George Sand, sa vie et ses œuvres/Texte entier

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WLADIMIR KARÉNINE




GEORGE SAND
SA VIE ET SES ŒUVRES
*
1804-1833




Deuxième édition



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PARIS
LIBRAIRIE PLON
PLON-NOURRIT et Cie, IMPRIMEURS-ÉDITEURS
8, rue garancière — 6e

1899
Tous droits réservés


GEORGE SAND


SA VIE ET SES ŒUVRES




1804 — 1833
AURORE DUPIN enfant (Pastel)



WLADIMIR KARÉNINE


GEORGE SAND
SA VIE ET SES ŒUVRES

*

1804-1833


Deuxième édition



PARIS

LIBRAIRIE PLON

PLON-NOURRIT et Cie, IMPRIMEURS-ÉDITEURS

8, RUE GARANCIÈRE — 6e



1899


Tous droits réservés


Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous pays.


Le devoir de la critique ne saurait être de regretter que les hommes n’aient pas été autres qu’ils ne furent, mais d’expliquer ce qu’ils furent.
Ernest RENAN.


À


Monsieur Dmitri STASSOW


Permettez-moi, mon père, d’écrire votre nom sur la première page de mon premier grand travail. Il vous revient de droit. C’est vous qui m’avez appris à aimer George Sand. Ceux qui vous connaissent sauront en ouvrant ce livre, qu’il n’a pu être dicté que par l’amour de la vérité. Que ceux qui ne vous connaissent pas se disent que je trace ici avec toute ma piété filiale le nom de mon meilleur ami

W. K.



INTRODUCTION


Nous adressons ici nos remerciements sincères à toutes les personnes qui ont bien voulu nous aider, soit de leurs conseils et de leur savoir, soit par la communication de documents et de correspondances inédites.

Nous tenons avant tout à exprimer notre reconnaissance sans bornes à notre excellent ami le vicomte de Spoelberch de Lovenjoul, qui non seulement nous permit de puiser à pleines mains dans ses inestimables et si justement célèbres trésors littéraires et bibliographiques, mais encore nous guida de ses inappréciables conseils, empreints de cette érudition, quasi légendaire, qui le place au premier rang des chercheurs de notre siècle. De plus, il nous sacrifia des semaines entières de son précieux temps, et nous vint en aide avec une incomparable bienveillance. Si ce n’était la crainte de blesser sa modestie, nous aurions voulu ne point nous borner à ces quelques mots de remerciement, mais proclamer hautement tous les services qu’il nous a rendus au cours de notre travail.

De son côté, Mme Maurice Sand a bien voulu s’intéresser aussi à notre œuvre. Dès qu’elle lui fut connue, elle nous honora d’une confiance spontanée et illimitée, en nous donnant, par écrit et de vive voix, de nombreux renseignements, et en remettant entre nos mains des manuscrits et des documents précieux. Non seulement elle nous ouvrit les archives de Nohant, mais, pendant l’impression de ce livre, elle nous aida encore, avec une sollicitude toute maternelle. Tous ceux qui connaissent Mme Maurice Sand savent quelle bonne grâce et quelle simplicité, dignes de son grand cœur, cette noble et excellente femme apporte dans ses rapports avec ceux qui viennent à elle au nom de George Sand.

C’est à ce cher et illustre nom que nous devons aussi la chance d’avoir pu profiter des bons conseils et de l’aide gracieuse de M. Henri Amic. De plus, MM. Henry Harrisse, Albert Lacroix, Edmond Plauchut et Maurice Tourneux, à Paris, ainsi que M. Innocent Michaïlosvitch Boldakow, à Saint-Pétersbourg, ont bien voulu nous aider de leurs vastes connaissances, et de leurs conseils éclairés. Nous pûmes, grâce à l’extrême obligeance de M. S. Rocheblave, consulter les lettres inédites de George Sand à Dumas. Enfin, Mmes Oscar Cazamajou, Cosima Wagner et M. Ercole Moreni nous permirent, avec une grâce exquise, de publier dans ce livre un portrait inédit de George Sand, et des documents extrêmement précieux.

Combien de noms amis et connus viennent encore se presser sous notre plume ! Cette page ne suffirait pas pour les transcrire tous. Nous ne saurions donc mieux clore notre liste qu’en traçant ici les jolis noms de nos charmantes amies, Mmes Aurore Lauth et Gabrielle Sand, qui nous aidèrent de leurs souvenirs personnels, et furent nos guides à travers Nohant, le Nohant de George Sand ! Nous devons encore à l’amitié de la première de pouvoir orner notre ouvrage du portrait de sa grand’mère enfant, ainsi que de la reproduction, spécialement faite pour nous sur les originaux, de deux autres portraits d’elle.



GEORGE SAND
SA VIE ET SES ŒUVRES


CHAPITRE PREMIER

Coup d’œil général sur Paris par George Sand. — Traits saillants de la personnalité littéraire de la grande romancière. — Ses admirateurs et ses détracteurs. — Influence sur la société européenne. — Action toute spéciale sur les écrivains et la société russes. — Défauts et erreurs de toutes ses biographies. — Le but et la raison de notre livre — Les sources.


En l’an de grâce 1845, Jules Hetzel-Stahl publia un curieux recueil littéraire, intitulé le Diable à Paris[1]. Les artistes et les écrivains les plus connus de l’époque y figuraient tous. Illustré par Gavarni, Daubigny, Français, Bertall et d’autres, ce recueil renfermait un grand nombre de nouvelles ; contes, études et articles, signés des noms de George Sand, Balzac, Alfred de Musset, Théophile Gautier, Charles Nodier, Frédéric Soulié, Octave Feuillet, Léon Gozlan, Alphonse Karr, Méry, Gérard de Nerval, Arsène Houssaye, etc., etc. L’Histoire de Paris par Lavallée servait d’introduction. Mais que signifie ce titre bizarre ? Stahl, à qui nous devons la préface du livre et le texte reliant entre eux les divers récits, raconte, sous une forme humoristique, que Satan, s’ennuyant aux enfers, entreprit un voyage à travers son empire et visita ses domaines, à l’exception de la terre seule, qu’il n’eut pas le temps de parcourir ; mais à peine de retour chez lui, réfléchissant au moyen de parfaire son projet, il entendit tout à coup un vacarme affreux s’élever à la porte de l’enfer. C’était une nouvelle bande de pécheurs qui faisait son apparition. — « D’où venez-vous donc ? » — « Nous arrivons tous de Paris. » Enchanté de l’occasion d’avoir des nouvelles, sinon de la terre entière, du moins d’un de ses recoins, Satan se mit à questionner les pécheurs pour savoir ce que c’était que Paris, et il fut tout étonné de l’étrange contradiction de leurs réponses : tandis que les uns affirmaient que c’était un lieu de délices, les autres n’articulaient que plaintes et n’avaient qu’à déblatérer contre Paris.

Bref, de tous les renseignements qu’il obtint, Satan ne put tirer qu’une seule conclusion, c’était que Paris était une ville fort intéressante. Mais, comment faire pour en avoir des données plus précises ? Rien de plus simple. Satan se décida immédiatement à y envoyer son secrétaire et aide de camp, le diablotin Flammèche en lui enjoignant de se procurer, aussi vite que possible, les renseignements les plus exacts et les plus détaillés. Flammèche, déguisé en flâneur, descendit sur les boulevards de Paris, mais à peine y eut-il mis les pieds, qu’il tomba amoureux. Il est évident qu’il n’était plus en état d’écrire rien de sérieux ; il était réduit aux billets doux ! Le diablotin était au désespoir. Que faire pour contenter son chef ? Une idée lumineuse lui vint à l’esprit : faire travailler les hommes à sa place ! Sans perdre de temps, il engagea les peintres, les écrivains, les penseurs et les poètes à lui fournir, chacun selon ses moyens, quelque composition ou dessin pour son Tiroir du diable. Manuscrits et dessins affluèrent bientôt chez Flammèche. Il n’avait plus ainsi qu’à revoir, à relire et à expédier en enfer ce que les peintres et les écrivains lui apportaient de toutes parts. Tranquillisé et ravi de son invention, Flammèche écrit son très humble rapport à Satan et le lance dans l’espace en s’écriant : « Va au diable ! » Cet écrit est annexé au recueil sous forme de rapport manuscrit authentique, orné, comme vignette, d’une jolie guirlande de diablotins avec leurs attributs, en compagnie de pécheurs. Le rapport commence comme suit : « Sire ! nous avions tort de faire fi des hommes ; ces pygmées sont des géants, et, à côté de leurs femmes, ces géants ne sont eux-mêmes que des pygmées… »

Il serait difficile de dire aujourd’hui si Stahl pensait réellement que le seul article de son recueil qui fût signé d’un nom de femme était vraiment supérieur à ceux que lui avaient fournis les hommes de lettres, ou si ce n’était là qu’une galanterie de l’amoureux Flammèche, désireux de se montrer aimable envers les dames. Une chose que l’on peut affirmer à coup sûr, c’est que le Coup d’œil général sur Paris, cette sombre et passionnée diatribe de George Sand contre le bonheur d’une poignée de riches et de nobles, contre la pauvreté et la misère de la plèbe, contre l’exploitation des basses classes par quelques richards isolés, contre le capitalisme en général, contre la vie tout artificielle de ceux qui habitent les villes, contre l’hostilité des différentes classes entre elles et l’intolérance de toutes sortes, — cet ardent appel adressé à l’égalité, à la fraternité, à l’amour, cet espoir non moins ardent en un meilleur avenir, — ces quelques pages, enfin, qui valent ses plus beaux romans par la profondeur et l’intensité de leur sentiment, dépassent de toute une coudée tout le reste du livre. Elles sont bien supérieures au spirituel bavardage de Stahl ; au scepticisme brillant et froidement indulgent de la Philosophie de la vie conjugale, de Balzac[2] ; à la gracieuse Mimi Pinson, de Musset, et à tout le reste de l’ouvrage. Il se peut aussi qu’en plaçant le Coup d’œil général sur Paris en tête du recueil, Stahl l’ait fait pour obéir à la formule « place aux dames ». Toute courtoisie à part, la place d’honneur n’en revient pas moins à cet article en raison de sa valeur intrinsèque. Par le sérieux et le ton qui y règnent, il se distingue bellement du genre gai et spirituel des autres écrivains, que Stahl a même jugé nécessaire de le relier par une espèce de « passage aux affaires courantes », aux articles insoucieusement enjoués et inoffensifs, parfois même incisifs ou mordants, comme le sont les études de Balzac. En lisant cet article, on se rappelle involontairement le mot de Heine sur George Sand : Sie ist überhaupt eine der unwitzigsten Französinnen, die ich kenne = « Elle est en général une des Françaises les moins spirituelles que je connaisse[3]. » Cette « Unwitzigkeit », cette absence d’esprit, est ici tout à son honneur. George Sand ne songeait guère à faire de l’esprit. Les problèmes les plus graves du siècle et de l’humanité se présentaient à elle en ce moment, et c’est pour elle une gloire et un honneur de ne les avoir jamais perdus de vue. Elle ne pouvait répondre par un refus aux instances de Stahl qui lui demandait de collaborer à son ouvrage. « Tu m’as fait promettre, honnête Flammèche, de te dire mon mot sur Paris ; et comme un diable candide et bénin que tu es, tu as insisté au point de rendre tout refus impossible. Prends garde de te repentir de ta politesse, car, en vérité, tu ne pouvais t’adresser plus mal… » George Sand consentit donc, mais restant fidèle à elle-même, elle écrivit, avec le sang de son cœur, des pages profondément vécues. On y reconnaît la fille spirituelle de J.-J. Rousseau et la sœur de l’illustre auteur qui, de nos jours, prêche aux hommes la vie simple, tout animée de l’amour du prochain, la guerre à l’égoïsme, à l’intolérance, à toute oppression, sous quelque forme qu’ils se présentent.

En parlant des jouissances artistiques et matérielles, des avantages de la vie civilisée, des fêtes, du luxe, des œuvres d’art, ainsi que des hommes qui prétendent seuls être « le monde » elle s’écrie : « Oui, l’humanité a droit à ces richesses, à ces plaisirs, à ces satisfactions matérielles et intellectuelles. Mais c’est l’humanité, entendez-vous, c’est le monde des humains, c’est tout le monde qui doit jouir ainsi des fruits de son labeur et de son génie, et non pas seulement votre petit monde qui se compte par têtes et par maisons. Ce n’est pas votre monde de fainéants et d’inutiles, d’égoïstes et d’orgueilleux, d’importants et de timides, de patriciens et de banquiers, de parvenus et de pervertis : ce n’est pas même votre monde d’artistes vendus au succès, à la spéculation, au scepticisme et à une monstrueuse indifférence du bien et du mal. Car, tant qu’il y aura des pauvres à notre porte, des travailleurs sans jouissance et sans sécurité, des familles mourant de faim et de froid dans des bouges immondes, des maisons de prostitution, des bagnes, des hôpitaux auxquels vous léguez quelquefois une aumône, mais dans lesquels vous n’oseriez pas entrer, tant ils diffèrent de vos splendides demeures, de mendiants auxquels vous jetez une obole, mais dont vous craindriez d’effleurer le vêtement immonde, tant qu’il y aura ce contraste révoltant d’une épouvantable misère, résultat de votre luxe insensé, et des millions d’êtres, victimes de l’aveugle égoïsme d’une poignée de riches, vos fêtes feront horreur à Satan lui-même, et votre monde sera un enfer qui n’aura rien à envier à celui des fanatiques et des poètes !… »

Plus loin, après avoir indiqué plusieurs palliatifs, peu efficaces du reste, contre le mal, George Sand ajoute, en s’adressant de nouveau à Flammèche : « Mais, diras-tu, faut-il mettre le feu aux hôtels ou fermer la porte des palais ? Faut-il laisser croître la ronce et l’ortie sur les marbres, aux marges de ces fontaines ? Faut-il que la beauté revête le sac de la pénitence, que les artistes partent pour la Terre sainte, que les arts périssent pour renaître sous une inspiration nouvelle, que la société tombe en poussière, afin de se relever comme la Jérusalem céleste des prophètes ? Tout cela serait bien inutile à conseiller, lutin, et encore plus inutile à entreprendre sans lumière et sans doctrine. Un élan nouveau et subit de l’aumône catholique ne remédierait à rien, pas plus que certains essais de transaction pratiqués entre l’exploiteur et le producteur, conseillés aujourd’hui par les prétendues grandes intelligences du siècle. L’aumône, comme la transaction, ne sert qu’à consacrer l’abandon du principe sacré et imprescriptible de l’égalité. Ce sont des inventions étroites et grossières, au moyen desquelles on apaise hypocritement sa propre conscience, tout en perpétuant la mendicité, c’est-à-dire l’abjection et l’immoralité de l’homme, tout en prolongeant l’inégalité, c’est-à-dire l’exploitation de l’homme par l’homme. La doctrine est faussée par ces tentatives, il faut une autre science basée sur la doctrine… » Et après une description incisive de l’ennui, du vide, du luxe insensé et de la dépravation des mœurs de toute réunion mondaine, George Sand dit, comme l’auteur de la Danse macabre au moyen âge : « Et il me semblait voir mêlés ensemble, dans une sorte de cave située sous les pieds des danseurs, les cadavres des riches qui se brûlent la cervelle après s’être ruinés[4], et ceux des prolétaires qui sont morts de faim à la peine en amusant ces riches en démence… » Par leur profonde amertume et leur sombre poésie, ces paroles semblent être vraiment sorties de la bouche d’un prophète. Tout aussi sombre est la fin de cette ardente improvisation : « Et je rentrai dans ma chambre silencieuse et sombre, et je me demandai pourquoi, comme tant d’autres artistes insensés qui croient s’assurer une méditation paisible, un travail facile et agréable, et donner une couleur poétique à leurs rêves en faisant quelques frais d’imagination et de goût pour enjoliver modestement leur demeure, j’avais eu moi-même quelque souci de me cloîtrer contre le bruit et de placer sous mes yeux quelques objets d’art, types de beauté ou gages d’affection. Et je me répondis que je ne valais donc pas mieux que tant d’autres, qu’il était bien plus facile de dire le mal que de faire le bien. Et j’eus une telle horreur de moi-même, en pensant que d’autres avaient à peine un sac de paille pour se réchauffer entre quatre murs nus et glacés, que j’eus envie de sortir de chez moi pour n’y jamais rentrer. Et s’il y avait eu, comme au temps du Christ, des pauvres préparés à la doctrine du Christ, j’aurais été converser et prier avec eux sur le pavé du bon Dieu. Mais il n’y a même plus de pauvres dans la rue : vous leur avez défendu de mendier dehors, et l’homme sans ressource mendie la nuit, le couteau à la main. Et d’ailleurs, mon désespoir n’eût été qu’un acte de démence : je n’avais ni assez d’or pour diminuer la souffrance physique, ni assez de lumière pour répandre la doctrine du salut. Car, si l’on ne fait marcher ensemble le salut de l’âme et celui du corps, on tombera dans les plus monstrueuses erreurs. Je le sentais bien et je demeurai triste, élevant vers le ciel une protestation inutile, j’en conviens, Satan ; mais tu serais venu en vain m’enlever, pour me montrer d’en haut les royaumes de la terre et pour me dire : « Tout cela est à toi, si tu veux m’adorer », je t’aurais répondu : « Ton règne va finir, tentateur, et tes royaumes de la terre sont si laids, qu’il n’y a déjà plus de vertu à les mépriser. »

Ce minuscule article, écrit en 1844, au plus fort de l’activité de George Sand, lorsque son talent et sa gloire étaient à leur apogée, caractérise d’une manière remarquable la célèbre femme écrivain. Ce qui distingue par-dessus tout George Sand pendant les quarante-cinq années de sa carrière littéraire, tant dans ses romans et nouvelles que dans ses articles et études, c’est son attachement passionné à toutes les grandes idées de l’humanité, sa prédication convaincue pour atteindre à cet idéal et la personnalité intense qui règne dans tous ses écrits. George Sand ne fut jamais la représentante de l’impassibilité olympienne et de ce qui s’appelle « l’art pour l’art ». Ardente, passionnée, souvent immodérée, sachant aimer et haïr passionnément, n’ayant appris que dans les dernières années de sa vie à combiner l’amour du bien et la


fac-simile d’un page du journal de piffoël
fac-simile d’une page du journal de piffoël



haine pour tout ce qui est égoïste ou faux, dans un amour qui embrasse l’humanité entière ; toujours assoiffée de lumière, de science, de vérité et de liberté — liberté intellectuelle, individuelle ou sociale, liberté pour elle-même, pour tous les déshérités de ce monde, pour tous les opprimés ; — tantôt profondément religieuse, tantôt torturée par le doute le plus cuisant, George Sand, de la première ligne à la dernière, est tout cela dans ses œuvres. C’est, selon nous, dans ces traits de son caractère humain et de son tempérament artistique qu’il faut chercher la clef de tout, si l’on veut comprendre sa vie personnelle et son œuvre littéraire que l’on ne peut séparer l’une de l’autre. Il nous arrivera plus d’une fois dans les pages suivantes, de faire remarquer que les biographes et critiques de George Sand, omettant, à dessein ou non, certaines particularités de son caractère et de sa vie, brisent ainsi le lien intime qui existe entre ses idées et ses actions, lien sans lequel beaucoup d’événements de son histoire personnelle et littéraire paraissent comme flotter dans l’air et semblent vagues et tout à fait inexplicables. Cette manière de présenter les faits rappelle certains manuels historiques : « Il y avait une fois un bon roi ; un roi méchant lui succéda, et, soudain, les mœurs se relâchèrent sous son règne. » Si l’on voulait les croire, il semblerait que tout se fait brusquement, tout à coup, comme venant d’un deus ex machina, sans cause ni raison aucune dans le passé, sans nul lien avec ce qui doit suivre. Nous aurons plus d’une fois l’occasion de signaler des omissions sans nombre, des lacunes de ce genre dans les biographies que l’on a données de George Sand. Nous nous contentons de répéter ici que chez George Sand, plus que chez tout autre écrivain, l’activité littéraire et la vie personnelle sont si étroitement liées l’une à l’autre et tellement soumises à l’influence de ses idées (ou plutôt au développement d’une seule idée) qu’il est impossible d’omettre un fait de sa vie sans perdre aussitôt le fil du développement progressif de ses idées qui, seul, peut nous faire comprendre son œuvre.

Théoriquement et par conviction, George Sand est l’ennemie du principe de « l’art pour l’art » ; de fait, elle est l’ennemie de l’impersonnalité et du calme. C’était une nature toute poétique, une âme de feu. De là ses brillantes qualités et ses grands défauts, de là ses traits particuliers d’écrivain, qui, pendant sa vie, ont empêché ses contemporains et empêchent aujourd’hui encore les critiques et les lecteurs, de la juger impartialement. Critiques et lecteurs se partagent nettement en deux camps : celui de ses admirateurs et celui de ses détracteurs. (Les indifférents n’existent pas ; s’il y en a, ce sont des gens qui ne l’ont pas lue et qui ne la connaissent que par ouï dire.) Déjà, Julien Schmidt[5] a judicieusement fait remarquer que George Sand, qui eut des admirateurs passionnés et d’amers critiques (bittere Tadler), a rarement rencontré une appréciation exempte de partialité. Ses admirateurs l’acceptent telle qu’elle est, avec tous ses défauts qu’ils regardent même souvent comme de grandes qualités, tandis que ceux qui n’approuvent pas sa manière d’écrire (ihre Art und Weise) ne veulent voir rien de bon en elle.

Caro, qui a écrit ses études sur George Sand trente ans après Julien Schmidt, dit que la passion avec laquelle on jugeait autrefois l’illustre écrivain, s’est éteinte, que le calme s’est fait, que l’on a même complètement oublié la furieuse indignation, la rage et la haine, aussi bien que les enthousiasmes non moins excessifs, les chœurs de louanges et de joie qui accueillaient auparavant presque chacun de ses nouveaux romans.

« On ne lit plus George Sand, nous dit-on » (c’est ainsi qu’il commence son étude)[6]. Mais bientôt après, il affirme que la critique se faisant maintenant plus calme et plus juste, le moment est venu de donner une nouvelle appréciation de ses œuvres, et il est persuadé qu’on se remettra à lire notre grande romancière ; cette persuasion se retrouve dans presque toutes les pages de son livre. Le fait seul que George Sand a su soulever des sentiments et des passions tellement opposés, susciter tant d’hostilité et d’amour, tant d’émotions contradictoires, un tel courant de sympathies et d’antipathies, ce fait seul, dit Caro, prouve que George Sand était un bien grand écrivain. En effet, ce sort-là n’échoit en partage qu’aux grands talents, aux vrais élus du génie.

L’influence de George Sand sur la société européenne, sans en excepter la société russe, fut immense de 1835 à 1855. On disait : « le siècle de George Sand » comme on disait : « le siècle de Byron[7]». Et sa personnalité, comme ses œuvres, comme l’influence qu’elle exerçait, étaient appréciées de deux façons diamétralement opposées. Heine, enclin à voir à la fois en George Sand le démon tentateur et l’ange gardien de la jeunesse d’alors, se tient sur la limite de ces deux opinions. Selon lui, les écrits de George Sand « incendièrent le monde entier, illuminant bien des prisons, où ne pénétrait nulle consolation ; mais, en même temps, leurs feux pernicieux dévorèrent les temples paisibles de l’innocence[8] ». Les deux moitiés de cette phrase s’appliquent aux deux camps dont nous venons de parler. Pour les uns, Georges Sand est précisément « la lumière des prisons », un grand poète, l’éducatrice de l’humanité moderne dans le sens le plus élevé de ce mot, le prophète inspiré d’un avenir meilleur, un génie, une sainte. Pour les autres, elle n’est qu’un objet d’horreur et de répulsion. Comme femme, c’est la mère de tous les vices ; comme écrivain, c’est la prédicatrice d’idées monstrueuses, de la corruption ou peu sans faut ; celle qui porte le trouble dans les cœurs purs, « l’incendiaire des sanctuaires de l’innocence, » une impie éhontée, une femme à idées subversives, une révolutionnaire. George Sand compte encore une autre catégorie d’ennemis ; ce sont, pour la plupart, ou les représentants de l’extrême réalisme, ou, au contraire, les adeptes de « l’art pour l’art ». Ceux-là laissent de côté sa vie personnelle et son influence sur les lecteurs ; mais, en revanche ses œuvres ne sont à leurs yeux qu’ennui mortel, qu’emphase, ou rhétorique sentimentale, ce que les Allemands appellent ein überwundener Standpankt, en un mot — du vieux jeu. Chateaubriand et Zola, Walsh[9] et Mazade, Capo de Feuillide et Nettement[10], des pléiades entières de critiques anglais, français, allemands et russes, Julien Schmidt à leur tête, et surtout les biographes de Musset, de Chopin et de Liszt, parlent exclusivement de « l’incendie des temples de l’innocence » ; ils accusent George Sand d’exercer sur la jeunesse, sur les femmes surtout, l’influence la plus pernicieuse, lui imputant tous les crimes privés et littéraires qui ont perverti, selon eux, des générations entières ; ils rejettent sur l’illustre écrivain la responsabilité de presque tous les cas où les femmes ont abandonné leurs maris, tous les divorces, tous les scandales et toutes les révoltes de son époque, qu’il s’agisse de la vie privée ou de la vie sociale, jusqu’aux événements de 1848 y compris. Ils accablent à l’envi George Sand, de malédictions et de reproches. Aussi, quoi qu’en dise Caro, il faut reconnaître que l’écho s’en est prolongé jusqu’aujourd’hui. En l’été de 1896, le Gaulois publiait encore un entretien du publiciste catholique Simon Boubée avec un certain « éminent religieux, dignitaire d’un ordre enseignant » (l’Indépendance Belge prétend que c’est le père Didon). Ce personnage, obligé par sa position de lire toutes les œuvres, celles de Zola comme les autres, et formulant, cela va sans dire, son opinion sur ces dernières dans les termes les plus violents, finit cependant par ajouter que « M. Zola n’est pas si immoral que George Sand ». — Des expressions dont ce publiciste s’est servi en parlant de Zola, il est permis de déduire la raison qui l’a porté à juger si sévèrement George Sand : c’est qu’ « elle embellit le vice ».

L’opinion du père Didon a été appuyée dernièrement encore dans une encyclique du pape défendant la lecture de certains ouvrages à tout bon catholique : l’une des premières séries citées, ce sont les œuvres de la « baronne Dudevant » dont le nom résonne si étrangement dans la langue de saint Augustin et de Thomas A-Kempis. Cela prouve donc que l’accusation d’immoralité subsiste encore aujourd’hui. Tandis que la majeure partie du public actuel se figure au seul nom de George Sand quelque chose de purement idéaliste et de sentimental, d’autres restent attachés à l’opinion accréditée qu’elle est « la prédicatrice de la débauche ». Et, ce qui étonne plus encore, c’est que, même chez les biographes contemporains les plus bienveillants de George Sand, comme MM. Caro et d’Haussonville[11], on remarque une sorte de retenue craintive, dès qu’ils ont à parler de l’influence qu’elle a exercée sur les femmes et sur la jeunesse.

En Russie, nous retrouvons les deux mêmes camps ennemis. Dans le camp hostile à George Sand on rencontre les mêmes craintes, les mêmes accusations. Senkovsky et Boulgarine se sont évertués à la noircir à qui mieux mieux, répandant sur elle toutes sortes de calomnies, cherchant à intimider les lecteurs pour les empêcher de la lire, de se prêter à écouter les doctrines de cet écrivain « immoral et impie ». Senkovsky et Boulgarine prévenaient le public contre elle, avant même que ses œuvres eussent paru en russe. « On cherchait surtout à effaroucher les dames russes en leur racontant qu’elle portait culotte, » dit Dostoïevsky dans son merveilleux article consacré à George Sand[12], on leur donnait sa dépravation comme un épouvantail, on cherchait à la rendre ridicule. Senkovsky, qui avait cependant l’intention de traduire George Sand dans sa Bibliothèque de lecture, forgeait sur son nom des jeux de mots pitoyables en croyant y mettre beaucoup d’esprit. Plus tard, en 1848, Boulgarine disait d’elle, dans l’Abeille du Nord, qu’elle se grisait tous les jours avec Pierre Leroux dans un cabaret de barrière et prenait part aux soirées athéniennes qui se donnaient au Ministère de l’Intérieur chez ce « brigand de Ledru-Rollin[13] ».

Les ennemis et détracteurs de George Sand n’ont fait, en résumé, que prouver, par leurs craintes et leurs anathèmes, qu’elle fut une grande puissance, puisqu’elle fut, selon eux, tellement redoutable, et son influence si pernicieuse, si effroyable, si destructrice.

Nous reviendrons encore à plusieurs reprises sur ces critiques, malveillants ou bienveillants, amis ou ennemis. Nous noterons, dans le cours de notre ouvrage, leurs opinions extrêmes, les enthousiasmes et les indignations qui accueillaient toute œuvre nouvelle de George Sand. Nous raconterons les attaques virulentes de ses ennemis, les joutes des journaux qui se terminaient parfois par de vrais duels. Cependant, nous n’avons encore rien dit sur la conduite de ses amis et de ses admirateurs ; c’est ce que nous allons faire.

Des dizaines de voix appartenant, soit à des hommes de lettres ou au simple public, nous signalent de leur côté l’influence étonnante, non plus cette fois dépravante, mais salutaire, vivifiante, éducatrice, que George Sand a exercée sur la société de son temps et sur eux-mêmes. Son nom, selon eux, est inséparable des plus belles aspirations de cette époque, et c’est sur un ton dithyrambique, enthousiaste, qu’ils parlent de son influence éducatrice sur deux ou trois générations. La faveur dont jouissait le nom de George Sand vers le milieu du siècle et la vénération que lui portaient ses adorateurs reconnaissants, à quelque nation qu’ils appartinssent, sont parfaitement dépeintes dans l’épisode suivant, que M. Edmond Plauchut nous a obligeamment raconté, et qu’il reproduit avec plus de détails et d’une façon fort pittoresque dans son livre intéressant : Le tour du monde en 120 jours, notamment dans le chapitre intitulé : Un naufrage aux îles du Cap Vert.

M. Edmond Plauchut, l’un des amis les plus intimes de George Sand pendant les quinze dernières années de sa vie, à l’époque dont nous parlons ne connaissait le grand écrivain que par correspondance. Lorsque éclata la révolution de 1848, il n’avait que vingt-cinq ans : il se retira dans son pays, un des départements de la France centrale, et y fonda un journal. Il surgissait ainsi en France, à cette époque, de nombreuses feuilles locales. George Sand publia alors une étude critique servant de préface à l’ouvrage de V. Borie Travailleurs et propriétaires[14]. M. Plauchut avait critiqué ce livre ; G. Sand lui écrivit une lettre pour défendre le jeune auteur ; M. Plauchut répondit à l’illustre femme. Une correspondance s’engagea dès lors entre eux, et le jeune homme échangea ainsi plusieurs lettres (une dizaine environ) avec la célèbre romancière, qui s’imaginait que son correspondant était un vénérable rédacteur de journal, et non un jeune homme d’une vingtaine d’années. Sur ces entrefaites, éclata la contre-révolution. M. Plauchut, comme bien d’autres, fut obligé de fuir. Il prit la résolution de faire le tour du monde et s’embarqua en Belgique, à bord du Rubens. Le bâtiment fit naufrage non loin des côtes de Bôa-Vista, l’une des îles du Cap Vert. Le capitaine, seize matelots et M. Plauchut, l’unique passager du Rubens, furent sauvés, mais ils se trouvaient tous dans une position critique. M. Plauchut n’avait sur lui que sa chemise ; mais, par miracle, dans l’affolement du naufrage, il avait eu le temps de saisir un gros volume, espèce d’album[15], contenant les lettres de quelques amis et de plusieurs célébrités, entre autres, celles de George Sand.

À peine vêtus, affamés, blessés, meurtris par les galets du rivage, les naufragés s’expliquèrent par signes, tant bien que mal, avec deux ou trois indigènes accourus à leur secours. Ces indigènes, on le sut plus tard, se réjouissaient à la vue de tout navire brisé à proximité de leur île, parce que leurs seules richesses étaient les épaves que la mer rejetait sur les côtes. Ces nègres et ces métis déclarèrent aux naufragés que la petite ville de Bôa-Vista était située à l’autre extrémité de l’île. Les voyageurs exténués, durent, pour s’y rendre, traverser toute la petite île déserte, couverte de marais salants. À Bôa-Vista, rien de bon ne les attendait. La petite ville venait d’être dévastée elle-même par un cyclone : les habitants avaient l’air de cadavres vivants à la suite de fièvres perpétuelles qui sévissaient dans l’île et décimaient la population. Ce qui causa le plus de peur aux naufragés, ce fut d’apprendre que les navires, par crainte des récifs de Bôa-Vista, n’apparaissaient presque jamais dans ces parages. Les malheureux, avec la crainte incessante de contracter la terrible fièvre, passèrent quelques jours soutenus par le vain espoir d’apercevoir un filet de fumée ou une voile à l’horizon. Désespéré, le capitaine du Rubens prit le parti de s’embarquer sur une chaloupe prêtée par l’un des habitants les plus aisés et de gagner l’île de Porto-Praya. Il espérait sinon trouver du secours, au moins informer le consul français de la triste situation des malheureux naufragés et obtenir, grâce à lui, le moyen de retourner en Europe. Cependant, son manque de confiance ou pour toute autre raison, les matelots ne voulurent pas laisser partir leur capitaine. Celui-ci pria alors M. Plauchut de se montrer bon camarade et de se rendre lui-même à Porto-Praya. Malgré les dangers et les difficultés de toute sorte, accompagné de plusieurs hommes minés par la fièvre et presque mourants, mais résolus à rassembler leurs dernières forces pour fuir l’île contagieuse, M. Plauchut put aborder à Porto-Praya et se présenta au soi-disant consul français, M. Oliveira. Oliveira n’était nullement consul de France. Il reçut grossièrement M. Plauchut, lui refusa tout secours et ne consentit pas même à l’héberger sous son toit. À la fin de leur conversation, il promit cependant de parler le lendemain à un des principaux propriétaires de la localité, revenu depuis peu d’Europe et de le consulter sur ce qu’il y aurait à faire. L’auberge où Oliveira envoya M. Plauchut était tellement sale, que celui-ci, quoique se trouvant dans une position désespérée, n’eut pas le courage d’y passer la nuit et préféra se coucher sous le portique de l’église ! En se rendant le matin chez Oliveira, il trouva, par bonheur, au lieu de celui-ci, un jeune Portugais, M. Francisco Cardozzo de Mello, revenu récemment d’Europe ; c’était un homme très instruit, parlant parfaitement le français. Après avoir écouté avec beaucoup de bonté et d’intérêt le récit de M. Plauchut, De Mello ne put cependant exprimer qu’un doute sur la possibilité de secourir le capitaine et les matelots restés à Bôa-Vista, et finit par demander à Plauchut s’il n’avait sauvé, en réalité, du naufrage aucun objet de valeur ; si, en vérité, il ne lui restait absolument rien de ses bagages. — Rien, sauf un album contenant quelques lettres de Cavaignac, d’Eugène Sue et de George Sand… « Comment ? Vous avez des lettres de George Sand ?… » — Ces deux mots magiques changèrent tout à coup le sort de M. Plauchut. Sans même attendre l’arrivée d’Oliveira, De Mello l’emmena chez lui, lui donna des vêtements, l’installa dans sa maison, qu’il mit toute à sa disposition, le présenta à sa mère et à ses tantes, le traita comme un vieil ami et finit par l’aider, lui et les autres naufragés, à gagner Lisbonne d’abord, et leur patrie ensuite.

Il se trouva que le père de De Mello, un vieux républicain portugais, mort un peu auparavant en exil à Porto-Praya, avait eu un vrai culte pour George Sand, avait inculqué à son fils un respect, un amour sans bornes pour le grand écrivain, et lui ai ait légué ses œuvres comme le plus beau joyau de se bibliothèque. En témoignant tant d’intérêt à un homme qui n’avait été que simplement en correspondance avec George Sand, De Mello ne faisait, disait-il, qu’honorer la mémoire de son père[16]. Telle était, à cette époque, la puissance du nom de George Sand.

Sans vouloir anticiper sur les événements, nous nous contenterons de rappeler ici, qu’à partir de 1836, à peu près, les admirateurs du talent de George Sand affluaient chez elle de tous les coins de l’Europe, d’Angleterre, d’Allemagne, de France et même de la lointaine Russie, pour lui demander conseil ou secours, ou bien pour lui exprimer simplement la respectueuse gratitude qui leur faisait entreprendre le pèlerinage de Paris ou de Nohant, comme, au siècle dernier, on s’empressait de courir à Ferney ou à Genève, et comme, de nos jours, on afflue à Yasnaïa-Poliana. George Sand était assiégée de demandes, bombardée de missives. En 1836, toute la « famille Saint-Simonienne de Paris » lui envoya une collection entière de cadeaux, (dont nous possédons la liste et dont nous parlerons ailleurs). Napoléon III, comme les simples mortels, se faisait un plaisir de lui adresser chacun de ses nouveaux ouvrages ; pendant sa réclusion à Ham, il lui avait envoyé sa brochure sur l’Extinction du paupérisme ; devenu empereur, il lui offrit son livre sur Jules César, en lui exprimant le désir d’avoir son avis sur son œuvre. Il faut que le nom de George Sand ait été bien « en vogue », pour qu’en 1859 le parfumeur Rafin en ait baptisé une eau de toilette, nouvellement inventée par lui, et ce nom a dû être bien « grand », pour que, plus tard encore, en 1870, on l’ait donné à l’un des deux ballons lâchés de Paris pour mettre la capitale assiégée en communication avec le gouvernement provisoire, installé alors à Bordeaux. (L’autre ballon porta le nom de son ami de 1848 — « Armand Barbès »). On peut assurer, sans crainte de se tromper, qu’il y eut vers le milieu du siècle peu de noms aussi aimés et aussi populaires que celui de George Sand. Sans vouloir anticiper sur les événements, comme nous venons de le dire, nous devons cependant noter encore, que les Russes doivent accorder une attention particulière à l’influence que George Sand a exercée chez eux pendant les années 1835-1855, parce que cette influence a été singulièrement puissante, hors ligne, tant par son étendue que par ses résultats.

Rien ne prouve l’influence et la domination de certaines idées et de certains goûts, à une époque donnée, comme la vogue dont ils jouissent tout à coup, vogue presque obligatoire, même pour les personnes qui ne se soucient d’aucune idée, mais s’affublent de celle du moment, tantôt du manteau romantique « à la Childe Harold » et tantôt du frac rouge. C’est ce que George Sand elle-même a fort bien signalé dans un des chapitres de Mlle La Quintinie. Elle y prétend, qu’en 1830 tout le monde prenait un air désenchanté, posait pour le Weltschmerz, de même, qu’en 1860, la jeunesse en France affectait une indifférence générale, un dilettantisme ironique. George Sand, comme tout vrai génie, comme Tolstoï à notre époque, n’a pu éviter d’être victime de ces adeptes de la mode, parfois ridicules, parfois hideux même. Cela nous explique comment son nom fut mêlé, pendant un certain temps, à toute sorte de folies ou même d’actions peu honorables, accomplies ou répandues en racontars par de soi-disant « George-Sandistes » des deux sexes, comme de nos jours nous avons les oreilles rabattues de toute espèce de sorties absurdes on ineptes de la part des « Tolstoïsants », prétendus ou sincères. En 1840, tout homme « avancé » en Russie ne pouvait faire autrement que de se montrer passionné pour les idées de George Sand. On en trouve des indices jusque dans certains écrits satiriques de l’époque. Qui ne se souvient en Russie d’une pièce de vers de Plestcheïew, d’un humour fin et d’une âpre ironie, intitulée : Une de mes connaissances. Voici le portrait que le poète trace de ce monsieur, que tout le monde a rencontré un peu partout, portrait fait au moment où ce personnage ne s’était pas encore transformé en conservateur enragé, de quasi libre-penseur qu’il était autrefois :

     «… Et c’était un enragé libéral,
     Et toutes les faiblesses des hommes
     Il les châtiait énergiquement,
     Bien qu’il n’eût pas écrit un seul article…
     Et pour George Sand et pour Leroux
     Il nourrissait une grande passion :
     Il faisait de la morale aux maris,
     S’efforçait d’instruire les femmes… » etc. etc.

Mais si les messieurs de ce genre-là affectaient, « par mode », cette passion, la meilleure partie de notre société, la classe intellectuelle dans le sens le plus élevé du mot, la pléïade de nos grands écrivains de l’époque en tête, était réellement pénétrée par les œuvres de George Sand et les vivait. Ses ouvrages les aidaient à s’éclairer sur les questions les plus sérieuses de notre siècle, découvrant aux uns des voies nouvelles, soutenant les autres dans des voies déjà choisies, permettant à d’autres encore de se pendre compte de leur vocation ; bref, elle fut presque pour tous l’étoile du matin, guidant ses contemporains, à travers les ténèbres oppressives de l’époque[17] — vers la lumière et le soleil, à travers l’esclavage — vers la liberté, à travers les mesquines préoccupations personnelles, — vers les vastes intérêts sociaux. Aussi, faut-il voir la reconnaissance enthousiaste avec laquelle chacun des lecteurs de cette époque, nous dit, à l’occasion, ce que fut pour lui George Sand. Et il n’est pas un seul écrivain d’alors qui ne lui ait consacré, soit dans ses mémoires, suit dans ses œuvres, quelques pages, ou du moins quelques lignes, pénétrées d’affection et de profonde gratitude pour cette grande âme.

Que l’on parle de George Sand à nos pères et à nos oncles, à nos mères, à nos grand’mères ou à nos tantes, à tous ceux qui étaient jeunes dans ces années-là, à ceux qui, ayant terminé ou terminant leurs études, entraient alors dans la vie, ils vous diront tous une seule et même chose. « Nous raffolions de George Sand », nous contait, peu de temps avant sa mort, une vieille dame honorable, très connue à Pétersbourg, tant par son zèle dans la question de l’instruction supérieure des femmes que par sa grande bienfaisance. « Je me souviens, disait-elle, que ma sœur et moi, nous passions des nuits entières à nous lire ses romans l’une à l’autre, à haute voix et à tour de rôle ; nous parlions d’elle et nous la discutions jusqu’au point du jour ; dès que l’une de nous était fatiguée, l’autre continuait la lecture, afin de ne pas interrompre le roman ou l’article commencé ; ses œuvres étaient pour nous un enseignement ». — « Je ne dois à personne autant que je dois à Bélinsky et à George Sand, » nous disait un jour un homme qui avait consacré ses meilleures forces à servir les réformes d’Alexandre II ; « moralement, j’ai grandi sous l’égide de ces deux auteurs ; ce sont eux qui ont été mes vrais maîtres. » Le biographe russe de George Sand que nous avons déjà cité plus haut[18], et qui appartenait à la génération des « enfants », tandis que les « pères » de ces années-là appartenaient justement aux années quarante, a dit qu’eux, les enfants, « ont grandi sous l’influence d’hommes élevés en partie par George Sand. » Et c’est pour nous un devoir de répéter la même chose, quoique la génération à laquelle nous appartenons, soit déjà celle des petits enfants.

On ne sera donc pas étonné de nous voir, en qualité de petit-fils spirituel du grand écrivain, tenter sur George Sand un ouvrage biographique et critique. Mais cette raison seule ne suffirait pas pour nous donner le droit d’oser entreprendre un travail aussi immense après tant d’auteurs brillants et célèbres, après tant d’ouvrages signés de noms consacrés et connus ! Il y a beaucoup trop d’autres raisons convaincantes pour que nous ne regardions pas comme notre devoir d’écrivain russe, de consacrer nos forces à écrire sur George Sand un ouvrage qui contienne sa biographie complète — il n’en n’existe pas encore — et à donner une appréciation aussi détaillée que possible de son talent d’artiste et de penseur.

La première de ces raisons est l’influence qu’exerça l’illustre romancière sur les grands écrivains russes, ses contemporains, influence que nous avons déjà mentionnée plus haut, avec les effets qu’elle a produits. On prétend que la lecture des œuvres de George Sand a joué un rôle important parmi les influences qui ont fait, plus tard, rougir Bélinsky[19] d’avoir écrit ses articles rétrogrades. L’influence de George Sand a mitigé, chez cet écrivain, ce qu’il y avait d’excessif dans les théories de Hegel comprises d’une façon trop exclusive, et ont adouci les déductions tirées de l’aphorisme du philosophe allemand, aphorisme incomplètement interprété : « Ce qui est réel est sensé ! » Si nous rencontrons souvent, il est vrai, dans les articles de Bélinsky de la première et de la seconde période, des opinions hostiles aux romans de George Sand, (tout comme on y rencontre des critiques malveillantes à l’adresse de Balzac), Bélinsky, à la fin de sa carrière, parle tout autrement de la célèbre femme de lettres, et il est à supposer qu’il avait fini par se convaincre à quel point était étroite son ancienne idée de « l’art pour l’art ». Dans son article intitulé : Discours sur la critique de A. B. Nikitenko, 1842, il disait déjà : « George Sand est, sans contredit, la première gloire poétique du monde contemporain. Quels que soient ses principes, on peut ne pas les accepter, ne pas les partager, les trouver faux, mais impossible de ne pas l’estimer, car c’est un être pour lequel toute conviction devient croyance de l’âme et du cœur. C’est pour cela que ses œuvres pénètrent si profondément en nous et ne s’effacent jamais de la mémoire. C’est pour cela que son talent ne perd jamais rien de sa vigueur et de son activité, qui ne cessent de se fortifier ni de grandir. Ces sortes de talent sont encore remarquables par leur caractère, leur nature énergique ; leur vie est aussi irréprochable que leurs œuvres, frémissantes de sympathie et d’amour pour l’humanité, sont profondes et lumineuses ». Ceux qui savent que Bélinsky lui-même a été, avant tout un homme pour qui « toute conviction devenait croyance de son cœur et de son âme », un homme qui, toute sa vie, « a frémi de sympathie et d’amour pour l’humanité », ceux-là comprendront facilement qu’aussitôt que Bélinsky se fut dégagé de la philosophie quiétiste qui ne lui allait nullement, et qui n’avait fait qu’effleurer sa vraie nature, il dut vibrer de concert avec le grand écrivain, dont les traits distinctifs se mariaient bien avec les siens propres, et partager ses idées.

George Sand joua également un rôle important dans l’histoire du développement moral de Saltykow-Stchédrine ; nous en trouvons le témoignage dans les œuvres du satiriste lui-même et de son biographe K. Arséniew. Dans le chapitre IV de Au delà de la frontière[20] Saltykow raconte ce qui suit : « Je venais de quitter les bancs de l’école, et, imbu des articles de Bélinsky, je me ralliai naturellement à mes compatriotes, admirateurs de l’occident. Je ne me soumis cependant pas aux doctrines de la majorité qui seule faisait alors autorité dans la littérature, et qui s’occupait à vulgariser les principes de la philosophie allemande ; je me rattachai à ce cercle peu connu qui s’était instinctivement rallié à la France, non pas à la France de Louis-Philippe et de Guizot, chose facile à comprendre, mais à la France de Saint-Simon, de Cabet, de Fourier, de Louis Blanc et surtout de George Sand. Ce sont eux qui nous inspiraient la foi en l’humanité, c’est d’eux que nous vint le rayon de lumière qui nous faisait comprendre que le « siècle d’or » n’était pas dans le passé, mais bien dans l’avenir. En un mot tout ce qui est bon et désirable, toute la pitié, tout nous venait de là ».

K. Arséniew aussi, dans les Matériaux pour la biographie de Saltykow-Stchédrine, annexés à l’édition, fait observer que, si l’on sent dans les Contradictions l’influence des premiers romans de George Sand — Indiana, Valentine, Jacques, — la nouvelle postérieure de Saltykow, Une affaire embrouillée, publiée dans le fascicule de mars des Annales de la Patrie, en 1848 et signée M. S., fut inspirée, en partie, par la seconde phase socialiste de la carrière de l’illustre romancière et, en partie, par la lecture de certains auteurs qui l’avaient charmée elle-même ; enfin, par le Manteau de Gogol et par Les pauvres gens de Dostoïewsky.

Il est hors de doute que les romans villageois de Grigorowitch, ainsi que les Mémoires d’un chasseur, de Tourguéniew, qui ont joué un rôle si important dans notre histoire et ont été l’un des leviers les plus puissants qui ont amené l’émancipation des serfs, ont dû leur origine à l’influence exercée par George Sand. La presse russe a mainte fois mentionné le fait[21]. Dmitry Grigorowitch en parle lui-même dans ses Mémoires, et nous avons aussi entendu cela de sa propre bouche. Mais un détail qui, selon nous, n’a jamais été signalé jusqu’ici, c’est que si la première œuvre de Tourguéniew, le poème dramatique Sténio, ne rappelle Lélia que par son titre, il faut reconnaître que le caractère du héros de Roudine est entièrement inspiré par l’Horace de George Sand. En laissant de côté toutes les particularités de nationalité et de caste qui marquent de leur empreinte Dmitry Roudine et Horace, nous nous trouvons en face d’un seul et même personnage : un seul et même type de noble phraseur entraînant les autres, et entraîné lui-même par sa chaleur factice et ses discours enflammés, mais incapable de toute action réelle, de tout sentiment absolu, un enthousiaste à froid, en réalité inférieur à des hommes moins brillants que lui, mais sachant vivre d’une vie pleine, cœurs simples, aimant sans arrière-pensée leur prochain et les idées auxquelles ils se sont complètement dévoués, en un mot, des hommes dont la volonté, l’esprit et le sentiment ne se contredisent pas les uns les autres. Et si Dmitry Roudine, à force de pérorer, en arrive à prendre part aux barricades et y meurt en 1848, tandis qu’Horace évite sagement toute participation à l’affaire de Saint-Merry en 1832 ; si Roudine est en général beaucoup plus sympathique, plus désintéressé et plus à plaindre que son prototype, il faut en chercher la cause précisément dans les traits de caractère inhérents à la nationalité et à la caste que nous avons déjà eu l’occasion de mentionner et qui se trouvent dépeints avec justesse et vigueur par George Sand et Tourguéniew. Roudine appartient à la noblesse russe, c’est un dilettante de la pensée, un homme indépendant, libre, grâce à sa position et à sa fortune ; c’est en même temps une nature éminemment russe, slave, un peu incohérente et large. Horace, au contraire, est un petit bourgeois français, un homme pratique, aspirant à se faire une position et si, au début, il est dans l’erreur, entraîné qu’il est par ses idées élevées, il sait parfaitement, avec le temps, en tirer parti, en les prêchant dans les buts les plus utiles.

Tourguéniew avait-il conscience de ce reflet du caractère d’Horace sur une de ses meilleures œuvres, ou bien, est-ce là de sa part un fait inconscient, c’est une question qu’il serait difficile de résoudre. Le point important, c’est que Tourguéniew, lui-même, mentionne à plusieurs reprises le rôle que joua George Sand dans son développement moral. Dans une lettre du 9/21 juillet 1876, adressée à A. Souvorine[22], lettre écrite, par conséquent, bientôt après la mort de George Sand, Tourguéniew rappelle l’admiration enthousiaste qu’elle lui avait autrefois inspirée. Cet « autrefois » se rapporte à ses jeunes années, comme on peut le voir par une autre lettre adressée à Drouginine[23], du 30 octobre 1886 : « Vous dites que je n’ai pu m’en tenir à George Sand ; c’est évident, tout comme je n’ai pu, non plus, m’en tenir à Schiller, par exemple ; mais voici en quoi nous différons tous deux : Pour vous, cette tendance est une erreur qu’il faut extirper, tandis que, pour moi, c’est la vérité imparfaite qui trouvera toujours, qui doit trouver des adeptes dans l’âge auquel la vérité parfaite est encore inaccessible. Vous pensez qu’il est déjà temps d’élever les murs de l’édifice ; mon avis est que nous ne pouvons encore penser qu’à en creuser les fondements. » Il est évident, que George Sand a joué dans la vie de Tourguéniew le rôle du terrassier qui creuse le sol et pose les bases de l’édifice. Et c’est pour cela que, vingt ans après cette lettre à Drouginine, Tourguéniew dit, dans la lettre à Souvorine, dont nous avons parlé quelques lignes plus haut : « Croyez-moi, George Sand est une de nos saintes ; vous comprendrez certainement ce que je veux dire », et, remarquons-le, c’est à l’époque où il connaissait personnellement la grande romancière, qu’il écrivait ces paroles surprenantes ; ce n’est donc pas la lecture seule de ses œuvres qui a pu les inspirer. « J’ai eu, écrit-il, le bonheur de faire la connaissance personnelle de George Sand, mais n’allez pas prendre mes paroles pour une phrase banale ; celui qui a pu voir de près cet être d’élite, doit réellement se croire heureux… Lorsque j’ai l’ait pour la première fois sa connaissance, il y a huit ans… j’avais déjà cessé de l’adorer, mais il était impossible de pénétrer plus avant dans sa vie privée sans redevenir son adorateur, mais dans un autre sens et, peut-être, meilleur. En la voyant, chacun sentait aussitôt qu’il se trouvait en présence d’une nature profondément généreuse et bienveillante, chez laquelle tout égoïsme s’était depuis longtemps complètement consumé à la flemme inextinguible de l’enthousiasme poétique et de sa foi à l’idéal, d’une nature à laquelle tout intérêt humain était accessible, cher, et dont il émanait aide et sympathie… Et, au-dessus de tout cela, une espèce d’auréole qui s’ignore, quelque chose d’élevé, de libre, d’héroïque ».

Quant à la haute opinion qu’avaient de George Sand Annenkow, Basile Botkine et Herzen[24], il faudrait, si l’on voulait en donner une idée, citer des pages entières de leurs œuvres[25].

À l’instar de ceux-ci, comme on peut le voir d’après une des lettres de Bélinsky, Les slavophiles, découvrant chez George Sand comme chez Louis Blanc la confirmation de leur théorie sur le rôle et la mission du peuple, la citent très souvent dans leurs articles.

Mais c’est incontestablement Dostoïéwsky, cette grande âme qui a su apprécier une autre grande âme, qui a trouvé pour parler de George Sand les paroles les plus chaleureuses, les plus caractéristiques, les mieux senties, inspirées par une profonde gratitude. Nous avons déjà mentionné plus haut les deux articles qu’il avait consacrés à la mémoire de George Sand, alors récemment décédée, dans la livraison de juin 1876, du Journal d’un homme de lettre. Commençons par citer le second article, qui se prête le mieux à notre exposé. Il est intitulé : Quelques mots sur George Sand.

« L’apparition de George Sand dans la littérature, dit Dostoïéwsky, coïncide avec les premières années de ma jeunesse. Je suis fort heureux maintenant que cela soit déjà si loin, car, à présent que trente années se sont écoulées, puis parler en toute franchise. Il faut noter qu’à cette époque éloignée[26] les romans étaient presque les seuls ouvrages qui fussent autorisés en Russie, pendant que tout le reste, comme presque toute pensée, celles surtout venant de France, était sévèrement interdit. Oh ! bien souvent on ne savait pas voir clair, dans ces pensées ! Comment aurait-on pu voir, comment nos imitateurs eussent-ils pu bien voir les choses lorsqu’elles échappaient souvent à Metternich lui-même ! Mais parfois certains « ouvrages terribles » passaient sans obstacle, tel Bélinsky, par exemple. En revanche, on prit plus tard, pour ne plus se tromper, le parti de tout interdire en bloc, même les guide-ânes. Les romans furent néanmoins toujours autorisés, et c’est dans ce domaine, et précisément en ce qui concerne George Sand, que les cerbères manquèrent leur coup… Que s’ensuivit-il ? Tout ce qui pénétra alors en Russie sous la forme de roman rendait, non seulement les mêmes services à la cause, mais peut-être de la façon la plus dangereuse, du moins au point de vue de l’époque, car il est très probable que les gens désireux de lire Louis Reybaud[27] n’ont pas été nombreux, tandis que les lecteurs de George Sand se comptaient par milliers[28]. Nous devons encore noter ici que, en dépit de tous les Magnitsky et les Liprandi, tout mouvement intellectuel en Europe se répercutait immédiatement chez nous depuis le siècle passé et se communiquait, sans parler des couches cultivées supérieures de la société, à une foule nombreuse que cette chose intéressait et faisait réfléchir. Cela ne manqua pas de se renouveler lors du mouvement qui se fit en Europe vers 1830. On apprit chez nous, dès le début, l’immense évolution qui s’opérait dans les littératures européennes. On connaissait déjà de nom bien des nouveaux orateurs, historiens, tribuns et professeurs. Et l’on savait déjà, par bribes, il est vrai, à quoi visait cette évolution qui se montrait surtout violente dans le domaine de l’art, dans le roman et notamment chez George Sand… Ses œuvres traduites en russe, parurent, pour la première fois, vers l’an 1835. Je regrette d’ignorer quelle fut la première de ses œuvres qui fut traduite et l’époque à laquelle elle parut ; mais l’impression qu’elle produisit ne dut en être que plus vive. Je crois que tout le monde fut, comme moi, encore adolescent alors, frappé de cette chaste et haute pureté des types, de l’idéal et de la grâce modeste, du ton grave et réservé de la narration… J’avais à peu près seize ans si je m’en souviens bien, lorsque je lus pour la première fois sa nouvelle l’Uscoque, une de ses plus charmantes premières œuvres. Je me souviens d’avoir passé toute une nuit enfiévrée à la suite de cette lecture. Je crois ne pas me tromper en affirmant que George Sand, à en juger du moins d’après mes propres impressions, avait pris incontestablement chez nous, dès le début, la première place dans les rangs de la pléiade des grands écrivains dont la gloire et la célébrité remplissaient tout à coup toute l’Europe… Tout ce que je dis ici n’est pas une appréciation critique ; j’évoque tout simplement le souvenir des goûts de la grande masse des lecteurs russes de cette époque, l’impression spontanée qu’ils ressentaient. L’essentiel, c’est que les lecteurs surent tirer des romans mêmes tout ce dont on cherchait à nous préserver avec tant de soin. La grande masse des lecteurs savait, du moins chez nous, vers le milieu des années 40, que George Sand était un des champions les plus éclatants, les plus inflexibles, les plus parfaits de cette catégorie d’écrivains occidentaux qui, dès leur apparition, avaient commencé par nier toutes les « conquêtes réelles » qu’avait amenées finalement la sanglante Révolution française, ou, pour parler plus exactement, la révolution européenne de la fin du xviiie siècle. Une parole nouvelle s’était fait brusquement entendre, de nouveaux espoirs avaient surgi ; certains proclamaient à cor et à cri que le progrès s’était arrêté inutile et stérile, que rien n’avait été obtenu par le changement politique des vainqueurs, qu’il fallait continuer, que la régénération de l’humanité devait être radicale, complète. »

« Il ne manqua certes pas de se produire, à coté de ces cris, beaucoup de conclusions malsaines et même monstrueuses ; l’essentiel, c’était que l’on voyait luire une espérance nouvelle et que la foi renaissait dans les âmes. Personne n’ignore l’histoire de cette évolution qui dure encore aujourd’hui et qui n’a pas l’air de devoir s’arrêter. Il n’entre nullement dans mon intention de la juger ici ; mon seul désir était d’indiquer la vraie place qui en revient à George Sand. C’est elle qui est à la tête de cette évolution. Tout en l’accueillant avec faveur, on disait alors d’elle, en Europe, qu’elle prêchait l’émancipation de la femme, jouant le rôle de prophète en ce qui concernait les droits de la « femme libre » (expression de Senkowsky), mais cela n’est pas tout à fait exact, parce qu’elle ne s’occupait pas de féminisme et ne visait pas à rendre la femme libre. George Sand prenait part à l’évolution tout entière, mais non à la seule propagande des droits de la femme… »

Après avoir fait remarquer, qu’en qualité de femme, elle préférait sans doute peindre des héroïnes plutôt que des héros, et que sa manière d’agir aurait dû lui attirer la sympathie des femmes du monde entier, comme sa mort leur inspirer un chagrin particulier, Dostoïewsky déclare voir en elle « l’une des plus sublimes et des plus belles représentantes de la femme, une femme presque unique par la vigueur de son esprit et de son talent, un nom devenu désormais historique, un nom destiné à ne jamais tomber dans l’oubli, à ne pas disparaître dans l’histoire de l’humanité européenne ». Plus Loin, après avoir analysé d’une façon incomparable et avec la simplicité d’un écrivain vraiment grand, les types principaux des jeunes filles et des femmes des Nouvelles vénitiennes, et après avoir signalé dans les premiers romans de George Sand « l’extraordinaire beauté de ces types moraux », Dostoïewsky s’écrie que « seule une grande et belle âme pouvait créer de pareils types et poser de telles questions ».

« Pareilles images, dit-il, pouvaient-elles révolter la société, soulever des doutes et des craintes ? Tout au contraire, les parents les plus sévères autorisaient dans leurs familles la lecture de George Sand et se demandaient avec étonnement pourquoi on parlait mal d’elle. C’est alors que s’élevèrent, pour prévenir les lecteurs, des voix qui déclarèrent que c’était justement dans cet orgueil féminin, dans l’incompatibilité de la chasteté avec les vices, dans le refus de toute concession au vice, dans la témérité avec laquelle l’innocence engageait la lutte et contemplait avec sérénité l’insulte face à face, que résidaient le poison, la contagion future de l’émancipation des femmes. Eh quoi ! il est fort possible que tout ce que l’on disait au sujet du « poison » fût juste ; la contagion se remarquait un peu, en effet, mais que menaçait-elle, que devait-elle détruire, et que devait-elle épargner ? Tel était le problème qui surgissait en effet et qui pesta longtemps sans solution. Toutes ces questions paraissent maintenant résolues… »

« Bornons-nous à noter ici que, vers 1845, la gloire de George Sand et la foi en son génie étaient si grandes que nous tous, ses contemporains, nous attendions d’elle quelque chose de beaucoup plus grand encore, une parole non entendue jusque-là, et même un je ne sais quoi de décisif et de définitif. Cet espoir-là ne s’est malheureusement pas réalisé… »

« George Sand n’est pas ce que l’on appelle « un penseur », mais elle était douée de la prescience la plus clairvoyante relativement à un avenir meilleur pour l’humanité. Celle-ci attendait immanquablement, selon elle, son idéal, et c’est là la croyance que l’écrivain a vaillamment et magnanimement affirmée pendant toute sa vie. Elle avait foi en son idéal, parce qu’elle-même le portait en son âme. Pouvoir conserver cette foi jusqu’à la fin de sa vie, c’est ordinairement l’apanage de toutes les grandes âmes, de tous les vrais philanthropes. George Sand est morte en déiste, avec une ferme croyance en Dieu et en l’immortalité de l’âme. Mais cela ne suffit pas quand on parle d’elle, car elle fut peut-être plus chrétienne que tous les écrivains français de son époque, quoiqu’elle ne fût guère pratiquante. On peut même assurer qu’elle fut l’un des adeptes les plus complets du Christ sans s’en douter elle-même. Son socialisme, ses convictions, ses espérances, son idéal, elle les basait, non sur une étroite nécessité, mais sur le sentiment moral de l’homme, sur la soif spirituelle de l’humanité, sur ses aspirations vers la perfection et la pureté. Elle avait une foi absolue dans l’être humain, car elle croyait à l’immortalité de l’âme. Toute sa vie, et dans toutes ses œuvres, elle élargit la notion de cet être, devenant ainsi, par sa pensée et ses sentiments, solidaire de l’une des idées les plus fondamentales du christianisme, celle qui reconnaît à l’être humain une personnalité propre, avec un libre arbitre et, par conséquent, une responsabilité personnelle. Ces principes entraînent la reconnaissance du devoir, des exigences morales sévères, l’admission absolue de la responsabilité humaine. Il n’y avait peut-être pas alors en France un seul penseur, un seul écrivain qui comprit mieux qu’elle que ce n’est pas « de pain seulement que l’homme peut vivre ». Quant à ce qu’on nous dit de l’orgueil de ses exigences et de ses protestations, jamais cet orgueil n’exclut chez elle la charité, le pardon des offenses, une patience sans bornes basée sur la pitié envers les insulteurs eux-mêmes. George Sand s’est montrée maintes fois, au contraire, dans ses œuvres, subjuguée par la beauté de ces vérités chrétiennes, en créant à plusieurs reprises, dans ses ouvrages, des types du pardon le plus sincère et de l’amour… »

Les lignes que nous venons de citer suffisent pour faire comprendre parfaitement le premier article de Dostoïewsky : La mort de George Sand, écrit sous l’impression toute fraîche de la nouvelle de sa fin et que nous allons citer en partie maintenant…

« C’est en apprenant sa mort que j’ai compris seulement toute la place que ce nom occupait dans ma vie, tout l’enthousiasme et l’adoration que j’avais voués à ce poète et combien je lui devais de joie et de bonheur ! Je parle ici avec hardiesse, car c’est bien là l’expression de ce que je ressentais. George Sand est une de nos contemporaines, à nous autres, idéalistes russes de 1840, dans le sens le plus complet du mot. C’est, — dans notre siècle puissant, épris de lui-même et malade en même temps, plein d idées indécises et de désirs irréalisables, — un de ces noms qui, surgissant là-bas dans le pays des miracles sacrés, ont attirés à eux, de notre Russie, ce pays en état de formation perpétuelle, une somme énorme de pensées, d’amour, de nobles élans, de vie et de convictions profondes. Mais nous n’avons nullement à nous en plaindre ! En exaltant des noms comme celui de George Sand et en s’inclinant devant eux, les Russes n’ont fait que remplir leur devoir et acquitter une dette. Qu’on ne s’étonne pas de mes paroles, surtout quand elles se rapportent à George Sand : On pourrait discuter encore aujourd’hui l’écrivain que l’on a déjà presque eu le temps d’oublier chez nous ; nous devons cependant reconnaître qu’elle a su accomplir sa besogne en temps et lieu. Et qui pourrait se réunir sur sa tombe pour évoquer son souvenir, sinon ses contemporains du monde entier ? Nous autres Russes, nous avons deux patries — notre chère Russie et l’Europe… Bien des choses que nous avons empruntées à l’Europe et transplantées chez nous n’ont pas été copiées seulement… elles ont été greffées à notre organisme, elles sont entrées dans notre chair, dans notre sang ; d’autres ont été subies ou vécues par nous-mêmes, indépendamment des autres, tout comme les occidentaux les ont subies et vécues chez eux. Jamais, peut-être, les autres Européens ne voudront le croire ; ils ne nous connaissent pas, et, en attendant, il vaut peut-être mieux qu’il en soit ainsi. L’évolution inévitable que nous attendons et qui surprendra un jour le monde entier ne s’accomplira que plus silencieusement et plus tranquillement. Ce développement, on peut l’observer déjà en partie de la manière la plus claire et la plus palpable dans les rapports de la Russie avec les littératures des autres nations. Leurs poètes nous sont tout aussi chers qu’ils le sont dans leur patrie, du moins en est-il ainsi chez nous pour la majorité des personnes cultivées. J’ose affirmer, et je répète que tout poète, penseur ou philanthrope européen n’est nulle part ailleurs que chez nous mieux compris ni plus cordialement accueilli. Cette façon de considérer la littérature de tous les pays est un phénomène que l’on n’a presque jamais observé, à ce degré du moins, chez d’autres peuples, dans tout le cours de l’histoire universelle. »

« Il se trouvera peut-être des personnes qui souriront de la grande importance que je viens d’attribuer à George Sand, mais les rieurs auront tort. Tout ce que cet écrivain a apporté avec lui de paroles nouvelles, d’universellement humain, a trouvé un écho dans notre Russie, a produit une forte et profonde impression, rien ne nous en a échappé. — Preuve qu’aucun poète, réformateur européen, qu’aucun homme porteur d’une pensée et d’une force nouvelles, ne saurait échapper à la pensée russe, ne pas devenir presque une force russe »…


C’est précisément en envisageant George Sand comme force russe, comme l’une des souches primordiales de la conscience sociale russe de notre temps, que nous avons considéré comme notre devoir d’écrivain russe de lui consacrer une étude sérieuse : Nous voulons donner d’elle une biographie complète et l’analyse aussi détaillée que possible de ses œuvres et de ses idées. C’est là une tâche très hardie et fort présomptueuse, mais bien légitime, lorsqu’on pense que, malgré des dizaines, presque des centaines de biographies, d’articles, de mémoires, d’études et de notes de tout genre sur cet écrivain, études parues pendant sa vie et depuis sa mort, on peut affirmer sans crainte qu’il n’existe en aucune langue de l’Europe une seule biographie complète qui soit en même temps un ouvrage de critique. Celle de toutes ses biographies qu’on peut considérer comme la meilleure, la plus concise, la moins entachée de lacunes et d’inexactitudes, c’est la concise et brève biographie anglaise, due à la plume de Miss Bertha Thomas et publiée dans le recueil des Femmes éminentes, édité par Ingram[29].

Mais il faut reconnaître d’abord qu’elle est exclusivement écrite pour des lecteurs anglais, qu’elle est appropriée aux dimensions de la collection où elle a paru, et qu’enfin, l’analyse critique en est presque tout à fait absente. Nous recommandons cependant l’étude de Miss Thomas à tous ceux qui ignorent la biographie de la célèbre romancière ; elle est succincte, il est vrai, mais elle est basée sur des documents précis et sûrs et donnera une idée très juste de cet esprit et de cette remarquable existence. On trouvera dans cette étude presque tous les faits importants de la vie du grand écrivain et une appréciation assez juste de sa personnalité, sans y rencontrer aucune de ces fables absurdes, répétées si souvent par presque tous les biographes. L’auteur ne prétendait pas autre chose, et, nous le répétons, c’est parmi les nombreuses études générales que nous avons eu l’occasion de lire sur George Sand, le seul ouvrage qui nous ait laissé l’impression d’un travail consciencieux et nous ait agréablement surpris par la précision des faits. Quant aux défauts du livre, ils viennent de ce que Miss Thomas n’a guère profité que des sources déjà publiées et qu’elle avait exclusivement en vue le public « collet-monté » de l’Angleterre, passant sous silence l’importance européenne de George Sand et laissant de côté l’analyse critique.

En ce qui concerne les autres biographies et articles écrits sur George Sand ou à propos d’elle, nous ne signalerons leurs mérites et ne constaterons leurs erreurs et défauts que plus tard, en arrivant au récit des faits auxquels ils se rapportent ; mais nous dirons tout de suite, pourquoi ils nous paraissent insuffisants et pour quelle raison on entend de plus en plus souvent à notre époque le public se plaindre de l’absence d’une biographie complète et détaillée de l’auteur, biographie qui contienne aussi l’analyse de toutes ses œuvres.

Tous les articles qui ont paru sur George Sand, à commencer par ceux des revues de 1835-36 et à finir par celui de Faguet en 1893[30], ou par l’Amitié romanesque, de M. Rocheblave ainsi que toutes les biographies, à dater de celle de Loménie[31] et en finissant par celle de Caro, sont remplis d’inexactitudes et d’erreurs ; les faits et les dates y sont relatés sans avoir été préalablement vérifiés. Outre l’absolue inexactitude des renseignements concernant l’origine et les parents de George Sand, outre la confusion qui règne dans la question de savoir lequel de ses parents fut aristocrate ou plébéien, les dates de sa naissance et de sa mort même sont complètement erronées. Jusqu’à son nom qui y est estropié, comme elle l’a fait justement remarquer elle-même dans une lettre adressée au biographe le plus étourdi qui ait jamais existé, le célèbre E. de Mirecourt[32], dont la série de biographies est, selon la juste expression de Lindau, mehr berüchtigt, als berühmt[33]. (Cette lettre, publiée dans le Mousquetaire et la Presse du vivant de George Sand, et reproduite dans la brochure de Mirecourt Lamennais, a paru, depuis la mort de George Sand, dans sa Correspondance, t. III, cccix). Loménie lui donne le nom de Marie-Aurore, Mirecourt, celui d’Amandine-Aurore, Faguet l’appelle Lucile-Aurore, tandis que son vrai nom était Amandine-Lucie-Aurore. Le nom de Marie-Aurore était celui de sa grand’mère. Nous ne mentionnerons pas ici une foule d’autres erreurs et d’inexactitudes que nous aurons maintes fois plus tard l’occasion de signaler. Il eût été pourtant facile de les éviter presque toutes dans les ouvrages qui ont paru après 1855, c’est-a-dire après la publication de l’Histoire de ma Vie. Nous voudrions cependant voir les biographes puiser un peu moins dans cet ouvrage, et c’est ici que nous touchons au second point qui ne nous satisfait nullement dans toutes les biographies que l’on nous a données.

Il y a un fait qui nous frappe surtout, c’est que, dans les biographies de George Sand, ainsi que dans celles des hommes remarquables qui eurent avec elle des rapports amicaux ou autres, tous les auteurs de monographies ou d’articles, aussitôt que son histoire y est exposée d’une manière plus ou moins détaillée, se contentent de reproduire, à leur façon, l’Histoire de ma Vie, jusqu’au point où l’a laissée George Sand elle-même, c’est-à-dire vers 1847. Pour les trente dernières années de sa vie, on se borne généralement à deux ou trois pages dépeignant son existence à Nohant, pages empruntées à sa lettre bien connue à Ulbach et annexée, par Calmann Lévy, comme épilogue au dernier volume de l’Histoire de ma Vie. C’est là un procédé vraiment trop facile pour fabriquer des biographies et, ajoutons-le, un procédé téméraire, comme le lecteur pourra s’en convaincre lui-même. En dehors de Miss Thomas et du biographe de Chopin, un Anglais aussi, Fr. Niecks, qui puisent dans la Correspondance et dans d’autres sources déjà publiées — (encore Niecks ne le fait-il que dans les limites du but spécial qu’il se propose), — tous les autres critiques : Caro, d’Haussonville, Nettement, Julien Schmidt, Kreyssig et les biographes russes de George Sand, sauf de rares exceptions, n’accordent aucune attention à ce que l’on pourrait puiser par exemple dans les biographies et correspondances de Balzac, de Sainte-Beuve, de Delacroix, de Chopin, de Liszt, de Lamennais et autres ; ils répètent tous en revanche la même version, en se contentant d’y produire quelques variantes. Il résulte de là, que ces ouvrages, lorsqu’on les lit les uns après les autres, sont d’une lecture insupportable, parce qu’on sait déjà d’avance quel passage de l’Histoire de ma Vie sera immanquablement cité après tel autre.

Cette unanimité peut se justifier et peut-être ne peut même être évitée jusqu’à l’année 1822 inclusivement, c’est-à-dire aussi longtemps qu’il est question de l’enfance, puis de l’adolescence de George Sand et de l’histoire de sa famille avant sa naissance. On pourrait dire que ce sont là des matériaux préparés par elle à l’avance pour ceux de ses futurs biographes qui voudraient, à propos de sa personne, expliquer la théorie de l’hérédité et motiver là-dessus son caractère et sa nature. Et encore y a-t-il beaucoup à y contrôler. Mais à partir de 1822, lorsque Aurore Dupin épousa Casimir Dudevant, et jusqu’à l’année 1831, où elle le quitta pour aller se fixer à Paris, nous avons une foule de lettres de George Sand elle-même, et d’autres nombreux documents plus ou moins connus qui dévoilent et éclairent bien des choses dont il n’est point question dans l’Histoire de ma Vie, ou qui n’y sont mentionnées que comme en passant. Quant à la dernière partie de l’Histoire de ma Vie qui embrasse les années 1831 à 1847, années orageuses, remplies d’événements et fourmillantes de personnages, années de labeur et d’entraînements, ces Lehr und Wanderjahre, les plus actives et les plus intéressantes dans la vie de George Sand, l’Histoire de ma Vie ne peut guère que servir de fil d’Ariane pour s’orienter ; mais elle ne peut, à aucun titre, servir de base à un sérieux travail biographique.

Nous ne serions pas complet si nous omettions de signaler que les écrivains sympathiques à George Sand, ses biographes amis, ses compatriotes bien élevés, par courtoisie, et Miss Thomas, par cant anglais, commettent tous une grosse erreur qui fournit des armes à ses ennemis. Tous passent avec soin, sous silence, des choses aussi universellement connues que les rapports de George Sand avec Jules Sandeau, Alfred de Musset, Michel de Bourges et Frédéric Chopin. C’est à peine si l’un d’eux se permet là-dessus une allusion respectueuse et vague, ou risque une phrase habile que peut comprendre un lecteur au courant des choses, mais complètement obscure pour celui qui ignore l’histoire intime de George Sand et les légendes de l’époque.

De leur côté, les ennemis et les détracteurs de George Sand, les critiques conservateurs et soi-disant « bien pensants », les feuilletonistes tracassiers et tous les biographes de Musset et de Chopin, profitant, sans se gêner, de ce que personne ne les dément en réalité, et que personne ne raconte les faits d’une manière claire et exacte, échafaudent dans leurs écrits des montagnes de racontars révoltants et grossiers. Que de potins louches et vagues sous leur plume, que d’inventions sur le compte de George Sand ! Pour elle, le moment de passer dans l’histoire est cependant arrivé depuis longtemps, voilà plus de vingt ans qu’elle est morte, et si ses compatriotes, peut-être pour des raisons personnelles et dignes d’estime, n’ont pu se décider jusqu’à présent à nous donner une biographie vraie, nous pourrons, nous autres Russes, qui ne sommes entravés par aucune considération de ce genre, parler avec hardiesse de tous ces événements qui datent déjà d’un demi-siècle. Nous ne craindrons pas non plus de conter certaines choses qui épouvantent les biographes de la célèbre romancière ; leur pusillanimité ne fait, nous le répétons, que fournir des armes déloyales à ses détracteurs. Nous sommes, avant tout, fermement persuadé que la sérénité de notre récit, la droiture et la franchise avec lesquelles nous reconnaîtrons des faits qui n’ont été que chuchotés jusqu’ici, aideront pleinement à blanchir le nom de George Sand de tous les bas commérages, de toutes les malsonnantes allusions qui pullulent dans les biographies de Musset et de ses autres contemporains.

Ce qui confirme parfaitement ce que nous avançons ici, c’est la monographie publiée par Arvède Barine, Alfred de Musset[34], la première de ces biographies où la fameuse excursion de Venise soit décrite d’après la correspondance authentique de Musset et de George Sand, et non d’après des œuvres d’imagination ou des pamphlets. Cette biographie est tout aussi favorable à la mémoire du poète bien-aimé de la jeunesse qu’à celle de George Sand et produit une impression agréable par la véracité de ton qui y règne, qualité qu’on ne trouve guère dans aucune des deux biographies émanées du frère de Musset[35], ni dans l’ouvrage de Paul Lindau[36] ni dans le petit volume de la vicomtesse de Janzé[37], ni en général dans aucune des biographies de Musset. Les auteurs de toutes ces biographies s’obstinent à vouloir condamner George Sand à tout prix en se contentant de se baser, en somme, sur des récits douteux ou… sur quelques chapitres de romans !

Malgré le tort qu’a notre époque de s’affubler d’une hypocrite vertu, on trouverait cependant aujourd’hui fort peu d’hommes capables d’anathématiser Byron ou George Sand pour leurs aventures amoureuses. Dans la vie journalière, nous ne restons pas moins médisants et malveillants que nos devanciers, mais nous comprenons cependant parfaitement qu’il serait ridicule d’appliquer à de grandes âmes comme celle de Gœthe, de Byron, de Pouchkine, de Heine et de George Sand, les mêmes mesures que celles dont abusent nos soi-disant vertueuses matrones de salon. Et si, il y a dix ou quinze ans, il se trouvait encore à Saint-Pétersbourg un professeur de lettres pour déclarer du haut de sa chaire que « Lermontow n’était pas un poète, mais un infâme » (textuel), et si de nos jours il existe encore un écrivain osant exprimer la même pensée, mais avec plus de ménagement « que l’immoralité de Lermontow l’a empêché d’être un poète véritable », ces jugements font preuve d’une si grande pauvreté intellectuelle qu’il est inutile d’y faire attention, ils ne font peur à personne.

Les biographes amis de George Sand se montrent pourtant troublés à l’idée qu’on puisse la soupçonner d’immoralité et qu’on pourrait les suspecter eux-mêmes de manquer de réserve et de tact ; ils préfèrent alors garder le silence ou se contenter d’allusions mystérieuses à des événements universellement connus, pendant que les biographes hostiles à George Sand, s’étendant sur son immoralité et sa perversion, citent à l’appui de ce qu’ils avancent toute une collection de considérations et d’anecdotes variées.

Pour en revenir aux biographes de Musset et de Chopin, nous devons, à notre grand regret, dire que l’on trouve chez eux une tendance étonnamment unanime à noircir George Sand, à la condamner coûte que coûte. Leur désaccord n’est que plus surprenant dans l’interprétation qu’ils donnent parfois des mêmes faits et de certains traits de son caractère. Tel est cependant le propre des pauvres humains, qu’ils ne peuvent jamais analyser une question de psychologie ordinaire ou sociale sans traîner quelqu’un sur le banc des accusés ; mais la vie, surtout la vie intime de notre être, c’est quelque chose de si grand, de si infini et qui se compose de tant de facteurs si infiniment petits, incommensurables, impondérables, impalpables, qu’elle se prête peu à cette façon juridique de poser la question et y échappe même absolument.

Les biographes de Musset et de Chopin s’évertuent à charger George Sand de toutes les accusations possibles et impossibles, à la peindre sous l’aspect le plus choquant ; ils tombent même souvent dans les contradictions les plus comiques les uns avec les autres et avec eux-mêmes, comme cela se voit chaque fois que les hommes se laissent entraîner par la colère, la méchanceté et la haine. C’est ce que nous voyons chez la mondaine et légitimiste vicomtesse de Janzé, chez ce hâbleur de Mirecourt, chez M. Mariéton et chez différents chroniqueurs de Revues qui, peu préoccupés de la vérité et prenant à rebours le dicton bien connu sur « Platon et la vérité », ont rompu des lances en faveur de Musset dans le courant de ces dernières années (1895-1897), c’est-à-dire depuis le moment de la publication des lettres et de différents documents relatifs au voyage de Venise. Nous observons le même phénomène chez des écrivains aussi sérieux que Paul Lindau et Frédéric Niecks. Laissant de côté les innombrables articles écrits au sujet de Musset-Sand, et reculant jusqu’aux chapitres viii et ix le signalement des erreurs partielles, des altérations de la vérité historique, toutes les fois qu’il est question de George Sand dans les biographies de Musset, nous nous contenterons de noter ici les inexactitudes typiques et les procédés d’une malveillance systématique que nous trouverons dans toutes les biographies de Musset et de Chopin hostiles à notre héroïne. Commençons par Lindau et Paul de Musset.

Déjà, dans la préface de la première édition de son ouvrage, Lindau nous raconte que, n’ayant sous la main aucun bon livre sur Alfred de Musset (la biographie écrite par son frère Paul n’avait pas encore paru) et trouvant insuffisants les renseignements contenus dans la Notice biographique (à laquelle nous avons déjà fait allusion), il avait été obligé de s’adresser, pour plus amples renseignements, au frère de Musset, qui l’avait aidé à démêler les obscurités de cette Notice et lui avait fourni les moyens d’étudier la vie d’Alfred de Musset, assez en détail pour bien juger son œuvre poétique. Aussi, Lindau adresse-t-il avant tout ses éloges, sa gratitude, à Paul de Musset, plutôt qu’à tous ceux qui l’ont également aidé dans sa tâche littéraire. Dans la préface de sa seconde édition, Lindau raconte que, dans une lettre datée du 3 novembre 1876, Paul de Musset lui annonçait la prochaine publication depuis si longtemps attendue, de la Biographie de son frère, « car la personne, envers laquelle il fallait être très prudent, avait quitté récemment le monde des vivants… » Une chose qui nous frappe bien désagréablement, c’est que ce même Paul de Musset, qui, du vivant de George Sand, et sans la moindre gêne, avait entassé, sous forme de roman[38]. Les accusations les plus grossières et les plus honteuses contre elle, cité des lettres d’elle comme quasi authentiques et conté l’histoire de Venise avec des détails révoltants et parfaitement invraisemblables, en s’efforçant de prouver l’exactitude de ses renseignements, ait attendu sa mort pour publier une biographie d’Alfred de Musset. N’était-ce pas là profiter de l’impossibilité où l’héroïne était de protester, du fond de sa tombe, contre les accusations qui allaient se produire ? Un autre fait aussi peu honorable, c’est que, dans cette Biographie, comme dans la Notice. Paul de Musset semble affecter une discrétion de bon goût au sujet de cette même histoire et se borne à des allusions, sans prononcer même le nom de George Sand, en ne s’exprimant partout que par ces mots : « une dame », une « personne », « la personne qui devait jouer un rôle », etc, lorsque, précisément, ce serait de la biographie d’Alfred de Musset, qui devrait être autant que possible historiquement exacte et impartiale, que nous serions en droit d’exiger des faits, des noms, des éclaircissements, et non des récits peu clairs et nébuleux, des potins mondains, des allusions mystérieuses à « une personne », et des menaces non moins mystérieuses, ces dernières, parfois, tout à fait incompréhensibles pour presque tous les lecteurs. Chacun conviendra que c’est là dire trop ou trop peu. Il fallait tout simplement, sans mettre à exécution l’ancien désir « de se venger ou d’écraser l’adversaire[39] », redire toute l’histoire avec sobriété et exactitude — ou garder le silence. Cette soi-disant délicatesse et réserve n’est, en somme qu’une grande indélicatesse, car c’en est une à nos yeux que de parler d’une morte par allusions et, qui plus est, par vilaines allusions, sans citer aucun fait à l’appui de ce que l’on avance. En ce cas il eût été, nous le répétons, bien plus délicat, de passer sous silence tout l’épisode ou de dire toute la vérité, et ne pas craindre que l’adversaire répliquât, de son côté, par toute la vérité. Musset n’avait aucune crainte là-dessus. Il ne redoutait qu’une seule chose, c’est que « ses lettres tombassent entre les mains de son frère Paul[40] ». Paul de Musset, au contraire, avait à craindre, et craignait réellement, que la publication des lettres authentiques du poète et de George Sand ne prouvât clairement à tout le monde combien il s’était écarté de la vérité dans les ouvrages qu’il avait écrits sur son frère. Il s’opposa obstinément à la publication de ces lettres et depuis sa mort, sa sœur, Mme Lardin de Musset, s’y oppose avec la même opiniâtreté. Aujourd’hui, les lettres de George Sand à Musset ont été publiées par M. Aucante ; il a paru aussi la totalité de ses lettres à Sainte-Beuve, une partie de celles à Boucoiran, à son mari, etc., lettres qui ont trait à cet épisode, et qui malheureusement ne sont pas insérées dans les six volumes de sa Correspondance, en général fort incomplète et pleine de graves omissions, de coupures et d’erreurs. Nous possédons donc, maintenant, d’un coté, des témoignages authentiques, mais les lettres complètes de Musset restent comme si elles n’existaient pas, la famille s’opposant à leur entière publication. Celui qui ne redoute pas la vérité n’agit pas ainsi ! Tout ce que nous avons eu jusqu’ici des lettres de Musset se réduit à des fragments disséminés çà et là (dans l’ouvrage d’Arvède Barine, dans les Mémoires de Grenier, dans les articles et les livres de MM. de Spœlberch de Lovenjoul, de Mariéton, etc.), et ces quelques fragments ont déjà suffi pour jeter un peu de lumière sur l’épisode qui nous occupe. Quant à nous, nous ne pouvons, en nous basant sur l’étude de sources non publiées jusqu’ici, qu’exprimer notre entière désapprobation sur la façon d’agir de la famille de Musset et nous rallier à l’opinion, souvent exprimée dans la presse, et émise encore récemment par le Mussettiste M. Clouard et le Sandiste vicomte de Spoelberch, que la publication complète de cette correspondance servirait à justifier pleinement George Sand, et dégagerait la vérité, sans ternir en rien la gloire d’Alfred de Musset.

Malheureusement, si la Biographie de ce dernier, écrite par son frère, essaie de travailler à cette gloire, elle est loin de remplir la seconde condition, celle de dégager la vérité, et nous souscrivons ici, avec une conviction inébranlable, à tout ce qu’en dit Arvède Barine[41].

Si toutes ces affirmations d’Arvède Barine étaient depuis longtemps plus que justes à nos yeux, puisque nous avions déjà[42], après avoir étudié à fond la correspondance inédite de George Sand et les documents qui ont trait à l’épisode en question, exprimé une conviction analogue, et affirmé que la publication complète des lettres de George Sand ne pouvait servir qu’à la justifier, maintenant que ses lettres inédites à Sainte-Beuve, à Pagello, Tattet, Boucoiran, Dudevant, etc., ont été publiées[43], cette opinion, nous la croyons partagée maintenant par la majorité de nos lecteurs. Le lecteur saura, dès à présent, apprécier à leur juste valeur les renseignements donnés par Paul de Musset ou puisés dans ses ouvrages. Il est donc doublement à regretter que Lindau, comme nous l’avons vu, les mette au premier plan. En règle judiciaire, les parents ne sont admis à témoigner qu’avec une grande réserve ; quelquefois même on refuse de les écouter pour ne pas les exposer à mentir ; souvent ils sont libérés de la prestation du serment. À plus forte raison, faut-il user d’une extrême prudence quand on a affaire à des témoignages de parents empressés de défendre la mémoire d’un cher défunt devant le tribunal de l’histoire. Lindau a beau s’évertuer à se poser en juge impartial alors qu’il écoute les témoignages partiaux du frère de Musset ; nous voyons bien clairement qu’il voit toute la vie d’Alfred de Musset et ses œuvres à travers le prisme de son frère Paul. Si, par moments, il s’écarte des appréciations de ce dernier, c’est dans le but de charger encore davantage George Sand. Paul de Musset, comme nous l’avons vu, s’évertue à diminuer le rôle de George Sand dans la vie de son frère, et c’est dans ce but qu’il exagère les rôles de Mme Colet et de Pauline Garcia, ceux de Mme Kalergis, de Rachel, de la princesse Belgiojoso et celui de la petite modiste qui a servi d’original à Bernerette, etc. Lindau veut que son livre soit le développement de ce thème : que dans toute la vie d’Alfred de Musset il n’y eut qu’un seul amour, George Sand, et que cet amour, après avoir empoisonné sa vie par le mensonge et la trahison, l’avait perdu. Il termine son ouvrage par les mots : « Eine an ihm verübte Lüge hat ihn zu Grunde gerichtet » = « Un mensonge qu’on avait commis envers lui l’a perdu ». Il est donc évident qu’en usant des renseignements fournis par Paul de Musset, Lindau ne les accepte que pour les besoins de sa cause, qu’il s’efforce d’atténuer tous les entraînements et les amours postérieurs de Musset et qu’il tâche de nous faire croire que Musset, comme Lermontow, « en aimant ailleurs n’a jamais oublié le regard de ses yeux[44] ».

Nous laissons au lecteur le soin de juger, par son impression personnelle, lequel des deux biographes de Musset lui paraît avoir raison sur ce point. La seule chose à laquelle nous attachions de l’importance, c’est de montrer à quel degré le désir de charger George Sand oblige les écrivains qui sont ordinairement le plus d’accord entre eux, à se contredire les uns les autres. Une autre observation que nous avons encore à faire, c’est que Lindau, en interprétant les actes et le caractère de George Sand, prend pour point de départ, que c’était une nature raisonneuse, réfléchie, que ce qui dominait chez cette femme, c’était la froideur (?), l’incapacité d’éprouver un sentiment ardent, spontané et chaleureux (tout cela joint à une « profonde immoralité », car les biographes de Musset ne veulent pas parler autrement d’elle). Voilà qu’à l’appui de cette thèse et, comme nous le savons, sans posséder sur cet épisode vénitien presque aucune donnée positive puisée dans quelque œuvre tant soit peu historique, Lindau recourt à un procédé fort risqué, bien que déjà employé avant et après lui par différents biographes. Il nous donne, comme sources, des ouvrages de pure imagination ou mi-autobiographiques, tels que Elle et lui, Lui et Elle, Lettres d’un voyageur, quelques passages de la Confession d’un enfant du siècle et enfin Lui de Louise Colet (livre que tout le monde reconnaît unanimement comme indigne de confiance à cause de ses futiles bavardages et de sa fausseté bien avérée). Il faut voir aussi comment Lindau procède dans ses citations : qu’il s’agisse, par exemple, d’une chose soi-disant dite par Musset, il l’emprunte à un des volumes que nous venons de citer, tandis que la réponse « faite par George Sand » est puisée dans un autre ouvrage et une « nouvelle réplique » de lui dans un troisième livre[45]. Semblable procédé est le comble de ce qu’un biographe peu scrupuleux peut se permettre ; il ne serait que trop facile, de cette manière, d’imputer n’importe quoi à n’importe qui ! Mais si ce procédé nous cause une surprise désagréable en le rencontrant une première fois chez Lindau, il nous froisse bien plus encore lorsque nous retrouvons ces mêmes citations arbitraires empruntées à différents ouvrages et groupées de façon à former un tout complet dans un autre livre, celui de Frédéric Niecks[46]. Il est vraiment étonnant que cet écrivain sérieux, le meilleur des biographes de Chopin, et qui a su, en général, se montrer consciencieux envers George Sand, qui analyse si bien les raisons pour lesquelles deux caractères aussi dissemblables que ceux de George Sand et de Musset, ne pouvaient se comprendre l’un l’autre, et pourquoi leur liaison dura assez peu de temps, il est étonnant, disons-nous, que ce même Niecks, dès qu’il se met à apprécier les causes de la fragilité des rapports entre George Sand et Chopin, perde tout à coup sa pénétration ordinaire et se fasse sciemment partial, mesquin et chicanier. En le lisant, nous nous heurtons de nouveau à des contradictions. À l’opposé de Lindau, il base toutes les explications qu’il donne du caractère de George Sand sur une phrase de l’Histoire de ma Vie, d’où il ressort qu’elle avait une nature follement passionnée, qu’elle était esclave de ses passions, incapable de se dompter, de raisonner, de remplir un devoir, ne cédant guère qu’à l’impulsion du moment. Mais, dès qu’il lui incombe de prouver qu’elle était une nature fausse et toute de réflexion (?), il laisse son sujet dans l’ombre et l’on voit de nouveau apparaître, sur la scène, la fameuse page de Lindau avec ses citations par bribes, et George Sand redevient une froide raisonneuse, une vraie « Lady Tartufe ». Dans le livre de Niecks, toutes ces citations ne viennent que de quatrième main, mais cela n’embarrasse nullement l’auteur. Cette manière de narrer les faits nous plonge dans un étonnement profond. Ce procédé mais paraît tout à fait antihistorique ; il n’est nullement en rapport, du reste nous aimons à le reconnaître, avec la narration sévèrement persuasive et sérieuse de Niecks, qui s’attache à ne jamais citer un fait de la vie de Chopin ou de toute autre personne, sans l’avoir d’abord soigneusement vérifié. Mais il s’agissait de condamner George Sand, et… l’exactitude historique, l’impartialité sont oubliées !

Notons encore un autre trait. Dans son récit biographique, Niecks prend pour guide l’Histoire de ma Vie et la Correspondance de George Sand et semble donner créance à ces deux livres. Mais, lorsqu’il s’agit de l’excursion faite à Majorque avec Chopin, Niecks n’hésite pas à affirmer que les lettres et les souvenirs de George Sand sont un tissu de mensonges et de faussetés ; à chaque pas, il prodigue des remarques dénuées de tout fondement, pour inspirer au lecteur une méfiance complète de ce qu’elle raconte (voir Niecks, t. II, p. 42, 44, 47, 48, 49. 83). En plusieurs endroits, il se montre mesquinement chicanier et partial. Que Chopin confonde les jours et les dates, les numéros d’opus de ses œuvres ou bien le chiffre exact de la somme qu’il a reçue pour chacune de ses œuvres, ce n’est là « qu’un oubli », une « distraction compréhensible ». Mais que, dans une lettre de Majorque, George Sand écrive que la douane, pour un piano expédié à Chopin à Palma de Mallorca, ait exigé 300 francs, tandis que dans un Hiver à Majorque, — souvenirs écrits de mémoire — la somme citée soit de 400 francs, cette différence est attribuée à la rage que George Sand a de tout enjoliver, de tout exagérer. Nous croyons pouvoir dire que, jusqu’à Niecks, aucun critique, si hostile qu’il se soit montré envers George Sand, ne l’avait jamais soupçonnée de cupidité, n’avait attaché aucune importance à ce qu’elle dit dans l’Histoire, que l’une des causes de son départ pour Paris, en 1831, avait été précisément le désir d’avoir plus d’argent ; aucun d’eux n’a prétendu que l’argent seul eût été le mobile de son divorce, que les mauvais traitements de son mari et les autres chefs d’accusation qu’elle portait contre lui, n’avaient été invoqués au tribunal que pour les besoins de sa cause. Tout au contraire, les amis et les ennemis de George Sand sont unanimes à reconnaître qu’elle était si peu économe, qu’elle s’entendait si peu à faire des épargnes et à conduire ses affaires, en un mot, qu’elle attachait si peu de prix au vil métal, qu’elle se laissait toujours duper, jetait l’argent par les fenêtres, donnait à droite et à gauche et aimait à venir en aide aux autres autant qu’elle le pouvait. C’est là un fait que tout le monde, et elle-même, reconnaissent et que Niecks admet comme tous les autres. Il est donc bien naturel qu’une capitaliste aussi peu sérieuse que le fut George Sand, ait pu oublier le chiffre exact de la somme exigée par la douane des îles Baléares, laquelle douane fit ensuite, comme une vraie marchande, rabais de la moitié de ce qu’elle avait demandé. Il est évident que ce dernier détail était bien resté dans la mémoire de George Sand, qui n’oubliait jamais aucun fait typique, caractéristique ou particulier, ayant trait à des mœurs ou à des coutumes locales ; tandis qu’elle était absolument insouciante dès qu’il était question de chiffres ou de comptabilité. Il est très naturel qu’elle ait pu oublier si c’était six ou sept cents francs qu’on leur avait réclamés, tout en se rappelant parfaitement, qu’après avoir demandé cette somme, on l’avait réduite de moitié. C’est même là, selon nous, un trait bien caractéristique pour une nature artiste. Nous comprenons très bien que les chiffres exacts se soient évaporés de sa mémoire, mais nous sommes convaincus que, si elle avait, comme tant d’autres, gardé pendant des dizaines d’années des factures déjà acquittées, et si elle les avait consultées avec intérêt de temps à autre, ce ne sont pas ces malheureux chiffres de sept cents et de quatre cents qu’on trouverait dans un Hiver à Majorque, mais bien six cents et trois cents.

Si nous nous sommes arrêté si longtemps sur cette mesquine chicane, c’était à dessein de montrer encore une fois au lecteur, à quel point un auteur peut s’accrocher à tout, lorsqu’il veut prouver la fausseté, le mensonge et l’incertitude des témoignages de George Sand et de ses deux ouvrages : un Hiver à Majorque et l’Histoire de ma Vie. Quant à nous, nous le répétons, elle est, à nos yeux, une nature incontestablement sincère, ardente, spontanée. Telle est l’opinion de tous ceux qui l’ont connue personnellement. Telle fut la nôtre lorsque, après plusieurs années de travail, nous avons essayé de nous rendre compte de la physionomie totale de l’image qui s’était dressée devant nos yeux durant ces années, tant sur les témoignages de ses contemporains que d’après ses œuvres, où la figure de l’auteur se dessine, pour ainsi dire, à son insu, ou encore d’après les récits où elle parle d’elle-même, volontairement.

Il est temps de donner ici notre avis sur la question que nous avons déjà effleurée en passant, à propos de l’ouvrage de Lindau, à savoir : s’il est possible de profiter d’œuvres d’imagination comme de documents véritablement historiques, pour écrire sur un auteur un ouvrage biographique ? Il est impossible, selon nous, d’accepter, pour données exactes, des faits, des traits et des explications de phénomènes quelconques tirés d’une œuvre de ce même auteur. S’il n’est pas douteux, en effet, que ce qu’écrit l’auteur a été inspiré par des faits réels, des conversations, des événements auxquels il a pris part, il est certain, aussi, que cela a été soumis au travail de la création — à ce procédé chimique qui tire, d’éléments composés, connus de l’auteur et parfois du lecteur, — une nouvelle matière composite, possédant des propriétés toutes différentes, des premiers ingrédients. Le célèbre critique Brandès, dans une conférence qu’il a donnée à Pétersbourg en 1887 sur la Critique littéraire, conférence qui a paru plus tard dans le Messager de l’Europe[47], nous raconte un fait bien caractéristique à propos des métamorphoses extraordinaires auxquelles une première donnée est parfois soumise dans l’âme de l’écrivain, où s’accomplit le lent travail de la transformation. L’écrivain danois, bien connu, Sören Kjerkegaard était fiancé, lorsqu’il se convainquit que son mariage ne pouvait s’accomplir ; ne voulant pas, par son refus, causer trop de chagrin à sa fiancée, il prit la résolution de recourir à un « pieux subterfuge ». Il se mit « à la tourmenter, à l’ennuyer pour se faire prendre en grippe et adoucir par là le désagrément de la rupture. Il s’attacha à se montrer sous le jour le plus désavantageux, afin de passer aux yeux de tout le monde pour un homme frivole, étourdi, dans la conviction que si tout le monde le blâmait, la jeune fille le quitterait plus facilement. Non content de cela il fit tout son possible pour raffermir la jeune fille dans sa foi religieuse, dans la pensée que cela lui donnerait la force de supporter son chagrin ». Cet épisode servit plus tard à Kjerkegaard pour écrire toute une série d’œuvres n’ayant rien de commun entre elles. Dans tous les ouvrages de Kjerkegaard, dans son Don Juan, dans Antigone, dans Abraham et Isaac on voit constamment apparaître le même personnage favori, le même sujet : Un homme aimant, possesseur d’un secret quelconque, souffrant de voir ce secret ignoré de l’être qu’il aime, malheureux de ne l’avoir révélé à personne, recourt à un « pieux subterfuge » afin de ne pas porter un coup irréparable à l’être aimé. Telle est Antigone, qui trompe celui qu’elle aime et qui en souffre, telle est Elvire abandonnée par Don Juan qui la trompe, telle est Abraham qui feint de haïr Isaac, afin que celui-ci ne doute pas de la bonté de Dieu. Le fond du sujet est partout le même, tandis que les figures, sous lesquelles l’auteur l’a successivement incarné, n’ont rien de commun entre elles.

Nous osons affirmer que ceux qui ont l’habitude de chercher dans tout roman, nouvelle ou drame, quel est le personnage qui a servi de modèle pour celui de N. ou de X, — ceux-là n’ont aucune notion du travail de la création, et ignorent comment on procède pour écrire des œuvres d’art, aussi bien que le font les écrivains habitués à faire de la pseudo-création en se bornant à copier, d’après nature, des figures et des scènes avec une précision photographique. Les lecteurs de ce genre vont quelquefois plus loin encore. Ils affirment, par exemple, avoir entendu dire au comte Tolstoï qu’il n’a pu écrire la Sonate à Kreutzer que parce qu’il avait éprouvé lui-même les sentiments de Pozdnichew, et qu’il n’aurait jamais pu créer le personnage de Natacha Rostow s’il n’avait consulté des demoiselles de sa connaissance pour peindre chacun des traits de son caractère, et s’il n’avait soumis à leur jugement chacune de ses lignes (il est enjoint au lecteur perspicace de conclure que Tolstoï a peint le caractère desdites demoiselles dans le type de Natacha). Pareils lecteurs ne restent muets que si on leur demande : « Et comment Tolstoï a-t-il donc fait, s’il vous plaît, pour écrire son Histoire d’un cheval[48] ? A-t-il consulté pour cela des chevaux qu’il connaissait, ou bien a-t-il éprouvé lui-même les sensations que peut avoir un cheval ? Comment encore Shakespeare a-t-il pu écrire Othello ou Hamlet, la scène des ombres dans Macbeth, le monologue nocturne de Lady Macbeth, et celui de Juliette à sa fenêtre ?… Est-il possible que tout cela ait été éprouvé par sir William ?… » Mais ce serait la plus pitoyable idée que l’on pût se faire de la création artistique, que cette opinion qu’un auteur doit avoir « vécu » tout ce qu’il écrit. Il est bon, cela va sans dire, que l’auteur vive de la vie de ses héros, qu’il soit pénétré de leurs pensées et de leurs sentiments ; les pages « vécues » se distinguent toujours par un éclat, une force tellement particulière et saisissante que nous avons un terme spécial pour le définir : « C’est pénétré d’un sentiment subjectif, dit-on, d’une chaleur subjective ». Néanmoins, il ne faut jamais perdre de vue que toute page d’une chaleur subjective a dû, nécessairement, passer par le creuset qui se nomme la création, et subir, chez l’écrivain, l’action du travail plus ou moins ardu. George Sand a maintes fois répété elle-même, qu’on ne pouvait se borner à copier servilement la vérité de l’existence quotidienne si l’on voulait atteindre la vérité artistique. En racontant, par exemple, dans le chapitre xv de l’Histoire de ma vie comment le célèbre prélat de Beaumont — son oncle — lui avait servi pour nous dépeindre le chanoine si typique et si plein de caractère, de Consuelo, qui ne ressemble en rien à son prototype, George Sand nous démontre clairement qu’un personnage de roman, pour être bien caractérisé et typique, ne doit point ressembler à une seule personne, réellement existante, mais à un grand nombre de personnages, que jamais un portrait copié directement sur nature ne sera artistiquement vrai, mais sera au contraire, incompréhensible comme type, plein de contradictions et de petits détails confus. Elle répète la même chose dans le dernier volume de l’Histoire de ma Vie à propos de la ressemblance du prince Carol, de Lucrezia Floriani, avec Chopin. Il ne faut pas chercher la vérité de la vie réelle, là où la vérité artistique doit faire loi. Il ne faut pas vouloir retrouver des traits et des personnages réels dans les créations de l’art. « Il serait vraiment trop facile de faire la biographie d’un romancier en transportant les fictions de ses contes dans la réalité de son existence. Les frais d’imagination ne seraient pas grands[49]. » Nous retrouvons la même pensée et à maintes reprises, chez Tourguéniew, dans ses Souvenirs et ses lettres à propos des Pères et Enfants et de À la Veille. Si l’on met en parallèle les opinions de George Sand et de Tourguéniew avec l’épisode de l’histoire de Kjerkegaard mentionné plus haut, nous sommes bien près de résoudre ce dilemme : Pourquoi, d’une part, dans les œuvres les plus objectives de la littérature, se cache-t-il un motif invisible, subjectif et vécu, et pourquoi, d’autre part, ne faut-il profiter qu’avec une extrême prudence de l’œuvre d’un écrivain, comme matière pour écrire sa biographie ? C’est là, cependant, un usage fort répandu de nos jours et, nous le répétons, c’est là un procédé fort risqué. Plus un homme a de talent, plus il a le don de transformer la réalité en fiction poétique, et plus il est facile au biographe de tomber dans l’erreur. Ce que nous disons s’applique aux productions de la littérature d’imagination non moins qu’aux mémoires, aux souvenirs et aux récits écrits après coup.

Il y a certainement de bien grandes réserves à établir à ce sujet. Il est évident qu’en lisant les Mémoires de Glinka[50], le lecteur a le sentiment que tout cela est vrai, que toutes les choses sont effectivement arrivées comme l’auteur le dit.

Mais combien chacun de nous n’a-t-il pas lu, en sa vie, de « Mémoires » et de « Souvenirs » où chaque ligne provoque le scepticisme !

Il est indubitable que les choses vraies ne passeront pas inaperçues même dans des souvenirs de ce genre et que le mensonge ne trompera personne. Mais la question se complique étrangement s’il s’agit de souvenirs rédigés par un écrivain de talent, surtout si ces souvenirs n’ont pas seulement trait aux personnages connus par l’auteur et aux événements dont il fut témoin, mais encore aux événements et aux actes de sa propre vie. Il arrive alors que l’homme le plus véridique omet, çà et là, certaines choses, laisse certaines lacunes, ou éclaire certains faits à sa guise. Il ne peut y avoir d’exceptions sous ce rapport, et plus un auteur a de génie, plus il est difficile de démêler de la vérité toute nue les enjolivements dont il l’orne, ces enjolivements affectassent-ils même le cynisme de Jean-Jacques ou la simplicité exagérée d’un grand écrivain moderne russe. C’est ce qui explique notre peu de foi en des « Mémoires » écrits avec talent ; nous ne croyons volontiers qu’aux notes authentiques, prises au jour le jour. (Nous partageons donc théoriquement l’avis de Niecks, mais le lecteur verra plus loin que nous différons de lui dans l’application de sa théorie.) Nous accordons encore plus de foi aux simples lettres privées, — naturellement, non à celles qu’écrivent des hommes plus ou moins éminents qui savent d’avance qu’elles paraîtront un jour dans l’Antiquité russe ou dans la Revue des deux Mondes et qui les écrivent en vue de la postérité, — mais à de simples et modestes lettres privées. En confrontant ces simples lettres, écrites à différentes personnes, on se fait d’une personnalité donnée une idée bien plus exacte que celle qu’on « tire » d’œuvres et de notices purement artistiques ou de souvenirs destinés à la publicité. Pour bien comprendre à quel point des lettres peuvent servir à faire apprécier à sa juste valeur une personnalité historique, il suffit de rappeler le revirement dans l’opinion publique que produisit la publication de la correspondance de Pouchkine. Que de gens se sont réconciliés avec notre grand poète, combien ont compris l’homme après la lecture du volume de ses lettres ! Que d’accusations contre lui sont tombées après l’apparition de celles qu’il écrivit à sa femme et à d’autres personnes, lettres remplies d’une amertume concentrée et d’une profonde douleur dissimulée, conséquence du joug qui pesait alors sur sa vie, tandis que jusqu’à leur publication, la plupart des lecteurs prétendaient que Pouchkine raffolait des grandeurs, qu’il aspirait à parvenir, et que, comme Gœthe, « il n’était et ne voulait être qu’un courtisan ». Ces lettres firent découvrir en lui un homme éclairé, un « esprit viril » (expression de Tourguéniew à propos de cette correspondance)[51] et cette opinion fut partagée par ceux-là même qui l’avaient hautement traité de « renégat » et de « rétrograde ». Mon Dieu, mais c’était un génie, conscient de lui-même, s’efforçant de se soustraire à la perdition pour ne pas étouffer et ne pas partager le sort de Poléjaïew et de Chewtchenko[52] ! S’il n’avait pas eu en lui cette force intérieure comme sauvegarde, ce n’est pas en 1837, mais en 1826 qu’il serait mort, et peut-être même plus tôt, étouffé, écrasé par les circonstances, par le « venin de la calomnie », par les amis, par les ennemis, par tous et par tout !

Qu’on nous pardonne si nous nous écartons en apparence de notre sujet ; nous ne le faisons que pour condamner encore une fois ceux qui s’opposent à la publication des lettres de qui que ce soit, et nous citerons à cette occasion les paroles de Tourgueniew : « Quand il s’agit de dégager la physionomie morale d’un homme comme Pouchkine, l’histoire entre dans ses droits et le temps voile d’un manteau de respect tout te qui aurait pu sembler autrefois trop intime, ou touchant de trop près à des hommes privés. »

Ainsi de pareils documents contemporains sur telle personnalité donnée sont éminemment importants par leur authenticité, leur véracité. Les Mémoires ont aussi indubitablement leur importance, pourtant le biographe doit faire un choix très délicat entre les choses se rapportant à l’époque même et celles qui ont été postérieurement ajoutées ou altérées par l’auteur, dont les idées générales ont varié d’une époque à l’autre. Mais, lorsque des Mémoires ou l’histoire d’une vie sont écrits dans le but de préconiser une idée, comme les Mémoires de l’Impératrice Catherine ou l’Histoire de ma Vie, alors tous les événements ne sont plus considérés comme accidentels ; ils forment dès lors un ensemble indissoluble. Remarquons, à ce propos, que par endroits, grâce à la manière intelligente, géniale même, de tourner autour de certains épisodes en présentant avec adresse et très simplement des choses nullement simples au fond, l’Histoire de ma Vie nous rappelle d’une manière frappante l’admirable autobiographie de l’auguste amie des encyclopédistes. La première des œuvres avait pour but d’expliquer et de justifier les événements ; la seconde, de peindre, sous forme de fil ininterrompu le développement d’un esprit, dont la vie extérieure s’est écoulée au milieu des événements les plus extraordinaires. Dans l’une comme dans l’autre histoire, on se heurte à bien des explications forcées, mais dans les deux ouvrages, l’idée générale, comme les traits principaux, sont conformes à la vérité. Il n’était pas au pouvoir des deux auteurs de supprimer beaucoup d’événements de leur vie ; mais ils ont fait tout ce qu’ils pouvaient et devaient faire comme femmes, car ces deux esprits de génie ne pouvaient pas, ne devaient pas oublier, qu’elles étaient pourtant femmes ; soumises à la modestie féminine, elles ont gardé un silence discret sur certaines choses et c’est pour elles un mérite de l’avoir fait ; elles ont donc droit à notre entière approbation. Cette manière d’écrire entraîne naturellement quelques hésitations, quelques inexactitudes dans la thèse. Des détails importants apparaissent comme insignifiants, des faits minimes revêtent un caractère de grandeur, les choses vagues ou obscures s’éclairent, grâce à la lumière éblouissante projetée par un esprit brillant ou par le voisinage d’un fait éclatant, le criard et le tranchant s’estompent dans l’ombre des observations générales, spirituellement incolores, ou d’une profondeur obscure à dessein. On est forcé de lire entre les lignes, mais l’ensemble, surtout dans l’Histoire de ma Vie, est tout à fait conforme à l’idée générale. Aussi faut-il, si nous voulons dégager la vérité de ces deux géniales autobiographies, rejeter les détails sans importance et nous contenter de suivre le développement de l’idée générale, dans le premier comme dans le second ouvrage. Nous nous trouverons, par là, sûrement sur la bonne voie et nous n’aurons pas à craindre de nous égarer dans la brume des obscurités, ni dans la noire forêt des contradictions.

Dans ce livre, qui paraît après d’innombrables biographies, d’ouvrages et d’articles critiques sur George Sand, nous ne nous permettrons nullement, répétons-le, de redire tout ce que nous raconte l’Histoire de ma Vie, car nous ne la considérons pas comme un « document ».

D’un autre côté, nous n’avons pas non plus la prétention de ne faire connaître que des faits entièrement nouveaux, ignorés de tous, de ne publier que des documents inédits. Nous nous proposons de donner, d’une part, une biographie vraiment historique de George Sand, c’est-à-dire l’histoire de sa vie et de ses œuvres, basée sur des documents et des faits exacts et neufs ; d’autre part, de signaler et de réfuter, ne fût-ce que les plus importantes des innombrables erreurs et altérations préméditées que l’on rencontre dans les différents ouvrages sur George Sand. Enfin, nous tâcherons de donner un aperçu critique de ses œuvres, tant de celles que tout le monde a lues que de celles qui sont peu ou ne sont point connues. Hâtons-nous d’ajouter et de répéter que :

1° Pour tout ce qui concerne les personnes qui ont, d’une manière ou d’une autre, approché George Sand, nous avons tâché de puiser nos renseignements dans les biographies qui leur sont favorables. Tout en péchant souvent, il est vrai, contre la véracité des détails et des couleurs sous lesquelles elles nous représentent George Sand elle-même, ces biographies nous dépeignent bien plus véridiquement les personnes auxquelles elles sont consacrées. La sympathie n’est pas toujours aveugle, elle contribue souvent, au contraire, à ne pas faire perdre de vue au biographe le moindre petit trait, tandis que, si l’auteur avance quelque chose pour condamner ou faire remarquer les défauts de son héros, nous pouvons sans crainte nous fier à son opinion ; semblable auteur peut pécher par faiblesse ou par indulgence, mais il n’ira certainement pas jusqu’au mensonge, à la calomnie, et ne travestira pas la moindre peccadille en un crime impardonnable. C’est le système que nous nous sommes efforcé de suivre dans tout notre travail, c’est-à-dire de ne juger les personnes qui jouèrent un rôle plus ou moins important dans la vie de George Sand que d’après les témoignages des écrivains qui leur sont sympathiques. C’est le seul moyen de nous rapprocher de la vérité, s’il ne nous est pas donné d’y atteindre. Il va sans dire que les assertions d’un biographe perdent à nos yeux toute valeur, lorsque ses sympathies pour telle ou telle personne le conduisent jusqu’à la partialité ou au manque de conscience en le portant à calomnier George Sand.

2° Nous regardons comme procédé suranné et hypocrite, nuisible à George Sand elle-même, le silence que gardent ses biographes sur certains faits et même sur des époques entières de sa vie.

3° Nous ne pouvons considérer les œuvres d’imagination, même celles qui contiennent des faits pris sur nature, comme des documents vraiment historiques ; nous les citerons parfois et nous n’y ferons allusion qu’en qualité de documents psychologiques servant d’illustrations à notre récit.

4° L’Histoire de ma Vie nous paraît insuffisante et peu exacte pour les données chronologiques et précises de la vie de George Sand.

Nous divisons les sources auxquelles nous avons puisé pendant notre travail de dix ans, en Documents proprement dits et en Sources littéraires et bibliographiques.



DOCUMENTS

A

I. — Lettres imprimées de George Sand :

1. Les six volumes de la Correspondance.

2. Lettres à différentes personnes qui, avant d’avoir été insérées dans cette Correspondance, ont d’abord paru — sans changements, ni suppressions faites lors de leur publication en volumes — dans la Revue des deux Mondes des 1 et 15 janvier 1881 (36 lettres) et dans la Nouvelle Revue de 1881 (15 lettres).

3. Lettres à la comtesse d’Agoult et à Liszt, imprimées également dans la Nouvelle Revue de 1881 (18 lettres).

4. Lettres à la famille Sainte-Agnan, publiées dans la Revue Encyclopédique de 1893.

5. Lettres aux de Villeneuve, parues pour la première fois dans le Figaro des 16 et 23 janvier et du 18 septembre 1881, et dans le Voltaire, du 8 mai 1882.

6. Deux lettres à Sainte-Beuve, publiées par Charles de Loménie dans la Nouvelle Revue de 1895.

7. Lettres à Sainte-Beuve, imprimées en partie dans ses Portraits contemporains (vol. I), puis encore parues dans la Revue de Paris de 1896, et dans le volume des Lettres à de Musset et Sainte-Beuve, édité par Lévy en 1897, avec préface de M. Rocheblave.

8. Lettres à Alfred de Musset qui ont aussi paru pour la première fois dans la Revue de Paris de 1896, avec des notes d’Émile Aucante, ainsi que les lettres et les fragments de lettres à Musset, publiés par Mme Arvède Barine, le vicomte de Spoelberch, MM. Mariéton, Rocheblave, et autres.

9. Lettres à Émile Regnault, publiées par Henri Amic (fragments) dans son article « Défense de George Sand » (le Figaro, 2 novembre 1896).

10. Lettres à l’abbé Rochet parues dans la Gironde littéraire du 25 novembre 1883, dans les Nouvelles de l’Intermédiaire de 1895 et dans la Nouvelle Revue du 15 novembre 1896 au 15 janvier 1897 (cinq numéros.)

11. Lettres à Michel de Bourges parues sous le titre de Lettres de femme avec des dates arbitraires et des noms changés, dans la Revue illustrée de 1890-1891. (L’authenticité de ces lettres est indubitable ; nous en parlerons en son lieu.)

12. Quatre lettres à Liszt publiées par Mme La-Mara dans le volume des Briefe hervorragender Zeitgenossen an Franz Liszt.

13. Dix lettres à M. Dudevant publiées par le vicomte de Spoelberch de Lovenjoul dans le Cosmopolis de 1896, et réimprimées dans son livre : la Véritable histoire de « Elle et Lui ».

14. Lettres au Dr Pagello imprimées par le Dr Cabanès dans la Revue hebdomadaire de 1896, et par M. Rafaello Barbiera dans l’Illustrazione Italiana de 1881.

15. D’innombrables lettres à diverses personnes et publiées jusqu’à ce jour dans différentes revues, journaux, monographies et biographies.

La plupart de ces monographies et biographies sont indiquées dans la liste bibliographique à la fin du livre.

II. — Lettres à George Sand ou à des tiers, mais se rapportant à George Sand. Par exemple : les lettres de Flaubert, de Musset, Sainte-Beuve, Lamennais, Delacroix, Chopin, Aurélien de Sèze, Barbès, Liszt, la comtesse d’Agoult, Heine, des deux Dumas, Tourguéniew, Victor Hugo, Tattet, Mme de Musset, Pagello, etc.

III. — 1. Les notes journalières (non les Mémoires écrits après coup), comme le journal de Delacroix, celui de Pagello, des Goncourt et d’autres.

2. Pages de journal de George Sand elle-même : les unes, tirées de celui qui est de date antérieure, sont reproduites dans l’Histoire de ma Vie, les autres, écrites pour Musset en 1834-35 ont paru par fragments dans les livres d’Arvède Barine, de MM. de Spoelberch, Mariéton, et dans la préface de M. Rocheblave aux lettres de G. Sand à Musset (édit. Lévy).


B

I. — Lettres inédites, ainsi que celles qui, jusqu’à présent, ont été imprimées avec des passages supprimés ou tronqués :

1. 93 lettres d’Aurore Dudevant à son mari (3 billets écrits avant le mariage, 5 lettres de 1824, 5 de 1825, 2 de 1826, 10 de 1827, 7 de 1828, 10 de 1829, 17 de 1830, 17 de 1831, 7 de 1832, 4 de 1833 et 6 de 1834). Dix de ces lettres ont été publiées par M. de Spoelberch dans le Cosmopolis de 1896. (Voir plus haut.)

2. Lettres d’Aurore Dudevant à sa mère et celles de Sophie-Antoinette à sa fille et à son beau-fils.

3. Lettres d’Hippolyte Châtiron à sa sœur et à son beau-frère, et d’Aurore à son frère.

4. La correspondance entre Zoé Leroy, Aurore Dudevant et Aurélien de Sèze.

5. Lettres inédites d’Aurore à M. Caron, et lettres de Dudevant et de Chatiron à ce même Caron.

6. Lettres inédites de George Sand, — ou imprimées jusqu’ici avec des passages supprimés ou tronqués, — à son fils Maurice, à Duvernet, Boucoiran, Dutheil, Papet, Guéroult, Rollinat, Dumas, Leroux, Louis Blanc. Grzymala, Félicie Sandeau, etc., etc.

7. Suite et fin de la correspondance avec Michel de Bourges, qui n’a pas paru dans la Revue illustrée.

8. Lettres inédites à George Sand par divers : Mlles Emilie Wismes, Jane, Aimée et Chérie Bazouin ; Mlle Crombach, Mme d’Agoult, MMmes Pauline Viardot, Arnould Plessy ; MM. F. Rollinat et la famille Rollinat, Néraud, de Latouche, de Sèze, les frères Leroux, Em. Arago, Geof.-Saint-Hilaire, Meyerbeer, Chopin, Liszt, Dessauer, Muller-Strubing, Charles Marchal, Bakounine, Magu, Gilland, Perdiguier, etc., etc.

9. Lettres de M. Dudevant et d’Aurore Dudevant à leurs avocats, lors de leur procès, tous les documents concernant ce procès et les lettres de Dudevant à Hippolyte Chatiron, s’y rapportant.

10. Lettres à Marie Dorval.

11. Journal complet envoyé en 1835 à Musset et dont Mme Jaubert et sa fille avaient pris une copie (comme l’affirme Paul de Musset). Voir les chapitres viii et ix de ce livre.

12. Lettres de Dudevant à sa femme.

II. — Toutes sortes de documents inédits, billets, notes, lettres, se trouvant dans des archives privées.

III. — Calepins, cahiers et journal intime de G. Sand, de 1817 à 1876.



SOURCES LITTÉRAIRES ET BIBLIOGRAPHIQUES


I. — Ouvrages et mélanges autobiographiques et demi-autobiographiques de George Sand :

Un voyage en Auvergne ;

Lettres d’un voyageur ;

Histoire de ma Vie ;

Nouvelles lettres d’un voyageur ;

Journal d’un voyageur pendant la guerre ;

Souvenirs de 1848 ;

La blonde Phœbé ;

Mon grand oncle ;

La nuit d’hiver ;

Fragment d’un roman qui n’a pas été fait ;

Impressions et souvenirs ;

Promenades autour d’un village.

II. — Mémoires et Souvenirs par divers.

III. — Monographies, biographies, cours de littérature, articles de journaux, encyclopédies, dictionnaires, notes et notices les plus courtes se rapportant à George Sand, à son époque, ou à ses contemporains.

IV. — Œuvres d’imagination, vers, nouvelles, romans, etc., contenant des données biographiques ou autobiographiques, et fréquemment cités comme « sources » pour l’histoire de George Sand.

Nous nous sommes déjà prononcés là-dessus : ces prétendues sources ne peuvent guère servir que d’illustrations à L’histoire véritable.

V. — Œuvres complètes de George Sand.

Enfin, nous avons pu profiter des indications et des renseignements oraux donnés par des parents, des amis et des contemporains de George Sand.


Résumons-nous : dans notre travail, nous tâcherons de ne point nous éloigner des faits vérifiés sur documents, nous ne nous engagerons pas dans des hypothèses, nous ne suivrons point notre imagination là ou les faits positifs font défaut, nous tâcherons en général d’être strictement historique, et enfin, nous nous souviendrons de ce que Pouchkine a dit à propos de Voltaire : « Tout nous est précieux d’un grand homme, même le mémoire de son tailleur. »





CHAPITRE II

Ancêtres et parents de George Sand. — Aurore Dupin considérée sous le point de vue de ses traits héréditaires.


George Sand naquit à Paris le 1er juillet 1804, dans la maison portant le n° 15 de la rue Meslay. Tous ses biographes indiquent pourtant, presque unanimement, le 5 juillet comme date de sa naissance. George Sand elle-même était restée longtemps dans l’erreur à ce sujet. Elle croyait être née le 5 juillet, jour qu’elle fêta toute sa vie, et ce ne fut que peu d’années avant sa mort qu’elle apprit la vraie date. Pour ne rien déranger aux vieilles habitudes de famille, elle continua de célébrer le 5 son anniversaire de naissance. Aux pages 69, 72, 74 et 77 (ch. viii du tome II de l’Histoire de ma Vie[53], édit. Lévy), George Sand place sa naissance au 5 juillet 1804 (16 messidor an XII de la République, an I de l’Empire), mais à la page 81 du même livre, elle donne déjà la date exacte du 12 messidor (1er juillet). Elle raconte, dans le même ouvrage, que plusieurs de ses parents croyaient qu’elle avait été inscrite dans le registre de la mairie au lieu d’une sœur ou d’un frère à elle, mort tout enfant, tandis qu’elle-même serait née en 1802. Ce n’est qu’en 1847, lorsqu’elle était en train de ranger certains papiers de famille, qu’elle découvrit qu’elle était bien elle-même, et non l’usurpatrice involontaire de l’état civil d’une autre. Voici ce document authentique qui ne permet aucun doute sur son jour de naissance. À la sacristie de l’église de Saint-Nicolas des Champs, on trouve ce qui suit dans l’un des registres :

« L’an mil huit cent quatre, le 2 juillet, a été baptisée Amandine-Aurore-Lucie, fille légitime de Maurice-François Dupin, et de Antoinette-Sophie-Victoire de la Borde, rue Meslée, n° 15.

« Parrain a été Armand-Jean-Louis Maréchal. Marraine a été Marie-Lucie de la Borde, tante de l’enfant[54]. »

George Sand dit dans l’Histoire de ma Vie que sa venue au monde ne coûta presque aucune souffrance à sa mère.

Parée, ce jour-là, à l’occasion d’une fête de famille, Sophie-Antoinette dansait joyeusement aux sons du violon du jeune Dupin, dans un cercle d’amis intimes. Au milieu d’une contredanse elle sentit les premières douleurs, se glissa inaperçue dans la chambre voisine, et bientôt, sa sœur vint annoncer au jeune mari qui n’avait pas quitté son violon, qu’une fille venait de lui naître. Le lendemain, la même jeune tante, accompagnée de son fiancé Maréchal, assista comme marraine, au baptême du nouveau-né, à qui on donna le nom d’Aurore en l’honneur de sa grand’mère, et celui de Lucie en l’honneur de sa tante. Au baptême de la « Belle au Bois dormant » (qui, disons-le en passant, se nommait aussi Aurore), douze bonnes fées et une méchante, réunies autour du berceau, exprimèrent leurs bons souhaits, auxquels se mêla une funeste prédiction. La marraine d’Aurore Dupin, interprétant naïvement les auspices qui accompagnaient la venue au monde de sa filleule — la couleur rose de la robe de sa mère et les sons de la musique de son père — prédit à l’enfant une vie de bonheur. Mais au-dessus de la simple corbeille d’osier qui servit de berceau à l’enfant flottaient aussi, invisible et puissantes, des forces mystérieuses, et bien que l’avenir de la petite Aurore fût entouré de plus de bons présages que de mauvais, ce n’est pas par pur caprice de sorcière que la future George Sand était prédestinée à subir de grandes tempêtes, à connaître beaucoup de revers et de malheurs.


Aurore Dupin apportait avec elle en ce monde les qualités et les défauts les plus divers, des traits de génie et des vices héréditaires qui, soit développés et fortifiés d’une génération à l’autre, soit modifiés et affaiblis sous l’influence d’éléments étrangers, atteignirent en elle leur plus haute expression. En prêchant, non sans arrière-pensée, et, nous le présumons, pro domo sua (et cela bien avant Émile Zola), la théorie de l’hérédité, George Sand démontre, à l’évidence, que chacun de nous est comme le produit de toute une série de générations, d’où il ressort que tous nos vices et nos vertus, toutes nos actions bonnes ou mauvaises, sont comme prédestinées et dépendent bien moins de notre volonté personnelle ou de notre éducation que des traits héréditaires de notre nature physique et morale. Le tome premier tout entier et une partie du tome II des Mémoires de George Sand sont consacrés à l’histoire de son bisaïeul et de sa bisaïeule, de son grand-père et de sa grand’mère, de son père, de sa mère et de ses autres parents, ainsi qu’à la correspondance entre la grand’mère et le père de notre héroïne. Des lecteurs naïfs se sont plaints de ces « longueurs ». Des critiques plus malveillants que perspicaces n’y ont même vu qu’un calcul pécuniaire peu honorable de la part de George Sand et du directeur de la Presse, Émile de Girardin. Il n’y a que bien peu de personnes[55], qui aient montré assez de perspicacité en démêlant le but de George Sand. Il est certain que, dans son Histoire, elle fournit avec beaucoup d’habileté, à tout lecteur attentif, la clé indispensable pour pénétrer son caractère, son tempérament, tout son être intime, en racontant en détail l’histoire d’une série de ses ancêtres, en soulignant leurs traits divers ou quelques particularités et anecdotes de leur vie.

Sans entrer dans ces détails et sans vouloir reproduire ici ce que chacun peut lire lui-même dans l’Histoire de ma Vie, nous retracerons brièvement la généalogie d’Aurore Dupin et nous nous arrêterons ensuite aux traits de caractère que ses ancêtres ont indubitablement transmis à George Sand, chez qui on les retrouve sous une forme tantôt affaiblie, tantôt saillante. Avant tout, nous attirons l’attention du lecteur sur cette profusion d’unions et de naissances illégitimes, sur toute cette série de sœurs et de frères naturels vivant en paix sous le même toit que les enfants légitimes, sur tous ces maris et femmes adoptant les enfants les uns des autres, vivant d’accord dans l’oubli du passé. Toutes ces singularités, on les observe de génération en génération dans cette famille issue d’Auguste II et contractant des unions avec d’autres familles non moins anormales ou étranges. L’anomalie, la bizarrerie et l’inconstance des unions semblent fatalement attachées, non seulement aux aïeux directs de George Sand, mais encore à la plupart des familles alliées d’une façon ou d’une autre à la sienne. L’un des biographes anglais de George Sand[56] cite, avec beaucoup de justesse, cette circonstance comme servant à justifier beaucoup de faits de sa vie, ainsi que son opinion sur ce qu’on appelle le libre amour et la « facilité » avec laquelle elle l’envisageait. Ce n’est pas seulement le tempérament sensuel et passionné de la famille qui se manifestait chez elle, mais aussi les exemples dont elle avait été témoin dans son enfance, cette atmosphère de relâchement moral qu’elle respirait et dans laquelle elle grandissait, ce ménage où le père et la mère avaient des enfants « de provenance inconnue », ce qui n’était ignoré de personne, et où cet ordre de choses, plus qu’étrange, était considéré comme simple et naturel. Ces impressions et les déductions inconscientes qui en résultaient s’incrustèrent pour toujours dans l’âme de George Sand. Jusque dans sa vieillesse, mère et grand’mère idéale, d’une exigence morale sévère pour elle-même et les autres, elle ne put jamais se défaire d’une certaine indulgence lorsqu’il s’agissait de ce qui s’appelle l’amour physique. Elle se montra toujours indulgente dans ses jugements sur les liaisons des jeunes amis et des parents qui l’entouraient. Le respect que nous devons à des personnes qui sont encore en vie ne nous permet pas d’initier le lecteur à des faits, à des récits que nous connaissons, mais nous ne pouvons passer sous silence l’étrange impression qu’ils ont produite sur nous. Ceux qui nous les ont racontés ne nourrissaient aucune malveillance envers George Sand ; ils n’avaient d’autre but que de prouver la largeur de ses opinions et son indulgence envers la pauvre humanité pécheresse. Ce trait de George Sand, nous l’attribuons bien plus aux habitudes de pensée héréditaires et aux impressions premières de son enfance et de son adolescence, qu’à l’influence postérieure des théories romantiques de 1830.

La table généalogique[57] d’Aurore Dupin nous apprend


I
  Frédéric-Auguste II,
électeur de Saxe
— (Aurore de Kœnisgmark)
|

Auguste III
roi de Pologne
|
Marie Josepha de Saxe
(épouse du Dauphin, fils de Louis XV)
|
Louis XVI, Louis XVIII, Charles X

|

Maurice, comte de Saxe
— (Mlle de Verrières) |
Marie Aurore de Saxe
(en première noce mariée au comte de Horn
puis Mme Dupin de Francueil)
|
Maurice François-Elisabeth Dupin (marié à Sophie-Victoire-Antoinette Delaborde)
|
Aurore Dupin (George Sand)

II
Jean-Georges, électeur de Brandebourg.

Joachim-Frédéric
électeur de Brandebourg
|
Jean-Sigismond
électeur de Brandebourg
|
Georges-Guillaume
électeur de Brandebourg
|
Frédéric-Guillaume
le Grand Électeur
|
Frédéric ier
roi de Prusse
|
Frédéric-Guillaume ier
|
Henri-Auguste
prince de Prusse
|
Frédéric-Guillaume II
|
Frédéric-Guillaume III
|
Guillaume ier

 

Christian
Margraw de Bayreuth
|
Madeleine-Sybille
électrice de Saxe
|
Jean-Georges III
électeur de Saxe
|
Auguste II
électeur de Saxe, roi de Pologne
|
Maurice
comte de Saxe
|
Marie-Aurore de Saxe
|
Maurice Dupin
|
Aurore Dupin

Ce fut un certain Charles Delgaben qui envoya de Norvège, en 1872, ce second tableau à George Sand. Elle le communiqua à Henri Amic, et c’est au livre de ce dernier que nous l’empruntons (Henri Amic. « George Sand, Mes Souvenirs »). qu’elle descendait en ligne directe d’Auguste II électeur de Saxe et roi de Pologne. L’un des nombreux enfants naturels d’Auguste, né de la comtesse Aurore de Kœnigsmark, beauté célèbre en son temps[58], fut le maréchal Maurice de Saxe, l’illustre vainqueur de Fontenoy, prétendant manqué à la main d’Elisabeth Pétrowna et à celle d’Anna Iwanowna, mais amant heureux d’Adrienne Lecouvreur et de beaucoup d’autres dames et demoiselles, entre autres, d’une certaine Marie Rinteau qui chantait à l’opéra sous le nom de Mlle de Verrières. De sa Maison avec cette dernière, il naquit une fille, Marie-Aurore, d’abord inscrite sur les registres de l’église comme fille d’un petit bourgeois, mais reconnue plus tard, par un acte du Parlement, comme fille du maréchal ; aussi reçut-elle le nom de Marie-Aurore de Saxe. Confiée par le maréchal aux soins de la Dauphine, dont il était l’oncle naturel, Marie-Aurore fut d’abord placée par cette dernière à Saint-Cyr, puis elle resta toujours sous la surveillance de sa royale cousine. Est-ce par suite de cette circonstance, ou tout simplement parce qu’elle n’avait pas hérité du tempérament dangereux de son père ni la légèreté de sa mère, toujours est-il que la fille de ce Maurice de Saxe, si célèbre par ses incroyables aventures galantes, présente une remarquable exception parmi ses aïeux et ses descendants. Non seulement on ne trouve dans sa vie aucune liaison illégitime, on n’y trouve aucun roman. Mariée à deux reprises, elle fit, chaque fois, ce que l’on appelle un mariage de raison. Unie à quinze ans au comte de Horn, fils naturel de Louis XV[59]. elle n’eut aucune relation avec son mari, sauvée qu’elle fut des suites affreuses de cette union par le vieux valet de chambre du comte, qui eut pitié de la pauvre jeune fille et avertit son frère. Trois semaines après son mariage elle était veuve, son mari ayant été tué dans un duel au milieu des fêtes données à l’occasion de sa nomination au poste de « lieutenant du roi » à Schelestadt en Alsace. La jeune veuve retourna auprès de sa mère ; puis, sur les instances de la Dauphine, elle s’installa à l’Abbaye aux Bois. Après la mort de sa protectrice, elle alla encore rejoindre sa mère qui, accompagnée de sa sœur, actrice également en retraite, menait, après en avoir fini avec ses prouesses de théâtre et autres, une existence paisible, entourée d’amis plus ou moins lettrés, cultivant les muses, c’est-à-dire s’occupant de musique ou passant leur temps à lire les chefs-d’œuvre de poésie et de philosophie, à participer à des spectacles de société, à des charades, etc. Marie-Aurore passa une quinzaine d’années avec sa mère, s’occupant comme elle de belles-lettres et d’art, prenant part à des spectacles de société, vivant constamment en contact avec les hommes les plus cultivés et les plus intellectuels de son époque[60]. Flattée par les madrigaux qu’écrivaient en son honneur des amis de tout genre, entourée de l’adoration des habitués de Mlle de Verrières, avec leur morale plus que légère du xviiie siècle, Marie-Aurore sut « garder à ses plumes, blanches comme de la neige, une pureté immaculée ». Plus tard, à l’âge de trente ans, elle jugea raisonnable d’épouser un vieillard fort riche et très aimable, M. Dupin de Francueil. Au bout de dix années paisibles de mariage, cet époux idéal, selon elle, mourut en lui laissant, avec un fils unique, une grosse fortune. Malheureusement, cette fortune était grevée de dettes, parce que Dupin avait vécu comme on vivait dans le « bon vieux temps », préoccupé, avant tout de se rendre à lui-même et à ses proches la vie agréable, sans aucun souci de l’avenir. « Après nous le déluge. »

Nous trouvons dans l’Histoire de ma Vie un excellent portrait de cet élégant et aimable représentant de l’ancien régime et de son existence insouciante, consacrée aux lettres et aux arts et à toutes les jouissances d’une culture raffinée. Il dessinait, se livrait à des travaux manuels, jouait du violon, lisait beaucoup, se tenait au courant de la littérature contemporaine, connaissait tous les hommes éminents de son époque (il eut même, pendant quelque temps, Jean-Jacques Rousseau pour secrétaire). Morose, ou malade, ou désœuvré, il ne l’était jamais, considérant ces « trois choses » comme indignes d’un gentilhomme correct et sachant dissimuler ses souffrances jusqu’à sa dernière heure. Ce qu’il cherchait avant tout, c’était d’empêcher sa jeune femme de s’ennuyer auprès de lui. Il y réussit pleinement, elle ne rappela jamais plus tard qu’avec attendrissement le souvenir de son vieil époux. Mais lorsqu’elle s’avisa, après sa mort, de mettre ses affaires en ordre, elle s’aperçut que la moitié de sa fortune était dissipée. Après avoir acquitté toutes les dettes de feu son mari, Mme Dupin de Francueil put, avec le restant de sa fortune, acheter au sieur Piaron de Serennes son domaine — Nohant — qu’il avait acquis dans Le Berry au moment de la vente des biens nationaux. Elle s’y installa en 1795, et consacra toute sa vie à l’éducation de son fils adoré. Elle lui donna pour précepteur un certain Deschartres, un abbé qui, après la révolution, jeta sa soutane, s’adonna à l’étude des sciences naturelles et de la médecine, devint assez bon chirurgien, et fut, dans la suite, l’instituteur de George Sand elle-même. Il se montra toujours tout dévoué à Mme Dupin, à son fils, et plus tard à sa petit-fille ; nous aurons encore maintes fois l’occasion de parler de lui.

Le jeune Maurice Dupin grandit dans la même sphère intellectuelle que sa mère. Il aimait à s’occuper d’art ; il jouait fort bien du violon, avant pour la musique de grandes dispositions qu’il avait probablement héritées d’elle, ainsi que de son père et de sa grand’mère, et il aimait passionnément le théâtre. Sa mère L’adorait et il le lui rendait bien. La tempête de la Révolution qui éclata avec la même violence sur les bons et sur les méchants, sur les ennemis des doctrines libérales comme sur ses adeptes (Mme Dupin en était une ; elle partageait sérieusement les idées de Voltaire et de Rousseau et ne se contentait pas, comme la plupart des gens de son monde, de copier les petits pamphlets contre Marie-Antoinette ou de débiter des méchancetés contre la famille royale), cette tempête, disons-nous, faillit perdre les Dupin. Ils eurent à supporter des perquisitions, des « descentes à domicile », des arrestations et des incarcérations ; tout ce qu’ils blâmaient, eux et les autres aristocrates libres-penseurs, dans l’ancien régime, fut alors pratiqué par les représentants du nouvel ordre de choses. Les Dupin purent enfin, heureusement, sortir sains et saufs de toutes ces épreuves, mais l’ancien cours normal de leur existence se trouvait bouleversé ; ce qui souffrit surtout, ce fut la régularité de l’éducation de Maurice Dupin qui fut à jamais interrompue. Il avait à peine seize ans. Élevé par sa mère dans l’esprit des idées « d’égalité, de fraternité, de liberté, » alors triomphantes (elle envisageait cependant avec horreur la réalisation de ces idées au moyen de la guillotine et des autres violences de l’époque), il entra, une année plus tard, dans les rangs de l’armée républicaine. Simple soldat, d’abord, sous les ordres de Masséna, puis attaché à la personne du général Dupont, il fit, de 1796 à 1808, toutes les campagnes républicaines et impériales, traversa l’Allemagne, L’Italie et l’Espagne, fut blessé, fait prisonnier par les Autrichiens, et devint plus tard le brillant aide de camp du brave Murat. Il mourut subitement en 1808, tout jeune encore, désarçonné par un cheval ombrageux et tué sur place, pendant un congé qu’entre deux campagnes il passait à Nohant, chez sa mère. Sa correspondance avec sa mère nous le dépeint comme un jeune homme exubérant de vie, un peu étourdi, mais généreux et loyal, une nature franche et artistique, véritable type des vaillants soldats de la République.

Pendant les campagnes d’Italie, il fit la connaissance d’une jeune personne fort avenante et jolie, Sophie-Antoinette-Victoire Delaborde, qui partageait la vie de camp d’un vieux général. Celui-ci était riche, tandis que le jeune officier qui n’était pas encore entièrement remis de sa blessure, et qui se trouvait presque sans le sou après son retour de captivité, n’avait pour tout bien qu’un cœur aimant et un physique agréable. Il n’en est pas moins facile à deviner que la jeune femme envoya sa démission au vieux général et préféra suivre Maurice Dupin en France. Cette liaison devint plus sérieuse que ne l’aurait pu faire supposer la facilité de son début, et qu’elle ne parut d’abord à Mme Dupin qui était au courant de toutes les aventures de son fils ; elle élevait même un enfant, fruit d’une des anciennes liaisons passagères du jeune Dupin, ce frère naturel de George Sand, Hippolyte Châtiron, avec qui notre héroïne fut toujours si liée. Lorsque Sophie Delaborde fut enceinte, Maurice Dupin résolut de l’épouser. Mme Dupin fut naturellement effrayée en apprenant cette résolution de son fils et mit en œuvre tous les moyens, légitimes ou non, pour empêcher ce mariage. Le passé de Sophie Delaborde (George Sand a essayé de le gazer, mais elle aurait peut-être mieux fait de ne pas en parler du tout) était plus que douteux, et d’ailleurs, ce n’était guère une compagne assortie pour le fils d’une femme aussi distinguée, aussi instruite et aussi cultivée que Mme Dupin. C’est à tort que plusieurs biographes de George Sand, surtout nos écrivains russes de 1850 à 1880, nous présentent Marie-Aurore sous les traits d’une « vieille aristocrate imbue de préjugés et de morgue » ; nous allons bientôt voir à quel point elle avait raison en s’opposant à ce mariage, et nous pouvons déjà, dès à présent, comprendre les sentiments qui la guidaient. Il se peut que Dupin se fût bientôt convaincu de la justesse du jugement de sa mère, si celle-ci avait pu lui parler avec calme et lui montrer combien son choix était peu satisfaisant, mais l’affaire fut menée trop brusquement. Des personnes bien intentionnées, Deschartres surtout, par leurs cancans, leurs services maladroits et leur excès de zèle à aider Mme Dupin à rompre ce mariage, gâtèrent tout irrévocablement, amenèrent la discorde entre la mère et le fils et, finalement, au lieu de réussir à dissoudre ce mariage, ils en accélérèrent l’accomplissement. Le 16 prairial[61] 1804 (au commencement de juin), c’est-à-dire moins d’un mois avant la naissance de la future George Sand, Dupin, à l’insu de sa mère, signa, par-devant le maire du IIe arrondissement de Paris, son contrat de mariage avec Sophie Delaborde. En 1804, le mariage civil à la mairie primant déjà, de par la loi, le mariage religieux, il s’ensuivit que, lorsque Mme Dupin, avertie de ce qui s’était fait, se rendit précipitamment à Paris pour rompre ce mariage, elle acquit, à son grand chagrin, la conviction qu’il était parfaitement valable et indissoluble, toutes les formalités ayant été observées. Notons en passant ce fait singulier : tandis que Sophie Delaborde, que les biographes à tendance s’obstinent à nous dépeindre comme la représentante des aspirations libérales des nouveaux temps, ne considérait le mariage à la mairie que comme une simple formalité et ne se crut réellement mariée qu’après l’avoir célébré à l’église, Marie-Aurore, que les mêmes biographes nous représentent comme « une vraie aristocrate farcie de préjugés », considérait le mariage à l’église au point de vue des philosophes du xviiie siècle ; elle trouvait que c’était là « une cérémonie inutile », et ce ne fut que sur les instances de sa bru qu’elle assista plus tard à cette « cérémonie ».

Mais nous anticipons sur les événements : à ce moment de notre récit Marie-Aurore ne voulait plus entendre parler de son fils en révolte, et lui avait défendu de se présenter à ses yeux.

Quelques mois s’écoulèrent ainsi, mais le jeune Dupin recourut à une ruse dans le but d’amadouer sa mère dont il savait toute la tendresse. Un beau jour, la concierge de la maison où demeurait Marie-Aurore, vint déposer sur les genoux de la vieille dame une fillette mignonne, mais robuste, en disant que c’était un enfant que l’on avait confié à ses soins. Marie-Aurore se mit à caresser la petite, à jouer avec elle, la réchauffant dans ses bras, et, tout à coup, dans ce bébé aux yeux noirs, son cœur devina l’enfant de son fils adoré ! Tout ébranlée dans ses sentiments, elle repoussa la petite qu’elle voulait aussitôt renvoyer. Le jeune Dupin qui attendait, en bas de l’escalier, la décision de son sort, se précipita, sur un signe de la concierge, dans la chambre où se tenait sa mère, tomba à ses genoux et obtint un pardon. Comme gage de réconciliation, Marie-Aurore passa au doigt mignon de l’enfant la bague de rubis qui venait de lui servir de jouet, recommandant de la remettre à la mère du bébé, ce que Maurice Dupin fit religieusement, et George Sand garda toujours cette bague à son doigt. Quelque temps après, Marie-Aurore consentit aussi à voir sa belle-fille et retourna ensuite à Nohant. Les jeunes époux, mariés à l’église en automne, restèrent à Paris.

Maurice Dupin fut de nouveau obligé de retourner à son poste, et sa femme habita avec Aurore et son aînée Caroline, une fille naturelle, un petit appartement à Paris. Ce fut là que George Sand passa ses premières années dans les conditions les plus modestes d’un petit ménage bourgeois.

Arrêtons-nous un instant sur les traits du tempérament, du caractère, de l’esprit et de la nature de George Sand, traits, qu’indubitablement, elle hérita de ses ancêtres et qu’elle semble d’ailleurs souligner elle-même au cours de son récit. Auguste II, qu’elle n’appelle avec trop d’indulgence que « le plus étonnant débauché de son temps », avait passé à son fils sa nature sensuelle et dépravée, son goût des aventures galantes. Mais Maurice de Saxe, ce fils plus que libertin de ce grand libertin du xviiie siècle, ce coureur d’aventures qui en était arrivé à perdre un trône pour une fredaine presque comique avec une beauté de garnison[62] — ce même Maurice de Saxe, nature rien moins que vulgaire, était doué d’une intelligence remarquable, portée aux idées originales et aux vues générales d’une grande élévation. Sous sa tente de soldat il pensait au bien public, il rêvait des utopies sociales, visant à introduire dans les différents pays de l’Europe un meilleur ordre de choses, et portait, jusque dans les questions spécialement militaires, cet esprit critique et profondément humanitaire qui sait amener des réformes. Qui ne sera étonné d’apprendre, par exemple, que ce Condottiere du xviiie siècle rêvait déjà d’introduire le service militaire obligatoire en remplacement du système de recrutement de son époque, et qu’il a laissé à ce sujet un mémoire fort curieux. Comme on peut bien le croire, ces tendances politico-économiques et sociales de Maurice de Saxe n’ont pas été mises en oubli par son arrière-petite-fille : elle s’étend là-dessus avec une visible complaisance (ch. vi du tome I de l’Histoire de ma Vie).

La fille de Maurice de Saxe hérita de ses parents leurs heureuses qualités sans rien hériter de leurs défauts et de leurs faiblesses. On ne lui voit rien de l’esprit léger de sa mère, la joyeuse Mlle de Verrières, mais on retrouve en elle tout son talent musical et sa passion pour la littérature et les occupations littéraires. Elle était excellente musicienne, chantait à ravir et devint plus tard le professeur de sa petite-fille, non seulement pour lui enseigner le piano, mais aussi pour lui inculquer les premières notions de la science musicale. Type des libres-penseuses de son temps, imbue des idées des encyclopédistes, pleine de mépris pour les usages, les superstitions, pour tout ce qui est « irrationnel », enthousiaste de toute conquête dans le domaine de la pensée libre, elle s’occupa toute sa vie des travaux de l’esprit. Elle lisait beaucoup, faisait des extraits et des résumés de ses lectures, prenait des notes : les cahiers qu’elle a laissés, pleins de notes et d’observations, témoignent du sérieux et de la force de son intelligence. Marie-Aurore avait sans doute hérité de Maurice de Saxe cette direction d’esprit. Elle était, comme lui, encline à systématiser, à s’occuper de questions sociales et philosophiques ; heureusement pour elle, elle n’avait rien hérité de son tempérament passionné ; de toutes les passions elle ne connut que celle de l’amour maternel. À l’observer de plus près, on verra cependant qu’elle a porté dans cet amour maternel, pour son fils d’abord et pour sa petite-fille ensuite, deux éléments de passion : la jalousie et l’intolérance, Elle transmit son goût musical et littéraire à son fils, Maurice Dupin, qui, cependant, hérita avec son sang, en passant par-dessus une génération, de la nature passionnée et sensuelle de son aïeul. Son père, Dupin de Francueil, qui s’était fait remarquer en son temps comme un brillant galantin et un aimable cavalier, lui avait aussi transmis, avec sa « galanterie », son aimable légèreté. Les lettres de Maurice Dupin à sa mère, pendant que celle-ci était en prison, et celles surtout qu’il lui adressait du théâtre de la guerre, décèlent un véritable talent littéraire. Aussi, n’est-ce pas sans raison que George Sand en a publié un si grand nombre. Tout lecteur attentif se dira tout naturellement en les lisant : « Ah, je comprends maintenant pourquoi George Sand, dès ses premiers débuts dans la carrière littéraire, a fait preuve de tant de qualités de style ; je comprends maintenant sa facilité d’écrire ; c’était inné en elle, le talent d’écrivain était son sang[63]. » Ce n’est pas toutefois de son père, c’est de son aïeule en sautant encore une génération, que George Sand hérita de cet esprit un peu didactique, enclin aux utopies et à la systématisation. Elle a aussi bien raison, hélas, d’affirmer, que chacun de nous « tient plus encore de sa mère que de son père ». Et la mère de George Sand était une nature passionnée, qu’aucun frein d’éducation ne retenait, c’était un être primitif et vulgaire, une femme vive et artiste, mais quasi inculte, guidée uniquement par son instinct et son imagination, une exaltée et une déséquilibrée, dénuée de cette finesse morale qui — transmise à sa fille — aurait pu atténuer chez elle le tempérament dangereux et trop ardent de son père.

Nous pouvons nous dispenser, nous semble-t-il, de reproduire ici le tableau généalogique de la famille d’Auguste II en le commentant de notes dans le genre de celles qui parent l’arbre généalogique des Rougon-Macquart : « le trisaïeul et la trisaïeule, natures foncièrement sensuelles » ; « le bisaïeul, forte personnalité et esprit utopique » ; « la bisaïeule, artiste » ; « la grand’mère, lettrée et esprit fort » ; « le père, nature passionnée et artistique, talent musical et littéraire » ; « la mère, nature primitive, tempérament déséquilibré, exaltation et prépondérance de l’imagination » ; etc. Le lecteur, nous l’espérons, trouvera néanmoins fondée la conclusion suivante que nous déduirons de tout ce que nous avons dit jusqu’ici :

George Sand, cœur ardent, plein de pitié et de l’altruisme le plus profond ; esprit froid, enclin à tout systématiser, à tout généraliser, mais incapable d’opposer la moindre résistance à une utopie ou à la violence d’une passion ; tempérament passionné ; nature artiste dans le sens le plus large du mot ; imagination exaltée ; talent littéraire de première source et de première force.

Telle fut, en réalité, George Sand. Dès son plus jeune âge, ce fut une nature exceptionnelle, douée de rares qualités intellectuelles, mais portant en elle de funestes traits héréditaires. Son éducation, si elle en eut vraiment une ! — l’atmosphère sociale au milieu de laquelle s’écoulèrent ses premières années (les premières de l’Empire), — la vie nomade, les brusques changements dans le genre et les conditions de l’existence, ce passage perpétuel d’un milieu à un autre : du terne et bourgeois petit monde maternel dans le monde des grandeurs déchues, mais élégant et raffiné de l’aïeule, ou bien dans le brillant et bruyant milieu des guerriers napoléoniens — auquel appartenait son père, — tout cela rendit cette nature hors ligne plus individuellement exceptionnelle encore, et fit prendre à ses dons naturels une extension et une voie non moins extraordinaires.


CHAPITRE III
(1804-1817)

Premières années. — Les contes « entre quatre chaises ». — Napoléon. — Madrid et Murat. — Nohant. — L’aïeule et la mère. — Dédoublement moral ; impressions artistiques. — Premiers essais Littéraires. — « Corambé. » — Le Berry et la vie des champs. — La religion et le théâtre.


Les trois premières années de la vie d’Aurore Dupin s’écoulèrent dans le petit logis de ses jeunes parents (rue Grange-Batelière). Peu de temps après la naissance de sa fille, Dupin fut obligé, comme nous l’avons dit, de retourner à l’armée, et Sophie-Antoinette resta toute seule avec deux enfants, la petite Aurore et son aînée Caroline. La jeune femme menait alors la vie la plus recluse et la plus modeste, sans voir personne, à l’exception de sa sœur, mariée à ce même Maréchal, qui avait été son compère au baptême d’Aurore et demeurait à Chaillot[64], et de quelques connaissances et amis, dont le plus intime était un certain Pierret, bon bourgeois, dévoué comme un chien à Sophie et à son mari. Tous ses soins étaient consacrés à ces deux petites filles. De temps à autre on organisait des excursions dans les environs de Paris, ou l’on allait en bande passer une soirée au théâtre. Mais Le plus souvent, Sophie restait à La maison, cousant ou vaquant aux soins de son ménage, pendant que les deux fillettes jouaient auprès d’elle ou descendaient dans la cour pour s’amuser avec de petits voisins qui faisaient des rondes en chantant des airs simples et populaires. Il y avait entre autres, un air bien connu, même des enfants russes, qu’Aurore ne pouvait entendre sans émotion :

      Nous n’irons plus au bois
      Les lauriers sont coupés… etc.

Elle en éprouvait une tristesse inexprimable ; il lui semblait, en l’entendant, avoir perdu quelque chose précieux. Ce fut la première manifestation vague du sentiment poétique qui se fit remarquer chez le futur écrivain.

Caroline fut mise plus tard en pension, et la jeune mère, dans la crainte de laisser seule dans la cour la plus petite de ses filles, et trop occupée elle-même pour la surveiller personnellement, inventa un moyen ingénieux pour l’empêcher tout à la fois de se sauver et de la déranger dans les soins de son ménage. Elle arrangeait, à cet effet, une espèce de petit enclos, à l’aide de quatre chaises, et mettait au milieu, en guise de tabouret, une chaufferette sans feu. La petite Aurore qui montra presque dès ses premières années une tendance extraordinaire à la songerie, à la rêverie, les yeux grands ouverts, restait là des heures entières, se débitant à elle-même des histoires interminables, ou en inventant de véritables épopées, dont elle interprétait, à elle seule, tous les personnages imaginaires et fantastiques. Jamais elle ne s’ennuyait entre ses quatre chaises, si longtemps que sa mère l’y laissât. Elle se racontait des romans d’une longueur démesurée, où elle entremêlait de la façon la plus fantaisiste tout ce que retenait sa mémoire : bribes de contes, de chansons, d’histoires mythologiques. Ce qu’il y a d’étonnant, c’est que déjà, à cette époque, sa mère et sa tante pouvaient constater qu’elle aimait les « longueurs » et que ses héros prononçaient des monologues sans fin. Sa tante lui demandait souvent : « Eh bien, Aurore, est-ce que ton prince n’est pas encore sorti de la forêt ? Ta princesse, aura-t-elle bientôt fini de mettre sa robe à queue et sa couronne d’or ? » Le fond de ces histoires, si toutefois nous en croyons George Sand sur parole, n’est pas moins caractéristique que leur forme, pour le futur grand écrivain. « Il y avait, dit-elle[65], dans les petits romans que je forgeais alors, peu de méchants êtres et jamais de grands malheurs. Tout s’arrangeait sous l’influence d’une pensée riante et optimiste comme l’enfance… » Quand elle en avait assez de ses monologues, Aurore se taisait et se mettait à rêvasser, capable de rester des heures entières sur son tabouret-chaufferette, les yeux fixés sur un seul point et plongée dans une longue méditation. Quelquefois, les autres parents d’Aurore s’alarmaient en surprenant la fillette dans cet état , mais la mère les rassurait en disant : « Laissez-la tranquille, je ne peux travailler en repos que quand elle commence ses romans entre ses quatre chaises[66]. »

Sophie-Antoinette contribua beaucoup à développer l’imagination et l’instinct artistique de sa fille. Elle-même était une âme simple, mais poétique et expansive. Tantôt elle chantait de sa petite voix sonore, tantôt elle racontait des contes à Aurore, mêlant sans scrupule les légendes pieuses à la mythologie et aux contes de fée. Fondée ou non, son idée était que l’élément fantastique est indispensable aux enfants, que le monde des rêves enchantés est beaucoup plus que la rigide et prosaïque réalité compréhensible et familière leur entendement. Sophie-Antoinette avait aussi en elle le sentiment inné du beau et ce fut elle qui, la première, déposa dans l’âme de la future George Sand, le germe de l’amour de la nature. Dans les promenades qu’elle faisait, d’abord à pied, avec la petite, et plus tard en voiture, lorsqu’elle traversait avec elle les pays inconnus, elle ne cessait d’attirer l’attention de l’enfant, tantôt sur les contours capricieux des nuages roses du soir, tantôt sur la fraîcheur et la couleur d’une simple fleurette des champs, tantôt encore sur les crêtes menaçantes des rochers qui bordaient la route. La petite Aurore, dont l’âme était grande ouverte (comme toutes les âmes enfantines), à toutes les impressions de la vie, était surtout avide d’impressions artistiques. La première fois qu’elle entendit les sons de la flûte d’un modeste mélomane qui s’exerçait à l’étage supérieur de celui qu’elles habitaient, l’enfant fut comme plongée dans une sorte d’extase. Chaque parole nouvelle ou insolite à son esprit, chaque image neuve agissait sur elle avec une violence extraordinaire. Comme elle le dit elle-même, elle rêvait des heures entières à ce mystérieux « œuf d’argent », dont il est question dans la chanson bien connue que sa mère lui chantait en la berçant. Dans son imagination enfantine, cet œuf était le comble du beau et du désirable.

Telle fut la vie de la petite Aurore dans le modeste appartement de sa mère.

Mais lorsque le jeune aide de camp de Murat arrivait en congé, sans qu’on l’attendît, le logement de la rue de la Grange-Batelière se remplissait bientôt de jeunes gens gais et bruyants. Les officiers chamarrés d’or faisaient sonner leurs éperons, racontaient leurs victoires, les campagnes difficiles auxquelles ils avaient pris part, les traits de bravoure dont ils avaient été témoins, l’héroïsme des soldats, et s’exaltaient surtout en parlant de lui, lui ! l’unique, le Grand ! La fillette écoutait avec ravissement ces échos de la grande épopée, et, en un clin d’œil tous ces récits étaient appliqués à des jeux d’enfant. La petite rêveuse, en compagnie de sa demi-sœur Caroline, de sa cousine Clotilde et d’autres enfants, se mettait à improviser et à mettre en scène tantôt une bataille, tantôt une retraite de nuit dans des lieux effrayants, tantôt une marche forcée à travers des montagnes et des précipices imaginaires. Tout était bon à ces enfants : chaises, armoires, tapis et canapés ; l’appartement s’encombrait de forteresses inexpugnables faites de tables et de commodes, retentissait d’exclamations triomphantes ; et les champs de bataille d’une toise carrée se trouvaient jonchés des cadavres de poupées mises en pièces. Et c’était toujours Aurore elle-même qui représentait Napoléon, le héros de l’époque ; son nom, son image flottait toujours devant elle. Un jour qu’elle se promenait avec sa mère et Pierret, Napoléon passa, et pour le lui faire voir, on éleva la fillette au-dessus de la foule. Napoléon se tourna un instant vers leur groupe, et Aurore aperçut le regard vif, pénétrant, inoubliable de deux yeux admirables. Sa mère s’écria avec enthousiasme : « Il t’a regardée ! » Elle croyait fermement que ce regard portait bonheur. Une autre fois — George Sand se le rappela parfaitement, — comme les enfants jouaient dans le petit jardin de Chaillot, on entendit derrière la haute clôture des acclamations, des piétinements de chevaux, et, quoique invisible, un brillant cortège passa bruyamment. La petite fille qui, du matin au soir, entendait parler du grand homme, devina aussitôt quel était celui que la foule acclamait de l’autre côté de la clôture, car il n’y avait que lui que l’on pût acclamer ainsi ! Ne serait-ce pas dans ces jeux enfantins, parodiant la grandiose épopée, surnommée l’épopée napoléonienne, et dans l’enthousiasme avec lequel tout le monde autour d’Aurore accueillait toute apparition du grand homme et gardait le souvenir de chacun de ses regards et de ces gestes, n’est-ce pas dans cette atmosphère d’adoration pour le petit Corse, qu’il faudrait chercher la source de ces sympathies indubitablement bonapartistes qui, durant toute sa vie, et en dépit des convictions républicaines qu’elle élabora plus tard, couvèrent à son insu dans l’âme de George Sand et se manifestèrent maintes fois à l’égard de différents membres de la famille de Napoléon le Grand ? Comme elle se plaisait à le répéter, George Sand appartenait au peuple par un des côtés de sa nature, et dans beaucoup de ses souvenirs et de ses récits d’alors, on retrouve les échos de cette même légende napoléonienne, toute populaire, que Balzac nous a si chaleureusement et si incomparablement racontée par la bouche du vieux soldat, dans le « Napoléon des champs », de son Médecin de campagne. Ces mêmes impressions, conscientes et inconscientes, du milieu militaire où elle avait vécu, permirent plus tard à George Sand de créer les types extraordinairement vivants de militaires que l’on trouve dans ses romans.

Mais, quand le congé du jeune aide de camp arrivait à sa fin, lorsqu’il devait regagner son poste, les jours se remettaient à couler paisiblement dans le logis de la rue Grange-Batelière, entrecoupés seulement, de temps à autre, par des excursions à Chaillot où l’on envoyait souvent Aurore sous la garde d’une laitière amie qui conduisait et ramenait la fillette. Comme nous le savons déjà, elle installait Aurore et sa cousine Clotilde dans les immenses paniers attachés sur le dos de l’âne qui portait le lait à Paris. À Chaillot, les enfants prenaient leurs ébats dans le jardin et jouaient à la guerre, représentant, comme en ville, les exploits des armées napoléoniennes, gravissant de hautes montagnes, franchissant des marais bourbeux et des rivières au cours rapide.

Mais bientôt Aurore dut affronter, sinon les batailles elles-mêmes, au moins les difficultés de la vie de campagne. Dupin eut à accompagner Murat dans la guerre d’Espagne. Sophie-Antoinette qui s’ennuyait d’être seule, et de plus était jalouse de son mari qui, semble-t-il, lui en fournissait souvent l’occasion par sa conduite, au fond irréprochable, mais en apparence fort légère, prit la résolution de le suivre à Madrid. Elle était alors enceinte, et il était de sa part peu raisonnable de risquer en cet état sa santé et celle de son enfant. Malgré tout, accompagnée d’Aurore et d’une dame de sa connaissance qui allait aussi rejoindre son mari en Espagne, elle quitta Paris en calèche, et après un pénible voyage qui ne s’accomplit pas sans quelques dangers, elle arriva à Madrid exténuée et couverte de poussière, et s’installa dans le palais abandonné de Godoy, prince de la Paix (Godoy, principe de la Paz). Ce palais avait été réservé à Murat et à son état-major. Inutile de souligner ici les profondes impressions que rapporta de ce voyage la nature impressionnable de la petite rêveuse de quatre ans, qui avait déjà trouvé, entre quatre chaises, matière à des rêveries fantastiques. Un peu plus tard, un autre enfant presque du même âge, un autre grand poète de la France, faisait avec sa mère le même voyage de Paris à Madrid pour rejoindre son père qui occupait le palais Masserano abandonné aussi par les Espagnols. Les impressions que produisit l’Espagne sur le petit Victor Hugo furent si fortes, que bien des années après, elles se reflétèrent dans ses poésies et drames espagnols, en leur prêtant un éclat tout particulier, ce cachet de grandeur, de force, de passion, d’austérité, dont tout est empreint en Espagne : nature, hommes et sentiments. Quelquefois même, les impressions qui lui étaient restées d’Espagne, lui servirent de modèle dans les meilleures scènes qu’il nous a données. Il est hors de doute que la galerie des vieux portraits du palais Masserano[67] qui avait si fortement frappé l’imagination de Victor Hugo enfant, ressuscita bien des années après dans l’admirable scène des portraits de son Hernani. George Sand n’a écrit aucune œuvre purement espagnole ; elle était en outre plus jeune que Hugo à l’époque où elle traversa les sombres gorges des Pyrénées, l’aride Castille brûlée par le soleil, couverte d’agaves, de cactus, dévastée par la guerre, et, lorsqu’elle errait dans les salles grandioses et vides d’un palais autrefois splendide, mais alors abandonné. Les pas de l’enfant éveillaient des échos dans le silence de mort des sombres appartements, et sa propre image, reflétée dans les glaces immenses de ce vide et triste palais, effrayait la fillette. Confiée aux soins de l’ordonnance de son père, Weber, un brave Allemand qui avait le petit défaut de « si mal sentir » que la petite tombait en défaillance à son approche, l’enfant préférait rester seule pendant des heures entières, contente de le savoir loin d’elle, et elle se promenait en liberté dans toutes les chambres du palais. Parfois, elle allait sur le balcon qui surplombait une place déserte, inondée de soleil, et y demeurait longuement, respirant l’air embrasé, comprenant vaguement les motifs du vide qui l’environnait, pensant à ceux qui l’avaient jadis habité, aux petits princes dont les jouets abandonnés étaient devenus les siens. Il lui semblait qu’elle vivait au milieu d’un conte devenu réalité, qu’elle était tombée dans un palais enchanté et que le beau prince des contes de fée s’y trouvait avec elle. Son prince imaginaire, c’était Murat, élégant, étincelant d’or et de diamants. Il enchanta complètement la petite rêveuse qui lui donna un surnom fantastique, celui de Fanfarinet, sans se douter, certainement, que ce surnom contenait une épigramme fort méchante. Murat se divertissait de sa petite adoratrice, qu’il nommait en plaisantant son aide de camp. Le petit aide de camp reçut en cadeau un costume masculin : culotte à la hussard, bonnet à poil, petites bottes à éperons et même un petit sabre. Les détracteurs de George Sand qui se montrèrent plus tard si scandalisés de son costume d’homme, pourront peut-être envisager comme précédent dangereux cette habitude qu’elle en prit toute jeune, et en déduiront même l’explication du fait qu’elle recourut si facilement à ce travestissement à d’autres époques de sa vie. (On peut en compter quatre ou cinq). Cependant, en 1807, Aurore Dupin était moins frappée du côté commode de son costume masculin que de son éclat, de sa beauté et de la ressemblance qu’il lui donnait avec son père adoré et avec Murat qui la ravissait. Ce costume lui parut bientôt trop lourd, vu la grande chaleur qui régnait à Madrid, et elle l’échangea volontiers pour la robe noire espagnole qui composait sa toilette ordinaire et celle que portait sa mère à cette époque.

Cette belle vie ne dura pas longtemps ; le moment de la célèbre retraite d’Espagne était venu pour les troupes françaises. Mme Dupin et ses enfants (elle avait accouché à Madrid d’un enfant aveugle et malingre) eurent à éprouver les incommodités de l’insuccès de l’armée. La retraite ressemblait à une fuite. Épuisées par la chaleur, les troupes rentrèrent en France atteintes de la gale, déguenillées et affamées. Non moins triste était la position des voyageurs qui les accompagnaient ; ils se voyaient forcés de ne jamais demeurer d’un seul pas en arrière dans un pays dont la population en révolte et guerrière suivait de près l’ennemi en retraite. Les braves troupiers partageaient tout ce qu’ils avaient avec la pauvre et faible femme qu’ils voyaient inquiète du sort de ses enfants, mais leurs efforts ne pouvaient empêcher la petite famille de souffrir de la chaleur, de la faim, de la soif et de la maladie. Ils offraient cordialement leur soupe aux enfants, mais ils leur passaient aussi le mal dont ils souffraient eux-mêmes. Les enfants furent atteints de la gale, et les Dupin exténués, grelottant la fièvre, se traînèrent ainsi jusqu’à Nohant, la propriété berrichonne de la vieille Mme Dupin, qui les reçut à bras ouverts. La vieille dame accapara immédiatement Aurore, lui fit faire connaissance avec son frère naturel Hippolyte, l’installa dans son propre lit à baldaquin, immense, frais et moelleux, et se mit à soigner la fillette avec une tendresse toute maternelle, la mère ayant besoin de repos. Les revers, les voyages, les contes avaient pris fin, et dans le calme du vieux Nohant, une paisible vie nouvelle commençait, promettant d’être heureuse.

Mais des malheurs ne tardèrent pas à fondre sur la petite famille, et l’on s’aperçut bientôt que la vie à Nohant ne serait ni paisible ni heureuse. D’abord le petit frère aveugle d’Aurore mourut, probablement de faiblesse et par suite de l’excès de fatigue du voyage. Peu de temps après, Maurice Dupin, après une petite scène de famille, parti à cheval pour La Châtre où il allait dîner chez de bons amis, fut, la nuit même, désarçonné à son retour par son cheval ombrageux, précipité sur un tas de pierres et tué dans sa chute.

La petite Aurore ne pouvait comprendre l’effroyable malheur qui s’était abattu sur elle, mais plus que personne elle eut à subir les conséquences du coup qui venait de frapper si inopinément sa famille. Impossible de dépeindre l’épouvante, l’angoisse et le désespoir des Dupin. Marie-Aurore faillit en perdre la raison. Elle ne put jamais se remettre entièrement de cette secousse, et tout le reste de sa vie fut consacré au souvenir de son fils adoré. Sophie-Antoinette se reprochait amèrement toutes ses jalousies envers son mari. Le vieux Deschartres qui, sous un masque de cuistre cachait le cœur le plus tendre et qui adorait son ancien élève, fut tellement frappé de cette mort que, — comme il l’avoua plus tard à Aurore, — d’athée, il devint croyant. La pensée que Maurice était à jamais perdu pour lui, qu’il ne le reverrait plus, frappait tellement son cœur aimant qu’il commença à croire à l’immortalité de l’âme.

La petite Aurore risquait de s’étioler entre ces trois êtres qui pleuraient du matin au soir, plongés dans un sombre désespoir. Mais la grand’mère, toute désolée qu’elle était, ne perdait pas de vue sa petite fille. Elle trouva avec raison, qu’il était malsain pour un enfant de vivre dans cette atmosphère de douleur et de larmes. — Elle donna ordre de faire venir du village la nièce de sa camériste Julie, la petite paysanne Ursule, pour servir de compagne de jeu à Aurore. Quelques jours plus tard, Ursule, installée à Nohant, devint bien vite l’amie de La petite Dupin et lui resta dévouée toute sa vie.

Aurore passait des journées entières dans le jardin et dans les champs en compagnie d’Ursule et d’Hippolyte. — Celui-ci était un petit garçon de neuf ans, robuste et pétulant, ayant toujours en tête les entreprises et les espiégleries les plus risquées. Ursule était une fillette délurée, loquace, d’un caractère très indépendant ; elle se posa tout de suite sur un pied d’égalité avec Aurore. Leur société fut très salutaire à cette dernière, et les premières années de sa vie à Nohant firent à sa santé un bien extraordinaire. Après toutes les impressions si peu enfantines des années précédentes, Aurore put se reposer dans cette calme existence villageoise, passant son temps au milieu de choses à son niveau, d’espiégleries et de jeux enfantins. Les Dupin passèrent deux ans à Nohant sans en sortir, et ces deux années s’écoulèrent heureusement et paisiblement pour la petite fille, surtout si l’on compare ce temps à l’avenir qui l’attendait.

Aurore avait à peu près cinq ans lorsque sa mère lui apprit à écrire. À peine l’enfant se fût-elle assimilé le procédé de la lecture et eût-elle lu toute seule son premier conte, qu’elle se passionna pour les livres et dévora tous ceux qu’on lui donnait : les contes de Perrault, Berquin, un abrégé de mythologie et même les romans de Mme de Genlis. Pour cette dernière, du reste, c’était Sophie-Antoinette qui lui en faisait le plus souvent la lecture. La fillette écoutait, assise auprès de la cheminée, aux pieds de sa mère, les yeux fixés sur un écran vert sur lequel la lueur vacillante du loyer projetait des ombres capricieuses. Aurore regardait tour à tour l’écran et le feu ; il lui semblait voir des châteaux fantastiques, des roses d’or, des êtres bizarres, variant d’aspect à chaque écroulement des tisons, à chaque vacillement des ombres. En général, l’imagination du futur écrivain se manifesta d’une façon étonnante pendant les années dont nous parlons. Tantôt il lui semblait que la nymphe et la bacchante des tentures s’animaient et se mettaient à courir sur la corniche jusqu’à son lit, pour l’effrayer et disparaître ensuite. D’autres fois, elle passait ses journées à rêver au Prince Charmant, aux fées, aux génies, à l’existence desquels elle croyait et dont elle attendait l’arrivée. Sa grand’mère, — admiratrice de Voltaire, — ne voyait pas avec plaisir ce développement de l’imagination chez l’enfant. Mais Sophie-Antoinette, comme nous l’avons dit, comprenait d’instinct que l’élément fantastique est le propre de l’âme enfantine ; aussi, ne se bornait-elle pas à lire ou à raconter des contes aux enfants, elle s’associait encore aux petites entreprises d’Aurore, qui manifestait un amour évident pour tout ce qui était mystérieux. Un jour Sophie surprit sa fille occupée avec Ursule, à construire on ne sait quel édifice féerique à l’aide de cailloux et de coquillages. Sophie s’intéressa aux vaines tentatives de la fillette pour créer quelque chose de beau qui ne ressemblât en rien à la banale réalité ; elle se mit à l’œuvre sans perdre de temps, disposa une petite grotte, l’orna de mousse, de lierres, de fleurs, de coquillages et de petits cailloux roses et finit par y ajouter une petite cascade artificielle, le tout en cachette d’Aurore qui ne vit la grotte que lorsqu’elle était déjà achevée. Le charme fut complet ! La grotte fut pour Aurore le comble du beau et du poétique. Sophie-Antoinette avait deviné la confuse aspiration à la beauté que recélait la jeune âme d’Aurore et cette soif qui se manifestait déjà chez la future artiste de créer par elle-même quelque chose de beau. Aurore était profondément convaincue que la beauté de la grotte ravissait tout le monde ; elle fut bien peinée lorsque sa grand’mère, invitée à venir l’admirer, ne laissa voir aucun ravissement. La grand’maman ne pouvait s’associer aux amusements puérils de Sophie avec les enfants. Mais La jeune femme, qui resta à moitié enfant toute sa vie, avait su pénétrer instinctivement le fin fond de l’âme d’Aurore. Sophie resta toujours en contact plus intime avec la fillette, que l’aïeule ; l’enfant comprenait sa mère et l’aimait passionnément. Jeune et sémillante, Sophie-Antoinette partageait les jeux des petits, bêchait leurs plates-bandes, leur construisait toutes sortes de choses, leur chantait des chansons, leur racontait des histoires, les embrassait avec ardeur ; mais, lorsqu’il lui arrivait de se mettre en colère, elle leur appliquait sans cérémonie et au hasard, des claques sur les joues ou sur les mains. Elle ne se souciait pas de se mettre martel en tête au sujet de l’éducation de sa fille, elle se bornait à faire ce que faisaient toutes les femmes de sa classe. Elle lui fit apprendre des fables par cœur, l’initia de bonne heure à la lecture, lui enseigna la couture et le crochet. Quant à lui donner une éducation dans le sens large du mot, il n’en était pas même question. Par le degré de son intelligence et par ce qui l’intéressait, Sophie était aussi près de l’enfance que le sont les bonnes, les femmes de chambre et les cuisinières avec qui les enfants des classes supérieures passent si volontiers leur temps. C’est ce qui arrive souvent, malgré les défenses des parents, probablement parce que les enfants sentent qu’il y a moins de différence intellectuelle entre eux et ces personnes simples qu’il n’y en a entre eux et « les grandes personnes » de leur classe. L’aïeule était précisément, aux yeux d’Aurore, une de ces « grandes personnes ». La grand’maman adorait sa petite-fille à sa façon, mais elle trouvait déplacé de lui témoigner cet amour, comme de trop caresser les enfants et de se montrer trop familière avec eux[68]. Admiratrice de Rousseau, elle n’admettait pas non plus qu’on les punit et ne leur adressait des observations, autant par principe, que par habitude, que d’un ton réservé et froid qui leur inspirait plus de crainte et de respect que les cris les plus furieux de la mère, qui ne connaissait aucun frein lorsqu’elle était déchaînée contre ses enfants. Marie-Aurore aurait désiré élever sa petite fille selon ses convictions, orner son esprit et le diriger avant tout dans la voie de la raison : c’est-à-dire l’habituera réfléchir sur les phénomènes de la vie, — trait distinctif de la philosophie et de la science du xviiie siècle. L’aïeule eût voulu exclure aussi de l’éducation tout élément fantastique, afin de ne pas développer l’imagination de l’enfant au détriment de la raison et de n’encourager par là aucune croyance absurde, aucune superstition. Elle aurait également désiré inculquer à la fillette de bonnes manières, développer son goût, lui enseigner les beaux-arts, en un mot, en faire une jeune fille vraiment instruite, pleine de cette réserve et de ce tact qui sont le propre des personnes de leur classe. Dans son admiration pour l’Émile de Rousseau, la grand’mère ne voulait pas qu’on entravât, d’aucune façon, les jeux des enfants ou leur liberté en général, mais il lui déplaisait de voir grandir la petite Aurore comme une espèce de sauvageon de village ou comme une petite bourgeoise de Paris, à l’instar de Sophie-Antoinette qui était à moitié lettrée et ne s’occupait que d’intérêts mesquins, de chiffons, qui était pleine de préjugés, bourgeoisement vaniteuse et vantarde[69]. La grand’mère trouvait aussi que les vêtements des enfants devaient être simples, larges et commodes ; de ses anciennes douillettes elle confectionnait à sa petite fille d’amples petites robes et lui laissait flotter les cheveux sur les épaules. Sophie-Antoinette tenait à affubler sa fille conformément à la mode de l’Empire, la taille sous les aisselles, Les jupes collantes, et n’était contente que lorsqu’elle avait coiffé Aurore à la chinoise, selon La mode. Voici ce que George Sand raconte sur cette coiffure : « C’était bien la plus affreuse coiffure que l’on pût imaginer, elle a certainement été inventée pour les figures qui n’ont pas de front. On vous rebroussait les cheveux en les peignant à contre-poil jusqu’à ce qu’ils eussent pris une direction perpendiculaire, et alors on en tortillait le fouet juste au sommet du crâne de manière à faire de la tête une boule allongée, surmontée d’une autre petite houle de cheveux. On ressemblait ainsi à une brioche ou à une gourde de pèlerin. Ajoutez à cette laideur le supplice d’avoir les cheveux plantés à contre-poil, il fallait huit jours d’atroces douleurs et d’insomnie avant qu’ils eussent pris le pli forcé, et on les serrait si bien avec un cordon pour les y contraindre qu’on avait la peau du front tirée et le coin des yeux relevé comme les figures d’éventails chinois. » (Histoire de ma Vie, t. II, p. 294-95.) La grand’mère assistait avec dégoût à ces affreuses expériences ; quant à la fillette, cette coiffure lui faisait mal et la gênait, mais elle adorait sa mère et elle eût supporté pour elle toutes les incommodités et toutes les tortures. Sophie ne soupçonnait nullement combien était déraisonnable son engouement pour la mode.

Cette futilité se montrait en toute chose chez Sophie, qui ne comprenait pas les exigences les plus naturelles d’une éducation raisonnable. La vieille Mme Dupin, qui était beaucoup plus délicate et plus réfléchie, préférait en ces moments-là, ne pas discuter avec sa belle-fille qui n’aurait rien compris à ses objections et que, de son côté, elle ne comprenait pas du tout. C’était deux natures toutes différentes. Ce fut alors que l’on put entrevoir la désastreuse influence que la mort prématurée de son père allait avoir sur la vie d’Aurore.

Maurice Dupin, que sa mère et sa femme adoraient, avait été le chaînon qui les avait réunies l’une à l’autre, le petit dieu du foyer dont le culte pouvait concilier et unir ces deux parfaits contrastes. Du vivant de Maurice, les deux femmes étaient jalouses l’une de l’autre, car chacune aurait voulu posséder sans partage le cœur de Maurice. Après sa mort, elle reportèrent toutes deux sur sa fille cet amour passionné, exigeant et jaloux, et voulurent également, l’une et l’autre, l’absorber sans partage. De là, toute une série de scènes domestiques et une lutte acharnée qui agissaient de la façon la plus désastreuse sur l’éducation, le caractère et le précoce développement de la fillette. De là, toute une suite d’années pénibles dans son existence, de déceptions prématurées qui la faisaient se renfermer en elle-même et se méfier des hommes ; de là, ces passages subits d’une songerie sombre et morne à une gaîté sauvage et sans frein, qui s’emparait parfois d’elle, évolutions qui restèrent, presque jusqu’à l’âge mûr, le trait distinctif du caractère de George Sand. La mort du père, pour le dire en un mot, et la vie qu’elle mena entre les deux natures si dissemblables de sa mère et de son aïeule, exercèrent sur sa destinée une influence des plus graves. Leur commun malheur rapprocha pendant quelque temps les deux partis ennemis. Les deux femmes s’absorbèrent dans leur affreuse douleur, pendant que la petite Aurore, presque abandonnée à elle-même, jouait sans souci avec Ursule et Hippolyte. Mais la mère et l’aïeule ne pouvaient vivre longtemps en repos. Ni l’une ni l’autre ne pouvait se faire à l’idée que l’éducation de l’enfant ne lui fût pas confiée exclusivement. Au début, on se fit de part et d’autre des concessions pour vivre en paix et d’accord. Il y eut quelque condescendance de la part de la descendante d’une race royale qui ne pouvait oublier l’origine et le passé de sa belle-fille. Il y en eut aussi de la part de la fille des rues de Paris, qui ne nourrissait pour les aristocrates que haine et mépris, et en qui grondait comme un écho de la récente révolution, jointe à l’hostilité instinctive des gens du peuple à l’égard des familles seigneuriales. La nature de ces deux femmes, leur éducation, leurs intérêts étaient trop différents pour qu’elles pussent s’entendre, et le seul point qui eut dû les rapprocher, leur amour pour la petite Aurore, fut justement la pierre d’achoppement, la cause du conflit qui s’éleva entre elles.

Lettrée et instruite, toujours préoccupée de quelque question intellectuelle, avec ses calmes habitudes de grande dame casanière du xviiie siècle, ses manières et son parler serein et posé, femme distinguée, bien élevée, toujours maîtresse d’elle-même, indulgente, attentive et affable envers tout le monde, mais réservée dans la manifestation de ses sentiments, l’aïeule paraissait presque froide au premier abord. Au physique, elle était haute de taille, svelte, blonde, une vraie Anglo-Saxonne. Et, d’autre part, la mère, nature sans frein, emportée, illettrée, dénuée de tact et de toute éducation, une vraie Madame Sans-Gène, était une petite femme, brune comme une espagnole, vive, passionnée, apte à tout, principalement à tout travail plus ou moins artistique, toujours occupée de son ménage, jamais en place, toujours en mouvement, quittant sans cesse un ouvrage pour commencer autre chose, et passant d’un extrême à l’autre dans ses sentiments comme dans leur manifestation. C’est ainsi qu’elle passait subitement de l’amour à la haine, de l’animosité à l’adoration, des caresses aux injures et même aux coups ; nature changeante, incapable de porter deux jours de suite le même chapeau ou de dîner au même restaurant, sans parler des repas à la maison qu’elle voulait toujours varier.

Un seul point commun existait entre ces deux femmes : — ni l’une ni l’autre n’était jamais oisive. Mais pendant que Marie-Aurore lisait, prenait des notes, faisait des résumés de ses lectures ou s’occupait de musique, Sophie-Antoinette cousait, rafraîchissait quatre ou cinq fois ses chapeaux ou ses chiffons, confectionnait des merveilles avec des blondes et des rubans, fabriquait des cartonnages, savait recouvrir un meuble, cultiver un jardin, préparer un pâté, enluminer une boîte, en un mot, c’était une véritable fée par rapport au travail des mains. L’aïeule et la mère transmirent à Aurore cet amour de l’occupation et l’habituèrent dès son enfance à ne jamais rester oisive. L’aïeule lui inculqua l’habitude du travail intellectuel dont elle-même s’occupait assidûment ; la mère lui communiqua son savoir-faire dans le domaine des soins du ménage. C’est de sa mère qu’elle tenait son aptitude à « tout faire », à cuisiner, à recouvrir un meuble, à confectionner des robes de maison et des costumes fantastiques pour le théâtre, en un mot, cette étonnante adresse des mains dont George Sand fit preuve à toutes les époques de sa vie. Bien plus tard, en 1834, dans une lettre de Venise à son frère naturel Châtiron, George Sand exprime toute sa gratitude envers sa mère et sa grand’mère — envers cette dernière surtout, — qui lui avaient fait contracter, dès l’enfance, l’habitude du travail, habitude à laquelle elle attribuait son aptitude à travailler d’arrache-pied de sept à treize heures par jour. Qu’on se rappelle l’étonnement que provoqua la lecture de Lélia chez les amis de La Châtre qui connaissaient Aurore Dudevant comme une couturière adroite, une ménagère émérite, sachant faire d’excellentes confitures, et qui ne se doutaient nullement qu’il y eût en elle un poète amer et désabusé. Qu’on se souvienne encore des récits de Pagello, s’extasiant sur l’inappréciable et vaillante ménagère, qu’était George Sand pendant son séjour à Venise. Qu’on se rappelle les diverses occupations auxquelles George Sand se consacrait pendant le séjour qu’elle fit à Majorque avec ses enfants et Chopin malade, obligée d’être à la fois cuisinière, femme de chambre, sœur de charité, pharmacienne et maîtresse d’école, dans un pays où il était impossible de se procurer tant soit peu de commodité ni le moindre confort. Qu’on se souvienne de tous les détails dont sont remplies ses lettres publiées ou inédites, et les souvenirs de ses amis des différentes périodes de sa vie, depuis le moment où elle peignit une tabatière pour Aurélien de Sèze, jusqu’au temps où, âgée de soixante-dix ans, elle cousait, sous les yeux de Henri Amic, des costumes pour le théâtre des marionnettes de son fils et des robes pour les poupées de ses petites-filles. Tout cela nous permet d’affirmer hardiment que cette infatigable femme de lettres, dont la fécondité littéraire surprenait tous ses contemporains, profitait de ses moments de loisir pour s’occuper des différentes besognes de son ménage, beaucoup plus peut-être que ne l’eût fait la plus banale maîtresse de maison, point du tout « lettrée ». Ces qualités, elle les devait, comme nous l’avons déjà dit, à sa mère et à sa grand’mère, qui ne lui permettaient jamais de rester oisive.

Mais en dehors de l’aversion commune de ces deux femmes pour l’inaction, tout était dissemblable dans leur nature, et les discordes entre elles étaient inévitables. Au début, les conflits furent rares, mais plus tard ils devinrent de plus en plus fréquents. Une sourde animosité se faisait sentir dans l’air. Deschartres, qui n’avait jamais pu pardonner à Sophie le rôle absurde qu’il avait joué par trop de zèle pour empêcher son mariage avec Maurice et qui la détestait, ne faisait que verser de l’huile sur le feu et finit par envenimer les relations de la belle-mère avec la belle-fille. Leurs rapports devinrent de plus en plus tendus ; on en vint des piqûres d’épingles à des observations mordantes. On gardait d’un côté un silence dédaigneux, tandis qu’on se laissait aller de l’autre à des propos et même à des sorties violentes. Sophie ne pouvait prononcer le nom de sa belle-mère — souvent même en présence de la petite Aurore — sans l’accompagner d’une épigramme vulgaire, et Marie-Aurore, avec une réserve méprisante et glaciale, se contentait d’exprimer à haute voix quelque observation à l’endroit de « certaines personnes », et la fillette comprenait parfaitement quelles étaient ces certaines personnes ». Les médisantes commères attachées à la maison colportaient de part et d’autre ces propos. La discorde et les querelles, dans la famille Dupin, devenaient de plus en plus violentes et aboutirent finalement à une vraie lutte de partis. Aussi longtemps que dura cet état de choses, c’est-à-dire pendant environ douze ans, jusqu’à la mort de l’aïeule, la petite Aurore représenta la pomme de discorde ; elle fut comme une allumette entre deux feux. Vers l’automne de 1810, il était déjà évident que, malgré le désir qu’on avait de vivre en paix et en bonne intelligence, la vie en commun était devenue impossible pour ces deux femmes. Après beaucoup de débats et de pourparlers, il fut décidé que l’aïeule seule se chargerait dorénavant d’Aurore, qu’elle assumerait toute la responsabilité de son éducation et qu’elles passeraient toutes deux la majeure partie de l’année à Nohant, ne venant à Paris qu’en hiver pour y vivre quelque temps, dans l’intérêt de l’instruction de la fillette. Sophie-Antoinette s’installerait, de son côté, à Paris avec sa fille Caroline ; sa belle-mère lui fournirait de quoi vivre. Chaque été, elle irait à Notant, mais ne se mêlerait point de l’éducation d’Aurore. Cette décision satisfit également les deux partis ; Sophie, malgré tout, s’ennuyait à la campagne et brûlait du désir de retrouver les boulevards de Paris, le tumulte, le bruit, la cohue de la grande ville. La question pécuniaire jouait sans doute un rôle important dans les concessions qu’elle avait faites, car elle dépendait de sa belle-mère, Aurore étant la seule héritière directe de son aïeule, ce qui avait donné à la grand’maman une voix prépondérante dans l’affaire. Sophie l’avait parfaitement compris et sa raison lui avait conseillé de laisser Aurore à Nohant. Elle alla s’établir à Paris en 1810.

De 1810 à 1814, l’aïeule et la petite fille n’habitèrent Paris qu’en hiver, passant le reste du temps à la campagne, et Sophie venait chaque année passer deux ou trois mois, et quelquefois tout l’été, à Nohant. Nous dirons plus loin le rôle que la vie rustique joua dans la vie de la future George Sand. Contentons-nous, pour le moment, de parler de l’impression que produisit sur la fillette le changement survenu dans sa destinée.

Dans Les premiers temps, cette impression ne se fit point remarquer : La vie de l’enfant à Nohant était trop heureuse et trop agréable. Le premier départ de sa mère ne l’émut pas beaucoup, elle ne comprenait pas le chagrin d’en être séparée. Elle pleura un peu, mais ce fut tout. On peut croire que son amour pour sa mère n’aurait pas pris ce caractère maladif qui éclata plus tard, que les arrivées et les départs successifs de Sophie n’auraient pas servi de motifs aux scènes passionnées qui se produisirent alors, si les deux femmes eussent mis dans leurs rapports avec la fillette plus de raison et moins d’amour-propre et de jalousie. Hâtons-nous cependant de dire que George Sand, en parlant de l’amour exalté qu’elle portait à sa mère et des dramatiques péripéties de son affection, exagère sans doute, grossit les couleurs, prête à tout un caractère beaucoup plus romanesque que ne le comportait la réalité. Pour s’en convaincre, il suffit de comparer ce qu’elle dit dans l’Histoire de ma Vie, à propos d’une lettre écrite par elle à sa mère en 1812, avec la lettre même, publiée dans sa Correspondance sous le numéro 1. Ce qu’elle dépeint, c’est quelque chose de passionné, de désespéré, de pathétique ; en réalité, c’est une gentille petite lettre touchante, mais bien naturelle et très enfantine[70]. Ainsi donc, malgré tous ces sentiments violents et ce qu’il y avait de vraiment tragique dans la situation de la fillette, es war nicht so arg, comme disent les Allemands[71]. Il est également fort possible que, si le cours des événements eût suivi sa marche naturelle, c’est-à-dire si la grand’mère avait tout doucement et prudemment dirigé Aurore selon ses idées, pendant que Sophie, — qui au fond se souciait assez peu de Caroline laissée en pension, mais préférait passer son temps à Paris et non à la campagne, — se serait peu à peu éloignée d’Aurore, il est probable, disons-nous, que, sans lutte, la grand’mère aurait su remplir son programme d’éducation, et Aurore n’aurait pas prématurément deviné l’antagonisme qui subsistait entre ses deux mères. Mais, comme cela se voit d’ailleurs presque toujours en pareil cas, des personnes étrangères vinrent s’immiscer dans ces débats, et les deux rivales elles-mêmes commirent mutuellement beaucoup de fautes.

Ursule fut la première à attirer l’attention d’Aurore sur sa position quelque peu exceptionnelle. Comme tous les enfants, elle répétait ce qu’elle entendait dire aux grandes personnes et redisait sur tous les tons, à Aurore, qu’elle était bien heureuse de passer son « âge d’or » chez sa grand’mère, dans le richement, et que le richement, c’est ce qu’il y a de meilleur au monde. Julie et Rose, demi femmes de chambre, demi confidentes de Mme Dupin, répétaient la même chose. Elles chantaient à l’enfant que sa grand’mère était sa bienfaitrice, que sans son aïeule, elle et sa mère mourraient de faim, que, si elle aimait sa grand’maman et lui obéissait, tous les bonheurs que donne la richesse l’attendaient à l’avenir, tandis que, si elle se montrait ingrate, elle se verrait réduite à vivre avec sa mère « dans son petit grenier, et à manger des haricots ». On peut s’imaginer que la perspective d’habiter un grenier et de se nourrir de haricots apparut immédiatement à la petite rêveuse comme le comble de la félicité. C’est là un trait qu’on rencontre souvent chez les enfants aisés, qui considèrent comme un bonheur suprême la possibilité d’acheter, non des bonbons qu’ils trouvent chez un confiseur ; mais du sucre d’orge aux petites boutiques, et sont tentés de mordre à belles dents dans les galettes de seigle des paysans, ou de marcher pieds nus dans le sable. Aurore, qui était déjà chagrine d’être séparée de sa mère bien-aimée, se mit à rêver à la possibilité de vivre à Paris avec elle, comme au plus grand des bonheurs, et à en parler tout haut. Les commères n’eurent rien de plus pressé que de s’épouvanter de tant de déraison. Cela suffit pour que la petite, naturellement entêtée, encline, comme tous les enfants, à la contradiction, n’ayant pas encore eu le temps de s’attacher à sa grand’mère, trop jeune pour la comprendre et l’apprécier — comme elle l’apprécia plus tard. — n’éprouvant aucune contrainte auprès d’une mère nullement préoccupée de son éducation, mais ennuyée par les leçons et les observations de sa grand’mère, cela suffit, disons-nous, pour qu’elle vît, du coup, dans son aïeule une ennemie, et dans sa mère une idole. Tel fut le début de la première crise romanesque dans la vie de la future George Sand. Ce fut un débordement de passion, de lettres écrites en cachette, d’entrevues tartives, d’entretiens soigneusement cachés aux « ennemis », ce furent des rêves, des larmes, des joies exaltées. Ni Marie-Aurore, ni Sophie-Antoinette ne surent envisager avec calme ces manifestations exagérées d’un sentiment filial, cependant bien naturel. L’une prit ouvertement le parti de sa fille, l’autre laissa éclater, non moins ouvertement, le chagrin que lui causaient la froideur et l’ingratitude de sa petite-fille (comme si les enfants étaient capables de reconnaissance, sentiment qui leur est totalement inconnu et qu’ils ne peuvent comprendre !) Rose prit le parti de la fillette parce qu’elle aimait beaucoup Sophie ; Julie et Deschartres, celui de la grand’mère. De là, une lutte de partis, une autre guerre des Guelfes et des Gibelins. Les petits griefs s’envenimèrent ; une hostilité sourde, sans devenir une guerre ouverte, engendrait des escarmouches chaque fois que Sophie venait à Nohant ou pendant les séjours que la grand’mère et la petite-fille faisaient à Paris. Aurore devint le bouc émissaire qui avait à souffrir des antipathies des deux femmes et à supporter le contre-coup des fautes des deux partis ennemis. Ce bouc émissaire était une enfant impressionnable, de tempérament passionné, de caractère doux en apparence, mais au fond dominateur et obstiné, une nature vouée, dès le berceau, aux contradictions, placée par sa naissance entre deux classes sociales, dédoublée, pour ainsi dire, dans ses sympathies, ses goûts et ses intérêts. Aurore Dupin avait besoin, plus que toute autre enfant, d’une vie familiale paisible, d’affections calmes et raisonnables, d’un régime de vie très régulier, d’une immuabilité réelle dans l’observation des lois morales.

Elle assistait, au contraire, à des scènes, à des discussions, à des conflits perpétuels. Un jour, elle entendait dire à Nohant, que les gens bien élevés devaient agir d’une telle façon ; le lendemain, à Paris, on tournait en dérision devant elle tous les gens, « soi-disant convenables ». Un jour, on tâchait de lui inspirer l’amour de la lecture et de l’étude, le lendemain les mêmes études étaient un sujet de quolibets et traités de « passe-temps bons tout au plus pour les oisifs et les fainéants ».

Lorsque Aurore accompagnait sa grand’mère à Paris, elles s’installaient toutes deux, rue Neuve-des-Mathurins, dans un appartement peu spacieux, il est vrai, mais fort élégant et de bon goût, où la vieille dame recevait souvent ses amis des deux sexes, pour la plupart des personnes de grande naissance et titrées. Quant à Sophie-Antoinette, elle demeurait toujours avec Caroline, rue de la Grange-Batelière. La grand’mère refusait d’y laisser aller Aurore, parce qu’elle ne voulait pas qu’elle vît sa demi-sœur ; elle s’opposa même résolument à tout rapport entre les deux fillettes. Caroline était une enfant paisible et pieuse, mais la grand’mère ignorait ses qualités et détestait en elle la preuve vivante de l’irréparable passé de sa belle-fille. La pauvre Caroline demandait souvent à sa mère pour quelle raison elle ne voyait pas sa sœur, mais elle ne recevait que des réponses évasives. Un jour que Sophie était allée dîner en ville, Caroline se présenta sans autorisation rue des Mathurins et demanda à Rose d’appeler Aurore ; celle-ci jouait sur le tapis ; la grand’mère paraissait sommeiller dans son fauteuil. L’enfant, sans savoir pourquoi on l’appelait, se dirigea sur la pointe des pieds vers la porte, mais la grand’mère ouvrit soudain les yeux et demanda où elle allait. Il fallut lui avouer la vérité. La grand’mère crut voir là une ruse de Sophie-Antoinette, qui tâchait d’enfreindre ainsi son interdiction. Elle entra dans une colère comme elle n’en avait jamais eu, et ordonna durement de ne pas permettre à Caroline de franchir le seuil de sa porte. Au premier moment, Aurore fut bouleversée et peinée à la vue de cette colère qu’elle n’avait jamais rencontrée dans sa grand mère, mais, quand elle entendit derrière la porte les sanglots de Caroline blessée et humiliée, elle en fut désespérée, fondit en larmes et s’élança vers la porte. Hélas, il était trop tard ; la pauvre enfant était déjà partie. Rose essaya de calmer Aurore, mais elle pleurait elle-même et suppliait l’enfant de cacher à sa grand’mère son chagrin, qui ne ferait que l’irriter. L’aïeule rappela sa petite-fille, mais celle-ci, pour la première fois de sa vie, désobéit et résista. Julie, qui jouait toujours le rôle de domestique espionne et rapporteuse, se mêla de l’affaire et ne fit, comme toujours, qu’aggraver le malentendu et les griefs mutuels. Aurore s’endormit encore toute en larmes, délira pendant la nuit, et le lendemain matin, malgré les caresses et les cadeaux que lui prodigua la grand’maman, elle n’avait rien oublié. Cette secousse morale compliqua d’une fièvre nerveuse la rougeole qui s’était déjà déclarée chez elle. La grand’mère s’aperçut qu’il fallait user de prudence envers sa petite-fille ; elle était trop intelligente et trop bonne pour persévérer dans sa première résolution. Dès qu’Aurore fut rétablie, elle la mena elle-même chez sa mère et sut, par quelques paroles adroites et pleines de douceur, désarmer la colère de Sophie qui semblait être à son paroxysme. À partir de ce jour, Aurore, qui n’avait vu jusque-là sa mère que chez son aïeule ou à la promenade, obtint la permission d’aller chez elle et de jouer avec Caroline, les jours où celle-ci avait congé et sortait de sa pension[72].

Son existence se dédoubla encore davantage. Passant un jour son temps au milieu du cercle de sa grand’mère, des dames de Pardaillan, de Maleteste, de la Marlière, de Ferrières, de Béranger, des abbés de Beaumont, d’Andrezel, etc., tous représentants de l’ancien régime, Aurore prêtait l’oreille à leur conversation, à leurs opinions orthodoxes et légitimistes, aux railleries dont on criblait Napoléon et l’Empire, et elle observait toutes ces figures originales et ces manières recherchées. L’esprit d’observation et l’instinct artistique s’éveillaient en elle à son insu. Elle avait là, devant elle comme une galerie d’anciens portraits, chacun empreint du sceau de la personnalité et de l’originalité la plus frappante. Tous ces personnages étaient les intimes de sa grand’mère, parlaient le même langage, mais la plupart lui étaient inférieurs par l’esprit et l’instruction. La vieille dame les aimait néanmoins et les proposait à Aurore comme des modèles de « gens corrects et policés ».

Le Lendemain, en entrant dans Le petit appartement de sa mère, Aurore était témoin de sorties virulentes contre toutes ces dames et ces seigneurs et se tordait de rire au spectacle de Sophie, qui, douée d’un don d’imitation étonnant, représentait, sous l’aspect le plus comique, chacune des vieilles comtesses (comme elle les appelait) qu’elle détestait, ou lorsqu’elle se répandait, une fois lancée, en furieuses invectives contre leur hypocrisie, leur immoralité, la futilité de leur vie ; elle allait si loin dans ses accusations qu’elle disait souvent des choses que les oreilles d’une fillette de huit à dix ans n’auraient pas dû entendre. Le surlendemain, rentrée dans le salon de sa grand’mère, Aurore ne se contentait plus, comme auparavant, de s’approprier inconsciemment le ton, les manières, l’allure de ces beautés d’autrefois et de ces beaux esprits de la cour des Bourbons ; elle les observait et les écoutait avec un esprit critique dont elle avait pleine conscience. Bientôt elle se mit à les imiter devant sa mère sans que celle-ci songeât à l’arrêter. Et pourtant, ces figures de l’ancien régime se gravèrent dans sa mémoire et dans son imagination. Instinctivement, elle s’appropriait l’aisance distinguée de leurs manières, le ton d’aimable condescendance du vrai grand monde, la faculté de ne jamais se donner un démenti en aucune circonstance. Et, en même temps, elle se rendait bien compte de leurs vices, de leurs défauts, de leurs faiblesses ; elle s’ennuyait dans la société de ces gens inoccupés, épaves d’une vie disparue, et elle se moquait d’eux. Les conséquences de ce dédoublement se reflétèrent plus tard sur elle et sur ses œuvres.

Un vieil ami de George Sand, qui l’a connue pendant les quinze dernières années de sa vie, nous disait un jour que George Sand avait beau se montrer démocrate dans ses allures et dans ses convictions, il arrivait parfois, comme malgré elle, et le plus souvent avec une relation de fraîche date ou avec une personne importune, que l’aristocrate se révélait en elle, et elle « savait si bien faire sa grande dame » qu’elle inspirait un respect involontaire et instinctif aux visiteurs les plus suffisants et les plus intrépides. Elle garda cette habitude jusqu’à sa mort. Elle transmit ces mêmes airs de « grande dame » à sa fille Solange, comme elle le dit à plusieurs reprises dans certaines de ses lettres déjà publiées. Telle fut l’empreinte que lui laissèrent sa race et ses impressions d’enfance.

Que peut-il y avoir d’autre part de plus charmant, de plus vrai, de plus artistique que la Marquise, cette fine perle parmi les Nouvelles de George Sand ? On trouverait difficilement, parmi les auteurs qui ont essayé de peindre le grand monde du xviiie siècle, un seul écrivain qui ait pu en incarner les côtés aimables ou artistiques avec la perfection que George Sand a su atteindre dans la Marquise. C’est qu’elle a passé la moitié de sa vie dans ce milieu et ne l’a pas connu seulement par ouï-dire. C’est bien aux observations qu’elle a faites sur le monde des vieilles comtesses qu’on doit des types comme ceux de la mère et de la grand’mère de Valentine, de la marquise de Villemer, du vieux chanoine, du prince mélomane et des divers courtisans dans Consuelo, des originaux comme Monsieur Antoine, l’oncle de Mauprat et Mauprat lui-même, des figures empreintes de la couleur du temps telles que le duc et la marquise de Puymonfort dans les Mississipiens, sans mentionner ici toute une série de figures et de personnages secondaires, mais d’un éclat souvent surprenant. Il est donc hors de doute que l’artiste en elle ne fit que gagner d’avoir eu à fréquenter ces types d’une époque disparue, et d’y apporter cette pointe de scepticisme, ce mépris que lui avait inspiré Sophie-Antoinette par ses sorties vulgaires et comiques contre des gens qu’elle détestait.

Un autre point venait encore se joindre à la différence de position sociale et d’habitudes pour amener la discorde entre la rue de la Grange-Batelière et celle des Mathurins. Dans la maison de Sophie, nous le savons déjà, on adorait Napoléon ; dans le salon de Marie-Aurore, on n’attendait tous les bienfaits que du retour des Bourbons, quoique la grand’mère, — cousine de Louis XVIII et de Charles X, et ayant même sacrifié 10.000 francs pour ce dernier au temps qu’il n’était encore que comte d’Artois et en exil, — n’estimât guère ses parents royaux dont elle connaissait très bien le caractère. À l’avènement de Louis XVIII, elle dit à sa petite-fille : « Ce doit être celui qui portait le titre de Monsieur. C’est un bien mauvais homme. Quant au comte d’Artois, c’est un vaurien détestable. Allons, ma fille, voilà nos cousins sur le trône, mais il n’y a pas là de quoi nous vanter[73] »… Mais l’entourage de la grand’mère regardait Napoléon comme un monstre, un usurpateur, un parvenu, dont l’orgueil avait entraîné à leur perte tant de vaillants enfants de la France. Les conversations des visiteurs de Mme Dupin roulaient presque toutes sur Napoléon pour le blâmer. Aurore, dont le jeune cœur, animé de sympathies bonapartistes, commençait à deviner vaguement — et grâce aux discours de son père que sa mémoire avait retenus — que l’imposante image de Napoléon incarnait, en réalité, l’idée de la Patrie, de la France grande et une, se sentait prise de plus en plus d’antipathie envers les vieilles comtesses et leurs étroites sympathies de parti. Aussi fut-elle ravie, le jour où elle entendit un petit garçon de treize ans se révolter hardiment contre tout un cercle de grandes personnes qui étaient en train de se réjouir de la défaite de Napoléon, et de l’entendre blâmer avec colère ceux qui ne comprenaient pas que la défaite du grand homme était aussi la défaite de la France, un désastre public dont les Français ne pouvaient et ne devaient nullement se réjouir. Quoique la petite Aurore ne sût pas encore exprimer ses pensées, elle éprouva le même sentiment, et, lorsqu’elle apprit la défaite de la grande armée, il naquit dans son âme un conte fantastique dont elle était l’héroïne. Elle se voyait volant dans l’espace à la recherche de l’armée française et de Napoléon perdus dans les steppes de la Russie, les trouvant, les sauvant de la fureur des ennemis et les ramenant sains et saufs dans leur patrie. Mais Aurore ne pouvait adorer Napoléon, et rêver à lui que dans son for intérieur, car on ne parlait de lui chez sa grand’mère qu’avec indignation. C’était là encore toute une série de sentiments et de pensées contraires aux idées et aux sentiments du monde où elle passait la plus grande partie de son temps, une nouvelle cause de dédoublement pour Aurore, une impulsion de plus qui la portait à s’échapper de la réalité déplaisante pour s’élancer dans le monde des rêves et des fictions, tendance qui en s’accentuant d’année en année, devint plus tard l’un des traits de la physionomie morale de George Sand.

Toutes ces impressions, observations, fantaisies diverses et contradictoires furent ensuite d’une grande utilité à l’artiste. Mais les perpétuelles ironies et diatribes qu’elle entendait, rue de la Grange Batelière, contre des choses approuvées la veille, rue des Mathurins[74], ou vice versa cette manie de tourner en dérision, d’un côté, tout ce qu’on estimait de l’autre, tout cela sapait dans l’âme de la fillette cette foi en l’absolu de certaines lois, notions ou idées morales, cette conviction de leur immuabilité, — principe qui doit former la base de toute éducation. Car, il faut le reconnaître, c’est de ces notions du bien et du mal, d’abord peu nombreuses et primitives, mais toujours catégoriques, excluant toute interprétation sophistique et sceptique, que s’élabore dans l’âme la notion générale, d’abord inconsciente. d’une loi morale obligatoire, et plus tard, toutes les exigences les plus compliquées et les plus délicates de l’homme moral. Toute conception du monde une et immuable, quelle que soit cette conception — ne peut être basée que sur un fondement un et immuable.

Bien des années après, George Sand effrayait encore ses amis les plus proches, entre autres l’élégant Musset et Chopin si maladivement sensible, par des sorties parfois presque vulgaires contre les croyances les plus intimes et les habitudes morales qu’ils avaient contractées dès leur enfance envers des personnes ou des principes qui ne pouvaient, selon eux, se prêter à la critique et encore moins être jugés. Il lui arrivait de traiter avec une désinvolture étonnante, de vive voix ou par écrit, le passé de sa mère et sa propre naissance, survenue un mois à peine après le mariage de ses parents ; elle choquait ses amis par la liberté avec laquelle elle parlait de sujets aussi sacrés pour eux que le sentiment filial, la personnalité des parents, leur souvenir, etc. Mais il n’y a rien là qui puisse nous étonner ! Dès sa plus tendre enfance, du vivant de sa mère et de sa grand’mère, elle avait constamment entendu les deux femmes se critiquer et les avait vues perpétuellement se blâmer et se condamner l’une l’autre. La critique était en effet réciproque. La vieille Mme Dupin avait le même travers que Sophie-Antoinette, mais sous des formes différentes. L’aïeule causa un mal irréparable à Aurore en se laissant aller à juger sans appel sa belle-fille aux yeux de sa petite-fille. La mère d’Aurore haïssait, il est vrai, dans l’aïeule, l’aristocrate, l’ancienne ennemie qui s’était opposée à son mariage avec Dupin, La femme instruite et bien élevée, fière de son éducation et de sa vertu. Mais Marie-Aurore savait lui rendre la pareille ! Elle méprisait en sa belle-fille la modiste ignorante, l’aventurière immorale qui avait commencé ses ébats sur les tréteaux d’un petit théâtre et les avaient continués sur le théâtre de la guerre d’Italie ; elle ne pouvait oublier qu’avant de devenir la maîtresse de son fils. Sophie-Antoinette avait profité de la fortune d’un vieux général, et que sa fille Caroline était d’un père inconnu ; peut-être aussi savait-elle qu’il y avait eu un nouveau roman dans la vie de Sophie après la mort de Maurice Dupin. George Sand avance, mais vaguement, que tant que son père avait vécu, sa mère lui était restée fidèle, mais on peut déduire de sa correspondance inédite que Sophie, jusqu’à sa mort (elle mourut à soixante-dix ans), resta une femme légère, constamment occupée de fleurettes. Ceci soit dit en passant, mais cela explique suffisamment que Mme Dupin-mère ait déploré toute sa vie le choix que son fils avait fait d’une pareille compagne ; et lorsqu’elle avait eu à trancher la question de l’éducation de sa petite-fille, aurait-elle pu abandonner cette éducation à une personne aussi peu digne d’estime et même la livrer pendant quelque temps aux soins d’une telle mère ? Chez celle-ci, qu’aurait donc pu voir et entendre la petite Aurore ? La haine que Mme Dupin-mère avait pour Sophie, elle la reportait sur Caroline, et, tout en laissant Aurore jouer librement, à Nohant, avec Hippolyte, le bâtard de son fils, ce ne fut pas sans lutte, comme nous venons de le voir, qu’elle lui permit de fréquenter la fille naturelle de Sophie. Les conflits qui surgirent au sujet de Caroline ne furent pas les seuls dont la petite Aurore dut être témoin. Elle entendait tout et devinait confusément la différence qui existait entre sa position et celle de Caroline, et bien d’autres choses encore ! Ces impressions précoces empoisonnaient son âme enfantine. Par suite de ces luttes qu’elle voyait engagées autour d’elle, son caractère, de docile et doux qu’il était, devint opiniâtre et obstiné. On lui conseillait de ne pas voir souvent Caroline — elle ne voulait jouer qu’avec elle. On lui disait que la société que recevait sa mère était mauvaise — elle ne trouvait du plaisir qu’au milieu des personnes qu’elle voyait chez cette dernière. On s’efforçait de lui apprendre les bonnes manières — elle décida du coup que ce n’étaient que d’ennuyeuses futilités. Sa grand’mère aurait voulu qu’elle devint une jeune fille tirée à quatre épingles, soignée, à la peau blanche, comme tous les enfants de sa classe — elle préféra courir au soleil sans gants et nu-tête, et elle le faisait exprès, parce qu’elle voyait que sa mère ne craignait ni le vent, ni le hâle, ni les longues promenades et méprisait la vie casanière de sa grand’mère. Sophie et l’enfant oubliaient toutes deux que ce n’était pas l’âge seul de l’aïeule qui avait amené sa vie sédentaire, mais que c’était pour elle l’habitude de toute une vie. Les dames du xviiie siècle ne savaient pas aller à pied ; la grand’mère n’avait franchi une grande distance que deux fois en sa vie et en des circonstances tragiques : La première fois, lorsque, échappée à la guillotine, elle avait quitté Paris à la hâte pour aller rejoindre son fils qui demeurait dans la banlieue (pendant le trajet elle avait failli être prise par des poissardes). La seconde fois, ce fut dans la nuit de la mort de son fils, lorsque, toute seule, à peine vêtue, elle courut sur la grande route jusqu’à l’endroit où il gisait. On ne sait quelle force inconnue l’avait aidée à parcourir de telles distances. Mais si les grandes dames de l’époque étaient incapables de faire à pied deux pas dans la rue, elles savaient marcher à l’échafaud avec calme et fierté, ce qui n’empêche et n’empêchera nullement Sophie et ses pareilles de les traiter d’aristocrates douillettes. La petite Aurore, elle aussi, par excès d’amour pour sa mère, traitait alors dédaigneusement sa grand’mère. Mais le moment n’était pas loin où allait s’éveiller dans son cœur une grande affection pour la vieille dame qui l’idolâtrait. La jeune fille devait bientôt comprendre quelle amie instruite, perspicace et sage, le destin lui avait donnée pour remplacer le père qu’elle avait perdu trop tôt et pour faire contre-poids à une mère dénuée de tact et de culture intellectuelle.

Cependant les années s’écoulaient l’une après l’autre. À Paris, Aurore étudiait, tantôt seule, tantôt en compagnie de petits garçons et de petites filles de son âge et de son monde ; elle apprenait l’écriture, La danse, le dessin, la musique et même la grammaire et l’histoire. Elle avait pour maîtres des professeurs en vogue, mais la plupart du temps c’étaient des hommes sans aucun talent ni esprit, ou bien des survivants du siècle dernier dans le genre de M. Gogault, son maître de danse.

Lorsqu’en 1814, effrayée par l’entrée des alliés en France, la grand’mère se retira à Nohant plus tôt que d’habitude et puis y resta plus de quatre ans sans presque jamais en bouger, Aurore fut confiée aux soins de Deschartres. Celui-ci n’établissait aucune différence entre les garçons et les filles, et était d’avis qu’il fallait leur donner une instruction et une éducation identiques. Notons cette circonstance comme ayant joué, à notre avis, un rôle fort important dans le développement de la logique « non féminine » de George Sand et de tout le pli de sa pensée. Aussi Deschartres enseignait-il à Aurore comme à Hippolyte les grammaires française et latine, la versification, les mathématiques, la botanique et la zoologie. Il donnait sur les doigts d’Aurore des coups de règle comme il le faisait pour Hippolyte, et parfois même il lui administrait une bonne taloche. Et Aurore, toujours comme Hippolyte, tâchait de supporter stoïquement la douleur et de narguer les punitions.

La grand’maman, qui enseignait à sa petite-fille les premiers éléments de la musique, continuait ses leçons, et il ne faut point croire que ce fût le piano seul, mais encore la théorie et le solfège. George Sand pense que si son aïeule se fût occupée plus longtemps de son éducation musicale, elle serait devenue aussi bonne musicienne que la vieille dame elle-même, car elle avait le don et l’amour de la musique et souvent elle chantonnait pendant des heures entières des improvisations musicales tout en jouant dans la cour ou en bêchant son petit jardin. Pour des raisons que nous ne connaissons pas, mais probablement à cause de l’affaiblissement de sa santé, la grand’mère dut transmettre les leçons de musique à un certain Gayard, organiste à La Châtre, pédant et musicien médiocre. Il imposa des exercices à la fillette, lui fit apprendre par cœur de « petits morceaux », et la dégoûta complètement du piano ; Aurore abandonna entièrement la vraie musique sans avoir dépassé le niveau ordinaire du « tapotage des demoiselles ». Pour remplacer ses leçons de musique, la grand’mère entreprit d’enseigner à sa petite-fille l’histoire et la géographie et lui fit faire, dans ce but, des lectures quotidiennes, lui faisant brièvement résumer ce qu’elle avait lu, et se montrant très attentive au style de la narration. Ces leçons étaient les seules qui fussent du goût de la future George Sand, et ce fut ainsi que se déclara sa vocation. La grand’mère ne se donnait pas toujours la peine de contrôler l’exactitude des résumés de la jeune fille avec les manuels dont elle se servait, et Aurore ne pouvait se contenter d’une exposition aride de ses lectures. Elle y intercalait tantôt des descriptions de la nature ou des villes, tantôt elle complétait et commentait les actions mal motivées des personnages historiques en y ajoutant des aperçus et des détails de sa propre invention. La moindre indication dans le texte suffisait à Aurore pour lui faire émailler sa narration de levers et de couchers de soleil, d’orages, « de ruines, de fleurs, des sons de la flûte sacrée ou de la lyre d’Ionie », du cliquetis et du fracas des armes, etc., etc. La grand’maman était ravie des capacités que montrait sa petite-fille et fut tout particulièrement enchantée lorsque celle-ci, livrée à ses seules inspirations, se mit à « faire de la littérature » en écrivant deux descriptions : l’une d’un orage, l’autre d’un clair de lune. Quel contraste frappant entre la perspicacité de la grand’mère et celle de Sophie-Antoinette ! Celle-ci, après avoir lu les exercices littéraires de sa fille, se contenta d’écrire pour toute réponse : « Tes belles phrases m’ont bien fait rire ; j’espère que tu ne vas pas te mettre à parler comme ça[75] ». La petite Aurore, qui adorait alors sa mère, partagea immédiatement son avis, reconnut qu’elle avait raison de ne trouver que du pédantisme dans « ces belles phrases », et lui promit de ne plus tomber à L’avenir dans de pareilles sottises.

Mais on a beau chasser le naturel, il revient au galop. La passion du mystérieux, les aspirations mystiques d’une âme naturellement religieuse, qui ne trouvait aucune satisfaction ni dans le déïsme raisonné de la grand’mère, ni dans la piété toute superficielle de la mère, le besoin de créer et de revêtir ses créations d’une forme littéraire précise furent autant d’éléments qui finirent par trouver chez la fillette leur voie et leur expression. Nous avons déjà vu, qu’à peine âgée de quatre ans, Aurore se contait à elle-même des histoires sans fin, qu’à huit ans elle rêvait de sauver la grande armée, et s’envolait, sur les ailes de la fantaisie, vers les steppes et les montagnes, secourant, guérissant, ramenant dans leur patrie Napoléon et ses légions vaincues. La future romancière avait maintenant onze ans et venait de lire l’Iliade et la Jérusalem délivrée. Cette lecture la frappa ; son imagination exaltée resta comme éblouie par la beauté des images poétiques et la magique fantaisie de la fiction. Elle se sentit profondément peinée de voir ces beaux poèmes se terminer si vite, renfermés en des cadres si étroits pour elle ; elle aurait voulu qu’ils eussent une suite, et elle entreprit de la faire. Elle commença à se raconter une interminable épopée, un long roman, dont les héros étaient d’abord les personnages préférés qu’elle avait trouvés dans ces deux vieux poèmes, mais peu à peu, tout le sujet et tout l’intérêt du récit gravitèrent autour d’une mystérieuse divinité, d’une figure inconsciemment créée dans l’imagination d’Aurore, et composée de tout ce qui l’avait charmée dans le christianisme, la mythologie et les œuvres poétiques qu’elle venait de lire. Cette divinité, — qu’Aurore avait baptisée d’un nom imaginaire Corambé, nom entendu dans son sommeil, — réunissait en elle la perfection morale du Christ, la beauté immatérielle de l’ange Gabriel, le souffle inspiré d’Apollon, la grâce et le charme de toutes les divinités de l’Olympe, tout le beau et le sublime qui la ravissaient dans les dieux mythologiques, tout le poétique et le miséricordieux du christianisme, en dehors de son rigorisme et de sa condamnation de la matière. Corambé revêtait, au gré de sa créatrice, tous les aspects, devenait, tour à tour, homme ou femme, ou pour mieux dire, n’avait aucun sexe. Corambé était le défenseur des faibles, des opprimés, volait en un clin d’œil, partout où l’on avait besoin de son secours, était toute bonté, miséricorde et amour. Dans les innombrables chants de ce poème sans fin, Corambé se trouvait, à chaque instant, entouré de nouveaux personnages, le plus souvent beaux et vertueux, à qui il offrait soutien et conseils ; les êtres mauvais accomplissaient comme dans l’ombre leurs faits et gestes astucieux et pervers, mais Corambé réparait tout, effaçant aussitôt jusqu’aux traces de leur conduite criminelle. Pour que la trop grande perfection de Corambé n’éclipsât pas complètement ceux qui approchaient de lui, Aurore s’avisa de l’atténuer un peu en lui attribuant un petit défaut. Et c’est un trait caractéristique, pour la future George Sand, que le défaut qu’elle donna à sa divinité : c’était un excès de bonté, bonté allant jusqu’à la faiblesse ! Aurore vivait des journées entières au milieu de ses rêveries, imaginant chant sur chant, créant « livre sur livre » pour cette interminable épopée, qui d’ailleurs ne vit point le jour. La petite rêveuse n’interrompait presque jamais ses entretiens imaginaires avec Corambé, soit qu’elle se sauvât dans les champs pour rejoindre ses petites compagnes villageoises, soit qu’elle se promenât avec Liset, un petit paysan qu’elle avait pris en amitié, parce qu’il s’était montré chagriné du départ de Mme Sophie, de Nohant. Elle en arrivait parfois à prendre ses amies, Marie et Solange, pour des nymphes venues, sous forme humaine, préparer la demeure terrestre de Corambé. Un beau jour, comme l’avait fait Gœthe enfant, Aurore érigea même un petit temple à sa divinité. Elle appropria une clairière sous des érables, suspendit, entre les branches, des couronnes et des guirlandes de coquillages, éleva une espèce d’autel, qu’elle orna de mousse et de petits cailloux. C’était là comme une seconde édition de la fameuse « grotte féerique ». Elle se promettait, en l’honneur du bienfaisant Corambé, de rendre sur cet autel la liberté à des oiseaux et à des papillons, mais son bran projet s’écroula soudain. Le petit Liset, se glissant un jour derrière la fillette, s’écria, extasié, en voyant le mystérieux autel : « Ah ! mam’zelle, le joli reposoir de la Fête-Dieu !… » Aurore se dégoûta immédiatement du petit édifice sacré, comme s’il fût profané par les paroles de Liset ; l’autel fut déserté, le culte de Corambé ne revêtit plus, dès lors, que la forme d’une rêverie abstraite.

Mais parfois notre petite improvisatrice semblait oublier Corambé pour de bon et prenait plaisir à s’amuser et à folâtrer avec les petits villageois, parmi lesquels elle comptait beaucoup d’amis. Marie et Solange étaient les premiers, le porcher Plaisir venait à leur suite. À cette époque, plus que jamais peut-être, Aurore partagea la vie des simples campagnards, et c’est ici, pour nous, le moment d’arrêter l’attention du lecteur sur la bienfaisante influence qu’exerça sur Aurore Dupin et sur George Sand cette école buissonnière, à laquelle elle consacra la seconde moitié de son enfance, la plus grande partie de sa jeunesse et plusieurs années de sa vie de mariage. Toujours en bonne santé et d’une robustesse vraiment campagnarde (pendant son mariage, elle eut cependant presque toujours à se plaindre de divers maux et ne fit que se soigner, allant souvent aux eaux), Mme Dudevant pouvait écrire treize heures par jour, veiller des nuits entières, faire, dans les montagnes, les ascensions les plus difficiles, marcher toute une journée, franchissant à pied des kilomètres dans ses promenades et ses voyages. Si les champs de Nohant ne lui avaient pas donné cette santé, ils l’avaient certainement fortifiée. En admiratrice d’Émile, sa grand’mère jugeait qu’il fallait laisser à la fillette une liberté complète jusqu’au moment des études sérieuses, et, quand celles-ci eurent commencé, dans les entr’actes, il lui était permis de s’amuser. Accompagnée d’Ursule et d’Hippolyte, ou de Liset et de petits villageois, Aurore allait dans les bois chercher des fraises, dénicher des oiseaux, ou garder les troupeaux dans les prairies ou dans les pâturaux, terrains vagues et sauvages, propriétés des communes, que, de temps immémorial, on conservait en friche dans le Berry, et où tout villageois avait droit de laisser paitre son bétail. Elle savait tout aussi bien que n’importe quelle petite villageoise, dans quelle clairière mûrissaient les plus grosses fraises, au bord de quel ruisseau croissaient les myosotis les mieux teintés, dans quel champ on trouvait les plus belles nielles et les plus beaux bluets. Aurore grimpait hardiment aux arbres pour dénicher des oiseaux, prenait plaisir à faire paître des brebis, n’avait aucune crainte des grands bœufs que les Berrichons savent si bien conduire en les aiguillonnant de leurs bâtons ferrés. Lorsqu’il survenait un orage ou une tempête, la joyeuse bande se réfugiait sous quelque vieux hangar ou dans une grange en ruines. Leur plus grand plaisir était alors de conter des histoires terribles et mystérieuses dans le genre de celles que se racontent les petits camarades du Biégine Loug de Tourguéniew. Hippolyte, dans les veines duquel coulait un sang plébéien, croyait aux fadets, aux lupins, aux loups-garous qui faisaient trembler Pierre, Silvain et Fanchette. La petite-fille d’une aïeule encyclopédiste était sans doute plus sceptique que ses petits camarades à l’endroit de ces épouvantails, mais elle croyait cependant un peu à la grand’bête, aux lavandières, à l’affreux diable berrichon Georgeon[76] Elle écoutait avec Le même plaisir que sa petite bande de va-nu-pieds, les contes du vieux chanvreur, c’est-à-dire du paysan chargé de broyer le chanvre pour tout le village. Ce chanvreur, du nom d’Étienne Depardieu, tout en faisant sa besogne dans un hangar ou dans quelque maison déserte, contait, durant les longues soirées d’hiver, les « rustiques légendes » du Berry, de ce Berry d’antan, naïf et illettré, nourri de ses anciennes croyances et superstitions, où, à l’époque de George Sand, se parlait encore cette bonne langue toute semblable au vieux français de Rabelais et où se conservaient les anciens costumes et les habitudes Locales. Le petit poète inconscient, qu’était alors Aurore, aspirait avidement, par tout son être, les récits qu’elle entendait, et la poésie qui s’en dégageait, dont son âme garda à jamais le souvenir. Ainsi, grâce à sa grand’mère, dès son enfance, Aurore prit part à la vie rustique, aux intérêts villageois, dans le vrai sens du mot, et cette connaissance de la vie de la campagne, ce lien qui la rattachait au village, eurent sur la destinée d’Aurore Dupin et les œuvres de George Sand, une portée profonde.

La fillette ne se contentait pas de se mêler aux plaisirs de ses petits camarades, elle participait à leurs travaux, à leurs soucis. Elle voyait de près la vie laborieuse des paysans, connaissait par leurs noms toutes les familles de Nohant, leurs besoins, leurs rapports mutuels, leurs désirs, leurs intérêts et jusqu’à leur façon de penser. Toute jeune elle pouvait s’associer ainsi à leur vie ; plus tard, elle put les observer et vérifier ses impressions d’enfance. Deschartres, qui administrait les biens de Nohant en qualité de gérant, se faisait un devoir d’initier peu à peu la jeune propriétaire à tous les détails de l’administration du domaine, et, dans ce but, l’emmenait avec lui dans ses tournées de régisseur. Dans son Histoire, George Sand tâche de souligner les sympathies démocratiques qui s’éveillèrent en elle à cette époque, c’est-à-dire ses idées d’égalité sociale et son aversion pour l’injuste partage des biens. C’est ainsi que dans le chapitre ix du tome III de l’Histoire de ma Vie, elle nous raconte ses révoltes contre les punitions infligées par Deschartres aux paysans pour leurs dégâts ou la coupe illégale de bois. Elle tâchait, disait-elle, tantôt d’indemniser, en cachette, ceux qui devaient payer une amende, tantôt de faire lever les punitions, en demandant de l’argent à sa grand mère, ou en envoyant, à l’insu de Deschartres, des bottes de loin ou des gerbes de blé aux malheureux indigents condamnés pour avoir glané quelques épis dans les champs ou avoir pris une poignée de foin dans les prés de sa grand’mère. Nous trouvons chez elle, à la suite de ces récits, une théorie d’égalité évangélico-socialiste, qu’elle aurait, si nous voulions l’en croire, opposée aux enseignements pratiques du régisseur et aux tentatives par lesquelles il essayait d’inspirer à sa pupille un certain respect pour le bien qui lui appartiendrait un jour. Aurore Dupin, il serait injuste d’en douter, fut douée, dès l’enfance, de cette bonté active qui resta toujours l’un des traits dominants de George Sand ; dès l’âge où elle commença à comprendre, elle eut sans cesse à cœur d’être secourable, soit de fait, soit d’intention. Il est également hors de doute que bien souvent, Lorsque Deschartres emmenait son élève dans les pâturages où les beaux bœufs berrichons ruminaient ou piétinaient lourdement le noir et gras humus d’un terrain encore vierge, le futur auteur de la Mare au Diable témoignait certainement beaucoup moins d’intérêt aux explications agronomiques de son précepteur et intendant, qu’à la nuance brune des couches de terre en friche, à la démarche lente et paresseuse des bœufs, au vieux refrain et aux archaïques paroles de l’air des laboureurs ; elle savourait la poésie primitive et saine du tableau qui se déroulait sous ses yeux. Si cependant Aurore ne s’était déjà révélée poète à dix ou douze ans, les leçons d’administration agronomique de Deschartres se seraient tout de même perdues pour elle comme elles l’eussent été pour tout enfant vif et pétulant, toujours plus intéressé et plus ravi à la vue des beaux tableaux de la nature qu’en écoutant des définitions scientifiques, et surtout des renseignements sur les qualités ou la valeur d’un terrain. Personne n’ignore non plus qu’à douze ou treize ans, — à l’exception de ceux qui singent les grandes personnes ou qui n’ont pas les qualités de leur âge, — tous Les enfants sont démocrates, jouant, avec le même plaisir, avec leurs camarades titrés comme avec de petits paysans ou paysannes, et sachant observer très strictement entre eux les principes de l’égalité et de la fraternité. Les enfants les plus aisés partagent volontiers leur argent, leurs effets ou ceux de leurs parents avec les enfants pauvres, et montrent, pour le faire, d’autant plus de cœur qu’ils se voient plus favorisés eux-mêmes et que le destin, s’est montré plus « injuste », en octroyant à leurs parents l’aisance dont ils jouissent et en leur faisant ignorer la valeur de l’argent et les souffrances de la misère. Ce serait, selon nous, chose bien superflue que d’attacher de l’importance aux théories sociales et économiques que nous trouvons dans le chapitre de l’Histoire de ma Vie, ayant trait aux années de l’adolescence de George Sand. Ou plutôt ces longues digressions communistes font honneur à l’écrivain de quarante-trois ans, mais ne doivent pas être rapportées à la petite châtelaine de Nohant parcourant, avec son précepteur, les terres de son aïeule. Il est vrai que cette petite châtelaine était une démocrate inconsciente, aussi bien qu’un poète inconscient, c’était encore une bonne et excellente enfant qui faisait le bien inconsciemment, partageant ce qu’elle avait avec ses petits amis campagnards, distribuant de sa propre autorité, ou grâce à la générosité de sa grand’mère, à eux et à leurs familles, du blé, du foin, du bois et de l’argent, leur épargnant les punitions ou les amendes, venant en aide à ceux qui ne possédaient ni un lopin de forêt ou de terrain, ni le moindre pâturage et ne subsistaient que grâce aux secours que leur accordaient les propriétaires. Mais George Sand a mal fait en attribuant à la petite fille de douze ans les mûres convictions socialistes de la femme de quarante-trois.

Toutefois si, ces années avaient été incontestablement utiles à la future penseuse démocrate, en lui fournissant, dès son bas-âge, matière à observations et à conclusions, elles rendirent au futur écrivain d’autres services plus précieux encore. Quelle que soit la naïveté du sujet des nouvelles rustiques de George Sand, si justes que puissent être les reproches qu’on lui adresse sur l’excès de sentimentalité et de vertu chez ses héros campagnards, on ne peut nier, qu’à côté de cette idéalisation des paysans, on rencontre toujours chez elle une observation si exacte, une si profonde connaissance de la vie du peuple, une telle pénétration de ses idées et de sa pensée, que les scènes populaires de George Sand sont bien supérieures aux œuvres de notre temps, qui, il est vrai, copient assez exactement le côté extérieur de la vie des paysans, leur grossièreté, leur pauvreté, leur inertie dans l’ignorance, mais dans lesquelles l’auteur qui ne connaît la vie de campagne que pour l’avoir interviewé pendant quelques quinze jours[77] n’a su pénétrer ni le sens ni l’esprit de la vie du peuple. En lisant certaines de ces pages émouvantes et éclatantes de talent, nous éprouvons la même impression que si nous lisions un voyage chez des sauvages de la Nouvelle-Calédonie. Cela nous surprend, nous intéresse, mais nous nous sentons étrangers à ces sauvages, tandis qu’en lisant les scènes populaires de Tourguéniew, de Tolstoï ou de George Sand, nous sentons en leurs personnages, nos semblables, nos proches ; nous y retrouvons les traits typiques que, vivant à la campagne, l’on peut observer partout, que cette campagne se trouve en plein Berry, ou dans les gouvernements de Toula, de Riazan ou de Novgorod.

C’est justement cette « vérité populaire » que nous apprécions dans les œuvres des auteurs ci-dessus nommés. Leurs observations sur la vie du peuple ne sont pas artificielles, spécialement assemblées en vue de tel ou tel roman, mais des observations organiques, réellement vécues, et notées à mesure qu’ils les vivaient, dans leur enfance, dans leur jeunesse passées au village, quand leurs impressions, pour être inconscientes, n’en étaient que plus profondes, dans leurs années de maturité passées aussi à la campagne et alors que ces écrivains avaient déjà conscience des observations qu’ils faisaient avec amour, avec le vouloir de pénétrer le sens et l’esprit de la vie du peuple. Que ces œuvres soient réalistes, comme celles de Tolstoï et de Tourguéniew, qu’elles soient un mélange de réalisme et d’idéalisme comme chez George Sand, elles nous deviennent chères avant tout par la vérité avec laquelle elles interprètent l’esprit du peuple, par leur vérité psychologique jointe à la vérité matérielle. En analysant, à leur place, ce que l’on est convenu d’appeler les romans rustiques de George Sand, nous aurons plusieurs fois l’occasion de répéter l’opinion banale et rebattue, que leur auteur ne se serait « convertie » à la nature et à la campagne qu’après la terreur de 1848-49. Nous ferons remarquer aussi que cette « conversion » à la vie villageoise s’est manifestée également dans toutes les littératures européennes, même en Russie, pendant le second et le troisième quart de notre siècle, et que ce phénomène s’est même produit dans les pays qui n’ont eu, en 1848, aucune « horreur » à déplorer. Nous en parlerons plus loin. Qu’il nous suffise, pour le moment, de faire remarquer que George Sand se distingue — comme Maupassant — de tous les autres écrivains français par sa connaissance approfondie, son amour et la peinture qu’elle nous donne de la vie rustique. Et, comme Maupassant, elle présente le type, rare en France, mais très répandu en Russie, de l’écrivain grandi à la campagne, de l’écrivain-propriétaire, produit organique du milieu et de la vie qu’il a décrits plus tard.

Disons aussi que les descriptions de la nature berrichonne, devenues déjà classiques et publiées dans des « Pages choisies » et des manuels de littérature, sont bien supérieures — à la fois beaucoup plus vivantes et plus artistiques — à toutes celles des autres régions de la France que nous trouvons dans les romans de date postérieure et dans les tous derniers romans de George Sand. Le Berry, comme plus tard les Pyrénées et Venise, sont devenus, de plein droit et à jamais, l’apanage de notre héroïne, quoiqu’elle ne les ait nullement observés, dans le but d’utiliser ses impressions comme matière à description littéraire. Toutes les impressions qu’elle avait reçues du Berry se sont gravées, comme à son insu, dans son imagination à l’époque, où, toute enfant, elle vivait d’une vie propre, dans ces calmes plaines verdoyantes, à l’ombre des grands ormes, le long des poétiques rives de l’Indre ou des traînes serpentant entre deux murs de verdure. Quel lecteur ne s’est pas senti pénétré par la poésie, le pittoresque de ces beaux tableaux, dont il garde à jamais le souvenir ? Lorsque plus tard, George Sand se mit à décrire à dessein différents paysages de la France et de l’Italie où se passent ses romans ultérieurs — tels que Mademoiselle Merquem, Mademoiselle la Quintinie, Tamaris, La Daniella, Jean de la Roche, etc. — l’effet en fut tout autre et l’impression bien moins pénétrante. Ces dernières descriptions approchant du réalisme documentaire contemporain, avec ses détails si précis, sont froides et s’oublient d’autant plus vite que que la lecture en est moins facile ; elles sont même fréquemment lourdes et ennuyeuses. Les descriptions du Berry s’emparent de nous comme les choses de la nature réellement vues, senties, et la raison en est simple, c’est qu’elles ont été vécues par l’écrivain. La vie des gens rustiques et les scènes de la nature berruyère, voilà les deux éléments des œuvres de George Sand que lui avait légués son cher Berry où elle avait si longuement séjourné pendant son enfance et sa jeunesse[78].

En 1814 et 1815, Paris se trouvant occupé par les alliés, Marie-Aurore ne voulut pas quitter Nohant, et il semble qu’Aurore n’a vu que très peu sa mère en 1814. L’amour romanesque que lui portait l’enfant n’était pas encore à son déclin, mais, avec les années, il avait certainement revêtu un caractère plus paisible. La fillette avait déjà pu se convaincre que ses rêves enfantins et son désir de se réfugier à Paris, d’y vivre dans une mansarde, d’ouvrir, avec sa mère, un magasin de modes, portant, afin de blesser plus vivement l’amour-propre de la grand’mère, l’enseigne « Madame veuve Dupin. Modes », étaient complètement irréalisables. Sophie-Antoinette, qui s’était plu, dans le feu de la lutte avec sa belle-mère, à exciter, par de violentes attaques, l’enfant contre l’aïeule, et avait fait les plans les plus hardis d’une vie laborieuse en compagnie de sa fille, ne traitait plus ses anciens projets que de chimères, ou les avait peu à peu complètement oubliés. Elle ne témoignait plus aucune velléité d’encourager sa fille à fuir de chez sa grand’mère, ni à lui désobéir. La fillette s’aperçut bientôt aussi, lors des différents séjours de Sophie-Antoinette à Nohant, que l’amour de sa mère ne répondait pas au sien ; elle vit qu’elle aimait beaucoup plus sa mère que sa mère ne l’aimait. Sophie-Antoinette était de ces natures passionnées, qui ne sont ni profondes ni tendres ; loin des yeux signifiait pour elle : loin du cœur. George Sand se garde bien de nous le dire, mais il est évident que Sophie-Antoinette s’était parfaitement habituée à vivre sans sa fille, que leur séparation lui coûtait peu, qu’elle s’était fait tranquillement à Paris une vie nouvelle et toute personnelle, et se détachait de plus en plus de son enfant, qu’elle abandonnait aux soins de sa grand’mère. Cependant, Mme Dupin qui vieillissait, fut atteinte d’une première attaque d’apoplexie, qui lui laissa, avec beaucoup de faiblesse, un état maladif, dont elle ne put se remettre. Une constante sollicitude envers la pauvre malade, une tendresse toute féminine s’éveillèrent aussitôt dans le cœur d’Aurore, et un amour sincère pour l’aïeule qui l’idolâtrait, l’envahit sans qu’elle cessât cependant de la traiter comme son ennemie, lui opposant constamment une sourde résistance, jetant le blâme sur tous ses désirs, toutes ses observations, toutes ses décisions. Elle n’étudiait que pour obéir passivement aux ordres de sa grand’mère, étant convaincue que l’étude ne servait à rien. La vie qui l’attendait chez sa mère était celle d’une petite bourgeoise parisienne ; dans le milieu où il lui faudrait vivre, elle ne pourrait rien retirer de toutes les connaissances que sa grand’mère voulait lui inculquer. Depuis Longtemps déjà, Aurore avait renoncé à un ancien projet, celui d’aller à Paris, en faisant des économies sur son argent de poche et en vendant ses petits bijoux. L’espoir qui l’avait animée, la conviction qu’elle finirait par vivre avec sa mère s’affaiblissaient chez elle de jour en jour, et les rêves d’un avenir heureux prenaient, de plus en plus, le caractère de mélancoliques souvenirs d’un bonheur passé, évanoui. Les chants dédiés à Corambé tournaient de plus en plus à l’élégie, mais le dieu ne continuait pas moins à consoler Aurore par ses prédictions d’un avenir meilleur. Tout cela la rendait encore plus renfermée, plus silencieuse en présence de sa grand’mère et de ses amis. Certains jours, on la voyait, au contraire, d’une gaieté folle, prenant part à toutes les espiègleries d’Ursule et d’Hippolyte.

En 1815, Sophie-Antoinette fit à Nohant un séjour assez prolongé, toutes les routes étant encombrées par les troupes en marche. Les alliés quittaient la France, l’armée impériale avait été licenciée, des régiments français ou étrangers passaient par Nohant, et, dans la maison même de Mme Dupin, plusieurs officiers firent halte ou séjournèrent même pendant un temps plus ou moins prolongé. Il semblait à Aurore qu’elle retrouvait le décor de ses premières années ; c’était la même atmosphère de militarisme napoléonien, héroïque et brillante, qui l’entourait, elle revoyait des amis de son père, entendait une fois encore leurs récits animés, leurs paroles ardentes ou émues, leurs diatribes contre le rétablissement de « l’ancien régime », représenté par Louis XVIII, leurs évocations du glorieux passé de la grande armée, les regrets amers de ces soldats qui soupiraient après lui, l’homme d’impérissable mémoire.

Tous ces brillants et vaillants soldats partis, Sophie-Antoinette quitta Nohant, ainsi que les amis de la grand’mère, « ces vieilles comtesses » qui étaient venues la voir. Un cousin de la petite Aurore, René de Villeneuve, qui avait passé l’automne à Nohant, s’en alla également au grand chagrin d’Aurore et à la grande joie d’Hippolyte, qui venait d’obtenir, grâce à lui, la permission d’entrer comme porte-enseigne dans un régiment de cavalerie.

À la fin de l’automne, Hippolyte partit à son tour. « Alors, dit George Sand, s’écoulèrent pour moi les deux plus longues, les deux plus rêveuses, les deux plus mélancoliques années qu’il y eût encore eues dans ma vie… »

De 1815 à 1817, Aurore vécut en effet à Nohant dans une solitude et un calme absolus, entre sa grand’mère, à moitié infirme, et le pédant Deschartres, devenu grognon. Elle avait avec celui-ci moins de rapports qu’auparavant, ayant elle-même interrompu ses leçons de latin ; il s’était avisé un jour de lui jeter un livre à la tête et elle lui déclara froidement qu’elle ne supporterait plus ses corrections. Elle eut dès lors plus de temps qu’il ne lui en fallait pour se livrer à ses tristes réflexions et à ses lectures solitaires, qui devinrent aussitôt sa passion dominante. À vivre dans la liberté des champs, Aurore avait vite grandi et à douze ou treize ans paraissait déjà presque une jeune fille. Au fur et à mesure qu’elle se développait physiquement, elle sentait s’éveiller en elle un vif besoin d’activité et d’exercices violents. Elle ne tenait plus en place. Souvent, au beau milieu d’une lecture, sans même refermer le livre commencé, elle sautait brusquement par la fenêtre, se sauvait au jardin où dans les champs, passait des journées entières au grand air, sans céder le pas aux gamins du village dans leurs gambades les plus folles, franchissant, comme eux, fossés et ruisseaux, prenant part à leurs entreprises les plus périlleuses et encourant de plus en plus souvent les reproches de Rose pour des robes déchirées ou abîmées et les observations de l’aïeule pour ces disparitions par trop prolongées. Et puis, tout à coup, la soif de s’instruire, soif que sa grand’mère avait su, malgré tout, inspirer à sa tête rebelle, ramenait Aurore aux livres. Son cerveau, autrefois si indifférent aux études, cherchait sa nourriture dans la lecture. Alors, on ne pouvait pas plus arracher la jeune fille à sa chambre et à ses bouquins qu’on n’avait pu la forcer auparavant à rester un moment tranquille.

En 1817, malgré toutes ses idées de libre-penseuse, la grand’maman jugea nécessaire qu’Aurore fit sa première communion. La religion, « rentrait en faveur » avec la Restauration. La dévotion devenait l’apanage de tout noble bien pensant, comme l’athéisme et les railleries à l’adresse de la religion et des superstitions avaient été de rigueur chez tout gentilhomme correct du xviiie siècle. Marie-Aurore était philosophe et voltairienne, mais elle était aussi, ne l’oublions pas, une tante de Charles X et de Louis XVIII. Aussi, tout en restant, jusqu’à la fin de sa vie, inébranlablement fidèle à la libre pensée, et sans faire, jusque sur son lit de mort, la moindre concession aux exigences du catholicisme pratiquant, elle trouva bon, néanmoins, qu’Aurore fit sa première communion, comme cela sied à toute jeune fille de treize à quatorze ans. Jusqu’alors on ne lui avait enseigné aucun précepte religieux. La grand’mère s’était même attachée à extirper une fois pour toutes, de l’âme de sa petite fille, la foi aux miracles et aux choses surnaturelles ; elle avait fait tous ses efforts pour lui donner les explications les plus voltairiennes des miracles évangéliques : entre autres celle de la transsubstantiation dans l’Eucharistie. En envoyant sa petite fille à l’église pour communier, la grand’mère redoutait que la fillette n’apprît à se mentir à elle-même en accomplissant hypocritement des rites auxquels elle ne croirait pas ; d’un autre coté, elle craignait qu’Aurore, avec son caractère passionné, ne devint tout à coup une croyante fervente. Mme Dupin aurait voulu que l’ « affaire fut bâclée » aussi vite et aussi convenablement que possible. Aurore apprit mécaniquement son catéchisme, se confessa et communia chez un vieux prêtre débonnaire de La Châtre, choisi par sa grand’mère. Huit jours plus tard, elle communia une seconde fois, selon l’usage catholique, et c’est à cela que se borna sa « confirmation », dans la doctrine et les dogmes chrétiens.

Pendant le temps de son instruction religieuse, Aurore fut installée, dans la petite ville de La Châtre, chez de vieux amis des Dupin, les Decerfz. Elle se lia avec les enfants de cette famille, comme la vieille Mme Dupin et son fils étaient liés avec la grand’mère et la mère de la petite Laure Decerfz. C’est à La Châtre encore qu’elle fit la connaissance du petit Charles Duvernet appartenant aussi à une famille liée depuis plusieurs générations avec la famille Dupin. Ce Charles Duvernet fut, pendant toute sa vie, un fidèle ami de George Sand. En été et en automne, les jours de messes solennelles et de processions, la grand’mère envoyait Aurore chez les Duvernet ou chez les Decerfz pour y passer un ou deux jours. En même temps, il se trouva qu’une assez bonne troupe d’acteurs ambulants était arrivée à La Châtre, où elle donnait tous les soirs des représentations dans une vieille grange. On jouait des drames, des mélodrames, des vaudevilles, et, le plus souvent, de petits opéras-comiques. Mmes Decerfz et Duvernet, à tour de rôle, menaient les enfants au spectacle. Aurore, Charles et tous les autres petits amis furent enchantés de ces représentations théâtrales. La passion de l’art dramatique était héréditaire chez les descendants de Maurice de Saxe, — l’adorateur d’Adrienne Lecouvreur et de « la dame de l’Opéra » Mlle de Verrières. L’arrière-petite-fille de Maurice de Saxe, qui était bien aussi l’arrière-petite-fille de l’actrice, se montrait d’autant plus charmée de ces spectacles qu’elle aimait passionnément la musique, avait l’oreille musicale et retenait aisément les faciles mélodies des opérettes d’alors, dans le genre d’Aucassin et Nicolette, etc. Le matin, les enfants s’en allaient à la messe, le soir au théâtre, et les intervalles entre les visites au temple de Dieu et celui de l’art se passaient le plus joyeusement possible en jeux et en divertissements bruyants. Les enfants, transportent facilement dans leurs jeux tout ce qui frappe leur imagination, et nos petits amis mettaient tour à tour en scène la messe et les processions, l’opérette et le mélodrame, chantaient à pleins poumons des cantiques et des psaumes, ou des récitatifs et des airs d’opéra. Les châles et les jupes brodées des mamans jouaient, tantôt le rôle de manteaux de chevaliers ou de toges romaines, et tantôt celui de surplis.

En rentrant à Nohant après des journées si bien remplies, Aurore se montrait moins assidue que jamais à ses leçons, et la grand’mère qui avait introduit elle-même sa petite-fille dans ces familles hospitalières, et qui était contente de la voir s’amuser, était alors de plus en plus obligée de la gronder pour son inapplication, sa distraction, sa négligence à apprendre ses leçons et les changements continuels de son humeur. Nature calme, toujours pondérée, toujours maîtresse d’elle-même dès l’âge le plus tendre, la grand’mère perdait complètement la tête devant le caractère étrange de sa petite-fille. Ces bizarres changements d’humeur, ce passage perpétuel d’une gaieté folle à l’apathie et à un morne silence inquiétaient et peinaient la bonne dame. Ces changements lui rappelaient bien un peu l’enfance et la jeunesse de son fils Maurice, mais ils l’effrayaient davantage chez la jeune fille et elle faisait tout son possible pour y mettre fin.

Or, un jour, que la vieille dame venait d’adresser une observation particulièrement sensible à la fillette, Aurore quitta brusquement la chambre en jetant ses livres par terre et en s’écriant : « Eh bien, oui, c’est vrai, je n’étudie pas, parce que je ne veux pas. J’ai mes raisons. On les saura plus tard ». Elle faisait évidemment par là une nouvelle allusion à son intention de partager un jour la modeste destinée de sa mère, pour laquelle, pensait-elle, toutes les sciences étaient inutiles et superflues. Julie, la favorite de la grand’mère, reprocha à l’enfant d’être ingrate et mauvaise, la menaça du courroux de l’aïeule et d’être renvoyée chez sa mère. Aurore lui déclara tout net que c’était là justement ce qu’elle désirait le plus au monde et demanda à Julie de le répéter sans scrupule à sa grand’mère. Julie s’empressa, en effet, de tout rapporter à Marie-Aurore, en ne se privant pas du plaisir d’orner, à sa guise, la scène qui venait d’avoir lieu. La grand’maman en fut vivement courroucée et blessée au cœur. Aurore fut prévenue de ne plus se montrer à ses yeux. Toutes les leçons furent interrompues, aucune surveillance ne fut plus exercée sur la jeune fille. Cela voulait dire, que si Aurore ne voulait pas se conformer au genre de vie et d’éducation que sa grand’mère considérait comme nécessaire, elle n’avait qu’à vivre comme elle l’entendrait. Pendant quelques jours, l’enfant ne ressentit aucun embarras à jouir si soudainement d’une liberté illimitée ; elle passait des journées entières dans les champs avec ses amis villageois, déjeunait et dînait seule, après que sa grand’mère avait quitté la salle à manger, ne faisait que ce qu’elle voulait. Mais au bout de quelques jours, cette vie solitaire commença à lui peser. Rose, qui comprenait que cet ordre de choses ne pouvait durer, ni aboutir à rien de bon, et que le malentendu qui régnait entre l’aïeule et l’enfant ne faisait que grandir de jour en jour, conseilla à la fillette d’aller demander pardon à sa bonne maman. Aurore s’empressa de suivre ce conseil et, tombant à genoux, sincèrement repentante, devant sa grand’mère attristée et malade, elle lui baisa tendrement la main. La vieille dame, tout en voulant le bien de l’enfant, commit une faute énorme et irréparable. Elle était effrayée de voir que tous ses efforts pour faire d’Aurore une jeune fille raisonnable n’aboutissaient qu’à des résultats tout contraires, que la jeune rebelle lui échappait de plus en plus. Elle se persuada qu’avec ces tendances et ces dispositions l’enfant finirait par se perdre, que le sort qui l’attendait ne pouvait être que malheureux si on la remettait effectivement entre les mains d’une mère fantasque et frivole, et elle se décida à recourir à un dernier et héroïque moyen. Elle voulut préserver l’enfant du malheur qu’elle sentait menaçant ; elle lui révéla sans rien dissimuler, le passé de sa mère et lui mit devant les yeux, les dangers que lui ménageait une existence commune. Sophie-Antoinette et Marie-Aurore avaient déjà commis bien des fautes et causé bien du mal par leur amour déraisonnable et leur animosité réciproque, mais cette dernière faute fut la plus terrible de toutes ; elle gâta tout. Le sentiment filial d’Aurore fut outrageusement insulté, son âme enfantine fut épouvantée et souillée par des propos et des pensées que ses innocentes oreilles n’eussent jamais dû entendre, sa fierté filiale fut humiliée. L’horreur et le chagrin qu’elle en ressentit furent si profonds, qu’elle en parut d’abord comme pétrifiée. Dès ce moment elle vécut machinalement, perdit le goût de vivre. De longues journées s’écoulèrent ainsi. Puis, ce désespoir prit un autre caractère. Aurore devint tout à coup ce qu’on appelle un « enfant terrible ». Son air provocant semblait dire : « Baste ! qu’importe ! Je n’ai rien à perdre ! Vous allez voir de quoi je suis capable !… » Voyant que l’enfant courait ainsi à des malheurs certains, qu’elle se montrait indomptable, la grand’mère lui déclara qu’elle allait la mettre en pension au couvent des Anglaises à Paris. Aurore espéra un moment que sa mère protesterait contre une pareille décision, mais quand elle s’aperçut, en la revoyant, qu’elle l’acceptait non seulement avec indifférence, mais que, visiblement détachée de sa fille, elle employait toute son éloquence à lui persuader d’obéir à la volonté de sa bonne maman, l’enfant renonça du coup à tous ses rêves d’autrefois et se soumit docilement aux volontés de sa grand’mère.

Le couvent des Anglaises avait été fondé par Henriette d’Angleterre, veuve de Charles ier, pour les religieuses émigrées, Anglaises, Écossaises et Irlandaises, et le pensionnat qui en faisait partie, était considéré comme le meilleur établissement d’éducation pour les jeunes filles des familles nobles, surtout depuis la Restauration, lorsque la religion et la piété furent à l’ordre du jour. Il y a tout lieu de supposer, qu’indépendamment de ce qui venait de se passer, la grand’mère aurait volontiers placé Aurore dans cet établissement fashionable. Elle jugeait certainement utile et important qu’Aurore passât les années de son adolescence avec des jeunes filles de son monde, s’y créât des relations et des amitiés et que son éducation, par trop originale jusque-là, fût plus conforme aux exigences de sa caste.

Aurore, de son côté, trouvait fort indifférent de rester à la maison ou d’entrer au couvent ; elle était plongée dans une morne apathie, tout la dégoûtait. « On est partout plus mal, » avait-elle l’air de penser. Elle se laissa conduire au couvent sans faire la moindre résistance, et, au commencement de l’hiver 1817-1818. elle entra au pensionnat des Anglaises.

L’entrée d’Aurore Dupin sous les voûtes du couvent inaugura une nouvelle période de sa vie, période de bonheur relatif et de calme. C’était la fin de son enfance et de son adolescence et le commencement de sa jeunesse.

C’est de cette époque que nous allons nous occuper dans le chapitre suivant.



CHAPITRE IV
(1817-1821)

Le couvent. — Diablerie. — Mysticisme. — Socialisme chrétien. — Les jésuites. — Molière au couvent. — 1820. — Crise morale : vie indépendante ; premiers romans ; éléments du caractère littéraire et individuel.

Le destin qui, jusque-là, avait donné à la future George Sand la possibilité de voir de près le grand monde, la petite bourgeoisie de Paris, les villageois, le brillant milieu militaire et la vie de campagne des troupes napoléoniennes, ouvrit alors devant elle les portes d’un monde qu’elle ignorait encore : le catholicisme, le christianisme avec ses vastes et poétiques horizons. La pauvre jeune fille, toute désespérée par les continuelles disputes de famille, trouva au couvent le repos extérieur, la possibilité de faire des études régulières, une société animée de jeunes compagnes de son âge, avec lesquelles elle pouvait folâtrer ou s’occuper sans mécontenter qui que ce fût. À son esprit fatigué par les doutes et les déchirements intérieurs, le cloître présentait des dogmes immuables et des convictions établies, consacrées par les siècles. Son pauvre cœur d’enfant, martyrisé par un amour humain vraiment déraisonnable, se trouva tout à coup au milieu d’un essaim d’êtres, jeunes et vieux, absorbés par la pensée de Dieu, cherchant dans l’amour divin leur repos et leur félicité. Et l’âme d’Aurore, naturellement portée vers l’idéal religieux, « tourmentée de choses divines, » trouva l’aliment qu’il lui fallait, la foi à Laquelle elle aspirait inconsciemment. C’est là qu’elle puisa cette forte croyance en Dieu, en l’immortalité de l’âme, qui ne l’abandonna plus durant toute sa vie, lui faisant franchir, sans y sombrer, les périodes du désespoir le plus profond et de la critique la plus libre en matière de dogme. Par nature, c’était une âme religieuse qui ne changea jamais, quoique le nom de George Sand fasse jusqu’à présent l’épouvantail des dévots et que ses livres se trouvent toujours à l’index. Il ne viendra sans doute pas de sitôt le jour rêvé par le personnage inconnu et mystérieux dont parle le vicomte de Spoelberch dans ses Lundis d’un chercheur : « Aussi, à propos de certaines pages spéciales de l’auteur de Lélia, de certains appels au Créateur, pleins d’éloquence et de foi, avons-nous entendu sans surprise un membre distingué du clergé français nous exprimer l’opinion, qu’à son avis, l’avenir réservait à ces élans enflammés, à ces supplications entraînantes, l’étonnant retour de fortune d’être un jour cités en chaire comme d’admirables exemples de prière ardente et chrétienne[79]… »

Aurore Dupin passa trois ans au couvent des Augustines Anglaises, de l’hiver 1817-1818 jusqu’au printemps de 1820. Elle assure que ce furent peut-être là les années les plus heureuses de sa vie. Depuis sa naissance, la fillette se trouvait en effet pour la première fois dans un milieu plus ou moins normal et calme, bien que, là aussi, tout ne passât pas sans petites collisions entre élèves et supérieures, mais les bonnes impressions et les bons côtés de la vie de couvent l’emportaient de beaucoup sur ces petits désagréments, inévitables dans tout internat. Deux ou trois querelles avec Mlle D…, chargée de la petite classe où Aurore était entrée, et une vive altercation avec la supérieure qui avait décacheté les lettres d’Aurore à sa grand’mère, dans lesquelles la fillette s’était amusée à faire des descriptions satiriques et à caricaturer le couvent et ses habitantes — événement que George Sand daigna appeler trop complaisamment « nouveau déchirement » dans sa vie, attachant trop de valeur au désenchantement et au chagrin qu’elle avait éprouvés à la nouvelle de la violation de sa correspondance — voilà, semble-t-il, à quoi se réduisent tous les désagréments qu’elle eût à supporter pendant son séjour au couvent. Ajoutons à cela les défauts habituels de ces établissements d’éducation : mauvaise nourriture, cellules et dortoirs froids, surveillance trop rigoureuse pour qu’aucun bruit du monde extérieur n’arrive aux élèves, et nous aurons tous les côtés désagréables de la vie d’Aurore chez les Dames Augustines. Sa vie de couvent avait cependant pour elle de si bons cotés que les mauvais ne peuvent pas être mis en balance.

D’abord, malgré l’insuffisance des études que l’on y faisait, c’étaient pourtant des études systématiques et réglées ; et si, après trois ans, Aurore n’y acquit pas de trop amples connaissances, elle y apprit du moins, outre l’anglais, qu’elle posséda à fond, à travailler tous les jours d’une manière régulière. George Sand raconte avec beaucoup d’humour que, quoique sa grand’mère et elle fussent très fières de ses brillantes connaissances, il se trouva que la petite philosophe, l’écrivain d’ « exercices de style » ne savait pas même faire le signe de la croix comme il faut, et scandalisa la maîtresse et égaya toute la petite classe par son ignorance complète du catéchisme et des dogmes fondamentaux de la religion. Ses autres connaissances étaient à peu près dans le même état ; elle discutait sur les faits historiques, sans presque connaître la chronologie et les événements, et il en était de même en grammaire et en géographie.

Sous le rapport moral, le système d’éducation catholique que beaucoup de personnes jugent superficiellement et condamnent sans vouloir l’approfondir, offre cependant ce bon côté qu’il développe dans la jeunesse la volonté de lutter contre les penchants égoïstes, qu’il pousse vers une perfection continuelle, vers l’analyse incessante de soi-même et au désir de se spiritualiser. En même temps, la sévère discipline du couvent non seulement n’exclut pas les relations cordiales entre ses jeunes et ses vieilles habitantes, elle crée, au contraire, une intimité toute particulière et vraiment touchante entre ces femmes qui ont renoncé au monde et leurs élèves, pour la plupart jeunes filles correctes, affables envers leurs compagnes et celles des religieuses qui s’occupent spécialement de leur éducation en choisissant comme « filles » une ou plusieurs d’entre elles. Toute cette atmosphère d’amour placide, sans petites persécutions réciproques, sans jalousie, sans pleurs ni scènes d’aucune sorte, ce milieu où tout le monde s’aimait, mais où tout sentiment et toute pensée se portaient avant tout vers Dieu, était un véritable bienfait pour Aurore, élevée d’une manière si irrégulière.

Un autre avantage encore, c’était que la société joyeuse de ses compagnes empêchait l’enfant de se livrer à des réflexions prématurées sur l’avenir, sur la triste vie qu’elle avait eue et qu’elle aurait encore à passer entre sa grand’mère et sa mère, et sur la nécessité où elle serait de choisir entre elles. Comment eût-elle eu le temps d’être triste et de rêver, quand il lui fallait tantôt jouer aux barres, tantôt manigancer quelque escapade avec toute la classe ou organiser des excursions pour délivrer la victime. Cette victime légendaire que personne n’avait jamais vue, mais qu’on s’imaginait exister dans quelque souterrain ou grenier du monastère et à laquelle toutes les pensionnaires croyaient, il fallait la délivrer, mais l’on ne savait où elle était murée. Elle était ce prétexte tout trouvé des rêveries auxquelles sont toujours si enclins jeunes gens et jeunes filles séquestrés du monde, rêveries qui servent de pâture à leur esprit et à leur imagination, leur donnant en même temps l’occasion de déployer leur volonté et l’excès de leur jeune énergie.

Dès le premier jour de son entrée au couvent, Aurore fût l’âme et le boute-en-train de tous les jeux. Elle s’enrégimenta sans balancer dans le camps des espiègles, à qui on avait donné le surnom de diables pour les distinguer des élèves exemplaires ou « sages », et des « bêtes ». Ces dernières n’étaient ni folles comme les premières, ni studieuses et dévotes comme les secondes ; elles se contentaient tantôt de rire à gorge déployée des espiègleries des « diables », tantôt de les blâmer avec les « sages » et, quand il y avait danger, elles ne manquaient jamais de dire : « Ce n’est pas moi, ce n’est pas nous. »

Parmi les compagnes d’Aurore, il y avait de très gentilles et sympathiques jeunes filles, portant pour la plupart de grands noms. Les pages que George Sand leur consacre dans son Histoire sont si bien senties et si bien écrites que nous ne nous permettrons pas de les répéter, d’autant plus que nous devons nous borner à signaler ici ceux des événements de la vie cloîtrée d’Aurore Dupin qui eurent une influence sur son caractère et sur son développement moral et intellectuel.

Aurore conserva avec beaucoup de ses amies des relations affectueuses, même après sa sortie du couvent, tout comme elle entretint pendant de longues années une correspondance avec sa « mère spirituelle » Alicia, grand cœur, esprit original, qui avait su dompter l’insoumise petite berrichonne à force de douceur, de patience et surtout d’amour.

Un autre côté encore qui se refléta fortement sur la nature impressionnable d’Aurore, ce fut l’aspect pittoresque et le charme poétique du couvent. Ce dédale de vieilles constructions, avec ses couloirs et ses cloîtres, ses galeries, ses escaliers et ses recoins mystérieux, où les lampes scintillaient dans la pénombre ; toutes ces niches, ces greniers et ces souterrains ; ces cellules proprettes toutes remplies du pieux et naïf bric-à-brac, dont la foi simple embellit les objets de sa vénération, toutes ces fleurettes, ces enluminures, ces cierges, ces auréoles et ces dorures ; l’église, avec son tableau admirable du Titien ; le jardin embaumé de fleurs et endormi dans son calme poétique ; la petite cour toute pavée de pierres sépulcrales aux emblèmes de mort ; les hautes murailles, les grilles en fer et les grandes portes lourdes retombant à grand bruit ; tout cela ne pouvait pas ne pas enchanter l’artiste inconsciente qui sommeillait dans la jeune fille.

Il est digne de remarquer que la conversion d’Aurore, qui survint la seconde année de son séjour au couvent, dépendit en grande partie de ces impressions purement artistiques et que la poésie extérieure du catholicisme y joua aussi un rôle considérable. Durant la première année, Aurore s’était montrée fort indifférente aux cérémonies obligatoires du culte et aux pratiques religieuses du monastère. Aux heures des offices, elle lisait des prières, accompagnait ses condisciples à l’église, écrivait avec elles pour son confesseur de petits « examens de conscience », qui finissaient toujours par les mots d’usage : « mea culpa, mea culpa, mea maxima culpa ; elle assistait aux leçons de catéchisme, mais son âme n’y avait aucune part. À l’exemple de ses compagnes, elle sommeillait à l’église sur son petit banc ou se distrayait sans écouter le sermon du prédicateur. Vers la fin de la seconde année qu’elle passa au couvent, lorsque toutes les escapades semblaient être épuisées et que la diablerie commençait à l’ennuyer, elle lut un jour dans « la Vie des Saints », livre qu’on lui avait donné, la vie de Siméon le Stylite, dont Voltaire s’était tant moqué jadis. Aurore fut frappée de cette foi profonde, qui avait amené un homme à un fanatisme ressemblant à celui des fakirs indous. « La sainteté l’intéressa par son côté psychologique, » elle se mit à lire avidement le Martyrologe, dans l’espoir d’y trouver la solution de cette énigme psychologique. Elle se remit également à lire l’Évangile, mais comme il n’avait plus pour elle le charme de la nouveauté, qu’elle le connaissait trop, puis, se souvenant de plus des commentaires athées de sa grand’mère, sa lecture ne produisit sur elle aucun effet bienfaisant. Néanmoins, le sol était préparé. Un soir qu’Aurore s’était échappée d’une leçon, elle entra comme par hasard dans l’église demi-obscure. Le superbe tableau du Titien était éclairé par la lumière vacillante d’une petite lampe ; une religieuse solitaire, humblement prosternée sur les dalles, semblait anéantie dans la ferveur de sa prière. Aurore crut tout à coup reconnaître une voix mystérieuse qui lui redisait le même tolle, lege qu’avait entendu saint Augustin. Son âme tressaillit, ce fut pour elle comme une révélation ; elle fut touchée par la « grâce ».

Nous avons déjà eu l’occasion de dire que la soif des choses divines qui s’était manifestée chez Aurore, son besoin d’aimer, de croire en quelque chose qui fût toute bonté, toute puissance, qui s’éleva au-dessus des hommes et de leurs passions mesquines et égoïstes, au-dessus de leurs inconstances, le besoin de croire en quelque chose d’éternel, d’absolu, l’avait amenée à créer son Corambé. À cette heure, la Bonté suprême, l’Omnipotence, l’Éternel, l’Absolu même s’était soudainement révélé à elle, l’avait éclairée de sa lumière éblouissante et avait rempli son cœur d’une joie ineffable. Cette conversion subite ébranla et bouleversa sa jeune âme. Les doutes d’autrefois, les idées précoces et déplacées dans une tête de treize ans furent instantanément oubliés, sa vie prit une nouvelle direction, un autre sens. Il n’était pas dans le caractère d’Aurore d’aimer à moitié, elle s’adonna au bonheur de croire avec passion, avec entraînement, avec un entier oubli de soi-même.

Elle alla trouver son confesseur, l’abbé de Prémord, homme d’esprit et de cœur, et lui dit qu’elle ne s’était jamais, comme il le savait, dignement confessée, qu’en conséquence, elle n’avait jamais reçu de lui l’absolution, mais qu’elle le priait, vu sa conversion, de la confesser et de la réconcilier formellement avec l’Église. L’abbé de Prémord était un homme pénétrant, plein de finesse ; il était non seulement très habile à discerner le caractère. Les inclinations, le degré de développement de chacune de ses pénitentes, mais il s’entendait encore à diriger les âmes de ses ouailles conformément à leurs penchants et aux traits de leurs caractères. Il vit aussitôt à quelle âme sincère, profonde et sans frein il avait affaire, et qu’il devait agir avec elle contrairement à la routine et aux habitudes ordinaires. Pour toute confession, il lui fit raconter en détail, dans toute la sincérité de son cœur et sans rien lui cacher, sa vie antérieure, les souffrances et les épreuves de son âme. À la fin de cet examen spirituel, il lui dit qu’il ne jugeait pas nécessaire de lui demander une confession de ses petits péchés véniels et qu’il lui permettait de communier le lendemain, exigeant seulement que dorénavant elle veillât elle-même, à ce que sa foi ne souffrit aucune atteinte par sa négligence.

Depuis ce jour la vie d’Aurore changea complètement. Les espiègleries et les jeux perdirent pour elle tout charme, tout intérêt. Sans le moindre effort de volonté, de « diable » qu’elle était, elle se convertit en « sage ». Il n’y a pas à s’étonner si, dès lors, elle devint tout aussi exemplaire dans le travail et l’étude, que jusque-là elle avait été portée à s’amuser et à ne rien faire. Du matin au soir elle fut comme dévorée du désir de se perfectionner, de se corriger de tous ses mauvais penchants, d’atteindre à l’idéal de la vertu chrétienne qui seule pouvait témoigner de sa reconnaissance envers le Créateur pour sa conversion à la lumière. Plusieurs compagnes d’Aurore s’étonnèrent de cette conversion subite, d’autres s’en réjouirent, d’autres encore s’en attristèrent. Elle-même se montra indifférente à leur blâme comme à leur approbation. Dans l’état de béatitude où elle se sentait après avoir été touchée par la « grâce », tous les attachements humains et les intérêts terrestres reculèrent à l’arrière-plan. Ce n’était pas qu’elle n’aimât plus ses camarades ou qu’elle se fut refroidie envers elles, mais ces sentiments étaient comme éclipsés par l’unique amour de Dieu qui absorbait tous les autres. Sa foi devenait de jour en jour plus exaltée. Elle passait des heures entières en prières extatiques ; elle se confessait et communiait chaque dimanche et parfois même plus souvent ; elle se mit à porter autour du cou, en guise de cilice, un chapelet de filigrane qui l’écorchait jusqu’au sang. « Je sentais, dit-elle la fraîcheur des gouttes de mon sang. « Je sentais, d’une douleur, c’était une sensation agréable. Enfin je vivais dans l’extase, mon corps était insensible, il n’existait plus. La pensée prenait un développement insolite et impossible. Était-ce même la pensée ? Non, les mystiques ne pensent pas. Ils rêvent sans cesse, ils contemplent, ils aspirent, ils brûlent, ils se consument comme des lampes et ils ne sauraient se rendre compte de ce mode d’existence qui est tout spécial et ne peut se comparer à rien[80]. » Peu à peu elle arriva ainsi à l’idée de se consacrer à Dieu et de prendre le voile. Si, déjà avant sa conversion, la vie de couvent, calme, paisible, en société de femmes douces, dépourvues de passions, lui avait paru un paradis sur la terre, en comparaison de sa vie pénible, triste et agitée, grâce à l’amour déraisonnable de ses deux mères et à leur inimitié réciproque, — à plus forte raison, maintenant ; elle n’eut plus qu’une pensée, passer le reste de ses jours dans le cloître, loin du monde et de ses passions égoïstes, loin de tout intérêt bas et personnel, entourée de personnes entièrement dévouées à Dieu. Poussée par ces sentiments chrétiens, elle s’était liée d’amitié avec les sœurs converses les plus humbles, chargées des emplois les plus inférieurs ; elle s’acquittait pour elles des travaux les plus grossiers et les plus malpropres, trouvant une consolation dans ce rapprochement avec ces pauvres servantes du Seigneur. Ou bien encore elle passait des heures entières avec les plus petites élèves et les aidait à bêcher leurs parterres et à planter des fleurs. C’est ainsi qu’elle passait évangéliquement la plus grande partie de son temps avec « les petits enfants » et avec les « pauvres d’esprit ». Les compagnes d’Aurore voyaient avec étonnement et mépris ces occupations ; certaines disaient qu’elle avait perdu l’esprit. Elles ne comprenaient pas, que cette âme ardente ne pouvait croire avec calme, aimer Dieu avec tiédeur, ne pas s’efforcer d’être chrétienne dans toute la force du terme, en s’immolant, en souffrant ; qu’elle voulait, en chaque action et à chaque pas, suivre l’enseignement du Christ et aimer parvulos quos de cet amour qui agit, prescrit par L’Évangile.

Nous ne pouvons pas ne pas attirer ici l’attention du lecteur sur ce fait de toute importance, que les premiers pas d’Aurore Dupin dans la voie religieuse étaient empreints de cet amour actif, et ne pas faire remarquer qu’elle puisa, avant tout, dans le christianisme cette pitié qui en est l’essence même et vers laquelle elle s’était sentie inconsciemment attirée lorsqu’elle avait créé son Corambé, divinité toujours occupée à soulager les malheureux, à protéger les faibles, à consoler les oppprimés. L’amour actif du prochain, était non seulement la religion la plus appropriée au caractère d’Aurore Dupin, c’était le fond même de son âme. Toute âme possède une parcelle de la divinité, un cristal — base première — autour duquel viennent se grouper les autres qualités de l’âme et dont les facettes reflètent Le Grand Soleil. Dans Aurore, ce diamant était une miséricorde et une charité sans bornes, un amour actif, celui dont saint Jean ne cessa de parler sur son lit de mort. Comme une source alpestre, née du pur cristal d’un glacier qui fond aux rayons du soleil, devient peu à peu un torrent impétueux entraînant tout ce qu’il rencontre sur sa voie — ainsi le développement ultérieur, l’activité et la direction d’esprit de George Sand prirent naissance dans cette essence fondamentale de son âme. L’amour actif, cette source latente, mystérieusement cachée au milieu de ses rêveries enfantines jaillit, du chaos de ses sentiments et de ses pensées, en un torrent, qui les emporta avec lui. Comme un ruisseau clair et limpide, il traversa toute la jeunesse d’Aurore et les années troubles et sombres de sa vie conjugale. Devenu rivière profonde et transparente, il refléta les belles et grandioses créations sociales de notre siècle ; plus tard, il faillit l’entraîner dans le gouffre des ténèbres révolutionnaires… Et comme les embouchures sans rivages de nos rivières russes qui, déversant leurs bienfaits à des centaines de verstes, se confondent insensiblemens avec la mer, ainsi, au déclin de la vie de George Sand, cet amour infini du prochain, encore élargi, embrassant toute l’humanité, lui rendit insensible et presque joyeux le passage de la vie terrestre à l’océan de l’Éternité. C’est en cet amour-actif, qu’il faut chercher le principe de tous les engouements de George Sand pour les doctrines sociales ; la raison de ses sympathies pour Le saint-simonisme, de son adoration pour Rousseau et Lamennais, de son amitié pour Pierre Leroux, Michel de Bourges et les républicains de 1848, la cause de son enthousiasme lors de l’élection à la présidence de la république de Napoléon III, qu’elle regardait comme le vrai défenseur des droits sociaux du peuple à l’inverse des représentants des autres partis politiques, plus soucieux de la forme du gouvernement que du bien des masses populaires. Voilà les vrais motifs de sa discorde en 1870-1871 et même de ses querelles avec ses anciens amis républicains. Les partis n’avaient d’importance à ses yeux qu’autant qu’ils prenaient la défense des faibles, des opprimés, des déshérités de la vie, qu’ils se faisaient les avocats de ceux auxquels on refusait tout droit. Ils perdaient sa sympathie aussitôt qu’ils devenaient triomphants, qu’ils se faisaient persécuteurs, vengeurs, oppresseurs, soufflant la haine et la discorde. Pendant toute sa vie, elle donna ses préférences au régime républicain qui seul lui semblait pouvoir assurer le bonheur des masses et lui paraissait le plus propre à satisfaire les vœux de toutes les classes, mais elle ne fut jamais vraiment un écrivain politique. Nous avons déjà eu l’occasion de parler plusieurs fois[81] ailleurs, des prétendues trois périodes de sa carrière littéraire, répétées dans toutes ses biographies, de ces trois malheureuses phases, auxquelles ne peut échapper aucun écrivain, aucun compositeur, aucun artiste, et dont la seconde serait pour George Sand son « entraînement subit pour les idées sociales » et la troisième son « retour à l’art pur et doux ». C’est tout aussi rebattu que faux. On dit aussi fréquemment qu’elle a presque toujours écrit sous l’influence de tels ou tels inspirateurs, et qu’on peut en suivre les traces dans toutes ses œuvres. On serait cependant bien plus juste et plus près de la vérité si l’on disait, que depuis l’époque où elle avait soulevé les sceaux malpropres de la sœur converse Hélène, dans l’unique but de venir en aide à cette humble servante, objet de répulsion du couvent, jusqu’en 1870-71, moment où elle rompit avec ses anciens amis et blâma les crimes de la Commune aussi chaudement qu’elle avait applaudi le retour de la République, George Sand, fidèle à elle-même, resta toujours socialiste dans le sens de la prédication de la charité, de l’amour actif envers Le prochain. Si elle a pris à cœur les doctrines de Lamennais, de Michel de Bourges et de Leroux, si elle s’en est enthousiasmée et leur a servi de porte-voix dans ses romans et ses articles, si elle a fondé des journaux et écrit des bulletins pour propager les idées de ses amis républicains elle ne se fit pas faute de les abandonner aussitôt qu’elle ne vit plus en eux que des rhéteurs de partis, qui oubliaient le peuple pour leurs propres intérêts (comme Michel de Bourges), ou qui, pour les réaliser, recouraient au poignard et à la baïonnette (comme les agitateurs de 1870), ou bien encore lorsque les intrigues et les querelles des partis leur faisaient oublier le bien général, le bonheur des masses, questions qui, pour George Sand, primaient toutes les théories sur les différentes formes de gouvernement. George Sand, nous le répétons, ne fut jamais un politicien. C’est là un point que ne voient ni les conservateurs qui lui font un crime d’avoir pris part au gouvernement provisoire, ni les libéraux qui la louent de sa ligne de conduite. Que les deux partis condamnent, s’ils le veulent, ce que nous avançons, nous nous en tenons à notre assertion ; elle ressort de toute la vie et de tout l’œuvre de George Sand. Les politiques, qu’ils soient conservateurs ou libéraux, sont des hommes, convaincus d’être seuls possesseurs de la vérité ; ils se croient le droit de persécuter les autres pour leurs erreurs ; dans l’un comme dans l’autre cas, ce sont des représentants d’une église militante, des adeptes de saint Pierre. Les socialistes sont des adeptes de saint Jean. George Sand professait le socialisme tel que l’entendait saint Jean : « Frères, aimez-vous les uns les autres. » L’Évangile de saint Jean, base de toutes les sectes sociales et chrétiennes du moyen âge, des hussites et des moraves jusqu’aux francs-maçons et aux carbonari, fut, comme on le sait, le résultat de la doctrine auquel est arrivé Lessing dans ses derniers ouvrages philosophiques, tels que son Testament Johannis, ses Freimaurer-Gespräche, etc. Le même évangile est le fond des croyances religieuses du moine Alexis dans le roman de George Sand, Spiridion. Mais Alexis et son maître mystérieux ne sont pas les seuls : tous les représentants de sectes apparaissant d’une manière ou d’une autre dans les romans de George Sand : les carbonari dans Lélia, les hussites et les thaborites dans Consuelo, Jean Ziska et Procope le Grand, les illuminés et les francs-maçons dans la Comtesse de Rudolstadt, tous ces sectaires sont autant de prédicateurs de l’évangile de saint Jean. Et lorsque, à la fin de sa vie, elle écrivit ses Impressions et Souvenirs, elle y parla encore de saint Jean et consacra des pages inspirées à cet Évangile de l’amour. Et si elle s’est laissée entraîner par les récits que Liszt et Mickiewiez lui faisaient des sectes slaves ; si elle a sympathisé avec les Hongrois opprimés par les Autrichiens et les Polonais vaincus par les Russes ; si avec Leroux, elle a vu dans les hussites et les thaborites des prédicateurs actifs du christianisme, comme doctrine sociale ; si, pour la même cause, elle entourait d’un culte passionné Lamennais et a prêté sa plume à le défendre contre les attaques de Lerminier et autres représentants de la morale bourgeoise, elle ne l’a fait, répétons-le, que parce que ces doctrines, ces récits et ces prédications répondaient à ses tendances, à son propre idéal. Et ces tendances et cet idéal se sont développés en elle et ont grandi sur le sol de son ardeur religieuse qui, il est vrai, se modifia plus tard ; George Sand eût à traverser une période de doute poignant ; avec les années elle rejeta entièrement les pratiques du culte, se dégagea de l’étroitesse du catholicisme, devint déiste, presque panthéiste, mais un profond sentiment religieux ne l’abandonna jamais, sentiment qu’elle devait tout autant à sa nature qu’à sa vie au couvent. On ne saurait dire, quelle direction eût pris le développement de son esprit, si elle avait passé toute sa jeunesse avec son aïeule incrédule et voltairienne ou avec sa mère superstitieuse.

Aurore avait passé l’automne de 1818 soit avec les petites élèves qu’elle aidait à bêcher leurs jardinets, soit avec les humbles sœurs converses, pour lesquelles elle travaillait et à qui elle donnait des leçons. L’une de ces sœurs converses, Irlandaise fanatique, exaltée et ignorante, était entrée au couvent contre la volonté de sa famille, avait renié ses proches et tout ce qu’elle avait de cher au monde pour la gloire du Christ et croyait être en possession du vrai bonheur, car, ayant fait couler les larmes et enduré les reproches de ses parents (!), maudite par son père, libérée de tout lien terrestre, elle pouvait s’adonner au seul amour divin. Cette exaltée encouragea Aurore, par ses récits, à renoncer au monde et à se faire religieuse. Aurore communiqua son projet à son confesseur, l’abbé de Prémord, et à sa « mère spirituelle ». Ni l’un ni l’autre ne prirent la chose au sérieux. Ils lui conseillèrent de ne pas s’empresser de prononcer des vœux trop hâtifs et d’attendre pour en parler à ses parents, afin de ne pas les attrister et de ne pas avoir plus tard à être elle-même malheureuse. George Sand a bien raison de dire que c’est un bonheur que son confesseur n’était ni fanatique ni même catholique orthodoxe, mais jésuite. Le catholicisme se résume dans les mots : « Hors de l’Église, pas de salut. » Les jésuites disent : « Chacun trouve son salut selon le degré de sa sincérité et de ses bonnes intentions. » George Sand nous donne, à ce propos, une analyse très intéressante de l’ordre des jésuites comme secte sapant en réalité la papauté, dont elle devrait être un support, conformément au but de sa fondation. Le jésuitisme renferme un principe de liberté individuelle rejetée par le catholicisme. Le catholicisme pris à la lettre est une négation de la vie, une préoccupation égoïste et personnelle du salut de soi-même. Les jésuites, au contraire, s’efforcent de concilier la foi avec les facultés et les inclinations et d’en faire une aide et un levier pour ramener à Dieu chaque individualité. George Sand n’oublie pas le revers de la médaille, la devise jésuitique : « La fin justifie les moyens », qui a amené de si grands abus ; mais elle conseille aussi de ne pas juger les institutions politiques et religieuses d’après leurs résultats, moins encore par leurs aberrations, ou il faudrait alors condamner le christianisme lui-même en le jugeant sur les atrocités de l’Inquisition et autres erreurs et malentendus semblables. Certains lecteurs seront, à coup sûr, complètement désenchantés en apprenant que George Sand s’est faite ainsi l’apologiste des jésuites. Quant à nous, nous ne pouvons que rendre justice à son impartialité et soutenir que, pour elle, du moins, le jésuitisme a été une institution bienfaisante. « Si l’abbé de Prémord eût été fanatique, écrit-elle, je serais morte à l’heure qu’il est, ou folle. » Quiconque connaît tant soit peu le triste sort des malheureux qui ont prononcé dans leur jeunesse des vœux trop précipités et se sont trouvés murés à tout jamais dans l’esclavage monastique, intolérable pour toute âme libre, ne trouvera certes rien d’exagéré dans ce que nous venons de dire. Le romancier italien, Verga, dans sa charmante et touchante nouvelle Capinera (Fauvette à tête noire) nous conte la vie tragique d’une jeune fille, qui, par inexpérience et pour obéir à ses parents, avait pris le voile. Cette jeune fille ; lorsque son cœur se fut éveillé à la vie et à l’amour, se vit avec terreur ensevelie toute vivante dans un couvent. Après d’incroyables tortures morales elle en arriva aux suprêmes limites de la souffrance humaine, à la folie, à la réclusion dans un in-pace, à la mort, loin de toute communication avec le monde des vivants. Et cette pauvre petite Capinera était une âme douce et simple, une petite bourgeoise italienne insignifiante, qui ne s’était élevée au-dessus du niveau commun que par la force de son amour et au prix de ses épreuves terribles. Mettons à sa place l’âme ardente et agitée d’une Aurore Dupin avec ses élans et ses brusques contrastes, avec son ardeur et sa force, avec son imagination, sa foi exaltée et ses moments de doute cuisant, avec son talent d’artiste qui ne cherchait que l’occasion de se déployer ! Quelle horreur ! On ne peut que féliciter Aurore de ce que l’abbé de Prémord était moins catholique qu’elle-même, qu’il ne faisait pas de prosélytisme et qu’il fut un bon prêtre jésuite très indulgent, un peu mondain et plus préoccupé de ne pas fâcher les parents de ses élèves que soucieux de gagner à l’autel une nouvelle « fiancée du Christ » !

Aurore ne savait ni aimer, ni croire avec tiédeur, elle ne savait qu’adorer à l’excès ; elle était devenue plus catholique que son confesseur, était éternellement mécontente d’elle-même, craignait sans cesse de tomber tantôt dans l’un, tantôt dans l’autre péché ; du matin au soir elle analysait et scrutait sa foi et ses rapports avec Dieu ; en un mot elle était devenue ce qu’en style de couvent on appelle scrupuleuse. Sa santé se ressentit bientôt de cette tension d’esprit ; elle devint pâte, maigre, souffrit d’insomnie, dépérit à vue d’œil, brûlée par un feu intérieur. Cette langueur physique amena à son tour une défaillance morale, Aurore crût remarquer que sa foi s’affaiblissait ; elle avait des moments d’apathie spirituelle, d’insensibilité, qu’elle subissait comme un châtiment mérité pour des péchés imaginaires. Un jour enfin, elle alla, tout effrayée, se confesser à l’abbé de Prémord de ses prétendus péchés qui ne lui permettaient pas, disait-elle, d’être en paix avec Dieu et la privaient de cet état de grâce dans lequel elle avait vécu plusieurs mois.

L’abbé de Prémord saisit le motif de ce « refroidissement de foi » de son enthousiaste pénitente, et, en sa qualité de directeur spirituel, lui défendit de s’adonner à la prière des heures entières au lieu de courir avec ses amies, de passer toutes les récréations sur les dalles froides de l’église, de se mortifier inutilement et de se livrer à ses scrupules. Il lui imposa comme pénitence de mener un genre de vie plus conforme à son âge et à sa nature, de jouer, de s’amuser, de sortir de son ascétisme, de vivre dans la société, en un mot, d’être à la fois affable et pieuse. « Dieu n’aime pas les élans fiévreux d’une âme en délire, dit-il, il préfère un hommage pur et soutenu. » L’abbé Prémord avait parfaitement deviné le caractère de sa pénitente, tout composé de contraste et de transitions d’un extrême à l’autre. Ce conseil était donné très à propos. D’abord, Aurore ne se remit à jouer aux barres et à la balle que par obéissance pour son confesseur, puis elle reprit goût au jeu et redevint bientôt le boute-en-train de tous les amusements. La piété d’Aurore n’en souffrit nullement, mais la « diablerie » ne ressuscita plus : les jeux, les espiègleries n’étaient plus les mêmes. Jamais le couvent n’avait vu des jours d’une joie aussi franche ; toutes les élèves, grandes et petites, ne formèrent plus qu’une seule famille amicale dont Aurore était le centre. En très peu de temps elle recouvra la santé, le calme de l’esprit et sa foi sereine. Elle ne s’épuisa plus en prières ascétiques et sut trouver dans l’affection et la société de ses amies cette tranquillité et cet équilibre d’âme, qui lui rendit le bonheur de la prière confiante. Jamais, selon elle, elle ne s’était sentie si heureuse, si aimée, parce que, ajoute-t-elle, « il est facile d’être parfaitement aimable quand on se sent parfaitement heureux[82] ». George Sand se rencontre ainsi avec Léon Tolstoï, qui fait dire à Natacha Rostow : « Elle avait atteint ce suprême bonheur où l’homme devient tout à fait bon et aimable[83]. »

Bientôt Aurore introduisit un nouveau genre d’amusement au couvent, celui-là même qu’elle avait déjà pratiqué à La Châtre chez les Duvernet et pour lequel elle avait une prédilection qui trahissait en elle la petite fille de l’actrice Mlle de Verrières et la fille de Maurice et de Sophie Dupin, dont l’un avait joué dans des spectacles d’amateurs, et l’autre sur les tréteaux. Ce qu’elle imagina, ce n’était ni plus ni moins que de jouer la comédie au couvent. Cela commença par des charades et des représentations mimiques avec travestissements. Puis, ce furent des scènes improvisées que les pensionnaires jouaient sur des scénarios arrêtés d’avance. Enfin, Aurore se risqua à jouer avec sa troupe ni plus ni moins que le Malade imaginaire de Molière. Voilà comment cela se passa : la supérieure, Mme Canning, aimait assez à assister aux spectacles donnés parfois au couvent. Elle avait beaucoup entendu parler des représentations improvisées par Aurore Dupin et annonça qu’elle viendrait les voir un jour. Elle permit de prolonger la récréation du soir jusqu’à minuit. La troupe qui voulait faire parade de son savoir, s’adressa à Aurore, l’initiatrice ordinaire (les occupations littéraires sous La direction de son aïeule n’avaient pas été, on le voit, sans profit, et ses amies s’en apercevaient fort bien). Aurore fut priée d’imaginer quelque chose d’extraordinaire. Il y avait déjà eu des spectacles au couvent aux anniversaires ou à la fête de la supérieure et des spectacles mieux réglés que les scènes improvisées par Aurore ; mais ç’avait été le plus souvent des pièces insipides de Mme de Genlis, récitées plutôt comme examens publics de déclamation que comme amusements. Cette fois, il leur fallait autre chose, et voilà que la petite romancière en herbe osa songer au Malade imaginaire. Elle n’avait pas les œuvres de Molière sous la main, car Molière était à l’index au couvent. Heureusement qu’ayant lu la pièce avec sa grand’mère, Aurore en savait plusieurs scènes par cœur. Par contre, les bonnes sœurs n’en savaient mot. Notre actrice pouvait donc, impunément, confiante en sa mémoire, risquer de mettre le Malade sur la scène, sans citer l’auteur et en excluant les passages passionnés, qui, elle le comprenait parfaitement, n’étaient pas de mise dans un cloître. Aussitôt pensé, aussitôt fait. Aurore se fit hardiment collaboratrice de Molière et composa un scénario, en se servant des fragments, qu’elle savait par cœur, y introduisant des dialogues de sa propre invention, abrégeant par-ci, amplifiant par-là, enfin y joignant, comme intermède, la scène connue de M. de Pourceaugnac. En un rien de temps la pièce fut apprise et répétée. Chaque actrice apporta de chez ses parents ce qu’elle pouvait en fait de costumes, d’accessoires et de décors. La scène fut disposée de la manière la plus primitive, à l’aide de chaises, de bancs et de paravents. Le plus difficile était de confectionner des costumes d’hommes, qui ne choquassent point la pudeur des nonnes et qui ressemblassent cependant au costume Louis XIII. La difficulté fut éludée avec beaucoup d’adresse et d’invention, et un beau soir Aurore parut devant la communauté réunie, dans le rôle de Purgon, et ses compagnes sous la figure des autres personnages de la pièce. La comédie, qui passa pour être d’Aurore, fut enlevée avec gaieté et entrain. Le succès fut complet. Mme Canning et les religieuses rirent jusqu’aux larmes. Le génie comique de Molière, bien que « corrigé et complété » n’en enchanta pas moins les spectatrices. Aurore fut proclamée talent littéraire et comblée d’éloges et de félicitations. Elle garda certainement le silence sur son plagiat littéraire, afin de ne pas encourir la défense de jouer des pièces de théâtre, si par hasard on apprenait que la pièce n’était pas de son invention, mais de l’impie Molière.

Si nous nous sommes arrêté à dessein sur cet épisode, qui paraît à première vue fort insignifiant, c’est que nous avons voulu mettre en relief un des traits du caractère d’Aurore Dupin, que l’on peut suivre depuis son enfance jusqu’à l’âge mûr, et même jusqu’à la vieillesse. Ce trait, c’est sa passion pour le théâtre et pour tout ce qui le rappelle. Enfant, elle « jouait au théâtre » chez les Duvernet ; jeune fille, elle joue du Molière au couvent ; écrivain, elle emprunte avant tout ses sujets et ses héros au monde des tréteaux. Les héroïnes de ses premières œuvres sont des actrices ; des pages entières sont consacrées à la vie des coulisses. Dans l’âge mûr et dans la vieillesse, George Sand se divertit à Nohant, à ses moments perdus, à la comedia del arte ou à l’arrangement de vrais spectacles bien montés et prend plaisir à assister aux représentations de marionnettes de son fils Maurice. Les pages de l’Histoire de ma Vie où elle nous raconte dans quelle impatience fébrile elle était les jours où elle devait aller au théâtre, et avec quelle curiosité candide et quelle bonne foi naïve elle suivait la représentation, ces pages ne peuvent être comparées qu’aux lignes si célèbres et si chaleureuses de Bélinsky : « Aimez-vous le théâtre ? »… etc.

Le succès de la première soirée théâtrale en amena beaucoup d’autres. Au couvent, on ne parlait plus que de répétitions et de spectacles. Les derniers mois de l’hiver de 1820 se passèrent en ces occupations et ces plaisirs. L’assassinat du duc de Berry, qui attrista profondément les bonnes dévotes et les familles non moins pieuses de leurs aristocratiques pupilles, vint mettre fin à ces divertissements, au fond peu compatibles avec la vie de couvent. Mais, pour le moral et la santé d’Aurore, tout ce mouvement qui la distrayait de ses idées ascétiques, était ce qu’il y avait de plus salutaire. En même temps, ces improvisations et ces scénarios étaient, à son insu, un nouveau pas en avant dans l’évolution littéraire de la future George Sand.

Sur ces entrefaites, la grand’mère d’Aurore arriva à Paris. La nouvelle de la « conversion », de l’exaltation religieuse, de la dévotion de sa petite fille était parvenue jusqu’à elle. Toutefois, tant que cette exaltation s’était manifestée impétueuse, passionnée, presque tragique, l’aïeule ne s’en était pas inquiétée, comptant, avec raison, que cette tension d’esprit ne se maintiendrait pas et que tout cela passerait. Mais quand elle vit que sa petite-fille était gaie, riait, voyait le monde les jours de congé où elle pouvait sortir avec sa grand’mère, mais qu’au fond tout lui était devenu indifférent, qu’elle ne rêvait qu’à rentrer au couvent, que sa piété avait pris un caractère chronique, qu’elle ne pensait qu’à se faire religieuse (la grand’mère l’avait appris par une amie d’Aurore, Pauline de Pontcarré) alors, l’adoratrice de Voltaire eut peur. Dans sa crainte de voir sa petite-fille devenir bigote et prendre le voile, elle lui annonça un beau jour de la fin de février 1820, qu’elle allait la retirer du cloître. Cette nouvelle tomba sur la jeune mystique comme un coup de foudre. Elle fut au désespoir. Mais la religion, au nom de Laquelle elle eût voulu rester au couvent, exigeait qu’elle se soumît à la volonté de ses parents, et elle dut obéir à sa grand’mère. Elle le fit surtout dans l’intention et avec La ferme conviction d’obtenir de son aïeule, aussitôt qu’elle le pourrait, l’autorisation de rentrer au couvent pour s’y fixer à jamais. L’abbé de Prémord et la mère Alicia ne firent rien ni pour la détourner ni pour l’affermir dans son projet. Ils lui conseillèrent de ne pas désespérer, de ne prononcer aucun vœu, d’avoir patience. « L’intention de votre grand’mère est de vous marier. Si dans deux ou trois ans vous ne l’êtes pas et que nous n’ayez pas envie de l’être, nous reparlerons de vos projets — lui dit le bon abbé, — et jusqu’alors attendons les événements. » Les événements ne se firent pas attendre, mais ils furent tout autres que ne les rêvait Aurore en faisant ses adieux à l’asile qui l’avait abritée pendant les plus heureuses années de sa jeunesse.


Aurore quitta le couvent avec regret et tristesse et fut profondément malheureuse tout le temps qu’elle passa à Paris avec son aïeule. D’un côté, elle était tourmentée par l’appréhension de quelque projet de mariage, d’un autre côté, elle éprouva un grand désenchantement en se retrouvant avec sa mère, qu’elle n’avait vue que très rarement dans le courant des trois dernières années. Dès les premiers jours elle remarqua, avant tout, que les relations entre son aïeule et sa mère s’étaient de nouveau aigries, et qu’elle allait être encore une fois enveloppée dans cette atmosphère de querelles et de coups d’épingle dont elle avait déjà tant souffert. Elle eut d’autre part le chagrin de constater que sa mère s’était faite à l’idée de voir sa fille rester sous la dépendance de la grand’mère, et qu’une nouvelle séparation ne lui causerait aucune peine. Sophie-Antoinette refusa nettement d’accompagner sa fille à Nohant et eut la cruauté de lui dire : « Non, certes ! Je ne retournerai à Nohant que quand ma belle-mère sera morte. » Ces dures paroles brisèrent le cœur de la jeune fille, déshabituée de ces sorties et de ces vulgarités, dont Sophie était si prodigue. Elle sentit alors combien sa mère lui était devenue étrangère, elle regretta d’autant plus le couvent, où elle avait été entourée de l’atmosphère si sereine et si douce de la bienveillance générale. Dans les premiers jours du printemps de 1820, Aurore arriva avec sa grand’mère à Nohant. Elle raconte dans son Histoire, que le lendemain, se réveillant dans sa chambre d’enfant, dans cet immense et antique lit à ciel, entre tous ces vieux meubles, à la vue de tout ce qu’elle connaissait si bien et de cette belle et fraîche matinée de printemps, le premier sentiment dont elle fut envahie fut le désespoir, — et son premier mouvement — de fondre en larmes. Était-ce regret de n’être plus au couvent, peur de sa nouvelle vie, espoir ou crainte de l’avenir qui l’attendait, qui le saurait dire ? Quoique George Sand s’arrête sur ces larmes et souligne ce chagrin inexplicable, les pages où elle nous raconte son réveil dans sa chambre d’enfant, désormais sa chambre de jeune fille, respirent une fraîcheur adorable en nous montrant la mystique pupille de la mère Alicia toute palpitante dans l’attente d’une nouvelle vie. Chaque fois que nous les lisons, nous évoquons involontairement une autre charmante description, celle du réveil de la jeune héroïne dans le roman de Maupassant « Une Vie » le lendemain de son arrivée au château paternel. L’époque (1820 environ) et la mise en scène décrite par George Sand et par Maupassant offrent même tant de ressemblance, que nous ne pouvons lire ce chapitre de : « Une vie » sans penser à l’Histoire de ma Vie et vice versa. Il en est de même des fragments de la correspondance d’Aurore avec une de ses amies de couvent ; on les croirait empruntés aux premiers chapitres des Mémoires de deux jeunes Mariées de Balzac. Il nous semble hors de doute que George Sand a fourni à Balzac des données pour ce roman, qui lui est du reste dédié. On y trouve bon nombre d’épisodes, de traits et de faits parfaitement identiques avec les événements de la vie de jeune fille de George Sand et on croit parfois y lire des lettres de ses amies, les demoiselles Bazouin, Émilie de Wismes, etc.

Retournons au séjour d’Aurore à Nohant et à ses seize ans. Elle avait pleuré à son réveil, mais quand elle se vit au milieu de ces bois qui venaient à peine de reverdir, des champs émaillés de fleurs printanières et qu’elle revit le vieux Deschartres, ses anciennes camarades de village, ses chiens favoris, quand

           « Du grand souffle de liberté et de vie
                    Son âme fut envahie…… »

quand elle respira le grand air du printemps, le soleil, elle oublia comme par enchantement ses chagrins et son noviciat manqué et s’adonna tout entière à la joie de se sentir libre. Elle passa tout son temps dans les champs et les prairies ; il lui tardait de revoir ses amies villageoises et tous les sites jadis préférés. Puis, arrivèrent son amie du couvent, Pauline de Pontcarré avec sa mère, et le chevalier de Lacoux, qui apprit à Aurore à jouer de la harpe, puis M. de Trémoville, qui arrangea, pour distraire la vieille Mme Dupin, un spectacle où la jeune fille joua de nouveau un rôle d’homme, celui du « berger Colin ». L’été s’écoula dans ces divertissements. Aurore s’était d’abord composé un programme de ses occupations, car elle avait l’intention de continuer à étudier la musique, le dessin, l’histoire, l’anglais et l’italien, mais ce projet dut être remis à plus tard.

Hippolyte arriva ensuite en congé. C’était alors un bel et brave officier. L’idée lui vint d’enseigner l’équitation à sa sœur, et en très peu de temps Aurore apprit non seulement à monter les chevaux les plus fougueux, mais devint encore une écuyère intrépide. Ce sport, auquel elle s’adonna passionnément pendant de longues années, joua, comme nous le verrons, un grand rôle dans la vie de George Sand[84].

L’automne arriva. Hippolyte parti, Aurore passa l’hiver et toute l’année suivante en compagnie de Deschartres et de sa grand’mère, dont la santé s’affaiblissait de jour en jour. La vieille dame, qui avait toujours strictement observé le code de la correction mondaine, faisait encore de la toilette les jours où elle avait des invités chez elle, mettait des diamants à ses oreilles et du rouge à ses pommettes, présidait les repas et « tenait ensuite son salon », c’est-à-dire que pendant plusieurs heures elle causait très agréablement sans donner aucun signe de défaillance ou d’infirmité. Mais cette contrainte qu’elle s’imposait lui coûtait de plus en plus, elle devait s’enfermer des journées entières dans ses appartements pour se reposer de la fatigue des longues réceptions. Avec l’arrivée de l’automne, la vieille dame ne quitta plus sa chambre. Aurore passait avec elle des heures entières, lui faisant la lecture, jouant avec elle et Deschartres au grabuge, pinçant de la harpe ou touchant du piano pour faire plaisir à son aïeule, ou s’entretenant avec elle sur différents sujets. C’est alors qu’elle s’aperçut que l’instruction reçue au couvent était bien insuffisante auprès des connaissances de Mme Dupin. Animée d’un beau zèle, elle se mit à travailler, à étudier. Elle ne pouvait pourtant s’occuper qu’après dix heures du soir, lorsque Mme Dupin procédait à son grand coucher — ce qui constituait une solennité. Deux femmes de chambre lui passaient sa douillette de satin piqué, son bonnet enrubanné, lui mettaient entre les mains des mouchoirs brodés, des bagues, des tabatières, dites « de nuit » et la couchaient à demi assise, appuyée contre un tas d’oreillers de dentelles.

Après les dix heures, Aurore était donc libre et pendant les calmes heures de la nuit, souvent jusqu’à l’aube, elle tâchait de réparer le temps perdu au couvent et de suppléer aux lacunes de son instruction. Elle lisait tout ce que sa grand’mère lui avait recommandé, et, comme autrefois Marie-Aurore elle-même, prenait des notes et faisait des résumés. Dans sa chambre elle jouait de la harpe, déchiffrait à livre ouvert des partitions ; en général, elle s’efforçait de rester, à la campagne, fidèle à ses habitudes de travail intellectuel et d’avancer dans le perfectionnement et le développement de ses facultés. Néanmoins, les premiers mois de son séjour à Nohant lui furent pénibles. Elle était trop habituée à une nombreuse société de compagnes, et elle avait le mal du couvent, comme d’autres ont le mal du pays. « Mon cœur, dit-elle, s’était fait comme une habitude d’aimer beaucoup de personnes à la fois et de leur communiquer ou de recevoir d’elles un continuel aliment à la bienveillance et à l’enjouement. » Elle ajoute aussitôt après : « L’existence en commun avec des êtres doucement aimables et doucement aimés est l’idéal du bonheur[85]. » Ce bonheur lui manquait, elle devint mélancolique et ne comprenait pas comment, occupée du matin au soir, elle pouvait l’être. Heureusement le temps vint où elle connut de plus près et sut apprécier sa grand’mère. Les dix-huit derniers mois de la vie que Marie-Aurore de Saxe passa avec sa petite-fille, furent de toute importance pour le développement morale de celle-ci. « Mon affection pour elle se développait extrêmement. J’arrivais à la comprendre, à avoir le secret de ses douces faiblesses maternelles, à ne plus voir en elle le froid esprit fort que ma mère m’avait exagéré, mais bien la femme nerveuse et délicatement susceptible qui ne faisait souffrir que parce qu’elle souffrait elle-même à force d’aimer. » Aurore sut apprécier quelle excellente femme, quel grand esprit délicat et cultivé, était sa grand’mère, elle apprit peu à peu à faire la part de ses petites faiblesses et de ses petits préjugés provenant de son éducation et du cercle trop exclusivement restreint où elle avait vécu, et à les distinguer des grandes et belles qualités foncières de la nature de son aïeule. Elle comprit combien son esprit était profond et sérieux, quelle âme habitait ce corps faible et fragile. « Sortant moi-même des ténèbres de l’enfance, je pouvais enfin profiter de son influence morale et du bienfait intellectuel de son intimité. » Dès lors Aurore aima son aïeule de tout son cœur et n’eut plus d’autre désir que de mériter son approbation et de lui ressembler.

Malheureusement, elle ne put jouir longtemps de cette intimité et de cette bienfaisante influencé. Un jour, pendant qu’elle lisait le Génie du Christianisme à sa grand’mère, qui commentait, comme toujours, la lecture avec esprit et finesse, celle-ci l’interrompit en disant quelque chose de tout à fait incohérent. C’était le délire. Un moment après, revenue à elle, elle étonna bien davantage encore sa lectrice en lui disant, qu’elle avait refusé un vieux général de l’Empire, homme du plus grand monde, qui avait demandé la main d’Aurore par l’entremise de son cousin René de Villeneuve, et l’avait refusé non à cause de son âge et de ses blessures, disait-elle, mais parce qu’il avait posé comme condition qu’Aurore ne pourrait voir sa mère. L’aïeule conquit alors définitivement l’affection de sa petite-fille en lui avouant combien elle avait eu tort dans le temps d’avoir voulu l’éloigner de sa mère. Elle lui fit connaître les raisons qui l’avaient portée à agir ainsi et à craindre pour elle l’intimité de sa mère, ainsi que la peur que lui avait inspirée son mysticisme de l’année précédente. Maintenant qu’elle la savait raisonnable, attachée aux occupations intellectuelles, raisonnablement pieuse, elle se sentait tout à fait rassurée, ne la pressait pas de se marier et lui disait de ne pas s’inquiéter à ce sujet.

Cette critique de soi-même et ce repentir sincère, si peu dans les habitudes de sa grand’mère, frappèrent tellement Aurore que, rentrée dans sa chambre et faisant de la musique, elle s’en réjouit d’abord involontairement, comme d’une victoire qu’elle venait de remporter, puis fut tout alarmée de ce qui venait de se passer d’extraordinaire. Elle se trouva si inquiète qu’elle redescendit pour voir si sa grand’mère dormait. Tout était tranquille. Cependant, le matin, elle fut éveillée par Deschartres qui lui annonça que, pendant la nuit, la vieille Mme Dupin avait eu un coup d’apoplexie, qu’on avait réussi à la réchauffer et à la ranimer, mais qu’elle avait un côté paralysé. Grâce au médecin et aux soins qu’on lui prodigua, la malade recouvra l’usage de ses membres, et aux approches de l’été elle put se mouvoir un peu et faire des siestes au jardin. Néanmoins elle ne vécut plus, elle végéta ; lentement et pas à pas elle s’approchait de la destruction finale. Elle s’y plongeait déjà, car le lendemain de son coup d’apoplexie, Deschartres constata, à la consternation d’Aurore, que les divagations de la vieille dame n’étaient pas du délire, mais l’enfance.

La jeune fille se vit soudain maîtresse de maison et de sa propre existence et le fut pendant près de dix mois. Nous signalons dès à présent à l’attention du lecteur l’importance de ces dix mois de liberté individuelle et absolue dans l’évolution de l’esprit, du caractère et des habitudes de la future George Sand.

Les derniers jours qui avaient précédé la nouvelle maladie de sa grand’mère, Aurore lui avait lu l’ouvrage de Chateaubriand. Assise pendant de longues nuits dans la chambre de la malade, elle avait eu le temps de lire et de relire le livre. Elle fut charmée et surprise par la beauté et la poésie dont Chateaubriand revêtait le christianisme. Elle y trouva une religion toute différente de celle qu’enseignait l’auteur de l’Imitation de Jésus-Christ, qui avait été jusque-là son guide, le fil qui dirigeait sa vie. « Quitte-toi, abîme-toi, méprise-toi ; détruis ta raison, confonds ton jugement ; fuis le bruit des paroles humaines. Rampe et fais-toi poussière sous la loi du mystère divin ; n’aime rien, n’étudie rien ; ne connais rien, ne possède rien, ni dans tes mains, ni dans ton âme. Deviens une abstraction fondue et prosternée dans l’abstraction divine ; méprise l’humanité, détruis la nature ; fais de toi une poignée de cendre et tu seras heureux. Pour avoir tout, il faut tout quitter » — voilà ce qu’enseigne Gerson. « Élève ton âme, dit Chateaubriand, orne ton esprit, développe tes facultés, glorifie Dieu par tout ce que tu as de bon en toi, aime les hommes, la nature, la vie ; car la science, l’art, la beauté, tout cela est manifestation de Dieu. Il faut comprendre Dieu pour l’aimer. Pour comprendre le christianisme, il faut aimer les hommes et tout ce qui est beau. Le christianisme est la religion de la sublime poésie et de la beauté. »

En voulant se rendre compte de ces contradictions, Aurore fut épouvantée et sentit, pour la première fois, à quoi l’avaient menée sa soumission aveugle aux autorités de l’Église catholique et son désir de suivre, en tout point, les préceptes de Gerson. Elle comprit qu’elle s’était éloignée en esprit de sa famille, qu’elle avait trompé et qu’elle trompait encore son aïeule, en se soumettant extérieurement à sa volonté, mais en continuant secrètement à se préparer à entrer en religion, que, vivant dans les rêveries égoïstes de sa béatitude et de son salut et voulant « s’abrutir », elle avait agi contre la volonté de sa grand’mère et contre ses propres tendances instinctives. Dans sa vie, pendant ces dernières années, tout était contradiction et dualité qui lui faisait horreur à elle-même. D’un côté, l’instinct et le sentiment la portaient non seulement à sympathiser avec sa grand’mère, avec ses convictions et ses goûts, mais encore à croire fermement que malgré son athéisme et son insoumission à l’Église, celle-ci ne pouvait être une pécheresse maudite par Dieu. En même temps l’habitude acquise au couvent lui faisait continuer à s’occuper de science, d’art et de lecture. Et d’un autre côté au point de vue de l’orthodoxie catholique, la grand’mère était une athée ennemie de Dieu, toutes ses convictions étaient hérétiques, et les occupations d’Aurore elle-même, l’histoire, la littérature, les arts, toute sa vie, toutes ses affections, n’étaient que vanité, actes en plein désaccord avec la vraie vie chrétienne telle que l’entendait Gerson. Pour être conséquente avec elle-même, Aurore aurait dû, comme sœur Hélène, rompre avec sa grand’mère et sa mère, fouler aux pieds leurs cœurs, renoncer à tous ses attachements, quitter Le monde. Elle ne l’avait pas fait, parce que l’abbé de Prémord et la mère Alicia l’en avaient dissuadée. L’abbé de Prémord et la mère Alicia suivaient-ils donc, comme Chateaubriand, une vérité relative, et la vérité absolue, était-elle du côté de Gerson ? Mais Aurore ne se sentait plus la force de renoncer, sans murmure, aux occupations intellectuelles et, qui plus est, de condamner sa grand’mère, parce qu’elle ne pratiquait pas, et ne fréquentait pas les sacrements. Elle crut, un temps, qu’elle devait persuader à son aïeule de se confesser et de communier pour ne pas mourir dans l’impénitence finale et qu’elle accomplirait ainsi envers elle son devoir de chrétienne. Cependant, elle ne donna pas suite à son projet, comprenant quel coup elle lui porterait en lui parlant de sa fin prochaine. Du désaccord entre son sentiment et les préceptes de foi qu’elle aurait voulu suivre, elle conclut encore une fois qu’il y avait dans son âme une contradiction et une discorde originelle. Elle écrivit à l’abbé de Prémord pour le prier de l’éclairer sur cette contradiction, de lui indiquer ce qu’elle devait penser et comment elle devait agir avec sa grand’mère ; elle lui demanda aussi s’il lui était permis de lire des auteurs profanes, des philosophes et des poètes, si, par son savoir elle ne péchait pas contre l’humilité chrétienne. L’abbé, qui comprenait sa nature, lui répondit avec autant de raison que d’esprit. Il se moqua finement de la peur qu’elle avait de devenir vaniteuse de ses connaissances « qui ne lui paraissaient pas, disait-il, assez considérables pour avoir de quoi s’enorgueillir ». Il lui conseilla de ne se laisser guider dans ses rapports avec son aïeule, que par son cœur, car « le meilleur guide qu’un chrétien puisse suivre c’est la bonté du cœur », et il lui permit de lire tout ce qu’elle voudrait « la vraie foi ne pouvant être ébranlée par aucune lecture ».

Dès ce moment, Aurore commença à dévorer les livres de la bibliothèque, à l’exception de ceux que sa grand’mère lui avait conseillé de ne pas lire[86]. Elle lut d’arrache-pied, Mably, Locke, Condillac, Montesquieu, Bacon, Bossuet, Aristote, Leibnitz, Pascal, la Bruyère et Montaigne ; ensuite ce fut le tour des poètes : Pope, Milton, Dante, Virgile, Shakespeare ; l’Émile, la Profession de foi du vicaire savoyard, le Contrat social et les Discours de Jean-Jacques Rousseau servirent de dessert à cette nourriture aussi abondante qu’indigeste.

Dans l’Histoire de ma Vie, George Sand raconte éloquemment l’évolution produite en elle par ces lectures hétérogènes, et comment elles l’éloignèrent insensiblement de la religion, du moins du catholicisme. Ce dernier fait est certain. Quant à l’influence philosophique de tous ces écrivains sur le développement de sa pensée et de sa manière d’envisager le monde, il nous semble que des pages de l’Histoire où elle parle de ses lectures, on ne peut tirer que ceci : la jeune fille se jeta avec une curiosité avide sur tout ce qui lui tombait sous la main, mais elle ne put s’assimiler que ce qui était à la portée de sa jeune intelligence et de ses forces. Ce furent certainement les poètes, comme Chateaubriand, Byron, Milton, Molière, en partie aussi Shakespeare, qui la charmèrent le plus. Des œuvres d’art et d’exaltation poétique comme René ou le Génie du christianisme ; les désespérés et les désenchantés, comme Hamlet et les héros de Byron, comme Alceste et le Satan de Milton dans son étincelante et funeste beauté ; Rousseau avec ses sermons, prêchant la fraternité, la vie simple et le retour à la nature, avec ses déclamations enflammées, voilà ce qui a dû entraîner l’artiste inconscient qui sommeillait dans la jeune fille. Franklin (George Sand ne parle pas de lui dans les pages citées de l’Histoire de ma Vie, mais elle le lisait alors avec enthousiasme)[87] a dû certainement la charmer aussi par son idéal mi-chrétien, mi-stoïque, et par ses sages préceptes. Quant à la philosophie et la science, elles sont le partage des hommes et des peuples mûrs. Les peuples dans leur enfance et les jeunes gens ne sont capables de comprendre la vérité que sous la forme de l’art et de la beauté. Les poètes, par le caractère de leur nature même, n’acceptent qu’avec peine les idées toutes nues, les images seules les frappent. Aurore, moitié enfant, moitié poète à cette époque, dut naturellement trouver bien plus de plaisir dans les poètes et les orateurs éloquents, comme Rousseau, que dans les purs et froids penseurs. Aurore avait beau s’efforcer de pénétrer les idées de Locke, de Mably et de Leibnitz, de se préparer à comprendre le grandiose système de ce dernier en étudiant la physique, la chimie et les mathématiques, sous la direction de Deschartres, qui s’était mis, avec le plus grand plaisir et un profond savoir, à enseigner des théorèmes et des axiomes à son élève autrefois si indocile, maintenant si studieuse ; toutes ces louables intentions ne l’amenèrent à rien. Aurore n’avait ni facilité pour les mathématiques, ni désir sérieux de savoir s’y prendre pour réussir. Elle était trop artiste et trop dilettante pour approfondir la science. Elle cessa ses leçons avec Deschartres sans trop se tourmenter de n’avoir pu s’approprier les systèmes philosophiques de Leibnitz et de Mably. Elle s’enfonça bien plus volontiers dans les idées de Rousseau. Ajoutons, que pendant toute sa vie, elle n’apporta pas plus de système et de persévérance à étudier les philosophes. En vraie femme, elle y puisait, plutôt par le sentiment que par l’esprit, ce qui convenait le mieux à sa nature d’artiste et à la disposition altruiste de son âme ; quant au reste, elle le rejetait sans nullement s’inquiéter de l’unité et de la clarté des doctrines ainsi simplifiées et sengouant tour à tour de différents auteurs dont elle devenait alors une fervente adepte, elle ne rendait justice que froidement et par acquis de conscience, aux autres non moins remarquables. « Il y a des natures qui ne s’emparent jamais de certaines autres natures, quelque supérieures qu’elles soient. Et cela ne tient pas, comme on pourrait se l’imaginer, à des antipathies de caractère, pas plus que l’influence entraînante de certains génies ne tient à des similitudes d’organisation chez ceux qui la subissent[88]. » Ainsi, selon elle, elle ne put jamais avoir de sympathie pour le caractère privé de Jean-Jacques ; néanmoins, à partir de cette époque, elle devint et resta toujours un de ses disciples les plus zélés. Le passage que nous venons de citer et qui caractérise avec beaucoup de justesse sa manière d’étudier et de s’approprier les auteurs qu’elle lisait alors, peut être appliqué à George Sand pendant tout le cours de sa vie, et ne doit pas être négligé par ceux qui se plaisent à critiquer la facilité avec laquelle, dans sa carrière littéraire, elle tomba sous l’influence de différentes personnalités. En réalité, elle ne se laissa influencer que par ceux qui vibraient d’accord avec sa nature, qui lui ressemblaient par leur tour d’esprit et la direction de leurs idées.

Quoi qu’il en soit, l’année 1821 fut une époque importante dans la vie d’Aurore Dupin. Après les rêveries demi-conscientes de son enfance, après les extases mystiques des deux dernières années, son âme s’était réveillée subitement à une vie intellectuelle et consciente, aux délices réfléchies de la poésie et de l’art.

Son genre de vie fut aussi plus qu’extraordinaire pendant les dix mois où sa grand’mère fut entre la vie et la mort. Celle-ci était retombée en enfance, et sa petite-fille devait être jour et nuit auprès d’elle. Comme la grand’mère avait perdu toute notion du temps, elle exigeait souvent, au milieu de la nuit, qu’on causât ou qu’on jouât aux cartes avec elle. Aurore, qui pouvait toujours s’attendre à être appelée, dut autant que possible, réduire son sommeil et, veillant la malade alternativement avec Deschartres, elle ne pouvait plus se reposer que de deux nuits l’une, passant ainsi vingt-quatre, parfois quarante-huit heures sans dormir. Pour se tenir éveillée pendant ces longues nuits, elle commença à priser, à fumer, à boire du café très fort et même de l’eau-de-vie. Mais tout cela l’aidait fort peu et n’amenait qu’un grand affaiblissement de forces ; Deschartres, remarquant qu’Aurore s’ennuyait, privée de toute société intellectuelle, que les nuits passées sans sommeil et l’absence de mouvement nuisaient à sa santé, lui conseilla de reprendre les promenades à cheval qui lui avaient tant plu l’année précédente. Il lui adjoignit pour l’accompagner, André, un petit groom qu’il avait d’abord formé ; il donna à Aurore, pour les dresser l’un après l’autre tous les jeunes chevaux de Nohant, mais elle aimait surtout à monter Colette, sa jument favorite. Après trois ou quatre heures de sommeil (habitude qui lui rendit plus tard de grands services, lorsqu’elle eut à passer des nuits entières à travailler), Aurore faisait avant l’aube de grandes promenades à cheval, désirant être de retour avant le lever de sa grand’mère : Elle s’adonna de nouveau avec ardeur à ce sport favori, galopant tantôt à travers champs, si vite que le petit écuyer avait peine à la suivre, tantôt laissant flotter les rênes sur le cou de son intelligente bête et avançant au pas, plongée dans la contemplation de la nature et dans une rêverie qu’André ne se permettait jamais d’interrompre par la moindre réflexion.

Ces promenades journalières, au milieu de ces réveils de la nature embaumée de fraîcheur, éveillèrent le poète dans l’âme endormie de la jeune fille. Tout ce qui frappait sa vue dans ses chevauchées au pas ou au galop, trouvait son écho dans cette âme délicate et sensitive. Tout l’impressionnait et se gravait dans son imagination et sa mémoire : nuance de feuillage ; teinte des nuages ; murmure du ruisseau qu’elle devait traverser à gué ; cris des oiseaux voyageurs ; patois caractéristique, ce vieux parler français des villageois berrichons qu’elle rencontrait ; bêlement des brebis et clochettes des troupeaux paissant le long du chemin ; ombrage verdàtre et transparent des traînes, ou les guérets dorés par le soleil. S’il n’y avait pas eu pour Aurore nécessité de rentrer au château, elle eût, pendant des journées entières, parcouru avec plaisir les champs et les forêts, s’abandonnant au hasard, en vrai artiste, au charme de ses diverses impressions et de ses rencontres inattendues.

Outre ces courses à cheval, Deschartres, lorsqu’il allait à la chasse, se faisait accompagner par Aurore. Il avait toujours regretté qu’elle ne fût pas un garçon, et les robes seules de la jeune fille l’avaient empêché, semble-t-il, de la traiter en jeune homme. Comme les vêtements de femme de l’Empire et de la Restauration, ressemblaient plutôt à des gaines qu’à des robes qui auraient permis de franchir commodément et décemment les fossés et de courir dans les sentiers étroits, Deschartres lui conseilla de se vêtir en garçon. Elle se rappelait encore trop bien son uniforme « d’aide de camp de Murat » et il y avait trop peu de temps qu’elle avait joué les rôles de Purgon et de Colin pour ne pas suivre avec plaisir ce conseil. Après avoir mis une blouse, des guêtres et une casquette, elle fit, avec Deschartres, la chasse aux cailles et aux coqs de bruyère. Aussitôt qu’elle eut quitté ses jupons brodés, Deschartres oublia qu’il avait devant lui une demoiselle et la traita avec la même familiarité, la même simplicité et les mêmes exigences, dont il usait autrefois avec le père d’Aurore, son ancien élève. Lorsque, bien des années plus tard, George Sand écrivit son roman Gabriel-Gabrielle, histoire d’une jeune fille élevée comme un jeune homme par un vieux précepteur et qui acquiert ainsi toutes les qualités viriles, — elle reproduisit bien des choses vues et vécues lors de ses parties de chasse avec Deschartres. Le portrait qu’elle fait du vieux Porpora dans Consuelo est encore indubitablement copié tout autant sur le critique de Latouche, ce mentor jaloux et despote qu’elle eut plus tard, que sur Deschartres, son vieux précepteur de jadis, grondeur et cuistre, mais au fond, tendre et aimant. Deschartres exerça sur son élève une énorme influence en l’élevant, non comme une demoiselle, mais comme un homme. C’est à lui, avant tout, qu’elle dut plusieurs de ses qualités morales et de ses habitudes, et surtout ses « vertus viriles » qui firent d’elle ce « parfait honnête homme » que nous admirons en George Sand. Ce fut le contrepoids de l’éducation du couvent, sans dire que ces promenades, tantôt à cheval, tantôt à pied, fortifiaient sa santé et l’habituaient au mouvement en plein air. Promenades, courses, mouvement, équitation, voyages, devinrent pour George Sand comme un besoin nécessaire quelle garda jusqu’à son extrême vieillesse.

Mais tout le monde ne voyait pas les choses du même œil que Deschartres. Les commères de La Châtre furent choquées de la conduite « répréhensible » de la jeune fille. La chasse, l’équitation, les habits d’homme ! quelle horreur ! quel sujet de médire ! À tout cela vint s’ajouter encore l’arrivée à Nohant de René de Villeneuve. Aurore avait toujours aimé son cousin, qui frisait alors la quarantaine[89], et elle avait une grande prédilection pour sa fille Emma. Elle se prit maintenant d’une plus grande amitié encore pour cet excellent homme, délicat, plein d’esprit, lettré et d’une grande culture. Bonapartiste par conviction, aristocrate par sa naissance et ses alliances (sa femme était née de Ségur), il était tolérant au point de condescendre aux opinions et aux convictions les plus extrêmes ; il avait beaucoup de littérature, il savait par cœur des pages entières ; il aimait la nature, la lecture, la vie de famille à la campagne, et, par-dessus tout, les promenades à cheval et la causerie avec quelques amis de choix. Tous ces goûts s’accordaient avec ceux d’Aurore, qu’il chérissait sincèrement. Il la comprenait si bien que, dès 1821, il s’aperçut de son talent littéraire et lui conseilla, après avoir lu ses premiers essais, d’écrire des romans. Il était trop grand seigneur pour partager les préjugés et les appréciations étroites de La Châtre sur les habitudes et la conduite de sa jeune cousine ; il se promenait volontiers à cheval et luttait d’adresse avec elle pour sauter les fossés ; il lui apprit à tirer au pistolet. Malheureusement René de Villeneuve ne paraissait pas avoir l’âge qu’il avait, et les commères de La Châtre décidèrent aussitôt qu’Aurore se promenait avec son promis « au nez du monde ». C’était, à leur avis, le comble de l’inconvenance.

Bientôt Aurore donna aux langues un nouveau sujet de médisance ! Dans le voisinage de Nohant, demeurait une nombreuse famille de gentillâtres, autrefois riche, mais à ce moment ruinée, les Ajasson de Grandsaigne ou Grandsagne, Aurore et Hippolyte étaient très intimes avec plusieurs de ces fils de famille, mais en 1821. Aurore se lia d’une amitié plus particulière avec l’un d’eux, Stéphane, que dans l’Histoire de ma Vie elle appelle du faux nom de Claudius[90]. Stéphane se destinait à être médecin et s’occupait de sciences naturelles. Aurore prit goût à ces sciences et se mit à s’occuper, sous la direction de Stéphane, de zoologie, d’anatomie et de physiologie. Deschartres approuva ces occupations, car il était lui-même médecin, aimait la science et espérait qu’Aurore acquerrait, par là, assez de connaissances pour l’aider dans les soins qu’il donnait aux paysans malades.

Voyant le zèle de son élève, Stéphane lui apporta des bras, des jambes et des têtes pour étudier l’ostéologie. C’était là pour les gens de La Châtre, curieux des affaires d’autrui, l’abomination de la désolation. Aussitôt commencèrent à circuler des histoires plus incroyables les unes que les autres, et tellement stupides, qu’Aurore n’aurait jamais pu s’imaginer de pareilles choses si elle ne les avait pas vues plus tard, noir sur blanc, dans une des lettres envoyées à sa mère. On racontait qu’elle déterrait les cadavres, entrait à cheval dans l’église, lirait du pistolet sur l’hostie, que ses chiens dévoraient des petits enfants, et, pour couronner l’œuvre, on débitait que Stéphane était son amant. Les calomnies parvinrent aux oreilles du curé de La Châtre, le confesseur d’Aurore, qui se permit un jour, la confession finie, de lui en parler d’une manière fort peu délicate. Indignée jusqu’au fond de l’âme, Aurore se leva, et, ayant hardiment déclaré au prêtre combien elle était révoltée par la grossière inconvenance de son interrogatoire, quitta le confessionnal pour n’y plus jamais revenir.

Lorsque Stéphane fut parti pour Paris, afin d’y continuer ses études de médecine, une correspondance suivie s’engagea entre les deux jeunes gens, au su de Deschartres. Les lettres de Stéphane avaient un ton sérieux et quelque peu pédantesque qui ne déplaisait point à Aurore. Malheureusement, il tomba réellement amoureux de son élève, ce que George Sand nous raconte d’une manière assez transparente, bien qu’avec des réticences et tout en ayant l’air de dire le contraire. Stéphane Ajasson fut, disons-le dès à présent, le premier de la nombreuse série des hommes qui furent épris de George Sand. Laissant de côté ceux envers qui elle ne fut pas indifférente, remarquons qu’Aurore Dupin, comme plus tard Aurore Dudevant, eut, dans le sens propre du mot, un « succès » presque incroyable ; le nombre de ses adorateurs fut légion. Sa Correspondance et son premier ouvrage : Voyage en Auvergne, nous montrent que toutes ses apparitions dans le monde, tous ses voyages, etc., furent, toujours et partout, accompagnés de « conquêtes », ce qui l’ennuyait sauvent et la fâchait même. Elle attirait les adorations sans le vouloir. C’était une nature de charmeuse.

Quoi qu’il en soit, elle resta indifférente envers Stéphane et fut très peinée quand Deschartres assura, que la lettre qu’elle venait de recevoir, ressemblait fort à une déclaration d’amour. Dans sa naïveté, elle n’y avait rien vu.

Le grossière indiscrétion de son confesseur à ce sujet l’avait néanmoins empêchée de fréquenter le confessionnal. Depuis lors elle ne pratiqua presque plus. En comparaison des offices du couvent, le service à l’église du village lui semblait une sorte de parodie. Elle préférait lire la messe chez elle. Un nouvel incident qui eut lieu au cours de l’été, vint lui montrer combien petites et insignifiantes sont ces cérémonies quand on les compare à la foi véritable.

Le mari de la vieille Mme Dupin avait eu de Mme d’Epinay un fils naturel, qui, en 1821, était archevêque d’Arles. Il aimait beaucoup sa quasi belle-mère, qui l’avait tendrement soigné dans son enfance. À cette époque, c’était un bonhomme gai, replet, gourmand, débonnaire et très borné. Lorsqu’il apprit que sa belle-mère était malade, il s’empressa d’arriver et entreprit, selon George Sand, une chose impossible. Il voulut persuader à Marie-Aurore qu’elle devait se confesser et recevoir l’extrême-onction, afin de ne pas mourir dans l’impénitence finale. La vieille dame se trouvait alors dans un de ses moments lucides et s’était même remise à sa correspondance et à ses affaires. Aurore, en vraie croyante, fut donc épouvantée en voyant l’archevêque, sans préparations, sans préambules et de la manière la plus grossièrement plaisante du monde, déclarer à Mme Dupin que, quoiqu’il n’osât pas disputer contre sa « maman », elle pourrait bien — puisqu’elle allait mieux, — remplir les formalités catholiques. Lui, archevêque, l’empêcherait ainsi de tomber en enfer, où elle irait infailliblement, il en était sûr, malgré tout son amour pour « maman », si elle ne s’y soumettait pas. Ce discours baroque et d’un comique achevé à force de candeur dévote, fit sourire Marie-Aurore. Mais, voyant l’émotion d’Aurore, qui assistait à cette scène, connaissant sa foi profonde, ne voulant attrister ni son quasi beau-fils, ni sa petite-fille, ne voulant surtout pas lui faire encourir les reproches de qui que ce fût d’avoir laissé mourir sa grand’mère sans confession, elle consentit à faire ce qu’on demandait d’elle. L’archevêque se frotta les mains de joie, d’avoir « si bien bâclé cette affaire », dit, à plusieurs reprises, « qu’il fallait battre le fer pendant qu’il était chaud », et le lendemain même il fit venir le vieux curé rustique de Saint-Chartier pour confesser sa belle-mère. Aurore n’osait pas même s’en réjouir, tellement elle était indignée de la manière inconvenante, dont un prêtre, un archevêque, traitait les choses les plus sacrées de la religion. Mais Marie-Aurore, ayant tranquillisé son beau-fils par sa soumission à remplir ses devoirs religieux, sut aussi calmer l’âme angoissée d’Aurore. Elle fit assister la jeune fille à sa confession, avoua sincèrement qu’elle n’avait jamais donné de l’importance aux pratiques du culte, que depuis la mort de son fils, elle avait même complètement cessé de penser à Dieu, mais, qu’au fond de son cœur, elle n’avait jamais douté de son existence et qu’elle attendait de Lui son pardon, car Lui, qui sait et comprend tout, avait sûrement dû comprendre son désespoir. Cette confession ébranla complètement Aurore et le vieux curé villageois, qui prononça en pleurant les paroles d’absolution. Marie-Aurore fit ensuite entrer dans sa chambre tous les gens de la maison et du village, demanda pardon à tous et reçut devant eux les derniers sacrements. Mais comme elle possédait à fond le latin, elle commentait à sa manière les paroles du prêtre, disant tantôt : « Je crois à cela », tantôt : « Il importe peu ». Elle avait l’air de vouloir conserver par là son droit à la liberté de conscience ; même dans un moment aussi solennel elle restait fidèle à ses convictions et aux libres croyances de toute sa vie. Le vicomte d’Haussonville a bien raison de croire que cette scène a dû laisser dans l’âme sensible de la jeune fille une empreinte ineffaçable et ébranler en elle les préceptes catholiques, qui lui furent inculqués au couvent. Ce régime catholique avait duré trop peu de temps et avait été trop superficiel pour pouvoir jeter des racines bien profondes dans l’âme d’Aurore, qui avait grandi en dehors de toute doctrine religieuse, et qui trouvait maintenant, dans cette période de doutes et de réflexions, l’Église orthodoxe représentée par des serviteurs aussi ineptes : un prélat stupide, un prêtre de petite ville manquant de tact, et un rustique curé de village tout craintif devant sa docte et noble fille spirituelle.

Avant le départ de Monseigneur l’archevêque, il se passa encore des choses qui lui firent définitivement perdre tout ascendant aux yeux d’Aurore. Ainsi, par exemple, il entra dans la bibliothèque de sa soi-disant belle-mère et s’occupa de brûler et de mettre en pièces les livres, dont la lecture lui paraissait nuisible. Heureusement, Deschartres, qui, en sa qualité de régisseur et de maire de Nohant, devait veiller aux intérêts des membres de sa commune, arriva à temps pour arrêter ce vandalisme.

Ainsi, par gradations insensibles, par un enchaînement d’événements, de faits, de réflexions et de sentiments, Aurore, cette fervente pratiquante, qui se confessait trois fois par semaine et avait coutume de s’entretenir presque chaque jour avec son directeur de conscience, rompit presque tout à fait avec l’Église romaine, tout en restant de cœur, comme par le passé, ardemment et profondément croyante. C’est à cette époque aussi, hélas ! qu’elle rompit hardiment avec l’opinion publique.

Les méchantes langues de La Châtre lui avaient déjà suffisamment montré qu’on ne doit pas se soucier du « qu’en dira-t-on ». Un « affront » que la soi-disant bonne société voulait lui faire à une fête de village pour la punir de l’appui moral qu’elle avait donné à une pauvre fille, l’édifia plus encore (cette fille lui servit sans doute de modèle pour sa Louise, sœur de Valentine). Cet « affront » ne reussit pas, grâce à l’intervention des jeunes villageois qui aimaient et estimaient Aurore. Cet incident inspira à celle-ci un profond mépris pour le « monde » et son jugement. Et, quoique nous soyons portés à croire que les dialogues à ce sujet entre Aurore et Deschartres, que George Sand a la complaisance de transcrire dans son Histoire, ont dû être écrits post facto, que c’est là, probablement, l’expression des opinions ultérieures de George Sand et non des causeries ayant réellement existé, ou, si elles ont existé, que les choses se sont passées autrement qu’elle ne le dit, il faut pourtant reconnaître que les sentiments hostiles de la société de La Châtre envers la jeune fille exercèrent sur sa vie une influence considérable. Dès cet âge la médisance et l’injustice qu’elle eut à endurer la firent entrer en guerre avec l’opinion publique qu’elle fut portée à confondre avec le « que dira le monde », et cette guerre, elle la continua, sinon, toute sa vie, au moins pendant de longues années. Comme il arrive toujours en pareil cas, la position « offensive et défensive » qu’elle dut prendre envers et contre tous, lui fit dire ou faire beaucoup de choses inutiles ou injustes. À l’époque dont nous parlons, l’injustice humaine, les déceptions, l’isolement, la fatigue par suite d’un excès de lectures et l’impressionnabilité d’un vrai artiste, qu’elle portait dans toutes ces lectures et qui lui faisait épouser les douleurs et le « mal général » sur lesquels gémissaient ses auteurs favoris[91], l’amenèrent à un pessimisme si noir, qu’elle songea au suicide. (Il y eut dans la suite plusieurs périodes de semblables désenchantements et de désespoir dans la vie de George Sand.) Un jour qu’elle traversait la rivière au gué, avec Deschartres qui l’avait devancée de quelques pas, elle voulut se noyer dans l’Indre avec sa Colette. Heureusement Deschartres qui ne se doutait de rien, et la brave jument qui sut lutter contre le torrent — la sauvèrent pour cette fois. Le bain froid la guérit pour longtemps de cette manie, mais une disposition à la mélancolie et au pessimisme, tout à fait en désaccord avec son âge, ne la quitta pas de si tôt.

C’est ainsi qu’en l’espace de ces dix-huit mois, Aurore avait énormément avancé dans ses idées, dans ses habitudes intellectuelles et dans ses rapports avec le monde ; elle s’était mise dans une position tout exceptionnelle. D’adoratrice aveugle de sa mère, elle était devenue l’amie et l’admiratrice consciente de sa grand’mère ; de rêveuse mystique — rêveuse libre-penseuse : d’ « eau douce et dormante » du couvent — amazone intrépide et jeune étudiant hardi et avide de sciences ; d’humble ouaille de l’Église, presque sœur converse — une révoltée contre l’opinion publique. Pendant ces dix-huit mois, trois traits fonciers de sa nature se manifestèrent, se formèrent et se développèrent définitivement chez elle : 1° la soif passionnée de s’instruire, de chercher la vérité, jointe à la rêverie et au désir de concilier ses connaissances et ses croyances avec ses actions et son régime de vie, afin que le tout fût en harmonie avec sa notion du monde entier ; 2° l’amour passionné de la liberté, de la vie libre au milieu de la nature, dans un mouvement continuel et une variété perpétuelle d’impressions extérieures ; 3° l’esprit d’indépendance et le courage de jouir de cette liberté, — « l’audace de son opinion » allant jusqu’au mépris de l’opinion publique et surtout du « qu’en dira-t-on ».

Nous ne croyons pas nous tromper en avançant que nous avons là tous les points de répère, tous les fils conducteurs de la vie future d’Aurore Dupin et d’Aurore Dudevant, et tout à la fois les Leitmotive de l’œuvre de George Sand.

Combien l’âme aimante de la grand’mère eût pu adoucir et éclairer tout cela, et que n’aurait-elle pas pu prévenir ! Mais la grand’mère était-elle encore là ? Non, hélas ! il n’y avait plus que son corps et ce corps était arrivé à sa dernière heure. La lucidité d’esprit qui lui était revenue pendant l’été avait duré fort peu. Vers l’automne, son état empira. Ce n’est pas de cet être faible, qui ne pouvait plus prendre part à rien et pour lequel Aurore déployait désormais des soins vraiment maternels, qu’elle pouvait attendre des conseils et un soutien. Deschartres, qui pendant toute l’enfance d’Aurore l’avait persécutée, s’inclinait maintenant aveuglément devant son esprit, ses capacités, son caractère et lui laissait une liberté entière. Il serait donc difficile de dire quelle direction eussent pris les pensées et le caractère de la jeune fille si sa grand’mère avait vécu plus longtemps, si Aurore avait pu jouir davantage de cette liberté illimitée et si elle avait pu réaliser le désir qui ne l’avait pas quittée de rentrer au couvent, afin d’y terminer ses études et de vivre dans la société de nombreuses compagnes et d’institutrices aimées et aimables. La mort de sa grand’mère vint tout bouleverser.



CHAPITRE V[92]

(1825-1831)


Mort de la grand’mère. — Vie pénible à Paris. — Le Plessis. M. Dudevant. — Bonheur. — Premiers troubles et premiers chagrins. — Voyages. — Les Pyrénées. Aurélien de Sèze et Zoé Leroy. Vie à Nohant et à la Châtre. — Luttes intimes. — Recherches d’un métier. — Départ pour Paris.

Dans la nuit du 25 décembre 1821, à l’aube, aux sons des cloches de Noël, mourut Marie-Aurore Dupin de Francueil, l’aïeule d’Aurore Dupin. Cette mort amena de grands changements dans la vie et le sort de la future George Sand. Aussitôt s’ouvrit la question de savoir à qui serait confiée la tutelle de la jeune fille qui avait alors dix-sept ans. Mme Dupin, soucieuse de l’avenir de sa petite-fille, désirait la marier de son vivant, et rêvait pour elle, cela se comprend, un beau parti, en lui faisant épouser un homme bon, riche et de son monde. Mais, comme Sophie Dupin, la mère de la jeune fille n’avait agréé aucun des partis que proposait l’aïeule, et que, d’ailleurs, Aurore était encore trop jeune pour être mariée, les choses en étaient restées à l’état de projet. Sentant sa fin approcher, la vieille Mme Dupin s’inquiétait en pensant que sa petite-fille resterait seule dans la vie, sans guide pour la diriger et sans tuteur pour la protéger. Longtemps encore avant sa dernière maladie, elle avait exprimé le désir formel que la tutelle ne fût confiée en aucun cas à Sophie. Elle avait toute raison, comme nous l’avons vu, de s’opposer à ce choix qui paraissait cependant naturel. Elle voulut se précautionner contre tout événement. Elle eut un entretien avec Aurore. Elle lui mit sous les yeux combien ses intérêts, ses habitudes, ses idées différaient des intérêts et des idées de sa mère, et elle lui démontra qu’elles ne pourraient jamais vivre ensemble. Elle fit venir à Nohant le plus proche parent d’Aurore du côté paternel, le petit-fils de son défunt mari, le comte René de Villeneuve[93], et, après avoir causé avec lui, elle fit insérer dans son testament une clause déclarant qu’après sa mort, ce serait lui, René de Villeneuve, et sa femme, qui seraient chargés de la tutelle de la jeune fille. Par ce testament, Mme Dupin laissait à Aurore, son unique héritière en ligne directe, tous ses biens, meubles et immeubles, qui comprenaient la terre et le château de Nohant, une maison à Paris (portant le nom de l’Hôtel de Narbonne et qui se trouvait dans la rue de la Harpe, où passa plus tard le boulevard Saint-Germain), et des valeurs d’État ; le tout formant un capital total de 500.000 francs. Aurore devait là-dessus faire une rente viagère à sa mère, à Deschartres et à quelques vieux serviteurs.

Sophie apprit par un espion domestique l’article du testament qui lui enlevait la tutelle de sa fille ; elle n’ignorait jamais ce qui se passait chez sa belle-mère ; mais elle feignit de n’en rien savoir.

Lorsque, après les funérailles, on ouvrit le testament en présence d’Aurore, de Sophie, des Villeneuve, de Deschartres et de quelques amis intimes, et qu’on en vint à lire la clause mentionnée, Sophie fut hors d’elle-même, fit à tous ceux qui étaient là une scène épouvantable, déclara qu’elle ne céderait jamais à personne les droits qu’elle avait sur sa fille, qu’elle la prendrait chez elle, et qu’elle ne voulait rien entendre à ce sujet. Elle accabla de reproches Deschartres qu’elle haïssait et regardait comme son plus grand ennemi, et sa fille dont elle ne s’était plus du tout occupée depuis plusieurs années et qu’elle n’avait nullement pensé à aider pendant les longs mois où Aurore était restée seule avec sa grand’mère mourante et son vieux gouverneur ; elle accabla aussi d’injures la défunte elle-même sans mesurer ni ses accusations, ni ses expressions. Elle ne put retenir sa colère, jeta sa pauvre fille dans un grand désespoir et lui fit comprendre, pour la première fois de sa vie, qu’il y avait en effet un gouffre entre elles deux. Tout les séparait : la différence de nature qu’Aurore tenait de son père plus que de sa mère, et l’éducation ! Élevée d’abord sous la direction de son aïeule, femme d’une culture élégante et de grande instruction, puis au couvent des Anglaises, elle s’était par là encore éloignée de sa mère, qui l’aimait d’un amour sincère et ardent, mais qui, elle-même, était vulgaire, extravagante, disons même un peu grossière, et parfois irresponsable de ses actions au point de paraître détraquée. Sans revenir sur les détails de l’adolescence d’Aurore, nous nous contenterons de rappeler ici que l’éducation catholique qu’elle reçut au couvent, avait développé en elle l’esprit d’analyse et une tendance vers les aspirations spiritualistes. Sa pensée avait pris une force nouvelle sous l’influence des œuvres poétiques et philosophiques qu’elle aimait à lire et qui étaient devenues, depuis quelque temps, une véritable passion. Ces lectures graves dirigèrent, à leur tour, cet esprit d’analyse vers des intérêts et des questions graves. Malgré leur désordre et leur manque de système ils développèrent étonnamment la jeune fille et en firent, avec le temps, une femme sérieuse et réfléchie. Pour le moment, cet esprit d’analyse lui montrait combien il y avait peu de similitude entre elle et sa mère. Voici ce qu’elle écrivait à René de Villeneuve, par rapport à ses luttes domestiques, dans une lettre datée de 1821 — il est à présumer que ce fut immédiatement après la scène dont nous avons parlé plus haut :


À Monsieur le comte René de Villeneuve,
rue de Grammont, Paris.
Jeudi soir (1821)

« Je ne veux pas perdre cette petite occasion de vous dire quelques mots, mon bien cher et bon cousin, avant le départ de mon groom, lequel est accompagné de Chlupon, qui va faire les délices ou le désespoir de ses compagnons de voyage. La journée a été odieuse. Un propos abominable, atroce, impudent, qui m’a été relaté ce matin, m’avait mise d’une humeur massacrante et d’un froid de glace. Pendant le déjeuner, on me signifie que Sophie fera la route avec André, vu qu’on n’a pas besoin d’elle pour voyager ni pour faire mes malles. Je désire, dis-je froidement, qu’elle m’accompagne. — Et moi, me répond une voix aigre, je désire qu’elle ne vous accompagne pas. Je veux trouver mon dîner et mon appartement tout prêts : et puisque je veux bien vous garder avec moi, je ne veux pas essuyer de privation, de gêne, etc., etc. À ces mots, l’indigne propos du matin s’est réuni à ce nouveau motif d’indignation.

« Pour la première fois de ma vie, j’ai éprouvé de la colère, car ce que j’ai senti en cet instant ne ressemble en rien à ce que j’ai jamais éprouvé, je me suis tenue à quatre pour ne répondre que ces mots avec un mépris concentré : « Vous voulez bien me garder auprès de vous ! Quand vous l’ai-je demandé ? Ne m’avez-vous pas forcée ! » M. Deschartres et ses maréchaux[94] ont mis des holà !

« Ma mère est restée muette comme un terme et pâle comme la mort, de rage, et de confusion. La tante a eu une espèce d’étourdissement très intéressant, et le Maréchal était tout tremblant. Le pauvre Deschartres se tenait à quatre pour ne pas pleurer tout haut, mais pour moi, le sang-froid du mépris est venu à mon secours.

« Ma mère a été sans rancune apparente et s’est rendue. Elle m’a fait grâce des affreux baisers, mais elle m’a lancé des coups de pattes aigres comme verjus, ou pour mieux dire comme elle, pendant le dîner. Dans le jour, nous avons été faire nos visites d’adieu à la Châtre, les deux sœurs ensemble par une rue, mes femmes et moi par l’autre. À peine rentrées, le Maréchal a commencé ses assommantes histoires. Pour moi, je me suis endormie sur ma chaise du plus profond sommeil et je ne me suis réveillée qu’au bout de quelques heures, au dénouement. Les ma mère, ma bonne, mon lapin, vont toujours leur train. Tonton Deschartres perd la tête, le pauvre homme en radote. J’ai reçu de nouvelles propositions d’insurrection dans mon village. Ceci a fait un peu diversion à mon chagrin.

« Au total, la journée m’a paru mortelle, jusqu’à Chlupon qui faisait des bâillements à se démettre la mâchoire.

« Il est inutile d’ajouter des réflexions à ce récit. Vous savez trop celles que je ferais. Mais ce que je dois vous dire et ne jamais me lasser de vous redire, cher René, c’est que je n’oublierai de ma vie le service que vous m’avez rendu, le sacrifice que vous m’avez fait, la preuve d’amitié que vous m’avez donnée et la reconnaissance que je vous dois. J’ai fait des vœux toute la journée pour que vous eussiez bon voyage. Vous voyez que le ciel a exaucé ma prière et qu’il fait tout exprès pour vous le plus beau temps du monde.

« Adieu ! Adieu ! je dors ; mes yeux s’appesantissent, j’écris à tâtons, mais les mots de tendresse et de reconnaissance éternelle se trouvent tout naturellement sous ma plume.

« À mardi matin.

« Tonton Chedartres[95] est à vos pieds, la petite mère dit que vous êtes un joli homme et la tante, voulant vous sourire, fait une grimace épouvantable. »

Comme elle ne cessait pas cependant d’aimer sa mère, elle déclara, en voyant la sincérité de son chagrin, qu’elle se soumettrait à sa volonté et qu’elle la suivrait où elle voudrait la mener.

En faisant cette déclaration, Aurore savait parfaitement ce qu’elle perdait et à quoi elle renonçait. Elle était, comme nous l’avons vu, très liée avec René de Villeneuve ; elle partageait aussi les goûts et les habitudes de sa fille Emma, plus tard comtesse de la Roche-Aymon. Si Aurore avait pu s’établir chez eux et passer quelques années dans l’atmosphère de cette famille aimante, amie et tranquille, qui lui convenait et aurait partagé ses goûts, elle s’en fût certainement bien trouvée et son avenir fût devenu probablement tout autre. Se sentant à l’aise et heureuse, elle ne se fût sans doute pas mariée si vite et avec tant d’étourderie, et les Villeneuve, loin de se refuser à son désir de rentrer pour quelque temps au couvent, afin d’y continuer et d’y finir son éducation, l’auraient certainement encouragée dans son dessein.

L’orageux emportement de sa mère changea tous ces plans et ces projets. Aurore la suivit à Paris, laissant Nohant aux soins de Deschartres. Les Villeneuve eurent quelque temps encore l’espoir que Sophie permettrait à sa fille de rentrer au couvent et qu’Aurore saurait ensuite reconquérir son indépendance. Mais, comme il n’y avait alors aucune place vacante au couvent des Anglaises et que, d’un autre côté, Sophie, par suite de comptes d’argent et d’héritage, éclata de nouveau en sorties orageuses et furibondes, les Villeneuve, qui gardaient encore quelques préjugés de race, déclarèrent à Aurore qu’elle avait à choisir entre ses parents paternels, et sa mère, escortée de sa parenté et de ses amis.

René de Villeneuve, plus doux et plus fin, cacha les causes de cette mise en demeure, ou du moins ne s’en expliqua pas clairement. Son frère Auguste déclara ouvertement qu’il regardait, quant à lui, tout cela comme bagatelles et préjugés, mais que la jeune fille se perdrait aux yeux du monde, si jamais elle se montrait dans les rues ou au théâtre avec sa mère et la parenté de cette dernière ; que ses parents paternels, Les femmes surtout, refuseraient de la recevoir, et qu’elle devait renoncer à jamais à l’espoir de trouver un bon parti dans leur monde. Si elle voulait remplir les volontés de sa grand’mère, elle devait, sans rompre brusquement avec sa mère, tâcher d’échapper prudemment à son autorité, en rentrant d’abord au couvent à la première vacance qui se présenterait, puis chez les Villeneuve pour occuper ensuite dans le monde la place qui lui revenait de droit. Il ne fallait que cela pour décider immédiatement Aurore à ne pas quitter sa mère et à rompre avec les Villeneuve. René la quitta comme eût pu le faire un étranger, sans même la saluer, chagrinant profondément Aurore, mais la laissant inébranlable dans sa résolution.

Les raisonnements démocratiques et les doctrines égalitaires que déploie à ce sujet George Sand dans son Histoire de ma Vie, en avançant que tous les hommes sont égaux devant Dieu, que, déjà dès son enfance, elle n’avait reconnu ni patriciens, ni plébéiens, ni seigneurs, ni vassaux, et que c’étaient ces convictions qui l’avaient portée à agir comme elle l’avait fait, — doivent être rapportés comme presque tous ceux que l’on trouve dans cet ouvrage, non aux années de son enfance et de sa jeunesse, mais à l’année 1847, pendant laquelle elle écrivit en partie ce livre. En 1822, Aurore Dupin n’avait pas conscience de ces idées, ou ne l’avait que confusément. En choisissant entre les Villeneuve et sa mère et en suivant celle-ci, elle n’écouta que son instinct et son amour filial, et l’on ne peut que la louer de sa résolution.

Elle vit cependant bientôt avec chagrin et terreur qu’elle se sentait bien plutôt la petite-fille de sa grand’mère, que la fille de sa mère. La mère et la fille ne se comprenaient point l’une l’autre. La mère était toujours la même ménagère affairée, peu éclairée, noyée dans les mesquines préoccupations de la petite bourgeoisie parisienne. Sans aucun doute, George Sand est dans le vrai, quand elle nous raconte que sa mère était très active et savait tout faire, mais tous ces étonnants chapeaux façonnés en moins de trois heures, ces « petites merveilles » et ces « chefs-d’œuvre », témoignages d’adresse des mains, cet art tout parisien de savoir faire des miracles d’un chiffon ou d’un ruban, n’avaient rien de commun avec les habitudes, les goûts, et tout ce qui intéressait Aurore. Pareille activité ne pouvait la satisfaire. D’un autre côté, Sophie détestait et méprisait tout ce qu’aimait sa fille, lui faisait d’éternels reproches, raillait son originalité et sa belle éducation qui était, selon elle, presque synonyme de perversité. Elle commença par chasser le chien favori d’Aurore, puis la jeune servante qui lui était dévouée, lui enleva et jeta au rebut tous les livres qu’elle avait apportés de Nohant, déclarant qu’elle n’y comprenait goutte et que cela prouvait à l’évidence qu’ils étaient nuisibles, immoraux et par-dessus tout parfaitement inutiles. Bientôt La mère se montra encore plus cruelle envers sa fille. Dans le courant des dernières années, lorsque Sophie-Antoinette vivait à Paris et Mlle Dupin à Nohant, la mère avait reçu de La Châtre, et conservé, sans aucun scrupule, un tas de lettres écrites de la plume enfiellée de médisantes et provinciales commères dépeignant, sous les traits les plus noirs et avec des détails révoltants et stupides, toutes les « affreuses aventures », les agissements et la conduite immorale d’Aurore. Il n’y eut pas de vilenie que ne rejetassent sur elle ses ennemis de La Châtre, pas de turpitude que la maman ne lui jetât à la face. Et ces propos ne faisaient naitre en elle ni indignation ni révolte, elle y croyait. Elle y ajoutait ses propres commentaires et des reproches qui consternaient et blessaient la jeune fille jusqu’au fond de l’âme. Et c’était là cette mère qu’elle avait autrefois adorée, qu’elle avait aspiré à revoir, avec qui elle avait rêvé de vivre comme si c’eût été le bonheur suprême : cette mère pour qui elle avait tant de fois accusé sa grand’mère et à qui elle avait obéi pour désobéir aux dernières volontés de son aïeule ! La jeune fille sentit alors plus vivement que jamais combien elle était seule au monde. Le vie devenait dure à Aurore. Du matin au soir sa mère avait recours à tous les prétextes, à tous les motifs pour l’accabler de ses reproches, de ses réprimandes, de ses invectives et même de coups. La moindre contradiction la mettait hors d’elle-même ; elle éclatait en un torrent d’injures, en accusations incroyables. Parfois ces accès d’emportement allaient jusqu’au paroxysme d’une vraie démence. La grand’mère avait déjà prévenu Aurore que ces accès allaient souvent, surtout au printemps, jusqu’à l’aliénation mentale. Aurore put alors se convaincre que sa grand’mère disait vrai.

Ces scènes faisaient place à d’autres scènes non moins orageuses : caresses et tendresses impétueuses, larmes, pardons à genoux, suivies de nouveaux reproches humiliants, de criailleries insensées, et de la répétition d’incroyables accusations mensongères qu’elle avait entendues. À côté de cela qu’on se figure le perpétuel remue-ménage, la futilité et la légèreté de cette petite Parisienne, ses désespoirs à propos d’un chapeau mal acheté, ou ses transports de joie à l’occasion du rafistolage réussi d’un autre, ses perpétuels changements de logements, de domestiques, des restaurants où elle dînait, de passe-temps et de manière de vivre, voire de la couleur des perruques qu’elle variait, pour ainsi dire, d’un jour à l’autre, quoiqu’elle eût elle-même des cheveux noirs magnifiques et abondants ! Quelle différence de vie, d’intérêts, d’habitudes avec l’existence tranquille, consacrée à la lecture, aux occupations intellectuelles et sérieuses d’Aurore à Nohant ! Sans compter que tout ce milieu parisien de tapage, de bruit, d’agitation et de bagarre dont Sophie ne pouvait se passer, était insupportable à Aurore, cette adoratrice de l’immensité des champs et du silence des bois.

Chaque jour les relations d’Aurore avec sa mère prenaient une nouvelle aigreur, non pas qu’elle opposât rien de semblable aux sorties furibondes de Sophie, mais précisément parce qu’elle les supportait avec patience, cachant souvent, sans rien dire, le mécontentement et le chagrin qui la rongeaient d’autant plus vivement et qui lui faisaient plus souvent s’avouer à elle-même, avec terreur, que la tendresse passionnée qu’elle avait autrefois portée à sa mère s’était changée en une sorte d’indifférence dédaigneuse.

L’humeur d’Aurore devenait de plus en plus sombre, elle était tombée dans une telle apathie morale, qu’elle finit par en être malade ; il y eut des jours où elle ne pouvait rien avaler, tant sa gorge était nerveusement contractée.

La mère et la fille avaient comme changé de rôle : la patience, le calme, l’indulgence étaient du coté de la fille ; le déchaînement, les continuels changements d’humeur, les brusques transitions de la colère aux larmes, du chagrin à la joie, étaient du côté de la mère. La mère s’excusait, la fille pardonnait. La mère se mettait en rage, la fille s’efforçait, autant qu’elle le pouvait, de ne pas donner motif à ces colères, comme on éloigne d’un enfant capricieux tout ce qui pourrait, ne fût-ce qu’une seule fois, donner prise à ses caprices. La position n’était pas naturelle, les deux partis rêvaient aux moyens de mettre fin à cette torture insupportable. Une occasion favorable s’offrit bientôt.

Près de Melun, dans le domaine de Plessis-Picard, demeurait la famille des Rœtiers du Plessis ou Duplessis. James Duplessis avait été l’ami intime de Maurice Dupin, avec qui il avait servi dans la cavalerie à l’époque des guerres de la République. Leur amitié continua après la guerre, et Duplessis venait fréquemment voir la famille, alors heureuse, des Dupin, et, après la mort de Maurice, les deux femmes désolées, dont l’une avait perdu son fils et l’autre son mari. Il savait toujours les distraire et les égayer. Il était aussi ami d’Hippolyte Châtiron. Au commencement de 1822, Sophie Dupin alla, avec sa fille, passer trois jours chez les Duplessis[96].

Les Duplessis habitaient à la campagne un vaste et beau château entouré d’un parc et de champs. Cette famille aimante et gaie se composait de James Duplessis, officier en retraite âgé de quarante ans, homme gai et vif, autrefois excellent cavalier et bon vivant, alors bon père dévoué à sa famille ; de Mme Angèle, son épouse, femme intelligente et d’un esprit indépendant, excellente mère et bonne ménagère, de leurs cinq filles et de nombreux voisins et parents accompagnés de leurs femmes et de leurs enfants. Tout ce monde remplissait la maison de bruit et de gaieté. Il y avait là la sœur de Mme Angèle, Mme Gondoin de Saint-Agnan (ou Saint-Aignan) avec ses trois filles : Elvire, Félicie et Méline ; les Saint-Martin avec leur fils Norbert ; Loïsa Puget avec sa mère ; Stanislas Hue — un avare à la Molière et une méchante langue ; le vieux Caron — l’ami de tout le monde ; Eugène Sandré et une foule d’autres personnes, vieilles ou jeunes. Le baron Dudevant, colonel en retraite, venait souvent avec son fils naturel Casimir, jeune homme de vingt-sept ans, qui, après avoir servi deux ans dans l’armée, avait fait son droit à Paris[97].

La liberté, la gaieté et le sans-gêne régnaient dans cette nombreuse société, qui semblait ne former qu’une seule et même famille. Toute cette jeunesse, adolescents et bébés, ne faisant que courir les champs et les prés, se livrant à la joie la plus bruyante, les « parties de barres effrénées et d’escarpolette » alternaient avec le colin-maillard et le cache-cache ; puis venaient les danses, les cavalcades et les promenades.

Il eût été difficile de trouver quelque chose qui pût mieux plaire à la pauvre Aurore que ce que le sort lui envoyait au Plessis. Elle y trouvait ce qui lui avait toujours manqué, surtout depuis la mort de son père : la vie de famille amicale et calme et la saine gaieté de la jeunesse. Jusque-là elle n’avait assisté qu’à des querelles de famille entre son aïeule et sa mère ; elle n’avait connu que la solitude : à Nohant d’abord, entourée de ses livres, auprès de sa grand’mère moribonde, puis à Paris auprès d’une mère extravagante et quasi folle. Il n’est pas étonnant que cette vie eût plongé la jeune fille en de sombres pensées, et l’eût jetée dans un état d’apathie et d’accablement. Nous savons déjà, il est vrai, qu’Aurore avait, dès son enfance, un penchant à la rêverie et au recueillement, mais les périodes de cette douce rêverie étaient souvent suivies d’une activité effrénée, d’une gaieté sans bornes. C’était comme si sa nature s’était révoltée contre ce sérieux qui n’est pas le propre de l’enfance, comme si elle avait voulu compenser les heures perdues par des semaines entières d’une gaieté folâtre, par des courses à travers champs à Nohant et dans les cloîtres du couvent. Dans les dernières années, les périodes de méditation étaient devenues continuelles, il n’était plus question d’amusements, elle n’en avait aucune envie. La vie qu’elle menait était trop rude pour elle. Lors de son dernier séjour à Paris, cette sombre disposition d’esprit l’avait jetée dans un tel désespoir qu’elle ne pensait plus pouvoir en sortir. Et voilà que cette visite au Plessis changeait tout d’un coup cet état de choses et rendait la pauvre jeune fille à la vie.

Sophie Dupin, qui n’aimait pas les longs séjours à la campagne, repartit pour Paris au bout de trois jours. Elle promit de revenir dans huit jours, mais, comme si elle était contente de ne pas avoir affaire à une fille aussi insupportable qu’Aurore, elle la laissa pendant plus de trois mois au Plessis. La jeune fille, de son côté, ne pensait nullement à rentrer chez elle. Avec toute la vivacité de sa nature ardente et toute la pétulance de sa jeunesse, elle se laissait entraîner par les amusements et la gaîté des jeunes gens qui l’entouraient.

On eût dit, à la voir infatigable aux jeux, qu’elle s’empressait de retrouver le précieux temps perdu. Elle était la première à imaginer toutes sortes de nouvelles espiègleries et de promenades, se mettait à la tête des plus jeunes et était le boute-en-train des plus âgés. Il n’y avait pas un seul enfant au Plessis qui, comme cette petite brune de dix-sept ans, s’amusât et rît à cœur joie, en y mettant toute son âme. Elle avait oublié toutes ses sombres idées, jeté bien loin toute apathie et toute indifférence. Elle se sentait comme chez elle et s’attachait de tout son être à ses hôtes qu’elle estima comme des parents et ses meilleurs amis. Les Duplessis, de leur coté, la regardaient comme leur fille. Mme Angèle qui avait conservé un air de jeunesse, malgré ses cheveux grisonnants et sa nombreuse famille, l’avait prise en amitié dès les premiers jours. Elles se convenaient bien l’une et l’autre par l’indépendance de leurs caractères, leurs habitudes et leur amour de la liberté. Remarquant combien cette pauvre riche héritière était délaissée et abandonnée à elle-même, qu’elle n’avait même pas de garde-robe convenable, parce que la jeune fille était trop insouciante et que sa mère ne pensait pas à sa toilette, quoiqu’elle aimât beaucoup à se parer elle-même ; voyant que les costumes et la chaussure d’Aurore étaient dans un état pitoyable, Mme Angèle l’habilla des pieds à la tête. Peu à peu elle se chargea de sa direction matérielle et spirituelle, la traita comme une sixième fille, aimée et amie. Aurore l’appela bientôt « maman » comme elle appelait James « papa » ! Tous les hôtes de la maison et tous les domestiques, en lui parlant de James, disaient « votre papa » et, en parlant d’Angèle, disaient, « votre maman » ! Elle appelait aussi Mme Saint-Aignan, qu’elle aimait beaucoup, « ma tante » et elle lui conserva toujours ce nom.

Les Duplessis, chaque fois qu’ils allaient à Paris, prenaient toujours Aurore avec eux, et, quoique la jeune fille demeurât chez sa mère, elle passait des journées entières avec ses soi-disant nouveaux parents. Ils allaient la chercher le matin, se promenaient avec elle dans Paris, lui en montraient les curiosités, la menaient dîner chez les « Frères Provençaux » ou au « Café de Paris » et, le soir, au théâtre ou au cirque. Aurore ne les quittait pas, et sa véritable mère paraissait très contente d’avoir rejeté la tutelle de sa fille sur les Duplessis. Si elle s’était révoltée contre les Villeneuve, ce n’était pas qu’elle ne pût vivre sans sa fille, mais uniquement pour ne pas se soumettre à la volonté de sa belle-mère, même après sa mort.

Dans une de ces courses à Paris, pendant que les Duplessis et Aurore étaient à manger des glaces chez Tortoni « maman Angèle » dit à son mari : « Tiens, voilà Casimir ! » C’était un jeu ne homme de bonne mine, élancé, assez élégant, et dont les manières militaires trahissaient l’ex-officier. Il vint serrer la main aux Duplessis et parla de son père, le colonel Dudevant, dont on lui demandait des nouvelles et que toute la famille Duplessis aimait et estimait. Il prit place à table à côté de Mme Angèle et lui demanda à l’oreille qui était la jeune fille. « C’est ma fille, » répondit-elle tout haut. « Alors, c’est donc ma femme, continua-t-il tout bas. Vous savez que vous m’avez promis la main de votre fille aînée. Je croyais que ce serait Wilfrid, mais comme celle-ci me parait d’un âge mieux assorti au mien, je l’accepte, si vous voulez me la donner ! » Mme Angèle se mit à rire, mais cette plaisanterie fut une prédiction[98].

Quelques jours plus tard, Casimir arriva au Plessis, se joignit aussitôt à la société des jeunes gens et prit part à tous leurs jeux enfantins, ce qui plut beaucoup à Aurore. Il ne pensait pas même à lui faire la cour. Dès le premier jour, des rapports de simple camaraderie s’étaient établis entre eux, et Casimir, en parlant d’elle, disait souvent à Mme Angèle : « Votre fille est un bon garçon ! » Aurore de son côté lui disait : « Votre gendre est un bon enfant ! » Le vieux Stanislas Hue s’écria un jour au jardin, pendant le jeu de barres : « Courez donc après votre mari. » Une autre fois Casimir, dans l’ardeur du jeu, s’écria : « Délivrez donc ma femme ! » À partir de ce moment, Casimir et Aurore, sans se gêner le moins du monde et sans penser aucunement à l’amour, s’appelèrent réciproquement mari et femme. Ils étaient tous deux aussi enfants que le petit Norbert et la petite Justine. Les personnes mûres attribuèrent cependant bientôt à ces relations quelque chose de sérieux. Stanislas Hue fut le premier à faire avec malveillance une allusion offensante, et répondit à Aurore qui lui demandait avec étonnement ce qu’il voulait dire, que ce serait en vain qu’elle continuât ce jeu, qu’elle n’épouserait jamais Casimir qui était trop riche pour elle.

La jeune fille qui avait pris tout cela comme des plaisanteries fut très offensée et, s’adressant à celui qu’elle appelait son père, elle lui demanda ce qu’elle avait à faire. Duplessis lui dit qu’avec le demi-million qu’elle possédait, elle était un très bon parti pour Casimir, que celui-ci, comme fils illégitime, n’avait droit qu’à la moitié de la fortune de son père, que l’autre moitié revenait à la femme de son père — sa belle-mère, et que la pension que son père recevait comme baron de l’Empire et officier en retraite de la Légion d’honneur lui était personnelle et après sa mort ne passerait point au fils. Ce serait donc lui, et non elle, qui y gagnerait, si le mariage venait à s’accomplir ; et que, comme jusque-là il n’en avait pas été question, il était facile à Aurore de faire cesser cette plaisanterie si cela ne lui plaisait pas : qu’elle n’avait pour cela qu’à en dire quelques mots à Casimir. Aurore n’en voulut rien faire et tout demeura comme par le passé.

Casimir partit et revint. À son retour, il se montra plus sérieux et, avec beaucoup de sincérité et de simplicité, fit une proposition à Aurore elle-même, sans se conformer à l’usage ; car, disait-il, il désirait obtenir son consentement avant de s’adresser à sa mère. « Il ne me parlait point d’amour et s’avouait peu disposé à la passion subite, à l’enthousiasme, et, dans tous les cas, inhabile à l’exprimer d’une manière séduisante. Il parlait d’une amitié à toute épreuve et comparait le tranquille bonheur domestique de nos hôtes à celui qu’il croyait pouvoir jurer de me procurer. « Pour vous prouver que je suis sûr de moi, disait-il, je veux vous avouer que j’ai été frappé à la première vue de votre air bon et raisonnable. Je ne vous ai trouvée ni belle, ni jolie ; je ne savais pas qui vous étiez, je n’avais jamais entendu parler de vous ; et cependant, lorsque j’ai dit en riant à Mme Angèle que vous seriez ma femme, j’ai senti tout à coup en moi la pensée que si une telle chose arrivait, j’en serais bien heureux. Cette idée vague m’est revenue tous les jours plus nette, et quand je me suis mis à rire et à jouer avec vous, il m’a semblé que je vous connaissais depuis longtemps et que nous étions de vieux amis[99]. »

Tout cela plut beaucoup à Aurore. Casimir lui agréait comme bon compagnon et jeune homme gai. Par les Duplessis elle avait entendu dire beaucoup de bien de lui et de toute sa famille. Elle fut même ravie qu’il n’eût point parlé d’amour, qu’il ne lui eût pas juré fidélité, qu’il n’eût pas soupiré, mais, qu’au contraire, il se fût adressé à elle presque froidement. Malgré son jeune âge, elle avait déjà eu tant à souffrir de l’excès d’amour et de passion de la part de ceux qui lui étaient les plus proches, que cette froideur la calma et la réjouit. Elle lui permit donc de s’adresser à sa mère.

Casimir n’était pas le premier qui eût recherché la main d’Aurore. Depuis son arrivée au Plessis elle avait déjà reçu plusieurs propositions. Mais c’étaient des partis dont s’occupaient ou son oncle de Beaumont, ou l’oncle Maréchal (marié, on s’en souvient, à la sœur de sa mère, Lucie Delaborde), ou Pierret, l’ami de sa mère ; tous ceux-là étaient des gens parfaitement inconnus à Aurore, mais qui, en revanche, connaissaient très bien le chiffre de sa dot. C’était si évident, que la jeune fille, malgré son manque d’expérience, refusa, sans balancer, toutes les propositions, quoique les prétendants fussent gens de noblesse et souvent riches eux-mêmes. Elle se montra cependant très prudente, comprenant qu’un refus trop raide de sa part pourrait avoir pour conséquence que sa mère, par esprit de contradiction, insistât et la forçât d’accepter. Aurore, semble-t-il, fit exception pour Casimir, ne pensant pas qu’il cherchait lui aussi un « mariage d’intérêt ». George Sand, dans l’Histoire de ma Vie, garde le silence sur ce point. Mais, si nous prenons en considération tous les faits et indices que nous trouvons dans l’Histoire et les lettres publiées ou inédites de George Sand, il en ressort avec évidence que Casimir, comme tous les autres prétendants à la main d’Aurore, voyait avant tout en elle la riche héritière ; or, la richesse — il le prouva bien dans la suite — était à ses yeux la première des vertus. Acquérir et conserver sa fortune, acquérir et conserver quoi que ce fût, voilà peut-être quelle fut l’unique passion vive et réelle de cet homme nul et terne. Toutes ses autres occupations, ses plaisirs et ses habitudes : service municipal (il avait d’abord été maire de Nohant et plus tard de Guillery, propriété de son père, près Nérac), participation aux élections locales et aux préoccupations politiques, économie rurale, chasses, goût de la boisson, amourettes avec des femmes de chambre, etc., — c’était là le passe-temps ordinaire et le faible de tous les hobereaux de province. Le désir d’acquérir, de s’enrichir sans rien laisser glisser de ses mains, tel fut toujours le trail particulier, la passion dominante de Dudevant : d’année en année, cette passion devint de plus en plus forte chez lui. Dans la vieillesse elle se transforma même en une avidité honteuse, en avarice phénoménale, comiquement minutieuse, jusqu’à chicaner sur des riens sa femme déjà divorcée, et ses enfants sur des pots de confitures, ou des poêles de fonte à payer. — À cette époque, nous le répétons, Aurore Dupin ne sut pas distinguer en son futur mari cette passion de l’argent, et George Sand, dans son Histoire, n’a pas jugé nécessaire d’avouer ce qui, pour elle, ne fut plus tard que trop clair. Dans sa Correspondance nous trouvons une foule d’indices qui prouvent qu’elle ne l’ignora pas dans la suite. Quoi qu’il en soit, en 1822, Aurore avait toute confiance dans les sentiments « de son bon camarade » Casimir Dudevant et elle lui permit d’aller voir sa mère.

Aurore eut de nouveau à faire de la diplomatie et à ruser avec Sophie. Quand la mère sut de quoi il s’agissait, elle donna son consentement, puis refusa et enfin consentit. Longtemps, elle taquina Casimir, tantôt se fâchant contre lui, tantôt débitant sur son compte toute espèce d’inventions, entre autres, qu’elle avait « découvert » qu’il avait servi autrefois comme garçon de café ; tantôt elle se brouillait et se réconciliait avec lui. Comme il n’était pas de nature à se tourmenter comme Aurore, et qu’il opposait aux sorties de Sophie beaucoup de sang-froid et d’indifférence, celle-ci en prit bientôt son parti et se familiarisa à l’idée du mariage de sa fille avec Dudevant. Ce qui finit par l’adoucir, ce fut que la baronne Dudevant, belle-mère de Casimir, dame élégante et de bon ton, vint la première lui faire une visite et eut pour elle, en général, beaucoup d’attentions. Pour Sophie, qui était d’un amour-propre maladif et qui, toute sa vie, avait eu à souffrir des offenses et des piqûres de la part de beaucoup de nobles dames et de nobles seigneurs (à propos de son passé), ces attentions et ces amabilités étaient plus que suffisantes pour l’attendrir envers les Dudevant ; la cause de Casimir était gagnée. Elle se montra toutefois hostile envers lui jusqu’au mariage. Une des conséquences qui s’ensuivirent fut qu’Aurore se maria « sous le régime dotal ».

Par son contrat de mariage soumis au « régime dotal », Aurore conservait sa fortune personnelle de 500.000 francs. En outre, les parents avaient inséré la clause que Casimir, en jouissant du revenu des biens de sa femme, et en se chargeant de leur gestion, s’engageait à lui payer une rente annuelle de 3.000 francs pour ses besoins personnels. George Sand suppose que sa mère avait voulu simplement, par là, faire preuve, jusqu’au dernier moment, de son pouvoir et de son influence sur sa fille et se montrer peu agréable envers Casimir.

Il faut plutôt voir en cela, selon nous, la perspicacité de Sophie, qui, malgré son caractère mal équilibré, était une femme très pratique, sachant juger les gens. Elle avait sans doute remarqué dans le jeune Dudevant des traits qui l’avaient mise sur ses gardes et qui l’avaient rendue soucieuse pour l’avenir de sa fille. Nous verrons bientôt combien elle avait eu raison d’agir ainsi et quel service elle avait rendu à sa fille par sa prudence, service qui influa sur tout le reste de la vie de celle-ci. Aurore ne pouvait alors ni le comprendre, ni l’apprécier. Bien au contraire, cette mise en doute de la probité de son fiancé, ces comptes et ces calculs la révoltaient. « L’instinct des poètes commençait apparemment à se manifester en elle, » disait plus tard à ce sujet Michel de Bourges. Lorsqu’elle apprit que la fortune de son mari n’était à peu près que le dixième de la sienne[100], elle s’opposa à ce qu’il lui payât, de son argent à elle, la rente de 3.000 francs qui lui avait été assignée. Elle voulut que cette somme fût diminuée de moitié, et, pour égaliser autant que possible les avantages des deux fortunes, elle exigea généreusement qu’il y eût entre eux « communauté d’acquêts », c’est-à-dire que ce qu’on acquerrait dans la suite sur le revenu ou les économies de l’un des deux époux deviendrait propriété commune.

Le contrat de mariage resta toutefois soumis « au régime dotal », et ce fut un bonheur pour Aurore que les volontés de sa mère et de ses plus proches amis fussent exécutées. Le mariage fut conclu le 10 septembre 1822[101], et, après les visites d’usage, les jeunes époux se retirèrent à Nohant.

Avant de raconter leur vie conjugale, qui eut une fin si malheureuse, et de faire le portrait du mari, disons d’abord que les circonstances de ce mariage, telles que nous les avons mises sous les yeux des lecteurs, éveillent un sentiment très pénible. Une jeune fille belle, instruite et riche, épouse, pour ainsi dire, le premier venu — nous ne pouvons parler autrement de Dudevant, car elle avait à peine vu quelques-uns des autres prétendants qui avaient demandé sa main ; — elle se marie sans y penser, sans savoir ce que c’est que l’amour, ignorant ce qu’est un mariage sans amour. Pour elle, c’est un compagnon de jeu qu’elle épouse, sans soupçonner qu’une gaie camaraderie ne suffit pas au bonheur, sans même se soucier de savoir si cela peut suffire pour que la vie en commun soit supportable. Si Aurore se fut mariée une ou deux années plus tard, elle eût certainement mieux connu la vie et les hommes. Un vrai sentiment aurait peut-être eu le temps de s’éveiller en elle, elle ne se fût pas donnée si facilement et n’aurait pas confié son bonheur et son avenir à un homme qui, quoique son aîné et connaissant déjà la vie, ne pensait, pas plus que sa fiancée, qu’il devait l’aimer et être aimé d’elle. Tous deux envisageaient l’amour comme chose tout à fait superflue. Tout semblait si simple et si facile à cette jeune fille ingénue qui connaissait, il est vrai, fort peu la vie humaine, mais dont la vie intérieure était si riche et si complexe. Tout semblait également simple et facile au jeune propriétaire gascon qui ne s’était jamais arrêté à rien qui eût l’apparence d’une idée ou d’un sentiment sérieux. Mais cela n’était pas du tout aussi simple, ni aussi facile qu’ils le croyaient, et l’épilogue de cette douloureuse histoire ne le fut aucunement. Ni l’un ni l’autre des deux jeunes gens, ni aucun de ceux qui les entouraient, ne pressentait alors rien de tragique dans leur avenir ; personne ne trouva mauvais qu’ils fissent un mariage sans amour. Il est trop clair que, quoique Aurore se sentit très heureuse chez les Duplessis, c’était cependant pour elle une maison étrangère. Et où était-elle, sa maison, à elle, à cette époque ? À Nohant, elle ne pouvait pas y retourner, parce que sa mère avait fermement refusé d’y aller, et elle-même ne voulait pas accompagner sa mère à Paris, sachant que la vie y serait insupportable. Elle se sentait fatiguée. Il lui fallait sortir de cette position incertaine, de cette dépendance de tout le monde, et elle saisit avec joie la première occasion de liberté qui se présentait. Elle ne fit que changer de chaînes : sa dépendance devint esclavage. Certes, si sa grand’mère eût encore été vivante, et si la vie d’Aurore à Paris avait été heureuse et calme, elle n’eût pas agi avec tant d’empressement.

Cette résolution, que nous attribuons uniquement à la tristesse de ses jeunes années et aux conditions pénibles de sa vie de famille, eut une influence funeste sur le sort d’Aurore Dupin et sur le développement de son idéal social et moral. Si elle avait fait un mariage d’amour, si son mari l’avait comprise, se fût montré digne d’elle, lui eût été égal en grandeur d’âme, et qu’il y eût eu harmonie et bonheur dans leur vie conjugale, qui sait si nous aurions eu l’écrivain George Sand et si cet écrivain eût soulevé ces « questions féminines » qui sont si étroitement liées à plusieurs de ses romans.

Il y aurait trop de naïveté à croire qu’il n’y a que les mariages d’amour passionné qui donnent le bonheur et le calme à la vie de famille. La vie conjugale, pour être heureuse et tranquille, est ordinairement soumise à trois conditions ; si ces trois conditions sont réunies, c’est alors le bonheur idéal. Il faut d’abord qu’il y ait similitude, ou, du moins, une certaine égalité dans le niveau des exigences intellectuelles, des intérêts, des goûts et des croyances, d’une entente mutuelle et d’une harmonie morale, qui, réunies ensemble, tiennent finalement lieu de véritable bonheur et amènent cette même union paisible, qui est aussi l’épilogue des amours passionnées. Il faut, en second lieu, ce vif amour réciproque, qui fait que les époux se chérissent malgré tout, se pardonnent tout, même la différence et l’inégalité des opinions, des intérêts et des croyances, Troisièmement, il faut un certain savoir-vivre extérieur, c’est-à-dire de la patience, de la tolérance, de la dignité et du respect dans les relations avec le compagnon de vie auquel le sort nous a liés pour toujours, alors même qu’il ne serait pas ardemment aimé, et qu’il aurait des opinions et des intérêts opposés aux nôtres. Ces trois conditions, qui sont au fond indispensables dans toute union, se trouvent, eu réalité, très rarement réunies, mais il suffit de l’une d’elles pour assurer la stabilité du bonheur ; et voilà pourquoi on trouve relativement un grand nombre de familles heureuses, quoiqu’il soit peut-être impossible de trouver dans le monde un couple parfaitement assorti. Le mariage d’Aurore et de Casimir ne réunissait aucune de ces conditions ; logiquement, il devait finir par une rupture, et les quatorze années qu’il dura furent, pour les deux époux, un martyre presque égal.

Dans leur union, il y avait trois conditions négatives : 1° d’un côté, un homme nul en face d’une nature hors ligne comme celle d’Aurore, et cet homme se croyait, de par la loi et par sa propre opinion, en droit d’être le chef de la maison et de la famille ; 2° l’absence, chez les deux époux, du véritable amour ; 3° la brutalité, le laisser-aller, la grossièreté de Casimir qui l’amenèrent aux actes les plus révoltants et aux violences qui forcèrent Aurore à quitter d’abord le toit conjugal, et à recourir ensuite à la protection de la loi. — George Sand, dans l’Histoire de ma Vie, a toutefois trouvé nécessaire de parler de Dudevant aussi discrètement que possible. « Depuis que la séparation a été prononcée et maintenue, — dit-elle, — je me suis hâtée d’oublier mes griefs, en ce sens que toute récrimination publique contre lui me semble de mauvais goût, et ferait croire à une persistance de ressentiments dont je ne suis pas complice[102]. » Selon nous, sa réserve est poussée trop loin. Quand on connaît la vie du ménage Dudevant et certains actes de Casimir, on éprouve, en lisant l’Histoire de ma Vie, un étrange sentiment d’étonnement et l’on se demande involontairement : « George Sand a-t-elle donc voulu faire parade de sa générosité ou a-t-elle réellement oublié tous ses anciens griefs ? »

Il nous semble, en conséquence, indispensable de n’attacher aucune importance à son ton d’indulgence et au silence qu’elle garde en parlant de Dudevant. Nous exposerons les faits comme ils se sont passés, sans nous effrayer de ce que les déductions à en tirer soient peut-être peu conformes à la magnanimité dont elle semble faire preuve dans l’Histoire de ma Vie.

Revenons à l’exposé des raisons qui ont amené les dissentiments et les malheurs des Dudevant, en répétant que, si le développement intellectuel et les aspirations de Casimir avaient été à la hauteur de ceux de sa femme, elle se serait peut-être habituée à cette absence de tendresse. Si son mari l’eût aimée comme elle y aspirait instinctivement et comme elle le méritait, elle se fût probablement réconciliée avec lui malgré son infériorité d’esprit. Il aurait enfin pu se faire qu’un semblant extérieur d’amitié leur eût fait supporter patiemment leur croix, le manque d’amour et la divergence de leurs intérêts. En un mot, sans former une famille idéale, les Dudevant auraient peut-être été une de ces nombreuses familles où l’amitié n’est qu’extérieure. Notre supposition n’est pas sans fondement : nous en trouvons les preuves dans la Correspondance de George Sand et dans l’Histoire de ma Vie. Mais ces mêmes passages et faits prouvent qu’aussitôt que les convenances extérieures furent violées entre les Dudevant, la dernière possibilité de vivre en commun disparut, — il fallut se séparer pour toujours.

Bien que tous les biographes soient d’accord à peu près sur Casimir Dudevant, on peut cependant les diviser en deux groupes : les uns, s’en rapportant exclusivement à l’Histoire de ma Vie, parlent de lui avec réserve et indulgence et le représentent surtout comme un homme médiocre et insignifiant. Les autres, contemporains du fameux procès de 1836 ou, en tout cas, au courant de tout ce qui fut alors élucidé, soulignent sa grossièreté, sa violence, son ivrognerie, sa profonde immoralité, sa brutalité envers sa femme, etc. Grâce à cela, beaucoup de lecteurs disposés tout d’abord à ne voir en Dudevant qu’un tyran, un despote, s’imaginent que dès les premiers jours du mariage la maison des Dudevant fut un épouvantable enfer. Il n’en est pas ainsi. Si la grossièreté, le despotisme de Casimir et « l’enfer » sont des faits réels, ces faits ne peuvent se rapporter qu’à une époque ultérieure. C’est la médiocrité, la nullité du mari qui ont, sans contredit, joué d’abord un triste rôle. Disons plus : les deux premières années furent réellement assez heureuses. À cette confusion que nous signalons, et à cet anachronisme contribue encore le fait qu’immédiatement après le récit de son mariage, George Sand passe, dans son Histoire, au récit de ses dissentiments ; elle nous raconte comment, sans qu’il y eût inimitié déclarée, il existait déjà des mésintelligences, que tous deux commençaient à s’ennuyer, attribuant cet ennui à leur solitude ; qu’ils entreprirent alors une série de voyages : à Guillery chez le beau-père d’Aurore, à Bordeaux, aux Pyrénées, à Paris où ils demeurèrent tout un hiver, etc., etc. Puis George Sand nous raconte son triste isolement, ses vagues aspirations, ses rêveries et ses pensées. Tout cela, joint au souvenir de l’issue tragique, universellement connue, de la vie conjugale des Dudevant, a toujours fait supposer aux biographes de George Sand et aux lecteurs de l’Histoire de ma Vie, que leur malheur remonte aux premiers temps de leur mariage. Mais c’est là une erreur. Quoique tout cela soit réellement arrivé, il ne faut rapporter ces faits qu’aux années 1824 et 1825, et surtout à 1827-1829. Entre 1822-1824, les relations entre les deux époux ont été non seulement les meilleures qu’on puisse imaginer, mais on a même toutes les raisons de croire qu’Aurore aimait véritablement son mari. Sans doute, ce n’était pas là une passion violente, et ce sentiment était bien différent de celui que George Sand éprouva plus tard pour Musset ou Michel de Bourges ; c’était un amour tendre, dévoué, sincère, un peu enfantin. Aurore témoignait à Casimir la sollicitude et l’amitié la plus sincère ; de son côté, il l’entourait de petits soins, lui témoignait de la cordialité, si toutefois on peut employer ce mot en parlant de Dudevant.

De dix-huit à vingt ans. Aurore n’était pas encore telle qu’elle le devint à vingt-sept, lorsqu’elle commença sa carrière littéraire. Entre 1822 et 1824, elle ne savait pas non plus ce que c’était que le véritable sentiment, l’amour vrai ; elle n’avait pas encore d’idées bien arrêtées sur ce que l’on peut exiger de soi-même et des autres ; elle n’avait pas la compréhension précise de ce qui constitue le véritable bonheur, la vie vraiment humaine avec son but et ses devoirs. Aurore s’ignorait : elle n’avait pas conscience des exigences de son cœur. Le besoin d’aimer venait de naître instinctivement en elle ; elle s’attacha de toute son âme d’enfant à son mari parce qu’il lui semblait bon et honnête. Il faut aussi reconnaître que Casimir ne laissait pas voir les défauts et les traits de caractère qui éclatèrent dans la suite, surtout lors du procès en divorce et dans les affaires d’intérêt qu’ils eurent à traiter plus tard. Dans sa jeunesse, Dudevant n’était ni avare, ni ivrogne, ni coureur de filles de chambre et ne se permettait envers sa femme aucun des mauvais procédés qu’elle eut à supporter dans la suite, et même bientôt, hélas !

À peine étaient-ils établis à Nohant, qu’Aurore, devenue enceinte, se mit aussitôt avec amour et sollicitude à la confection de la layette, occupation toute prosaïque, mais tout imprégnée pour elle de poétiques espérances et de tendres rêveries. Jusque-là, elle n’avait jamais travaillé à l’aiguille, quoique sa grand’mère eût toujours trouvé que c’était un savoir nécessaire à toute femme. Maintenant, avec cet entrain qu’elle apportait à tout ce qu’elle faisait, Aurore se mit à confectionner des bonnets, des brassières, et atteignit bientôt une perfection extraordinaire dans la coupe et la couture, « une maëstria de coup de ciseaux », qu’elle conserva toute sa vie. C’était, sans doute, une faculté qu’elle avait héritée de sa mère. Ses amis et ses parents nous ont raconté que cette facilité de tailler et de coudre en quelques instants, soit une camisole pour l’un de ses propres enfants, ou pour l’un de ceux dont elle était toujours entourée, soit un manteau pour le théâtre de la maison, soit un costume entier pour la poupée de sa fille ou de sa petite-fille, que cette facilité à confectionner en un rien de temps et avec élégance, tantôt des vêtements nécessaires, tantôt les attifements les plus fantastiques, était vraiment surprenante. « Elle avait de petits doigts de fée, » disait un de ses vieux amis. Pendant l’hiver de 1822 à 1823, ces « petits doigts de fée » furent occupés à broder de minuscules bonnets ; cette occupation lui prenait tout son temps, elle en avait même oublié ses livres et ses cahiers.

Sa santé était cependant alors très mauvaise. Elle éprouvait tous les malaises qui accompagnent quelquefois la grossesse. Elle fit, eu outre, en sortant de la maison, une chute malheureuse. Il s’ensuivit des complications qui firent craindre pour sa vie et celle de l’enfant. Deschartres, son ancien précepteur, médecin de profession, et Decerfz, médecin de la famille, la firent mettre au lit pour six semaines[103]. Grâce à ces mesures prises à temps, tout finit heureusement, et le 30 juin 1823, un fils, Maurice, naquit aux Dudevant.

Peu de temps avant cet événement, les Dudevant s’étaient établis à Paris, à l’Hôtel de Florence, rue Neuve des Mathurins, n° 56. Aurore se consacra avec une abnégation entière aux soins maternels, nourrit elle-même son enfant, lui servit de bonne, toujours tremblante pour sa santé, s’effrayant à chacun de ses cris, à la moindre toux. Dès le premier jour, elle s’attacha passionnément à lui, et jusqu’à sa mort il fut pour elle son trésor, sa consolation, sa joie. Ce fut sa passion la plus durable, la plus heureuse, la seule peut-être qui ne l’ait jamais trompée. Toutes les lettres qu’elle écrivait à cette époque, sont pleines de son enfant. Elle aimait à donner de ses nouvelles, à sa mère, à sa sœur, au vieux Caron, à tout le monde.

Sur ces entrefaites, la gestion de Deschartres était arrivée à son terme. Il ne voulut plus vivre à Nohant, quoiqu’il fût en bonnes relations avec Casimir, et, malgré les instances d’Aurore pour qu’il restât, il alla s’établir à Paris. Il ne voulait pas sans doute être second à Nohant, après y avoir été maître absolu pendant vingt-cinq ans et n’avoir pas eu de compte à rendre aux vrais maîtres : la vieille Mme Dupin et Aurore. Après son départ, Casimir dut prendre l’intendance de Nohant, ce qui força les Dudevant, à l’approche de l’hiver 1823-24 de retourner à la campagne qu’ils croyaient ne plus quitter.

Une parfaite union et les meilleurs rapports régnaient alors entre les deux époux. Dans ses lettres, Aurore parle presque toujours à la première personne du pluriel, « nous ». « Jour et nuit nous ne nous occupons que de Maurice, » dit-elle en parlant d’elle et de son mari dans la lettre qu’elle écrivit à sa mère le 24 février 1824[104]. « Nous vous embrassons et nous sommes vos bons amis, » disait-elle à la fin d’une de ses lettres à Caron[105], et elle signait pour tous deux : « Les deux Casimir ». Il n’y a pas une seule des lettres qu’elle a écrites à cette époque à sa mère, surtout de celles qui sont restées inédites et que nous avons eu l’occasion de parcourir, où Aurore ne parle de Casimir sur le ton le plus amical ; elle l’appelle : « mon ami Casimir », « mon bon ami », ou, à l’instar des paysannes, « mon homme ».

Toutes ses lettres des premières années de mariage nous montrent avec quelle sollicitude Aurore s’occupait de son mari. Lorsque, en 1824, les Dudevant firent aux Duplessis une visite, pendant laquelle Casimir alla passer quelque temps à Nohant, Aurore fit exprès un voyage à Paris, dans le seul but de l’ « embarquer »[106] En automne, Casimir va une seconde fois à Nohant, et Aurore est dans toutes les transes, lorsque les lettres de son mari se font attendre ou ne lui arrivent pas. Elle bombarde de billets le vieux Caron, qui habitait Paris en ce moment et remplissait différentes commissions que lui donnaient les Dudevant, depuis les rubans et les commandes de robes d’Aurore, jusqu’aux affaires d’argent de Casimir. Elle exige que Caron lui écrive, s’il reçoit avant elle des nouvelles de son mari. Toute journée passée sans lettre la met au désespoir. Les lettres à Dudevant du ler, 3, 16, 19 août et 23 décembre 1824 (inédites) sont toutes remplies d’expressions d’amour, d’un amour très tendre, presque passionné. De son côté, Casimir, lui ayant promis de lui écrire pendant la route, et « même le jour de son départ », veut savoir tout ce que fait sa femme en son absence, et « elle lui écrit un volume », comme elle s’exprime dans une lettre à Caron, du 8 novembre 1824[107]. Et le 10 novembre elle écrit au même Caron : « Je suis fort inquiète de ne peint recevoir des nouvelles de Casimir ; lui, qui est si exact, ne m’a pas écrit depuis la lettre que vous m’avez envoyée le 19. Enfin, j’aime mieux une certitude quelconque que l’agitation et l’inquiétude où je vis. Je ne vis pas… soyez exact à m’envoyer ses lettres, je vous en conjure, mon ami. Vous direz que je n’ai pas le sens commun de me tourmenter ainsi, tout le monde le dit et m’obsède. Cela ne dépend pas de moi. Il est parti avec des pressentiments si tristes. Je vois tout en noir. Je patienterai encore demain, mais si je ne reçois pas de nouvelles, je vais à Paris mercredi matin. Je ne sais à quoi cela m’avancera, mais le corps ne peut pas pester en place quand l’esprit court les champs[108]. »

Aurore, on le voit, s’était attachée à son « ami Casimir ». N’oublions pas qu’à quinze ans encore, lassée et brisée par tout ce qu’elle avait eu à souffrir de son unique affection passionnée — son amour pour sa mère — et, n’ayant encore rencontré personne à qui elle eût pu consacrer toute cette ardeur d’un cœur qui s’éveille, elle se jeta à corps perdu dans une piété exaltée. « Il me fallait, » dit-elle, « aimer hors de moi[109]. » Depuis lors, elle se trouva encore plus seule ; sa grand’mère était morte, la religion ne la satisfaisait plus. Aurore fit ses premiers pas dans la vie, et le besoin d’aimer se réveilla en elle avec une nouvelle force. Il est hors de doute que, si Dudevant eût compris sa femme et lui eût été égal, s’il ne s’était pas manifesté, deux ans à peine après le mariage, grossier et brutal, le sentiment qui s’était éveillé en elle, se serait probablement épanoui en un éclat splendide, aurait brûlé d’une flamme ardente. Hélas, il était condamné à se flétrir, à être étouffé. Des mains grossières vinrent froisser cette tendre plante et ne lui permirent pas de se développer. Le petit feu s’éteignit ; à peine une vive étincelle couva-t-elle sous la cendre tout au fond de son cœur. Lorsque cette étincelle éclata plus tard en incendie, elle consuma la maison entière qu’elle eût pu éclairer et réchauffer.

Les Dudevant passèrent donc deux années assez paisibles et assez heureuses. Aurore soignait son enfant et s’occupait du ménage, préparait de petites surprises à sa mère, à sa belle-mère et à sa sœur, faisait des confitures, cousait des gilets et des guêtres pour son mari[110]. Casimir rétablissait l’ordre dans la gestion du domaine, administré d’une manière assez décousue et relâchée par Deschartres, qui avait toujours eu en tête toutes sortes de projets fantastiques et perdait de vue les choses les plus essentielles. Dudevant déploya, dans les premiers temps, une grande activité et beaucoup d’énergie. Il défrichait les champs et les prés négligés, mettait la maison en ordre, faisait nettoyer et planter le jardin, travaillant minutieusement à rétablir l’ordre au dedans comme au dehors de la maison. C’est alors que se manifesta, d’abord assez confusément, le désaccord qui régnait entre les deux époux. Leurs natures étaient trop différentes. Dudevant, comme Aurore le dit plus tard en définissant elle-même son mari dans une lettre inédite qu’elle lui écrivit en 1825, aimait l’économie rurale, mais aimait peu les descriptions champêtres. Aurore aimait la nature agreste, la littérature, l’art… Comme toute nature vraiment poétique, elle tenait aux coins ombragés et délaissés du jardin, aux vieilles choses de la maison, elle était attachée aux anciens souvenirs de la famille, aux vieux animaux domestiques. Quand disparurent ces coins sauvages, les vieux chiens pelés qui lui étaient dévoués, les vieux paons qui se faisaient impunément les maîtres du jardin, quand dans les champs et la maison elle vit installé un ordre modèle, il sembla à Aurore qu’on lui avait enlevé quelque chose, que le vieux Nohant n’était plus le même ; il survint en elle des accès de chagrin incompréhensibles pour elle-même comme pour Casimir. Elle devint nerveuse, elle pleura sans raison. Ni elle ni son mari ne comprirent que cela était dû en partie au besoin de satisfaire ce réel amour qu’elle ne trouvait pas, amour vraiment humain, union spirituelle avec l’être aimé, et en partie à son ignorance d’elle-même, de sa nature artistique, qui cherchait sa voie. Ayant beaucoup lu dès son adolescence, Aurore, esprit très mobile, adoratrice de Rousseau et de Byron, admiratrice de Locke et de Leibniz, âme pleine d’enthousiasme pour tout ce qui est grand et beau, et sincèrement tourmentée par les questions les plus profondes de l’existence, languissait dans la solitude. Elle n’avait personne avec qui elle pût s’entretenir, personne à qui elle pût faire part de ses sérieuses pensées ou de ses rêveries de jeunesse. Ses oreilles n’entendaient éternellement que des conversations sur le jardinier surpris en flagrant délit de vol, sur la fenaison, sur les dégâts commis dans les champs, sur le fermage du moulin ou sur une nouvelle sorte de pommes. Elle se chagrinait, devenait de plus en plus nerveuse, pleurait et étonnait son mari par ses étrangetés. Tous deux furent d’avis qu’Aurore avait besoin de se distraire. Casimir, Gascon de naissance, n’aimait pas le Berry, il le trouvait trop ennuyeux, trop monotone. Les deux époux résolurent de quitter Nohant pour quelque temps. Pour se sentir plus à l’aise et pour plus de commodité mutuelle, ils prièrent les Duplessis de leur donner la nourriture et le logement moyennant rétribution modique, et, après un court séjour à Paris où ils passèrent les fêtes de Pâques avec leurs parents, ils allèrent s’établir au Plessis-Picard en avril 1824.

Aurore eut ainsi le bonheur de retomber dans son joyeux cercle d’amis, qui s’augmenta encore, cette année-là, de quelques membres nouveaux. Sa tristesse tomba comme par enchantement, les cavalcades, les jeux de colin-maillard, de barres, les courses, le bruit, les allées et venues recommencèrent de plus belle du matin au soir. On alla jusqu’à inventer des jeux auxquels des enfants comme Maurice, marchant à quatre pattes, pouvaient même prendre part. Et Casimir qui venait de partir de Nohant tout préoccupé de l’abattement d’Aurore, de sa mélancolie sans raison, de ses pleurs perpétuels, était à présent frappé de ses incartades enfantines, de son rire continuel, de la préférence qu’elle donnait aux courses des enfants et des adolescents sur les conversations avec les grands (elle avait une prédilection toute particulière pour Loïsa Puget, la musicienne bien connue, qui n’avait alors que douze ans, et pour Félicie Saint-Agnan, jeune fille de quatorze ans). Dans sa lettre déjà mentionnée, du 8 novembre à Caron, elle écrit : « Je meurs toujours de peur d’être obligée de causer ou de me coucher lard. Vous savez que mon suprême bonheur est de manger beaucoup, de beaucoup dormir, et ne rien dire, si ce n’est à de bons amis tels que vous. » Casimir ne comprenait plus sa femme, et, ne la comprenant pas, il arriva ce qui arrive très souvent : il se crut en droit de se comporter avec mépris envers elle. Les personnes étrangères qui étaient là et quelques-uns des amis s’étonnèrent aussi en voyant Aurore reprendre, après une période de méditations et de contemplations, une existence toute de joie et de gaieté.

« Grâce à ces contrastes, certaines gens prirent de moi l’opinion que j’étais tout à fait bizarre. Mon mari, plus indulgent, me jugea idiote. Il n’avait peut-être pas tort, et peu à peu il arriva, avec le temps, à me faire tellement sentir la supériorité de sa raison et de son intelligence, que j’en fus longtemps écrasée et comme hébétée devant le monde. Je ne m’en plaignis pas. Deschartres m’avait habituée à ne pas contredire violemment l’infaillibilité d’autrui, et ma paresse s’arrangeait fort bien de ce régime d’effacement et de silence[111]… »

Toutes les incartades enfantines d’Aurore n’eurent cependant pas une issue aussi paisible, aussi peu remarquée ; elles provoquèrent de plus en plus souvent l’irritation de Casimir. Une de ces folies finit fort malheureusement et devint une date insigne dans l’histoire des Dudevant. — Un jour du mois de juillet, c’était le 25 (le 31, selon d’autres versions) on prenait au Plessis le café après le dîner. Aurore, Félicie Saint-Agnan, Clarisse Lacroix, une autre encore se poursuivaient sur la terrasse, et étaient « bien folles », comme George Sand le déclara plus tard. L’une d’elles, voyant l’inutilité de ses efforts pour en saisir une autre, lui jeta du sable. Quelques grains tombèrent dans la tasse de « papa James ». Il demanda à cette jeunesse turbulente de cesser de se démener de la sorte ; mais elles étaient en train, elles ne cessèrent pas, et Aurore se mit aussi à lancer du sable, Casimir, hors de lui, cria grossièrement contre sa femme, lui ordonna de mettre immédiatement fin à ce jeu stupide, la menaça et, voyant qu’elle ne cessait pas, lui donna un soufflet. Aurore, exaspérée par la colère et cruellement offensée, s’enfuit dans le parc avec Félicie et Clarisse et fut longtemps à se calmer. Dans une de ses lettres postérieures, lorsqu’elle demanda à Félicie, en 1835, d’être témoin, lors de son procès en séparation, où il devait être question de cette scène, George Sand ajoute que ce jour-là elle avait cessé d’aimer Dudevant et que « tout alla de mal en pis[112] ». Mais cela n’est pas exact. En novembre de cette même année 1821, Dudevant partit pour Nohant et Aurore écrivit à Caron les lettres déjà mentionnées, dans lesquelles elle exprime pour son mari tant d’attachement et tant d’inquiétude. L’événement qui s’était passé sur la terrasse est, cependant, bien significatif ; si Aurore pleurait maintenant, ses pleurs ne pouvaient plus, comme au printemps, être qualifiés d’inexpliquables et d’incompréhensibles. Et malheureusement ce fait regrettable ne resta pas isolé, il fut, semble-t-il, comme le premier anneau d’une série d’autres actes, plus grossiers et plus révoltants encore. Si George Sand a trouvé nécessaire, après le divorce, de les oublier, l’historien qui écrit la chronique de ce mariage et de ce divorce a, lui, le devoir de ne pas oublier de pareils faits. Ce n’est aussi qu’un grain de sable peut-être, mais ce fut un des grains de sable qui, devant la justice, firent pencher la balance en faveur d’Aurore, car d’année en année il s’en était accumulé trop, de ces petits grains, beaucoup trop !

En automne, les Duplessis allèrent s’établir à Paris ; les Dudevant ne pouvaient, seuls, rester au Plessis, mais craignaient en retournant à Nohant de s’y trouver en tête à tête.

« Nous aimions la campagne, mais nous avions peur de Nohant, peur probablement de nous retrouver vis-à-vis l’un de l’autre, avec des instincts différents à tous égards et des caractères qui ne se pénétraient pas mutuellement. Sans vouloir nous rien cacher, nous ne savions rien nous expliquer ; nous ne nous disputions jamais sur rien, j’ai trop horreur de la discussion pour vouloir entamer l’esprit d’un autre, je faisais, au contraire, de grands efforts, pour voir par les yeux de mon mari et agir comme il souhaitait. Mais à peine m’étais-je mise d’accord avec lui, que, ne me sentant plus d’accord avec mes propres instincts, je tombais dans une tristesse effroyable.

« Il éprouvait probablement quelque chose d’analogue sans s’en rendre compte, et il abondait dans mon sens quand je lui parlais de nous entourer et de nous distraire. Si j’avais eu l’art de nous établir dans une vie un peu extérieure et animée, si j’avais été un peu légère d’esprit, si je m’étais plu dans le mouvement des relations variées, il eût été secoué et maintenu par le commerce du monde. Mais je n’étais pas du tout la compagne qu’il lui eût fallu. J’étais trop exclusive, trop concentrée, trop en dehors du convenu. Si j’avais su d’où venait le mal, si la cause de son ennui et du mien se fût dessinée dans mon esprit sans expérience et sans pénétration, j’aurais trouvé le remède ; j’aurais peut-être réussi à me transformer : mais je ne comprenais rien du tout à lui ni à moi-même[113]. »

Toute la cause de leur malentendu résidait en la complète médiocrité, la pauvreté morale, le manque d’esprit et le peu d’élévation d’âme de Dudevant. Comment ces deux natures eussent-elles pu s’harmoniser ? D’un côté, un gentillâtre assez nul, un homme fort médiocre, indifférent à tous les travaux de l’esprit, de l’autre, une âme passionnée, ardente, vivant d’une vie intérieure intense, cherchant par toutes les voies la lumière et la vérité, allant même, lorsqu’elle n’avait encore que dix-sept ans, jusqu’à la pensée du suicide, non par suite de quelque insuccès personnel, mais à cause de la petitesse et de l’instabilité de tout ce qui est terrestre, une de ces âmes dont Mme Allart dit en parlant de Sainte-Beuve « qu’elles sont tourmentées des choses divines ». Quelque petite provinciale avenante, sans prétention, eût fait l’affaire de Casimir ; elle se fût faite à ses gronderies, à sa grossièreté, elle eût tranquillement supporté son ivrognerie (comme l’a fait, entre autres, la femme d’Hippolyte Châtiron, frère naturel d’Aurore), et eût accepté ses quelques petites infidélités (comme ont su le faire les femmes de plusieurs amis de Casimir à La Châtre). Casimir aurait eu ainsi la vie facile, et n’eût pas connu l’ennui. Il n’aurait pas souffert et n’eût pas eu à s’irriter de voir à ses côtés un être incompréhensible, cherchant midi à quatorze heures, éternellement rêveur et jamais content de la réalité. Si Casimir eût eu une femme plus simple et plus ordinaire, il ne se serait certainement pas senti étranger à elle, et elle ne lui eût semblé ni excentrique ni idiote car, « La médiocrité seule est à notre niveau et ne nous choque pas[114] ». Louis de Loménie, parlant de Casimir, est dans le vrai lorsqu’il nous dit que « c’était un soldat de l’empire rentré dans ses foyers, l’espèce d’hommes en général la plus prosaïque qui soit sous le ciel. Cet époux était un digne gentillâtre campagnard, comme il en fourmille dans la vieille Aquitaine, tenant les raffinements du cœur pour folies et billevesées, prenant la vie pour ce qu’elle vaut et le temps pour ce qu’il dure, pas trop savant, un peu rude, à en juger par certains détails d’un procès fameux, et, au demeurant le meilleur fils du monde[115] »…

S’il est permis de douter de la justesse de cette dernière épithète, il faut au moins rendre justice au reste de cette appréciation. Mais nous trouvons encore un meilleur portrait de Dudevant dans la Lutèce de Heine[116]. Le lecteur nous permettra de citer ici in extenso cette page presque intraduisible : « …… Dudevant, l’époux légitime de George Sand, dit-il, — der kein Mythos ist, wie man glauben sollte, sondern ein leiblicher Edelmann aus der Provinz Berry und den ich selbst einmal das Vergnügen hatte mit eigenen Augen zu sehen. Ich sah ihn sogar bei seiner damals schon de facto geschiedenen Gattin, in ihrer kleinen Wohnung auf dem Quai Voltaire, und dass ich ihn eben dort sah, war an und für sich eine Merkwürdigkeit, ob welcher, wie Chamisso sagen würde, ich selbst mich für Geld sehen lassen könnte. Er trug ein nichts-sagendes Philistergesicht und schien weder böse, noch roh zu sein, doch begriff ich sehr leicht, dass diese feuchtkühle Tagtäglichkeit, dieser porzellanhafte Blick, diese monotonen, chinesischen Pagodenbewegungen für ein banales Weibzimmer sehr amüsant sein könnten, jedoch einem tiefern Frauengemüthe auf die Länge sehr unheimlich werden und dasselbe endlich mit Schauer und Entsetzen, bis zum Dafonlaufen, erfüllen mussten[117] ». En effet, à partir de la fin de 1821, nous remarquons que le désir inconscient et mutuel des deux époux de « s’enfuir bien loin l’un de l’autre » se manifestait de plus en plus. Ils ont peur de rester seuls en tête à tête. Après Le départ des Duplessis pour Paris, ils se décident à les suivre. Se trouvant en ce moment dans la gêne, ils ne s’établissent pas à Paris même, mais dans les environs, à Ormesson, où ils louent une maisonnette.

Les affaires pécuniaires des Dudevant, quelque étrange que cela paraisse, étaient alors très embrouillées ; elles le furent, du reste, tout le temps de l’administration de Casimir. Dans les lettres inédites de cette époque nous rencontrons, à chaque pas, la preuve que Casimir empruntait de l’argent chez n’importe qui, qu’il était souvent dans l’impossibilité de payer les termes, s’en excusait, qu’il se jetait dans des opérations financières fort compliquées et s’ingéniait en vain à se tirer d’affaire. Tout cela lui réussissait peu. Sa fortune allait toujours en diminuant, mais jusque-là l’avenir ne faisait encore présager aucun danger. Pour toutes ses affaires et peut-être pour d’autres raisons encore, Casimir allait continuellement d’Ormesson à Paris, laissant sa femme seule et ne rentrant chez lui que le soir.

La maison qu’habitait Aurore appartenait à une certaine dame Richardot qui avait des enfants ; tout à côté demeurait la famille du baron Malus. Les trois ramilles avaient lié amitié entre elles et là encore recommencèrent les jeux et les charades. Comme les Dudevant étaient gens, semble-t-il, à rechercher partout le plaisir de vivre en société, l’automne passa très agréablement et joyeusement. Mais quand, à la fin de l’arrière-saison, les deux familles voisines retournèrent à Paris, tout changea : Aurore resta toute seule à Ormesson. Le mari passait les nuits hors de la maison. D’abord elle ne s’en plaignit pas. Elle se promenait seule avec le petit Maurice dans le parc immense, lisait les Essais de Montaigne et s’amusait des jeux de son bébé. Le sentiment de la solitude croissait cependant dans l’âme de la jeune femme, et, avec lui, augmentaient l’impression encore inconsciente de l’offense, le chagrin et la soif du vrai bonheur. Le séjour à Ormesson lui pesa bientôt, grâce aux désagréments qu’elle eut avec le jardinier, à qui l’on avait confié la surveillance de la maison et du jardin ; c’était un homme bourru qui se chamaillait pour chaque brin d’herbe froissée ; et peut-être plus encore, grâce aux cris sauvages qui se faisaient entendre, la nuit, dans la maison du même jardinier, — probablement un ivrogne, — et qui effrayaient Aurore. Aussi, malgré tout son amour pour la solitude, éprouva-t-elle presque de la joie lorsque son mari se querella avec le jardinier et partit immédiatement pour Paris avec sa famille.

Les Dudevant s’établirent dans un petit logement meublé de la rue du Faubourg-Saint-Honoré. Ils virent beaucoup d’amis et de connaissances, allèrent aussi chez les parents de Casimir qui séjournaient à la même époque à Paris. Mais bientôt cette vie de distractions ne put faire qu’Aurore s’oubliât elle-même. Il y avait quelque chose de rompu dans leur existence.

« La tristesse revint, une tristesse sans but et sans nom, maladive peut-être. J’étais très fatiguée d’avoir nourri mon fils, je ne m’étais pas remise depuis ce temps-là. Je me reprochais cet abattement et je pensais que le refroidissement insensible de ma foi religieuse pouvait bien en être la cause[118]. » Aurore alla consulter son confesseur du couvent, l’abbé de Prémord, qui, à son avis, fut trop tiède et trop indulgent pour une âme comme la sienne, assoiffée de croyance et de vérité absolues ; il conseilla à sa fille spirituelle d’aller de nouveau s’enfermer pour quelque temps au couvent, d’y faire, comme on le dit, « une retraite ». Elle suivit son conseil et alla d’abord seule, puis avec le petit Maurice[119], passer quelques semaines au couvent des Anglaises, où elle avait fait son éducation. Là non plus elle ne trouva pas la paix de l’âme. Ses relations avec ses amies, les bonnes religieuses, le couvent lui-même, la vie monastique ne la satisfaisaient plus. Ici la devise était renonciation à la vie, à ses joies comme à ses chagrins, à toutes les affections terrestres ; l’amour maternel même y paraissait à peine pardonnable. Aurore s’était trop développée depuis trois ans pour admettre ce point de vue. L’adoratrice de Rousseau et de Leibniz embrassait les choses trop largement pour se faire aux préceptes et aux exigences d’un catholicisme étroit et rigoureux. À cela vint s’ajouter encore qu’une des sœurs vint imprudemment et de l’air le plus indifférent du monde lui parler de la frêle santé de Maurice, qui n’aurait peut-être pas longtemps à vivre et qui était alors, pour Aurore, sa seule et unique consolation. Pleine de craintes, elle quitta le couvent pour consulter au plus tôt un docteur sur la santé de l’enfant. Celui-ci trouva que le petit Maurice était bien portant et ne donnait aucune raison de craindre pour sa vie. Le séjour d’Aurore au couvent avait été définitivement empoisonné par cet épisode. Elle n’y retourna plus et s’installa avec son mari, d’abord chez sa tante, Lucie Maréchal, et, plus tard, à proximité, dans un logement séparé. De nouveau, les Dudevant sortirent beaucoup et reçurent des amis. Aurore voyait fréquemment ses anciennes amies de couvent, surtout Jane et Aimée Bazouin, et faisait de la musique avec sa cousine Clotilde. Dans les premiers jours du printemps, les Dudevant retournèrent à Nohant.

Bientôt Aurore eut un grand chagrin, la mort énigmatique de Deschartres, qui mourut sans que l’on ait jamais su quand ni comment, et sans laisser aucun écrit. Aurore crut qu’il s’était tué après s’être ruiné dans une entreprise malheureuse, et, après avoir perdu tout espoir de s’enrichir, ce qui avait été le rêve de toute sa vie. George Sand est dans le vrai quand elle nous dit que cet homme, si dur en apparence, n’avait vécu que pour les autres ; ce n’est qu’à son déclin qu’il avait commencé à vivre seul, s’imaginant — comme il le fit du reste pendant tout sa vie — qu’il n’était qu’un égoïste. C’est que le pauvre vieillard ne se connaissait pas lui-même. Ce qui le porta au suicide, ce fut la solitude et le chagrin. Cette mort rompit les derniers fils qui rattachaient Aurore à sa jeunesse et au vieux Nohant. « Deschartres emportait avec lui, dans le néant des choses finies, toute une notable portion de ma vie, tous mes souvenirs d’enfance, tout le stimulant, tantôt bienfaisant, tantôt fâcheux de mon développement intellectuel. » Elle perdait en lui l’homme à qui elle devait beaucoup, malgré la tyrannie pédagogique et la brusquerie qui le caractérisaient ; elle perdait enfin en lui « un cœur dévoué et le commerce d’un esprit remarquable à beaucoup d’égards… ». Quoi qu’il en soit, Deschartres était un homme qui comprenait en partie ses exigences d’esprit et savait quelquefois répondre à ses questions scrutatrices. Après sa mort, elle se sentit plus orpheline encore qu’auparavant ; elle le pleura amèrement, cachant ses larmes à tout le monde pour ne pas offenser ceux qu’il avait fait souffrir pendant sa vie : sa mère et son frère Hippolyte.

La vie commençait à se montrer à Aurore sous son côté le plus sombre. Des dissentiments s’étaient élevés entre elle et son mari. Quoique, à cette époque, « les mauvais traitements fussent encore plus rares que les mauvais procédés[120] » — comme le dit plus tard Michel de Bourges — son mari lui jetait déjà à la face les épithètes de « stupide » et d’ « idiote » et lui avait ôté le droit de prendre part à la conversation. « M. Dudevant, il faut l’avouer, n’avait pas le talent de divination, » ajouta malicieusement Michel de Bourges. En vérité, se figurer George Sand se taisant dans une conversation générale, parce que M. Dudevant daignait trouver que tout ce qu’elle disait était idiot et indigne de se faire entendre en présence d’un seigneur et maître aussi docte que lui, est d’un effet incroyablement comique ! Mais Aurore n’avait pas lieu d’en rire. Elle devait constamment être sur ses gardes pour ne pas irriter son mari, pour ne pas le faire sortir des gonds. Sa santé était, du reste, très mauvaise alors. Elle avait des palpitations de cœur, souffrait de maux de tête et d’esquinancies, toussait très fortement, crachait le sang. On sut plus tard que tout cela était plutôt nerveux, mais alors Aurore et tous ses proches pensaient qu’elle était phtisique. Lorsque ses amies Bazouin avec leur père et un vieil ami, M. Gaillard, vinrent la voir à Nohant au commencement de l’été de 1825 et de là allèrent aux eaux de Cauterets, il fut décidé qu’Aurore devait les accompagner pour y être traitée aussi. Les Dudevant convinrent donc d’aller avec eux aux eaux et résolurent de passer l’hiver au sud, à Guillery, en Gascogne, chez le père de Casimir, pour lequel Aurore avait beaucoup d’affection. Après avoir fêté l’anniversaire de la naissance de Maurice et d’Aurore elle-même, les Dudevant partirent le 5 juillet de Nohant pour se rendre aux Pyrénées. Outre Maurice et sa bonne Fanchon, ils prirent encore avec eux Vincent, domestique tout dévoué à Aurore.

La jeune femme quitta Nohant avec les plus sombres pressentiments et sans espoir de jamais le revoir. La pensée d’une fin prochaine semblait lui sourire. Se solitude d’esprit s’était encore accrue dans les derniers temps depuis que se mourait la vieille amitié qu’Hippolyte avait pour elle. Celui-ci avait quitté le service militaire, s’était marié bientôt après Aurore, venait souvent à Nohant, comme par le passé, et y faisait de longs séjours, ayant son quartier général soit à Paris, soit à Corbeil, ou dans la terre de sa femme à Montgivray près de Nohant. Mais alors, il avait déjà commencé à boire, et, quoique cette funeste passion, qui le mena plus tard presque à la folie, ne se fût pas encore définitivement développée, elle fit passer à Aurore des moments très pénibles. À son départ de Nohant, Aurore remarqua avec tristesse qu’Hippolyte était gai et riait en se séparant d’elle, que leur vieille amitié devait donc s’être bien refroidie. C’était encore là une nouvelle goutte de fiel pour la pauvre femme.

À cette époque où il n’y avait pas de chemins de fer et où les voyages se faisaient lentement, il fallait une bonne provision de patience pour entreprendre un si long trajet avec un petit enfant de deux ans et un mari qui s’irritait à la moindre bagatelle. Aurore écrit dans son journal : « J’ai pris de belles résolutions pour le voyage : ne pas m’inquiéter du moindre cri de Maurice, ne pas m’impatienter de la longueur du chemin, ne pas me chagriner des moments d’humeur de mon ami. »

Dans ce voyage aux Pyrénées, les Dudevant s’arrêtèrent momentanément à Bordeaux, où Casimir comptait une foule de parents et de connaissances. Ils y tombèrent dans une société très animée et très nombreuse et passèrent le temps très agréablement. Ils firent même beaucoup de nouvelles relations et renouvelèrent les anciennes amitiés. Ce fut là qu’Aurore fit la connaissance de l’avocat général Aurélien de Sèze[121] et Casimir se lia plus intimement avec un certain Desgranges qu’il connaissait depuis longtemps. Des rôles importants, bien que différents, étaient réservés à ces deux hommes dans la vie des Dudevant. De Bordeaux les Dudevant partirent, accompagnés de quelques nouveaux amis, en passant par Tarbes et Périgueux, et arrivèrent à Cauterets, où Aurore rencontra ses amies Jane et Aimée. Ses sombres pensées ne la quittèrent ni pendant tout le voyage, ni au début de son séjour à Cauterets. Son journal de route est plein de méditations, de ces « Tristes remarques d’un triste cœur », qui deviennent peu à peu de froides observations de l’esprit » [122] et poussent l’homme au désenchantement.

Voici quelques fragments de son journal sous la forme qu’elle leur a donnée dans l’Histoire de ma Vie. Elle écrit de Périgueux :

« Cette ville me paraît agréable, mais je suis triste à la mort. J’ai beaucoup pleuré en marchant ; mais à quoi sert de pleurer ? Il faut s’habituer à avoir la mort dans l’âme et le visage riant… »

Elle écrit de Tarbes :

… « Un beau ciel, des eaux vives, des constructions bizarres faites d’énormes galets apportés par le gave, des costumes variés, un rendez-vous forain, des types animés de tout ce côté sud de la France. C’est très joli, Tarbes ; mais mon mari est toujours de mauvaise humeur. Il s’ennuie en voyage, il voudrait être arrivé. Je comprends ça ; mais ce n’est pas ma faute si le voyage est de deux cents lieues… »

Enfin, le voyage, comme toute chose, arriva à sa fin et les Dudevant s’installèrent à Cauterets. Là, ils rencontrèrent, de nouveau, une société très nombreuse et très variée : la princesse de Condé, veuve du duc d’Enghien, le savant Magendie, le général Foy, la femme du savant Rumfort, les demoiselles Bazouin avec leur père, Aurélien de Sèze et la nouvelle amie d’Aurore, Zoé Leroy, à qui George Sand a consacré plusieurs pages de ses Souvenirs. Comme il arrive toujours aux eaux, il se forma bientôt de petits cercles, des parties et des coteries. Les uns, comme Aimée Bazouin, suivaient strictement les prescriptions des médecins : ils buvaient de l’eau, prenaient des bains, suaient ensuite sous des tas de couvertures et, en même temps, arrangeaient des bals et des soirées musicales, faisaient des visites, suivaient généralement la même vie qu’à Bordeaux et à Paris, se souciant même de trier leurs connaissances. D’autres, comme Zoé et Aurore, se traitaient à la diable ou ne se traitaient pas du tout, passant les journées entières à se promener ou à faire des excursions dans les montagnes. Aurore continuait à tousser et à être malade, mais ne se lassait jamais d’aller par monts et par vaux. « Le mouvement m’a saisie comme une fièvre. Je tousse et j’étouffe à chaque instant, mais je ne sais pas si je souffre. Oui, au fait, je souffre, je m’en aperçois quand je suis seule[123]. »

Dans l’âme d’Aurore couvait, dès son enfance, l’amour de la nature et elle en comprenait instinctivement la beauté. Encore enfant, elle charmait sa grand’mère par ses premiers essais de descriptions : d’un « clair de lune », d’un « orage », etc. Ici, au milieu du spectacle majestueux des montagnes, de la sombre poésie des Pyrénées, ce vague sentiment poétique s’était tout à coup éveillé avec une nouvelle force et était devenu pleinement conscient. À peine arrivée aux Pyrénées, Aurore fut éprise de leur terrifiante beauté.

« Enfin, nous sommes entrés dans Les Pyrénées, — écrit-elle sur son carnet, — la surprise et l’admiration m’ont saisie jusqu’à l’étouffement. J’ai toujours rêvé les hautes montagnes. J’avais gardé de celles-ci un souvenir confus qui se réveille et se complète à présent ; mais ni le souvenir, ni l’imagination ne m’avaient préparée à l’émotion que j’éprouve…[124]. »

« Je suis dans un tel enthousiasme des Pyrénées que je ne vais plus parler et rêver toute ma vie que montagnes, torrents, grottes et précipices », écrit-elle le 28 août 1825, de Bagnères, à sa mère[125].

Dans l’Histoire de ma Vie, elle nous raconte les efforts qu’elle a dû faire pour exprimer et fixer sur le papier son ravissement devant cette nature divine : « J’écrivis beaucoup sur les Pyrénées durant et après ce voyage. Mes premières notes, jetées sur un agenda de poche, sont rédigées avec assez de spontanéité… Mais il m’arriva, après coup, ce qui doit être arrivé à beaucoup d’écrivains en herbe. Mécontente du laisser-aller de ma première forme, je rédigeai, sur des cahiers, un voyage qui se trouve très lourd et très prétentieux de style. Et pourtant ce prétentieux fut naïvement cherché. Je m’en souviens. À mesure que je m’éloignais des Pyrénées, j’avais peur de laisser échapper les vives impressions que j’y avais reçues et je cherchais des mots et des phrases pour les fixer, sans en trouver qui fussent à la hauteur de mon sujet. Mon admiration rétrospective n’avait plus de limites et j’étais emphatique consciencieusement. Au reste, je sentis bien que je n’étais pas capable de me contenter moi-même par mes écrits, car je ne complétai rien et ne pris pas encore le goût d’écrire. »

Ces ébauches lui servirent cependant plus tard pour ses romans, surtout pour Lavinia, dont la scène se passe dans les Pyrénées. Les Pyrénées restèrent toujours chères à Aurore Dudevant, comme le Caucase à Lermontow, la mer Noire à Pouchkine, et peut-être lui furent-elles surtout chères, parce que c’est là que, pour la première fois, elle prit conscience d’elle-même.

Dès son enfance, Aurore avait aimé la solitude et la nature. Ce double amour venait de se manifester définitivement ; à partir de ce moment, Aurore ne cessa, pendant toute sa vie, de quitter, chaque année, l’endroit qu’elle habitait pour aller passer quelques semaines ou quelques mois dans les montagnes, au bord de la mer, ou simplement dans quelque coin caché et inconnu au centre même de la France.

Pleine liberté au milieu de la nature, promenades à cheval, ascensions périlleuses des monts ou des glaciers, le grand air pur des montagnes, tout cela guérissait à la fois Aurore de son spleen et même de tous ses maux physiques. Et si l’indifférence de son mari l’attristait encore, elle l’envisageait avec calme, et commençait à comprendre que ce n’était pas sa faute, à elle, s’il ne savait pas l’apprécier, et, qu’au fond, elle ne devait pas s’en affecter. Elle écrit encore, il est vrai, dans son journal :

« Monsieur *** chasse avec passion[126]. Il tue des chamois et des aigles. Il se lève à deux heures du matin et ne rentre qu’à la nuit. Sa femme s’en plaint. » Mais elle ajoute aussitôt : « Il n’a pas l’air de prévoir qu’un temps peut venir où elle s’en réjouira ».

Voici encore un fragment de son journal :

« Madame *** a dit à Aimée que j’avais tort de faire des courses sans mon mari. Je ne vois pas que cela soit, puisqu’il prend les devants et que je vais où il veut aller… » Plus loin, Aurore prend déjà plaisir à se moquer des minuties de son mari et de ses chicanes. Racontant diverses excursions faites par les Dudevant, de Luz à Saint-Sauveur, à Gavarnie, au Marborée, etc., elle dit entre autres choses : « On ne pense pas même au danger. Mon mari est des plus intrépides. Il va partout et je le suis. Il se retourne et il me gronde. Il dit que je me singularise. Je veux être pendue si j’y songe. Je me retourne, et je vois que Zoé me suit. Je lui dis qu’elle se singularise. Mon mari se fâche parce que Zoé rit. Mais la pluie des cataractes est un grand calmant, et on s’y défâche vite »[127]. On le voit, tout cela n’est encore ni trop sérieux, ni trop sombre. Mais voici une autre page bien capable de rendre songeur tout lecteur attentif, car il n’est que trop évident que de telles pensées ne sont pas le fait d’une femme heureuse, mariée à peine depuis trois ans.

… « Dans le rêve qu’il est permis de faire d’un amour parfait, l’époux ne se créerait pas volontiers la nécessité continuelle de l’absence. Quand des devoirs inévitables, des occupations sérieuses la lui auraient imposée, la tendresse qu’il éprouverait et qu’il inspirerait au retour serait d’autant plus vive et mieux fondée. Il me semble que l’absence subie à regret doit être un stimulant pour l’affection, mais que l’absence cherchée passionnément par l’un des deux est une grande leçon de philosophie et de modestie pour l’autre. Belle leçon sans doute, mais bien refroidissante !

« Le mariage est beau pour les amants et utile pour les saints.

« En dehors des saints et des amants, il y a une foule d’esprits ordinaires et de cœurs paisibles qui ne connaissent pas l’amour et ne peuvent atteindre à la sainteté.

« Le mariage est le but suprême de l’amour. Quand l’amour n’y est plus, ou n’y est pas, reste le sacrifice.

— Très bien pour qui comprend le sacrifice. Cela suppose une dose de cœur et un degré d’intelligence qui ne courent pas les rues. Il y a, au sacrifice, des compensations qu’un esprit vulgaire peut apprécier. L’approbation du monde, la douceur routinière de l’usage, une petite dévotion tranquille et sensée qui ne tient pas à s’exalter, ou bien de l’argent, c’est-à-dire des jouets, des chiffons, du luxe : que sais-je ? Mille petites choses qui font oublier qu’on est privé du bonheur. Alors tout est bien apparemment, puisque le grand nombre est vulgaire ; c’est une infériorité de jugement et de bon sens que de ne pas se contenter du goût du vulgaire ». (George Sand t’ait sans doute allusion ici aux gronderies de son mari, aux reproches qu’il lui faisait de manquer d’esprit et de jugement).

« Il n’y a peut-être pas de milieu entre la puissance des grandes âmes qui fait la sainteté, et le commode hébétement des petits esprits qui fait l’insensibilité.

« Si fait, il y a un milieu : c’est le désespoir…

· · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

« Mais il y a aussi l’enfantillage, bonne et douce chose à conserver, quoi qu’on en dise.

« Courir, monter à cheval, rire d’un rien, ne pas se soucier de la santé et de la vie ! Aimée me gronde beaucoup. Elle ne comprend pas qu’on s’étourdisse et qu’on ait besoin d’oublier. « Oublier quoi ? « me dit-elle. — Que sais-je ? Oublier tout, oublier surtout qu’on existe[128]… »

On s’aperçoit dans le fragment qu’on vient de lire qu’il se passe déjà quelque chose de très sérieux. On y sent cette secrète agitation, précurseur de l’orage : l’air est saturé d’électricité, au loin brillent déjà des éclairs, et d’un moment à l’autre le tonnerre va éclater, et la tempête dévastatrice va se déchaîner au-dessus de la terre engourdie dans l’attente.

En effet, le voyage aux Pyrénées fut une époque marquante dans la vie des Dudevant. C’est pendant ce voyage qu’Aurore se convainquit pleinement de l’indifférence de son mari et de sa froideur envers elle ; c’est alors aussi que naquit son premier attachement sérieux. Elle y rencontra l’homme qui sut la comprendre et l’aimer, et que, de son côté, elle aima de tout son cœur. Cet homme était Aurélien de Sèze.

Ce nom n’est cité dans aucune biographie de George Sand, et même, tout dernièrement, M. Rocheblave[129], qui a parlé de cet épisode et cité des fragments de la correspondance entre notre héroïne et Aurélien de Sèze, n’a pas jugé nécessaire de le nommer. Cela n’a cependant pas empêché les ennemis et détracteurs de George Sand de dire bien haut et sans aucun fondement, que de Sèze fut, lui aussi, un de ses amants[130]. Le nom de de Sèze dans la Correspondance de George Sand n’est également mentionné que deux fois : dans une lettre à Caron du ier octobre 1829[131] et dans celle qu’elle écrivit à Mme Saint-Agnan, le 23 juillet 1830[132]. Dans une lettre antérieure, datée du 6 juillet 1830, elle le nomme simplement mon ami de Bordeaux. Dans une lettre de Bordeaux du 4 juin 1829, elle écrit à Caron : « Nous avons ici l’avocat général ». Mais cet avocat général n’était autre encore qu’Aurélien de Sèze, comme on le voit dans la note au bas de la page. Dans l’Histoire de ma Vie, elle ne parle pas une seule fois de lui, quoique le lecteur le nomme aussitôt, car il en est souvent question. Pourtant les biographes amis de George Sand semblent ne rien savoir de lui ou bien ils en parlent d’une manière mystérieuse. Ainsi Louis de Loménie[133] ne fait-il allusion, qu’en passant légèrement, à « une première illusion toute passagère que George Sand aurait eue pendant son voyage aux Pyrénées. » M. d’Haussonville[134] se borne également aux allusions suivantes qui ne jettent aucune clarté sur cet épisode. En racontant que George Sand a placé dans les Pyrénées la scène d’une de ses plus charmantes nouvelles, Lavinia, il dit : « Si George Sand a cherché dans ses souvenirs le cadre et les couleurs du tableau qui a servi de scène à l’action de Lavinia, le langage qu’elle prête à son héroïne n’est point celui que parlait alors son cœur. À cette date, elle n’aurait point encore écrit la lettre si triste et si fière où Lavinia repousse les offres de l’homme qu’elle a aimé, sans lui cacher ce que ce refus lui coûte d’hésitations et de regrets… Elle n’était pas alors au moment du réveil, elle en était encore aux premières et aux plus belles heures du rêve… » (p. 286). Aux pages suivantes (287-288) M. d’Haussonville donne un petit extrait (nous en parlerons plus bas) de « l’Histoire de ma Vie », sans nous dire encore à qui l’épisode se rapporte. Enfin, page 404, il nous dit, et cette fois tout à fait en passant : « Le bonheur, elle l’a cherché partout : aux Pyrénées, à Paris, à Venise, à Majorque, à Nohant, dans tous les Lieux où elle a promené l’inconstance de son imagination, la fumée de son cigare et la facilité de son tutoiement. À chaque pas, elle croyait le saisir ; à chaque pas, le bonheur lui échappait… »

Tous les autres biographes amis se taisent sur Aurélien de Sèze. Et cependant ce fut cet amour, resté toujours pur et platonique, qui décida définitivement du sort futur de George Sand, lui ouvrit les yeux sur le prix et la conception de la vie, lui montra combien il est nécessaire à une femme d’être comprise de l’homme aimé, quelle méprise affreuse était son mariage avec Dudevant et qu’il était impossible de gâcher toute sa vie rien qu’à cause de cette seule méprise.

Voici une page inédite écrite sur un petit calepin et qui nous peint bien l’état d’âme d’Aurore Dudevant à ce moment de sa vie :

« Si l’on savait ce que c’est que le chagrin ! Si l’on pouvait prévoir quelles longues angoisses payeront l’erreur d’un jour ! Mais non. L’homme est si fanfaron de sa nature. Il se lance en souriant au milieu des dangers, la mer orageuse est son élément ; et le moins prudent est souvent le plus sage ; le confiant esclave du sort qui livre sa barque au caprice des flots arrive souvent au port, tandis que l’habile pilote combat vainement la tempête qui se joue de ses prévisions. Il semble que le hasard soit le dieu qui nous gouverne ! Si c’est un lot, si c’est une rencontre fortuite que le bonheur, pourquoi tant de soins pour le fixer ? Pourquoi tant de réflexions avant de faire le bien, et tant de prudence à secourir autrui ? Ce n’est pas de préparer l’avenir qui doit occuper une grande âme. Elle sait trop bien qu’il déjouera ses plans, c’est de le recevoir, qu’il est difficile… Si vous voulez savoir ce que c’est que la douleur, déchirez votre chair avec les ongles, percez-la avec un instrument tranchant et versez sur vos blessures du plomb fondu et de l’huile bouillante, ou supportez l’ardeur d’un brasier, ou frappez votre tête aux murs d’une prison. Mais vous ne saurez pas encore ce que c’est que de souffrir. Il n’y a peut-être pas deux créatures humaines qui le sachent. La coupe de fiel n’est pas également amère pour tous, la plupart de ceux qui l’ont goûtée la repoussent et n’ont pas le courage de la savourer jusqu’à la lie. Il y a des êtres privilégiés, des esclaves de la fatalité qui semblent s’y plaire et n’en vouloir pas perdre une seule goutte ; vous les raillez pourtant d’avoir pris pour eux la triste part que vous leur avez laissée ».

Si nous ne pouvons, à notre grand regret, faire l’histoire du prologue et des débuts de ce premier roman dans la vie de George Sand, nous pouvons dire du moins, qu’Aurore, en aimant Aurélien de tout son cœur, et aussi en sachant tout l’amour qu’il avait pour elle, sut non seulement vaincre sa propre passion, mais qu’elle sut consoler son ami et ramener en lui le calme. Elle lui fit même jurer qu’il n’exigerait d’elle aucune preuve décisive de l’amour qu’elle avait pour lui, qu’il respecterait la sainteté de son mariage, qu’ils se contenteraient tous deux de rester toujours amis. Cette explication eut lieu entre les deux jeunes gens pendant une excursion dans les montagnes, peu de temps avant de quitter les Pyrénées.

De Bagnères, les Dudevant entreprirent une excursion aux célèbres grottes de Lourdes. Dans sa lettre de Bagnères à sa mère (du 28 juillet), elle écrit : « Nous avons été hier à six lieues d’ici à cheval, pour visiter les grottes de Lourdes. Nous sommes entrés à plat ventre dans celle du Loup. Quand on s’est bien fatigué pour arriver à un trou d’un pied de haut, j’avoue que l’on se sent un peu découragé. J’étais avec mon mari et deux autres jeunes gens avec qui nous nous étions liés à Cauterets et que nous avons retrouvés à Bagnères, ainsi qu’une grande partie de notre aimable et nombreuse société bordelaise…[135] En sortant de la grotte du Loup, nous entrâmes dans les Espeluches. Nous trouvâmes l’entrée de ces grottes admirable ; j’étais seule en avant[136], je fus ravie de me trouver dans une salle magnifique, soutenue par d’énormes masses de rochers qu’on aurait pris pour des piliers d’architecture gothique, le plus beau pays du monde, le torrent d’un bleu d’azur, les prairies d’un vert éclatant, un premier cercle de montagnes couvertes de bois épais, et un second, à l’horizon, d’un bleu tendre qui se confondait avec le ciel, toute cette belle nature éclairée parle soleil couchant, vue du haut d’une montagne, au travers de ces noires arcades de rochers, derrière moi la sombre ouverture des grottes ; j’étais transportée ».

Et c’est bien là, « au pied des Pyrénées, en face de cette nature imposante, qu’elle avait fait ses adieux à l’homme généreux et digne d’elle qu’elle n’avait pu s’empêcher d’estimer et d’aimer dans le fond de son cœur[137] ».

Que ces faits se soient réellement passés comme nous l’assurons, et qu’ils se soient passés là, c’est une lettre d’Aurore à son mari qui nous le raconte, lettre inédite jusqu’à présent, mais fort connue depuis le procès de 1836, et dont nous avons déjà parlé plus haut. Dans cette longue lettre qui compte plus de vingt pages, Aurore raconte d’abord brièvement l’histoire de son désaccord intime avec son mari, qu’elle explique par la trop grande dissemblance de leurs natures, puis elle avoue, avec candeur et simplicité, son amour pour Aurélien, disant la lutte qui s’était produite dans son cœur, la victoire qu’elle avait remportée sur sa passion ; elle rappelle ensuite à Casimir la scène des adieux que le mari avait surprise à Bordeaux lors de leur retour et avant son départ pour Nohant, scène qui devait le rassurer complètement sur les résolutions prises par Aurore et Aurélien quant à l’avenir, et finit par demander à son mari, comme à son meilleur ami, aide et secours. Plus tard, lors du procès entre les deux époux, des fragments de cette lettre furent lus, devant le tribunal, par l’avocat de Dudevant. Mais quand, après cela, l’avocat d’Aurore, Michel de Bourges, lut à son tour la lettre en entier, de la première ligne à la dernière, l’impression produite sur tout l’auditoire fut incroyable, foudroyante. L’extraordinaire grandeur d’âme qui se dégageait de chaque mot de cette lettre, écrite dans une langue digne des meilleures pages d’Indiana et de Jacques, les descriptions des Pyrénées tracées sous les fraîches impressions qu’elle y avait ressenties et étonnantes de poésie et d’éclat, la candeur touchante que révélait chaque mot, firent que les armes que les adversaires avaient voulu employer contre Mme Dudevant ne servirent qu’à lui faire remporter une pleine et éclatante victoire. Nous avons dû, en parlant de cette lettre, anticiper un peu sur les événements, mais le lecteur nous pardonnera, sachant qu’elle se rapporte à 1825, et au voyage de Lourdes qui vient de nous occuper.

Retournons maintenant à la journée qu’elle décrit à sa mère dans la lettre dont il a été question plus haut… « Nos compagnons arrivèrent et nous nous enfonçâmes encore dans les détours d’un labyrinthe étroit et humide, nous aperçûmes au-dessus de nos têtes une salle magnifique, où notre guide ne se souciait guère de nous conduire. Nous le forçâmes de nous mener à ce second étage. Ces messieurs se déchaussèrent et grimpèrent assez adroitement ; pour moi j’entrepris l’escalade.

« Je passai sans frayeur sur le taillant d’un marbre glissant, au-dessous duquel était une profonde excavation. Mais quand il fallut enjamber sur un trou que l’obscurité rendait très effrayant, n’ayant aucun appui pour mes pieds, ni pour mes mains, glissant de tous côtés, je sentis mon courage chanceler. Je riais, mais j’avoue que j’avais peur. Mon mari m’attacha deux ou trois foulards autour du corps et me soutint ainsi pendant que les autres me tiraient par les mains. Je ne sais ce que devinrent mes jambes pendant ce temps-là ! Quand je fus en haut, je m’assurai que mes mains (dont je souffre encore) n’étaient pas restées dans les leurs et je fus payée de mes efforts par l’admiration que j’éprouvai.

« Nous rentrâmes à Lourdes dans un état de saleté impossible à décrire ; je remontai à cheval avec mon mari, et, nos jeunes gens prenant la route de Bordeaux, nous prîmes tous deux celle de Bagnères. Nous eûmes, pendant dix lieues, une pluie à verse et nous sommes rentrés ici à dix heures du soir, trempés jusqu’aux os et mourant de faim. Nous ne nous en portons que mieux aujourd’hui »…

Le ton de cette lettre à sa mère est assez calme, et presque gai, mais Aurore parle tout autrement de cette même journée dans l’Histoire de ma Vie, où elle copie des fragments de son journal. On y entend comme un son fiévreux ; le ton s’élève, et le lecteur, à ce ton seul, sent involontairement que quelque chose de particulier est entré ce jour-là dans la vie d’Aurore.

… « L’entrée de la grotte n’était pas attrayante… Mais une promenade de plusieurs heures dans ce monde souterrain fut un enchantement véritable. Des galeries, tantôt resserrées, étouffantes, tantôt incommensurables à la clarté des torches, des torrents invisibles, rugissant dans les profondes entrailles de la terre, des salles bizarrement superposées, des puits sans fond, c’est-à-dire des gouffres perdus dans les abîmes impénétrables et battant avec fureur leurs parois sonores de leurs eaux puissantes, des chauves-souris effarées, des portiques, des voûtes, des chemins croisés, toute une ville fantastique, creusée et dressée par ce que l’on appelle bénignement le caprice de la nature, c’est-à-dire par les épouvantables convulsions de la formation volcanique : c’était un beau voyage pour l’imagination, terrible pour le corps : mais nous n’y pensions pas. Nous voulions pénétrer partout, découvrir toujours. Nous étions un peu fous, et le guide menaçait de nous abandonner. Nous marchions sur des corniches au-dessus d’abîmes qui nous rappelaient l’enfer du Dante ; il y en eut un où nous voulûmes descendre… Nous revînmes à cheval pendant la nuit par une pluie fine et un clair de lune doucement voilé. Nous étions à Bagnères à deux heures du matin. J’étais plus excitée que lasse et je ressentis, pendant mon sommeil, le phénomène de la peur rétrospective. Je n’avais songé, dans les spélonques, qu’à rire et à oser. Dans mes songes, la cité souterraine m’apparut dans toutes ses terreurs. Elle se brisait, elle s’entassait sur moi ; j’étais suspendue à des cordes de mille pieds, qui rompaient tout à coup, et je me trouvais seule dans une autre ville plus enfouie encore, descendant toujours et se perdant par mille galeries et recoins piranésiques jusqu’au centre du globe. Je me réveillais baignée d’une sueur froide, et, me rendormant, je partais pour d’autres voyages et d’autres visions encore plus fiévreuses… »

Si le lecteur ignorait ce qui s’est passé aux Pyrénées, et que les lignes qui précèdent ne l’aient pas encore suffisamment convaincu qu’au voyage à Lourdes se rattachaient, pour Aurore, des souvenirs tout particuliers, les lignes par lesquelles elle termine le chapitre sur Les Pyrénées, ne laissent plus place à aucun doute.

… « Je n’ai gardé aucun souvenir du voyage de Bagnères à Nérac. Il en est ainsi de beaucoup de pays que j’ai traversés sous l’empire de quelque préoccupation intérieure : je ne l’ai pas vu.

… « Les Pyrénées m’avaient exaltée et enivrée comme un rêve qui devait me suivre et me charmer pendant des années. Je les emportais avec moi pour m’y promener en imagination, le jour et la nuit, pour placer mon oasis fantastique dans ces tableaux enchanteurs et grandioses que j’avais traversés si vite, et qui restaient pourtant si complets et si nets dans mon souvenir, que je les voyais encore dans leurs moindres détails[138]… »

C’est, en effet, dans les Pyrénées, et mieux encore à Bordeaux, qu’était demeurée l’oasis où la pensée d’Aurore se reportait sans cesse au milieu du désert intellectuel et moral où elle se sentait si seule. Plusieurs années durant, cette oasis — amitié exaltée pour Aurélien de Sèze — soutint Aurore et éclaira sa vie. Cette amitié traversa d’abord bien des épreuves. Quand on est jeune et que l’amour est ardent et mutuel, il est difficile de renoncer au bonheur. Malgré toutes les bonnes résolutions, il arrive que tantôt l’un, tantôt l’autre des deux nouveaux amis vienne à violer par quelque parole imprudente ou passionnée les règles d’une sévère amitié, et c’est ce qui arriva entre Aurore et Aurélien.

Après un séjour à Guillery, les Dudevant, en automne, revinrent pour quelque temps à Bordeaux. Les deux jeunes gens se revirent, et, entre eux, il faut le croire, éclatèrent des scènes orageuses et des explications dont leur honneur à tous deux sortit vainqueur, mais qui agitèrent profondément Aurore. Seuls, le dévouement et la tendre amitié de Zoé la soutinrent dans ces moments pénibles…

« L’automne, nous nous rendîmes à Bordeaux, mon mari et moi, et nous allâmes jusqu’à La Brède, où la famille de Zoé avait une maison de campagne. J’eus là un violent chagrin, dont cette inappréciable amie me sauva par sa courageuse et amicale éloquence. L’influence que son esprit vif et sa parole nette eurent sur moi, en ce moment de désespoir, se maintint durant plusieurs années de ma vie et aida ma conscience à établir l’équilibre auquel je m’étais en vain efforcée d’arriver jusque-là. Je retournerai à Guillery, brisée de fatigue, mais calme, après avoir erré plus d’une fois sous les grands chênes plantés par Montesquieu, pleine de pensées joyeuses et enthousiastes, dans lesquelles, je l’avoue, le souvenir du grand philosophe ne joua aucun rôle ».

Et aussitôt, jouant malicieusement sur les mots, George Sand ajoute : « Et pourtant j’aurais pu foire ce jeu de mots que l’Esprit des lois était entré d’une certaine façon et à certains égards dans ma nouvelle manière d’accepter la vie… »

Évidemment, c’est là une allusion transparente à Aurélien de Sèze, à l’avocat général, le représentant de la loi. Et, en effet, la lettre mentionnée plus haut qu’Aurore écrivit à son mari le 8 novembre 1825, a trait à la visite qu’elle fit à La Brède, lieu natal de Montesquieu, en compagnie d’une nombreuse société où se trouvait Aurélien, et raconte que là ils eurent une dernière explication orageuse, après laquelle ils renoncèrent tout à fait à l’amour en se promettant de n’être qu’amis[139].

Voilà donc Aurore racontant à son mari avec sa noble franchise et sa droiture de caractère honnête et sincère, sans rien lui cacher, ce qui était arrivé. Dudevant, étant alors allé passer quelque temps à Nohant, la lettre dut le suivre de Nérac à Bordeaux, ou plus loin encore. Notons ici un fait curieux dans l’histoire des relations conjugales des Dudevant, fait que nous ne pouvons guère déterminer d’une manière précise. Parmi les lettres inédites de Dudevant à sa femme, nous en trouvons une série, ou plutôt une seule grande lettre, dont les fragments avaient été envoyés à Aurore, en route, et de Nohant, sous forme de journal, portant les dates de :

    7 novembre 1825, lundi, minuit. Périgueux.
    Mardi, mercredi et jeudi (en route pour Nohant).
    Vendredi, 6 heures et demie du matin.
    5 heures du soir.
    10 heures et demie du soir.
    Samedi, 6 heures et demie du matin.
    7 heures du soir, 12 novembre.

    Dimanche, 13 novembre 1825.
    Lundi.
    Mardi.
    Et, enfin, Bordeaux, 25 décembre 1825.

Dans ces lettres, « il y a de tout, s’il n’y a pas de duperie[140]». Vu le caractère de Dudevant et en comparant ces lettres avec toutes celles qu’il a écrites à sa femme de 1822 à 1825 et de 1825 à 1836, nous les déclarons absolument surprenantes. Dans aucune de ses autres lettres, nous ne trouvons rien qui les rappelle, tant ces lettres sont différentes de ton et de manière, tant elles sont loin de l’esprit qui règne dans la correspondance de Casimir avec Aurore. Ces Lettres étaient apparemment destinées à prouver combien Dudevant fut bouleversé par la lettre de sa femme, quels efforts il avait faits pour se rendre digne de son amitié et de celle d’Aurélien (celui-ci ayant toujours été aussi bien l’ami du mari que de la femme durant les longues années qu’ils furent en relations). La lettre de Dudevant, disons-nous, ressemble si peu à toutes celles que nous possédons de lui, que nous ne sommes pas les seuls disposés à croire qu’elle a été écrite, ou en commun avec Hippolyte Châtiron — nous en avons des indices à l’appui, — ou bien post-facto, pour être présentée devant le tribunal : car c’est Dudevant lui-même qui l’a transmise à son avoué pendant le procès en séparation. Il est donc difficile de dire si cette lettre reflète réellement le trouble d’âme de Dudevant en l’automne de 1825, ou si ce n’est qu’un pastiche de ces troubles.

Il y a de tout, dans ces pages, comme nous le disions plus haut : essais d’être poétique et d’atteindre à la grandeur d’âme d’Aurore, et essais de parler sa langue ou du moins de l’imiter, jusqu’à des descriptions poétiques de la nature ! Dudevant y raconte, par exemple, que tout à coup il lui était venu à Nohant l’ardent désir de s’instruire, et qu’il s’était mis à lire Pascal dans un exemplaire qui appartenait à Aurore, qu’il avait aussi commencé à apprendre l’anglais, qu’il prenait même son livre au lit en se couchant, tâchant par là d’adoucir sa solitude. Il y exprime aussi son amour passionné pour sa femme, sa crainte de la perdre (disons plutôt de perdre sa fortune), la tristesse et la joie qui l’envahirent après la Lecture de la lettre de sa femme ; il fait preuve de noblesse de cœur et même de grandeur d’âme dans la manière dont il avait reçu sa confidence sur tout ce qui s’était passé. Bref, ou bien l’aveu fait par Aurore de son amour pour Aurélien avait réellement agité Dudevant et réveillé cette âme comme engourdie dans les ténèbres, ou bien ce n’était là qu’une ruse, une manœuvre diplomatique de sa part. Nous sommes portés à admettre cette dernière supposition, grâce à deux lettres écrites par Châtiron à sa sœur, dont nous avons la copie entre nos mains. À la première de ces deux lettres, toute remplie de grossières invectives de la part de Châtiron, à la suite des plaintes qu’il avait reçues de Casimir, Aurore répondit par une lettre[141] fort sévère, où elle réfute, d’un ton ferme et sérieux, les diverses accusations portées contre elle par son frère au nom de son mari. Dans une seconde lettre, datée du 10 décembre 1825, Châtiron s’excuse après avoir reçu la réponse de sa sœur. De tout cela, il est permis de conclure que Dudevant, après son arrivée à Nohant, s’était plaint d’Aurore à Hippolyte, qu’il l’avait accusée, qu’il lui gardait rancune, et que ce n’était chez lui qu’une feinte lorsqu’il appréciait la franchise de la confession de sa femme dont il avait méconnu jusque là le mérite.

Mais Dudevant était hypocrite, il sut cacher dès lors son ressentiment. En attendant, grâce aux efforts réunis de de Sèze, d’Aurore et de son mari, le petit drame romanesque se transforma en amitié idyllique. Comme réfutation des méchantes allusions et assertions de certains auteurs, comme Viel-Castel et autres, prétendant qu’Aurélien de Sèze avait été l’amant d’Aurore, il nous suffit de dire qu’Aurore n’avait aucun secret pour son mari. Elle lui communiquait toutes les lettres qu’elle recevait d’Aurélien en son absence, elle lui disait toutes leurs rencontres à Paris et à Bordeaux quand elle y allait seule, ou les arrivées d’Aurélien à Nohant, en l’absence du mari. De Sèze, de son côté, soutenait avec une sévérité très correcte son rôle de simple ami, et, comme le prouvent ses lettres de plusieurs années à Aurore et à Zoé Leroy, et celles d’Aurore à lui et à Zoé, il tâchait de maintenir constamment la jeune femme ardente et enthousiaste dans le ton quelque peu surélevé, romanesco-mystique, que leur amitié avait pris dès son début. C’était un homme très cultivé, ayant beaucoup lu, de tempérament assez froid, quelque peu ambitieux, plus tard même un peu trop épris de ses succès parlementaires, mais très probe, très honnête, et d’une vraie noblesse de cœur, digne représentant de la vieille magistrature française avec ses hautes traditions, ses mœurs sévères et les grandes qualités morales de sa corporation[142]. Par sa nature, son caractère, son éducation, ses études, ses habitudes correctes et tranquilles, il présentait un parfait contraste avec Aurore Dudevant, et ce contraste, c’était peut-être justement la force secrète qui, en vertu de la loi des contraires, les attirait l’un vers l’autre. D’autre part, leur amour de la lecture, leurs tendances idéalistes, leurs goûts intellectuels, les habitudes et les exigences de leur esprit quelque peu abstrait, et une forte dose de romantisme dans leur caractère, contribuaient beaucoup à ce rapprochement plus intime et conscient des deux nouveaux amis. L’amitié qu’ils portaient tous deux à Zoé Leroy, qui habitait La Brède, tandis que de Sèze demeurait à Bordeaux, venait très à propos pour former le chaînon qui liait les deux jeunes gens ; elle les aidait non seulement à se voir plus souvent, mais encore à rendre leurs lettres plus fréquentes, lorsque Dudevant partit de Bordeaux pour Nohant et qu’Aurore se rendit d’abord chez son beau-père à Guillery, et plus tard quitta définitivement le sud de la France pour retourner chez elle. C’est alors que commença cette correspondance entre de Sèze et Aurore qui joua un si grand rôle dans la vie de notre héroïne. Les lettres affluèrent des deux côtés, lettres philosophiques, poétiques, gaies, sentimentales ; elles contenaient toute la vie d’âme et d’esprit d’Aurore pendant six années, et faisaient naître l’écho qui répondait, chez son ami, à chacune de ses moindres paroles, à ses sentiments, à ses pensées. Aurélien de Sèze et Aurore, on le voit, avaient pris au sérieux leur résolution de n’être qu’amis, grâce surtout à la ferme et inébranlable volonté d’Aurélien qui avait pris à cœur sa qualité de guide et de directeur de conscience de la jeune femme, et ne tenait pas moins à être l’ami de l’époux que celui de l’épouse. Mais, n’anticipons pas sur les événements, et, sans nous écarter de l’ordre chronologique que nous avons résolu de suivre, revenons à l’année 1825.

Aurore passa l’hiver de 1825-1826 à Guillery, chez le père de Casimir, et s’y amusa beaucoup. On y organisait tantôt des chasses, tantôt de simples cavalcades ; dans ce but, on fit même venir de Nohant le cheval favori d’Aurore, « Colette ». On allait souvent chez divers propriétaires voisins, qui, dans leurs châteaux, arrangeaient des bals, des spectacles, des charades, auxquels assistaient les parents et les connaissances, venus non seulement des châteaux voisins, mais aussi de Nérac et de Bordeaux. Aurore écrit à sa mère le 30 décembre 1825 : « Je ne fais que d’arriver d’un château voisin où j’ai passé plusieurs jours à chasser à cheval et à jouer des charades le soir. J’ai une assez mauvaise santé pour toutes ces folies qui m’ont passablement fatiguée. Me voilà pourtant rentrée et reposée, et décidée à me soigner et à ne sortir de mon trou que pour aller passer la fin du carnaval à Bordeaux. Nous y serons, je pense, avant la fin de janvier, on veut bien nous y désirer et nous y attendre avec toute sorte d’amitiés… Casimir arrive de Bordeaux bien portant et se joint à mes vœux pour votre santé et vos plaisirs[143]. »

En effet, cet hiver-là et les années suivantes, Casimir alla souvent à Bordeaux, où son père avait une maison de rapport qu’il fallait gérer et qui devait plus tard revenir an fils. À Bordeaux, comme nous le savons déjà, Dudevant s’était lié avec Desgranges, armateur de profession et faiseur d’affaires de la plus belle eau. Celui-ci ne tarda pas à l’entraîner dans une série d’entreprises et d’opérations financières qui le conduisirent peu à peu à une ruine complète. Quel personnage était ce Desgranges et quelles sortes de relations s’établirent entre lui et Dudevant, c’est ce que nous fait comprendre la lettre[144] suivante d’Aurore à son avoué Accolas, que Michel de Bourges s’était adjoint dans le procès en séparation… « Le fait le plus important est celui d’un vaisseau acheté en 1828. M. Dudevant était entre les mains d’un escroc, appelé Desgranges, qu’il avait assez peu connu dans sa jeunesse et qui l’accapara en lui faisant boire du vin de Champagne, à la suite d’un dîner où les actionnaires virent le portrait lithographié d’un fort joli brick de commerce. Chacun signa suivant sa capacité. M. Dudevant en fut pour 25 000 francs. Pendant deux ans il fut très tourmenté par les lettres de change qu’il avait signées. Quand il eut bien payé le tout, on apprit que le navire n’avait jamais existé. M. Dudevant avait été armateur in partibus ».

Toutes ces opérations pécuniaires et autres, appelaient souvent Casimir à Bordeaux, et Aurore était sans doute ravie lorsqu’elle pouvait l’y accompagner. Les rapports les plus amicaux s’étaient déjà établis entre elle et son ami de Bordeaux, mais quelle différence entre leur amitié poétique et les relations prosaïques entre Casimir et Desgranges ! Ces deux amitiés contribuèrent cependant, chacune de leur côté, à séparer de plus en plus les deux époux.

Aurore se prit d’une grande affection pour le vieux Dudevant. C’était un homme juste et cordial, un peu emporté, mais un bon cœur. George Sand nous dit qu’elle aurait voulu passer toute sa vie auprès de lui, qu’il aurait probablement su la défendre contre les tempêtes conjugales qui empoisonnèrent sa vie de famille. Elle ajoute que, malheureusement, il ne lui a pas été donné de garder longtemps son défenseur et protecteur. Elle le perdit cette année même. Les Dudevant passèrent le carnaval à Bordeaux. Aurore vit souvent Zoé, ses frères et ses sœurs, et c’est chez eux qu’elle reçut la nouvelle de la mort de son beau-père[145]. Elle partit aussitôt avec son mari pour Guillery afin de se rendre chez sa belle-mère. Celle-ci était une femme froide, avare et sèche, qui n’a jamais aimé personne, et qui, par amour du mal, tâchait de faire du mal à tout le monde. Quoiqu’elle fût tout à fait seule et sans enfants, elle prit néanmoins de bonne heure toutes ses mesures pour que Casimir ne reçût pas un rouge liard de plus que ce qui lui revenait d’après la loi, en sa qualité de fils naturel reconnu. Elle savait cependant qu’il avait constamment besoin d’argent pour les nécessités de son grand ménage. Tout en se montrant toujours fort mal disposée envers lui, elle prit son parti au moment du procès avec sa femme, l’excitant et l’irritant continuellement contre Aurore, et fut une des principales causes pour lesquelles les deux époux ne purent s’accorder, comme l’espéraient d’abord les amis communs, ni sur une séparation amicale, ni sur le partage de la fortune ; l’affaire dut aller devant les tribunaux. Aurore n’avait cependant jamais été fautive envers sa belle-mère, elle avait, au contraire, toujours eu pour elle beaucoup d’attentions et de respect, lui avait fait la cour en lui envoyant fréquemment de petites surprises, des bonnets de tulle confectionnés de ses propres mains, des cols brodés, etc. Idéalisant sa belle-mère, elle allait jusqu’à l’aimer, voyait en elle une nature profonde et réservée, et prenait sa retenue et sa sécheresse comme la marque d’un sentiment caché et d’une grande force d’âme.

Pour les affaires de succession, entre autres pour vendre la maison qu’il avait reçue en échange des 40 000 francs qui lui revenaient, Casimir et Aurore firent de nouveau le voyage de Bordeaux, d’où ils revinrent au printemps à Nohant. En mai, ils durent encore aller passer quelque temps à Guillery[146], et ce n’est qu’en l’été de 1826 qu’ils retournèrent définitivement à Nohant.

George Sand nous raconte qu’elle passa presque tout entières à Nohant, les cinq années suivantes, c’est-à-dire de 1826 à 1831. Cela est à peu près vrai, mais en faisant remarquer que les absences d’Aurore avec son mari, ou d’Aurore seule, étaient assez fréquentes et parfois prolongées. On rencontre, en général, dans le récit qu’elle nous fait de sa vie pendant ces cinq années, bon nombre d’inexactitudes chronologiques et un certain manque de clarté. Arrêtons-nous donc, avant tout, sur les faits extérieurs de la vie des Dudevant pendant ce laps de temps, et exposons-les aussi brièvement que possible dans leur sécheresse tout historique.

Dans l’été de 1826, en pleine moisson, Casimir partit de nouveau pour Bordeaux et Paris, où ses affaires exigeaient sa présence, et Aurore dut se charger temporairement de la gérance rurale. Le 13 juillet, elle écrit à sa mère qu’elle est occupée du matin au soir, qu’elle se sent d’autant plus fatiguée qu’elle a pris à cœur, cette année-là, de prodiguer ses soins aux paysans malades. À partir de ce moment, elle leur consacra, en effet, beaucoup d’heures, de jours et de mois de sa vie. Les Dudevant passèrent l’été et l’automne de 1826, à Nohant. Au commencement de l’hiver, Mme Duplessis y arriva avec toute sa famille et y resta trois mois. La gaieté rentra de nouveau à Nohant : les jeux se renouvelèrent, les danses, les travestissements. Deux mariages de paysans furent célébrés. Fanchon, la bonne de Maurice, se maria et les « maîtres » prirent une part active aux fêtes des villageois. En janvier 1827, laissant Maurice aux soins de « maman Angèle », Aurore alla passer deux semaines à Paris avec son mari[147]. Revenus à Nohant, les Dudevant y restèrent jusqu’en août. Ils se rendirent ensuite aux eaux de Clermont-Ferrand, car Aurore était retombée très malade, souffrait d’étouffements, d’insomnies, d’esquinancies qui lui revenaient souvent et, pour comble de malheur, elle s’était démis un pied en faisant un faux pas, ce qui l’obligeait à garder le lit. C’est à cette époque que se rapporte le Voyage en Auvergne écrit pour Zoé Leroy, et qui est, pour ainsi dire, la première œuvre sortie de la plume de George Sand. L’ouvrage offre un grand intérêt psychologique et autobiographique : on y voit apparaître tout le désarroi et la fermentation qui régnaient alors dans l’âme d’Aurore, presque tous les éléments des créations futures de l’illustre écrivain et même le plan en germe de l’Histoire de ma Vie. C’est donc à cette époque reculée qu’il faut rapporter l’intention, née en George Sand, d’expliquer sa vie et sa disposition d’âme par des traits héréditaires et par les circonstances au milieu desquelles elle s’était développée et avait grandi[148]. À son retour, elle se trouvait beaucoup mieux[149], mais aussitôt que l’hiver arriva, elle retomba encore malade, et à tout ce qu’elle avait ressenti auparavant vinrent se joindre les rhumatismes, dont elle souffrit pendant plusieurs années, ce qui l’obligeait, dans la mauvaise saison, à s’envelopper de flanelle des pieds à la tête. Les Dudevant passèrent l’hiver de 1827-1828 à La Châtre, à l’occasion des élections, auxquelles Casimir prit une part active, et dans lesquelles, grâce surtout à ses efforts et à ceux de ses amis, triompha le parti libéral qui nomma, comme député, le vieux républicain Duris-Dufresne. À La Châtre, les Dudevant tinrent table ouverte, donnant des soirées et des dîners. La maison était pleine de monde. Chacun s’intéressait aux élus et aux électeurs, intriguait, s’échauffait, et, dans les intervalles, dansait ou potinait, comme il est de mise dans toute bonne ville de province qui se respecte. Dans l’Histoire de ma Vie, George Sand rapporte à cette époque un épisode qu’elle raconte dans la Correspondance sous la date du 20 janvier 1829, dans une lettre à Caron. L’épisode se résume en ceci que, tout en se trouvant en antagonisme avec le sous-préfet qui appartenait au parti gouvernemental, tandis que les Dudevant appartenaient aux bonapartistes qui s’étaient joints aux libéraux dans cette occasion, Aurore n’était cependant pas moins en relations d’amitié avec le sous-préfet M. de Périgny et avec sa femme. En ne faisant pas la moindre attention aux sottes distinctions provinciales entre les classes et les cercles, les Périgny et Mme Dudevant soulevèrent toute la « haute société de La Châtre » par les invitations qu’ils lancèrent sans distinction à tout le monde. Le « monde » les punit en cessant d’aller chez eux, et il arriva même, un soir, que trois personnes seulement, dont l’une était Aurore, se trouvèrent chez Périgny. Ceux-ci fermèrent leur salon, mais Aurore prit sa revanche en écrivant, avec Dutheil, leur ami commun, une chanson humoristique, où elle raillait toute l’aventure, ce qui déchaîna toute la ville contre elle et ses amis, mais elle augmenta sa liste des invitations à la « seconde société », ses soirées furent très animées et très fréquentées et quelques soupers et dîners suffirent pour tout pacifier.

Cet épisode s’est-il passé en 1827 ou en 1829[150] ? C’est ce qu’il est difficile de décider, et nous n’osons prendre sur nous de dire si l’erreur se trouve dans l’Histoire ou dans la Correspondance, car les Dudevant passèrent à La Châtre une grande partie des trois hivers de 1826-1827, 1827-1828, 1828-1829 ; ils y passèrent toujours, du moins, le carnaval, et, chaque fois, d’une manière très gaie, donnant des dîners et des soirées, fidèles, comme on le voit, à leur ancienne coutume de rechercher le monde. Les Lettres de ces années-là, surtout les lettres inédites à sa mère et à Caron, sont chargées de commissions : acheter un chapeau, un bonnet de fourrure, un nouveau quadrille, un duo pour baryton et contralto ; commander des habits, s’abonner au Petit Courrier des Dames, s’informer de la coupe la plus à la mode pour manches, envoyer « une guimpe et des manches longues en tricot de soie couleur de chair », pour les mettre sous la robe claire, par-dessus la flanelle sans laquelle Aurore n’osait sortir, craignant les rhumatismes, dont elle souffrait toujours et, « à La Châtre il faut des toilettes ». Le 12 janvier 1828, Aurore écrit à sa mère qu’ils ont eu une fort belle soirée pour laquelle elle avait dessiné elle-même des paravents et appris des quadrilles à quatre mains. Comme une seconde grossesse l’empêchait de danser cette année-là, elle jouait d’autant plus volontiers pour les autres. Se sentant de nouveau plus mal, elle partit dans le courant du mois de janvier pour Paris, afin de consulter des célébrités médicales ; les uns trouvèrent qu’elle était phtisique, d’autres, qu’elle avait un anévrisme, les troisièmes, enfin, qu’elle n’avait rien du tout. Après un hiver très bruyant, les Dudevant passèrent un été très tranquille à Nohant, où Hippolyte s’était définitivement transféré avec sa femme Émilie, personne maladive, passive, tranquille, avec qui Aurore s’était liée d’amitié, et leur petite fille Léontine. Aurore éleva longtemps cette petite avec Maurice et l’aimait comme son propre enfant. « Le cher père (Casimir), écrit Aurore à sa mère, est enfoncé dans la moisson. Il a inventé, pour battre le grain, une machine qui fait en trois semaines ce qu’on ne peut faire ordinairement qu’en cinq ou six mois. Aussi travaille-t-il à la sueur de son front. Le matin, de très bonne heure, il part en blouse avec ses râteaux en main. Les ouvriers suivent forcément son exemple, mais ils ne s’en plaignent pas, parce qu’on ne leur épargne pas le vin du cru. Nous autres femmes — (il y avait cet été à Nohant, outre Émilie, Mme Saint-Agnan avec ses filles) — nous nous asseyons sur les gerbes qui encombrent la cour, nous lisons, travaillons beaucoup et nous nous promenons peu. Nous faisons aussi beaucoup de musique… » Au mois de septembre, une fille naquit aux Dudevant, Solange. L’événement arriva avant terme, à la suite d’une frayeur qu’avait éprouvée Aurore et si inopinément qu’elle eut à peine le temps de préparer, pour le nouveau-né, la layette qui se trouvait encore dans le panier à ouvrage. Le docteur arriva quand la mère et l’enfant étaient déjà endormies. Malgré cela, on peut remarquer que, dès les premiers jours de sa vie, Mlle Solange a toujours joui d’une excellente santé, et Mme Dudevant, de son côté, se trouvait si bien qu’elle ne resta couchée qu’un seul jour, et huit jours après elle montait déjà à cheval[151].

Après avoir passé l’hiver en partie à Nohant, en partie à La Châtre, menant cette vie de plaisir et de bruit dont nous avons déjà parlé, — les Dudevant allèrent en famille, au commencement de l’été 1829, passer deux mois à Paris et à Nérac. Aurore y retourna encore à la fin de l’automne, après avoir fait, à Périgueux, une visite de quelques semaines à une de ses amies, Félicie Mollier. Elle ne rentra chez elle que pour Noël (entre le 18 décembre où elle écrivit encore une lettre de Périgueux à son petit Maurice[152] et le 29 décembre où elle écrit déjà de Nohant à sa mère). L’année suivante, 1830, elle se rendit pour quelque temps à Paris pour consulter un oculiste sur un mal d’yeux dont elle avait sérieusement souffert au printemps et en été. Elle avait pris avec elle son petit Maurice. Un an auparavant, le 2 septembre 1829, par l’entremise de Duris-Dufresne, elle avait pris Jules Boucoiran comme gouverneur de son fils. Ce jeune homme sympathique resta plusieurs années à Nohant, et fut l’ami de toute la famille, surtout de Maurice et d’Aurore. Plus tard, après s’être établi dans le Midi, où, avec le temps, il était devenu rédacteur en chef du Courrier du Gard, il garda toujours avec eux les relations les plus intimes, leur écrivit souvent et, en 1836, il vint exprès du Midi pour être témoin au procès de Mme Dudevant. À cette époque de sa vie, Mme Dudevant s’était liée d’amitié avec plusieurs jeunes gens du Berry et leurs familles, amitié qui dura tant qu’elle vécut, et qu’elle reporta sur leurs fils et petits-fils. Outre Dutheil et sa femme, et la famille Duvernet, il y avait Les Fleury, les Decerfz, Jules Néraud, Gustave Papet, Planet et, dans la suite, toute la famille Rollinat. Voilà pour les faits extérieurs pendant ces cinq années.

Tout cet intervalle de temps semble s’être passé tranquillement et sans que le moindre événement ait troublé la surface unie de cette vie provinciale, presque mesquine, dans laquelle les soucis de l’été, dont le plus grave était de rentrer à temps les foins, faisaient place aux préoccupations de l’hiver, les bals et les dîners… Mais de fait, il en fut tout autrement. Tout ce temps fut rempli, pour Aurore, par de secrètes luttes intérieures, des souffrances morales si profondes qu’on peut, à juste titre, s’étonner de la force d’âme qu’elle devait posséder pour recevoir chez elle tout ce monde, pour leur jouer des quadrilles, s’occuper avec calme de ses enfants et paraître si sémillante, écrire des lettres si gaies, si joviales, à sa mère, à Caron et à sa tante Saint-Agnan ! Les lettres qu’elle écrivit à sa mère surtout sont très remarquables sous ce rapport. Elle sont pleines de descriptions de parties de plaisir et de bals, parlent de chiffons, racontent des plaisanteries, donnent des détails sur les faits drolatiques qui se passaient dans leur société ; Aurore parle, du ton le plus léger, le plus insouciant, de tout ce qui tombe sous sa plume, mais sans dire un mot de sa vie intérieure. C’est sans doute avec intention qu’elle écrivait sur ce ton, pour que sa mère ne pût soupçonner que tout était bien loin d’être heureux dans sa famille. C’est ainsi par exemple que, dans sa lettre inédite du 21 avril 1828, elle écrit, à sa mère : « J’ai beaucoup toussé en hiver et beaucoup souffert de la poitrine. C’est une mauvaise habitude que j’ai prise depuis trois hivers, mais le printemps est mon sauveur, et, après avoir été flétrie comme les arbres, je reverdis avec eux. Ne croyez pas non plus, chère maman, que ces dérangements de santé aient aucune cause morale. Je ne vous en ferais pas un mystère, car je serais bien sûre de trouver en vous plus d’indulgence et d’intérêt que partout ailleurs. On peut être malade à tout âge, et le corps peut aller fort mal, quoique la tête aille bien. La mienne est fort calme, quoique malheureusement assez vive, je ne sais si je dois m’en féliciter ou m’en plaindre, mais à coup sûr, vous ne devez pas m’en blâmer, car c’est un présent que vous m’avez fait, chère mère, et comme un héritage que vous m’avez légué. On dit que les gens ainsi faits ont plus de jouissances et de chagrins que les autres. »

En cet endroit le papier est déchiré. À la fin de la lettre, Aurore raconte avec ses plaisanteries habituelles et d’un ton insouciant, ses occupations médicales et sa manière de traiter les malades.

Il eût été plus vrai de dire que, à l’exception de l’amour qu’elle portait à ses enfants, cette existence n’offrait plus rien de bon à Aurore, que chaque jour surgissaient de nouveaux motifs de tristesse, qu’à chaque heure sa vie devenait de plus en plus insupportable.

Casimir s’était mis à boire, et peu à peu, ce furent de véritables orgies à Nohant, auxquelles prirent part, outre Dudevant, Hippolyte et Stéphane Ajasson de Grandsagne[153], ancien ami et adorateur d’Aurore. Un des autres compagnons de la dive bouteille était Dutheil, homme excellent, mais, semble-t-il, sans caractère, grand ami de Casimir et d’Aurore.

Aurore supporta d’abord patiemment ces débauches. Elle dit dans l’Histoire de ma Vie (t. IV. p. 51-52) que toute cette compagnie, et particulièrement son frère, ressentaient instinctivement pour elle du respect et que, en sa présence, ils gardaient une certaine retenue en sorte que « tant que l’on se bornait à être radoteurs, fatigants, bruyants, malades même et forts dégoûtants, je tâchais de rire et je m’étais même habituée à supporter un ton de plaisanterie qui, dans le principe, m’avait révoltée ». Mais ces débauches se faisaient chaque jour avec moins de cérémonie, tout en se prolongeant plus longtemps, « les nerfs se mettaient de la partie », et les choses allèrent si loin qu’en présence d’Aurore on devint grossier et obscène. Hippolyte lui-même, qui auparavant se repentait de sa conduite et se montrait si soumis devant les remontrances d’Aurore, était devenu brutal et méchant, en sorte que la jeune femme devait tâcher de disparaître de la chambre sans être aperçue, et allait se cacher dans l’ancien petit boudoir de sa grand’mère qui n’avait qu’une porte et, sous aucun prétexte que ce fût, n’était un passage pour personne. Elle s’y trouvait tout près de ses enfants, qu’elle entendait respirer. « Là, je savais bien m’occuper et me distraire du vacarme extérieur qui durait souvent jusqu’à six ou sept heures du matin. Je m’étais habituée à travailler la nuit auprès de ma grand’mère malade ; maintenant, j’avais d’autres malades, non à soigner, mais à entendre divaguer. »

Cette ivrognerie entraîna plus tard d’autres suites, encore plus mauvaises. Casimir commença, dans le sens le plus grossier du mot et de la manière la plus ordurière, à trahir sa femme, sans même se donner la peine de le lui cacher. Ainsi, Aurore apprit d’abord sa liaison à Bordeaux avec une personne innommable, qui était alors la maîtresse de Desgranges[154]. Après cela, Casimir ne se gêna plus, ni à La Châtre, ni à Nohant. Ses liaisons avec deux femmes de chambre, — l’espagnole Pépita, ancienne bonne de Solange, et la berrichonne Claire — étaient sues, non seulement dans toute la ville et dans tout Nohant, mais aussi d’Hippolyte et des amis d’Aurore. Tout le monde regardait cela avec calme, comme quelque chose de très simple et d’amusant, et l’on se moquait très plaisamment de Dudevant. Et même, quand une de ces filles se mit à poursuivre Casimir, en exigeant qu’il assurât des ressources à son enfant[155], on continua à rire de Dudevant, sans se soucier le moins du monde d’être plus retenu dans ses paroles. Casimir, lui-même poussa si loin son cynisme que le lendemain de la naissance de Solange, lorsque Aurore était encore au lit, elle entendit, dans la chambre voisine, une conversation de son mari qui ne laissait planer aucun doute sur ses rapports avec son interlocutrice. C’était, dans le sens littéral du mot, « une conversation criminelle ». Aurore fut offensée jusqu’au plus profond de son cœur en voyant que l’homme à qui elle avait sacrifié, pour lui rester fidèle, un attachement vrai et profond, la récompensait en ne reculant même pas devant la dépravation la plus basse, la plus révoltante, et cela où ? Sous le toit de la maison qui abritait sa femme et ses enfants !

On comprend qu’à partir de ce jour, toute intimité conjugale disparut de la vie des Dudevant[156]. Mais, par amour pour ses enfants, Aurore résolut de tout supporter avec patience, de s’enfermer dans son attachement pour eux et de leur garder l’illusion d’une vie de famille, sans leur laisser voir qu’entre elle et leur père, tout lien moral était rompu. « Refoulant en elle la vie débordante, elle souffrait, mais luttait vaillamment contre la souffrance, en appelant à son aide les livres, les courses à cheval et surtout le grand livre de la nature pour lequel George Sand semble avoir reçu une facilité toute particulière d’intuition large et pénétrante[157]… »

Aurore lut beaucoup, pendant toutes ces années, entre autres, plusieurs ouvrages historiques, car elle faisait venir de Paris, par ses amis, tout ce qui s’y publiait de nouveau. Elle continua aussi à s’occuper d’histoire naturelle, non plus avec Stéphane de Grandsagne, mais avec son ami nouveau, ce bon Jules Néraud qu’elle avait surnommé « le Malgache » après le séjour qu’il avait fait aux îles de la Réunion et de Madagascar. Soucieuse de travailler le plus possible et désireuse d’aider son mari que ses affaires appelaient souvent soit à Bordeaux, soit à Paris, elle avait pris en mains, en 1826, la gérance du ménage : « Les soins domestiques, dit-elle, ne m’ont jamais ennuyée, je ne suis pas de ces esprits sublimes qui ne peuvent pas descendre de leurs nuages. Je vis beaucoup dans les nuages, certainement, et c’est une raison de plus pour que j’éprouve le besoin de me retrouver plus souvent sur la terre[158]… » Ces occupations domestiques ne durèrent pas longtemps. « Économe en tout, comme cela m’était recommandé, je n’arrivais qu’à me pénétrer de l’impossibilité d’être économe sans égoïsme en certains cas ; plus j’approchais de la terre, en creusant le petit problème de lui faire rapporter le plus possible, plus je voyais que la terre rapporte peu, et que ceux qui ont peu ou point de terre à bêcher ne peuvent pas exister avec leurs deux bras. Le salaire était trop faible, le travail trop peu assuré, l’épuisement et la maladie trop inévitables. Mon mari n’était pas inhumain et ne m’arrêtait pas dans le détail de la dépense ; mais quand, au bout du mois, il voyait mes comptes, il perdait la tête et me la faisait perdre aussi, en me disant que mon revenu était de moitié trop faible pour mes libéralités et qu’il n’avait aucune possibilité de vivre à Nohant et avec Nohant sur ce pied-là. C’était la vérité ; mais je ne pouvais prendre sur moi de réduire au strict nécessaire l’aisance de ceux que je gouvernais et de refuser le nécessaire à ceux que je ne gouvernais pas. Je ne résistais à rien de ce qui m’était imposé ou conseillé, mais je ne savais pas m’y prendre. Je m’impatientais et j’étais débonnaire. On le savait et on en abusait souvent. Ma gestion ne dura qu’une année. On m’avait prescrit de ne pas dépasser 10.000 francs, j’en dépensais 14.000, de quoi j’étais penaude comme un enfant pris en faute. J’offris ma démission, et on l’accepta[159]… »

Aurore se mit alors à s’occuper plus activement des soins médicaux qu’elle donnait aux villageois. Que l’on nous permette ici une petite digression. Nous ne comprenons nullement le ton condescendant que prend M. Skabitchevsky (dans les articles qu’il a écrits sur G. Sand)[160] en parlant des soins qu’elle prodiguait aux paysans, comme des secours prêtés aux paysans russes par quelques-unes de nos dames propriétaires. Les paysans du Berry étaient, entre 1820 et 1830, aussi ignares, aussi grossiers, aussi dénués d’assistance que chez nous en Russie. L’assistance médicale, comprise comme la pratiquait Aurore Dudevant, comme l’exercent les dames propriétaires en Russie, M. Skabitchevsky l’envisage comme une petite philanthropie qui ne mérite que le sourire ; il ne voit pas que c’est là le premier rayon de lumière qui pénètre en cette masse encore plongée dans un profond obscurantisme, le premier pas pour l’éloigner des devins, des préjugés, de la saleté, de l’ignorance, et pour rendre aux paysans la vie plus humaine et plus éclairée. C’est ce que fit cependant Aurore Dudevant pour ses Berrichons. Tout en lavant et en pansant leurs plaies, en préparant ses sirops et ses mixtures, Aurore apprenait peu à peu à connaître leur développement, la position et les conditions de chaque famille, de chaque habitant de Nohant en particulier ; elle se mettait par là en rapports directs avec chacun et avec tous. Ses relations personnelles avec les paysans s’établirent dès lors pour toute sa vie et la mirent à même, lorsqu’elle devint plus tard seule maîtresse à Nohant, de les aider d’une manière rationnelle et sérieuse, et non de loin, par les dons qu’elle aurait pu leur envoyer. Ce secours raisonnable porté aux paysans durant toute la vie de Mme Sand fit, qu’au jour de ses funérailles, le villageois qui vint déposer au nom de tout son village, une couronne sur sa tombe, put dire qu’ « à Nohant, il y avait des paysans, mais pas de pauvres ». Quelque insignifiante qu’ait pu paraître cette aide accordée à quelques dizaines de familles, elle n’en a pas été pour cela moins réelle, et plût à Dieu que chacun fit ce que Mme Dudevant avait fait dans sa petite commune de Nohant.

C’est ainsi, qu’à partir de 1826, Aurore s’occupa tout particulièrement du traitement des malades. La grande difficulté qui se présentait à elle était le manque d’argent ou le peu qu’elle en possédait. L’enquête judiciaire prouva qu’elle n’avait même jamais touché les 1 500 francs qu’elle avait voulu recevoir au lieu des 3 000 francs qui lui étaient assignés par son contrat de mariage. Elle ne s’en était jamais plainte, n’avait rien réclamé de son mari, — quoique toute la fortune fût sienne, — n’avait jamais dépensé un sou sans en demander auparavant l’autorisation à son mari. Lorsqu’en 1831, après neuf ans de mariage, elle pria son mari de payer les dettes personnelles qu’elle avait faites, ces dettes ne s’élevaient qu’à 500 francs[161]. Faute d’argent qui lui appartînt en propre, les occupations médicinales d’Aurore lui faisaient perdre le double et même le triple de temps que si elle eût pu disposer d’une petite somme pour sa bonne œuvre. Elle se vit forcée de se faire pharmacien, d’enduire ses emplâtres, de triturer et de cuire ses mixtures et ses sirops, et même de se faire le jardinier de sa pharmacie, en cultivant les plantes nécessaires à ses médicaments. Aurore se sentait parfois si fatiguée qu’elle se traînait à peine jusqu’à son lit. Elle ne s’en fût pas plainte non plus, si elle n’avait pas été travaillée par l’idée qu’avec un peu de ressources à elle, elle pourrait se rendre plus utile à ses malades, engager un médecin, donner à son traitement et à ses soins un caractère plus judicieux, et, par suite, obtenir de meilleurs résultats.

Son mari, à ce qu’elle dit, n’était cependant pas avare. « Il ne me refusait rien ; mais je n’avais pas de besoins, je ne désirais rien en dehors des dépenses courantes établies par lui dans la maison, et, contente de n’avoir plus aucune responsabilité, je lui laissais une autorité sans limites et sans contrôle. Il avait donc pris tout naturellement l’habitude de me regarder comme un enfant en tutelle et il n’avait pas sujet de s’irriter contre un enfant si tranquille[162]. » Sans être l’esclave de son mari, elle était ainsi « asservie à une situation donnée, dont il ne dépendait pas de son mari de l’affranchir ». Aurore reconnaissait de plus en plus qu’il lui fallait trouver une occupation qui lui permit de se créer des ressources.

Elle essaya de faire des traductions, mais elle s’aperçut que les traductions consciencieuses prennent beaucoup de temps et ne donnent pas de quoi vivre. Elle recourut alors au dessin, talent qu’elle avait hérité de sa mère, et se mit à faire des portraits. (Ainsi elle envoya à sa mère celui de Maurice, de Caroline, le sien, etc.) Les portraits étaient très ressemblants[163], mais ils manquaient d’originalité, et Aurore ne pouvait pas espérer que ce métier la fît subsister. Elle se mit ensuite à peindre des boîtes en bois de Spa, des éventails, des tabatières, qui furent un temps à la mode et très demandés. Presque tous les biographes de George Sand parlent de cette occupation comme d’une de celles auxquelles elle eut recours en 1831, lorsque, déjà à Paris, elle dut penser à gagner son pain, et, qu’avant d’entrer dans la carrière littéraire, elle s’était essayée dans différents métiers. Et cependant, par l’Histoire de ma Vie, par la Correspondance, et plus encore par ses Lettres à Mme Saint-Agnan, on voit qu’elle s’occupait de peinture à Nohant bien avant de l’avoir quitté. Il semble que c’est sa « tante Saint-Agnan » et sa fille Félicie, qui lui avaient surtout appris à peindre sur bois pendant leurs séjours à Nohant, car dans ses lettres à ces dames, elle leur demande toujours conseil à ce sujet, les prie de choisir et de lui envoyer des couleurs, les consulte sur la manière de vernir les boîtes, etc. Dans les premiers temps, ce fut là une occupation dont Aurore remplissait ses moments perdus en simple dilettante, faisant cadeau de ses boîtes et de ses tabatières à Caron, à de Sèze, à M. Saint-Agnan ou à sa femme. Elle commença ensuite, par l’entremise de Mme Saint-Aignan, à les vendre à des personnes étrangères. Enfin, dans un de ses voyages à Paris, elle régla avec Giroux, qu’il les exposerait en vente dans son magasin. Elle se convainquit bientôt que la vente de ces objets couvrait à peine le prix d’achat, que leur mode commençait à passer, et qu’elle n’avait pas non plus à compter là-dessus pour vivre. Un instinct encore vague la poussait d’ailleurs d’un autre côté. Elle sentait peut-être, — et peut-être moins à son insu que ne l’assure l’Histoire de ma vie, — qu’elle était née artiste. Dès son enfance, elle avait essayé d’écrire ; elle créa son Corambé ; au couvent, elle avait écrit tout un roman et s’était essayée à faire une pièce de théâtre ; à sa sortie du cloître, lors de son amitié avec René de Villeneuve, nous le savons, elle n’avait pas abandonné cette occupation. En 1827, elle avait envoyé à Zoé Leroy son Voyage en Auvergne. En 1829, elle reprit la plume et écrivit encore un roman, La Marraine, qu’elle envoya entre le 19 novembre et le 22 décembre de la même année à Jane Bazouin qui avait épousé en 1828 le comte de Fenoyl et, ne pouvant quitter sa chambre pour cause de maladie, avait prié son amie de lui envoyer un volume écrit de sa main pour la distraire. Jane trouva la préface (qui contenait l’Histoire du grillon[164]) et le début du roman très intéressants et en réclamait la suite ; mais l’important, c’est qu’Aurore s’aperçut elle-même qu’elle savait écrire, et mieux que cela, que son roman n’était nullement inférieur à ceux grâce auxquels leurs auteurs, bien ou mal, gagnent de l’argent… « Je reconnus que j’écrivais vite, facilement, longtemps, sans fatigue, que mes idées engourdies dans mon cerveau s’éveillaient et s’enchaînaient, par la déduction, au courant de la plume, que, dans ma vie de recueillement, j’avais beaucoup observé et assez bien compris les caractères que le hasard avait fait passer devant moi, et que, par conséquent, je connaissais assez la nature humaine pour la dépeindre ; enfin, que de tous les petits travaux dont j’étais capable, la littérature proprement dite était celui qui m’offrait le plus de chances de succès comme métier, et, tranchons le mot, comme gagne-pain[165]. » Il serait plus vrai de dire que c’est à partir de cette époque qu’Aurore Dudevant avait deviné sa vocation, et que George Sand était prête à naître. Il lui fallut cependant éprouver de fortes secousses pour entrer dans cette voie ; l’enfantement de ce nouveau génie, comme tout enfantement, ne se fit pas sans souffrances, ni sans appréhensions.

Toutes ces occupations n’auraient pu tenir lieu de bonheur à Aurore si elle ne se fût sentie soutenue par l’amitié d’Aurélien de Sèze. C’est à lui qu’elle écrivait, puisant dans cette correspondance très suivie la joie et la consolation, la force et la patience dont elle avait besoin dans sa vie de tristesse. C’est à de Sèze que se rapportent les pages si connues de l’Histoire de ma Vie, qui sont comme enveloppées de mystère, pages auxquelles M. d’Haussonville fait allusion et qui ont intrigué tant de lecteurs… « Ma solitude morale était profonde, absolue, elle eût été mortelle à une âme tendre et à une jeunesse encore dans sa fleur, si elle ne se fût remplie d’un rêve qui avait pris l’importance d’une passion, non pas dans ma vie, puisque j’avais sacrifié ma vie au devoir, mais dans ma pensée. Un être absent, avec lequel je m’entretenais sans cesse, à qui je rapportais toutes mes réflexions, toutes mes rêveries, toutes mes humbles vertus, tout mon platonique enthousiasme, un être excellent en réalité, mais que je parais de toutes les perfections que ne comporte pas l’humaine nature, un homme enfin qui m’apparaissait quelques jours, quelques heures parfois[166], dans le courant d’une année, et qui, romanesque auprès de moi autant que moi-même, n’avait mis aucun effroi dans ma religion, aucun trouble dans ma conscience, ce fut là le soutien et la consolation de mon exil dans le monde de la réalité[167] ».

La correspondance d’Aurore avec de Sèze et Zoé Leroy nous offre un document psychologique très intéressant pour la biographie de George Sand. On y voit toute l’évolution qui s’est accomplie peu à peu, en Aurore, évolution qui a fait, dans l’espace de cinq à six ans, d’une femme-enfant, mystique, exaltée, inconsciente d’elle-même, pleine de vagues aspirations et d’élans contradictoires, de l’obéissante amie du réservé et sérieux de Sèze, cette femme originale et courageuse, cette âme d’une force vraiment virile, cet esprit profond, mais enclin aux paradoxes et aux utopies, ce brillant talent littéraire qui, dès 1832, apparut comme une révélation dans le monde des lettres, sous le nom de George Sand. En suivant avec attention les lettres d’Aurore à Zoé et surtout à Aurélien — celles-là par les réponses d’Aurélien et les allusions de Zoé — on y trouve tous les éléments qui constituent la physionomie morale et avant tout, la physionomie littéraire de George Sand. Parfois, on croirait lire les pages de ses futurs ouvrages. Telle est, entre autres, la lettre, sous forme de journal, écrite en petits cahiers et envoyée à Zoé, en 1827, sous le titre de Voyage en Auvergne ; telle encore la lettre, adressée à Zoé le 26 juin 1826, dans laquelle Mme Dudevant écrit déjà presque littéralement ce qu’elle répète plus tard dans ses Impressions et Souvenirs (n° 1) et où elle nous entretient de son union avec la nature, de ce que parfois elle se sent « pierre gisant au bord du chemin, clair de Lune, oiseau, fleur », tout ce qui existe et vit. Ces pages — des plus profondes et des plus charmantes de la plume de George Sand — tout imprégnées de calme, d’harmonieuse beauté, de mûres conceptions et d’hellénisme, et attestant le grand calme qu’après tant de tempêtes et d’agitations recouvra cette grande âme dans la contemplation et la compréhension de la nature ; ces pages apparaissent comme une conception déjà ancienne dans l’esprit de l’écrivain.

Remarquons encore que, dans ses lettres, Aurore se montre toujours comme une femme « en révolte » et Aurélien comme un homme qui s’efforce de la ramener au calme. Elle soulève des questions alarmantes, religieuses, politiques, philosophiques, sociales, — il lui répond d’une manière pacifiante, en tâchant de la retenir dans de justes mesures, ennemi qu’il est de toute opinion extrême, de tout ce qui est vulgaire. Et il est intéressant de voir Aurore se dégager peu à peu de l’influence de son ami. D’auditeur obéissant, comptant trouver en lui éclaircissement et soutien, elle devient d’abord interlocutrice réclamant égalité de droit, critiquant chacune des paroles et des opinions de son correspondant, ensuite penseuse indépendante qui ne veut se mettre d’accord en rien et ne fait aucune concession. Et ce n’est pas étonnant : dans le jeune magistrat de 1827, couvait déjà le représentant de l’extrême droite, et dans Aurore, le futur auteur des bulletins du gouvernement provisoire. Lui, imbu des traditions religieuses et morales de la magistrature de province, patriarcale et exclusive ; elle, élevée en dehors de toute tradition précise, au milieu d’impressions contradictoires. Lui, suivant avec calme et conviction les vérités et les principes établis depuis des siècles ; elle, toujours avide de vérités nouvelles. Lui, vivant d’un travail régulier ; elle, vivant, travaillant, s’amusant par élans subits. Lui toute raison ; elle, toute passion. En un mot, Aurore, en ces cinq ans, devint supérieure à son correspondant, le dépassa et le devança.

Ce divorce spirituel entre les deux amis rendait la rupture inévitable. Cette rupture eût, du reste, été amenée par les exigences naturelles de la vie, incompatible avec une amitié romantico-exaltée et mystique. Insensiblement des nuages s’accumulèrent à l’horizon, preuve que tout n’y était pas all right. Au commencement de 1828, les lettres d’Aurore à Zoé ne sont plus ni gaies, ni alertes, mais respirent une souffrance secrète et de sombres pensées… « Je ne mérite plus l’amitié de personne ; comme l’animal blessé qui meurt dans un coin, je ne saurais chercher d’adoucissement, » écrit-elle le 2 février en ajoutant que « ce n’est plus qu’à elle, Zoé, qu’elle peut écrire ». — Ce désespoir ne nous parait pas devoir être commenté ; il est tout aussi facile à expliquer que l’étonnement de de Sèze lorsqu’il apprit, le jour même de son arrivée à Nohant, au mois de septembre de 1828, que son amie mystique, prêcheuse d’un amour presque ascétique, attendait d’un moment à l’autre la naissance d’un enfant. De Sèze ne soupçonnait rien, ne s’attendait à rien de pareil. Il est permis de croire que cet étonnement ébranla les sentiments d’Aurélien et qu’une forte dose de mysticisme et de confiance s’évapora de cet amour. Il est douteux qu’Aurélien ait continué à regarder la mère de la petite Solange des mêmes yeux qu’il avait eus pour la jeune femme malheureuse en mariage, avec qui il avait formé, sous les chênes de La Brède, une alliance d’une pureté céleste, et il est tout naturel qu’il ait senti se relâcher les liens qui l’avaient attaché à son amie et les serments qu’il lui avait prêtés. Il ne semble pas qu’Aurore ait aussitôt remarqué cette froideur d’Aurélien. Ce ne fut qu’au bout d’un an qu’elle comprit enfin ce que jusque-là elle n’avait que confusément soupçonné. Pendant le voyage qu’elle fit à Bordeaux dans l’été de 1829, Aurore remarqua qu’un changement s’était opéré en Aurélien : les lettres de de Sèze aussi n’étaient plus les mêmes.

… « L’être absent, je pourrais presque dire l’invisible, dont j’avais fait le troisième terme de mon existence (Dieu, lui et moi) était fatigué de cette aspiration surhumaine à l’amour sublime. Généreux et tendre, il ne le disait pas, mais ses lettres devenaient plus rares, ses expressions plus vives ou plus froides, selon le sens que je voulais y attacher. Ses passions avaient besoin d’un autre aliment que l’amitié enthousiaste et la vie épistolaire. Il avait fait un serment qu’il m’avait tenu religieusement et sans lequel j’eusse rompu avec lui ; mais il ne m’avait pas fait de serment restrictif à l’égard des joies ou des plaisirs qu’il pouvait rencontrer ailleurs, je sentis que je devenais pour lui une chaîne terrible, ou que je n’étais plus qu’un amusement d’esprit. Je penchai trop modestement vers cette dernière opinion, et j’ai su plus tard que je m’étais trompée. Je ne m’en suis que davantage applaudie d’avoir mis fin à la contrainte de son cœur et à l’empêchement de sa destinée. Je l’aimai longtemps dans le silence et l’abattement. Puis je pensai à lui avec calme, avec reconnaissance et je n’y pense jamais qu’avec une amitié sérieuse et une estime fondée ».[168]

Il est plausible de supposer que c’est le désir de se convaincre de la justesse de ses soupçons, qui fit partir Aurore de Périgueux à la fin de l’automne de 1829 pour se rendre à Bordeaux. Dans une lettre à Jules Boucoiran, qui fut le confident de toutes ses peines de cœur pendant la période de 1829 à 1835, Aurore écrit le 8 décembre de Périgueux : « Ma santé est assez bonne, je sais, du reste, en humeur de chanter le Nunc dimittis. Vous ne savez pas, hérétique, ce que cela signifie. Je vous le dirai… » D’autre part, par la lettre inédite qu’elle écrivit de Bordeaux à son mari le 1er décembre 1829, on voit qu’elle tâchait d’effacer en lui les impressions tragiques d’une lettre précédente, dans laquelle eue lui disait son désir de mourir. Une explication définitive eut-elle lieu entre les deux jeunes gens ? c’est ce qu’il serait difficile d’assurer. George Sand prétend que non[169]. Il n’y eut ni explications ni reproches dès que mon parti fut pris. De quoi me serais-je plainte ? Que pouvais-je exiger ? Pourquoi aurais-je tourmenté cette belle et bonne âme, gâté cette vie pleine d’avenir ? Il y a d’ailleurs un point de détachement où celui qui a fait le premier pas ne doit plus être interrogé et persécuté, sous peine d’être forcé de devenir cruel ou malheureux. Je ne voulais pas qu’il en fût ainsi. Il n’avait pas mérité de souffrir, lui, et moi, je ne voulais pas descendre dans son respect en risquant de l’irriter. Je ne suis pas si j’ai raison de regarder la fierté comme un des premiers devoirs de la femme, mais il n’est pas en mon pouvoir de ne pas mépriser la passion qui s’acharne. Il me semble qu’il y a là un attentat contre le ciel, qui seul donne et reprend les vraies affections. Un ne doit pas plus disputer la possession d’une âme que celle d’un esclave. On doit rendre à l’homme sa liberté, à l’âme son élan, à Dieu la flamme émanée de lui. Quand ce divorce tranquille, mais sans retour, fut consommé, j’essayai de continuer l’existence que rien d’extérieur n’avait dérangée ni modifiée ; mais cela fut impossible. Ma petite chambre ne voulait plus de moi… »

Aussitôt après, George Sand raconte en termes si indiciblement touchants la ruine de ses rêves, que nous n’osons pas exposer prosaïquement à nos lecteurs cette page de sa vie, nous préférons la citer textuellement : « J’habitais alors l’ancien boudoir de ma grand’mère parce qu’il n’y avait qu’une porte et que ce n’était un passage pour personne, sous aucun prétexte que ce fût. Mes deux enfants occupaient la grande chambre attenante. Je les entendais respirer et je pouvais veiller sans troubler leur sommeil. Ce boudoir était si petit, qu’avec mes livres, mes herbiers, mes papillons et mes cailloux (j’allais toujours m’amusant de l’histoire naturelle, sans rien apprendre), il n’y avait pas de place pour un lit. J’y suppléais par un hamac. Je faisais mon bureau d’une armoire qui s’ouvrait en manière de secrétaire et qu’un cricri, que l’habitude de me voir avait apprivoisé, occupa longtemps avec moi. Il y vivait de mes pains à cacheter, que j’avais soin de choisir blancs, dans la crainte qu’il ne s’empoisonnât. Il venait manger sur mon papier pendant que j’écrivais, après quoi il allait chanter dans un certain tiroir de prédilection. Quelquefois, il marchait sur mon écriture, et j’étais obligée de le chasser pour qu’il ne s’avisât pas de goûter à l’encre fraîche. Un soir, ne l’entendant plus remuer et ne le voyant pas venir, je le cherchai partout. Je ne trouvai de mon ami que les deux pattes de derrière entre la croisée et la boiserie. Il ne m’avait pas dit qu’il avait l’habitude de sortir, la servante l’avait écrasé en fermant la fenêtre. »

« J’ensevelis ses tristes restes dans une fleur de datura, que je gardai longtemps comme une relique ; mais je ne saurais dire quelle impression me fit ce petit incident, par sa coïncidence avec la fin de mes poétiques amours. J’essayai bien de faire là-dessus de la poésie, j’avais ouï dire que le bel esprit console de tout ; mais tout en écrivant la Vie et la mort d’un esprit familier, ouvrage inédit et bien fait pour l’être toujours, je me surpris plus d’une fois toute en larmes. Je songeais, malgré moi, que ce petit cri du grillon, qui est comme la voix même du foyer domestique, aurait pu chanter mon bonheur réel, qu’il avait bercé au moins les derniers épanchements d’une illusion douce et qu’il venait de s’envoler pour toujours avec elle.

La mort du grillon marqua donc, comme d’une manière symbolique, la fin de mon séjour à Nohant[170]… »

George Sand raconte plus loin qu’elle s’efforça de penser à autre chose, qu’elle changea son genre de vie, se promena beaucoup, passa l’automne au grand air et s’occupa de littérature. C’est à cette époque qu’elle rapporte la création d’un roman. Mais comme elle avait déjà envoyé la Marraine à Jane au commencement de décembre 1829, ce roman fut écrit un an plus tôt, et non en cet automne de 1830. Peut-être Aurore se mit-elle, au commencement de 1830, à un nouveau roman, lequel pourrait être Indiana (qui rappelle beaucoup ce qui se passa alors dans la vie d’Aurore, et qu’elle ne fit peut-être qu’achever plus tard). Mais ce que l’on peut admettre avec plus de probabilité encore, c’est qu’il s’agit ici du roman Aimée qu’elle avait lue sa belle-sœur, Mme Émilie Châtiron, et qu’elle brûla dans la suite. D’après une note de M. de Spoelberch au bas de la dixième lettre d’Aurore à son mari, publiée dans le Cosmopolis, George Sand aurait apporté avec elle de Nohant à Paris, en 1831, ce roman d’Aimée.

Quoi qu’il en soit, pendant toute une année, Aurore supporta encore courageusement sa position difficile, se tourmentant à l’idée de son inutilité, de son quasi-esclavage et de son abaissement, mais étonnant, en même temps, Boucoiran par cette « élasticité et cette force de caractère qui lui permettaient, après les scènes domestiques les plus violentes, de rire le lendemain comme si de rien n’était, et de ne pas courber la tête sous le poids de son malheur ». C’est cette « élasticité », nous dit-elle, qui l’a sauvée du désespoir final. Ses forces ne purent cependant pas résister à cette lutte incessante avec elle-même, à cette tension continuelle de la volonté et des nerfs. Dans l’automne de 1830, elle fut atteinte d’une congestion cérébrale et pendant quarante-huit heures, elle resta sans connaissance. À peine remise, un nouveau coup vint la frapper, sans qu’elle s’y attendît le moins du monde. Le sort lui préparait une porte de sortie pour la faire s’évader de sa vie pénible et douloureuse ; le drame qui durait depuis plusieurs années dans la famille des Dudevant allait arriver à son dénouement. Un événement tout à fait inattendu vint mettre sous Les yeux d’Aurore, que son sacrifice d’elle-même, sa longue patience, son pardon des offenses étaient non seulement inappréciés par Casimir, mais qu’il les payait d’une haine qui n’avait absolument aucun fondement. Le 3 décembre 1830, Aurore Dudevant écrit à Boucoiran : « Sachez, qu’en dépit de mon inertie et de mon insouciance, de ma légèreté à m’étourdir, de ma facilité à pardonner, à oublier les injures, sachez que je viens de prendre un parti violent… Personne ne s’est aperçu de rien. Il n’y a pas eu de bruit. J’ai simplement trouvé un paquet à mon adresse, en cherchant quelque chose dans le secrétaire de mon mari. Ce paquet avait un air solennel qui m’a frappée. On y lisait : Ne l’ouvrez qu’après ma mort. Je n’ai pas eu la patience d’attendre que je fusse veuve. Ce n’est pas avec une tournure de santé comme la mienne qu’on doit compter survivre à quelqu’un. D’ailleurs, j’ai supposé que mon mari était mort et j’ai été bien aise de voir ce qu’il pensait de moi durant sa vie. Le paquet m’étant adressé, j’avais le droit de l’ouvrir sans indiscrétion, et, mon mari se portant fort bien, je pouvais lire son testament de sang-froid. Vive Dieu ! quel testament ! Des malédictions, et c’est tout. Il avait rassemblé là tous ses mouvements d’humeur et de colère contre moi, toutes ses réflexions sur ma perversité, tous ses sentiments de mépris pour mon caractère. Et il me

laissait cela comme un gage de sa tendresse ! Je croyais


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AURORE DUDEVANT

Dessinée par elle-même

(1831)


rêver, moi qui, jusqu’ici, fermais les yeux et ne voulais

pas voir que j’étais méprisée. Cette lecture m’a enfin tirée de mon sommeil. Je me suis dit que, vivre avec un homme qui n’a pour sa femme ni estime ni confiance, ce serait vouloir rendre la vie à un mort. Mon parti a été pris et, j’ose le dire, irrévocablement. Vous savez que je n’abuse pas de ce mot. Sans attendre un jour de plus, faible et malade encore, j’ai déclaré ma volonté et décliné mes motifs avec un aplomb et un sang-froid qui l’ont pétrifié. Il ne s’attendait pas à voir un être comme moi se lever de toute sa hauteur pour lui faire tête. Il a grondé, disputé, prié. Je suis restée inébranlable. Je veux une pension, j’irai à Paris, mes enfants resteront à Nohant. Voilà le résultat de notre première explication »… La pauvre femme continue en lui disant que, naturellement, elle n’a aucune envie d’abandonner ses enfants, que ce n’était là qu’une feinte pour faire peur à Dudevant, qu’elle ne partira que si Boucoiran se décide à rester avec Maurice à Nohant, mais qu’en tout cas, elle a résolu de passer dorénavant six mois à Paris et « six mois à Nohant, près de mes enfants, voire près de mon mari que cette leçon rendra plus circonspect. Il m’a traitée jusqu’ici comme si je lui étais odieuse. Du moment que j’en suis assurée, je m’en vais. Aujourd’hui il me pleure, tant pis pour lui ! Je lui prouve que je ne veux pas être supportée comme un fardeau, mais recherchée et appelée comme une compagne libre, qui ne demeurera près de lui que lorsqu’il en sera digne. Ne me trouvez pas impertinente. Rappelez-vous comme j’ai été humiliée ! cela a duré huit ans ! » Puis elle prie Boucoiran de lui garder là-dessus le secret et le prie de lui adresser la réponse « poste restante. Ma correspondance n’est plus en sûreté »…

Aurore écriT encore à Boucoiran le 13 janvier 1831 (fragment inédit qui manque dans la « Correspondance »)[171] : « Mettez-y toute votre prudence naturelle. Ne laissez jamais passer celles que vous m’écrirez par les mains de mon mari. Fiez-vous médiocrement à mon frère, à Duteil et à André. Vincent est le seul sur qui vous puissiez compter et vous ferez bien de l’avertir qu’il n’ait jamais à remettre la réponse à d’autres qu’à vous. Le meilleur moyen de vous assurer de lui, c’est de lui dire que ces lettres sont de moi ou pour moi ; il est accoutumé à soigner religieusement ma correspondance. En outre je vous écrirai à La Châtre poste restante et vous recommanderez à Mme Decerfz ou à son remplaçant, si elle vient à perdre son bureau, comme il en est question, de ne remettre ces lettres qu’à vous ou à Vincent. Quand vous les aurez lues, jetez-les au feu ou serrez-les à clef, car je vous avertis que vous ne serez pas le premier dont les papiers aient été fouillés et examinés. Hélas ! quels détails dégoûtants ! Il faut que vous soyez bien mon ami pour n’en être pas rebuté… »

Il fut donc décidé qu’Aurore passerait tour à tour trois mois à Nohant et trois mois à Paris, et, qu’aussitôt établie dans cette ville, elle prendrait chez elle Solange, que, pendant ce temps, Maurice resterait avec son père et Boucoiran à Nohant, qu’il serait ensuite mis dans un collège, qu’enfin Dudevant payerait à Aurore les 3 000 francs qui lui étaient assignés par son contrat. Ceci pendant les six mois que sa femme passerait à Paris.

Hippolyte, Duteil et quelques autres amis essayèrent, aussitôt qu’ils eurent appris cet arrangement, d’en détourner Aurore et de l’effrayer. Seule, Émilie Châtiron qui connaissait parfaitement toutes les misères de la vie d’Aurore, comprit que la résolution de la jeune femme était la meilleure à laquelle elle pût avoir recours pour s’y soustraire et conjurer d’avance un dénouement plus funeste encore.

Dans l’Histoire de ma Vie, il n’est rien dit de l’événement dont parle la lettre, tout y est raconté de manière à laisser la cause définitive de la résolution d’Aurore assez inexpliquée. C’est ce qui fait que tous les biographes (à l’exception de miss Thomas, dont nous avons su plus haut reconnaître le mérite dû à son ouvrage[172]), s’étendent, en parlant de cet épisode de la vie d’Aurore Dudevant, sur son désir de gagner sa vie et regardent ce désir comme la raison définitive qui lui a fait abandonner Nohant, tandis qu’il n’en est qu’une des causes préliminaires. Sa lettre à Boucoiran prouve, au contraire, qu’Aurore voulait, avant tout, sauver sa personnalité, se mettre en dehors des volontés et du manque de volonté de son mari. Ce que nous avançons ici mérite une attention toute particulière, car c’est, selon nous, cette idée de liberté individuelle qui est la pierre angulaire de tous les écrits de George Sand. Cette « libération de l’individu », elle la prêcha toute sa vie et sous toutes les formes possibles, et non dans le sens étroit de la « femme libre » voire de « l’amour libre », comme beaucoup l’ont cru et le croient encore. Il semble que, seul, Dostoïevsky ait bien compris et bien rendu cette idée principale de toute l’œuvre de George Sand, ce qu’il y avait en elle d’éternellement vrai, de grand et d’inestimable et ce qui survivra au romantisme, au naturalisme, à toutes les écoles littéraires, quelles qu’elles puissent être.

Certes, L’histoire de la lettre « testament de Dudevant » trouvée par Aurore ne fut que la dernière goutte qui fit déborder la coupe de l’amertume ; néanmoins, si cette goutte ne fût pas tombée, Aurore Dudevant ne se fût peut-être pas décidée, au commencement de 1831, à s’établir à Paris. On dirait qu’elle l’a saisie au vol comme le prétexte qui allait la mettre hors de page, lui permettant de rompre avec Dudevant. Elle quitta Nohant le 4 janvier 1831. Au début de notre récit du mariage des Dudevant, nous avons signalé les trois causes qui peuvent assurer la stabilité du mariage. Le lecteur peu voir, par tout ce qui vient d’être dit, que c’est le manque de ces trois conditions, le manque d’harmonie dans la vie intellectuelle des deux époux, l’absence d’un amour vrai et du savoir-vivre extérieur qui amenèrent Aurore au désenchantement, au refroidissement et au divorce moral. En 1831, Aurore et Émilie Châtiron supposaient que cette séparation de facto serait la solution définitive de cette question embrouillée ; Aurore ne prévoyait pas qu’une autre cause — l’avenir des enfants à assurer — exigerait un jour une solution légale, et que pendant de longues années encore, même après son divorce, elle aurait à défendre ses droits et ceux de ses enfants. Quoiqu’il en soit, l’année 1831 fait époque dans la vie de Casimir et d’Aurore Dudevant ; et, à partir de ce moment, les deux époux se trouvent, vis-à-vis l’un de l’autre, dans une position toute nouvelle, ce qui nous permet de clore, par cet incident, le chapitre de la vie conjugale de George Sand.


CHAPITRE VI

(1831)


Inexactitudes de l’Histoire de ma Vie et erreurs des biographies. — Vie excentrique. — Amis berrichons. — Jules Sandeau. — Le comte de Kératry et de Latouche. — Rose et Blanche. — « Jules Sand » et « George Sand ». — La Molinara, Bigarrure, « Vision », La Fille d’Albano, Indiana, Valentine, La Marquise, Melchior, Le Toast, La Reine Mab.


Félix Pyat[173], un pays de George Sand comme on le sait, raconte dans ses Souvenirs[174] qu’en 1831, il fut un jour invité par Jules Sandeau à l’accompagner au bureau des diligences du Berry pour y rencontrer une dame de sa connaissance. Il vit descendre de l’impériale un jeune étudiant alerte, en jaquette de velours, coiffé d’un béret, qui, à son grand étonnement, se trouva être la baronne Dudevant. C’est ainsi qu’il fit la connaissance de la future George Sand dès le premier jour de son arrivée à Paris. Malheureusement ces mémoires doivent être rangés parmi récits apocryphes et légendaires auxquels sont si enclins tous ceux qui écrivent leurs souvenirs après coup, lorsque la mémoire leur fait déjà défaut et lorsque ce qu’ils ont entendu à diverses époques, imaginé ou inventé, vient se confondre sous leur plume avec des faits réellement vus et se transformer en quelque chose de vague et de nuageux, où il n’est plus possible de distinguer ce qui est vrai de ce qui est faux[175].

Le petit étudiant à physionomie éveillée courut en effet plus tard les rues de Paris avec ses compagnons berrichons, mais ce n’est pas d’un coup que se métamorphosa la rêveuse amie de Zoé Leroy en ce gamin et en cet apprenti littéraire dont George Sand parle dans l’Histoire de ma Vie (chapitres XIII, XIV de la quatrième partie, vol. IV).

Une seule chose est exacte dans le récit de Pyat, c’est qu’à l’arrivée d’Aurore Dudevant à Paris, dans le courant de janvier 1831, Jules Sandeau l’y attendait déjà.

Le récit que George Sand elle-même nous fait dans l’Histoire de ma Vie de ses premiers pas à Paris n’est pas moins inexact. En guise d’introduction à ce récit, elle expose, mais d’une manière fort vague et obscure, les raisons pour lesquelles elle ne racontera plus ses faits et gestes dans leur ordre chronologique, quoique « ici, dit-elle, ma vie devienne plus active, plus remplie de détails et d’incidents[176] ». Elle prétend agir ainsi par générosité et par délicatesse envers les personnes dont la vie est trop étroitement liée à la sienne, pour ne pas être indiscrète envers elles. Elle préfère, ajoute-t-elle, se taire sur beaucoup de choses et sauter par-dessus, préférant même donner par là l’occasion de la calomnier, plutôt que d’avoir à accuser les autres et à se justifier, et, à partir de 1831, tout ordre chronologique dans l’Histoire de ma Vie est en effet interverti et dès les premières pages, racontant l’établissement d’Aurore Dudevant à Paris, le biographe ne doit plus la suivre à la lettre, tant son récit est embrouillé. Ainsi, George Sand commence par faire la description du logement qu’elle occupait quai Saint-Michel et par nous raconter comment elle a acheté des meubles et s’y est installée avec sa petite fille, pour ajouter aussitôt après, comme en passant, que c’était là son logement durant « la deuxième année de son séjour à Paris, mais que, d’abord, elle y avait vécu d’une manière très inusitée »… Par contre, la Correspondance nous apprend qu’elle avait d’abord logé rue de Seine, n° 31[177], et que ce ne fut qu’au mois de juillet 1831, après une seconde arrivée de Nohant à Paris, qu’elle s’était installée au quai Saint-Michel, avait acheté des meubles et s’était fait un chez-soi ; qu’elle avait ensuite passé une fois deux mois à Nohant, était rentrée à Paris pour les mois de novembre et de décembre, était retournée à la campagne pour le mois de janvier 1832 et n’avait amené sa fille Solange à Paris qu’en avril de la même année[178]. Cependant, au chapitre XIII du vol. IV de l’Histoire de ma Vie, elle dépeint, dès les premières pages, son logement du quai Saint-Michel et raconte comment elle vivait à Paris « avec sa fille ». Puis elle fait tout à coup un retour à l’année 1831 et nous raconte sa vie « inusitée », puis elle revient encore une fois, et sans prévenir le lecteur, à 1832, en sorte que l’on peut perdre le fil du récit au milieu de ce gâchis chronologique. George Sand jette à dessein un voile sur cette nouvelle époque de sa vie, car son arrivée à Paris et la rupture avec son mari coïncidaient avec un autre événement important dans la vie d’Aurore Dudevant : sa liaison avec Jules Sandeau.

Léonard-Sylvin-Julien Sandeau, un berrichon encore comme George Sand et Pyat, naquit Le 19 février 1811 à Aubusson. Il se préparait au barreau et faisait son droit à Paris. C’est en 1820 ou 1830, qu’il fit la connaissance des Dudevant au Coudray, près La Châtre, chez des amis communs, les Duvernet. Étant le camarade de Fleury, de Charles Duvernet, de Papet et de Gabriel de Planet, il se lia bientôt d’amitié avec Aurore et son jeune protégé Boucoiran. Tous ces jeunes gens se voyaient tantôt chez l’un, tantôt chez L’autre ; on s’amusait, on faisait des promenades, on dansait ou on faisait de la musique[179]. Mais ce qui les intéressait surtout, c’était la littérature et sa nouvelle école. (Ce goût de la Littérature n’a rien qui puisse nous étonner, car presque tous les membres de cette petite société intime, à commencer par George Sand et Sandeau, entrèrent plus tard, de façon ou d’autre, dans la carrière littéraire. C’étaient tous des écrivains ou des amateurs de littérature en herbe.) On faisait souvent des lectures à haute voix et on s’enthousiasmait surtout pour le chef du romantisme, Victor Hugo. Ses œuvres étaient avidement dévorées, ainsi que les articles de Sainte-Beuve. Aurore et ses jeunes amis se moquaient bien du style de la nouvelle école romantique et de ses exagérations, ils les parodiaient même dans leurs lettres, mais Victor Hugo restait néanmoins pour eux un objet d’admiration et de vénération.

Les relations d’Aurore avec ces jeunes gens étaient simples et cordiales, une vraie camaraderie, avec cette teinte de bohème romantique, que, sous l’influence des idées saint-simoniennes flottant dans l’air et du romantisme naissant, George Sand adopta dès lors envers ses amis masculins et qu’elle professa toute sa vie.

Chaque fois qu’un des membres de la petite société partait pour Paris pendant que les autres restaient à Nohant ou à La Châtre, une lettre était aussitôt écrite en commun et expédiée à l’absent. Parmi les lettres inédites de George Sand, on trouve plusieurs épîtres humoristiques à Duvernet, écrites en commun ou tour à tour, en vers et en prose, par Aurore, Sandeau et Fleury. Elles sont pleines de verve et d’une gaieté exubérante.

L’une d’elles est signée comme suit :

Aurore Dudevant

hugolâtre !

Jules Sandeau
hugolâtre ! !

Alphonse Fleury

hugolâtre ! ! !

Lorsque, en 1830, tous ces messieurs partirent pour Paris, ils envoyèrent à leur tour à Aurore une lettre collective, à laquelle elle répondit par les deux missives humoristiques publiées dans la Correspondance. L’une d’elles porte le titre. « Épître romantique à mes amis, Sandeau, Fleury, Duvernet », et l’autre est écrite sous forme de « Réclamation adressée par le chien Brave à MM. Fleury et Duvernet, pour offense à la personne du dit Brave et diffamation gratuite auprès de sa protectrice, dame Aurore, châtelaine de Nohant et de beaucoup de châteaux en Espagne, dont la description serait trop longue à mentionner ». Le chien Brave porte plainte contre ces messieurs, qui l’accusaient de « traiter de factieux les glorieux libérateurs de la patrie », de lire la Quotidienne et d’autres crimes semblables.

Ces épitres drolatiques nous peignent de la manière la plus attrayante le parfait accord et la gaieté qui régnaient parmi cette jeunesse. Bien autrement remarquable encore est la fin de la lettre du 27 octobre 1830, adressée à Jules Boucoiran et imprimée en entier dans la Revue des Deux-Mondes, de 1881, parmi les quatorze lettres de George Sand, mais qui, pour une raison quelconque, fut tronquée lors de son impression dans la Correspondance[180] et où George Sand dit : « Les cancans vont leur train à la Châtre plus que jamais. Ceux qui ne m’aiment guère disent que j’aime Sandot[181] (vous comprenez la portée du mot) ; ceux qui ne m’aiment pas du tout disent que j’aime Sandot et Fleury à la fois ; ceux qui me détestent, que Duvernet et vous, par-dessus le marché, ne me font pas peur. Ainsi, j’ai quatre amants à la fois. Ce n’est pas trop quand on a comme moi les passions vives. Les méchants et les imbéciles ! Que je les plains d’être au monde ! Bonsoir, mon fils, écrivez-moi. Et à propos, Sandot m’a chargé de le rappeler spécialement à votre souvenir. Il vous aime, cela ne m’étonne pas. Aimez-le aussi, il le mérite ».

Si, comme on le voit, tout le monde dans cette petite société était lié d’amitié, il y avait deux de ses membres, les deux Jules, qui étaient tout particulièrement chers à Aurore : Boucoiran et Sandeau. Dans le chapitre précédent nous avons vu que c’est à Boucoiran qu’Aurore, avant tout autre, avait communiqué les détails de sa catastrophe de famille et de la résolution qu’elle avait prise de quitter le toit conjugal. Elle ne s’éloigne de Nohant qu’après avoir reçu de Boucoiran la promesse de diriger l’éducation de ses enfants pendant ses absences. Les lignes que nous venons de citer nous apprennent, d’autre part, que les calomnies de la Châtre lui donnaient déjà alors Sandeau pour amant. La médisance anticipait beaucoup sur les faits, car les rapports entre Aurore et Sandeau ne devinrent intimes que beaucoup plus tard[182].

À l’époque où Aurore Dudevant quitta son mari, ses rapports avec Sandeau n’étaient encore que purement amicaux, un peu « bohèmes » comme nous l’avons dit plus haut, quoique plus intimes qu’avec les autres jeunes gens de son cercle. Dans ses Lettres à Émile Regnault, Aurore raconte comment naquit cet amour, comment ils se voyaient souvent dans le petit bois entre Nohant et le château d’Ars et comment Jules devina le sentiment qu’elle lui portait avant qu’elle s’en rendit compte elle-même. Naïvement et candidement, elle dit, qu’en apercevant au salon un tas de chapeaux gris à peu près les mêmes, elle s’empressait de reconnaître au « lacet rouge » qui distinguait le chapeau de Jules, si Jules était là, sans s’avouer qu’elle l’attendait.

En arrivant à Paris, Aurore y retrouva la même société de jeunes Berrichons. Jouissant d’une pleine liberté, elle voulut plus que jamais se mettre avec eux sur le pied de l’égalité, secouer tout préjugé, toute chaîne qui l’empêchât de partager en camarade l’existence de ses amis, adonnée aux intérêts les plus brûlants, aux projets les plus hardis. Elle eut tout d’abord à « liquider » son passé, à quitter ses anciennes liaisons mondaines, pour commencer une vie nouvelle et se faire un avenir à sa guise. Elle commença par rompre avec ceux de ses parents et amies, qui auraient désapprouvé sa démarche, qui auraient jeté le haro et se seraient éloignés d’elle en apprenant qu’elle avait quitté le toit conjugal. Elle alla donc au couvent faire ses adieux à ses Sœurs bien-aimées, puis elle fit une visite aux demoiselles Bazouin, alors mariées et devenues comtesses, et à quelques autres de ses amies du grand monde. Elle ne leur révéla rien. Elle leur promit même de revenir, quoiqu’elle sût parfaitement qu’elle les voyait pour la dernière fois, que le temps viendrait bientôt, où, malgré leur attachement, elles n’oseraient plus la recevoir, et, à leur corps défendant, se détourneraient d’elle comme d’une femme qui avait foulé aux pieds toutes les règles de la morale. Elle revit encore quelques autres amies mondaines et irréprochablement morales, puis, ces visites finies, elle brûla ses vaisseaux, et devint définitivement « gamin » et « apprenti littéraire ». Alors commencèrent pour elle les Lehr und Wanderjahre — « Années de voyages et d’apprentissage. »

La situation matérielle d’Aurore était bien pénible. La somme consentie par son mari était trop minime et Mme Dudevant dut économiser sur toutes choses, nourriture, vêtements, billets de théâtre trop coûteux, livres nouveaux. Elle voulait cependant ne pas rester en arrière de ses camarades et prendre sa part de leurs plaisirs. Dans ses courses à travers Paris, par tous les temps, à chaque heure du jour et de la nuit, les belles robes et les fines chaussures s’abîmaient ; elles l’empêchaient en outre d’aller partout sans attirer l’attention et sans scandaliser ceux qui la voyaient. N’oublions pas qu’à cette époque, les dames n’occupaient jamais aux théâtres que les places de loges et de balcon et ne sortaient pas seules le soir. En ces années, où l’on se serait récrié d’horreur à la vue d’une bicycliste contemporaine ou d’une femme portant un petit chapeau d’homme et un de ces costumes tailleurs mi-masculins avec gilet et cravate, si reçus de nos jours, les dames recouraient dans les circonstances les plus diverses au costume masculin, et Byron n’a rien inventé d’invraisemblable en obligeant ses amoureuses à se travestir en hommes pour accompagner ainsi leurs amants dans leurs voyages à travers le monde. Lorsque Lamartine rencontra à Rome le chanteur David avec sa fille Camille, celle-ci, pour plus de commodité, accompagnait son père, habillée en garçon. La mère et la tante d’Aurore Dudevant, dans leur jeunesse, faute d’avoir assez de fortune pour prendre des loges trop coûteuses, accompagnaient leurs maris au spectacle en costume d’homme, sans aucune prétention au « féminisme » ni à l’émancipation. Non loin de Nohant, demeurait une jeune comtesse avec son père ; elle portait des vêtements d’homme pour chasser le lièvre, et c’est ce qui avait inspirée Deschartres l’idée de conseiller à Aurore d’en porter aussi pour aller à la chasse. D’ailleurs Mme Dudevant avait déjà revêtu tant de fois ce costume dans la vie et sur la scène, qu’elle trouvait maintenant tout naturel de l’adopter sans rien vouloir « prouver » par là, mais tout simplement pour faire des économies et parce qu’elle le trouvait pratique. De nos jours, quand les hommes portent les cheveux coupés ras et que tous s’habillent uniformément en frac ou en veston, en culotte étroite et en chapeaux de haute forme, ce qui, selon l’expression d’un écrivain d’esprit, leur donne à tous un air de « piteux ramoneurs » — une femme habillée en homme serait aussitôt reconnue, comme Mme Dieulafoi qui se fait trop remarquer en frac, avec sa boutonnière décorée. Il n’en était pas ainsi à Paris, en 1830. On était alors en plein romantisme. Il suffit de lire la description de la maison La Chilpéric et de ses habitants dans les Mémoires d’un Anglais à Paris[183] pour se faire une idée des costumes extravagants, moyen-âgeux ou fantastiques, des coiffures impossibles et des chapeaux étranges, que portaient Les jeunes poètes et les artistes du quartier latin. C’était une mascarade permanente. Si Aurore se fût même costumée en Raphaël — cheveux jusqu’aux épaules et béret à larges bords — ou quelque autre costume historique, commode pour une femme, personne n’y aurait reconnu une dame ; mais elle s’habillait en simple bourgeois de l’époque. La mode du temps facilitait ce travestissement. « Les hommes portaient de longues redingotes carrées dites à la propriétaire, qui tombaient jusqu’aux talons et qui dessinaient si peu la taille » que le frère d’Aurore, Hippolyte, avait dit en riant : « le tailleur prend mesure sur une guérite et ça irait à ravir à tout un régiment ». Aurore endossa donc une « redingote-guérite », se noua une grosse cravate en laine, se fit couper ses boucles noires jusqu’aux épaules, et mit un chapeau de feutre mou.

George Sand nous dit avec raison que, même sur le théâtre, les femmes ne trahissent leur sexe que par leur trop grand désir de plaire et de faire impression ; mais comme le meilleur moyen pour une femme, qu’elle soit habillée en homme ou en femme, pour passer inaperçue, est de sacrifier l’éclat de ses yeux, ce déguisement lui réussit parfaitement. Sans attirer l’attention de personne, elle put courir les rues, fréquenter les cafés, les cabarets, aller aux places à bon marché au théâtre, prendre part aux réunions des clubs républicains et des Saints-Simoniens, visiter les ateliers des peintres et les musées, gravir les tours de Notre-Dame et assister aux conférences des sociétés savantes, en un mot, aller partout avec les trois ou quatre amis berrichons, qui composaient son cénacle pendant les premiers mois de son séjour à Paris. C’étaient Félix Pyat, Jules Sandeau et de Latouche[184], auxquels se joignaient parfois Charles Duvernet et Alphonse Fleury, surnommé par eux « le Gaulois » ou « le Germanique ». Le député Duris-Dufresne, dont nous avons déjà eu plusieurs fois l’occasion de parler, et qui, dans les premiers temps, aidait Aurore à se mettre en relation avec le monde littéraire de Paris, venait souvent compléter leur société.

Nous ne reproduirons pas ici les belles pages de l’Histoire de ma Vie ou George Sand raconte avec tant de verve et d’entrain le passe-temps de ses joyeux compagnons, toutes les farces inventées par eux au milieu de leur vagabondage à travers Paris, leur gaieté contagieuse leur faisant oublier pauvreté, privations et adversités de fortune. Les souvenirs de George Sand se rapportant à cette époque respirent la fraîcheur, la joie de vivre. Toute cette généreuse jeunesse était pleine de foi en l’idéal, portée à l’héroïsme, rêvait la gloire, aspirait à transformer, sinon le monde, au moins la littérature. Pouvait-on regretter un dîner, qu’on ne pouvait se payer, lorsqu’il s’agissait d’une soirée au théâtre, où se donnait un nouveau drame de Victor Hugo ou une pièce de de Latouche où il fallait siffler ou applaudir, car on « luttait pour le bon principe ». Était-ce la peine de se soucier du froid de la mansarde, lorsque les articles de de Latouche, de Planche ou de Sainte-Beuve échauffaient tous les cœurs, soulevaient des tempêtes d’enthousiasmes et d’espérances, d’indignation et de ressentiment ?

Comme un jeune aigle échappé de sa cage, ivre de sa liberté, assoiffée de savoir, brûlant d’une fièvre d’activité, les yeux grands ouverts sur toutes les merveilles qui s’ouvraient devant elle, Aurore Dudevant se trouva jetée à Paris, et dans quel Paris ? Dans ce Paris de 1831, au lendemain d’une révolution, lorsque la vie sociale, artistique et intellectuelle, ressemblait à une mer après une tempête, quand ses flots, non encore calmés, rejettent sur la plage de beaux coquillages, de merveilleuses herbes marines, des perles précieuses, mais aussi des monstres expirés, des mollusques repoussants et des épaves de navires brisés. La littérature, les arts, les doctrines sociales, la religion, tout était en fermentation, tout semblait renaître à une vie nouvelle ; chaque jour, surgissaient de nouveaux écrivains et de nouveaux livres, de nouveaux prédicateurs et de nouveaux systèmes, de nouvelles pièces de théâtre et de nouveaux projets de bonheur universel. Et tout cela, il fallait le connaître au plus vite, le voir, l’entendre ; il fallait, en outre, ne plus être une campagnarde arriérée, plonger dans le tourbillon de la vie parisienne, saisir au vol l’esprit du temps « être dans le train », selon l’expression des héroïnes de Gyp, mot que George Sand n’aurait certes pas employé, mais ce qu’elle nous dit à ce propos en a bien le sens : « … J’étais avide de me déprovincialiser et de me mettre au courant des choses, au niveau des idées et des formes de mon temps ».

Elle avait l’air de vouloir rattraper le précieux temps perdu à Nohant et à La Châtre, dans une vie uniforme, banale, dénuée de tout intérêt[185]. Elle avait trop peu de vingt-quatre heures par jour pour voir, entendre, prendre connaissance de tout ce qui l’intéressait. Comme Liszt, autre génie de l’époque, elle courait, du musée du Louvre à l’église, pour entendre le prédicateur célèbre ; d’une conférence au théâtre, pour entendre chanter la Malibran[186], ou voir un nouveau drame de Victor Hugo ; de la bibliothèque où elle dévorait à l’instant tout ce qui paraissait, ou ce qu’elle ignorait des grandes œuvres littéraires, elle allait errer dans le vieux Paris, dont raffolaient les romantiques, ou assister à quelque réunion saint-simonienne[187]. Tout l’intéressait, tout l’attirait. Chaque jour il arrivait à Aurore de faire la connaissance de quelque personnalité plus ou moins célèbre du monde littéraire ou artistique de Paris. Elle se réjouissait de chaque nouvelle relation sortant de l’ordinaire, espérait toujours — comme elle le dit avec beaucoup de candeur — entendre quelque chose de bon, de beau et « devenir meilleure ». Dans toute personne éminente, écrivain ou artiste, elle saluait une nouvelle « lumière », de chacune elle attendait « une nouvelle parole », une idée profonde, une révélation.

Recherchant partout quelque manifestation éclatante du génie humain, elle ne soupçonnait pas que cette soif de lumière, cette ardeur intarissable, qui tendait à s’ouvrir des horizons nouveaux, encore confus pour elle, ce vif désir de savoir, d’élargir ses vues, que tout cela la distinguait des femmes ordinaires, l’élevait au-dessus de la foule et attirait à elle tous ceux qui étaient capables de la comprendre et de l’apprécier. Elle, qui se croyait heureuse de se trouver dans la société des élus, ne soupçonnait pas qu’elle était elle-même marquée du sceau du génie.

On ne pouvait cependant pas toujours se borner au rôle de spectateurs et de dilettanti, il fallait travailler. Dans les deux dernières années qu’elle avait passées à Nohant, Aurore avait essayé de diverses occupations et « métiers » et s’était décidée pour celui d’écrivain. Nous avons dit déjà qu’il serait absolument erroné de croire que c’était après son arrivée à Paris et la rupture avec son époux, qu’elle fit tous ces essais. C’est cependant là une erreur, qui, ainsi que nous l’avons fait remarquer, se rencontre chez tous les biographes de George Sand.

En 1831 elle ne s’était donc plus « essayée » à différents métiers, mais elle se mit immédiatement à écrire pour se créer des ressources, ce que l’on peut du reste voir par toutes ses lettres publiées ou inédites. Il est très intéressant, très instructif aussi, de suivre dans cette correspondance tous les tourments et la rude école par lesquels elle eut à passer dans les premiers temps de son apprentissage littéraire. Sous ce rapport, ses Lettres nous présentent une source bien plus féconde et des données bien plus véridiques que l’Histoire de ma Vie, où toutes ces difficultés sont racontées d’une manière plus ou moins adoucie, et où nous trouvons beaucoup de lacunes et d’inexactitudes : disons plus, les lettres et l’Histoire de ma Vie se contredisent même assez souvent. Dans l’Histoire de ma Vie, George Sand dit qu’elle s’adressa d’abord, par l’entremise de Duris-Dufresne, à Kératry, l’auteur du Dernier des Beaumanoir, écrivain qui jouissait alors d’une grande réputation, mais aujourd’hui entièrement oublié. Elle raconte comme quoi il la reçut d’une manière fort peu aimable, qu’elle vit, dès l’abord que ce n’était pas le guide qu’il lui fallait, que leurs idées, leurs habitudes et leurs goûts différaient complètement, qu’elle ne remit donc plus les pieds chez lui et qu’elle s’adressa ensuite à de Latouche. Celui-ci rit beaucoup du conseil que Kératry lui avait donné de « ne pas faire de livres, mais des enfants », à quoi elle aurait répondu : « Gardez le précepte pour vous-même, si bon vous semble » ou même, d’après la version de de Latouche : « Faites-en vous-même, si vous pouvez[188] », et que c’est alors que de Latouche l’aida dans les premiers pas à faire dans la carrière littéraire.

Dans la Correspondance de George Sand, nous lisons aussi que de Latouche, pour lequel elle avait une lettre de recommandation, la reçut très aimablement, mais qu’il n’approuva pas son roman (Aimée ?) et la fit entrer dans le journalisme ; qu’il était très sévère et ne lui passait rien, mais que ce fut lui seul qui l’aida en tout et devint aussitôt un ami pour elle.

Mais, par les lettres inédites à son mari[189], nous voyons que tout d’abord elle s’était bien adressée à de Latouche pour qui elle avait réellement une lettre de recommandation de la part de Mme Duvernet mère, tante de de Latouche, que celui-ci reçut la jeune aspirante avec beaucoup d’affabilité, mais qu’il ne lui plut pas. Ses manières lui avaient paru antipathiques et lui-même ne lui avait inspiré aucune confiance. C’est alors qu’elle s’était adressée à Duris-Dufresne en le priant de la recommander à Kératry. Dans ses lettres, datées de janvier à mars 1831, elle dit à plusieurs reprises qu’elle ne veut pas avoir affaire à de Latouche, ni même suivre ses conseils, que Kératry lui plaît beaucoup mieux, mais qu’elle prie son mari de ne souffler mot là-dessus devant les Duvernet, peur ne pas offenser Mme Duvernet et pour que la nouvelle de ses rapports avec Kératry n’arrive pas aux oreilles de de Latouche. Le fils du comte de Kératry a donc eu parfaitement raison quand il protesta, dans le Figaro[190], contre ce qui est dit de son père dans « l’Histoire de ma Vie » et que, pour le prouver, il publia des lettres d’Aurore Dudevant à son père. Il est hors de doute qu’au début, les relations entre elle et Kératry furent amicales et agréables, que Kératry désirait l’aider autant qu’il le pouvait[191], et que ce ne fut qu’au bout de quelques temps qu’ils virent combien ils se convenaient peu par leurs idées et leurs goûts. Cela n’arriva que plusieurs mois après l’installation de Mme Dudevant à Paris. Le 4 mars 1831 elle écrit à Boucoiran. « J’ai revu Kératry et j’en ai assez. Hélas ! Il ne faut pas voir les célébrités de trop près »… Il est donc évident que ce n’est pas de Latouche qui la conseilla le premier, mais que son premier conseiller fut Kératry. Il est évident aussi que ce n’est pas Duris-Dufresne « qui combattit son projet d’aller voir de Latouche contre lequel il avait de fortes préventions » — comme elle l’écrit dans l’« Histoire[192] » mais qu’elle-même, ayant, dès son arrivée à Paris et avant de connaître Kératry, fait la connaissance de de Latouche, ressentit aussitôt de la défiance et de l’antipathie pour lui, tâcha de l’éviter et se tint sur la réserve jusqu’à ce qu’elle eût compris quel brave cœur, toujours prêt à aider ses jeunes confrères, se cachait sous son extérieur revêche, et alors leurs relations devinrent très amicales. Dans les commencements, de Latouche se montra effectivement d’une grande sévérité envers la novice ; la petite fille de Marie-Aurore de Saxe fut très choquée de ses manières brusques et de son ton autoritaire, l’impression fut — comme nous l’avons vu — que Kératry était plus agréable et elle prétendait « ne pas aimer de Latouche et ne pas vouloir lui être obligée[193] ».

Le 15 janvier elle avait cependant déjà l’intention d’aller avec de Latouche chez Mme Récamier où elle espérait voir Delphine Gay et plusieurs autres célébrités littéraires. Le 19 janvier, Aurore écrit encore, comme toujours d’un ton humoristique, à Charles Duvernet qu’elle était allée avec Fleury chez de Latouche, « car, dit-elle, il aurait fallu deux mulets pour traîner jusque-là mes œuvres légères, qui avaient cependant du poids », que de Latouche l’avait reçue d’une manière charmante — ce qu’elle attribue à la protection de la vieille Mme Duvernet — mais le résultat de sa visite avait été que « son roman était déclaré n’avoir pas le sens commun ». De Latouche lui dit encore « qu’il fallait tout refaire, que je ferais bien de recommencer, à quoi j’ai ajouté : Suffit ».

Elle essaya ensuite, comme elle le dit dans la lettre à son mari de la fin de janvier dont il a été déjà question, de faire paraître une œuvre dans la Revue de Paris, mais là on lui dit qu’on ne pouvait l’accepter, « le nom de l’auteur n’étant pas connu ». « De Latouche, — ajoute-t-elle dans une autre lettre à son mari, écrite à la fin de février, — promet d’en inventer un… »

Dans la lettre déjà citée, du 19 janvier, adressée à Charles Duvernet, elle parle avec plus de détails de ses rapports avec la Revue de Paris et de son rédacteur en chef, M. Véron. « Quant à la Revue de Paris, dit-elle, elle a été tout à fait charmante. Nous lui avons porté un article incroyable. Jules l’a signé, et, entre nous soit dit, il en a fait les trois quarts ; car j’avais la fièvre. D’ailleurs, je ne possède pas comme lui le genre sublime de la Revue de Paris. M. Véron a promis solennellement de le faire insérer et il l’a trouvé bien. J’en suis charmée pour Jules. Cela nous prouve qu’il peut réussir. J’ai résolu de l’associer à mes travaux ou de m’associer aux siens, comme nous voudrez. Tant y a qu’il me prête son nom, car je ne veux pas paraître, et je lui prêterai mon aide quand il en aura besoin. Gardez-nous le secret sur cette association littéraire (vraiment j’ai un choix d’expressions délicieux !) On m’habille si cruellement à La Châtre (vous n’êtes pas sans le savoir) qu’il ne manquerait plus que cela pour m’achever. Après tout je m’en moque un peu ; l’opinion que je respecte, c’est celle de mes amis. Je me passe du reste… Je n’ai pas parlé de Jules à M. de Latouche, sa protection n’est pas très facile à obtenir, m’a-t-on dit. Sans la recommandation de votre maman, j’aurais pu la rechercher longtemps sans succès. J’ai donc craint qu’il ne voulut pas l’étendre à deux personnes. Je lui ai dit que le nom de Sandeau était celui d’un de mes compatriotes, qui avait bien voulu me le prêter. En cela, je suivis son conseil, car il est bon que je vous le dise, M. Véron, le rédacteur en chef de la Revue, déteste les femmes et n’en veut pas entendre parler ».

Aurore ajoute qu’elle explique tout cela pour que Mme Duvernet ne soit pas étonnée en trouvant dans la Revue le nom de Sandeau… « Quand nous serons assez avancés pour voler de nos propres ailes, je lui laisserai tout l’honneur de la publication et nous partagerons les profits (s’il y en a). Pour moi, âme épaisse et positive, il n’y a que cela qui me tente… »

Voilà combien Aurore Dudevant était alors modeste et à quel point les premiers pas dans le chemin de la gloire furent difficiles à George Sand. De Latouche, qui avait toutefois deviné le talent littéraire de la jeune femme, lui conseilla, si elle voulait devenir un véritable écrivain, d’observer autant que possible, de connaître la vie sous toutes ses faces et dans toutes ses variétés avant de se mettre à écrire. Mais, comme il la voyait assez embarrassée par la vie matérielle, il lui offrit les mêmes occupations qu’à Félix Pyat et à Jules Sandeau, c’est-à-dire de s’employer à la rédaction du Figaro. Voilà donc Aurore, commençant son « apprentissage littéraire », en oubliant pour le moment son rêve d’écrire des romans. Elle s’y mit avec le même zèle et la même soumission que les garçons apprentis apportent à s’approprier les premiers éléments de leur métier. Chaque jour la jeune femme se mettait à sa petite table dans le cabinet de rédaction, écrivant sur un sujet qu’on lui avait donné, tantôt un récit fantastique, tantôt une chronique de la vie politique, tantôt une bigarrure.

De Latouche, toujours mécontent de ce qu’elle écrivait, déchirait ce qu’elle avait fait et lui faisait refaire plusieurs fois la même chose. Aurore se désespérait. Il lui semblait qu’elle ne serait jamais capable de mériter l’approbation de son sévère censeur, de plaire au public, d’écrire des notices mordantes et des pages « dans le goût du temps », comme savaient en faire les autres collaborateurs du journal. Cependant elle ne perdait pas de vue le but qu’elle s’était fixé, ne perdait pas non plus courage et continuait à travailler ferme. Le 4 mars elle écrit à Boucoiran :

« Je suis plus que jamais résolue à suivre la carrière littéraire. Malgré les dégoûts que j’y rencontre parfois, malgré les jours de paresse et de fatigue, qui viennent interrompre mon travail, malgré la vie plus que modeste que je mène ici, je sens que mon existence est désormais remplie. J’ai un but, une tâche, disons le mot, une passion. Le métier d’écrire en est une violente, presque indestructible. Quand elle s’est emparée d’une pauvre bête, elle ne peut plus la quitter. Je n’ai point eu de succès. Mon ouvrage a été trouvé invraisemblable par les gens auxquels j’ai demandé conseil. En conscience, ils m’ont dit que c’était trop bien de morale et de vertu pour être trouvé probable par le public. C’est juste, il faut servir le pauvre public à son goût, et je vais faire comme le veut la mode. Ce sera mauvais. Je m’en lave les mains. Il faut que les noms connus passent avant moi. C’est trop juste. Patience donc. Je travaille à me faire inscrire dans la Mode et dans l’Artiste, deux journaux du même genre que la Revue. C’est bien le diable si je ne réussis dans aucun.

« En attendant il faut vivre. Pour cela je fais le dernier des métiers, je fais des articles pour le Figaro. Si vous saviez ce que c’est ! Mais on est payé sept francs la colonne et avec ça on boit, on mange, on va même au spectacle, en suivant certain conseil que vous m’avez donné. C’est pour moi l’occasion des observations les plus utiles et les plus amusantes. Il faut, quand on veut écrire, tout voir, tout connaître, rire de tout. Ah ! Ma foi, vive la vie d’artiste ! Notre devise est liberté !

« Je me vante un peu pourtant. Nous n’avons pas précisément la liberté au Figaro. M. de Latouche, notre digne patron (ah ! si vous connaissiez cet homme-là !) est sur nos épaules, taillant, rognant à tort et à travers, nous imposant ses lubies, ses aberrations, ses caprices. Et nous, d’écrire comme il l’entend ; car, après tout, c’est son affaire, nous ne sommes que ses manœuvres ; ouvrier-journaliste, garçon-rédacteur, je ne suis pas autre chose pour le moment[194] !… »

Deux jours plus tard, le 6 mars, Mme Dudevant communique à Duvernet qu’enfin elle a eu du succès. La Molinara parue dans le Figaro du 3 mars sans nom d’auteur, fit une grande impression, intéressa vivement les lecteurs, et tout le monde voulut savoir qui avait écrit l’article. Le 5 mars parut la Vision, écrite par Jules Sandeau, mais corrigée par Aurore Dudevant, et, dans le même numéro une Bigarrure, — « nouvelle à la main », un petit entrefilet politique écrit par elle seule. Cet entrefilet plut beaucoup au public qui le trouva « profond » ; la censure, qui y trouva des allusions contre le gouvernement, s’en mêla, voulut traîner le rédacteur du journal devant les tribunaux et même l’incarcérer. En un mot, la « Bigarrure » eut un succès de scandale. Mme Dudevant écrit dans la même lettre du 6 mars[195] : « Alors le roi-citoyen s’est fâché. Et voilà qu’on a saisi le Figaro et qu’on lui a intenté un procès de tendance. Si on incrimine les articles en particulier, le mien le sera pour sûr. Je m’en déclare l’auteur et je me fais mettre en prison. Vive Dieu ! Quel scandale à La Châtre ! Quelle horreur, quel désespoir dans ma famille ! Mais ma réputation est faite, et je trouve un éditeur pour acheter mes platitudes et des sots pour les lire. Je donnerais neuf francs cinquante centimes pour avoir le bonheur d’être condamnée !… »

Elle ne fut ni poursuivie, ni condamnée, mais cela contribua à lui faire une certaine réputation. Bientôt après elle fit paraître, dans la Revue de Paris, une petite nouvelle la Prima-Donna[196], et le 15 mars, dans la Mode : La Fille d’Albano. Plus tard, George Sand avait si complètement oublié ce récit, que, quand le futur historien de ses œuvres, le vicomte de Spoelberch lui demanda si c’était elle qui l’avait écrit, elle dit d’abord que non ; mais quand il lui en eut montré le texte, elle reconnut ce récit.

En avril, Aurore partit pour Nohant où elle resta jusqu’en juillet, se reposant, au milieu de la nature, de sa vie de travail de l’agitation de Paris, s’occupant de ses enfants, Maurice et Solange, et de sa petite nièce Léontine. Revenue à Paris au commencement de juillet et désirant s’installer plus commodément, elle se logea, quai Saint-Michel, dans cette grande maison, qu’elle décrit dans l’Histoire de ma Vie, immédiatement après avoir raconté son arrivée en janvier à Paris ; elle s’acheta quelques meubles et en loua d’autres. Bien que ses ressources fussent supérieures à ce qu’elles étaient lors de son premier voyage à Paris, sa vie restait cependant toujours difficile. « Je cherchai un logement et m’établis bientôt quai Saint-Michel, dans une des mansardes de la grande maison qui fait le coin de la place, au bout du pont, en face de la Morgue[197]. J’avais là trois petites pièces très propres donnant sur un balcon, d’où je dominais une grande étendue du cours de la Seine et d’où je contemplais face à lace les monuments gigantesques de Notre-Dame, Saint-Jacques-la-Boucherie, la Sainte-Chapelle, etc. J’avais du ciel, de l’eau, de l’air, des hirondelles, de la verdure sur les toits ; je ne me sentais pas trop dans le Paris de la civilisation, qui n’eût convenu ni à mes goûts, ni à mes ressources, mais plutôt dans le Paris pittoresque et poétique de Victor Hugo, dans la ville du passé.

« J’avais, je crois, 300 francs de loyer par an. Les cinq étages de l’escalier me chagrinaient fort, je n’ai jamais su monter ; mais il le fallait bien et souvent avec ma grosse fille dans les bras[198]. Je n’avais pas de servante ; ma portière, très fidèle, très propre et très bonne, m’aida à faire mon ménage pour 15 francs par mois. Je me fis apporter mon repas de chez un gargotier très propre et très honnête aussi, moyennant 2 francs par jour. Je savonnais et repassais moi-même le fin. J’arrivai alors à trouver mon existence possible dans la limite de ma pension. Le plus difficile fut d’acheter des meubles[199]… »

Pour s’acheter des meubles[200] elle fut obligée d’emprunter de l’argent à de Latouche. Toutes ses lettres inédites à son mari et à Hippolyte, datées de la seconde moitié de 1831 et du commencement de 1832, sont remplies de ses soucis et de ses inquiétudes à propos du payement de cette dette. Longtemps elle ne sut comment l’acquitter. Elle demanda à Hippolyte de la cautionner ; il refusa d’abord, consentit ensuite et même lui avança 500 francs. Dans un de ses voyages à Paris, Casimir Dudevant paya gracieusement le restant de la dette de sa femme. À la fin de 1831, la vie extérieure d’Aurore devint par là plus tranquille et plus régulière, ce qui lui permit d’être plus sédentaire.

À cette époque, ses rapports avec Jules Sandeau étaient déjà tout autres que son amour mystique pour Aurélien de Sèze. Aurore se regardait maintenant comme parfaitement libre, pouvant disposer de sa personne comme elle l’entendait. Elle prétendait jouir du même droit de liberté que son mari, comme le prouvent ces quelques lignes d’une lettre écrite de Nohant à sa mère, dans laquelle elle réfute, on ne sait trop pourquoi ni comment, le bruit, arrivé aux oreilles de Mme Dupin, qu’elle s’habillait en homme : « On vous a dit que je portais culotte, on vous a bien trompée ; si vous passiez vingt-quatre heures ici, vous verriez bien que non. En revanche je ne veux point qu’un mari porte mes jupes. Chacun son vêtement, chacun sa liberté. J’ai des défauts, mon mari en a aussi, et, si je vous disais que notre ménage est le modèle des ménages, qu’il n’y a jamais eu un nuage entre nous, nous ne le croiriez pas. Il y a dans ma position, comme dans celle de tout le monde, du bon et du mauvais[201]. Le fait est que mon mari fait tout ce qu’il veut ; qu’il a des maîtresses ou n’en a pas, suivant son appétit ; qu’il boit du vin muscat ou de l’eau claire, selon sa soif ; qu’il entasse ou dépense, selon son goût ; qu’il bâtit, plante, change, achète, gouverne son bien et sa maison, comme il l’entend. Je n’y suis pour rien »… Et aussitôt ajoute-t-elle fermement : « Il est bien juste que cette grande liberté dont jouit mon mari soit réciproque ; sans cela il me deviendrait odieux et méprisable ; c’est ce qu’il ne veut point être. Je suis donc entièrement indépendante ; je me couche quand il se lève, je vais à La Châtre ou à Rome, je rentre à minuit ou à six heures ; tout cela c’est mon affaire. Ceux qui ne le trouveraient pas bon et vous tiendraient des propos sur mon compte, jugez-les avec votre raison et avec votre cœur de mère ; l’un et l’autre doivent être pour moi[202]… »

Et au mois de juillet, de retour à Paris, voilà ce qu’Aurore écrit à Duvernet[203] : « (Je voudrais vous donner) cette faculté de la sentir vive, joyeuse ou brûlante, comme elle circule dans mon sang, comme elle bouillonne dans mon sein ! Vivre ! que c’est doux ! que c’est bon ! malgré les chagrins, les maris, l’ennui, les dettes, les parents, les cancans, malgré les poignantes douleurs et les fastidieuses tracasseries. Vivre ! c’est enivrant ! Aimer, être aimé ! c’est le bonheur ! c’est le Ciel ! Vous savez aimer aussi, vous. Tout votre mal est venu de ce qu’on n’a pas su vous le rendre. Et maintenant que vous êtes compris, vous devez guérir… »

Aurore faisait d’autant moins un secret de ses rapports avec Sandeau que les théories de l’amour « libre et divin » planaient dans l’air et étaient proclamées non seulement par les Saint-Simoniens, mais aussi par tous les amis de la jeune femme. Cet amour pour Sandeau joua dans sa vie intime un rôle fatal. Ce fut le premier anneau de toute une chaîne de liaisons plus ou moins malheureuses, trop nombreuses, et qui ne laissèrent à la fin, dans ce cœur de femme, qu’amertume et désenchantement. Ces amours ont creusé, il est vrai, bien plus avant dans l’âme de l’écrivain. Elles le mirent aussi bien souvent en relations avec des personnages éminents et même des hommes de génie dans les sphères les plus diverses de la vie sociale et artistique. On sait que ce premier essai de « l’amour libre » ne fut pas heureux, ou pour mieux dire, le bonheur fut aussi fugitif qu’il l’est toujours dans toutes les amours, libres ou non. Quoi qu’il en soif, dans les commencements, ce bonheur sourit à ce couple de camarades amoureux ; leurs communs travaux littéraires contribuèrent encore à les unir et firent de leur liaison une alliance de collaborateurs se respectant et se soutenant réciproquement

Ainsi, à partir de l’été de 1831, Aurore était plus souvent chez elle qu’à la rédaction du Figaro, d’autant plus qu’elle écrivait, en commun avec Jules Sandeau, leur grand roman Rose et Blanche. Ils écrivaient tour à tour. Chacun rédigeait son chapitre d’après le plan arrêté d’avance. Il semble toutefois que c’est Aurore qui a écrit la plus grande partie et que le travail de Sandeau consistait plutôt à corriger et à animer les dialogues. Dans l’Histoire de ma Vie, George Sand assure que Jules Sandeau refit ensuite tout le roman et que par conséquent il lui revient de droit ; mais il suffit de lire attentivement Rose et Blanche, pour se convaincre qu’elle n’est pas ici dans la vérité. Le roman est écrit d’une manière inégale et il est évident qu’il n’est pas d’une seule et même main. Il y a des chapitres qui sont certainement dus à l’auteur de Consuelo, de Lélia et du Péché de M. Antoine, dont ils semblent parfois être des fragments. D’autres ont été indubitablement écrits par l’auteur de Marianna et de Mlle de la Seiglière ; ceux-là sont moins nombreux et produisent l’impression d’épisodes isolés. Il est très étrange que quelques petites nouvelles de George Sand soient entrées dans les deux volumes publiés en 1840, sous le titre des Revenants, par Jules Sandeau et Arsène Houssaye. Cependant de Rose et Blanche il n’y est entré qu’un fragment, Horace, très refait et changé par Sandeau et avant déjà servi, sous le titre Vie et Malheurs d’Horace de Saint-Aubin, d’introduction à l’œuvre de jeunesse de Balzac, la Dernière Fée, reparue en 1836 sous le pseudonyme d’ « Horace de Saint-Aubin[204] ». Ni Jules Sandeau, ni George Sand ne reconnurent donc plus tard Rose et Blanche comme leur œuvre, et ne l’insérèrent ni l’un ni l’autre dans leurs œuvres complètes. Rose et Blanche ou La comédienne et la religieuse est l’histoire parallèle de deux jeunes filles, l’une actrice, l’autre religieuse, et peint sous des couleurs très vives le contraste des deux mondes où vivent les deux héroïnes. Les héros sont aussi au nombre de deux et font également contraste par leur tempérament et leur caractère. Dans le principal nous apparaît le type favori de George Sand, celui d’un jeune homme faible, manquant de volonté, incapable de se laisser absorber par aucun sentiment ou de prendre aucune résolution décisive, mais se laissant facilement entraîner et entraînant les autres, un peu phraseur, un peu désenchanté, au fond, froid et égoïste. Remarquons dès maintenant que plus tard, dans son roman Horace, où elle exposa toutes les faiblesses de ce type, George Sand lui donna le nom d’un des héros de son premier roman (ce nom appartient, dans Rose et Blanche, d’ailleurs, à un tout autre caractère) et lui attribua, en outre, plusieurs traits de Jules Sandeau lui-même. Il y a dans Rose et Blanche de merveilleuses descriptions, une peinture magistrale des mœurs de théâtre, des pages d’une fine analyse psychologique. On y suit en outre facilement les souvenirs personnels, vécus par Aurore Dupin. Le couvent, avec ses types si variés, et la noblesse campagnarde y ont trouvé un peintre véridique d’un puissant coloris. La mère de l’actrice, Primerose, ressemble beaucoup par sa nature excentrique et fougueuse à la mère de l’auteur, Sophie-Antoinette Dupin, tout comme l’arrivée du prélat et le dîner donné en son honneur, sont évidemment copiés sur nature et représentent l’arrivée à Nohant, en 1829, de Monseigneur de Villèle (frère du ministre), jadis confesseur de presque toutes les élèves pendant le séjour d’Aurore au couvent, ensuite évêque de Bourges. Nous trouvons le récit de cette arrivée de l’évêque à Nohant, et le dîner en son honneur, dans une lettre inédite de Casimir Dudevant à Caron, et sa description est de tous points la même que celle qu’en donne sa femme, certes avec plus de couleur et d’art, dans son premier roman. On ignore qui des deux auteurs a écrit l’épisode d’ « Horace » ; les deux jeunes berrichons, en le peignant, se sont servis du même original, mais en relisant, dans Rose et Blanche, les pages qui se rapportent à Horace, on croit relire certains passages du Péché de M. Antoine, de Mauprat et même des romans postérieurs de George Sand, tels que Jean de la Roche ou Mlle Merquen. Il est difficile de prouver et de montrer en quoi consiste cette ressemblance : elle est dans tout et dans rien — mais le Lecteur la sent vivement. Ainsi donc, Rose et Blanche renferme en germe les éléments les plus variés des œuvres ultérieures de George Sand. Ce qui est plus remarquable encore, c’est que ce roman est beaucoup plus réaliste que ceux qu’elle a écrits plus tard. Son style rappelle le ton insouciant et spontané de ses lettres où elle ne craint pas de dire les choses carrément et hardiment, et emploie des mots très verts et fort peu admis dans un salon. Sa manière de traiter, avec verve et crânerie, les héros et les événements, les dialogues et les conversations, est la même que celle de son Voyage en Auvergne. Il s’en dégage quelque chose de naturel, de sain, de frais. On y trouve bien moins d’exagérations, de déclamations, de phrases ampoulées et nébuleuses que dans les romans postérieurs. Et c’est là un point digne de remarque. Il est très probable que si, dès ses débuts, George Sand n’était pas tombée dans le groupe des romantiques et n’avait pas été endoctrinée par de Latouche, Sainte-Beuve et d’autres, mais qu’elle eût écrit sous sa propre inspiration sans essayer du « genre sublime » alors en vogue, son talent eût pris une tout autre direction et se fût plutôt rapproché de la manière de Balzac, (quoique dans les mêmes chapitres où elle parle de ses premiers pas dans la carrière littéraire, elle nous dise elle-même que Balzac et elle avaient, dès le début, compris la différence de leurs aspirations littéraires et de leurs tendances : elle était portée à idéaliser dans le sens du beau, et lui dans le sens du comique ou du laid). Il serait peut-être téméraire de se livrer à des hypothèses basées uniquement sur Rose et Blanche, mais il est toutefois curieux de signaler le réalisme prononcé du premier grand roman de George Sand. Pour confirmer nos paroles, nous ne donnerons pourtant ici aucun extrait de ce roman, pour la bonne raison que de courts passages prouvent toujours très peu. Moins encore nous récrierons-nous d’admiration ou d’indignation à propos de la fameuse arrivée de la diligence avec la vieille nonne perchée à l’impériale, scène tant citée à cause de ses détails grossièrement réalistes. Cependant, comme preuve que ces pages sont réellement dues à George Sand, rappelons au souvenir du lecteur les lignes suivantes d’une lettre à sa mère, datée du 22 février 1832 de Nohant.

… « Si vous trouvez la sœur Olympe trop troupière, c’est sa faute plus que la mienne. Je l’ai beaucoup connue, et je vous assure que, malgré ses jurons, c’était la meilleure et la plus digne des femmes. Au reste, je ne prétends pas avoir bien fait de la prendre pour modèle dans le caractère de ce personnage. Tout ce qui est vérité, n’est pas bon à dire ; il peut y avoir mauvais goût dans le choix. En somme, je vous ai dit que je n’avais pas fait cet ouvrage seule. Il y a beaucoup de farces que je désapprouve : je ne les ai tolérées que pour satisfaire mon éditeur, qui voulait quelque chose d’un peu égrillard. Vous pouvez répondre cela pour me justifier aux yeux de Caroline, si la verdeur des mots la scandalise. Je n’aime pas non plus les polissonneries. Pas une seule ne se trouve dans le livre que j’écris maintenant et auquel je ne m’adjoindrai de mes collaborateurs que le nom, le mien n’étant pas destiné à entrer jamais dans le commerce du bel esprit[205] ».

En l’automne de 1831, Aurore passa de nouveau deux mois à Nohant, d’où elle rapporta à Paris Indiana, roman qu’elle avait écrit pendant l’été dans l’espoir que Sandeau, comme il était convenu, le corrigerait, y apporterait quelques changements et ajouterait quelques chapitres de sa plume. Mais il se trouva que Sandeau n’avait rien écrit pendant ce temps ; il ne voulut non plus rien changer au roman. À la fin de 1831 parut cependant Rose et Blanche. Le nom du nouvel auteur, J. Sand, dont les deux collaborateurs signaient leurs œuvres communes, était déjà connu et avait acquis une notable célébrité. Les jeunes auteurs n’avaient plus besoin de courir à la recherche d’un éditeur ; celui qui vint ensuite, vint de lui-même chez eux pour leur demander s’ils avaient quelque chose à lui donner. Aurore lui remit le manuscrit d’Indiana, espérant pouvoir le signer, comme auparavant, du nom de J. Sand. Mais la modestie de Sandeau se révolta à l’idée de signer du pseudonyme commun un travail auquel il n’avait pris aucune part. L’éditeur, de son côté, ne voulut pas voir son édition signée d’un autre nom que du nom déjà connu de J. Sand ou Jules Sand, lui promettant ainsi un prompt écoulement. Que faire ? De Latouche conseilla à Sandeau de signer dorénavant ses ouvrages de son vrai nom tout entier, proposa à Mme Dudevant d’en conserver la moitié — Sand, en ne changeant que le prénom, et choisit pour elle celui de Georges[206], presque synonyme de « berrichon».

Dans l’Histoire de ma Vie, George Sand dit que plus tard beaucoup de ses admirateurs peu sagaces et d’ennemis pas plus raisonnables, virent dans ce pseudonyme un témoignage ostensible de ses sympathies pour Karl Sand, l’assassin de Kotzébue, tandis qu’en réalité ce pseudonyme n’est que la moitié du nom de Sandeau que de Latouche lui avait, sans aucune arrière-pensée, conseillé de prendre, et qu’elle-même avait accepté sans penser à mal et sans y attacher la moindre importance. Mais les chers ours bienfaisants continuèrent encore longtemps à la féliciter « d’arborer les idées révolutionnaires », pendant que ses ennemis lui reprochaient « sa passion pour les idées subversives qu’elle affichait si ouvertement et si insolemment ».

Voilà George Sand venue au monde. Quelques mois après Indiana, qui parut le 19 mai 1832, fut publié : Melchior, puis La Marquise, Valentine, le Toast, la poésie La Reine Mab.

« L’apprentissage » était fini. La littérature française pouvait saluer un nouveau « maître », et Aurore Dudevant, de collaborateur inconnu de l’insignifiant Figaro d’alors, était devenue une célébrité, un nom. Cette année de 1831 clôt la vie d’Aurore Dudevant. George Sand apparaît, et c’est ce nom que nous lui conserverons désormais. Dans les chapitres précédents, nous avons tâché de montrer quels traits héréditaires, quelles impressions d’enfance et de jeunesse, quelles observations froides de l’esprit et tristes remarques d’un triste cœur[207] ont contribué à former la nature et le caractère d’Aurore Dupin-Dudevant ; nous y avons donné le portrait de la femme, nous allons maintenant faire la même chose pour l’écrivain. Tout en racontant les événements de sa vie privée, nous indiquerons les étapes successives de son évolution et les éléments sous l’influence desquels s’est agrandie et modifiée sa personnalité d’écrivain.

Nous avons déjà attiré l’attention du lecteur sur la période de développement latent et inconscient qu’Aurore eut à traverser depuis l’enfance jusqu’au moment où, dit-elle, « Je compris que de tous les petits travaux dont j’étais capable, la littérature proprement dite était celui qui m’offrait le plus de chances de succès comme métier, et, tranchons le mot, comme gagne-pain ». Cette période « latente » rappelle les métamorphoses du papillon depuis le moment où il sort de l’œuf, jusqu’au moment où, déjà un papillon in potentia, sous forme de cocon, il reste suspendu dans quelque coin caché aux yeux. La faiseuse de romans « entre quatre chaises » ; l’écriveuse de « résumés historiques et de descriptions poétiques » ; l’arrangeuse de Molière sur la scène du couvent ; l’auteur mystique du roman sentimental sans amour, approuvé par les amies de couvent et par son cousin René et de la Marraine, tout imprégnée d’amour romanesque ; le chroniqueur désenchanté du Voyage en Auvergne, — voilà les différentes étapes que la chrysalide avait déjà traversées avant 1831 : voilà comment, dans sa jeunesse, elle s’était préparée, à son insu, à la carrière d’écrivain. Ils avaient bien raison ceux qui, comme l’aïeule et René de Villeneuve, l’avaient encouragée à suivre cette voie et lui axaient prédit un glorieux avenir.

Mais il lui a fallu sa correspondance avec Aurélien de Sèze pour qu’elle se découvrît, et son amour pour Jules Sandeau fut pour elle l’haleine de printemps, qui éveilla à la vie la timide chrysalide, la dégagea de sa gaine et fit d’elle un brillant et splendide papillon. C’est en écrivant à Aurélien qu’elle apprit à énoncer ses idées et à créer sur le papier la fiction d’une vie dont elle était privée en réalité. Sou établissement à Paris et son intimité avec l’homme aimé, au plus fort du mouvement artistique et intellectuel de l’époque, firent, de ce besoin de se manifester et de ce talent de donner au courant de la plume la vie à tout un monde rêvé, — non plus un passe-temps d’amateur, mais un gagne-pain et un sacerdoce. De dilettante, elle devint écrivain de profession, et, après avoir passé en très peu de temps par tous les degrés de l’apprentissage, la voilà maître.

C’est pour cette raison que nous sommes porté à voir dans sa liaison avec Sandeau, une date marquant surtout la manifestation de son génie Littéraire, qui, du reste, a coïncidé avec la crise qui a décidé de son sort.

Avant de parler de la vie de George Sand à Paris et à Nohant en 1832, nous jetterons un coup d’œil sur ses premières œuvres.

Comme nous avons ou plusieurs fois l’occasion de le faire remarquer, depuis son enfance, les jours de rêveries succédaient chez Aurore Dupin aux accès de folle gaieté. À partir de 1821, dans les entr’actes de ses périodes de contemplation et d’aspirations vers l’idéal et la vérité, Aurore, tantôt savourait la vie en artiste, courant à travers champs et jouissant de sa liberté au milieu de la nature, tantôt entrait en révolte ouverte contre la société et le monde entier. Son amitié pour Zoé et son amour pour de Sèze — ces six années si calmes en apparence, si remplies par la vie intense de l’âme — furent encore une époque vouée aux recherches mi-mystiques, mi-poétiques, d’une vérité nouvelle, devant succéder aux croyances d’autrefois, aux rêveries enfantines. Les années 1830, 1831, 1832, et le commencement de 1833, apparaissent comme des années de protestation et de révolte par excellence. Les premières œuvres de George Sand, à commencer par la Prima Donna jusqu’à Lélia, portent l’empreinte évidente tant de ses rêveries poétiques et de ses recherches passionnées de la vérité pendant sa vie calme à Nohant, que de ses révoltes contre la société, ses institutions et ses abus.

Examinons sommairement ses contes, nouvelles et romans en passant Rose et Blanche dont nous avons déjà parlé antérieurement, car cette œuvre ne peut être considérée comme sortie exclusivement de la plume de George Sand. Nous avons devant nous — La Prima Donna, la Fille d’Albano, Indiana, Melchior, la Marquise, Valentine, le Toast, un petit poème La reine Mab et le roman Pauline, paru beaucoup plus tard, mais écrit immédiatement après Indiana[208], George Sand a essayé dans les préfaces de plusieurs de ses œuvres et dans la douzième Lettre d’un voyageur, adressée à Nisard, de prouver que ses premiers romans n’ont pas été écrits pour protester contre l’institution du mariage ou contre toute autre institution sociale. Cependant tous ces ouvrages sont pénétrés, qu’elle en ait conscience ou non, d’un esprit de protestation et de révolte contre la société, la famille, les préjugés, les injustices et les violences, au nom de la liberté individuelle de la femme. Ou bien ils sont un plaidoyer en faveur des artistes, des talents étouffés dans les tenailles de la vie bourgeoise.

Qu’est-ce en réalité que la Prima Donna ? C’est, en trois ou quatre pages, l’histoire d’une chanteuse d’opéra. Mariée à un homme du grand monde, Gina, c’est le nom de l’héroïne, dépérit du mal de la scène ; un feu intérieur la dévore, ne trouvant pas d’issue dans sa vie de mariage uniforme et terne, elle languit, s’éteint, est mortellement malade. Le docteur, qui comprend la raison de sa maladie, persuade à son mari de la laisser remonter sur la scène. La permission est donnée. Gina chante avec succès dans « Roméo et Juliette » et meurt au milieu de son triomphe, foudroyée par le bonheur de se trouver dans le monde de l’art, terrassée par le trop-plein de ses sentiments qui sont au-dessus de ses forces déjà brisées.

La fille d’Albano ? — C’est une diatribe de poète contre le bien-être moral et matériel de la bourgeoisie, milieu le moins approprié et le plus funeste à une nature artistique ; Carlos, frère aîné d’une artiste, Laurence, attaque énergiquement la vie bourgeoise pour sauver sa sœur adoptive en l’empêchant d’épouser un excellent homme de très bonne famille, parce que ni lui, ni les siens ne conviennent nullement à sa bouillante nature artistique. Presqu’au moment de signer le contrat, Carlos arrache Laurence à l’homme aimé, il l’enlève à l’eau tranquille et stagnante, pour l’entraîner de nouveau vers la mer houleuse de la vie artistique où l’art seul est but, moyen, récompense, souverain bonheur. Le ton quelque peu emphatique du récit lui nuit un peu, mais ce ton est presque naturel dans la bouche d’un « artiste » qui a la parole ardente, plastique, presque exubérante. Le héros s’appelle Aurélien… de Nancé ; il se console bien vite de la perte de la femme aimée, se marie, entre dans l’arène politique dans l’espoir de devenir avec le temps pair de France ou ministre. Tout en lui, dans sa vie, dans sa famille, est correct, d’accord avec les règles de la morale et du bon ton, tout est noble, mais frise la froideur et… évoque quelques vagues souvenirs personnels de l’auteur.

C’est ainsi que George Sand se laisse aller, dès ses premiers pas dans la carrière littéraire, à décrier la vie bourgeoisement vertueuse, intolérable, funeste à chaque talent, et manifeste une sympathie spéciale et un vif intérêt pour les « artistes » dans le sens précis du mot. Une des héroïnes de Rose et Blanche est encore une actrice, comme nous l’avons vu, et le roman lui-même porte comme sous-titre : « La comédienne et la religieuse ».

Dans la Marquise, ce n’est pas l’héroïne, mais le héros qui appartient au monde théâtral. Cette charmante et triste nouvelle, écrite dans les tons tendres d’un pastel de Latour, atteste à quel point l’auteur possédait la connaissance approfondie du grand monde brillant de la fin du xviiie siècle. C’est l’histoire d’une certaine marquise, qui, n’ayant jamais connu l’amour, quoique mariée depuis plusieurs années et en liaison toute de convenance comme il était de bon ton alors, avec un chevalier quelconque, tombe tout à coup amoureuse de l’acteur Lélio. Elle L’aime d’un amour tout différent des intrigues passagères et légères des vicomtesses et des comtesses de son entourage. Lélio, lui-même, ne ressemble en rien aux chevaliers et aux abbés poudrés, parfumés, maniérés, froidement pervertis, d’une élégance extérieure, d’une nullité de cœur effrayante, familiers du cercle de la marquise. Lélio était tout feu et tout âme : il ne mimait pas seulement les grands sentiments des héros de Corneille et de Racine, leur noblesse, leur fougue, — par sa nature il était lui-même un de ces héros. Il était beaucoup moins acteur sur la scène que ne l’étaient dans la vie les fats mondains qui entouraient la marquise. Disons plus, son jeu était si simple, si naturel et si plein de passion et de poésie, qu’il déplaisait aux amateurs contemporains de l’art dramatique, qui demandaient alors aux acteurs un jeu plus artificiel et plus maniéré. Mais la marquise, languissant au milieu d’une société mondaine où elle ne trouvait rien ni personne capable de toucher son cœur, ni ses sentiments, se prit d’amour pour Lélio uniquement pour la beauté de son âme qu’elle avait devinée, pour ce feu sacré qui illuminait son visage laid et sa personne chétive. La marquise était sur le point d’oublier pour Lélio sa réputation « impeccable », qui la rendait presque ridicule au milieu de ses amies frivoles ; mais en l’ayant vu hors de la scène, elle en fut désenchantée, car hors du théâtre c’était un homme laid, insignifiant, aux mouvements brusques et aux manières grossières. Alors L’amour de la marquise se trouva être encore plus en opposition avec sa vie réelle et devint une rêverie, où elle cherchait l’oubli de l’ennui qui la rongeait. Elle consentit à un rendez-vous que Lélio l’avait suppliée de lui accorder, car lui aussi l’aimait de loin et avait su deviner sa nature à l’expression attentive de son visage. Au grand étonnement de la marquise, Lélio se présenta à l’entrevue paré et orné comme elle l’avait vu au théâtre ; sa conversation lui montra aussi que son commerce de tous les jours avec les classiques avait ennobli et rehaussé son âme, lui rendant familiers les sentiments les plus sublimes. Malheureusement, ce que la marquise aimait surtout dans Lélio, ce n’était pas l’homme, c’était l’idéal qui l’avait consolée dans sa vie terne ; d’autre part, Lélio adorait trop la marquise pour ne point remplir ses moindres désirs. Tous deux comprirent que le bonheur était chose impossible pour eux ; que, si même ils réussissaient à le conquérir, leur vie au milieu d’une société, alors rigoureusement divisée en castes, aurait été intolérable. Ils se séparent pour toujours. Comme autrefois la grand’mère d’Aurore, la marquise « conserve ses plumes blanches » d’une pureté immaculée, et il ne reste au lecteur qu’à s’affliger avec Lélio sur les préjugés du monde, qui mettent une barrière artificielle entre deux âmes sœurs, se comprenant l’une l’autre, ou à se dire, qu’en général, les natures ardentes, passionnées, profondes, soit dans le monde, soit sur la scène, sont toujours condamnées à souffrir parmi les hommes ordinaires, froids et indifférents, et à rester incomprises et même méprisées. Lélio passe pour un homme sauvage, mal élevé et mauvais acteur, parce qu’il donne toute son âme dans son art. La marquise, de même, se croit et tous la croient bornée et sotte, quoiqu’elle soit cent fois supérieure aux poupées qui l’entourent.

Remarquons que, dans l’édition illustrée des œuvres de George Sand, au-dessus du titre La Marquise se trouve un médaillon avec le portrait soi-disant de la marquise elle-même, dont l’auteur nous parle dans la préface. Elle est en Diane-chasseresse (comme est représentée Marie-Aurore de Saxe elle-même sur le portrait par Latour, qui appartient maintenant à La petite fille de George Sand, Mme Aurore Lauth : corsage très décolleté, style Louis XV, en « satin tigré », un arc à la main et un croissant dans les cheveux poudrés. Remarquons aussi que, si l’amie de la marquise porte le nom de Mme de Ferrières, lequel appartenait à une des vraies amies de Mme Dupin de Francueil, la marquise elle-même très belle et fort sotte (elle passait au moins pour stupide) semble rappeler Mme de Pardaillan[209], ou même un original qui était beaucoup plus proche d’Aurore Dudevant. Rappelons-nous qu’elle répète à plusieurs reprises dans « l’Histoire de ma Vie » que, dans son enfance, elle paraissait souvent « sotte », « bête » et que même plus tard, lorsqu’elle songeait ou réfléchissait, sa figure prenait une expression d’immobilité stupide — elle-même le prétend et quantité de personnes qui l’ont connue dans différentes périodes de sa vie[210], le disent aussi, en ajoutant que cette expression pouvait induire en erreur ceux qui ne la connaissaient pas, — tout comme la figure peu éveillée de la pauvre marquise lui faisait faire, de même qu’à ses amies, des réflexions dédaigneuses à propos de son esprit. Nous voyons ainsi dans La Marquise, à côté d’observations sur autrui, des traits plus ou moins autobiographiques. Par sa naissance et par son éducation, l’auteur appartenait au même monde que la marquise ; comme celle-ci, elle a cherché le bonheur dans la bohème artistique, et même n’a pas manqué de faire porter à sa marquise le costume d’homme pour aller au théâtre, lorsqu’elle se glisse incognito aux stalles pour jouir du jeu de Lélio sans avoir à craindre de trahir son amour et son émotion.

Pauline doit également être rangée parmi les premières œuvres de George Sand ; ce roman n’a été publié, il est vrai, qu’à la fin de 1839 et au commencement de 1840, mais c’est au début de l’année 1832 qu’il a été conçu et même écrit à moitié. Dans la préface de l’édition de 1852, George Sand dit : « J’avais commencé ce roman en 1832 à Paris, dans une mansarde où je me plaisais beaucoup. Le manuscrit s’égara : je crus l’avoir jeté au feu par mégarde, et, comme au bout de trois jouis, je ne me souvenais déjà plus de ce que j’avais voulu faire… je ne songeai point à recommencer. Au bout de dix ans environ, en ouvrant un in-quarto à la campagne, j’y retrouvai la moitié d’un volume manuscrit, intitulé Pauline. J’eus peine à reconnaître mon écriture, tant elle était meilleure que celle d’aujourd’hui. Est-ce que cela ne vous est pas souvent arrivé à vous-même, de retrouver toute la spontanéité de votre jeunesse et tous les souvenirs du passé dans la netteté d’une majuscule et dans le laisser-aller d’une ponctuation ? Et les fautes d’orthographe, que tout le monde fait et dont on se corrige tard, quand on s’en corrige, est-ce qu’elles ne repassent pas sous vos yeux comme de vieux amis ? En relisant ce manuscrit, la mémoire de la première donnée me revint aussitôt, et j’écrivis le reste sans incertitude ».

Et que voyons-nous dans ce roman ?

Nous y retrouvons encore une actrice, Laurence. Par sa nature généreuse, grande, spontanée et ouverte, candide et impressionnable, Laurence fait contraste avec la provinciale Pauline, bourgeoisement vertueuse, sèchement pieuse, mesquine, incapable de tout élan, de tout mouvement spontané, éloignée du vice, mais éloignée aussi de tout profond sentiment humain. Laurence, actrice de beaucoup de talent et déjà célèbre, arrive par hasard, étant en route pour Lyon, dans la petite ville de Saint-Front, où elle avait passé sa triste jeunesse abreuvée de privations et de peines. Elle y avait laissé une amie et élève, Pauline, dont elle avait fait la connaissance, lorsque, âgée de quinze ans à peine, elle donnait des leçons dans une pension, avant d’avoir songé au théâtre. Plus tard, quand elle eut franchi ce pas hardi en se faisant actrice et en rompant ainsi avec les vertus bourgeoises, Pauline, comme tous ses concitoyens et ses concitoyennes, avait rompu avec elle, ou du moins avait cessé de lui écrire. Laurence avait pourtant très bien compris que Pauline, dans le monde où elle est née, ne pouvait agir autrement, mais malgré les longues années de séparation, elle ne doute pas de l’amitié de Pauline. (Le lecteur remarque certainement ce trait autobiographique). Apprenant que Pauline était toujours dans cette ville et point mariée, Laurence interrompt son voyage et va la voir. À peine a-t-elle franchi le seuil de la porte de Pauline, qu’elle est envahie par la sensation du calme et du silence qui y règnent, par le sentiment de l’éloignement des agitations et des passions mondaines. L’atmosphère de cette maison provinciale, terne et morte, lui semble pénétrée d’humbles et austères vertus, et Pauline, elle-même, penchée tantôt sur son métier, tantôt occupée à soigner sa mère acariâtre et aveugle, égoïste comme tous les malades, s’offre à son imagination comme la personnification de l’humilité angélique, de la miséricorde chrétienne, de la patience, du sacrifice tranquille et conscient. Laurence se sent saisie envers Pauline d’étonnement, de respect et presque d’adoration. Il lui semble que jamais elle ne serait en état de remplir une mission aussi sublime. Pauline accueille son ancienne amie à bras ouverts et dit que c’est par simple obéissance à sa mère, qui n’avait pas permis de continuer son amitié avec une actrice — selon elle, femme perdue — qu’elle avait cessé de lui écrire. L’aveugle, d’abord fort peu aimable avec Laurence, la traite de « malheureuse », puis s’adoucit, vaincue par les bonnes grâces de la jeune femme qui sait la charmer, et, enfin, pour faire pièce à toute la petite ville, la prend sous sa protection et fait éclater aux yeux de tous l’amitié qu’elle lui témoigne. La nouvelle de l’arrivée d’une belle inconnue se répand aussitôt dans la ville, remuant ce marais stagnant. Les rumeurs, les bruits, les commérages se propagent. Enfin, poussés par la curiosité, les habitants de Saint-Front n’y tiennent plus, et, sous des prétextes spécieux, ils se rendent chez la mère de Pauline. La scène de l’apparition de presque toute la ville dans le salon éternellement silencieux et toujours désert de la vieille Mme D., la lutte des petits amours-propres et des mesquines vanités avec la curiosité ; les potins, les coups d’épingles et les grosses médisances, tous ces bas-fonds de la vie provinciale remués tout à coup jusque dans leurs profondeurs par l’arrivée, sinon d’un « inspecteur général », au moins d’une célébrité, sont dépeints de main de maître en traits concis, énergiques, incisifs, mais pleins, en même temps, de bonhomie et d’humour. Ce sont là des pages que l’auteur du « Reviseur », lui-même pourrait presque envier. Tous, MM. les maires et Mmes les sous-préfettes, sont si pleins d’une terreur panique devant « l’affreuse femme », en même temps si désireux d’apprendre quelque chose d’elle : ils craignent tant d’avouer leur curiosité ou d’adresser la parole à Laurence et plus tard sont si pressés d’assurer qu’ils ont été justement « les premiers à causer avec elle et qu’ils se sont mis au-dessus des préjugés » qu’on arrive involontairement à conclure que la calme Mme Aurore Dudevant, tout en faisant ses confitures, en taillant des gilets ou en jouant des contredanses à quatre mains avec Dutheil ou Périgny, n’avait pas mal réussi à récolter d’heureuses observations sur les petitesses provinciales et qu’elle avait peut-être même eu l’occasion d’en faire l’épreuve sur sa propre personne, Lorsque, de femme effacée d’un insignifiant gentillâtre, elle s’était faite, elle aussi, artiste et « femme affreuse ». On peut même croire que George Sand a vécu pareil retour au pays natal, retour qui aura remué le lac dormant de La Châtre. Si elle ne l’a pas vécu personnellement, elle connaissait du moins toutes les conditions locales pour se l’imaginer et le dépeindre avec une vérité frappante. On croit aussi lire des pages de journal intime dans les lignes suivantes : « C’était affreux, cette pauvre ville, et pourtant j’y ai passé des années de jeunesse et de force ! J’étais bien autre alors… J’étais pauvre de condition, mais j’étais riche d’énergie et d’espoir, le souffrais bien ! Ma vie se consumait dans l’ombre et l’inaction ; mais qui me rendra ces souffrances d’une âme agitée par sa propre puissance ? Ô jeunesse de cœur ! qu’êtes-vous devenue ?… »

Mais revenons à notre récit. Après avoir soumis et enchanté les habitants de Saint-Front par la vivacité de son caractère, le charme qui émane d’une artiste, la grâce de toute sa personne, Laurence quitte la ville ; elle quitte la maison de Pauline avec de tout autres pensées que celles qu’elle avait en y entrant deux jours auparavant. Idéalisant en artiste ses premières impressions, elle croyait être tombée dans un abri de vraie vertu ; il lui semblait que Pauline était l’idéal d’un sacrifice conscient ; qu’elle s’était volontairement immolée à l’amour de sa mère. Mais il n’en était rien : Pauline ne remplissait son devoir que par orgueil, dans le désir de s’élever à ses propres yeux ; le sacrifice de sa jeunesse et les soins qu’elle prenait de sa mère n’étaient qu’une sorte de « manteau de vertu » dans lequel elle se drapait devant le monde et plus encore devant elle-même ; ses soins cachaient le dépit contre sa mère, l’irritation d’avoir perdu sa jeunesse, rivée à une mourante, presque à un être mort. Et en Mme D., Laurence remarque au lieu d’une reconnaissance touchante, la crainte qu’elle a de sa fille, la peur de se voir tout à coup privée de son aide et de son soutien, et en même temps le dépit d’avoir cette crainte et de ne plus pouvoir se suffire à elle-même. Pour cette raison, aux moments où elle a besoin de sa fille, elle met de côté ses convictions et ses principes pour l’amadouer (c’est dans un de ces moments qu’elle a consenti à recevoir Laurence) ; mais quand elle n’a plus besoin de rien, que tous ses désirs sont satisfaits, elle se venge de sa fille par des coups d’épingle, des caprices, des paroles méchantes et amères. En un mot, ce paradis que Laurence avait cru trouver, était en vérité, sinon un enfer, du moins un bagne où ces deux êtres, rivés l’un à l’autre, par une chaîne indestructible, ne pouvaient faire un pas sans s’être à charge.

Laurence n’est pas la seule qui fut désenchantée. Pauline aussi fut trompée dans son attente ; elle avait espéré faire envers son amie la généreuse, la protectrice, lui accorder son pardon et lui montrer son indulgence envers la femme déchue. Tout au contraire, Laurence n’était nullement ni femme « déchue », ni femme « perdue » ; elle n’avait besoin de la protection de personne, vivait d’une vie pleine et heureuse au milieu d’une société brillante, entourée de respect, d’amitié, d’adoration, de luxe, habituée à une grande liberté et à toutes les petites jouissances du bien-être inconnues à Pauline. Au lieu d’avoir à pardonner, l’âme de Pauline se remplit de fiel et de jalousie. Laurence, au contraire, n’a pour Pauline que de la pitié. Elles se quittent. Il s’établit entre elles une correspondance qui, d’un côté comme de l’autre, ne fait que développer ces sentiments opposés. La mère de Pauline, morte, la généreuse Laurence, après avoir consulté sa bonne et sensible mère, la prend chez elle à Paris. (Au moment où elle terminait son roman, en 1840, George Sand attribua à la mère de Laurence bien des traits de la vieille Mme Garcia, mère de Mmes Malibran et Viardot, comme elle a aussi dessiné, en partie, toute la famille de Laurence d’après cette famille d’artiste.) La première partie du roman forme, pour ainsi dire, le nœud de l’action, et la seconde le développement de toutes les données. Laurence, insoucieuse, généreuse, sincère, enthousiaste, occupée de son art, de ses nombreuses connaissances et de l’éducation de ses deux jeunes sœurs, se comporte avec Pauline en toute confiance et tâche en toute sincérité, de lui faire une vie heureuse. Elle fait du bien à tous sans s’en donner la peine, parce que sa nature est généreuse et bienfaisante, et les privations des années précédentes lui ont fait mieux sentir les tristesses « des humbles et des opprimés ». Pauline, au contraire, agit toujours en pleine conscience avec la susceptibilité craintive des natures égoïstes. Elle craint tellement de se sentir redevable à Laurence et à sa famille qu’elle s’empresse de se charger de presque tout le ménage et des soins domestiques pour ne pas être obligée à la reconnaissance envers ses hôtes, et pour relever son rôle à ses propres yeux et à ceux du monde. « Je suis utile, dit-elle, je n’admets aucun bienfait gratuit, je paye tout au centuple. » Pleine d’un amour-propre mesquin, elle envie le succès, les adorateurs de Laurence et sa manière de vivre ; son rôle volontaire de confidente, d’aide et de ménagère lui pèse bientôt, et elle se met à détester Laurence qui n’en peut mais, comme autrefois elle couvait une haine sourde contre sa mère. Ici encore elle renferme tout cela en elle, mais l’amertume ne fait que grandir. Apparaît alors un riche dilettante, Montgenays, homme sans cœur et vaniteux, qui par son amour-propre excessif, lequel ne pardonne rien ; ressemble beaucoup à Pauline. Il avait autrefois tenté de faire la cour à Laurence, mais sans succès : sa vertu inaltérable était à juste titre légendaire. Il n’est pas homme à pardonner sa défaite. Bassement personnel, cachant sous un semblant d’amitié respectueuse la soif de se venger, Montgenays espère, tôt ou tard, arriver à son but. Devinant L’amour-propre de Pauline et à quel point elle est vaniteuse, il recourt, avec son expérience de viveur, au moyen classique, la jalousie, pour exciter l’amour de Laurence. Il se sert comme arme de Pauline, et commence à lui faire la cour. Laurence, flairant le mensonge, essaye de prévenir Pauline contre le danger et lui conseille de ne pas prendre au sérieux toutes les paroles de Montgenays. Mesquine et incapable d’abnégation, Pauline ne peut pas comprendre qu’il puisse y avoir chez les autres des sentiments désintéressés. Elle regarde la sincérité de Laurence comme la ruse d’une coquette qui craint de perdre un seul de ses adorateurs, et elle y répond par un redoublement d’animosité, de méfiance et de haine. Non contente de cela, elle fait part à Montgenays des conseils de Laurence, ce qui l’exaspère encore davantage contre la jeune femme. Après quelques nouvelles ruses, aussi malheureuses que la première, pour conquérir l’amour de Laurence, par haine et par vengeance, il séduit Pauline, après l’avoir brouillée avec sa protectrice, et installée dans un grenier où elle gagne à peine sa vie en s’occupant de couture. Montgenays, dont l’amour-propre et le désir de paraître est le seul mobile, finit par épouser Pauline pour étonner le monde par son désintéressement. Mais il se venge sur elle de son insuccès, et la vie extérieurement brillante qu’il lui fait mener est un véritable enfer. Pauline se console par la pensée qu’elle est enviée des autres femmes et qu’elle l’a emporté sur sa prétendue rivale, Laurence, qu’elle croit jalouse de la savoir mariée à son ancien adorateur. Consolation digne de cette nature insignifiante ! Le roman finit par ces mots : « Beaucoup de vertus tiennent à des facultés négatives. Il ne faut pas les estimer moins pour cela. La rose ne s’est pas créée elle-même, son parfum n’en est pas moins suave, parce qu’il émane d’elle sans qu’elle en ait conscience ; mais il ne faut pas trop s’étonner si la rose se flétrit un jour, si les grandes vertus domestiques s’altèrent vite sur un théâtre pour lequel elles n’avaient pas été créées ».

Et dans la petite préface, que nous avons déjà reproduite en partie, George Sand dit encore : « La morale du conte, s’il faut en trouver une, c’est que l’extrême gêne et l’extrême souffrance sont un terrible milieu pour la jeunesse et la beauté. Un peu de goût, un peu de poésie, ne seraient point incompatibles, même au fond des provinces, avec les vertus austères de la médiocrité, mais il ne faut pas que la médiocrité touche à la détresse : c’est là une situation que ni l’homme, ni la femme, ni la vieillesse, ni la jeunesse, ni même l’âge mûr ne peuvent regarder comme le développement normal de la destinée providentielle ».

Selon nous, cependant, les lignes qui terminent ce livre expriment d’une manière bien plus juste, quoiqu’un peu nuageuse, l’idée-mère du roman. Elles peuvent être commentées ainsi : Ne vous fiez pas trop à ces vertus passives qui ne sont souvent vertus que parce qu’elles n’ont pas la force d’être quelque chose de plus actif. La vertu, le sacrifice de soi-même, l’humilité chrétienne, ne sont durables et bonnes, que lorsqu’elles sont d’un côté purement instinctives et émanent d’une âme pure et belle, et d’un autre sont conscientes et viennent d’un esprit éclairé et bienfaisant. Là où il n’y a que le désir de paraître élevé, bon, pur, où la vertu chrétienne et l’abnégation ne sont pas pénétrées d’un vrai amour, cette vertu est froide, conduit souvent à la sécheresse, à l’envie, à la méchanceté, à l’orgueil, à l’égoïsme, à tout ce que vous voudrez, mais non aux actes et aux sentiments chrétiens. De pareille vertu, on peut s’attendre à l’occasion, à toutes les méchancetés et même au crime. Placez-la dans des conditions où l’on n’exige ni humilité, ni patience, ni amour, mais des qualités tout opposées, et elle sera capable de tout. On bien on peut tirer de Pauline la conclusion que voici : Des natures non artistiques ne seront jamais de grandes âmes, elles sont trop sèches dans leur morale journalière, trop confinées dans leur mesquine et égoïste individualité.

Le roman, la première partie surtout, renferme bon nombre de pages très belles et d’observations heureuses, et les premiers chapitres nous font partager l’opinion d’un auteur inconnu qui dit dans un petit article publié dans la Nouvelle Biographie générale éditée chez Firmin Didot : « Ses entrées (de G. Sand) en matière sont adorables et dignes des plus beaux débuts de Walter Scott »… Cette remarque ne s’applique à aucun des romans de George Sand mieux qu’à Pauline. En effet, le début en est non seulement parfaitement écrit, mais nous y trouvons encore tous les motifs favoris des débuts de Walter Scott : l’indispensable auberge, l’arrivée d’une voyageuse, et le postillon, et l’aubergiste, et un relais, — tout ce que nous aimons tant dans les récits du vieux « sacristain de Ganderclaigh ».

Ainsi, dans ces cinq premières œuvres, George Sand dépeint le conflit entre le talent et le milieu bourgeois, la lutte des âmes empreintes du sceau du génie contre l’oppression de la vie quotidienne et les préjugés de caste, et prêche le droit des gens de génie à une liberté plus large que celle dont jouit le commun des hommes. C’est pourquoi la Prima Donna, Rose et Blanche, la Fille d’Albano, la Marquise, Pauline, sont comme les jalons des thèmes qu’elle a si artistement développés plus tard dans la Dernière Aldini, dans Carl, Teverino, Consuelo, Lucrezia Floriani, dans le Château des Désertes, Constance Verrier et même dans le conte le Château de Pictordu.

Dans Melchior, dans le Toast, dans Indiana et dans Valentine elle met en scène, non des problèmes concernant les artistes, mais des problèmes tragiques de la vie de femme. Une femme mariée, malheureuse, incomprise et languissant dans une union mal assortie, n’aurait-elle donc pas le droit de s’affranchir ? Son âme doit-elle être sacrifiée au code de la morale formelle qui ordonne l’indissolubilité du mariage, la soumission de la femme à son mari ? Vaudrait-il mieux par hasard mentir et continuer à vivre avec un homme non aimé, indigne, que d’unir honnêtement et librement sa vie à l’homme aimé ? Aujourd’hui que ces questions et leurs solutions sont des vieilleries par trop rebattues par les « féministes » il serait absurde d’en parler. Il y a plus encore : il en fourmille de ces « femmes incomprises » et on a vraiment trop abusé dans la littérature et dans la vie de la prétendue « liberté sacrée » de l’amour, on s’en est trop servi pour déguiser des caprices et des fredaines. Rompre des lances pour défendre le droit au bonheur de la pauvre Indiana, d’autant plus qu’elle n’a pas trouvé le bonheur dans l’homme de son choix, serait certes parfaitement ridicule aujourd’hui, puisque, par là, son « crime » contre la morale sociale eut son « châtiment ». Mais si ces questions ont été discutées, résolues et reléguées aux archives, c’est peut-être parce qu’il y eut une George Sand, qui les a soulevées à temps et qu’une des premières elle a lutté contre la position humiliée et opprimée de la femme dans le mariage. Et Indiana, quoi qu’en ait dit George Sand dans ses « préfaces », mérite d’arrêter aujourd’hui notre attention comme une première tentative de révolte. Ce roman est d’ailleurs écrit avec tant de passion, avec tant d’ardeur artistique et un style si merveilleux que, même au point de vue de l’art, il demeure de nos jours encore, une œuvre vraiment remarquable.

On a souvent dit qu’en créant la pauvre Indiana. — cette créole rêveuse et passionnée, mariée au colonel Delmare, dépérissant auprès de ce mari rude et prosaïque, brûlant d’amour pour Raymon de Ramière, un élégant correct et sans cœur, docile et servile devant les lois mondaines, d’abord épris d’Indiana et l’entraînant dans sa passion, puis l’abandonnant pour faire un mariage avantageux et suivre une carrière parlementaire (comme Aurélien de Nancé dans la Fille d’Albano) — George Sand avait voulu dépeindre sa triste vie conjugale, son roman manqué avec de Sèze et la consolation qu’elle a trouvé dans l’amitié. Remarquons, à ce propos, que l’un des intimes amis d’Aurore Dudevant, son voisin de Nohant, Jules Néraud, avait donnée à la jeune romancière des cahiers de notes et de descriptions du Madagascar et de l’île de la Réunion, où il avait passé quelque temps, poussé au loin à la fois par son amour pour la botanique et l’amour qu’il portait à son élève de Nohant. Car, — tout comme son prédécesseur, Stéphane de Grandsagne, l’ex-professeur d’histoire naturelle d’Aurore, — Jules Néraud était tombé sous le charme « des grands yeux noirs », à la suite de quoi il y eût des scènes orageuses de jalousie entre lui et sa femme[211].

George Sand mit à profit les descriptions de la luxuriante nature des îles, qu’elle avait lues et copiées dans le journal du Malgache comme elle appelait Néraud[212]. Elle fait faire la traversée à Indiana et l’installe à l’île Bourbon avec son mari et plus tard, lorsque toute sa vie s’écroule, elle l’y renvoie encore une fois chercher la mort à deux avec son ami et cousin, sir Ralph Brown.

Le lecteur doit s’en souvenir, nous ne trouvons pas possible pour un biographe de se servir de héros de romans et surtout d’événements fictifs pour établir des faits de la vie de leur auteur.

Mais nous avons toutefois dit que dans l’œuvre la plus objective on peut toujours trouver des pages vécues et personnelles. Voici les passages d’Indiana qui produiront, sur le lecteur l’impression de quelque chose de déjà connu ; ils rappelleront à son souvenir l’histoire de leur auteur. Et d’abord le portrait du colonel Delmare[213] :

« Savez-vous ce qu’en province on appelle un honnête homme ? C’est celui qui n’empiète pas sur le champ de son voisin, qui n’exige pas de ses débiteurs un sou de plus qu’ils ne lui doivent, qui ôte son chapeau à tout individu qui le salue ; c’est celui qui ne viole pas les filles sur la voie publique, qui ne met pas le feu à la grange de personne, qui ne détrousse pas les passants au coin de son parc. Pourvu qu’il respecte religieusement la vie et la bourse de ses concitoyens, on ne lui demande pas compte d’autre chose. Il peut battre sa femme, maltraiter ses gens, ruiner ses enfants, cela ne regarde personne. La société ne condamne que les actes qui lui sont nuisibles ; la vie privée n’est pas de son ressort.

« Telle était la morale de M. Delmare. Il n’avait jamais étudié d’autre contrat social que celui-ci : « Chacun chez soi. » Il traitait toutes les délicatesses du cœur de puérilités féminines et de subtilités sentimentales. Homme sans esprit, sans tact et sans éducation, il jouissait d’une considération plus solide que celle qu’on obtient par les talents et la bonté. Il axait de larges épaules, un vigoureux poignet ; il maniait parfaitement le sabre et l’épée, et avec cela il possédait une susceptibilité ombrageuse. Comme il ne comprenait pas toujours la plaisanterie, il était sans cesse préoccupé de l’idée qu’on se moquait de lui. Incapable d’y répondre d’une manière convenable, il n’avait qu’un moyen de se défendre : c’était d’imposer silence par des menaces. Ses épigrammes favorites roulaient toujours sur des coups de bâton à donner et des affaires d’honneur à vider ; moyennant quoi, la province accompagnait toujours son nom de l’épithète de brave.

… Candide jusqu’à l’enfantillage sur certaines délicatesses du point d’honneur, il savait fort bien conduire ses intérêts à la meilleure fin possible sans s’inquiéter du bien ou du mal qui pouvait en résulter pour autrui. Toute sa conscience c’était la loi ; toute sa morale, c’était son droit. C’était une de ces probités sèches et rigides qui n’empruntent rien, de peur de ne pas rendre, et qui ne prêtent pas davantage, de peur de ne pas recouvrer. C’était l’honnête homme qui ne prend et ne donne rien ; qui aimerait mieux mourir que de dérober un fagot dans les forêts du roi, mais qui vous tuerait sans façon pour un fétu ramassé dans la sienne. Utile à lui seul, il n’était nuisible à personne. Il ne se mêlait de rien autour de lui, de peur d’être forcé de rendre un service. Mais, quand il se croyait engagé par honneur à le rendre, nul n’y mettait un zèle plus actif, et une franchise plus chevaleresque. À la fois, confiant comme un enfant, soupçonneux comme un despote, il croyait un faux serment et se défiait d’une promesse sincère. Comme dans l’état militaire, tout pour lui consistait dans la forme. L’opinion le gouvernait à tel point que le bon sens et la raison n’entraient pour rien dans ses décisions, et quand il avait dit : « Cela se fait, » il croyait avoir posé un argument sans réplique.

« C’était donc la nature la plus antipathique à celle de sa femme, le cœur le moins fait pour la comprendre, l’esprit le plus incapable de l’apprécier. Et pourtant, il est certain que l’esclavage avait engendré dans ce cœur de femme une sorte d’aversion vertueuse et muette, qui n’était pas toujours juste. Mme Delmare doutait trop du cœur de son mari ; il n’était que dur, et elle le jugeait cruel. Il y avait plus de rudesse que de colère dans ses emportements, plus de grossièreté que d’insolence dans ses manières. La nature ne l’avait pas fait méchant ; il avait des instants de pitié qui l’amenaient au repentir, et, dans le repentir, il était presque sensible. C’était la vie des camps qui avait érigé chez lui la brutalité en principe. Avec une femme moins polie et moins douce, il eut été craintif comme un loup apprivoisé ; mais cette femme était rebutée de son sort ; elle ne se donnait pas la peine de chercher à le rendre meilleur. »

Voici maintenant comment George Sand dépeint cette résistance passive d’Indiana : « Si elle eût élevé la voix, Delmare qui n’était que brutal, eût rougi de passer pour méchant. Rien n’était plus facile que d’attendrir son cœur et de dominer son caractère, quand on voulait descendre à son niveau et entrer dans le cercle d’idées qui était à la portée de son esprit. Mais Indiana était roide et hautaine dans sa soumission ; elle obéissait toujours en silence ; mais c’étaient le silence et la soumission de l’esclave qui s’est fait une vertu de la haine et un mérite de l’infortune. Sa résignation, c’était la dignité d’un roi qui accepte des fers et un cachot, plutôt que d’abdiquer sa couronne et de se dépouiller d’un vain titre. Une femme de l’espèce commune eût dominé cet homme d’une trempe vulgaire ; elle eût dit comme lui et se fut réservé le plaisir de penser autrement ; elle eût feint de respecter ses préjugés et elle les eût foulés aux pieds en secret ; elle l’eût caressé et trompé. Indiana voyait beaucoup de femmes agir ainsi, mais elle se sentait si au-dessus d’elles qu’elle eût rougit de les imiter. Vertueuse et chaste, elle se croyait dispensée de flatter son maître dans ses paroles, pourvu qu’elle le respectât dans ses actions. Elle ne voulait point de sa tendresse, parce qu’elle n’y pouvait pas répondre. Elle se fût regardée comme bien plus coupable de témoigner de l’amour à ce mari qu’elle n’aimait pas, que d’en accorder à l’amant qui lui en inspirait. Tromper, c’était là le crime à ses yeux, et vingt fois par jour elle se sentait prête à déclarer qu’elle aimait Raymon ; la crainte seule de perdre Raymon la retenait. Sa froide obéissance irritait le colonel bien plus que ne l’eût fait une rébellion adroite. Si son amour-propre eût souffert de n’être pas le maître absolu dans sa maison, il souffrait bien davantage de l’être d’une façon odieuse ou ridicule. Il eût voulu convaincre, et il ne faisait que commander ; régner, et il gouvernait. Parfois il donnait chez lui un ordre mal exprimé, ou bien il dictait sans réflexion des ordres nuisibles à ses propres intérêts. Mme Delmare les faisait exécuter sans examen, sans appel, avec l’indifférence du cheval qui traîne la charrue dans un sens ou dans l’autre. Delmare, en voyant le résultat de ses idées mal comprises, de ses volontés méconnues, entrait en fureur ; mais quand elle lui avait prouvé d’un mot calme et glacial qu’elle n’avait fait qu’obéir strictement à ses arrêts, il était réduit à tourner sa colère contre lui-même. C’était pour cet homme, petit d’amour-propre et violent de sensations, une souffrance cruelle, un affront sanglant.

« Alors il eût tué sa femme s’il eût été à Smyrne ou au Caire. Et pourtant il aimait au fond du cœur cette femme faible qui vivait sous sa dépendance et gardait le secret de ses torts avec une prudence religieuse. Il l’aimait ou la plaignait, je ne sais lequel. Il eût voulu en être aimé ; car il était vain de son éducation et de sa supériorité. Il se fût élevé à ses propres yeux si elle eût daigné s’abaisser jusqu’à entrer en capitulation avec ses idées et ses principes. Lorsqu’il pénétrait chez elle le matin avec l’intention de la quereller, il la trouvait quelquefois endormie, et il n’osait pas l’éveiller. Il la contemplait en silence ; il s’effrayait de la délicatesse de sa constitution, de la pâleur de ses joues, de l’air de calme mélancolique, de malheur résigné, qu’exprimait cette figure immobile et muette. Il trouvait dans ses traits mille sujets de reproche, de remords, de colère et de crainte ; il rougissait de sentir l’influence qu’un être si faible avait exercée sur sa destinée, lui, homme de fer…

« Une femme encore enfant l’avait donc rendu malheureux ! Elle le forçait de rentrer en lui-même, d’examiner ses volontés, d’en modifier beaucoup, d’en rétracter plusieurs, et tout cela sans daigner lui dire : « Vous avez tort ; je vous prie de faire ainsi. » Jamais, jamais elle ne l’avait imploré, jamais elle n’avait daigné se montrer son égale et s’avouer sa compagne. Cette femme qu’il aurait brisée dans sa main s’il eût voulu, elle était là, chétive, rêvant d’un autre peut-être sous ses yeux, et le bravant jusque dans son sommeil. Il était tenté de l’étrangler, de la traîner par les cheveux, de la fouler aux pieds pour la forcer de crier merci, d’implorer sa grâce, mais elle était si jolie, si mignonne et si blanche, qu’il se prenait à avoir pitié d’elle, comme l’enfant s’attendrit à regarder l’oiseau qu’il voulait tuer. Et il pleurait comme une femme, cet homme de bronze, et il s’en allait pour qu’elle n’eût pas le triomphe de le voir pleurer. En vérité, je ne sais lequel était plus malheureux d’elle ou de lui. Elle était cruelle par vertu, comme il était bon par faiblesse ; elle avait de trop la patience qu’il n’avait pas assez ; elle avait les défauts de ses qualités, et lui les qualités de ses défauts… M. et Mme Delmare ne se querellaient point du tout ; car, avec la systématique soumission d’Indiana, jamais, quoi qu’il fît, le colonel ne pouvait arriver à engager une dispute »…

Raymon de Ramière qui avait d’abord recherché l’amour d’Indiana, faisait maintenant, comme autrefois l’ami de Bordeaux d’Aurore, valoir des « principes ». « Quand il vit le colonel lui témoigner tant de confiance et d’amitié, le regarder comme le type de l’honneur et de la franchise, l’établir comme médiateur entre sa femme et lui, il résolut de justifier cette confiance, de mériter cette amitié, de réconcilier ce mari et cette femme, de repousser de la part de l’une toute préférence qui eût pu porter préjudice au repos de l’autre. Il redevint moral, vertueux et philosophe. Vous verrez pour combien de temps »…

Cependant, par l’immixtion non sollicitée de personnes étrangères[214], les relations entre les époux s’aigrissent et Delmare en vient aux « actes ». Il enferme sa femme et essaye de la terrifier par la souffrance physique en lui meurtrissant les mains, lorsqu’elle refuse de répondre. Alors, exaspérée, elle se décide à aller demander aide et protection à Raymon. Celui-ci fait, à cette occasion, preuve de son égoïsme, de sa pusillanimité devant l’ « opinion » et d’un triste manque de cœur. Il prêche la morale courante sans se rendre aucun compte de la responsabilité que lui impose la possession d’une âme qui s’est abandonnée à lui. Son amour pour Indiana s’est déjà refroidi. La trouvant dans sa chambre en rentrant d’un bal, il est uniquement soucieux, non d’unir son sort au sien, mais de la faire rentrer « décemment » chez elle pour la sauver des conséquences de sa démarche « insensé ». Il ne trouve rien de mieux à faire que d’appeler sa mère, afin de calmer la malheureuse jeune femme et de la faire retourner au foyer conjugal. Indiana est d’abord comme pétrifiée en voyant son bonheur subitement écroulé à tout jamais. Cruellement déçue par l’homme qu’elle avait aimé, elle rassemble ses dernières forces et part seule, refusant la protection de Mme de Ramière. Quasi folle, appelant la mort, elle erre au jour levant par les rues désertes. Sauvée du suicide par Ralph, elle suit avec une docilité apathique et machinale son mari à l’île Bourbon où l’appellent ses affaires.

Faible et égoïste qu’il est, Raymon ne la laisse pourtant point au repos ; maintenant qu’elle est loin, il lui écrit de tendres lettres. Indiana, brisée et malheureuse, lui répond de même. Sa vie est redevenue monotone et tranquille, mais une nouvelle brutalité de Delmare vient de nouveau rompre leurs liens, déjà si fragiles.

… « La situation de madame Delmare était devenue presque intolérable par suite d’un incident domestique de la plus grande importance pour elle. Elle avait pris la triste habitude d’écrire chaque soir la relation des chagrins de la journée. Ce journal de ses douleurs s’adressait à Raymon, et, quoiqu’elle n’eût pas l’intention de le lui faire parvenir, elle s’entretenait avec lui tantôt avec passion, tantôt avec amertume des maux de sa vie et des sentiments qu’elle ne pouvait étouffer. Ces papiers tombèrent entre les mains de Delmare, c’est-à-dire qu’il brisa le coffre qui les recélait. ainsi que les anciennes lettres de Raymon, et qu’il les dévora d’un œil jaloux et furieux[215]. Dans le premier mouvement de sa colère il perdit la force de se contenir, et alla, le cœur palpitant, les mains crispées, attendre qu’elle revint de sa promenade. Peut-être, si elle eût tardé quelques minutes, cet homme malheureux aurait eu le temps de rentrer en lui-même ; mais leur mauvaise étoile à tous deux voulut qu’elle se présentât presque aussitôt devant lui. Alors, sans pouvoir articuler une parole, il la saisit par les cheveux, la renversa, et la frappa au front du talon de sa botte ».

Delmare fut désespéré de sa brutalité, mais il était trop tard. Indiana, revenue à elle, se décida à le quitter pour toujours. Sous l’impression d’une lettre de Raymon, triste et tendre, que pendant longtemps elle avait gardée sans oser l’ouvrir et la lire et dans laquelle il semblait la rappeler auprès de lui, elle s’enfuit secrètement de la maison et s’arrangea avec un capitaine de vaisseau pour rentrer en France. Elle expia cruellement cette dernière faiblesse, cette dernière confiance en l’homme aimé : elle trouva Raymon marié.

La malheureuse Indiana but jusqu’à la lie la coupe de sa déception et résolut de mourir. Sir Ralph, à qui elle ne cachait pas son dessein, et qui, comme un chien fidèle l’avait suivie à Bourbon et en revient en même temps qu’elle, voulait lui rester dévoué jusqu’à la mort et disparaître avec elle. Il persuada pourtant à la pauvre femme, devenue toute passive et comme indifférente à tout, à force de souffrances, de visiter une dernière fois les lieux où s’écoulèrent les jours riants de leur enfance et puis d’y chercher la mort ensemble dans quelque précipice aux flancs du mont Bernica. D’après le plan primitif du roman, ils devaient réellement se jeter dans une cataracte, et cette fin eût été certainement plus hardie et plus naturelle, vu le désespoir et la mort morale d’Indiana. C’est ce que Gustave Planche a déjà fait remarquer en son temps. Mais George Sand, qui n’aimait pas les dénouements tragiques, changea d’idée et ajouta un épilogue, dans lequel Indiana et Ralph, au moment de se précipiter dans l’abîme, découvrent tout à coup, elle — qu’elle peut encore aimer, lui, — qu’il l’a toujours aimée. Le couple heureux vient alors s’établir dans une vallée idyllique de l’île, toute noyée dans la verdure. Cette fin ne l’ail que nuire au roman, péchant trop déjà par des exagérations romantiques, des longueurs et des tirades. Et pourtant, ces pages brûlantes de passion, ces belles descriptions, ces fines analyses psychologiques, ces observations prises sur le vif, nous enchantent quand même. Il y a là des passages et des scènes qui se gravent pour toujours dans la mémoire. Telle est, par exemple, cette obscure soirée d’automne au château des Delmare : le colonel, sombre et farouche, arpente la chambre ; la fluette et jolie Indiana (nous allions dire, Aurore), assise devant la cheminée, de ses tristes yeux noirs contemple rêveusement le feu. L’ami fidèle, Ralph, silencieux et correct, les examine tous les deux à la dérobée. L’oppression, le morne chagrin, la révolte secrète, mais implacable d’une âme insondable de femme, tout cela semble flotter dans l’air et pénétrer le lecteur, Tel aussi ce commencement du premier chapitre de la seconde partie (dans la première édition, et qui n’a plus été inséré, on ne sait pas trop pourquoi, dans les suivantes), si parfaitement pessimiste et d’une si fine analyse psychologique. Remarquons que George Sand, tout en écrivant très vite, presque sans rature, ni corrections, — ce dont tous les critiques l’ont louée à satiété, — aimait à changer et à refaire ses ouvrages, soit pour leur apparition en volumes, soit pour les éditions suivantes, et presque toujours à leur désavantage. À parler franchement, nous préférons les premières versions aux autres. En changeant ou en ajoutant, elle gâtait toujours son premier texte. C’est ainsi qu’elle a gâté Indiana en supprimant beaucoup d’expressions, frappantes de précision et de justesse, et même des pages entières. C’est encore ainsi qu’elle a gâté Lélia en changeant complètement l’idée première et en atténuant par une dernière partie optimiste le profond désespoir, qui faisait le charme du livre. Voici quelques lignes qui ont disparu d’Indiana et qui sont cependant, par leur profondeur, dignes d’un Tolstoï :

« Je pourrais, pour peu que je fusse à la hauteur de mon siècle, exploiter avec fruit, la catastrophe qui se trouve si agréablement sous ma main, — (la mort de la sœur de lait d’Indiana, la créole Noun, qui périt aussi par la faute de Raymon) — vous faire assister aux funérailles, vous exposer le cadavre d’une femme noyée, avec ses taches livides, ses lèvres bleues et tous ces menus détails de l’horrible et du dégoûtant qui sont en possession de vous récréer par le temps qui court. Mais chacun sa manière, et moi je conçois la terreur autrement. Ce n’est pas sous la pierre des tombeaux, mais autour des tombeaux que je l’ai vue habiter ; ce n’est pas dans les vers du sépulcre que je l’ai trouvée, c’est dans le cœur des vivants et sous leurs habits de fête ; ce n’est pas dans la mort de celui qui nous quitte, c’est dans l’indifférence de ceux qui lui survivent ; c’est l’oubli qui est le véritable linceul des morts, c’est celui-là qui fait dresser mes cheveux, c’est celui-là qui glace mon sang et me serre le cœur ; ce n’est pas l’église avec son deuil et ses cierges, ce n’est pas le fossoyeur avec sa puanteur et sa bêche qui ont pour moi des émotions profondes et de pâles frayeurs ; c’est le lendemain tranquille, la vie qui reprend son cours sur la tombe à peine fermée, le repas où la famille s’assemble comme de coutume en sortant du cimetière. Shakespeare l’entendait bien ainsi, lorsqu’au lieu de baisser le rideau sur le meurtre ou le suicide, il rassemblait autour des cadavres ses personnages secondaires, et leur mettait dans la bouche des sentences philosophiques, ou le plus souvent des réflexions sur leurs propres affaires. Pour lui, un drame n’était pas une scène d’échafaud ou d’assassinat, c’était une peinture de la vie, avec ses intérêts, ses passions, ses chances de succès ou de défaite ; l’homme qui succombait n’était qu’un accident, un moyen pour dénouer l’entreprise de plusieurs[216] »…

Impossible de citer toutes les beautés du livre ; il faudrait pour cela copier des pages entières. Le lecteur fera bien de lire ou de relire le roman, s’il l’a oublié. Il comprendra certainement alors pourquoi les lecteurs et les critiques de l’époque saluèrent en l’auteur nue nouvelle étoile littéraire ; il comprendra également pourquoi les critiques contemporains y signalèrent d’emblée ces problèmes, ces « cruelles énigmes » pour tout homme pensant, que George Sand a soulevés dans ce roman !

Indiana aux yeux noirs, est toute passion, Valentine est toute poésie. C’est cette poésie douce et suave, répandue dans l’air du Berry, que George Sand avait humé dans ses matinales promenades solitaires. Le roman nous prouve pourtant que le poète connaît aussi à fond la vie de campagne. C’est là-dessus que les critiques et les historiens de la littérature, qui, par routine divisent les romans de George Sand en trois périodes, en rattachant exclusivement à la troisième l’élément champêtre, devraient fixer leur attention. Il nous est difficile de comprendre pourquoi la famille Lhéry dans Valentine devrait être considérée « peinte dans une autre manière » que la famille Barbeau dans la Petite Fadette ; pour quelle raison le nom de « personnages rustiques » appartiendrait à Germain le fin laboureur, à son beau-père positif et pratique, le vieux Maurice, au vieux fripon Léonard, père de la coquette de village, Catherine Guérin (La Mare au diable), à plus juste titre qu’à la mère Janille dans Le Péché de M. Antoine, à Bricolin dans le Meunier d’Angibault ou à « la mère Lhéry », à Pierre Blutty et à Athénaïs dans Valentine ; ni quelle différence on pourrait trouver entre la description de la fête champêtre dans Valentine et celle de la « bourrée » dans la Petite Fadette ? Il est temps d’en finir avec divisions arbitraires en « trois périodes » et de reconnaître enfin que George Sand, dès ses premiers pas dans la carrière littéraire, se mit à dépeindre des tableaux et des figures rustiques de son Berry ; puis, que dans ses premiers, comme dans ses derniers romans, elle en a représenté avec un succès égal les personnages comiques, négatifs, typiques, dans le genre des Bricolin, des Lhéry, des Léonard et des Catherine, en idéalisant et en traitant à l’eau de rose les personnages positifs, comme elle le faisait pour tous héros principaux, à quelque classe qu’ils appartinssent.

Revenons à Valentine. Le drame d’amour de ce roman est plus varié que celui d’Indiana ; l’action, qui se passe entièrement dans le Berry, donne à l’auteur la possibilité de prendre sur nature des tableaux aimés dès son plus jeune âge, des tableaux de la vie rustique et de la vie de château. La fable du livre est plus simple, plus réelle, plus vraie que dans Indiana.

Valentine de Raimbault, une douce rêveuse, aimant la nature et la vie simple, épouse M. de Lansac, pour obéir d’une part à sa grand’mère, une bonne vieille à la morale légère du siècle passé, admettant tous les caprices, toutes les folies, pourvu qu’elles fussent voilées, d’autre part pour complaire à sa mère, désireuse de se débarrasser au plus vite de sa fille. Dans ses promenades à travers les forêts du Berry — reproduisant évidemment celles de l’auteur lui-même — il arrive à Valentine de faire la connaissance de Bénédict. Ce fils de paysan, petit jeune homme à grandes ambitions, ce chercheur d’idéal, en révolte contre la modestie de son sort oui ne répond pas à l’élévation de son âme, est assez désenchanté, mais souffre surtout de son inactivité. Somme toute, c’est un pastiche de René et des héros de Victor Hugo, mais en même temps, un personnage ressemblant beaucoup à certains jeunes gens de l’entourage d’Aurore. En réalité, c’est une nature passionnée, sans convictions arrêtées, un caractère faible dont les actions dépendent plutôt du hasard que d’intentions déterminées ; c’est aussi un prototype de tous ces nombreux « jeunes premiers » prolétaires de George Sand qui s’éprennent d’amour pour des demoiselles nobles : de tous ces Simon Féline, Pierre Huguenin, Henri Lemor, etc. Les deux jeunes gens s’éprennent l’un de l’autre. La naissance de l’amour de Valentine pour Bénédict, la lutte entre l’amour et le devoir, la triste histoire de la jeune femme, victime des préjugés de caste et de la morale reçue qui exige la fidélité de la femme à son mari, même lorsqu’il n’existe aucun amour ni aucune sympathie entre les époux ; d’autre part, la position tragique du jeune homme sorti du peuple, supérieur par le développement de son âme et de son esprit aux représentants de la haute société qui l’entoure, périssant uniquement pour avoir osé aimer une jeune patricienne, toutes les péripéties de ce drame sont peintes avec un élan poétique et une inimitable finesse d’analyse psychologique. La tragédie de la passion des deux jeunes gens se complique par les relations de Bénedict avec la famille de sa fiancée, Athénaïs Lhéry, fille d’un paysan enrichi qui l’a élevée « comme une demoiselle », et par les relations de Valentine avec Louise, sa sœur aînée, fille perdue, que sa famille a maudite. La position de cette malheureuse est un avertissement pour Valentine, si jamais elle se laissait entraîner par son amour pour Bénédict. Louise, que Valentine voit malgré la défense de sa mère et de sa grand’mère, devient à son tour amoureuse de Bénédict, ce qui ne les empêche pas de rester amies ; le mépris même qui retombe sur Louise ne fait que rendre leur tendresse plus ardente, plus émue. Ce sont là des souvenirs des relations d’Aurore avec sa mère, et d’une fête de La Châtre, où elle s’était faite la protectrice d’une fille déchue (il en a été parlé plus haut). La scène où Valentine danse la « bourrée » rappelle tout à fait celle qui est racontée dans l’ « Histoire de ma Vie » à propos de l’amitié d’Aurore pour cette malheureuse jeune fille. C’est une des meilleures scènes du roman et ce n’est pas la seule excellente. Nous ne tenons pas à répéter ici les éloges, tant de fois prodigués, au récit de la première rencontre de Valentine avec Bénédict, quand, ne l’apercevant pas encore, elle admire son chant dans le silence de la forêt, ni à vanter une fois de plus la charmante idylle au bord du ruisseau lors de la partie de plaisir champêtre : nous ne parlerons pas non plus du départ de la famille Lhéry, pour la fête, ni de la brûlante explication, la nuit, entre Bénédict et Valentine dans la chambre de celle-ci. Si nous ne répétons pas ici toutes les louanges adressées à l’auteur à l’occasion de ces scènes admirables, ce n’est pas que nous ne désirions les louer encore cent fois davantage, mais uniquement pour ne pas ressasser ce que chaque lecteur, tant soit peu au courant des œuvres de G. Sand et de ce qu’on a écrit sur elle, sait parfaitement bien, tandis que cela ne peut rien expliquer à celui qui ignore œuvres et critiques.

Portons maintenant notre attention sur ce fait, qu’en dépit des attaques répandues, dès l’apparition d’Indiana et de Valentine, sur ces romans, leur tendance, le désir de l’auteur de « saper la sainte institution du mariage », le lecteur impartial d’aujourd’hui en jugera tout autrement et n’y trouvera aucune apologie d’immortalité. Tout au contraire, dans les deux romans, les héroïnes sont punies pour avoir violé leurs devoirs d’épouses. Indiana, qui fuit le toit conjugal, expie sa faute, en découvrant la perfidie et la bassesse de l’homme aimé ; Valentine et Bénédict périssent l’un après l’autre, ayant à peine goûté au fruit défendu. Ici comme là, le châtiment ne surgit pas comme un deus ex machina, mais ressort logiquement de l’engrenage de relations et de circonstances où les héroïnes ont été entraînées par leurs amours fatales[217]. C’est la même thèse que celle du roman génial de Tolstoï avec son adage implacable : « À Moi la vengeance et c’est Moi qui châtie. » (Anna Karénine).

Quoi qu’il en soit, dans les deux premiers grands romans que George Sand a écrits sans collaborateur, son talent d’écrivain apparaît déjà déterminé et éclatant, et même on y trouve toute sa « manière » très nettement manifestée avec ses particularités et ses types favoris. Il y a plus encore : les qualités de ces deux romans remportent de beaucoup sur leurs défauts, ce que l’on ne peut pas toujours dire des œuvres ultérieures. Ainsi nous y voyons : 1° une femme supérieure par son âme et ses facultés intellectuelles à celui qu’elle aime ; 2° un ami dévoué, désintéressé, épris de l’héroïne, mais cachant son amour au fond du cœur, prêt à tous les sacrifices, même à se dévouer en faveur de son rival, plus heureux et moins désintéressé ; 3° des héros sortis du peuple tombant amoureux de femmes appartenant aux classes supérieures et des héroïnes, qui oublient, pour leur amour, leur noblesse et leurs prérogatives. (Remarquons seulement que, chez Valentine, il n’y a pas encore d’intention de descendre jusqu’à l’homme sorti du peuple au nom de l’égalité, mais qu’au contraire ses rêves, ses désirs et ses goûts sont si modestes, si mesquins et si insignifiants, que c’est plutôt Bénédict, plus éclairé, plus brillant que celle qu’il aime, qui doit descendre à son niveau. Habiter une ferme, nourrir des oies et des moutons — idéal de la vie heureuse que se fait Valentine, — c’est bien gentil, mais bien peu de chose et montre plutôt la pauvreté d’intérêts de la gracieuse héroïne que ses tendances démocratiques). 4° nous voyons dans ces romans de magnifiques descriptions de la nature et… des monologues et des dialogues interminables, ampoulés, et, enfin 5°, la fidélité et le réalisme dans la description des personnages secondaires et l’exagération romanesque des principaux héros.

Le même plaidoyer pour la liberté de sentiment contre le joug de la morale reçue se voit dans Melchior, petit récit, dont voici le sujet : un certain marin, beau, brave et honnête, Melchior, dans un accès de désespoir, noie dans l’océan sa cousine Jenny, qui avait le malheur de l’aimer et qu’il aimait aussi passionnément ; il la fait périr pour l’unique raison qu’il est depuis longtemps marié à une femme intéressée, menteuse, une aventurière dont il s’est séparé depuis longtemps et qui, de son côté, ne pense pas à lui, mais dont l’existence seule rend cependant criminel l’amour de Melchior pour Jenny, et leur bonheur. La jeune fille paie, par sa mort, un court moment de ce criminel et enivrant bonheur partagé, et Melchior le paie à son tour par la folie[218].

La Providence et la nature ont donné aux hommes l’amour, cette joie pure et sublime, mais les hommes ne savent pas en profiter ; créant par leurs lois des obstacles et des entraves, ils périssent chaque fois que volontairement ou malgré eux ils s’en affranchissent. Telle est la morale renfermée dans Melchior.

Dans le Toast, petit conte romantique paru dans les Soirées littéraires de Paris (recueil publié en 1832)[219], l’auteur chante, cette fois sur un ton majeur, un hymne au sentiment divin. L’action se passe aux Pays-Bas au xviie siècle. Le vieux gouverneur de Berg-op-Zoom, Sneyders a épousé une jeune et belle Espagnole, Juana. La pauvre Juana, qui a grandi sous le soleil de l’Andalousie ; s’ennuie et langui ! dans ce pays humide et triste, entourée de Hollandais lourds et prosaïques. « Joignez à l’influence du climat la société d’un mari fort riche, fort sensé, fort entendu en ce qui touche ses affaires et son gouvernement, mais fort ennuyeux, il faut bien le dire, et vous comprendrez que la belle et tendre Juana pouvait bien avoir le mal du pays… » Elle a, comme on peut s’y attendre, les yeux noirs et tristes, la pâleur mate et l’air mélancolique de la soumission, traits d’une femme bien connue de George Sand, qui avait le malheur de vivre depuis neuf ans avec un mari qui, quoiqu’il ne fût pas gouverneur de Berg-op-Zoom, n’en était pas moins aussi prosaïque que l’honorable Sneyders. Heureusement pour la pauvre Juana, il se trouvait dans la maison du gouverneur un jeune page aux yeux noirs, Ramiro, né aussi dans la chaude Espagne, amateur de musique, chantant parfaitement les anciennes romances espagnoles ; il était, en outre, « d’une noble et antique maison, ce qui, dans ce temps-là, ne gâtait rien », ajoute l’auteur, qui, de la première à la dernière ligne de cette gentille bluette, ne se départit pas d’un ton gai, léger, plein d’humour et d’entrain le plus parfait. Sneyders aurait pu, semblerait-il, ne pas avoir trop d’inquiétudes, vu la conduite irréprochable de sa jeune femme et la chaste innocence de son page de seize ans, et compter, en plus, sur « le climat refroidissant de la Flandre ». Il n’aurait donc dû avoir aucun motif de jalousie, « ce dont il était contrarié parfois autant que flatté car il y a certaines liaisons pures, discrètes, mystérieuses, gai font plus de tort au repos d’un mari que de franches et loyales infidélités ». En vain Sneyders essaye-t-il d’espionner les jeunes gens, il perd son temps. « On peut surprendre en flagrant délit des coupables, découvrir les manèges de la passion, — on ne peut surprendre ou démasquer un amour pur, profond et innocent ». Sneyders se met à railler le page, se moque de sa musique et de ses empressements ; peine inutile ! Alors, il recourt au crime, déguisé de la plus belle façon. Sous prétexte d’une mission urgente, Sneyders envoie le jeune page chez le gouverneur d’Anvers, son parent, espérant qu’il y sera retenu comme otage espagnol ou même tué (l’action se passe à l’époque de la lutte des Pays-Bas contre l’Espagne), d’autant plus que le gouverneur est l’ennemi juré du père et de toute la famille de Ramiro. Mais le vieux Sneyders se réjouit trop tôt d’avoir éconduit le jeune homme ; il a trop compté sur la perfidie de son parent, homme d’honneur ; il a oublié que le petit dieu capricieux protège ses fidèles adorateurs et se moque des vieillards, ses ennemis. Un jour, après un bon dîner et après avoir aiguisé sa langue sur l’ « Espagne, les femmes, les romances, les petits chiens et les pages, joueurs de guitare », Sneyders veut méchamment faire boire Juana à La santé du gouverneur d’Anvers. Il triomphe perfidement de sa victoire sur Ramiro et se réjouit déjà de sa mort, lorsque Juana, au désespoir du péril que court le jeune homme, prend le verre en main et, bouleversée par la cruelle plaisanterie de son mari, s’écrie : « Si la confiance des Anversois dans leur gouverneur est si aveugle, dit-elle, c’est qu’apparemment ils le savent incapable d’une action lâche et d’un crime inutile ».

Tout à coup une jeune voix se fait entendre sous la fenêtre, chantant le refrain d’une romance favorite de Juana, et celle-ci boit joyeusement à la santé de « son ami et parent, le glorieux gouverneur d’Anvers ». Après avoir calmé sa bien-aimée, Ramiro se cache pour échapper à la vengeance du très cher Sneyders, qui, cette fois, aurait certainement tout fait pour le perdre. La victoire reste à la jeunesse. Ramiro et Juana ne se reverront peut-être plus, mais ce moment de bonheur a compensé tous leurs chagrins. L’amour a vaincu et se rit des vieux maris, des chaînes, des proscriptions, des défenses, des lois et des sévices. Vive l’amour, vive tout sentiment pur et humain, voilà ce que nous dit ce petit conte gracieux et gai, écrit d’une plume alerte et avec une verve et un entrain tout à fait surprenants.

Ainsi la lutte (finissant par la perte ou le triomphe) des âmes marquées de l’étincelle du génie, ou simplement des natures douées de talents, contre la vie bourgeoise, mesquine et plate, contre la tourbe banale, médiocrement vertueuse ou médiocrement vicieuse et contre les idées étroites et routinières ; puis la défense de l’inspiration contre la morale reçue, du talent contre la foule, de l’amour contre les préjugés du monde et les intérêts prosaïques ; et enfin le triomphe de l’amour véritable sur tous les obstacles, toutes les barrières et toutes les entraves, voilà les thèmes principaux des premières œuvres de George Sand.

« Quels rêves irréalisables, quelle sentimentalité ! » dira le lecteur pratique et réaliste de 1898. Néanmoins, bien des rêves irréalisables de George Sand sont devenus de vieilles vérités, et, ce qui n’est pas encore réalisé, les poètes de tous les peuples l’ont toujours rêvé, espéré et prédit ; c’est le rêve doré que chacun de nous porte en soi et voudrait voir accompli.

Donc, rien d’étonnant si la dernière œuvre, écrite en 1832 par George Sand, alors si enflammée par l’espoir en l’avenir, si vibrante d’énergie, de courage, de croyance à l’idéal, fut la Reine Mab, cette pièce de vers dédiée à la fée des songes qui nous envoie des rêves riants, des visions heureuses, — à cette adorable reine Mab qui nous emporte, ne fût-ce que pour un moment fugitif, hors de notre vie terrestre, nous transporte dans une autre sphère et nous fait voir ce qui n’est pas, mais ce que nous désirerions qui fût !



CHAPITRE VII

(1832-1833)


Malheurs sociaux et intimes. — Rupture avec Sandeau. — Prosper Mérimée. — La Double Méprise et Marianna. — François Rollinat. — Lélia. — Gustave Planche. — De Latouche et Sainte-Beuve. — Lavinia, Obermann, Cora, Garnier.


À L’époque où les unes après les autres ces œuvres hardies et brillantes paraissaient à l’horizon littéraire, la vie personnelle de George Sand avait complètement changé et ne ressemblait nullement aux premiers mois de son séjour à Paris, ce temps de joie et d’ivresse. Déjà l’année 1831 avait fini assez mal pour George Sand. Elle avait été très malade ; elle écrit à Boucoiran, le 13 novembre[220], qu’elle avait eu quelque chose comme une « congestion cérébrale, en d’autres termes une attaque d’apoplexie » ce qui avait amené deux saignées. Elle fut soignée par un jeune Sancerrois, Émile Régnault[221], alors carabin et grand ami de Sandeau. Il la soignait avec abnégation et dévouement, passant auprès de la malade des nuits entières sans fermer l’œil, toujours sur le qui-vive, ne dormant qu’à peine sur un canapé du salon.

En décembre, George Sand eut une rechute, et ce ne fut qu’à la fin du mois qu’elle se sentit assez rétablie pour aller à Nohant. En janvier 1832, elle fut encore malade, ainsi que ses enfants. Son humeur était noire et ses lettres de janvier à avril, portent une empreinte de sombre tristesse. En avril, elle partit pour Paris avec Solange. C’est à cette époque qu’il faut rapporter la description qu’elle fait de sa vie avec sa fille au quai Saint-Michel dans l’Histoire de ma Vie[222], racontant comment une excellente voisine avait pris la petite berrichonne sous sa protection et la faisait jouer auprès d’elle avec d’autres enfants, lorsqu’Aurore était occupée ou qu’elle avait à sortir.

À peine établie à Paris avec Solange, George Sand tomba de nouveau malade, et cette fois elle inspira plus de craintes encore à ses amis qui prirent la maladie pour un des premiers cas du choléra qui venait d’éclater à Paris. Elle écrit à sa mère : « Mes amis et mes portiers épouvantés ont décidé que j’avais le choléra ; le médecin a eu beau les assurer du contraire. Ils le croient et le croiront toujours. Deux de mes plus dévoués sont couchés dans mon salon, l’un par terre, l’autre je ne sais où. Je m’éveille et m’étonne beaucoup du grand aria que je vois autour de moi, car je vous assure que j’étais bien moins malade qu’ils ne me font. J’ai eu quelques symptômes du choléra, mais si légers, qu’une tasse de thé et des couvertures les ont dissipés et que j’ai dormi comme un sonneur jusqu’à midi[223]. » Il est à croire que ce choléra n’était pas bien effrayant et qu’en général George Sand avait des notions fort peu exactes sur cette maladie, car, lorsqu’elle écrivit un an plus tard, Lélia, dans une scène des plus importantes du roman, elle représenta son héroïne parlant philosophie avec ses amis au milieu d’une attaque très intense de choléra, et terrassant le pusillanime moine Magnus par la force de son esprit et de sa libre pensée. George Sand est sans doute l’unique romancière qui ait condamné son héroïne à souffrir de cette maladie si peu poétique ; il est fort probable qu’elle même ne l’a jamais eue et que c’est à tort que ses amis ont eu peur pour elle. Si nous nous sommes permis de citer ici ce passage peut-être peu intéressant de la lettre de George Sand à sa mère, c’est parce que nous avons voulu par là excuser quelque peu cette scène de Lélia absolument invraisemblable.

Le temps alors était en général à la tristesse. Le choléra avait d’abord frappé de terreur les habitants de Paris, puis éclatèrent ces émeutes de triste mémoire, qui finirent par le massacre du cloître Saint-Merry. Enfin le choléra se propagea en province. Aurore Dudevant fut inquiète pour son mari, alors membre du jury aux assises de Châteauroux (ce qui ne manquera pas d’étonner le lecteur, s’il n’a pas encore assez remarqué combien les relations des deux époux étaient amicales même après leur séparation). Elle craignit également pour Maurice qui était resté avec son précepteur à Nohant. Cependant, toutes ces craintes furent gratuites : au mois d’août, toute la famille, saine et sauve, se réunit à Nohant.

Alors, soit qu’il se fut passé quelque chose de terrible dans la vie d’Aurore, soit qu’à chaque arrivée à Nohant elle sentit plus profondément le côté anormal de sa vie en commun avec Dudevant et se convainquit combien alors ces mêmes relations paisibles devenaient hostiles, il est certain que le malaise moral dont elle souffrait depuis le commencement de l’année s’accentua tout â coup. Le 20 août, à peine arrivée à Nohant, elle écrivait à Rollinat qu’elle désirait le voir et lui proposait de faire une partie de plaisir avec d’autres amis à Valençay, ou bien d’aller elle-même le retrouver chez lui à Châteauroux, et, comme toujours dans sa correspondance avec ses amis, elle décrivait ses préparatifs pour « ce voyage autour du monde » de la manière la plus humoristique.

Aurore avait fait la connaissance de M. Rollinat père et de sa nombreuse famille, en 1831, mais elle s’était surtout liée d’amitié avec François Rollinat, une amitié tout exceptionnelle, toute particulière, quelque chose hors de l’ordinaire, l’idéal des relations humaines. C’était une absolue et constante pénétration réciproque de pensées et de sentiments, une presque entière identité d’idées et de tendances, une entente mutuelle à demi-mots, l’absence complète de discordance et de dissentiment en quoi où à propos de quoi que ce fût, en un mot, François Rollinat fut l’alter ego de George Sand, son double moral.

Et voilà que deux jours après le billet que nous venons de mentionner, George Sand écrivait le 22 août, à ce même Rollinat : « Je n’irai point à Valençay, je n’irai point à Châteauroux, j’irai peut-être au cimetière »… [224] et elle l’invitait à venir la voir au plus vite à Nohant. Ce billet de quelques lignes, écrit négligemment et d’une écriture nerveuse, témoigne par sa seule vue du triste état d’esprit, dans lequel Aurore Dudevant se trouvait alors. Toutes ses autres lettres de la fin de cette année sont également pleines de mélancolie et de pessimisme. La vie sociale de Paris et la vie privée d’Aurore Dudevant étaient troublées, il y régnait la tristesse des rêves perdus et des espoirs déçus, une sourde irritation, un dépit impuissant, un morne désespoir.

Au mois de novembre, George Sand s’installa avec Solange dans un autre Logement quai Malaquais, dont de Latouche lui avait cédé le bail. Elle y était mieux que dans la mansarde qu’elle avait occupée : il y faisait plus chaud, tout y était calfeutré et tapissé. Une servante qu’Aurore avait amenée de Nohant faisait la cuisine, lavait le linge et soignait la petite fille. Indiana avait apporté de la gloire et de l’argent. Après Valentine, Aurore n’eut plus à se soucier du sort de ses œuvres, les éditeurs sollicitaient le droit d’imprimer ses romans. La Revue de Paris et la Revue des Deux Mondes se les disputaient aussi. La Revue des Deux Mondes l’emporta. George Sand s’engagea par contrat à lui fournir « pour une rente de quatre mille francs, trente-deux pages d’écriture toutes les six semaines[225] ».

Mais Le bonheur qui avait régné dans la froide et incommode mansarde du quai Saint-Michel, semblait fuir le gentil logement du quai Malaquais. L’amour, naguère si heureux, de la jeune femme pour Jules Sandeau était maintenant devenu une source de souffrances et de nouvelles déceptions. Aurore vit avec terreur que son union « libre » était tout aussi malheureuse que l’avait été pour elle le mariage. Vers le commencement de 1833, cette liaison se brisa soudainement. M. Edmond Plauchut[226] raconte que, désirant faire une surprise à Sandeau, Aurore Dudevant arriva à l’improviste de Nohant et le trouva en conversation criminelle avec une blanchisseuse quelconque. La rupture fut immédiate et définitive. En juin 1833, George Sand écrit à ce propos à Émile Régnault :

13 juin 1833.

« Cher ami, je viens d’écrire à M. Desgranges pour lui donner congé de l’appartement de Jules et lui demander quittance des deux termes échus que je veux payer ; l’appartement sera donc à ma charge jusqu’au mois de janvier 1834.

« … Je reprends chez moi le reste de mes meubles. Je ferai un paquet de quelques hardes de Jules, restées dans les armoires et je les ferai porter chez vous, car je désire n’avoir aucune entrevue, aucune relation avec lui à son retour, qui, d’après les derniers mots de sa lettre, que vous m’avez montrée, me parait devoir ou pouvoir être prochain. J’ai été trop profondément blessée des découvertes que j’ai faites sur sa conduite, pour lui conserver aucun autre sentiment qu’une compassion affectueuse. Faites-lui comprendre, tant qu’il en sera besoin, que rien dans l’avenir ne peut nous rapprocher. Si cette dure commission n’est pas nécessaire, c’est-à-dire si Jules comprend de lui-même qu’il doit en être ainsi, épargnez-lui le chagrin d’apprendre qu’il a tout perdu, même mon estime. Il a sans doute perdu la sienne propre. Il est assez puni… »


Remarquons que c’est à cet épisode que s’est attachée une légende souvent racontée depuis, et dont l’auteur fut Paul de Musset : que George Sand avait elle-même, en l’absence de Sandeau, alors en Italie, pris ses lettres dans le bureau de ce dernier et les avait brûlées. Remarquons aussi que quoique George Sand le nie (par exemple dans la fameuse lettre à Mirecourt), Sandeau était effectivement allé en Italie à ses frais à elle, et que, malgré sa rupture avec lui, elle était restée en de bonnes relations avec la famille Sandeau. Ainsi, le 18 juillet 1833, elle écrivait encore à Mlle Félicie Sandeau, à Niort : « Notre bon Jules est à Florence »… « pour sa santé », ajoutant que ce petit voyage était « très utiles à Jules pour écrire et raconter », et terminait en priant Mlle Félicie de présenter ses salutations à son père et d’embrasser sa mère, etc. Nous attirons aussi l’attention du lecteur sur le passage très transparent du roman de Sandeau, Marianna, où l’auteur raconte comment Henry partageait, sans scrupule, les ressources de Marianna, trouvant, qu’entre eux, « tout était commun ».

Néanmoins, au commencement de 1833, tout rapport personnel entre George Sand et Jules Sandeau avait cessé et ils ne se rencontrèrent que très rarement plus tard. Nous savons, par exemple, par le journal d’Aurore, qu’elle envoya en 1835 à Musset, que le hasard les avait mis en présence l’un de l’autre chez Gustave Papet, en décembre 1834, et qu’ils avaient alors causé paisiblement. Mais en 1833, elle ne voulait pas entendre parler de le voir.

Le désespoir d’Aurore fut extrême. Elle avait pu s’expliquer la trahison grossière de la part de Dudevant par l’absence du véritable amour dès les débuts de leur mariage, mais Jules Sandeau l’avait passionnément aimée, leur liaison était une liaison de deux cœurs, leur camaraderie et leur amitié avaient précédé leur union ; ils n’avaient qu’une seule âme ; leurs intérêts, leurs goûts, étaient en tout semblables. Et cependant Sandeau l’avait trahie, et la trahison axait été tout aussi simplement grossière que celle de son mari. Où en trouver l’explication ? N’était-ce là qu’un effet fatal du hasard ou était-ce une tendance générale masculine ? Un amour élevé, platonique, comme celui d’Aurélien de Sèze, s’éteint et se flétrit, parce qu’il est incomplet, détaché de la vie réelle ; mais l’amour passionné et heureux serait-il aussi peu à l’abri de la trahison, des « distractions », d’un caprice de sensualité, que l’amour prosaïque du mariage ? « Le néant est son nom » ! Voilà ce que semblait se dire avec mépris George Sand. Oui, elle avait rêvé trouver une âme dans l’être aimé, et elle avait elle-même donné tout son être. Mais pour les hommes ? L’amour est-il le même sentiment que pour la femme ? L’amour pur et l’amour sensuel ne sont-ils pas chez eux en contradiction continuelle ? Est-ce qu’ils ne sont pas, tout en aimant une femme, capables de la trahir avec la première venue ? Et, au contraire, est-ce qu’ils ne sont pas capables, malgré l’intimité la plus complète, de rester intellectuellement étrangers à la femme aimée ? La fidélité et l’éternité dans l’amour ne sont que mirage. Tout dépend d’un moment. Les serments ne sont que tromperie. Les rêves de l’union des âmes sont de naïves illusions. Dans l’amour, comme partout ailleurs, règne le hasard. L’esprit et la matière sont hostiles l’un à l’autre et le plus souvent c’est la matière qui remporte le triomphe sur l’esprit…

Et autour d’elle, Aurore Dudevant entendait alors retentir les prédictions hardie des « romantiques » et des Saint-Simoniens, renversant tous les principes d’antan, des tirades éloquentes sur la légitimité de tous les instincts et, en particulier, sur la toute-puissance de l’amour ; sur la sottise de réprimer ses passions, surtout celles qui sont « naturelles » ; sur l’égalité des droits des deux sexes devant les droits de la nature ; sur l’injustice qu’il y a de mesurer autrement la morale de l’homme et celle de la femme, etc. La jeune femme inexpérimentée qui venait de goûter au fruit défendu et l’avait trouvé médiocrement doux, eut comme un vertige au milieu de tous ces paradoxes et de toutes ces contradictions. Et, en même temps, s’éveillèrent en elle les indomptables instincts de la fière indépendance. C’était un trait de caractère qui s’était manifesté chez elle depuis l’enfance. Le moindre joug, la moindre pression de la part de ceux qui l’entouraient suffisaient pour faire surgir en elle l’esprit de contradiction et lui faire « prendre le mors aux dents ». Les années de sourde révolte et de mécontentement qu’elle avait passées à Nohant avaient aiguisé et développé à l’excès cet esprit de contradiction, et, à ce moment, il se produisit en elle quelque chose de semblable à ce qui avait éclaté, lorsque la grand’mère lui avait révélé le passé et la nature de sa mère. Comme alors, le chagrin de se voir déçue dans ce qu’elle avait de plus cher au monde, le mal irréparable, l’absence de toute espérance en un avenir meilleur, amenèrent Aurore au plus dangereux, au plus funeste de tous les états d’esprit : à l’apathie morne, à l’indifférence désespérée. « Eh bien, s’il en est ainsi, tout m’est égal, » semblait-elle se dire. « Ah ! ils ne cherchent dans l’amour que le plaisir, ils s’adonnent à chaque nouvelle passion sans daigner regarder en arrière, ils disent que dans leurs liaisons sans nombre ils finissent par trouver le véritable amour, ce sentiment sans égal, tout puissant et justifiant tout, prêché par Les romantiques. Très bien ! Pourquoi la femme ne ferait-elle pas de même ? Pourquoi doit-elle seule payer les malheurs et les insuccès ? Qu’en sait-elle ? Peut-être ses sentiments précédents n’ont-ils été qu’une série de méprises, et l’avenir lui réserve-t-il cette grande passion toute puissante ?… » Joignez à tout cela les guet-apens d’un tempérament hérité des aïeux et la soif du bonheur, qui venait de se réveiller !… Et cette infatigable chercheuse d’idéal, cette romancière dont le premier roman avait été trouvé par de Latouche, trop vertueux et, par cela même, trop peu conforme à la réalité, risquant de mériter, de la part des lecteurs, l’épithète « d’invraisemblable », la rêveuse qui avait, pendant six ans, aimé son ami lointain d’un amour presque mystique, la compagne de Jules Sandeau, pénétrée des idées les plus pures et les plus honnêtes sur l’amour et la fidélité, elle ne cherche maintenant que l’oubli, elle se laisse emporter par La soif des sensations, des plaisirs. Son entourage, les exemples qu’elle voyait autour d’elle, tout la poussait dans cette dangereuse et sombre voie.

Vers cette époque, elle fit, dans des circonstances assez extraordinaires, la connaissance de Marie Dorval, célèbre actrice tragique et très amie de Sandeau (plus tard sa maîtresse) : « J’avais publié seulement Indiana, je crois, quand, poussée vers Mme Dorval par une sympathie profonde, je lui écrivis pour lui demander de me recevoir. Je n’étais nullement célèbre et je ne sais même si elle avait entendu parler de mon livre. Mais ma lettre la frappa par sa sincérité. Le jour même où elle l’avait reçue, comme je parlais de cette lettre à Jules Sandeau, la porte de ma mansarde s’ouvre brusquement, et une femme vient me sauter au cou avec effusion, en criant tout essoufflée : « Me voilà, moi ! » Je ne l’avais jamais vue que sur les planches, mais sa voix était si bien dans mes oreilles que je n’hésitai pas à la reconnaître. Elle était mieux que jolie, elle était charmante ; et cependant elle était jolie, mais si charmante que cela était inutile. Ce n’était pas une figure, c’était une physionomie, une âme. Elle était encore mince, et sa taille était un souple roseau qui semblait toujours balancé par quelque souffle mystérieux, sensible pour lui seul. Jules Sandeau la compara, ce jour-là, à la plume brisée qui ornait son chapeau. « Je suis sûr, disait-il, qu’on chercherait dans l’univers entier une plume aussi légère et aussi molle que celle qu’elle a trouvée. Cette plume unique et merveilleuse a volé vers elle par la loi des affinités, ou elle est tombée sur elle de l’aile de quelque fée en voyage…[227]. »

En lisant la lettre de George Sand, l’actrice s’était rappelée une lettre naïve et enthousiaste qu’elle avait écrite dans sa jeunesse à Mlle Mars et que celle-ci avait reçue froidement, bien qu’en l’écrivant, la jeune Dorval se fut sentie, pour la première fois, véritablement artiste. Devinant que la lettre d’Aurore avait été écrite par une vraie artiste aussi et ne voulant pas faire comme Mlle Mars, Marie Dorval était accourue dans sa mansarde. Depuis ce jour, l’amitié la plus cordiale lia les deux femmes[228]. George Sand a consacré à son amie un chapitre à part de l’Histoire de ma Vie[229]. Elle y raconte les souffrances et les déboires de cette malheureuse actrice trop impétueuse, ménageant trop peu ses forces sur la scène, de cette malheureuse femme trop sincère, ménageant trop peu son âme dans la vie réelle. Malgré la grandeur de son talent, elle n’a atteint ni à la richesse, ni à la gloire, avantages qui sont le lot d’actrices souvent plus froides, plus réservées. Toute sa vie était une alternance continuelle d’enivrements et de désenchantements ; elle vivait sans s’épargner, ne mesurant ni les forces de l’âme, ni celles du corps, ne connaissant pas le doute, se livrant sans réserve à chaque nouveau sentiment et jouant chaque rôle avec toute la force de sa passion et de son talent. Elle appartenait à ce type d’artistes qui, selon l’expression russe, « jouent de leurs entrailles ». C’était une de ces natures qui, tout à coup, à force de sincérité peuvent, dans un même acte, être sublimes et médiocres, capables de conduire deux scènes de suite avec une puissance inimitable, pour tomber, dans la troisième, au-dessous du faible[230].

Elle aimait ses enfants passionnément et outre mesure et elle eût à essuyer de la part de plusieurs d’entre eux, comme de la part de beaucoup de ses relations, la froideur et l’ingratitude. Elle mourut épuisée par le chagrin d’avoir perdu son petit-fils, — sa joie, au milieu des privations les les plus horribles, — usée avant l’âge, comme brûlée par le feu intérieur qui la consumait[231].

Nous trouvons inutile de nous arrêter sur le chapitre de l’Histoire de ma Vie consacré à Marie Dorval, ce chapitre nous paraissant toutes les fois que nous l’avons relu, écrit pro domo sua. Par exemple, les rapports entre Mme Dorval et sa fille qui lui a brisé le cœur, n’ont, évidemment, été décrits avec tant de compassion et de détails que parce qu’ils sont la copie exacte de ce que George Sand eût elle-même à souffrir à l’époque où elle commença l’Histoire de ma Vie. C’est pour cela que nous considérons ce chapitre, non comme une biographie proprement dite de Mme Dorval, mais plutôt comme un document purement psychologique et autobiographique important pour la biographie de George Sand elle-même. Nous y reviendrons dans l’analyse de l’Histoire de ma Vie.

Marie Dorval, une belle et bonne âme en principe, avait une vie remplie de toutes sortes de vicissitudes ; son tempérament passionné, la liberté des mœurs théâtrales en faisaient une amie dangereuse pour le jeune femme de vingt-sept ans, qui, après des années de rêverie et de mysticisme passées au couvent et à Nohant, se trouvait transplantée à Paris, comme elle le dit elle-même « avec des idées très arrêtées sur les choses abstraites à mon usage, mais avec une grande indifférence et une complète ignorance des choses de la réalité… ». Et voilà pourquoi Marie Dorval, cette âme honnête, naïve et ardente, eût une influence si pernicieuse sur Aurore Dudevant, que nous n’osons même pas l’approfondir.

L’époque où ces deux femmes se connurent fut fatale à George Sand. Tout en elle était en fermentation ; ses croyances antérieures s’écroulaient, avaient été l’une après l’autre mises à l’épreuve, ses espérances étaient déçues. Le passé était triste, le présent désolé, l’avenir sombre. Et à peine eût-elle rompu avec Sandeau, que le cœur malade, meurtri, désespéré, l’âme désenchantée, la tête hantée des idées les plus noires, les plus sinistres, elle chercha l’oubli et la consolation dans une nouvelle liaison, inexcusable, incroyablement passagère. Presque sans amour, sans trop savoir elle-même pourquoi, elle se donna à Prosper Mérimée. Voici ce qu’elle écrit à ce sujet à Sainte-Beuve[232], et c’est si caractéristique, si horrible dans sa désolante sincérité que tous commentaires seraient superflus : « Déjà très vieille et encore un peu jeune, je voulais en finir avec cette lutte entre la veille et le lendemain ; je voulais arranger tout de suite ma vie comme elle devait l’être toujours. J’avais, comme tout le monde, des jours de volonté grave et de saine résignation ; mais, comme tout le monde, j’avais des jours d’inquiétude, de souffrance et d’ennui mortel. Ces jours-là, j’étais si déplorablement sombre et chagrine que je désespérais de tout, et que, prête à m’aller noyer, je demandais au ciel, avec angoisse, s’il n’était pas sur terre un bonheur, un soulagement, même un plaisir.

« Vous ne m’avez pas demandé de confidence : je ne vous en fais pas, en vous disant ce que je vais vous dire, car je ne vous demande pas de discrétion. Je serais prête à raconter et à imprimer tous les faits de ma vie, si je croyais que cela pût être utile à quelqu’un. Comme votre estime m’est utile et nécessaire, j’ai le droit de me montrer à vous telle que je suis, même quand vous repousseriez ma confession.

« Un de ces jours d’ennui et de désespoir, je rencontrai un homme qui ne doutait de rien, un homme calme et fort, qui ne comprenait rien à ma nature et qui riait de mes chagrins. La puissance de son esprit me fascina entièrement ; pendant huit jours je crus qu’il avait le secret du bonheur, qu’il me l’apprendrait, que sa dédaigneuse insouciance me guérirait de mes puériles susceptibilités. Je croyais qu’il avait souffert comme moi et qu’il avait triomphé de sa sensibilité extérieure. Je ne sais pas encore si je me suis trompée, si cet homme est fort par sa grandeur ou par sa pauvreté. Je suis toujours portée à croire le premier cas. Mais à présent peu m’importe, je continue mon récit.

« Je ne me convainquis pas assez d’une chose, c’est que j’étais absolument et complètement Lélia[233]. Je voulus me persuader que non ; j’espérais pouvoir abjurer ce rôle froid et odieux. Je voyais à mes côtés une femme sans frein[234], et elle était sublime ; moi, austère et presque vierge, j’étais hideuse dans mon égoïsme et dans mon isolement. J’essayai de vaincre ma nature, d’oublier les mécomptes du passé. Cet homme qui ne voulait m’aimer qu’à une condition, et qui savait me faire désirer son amour, me persuadait qu’il pouvait exister pour moi une sorte d’amour supportable aux sens, enivrant à l’âme. Je l’avais compris comme cela jadis, et je me disais que, peut-être, n’avais-je pas assez connu l’amour moral pour tolérer l’autre, j’étais atteinte de cette inquiétude romanesque, de cette fatigue qui donne des vertiges et qui fait, qu’après avoir tout nié, on remet tout en question et l’on se met à adopter des erreurs beaucoup plus grandes que celles qu’on a abjurées. Ainsi, après avoir cru que des années d’intimité ne pouvaient pas me lier à une autre existence, je m’imaginai que la fascination de quelques jours déciderait de mon existence. Enfin je me conduisis à trente ans, comme une fille de quinze ne l’eût pas fait. Prenez courage… le reste de l’histoire est odieux à raconter. Mais pourquoi aurais-je honte d’être ridicule, si je n’ai pas été coupable ?

« L’expérience manqua complètement. Je pleurai de souffrance, de dégoût, de découragement. Au lieu de trouver une affection capable de me plaindre et de me dédommager, je ne trouvai qu’une raillerie amère et frivole. Ce fut tout, et l’on a résumé cette histoire en deux mots que je n’ai pas dits, que Mme Dorval n’a ni trahis, ni inventés, et qui font peu d’honneur à l’imagination de M. Dumas[235]. »

Cette dernière phrase semble ne pas s’accorder avec la page inédite que nous trouvons dans les Sketches and Hints, album où George Sand notait ses impressions et ses pensées :

« Laissez-moi l’aimer ; je sais qui elle est et ce qu’elle vaut. Ses défauts, je les connais. Ses vices… ah ! voilà votre grand mot, à vous ! Vous avez peur du vice, mais vous en êtes pétris et vous ne le savez pas, ou vous n’en convenez pas ! Le vice ! vous faites attention à cela, vous autres ? Vous ne savez donc pas qu’il est partout, à chaque pas de votre vie, autour de vous, au dedans de vous ? Votre père est avare, votre mère est menteuse, vos frères sont de mauvaise foi, votre confesseur a volé au jeu, votre sœur s’est vendue, votre meilleur ami vous a renié dix fois. Vous ne saviez pas cela ? Comment donc vivez-vous tous, tant que vous êtes ? Que faites-vous donc de vos yeux, de vos oreilles et de votre mémoire ? Vous m’appelez cynique de cœur, parce que je vois et parce que je me souviens, parce que je rougirais de devoir à l’aveuglement ou à l’hypocrisie cette faussé bonté qui vous fait à la fois dupes et fripons.

« Vous dites qu’elle m’a trahie, je le sais bien : mais vous,

mes bons amis, quel est celui d’entre vous qui ne m’a pas trahie ? Elle ne m’a encore trahie qu’une fois et vous, vous m’avez trahie tous les jours de votre vie. Elle a répété un mot que je lui avais dit. Vous m’avez tous fait répéter des mots que je n’avais pas dits (1833) ».

On voit que Marie Dorval l’avait bien « trahie », mais George Sand ne lui avait réellement pas gardé rancune, comme on le voit par cet ajouté, écrit en 1847, lorsque George Sand avait relu et annoté tout son journal intime :

« … Maladie de foie, mais Elle, elle est toujours la même, et je l’aime toujours. C’est une âme admirablement belle, généreuse et tendre, une intelligence d’élite, avec une vie pleine d’égarement et de misères. Je t’en aime et t’en respecte d’autant plus, ô Marie Dorval ! »

Revenons à la lettre à Sainte-Beuve : « Si Prosper Mérimée m’avait comprise, il m’eût peut-être aimée, et s’il m’eût aimée, il m’eût soumise, et si j’avais pu me soumettre à un homme, je serais sauvée, car une liberté me ronge et me tue. Mais il ne me connut pas assez, et au lieu de lui en donner le temps, je me décourageai tout de suite et je rejetai la seule condition qui pût l’attirer à moi[236].

« Après cette ânerie, je fus plus consternée que jamais et vous m’avez vue en humeur de suicide très réelle… »

Cette liaison passagère ne laissa aucun souvenir profond ni chez George Sand, ni chez Mérimée. Bien des années après, ils se rencontrèrent dans les circonstances suivantes. Au printemps de 1848, Monckton-Milnes, plus tard Lord Hougton, un riche anglais qui habitait Paris, très connu dans le monde littéraire et artistique, donnait un jour un dîner, « en petite comité » (sic). Mérimée était au nombre des invités avec Tocqueville[237]. « La société fut assez peu homogène », dit-il ; il y avait Tocqueville, Mignet, Considérant, quelques « fouriéristes » et trois dames. Une de ces dames avait de fort beaux yeux qu’elle baissait sur son assiette. Elle était en face de moi, et je trouvais que ses traits ne m’étaient pas inconnus. Enfin, je demandai son nom à mon voisin. C’était Mme Sand. Elle m’a paru infiniment mieux qu’autrefois. Nous ne nous sommes rien dit, comme vous pouvez penser, mais nous nous sommes fort entre-lorgnés[238] ».

Dans la suite, Mérimée eut l’occasion d’être encore plus aimable envers George Sand, et, hélas ! chevalier plus fidèle que Sandeau qui ne fit preuve de sentiments rien moins que chevaleresques envers son ancienne amie. En 1861, il fut question, à l’Académie française, de décerner le prix de 20 000 francs à George Sand. Elle ne l’obtint pas, n’ayant pas eu le nombre nécessaire de voix dans la commission chargée d’adjuger le prix. D’après les uns, ce serait Jules Sandeau qui lui aurait mis une boule noire, d’après les autres, il se serait dit « malade », et son absence à la séance du scrutin aurait été cause de l’insuccès de George Sand[239].

Lorsque, une dizaine d’années auparavant, Sandeau avait été élu à l’Académie, quelqu’un avait fait circuler le spirituel quatrain que voici :

Entre Sand et Sandeau, la froide Académie
À choisi le plus long et préféré Sandeau,
Le féminin talent au masculin génie.
Le vin pur lui fait peur, elle le trempe d’eau !

Sans vouloir ni pouvoir nous arrêter ici sur la justesse ou l’erreur de l’observation que ce calembour renferme, appelons l’attention du lecteur sur une œuvre de ce « féminin talent » qui touche de près à notre sujet.

Un écrivain sympathique a fait spirituellement remarquer que l’amour entre gens de lettres a pour rançon de toujours être accompagné par une légère odeur d’encre d’imprimerie. En effet, des écrivains qui se sont aimés, résistent rarement après s’être quittés, à la tentation de peindre lui ou elle, et Brandès a tort de n’attribuer cette tendance qu’à Mesdames les romancières[240]. Le sexe fort ne le cède en rien au sexe faible sur ce point. George Sand n’a pas moins subi ce sort de la part de ses anciens adorateurs qu’elle ne le leur a fait subir. Mais tandis que dans La Double méprise de Mérimée, comme nous l’avons dit, on ne peut voir qu’une faible allusion à l’amour passager de l’auteur de Clara Gazul pour l’auteur de Lélia, et que tout le monde connaît au moins de nom la Confession d’un enfant du siècle, seuls les chercheurs, ou à peu près, savent que dans la Marianna de Jules Sandeau, l’héroïne est également copiée sur Aurore Dudevant, et que ce roman contient bien plus de détails pris sur nature que le roman de Musset. Sainte-Beuve déjà, fut si frappé de la ressemblance entre Marianna et la lettre du 8 novembre 1825 d’Aurore à son mari, que sur la copie qu’il possédait de cette lettre il écrivit : « Comparer avec le début de Marianna ». En effet, si l’on ne peut pas désigner avec certitude les deux héros du roman, Gustave Bussy et Henri de Felquères, dont le premier a certainement beaucoup de traits de ressemblance avec Jules Sandeau, il ne faut pas être doué d’une perspicacité bien grande pour s’apercevoir que les époux de Belnave représentent le couple Dudevant, et que les Valton, leurs parents et amis, sont copiés sur Hyppolite Châtiron et sur sa femme Émilie, sauf quelques traits empruntés à Zoé Leroy. M. de Belnave est de tous points semblable au colonel Delmare, le mari d’Indiana. (Remarquons, en passant, la consonnance de ces deux noms : Delmare-Belnave.) Jules Sandeau, il est vrai, a pour son fabricant plus d’égards, et le traite avec plus de bonté que George Sand ne le fait pour son colonel ; dans les derniers chapitres du roman, il lui fait même jouer un rôle très magnanime ; mais il faut reconnaître que chez Sandeau comme chez George Sand, le trait dominant de cet industriel quasi incrusté dans sa propriété de Blanfort (lisez « Nohant » est son esprit prosaïque et terre à terre[241].

Et voici maintenant comment Jules Sandeau nous peint Marianna elle-même : « Jeune, belle, d’une beauté que relevait encore un air de souffrance rêveuse, Marianna apparut à Bagnères (sic) comme une des créations qu’enfante seul le génie des poëtes. C’était une de ces âmes qui ne doivent rien au monde qui ne les connaît pas. Élevée aux champs qu’elle désertait pour la première fois un peu auparavant l’auteur avait dit qu’elle fût élevée par son aïeule), ses manières offraient un singulier mélange de hardiesse et de timidité ; (rappelons-nous les courses effrénées avec Zoé Leroy et même le célèbre : « Tu te singularises »), parfois même elles affectaient je ne sais quelle brusquerie pétulante qui venait d’une secrète inquiétude et d’une ardeur inoccupée, familière et presque virile (sic) ; son intimité était d’un facile accès ; mais sa fière chasteté et son instinctive noblesse mêlaient, au laisser-aller de toute sa personne, des airs de vierge et de duchesse qui contrastaient d’une façon étrange avec son mépris des convenances et son ignorance du monde, et si nulle ne savait mieux qu’elle encourager les sympathies, elle savait mieux que toute autre leur commander un saint respect…[242] »

Qui ne reconnaîtrait pas dans ce portrait la petite fille des ancêtres royaux, qui savait si bien faire sa grande dame, la mystique amie de de Sèze, l’élève de Deschartres et le brave petit camarade des Duvernet, Papet, Fleury et C° ?

« Tout révélait en elle une nature luxuriante qui s’agitait impatiemment sous le poids de ses richesses inactives. On eût dit que la vie circulait, frémissante, entre les boucles de son épaisse et noire chevelure, on sentait comme un feu caché sous cette peau brune, fine et transparente ; la taille était frêle, mais soutenue par une svelte et gracieuse audace. Son front net et pur disait bien que les orages de la passion n’avaient point grondé sur cette noble tête, mais l’expression de ses yeux, brûlante, fatiguée, maladive, accusait des luttes intérieures, terribles, incessantes, inavouées. »

Alors que M. de Belnave, plongé dans les soucis que lui donne la gestion de ses biens et de sa fabrique finit, comme Casimir Dudevant, par « se pétrifier dans la réalité », Marianna se sent délaissée, s’ennuie et languit dans la solitude.

« Le dessin, le piano, la lecture des romans modernes, les courses à cheval, les promenades solitaires, remplissaient ses journées oisives. Elle avait dû conserver d’ailleurs une humeur douce, un caractère égal, et M. de Belnave n’imaginait pas que sa femme pût ne pas être heureuse. Oui, sans doute elle était heureuse ; seulement elle se mourait d’ennui[243]. »

Un soir que son mari entra par hasard dans la chambre de Marianna qui de sa croisée admirait tristement la belle soirée, son chagrin éclata tout à coup, et sans motif aucun elle fondit en larmes. Casimir Dudevant ne fut pas moins étonné que M. de Belnave de ces larmes que rien ne justifiait.) Il fut aussitôt résolu que Marianna avait besoin de se distraire et l’on partit pour les Pyrénées ! À Bagnères Marianna fit la connaissance d’un jeune homme plus ou moins poétique, Gustave Bussy. » Les deux ennuis devaient se comprendre l’un l’autre. Ils se comprirent. » Ils se lient d’un amour romanesque tout semblable à celui d’Aurore Dudevant pour Aurélien de Sèze. Mais bientôt ils doivent se quitter. Les Belnave retournent à Blanfort. M. de Belnave tout comme Dudevant, semble protéger et partager l’amitié de sa femme pour le jeune élégant.

« Tout avait pris pour Marianna une face nouvelle. Les beautés de la route qu’elle avait à peine remarquées en allant de Blanfort à Bagnères la plongèrent, au retour, dans un muet enchantement[244]. »

Il se fit probablement en Marianna le même changement que celui qu’Aurore Dudevant avait observé en elle lors de son voyage aux Pyrénées, comme elle le raconte dans l’Histoire de ma Vie. Une correspondance animée s’engage entre Blanfort et Bagnères, correspondance favorisée par la circonstance qu’il y a des amis communs (lisez « Zoé Leroy ») demeurés à Bagnères.

Et les pages consacrées par Sandeau à l’analyse de cette correspondance, qui est l’unique bonheur, La seule consolation de la pauvre Marianna, et dans lesquelles il raconte comment elle passait des nuits entières à écrire, lorsque tous dormaient et que tout était silencieux à Blanfort, et comment elle initiait son ami absent à tous les détails de sa vie, lui disant ses chagrins, ses doutes, ses espoirs, mettant à nu tous les recoins de son cœur, ces pages pourraient parfaitement remplacer celles de l’Histoire de ma Vie, dont nous avons fait mention plus haut[245], où George Sand raconte ses causeries épistolaires avec « l’être absent. »

Cette correspondance fut, comme celle d’Indiana et de Raymon, la cause de la ruine de Marianna. Cela nous prouve une fois de plus que Sandeau avait profité des révélations que sa collaboratrice de 1831 lui avait faites sur sa vie antérieure.

« On l’a dit, la manie d’écrire a perdu tous les amants, c’est par là qu’ils périssent tous »… C’est ainsi que débute (tout comme dans Indiana), le chapitre où il nous est raconté qu’en l’absence de Marianna, alors à Paris, M. de Belnave entra dans ta chambre de sa femme pour y chercher une facture quelconque, comment ensuite pour la première fois, il fit attention à tous tes menus objets qui ornaient cette chambre bien semblable à celle d’Aurore Dudevant à Nohant : « Des rayons mobiles étaient chargés de plantes desséchées, de cristaux et de minéraux rapportés des Pyrénées. Sur une causeuse dormaient pêle-mêle des livres, des cahiers de musique, des palettes de porcelaine ; des albums étaient jetés négligemment sur une table de marqueterie, entre des boîtes de laque et de palissandre ; » la décoration de la cheminée consistait en quelques objets d’art ; « une cravache à manche d’or ciselé, incrusté de turquoises, gisait près d’un gant déchirée et d’un bouquet d’hépatiques, (on voit que Marianne était aussi une élève de Néraud)… un chapeau d’amazone, oublié sur le tapis, n’avait point été relevé… » M. de Belnave l’ayant soulevé, se représente bien clairement, « sous la forme du feutre aux bords légèrement cambrés des flots de cheveux ruisselant dans leur liberté, autour d’un front de déesse, des yeux noirs aux chastes flammes, un nez aquilin et fier et toute cette noble tête qui semblait attendre un diadème[246] ».

Ensuite M. de Belnave (encore tout comme Dudevant après la lettre du 8 novembre 1825) éprouve tout à coup un élan de tendresse et d’amour pour sa femme et commence à apprécier et admirer tous les charmes de sa beauté et de son esprit. Mais alors le hasard lui fait tomber sous la main un album, entre les feuillets duquel, parmi des dessins et des notes (Aurore nous le savons avait un pareil album avec l’inscription Sketches and Hints) se trouvaient plusieurs lettres, et entre autres une de Bussy qui révèle à M. de Belnave l’amour platonique de sa femme pour le jeune homme.

Marianne était à ce moment à Paris, où, coïncidence étrange, elle était arrivée aussitôt après la Révolution de Juillet et où elle fut envahie « par l’esprit du temps », comme George Sand l’y avait été de même en y arrivant. M. de Belnave court à Paris pour éclaircir ses craintes et, comme Dudevant à Bordeaux, il arrive au moment des touchants adieux de Marianna et de son amant platonique. Belnave et la raisonnable Emilie-Noémi parviennent à attirer encore une fois Marianna sous le toit conjugal, cependant le dénouement survient quand même. Marianna s’installe définitivement à Paris, Bussy devient son amant, mais la passion de cet homme sec et froid est de courte durée. Repoussée par lui, déçue dans son amour, Marianna n’est plus capable de ressentir un sentiment spontané. Elle devient la cause du malheur d’un bon jeune homme, Henry de Felquères, qui l’aime éperdument et enfin, ayant tout perdu dans la vie, elle quitte, cette fois pour toujours, la maison conjugale que la générosité de son mari lui avait encore rouverte.

Jules Sandeau, demeuré au courant de la vie d’Aurore Dudevant après sa rupture avec elle, a sans doute, dans Marianna, voulu expliquer et justifier la conduite ultérieure de George Sand, en s’accusant d’avoir été la cause des futures liaisons de son ancienne amie, et en assumant la faute sur lui. Ou bien, si on tient à voir dans Bussy Aurélien de Sèze, alors peut-être Sandeau a-t-il voulu le rendre coupable des malheurs et des fautes de George Sand et le présenter comme ayant causé son premier désenchantement, et faire chercher dans cette première déception la raison du peu de durée de ses amours à lui, Sandeau, avec Aurore ? Nous ne saurions affirmer ni l’un ni l’autre. Plusieurs scènes entre Henry et Marianna sont d’autre part la copie exacte des scènes orageuses survenues entre Musset et George Sand. Quoi qu’il en soit, l’héroïne de Marianna éveille la compassion sympathique du lecteur, on la plaint et on excuse tous ses entraînements, car on en comprend la cause. Il paraît que tel était l’opinion de Sandeau sur George Sand. Avant d’en finir avec Sandeau, nous devons ajouter, qu’à en juger d’après les paroles de M. Grenier[247], de M. Levallois[248] et d’autres personnes ayant beaucoup connu l’auteur de Marianna et écrit sur lui, ainsi que d’après ce que nous-mêmes nous avons entendu raconter, cet écrivain n’a jamais pu se consoler d’avoir perdu par sa propre faute, l’amour d’Aurore Dudevant, et, jusqu’à la fin de ses jours il n’a pu parler d’elle autrement que les yeux pleins de larmes. George Sand, de son côté, comme nous l’assure un écrivain de renom qui l’a connue durant les quinze dernières années de sa vie, ne parlait d’aucun de ses anciens amis avec autant de mépris et de dégoût que de Sandeau. Ce fait seul suffirait à prouver la profondeur de son désenchantement et de son chagrin.

Mais revenons à l’époque qui suivit la rupture avec Sandeau et l’amour éphémère de George Sand pour Mérimée. Nous n’avons touché à cet épisode, si insignifiant dans la vie de George Sand, que pour faire voir le trouble, le chaos qui régnaient alors dans l’âme de George Sand, à quelles chutes et à quelles aberrations cette ardente idéaliste avait été conduite par des théories aussi mal comprises que mal digérées, par son tempérament dangereux et par son désenchantement pessimiste, arrivé à son comble.

Après cette crise, elle eût horreur d’elle-même, la pensée du suicide s’empara de nouveau de son âme et cette fois d’une manière plus intense ; l’amertume, le dégoût, la douleur, l’humiliation remplissaient son cœur. À quoi l’avait conduite la recherche de la vérité, du véritable amour ? Qu’étaient devenues sa pureté, sa dignité, sa fierté ? Tout cela avait péri, s’était inutilement perdu, tout était vain !

Voici un passage d’une lettre ultérieure de George Sand à Sainte Beuve, écrite le 4 avril 1835, peu de temps après sa rupture avec Musset, mais qui nous montre ce qu’elle avait été dans ses jeunes années et surtout dans la période orageuse et désordonnée entre 1831 et 1833[249].

… « Je vois bien que mon tort et mon mal sont là dans l’orgueil avide qui m’a perdue. Tout dans les choses extérieures (dans le monde ambiant comme dirait Geoffroy Saint-Hilaire) m’appelait à cette vie d’insouciance présomptueuse et d’héroïsme effronté. Mais je comptais sans la faiblesse humaine qui devait, à chaque pas que je faisais en avant, me faire reculer de deux. Ne vivant que pour moi et ne risquant que moi, je me suis exposée et sacrifiée toujours comme une chose libre, inutile aux autres, maîtresse d’elle-même, au point de se suicider par partie de plaisir et par ennui de tout le reste. Maudits soient les hommes et les livres qui m’y ont aidée par leurs sophismes ! J’aurais dû m’en tenir à Franklin, dont j’ai fait mes délices jusqu’à vingt-cinq ans, et dont le portrait, suspendu près de mon lit, me donne toujours envie de pleurer, comme ferait celui d’un ami que j’aurais trahi. Je ne retournerai plus à Franklin, ni à mon confesseur jésuite, ni à mon premier amour platonique pendant six ans, ni à mes collections d’insectes et de plantes, ni au plaisir d’allaiter des enfants, ni à la chasse au renard, ni au galop du cheval. Rien de ce qui a été ne sera plus. Je le sais trop… »

Outre ces raisons toutes personnelles de son désenchantement et de son pessimisme, les impressions que lui donnait à ce moment le monde extérieur furent telles qu’elles ne pouvaient pas ne point se refléter sur son humeur et sa disposition d’esprit. Devenue célèbre et arrivée par la gloire à des conditions pécuniaires plus favorables, une foule de personnes vinrent s’adresser à elle pour lui demander secours et aumône. Elle connût les revers de notre civilisation ; la misère obscure, la mendicité se révélèrent à George Sand et l’épouvantèrent. « J’ai pratiqué la charité et je l’ai pratiquée longtemps avec beaucoup de mystère croyant naïvement que c’était là un mérite dont il fallait se cacher… Hélas ! en voyant l’étendue et l’horreur de la misère j’ai reconnu que la pitié était une obligation si pressante, qu’il n’y avait aucune espèce de mérite à en subir les tiraillements et que, d’ailleurs, dans une société si opposée à la loi du Christ, garder le silence sur de telles plaies ne pouvait être que lâcheté ou hypocrisie. Voilà à quelles certitudes m’amenait le commencement de ma vie d’artiste, et ce n’était que le commencement ! Mais à peine eus-je abordé ce problème du malheur général que l’effroi me saisit jusqu’au vertige. J’avais fait bien des réflexions, j’avais subi bien des tristesses dans la solitude de Nohant, mais j’avais été absorbée et comme engourdie par des préoccupations personnelles. J’avais probablement cédé au goût du siècle, qui était alors de s’enfermer dans une douleur égoïste, de se croire René ou Obermann et de s’attribuer une sensibilité exceptionnelle, par conséquent des souffrances inconnues au vulgaire. Le milieu dans lequel je m’étais isolée alors, était fait pour me persuader que tout le monde ne pensait pas et ne souffrait pas à ma manière, puisque je ne voyais autour de moi que préoccupations des intérêts matériels, aussitôt noyées dans La satisfaction de ces mêmes intérêts. Quand mon horizon se fut élargi, quand m’apparurent toutes les tristesses, tous les besoins, tous les vices d’un grand milieu social, quand mes réflexions n’eurent plus pour objet ma propre destinée, mais celle du monde où je n’étais qu’un atome, ma désespérance personnelle s’étendit à tous les êtres, et la loi de la fatalité se dressa devant moi, si terrible, que ma raison en fut ébranlée. Qu’on se figure une personne arrivée jusqu’à l’âge de trente ans sans avoir ouvert les yeux sur la réalité, et douée pourtant de très bons yeux pour tout voir ; une personne austère et sérieuse au fond de l’âme, qui s’est laissée bercer et endormir si longtemps par des rêves poétiques, par une foi enthousiaste aux choses divines, par l’illusion d’un renoncement absolu à tous Les intérêts de la vie générale et qui, tout à coup, frappée du spectacle étrange de cette vie générale l’embrasse et le pénètre avec toute la lucidité que donne la force d’une jeunesse pure et d’une conscience saine[250] !…

« La vie générale, dit-elle un peu auparavant dans cette même « Histoire de ma Vie », devint bientôt si tragique et si sombre, que j’en dus ressentir le contre-coup. Le choléra enveloppa des premiers les quartiers qui nous entouraient. Il approcha rapidement, il monta d’étage en étage la maison que nous habitions. Il y emporta six personnes et s’arrêta à la porte de notre mansarde, comme s’il eût dédaigné une si chétive proie. »

George Sand et ses amis se rassemblent tous les jours avec angoisse, inquiets d’avance d’avoir à constater l’absence de quelqu’un d’entre eux…

« C’était un horrible spectacle que ce convoi sans relâche passant sous mes fenêtres et traversant le pont Saint-Michel. En de certains jours, les grandes voitures de déménagement, dites tapissières, devenues les corbillards des pauvres, se succédèrent sans interruption, et, ce qu’il y avait de plus effrayant, ce n’étaient pas ces morts entassés pêle-mêle, comme des ballots, c’était l’absence des parents et des amis derrière les chars funèbres ; c’étaient les conducteurs doublant le pas, jurant et fouettant les chevaux ; c’étaient les passants s’éloignant avec effroi du hideux cortège ; c’était la rage des ouvriers qui croyaient à une fantastique mesure d’empoisonnement et qui levaient leurs poings fermés contre le ciel ; c’était, quand ces groupes menaçants avaient passé, l’abattement ou l’insouciance qui rendaient toutes les physionomies irritantes ou stupides… Au milieu de cette crise sinistre, survint le drame poignant du cloître Saint-Merry…[251] »

C’était, en général, une époque de désespérance commune et d’abattement… « La République rêvée en juillet aboutissait aux massacres de Varsovie et à l’holocauste du cloître Saint-Merry. Le choléra venait de décimer le monde. Le saint-simonisme, qui avait donné aux imaginations un moment d’élan, était frappé de persécution et avortait, sans avoir tranché la grande question de l’amour, et même, selon moi, après l’avoir un peu souillée. L’art aussi avait souillé, par des aberrations déplorables, le berceau de sa réforme romantique. Le temps était à l’épouvante et à l’ironie, à la consternation et à l’impudence ; les uns pleurant sur la ruine de leurs généreuses illusions, les autres riant sur les premiers échelons d’un triomphe impur ; personne ne croyant plus à rien, les uns par découragement, les autres par athéisme. Rien dans mes anciennes croyances ne s’était assez nettement formulé en moi, au point de vue social, pour m’aider à lutter contre ce cataclysme où s’inaugurait le règne de la matière, et je ne trouvai pas dans les idées républicaines et socialistes du moment une lumière suffisante pour combattre les ténèbres que Mammon soufflait ouvertement sur le monde. Je restais donc seule avec mon rêve de la Divinité toute puissante, mais non plus tout amour, puisqu’elle abandonnait la race humaine à sa propre perversité ou à sa propre démence[252]. »

Toutes ces questions religieuses, politiques et sociales troublaient profondément son âme, sa nature ardente s’impatientait de n’y pas trouver spontanément de solution. Déjà dans ses premiers romans et nouvelles, elle avait touché à la question de l’inégalité sociale (Valentine, La Marquise) aux cruels problèmes moraux provenant de la constitution anormale de la famille et de la société (Indiana) ; depuis lors, ces questions devinrent familières à son âme ; le doute religieux, le néant de la morale publique la tourmentaient et l’angoissaient non moins que les préoccupations de sa vie personnelle.

Les idées saint-simoniennes, l’écho des événements récents, toutes les croyances de 1789, qui surgissaient de nouveau chez certains représentants de la société française, croyances qui ne cherchaient que l’occasion de s’exprimer et de s’appliquer, et qui se manifestaient dans les sectes, dans les clubs, dans l’épanouissement extraordinaire des lettres, des arts et de la vie politique, tout cela se reflète avec plus ou moins de vigueur, — parfois dans une seule phrase, parfois rien que dans le choix des mots, — dans chacune des œuvres de George Sand, même des plus insignifiantes.

En dépit de la division généralement reçue de ses romans en trois périodes (romans psychologiques jusqu’en 1838 à peu près ; romans à tendances sociales jusqu’en 1849 ; idylles villageoises[253] avec retour à la première manière, après 1849), division d’après laquelle George Sand n’aurait traité les questions sociales que dans la seconde de ces périodes, nous soutenons que, dès ses premiers pas dans la voie littéraire, tout comme après 1840, elle était non seulement « tourmentée des choses divines », comme elle le dit, mais aussi profondément préoccupée des « choses humaines ». Ni Michel de Bourges, ni Lamennais, ni Pierre Leroux ne l’avaient encore endoctrinée, mais son intérêt pour ces utopies était bien éveillé déjà, le sol où elles pouvaient prendre racine était tout prêt.

Quoique George Sand ait aimé dans la suite à représenter sa conversion aux questions sociales comme une espèce de révélation soudaine, descendue une nuit en elle, pendant une discussion avec Michel de Bourges sur le pont des Saints-Pères, ce n’est là qu’une licence poétique. On voit par les œuvres et les lettres d’Aurore, qu’elle n’avait pas à être convertie : toutes ces questions l’intéressaient depuis longtemps, bien que peut-être moins exclusivement. Depuis longtemps elle avait, dans sa mansarde du quai Malaquais, dans les allées de Nohant et à la cascade d’Urmont, passé des heures entières à causer avec son ami, Rollinat, sur les misères du genre humain, sur les injustices de toutes sortes et sur les moyens à prendre pour y remédier. Ce n’est pas sans raison que dans une lettre à Rollinat, elle appelle Lélia « une éternelle causerie entre nous deux. Nous en sommes les plus graves personnages ». Et voilà maintenant comment elle caractérise son état d’âme à l’époque où elle écrivait Lélia, sous l’empire de ce désenchantement amer qui s’empara de tous ceux qui traversèrent la crise de 1830-1832.

« Il est une douleur plus difficile à supporter que toutes celles qui nous frappent à l’état d’individu. Elle a pris tant de place dans mes réflexions, elle a ou tant d’empire sur ma vie jusqu’à venir empoisonner mes phrases de pur bonheur personnel, que je dois bien la dire aussi ! Cette douleur, c’est le mal général : c’est la souffrance de la race entière, c’est la vue, la connaissance, la méditation du destin de l’homme ici-bas. On se fatigue vite de se contempler soi-même. Nous sommes de petits êtres si tôt épuisés, et le roman de chacun de nous est si vite repassé dans sa propre mémoire… Nous n’arrivons à nous comprendre et à nous sentir vraiment nous-mêmes, qu’en nous oubliant pour ainsi dire et en nous perdant dans la grande conscience de l’humanité. C’est alors qu’à côté de certaines joies et de certaines gloires dont le reflet nous grandit et nous transfigure, nous sommes tous saisis tout à coup d’un invincible effroi et de poignants remords ne regardant les maux, les crimes, les folies, les injustices, les stupidités, les hontes de cette nation qui couvre le globe et qui s’appelle l’homme. Il n’y a pas d’orgueil, il n’y a pas d’égoïsme qui nous console quand nous nous absorbons dans cette idée… Eh bien, il n’est pas nécessaire d’être un saint pour vivre ainsi de la vie des autres et pour sentir que le mal général empoisonne et flétrit le bonheur personnel. Tous, oui tous, nous subissons cette douleur commune à tous, et que ceux qui semblent s’en préoccuper le moins s’en préoccupent encore assez pour en redouter le contre-coup sur l’édifice fragile de leur sécurité… Deux personnes ne se rencontrent pas, trois hommes ne se trouvent pas réunis, sans que, du chapitre des intérêts particuliers, on ne passe vite à celui des intérêts généraux pour s’interroger, se répondre, se passionner… »

En faisant le bilan de toutes ces douleurs personnelles et générales, on comprend facilement que toutes les lettres de George Sand, datant de 1832 et du commencement de 1833 soient pénétrées d’un morne chagrin et d’un sombre désespoir. En janvier 1832, elle écrit de Nohant à François Rollinat : « Je ne saurais me résoudre à vous écrire ma vie depuis ces quinze jours. Il faut que je parle avec vous. Viendrez-vous ? » À Duvernet elle écrit de Paris, le 15 avril… « il est des temps de tristesse et d’amertume où l’on ne veut croire qu’à ce qui blesse et froisse… [254] ».

Nous avons déjà vu la lettre à Rollinat du mois d’août, dans laquelle elle écrit : « Je n’irai point à Valencay, je n’irai point à Châteauroux, j’irai peut-être au cimetière ».

Le 26 mai 1833, elle écrit de nouveau à Rollinat une lettre plus remarquable encore, que nous reproduirons presque en entier : « Tu ne penses pas que j’aie changé d’avis. Tu es toujours à mes yeux le meilleur et le plus honnête des hommes. Je ne t’ai pas donné signe de souvenir et de vie depuis bien des mois. C’est que j’ai vécu des siècles ; c’est que j’ai subi un enfer depuis ce temps-là. Socialement, je suis libre et plus heureuse. Ma position est extrêmement calme, indépendante, avantageuse. Mais pour arriver là, tu ne sais pas quels affreux orages j’ai traversés. Il faudrait, pour te les raconter, passer bien des soirs dans les allées de Nohant, à la clarté des étoiles, dans ce grand et beau silence que nous aimons tant. Dieu veuille que ces temps nous soient rendus et que nous admirions encore, ensemble, le clair de lune sur la cascade d’Urmont ! Mais cette indépendance si chèrement achetée, il faudrait savoir en jouir et je n’en suis plus capable. Mon cœur a vieilli de vingt ans et rien dans la vie ne me sourit plus. Il n’est plus pour moi de passions profondes, plus de joies vives. Tout est dit : j’ai doublé le cap. Je suis au port, non pas comme ces bons nababs qui se reposent dans les hamacs de soie, sous les plafonds de bois de cèdre de leurs palais, mais comme ces pauvres pilotes qui, écrasés de fatigue et hâlés par le soleil, sont à l’ancre et ne peuvent plus risquer sur les mers leur chaloupe avariée. Ils n’ont pas de quoi vivre à terre, et, d’ailleurs, la terre les ennuie. Ils ont eu jadis une belle vie, des aventures, des combats, des amours, des richesses. Ils voudraient recommencer, mais le navire est démâté, la cargaison perdue, il faut échouer sur le sable et rester là. Tu comprends, au fond de cette belle poésie, l’état maussade de mon cerveau ? Suis-je plus à plaindre qu’auparavant ? Peut-être ; le calme qui vient de l’impuissance est une plate chose. Pour toi, c’est différent… »

Et dans le cahier des Sketches and Hints, elle écrit à cette même époque :

« Il n’est pas dit qu’on pourra jouir impunément des fruits amers de l’expérience. Il faut s’en nourrir en secret et ne pas dire aux hommes tout ce qu’on sait d’eux, car ils vous lapideraient pour se venger de ne pouvoir plus vous tromper.

Et pourtant ceux-là qui vous accuseraient de méconnaître la confiance et de résister à l’amitié, ceux-là qui feignent de croire en vous afin de vous ôter le droit de douter d’eux, ceux-là, dis-je, sont souvent plus sceptiques que vous. Ils parlent d’affection et de persévérance, eux qui ne sont plus capables que d’égoïsme. Les hypocrites !

Soyez prudent, cependant, acceptez leurs protestations, feignez d’y prendre confiance, ou bien ils vous flétriront de leurs calomnies et vous montreront au doigt comme un lépreux. Les hommes ne veulent pas qu’on les dévoile et qu’on les fasse rire du masque qu’ils portent. — Si vous n’êtes plus capable d’aimer, mentez ou serrez si bien autour de vous les plis du voile, qu’aucun regard ne puisse lire au travers. Faites pour votre cœur comme les vieillards libertins font pour leur corps. Cachez sous le fard et le mensonge, dissimulez, à force de vanterie et de fanfaronnade, la décrépitude qui vous rend incrédule et la société qui vous rend impuissant. N’avouez jamais, surtout, la vieillesse de votre intelligence ; ne dites à personne l’âge de vos pensées. »

« Voilà sous l’empire de quelles préoccupations secrètes j’avais écrit Lélia, » dit George Sand dans son Histoire, après nous avoir conté les impressions douloureuses et les événements non moins tristes de 1832 et après nous avoir dépeint sa disposition d’esprit à cette époque. Faisons comme elle et passons à l’examen de ce roman, écrit en 1832 encore, mais dont le manuscrit avait « traîné un an sous sa plume[255] », car il ne fut publié qu’en l’été de 1833[256]. Le sort de ce roman fut bien étrange. De tous ceux de George Sand, c’est peut-être celui qui a le plus contribué à sa réputation, qui a fait le plus de bruit et qui lui a valu l’honneur d’être appelée « l’auteur de Lélia », et cependant, c’est celui de ses ouvrages qui a le plus vieilli. Des longueurs, de la rhétorique, du nuageux, des allégories, et avec cela une ardeur, une passion extraordinaire, une profondeur de scepticisme et de doutes navrants ! Lélia est une sœur de René, de Werther, de Manfred, une nature titanique ; il y a en elle du Child-Harold et du Faust, avec sa soif de savoir et ses aspirations à la liberté de l’esprit. On n’oserait recommander à nos contemporains la lecture de ce livre, tant il est long et vague ; mais celui qui l’a lu est involontairement emporté par le jet de vraie poésie qui en émane et par la révolte passionnée de cette grande âme, cherchant sa voie vers la lumière et la liberté.

Voici le sujet du roman : Lélia d’Alvaro ou d’Almovar, selon la seconde version ne croit plus ni à l’amour, ni aux hommes, ni à Dieu. Elle souffre et languit sous le double poids de l’inaction, étrangère à sa nature ardente, et sous celui de l’analyse qui ronge son cœur. Elle est aimée par Sténio, jeune poète ignorant encore la vie. Elle l’aime ; mais comme dans sa jeunesse elle a beaucoup souffert d’un amour malheureux qu’elle portait à un homme indigne d’elle, elle ne veut pas admettre que leurs rapports deviennent intimes. Une lutte sourde s’engage entre Lélia et Sténio, compliquée encore par la jalousie du poêle envers le mystérieux Trenmor, ancien viveur et libertin, assassin involontaire de sa maîtresse et forçat, qui, par de longues années de souffrances et de repentir, a expié ses fautes et que la méditation sur les problèmes les plus élevés de l’humanité a purifié et conduit dans la voie de l’amour actif du prochain. Quand Sténio apprend l’histoire de Trenmor, sa jalousie se calme, mais il ne peut pardonner à Lélia d’éprouver pour Trenmor une amitié et une estime si profondes[257]. Elle ne lui cache aucune de ses pensées, tandis qu’elle le traite, lui, Sténio, en enfant innocent, veut ne pas l’empoisonner par ses doutes et garder la pureté de leur amour. Lélia fuit même le poète, tout en l’aimant. D’abord, elle se retire dans les ruines d’un couvent, où elle passé les jours et les nuits dans les doutes les plus affreux, en cherchant la lumière et la vérité. Elle se contraint à ne pas dépasser une limite qu’elle se trace mentalement autour de son refuge et jure de ne quitter ces ruines que lorsqu’elles s’écrouleront. Cependant le sort ne veut pas de ce sacrifice volontaire. Une nuit, un orage éclate, et la tempête fait tomber les vieux murs. Lélia, qui a failli périr sous les débris, est sauvée par le moine Magnus, qui l’emporte évanouie sur son âne. Magnus, déjà épris de la jeune femme, devient fou d’amour, mais il voit en Lélia l’incarnation de Satan, du démon de la négation ; elle le dompte et le subjugue continuellement par la force de sa volonté, de son esprit ; il se soumet, mais sa vie n’est plus qu’une suite de tourments sans issue, de luttes impuissantes contre sa passion, ou, comme il le croit, contre la suggestion diabolique. Il ne peut plus vivre sans Lélia, sans penser à elle, et en même temps il la fuit comme la tentation. Lélia voit tout cela avec une pitié mêlée de dédain. Sténio commence aussi à chanceler dans son aveugle confiance en Lélia. Il l’accuse de coquetterie, de froideur, de dureté, et il est sur le point de voir en elle, tout comme Magnus, une créature surnaturelle, il devient dur et méchant. Lélia a une sœur, Pulchérie, fille perdue, qu’elle n’a pas vue depuis plusieurs années. Le hasard les met en présence l’une de l’autre. Pulchérie tâche de persuader à sa sœur que toute sa philosophie, toutes ses recherches de la vérité n’ont servi qu’à faire son malheur et celui de tous Ceux qui l’ont approchée ; elle lui conseille de suivre son exemple, de ne vivre que pour le plaisir seul. Pulchérie est pour ainsi dire, un dédoublement de Lélia, la personnification de la partie passionnelle, féminine de son être. En même temps, le lecteur comprend que l’amitié de Lélia pour Pulchérie est comme un reflet de l’amitié d’Aurore pour Mme Dorval, que les paroles de Pulchérie sont une reproduction exagérée et comme qui dirait concentrée des conversations des deux femmes. Pour lui prouver que dans la vie les jouissances seules sont réelles et vraies, Pulchérie se charge, en profitant de sa ressemblance avec sa sœur, d’abuser et de séduire Sténio qui, elle en est persuadée, n’aime en Lélia que la femme.

Le poète connaît en effet si peu Lélia, que, rencontrant Pulchérie dans un réduit sombre et mystérieux pendant une fête à la villa Bambucci, il la prend pour Lélia. Les caresses et les paroles provoquantes de Pulchérie lui paraissent naturelles ; il croit que l’amour de Lélia a enfin triomphé de ses raisonnements. Lélia, que le hasard conduit, est entrée dans le même pavillon ; elle assiste à leur tête-à-tête. Sténio parle tantôt avec l’une, tantôt avec l’autre sœur, il n’entend ni la différence de leurs voix, qui est nulle, ni la dissonnance de l’esprit des paroles, qui est énorme entre la spiritualiste Lélia et la passionnée et matérielle Pulchérie. Sténio devient l’amant de Pulchérie. Lélia est au désespoir. Elle avait sincèrement aimé Sténio, mais d’un amour qui n’avait rien de commun avec la passion du jeune homme. Quand elle apprend qu’il est tombé dans le piège grossier, qu’il a été si facilement vaincu par les sens et que, découvrant sa méprise, il l’accuse, elle, Lélia, la maudit et se jette dans la débauche et les orgies, malgré Trenmor qui ne peut le retenir (Trenmor, de son vrai nom Valmarina, se trouve être le chef d’une loge mystérieuse de carbonari qui a pour but de sauver et de relever son pays natal), alors Lélia renonce définitivement aux affections humaines. À qui croire ? Qui aimer ? Elle ne sait que faire, se voyant inutile au monde ; la bienfaisance ordinaire lui semble une misérable pièce mise aux haillons de l’ancien monde en destruction. Elle ne veut soumettre son individualité à personne ni à rien. Elle se décide — voilà une décision étrange pour cette âme avide de liberté — à s’enfermer dans un couvent aux règles les plus austères ; dans le cadre de cette dépendance extérieure, elle voit la seule issue, le seul moyen de rester libre ; dans une cellule de religieuse elle croit trouver le seul endroit où sa personnalité sera indépendante, où elle aura quelque valeur par elle-même. Lélia prend le voile et atteint bientôt les degrés les plus élevés de la hiérarchie ecclésiastique. Elle transforme son monastère, enseigne les sœurs converses, maintient une piété sérieuse dans tout le diocèse, pousse à une large bienfaisance tous les éléments sains du pays, exerce l’influence la plus salutaire sur tout le monde. Le couvent devient méconnaissable : au lieu de la lettre froide qui tue, il y règne l’esprit du vrai christianisme, car Lélia elle-même est libre de toutes les minuties du culte dogmatique. Sa force de volonté fascine même le cardinal, un monseigneur Annibal, qui, de prélat ambitieux et voluptueux qu’il avait été jusque-là, devient le défenseur zélé des opprimés et des délaissés ; il sauve même de la peine de mort Valmarina, incarcéré pour avoir pris part à une conspiration. Le cardinal aime Lélia d’un amour tout terrestre. Cependant Sténio aussi n’a pas cessé de l’aimer, mais son amour, de passion enfantinement pure et aveuglément dévouée, s’est transformé en un sentiment plein de haine farouche ; il est prêt à tout pour se venger de Lélia, pour l’offenser, l’humilier. Déguisé en nonne, il pénètre dans le couvent pour assister à l’une des conférences de Lélia, pour semer l’esprit de doute parmi les religieuses et paralyser l’influence de la supérieure. La tentative se termine par un nouveau triomphe de Lélia sur les esprits et les cœurs de son auditoire. Ensuite, Sténio veut ravir une des novices, La jeune princesse Claudia et par là, encore, humilier et mortifier l’orgueil de Lélia. Mais c’est Lélia elle-même qu’il rencontre la nuit, il la prend pour un spectre et s’enfuit épouvanté. Pénétrant enfin dans sa cellule, il la trouve éveillée, absorbée dans ses méditations. Il s’engage alors entre eux un dialogue qui est une des plus belles pages du roman. Lélia lui fait comme une confession générale, c’est l’explication de sa conduite passée. Ce n’est qu’à ce moment que Sténio comprend qui il a aimé et qui il a perdu. Son désespoir est sans bornes, mais rien ne peut le soulager, il est tombé trop bas. Il essaie de blasphémer contre son amour, mais il succombe à sa douleur et met fin à sa vie en se noyant dans le lac à quelques pas du couvent et de la demeure de Magnus. Magnus, qui n’a pas répondu au dernier appel du malheureux jeune homme, se croit coupable de ce suicide, il en est désespéré. Faible qu’il est, il cherche aide et soutien chez les autres. Il s’en va trouver le cardinal, l’ami de Lélia, espérant que la pénitence qu’il lui imposera le mettra en paix avec sa conscience tourmentée. Monseigneur Annibal est lui-même si bouleversé par ce drame sinistre et mystérieux qu’il ne peut soulager le moine superstitieux.

Magnus disparaît. Quelque temps après on apprend qu’il est allé s’ensevelir dans un monastère d’où l’on voit bientôt surgir des dénonciations contre bon nombre de personnes et contre Lélia elle-même (une manière comme une autre de se réconcilier avec le ciel et le dogme). Le mouvement politique dirigé par Trenmor-Valmarina est découvert, ses fauteurs sont exilés ou mis à mort. Plusieurs membres du haut clergé qui avaient secondé Lélia dans sa généreuse activité sont disgraciés ou interdits. Monseigneur Annibal échappe au châtiment en s’empoisonnant. Par sa mort, Lélia a perdu l’unique soutien qu’elle avait au monde. Citée devant le tribunal de l’inquisition, elle est accusée de tous les crimes : d’avoir entraîné dans la voie de la perdition un prince de l’Église, d’avoir inhumé le cadavre d’un suicidé dans la terre sainte du couvent, d’avoir entretenu des relations criminelles avec l’impie Sténio, d’avoir aidé à l’évasion de Trenmor, d’avoir eu des rapports avec les carbonari, d’avoir disposé arbitrairement du trésor du couvent. Elle est condamnée à être dégradée de sa dignité et reléguée dans une chartreuse. Elle erre, seule et abandonnée, dans un coin solitaire de la montagne. C’est là que Trenmor la voit mourir. Il lui rend les derniers devoirs et l’enterre au bord du lac, en face de la tombe de Sténio. Assis an bord de ce lac qui sépare les deux tombes, il voit deux météores, tout comme dans le Ratkliff de Heine) qui s’approchent en voltigeant des deux rives opposées, se rencontrent, puis se séparent de nouveau, s’éloignant chacun de son côté. Pour Trenmor, ces deux feux follets sont les âmes malheureuses de Lélia et de Sténio qui n’ont pu se comprendre sur terre. Absorbé dans ses pensées, il médite quelques moments, puis se rappelant qu’il y a encore des malheureux à consoler et que le monde est plein de douleurs à soulager, à guérir, il prend son bâton blanc et se remet en route.

George Sand écrivit deux préfaces[258] pour Lélia. Dans l’une, elle prétendit que Trenmor était la personnification de telle idée, Lélia et Sténio de telles autres. Pour nous, ces tentatives de se justifier d’accusations soulevées contre elle après la publication du livre n’ont aucune valeur. Au lieu d’attribuer une signification symbolique aux personnages du roman, nous préférons, en ne leur attribuant aucune allégorie, les prendre pour des types réels. Et tels ils sont : ce Sténio, jeune poète divinement confiant d’abord, libertin sceptique et désenchanté ensuite ; cette Pulchérie, passionnée et sensuelle ; ce Magnus, un pauvre sire qui n’a le courage ni de croire paisiblement, ni de rompre avec ses croyances et ses superstitions. Les tentations de Magnus, sa lutte, ses mortifications et ses remords sont peints avec vigueur et concision, écrits de main de maître ; l’effet est bien plus intense que celui de la si célèbre Faute de l’abbé Mouret. Magnus est un homme vivant, un pécheur en chair et en os, un véritable prêtre, luttant contre les tentations de la chair ; tantôt vaincu par elle, tantôt triomphant de Satan. Il prend les sentiments les plus humains, les plus naturels, les vertus les plus sublimes pour des inspirations diaboliques, dès qu’ils sont en contradiction avec les dogmes de l’orthodoxie. On trouve là le souvenir du trouble que ressentit Aurore Dupin lors de ses lectures solitaires et de ses méditations juvéniles, quand, d’un côté, Gerson, de l’autre les grands penseurs et poètes vinrent offrir à son esprit des doctrines diamétralement opposées.

Trenmor est un personnage par trop abstrait et condamné à la sublimité : aussi n’est-ce pas un type, mais simplement le raisonneur, le confident obligatoire de presque tous les ouvrages d’antan : c’est « l’ami Horatio » à qui s’adresse Hamlet ; c’est le Jarno dans les Années de voyage et d’apprentissage de Goethe ; bref, c’est l’écho du héros principal, la conscience du roman. Trenmor est cet ami idéal qui reparait si fréquemment dans les œuvres de George Sand, l’ami, dont le prototype était François Rollinat. Dans la lettre du 26 mai 1833, dont nous avons déjà cité deux fragments, George Sand lui écrit à propos de Lélia : « Je t’enverrai une longue lettre avant peu de temps ; c’est-à-dire un livre que j’ai fait depuis que nous nous sommes quittés. C’est une éternelle causerie entre nous deux. Nous en sommes les plus graves personnages. Quant aux autres, tu les expliqueras à ta fantaisie. Tu iras, au moyen de ce livre, jusqu’au fond de mon âme et jusqu’au fond de la tienne. Aussi je ne compte pas ces lignes pour une lettre. Tu es avec moi et dans ma pensée à toute heure.

Tu verras bien, en me lisant, que je ne mens pas »…

Et dans les pages du Sketches and Hints, nous lisons encore ce qui suit sur cet incomparable ami :

à F. R. (1833.)

« C’est vous, dont l’âme est forte et patiente, vous dont la tête est froide, vous dont la mémoire est pleine de la science du mal et du bien, vous, homme obscur, laborieux, résigné, c’est vous qui êtes vertueux et qui brillez dans mes songes comme une étoile fixe parmi les vains météores de la nuit. C’est vous, homme purifié, homme retrempé, homme nouveau, dont je rêvais, lorsque j’écrivis Trenmor.

Par quelle liaison d’idées, j’ai été de lui à vous, pourquoi j’ai comblé la distance qui vous séparait, homme réel, de ce personnage imaginaire par des lignes fantasques et des ornements capricieux ; pourquoi, enfin, j’ai altéré la pureté de mon modèle, en le revêtant d’un éclat puéril et d’une vaine beauté de corps, c’est ce que vous devinerez peut-être, car, pour moi, je ne le sais plus. Peut-être, en lisant avec un esprit tranquille, ce que j’écrivis avec une âme préoccupée de sa propre douleur, retrouverez-vous dans ce dédale de l’imagination, le fil mystérieux qui se rattache à votre destinée. Moi, qui ai vécu tant de vies, je ne sais plus à quel type de candeur ou de perversité appartient ma ressemblance. Quelques-uns diront que je suis Lélia, mais d’autres pourraient se souvenir que je fus jadis Sténio. J’ai eu aussi des jours de dévotion peureuse, de désir passionné, de combat violent et d’austérité timorée, où j’ai été Magnus. Je puis être Trenmor aussi. Magnus, c’est mon enfance, Sténio ma jeunesse, Lélia est mon âge mûr. Trenmor sera ma vieillesse peut-être. Tous ces types ont été en moi, toutes ces formes de l’esprit et du cœur, je les ai possédées à différents degrés, suivant le cours des ans et les vicissitudes de la vie. Sténio est ma crédulité, mon inexpérience, mon pieux rigorisme, mon attente craintive et ardente de l’avenir, ma faiblesse déplorable dans la lutte terrible qui sépare les deux jeunesses de l’homme. Eh bien ! ce calque n’est pas encore épuisé entièrement. Encore maintenant je retrouve de ces puériles grandeurs et de cette candeur funeste, quelques heures de plus en plus rares et passagères. Magnus avec ses irréalisables besoins, avec sa destinée de fer et son éternel appétit de l’impossible représente encore une douleur énergique, combattue réprimée, que j’ai subie longtemps dans sa force et dont je ressens encore parfois les lointaines atteintes. Trenmor, c’est ce beau rêve de sérénité philosophique, d’impassible résignation dont je me suis souvent bercée, quand ma rude destinée me laissait un instant de relâche pour respirer et songer à des temps calmes, à des jours meilleurs.

À vos côtés, mon ami, j’étais Trenmor, j’étais vous. En contemplant le magnifique spectacle d’une grande âme victorieuse de l’adversité, je m’identifiais à ce sublime repos de l’intelligence, j’aspirais aux mêmes triomphes, aux mêmes satisfactions pures et sérieuses. Et vous, en écoutant le récit de mes travaux incessants, en voyant cette lutte journalière entre ma raison et mes vains désirs, vous deveniez pour me comprendre, pour me plaindre, pour partager ma souffrance, un homme semblable à moi. Et vous aussi, Trenmor, Vous deveniez Lélia.

Car avant de vaincre, vous avez combattu ; vous avez traversé les orages de la vie. Vous avez subi les maux dont aujourd’hui votre amitié sainte cherche à me guérir. Vous avez longtemps flotté entre un sublime rêve de votre sérénité présente et d’impuissantes aspirations vers les orages du passé. Vous avez été mal comme je le suis aujourd’hui, inquiet, déchiré, sanglant, en suspens entre les horreurs du suicide et l’éternelle paix du cloître.

Ainsi nous avons tous deux reflété, sans doute, ces quatre diverses faces de la vie. Mais moi, pourtant, dirai-je que j’ai été, que je suis, que je puis être Trenmor ? Hélas ! qu’elles ont été courtes, mes heures de raison et de force ! Combien Dieu a été avare envers moi des consolations qu’il répand sur vous ! Combien je me suis laissée dévorer par cette soif de l’irréalisable que n’ont pas encore daigné éteindre les saintes rosées du ciel !… » (15 juin 1833).

Et en 1847, elle ajoute : « Je ne suis rien de tout cela. Je suis le cyprès qui couvre leurs tombes. Toi, mon ami fidèle, rien n’a jamais été plus grand ni meilleur que toi, François Rollinat. »

Aussi Trenmor n’est en réalité que le porte-voix de l’auteur ; par la bouche de cet ex-forçat, il exprime des pensées si profondes, qu’elles ont ému et émeuvent encore les meilleurs esprits de notre temps. Tels sont par exemple, les discours sur l’erreur qu’il y a de vouloir punir un crime par le bagne, qui, au lieu de corriger, ne fait souvent que tuer définitivement le moral du criminel. Ce n’est plus alors la correction du coupable, mais la vengeance de la société. Trenmor lui-même pourtant a éprouvé l’influence bienfaitrice de la souffrance qui, selon lui, conduit à l’expiation. Tout ce qu’il dit à ce sujet, rappelle beaucoup ce que Dostoïewsky dit sur le châtiment de Roskolnikow. Non moins profondes sont les idées de Trenmor sur la prétention de vouloir châtier les crimes, tandis qu’au fond, la société devrait les prévenir, les déraciner dans leur germe ; elle devrait se réformer elle-même, prendre soin de l’éducation de ses enfants, améliorer la vie matérielle de ses pauvres, répandre les connaissances et la lumière, mépriser ceux de ses membres qui gaspillent leur temps et leur argent, — fruit du travail du peuple, — en des orgies effrénées qui dépravent et empoisonnent par leur exemple les jeunes gens inexpérimentés cherchant un but et un emploi de leurs forces.

La religion, la vie sociale, les lois de la morale, l’amour, le sort des femmes, le but de la vie humaine, la vanité et le peu de durée de tout ce qui est terrestre, l’impuissance de la science à soulever les voiles qui enveloppent notre vie, l’inconstance des sentiments humains, l’imperfection de la création et de notre âme, les étroites limites de nos sentiments et de nos connaissances[259], la cruauté de la nature, le néant des recherches de l’idéal absolu que poursuivent les âmes élevées, leurs aspirations vers la foi absolue, l’amour absolu, le savoir absolu, le bien, la vérité suprêmes, voilà à quoi pense Lélia, de quoi elle s’entretient avec Trenmor, voilà les causes de sa déception, de son renoncement à la vie. Avant de mourir, dans le délire de l’agonie, s’identifiant avec tous ceux qui ont lutté, dès le début des siècles, qui se sont élancés vers la vérité et la lumière, qui ont succombé dans la lutte, Lélia s’écrie : « Depuis dix mille ans j’ai crié dans l’infini : « Vérité ! Vérité ! ». Depuis dix mille ans, l’infini me répond : « Désir ! Désir ! ».

Pour ne pas encourir les reproches des lecteurs qui ne connaissent le roman que d’après la seconde version reproduite dans toutes les éditions ultérieures des œuvres de George Sand, nous avons exposé le sujet de Lélia, tel qu’il se présente dans la seconde édition entièrement refaite, parue en 1839. La première édition, publiée en 1833, diffère tellement de la seconde que l’on croirait avoir sous les yeux deux romans différents. Le dénouement de la première produit une tout autre impression que celui de la seconde. Dans le roman de 1833, Lélia meurt étranglée par Magnus, sans s’être réconciliée avec la vie, sans avoir trouvé un adoucissement à son désespoir, à son pessimisme dans l’activité sociale, sans avoir rien fait d’utile pour l’humanité, comme c’est au contraire le cas dans la seconde édition du roman. En 1836, lorsque sous l’influence des idées de Lamennais, de Liszt, de Leroux et de Michel de Bourges, George Sand transporta peu à peu le centre de gravité de sa sphère personnelle dans la sphère sociale, et vit de nouveau s’épanouir ses tendances à la pitié active pour l’humanité, elle voulut refaire Lélia dans un sens plus consolant. La désespérance sans issue, le tragique trop cruel de la destinée de l’héroïne, tels qu’elle les avait peints dans la première édition, la révoltant maintenant, elle changea la seconde partie du roman et y ajouta tout un volume. Nous devons dire que la première édition de Lélia donne une impression infiniment plus forte et plus complète que la seconde. Les raisonnements à l’infini et les longues expositions de l’activité bienfaisante de l’abbesse Lélia atténuent et refroidissent considérablement la saisissante beauté de ce sombre poème en prose.

Il y a bon nombre de personnes qui ont voulu voir en Sténio le portrait d’Alfred de Musset, Cela ne peut être vrai pour la première version, par la simple raison que Lélia, commencée, comme nous l’avons vu, bien avant qu’Aurore Dudevant eût fait la connaissance de Musset, fut terminée en juillet 1833 et livré à la publicité le 10 août de la même année. Par conséquent, à l’époque où George Sand connut Musset, elle était déjà en train de corriger les épreuves du roman. Quoique Musset ait écrit pour son amie le Chant de Sténio et que George Sand ait donné comme épigraphe à la troisième partie quelques vers de Musset, il est évident que ce n’est pas Musset qui a servi d’original à Sténio (première édition). Il est à regretter que cet Inno Ebbrioso, une des plus belles poésies de Musset par la puissance, la verve, la passion et la beauté de la forme, n’ait été inséré dans aucune des éditions du poète, et que dans les éditions postérieures de Lélia il ne soit plus publié en entier ; les éditeurs, par trop vertueux, trouvant probablement trop franches les strophes six et sept, les ont supprimées et font suivre la cinquième strophe de la huitième. De cette manière, les adorateurs contemporains de Musset — nous en sommes, et des plus Sincères — ne connaissent ces vers merveilleux que s’ils ont la patience des chercheurs[260], ou s’ils ont eu la chance de les trouver dans la première édition de Lélia, depuis longtemps devenue une rareté bibliographique[261]. En refaisant la dernière partie de Lélia, George Sand a pu, il est vrai, donner à Sténio quelques-uns des traits de Musset, car l’extérieur de Sténio vers la fin de sa vie ressemble de point en point au portrait qu’une des contemporaines de Musset, qui l’a connu vers 1838, a fait du poète, en quelques paroles incisives au cours d’une conversation avec un de nos amis.

La première édition de Lélia se distingue encore en ceci des éditions suivantes qu’elle seule est dédiée à de Latouche. Pour expliquer ce fait, nous nous permettrons de nous éloigner un moment de notre sujet, d’autant plus qu’au chapitre précédent nous n’avons presque rien dit de ce premier mentor de George Sand dans sa carrière littéraire et nous n’y reviendrons plus dans la suite.

Henri de Latouche, ou Delatouche, dont le vrai nom était Hyacinthe Alexandre Thabaud[262], était plutôt une nature poétique qu’un véritable poète. Doué d’une sensibilité profonde et fine, — maladivement fine, toutes les manifestations du monde extérieur, de l’art, de la pensée, du sentiment l’émouvaient et l’impressionnaient avec une force dont les élus, les artistes, sont seuls capables. Il vibrait au moindre contact, tout trouvait en lui un écho. Cependant, son talent créateur était très inférieur à ce don de réceptivité, et la discordance qui en résultait faisait le malheur de sa vie. Critique excellent des œuvres d’autrui, — c’est lui qui, le premier dans notre siècle, a ressuscité la mémoire d’André Chénier — il n’a écrit que des œuvres médiocres, aujourd’hui oubliées, et il en avait conscience.

Les insuccès aigrirent tellement sa susceptibilité maladive et son esprit enclin au scepticisme, qu’à la fin de sa vie, il fut atteint, comme autrefois Jean-Jacques Rousseau, du délire de la persécution. Il mourut à Aulnay, dans un complet isolement, habitant une petite maison où il se tint caché de tous ses amis. Dans les dernières années de sa vie, sa solitude ne fut partagée que par la jeune poétesse Pauline de Flaugergues, qui entoura le pauvre malade de ses soins filiaux, jusqu’à son dernier soupir. Mais il y avait encore en de Latouche, outre le critique pénétrant, un despote. En indiquant à ses jeunes amis leurs défauts, il exigeait qu’ils travaillassent absolument d’après sa manière à lui. Nous avons déjà vu quels efforts le futur auteur d’Indiana avait dû faire pour satisfaire les exigences littéraires de ce mentor sévère. Sans la moindre pitié, il condamnait au feu et… à l’eau des pages entières enlevées des articles qu’elle avait écrits selon ses préceptes ; il taillait, rognait, changeait et biffait dix fois la même chose avant de se montrer content. L’Histoire de ma Vie, la Correspondance et la Notice[263] consacrée à la mémoire de de Latouche, nous font juger par quelle rude école ce dernier avait fait passer George Sand. Elle en parle pourtant avec reconnaissance mais avec un peu de raillerie déguisée. Il désirait toutefois que chaque nouveau talent fût original et ne pouvait souffrir l’imitation. Lorsque George Sand eut écrit Indiana, de Latouche, mécontent de l’amitié naissante d’Aurore pour Balzac, prit le premier exemplaire du livre, celui qu’elle venait de lui donner, se mit à le feuilleter avec méfiance, craignant d’y trouver quelque chose d’inférieur, à l’imitation de Balzac (« Pastiche, que me veux-tu ? Balzac, que me veux-tu ? »). Mais après avoir parcouru quelques chapitres et s’être convaincu du talent personnel de l’auteur, il lui fit amende honorable et la pria d’oublier ses duretés. Voilà comment il appréciait le mérite vrai et se réjouissait du succès de sa jeune amie.

Cette amitié fut de courte durée. Vers 1832, George Sand fit la connaissance du critique Gustave Planche. On a assuré que Planche a vécu, lui aussi, dans une intimité trop grande avec elle. Depuis la publication dans la Revue de Paris des lettres de George Sand adressées à Sainte-Beuve en juillet et août 1833, on sait que c’est là une profonde erreur. Dans la première de ces lettres, George Sand dit entre autres : « On le regarde comme mon amant, on se trompe. Il ne l’est pas, ne l’a pas été et ne le sera pas » ; dans la seconde : « Planche a passé pour être mon amant ; peu m’importe. Il ne l’est pas. » La tournure d’esprit et l’humeur de Planche cadraient parfaitement avec la mélancolie d’Aurore à cette époque. Il était encore plus logique et plus tranchant qu’elle dans son pessimisme. Elle dit même dans l’Histoire de ma Vie qu’elle évitait « soigneusement de dire à Planche le fond de son propre problème », de peur que par ses discours âpres, convaincus, il n’achevât de la jeter dans une désespérance et un athéisme sans appel[264]. Elle réussit néanmoins à subjuguer l’implacable auteur de Mes haines littéraires, cet original et curieux type d’écrivain, jusqu’à nos jours encore trop peu apprécié en France[265], comme elle avait fait avant lui la conquête du despotique de Latouche et plus tard celle de Sainte-Beuve, si finement exigeant. Dans la lettre déjà citée à ce dernier, elle établit, par un habile parallèle l’influence différente qu’avaient exercée sur elle Planche et Sainte-Beuve, dont chacun répondait à un côté différent de son esprit.

Cependant de Latouche voulait être le seul guide de George Sand. Son amitié était jalouse et exigeante à l’excès. Aurore, de son côté, était, on le sait, une nature libre, indépendante. Il n’y eut aucun choc entre eux, mais leurs relations s’altérèrent. L’amour-propre maladif et susceptible de de Latouche ayant été offensé par quelque observation ou réponse de George Sand — elle-même assure qu’elle ne s’en souvient pas — il cessa tout à coup d’aller la voir et durant dix ans toutes relations entre eux furent interrompues. Un article flatteur que George Sand écrivit en 1844 sur un recueil de vers de de Latouche les rapprocha de nouveau. La plupart des lettres de de Latouche à George Sand existent encore, et nous avons pu les consulter pour notre ouvrage, ainsi que plusieurs lettres de Mlle Flaugergues à Mme Sand. À partir de cette année et jusqu’à sa mort, Mme Dudevant ne cessa de lui témoigner sa sympathie et l’affection la plus touchante. Pendant sa vie, et après sa mort, elle lui consacra bon nombre de pages chaleureuses. Elle écrivit sur lui la Notice déjà mentionnée auparavant ; en 1844, elle avait publié dans la Revue Indépendante cette étude dont nous venons de parler, relative à son volume poétique « Les Adieux[266] », et enfin elle parle de lui avec une amitié touchante dans l’Histoire de ma Vie[267]. Et si, grâce à la rupture entre les deux amis et à l’aversion soudaine de de Latouche, Les éditions ultérieures de Lélia ne lui sont plus dédiées, n’oublions pourtant pas que ce fut son nom que George Sand avait placé en tête de son roman le plus profondément senti. Lui, de son coté, écrivit sur l’exemplaire qu’il lui offrit de sa Reine d’Espagne (pièce qui tomba à grand bruit), ces simples mots : À mon camarade, Aurore, mais ces paroles en disent plus que de longues phrases. En outre, au dire de George Sand, il parle d’elle avec éloge dans un de ses romans.

Lélia avait été le motif du refroidissement de de Latouche. Planche et Sainte-Beuve, au contraire, accueillirent le roman avec enthousiasme. Dans ses articles et dans une lettre à George Sand, Sainte-Beuve reconnait Lélia comme une œuvre vraiment virile, profondément conçue, une œuvre qui restera toujours et qui fera la gloire de son auteur[268]. Tout en s’émerveillant et en s’inclinant devant la désolante profondeur du scepticisme de Lélia, Sainte-Beuve tâchait en même temps de consoler, de calmer la malheureuse romancière, de la diriger dans la voie salutaire de la compréhension de toutes les lois de la vie, de lui faire prendre la résolution de cultiver la partie la plus artistique de son génie et de cette manière d’amener George Sand à chercher le remède de tous ses chagrins dans l’amour de l’art et du travail. Le furibond Planche attirait George Sand par la force de son pessimisme irréconciliable et logique. Elle retrouvait en lui des traits de sa propre nature et en même temps elle craignait les discussions de Planche comme dangereuses pour son âme en détresse. Cependant elle fut plus liée avec lui qu’avec Sainte-Beuve. Leurs relations étaient des plus cordiales. En 1832, Le jeune Maurice étant entré au Lycée Henri IV, Planche allait parfois l’y chercher pour le promener ou lui faire passer un jour de congé chez lui. Il rendit en outre à George Sand des services plus sérieux. On sait que, comme Sainte-Beuve, il s’était extasié dans ses articles, sur les romans de la jeune femme, surtout sur Lélia, contribuant ainsi à répandre la gloire de son amie[269].

Le roman eut auprès du public, surtout auprès de la jeunesse, le même succès et excita le même intérêt que chez les deux grands critiques de l’époque. L’impression qu’il produisit fut immense et l’influence qu’il exerça sur les esprits se fit remarquer non seulement en France, mais dans toute l’Europe. Lélia enfanta toute une littérature, créa un genre. En France et en Allemagne apparurent bientôt les dizaines de petites Lélias[270]. Des écrivains, absolument en dehors de la littérature d’imagination, citaient Lélia comme une autorité[271] et même des critiques défavorables à George Sand reconnaissent que cette héroïne traduisait vraiment les aspirations des femmes progressistes, de son temps, tout comme Jacqueline Pascal (la sœur du célèbre Pascal) fut l’interprète des idées les plus avancées de son siècle[272]. Et George Sand ne fut plus appelée que l’auteur de Lélia. Néanmoins, nous répétons que c’est peut-être celui de ses romans qui se lit aujourd’hui le plus difficilement, qui a le plus vieilli et dont nous ne pouvons guère recommander la lecture qu’à celles d’entre les adeptes du féminisme qui ne sont pas encore suffisamment lassées des lieux communs sur l’égalité des droits de la femme, sur son indépendance, sur la dépravation des hommes, etc., etc. De nos jours, toutes ces théories sont de lamentables vérités. Mais en 1833, elles étaient la nouveauté du jour et sortaient tellement du cadre habituel, qu’elles soulevèrent aussitôt des tempêtes d’indignation. Les journaux et les écrivains conservateurs jetèrent les hauts cris, et plus que les autres, Capo de Feuillide qui éreinta l’auteur de Lélia dans deux articles consécutifs. Dans le second de ses articles, il dit entre autres que l’auteur ne paraît pas être une femme, que c’est là une mystification inventée comme réclame, qu’une femme ne serait jamais capable de concevoir une telle vilenie et d’oublier à tel point la pudeur. Gustave Planche provoqua Capo de Feuillide en duel et le duel eut lieu. Heureusement aucun des deux adversaires ne fut blessé. De méchantes langues prétendirent que la balle de Planche avait tué une vache que dut payer Buloz, Planche, ce réfractaire, comme l’appela plus tard Vallès, n’ayant jamais le sou.

George Sand fut très mécontente de la tournure que l’affaire avait prise. Le duel, les légendes, qui coururent Paris sur Planche et ses relations avec elle, ces racontars insipides l’irritaient beaucoup. Musset, déjà son ami intime à cette époque, relata l’épisode sous la forme la plus drôlatique. Musset n’aimait pas Planche, c’est pourquoi il nous semble que le refroidissement qui se déclara bientôt après dans les relations entre l’austère critique et la grande romancière, puis leur rupture définitive doivent être en grande partie attribués à l’amour naissant d’Aurore pour Musset. Les commères de l’époque expliquèrent la rupture à leur manière et les traces de ces caquets se retrouvent jusque dans les premiers chapitres de Lui et Elle. Combien George Sand a dû être révoltée des allusions que l’on faisait à sa prétendue liaison avec Planche ! Nous en voyons la preuve dans ses lettres à Sainte-Beuve et à Boucoiran.

Quoi qu’il en soit, Lélia souleva une véritable tempête. Il n’est pas un seul des romans de George Sand qui lui ait valu comme Lélia, la réputation d’écrivain dangereux, de propagateur d’idées perverses, d’impie, de prédicateur de la corruption. À nos yeux, le lecteur le sait, d’une part, Lélia est l’expression de la désolation amère d’Aurore à l’époque où elle écrivit ce roman ; et d’autre part, les idées que George Sand y prêche sont devenues vérités communes, quelque peu en vogue de nos jours et prêchées par Tolstoï, Ibsen et Björnson. Pour nous, Lélia pêche par un défaut bien plus grave pour une œuvre d’art : la thèse à outrance, le manque de goût, La boursouflure du style. Et, sous ce rapport, la version de 1836 dépasse encore son prototype de 1833.

Cependant le succès de Lélia consacra la gloire de son auteur, fit du nom de George Sand le nom le plus populaire de 1833 et l’identifia avec celui de l’héroïne du roman. Même de nos jours Mme Sand est appelée dans les biographies, Les articles et les cours de Littérature, tantôt « Lélia », tout court (dans son livre sur Chopin, Liszt la nomme « brune et olivâtre Lélia », tantôt « l’auteur de Lélia ». Il y a peu de temps encore une certaine dame ou demoiselle, à une conférence qu’elle fit à Saint-Pétersbourg, dans un club féministe, ayant pour thème les femmes de George Sand, proclama, hélas ! Lélia « le meilleur roman de la célèbre romancière ».

Lélia est écrit en un style d’une Beauté étrange ; il y a des pages d’une boursouflure et d’une rhétorique insupportables, mais il y en a aussi de sublimes. Plusieurs passages, tant de la première que de la seconde édition, surtout les tableaux de la nature, sont dignes de trouver place dans des « pages choisies ». Telles sont, par exemple, la description du cimetière du couvent ; celle d’une nuit étoilée, de l’aube et du lever du soleil vu du sommet d’une montagne[273] ; telles la scène du tombeau (décrivant un tombeau que George Sand avait réellement vu au jardin d’Ormesson) et le dialogue nocturne entre Lélia et Sténio ; tels les chapitres Dieu et Lélia au rocher[274] d’une hardiesse et d’une mélancolie, qui ne permettront certes jamais de les insérer dans des « pages choisies » pour la jeunesse. Les souvenirs personnels qu’Aurore Dupin avait gardés du couvent se font encore remarquer surtout par la précision, par la finesse, avec lesquelles George Sand a su évoquer ses impressions d’alors, sa tristesse rêveuse, la poésie de la désolation, de l’humilité, de la renonciation dont son âme était remplie, quand elle passait des heures entières au cimetière des Anglaises ou dans la cour pavée de dalles sépulcrales portant, pour toutes inscriptions, l’image de têtes de mort.

Pour éviter de revenir plusieurs fois sur le même sujet, nous avons cru nécessaire de ne point diviser notre analyse en deux parties en parlant séparément de la seconde édition de Lélia. Nous indiquerons en son lieu sous l’empire de quelles impressions George Sand refit le roman en 1836 et quelles furent alors les idées qui influencèrent la nouvelle version.

Selon nous, le roman de 1833 offre plus d’intérêt, comme œuvre d’art mieux soutenue dans son ensemble et comme peinture psychologique du triste état d’âme dans lequel George Sand se trouvait en 1832 et au commencement de 1833.

Parmi les autres œuvres de cette première moitié de 1833, nous trouvons le même pessimisme dans Lavinia[275], an old tale, la plus charmante des charmantes nouvelles de George Sand. Elle se passe dans les Pyrénées. C’est aussi comme un écho des jours tristes qu’Aurore Dudevant a vécus, non de ces jours écoulés au milieu des merveilleux et sauvages sites des Pyrénées, temps charmant où elle a connu la joie d’un amour vrai et pur, mais des tristes moments qu’elle a passés plus tard, lorsqu’elle se vit déçue et où, après une longue série de désillusions et de luttes douloureuses, à l’instar de Lavinia, se séparant pour toujours de son bien-aimé, sir Lionel, elle dit un éternel adieu à son premier amour. Cette jolie nouvelle est tout imprégnée de la douloureuse conviction intime de la vanité et du néant des amours les plus parfaites, de l’inutilité de se sacrifier au bonheur de l’homme aimé, de l’impossibilité de faire revenir le bonheur une fois envolé. Lavinia reste jusqu’à nos jours tout aussi fraîche et jeune que Lélia a vieilli. C’est là un des joyaux de la couronne de George Sand. C’est un récit qui se relit toujours avec plaisir. Si jamais on fait une édition de ses Œuvres choisies, cette œuvrette d’un art si fin devra certainement en faire partie. Nous sommes portés à croire que Lavinia vit le jour sous l’impression du désenchantement et des déceptions cruelles que George Sand eût à essuyer en 1833. On y retrouve l’écho de ses tristes repentirs à propos de ce qui s’était passé et peut-être même de ses réflexions amères sur sa propre inconstance et, par conséquent, des retours volontaires qu’elle fit sur son premier amour si pur et si platonique « qui avait duré six ans », comme elle le dit à Sainte-Beuve et s’était éteint pour ne plus jamais se rallumer[276].

Nous avons déjà vu que Sainte-Beuve avait été agréablement frappé à la lecture du manuscrit de Lélia, en voyant que l’auteur avait lu et compris Obermann. C’est probablement le raffiné critique qui décida Aurore à faire une analyse de ce roman, peu apprécié depuis son apparition en 1804 et dont lui-même tâchait de faire connaître le mérite au public. George Sand publia à ce sujet un petit article[277] dans la Revue des Deux-Mondes, livraison du 15 mai 1833. L’article témoigne de la profonde sympathie du pessimiste qu’était alors George Sand pour Senancour et son héros si profondément triste, l’un des malheureux descendants de Hamlet, parent par l’esprit de Werther, de René, de Child Harold et… de Lélia. Mais l’article de George Sand est médiocre et trop phraseur[278] ; la pensée de l’auteur est rendue obscurément, en sorte que celui qui n’a pas lu Obermann ne peut pas se rendre facilement compte des traits de famille du héros, qui lui sont communs avec les autres grands malades de la maladie du siècle, ni des particularités individuelles, qui le distinguent par l’esprit de ses frères aînés ou cadets. C’était cependant là le but que George Sand s’était proposé.

Cora et Garnier, écrits aussi tous les deux en 1833, méritent bien de tomber dans l’oubli : ce sont des œuvres dues non à l’inspiration, mais à la nécessité où se trouvait l’auteur de gagner sa vie. Garnier paraît ennuyeux à double titre : d’abord parce que George Sand aspirait à s’y montrer gaie, quand elle avait la tristesse dans le cœur, et parce qu’elle voulait y faire preuve de cet « esprit » dont elle manquait, et si de Latouche a pu dire, en parlant d’une de ses œuvres, que c’était « un pastiche de Balzac », ces paroles ne s’appliquent nulle part aussi bien qu’à ce récit : quant à son style, lourd, parce qu’il veut atteindre à la légèreté, il est ennuyeux et banal à force de vouloir être gai. Cora parut en 1833 et Garnier au commencement de l’année suivante.

Les autres œuvres de George Sand datant de 1833, furent écrites sous des impressions différentes que Lélia, Lavinia et Obermann. La fin de cette année s’éclaira pour l’auteur d’un tel éclat de lumière et de bonheur, que ce fut comme une résurrection de l’âme de George Sand. Ce qu’elle éprouva dans les derniers mois de 1833 ressemblait si peu aux pensées et aux sentiments de Lélia, qui George Sand ne s’y reconnut plus elle-même et dit, en parlant de ce roman : « Je crois que j’ai blasphémé la nature et Dieu peut-être dans Lélia ; Dieu qui n’est pas méchant et qui n’a que faire de se venger de nous, m’a fermé la bouche en me rendant la jeunesse du cœur et en me forçant d’avouer qu’il a mis en nous des joies sublimes[279]… » Le motif et la cause de ce revirement moral et intellectuel est dû à ses relations et à son amour naissant pour Alfred de Musset.


TABLE DES MATIÈRES




Coup d’œil général sur Paris par George Sand. — Traits saillants de la personnalité littéraire de la grande romancière. — Ses admirateurs et ses détracteurs. — Influence sur la société européenne. — Action toute spéciale sur les écrivains et la société russes. — Défauts et erreurs de toutes ses biographies. — Le but et la raison de notre livre. — Les sources 
 1


Ancêtres et parents de George Sand. — Aurore Dupin considérée sous le point de vue de ses traits héréditaires 
 75


Premières années. — Les « contes entre quatre chaises ». — Napoléon. — Madrid et Murat. — Nohant. — L’aïeule et la mère. — Dédoublement moral ; impressions artistiques. — Premiers essais littéraires. — Corambé. — Le Berry et la vie des champs. — La religion et le théâtre 
 93


Le couvent. — Diablerie. — Mysticisme. — Socialisme chrétien. — Les jésuites. — Molière au couvent. — 1820. — Crise morale ; vie indépendante ; premiers romans ; éléments du caractère littéraire et individuel. 
 155


Mort de la grand’mère. — Vie pénible à Paris. — Le Plessis. — M. Dudevant. — Bonheur. — Premiers troubles et premiers chagrins. — Voyages. — Les Pyrénées. — Aurélien de Sèze et Zoé Leroy. — Vie à Nohant et à la Châtre. — Luttes intimes. — Recherches d’un métier. — Départ pour Paris 
 205


Inexactitudes de l’Histoire de ma Vie et erreurs des biographies. — Vie excentrique. — Amis berrichons. — Jules Sandeau. — Le comte de Kératry et de Latouche. — Rose et Blanche — « Jules Sand » et « George Sand » — La Molinara. — Bigarrure. — La Vision. — La Fille d’Albano. — Indiana. — Valentine. — La Marquise. — Melchior. — Le Toast. — La Reine Mab 
 309


Malheurs sociaux et intimes. — Rupture avec Sandeau. — Prosper Mérimée. — Fr. Rollinat. — Lélia. — Gustave Planche et Sainte-Beuve. — Lavinia. — Préface d’Obermann. — Cora. — Garnier
 384


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1899
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GEORGE SAND
SA VIE ET SES ŒUVRES



CHAPITRE VIII[280]

(1833-1835)


Alfred de Musset. — Fontainebleau. — Voyage en Italie. — Pietro Pagello. — Jacques. — La légende. — Voyage dans les Alpes et vie à Venise. — Retour en France. — La rupture et l’épilogue du roman.

Chacun de nous voit « par ses yeux », entend à sa manière, possède un tact particulier. Nous sommes à table, où il y a un verre de vin devant nous. Nous le regardons tous les deux, mais nous le voyons très diversement, et le vin lui-même paraît tout autre à chacun de nous. Nous transmettre l’un à l’autre comment nous l’avons vu, quel goût nous avons trouvé au vin, c’est ce que nous ne pourrons jamais faire. Nous nous contentons du mensonge des mots, et quand chacun de nous a affirmé que le verre est diaphane et brille, que le vin est doux ou sec, nous nous imaginons qu’il est pour nous deux identiquement diaphane, qu’il est pour nous deux aussi également doux ou sec, que les mots employés répondent adéquatement à la sensation que chacun de nous a perçue, et que ces sensations se sont réfléchies, les mêmes et à un même degré dans l’intelligence. Et nous croyons que nous nous comprenons les uns les autres ! Cependant ce n’est là que nous décevoir en paroles, — cette pitoyable monnaie étrangère (comme l’a fait remarquer depuis longtemps un homme d’esprit), qui ne peut jamais répondre complètement à la vraie valeur de notre monnaie, l’idée à nous, mais tout au plus la rendre très approximativement. Mais si un phénomène matériel extérieur, aussi insignifiant que l’aspect d’un verre et le goût du vin qu’il renferme, se reflète tout différemment sur deux esprits divers, produit des impressions, des sensations et des nuances d’idées différentes, se diversifie généralement en deux âmes humaines, combien cette diversité se montre-t-elle plus profonde encore, plus tranchante, combien cette faible dissemblance d’impressions entraîne-t-elle une plus grande divergence dans la tournure même de la pensée, lorsque le phénomène, au lieu de se passer dans le monde extérieur, se produit dans notre vie intérieure, psychique. Ce qui m’exaspère, vous laisse parfaitement froid ; ce que j’appelle amour n’est pas du tout pour vous de l’amour, mais simplement de l’amitié ; même ce que nous sommes d’accord à appeler chagrin ou désagrément, joie ou bonheur, tout cela, pour chacun de nous, est tout autre, tout dissemblable ; transmettre à un autre, en pleine exactitude, ses sensations, ses pensées, ses sentiments et leurs nuances, c’est ce que personne ne peut, n’a jamais pu et ne pourra jamais faire. C’est ce que Guy de Maupassant a parfaitement compris quand il dit, dans Solitude : « Notre grand tourment dans l’existence vient de ce que nous sommes éternellement seuls, et tous nos efforts, tous nos actes ne tendent qu’à fuir cette solitude… Je te parle, tu m’écoutes, et nous sommes seuls tous deux, côte à côte, mais seuls… Nous sommes tous dans un désert. Personne ne comprend personne… Et moi, j’ai beau vouloir me donner tout entier, ouvrir toutes les portes de mon âme, je ne parviens point à me livrer. Je garde au fond, tout au fond, ce lieu secret du Moi où personne ne pénètre. Personne ne peut le découvrir, y entrer, parce que personne ne me ressemble, parce que personne ne comprend personne… »

C’est cependant ce que nous ne voulons ni voir, ni croire, nous nous acharnons, avec un désespoir, du reste, compréhensible, à arriver à ce que l’on nous comprenne, nous nous efforçons de sortir de notre moi, nous voulons rompre tous les liens, nous mettre en communication vraie, réelle avec d’autres âmes, et nous parlons, écrivons, prêchons, convainquons, contractons des amitiés, nous aimons, et nous croyons que, grâce à tout cela, nous atteignons une communauté spirituelle, une sorte d’unification avec d’autres âmes. Surtout lorsque nous aimons ! C’est alors plus qu’en toute autre chose que nous nous laissons décevoir en paroles, et que nous n’aspirons même qu’à être déçus. Tu m’as dit : « Je t’aime », je suis heureux, et je m’imagine que ces trois petits mots résonnent dans ton âme comme dans la mienne, que pour toi et pour moi, ils ont la même valeur. Faut-il davantage ? Nous nous jurons et affirmons passionnément qu’il en est ainsi. Combien les amoureux sont prodigues de phrases dans le genre de celles-ci : « Je t’aime avec la même passion que tu m’aimes. Mes sensations sont les mêmes que les tiennes. »

« La même », « les mêmes ! » Pauvres insensés ! Qui donc a pesé, mesuré, qui vous a donc dit que rien que le mot « de même » fait également vibrer vos nerfs auditifs ? L’homme ne peut sortir de son moi ne peut s’abstraire de ses yeux, de ses oreilles, de ses nerfs, de son cerveau, il est leur éternel esclave, emprisonné en eux comme dans une carapace impénétrable, et autour de lui, enfermées aussi dans leur individualité comme dans une coquille, d’autres âmes humaines î Et ces âmes s’imaginent qu’elles se comprennent et se connaissent ! Certes, on ne peut nier que, malgré les nuances qui se diversifient presque à l’infini entre les individualités, il n’y ait souvent entre elles similitude de natures, que la même éducation, les mêmes goûts, et surtout la même manière d’exprimer en paroles nos idées et nos goûts nous portent à nous faire sentir que nous sommes plus près des uns et plus éloignés des autres, que nous nous mettons lentement à l’unisson de quelques-uns, tandis que nos sympathies pour d’autres naissent comme un coup de foudre. Mais c’est là justement qu’est le danger. La sympathie, l’amitié, l’ardeur à y arriver sont précisément ce qui nous fait le plus facilement perdre de vue qu’une union parfaite, que l’identité ne peut être qu’une chimère. Et notre amour est-il donc autre chose que le rêve ininterrompu de cette identité, de cette union, la soif de les acquérir, la foi en la réussite ? Plus forte sera cette croyance, plus amer sera le doute, le réveil après l’ivresse, le désenchantement ; plus l’amour aura été profond, plus affreux deviendra le sentiment que l’âme des autres n’est pour nous que ténèbres (proverbe russe). Ce sentiment, nous devons tous l’éprouver, plus tôt ou plus tard. Comment ne pas se réjouir du bonheur de ceux qui ne l’ont pas encore éprouvé, comment ne pas bénir le sort qui donne à chacun, ne fût-ce qu’une année, ne fût-ce qu’une semaine de cette heureuse déception, de ce mirage, de cette foi en l’union de deux âmes, indispensable à tout homme assoiffé de la vie de l’âme ? Comment ne pas s’étonner que, envers et contre tous, les hommes aiment encore et peuvent se sentir heureux ? Et cependant une des choses les plus étranges que Ton observe dans l’humanité, — bizarrerie qui frappe surtout l’observateur sérieux des choses et des passions humaines, — c’est notre habitude de rechercher les raisons et de nous étonner des motifs qui peuvent porter des amis, des amoureux ou des époux à se quitter. Si peu que nous réfléchissions sur notre propre vie ou sur celle des autres, nous devrions bien plus être étonnés de voir les hommes se rapprocher, avoir des moments ou des années d’une union presque parfaite avec d’autres hommes, d’autres âmes, de rencontrer dans la vie de nombreuses amitiés, des amours heureux, en un mot, le bonheur sous une forme quelconque.

Nulle part cette habitude de juger ainsi n’apparaît plus souvent que lorsque dans la conversation ou les livres on traite les amours heureuses ou malheureuses (et quelles amours ne sont pas malheureuses ?) dans la vie des grands hommes. Alors ce n’est que l’adage rebattu : « Comment se fait-il que ces gens-là se soient quittés ? Qu’est-ce donc qui a pu amener leur séparation ou leur divorce ? Quel est le coupable ? « Il faudrait, au contraire, s’écrier : « Comment, diable, deux individualités si différentes ont-elles pu s’accorder ? N’est-il pas étonnant qu’elles aient pu s’aimer ? Par quel heureux hasard ont-elles pu jouir d’un moment de bonheur, ce bonheur fut-il même empoisonné ? » Et cependant les causes de cette séparation, de ce divorce sont faciles à trouver : elles sont en tout, elles sautent aux yeux.

Lorsque, en particulier, nous passons aux romans vécus de George Sand, nous rencontrons avant tout, à leur égard, du côté de ses biographes et du public, cette étonnante habitude et cette curieuse manière déjuger dont nous avons déjà parlé au début de ce livre, — manière adjuger dans le sens exact du mot et de condamner. Pour peu qu’il soit question de collisions psychologiques, voire de relations humaines basées sur tel ou tel autre sentiment, aussitôt nous nous transformons en procureurs pour accuser et condamner l’une ou l’autre des parties en cause[281]. Les biographes de George Sand l’absolvent, cela va sans dire ; ceux de Musset et de Chopin la condamnent, cela ne pouvait non plus manquer. C’est toujours un procès qu’on fait ! Et pourtant, à tous les romans réels de George Sand vient justement encore s’ajouter cette circonstance aggravante que l’héroïne elle-même et presque tous les héros, ses favoris, furent de grands hommes, de grands talents, des génies, c’est-à-dire des natures deux fois, cent fois plus individuelles que chacun de nous et tout autrement impressionnables, pensant par eux-mêmes, sentant par eux-mêmes, se diversifiant davantage encore des autres, emprisonnés davantage aussi dans la carapace de leur personnalité. Quoi d’étonnant alors que tous les romans personnels de George Sand aient fini malheureusement pour l’un ou l’autre des amants, ou plutôt pour tous les deux. Il va sans dire que dans ces romans, comme partout ailleurs, celui des deux qui aimait le plus était le plus malheureux ; dans les histoires ordinaires d’amour, ce sort est presque toujours réservé à la femme ; mais dans les amours qu’a traversés George Sand, le malheur est souvent échu aux héros eux-mêmes, à ceux d’entre eux qui étaient plus faibles ou dont l’amour était plus fort.

En amour, le code est tout particulier et très étrange. En amour, celui-là a toujours tort qui aime davantage. Disons mieux : La victoire est à celui qui n’aime plus, n’aime pas encore ou n’aime pas du tout. Plus on vous aime, plus on vous est dévoué, plus on est sans défense, et plus celui qui aime est incapable de vous cacher la moindre nuance de ses pensées, ne fût-ce que pour défendre son âme contre vous, plus vous vous montrez négligent, cruel, méprisant. Ce qui vous aurait enchanté, vous eût paru le bonheur suprême, — si vous aviez aimé vous-même, — vous semble maintenant insupportable, vous ennuie, vous met hors de vous. En pareil cas vous seriez capable de haïr, et même de railler. Plus l’un des deux se montre bon, plus l’autre devient mauvais à son égard. Il vous écrit de longues lettres en y mettant tout son cœur, sans vous rien cacher, dans le désir de vous livrer encore et toujours toute son âme, tout son être dans l’éternel besoin de vous parler de soi, afin que vous sachiez tout — ces longues épîtres vous fatiguent, vous sont à chargé, vous les lisez ou plutôt vous les parcourez négligemment, à peine daignez-vous y faire attention. Il n’aspire qu’à vous voir, il vous dit que sans vous il s’ennuie nuit et jour, — cela vous semble importun, petitesse d’esprit, manque de tact et d’intérêts sérieux, preuve de faiblesse, attentat contre votre liberté. Il vous aime avec désintéressement, se sacrifiant lui-même sans vous demander rien en retour. Pour vous, c’est Là se rabaisser, manquer de fierté et déroger au sentiment de sa propre dignité. Il perd patience, les souffrances lui font jeter le masque et se déclarer, son langage devient fou, passionné ; vous voilà irritée, révoltée, — il manque de délicatesse, il est grossier, brutal et vulgaire, il vous accable de sa personne, et c’est ce que vous ne voulez à aucun prix.

Faut-il le dire en un mot ? Toujours et toujours, c’est sa faute à lui, toujours vous avez raison. Mais si lui ou elle n’aime plus, n’aime pas encore ou n’aime pas du tout, mais que vous aimiez, vous ! Ah alors ! les choses changent de face. C’est vous alors qui écrivez, c’est vous qui êtes importun, c’est vous qui manquez de délicatesse, qui n’avez pas le sentiment de votre propre dignité ; votre figure longue et morose ennuie ; vos lettres, vos visites, vos questions, vos soucis, votre amour infini qui éclate dans chacune de vos paroles, dans chacun de vos gestes, chacun de vos actes, tout cela est insupportable, tout cela devient une véritable obsession. C’est vous alors qui avez tous les torts, c’est lui ou elle qui ont toujours raison ! Væ victis.

Dans la vie de George Sand, on trouve, hélas ! beaucoup d’histoires d’amour, on n’en trouve même que trop, et c’est peut-être ce qui l’a fait regarder comme ayant prêché l’immoralité dans tous ses romans, quoique ses héroïnes soient le plus souvent loin de ressembler à Aurore Dudevant par leur caractère et leur tempérament.

Les ennemis de George Sand se sont évertués à nous représenter son tempérament à elle sous les plus noires couleurs, tandis qu’on dirait que ses amis et ses biographes, se sont imposés le rôle hypocrite de se taire là-dessus ou de recourir à tous les faux-fuyants pour jeter comme un mystère sur l’un ou l’autre trait de la vie de leur héroïne. Nous aimons à répéter encore ici que nous ne voyons aucun besoin de chercher les circonstances atténuantes dont il semble qu’on ne puisse se passer lorsqu’on parle des amours de notre écrivain. George Sand fut une femme tout exceptionnelle, géniale, à laquelle il serait absurde d’appliquer la mesure de la morale courante, tout comme il serait insensé de l’appliquer à Byron ou à Lermontow. Si en chacun de nous les défauts sont étroitement liés à nos qualités, et si chacun des traits de notre caractère est presque inséparable des autres, ce phénomène est bien plus frappant encore dans les natures fortes, complexes et exceptionnelles.

Avant d’arriver à la douce quiétude objective du philosophe qui est sorti vainqueur de toutes les révoltes, et à cette harmonie de l’âme qui nous frappe et nous charme dans Gœthe, — cet homme génial aussi eut une jeunesse orageuse et une vie pleine d’aventures et de rencontres de toutes sortes. On dirait que le sort s’est plu à lui donner les occasions de tout sonder, de jouir de tout, de tout éprouver, de recueillir partout des sons, des couleurs. En lisant l’histoire de sa vie, l’on voit que ce qui lui a peut-être rendu le plus grand service, lui a été le plus utile, c’est sa légèreté devenue célèbre et son égoïsme presque sans exemple dans ses relations avec ses amis et avec les femmes qui l’ont aimé. Il est certain que beaucoup de ceux qui ont servi de documents humains au poète, dont le vaste esprit possédait le monde (ce qui ne l’empêchait pas de faire des expériences in anima vili) ont dû éprouver bien des amertumes ; mais maintenant que tout un siècle s’est écoulé, il serait étrange de se lamenter encore sur le sort de ceux ou de celles qui ont servi de prototypes à Lotte, à Lilly, ou à Werther. On se révolte contre Gœthe-homme et on le condamne aisément, on plaint la vraie Charlotte ; mais quel regret, quelle perte pour nous si Gœthe-poète n’eût pas éprouvé cet amour dans sa jeunesse ! Cet épisode était nécessaire dans l’histoire du développement de cet esprit sublime.

Nous ne serions guère moins ridicules si nous allions nous plaindre à propos des diverses histoires d’amour de Heine ou de Musset, de Pouchkine ou de Byron. D’où pourrions-nous savoir ce que chacun de ces amours a laissé dans l’âme de ces poètes, ce qu’il a ajouté à leur croissance intérieure, par quelles routes inconnues et vers quel point ces amours ont tourné, à un moment donné, leur pensée ou les ont dirigés dans la voie qu’ils ont suivie. Tous ces amours, tous ces épisodes dont la portée est cachée aux acteurs eux-mêmes, à leur entourage, à leurs contemporains, sont les étapes nécessaires et souvent providentielles dans la vie de ces hommes hors ligne.

Ces voies providentielles, nous les ignorons, voilà tout. Personne de nous ne pourra jamais savoir de quelles circonstances, de quelles coïncidences fortuites purement extérieures, de quels heurts, de quelles impressions dépendent les bouleversements, les revirements, les remous qui se passent dans la vie de l’âme et à quoi ils aboutissent. Qui de nous pourrait savoir comment le moindre épisode extérieur de notre vie se répercute — positivement et directement ou négativement et par la loi des contraires — dans notre vie intérieure ?

Il n’y a pas de fait, de rencontre humaine, qui soient inutiles dans le développement et la marche en avant de chacun de nous. À plus forte raison encore, tout cela est-il nécessaire, devient-il un besoin, et, par conséquent, légitime dans la carrière de tout génie, de tout homme éminent.

Mettant donc de coté tous les points de vue et les jugements généralement reçus, nous avons parlé et parlerons des romans personnels de George Sand avec le calme parfait et l’impartialité de l’historien, et pour jeter à l’avance l’épouvante dans les âmes de nos vertueux lecteurs, nous dirons sans détour, que pour une femme ordinaire, la dixième partie de toutes ces amours serait impardonnable, mais qu’à nos yeux, George Sand ne nous paraît pas immorale, que toutes ses amours, si nombreuses soient-elles, ne l’amoindrissent nullement. Les passions, les entraînements et les événements personnels — c’est une chose ; mais l’élévation foncière de l’âme, sa tendance incessante vers la lumière, le perfectionnement ininterrompu — (acheté souvent au prix de chutes et de repentirs) — l’ascension continuelle de l’esprit vers l’idéal du beau, du bien, de la vérité, — cela c’est une autre chose. Une grande âme ne vit pas comme nos petites âmes modestes ; l’histoire de son développement est souvent mélangée de défaites et de victoires, de luttes, de désespoirs et de joies, de doutes cuisants et de foi enthousiaste. L’important, c’est le mouvement progressif de l’âme sans aucun arrêt, et non le mode de son perfectionnement. S’il s’effectue paisiblement et graduellement, ou par bonds et per aspera ad astra, c’est ce qu’il ne nous appartient pas de juger, ce rôle revient à la Cause de tout ce qu’il y a de génial et de divin dans l’homme.

Dans la vie romanesque de George Sand, il y a eu, nous le répétons, du trop, et ce qui a joué en tout cela un grand rôle, c’est le tempérament passionné qu’elle avait hérité de ses ancêtres, c’est sa nature éternellement avide de nouvelles impressions. Mais il est hors de doute aussi que George Sand eût pu se dire ce que sa célèbre amie Mme Dorval disait d’elle-même : « Est-ce que ce sont les sens qui entraînent ? Non, c’est la soif de tout autre chose. C’est la rage de trouver l’amour vrai qui appelle et fui toujours[282]. »

Mais George Sand eût-elle été possible sans tous ses romans vécus ? Serait-elle un de ces esprits éminents dans la série des phénomènes de l’ordre spirituel, si l’on rejetait de l’histoire du développement de son âme tous ses entraînements, toutes ses chutes, ses désespoirs, ses élans et ses repentirs ? Nous ne le croyons pas.

Peut-être George Sand n’a-t-elle aimé personne aussi passionnément, qu’elle a aimé Alfred de Musset ; d’autre part elle n’a été aimée aussi sincèrement par personne que par Alfred de Musset. Cependant ce mutuel amour a-t-il apporté autre chose que chagrin et souffrance dans la vie de l’un et de l’autre ? Cette triste histoire a déjà été racontée mille fois sérieusement et ironiquement, avec calme ou avec rage, le fiel à la bouche, par des amis ou des ennemis, en vers et en prose, simplement ou dans des œuvres d’imagination plus fictives que réelles. Sans parler des comptes rendus de cet épisode, insérés dans tous les cours de littérature, des articles et des biographies où l’on en parle comme en passant, nommons ceux qui en ont fait une étude spéciale et s’y sont arrêtés : MM. Paul de Musset, le vicomte de Spoelberch de Lovenjoul, Maurice Clouard, Paul Lindau, Arvède Barine, de Pontmartin, Kertbeny, Sainte-Beuve, Maxime du Camp, Mariéton, S. Rocheblave, la vicomtesse de Janzé, le docteur Cabanès, Adolphe Brisson, Niecks (dans sa Biographie de Chopin), Georges Brandès, Mirecourt, miss Bertha Thomas, etc., etc. ; ajoutons que ce roman d’amour a servi de thème à la Confession d’un enfant du siècle de Musset, à Elle et Lui, de George Sand, à Lui et Elle, de Paul de Musset, à Lui, de Louise Colet, et qu’il existe, outre cela, une série innombrable de pamphlets fort peu décents et d’atroces libelles quasi satiriques, dans lesquels cette histoire, et avant tout la personnalité de George Sand, sont représentées sous les traits les plus repoussants. Tels les articles de Babou, de Barbey d’Aurevilly, tels « Eux, drame contemporain par Moi » (Alexis Doinet) — « Eux et Elles, histoire d’un scandale, » par M. de Lescure, « les Amours d’un poète, idylle en quatre colonnes » (attribué à un homonyme de de Latouche, ce qui fut démenti par la rédaction du Gaulois où ce pamphlet avait d’abord paru), « Lélia ou la femme socialiste, poème en quatre nuits, » et enfin, « le Songe de Mme Sand, pour faire suite au songe d’Athalie », tous deux par Alexandre Dufaï, le comble de la mauvaise foi et du mauvais goût chez l’écrivailleur le moins estimable. On trouve en outre à partir de Lélia[283] dans plusieurs romans et nouvelles de George Sand les échos de ses impressions pendant les derniers mois de 1833 et ceux de son célèbre voyage à Venise (Lettres d’un voyageur, Aldo le Rimeur, l’Orco, l’Uscoque, Mattéa, la Dernière Aldini, le Secrétaire intime). Les réminiscences de ce voyage en Italie se retrouvent aussi dans Gabriel, dans la première partie de Consuelo et dans plusieurs autres œuvres postérieures de George Sand. De son côté, c’est après son retour d’Italie que Musset a écrit ses plus belles poésies lyriques (les Nuits, le Souvenir, la Lettre à Lamartine, À mon frère revenant d’Italie, etc.), et ce sont les souvenirs d’Italie et de George Sand qui lui ont inspiré Lorenzaccio, On ne badine pas avec l’amour, et plusieurs autres œuvres dramatiques. Cette liste succincte de productions suffit pour nous faire voir que ce drame du cœur, qui a soulevé tant de bruit en son temps et même en ces dernières années, eut une importance littéraire considérable et qu’à ce titre seul il mérite de fixer l’attention du critique.

Mais grâce à l’abondance des récits apocryphes relatifs à cet épisode et notamment aux faits du voyage en Italie, l’histoire de cet amour est devenue et restée une légende ; les faits y sont altérés et défigurés au point qu’on ne s’y reconnaît plus. Les noms de George Sand et de Musset sont sur toutes les lèvres ; mais la vérité, personne ne la sait. La cause de tout cela, nous l’avons déjà dit, c’est la mauvaise foi et l’intempérance de langage des ennemis de George Sand, et la crainte éprouvée par ses amis de parler simplement et franchement de choses qui ne sont pourtant ignorées de personne. Ses amis se taisent ou parlent dans le vague et par réticences ; les ennemis ne se gênent nullement pour aller, dans leurs attaques, jusqu’à l’absurdité. Et, ce qu’il y a d’étrange, c’est qu’amis et biographes ont toujours essayé de ne pas même nommer le héros adversaire. « Personne, autour d’eux ne faisait cette réflexion qu’en amoindrissant l’autre, on amoindrissait aussi son propre héros, » comme le remarque si judicieusement Arvède Barine dans sa biographie de Musset. Tous les hommes impartiaux, qui ont eu l’occasion de connaître cette histoire, en se basant sur les documents authentiques, sont arrivés à la même conclusion : la vérité sincèrement dévoilée rehausserait l’honneur des deux parties. C’est ce que Édouard Grenier[284] reconnaît sans ambages, et il a raison. C’est ce que reconnaît encore d’une manière plus explicite le célèbre bibliophile, passé maître relativement à l’histoire littéraire de notre siècle, le vicomte de Spoelberch, l’auteur des monographies sur Balzac et Gauthier, qui, parmi ses trésors bibliographiques d’un prix inestimable, possède les papiers de Sainte-Beuve, contenant entre autres la correspondance de celui-ci avec George Sand, quelques lettres de Musset à Sainte-Beuve et un grand nombre de documents et de lettres de George Sand elle-même. Depuis longtemps et plus d’une fois M. de Spoelberch a exprimé dans ses œuvres l’opinion que si la correspondance authentique de Musset et de George Sand et les lettres qu’elle écrivit à Sainte-Beuve à cette époque eussent été publiées, la mémoire de ces deux grands noms[285] n’en aurait nullement souffert, mais que ces lettres, par leur véracité et leur sincérité n’eussent fait qu’augmenter le prestige du grand nom de George Sand, sans nuire nullement à la paix de sa mémoire[286]. Aujourd’hui M. de Spoelberch a exécuté le désir qu’il avait depuis longtemps, « de contribuer autant qu’il était en son pouvoir à la publication de cette correspondance » et il a fait paraître un fragment de sa future Histoire des œuvres de George Sand, dans lequel, sur des documents qu’il possède, il a raconté la Véritable histoire de « Elle et Lui ». Il s’est conformé au désir des deux parties intéressées : on voit en effet par les lettres de Musset qu’ont publiées Arvède Barine, Grenier et Mariéton, que le poète avait eu le ferme désir de raconter à la postérité son amour pour George Sand, et de rehausser et de glorifier par là le nom de son amante[287]. George Sand, de son côté, avait aussi exprimé, plus d’une fois, oralement et par écrit, le désir formel de livrer un jour au public les lettres de Lui et d’Elle, afin de se justifier au moins des trois principaux points d’accusation qu’on avait lancés contre elle[288].

Depuis 1897 le désir des deux écrivains est, en partie, un fait accompli : on a imprimé les lettres de George Sand à Musset et à Sainte-Beuve ; quelques unes de ses lettres à Pagello ; une partie des lettres de Musset à George Sand et une foule d’autres documents, relatifs à cette histoire[289]. Grâce à tous ces documents, à différentes recherches personnelles et à la possibilité de profiter de certaines lettres du docteur Pagello, lettres entièrement inconnues du public et très importantes, méritant toute confiance par leur véracité, sobre et réservée et leur sincérité attachante, nous avons pu nous servir de tous les innombrables documents publiés jusqu’ici, non comme de simples sources, mais en les soumettant à une critique raisonnée.

George Sand fit la connaissance de Musset peu de temps avant l’apparition de Lélia. Tout le monde littéraire de Paris s’intéressait à la nouvelle étoile qui se levait. Au désir de faire connaître l’auteur d’Indiana si passionnée, et de la poétique Valentine, s’ajoutait encore, la curiosité de voir la femme originale, tant soit peu excentrique, sur laquelle couraient déjà des légendes, cette beauté qui avait réussi à asservir le cœur de Sainte-Beuve, si exclusif et si raffiné, à s’attacher le pessimiste de Latouche et même Gustave Planche, l’intransigeant. Non moins célèbre était alors Musset, l’auteur des Contes d’Espagne et d’Italie qui avaient soulevé des tempêtes, de la moqueuse Ballade à la lune, de Namouna, etc., etc. Musset, qui n’avait pas encore vingt-trois ans, était un jeune homme svelte et blond, au teint délicat, aux beaux yeux rêveurs, dont le regard était cependant souvent hardi, pour ne pas dire davantage[290].

Malgré sa grande jeunesse, l’auteur de Namouna et de Portia était loin d’être encore novice dans la littérature et dans la vie. Par les manières et la tenue, c’était un élégant, un dandy, correctement mis, gâté par les femmes du monde, spécimen de la jeunesse dorée dont il partageait les plaisirs et les passe-temps, du matin au soir, en commençant par un déjeuner dans un restaurant à la mode, suivi de promenades sur le boulevard de Gand, et en finissant par les raouts et les bals du faubourg Saint-Germain. Ces passe-temps l’empêchaient non seulement de travailler, mais étaient en disproportion avec sa situation de fortune, car il n’était pas riche ; mais il avait des goûts aristocratiques[291].

Il est vrai d’ajouter que, du soir au matin, il n’était pas rare de voir le favori des dames du faubourg Saint-Germain, passer son temps en des compagnies rien moins qu’aristocratiques et vertueuses, et ceux de ses biographes sont parfaitement dans le vrai, qui font remarquer que, dès ses jeunes années, Alfred de Musset, hélas ! ne connaissait que trop bien tous les mystères de Paris et les bas-fonds de la ville, et les savait mieux qu’on ne les connaît souvent dans un âge plus mûr.

Quel lecteur des Ballades andalouses, des Marrons du feu, de la Coupe et les Lèvres n’a pas été frappé de voir chez leur tout jeune auteur, à côté d’éclatantes images poétiques, d’une rare observation et d’une précoce pénétration, un profond désenchantement et une connaissance si prématurée de la vie, avec tous ses côtés sombres et tous ses vices. Le frère-biographe essaye inutilement de convaincre son lecteur que ce n’est là que « pose », fiction, que tout cela, comme on le dit, a été écrit « de tête », que l’auteur, à cet âge, était un petit jeune homme vertueux, innocent, vivant sous l’aile de sa maman, ne s’éloignant jamais d’elle sans son consentement, et, n’ayant dans la tête, autre chose que « le souvenir de ses leçons » et du banc d’école qu’il venait à peine de quitter. Paul Lindau, malgré son amour pour son héros[292], a cependant senti la nécessité de montrer la faiblesse de pareilles affirmations. Il dit : « Mais ne pourrait-on pas répliquer à cela que les instincts de ce petit jeune homme qu’on nous donne à peu près comme innocent, sont cependant très frappants, et qu’ils conduisent tous (sammt und sonders) à une seule et même chose qui, si l’on employait le terme le plus fort, s’appellerait corruption ? Je me crois bien libre de tout rigorisme exagéré et, certes, je ne reprocherai pas au jeune poète de s’être quelquefois éloigné (auschweifte) du chemin de la vertu et de s’être engagé par caprice ou par quelque autre raison, dans des sentiers que la vertu regarde comme défendus. Mais quand je remarque que le poète erre uniquement dans ces sentiers boueux, que sa fantaisie ne recherche que les endroits évités par la bonne société et qu’il manifeste déjà une telle « connaissance de localités » qui, à son âge, épouvante tout simplement, alors il me devient difficile de me représenter ce blond jouvenceau comme un garçon innocent que garde une tendre mère. Alors il ne me reste plus qu’à regretter amèrement que ce talent étonnant se soit montré si précoce et ait pu si tôt se pervertir… »

Mais Paul de Musset, dans son acharnement à vouloir créer à son frère une réputation de candidat au prix Monthyon, trouve nécessaire d’ajouter que même dans la suite, l’auteur de Rolla, de la Confession et de Lorenzaccio, resta toujours le jeune homme innocent, n’ayant rien vu de la vie que le salon maternel et les salles de bals. Paul de Musset se gendarme contre une remarque très juste de Taine, et s’écrie : « Je ne sais pourquoi M. Taine, dans une étude très belle sur le poète anglais Tennyson, a représenté Alfred de Musset rôdant le soir dans les plus laides rues de Paris. Rien n’est plus inexact : Musset détestait les cloaques et n’y passait jamais qu’en voiture…[293] » Puis, il consacre quelques lignes énergiques au fatras de souvenirs apocryphes et de contes bleus racontés sur Musset comme sur tous les grands hommes. Il n’y a pas de doute que les souvenirs et récits sur Musset pèchent probablement aussi souvent contre la vérité que tous les autres souvenirs. Pourtant, comment accorder cette affirmation absolue que Musset ne connût pas les bas-fonds, les tavernes, les bouges, avec ses propres descriptions, telles que nous en trouvons dans la Confession d’un enfant du siècle ou avec les paroles suivantes tirées d’une de ses œuvres inédites : « Parmi les coureurs de tavernes, il y en a de joyeux et de vermeils ; il y en a de pâles et de silencieux. Peut-on voir un spectacle plus pénible que celui d’un libertin qui souffre ? J’en ai vu dont le rire faisait frissonner[294]… » Tout cela n’est-il pas peint d’après nature ? Dans la vérité et le réalisme de ces descriptions, devons-nous encore ne voir que licence poétique et « pose », comme dans les Contes d’Espagne et d’Italie ? Et n’est-il pas très étrange de voir plusieurs des biographes de Musset s’évertuer à le représenter comme un fat de salon, toujours guindé, uniquement préoccupé d’observer les bienséances mondaines ? Quoique Musset ait eu le travers de tenir au dandysme, et quelque grands qu’aient été ses défauts et ses vices qui ont plus tard amené le naufrage de sa santé et de ses qualités morales, il fut vraiment un poète, et il a suivi instinctivement le conseil de Gœthe :

    « Greift nur hinein ins volle Menschenleben,
    « Ein yeder lebt’s, nicht vielen ist’s bekannt,
    « Und wo Ihr’s packt, da ist’s interessant
[295].

Et ne dit-il pas lui-même, dans le Poète et le Prosateur, en faisant le portrait d’un vrai poète : « Le plus petit être, la moindre créature, par cela seul qu’ils existent, excitent sa curiosité. Le grand Goethe quittait sa plume pour examiner un caillou et le regarder des heures entières ; il savait qu’en toute chose réside un peu du secret des dieux. Ainsi fait le poète, et les êtres inanimés eux-mêmes lui semblent des pensées muettes… Regarder, sentir, exprimer, voilà sa vie ; tout lui parle ; il cause avec un brin d’herbe ; dans tous les contours qui frappent ses yeux, même dans les plus difformes, il puise et nourrit incessamment l’amour de la suprême beauté ; dans tous les sentiments qu’il éprouve, dans toutes les actions dont il est témoin, il cherche la vérité éternelle… » Un homme qui n’aurait rien vu que des salons de duchesses, et qui, n’eût « passé qu’en voiture à côté de tous les cloaques » de la vie, n’eût jamais, à coup sûr, écrit des pages aussi émouvantes, que la scène finale de Rolla, ni des scènes d’un tragique aussi profond que celle de la taverne dans la Confession, ni les mots cités plus haut : « Parmi les coureurs de tavernes… », ni enfin les lignes si profondément tristes que tout le monde connaît, de sa Lettre à Lamartine :

    C’était dans une rue obscure et tortueuse
    De cet immense égout qu’on appelle Paris ;
    Autour de moi criait cette foule railleuse,…


Tous les biographes amis de Musset ne soupçonnent pas combien leurs plaidoyers, pour prouver sa candeur de pensionnaire, ravalent en lui l’homme et le poète !

Or, sous les dehors de ce dandy et de ce coureur d’orgies nocturnes se cachait une ame ardente et passionnée, délicate, impétueuse, impressionnable, frémissante à tout phénomène de la vie, avec une force inconnue aux hommes ordinaires, semblable à un « luth oublié sur une chaise, que le moindre souffle de vent fait résonner[296] », une vraie âme de poète, avec toutes ses faiblesses comme avec toutes ses sublimes qualités. Musset ne pouvait rester indifférent à quoi que ce fût ; un rien, inaperçu pour un simple mortel, la moindre impression de la vie extérieure, de la nature pouvait le faire tomber en extase ou le jeter dans le désespoir. Toute rêverie naissante et flottante en son imagination grandissait démesurément, devenait pour lui réalité, et comme telle le torturait, ou l’enivrait de joie. Encore enfant, il manifestait déjà cette manière de sentir, relativement aux moindres faits de la vie. Dans les premiers chapitres de sa Biographie, Paul de Musset nous raconte quelques épisodes intéressants et nous donne des détails sur l’enfance d’Alfred, détails excessivement caractéristiques qui servent à nous éclairer sur toute la vie ultérieure du poète. À l’âge de trois ans, on lui fit cadeau de souliers rouges, qu’il devait mettre à l’occasion d’une fête de famille. L’enfant brûlait d’impatience de mettre ces charmants souliers et ne pouvait rester en place pendant que sa mère lui peignait ses boucles. Enfin il s’écria presque en larmes : « Dépêchez-vous, maman, mes souliers neufs vont devenir vieux. » Et le frère-biographe fait justement remarquer : « On ne fit que rire de cette vivacité ; mais c’était le premier signe d’une impatience de jouir et d’une disposition à dévorer le temps qui ne se sont jamais calmées ni démenties un seul jour. » Paul de Musset rapporte dans ses premières pages (les plus précieuses à coup sûr de son livre) et dans ses derniers chapitres quelques faits analogues de la jeunesse et des années de maturité de Musset, qui nous montrent combien son âme était passionnée, impatiente, d’une sensibilité intense et presque maladive. Il ne pouvait voir souffrir ; toujours il était prêt à faire tout ce qu’il pouvait pour les hommes et les animaux, afin de se débarrasser lui-même du sentiment, pour lui insupportable, de la compassion dans le sens littéral du mot, c’est-à-dire de sa souffrance avec les autres, sentiment maladif, qui allait jusqu’à lui faire perdre le repos et le sommeil. Et, en même temps, dans les moments d’irritation et d’emportement il était capable d’offenser cruellement une personne aimée ; par colère ou chagrin il perdait aussi facilement la tête que dans la joie ou le bonheur. Il n’avait ni fermeté, ni persévérance ; il n’a jamais pu se maîtriser. Il ne savait pas aimer à moitié, vouloir avec calme, attendre raisonnablement l’accomplissement de ses désirs. Il disait de lui-même : « Je ne suis pas tendre, je suis excessif. » Il était individualiste dans le meilleur et le pire sens du mot. Son frère écrit : « C’était en toutes choses l’homme le plus indépendant, tout entier à ses impressions et gouverné par sa fantaisie. Perpétuellement il lui arrivait de sortir avec l’intention d’aller dans un endroit, et de changer d’idée à moitié du chemin[297]. »

« Indépendant jusqu’à l’opiniâtreté, confiant en son jugement jusqu’à s’opposer même à l’autorité la plus respectable, cette autorité fût-elle le devoir envers soi-même, le respect de son propre talent, — sans aucun guide en dehors de sa propre volonté, de ses propres caprices et passions, il traversait orageusement la vie sans vouloir s’arrêter devant aucune barrière, sans se soucier de développer les forces nécessaires pour vaincre les obstacles que l’on trouve dans la vie ou pour réparer les forces perdues, — il préférait au lieu de se reposer, se traîner plus loin avec peine, aussi longtemps que c’était possible et, lorsque les forces le trahirent, il tomba et resta immobile… » — Voilà par quelles paroles Lindau caractérise la vie et la nature d’Alfred de Musset.

« C’est ainsi qu’il vécut, c’est ainsi qu’il travailla. Tout ce qui lui paraissait régularité et ordre, le rebutait. Quand il y était disposé, il arrivait que pendant des jours et des semaines et quelquefois des mois entiers, il vivait exclusivement par le travail de l’esprit. Mais ensuite venaient des temps d’arrêt qui duraient de longues semaines, des mois et même des années, — intervalles pendant lesquels il ne faisait rien ou n’écrivait que rarement, dans un moment favorable, une poésie de circonstance, lorsque quelque motif le portait à le faire. La preuve qu’il ne pouvait pas se maîtriser apparaissait aussi en cela, et, même au commencement de sa carrière active, il perdait en futilités des jours et des semaines qui eussent dû lui être précieux. Les reproches qu’il aurait dû se faire, il tâchait de les étouffer dans les frivolités auxquelles il s’adonnait[298]. »

Sa haine pour tout système se manifeste aussi dans sa manière de prendre tout ce qui est du domaine des intérêts sociaux. Son esprit vif, railleur, purement gaulois, lui faisait voir les côtés ridicules ou faibles, là où les autres ne remarquaient rien. Il avait le goût raffiné, analogue à celui dm gastronome, qui empêche ce dernier d’avaler indistinctement tout mets grossier ou mal assaisonné. Il ne pouvait rien supporter de ce qui lui paraissait, lieu commun, rhétorique banale, intolérance de parti, grossièreté, lutte de mesquines ambitions personnelles se cachant sous des phrases pompeuses ou de grands mots creux, tout ce qui est criard, commun, vulgaire. Ce mépris du cliché et la haine de l’esprit de parti, le portaient en matière d’intérêts sociaux à l’indifférence et au quiétisme, mais ils lui prêtaient en même temps l’attrait d’une nature d’élite, d’une âme solitaire, fière, libre et individuelle. Il ne prenait aucune part aux divisions politiques, sociales et religieuses de son époque ; aucun événement de l’histoire de son temps ne le tirait de sa vie ordinaire ni des habitudes d’analyse personnelle où il resta toujours plongé. Autour de lui grouillait la lutte des partis ; des systèmes se créaient ; l’ancien ordre de choses vivait ses derniers jours ; chacun mettait la main à l’érection du nouvel édifice, ou y apportait sa pierre ; les bonnes et les mauvaises passions remuaient la société ; des trônes croulaient ; d’autres s’élevaient, — Musset ne s’inquiétait pas de cela, son esprit était ailleurs. Lindau fait remarquer avec raison, qu’un changement de dynastie laissait Musset indifférent, tandis que la jolie nuque d’une jeune fille aperçue au théâtre, lui inspira sa jolie poésie : Une soirée perdue. Et la chute des d’Orléans, avec qui il était lié depuis son enfance par les liens d’une amitié intime (il avait fait ses études avec le duc de Chartres), passa pour lui tout à fait inaperçue. Il semblerait que 1848 et 1852 eussent dû soulever sa colère ou ses regrets, et se refléter dans ses vers. Il n’en fut rien, tout lui fut égal ; il dit même un jour à son frère, en plaisantant, qu’il s’intéressait plus à la manière dont Napoléon ier mettait ses bottes, qu’à toute la politique contemporaine de l’Europe.

Ce confinement, cette claustration voulue dans le cercle de ses sentiments et de ses intérêts personnels ont-ils fatigué Musset, ou comme toutes les âmes poétiques a-t-il vu, de bonne heure, la triste contradiction entre nos rêves et la réalité ? Ce qui est positif, c’est que déjà sur les bancs de l’école il s’était senti atteint de ce « mal consacré » qui, à l’aurore de notre siècle se nommait Weltschmerz, s’appela ensuite byronisme, pessimisme, mal qui existe encore de nos jours, et qui vraisemblablement ne mourra jamais chez les hommes. Comme beaucoup d’autres, Musset, sous l’influence de ses désolants raisonnements, tombait parfois dans un profond désespoir et cherchait, hélas ! l’oubli dans le vin, dans tout ce qui peut endormir.

Une des erreurs les plus répandues, une de ces légendes auxquelles on ne devrait pas croire, mais auxquelles les lecteurs se prêtent si volontiers parce que les biographes de Musset se plaisent à l’affirmer avec opiniâtreté, c’est la croyance que Musset ne se serait mis à boire qu’ « après » s’être séparé d’avec George Sand, que celle-ci est, par conséquent, la cause ou le motif du développement de cette funeste habitude, qui, avec les années, devint un vice. Plus rarement, quelquefois cependant, des personnes qui connaissent parfaitement la vie de Musset rejettent cette accusation sur Mme de Groiselliez, cette charmante inconnue dont Paul de Musset parle à mots couverts, disant bien vaguement qu’elle habitait à Saint-Denis, qu’elle avait été le premier amour d’Alfred et la première femme qui ait porté ses regards sur le jeune poète. — De plus, nous savons qu’elle eut la cruauté de se servir de l’amour timide du jouvenceau inexpérimenté comme d’un écran pour détourner l’attention du monde d’un autre amour beaucoup moins innocent, en un mot, qu’elle aurait fait jouer à Musset le rôle de Fortunio dans le Chandelier (c’est ce qui aurait fait naître alors chez Musset l’idée de cette comédie). Indignement offensé, blessé en son âme du rôle ridicule qu’elle lui avait attribué, le jeune homme, dans un accès de désespoir, aurait cherché l’oubli dans la boisson. — C’est ce passage de Paul de Musset qui a porté beaucoup de personnes à rendre Mme de Groiselliez responsable de la funeste habitude qu’aurait dès lors contractée Alfred, comme si un insuccès en amour devait nécessairement porter un homme à chercher l’oubli dans les « fumées du vin ». Ne se met à boire que celui qui a un penchant pour le vin ou qui y est porté par quelque particularité de son organisme ; ce penchant, nous le trouvons déjà chez Musset dès son plus jeune âge. Presque enfant encore, à dix-sept ans, il rêve déjà de chercher l’oubli dans n’importe quelle ivresse. Le 23 septembre 1827, il écrit à son ami Paul Foucher : « Je t’écris pour te faire part de mes dégoûts et de mes ennuis… Je n’ai plus le courage de rien penser. Si je me trouvais dans ce moment-ci à Paris, j’éteindrais ce qui me reste d’un peu noble dans le punch et la bière, et je me sentirais soulagé. On endort bien un malade avec de l’opium, quoiqn’on sache que le sommeil lui doive être mortel. J’en agirais de même avec mon âme[299]. » Le premier travail avec lequel Musset entra dans la carrière littéraire est une traduction des Confessions of an English Opiam-eater, que Musset a intitulé : l’Anglais mangeur d’opium. La traduction est assez libre ; mais le choix du sujet montre encore une fois l’opiniâtre pensée qui dès lors poursuivait étrangement le jeune écrivain, la pensée de chercher un oubli artificiel dans n’importe quels narcotiques. Lindau, en nous assurant, lorsqu’il parle du retour d’Italie de Musset, que c’est notamment à partir de ce moment, c’est-à-dire de l’époque de sa rupture avec George Sand, qu’ont commencé les « écarts périodiques » de Musset, se met évidemment en contradiction avec tout le reste de son livre. Au commencement de son ouvrage (p. 26) il arrête avec raison l’attention du lecteur sur le sujet de la première œuvre de Musset, faisant remarquer que déjà, dès l’âge de dix-sept ans, apparaît chez lui l’idée fixe « de noyer artificiellement son chagrin dans l’alcool et les anesthésiques », pour oublier ne fût-ce que momentanément les déboires de la réalité. L’auteur étudie ensuite (p. 59) la mise à exécution de ce « programme d’anéantissement de soi-même, programme qui, dans la lettre à Foucher, se montre encore incertain », mais qui, dans sa poésie les Vœux stériles, se manifeste déjà avec une précision terrifiante ; plus loin (p. 70), il montre d’une manière frappante que les vers bien connus :

    Aimer est le grand point, qu’importe la maîtresse,
    Qu’importe le flacon, pourvu qu’on ait l’ivresse ?

sont comme un adage qui revient constamment dans les

œuvres de Musset, pour qui l’ivresse était un but qui justifiait tous les moyens, et grâce auquel toute boisson était bonne. Mais lorsque Lindau raconte l’histoire des amours de Musset avec George Sand, il finit par s’embrouiller dans toutes sortes de contradictions. Ainsi il commence par reprocher à George Sand de n’avoir aimé Musset ni spontanément, ni avec abandon, mais froidement, en ne lui offrant son amour que « comme un remède, pour le sauver de l’ivresse et de la débauche ». Puis il nous raconte les excès de Musset à Florence et à Venise, ce qui ne l’empêche nullement de nous assurer à la fin que Musset n’a cependant commencé à boire, et notamment à devenir débauché, qu’après son retour d’Italie. Le lecteur voit maintenant la vérité ; il peut se rendre compte par tout ce qui précède, que, toutes les accusations accumulées sur ce point contre la mémoire de George Sand et de Mme de Groiselliez, qui nous est du reste parfaitement inconnue, croulent d’elles-mêmes.

Mais on se demande alors : Où faut-il donc aller chercher la clef, la cause et l’origine du développement de cette funeste habitude chez le poète ? Sur quel terrain a-t-elle pu grandir ? La réponse nous paraît bien simple et bien claire : la cause en est dans son égoïsme, dans son manque de volonté et de convictions, dans l’absence chez lui, de larges intérêts humains et sociaux ; le mal n’est nullement venu du dehors. Byron n’a-t-il pas été éprouvé par le même malheur de la trahison, d’abord dans sa jeunesse, et, plus tard dans son mariage ? Le chagrin que lui fit éprouver Mary Chaworth a rempli aussi son âme de douleur et lui a fait douter de l’amour et de la fidélité, mais ses vues larges, ses tendances humanitaires ont soutenu le vol de son génie bien haut dans les airs et n’ont point permis au malheur de l’abattre et de le perdre. Et Byron est bien pourtant le chantre du doute et du désenchantement personnel. Mais tandis que chez Musset il n’y a eu que des motifs personnels et point d’autres — Byron fut en même temps le poète de la liberté et de l’affranchissement général. C’est pourquoi ses malheurs ne lui firent sentir que plus profondément encore le néant et la petitesse des choses humaines, mais ne l’empêchèrent pas de mourir, non comme Musset, après des années d’inaction, de débilité et de caducité, d’une mort prématurée, mais dans toute l’efflorescence de ses forces et à l’apogée de sa gloire, dans le feu de la lutte pour conquérir la liberté d’un peuple qui n’était pas le sien !

La cause de la déchéance de Musset, c’est son individualisme. Ses riches dons personnels ne se sont pas déployés comme ils l’auraient pu, s’il avait eu dans sa vie une mission, un idéal plus larges et plus élevés et, dans l’art des horizons plus vastes. Mais c’est cet individualisme même qui servait d’aimant caché pour attirer à Musset tous ceux qui l’approchaient, amis et connaissances, hommes et femmes. Il y avait en lui un excès de vitalité, une sincérité, une franchise débordante, un constant besoin de se faire connaître « jusqu’au fin fond », de livrer ses pensées, ses sentiments, son âme. Le biographe-frère lui applique avec bonheur les paroles de Manzo, le biographe du Tasse[300] : « Ces êtres doués d’une sensibilité excessive versent involontairement les trésors de leur âme devant la première personne qui s’offre à eux. Animés du désir de plaire, ils confient leurs pensées et leur sentiments à quiconque les écoute avec attention, et même à des indifférents. » Et ainsi, tous les proches, tous les amis de Musset devaient éternellement prendre la plus vive part à la vie d’Alfred, l’écouter, partager ses joies et ses chagrins ; il se distinguait, par la faculté de suggérer à son entourage ses sentiments et ses pensées, il l’hypnotisait. « C’étaient des agitations, des inquiétudes, des émotions perpétuelles, — dit le frère du poète, — un besoin incessant de confidences, de conversations expansives, soit avec son oncle Desherbiers, soit avec son frère. Il nous retenait au coin du feu, et nous ne pouvions pas plus nous en arracher, qu’il ne pouvait se résoudre à nous laisser partir. Dans ces moments de fièvre, il fallait s’inquiéter avec lui, se désoler, s’attendrir, s’indigner tour à tour ! Cet exercice violent, ces mouvements extrêmes d’une âme singulièrement active et sensible, devenaient parfois une fatigue pour son entourage ; mais à cette fatigue se mêlait un charme inexprimable. La passion et l’exagération sont contagieuses. On était entraîné malgré soi ; on se tourmentait, on s’exaltait ; on y revenait comme à un excès dont on ne peut plus se passer pour s’exalter et se tourmenter encore. Qui me rendra cette vie agitée et ces heures de délicieuses souffrances[301] ?… »

Cette âme étrange et passionnée n’avait rencontré sur sa route que de jolies poupées mondaines, en admiration devant le sel de ses épigrammes, de son vif esprit dans les charades, de ses vers aussi, mais surtout en voyant son adresse