétone, Dion Cassius, Hérodien et les biographes de l'His- toire Auguste.

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[An 178] MARC-ACRÈLE. 35S

des temples, les songes divins étaient tenus pour des choses notoires. Elien va bientôt écrire ses livres pour démontrer, par de prétendus faits, que ceux qui nient les manifestations miraculeuses des dieux « sont plus déraisonnables que des enfants », que ceux qui croient aux dieux s'en trouvent bien, tandis que les plus atroces aventures arrivent aux incrédules, aux blas- phémateurs 1 .

Ce que Gelse est éminemment, c'est un sujet dé- voué de l'empereur, un patriote. On le suppose Ro- main ou Italien ; il est certain que Lucien, tout loyal qu'il est, n'a pas une sympathie aussi prononcée pour l'empire. Le raisonnement fondamental de Gelse est celui-ci : La religion romaine a été un phénomène concomitant de la grandeur romaine ; donc elle est vraie. Gomme les gnostiques, Celse croit que chaque nation a ses dieux qui la protègent tant qu'elle les adore ainsi qu'ils veulent être adorés. Abandonner ses dieux est, pour une nation, l'équivalent d'un suicide. Gelse est ainsi l'inverse en tout d'un Tatien, ennemi acharné de l'hellénisme et de la société romaine. Tatien sacrifie entièrement la civilisation hellénique au judaïsme et au christianisme. Gelse attribue tout ce qu'il y a de bon chez les juifs et chez les chrétiens à

4. Fragments sur la Providence et les Apparitions, édit. de Hercher, fragm. 40, 43, 53, 62, 89, 98, 404.

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352 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 1781

des emprunts faits aux Hellènes. Platon et Épictète sont pour lui les deux pôles de la sagesse. S'il n'a pas connu Marc-Aurèle, il l'a sûrement aimé et admiré. D'un tel point de vue, il ne pouvait envisager le christianisme que comme un mal ; mais il ne s'arrête pas aux calomnies ; il reconnaît que les mœurs des sectaires sont douces et bien réglées 1 ; ce sont les motifs de crédibilité de la secte qu'il veut discuter. Gelse fit à ce sujet une véritable enquête, lut les livres des chrétiens et des juifs, causa avec eux *. Le résultat de ses recherches fut un ouvrage intitulé Dis- cours véritable % qui, naturellement, n'est pas venu jusqu'à nous 4 , mais qu'il est possible de reconstituer avec les citations et les analyses qu'en a données Origène*.

Il est hors de doute que Gelse a connu mieux qu'aucun autre écrivain païen le christianisme et les livres qui lui servaient de base 6 . Origène, malgré sa

4. Orig., Contre Celse, I, 27.

2. Ibid., I, 42.

3. Celse paraît avoir écrit sur le même sujet deux autres livres, qui se sont perclus. Orig., Contre Celse, IV, 36.

4. La loi de Théodose II (an 449 après J.-G.) aurait suffi pour le faire détruire (Cod. Just., I, i, 3, § 4).

5. Voir Th. Keim, Celsus' Wahres Wort, Zurich, 4 S 73 ; Aube, la Polémique païenne, Paris, 1877, p. 158 et suiv.

6. M. Aube a bien reconstitué la bibliothèque de Gelse, op- ùU., p. 245 et suiv.

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[An 178J MARC-AURËLE. . 353

remarquable instruction chrétienne, s'étonne d'avoir tant de choses à apprendre de lui *. Pour l'érudi- tion, Gelse est un docteur chrétien. Ses voyages en Palestine, en Phénicie, en Egypte* lui ont ouvert l'esprit sur les matières d'histoire religieuse. Il a lu attentivement ies traductions grecques de la Bible, la Genèse, l'Exode, les Prophètes, y compris Jonas, Daniel, Hénoch, les Psaumes. Il connaît les écrits sibyllins, et il en voit bien les fraudes 3 ; la vanité des tentatives d'exégèse allégorique ne lui échappe pas 4 . Parmi les écrits du Nouveau Testament, il connaît les quatre Évangiles canoniques et plusieurs autres, peut-être les Actes de Pilate \ Tout en pré- férant Matthieu, il se rend bien compte de différentes retouches que les textes évangéliques ont subies, surtout en vue de l'apologie 6 . Il est douteux qu'il ait tenu dans ses mains les écrits de saint Paul ; comme saint Justin, il ne le nomme jamais; cependant il rap- pelle quelques-unes de ses maximes et n'ignore pas ses doctrines 7 . \ln fait de littérature ecclésiastique, il

1. Orig., V, 62; VI, 24, 27, 30, 38.

2. \bid., VII, 8-9. 11 connaît très bien l'Egypte.

3. ttrid., V, 61 ; VII, 53, 56.

4. Ibid-, IV, 42, 54.

5. Acta PU., A, 2 : ex ucpveta; fSfsvvYirat jcai «pas èoriv.

6. Orig., II, 27.

7. Ibid., V, 64 (cf. Gai., vi, 14); I, 9; VI, 42 (cf. I Cor., m,

23

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354 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 178]

a lu le Dialogue de Jason et Papiscus, de nombreux écrits gnostiques et marcionites, en particulier le Dia- logue céleste, écrit dont il n'est pas question ailleurs 1 . Il ne semble pas avoir manié les écrits de saint Justin, bien que la façon dont il conçoit la théologie chré- tienne, la christologie, le canon, soit exactement conforme à la théologie, à la christologie, au canon de Justin*. La légende juive de Jésus lui est familière. La mère de Jésus a commis un adultère avec le soldat Panthère; elle a été chassée par son mari le char- pentier 3 . Jésus a fait ses miracles au moyen des sciences secrètes qu'il avait apprises en Egypte 4 .

C'est surtout en exégèse que Gelse nous étonne par sa pénétration. Voltaire n'a pas mieux triomphé de l'histoire biblique, des impossibilités de la Ge- nèse, prise dans son sens naturel, de ce qu'il y a de

49); VI, 34 (cf. I Cor., xv, 2G); VIII, 24 (cf. I Cor., x, 49); VIII, 28 (cf. I Cor., x, 20); I, 66; VIII, 44 (cf. Rom., vin. :;2). Origène suppose que Gelse avait lu les écrits mômes de saint Paul. V, 47, 64; VI, 49-24. 4. Orig., VIII, 45.

2. É. Pélagaud, Étude surCelse, Lyon, 4 878, p. 443-420.

3. Orig., I, 28, 32, 39. Cf. les Évangiles,?. 4 89-490 (ajoutez: Elisée Vartabed, p. 494, 495, Langlois) ; ïalm. de Jér., Aboda zara, h, 2. Voir G. Rœsch, dans Theol. Stud. und KriL, 4 873, p. 77 et suiv.

4. Justin, Dial.j 69; Apol. I, 30; Arnobe, I, 43; Gelse, dans Orig., I, 6, 28, 32, 38 ; Talm. de Bab., Sanhédrin, 407 6; Schabbath, 404 b.

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[An 178) MARC-AURÈLE. 355

naïvement enfantin dans les récits de la création, du déluge, de l'arche. Le caractère sanglant, dur, égoïste de l'histoire juive ; la bizarrerie du choix divin, se portant sur un tel peuple pour en faire ie peuple de Dieu 1 , sont bien mis en lumière. L'âpreté des rail- leries juives contre les autres sectes est vivement relevée comme un acte d'injustice et d'orgueil 2 . Tout le plan messianique de l'histoire judéo-chrétienne, ayant pour base l'importance exagérée que les hommes, et en particulier les Juifs, s'attribuent dans l'univers, est réfuté de main de maître 8 . Pourquoi Dieu descen- drait-il ici-bas? Serait-ce pour apprendre ce qui se passe parmi les hommes? Mais ne sait-il pas toutes choses? Sa puissance est-elle si bornée, qu'il ne puisse rien corriger sans venir lui-même dans le monde ou y envoyer quelqu'un? Serait-ce pour être connu? C'est lui prêter un mouvement de vanité tout humain. Et puis pourquoi si tard ? pourquoi plutôt à un mo- ment qu'à un autre ? pourquoi plutôt en tei pays qu'en tel autre ? Les théories apocalyptiques de l'em- brasement final 4 , de la résurrection, sont de même victorieusement réfutées. Bizarre prétention de rendre

1. Orig., I, 16-20, 24; IV, 31, 33; VII, 18.

2. lbid., III, 19, 22, 43; V, 41.

3. lbid., III, 1, 5, 7; IV, 2, 3, 5, 6, 7, 10, 4*.

4. Ibid., IV, 11: V, 14.

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356 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 178]

immortels le fumier, la pourriture 1 ! Gelse triomphe, en opposant à ce matérialisme religieux son idéalisme pur, son Dieu absolu, qui ne se manifeste pas dans la trame des choses finies * .

Juifs et chrétiens me font l'effet d'une troupe de chauves- souris, ou de fourmis sortant de leur trou, ou de grenouilles établies près d'un marais, ou de vers tenant séance dans

le coin d'un bourbier , et se disant entre eux : « C'est

à nous que Dieu révèle et annonce d'avance toute chose ; il n'a aucun souci du reste du monde ; il laisse les cieux et la terre rouler à leur guise pour ne s'occuper que de nous. Nous sommes les seuls êtres avec lesquels il com- munique par des messagers, les seuls avec lesquels il désire lier société; car il nous a faits semblables à lui. Tout nous est subordonné, la terre, l'eau, l'air et les astres ; tout a été fait pour nous et destiné à notre service, et c'est parce qu'il est arrivé à certains d'entre nous de pécher que Dieu lui-même viendra ou enverra son propre fils pour brûler les méchants et nous faire jouir avec lui de la vie éternelle •.

La discussion de la vie de Jésus est conduite exac- tement selon la méthode de Reimarus ou de Strauss, Les impossibilités du récit évangélique, si on le prend comme de l'histoire, n'ont jamais mieux été montrées 4 . L'apparition de Dieu en Jésus semble à

4. Orig., V, 44; VII, 32; VIII, 53.

  • . lbid., VII, 36.

3. Celse, dans Orig., IV, 23.

4. Orig., I, 54, 67, 69, 70, 74; III, 44, 42; VI, 73, 75, 78, 81; VII, *, 3, 44,48.

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[An 178] MARC-AURÈLE. 357

notre philosophe messéante et inutile. Les miracles évangéliques sont mesquins; les magiciens ambulants en font autant, sans que pour cela on les regarde comme fils de Dieu. La vie de Jésus est celle d'un misérable goëte, haï de Dieu 1 . Son caractère est ir- ritable ; sa manière de parler, tranchante, indique un homme qui est impuissant à persuader ; elle ne con- vient pas à un dieu, pas même à un homme de sens 2 . Jésus aurait dû être beau, fort, majestueux, élo- quent*. Or ses disciples avouent qu'il était petit, laid et sans noblesse. Pourquoi, si Dieu voulait sau- ver le genre humain, n'a-t-il dépêché son fils qu'à un coin du monde? Il aurait dû mettre son esprit dans plusieurs corps et mander ces envoyés célestes de divers côtés, puisqu'il savait que l'envoyé destiné aux juifs serait mis à mort. Pourquoi aussi deux révélations opposées, celle de Moïse et celle de Jésus? Jésus est, dit-on, ressuscité? On débite cela d'une foule d'autres, Zamolxis, Pythagore, Rhampsinit 4 .

Il faudrait peut-être examiner d'abord si jamais homme réellement mort est ressuscité avec le même corps. Pour-

1. Orig., I, 68, 74. Comp. 11,49.

2. lbid., II, 76.

3. Les dieux incarnés, selon les idées païennes, étaient tou- jours beaux. La base du succès d'Alexandre d'Abonotique fut qu'il était très bel homme.

4. Orig., II, 54, 55. Comp. III, 26, 31 , 32, 33, 34, 36, 41 , 42, 43,

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358 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 178]

quoi traiter les aventures des autres de fables sans vrai- semblance, comme si l'issue de votre tragédie avait bien meilleur air et était plus croyable, avec 5e cri que votre Jésus jeta du haut du poteau en expirant, le tremblement de terre et les ténèbres? Vivant, il n'avait rien pu faire pour lui-même ; mort, dites- vous, il ressuscita et montra les marques de son supplice, les trous de ses mains. Mais qui a vu tout cela? Une femme à l'esprit malade, comme vous l'avouez vous-mêmes l ? ou tout autre endiablé de la même sorte, soit que le prétendu témoin ait rêvé ce que lui suggérait son esprit troublé, soit que son imagi- nation abusée ait donné un corps à ses désirs, ce qui arrive si souvent, soit plutôt qu'il ait voulu frapper l'es- prit des hommes par un récit merveilleux et, à l'aide de

cette imposture, fournir matière aux charlatans A son

tombeau se présentent, ceux-ci disent un ange, ceux-là disent deux aner^, pour annoncer aux femmes qu'il est ressuscité ; car le fils de Dieu, à ce qu'il paraît, n'avait pas la force d'ouvrir seul son tombeau ; il avait besoin que

quelqu'un vînt déplacer la pierre Si Jésus voulait faire

éclater réellement sa vertu divine, il fallait qu'il se montrât à ses ennemis, au juge qui l'avait condamné, à tout le monde. Car, puisqu'il était mort et de plus dieu, comme vous le prétendez, il n'avait plus rien à craindre de personne; et ce n'était pas apparemment pour qu'il restât caché qu'il avait été envoyé. Au besoin même, pour mettre sa divinité en pleine lumière, il aurait dû disparaître tout d'un coup de

dessus la croix De son vivant, il se prodigue ; mort, il

ne se fait voir en cachette qu'à une femmelette et à des comparses. Son supplice a eu d'innombrables témoins;

4. IlapoKTTpo;. Comp. Marc, xvi, 9.

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[An 178] MARC-AURÈLE. 359

sa résurrection n'en a qu'un seul. C'est le contraire qui aurait dû avoir lieu 1 .

Si vous aviez si fort envie de faire du neuf, combien il aurait mieux valu choisir pour le déifier quelqu'un de ceux qui sont morts virilement et qui sont dignes du mythe divin ! Si vous répugniez à prendre Héraclès, Asclépios ou quelqu'un des anciens héros qui déjà sont honorés d'un culte, vous aviez Orphée, homme inspiré, nul ne le conteste, et qui périt de mort violente. Peut-être direz- vous qu'il n'était plus à prendre. Soit; mais alors vous aviez Anaxarque, qui, jeté un jour dans un mortier, comme on l'y pilait cruellement, se jouait de son bour- reau. « Pilez, pilez, disait-il, l'étui d' Anaxarque ; car, pour lui-même, vous ne le toucherez pas ! » parole pleine d'un esprit divin. Ici encore, dira -t- on, vous avez été pré- venus Eh bien, alors, que ne preniez-vous Épictète?

Comme son maître lui tordait la jambe, lui, calme et sou- riant : « Vous allez la casser », disait-il; et la jambe en effet s'étant brisée : « Je vous disais que vous alliez la casser! » Qu'est-ce que votre dieu a dit de pareil dans les tourments? Et la Sibylle, dont plusieurs parmi vous allè- guent l'autorité, que ne l'avez-vous prise? Vous auriez eu les meilleures raisons de l'appeler fille de Dieu. Vous vous êtes contentés d'introduire à tort et à travers, frauduleu- sement, nombre de blasphèmes dans ses livres, et vous nous donnez pour dieu un personnage qui a fini par une mort misérable une vie infâme. Tenez, vous auriez mieux fait de choisir Jonas, qui sortit sain et sauf d'un gros poisson, Daniel, qui échappa aux bêtes, ou tel autre dont vous nous contez des choses plus drôles encore *.

4. Orig., II, 54, 55, 63, 67, 68, 70, 72, 73, 74, 75; V, 5*.

  • . Celse, dans Orig., VII, 53.

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360 ORIGINES DU CHRISTIANISME. fAn 178]

Dans ses jugements sur l'Église, telle qu'elle exis- tait de son temps, Gelse se montre singulièrement mal- veillant. A part quelques hommes honnêtes et doux S l'Église lui apparaît comme un amas de sectaires s'injuriant les uns les autres. Il y a une nouvelle race d'hommes, nés d'hier, sans patrie, ni traditions an- tiques, ligués contre les institutions civiles et reli- gieuses, poursuivis par la justice, notés d'infamie, se faisant gloire de l'exécration commune *. Leurs réunions sont clandestines et illicites ; ils s'y enga- gent par serment à violer les lois et à tout souffrir pour une doctrine barbare % qui aurait, en tout cas, besoin d'être perfectionnée et épurée par la raison grecque 4 . Doctrine secrète et dangereuse! Le courage qu'ils mettent à la soutenir est louable; il est bien de mourir pour ne pas abjurer ou feindre d'abjurer la foi qu'on a embrassée 6 . Mais encore faut-il que la foi soit fondée en raison et n'ait pas pour base unique un parti pris de ne rien examiner 9 . Les chrétiens, d'ailleurs, n'ont pas inventé le mar- tyre; chaque croyance a donné des exemples de

4. Celse, ^ans Orig., I, Tl.

2. lbid., I, K .

3. Md.,\, 3; 111,14.

4. lbid., I, 2.

5. Ibid., I, 8.

6. /Mrf.,1, 9, 12.

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^An 178] MARC-AURÈLE. 361

conviction ardente ! . Us se raillent des dieux im- puissants, qui ne savent pas venger leurs injures. Mais le dieu suprême des chrétiens a-t-il vengé son fils crucifié * ? Leur outrecuidance à trancher des questions où les plus sages hésitent est le fait de gens qui ne visent qu'à séduire les simples 3 . Tout ce qu'ils ont de bon, Platon et les philosophes l'ont mieux dit avant eux *. Les Écritures ne sont qu'une traduction, en style grossier, de ce que les philoso- phes, et particulièrement Platon, ont dit en un style excellent 5 .

Gelse est frappé des divisions du christianisme, des anathèmes que les diverses Églises s'adressent réciproquement 6 . A Rome, où, selon l'opinion la plus vraisemblable, le livre fut écrit, toutes les sectes fîoris- saient. Gelse connut les marcionites 7 ,lesgnostiques 8 . Il vit bien, cependant, qu'au milieu de ce dédale de sectes, il y avait l'Église orthodoxe, « la grande

4. Gelse dans Orig., VIII, 48

2. Ibid., VIII, 38, 41.

3. Ibid., VI, 6, 8, 4 0, 44, 4 2.

4. Ibid., V, 65; VI, 7; VII, 44, 42, 58, etc.

5. Ibid., VI, 4.

6. Ibid., III, 9, 40, 42, 44; V, 6*2, 63, 64, 65.

7. Ibid., V, 62; VI, 29, 74; VII, 2.

8. Ibid., V, 64 , 62, 63 ; VI, 25, 28, 34 , 33, 34, 38, 39, 40, 52 ; VII, 9, 40.

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362 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 178]

Église 4 », qui n'avait d'autre nom que celui de chré- tienne. Les extravagances montanistes, les impostures sibyllines 1 , ne lui inspirent naturellement que du mépris. Certainement, s'il avait mieux connu l'épi- scopat lettré d'Asie, des hommes comme Méliton, par exemple, qui rêvaient des concordats entre le christianisme et l'empire, son jugement eût été moins sévère. Ce qui le blesse, c'est l'extrême bassesse so- ciale des chrétiens et le peu d'intelligence du milieu où ils exercent leur propagande. Ceux qu'ils veulent gagner sont des niais, des esclaves, des femmes, des enfants 3 . Comme les charlatans, ils évitent autant qu'ils peuvent les honnêtes gens, qui ne se laissent pas tromper, pour prendre dans leurs filets les igno- rants et les sots, pâture ordinaire des fourbes 4 .

Quel mal y a-t-il donc à être bien élevé, à aimer les belles connaissances, à être sage et à passer pour tel? Est-ce là un obstacle à la connaissance de Dieu? Ne sont-ce pas plutôt des secours pour atteindre la vérité? Que font les coureurs de foire, les bateleurs? S'adressent-ils aux hommes de sens, pour leur réciter leurs boniments? Non; mais, s'ils aper- çoivent quelque part un groupe d'enfants, de portefaix ou de gens grossiers, c'est là qu'ils étalent leur industrie et se

4. Celse dans Orig., V, 59.

2. Ibid.jY, 62; VU, 9; VIII, 45.

3. lbid., III, 44; VII, 42.

4. lbid., I, 27; VI, 14.

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[An 178] MARJC-AURÊLE. 363

font admirer. Il en est de même dans l'intérieur des familles. Voici des cardeurs de laine, des cordonniers, des foulons, des gens de la dernière ignorance et tout à fait dénués d'éducation. Devant les maîtres, hommes d'expérience et de jugement, ils n'osent ouvrir la bouche ; mais surpren- nent-ils en particulier les enfants de la maison ou des femmes qui n'ont pas plus de raison qu'eux-mêmes, ils se mettent à débiter des merveilles. C'est eux seuls qu'il faut croire; le père, les précepteurs, sont des fous qui ignorent le vrai bien et sont incapables de l'enseigner. Ces prôneurs savent seuls comment on doit vivre ; les enfants se trouveront bien de les suivre, et, par eux, le bonheur viendra sur toute la famille. Si, pendant qu'ils pérorent, survient quelque personne sérieuse, un des précepteurs ou le père lui-même, les plus timides se taisent ; les effrontés ne laissent pas d'exciter les enfants à secouer le joug, insinuant à mi-voix qu'ils ne veulent rien leur ap- prendre devant leur père ou leur précepteur, pour ne pas s'exposer à la brutalité de ces gens corrompus, qui les feraient châtier. Ceux qui tiennent à savoir la vérité n'ont qu'à planter là père et précepteurs, à venir avec les femmes et la marmaille dans le gynécée, ou dans l'échoppe du cordonnier, ou dans la boutique du foulon, afin d'y ap- prendre l'absolu. Voilà comment ils s'y prennent pour ga- gner des adeptes 1 Quiconque est pécheur, quiconque

est sans intelligence, quiconque est faible d'esprit, en un mot quiconque est misérable, qu'il approche, le royaume de Dieu est pour lui *.

On conçoit combien un pareil renversement de

  • . Orig., 111,49, 50, 55.

8. lUd., III, 59.

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364 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 478]

l'autorité de la famille dans l'éducation devait être odieux à un homme qui exerçait peut-être les fonc- tions de précepteur. L'idée toute chrétienne que Dieu a été envoyé pour sauver les pécheurs révolte Gelse. Il ne veut que la justice. Le privilège de l'enfant pro- digne est pour lui incompréhensible.

Quel mal y a-t-ilà être exempt de péché? Que l'injuste, dit-on, s'abaisse dans le sentiment de sa misère, et Dieu le recevra. Mais, si le juste, confiant en sa vertu, lève les yeux vers Dieu, quoi ! sera-t-il rejeté ? Les magistrats con- sciencieux ne souffrent pas que les accusés se répandent en lamentations, de peur d'être entraînés à sacrifier la jus- tice à la pitié. Dieu, dans ses jugements, serait donc acces- sible à la flatterie? Pourquoi une telle préférence pour les pécheurs?... Ces théories ne viennent-elles pas du désir d'attirer autour de soi une plus nombreuse clientèle? Dira- t-on que l'on se propose, par cette indulgence, d'améliorer les méchants? Quelle illusion ! On ne change pas la na- ture des gens; les mauvais ne s'amendent ni par la force, ni par la douceur. Dieu ne serait-il pas injuste s'il se mon- trait complaisant pour les méchants, qui savent l'art de le toucher, et s'il délaissait les bons, qui n'ont pas ce talent 1 ?

Celse ne veut pas de prime accordée à la fausse humilité, à l'importunité, aux basses prières. Son Dieu est le dieu des âmes fières et droites, non le dieu du pardon, le consolateur des affligés, le patron

4. Orig., m, 62, 63,65, 70,74.

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[An 178] MARC-AURÈLE. 36t

des misérables. Il voit évidemment un grand danger au point de vue de la politique, et aussi au point de vue de sa profession d'homme d'instruction publique, à laisser dire que, pour être cher à Dieu, il est bon d'avoir été coupable, et que les humbles, les pauvres, les esprits sans culture, ont pour cela des avantages spéciaux.

Écoutez leurs professeurs : <c Les sages, disent-ils, re- poussent notre enseignement, égarés et empêchés qu'ils sont par leur sagesse. » Quel homme de jugement, <n effet, peut se laisser prendre à une doctrine aussi ridicule ? Il suffît de regarder la foule qui l'embrasse pour la mépriser. Leurs maîtres ne cherchent et ne trouvent pour disciples que des hommes sans intelligence et d'un esprit épaif Ces maîtres ressemblent assez aux empiriques qui promet- tent de rendre la santé à un malade, à condition qu'on n'ap- pellera pas les médecins savants, de peur que ceux-ci ne dévoilent leur ignorance. Ils s'efforcent de rendre la science suspecte : « Laissez-moi faire, disent-ils ; je vous sauverai, moi seul ; les médecins ordinaires tuent ceux qu'ils se vantent de guérir. » On dirait des gens ivres, qui, entre eux, accuseraient les hommes sobres d'être pris de vin, ou des myopes qui voudraient persuader à des myopes comme eux que ceux qui ont de bons yeux n'y voient goutte 1 .

C'est surtout comme patriote et ami de l'État que Gelse se montre l'ennemi du christianisms. L'idée d'une religion absolue, sans distinction de nations,

4. Orig., III, 72, 77.

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366 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 178]

lui paraît une chimère *. Toute religion est, a ses yeux, nationale; la religion n'a de raison d'être que comme nationale 2 . Il n'aime certes pas le judaïsme ; il le trouve plein d'orgueil et de prétentions mal fon- dées, inférieur en tout à l'hellénisme ; mais, en tant que religion nationale des Juifs, le judaïsme a ses droits 8 . Les Juifs doivent conserver les coutumes et les croyances de leurs pères, comme font les autres peuples, bien que les Puissances auxquelles a été confiée la Judée soient inférieures aux dieux des Ro- mains, qui les ont vaincues 4 . On est juif par nais- sance ; on est chrétien par choix. Voilà pourquoi Rome n'a jamais songé sérieusement à abolir le ju- daïsme, même après les guerres atroces de Titus et d'Adrien. Quant au christianisme, il n'est la religion nationale de personne 5 ; il est la religion qu'on adopte comme protestation contre la religion nationale, par esprit de collège et de corporation.

Refusent-ils d'observer les cérémonies publiques et de rendre hommage à ceux qui y président; alors qu'ils re- noncent aussi à prendre la robe virile, à se marier, à de-

4. Orig., VIII, 72.

2. Ibid., V, 34, 41.

3. lbid., V, 25, 44.

.4. Ibid.,W, 73; V, 25,

5. Ibid,, V,33.

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(Au 178) MARC-AUKÈLE. 361

venir pères, à remplir les fonctions de la vie; qu'ils s'en aillent tous ensemble loin d'ici, sans laisser la moindre semence d'eux-mêmes, et que la terre soit débarrassée de cette engeance. Mais, s'ils veulent se marier, avoir des en- tants, manger des fruits de la terre, participer aux choses de la vie, à ses biens comme à ses maux, il faut qu'ils rendent à ceux qui sont chargés de tout administrer les honneurs qui conviennent... Nous devons continuellement, et dans nos paroles et dans nos actions, et même quand nous ne parlons ni n'agissons, tenir notre âme tendue vers Dieu. Cela posé, quel mal y a-t-il à rechercher la bien- veillance de ceux qui ont reçu de Dieu leur pouvoir, et en particulier celle des rois et des puissants de la terre ? Ce n'est pas, en effet, sans l'intervention d'une force divine qu'ils ont été élevés au rang qu'ils occupent 1 .

En bonne logique, Celse avait tort. Il ne se borne pas à demander aux chrétiens la confrater- nité politique ; il veut aussi la confraternité reli- gieuse. Il ne se borne pas à leur dire : « Gardez vos croyances; servez avec nous la même patrie, laquelle ne vous demande rien de contraire à vos principes. » Non ; il veut que les chrétiens prennent part à des cérémonies opposées à leurs idées. Il leur fait de mauvais raisonnements, pour leur montrer que le culte polythéiste ne doit pas les choquer.

Sans doute, dit-il, si l'on voulait obliger un homme pieux à commettre quelque action impie ou à prononcer quelque

4 Celée, dans Orig., VIII, 55, 63.

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368 ORIGINES DU CHRISTIANISME. f An 178]

parole honteuse, il aurait raison d'endurer tous les sup- plices plutôt que de le faire * ; mais il n'en est pas de même quand on vous commande de célébrer le Soleil ou de chanter un bel hymne en l'honneur d'Athéné. Ce sont là des formes de la piété, et il ne peut y avoir trop de piété. Vous admettez les anges; pourquoi n'admettez-vous pas les démons ou dieux secondaires? Si les idoles ne sont rien, quel mal y a-t-il à prendre part aux fêtes publiques? S'il y a des démons, ministres du Dieu tout-puissant, ne faut-il pas que les hommes pieux leur rendent hommage ? Vous paraîtrez, en effet, d'autant plus honorer le grand Dieu que vous aurez mieux glorifié ces divinités secon- daires. En s'appliquant ainsi à toute chose, la piété de- vient plus parfaite*.

A quoi les chrétiens avaient droit de répondre : « Gela regarde notre conscience ; l'Etat n'a pas à raisonner avec nous sur ce point. Parlez-nous de devoirs civils et militaires, qui n'aient aucun carac- tère religieux, et nous les remplirons. » En d'autres termes, rien de ce qui tient à l'Etat ne doit avoir de caractère religieux. Cette solution nous paraît très simple; mais comment reprocher aux politiques du 11 e siècle de ne l'avoir pas mise en pratique, quand, de nos jours, on y trouve tant de difficultés ?

Plus admissible assurément est le raisonnement

4. Comp. Orig., I, S.

î. Celse, dans Orig., VIII, 24, 65, 66.

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fAn 178] MARC-AURÈLE. 369

de notre auteur en ce qui regarde le serment au nom de l'empereur. G était là une simple adhésion à l'ordre établi, ordre qui n'était lui-même que la défense de la civilisation contre la barbarie, et sans lequel le christianisme eût été balayé comme tout le reste 1 . Mais Celse nous paraît manquer de générosité, quand il mêle la menace au raisonnement. « Vous ne préten- dez pas sans doute, dit-il, que les Romains aban- donnent, pour embrasser vos croyances, leurs tradi- tions religieuses et civiles, qu'ils laissent là leurs dieux pour se mettre sous la protection de votre Très- Haut, qui n'a pas sii défendre son peuple? Les Juifs ne possèdent plus une motte de terre, et vous, traqués de toutes parts, errants, vagabonds, réduits à un petit nombre, on vous cherche pour en finir avec vous 2 . » Ce qu'il y a de singulier, en effet, c'est que, après avoir combattu à mort le christianisme, Celse, par moments, s'en trouve fort rapproché. On voit qu'au fond le polythéisme n'est pour lui qu'un embarras, et qu'il envie à l'Église son Dieu unique. L'idée qu un jour le christianisme sera la religion de l'empire 3t de l'empereur miroite à ses yeux comme aux yeux de Méliton. Mais il se détourne avec horreur d'une telle perspective. Ce serait la pire manière de mourir.

4. Orig., VIII, 68.

  • . 76^., VIII, 41,69.

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370 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 178]

« Un pouvoir éclairé et plus prévoyant, leur dit-il, vous détruira de fond en comble, plutôt que de périr lui-même par vous *. » Puis son patriotisme et son bon sens lui montrent l'impossibilité d'une telle po- litique religieuse. Le livre, qui avait commencé par les réfutations les plus aigres, finit par des proposi- tions de conciliation. L'État court les plus grands périls; il s'agit de sauver la civilisation; les barbares débordent de tous les côtés ; on enrôle les gladiateurs, les esclaves. Le christianisme perdra autant que la société établie au triomphe des barbares. L'accord est donc facile. « Soutenez l'empereur de toutes vos forces, partagez avec lui la défense du droit; com- battez pour lui, si les circonstances l'exigent; aidez- le dans le commandement de ses armées. Pour cela, cessez de vous dérober aux devoirs civils et au ser- vice militaire; prenez votre part des fonctions pu- bliques, s'il le faut pour le salut des lois et la cause de la piété 8 . »

Gela était facile à dire. Gelse oubliait que ceux qu'il voulait rallier, il les avait tout à l'heure menacés des plus cruels supplices. Il oubliait surtout qu'en maintenant le culte établi, il demandait aux chré- tiens d'admettre des absurdités plus fortes aue celles

4. Orig,, VIII, 69, 74 2. Ibid., VIII, 73 75.

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[An 178J MARC-AURÈLE. 371

qu'il combattait chez eux. Cet appel au patriotisme ne pouvait donc être entendu. Tertullien dira fièrement : « Pour détruire votre empire, nous n'aurions qu'à nous retirer. Sans nous, il n'y aurait que l'inertie et la, mon. » L'abstention a toujours été la vengeance des conservateurs vaincus. Les conservateurs savent qu'ils sont le sel de la terre ; que, sans eux, il n'y a pas de société possible; que des fonctions de pre- mière importance ne peuvent s'accomplir en dehors d'eux. Il est donc naturel que, dans leurs moments de dépit, ils disent simplement : « Passez-vous de nous ?» A vrai dire, personne dans le monde ro- main, au temps dont nous parlons, n'était préparé à la liberté. Le principe de la religion d'État était celui de presque tous. Le plan des chrétiens est déjà de devenir la religion de l'empire. Méliton montre à Marc-Aurèle l'établissement du culte révélé comme le plus bel emploi de son autorité *.

Le livre de Celse fut très peu lu au temps de son apparition. Il s'écoula près de soixante-dix ans avant que le christianisme s'aperçût de son existence. Ce fut Ambroise, cet Alexandrin bibliophile et savant, le fauteur des études d'Origène, qui découvrit le livre impie, le lut, l'envoya à son ami et le pria de le ré-

4. V. ci-dessus, p. 185 et suiv., 182 et suhr.

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372 ORIGINES DU CHRISTIANISME. \ An 178]

futer 1 . L'effet du livre fut donc très peu étendu. Au iv e siècle, Hiéroclès et Julien s'en servirent et le co- pièrent presque ; mais il était trop tard. Gelse n'en- leva probablement pas un seul disciple à Jésus. Il avait raison au point de vue du bon sens naturel ; mais le simple bon sens, quand il se trouve en oppo- sition avec les besoins du mysticisme, est bien peu écouté. Le sol n'avait pas été préparé par un bon ministère de l'instruction publique. Il faut se rap- peler que l'empereur n'était pas lui-même exempt de toute attache au surnaturel; les meilleurs es- prits du siècle admettaient les songes médicaux et les guérisons miraculeuses dans les temples des dieux. Le nombre des rationalistes purs, si considé- rable au 1 er siècle, est maintenant très restreint. Les esprits qui, comme le Caecilius de Minucius Félix, avouent une sorte d'athéisme, n'en tiennent que plus énergiquement pour le culte établi *« Dans la seconde moitié du 11 e siècle, nous ne voyons réellement qu'un seul homme qui, étant supérieur à toute superstition, eût bien le droit de sourire de toutes les folies hu-

4. Orig., Contre Celse, préf., 3, 5. Les allusions à Celse qu'on a cru remarquer dans Minucius Félix et dans Tertullien ne prouvent pas que ces derniers eussent lu dans l'original l'écrit même de Celse.

2. Octamus, 5, 7. V. ci-après, p. 393 et suiv. Cœcilius, d'ail- leurs, admet les prédictions (§ 7)

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[An 178) MARC-AURÊLE. 373

mai nés et de les prendre également en pitié. Cet homme, l'esprit à la fois le plus solide et le plus charmant de son temps, c'est Lucien.

Ici plus d'équivoque. Lucien rejette absolument le surnaturel *. Gelse admet toutes les religions; Lucien les nie toutes \ Celse se croit consciencieusement obligé d'étudier le christianisme dans ses sources; Lucien, qui sait d'avance à quoi s'en tenir, n'en prend qu'une notion très superficielle. Son idéal est Démonax 3 , qui, à l'inverse de Gelse, ne fait pas de sacrifices, ne s'initie à aucun mystère, n'a d'autre re- ligion qu'une gaieté et une bienveillance universelles.

Cette entière différence dans le point de départ fait que Lucien est bien moins éloigné des chrétiens que ne l'est Gelse. Lui qui aurait mieux que personne le droit d'être sévère pour le surnaturel des nouveaux sectaires, car il n'admet aucun surnaturel, se montre, au contraire, par moments, assez indulgent pour eux. Gomme les chrétiens, Lucien est un démolisseur du paganisme, un sujet résigné, mais non affectionné de Rome. Jamais, chez lui, une inquiétude patrio-

1. Jupiter trag., 22, 53.

2. L'Assemblée des dieux et les Dialogues des dieux.

3. Démonax, surtout § 11. Lucien étant seul à parler de ce philosophe, on se demande si c'est là un portrait idéal ou un per- sonnage qui a réellement existé. Comparez le Nigrinus. Il y a, du reste, des objections contre l'attribution du Démonax à Lucien

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374 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 178]

tique, un de ces soucis d'homme d'État qui dévorent son ami Celse. Son rire est le même que celui des Pères, son diasyrmos fait chorus avec celui d'Her- mias 1 . Il parle de l'immoralité des dieux*, des con- tradictions des philosophes 8 , presque comme Tatien. Sa ville idéale 4 ressemble singulièrement aune Église. Les chrétiens et lui sont alliés dans la même guerre, la guerre contre les superstitions locales, contre les goètes, les oracles, les thaumaturges *.

Le côté chimérique et utopiste des chrétiens ne pouvait que lui déplaire. Il semble bien qu'il a pensé plusieurs fois à eux en traçant, dans les Fugitifs, cette peinture d'un monde de bohémiens, impudents, igno- rants, insolents, levant des tributs véritables sous prétexte d'aumône, austères en paroles, au fond dé- bauchés, séducteurs de femmes, ennemis des Muses, gens au visage pâle et à la tête rasée, partisans des orgies infâmes 6 . La peinture est moins sombre, mais

1 . Sur les affinités entre les chrétiens et les épicuriens, voir l'Église chrétienne, p. 309 et suiv.

2. Ménippe, 3 et suiv.

3. Lire surtout YHermotime.

4. Hermotime, 22-24. Comparez YÉpître à Diognète.

5. Voir surtout V Alexandre.

6. Les Fugitifs, 42, 13, 45, 46, 47, 32, 33. Nous ne parlons pas ici du Philopatris, écrit qui se trouve parmi les œuvres de Lucien, mais que nous rapportons au temps de l'empereur Julien

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Un 178] MARC-AURÈLE. 375

l'allusion est peut-être plus dédaigneuse dans Père- grinus. Certes, Lucien ne voit pas, comme Gelse, un danger pour l'État dans ces niais sectaires *, qu'il nous montre vivant en frères et animés les uns pour les autres de la plus ardente charité. Ce n'est pas lui qui demandera qu'on les persécute. Il y a tant de fous dans le monde! Ceux-ci ne sont pas, à beau- coup près, les plus malfaisants,

Lucien se faisait assurément une étrange idée du « sophiste crucifié qui introduisit ces nouveaux mys- tères et réussit à persuader à ses adeptes de n'adorer que lui » *. Il a pitié de tant de crédulité. Comment des malheureux qui se sont mis en tête qu'ils seront immortels ne seraient-As pas exposés à toutes les aberrations? Le cynique qui se vaporise 9 à Olympie, le martyr chrétien qui cherche la mort pour être avec Christ, lui paraissent des fous du même ordre. De- vant ces morts pompeuses, recherchées volontaire- ment 4 , sa réflexion est celle d'Arrius Antoninus : « Si vous tenez tant à vous griller, faites-le chez vous, à

4. Peregrinus, 43. On suppose que la fin du § 44 contenait contre les chrétiens des détails choquants, que les copistes auront fait disparaître. Bernays, Lucian, p. 107 et suiv.

2. Peregr., 44, 13. Corap. ô *aivo; vo|/.oôêTr<ç, dans Justin. Dial.. 48. Cf. Lucien, Philopseudès, 46.

3. Peregrinus, § 30 (âfoepow).

4. Ibid.. §24.

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370 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 178]

votre aise et sans cette ostentation théâtrale. » Ce soin de recueillir les restes du martyr, de lui élever des autels, cette prétention d'obtenir de lui des mi- racles de guérison, d'ériger son bûcher en un sanc- tuaire de prophétie *, autant de folies communes à tous les sectaires. Lucien est d'avis qu'on se con- tente d'en rire, quand la friponnerie ne s'y mêle pas 2 . Il n'en veut aux victimes que parce qu'elles provo- quent les bourreaux.

Il fut la première apparition de cette forme du génie humain dont Voltaire a été la complète incar- nation, et qui, à beaucoup d'égards, est la vérité. L'homme étant incapable de résoudre sérieusement aucun des problèmes métaphysiques qu'il a l'impru- dence de soulever, que doit faire le sage au milieu de la guerre des religions et des systèmes? S'ab- stenir, sourire, prêcher la tolérance, l'humanité, la bienfaisance sans prétention, la gaieté. Le mal, c'est l'hypocrisie, le fanatisme, la superstition. Substi- tuer une superstition à une superstition, c'est rendre un médiocre service à la pauvre humanité. Le re-

4. PeregrinuSj § 28, 34, 39, en notant les nombreuses res- semblances qu'offre Peregrinus avec Ignace et Polycarpe.

2. Des cas comme celui de Calliste, cherchant le martyre quand Il se croit perdu (Philos., IX, 4 2), font disparaître ce qu'a d'in- vraisemblable, au premier coup d'œil, l'épisode de Peregrinus devenant confesseur de la foi.

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[An 478] MARC-AURÈLE. 3"

rnède radical est celui d'Épicure, qui tranche du même coup la religion, et son objet, et les maux qu'elle entraîne. Lucien nous apparaît ainsi comme un sage égaré dans un monde de fous. Il ne hait rien, il rit de tout, excepté de la sérieuse vertu 1 .

Mais, au temps où nous arrêtons cette histoire, les hommes de ce genre deviennent rares ; on pour- rait les compter 2 . Le très spirituel Apulée de Ma- daure est, ou du moins affecte d'être très opposé aux esprits forts 3 . Il a été revêtu d'un sacerdoce 4 . Il déteste les chrétiens comme impies 5 . Il repousse l'accusation de magie, non comme chimérique, mais comme un fait non fondé ; tout est rempli, pour lui, de dieux et de démons 6 . Le libre penseur était de la sorte un être isolé, mal vu, obligé de dissimuler. On se redisait avec terreur l'histoire d'un certain Euphronius, épicurien endurci, qui tomba malade et que ses parents portèrent dans un temple d'Escu-

4. Notez son admiration pour Épictète, Adv. indoct., 43.

%. Lucien classe comme il suit ceux qui adhèrent fatalement à la superstition : 4° la plupart des Grecs lettrés; 2° la totalité des Grecs ignorants; 3° la totalité des barbares. Jupiter tragœdus, 53.

3. De magia (ou Apologie), ch. lvi. Videanl irreligiosi, videant et errorem suum recognoscant. Met., XI, ch. xv.

4. Florida, 3.

5. Mêtam., IX. ch. xiv, fin.

6. Lire son Apologie et son traité De deo Socratis.

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lape. Là, un oracle divin lui signifia cette recette : « Brûler les livres d'Epicure, en pétrir les cendres avec de la cire humide, s'enduire le ventre avec ce liniment et envelopper le tout de bandages. » On contait aussi l'histoire d'un coq de Tanagre, qui, blessé à la patte, se mit parmi ceux qui chantaient un hymne à Esculape, les accompagnant de son chant et montrant au dieu sa patte malade. Une ré- vélation s'étant faite pour amener sa guérison, « on vit le coq battant des ailes, allongeant le pas, dressant le cou et agitant sa crête, proclamer la Providence, qui plane au-dessus des créatures privées de raison » l . La défaite du bon sens était accomplie. Les fines railleries de Lucien, les justes critiques de Gelse, ne pèseront que comme des protestations impuissantes. Dans une génération, l'homme, en entrant dans la vie, n'aura plus que le choix de la superstition *, et bientôt ce choix même, il ne l'aura plus.

1. iEliani fragm. 89, 98, édit. Hercher.

2. Quelques jurisconsultes font une noble exception. Voir, par exemple, l'opinion d'Ulpien sur les exorcistes. Digeste, L, jhii, .oH, § 3, De extraord. cognit. Paul paraît plus crédule. Sent., V, xxi, 4; xxiii, 14, 12.

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CHAPITRE XXII.

NOUVELLES APOLOGIES. — ATHÉNAGORE, THEOPHILE d'AKTIOCHE, MINUCIUS FÉLIX

Jamais la lutte n'avait été aussi ardente qu'en ces dernières années de Marc-Aurèle. La persécution était à son plus haut période. Les attaques et les ré- ponses se croisaient. Les partis s'empruntaient tour à tour les armes de la dialectique et de l'ironie. Le christianisme avait son Lucien dans un certain Her- mias, qui se qualifie « philosophe 1 » et qui sembla prendre à tâche d'ajouter à toutes les exagérations deTatien* sur les méfaits de la philosophie. Son écrit, c«mpoa4 probablement en Syrie % n'est pas une apo-

1. La date de cet écrit est incertaine. Il n'est cité par per- sonne. Nous le croyons de la fin du 11 e siècle.

2. L'écrit n'est, en quelque sorte, que le développement de Tatien, Adv. Gr., § 25.

3. Notez la géographie singulière de la première phrase

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logie; c'est un sermon adressé aux fidèles assemblés 1 . L'auteur le publia sous le titre de Diasyrmos ou « Persiflage des philosophes du dehors ». i^a plai- santerie y est lourde et assez fade. Elle rappelle les essais qui se sont produits de notre temps, dans le sein du catholicisme, pour employer l'ironie de Vol- taire au profit de la bonne cause, et pour faire l'apo- logie de la religion sur le ton d'un Tertullien en belle humeur. Les sarcasmes d'Hermias ne frappent pas seulement les prétentions exagérées de la philo- sophie ; elles atteignent les tentatives les plus légi- times de la science, le désir de savoir des choses qui sont aujourd'hui parfaitement découvertes et con- nues 2 . La science, selon l'auteur, a pour origine l'apostasie des anges 3 . Ce sont ces êtres malheureux et pervers qui ont enseigné aux hommes la philoso- phie, avec toutes ses contradictions. La connaissance des écoles anciennes que possède l'auteur est étendue, mais peu profonde; quant à l'esprit philosophique, on n'en fut jamais plus complètement dépourvu. La clémence de l'empereur, son amour bien

4. Les mots » «.faimToi de la première phrase doivent être mis dans la bouche de l'auteur, et non considérés comme faisant partie de la citation de saint Paul.

2. Diasyrmos, 8, 9, 10.

3. Ibid., 4. Comp. Clément d'Alex., Strom., I, ch. xvn; VI, ch. vin.

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[An 178] MARC-AURÈLE. 381

connu de la vérité 1 provoquaient, d'année en année, des requêtes nouvelles, où des avocats généreux de la religion persécutée essayaient de montrer ce que ces persécutions avaient de monstrueux. Com- mode, associé à l'empire depuis la fin de Tan 176 2 , eut sa part dans ces supplications, auxquelles, chose étrange ! il devait plus tard faire droit mieux que son père. « Aux empereurs Marc-Aurèle-Antonin et Marc-Aurèle-Commode, Arméniaques, Sarmati- ques et, ce qui est leur plus grand titre, philoso- phes 3 .... » Ainsi débute une apologie, écrite dans un fort bon style antique par un certain Athénagore, philosophe athénien, qui semble s'être converti au christianisme par ses propres efforts 4 . Il s'indigne de la situation exceptionnelle que l'on fait aux chré- tiens, sous un règne plein de douceur et de félicité, qui donne à tout le monde la paix et la liberté 5 . Toutes les villes jouissent d'une parfaite isonomie. Il est permis à tous les peuples de vivre suivant leurs lois et leur religion. Les chrétiens, bien que très

4. To ©tXo^aôèç xal cpiXaXr.Ôsç. Athénag., Leg., 2.

2. Tillemont, Hist. desemp., II, p. 389 et suiv.

3. Athénagore, Leg., 4, 46. Voir Tillemont, Mém., II, p. 321, 634 et suiv.

4. Titre. Cf. Méthodius, dans Epiph., hser., lxiv, 21.

5. To -rcpâov ûjxœv xaî TjJiepov xal to irpoç âiravra etpwuov xaî ç».Xa* lp 7tov ôaujxâ^cvTj;.

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382 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 178]

loyaux envers l'empire, sont les seuls hommes que Ton persécute pour leur croyance 1 . Et encore, si on se contentait de leur enlever les biens et la viel Mais ce qu'il y a de plus insupportable, ce sont les calom- nies officielles dont on les accable, athéisme, repas de chair humaine, incestes.

Si les chrétiens sont coupables d'athéisme, les philosophes sont coupables du même crime. Les chrétiens admettent cette intelligence suprême, invi- sible, impassible, incompréhensible, qui est le der- nier mot de la philosophie. Pourquoi leur faire un reproche de ce qu'on loue chez les autres ? Ce que disent les chrétiens du Fils et de l'Esprit complète la philosophie, ne la contredit pas. Le fils de Dieu, c'est le Verbe de Dieu, raison éternelle de l'esprit éternel. Les chrétiens rejettent les sacrifices, les idoles, les fables immorales du paganisme. Qui peut les en blâmer? Les dieux ne sont le plus souvent que des hommes déifiés 2 . Les miracles de guérison qui se font dans les temples sont l'ouvrage des démons 3 .

Athénagore n'a pas de peine à démontrer que les crimes contre nature qu'on reproche aux chrétiens n'ont aucune vraisemblance. Il affirme la pureté par-

4. Athén., Legatio, 4, S.

2. lbid., 28, 29, 30.

3. lbid., 24-27.

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[An 178] MARC-AURÈLE. 383

faite de leurs mœurs, malgré les objections que l'on tire du baiser de paix

Selon la différence des âges, nous traitons les uns de fils et de filles, tels autres de frères et de sœurs, tels autres de pères et de mères ; mais ces titres de parenté n'entraînent aucune souillure. Le Verbe nous dit en effet 1 : « Si quelqu'un réitère le baiser* pour se procurer une jouissance de plaisir... »; et il ajoute : « Il faut être très scrupuleux en ce qui concerne le baiser, à plus forte raison en ce qui concerne le proscynème, puisque, s'il était souillé de la moindre pensée impure, il nous priverait de la vie éternelle. » L'espérance de la vie éternelle nous fait mépriser la vie présente et jusqu'aux plaisirs de l'âme. Chacun de nous use de son épouse selon certaines règles que nous avons posées * et dans la mesure qui sert à la génération des enfants ; de même que le laboureur, après avoir confié son grain à la terre, attend la moisson sans rien semer par-dessus. Vous trouverez parmi nous plu- sieurs personnes de l'un et de l'autre sexe qui vieillissent dans le célibat, espérant ainsi vivre plus près de Dieu... Notre doctrine est que chacun doit rester tel qu'il est né ou se contenter d'un seul mariage. Les secondes noces ne sont qu'un adultère convenablement déguisé...

Que si l'on demande à nos accusateurs s'ils ont vu ce

4. Leg.j 32. L'écrit cité comme inspiré par Athénagore est sans doute quelque recueil de Didascalies apostoliques.

2. Cf. Saint Paul, p. 262, et ci-après, p. 520.

3. Leg., 33, 6<p' ^jawv (édit. Otto). Dom Maran et plusieurs autres critiques lisent û<p' ûf/.â>v; mais jamais les chrétiens ne considèrent le mariage romain comme étant pratiqué parmi eux. i{/.5>v voudrait dire Marc-Aurèle et Commode, ce qui n'est guère satisfaisant.

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384 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 178]

qu'ils disent, il n'y en a pas d'assez impudent pour le dire. Nous avons des esclaves, les uns plus, les autres moins; nous ne songeons pas à nous cacher d'eux, et néanmoins pas un d'entre eux n'a tenu encore ces propob mensongers contre nous. Nous ne pouvons souffrir la vue d'un homme que l'on fait mourir, même justement. Qui ne se porte avec empressement aux spectacles de gladiateurs et de bêtes, principalement quand c'est vous qui les donnez? Eh bien, nous avons renoncé à ces spectacles, croyant qu'il n'y a guère de différence entre regarder un meurtre et le com- mettre 1 . Nous tenons pour homicides les femmes qui se font avorter, et nous croyons que c'est tuer un enfant

que de l'exposer 2

Ce que nous demandons, c'est le droit commun, c'est de n'être pas punis pour le nom que nous portons. Quand un philosophe commet un délit, on le juge pour ce délit, et on n'en rend pas la philosophie responsable. Si nous sommes coupables des crimes dont on nous accuse, n'é- pargnez ni âge ni sexe, exterminez avec nous nos femmes et nos enfants. Si ce sont des inventions, sans autre fon- dement que l'opposition naturelle du vice et de la vertu, c'est à vous d'examiner notre vie, notre doctrine, notre soumission dévouée à vous, à votre maison, à l'empire, et de nous faire la même justice que vous feriez à nos adver- saires*.

La déférence extrême, presque l'obséquiosité en- vers l'empire est le caractère d'Athénagore, comme

1. Comp. Théophile, Ad Autol., III, 45.

2. Leg., 32, 33, 34. 35.

3. Ibid., 2. 3.

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(An 178J MARG-AURÈLE. 385

de tous les apologistes. Il flatte en particulier les idées d'hérédité et assure Marc-Aurèle que les prières des chrétiens peuvent avoir pour effet d'assurer la succession régulière de son fils 1 .

Maintenant que j'ai répondu à toutes les accusations, et que j'ai montré notre piété envers Dieu, aussi bien que la pureté de nos âmes, je ne vous demande plus qu'un signe de votre royale tête, ô princes que la nature et l'éducation ont faits si excellents, si modérés, si humains. Qui est plus digne d'être favorablement écouté du souverain que nous qui prions pour votre gouvernement, afin que la succession s'établisse parmi vous de père en fils, selon ce qui est le plus juste, et que votre empire, recevant sans cesse de nouveaux accroissements, s'étende à tout l'univers ? Et, en priant ainsi, nous prions pour nous-mêmes, puisque la tranquillité de l'empire est la condition pour que nous puissions, au sein d'une vie douce et tranquille, nous appli- quer out entiers à l'observation des préceptes qui nous ont été imposés.

Le dogme de la résurrection des morts était celui qui causait le plus de difficultés aux esprits qui avaient reçu l'éducation grecque 2 . Athénagore y con- sacra une conférence spéciale % essayant de répondre

4. Voir ci-dessus, p. 484, note, et 283.

2. Voir Gelse, ci-dessus, p. 355-356 ; Théophile, Ad Autol., I, 8, 43 ; II, 44; le traité De la résurrection faussement attribué à saint Justin ; Minucius Félix, 44,42; voyez ci-après p. 398-399.

3. De resurr., 23. Cf. Leg., 36.

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aux objections tirées des cas où le corps perd son identité. L'immortalité de l'âme ne suffil pas. Des préceptes comme ceux qui concernent 1 adultère, la fornication, ne regardent point l'âme, puisque l'âme n'est pas susceptible de pareils méfaits. Le corps a sa part dans la vertu; il doit avoir sa part dans la récom- pense. L'homme n'est complet que composé de corps et d'âme ; or tout ce qu'on dit des fins de l'homme s'applique à l'homme complet. — Nonobstant tous ces raisonnements, les païens s'obstinaient à dire : « Montrez-nous un ressuscité d'entre les morts, et, quand nous aurons vu, nous croirons 1 », et ils n'a- vaient pas tout à fait tort.

Théophile, évêque d'Antioche, vers Tan 170 2 , est, comme Athénagore, un converti de l'hellénisme 3 , qui, en se convertissant, n'a pas cru faire autre chose que changer une philosophie pour une autre meilleure. C'était un docteur très fécond, un caté- chiste doué d'un grand talent d'exposition, un polé- miste habile selon les idées du temps. Il écrivit contre le dualisme de Marcion et contre Hermo-

4. Théophile, Ad Autol., I, 13.

2. liusèbe, IV, ch. xx, xxiv ; Chronique, an 470 ; saint Jérôme, Devins ill., 25; Ad Algasiam, qusest. 6, t. IV, 1 re part., p. 197, Mart.; In Matth., proœm. Voir Tillemopt, Mém., III, p. 49-53, fit -G 12.

3. Ad Autol. ,1, 14.

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